Le Devoir
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- BUREAU PRINCIPAL
- A GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . .
- Six mois . .
- Trois mois. . .
- 10 f. »» 6 »» 3 «
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »» Autres pays Un an .' . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures à M. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Notre œuvre. — Pensées sociales et 'politiques. — La Semaine politique. — Variétés. — L’adoption. — Un impôt sur l’agiotage. — Ecole mixte en Hollande. — A propos de la réforme financière. — Roman : La Fille de son père. — Bourses à l’école de commerce. — Une réforme dans les Conseils de Prud’hommes. — Rôle des femmes dans l’enseignement. — Les maisons Peabody à Londres. — La peine de mort.
- NOTRE ŒUVRE
- Le Devoir est entré dans sa deuxième année. Il est même arrivé à son 57e numéro. Ses lecteurs peuvent juger aujourd’hui s’il a tenu les promesses qu’il avait faites et s’il est resté fidèle au programme qu’il avait formulé.
- Le Devoir avait annoncé qu’il s’occuperait d’une manière plus particulière :
- De tout ce qui tend à l’amélioration de l’individu sous le rapport physique , intellectuel et moral ;
- De tout ce qui tend à l’amélioration des milieux dans lesquels se développe ou agit l’individu (école, atelier, habitation.)
- Enfin de tout ce qui tend à l’amélioration des collectivités dont fait partie l’individu (famille, association, patrie, humanité.)
- Cette justice doit être rendue au Devoir qu’il
- a touché à toutes ces questions et que si plusieurs d’entre elles n’ont pu être qu’effleurées, cela n’est attribuable qu’au manque d’espace. L’extrême multiplicité des sujets n’a pas permis de consacrer à chacun d’eux des études développées, mais ces inégalités seront nivelées peu à peu, au fur et à mesure que les circonstances le permettront.
- Quoi qu’il en soit, le Devoir a déjà consacré des travaux répondant à chacun des points de son programme. Il a parlé de l’hygiène individuelle, de l’instruction, de la moralisation; il a traité des meilleurs systèmes d’école, de la sécurité dans les ateliers, des modes d’habitation les plus perfectionnés ; enfin il a étudié quelques-unes des améliorations à introduire dans le régime de la famille (droits de la femme, etc.), dans celui de l’association (association du capital et du travail, etc.), dans celui de la patrie (réforme de la magistrature, adoucissement du code pénal, décentralisation-, etc.), et dans le régime général de l’humanité (unification progressive des peuples, etc.)
- Tout cela répond aux différents points formulés par le programme du Devoir.
- Quant aux promesses qu’il avait faites, il les a tenues. Il est resté étranger aux personnalités ; il s’est tenu constamment sur le seul terrain des principes ; il a veillé scrupuleusement à ce qu’aucune pensée, aucune expression ne blessât la décence ; il a mis tous ses soins à proscrire ce qui divise et à préconiser ce qui réunit^
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- Enfin, pour n’être jamais en contradiction avec lui-même, le Devoir a tout rapporté de près ou de loin à un critère infaillible, critère parfaitement déterminé, savoir :
- Que tout ce qui participe de près ou de loin au développement ou a la conservation de la vie doit être réalisé ;
- Que tout ce qui peut nuire de près ou de loin au développement ou a la conservation de la vie doit être extirpé.
- C’est à la faveur de ce critère que le Devoir a condamné et qu’il condamnera encore l’ignorance, la haine, la guerre, les révolutions. C’est à la faveur de ce critère que le Devoir a demandé et qu’il demandera encore le désarmement général, l’organisation des tribunaux internationaux, l’abolition de la peine de mort, la crémation des corps, le rétablissement des tours, le droit à la recherche de la paternité, l’installation du réfectoire à l’école, enfin l’extinction du paupérisme par le fonctionnement rendu obligatoire par la loi de deux grands actes de justice qui se complètent l’un l’autre :
- 1° Association du capital et du travail avec répartition des bénéfices proportionnellement à l’importance des concours;
- 2° Garantie à chacun du minimum de subsistance auquel il a droit de par la nature.
- La ligne de conduite qu’a suivie jusqu’ici le Devoir est celle qu’il suivra à l’avenir. C’est la seule qui lui donne une raison d’être. Il la précisera de plus en plus, il ne la changera pas.
- L’intérêt qui s’attache aux questions sociales est trop considérable pour qu’il n’y ait pas un journal s’occupant d’elles, se consacrant à leur étude, les examinant avec tranquillité et se tenant dans l’opinion qu’il se fait sur elle, à égale distance d’un optimisme sans virtualité et d’un pessimisme sans fondement.
- L’importance de la question sociale grandit chaque jour. L’immense développement qu’a pris l’industrie, le renchérissement du prix de toutes choses, le manque d’équilibre entre une production chaque jour plus puissante et une consommation qui ne s’accroît que lentement, l’absorption par des dépenses de guerre ou de paix armée de forces considérables, de capitaux énorme» perdus par la richesse publique, toutes
- ces causes, et d’autres encore, amènent l’extension delà misère et l’aggravation des inégalités. Aussi l’étude des questions sociales s’impose-t-elle de plus en plus à l’attention des penseurs. Les maux qui étaient faibles à l’époque où Saint Simon remuait déjà les esprits, sont plus vifs, plus étendus, plus évidents aujourd’hui. La plaie s’est agrandie et chaque année qui s’écoule l’agrandit davantage.
- Le mal s’invétère sans qu’on lui applique un remède. On ne réfléchit pas que la gangrène pourrait s’y mettre et s’y développer.
- Le pire dans tout cela, c’est que personne ne s’entend. Les travailleurs se défient des capitalistes et les capitalistes se défient des travailleurs. Et non-seulement la désunion règne entre ces deux classes mais elle règne encore dans le sein de chacune d’elles. Les travailleurs ne sont pas plus d’accord entre eux que les capitalistes entre eux.
- Chez les travailleurs chacun tire de son côté. Tous sentent le malaise, car le malaise est vif, mais trop peu s’en font une idée nette. De là des revendications justes quant au fond, mais malheureuses quant à la forme. Puis, ceux-ci demandent un chose et ceux-là une autre. Point de discipline, point de cohésion, point d’unité dans les vues, point d’entente dans les efforts. Partout la division, la zizanie, la confusion : c’est Babel,
- Dans les classes dirigeantes le désaccord n’est pas moins grand. Tandis que les uns ne voient ou n’affectent de voir dans la question sociale qu’un brandon de discorde allumé par quelques ambitieux et alimenté par l’envie et le besoin de jouir, les autres trouvent plus simple ou plus habile de la nier. Tandis que les premiers crient au péril social et réclament à hauts cris que l’on recourre à la force, les autres au contraire disent qu’il n’y a jamais eu de péril social, qu’il n’y en a pas, qu’il ne saurait y en avoir, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et que, en conséquence, on doit ne pas les troubler dans leur repos.
- Vraiment quand on considère d’un œil tranquille ce manque d’entente dés olasses entre elles et les divisions que chacune entretient dans
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- son sein, on se demande où cela conduira la société moderne. Aucune page de Phistoire ne saurait nous fournir un enseignement à ce sujet, car aucune période du passé n’a connu semblable état de choses. Les Romains ont eu la question agraire, les Grecs ont vu l’hostilité puis la guerre des pauvre's contre les riches et réciproquement. Mais les sociétés antiques avaient l’esclavage et le travail allait toujours son train. Aujourd’hui la situation est toute autre : ce sont les facteurs mêmes du travail qui méconnaissent l’harmonie des intérêts ; ce sont les forces qui devraient être alliées qui se divisent ; en un mot, c’est le divorce de ceux dont l’union peut seule être féconde.
- Pour nous, un seul remède est possible : la constitution de lu science sociale, c’est-à-dire d’une science qui, sans parti pris, sans passion, sans préjugé, établirait d’une manière précise le droit de tous et le droit de chacun et tiendrait compte, non pas de Pintérêt de quelques individus ou de quelque parti, mais de l’intérêt respectif de chaque parti et de chaque individu.
- Le Devoir examinera un jour de quelle manière cette science peut se constituer; de quelles ressources elle dispose déjà et quelle utilité il y aurait à ce qu’elle se constituât le plus tôt possible. Il étudiera surtout, et d’une manière tout à fait particulière, les deux questions capitales de la science sociale :
- celle de la reconnaissance d’un minimum de subsistance,
- et celle de l’association du capital et du travail.
- Un journal qui se publie au Familistère est dans les meilleures conditions pour parler avec connaissance de ces deux questions capitales. Il peut les étudier exjiérimentalement. Il le pourra d’autant mieux que la grande association du Familistère et de l’usine de Guise entrera sous peu dans une phase nouvelle des plus intéressantes. De nouveaux statuts, appliquant jusqu’en leurs dernières conséquences les principes développés par le Devoir, vont entrer en vigueur et régir l’association. C’est là * pour notre journal une précieuse aubaine qui promet
- d’être riche en documents et féconde en observations.
- Personne ne sera plus fondé à prétendre que les idées défendues par le Devoir sont des utopies irréalisables. Elles auront une sanction des plus impératives, par le fait de leur application intégrale à l’association de Guise.
- Le Devoir a tenu jusqu’ici à rester un peu théorique. Il s’efforçait avant tout de familiariser les esprits avec le principe trop peu compris de la solidarité des intérêts. Aujourd’hui que ce travail préliminaire est fait, le Devoir, sans se désintéresser des questions générales, consacrera une place plus grande et des études plus approfondies aux faits d’expérimentation. Il a démontré ce qui devrait se faire, il constatera ce qui s’est réalisé. Après l’exposé des lois, l’analyse des faits ; après les intentions, les actes ; après les idées rectrices, les résultats. Ed. Champury.
- PENSÉES SOCIALES & POLITIQUES
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- Les sociétés humaines existent de par les lois naturelles, de l’espèce : l’homme est fait pour vivre en société.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- Le retour ô. Paris. — La question du retour des Chambres à Paris n’a pas fait un pas dans ces huit derniers jours ; elle est même menacée de subir un enterrement provisoire. Le gouvernement, par l’organe du président du conseil et de ses collègues de l’intérieur et de la justice, a fait valoir vainement, devant la commission sénatoriale, les raisons majeures,qui commandent au Parlement de revenir le plus tôt qu’il sera possible dans la capitale. Il a montré que le maintien des Chambres à Paris serait interprété comme un acte de faiblesse et de méfiance qui ne pourrait que nuire aux intérêts de la République, même devant l’étranger. Ces considérations si sensées n’ont pu vaincre les résistances du centre gauche, et, en dépit des vœux exprimés par les ministres, M. Laboulaye, rapporteur de la commission du Sénat, a présenté à la Chambre haute un rapport à la fois puéril et perfide, concluant au maintien des Chambres à Versailles. L'impression produite par ce document a été détestable. Le ^gouvernement hésite à s’engager à fond sur la question, et les coryphées de la politique d’atermoiement qui prédomine toujours, ont imaginé de renvoyer la solution du débat après les vaeancesd’un mois que les Chambres vont prendre dans les premiers jours d’avril.
- Cette belle résolution votée par 157 voix contre 123 ne résout rien du tout. Elle ajourne le conflit à quelques
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- semaines et ce n’est pas là un résultat dont il convient de se féliciter. Il va sans dire que la réaction nage dans la joie et que le centre gauche sénatorial est couvert de fleurs par les journaux à la solde des« flétris» du 16 Mai, qui, d’ailleurs, grâce à l’indifférence coupable de certains républicains, ont conservé assez de crédit pour introduire un des leurs, M. Pàris, dans la commission chargée par le Sénat d’examiner le projet de M Jules Favre relatif à la réforme de la magistrature. Voilà ce que l’on gagne à vouloir faire de l’opportunisme à outrance.
- Lch exécutions capitales. — Le gouvernement a déposé sur le bureau de la Chambre un projet de loi en vertu duquel les exécutions capitales auront lieu désormais dans les prisons et seront soustraites aux regards du public. C’est déjà quelque chose que de dérober à la foule le hideux et malsain spectacle de l’échafaud. Mais il nous semble que, puisque la peine de mort est ofïi ciellement reconnue pour une chose honteuse, la logique, à défaut d’autre sentiment, voudrait qu’on la supprimât. Mlais c’est là une réforme pour laquelle les esprits de nos législateurs actuels ne sont pas encore mûrs. On ne peut que le déplorer.
- L’enseignement supérieur. — La commission chargée d’examiner le projet de loi de M. Jules Ferry sur l’enseignement supérieur s’est réunie et a donné son approbation au projet. Elle n’a formulé que des critiques de détail sans réelle importance. Elle se propose d’entendre les explications du ministre qui se rendra dans le sein de la délégation de la Chambre, à l'heure où paraîtra cette revue hebdomadaire. La commission a choisi pour rapporteur M. Spuller, député de Paris, dont les opinions anti cléricales sont bien connues. Les jésuites vont trouver à qui parler et auront à faire à forte partie. Espérons que le gouvernement tout entier saura être aussi ferme dans la discussion que la commission de la Chambre s’apprête à l’être.
- Les manoeuvres cléricales. — De tous côtés on signale des pétitions et des mandements d’é vèques contre les projets de loi de M. Jules Ferry. Il ne se passe pas de jours où quelque journal pieux ne nous apporte quelque nouveau factum rédigé par une plume épiscopale M. l’évêque de Grenoble s’étant mon tré un peu plus insolent que ses collègues, M. le ministre de l’intérieur a cru devoir lui répondre par une lettre fort courtoise qui a été publiée au Journa officiel. On ne saurait agir avec plus de bénignité. Il est vrai de dire que l’épitre de M. Lepère n’a produit aucun résultat et que les confrères de M. de Grenoble n’en continuent pas moins d’aitaquer les droits de l’Etat avec la dernière violence. Il faut que M le ministre de l’intérieur ait été singulièrement naïf pour s’imaginer que sa réfutation des ductrines épiscopales auront quelqu’effet sur les résolutions ultérieures de nos prélats. Ce sont de pures bagatelles, bonnes tout au plus pour amuser les badauds, mais dont on ne saurait rien attendre de pratique. Ce qui se passe le prouve surabondamment : le nœud n’est pas là. Trop de paroles ou d’écrits ; pas asssez d’actes.
- Le réseau des chemins de 1er. — La
- Chambre des députés a procédé à l’examen de l’important projet de loi préparé par M. de Freycinet et relatif au classement du réseau complémentaire des chemins de fer. Ce projet, qui a été accepté en entier, crée 163 lignes nouvelles et les députés n’y ont pas introduitmoins de 205 amendements Avant d’aborder la discussion des articles, M. le ministre des travaux publics, dont on ^ connaît la parole élégante et facile, a tenu à expliquer à da tribune 1 économie et la portée du nouveau projet qui entraînera une dépense de crois milliards et demi pour les 18,000 kilomètres de chemin de fer à créer et de un
- milliard et demi pour les ponts et les voies navigables. M. le ministre des travaux publics estime qn’une nation sage, .laborieuse, économe comme l’est la France et possédant un bon gouvernement, peut envisager sans inquiétude de pareilles dépenses, parce qu’elle a l'avenir devant elle. Au surplus de sages mesures seront prises pour régler la marche des travaux selon les ressources du moment. Comme l a très bien expliqué le ministre, entre le budget sur ressources extraordinaires qui est le fonds commun des travaux dont l’Etat va se charger et le budget ordinaire, un bien matériel existe : le crédit affecté aux intérêts et à l'amortissement de la rente 3 0/0 amortissable. Ce crédit donnera la mesure des entreprises possibles. Ainsi on dépensera cent millions en 1879, on espère pouvoir en dépenser 160 en 1880. A partir de cette date, le chiffre des travaux à exécuter sera annuellement de cinq à six cen s millions par an. A partir de 1882, les compagnies auront dû terminer leurs travaux et l’Etat prendra leur place.
- Certes on ne peut qu’approuver les vastes entreprises de M. de Freycinet, mais elles ne s_eront profitables au pays qu’à la condition d’être bien conduites et pour cela il sera nécessaire que l’administration des travaux publics, dans le trace des ligues qu’elle étudiera, se préoccupe un peu plus qu’elle ne le fait actuellement des véritables intérêts des populations qu’il s’agit de desservir, intérêts qui ont été souvent sacrifiés à des considérations politiques ou particulières, qui ne devraient jamais entrer en ligue de compte. Ce sera à nos députés a veiller à ce que les abus du passé ne se perpétuent pas.
- Monvementsi administratif-*. — Le Journal officiel a encore publié quelques mouvements admi nistratifs dans les préfectures et sous-préfectures, ainsi que dans la magistrature. Le premier de ces mouvements est sans" signification politique. Le second est plus important. En effet, M. le ministre de la justice a révoqué quatre procureurs deux substituts, treize juges de paix et quatorze suppléants, sans compter plusieurs mises à la retraite.
- JLe cabinet Depretis. — Le cabinet Depretis vient d’obtenir son véritable premier grand succès parlementaire, en faisant rejeter par 255 voix contre 99 un ordre du jour de M. Minghetti qui impliquait une certaine défiance de la politique financière du département. Pour obtenir ce résultat le cabinet Depretis s’est enfin rallié fort heureusement âu principe de la suppression de l’impôt sur la mouture, proposé par M Cairoli qui a fait sanctionner de nouveau par la Chambre, 241 contre 88, le programme financier de la gauche auquel M. Depretis a adhéré. Une récente fourrée de vingt-cinq sénateurs assurera dans la Chambre haute la majorité au gouvernement.
- TT si exemple royal. — Le roi d’Italie vient de donner un exemple de clémence qui fait le plus grand honneur à son jugement. On se souvient de la tentative d’assassinat qui fut dirigée, à Naples, contre lui par un cuisinier illuminé, Passavanti. L’assassin avait été condamné à la peine de mort. Humbert Ier n’a pas voulu que cette peine fût exécutée, et Passavanti a été embarqué dimanche pour l’ile d’Elbe. Il serait à désirer que dans tous les pays les souverains et les législateurs eussent pour la peine de mort l’aversion généreuse dont vient de faire preuve le jeune roi d’Italie.
- ILa police ru<*se — De nouveaux attentats contre des personnages officiels ont été commis dans ces derniers temps, et il vient de se produire à ce sujet un incident qui jette une étrange lumière sur la situation du vaste empire moscovite. On a découvert que non-seulement des officiers inférieurs de l’armée régulière, mais encoie de hauts fonctionnaires delà police appartenaient à la secte nihiliste. Ainsi ie colonel Antonoff, chef de la police d’Odessa où des troubles ont eu lieu, a dû être frappé par un arrêt judiciaire de la cour crimi-
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- Belle qui l’a déclaré coupable d’avoir accordé son appui à la propagande révolutionnaire. On le voit, les pieds d’argile sur lesquels repose le colosse du Nord, sont bien près de laisser s’écrouler la masse informe qu’ils
- supportent.
- Les affaires d’Egypte. — La situation est toujours fort embrouillée sur les bords du Nil. On annonce que le vice-roi se refuse, à sanctionner le projet de réduction de la dette que lui ont soumis ses ministres européen^. Le conflit va donc recommencer. Ismaïl-Pacba prétend payer toute sa dette ; il possède, dit-il, une combinaison qui lui permettra de satisfaire à tous les engagements. Aussi ne veut-il pas entendre parler de réduction. Cette attitude est d’autant plus étrange que chacun sait que le Khédive n’a jamais pu payer un coupon de sa dette sans recourir à des emprunts qui ont ruiné son crédit. La nouvelle imagination d’Ismaïl n’a d’autre mobile que le désir de revenir au gouvernement personnel, et le Khédive joue dans cette circonstance une comédie puérile dont il faut espérer que MM. Rivers Wilson et de Blignières ne seront pas les dupes.
- IéAlsaee Lorraine. — Le débat sur l’autonomie de l’Alsace-Lorraine s’est terminé, au Parlement allemand, parle vote à la presqu’unanimité de la propo-posilion Scheneegans. Ladiscussion a été close sur cette promesse un peu vague du chancelier que dans la session même un projet de loi, dont les bases n’ont point été précisées suffisamment, serait présenté sur l’orga-ganisation du pays d’empire. A ce momont, a dit M. de Bismarck, on pourra discuter les détails avec plus d’opportunité.
- Il est à noter qu’au cours de sa harangue M. de Bismarck a fait allusion à l’éventualité d’une séparation de la Lorraine et de l’Alsace. Celte question occupe fort l’opinion, en ce moment. On pense que le chancelier médite d’incorporer la Lorraine à l’empire en l’annexant à la province de Trêves, et l’on comprend que cette éventualité ait soulevé une douloureuse protestation que MM. Loretteet Bezanson, députés lorrains, ont fait entendre au Reichstag. Quant au pian de l’organisation de J’Alsace, on dit que l’administration serait partagée entre quatre ministres dont deux, ceux de la justice et de l’intérieur, seraient dévolus à des Prussiens. Le ministère de l’instruction publique et celui des finances et travaux publics pourraient être confiés à des Alsaciens. Enfin il y aurait une sorte de conseil d'Etat chargé de l’élaboration des projets de loi. Nous reviendrons sur cette question quand elle sera mieux précisée.
- L’organisation de la Bosnie. — L’organisation civile de la Bosnie, par le gouvernement autrichien va être achevée au moins sur le papier. A la tète de l’administration, on placera M. le conseiller d Etat, baron Krauss ; les finances seront confiées à M. le conseiller Mercy, et la justice écherra à M. Glases. Cependant une difficulté surgit qui divise en ce moment les opinions en Autriche et en Hongrie : c’est la convention commerciale avec la Serbie. Cette convention serait avantageuse pour l’empire austro-hongroi ; mais en Hongrie, on redoute instinctivement tou t ce qui peut favoriser .le développement matériel et national de l’élément serbe ; aus^i est-il à croire que l’union douanière de la monarchie de François-Joseph avec la Serbie n’est pas encore près de se réaliser.
- f^ntiéres grecques. — M. le ministre des affaires étrangères de France, qui avait déjà pris l’initiative de la défense des intérêts de la Grèce au Congres de Berlin, vient de faire appel aux puissances cosignataires du traité, afin de les inviter à exercer une médiation entre la Turquie et la Grèce. Le ministre a pensé avec raison que pour que les puissances puissent prendre directement en main l’affaire de la rectification des frontières helléniques, il fallait de toute nécessité
- qu’elles eussent sous les yeux une ligne de démarcation nettement déterminée à offrir à la Porte, le traité de Berlin n’ayant fait qu’ébaucher une ligne sans précision. Dans ce but, M. Waddingtou a fait faire au ministère des affaires étrangères des études spéciales, et il a présenté dans une circulaire qui doit être envoyée, à l’heure qu’il est, un tracé longuement mûri et discuté, à l’approbation des puissances européennes.
- L’occupation mixte de la Roamélie. —
- Si l’on en croit les nouvellistes viennois,TA llemagne, la Russie, l’Autriche et l’Angleterre se seraient mises d’accord sur la question de l’occupation mixte de la Roumé-lie.On ignore toutefois ce qu’a décidé la Porte, le conseil des ministres du sultan n'ayant pris encore, parait-il, aucune décision. Néanmoins on assure que les puissances admettent la participation de la Turquie à l’occupation. Ils occuperaientlafroutière sud et les Russes la frontière nord.Quant aux Autrichiens,aux Anglais et aux Italiens, ils occuperaient l’intérieur de la principauté. Le gouvernement austro-hongrois semble vouloir appuyer de toutes ses forces cette combinaison, car il y voit un moyen d’obtenir le passage libre de ses troupes à travers la Serbie. Il est juste d’ajouter qu’au dire des feuilles anglaises, les choses seraient beaucoup moins avancées qu’on le dit à Vienne, nous n’en serions pas surpris pour notre part.
- X/expédition de Caboul. — Ainsi que nous l’avions prévu, les négociations entamées avec Jakoub-Kau n'ont d’autre objet que de permettre au gouvernement de l’Inde de gagner du temps, car il serait actuellement impossible aux Anglais démarcher sur Caboul. L’aveu de cette machination vient d’èlre fait par le Times. Il est vraisemblable que le nouvel émir obéit à des considérations analogues, de telle sorte qu’il est permis de prévoir qu’au printemps les hostilités reprendront au point où elles ont été interrompues. C’est alors qu’il sera permis d’apprécier le rôle que la Russie a joui dans cettesingulière affaire, qui a coûté la vie àShere-Ali.
- Moralité financière.
- Il est question du lancement d’un nouvel emprunt Turc. Cela semble incroyable, c’est cependant vrai. Le Sultan, dont les finances'sont irrémédiablement perdues, mijote avec quelques grands établissements de crédit de Paris et de Londres le plan d’un emprunt à gros intérêt. Avant peu cet emprunt sera lancé, les banquiers le recommanderont aux capitalistes afin de toucher quelque belle commission du Sultan, la presse financière vantera ce titre et les bons capitalistes se laisseront saigner de quelques beaux millions dont les titres en quelques années iront rejoindre chez les fabricants de cornets les titres mexicains, haïtiens, péruviens, etc., etc.
- A cette occasion, il n’est pas sans opportunité d’emprunter à un de nos confrères quelques détails sur la manière dont opérèrent les lanceurs de l’emprunt du Honduras. Cela donne une haute idée des scandales que la justice a le tort de tolérer, malgré l’article 405 du Gode pénal.
- « Chacun se rappelle, dit la Gazette de T Epargne, cette scandaleuse affaire du fameux chemin de fer interocéanique du Honduras, qui donna lieu en 1869 à une émission de 207,500 obligations soi-disant garanties par ce gouvernement de mulâtres, nègres e» caraïbes dont aux termes des réclames « les forêts sont toutes jonchées de pierres pr .denses. » au point sans doute qu’on était obligé de s’en servir pour faire le ballastage de la voie à propos de laquelle les prospectus s’exprimaient ainsi: « les rails seront fixés à des traverses d'acajou et de bois de rose sur les ponts de marbre bleu des Cordillères ! 11 *
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- « Tous les moyens furent employés pour arriver au placement de ces fameuses obligations, qui, émises à 225 francs, devaient rapporter 20 francs par an et être remboursées en dix-sept ans par des tirages semestriels dont le premier suivait l’émission de quelques semaines seulement.
- Grâee aux prospectus, affiches, réclames de toute nature auxquelles se prêta une presse trop complaisante, grâce aux commis-voyageurs envoyés pour placer cet article en province, les lanceurs obtinrent en effet un nombre considérable de souscriptions, et encaissèrent de ce chef des sommes importantes qui, bien entendu, ne devaient jamais prendre le chemin du. Honduras.
- Mais une telle opération ne pouvait se faire en un jour : en attendant il fallait soutenir le marché de Paris, beaucoup moins enthousiaste de cette valeur, et surtout empêcher que les titres, placés antérieurement ne revinssent, à la première alarme, occasionner une fâcheuse et inévitable dépréciation.
- « G est alors qu’une des maisons chargées dè ce placement imagina d’envoyer auprès des particuliers auxquels on avait colloqué les Honduras, de nouveaux agents qui menaient offrir de payer par anticipation le prochain et même les deux prochains coupons, témoignant ainsi de la confiance qu’ils avaient dans l’affaire. La plupart des souscripteurs se laissèrent prendre à cette manœuvre.
- « On était sûr ainsi que ces titres ne pouvaient pas reparaître sur le marché avant 6 mois ou t an, et que leurs malheureux porteurs seraient obligés de les con server malgré eux et malgré tout. »
- « Les seuls acheteurs à la Bourse étant en effet les lanceurs eux-mêmes qui pouvaient aisément soutenir le marché à la cote officielle, puisque leur agent de change était fondé à refuser livraison de tout titre dépourvu d’un coupon, par conséquent irrégulier, et qu’il n'y avait guère que ceux-là en circulation.
- « Les malheureux porteurs durent assister sans pouvoir se défaire de leurs titres à la baisse qui devait se produire malgré tout et qui arriva quand le coup fut fait. »
- Legs T’ueveuin
- M. Gustave Thevenin, décédé à Chalon le 16 juillet 1869, donne et lègue a sa ville natale la totalité des im meubles qu’il possède valant environ 700,000 francs, et dont le revenuu' net sera distribué annuellement et à perpétuité en 80 dons ou prix faits annuellement à quarante ouvriers garçons et à quarante ouvrières filles pour compléter le prix de leur apprentissage et l’excédant leur servir de dot à leur mariage en attribuant une somme double aux garçons Ces dons seront décernés aux quatre vingts ouvriers qui se seront le plus distingués par leur aptitude dans un ouvrage de leur profession fait par chacun des compétiteurs et par leur bonne conduite pendant leur apprentissage.
- IL© cas <1© M. Chîlds.
- On sait quels développements a pris, aux Etats-Unis, ce que nous pourrions appeler l’industrie du journalisme. Ce qu’on sait aussi, c’est la regrettable tendance des journaux en Amérique, à faire flèche de tout bois pour conquérir l’aUention, se faire lire et gagner des abonnés. On y exploite en grand les récits à sensation ; l’histoire des crimes et des exécutions s’y fait avec une grande minutie de détails, heureux encore quand on ne descend pas jusqu’au chantage. Alfred de Musset écrivait :
- Le scandale est de mode, il se relie en veau.
- En Amérique, dans la presse quotidienne, le scandale est de mode, parce qu’il rapporte, parce « qu’il paye. »
- Une feuille religieuse bien connue à New-York s’est posé l’autre jour cette question : Un journaliste peut il trouver son compte à publier un journal honnête, décidé à exclure de ses colonnes tout ce qui est impur ou malsain?
- A cette question, il répond dans un sens affirmatif, en citant l’histoire et la rapide fortune du Public Ledger de Philadelphie, qui tient maintenant la seconde place dans le journalisme américain et dont le chiffre d’affaires ne ne le cède qu’à celui du Herald de New-York.|Cette histoire vaut la peine d’être racontée, autant pour l’honneur de l’Amérique que pour l’enseignement des journalistes présents ou futurs de tous pays.
- Le directeur actuel du Public ledger débarquait à Philadelphie à l’âge de 15 ans, n’ayant pour lui que la foi à son étoile et sou désir de faire bravement son chemin.' De simple petit commis de librairie, il s’éleva bientôt a la tète d une importante maison du même genre, puis s’établit pour son compte comme libraire-éditeur.
- C’est dans ces circonstances qu’on 1864, trouvant sur le marché le Public Ledger, petit journal quotidien à un sou qui était en train de se couler, il se décida à l’acquérir.
- Son premier soin fut de le diriger sur un plan tout différent de celui qui avait été suivi jusque là. Il le ferma à tous les articles à sensation pure, à tous les récits qui flattenL les passions, à tous les détails qui excitent l’imagination. La même discipline fut appliquée à l’admission des annonces. En même temps, il augmenta le prix d’abonnement, ce qui acheva de faire croire à certaines personnes que M. Childs agissait en hein honnête homme, mais qu il ne tarderait pas à se ruiner.
- Et en effet, pendant quelque temps, fe Ledger fut en souffrance, un grand nombre de ses abonnés le quittaient, les nouveaux souscripteurs tardaient à venir. Les annonces baissaient aussi, d’autant plus que les tarifs d’insertion avaient été é evés assez sensiblement. Mais son directeur ne perdait pour cela ni son courage ni sa confiance dans le succès.
- Et il avait raison. La feuille renouvelée par lui trouva bientôt le chemin des familles honnêtes où l’on a souci de ce que l’on laisse sous les yeux des enfantsà cette nouvelle les iudustrieis et les commerçants y revinrent pour leurs annonces. La vogue du Ledger s’établit, tant et si bien que deux ans plus tard M. Childs faisait élever, pour abriter les bureaux de son journal, l’un de ces monuments comme on n’en rencontre qu’en Améri que, et certainement le premier dans son genre.
- M. Childs est aujourd’hui à la tête d’uue immense fortune qu'il fait servir occasionnellement, tantôt à assurer la vie de ceux de ses employés dont il veut reconnaître les services, tantôt à faire construire un édifice pour y installer à ses frais une bibliothèque publique, tantôt â encourager les lettres et les arts.
- L’instruction en Allemagne.
- La Neue deutsche Schulzeitung donne la statistique des écoles de l’Allemagne.
- Au-dessus des 60,000 écoles dans lesquelles 6 millions d’élèves reçoivent l’instruction primaire nous trouvons un ensemble de 827 établissements d’instruction secondaire avec 177,379 élèves.
- C’est un beau chiffre.
- Au nombre de ces 827 établissements se trouvent 483 realschulen, c’est-à-dire 483 écoles pratiques, commerciales et industrielles où se donne une instruction très complète qui ne diffère de celles des collèges que par la substitution de l’enseignement des langues vivantes à celui des langues mortes.
- Il nous parait qu’il y aurait quelque chose à faire en France dans même sens et que l’enseignement gagner-.it si dans les collèges on consacrait à l’étude l’allemand, de l’italien et de l’anglais les heures innombrables que Ton donne à un latin inutile et à un grec dont on ne se sert pu,s. L’étude des laugues classiques doit être maintenue dans les lycées, mais c’est la routine seule qui la maintient dans les collèges.
- L’enseignement supérieur n'aurait pas à souffrir de cette amélioration ; l’expérience de l’Allemagne est la
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- tjour le témoigner. II n’y a pas dans ce pays moins de 10 écoles polytechniques et 20 universités ayant ensemble 1,984 professeurs et 19,985 étudiants, chiffre énorme, dont 4,428 dans les écoles polytechniques et et 15,557 dans les universités.
- Trois universités, celles de Leipzig, de Berlin et de Munich ont plus de mille élèves chacune.
- L’école polytechnipue de Stuttgard, sans être là plus nombreuse, est celle qui donne les meilleurs résultats.
- L’éclairage électrique à Sam Francisco
- San Francisco va être probablement la première ville qui aura éclairé la totalité de ses rues à la lumière élec-
- 11 D’après le Democrat. un ex-gouverneur du pays a fait le voyage d’Europe pour acheter les brevets de plusieurs systèmes d’éclairage électrique: les machines et appareils pour l’éclairage de la ville entière sont arrivés à New-York ; ils doivent être expédiés à San Francisco dès que les dernières mesures d’installation auront été crises.
- V La ville sera d’abord divisée en districts d’une étendue variant entre 1 et 3 milles; dans chacun de ces districts Sera établie une machine Gramme, assez forte pour produire le courant électrique nécessaire. Les fils pourront être placés dans des tuyaux ou tendus au dessus du toit des maisons. Les conduits de gaz dans les maisons pourront servir de réceptacles à ces fils ; les becs seuls devront être changés et remplacés par des becs électriques. Ceux-ci seront allumés et éteints sans peine : ils auront uu pouvoir éclairant d’environ quarante bougies. L’emploi d’écrans pour affaiblir la lumière ne serait nécessaire que si, avec un courant trop puissant, la force éclairante devait être trop dispersée.
- (Semaine des Constructeur s.)
- Les femmes & l’Universïté d’Harward.
- Une importante décision vient d’être prise parla direction de luîniversité d’Harward près de Boston, cette institution qui remonte aux Puritains et qui a compté parmi ses élèves et ses professeurs l’élite de la jeunesse et de la science (c’est là, comme on sait, qu’enseignait Agassi?).
- Après de longues 'années de sollicitations demeurées sans succès, les femmes y sont déormais admises, et sauf de légères restrictions, elles y peuvent jouir de tous les avantages qu’y vont chercher les jeunes gens. Ces restrictions reviennent à ceci. Au lieu d’étre considérées comme des élèves réguliers, elles seront regardées comme des élèves particuliers du professeur aux leçons duquel elles assisteront, et au lieu de recevoir à la sortie de l’Université, après des examens déclarés suffisants, lô diplôme traditionnel, il ne leur sera remis qu’un certificat.
- Le» bien» et revenus de l’Eglise
- anglicane.
- Une statistique qui vient d’être publiée à Londres donne quelques détails intéressants sur les biens et les revenus que possède actuellement l’Eglise protestante anglicane (established Chwrch). Ces biens et ces revenus peuvent être divisés en trois catégories : les terres, les édifices, les appointements et dotations.
- Les terres seules des évêchés et chapitres embrassent une superficie de 199,581 hectares et représentent avec les autres bien-fonds une valeur d’environ 900 millions de francs.
- Mais les revenus provenant de ces trois sources sont loin d’être répartis d'une façon égale entre les trois classes d’ecclésiastiques qui se les partagent, à savoir les évêques et archevêques, les dignitaires de cathédrales et le clergé paroissial. Tandis que les premiers et les seconds jouissent d’une magnifique situation pécuniaire, beaucoup parmi les autres se trouvent réduits à un revenu plus que modeste.
- Dés deux archevêques, celui de Cantôrbéry perçoit un traitement annuel de 375,000 fr., et celui d’Yo'rk, de 250,000 fr. L’évêque de Londres touche également 250.000 fr. Parmi les autres sièges épiscopaux, celui de Durham donne un revenu de 200,000 fr.; celui de Winchester, 176,000 fr.; celui d’Ely, 137,500 fr,; ceux de Bath et Wells, Exeter, Gloucester et Bristol, Lincoln, Oxford, Rochester^ Salisbury, Worcester, 125,000 fr.; Garlisle, Chester, Lichfield, Norwich, Peterborough, Rinon, Saint-Albans et Saint-David, 112,500 fr.; Bangor, Chiçhester, Llandaff, Hereford, Manchester, Saint-Asaph, Truro, 105,000 fr.; Sodor et Man 60,000 fr.
- Les évêchés de Saint-Àlbans et de Truro ont été créés l’année dernière.
- On trouve ainsi un total de 4,082,000 fr. pour le revenu des trente sièges archiépiscopaux ou épiscopaux.
- Quant aux doyennés, le plus favorisé est celui de Durham, dont les revenus atteignent 75,000 fr. Les vingt-sept doyens de l’Angleterre reçoivent annuellement une somme totale de 933,000 fr., et les chanoines réguliers 2 255.000 fr., y compris les revenus des deux églises collégiales de Saint-Pierre, de Westminster et de Saint-Georges de Windsor.
- Le revenu total du clergé paroissial desservant 16,000 églises ou chapelles est évalué à 106,926,000 francs.
- Si maintenant on ajoute aüx revenus annuels des 2 archevêques, des 28 évêques, des 27 doyens et des prêtres de paroisses, la valeur locative des palais épiscopaux, des doyennes, chapitres et presbytères (glèbe hou-ses), diverses recettes, telles que la dotation de la Reine Anne (queen Anne's Bounty), les revenus extraordinaires des cathédrales, les excédants de revenu des commissaires ecclésiastiques, on arrive au chiffre de 160 millions de francs, qui représente le revenu ordinaire de l’Eglise protestante anglicane, valeur que l’on peut capitaliser sans exagération à plus de 2 milliards de francs.
- Voici une église qui, bien que protestante, tombe dans les mêmes abus que le catholicisme.
- L’ADOPTION.
- La faute des parents, disait-on jadis, retombe sur les enfants, jusqu’à la troisième génération !
- Et c’était vrai, et ce l’est encore souvent, hélas 1
- Lorsqu’on approfondit cette parole cruelle, on se prend à douter qu’il y ait une justice. Le désespoir ou le découragement, dont l’expression est le scepticisme, serre le cœur. La foi en l’avenir s’évanouit, c’est ainsi que les injustices et les crimes des hommes semblent les injustices du sort, les crimes de la nature. Ce n’est pas la nature pourtant qui s’est trompée. La nature a mis dans le cœur de tout homme de bonne foi le sentiment que les fautes sont personnelles, et que le fils de parents coupables peut-être malheureux, mais ne doit pas, par Cela même, en être responsable ; elle y a mis ce sentiment que les malheureux et les abandonnés ont le même droit strict d’être secourus, et que c’est un crime de les laisser mourir ; qu’importe ce qu’ont été lin père ou une mère, coupables ou même criminels, malheureux le plus souvent ! Les fautes ne sont pas héréditaires.
- Nous tenons ’à affirmer cette vérité trop méconnue, trop discutée, elles ne sont pas hériditaires
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- parce que l’éducation surtout, et souvent les circonstances font les hommes. Si une petite plante naît dans une t«rre ingrate, il faut la soigner d’autant plus pour qu’elle se développe néanmoins ; si ses soutiens naturels manquent à l’enfant, si la mort, la débauche ou le crime les lui ont enlevés, c’est à la société à l’entourer de soins et de caresses, c’est à elle de surveiller avec sollicitude les instincts qu’il peut avoir, à écarter de lui les pièges et à lui montrer le précipice. Ce n’est pas une œuvre de bienfaisance que nous demandons ainsi, c’est une œuvre de justice. Ceux qui font leur devoir ne sont pas des héros, ce sont des justes. Le premier devoir, et nous dirons plus, le plus pressant intérêt d’une société, c’est de former des membres utiles et d'honnêtes associés. En attendant que l’État prenne, sur une large échelle, l’initiative qui devrait venir de lui, en attendant surtout une réforme sociale, nous ne pouvons qu’applaudir aux efforts tentés collectivement par des philanthropes. Nous considérons comme notre devoir de faire connaître toutes les entreprises généreuses, de mentionner toutes les nobles initiatives, carnous connaissons lapuissance de l’exemple. Si l’on fait peu encore, félicitons-nous du moins de ce peu là, afin que, comme la boule de neige, il s’agrandisse en route de toutes les bonnes volontés et de toutes les énergies.
- De pauvres petits orphelins sont tous les jours assujettis pêle-mêle à la mort, à lafaim, à l’ignorance. De nombreuses tentatives ont été faites souvent pour en sauver au moins une partie. L’une d’elles paraît avoir grande chance de succès ; la Société VAdoption vient d’être créée à Paris. « Elle a pour but de secourir, de protéger les enfants abandonnés dont le plus grand nombre se compose d’enfants naturels, de leur servir de famille, de leur créer des relations, de leur assurer des appuis et d’en faire d’honnêtes citoyens.»
- L'Adoption se compose de toutes les personnes qui adhèrent à ses statuts et qui versent annuellement la somme de 12 francs. Sont membres fondateurs ceux qui donneront immédiatement 100 francs au moins, outre leur souscription annuelle.
- L'Adoption fondera des succursales dans les départements. Parmi les membres du comité, nous remarquons MM. Victor Hugo, Schœlcher, Em. Arago, sénateurs, Gagneur, Germain Casse, Saint-Martin, députés, Delattre, avocat, conseiller municipal, Victor Poupin, Emmanuel Vauchez,Mm" Gagneur, Mignerot, etc.
- Nous souhaitons ardemment la réussite de cette œuvre toute philanthropique, et nous avons le ferme espoir que tous ceux qui sentent avec nous combien potre organisation sociale laisse subsister de misères
- et d’injustices, feront dans la mesure de leurs forces, tout ce qu’ils pourront pour réparer du moins les maux qu'ils sont pour le moment impuissants à détruire ! Eugénie Pierre.
- Notx. — S’adresser au secrétaire de VAdoption, M. Adolphe Halopé, 314, rue Saint-Honoré, Paris.
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- UN IMPOT SUR L’AGIOTAGE.
- La commission chargée de se prononcer sur la reconnaissance légale des opérations à terme, vient de prendre en considération la proposition de M. An-drieux, demandant que le spéculateur de bourse ne puisse plus invoquer devant les tribunaux l’exception de jeu. Il est donc probable que les opérations à terme vont, d’ici à peu de temps, être considérées comme des opérations sérieuses, engageant la responsabilité des contractants.
- Messieurs les agioteurs ont fini par se rendre tellement intéressants que, — nous en avons le ferme espoir, — on leur fera voir bientôt qu’on daigne s’occuper d’eux. Un petit impôt sur les bordereaux d’achats ou de ventes à terme, et tout sera dit. Il n’est que trop juste que ceux qui ont en mains les moyens de désorganiser le crédit soient jugés bons pour payer au fisc une redevance convenable.
- Un impôt proportionnel sur ces opérations, loin dé froisser l’opinion, lui donnerait une satisfaction complète. La vente et l’achat d’un immeuble donnent lieu à des perceptions fiscales très-onéreuses. Pourquoi continuerait-on à voir dans la vente et l’achat à terme d’une valeur des opérations pour lesquelles il n’y a pas lieu de percevoir un quantum au profit du Trésor. L’opération à terme, du jour où on lui reconnaît un caractère sérieux, ne peut être pratiquée que par des gens riches, puisqu’elle suppose généralement l’intervention d’un capital minimum de 40,000 ou 50,000 francs. Sur un achat a terme de 5,000 fr. de rente 5 p. c., lequel sous-entend la possession d’un capital de 112,000 fr., serait-ce trop exiger que de demander 112 fr. par exemple pour le Trésor ? Assurément non Mais, dira-t-on, la taxe que vous préconisez aurait l’inconvénient de réduire de moitié, des deux tiers, des trois quarts peut-être les transactions à terme. Parfaitement. Elle les réduirait des neuf dixièmes, que nous ne nous en plaindrions pas. Lorsque le marché sera débarrassé des joueurs qui en faussent tous les ressorts, nous n’aurons plus le spectacle de ces scandales, dont les faits qui se sont produits ces derniers jours nous ont fourni un si triste échantillon. [Finance nouvelle.)
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- L’ÉCOLE MIXTE EN HOLLANDE.
- Nous empruntons à Y Indépendance Belge , les réflexions suivantes qui méritent l’attention de tous nos lecteurs :
- » Un côté original de l’école en Hollande, c’est son caractère mixte. Jadis il y avait en Belgique une foule d’écoles dans les villages et même dans les villes où les garçons et les filles étaient réunis dans les mêmes classes. Les inspecteurs ecclésiastiques et les prêtres catholiques ont fait des efforts inouïs pour arriver à la séparation des sexes. Les inspecteurs civils les ont aidés dans cette manœuvre, les uns activement, les autres en ne faisant jamais entendre un mot de protestation. Dans les communes rurales, dans les petites villes, ce sont les nonnettes qui ont profité largement de cette guerre faite aux écoles mixtes. C’était le but du clergé. Il voulait s’emparer de l’éducation de la femme. Il a malheureusement réussi dans notre pays ! Comme pour l’école neutre, il n’a eu garde de découvrir ses batteries, de faire connaitre la véritable raison pour laquelle il demandait la séparation des sexes à l’école primaire. Il a accusé les écoles mixtes d’immoralité, et on l’a laissé dire sans exiger la preuve de cette impudente affirmation ! Les instituteurs ont protesté, on a étouffé leur voix parla menace ! Qu’on les consulte, aujourd hui que la terreur noire ne pèse plus sur eux ! Ils vous diront — comme me l’ont dit tous les instituteurs hollandais que j’ai interrogés à ce sujet — que c’est justement en séparant les sexes à l’école primaire qu’on attire l’attention du jeune enfant sur ce qui les distingue, qu’on fait naître dans son esprit des idées auxquelles il ne songe guère dans le sein de la famille, là où ilvitcependantavec sesfrères et ses sœurs 1 Ils vous diront que la réunion des petites filles et des petits garçons est le meilleur moyen de maintenir la morale au milieu de ce petit monde, qu’elle oblige les garçons à abandonner leurs façons trop brusques, et qu’elle fait disparaître chez les petites filles cette timidité ridicule ou hypocrite qui caractérise celles qui sortent des pensionnats ou des écoles des petites-sœurs ! •
- » En Belgique et en France, les rapports entre les jeunes gens et les jeunes filles manquent souvent de courtoisie. On croirait qu’ils font partie de deux mondes opposés. Lafemmen’estpasrespectée comme elle devrait l’être. Dans les salons deux camps se forment: d’un côté les hommes, de l’autre les femmes. On diraitqu’ils n’ont rien à se dire, qu’ils ne peuvent se comprendre. La différence radicale d’instruction et d’éducation est la Ganse de ce déchirement de la
- société en deux camps indifférents l’un à l’autre, presque ennemis. Rien de pareil en Hollande et. en Amérique. Là,dès l’enfance, les deux sexes reçoivent les mêmes leçons assis l’un à côté de l’autre dans l’école, qui ressemble à une grande famille au sein de laquelle les frères et les sœurs partagent les mêmes soins, les mêmes plaisirs.
- » Je les ai vues en Hollande, ces écoles mixtes. A l’école normale d’Amsterdam où les élèves ont cependant de 16 à 18 ans, j’ai trouvé filles et garçons réunis dans les mêmes classes. Je dois dire que cette enquête faite sur place a modifié ma manière de voir. J’avais aussi des appréhensions, des préjugés, mais ils ont disparu, et je suis revenu converti aux idées des Hollandais et des Américains. L’école primaire doit préparer à la vie sociale, et c’est agir en dépit du bon sens que de vouloir y séparer ceux qui sont destinés à vivre ensemble. Ce qui est immoral sans conteste — les tribunaux l’ont assez souvent prouvé d’une manière éclatante — c’est de confier l’éducation des enfants à des hommes et à des femmes qui ont fait vœu de chasteté, sans mesurer la portée de leur engagement, qui ont renié les devoirs de la famille, qui n’en fondent pas et dont l’idéal, en fait d’éducation, est de former des générations d’élèves, façonnés à l’obéissance passive, abrutis parde grossières superstitions, terrorisés par des croyances insensées et animés d’une haine féroce contre les hommes qui pensent librement.
- » Introduire chez nous l’école neutre et l’école mixte, au moins pour les jeunes enfants jusqu’à l’âge de douze ans, telles qu’elles existent en Hollande, voilà le but vers lequel doivent tendre les efforts du parti libéral, voilà le vœu bien sincère d’un instituteur. »
- A. Sluys.
- A PROPOS DE LA RÉFORME PÉNITENTIAIRE
- A l’appui de l’article publié sur la réforme pénitentiaire dans notre numéro du 23 mars, il n’est pas sans utilité de reproduire les réflections suivantes.
- Elles sont de M. Henry Maret.
- La société, dit-il, devrait en finir ayec son prétendu droit de punir et le remplacer par un devoir, le devoir de réparer et de réhabiliter. La société a souvent sa part de responsabilité dans les forfaits. Le malfaiteur n’a été parfois qu’un abandonné, qu’un misérable. Si horriblement gangrené qu’il soit, il est bien rare qu’on doive désespérer de le ramener au bien. La prison ne peut que l’âigrir e$
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- le corrompre davantage. Il y entre coupable, il en sort dangereux. Et cependant il en sort, et nous le revoyons parmi nous. Or, il y a un moyen de réhabilitation et de moralisation puissant,ce moyen, c’est le travail.
- Non ce travail d’atelier, dur, atroce, sans air, sans rémunération, sans espoir ; mais le travail en plein ciel, le travail du colon, du fondateur d’une société nouvelle, le travail au sein de la famille avec la propriété pour récompense, avec la possibilité de reconquérir tous les droits perdus. Prenez le criminel, ramenez-leà la nature, donnez-lui désaffections, des tendresses, mettez-le en face de devoirs inconnus, de ces devoirs qu’une fausse civilisation lui a cachés ; qu’il se retrempe dans le plus sain des labeurs, celui qui consiste à féconder la terre, et ne craignez pas de lui donner trop de liberté.C’est la liberté qui élève et honore ; la captivité abaisse et tue. Qu’il vous suffise de l’éloigner de la patrib, jusqu’à ce qu’il soit digne d’y rentrer ou que, grâce à ses efforts,il s’en soit fait une autre qu’il aimera.
- Quand vous aurez essayé de ce genre de répression, vous pourrez raser les prisons. Et il vous en coûtera moins d’argent pour obtenir un honnête homme que pour perfectionner un coquin.
- LA FILLE DE SON PÈRE
- Traduit de ^Anglais, de MÈe Marie ÏÎOWLAND Yoir n° 4 (tome 1) à n» 30 (tome 3)
- Chapitre XXXVI
- Discours tin comte giir le î^amllistère
- (Suite)
- En rentrant à Oakdale, le cornue fit arrêter la voiture devant la demeure “âu Chinois Too-soon, afin d’informer ce dernier de la mission qu’on voulait lui confier. Frauenstein et ses amis le trouvèrent assis sur le plancher d’une mansarde et fort empressé à un travail de couture. En les voyant entrer Too-soon se leva, prit la main du comte qu’il porta à sôh front et ât un profond salut au reste de la compagnie.
- Le comte essaya, maïs sans succès, d’exprimer â Too-soon le rôle qu’il aurait à remplir de l’autre côté de la rivière. Renonçant donc pour l’instant à se faire comprendre du Chinois, Frauenstein quitta la mansarde en compagnie de ses amis.
- Plus tard, après avoir partagé comme il l’avait promis lê lunch de madame Susie, il revint vers Too-soon, ét pour lui faire comprendre ce qu’on attendait de lui, le fendit témoin des achats d’ustensiles de cuisiné, de vaisselle et de linge de table.
- Too-soon regardait attentivement; il n’eut pas plutôt vu les serviettes qu’il exprima par gestes le désir de les découper et de les ourler. 11 avait évidemment compris que le comte voulait établir un restaurant quelque part, et il était prêt à faire tout ce qu’on voudrait bien lui demander.
- L’édification du restaurant provisoire avança avec rapidité. Stevens mit à l’œuvre tous les ouvriers capables d’enfoncer un clou,et en moinsd’une semaine le travail fut achevé. Le fourneau de cuisine était admirablement installé; les tables et les bancs étaient en place : le vaisselier bien garni avait été mis en ordre par Too-soon, puis fermé à clef en attendant l’heure de servir.
- Il y avait alors près d’une centaine d’ouvriers sur les travaux.
- « Demain,» dit M. Stevens à ses hommes, » la prise de possession de notre restaurant donnera lieu à une espèce de petite fête; j’espère que le comte s’y trouvera. Mais sou venez-vous que vous êtes libres d’agir comme de coutume, que vous pouvez à votre gré venir ou non prendre à cette table, soit le repas que vous aurez apporté, soit celui que vous trouverez tout préparé au restaurant.
- « Une assiettée de viande et de pommes de terre coûtera six sous, une tasse de café deux sous ; pour deux sous de plus vous aurez du pain à discrétion. Soit en tous dix sous par repas.
- « Maintenant, mes amis, laissez-moi attirer votre attention sur un petit fait. Vous n’êtes pas accoutumés à vous servir de la fourchette, c’est toujours le couteau qui fonctionne ; je sais cela par expérience ayant longtemps vécu dans ies mêmes conditions que vous.
- « Or, vous allez trouver ici des couverts mis â votre disposition et vous en ferez usage si bon vous semblé.
- u Ydus aurez en outre de l'éau et des serviettes; rien ne vous manquera donc pour jouir à table des aises qui conviennent à l’être humain.
- « Frauenstein n’est pas de ces hommes qui croient que l’ouvrier n’est qu’un rustre; et je me demande s’il n’attend pas beaucoup trop de nous. »
- Personne ne répondit, mais tous prirent la résolution de périr plutôt que de ne point se conduire à table le lendemain comme de vrais gentlemen.
- Stevens ensuite informa les travailleurs que Too-soon allait dorénavant habiter au restaurant et qu’il aurait la charge de tout tenir en ordre.
- Le soir du jour suivant, Burnham et sa femme sa trouvaient en visite chez les Kendrick. Madame Burnham demanda où était Frauenstein $
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- « Oh! » dit madame Kendrick, « il est toujours en course, nous le voyons à peine II s’excuse d’abu-sër ainsi de notre hospitalité, et dit parfois qu’il Veut aller à l’hôtel, mais vous pensez bleii que je n’y veux point consentir. »
- « La ville entière parle de Frauenstein et de son palais de travailleurs, » reprit madame Bürnham. à Savez-vous qu'il y a déjà plus de cént ouvriers à l’œüvre, èt qu’ils ont eu un banquet aujourd’hui? Mes garçons y étaient allés avec d’autres gamins et toute la soirée ils m’ont assourdie de récits concernant le Chinois qui fait là-bas la cuisine. Too^soon nous demandé le nom de chaque objet, disaient-ils ; et eux, non contents de lui apprendre à parler, l’ont, pâraît-il, aidé à essuyer ses plats. Je leur ai défendu d’y retourner naturellement. »
- « Eh ! laissez-les y donc aller, » dit Burnham.
- « Ils en sont revenus pleins des meilleures dispositions. Cet amusement est bien innocent et de beaucoup préférable à celui qu’ils pourraient prendre dans la rue. »
- Pendant cette conversation, Keüdrick se promenait sans façon de long en large, les mains derrière le dos ; bientôt il s’arrêta brusquement devant la compagnie.
- « Burnham, » dit-il, « nous Sommes des gens arriérés. J’ai vu aujourd’hui un spectacle qu’à vrai dire je n’aurais jamais cru possible. »
- •* Bah! est-ce qiie vous étiez là-bas votis aussi ? » dit sa femme, « contez-nous donc ce qui s’est passé. »
- — « Êh bien i il y avait une espèce de fêtéf pour l’inauguratioh du restaurant des ouvriers. Les tables garnies de nappes offraient place pour plus de cent personnes ; un service de porcelaine blafiche, des couverts d’argent, des serviettes étaient à la disposition de chacun des convives ; et je puis vous afflf^ mer que la plupart d’entre eux mangeaient avec autant de décorum que les commensaux de Cette maison. »
- « Mais pourquoi faire donner tout ce luxe à des ouvriers ? » demanda ihadâme Kendrick. à Cela n’a pas de sehs commun. »
- — « Que voulez-vous, Frauenstein a tant de ressources qu’il ne sait véritablement à quo iles employer; il saisit donc avec plaisir l’Occasion de dépenser sës revenus en donnant satisfaction à ses sentiments intimes. »
- « Mais je n’âuràis pas pensé, * dit Burnham,
- * qu’ils eussent le désir d’avoir dés spectateurs de léurbahquet? »
- — “ Des spectateurs ! DieuvOüS bénisse ! ils m’ont bel et biëh invité. »
- — “ Bonté divine i a-t-on jümaië vu pareille outré- 1
- cuidance ? Ét qu’avéz-vous répondu 1 demanda madame Burnham.
- — « Moi, j’ai accepté, madame. »
- Lès deux dames laissèrent échapper un cri de surprise.
- « Que poüvâis-jè faire, » Continua Kendrick, « Frauenstein était là prêt â se mettre à table ; je nô pouvais prétendre avoir déjà pris mon lunch, chacun savait le contraire ; du reste puisque Frauénstein me donnait l’exemple, j’aurais èu mauvaise grâce à ne pas suivre. »
- « Mais évidemment votis n’ave2 pu maiigër dé rien, » s’écria madame Burnham.
- — « Pardonne2-moi, madame, le lunch était très-présèntâble : le café aussi bon que le meilleur que j’aie jamais bu; lë bœuf Cuit à point; la sauCe et les pommés de terre parfaites ; quant au pâin, je voudrais én avoir toujours d’aussi bon sur ma tabie. »
- « Comment avait-on pu obtenir cela d’un mèndiant tel que ce Chinois ? » demanda Kendrick.
- — « Mais il est réellement cuisinier, parâît-il ; de plus parmi les travailleurs il s’est trouvé un boulanger français qui a montré à Too-sôon à faire le pain et le café. »
- « Jè n’aürais jamais pensé, » dit madamé Burnham, « qu’on pût tirer dé tels services dé ce Chinois, si misérable d’aspect. »
- — « Vous ne le reconnaîtriez plus, madame, » répondit Kendrick. « II â maintenant des habits neufs, et sè tient rigoureusement propre. »
- « A table la conversation était-elletrès-édiflânte ? » demanda ironiquement madame Burnham.
- — « Mais d’une bonne moyenne. Je ne voudrais pâs jurer fi’àvoir pâs êntendu quelquefois de moins bonftes choses â ma table. Certes, quelques-uns des convives parlaient uiï assez mauvais àrigîais, mais le fond des propos était vraiment recommandable. Üh des ouvriers placé tout au bout de la tablé où j’étais avec Frauenstein se leva à un moment donné et demanda à prononcer lui petit discours, si cela pouvait ii’être point désagréable à là société. »
- « Voilà un bon commencement, » dit Burnham.
- « Ma foi, » dit Kendrick, « il s’en tira beaucoup mieux que vous ne pensez. »
- « Répétèz-noùs un peu ce discours*, » dit madame Kendrick, aussi curietise que s’il s’agissait d’une excursion chez les sauvages de la mer du sud.
- — « Volontiers. Cet ouvrier, faisant allusion à un discours que Frauenstein a prononcé il y à peu. de temps, a dit que lêS paroles du comte âvaiërit profon-démëht touché lëS ouvriers; qü’ëii dehors dés consolantes perspectives OùVettès dëvànt ëiix par là foh-dâtioü du palais Social, la pensée qiië lë inôiidë
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- reconnaissait enfin la noblesse et la dignité du travail leur était à tous infiniment précieuse.
- « Il rappela ensuite des considérations que Frauenstein leur aurait faites, sur la loi du bien-être et du développement de l’espèce humaine ; doctrine d’après laquelle la loi du bien dans chaque espèce est le perfectionnement de la vie de cette espèce, ce qui implique pour l’homme la nécessité de travailler au bonheur et au développement des autres comme à son bien propre ; enfin quand il en arriva à des considérations sur l’association du travail et du capital, association que Frauenstein désire réaliser avec eux, il provoqua l’assentiment de ses collègues en disant que les travailleurs étaient disposés à reconnaître la solidarité qui unit tous les membres du corps social, et qu’ils seraient heureux de se prêter à toutes les institutions de prévoyance et d’utilité générale qu’on jugerait bon de fonder, avant tout partage de bénéfices, dans l’association entre le travail et le capital. »
- « Oh ! si Frauenstein leur farcit la tête de telles sottises.....! » dit Burnham.
- — « Pas tant sottises que cela ! Je vous le répète, Burnham, je suis de plus en plus convaincu que vous et moi avons fait fausse route jusqu’ici; cet ouvrier a dit en fort bon langage que les travailleurs se reconnaissent inférieurs aux gens du monde en éducation, en bonnes manières, en tout peut-être, sauf le cœur. Pas un homme, a-t-il dit, « n'a plus de cœur que l’ouvrier ; il sait reconnaître ses vrais amis aussi facilement qu’il sait distinguer le véritable homme de mérite du fat prétentieux. » Pendant le discours du comte, a ajouté cet homme, « je sentis que je ne serais jamais capable d’exprimer à Dieu ma reconnaissance de ce qu’il nous avait envoyé un si noble ami, un homme qui renie l’idée de l’aumône et qui proclame que la meilleure façon d’aider le travailleur est de lui fournir un champ d’action dans lequel il puisse s’améliorer lui et les siens. En entendant notre bienfaiteur parler du palais qu’il nous destine, je pensai que j’userais volontiers mes mains à construire une telle demeure pour lui et les siens, car il le mérite. Que Dieu soit avec lui ! » Et cet homme se rassit tremblant d’émotion. »
- « Oh ! que j’aurais voulu être là, » dit madame Kendrick, « cet ouvrier doit être un bien brave homme ! »
- « Est-ce que Frauenstein ne répondit rien Y » demanda Burnham.
- — u Si, il se leva aussitôt et dit que les paroles qu’il venait d’entendre honoraient celui-là même qui les avait prononcées ; que si de tels sentiments animaient l'assemblée il était sûr de conduire le palais social à
- bonne fin. Il fit ensuite une description de ce que serait la vie dans ce palais ; du confort dont on y pourrait jouir. Il décrivit la nourricerie et les écoles ; il parla des fêtes qu’abriterait la grande cour vitrée enguirlandée de fleurs.
- « Puis venant à la question d’association et de répartition, il expliqua le fonctionnement des caisses de secours, de retraite et de prévoyance ; il montra les faibles, les invalides, les malades assurés de leurs moyens de vivre. Enfin, il termina sa courte harangue par une sortie contre la guerre et une touchante remarque sur le développement du sentiment de la fraternité humaine. Il déclara que la guerre, considérée comme un moyen civilisé de vider les querelles entre les peuples est une chose monstrueuse, et il rendit le tribut de ses hommages au Christ et au docteur Forest. »
- « Quel rapprochement 1 »* s’écria madame Kendrick indignée.
- — « Je ne veux pas dire qu’il les ait confondus dans le même hommage ; il a parlé du Christ en même temps que de la Fraternité humaine et il a dit ensuite que sans le docteur Forest, l’un des hommes les plus savants et les meilleurs qu’il eût encore rencontrés, le palais social eût été construit dans quelque autre endroit.
- « Je ne vis jamais d’assemblée aussi enthousiaste que celle où je me trouvais. Tous ces ouvriers adorent Frauenstein. Il obtiendra d’eux un excellent travail, vous pouvez en être certains. »
- « Je le crois bien, si en travaillant pour lui, ils élèvent pour eux-mêmes une magnifique demeure! » dit madame Burnham.
- « Demeure qui coûtera deux millions de dollars, » ajouta Burnham, « je vous assure que cela ne rapportera rien. Trop de luxe, voyez-vous. Quel besoin les pauvres gens ont-ils d’élégantes galeries de communication, d’immenses cours vitrées, d’escaliers spacieux, de services communs éclairés la nuit, des mille et une commodités d’un palais, enfin, sans compter le théâtre et tout le reste ? »
- « Je pensais comme vous, « repartit Kendrick, « mais Frauenstein prétend que c’est un devoir pour la société de placer l’être humain dans les conditions les plus favorables à son développement et que nous devons tous concourir, suivant nos moyens, à l’accomplissement de ce devoir. »
- « Mais ne voyez-vous pas, » reprit Burnham, qu’en élevant les ouvriers au milieu de ce confort et de ces moyens de progrès, ils se trouveront trop raffinés pour travailler ? *
- — « C’est exactement ce que j’ai dit à Frauenstein,
- tuais il prétend que nous nous trompons ; la doctrine
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- dont il s’est fait l’apôtre place le travail au rang de nos devoirs les plus sacrés; elle en fait pour ainsi dire la chose sainte par excellence en démontrant que le travail est le principal instrument du bonheur et de la régénération de l’homme. Aussi Frauenstein dit-il que plus l’homme progressera dans la vie, plus il voudra s’occuper utilement, et qu’à ce point de vue on peut dire que le travail cessera d’être une corvée pour devenir la fonction bénie créatrice de tous les biens. »
- « Mais,, vous voilà tout à fait du parti des réformateurs de la société ! » dit madame Burnham ; « ce comte de Frauenstein ensorcelle tout le monde. »
- — « Ma foi, ce que je vois de plus clair, c’est que Frauenstein est un homme heureux, tandis que je ne le suis guère. Frauenstein a l’ardeur, l’enthousiasme et la fraîcheur d’esprit d’un jeune garçon; il en est de même du docteur Forest; enfin le chef d’ouvriers Stevens, et je dirai presque le pauvre Chinois lui-même, me semblent plus heureux que moi. »
- « Mon cher Elias, » dit madame Kendrick, ne sachant que penser de l’humeur de son mari, « je crois que vous êtes souffrant. » s
- *— « Je suis très-bien, au contraire; seulementj’ai été excessivement ému; voilà tout. S’il y avait réellement moyen de rendre les gens heureux tout en faisant ses propres affaires, la vie serait plus agréable qu’elle ne l’est aujourd hui. »
- — « C’est bon, Kendrick, nous verrons comment cela tournera, il sera temps alors de parler ainsi. »
- « Qu’y a-t-il de nouveau touchant le pont qui mène à ce fameux palais ? » demanda Mme Burnlîam pour changer de conversation.
- « Oh ! c’est terminé » dit Kendric. « Les billets sont émis. »
- « C’est là une heureuse idée, » dit Burnham. « Nous aurons le pont sans nous en apercevoir. Frauenstein a touché juste dans ce cas. Peut-être, après tout, mènera-t-il son. projet à bonne fin et rentrera-t-il dans son argent, mais je ne vois pas bien encore par quel moyen. » (A suivre).
- BOURSES A L’ÉCOLE DE COMMERCE.
- Six des bourses créées par l’État à l’École supérieure de commerce de Paris, seront vacantes à la rentrée prochaine.
- Un concours pour l’obtention de ces bourses sera ouvert le 14 juillet 1879 à Paris, Dijon, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Rouen, Lille et Nancy.
- Le programme détaillé des connaissances exigées des candidats, pour subir les épreuves, sera envoyé sur demande adressée au Directeur de l’École supérieure de commerce de Paris, rue Amelot, 102.
- UNE RÉFORME DANS LES CONSEILS DE PRUD’HOMMES.
- Le tribunal des Prud’hommes constitue, dans l’esprit de la loi, une juridiction professionnelle, c’est-à-dire qui doit s’appliquer à tout ce qui fait partie de la profession : aux enfants et aux femmes, aussi bien qu’aux ouvriers. Ceci est admis en principe ; mais dans la pratique, examinons.
- L’enfant, l’apprenti peut, il est vrai, recourir aux prud’hommes lorsqu’il se croit lésé par le maître. Ce droit, s’il est suffisant pour l’o'uvrier, ne l’est pas pour l’apprenti. Nous ne devons à l’homme que la justice, mais nous devons la protection aux enfants; et puisque ce sont des êtres faibles à qui la loi ne reconnaît ni la force ni la capacité de se défendre, ils n’auront pas non plus la volonté ni la possibilité de réclamer devant les Prud’hommes, chaque fois qu’un dommage leur sera causé.
- Il faut que, de vous-même, vous préveniez les abus dont ils pourraient être victimes ; pour faire respecter le droit de l’enfant, n’attendez pas qu’il soit obligé de vous adresser sa plainte, sans quoi vous courrez grand risque que les plus maltraités soient ceux précisément qui ne se plaindront jamais.
- Nul ne niera que l’enfant, s’il n’est pas conseillé et soutenu, n’osera jamais faire citer le maître. Ainsi donc tous les apprentis et surtout les apprenties, dont les parents ne seront pas là pour recevoir les confidences et veiller à l’observation loyale des conditions de l’apprentissage, resteront, en fait, à l’entière discrétion des instincts bons ou mauvais du patron ou de la patronne.
- Pour ceux-là je ne connais qu’une protection vrai-' ment efficace, celle que pourrait leur donner le Prud’homme par des visites fréquentes et inattendues dans tous les ateliers qui renferment des apprentis. Mais j’oubliais que la loi le lui défend, et qu’il ne peut franchir le seuil de cette porte derrière laquelle des pauvres petits êtres s'épuisent peut-être lentement par l’excès de travail et l’insuffisance de nourriture, que lorsque plainte a été portée, c’est-à dire lorsque le mal a été fait.
- On a tellement compris, que cette protection était due, que ces visites étaient nécessaires, qu’on, a édicté en 1874 une loi spéciale pour la surveillance
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- du travail df*s enfants dans les manufactures. Dans les manufactures, ce n’est pas assez; et d’ailleurs cette loi, faite par une assemblée monarchiste, a été orientée d’un mauvais côté. Ce droit de visite qui limite forcément la toute puissance du patron, elle le confie à qui? aux amis, aux compères, aux subordonnés du patron lui-même. Si des infractions sont commises, voudront-ils les apercevoir et se permettront-ils de les dénoncer !
- Nos législateurs le savent bien, entre les mains de ces commissions sans impartialité et sans compétence, la loi de 1874 est devenue lettre morte. L’administration, les industriels, les inspecteurs, les surveillants, tous ont conclu un accord tacite pour ne point l’exécuter. Il y faut mettre pourtant un peu de franchise : ou cette loi est inutile, alors abrogez-là ; ou bien, et nous le pensons, il est nécessaire d’établir une protection efficace pour le travailleur-enfant, et dans ce cas réformez la loi, complétez-la surtout, en transférant aux conseils des Prud’hommes les attributions qu’elle accordait aux commissions de surveillance.
- Les Prud’hommes, je vous le jure, sauront faire un usage très réel de cette prérogative ; et lorsque vous les aurez investis du droit de visite, vous verrez moins d’enfants prolongeant la journée de travail au-delà des forces de leur âge, moins d’apprentis réduits au rôle de domestiques, et moins de jeunes filles allant mourir phthysiques dans les hôpitaux.
- {La Réforme politique et sociale).
- ROLE DES FEMMES DANS L’ENSEIGNEMENT
- Nous applaudissons, cela va sans dire, à l’exclusion définitive de l’élément clérical dans la composition des conseils académiques. Cependant, nous nous permettrons de signaler à M. le ministre de l’instruction publique une lacune regrettable. Son conseil supérieur et ses conseils départementaux ne renferment pas tout ce qu’ils devraient renfermer. On se prive, sans raison connue, de concours précieux, de lumières indispensables. Si les femmes ont une place marquée quelque part* c’est dans l’enseignement. Pourquoi les éliminer ?
- Si Mm* Pape Carpentier vivait encore, pense-t-on que sa présence dans le conseil supérieur de l’ins-tFuetion publique serait moins utile que celle d’un des quatre membres de l’enseignement libre laissée 4 la nomination de M. le Président de la République ?
- Il est d’autres femmes qui certainement rendraient de signalés services. Nous n’en désignons aucune par discrétion ; mais nous sommes persuadés que l’on gagnerait beaucoup à s’éclairer de leur longue expérience.
- La femme, en définitive, compte pour moitié dans la population d’un pays. De la façon dont on l’élève et dont on l’instruit, dépend l’avenir ; c’est elle qui forme les générations. Avec quoi? Avec les idées dont elle est imbue, avec son esprit largement ouvert — ou avec son ignorance.
- Il ne faut pas oublier cela.
- D’autre part, on répète sans cesse que la femme est surtout institutrice, qu’elle a pour mission d’enseigner.
- Si cela est, sur quoi se base-t-on pour l’exclure des grands conseils d’instruction publique?
- Nous connaissons assez M. Jules Ferry pour de--meurer convaincus qu’il nous suffira d’avoir appelé son attention sur ce point grave ; nous l’avons entendu, à une autre époque, soutenir la thèse que nous défendons. Peut-être daignera-t-il s’en souvenir et permettre que, par voie d’amendement, l’inexplicable lacune que nous lui signalons soit comblée avant le vote définitif de la loi. Laisant,
- (Petit Parisien.)
- LES MAISONS PEABODY A LONDRES
- On se rappelle les libéralités que fit, il y a quelques années, aux pauvres de Londres, l’Américain Peabo-dy, qui avait réalisé dans l’épicerie, entreprise dans les plus grandes proportions, une fortune des plus considérables, puisque sans parler de ses donations en Amérique, Londres reçut pour sa part en diverses fois 500,000 livres sterling, soit 12,500,000 francs.
- An 31 décembre dernier, cette somme s’était accrue de 190,130 liv, sterl., provenant de rentes et d’intérêt (soit 5 millions de francs de plus.) Sur ce total, il avait été dépensé, à la fin de 1878, la somme de 549,947 liv. sterl., laissant disponibles 149,184 livres sterling.
- C’est à la construction de grandes maisons, ressemblant par leur dimensions aux maisons de Paris, que les libéralités de Peabody ont été appliquées. Ces maisons sont destinées à ne donner asile qu’à des ouvriers et à leurs familles. Il s’en trouve sur divers points de Londres, dans Black-Friard-Road, dans Pimlico, dans James street, Westminster et ailleurs.
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- LE DJSYQIB.
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- Le nombre total des chambres contenues dans ces diverses constructions est de 5,170, sans compter les accessoires ou dépendances telles que salle de bain, buanderie, etc., et ces chambres constituent 2,348 logements séparés, ce qui donne une moyenne approximative de deux chambres par logement.
- Le nombre total des personnes habitant ces 5,170 chambres est de 9,860, ce qui est en moyenne de deux par chambre. La mortalité est moins grande dans les maisons* Peabody que dans le reste de Londres, Elle est de 20.75 par 1,000 individus, soit 1.80 par 1000 de moins que la moyenne pour la ville entière.
- La moyenne par semaine du salaire des chefs de famille habitant les maisons en question est de29fr. et la moyenne du loyer, par semaine, est de 5 fr. 40 par logement de deux chambres, ce qui revient à un loyer annuel de 280 fr. L’eau des cuisines, l’asage des salles de bains, des buanderies, etc , tout cela est gratuit, au grand avantage du comfort, de l'hygiène et de la santé.
- «—,—,—~
- LÀ PEINE DE MORT
- Nous empruntons les lignes suivantes à un travail sur l’abolition de la peine de mort publié il y a peu de jours par un homme des plus compétents en semblable matière, notre ami M. Joseph Hornung, professeur de droit pénal È l’Université de Genève.
- La Société, écrit M. Hornung, a, dit-on, besoin de la peine de mort, comme défense et comme expiation. La seule doctrine pénale qui soit admissible est celle du talion : celui qui a tué doit être tué. La société a le droit de glaive et doit en user. On allègue en outre les nécessités de la préservation sociale : la société est, prétend-on, vis-à-vis du coupable, en état de légitime défense et de guerre.
- Examinons d’abord ce dernier argument, évidemment plus populaire que l’autre.
- Il méconnaît, selon nous, un point fondamental, savoir la différence qui existe entre la guerre et la pénalité. La société s’accorde le droit de tuer, lorsque c’est pour elle le seul moyen de se défendre: ainsi, dans la guerre, dans la répression d’une révolte à main armée, dans la lutte contrôles brigands. Elle accorde ce même droit, d’une façon plus ou moins explicite, à l'individu, lorsqu’il est en état de légitime défense.
- Dans tout oee mi, on répond 4 in force par la
- force : on le fait séance tenante ; on ne peut agir autrement ; et, en outre, il y a réciprocité d’attaque et de défense. C’est la guerre, publique ou privée ; c’est le droit de la nécessité : on tue pour ne pas être tué.
- Mais, lorsque l’Etat a saisi l’assassin, lorsqu’il l*a réduit à l’impuissance, lorsque le coupable a en face de lui tout le formidable ensemble de la force publique, lorsqu’on a pris le temps de Jui faire son procès lorsqu’en un mot on agit de sang-froid et en toute sécurité, — la position n’est-elle pas radicalement changée t
- Nous le eroyons. v
- La société, alors, n’est plus obligée de tuer : elle peut choisir librement la peine, et celle-ci doit apparaître comme rationnelle et légitime.
- Le principe, c’est que la peine doit ressembler le moins possible au délit. Ce dernier est quelque chose de brutal : la peine doit être raisonnée. La société doit tout spécialement éviter d’entrer en lutte directe avec un coupable réduit à l’impuissance. Or, il y a des condamnés qui luttent jusque sur l’échafaud : Monteharmont (Châlons, 1851) a résisté pendant une heure. L’exécution, d'ailleurs, peut ne pas s’achever au premier coup ; il en résulte alors un spectacle déshonorant pour la Justice. — On a dit que les assassins devaient commencer et abolir les premiers la mort. C’est bien au contraire à l’État, qui représente la sagesse et la justice, de ne plus tuer de sang-froid; car un pareil acte est destructif de sa dignité,
- En fait, l’État n’a pas besoin de moyens barbares pour se défendre ; de bonnes prisons le garantissent bien suffisamment.
- Mais on insiste, et on dit que la peine de mort est nécessaire, soit à la société, soit à la famille du mort, comme satisfaction, comme expiation, comme purification. Sans elle, le compte n’est pas réglé. Au fond il y a là-dessous cette vieille idée du talion qu*on est surpris de retouver chez des penseurs eomme Kant et Hegel. Celui qui a tué doit être tué, voilà le fond de eette doctrine (1).
- On peut faire observer d’abord qu’à ce compte-là, il faudrait punir les lésions corporelles par une lésion équivalente, et qu’il faudrait sauvent torturer le condamné à mort, quand il a lui-même torturé sa victime. Or tout cela paraîtrait inadmissible.
- Il n’en est pas de la sanction pénale comme de la sanction civile ; celle-ci peut-être absolument exacte, parce que son but est de compenser pécuniairement
- fî) Les philosophes sont T©lonti«rs pour te peine de mort, parce «e pteeeot m point de wu«4e te p*4«:e absaiue, «fai, selon eut, e«i*kti*teit6 par te, suppression du Hégel, Schopanhauer, Strauss, Vexa.
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- un dommage matériel ; on exécute sur les biens du débiteur, et le créancier est satisfait. Dans l’ordre pénal, c’est toute autre chose : il n'y a aucune relation exacte entre le délit et la peine. Celle-ci veut faire souffrir le coupable , ou même le supprimer ; quel rapport direct y a-t-il entre cette souffrance ou cette suppression et le crime ? La mort de l’assassin ne ressuscite pas l’assassiné. L’une des morts ne compense pas l’autre. La peine ne saurait donc équivaloir au délit. Elle se propose tout un ensemble de buts dont la plupart se réfèrent bien plutôt A l’avenir qu’au pasAë : donner satisfaction à la société alarmée, mettre le coupable dans l’impossibilité de nuire, l’amender, et enfin intimider les tiers. Tout cela est purement social et relatif (1). Il ne saurait y avoir ici de justice absolue.
- Il faut donc renoncer à cette vieille idée que celui qui a tué doit être tué, car elle ne soutient pas l’examen. Que si l’on objectait qu’alors la foule indignée se fera justice à elle-même par la loi de Lynch, nous répondrions que l’Etat doit être plus sage que la foule et ne pas céder au pur instinct.
- La mort a-t-elle au moins les qualités qui constituent la peine rationnelle ?
- Non.
- Elle est expiatoire et met le coupable dans l’impossibilité de nuire, en le supprimant : voilà ses seules vertus.
- Mais elle n’est pas exemplaire, elle ne détourne pas du crime. Bien au contraire, il est prouvé maintenant que la vue du sang excite à tuer, et c est pour cela que, dans certains pays, comme l’Allemagne, les exécutions ne se font plus en public; il se produit ici une contagion morale, comme celle de l’incendie et du •suicide. ,
- La peine de mort ne laisse pas au coupable le temps de s’amender; elle le supprime brutalement, comme on tue un chien enragé : elle ne voit plus l’homme en lui.
- La peine de mort a l’immense inconvénient d etre irréparable : or les erreurs judiciaires sont toujours possibles et on en a cité de toutes récentes. Cette raison-là suffirait à elle seule : la justice humaine ne doit pas jouer.avec l’irréparable.
- Enfin, la peine de mort est souverainement injuste, parce qu’on ne l’applique pas d’une façon uniforme. Avec le Jury et la grâce, la justice pénale est une
- vraie loterie (1). On applique la peine de mort aux uns et pas aux autres, sans qu’il y ait le moins du monde, entre la culpabilité des premiers et celle des seconds, l’abîme qui sépare la mort des travaux forcés à perpétuité. Il y a frà une monstrueuse injustice. La mort est, en effet, incommensurable avec les autres peines, tandis que les crimes n’offrent pas entre eux la même différence qualitative, mais seulement une différence quantitative ou de degré. Cette raison me paraît capitale.
- Donc la peine de mort ne saurait se justifier. Ajoutons encore que la pénalité, en général, n’est pour rien dans la fréquence ou la rareté des crimes, à moins cependant qu’elle n'ait pour effet de les‘provoquer, comme c’est le cas pour la peine de mort.
- Sans doute, s’il n'y avait pas de pénalités du tout, la sécurité publique serait menacée. Mais ce n’est pas la nature de la peine qui peut avoir une action. Le coupable croit presque toujours pouvoir échapper à la pénalité; et ceci est particulièrement vrai de la peine de mort, à cause de la façon irrégulière et aléatoire dont elle est aujourd'hui appliquée.
- Consacrons-nous au progrès matériel et moral des classes populaires ! Là est le vrai moyen de diminuer le nombre des crimes, et non pas dans le retour à des peines qui ont fait leur temps.
- (I) Ainsi, il est tacitement convenu que les femmes seraient soustraites à la peine de mort, et pourtant la loi ne distingue pas.
- Le Directeur-Gérânt : G-odin.
- Hernies3 Hémoniioïdes, RJbxi.-matismes , Goutte 9 Gri*avelle 9 IVIaladLies <Io la, Vessie. — Traitement du Dr Paquier. — Ecrire au Dr Choffé, 240, rue Saint-Jacques, Paris. (Voir âux annonces )
- Éviter les contrefaçons
- CHOCOLAT —EHIEB
- |ii|iv b véritable m%m
- (1) C’est pour jcela que les juristes sont aujourd’hui presque tous contre la peine de mort. A ceux que fai cités, on peut ajouterTaustin-Hélie, Franck, Ortolan, Thonissen, Carrara, Beltrani, ÏÏUero, Pe'ssina,1 Pierantoni, Glaser, Wahlberg, Geyer.
- saiTtt.-Qnp.nt.in — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- iie numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 13 AVRIL 1879.
- A
- BUREAU PRINCIPAL
- GUISE (Aisne
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- France Pays d’Europe
- Un an. . . . 10 i. »» Un an. . . . 11 f. ))))
- Six mois . . . 6 »» Autres pays
- Trois mois. . . 3 Un an . . . . 13 î. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- La vraie base de la science sociale et Vassociation. — Pensées sociales et politiques. — Semaine politique, Réformes des Conseils de Prudhommes. - La peine de mort et les erreurs judiciaires. — Education des femmes. ~ Feuilleton : La Fille de son Père. — Oubli réparé. — Le cas du sergent Hoff. — Vie et travail. — Le discours de M. Renan. — Variétés.
- LA VRAIE BASE DE LA SCIENCE SOCIALE ET L’ASSOCIATION
- Les sociétés actuelles s’éveillent à la lumière ; elles pressentent des vérités nouvelles; elles les cherchent et peu à peu elles les découvrent.
- C’est ainsi que, dans ce siècle, de bons esprits ont cherché à préciser des règles et des principes sociaux conformes aux lois de la nature.
- Les données de la science sociale s’élaborent à mesure que nous avançons dans l’expérience des faits d’économie sociale, et surtout dans la connaissance des lois qui régissent la vie humaine.
- Mais peut-être le point de départ essentiel à la science sociale n’a-t-il pas été assez compris.
- Il ne suffît pas d’étudier les phénomènes économiques qui se produisent dans la société pour définir les règles sociales les plus confor-
- mes à la loi de l’humanité, il faut aussi connaître les besoins moraux qui ont toujours si puissamment agi sur l’esprit humain.
- Car l’homme n’est pas seulement affecté par la chair, il l’est surtout par l’esprit ; il n’est pas seulement un être matériel, il est aussi un être moral et le but principal de la société est de perfectionner et de faire avancer l’être humain sous ce dernier rapport.
- Mais l’être moral et intelligent qui est dans l’homme survit-il à la mort du corps ou s’éteint-il avec la vie terrestre ?
- Grave question, sur laquelle la science sociale ne doit pas rester sans réponse. Au contraire, pour échapper à toute erreur, elle doit expliquer les destinées de la vie humaine, ce qu’a été, ce que devient l’être humain avant et après son existence terrestre, s’il existe ou s’il n’existe pas de lien entre la vie humaine et la vie universelle ?
- Ces points éclaircis, la science pourra définir les institutions en accord avec les lois qui régissent la vie, et ne plus laisser les sociétés errer à l’aventure comme cela s’est fait jusqu’à ce jour.
- Aux objections qui peuvent nous être faites par ceux qui déclarent qu’on ne peut savoir de science certaine si la vie terrestre est un moyen d’avancement vers une existence supérieure, nous répondrons simplement aujourd’hui que tel n’est pas notre avis. Mais nous savons que ce qui est démontré pour les uns peut être d’une démonstration difficile pour les autres; aussi
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- consentons-nous â considérer la solidarité morale de l’existence matérielle avec l’existence spirituelle comme une hypothèse, et voulons-nous voir s’il n’en doit pas ressortir que ce que les hommes ont de mieux à faire, c’est d’organiser la société avec justice, afin que la vie terrestre soit profitable à tous sur la terre pour être profitable à chacun dans la vie supérieure.
- Il est à remarquer, au point dé vue social > combien il serait inconséquent d’affirmer que notre existence terrestre a pour seule destination la poursuite et la convoitise des biens matériels, dont notre court passage sur la terre nous laisse à peine le temps de jouir.
- Ne semble-t-il pas, au contraire, que cette existence n’eat qu’une grande épreuve dans laquelle l’âmê, en contact avec les difficultés de la matière, Vient s’exercer à travailler au progrès de la vie terrestre, afin d’avancer personnellement elle-même Vers une vie supérieure, tout en contribuant à la marche générale de l’hümanitê dans la voie dé ses destinées futures.
- Comment constituer la science sociale, la science de l’humanité, tant qu’on ne sera pas d’accord sur ces questions fondamentales ?
- Il suffit d’énoncer la chose pour comprendre l’inefficacité de règles sociales imaginées et prescrites en l’âbsèncé de toute connaissance du motif et du but final de lâ Viê.
- C’èst pourtant ce que font la plupart de ceux qui, de nos jours, prétendent diriger la société. Ils avouent que lâ Viê est pour eux une énigme, et, jugeant que l’étude en serait trop laborieuse pour leurs forces, ils nient qu’il y ait dans la vie générale autre chose que ce qu’ils y peuvent voir de leurs propres'yëux ; puis là-dessus ils bâtissent un plan de société.
- Mais les lois de là vie n’en suivent pas moins leur cours rendant impuissantes lèS théories conçues en dehors d’elles.
- Le rôle de l’homme sur la terre se rattache intimement à son rôle dans d’autres existences ; c’est cette loi qu’il faut connaître; c’est celle qüe nous nous efforcerons de démontrer désormais pour mettre la sociologie en accord avec elle.
- Car si l’existence humaine ne se rattachait pas â lâ vie Universelle, si elle se bornait pour l’homme aux seuls avantagés dont il jouit ou àüX peinés dont il èst souvent accablé, l’é-
- goïsme serait dans la logique des choses, le dévouement et le sacrifice en faveur des autres, loin d’être une vertu, ne seraient qu’un sophisme.
- - Pourquoi, en effet, l’être que le hasard amènerait à l’existence se priverait-il, en faveur d’autrui, de jouir des avantages appropriés à sa courte vie ?
- Pourquoi ne chercherait-il pas à s’approprier le plus possible des biens matériels, sans consulter les besoins de ses semblables ?
- L’égoïsme et l’intérêt individuel sont alors les seuls sentiments qui aient leur raison d’être ; l’homme ne peut plus désirer que de vivre vite et de jouir beaucoup; il ne peut plus Voir que la vie terrestre est un champ d’action où nous devons travailler à notre avancement et à notre bien propres, en même temps qu’au bien et à l’avancement des autres hommes, par les oeuvres utiles que nous y pouvons accomplir.
- Et pourtant il en est ainsi !
- C’est pourquoi le temps des œuvres individuelles s’efface pour faire place à celui des œuvres sociales.
- Notre carrière terrestre n’est qu’une étape dans l’ascension de la vie ; c’est le creuset par où nous passons et repassons afin d’éprouver notre valeur morale ; nous en sortons épurés ou amoindris selon ce que nous avons su faire pour le bien de nos semblables, C’est-â-dire pour le progrès de la vie humaine.
- Oui, notre existence terrestre n’est qu’une épreuve dans le monde des effets, épreuve au sortir de laquelle nous retournons dans le monde des causes pour y prendre le rôle dont nous sommes dignes.
- Tel est le fond réel de la sociologie, telle est là vraie base de la science sociale.
- Sans lâ connaissance définitive des destinées de la Vie humaine, il n’ÿ a pas de science sociale.
- Quand les hommes sauront réellement à quoi sert la Vie et quel usage ils en doivent faire pour travailler utilement à leur bien propre êt â leur avancement dans la hiérarchie des mondes, ils reconnaîtront qu’ils doivent unir leurs efforts, s’entendre les uns les autres, se concerter, s’associer enfin dans leurs besoins et leurs travaux, dé manière à faire disparaître
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- tous les germes d’hostilité et d’antagonisme qui les divisent.
- Ils apprendront que des lois morales d’ordre supérieur régissent l’avancement des âmes, et qu’il n’y a de progrès réel poür l’homme que du jour où son esprit s’élève à l’amour de ses
- semblables*
- Telle est l’idée religieuse et sociale qui bientôt grandira dans nos sociétés pour le bien et la régénération du monde.
- Qu’on ne croie pourtant pas que nous soyons de ceux qui pensent que l’idée religieuse suffît au progrès du genre humain.
- Il n’y a qu’à consulter l’histoire pour voir comment l’idée religieuse a été partout le ferment le plus terrible des discordes de l’humanité.
- Elle a donné lieu aux cruautés et aux’crimes les plus barbares. Les guerres les plus odieuses ont ravagé la terre en son nom. L’inquisition pendant des siècles a été un raffinement de tortures atroces et de supplices que le génieàlu mal pouvait seul imaginer; et tout cela a été présenté comme étant fait pour la plus grande gloire de Dieu et de la religion.
- On peut donc comprendre que nous ne soyons pas disposés à pactiser avec ce passé, ni à aborder l’idée religieuse pour en faire un pareil usage.
- Mais les erreurs du passé ne doivent pas nous empêcher de reconnaître que l’existence terrestre est solidaire d’existences antérieures et ultérieures, et que la vie sociale sur la terre doit, par conséquent, mettre ses institutions én accord avec les lois universelles de la vie.
- L’ignorance et les erreurs du passé ne prouvent rien contre les vérités de l’avenir ; il y a pour l’humanité des lois morales comme il y a des lois physiques. Eh bien, quoique ces dernières soient accessibles à nos sens et, par conséquent, sensibles pour nous, cela n’a pas suffi pour que nous les connussions en un jour.
- Nous pouvons même aujourd’hui nous rendre compte que c’est seulement depuis un demi-siècle que nous entrons en ce sens dans la voie des découvertes sérieuses, et qu’il nous reste encore bien du chemin à parcourir avant d’avoir les dernières vérités sur la physique de notre globe.
- S’il en est ainsi des lois physiques, si l’homme a tant erré à leur sujet, s’il ignore encore tant de choses même nécessaires à son bien-être dans le monde matériel, ne peut-on pas comprendre qu’il ait davantage erré sur ce qui est de sa vie universelle, et qu’il soit aujourd’hui plus complètement ignorant de l’existence des lois qui régissent ces rapports que de l’existence des lois physiques.
- Pourtant si nous , voulons savoir bien utiliser la vie matérielle, il faut que nous sachions à quoi elle sert et par quel bien elle se rattache à la vie morale.
- Les vues étroites de l’ignorance n’ont permis jusqu’ici dans le monde que de concevoir l’intérêt d’une façon individuelle et égoïste, on a méconnu la puissance et l’étendue du bien qui résultera de l’association des efforts et de l’action commune de tous lorsque l’homme aura compris sa loi.
- Chacun, jusqu’ici, a cherché à faire seul son chemin dans la vie, tandis que le but ne peut être réellement atteint que du jour où l’on y marchera tous ensemble et d’un commun accord. GODIN.
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- PENSÉES SOCIALES & POLITIQUES
- XVII
- Dieu a fait de l’homme une créature supérieure préposée au progrès de la vie sur la terre.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- Les vacance» parlementaires. —> Les
- Chambres ont pris leurs vacances et se sont donné , en vertu des droits qui leur sont propres, un congé assez étendu Le Sénat s'est ajourné au 8 mai et la Chambre des députés a décidé qu’elle reprendrait ses travaux seulement ’e 15 du même mois; Certes, nous comprenons à merveille que les représentants du pays éprouvent des moments de lassitude et qu’ils ressentent le besoin de se reposer ; mais il faudrait, au moins, n’ehtrer dans le repos que lorsque la besogne urgente est terminée , et il est fâcheux de s’entendre reprocher par un bonapartiste d’oublier la misère de ceux qui souffrent. Or, il n’est malheureusement que trop vrai que la Chambre s’est séparée sans avoir voté l’ouverture du crédit de un million, demandé par le gouvernement pour venir en aide aux ouvriers atteints par la crise. Quelques heures auraient suffi, cependant, pour que ce projet pût être transformé en loi.
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- Le travail politique qui va se produire pendant les vacances sera assez intéressant à étudier. Les représentants vont ils fiire pénétrer dans les masses profondes du pays, l’esprit d’indécision qui les hante; vont-ils, au contraire, se retremper pour ainsi dire et acquérir une énergie nouvelle au contact du corps électoral ? Tel est le problème qui se pose et dont il serait assurémeut malaisé de pressentir la solution car il est incontestable que, dans un grand nombre de régions, les électeurs sont eux-mêmes en proie à cette sorte de lassitude intellectuelle et morale qui s’est emparée d’une importante partie de notre représentation parlementaire Quoi qu’il en soit, nous espérons que les idées de résolution prendront le dessus et que, notamment, en ce qui concerne l’enseignement public, nos députés et nos sénateurs ne se laisseront pas prendre aux manœuvres des cléricaux.
- Les élections législatives du O avril.
- — Les vingt et une élections législatives qui ont eu lieu dimanche dernier avaient assez médiocrement préoccupé l’opinion ; il n’était douteux pour personne, en effet, que le résultat général serait favorable a la République. Aussi le par i républicain s’était-il affran'hi des habitudes de discipline auxquelles il avait été si scrupuleusement fidèle jusqu’à ce jour. Ces compétitions entre hommes également dévoués au principe gouvernemental qui nous régit, n’ont offert aucun inconvénient dans les diverses circonscriptions convoquées, sauf dans le-VIIIe arrondissement de Paris, où le défaut d’organisation du parti républicain, a préparé le succès probable pour dimanche prochain du candidat bonapartiste Gfodelle que M. Cla-mageran, républicain, serre cependant d’assez près. Dans la deuxième circonscription de Saint-Nazaire, ’e champ avait été laissé libre aux légitimistes où M. E. de la Rochette a été élu, sans concurrent, par droit d’hérédité pour ainsi dire. Il nous semble qu’il eût été convenable d’engager au moins la lutte.
- Dans les "dix-neuf autres circonscriptions le succès est resté ou restera sans aucun doute aux républicains. Il y a ballottage dans les arrondissements d’Aubusson, de Muret, deFlorac et dans les trois circonscriptions de Bordeaux, de Blois et de Reims. Quant aux treize élus, six ap >artiennent à la gauche républicaine, qui sont M. Le-vet, nommé à Montbrison, M Fousset, à Orléans, M. De-'lems-Montaud, à Marmande, MM. Raynal et Trarieux nommés dans les 3e et 4e circonscriptions de Bordeaux, et M. Giroud, élu à Douai. Cinq représentants nouveaux appartiennent à l’union républicaine ; ce sont M. Lauban, élu a Dôle, M. Waldek Rousseau, à Rennes, M. Audiffret. à Roanne, M. Rivière, à Tours, et M. Andrieux, préfet de police, qui, en dépit de nombreuses abstentions, a été confirmé dans son mandat par les électeurs lyonnais. Enfin, deux députés iront siéger au centre gauche, M. Develle, élu à Bar-le-Duc, et M. Gadot. à Péronne. Il est à remarquer que dans les 21 circonscriptions consultées les républicains ont gagné des voix depuis les élections du 14 octobre, car à cette date, dans ces circonscriptions, les électeurs républicains n’avaient été qu'au nombre de 192,374. Dimanche on en comptait 201,946; le progrès est donc très-sensible.
- XAîïfi-itîitioïi cléricale. — Gomme bien on le pense, les agitateurs cléricaux continuent leurs menées et les évêques ne cessent de publier des mandements. Chaque jour voit éclore des pétitions nouvelles que les ageuts des jésuites colportent de tous côtés. Certes le droit de pétitionner est fort respectable et nous ne souhaitons point que le gouvernement eutrave sur ce point la liberté des'catholiques. Il nous parait urgent, toutefois, que des mesures soient prises afin que la fraude ne vienne point altérer ni grossir la portée du mouvement que le cléricalisme s’efforce d’organiser. Aussi ne saurions-nous trop féliciter les préfets qui ont adressé des instructions à leurs , abordonnés afin que les maires ne légalisent que les signatures apposées en leur présence ou dont l’authenticité leur sera personnellement connue.
- En effet, il n’est pas de subterfuges auxquels les cléricaux n’aient recours afin de multiplier le nombre de leurs adhérents, ils font signer aux femmes leur nom d'épouse, puis leur nom de demoiselle ; ils inscrivent les noms de personnes décédées ; ils sollicitent la signature de tous jeunes gens. Quelle valeur présente un pétition-nement obtenu à l’ai1'} de pareils procédés?C’est ce que les Chambres auront à examiner et nous ne doutons pas que cet examen, pour peu qu’il soit approfondi, ne leur prouve que l’agitation dont les feuilles religieuses font tant de bruit, est purement artificielle et qu’elle ne saurait être prise en sérieuse considération.
- Mouvement judiciaire. —Un nouveau mouvement judiciaire a paru ; on y remarque la destitution du procureur de la République d’Auch. de Castel-Sar-razin, de Figeac, de Loches, et des substituts a Auch, à Bordeaux et à Figeac. Pendant ce temps, les inamovibles demeurent fermes sur leurs sièges, d’où nulle main téméraire n'ose les faire descendre.
- ILes projets Ferry. — Un accord définitif s’est établi entre M. le ministre de l’instruction publique et la commission chargée d’examiner le projet de loi relatif à l'enseignement supérieur. La rédaction de l’article 7 a été précisée et elle exclut de la direction et de l’enseignement, dans tout établissement, de tout ordre et de toute espèce, tout membre d’une congrégation non autorisée. Le rapport de M. Spuller est attendu pour la rentrée et la Chambre pourra, avant de se sépar r pour les vacances estivales, voter cet important projet de loi d’où dépend le salut des générations futures.
- f.a wîosï <?ti tMïdg’et;. — En dépit
- des vacances parlementaires, cette importante commission poursuit ses travaux, sans désemparer, sous la présidence de M. Henri Brissou. Elle a étudié avec attention le projet de dégrèvement des patentes ou plutôt de certaines classes de patentables, et, daus une de ses dernières réunions, elle s’est occupée très-sérieusement du budget des cultes. Elle a fixé un maximum au cumul des traitements des archevêques qui sont en même temps cardinaux et qui puisaient au budget des deux mains. Elle a réservé son sentiment sur l’opportunité d’augmenter de 200.000 francs le budget des cultes en faveur des séminaire et sur la question des bourses dans les séminaires, jusqu’au moment où le ministre de l’intérieur aura été entendu. Enfin, la commission justement émue de la.campagne dirigée par le haut clergé contre le pouvoir civil, a attentivement recherché les moyens de sauvegarder les droits et les intérêts pécuniaires de l’Etat, au point de vue du recrutement du clergé. Nous aimons à croire que le gouvernement secondera la commission du budget dans sa patriotique entreprise.
- Sur le budget delà justice, il est question de le réduire de 226,000 francs, dont 139,000 porteraient sur le personnel des cours d’appel et, le reste, sur le personnel des tribunaux de première instance, avec le produit de cette réduction on éléverait, de 1800 à 2000 francs, le traitement de 1053 juges de paix de la dernière classe.
- La discussion du. budget pourra commencer dans les premiers jours de juin.
- 3Le« affaires d’Egypte. — Nous avons fait connaître les machinations ourdies par le khédive afin de reconquérir le pouvoir personnel. Cette campagne vient d’être couronnée par un coup de tète audacieux : le khédive, après avoir fait rédiger par des fonctionnaires indigènes qui sont ses dociles compères, un plan financier vraiment irréalisable, a pronoucé purement et simplement la destitution de M. Ri vers-Wilson et de M. de Blignières, qu’il avait nommés ministres à la suite d’une entente avec l’Angleterre et la France. Ismaïl-Pacha a fait appeler ensuite tous les agents conculaires des diverses puissances et leur a exposé ses projets financiers,
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- se plaignant amèrement de M. Wilson et de M. de Bli-gnièresdont les exceptions atteignaient, a-t-il dit, les droits les plus sacrés des Européens aussi bien que des indigènes. Le khédive a prétendu que lui seul et les lia tionaux investis de sa confiance pouvaient assurer le paiement de la dette, et ce n’est pas sans surprise qu’une dépêche d'Alexandrie, qui nous paraît fort suspecte, nous apprend que les consuls ont approuvé les desseins du
- vice-roi. „ .
- On s’explique assez qu un pareil manque de foi ait surexcité l’opinion en Angleterre et ait produit une im pression des plus fâcheuses dans notre pays. De l’autre côté du dédroit, les feuilles belliqueuses parlaient déjà d’une action contre le khédive, mais les journaux plus rai.-onnables estiment qu’il est possible d’obtenir pacifiquement satisfaction.
- Pour arriver a ce résultat désirable, il est essentiel que la France et l’Angleterre demeurent unies, et, si nous en croyons les renseignements qui nous parviennent, le parfait accord existerait, en effet, entre les deux puissances touchant les mesures qu’il conviendra de pren Ire ultérieurement pour mettre un terme à une intrigue dont les fils sont déjà connus depuis longtemps au palais du quai d’Orsay aussi bien qu’au Foreing-Office. Il est bien possible qu’avant peu de temps le khédive ait payé assez cher l’indigne comédie qu’il a jouée et dont le dénouement pourrait bien être tout autre que celui qu’a rêvé cet astucieux souverain.
- L’affaire du Crédit foncier. — On sait qu'en décembre dernier des poursuites avaient été dirigées contre MM. Frémy, de Soubeyran et Leviez, aueiens directeur et sous-directeurs du Crédit foncier, sous prévention d’avoir proposé la distribution de dividendes fictifs aux actionnaires du Crédit agricole, pour 1875. L’instruction de cette affaire avait été confiée à M. Bresselles,juge d’instruction, qui s’était faitassisterde M. l’expert Magnin, chargé de faire un rapport sur les faits relevés contre les inculpés. Il paraît qu’on n’a pu rien relever à la charge de ces spéculateurs fameux dans le monde financier, car une ordonnance de non-lieu a été rendue ces jours-ci en leur faveur.
- Le Parlement tle Berlin. — Le Reichstag allemand vient aussi de se donner des vacances et s’est ajourné seulement jusqu’au 28 avril. Il a reçu au moment de se séparer communication du projet de loi sur les tarifs douaniers, projet qui avait été examiné au pas de course par le Conseil fédéral. Ce projet sera mis à l’ordre du jour du Parlement dès la reprise de la session. Le nouveau tarif, tel qu’il a été arrêté par le Conseil fédéral, comprend quarante trois groupes de matières imposables dont les principales sont les cotons, les laines, les toiles, les fers* les c., -éales et les bestiaux, il n’admet pas de droit d’expoin. tion et de transit. Il établit cependant que pour ceux des Etats dont les tarifs traitent les marchandises importées d’Allemagne moins favorablement que les produits importés d’autres pays, il seraétabli des droits d’entrée additionnels allant ju>qu’au double de ceux du tarif général. La mise en vigueur de la taxe supplémentaire aura lieu par décret impérial avec l’assentiment du Conseil fédéral. On estime, dès à présent, paraît-il, à plus des deux tiers du Reichstag, la majorité acquise aux droits protecteurs. Cependant on pense que cette majorité se divisera sur la question des céréales.
- L’occupation de la ï^oumélie.— Les négociations entie les puissances relativement * l’oc' upaüon mixte delà Roumélie orientale, n’avancent que péniblement et l’accord intervenu sur le principe ne hâte guère la solution du problème. Il parait toutefois que la Turquie subordonnerait son acquiescement à une condition nouvelle, à savoir que le contingent de ses propres troupes sera proportionnellement plus fort que celui de chacune des puissances qui y prendront part. De cette façon
- la souveraineté du sultan sur la province serait constatée d’une façon plus ostensible. Ensomme et, à part le principe même de l’occupation et la prolongation des pouvoirs de la commission internationale, rien ne paraît encore décidé, ni quant au chiffre de l’armée d’occupation, ni quant au mode d’occupation. Chaque puissance cherche naturellement à formuler des conditions conformes autant que possible à ses vœux et à ses intérêts, et tout porte à croire que, dans cette question fort compliquée, l’accord final se composera, comme au traité de Berlin, d’une série d’arrangements et de compromis dont on peut, dès aujourd’hui par analogie,apprécier la valeur et la durée.
- JLa constitution roumaine. — La révision de la constitution roumaine en vue de l’émancipation des israélites a été définitivement votée par les deux Chambres de ;a Roumanie. Elles ont entendu dimanche, en assemblée plénière, la lecture du décret qui met fin à leur mandat législatif. Ce mandat a été abrégé pour permettre l’élection d’une constituante qui aura à réviser la constitution de manière à la rendre en tout point conforme au traité de Berlin.
- ILa guerre afghane. — Les dépêches des Indes témoignent d’une certaine inquiétude relativement à la continuation delà guerre avec l’Afghanistan. On assure que les tribus frontières n’attendent plus pour attaquer les Anglais que le signal que doit leur donner Jakoub-Khan dès que les négociations seront rompues II paraît que les officiers anglais qui connaissent le mieux l’Afghanistan sont d’avis de conclure la paix au plus vite, en admettant même que le nouvel émir ne voulût pas céder les fameuses frontières scientifiques tant préconisées par lord Beaconsfield.
- L’nilttiro du IVatal. — Il semble que le conflit qui a éclaté par suite de l’imprudence du gouverneur du Natal, entre Gettewayo, roi des Zoulous.et le gouvernement anglais, marche vers un dénouement pacifique. En effet, la Gazette nationale de Londres a publié tout récemment une dépêche expédiée de la frontière du pays des Zoulous par un agent anglais, dépêche annonçant l’arrivée de plusieurs envoyés de Cettewayo, déclarant que leur souverain n’a jamais désiré la guerre avec l’Angleterre et qu’il allait même accorder" satisfaction aux demandes de sir Bartle Frère, lorsque les hostilités ont commencé.
- Le roi des Zoulous affirme n’avoir jamais eu l’intention d’attaquer les Anglais, il demande la suspension des hostilités et la reprise des négociations
- Si, comme on l’espère, la paix est conclue prochainement, ce sera un contre temps fècheux pour le fils de Napoléon III qui sera obligé de revenir bredouille en Angleterre.
- Après tout, il se.pourrait que la feuille anglaise n’eût publié la dépêche optimiste ci-dessus résumée, que dans le but de calmer l’opinion qui a pris en plus grande considération que le Parlement, les critiques dirigées contre le gouvernement anglais au sujet de l’incident du Natal, par sir Charles Dilke, représentant deChelsea. La motion de blâme a été rejetée par une majorité de 60 voix; mais elle n’en a pas moins eu un grand retentissement dans le pays.
- Ajoutons qu’une grave information serait de nouveau venue du Cap. Il parait qu’une insurrection aurait éclatée dans le Transvaal, ce qui donnerait à penser qu’il s’agit d’un soulèvement des Boers que l’Angleterre s’est récemment annexée contre leurs vœux. Ces peuplades, d’origine hollandaise, vivaiert, entre l’Orange et le Vaal, sous le régime républicain, depuis 1854. Les Anglais les ont englobés par la force dans leur colonie. Ils se révoltent aujourd’hui. C’est là le cours naturel de ces sortes de choses. *
- La guerre eontre le Chili, — Le Pérou et la
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- Bolivie viennent de conclure un traité d’alliance offensive et défensive contre le Chili auquel ils ont déclaré la guerre, dans les circonstances suivantes : D’après un traité de commerce conclu en 1866 entre la Bolivie et le Chili, les mines de salpêtre d’Autofagasta. sur la côte bolivienne, raines qui sont la propriété d’indigènes chiliens, devaient être affranchies de tous droits. Néanmoins, le gouvernement bolivien a frappé récemment le salpêtre d’un droit de sortie parce que, disait-il, il n’était pas tenu de respecter un traité conclu par un pouvoir révolutionnaire. Là-dessus, les Chiliens qui n’attendaient qu’une occasion favorable d’annexer un territoire convoité par eux depuis longtemps . s’empressèrent d’envoyer une escadre qui S’est emparée des ports d’A.u-tofagasta et de Mojillones, et de faire occuper les mines par un corps de débarquement. De là est résulté l’état de guerre que nous signalons. Comme on l’a dit spirituellement, c'est le salpêtre qui a mis le feu aux poudres.
- RÉFORME DES CONSEILS DE PRUD’HOMMES.
- La Chambre avait adopté en 1877 une proposition de loi conférant aux conseils de prud’hommes le droit d’élire leur président. Le Sénat — le Sénat d’alors, bien entendu — Adèle à sa politique de réaction, refusa la loi votée par la Chambre des députés. Le coup d’état du 16 mai et la dissolution étant survenus, cette loi de progrès fut enterrée comme tant d’autres.
- Aujourd’hui que l’élément éclairé prédomine au Sénat, l’idée" a été reprise par quelques députés, et le 21 janvier dernier M. Millaud a déposé à la tribune un projet de loi ainsi conçu :
- « Les membres des conseils de prud’hommes, réunis en assemblée générale, éliront parmi eux, à la majorité absolue des membres présents, un président et un vice-président.
- « Le secrétaire attaché aux conseils des prud’hommes sera nommé à la majorité absolue des suffrages ; il pourra être révoqué à volonté. »
- Tout ce quiconcerne lajuridiction des prud’hommes mérite un examen attentif. Les lois qui régissent cette juridiction demandent toutes à être refondues.
- Il faudrait étendre la compétence de ces conseils et surtout la délimiter d’une manière parfaitement précise aûn de ne plus voir arriver ce qui arrive maintenant: les tribunaux de commerce se reconnaître compétents dans des questions qui ressortissent à la juridiction des prud’hommes.
- Les conseils de prud hommes ont été institués comme chambres de conciliation. Ils sont appelés à résoudre des difficultés nombreuses et souvent importantes. Une sage législation en pareille matière est très désirable, car elle serait de nature à empêcher bien des conflits entre les patrons et les ouvriers.
- La loi républicaine de 1848 avait établi que les conseils de prud'hommes seraient composés par parties égales, de patrons et d’ouvriers. La présidence f
- était attribuée à l’un des membres du tribunal élu par le conseil. Ce président avait voix prépondérante, ce qui assurait une majorité. Il était choisi alternativement parmi les ouvriers et parmi les patrons, et ne restait en fonction que quatre mois. Delà sorte on conservait aux conseils de prud’hommes leur caractère de chambre de conciliation ; la politique y demeurait étrangère ; le président pe pouvait avoir une influence soutenue; les intérêts des patrons et des ouvriers jouissaient d’une égalité parfaite.
- Malheureusement une institution semblable était trop libérale, trop peu oppressive des intérêts de chacun pour que l’empira pût la laisser fonctionner.
- La loi du 4 juin 1853 intervint et brouilla tout cela, Elle décida que le président serait choisi parle gouvernement, en dehors du conseil, et imposé au Conseil pour trois ans.
- On comprend les conséquences de cette lok Le ministre élut trop souvent à ces fonctions de présidence des hommes dévoués au régime impérial. On choisit pour ces délicates fonctions ceux des négociants ou des industriels retirés dont les opinions convenaient le mieux à M. le ministre. Si parfois on vit nommer des hommes intègres et impartiaux — et heureusement ce fut souvent le cas — cela vint seulement du fait que l’on n’avait personne d'autre à y mettre.
- Les chambres de commerce prétendent que patrons et ouvrierssetrouventbien dece régime; les chambres syndicales ouvrières disent tout le contraire et afllr-ment que les patrons sont favorisés. Cette opinion nous paraît la mieux fondée.
- Malheureusement nous croyons que la proposition de loi déposée par M. - Millaud ne contient qu’une partie de la réforme utile.
- Les conseillers élisent parmi eux leur président, c’est fort bien. Mais ils l’élisent pour trois ans et non plus seulement pour quatre mois. De plus ils l’élisent à la majorité absolue des membres présents, de sorte qu’il suffira d’un mot d’ordre et d’un peu de discipline dans l une des parties et de quelques cas de maladie, d’absence ou autres empêchements dans l’autre partie pour que les patrons soient soumis pendant trois ans à la prédominence des ouvriers ou les ouvriers pendant trois ansàcelle des patrons. On arriverait àdes élections où l’hostilité ne serait pas étrangère et peut-être à des élections de représailles.Au lieu d’avoir comme aujourd’hui l’ingérance de la politique dans les conseils de prud’hommes, ,on aurait l’immixtion de l’hostilité des classes, c'est-à-dire un élément de zizanie des plus dangereux.
- Il y a quelque danger aussi â permettre « à volonté » la révocation du secrétaire des conseils. La loi de-
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- vrait exiger pour cette révocation une majorité con--gidérable, par exemple les 3/4 du nombre total des membres.
- En résumé, on peut dire que la réforme de la juridiction des prud’hommes est une mesure nécessaire. La loi de 1853 contribue à faire naître dans la classe ouvrière des sentiments de défiance envers la classe des patrons, sentiments qui pourraient un jour ou l’autre, sous la pression des circonstances, prendre une forme plus hostile. Il y a un danger à cela. L’hostilité des classes ne peut produire que de mauvais résultats. Les patrons d’une part et les ouvriers de l’autre n’ont déjà que trop de points de divergence. Ils se connaissent trop peu. Ils ont trop peu l’occasion de se faire comprendre les uns aux autres et de discuter ensemble leurs intérêts respectifs. Les conseils de prud’hommes sont les seuls milieux où ces utiles rapprochements puissent se faire; ils sont comme un pont jeté sur le fossé malheureusement trop profond qui sépare la classe des patrons de celle des ouvriers. C’est pourquoi le législateur ne saura jamais accorder un intérêttrop grand à la législation qui régit ces conseils. Qu’il veille à ce que la loi ne permette pas aux préoccupations politiques d’y mettre un pied. Qu’il fasse, au contraire, tout ce qui dépendra de lui pour que lajuridictiop des prud’hommes tiennent égale la balance entre les patrons et les ouvriers, Ces conseils peuvent devenir un élément d’entente mutuelle, n’en faisons pas un instrument d’hostilité.
- En. Champury.
- Moralité cou grégan S ste
- Pendant une période de trente mois, du l-* janvier 1861 au 1er juillet 1863, les maîtres des 34,873 écoles publiques laïques ont d^nné lieu à 99 condamnations judiciaires, dont 19 pour crimes et 80 pour délits.
- Dans le même espace de temps, les maîtres des 3,531 écoles publiques congréganistes ont donné lieu à 53 condamnations, dont*23 pour crimes et 32 pour délits.
- Si nous appliquons à ces chiffres la règle de proportion géométrique, nous trouvons que 30,000 écoles donnent, savoir :
- lûjQOÛ éooleg laïques i
- Crimes..........................5 44
- Délits.........................22 29
- Et 1Q,QQ0 écoles congréganistes î
- Crimes. _ ....... 65 10
- Délits........................ 90 60
- Ainsi, malgré les moyens qu ont les congréganistes de cacher leurs actes criminels et les soins extrême® qu’ils y mettent, les écoles laïques comptent quatre fois moins de délits, que les écoles congréganistes et dix fois moins de crimes ! Et comme ces crimes sont, en grande majorité, des atlenlats spr des enfants, il résulte qu’en envoyant leurs enfants aux écoles congréganistes, les pères de familles courent dix fois plus de risques de les voir souiller et violenter qu’aux écoles laïques,
- LA PEINE DE MORT ET LES ERREURS JUDICIAIRES
- « Les témoignages qui viennent d’être portés devant nous sont les plus clairs, les plus précis que j’aie jamais entendus durant le cours de ma longue carrière judiciaire. Je suis aussi convaincu qu’il est possible de l’être que ce n’est point Gregorio qui a tué cet homme, mais bien vous, oui vous, Pelizzoni, qui êtes le meurtrier 1 »
- Et, dans la sincérité de sa conscience le juge baron Martin prononçait la sentence capitale contre le malheureux auquel il venait d'adresser ces paroles.
- Cependant Pelizzoni était innocent.
- Voici le fait :
- Dans une querelle d’ivrognes soutenue entre des Irlandais et des Italiens, un de ces derniers avait tué un homme d’un coup de couteau, Au. milieu du hruit et d’ure confusion inexprimable occasionnée par fa foule se ruant, qui pour entrer dans le puÿliç-housç où le fait avait eu lieu, qui pour ep sortir, la police arrêta Pejizzoni et, sur une déposition plus ou moins digne de foi, laissa G-régorio s’échapper, .
- Pelizzoui traduit devant le tribunal compétent fut jugé et, malgré tous les efforts de son défenseur et les assertions qu’il apportait de la culpabilité de G-régorio, fut, ainsi que nous venons de le dire, condamné à mort.
- Fort heureusement pour lui se trouvait à Londres un homme, son compatriote, duquel il était parfais ment connu et qui était aussi convaincu de son innocence que le magistrat Martin l’était de sa culpabilité.
- M. Henry Negretti, (le compatriote en question) prenant la chose à coeur, s’enquit sérieusement et, ayant appris que Grégorio avait lui-même avoué à quelqu’un être l’auteur du meurtre, ü se porta partie civile et accusa judiciairement ce dernier en dépit de toutes les manoeuvres de la police pour l’en empêcher*
- qin sursis de dix jours à l’exécution de Pelizzoni ayant été accordé, M. Negretti se mit en campagne pour retrouver Gregorio qui avait quitté Londres, et fut assez heureux pour iui mettre la main dessus à Birmingham, d’où U le ramena spus sa propre responsabilité pour le livrer à la justice, Puis la police persistant à ne pas vouloir s’être trompée et refusant de poursuivre Gregorio, M. Negretti se vit obligé de se faire public prosecutor, établit d’une manière irréfragable la culpabilité de Gregorio et, l'innocence de Pelizzoni étant reconnue, réclama la mise en liberté de ce dernier.
- A ce moment encore la police intervint et, n’en
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- voulant pas démordre, accusa Pelizzoni d’avoir été l’instigateur du meurtre et le complice du meurtrier. Le jury, cette fois, repoussa l’accusation avec indignation et Pelizzoni fut rendu à la vie et à la li berté... Mais dans quel état !... dans un état de dépression morale qui dure encore. Quatorze ans cependant se sont écoulés depuis ce jour.
- Pelizzoni habite actuellement le village de Grave-dona situé à l’extrémité nord du lac de Corne. Sa Majesté Victoria, qui vient de faire une excursion de ce côté, a pu voir en passant la résidence du pauvre journalier.
- G-regorio a été un des 374 condamnés à mort de 1863 à 1877. Combien d’autres encore depuis 1877 et parmi tous, qui sait, qui pourrait affirmer que d’autres innocents n’ont pas été frappés ?
- Errare humanum, est !
- C’est surtout quand la vie de créatures humaines est en jeu qu’on devrait avoir cette sentence présente à l’esprit. Mais non, on frappe, tantôt au nom d’un prétendu droit, tantôt au nom d’une société outragée comme si l’on était en possession de l’in failli bité.
- Dernièrement encore, cependant, un nouvel exemple d’erreur judiciaire se présentait en Angleterre.
- Il y a deux ans, un jeune homme, un Irlandais, William Habron, ouvrier jardinier, était accusé d’avoir assassiné un 'police-constable nommé Cock. Les dépositions des témoins appelés étaient irrésistibles d’évidence: Habron fut condamné à mort Mais il n’avait que dix-huit ans et certaines personnes s’intéressaient à lui ; sa peine fut commuée en celle de travaux forcés à perpétuité.
- Il subissait sa peine, toujours protestant de son innocence, lorsque eut lieu l’arrestation d’un homme, Charles Peace, dont la vie durant quarante ans n’avait été qu’un tissu de méfaits de toutes sortes.
- Reconnu coupable de vol avec effraction et de tentative de meurtre sur la personne d’un constable, Peace venait d’être condamné aux travaux forcés à perpétuité sous le nom' de Ward qui dissimulait son identité, lorsqu’un incident révéla cette identité et le fit soupçonner d’être le meurtrier d’un nommé Dyson dont la femme, après la mort de son mari, était partie pour l’Amérique.
- Des investigations nouvelles furent faites, la femme de M. Dyson fut appelée, et, en dernière analyse, Peace, convaincu du nouveau crime dont il était accusé, fut condamné à mort. Son exécution a eu lieu dans le comté de Manchester, il y a environ cinq semaines.
- Quelques jours avant de mourir Peace, soit qu’il fût saisi de remords, comme il l’a prétendu ; soit qu’il eût voulu donner une leçon à la justice et, en s’en
- allant, lui lancer laflèche du Parthe, comme maintes personnes le croient, Peace, disons-nous, demanda à voir en particulier l’ancien pasteur de son village, le Rév. J. H. Littlewood auquel il avoua être le meurtrier du constable Cock.
- Il renouvela cet aveu entre les mains du chapelain de la prison et, dans une lettre qu’il écrivit aux frères du malheureux William Habron, il leur demanda pardon à eux et au pauvre innocent du mal qu’il leur avait fait.
- Les détails circonstanciés fournis par Peace sur les lieux où le crime avait été commis, l’heure à laquelle il l’avait commis et l’arme dont il s’était servi et qui n’etait autre que le revolver avec lequel il avait tué M. Dyson, tout était si précis et concordait si bien avec le résultat d’une nouvelle et minutieuse enquête qui venait d’être faite, que le doute n’était pas possible. La justice s’était trompée. Elle avait frappé un innocent. Le pardon fut accordé à Habron. La liberté lui a été rendue et selon toutes probabilités une indemnité matérielle lui sera donnée. Mais ce qu’on ne lui rendra jamais, c’est son père que la condamnation de son fils innocent a tué.
- De tels faits parlent assez haut pour qu’il soit inutile de les faire suivre de réflexions. Nous nous contenterons de faire des vœux pour que ces réflexions dont nous nous abstenons et qui nous paraissent si naturelles, se présentent à l’esprit de nos législateurs à un moment donné.
- Londres, 4 avril 1879.
- C.-P. Maistre.
- Lo Doceh à la Mecque
- La Fête du cheval ou Doceh, qui coïnc’de avec le retour des pèlerins de la Mecque, a été célébrée au Caire le 4 mars, en présence d’une grande afïlumce d’indigènes et de touristes européens, curieux d’assister à l’une des céromonies les plus originales de la religion musulmane.
- On sait qu’en l’année 622 de notre ère, Mahomet, prêchant à la Mecque, rencontra une telle opposition, qu’il dut prendre la fuite II se dirigea sur Yatreb, où il fut mieux reçu ; en souvenir de cette visite, les habitants changèrent le nom de leur ville contre celui de Médine (ville du Prophète).
- D’après la tradition. Mahomet eut à traverser pendant sa fuite un village peuplé de ses partisans qui se prosternèrent sur son passage. Mais le prophète, dont les moments étaient comptés, ne pouvant s’arrêter, fit avancer sa monture sur ces pavés humains. Grâce à la protection divine, ajoute la tradition, personne ne fut blessé ; tous les fanatiques se relevèrent sains et saufs.
- Telle est l’origine de la Fête du cheval, qui a lieu chaque année après le retour du tapis-de la Mecque dans les terrains vagues de Boublaq, un des deux ports du Caire.
- A midi, les derviches ont procédé, selon l’usage, à l’alignement des énergumènes. la plupart âniers ou chameliers, qui se sont couchés à plat ventre et serrés les uns contre les autres ; puis, au signal donné par leurs tambours, l’iman monté sur un cheval blanc s'est lancé
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- sur la piste humaine. Pendant tout le trajet, les derviches n’ont cessé de hurler des versets du Coran.
- Heureusement, les autorités locales, se substituant à la protection divine, avaient pris toutes les mesures en leur pouvoir pour prévenir les accidents. Cette année, les croyants se sont relevés, parait-il, sans blessures mortelles, bien que le cheval sacré en ait piétiné plusieurs assez cruellement.
- ÉDUCATION DES FEMMES
- Ce matin, je songeais.
- A quoi ? A tout. A l’heure présente, aux sottises qui courent le monde, aux phrases creuses dont on a fait des axiomes, aux aphorismes sonores que personne ne discute, mais que tout le monde accepte, aux sots préjugés dont l’opinion publique se repait et se contente. Et je souffrais intérieure ment en me représentant le mal immense que font aux causes justes, —c’est-à-dire à la civilisation, c’est-à-dire au progrès, — les lieux-communs stéréotypés, les formules banales, enfin la menue monnaie des vérités de convention qui composent le bagage ordinaire des esprits moyens.
- Je m’étais mis à la fenêtre, regardant d’un air distrait les nombreux passants qui se croisaient, se coudoyaient, se heurtaient sur les trottoirs : mouvements confus, le même toujours, qui sera demain ce qu’il était hier, et ce soir ce que je l’ai vu il y a deux heures.
- Une femme traversa la chaussée. Où allait-elle? A quelque travail ? Non ; gantée de frais finement chaussée, vêtue avec recherche, elle n’était point de celles, à coup sùr, qui ont le grave souci du pain à gagner.
- Machinalement, mes yeux se reportèrent un instant sur elle. Dans l'une de ses mains elle serrait un livre d’heures, aisément reconnaissable à son fermoir doré. Un prêtre passa jeune encore, — plus jeune qu’elle peut être; elle s’inclina humblement, s’écartant avec respect pour lui faire place.
- Alors, je me sentis pris d’un sentiment profond de tristesse. J’eus pitié. Je ne sais quelle vision sombre traversa brusquement mon cerveau,
- O femmes ! m’écriais-je en laissant tomber ma tête entre mes deux mains, pauvres esprits dominés, âmes soumises, consciences voilées, forces perdues! Combien êtes-vous dans ce Paris lumineux et rayonnant, combien êtes-vous dans toute l’étendue du monde, qui fuyez la lumière et qui niez la liberté ?
- Ma pensée violemment'attirée vers ce grave sujet de réflexion suivit son cours. Je songeai, je creusai, et bientôt je fus conduit à m’avouer, hélas ! que la femme, telle que nous l’avons faite, — la femme, notre joie? notre amour, notre consolation, — est
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- le réceptacle de toutes les erreurs, de tous les préjugés, de toutes les superstitions monstrueuses qui attardent les sociétés modernes et les arrêtent dans leur marche ascentionnelle vers de meilleures destinées.
- Cela n’est pas sans péril.
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- L’action qu’exerce incessamment la femme sur nos mœurs, nos idées, notre développement intellectuel et moral, ne saurait être mise en doute par personne. C’est un fait-
- Mais pourquoi cette influence, qui pourrait être profitable, est-elle nuisible?
- La raison' me paraît simple : nous élevons la femme autrement que 1 homme ; nous envoyons nos filles au couvent ou dans des pensionnats bien tenus, — je veux dire bien notés; nous souffrons que le prêtre s’empare d’elles : nous permettons qu’on leur inculque des sentiments et des croyances dont nous ne voudrions pas pour nos fils. Est-ce-vrai ?
- De là, divorce ; de là, séparation.
- Un abîme est creusé.
- L’esprit de l’homme et l’esprit de la femme sont en lutte.
- L’homme croit à la science ; — la femme croit au dogme.
- Parbleu ! nous avons bien fait tout ce qu'il fallait pour créer cet antagonisme et le perpétuer.
- Nous sommes les premiers coupables.
- Si nous en souffrons, n’accusons pas notre incurie
- Cela nous plait, cela flatte notre orgueil, de laisser dire partout que la femme est un être d’esprit inférieur, incapable de comprendre, incapable de juger, incapable d’agir.
- Prenons garde ! la femme n’est pas seulement épouse ou maîtresse, — ménagère ou courtisane, comme écrivait Proudhon, — elle est mère. C’est elle qui pétrit l’esprit de l’enfant, qui le forme, qui le modèle : telles mères, tels hommes futurs.
- Ce n’est pas sans épouvante que je vais au fond de ces choses.
- Politiquement nous n’avançons guère, cela est évident. Nous rencontrons, à chacun de nos pas, des résistances qui nous inquiètent. Jetez un coup d’œil sur les fauteuils du Sénat, parcourez du regard les bancs serrés de la Chambre des députés, — de cette Chambre républicaine que nous avons soutenue, encouragée, et qui fléchit. Interrogez-vous maintenant; cherchez le pourquoi de ces défaillances que vous constatez, dont vous souffrez et dont je souffre avec vous.
- Ce pourquoi, je puis vous le dire : les caractères sont faibles parce que les mères étaient hésitantes, ïi faut sortir m plus vite do cette situation faussé
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- et anormale. Les temps sont venus de réparer les erreurs funestes de ceux qui nous ont précédés. Comment? En appelant à nous les femmes, en leur donnant une éducation conforme aux tendances de l’esprit moderne, en les éclairant, en les relevant.
- Alors, seulement, nous les aurons pour alliées.
- Esclaves du prêtre, elles sont nos ennemies.
- Libres de toute domination malsaine, elles se sauveront — et nous sauveront.
- {Le Peiü Parisien,) Jean Frqllq.
- Utilisation des Cendres de Houille
- On croit généralement, dans les campagnes, que les cendres de houille non-seulement ne peuvent servir à fumer et à amender les terres, mais qu’elles les rendent infertiles. Aussi voit-on, de toutes parts, des cultivateurs jeter ces cendres le long du chemin ou les envoyer aux décharges publiques pour s'en débarrasser, absolument comme" s’il s’agissait de débris sans application utile possible. La quantité de cendres de houille perdue ainsi chaque année est considérable, et cela au grand préjudice de l’agriculture, qui pourrait sans autres frais que la peine demies ramasser, s’en procurer beaucoup autour des usines, où elles restent sans emploi.
- A ce propos, 11 n’est pas sans intérêt de rappeler une expérience tentée par un correspondant du Journal de ïAgriculture. Elle consista à remplir, à l’automne, trois pots à fleur de cendre de houille pure, sans mélange d’aucune sorte, et à semer dans le premier du blé, dans le deuxième de l’avoine, dans le troisième des graines de fraisier. Ces pots furent alors enterrés dans une plate-bande du jardin et abandonnées à eux-mêmes.
- La germination s’accomplit à souhait pendant l’hiver, et, au mois de mars suivant, les plantes avaient la plus belle apparence. Au mois d’avril, blé, avoine et fraisier étaient dans un état luxuriant de végétation. Pendant toute la saison, les plantes se comportèrent de la manière la plus satisfaisante. Le blé et l’avoine mûrirent parfaitement; les grains étaient gros, luisants, bien nourris, très-pesants. La paille avait alieint, pour le hlé, 1 m. 40 de hauteur, et pou - l’avoine, 1 n . 10. Quant aux fraisiers, ils étaient de la plus belle venue et ils continuèrent de végéter avec force jusqu’au mois d’octobre, époque à laquelle il devint nécessaire deles dépoter. Mis en pleine terre, ce sont aujourd'hui les plus verts, les plus robustes de tous les semis. Comme on le voit, sans adjonction aucune de terre ni d’engrais, la cendre de houille a suffi dans cet essai à alimenter jusqu’à maturation le blé et l’avoine, et à nourrir des fraisiers durant une année. Par sa nature, la cendre de houille peut opérer la division du sol et être t-ès-utile pour combattre la ténacité des terres compactas ; elle remplirait donc à la fois le rôle d’engrais et d’amendement. C’est du reste ce qui ressort non-seulement de l’expérience qui vient d’être décrite, mais encore de l’analyse qu’en ont faite plusieurs chimistes, entre autres Davy, qui a trouvé que' cette cendre contenait, à doses différentes, suivant la provenance de la houille, des sulfates de potasse, de chaux, des combinaisons diverses d’acides avec des terres, du carbonate de chaux, de l’argile et de la silice.
- La maison Calmann-Lévy va publier dans quelques jours le premier volume du Théâtre complet d’Auguste Vacquerie. La campagne, entreprise et menée avec tant d'éclat par le rédacteur en chef du Rappel en faveur du grand art dramatique, ajoute à celte publication un vit intérêt d’actualité.
- Le Théâtre d'Auguste Yacquerie sera complet en deux volumes. Le premier, qui paraîtra mercredi prochain, contiendra Tragaldabas et les Funérailles de l'Honneur,
- LA FILLE DE SON PÈRE
- Traduit de l’Anglais, de Mm* Marie HOWLAND Voir n® 4 (tome 1) à n* 31 (tome 3)
- Chapitre XXXVII.
- DAN & MINNIE
- Les cabaretiers visités par les femmes
- Par une belle matinée de mai, quelques heures avant le départ de madame Susie et du comte de Frauenstein pour la France, un homme prématurément vieilli par les excès et réduit à la misère par le jeu, s’approchait d’Qakdale où il avait demeuré autrefois. Ce malheureux avait dépensé son dernier sou pour arriver à une station de chemin de fer distante de quelques milles, et depuis le lever du soleil ü marchait, prêt à défaillir à chaque pas,
- Arrivé à quelque distance de la maison de Susie, ü s’assit sous un arbre au bord du chemin, ï)ix heures sonnaient, les oiseaux gazouillaient dans les branches, le soleil était chaud, l'air tiède et embaumé, Une enfant sortant de la maison dont il vient d’être parlé, s’approcha de cet homme et se mit è le regarder avec une évidente curiosité.
- C'était une charmante petite fille dont les blonds cheveux, sortant d’un délicat chapeau de paille, tombaient en boucles sur des épaules mignonnes; elle était vêtue d’un élégant costume de voyage.
- Les yeux bleus de l’enfant portaient la trace de larmes récentes dont l’homme découvrit bientôt la cause ; de l’une des poches du charmant costume sortait la queue jaune d’uq petit serin mort.
- « Je n’avais pas encore vu de fillette porter un serin dans sa poche, » dit le voyageur en essayant de sourire.
- « Votre oiseau n’est jamais mort, n’est-ce pas ? » demanda l’enfant prête à sangloter,
- — « Non, par ce bon motif que je n’ai jamais eu d’oiseau ; mais je suis fâché qu’un tel malheur vous soit arrivé. »
- L’enfant s’assit sur une pierre auprès du voyageur* tira de sa poche l’oiseau mort et se mit à le caresser et à gémir lamentablement. « Oh Birdie 1 Birdie \ Minnie est si fâché de t’avoir donné des pastilles do chocolat. Oh Birdie ! Birdie ! comment pourrai-je te mettre dans la terre ! je ne te verrai plus jamais 1 »
- Le chagrin de l’enfant toucha le cœur de l’aventu« rier : « Que cette petite Alla est jolie 1 C’est sans doute l’enfant gâtée de quelque millionnaire, » pensa-t-il en poussant un gros soupir.
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- , « pauvre vieillard ! » dit Minnie oubliant pour un instant sa peine, « qu’avez-vous ? »
- — « Croyez-vous donc que je sois si vieux ? Et vous, quel est votre âge ? »
- « J’ai six ans.»
- — « Six ans, et quel est votre nom ?
- — « Minnie Von Frauenstein, je suis la petite fille de Paul, vous savez ? c’est lui qui m'avait donné cet oiseau. Pauvre Birdie ! il chantait si bien ! » et l’enfant se remit à pleurer.
- Dan (c’était lui) affaibli d’esprit et miné par la fièvre qui l’avait longtemps assailli dans l’ouest, était plus accessible à la sensibilité qu’il ne l’eût été au temps de sa force.
- Lorsque cette ravissante fillette lui eût dit qu’elle avait six ans, il songea tout-à-coup que l’enfant de Susie, s’il vivait, devait avoir cetjage, et quelque chose dans la figure de Minnie lui rappela un portrait à demi-oublié.
- Dans ses lettres à son fils, madame Forest n’avait jamais fait allusion à Susie ; de son côté, Dan n’avait jamais fait de questions à ce sujet, quoiqu’il eût plus d’une fois désiré agir autrement. Il ignorait donc tout ce qui concernait Susie et son enfant.
- « Quelle différence,» se disait-il, « entre cette petite et l’enfant de Susie. Celle-ci .sans doute est une favorite dont la naissance a été saluée comme une bénédiction ! » Il demeurait charmé par chaque mot, chaque geste de l’enfant. Il lui semblait voir en elle une créature d’une sphère plus haute, plus pure que celle à laquelle il appartenait ; d’instinct il adoucissait, en parlant, sa voix et ses manières.
- « Il faut que j’enterre mon oiseau et que je rentre,» dit Minnie, « car je pars aujourd hui avec maman, Linnie et Paul. Le navire nous attend à Boston, demain nous serons sur la mer pour aller en France, au Familistère de Guise.»
- — « De quelle Linnie parlez-vous ? Ce n’est pas de Linnie Forest ? »
- — « Si, Linnie Forest, la fille de mon docteur ; elle est ma gouvernante maintenant.»
- — « Votre gouvernante, Linnie Forest ! »
- Dan se dit alors que ce Frauenstein devait être un grand Nabab pour que madame Forest eût consenti à lui confier Linnie. Dans son babil, l’enfant en parlant de sa mère la désigna par cette expression : « madame Susie. »
- “ Susie! » répéta Dan. « Est-ce là le nom de votre mère ? quel est son autre nom ? je veux dire celui qu’elle portait avant son mariage? » Mais il ne put obtenir aucune réponse intelligible. « Est-ce que monsieur Frauenstein est votre père ? » demanda-t-il alors.
- « Oui, » dit Minnie; « il ne l’a pas toujours été, vous savez, mais il a fait de moi sa petite fille.»
- — « Quel est donc votre véritable père ?
- — « Oh, je n’en sais rien, on ne parle pas de lui ; c’était, je crois, un méchant homme qui n’aimait ni ma mère, ni moi et qui est parti en nous oubliant. Mais Paul nous aime lui, il est tout à fait bon pour nous.
- Dan cacha sa tête entre ses mains. Minnie, émue du chagrin de cet homme, s’approcha, lui caressa le front de ses petites mains. «Ne pleurez pas, » disait elle, « venez chez nous, nous vous donnerons à manger, »
- — « Merci, je ne suis pas un mendiant. »
- — « Mais vous êtes pauvre, n’est-ce pas ? »
- — « Oui, bien pauvre, Dieu le sait. »
- — « Eh bien, alors vous travaillerez avec tante Clara et vous ne serez plus malheureux du tout ! »
- Pendant cet entretien, le comte, en quête de Minnie, fit son apparition. Dan se leva en chancelant.
- « Mon enfant, » dit le comte à Minnie qui accourait vers lui, « votre mère vous attend, allez vite ; » et prenant l’enfant dans ses bras, il l’embressa tendrement. Minnie n’avait pas enseveli son oiseau, le cœur lui manquait, disait-elle, elle laisserait ce soin à sa tante Clara,
- Pendant que l’enfant courait vers la maison, le comte se tourna vers le voyageur et lui dit :
- « Vous paraissez souffrant, jeune homme, vous ferez bien de voir le docteur Forest, sa demeure est là-bas de l’autre côté de la place. »
- « Je connais le docteur, » répondit Dan, « et c’est chez lui que je vais. »
- « Si vous le connaissez, » répondit Frauenstein, « vous n’avez qu’à attendre quelques minutes, le docteur est ici-même, il va sortir et vous pourrez lui parler. »
- Quelques minutes plus tard, Dan qui, en proie aux émotions les plus contradictoires, s’était caché derrière un arbre, vit apparaître Susie et Minnie, puis Linnie, Clara, Frauenstein et enfin le docteur Forest lui-même.
- Dan supposa naturellement que Susie était l’épouse du comte et assista tout ébloui à la scène des adieux et des embrassements. Susie parut à Dan plus femme et plus jolie que jamais.
- Les voyageurs montèrent en voiture découverte ; Clara et le docteur restèrent seuls devant la porte, répondant de la main à Minnie qui ne cessait de leur envoyer des baisers.
- . La honte, les regrets, le remords, la jalousie rongeaient le cœur du malheureux Dan. Certes, s’il y
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- eût jamais un exemple de cette justice dont parlent les poètes, Dan en fut l’objet ce jour-là.
- Il restait appuyé contre le vieil arbre, sentant toujours sur son front les mains carressantes deMinnie. Après que le docteur et Clara furent rentrés ensemble, il alla trouver madame Forest.
- La pauvre mère pleura en voyant son fils si misérable. Dan expliqua les faits à sa manière. Il se montra victime d’un mauvais destin, et segardabien de signaler la part que la débauche, lefjeu et l’ivrognerie avaient dans sa misère.
- Madame Forest crut son fils d’autant plus aisément qu’elle le retrouvait'épuisé par la fièvre intermittente. Elle lui donna un biscuit, un verre de vin, lui fît prendre un bain chaud et revêtir du linge propre.
- Le docteur entra sur ces entrefaites. D’un coup d’œil rapide , il examina son fils dont la main tremblait dans la sienne, et, médecin expérimenté, il devina bientôt le secret de la terrible vie que Dan avait menée.
- Sans dire un mot à ce sujet, durant tout le repas, il écouta,en compagnie de madame Forest etdeLeila, le récit que fit le voyageur des beautés de la Californie et des scènes émouvantes dont il avait été témoin.
- Madame Forest trouva que l’état social de la Californie était quelque chose d’effrayant et s’émerveilla que son fils eût pu vivre dans un tel milieu !
- Dans une entrevue particulière qu’il eut plus tard avec son fils, le docteur trouva un système plus délabré encore qu’il ne l’avait jugé à première vue et prévint Dan que s’il ne cessait de boire, il était perdu sans retour. Celui-ci promit de suivre le régime prescrit par son père, mais le soir même, il fut ramené à la maison dans un complet état d’ivresse.
- La pauvre madame Forest regretta vivement d’avoir elle-même fourni à son fils les moyens de sè mettre en cet état, en lui donnant une somme assez ronde. Dans son ivresse, le malheureux parlait de sa chère enfant, sa belle Minnie, enlevée à sa protection par ce fat de Frauenstein avec qui il voulait, disait-il, boxer un peu.
- Après s’être suffisamment plaint du comte qui, disait-il, lui avait enlevé l’amour de Susie, Dan ordonna à sa mère, qu’il prenait pour la maîtresse de quelque mauvais lieu, de lui apporter du champagne et des cartes.
- Enfin, à force de manœuvres, le docteur Forest réussit à conduire son fils au lit.
- {A suivre.)
- Los Télégraphes souterrains.
- Dans un article sur le télégraphe souterrain récemment établi en Allemagne, la Gazette de Cotogne fait l’éloge de ce mode de communication qui n’a été influencé en aucune manière par les ouragans des dernières semaines.
- Ce journal rappelle les nombreuses interruptions que le service télégraphique a subies en 1876 et qui ont causé taut de dommages au commerce et à l’industrie. Aujourd'hui le service souterrain n’est entravé ni par les orages, ni par la neige, et grâce aux perfectionnements successifs qui y ont été introduits, il se fait avec la plus grande régularité, ce qu’on ne peut pas toujours dire du télégraphe aérien, même lorsqu’il opère par le beau temps. Un fait à noter encore c’est que les frais d’entretien des fils souterrains sont nuis.
- La Gazette de Cologne espère que le succès des expériences faites avec ce nouveau système de communication engagera le directeur général des postes et des télégraphes allemands à lui donner une extension de plus en plus grande.
- OUBLI RÉPARÉ
- Nous avons omis d’indiquer le siège social de la Société des Travailleurs amis de la Paix (1). Nous réparons notre oubli : Pour faire partie de cette société, il faut s’adresser, 15, rue des Deux-Ecus, Paris. La cotisation exigée est mensuelle et des plus minimes : 0,25 c par mois. Eugénie Pierre,
- Une Société originale.
- Il vient de se fondera La Tour, dans ces vallées protestantes des Alpes du Piémont dites Vallées Vau-doises, une Société de secours mutuels d’un nouveau genre. Les membres ne paient pas de cotisations, mais ils s’engagent à faire, à tour de rôle, des journées de travail pour les sociétaires malades. Lorsque les travaux de la campagne ne se font pas, par suite de l’absence du chef de famille qui est sur un lit de souffrance, l’angoisse est grande à la maison, l’on ne sait ce que l’on deviendra. C’est alors que le bureau de la Société de secours mutuels désigne à tour de rôle les sociiétaires qui vont faucher l’herbe, rentrer le foin, soigner le bétail, couper le blé et faire les divers travaux qui seraient négligés sans cette assistance. Ainsi ne pouvant donner de l’argent, ces pauvres gens donnent du travail. Mais ce travail vaut de l’argent et quelquefois plus que de l’argent, et il nous semble que dans une foule de campagnes une semblable institution pourrait rendre de grands services
- LE CAS DU SERGENT HOFF.
- On a pu lire ces jours derniers dans tous ou presque tous les journaux de France l’entrefilet suivant :
- On annonce que le sergent Hoff vient d’être nommé gardien de l’Arc-de-Triomphe de l’Etoile.
- Voici les principaux exploits de ce brave :
- (1) Voir Tome II, p, 4*4.
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- Le 29 septembre 1870, c'est-à-dire dix jours après l’investissement, Hoff, alors sergent au 107e d’infanterie, tuait trois sentinelles ennemies.
- Le 1er octobre, il mettait à mort un officier prus-
- "1 Le 5, embusqué avec quinze hommes, à quelque distance des avant-postes, il mettait en déroute toute une troupe d’infanterie et de cavalerie ennemie.
- Le 13, il tuait encore deux cavaliers allemands. Enfin, dans divers combats individuels, ce brave sous-officier a tué vingt-sept Prussiens.
- A la suite de ces faits, le sergent Hoff, décoré de la Légion d’honneur le 6 novembre suivant, vit son nom mis à l’ordre du jour, d’abord de son régiment, puis de toute l’armée par le gouverneur de Paris.
- Ne trouvez-vous pas que cette citation donne à réfléchir, qu’elle jette un singulier jour sur nos inconséquences et nos contradictions ?•
- Ainsi l’Etat inscrit dans ses codes [l’inviolabilité de la vie humaine ; il entretient un corps de police pour empêcher qu’on la viole ; il poursuit avec rigueur ceux qui essaient de la violer ; il punit avec une sévérité terrible quiconque renouvelle contre elle des attentats. Eh bien ! — ô contradiction inconcevable ! — ce même Etat consacre une forte partie de ses ressources et la meilleure part de sa sollicitude à organiser et à entretenir des corps destinés à faire la guerre, c’est-à-dire à violer la vie humaine; il donne à ses armées les chefs les plus expérimentés, les armes les plus perfectionnées ; il forme des hommes inoffensifs à l’exercice du meurtre, leur enseigne le tir, l’escrime, tout ce que peut rendre l’égorgement plus certain et plus expéditif: il fait davantage encore, il accorde ses encouragements, il donne ses distinctions et ses récompenses à ceux-là même qui tuent le plus grand nombre de soldats étrangers !
- Que penser d’um état social où se rencontrent d’aussi énormes inconséquences ?
- Et que penser des mœurs publiques lorsque l’on voit ces inconséquences rester inaperçues du plus grand nombre. Signalez-les, et on vous répondra que cela est tout naturel, que c’est légitime, qu’il faut qu’il en soit ainsi. Le sergent HofF dans son âme et conscience est convaincu qu'il a fait son devoir. Il considère ceux qui durant la guerre ont tué moins de Prussiens que lui, comme étant des soldats moins méritants, de moins bons citoyens. Non-seulement il n’a pas de remords, mais il est fier de ses exploits.
- Et comment en serait-il autrement alors que l’opinion publique entière est avec lui ; alors que la presse vante le fait qu’il a tué 27 Prussiens ; alors qu’il se voit pour cela même porté d’abord à l’ordre du jour du régiment, porté ensuite à l’ordre du jour de l’armée toute entière, puis enfin décoré et nommé à un emploi public ?
- Nous ne voulons pas dire que le sergent Hoff ait manqué à son devoir de soldat, à l’idée qu’il se faisait de son devoir, en tuant à lui seul 27 Prussiens ; nous ne voulons pas dire non plus que lq ministre de la guerre ait manqué au sien en récompensant le sergent Hoff, mais ce que nous voulons dire, ce que nous tenons à faire comprendre, c’est qu’une société qui impose des devoirs semblables à un homme est une société visiblement dévoyée du bon chemin.
- Voilà cependant où conduit le préjugé de la gloire militaire. Il fait perdre de vue le vrai sens des choses. Tel qui trouve parfait que le gouvernement français récompense un de ses soldats pour avoir tué 27 Prussiens, trouverait atroce que le gouvernement prussien récompensât un de ses soldats pour avoir tué 27 Français. Tel autre qui s’émeut à la nouvelle d’un accident qui tue une personne ou la prive de l’usage d’un membre, trouve tout naturel qu’en un jour de bataille il y ait des milliers de morts et des milliers d’estropiés. Ed. Champury.
- Les XJniversites en Allemagne.
- Il appert d’une statistique dressée par les soins du ministre de l’instruction publique de Prusse, que les neuf universités prussiennes, l’académie de Munster et le « Lyceum hosianum » de Braunsberg (ces deux derniers établissements ne comprenant qu’une faculté de théologie catholique et une faculté de philosophie) ont compté, durant le semestre d’été, 934 professeurs, dont 245 privatim docentes, et 9.006 étudiants. Ces nombres se répartissent de la manière suivante sur les différentes facultés : Théologie protestante, 81 professeurs et 162 étudiants; théologie catholique, 25 professeurs et 288 étudiants; droit,91 professeurs et 2,379 étudiants; médecine,260 professeurs et 1,481 étudiants; philosophie. 477 professeurs et 4,096 étudiants. C’est Berlin qui tient la tête delà liste avec 208 professeurs et 2,569 étudiants, et Braunsberg qui la clôt avec 10 professeurs qui font des cours pour 17 étudiants.
- VIE ET TRAVAIL
- Nous extrayons d’un journal des Etats-Unis, le « New Haven daily morning journal and courrier, » (n° du 19 février 1879) l’article suivant.
- Le Palais des travailleurs à Guise
- Madame Bristol, de Vineland, (New-Jersey) a donné dimanche soir, au temple de musique de Loo-mis devant un nombreux auditoire, une conférence sur l’Evangile de la vie et du travail.
- Après quelques remarques préliminaires, l’orateur poursuivit :
- « Une assemblée de penseurs telle que celle présente ici eût eu grand peine, il y a un siècle, à trouver pour se réunir un lieu de paix et de sécurité.
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- LE DEVOIR
- Les partisans des anciennes théories nous eussent accueillis avec des sentiments tout autres que ceux de courtoisie et de respect qui nous environnent aujourd’hui.
- « Cette attitude de la société envers les dissidents sincères est d’une haute signification. La plupart des croyants de toutes les religions commencent à reconnaître que l’être humain doit être estimé non pour la foi religieuse qu’il professe, mais pour ce qu’il est et ce qu’il fait.
- « Une réforme silencieuse et pénétrante, quoique diffuse et embrassant tout, comme la lumière de l’aùrore, travaille les coeurs de la chrétienté. Cette réforme consiste surtout en une propension à croire de moins en fiaoins au Dieu anthropomorphe., et de plus en plus à la puissance et à la sainteté de la nature humaine. On peut, en conséquence, dénommer cette réforme, la connaissance véritable de l’être humain. »
- L’orateur fait ressortir comment cette évolution influe sur le mode actuel d’enseignement de la religion, comment elle modifie l’art, comment elle envahit le domaine de la sociologie et de la politique.
- « Pourquoi puisque nous possédons, » dit-elle, « une confiance absolue dans les pouvoirs qui diri_ gent l’univers, pourquoi donc restons-nous parfois abattus et soupirants devant la marche de cette grande réforme comme si nous doutions des résultats ? »
- « Àh ! c’est que nous tremblons pour l’existence de ce qui dans le passé nous a paru être le beau et le bon. Que deviendront la confiance, le respect, la reconnaissance, l’humilité ? Ces sentiments se maintiendront-ils dans nos coeurs ?
- « Nous pensons que rien de ce-qui-est réellement bonne peut se perdre dans le mouvement progressif de la vie....
- « La religion de l’humanité est un enthousiasme qui s’allie de près au patriotisme, qui développe l’héroïsme et qui exalte le devoir. Elle est complètement dépouillée de ce qu'on peut appeler le sentimentalisme déréglé.
- « Elle croit que la destruction peut avoir sa raison d’être et qu’il n’y a pas à hésiter à détruire tout ce qui tend soit à retarder le progrès humain, soit à prolonger la période de l’imperfection du monde...
- « Cependant elle n’éteint en aucune façon la douceur et le respect dans le cœur de l’homme.
- « Nous savons bien que Buckle a affirmé que l’avancement de la civilisation est un progrès intellectuel, non un progrès moral ; que ce qu’une génération lègue à une autre, c’est un progrès dans la science ; mais l’éducation de l’avenir prouvera que
- le véritable progrès consiste à moraliser le savoir et à rendre la moralité plus scientifique. Ces deux ressorts humains ; la morale et la science doivent être appropriés l’un à l’autre; c’est une union qui n’admet pas de divorce.
- « En fait ce résultat commence à être évident; la moralisation du savoir se montre à un point remarquable dans un évangile de vie et de travail où la religion et la science apparaissent comme les principes mêmes du progrès humain.
- « Le premier germe de cet évangile a évolué à travers l’obscurité de toutes les superstitions, jusqu’à ce qu’il eût trouvé dans la force et la vigueur de l’esprit français une expression intellectuelle définie.
- « Charles Fourier fit la théorie de cet évangile et activa sur ce point l’inspiration dans les cœurs des hommes. Auguste Comte vint ensuite, apportant une philosophie pure qui fortifia la conviction dans les esprits de ceux qui étudièrent et comprirent ses magistrales inductions.
- Pour que l’Evangile de la vie et du travail reçut sa forme définitive, il ne fallait plus que l’apparition d’un homme de cœur et de génie chez qui la puissance delà pensée et celle de l’action se trouvassent ne faire qu’une seule et'même chose ; qui fut en état de fixer dans les actes ce qui avait été élaboré dans les mots, c’est-à-dire d’exprimer la religion de l’humanité dans les institutions civiles et industrielles.
- « C’est à M. Godin, le fondateur du Palais dés travailleurs à Guise, que cette mission était réservée. Dans ce Palais où sont logés douze cents personnes, hommes, femmes et enfants, M. Godin a résolu lé problème de la vie et du travail, de l’idéal et du réel, de la religion et de la science.
- « Je ne puis mieux exprimer les principes de cette œuvre qu’en citant M. Godin lui-même. Voici ce qu’il dit à ce sujet dans son journal Le Devoir :
- « Quelle sera la forme de la religion de l’avenir ?
- « Cette religion doit avant tout être identique avec « la vérité ; elle doit écarter toutes les cérémonies « puériles qui n’ont d’autre effet que de fasciner les « masses ; elle doit avoir :
- « Pour symbole, la vénération de la vie humaine ,*
- « Pour objet, le perfectionnement de toute exis* « tence ;
- « Pour moyens d’action, des institutions utiles « protégeant tous les citoyens ;
- « Pour effet, le travail glorifié.
- « Comme cette religion doit consacrer entre les « hommes l’amour et la pratique du bien, elle doit « se traduire en institutions mutuelles et donner lieu « à l’association des individus dans la commune, des « communes dans les départements, des départe-« ments dans la nation, des nations dans l’humanité,
- « Ainsi 1 homme se relèvera devant lui-même « avant de s’élever jusqu’à Dieu.
- « Telle est la . religion que nous voudrions voir « établir sous le nom de religion laïque, ne faisan
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- « plus qu’une seule et même chose avec la science « sociale ; unifiant par l’amour de la justice les inté-« rêts du travail et ceux de la richesse, et, sous « l’inspiration de préceptes vraiment religieux parce « qu’ils seraient vraiment sociaux, inaugurant dans « de fraternelles institutions le régime définitif de « la paix sur la terre. »
- « Ces citations contiennent le résumé et ia substance des convictions religieuses de M. Godin, lesquelles sont :
- « Que le but culminant de l’existence humaine est de conserver, de développer et de protéger la vie humaine.
- « M. Godîn est convaincu que ce but peut-être atteint par le fait de l’Association industrielle, d’où le Familistère ou Palais social fondé par lui à Guise-
- « La description complète de ce palais et des avan^ tages qu’il procure pour le développement physique moral et intellectuel de ses habitants, le plan d’identification des intérêts de là richesse et du travail et la glorification du labeur lui-même peuvent être vus dans le numéro d'avril 18T2 du « Harper's iïionthly magazine.
- <* Dans ses œuvres diverses, M. Godin a donné à l’Evangile de la Vie et du travail une forme si précise que nous en pouvons conclure que le sentiment religieux est entré dans la voie de la vérité ; son évolution consistera maintenant plutôt à perfectionner la méthode qu’à changer l’objet poursuivi.
- « Get Evangile de la vie et du travail est aujourd’hui un besoin pour le monde ; il est de première nécessité pour chacun de nous.
- * Que le riche moralise l’emploi de sa richesse, que les palais industriels s’élèvent et que sur les autels de tels temples, l’homme rende gloire au travail et à l’intelligence, eh témoignage consciencieux et scientifique de la véritable connaissance de l’être humain. »
- Les faillites aux États-Unis
- En 1872 il n’y avait que 4,069 faillites aux Etats-Unis ; c’était un chiffre modique, mais qui ne tarda pas à s’accroître dans d’énormes proportions. En 1873, les faillites fureut au nombre de 5,133 ; en 1874, de 5,830. Jusque là il n’y avait rien d’excessif; mais en 1875 elles montent à 7,740, en 1876, à 9,092. Il y a une légère amélioration en 1877; on ne compte plus alors aux Etats-Unis que 8,872 faillites ; c’est là un arrêt, ou plutôt un recul passager. En 1878, des désastres commerciaux sont, chez nos voisins transatlantiques, au nombre de 10,478, plus que pendant chacune des années antérieures et le double du nombre des faillites en 1872 et en 1873. Au lieu du chiffre des faillites américaines, voulez vous avoir le passif total pour le commencement et la fin de cette période ? En 1873, il ét.it de 121 millions de dollars (600 millions de francs). — un beau denier je pense : en 1878, il atteint 234 millions 1/2 de dollars, soit plus de i milliard 170 millions de francs. Voila quelle est la prospérité croissante des Etats-Unis, voilà comment le
- régime le plus hautement protecteur qui existe met un pays à l’abri des siuistres commerciaux. En France, le nombre des faillites varie entre 5 et 6,000 ; il est à peu près moitié moindre qu’aux Etats-Unis, et le passif est chez nous environ trois fois moindre, il y a donc beaucoup d'ignorance à montrer les Etats-Unis comme une contrée absolument florissante, qui ne subit plus les atteintes de la crise dont nous soutirons. La vérité, c’est que nous sommes encore le pays du monde qui est le moins affecté par les souffrances commerciales universelles .
- LE DISCOURS DE M. RENAN.
- M. Renan a prononcé pour sa réception à l’Académie française un discours qui a été très remarqué.
- Il va sans dire que sur beaucoup de points les idées du Devoir sont en opposition formelle avec celles de l’illustre savant. Par contre sur d’autres nous sommes parfaitement d’accord avec lui. Nous en sommes d’autant plus heureux que là où nos idées se rencontrent elles sont formulées par M, Renan dans cette prose claire, dans cette prose de cristal qui fait de lui l’un des maîtres incontestés de notre langue.
- Il est un point de son discours où M. Renan s’élève à de magnifiques considérations sur le rôle de la science. Il combat l’accusation que la science matérialise la pensée. Il veut qu’on laisse les savants libres de rechercher ce que bon leur semble dans l’ombre de leurs laboratoires. L’essentiel c’est de jouir de la lumière de la science, comme nous jouissons le soir de l’éclairage éblouissant de nos grandes cités sans songer au récipient obscur où il se prépare.
- « Qui ne voit, s’écrie M. Renan, qui ne voit que Galilée, Descartes, Newton, Lavoisier, Laplace ont changé la base de la pensée humaine, en modifiant totalement l’idée de 1 univers et de ses lois, en substituant aux enfantines imaginations des âges non scientifiques la notion d’un ordre éternel où le caprice, la volonté particulière, n’ont plus de part ? Ont-ils diminué l’univers comme le pensent quelques personnes ? Pour moi j’estime tout le contraire. Le ciel, tel qu’on le voit avec les données de l’astrono-, mie moderne, est bien supérieur à cette voûte solide, constellée de points brillants, portée sur des piliers, à quelques lieues de distance en l’air, dont les siècles naïfs se contentèrent. Je ne regrette pas beaucoup les petits génies qui autrefois dirigeaient les planètes dans leur orbite ; la gravitation s’acquitte beaucoup mieux de cette besogne, et, si par moment j’ai quelques mélancoliques souvenirs pour les neufs chœurs d’anges qui embrassaient les orbes des sept planètes, et pour cette mer cristalline qui se déroulait aux pieds de i’Eternel, je me console en songeant que l’infini où notre œil plonge est un infini réel, mille fois plus sublime aux yeux du vrai contemplateur que tous les cercles d’azur des paradis d’Angelico de Fiesole.
- Combien les vues profondes du chimiste et du cristallographe sur l’atome dépassent la vague notion de la matière dont vivait la phjlosopliie scolastique 1 Et quant à Pâme qui venait, à un moment
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- donné avant la naissance, s’adjoindre à une masse qui jusque-là ne méritait aucun nom, mon Dieu I parfois je la regrette, je l’avoue ; car il était facile de démontrer qu’une telle âme, créée tout exprès, se détachait sans peine du corps qu’elle avait cessé d’animer ; mais, en y réfléchissant, je retrouve plus d’àme encore dans ce mystère sans fond de la vie, où nous voyons la conscience émerger de l’abîme, comme un rameau d’or prédestiné, et l’œuvre divine se poursuivre par un effort sans fin, où la personne de chacun de nous laissera une trace éternelle. Le triomphe de la science est en réalité le triomphe de l’idéalisme. Heureuse génération que la nôtre! Combien de martyrs de la science ont voulu voir ces merveilles et n’en ont eu que l’incomplète divination ! Jouissons de ces connaissances que tant d’hommes illustres n’ont fait qu’entrevoir, et, quand l’horizon se charge de nuages passagers, quand nous serions tentés de médire de notre siècle, sorgeons que ces héros du passé, un Giordano Bruno, un Galilée, donneraient dix fois encore leur vie poursavoir le dixième de ce que no* s savons, et qu’ils estimeraient de telles conquêtes trop peu achetées de leurs larmes, de leurs angoisses et de leur sang.
- « Et quant à la noblesse des caractères, comment reprocher à la science d’y porter atteinte, quand on voit les âmes qu'elle forme, ce désintéressement, ce dévouement absolu à l’œuvre, cet oubli de soi-même, qu’elle inspire et entretient ? Ici encore, nous n’avons rien à envier au passé. Aux saints, aux héros, aux grands hommes de tous les âges, nous comparerons sans crainte ces caractères scientifiques, attachés uniquement à la recherche de la vérité, indifférents à la fortune, souvent fiers de leur pauvreté, souriant des honneurs qu’on leur offre, aussi indifférents à la louange qu’au dénigrement, sûrs de la valeur de ce qu’ils font, et heureux, car ils ont la vérité. Grandes assurément sont les joies que donne une croyance assurée sur les choses devines ; mais le bonheur intime du savant les égale ; car il sent qu’il travaille à une œuvre d’éternité, et qu'il appartient à la phalange de ceux dont on peut dire : Opéra eorum se-quuntur illos.
- M. Renan n’est pas moins bien inspiré lorsque, relevant quelques contradictions de Claude Bernard, son prédécesseur à l’Académie, il montre que ces contradictions sont dans la nature même de l’homme et que le savant le plus convaincu de l’excellence de la méthode expérimentale, cherche encore quelque chose de plus élevé, quelque rêve d’infini, quelque foi dans la compensation des charges de ce monde.
- « Non ! s’écrie-t-il, les révélations de la conscience ne sont pas lettres mortes. Les révélations de la conscience sont des phares à feux changeants. A certaines heures, ces vérités paraissent évidentes ; puis, on s’étonne qu’on ait pu y croire. Ce sont choses que 1 on aperçoit furtivement, et qu’on ne peut plus revoir telles qu’on les a entrevues. Vingt fois l’humanité les a niées et affirmées ; vingt fois l’humanité les niera et les affirmera encore. La vraie religion de l’âme est elle ébranlée par ces alternatives ? Non, elle réside dans un ernpyrée où le mouvement de tous les autres cercles ne sauraient l'atteindre. Le monde roulera durant l’éternité sans que la sphère du réel et la sphère de l'idéal se touchent La plus grande faute que puissent commettre la philosophie et la religion est de faire dépendre leurs
- vérités de telle ou telle théorie scientifique et historique ; car les théories passent, et les vérités nécessaires doivent rester. L’objet de la religion n’est pas de nous donner des leçons de phy siologie, de géologie, de chronologie ; qu’elle n’affirme rien de ces matières, et elle ne sera pas blessée. Qu’elle n’attache pas son sort à ce qui peut périr. La réalité dépasse toujours les idées qu’on s’en fait ; toutes nos imaginations sont basses auprès de ce qui est. De même que la science, en détruisant un monde matériel enfantin, nous a rendu un monde mille fois plus beau, de même la disparition de quelques rêves ne fera que donner au monde idéal plus de sublimité. Pour moi, j’ai une confiance invincible en la bonté de la pensée qui a fait l’univers. « Enfants ! disons-nous de- hommes antiques, enfants ! qui n’avaient point d’yeux pour voir ce que nous voyons ! » — « Enfants! dira de nous l’avenir, qui pleuraient sur la ruine d’un millenium chimérique et ne voyaient pas le soleil de la vérité nouvelle blanchir déj ) derrière eux les sommets de l’horizon !»................
- « Les hommes sont trop sévères les uns pour les autres. On s'anathématise, on se traite de haut en bas, quand souvent, de part et d’aiftre, c’est l’honnêteté qui insulte 1 honnêteté, la vérité qui injurie la vérité. Oh ! le bon être que l’homme ! Comme il a travaillé ! Quelle somme de dévouement il a dépensé pour le vrai, pour le bien' Et quand on pense que ces sacrifices à un Dieu inconnu, il les a faits, pauvre, souffrant, jeté sur la terre comme un orphelin, à peine sùr du lendemain, ah ! je ne peux souffrir qu’on l’insulte, cet être de douleur, qui, entre le gémissement de la naissance et celui de l’agonie, trouve moyen de créer l’art, la science, la vertu. Qu’importent les malentendus aux yeux de la vérité éternelle? Le culte le plus pur de la Divinité se cache parfois derrière d’apparentes négations ; le plus parfait idéaliste es , souvent celui qui croit devoir à une certaine franchise de se dire matérialiste. Combien de saints sous l’apparence de l’irréligion ! Combien parmi ceux qui nient l’immortalité, mériteraient une belle déception ! La raison triomphe de la mort, .et travail’er pour elle, c’est travailler pour l’éternité. Toute perdre qu’elle est dar s le cœur des millions d’êtres qui chantent l’hymne éternel, chaque voix a compté et comptera toujours. »
- Il y a ÎOO ans.
- En 1772, les esprits étaient fort occupés de sorcellerie et d’évocations magiques ; on ne croyait plus guère en Dieu, et Rousseau était conspué pour avoir osé défendre les bases de la religion naturelle ;en revanche, tout le monde croyait au diable et tout le monde voulait le voir. Un M.de la Fosse en faisait voir un qui parlait dans les carrières de Montmartre, et l’on courait en foule à ce spectacle.
- Il arriva même à ce propos une aventure assez désagréable à la marquise de l’Hôpital etàla marquise de la Force. Ayant eu la simplicité de croire au conseil que leur donna le sorcier de se dépouiller de leur argent, de leur linge et de leurs vêtements, si elles voulaient que Lucifer leur apparût, elles furent dévalisées par les filous ; un commissaire de police les trouva le lendemain dans un état de nudité complète.
- Voila où on en était en 1772.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 20 AVRIL 1879.
- 2' ANNÉE, TOME 3 — N" 32
- Le Devoir
- JOURNAL DES RÉFORMES SOCIALES
- BUREAU PRINCIPAL
- A GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- SOMMAIRE
- Adoucissement des mœurs. — Un document à l’appui. Semaine politique. — Les travailleurs et les machines. — Défrichement de l’Algérie par les prisonniers. — Suppression de la misère. — Feuilleton : La Fille de son Père. — L’affaire de Longepierre. — Réhabilitation du travail. — La peine de mort. — La ligue catholique universelle. — Bulletin bibliographique. — Bibliothèque du Familistère. — Un travail prodigieux. — Variétés.
- ADOUCISSEMENT DES MŒURS
- A qui n’est-il pas arrivé d’avoir ses heures de découragement et de se demander de temps à autre, avec tristesse, si les efforts des penseurs, au lieu d’aboutir à quelque chose,’ne sont pas condamnés d’avance à la stérilité ; si les hommes qui s’élèvent contre les traditions, contre les routines, contre les injustices consacrées par le temps, ne se méprennent pas sur la virtualité de leurs efforts; si enfin les intentions, les volontés, les tentatives dirigées contre les er-i eurs du passé ne viendront pas se briser, aussi nulles, aussi impuissantes qu’une vague contre un récif ?
- Ce découragement s’explique, mais il n’est pas fondé.
- Oui, si 1 on considère l’ensemble si vaste des lois, des coutumes, des mœurs, que la société
- a le devoir d’améliorer et l’ensemble plus vaste encore des superstitions, des privilèges et des injustices qu’elle a le devoir de détruire, on se sent effrayé par l’immensité de l’œuvre à accomplir. Si considérable est cette œuvre que, auprès d’elle, la somme de ce que peuvent les efforts.d’un homme ne représente qu’une fraction sensiblement voisine de zéro.
- Eh bien cependant cés efforts, si nuis, si impuissants qu’ils puissent paraître ne sont jamais perdus. Quelque infime que soit leur œuvre, elle n’en existe pas moins. C’est une force qui, prise isolément, est très faible mais qui s’ajoute à d’autres forces et constitue par cette union une force plus grande ; celle-ci de son côté, se combinant avec d’autres, constitue une
- autre force plus grande encore..... et ainsi de
- suite jusqu’à la création de forces considérables.
- C’est par l’action lente et continue d© ces associations de forces minimes que se produisent les modifications sociales. De même que la dune qui arrête les flots de la mer a eu pour origine le dépôt d’un premier grain c]e sable auprès duquel d’autres grains sont venus se fixer, de même c’est par l’apport d’une parcelle de vérité, infime en elle-même, mais auprès de laquelle d’autres parcelles sont venues se déposer, que se construit l’édifice de la société nouvelle.
- Quant à l’œuvre de la destruction de ce que le passé avait de mauvais, elle se produit avec la même constance, avec la même régularité. Elle fait songer à l’œuvre de l’érosion dans la
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franc©
- Un an. . . .
- Six mois - . .
- Trois mois. . .
- 40 f. »» 6 »» 3
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f.
- Autres pays
- Un an . . . . 13 f.
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- Rédacteur en chef : M. Ecl. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A P A Pi IS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
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- nature. C’est encore le concours, l’association des infiniments petits qui en est le principal facteur. La simple goutte de-pluie qui scintille au matin sur un brin d’herbe de la prairie, va, par un voyage-souterrain, rejoindre la source la plus voisine et la renforcer de son petit volume ; la source recueillant d’autres gouttes de pluie tout le long de son chemin, va rejoindre d’autres sources et former avec elles un ruisseau qui lui-même s’ajoutera à d’autres, au point de former à la longue ces torrents et ces rivières qui emportent des terres ou roulent des galets. Sur tout ce parcours la petite goutte de pluie aura contribué pour sa part à l’ouverture des ravins, à l’approfondissement des lits, à l’élargissement des vallées.
- Eh bien, la moindre protestation d’un homme contre une injustice contribue pour sa part au travail de destruction de cette injustice. Certes si la protestation reste isolée elle est impuissante; mais qui oserait dire que les protestations contre les injustices du passé restent isolées ? Il s’en produit à tous les instants et dans tous les pays. Leur oeuvre ronge lentement l’édifice vermoulu du passé, émiettant ses murs, minant ses fondations et compromettant' son équilibre.
- L’œuvre de l’humanité s’accomplit comme-celle de la nature, en forte partie par des travaux inaperçus.
- C’est là ce que les hommes oublient trop. Enclins à tout rapporter à la longueur de leur vie, ils ne considèrent que des espaces trop courts. Doués d’une imagination ardente ils souhaitent des actions rapides. Oubliant que ce que l’on gagne en vitesse, on le perd en force, ils s’impatientent parce que la société ne se transforme pas avec la rapidité d’un coup de baguette, et parfois ils en viennent à dire que rien ne change, à prétendre que la société ne s’est pas améliorée, à soutenir que le progrès n’est qu’un mot, qu’une mystification,
- Combien tout cela est en désaccord, en contradiction formelle avec la réalité !
- Examinez les faits en vous tenant à égale distance du pessimisme et de l’optimisme ; étudiez une période de quelque étendue et non pas un groupe de quelques années seulement; comparez sans préjugé et sans passion l’ensem-
- ble de l’état social d’une certaine époque avec l’ensemble de l’état social d’une autre époque, puis dites si on peut, de bonne foi, ne pas reconnaître la continuité du progrès !
- Un grand fait, un fait qui domine tous les autres, se détache en pleine lumière de cet examen consciencieux et éclate avec une évidence sans égale à tous les yeux non prévenus ; ce fait capital, ce fait indéniable, c’est l’adoucissement des mœurs, l’ascension de l’homme vers la bonté.
- Oh ! vous pouvez dire, si bon vous semble, que nous n’avons plus le même degré d’énergie que les Romains de la République et qu’on chercherait en vain un Brutus dans nos hommes politiques et un Phocion dans nos généraux ; vous pouvez dire, avec non moins de raison, que les arts et les lettres ne sont plus à la hauteur où les avait portés Athènes et que nous n’avons plus d’architectes comme Calli-crate et Ictinus, plus de sculpteurs comme Phidias et Praxitèle, plus de poètes divins comme Eschyle et Sophocle ; tout cela vous pouvez le dire, mais vous devez reconnaître aussi, si vous êtes de bonne foi, que l’ensemble des hommes d’aujourd’hui vaut mieux, vaut beaucoup mieux, qu’il ne valait au temps des Grecs et des Romains. Nous avons de plus que ces peuples le sentiment de l’humanité. Nos actes ne sont pas toujours à la hauteur de nos principes, mais ils s’y élèvent de plus en plus. Déjà nous nous intéressons au sort des faibles et des opprimés. Déjà les peuples et les races ne forment plus aux yeux des hommes éclairés qu’une seule et même famille, Qui oserait soutenir maintenant qu’il y a des hommes voués au mépris dès leur naissance, comme les Thraces dans l’antiquité ? Les Thraces, aussi bien que les autres hommes, sont aujourd’hui nos frères et nos égaux en droit.
- L’antiquité que l’on nous vante tant n’était qu’un bien triste état social, où quelques, hommes favorisés pouvaient se développer dans un milieu exceptionnel, mais où la grande masse, où la masse infinie de la population était plongée dans un déplorable état de servitude, d’ignorance et de démoralisation.
- La civilisation moderne a cet immense avantage sur la civilisation antique de ne pas être
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- limitée à certaine classe de certain peuple donné, mais d’embrasser de nombreux peuples et de tendre à embrasser l’humanité tout entière. Le progrès ne se manifeste pas seulement à Paris, à Londres, à Berlin, à New-York, il se manifeste aussi au Caire, à Bénarès, à Yeddo. Les nations qui semblaient les plus immobiles avancent ; celles que l’on croyait le plus opposées au progrès Reviennent un de ses instruments; c’est ainsi qu’un khédive mahométan a porté le coup de grâce à la traite des noirs ; c’est ainsi que le Japon, que l’on disait cristallisé par la routine, marche à pas de géant dans la route du progrès.
- De toutes parts les mœurs se sont adoucies at continuent à s’adoucir. L’inviolabilité de la vie humaine est comprise de mieux en mieux. Lies guerres deviennent moins fréquentes et sont plus localisées. Le régime pénal est moins barbare. La liberté et l’égalité, reconnues en principe, tendent à se réaliser dans les faits.
- Certes, ces progrès sont très faibles auprès de ce qu’ils devraient être, mais de nouveaux progrès viennent sans cesse les renforcer. Il y a encore des lois honteuses, des pénalités féroces, des préjugés désastreux, des traditions déplorables, mais il ne se passe pas d’année, p£s de mois, pas de jour peut-être, où le domaine de ces lois, de ces préjugés, de ces traditions ne diminue au profit du progrès.
- Ed, Champury.
- PENSÉES SOCIALES & POLITIQUES
- XVIII
- C’est dans les lois de la nature qu’il faut chercher ;alles des sociétés.
- UN DOCUMENT A L’APPUI.
- A l’appui de ce que nous venons de dire sur l’adou-hssement des mœurs nous ne saurions donner de neilleure preuve qu’en prenant un exemple assez 'approché de nous.
- (Nous choisissons pour cela un document officiel lui, mieux que beaucoup d’autres, est de nature à
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- faire toucher du doigt l’importance du progrès réalisé. Ce document n’est pas le seul que nous pourrions produire, mais c’est un des plus caractéristiques.
- C’est un arrêt de la Cour royale de la Martinique daté du 30 novembre 1815.
- Voici le texte officiel de ce document :
- « La Cour, etc ,
- condamne Y esclave Elizé, âgé de quinze ans, à être pendu pour avoir formé le projet de s’évader de la colonie, et avoir voulu ravir à son maître le prix de sa valeur;
- Condamne la mulâtresse Agnès, mère d’Elizé, à assister au supplice de sox fils pour lui avoir donné retraite en lui procurant un asyle (sic) sous prétexte de pitié, et en fournissant à sa nourriture et entretien pendant environ trois mois ; de l avoir ainsi caché aux recherches de la justice, et enfin de lui avoir facilité les moyens de disparaître et de s’évader de la colonie pour ravir sa valeur à son maître ;
- Ordonne de plus qu’il sera plus amplement et indéfiniment informé contre ladite Agnès, laquelle gardera prison dans la nouvelle geôle du fort royal. »
- Qu’en pensent nos lecteurs ? Ce document est-il assez significatif?
- Cet enfant de 15 ans condamné à la potence pour avoir, lui esclave, tenté de s’affranchir du joug et des traitements cruels de son possesseur ; cette mère condamnée à assister au supplice de son propre enfant et à terminer ses jours en prison pour avoir osé fournir de la nourrituje au cher évadé ; cette Cour sans entrailles qui statue froidement et qui condamne avec un atroce raffinement de cruauté; tout cela n’est-il pas bien édifiant ?
- Et cependant il n’y a que 63 ans que cet arrêt d’une incroyable férocité a été rendu et exécuté. Il l’a été mûrement, délibérément, légalement, par des magistrats français, par les magistrats de. Sa Majesté très-catholique ie bon roi Louis XVIII.
- Où trouverait-on aujourd’hui une Cour pour prononcer un jugement semblable ? sur quelles lois se baserait-on pour en rendre un ?
- Poser cette question, c’est y répondre.
- Les mœurs en 63 ans se sont 'tellement adoucies que nous avons peine à nous représenter comme étant si rapprochée de nous une époque où l’on pouvait rendre des arrêts aussi barbares.
- Et qui oserait dire que dans 63 ans les arrêts par lesquels les Cours d’aujourd’hui condamnent à la peine de mort ou à la réclusion, qui oserait dire que oes arrêts ne paraîtront pascaux yeux des hommes vivants à ce moment là, aussi féroces que cet arrêt de 1815 paraît à nos yeux ? , E. G.
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- LA SEMAINE POLITIQUE
- Le calme. — Grâce aux fêtes de Pâques, la politique chôme à peu près partout. La propagande cléricale elle-même semble se ralentir. Il est vrai que, si l’on en croit les nouvellistes, les pétitions mises en circulation par les jésuites ou par leurs amis ont été accueillies avec une certaine froideur par la grande masse de la population. Cette mésaventure pourrait expliquer d’une façon plausible le calme relatif qui règne dans les régions soi-disant religieuses.
- Le seul incident un peu intéressant de notre politique intérieure est l’entrevue de M. le ministre de l’intérieur avec la commission du budget, entrevue que nous avions annoncée dans notre dernière revue hebdomadaire. M. Lepère a insisté vivement auprès de la commission pour qu’elle accordât le crédit de 200,000 francs demandé pour les desservants des campagnes, afin, a-t-il dit, de démontrer clairement que les républicains ne sont nullement hostiles au clergé séculier et notamment au bas clergé qu’il se flatte de ramener à des sentiments plus équitables à l’égard de la République. Quant aux bourses des séminaires, M. le ministre de l’intérieur estime qu’il y a lieu de les voter, attendu qu’il y a des engagements pris et qu’il est nécessaire de pouvoir assurer le recrutement du clergé séculier, afin de ne pas livrer aux congrégations tous ceux qui désirent se consacrer à la prêtrise. M. Lepère a déclaré que le gouvernement était résolu à sauvegarder les droits de l’Etat contre les empiètements des évêques et qu’il ne permettrait pas que sous prétexte d’intérêts religieux on „emât le trouble dans le pays. Il a ajouté que le pouvoir civil était déterminé à se servir des armes que la la loi met à sa disposition si l’agitation cléricale dégénérait en provocation, et l’on assure, à ce propos, que certains curés qui ont fait des sermons politiques ont été et vont être déférés aux tribunaux. Le gouvernement, a dit le ministre en terminant, ne cédera point ; il a pour lui la raison et la légalité ; il se sent fort et n’a nulle inquiétude.
- Sous le bénéfice de ces observations, la commission du budget a voté le crédit de 200,000 francs ainsi que les bourses pour les séminaires. Mais elle a voté en principe la réduction des traitements des évêques et des archevêques et a réservé la question du cumul des archevêques et des cardinaux qui touchent un double traitement.
- M. Lepère va avoir une occasion de mettre en pratique les déclarations qu’il a faites devant la commission du budget, car le comité central catholique va tenir plusieurs réunions privées, à Paris, sous la présidence de M. Chesnelong. Si les cléricaux prennent une attitude provocante, nous espérons bien que le gouvernement agira comme il convient.
- Les élection*!* de Tballottag,*©. — Au moment où paraîtra cette revue les électeurs seront de nouveau réunis dans leurs comices pour procéder à divers scrutins de ballottage. Deux de ces opérations électorales préoccupent lopinion ; ce sont celles qui auront lieu à Paris et à Bordeaux. Dans le huitième arrondissement de la capitale. M. Godelle, bonapartiste forcené,reste en présence de M. Glamageran que tous les républicains soutiennent de leur efforts ; il est douteux, néanmoins, que le succès reste à ce dernier car la majorité du corps électoral dans cet arrondissement est composée de domestiques, de cochers, de laquais très- habilement disciplinés par leurs maîtres, qui sont presque tous réactionnaires. Il est donc à croire que la coalition édifiante des légitimistes, des orléanistes et des bonapartistes l’emportera.
- a. Bordeaux, la candidature radicale de Blanqui opposée à celle de M. Lavertujon, nuance centre gauche, a de grandes chances de réussir. On sait que Blanqui a passé
- plus de quarante ans de sa vie en prison et qu’il est ac tuellement détenu à Glairvaux, ayant été condamné ài prison perpétuelle par un conseil de guerre à la suite 4 la tentative faite par lui le 31 octobre 1870 contre un pot voir irrégulier, qui s’était improvisé de lui-mème et qu n’avait pas fait sanctionner par le peuple cette prise 4 possession du pouvoir. La tentative de Blanqui étal moins coupable que si elle eût été dirigée contre n gouvernement issu delà volonté nationale.
- Le ministère du 30 janvier ayant commis la faute 4 ne pas gracier en temps opportun ce vieillard deveu tout à fait inoS'ensif, un grand nombre de républicain du Bordelais ont conçu la pensée qui était sinon tri politique, du moins fort généreuse, d’arracher Blanqt à ses geôliers en en faisant un député. Gomme on s l’imagine la presse réactionnaire a présenté cette mani festation sous un jour tout différent et elle travaille faire de l’élection Blanqui un épouvantail. Bien plus elle engage ses partisans à voter pour le prisonnie: dans l’espoir que cette élection amènera quelque confl; entre la Chambre et le gouvernement ou tout au moin entre la Chambre et le suffrage universel d’une circon; cription.
- En effet, on assure que le détenu de Glairvaux est in* ligible, bien que cette façon d’envisager les choses so. fort discutable.
- Toute cette agitation fictive n’aurait pas été soulevt si le gouvernement avait usé de son droit de clément à l’égard d’un vieillard qui n’a plus que le souffli auquel on ne pensait plus guère, et qui ne demanda que la joie de mourir libre au milieu des siens. Qu qu’en puissent dire les sceptiques, ce n’est pas un mac vais sentiment qui a inspiré les républicains du Bordf lais ; ils ont été guidés par une pensée de clémenct et si l’on voulait être impartial on reconnaîtrait que 1' lection de Blanqui est un incident de la vie politiqi parfaitement inoffensif.
- IMonvcmcnth admini «tratifs». — M. le m
- nistre de l’intérieur, ainsi qu’on l’avait annoncé, a ei trepris l’épuration des conseils de préfecture, tribunal administratifs dont l’influence est plus considérât qu’on ne se l’imagine généralement. Un mouveme: dans le personnel de ce corps spécial a paru récemmei Vingt et un conseillers de préfecture ont été destitués, faut croire que M. Lepère ne s’en tiendra point là, c. nos conseils de préfecture, de même que le conseil d’Eti ont été peuplés de créatures de l’ordre moral. Un moi vement judiciaire sans grande importance a égaleme: paru.
- Décès d’un inamo’rrble. — Un sénateurinam vible appartenant à la droite, M. de Greffhule, est mort cet semaine. C’était un banquier fort riche dont tout le méri avait consisté à fournir des fonds à la propagande ani républicaine organisée par l’ordre moral, lors des éle tionsdel877. Ges libéralités lui avaient valu un siècle sénateur inamovible. U y a donc deux sénateurs cette catégorie à remplacer, car on sait que M. de Mal ville, du centre gauche, est mort récemment. Il va soi que deux républicains seront élus par la majorité, la Chambre haute.
- Les affaires d’Egypte. — Nous avons fi connaître, dans notre dernière revue, le coup d’Etat dû' le vice-roi d’Egypte s’est rendu coupable. Depuis cet époque des pourparlers actifs sont échangés enj l’Angleterre et la France. M. Bourke, sous-secrétai d’Etat du Foreing-Office anglais, est venu à Paris, et haut fonctionnaire a eu de fréquents entretiens af notre ministre des affaires étrangères qui a égalent conféré avec lord Lyons. On ne connaît pas encore ! décisions qui ont été prises par les représentants <j deux puissances, mais il parait que sur la plainte qu’; ont adressée au Sultan, le commandeur des croyat aurait offert de déposer Ismaïl-Pacha et de constituer'
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- Ecvpte un gouvernement provisoire destiné à faciliter la révision du firman qui a établi l’héridilé dans la fami le du Khédive actuel. Il est bon de faire observer, cependant, qu’une dépêche toute récente de Constantinople dément que le sultan ait résolu de prendre les mesures rigoureuses que nous venons d’indiquer, et l’on va pième jusqu’à prétendre que sa Hauteur ne serait pas éloignée de se montrer satisfaite des explications qui lui ont été fournies par l'envoyé d’Ismaïl. Il est assez difficile de demêler la vérité au milieu de ces informations contradictoires, car il est bien possible que le Khédive n’ait agi qu’à l’instigation de certains conseillers, qui ne seraient point fâchés de voir l’Angleterre et la France aux prises, avec l’Egypte. Or il se pourrait que ces mêmes conseillers exerçassent leur influence eur le sultan, de façon à modifier la conduite de ce souverain, suivant les circonstances. Quoiqu'il en soit, il ne parait pas que les gouvernements anglais et français aient encore arrêté une ligne de conduite bien définie. |Cerles,il est bon d’agir avec prudence et sans précipitation; mais, en pareille matière, la promptitude a bien ^on prix, et agir vite et bien est parfois nécessaire et tc’est une nécessité du cas présent.
- Les élections en Espagne. — Les élections générales auront lieu dimanche prochain, en Espagne, ainsi que nous l’avons annoncé. Les partis libéraux qui avaient renoncé à l’action, ont résolu d’entrer en lice, et cette fois ils ont heureusement contracté une union qui pourrait être féconde si, en dépit de ses promesses, le gouvernement de M. Martinez Gampos et de M. Canovas ne faisait point de la candidature officielle à outrance. Le parti démocrate, dont le chef est M. Pi y Margall, est le seul qui déserte la lutte qu’il considère comme insensée. Il n’est malheureusement que trop certain que la défaite du libéralisme est imminente. Mais les démocrates espagnoles auraient dû ne pas oublier quo la lutte est la condition même de la vie, et qu’un parti qui cesse d'agir par crainte d’un échec est bien près d’être un parti perdu.
- G»rit>al<ïi ô. Home. — L’opinion publique s’est quelque peu émue, dans les cercles réactionnaires italiens, du voyage que Garibaldi vient de faire à Rome, voyage dont le but n’est pas encore bien connu, bien qu ou le suppose motivé par des questions d’intérêt tout ersonnel. Il est à remarquer, toutefois, que le roi lumberl a fait un accueil particulièrement amical au vieux patriote. Garibaldi était allé lui faire visite dimanche; le roi sachant que le général ne pouvait monter les escaliers qu’avec de grardes difficultés, est descendu au-devant de lui, est monté dans sa voiture et a entretenu sans témoins, pendant une demi-heure, le compa gnon d’armes de Victor-Emmanuel. Cet accueil exceptionnel a tout naturellement mis les imaginations en pampagne et, de tous côtés, on prête des projets politiques mystérieux à l’ancien chef des Mille. Nous avouons très-humblement que nous ne sommes pas en mesure de faire la lumière sur un incident qui peut très-bien n’avoir aucunement la portée qu’on lui prête.
- . La question delà Koumélie. — Cette question, 1 uue des plus importantes de celles qui ont été soulevées par le traité de Berlin, s’embrouille de plus en plus, et nous serions fort embarrassés de fixer nos lecteurs sur 1 état actuel des négociations. Nous recevons à ce sujet les nouvelles les plus contradictoires. Tandis que les unes représentent le projet d’occupation mixte comme complètement abandonné, les autres, qu’on dit être également puisées à bonne source prétendent que les puissances continuent à discuter les conditions auxquelles le projet pouvait être réalisable. Quant à nous, si nous nous en rapportons au langage delà presse omcieuse russe, il nous semble que ce son t les nouvelles au premier ordre qui ont le caractère le plus marqué de raisembunce. En effet, le Journal de Saint-Pétersbourg
- fait de son mieux pour persuader aux Roumélistes qu’il dépend de leur sagesse de prouver que l’occupation mixte n’était nullement indispensable. Quant au conseil des ministres ottomans, il a définitivement repoussé le projet primitif de la Russie. Il paraît résulter de tout ceci que l’occupation mixte n’aura point lieu car l’Italie et l’Angleterre ont fini par se ranger à un avis opposé à cette combinaison S’il surgit des troubles, on verra ce qu’il convient de faire.
- Les frontières* helléniques. — La Porte ne se borne pas à opposer la force d’inertie aux revendications de la Grèce, confiante dans la promesse qui lui a été faite par le traité de Berlin, touchant la rectification de ses frontières. Le Divan a, en effet, suscité en Albanie une agitation assez vive qui s’est organisée sous forme de ligue. Les chefs de cette ligue ont protesté auprès des puissances contre la cession d’une partie de l’Epire à la Grèce. Gomme bien on le pense, une contre-manifeètation a surgi en Grèce, et on annonce qu’une députation d’Épirotes grecques est partie pour Rome, Paris et les autres capitales de l’Europe. Elle a pour mission de demander la protection des puissances en faveur de l’Epire et d’exposer les menées des ligueurs albanais. A l’appui de ces revendications, et afin d’en faire ressortir la légitimité, un journal athénien vient de publier une statistique fort curieuse d’après laquelle le chiffre total de la population du district de Janina serait de 257,170 âmes dont 206,700 chrétiens, 3,770 juifs et 46,000 musulmans. La population parlant le grec serait _de 190 770 contre 55,900 Albanais, dont 20,000'sont chrétiens. Les Albanais ne représentent donc qu’un septième de la population totale ; leur opposition au projet de la Grèce a donc peu de portée.
- Attentat contre 1© czar. — Après Hœdel, Nobiling, Moncasi et Passanante, il vient encore de se rencontrer un fou pour s’imaginer que quelque chose d’utile peut sortir de l’assassinat politique.
- Mardi dernier, pendant que l’empereur Alexandre faisait sa promenade habituelle du matin, un individu a tiré sur le souverain quatre coups de revolver à bout-portant.
- Le czar n’a pas été atteint et l’assassin a été arrêté. G’est un petit'employé âgé de trente ans, nommé Solo-wieff.
- On sait ce que nous pensons de pareilles pratiques.
- Ennemis de toute violence, adversaires convaincus de la peine de mort, nous voulons que la vie humaine soit sacrée. Enfin ne saurions-noas réprouver trop énergiquement cette manie homicide qui semble s’être emparée d’une notable fraction du peuple russe et qui a été provoquée par le système du despotisme à outrance qui a pesé si lourdement jusqu’à ce jour sur ce pays où. la civilisation n’a pas encore jeté de racines assez profondes. Il ne nous paraît pas que les fanatiques qui arment le bras des assassins, sur tous les points de l’empire moscovite, méritent d’être classés parmi les partis politiques. Ce sont des insensés que la réprobation de tous les honnêtes gens doit atteindre et qui compromettent irréparablement la cause de la liberté dans leur pays.
- I—a. situation en Russie. — Il est grandement à craindre que l’attentat de Solowieff n’ait pour conséquence d’arrêter les réformes que le czar se décidait enfin à réaliser.
- En effet, le czar a signé il y a quelques jours seulement un décret abolis.-ant la canitation et instituant une commission pour reconstruire .-ar une base équitable le système des impôts.
- Autrefois, sous le régime du servage, l’Etat imposait les propriétaires, non pas d’après la"quantité de terres leur appartenant, car la terre n’était rien en elle-même et ne valait que par le labeur serf, mais d’après le nombre « d’âmes révisées » existant sur leurs propriétés, et que lorsque les seigneurs, par suite de la réforme, eurent
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- perdu leurs serfs, ils n’eurent plus rien à payer du tout. Ils n'avaient, en effet, été jusqu’alors qued.es collecteurs d’impôt responsables La capitation, c’est à-dire l’impôt par tète, par « âme revisée », restant l’assiette du système taxatif, les anciens serfs, devenus paysans libres, versèrent dès lors directement au fisc ce que ce dernier percevait autrefois par l’entremise du seigneur ; le seigneur, devenu simple propriétaire, vit les terres qui lui restaient affranchies de tout droit.
- C’est à cette criante inégalité que le décret de l’autre jour mettait fin, en' lui substituant l'impôt sur le revenu.
- L’ère des grandes réformes intérieures s ouvrait par ce décret, et il est surprenant qu’un attentat se soit produit précisément à l’heure où l’opinion publique commençait à recevoir satisfaction.
- Si °cet attentat devait entraîner comme en Allemagne des lois de réaction, il est à présumer que la Russie serait livrée pour de longues années au travail des sociétés secrètes et que ses fonctionnaires seraient plus que jamais l’objectif de ces comités qui s’arrogent dans l’empire des czars des fonctions que la Sainte Vehme s’arrogea au XIV® siècle dans le Saint Empire Romain.
- LES TRAVAILLEURS ET LES MACHINES
- « The Utica morning herald » a publié récemment les considérations statistiques suivantes :
- » Sôus le rapport des habitations, du vêtement, du confort, de l’éducation et de beaucoup d’autres choses, la condition des classes moyennes est aujourd’hui incontestablement supérieure à celle des classes les plus élevées d’il y a quelques siècles.
- » En est-il de même pour le travailleur qui vit au jour le jour des fruits de son travail ?
- » En général, quand l’ouvrier trouve à employer son temps d’une façon continue et rémunératrice, il se peut que sa condition soit, elle aussi, préférable à celle du travailleur d’autrefois ; mais trop souvent le travail manque à l’ouvrier!
- » Le nombre des hommes valides en quête d’ouvrage augmente chaque jour ; et vraisemblablement il augmentera ainsi jusqu’à l’établissement de nouvelles relations entre le capital et le travail.
- » Quelles sont les causes de cet état de choses?
- » Où en sera le remède ?
- » Les machines outils se multiplient et remplacent de plus en plus le travail à la main
- » A la récente session du congrès de la science sociale. W. G- Moody a établi ce fait que, dans les opérations agricoles, le travail à la mécanique remplace le travail à la main dans des proportions suivantes :
- Semage du grain, 1 pour 3 Labourage ... 1 » 12
- Moisson. ... 1 » 384
- » En d’autres industries, par exemple, dans la fabrication des bottes et des souliers, le travail à. la mécanique est augmenté de près de 450 pour cent en
- vingt ans; il l’est de 1500 pour cent sur le travail; la main d’il y a cinquante ans.
- » Il y a donc là une puissance de production non-velle qui appelle des consommateurs. Or, nous allon. voir que ces consommateurs existent et qu’il ne leu; manque que le moyen de consommer.
- » La longévité humaine augmente ; la scient enlève à la maladie la moitié de ses terreurs et uni forte part de sa puissance ; les famines et les peste ne dévastent plus le monde civilisé ; la guerre, seloi toutes probabilités, est destinée à faire sur le populations du globe, des levées de moins en moin fortes.
- » Toutes ces causes réunies multiplient le nombrf des travailleurs à nourrir et à vêtir.
- » La puissance actuelle de la production mécaniqiij trouverait donc là d’intarissables débouchés, si l’or savait mettre chacun des membres du corps socia en état de se livrer à la consommation des produit; qui se créent chaque jour.
- » Alors l’offre et la demande seraient équilibrés et les|machines, loin de porter préjudice à l’ouvrier seraient son aide le plus précieux, celui qui sei permettrait de satisfaire aux besoins d’une consom mation généralisée ainsi pour la satisfaction de tous
- » Mais où est le mot du problème ? » .
- « The American Socialist » qui reproduit ce; article, le fait suivre de ces mots :
- » Le « Hêrald » a raison ; le problème n’est pas df supprimer les machines, mais de savoir commen: distribuer équitablement la richesse produite.
- » Et ceci entraine, selon nous, quelque forme d; coopération entre le travail et le capital.
- » Aussi 'longtemps que ces deux élémente produc teurs se tiendront éloignés l’un de l’autre, ne voyafl chacun que ses droits propres, aussi longtemps pré vaudront l’antagonisme et ses mauvais fruits.
- « Le capital occupe actuellement le premier rang par cette raison même, il devrait se faire l’instigateur des mesures propres à unifier ses intérêts e ceux du travail. »
- Telle est la question qui se pose à nos Sociétés e dont la solution est de jour en jour plus pressante
- DÉFRICHEMENT DE L’ALGÉRIE PAR LES PRISONNIERS
- A propos delà réforme pénitentiaire, le Devoir » entretenu ses lecteurs (n° du 23 mars) d’un projet d‘ M. Deliot, entrepreneur de prisons civiles à OraO' j projet d’après lequel les indigènes détenus dans le*
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- prisons d'Algérie, au lieu d’être envoyés en Corse comme c’est le cas aujourd’hui, seraient employés au défrichement du sol algéiien.
- M. Deliot limite l’application de son projet aux détenus indigènes seulement. Peut-etre a-t-il tort et serait-il préférable d’employer aux travaux de dé friment, non-seulement les détenus indigènes, mais tous les détenus, tant civils que militaires, qui sont en Algérie.
- Voici en chiffres ronds le nombre de ces détenus.
- Détenus militaires :
- 6 Ateliers de travaux publics comptant environ.
- 3 Pénitentiers militaires, comptant environ.
- 6 Compagnies de disciplines, comptant environ.
- Soit ensemble.
- Auxquels il faut ajouter les
- Détenus éveils :
- Savoir : ^
- Ceux des prisons civiles départe- \ mentales, au nombre d’environ 1 503 |
- Et les condamnés à la réclusion, i environ 300. J
- Soit en tout : 5,600 détenus.
- L’utilisation de ces 5600 détenus à des travaux de défrichement favoriserait la colonisation.
- On pourrait même aller plus loin et transporter en Algérie les pénitentiers militaires,- les maisons centrales et les maisons de réclusion qui sont en France, et utiliser les détenus comme nous venons de le dire. En ce cas on verrait la colonisation de l’Algérie prendre très vite un essor considérable et les ouvriers et ouvrières de France n’auraient plus à redouter pour leurs travaux, la concurrence que leur font les maisons centrales, concurrence qui trop souvent entraîne l’avilissement du taux des salaires et qui parfois amène le chômage des ateliers.
- Nous voudrions même qu’on n’en restât pas là et que, dans le but de tirer tout le parti désirable de notre splendide possession, on demandât dans les régiments de l’armée d’Afrique les hommes de bonne volonté qui voudraient être employés aux travaux de défrichement. (Le défrichement ne pouvant se faire que du mois de décembre ou mois d'avril, ils auraient encot'e sept mois à consacrer à leur instruction.)
- Plus tard ces hommes formeraient un précieux élément de colonisation.
- Voici comment on procéderait :
- En même temps que dans les centres à créer, les géomètres feraient l’allotissement et qu’on exécuterait les travaux d’utilité publique, on ferait défricher les terres de façon à les livrer à la colonisation prêtes à recevoir la charrue. L’on ajouterait le prix du travail fait au prix vénal de la terre, en accordant à l’acheteur dix ans au lieu de six ans pour se libérer.
- Si depuis 1872 on avait appliqué ce système, les 124 villages (chiffres Chanzy), créés depuis cette époque, au lieu de végéter en se débattant contre la gène et l’usure, seraient en pleine prospérité et produiraient vingt mille quintaux de céréales en plus chaque année.
- Outre le résultat colonial, au point de vue du relèvement moral et de l’hygiène des détenus, ce serait une mesure humanitaire.
- Aïn el Hadjar, près bel Abbés (Oran.)
- David.
- Notre honorable correspondant se place surtout au point de vue du colon algérien. Plusieurs de nos lecteurs trouveront sans doute que favoriser la culture en Algérie c’est établir une rude concurrence aux cultivateurs français. Nous ne le contesterons pas, mais nous ferons remarquer que l’emblavement de l’Algérie entraînerait l’abaissement du prix du pain, en France, amélioration éminemment désirable.
- ———^
- L’enseignement des Jésuites
- On a beaucoup vanté l’habileté et la compétence des jésuites. Il faut en rabattre. Dans une étude critique des doctrines de l'éducation en France, M. Gabriel Compayré examine, d’après des documents positifs, l’état de l’enseignement chez les jésuites, au moment où leur expulsion fut résolue en 1762.
- Les rapports présentés au Parlement et cités par le président Rolland sont significatifs. Les officiers du bailliage d’Auxerre constatent que les écoliers confiés aux jésuites n'étudient dans leurs classés que quelques auteurs latins et qu’ils en sortent sans qu’on leur ait mis dans les mains un seul auteur français. Les officiers royaux de Moulins demandent qu’il y ait une fois par semaine au moins une heure de classe consacrée à l’étude de l'histoire de France. A Orléans, le mémoire de la municipalité appuie sur la nécessité de faire enseigner aux enfants la langue française et de la leur faire apprendre par principes, a Montbrison, on demande que l’on donne aux enfants une teinture de géographie, surtout celle de leur pays.
- Ainsi au XVIIIe siècle, ces maîtres qu’on nous représente comme des professeurs accomplis, n’enseignaient ni la langue ni la littérature française, ni l’histoire, ni la géographie. Pour la philosophie, le temps se passait à copier et à apprendre des cahiers remplis de distinctions vaines et de questions frivoles. Pour la. morale,
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- les jésuites n’avaient pas renoncé à défendre les casui-tes du XVIe et du XVIIe siècle. Ainsi parmi les livres prohibés dans leurs collèges, figuraient tous ceux qui condamnaient la doctrine régicide de Mariana Depuis le XVIIIe siècle, la pédagogie des jésuites a fait, nous ne le nions pas, quelques progrès. Ladangue et la littérature françaises, l’histoire et la géographie sont enseignées dans leurs collèges. Mais les méthodes nouvelles n’y sont point encore en honneur. Les lectures, les analyses d’auteurs modernes, les traductions rapides, les exercices de parole à haute voix, les leçons de choses ne sont pas acceptés par eux. Les jésuites restent les défenseurs obstinés du vers latin.
- Le Figaro qui les loue, nous apprenait l’autre jour qu’ils ont pour préparer leurs élèves à la parole publique,. un cahier où sont notées toutes les inflexions possibles de la voix. Ce cahier, ajoute gravement le Figaro, date de soixante ans. Or, depuis soixante ans, l’art de dire s’est renouvelé et transformé. Le jésuite n’en demeure pas moins fidèle à son vieux cahier. Le jésuite professeur est toujours une moutre qui retarde.
- SUPPRESSION DE LA MISÈRE
- La suppression de la misère est un problème trop difficile pour qu’on ne l’aborde pas avec modestie, avec prudence, avec défiance même; il est trop vaste pour que sa solution soit resserrée dans telle ou telle conception particulière ; il touche à trop d’intérêts pour qu’il y ait chance de le résoudre autrement que par l’accord de toutes les bonnes volontés, le concours de tous les efforts, et au moyen de réformes graduelles demandées à la science, à elle seule.Mais, ceci bien entendu, qui donc oserait affirmer que la misère est d’essence immortelle? Quoi! l’intelligence humaine, qui a si complètement maîtrisé les forces de la nature, ne pourrait pas faire servir au bonheur commun les forces de la société ! Il ne viendrait jamais, jamais, le jour où aura disparu le fléau qui les renferme tous? Ah! si la plus chère espérance de notre cœur n’est pas trompée, ce jour viendra, et l’intelligence humaine aura raison de la misère, comme elle a eu raison de l'esclavage. La dignité de l’homme consiste à le croire, son devoir est d’y travailler.
- * Louis Blanc.
- Discours sur la crise lyonnaise, 1877.
- Initiative privée en Allemagne.
- En Allemagne , il existe une société pour la diffusion de l’instruction populaire, dont le siège est à Berlin.
- Nous voyons par les journaux allemands que, depuis son origine, cette société a fait faire, dans les différentes parties de l’Allemagne, par des professeurs ambulants, 1,100 leçons ou conférences, la plupart sur des sujets d’économie sociale. En outre, le nombre de ces conférences publiques a été au moins décuplé, grâce aux 800 sociétés affiliées à l’association centrale. Cette dernière avait encore, jusqu’en 1875, fait distribuer pour les bibliothèques populaires 170,720. volumes, nombre qui, de 1875 à 1878, a plus que doublé.
- LA FILLE DE SON PÈRE
- Traduit de l’Anglais, de Mm« Marie HOWLAND Voir [n° 4 (tome 1) à n° 32 (tome 3)
- Chapitre XXXVII
- Les cabaretiers visites par* les femmes
- (Suite)
- « C’est affreux ! » s’écria madame Forest, quand son mari en revenant vers elle se jeta sur le canapé ; « que ferons-nous de ce malheureux garçon ? »
- — « Je n’en sais rien, répliqua le docteur; Fannie, il n’a plus qu’un pas à faire pour arriver au delirium tremens. Peut-être serait-il sage de l’envoyer de suite dans un asile (1). »
- Madame Forest se récria à cette idée ; son fils ne pouvait être perdu à ce point; elle lui parlerait; bien certainement il avait rencontré d’anciens amis qui l’avaient entraîné à boire.
- — « Ma chère, il est déjà aux abois, ses nerfs sont émoussés, il n’a plus la force de se sauver lui-même. Lui parler 1 autant vaut essayer d’arrêter le tonnerre en battant du tam-tam. »
- — « Je sais, ce sont là vos idées de fataliste, vous
- ne croyez pas au libre arbitre. » „
- — « Qu’est-ce que le libre arbitre ?
- « La volonté n’est pas une faculté, c'est simplement l’état d’esprit qui précède immédiatement l’action ; et cet état d’esprit est déterminé par des causes, des circonstances et des attractions que nous ne créons pas. »
- — « Mais, pardon, nous influençons à chaque instant les désirs et les actions de ceux qui nous entourent, nous pouvons donc également agir sur nous-mêmes. »
- — « Que voulez-vous dire ? Fannie. Qu’arrive-t-il lorsque vous placez deux livres dans un des plateaux d’une balance et une livre seulement dans l’autre ? Le désir qu’éprouve Dan pour l’alcool est le poids de deux livres, sa force de résistance est l’autre poids ? »
- — « Mais notre fils ne peut ressentir aucun plaisir dans l’état où il se trouve maintenant. »
- —- « Si, un plaisir subversif. Il se croyait tout à l’heure un héros en parlant de ses griefs contre Frauenstein et de son espoir de le vaincre. C’est une sorte de folie, voyez-vous ; mais les fous peuvent se trouver momentanément heureux quand, livrés à des fantaisies plaisantes, ils n’ont pas conscience de leur état. »
- (1) Les asiles dont il est ici question (inebriote asylums) sont des entre prises privées ou des fondations philanthropiques dont le but est fa cure 4e l'ivrogneiie, comme çelui des asiles d'aliénés est la cure de la folie,
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- _ « Ainsi, vous pensez q'ie notre fils est heureux et que nous ne pouvons rien faire ici pour le sauver, « dit madame Forest avec une ironique tristesse. « Eh bien, moi, je ferai tout le possible pour éviter
- le retour de pareils faits. «
- _ « Faites votre possible, ma chère, vous devriez savoir, sans, que j’aie besoin de le répéter, quels sont mes sentiments à l’égard de notre fils; il n’y a pas, suivant moi, d’autre façon de le sauver que celle que j’ai indiquée. Comment vous proposez-vous de faire pour l’empêcher de boire demain ? »
- Madame Forest resta un instant silencieuse, puis elle quitta rapidement la chambre. Elle revint bientôt tenant dans sa main quelque menue monnaie. «Regardez, » dit-elle, « deux dollars et quatre vingt-quatre cents, voilà tout ce qui lui reste des vingt dollars que je lui avais donnés ce matin. Je garde le tout; de la sorte, Dan ne boira pas demain. » Puis, revenant sur le scandale d’une telle conduite,
- « quelle honte ! quel déshonneur pour nous ! » ajouta-t-elle.
- — « C’est pis encore que de voir Clara quitter Delano, n’est-ce pas ? »
- — « Oh, ne vous moquez pas de moi, docteur, c’est mille fois pis. »
- Le docteur ne s’attendait pas à une telle concession; il fit de son mieux pour réconforter et rassurer sa femme.
- Le lendemain, malgré les précautions de madame Forest, Dan revint au .logis à peu près dans le même état que la veille. Il avait pourtant bien promis que cela ne lui arriverait plus.
- Dans son cuisant désespoir , madame Forest alla trouver Clara; c’était la première fois depuis sept ans qu’elle passait le seuil de la maison de Mme Buzzell.
- Clara accueillit sa mère avec la plus grande affabilité et avec toutes les marques d un véritable amour filial. Elle la promena dans les serres et les pépinières. lui présenta les ouvriers et ouvrières les plus recommandables et en particulier Edward Page. Madame Forest fut charmée des dehors modestes de ce jeune homme; son teint frais et sa moustache naissante lui rappelaient Dan avant que le contact d’un monde pervers l’eùt dégradé et déshonoré.
- Madame Forest accepta le lunch que lui offrit sa. fille. Elle éprouva néanmoins une étrange sensation, lorsqu’elle vit Page et trois jeunes ouvrières, auxquelles Clara s’intéressait particulièrement, venir prendre place à table.
- Mais la bonne dame commençait à acquérir de l’expérience ; ses façons préconçu«s de voir les choses avaient été depuis peu exposées à tant d’échecs l Elle examina donc attentivement ces jeunes
- gens, remarqua que tous étaient scrupuleusement propres, et que leur tenue à table était irréprochable. Clara les appelait « les enfants, » et sa mère constata avec plaisir l’affection et l’harmonie qui régnaient entre sa fille et ces travailleurs.
- Pendant le repas la conversation tomba sur le Congrès pour le droit des femmes qui devait se tenir à Oakdale la semaine suivante. Madame Kendrick, entraînée sans doute par l’influence de Frauenstein, avait signé l’appel du comité d’organisation. Page et les jeunes ouvrières semblaient avoir des vues très-arrêtées sur l'égalité des droits civils et politiques des deux sexes.
- Madame Forest demanda au jeune homme où il avait puisé sa conviction première sur cette question si débattue ? « Dans les enseignements de ma mère, madame, » répondit-il aussitôt. « Ma mère possédait pendant mon enfance un magasin de modes très-prospère dans un grand village des environs de Boston, et mon père, par son ivrognerie, avait amené la ruine de 1 établissement. »
- Madame Forest déclara qu’elle ne voyait pas quelle corrélation il pouvait y avoir entre ces faits et le droit de suffrage accordé aux femmes.
- « Je pense, Madame, » répondit le jeune ouvrier,
- « que le droit de suffrage aux mains des femmes aurait pour conséquence première la fermeture des cabarets. Ne voudriez-vous pas vous-même voir introduire une telle mesure à Oakdale? Vous l’imposeriez donc aux candidats qui solliciteraient votre suffrage. »
- C’était toucher madame Forest à l’endroit sensible, mais le jeune homme ne savait pas qu'elle fût particulièrement intéressée à la question.
- Le docteur Forest vint quelque temps après accompagné de son fils.
- -Au cours de la journée monsieur et madame Forest, se trouvant réunis avec Clara et son frère, la conversation prit l’allure d’une sorte de conseil de famille à propos de la passion malheureuse de Dan. Celui-ci se défendit d'abord, disant qu’il ne buvait pas plus que d’autres, puis il finit par avouer qu’il ne pouvait s’empêcher de boire et déclara qu’il était prêt à « se loger une balle dans la tète. »
- Clara fut très-bienveillante pour son frère; elle s’entretint longuement avec lui et ne tarda pas à découvrir le point par où peut-être l’on pourrait encore agir sur lui. Son affection pour Susie était le seul sentiment qui eût survécu chez le fils Forest, il était sensible à la pensée quelajeune femme n’avait peût-ètre point cessé de s’intéresser à lui, Il déclara
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- que si l’on n’avait pas traité Susie avec tant de dédain, si on l’avait fait asseoir à la table de la famille, au lieu de l’envoyer manger à la cuisine avec Dinali, il n’aurait pas rougi de son amour pour elle et l’aurait épousée longtemps avant que Clara revînt du collège ; chacun comprit qu’il voulait dire avant l’arrivée de miss Marston.
- Dan parut grandement satisfait d’apprendre que Susie n’était pas mariée au comte de Frauenstein et que son voyage n’avait que les affaires pour but. Néanmoins la pensée que le comte avait adopté Minnie lui était importune.
- Après divers propos, il finit par dire que si Susie voulait bien lui pardonner sa conduite passée et avoir encore de l’affection pour lui il pourrait renoncer à boire. Madame Forest se raccrocha immédiatement à cette espérance, mais Clara s’empressa de déclarer à son frère que la première condition pour gagner le cœur de Susie était de cesser dès maintenant de se comporter en ivrogne.
- Dan fit serment de s’abstenir de toute boisson ; il déclara qu’il était sûr de lui et qu’il tiendrait sa parole jusqu’à ce qu’il ressemblât un peu moins à un cadavre. Il était content que Susie ne l’eût point vu dans ce triste état. Naturellement le pauvre diable était sincère dans ses résolutions, mais trois jours après il n’en rentra pas moins en titubant chez sa mère.
- De nouveau madame Forest alla demander conseil à Clara.
- “ J’ai conçu, » dit celle-ci, « un plan qui pourrait peut-être donner quelque bon résultat. Ce serait de réunir quelques dames et d’aller ensemble faire un appel aux taverniers de la ville. Peut-être pourrions-nous obtenir d’eux qu’ils cessassent de- vendre à boire à mon frère et à d’autres malheureux de son espèce. »
- Mais le courage de madame Forest n’était pas à la hauteur d’une telle tâche. Elle déclara qu’elle succomberait de honte en entrant dans ces bouges.
- Clara insista,
- « Soyez certaine, ma mère, » disait-elle, « que nous ne serions pas seules. Madame Burnham sans doute se joindrait à nous. Hélas ! son fils unique, qui n a pas vingt ans, est dans le même cas que mon frère. M. Burnham est aujourd’hui partisan de la fermeture des débits de boissons. Cette question est même portée devant le conseil de la ville et les marchands qui ont tout à craindre pourraient bien se laisser persuader de faire un compromis. Venez y donc avec moi, ma mère 1 si vous ne voulez pas que j’y aille sans vous. »
- — « Mais... »
- — « Comment pouvez-vous dire mais, quand il s’agit de sauver mon frère ? »
- — « Eh bien ! ma fille, allez voirmadame Burnham, nous verrons ce qu’elle dira. »
- — « Chère maman, ce serait à vous d’y aller ; tontes deux vous avez des enfants esclaves de l’ivrognerie ; et puis j’ai tant d’ouvrage en ce moment. »
- Cependant comme celui qui compte sur l’initiative d’autrui n’est jamais capable d'une grande action, Clara se rendit elle-même chez madame Burnham. La femme du banquier dit qu’elle croyait à l’efficacité de la mesure et qu’elle consulterait son mari. Elle le consulta, en effet, et Burnham lui dit de ne pas « faire la folle ». Rien n’était mieux fait pour pousser madame Burnham en avant ; ces paroles réveillèrent en elle l’esprit de contradiction. Burnham ne fut pas plutôt sorti que sa femme demanda la voiture et se fit conduire chez Clara pour exécuter sur l’heure l’expédition projetée.
- La fille du docteur était prête ; ces dames partirent.
- Chemin faisant elles s’arrêtèrent chez madame Kendrick qui, vaincue par leurs raisons, se joignit à elles. Enfin elles s’adjoinrent encore madame Forest.
- Quelques-unes des tavernes qu’elles visitèrent présentaient un spectacle écœurant; mais la noble contenance.de Clara, son regard ferme et ses discours remplis de franchise et de délicatesse donnaient du courage à ses compagnes.Dans chaque maison elle demandait un entretien particulier au propriétaire et quelquefois, faute d’une meilleure place, ces audiences se passaient dans quelque arrière-boutique remplie de tonneaux de liqueurs et de bouteilles.
- Clara prenait la parole, les trois autres dames se tenaient près d’elle, ne regardant ni à droite, ni à gauche, tenant les yeux fixés sur le plancher couvert de sciure de bois destinée à absorber l’humidité, la boue, et les ordures. L’air était étouffant et méphitique.
- Clara exposait la situation; elle dépeignait, la douleur des mères et des sœurs à la vue de ceux qui leur sont chers devenus incapables de rien faire de bon en ce monde, et tâchait ainsi de réveiller dans le cœur des cabaretiers quelque sentiment d’humanité.
- Quelques-uns de ceux-ci exprimaient leur profond mépris pour les buveurs, qui, disaient-ils, « ne savent pas reconnaître quand ilsén ont assez. »
- Ce fut l’occasion pour madame Burnham de sortir de son mutisme et de protester vivement contre l’administration de la ville qui permettait que l’on ven-
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- dît des liqueurs empoisonnées à des êtres mineurs.
- Ailleurs, un homme brutal, au cou énorme, dit à Clara que ce n’était pas dans les tavernes qu’on devait prêcher la tempérance, etil insinua, en la re gardant d’un œil narquois, qu’elle trouverait unbon emploi de ses talent parmi les braillardes du prochain congrès. En quittant cet antre, les joues empourprées, Clara dit à ses compagnes :
- « Laquelle de vous, mesdames, dira maintenant que nous avons tous les droits nécessaires ? Ces hommes sont nos maîtres, ce sont eux qui nomment nos législateurs ; ce sont eux indirectement qui font les lois auxquelles nous n’avons qu’à obéir. »
- « N’en dites pas davantage pour l’instant, » s’écria madame Burnham, « je suis si irritée que je brûlerais volontiers tous les tonneaux de rhum de la ville et je dirais presque. ... ces brutes avec. »
- « Oh! oh ! » dit Clara en souriant, « n’oubliez pas, madame Burnham, que notre mission est toute diplomatique ; nous ne sommes pas politiquement les égales de ces hommes ; tout indice de colère chez nous trahirait notre impuissance et affaiblirait nos chances de succès. Nous voici à un autre cabaret, soyons calmes. »
- Ce fut une tâche longue et pénible, mais qu'elles accomplirent courageusement. Un certain nombre de cabaretiers promirent de ne plus exciter les ivrognes à boire, ou du moins de ne rien servir à Dan ni au jeune Burnham.
- Les résultats de cette visite dans les tavernes furent pour un certain temps meilleurs qu’on n’eût osé l’espérer. Il advint bien encore à Dan et au jeune Burnham de rentrer ivres chez eux, mais ce cas était rare, et bientôt le fils du docteur soumis à un traitement convenable put recouvrer la santé.
- En l’absence de Frauenstein. M. Forest avait l’en-\ *
- tière direction des travaux entrepris de l’autre côté de la rivière. Environ un mois après son arrivée à Oakdale, Dan accompagna régulièrement son père sur les travaux et se rendit même utile dans la préparation du parc et des jardins.
- Madame Forest fut pénétrée de reconnaissance envers Clara de ce que celle-ci l’avait décidée à faire la terrible excursion. « Vous êtes une noble fille, Clara, » dit-elle, dans un moment d’abandon, « et je sens que je n’ai pas toujours été juste à votre égard. Si j’avais à recommencer ma vie, j’agirais différemment en bien des circonstances. »
- « Oh! ma mère chérie, » répondit Clara en l’em-' brassant, « vous avez fait au jour le jour ce que vous avez cru le meilleur. »
- Puis, profitant de ce moment d’effusion, elle parla
- à madame Forest du congrès pour le droit des femmes et la pria de se joindre aux dames qui en faisaient déjà partie.
- « Eh bien, soit, » dit madame Forest avec résignation, « il ne peut y avoir de mal à cela.»
- « Mais, » ajouta-t-elle avec les signes d’une soudaine terreur, « vous ne comptez pas que je siégerai sur l’estrade, ni que je présenterai une résolution ou ferai quoi que ce soit d’analogue, n’est-ce pas ? »
- « Certainement non! » dit Clara en riant, « les instigatrices du congrès ne seront pas en retard pour accomplir elles-mêmes ce qui sera nécessaire ; et vous m’entendrez lire un discours.»
- — « Vous, Clara ! après tout je commence à croire, comme dit le comte, qu’il est écrit que vous mènerez à bien tout ce que.vous entreprendrez. L’idée que je vous verrais quelque jour siéger sur l’estrade d’un congrès pour le droit des femmes était pourtant mon cauchemar autrefois ! » [A suivre.)
- Les langues.
- Un savant russe, Adelung, qui a consacré sa vie à l’étude de la linguistique, prétend que le nombre des langues et dialectes parlés dans le monde s’élève à 3,064 distribués géorgrapbiquement comme suit : langues asiatiques, 987 ; européennes, 587 ; africaines, 275 ; américaines, 1,214.
- La science philologique a démontré que la plupart des langues européennes sont dérivées d’une langue parlée autrefois dans l’Arye, l’ancienne Bactriane, et que l’on rapporte aujourd’hui à la province d’Hérat. Cette langue était le sanscrit dont il ne reste de traces que dans les livres sacrés des Hindous.
- Les philologues ont recounu que le grec, le latin, le perse et le gotho-teutoniques renferment a eux seuls plus de 900 racines sanscrites, nombre élevé, si l’on considère que les langues primitives, n’ayant à s’exercer que sur un nombre relativement restreint de choses et d’objets, étaient pauvres comme les populations elles-mêmes.
- De ces 900 racines, 263 se trouvent dans le perse, 43 dans l’allemand et non dans l’anglais, 132 dans l’anglais et non dans l’allemand, tandis que 119 sont communes à l’anglais et à l’allemand. Dans ces nombres ne sont pas compris les dérivés des langues grecques et latines qui ne sont impatronisées dans l’allemand et l’anglais.
- C’est aussi par cette voie indirecte que se sont formés dans le français les mots dérivés du sanscrit. On ne trouve de dérivés directs du sanscrit que dans certains noms de lieux dont l’origine parait celtique ; les Celtes venant de l’Asie ayant importé de leur nouveau pays leur langage qui, sous la domination romaine, a été rapidement altérée, a disparu.
- L’AFFAIRE DE L0NGEPIERRE
- On lit dans les journaux de Saône-et-Loire l’édifiant entrefilet que voici : >
- Il y avait, en 1851, à Longepierre (Saône œt-Loire), un jeune instituteur, nommé Pierre Vaux.
- Cette année là huit incendies éclatèrent dans la contrée. Le maire, appelé Oallemard, accusa son
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- maître d’école. On l’arrête, il est traduit devant les assises au mois de juin 1852, et condamné aux travaux forcés à perpétuité, malgré ses protestations d’innocence. Le 31 octobre, l’administration, après lui avoir permis d’embrasser sa femme et ses cinq enfants, l’envoya à Cayenne où il vient de mourir.
- Alors les langues se sont déliées : Oallemard, le dénonciateur, a été arrêté sous l’inculpation des incendies de 1851. Il s’est pendu dans sa prison.
- On écrit que la famille de Pierre Vaux va demander la réhabilitation de sa mémoire.
- Cette affaire fait naître de bien amères réflexions; elle jette un jour bien triste sur les choses qui se passent dans notre pays.
- Voici un maire de l’empire qui se rend huit fois incendiaire dans la commune au milieu de laquelle il représente la loi, puis qui, non content de ces crimes, en commet un plus terrible encore en les attribuant à un innocent; voici un pauvre maître d’école, père de 5 enfants, qui est condamné malgré son innocence, et qui va mourir dans un lieu de déportation après avoir subi injustement 27 années de travaux forcés; voici une femme et cinq enfants privés de leur soutien naturel, frappés dans leurs plus chères affections, flétris pendant 27 ans par le contre-coup d'une condamnation imméritée et placés dans cette horrible alternative de devoir mépriser le chef de la famille ou de devoir le sentir injustement frappé ; voici enfin — et c’est le plus triste de tout — voici des personnes qui savent la vérité et qui ne la disent pas en temps utile, qui laissent condamner un innocent, qui se taisent durant 27 années et qui n’osent délier leur langue que lorsqu’elles apprennent la mort de l’innocent injustement frappé, c’est-à-dire lorsqu’il est trop tard pour remédier â une horrible iniquité.
- Tous ces faits ont une sinistre éloquence. Ils prouvent à quel point certains groupes de la société ont besoin d’une régénération morale profonde. Ils établissent une fois de plus combien nos institutions sont loin d’être ce qu’elles devraient et quelle nécessité il y a à les refondre radicalement. La loi devrait veiller à ce que le plus haut fonctionnaire d’une commune soit toujours un homme digne d’estime. Or ce n’est pas le cas avec la législation actuelle. La gratuité des fonctions de maire ne permet l’accès de ces fonctions qu’à une seule catégorie de citoyens, et il se peut qu’à certain moment les citoyens de cette catégorie n’offrent pas toute la moralité désirable. Si la loi accordait unejuste rémunération aux fonctions de maire, tout homme capable et estimé pourrait les occuper. Cela permettrait, s’il n’j' a pas d’homme intègre dans la partie riche de la population d’une commune, de choisir en d’autres rangs
- Fhoœme qui mérite d’être maire,
- \ ;
- Observons enfin que cette affaire de Longepierre prouve une fois de plus à quelles erreurs peut se laisser entraîner la justice et combien il est dangereux de remettre entre les mains d’un pouvoir si faible, si accessible à l’erreur, des peines irréparables, comme Test par exemple la peine de mort.
- E. 0.
- RÉHABILITATION DU TRAVAIL
- Dans un discours prononcé à l’occasion du 107 anniversaire de Fourier, M. Leneveux, conseiller municipal de Paris, a fort justement exprimé combien les idées générales relatives au travail se sont élevées depuis trente ans. C’est une véritable réhabilitation du travail.
- Hier encore, dit M. Leneveux, régnait sans conteste la théorie biblique du travail-châtiment. Hier encore on nous élevait dans cette croyance que nous devions gagner tous notre pain à la sueur de notre front, en punition d’un crime commis par notre premier père. C’était un devoir pénible, une douloureuse nécessité que la loi du travail. Vos yeux sont-ils donc fermés, vos oreilles inattentives à ce qui se fait, à ce qui se dit aujourd’hui ? Dans nos rangs populaires, si le travail est une nécessité naturelle, il n’est plus un stigmate en quelque sorte flétrissant : il est considéré, au contraire, comme une condition heureuse de la vie, comme un épanouissement, comme une floraison de l’être humain, expression que j’emprunte à un ouvrier de mes amis, aujourd’hui sénateur. Je pourrais en emprunter d’autres à nos pdètes populaires : « Le travail est une chanson joyeuse. » « Le travail, c’est la liberté. » A l’idée antique du travail - châtiment succède donc, et rapidement, croyez-le bien, l’idée moderne, l’idée fouriériste du travail-plaisir.
- Nous savons que le travail est l’auxiliaire obligé de notre développement physique et moral, la condition de notre santé, de notre longévité, de notre amour les uns pour les autres, qu’il est, enfin, la grande, la première des lois de la nature.
- Et lorsque, par suite du développement des sciences mécaniques au sein de l’industrie, l’ouvrier comprend que son rôle manuel dans le travail peut l'amener à n’être plus qu’un servant de machine, à peine quelque chose de plus que la bête de somme, s’il se résigne philosophiquement à ce rôle, c’est à la condition de pouvoir cultiver"Son intelligence, de manière à rester ou à devenir un homme, capable de remplir à la fois plusieurs fonctions du travail collectif, de posséder, comme on dit, plusieurs cordes à son arc, de passer alternativement d’une espèce de travail à un autre, et d’échapper ainsi tout à la fois au chômage et à l’abrutissement.
- oVVAA/—
- LA PEINE DE MORT
- M. Angelo Umilta, professeur à la Faculté de* lettres de Neuchâtel, â publié en Suisse un remur^
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- quable mémoire contre la peine de mort dont nous reproduisons le passage suivant d apres Les Etats-Unis dJ Europe.
- « Quant à l'opportunité ou à la nécessité de ce moyen extrême de répression, dit M. Umilta, l’histoire, la statistique,la science etlexpérience donnent tort aux partisans du bourreau. L’inutilité de la peine de mort est démontrée à l’évidence par le fait indéniable que la fréquence et l’atrocité des crimes demeurent un triste privilège des pays où la peine capitale est appliquée le plus fréquemment et avec le plus de sévérité.
- « Après les scandales dont Paris a été témoin lors de l'exécution de Billoir, on ne saurait affirmer que l’exemple exerce sur les moeurs une influence salutaire. La vue du sang ne peut inspirer que des pensées sanguinaires, jamais des pensées nobles et généreuses. Le spectacle d’une exécution capitale n’a jamais inspiré un grand respect pour la justice, ni un grand amour pour la vertu. La peine de mort est inutile, puisqu’elle n’empêche point les crimes; elle est absurde, parce que l’exemple n’en a jamais diminué le nombre ou atténué la gravité. L’exécution de Billoir n’a point empêché que quatre femmes fussent coupées en morceaux à quelques jours de distance; l’une à Marseille, l’autre à Milan, puis à Turin et à Naples. Dans ce cas, comme en d’autres semblables, la prétendue vertu de l’exemple a dégénéré en encouragement, en épidémie meurtrière. (1)
- « Plus d’excuses valables pour le maintien du gibet : vertu d'exemple, légalité, nécessité, opportunité, toutes ces raisons tombent devant les démons-trastions de l’expérience.
- « Le régime républicain repose sur le principe de l’autonomie de la personne humaine ; dans une vraie République, la loidoit l’applicationdelamorale Ainsi, la peine infligée au coupable ne doit jamais avoir pour objet propre l’expiation ; le mal ne doit .jamais être puni par le mal. Si la loi est l’application de la morale, la peine de mort ne doit point non plus avoir pour raison et pour objet l’exemple en vue de retenir le coupable par la crainte ; la peine ne doit avoir pour raison et pour objet que l’empêchement du mal dans la mesure nécessaire et la réparation du mal causé. Toute répression qui excède cette mesure est une violation du principe sur lequel repose l’ordre moral et l’ordre social d’un peuple libre.
- (1) On peut affirmer que le spectacle d’une exécution excite les instincts meurtriers des spectateurs.
- Le dernier assassin exécutéà Genève il y a 18 ans, un jeune homme nommé Elcy, déclara devant la cour d’assises avoir assisté peu d’années auparavant & l’exécution de l’assassin Vary et avoir choisi pour assister h cette exécution la place d’où l’on pouvait le mieux voir (un arbre à côté de la guillotine.) E. C.
- « La peine de mort étant irréparable, elle suppose l’infaillibilité des juges, ce qui est éminemment absurde; ellô nest pas un moyen de prévention, puisqu’elle frappe encore après la consommation du crime. La peine de mort est une faute, un préjugé, car en supprimant l’homme elle ne fait que détruire l’auteur du crime tout en laissant subsister les causes qui l’ont produit. »
- LIGUE CATHOLIQUE UNIVERSELLE
- « Il y a deux corps parfaitement organisés en Europe, disait il y a quelque temps l’un des hommes d’Etat les plus remarquables de l’Angleterre, Lord Odo Russell, « l’armée prussienne et la curie du Vatican. »
- Déjà en 1874, un autre homme d’État, M. Gladstone, avait écrit : « Les inspirateurs secrets de la politique de Rome poursuivent un but bien déterminé : le rétablissement du pouvoir temporel du Pape par tous les moyens possibles, même par la force, et dut-on asseoir ce pouvoir sur les cendres de la cité et les os blanchis des citoyens. »
- L’ultramontanisme ne jugea pas à propos de répondre à ces quelques lignes... et pour cause.
- Quant à la majorité de la nation anglaise,elle accueillit cet avertissement avec une indifférence assez marquée, tandis que les adversaires politiques de l’écrivain affectèrent à cet égard une incrédulité moqueuse.
- Aujourd'hui les indifférents ont cessé de l’ètre. et les rieurs, s’il en est encore qui rient, rient tout jaune. G’est que l’ultramontanisme qui ne disait rien, agissait... comme il sait agir. La grande croisade catholique se prêchait et sa constitution s’élaborait.
- Peut-être n’est-il pas hors de propos, en présence du projet de loi de M. Jules Ferry et des attaques dont il est et sera encore l’objet, de rappeler à ceux qui Tes ont oubliés et de faire connaître à ceux qui les ignorent, les statuts de la Ligue catholique universelle.
- Il est bon que chacun soit édifié sur les tendances de l’Eglise de Rome et que les amis de la liberté, libres-penseurs ou autres, sachent à quoi s’en tenir sur les intentions d’un corps dont l’origine a pu être démocratique mais qui n’esl rien moins que cela aujourd’hui.
- Voici donc ces statuts tels qu’ils nous ont été communiqués :
- 1. Le centre de la Ligue sera à Rome.
- 2. La présidence générale de la Ligue résidera au Vatican et, avec elle, le personnel d’un secrétariat général comme conseil.
- 3. Chaque comité central international nommera et aura à poste fixe un ou plusieurs délégués dans les bureaux de la Présidence générale. Ces délégués devront communiquer à leurs comités locaux respectifs les ordres et les délibérations de la Présidence générale.
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- 4. Il sera formé à ladite Présidence générale un dépôt général destiné à subvenir aux dépenses de la Ligue.
- g. La Présidence générale aura sous sa direction sept branches ou sections ; chacune d’elles aura un chef de division et des secrétaires.
- Les dites sections communiqueront avec la Présidence général elle-même pour tout ce qui aura trait aux affaires de leur compétence respective, lesquelles affaires seront distribuées comme suit :
- 1re Division :
- Union des jurisconsultes catholiques.
- 2e Division :
- Associations ouvrières catholiques.
- 3® Division :
- Comités centraux.
- 4e Division :
- Pays ou régions catholiques.
- 5e Division :
- Fonctionnaires diocésains.
- 6e Division :
- Dépôt général,
- 7e Division ;
- Comité académique pour la propogation de l’instruction catholique,
- La Ligue a pour objet :
- 1° De défendre les droits et la liberté de l’Eglise et de la Papauté contre les lois restrictives de ces droits et de cette liberté. De poursuivre le rétablissement du pouvoir temporel duquel le Pape a été spolié en violation des droits du Saint-Siège et de la chrétienté, rétablissement conforme aux vues de la justice humaine aussi bien que divine ;
- 2° D’exposer et de démontrer les dangers que fait courir à, la Société ce que l’on nomme faussement la liberté.
- 3° De lutter contre l’individualité, c’est-à-dire contre cette idée que l’individu dans ses rapports religieux, économiques et politiques, peut agir seul, par lui-même et sans l’aide de ses camarades-
- 4° De démontrer que les droits de l’Etat sont un sophisme et de mettre en évidence les subtilités des tendances matérialistes. ^
- 5° De combattre le fanatisme politique.
- 6° De çontreminer la presse.
- 7° De maintenir Rome, la cité éternelle, cœur et ame de la yie surnaturelle,
- 8* D’attaquer l’Etat usurpateur depuis le 20 septembre 1870.
- 9° De réunir toutes les forces du monde civilisé, toutes les intelligences et toutes les ressources matérielles dans l’intérêt de la sainte cause.
- 10° D’établir une presse centrale pour recevoir et distribuer les communications de tout le journalisme catholique.
- 11® De fonder des écoles populaires dans les arts et les sciences ; d’ouvrir des cabinets de lectures catholiques; de créer des sociétés bibliographiques, des librairies
- portatives, des banques pour les avances pressantes d’argent ; de fonder des cercles pour la noblesse et la bourgeoisie réunies, des clubs directeurs d’agents actifs de ligue, des sociétés de secours mutuels parmi les ouvriers, de banques d’épargne pour le peuple. Enfin de rechercher tous les moyens d’avoir raison des attaques calomnieuses de la presse libérale.
- 12° De concentrer conformément aux recommandations faites par Pie IX, toutes les associations catholiques laissées complètement libres dans leurs travaux sacrés particuliers, mais devant en même temps recevoir de la Ligue les indications nécessaires à leur ligne de conduite comme forces unies et associées.
- 13° La ligne se propose encore de rendre efficace la coalition de la noblesse et du clergé dans le grand combat pour la liberté et le triomphe définitif de l’Eglise ; de consolider l’union du clergé avec les évêques et des évêques avec le Pape.... Tous pour un et un pour tousl
- 14° La ligue recommande et provoque les biens en argent et la formation de liens fédéraux entre les divers bourgs, communes, cités et personnes pour soutenir la direction des missions et donner une extension harmonique aux moyens d’action.
- 15° Enfin elle établit des bureaux télégraphiques dans les grands centres, lesquels bureaux devront correspondre avec le. bureau central du Vatican pour le concours de toutes les forces catholiques unies.
- Ce document est, nous le croyons, assez éloquent pour qu'il soit inutile de le faire suivre d’autres réflexions.
- A ceux qui ne seront pas édifiés nous nous contenterons d’appliquer ces deux mots du Psalmiate :
- Oculos kabent et non videbunt,
- Anres habent et non cwdient.
- Londres, 29 mars 1879.
- G -P. Maistre.
- Rappelons à l’appui de ce qui précède que déjà en novembre 1874 M. Gladstone dans son Essai sur les décrets du Vatican dénonçait le projet de la part de l’ultramontanisme de rétablir le pouvoir temporel du pape, even if it can only de re-erected on the ashes of the City and admist the whitening dones of thejpeople, (dût-on, pour l’établir, l’asseoir sur les cendres de la Cité et au milieu des os blanchis des citoyens.)
- Quant à l’authenticité des statuts de la Ligue catholique universelle, elle est certaine, puisque ces statuts ont été publiés par le Daily News, le meilleur journal de Londres.
- D’après le correspondant de Rome de ce journal, la rapidité avec laquelle s’est organisée cette sainte croisade tient surtout à ce fait que les chefs des pèlerinages qui se sont faits à Rome avaient qualité de délégués des comités internationaux locaux. En
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- cette qualité ils ont aidé le comité central en lui fournissant des renseignements et ils ont reçu de lui des instructions spéciales auxquelles Us doivent se conformer.
- Pie IX n’a pas contribué personnellement pour une très grande part à cette organisation de la ligue, mais il demandait expressément que l’on y fît entrer toutes les associations religieuses existantes, telles que les Cercles catholiques, la Compagnie de Jésus. C’est l’entourage du Pape qui a le plus contribué à l'organisation en saisissant toutes les occasions pour la fortifier et en faisant au besoin naître les circonstances.
- La culture du ricin contre le phylloxéra.
- Le ricin est, comme l’on sait, une plante dont les graines sont employées en médecine sous formes d’huile. Bien que ce soit une plante du Midi, elle est cultivée aussi dans d’auties pays, comme ornement, dans les jardins. Un agriculteur de Draguignan, M. Raynaud, rapporte, dans le Journal de VAgriculture, une série de faits très curieux sur les propriétés du ricin contre les taupes et contre les insectes, et sur son efficacité présumable contre le phylloxéra. Voici quelques passages de cette lettre : « Depuis très-longtemps,je voyais nos petits cul tivateurs semer dans leurs planches de jardin uue plante unique à laquelle ils attribuaient une vertu particulière: celles d'expulser les taupes à quelques mètres de leur rayonnement. Je ne connaissais pas cette plante. J’ai vu depuis que c’était tout simplement une plante de ricin, et comme j’ai lu dans M. de Gasparin qu’à Tarascon un jardin entièrement envahi par les taupes, en avait été délivré par un semis de ricin, j’ai compris que ces cultivateurs pouvaient avoir raison.
- Mais voici qui est bien autre et qui m est personnel : J’avais un coin de vigne phylioxéré ; l’année dernière, au moment de la première façon, je fis parfaitement déchausser ces vignes et enfouir du tourteau de ricin en poudre tout autour des ceps. La même fumure, quoique avec moins de précaution et d’abondance, fut appliquée ^au reste de mes vr. ies.
- « Quel n’a pas été notre étonnement cette année,quand nous avons vu les vignes atteintes prendre un développement extraordinaire et inattendu, tandis que le pbyl-loxe... se déclarait sur d’autres points. Je le répète, sur ces a itres points,les soins n’avaient pas été sciupuleux. Le tourteau de ricin a t-il agi comme engrais ou comme toxique? je ne puis le décider. Mes prochaines observations sur le développement de mes vignes, que je vais traiter toutes comme celles qui ont été guéries l’an dernier, viendront confirmer ou détruire mes espérances. "Nous saurions alors si le tourteau de ricin agit comme insecticide ou comme excitant
- « On m’a affirmé qu’en Italie, dans les rizières, des myriades de petits insectes compromettaient gravement les récoltes. On imagina d’y semer du tourteau de ricin, et les insectes disparurent. »
- Les renjeignements donnés par M. Raynaud sont très-curieux et méritent d’être étudiés avec soin.
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- Paul, soutenir d'AuslraHe. par Mm* Marie de Besne ray. i vol. in-18. Dentu. Prix: 2 francs.
- Ijoan Stertoff, par le même auteur. 1 vol. in-8, Dentu, Prix : 3 fr. ,
- Ces deux volumes de Mme de Besneray ont obtenu un certain succès dans les régions où demeure l’auteur, eu Normandie. /sawS^Wo/fen est même déjà à sa deuxième édition.
- Mme de Besneray mérite eu vérité d’être encouragée. Il y a dans ses écrits une intention très réelle de se mire une place dans le roman élevé. Nous ne saurions l’en féliciter trop vivement, car, depuis quelques années la littérature française et surtout le roman sont infectés d’une maladie honteuse : le réalisme.
- Les réalistes forment une école littéraire et artistique d’après la quelle la beauté de la forme, l’élévation de la pensée et la délicatesse du sentiment doivent être ba-nis à tout jamais des lettres et des arts pour faire place à la simple reproduction des banalités et des trivialités de la vie.
- Les productions des écoles réalistes jouissent en ce moment de toute la faveur du public, et les œuvres les plus ordinaires, celles qui sont le plus en opposition avec la morale et le bon goût, sont précisément celles qui obtiennent le plus vif succès.
- Cela est doublement regrettable, car des œuvres faisandées comme le sont celles à la mode ne peuvent que démoraliser la nation et la faire mépriser au dehors. Les romans de M. Zola et de M, de Goncourt et surtout le succès obtenu par ces romans ont plus fait pour la déconsidération de la France que toutes les déclamations des gallophobes.
- Aussi est-ce ave ; plaisir que nous voyons Mme de Besneray débuter dans le roman par des œuvres honnêtes, encore inexpérimentées mais pleines de promesses.
- Paul est une nouvelle tirée eu longueur ; élis est trop peu mouvementée ; le caractère du héros rappelle trop celui du René de Châteaubriand, et même du Paul de Bernardin de St-Pierre; il lui faudrait dans son isolement moins de rêverie et plus d’activité.
- Ce Robinson d’un nouveau genre n’a pas assez d’initiative pour passionner le lecteur.
- Toutefois ne crions pas trop contre les défauts de ce petit volume. Ils doivent être pardonnés à l’auteur grâce au style dont ce1 ui-ci les revêt : le style egt hien un peu élevé ; il l’est p us que le sujet ne le comporte, mais c’est là un défaut commun à beaucoup de débutants et qu’il suffit de signaler à Mme de Besneray pour qu’elle s’en corrige à l’aVenir.
- Ivan Stertoff a plus de variété, plus de mouvement que Paul, On sent que l’auteur est déjà en progrès. Malgré cela on sent encore l’inexpérience. Les caractères n’ont pas tout le relief désirable; la charpente du roman ne présente pas autant qu’on le voudrait la solidarité de tous les points On sent qu’il y a chez l’auteur des dons très-solides qui n’ont pas encore trouvé la voie ou ils pourront se déployer à leur aise,
- Que Mme de Besneray, qui est très jeune, ne perde pas courage, qu’elle s’applique à constamment proportionner la longueur des scènes à leur importance et le degré d'élévation du style au degré d’élévation des incL dents, enfin qu’elle mette tous ses soins à faire parler à chacun de ses personnages une langue qui lui soit propre, et elle arrivera à nous donner des romans répondant par la qualité de la forme à l'excellence de l’intention.
- L© sang des abattoirs comme engrais
- Le sang des animaux est un des plus riches engrais que possède l’agriculture. Mais dans les campagnes on a le tort grave de le jeter sur les fumiers, où il sè putri-fie à l’air libre. Il exhale des miasmes infects et insalubres, et perd beaucoup de sa vertu fertilisante. Il est donc de l’intérêt de la salubrité publique, comme de l’agriculture, que le sang des animaux de boucherie ne soit ni envoyé à la rivière ni jeté sur les fumiers à découvert. Il importe qu’il soit recueilli et soustrait à la putréfaction par les moyens qu’enseigne la chimie.
- M. Delaime vient de faire, à ce sujet, une communi-
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- cation très-intéressante à la Société d’Agriculture du Pas-de-Calais. Il achète le sang de l’abattoir d’Arras, il en utilise une partie à la clarification des sirops, et le reste comme engiais, après l’avoir mêlé avec du noir animal en poudre. Il offre des spécimens de cet engrais à la Société pour que ses confrères en apprécient la haute valeur.
- M. Pagnoul, l’habile chimiste, secrétaire de la Société, regarde ce composé comme un excelle ut engrais. Le sang desséché contient de 10 à 11 0/0 d’azote ; il faudrait le mélanger avec des phosphates ou des super-phosphastes pour en faire un composé, complet.
- BIBLIOTHÈQUE DU FAMILISTÈRE
- Depuis le dernier bulletin la Bibliothèque du Familistère a reçu les dons suivants :
- De M. Paul Coste, les années 1555-1862 du journal L'Ami des Sciences 7 volumes
- de M. E. Fauconnier, Protection et Libre-Èchange, ouvrage dont il est l'auteur. 1 »
- Ensemble 8 volumes
- La bibliothèque du Familistère étant destinée à fournir de saines lectures à une population ouvrière d’un millier de personnes est une fondation digne de sympathie et d’intérêt.
- Les dons pour cette bibliothèque peuvent être adressés à la direction ou à la rédaction du journal le Devoir. Ils seront toujours reçus avec la plus vive reconnaissance.
- Mortalité en Russie.
- Nulle part en Europe la mortalité des enfants n’atteint le chiffre qu’elle présente en Russie. Sur 1000 enfants, il en meurt en moyenne en ce pays 260,8, pendant la première année. Cette proportion s’élève même à 408,2 dans le gouvernement de Perm; dans le gouvernement de Vilna, où elle est la plus faible, elle monte encore à 124,9.
- Un fait très-curieux et peu connu, c’est que le chiffre de la mortalité est beaucoup plus fort chez la population russe et orthodoxe. En effet, ce chiffre est de 38,1 pour 1000 chez les Russes orthodoxes, il n’est plus que de 29,1 chez les mahométans, il s’abaisse à 23,1 chez les israé-lites et à 14,2 chez les païens qui de tous les habitants de la Russie sont ceux qui se multiplient le plus rapidement. Il résulte de ces faits constatés avec un grand soin par le professeur Janson que la race russe proprement dite dépérit, tandis que la vitalité des autres races qui habitent l’empire s’élargit et s’augmente. Dans un temps donné, il n’y aura plus de Russes en Russie.
- UN TRAVAIL PRODIGIEUX
- Nous avons entretenu nos lecteurs (Tome Ier, page 62) d’un pont gigantesque, le Broughton Ferry Bridge, inauguré à la fin de l’année 1877. à l’endroit où la ligne écossaise du Northern Railway franchit l’embouchure du Tay.
- Il semblait que ce pont de3kilomètres et2 hectomètres
- de longueur dût ne pas trouver de concurrent avant de bien nombreuses années.
- Il n’en est rien ; nous trouvons dans les journaux anglais, d’intéressants détails sur un pont plus prodigieux encore que le précédent.
- Ce travail mérite une mention toute particulière.
- On sait qu’au nord d’Edimbourg un bras de mer, le golfe de Forth, s’avance profondément dans l’intérieur. Par suite de cet obstacledes chemins de fer de l’Ecosse méridionale ne peuvent communiquer avec ceux de l’Ecosse centrale qu’en rebroussant a Fouest jusqu’à la ville de Stirling. On remédiait un peu à cet état de chose au moyen d’immenses bacs à vapeur qui transportaient d’une rive à l’autre, à travers le golfe, les convois de chemin de fer. Le service actuel de ces bacs part deGranton, à quelques minutes d’Edimbourg et arrive sur l’autre bord à Burnisland.
- Ce mode de transport présente de nombreux inconvénients. Aussi les ingénieurs écossais ont ils eu l’idée de construire un pont non loin de la, à Queensferry, endroit où le golfe se resserre tout-à-coup pour s’élargir de nouveau plus à l’ouest.
- Ce détroit n’a plus que 1540 mètres de largeur d’une côté à l’autre et précisément au milieu du chemin se trouve le petit ilôt de Inchgarvie, qui servira de base à la pile centrale. La navigation du golfe étant très mouvementée et comptant de gros navires le pont sera élevé à30mètresde hauteur,ceq'ui nécessite des travaux considérables au-dessus de chacune des rives. Cette nécessité donnera au pont de Queensferry des dimensions vraiment fabuleuses. Il aura plus de 9 kilomètres de longueur !
- Il décrira comme le Brighton Ferry Bridge, une double courbe en forme d’S. Les deux travées centrales dont la pile commune s’appuie à l’ilot laissent aux navires un passage de plus de 25 mètres de hauteur au-dessus de la haute mer. La travée du sud aura une portée de 480 mètres en un seul jet, ce qui est sans aucun précédent dans les constructions des hommes. A chacune des extrémités s’élèveront des piles colossales formées chacune de quatre groupes de colonnes en fonte solidement assujeties dans des fondations de maçonnerie et au-dessus desquels seront suspendues d’énormes chaînes ancrées sur les deux rives dans des blocs de ciment.
- On peut se faire une idée de ce que sera ce viaduc immense en songeant que transporté sur Paris il irait de la barrière du Trône à la porte Maillot, en passant plus haut que la clef de voûte de l’Arc de triomphe.
- Cette œuvre qui laisse bien loin derrière elle tout ce que les hommes ont rêvé de plus gigantesque en ce genre, coûtera plus que 30 millions de francs. Les travaux commencés au mois de septembre 1877 et menés depuis lors avec la plus grande activité seront terminés en 1885.
- Les ingénieurs écossais ont droit d’être fiers de cette œuvre, car elle donne une très-haute idée de la puissance du génie humain.
- Le droit des femmes dans le Net»? aska.
- Le Nebraska est connu par le libéralisme de ses lois, et plus spécialement par l’étendue des droits dont y jouissent les femmes. Toute propriété qu’une femme possède avant son mariage, ou qu’elle peut acquérir plus tard par son propre travail, échappe aux dettes et au contrôle du mari. Une femme mariée peut céder et engager des propriétés, et en tout contrat ou affaire la loi la considère exactement comme si elle n’était point mariée. Elle peut demander le divorce pour toute cause; et outre les motifs ordinaires admis dans les contrées les plus civilisées, elle peut faire casser son mariage, si son mari a été condamné à trois ans de prison au moins ; s’il est habituellement ivrogne ; s’il a délaissé sa femme pendant deux ans ; s’il se montre cruel ou dur. — Ihe countries of the World.
- Le Directeur-Gérant : G-odin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 27 AVRIL 1879.
- I BUREAU PRINCIPAL ? A GUISE ( Aisne ).
- [Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franc©
- Un an. . . . 10 f. »»
- Six mois ... 6 »» Trois mois. . . 3 **
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »» Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures à M. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Les protectionnistes et les consommateurs. — Pensées sociales et politique. — Semaine politique. — Les nihilistes russes. — Le discours de M. Ferry. — Les Conseils généraux. — Feuilleton : La Fille de son Père. — Cléricalisme et religion. — Ce que les danseuses coûtent aux contribuables. — Politique pacifique. — Protection des enfants.—Matacong. — Bulletin bibliographique. — Variétés.
- LES PROTECTIONNISTES ET LES CONSOMMATEURS
- Aujourd’hui, agriculteurs et industriels sont en émoi pour trouver le moyen de faire renchérir leurs produits. Les propriétaires terriens et les propriétaires d’usines sont préoccupés d’empêcher la baisse de leurs revenus.
- Ne cherchant que ce qui est favorable à ses intérêts matériels, chacun songe avant tout à arrondir sa fortune personnelle et perd dé' vue ce qui est utile aux intérêts généraux de la société.
- Le producteur désire vendre ses denrées très-cher. Pour y arriver, il veut que les marchandises similaires augmentent de prix. Ne pouvant obtenir cela sur les produits indigènes, il demande que les denrées venant du dehors soient taxées à leur entrée en France; de cette façon
- le prix hausserait pour toute la classe d’objets taxés, aussi bien pour ceux venant de l’étranger que pour ceux créés à l’intérieur.
- On ne songe pas que si des nations voisines produisent à meilleur marché, c’est qu’elles ont, pour cela, des moyens plus économiques que ceux dont nous disposons. Or, s’il en est ainsi, c’est à nous de les imiter, c’est à nous de perfectionner nos procédés afin d’obtenir beaucoup et à peu de frais, c’est à nous enfin de développer nos ressources indigènes et non de les paralyser dans leur essor, comme l’ont fait nos gouvernants depuis la guerre de 1870.
- Il ne suffît pas de marcher toujours dans les errements du passé; les nations comme les individus ont des ressources propres et acquièrent des facultés qu’elles doivent développer afin d’échanger entre elles les produits de'leurs travaux.
- Le malaise agricole et industriel d’aujourd’hui est dû : ,
- à l’imprévoyance de nos gouvernements sur l’art de développer les ressources nationales
- et à leur impuissance à faire du peuple une légion inépuisable de consommateurs si nécessaire à la production.
- En France, en particulier, c’est dans les mesures anti-nationales consommées par le vote des impôts après la guerre de 1870, que réside actuellement le principal embarras du pays. Ce sont ces impôts et ces taxes anti-économiques
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- multipliés à l’infini, qui ont jeté le trouble clans la production et en ont paralysé l’essor.
- Le capital a voulu s’exonérer ou à peu près des frais de la guerre; il a voulu que toutes les charges en incombassent au travail. L’équilibre de la production a été ainsi rompu par le renchérissement de la matière première et l’équilibre de la consommation par le renchérissement du produit consommable.
- Des mesures aussi contraires à l’équité qu’aux véritables intérêts du pays portent leur contrecoup. Aujourd’hui l’équilibre tendant à se rétablir, le capital est atteint dans son revenu et, par suite, dans sa valeur réelle.
- Au lieu de faire payer au capital les frais de la guerre, l’Etat lui a permis de tirer profit des malheurs publics dans un emprunt onéreux pour la nation.
- Pour faire face aux énormes intérêts de cet emprunt, il a fallu créer des taxes intérieures, des impôts écrasants sur les produits du travail et sur la plus grande partie des choses consommables. On a mis ainsi une plus grande gêne dans la classe laborieuse et l’on a enrayé l’essor de l’industrie.
- Par exemple, au lieu de favoriser en France . la culture de la betterave, culture si utile aux intérêts de notre agriculture, et de faciliter la consommation du sucre, cet élément si sain et si nécessaire au bien-être du peuple, le législateur a grevé le sucre de près de deux fois la valeur de son prix de revient ; il a ainsi arrêté la marche ascendante de la consommation ; la production a été enrayée et la sucrerie ruinée par l’impôt.
- La betterave ne trouvant plus d’emploi, le cultivateur l’a remplacée par des céréales. Mais celles-ci se trouvent en trop grande abondance sur le marché et ne peuvent lutter contre les mêmes produits obtenus plus économiquement dans certains lieux de production où le loyer de la terre est moins cher qu’en France; il en résulte l’avilissement du prix de ces denrées.
- L’effet nécessaire, l’effet obligé des impôts créés par l’Assemblée nationale a donc été de diminuer le revenu du sol et, par suite, sa propre valeur.
- Si le capital avait payé les frais de la guerre, ou si un impôt sur le capital avait couvert les
- arrérages de l’emprunt, le revenu du capita serait aujourd’hui augmenté, le travail sera/ prospère et l’ouvrier jouirait du bien-être procure le travail.
- En faisant, au contraire, peser sur la produt tion et la consommation toutes les charges d, la guerre, on est arrivé à ces résultats : la cot sommation se restreint, la production est gênée le travail diminue, le chômage a lieu, les pro' duits ne trouvent plus leur écoulement, le re venu du capital général s’amoindrit et le capitj1 lui-même diminue de valeur.
- Pour payer les frais de la guerre de 187( l’Assemblée nationale a fait l’œuvre la ph1 anti-nationale qu’il fût possible d’imaginer, c’ei cette œuvre même qu’il faut réformer.
- Mais il ne faut pas pour cela retourner ve/ ce que le passé a eu d’odieux par ses injustice»'
- Autrefois, les détenteurs de la richesse étaiei exonérés de l’impôt ; c’était le paysan, l’homir' de labeur qui devait faire face à toutes le charges publiques.
- Aujourd’hui, cette monstrueuse inégalité disparu; mais c’est encore la classe laborieu;' qui est tenue de fournir à la dépense publiq la plus forte part, et certains hommes songer' à aggraver encore cette situation.
- Entraînés par l’esprit de routine, ils voi draient refaire le passé ; ils oublient que c’éta sous le régime des taxes de toutes sortes, de droits de prohibition les plus multipliés, que pères vivaient en proie à toutes les souffrance' et à toutes les privations : plus se multipliai les taxes et les prohibitions, plus la misère éti grande.
- A peine l’Europe est-elle éveillée à la liberj de l’industrie et des échanges que les protec tionnistes la voudraient replonger dans 1’ gourdissement et l’inaction.
- Ils oublient qu’aux époques auxquelles norï venons de faireudlusion, et dont la fin date d\ siècle à peine, la France était sous le régi de la protection à tel point que les produits pouvaient circuler de province à province, p< fois même de ville en ville, sans payer di droits exorbitants.
- Aujourd’hui, l’idée de nos protectionniste s’est assurément élargie. Ils ne voudraient pie organiser de ligne de protection douanier
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- entre chaque département français, mais leur théorie n’est pas encore autre chose que la protection contre la concurrence.
- Il est bien certain que si des départements français produisent, par exemple, la moitié des céréales nécessaires à leur consommation, il y aurait avantage pour les producteurs de ces céréales à ce que l’on grevât d’un 'droit élevé les mêmes denrées à leur entrée dans ces dé partements. Le prix s’en éleverait d’autant au bénéfice des producteurs de l’intérieur. L’impôt ou les taxes tourneraient à leur profit, le public payerait une charge de plus au profit des exploitants.
- Les protectionnistes ne proposent rien de différent aujourd’hui. Ils demandent à l’Etat de mettre une taxe sur le genre de produits qu’ils fabriquent, à la condition que le gouvernement ne prélèvera pas cette taxe sur leurs denrées, à eux, mais sur celles venant de l’étranger. Ils bénéficieraient ainsi de l’élévation de valeur que causerait, au grand détriment du public, le droit d’entrée appliqué sur les marchandises venant du dehors.
- Ce serait là une manière de réorganiser les péages seigneuriaux d’autrefois, dans lesquels l’intérêt du plus grand nombre serait sacrifié.
- Ce n’est donc pas dans l’établissement des droits protecteurs que se trouve le remède au malaise éprouvé par l’agriculture et l’industrie une telle mesure serait encore moins le moyen d’améliorer la condition des classes ouvrières.
- Le remède à apporter à cet état de choses se trouve dans la_ réforme des impôts que l’Assemblée nationale a mis sur ce qui a rapport à la production et à la consommation.
- C’est à cette œuvre de réparation qu’il faut aviser maintenant et se bien garder des mesures qui auraient pour conséquence d’aggraver la situation, comme le seraient celles que préconisent les protectionnistes. C’est à l’appauvrissement du pays qu’ils arriveraient si le pays n’était pas assez sage pour opposer une barrière à leurs prétentions. •
- Autrefois on a vu les seigneurs tant exiger des paysans qu’il n’était plus possible de trouver quelqu’un pour cultiver la terre ; le sol restait en friche à un point tel que le seigneur lui-même tombait dans la gêne.
- Aujourd’hui le capital, par sa cupidité, est sur cette pente qui conduit à la stérilité ; c’est là qu’est le mal, c’est là qu’il faut appliquer le remède.
- Ce remède doit d’abord attaquer le mal présent dans sa cause présente.
- Or, la cause présente c’est la mauvaise assiette de l’impôt, on peut même dire l’iniquité sociale de l’assiette de l’impôt.
- Réformer cette iniquité ; faire que l’impôt cesse de peser sur quoi que ce soit qui ait rapport à l’exercice de l’activité humaine ; libérer de toutes charges l’agriculture, l’industrie, le travail général; enfin prélever l’impôt sur les ressources accumulées, sur le superflu de la richesse produite, afin de ne plus entraver dans leur essor la production ni la consommation; tel est le problème qui s’impose à nos gouvernants, s’ils veulent faire entrer notre pays dans une ère nouvelle de prospérité.
- Ainsi on ferait du peuple cette légion de consommateurs indispensables à l’écoulement des produits que l’agriculture et l’industrie sont en mesure de créer pour le bien-être général,
- GODIN.
- PENSÉES SOCIALES & POLITIQUES
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- La politique ne sera une science positive propre au bonheur des peuples que quand le gouvernement de la société sera fondé sur l’observation des lois qui déterminent les besoins de la nature humaine.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- Le scrutin *3© T>»llottag’©. — Huit élections législatives ont eu lieu dimanche, par suite de ballottages. MM. Le Faure, Denian, Rivière et Belon ont été élus à Aubusson, à Blois, à Tours et à Florac, sans grand débat, ce sont des républicains qui ont vu grandir d’un scrutin à l’autre le chiffre des suffrages qu’ils ont recueillis. A Reims, le candidat de l’extrême gauche, M. Courmeaux, a été battu par M. Diancourt, maire de Reims, nuance union républicaine, en faveur duquel MM. Portevin et Lasserre s’étaient désistés. M. Godelle a été Tu à Paris, grâce à la coalition des légitimistes et orléanistes unis aux bonapartistes et à la valetaille des hôtels du quartier des Champs-Elysées. A Muret, M. Niel, autre bonapartiste, a réussi, par la faute des républicains qui ont mis peu d’empressement à se rendre
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- au scrutin tandis que les réactionnaires menaient vigoureusement la campagne. Enfin, à Bordeaux, Blanqui a obtenu 1 500 voix de plus que M. Levertujon, candidat du narti républicain ultra-modéré et peu sympathique a la démocratie. On assure que le gouvernement est résolu à ne nas admettre comme valable l’élection de Blanqui et (ju’il se refuse à gracier un homme qui n’est incarcéré que par raison d’Etat. C’est là une faute dont les conséquences ne tarderont pas à se faire sentir.
- Le di^conrN «le M. 1© ministre «le L'instruction publique- — M. Jules Ferry a pris prétexte de la distribution des récompenses aux délégués des Sociétés savantes des départements pour donner au pays l’assurance qu'il demeurerait ferme dans la voie ou il est entré. Il a beaucoup insisté sur la nécessité de maintenir l’unité nationale et a protesté contre les prétendues libertés qui vont à l'encontre de cette unité.
- « Prenons garde, a-t-il dit, de créer deux Frances, la » où il n’y en a qu’une, et de partager la jeunesse fran-» çaise en deux nations, en deux races, ayant le même » langage, mais qui bientôt, n’ayant plus les mêmes » pensées ni les mêmes sentiments, eu arriveiaient a ne
- » plus se connaître. » f ,
- Voilà le véritable danger que nous font courir en ce moment les détestables lois scolaires votées en 18o0 et en 1875 lois rendues plus désastreuses encore par la lai blesse coupable dont les gouvernements qui se sont succédé jusqu’à ce jour, ont fait preuve a 1 égard des congrégations religieuses, dont on aurait du, depuis longtemps, purger le sol de la France. « Nous sommes sûrs du succès final », a dit en terminant M. Jules Ferry. Il est à souhaiter que cette confiance ne soit pas déçue, et nous comptons bien que nos représentants au Sénat et à la Chambre des députés retrouveront leur énergie lorsqu’ils auront à se prononcer sur les lois qui doivent mettre un premier frein aux empiètements du cléricalisme.
- Les contre-manif es f ation s elérîenleN.
- __Les Sociétés républicaines d’instruction des départements de l'Est viennent de tenir à Besançon un Congrès, sous la présidence deM. Vielle,député du Doubs, congrès auquel assistaient les principaux zélateurs de la Ligue de l’enseignement. Avant de se séparer, les congressistes ont décidé de voter par acclamation une adresse à M. le ministre de 1 instruction publique pour l’encourager à persévérer dans la voie où il est entré. On assure que ce mouvement va se généraliser et que la Ligue de l’enseignement et différentes sociétés libres d'éducation vont organiser un vaste pétitionnement pour riposter à celui que les cléricaux ont préconisé. On dit encore que M. Ferry a déjà reçu plus de 150 adresses émanant de cercles et d'associations républicaines de province, le félicitant de son initiative. Si ce contre-mouvement a pour effet de contrebalancer lin-fluence de l’agitation réactionnaire, on ne pourra que féliciter ceux qui l’auront provoqué Quant à nous, il ne nous paraît pas douteux que, pour peu que l’on veuille s’en occuper, les contre-pétitions opposées aux protestations cléricales ne soient rapidement couvertes de millions de signatures. Au surplus, pas n’est besoin de recourir à de pareils procédés pour connaître le véritable sentiment du pays, car il n’est pas de circonstance où il ne se soit prononcé contre les prétentions du cléricalisme.
- Le diseowirs de M. le ministre de l’a-gricul- ure. — M. Tirard vient de prononcer devant la Société des agriculteurs de France un discours dans lequel il a abordé la question qui émeut si vivement nos agriculteurs, celle des arrivages croissants de blés et de bestiaux américains sur le marché français. Ces importations font fléchir nos prix et beaucoup de cultivateurs demandent au gouvernement de les protéger contre la concurrence en relevant les droits de douane ; plusieurs agriculteurs songent même au rétablissement de l’échelle
- mobile. M. Tirard a fait observer très-justement que jamais le commerce des blés n’a été aussi peu ^numérateur que sous ce régime ; il ne paraît donc pas oppor-tun de la îétabfir. D’ailleurs, nous venons de traverser toute une série de mauvaises récoltes et, sans le blé américain, nous aurions payé le pain très cher. Il serait donc inadmissible que pour relever le taux des fermage, dans quelques départements on instituât sur les bîéi> une cherté fictive dont les consommateurs feraient tous les frais. M. le ministre a ensuite exprimé des doutessur la persistance des récoltes abondantes aux Etats-Unis. Rien n’autorise à penser qu’ils pourront continuer à en-vo3'er en Europe des flottes entières chargées de graius. Il ne faut donc pas introduire dans notre" tarif de doua-nés, des modifications précipitées. Enfin M. Tirard a 1er-miné son discours en rappelantles mesures par lesquelle? la République a témoigné de sa sollicitude pour les in. térèts agricoles.
- Les traités «le commerce. — On est, jusquj ce jour, assez mal informé des intentio'ns du gouvernement rela'ivement à notre régime économique. Si nous en croyons le Temps, qui est ordinairement bien informé, voici quelle serait la situation exacte de la question, en ce qui concerne nos ra sports avec l’Angleterre. Le gouvernement français, prévoyant que peut-être le Parlement n’aura pas achevé de discuter et de voter au 31 décembre prochain Je tarif général des douanes, a entamé avec l’Angleterre des négociations ayant pour but de proroger pendant six mois, c’est-à-dire jusqu’au b' juillet 1880, le régime douanier qui existe actuellement entre les deux puissances, en vertu d’un traité dont ]’é. chéance arrive le 31 décembre.
- On remarquera que, même en supposant le tarif général des douanes voté par la Chambre avant le 31 décembre, le gouvernement aura besoin d’un laps de temps plus ou moins long pour négocier un nouveau traité avec la Grande-Bretagne. Ce nouveau traité ne pourra, en outre, entrer en vigueur qu’après avoir été ratifié parles Chambres.
- C’est en vue de déterminer à l’avance le régime douanier sous lequel vivront la France et l’Angleterre, a partir du 31 décembre jusqu a la ratification du futur traité, que les deux gouvernements prorogeraient de six mois le régime actuel.
- Il est bien entendu que si, avant le 1er juillet 1880 un traité de commerce intervenait entre la France et l’Angleterre, ce traite pourrait être appliqué avant l’échéance de la prorogation.
- Une note insérée au Journal officiel informera le public des conventions arrêtées, aussitôt que les négociations pendantes seront terminées et que les deux gouvernements seront tombés d’accord.
- ïi’instrnction primaire en Belgiqne -
- La discussion du projet de loi sur l’instruction primaire a été entamée en Belgique. Les modifications apportées par ce projet à la loi de 1842 sont, principalement, le; suivantes : Le droit d’inspection sur les écoles publiques retiré au clergé ; l’introduction de la morale et l’exclusion de la religion dans le programme de l’enseignement donné par l’instituteur primaire ; et, enfin, une disposition ouvrant l’école aux ministres des divers cultes, pour y donner, sur la demande des parents, l’instruction religieuse aux enfauts.
- Cette dernière disposition est un moyen,terme établi entre les deux systèmes de l’école purement laïque et de l’école confessionnelle. Chez nos voisins comme cher nous, le clergé a protesté très-vivement contre les loi» nouvelles et l’agitation a été considérable. Néanmoins, l’adoption du projet du ministère paraît être dès à présent assurée. En ce qui concerne les projets Ferry, nou» souhaitons que la fermeté du Parlement français soit égale a celle du Parlement belge.
- Les affaires «TJEgypte. — Les nouvelle
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- H’Eo-vple sont devenues fort rares depuis quelques jours. L’explication de ce fait est des plus simples. Le gouver^ nement du khédive ne se borne pas a saisir a la poste leb documents dont la publication pourrait contenir des critidues de ses nouvelles combinaisons, comme par exemple le rapport de la commission d enquête, il va plus loin II arrête également les correspondances privées et c’est ainsi que le silence se fait momentanément
- UlULI UC 1 LUI - —, - - x
- certes point favorable à ce personnage peu scrupuleux.
- La convention auf*tro - turque . — La
- convention austro-turque relative à l’occupation mixte de Novi-Bazar est encore remise en question, au moment où tout le monde la croyait signée. Ce sont laies façons de faire de la Turquie. Le sultan, à la dernière heure, a Ê fait valoir cette raison que le fanatisme musulman s'opposerait à l’installation des troupes autrichiennes. Le -mrand vizir, désireux de complaire à son maître, aurait Jalors sollicité l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie de [rouvrir les négociations. Celui-ci s’y serait formellement liefusé et le sultan aurait alors fait appeler l’ambassadeur fde Russie pour réclamer la médiation du Czar. Si cette , médiation n’est pas accordée, et si la convention dont tous les articles ont été cependant adoptés séparément .n’est pas ratifiée, le grand vizir et le ministre des affaires donneront leur démission. Nous renonçons à donner à nos lecteurs la clef de cette comédie, dont nous nous bornons à exposer le scénario ; la fourberie turque est telle qu'il est impossible d’en sonder la profondeur. Cependant si Ton en croit les dernières nouvelles, la convention aurait été définitivement signée.
- La question ronmélienn*'. — Les négociations relatives à la situation de la Roumélie orientale sont entrées dans une phase nouvelle. Trois projets différents out été successivement proposés pour être substitués au profit d’occupation mixte définitivement en terrée. Actuellement, la Porte, la Russie et l’Angleterre sont d’accord sur quatre points : d’abord prolongation pour un an des pouvoirs de la Commission internationale ; secondement, ajournement à la même durée de l’occupation des Balkans par les Turcs ; troisièmement, droit pour les Turcs d’occuper la place de Bourgas ; enfin, nomination d’Aleko Pacha, comme gouverneur de la Roumélie. Le personnage est d'origine grecque et on le dit fort habile homme. Quelques points "accessoires restent à régler, mais on assure que l’accord est sur le point de se faire Si ces renseignements sont exacts, le règlement de la question roumélienne ne dépandrait plus, maintenant, que des populations rouméliotes ou de Rassemblée bulgare qui viert de reprendre ses travaux. Cependant, dès le lendemain de la séance de reprise elle ne s’est plusvtrouvée en nombre. L’évêque du Bulgarie et son clergé ayant refusé de siéger depuis que l’égalité religieuse est votée. Les c’éricaux sont les mêmes partout. C’est vraisemblablement le 7 mai que sera élu le nrince de Bulgarie. Le choix qu’on fera pour le trône bu'gare contribuera beaucoup à assurer la paix de la principauté où à faire naître des complications graves dans le sein du nouvel Etat. ' ’
- ILes éleotionw espagnoles. — Les résultats des élections espagnoles sont aujourd’hui à peu près ponnus. r ?
- Les provinces ont élu 275 députés ministériels, 31 constitiitionnels, 9 centralistes, 16 démocrates modérés, i-i ue la nuance Castelar et 4 modérés historiques.
- ra amiles élus’ on cite : Sagasta. Alonzo Martinez
- Lanaau, appartenant au parti constitutionnel, Moyano u paru modéré, Becerra Maissoimare, Martos et Castelar, démocrates.
- Les feuilles de l’opposition constatent déjà en plusieurs endroits, par exemple à Cordone, des actes de
- pression des autorités. Le chiffre des abstentions dépasse la moité du corps électoral. Le ministère est assuré de 310 sièges.
- La terreur en Russie. — Ainsi qu’il était aisé de le prévoir, l’attentat commis contre la personne du czar a décidé le gouvernement à prendre des mesures extraordinairement rigoureuses, qui pèseront comme toujours, sur toutes les classes de la société et plus encore sur les citoyens inoffensifs que sur les sectaires qu’elles sont destinées à combattre et a réprimer. Un ukase impérial a organisé véritablement la terreur. Il subordonne, comme en temps de guerre, toutes les administrations civiles et les établissements d’instruction aux gouverneurs généraux. Ces derniers auront le droit de traduire tout individu devant un conseil de guerre et d’expulser sans phrases toute personne? dont la présence leur sera suspecte ou seulement désagréable. A Pétersbourg, le général Gourko a ordonné un service de surveillance diurne et nocture de toutes les maisons indistinctement, et chaque propriétaire est responsable de la surveillance de sa maison. Il va sans dire que l au -torité militaire a le droit de vie et de mort sur les journaux et autres publications périodiques. On le voit, c’est la folie du despotisme poussée à son paroxysme. Il va sans dire qu’on présente ces mesures comme provisoires; mais en Russie, comme ailleurs, le provisoire est, souvent, ce qui dure le plus. Enfin on assure que le gouvernement russe ayant cru posséder la preuve que le comité dirigeant du parti nihiliste fonctionnait en Suisse, a fait remettre une note au Conseil fédéral, afin d'obtenir l’arrestation ou l’extradition de certains personnages. On dit que cette réclamation est appuyée par l’Allemagne. Nous ignorons encore ce qui le gouvernement suisse a répondu à cette étrange mise en demeure adressée par deux grands pays affolés de despotisme à un petit pays où s’épanouit la liberté.
- IL© ©onjjrr^s slave.— On annonce pour le 18mai l’ouverture du grand congrès slave à Belgrade. Il avait été question d’abord de le tenir à Moscou, mais le gouvernement russe,qui a peur de tout usage de la parole, a cru devoir s’opposer à cette réunion. Comme bien on le pense, cette interdiction bizare a causé un très vif mécontentement dans le. camp des Panslavistes.
- La question grecque, — Les affaires en sont toujours au même point relativement aux revendications de la Grèce. Cependant il convient de signaler l’incident qui vient de se produire à la Chambre des Communes par M. Cartwright. L’orateur libéral a reproché au gouvernement de la Reine de ne pas prêter dans cette affaire des appuis convenables au gouvernement français. Les déclarations de sir Stafford Northcote ont paru peu satisfaisantes à sir Ch. Dilke qui a accusé, pas sans raison, le gouvernement britanique de pencher trop ouvertement du côté de la Turquie et d’empêcher subrepticement une médiation efficace des puissances signataires du traité de Berlin.
- Les relation- ave© le Mexique. — La Belgique vient de renouer ses relations diplomatiques avec le Mexique, relations suspendues depuis la fatale catastrophe de Queretaro. D’autre part, on annonce de New-York que des groupes considérables,de commerçants de Chicago et de Saint-Louis sont allés faire à Mexico, où ils ont été fêtés publiquement, des manifestations qui vont précipiter le raccommodement officiel entre les deux gouvernements. Ce serait, pour la France, le moment opportun de rétablir des relations diplomatiques avec le Mexique, car ces rapports- n’ont pas été repris depuis la guerre, malgré les sollicitations réitérées et pressantes des Français résidant au pays dont la prétendue conquête nous a valu tant de maux, et des commerçants qui ont des intérêts dans cette région. Il est vraiment inouï que le gouvernement de la République n’ai
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- pas encore tenté de réparer les fautes que l’Empire a commises de ce côté, en modifiant un état de choses qui cause le plus grave préjudice à notre commerce et à notre influence politique dans le Nouveau-Monde.
- Les expédition s angolaises. — 11 paraît que les Anglais ont remporté quelques avantages sérieux contre les Zoulous et que lord Chelmsford a repoussé les attaques des indigènes. Cette nouvelle a été accueillie avec une grande satisfaction par le Parlement. On dit que le roi des Zoulous, Cettewayo, se serait enfui, mais cette information ffiest pas certaine. Quant à ce qui regarde l’Afghanistan, on atteud toujours des renseignements sur la conduite de Yakoub-Khan, qui n’a pas encore reçu le major Cavagnari, chargé de négocier avec l’émir.
- D’autre part, les dispositions du roi des Birmans paraissent devenir de plus en plus hostiles et le gouvernement indien a dû concentrer sur les frontières un corps de cinq à six mille hommes, de façon à parer à toutes les éventualités. En résumé nous doutons que ces diverses expéditions lointaines soient favorables aux intérêts de l’Angleterre.
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- L’iiomme préhistorique clan» le Nord.
- Les études sur l’homme préhistorique sont, à l’heure qu’il est, poussées avec une fiévreuse activité par tous les savants de l’Europe, et l’on peut prévoir le moment prochain où du rapprochement et de la coordination de toutes ces découvertes jaillirait une lumière qui éclairerait du plus vif éclat la légendaire « nuit des temps », si tous ces chercheurs n’interprétaient pas d’une façon différente les faits qu’ils rencontrent!
- C’est l’Angleterre qui, la première, s’est signalée dans cette étude des éléments géologiques considérés comme les documents les plus anciens de l’histoire de l’humanité. L’Allemagne, la France et l’Italie n’ont pas tardé à la suivre dans cette voie. Des réunions, des sociétés histoiiqnes, des recueils, des musées ont été fondés, avec l’intention de développer et de relier ces Intéressantes recherches. Les Slaves orientaux et les pays du nord de l’Europe ne sont pas demeurés non plus en arrière : MM. Albin Kohn, à Posen, et Mehlis, à Dürkheim, viennent de publier les principaux résultats de ces travaux. La Pologne, la Gallicie ont été fouillées par les archéologues, amateurs de profession, et ont livré, elles aussi, leurs secrets. Il faut savoir gré aux deux savants que nous venons de citer de ne pas s’être laissé entraîner à la manie malheureusement trop habituelle aux Allemands de dogmatiser sans fin : ils se sont bornés à décrire exactement les lieux explorés, les objets mis àjuur parles fouilles, et à accompagner l’exposé de ces trouvailles de quelques considérations très-sobres, dans le simple but de mieux en faire comprendre l’intérêt. Ils se sont abstenus de toute théorie sur l’àge des tombeaux, des urnes ou des ossements rencontrés dans les cavernes.
- Il ressort de ces recherches que le Nord, comme les autres régions, a eu aussi ses troglodytes, ses hôtes des cavernes, et qu’ils ont été les premiers habitants des pays compris entre la Baltique et la mer Noire. On ne trouve pas leurs ossements dans le sol des excavations rocheuses sans doute, parce qu’ils n’avaient pas l’habitude d’ensevelir leurs morts, mais on y rencontre des ustensiles de pierre eu des briques cuites qui témoignent suffisamment de la présence de l’hom ne. La poterie est pour ainsi dire contemporaine de l’humanité ; c’est peut-être le premier art, la première industrie, dont on doive faire honneur à l’intelligence humaine. Elle est née du besoin de puiser et de conserver l’eau.
- Dans ces mêmes cavernes, habitées primitivement par les troglodytes polonais, se rencontrent des ossements du mammouth, de l’ours des cavernes, du renne, du renard polaire, de l’hyène, d’une e pèce d'antilope, de l’aurochs, du cheval, du loup, du blaireau et de puelques oiseaux.
- Ges geands ateliers de pierres taillées en flèche, qui ont été découverts il y a quelques années se retrouvent ! aussi en Pologne. Mais ce sont surtout les sépultures I
- qui abondent, et de toutes les espèces. On a découvert j'isqu’iei quarante formes différentes de tombes. Relativement à la détermination de leur âge, M. Albin Koh^ est très-circonspect, et ne s’aventure pas à la légère, « L’homme, dit-il. apprend beaucoup de la nature, e( ensuite de ses semblables, mais seulement lorsqu il 4 acquis un certain degré de civilisation. Encore aujour-d’hui les habitants de la Patagonie font les pointes de leurs flèches en silex, absolument comme celles qu’on trouve dans les-cavernes des bords du Volga » Les pre-miers habitants de la terre se sont établis surtout clans les lieux où ils trouvaient de plus commodes satisfactions à leurs besoins, notamment sur les rives des fleuves C’est ce que démontre le grand nombre de tonn beaux qu’on aperçoit dans ces endroits, bien qu’on sache, à n’en pas douter, que l’usage de brûler les morts existait concurremment avec celui de les enterrer. Ainsi l’on constate Ja présence d’urnes funéraires renfermant des cendres au milieu même des squelettes. La coutume de brûler des’vivauts, en même temps que les morts, les esclaves avec leurs maîtres, se retrouve aussi. Même au dixième siècle,les Slaves Ruthènes brûlaient leurs morts.
- Il résulte aussi de la découverte des tombeaux de femmes, que le sexe faible, même dans les temps phé-historiques, se faisait remarquer par sou goût prononcé pour les ornements. Les nattes des cheveux des dames iithuanniennes, avant les temps historiques, étaient retenues par de minces anneaux de bronze. Leur fronl était souvent orné d’un diadème et elles portaient des colliers, des boucles d’oreilles et des bracelets, trois ou quatre à chaque bras et déformés variées. On trouve aussi dan.- ces tombeaux quelques traces de tissus et de peaux tannées, L’ambre jaune y figure parmi les ornements. Une des plus intéressantes particularités consiste daus la présence d’un grand nombre de petits vasee lacrymatoires. _ _
- LES NIHILISTES RUSSES.
- En présence des faits qui se produisent en Russie, nous avons pensé que nous intéresserions nos lecteurs en récapitulant à leur usage et d’une manière succincte l’historjque du parti révolutionnaire russe dit parti nihiliste.
- Le nihilisme est récent, Sa première grande manifestation date de .1863. Cette année-là, Nicolas Tchernychewsky leva le premier l’étendard de la révolte par un ouvrage resté célèbre et qui portait ce titre bizarre. « Que faire ? »
- Tchernychewsky fut condamné à neuf ans de prison en Sibérie, et bien que son temps soit fini depuis plus de sept années,il est toujours tenu à la chaîne courte, supplice affreux qui ne permet pas au prisonnier de se coucher complètement.
- En 1864 l’agitation révolutionnaire reprit un essoi nouveau. Bakounine, qui était parvenu à s’échappe! de Sibérie, rentra en Suède après une odyssée presque incroyable et ranima par son éloquence et soi activité le zèle des émigrés russes. La Suisse, oc plutôt Genève et Zurich, devinrent bientôt le cenffi de cette agitation. Un jouriial important, le Kolokb (la Cloche), fut édité dans la première de ces ville* et répardu à un grand nombre d’exemplaires-Une propagande très-active se fit à l’intérieur d< l’empire. Beaucoup de russes émigrèrent et de-dames russes de la plus haute société appuyèrent leur concours le mouvement naissant.
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- Les choses allèrent ainsi jusqu’en juin 1875. A ce moment, le gouvernement russe poussa un premier cri d'alarme. Dans une circulaire aux curateurs des écoles, le ministre de l’instruction publique dénonça la propagande nihiliste à laquelle la jeunesse scolaire donnait un si fort appui. Le ministre constatait que les étudiants au lieu de trouver dans leurs familles une opposition à leurs idées révolutionnaires, y trouvaient au contraire, un encouragement.
- Cette circulaire produisit un effet opposé à celui que le ministre en attendait.
- La propagande révolutionnaire redoubla dans les écoles, favorisée par l’énorme diffusion d’un journal édité à Londres, le Wyeriod. Les dames du grand monde s’en mêlèrent avec une activité fébrile, ou plutôt avec un véritable enthousiasme. On put alors assister à cet étrange spectacle d’un mouvement révolutionnaire fomenté par la classe qui aurait le moins à gagnera la révolution.
- La marche de l’idée nouvelle finit par effrayer sérieusement le ministère qui résolut de frapper un grand coup. 788 personnes furent arrêtées en une seule fois, parmi lesquelles 158 femmes, beaucoup de professeurs, de médecins et d’avocats, et même quelques grands seigneurs et quelques officiers d’état-major.
- On vit alors se produire ce qui ne s’est jamais vu nulle part: des dames de la plus haute noblesse, des jeunes filles des plus riches familles s’enthousiasmèrent pour le parti persécuté. Elles se firent ses défenseurs, nous dirons même ses apôtres. Renonçant aux avantages de leur rang et aux jouissances de la richesse, elles se mêlèrent aux peuples des villes et des campagnes, adoptant le genre de vie, les usages et jusqu’aux costumes des laboureurs et des ouvriers. En 1876 et 77, la princesse Tizianof passa des mois entiers comme simple ouvrière dans une manufacture. La cour spéciale du Sénat, instituée pour les faits politiques, eut à juger des cas de plus en plus nombreux. La formation de sociétés secrètes et-le colportage de livres séditieux se renouvelèrent avec plus de force que jamais, et cela malgré les arrestations de plus en plus nombreuses et les traitements de plus en plus cruels infligés aux prisonniers.
- C’est alors que le gouvernement, sentant l’imminence d’un soulèvement, résolut de faire une diversion à l’extérieur en suscitant la guerre de Serbie et la campagne d’Orient. Le czar comptait sur des succès faciles qui lui permettraient de rentrer en triomphateur. Il commença par se faire battre et ne parvint à se rendre maître de la Turquie qu'aux prix de sacrifices inouïs.
- Pendant ce temps le grand procès des nihilistes, qui s'instruisait depuis plusieurs années, arriva aux assises. Des scènes incroyables s’y produisirent. Dans celle des séances oh l’on jugeait le nihiliste Mishkine, une bataille en règle s'engagea dans la salle des assises. La Cour leva l’audience et fit clore la séance par procuration, n’osant rentrer en per-sonne dans la bagarre. Le président de la Cour, sénateur Peters, tomba malade d’émotion.
- Au cours du procès, il se fit des révélations telle que le gouvernement jugea prudent d’étouffer le bruit et ce grand procès, commencé pour intimider les nihilistes, se termina par un éclatant échec gouvernemental. On vit alors que sur plusieu/s milliers de personnes qui avaient été arrêtées, les. charges ne permettaient d’en condamner que 193.
- Seul, Mishkine fut condamné sérieusement ; 90 personnes furent reconnues complètement innocentes : chose horrible à penser, elles avaient subi cinq ans de prison préventive dans des cachots ou des casemates et perdu pendant ce temps-là leur santé, leur gagne-pain et leur réputation l Nous ne parlons pas des procédés que les détenus avaient eus à subir : ils furent d’une telle barbarie, d’une cruauté si raffinée qu’ils soulevèrent l’indignation publique et qu’une jeune fille, Yera Sassoulitch, de son propre çhefet sans aucune participation des groupes nihilistes, s’en institua'justicière et fit feu sur le grand maître de la police, général Trepoff.
- Nos lecteurs ont présents à la mémoire les évènements qui suivirent ; toute l’Europe s’y intéressa. Vera Sassoulitch, traduite en Cour d’assises, fut acquittée parle jury aux applaudissements frénétiques d’un auditoire composé en majeure partie des plus hautes sommités de l’administration,de l’aristocratie et du corps enseignant.
- Ce verdict significatif et l’imposante manifestation à laquelle il donna lieu, n’ouvrirent pas les yeux au czar. Alexandre ordonna que la jeune fille acquittée par le jury fût poursuivie par la Cour spéciale du Sénat. En même temps il lançait un ukase restreignant la compétence du jury. C’était fouler aux pieds l’ukase du 20 novembre 1864 qui avait organisé la justice en Russie sur le modèle de la justice belge ; c’était faire une réaction ouverte contre la mieux’ appréciée des nouvelles institutions russes. L’annonce de cette mesure porta l’exaspération publique à son comble.
- A partir de ce moment le parti nihiliste qui jusqu’alors avait été plus victime que coupable, a mis les torts de son côté. Entraîné par les idées de sang qu’une guerre terminée depuis quatre mois à peine avait répandue dans la nation, il crut servir sa
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- cause en organisant à l’intérieur de la Russie un comité exécutif chargé de faire mettre à mort certains fonctionnaires gouvernementaux.
- Depuis lors les attentats ne cessent pas de se renouveler, compromettant la cause qu’ils prétendent servir et dégoûtant du nihilisme ceux des adeptes qui ont donné les plus beaux exemples d’enthousiasme et de dévouement. Toutefois, comme le pouvoir répond à chaque attentat par des mesures de nature à envenimer l’irritation générale, le nihilisme voit affluer de nouvelles recrues et regagne ainsi d’un côté ce qu’il perd de l’autre.
- Il n’y a pas d’illusion à se faire. Une catastrophe est imminente dans l'empire des czars. Toutes les fautes qui pouvaient l’amener ont été commises. Si même aujourd’hui l’empereur voulait octroyer une constitution à son peuple, la mesure serait trop tardive. On a vu en France que les meilleures mesures, celles de Turgot et de Necker, par exemple, et les grands actes de renoncement aux privilèges, tel que celui de la nuit du 4 août, ne servent à rien quand ils se produisent in extremis. Les satisfactions accordées trop tard n’arrêtent plus le flot croissant du mécontentement.
- Un pouvoir éclairé doit ne jamais laisser s’aigrir les plaintes. Une propagande révolutionnaire, quelque dangereux que soit les principes, ne peut se généraliser qu’à la faveur d’un mécontentement général.
- Une doctrine nouvelle ne peut exercer une action sur les masses que si les masses ont à se plaindre de l’organisation établie. Les peuples heureux n’écoutent pas les perturbateurs. Les hommes sains de corps et d’esprit ne recourent pas aux remèdes des empiriques. Ceux qui recourent à ces remèdes, ce sont ceux qui souffrent et qui désespèrent d’en trouver d’autres.
- Le nihilisme est une sorte de désespoir politique, ou plutôt il est la politique du désespoir. La nation russe, après l’admirable mesure de la libération des serfs, avait cru un instant qu’une ère de progrès et de liberté s’ouvrait pour elle. Une immense espérance l’avait éblouie. Hélas ! l’ancienne routine reprit très vite le dessus, avec tous ses vices, avec toutes ses rigueurs. Le czar aveugle et sourd, comme tous les souverains qui prétendent se passer des représentants de l’opinion publique, ne voulut rien entendre et ne voulut rien voir II agit comme si l’omnipotence entraînait avec elle l’omniscience. Au lieu d’accorder toute liberté à la presse afin d’être renseigné par elle sur les besoins du peuple et sur la légitimité des plaintes, il la bâillonna plus e
- fortement encore. Au lieu de convoquer des Etats Généraux afin de discuter les améliorations possi. blés, il rendit son autocratie plus personnelle que jamais.
- Aucune conduite ne pouvait être plus insensée.
- Que penseriez vous d’un père qui verrait son fll8 malade et qui lui dirait: « Je ne te demande ni de quoi tu souffres, ni ce que je puis faire pour te soulager; je vais tegarotteret te bâillonner, et une fois que tu ne pourras plus te plaindre, il faudra bien que tu prennes ton parti de ta souffrance. »
- Il est certain qu’un malade ainsi traité deviendrait de plus en plus malade. Son exaspération morale irriterait l’organisme tout entier
- C’est exactement ce qui est arrivé pour la Russie.
- La France a un enseignement à tirer de cet exemple.
- Si quelques doctrines exagérées ont pu se faire jour • chez nous, si eiles ont pu y trouver un terrain favorable à leur développement, c’est qu’il y a dans notre ordre social actuel un vice dont souffre la classe ouvrière. Ce vice, il serait impolitique d’en nier l’existence ; il faut au contraire chercher à le bien connaître, avouer sans peur qu’il existe et prendre sans hésitation les mesures qui seules peuvent le supprimer. Tout mal auquel on tarde de porter remède s’invétère et s’aggrave ; tout mal que l’on traite en temps utile diminue et fait place à la santé.
- Que les députés de la République française sachent ne pas être aussi aveugles que le czar de la Sainte Russie; qu’ils appellent au grand jour de la discussion publique les plaintes et les réclamations des ouvriers; qu’ils ne s’obstinent pas plus longtemps à nier le bien-fondé de ces plaintes; que bien au contraire ils aillent au devant d’elles et qu-’ils s'efforcent de leur donner satisfaction dans la mesure du possible. Cette sage conduite coupera court aux exagérations, réduira les tendances hostiles à l’impuissance et fera régner entre les diverses classes de la nation la bonne harmonie dont chacun a besoin.
- En. Çhampury.
- DISCOURS DE M. JULES FERRY
- M. le ministre de l’instruction publique a prononcé à la Sorbonne, pour la distribution des prix aux Sociétés savantes, un fort remarquable discours.
- Après s’être félicité du développement que prend
- n province la haute culture intellectuelle, M. Jules
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- Ferry a fort habilement rattaché l’avenir du pays aux efforts faits dans le passé.
- u Les chercheurs du passé, a-t-il dit, deviennent par la force des choses les meilleurs ouvriers de l’avenir et de la prospérité nationale.
- « C’est que, messieurs, entre le passé et l’avenir de notre pays, il n’y a ni divorce ni contradiction ; les maitres de la science historique de ce siècle ont montré à l’Europe et au monde, ont fait entrer dans l’esprit public cette vérité qu’il n'y a jamais eu à aucune époque de notre histoire solution de continuité, que la Révolution française n’était pas une rupture, mais un dénouement.
- « Oui, messieurs, la démocratie française qui a pris depuis les dernières élections possession du gouvernement, cette démocratie nouvelle n’est pas fille du hasard ni de la violence : elle est le fruit du labeur des siècles, le produit des efforts persévérants des générations qui nous ont précédés ; elle est la somme et comme le capital accumulé de la culture, du travail et des douleurs qui sont l’honneur même de notre race
- u Cette démocratie moderne se rattache au passé par des liens profonds, elle en est sortie non pas comme une suite et une imitation des démocraties de Rome ou d’Athènes, non pas comme une imitation d’une grande déniocratie que j’admire profondément, mais qui est étrangère à notre sang; elle en est sortie avec son caractère et son génie propres, qui sont le génie et le caractère de notre tradition nationale.
- « Ce qu’elle veut établir, c’est un gouvernement fondé sur la liberté, mais fondé aussi, ne l’oublions pas, sur l’unité nationale.
- « L’unité, c’est le trait distinctif du génie français, c’est la sauvegarde de la grandeur nationale.
- « Nous n’avons plus voulu de l’unité dans le pouvoir absolu, de celle qu’avait réalisée l’ancien régime ; nous avons voulu l’unité dans la liberté ; mais méfions-nous des prétendues libertés qui mettent en péril l’unité nationale !
- « Méfions nous de ces prétendues libertés qui tendent à dissoudre l’unité morale de la France. Méfions nous en, messieurs, car cette liberté ne peut exister de créer deux Frances là où il n’y en a qu’une, et de faire deux parts dans la jeunesse française, ayant la même origine, étant de même race, mais n’ayant les mêmes idées ni sur le passé de la France, ni sur son avenir et qui, bien que parlant la même langue, finiraient par ne pas se connaître et par ne plus se comprendre.
- « Cette liberté-là, nous la rejetons, car cela, messieurs, ce n’est pas une liberté qui se défend, c’est une servitude qui se prépare, et c’est un despotisme qui grandit.
- « C’est pourquoi, messieurs, malgré les clameurs et les outrages, en dépit des sophismes et des pétitions. .., nous revendiquons et nous revendiquerons jusqu’au bout les droits méconnus de l’Etat en matière d’enseignement.
- « Ce droit de prééminence et de suprématie de l’Etat que nos pères — je ne parle pas de nos pères d’il y a cent ans, mais seulement de nos pères de la génération de 1830 — que nos pères appelaient excellemment le pouvoir de l’Etat dans l’éducation, ce droit, nous voulons le maintenir; nous ne voulons pas le monopole, ainsi qu’on le dit faussement, mais le contrôle... nous ne voulons pas l’asservissement, ainsi qu’on le dit calomnieusement, mais les garanties.
- * Et nous sommes sûrs dq succès final, car on
- réussit toujours en France quand on s’appuie d’une part sur la tradition nationale la plus constante, de l’autre, sur les vœux et les aspirations les plus authentiques de l’esprit moderne. »
- LES CONSEILS GÉNÉRAUX.
- A l’occasion de la session des conseils généraux, M. Eugène Garcin fait la réflexion suivante :
- « Les hommes qui gardent au cœur la sollicitude patriotique des intérêts de la France n’ont point perdu le souvenir des mobiles qui firent voter par l’Assemblée rétrograde de 1871 la loi nouvelle sur les Conseils généraux.
- » Cette Assemblée s’était imposé une mission spéciale : Ramener la France vers le passé.
- » Comment y parvenir ?
- » Elle commença par décapitaliser Paris, uniquement parce que Paris est la patrie de Voltaire, la ville de la Révolution, et que c’est de là que souffle le grand vent du progrès qui entraîne les peuples.
- » Mais un grand penseur, Auguste Comte, l’a dit excellemment : « On ne détruit que ce que l’on remplace. » Enlever à Paris son prestige, cela ne suffisait point En détruisant... pardon ! en cherchant à détruire l’influence de Paris, il fallait créer une influence rivale. Et l’on songea à la restauration des oligarchies de province. Projet admirable, vraiment ! On se dit : nous allons éteindre les clartés du grand foyer républicain et démocratique qui luit sur la France et le monde ; mais, pour le remplacer, nous allumerons des cierges !
- » Et ils créèrent la loi sur les Conseils généraux.
- » Cette loi a eu pour effet de diminuer le pouvoir préfectoral: Rien de mieux! il importe de l’amoindrir encore. En revanche l’autorité des assemblées départementales s’est trouvée acerue : Nous désirons qu’on l’accroisse davantage.
- » On voit que, sur ce terrain, nous sommes d’accord avec nos adversaires. C’est, en effet, avec ce mot pour devise : Décentralisation ! que la loi fut votée par les monarchistes ainsi que par les républicains.
- » La différence entre les réactionnaires et nous, c’est que les premiers veulent décentraliser, mais en multipliant les centres d’oligarchie et de despotisme, tandis que nous ne voulons affaiblir le pouvoir central que pour fortifier la liberté de tous. Oui, nous voulons décentraliser, mais ce n’est point en rétrécissant le cercle : c’est en l’élargissant > ce n’est point en reculant vers le passé, mais en avançant vers l’avenir; ce n’est point par un retour au système provincial, féodal, tyrannique : c’est en préparant la grande fédération des peuples libres.
- » La loi fut votée. Qui donc en a eu les avantages ? Qui en a retiré bénéfice ? Nos lecteurs ne l’ignorent point : c’est le parti de la République. La réaction nous préparait des pièges : c’est elle qui y est tombée. Elle voulait étouffer la liberté : la liberté a surgi triomphante. »
- M. Garcin a raison, mais il devrait ajouter que la compétence actuelle des conseils généraux est insuffisante et qu’il conviendrait de l’augmenter.
- (Voir ce que nous avons dit à ce sujet. — Tome 1er, page 418.)
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- LE DEVOIR
- LA FILLE DE SON PÈRE
- Traduit de l’Anglais, de Mme Marie HOWLAND Voir n° 4 (tome 1) à n° 33 (tome 3)
- Chapitre XXXVIII
- Progrès do l’Œuvre
- Les travaux entrepris de l’autre côté de la rivière avaient marché avec une telle sûreté de direction qu’il n’était plus possible de douter que la grande entreprise arrivât à bonne fin.
- La forêt était sillonnée de larges et sinueuses avenues, selon le plan arrêté pour le parc. Le tuyau principal de conduite des eaux du lac était posé.Les égouts et drainages étaient terminés jusqu’à la rivière. Les grandes galeries souterraines d’aération étaient construites ; les caves voûtées et les solides fondations de l’immense palais et de ses annexes sortaient de terre.
- Le pont avait été construit comme par enchantement et les habitants d’Oakdale se félicitaient de l’élégance de ce travail.
- A peine les culées avaient-elles été achevées qu’un beau jour étaient arrivées par le chemin de fer quantité de pièces de fer aux formes étranges, chacune d’elles exactement calculée pour s’adapter à ses voisines. ' V
- Au bout d’un temps incroyablement court, le pont avait été livré à la circulation. Les gais travailleurs du palais social avaient déclaré à cette époque qu’un matin ils s’étaient rendus à l’ouvrage en canots et qu’ils s’en étaient retournés le soir en passant sur le pont dont il n’y avait pas trace le matin !
- Les billets souscrits par l’autorité municipale pour faciliter la construction du pont avaient été reçus sans difficulté, tant par les banques Kendrick et Burnham que par les fermiers qui approvisionnaient le marché d’Oakdale; les gens en étaient même venus à préférer ces billets à tout autre papier monnaie.On les nommait « Billets dupont», et ils étaient devenus le texte de théories financières plus ou moins comprises.
- Kendrick dit un jour dans une des réunions du conseil delà ville : «Les billets du pont représentent une valeur de cinquante mille dollars; or, les impôts viennent d’être perçus et nul ne s’est empressé d’employer ces billets au paiement des taxes. N’y aurait-il pas lieu de les laisser indéfiniment en circulation. »
- « Mais, » dit un autre, « nous avons pris l’engagement de les brûler à mesure qu’ils rentreront. »
- — « Sans doute, et je ne songe pas à l’empêcher ; je dis seulement que les maintenir en circulation ne
- peut avoir que de bons effets. Les ouvriers qui ont construit le pont sont payés ; il n’est rien dû à M. Von Frauenstein qui a reçu ce papier pour la valeur du travail accompli et qui s’en est servi pour payer ses hommes Les billets n’ont donc plus de raison d’être; cependant ils rendent chaque jour de nouveaux services. Pourquoi alors ne pas les laisser en circulation au bénéfice delà commune ? Ils sont aussi bons »
- qu’au premier jour, et même meilleurs, puisqu’ils inspirent une confiance absolue basée sur la richesse notoire de la ville. Quelle est votre opinion, docteur Forest ? »
- — « Moi ? Je pense que ce ne serait pas une mauvaise affaire. Cela aurait pour conséquence de permettre à la ville d’employer à d’autres entreprises utiles les ressources que cette mesure rendrait disponibles. Il me paraît néanmoins indispensable que les caisses de la commune demeurent ouvertes aux porteurs de ces billets à qui ils plairaient, pour un motif ou pour un autre, d’en demander le remboursement. C’est du reste la première condition pour que le public continue à leur accorder confiance. »
- Cet avis fut accepté à l’unanimité.
- Tandis que les conseillers discouraient de cette façon, les gens d’Oakdale suivaient avec un vif intérêt les progrès de la grande entreprise de Frauenstein.
- Stevens, le docteur, et les directeurs de travaux s’accordaient à reconnaître que leurs hommes travaillaient avec une ardeur sans pareille. L’émulation à l’ouvrage était devenue la règle.
- Presque tous les ouvriers prenaient maintenant leurs repas dans les diverses salles de restaurant installées sur les travaux ; car Too-soon était bientôt devenu insuffisant pour le service de tant de monde, et il avait fallu lui adjoindre des confrères. Too-soon néanmoins avait gardé la suprématie.
- Il était le favori des ouvriers et des gamins ; au début, ceux-ci avaient fait de lui leur souffre-douleur, maintenant, au contraire, ils lui rendaient mille bons services. .
- Quand les enfants l’avaient aidé à débarrasser les tables, à laver les plats, à ranger la vaisselle et que la salle était bien déblayée, il leur donnait le spectacle de jongleries et de tours de passe-passe vraiment merveilleux. Il faisait tourner des toupies sur des plans inclinés ou sur une corde tendue, il confectionnait des papillons de papier qui, dirigés par l’action de son évantail, se comportaient dans leur vol au point de tromper les assistants, et de se faire prendre pour des papillons vivants.
- Too-soon était donc devenu un héros et les gamins rachetaient par leur complaisance envers lui la malignité qu’ils avaient mise autrefois à le persécu-
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- ter; alors qu’il errait dans les rues, pauvre et abandonné.
- C’était un heureux temps pour Oakdale ; les seuls mécontents étaient quelques grands manufacturiers dont les ouvriers désertaient pour aller travailler de l’autre.côté de la rivière.
- Quantité de gen3 venaient des environs et assiégeaient le docteur Forest pour avoir de l’ouvrage. Quand on ne pouvait les embaucher, ils prenaient la place de ceux qui avaient déserté les autres fabriques. De la sorte, la ville s’augmenta de plusieurs centaines de familles.
- Ely et Gerrish ayant élevé pour leurs ouvriers une cité confortable ne perdirent pas un grand nombre de leurs travailleurs.
- La gageure faite enjtre Von Frauenstein, Kendrick et Burnham pour savoir si les ouvriers d’Ely et Gerrish passaient ou non plus de temps aux cabarets depuis la réduction de leurs heures de travail, avait donné lieu à de si grandes difficultés de constatation, que le conseil de la ville jugeant qu’une telle statistique pouvait avoir son intérêt, avait nommé une commission spéciale pour examiner et résoudre la question.
- Kendrick fut déclaré perdant et, suivant les conventions, l’hôpital profita de l’enjeu.
- « Je suis fâché, Elias, que vous n’ayez pas gagné,» dit Mme Kendrick à son mari.
- — Vraiment ? Je ne l’aurais jamais supposé Vous autres femmes, vous êtes si dévouées à Frauenstein !... »
- — « Mais, si vous aviez perdu, l’hôpital aurait reçu deux fois autant. »
- — « Ah! bien ! tout s’explique. Il eût été trop étrange que vous fussiez de mon côté contre le comte. »
- Dans le cours de la conversation, madame Kendrick demanda à son mari s’il croyait que Frauenstein fût devenu le commanditaire de la maison Dykes et Delano ?
- « Je le crois. Clara a constamment augmenté ses opérations depuis le départ du comte ; il est arrivé chez elle quantité d’arbres étrangers dont on a formé une pépinière aussi pressée que les joncs dans un marais. »
- « On dit que ces arbres et arbustes, et toutes les nouvelles plantes de serre sont destinés aux plantations et aux serres du futur palais, » reprit madame Kendrick. « Je m’étonne que vous n’alliez pas les voir. C’est ce que j’ai vu de mieux en ce genre. »
- « Oh! je n ai garde, cela ne pourrait que me dégoûter davantage de nos serres propres qui coûtent si cher et procurent si peu d’agrément. »
- — « C’est que vous ne savez pas les conduire comme il faut. Il nous faudrait quelqu'un d’expérimenté. Et puis ces serres sont mal disposées, on ne peut y exercer aucune surveillance. Si l’une d’elles au moins ouvrait sur le salon ! Clara en a une qui donne sur la salle à manger et cela est si charmant ! »
- Kendrick répondit que rien ne pouvait contenter sa femme, et qu’il avait l’intention de fermer ses serres qui coûtaient des sommes considérables et ne servaient à rien. Madame Kendrick répliqua qu’elle ne supposait pas que ce fût pour lui plaire qu’il les eût installées ; puis, après un échange de propos aigres-doux, les deux époux finirent par avoir secrètement pitié l’un de l’autre, en voyant combien iis avaient peu de plaisir en ce monde.
- La conversation se porta alors sur le congrès où l’on venait de discuter la question des droits de la femme. Kendrick s’informa de ce qu’avait été le discours de Clara.
- « Il fut très-intéressant,» dit madame Kendrick,
- « et fort applaudi ; du reste, j’ai trouvé bon tout ce qui s’est dit à ce congrès. »
- Et comme le banquier constatait en riant que sa femme était en train de devenir « une radicale, »
- « je pense, » répondit madame Kendrick, a que vous autres hommes, êtes blâmables du peu d’intérêt que nous prenons à ces grandes questions. Ainsi vous, par exemple, vous ne m’en aviez jamais entretenue. Je ne savais pas que les femmes fussent électeurs dans le territoire du Wyoming et je fus toute surprise d’entendre Clara donner lecture d’une lettre par laquelle un juge de là-bas l’informe de la façon dont les femmes s’acquittent des fonctions de jurés. Il paraît qu’elles les remplissent à la satisfaction générale, excepté toutefois celle des aubergistes et des propriétaires de bals publics.-- Saviez-vous cela? »
- — « Mais j’ai lu au contraire dernièrement dans mon journal que la plupart des décisions de ces jurys mixtes avaient été invalidées. »
- — « Pourtant cette lettre date de trois semaines à peine, et le juge qui l’écrit dit que tout se présente sous un aspect favorable; que la moralité est en progrès; qu’avant l’introduction des femmes dans le jury, il était impossible d’obtenir un verdict de meurtre ou d'homicide par imprudence, que les lois contre l’ivresse et lejeu étaient transgressées impunément; enfin il affirme que jamais un arrêt n’a été cassé lorsqu’il s’est trouvé des femmes dans le jury. Que pensez-vous de cela, Elias ? »
- — « Hem ! sans doute mon journal a imprimé un mensonge. Néanmoins je ne comprends pas le fonctionnement des jurys du Wyoming. Est-ce que sérieusement vous voudriez siéger comme juré? je
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- LE DEVOIR
- puis vous assurer que nous autres hommes considérons cela comme une véritable corvée. »
- — « Je ne puis dire que je l’aimerais, mais ne devons-nous pas considérer un tel office comme un devoir? Or, tout devoir, agréable ou non, doit être rempli. »
- La secrète pensée de Kendrick à cette réponse, fut que la mise en pratique d’un tel sentiment du devoir aurait pour résultat certain de faire régner la justice dans la société; mais il garda cette pensée pour lui et demanda à sa femme comment elle pourrait voter en connaissance de cause sur les questions politiques; comment, par exemple, elle reconnaîtrait lequel de ces deux systèmes était le meilleur : Protection ou Libre échange ?
- — « Gomment fait en cas semblable le nègre affranchi ou l’étranger nouvellement débarqué, qui cependant sont électeurs ? Certes je n’oserais voter avec autant d’insouciance qu’eux ; car, je considère le vote comme une grande responsabilité. »
- —: « Mais, enfin, comment voteriez-vous ? »
- — « Si j’en avais le temps j’étudierais par moi-même le question ; si je ne le pouvais pas, j'irais trouver parmi les gens compétents, la personne la plus sage et la plus honnête à ma connaissance et je la prierais de me donner son avis. »
- Kendrick réfléchit longtemps au discours ingénu de sa femme et il en arriva à cette conclusion que tout indhÿdu capable de comprendre ainsi l’exercice du droit de vote et disposé à prendre autant de peine pour agir au mieux dans l’intérêt du pays, devait avoir autant de droits à la liberté politique que l’esclave nouvellement affranchi ! Mais il s’aperçut qu’il était, lui aussi, en train de devenir « un radical. •>
- (A suivre.)
- CLÉRICALISME ET RELIGION
- Le plus grand ennemi de la religion, c’est le cléricalisme. Le cléricalisme, avant de tenter l’envahissement de l’État sous le couvert de la religion, a consommé l’envahissement de la religion elle-même ; il s’y est établi, fortifié, enraciné ; il est arrivé à ce résultat inouï de se confondre en elle ou de la confondre en lui. C’est à lui qu’elle doit d’avoir parfois reçu des coups qui ne lui étaient pas destinés ; c’est elle qui a souffert, en dépit de nous, des colères, des haines justement soulevées contre lui par lui-même; si elle devait sentir un jour le poids du bras séculier, c’est à lui, àlui seul, que les fidèles, les vrais, les bons, devront s’eii prendre,
- CE QUE LES DANSEUSES COUTENT AUX CONTRIBUABLES
- DIALOGUE
- Personnages : Un vieux monsieur et un jeune homme.
- Le vieux Monsieur
- Il y a donc une question de l’Opéra comme il y a une question d’Orient : on la voit refleurir de temps à autre et émailler de ses chiffres les colonnes des journaux.
- Le jeune Homme
- C’est vrai. Et pourtant il serait si facile de s’en débarrasser.
- Le vieux Monsieur
- Comment cela »
- Le jeune Homme
- Eh ! c’est bien simple ! En supprimant la subvention de l’Opéra.
- Le vieux Monsieur
- Supprimer la subvention! Mais vous êtes un vandale!
- Le jeune Homme
- Pas si vandale que cela. Écoutez.
- Le vieux Monsieur
- J’écoute.
- Le jeune Homme
- Chaque année les contribuables de la France entière, par l’intermédiaire de M. le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, paient à l’administration de l’Opéra la jolie somme ronde de huit cent mille francs.
- Le vieux Monsieur
- C’est vrai.
- Le jeune Homme
- Or, songez-vous que huit cent mille francs c’est beaucoup. C’est la rente de seize millions. C’est plus de vingt-deux mille francs par jour.
- Le vieux Monsieur
- La France est riche.
- Le jeune Homme
- Soit. Mais ces 22,000 francs par jour qui est-ce qui les paie ?
- Le vieux Monsieur
- Les contribuables, parbleu !
- Le jeune Homme
- Oui, les contribuables du pays entier, c'est-à-dire ceux de Brest comme ceux d’Ajaccio, ceux de Bayonne comme ceux de Belfort, ceux de Dunkerque comme ceux de Perpignan. Et tout cela pourquoi ? Pour permettre à quelques habitants de Paris et à quelques étrangers en passage dans la capitale de fréquenter l’Opéra pendant les longues soirées de l’hiver. Pour un qui profite il y en a cent mille qui paient, Ést-çe juste ?
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- Le vieux Monsieur
- Juste, non Mais c’est nécessaire. Un pays/honore en s’imposant des sacrifices pour l’art. A toutes les grandes époques de la civilisation les peuples se sont imposé de ces sacrifices-
- - Le jeune Homme
- Cela, oui. Demandez huit cent mille francs par an pour les musées et je ne dirai rien.
- Le vieux Monsieur
- Alors vous n’ètes pas logique.
- Le jeune Homme
- Pardon, je le suia. Les musées sont des propriétés publiques ; quiconque veut les visiter peut le faire ; le pauvre diable n’a rien à payer pour y entrer. Il n’en est pas de même de 1 Opéra. L Opéra est cher et n’y entre pas qui veut.
- Le vieux Monsieur
- D’où vous concluez.....
- Le jeune Homme
- D’où je conclus que c’est une injustice de subventionner l'Opéra.
- Le vieux Monsieur
- Ah 1 permettez. La musique est un art et si vous acceptez des sacrifices pour les autres arts, il faut en accepter aussi pour celui-là. La musique aussi bien que les beaux-arts, peut être même plus qu’eux, élève l’âme et rend par cela même service à la nation.
- Le jeune Homme
- C’est incontestable. Aussi si vous me demandiez une subvention pour donner des représentations gratuites, je vous l’accorderai. Les Grecs avaient le théâtre gratuit et c’est devant un public qui ne payait pas que ces poètes incomparables Eschyle, Sophocle, Eurypide, faisaient représenter leurs tragédies. Si donc vous voulez élever le niveau moral et intellectuel de la nation par le théâtre, faites-le, mais n’oubliez pas que pour le faire, il faut rendre le théâtre gratuit.
- Le vieux Monsieur
- Mais c’est impossible. Il y a des frais énormes. Il faut pour la musique tout un personnel considérable, chanteurs, choristes, musiciens de l’orchestre, etc., etc. Et puis un opéra ne peut se donner dans la rue ; il faut une salle, jouissant d’une bonne acoustique. Tout cela coûte, tout cela nécessite des capitaux. C’est précisément pour subvenir à ces frais que la subvention est inscrite au budget.
- Le jeune Homme
- En êtes-vous bien sûr? Et que diriez-vous si je vous prouvais que les 800,000 francs donnés par l’E-
- tat ne vont pas du tout à la destination que vous
- croyez ?
- Le vieux Monsieur
- Comment? Vous prétendez que cette somme ne subventionne pas les opéras et qu’elle va ailleurs?
- Le jeune Homme
- Justement.
- Le vieux Monsieur
- Ah 1 par exemple, c’est trop fort.
- Le jeune Honme
- C’est comme cela. La subvention est employée à couvrir les frais de la danse.
- Si vous voulez vous en convaincre examinez ce tableau du budget de l’Opéra que M. Antonin Proust a soumis l’autre jour à l’examen -:1e la commission du budget.
- Le vieux Monsieur
- S’agit-il bien du budget moyen de l’Opéra, de celui que donne une des années normales?
- Le jeune Homme
- Précisément. Le rapporteur a écarté les chiffres de l’année dernière, chiffres évidemment influencés par l’existence de l’Exposition universelle. Il a écarté également ceux des années 1875 et 76, en pensant avec raison que la curiosité du public à l’égard du nouvel édifice de l’Opéra avait influencé les recettes durant ces années-là. Il a pris pour base de son travail les chiffres de l’année 1877, année qui s’est pré- * sentée dans des conditions normales.
- Le vieux Monsieur
- C’était agir sagement.
- Le jeune Homme
- Eh bien ! M. Proust constate que dans cette année normale il a été dépensé pour le personnel du corps de ballet la jolie somme de 110,436 fr. et 80 centimes et pour le personnel de la danse la somme plus jolie encore de 239,419 fr. et 25 cent.
- Le vieux Monsieur
- Cela donne en tout ?
- Le jeune Homme
- Cela donne un total de 349,856 fr. 05 cent., autrement dit 350,000 francs.
- Le vieux Monsieur
- Tiens, tiens, tiens.
- Le jeune Homme
- Ce n’est pas tout. Il convient d’ajouter à cefte somme la part de dépenses que l’existence du corps de ballet et du personnel de la danse nécessite dans le personnel de l’administration, dans celui de là scène, dans celui des costumiers, dans celui des décorateurs, dans celui des figurants, ainsi que dans les frais de copie de musique, dans les frais de dé-
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- cors et d’entretien des décors, dans les frais d’accessoires et de l’entretien des accessoires, dans les frais de costumes et d’entretien des costumes, enfin dans les honoraires des auteurs.
- Or, ces différentes rubriques figurent sur le relevé de M. Proust pour l’énorme somme de 1 million 416 mille francs.
- Le vieux Monsieur
- Oui, mais les opéras absorbent une forte partie de cette somme.
- Le jeune Homme
- Les opéras, déduction faite des ballets intercalés dans chacun d’eux, absorbent à peu près les cinq septièmes de ces frais. Il reste donc pour les frais nécessités par le corps de ballet et le personnel de' la danse un peu plus de 403 mille francs. Si vous ajoutez ces 403,00 francs aux 350,000 que nous avons trouvé plus haut nous arrivons à ' un chiffre de 753,000 francs pour le montant des dépenses ordinaires.
- Le vieux Monsieur
- C’est énorme. Mais cela n’attteint pas encore les 800,000 francs auxquels s’élève la subvention.
- Le jeune Homme
- C’est vrai, mais de temps à autre des dépenses extraordinaires s’imposent. C’est le cas par exemple pour la réfection des décors à la suite d’un accident, d’un incendie, etc. Or, les décors des ballets sont toujours extrêmement coûteux. Ceux du ballet la Source ont coûté à eux seuls 81,451 francs. Je n’exagère donc pas en disant que la danse absorbe la totalité au à peu près de la subvention de l’opéra.
- Le vieux Monsieur
- C’est un abus.
- Le jeune homme
- Oui, un déplorable abus auquel il serait temps de mettre ordre. Encourageons la musique, faisons pour elle des sacrifices, si ces sacrifices sont nécessaires à son développement, à son élévation, mais n’allons pas demander de l’argent aux citoyens, n’allons pas ébrécher le salaire de l'artian pour permettre à certaines demoiselles d’exhiber leurs jambes aux yeux de certains messieurs.
- Le vieux Monsieur
- Vous avez raison. Il y a trop de misères, trop de besoins réels dans ce monde pour qu’un état Républicain puisse affecter chaque année des sommes aussi considérables à des emplois aussi stériles, à des exhibitions aussi étrangères aux choses de l’art. Inscrire les danseuses au budget peut se comprendre dans une monarchie, dans une république c’est une monstruosité. Ed. Champury.
- LA POLITIQUE PACIFIQUE
- Les Etats- Unis d’Europe publient le fragment suivant d’une lettre adressée par Aurelio Saffl, au Comité qui représente à Rome la ville de Trieste. Ces lignes nous paraissent devoir être méditées.
- «.... Si au lieu de l’ambition du pouvoir, de l’esprit de conquête et des traditions d’une politique barbare qui méconnaît et bouleverse les lois de la vie des sociétés humaines, l’intelligence des vrais intérêts de notre siècle eût présidé à la solution des questions qui s’agitent sur le Rhin, sur les Alpes, sur l’Adriatique, et visé à l’alliance naturelle des industries, du commerce, de l’activité intellectuelle, économique et morale des nations, tout ce qui e"st aujourd.’hui source de haine et de guerre serait une garantie de paix, de prospérité, de bon voisinage entre la France, l’Allemagne et l’Italie; le Rhin deviendrait un vrai fleuve hanséatique, ouvert à toutes les concurrences du travail; Trieste redevenue nôtre par raison naturelle resterait, par raison de liberté commerciale, ville franche européenne, forum commun ouvert à l’émulation pacifique et laborieuse des Italiens, des Aile-, mands et des Slaves ; les frontières clairement déterminées, gage de sécurité intérieure, deviendraient un lien éternel entre les peuples fédérés ; la France, l’Allemagne, l’Italie d’accord tiendraient la balance des destinées de l’Orient. A leur arbitre serait suspendu l’avenir de tant de nations qui des Balkans à la Baltique demeurent sans patrie, sans vie civile ; la constitution de ces peuples mettrait fin aux rivalités, aux périls qui de ce côté menacent l’Europe ; du même coup cesseraient les armements ruineux qui la dévorent, et la civilisation se rachèterait des orages de la question sociale et de la lèpre de la misère. »
- LA PROTECTION DES ENFANTS
- DANS LES ATELIERS.
- Le conseil général de la Seine, de concert avec le préfet de police, s’occupe de créer des commissions dans tous les arrondissements de Paris et dans tous les cantons de la banlieue, pour assurer plus efficacement la protection physique et morale des enfants employés dans les ateliers et dans les usines.
- Elles comprendront sept membres chacune.
- Elles auront pour mission de visiter les ateliers de garçons et de filles, de faire connaître aux patrons la loi protectrice du 19 mai 1874, ,et surtout de ubn-trôler le service des quatorze inspecteurs et inspectrices rétribués nouvellement nommés.
- Elles siégeront dans les mairies, où des salles leur seront réservées.
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- Les fonctions sont gratuites ; mais un petit budget de 300 francs sera mis tous les ans à la disposition
- de chaque commission, pour frais de déplacement,
- impressions et menus frais de toute nature.
- L’administration et le conseil général font appel à tous les dévouements et à toutes les capacités.
- Ils sollicitent le concours des dames, auxquelles devra être tout naturellement confiée la surveillance des ateliers de filles.
- Le rôle de ces commissions locales est absolument indépendant. Nous n’en connaissons point de plus utile et de plus élevé. Les candidats ne manqueront donc pas.
- Ils pourront adresser, par .la poste, leur demande au président du conseil général de la Seine, au palais du Luxembourg.
- Le préfet de police nommera sur une liste de présentation dressée par le conseil général.
- MATACONG.
- Après tant d’autres questions, voici venir la question Matacong?
- Qu’est-ce que Matacong?
- J’avoue que si l’on m’eut posé cette question il y a six semaines, j’eusse été fort embarrassé d’y répondre. Aujourd’hui, c’est une autre affaire
- Donc Matacong est une ile de l’Afrique occidentale. Elle commande l’entrée de deux rivières.... importantes, (on le dit et je veux bien le croire, quoique je ne les trouve mentionnées dans aucun de mes dictionnaires géographiques), lesquelles deux rivières, la Mellicourie et le Fcuricariah, sont situées au nord de Sierra Leone.
- Déjà depuis quelques années la France prétendait avoir des droits sur l’un de ces courants d’eau, mais le gouvernement de Sierra Leone avait toujours contesté cette juridiction, et les chefs des natifs de la rivière en question avaient eux-mêmes, dit-on, toujours repoussé les réclamations de la France et fait appel dans plusieurs circonstances à la protection du gouvernement de Sierra Leone.
- On affirme que le cabinet de Saint-James se préparait à faire droit aux réclamations respectives des parties lorsque l’on apprit tout à coup que le samedi, 15 mars dernier, à midi environ, les Français avaient débarqué dans î'île pour en prendre possession .
- Le fait ayant été constaté de visu par le vaisseau anglais le Boxer envoyé tout exprès, on dépêcha un officier des douanes accompagné de deux police-constables qui hissèrent le drapeau anglais à l’entrée d’une autre grande rivière le Scarcies, dans l’ile de Kekonkeh (encore un nom que je ne trouve pas dans mes dictionnaires), ainsi que le gouvernement anglais prétend avoir le droit de le faire en vertu d’un traité du 10 janvier 1875 stipulant formellement la cession de la dite rivière à l’Angleterre.
- La présence des deux police-constables ne parait pas avoir été du goût des habitants de I’île de Kèhonheh qui leur enjoignirent de décamper au plus vite. Ces habitants, les seuls occupants de l’endroit, appartiennent tous à la.maison d’un négociant français y résidant et dont le nom est Bostmanbrun.
- Des faits connus de nous.jusqu’à présent, il résulte que la France justifie l’occupation de Matacong par le droit que lui donne un traité de cession de cette île de
- la part des natifs, lequel traité remonterait à un peu plus d’une année de date.
- L’Angleterre, d’un autre côté, excipe d’un autre traité bien supérieur en date au précédent puisqu’il est du 18 avril 1826. Ce traité conclu entre le gouvernement de Sierra Leone et les chefs du territoire en question, contient en faveur delà Grande-Bretagne la cession formelle dudit territoire et de sa souveraineté. Il a été notifié comme information, par ordre du secrétaire des colonies étrangères, à l’administrateur ou gouverneur des établissements anglais sur la côte occidentale de l’Afrique, il y a un peu plus de deux ans (le 28 mars 1877).
- Cependant, l’Angleterre avoue qu’elle n’a jamais eu d’établissement dans I’île depuis le premier traité, c’est-à-dire durant une période de 53 ans.
- On se demande si la prescription ne pourrait pas être invoquée par la France.
- Il semblerait même, si la lettre publiée par le Soleil est vraie, que le 14 février 1855, sir Georges Grey, alors home secretary, aurait déclaré que l’Angleterre n’avait pris possession que d’une partie seulement de I’île.
- Cette déclaration aurait été adressée à un M, Isaac, sujet anglais et propriétaire de l’ile, qui demandait protection pour sa personne et sa propriété. En voici les termes : « J’ai l’honneur de vous informer que Matacong ne fait pas partie des possessions anglaises, que votre demande ne peut pas. être prise en considération par le gouvernement, ladite île étant une propriété particulière et tout à fait indépendante. »
- Si l’Angleterre n’avait aucun droit de souveraineté en 1855, malgré le traité de 1826, comment peut-elle exciper de ce droit prétendu aujourd’hui, en 1879. Ce n’est point sa notification du 28 mars 1877 qui peut lui conférer aucun droit.
- Autre chose encore.
- Dans une lettre dat ée de Birkdale-Southport, 5 avril, et adressée par un M Chs. Kroll Laporte à la rédaction en chef du Daily-News, il est dit textuellement ; « Je ne pense pas que Matacong ait été cédé à l’Angleterre en 1826 et tout tend à faire croire le contraire. Le dernier propriétaire, M. Nathaniel Isaac, à qui I’île fut remise par un chef ami il y a 20 ans. m’a montré l’acte de cession et m’a fait observer qu'il Bavait offert au gouvernement anglais qui avait refusé de l’acheter. Plus tard il fit la même offre au gouvernement impérial (la France) qui refusa également.
- « S’il y a un blâme à infliger, c’est aux autorités de Sierra Leone qu’il doit être infligé ; car elles n’ignoraient pas que ladite propriété était en vente depuis maintes années, et il n’y a pas lieu de s’étonner qu’elle ait été adjugée au plus haut enchérisseur sans égard à sa nationalité.
- « Matacong,» ajoute l’auteur de la lettre, « est un des endroits les plus malsains de la côte occidentale. Les accès de fièvre dont j'y ai été atteint sont les plus aigus que j’aie jamàis soufferts. Il n’y a pas de port et la mer y est si basse que ce n’est qu’à deux milles du rivage que les vaisseaux peuvent jeter l’ancre. A la marée basse il est possible d’aller presque à pied sec jusqu’à la terre ferme. L’eau, en se retirant, laisse une matière visqueuse, gluante qui ressemble assez au dépôt sale et limoneux de la Tamise.
- « Les produits de Matacong sont nuis, ou à peu près.
- « Sur une petite éminence s’élève une villa en assez bon état de réparation et d’une grandeur raisonnable. Sur la grève en face de I’île de Lois, on trouve un entrepôt pour des marchandises... qui n’existent pas, lequel entrepôt tombe en ruine comme la jetée qui y conduit.
- « En somme l’ile ne vaut pas l’encre que l’on dépense à son égard. »
- * * /
- Un autre correspondant, en donnant les détails que que nous avons déjà donnés nous-même un peu plus haut, assure que les Français ne tiennent pas le moins du monde à la possession de Matacong ou de la Melli-
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- courie, mais bien à celle de la Gambie qu’ils sont résolus à obtenir de l’Angleterre (1).
- Enfin une dernière lettre, après avoir exprimé son étonnement de la surexcitation que l’occupation de Ma-tacong provoque en Angleterae, dit qu’il y a tout lieu de croire que jamais cette île n’a été cédée au gouvernement anglais. « Les héritiers, les exécuteurs testamentaires et'les mandataires de la personne à laquelle l’ile avait été cédée, » poursuit la lettre, « désirant réaliser sa valeur en espèces, l’offrirent à notre gouvernement qui refusa de l’acheter. Ils entrèrent ensuite en marché avec les autorités allemandes qui, après quelques pourparlers et l'estimation de la chose, refusèrent également. Enfin on s’adressa au gouvernement français qui, lui, accepta et, plus tard, obtint pour plus de sécurité, de la part des chefs du voisinage leur consentement au marché. »
- Telle est l’histoire de Matacong,^ou du moins c’est là ce que nous en connaissons.
- Gomment la question se résoudra-t-elle? A plus malin que nous de le dire.
- En faveur de qui sera-t-elle tranchée ? Le champ est ouvert aux conjectures.
- Pour nous, nous nous contenterons de faire le vœu qu’elle ne soit pas tranchée par l’épée et qu’elle ne coûte que des flots d’encre aux deux parties intéressées.
- Londres, 26 avril 1879.
- G.-P. Maistre.
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- Protection et libre échange, par E. Fauconnier, docteur en droit, 1 vol. in-8. — Germer Baillière, éditeur.
- Ce beau volume est d’une lecture facile, comme tout ce qui sort de la plume de M. Fauconnier. 11 témoigne, comme la Question sociale du même auteur dont nous avons rendu compte dans notre numéro du 8 décembre dernier, d’une sérieuse érudition. Malheureusemen t l’érudition n’est pas l’essentiel, en économie politique ; elle n’est que l'accessoire. L’essentiel, c’est la pratique quotidienne des affaires. A cette école de l’expérience, mieux que dans toutes les bibliothèques, on apprend à saisir les contours de la réalité.
- Il est regrettable que M. Fauconnier soit docteur en droit et non pas commerçant, car s'il avait eu cette dernière profession et non c*e premier titre, il n’aurait pas écrit son volume ou plutôt il l’aurait écrit dans le sens diamétralement opposé.
- Grande a été notre surprise en trouvant la réaction protectionniste sous la plume d’un écrivain socialiste tel que M. Fauconnier. Gette contradiction ne nous est pas expliquée et nous avons peine à comprendre comment le même cerveau qui a rêvé la société communiste du xxii6 siècle a pu désirer le retour aux errements économiques d’un passé où. quelques gros producteurs percevaient à leur profit un impôt sur la masse des consommateurs. (Ne l’oublions pas, le protectionnisme tout entier n’est pas autre chose.)
- Le grief principal deM. Fauconnier, celui qui explique l’erreur dans laquelle il est tombé, c’est qu i! met à la charge du libre-échange les difficultés que les producteurs français éprouvent à écouler leur marchandise. M. Fauconnier en conclut que la concurrence étrangère finira par tuer l’industrie nationale et que les ouvriers français seront sans travail.
- Nous avons démontré — et le premier article du Devoir de ce jour le rappelle — que si la production étrangère fait une rude concurrence à la production
- (1) Les Anglais possèdent à l’embouchure de la Gambie Sainte-Marie de Bathurst, le point le plus commerçant de toute la contrée, plus commerçant même que Saint-Louis. 11 est peu probable qu’ils consentent jamais à le vendre. E. G.
- française cela vient surtout des charges qu’un système d’impôts iniques fait peser sur la production. C’est par le dégrèvement de ces impôts et par l’amélioration du régime des transports et non autrement que la production française pourra se relever et que le travail sera assuré aux ouvriers. Que M. Fauconnier revoie ce que nous avons dit à ce sujet et il se convaincra que nous avons raison.
- Quant au reproche qu’il adresse au libre échange d’être une lutte entre nations, c’est un reproche mal fondé. Le libre échange est un concours. Ce qui est une lutte, ce qui est une guerre, c’est le système protectionniste qui permet aux nations de sè frapper l’une l'autre à grands coups de tarifs élevés.
- Malgré tout ce que l’on pourra dire, les divers peuples marchent vers l’unité. Le progrès tend à réunir, et tout ce qui divise tend à disparaître de plus en plus. C’est pourquoi le libre-échange triomphera, et d’une manière définitive, malgré la réaction protectionniste qui s’est fait jour un moment. On peut déjà dire en toute certitude que la bataille est gagnée et que nos députés ne se laisseront plus retomber dans une faute aussi énorme et aussi déplorable que celle dans laquelle ils sont tombés il y a une année en dénonçant le tr aité de commerce avec l’Italie.
- Le Devoir a consacré de nombreux articles au libre-échange et à la protection. Tous les griefs de M. Fauconnier, tous sans aucune exception, trouvent leur réponse dans nos articles précédents. La place nous manque pour les résumer à nouveau ; d’ailleurs cette tautologie ne serait pas du goût de nos lecteurs : ceux qui ont suivi notre polémique n’ont pas tardé à voir de quel côté .se trouve le vrai et dans quel camp on a raison :
- de celui qui veut procurer à chacun la vie à bon marché,
- ou de celui qui veut faire hausser le prix de la vie afin d’enrichir davantage encore quelques riches producteurs.
- Nous regrettons de tout notre cœur que M. Fauconnier se soit fourvoyé , lui socialiste, dans le camp protectionniste, et nous espérons bien que dans ses publications futures il se rangera, comme dans ses premières’publications, avec les faibles contre les puissants et non avec les puissants contre les faibles. E. G.
- CONCOURS LITTÉRAIRE
- PRIX GUÉRIN.
- Un concours littéraire est ouvert sur la question suivante :
- « Rechercher quelles ont été, à travers les âges et dans « tous les pays, les croyances des peuples, des forda-« teurs de religions, des grands philosophes, sur l’exis-« tence des esprits, sur la possibilité des communica-« tions entre eux et nous, sur la persistance de la vie « après ce que nous appelons la mort, sur le retour à de « nouvelles vies, soit sur cette terre, soit dans quelques « mondes sidéraux. »
- Le prix est de 3,000 francs, sur lesquels 2,000 francs seront réservés pour l’impression et la publication, par les soins de la Société scientifique d’Etudes psychologiques, et 1,000 francs, accompagnés d’une médaille de bronze, seront donnés à l’auteur de ce travail, ou fractionnés, s'il y a lieu, entre lui pour une moitié, et d’autres Mémoires qui présenteraient de sérieux mérites. Les Mémoires devront être envoyés avant le 1er avril 1880.
- Pour les rensenseignements, s’adresser à M. l’administrateur de la Société des Etudes psychologiques, rue Neuve-des-Petits-Ghamps, 5, Paris.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du G tapeur
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- De numéro hebdomadaire 20 c, . DIMANCHE 4 MAI 1879.
- T ANNÉE, TOME 3 — N' 34
- Devoir
- JOURNAL DES RÉFORMES SOCIALES
- BUREAU PRINCIPAL A GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . .
- Six mois. . .
- Trois mois. . .
- 10 f. »» 6 »» 3 **
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »»
- Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente, 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- {Les Lettres et la République. — Pensées sociales et politiques. — Semaine politique. — La République . et la Propriété rurale. — Un des Droits de la femme. — Société française des amis de la Paix. — Feuilleton : La Fille de son Père. — Question ; Blanqui. — Réflexion sur l’état de la Russie. Protection et Libre-échange. — Les Jésuites sous la Restauration. — Encore Matacong. — Variétés.
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- LES LETTRES ET LA RÉPUBLIQUE
- I
- LES MOTS ET LES CHOSES.
- Nous avons, à plusieurs reprises, signalé l’étrange contradiction que présente l’état actuel de la France. Le régime républicain y existe en fuit depuis le 4 septembre 1870 et légalement depuis le 25 février 1875. Malgré cela toutes ou presque toutes les institutions de l’empire sont encore debout, aussi florissantes que jamais. Les mots ont été changés, les choses sont restées les mêmes...... ou peu s’en faut. L’opi-
- nion publique a modifié ses demandes, les hommes politiques ont modifié leurs programmes, mais ies mœurs générales n’ont que très-peu varié; l’opérette et le café chantant attirent ou]ours la foule comme aux plus beaux jours
- | de l’empire et la littérature à scandale est tou-
- jours la littérature en faveur. Un moment on avait pu croire que le théâtre allait se relever et que de nouveaux poètes allaient surgir ; l’illusion a été de courte durée, M. de Bornier n’a pas eu d’imitateurs. Quant aux beaux arts ils n’ont pas cessé d’être sous la république ce qu’ils étaient sous l’empire.
- Le Devoir s’efforcera d’étudier ces contradictions, de montrer ce qui les favorise et de proposer ce qui les détruira.
- Il commence aujourd’hui ces études par l’examen de la doctrine en vogue, le naturalisme, doctrine qui a déjà envahi le roman, qui s’empare de la scène et qui commence à s’introduire dans les beaux arts.
- CE qu’est LE NATURALISME.
- Le naturalisme est une doctrine d’après laquelle un auteur doit bannir de sa pensée toute hypothèse, toute conception qui ne reposerait pas sur des faits réalisés ou matériellement expérimentables. Pour elle, l’écrivain doit ne plus s’occuper que de la reproduction des faits tels qu’ils se produisent, sans prendre souci de la conséquence morale que cette reproduction peut avoir; il doit veiller à toujours être en parfait accord avec les constatations des des sciences naturelles et à ne jamais attribuer à un acte, à une passion, d’autre cause que la fatalité sous sa triple fQrme de l’influence des
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- milieux, des exigences du tempérament et de la puissance de l’hérédité.
- C’est, comme on le voit, la prétention de substituer la science actuelle à l’art dans le domaine même de l’art. Le poème le plus parfait serait, d’après la nouvelle école, celui qui se rapprocherait le plus, par sa forme et par sa portée, d’un mémoire à l’Académie'des Sciences.
- CAUSES DU NATURALISME.
- Il n’y a rien détonnant à ce qu’une prétention semblable se produise. La littérature suit l’opinion publique et celle-ci est chaque jour plus portée vers les programmes négatifs.
- L’Eglise romaine en affichant des prétentions croissantes à s’immiscer dans la politique temporelle, en renonçant à son rôle d’église de charité pour prêcher la haine dans des discours violents et dans des journaux infects, enfin en 'rapetissant, en ridiculisant l’idée de Dieu et en faisant de lui un bateleur qui appelle la foule au moyen de tours merveilleux, l’Église romaine, par toutes ces fautes et par d’autres encore, a soulevé une très-vive réprobation qui, au lieu de ne s’adresser qu’à elle, s’est adressée aux grandes conceptions qu’elle se permet d’exploiter si indignement. Pour faire pièce à l’Eglise on a nié Dieu et nié l’âme. On a chassé d’abord ces grandes idées des sciences naturelles et de l’histoire, puis on a senti le besoin de les chasser de la littérature.
- En fait, la doctrine du naturalisme a souffert de cet esprit d’opposition ; elle a vu le jour un peu comme doctrine de circonstance. Elle devait l’éviter et s’en tenir à sa base vraie, savoir :
- Que tout, dans les connaissances humaines, est solidaire, qu’aucune d’elles ne saurait être indépendante et que, en conséquence, les lettres doivent se tenir constamment au niveau des sciences.
- Tout cela est fort juste, et quand la nouvelle école l’affirme, elle a raison.
- Où elle a tort, c’est quand elle prétend subordonner aux sciences les lettres et les arts..
- Ne l’oublions pas, l’expérimentation a son domaine, l’imagination a le sien. Tous deux sont distincts et ne peuvent être réunis en un seul.
- Demander que les brillantes fleurs de l’imagi-nation soient soumises aux procédés de la science expérimentale est une prétention inqualifiable. Autant vaudrait demander que les procédés de la science expérimentale fussent soumis aux fantaisies de l’imagination. Reconnaissons la solidarité des aptitudes humaines, mais gardons-nous de les embrouiller.
- RÉSULTATS.
- C’est pour avoir fait cette confusion que l’é. cole naturaliste, malgré des qualités d’observation que nous ne lui contestons pas, n’a produit jusqu’ici que des œuvres où la brutalité tient la plus large part.
- Elle a étudié les hommes comme on étudierait des singes. Elle a raconté le développement des passions comme on raconterait celui d’un can,
- cer. Elle a supprimé toute idée de volonté, toute
- manifestation du libre arbitre chez ses héros. Son chef, M. Zola, dans une longue suite de romans, a rapporté tous les actes des divers1 membres d’une même famille à une névrose héréditaire. i
- On comprend que cette méthode ait poussé ses adeptes à des productions répugnantes.
- Il ne pouvait pas en être autrement. Le romancier qui écrit d’après une méthode a besok de héros sur lesquels l’application de cette1 méthode puisse faire valoir toutes ses ressoud
- ces. En conséquence, il fixe son choix sur de/
- types caractéristiques. Les romanciers anglais1 par exemple, qui luttent contre les tendance matérialistes, choisissent des héros d’une grand/ élévation de caractère ou d’une grande délica-3 tesse de sentiment. C’est une ressource qu/ n’ont pas les romanciers naturalistes : ceux-r ne peuvent voir dans les plus belles actions quf les fruits de l’égarement ou ceux de mobile" intéressés. Ils sont contraints par leur méthode à choisir pour héros des hommes au tempéra'' ment excessif. J
- C’est précisément là ce qu’on reproche atf3 romanciers naturalistes. A côté de description/ magnifiques et traitées de main de maître (f ils nous présentent trop souvent les types le
- (1) Voir de M. Emile Zola, la scène du débordement de la Duran: dans les Contes à Ninon, ou celle du mois de Marie dans la Faute > l’abbé Uouret. ,
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- plus repoussants de la société, proxonètes, prostituées, frères et sœurs incestueux, ivrognes gQ proie au delirium tremens, bref, tout un public que le lecteur ne connaît pas du tout et que l’auteur ne connaît pas davantage. Il résulte de ce choix à contre-sens que l’écrivain, pour ne pas laisser voir que son œuvre est une œuvre de convention, doit la rehausser par des détails de couleur locale. Ayant à peindre des mœurs qu’il ne connaît pas, et à analyser des sentiments qu’il n’a jamais pu étudier, il doit recourir à'des trucs de son métier; pour donner quelques apparences de vie à ses fantômes, il ne trouve rien de meilleur que de leur mettre dans la bouche tout le vocabulaire des gros mots.
- C’est ainsi que dans l’œuvre capitale de la toctrine nouvelle, l’Assommoir, l’auteur s’ef-orce avec une sollicitude de tous les instants Remployer les expressions les plus triviales, es termes les plus orduriers. C’est de la vidange ittéraire : tout le contenu du cloaque des mots laies y est amené au jour.
- Ce n’est plus du naturalisme, c’est de la copro-\raphie.
- CONCLUSIONS.
- Voilà où nous a conduits en littérature -cette iéplorable doctrine. Née dans les plus tristes Jlirs de l’empire, elle donne en pleine répu-•liquc ses fleurs empestées et ses fruits véné-leux.
- ^Chose triste à dire : c’est au moment où la ’rance aspire à être libre comme nation, qu’elle cclame des œuvres dans lesquelles est niée la berté de l’individu, c’est au moment où les itoyens ont le plus besoin de développer leur litiative qu’ils applaudissent à la négation de Jtte initiative même, c’est au moment où les ipublicains sentent plus impérieusement que ijnais à quel point- il leur est nécessaire d’avoir n caractère fortement trempé, c’est à ce mo-lent-là qu’ils s’abaissent, qu’ils se souillent, u ils se déshonorent à n’accorder leurs préfé-ïnces qu’à des œuvres infectes dont les déclas-
- les dépravés, les avilis sont les uniques êros !
- Agir ainsi ce n’est pas seulement se montrer ^conséquent, c’est encore faire acte de mauvais
- citoyen. Prenez garde ! Cette littérature prépare de tristes jours à la république. En inoculant son virus dans les intelligences, en mettant son oblitération sur les instincts moraux, en reniant aux âmes le pouvoir d’agir par elles-mêmes, elle prépare des générations de ganaches et d’avachis. Ce n’est pas là les citoyens qu’il faut à la France libre. Sous peine de n’être qu’un mensonge et qu’un leurre, il faut à la république des citoyens ayant l’horreur de ce qui est bas, ayant l’enthousiasme de ce qui est beau, des défenseurs au jarret ferme, au collet roide, à la volonté tenace, que rien n’affaiblit, que rien ne décourage, que rien ne plie, que rien n’abat. Ces hommes, si elle doit les trouver, — et nous comptons qu’elle les trouvera, — elle ne les trouvera jamais qu’au nombre de ceux qui ont fortement enraciné au cœur le sentiment de leur propre liberté. Ed. Champury.
- PENSÉES SOCIALES & POLITIQUES
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- La liberté c’est l’exercice du droit, sans contrainte, suivant les lois de la vie.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- 3Le (liwcour» d’Épinal. — L’événement de la semaine est, à l’intérieur, le discours énergique prononcé par M. le ministre de l’instruction publique dans un banquet qui lui a été offert par le Conseil général des Vosges. Dans cette harangue, qui a excité de grands transports d’enthousiasme chez les privilégiés qui l’ont entendu, M. Ferry a riposté très-vigoureusement aux calomniateurs cléricaux mitrés ou non, qui ne cessent, depuis un mois, de dénaturer l’esprit et la lettre des projets relatifs à l’enseignement. Après avoir, à l’aide d’une argumentation serrée, réduit à néant les allégations des feuilles soi-disant religieuses et démontré l’opportunité des' lois projetées, le ministre a terminé par cette déclaration résolue qui, si elle est l’expression stricte de la vérité, atteste que le gouvernement tout entier est d’accord pour soutenir l’auteur des lois scolaires soumises aux Chambres.
- « Je le dis à l’honneur des hommes qui composent le » gouvernement, s’est écrié M. Ferry, àl’honneur de ceux » qui y représentent particulièrement le centre gauche ® du Sénat, le gouvernement a été, sur cette question b capitale, unanime dès la première heure; il est de-» meuré, il demeurera unanime. Il n’y a pas, il n’y a » jamais eu entre nous trace du plus léger dissentiment.
- » Quand une question de cette gravité est --posée, les b pouvoirs publics sont tenus de la résoudre. Les hom-» mes qui, par faiblesse ou par imprévoyance, se met-
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- * Iraient en travers d’un vote de préservation sociale , » assumeraient sur leur tête, devant l’histoire, une sin-» gulière responsabilité. Reculer, à cette heure, devant » les congrégations prohibées, c’est leur céder la place
- * à jamais; c’est sceller sur la société moderne la pierre » du tombeau !
- » Le gouvernement ne faillira pas, croyez-le bien. »
- On ne saurait mieux dire et l’on ne peut qu’applaudir chaleureusement à cette mâle déclaration. Il ne reste plus, maintenant, au cabinet qu’à prouver, quand viendra la discussion, que M. Ferry ne s’est pas illusionné sur la fermeté de ses collègues.
- Avertissement au clerg-é. — Tandis que M. Ferry défendait son administration à Epinal, M. Lepère, ministre de l’intérieur, donnait à Auxerre un avertissement au clergé, dans uu discours dont voici le
- passage capital.
- « Une faut pas laisser dire que le gouvernement veut » attaquer la religion. C’est la liberté de conscience que » nous voulons defendre et maintenir, la liberté de cons-» cience pour tous, catholiques, protestants, israélites, i> libres-penseurs. Mais en même temps, la loi du Concor-» dat ne doit rester un vain mot pour personne; je ferai » respecter cette loi par tous les membres du clergé, si » haut qu’ils soient placés ! »
- M. Lepère a sans doute compris que des déclarations aussi catégoriques ne pouvaient se passer de la consécration du fait, car il a déféré comme d’abus, au Conseil d’Etat, l’archevêque d’Aix, à raison d’un mandement séditieux. Ce mode de répression n’est pas bien terrifiant, et il est à croire que lorsque le Conseil d’Etat aura déclaré — s’il le déclare — que M. d’Aix a abusé, le gouvernement n’osera pas aller jusqu’à poursuivre un prélat factieux. Celui-ci pourra donc recommencer indéfiniment son manège insurrectionnel, sans grand dommage pour lui. Pour que la répression fût efficace, il faudrait que le ministre des cultes se décidât au moins à suspendre le traitement des évêques séditieux, comme cela s’est fait sous Louis-Philippe; mais il est douteux qu'il ait assez de vigueur pour aller jusque-là. Enfin, tenons lui compte du petit effort qu’il a accompli en déférant l’archevêque d’Aix à la juridiction du Conseil d’Etat.
- îlleetioHs législatives».— Une nouvelle élection parlementaire a eu lieu dimanche dans la Drôme, par suite de l’invalidation de l’élection de M. Richard, caudidat républicain proclamé à tort, puisqu’il lui manquait quelques voix pour avoir atteint le chiffre voulu. Son concurrent était M. le marquis d’Aulan, bonapartiste. A ce second tour de scrutin, M. d’Aulan l'a emporté définitivement par 140 suffrages de majorité. Néanmoins dans la circonscription de Nyons, qui a élu cet ennemi des institutions, on peut constater par comparaison des chiffres des divers scrutins, que le nombre des républicains va en grossissant peu à peu.
- Les Conseils généraux. — La session des Conseils généraux qui vient de prendre fin dans la plupart des départements, n’a donné lieu a aucun de ces incidents qui sont de nature à passionner l’opinion publique. Comme il était naturel de le prévoir, les allocutions des préfets et des présidents ont témoigné d’une confiance générale dans les destinées de la République, et nos assemblées départementales, afin de témoigner qu’elles partageaient cette confiance, ont abordé les diverses questions d’intérêt local soumises à .leurs délibérations, laissant de côté les discussions aigres auxquelles la politique de combat avait nécessairement donné naissance, au temps où l’ordre moral régnait en souverain. Une seule question a seulement animé quelque peu les débats des Conseils généraux ; c’est la question posée par l’article 7 des projets Ferry. Les cléricaux ayant voulu engager la lutte en formulant des vœux contre les lois proposées par le ministre de l’instruction publique, les libéraux opt naturellement riposté. Au moment où
- nous écrivons, on connaît l’opinion de 38 assemblée; départements sur les projets dont le parti clérical red. si fort l’adoption : 42 de ces assemblées sont favora> aux desseins de M. le ministre de l’instruction publiq i 16 sont hostiles. Cette proportion indique assez qu,] sentiment public marche d’accord avec le gouveri ment.
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- La question Blanqui. — Le Journal o$.j a enregistré le résultat des élections législatives dû* avril dernier sans faire mention du scrutin qui a eufj à Bordeaux et à la suite duquel Blanqui a obtenu la-jorité. Il est donc certain que le cabinet ne consic pas le détenu de Clairvaux comme étant élu et qu'il tend à -*cet égard la même décision de la part de1 Chambre. On ajoute que le gouvernement ne songe ^ lemtjnt à amnistier l’homme qui a été poursuivi etc,1 damné, bienqu’après le 31 octobre 1871, M. Jules Fe,> entre autres personnes, lui eût formellement pre1 qu’il serait libre. Il est donc à croire qu’un débat t;? vif s’élèvera au Parlement au sujet de l’élection de b! deaux et que le ministère entendra des paroles sévj, qui risquent fort de compromettre sa solidité. J
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- L’incident Egyptien. — Les affaires d’Egv, nous paraissent toujours quelque peu obscures. ïic vrai que l’entente la plus complète s’est établie eatrec gouvernements anglais et français relativement àv politique à suivre vis-à-vis de l’Egypte, mais il nr semble que ces deux gouvernements se sont mis dt cord pour ne pas agir. En effet, les deux cabinets <j adressé à Constantinople une dépêche par laquelle^ prennent acte de l’offre que la Sublime Porte leur ait de déposer le khédive. Une note identique a été étd ment expédiée à Ismaïl-Pacha. Cette dernière note réc! j en outre du khédive l’engagement qu’il avait prise faire figurer au nombre de ses ministres un Angla s un Français, mais elle écarte la question de persot et ne demande pas la réintégration de MM. RB<] Wilson et de Blignières dans leurs fonctions. Om aussi que les deux gouvernements de Londres el Paris n’imposent nullement au khédive l'obligation ne renvoyer les futurs serviteurs qu’avec le conse d ment de l’Angleterre el de la France. Il nous sem que cet arrangement ne signifie pas grand’chosep qu’il sert à dissimuler l’impossibilité où l’on se tro^ d’avoir raison des actes du khédive redevenu, en réa r le maître tout-puissant de l’Egypte. s
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- L’agit itlon garibaldienne, — La ques t de VJtatia irredenta parait sur le point de renaitrsc Italie sous l’impulsion de Garibaldi et de quelques j de ses trop zélés partisans. Un comité s’est formé [C faire de la propagande en faveur des revendicai1 italiennes sur le Trentin, le Triestin et l’Istrie, et G baldi a pris l’initiative d’une souscription destin l’armement des légions qui aurait à reconquérii ( provinces perdues. Nous avons dit, en son temps, ce s nous pensions de cette agitation dont les conséque. ( peuvent être très-funestes. Fort heureusement l'opù ^ publique paraît médiocrement s’émouvoir de ces ap, aux armes du vieux patriote à qui l’Italie doit sonu- j il est vrai, mais dont les revendications actuelles singulièrement inopportunes, car elles ne tendent à ‘ moins qu’à faire se ruer l’une contre l’autre la ni italienne et la nation autrichienne.
- L’ancien chef de l’expédition quasi héroïque des • a été mieux iespiré en prenant, à l’intérieur, la tète; mouvement destiné à hâter l’application du progra-démocratique. Le général vient de publier un mani* où il recommande une propagande active quoique p1 que en faveur des principes de la démocratie, et il n’fc pas à rendre la monarchie responsable de l’aven elle résistait aux aspirations qui veulent la réalité1 souveraineté nationale. Ce manifeste est cob^ comme le signal d’une rupture complète entre la £
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- £épreUs TuesTroSes^^gauche qïiobéSsent Tl’im-
- ^1?h?aUUayaitaioam qteJAulnche avait envoyé
- ' Le brait avait couru que 1 Aut iote au gouvernement talien. i
- «stations de l'Jtalta irredeuta,
- une
- relativement aux mani-« tâtions de VJtana vr,mais ce bruit a été l,Officieusement et l’on assure que les relations înïl les dïux puissances demeurent ce qu’elles doivent ître.
- L’AIsace-Lorraine. — Le projet de loi destiné
- à régler l’état constitutionnel dont le prince de Bismark a promis de doter l’Alsace-Lorraine serait prêt, si l’on en s’en rapporte aux informations de certains journaux berlinois. Il pourrait, dit-on, être soumis au Parlement allemand dès sa rentrée des vacances, aussitôt qu’il aura reçu la sanction de l’empereur qui est actuellement à W’esbaden. Ce projet ne comprend que six articles et il n’y est pas question d’une séparation des deux provinces comme on l’avait craint un instant.
- t « terreur en Russie. — L’odieux et le ridi-•ntse disputent la prééminence dans les actes du iuvernement russe. Nous avons fait connaître les abo-miubables mesures terrorises prises par le général ïmrko La diplomatie mosco rite n’a pas voulu demeu-•er au-dessous de ce niveau. Elle a rédigé une note qui tiaru dans le Journal officiel de l’empire, et dans auuelle l’Angleterre et notamment la Suisse sont pris rj.s_vigoureusement à partie, à raison de 1 hospitalité rue ces puissances donnent aux condamnés politiques, .a France a reçu, en passant, un coup de patte de 1 ours (étersbourgeois. Mais c’est la nation helvétique qui est 'objet particulier des récriminations menaçantes des reptiles • de la police rusoe. Les imputations dirigées ontre le gouvernement suisse qui autoriserait les régimes à préparer leurs crimes sous son patronage, a pro-oqué une indigration générale. Les feuilles helvétien-ies protestent avec une honnête énergie contre ces ex-ravagances du despotisme aux abois, et rappellent ,’abord que le régicide et le meurtre sont considérés ans la Confédération, non comme des délits politiques, nais comme des délits de droit commun ; ensuite que iipuis plusieurs années, les membres de la famille im->ériale russe séjournent en Suisse sans avoir jamais été n butte à la moindre violence, preuve que le mal dont ouffre la Russie est bien d’ordre intérieur.
- Ces impertinentes menaces plus ou moins dissimulées l*un Etat fort contre un Etat faible, ne sont guère de lature à relever le prestige du gouvernement russe que os fantastiques édits du général Gourko ont ridiculisé à el point que le czar a sans doute senti la nécessité de se lébarrasser d’un collaborateur aussi compromettant. On innonce, en effet, que le gouverneur de Pétersbourg est >arti pour ses terres, ce qui veut dire, vraisemblablement, [D’il est tombé en disgrâce et qu’on l’a exilé à l’in'té-teur. Alexandre II devrait bien se débarrasser des con-eillers qui le poussent si imprudemment dans la voie lu terrorisme. Malheureusement, si certains clans de la ociété russe sont en proie à la folie de l’assassinat poli-ique, les potentats du nord sont haDtés par la démence lu despotisme brutal. Peut être est-ce de ce choc qu’a ailli l’étincelle qui vient d’allumer l’incendie qui a réluit en cendres dimanche, la ville d’Orenbourg, cité d’en-idron vingt mille âmes ?... Malheureux pays !
- Le prince <le Bulgarie. — L’Assemblée na-.iouale réunie à Tirnova vient de fabriquer un roi par icclamalion, à la suite d’une longue harangue de l’ar-ïhevêque de cette ville. C’est le prince Alexandre de Battenberg, jeune homme de vingt-deux ans, auquel rient déchoir la nouvelle couronne créée par le traité le Berlin. Le prince de Battenberg est fils du prince Alexandre de Hesse, dont la sœur est impératrice de Russie; il est cousin du grand-duc régnant de Hesse-Darmstadt, qui a épousé une princesse royale de Grande-Bretagne et d’Irlande. Il est donc apparenté aux maisons Impériales de Russie et d’Angleterre.
- On dit que la ville de Tirnova a Uuminé en apprenant le résultat de l'élection. C’est toujours par là que commencent les dynasties. L’élévation du prince Alexandre a la principauté de Bulgarie n’est autre chose que la russification de ce petit peuple, d'autant plus qu’on assure que le premier acte du nouveau souverain a été aedemanderque les fonctionnaires russes imssent encore ïr?ln xi13 à leur Poste pendant un délai de cinq années flit-on. Nous attendons à l’œuvre le nouveau souvera r ^ui, jusqu’alors, n’est guère connu que comme homme
- La convention austro-turque, — On n’en a pas encore fini avec la question de l’occupation de Novi-Bazar. Les populations protestent contre l’entrée des troupes autrichiennes et il est à craindre que l’occupation ne s'accomplisse pas sans effusion de sang.D’autre part on annonce que, avant que l’Autriche fasse usage de son droit d’occupation, les deux gouvernements devront s’entendreau sujet des détails de la règlementation militaire. Il en résulte que l’occupation mixte du Sandjak de Novi-Bazar n'est point encore à la veille d’être effectuée, quoi qu’on en ait dit. Décidément l’exécution du traité de Berlin ressemble fort au travail de Pénélope.
- Mort cl© l’infante Christine. — On a appris cette semaine la mort de l’infante Christine, décédée à la suite d’une longue et étrange maladie, à Séville, au palais de San Telmo, où elle était née en 1852. L’infante Christine, fille du duc de Montpensier et de Marie-Louise-Ferdinande d’Espagne, sœur de la reine Isabelle II, était elle-même sœur de l’infortunée princesse Mer-cédès, morte le 26 juin de l’année dernière, après avoir été cinq mois reine d’Espagne. Il ne reste plus au duc de Montpensier, par suite du nouveau malheur dont il vient d’être frappé, que deux enfants : un fils, Louis-Philippe-Marie-Antoine, infant d’Espagne, et une fille, Marie-Isabelle, mariée depuis 1864 au comte de Paris.
- La guerre du Pérou. — Les nouvelles arrivées du Pérou par les paquebots nous font part des premiers incidents de la guerre du Chili et du Pérou. La ville de Piragua a été bombardée par la marine chilienne qui a détruit les établissements pour l’exploitation du guano et bloqué toute la côte péruvienne. La flotte du Pérou, rassemblée dans le port de Gallao, où elle est protégée par de bonnes fortifications, reste dans l’inaction pendant que l’ennemi cherche à l’attirer en mer par ses déprédations continuelles. Elle refuse le combat n’étant point, dit-on, en mesure d’accepter la bataille. Quant aux troupes de terre envoyées de Lima au secours de la Bolivie, elles sont restées bloquées à Iquique. On assure que la détresse est extrême dans la population bolésienne et q e la famine fait de nombreuses victimes. Il est à croire, d’après les prévisions des personnes au courant des choses de ce pays, que le Chili triomphera sans peine de ses deux adversaires. Nous avouons que la gloire de conquêtes achetées au prix de tant de maux nous parait peu enviable.
- la république et la propriété rurale
- Le Républicain de la Loire a compulsé les principaux chiffres rie la « Statistique de l’agriculture, » publiée sous les auspices du ministère de l’agriculture et du commerce ; il a été frappé de ce fait : plus la propriété rurale d’un département est divisée, plus ce département est républicain ; autrement dit les départements les plus attachés à la République sont justement ceux où la terre est la propriété des paysans qui la cultivent.
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- « Dans les Landes, département bonapartiste, écrit-il, sur 460,000 hectares cultivés, 99,000 seulement, c’est-à-dire moins d’un quart, appartiennent aux cultivateurs. En Normandie et en Bretagne, même organisation agricole. Dans la Seine-Inférieure, sur 38,000 propriétés agricoles, 9.000 seulement sont mises en valeur par leurs propriétaires. Dans le Morbihan, pays d'aristocratie et de couvents, sur 433,000 hectares en culture, 352,000 appartiennent, comme avant 1789, à la noblesse et au clergé. Même situation dans la Loire-Inférieure, le Maine-et-Loire et la Vendée, qui nomment des députés légitimistes et cléricaux.
- « N’est-ce pas là la condcimnation des journaux réactionnaires qui prétendent que les idées républicaines sont le partage des gens sans feu ni lieu ?
- « Quels sont les départements ruraux où le parti républicain est le plus vigoureusement organisé? La Creuse, l’Hérault, l’Isère, le Puy-de-Dôme, le Rhône, la Loire, etc., où la propriété est divisée, où le paysan possède presque partout le champ qu’il cultive.
- « Quels sont les départements où les idées rétrogrades l’emportent? Les Landes, la Seine-Inférieure, le Pas-de-Calais, pays à tendances bonapartistes, le Morbihan, la Loira-Inférieure, le Maine-et-Loire, pays de noblesse et de congrégations religieuses, pays où la grande Révolution n’a pu accomplir son œuvre, tellement le cultivateur y était misérable, ignorant, attaché aux idées et aux hommes de l’ancien régime.
- « Paysans, que ces chiffres se gravent dans votre mémoire et vous tiennent toujours fidèles à la grande cause des petits et des laborieux, à la cause de la République et de la liberté 1 »
- La Nuptialité.
- Nous empruntons aux Annales de la démographie de M. le docteur Bertillon, une statistique des plus intéressantes ;
- En Hollande, les jeunes gens de 22 à 24 ans se marient dans la proportion de 46 pour 1,000 et par an.Les veufs de cet âge se remarient au plus vite, dans la proportion de 213 pour 1,000, c’est-à-dire cinq fois plus environ ! À l’âge où le mariage est le plus naturel, soit de 25 à 36 ans, les garçons y souscrivent dans la proportion de 100 pour 1,000. Pour les veufs, on n’en trouve plus 100, mais bien 356 pour 1,000 qui reprennent joug chaque année. Juste le tiers !
- Mais, aux âges suivants, l’ardeur matrimoniale décroît pour toutes les catégories ; néanmoins, la nuptialité des veufs demeure quatre fois plus grande que celle des célibataires du même âge !
- Bien mieux, les divorcés, c’est à-dire ceux qu'on pourrait appeler les échaudés du mariage, oublient si complètement leurs infortunes passées que, de 30 à
- 35 ans, leur nuptialité l’emporte de moitié sur celle des jeunes gens et continue à augmenter jusqu’à 45 ans, époque à laquelle elle l’emporte de six fois sur celle des célibataires et dépasse même celle des veufs.
- Quant aux femmes, la différence de ce côté est moin$ tranchée. Ainsi dans les Pays-Bas, la nuptialité des filles de 18 à 21 ans, est de 22 pour 1,000; celles des veuves du même âge est de 44. De 25 à 29 à l’âge de la nuptialité exubérante, elle est de 115 pour les filles et de 157 pour les veuves, tant ces dernières ont la fièvre nostalgique de l’alcôve.
- Les divorcées se marient moins que les filles jusque vers 30 ou 35 ans; puis elles oublient sans doute les anciennes angoisses de l’oreiller, car tout à coup, brusquement, leur nuptialité dépasse même celle des veuves et reste près de trois fois plus forte que celle des filles.
- En résumé, la femme comme l’homme tend toujours à convoler à de nouvelles noces. Cette tendance néanmoins est plus modérée chez les veuves que chez les veufs du même âge. A leur tour, les divorcées y regardent de beaucoup plus près que l’homme avant de se marier ; il faut qu’elles aient atteint à un âge relativement avancé pour s’y décider une seconde fois.
- M. Bertillon le déclare en propres termes: « Un célibataire de 25 ans a autant de chances de mort qu’un homme marié de 45 ans ; un veuf de 25 à 30 ans offre les mêmes chances de mortalité qu’un homme de 55 à 60 ans. » Ainsi, le célibat vieillit l’homme d'une vingtaine d’années, le veuvage le vieillit davantage encore.
- Quelques chiffres seulement relatifs à la France ; sur 1,000 individus de sexe fort, de 40 à 45 ans, on ne compte pas tout à fait 10 décès d’hommes mariés, mais au moins 16 décès de célibataires et 19 veufs. A Paris, on relève 15.7 décès pour les sujets mariés, 27 pour les célibataires et 32 pour les veufs.
- La mortalité de 30 à 35 ans étant, en France, pour les mariés, de 100 à peu près, elle est pour les célibataires de 169, et pour les veufs de 281. Malheur surtout aux veufs et ensuite aux célibataires ! De 40 à 45 ans ; célibataires, 173; veufs, 198. De 45 à 50, 171 et 194.
- De 40 à 45 ans, 100 décès chez la femme mariée, correspondant à 131 décès chez les filles du même âge. Toutefois au-dessous de 25 ans, le mariage devient pour la femme une cause de mortalité. Ainsi,la mortalité, étant de 102 pour les jeunes filles de 20 à 25 ans, s’élève à lfi pour les jeunes femmes. Eu Belgique, elle s’élève à 157, en Hollande, à 173. Sans vouloir sonder les causes de ce phénomène, il est évident que la brutale influence du jeune mari n’y est pas absolument étrangère.
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- UN DES DROITS DE LA FEMME
- LE DROIT D’ÉPARGNER
- Il y a douze ans, un membre du Parlement anglais, savant et illustre économiste, Stuart Mill,présenta à la Chambre des Communes un bill audacieux et qui devait lui coûter cher.
- Ce bill tendait à donner le droit électoral au* femmes, c’est-à-dire aux femmes veuves ou célibataires, chefs de maison, indépendantes de fortunée', de famille, et qui sont classées comme contribuable* de la taxe des pauvres.
- Stuart Mill eut peu de succès au Parlement et moins encore auprès de ses constituants, qui lui ifl* fligèrent un blâme solennel de cette téméraire propû'
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- sition en se refusant à le réélire aux élections suivantes.
- Le malheureux député évincé quitta l’Angleterre, et se mit à voyager sur le continent, occupé de ses anciennes études économiques. Il mourut au cours de ses voyages.
- L'aventure était peu engageante pour ses anciens collègues de Westminster.
- Cependant ce bill malencontreux a été repris, et il est représenté au Parlement presque à chaque session. Et cette année, suivant une progression constante, il a réuni plus de cent voix : notable minorité, qui pourra bien s’accroître encore.
- Ce bill a pris nom dans les annales parlementaires, et on l’appelle le Bill du droit électoral des femmes.
- Arrivera-t-il jamais à gagner sa cause? On ne sait guère que répondre, pour un pays où les réformes les plus combattues sont soutenues avec une ténacité de vieux Breton, et arrivant parfois à triompher après dix, vingt ans de débats dans la presse et dans le Parlement; pour un pays où le Parlement, suivant une expression consacrée, « peut tout, sauf changer une femme en homme. »
- Faire d’une femme un électeur, sera-ce considéré comme dépassant le pouvoir des dieux de Westminster ?
- Laissons à l’avenir et aux Anglais le souci de ce mystère (1).
- Constatons seulement que, dans ces dernières années, les femmes payant la poor-tax ont conquis le droit électoral dans les élections pour les fonctions administratives des paroisses, fonctions qui sont surtout relatives à l’assistance et à l’éducation.
- Quelques-unes de ces femmes ont même été élues à ces fonctions depuis 1870 ; la première ainsi investie d’un mandat public a été lady Burdett Coutts, la grande bienfaitrice des pauvres, à Londres.
- Il parait que ces dames remplissent très bien ce mandat, qui, d’ailleurs, s’accorde parfaitement avec leurs habitudes charitables.
- Cette bonne expérience de l’Angleterre donnera peut-être lieu, chez nous, d’examiner s’il ne conviendrait pas aussi d’admettre dans nos commissions des bureaux de bienfaisance et des hospices au ;noins quelqu’une de ces femmes bienfaisantes, qui font de
- 0) Les Anglais sont très-mal placés pour contester le droit électif aux femmes puisque leur constitution met la Mnme sur le même pied que l’homme pour l’exercice du plus haut droit constitutionnel: « rot/ de régner. C’est une inconséquence dans les pays où la femme peut être reine de lui refuser le droit d’être électeur. E. C.
- leur fortune et de leurs loisirs un emploi si utile, si intelligent, en faveur des pauvres.
- Mais cela ne concerne guère que les femmes d’un ordre restreint, privilégié.
- Il nous semble que si l’on veut en France donner aux femmes certains droits qui leur sont déjà accordés, ou plutôt reconnus en Angleterre et dans plusieurs autres pays civilisés, il serait bon de leur accorder d’abord un droit très-général, droit propre à toutes les femmes, et surtout aux nombreuses femmes des classes les plus modestes, — par exemple, le droit au libre exercice de la vertu de l'épargne.
- La loi anglaise du 28 juillet 1828 a autorisé les femmes mariées à déposer et retirer leurs dépôts aux caisses d’épargne, sauf le cas où le mari a dénoncé une opposition formelle.
- Cette disposition législative a été reproduite dans toutes les.lois ultérieures sur les caisses d’épargne, notamment en 18.44 et en 1861.
- Elle a été regardée dans plusieurs autres pays comme une des bases fondamentales de toute loi organique des caisses d’épargne ; et nous la trouvons, en effet, aujourd’hui inscrite dans les lois de la plupartfdes pays du continent d’Europe et des Etats-Unis.
- On a considéré, en effet, que, dans les familles ouvrières, les femmes pour la plupart gagnent une rénumération qui leur est personnelle, et qui peut fournir des économies, et en outre que, dans les ménages d’ouvriers, c’est la femme qui est chargée de faire et de régler la dépense dans les détails.
- Le mari, s’il gagne la plus grosse part des revenus, remplit un peu le rôle d’un pensionnaire pour les dépenses, pensionnaire peu prévoyant et qui se laisse vivre. -
- C’est la femme qui seule peut bien faire les économies courantes sur les mille détails relatifs surtout à la dépense principale de la famille ouvrière, à la nourriture ; c’est la femme qui peut ainsi au jour le jour, par le menu, amasser les sommes nécessaires aux grosses dépenses éloignées, éventuelles ou périodiques, loyer, vêtements, approvisionnements. Et c’est pourquoi un vieil adage dit que la femme ruine ou élève la maison.
- C’est pourquoi les Anglais, si jaloux pourtant des droits de mari, et à ce point que, par tradition saxonne, le mari avait le droit de vendre la femme, c’est-à-dire de la traîner au marché et de la louer comme servante, — les Anglais ont accordé à la femme le droit au libre exercice de la vertu de l’épargne, en réservant toutefois au mari le droit de formelle opposition.
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- C’est pourquoi encore, tout récemment,"en 1875, quand le Parlement italien a voté une nouvelle loi organique des caisses d’épargne, après avoir étudié avec soin les institutions de tous les autres pays, les femmes d’Italie, régies d’ailleurs par notre code civil, ont vu déclarer leur droit au libre exercice de la vertu de l’épargne, sauf toujours le cas d’opposition formelle du mari.
- Nous devons ajouter, qu’en fait, en Angleterre comme en Italie et dans les pays où ce droit est accordé aux femmes, les cas d’opposition du mari sont très rares.
- Ce qui montre que la loi est parfaitement d’accord avec les moeurs, et que les maris se trouvent bien d’avoir des femmes prévoyantes, économes, clientes familières des caisses d’épargne.
- Eh oui ! cette disposition légale nous manque en France, et nous aimons à moire qu’entre l’Angleterre et l’Italie, qui nous ont montré la bonne voie du progrès, nous ne resterons pas plus longtemps en arrière.
- Voilà un droit des femmes, sage, populaire, et qu’il faut mettre à l’ordre du jour du pays, en attendant qu’il s’inscrive à l'ordre du jour de notre Parlement.
- C’est œuvre sage, s’il est vrai, comme l’a dit Montesquieu, que les républiques ont pour premier ferment la vertu.
- C’est œuvre populaire et qui doit nous rappeler cette observation d’un des principaux politiques de ce temps : que le régime actuel a besoin de se conquérir les femmes, les femmes qui, dans leur ménage, avec leur mari, ont presque toujours le dernier mot.
- Oui, il me semble que si j’avais à cette heure charge et pouvoir des affaires publiques en France, j’écrirais dans mon programme politique en première ligne : améliorer l'éducation, la condition économique, la situation légale de la femme.
- Je donnerais pour premières instructions à mes coopérateurs de tout ordre : Faites venir à nous les enfants et les femmes.
- (Petit Journal.) Thomas Grimm.
- Les Puce» sarantes.
- Nous empruntons au chroniqueur du Temps, les curieux détails qui suivent :
- J’ai raconté, il y a quelques années, comment des industriels ingénieux avaient trouvé moyen de civiliser des puces, et ce récit a trouvé nombre d’incrédules. Quoi ! la puce, cet animal ennemi du repos des humains, pouvait être attelée à un char, tirer de l’eau d’un puits,
- mettre le feu à la mèche d’un canon microscopique, diriger un attelage en miniature? C’était à ne pas y croire.
- Eh bien, le phénomène, souvent constaté, est visible en ce moment a la barrière dû Trône et ailleurs. Je dirai même que ces artistes, ces pygnées de l’entomologie, laissent loin derrière elles l’araignée de Pellisson et font preuve d’une docilité rare. Le gardien de cette ménagerie agitée retrousse ses manches et montre ses bras tatoués de piqûres comme un sauvage de la Papouasie. L’expérience terminée, les puces viennent chercher leur nourriture sur le bras de leur maître. Elles ne font aucune façon ; elles boivent à gogo le sang qui leur est offert et prennent ainsi des forces pour ia séance suivante.
- J’ai voulu me mettre au courant des procédés employés pour organiser ce sport bizarre. Le secret n'est pas difficile à pénétrer. A la rigueur, il ne serait pas plus étonnant ae trouver de l’esprit chez les puces que chez les fourmis ou les abeilles. La taille n’y fait rien. Un pygmée imperceptible peut cacher des trésors de pénétration et d’instinct. Les fourmis ont bien à leur service des pucerons, gros comme des têtes d’épingles, qui leur servent de vaches à lait ; et certaines plantes grasses, chargées de ces nourrices, représentent pour elles de vrais pâturages de Normandie.
- Malheureusement les puces manquent d’esprit. L’éducation qui les assouplit à des métiers d’accrobate est toute passive et toute tyrannique. Des fils d’archal, d’une extrême ténuité, enserrent leurs membres, empêchent leurs pattes de se détendre et d’exécuter des bonds désordonnés. Ainsi emprisonnée dans une armature rigide, la pauvre bête ne peut que courir en droite ligne sur une surface plane. Elle n’est plus maîtresse de ses mouvements : elle exécute un travail forcé ; il lui est interdit de s’écarter de la ligne droite.
- Ainsi, non-seulement les héroïnes de la foire aux pains d'épices sont assujetties à une règle inflexible, mais encore leur existence est très limitée. Elles ne résistent pas longtemps à cet exercice quotidien. Leur recrutement se renouvelle sans cesse. La plupart d’entre elles meurent au champ d’honneur après quarante-huit heures de représentation. Heureusement la conquête de nouveaux artistes n’est pas chose malaisée. 11 suffit, dans les environs de la barrière du Trône, de secouer une paillasse pour trouver tout de suite une troupe d’auxiliaires, jeunes, pleines de santé et de vie.
- Je ne voudrais pas prétendre que ce spectacle soit imprévu ou nouveau. 11 y a deux ans, une boutique de la rue Yivienne amassait une foule de curieux en dehors delà foire aux pains d’épice, des théâtres de puces sont en prospérité dans plus d’une de nos rues.
- LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DES AMIS DE LA PAIX
- La Société française des Amis de la paix a donné, le 19 avril, au Conservatoire de musique, sa séance annuelle, organisée par le zèle et l’initiative de M. Sivori, l’éminent violoniste, membre de la Société.
- M. Ad. Franck, président de la Société, membre de l’Institut, a ouvert la séance par une allocution très spirituelle et très éloquente.
- Lui qui n’est pas toujours radical, il s’est montré ami véritable de la paix, doux, tolérant pour ceux que dans son cœur parfois il a peut-être nommés les violents.
- Il a appelé à la rescousse les femmes (cela il ne
- avait jamais fait encore), et il a remercié de leur
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- le devoir
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- concours les dames qui se sont enrôlées sous la bannière et sous les auspices de la Société, tout en formant un groupe autonome.
- « Toute institution, a-t-il-dit, où il n’y a pas de femmes est destinée à disparaître. »
- Il a donné l’accolade fraternelle à la nouvelle Société des Travailleurs amis de la paix., (Notre sœur cadette, a-t-il ajouté, a toute notre sympathie, paix et travail ne sont-ils pas complémentaires l’un de l'autre.) (1).
- M. Franck a fait en quelques mots l’historique de la Société qui, fondée en 1867, n’a pas perdu courage depuis 12 ans, malgré les changements, malgré les dernières guerres, qui a passé par bien des vicissitudes, et n’a pu encore réussir à fonder un organe destiné à répandre ses doctrines.
- L’orateur a déploré la mort de plusieurs membres actifs et dévoués de la Société, parmi lesquels il a nommé M. Campion, président’de la Fédération des instituteurs belges ; M. Bourens, auteur du cathéchisme de la paix; M. Farjasse. Il a consacré quelques paroles émues à la mémoire de M. Le Doyen, qui vient de mourir subitement.
- « Quant à la presse hostile à nos efforts, a-t-il dit, nous ne voulons tirer d’elle d’autre vengeance que de lui exprimer le souhait que nous formons de l’égaler en talent et en autorité. Personne, nous le supposons, ne peut se sentir blessé par cette flèche pacifique. » '
- Après un hommage rendu à l’abbé de Saint-Pierre, si longtemps traité d’utopiste, à Kant, à Bentham ; après avoir jeté un coup d’œil très-rapide et un peu superficiel peut-être sur le mouvement pacifique, et avoir cité cetteparole trop peu connue inscrite pourtant dans les cahiers de la révolution au 29 décembre 1791 : « Fier d’avoir conquis les droits de 1a. nature, il (le peuple français) ne les outragera pas dans les autres hommes. » M. Franck a rappelé le but poursuivi sans défaillance, sans découragement : l’arbitrage international.
- M. Franck mentionne les 15 ou 20 sociétés anglaises etaméricaines de la paix, disposant de 9jour-naux, qui répandent partout la bonne sémence, et qui ont posé, de concert avec la Société des amis de la paix, les bases d’une fédération.
- « Hors du droit et du devoir, a conclu l’orateur, la vie humaine est sans prix ; la guerre est un crime que combattent de nos jours des gens de tous les partis; des réactionnaires mêmes se rencontrent avec nous sur le terrain de la paix. »
- (1) Pourquoi ne jamais mentionner, la Ligue de la paix et, de la literie, la sœur aînée, quand on parle de la soeqr cadette.
- Il a ensuite chaudement remercié les artistes qui ont bien voulu prêter à la Société leur concours précieux, nous ne saurions joindre avec trop d’empressement nos félicitations aux siennes, car la partie musicale a procuré à ses auditeurs une de ces soirées exquises dont on garde longtemps le souvenir.
- Eugénie Pierre.
- La question du blé
- Dans sa réunion du 8 mars 1879, le comice de Péronne s’est prononcé énergiquement contre tous droits nouveaux sur le blé, sur la viande, sur la laine; —ce seraient là, dit-il, des mesures sans aucune efficacité, et qui n’auraient pour effet que de nous attirer des représailles à l’étranger. On a eu longtemps l’échelle mobile, c’est-à-dire cés droits variables sur les céréales, droits élevés uand le prix du blé était bas dans l’intérieur, roits légers quand le prix du blé était haut. Qu’a produit ce système? Rien de bon pour le cultivateur, le désarroi pour le commerce des grains qui se trouvait dans l’impossibilité de faire des provisions, des charges parfois considérables pour le consommateur. En temps de disette, on était obligé de suspendre Téchelle mobile, mais cette suspension ne faisait pas renaître en un jour les relations commerciales que ce système barbare avait supprimées ou entravées. Ma’gré la protection agricole, l’hectolitre de blé de seconde qualité valait à Péronne 12 fr. 75 c. en 1833 ; 15 fr. 25 c. en 1837; 14 fr. en 1849; la moyenne des prix de 1833 à 1858 sur ce marché a été de 15 fr. 19 c.
- Eh bien ! aujourd’hui le blé n’est pas à un prix inférieur. L’anDée dernière a e é signalée par une détestable récolte ; nos blés nationaux ont été de fort basse qualité ; néanmoins la France n’est pas morte de faim, l’ouvrier n’a pus payé a aon pain à des prix de famine.
- Il y a un siècle qu’elles durent, même plus d’un siècle, ces discussions sur le commerce des grains. Jadis, c’étaient les exportations que l'on voulait empêcher afin de protéger contre la cher.é le consommateur national ; aujourd’hui ce sont 'es importations qu’on veut prohiber. Comme le fait fort bien remarquer un agriculteur qui combat les ’dées protectionnistes, c’est de lui-mème et de perfectionnements dans sa culture que l’agriculteur français doittrer, i on pas le salut, car il n’est pas dans la voie de la ruine, mais la consolidation et l’accroissement de sa prospérité.
- Nous cultivons à peu près 7 millionsd’hectares de froment, qui produisent une moyenne de 15 hectolitres par hectare. Il est certain que cette superficie pourrait facilement être réduite d’un septième par l’extension des prairies, des cultures mdustrielles et potagères pour lesquelles une grande partie de notre sol offre d’excellentes conditions. Quant aux autres 6 millions d’hectares maintenus en froment, avec des soiDS, avec des labours plus profonds, des fumiers plus intenses, dés instruments agricoles plus parfaits, un meilleur choix des semences, le rendement serait aisément relevé de 15 hectolitres à 20 hectolitres par hectare. La France est un des pays de l’Europe où la moyenne du rendement en céréales est le plus faible. Soutiendra-t-on que cela tient à l’infériorité de notre sol ?
- (Progrès de VEst.)
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- LE DEVOIR
- LA FILLE DE SON PÈRE
- Traduit de l’Anglais, de Mme Marie HOWLAND Voir n° 4 (tome 1) à n° 34 (tome
- Chapitre XXXVill.
- Progrès de l’oeuvre.
- (Suite.)
- Peu de temps avant l’époque fixée pour son retour, Susie, alors au familistère de Cuise, écrivit à Clara une longue lettre dans laquelle elle lui décrivait la vie au palais social.
- « Je ne puis, » disait-elle, « chère amie, vous indi-« quer que les grandes lignes de ce que je vois, me « réservant de revenir sur les détails quand j’aurai « le bonheur de me retrouver auprès de vous.
- « Le fondateur du familistère de Cuise, M. Codin,
- « a son propre logement dans le palais. La plupart « des ses employés y habitent également. Le reste « de la population, c’est-à-dire la majorité, se com-« pose de familles d’ouvriers.
- » La plupart des habitants sont donc de simples « artisans ayant peu d’instruction. TJn certain nom-« bre d’entre eux sont même complètement illettrés. « Néanmoins ils portent un vif intérêt à ce qu’on fait « pour leurs enfants dans les écoles; et la génération « qui s’élève ici ne fournira plus un seul élève qui « ne possède outre la lecture, l’écriture et le calcul, « les premiers éléments des connaissances utiles, y « compris le dessin et la musique.
- « Ce qui est essentiel pour le bon succès de l’œuvre « à laquelle nous sommes appelées à coopérer, « chère Clara, c’est de nous garder des illusions e# « de toujours voir la vie telle qu’elle peut être avec « les éléments sociaux actuels; nous nous mettrons « ainsi en mesure d’aider efficacement au dévelop-« pement des individus par l’organisation d’institu-« tions progressives.
- « Or, sans parler des habitudes grossières du lan-« gage, du manque d’ordre et de propreté qui affli-« gent tant de familles, et dont on ne se débarrasse « pas immédiatement par le seul fait qu’on vient « habiter un palais, il faut compter au rang des gros-« ses difficultés qui gênent le bon fonctionnement * de l’association le peu de développement des sen-« timents de bienveiîance, de solidarité et de fra-« ternité entre les hommes.
- « Et ce mal existe aussi bien, il existe peut-être « plus, dans la classe des gens doués d’une certaine « instruction que dans celle des gens illettrés.
- « L’habitation unitaire, par son principe même et
- par les institutions qu’elle comporte, réagit puissamment contre les tendances à l’antagonisme des intérêts entre individus, et contribue ainsi à développer les sentiments de respect, de bienveillance et même de sollicitude entre les divers éléments de la popufation du palais.
- « Les principales de ces institutions sont les écoles ouvertes à l’enfance depuis le berceau jusqu’à l’apprentissage; viennent ensuite les diverses caisses de secours, de prévoyance et de retraite qui répondent à tous les besoins des familles, et garantissent chacun contre l’abandon et la misère, jusqu’au dernier jour de son existence.
- « Ce sont là des services sociaux dont tout le monde ressent les bienfaits. Les ressources consacrées à ces caisses et aux écoles sont, comme vous l’avez entendu dire au comte, prélevées en première ligne sur les bénéfices industriels avant toute répartition au travail et au capital.
- « Les diverses caisses que je viens de vous énumérer, chère Clara, sont administrées par des comités spéciaux élus au scrutin secret par toute la population. J’ai eu la satisfaction de voir fonc-tioner le comité de la caisse de prévoyance, section des dames, qui, vous le devinez, est composé de fonctionnaires de notre sexe.
- « Ici tout travailleur, homme ou femme, jouit de droits égaux : les fonctions électives ne sont fermées à personne pour distinction de sexe.
- » Mais je suppose que vous êtes préoccupée de savoir comment M. Godin a assuré le fonctionnement de ce vaste ensemble, voici :
- » A la tête de l’association sont deux comités principaux :
- » L’un appelé conseil de direction de l’usine, l’autre appelé conseil de direction du Familistère. » Les membres de ces deux conseils y interviennent, les uns de droit par la nature même de leurs fonctions, les autres par voie de suffrage.
- » Le conseil du Familistère et,le conseil de l’industrie, en se réunissant, forment le conseil d’administration générale auquel ressortissent tous les grands intérêts de l’association.
- » M. Godin, le fondateur de l’œuvre, ne s’est pas réservé d’autre titre que celui de Président à vie de ces conseils.
- » «Le passe maintenant, chère amie, à des questions moins générales.
- » Une des premières choses qui frappent ici le visiteur, c’est la propreté des cours et balcons, et l’entretien de toutes les choses d’un usage com mun. On se demande au premier abord, comment ces soins sont obtenus de la part de toute une
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- LE. DEVOIR
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- » population. C’est que les services d'utilité générale » relèvent de l’administration.
- » 1^ sociétaire veille en toute liberté à la pro • » prêté intérieure de son logis, mais là se borne son » action.
- » En dehors du foyer familial, les galeries de cir-v culation, les cours, les escaliers, les fontaines, ce » qui sert à tous enfin, est balayé, nettoyé, tenu » propre, par la vigilance administrative. Ainsi sont » évitées toutes causes de récriminations ou de mé-» contentements entre les sociétaires.
- » Cet entretien de la propreté générale a, en outre, » l’avantage de créer un travail rémunérateur au » profit d’un certain nombre de personnes.
- n Les magasins de vente qui comprennent toutes » les choses nécessaires à la vie, tant pour la nour-» riture que pour le vêtement, offrent de leur côté de » nombreuses fonctions aux femmes et aux jeunes » filles du palais.
- » Mais je ne puis tout vous dire, chère Clara, il » faut pourtant que je n'oublie pas de vous signaler » que les familles ont à leur disposition une vaste » buanderie, des séchoirs pour l'hiver, desétendoirs » pour l’été ; ce qui permet de décharger l’intérieur » des appartements des causes d’encombrement et de » malpropreté que le lavage du linge y introduit « presque partout dans les ménages d’ouvriers.
- » Quelques mots sur les écoles et je termine cette » lettre déjà bien longue.
- » Au Familistère, les écoles sont mixtes, ce qui, » général chez nous, est, paraît-il, peu ordinaire en » France; les garçons et les filles sont répartis de » 2 ans en 2 ans dans des classes spéciales, jusqu’au » moment de l’apprentissage professionnel.
- » Des femmes sont attachées aux classes de la » basse enfance comprenant les élèves de moins de » 10 ans; les classes supérieures sont dirigées par » des maitres-instituteurâ. Je ne m’étendrai pas ici » sur le fonctionnement de ces classes, mais dès » maintenant je voudrais attirer votre attention sur » une chose qui concerne la première division de » l’enfance, c’est-à-dire la nourricerie où se trouvent » les enfants ayant moins de 2 ans.
- » Cette institution est admirablement aménagée » pour le bien-être et le plaisir des petits êtres à qui » elle est destinée. Elle est ouverte toute la journée » aux mères qui peuvent à leur gré confier leurs » enfants aux bonnes gardiennes.
- » Ce que je veux vous signaler, c'est le mode de » coucher adopté pour les nourrissons. Il y a là une » chose à vulgariser sans retard chez nous parce » qu’elle peut être utile à tous les ménages.
- » A la nourricerie du Familistère, le berceau n’est
- » jamais cette couche humide et nauséabonde que » chacun connaît ; il est tenu constamment dans les » conditions les plus hygiéniques et voici par quel » procédé.
- » Le berceau lui-même est composé d’un simple » ovale en tringle de fer ronde portée par deux » montants, un à chaque extrémité : le montant de » la tête forme la flèche du rideau en s’élevant au-dessus du lit ; le tout est fixé sur deux pieds en
- - fonte reliés par une traverse ; ces berceaux sont » ainsifportatifset légers.
- - Une toile en fort coutil, lacée sur l’ovale de fer, » compose le corps d’un berceau très-gracieux ; 30 a à 40 litres de gros son bien bluté sont mis dans
- - cette toile et recouverts d'un petit drap.
- » Cette couche ne se pénètre pas d’humidité; le son » mouillé s’agglomère en mottes qu’on enlève avec » lafmain ; on ajoute de temps à autre un peu de » son nouveau, et tous les mois au plus, on renouvelle » en entier le son du berceau, afin d’éviter toute fer-» mentation. C’est là un système dont plus de douze » années ont consacré la valeur. Aussi ne saurais-'je » vous le recommander avec trop d’instance.
- - Je ne finirais jamais, chère Clara, si je voulais
- - tout dire en cette lettre. Laissez moi donc quitter » aujourd’hni le Familistère sur ce mot : M. Qodin » a découvert et mis en pratique les moyens d’assu-
- - rer à tout le monde les équivalents de la richesse » et, pour cela, il mérite la reconnaissance de l’ave-» nir.
- » Je vois peu le comte qui est très-affairé. Il est
- - tantôt à Paris, tantôt à Londres. Cependant il a » l’obligeance de m’écrire souvent.
- « Minnie est toute la journée au bambinat où l’on « a pour elle mille affectueux égards. Elle apprend « le français avec cette rapidité dont les enfants « seuls ont le secret... »
- Clara recevait régulièrement de Susie de semblables lettres, longues et précieuses missives pleines de tendresse et d’espoir ; mais le comte ne lui écrivait pas. Néanmoins, elle sentait que ce silence qui la peinait, pouvait bien avoir une plus tendre signification que tous les compliments de convention du monde.
- Un jour enfin elle reçut de Frauenstein la lettre suivante :
- « Je ne vous ai pas encore écrit, mon amie, et « peut-être trouverez-vous que ce qui m’en a empè-« ché est un véritable enfantillage ; cependant je ne « veux rien vous dire qui ne soit l’exacte vérité. Si * je me suis abstenu de correspondre avec vous, c’est « que je ne savais quoi vous dire.
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- LE DEVOIR *
- « M’auriez-vous cru si enfant? Pour me justifier, « je dirai : Vous seule en êtes responsable. Vous « avez produit sur moi une telle impression que, si, « en votre présence, je puis parler de choses indiffé-« rentes, je ne puis faire de même en écrivant.
- « Depuis que je vous ai vue, il y a en moi un secret. « Je voudrais que vous le connussiez, mais je n’ose « vous le découvrir; à cause de cela je demeure mé-« ditatif, et l’encre sèche sur ma plume.
- « J’ai foi en vous ; il me semble que votre perspi-« cacité vous fera comprendre cette tentative d’en-« tente et que Vous voudrez bien me pardonner ma « faiblesse.
- « Vous aussi, mon amie, vous avez gardé le si-« lence ; quelquefois j’ai été assez vain pour attri-« tribuer à votre mutisme une cause analogue à celle « qui me paralyse Pardonnez-moi ce que je viens de « dire là. Je tremble de me livrer à mes espérances, « car si je les perdais, avec elles s’évanouirait la voit lonté dont j’ai besoin pour accomplir l’œuvre que « je désire si fermement mener à bonne fin.
- * Dans quinze jours, si les dieux me sont favora-« blés, je serai de nouveau près de vous.
- « Croyez-moi votre bien sincèrement dévoué.
- Paul Von Frauenstein. »
- Une semblable lettre venant d’un homme sûr de lui-même et habitué aux faveurs de la société pourra sembler singulière à bien des personnes.
- Quelques-unes néanmoins y verront combien Paul était sérieusement épris, car chez certaines natures d’élite, plus forte est la passion, plus la crainte de n’être pas payé de retour fait naître une profonde humilité.
- Devant Clara, Frauenstein se sentait comme en présence d’un être supérieur. Il se disait que sa destinée était dans les mains de cette femme, et cependant il tremblait à l’idée de jeter par l’aveu de sa passion le trouble dans cette âme si pure.
- Réduit à l’impuissance, il attendait donc de Clara quelque signe fugitif d’intérêt qui vînt lui rendre la confiance. (A suivre.)
- QUESTION BLANQUI.
- Nous croyons devoir donner ici quelques fragments de l’article que M. Emilede Girardin aconsacré à cette question, en tête de son journal :
- « Cette élection, quime laisse sans aucune frayeur, est un avertissement donné au gouvernement qu’il fera prudemment de ne pas persister dans la politique de ministère « acéphale » qui fait tout à demi ; qui ne simplifie rien, et qui complique tout ; qui a
- combattu l’amnistie plénière pourse rendre les mains jointes à l’amnistie partielle ; qui s’est opposé à la mise en accusation des ministres du 17 mai pour se rallier à la proposition de M. Rameau, qui les flétrissait et placardait cette flétrissure sur les murs de toutes les communes de France...
- « C’est l’inconséquence et l’arbitraire. Or, de l’arbitraire et de l’inconséquence, il ne saurait, au temps où nous vivons, sortir rien de durable. »
- Après avoir démontré la nécessité qu’il y avait, après les triomphes électoraux de la République, de constituer un ministère des quatre gauches présidé par M. Gambetta, le célèbre publiciste ajoute :
- « Le gouvernement ne s’acculait pas à cette piteuse alternative accablante pour lui :
- Admission de M. Blanqui dans l’enceinte législative contrairement à la loi qui le déclare inéligible ;
- Non-admission de M. Blanqui contrairement à tous les précédents de 1848, de 1869 et de 1877.
- Cette non-admission, sur quoi le ministre Wad-dington pourrait-il la motiver à la tribune, lorsque les portes de l’Assemblée nationale ne se sont fermées ni au prince Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, qui avait été condamné à l’emprisonnement perpétuel, ni à M. Fialin de Persigny, qui avait été cor îamné à vingt ans de détention et à la haute surveillance de la police pendant toute sa vie ?
- Que représente M. Auguste Blanqui ? Il représente non la prétention à un trône, mais le dévouement à une idée à laquelle il a sacrifié quarante années de sa vie passées en prison
- Il est martyr d'une idée fausse, il est martyr d’uue erreur, je ne le conteste pas, mais il est martyr.
- Le martyr à sa cause est-il donc chose si commune qu’il ne doive pas trouver grâce devant les défaillances et les apostasies, les parjures, les lâchetés et les égoïsmes dont nos révolutions successives ont donné le tr’ e spectacle ?
- La major é considérable à laquelle a été élu M. Blanqui ne aisse aucun doute sur la validation de son élection
- Elle aura lieu sans discussion.
- Qui donc pourrait la contester ?
- Et, d’ailleurs, à quoi servirait, si cela était possible, de la faire invalider ?
- Ce serait greffer sur une complication qui n’aurait pas dû naître des complications nouvelles, sans nombre et sang issue »
- (La France). Emile de Girardin.
- RÉFLEXIONS SUR L’ÉTAT DE LA RUSSIE
- Lorsque, après les attentats de Hœdel et du docteur Nobiling, le petit état de siège fut proclamé à Berlin, lorsque bientôt ensuite le Reichstag fut saisi de la fameuse « loi muselière », il y eut un émoi général et profond dans les rangs de ce grand parti libéral qui, en somme, est resté le plus réel dépositaire de ce qu’on appelait autrefois l’unité de l’Europe. Pourquoi ne pas en convenir ? Tous les amis des libertés publiées, tous les amis des immunités
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- parlementaires se sentirent plus ou moins menacés par ces mesures, par d’autres encore qui les accompagnèrent, mais surtout par les tendances qu elles laissaient entrevoir. On sentait parfaitement qu’une initiative de l’Allemagne, quelle qu’elle fût d’ailleurs, ne pouvait être traitée aujourd’hui comme une chose indifférente. On avait mille raisons de redouter, pour l’avenir de la cause libérale, une telle réaction, se produisant dans un pays qui, depuis quelques années, avait fait l’expérience assez largs de plusieurs libertés, une réaction inaugurée sou les auspices d’un gouvernement auquel des événements militaires et diplomatiques ont, sans contredit, dévolu l’hégémonie en Europe.
- Tels ne sont pas les sentiments qui nous agitent en présence des imitations russes de ces exemples allemands. Nous ne comprendrions même pas qu’on pût s’en émouvoir.
- Les libéraux auraient sujet de se réjouir s’ils voyaient triompher en Russie les idées qui leur sont chères. Ils n’ont pas lieu de s’alarmer en prés, nce de ce qui s’y passe, et rien ne fera revivre les temps de la Sainte-Alliance. Pour que ces temps reviennent, l’empire des czars est diplomatiquement trop isolé, trop dénué aussi de prestige dans les matières qui touchent aux principes de gouvernement. Mais si quelque part l’essai aujourd’hui tenté de combattre un mal moral par des moyens matériels peut tourner à l’avantâge de la thèse libérale,nous pensons que c’est en Russie; si quelque chose doit démontrer, sinon l’inefficacité, du moins l’insuffisance des mesures de police, des lois de surveillance, des répressions et des compressions militaires , dans cette lutte contre des idées fausses et des sentiments dévoyés, nous croyons que ce sera la campagne administrative entreprise à Saint-Pétersbourg.
- La raison en est bien simple.
- Dans nul autre pays, une réforme profonde du régime administratif n’est plus nécessaire, plus inévitable. Dans nul autre pays, le parti révolutionnaire n'est plus ardent, plus décidé à tout. Dans nul autre pays, enfin, on n’a poussé plus loin, dès à présent, la théorie et la pratique de l’état policier. Du premier de ces trois faits,il résulte que le gouvernement russe, quand il déploierait la dernière rigueur imaginable, aura toujours à compter avec les aspirations et les vœux de toute la nation instruite, éclairée, désireuse de progrès ; du second, qu’il aura fort à faire pour dompter ses ennemis avoués ; du troisième, qu’il ne peut plus tendre les ressorts de son système actuel sans courir le risque grave de les rompre.
- [Le Temps.)
- PROTECTION ET LIBRE-ÉCHANGE
- ou la. loi de M. Prohibant
- M. Prohibant consacrait son temps et ses capitaux à convertir en fer le minerai de ses terres. Comme la nature avait été plus prodigue envers les Belges, ils donnaient îefer aux Français à meilleur marché que M. Prohibant, ce qui signifie que tous les Français, ou la France, pouvaient obtenir une quantité donnée de fer avec moins de travail, en l’achetant aux honnêtes Flamands. Aussi, guidés par leur intérêt, ils n’y faisaient faute, et tous les jours on voyait une multitude de cloutiers, forgerons, charrons,mécaniciens, maréchaux ferrants et laboureurs, aller par eux-mêmes ou par des intermédiaires, se pourvoir en Belgique. Cela déplut fort à M. Prohibant.
- D’abord l’idée lui vint d’arrêter cet abus par ses propres forces.
- C’était bien le moins puisque lui seul en souffrait.
- « Je prendrai ma carabine, se dit-il, je mettrai quatre pistolet à ma ceinture, je garnirai ma giberne, je ceindrai maflamberge, etje me porterai, ainsi équipé, à la frontière. Là, le premier forgeron, cloutier, maréchal, mécanicien ou serrurier qui se présente pour faire ses affaires et non les miennes, je le tue pour lui apprendre à vivre. »
- Au moment départir, M. Prohibant fit quelques réflexions qui tempérèrent un peu son ardeur belliqueuse. Il se dit : « D’abord, il n’est pas absolument-impossible que les acheteurs de fer, mes compatriotes et ennemis, ne prennent mal la chose, et qu’au lieu de se laisser tuer, ils ne me tuent moi-même. Ensuite, même en faisant marcher tous mes domestiques, nous ne pourrons garder tous les passages. Enfin le procédé me coûtera fort cher, plus cher que ne vaut le résultat. »
- M. Prohibant allait tristement se résigner à n’être que libre comme tout le monde, quand un trait de lumière vint illuminer son cerveau.
- Il se rappela qu’il y a à Paris une grande fabrique de lois. « Qu’est-ce qu’une loi? se dit-il. C’est une mesure à laquelle, une fois décrétée, bonne ou mauvaise, chacun est tenu de se conformer. Pour l’exécution d’icelle on organise une force publique,et pour constituer la dite force publique, on puise dans la nation des hommes et de l’argent.
- « Si donc j’obtenais qu’il sortît de la grande fabrique parisienne une toute petite loi portant : « Le fer belge est prohibé,» j’atteindrais les résultats suivants : le gouvernement ferait remplacer les quelques valets que je voulais envoyer à la frontière par vingt mille fils de mes forgerons, serruriers, clou-
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- LE DEVOIR
- tiers, maréchaux, artisans, mécaniciens et laboureurs récalcitrants. Puis, pour tenir en bonne disposition de joie et de santé ces vingt mille douaniers, il leur distribuerait vingt-cinq millions de francs pris à ces mêmes forgerons, cloutiers, artisans et laboureurs. La garde en serait mieux faite ; elle ne me coûterait rien ; je ne serais pas exposé à la brutalité des brocanteurs; je vendrais le fer à mon prix, et je jouirais de la douce récréation de voir notre grand peuple honteusement mystifié. Cela lui apprendrait à se proclamer sans cesse le précurseur et le promoteur de tout progrès en Europe. Oh 1 le trait serait piquant et vaut la peine d’être tenté 1 »
- Donc M. Prohibant se rendit à la fabrique de lois.
- Il fit valoir auprès de MM. les législateurs cette considération :
- « Le fer belge se vend en France à dix francs, ce qui me force de vendre le mien au même prix J'aimerais mieux le vendre à quinze et ne le puis à cause de ce fer belge, que Dieu maudisse. Fabriquez une loi qui dise : « Le fer belge n’entrera plus en France. » Aussitôt j’élève mon prix de cinq francs, et voici les conséquences :
- « Pour chaque quintal de fer que je livrerai au public, au lieu de recevoir dix francs, j’en toucherai quinze, je m’enricherai plus vite ; je donnerai plus d’étendue à mon exploitation, j’occuperai plus d’ouvriers. Mes ouvriers et moi ferons plus de dépenses, au grand avantage de nos fournisseurs à plusieurs lieues à la ronde. Ceux-ci, ayant plus de débouchés, feront plus de commandes à l’industrie, et de proche en proche, l’activité gagnera tout le pays. Cette bienheureuse pièce de cent sous que vous ferez tomber dans mon coffre-fort, comme une pierre qu’on jette dans un lac fera rayonner au loin un nombre infini de cercles concentriques. »
- Charmés de ce discours, enchantés d’apprendre qu’il est si aisé d’augmenter législativement la fortune d’un peuple, les fabricants de lois votèrent la restriction. Que parle-t-on de travail et d’économie? disaient-ils. A quoi bon ces pénibles moyens d'augmenter la richesse nationale, puisqu’un décret y suffit?
- Et, en effet, la loi eut toutes les conséquences annoncées par M.Prohibant; seulement elle en eut d’autres aussi, car, rendons-lui justice,il n’avait pas fait un raisonnement /aw#,mais un raisonnement incomplet. En réclamant un privilège, il en avait signalé les effets qu’on voit, laissant dans l’ombre ceux qu’on ne voit pas. Il n’avait montré que deux personnages, quand il y en a trois en scène.
- C’est à nous de réparer cet oubli involontaire ou prémédité.
- Oui, l’écu détourné ainsi législativement vers le coffre-fort de M. Prohibant, constitue un avantage pour lui et pour ceux donf il doit encourager le travail.
- Et si le décret avait fait descendre cet écu de la lune, ces bons, effets ne seraient contrebalancés par aucuns mauvais effets compensateurs. Malheureusement ce n’est pas de la lune que sort la mystérieuse pièce de cent sous, mais bien de la poche d’un forgeron, cloutier, charron, maréchal, laboureur, constructeur, en un mot de Jacques Bonhomme, qui la donne aujourd’hui sans recevoir un milligramme de fer de plus que du temps où il le payait dix francs,
- Au premier coup d’œil on doit s’apercevoir que ceci change bien la question, car bien évidemment le profit de M. Prohibant est compensé par la perte de Jacques Bonhomme, et tout ce que M. Prohibant pourra faire de cet écu pour l’encouragement du travail national, Jacques Bonhomme l’eût fait de même. La pierre n'est jetée sur un point du lac que parce qu’elle a été législativement empêchée d’êtrq jetée sur un autre.
- Donc ce qu'on ne voit pas compense ce qu’on voit, et jusqu’ici il reste, pour résidu de l’opération, une injustice, et, chose déplarable ! une injustice perpétrée par la loi.
- Ce n’est pas tout.
- J’ai dit qu’on laissait toujours dans l’ombre un troisième personnage. Il faut que je le fasse ici paraître, afin qu’il nous révèle une seconde perte de cinq francs. Alors nous aurons le résulat de l’évolution tout entière.
- Jacques Bonhomme est possesseur de 15 francs, fruit de ses sueurs. Nous sommes encore au temps où il est libre. Que fait-il de ses 15 francs ? Il achète un article de mode pour 10 francs, et c’est avec cet article de mode qu’il paye (ou que l’intermédiaire paye pour lui) le quintal de fer belge. Il reste encore à Jacques Bonhomme 5 francs. Il ne les jette pas dans la rivière, mais (et c’est ce qu 'on ne voit pas) il les donne à un industriel quelconque, par exemple à un libraire.
- Ainsi en ce qui concerne le travail national, il est encouragé dans la mesure de 15 francs, savoir :
- 10 francs qui vont à l’article Paris ;
- 5 francs qui vont à la librairie ;
- Et quant à Jacques Bonhomme, il obtient, pour ses 15 francs, deux objets de satisfaction, savoir :
- 1° Un quintal de fer ;
- 2° Un livre.
- Survient le, décret.
- Que devient la condition de Jacques Bonhomme ?
- Que devient celle du travail national ?
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- le devoir
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- Jacques Bonhomme livrant ses 15 francs jusqu’au dernier centime à M. Prohibant, contre un quintal de fer, n'a plus que la jouissance de ce quintal de fer.
- Il perd la jouissance d’un livre ou de tout autre objet équivalent. Il perd 5 fr.
- On en convient; on ne peut pas ne pas en convenir ; on ne peut pas ne pas convenir que lorsque la restriction hausse le prix des choses, le consommateur perd la différence.
- Mais, dit-on, le travail national la gagne.
- Non, il ne la gagne pas ; car depuis le décret, il n’est encouragé que comme il l’était avant, dans la mesure de 15 francs.
- Seulement, depuis le décret, les 15 francs de Jacques Bonhomme vont à la métallurgie, tandis qu’avant le décret, ils se partageaient entre l’article de modes et la librairie.
- La violence qu’exerce par lui-même M. Prohibant à la frontière ou celle qu’il y fait exercer par la loi peuvent être jugées fort différemment au point de vue moral. Il y a des gens qui pensent que la spoliation perd toute son immoralité pourvu qu’elle soit légale. Quant à moi, je ne saurais imaginer une circonstance plus aggravante. Quoi qu’il en soit, ce qui est certain, c’est que les résultats économiques sont les mêmes.
- Tournez la chose comme vous voudrez, mais ayez l’œil sagace et vous verrez qu’il ne sort rien de bon de la spoliation légale ou illégale. Nous ne nions pas qu’il n’en sorte pour M. Prohibant ou son industrie, ou si l’on veut pour le travail national, un profit de 5 francs. Mais nous affirmons qu’il en sort aussi deux pertes :
- L’une pour Jacques Bonhomme qui paye 15 francs ce qu’il avait pour 10 ;
- L’autre pour le travail national qui ne reçoit plus la différence
- Choisissez celle de ces deux pertes avec laquelle il vous plaise de compenser leprofit que nous avouons. L’autre n’en constituera pas moins une perte sèche.
- Moralité : Violenter n'est pas produire, c’est détruire. Oh ! si violenter c’était produire, notre France serait plus riche qu’elle n’est.
- F. Bastiat.
- Extrait de Ce que l'on voit et de ce que l'on ne voit pas.
- LES JÉSUITES SOUS LÀ RESTAURATION
- Le 15 juillet 1826, M. le comte de Montlosier, ancien député aux Etats-Généraux, adressa à la cour de Paris une dénonciation contre certaines congrégations religieuses, et en particulier contre les jé-
- que voici :
- 1° L’existence de plusieurs affiliations connues sous le nom générique de congrégation, dont quelques-unes ont pour objet apparent des exercices de piété ou quelque fin pieuse, mais qui sont toutes liées par le même esprit et sous une direction centrale, et tendant, à raison d’engagements divers, de promesses, de serments et de vœux, à se composer dans l’Etat une influence particulière, au moyen de laquelle elles espèrent maîtriser l'administration, le ministère et le gouvernement;
- 2° L’existence flagrante de divers établissements de jésuites, en contravention aux lois du royaume, qui ont proscrit la Société de Jésus ;
- 3° La profession patente des doctrines ultramontaines ;
- 4° Enfiu l’envahissement du parti prêtre.
- La cour royale délibéra toutes chambres réunies, sous la présidence de M. Séguier, et rendit le 18 août 1826 l’arrêt suivant :
- ARRÊT
- La cour,
- Après avoir entendu plusieurs de messieurs sur les faits contenus dans l’écrit de François-Dominique de Regnaud, comte de Montlosier, en date du 16 juillet 1826, de lui signé, et adressé à tous et chacun des membres de la cour, ayant aussi entendu le prociireur général du roi en ses conclusions, tendant à ce qu’il n’y eût lieu à délibérer : a matière mise eu délibération.
- Gonsidéraut qu’il résulte de l’ensemble et des dispositions des arrêts du parlement de Paris, des 6 août 1762, 1er décembre 1764 et9 mai 1767, des arrêts conformes des autres parlements du royaume, de l’édit de Louis XV, du mois de novembre 1764, de l’édit de Louis XVI, du mois de mai 1777, de la loi du 18 août 1792, et du décret du 3 messidor an XII (22 juin 1804), que l’état actuel de la législation s’oppose formellement au rétablissement de la Société dite de Jésus, sous quelque dénomination qu’elle se présente ;
- Que les arrêts et édits étaient principalement fondés sur l’incompatibilité reconnue(entre les principes professés pour cette société et l’indépendance de tous les gouvernements; principes bien plus incompatibles encore avec la Ghartre constitutionnelle qui fait aujourd’hui le droit public des Français ;
- Mais considérant que, suivant cette législation, il n’appartient qu’à la haute police du royaume de dissoudre tous établissements, agrégations ou associations qui sont ou seraient formés au mépris des arrêts, édits, loi et décret sus-énoncés ;
- Considérant, sur le surplus des faits exposés audit écrit, que, quelle que puisse être leur gravité, ces faits, tels qu’ils sont présentés, ne constituent néanmoins ni crime ni délit qualifiés par les lois, dont la poursuite appartienne à la Cour ;
- Par ces motifs, se déclare incompétente, etc.
- Du 18 août 1826. — Cour royale de Paris— Chambres réunies. — Président, M. Séguier, p. p.
- Serait-il interdit à la République seule de se garantir contre ceux dont la cour de Paris disait que leurs principes sont incompatibles avec l’indépendance de tous les gouvernements ?
- ENCORE MATACONG
- Il y a quelques années vivait à Contorbery (Kent) lieu de sa naissance, un juif du nom de Nathaniel Isaacs.
- Tout jeune encore Isaacs avait été visiter l’Afrique du sud et, durant cinq années de résidence par les Zoulous, cinq années employées à explorer le pays, il s’était familiarisé de la manière la plus complète, non-seulement avec le sol et ses productions, mais encore avec les habitants, leurs coutumes et leurs mœurs. Deux ouvrages
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- LE DEVOIR
- par lui publiés sur ce sujet renferment des détails assez intéressants.
- Au bout de ces cinq années, fatigué d’une vie quelque peu avantureuse, il partit pour Sierra-Leone (côte ouest) et s’y livra au commerce avec tant de bonheur ou d’habileté qu’il ne tarda pas à devenir un des négociants les plus riches et les plus influents de la contrée.
- Matacong qui a trois milles de circonférence et commande quelques-unes des rivières les plus importantes de l’Afrique, ne pouvait, tant en raison de sa situation que de son indépendance, échapper à l’attention d’Isaacs. Les visites fréquentes qu’il y fit ne d urent qu'augmenter le désir qu’il avait de s’en rendre possesseur.
- Cette île était alors la propriété de deux associés anglais, Stephen Gabbidon et William Savage qui l’avaient achetée des chefs Beri Eri.
- Le 30 décembre 1825, Nathaniel Isaacs en devint à son tour l’acquéreur. Il resta néanmoins tributaire des chefs Beri Eri auxquels il continua de payer une redevance annuelle de cinq livres sterling, ainsi que le faisaient les précédents propriétaires.
- Ce tribut, assure t-on, n’a pas cessé d’être payé jusqu’à ce jour parles tenants de l’ile.
- Nathaniel Isaacs ne fut pas frustré dans les espérances qu’il avait fondées sur Matacong et l’utilité qu’ils en pouvait retirer. Il y fit construire de larges quais où de grands bâtiments pouvaient embarquer ou débarquer leurs cargaisons et, à l’extrémité d’une longue chaussée aussi son oeuvre, établit un vaste magasin d’entrepôt.
- Bref, peu de temps après l’achèvement de ces travaux, Nathaniel vit les profits offluerdans ses caisses et l’ile acquit une importance telle que l’on songea sérieusement pendant un certain temps à en faire le magasin central, Yemporium du pays. Sierra-Leone eut été détrôné.
- Comme particularité à noter, plusieurs vaisseaux avaient échoué sur les récifs de la côte et, s'il faut en croire un interprète, un natif nommé Mamadliu Khali, quelques uns de ces naufrages étaient l’oeuvre expresse d’un pilo te de couleur qui faisait trafic des débris du naufrage et des épaves que les flots apportaient.
- Notre enfant d’Israël était alorfe (de 1848 à 1851) agent consulaire pour la France et sir Arthur Kennedy gouvernait la Côte d’or au nom de sa majesté Britannique.
- Les deux fonctionnaires semblaient vivre en parfaite harmonie et sir Arthur Kennedy était souvent le convive de Nathaniel Isaacs qui tenait table ouverte pour les notabilités officielles et commerciales de la contrée.
- Cependant la prospérité toujours croissante de Nathaniel avait éveillé la jalousie du haut-commerce de Sierra-Leone. Un complot se forma contre lui dont le gouverneur anglais devint tout au moins l’instrument, s’il n’en fut pas l’âme.
- Isaacs fut l’accusé de faire la traite et sir Kennedy,qui n’était encore que M. Kennedy à ce moment, donna l’ordre de l’arrêter et dépêcha, à cet effet, de Sierra-Leone, une canonnière anglaise.
- Averti à temps par son neveu qui, en sa qualité d’employé du gouvernement, avait en connaissance de l’ordre d’arrestation, Isaacs quitta l’ile sur une barque montée par des nègres et ce neveu lui-même qui avaient fait cinquante milles à force de ramer pour venir le sauver. Une tribu puissante et amie, celle des Mandingos aussi appelé Soosoos l’accueillit et le prit sous sa protection.
- Il y séjourna quelque temps.
- Matacong était la propriété deM. Isaacs. Celui-ci était le vassal d’un chef ami. L’arrestation d’Isaacs quoique sujet Anglais n’était rien moins qu’une violation du droit international. Dès lors il y avait lieu de la part de l’homme dans la personne duquel ce droit était violé et dont les affaires particulières avaient souffert considérablement de cette violation, il y avait lieu, disons nous, à une double demande en réparation. L’illégalité du fait s’augmentait encore de la fausseté de l’accusation.
- Nathaniel Isaacs, de retour en Angleterre, se plaignit au gouvernement du procédé de sir Kennedy et intenta à ce dernier une action en réclamation de vingt mille livres sterling de dommages-intérêts.
- A cette plainte, le cabinet anglais répondit en envoyant presque immédiatement Arthur Kennedy comme gouverneur à Sivon River (la rivière ou la fleuve du Cygne.)
- Quant à la demande des vingt mille livres sterling, sir Kennedy prévenu de ce qui le menaçait, s’arrangea de façon à ne pas recevoir la copie ou assignation dans les délais voulus parla loi et le procès tomba dans l’eau par défaut de forme.
- Le gouvernement de Sierra Leone essaya bien de chercher quelque petite querelle d’Allemand (pardon, à nos vainqueurs, du proverbe ; mais je n’en suis pas l’inventeur) à Isaacs ; il en fut pour ses frais. Celui-ci était encore le libre et incontesté propriétaire de Matacong lorsqu’il mourut.
- On raconte que Nathaniel Isaacs était dans l’île un véritable Pontifex Maximus. La justice s’y rendait sous son égide et par l’intermédiaire d’un magistrat nommé Alcalé.
- La manière dont cette justice était rendue ne laissait pas, dans certains cas, d’être quelque peu.... primitive, pour ne rien de plus. Qu’on en juge !
- Un vol a été commis.:Par qui? On ne le sait pas précisément, mais des soupçons planen t sur quelques personnes. Ces personnes sont arrêtées et interrogées. Toutes nient être l’auteur du fait. Tout autre magistrat que VAlcalé se trouverait embarrassé. Il n’en est pas ainsi du représentant de Thémis. Il fait amener les inculpés devant lui et ordonne qu’on leur passe sur la langue une barre de fer rougie à blanc. Dieu reconnaîtra les siens : celui-là seul sera brûlé qui sera coupable. On devine le résultat de l’épreuve.
- Matacong, ajoute T Africain diary du voyageur anglais, est une île de formation volcanique et dont la partie ouest renferme des couches de lave. Le côté sud contient deux blocs de granit que les natifs disent y avoir été apportés et travaillés par des Portugais, marchands d’esclaves et qui faisaient la traite sur une vaste échelle. Les habitants assurent aussi que non loin de ces blocs est caché un trésor considérable.
- Il y a de l’eau de source à Matacong, de l’eau bonne à boire, par conséquent, et qui ne donne pas le ténia comme cela a lieu dans d’autres parties de l'Afrique.
- Ainsi que nous l’avons déjà dit précédemment, les produits du sol y sont à peu près nuis Cependant le bétail de boucherie y trouve des pâturages, et Sierra Leone vient s’y approvisionner.
- Des travaux dirigés par une main expérimentée permettraient bientôt, dit-on toujours, de rendre comme par le passé l’accès de Matacong facile aux navires et l’île pourrait devenir une fois de plus un entrepôt commercial fort important.
- Peut-être cela se fera-t-il si la sentence arbitrale qui doit être rendue entre la P’rance et l’Angleterre est prononcée en faveur de la première.
- Dans le cas d’une solution dans ce sens, le gouvernement français sei'ait décidé, assure-t-«on, à faire de cette île une station navale. L’idée est heureuse ; mais nous ne la croyons pas du goût des Anglais. Nos amis les insulaires sont, chacun le sait, d’une susceptibilité très ombrageuse dans toutes les questions de cette nature.
- G.-P. Maistre.
- Londres, 28 avril 1879.
- P. S. — Depuis que ces lignes sont écrites, le Sémaphore de Marseille et le Nouvelliste de Rouen ont insinué que tout le bruit fait en Angleterre au sujet de Matacong aurait surtout pour objet de détourner l’attention de la France de la prise de possession par l’Angleterre de l’embouchure des deux Scarcies, rivières du voisinage, jusqu’ici neutres entre les Anglais et les Français.
- * E. G.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- DIMANCHE 11 MAI 1879.
- 2* ANNÉE, TOME 3 — N° 35 • ie numéro hebdomadaire 20 c.
- JOURNAL DES RÉFORMES SOCIALES
- bureau principal ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris,
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- Rédacteur en chef M. Ed. Champury
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- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- A¥1S
- La Fête du Travail a été célébrée au Familistère de Guise le Dimanche 4 et le Lundi j courant.
- Des obstacles matériels provenant du fait que e Devoir ne s'imprime pas dans la ville où il $e rédige ne nous permettent de publier dans présent numéro ni le récit de cette belle et ïjoyeuse fête ni le discours d’une très-grande portée qu’y a prononcé M. Godin devant ses ouvriers dont il a fait ses associés.
- Ce récit et ce discours seront publiés dans le trochain numéro du Devoir; à partir de ce noment, le journal continuera à discuter l une façon serrée et régulière les questions l association et de participation des ouvriers iux bénéfices de la production.
- Les statuts de l’Association du Familistère seront la base de ces études.
- SOMMAIRE
- Avis. — Les Lettres et la République. — Pensées sociales et politiques. — L’esprit religieux dams le socialisme. — Semaine politique. — Le mouvement social en Angleterre. — La protection, le libre-échange et les impôts. — Le travail des femmes et les couvents. — Propagande nihiliste. — Feuilleton : La Fille de son Père. — Correspondance. — Deux mots à la philosophie de l’avenir. — De la gloire. — Bulletin bibliographique. — Variétés.
- LES LETTRES ET LA RÉPUBLIQUE w
- IL
- FLORAISON DES LETTRES DANS LES REPUBLIQUES.
- Nous avons vu quelle déplorable doctrine prétend régenter aujourd’hui la littérature et quel débordement d’insanités elle a fait naître. Nous avons établi que cette doctrine, basée sur la négation de la liberté morale, est et sera ‘toujours inconciliable avec un régime de liberté politique. Enfin nous avons soutenu que cette littérature relâchée dont le pouvoir impérial avait favorisé le développement, devait être considérée comme un danger pour la république, et, à cause de cela, combattue sans merci par tous les vrais amis du régime que le pays s’est donné.
- Il nous reste à examiner si une littérature
- (1) Voir le numéro du 4 mai.
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- LE DEVOIR
- républicaine est possible, et en ce cas, quels doivent être ses ressources, ses droits et ses devoirs.
- Cet examen est en réalité plus facile qu’il ne semble. La république, nouvelle en France, n’est pas une invention moderne. Elle a régné dans beaucoup de pays et, comme telle, elle a donné ses preuves. Par ce qu’elle a produit ailleurs on peut préjuger de ce qu’elle produira chez nous.
- Eh bien ! disons le tout de suite et très-haut: son régime est éminemment favorable aux lettres et aux arts. Partout où il a régné, il a enfanté des merveilles. Pour le contester un seul instant il faudrait oublier jusque dans ses principes les plus élémentaires l’histoire intellectuelle du genre humain. L’antiquité, la renaissance, l’histoire moderne, l’histoire contemporaine, tout prouve jusqu’à la dernière • évidence la justesse de cette affirmation. En Grèce, à Rome, en Italie, en Hollande, en Suisse, aux Etats-Unis, partout la forme républicaine a enfanté de grands écrivains. Regardez près de vous, et vous sentirez que cela est; remontez très haut et vous vous convaincrez que cela fut.
- Les trois villes qui se disputaient l’honneur d’avoir vu naître Homère étaient trois républiques. Eschyle, Sophocle, Euripide, Pindare, Aristophane, Ménandre, Platon, Démosthènes et tout le glorieux choeur des historiens grecs, ont vécu, ont parlé, ont écrit dans des républiques et pour des républicains. Plaute, Térence, Catulle, Cicéron, Lucrèce sont nés et sont morts durant la république romaine. Horace était un homme fait et Virgile avait 40 ans lorsque Octave devint Auguste : c’est le régime républicain qui les a formés. Plus près de nous, c’est à la faveur de la liberté que les lettres ont refleuri en Italie : Dante est un républicain, aussi grand citoyen que grand poète. En Angleterre, c’est durant les courtes années que ce pays est en république que Milton écrit le Paradis perdu. En Hollande, c’est à l’heure où la liberté règne que surgit Vondel, le grand poète hollandais. Dans le Nouveau-Monde, c’est la république, des Etats-Unis, et non le Canada ou le Brésil, qui donne naissance à une littérature américaine par des écrivains tels quç Cooper, Poe et Long-
- fellow. Enfin, ne l’oublions pas, c’est une rép|l blique, une toute petite république, Genève, q donne le jour au plus grand prosateur denoty langue, Rousseau.
- L’énumération de ces noms — qui ne so; pas les seuls — en dit plus que tous les co^ mentaires.
- Et que l’on ne vienne pas objecter l’exemple de la France donne un démenti à toi ces faits. L’objection quoique spécieuse sers insoutenable. La France n’a pas encore coni$ la République. 89 n’a été qu’une révolution,. qu’une révolution, et si nous avons aujourd’h; la république sur le papier, nous ne l’avons p; en fait, puisqu’aucune liberté n’est encore pr. clamée, pas même la liberté de la presse.
- D’ailleurs on serait mal inspiré à venir di? que les agitations républicaines n’ont rien n, à la France littéraire. Mirabeau ne serait dot pas un orateur ni André Chénier un poèUL Barnave et Vergniaud ne compteraient do* pour rien ?
- Comment contester la grande et salutai; impulsion donnée aux lettres par les héritk| de la révolution, impulsion qui eût été pl?, grande encore si la presse eût été libre ? Oublis t-on que les plus belles œuvres de notre siée sont dues aux champions de la cause répuL-caine, à Benjamin Constant, à Béranger,H Lamennais, à Auguste Barbier, à Georges Sanfc à Michelet, à Quinet, à Lamartine, à Iiugcf Enfin qui donc — la passion politique miser part — peut méconnaître la très haute qu4 littéraire de l’éloquence de M. Gambetta? î.
- Arrêtons-nous. Insister d’avantage serjlf faire injure au sens de nos lecteurs. Ce flî nous venons de dire suffit. L’influence des a?' victions républicaines sur l’essor du génie: peut plus être mis en doute. Le régime réf, blicain, plus que tout autre, permet le cultes lettres et favorise leur floraison.
- CAUSES DE CETTE FLORAISON.
- Cela tient à sa nature même. En faisante citoyens de ceux qui n’étaient que des sujet*/ leur inspire uue plus haute opinion cl’e> mêmes, un plus juste sentiment de leur vaté une plus nette aperception de leur respons^ lité. L’auteur affranchi n’a plus à résister k*
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- séductions dangereuses d’une cour. Il n’a plus à prostituer ses aptitudes au sale métier de courtisan, plus à placer en tête de son œuvre, de ces dédicaces emphatiques où la flagornerie s’étale dans toute son impudeur, plus à combiner ses écrits en vue d’obtenir des distinctions ou des récompenses, des croix, des titres ou des pensions; en un mot, il n’a plus de prétexte pour méconnaître sa mission, plus de motifs pour manquer à son apostolat.
- devoirs de la littérature républicaine.
- Le régime républicain en changeant la condition de l’homme de lettres, élève du même coup la destination de la littérature. Au lieu de la rabaisser au modeste emploi d’art d’agrément, il l’élève au rang de fonction sociale. Au lieu de l’abandonner à la libre fantaisie, il lui impose d’austères devoirs. Au lieu de tolérer qu’elle se traîne à la remorque des préjugés ou à la solde des vices, il exige qu’elle marche aux avant-postes de la pensée, éclairant et frayant le chemin du progrès. Noblesse oblige : affranchie, la littérature devient un sacerdoce ; elle a charge d’âmes ; à elle incombe la plus sainte des missions : l’ennoblissement moral du peuple, du peuple-roi, du peuple devenu seul souverain.
- Cette mission est immense, mais-elle n’est pas au-dessus des possibilités. L’âme humaine est plêine de bons sentiments qui ne demandent qu’à prendre leur essor. Nous ne sommes pas tombés si bas, malgré l’empire et le septennat, que les ardeurs généreuses soient à jamais éteintes, que le respect des grandes choses soit à jamais perdu, que l’enthousiasme pour ce qui est beau, pour ce qui est bon, pour ce qui est grand, soit à jamais refroidi, à jamais congelé.
- Non ! la France n’a pas renié son caractère et elle ne le reniera pas. De tout temps elle a été chevaleresque et elle l’est encore. Vienne l’occasion de le prouver et elle le prouvera. Cette disposition qui lui a fait faire à la fois tant de folies et tant d’actions belles et généreuses est toujours vivante dans son cœur. Aujourd’hui, comme autrefois, la France est capable de s’enflammer pour une idée, pour une cause, pour une bonne action.
- Eh bien 1 c’est à ce sentiment qu’il importe
- de s’adresser. Qu’on le développe, qu’on l’é-
- claire, qu’on le guide dans une voie profitable au progrès. Les auteurs le peuvent, s’ils le veulent. Qu’ils le veuillent donc ; qu’ils bannissent de leurs œuvres tous les héros pris dans les classes qui ne font rien, ceux d’en haut comme ceux d’en bas, les nobles aussi bien que les voyous ; qu’ils nous présentent, en lieu et place de ces parasites et de ces inutiles, des travailleurs, des producteurs, des hommes qui pensent; des hommes qui luttent; qu’ils s’appliquent à mettre en scène les mâles vertus, les sacrifices virils, les grands dévouements, les beaux caractères, les fermes volontés ; qu’ils s’efforcent enfin de faire revivre aux yeux du peuple les sujets pour lesquels il s’enthousiasme, les luttes, les souffrances des promoteurs du progrès, de ceux qui ont embrassé une cause alors qu’elle était proscrite, de ceux qui ont proclamé une idée en face de la pitié des sots, de la suspicion des habiles ou de la raillerie des malins, de ceu-x enfin qui ont revendiqué comme leur plus beau titre de gloire la défense d’une vérité à l’heure même où s’apesantissait sur elle la haine et le pouvoir des grands.
- Voilà ce que le sentiment national, libre de joug, demande à ses écrivains. En dotant la République d’une littérature semblable, c’est-à-dire digne d’elle, ils feront à la fois œuvre de patriotisme et œuvre d’humanité; ils enrichiront le domaine des lettres et celui de la morale ; ils rehausseront la gloire de leur pays et assureront leur propre gloire.
- Ed. Chàmpury.
- PENSÉES SOCIALES & POLITIQUES
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- Le devoir politique des hommes d'État consiste surtout à respecter ces deux choses :
- Le droit de chacun,
- La liberté de tous.
- ----OWOI______*---
- L’ESPRIT RELIGIEUX DANS LE SOCIALISME.
- Contrairement à la politique qui doit prendre les hommes pour ce qu’ils sont, la réforme sociale serait une absurdité sans issue si elle ne cherchait à rendre
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- Le devoir
- les individus meilleurs. Le seul moyen efficace d’atteindre ce but est l’esprit religieux; bien que mis de côté par la politique, cet esprit est l’âme même de la réforme sociale-
- Je dis Vesprit religieux, et qu’il faut bien se garder de le confondre avec l'esprit théologique \ ce dernier se délecte dans l’établissement de dogmes invérifiables et substitue la foi aveugle à cette confiance active et raisonnée qui est l’essence de la vraie religion.
- Schiller, dans une de ses épigrammes, s’écrie : « Quelle est la religion que je professe ?
- — « Aucune de celles que vous nommez, et pourquoi ?
- — « Par religion même. »
- Ainsi peut-il en être du réformateur social. Il peut se tenir à l’écart de toutes les croyances formulées au temps et au lieu où il vit. Mais s il est un véritable réformateur, il est en même temps profondément religieux.
- Car il est un de ces hommes chez qui prédomine le sentiment de l’ordre et de l’harmonie ; un de ceux qui considèrent comme chose intolérable le désordre et les querelles; un de ceuxqui croient inébranlablement que la destinée du genre humain est de concourir au développement d’un ordre harmonique universel; un de ces hommes enfin prêts à se dévouer pour réaliser le progrès dans toutes les voies possibles avec cet entier oubli de soi-mème qui est le propre de tous ceux qui se vouent à la défense de quelque grande idée.
- Un tel homme pour être conséquent avec ses principes, cherche à établir en lui-même d’abord, puis entre lui et son entourage immédiat, l’harmonie dont il désire la réalisation dans le monde. Sa vie toute entière est un effort, imparfait sans doute, mais fidèle et persistant, pour mettre en pratique cette loi d’amour universel dont le grand apôtre des gentils disait “ Elle est patiente ; elle est douce et bienfai-« santé ; elle n’est point envieuse, elle n’est point « téméraire et précipitée ; elle ne s’enfle point d’or-« gueil; elle n’est point dédaigneuse; elle ne cherche « point ses propres intérêts ; elle ne se pique et ne « s’aigrit de rien; elle n’a.point de mauvais soup-« çons ; elle ne se réjouit point de l’iniquité ; mais u elle se réjouit de la vérité; elle supporte tout, elle « croit tout, elle espère tout, elle souffre tout ; elle « ne passera jamais. »
- Tel est l’esprit indispensable au véritable réformateur.
- On objectera peut-être que proposer un tel idéal de-perfection, c’est, en fait, déclarer la réforme sociale impossible, puisque une longue expérience a
- démontré que, quelque prêts que soient les hommes à donner leur admiration ces principes, bien peu parmi eux y conforment leur conduite avec une énergie assez persistante pour en amener l’introduc-tion dans un système de réformes sociales.
- L’objection est péremptoire si on l’applique à l’action de chacun de nous dans la sphère individuelle ; mais il n’en est plus de même si l’on envisage l’introduction dans la réforme sociale d’un mode d’action | jusqu’ici inusité pour cet objet, c’est-à-dire l’action collective d’hommes unis par des institutions qui donnent un corps aux idées.
- Considéré individuellement, chacun des membres d’une société peut n’avoir pas la force nécessaire pour suivre avec efficacité les principes dont l’insti- ? tution est l’expression vivante, mais par l’influence i> de l’institution même et par l’utilisation des moin- ^ dres efforts de chacun, la pratique des principes de- * vient aussi aisée pour tous qu’elle serait difficile en d’autres conditions.
- L’histoire de l’humanité offre d’innombrables exem-. pies de cette action des institutions sur les mœurs» des hommes. Un des meilleurs que nous puissions; citer est celui-ci :
- Qui ne connaît le proverbe anglais : ,
- « Le plus faible doit aller l& long du mur. »
- A • ï
- Bien peu de personnes peut-etre en connaissent^
- l’origine. |
- Pourquoi le plus faible doit-il aller le long du mur! L’examen des faits journaliers de la vie actuelle en donne difficilement la raison. Mais remontons au-r delà du présent état de choses, voyons ce qui existait en Angleterre il y a deux cents ans, et le proverbe nous deviendra bientôt intelligible.
- Au lieu des rues larges, bien entretenues, convenablement pavées, dont nous jouissons aujourd’hui, nous verrions des rues étroites, sans égouts, bordées; de maisons sans gouttières ni tuyaux de descente* pour recevoir et emporter les eaux. Les toits de ces maisons projettent au-dessus de la rue des gargouilles d’où l’eau de pluie tombe en masse sur le sol etj y forme de longs et tortueux ruisseaux de chaque côté du haut du pavé, seul point un peu praticable en de telles voies.
- Sur ce milieu de la chaussée, les passants mélangés aux véhicules, se pressent et s’efforcent chacun pour soi de se garer de la malpropreté et de l’hunii' dité qui régnent le long des murs des maisons. L difficulté d’avancer et de se faire place est telle que l’enfant, la femme, l’infirme, le faible enfin sont contraints d’aller le long du mur, dans le cloaque oit ils seront .moins mal encore qu’au milieu des enr
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- barras des poussées et des entraves du centre de
- la voie. .
- Vainement en ce temps-là l’enseignement religieux
- se fût efforcé d’enseigner aux gens qu’on ne devait
- oint se pousser les uns les autres sur la voie publique ; il n’eùt obtenu aucun résultat.
- Aujourd’hui ce même enseignement ne nous est plus nécessaire. Pourquoi ?
- Sommes-nous plus que nos pères disposés à nous gêner pour autrui ? Hélas ! je crains que non. Mais si nous ne sommes pas beaucoup améliorés individuellement, les choses qui nous entourent sont complètement transformées. Nous marchons à l’aise dans des rues nettes et propres ; les toits des maisons ne nous jettent plus l’eau sur la tête, et le haut du pavé, cessant d’être une voie de privilège, ne donne plus lieu à aucune discussion entre les passants.
- De même nous cesserions de nous nuire et de nous quereller pour d’innombrables autres choses, si, grâce à un système de mutualité bien compris, nous en arrivions à faire que chacun de nous par l’exercice de ses facultés assurât son bien propre sans rien enlever à autrui.
- De tels arrangements ne sont pas impossibles. Et de la même façon que la transformation des voies publiques a eu pour conséquence d’amener insensiblement les hommes à des manières plus obligeantes à l’égard les uns des autres, ainsi des institutions sociales plus importantes contribueraient dans une mesure plus forte encore à perfectionner les individus.
- Les pires côtés de l’égoïsme disparaîtront avec les circonstances qui aujourd’hui les nourrissent et les entretiennent. Le monde ne possédera pas beaucoup plus de saints, mais la foule des pécheurs aura fait quelques pas de plus dans la voie de la vertu.
- Bien qu’une fois fondées les institutions sociales éveillent et développent ainsi dans le cœur des hommes le caractère nécessaire à la conservation même des institutions, et que celles-ci aillent croissant en raison de leur supériorité intrinsèque pour satisfaire aux désirs légitimes du genre humain, il n’en faut pas moins reconnaître que de telles institutions ne peuvent être conçues et réalisées que par des hommes profondément pénétrés de l’esprit d’ordre et d’harmonie universelle dont il s’agit de déterminer les moyens pratiques
- E. Vansittart-Neale Au club des travailleurs de Rochdale.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- La repris© <le la session. — A l’heure où nous coordonnons nos notes de la huitaine, la reprise des travaux parlementaires est inaugurée par la réunion du Sénat ; la Chambre, on le sait, ne doi t rou vrir ses séances que le 15. Les bureaux des gauches sénatoriales ont eu une conférence assez importante dans laquelle ils ont délibéré sur les questions qui sont à l’ordre du jour. Le retour du Parlement à Paris a été résolu en principe et les membres du centre gauche n’ont, paraît-il, fait de réserves qu’en ce qui concerne le choix de l’installation définitive. Nous aimons à croire que cette décision sera ratifiée par la Chambre haute quand la question sera soumise à son examen définitif.
- On s’est ensuite occupé des pétitions cléricales adressées en grand nombre au Sénat aussi bien qu’à la Chambre "des députés, et la réunion a été unanime à décider qu’il fallait apporter le plus grand soin à la vérification des signatures. Les bureaux ont en outre été d’avis qu’il conviendrait de discuter dans le plus bref délai possible le projet de loi sur la reconstitution du Conseil d’Etat II est même probable que cette importante discussion s’ouvrira dès lundi prochain, jour de la seconde séance sénatoriale.
- La première réunion de nos pères conscrits n’a pas présenté grand intérêt. On a enregistré la démission de M. Lacave-Laplagne et de Rainneville, secrétaires, qui ont été en dissentiment avec la majorité du bureau à propos de la révocation d’un employé. Puis après ce court débat, la Chambre haute a renvoyé à la date du 15 courant l’interpellation Ghesnelong relative au retard apporté au renvoi au Conseil d’Etat des pourvois des congréganistes remplacés par des instituteurs laïques. Il est vraisemblable que cette interpellation n’aura aucun effet par cette raison que les dossiers ont été transmis à la juridiction administrative chargée de les examiner. L’issu du débat ne peut donc être que favorable au gouvernement.
- Le programme des travaux que la Chambre accomplira dès qu’elle aura repris ses séances n’est pas encore arrêté; on assure, cependant, une interpellation de M. Lockroy sur la politique générale du ministère. Il serait bon que le ministère saisit cette occasion qui lui est ofierte de reconquérir, par des déclarations énergiques, la confiance de tous les groupes de la Chambre qui sont loin d’être également portés à soutenir un cabinet souvent irrésolu. Il sera essentiel de se mettre ensuite, sans désemparer, à l’étude des questions d’affaires, car il est de toute urgence que le pays soit promptement fixé sur le régime économique auquel il devra être soumis.
- Le nouveau gouverneur <Ie l’Algérie.
- — M. Albert Grévy, nommé récemment gouverneur civil de l’Algérie, a pris tout récemment possession du poste important qui lui a été confié. Accompagné par le général républicain Saussier, il a reçu à son débarquement l’accueil le plus sympathique. Le premier acte du nouveau gouverneur a été la publication d’une proclamation conçue en termes élevés et qui ne produira pas moins bon”effet au nord qu’eu sud delà Méditerranée. On peut résumer d’un mot cet excellent programme de gouvernement. C’est l’assimfiation complète de la colonie à la métropole. M. Albert Grévy y exprime cette idée parfaitement juste que la certitude pour les colons de retrouver au-delà des mers les mêmes institutions, les mêmes libertés, les mêmes droits, les mêmes garanties que dans la mère patrie est la première condition de la prospérité de nos colonies et que la participation aux bienfaits de notre législation civile et la consiitution de la propriété individuelle sont les meilleurs moyens d’attacher les indigènes à la France et de consolider notre domination. C’est là une politique qu’on ne saurait trop ‘ louer, et eu l’appliquant avec discernement à chacune
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- de nos possessions du dehors, on ne tardera pas à obtenir les plus profitables résultats.
- JL» dette envers* laBanquede France.
- — On annonce que le ministre des finances met, en ce moment, la dernière main à un rapport au président de la République formant le compte rendu complet des opérations effectuées pour arriver au remboursement total de la dette de l’Etat envers la Banque de France . On sait qu’à la suite de la guerre 1870-1871, l’Etat avait emprunté à la Banque une somme totale d’un milliard cinq cent trente millions. Cette somme est aujourd’hui complètement remboursée. Le dernier versement qui portait sur un reliquat de soixante millions, a été effectué, il y a quelques semaines. C'est là un fait de la plus haute portée, qu’il importe de bien mettre en lumière, car il constitue en faveur des institutions actuelles de la France un argument contre lequel rien ne saurait prévaloir. Jamais la puissance de notre crédit ne s’est affirmée avec une pareille force. Jamais l’amortissement colossal qui vient de s’effectuer sans bruit et sans gène pour notre administration financière n’eût été possible avec un système politique où le contrôle des actes du gouvernement n’eût pas été libre, incessant et actif.
- Elections sénatoriales. — Un décret inséré au Journal officiel a convoqué pour le 18 mai les conseils municipaux de la Corse, à l’effet de nommer leurs délégués et suppléants en vue de l’élection d’un sénateur. Le successeur de M. Valéry, déc -dé, sera élu le 22 juin. On dit que les .bonapartistes porteront candidat M. Piétri, ancien préfet de police de l’empire.
- Outre cette vacance, le Sénat va avoir à procéder au remplacement de deux inamovibles décédés. M. de Malleville, du centre gauche, et M. de Greffliule, de la droite. On parle des candidatures de MM. André et Gresley ; on a aussi prononcé le nom de M. Ranc. La droite jusqu’à présent n’a pas de candidats, et comme elle a perdu la majorité, il est peu probable qu’elle trouve des victimes empressées à briguer les honneurs de la défaite. Il n’est pas sans intérêt de rappeler que sur les 73 inamovibles qui subsistent aujourd’hui, 59 seulement ont été élus par l’Assemblée nationale, en 1875 ; les 14 autres ont été choisis par le Sénat et, parmi ces derniers, deux seulement, M. DufaursetM. de Mon-talivet siègent sur les bancs de la gauche.
- Elections l^jyislntives. — Il y a, en ce moment, un seul siège vacant à la Chambre, celui de M. Lebourgeois, député de Dieppe, décédé.'Les électeurs ne sont pas encore convoqués pour le remplacer. Mais une loi récente a décidé que les colonies du Sénégal et de la Guyane seraient admises à élire deux représentants, ce qui porterait de 533 à 535 le nombre des députés. C’est le 25 mai, au Sénégal, et le 17 juin, à la Guyane, que les scrutins auront lieu.
- Dans la première de ces colonies, plusieurs candidatures, toutes républicaines, sont en présence, parmi lesquelles nous remarquons celles de notre éminent confrère, M. Amédée Marteau, rédacteur en chef du Journal du Havre, et président du syndicat général de la presse départementale, et AL Lafon de Fongaufier, trésoner-géné al de la Loire-Inférieure, ancien représentant du Sénégal à l’Assemblée nationale. A la Guyane, M. Camille Pelletan, rédacteur du Rappel, fils de l’honorable sénateur, se présente en concurrence avec M.Franconie, également républicain, qui a sur lui l’avantage d’être du pays.
- Le débat économique en Allemagne. —
- Le Parlement allemand discute en ce moment le projet du tarif douanier qui lui a été soumis par le gouvernera nt. La discu-sion a été inaugurée par un discours fort étendu prononcé par le Chancelier de l’Empire, qui a développé les théories économiques qui lui ont été I
- suggérées par la situation actuelle du pays. Ces théories sont, comme on le sait, franchement protectionnistes. M. Delbrück a répondu au nom des partisans du libre-échange. Puis. Al Reichensperger a exposé les vues du centre, l’allié sur lequel compte M. de Bismark; le centre, comme l’a dit l’orateur.approuve la partie protectionniste du projet, mais recommande une sage modération pour les impôts indirects et des garanties constitutionnelles pour l'emploi des nouvelles ressources. AL Bamberger.un des chefs du parti national-libéral, a condamné en principe le système du Chancelier et a reproché à celui-ci de faire naître des espérances qu’il sera impossible de réaliser. Mais un des orateurs qui ait porté les plus ru- r des coups à la politique de M. de Bismarck, a été, sans contredit, AI, Richter, dépjité progressiste II a attribué, et non sans raison, la crise économique dont souffre l’Allemagne, non pas à l’absence de protection douanière, mais aux guerres entreprises parle gouvernement. Il a combattu le projet dé loi en disant que le régime financier et douanier dont le Chancelier de l’Empire réclame l’introduction a un but politique : l’absolutisme et .l’unification complète de l’Allemagne. Il repousse enfin le projet parce que son adoption fournirait, d’après lui, au gouvernement impérial des ressources suffisantes pour lui permettre d’entreprendre de nouvelles guerres sans le consentement du Reichstag et des divers Etats de * l’Empire. La discussion n’est pas encore terminée à * l’heure où écrivons, et il est assez malaisé, en présence de la division des esprits, d’assurer que le gouvernement obtiendra le succès qu’il désire ; toutefois, il est à croire, étant donné l'attitude du centre, qu’il sé dé- t terminera, au dernier moment, une majorité pour ra- jj tifier le retour de l’Allemagne au système protection- ; niste qu’elle a, pondant si longtemps, condamné. Les nations où le militarisme domine sont décidément condamnées à rétrograder dans la voie de la civilisation.
- IMCaria.g'e^ royaux. — Il parait que le mariage du roi d’Espagne avec une archiduchesse d’Autriche est arrêté. Alphonse XII doit épouser l’archiduchesse Marie-Christine , fille de feu l’archiduc Charles-Ferdinand,, cousin de l’empereur François-Joseph et de l’archiduchesse Elisabeth.
- La princesse Marie-Christine est née le 21 juillet 1858; elle aura donc bientôt vingt et un ans, un an de moins que le jeune roi, qui est né" le 28 novembre 1857.
- Un autre mariage est aussi décidé dans les mêmes familles. L’archiduc Rodolphe , prince héritier d’Autriche-Hongrie, doit épouser la seconde fille de la reine Isabelle, l’infante d’Espagne, Alarie del Pilar, qui est âgée de dix-huit ans. Lejeune prince autrichien est âgé de vingt ans et demi.
- Elections (sénatoriales. — Samedi ont eu lieu les élections sénatoriales dont nous avons déjà parlé. . Gomme nous l’avons déjà dit, le Sénat espagnol sè compose de 360 membres, dont 20 grands d’Espagne, 10 capitaines-généraux, 10 archevêques, 32 académiciens et hauts fonctionnaires, et 138 membres nommés à vie par la couronne, et 150 seulement élus par les conseillers provinciaux. Il n’était pas douteux que le gouvernement sortirait vainqueur de cette nouvelle épreuve. Aussi faut-il considérer comme un succès le résultat obtenu par l’opposition libérale qui a fait réussir une vingtaine de ses candidats.
- Ee traité de Berlin. — C’est le 3 de ce mois que le traité de Berlin devait recevoir sa pleine et entière exécution. On ne s’en douterait guère à voir tout ce qui se passe en Orient, notamment en Roumélie. Il est vrai que le marquis de Salisbury a donné formellement l’assurance à la Chambre des Pairs que l’évacuation de la Roumélie orientale et de la nouvelle principauté de Bul- ; garie serait effectuée intégralement le 3 août ; mais il ! saute aux yeux en lisant les articles 7 et 22 du traité que c’est le 3 mai et non trois mois plus tard que le der-
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- . r c0i(jat russe aurait dû avoir franchi la frontière. A DI Hpr net rien n’e-t réglé ni même prêt à l’être dans la rmpstion de l’évacuation russe. Les Turcs en sont à ré-piamer le droit d’occuper un seul passage des Balkans. T es Russes agitent les Bulgares et leur inspirent des Tiotes presque menaçantes. Tout est laissé au caprice et
- a hasard, et le plus clam est que les puissances, àl’ex-Lotion delà France, jouent un double jeu, engageant et retirant successivement leur parole. Si d’ici à la fin du nrintemps ces questions délicates et multiples ne sont nas réglées,il faut s’attendre à de nouveaux événements. Ce traité de Berlin aura porté un rude coup au prestige de la science diplomatique, qui sera désormais considérée comme la plus agréable des mystifications. La meilleure des diplomaties est la loyauté, mais c’est l’art le plus difficile à mettre en pratique.
- La Nit nation on Unssste. — La situation s’aggrave de jour en jour en Russie où les populations sont véritablement terrorisées. Quant au gouvernement, il est en proie à l’affolement le plus complet. On est pris d’un rire douloureux quand on lit les instructions in.-eusées qui viennent d’être nouvellement données aux portiers de Saint-Pétersbourg. On exige d’eux des qualités de vigilance et de perspicacité que les plus célèbres policiers seraient impuissants à réunir. Enfin, par une nouvelle circulaire du ministre de l’intérieur, les pouvoirs illimités accordés aux gouverneurs militaires généraux viennent d’être étendus à la toialité du territoire, de telle sorte que le pays entier se trouve mis à la disposition de ce redoutable et irresponsable triumvirat. Les arrestations continuent et se font sans aucun discernement, cela va sans dire.
- L’incendie d’Orenbourg vient seulement d’être éteint. Cette grande ville, qui avait vu son importance et sa population s’accroître d’un tiers depuis dix ans (elle comptait actuellement 30,000 âmes), est détruite de fond en comble. Orenbourg était le plus grand entrepôt du trafic entre la Russie d’Europe et ses possessions de l'Asie centrale.
- Le prince de Bulgarie. — Il parait que le prince de Battenberg a définitivement accepté la couronne qui va lui être apportée en grande pompe à Darmstadt par une commission de Bulgares. L’élection de ce jeune principicule a reçu en Autriche un accueil peu sympathique, et la plupart des journaux ne se gênent pas pour qualifier le nouveau souverain de « marionnette russe » Le mot est désagréable, mais juste. Il se pourrait ainsi que la Prusse, encouragée par l’exemple, voulût aussi avoir, dans la région, sa propre « marionnette » ; certaines feuilles allemandes annoncent que le prince héréditaire va se rendre à Bucharest afin de régler la succession au trône de Roumanie de façon à ce que le second fils de l’héritier présomptif de l’Empire, le prince Ferdinand de Ilohenzollern, fût désigné pour recevoir la couronne à la mort du souverain actuel.
- Ce sont là jeux de prince qui pourront coûter cher un jour au repos de l’Europe.
- œil les sympathies réciproques de la France et de la Grèce et qu’on redoute l’infiaence que peut nous donner, en Orient, un accord trop intime entre le gouvernement du roi Georges et le nôtre.
- L’expédition dm Cap. — La Chambre des lords a reçu, cette semaine, quelques éclaircissements sur la situation des Anglais au Cap, à la suite d’une question posée par le comte Granville. Le comte Cadogan, sous-secrétaire parlementaire au ministère des colonies, d’abord, et le comte Beaconsfield ensuite, ont déclaré que sir Barthe Frère a reçu les instructions nécessaires pour entamer des négociations de paix avec les Zoulous lorsqu’il croira le moment opportun et que ces instructions lui recommandent de ne pas poursuivre une politique d’annexion. Toutefois ce moment pourrait n’être pas encore très-prochain s’il est vrai, comme on l’annonce, que lord Chelmsford a demandé des renforts jusqu’à l’arrivée desquels les opérations militaires resteront en suspens.
- Quant au jeune prince Louis-Napoléon, il paraît qu’il a été pris de violentes coliques en arrivant sur le théâtre des opérations militaires anglaises, et il est déjà question de son retour en Europe. Que ce jeune héros demeure ou revienne à Ghislehurst, cela est de médiocre importance.
- Insurrection, au Maroc. — Les journaux algériens annoncent une nouvelle insurrection au Maroc. L’une des tribus les plus belliqueuses de ce pays, les Beni-Meter, s’est soulevée sous la conduite de son caïd, a pris et mis à sac les villes de Zemorah et de Guôro-nan, et bloque en ce moment Mequinez, l’une des trois capitales du Maroc. On annonce que le sultan va marcher contre les révoltés, mais en attendant le pays est dans une anarchie complète et la misère y est effrayante.
- L’île cl© Chypre. — Les nouvelles qu’on reçoit de l’île de Chypre sont de plus en plus mauvaises. Î1 règne dans l’île une grande sécheresse qui a dès maintenant, détruit aux trois quarts les récoltes. En conséquence de la disette qu’amènera cet état de choses, les autorités ont supprimé les droits d’importation sur les céréales, le bétail et les autres articles de consommation. Ajoutons que l’on parle toujours de l’achat foncier de l’ile de Chypre par le gouvernement britannique.
- MOUVEMENT SOCIAL EN ANGLETERRE.
- La coopération s’étend et se répand. Le dernier meeting qui a eu lieu ici de la part des délégués de
- • <ÎOI1bit greco-turc. — Si I on en croit les îmormations les plus récentes, la proposition dt jr: 'xAlû^011*. au suJe^ d’une démarche commune è *alr® à Constantinople à propos du conflit relatif à le recuncation des frontières helléniques, a été acceptée er prmcipe par les grandes puissances. Mais, en revanche ™°de, de procédure préconisé par notre ministre des TPnV^üi lran8ères, c’est-à-dire la réunion d’une eonfé-n ambassadeurs, auiv.it été repoussé, notammenl par i Ang eterre dont l’attitude, dans cette affaire, est d€ plu» en plus équivoque.
- VMl^r ménager les susceptibilités de la Porte, le gou-snn/pvfü1 de,la reine Rendrait à ce que la médiatior tanîc ri dan® des conférences isolées entre les représen pu m:,esf^lssâûces et non par une action collective. I manifeste qu’à Londres, on ne voit pas d’un très-bor
- diverses parties de l’Angleterre a constaté cette expansion.
- A Londres, des cooperative Stores s’ouvrent dans beaucoup de quartiers. L’influence de ses intermédiaires se fait déjà sentir. Certains objets de consommation ordinaire sont actuellement vendus à meilleur marché par les autres boutiquiers, môme les plus récalcitrants, qui craignent tout naturellement de chasser leurs pratiques par le maintien de leurs prix plus élevés. Tout naturellement encore ils grognent, mais le consommateur rit.
- A côté du mouvement coopératif s’accentuant de
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- plus en plus viennent se placer les tendances vers l’association, ou en quelque sorte la fédération.
- C’est ainsi que vient d’avoir lieu à Westminster Palace hôtel une réunion particulière et préliminaire dont le but était de rechercher les moyens d’unir entre eux les agriculteurs anglais, écossais et irlandais, en même temps que de former entre eux une association ayant en vue l’élection de meilleurs -représentants-fermiers au Parlement et l’amendement de certaines lois qui font obstacle au progrès et à la prospérité de l’agriculture.
- Plusieurs membres du Parlement représentant le Royaume-Uni et un grand nombre d’agriculteurs étaient présents à la réunion.
- Après quelques discours applaudis, ladite réunion vota à l’unanimité plusieurs articles d’un réglement destiné à servir de base à la formation de l’association. Puis l’assemblée se sépara après avoir décidé affirmativement la question d’une conférence publique sur le sujet.
- Il y a un peu moins de trois semaines, à Hyde Park, toutes les corporations ouvrières s’étaient donné rendez-vous.
- La manifestation était imposante et elle l’eût été bien plus encore si le mauvais temps ne s’était mêlé de la partie.
- Le but de la réunion était de savoir si l’idée d’une fédération ouvrière composée de tous les corps d’état, aurait chance de succès dans la mise en exécution.
- Plusieurs personnalités influentes de la classe ouvrière prirent la parole et se prononcèrent pour l’essai à tenter de cette fédération. Bref, il fut arrêté qu’une nouvelle réunion aurait lieu à laquelle seraient appelés les délégués des Trade's Unions, et ceux des sociétés ouvrières n’appartenant pas aux Trade's Unions, afin de s’entendre et de s’unir plus étroitement encore.
- Cette réunion a eu lieu dernièrement au Rising sun Blachfriars-Road. Elle se composait de délégations des Trade's unions et d’autres représentants de la classe laborieuse.
- La question nettement posée le fut en ces termes : « examiner et prendre en considération la nécessité de fédérer les diverses organisations du travail et de créer un fonds avec des cotisations de tout ouvrier appartenant ou non à une société, de telle sorte que Von put être en état de résister aux actes d'in-iusticede la part des patrons. »
- M. T. Fletcher, président du comité central des constructeurs-mécaniciens, occupait le fauteuil.
- M, A.-E. Tucker, secrétaire dudit comité, invité
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- à faire connaître ce qui avait été fait relativement à l’objet* de la réunion, annonça qu’il s’était mis en rapport, la semaine précédente, lui et d’autres mem bres du comité, avec différentes sociétés ; qu’il s’agissait de former un lien commun d’union, en vue d’un appui mutuel, entre tout homme vivant du tra-[, vail de ses mains, quel que soit ce travail, que l’homme y soit habile ou non.
- M. Tucker expose ensuite que, n’ayant recueilli del> la part de toutes les sociétés avec lesquelles ils s’é-j taient mis en rapport que des assurances d’une cor-' diale coopération, les membres du comité, dont ii^ était le secrétaire, étaient d’avis que dans de sem-B blables conditions et. en présence de promesses aussi' explicites, l’on devait se mettre à l’œuvre pour la formation d’une fédération ouvrière.
- La discussion ayant été épuisée sur la question, [ M. Stedman, représentant la Société des construc-f teurs de canots dits barge, propose à la réunion d’adopter la résolution suivante : « Prenant en considération l’unanimité avec laquelle dans la mani- s festation de Hyde-Park, les membres des sociétés p réunies ont adopté l’idée si importante de la formation d’une fédération ouvrière, l’assemblée s’engage à donner son appui à ce projet et à prendre toutes les * mesures nécessaires pour la mener à bonne fin. » ^
- M. Dennis, délégué de la Société des fabricants d’échantillons, appuya la proposition qui fut votée par la réunion. . .
- Enfin, un sous-comité fut désigné pour arrêter les bases delà fédération, les détails de la mise à exécution de la résolution votée, et, après des remerci-ments adressés au président du meeting, la séance, fut levée.
- Ce n’est pas sans besoin que la classe ouvrière s’agite pour améliorer saposit on. La crise est, en effet, très sérieuse et la condition des ouvriers on ne peut plus précaire. *
- Le Devoir a fait connaître précédemment les agissements des patrons, leurs petites manœuvres pour arriver à une baisse dans les salaires et leur tactique pour se défaire de ce qu’ils nomment leur trop plein. :
- Mieux feraient-ils dans leur intérêt même de faire ce que conseille le journal, prêchant par action aussi bien que par parole.
- La grande question d’humanité et de justice n’est-elle donc pas au fond de tout cela !
- C.-P. Maistre.
- Londres, mai 1879.
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- LÀ PROTECTION, LE LIBRE ÉCHANGE ET LES IMPOTS.
- Disons, à propos des traités de commerce que le gouvernement français a voulu assigner une limite à des discussions presque inépuisables. Il s’est arrêté à une résolution moyenne. Le nouveau régime en préparation ne diffère guère de celui d’où nous sortons. C’est le libre-échange mitigé par certaines mesures de protection au profit de quelques-unes de nos principales industries.
- Les nouveaux tarifs seront vraisemblablement votés vers le mois de juin. D’ici là on entendra les chambres de commerce de l’Est, de l’Ouest et du Nord, favorables à l’idée d’un relèvement général des droits d’entrée, et celles du Centre et du Midi, qui se montrent libre-échangistes. Entre le libre-échange et la protection, chacun fait son choix en s’inspirant bien moins de l’intérêt général que de l’intérêt personnel. Les contrées méridionales de la France ne demanderaient qu’à voir tomber les barrières qui empêchent leurs vins de pénétrer sur le territoire étranger. Les contrées Nord, Est et Ouest, où la production des blés et du bétail est en honneur, seraient heur euses, au contraire, de voir adoptées les doctrines de la prohibition contre les blés et le bétail d’Amérique qui viennent faire une redoutable concurrence sur nos marchés, aux produits indigènes. Les producteurs de fers et de charbons sont partisans de la protection pour la même cause. Trouver une solution moyenne donnant satisfaction à tous les intérêts n’est pas chose facile.
- Aussi, il nous semble qu’on ne s’aurait donner trop d’attention aux réformes fiscales, qui simplifieraient de beaucoup les réformes douanières. Il est certain que si plusieurs de nos produits industriels sont d’un prix de revient trop élevé pour supporter la libre concurrence, c’est parce que les impôts atteignent chez nous un prix excessif.
- L’élévation de l’impôt, en nécessitant l’élévation des salaires, grève lourdement les produits fabriqués. Un pays où le chiffre des impôts est abaissé à ses dernières limites, se trouve toujours dans les meilleures conditions pour produire à bon marché.
- Le législateur devrait se préoccuper avant tout d’un remaniement complet de nos lois- fiscales. On trouverait facilement à substituer pour 500 millions d’impôts nouveaux à 500 millions d’impôts anciens en ne faisant un choix, pour les impôts nouveaux, que parmi les taxes dont n’aurait point à souffrir la masse des travailleurs. Nous avons parlé à diffé-rentes reprises d'un droit fiscal à établir sur les Iran-
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- sactions de Bourses à terme. Une taxe de cette nature donnerait un produit énorme et elle ne nuirait en rien à la production et au travail. Ne la subirait que celui qui voudrait la subir.
- En cherchant bien nous trouverions une assiette à dix autres impôts inoffensifs. Il suffirait de vouloir rompre avec la routine pour procurer à la masse des contribuables un soulagement réel et pour leur permettre de travailler à armes égales avec les contribuables des Etats réputés pour être les plus favorisés. (Finance nouvelle.)
- TJïi passe-temps coûteux
- Supposons qu’un homme fume le cigare depuis 40 ans. Ce n’est pas trop sans doute de lui en allouer six par jour, attendu que ces six cigares se réduisent en pratique à peu près à quatre, par la non-valeur de deux sur ce nombre six ; or, six cigares par jour, à 25 centimes la pièce, constituent, au bout de l'an, une dépense de 547 fr. 50, ce qui, multiplié par quarante ans, donne le total effrayant de 21,900 fr. ; et si l’on calcule l’intérêt de l’intérêt de cette somme à 5 0/0, on arrive au chiffre énorme de 77,080 fr.
- Outre ceite dépense, si nous voulons connaître combien le même fumeur aura dépensé de temps, en admettant une demi-heure pour chaque cigare, nous trouverons qu’il aura employé deux ans et trois mois à fumer, c’est-à-dire qu’en deux ans et trois mois il aura dépensé en cigares la somme de 77,080 fr.
- Si maintenant il nous plaît d’appliquer au sujet précédent ce calcul statistique : -supposez encore, ce qui est très raisonnable, qu’un homme de 00 ans fume depuis l’âge de 20 ans six cigares par jour, lesquels cigares, ajoutés l’un à l’autre, forment à peu près la longueur d’un mètre, vous aurez au bout de quarante ans une longueur de 14,600 mètres ou 14 kilom. et 600 m. c’est-à-dire la distance de Paris à St-Germain.
- Barthélémy. — L'art de fumer.
- LE TRAVAIL DES FEMMES & LES COUVENTS
- Au moment où la loi sur les associations religieuses est à l’ordre du jour, parmi les considérations à faire valoir en faveur des intérêts laïques, il en est une dont personne, que nous sachions,^ ait tenu compte ; c’est celle qui concerne le travail des femmes, que les communautés tendent à accaparer.
- Le travail des femmes ! De toutes les questions qui s’agitent au sein du monde économique, nous n’en connaissons pas de plus intéressante, déplus digne d’attirer l’attention du moraliste et du législa^ teur,
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- Les ouvrages des Jules Simon, des Julie Daubié, des Blanqui, avaient déjà éclairé cette question d’un jour lugubre. Les statistiques de 1864 et de 1873, ainsi que les Rapports lus dans les divers congrès ouvriers, soit à Lyon, soit à Paris, sont venus prouver de nouveau combien est insuffisante la part qui est faite à la femme en général et particulièrement à l’ouvrière, dans notre société moderne. Récemment enfin, une femme de talent et de cœur, à qui sa haute position et sa grande fortune semblent n’avoir donné pour mission que de s’incliner vers ceux qui souffrent et qui travaillent, Madame Caroline de Barrau de Muratel, a publié une brochure sous ce titre : Le salaire du travail féminin, où nous voyons apparaître dans tout son jour l’incurie d’une législation qui laisse se développer, sous son égide, des éléments morbides, tandis que, imprévoyante et aveugle, elle abandonne le plus souvent à l’isolement, à l’impuissance, les éléments qui pourraient le plus contribuer à la vitalité de la nation.
- Parmi ces éléments, voyez les femmes.
- Non-seulement presque toutes les carrières libérales, administratives, leur sont fermées, mais, ainsi que le constate M. Maxime du Camp, dans son livre : Paris, ses fonctions, ses organes et sa vie, u oh les a chassées des imprimeries, des magasins de nouveautés, des fonctions de comptables où elles excellent : la mode s’en est mêlée, au risque de ce que la morale a pu y perdre, et pour les femmes du monde, les tailleurs ont remplacé les couturières. »
- Non-seulement encore, dans la plupart des industries, leur salaire est dérisoire, ne s’élevant, pour les plus favorisées, qu’à 2 francs en moyenne, et s’abaissant pour d’autres jusqu’à 50 centimes; mais de plus, il a fallu qu’elles vissent, les malheureuses, s’élever contre elles ces puissantes associations religieuses qui, pour nous servir des expressions mêmes de Madame de Barreau, « semblables à de véritables termites, en tout temps, en tous lieux, par les moyens les plus divers, pousuivent le même but : écraser jusqu’à leurs germes les libertés si laborieusement conquises par nos pères. »
- Oui, de véritables termites ! La France monarchique, en 1789, ne comptait que de 50 à 60 mille religieux ou religieuses ; sous notre France républicaine, ces dernières seules, peuvent se chiffrer par 150 mille.
- Ah ! si les couvents n’étaient faits que pour servir de refuge à celles que l’abandon, les désenchantement, des goûts particuliers de solitude , une vocation de dévoûment y conduisent, nous n’aurions rien à dire. Mais regardez de près ces prétendues maisons de bonnes oeuvres, et dites-moi si, la plupart ne sont pas devenues des maisons de commerce. »
- Rien n’y manque. « Les faits sont là et ils sont éloquents. Ne soumissionnent-elles pas des travaux ? Ne les prennent-elles pas à l’entreprise ? Ne font-elles pas avec une habileté consommée les transactions nécessaires auprès des grandes maisons de vente et d’exportation ? »
- Et, grâce à leurs richesses accumulées par les dots, les donations volontaires ou forcées; grâce à l’allégement de toutes charges de famille; grâce au privilège inouï qui les délivre des patentes; on les voit entreprendre contre le travail libre une concurrence effrénée, où celui-ci ne peut qu’être écrasé.
- Sur les 150 mille ouvrières que les couvents tiennent sous leur domination, les unes travaillent sous leur surveillance jusqu’à 21 ans et sont pour eux une source de revenus ; les autres leur sont encore asservies, car le couvent sert d’intermédiaire entre elles et les commerçants. De là, une fixation de tarifs souvent dérisoire, de là l’abaissement du prix de la main-d’œuvre !
- Paris seul compte près de 60,000 femmes qui, sans éducation professionnelle, se jettent dans la seule industrie qui ne.demande pas un long apprentissage, l’industrie des travaux à l’aiguille. Excepté les habiles, qui se font des journées de 3 francs, quelquefois de 6 francs, les autres composent une immense armée de malheureuses, que la misère livre trop souvent au suicide ou à la honte. Dans nos provinces, ne trouverions nous pas, hélas ! des résultats analogues ?
- Eh ! bien, c’est surtout cette catégorie de travailleuses que, pour'le moment, la concurrence des communautés religieuses atteint le plus. Mais encore un peu de temps , et les communautés engloberont tout ce qui concerne le travail féminin.
- A ce mal, il est urgent qu’on apporte des remèdes. Commençons donc : 1° par soumettre les associations religieuses au droit de patente ; 2° imposons-leur un tarif pour toute main-d’œuvre ; que le gouvernement favorise, dans la plus large mesure, les associations laïques, pouvant lutter contre les associations religieuses qui avilissent le travail national.
- Il faut, à tout prix, que la société échappe à l’exploitation de cette théocratie redevenue plus forte qu’avant 89, et qui, sous prétexte de servir Dieu, ne cesse d’asservir l’humanité-
- {Union républicaine.) Eug. G-arcin.
- Découverte archéologique.
- Une magnifique découverte archéologique vient d’être faite à Rome. Dans la partie de la Farnesina expropriée pour faire place au Tibre, on a mis au jour un édifice dont les parois sont couvertes de peintures admirablement exécutées et d’une conservation complète. Au dire dés archéologues, c’est un des plus précieux trésors de
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- l’art antique que l’on ait jamais vus en Italie. Ces peintures, qui remontent à la République ou aux premiers temps de l'Empire, ornent des chambres et un couloir qui n’a pas moins de trente-cinq mètres de longueur sur six de largeur. Le pavé est formé en partie de mosaïque et en partie &opus spicatum. Dans une salle située près de ce couloir, on rencontre des peintures d’une pureté et d’une finesse exquises, entre autres une composition représentant Bacchus enfant., deux imitations archaïques et des musiciens jouant de la cithare. Au-dessus de chaque corde de l’instrument, on aperçoit des lettres ou des signes qui paraissent représenter des notes. En attendant la continuation des travaux de déblaiement, toutes les parois de l’édifice vont être coupées el transportées au couvent de Santa-Francesca Romana, où la commission archéologique a son dépôt.
- PROPAGANDE NIHILISTE
- Parmi les movens de propagande employés par le nihilisme, la distribution de pamphlets^de toutes sortes est un des plus actifs et, pourquoi ne pas le dire, des plus intelligents quant aux sujets touchés par ces pamphlets.
- Il est tel de ces petits écrits dont la morale peut s’appliquer non-seulement à la Russie, mais encore à d’autres pays qui ont cependant la prétention d’être arrivés à un beaucoup plus haut degré de civilisation que le grand Empire du Nord.
- Voici un échantillon d’une de ces publications dont' le titre est : Notre pays, et qui a été répandue à profusion dans les campagnes.
- Le héros est lé fils d’un paysan, Stefan, qui a fait ses études dans le chef-lieu d’une province avec les enfants du Boyard sur le domaine duquel il est né.
- Stefan a acquis toutes les connaissances, toute l’instruction donnée à ses nobles condisciples ; mais il est resté paysan par le cœur, c’est-à-dire fidèle à la cause du peuple dont il est un des enfants. Il eût pu se faire une carrière tant par son talent qu’avec l’Uide et la protection de ses camarades de collège, mais il a des devoirs plus sacrés à remplir et, puisqu’il est assez heureux pour comprendre la nature des remèdes propres au soulagement de ses malheureux concitoyens, il veut les éclairer à son tour et leur mettre ces remèdes sous les yeux.
- Notre héros est attablé avec un de ses frères dans une taverne, il boit de la bière, non du vodki, quoique le froid soit intense et que la neige tombe à gros flocons chassés par le vent qui fait rage.
- Entrent trois paysans qui viennent de couper du bois dans la forêt pour la raffinerie du Boyard.
- Ils se font servir trois petits verres de vodki qu’ils paient à raison de cinq copecks le petit verre. Après avoir bu : » Nous en prendrions bien un second, ». dit l’un d’eux, et ce ne serait pas de luxe par ce froid
- de loup, mais hélas il est si cher, notre vodki, si horriblement cher ! »
- « Savez-vous pourquoi, » leur demanda Stefan, « le vodki est si cher ? »
- — « Pourquoi, » répondent les paysans après s’être gratté la tête, « pourquoi ? Mais parce qu’on ne veut pas nous le vendre meilleur marché. »
- — « Voilà une réponse! » répond Stefan. « Eh bien,
- je vais vous dire, moi, pourquoi vous payez cinq copecks le petit verre de vodki, quoique son prix de revient ne soit que de huit roubles le baril Ecoutez bien ! Au moment même où toi, Ivan, tu avalais ton petit verre, quatre autres personnes derrière toi et que tu ne pouvais voir en buvaient chacun un en même temps que toi. » ,
- — « Que voulez-vous dire ? •— s’écrièrent les paysans étonnés.
- — « Je veux dire ce que je dis, » reprit Stefan, « quatre autres personnes buvaient leurs petits verres en même temps que vous buviez les vôtres, et le prix des leurs étaient compris dans les cinq copecks que vous donniez pour les vôtres. »
- — « Mais nous n’entendons pas de cette oreille, » s’écrièrent de nouveau les paysans, « c’est assez de payer pour nous. . que chacun paie pour soi ! »
- — « Rien de plus juste, frère, mais vous serez bien plus étonnés encore lorsque je vous aurai dit quelles sont les quatre personnes que vous régalez. A tout seigneur, tout honneur 1 Le premier, donc, est le Czarqui décrète l’impôt sur les denrées. Le second, c’est le tchinovnik qui fait la levée de cet impôt. Le troisième, c’est le Boyard qui fabrique le vodki, et le quatrième n’est pas autre que notre hôtelier qui le vend au détail. Ne voyez-vous pas que si, au lieu d’être assujettis à l’arbitraire de l’autocrate et .des monopoles créés par lui, vous étiez libres de vous unir, pour fabriquer votre vodki vous-mêmes et si vous étiez débarrassé des charges qui grèvent vos objets de consommation vous pourriez avoir cinq petits verres de vodki au lieu d’un, pour vos cinq copecks ? Mais avec le régime actuel et un semblable état de choses, vous êtes obligés de traiter à vos dépens ces quatre personnages de teile sorte qu’en argent aussi bien qu’en vodki vous n’avez que la cinquième partie de ce qui vous appartient réellement. Vous voyez maintenant ce qu’il vous reste à faire si vous voulez boire le vodki à meilleur marché. »
- — u C’est vrai ça, » dirent ensemble les quatre
- paysans. Et iis se retirèrent en se grattant non plüs la tête, mais l’oreille. G -P. Maistre.
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- LE DEVOIR
- LA FILLE DE SON PÈRE
- Traduit de l’Anglais, de Marie HOWLAND
- Voir'n0 4 (tome 1) à n° 35 (tome 3)
- Chapitre XXXVIII
- Progrès <le l’oeuvre
- (Suite)
- Quelque occupé que fut Paul dans son voyage en Europe, il avait toujours présent à l’esprit le souvenir de Clara. Les traits gracieux de la fille du docteur, son tendre regard, son ravissant sourire, sa douce voix, lui revenaient sans cesse et lui étaient plus chers que toutes les réalités de la vie.
- « Cette femme m’aimera, » se disait-il. « Il n’est pas possible que mon affection soit si vive et que Clara n’éprouve rien. Ce n’est pas sa beauté qui m’attire, c’est l’affinité mystérieuse d’un cœur qui peut répondre au mien. »
- Vers le même temps, un formidable document judiciaire, arriva de Boston, à l’adresse de la fille du docteur. C’était la signification du divorce obtenu par Albert Delano. Ce que celui-ci avait dit lors de sa dernière entrevue avec sa femme, se trouva être une exacte prédiction. Le dernier paragraphe du jugement était ainsi conçu :
- « Et de plus, il est ordonné et accordé que le de-« mandeur pourra légalement se remarier, absolu-« ment comme si la défenderesse était réellement « morte : mais ladAte défenderesse ne pourra léga-« lement se remarier qu'après la mort du deman-« deur. »
- « Voilà donc la loi ! » pensa Clara. « Il n’est pas étonnant que Charlotte ait dit qu’une telle disposition n’avait pas le sens commun. » Elle montra le document à son père, mais le docteur, au fait de ces choses, ne s’y arrêta pas et dit seulement avec une satisfaction visible : « C’est une bonne affaire de terminée pour toi. «
- Clara persuadée qu’une infranchissable*'barrière était désormais entre elle et le mariage, n’osa divulguer toute sa pensée à son père dans la crainte de lui causer une peine inutile; elle se renferma donc dans ses préoccupations.
- En se séparant d’Albert, elle avait cru ne plus pouvoir aimer, mais la lettre qu’elle venait de recevoir de Frauenstein lui faisait comprendre son erreur ; des horizons nouveaux s’ouvraient devant elle, et le jugement de Boston venait brusquement l’arracher à ces perspectives heureuses. Clara se sentait humiliée, opprimée par cet arrêt de divorce. Comment pouvait-elle être liée à Albert, tandis que celui ci
- se retrouvait libre de se remarier « comme si la demanderesse était morte ? »
- Pendant ce temps, Albert fit un prompt usage de sa liberté. Il épousa Ella et l’installa dans la maison Delano. Miss Charlotte, ainsi qu’elle l’avait déclaré, ne voulut pas habiter avec Ella et vint à Oakdale chez la famille Kendrick, en attendant qu’elle eût fait choix d’une demeure définitive.
- Ella fut vivement contrariée de ce départ qui réveilla des commérages déplaisants concernant Delano et sa nouvelle épouse.
- Un certain nombre des anciennes relations de la famille Delano se tinrent sur la réserve dans leurs rapports avec le "bouveau couple ; et le triomphe d’Ella en épousant Albert perdit ainsi toute sa douceur.
- Chapitre XXXIX.
- XJ ne honnête femme,
- Un an s’est écoulé depuis que le comte est revenu de Guise et cependant Clara et lui ne se sont pas encore entretenus de la pensée qui remplit leur être et fait le bonheur et la poésie de leur existence.
- Bien que cette explication doive inévitablement arriver, Clara la redoute presque, comme si le charme au milieu duquel elle vit pouvait en être brisé.
- Paul est bien l’idéal rêvé par la filles du docteur. Aussi bien que le docteur Forest, Frauenstein est dévoué à la cause de l’humanité et prêt à accepter le progrès en toutes choses, sans pour cela le provoquer avec une impatience fébrile : le docteur et lui ont une foi profonde dans la direction de la Providence et croient au triomphe final du bien.
- Depuis son retour Paul avait recherché souvent la présence de Clara, mais il s’était rarement trouvé seul avec elle. La préoccupation qu’il avait autrefois remarquée chez son amie existait encore, il le constatait, mais n’osait en demander l’explication. Persuadé que Clara lui donnerait un jour sa confiance, il attendait ému des peines de sa bien-aimée
- Il s’abstenait instinctivement de s’imposer trop longtemps à elle ; la légère pression de main qu’ils échangeaient au moment de se quitter produisait sur le comte un effet magnétique dont le charme lui semblait préférable à tout ce qu’il avait connu jusque-là.
- Frauenstein ne cherchait pas à précipiter le dénouement de cette situation, il respectait trop la fille du docteur pour changer quoi que ce fût dans leurs rapports, tant que rien ne serait venu indiquer que ce changement pût plaire à Clara elle-même. Il
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- attendait donc en concentrant toute son énergie sur sa grande entreprise.
- Le palais social s'achevait; il devait être prêt à recevoir les habitants au commencement de l’automne. La grande fête de l’inauguration était fixée au mois de juin suivant ; car le docteur et le comte étaient tombés d’accord que les réjouissances publiques ne devaient avoir lieu que lorsque les ateliers, les magasins de vente, les services domestiques, les écoles, le théâtre, enfin toutes les fonctions de la vie nouvelle seraient en plein exercice.
- Le comte avait rencontré en France et ramené en Amérique le seul membre restant de sa famille, un de ses cousins nommé Félix Muller, homme sans fortune, mais savant chimiste et géologue distingué, Muller était âgé d’environ quarante-cinq ans. Paul avait conçu la pensée de lui confier la direction générale de l’éducation au palais social et Muller avait accepté avec empressement.
- Aussitôt son arrivée à Oakdale, Félix Muller, par ses qualités morales, avait gagné les bonnes grâces de chacun.
- Les obligations qu’imposait à Paul la direction du palais social le forçaient quelquefois â s’absenter pendant plusieurs jours. Maintenant qu’il ne pouvait plus douter de l’intérêt particulier que lui portait la fille du docteur, à chacune de ses absenees, il correspondait régulièrement avec Clara.
- « Il ne peut y avoir de bonheur réel, » lui écri-« vait-il un jour, « que dans la joie divine d’un « amour qui répond parfaitement aux besoins d’un « autre amour.
- « Qu’importent toutes les joies du monde, à celui « qui soupire après un serrement de main dont le « contact l’électrise, après une parole qui le plonge « dans le plus doux ravissement ?
- « Les protestations d’amitié, la reconnaissance
- * même de ceux qu’il rend heureux, frappent son “ oreille sans le satisfaire; ce qu’il possède est sans
- * prix à ses yeux tant qu’il “ne peut obtenir le
- * bonheur vers lequel il aspire.
- « Tel est mon état aujourd’hui. Je me trouve sans “ inspiration, sans espoir, je dirais presque sans « âme, aussi ne puis-je retenir ce cri de douleur.
- “ Que votre cœur pur ne se laisse néanmoins pas “ troubler par mon délire. J’ai toute confiance en “ v°us et je sais bien que quoique vous puissiez dire “ ou faire, c’est toujours au parti le meilleur que “ vous vous arrêterez.
- “ Mais quand donc, ô ma bien-aimée, me sera-t-il « permis, sans redouter de vous offenser, de vous
- « parler librement de môn amour et de vous consi-« dérer comme ma fiancée ? »
- Clara répondit par le retour du courrier :
- « Oh ! Paul ! que voulez-vous savoir de moi ! « comment pouvez-vous dire que vous êtes sans « espérance.
- « Ne savez-vous pas que je vous aime.
- « Mais, en même temps, sachez donc qu’une infran-« chissable barrière s’élève entre moi et le mariage ; « et que ce titre de fiancée que vous m'offrez ne peut « jamais être le mien.
- « L’arrêt de divorce intervenu entre M. Delano et « moi m’interdit le mariage.
- « Oh ! Paul, mon cœur se brise en vous parlant de « cette interdiction dont je n’ai pas encore causé « #avec mon père, puisqu’il n’y pourrait rien changer « et que ce serait l’affliger inutilement.
- « Je sens que je vais si cruellement vous frapper « par cette déclaration. Oh î ne doutez pas au moins « que mon cœur soit tout à vous.
- « Dès l’instant où'vous vous êtes présenté à moi, « mon ami, j’ai senti que je ne savais rien encore de « ce que pouvait être l’amour entre deux âmes faites » l’une pour l’autre. J’ai compris que vous pouviez « éveiller en moi d’ineffables tendresses et que tout « le dévouement, tous les sentiments élevés dont je « suis capable étaient comme surexcités à votre « approche.
- ^ Cependant, si vous m’aviez recherchée alors, « avec l’insistance qu’on apporte souvent en cet « ordre de faits, je me serais peut-être dérobée à « vous, tant je me trouvais éperdue encore des dou-« leurs morales que j’avais subies par suite de la « rupture de mon mariage avec Albert Delano.
- « Mais avec quelle réserve pleine de grâce vous » vous êtes conduit envers moi.
- « Jamais un de vos actes, une de vos paroles n’ont « troublé l’harmonie de nos rapports.
- « Vous avez été sans cesse et de tous points ce « qu’il fallait être; aussi me semble-t-il aujourd’hui « que l’affection que je vous porte est trop intense « et trop profonde pour s’exprimer par aucun mot « d’amour.
- « Hélas ! faut-il que tant de tendresse soit condam-
- « née...... non, je n’ose, je ne puis continuer, ce
- « mot me brise. .
- « Cher Paul, vous savez maintenant quel secret « empoisonne ma vie. »
- La réponse de Frauenstein ne se fit pas attendre :
- « Ma bien aimée, ma fiancée, ma femme 1 Merci à Dîeu ! Vous êtes à moi, ô ma Clara. Le « bonheur me rend toute parole impossible.
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- LÉ DEVOIR
- « Sachez pourtant que. vous vous êtes affligée « d’une chimère. La clause dont vous parlez n’est « qu'une formule à laquelle nul ne s’arrête.
- « Je pars, ma bien aimée, dans deux jours, je serai « près de vous. »
- Aussitôt cette lettre reçue, Clara courut chez son père et un long entretien eut lieu entre le docteur et son enfant de prédilection.
- Deux jours après, Prauenstein se présenta chez Clara, mais l’explication entre ces deux braves cœurs ne se produisit pas immédiatement, en raison de la présence de miss Charlotte qui arrivait de Boston.
- La conversation s’engageasur la famille Delanoet bientôt le nom d’Albert vint à être prononcé.
- « Il est fort chagrin, » dit miss Charlotte, « de n’avoir pas d’enfant et semble désespérer d’en obtenir bien qu’il n'y ait guère qu’un an et demi qu’il ait épousé miss Wills »
- « Si j’étais à votre place, Charlotte, » remarqua le comte, « je me marierais. Vous êtes jeune encore et pourriez fort bien ne pas laisser votre famille s’éteindre. » /
- Miss Charlotte prit la chose comme une plaisanterie, mais le comte en appella à Clara.
- « J’approuve eette idée, » répartit celle-ci, « miss Delano devrait se marier. »
- «Je sais, » continua Prauenstein, « que mon cousin Félix vous est fortement attaché, Charlotte. Il me parle souvent de vous, et m’a dit dernièrement qu’il n’était pas possible que vous eussiez plus de trente ans. »
- -rr. « Ainsi vous avez parlé de mon âge. Quelle impertinence! Et vous lui ayez dit que j’avais soixante ans ? »
- — « Je lui ai dit la vérité, que vous aviez trente-six ans. C’est l’été de la vie et il se peut fort bien que le nom de votre famille soit perpétué par vous, quoique je ne sache pas si Millier consentirait à adopter un autre nom que le sien. Pourtant il n’est pas juste que ce soit toujours la femme qui perde son nom en se mariant. »
- « En supposant qu’il fù.t question de mariage entre Félix et moi, ce qui est absurde, je ne pense pas que je lui demanderais de changer son nom sur l’hypothétique espoir d’un héritier, » répondit miss Charlotte, en rougissant comme une pensionnaire.
- Cette rougeur fut une révélation pour Prauenstein, mais il changea promptement le sujet de la conversation et pria Clara de bien vouloir faire un peu de musique.
- Peu après, miss Charlotte se retira ; Clara et Frauenstein demeurés seuls purent enfin se livrer aux délices d’une conversation dans laquelle chacun
- d’eux trouvait les ineffables jouissances que peut seule donner l’identité parfaite de pensée et de sentiment.
- (A suivre.)
- CORRESPONDANCE
- Nous recevons de M,Ie Eugénie Pierre la lettre suivante :
- Paris, le 6 avril 1879.
- Monsieur le Rédacteur en chef,
- Dans le numéro du 4 mai du Devoir, une omission a été faite au renvoi qui a trait à l’un des passages de mon article sur la réunion de la Société des Amis de la Paix.
- Ii n’a pas été dit que c’était une note de la rédaction.
- La Ligue de la Paix et de la Liberté n’est pas la sœur aînée de la Société française des Amis de la Paix, primitivement Société de la Paix ; elles seraient plutôt sœurs jumelles, ayant été fondées toutes deux en 1867.
- Comptant que vous voudrez bien insérer cette lettre rectificative, ou mentionner ma réclamation, je suis votre toute dévouée,
- Eugénie Pierre.
- Distinguons.
- Notre collaboratrice a raison quand elie signale le fait que la note mise au bas de la page 537 n’est pas d’elle. C'est nous qui l’avons rédigée et nous en revendiquons la paternité. Si cette note n’est pas suivie de nos initiales, c’est par suite d’un oubli.
- Quant au léger reproche que contient cette note et que Mu- Pierre ne partage pas, nous le maintenons, car il est fondé. Le mouvement en faveur de la paix a été inauguré avec un retentissement universel par le Congrès de la Paix réuni à Genève en septembre 1867, congrès auquel nous avons assisté personnellement. La Ligue de la Paix et de la Liberté, que préside aujourd’hui notre ami M. Ch. Lemonnier, est l’héritière du Congrès de la Paix. Comme telle e le mérite d’être appelée l’aînée de la Société des Amis de la Paix qui peut-être existait déjà mais qui à coup sùr n’avait pas encore réussi à émouvoir l'opinion.
- En. Champürt.
- Une dame secrétaire de ministère.
- Dans le cabinet de travail du ministre de l’intérieur, le visiteur remarque une dame jeune et charmante qui, assise devant un pupitre, écrit assidûment. C’est miss B. Irish, occupée à répondre dans la langue respective aux lettres françaises, allemandes et anglaises adressées au ministre Sehurtz. Elle gagne toutes les personnes avec lesquelles elle est en rapport, par ses manières distinguées et modestes. Tandis que la plupart des jeunes dames de Washington passent leur journée à dormir, la nuit a courir d’une soirée 4 l’autre, et Rattraper en dan-
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- LE DEVOIE
- sant la phthisie galopante, miss Irish vit dans la retraite, tout entière à ses études. Gomme linguiste, elle n’a probablement pas de rivale en Amérique, parce qu’elle possède aussi bien les langues modernes que les langues mortes. Bien qu’elle ns soit âgée que de vingt ans, elle a déjà été chargée de la tâche difficile de traduire en anglais les oeuvres complètes d’Auerbach.»
- {Gazette de WasMnsgton.)
- DEUX MOTS A LA PHILOSOPHIE DE L’AVENIR
- La dernière livraison de la revue de la Philosophie de VAvenir, revue du socialisme collectiviste, contient sous le titre Darwinisme et Socialisme, un article à notre adresse auquel nous répondrons dans un de nos plus prochains numéros. En attendant nous tenons à écarter dès aujourd’hui l’insinuation erronée et quelque peu malveillante par laquelle débute notre honorable contradicteur.
- « L’article, dit-il, dans lequel le Devoir traite la question du Darwinisme devant les principes de 89, me semble être, à défaut d’autre, une réponse indirecte et anonyme à ce que j’avais soutenu contre M. E. Champury, sur la nécessité de distinguer d’une manière absolue l’homme des choses, si l’on veut donner une base réelle à la fraternité.»
- Autant de mots, autant d’erreurs.
- Le Devoir, lorsqu’il est attaqué, ne fait jamais de réponses indirectes ;
- Il ne fait jamais de réponses anonymes: tous ses articles de principe sont signés ;
- Si même il s’était agi ici d’une réponse, la Philosophie de VAvenir n’aurait pas le droit de dire que nous la donnons « à défaut d’une autre, » puisque nous avons réfuté et réduit à néant, dans notre article du 15 décembre 1878 (page 217), tous les arguments qu’elle avait invoqués contre nous, et que c’est elle qui n’a pas répondu ;
- Enfin nous n’avons pas un seul, mais bien quatre articles que nous avons consacrés à la mise en présence du Darwinisme et des principes de 89.
- La Philosophie de VAvenir semble oublier ce que nous a*ons dit dans nos numéros du W, du 22 et du 30 mars.
- Nous ne terminerons pas sans prévenir notre contradicteur que des attaques aussi injustes que celles que nous venons de relever tournent contre lui et non contre nous qui n’avons jamais recours à de semblables procédés dans la discussion. E. 0.
- Réveil de la vie par la lamière.
- L’affet de la lumière considérée comme cause du réveil de la vie dans le règne végétal a été observé près d’Athènes, par le professeur Von Hendreich, dans des circonstances bien curieuses. On sait que les mines du Laurium consistent en grande partie en scories provenant de l exploitation par les anciens Grecs, mais qui contien-
- nent encore beaucoup d’argent que l’on extrait aujourd’hui par les procédés perfectionnés de l’art moderne. Or. sous ces scories, depuis au moins 1.500 ans, dormait la semence d’une papavéracée du genre glaucium. Depuis qu’on les enlevées pour les porter aux fourneaux, sur toute l’espace qu’elles recouvraient, ont poussé et fleuri les jolies corolles jaunes de cette fleur qui était inconnue à la science moderne, mais qui se trouve décrite dans Pline et Dioscoride. Elle avait donc disparu de la surface du globe depuis quinze ou vingt siècle.
- DE LA GLOIRE
- L’amour de la gloire ;... se couyrir de gloire ! *— Cueillir des lauriers... quel langage majestueux et fleuri. — Fleuri surtout. Le langage guerrier semble emprunter toutes ses expressions les plus pompeuses aux champs, au printemps, à la vie,... lui, qui.re-présente la mort : « Ils tombèrent, au champ d’honneur comme des épis de blé sous la faucille des moissonneurs. » C’est par cette manière de nous présenter sous une forme agréable la plus horrible des choses : le meurtre, le carnage ; c’est par les tirades chauvines des romans, des pièces de théâtre ou de la poésie que l’on corrompt notre sens moral dès notre plus jeune âge. — Depuis le conte destiné à l’enfant, jusqu’au discours de l’académicien nouvellement reçu, tous, éducateurs et amusetfrs, par un préjugé cruel et absurde, prononcent ce mot horrible : « La gloire / » avec un sourire convaincu et ravi.
- Pas une conscience ne proteste, pas une plainte des victimes de la gloire militaire n’est écoutée, tant notre sens moral est oblitéré.
- Le siècle dernier déjà la narguait cette gloire sanglante ! Relisez ce passage du Candide de Voltaire :
- « Rien n’était si beau, si leste, si bien ordonné que les deux armées; les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes neuf à dix mille coquins qui infectaient sa surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque. Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum, chacun dans son camp, ilprit te parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin : il était en cendres; c’était un village arabe que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Là des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées, après avoir assouvi... quelques héros, rendaient les derniers soupirs ; d’autres, à demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner
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- LE DEVOIR
- la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre, à côté de bras et de jambes coupés. Candide s enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et les héros l’avaient traité de même. Candide toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre. »
- Plus de cent ans se sont écoulés depuis que Candide est écrit etpourtant grâce à un enseignement qui préconise l’abus de la force, il nous faut encore plaider une cause gagnée en partie par le bon sens humain; car qu’on ne s’y trompe pas, nous ne sommes que l’écho de l’opinion publique, nos lieux communs sont au fond de toutes les pensées, mais... comprendre et agir sont deux. — M. Eugène Chatard écrivait il y a déjà 15 ans les lignes suivantes qui n’ont rien perdu de leur valeur : «.. . Les souve-
- « rains, les rois, les chefs de nations réc’ament comme « un de leurs privilèges les plus précieux le droit de « déclarer seuls la guerre, d envoyer des milliers de « soldats à la boucherie des batailles, d'organiser « en grand les moyens de dest ruction humaine par « les moyens’es plus terribles, les plus expéditifs, « avec dés ca.abi tes qui atteignent leur but à 1,200 « mètres, avec de s canons qui portent la mort à 4,800 « mètres, avec des vr'ssea ix cuirassés et éperonnés, « qui ne peuvent se heurter sans que l’un d’eux ne « soit certain de s’engloutir dans l’abîme des flots. »
- Depuis lors la partie éclairée du public s’est émue contre les idées de guerre et a hautement affirmé son amour et son désir de paix : les armées n’ont cessé de devenir plus nombreuses et les budgets de la guerre plus conséquents.
- Ne nous décourageons pas cependant.
- Un enseignement rationnel préparera un jour des générations plus sensées ; l’ère de paix prédite par Emmanuel Kant arrivera un jour ou l’autre. L’avenir donnera raison à ces paroles du philosophe de Kœ-nigsberg : « On peut concevoir l’espérance de réaliser par des progrès successifs le règne du droit public, la paix perpétuelle succédant aux brèves jusqu’ici nommées traités de pqÂx ; ce n’est pas une chimère, mais un problème dont le temps, vraisemblablement abrégé par Yuniformité des progrès de l’esprit humain, nous promet la solution. »
- La patrie du grand homme dont nous évoquons la pensée est riche en enseignements sur le néant de la gloire militaire. La Prusse de 1864 à 1871 s’est couverte de cette gloire-là et aujourd’hui, malgré ces succès où plutôt à cause de ces succès, l’Allemagne entière, sous un joug écrasant se meurt de faim et de misère !
- La Russie dont les armées il y a quelques mois à peine campaient, victorieuses, sous les portes de Constantinople, la Russie se voit aujourd’hui, malgré sa gloire militaire, plus malheureuse que jamais. Ses trois plus glorieux généraux, Totleben, Gourko et
- Mélikoff, sont devenus ses trois plus grands oppresseurs.
- Ah ! qu’on le comprenne bien, la République dans tous les pays est la condition simqua non de lapaix universelle. Le jour où chacun sera appelé à dire ce qu’il pense dans un conflit et à payer de sa personne dans une guerre, ce jour-là la guerre aura fait son temps. Edmond Potonié. ,
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- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE •
- Jésus, tragédie sacrée en trois actes par l’abbé G. Martin. Brochure in-8. Dépôt à Paris : M. Abria, 16, rue de Bi-rague.
- M. G. Martin est un curé de campagne aux idées libérales et presque rationalistes. Emu de l’abandon général du culte et de la répulsion qu’inspire à la grande masse des catholiques les inventions de l’église actuelle, il s’est demandé si l’on ne pourrait pas ramener les fidèles au temple au moyen de pièces de théâtre consacrées aux sujets sacrés et présentant la religion sous des dehors moins en opposition avec les idées modernes. Il a choisi pour sujet les derniers jours de Jésus. C’est à tort. Un pareil sujet ne peut être mis sur la scène. Il peut inspirer un poème, il ne peut animer un drame. La grandeur, la sublimité des derniers jours de Jésus dépasse tellement les ressources de l’art théâtral que les plus grands poètes échoueraient en essayant une tragédie sur ce sujet. Klopstock a fait un poème épique sur Jésus, et ce poème, malgré sa grande élévation, est inférieur en vraie poésie au simple récit des Evangiles.
- Quant à l’innovation tentée par M. Martin de substituer dps spectacles sacrés à des exhibitions dans le genre de celle de MUo de Lamerlière à la Salette, elle restera impuissante. M. Martin devrait le comprendre, lui qui met dans la bouche de l’âpôtre Pierre ces vers significatifs :
- Sachez qu’une réforme où rien ne leur profite Chez les prêtres jamais n'aura de prosélytes:
- Ils croient que tout progrès ébranle leur pouvoir,
- Et, pour leur plaire enfin, rien ne doit se mouvoir.
- L’Etude du piano, conseils pratiques, par MIle Hortense Parent. 1 vol. in 18, Hachette et Cie.
- Mue Parent, élève de Le Couppey, s'est exclusivement vouée à l’enseignement du piano depuis une dizaine d’années, époque où elle avait obtenu au Conservatoire de Paris les premiers prix de piano et d'harmdnie.
- Nous ne saurions mieux faire pour donner une idée de la valeur du livre de M110 Parent que de citer ce que lui a écrit à cet égard Le Couppey lui-même.
- « J’ai lu, dit-il, j’ai très attentivement examiné votre intelligent et consciencieux travail, et, à chaque page, j’ai retrouvé les principes de mon école, exprimés avec clarté, avec logique, avec une persuasive conviction. Ce travail, je dois même le reconnaître, renferme des aperçus nouveaux et l’indication de procédés qui vous sont complètement personnels,
- « Votre manuel sera, pour les élèves, d’une utilité de tous les instants. Il dissipera des doutes, des incertitudes ; soutiendra ceux qui vacillent, et 'affermira leur marche dans le sentier de la vérité. »
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- i,e numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 18 MAI 1879.
- 2< ANNÉE. TOME 3 — N* 36
- JOURNAL
- DES RÉFORMES SOCIALES
- I*- - ' 'T
- bureau principal
- a GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 f.
- Six mois ... 6 b»
- Trois mois. . . 3 »»
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »»
- Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Directeur-Gérant.
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures à M. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- La Fête du Travail au Familistère. — Discours de M. Godin à cette Fête. — Pensées sociales et politiques. — Semaine politique. — L’idée marche. — Le Pape et les Ecoles protestantes. — Le Saint-Gothard et le Simplon. -- Le Monopole des agréés• Bulletin bibliographique. — Variétés.
- | LA FÊTE DU TRAVAIL AU FAMILISTERE DE GUISE
- Le Familistère de Guise a deux fêtes annuelles qui reviennent chacune à époque fixe :
- La première , dite Fête du Travail, se célèbre le premier dimanche de mai, époque où la nature donne l’exemple de la plus grande activité ; elle rappelle le concours que le travail Je l’homme apporte à l’œuvre de la nature par l intelligente transformation de la matière;
- La seconde, dite Fête de l’Enfance, se célèbre le premier dimanche de septembre, époque mi la nature a fourni les grains qui serviront Ùe semence pour les récoltes avenir: elle rappelle le concours utile que l’instruction apporte x 1 °euvre même du travail.
- A la première de ces fêtes sont proclamés les dividendes que donne aux ouvriers leur parti-clpation aux bénéfices ;
- A la seconde sont distribués les prix auxquels ont droit les élèves les plus méritants.
- Ainsi par ces deux fêtes, le Familistère célèbre avec une égale solennité les résultats du passé et les promesses de l’avenir.
- Cette année, la Fête du Travail s’est présentée dans les circonstances les plus favorables. Le temps qui, pendant plusieurs semaines, n’avait cessé d’être pluvieux, s’est remis au beau la veille de la fête et comme exprès pour elle. Dès le samedi un soleil éclatant éclaire les préparatifs. Dans le parc du Familistère, la végétation, fécondée par les pluies précédentes et réveillée par le retour du soleil, étale à l’œil ses atours les plus brillants ; les maronniers des allées et les buissons de lilas sont couverts d’un feuillage frais et tendre ; le gazon des pelouses, nourri et régulier comme un tapis de velours, témoigne de l’activité de la sève, et dans les vergers avoisinants, dont les branches disparaissent sous une neige de fleurs, d’innombrables oiseaux chantent à plein gosier. Partout la vie, partout la force, partout la gaîté.
- Une fête aussi favorisée de la nature ne peut manquer de réussir à souhait.
- C’est en effet ce qui est arrivé.
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- ' PREMIÈRE JOURNÉE
- Le dimanche, dès deux heures et demie, le cortège se forme dans la cour vitrée du bâtiment central.
- Cette vaste cour, où trois mille personnes pourraient circuler à l’aise, a été pavoisée et décorée pour la circonstance par l’initiative des habitants. Tout le long des trois étages de balcons qui font le tour de cette immense nef se déploient des guirlandes aux vives couleurs, rehaussées de place en place par d’autres motifs de décoration, bouquets de feuillage, éventails de drapeaux tricolores, écussons aux couleurs nationales accompagnés de devises variées et ornés d’emblèmes divers, le tout distribué avec goût et formant un ensemble très réussi. Au centre de la cour est suspendu un immense lustre formé de ballons chinois et de lanternes vénitiennes, qui, une fois la nuit venue, jettera sa lumière sur la foule des danseurs. Enfin, cet ensemble décoratif est complété de la manière la plus heureuse par quatre grands trophées allégoriques occupant chacun le centre d’un des côtés de la cour; au fond, au-dessus du pavillon des musiciens, se dresse un grand relief du Familistère surmonté d’une peinture allégorique appropriée à la circonstance; en face, la presse est représentée par la panoplie de ses armes de luttes pacifiques ; à gauche des produits artistement groupés rappellent les travaux industriels de l’association, tandis qu’à droite un trophée de très-grandes dimensions et parfaitement ordonné, symbolise la science, la navigation, le commerce, ^industrie et l’agriculture. En somme, la grande cour centrale se présente, d’une extrémité jusqu’à l’autre et du bas jusqu’en haut, avec un air de fête qui lui sied à ravir.
- A trois heures le cortège est formé. Le corps des pompiers et la musique du Familistère, dans leurs coquets uniformes, tiennent la tête. Viennent ensuite les conseils de l’association, les emplQyés et les habitants du Familistère, suivis de toute la joyeuse armée des fil-' lettes et des garçons des écoles- Les fillettes forment surtout un charmant ensemble avec leurs fraîches toilettes printanières, leurs visa-
- ges souriants et leurs yeux pétillant de plaisir.
- Le cortège s’ébranle. Il traverse la grancle place qui sépare les bâtiments d’habitation cia Familistère, du théâtre et des écoles. Cette place qui, par ses dimensions pourrait convenir à une grande ville — 90 mètres sur 75 — a reçu depuis l’année dernière diverses améliorations De gros arbres, devenus gênants dans le parc, ont été transplantés ici et se portent aussi bien aujourd’hui que s’ils n’avaient jamais changé de place.
- Le cortège entre au théâtre. M. Godin et avec lui les chefs des divers conseils de l’association — messieurs et dames — ainsi qu’un certain nombre d’ouvriers choisis parmi les plus anciens, prennent place sur la scène ; les enfants occupent le parterre et la musique se groupe au fond; le public jonche les trois galeries.
- Le théâtre a fait aussi son brin de toilette, Un escalier de mousse constellé de fleurs etiu gradin de plantes d’agrément s’échelonne entre le parterre et la rampe; des pétunias violets, des géraniums de feu et des myosotis turquoise et or y dressent leurs vives corolles au-dessus du feuillage épais, tandis que la gracieuse diclytra y courbe ses tiges fragiles où pendent, comme autant de lyres, ses fleurs couleur de chair.
- Un morceau de musique ouvre la cérémonie, puis vient un chœur d’enfants plein de fraîcheur; après quoi M. Godin prend la parole et dans une improvisation d’une grande portée dé veloppe le mode de fonctionnement définitif de l’association.
- Nous donnons plus loin les paroles df M. Godin. Nous ne saurions attirer trop vive ment sur elles l’attention de nos lecteurs; elle; contiennent des faits dont l’éloquence en di' plus que tous les commentaires.
- Les paroles de M. Godin sont couvertes d’ap plaudissements, puis un morceau de musiqu clôt la cérémonie et le public s’écoule, les un dans le champ de foire installé sur la place di Familistère, les autres dans les pelouses et te dallées du parc.
- Le soir venu tout le monde se retrouve dan la grande cour, les uns pour 'danser jusqu minuit, lesjiutres pour jouir du coup d’œil d'1 bal.
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- DEUXIÈME JOURNÉE
- Le lundi, dès midi, l’animation est grande dans les cours, dans le parc, dans la place du Familistère. On termine l’installation des jeux auquel prennent part bon nombre des habitants aussitôt que deux heures ont sonné.
- Il y en a pour tous les goûts, jeux d’adresse, jeux de calcul et d’autres — ce ne sont pas les moins fréquentés — destinés avant tout à égayer la galerie. Il va sans dire que personne ne se fait prier et qu’on assiste à des incidents comiques qui demanderaient pour être racontés plus d’espace que nous n’en avons.
- Enfin la fête se termine le lundi soir par un deuxième bal, aussi animé — ou peu s’en faut — que le premier.
- Nos lecteurs peuvent juger par ce simple récit des avantages qu’offre pour les réjouissances publiques le mode de construction adopté pour le Familistère : Grâce à la facilité dont y jouissent les habitants de se donner à eux-mêmes et sans sortir de chez eux des plaisirs salutaires et honnêtes, ils apprennent à se mieux connaître, à s’aimer davantage, à se rapprocher toujours plus, à former petit à petit comme une grande famille, en un mot à mieux apprécier et à pratiquer davantage l’excellente vertu de la fraternité; ils ressentent combien est plus vif le plaisir de chacun, si ce plaisir participe à celui de tous ; enfin dans le concours qu’ils se prêtent mutuellement à l’occasion des préparatifs de la tête, ils se démontrent à eux-mêmes à quel point les efforts collectifs sont plus puissants et plus profitables que les efforts individuels isolés. Ces divers enseignements leur démontrent mieux que toutes les théories et leur prouvent mieux que tous les raisonnements les avantages que procurent l’association des efforts et la fraternité des sentiments. Une démonstration de cette nature est d’une grande valeur pour le présent et d’une grande virtualité pour l’avenir.
- Ed. Champury.
- DISCOURS DE M. GODIN A LA FÊTE DU TRAVAIL
- A vous tous, employés et ouvriers, mes collaborateurs dans l’œuvre que j’ai entreprise, à vous qui m’avez aidé dans le passé et que je convie à être mes associés dans l’avenir, je rappelle que l’objet de notre réunion en ce premier dimanche de mai est de célébrer le travail, ce créateur du bien-être et du progrès dans l’humanité.
- Peut-être un certain nombre d’entre vous sont-ils portés à ne voir en cette fête qu’une fantaisie, qu’une occasion de divertissement; tel pourtant n’a point été le seul but de son institution. La pensée qui lui a donné naissance a été celle d’en faire un symbole de l’avenir, un signe de rédemption prochaine des sociétés, rédemption qui s’opérera par la glorification du travail et des travailleurs et par l’avénement graduel des classes laborieuses au bien-être.
- Cette fête est, en outre, pour nous, mes amis, un moyen de perpétuer çe souvenir que les fondements du Familistère ont été posés à une même époque de l’année, en mai 1859,
- Mais avant de revenir sur le passé, je crois répondre à vos désirs en abordant de suite la question de l’association dont j’étudie depuis sept années les statuts, et dont je fais fonctionner, à votre profit, depuis deux ans, les principaux rouages.
- Vos caisses de prévoyance, de retraite, de pharmacie, les institutions protectrices de l’enfance, sont autant d’éléments dont la bonne organisation était indispensable à réaliser tout-d’abord.
- A ces moyens de bien-être et de progrès est venue s’adjoindre depuis deux ans la participation aux bénéfices; cette participation, je vous ai appelé à en jouir sur des bases proportionnelles à vos salaires ou appointements et de façon à vous constituer des épargnes qui vont vous conférer des droits spéciaux dans l’association.
- Car le moment est venu de réaliser l’oeuvre que je me suis tracée. Les statuts sont maintenant rédigés, les voici, 0.t Godin présentç "les statuts k Vassemblée.)
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- LE DEVOIR
- Ils contiennent comme annexes les règlements spéciaux des diverses institutions de prévoyance générale dont je viens de parler, et ceux réglant les mesures d’ordre des comités, unions et conseils représentant le travail.
- Le tout, comme vous le voyez, constitue un dossier trop volumineux pour qu’il me soit possible de vous en lire tout le contenu, mais je vais vous faire connaître les points essentiels les plus intéressants pour tous, ceux qui règlent les droits des travailleurs associés et des autres membres de l’association. Cette lecture vous permettra d’avoir une idée générale de ce que j’attends de vous et de me prêter un concours plus éclairé.
- Notre association est dénommée :
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE.
- ASSOCIATION COOPÉRATIVE DU CAPITAL ET DU TRAVAIL.
- Son objet est défini en ces termes :
- Article 6.
- L’association a pour objet :
- L’exploitation sociétaire et locative du Familistère.
- .L’exploitation commerciale de ses magasins et débits.
- L’exploitation sociétaire et industrielle des usines et fonderies appartenant au fondateur et situées à Guise et àLaeken-lez-Bruxelles, (Belgique).
- Article 8.
- L’association se compose :
- 1° Du fondateur;
- 2° Des adhérents qui font des apports au fonds social ;
- 3° Des personnes des deux sexes qui adhèrent aux présents statuts en qualité de coopérateurs aux travaux et opérations de l’association.
- Article 9.
- Les membres de l’association autres que le fondateur se distinguent en :
- Associés,
- Sociétaires,
- Commanditaires et Auxiliaires.
- Article 10.
- Les conditions générales pour être admis dans l’association, à l’un quelconque des titres d’associé ou de sociétaire, sont :
- 1° D’être âgé de 16 ans révolus ;
- 2° D’ètre d’une moralité et d’une conduite irréprochables ; ^
- 3° D’adresser au Président du conseil d’administration une demande sur une formule délivrée dans les bureaux de l’association, laquelle demande doit contenir tous les renseignements exigés sur le postulant ;
- 4° D’avoir pris connaissance des présents statuts et, dans le cas d’admission, d’entendre en séance de réception la lecture de l’exposé des principes et des chapitres IV, V et VI des ptatuts ;
- 5° D’adhérer expressément après cette lecture aux principes et aux dispositions que les statuts renferment, ainsi qu’à tous les règlements particuliers qui sont ou seront décidés par l’association.
- Article 14.
- Les associés sont les membres de l’association qui, outre les conditions générales énumérées article 10 remplissent les conditions particulières suivantes :
- 1° Etre âgé au moins de 21 ans ;
- 2° Résider au moins depuis cinq ans dans les locaux du Familistère ;
- 3° Participer depuis au moins le même temps aux travaux et opérations de l’association ;
- 4° Savoir lire et écrire;
- 5° Etre possesseur d’une part du fonds social s’élevant au moins à cinq cents francs ;
- 6° Avoir été admis par l’assemblée générale des associés.
- Ici, mes amis, j'ai à vous faire remarquer que les conditions dont je viens de vous donner lecture ne seront pas applicables au premier groupe de ceux d’entre vous que j’appellerai au titre d’associés.
- Ceux-là entreront dans l’association de plein droit par mon appel ; j’en arrêterai prochainement la liste en m’entourant des renseignements et des appréciations propres à assurer un bon choix.
- Cela entendu, je passe aux droits conférés aux associés.
- Article 13.
- Les associés ont la priorité sur tous les autres membres de l’association pour être occupés en cas de pénurie de travaux.
- Ils participent à la répartition des bénéfices, conformément aux articles 143 à 133.
- Ils composent les assemblées générales et prennent part aux votes de ces assemblées.
- Ils jouissent des avantages particuliers de l’habitation du Familistère.
- Us ont, leur vie durant, et avec eux leurs familles ont droit aux garanties offertes par les institutions de protection qui y sont fondées en faveur des habitants, contre le besoin, le chômage, les atteintes de la maladie et les infirmités de la vieillesse, ainsi que pour l’éducation et l’instruction gratuite des enfants. (Articles 126, 123 et 132).
- L’associé qui est forcé par l’âge, la maladie ou les infirmités de cesser de prendre part aux travaux de l’association, continue à jouir des avantages résultant de l’habitation sociétaire ’ conformément aux règlements, avec le droit de siéger et de voter aux assemblées générales.
- Article 16.
- Les associés sont inscrits suivant l’ordre de leur admission sur le registre spécial contenant la liste des membres de l’association de cette catégorie.
- Le conseil d’administration délivre à chaque associé un diplôme constatant sa qualité, la date de son admission et le numéro de son inscription sur le registre des associés.
- Le diplôme relate les conditions à remplir pour obtenir et conserver le titre d’associé, les droits que confère ce titre et les devoirs qu’il impose.
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- Article 17,
- r 'associé conserve la liberté de renoncer à l’habitation Hans les locaux du Familistère, mais, en quittant le Familistère, il perd la qualité d’associé pour devenir simple sociétaire, article 18.
- L’associé qui cesse à la fois d’habiter le Familistère et , prendre part aux travaux de l’association, ne conserve nlus que la qualité de commanditaire attachée aux économies d’apport et d’épargne qu’il possède, article 26.
- Telles sont, mes amis, les conditions propres aux associés ; mais vous avez entendu préciser dans l’article 9 que l’association comporte des membres à différents degrés.
- Après les associés viennent donc les sociétaires. Leurs conditions d’admissibilité sont réglées comme suit :
- Article 18.
- Telles sont, mes amis, les conditions principales faites aux membres de l’association.
- Je reviens maintenant à ce que je vous disais en commençant. Les institutions de prévoyance générale, établies tant à l’usine qu’au Familistère, ont dans les statuts des articles spéciaux qui garantissent la stabilité de leur fonctionnement.
- Il est dit à ce sujet :
- Article 125.
- Les caisses mutuelles géuérales sont :
- 1° La caisse des usines.
- 3° La caisse des retraites et de subventions aux familles.
- Ces caisses ont pour objet de subvenir aux besoins des malades, des blessés et des invalides du travail.
- Les sociétaires sont les membres de l’association qui, outre les conditions générales énumérées article 10, remplissent les conditions particulières suivantes :
- 1« Avoir travaillé au service de l’association depuis un an au moins ;
- 2° Etre admis par le conseil d’administration au nombre des sociétaires, après avis des représentations consultatives que se donnent les membres de l’association.
- Article 19.
- Les sociétaires sont admis à deux titres différents :
- 1° Celui de résidents, c’est-à-dire d’habitants du Familistère;
- 2° Celui de non-résidents, c’est-à dire d’habitants en dehors du Familistère et de ses dépendances.
- Je passe quelques articles pour arriver à ce qui est à faire à l’égard des différents membres de l’association, en cas de ralentissement ou de manque de travail.
- Article 23.
- En cas de chômage pour manqué d’ouvrage, les associés ont privilège pour le travail sur tous les autres membres de l’association ; les sociétaires résidents ont privilège sur les non-résidents et ces derniers sur les auxiliaires, article 49.
- Les congés sont d’abord donnés aux auxiliaires, en commençant par les derniers inscrits et en remontant aux plus anciens, puis, dans le même ordre aux sociétaires non-résidents et enfin aux sociétaires résidents.
- Néanmoins, dans l’ordre des congés à donner aux sociétaires non-résidents et résidents, le conseil d’administration peut tenir compte des besoins des familles et des besoins de l’industrie.
- Article 127.
- Les caisses mutuelles du Familistère sont ;
- 1° La caisse de prévoyance fondée entre tous les hommes en âge de travailler habitant le Familistère.
- Cette caisse a pour objet de subventionner ses sociétaires malades, blessés ou victimes d’accidents.
- 2° La caisse de prévoyance fondée entre toutes les dames en âge de travailler habitant le Familistère.
- Cette caisse a. entre les dames, le même objet que la précédente entre les hommes.
- 3® La caisse de pharmacie fondée entre tous les adultes des deux sexes habitant le Familistère.
- Cette caisse a pour objet la fourniture gratuite à ses sociétaires des médicaments nécessaires pendant la maladie. Elle pourvoit, en outre, aux frais civils des funérailles de ses membres.
- Article 129.
- L’association s’oblige à entretenir le fonctionnement des diverses caisses de prévoyance ci-dessus énumérées, conformément à leurs règlements particuliers tels qu’ils ressortent des délibérations prises par leurs comités respectifs, d’accord avec le conseil d’administration, approuvés par les assemblées générales de leurs membres respectifs et sanctionnés par l’assemblée générale des associés.
- Article 130.
- Les règlements particuliers des diverses caisses mutuelles de prévoyance établis, approuvés et sanctionnés comme il vient d’être dit, sont annexés aux présents statuts pour devenir la loi de ceux qu’ils intéressent, étant réservées les modifications qu’ils pourront y in-produire.
- Article 29.
- L’association admet en qualité d’auxiliaires salariés, aes ouvriers et des employés qui ne sont ni associés, ni sociétaires. ’
- Article 31.
- tacn^rf sa^aire5 ïes auxiliaires jouissent des avan ges des institutions de prévoyance communes à tou: owmembres de l’association ; ils en supportent le:
- arges et obligations, article 126. exi0*PeUIent’ aPr^s avoir rempli les conditions de temp &n„Le,es.’ admis dans l’association, d’abord commi ietaires, ensuite comme associés.
- Article 133.
- Le conseil d’administration veille à ce qu’il soit pourvu aux dépenses des institutions de l'enfance établies au Familistère.
- Ainsi est assuré, comme vous le voyez, le maintien des institutions actuelles dont vous avez pu, depuis tant d’années déjà, apprécier l’utilité et les bienfaits.
- Je yais terminer ma leçturq par l’indicat|Qn
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- des mesures prises en vue de la répartition équitables des bénéfices.
- L’article 142 dit à ce propos:
- En vue de la répartition des bénéfices sur les bases prévues aux présents statuts, il est tenu une comptabilité spéciale, claire et facile à vérifier :
- 1° Des émoluments, appointements et salaires gagnés par chacun des membres de l’association ;
- 2° Un grand livre est ouvert pour les économies d’apport et d’épargne de chacun des membres de l’association ainsi que des cessions qui en seraient faites, comme il est dit articles 64 et 65 :
- 3° Tout porteur de livret d’épargne a, en outre, un compte ouvert sur un grand livre particulier pour ses économies non encore converties en titres d’économies.
- Tel est l’ensemble des dispositions fondamentales qui règlent les droits de chacun des membres de l’association.
- Les personnes qui, attachées à mon oeuvre par le double lien d’habitant du Familistère et de travailleur de l’usine, participent déjà, aux bénéfices dans la proportion de leurs appointements ou de leurs salaires, remarqueront qu’en ce qui les concerne, l’association à surtout pour objet de consacrer d’une façon définitive les avantages dont ils jouissent. Pour ces personnes, en effet, l’association fonctionne depuis deux ans, comme si les signatures étaient échangées entre elles et moi.
- C’est que dans une œuvre aussi nouvelle, aussi considérable, il était indispensable, mes amis, de voir dans quelle voie on s’engageait et s’il serait possible de s’y maintenir pour le bien général.
- Car je tiens à ne pas faire une œuvre fantaisiste et personnelle. Ce que je veux, c’est réaliser une fondation viable, pratique, qui puisse être imitée pour le grand profit de la société en général et des classes laborieuses en particulier.
- C’est pourquoi, à côté des motifs étrangers à ma volonté qui sont venus retarder la proclamation définitive de l’Association, — motifs que vous comprenez tous, — il y a eu les retards volontaires que j’ai cru sage d’introduire tant que l’expérience n’avait pas fourni ses enseignements sur les difficultés à vaincre et sur l’organisation sociétaire que j’avais conçue.
- Aujourd’hui, à l’usine comme au Familistère, tout est préparé en vue de la réalisation de l’Association. La comptabilité générale est établie sur les bases nécessaires, puisque
- depuis deux ans la participation aux bénéfices est réalisée pour la plupart d’entre vous.
- Aussi, sachant que toutes ces mesures sont prises, un certain nombre se sont-ils déjà demandé quel serait le taux des bénéfices répartis cette année ?
- Je déclare donc à ce sujet à mes futurs associés et sociétaires, à ceux qui, par rang d’ancienneté, de bonne conduite, d’adhésion aux statuts, vont être appelés à une participation nouvelle, que les titres qui leur ont été délivrés l’an dernier vont recevoir un nouveau dividende dont le montant ne sera pas moindre que celui du précédent exercice, c’est-à-dire 8 0/0.
- Il y a bien pour la régularisation des choses, en vue de l’œuvre que je veux rendre définitive) à liquider des pertes qui atteignent le bénéfice du passé, mais ne voulant pas que vos dividendes à vous aient à en souffrir, c’est à ma charge seule que je les prends.
- Les écritures vont donc être passées en conséquence et l’Association recevra de moi une situation nette de toute charge. (Applaudissements).
- Cela dit, j’éprouve le besoin de jeter avec vous un coup d’œil sur les faits accomplis.
- Il y a bientôt 39 ans que je commençais sans fortune, presque sans ressources, dans un village voisin, les essais d’une industrie entièrement nouvelle; il y en a 33 que j’installais à Guise les ateliers embryonnaires de l’usine qui, aujourd’hui, vous fait vivre tous.
- C’est par le travail et par le travail seul que les ressources industrielles se sont accumulées parmi nous, que les inventions et les modèles se sont succédés, que les ateliers se sont élevés; et c’est il y a 20 ans, en mai 1859, que j’ai posé les fondements du Familistère qui, aujourd’hui achevé, va contenir environ douze cents personnes.
- Ayant créé une industrie qui donnait à toute une population des moyens d’existence, j’ai voulu par cette fondation mettre à la disposition des familles une demeure qui fût par elle-même une cause de bien-être et de progrès. . r
- Il importe de .voir si j’ai atteint mon but, si la fondation du Familistère, malgré l’hostilité, les
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- préventions et les résistances qu’elle a rencontrées, n’a pas réalisé des progrès qu’on ne trouve nulle part ailleurs concentrés au profit d’une population ouvrière de l’importance de celle réunie ici.
- Dans ce paiais social où je demeure avec vous, jes choses d’utilité commune sont accessibles à tous; chacun peut en profiter dans une égale mesure; elles sont, en outre, d’une facile surveillance, à commencer par l’éducation et l’instruction de l’enfance.
- La nourricerie, les jardins d’enfants, les écoles, toutes ces salles sont près de la demeure des parents. Les élèves reçoivent dans les classes* les mêmes soins, la même instruction, aussi n’est-il personne d’illettré dans les générations qui s’élèvent au Familistère.
- Il y a bien parmi notre population enfantine des élèves à divers degrés d’aptitudes et d’avancement, mais les moins avancés savent lire, écrire et compter; et il est à signaler que lorsque les circonstances éloignent de nous les enfants du Familistère, pour les appeler soit à l’armée, soit ailleurs, ils trouvent généralement à se placer d’une façon avantageuse pour eux.
- Le contact journalier de la communauté des besoins a développé parmi nous le sentiment de la mutualité; la facilité des réunions nous a permis d’organiser cette mutualité dans les principaux faits de la vie. Aussi le Familistère a-t-il sa caisse de retraites assurant des pensions aux invalides du travail, des secours aux veuves et aux orphelins, sa caisse de prévoyance donnant des subventions aux malades, sa caisse de pharmacie procurant, pendant la maladie, les médicaments nécessaires.
- Tels ont été les premiers degrés’cle participation aux bénéfices établis en faveur des travailleurs de tous ordres, puisque ces institutions diverses sont fondées non-seulement à l’aide de votre coopération, mais aussi à l’aide d’une contribution financière supérieure encore prélevée sur les bénéfices de l’établissement.
- Lrâce à ces institutions, la misère a disparu de nos rangs ; chacun jouit de l’aisance du foyer et des avantages que comporte une habitation réunissant les conditions nécessaires au bien-etrç et aux agréments de la vie.
- N avez-vous pas, en effet, au Familistère, des
- facilités de relation toutes spéciales entre les divers logements et de ceux-ci aux magasins de vente et aux salles d’éducation et de réunion qui répondent aux divers besoins de la vie ?
- N’avez-vous pas des jardins, des promenades, des ombrages dont vous profitez chaque jour, avec la possibilité d’y introduire les moyens de délassement et d’amusement qu’il vous plaît d’imaginer ?
- Parce que vous jouissez au jour le jour de tous ces avantages, vous en prenez l’habitude et ne les remarquez peut-être plus ; mais ils n’en constituent pas moins un bienfait précieux qui contribue au charme de l’existence et à l’amélioration des individus.
- Qui ne reconnaîtra cl’autre part que les causes de contact journalier que vous avez les uns avec les autres dans les divers comités où vous vous réunissez pour accomplir le bien à l’égard de vos frères, soit en déterminant les subventions à accorder à ceux qui souffrent, soit en étudiant les moyens d’augmenter les satisfactions de la vie générale, contribuent dans une forte mesure à développer chez chacun de vous le véritable amour du bien ?
- Qui donc oserait ne pas tenir compte de ce fait, ou dire qu’il n’est rien alors qu’il constitue le réel progrès que l’homme est appelé à réa-ser sur la terre.
- Ah ! je sais bien que ces moyens d’amélioration et d’avancement ne correspondent ni aux vues, ni aux tendances des hommes qui rêvent un idéal impossible. Ils ne satisfont pas davantage les gens trop pressés de jouir.
- L’œuvre du Familistère ne peut être comprise par ceux dont les préoccupations se concentrent uniquement sur leurs satisfactions personnelles.
- Tel, par exemple, qui met son point d’honneur à se signaler, entre ses pareils, dans l’orgie et les excès en compromettant sa santé et ses moyens d’existence, ne peut avoir de sympathie pour une œuvre de moralisation.
- Tel autre qui, moins déchu, croit que la conduite de l’homme sage consiste à être tempérant, à ménager sa santé, à savoir amasser pour soi toutes les jouissances de la vie sans s’occuper des autres, qui ne conçoit d’autre devoir que celui de respecter le texte des codes,
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- ne comprendra non plus ni le côté moral, ni les avantages sociaux de l’Association.
- La pensée qui préside à la fondation du Familistère sera-t-elle jugée avec plus dé sagesse et de raison par cet autre qui, étendant un peu la sphère de son amour du bien, pense qu’en travaillant pour soi-même il convient de faire tout le possible pour assurer à sa famille la meilleure place dans la société, sans pour cela avoir à ménager la situation d’autrui ?
- Les personnes chez qui existent ces différentes manières de comprendre les devoirs de l’homme en société se demandent quels avantages personnels j’ai voulu réaliser en fondant le Familistère, et quels sont ceux que je poursuis encore en organisant l’association avec mes ouvriers. Circonscrites dans l’amour du bien pour elles-mêmes ou pour leurs familles, ces personnes ne peuvent comprendre la pensée qui m’anime, ni accorder leur sympathie à une œuvre qui a pour but le bonheur de tous et la protection de chacun.
- C’est là ce qui explique les résistances que le Familistère a rencontrées dans son développement et les préventions qu’il soulève encore. Mais ces difficultés disparaîtront devant les résultats de l’association industrielle qui est le couronnement de l’œuvre du Familistère.
- L’association entre le travail et le capital est la grande tâche qui s’impose à nos sociétés modernes. Partout les classes ouvrières aspirent à recevoir les garanties d’avenir dont elles ont besoin. Les paroles ne suffisent plus, il faut des actes. Or, ces actes se montrent ici dans toute leur réalité.
- Les statuts que j’ai préparés, combinés avec les règlements spéciaux des institutions mutuelles qui fonctionnent parmi nous, vont constituer l’ensemble le plus complet des règles pratiques conçues jusqu’ici en vue de la participation des ouvriers aux avantages créés par le travail et l’industrie.
- Pour concourir au fonctionnement de l’œuvre, je vous ai invité l’an passé à constituer des groupes ou comités et des unions et conseils dont le but est la représentation et l’introduction du travail dans les faits administratifs de l’association. Ces comités, unions et conseils pnt besoin d’être renouvelés entre ceux que
- je vais appeler au titre d’associés. Ce renouvellement devra donc s’opérer aussitôt que j’aurai arrêté la liste des premiers membres de l’association.
- Mon choix devra naturellement porter sur les plus disposés à croire en l’avenir de l’œuvre et à lui prêter tout le concours possible.
- Quant à ceux qui hésitent et ne savent si travailler au bien général est la voie qui mérite réellement tous leurs efforts, ils pourront néanmoins, en attendant que leurs convictions soient faites, trouver place en nos rangs, puisque, à côté des associés jouissant de la plénitude des droits, l’association aura des sociétaires participants, ou même de simples auxiliaires.
- Le contrat d’association étant devenu définitif, j’ai l’espoir, mes amis, que vous vous sentirez maîtres de votre avenir et que, sous l’empire de la confiance qui vous animera, le zèle, l’économie et l’activité que vous apporterez à la prospérité de l’association feront doubler en votre faveur les dividendes que jo vous compte depuis deux ans.
- Que ceux qui ont déjà confiance en l’avenir soient donc fortifiés dans leur espérance ; car la conviction donne aux hommes la force indispensable pour se tenir à la hauteur de l’œuvre qu’on veut accomplir. GODIN.
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- PENSÉES SOCIALES & POLITIQUES
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- Les richesses naturelles que la terre offre aux hommes n’étant l’œuvre de personne sont données parle Créateur pour l’usage de tous.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- La session n’aura véritablement repris son cours que cette semaine, puisque c est jeudi seulement que les deux Chambres ont recommencé à fonctionner simultanément. Le ministère se représente tout entier devant le Parlement, mais il s’en est fallu de peu, paraît-il, qu'une crise ne provoquât sa dislocation avant la séance du 15. On sait, eu effet, que le centre gauche sénatorial avait subordonné son adhésion au retour des Chambres à Paris, à cette condition que des lois dites de garantie seraient présentées par le gouvernement, afin de mettre
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- la représentation nationale à l’abri d'un mouvement populaire. Les centres gauchers voulaient aussi rendre la préfecture de police absolument indépendante du Conseil municipal de Paris. Un certain nombre de ministres ont pensé avec raison que les prétentions des caudataires de M. Laboulaye étaient excessives ; mais ils se sont trouvés en présence de M. 'VVaddington et de M. Léon Say qui, parait-il, ont pris certains engagements envers le groupe des trembleurs sénatoriaux. C’est ce dissentiment qu’a fait croire à l’éventualité d'uue crise ministérielle. Le différend n’a pas été résolu, mais ou a été d’accord, dans le cabinet, pour en ajounrer la solution. Pour le quart d’heure, le gouvernement dira aux centres gauchers qu’il répond de l’ordre et il se donnera le temps de préparer une réorganisation du régime de la police. C’est grâce à cet arrangement que le ministère a pu se présenter, provisoirement uni, devant le Parlement. La situation n’en est pas moins quelque peu ébranlée, car un certain nombre de membres de la gauche extrême et môme de l’union républicaine désapprouvent la timidité extrême de la politique ministérielle. M. Glémenceau, notamment, a formulé les griefs du groupe auquel il appartient dans une réunion de plus de quatre mille personnes, tenue dans un des cirques de Paris, L’orateur s’est montré très sévère pour nos gouvernants, et il ne serait pas surprenant que son jugement ne trouvât de l’écho sur certains bancs de la Chambre, si M. Lockroy, comme on l’a dit. interpelle les ministres sur leur politique générale. Toutefois l’opinion dominante dans la presse est qu’une crise serait malencontreuse en ce moment, et la République française et le Siècle, notamment, font les plus grands efforts pour persuader aux députés de l’union républicaine qu’il est opportun de maintenir encore au pouvoir le cabinet actuel. Il est donc probable que celui-ci subsistera. Mais, dans ce cas, il devrait bLen récompenser la Chambre de son généreux concours en déployant plus d’énergie, d’activité et de résolution qu'il n’en a moutré jusqu’à ce jour.
- Discours de M. le Ministre du commerce. — M. Tirard, ministie de l’agriculture et du commerce, a prononcé à Marseille, un discours qui était attendu avec une curiosité facile à comprendre ; mais malheureusement cette curiosité n’a point été satisfaite. Le ministre a évité avec le plus grand soin de lâcher aucun mot compromettant sur la controverse économique qui passionne en ce moment les esprits, et il est aussi difficile, avant comme après le discours de Marseille, de connaître exactement les vues du cabinet sur cette grave question. Le ministre a déclaré, il est vrai, persister personnellement dans les opinions de libre-échange qui sont les siennes ; mais il a reconnu que, à Lille, où il doit aussi se rendre, l’opinion adverse prédomine : De là une situation et des devoirs complexes qui méritent, de sa part, une attention extrême, surtout lorsqu’on songe que le principe des échanges internationaux n’est"d’une application possible qu’à l’aide du principe de la réciprocité.
- « Si, a-t-il ajouté, maître absolu des choses, par une « déclaration, un mot, un signe, pouvait, du même coup, « ouvrir les portes de la France à l’étranger et obtenir * pour la France que Fétranger ouvre ses portes toutes « grandes, ce mot, il le dirait. Mais il n'entend pas ouvrir « les portes à qui ferme les siennes. »
- Voilà, à peu près, la seule phrase qui jette quelques lueurs sur les projets économiques du gouvernement, et ou assure que cette lueur est bien faible et que la parole ministérielle aurait grand besoin d’un commentaire qui fit comprendre le jeu de ces portes dont il a parlé et qui nous paraissent jusqu’à présent s’ouvrir sur l’inconu.
- Le gouvernement de l’Algérie. — Un des
- premiers actes de M. Albert Grévy a eu pour objet de prouver à la colonie que le résultat de la réforme introduite dans le gouvernement de notre possession africaine avait bien pour objet l’unité de territoire et
- l’unité d’administration, sous les auspices de l’autorité civile. Il eût été absurde, en effet, de priver le gouverneur général de l’administration directe d’une partie du territoire, en centralisant dans les mains du commandement supérieur des forces de terre et de mer l’administration de territoires indigènes. Nous sommes donc heureux d’apprendre qu’un arrêté du ^gouverneur général place les affaires indigènes sous sa direction immédiate. Le commandant du 19e corps d’armée n'aura donc, comme en France, d’autorité que sur les troupes placées sous ses ordres.
- Il semble que le gouvernement veuille étendre aux autres colonies le principe qu’il a appliqué en nommant M. Albert Grévy, gouverneur civil de l’Algérie. En effet, un décret du 13 mai a nommé M. Le Myre de Vilers, gouverneur de la Cochinchine, en remplacement de M. le contre-amiral Lafont, dont la démission est acceptée. Le nouveau gouverneur civil aura sous ses ordres les commandants des troupes de terre et de mer et tous les services administratifs de la colonie.
- Nous applaudissons sans réserve à l’esprit qui a dicté ces mesures. Seulement nous aurions préféré que le ministère eût choisi un autre personnage que M. de Vilers pour gouverner la Cochinchine, car le nouveau titulaire est inféodé à la réaction.
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- Lji révolte du clergfé. — Nous avons dit que le ministre des cultes avait déféré comme d’abus, au conseil d’Etat, un mandement de l’archevêque d’Aix injurieux pour le gouvernement. La section de l’intérieur a déclaré qu’il y avait, en effet, abus et l’on attend maintenant l’opinion du conseil d’Etat tout entier qui doit statuer définitivement. Depuis lors tout le clergé du diocèse d’Aix est en insurrection. De tous côtés on signe des adresses à l’archevêque, on lui offre par souscription publique une crosse d’honneur,et les curés protestent de tous côtés, en termes violents, contre le jugement éventuel du conseil d’Etat. C’est, croyons-nous, la première fois, après le commencement ;,ece siècle,qu’un exemple aussi audacieux de révolte est donné par une fraction du clergé français agissant en corps. Et, cependant, le gouvernement ne fait rien et laisse les prêtres provençaux lever l’étendard de la rébellion. Il nous semblait, cependant, que M. Lepère avait pris formellement l’engagement d’agir et de faire respecter les droits de l’Etat. Cette contradiction entre les paroles et les actes est singulièrement choquante, et ce fait que le ministre des cuites est un ancieii élève des jésuites ue suffit ni à expliquer, ni surtout a excuser son excès de longanimité.
- Les plus-values. — En dépit de la crise qui pèse sur notre industrie, la progression de nos revenus ne se ralentit pas et la situation financière de la France reste satisfaisante. Ainsi le chiffre des plus-values de recettes pour le mois d’avril, communiqué par M. le ministre des fiuances à la commission du budget, est de 13,431,000 francs ; en ajoutant cette somme à la plus-value constatée pendant le premier trimestre de 1879, qui s’élevait à 16.020,000 francs, on a ainsi un excédant de recettes de plus de 30 millions sur les évaluations budgétaires. Si cette progression se maintenait pendant les trois autres trimestres, on aurait, à la fin de l’exercice, une plus-value de quatre-vingt-dix millions. La prudence commande de rabattre quelque peu de ce chiffre. Il n’en est pas moins certain que le budget se soldera cette année par un excédant que l’on peut raisonnablement évaluer, dès à présent, à une cinquantaine de millions qui resteront disponibles et qu’on pourra employer avec fruit à pratiquer de nouveaux dégrèvements, en attendant qu’on se décide a remanier l’assiette de-nos impôts dont la plupart, comme on l’a si bien dit, sont absolument anti-économiques.
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- Le Parlement allemand. — Le Parlement allemand a clos la discussion générale sur le tarif doua-
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- nier, et les dernières séances ont été signalées par un incident très animé. M. Lasker. l'un des orateurs les plus incisifs du parti national-libéral, après avoir vi-oureusement combattu la politique économique du hancelier, avait fait allusion à une dissolution probable de la Chambre. Delà grand courroux de M de Bismarck, qui a protesté contre les paroles de M. Lasker. Malgré les efforts de l’opposition, le Reichstag a adopté une motion tendant à renvoyer le projet des tarifs douaniers aune commission de vingt membres. De son côté, le prince de Bismarck a soumis au Conseil fédéral un nouveau projet fiscal qui soulèvera de très-vives objections, mais dont l’adoption ne nous paraît guère douteuse. Ce projet propose d’autoriser le gouvernement à modifier provisoirement le tarif douanier, en ce sens que des articles jusqu'à présent exemptés de droits d’entrée pourront être frappés d’un droit ou d’une surtaxe. En prévision de la hausse qui va résulter de la mise en vigueur des nouveaux tarifs, les grands négociants d’Allemagne s'empressent d’acheter en grande uantité des marchandises et des matières premières, ’est pour remédier à cet état de choses que le prince de Bismarck demande l’autorisation d’établir des taxes et surtaxes provisoires immédiatement applicables.
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- L’ARa ee - IC o rrai n e.— Si nous en croyons une dépêche particulière reçue par un journal récemment fondé à Paris, le Globe, voici quelle serait l’économie du projet de loi relatif à l’organisation de l’Alsace-Lorraine, projet qui doit être soumis à bref délai aux délibérations du gouvernement allemand.
- Le siège du gouvernement cesse d’être officiellement à Berlin ; de même la présidence supérieure de Strasbourg est supprimée.
- A la tête du nouveau gouvernement est placé un secrétaire d’Etat responsable,comme lieutenant du prince-chancelier. * '5
- Trois sous-secrétaires d’Etat lui sont subordonnés, ayant dans leur département : le premier, l’intérieur et l’instruction publique; le second, la justice et les cultes; le troisième, les finances
- Un conseil d’Etat est créé : il se compose d’un secrétaire d’Etat du commandant du 13e corps d’armée, des trois sous secrétaires d’Etat, du président de la cour d’appel, du procureur général et de sept membres dont la nomination est laissée à l’empereur.
- Le conseil d’Etat est chargé de la préparation des projets de loi.
- La Diète provinciale sera composée de cinquante-huit membres. La durée de la session sera de trois ans ; la Diète aura le droit de proposer des lois, de discuter les pétitions, et de nommer un délégué au Conseil fédéral, il convient d’ajouter que ce délégué n’aura que voix consultative.
- Le lieutenant du prince chancelier serait, dit-on, le général Manteufel , qui recevrait un traitement de 00,000 écus. Ces renseignements encore inédits, pour ainsi dire, paraissent fort vraisemblables.
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- . Les aflah-es tl’JDgypte. — L’Angleterre, ainsi que nous l’avions pressenti, continue à jouer un double jeu en Egypte, tout comme dans, la question des frontières greco-turques. où elle ne se prête nullement aux intentions conciliantes du gouvernement français. La grande colère des feuilles anglaises contre le coup d’Etat du Khédive a subitement disparu, et il est certain qu’à cette heure l’Angleterre cherche à s’entendre directement et isolément avec Ismaïl Pacha pour sauvegarder les intérêts anglais, à l’exclusion des nôtres.
- Malgré les démentis des journaux italiens, des pourparlers très-actifs sont échangés entre lord Zandnn, représentant l’Angleterre, et M. Dopretis, pour amener l’Italie à s’associer à la politique anglaise, ce qui aurait pour résultat de nous laisser complètement isolés. Aussi ne sommes-nous pas surpris d’avoir lu dans un journal que notre ministre des affaires-, étangères n’était point satisfait de l'attitude de l’Angleterre à notre égard. On serait mécontent à moins,
- La peine <le mort en Suisse. — On sait quelle agitation a été provoquée en Suisse en vue de la révision de l’article 65 de la Constitution, article qui a aboli la peine de mort qu’un certain parti veut rétablir. Cette révision ne peut avoir lieu que par un plébiscite, et c’est dimanche que le peuple suisse est appelé à se prononcer sur la question. De nombreuses réunions ont eu lieu à Berne, Zurich et Genève, et c’est une vive satisfaction. pour nous, de constater qu’elles se sont prononcées en faveur des dispositions humanitaires de l’article 65. Malheureusement, on assure que dans les campagnes il se trouve de nombreux partisans de la peine capitale, surtout dans les centres catholiques. Il est donc malaisé de prévoir l’issue de cette consultation suprême qui intéresse si directement le bon renom d’un peuple et l’honneur même de l’humanité, car c’est la première fois, croyons-nous, qu’un plébiscite est ouvert sur la question de la peine de mort.
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- Le pr*iiuce do Bulgarie. — Ce n’est pas à Darmstadt que le prince Alexandre de Battenberg recevra la couronne de Bulgarie. Afin de lui prouver que, par le fait de son élection, la Bulgarie devient une sorte de province russe, le jeune prince est parti pour Livadia, en Crimée, où se trouve en ce moment le czar qui trouve que le séjour de Saint-Pétersbourg ne lui offre pas assez de sécurité. C’est là que la députation porte-couronne devra aller chercher le jeune souverain. On nous annonce gravement, qu’à la première entrevue, le prince portera 1 uuiforme de lieutenant de L’armée prussienne, et qu’au déjeuner qui suivra, présidé par le czar, il revêtira l’uniforme de général, avec le bonnet bulgare.
- Il se rendra ensuite à Vienne, à Paris et à Londres, puis il terminera sa tournée par Constantinople • où le sultan lui donnera l’investiture. Là. l’élu de Tirnova apparaîtra devant son suzerain en habit noir et coiffé du fez. Voilà les graves préoccupations auxquelles se livre actuellement la diplomatie européenne, et c’est par l’étude savante de ces questions de costume que débute dans la carrière le dernier né des souverains d’Europe. Ce serait bien risible si ce n’était si triste !
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- LiVï-yaouation die ïtt lüÊoïxiMtéiie. — L’évacuation est commencée et il semble que la Russie veuille se mettre en règle, dès le 3 août, c'est-à dire dans le délai fixé. Les conseils de guerre et les magasins d’approvisionnement vont être supprimés ; 40,000 hommes, 2,600 chevaux et 800 fourgons seront embarqués pour Odessa, dans les ports de Bourgas et de Varna ; ces t-ans-ports commenceront le 27 mai et se continueront jusqu’à la fin de juillet. Le reste de l’armée d’occupation sera dirigé par Roustchouk et Siiistrie à Reni, et de là rentrera en Russie par le chemin do fer de Galatz à Bender.
- D’autre part, il convient de faire remarquer le rapprochement subit qui s’est produit entre la Russie et la Porte. Le Sultan, « par déférence pour les succès du Czar, » aurait renoncé à occuper les passes des Balkans, Ichtiman et Bourgas. On dit que cette renonciation a été récompensée par une diminution de l’indemnité de guerre. On comprend que cet abandon mal déguisé de la Roumélie orientale par la Porte à la Russie ait ému l’opinion. Le marquis de Salisbury a été interrogé à ce sujet à la Chambre des lords, mais il a fait une réponse sans portée. Il a dit que l’abandon de ses droits consentis par le sultan n’avait qu’un caractère temporaire et que, d’ailleurs, un abandon définitif serait contraire aux stipula^ tions du traité de Berlin. Mais qui respecte, aujourd’hui, le traité de Berlin ? Après tout, il se pourrait fort bien que le gouvernement anglais eut quelqu’intérêt à fermer les yeux sur un arrangement favorable à la Russie. Toujours Je double jeu !
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- L\‘xpédjtioo. de Caboul. — Il est très-vraisemblable qu'à l’heure actuelle la paix est signée entre le vice-roi .des Indes et l’émir de Caboul. Jakoub-Khan s’est rendu au camp anglais de Coudanak' où il a été reçu avec un grand, appareil militaire par le général
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- Brown. L’émir a immédiatement envoyé un message au vice-roi, lui exprimant le désir de voir 1a. paix rétablie. Il paraît, si l’on en croit certaines dépêches, que le prince Jakoub accepte toutes les conditions des Anglais, qui donnent à l’empire des Indes lr-- «'frontières scientifiques » réclamées par lord Beaconsfield, c’est-à-dire la possession des principales passes conduisant au haut plateau afghan, ainsi que celle des districts adjacents: de plus, lé gouvernement anglais aura le droit d’entretenir un résidant à Caboul et un agent à Candahar. Cependant, d’autres télégrammes parvenus sur le continent à la dernière heure, permettent de penser que les choses, en dépit de la vraisemblance, pourraient ne pas être aussi avancées qu'il est permis de le souhaiter. On mande, en effet, de Lahore, que la situation de Jakoub serait très-menacée à l’intérieur et que le fils de Sheere-Ali hésiterait, maintenant, à subir les exigences de l’Angleterre, crainte d’exciter, par sa soumission, le mécontentement de ses sujets.
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- L’expédition a.u Cap. — Nous n’avons à signaler aucun nouveau fait de guerre dans ce pays et cette situation se prolongera, sans doute, jusqu’à l’arrivée des renforts envoyés. D’ailleurs lord Chelmsford. paraît mieux compter sur la diplomatie que sur la force' des armes pour désorganiser l’armée de Cettiwayo. Quant aux Bœrs, leur attitude est toujours hostile ; ils persistent à réclamer leur indépendance; mais ils ne semblent pas se disposer à soutenir leurs revendications par une action armée.
- Imi guerre «In. Chili. — La guerre qui a éclaté entre le Chili, la Bolivie et le Pérou ne laisse pas que de préoccuper certaines puissances européennes. Ainsi, le Journal officiel de l’empire allemand annonce que sur un ordre transmis par le télégraphe, le iiavire de guerre la Han.sa, doit se rendre de la côte du Brésil à Valparaiso. De plus, une canonnière allemande sera envoyée dans les mêmes eaux, pour y stationner d’une manière permanente. Comme d’autres puissances, l’Angleterre notamment, ont à sauvegarder dans ces parages des intérêts considérables de commerce et de navigation, l’occasion pourrait se présenter d’une action commune de ces puissances, si certaines éventualités venaient à se réaliser.
- Le Journal officiel allemand termine sa note par les lignes suivantes-.
- « Il est impossible de garantir que pendant cette » guerre, Valparaiso ne sera pas exposé à une attaque » de la part de la flotte ennemie, quoiqu’on doive espé-b rerqueles belligérants ne méconnaîtront paslespres-* criptions du droit des gens moderne, en bombardant » des villes maritimes sans défense.b
- Il est vraiment bouffon d’entendre un organe du gouvernement allemand protester au nom du droit des gens contre le bombardement des villes ouvertes, quand nombre de cités françaises sans défense, portent encore les cicatrices des obus prussiens, saxons ou bavarois.
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- X-e veto «lit préside; s. t Hayes. — Il y a
- quelque temps, le Sénat et la Chambre des représentants des Etats-Unis ont introduit dans le budget de la guerre une disposition interdisant l’intervention des troupes fédérales dans les élections présidentielles. En conséquence, le président Hayes avait refusé de promulguer le budget ainsi amendé. Les démocrates de la Chambre des députés ont aussitôt présenté un bill spécial contenant les mêmes dispositions restrictives, et ce bill a été voté également par le Sénat, quoique le président, par un message motivé, eût opposé son veto, en vertu des pouvoirs que lui reconnaît la Constitution. On pourrait donc croire qu’un conflit grave va éclater entre le pouvoir exécutif et le Congrès; mais il faut réfléchir que, pour être admis, il ne suffit pas que le bill soit voté; il est encore nécessaire qu’il réunisse lès deux tiers des suffrages ; or, tant que le parti démocratique ne disposera j
- point de cette majorité qu’il ne possède pas encore dans les deux Chambres, le dernier mot restera au président Hayes et les attaques dirigées contre lui seront des manifestations purement platoniques.
- L’IDÉE MARCHE
- Nous constatons avec plaisir que plusieurs idées émises pour la première fois par le Devoir font leur chemin dans la presse.
- Ainsi nous avons été les premiers à affirmer que la crise actuelle tient au fait qu’il y a trop d’hommes qui ne sont pas appelés à consommer.
- Un grand journal financier — la Finance nouvelle, adopte aujourd’hui notre point de vue.
- « La question des tarifs douaniers est très-épineuse, dit ce journal. Les partisans du libre-échange et ceux du système protecteur vont échanger des arguments d’une égale valeur en faveur de deux régimes opposés. Il est probable qu’on s’arrêtera, comme toujours, à une solution moyenne. Quoi que l’on fasse, on ne saurait contenter tout le monde; on tâchera simplement de ne mécontenter personne. La question des tarifs se trouverait simplifiée si nos lois d’impôt avaient pu être préalablement révisées. Il est regrettable que l’on n’ait pas mis à l’étude, avant de s’occuper des tarifs, un système de dégrèvements pouvant, mieux qu’une élévation des tarifs, assurer au travail national une protection efficace. On aurait certainement pu, par un simple déplacement de taxes, alléger de 200 ou 300 millions les charges qui pèsent si lourdement sur nos producteurs.
- « On se plaint partout d’une insuffisance de débouchés commerciaux : On dit tous les jours que les producteurs ont mal calculé les forces de la consommation et que le malaise dont ils souffrent vient de ce que leurs stocks sont constamment au-dessus des besoins. Il y a là une erreur.
- « Les besoins sont et resteront toujours supérieurs à la production.
- « On ne produit pas plus qu’on ne pourrait consommer ; on produit simplement plus qu’on ne peut consommer dans l’état actuel de notre législation fiscale et de notre organisation sociale.
- « Est-ce qu’il y a trop de tissus dans nos manufactures, quand la grande moitié de la population manque de vêtements chauds en hiver ? Est-ce qu’il y a trop de fer dans nos mines et dans nos fonderies, quand les neuf dixièmes de nos agriculteurs, au lieu de posséder les outils perfectionnés qui feraient leur richesse tout en allégeant leur labeur ensont encore réduits à mettre en œuvre des instruments primitifs ? »
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- Une coupole en pâte de papier.
- La ]iste des usages auxquels on a employé la pâte de papier depuis plusieurs années est réellement très-remarquable par leur variété. Caisses, briques, roues de voitures, tuyaux de cheminées, parois de maisons, timbres, voire même du linge de corps, comme faux-cols et manchettes, figurent parmi les articles que l’esprit inventif des fabricants a rtussi à obtenir de cette substance unique, et presque chaque semaine enregistre quelque production nouvelle. La dernière application qui vient de lui être faite est le résultat d’une idée tout particulièrement heureuse :
- Le professeur Greene, de l’Institut polytechnique, à Troy, a tout récemment fait construire un observatoire astronomique dont le dôme tournant devait avoir vingt-neuf pieds de diamètre intérieur. Un dôme de cette dimension, construit dans les conditions ordinaires, aurait pesé de cinq à dix tonnes, et r rrait par conséquent exigé non-seulement des travaux d’une certaine importance pour le supporter, mais encore un système puissant et compliqué d’appareils pour le mettre en mouvement.
- En réfléchissant à tout cela, l’idée lui vint que la substance avec laquelle on était arrivé à faire des embarcations et des maisons pourrait faire mieux son affaire, et il s’adressa à une maison fabriquant la pâte de papier, qui a exécuté le dôme en question avec un succès complet.
- A la place de la lourde armature métallique que l’on emploie communément, on a installé une légère mais solide charpente en bois, sur laquelle on a appliqué le papier, devenu, grâce à une p. uparation spéciale, beaucoup plus résistant et tout aussi dur que le bois le plus dur. 11 a été réduit, par une pression énorme, à une épaisseur d’un sixième de pouce.
- Aussi le poids total du dôme, au lieu d’être de cinq à dix tonnes, ne dépasse-t-il p~s une tonne trois quarts, et, monté sur des pivots de six huitièmes de pouce jouant dans des rainures de fer, il peut tourner facilement à volonté sans aucune espèce d’appareil ni de machine.
- On ne dit pas quelle est la différence de prix entre une construction faite dans < es conditions et une construction de même nature exécutée dans les conditions ordinaires, mais il est probable qu’elle coûte beaucoup moins, indépendamment de l’économie des machines et de celle qui résulte de la différence de solidité nécessaire aux assises inférieures pour la supporter.
- Il y a donc tout lieu de croire que l’emploi de ce système présente à bien des points de vue des avantages incontestables.
- LE PAPE ET LES ÉCOLES PROTESTANTES.
- Déjà le Times, le grand organe de la Cité, avait, le 7 avril dernier, livré à la publicité une lettre de son correspondant relative aux écoles protestantes qui se fondent à Rome.
- Le New York Herald publie à son tour ce qui suit sur le même sujet :
- Le 25 mars dernier, Léon XIII, dans une sorte d’encyclique adressée au cardinal-vicaire, se plaint amèrement des ennemis de l’Eglise et de l’influence pernicieuse qu’ils exercent sur l’esprit de la jeunesse.
- Le Saint-Père constate avec douleur que, tandis que dans les écoles catholiques à peine une heure ou deux sont consacrées à l’enseignement du caté-
- chisme, dans les écoles protestantes on inocule avec un soin constant les doctrines perverses que propage l’hérésie.
- Chaque année, grâce à l’or et au zèle d’étrangers, on voit grandir Je nombre de ces dernières écoles, et ceci dans une ville où autrefois il n’était permis d’enseigner que ce que voulait la véritable Eglise, c’est-à-dire les pures et saintes doctrines du catholicisme.
- En faut-il davantage pour prouver combien peu on respecte la dignité ei la liberté du Souverain-Pontife depuis qu’on l’a spolié de ses domaines ? Il lui est impossible de se résigner à un état de choses si peu conforme à ce qu’exigent les droits que lui confère la suprême puissance dont il est revêtu. Cependant au milieu des graves difficultés qui l’enserrent, il ne lui reste rien qu’à essayer d’adoucir les maux que chaque jour voit naître et d’empêcher qu’ils ne s’étendent davantage.
- Dans ce but, le Saint-Père a nommé une commission, ou comité composé de prélats et de membres de la noblesse romaine.
- Ce comité, sans vouloir s’entremettre dans les institutions catholiques existantes et les personnes qui y sont liées, prendra néanmoins la haute direction et la surveillance de toutes les écoles élémentaires et primaires, et deviendra ainsi, autant qu’il est possible de l’espérer, le point central autour duquel les dites écoles se grouperont et d’où elles tireront leur unité d’action et leur extension
- Il examinera scrupuleusement la condition exacte dans laquelle se trouvent les diverses écoles dans les différents districts de Rome. Il constatera jusqu’à quel point leur étendue correspond avec le nombre d’enfants à instruire.
- Il étudiera les moyens de les agrandir ou d’en construire de nouvelles et s’enquerra minutieusement de la capacité et de la moralité des maîtres et professeurs... (etc., etc.)
- « Mais, » ajoute le pape, « de même que la lutte engagée par l'erreur contre la vérité trouve son principal apipui dans l’or largement distribué parmi une population appauvrie, ainsi notre succès dans la campagne que nous entreprenons dépendra beaucoup de la quantité de moyens que nous aurons à notre disposition. »
- En conséquence, Sa Sainteté offre de contribuer à cette œuvre de tout ce dont ses ressources pécuniaires lui permettront de disposer chaque année.
- Puis, comme la conservation de la foi dans Rome est intimement liée avec les intérêts de tout le monde catholique, le chef suprême du catholicisme se pro-! pose de consacrer à la prospérité des écoles tout ce
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- que les besoins de l’Eglise universelle exigeront du denier de Saint-Pierre.
- Mais comme tout ceci sera encore insuffisant, le pape fait appel à tous les catholiques et les invite à ouvrir des souscriptions, à se cotiser et en un mot à faire tous leurs efforts dans l’intérêt de la sainte cause.
- Décidément, le document que nous avons publié ici même sur la Ligue catholique universelle n’est pas une pièce apocryphe. L’œuvre se poursuit et le nouvel appel du vicaire de Jésus-Christ va sans doute provoquer un nouvel élan de la part des fidèles.
- Déjà même, si nous devons ajouter foi à certains indiscrets (hélas, on en trouve partout !) le troupeau de Saint-Pierre dans le Royaume-Uni fait feu des quatre pieds.
- Frères quêteurs et sœurs quêteuses sont en route et font la cueillette. L’argent ne manquera pas et Messieurs les protestants n’ont qu’à bien se tenir.
- Cette recommandation, nous nous permettrons de l’adresser non-seulement à ceux que vise ostensiblement la lettre papale, mais encore à ceux contre lesquels elle est intentionnellement et également dirigée, c’est-à-dire à tous les hommes de liberté et de progrès.
- Londres, mai 1879.
- C.-P. Maistre.
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- L’euseignemeut agricole en Hongrie.
- L’enseignement agricole en Hongrie donne les meilleurs résultats ; le nombre des élèves qui profitent de ces cours, va toujours en augmentant. L an dernier l’académie agricole d’Altenbourg comptait 216 élèves, dont 167 appartenant aux pays hongrois, 49 aux pays autrichiens, slaves et allemands. Les études paraissent très-sérieuses. L’enseignement estdonné en langue allemande et en langue hongroise.
- Ainsi partout à l’étranger on commence à comprendre que l’agriculture est un des principaux facteurs de la prospérité d’une nation. Malheureusement si en France on ne conteste pas cette observation,op ne fait du moins rien pour la mettre à profit.
- LE SAINT-GOTHARD ET LE SIMPLON.
- Dans un article publié récemment parM. Simonin, dans la France, je relève le cri d’alarme suivant poussé par l’éminent publiciste:
- « Dans deux ans, s’écrie-t-il, le Saint-Gothard sera ” entièrement percé ; dans deux ans, l’Italie et l’Al-” lemagne se donneront la main par ce long tunnel ” dont M. de Bismark surveille l’avancement avec * un soin jaloux ; dans deux ans, Gênes et Anvers,
- » comme déjà Trieste et Hambourg, communique-» ront par un ruban de fer continu, destiné à ravira » la France tout le transit des marchandises. »
- Quoique la situation précaire dans laquelle se trouve à cette heure la Compagnie du Gothard soit de telle nature qu’on puisse prévoir l’ajournement de l’ouverture de cette ligne internationale, M. Simonin a grandement raison de signaler les dangers que l’achèvement de cette gigantesque entreprise fera courir aux intérêts français. Ces dangers sont multiples. Ils ne sont pas seulement d’ordre économique et l’on peut encore affirmer qu’ils menacent également les intérêts politiques et militaires du pays.
- Eh bien ! le moyen de parer à la fois aux dangers multiples que courrent nos intérêts le jour où la ligne du Gothard sera achevée, ce moyen nous le possédons. Subventionnons le Simplon, hâtons-nous de fournir aux promoteurs de ce passage par voie ferrée, les ressources nécessaires, et, avant même que la ligne du Gothard soit livrée à l’exploitation, nous aurons sinon achevé la ligne internationale Paris-Milan-Brindisi, au moins implanté commo dans une citadelle inexpugnable, au cœur même des Alpes, l’influence française.
- Nous trouvons réunies au Simplon les conditions techniques essentielles de concurrence victorieuse avec tous les passages existants : moindre altitude, moindres rampes et par conséquent moindres frais de traction. Il en résulte que l’on peut espérer voir la presque totalité du commerce des régions nord et centrale françaises choisir cette voie de préférence à celles du Gothard et du Mont-Cenis, que tout le transit anglais et belge traverserait la France au lieu d’emprunter les lignes allemandes, que les charbons français remplaceraient bientôt les houilles anglaises dans la Haute-Italie, et que les relations de toutes sortes entre les deux pays de race latine augmenteraient dans une notable proportion.
- H y a plus encore. Tandis qu’au Saint-Gothard les voies d’accès au tunnel exigeront de longs travaux, parmi lesquels il faut compter cinq ou six tunnels importants ; au Simplon, les lignes de plaine sont près d’être achevées. Du côté nord la locomotive frappe à l’embouchure même du grand souterrain ; du côté sud, il ne reste plus à construire qu’une section, celle de Gozzano Arona, dont les terrassements sont faits en grande partie et pour laquelle le gouvernement italien vient de voter une subvention des quatre cinquièmes de la dépense. Nul doute que l’intervention effective de la France ne hâte l’achèvement complet de ces lignes sur le versant sud des Alpes et qu’ainsi, le percement du tunnel étant as-
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- suré, le sifflet de la locomotive ne retentisse aux deux embouchures mêmes du souterrain longtemps avant que les difficiles et coûteuses voies d’accès au Gothard aient reçu leur entière exécution.
- Je n’ai fait qu’effleurer ce côté du sujet qui demanderait, pour être traités à fond, des développements que ne comporte pas cet article. Puissé-je, néanmoins, avoir réussi à convaincre mes lecteurs qu’un grand intérêt patriotique s’attache à l’importante question du passage du Simplon par une voie ferrée et qu’il est du devoir de la presse d’appeler sur elle l’attention du pays, celles des Chambres et celle du gouvernement.
- {UIndicateur.) Ph. Tapernoux.
- Les caisses d’épa» gne postales au Jupon
- On sait que depuis quelques années le Japon est sur beaucoup de points à l’avant-garde des nations civilisées. Une administration ennemie de la routine — chose étrange pour une administration — a introduit dans cet empire les plus hardies des améliorations qui se soient faites ces dernières années en Europe.
- C’est le cas par exemple des caisses d’épargne postales depuis si longtemps réclamées en France^ Dans l’exercice postal clos le 30 juin 1878,dont le rapport vient de paraître,le nombre de ces caisses était de 292 et celui des dépôts surpassait de 88.3 p. 0/0 le nombre des dépôts de l’année précédente. La valeur des dépôts s’était élevée de 270 pour 100.
- LE MONOPOLE ILLEGAL DES AGRÉÉS PRÈS LES TRIBUNAUX DE COMMERCE (1)
- Dans une brochure qu'il vient de faire paraître, M. L, Oudin traite d’une manière complète la question du monopole des agréés. Il démontre que cette institution est illégale et abusive,
- Bien que les parties aient la faculté de se faire représenter par d’autres que des agréés, ceux-ci se
- trouvent en réalité investis d’un privilège par les mesures que certains tribunaux de commerce, et notamment celui de Paris, ont prises en leur faveur. Qn les fait figurer sur un tableau affiché dans les locaux du tribunal ; ce qui, pour le public, présente le caractère d’une constitution officielle. Ils occupent, à l’audience, une place distincte où nul autre n’est admis, pas même les plaideurs. Us portent un çostume; ce qui les désigne comme officiers publics. Enfin, ils sont admis à représenter les parties en vertu de pouvoirs non légalisés, tandis que toute autre personne qui se présente pour plaider, est obligée de produire un pouvoir légalisé. Il en résulte qu’une foule de gens, pour éviter les ennuis, les démarches (1) Bioch. in-8* par Léonel Oudin.
- et les pertes de temps que cause la légalisation, préfèrent s’adresser aux agréés. Leur ministère est donc jusqu’à un certain point imposé.
- Il y a là une atteinte portée à la liberté de la défense. L’équité, d’accord avec la loi, veut que chacun soit entièrement libre de charger de la défense de ses intérêts ceux qui lui inspirent confiance, et que ce choix ne soit entravé par aucune restriction.
- Il y a aussi violation du principe de la liberté du travail. La défense près les tribunaux de commerce peut donner lieu, surtout dans les grandes villes, à une profession lucrative. Elle doit être accessible à tout le monde. Il est choquant de voir qu’aujourd’hui un docteur, un professeur de droit commercial, un ancien président du tribunal de commerce ne pourrait être admis à plaider les affaires commerciales, qu’en subissant les dégoûts et les entraves imposés à tous ceux qui sont étrangers au corps des agréés.
- Leur nombre, fixé à 15 en 1809, est demeuré invariable, bien que le nombre des affaires ait plus que décuplé. Il est contre l’intérêt général que le choix des plaideurs soit circonscrit dans un cercle aussi étroit. Cette liquidation n’a profité qu’à un petit nombre de privilégiés qui, dans l’origine, investis gratuitement d’une prérogative, ont vendu leur charge. La vénalité s’est ainsi introduite, avec les vices inhérents à cette institution; et aujourd’hui, pour postuler devant le tribunal de commerce de Paris, il faut disposer d’un capital de 300,000 francs. C’est là un abus criant, auquel le gouvernement devrait mettre un terme.
- M. Oudin, après avoir signalé le mal, indique le remède. Il demande que les fonctions d’agréé soient conservées, à la condition d’en élargir le cadre, que le nombre en soit illimité, comme celui des avocats, et que « nul ne puisse postuler et plaider devant les tribunaux de commerce, s’il n’est inscrit au tableau des défenseurs. »
- Nous ne pouvons admettre ces conclusions. Nous demandons qu’on supprime purement et simplement les agréés, et qu’on les remplace par « rien du tout ». C’est-à-dire que la plaidoirie devant les tribunaux de commerce soit libre pour tout le monde, comme elle l’est devant les justices de paix, devant les arbitres de commerce, devant les jurys d’expropriation. Ne créons pas de nouveaux monopoles; nous n’en avons que trop. On peut justifier les précautions prises parla loi pour que les professions de médecin et de pharmacien ne soient exercées que par des personnes offrant des garanties à la société qui doit sauvegarder la vie et la santé des individus Le monopole des notaires et des huissiers est fondé sur ce que ces officiers exercent une fonction publique, qui
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- ne peut être remplie par le premier venu. Pour les avoués, le monopole est déjà contestable: on l’explique, cependant, en disant que, vu la complication de la procédure civile, les parties ne peuvent se passer de mandataires experts en jurisprudence, et que la liberté de postuler donnerait le champ libre aux agents d’affaires et livrerait le public à l’incapacité et à l’improbité des jurisconsultes de contrebande. Pour les avocats, on ne peut guère alléguer que la coutume, c’est-à-dire la routine; et nous ne verrions pas un grand inconvénient à ce que le plai deur puisse charger de la plaidoirie orale de son affaire l'homme qui lui inspirera le plus de confiance: tant pis pour lui s’il fait un mauvais choix. A plus forte raison, devant la juridiction commerciale, on ne doit apporter aucune limite à la faculté pour ies parties de se faire défendre comme bon leur semble et à leurs risques et périls.
- Il n’y a donc nul besoin d’une loi. Il suffit que le ministre de la justice use de ses pouvoirs en exigeant la suppression des agréés. Et il est bien entendu que l’Etat ne leur devra aucun dédommagement pour la perte de leurs charges : ils ont dû. savoir, en en faisant l’acquisition, qu’ils traitaient d’une chose fragile, qu’ils achetaient l’exploitation précaire d’un abus qui pouvait, d’un jour à l’autre, disparaître par le retour à la légalité.
- {La Finance nouvelle.) A. S. Morin.
- Kiev.
- Kiev, la ville sainte, la Mecque des Russes, possède beaucoup de couvents parmi lesquels un monastère, le plus grand, le plus riche et le plus vénéré de tous ceux qui existent dans le vaste empire de toutes les Russies.
- Ce monastère situé sur le Dnieper, renferme des catacombes creusées dans des rocs qui surplombent le fleuve et où sont rangés les tombeaux des saints.
- Ces catacombes attirent plus de cent mille pèlerins ar an qui tous, partant des diverses provinces de la rande Russie, sont pour le monastère, par les dons qu’ils lui apportent, une source considérable de richesses.
- Les mendiants abondent dans Kiev. Les socialistes aussi, dit-on. Seulement ces derniers y sont traqués comme des bêtes fauves, tandis que les premiers y vivent doucement dans la quiétude la plus grande.
- La mendicité etla prostitution se rencontrent souvent, je ne sais trop pourquoi, dans le voisinage de certains établissements religieux. C’est sans doute calcul de la part de la Providence qui veut fournir à ceux qui peuplent cesétablissements l’occasion d’exercer leur charité etdésire en même temps mettre leur chasteté à l’épreuve.
- Quoi qu’il en soit, les mendiants abondent dans Kiev, mais c’est surtout à l’entrée du monastère'qu’on les rencontre. Là, rangés sur deux lignes, ils forment une haie au milieu de laquelle passent les pèlerins-visiteurs, qui ne peuvent se dispenser de leur faire l’aumône ... Aumône bien mal placée s’il faut en croire la chronique.
- Elle nous apprend, en effet, que ces mendiants, d’un genre tout particulier,seraient, non pas les propriétaires, mais les usufruitiers des endroits qu’ils occupent. Cet usufruit dont ils jouissent pendant toute la durée de
- chaque jour ne serait ni plus ni moins qu’un privilège qu’ils auraient acheté des moines eux-mêmes.
- Il est telles de ces places occupées par ces mendiants qui ne rapportent pas à leurs occupants moins de 2,000 roubles par an.
- Le gouvernement russe est parfaitement au courant de ce petit trafic et d’une foule d’autres encore, ajoute-t on, mais soit qu’il se sente trop faible devantla super • stition du peuple et la ferme attitude du clergé, soit qu’il ferme intentionnellement les yeux sur tout cela, les abus se perpétuent.
- On raconte une drôle d’histoire sur ces moines et feu l’empereur Nicolas.
- « L'argent est le nerf de la guerre. » Ce dicton est une vérité de tous les temps.
- Or, il paraît que lors des grandes tueries humaines de l’empire n° î, Alexandre Ier était à court de ce nerf.
- L’autocrate de toutes les Russies, qui en est en même temps le souverain Pontife, comme chacun sait, n’aurait peut-être pas pu évaluer, en dépit de sa double qualité, le chiffre exact de la fortune de ses sujets les moines, mais il savait parfaitement qu’elle était considérable. Faisant appel à leur patriotisme, c’est-à-dire à leur bourse, il leur demanda de prêter au gouvernement une somme qu’il ne trouva pas trop élevée en la fixant à un million de roubles et offrit sa signature impériale et pontificale en garantie.
- Les moines acceptèrent et la transaction se fit.
- Cependant Alexandre Ier mourut sans que la dette fût payée.
- Peu de temps après son avènement au trôn-3, Nicolas alla rendre visite au monastère.
- Les bons moines jugeant l’occasion favorable pour rentrer dans leurs fonds, après les compliments et congratulations d’usage, présentèrent à l’empereur l'engagement écrit de son père.
- Nicolas, touché jusqu’aux larmes du procédé, félicita les excellents pères d’avoir en leur possession un souvenir si précieux de l'auteur révéré de ses jours, et lqs pria instamment de conserver cet autographe comme une sainte relique.
- Les moines s’inclinèrent sans mot dire, mais on affirme qu’ils n’en pensèrent pas moins.
- L’autographe leur parut peut-être un peu trop cher.
- C.-P. Maistre.
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- La république naturaliste, lettre à M. Emile Zola, nar Eugène Nus. Dentu. éditeur. Prix : 50 cent.
- Un vrai petit chef-d’œuvre, cette lettre. Du premier mot jusqu’au dernier, elle nous met le sourire sur les lèvres. C’est fin, c’est railleur, c’est narquois, c’est incisif et pardessus tout amusant au possible. Cela fait penser aux écrits d’Henri Heine. Même manière de cacher sous une forme aler'e des pensées très-justes, très-saines, même habileté à employer des plaisanteries qui portent d’autant mieux qu’elles n’affectent aucune prétention.
- M. Nus qui s’était fait avantageusement connaître jusqu’ici comme auteur dramatique, comme poète (1) et comme penseur se révèle dans cette brochure comme un critique humoristique de l’esprit le plus ferme et du goût le plus parfait.il avait déjà plusieurs cordes à son arc, il vient d’en ajouter une qui n’est pas la moins précieuse, car les traits qu’elle lance sont aiguisés et frappent droit au but.
- Nous aurions voulu présenter à nos lecteurs quelques-unes des pages si fines de M. Nus. Nous avons relu dans ce but sa brochure: nous avons constaté qu'il est impossible d’en rien détacher. Tout s’y tient. En conséquence nous n’avons qu’une chose à faire, c’est de conseiller à nos lecteurs, à tous sans exception, de se profil Voir notre numéro du 31 mars 1878, page 56.
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- curer la lettre à M. Zola. Nous sommes certains d’avance qu’aucun d’eux ne regrettera le conseil que nous lui aurons donné.
- Profitons, puisque le nom de M. Zola se trouve sous notre plume, de constater le mouvement qui se produit depuis peu de jours contre'cet écrivain et contre la doctrine littéraire dont il est le poutife infaillible. Presque tous les journaux républicains tombent à bras raccourci sur M. Zola. L’opinion publique s'aperçoit qu’il s’est moqué d’elle; il est présumable qu’elle le lui fera chèrement payer. Avant quelques années tous les « chefs d’œuvre » du naturalisme littéraire seront vendus au kilog par les bouquinistes ou transformés en cornets par les épiciers Si quelques exemplaires doivent échapper au naufrage, ils le devront à des bibliophiles,curieux de conserver aux générations futures un ou deux spécimens caractéristiques „de la littérature du septennat. La lecture de ces raretés donnera à nos pctits-ueveux une très-haute idée de la délicatesse de nos écrivains et du bon goût de leurs lecteurs. E. G.
- La science culinaire par J. Favre, à Genève, imprimerie A. F. Falk, 8, rue du Conseil Général. Prix pour la France, un an: fr. 14 20.
- Gette publication bi mensuelle traite, comme son titre l’indique, uu sujet tout spécial et nous n’aurions pas à la mentionner si, à côté de ce sujet, elle ne traitait aussi de l’hygiène alimentaire. Chaque livraison de la science culinaire contient, à titre de supplément, 4 pages d’un dictionnaire de cuisine fort détaillé.
- A LA MAIRIE
- On sait que les cléricaux affectent de considérer le mariage à la mairie comme une simple formalité qu’il convient de considérer d’un œil dédaigneux. Aussi s’est-il formé une espèce de société de gens pieux, ayant pris l’engagement d’affecterdes dehors peu convenables, dans la mise et dans la tenue, lorsqu’ils participent ou assistent à la célébration du mariage devant l’officier de l’état civil.
- C’est notamment dans les classes aristocratiques que ce scandale est organis.é, car si bien né que l’on soit, il n’en faut pas moins se présenter à la mairie ; mais on compte faire comprendre au représentant de la loi civile qu’on ne considère cette formalité que comme une déplorable concession arrachée par la démocratie triomphante à un moment de faiblesse des ministres de Dieu.
- Eh bien! voulez vous savoir comment un maire, homme d’esprit et de tact, se tire d’affaire en pareille circonstance, et rend à ,1a loi le respect dont chacun doit l’entourer? M. Violet le Duc va nous l’apprendre en nous racontant un fait qui s’est présenté, il n’y a guère longtemps, dans un arrondissement de Paris habité par la ffne fleur de l’aristocratie cléricale.
- Mine la comtesse de X... accompagnait sa fille contractant mariage avec M. Y... à la mairie, mais elle affectait, en face du magistrat municipal, les airs distraits qu’il convient d’avoir devant des gens de peu qui ont la prétention de compter pour quelque chose. Mm3 la comtesse causait de ci de là, souriait, tournait le dos au bureau, si bien qu’au moment où le maire lui demanda, à deux reprises, si elle donnait son consentement à l’union des deux fiancés, il fallut qu’un assistant la tirât de son inattention calculée en la priant de répondre à la question qui lui était adressée, ce qu’elle daigna faire enfin, semblant tomber des nues et comme on répond à un importun vous jetant à brûle-pourpoint une interpellation saugrenue, au milieu d’une conversation.
- Le maire ferma le livre de la loi et, s’adressant a la mère distraite: « Il me paraît évident, dit-il, que Mme la comtesse n’a pas mûrement songé à l’acte que va accomplir Mlla sa fille ; comme cet acte est très-sérieux et doit être, de la part des futurs époux, aussi bien que de leurs ascendants, l’objet de préoccupations très-graves, je vais donner le temps de la réflexion à Mma la comtesse en remettant le mariage à huitaine ? » Et, ce disant,
- le digne magistrat municipal est parti, laissant en plan toute la noce.
- Et l’église, et les invités, et le repas, etc. ?
- Qui sait si ces huit jours de réflexion n’ont pas fait manquer ce mariage ? Voyez d’ici la méchante humeur du futur, la déconvenue de la fiancée, les parents venus de loin, exaspérés, la mère furieuse, accusant naturellement la République, et les dépêches télégraphiques de partir dans tous les sens pour décommander ceci ou cela !
- Deux ou trois exemples pareils, et les personnes nées elles-mêmes en viendront à respecter la loi et à commencer â croire qu’elle est faite aussi bien pour elles que pour les petites gens. {Le Glaneur.)
- Effectif"*» <le quelques armées,
- Voici les forces militaires des puissances européennes qui ont signé le traité de Berlin en 1878.
- Puissances. Hommes. Temps de paix. Temps de guerre.
- 759,450 1,795,860
- » 502,697 1,797,531
- » 418,842 1,315,634
- » 409.426 1,212.620
- » 292,624 144,160
- » 272,602 703,974
- » 157,667 618,100
- L’Europe entretient, en temps de paix, trois millions quatre cent mille hommes, qui lui coûtent annuellement trois milliards six cent soixante millions.
- Russie.
- France.... Allemagne Italie . . . .
- Autriche Hongrie Angleterre . Turquie
- Dentition tardive.
- Le Publiciste rapporte un phénomène dont on cite peu d’exemples : Une femme de Sampigny (Meuse), éprouve, à l’âge de 53 ans, une dentition nouvelle: trois molaires, deux canines et une incisive viennent de sortir.
- Ce fait, pour être rare, n’est pas sans exemples : Les Ephémérides des Curieux de la nature rapportent qu’un aveugle, en Bohême, âgé de 93 ans et privé de toutes ses dents, eut, àcetâge, une nouvelle dentition très-douloureuse. La comtesse Esmonde, à prèa de 104 ans, eut une éruption de trois dents ; et, dans l’espace de deux ans, if poussa deux incisives et deux canines à un charpentier du port de Lorient, âgé de 80 ans, au rapport du médecin Dufay, témoin oculaire. {Le Scalpel.)
- LA PHILOSOPHIE POSITIVE, Revue politique, littéraire et scientifique, dirigée par MM. É. Littré et Wyrouboff, vient de publier le sixième numéro (Mai-Juin 1879) de sa onzième année.
- Ce numéro contient :
- Distribution future des langues et des nationalités sur le g obe terrestre, par É. Littré. — Un Historien du positivisme, par le Dr Ant. Ritti. — La Conscience dans le Brame (suite) : critiqu°. des idées de la morale par le moyen de l'épopée, du théâtre et du roman„\y&v Lucien Arréat. — De la Théologie considérée comme science positive et de sa place dans l'enseignement laïque. par Maurice Vernss, par É. Littré. — Remarques sur la Philosophie critique en Allemagne, par G. Wyrouboff. — La Rose : Étude esthétique, par G. S. — D'un abus du mot « relatif, » par Hipp. Stupuy. — Lettre à M. Littré, par Eug. Noël. — La Charité légale et l'assistance publique en Europe, par Ad. F. de Fontpertuis. — ('ompar raison de la Chambre de 1871 et de la Chambre de 1877, par É. Littré. — Variétés : par É. Littré : Éducation, par Jules Rigg. — Bibliographie : Grecque, par Mme Juliette Lamber; par Hipp. Stupuy. — Conservation Révolution et positivisme, par É. Littré; par G. W. — Zigzags en Bulgarie, par Fr. Kohn-Abrest ; par G. W. — Souscription pour le tombeau de Sophie Germain.
- PRIX D’ABONNEMENT :
- Paris. Départements. Étranger.
- Un an ... 20 fr. 23 fr. 25 fr.
- La Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- iLe numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 25 MAI 1879.
- t ANNÉE, TOME 3 — N° 37
- bureau principal
- A GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Pays d’Europe
- France
- Un an. . . .
- Six mois . . .
- Trois mois. . .
- 10 I. 6 3
- Un an.
- 11 f. »»
- Autres pays
- Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed.THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Importance croissante du rôle de Vassociation. — Pensées sociales et politigues. — Semaine politique. Les lois Ferry. — Journal d’une jeune Anglaise. — Les Catéchismes. — Feuilleton : La Fille de son Père. — Des écoles professionnelles. — Discussion contradictoire. — Appel [Société des travailleurs amis de la paix). — Bibliographie. — Le collège Vassard. — Variétés.
- IMPORTANCE CROISSANTE DU ROLE DE L’ASSOCIATION
- LA MATIÈRE SOUMISE A L’HOMME.
- Quelqu’un posait un jour à Mme de Staël cette question :
- Où'allons-nous ?
- — A la sottise, répondit-elle. • •
- Il y a gros à parier que si l’auteur de Corinne revenait au milieu de nous, elle serait confuse de sa pessimiste boutade et chercherait à la racheter par une affirmation toute contraire.
- C’est que, depuis elle, le monde, au lieu de marcher à la sottise, a marché au progrès ; c’est qu’il y marche plus que jamais d’un pied ferme et cl’une allure décidée; c’est que depuis un demi-siècle des idées nouvelles et des principes nouveaux travaillent la société du haut en bas et ne cessent de la transformer.
- Les conditions matérielles de la société sont changées du tout au tout. Les distances sont supprimées, les obstacles naturels sont vaincus, les forces dévastatrices sont contraintes à des travaux d’utilité. Dans les villes, des voies larges et droites remplacent les boyeaux infects d’autrefois et des tubulations souterraines répandent des flots de lumière et d’eau pure. Dans les campagnes, les instruments de culture se perfectionnent et les sols ingrats s’améliorent par des amendements artificiels. Ici des mines innombrables fouillent les entrailles du sol et amènent au jour le charbon et les minerais. Là, des rivières domptées, régularisées, font mouvoir des turbines ou se prêtent à la navigation. Partout la vapeur donne l’impulsion aux machines, facilite les transports et met en rapports entre eux les peuples les plus étrangers. Les isthmes qui séparaient les <mers sont coupés et livrent passage aux navires; des services de messageries existent sur les côtes les plus lointaines et des lignes de chemin de fer sillonnent les pays les plus accidentés, dussent-ils, pour cela, jeter des viaducs sur des bras de mer ou perforer de tunnels des montagnes de granit. Il n’est pas jusqu’à l’électricité, cet élément de la foudre, qui ne se soumette à la volonté de l’homme et qui, sous la conduite d’un fil immergé au fond de l’Océan, ne transporte la pensée en quelques secondes jusqu’aux parages les plus éloignés.
- Jamais, sans doute, depuis que l’histoire
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- existe, les aptitudes toujours plus multiples et la puissance toujours plus considérable du génie humain ne s’étaient affirmées avec un pareil éclat ; jamais, à coup sûr, il n’avait été donné aux hommes d’assister à un aussi rapide, à un aussi merveilleux développement de la civilisation; jamais enfin, la puissance'de l’activité humaine n’avait triomphé d’une manière aussi complète, aussi radicale, aussi éclatante, des forces et des obstacles naturels.
- QUE CETTE TRANSFORMATION EST LE FAIT DE L’ASSOCIATION.
- Cette transformation — il n’y a pas lieu de s’y méprendre — est dûe en majeure partie à la substitution chaque jour plus répandue de l’effort collectif à l’effort individuel. La plupart de ces grands travaux qui émerveillent et qui honorent à la fois l’humanité sont l’oeuvre d’associations.
- Et comment pourrait-il en être autrement ? Comment des efforts individuels, quelque vigoureux et soutenus qu’on les suppose, pourraient-ils produire dans leur isolement çes oeuvres colossales qu’a réalisées l’effort collectif des associations ?
- Il faut, pour accomplir les grandes choses, posséder de grandes ressources. Pour exécuter des travaux considérables il faut un grand capital et des bras nombreux. Si notre siècle l’emporte sur ses devanciers et s’il mérite une grande place dans l’histoire, c’est précisément parce qu’il a su comprendre la puissance de l’effort collectif et qu’il a su s’y conformer.
- Ce fait est capital.
- Aussi longtemps que l’intérêt individuel s’est considéré comme antagonique à l’intérêt général, les grandes entreprises n’ont pas même pu être rêvées; au contraire, du jour où l’intérêt individuel s’est reconnu solidaire de l’intérêt général et s’est senti intimement lié à celui-ci, les plus grandes tentatives ont pu être conçues, les plus grands travaux réalisés. Le genre humain est toujours récompensé des efforts ou des tentatives conformes à la loi de solidarité.
- Il est bon de remarquer que l’esprit d’association ne g’est généralisée que depuis très-peu
- d’années. Il y a longtemps qu’on s’assoGie, il y a à peine un demi-siècle que les grandes associations fonctionnent. Longtemps on ne se rendit pas compte du rôle important que l’effort collectif était appelé à jouer dans notre état social.
- L’idée mit des années à germer; elle en mit davantage encore à entrer dans la voie des réalisations. Toutefois, à peine la puissance nouvelle eût-elle fait ses premières preuves qu’on vit surgir et se développer de toutes parts des associations revêtant les formes les plus diverses et se proposant les buts les plus variés.
- Aujourd’hui leur nombre est incalculable et va toujours croissant; chaque jour elles tendent davantage à répondre à tous les besoins de l’individu et à bon nombre de ceux de la société.
- La production industrielle, l’industrie minière, le commerce, les moyens de transport la banque, l’habitation, le vêtement, la nourriture , tout tend de plus en plus à Ipasser aux mains des grandes associations.
- Il y a plus.
- Ce nouveau mode d’activité sociale aspire à plus que la satisfaction des besoins matériels. Il s’élève jusqu’aux plus hautes aptitudes de l’esprit humain. Il leur prête déjà son concours et leur a déjà fait produire des merveilles, La bienfaisance, la mutualité des secours, l’assurance contre les risques les plus divers, la protection des enfants et même celle des animaux, sont autant de domaines où l’influence salutaire de l’esprit d’association est toute puissante. Enfin, qui donc serait assez aveugle pour méconnaître que c’est en bonne partie à l’esprit d’association que les sciences sont redevables de la faveur générale et du lustre exceptionnel dont elles jouissent aujourd’hui.
- Ainsi le rôle de l’association ne cesse d’augmenter d’importance; plus grand aujourd’hui qu’hier il sera plus grand demain qu’aujour-d’hui. A considérer ce qu’il a fait du monde civilisé en quelques années, on peut augurer de ce qu’il en fera en plusieurs siècles. Les perspectives qu’il ouvre à l’imagination du penseur sont éblouissantes et infinies.
- RÉSERVES.
- Assurément, il y a des ombres à ce tableau. L’avènement de l’association comme force nou*
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- m devoir
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- velle dans la société n’a pas fait que tout allât p0lir le mieux dans le meilleur des mondes. L’association, dans sa forme actuelle n’est pas ce qu’elle devrait être. Elle est composée de métaux d’inégale valeur et non exclusivement d’or pur* EUe ne repose pas sur les principes inébranlables de la justice. Elle n’est point une puissance de droit, mais seulement une puissance de fait. Pour qu’elle rende tout ce qu’on est en droit d’attendre d’elle, il lui reste à faire une dernière évolution, une évolution suprême, qui en fera non plus une forme de la coalition des intérêts, mais une forme du fonctionnement de la justice.
- Les efforts constants qui s’associent aujourd’hui, ce sont ceux du capital. Il y a bien quelques associations de travailleurs, et nous pourrions citer telle société coopérative (celle des pionniers de Rochdale par exemple) qui donne une très-haute idée de ce que peut la coopération entre ouvriers, mais l’importance de ce mouvement, quelque sérieuse qu’elle soit déjà, est peu de chose en comparaison de celle de l’association des capitaux.
- C’est là le mal. L’association dans sa forme actuelle soumet le travail au capital, C’est, comme on l’a dit, l’association du fouet et de la bête. Il doit ne plus en être ainsi. Dans la forme nouvelle de l’association le travailleur ne sera plus un mercenaire mais un participant.
- Cette évolution se fera. Elle est dans l’ordre des choses. C’est le couronnement nécessaire de l’édifice du progrès, la condition sine que non du triomphe définitif de la justice entre les hommes. Grâce à elle, chacun recevra dans la répartition des bénéfices acquis par le travail une part proportionnelle à l’importance de son concours.
- Le jour où sera accomplie cette évolution, l’hostilité des classes cessera d’exister, les crises financières et commerciales deviendront presque impossibles et la misère sera réduite à néant °u peu s’en faut.
- Aujourd’hui l’association a déjà harmonisé des intérêts qui semblaient antagoniques, celui des collectivités et celui des individus. Le monde a bénéficié de cette harmonisation. En harmo-uisant de même d’autres intérêts trop long? temps regardes comme antagoniques, ceux du
- capital et ceux du travail, le monde en bénéficiera davantage encore. Il est dans la loi des choses qu’il en soit ainsi. Plus la société se conforme aux exigences de la justice, plus la sécurité la favorise; plus le genre humain prend conscience de son unité et de la solidarité de toutes ses parties, plus nette conscience profite à sa gloire et à son bien-être,
- Ed. Champury.
- PENSÉES SOCIALES & POLITIQUES
- XXIII
- La nature a fait de la vie humaine le fondement du droit individuel aux produits de la nature, en même temps qu’un droit collectif imprescriptible et inaliénable.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- Chambre tlew dléptités, Les travaux de la Chambre des députés commencent à prendre quelque intérêt. Nous ne voulons pas parler de cette éternelle loi sur l’état-major qui revient de nouveau sur le tapis pour la trentième fois depuis huit ans. Tout a été dit et redit pour et contre l’état-major fermé et l’état-major ouvert, et nous nous étonnons qu’après huit années d’études on n’ait pas encore pris un parti. Cette indécision donne une fâcheuse idée de la netteté d’opinion de MM. les députés. Il serait temps d’en finir et de ne pas persister plus longtemps à se jeter à la tête d’un camp à l’autre des arguments déjà ressassés trente fois. Cette discussion fastidieuse a déjà coûté fort cher.
- M. Germain Casse a adressé à M. le ministre de la marine une question à laquelle malheureusement il n’a pas été répondu. Il s’agit du maintien à la tête des colonies de gouverneurs manifestement hostiles au régime républicain.
- M. Lockroy a demandé si, après le discours récera-ment prononcé dans un cercle congréganiste par l’archevêque d’Aix, discours où ce fonctionnaire salarié compare les ministres à des lions et à des pourceaux, le gouvernement est résolu à ne pas intervenir. N’y aurait-il pas lieu, en présence de faits semblables, de saisir les traitements du clergé comme l’a déjà fait M. de Monta-livet sous un gouvernement qui n’était pas la République.
- On peut appliquer au clergé le code pénal, et si ces moyens sont insuffisants, il faut préparer les grandes réformes qui donneraient au pays la libertéde la presse, la liberté de réunion et d’association, la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
- Le ministre de l’intérieur a répondu que le gouvernement s’est appliqué à sauvegarder les droits de l’Etat tels que le concordat les définit ; mais il a laissé entrevoir que le gouvernement serait obligé d’en venir à des mesures plus efficaces si les membres du clergé au lieu de chercher à concilier s'il est pussible la satisfaction de leur conscience avec le respect des droits de l’Etat, imitaient l’exemple que leur a donné l’aychevêque d’Aix.
- M ï le ministre a saigi cette occasion pour parler avec
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- LE DEVOIR
- éloge des lois appelées lois Ferry et pour déclarer qu’elles sont l’œuvre du gouvernement tout entier,
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- Sénat. — Le Sénat s’est occupé de la proposition de M. Hervé de Saisy, demandant le rétablissement du scrutin de liste pour l’élection des députés. La commission, par l’organe de son rapporteur, le colonel Meina-dier, a conclu à la non prise en considération du projet, en s’appuyant sur cette raison, qu’il appartient à la Chambre des députés de réformer la première des lois électorales qui la concernent, et qu’il ne conviendrait pas au Sénat de prendre l’initiative dans une telle question.
- La droite a soutenu la thèse contraire.
- Que diraient cependant ces messieurs si la Chambre projetait, à l’insu du Sénat, une modification constitutionnelle dans le mode de recrutement de ce dernier corps. Assurément la droite du Sénat se récrierait, et elle aurait raison. Pourquoi donc a-t-elle deux poids et deux mesures, selon qu’il s’agit du Sénat ou de la Chambre.
- Nous sommes aussi partisan que M. Hervé de Saisy du scrutin de liste et peut-être en sommes-nous plus profondément partisan que lui. Toutefois nous devons remarquer que ,°a proposition aurait pour conséquence la dissolution de la Chambre actuelle.
- S’il n’y avait pas des lois urgentes qu’il impose de ne pas différer un jour de plus, nous serions enchantés de voir dissoudre une Chambre aussi pusillanime que celle d’aujourd’hui.
- A coup sûr le scrutin de liste enverrait au Parlement des hommes ayant un programme et sachant ce qu’ils se veulent. Ce serait un immense bienfait. De plus, les élections nouvelles se faisant sans aucune pression administrative., sans les affiches blanches et sans le Bulletin des Communes, on peut être certain que la droite perdrait de nombreux sièges.
- Malheureusement il faut tenir compte des nécessités inéluctables du moment. La France traverse une crise économique très aiguë qu’il importe de ne pas laisser durer plus longtemps. Or, les pertes de temps que nécessiteraient une dissolution, une période électorale et la validation des élections nouvelles, entraîneraient fatalement des retards dans les lois économiques à rendre, et ces retards pourraient être des plus préjudiciables aux intérêts de la nation.
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- Election» sénatoriales. — Le Sénat a décidé que l’élection en remplacement des deux sénateurs inamovibles décédés aurait lieu le mardi 27 mai.
- Le centre gauche a désigné pour ses candidats MM. le général Gresley, ministre de la guerre (23 voix), et Alfred André (22 voix). L’amiral Jauréguiberry a obtenu 14 voix.
- La gauche républicaine a désigné MM. le général Gresley (38 voix), et l’amiral Jauréguiberry, ministre de la marine (33 voix). M. Charamaule, ancien proscrit patronné par Victor Hugo, a obtenu 18 voix.
- Les deux premiers sont également les candidats de l’Union républicaine.
- Les sénateurs républicains se réuniront cette semaine en séance plénière pour faire un choix définitif.
- Les sénateurs de droite se réuniront aujourd’hui afin de choisir eux aussi des candidats, bien qu’ils sachent très bien qu’ils n’en peuvent faire élire.
- On se rappelle avec quel exclusivisme le Sénat a recruté ses inamovibles précédents aux élections du 5 janvier.
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- Réformes Go demain. — Le Journal des Débats annonçait l’autre jour un projet de M. le ministre des finances, tendant à la péréquation de l’impôt foncier, ou tout au moins à une distribution plus équitable des contributions directes.
- A l’heure où nous écrivons ce projet n’a pas encore été distribué à MM. les députés. Il est même à remarquer que le Journal des Débats a été seul à en parler jusqu’ici,
- toutefois, les relations bien connues de sa rédaction, de M. Say donnent une grande autorité à cette nouvel],
- De son côté M. le ministre de la justice prépare q. projet relatif à la réforme judiciaire. Ce projet réduio 18 le nombre des cours d’appel (actuellement il y & a 26). Il réduit celui des tribunaux de lre instance a i; (au lieu de 360). Cette réduction du personnel permet trait de mieux rétribuer les magistrats et d’encoura^ ainsi les hommes très capables à briguer ces fonction ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ou ces hommes peu. vent trouver pour leur talent un emploi plus lucratif qj), la magistrature. En outre le projet de M. Le Royç, étend d’une manière notable la compétence des ju^ de paix et fait à ceux-ci une situation matérielle rniem de nature à attirer les hommes capables.
- Nous regrettons que le principe de l’inamovibiliii soit maintenu au lieu d’être remplacé par celui du coq cours.
- Espérons que cette réforme aura pour corollaire uni réforme abaissant les frais judiciaires, frais dont Télé, vation ne s’accorde pas avec le régime républicain, j faut tendre autant que possible à la gratuité absolue $ la justice.
- Dîncojix-h de M. Louîn ISIîikk*. — M. Louis Blanc a prononcé à Troyes un discours fort remarquable L’éminent orateur a insisté sur les dangers que fait courir à la cause de la liberté un trop grand manque de confiance dans son triomphe. La république est assurée et il n’y a plus aucune raison de persister à trembler devant les fantômes du passé. Il y avait, dit M. Louis Blanc, des raisons de taire tout programme avaut le 30 janvier; il y avait en quelque sorte nécessité de mettre sous le boisseau toute proposition conçue dam un sens résolument républicain. Il n’en est plus ainsi Le système de l’immobilité dans la peur n’a plus de raison d’être, il n’a même plus de prétexte.
- Les élections du 5 janvier, conclut l’orateur, avaient rendu leur liberté aux membres de la majorité républicaine de la Chambre : la journée mémorable du 30 janvier a rendu leur liberté aux ministres.
- Et dès lors, pourquoi n’irions-nous pas en avant, sans précipitation, mais d’un pas résolu ? Pourquoi ne travaillerions-nous pas, sans emportement mais avec persévérance, à remplacer les institutions monarchiques, triste héritage des régimes précédents, par des institutions républicaines ? Pourquoi ne demanderions-nous pas à la République de nous donner ce qu’elle promet. (Nouveaux applaudissements.)
- Car, enfin, avons-nous ce qu’un tel régime comporte!
- Avons-nous l’autonomie de la commune ?
- Avons-nous une presse tout à fait libre ?
- Avons-nous un jury formé d’après les principes républicains ?
- Avons-nous la proportionnalité de l’impôt?
- Avons-nous le droit absolu de nous réunir, comme en Angleterre ?
- Et puis, il y a une grande question sociale à étudier, celle qui, aujourd’hui même, a fait le sujet de ma conférence. La République, en tant que forme de gouvernement, est à coup sûr un progrès considérable, mais elle n’est pas tout le progrès ; elle est un excellent moyen d’arriver au but, mais elle n’est pas le but. Le but, c’est d’élever la condition intellectuelle, morale et physique de tous ; c’est de rendre les hommes plus éclairés, plus heureux et meilleurs. (Triple salve d’applaudissements.!
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- La paix avec l’^Fg^lxaiiistan. — Le chancelier de l’échiquier a confirmé officiellement aux Chambres anglaises la nouvelle que les bases de la paix avec l’Afghanistan ont été fixées avec l’émir. La Chambre des lords a accueilli cètte communication par de vifs applaudissements. Les principales conditions seraient les sui-van tes : occupation des défilés ; nomination d’un agent diplomatique anglais à Caboul ; contrôle des relations étrangères de l’émir et indépendance de la tribu des Affrendies qui s’étaient prononcée pour les Anglais.
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- t a <mcrre de l’Afghanistan peut donc être considérée j mme terminée et son heureux et rapide dénouement ! tde nature à consolider, plus qu’aucun autre événe- J eSp»t, la puissance britannique dans les Indes. Malheu-iiie'ment il est à redouter que cette issue heureuse ne ^ Solide du même coup le cabiret Beaconsfield. Gela Cprah très-regrettable, car ce cabinet est le seul, depuis Helougues anriées, qui ait abandonné la politique pacifique qui a fait tant d’honneur à l’Angleterre.
- parlement italien. — Un projet de loi tendant à rendre le mariage civil obligatoire est soumis en ce moment à la Chambre des députés d’Italie. Cette discussion n’offre guère d’intérêt chez nous où le principe ^"l'obligation du mariage civil est depuis longtemps n)is en pratique. On a tout lieu même d’être surpris de voir avec quelle chaleur on produit au cours des débats des arguments qui ne sont rien moins que nouveaux.
- Selon le projet présenté par le ministre de la justice, la cérémonie religieuse, si elle n’est pas accompagnée d'uu acte civil, est un fait qui tombe sous l’application de la loi La commission a même proposé — et le ministre s’est rallié à son opinion, — que les poursuites fussent dirigées, non-seulement contre le prêtre qui a présidé à la cérémonie nuptiale, mais aussi contre les fiancés et les témoins. L’issue du débat ne saurait faire l’objet d’un doute, car la nouvelle loi répondra à un besoin pressant du pays.
- La même question'du mariage civil obligatoire occupe également les Chambres du Portugal.
- Ainsi tandis qu’en France le clergé essaie de déconsidérer le mariage civil, deux pays très catholiques, l’Italie et le Portugal, s’apprêtent à le rendre obligatoire chez eux.
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- 1 Le mariage en Prusse. — Il n’est pas sans intérêt de rapprocher des débats de la Chambre italienne un fait qui se produit en Prusse. Là, le parti protestant orthodoxe, dont la Gazette de la Croix est l’organe, a organisé une agitation, un pétitionnement contre l’obligation du mariage civil. Il est juste de remarquer que sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, les extrêmes du protestantisme et du catholicisme se touchent.
- * *
- Mouvement en faveur de la paix. — Le
- mouvement en faveur de la paix paraît devoir prendre en Italie une importance réelle. Un grand meeting dans ce sens a été tenu à Milan sous la présidence d’un des patriotes italiens les plus respectables, Saffî, ancien triumvir de la République romaine en 1849. Ce meeting a eu un très grand retentissement en Italie, ce qui est fort heureux car ce pays est travaillé dans le sens contraire par un parti qui réclame l’annexion à Fltalie de territoires que l’Autriche ne lâchera que par les armes, leTyrol italien, l’Istrie et la Dalmatie septentrionale.
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- *• *
- La peine de mort en Suisse. — Le peuple suisse était appelé à se prononcer dimanche dernier sur ia suppression de l’article 65 de la Constitution fédérale, rucle qui abolissait la peine de mort dans toute l’éten-due de la Suisse.
- La suppression de cet article a été votée. sav*1 conséquence les cantons — qui, nos lecteurs le ‘ ont chacun leur législation à eux — les cantons
- HotU à rétablir s’ils le veulent la peine de mort
- Qaus leur code.
- est rnafheureusement certain que les cantons catho-tone établirent cette peine honteuse. Quant aux can-pa-fr, Protestants aucun d’eux ne la rétablira. Le seul ait v°t JPr°te&tanl qui, dans le plébiscite de dimanche, Vaud° ’ P°Ur la suPPression de l’art. 6b, le canton de yeuxLn a,Yoté qu’à un point de vue théorique. Aux blir iaQes. audois il s’agissait non pas de pouvoir réta-„ mai<P^me lie mort c^ez eux ce cfu’i18 ne feront pas ae rendre Gantons une eopapétence pénale I
- que l’article 6b de la Constitution attribuait à la Confédération.
- Les décentralisateurs à outrance, quoique radicaux, se sont joints dans cette votation aux réactionnaires ultramontains et ont fait pencher la balance du mauvais côté.
- Cet aveuglement politique est profondément regrettable puisqu’il a pour conséquence de permettre aux cantons ultramontains de faire un pas dans le sens de la barbarie en ressuscitant la fonction odieuse du bourreau.
- * *
- La réaction à Genève. — Nos lecteurs se rappellent qu’au mois de novembre dernier, le parti radical libéral a été battu sur le terrain politique par le parti conservateur. Aujourd’hui c’est sur le terrain religieux qu’une réaction semblable se produit mais avec une intensité beaucoup plus vive. L’église protestante de Genève, qui jonif d’une influence si considérable sur la marche du protestantisme de langue française, était dirigée depuis plusieurs années par”les protestants libéraux, confession religieuse qui s’efforce de concilier la religion avec le bon sens et la science. Aujourd’hui, par suite des récentes élections au Consistoire ; la direction de l’église protestante a passé aux mains de la faction religieuse la plus rétrograde, de celle qui tend à ritualiser le culte réformé. C’est le triomphe de l’ul-tramontanisme protestant.
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- SituatioMi en Allemagne. — Un fait intéressant se produit en Allemagne. Le refus de Munich et d’Augsbourg de prendre part au congrès des villes qui est réuni à Berlin, a causé une très-fâcheuse impression dans cette ville.
- Tout au contraire de ce qu’on voit en France, le Nord de l’Allemagne est libre-échangiste et le Sud de l’Allemagne protectionniste. Une autre observation curieuse à faire, c’est que la politique du chancelier, qui jusque dans ces derniers temps ne comptait pas beaucoup de partisans parmi les Allemands méridionaux , trouve aujourd’hui son plus ferme appui dans l’opinion publique de l’Allemagne du Sud. Cette circonstance explique quelque peu l’attitude du centre. Ce groupe n’a pas le moindre espoir d’obtenir des concessions de la part du prince de Bismarck sur le terrain politico-ecclésiastique, mais il faut qu’il tienne compte des opinions .protectionnistes de ceux de ses membres qui sont du Sud, et qu’il appuie par conséquent la politique douanière du chancelier. Si, par suite d un mouvement du centre vers la gauche, cette politique douanière était compromise et que le chancelier eût recours à la dissolution du Parlement, le centre pâtirait le plus par suite de cette mesure.
- Soixante-cinq villes ont accepté l’invitation de la municipalité de Berlin qui les conviait à prendre part au congrès des villes convoqué dans la capitale.
- Un discours prononcé à ce congrès par M. de Forc-kenbeek, a entraîné sa démission de ses fonctions de président du Reichstag allemand.
- M. de Forckenbeck, a/ec une éloquence remarquable et des connaissances économiques incontestables, avait énergiquement blâmé dans ce discours la politique intérieure de M. de Bismarck.
- Cette opposition du grand chancelier et du président du Reichstag est un fait d'une grande importance. Elle va favoriser la division du parti libéral-national. Une fraction de ce parti passera à l’opposition et fera campagne avec les progressistes, ce qui poussera M. de Bismarck à incliner de plus en plus à droite et à chercher dans le centre ultramontain l’appui que lui refuseront les libéraux-nationaux.
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- Autriclie-ïlongrio. — La semaine qui se termine a vu clore les sessions du Reichsrath d’Autriche-Hongrie. Il sera curieux d’observer quelle influence révéleront les élections nouvelles.
- On sait que les électeurs d’Autriche-Hongrie sont-très partagés au sujet de la conduite diplomatique du cabinet Apdrassy. L’oecupation de la Bosnie et de rRerzé*
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- govine a tout particulièrement accentué Iss divisions déjà si vives qui régnent dans cet empire hétérogène. On assure que les Tchèques de la Bohème et de la Moravie ainsi que les Ruthènés de la Galicie, aspirent à avoir au sein du Parlement austro-hongrois une représentation qui leur soit propre. Ce sera un élément de dissolution de plus.
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- Eu Russie. — Des incendies de plus en plus considérables continuent à éclater dans les villes de la Russie orientale. D’autres se produisent déjà en Sibérie. C'est ainsi que dans ce dernier pays, la ville de Pétropa-losk vient d’être détruite. Les. détails transmis par les feuilles officielles russes ne permettent plus de croire que ces sinistres sont dus au hasard ou à l'imprudence. Ces siuistres successifs inspirent à la presse russe des réflexions assez sombres. Les appréhensions des populations sont d’autant plus naturelles, que les nihilistes continuent leurs exploits, et que le comité révolutionnaire perçoit des contributions forcées sur les banques particulières.
- Nous saisissons cette occasion pour nous élever de toutes nos forces Contre Une erreur qui s’accrédite de plus en plus, erreur qui consiste à assimiler les nihilistes russes aux socialistes de l'Occident. Les doctrines de ces deux écoles sont aussi absolument opposées dans leurs principes que les partis qui les représentent sont opposés dans leurs procédés d’action. L’étymologie de leurs noms suffirait à établir la différence. Tandis que soda lisme vient de sodas, compagnon, associé, nihilisme vient de nihil, rien, néant. D’un côté c’est la reconstitution de la société par l’association, de l’autre c’est le renversement de tout ce qui existe.
- Les excès, les crimes par lesquels les nihilistes répondent à la tyrannie du czar et à l’arbitraire des fonctionnaires, sont dans la logique de la doctrine nihiliste. L’incendie et l’assassinat sont en effet des moyens très actifs de destruction, mais de destruction momentanée, Ce sont des procédés aussi barbares qu’absurdes. L'incendie ruine les innocents et n’atteint pas les coupables; le meurtre politique supprimé des individualités que d’autres remplacent immédiatement. Le tout temps et en tout pays l’assassinat politique a manqué son but. Le poignard de Brütusabeau frapper César, il n’empêche pas Octave de devenir Auguste. Le poignard de Charlotte Corday supprime l’influence de Marat et par cela même amène la tyrannie de Robespierre.
- LES LOIS FERRY*
- Aux journaux ultramontains qui opposent aux projets de loi du ministre de l'instruction publique la liberté absolue de l’enseignement telle qu’on la pratique en Angleterre, le -Journal de Genève répond par les très justes observations que voici :
- Ce que les adversaires des lois Ferry réclament, ce n’est point du tout la liberté d’enseignement absolue, telle qu’elle existe en Angleterre, et telle qu’elle n’a jamais existé en France» mais le privilège pour certains établissements déterminés de participe! aux bénéfices des établissements officiels, sans en offrir les garanties et surtout sans en accepter les charges.
- En Angleterre, il n’y a pas, comme en France, de grades académiques officiels décernés par l’Etat. Chaque établissement d’instruGtion gradue ses
- élèves comme il l’entend, et la valeur de q distinctions, purement honorifiques, dépend uniq^ ment de l’importance et de la notoriété des institu tions qui les ont décernées. Il y a des gradin d’Oxford et de Cambridge, il n’y pas de bachelier; de licenciés, de docteurs tenant leur titre du gouvet ment. C’est la liberté d’enseignement absolue e sans réserves.
- Le régime français est tout différent. La loi t reconnaît qu’une seule catégorie de grades univers; taires, et c’est l’Etat qui s’est, réservé le droit de b conférer. L’opinion publique n’en veut pas d’autres et les établissements qui réclament lé plus haut li liberté de l’enseignement n’entendent pas du tou qu’on leur laisse le droit de graduer eux-même leurs élèves, ce qui serait absolument logique; il veulent avoir part, comme les autres, â la collatio; des grades officiels, de ceux qui sont décernés pari gouvernement auquel ils font concurrence.
- C’est là un régime qui n’a certes rien de comme; avec la liberté de renseignement, telle qu’On l’enten: dans les pays où elle existe. Ce serait comme si le: professeurs d’un établissement privé d’Allemagne o> d’Angleterre demandaient à siéger dans les examen à côté des professeurs d’Oxford ou de Berlin et faire graduer leurs élèves par ces universités, C n’est plus la liberté, e’ést le privilège-.
- Personne n’est obligé de demander un grade l’Etat et celui-ci, de son côté, n’est pas obligé ds vantage de choisir les personnes chargées de le décerner pour lui dans les rangs de ceux qui décli nent son autorité et sa surveillance, Une porte r; peut être à la fois ouverte et. fermée. Si vous vôule l’enseignement libre, ne réclamez pas les prérogati ves de l’enseignement officiel.
- Autres temps, autres moturs.
- Au moment où la société russe semble crouler sur ; base, il a paru intéressant à la Patrie de rappeler à qu; point autrefois le czar « le petit père, » comme l’appfc lent encore les paysans russes, était populaire, il }' quelque quarante ans.
- La chose se passe en 1832 ; le choléra venait d’éclat* en Russie, et l’on sait quels ravages il y produisit.
- Les médecins, puis les Polonais, furent acedsi d’avoir créé ce fléau eux-mêmes. Des meurtres fui* commis.
- La police était impuissante à arrêter ceë actes de sat vagerie. Bientôt, le fléau redoublant d’intensité, véritable insurrection éclata, qui courut à travers • tumulte de la foule furieuse et affolée, et arriva Côtn^ une marée sur la pLaee de l’Amirauté, où elle s’arfl°! cela en vagues formidables.
- Il n’y avait pas de force matérielle capable de domin* cet océan de peuple, et tout semblait perdu, qu^ tout-à-coup une calèche attelée de deux chëvaux do/i apparut à l’horizon, tout au bout de la perspet#f Newski. Ce n’était qu’un point noir, mais qüi Së rappf ehait avec la rapidité d’ün boulet.
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- Un long cri retentit dans la foule :
- îlnhomme se tenait seul dans la calèche- Quand elle
- 'arrêta au milieu de la place de l’Amirauté, il se leva et sa haute taille, de près de six pieds de haut, parut
- encore double.
- La foule s’était tue.
- .1 A genoux î cria le czar, et demandez pardon à
- DEt * à ces mots, il n’y eut plus sur la place qu'un seul homme debout, l’empereur.
- C’est bien. reprit-il. Vos fautes seules avaient attiré sur vous tant de malheurs. Cessez donc d’en rendre des innocents responsables. Personne n’empoisonne les sources : il n’y a de coupables que les meurtriers et les fous. Etes-vous à vous repentir?
- — Oui ! crièrent dix mille voix suppliantes.
- Alors le czar étendit le bras par un jeste d’üne ma-iesté solennelle, et ajouta avec un accent de tonnerre.
- J — Il ne faut plus qu’on craigne le choléra ! Je ne veux plus qu’il y ait de choléra. . , n , . „ . .
- v La calèche reprit ensuite le chemin de Peterhoff, résidence habituelle du czar, au milieu des acclamations et des bénédictions populaires. On continua à mourir à Saint-Pétersbourg ; mais l’empereur, le père, l’avait voulu, on n’y mourajtplus du choléra.
- Que ces temps sont changés ! Aujourd’hui, quand le czar veut aller de St-Pétersbourg à Livadia, il fait placer des sentinelles tout le long de la route et il s’enferme dans un wagon blindé.
- DÉTACHÉ DU JOURNAL D’UNE JEUNE ANGLAISE
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- « Le ion vienne temps n'est pins / »
- Cette expression de regret nous semble assez na^-tureile dans la bouche de personnes âgées et qui ne vivent plus, pour ainsi dire, que dans le passé ;mais elle nous paraît plaisante, pour ne pas dire plus, quand les temporis acti laudatores sont des jeunes gens qui peuvent voir devant eux, dans de longues années à parcourir, tout un avenir de douces espérances.
- Quoi qu’il en soit, l’innovation dans les institutions du passé est un fait inévitable. C’est la loi du progrès, et il n’est pas plus possible à tout être qui raisonne de la méconnaître, qu’il n’est donné à une nation de s’y soustraire, quelque enviable, du reste, que l’immobilité puisse paraître à certaines individualités.
- Ne pas avancer c’est reculer.
- C’est donc sottise de regretter le passé, mais ce n’est pas moins sot de le tourner en ridicule. Quelque supérieur, en effet, que puisse être à tous égards l'état de notre civilisation, nous ne devons pas oublier que nous devons une partie de cet état à ce passé que notre présomption, ou le manque de réflexion, nous pousse trop souvent à taxer de barbarie et d’ignorance.
- Chaque génération, même la plus retardataire en apparence, fait un pas en avant. C’est par une suite continue de ces pas plus ou moins grands que l’humanité est arrivé aii degré de civilisation actuelle.
- On ne peut donc pas dire que le progrès accompli soit tant l’œuvre du présent que celle du passé, mais l’on ne doit pas arguer de ces bienfaits du passé pour rester stationnaire. L’œuvre commencée doit se poursuivre. Nos devanciers nous ont légué les matériaux ; nous devons les utiliser, nous en sommes responsables vis-à-vis de ceux qui nous succéderont.
- Une génération qui passerait sur cette terre et ne laisserait ni tracé de son passage, ni monument de son activité ou de son génie, serait une race dégénérée.
- La civilisation consiste dans le développement des différentes ressources que la nature et l’art fournissent à l’homme. Ce sont les matériaux. Ils sont là et y ont été depuis les temps les plus reculés. C’est à l’intelligence humaine de les découvrir et à l’activité de les utiliser.
- Cette action combinée de l’intelligenco et de l'activité est la plus puissante cause du progrès de la civilisation.
- Cependant la découverte des arts utiles et des arts purement libéraux et leur mise en utilité, ne sont pas la seule manifestation du progrès d’une nation. Le travail d’esprit et de corps qu’a demandé cette manifestation a fait du peuple qui l’a accompli un être éclairé, une nation cultivée... Et c’est là sans contredit un des plus grands résultats, en même temps que ce doit être un des principaux objets de la civilisation. Puis, s’il est vrai, comme nous le croyons, que le monde soit fait pour l’homme et non l’homme pour le monde, le bien-être de l’homme lui-même doit être le principal résultat, le résultat deux fois mérité de tout vrai progrès.
- Dès lors une éducation qui ne ferait pas de l’homme un être capable de s’approprier ce monde, une éducation qui le préparerait seulement pour some wordly action, qui laisserait ses facultés à demi développées, qui ne lui permettrait d’entrevoir qu’une partie du Nosce te ipsum et du grand univers dans lequel il se meut.... Une telle éducation serait une bien triste éducation !
- Cette vérité, quoique incontestable, a eu beaucoup de peine à se faire accepter, et l’on trouve encore à l’heure qu’il est plus d’une personne qui regarde comme une folie d’enseigner à un homme ce qui ne lui est pas exclusivement utile pour sa profession. Comme si l’être que l’on dit créé à l’image de la Divinité n’était qu’une sorte d’instrument destiné à fonctionner mécaniquement dans des données toujours les mêmes ! Heureusement que des esprits plus éclairés ont compris que sa mission devait être aussi tout autre. Cette vérité, nous le répétons, quoique lente à se répandre, a néanmoins fait son chemin....
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- du moins en ce qui a trait à l’homme, c’est-à-dire à une moitié du genre humain.
- Mais si ce que nous venons de dire est vrai pour une moitié de l’espèce humaine, ne doit-il pas l’être également pour l’autre moitié ?
- Si, d’une autre part, les ressources d’une nation ne consistent pas seules dans la richesse de son sol, l'extension de son commerce, mais encore et plus peut-être dans le travail et le génie de ses enfants, ce ne peut être qu’une étroite et fausse politique, celle qui embrasse ou restreint le développement d’une classe dont les capacités pourraient s’élever en raison de l’éducation plus libérale et plus généreuse qui lui serait donnée.
- Ceci, nous nous hâtons de l’ajouter, a été compris jusqu’à un certain point en Angleterre; nous en avons la preuve dans le mouvement qui a eu lieu dans le domaine de l’instruction en faveur de l’élévation du niveau intellectuel des classes ouvrières.
- Eh bien, c’est une faveur semblable, mais dans des considérations d’un ordre plus élevé, que nous réclamons pour une autre classe de la société.... Nous avons nommé celle que le roi de la création désigne galamment sous le titre de la plus belle moitié du genre humain.
- La position sociale et politique des femmes dans le pays est, parmi les grandes questions actuellement en discussion, une de celles qui devrait agiter le plus profondément notre époque.
- C’est que cette question ne touche pas seulement aux intérêts spéciaux d’une classe, quoiqu’elle comprenne plus de la moitié de la population du pays ; elle s’étend encore à l’intérêt général d’un grand peuple et au progrès de la civilisation elle-même. Cependant c’est pitié de voir le ton de sarcasme et de légèreté avec lequel on discute ce sujet et d’autres aussi graves qui méritent d’être traités avec un esprit plus grave et plus philosophique.
- Quelle œuvre plus noble, en effet, que celle d’élever à un plus haut niveau intellectuel et social toute une grande classe ?
- Une telle question n’est-elle donc pas digne d’une grande nation ? Sa solution ne vaut-elle donc pas les plus belles conquêtes du monde, prix de tant de sang et de tant de larmes ? Nous en appelons à la conscience de tout vrai philanthrope. Nous le demandons au coeur de tout vrai patriote.
- Le traducteur :
- (A suivre.) C.-P. Maistre.
- TTne mer artificielle eu Amérique.
- L’idée de reconstituer artificiellement dans des espaces aujourd’hui déserts et autrefois occupés par les eaux, gagne chaque jour du terrain. Le succès obtenu au canal de Suez par l’immersion du bassin dit « des Lacs A mers » a stimulé l’initiative des savants.
- Nous avons entretenu il y a un an nos lecteurs des projets de M. Roudaire qui veut faire pénétrer la Méditerranée dans la région dite « des Schotts » qui s’étend au Sud de la régence de Tunis, et au sud-est du département de Constan fine, jusque près de l’oasis de Biskra. Les sondages que vient de terminer M. Roudaire ont établi la praticabilité de son projet.
- Les Anglais, sous la protection de qui se trouve aujourd’hui la Turquie d’Asie, s’occupent d’immerger la vallée du Jourdain, dont le niveau est, comme l’on sait, inférieur à celui de la mer. Cette immersion doublerait la longueur de la mer Morte, et permettrait de mettre celle-ci en communication avec la mer Rouge, par un court canal se détachant du golfe d’Akabah, golfe qui s’avance dans les terres à l’Est du massif du Sinaï aussi loin que le golfe de Suez s’avance à l’Ouest.
- Ces grands projets ont mis les Américains en vaine d’imitation, et voici que nous trouvons dans l’excellent journal anglais the Nature, qu’il est question de transformer en une mer intérieure les immenses déserts de TArizona, situés entre la Nouvelle-Californie, le territoire de l’Utah et le Mexique.
- Le général Fremont, actuellement gouverneur de la contrée, appuie ce projet, d’après lequel il suffirait d’ouvrir la barrière qu’oppose une chaîne de collines, pour faire entrer les eaux du golfe de Californie, dans un ancien bassin dont le fond est plus bas que le niveau de la mer. On formerait ainsi une mer intérieure navigable de 200 milles de long, de 30 mille de larges et ayant jusqu’à 300 pieds de profondeur. Cette mer ouvrirait ainsi une grande voie de communications commerciales et améliorerait considérablement le climat du sud des états de l’Arizona et de la Californie. La province mexicaine de Sonora se ressentirait aussi en bien de cette importante création.
- LES CATÉCHISMES
- Les évêques savent-ils tous bien exactement ce qu’on enseigne dans les catéchismes autorisés ?
- On sait que nous n’avons pas, dans ce journal, l’habitude de recueillir avec empressement les sujets de scandale ; nous ne nous occupons ici que de ce qui est enseigné publiquement.
- Or, nous voyons des journaux poursuivis et condamnés pour offense et pour insulte envers une religion reconnue par l’Etat, et pour excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres; et nous voyons, en ce moment encore, des publications ordu-rières dénoncées aux rigueurs de la loi. Nous ferons observer que l’origine de ces publications est fort obscure, et qu’ensuite elles ne font sans doute pas partie de l’enseignement. Mais ce qui fait partie de l’enseignement le plus universel, le plus domestique, le plus familier, c’est le catéchisme.
- Eh bien ! comme exemple de la façon dont se fait parfois cet enseignement et dont on y observe le respect des religions reconnues pur la loi, nous pre*
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- noos un catéchisme qui est dans les mains de tous les enfants, qui en est à quelque chose comme sa 40e édition, et qui est adopté non-seulement pour les églises, mais aussi pour les examens de l’Hôtel-de-Ville. C’est VAbrégé du Catéchisme de'persévérance, par Mgr Gaume, protonotaire apostolique, etc.
- Voici ce que nous trouvons dans le questionnaire :
- a Qui était Luther ?
- « Luther était un religieux augustin d’Allemagne qui viola ses trois vœux, apostasia, épousa une religieuse et se mit à déclamer contre l’Eglise catholique... Après avoir mené une vie scandaleuse, il mourut en sortant d’un repas où il s’était, suivant sa coutume, gorgé de vin et de viande. »
- « Qui était Calvin ?
- « Calvin était un ecclésiastique de Noyon, mais il ne fut jamais prêtre. Il adopta les erreurs de Luther et y ajouta les siennes, alla se fixer à Genève où il fit brûler Michel Servet, et mourut lui-même d’une maladie honteuse... »
- Voilà comment s’exprime, sur les religions reconnues par les lois, un catéchisme non-seulement enseigné par l’Eglise et approuvé par plusieurs évêques, mais adopté pour les examens de l’Hôtel-de-Ville, des examens de jeunes filles parmi lesquelles il y en a qui sont élevées dans ces religions si bien traitées et qui se destinent elles-mêmes à l’enseignement laïque. Alors de quel droit poursuivrait-on les écrits où la religion catholique est insultée ? Aux yeux de la loi, toutes les religions reconnues ont droit à la même protection. Mettant même à part la question religieuse, est-ce que la morale publique, est-ce que la simple pudeur, la plus vulgaire décence ne devraient pas interdire l’introduction de pareilles choses dans l’enseignement de la jeunesse ? Nous n’allons pas en appeler au pape; nous nous bornons à demandera des autorités plus proches si ce genre d’instruction a leur approbation, et ce que les pères de famille doivent répondre quand des jeunes filles leur demandent le sens des mots de leur catéchisme.
- (,Journal des Débats ) John Lemoinne.
- Les voitures publiques et les maladies contagieuses.
- Une domestique et sa sœur furent appelées dernièrement devant le sheriff Campion, à la requête de l’autorité municipale de Glasgow, pour avoir contrevenu à la loi de santé d’Ecosse, articles 48 et 49. La jeune servante avait été atteinte de fièvre scarlatine au mois d’août précédent, étant en service à Bridgeton. Le médecin de son maître était venu la visiter et'avait ordonné son transport à l’hôpital des fiévreux du Belvédère; mais avant que la voiture de l’hôpital fût venue la prendre, elle avait disparu. L’enquête ouverte à ce sujet démontra qu'elle avait quitté la maison en compagnie de sa sœur, mariée, pour prendre une voiture qui les avait conduites a Govon, dans la maison de sa sœur, où elle fut découverte par l’inspecteur Macdougall, de la police sanitaire de Glasgow,
- ka jeune gavante était inculpée Savoir prie uns ,
- ture publique, alors qu’elle se savait atteinte d’une maladie contagieuse, et sa sœur d’avoir prêté la main à cet acte répréhensible. Toutes d’eux s’avouèrent coupables, et, au nom de l’autorité locale, M. Land demanda une simple pénalité qui prouverait le danger aussi bien que l’illégalité de cette manière d’agir. Le sherifï Lampion informa les parties intéressées que, par cet acte insensé et extrêmement dangereux, non-seulement elles avaient exposé le public à un grand danger de contagion, mais s’étaient mises sous le coup d’une amende de 5 livres sterling et même d’un emprisonnement ; toutefois il voulut bien consentir, comme exemple, à n’infliger à chacune des prévenues qu’une amende de 10 sbellings. {The sanitary Journal of Glasgow.)
- LA FILLE DE SON PÈRE
- Traduit de l’Anglais, de Mm« Marie HOWLAND Voir n° 4 (tome 1) à n° 36 (tome 3)
- TJne honnête femme
- (Suite)
- Le soir de ce même jour, après un nouvel et long entretien avec son père, Clara fit part à Susie de l’état des choses entre elle et Frauenstein.
- « Quel bonheur ! » s’écria Susie, « et quelle joyeuse fête ce sera pour nous tous que celle de votre union. »
- « Fête toute intime, » repartit Clara ; « car Paul et moi nous avons une égale répugnance pour les cérémonies qui n’ajoutent par elles-mêmes rien à la validité du mariage ; notre intention est de nous en tenir à ce qui est strictement nécessaire, c’est-à-dire au contrat signé de lui et de moi et certifié par deux témoins. »
- « Bravo! » dit Susie, « dans ces conditions votre mariage pourra avoir lieu ici même ? »
- « Oui, notre désir à Paul et à moi est de prêter l’engagement entre les mains de mon père qui sera en même temps notre premier témoin. C’est un point sur lequel nous nous sommes entendus, mon père et moi. »
- « Quelle différence avec le mariage tel qu’il se pratique en France, * s’écria Susie. « Là, ma chère, il n’y a qu’un seul homme par commune qui puisse légaliser une déclaration de mariage : l'officier municipal. Un contrat signé des époux devant deux témoins serait absolument nul. »
- « Mais nous voulons, » continua Clara, « que l'acte ne soit connu que lorsqu’il sera accompli. Ne soyez donc pas étonné, chère amie, si je vous demande de garderie secret jusque-là ? »
- — « Je vous promets de n’en parler à personne, pas même à votre mère, si vous le voulez ainsi. «
- — « Pauvre chère maman ! oui, je préfère lui taire
- es mariage, tant qu’il ne géra pas conclu, j3I!e n«
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- pourrait accepter qu’il fût fait sans cérémonie aucune. Le fait accompli, elle sera si heureuse de se trouver belle-mère de Paul qu’elle me pardonnera d’avoir agi de cette façon. »
- « Dites-moi donc, chère Clara, » reprit Susie, « ne croyez-vous pas que votre sœur Linnie aurait assez le désir de s’engager, elle aussi, dans les liens du mariage? Il me semble qu’entre elle et Edward Page se nouent des relations qui tendent à ce but ? »
- —• « C’est vrai, » dit Clara, « j’ai déjà remarqué cette disposition, et j’en ai même parlé ce matin à la petite sorcière qui m’a répondu en plaisantant que je me trompais et qu’elle se mourait d’amour pour Frauenstein. Elle me paraît réellement éprise de Page. Je pense du reste que ma mère verrait de bon œil cette union.
- « Chère maman i elle â bien changé d’idées depuis quelque temps; elle ne visé plus à la fortune ; ce qu’elle désire par dessus tout c’est que ses filles épousent des hommes honnêtes et sobres.
- « Pensez, Susie, qu’elle a assisté au congrès du droit des femmes. Elle n’est certes pas entièrement convertie, mais elle envisage maintenant les réformes sans aversion. Elle m’a dit avoir été peinée, malgré elle, de me voir répondre pnbiiquement aux interpellations d’hommes qui m’étaient complètement étrangers . Elle n’eût sans doute pas éprouvé la même impression, disait-elle, si j’avais eu un mari âmes côtés. ».
- — « Elle sera bien contente quand elle Vous verra comtesse de Frauenstein. »
- “ & Sans doute, mais son bonheur ne sera jamais complet maintenant à cause de ses inquiétudes incessantes sur Dan. Ln malheureux retombe dans l’ivrognërie, et chaque fois qü’on le rapporte à la maison, ma pauvre mère est désespérée.»
- « Oh ! » dit Susie, « c’est là un sujet de réflexions bien graves pour moi. Je ne sais que répondre à ce malheureux garçon quand il me poursuit de ses instances pour que je l’épouse. »
- « Il est complètement indigne de vous, chère amie, » repartit Clara.
- « J’ai pitié de lui, » poursuivit Susie. « Il m’aime autant qu’il peut aimer ; mais cet amour n’est qu’un désir égoïste et fiévreux. Il devrait me respecter parée que je me suis élevée au-dessus de lui, mais il ne comprend pas cela. C’est peine inutile de lui dire que je n’ai pas le moindre désir d’être sa femme, il n’en croit rien. Il pense qu’il ne tient qu’à moi de l’aimer comme autrefois et que c’est un pur caprice, de ma part quand je lui dis le contraire.il est fou de colère, lorsqu’il entend Minnie appeler Paul papa. Les
- avantages assurés à cette enfant par l’adoption du comte ne le touchent en quoi que ce soit. »
- — « C’est un grand malheur, Susie ; mais ne vous laissez pas aller à l’épouser par pitié. Une femme se ferait tort à elle-même en agissant ainsi. »
- — « C’est bien mon sentiment. La seule pensée dé ce mariage est un cauchemar pour moi. Cependant voyez dans quelle position je me trouve. Votre mère vient ici presque chaque jour et me traite comme si j’étais sa fille, tant elle désire me voir épouser vôtre frère. Tout cela est profondément triste ! Et pardessus tout madame Forest adore Minnie. »
- En fait nul ne pouvait voir cette enfant et rester indifférent. Ses petites camarades elles-mêmes étaient sensibles au charme particulier de Minnie. Il est vrai qu’elle était l’âmé de tous les jeux et que rien n’était plus plaisant que de la voir au milieu d’une troupe enfantine, entretenir pendant des heures entières la gaieté et l’entrain.
- Un jour Dan, après s’être longuement absorbé dans une contemplation de ce genre, saisit l’instant où les jeux subissaient un moment d’arrêt pour attirer Minnie à lui, et chercher à obtenir d’elle quelques marques d’amité. Mais l’enfant se prêta d’assez mauvaise grâce à cette entreprise menée comme Dan pouvait le faire, c’est-à-dire un peu rudement.
- « Ne savez-vous pas que vous êtes â moi, que vous êtes ma petite fille ? » finit-il par dire avec un peu d’irritation.
- « Moi, votre fille ! » s’écria Minnie indignée. « Est-ce que vous vous nommez Von Frauenstein ? Je ne suis pas votre petite fille et je ne vous aime pas. »
- Ces mots dits,l’enfant se sauva dans la maison laissant Dan en proie à d’amères réflexions.
- Peu après celui-ci alla trouver Susie et lui reprocha d'apprendre à « son enfant » à le haïr. Susie fut blessée d’avoir à se défendre d’une semblable accusation.
- — « Je n’ai jamais dit à Minnie un seul mot qui pût l’éloigner de vous ; vous aurez sa confiance si vous réussissez à la gagner, je ne vois pas d’autre moyen. »
- Dan ne put se contenir, il éclata en reproches* puis, prenant un air sérieux, il se posa en mentor et conseilla à Susie de se décider à l’épouser.
- « Ne voyez-vous pas, » lui dit-il, fa que c’est ce que vous pouvez faire de mieux.- Cela fera de vous aussitôt une honnête femme aux yeux du monde. »
- C’en était trop, même pour i’angélique caractère de Susie.
- « Je m’étonne de votre impudence, » répondit-elle. « Comment donc voyez-vous les choses ?
- « Oubliez-Vous ce qui à’est passé entre nous, quelle
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- a été d’une part votre conduite et de l’autre la mienne ?
- « Après vous être rendu coupable, vis-à-vis de moi, de la plus sacrilège trahison qu’un homme puisse commettre, vous avez foulé aux pieds mon amour et m’avez abandonné dans la détresse, alors que j’étais seule au monde.
- « Pendant six ans, vous ne vous êtes soucié ni de votre enfant ni de moi ; vous ne vous êtes même pas informé si nous étions vivantes ou mortes.
- « Et c’est après de tels faits et alors que vous me retrouvez relevée par le travail, maîtresse de moi-même, en état d’assurer mon existence et celle de mon enfant, que vous, adonné à l’ivrognerie, vous venez m’offrir de m’épouser pour faire de moi une honnête femme.
- « Allons donc ! Honnête femme, je le suis par moi-même, et c’est la seule manière dont tout individu puisse acquérir l’honnêteté.
- « Je méprise l’opinion de quiconque juge autrement. »
- Dan exaspéré prit le ton de la menace et parla de ses droits shr Minnie.
- « Grâce au ciel, » dit Susie, « elle n’est pas votre fille devant la loi, elle est à moi seule ; vous n’avez aucun droit sur elle. La loi me laisse du moins cette juste consolation. Yous he pouvez pas me prendre mon enfant comme vous pourriez le faire si je vous épousais. Que cette question de mariage ne soit jamais soulevée de nouveau entre nous, si vous désirez que je vous témoigné la moindre amitié. »
- Trois jours après cette scène, Dan fut de nouveau ramené chez son père par deux policemen qui l’avaient recueilli à la sortie d’un des plus ignobles bouges de la ville. Il avait perdu sa bourse, sa cravate, son mouchoir et son chapeau.
- Le séjour du pauvre garçon n’était plus possible chez son père ; à force d’instances, on le décida à se réfugier dans l’asile contre l’ivrognerie ouvert à Binghamton.
- Le docteur Forest conduisit son fils à cet établissement et s’efforça durant le trajetde faire comprendre à Dan qu’un séjour de deux années à Binghamton, où ii serait obligé de mener une vie de tempérance, pourrait peut-être lui permettre de vaincre la terrible passion dont il était esclave.
- « C’est un point capital, vois-tu mon fils » disait-il, « tu es jeune encore; tout ne serait point perdu si tu pouvais te racheter de l’ivrognerie. Il y a toujours place dans le monde pour se rendre utile. »
- Ban fut vivement impressionné au moment de se Séparer de son père. Il exprima ie regret d’avoir si mal employé soft têmps. « Je ne vaux guère, j’en ai
- peur, la peine d’être sauvé, » dit-il. « Si vous m’aviez noyé comme un petit chat lorsque j'étais enfant, vous auriez fait pour moi tout ce dont j’étais digne. » s Ne parlé pas ainsi, mon enfant » répondit le docteur. « Nul ne doit désespérer de soi, car c’est par la volonté et par le désir de bien faire que l’homme est appelé à se régénérer dans la vie. »
- —* « Je le veux bien. Que Dieu m’aide alors, car jamais vaurien de fils n’eut un meilleur père que moi ! »
- C'était la première et la seule parole virile que M. Forest eût entendu prononcer par son fils.
- Après le départ de son père, Dan passa une heure environ à se promener dans les beaux jardins de l’asile, puis il entra dans la salie de billard et commença à faire connaissance avec les hôtes du lieu.
- Il fut tout surpris de voir que ce n’était pas des êtres grossiers et dégradés en apparence, mais des hommes ayant conservé des manières de gentlemen.
- Dan n’était pas encore assez remis de la terrible débauche qu’il venait de faire pour pouvoir prendre part à aucune occupation ; il crut devoir s’en excuser auprès d’un individu de tournure distinguée qui lui offrait une partie de billard.
- « Oh, ne vous donnez pas la peine de me rien expliquer », dit l’autre, en posant la main sur les larges épaules du fils Forest ; « ces choses se comprennent ici à demi-mot; nous sommes tous ivrognes jusqu’au dernier ! »
- Cette déclaration mit Dan à l’aise. En peu de temps, il fut au courant des habitudes de la maison ; amené à lire plusieurs heures par jour, il finit par trouver un certain charme à cette occupation. Il devint en outre un correspondant passablement exact. Chaque semaine il écrivit à son père, et de temps en temps aux autres membres de la famille.
- « N’oubliez pas de dire à ma mère, » écrivit-il à M. Forest après six mois de séjour, « qu’il y a sur ma cheminée un tout petit flacon d’eau-de-vie auquel je n’ai pas encore touché. Elle sera contente de savoir cela.
- « Quant à vous, mon père, vous comprendrez très-bien que ce n’est pas une preuve de grande vertu, car vous savez qu’un véritable ivrogne ne boit pas pour le goût de la liqueur, mais, comme le disait un vieux soiffeur californien, « pour les glorieux effets qui suivent. » Aussi, quand il n’est pas possible d’arriver à ces glorieux effets, on résiste facilement aux tentations d'un petit verre. »
- (A suivre. )
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- XJii éclairage féerique.
- Les journaux anglais annoncent que l’éclairage à la lumière électrique vient d’être adopté dans une mine de sel du comté de Chester.
- L’effet produit est, paraît-il, merveilleux; la lumière se reflète sur les piliers de sel qui supportent la voûte des cavernes.
- Les parois, les voûtes renvoient les rayons avec des colorations différentes, et jusqu’aux extrémités de la mine, l’on y voit comme à la clarté du jour.
- DES ÉCOLES PROFESSIONNELLES
- Les ateliers des grandes villes industrielles sont trop souvent des milieux où les jeunes apprentis ou apprenties viennent étioler leur corps, par des fatigues hors de proportion avec leurs forces, et souiller leur âme, au contact d’ouvriers ou d’ouvrières qui n’ont pas toujours pour la pureté de l’enfance lejres-pect que l’on devrait avoir.
- Il en résulte chez les apprentis des deux sexes une précocité de désirs sensuels aussi déplorable pour le physique que pour le moral.
- Trop souvent, quand les enfants sortent des écoles primaires, pour entrer en apprentissage, ils ne possèdent qu’une dose d’instruction à peu près nulle. Devenus ouvriers, ils ne connaissent pas le côté scientifique, ni historique, du métier qu’ils exercent machinalement, ce qui les met en état d’infériorité à l’égard des hommes instruits.
- Pour remédier à cet état de choses, plusieurs industriels de Paris ont fondé, dans leurs vastes ateliers, des écoles professionnelles, où une surveillance active est exercée par des hommes de confiance, et où les études classiques sont poursuivies, en même temps que des cours techniques sont faits par des hommes compétents.
- La première maison qui fonda des ateliers-écoles fut l’imprimerie Chaix.
- Les apprentis de M. Chaix se divisent en deux groupes : les apprentis compositeurs et les apprentis margeurs.
- La durée de l’apprentissage est de quatre ans ; pendant cet espace de temps les enfants suivent des cours d’histoire, de géographie, de grammaire, d’arithmétique et de théorie de la typographie.
- Dans les ateliers, il existe un règlement sévère et •strictement observé. Les enfants ne doiveir jamais prendre leurs repas hors de la maison ; pendant les récréations ils sont surveillés par des contre-maitres. Ils ne sortent jamais pour faire des courses ; ils ne portent pas de charges lourdes, on ne les fatigue pas par un travail excédant leurs forces. Les prescriptions de la loi sur le travail des enfants dans Ie§
- manufactures y sont scrupuleusement observées. Là, ne se borne pas la prévoyance de M. Chaix, qui a créé une caisse de participation et de retraite pour ses ouvriers.
- M. Pivert, le parfumeur bien connu, a voulu dans une certaine mesure améliorer, lui aussi, le sort des apprentis. Il a fondé pour eux un pensionnat placé sous la direction d’un homme intelligent et d’une bonne mère de famille. Il s’occupe avec sollicitude de trouver des maisons recommandables, dans lesquelles il place les jeunes gens qui lui sont confiés. Puis, chaque soir après la journée de travail ces enfants rencontrent, au pensionnat, où ils trouvent des soins maternels, des leçons de morale pratique et l’enseignement complémentaire qui leur manque pour devenir des hommes vraiment utiles.
- M, Christophe, de son côté, a établi une école d’apprentis qui renferme, à elle seule, les avantages des deux fondations précédentes. Les jeunes gens qui se destinent à l’industrie de M. Christophe, sont admis au pensionnat où ils vivent de la vie en commun. Dans la journée, ils vont à l’atelier où on leur enseigne leur profession, et le soir complètent leur instruction primaire, sous la direction d’un professeur.
- Nous ne dirons pas que ces trois essais d’écoles-ateliers nous paraissent contenir toute la perfection désirable, mais ils ont été inspirés par des sentiments d’humanité dignes de respect et de sympathie. Nous sommes de ceux qui croient à la contagion des bons exemples et nous espérons que d’autres industriels comprendront la nécessité de suivre ces exemples-ci.
- Si les ateliers-écoles se multipliaient, si la vie en commun des jeunes gens devenait plus fréquente, on pourrait espérer y voir le germe d’associations futures. Dans un avenir prochain, les industries isolées, s’exploitant au profit d’un seul, seraient remplacées par de grandes collectivités d’intéréts et de productions, où chacun serait appelé à jouir des bénéfices acquis, selon ses forces et ses capacités.
- Comme toujours le progrès s’est, surtout, concentré sur les garçons ; pour les filles il n’existe aucun atelier-école. Les écoles professionnelles fondées par Mm* Lemonnier, tout admirables qu’elles sont, ne peuvent combler la lacune qui existe dans l’éducation industrielle des jeunes filles.
- Espérons que des gens de cœur comprendront que les jeunes filles destinées au travail ont besoin d’être moralisées, surveillées, et surtout instruites.
- Que les maîtresses d’atelier se le disent : le devoir ne se borne pas seulement à être honnête pour son
- propre compte, il exige encore qu’on cherche 4 pré-
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- server du mal ceux qui nous entourent, et les faire participer au bien-être qui nous est échu.
- Louise de Lasserre.
- DISCUSSION CONTRADICTOIRE
- Nous avons commis une erreur en affirmant dans notre numéro du 11 mai (p. 559) que la Philosophie de l’Avenir n’avait pas répondu à notre' article du 15 décembre 1878.
- Elle y avait répondu dans sa livraison de janvier, livraison qui ne nous était pas parvenue.
- Quand nous disons qu’elle y avait répondu, c’est seulement par manière de parler, car l’article de la Philosophie de l’Avenir, quoique écrit après la lecture du nôtre, n’y réplique rien du tout- C’est un article à notre adresse, non une réponse.
- Nous avions dit que la science donnait des bases physiologiques à la loi de fraternité — indépen-demment des bases psychologiques — et nous concluions en ces mots :
- « La fraternité n’est pas basée sur le degré de sensibilité des individus ; elle est basée comme son nom l’indique, sur le fait que tous les hommes sont des frères, qu’ils font tous partie d’une même grande famille, l'espèce humaine. Tous sont susceptibles d’être parents un jour ou l’autre. Je pourrais être parent d’un nègre ou d’un Japonais, le nègre et le Japonais ont donc des droits à mon affection. Il n’en est plus de même du singe qui, je l’espère bien, n’a pas la prétention d’être mon parent un jour ou l’autre » (p. 218).
- La Philosophie de l’Avenir répond que l’interfé-condité des diverses races humaines et l’absence d’interfécondité entre l’homme et le singe ne lui paraissent pas un caractère distinctif suffisant. On ne peut pas en déduire, dit-elle, que les singes ne sont pas nos semblables.
- Nous laissons au bon sens et à la bonne foi de nos lecteurs le soin de décider si cette négation pure et simple suffit à établir l’illégitimité de nos déductions.
- En présence d’une pareille fin de n-on-recevoir, il devient superflu de persister dans cette controverse, d’autant plus qu’aujourd’hui la Philosophie de l’Avenir a recours contre la fraternité à un argument beaucoup plus fort que tous ceux employés par elle jusqu’ici.
- Ressuscitant une sottise que Proudhon a eu le malheur d’écrire certain jour et qu’on laissait dormir par respect pour le fougueux dialecticien, la Philosophie de VAvenir affirme après lui que « la
- démocratie, c’est la souveraineté de la force. » D’où notre contradicteur conclut que « démocratie et darwinisme vont parfaitement ensemble. »
- Nous répondrons dans un de nos prochains numéros à cette prétention plus qu’étrange.
- E. C.
- Nous avons à répondre aussi à d’autres communications. Que nos correspondants veuillent bien prendre patience quelques jours encore.
- Le plus long tunnel du monde.
- Vous pensez sans doute qu’il s’agit du tunnel du Go-tbard, eh bien non ! Le tunnel du Gothard est bien le plus considérable qui existe par l’ensemble de ses proportions, mais il n’est pas le plus long.
- Le plus long tunnel du monde se trouve en Hongrie, près de Schernnitz. Il a 16 kilomètres de longueur. Ce tunnel a été inauguré à la fin de l’année dernière. Commencé en 1782 par l’empereur Joseph, il n’avait encore en 1874 que 13 kilomètres 1/2 de longueur, ce qui donne à peine 1 kilomètre 1/2 en dix ans.
- Cette immense galerie qui n’a ni la largeur ni la hauteur du tunnel du Gothard, a été percé, pour faciliter l’exploitation des mines de Schernnitz.
- AP PRL
- 18 mai 1879. Paris.
- Monsieur le Rédacteur en chef du journal le Devoir.
- La Société des Travailleurs Amis de la Paix, poursuivant le même but que vous, s’adresse à votre bienveillance au moment d’organiser le grand meeting des Travailleurs Amis de la Paix, qui aura lieu le 15 juin.
- Nous faisons appel à votre concours par un acte rendu public, afin d’obtenir un résultat en rapport avec notre but commun.
- Il ne faut pas nous illusionner, notre tentative n’est pas encore comprise.
- Nous sommes, comme nous l’a dit un homme illustre, nous sommes à plusieurs points de vue une minorité. Mais est-ce que pour cela nous devons nous décourager et abandonner cette tâche sacrée entre toutes ? Devons-nous renoncer à protéger l’avenir de nos enfants que des guerres terribles fauchent à la fleur de l’âge ? Devons-nous nous résigner à ne plus protester contre des dilapidations qui nous coûtent tant de larmes, et une organisation militaire qui peut faire un jour tant de veuves et d’orphelins ? Devons-nous abandonner les intérêts des travailleurs au profit de ceux qui comptent sur ses calamités pour se créer des situations élevées et satisfaire leur ambition ? Oh I ce serait nous priver d’une liberté qui doit être le premier bien de tout bon citoyen !
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- LÉ DEVOIR
- Plus une idée est juste, simple, plus il semble aussi qu’elle doit être facilement comprise, malheureusement lorsqu’elle dérange la ;quiétude de quelques-uns, ou froisse des calculs intéressés de quelques autres, elle fait crier contre elle. On l’accuse d’importunité, heureux encore quand on ne va pas — comme c'est le cas pour celle qui nous occupe,—jusqu’à lui reprocher de vouloir désarmer le pays vis-à-vis de voisins armés jusqu’aux dents et soi-disant prêts à fondre sur nous.
- Il n’est pas besoin de répondre à cette insinuation. Nul n’ignore que, pacifiques chez nous, nous saurions trouver toute la vigueur nécessaire le jour où un de nos voisins tenterait sans cause de fouler le sol de notre République.
- D’autres nous disent que nous ne devons déposer les armes que le lendemain soit d’une revanche par le sang, soit de la restitution des deux provinces que l’on nous a spoliées ; alors, disent-ils, nous déposerons les armes et nous demanderons aux autres d’en faire autant. Ce raisonnement est faux.
- De quelle autorité serait notre demande ? Ne pourrait-on pas retourner contre nous l’argument et nous répondre : « Attendez potre revanche à votre tour. »
- En cela, semblables aux vendettas corses, on irait de revanche en revanche jusqu’à l’extinction de l’une ou l’autre nation.
- Travailleurs Amis de la Paix, nous avons un autre rôle à jouer que celui-là. Par l’organisation d’une véritable démocratie, nous pouvons reprendre notre rôle, être le soleil vivifiant qui répandra sur le globe des idées de justice, desolidarité; nous devons, la branche d’olivier à la main, dire à nos concitoyens, aux ouvriers de toutes les nations : « Frères, plus de haine entre nous, joignons nos efforts afin de laisser à la maladie, à la mort naturelle, le soin de nous retrancher de cette terre ; groupons nos forces pour que l’avenir nous trouve tous, la main dans la main, travaillant à la prospérité générale. »
- Nous compléterons notre appel en citant quelques paroles prononcées par l’honorable président de la Société des Amis de la Paix, M. Ad. Franck, de l’Institut, dans la séance du 19 avril 1879. « Toute institution, a-t-il dit, ou il n’y a pas de femme est destinée à disparaître. »
- Quoique cette opinion soit, peut-être, un peu exclusive, il est certain qu’elle a une grande valeur. L’apostolat tout dévouée de la femme est un appoint qu’il nous faut rechercher. Du reste il faut reconnaître que nous faisons appel à son concours dès le début de notre œuvre, l’intérêt de la femme est encore plus gr and que le nôtre puisqu’elle est la première
- à souffrir de cet assassinat légal, que l’on décore du nom de gloire et que l’on couronne de lauriers.
- N’ayons donc à compter que sur nous et donnous nous la main pour continuer cette propagande qui portera ses fruits dans l’avenir.
- La Société des Amis de la Paix a salué notre jeune Société du nom de sœur cadette et nous a assurés de toute sa sympathie. Paix et travail se complètent l’un par l‘autre. De notre côté nous ne nous arrêtons pas dans notre propagande, nous répandons les circulaires.
- Tout dernièrement encore une réunion privée, à Grenelle, réunissait les adhérants et répandait parmi les assistants l’idée à laquelle nous vous avons associés le deux mars auboulevard Voltaire, Nous procédons de même avec le concours do M. Ch. Lemon-nier, de M. Braciano et autres. Continuez, continuons à faire toucher du doigt cette plaie de la guerre, et répétons sans cesse que le seul moyen de détruire cettejiniquité, c’est de se grouper afin d’avoir l’influence nécessaire pour obliger nos mandataires de s’occuper à former un tribunal d’arbitrage, première étape de notre route.
- Salut et fraternité.
- SOCIÉTÉ DES TRAVAILLEURS AMIS DE LA PAIX,
- H. Tobte, secrétaire, Boulevard Saint-Germain, 34, Paris.
- P. S- Envoyer les adhésions au siège de la Société, 15, rue des Deux-Ecus, ou rue d’Allemagne, 54, chez le trésorier de la Société. Envoi gratuit de circulaires sur demande.
- La meilleure arme pour faire la guerre à la guerre par la persuasion, est l’impôt direct appliqué seul. E P.
- {Etats-hnis d'Europe.)
- L’aspergier de Dœhren.
- La culture des asperges en grand et bien conduite est une affaire lucrative et qui, par conséquent, s’étend chaque année. Nous en allons donner un exemple : l’asper-gier de Dœhren, près Hanovre, a occupé au printemps en 1878 40 ouvriers qui n’avaient dans la journée qu’à couper des asperges : les bottes et les emballages étaient faits par d’autres employés. Pendant sept semaines, oq a récolté et expédié en moyenne 1,500 à 2,000 kil. d’asperges par jour, en tout environ 75,000 kil, au prix moyen de 2 marcs (le marc 1 fr. 25). Le temps était si favorable pour cette culture que les propriétaires baissèrent leur prix ; néanmoins le rendement net par hectare a été de près de 3,000 marcs.
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- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- Noijs prions les personnes qui nous ont adressé leurs volumes pour que nous en rendions compte de ne pas perdre patience.
- Nous avons ces comptes-rendus en portefeuille et nous n’attendons pour les faire' paraître que le moment où une moins grande abondance de matière nous laissera la place nécessaire pour cela.
- LE COLLÈGE VASSARD.
- Nous empruntons les lignes suivantes à une correspondance américaine du journal le Siècle ;
- Aux Etats-Unis, tout le monde comprend l’avantage qu’il y a à donner aux jeunes filles une éducation supérieure. On parle de l’émancipation de la femme : voilà le véritable point par où il faut commencer, Si quelques-uns sont encore opposés au système de co-éducation, c’est-à-dire de l’éducation simultanée des garçons et des filles, au moins pour l’enseignement secondaire ou supérieur — personne ne diffère sur la nécessité de donner à la femme une éducation complète comme à l’homme. Les citoyens que la fortune a favorisés se font chez nous un point d’honneur de venir en aide à l’éducation publique, et de la doter princièrement, soit pendant leur vie, soit après leur mort. Que de grands collèges, que de riches universités, que d’institutions puissantes, ont été fondés de la sorte, qui à peine nés d’hier, dépassent déjà tous les collèges, toutes les académies les plus renommées de votre vieille Europe. Quelques-uns ont été fondés uniquement pour l’éducation des filles, et parmi eux le collège Vassard, sur les bords de l’Hudson, à Ponghkeepsie, dans l’Etat de New-York, Un brasseur, Vassard, a généreusement donné, pour fonder ce collège de filles, la somme de 500,000 dollars ou 3 millions 500,000 francs. Plusieurs centaines de jeunes filles sont amenées dans cet établissement de toutes les parties de l’Amérique. Ce n’est pas une prison étroite et sombre, comme yos écoles de France, c’est un vaste palais, ou plutôt une somptueuse maison de campagne, admirablement située, entourée de bois, de prairies, de jardins.
- A 1 intérieur du bâtiment, très-bien aménagé, l’air, ^ gaz, l’eau froide, l’eau chaude, circulent partout. Dans le sous-sol, sont les cuisines, les offices, les magasins. Aux étages supérieurs, les salles d’études, les cabinets de physique, de chimie, d’histoire natu-
- relle, les galeries de dessin , de peinture. Tout en haut, un observatoire d’astronomie. Dans les jardins (je ne dis pas dans les cours, nous ne savons pas ici ce que c’est) dans les jardins, un gymnase, un manège. A quoi bon d’ailleurs s’appesantir sur les détails de ces installations f Elles sont les mêmes partout, dans toute l’étendue des Etats-Unis, pour les collèges de filles comme pour les collèges de garçons. Partout le même luxe, le même confort, Nous pensons qu’on ne saurait trop faire pour lajeunesse, et nous avons emprunté ces idées et ces façons d’agir à nos aïeux les Anglais,
- A Vassard, les jeunes filles sont admises à quatorze ans et sortent à dix-huit. On leur apprend la latin et le grec, parmi les langues mortes ; le français, l’italien, l’allemand, parmi les langues vivantes, Ce n’est pas tout ; elles étudient aussi les mathéma* tiques, l’algèbre, la géométrie, puis toute la série des sciences naturelles, la physique, la chimie, la minéralogie, la géologie, la botanique, la zoologie, Croyez-vous que ce soit fini ? point encore. Voici maintenant la rhétorique, la philosophie, l’économie politique, et pour tempérer ce que ces études peuvent avoir de trop abstrait, un cours complet de géographie et d’histoire, puis un cours de belles-lettres, comprenant la littérature anglaise et les littératures étrangères contemporaines.
- Je ne sais pas s’il n’y a pas en France des maris qui ne seraient pas épouvantés d’avoir des femmes aussi savantes, et qui ne préféreraient point à leur place certaines femmes célébrées par Molière ; mais pour nous, nous nous accommodons fort de ces es* pèces de bas-bleus, comme vous les appelez; nous trouvons qu’elles font de solides compagnes, avec lesquelles nous pouvons échanger plus d’une idée qui n’a pas trait à des affaires de chiffons. Et d’ailleurs, la femme rencontre dans cette éducation virile qu’elle reçoit un appui et une ressource pour l’avenir. Je vous ai dit que nous commencions à avoir des femmes médecins et avocats ; nous avons depuis longtemps des femmes professeurs. Tous nos collèges, toutes nos universités en sont peuplés, non-seulement ceux de filles, ou ceux où la co-éducation, existe, mais encore les collèges uniquement destinés aux hommes. Et si yous voulez maintenant, sur ce point délicat, l’avis des personnes les plus compétentes, le voici : la femme a plus que l’homme le don d’enseigner ; elle est plus douce, plus patiente, plus persuasive que l’homme ; elle fait des élèves plus soumis, plus disciplinés, plus attentifs. Quant à la nature des matières à apprendre, il est maintenant prouvé que son cerveau peut aisément se les assimiler toutes. Chez nous, quelques-uns des meilleurs
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- professeurs de latin, de grec, de physique, d’histoire naturelle, de mathématiques, d’astronomie, sont des femmes. (Le Siècle )
- Le Grisoumètre
- M. Goquillon, professeur de physique, est l’inventeur d’un petit appareil, le grisoumètre, destiné à permettre le dosage très rapide du grisou dans les mines _ de houille. Il repose sur ce fait qu’un fil de 'palladium brûle dans l’air l’hydrogène et ses composés carbures gazeux. En opérant dans un tube de verre gradué, il reste comme résidu l’acide carbonique et de l’eau. On peut donc, par une simple lecture, sur une graduation, lire sa proportion de grisou que contenait l’air soumis à l’expérience. Dans un chantier d’abattage sujet au grisou, un contre-maître pourra facilement et d’une manière continue se renseigner sur le danger ou l’innocuité de l’air pour les ouvriers. Par ce moyen, il devient possible de prévenir le plus souvent les explosions redoutables qui, chaque année, comme dernièrement à Frameries, causent la mort de centaines de mineurs.
- Monopole G es liqueovs en Suède.
- Un système pratiqué et connu sous le nom de la ville de Gothembourg, où il a été appliqué pour la première fois, donne aux municipalités le droit de vendre pour trois ans la licence de débiter des liqueurs, sous de certaines conditions, ou d’entrer en arrangement avec une compagnie. En 1866, la municipalité de Go-thembourg résolut d’essayer l’organisation du commerce des boissons sur une base nouvelle : aucun individu, propriétaire ou gérant, ne devait retirer de profit de la vente de spiritueux. Une compagnie par action au capital de 275,000 francs, reçut à cette condition le monopole de la vente. Le profit annuel s’éleva à un million de francs, qui après prélèvement de 5 p c d’intérêt sur le capital, fut versé dans les caisses de la ville pour le budget des écoles. Ce système a été adopté dans toutes les villes de Suède, à l’exception d’une seule. L’intempérance a diminué, mais pas autant qu’on l’espérait.
- Canon monstre.
- Des expériences de tir, avec un nouveau canon monstre en acier, expériences auxquelles assistaient beaucoup de délégués étrangers, viennent d’avoir lieu à Meppen, là où se trouve le champ de tir de l'usine Krupp.
- Ce nouvel engin de guerre n’est pas aussi fort que le canon anglais de 80 tonnes, car il n’en pèse que 72 ; mais il est, paraît-il, considérablement plus long, et, en tant que canon se chargeant par la culasse, il a une portée plus intense et une plus grande précision.
- La longueur totale de la pièce est de 32 pieds 8 pouces (mesure allemande : le pied = 31 centimètres 38) ; la longueur forcée : 28 pieds 6 ; le calibre : 15 pouces 3/4 ou 0m40.
- La charge est de 385 livres de poudre prismatique ; le poids du projectile, de 1,660 livres (la livre = 467 gr. 70) i
- La vitesse initiale avec le canon anglais est de 1,560 pieds ; d’après les journaux allemands, elle est de 1,640 pieds, ou 500 mètres, avec le nouveau canon Ivrupp. La portée pratique serait de 17,000 mètres ou 10 milles anglais.
- Que de bien ne pourrait-on pas faire avec ce qu’a coûté cet engin de destruction et avec ce que coûtera chacun des coups qui en sera tiré ?
- Une ville qui s’enfonce.
- Il arrive à la ville anglaise de Northwich (Gheshire) un accident aussi désagréable que singulier. Les rues s’enfoncent par places formant de vastes excavations où s’accumule l’eau des pluies, si bien que la circulation est coupée par mille étangs et petits lacs.
- Ce tassement du sol se fait lentement et progressivement : les routes, les ponts disparaissent ça et là ; les tuyaux de conduite pour l’eau et le gaz se rompent à tout instant ; les maisons craquent et penchent, celle-ci à droite et celle-là à gauche ; celle-ci en avant et celle-là en arrière ; toutes les constructions de la ville sont disloquées.
- Yoici la cause de ces phénomènes. Le sous-sol de la ville de Northwich, a quarante mètres au dessous de la surface, est formé par une énorme couche saline, composée de massifs de sel gemme. L’eau des pluies, l’eau des sources, etc., traversent les couches de sable et de marne, et viennent dissoudre le sel, qui se trouve transformé en saumure.
- Au moyen de puits et de tuyaux imperméables, cette saumure est pompée par des machines aspirantes, puis évaporée pour l’extraction du sel, qui est expédié en grande quantité dans toutes les parties du monde.
- On calcule qu’on pompe tous les ans plus d’un milliard de gallons de saumure (6 milliards de litres environ) ; aussi s’explique-t-on aisément cet enfoncement progressif du sol. Quoi qu’il en soit, et bien que les sauniers prétendent qu’ils font le plus grand bien à la contrée en occupant de nombreux ouvriers, les propriétaires du sol se plaignent de la plaisanterie qu’ils trouvent par trop salée. Il va y avoir, à ce propos, un procès qui ne manquera pas d’être curieux.
- Viaduc colossal
- Aux Etats-Unis a été récemment livré à la circulation un pont-viaduc qui est un travail de la plus grande hardiesse. Ce viaduc est jeté au-dessus de la vallée de Cuya-hoga, à Gleveland, état de l’Ohio, et il réunit les deux rives de la rivière de Guyahoga.
- Pour donner une idée des dimensions de cette œuvre d’art, il suffira de savoir que sept voitures attelées peuvent y marcher de front, tandis que sur chadue côté il existe une chaussée où quatre hommes peuvent circuler également de front.
- Si nou3 exprimons ce résultat en chiffres, nous dirons que la largeur totale est de 19 mètres et demi, dont 12 mètres pour la route destinée aux voitures. Il faut, en marchant convenablement, 15 minutes pour aller a’un bout à l’autre du viaduc, la distance étant de 980 mètres, c’est-à-dire bien près de 1 kilomètre.
- Le poids total du fer qui a été employé dans la construction est de 1,400 tonnes. *
- Les dépenses ont été considérables ; elles se sont élevées à 2,151,460 dollars, soit dix millions 757,300 fr. Aussi a-t-on songé à établir un droit de péage qui ne sera pas très-élevé, à savoir 5 centimes par piéton.
- Du haut de ce pont-viaduc on jouit d’une des plus belles vues : à droite, le lac Erié, un des plus pittoresques du Nouveau-Monde ; aux pieds du spectateur, toute l’activité déployée par la navigation sur une rivière américaine. Sur les deux rives du fleuve, des fabriques, des maisons, des églises, entre lesquelles tout un réseau de rues animées; à gauche, une large vallée bordée de hauteurs boisées et sillonnées par des lignes de chemins de fer.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 1er JUIN 1879.
- f ANNÉE, TOME 3 — N° 38
- bureau principal
- A GUISE (Aisne
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France j Pays d’Europe
- Un an. ... 10 f. »* Un an. ... 11 f. »»
- Six mois . . . 6 »» I Autres pays
- Trois mois. . . 3 ** Un an .... 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente, 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures à M. Ed. TMAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Association et participation des ouvriers aux bénéfices. Pensées sociales et politiques. — Semaine politique. Le divorce et Vopportunisme. — Où mènerait la protection«, — Journal d'une jeune anglaise. — Feuilleton : La Fille de son Père. — Le mir russe. Le darwinisme devant les principes de 89. — Abolition de la peine de mort. — Variétés.
- ASSOCIATION ET PARTICIPATION DES OUVRIERS AUX BÉNÉFICES DE L’INDUSTRIE
- Nous avons exposé (1) comment la Révolution française, bornant son rôle à briser les abus du passé et à donner libre carrière à l’exercice du travail, avait laissé à résoudre le problème de l’organisation des rapports et des intérêts entre les citoyens.
- C’étaient pourtant de ce peuple, naguère affaissé sous le poids des charges publiques, qu’il importait de faire revivre les droits ; mais les progrès ne s’accomplissent que lentement et la Révolution laissait à l’avenir la tâche de mettre les institutions sociales en accord avec les sublimes aspirations de ce peuple qui, au sortir de l’oppression et de la servitude, avait
- (1) Le Devoir n° 23, 25, 26, tome 2e.
- pris pour devise ces mots : Liberté, Égalité, Fraternité.
- Or, cette évolution n’est pas accomplie encore; et le salariat, substitué au servage, rend de plus en plus urgente la solution du problème.
- Les étreintes d’un malaise social indéfini se font sentir dans tout le monde civilisé. Les sociétés actuelles reconnaissent combien est précaire la condition des salariés et quels dangers renferme en elle-même une organisation industrielle qui n’offre aux classes laborieuses aucune garantie contre le chômage et la misère.
- A l’aide des progrès accomplis la conscience de l’humanité s’élève au sentiment du vrai; le travail dont elle a tant fait mépris commence à lui apparaître sous son véritable jour. Il n’est plus, aux yeux des hommes, un rôle servile, abject, entachant de déshonneur celui qui s’y livre; il est, au contraire, en raison de son utilité, la fonction la plus digne de respect, celle qui, sur la terre, en agrandissant la sphère de la vie, fait de l’homme l’auxiliaire du créateur; enfin, il apparaît comme la fonction sacrée qui ouvre à l’homme les voies de la rédemption.
- Cette lueur de vérité jetée sur le travail éveille dans les cœurs plus de sentiments de justice à l’égard des classes laborieuses; il devient évident que la fonction créatrice de tout ce qui est utile et nécessaire à la vie doit donner à celui qui l’exerce le droit de participer, dans la proportion même de la valeur de son concours, aux biens qu’il contribue à créer.
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- Telle est la règle de justice que la société moderne s’est donné pour mission d’appliquer, le jour où elle a renversé les abus des castes qui jouissaient à elles seules des fruits du travail, et se prélassaient dans l’oisiveté ou la dissolution, quand elles ne mettaient pas leur gloire à torturer le travailleur.
- Aujourd’hui le travail demande sa place dans les biens et les honneurs de ce monde et cette place doit lui être accordée.
- La règle de justice qui appelle tous les hommes à la pratique du devoir et au respect du droit les uns à l’égard des autres, ne peut exister que dans l’association des hommes entre eux, mais dans l’association fondée sur le respect et l’amour de toute existence humaine.
- Par l’association de leurs forces et de leurs ressources, les hommes seront puissants pour le bien. Présentement, le mal seul leur est facile, parce qu’ils sont divisés et opposés d’intérêt.
- La division des intérêts ou le régime individualiste du chacun pour soi crée l’antagonisme entre les citoyens. Au lieu d’être portés à se rendre utiles les uns aux autres, ils sont entraînés à des conflits incessants et à des efforts sans profit.
- Dans la lutte et la mêlée produites par ces divergences d’efforts, les faibles succombent et les forts dominent.
- Aussi le régime d’assistance mutuelle et de fraternité que les hommes doivent pratiquer en société, n’est-il possible que par le progrès des mœurs et des institutions.
- C’est à notre siècle qu’incombe la mission de réaliser ce progrès, de trouver le remède aux inconvénients du salariat, d’établir la justice et l’équité dans la répartition des fruits de la production, de faire disparaître enfin les dernières traces d’exploitation et d’oppression du passé.
- Sous l’empire de la nécessité, la raison humaine reconnaît peu à peu l’abîrae de ses erreurs et elle cherche les moyens d’en sortir; ainsi commence-t-on à comprendre que le malaise des sociétés présentes est dû à l’influence de l’esprit et des institutions du passé, qu’il provient de la mauvaise organisation du travail et des intérêts entre les hommes, organisation qui laisse le champ de l’industrie à la libre exploitation de l’égoïsme et de la cupidité, et qui permet au
- petit nombre de faire son profit du travail du plus grand nombre.
- L’intérêt de la masse pousse à définir par quel moyen social les hommes vivront entre eux, abrités contre l’exploitation et le privilège, ne relevant que des mérites utiles et avouables.
- L’exploitation servile du peuple a disparu, mais le régime du salariat, quoique moins odieux que celui du servage, n’est qu’un autre mode d’exploitation des classes laborieuses. C’est l’achat du travail des masses ouvrières à un prix inférieur à la valeur de ce que ce travail produit.
- Savoir acheter à quatre francs le labeur d’une journée d’homme et en revendre le produit cinq francs, est une opération considérée comme habile* surtout si on sait l’appliquer sur un grand nombre; sur mille ouvriers, par exemple, c’est un bénéfice de mille francs par jour.
- Mais après avoir admiré l’habileté du procédé, la conscience et la raison humaines se demandent si l’ouvrier est sans droit sur ce bénéfice et au nom de quel principe légitime le spéculateur se l’approprie tout entier.
- L’ouvrier voit à ses côtés un hbmme distribuant et dirigeant le travail ; il reconnaît à ce chef d’industrie un talent particulier, une supériorité réelle, mais il ne peut admettre qu’il soit juste que ce patron gagne mille francs tandis que lui, ouvrier, n’en gagne que quatre.
- Il se demande avec raison combien seraient payées l’activité et la capacité du patron, si elles se trouvaient dans un employé quelconque?
- Sous l’empire de ces comparaisons, le travailleur en arrive à douter que le régime du salaire soit le dernier mot du progrès et surtout de l’équité sociale.
- Pour tempérer ces réflexions, on fait remarquer que l’industriel expose ses capitaux, qu’il encourt les risques de la perte et qu’il a en conséquence droit au gain.
- Cela est vrai dans une certaine mesure, mais poussé à l’absolu, un tel raisonnement manque de justice.
- Supposons, en effet, que le capital, par une sage combinaison d’assurance, soit garanti contre la perte, qu’une réserve des bénéfices en assure même le remboursement avant tout
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- cl© valeurs liquides, le risque ayant aru l’objection serait sans fondement.
- droit de s’approprier le bénéfice au nom "risque encouru n’existant plus, l’activité [naine est seule en jeu. Il q’y a plus que des , cours cle différents mérites entre coopéra-3 dans une même entreprise ; il n’apparaît alors ni juste, ni équitable, que tous les léfîces appartiennent à un seul ou à quel->s-unS ; il semble, au contraire, de toute tice que les ouvriers entrent en participa-i dans ces bénéfices, proportionnellement à valeur du concours qu’ils ont apporté à
- ^reprise.
- )r cette valeur c’est le salaire qui nous la résente. Dans une association coopérative cent travailleurs, par exemple, les appoin-îcnts du directeur et des contre-maîtres, les lires des ouvriers sont débattus, arrêtés, blis, par les conditions sociales.
- )n a estimé, je suppose, que la rémunéra-ulu directeur serait de francs. . . 6.000
- telle des principaux employés de . 2 à 3.000 jes ouvriers gagnent dans l’année salaire total qui varie de. . . 1.200 à 2.000 !h bien, chacun, après les réserves faites au )fit des garanties mutuelles, touche dans les léfîces restants une part proportionnelle : appointements ou aux salaires qu’il a ;nés pendant l’année.
- f’est-il pas vrai que cette ébauche, que cette uisse rapide de la participation aux béné-a dans la proportion de la valeur des con-irs, enlève à la production industrielle jus-à l’apparence de toute exploitation sur les its du travail.
- In objectera peut-être que cela n’offre pas de ’anties suffisantes au capital à l’aide duquel ravail fonctionne, tant que ce capital sera >°sé par quelques-uns et non par tous.
- 'Ous répondons que c’est une question d’or-asation de garanties, et surtout de mœurs
- [lustrielles à acquérir ; que, du reste, les lefices d’une association coopérative entre le |^al et le travail ne doivent pas être distri-on espèces aux travailleurs, mais en [es c^ans l’association ; et si le fonds de rouant n’en a pas besoin, le capital liquide qui Provient doit être employé à rembourser les
- capitaux de fondation, en les remplaçant par des titres représentant les dividendes des ayants droit. En organisant ainsi le remboursement des titres par ordre d’ancienneté, on arriverait à ce résultat que les capitaux mis dans l’association passeraient toujours aux mains des coopérateurs associés et perpétueraient les forces de l’œuvre commune au service de ceux qui la font vivre et la soutiennent.
- Mais si l’association entre le capital et le travail est la base sur laquelle la société moderne doit faire reposer la réforme économique de l’industrie et du travail, ii ne suffit pas que cette institution pénètre dans l’atelier industriel et agricole, il faut aussi qu’elle porte ses bienfaits dans l’Etat lui-même par la solidarité du travail général de la nation ; il faut que la mutualité industrielle s’organise, de manière à donner à la sécurité sociale les garanties nécessaires et à assurer les classes laborieuses contre le chômage et la misère.
- GODIN.
- PENSÉES SOCIALES & POLITIQUES
- XXIV
- La société civile et publique ne crée pas les droits de l’homme, mais elle a pour devoir et pour objet de les conserver et de les assurer à tous les citoyens.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- X-aîx Chambre. — La semaine qui vient de s'écouler a vu se produire à la Chambre, un certain nombre d’incidents assez mouvementés. On sait que M. de Cas-sagnac a continué d’injurier quotidiennement le gouvernement dans le journal qu’il dirige et qu’il fait bénéficier de l’immunité parlementaire qui rend les députés inviolables. M. le Procureur général près la Cour de Paris a demandé à la Chambre d’autoriser des poursuites contre l’insolent député du Gers. En présentant la demande de M. le Procureur général, M. René Goblet, sous-secrétaire d’Etat à la justice, a qualifié avec sévérité les procédés de polémique de M. de Gassagnac. A la séance suivante, celui-ci a demandé des explications à M. Goblet. Comme bien on le pense, un tumulte s'en est suivi, car les droites hurlantes ont pris parti pour le représentant de Condom. Bref, des témoins ont été envoyés par M. de Gassagnac à M. Goblet ; fort heureusement un duel^a pu être évité, les témoins du député gascon ayant''reconnu qu’il n’y avait pas matière à combat singulier. Entre temps, M. de Baudry d’Assson
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- s’est fait infliger la censure avec affichage à ses frais, dans sa circonscription électorale. Les droites ont soutenu cet agité dans son insurrection contre l’autorité du président de la Chambre ; mais elles ont eu à faire à forte partie et elles s’useront vite à ce jeu. Quant au pays, il y a longtemps que son opinion est faite sur les tapageurs du Parlement. On ne sait pas encore exactement si la Chambre autoriserales poursuites demandées; cependant la commission nommée à l’effet d’examiner la demande de M. le Procureur général de Paris est favorable aux poursuites, à la majorité de sept voix contre quatre. Voilà bien du bruit et du mouvement pour des articles que personne ne lit et dont le mépris public suffit à faire justice.
- M. Barodet a interrogé M. le ministre de l’intérieur au sujet de l’interdiction inopinée d’une série de conférences entreprises par M. Hovelacque, conseiller municipal de Paris. M. Lepère a répondu que l orateur devant parler de la suppression de la préfecture de police, un pareil sujet ne pouvait pas être traité sans inconvénients devant le public des conférences et qu’au surplus l’autorisation nécessaire ne lui avait pas été demandée. Cette réponse n’a pas paru concluante à M. Barodet, et cela se conçoit.
- M. Glémenceau a amené la Chambre sur le terrain de la question Blanqui, en demandant que le prisonnier de Clairvaux fût provisoirement rendu à la liberté afin de pouvoir défendre son élection devant la commission de vérification. M. le garde des sceaux a combattu très vivement cetre proposition et s’est prononcé catégoriquement contre l’éligibilité de Blanqui. Finalement la Chambre a, par 261 voix contre 166, repoussé l’urgence sur la proposition Clémenceau, ce qui équivaut à son rejet et permet de pressentir qu’elle ne validera point l’élection de Bordeaux.
- La Chambre s’est montrée mieux inspirée en prenant en considération, contrairement à l’avis delà commission d’initiative parlementaire, la proposition de M. Naquet relative au rétablissement du divorce, question que le rapporteur avait traitée avec une déplorable légèreté et qui sera, nous l’espérons, examinée par la Chambre avec le sérieux qui convient.
- Notons enfin le rejet d’un projet de loi sur le vinage et le sucrage des vins que M. le ministre des finances n’a pu faire adopter. Il s’agissait d’autoriser, moyennant redevance d’un droit à l’Etat, le mélange de l'alcool à certains vins de médiocre qualité, que cette opération n’améliore point, tant s’en faut. La Chambre a pensé que l’intérêt des consommateurs devait passer avant celui du fisc et elle n’a pas pensé qu’il pût lui être loisible de légaliser une opération pour ainsi dire frauduleuse, en la frappant d’un impôt.
- -f *
- Le Sénat. — Le Sénat a fait, sans grand bruit, de bonne besogne en votant la loi relative à la réorganisation du Conseil d’Etat, loi dont voici, en peu de mots, l’économie :
- Augmentation du nombre des membres du Conseil d’Etat, qui sera porté de 22 à 32 ;
- Création d’une section de législation ;
- Faculté pour le gouvernement d’appeler des membres du Conseil d’Etat à des fonctions actives, sans que l’acceptation de ces fonctions leur fasse perdre ni leur titre, ni leur rang dans le Conseil ;
- Abolition du concours pour les fonctions d’auditeurs de lre classse sous la réserve que les auditeurs de lre classe continueront à être recrutés parmi les auditeurs de 2® classe.
- La réaction n’a fait, pour ainsi dire, qu’une opposition platonique à l’adoption de ce projet, tant il a été justifié péremptoirement par l’honorable garde des sceaux. Il n’est pas douteux que la Chambre n achève promptement l’oeuvre dont le Sénat vient d’accomplir la moitié.
- Ainsi que nous l’avions fait entrevoir à nos lecteurs, c’est l’amiral Jàuréguiberry et le général Gresley, ministres, l’un de la, marine, l’autre de la guerre, qui ont été élus sénateurs inamovibles, à de très fortes majorités.
- Il est superflu de parler d’une nouvelle tentaiivp terpellation deM. de Gavardie, touchant les révo<L dans la magistrature. Le gouvernement n’était r/.' présenté au Sénat, car la séance tirait à sa fin t Gavardie s’est fâché et l’on a ri de son courroux tesque. C’est généralement là le genre de succà parvient à obtenir le sénateur des Landes. 5
- Les dégrèrements. — La commission budget a résolu la question des dégrèvements. F* fait profiter le plus grand nombre ddndustries po^ Ainsi elle dégrève : ^ ^
- Les patentes, de......... fr. 10.939 130
- Le papier................ 7.4 4 4.500
- La stéarine.............. 3.69 4.000
- Les timbres et mandats... l - 000.000
- Les droits sur les transports par voiture............... 1.047.000
- Total.............. fr. 24.124.630
- Il reste sur l’excédant disponible, un reliquat millions lfi2. La commission compte l’employer à» menter les* subventions aux communes qui ye; établir chez elles la gratuité de l’intruction primaire En cinq ans les impôts ont été dégrevés de cent gt-millions. C’est un résultat qui ne s’était jamais pru que sous la République. v
- Le» processions. — Chaque année des col s’élevaient entre les municipalités et le clergé au s des processions. M. le miuistre des cultes a publié,] sujet, une excellente circulaire dans laquelle il a rap que la loi, d’accord avec la jurisprudence, laisse maires l’appréciation des circonstances dans lesqm les processions peuvent être interdites ou autorisées; sanction vient d’être donnée à cette circulaire. L’évc de Marseille ayant demandé au maire de cette vil* prendre des mesures de police propres à faciliter li; cession du Sacré-Cœur, le maire a répondu que les s mesures à prendre devront être de nature à as l’exécution de l’arrêté municipal du 30 avril 1878 ^ interdit les cérémonies sur fa voie publique. Il a déo de plus, qu’il était fermement résolu à empècte même au besoin, à réprimer toutes manifestationst traires aux lois et à l’ordre public. Si tous les magi municipaux étaient aussi énergiques, le clergé"® derait pas à rentrer bientôt dans le devoir.
- La France et l’Angleterre. — Cer. journaux se sont fait l’écho des justes susceptik qu’a fait naître dans notre pays l’attitude singulù notre égard du gouvernement anglais, dans les an d’Egypte et dans celles des frontières grecques observations ont ému l’opinion de l’autre côté dudei et le limes a publié à ce sujetun très long article où: dit, en substance: qu’aucune difficulté diplomatie surgi entre les deux pays; qu’aucune propositic: nature à ne pas être acceptée par l’Angleterre,a1 faite par la France au sujet de l’Egyte ; que le g* nement français élabore en ce moment un projetqa proposé àlh4ngleterre,et qui aurait pour objet l’étal» ment d’un contrôle effectif sur l’Egypte. Qnafl; question grecque, le Times reconnaît que le gou* ment britannique n’a pas exercé de pression Porte Ottomanne; mais il ajoute que l'Angleterrefef1 devoir, et il annonce qu’un compromis sera pr®’* meut conclu sous peu de temps.
- Voilà assurément de bonnes paroles ; mais le= seuls peuvent inspirer confiance, et l’opinion, en fi1 attend les actes des ministres de la reine pour, de la sincérité des sentiments des gouvef-actuels de la Grande-Bretagne à son égard.
- La politique intérieure eu Alleu1®
- — Nous avons dit dans notre dernière revue de'
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- .g M- de Forekenbeck, président du Reichstag line q avait donné sa démission, a la suite d’un dis-Sieroau > cé dansun grand meeting où il avait blâmé ïurSvmement la politique intérieure de M. de Bis-M de Forekenbeck a été remplacé par M. de arek- z p0rté par les cléricaux et les conservateurs. ^ '^rnais la sci'-sion est complète entre le parti libéral t "Gouvernement allemand, et l’alliance est conclue F ]‘e uiiramontains et les mamelucks du Chance-
- ftre 1 ' premier résultat de ce nouveau groupement f’ Vrtis sera sans doute la démission du ministre des ^ P- M Falk. particulièrement haï des cléricaux. Il î^aiseinblable que la retraite de son ancien collaboré v[r sera le premier gage que M. de Bismarck donnera -nouveaux alliés. "Voilà, n’est-il pas vrai, une poli-56p bien édifiante ! M. de Bismarck avait juré qu’il l-ui jamais à Cunossa. On voit, cependant, qu’il y g>art à grands pas.
- r'n plébiscite cantonal ee Suisse. — Le
- je dU canton de Genève a été appelé dimanche ; “er à se prononcer sur deux lois proposées par le rand Conseil cantonal. La première de ces lois a pour et d’introduire à Genève le referendum facultatif qui ti-de déjà dans dix-neuf cantons. D’après cette loi, il itérait désormais que 3,500 citoyens le demandassent, ôur qu’une loi quelconque fût soumise à la sanction ipulaire. La seconde loi est relative aux lieux du vote. Ile conserve les trois collèges électoraux qui élisent s membres du Grand Conseil, et elle maintient dans îaque collège le scrutin de liste. Mais elle institue ms le canton vingt-quatre lieux de vote, au lieu de ois. La première de ces lois tend à augmenter le confie des citoyens sur les actes de la législation et la se-mde à faciliter la votation en rapprochant l’électeur a bureau de vote. Le comité radical était peu favorable u referendum facultatif, et repoussait formellement le àe à la commune. Les deux lois ont été sanctionnées, une grande majorité parle peuple genevois.
- Les affaire» <‘gypti(‘nnes. — Il n’est pas ins intérêt de signaler l’attitude prise récemment par Allemagne dans la question égyptienne. Tout en ayant in de déclarer que « dans cette circonstance la politique allemande est aussi peu inspirée par la considération d’autres intérêts que dans les affaires de Salonique et du Nicaragua, » la Gazette de l'Allemagne du Nord, rgane officieux de M. de Bismarck, ne laisse pas de faire îrtaines avances à la France, à défaut du concours que Angleterre nous refuse.
- « Une action commune de tous les intéressés, dit la Gazette, aurait en elle-même un effet utile pour le redressement du droit violé en Egypte, et faciliterait un règlement plus rapide de l’affaire. Aussi, le gouvernement allemand, dans la mesure où il peut faire valoir les droits des Allemands, ne refuserait certainement pas de chercher dans les garanties que cette action commune rendrait nécessaires, le moyen d’obtenir satisfaction. Les résolutions contraires des autres puissances n’empêcheraient nullement l’Allemagne de chercher seule à faire valoir son bon droit, au besoin 1 avec des moyens efficaces. La politique allemande | peut d’autant moins se laisser détourner de son but par des considérations latérales, qu’elle s’occupe plus 1 ^clusivement des seuls intérêts allemands. » bon aanonce d’autre part que le consul général austro-protesté, d’accord avec le gouvernement alle-D(tj contre le décret du khédive en date du 22 avril.
- ûéepéHat *’T1 Esspagfne. — L’état de
- ienHa nS Princes basques, qui savait été suspendu iétnaroh a P^°de électorale, va être rétabli, malgré les Provins 6S ^es Par Ies sénateurs et les députés de ces conspiia ’ m.a^ré les protestations des villes et des ïUtret1«rP^ov*rlc*a^x• Le roi a signé le décret après un J® général Quesada, commandant en chef
- de l’armée du Nord, qui a réclamé cette mesure avec insistance.
- Si l’on en croit les informations des feuilles libérales, la situation financière de l’Espagne serait fort grave et une catastrophe paraît imminente. Ainsi, dans les neuf mois de l’année budgétaire 1878-79, les recettes ont été de 604 millions 480,070 pesetas, et les dépense's de 664 millions 224,438; le déficit est donc de 59 millions 744,368 pesetas. Or, on s’attend à des résultats plus déplorables encore pour l’exercice prochain, et, si Ton songe que la dette flottante s’élevait le l*r mai à la somme de 119 millions de pesetas, on doit comprendre que l’opinion publique soit émue d’un pareil état de choses. La chute du ministère Gampos paraît imminente; mais elle n’aboutira qu’à un chassé-croisé de personnes et c’est toujours l’influence de M. Canovas qui prédominera.
- -¥ *
- La paix avec l’Afghanistan — Voici quelques détails complémentaires touchant le traité de paix conclu entre l’Angleterre et Yakoub-Khan. La vallée de de Khouroum n’est pas formellement annexée au territoire de l’Inde ; l’Angleterre se contentera de l’administrer et s’engage même à verser à l’émir l’excédant éventuel des recettes sur les frais de l’administration. C’est, on le voit, une combinaison analogue à celle qui a été convenue entre l’Angleterre et la Turquie relativement à l’ile de Chypre. Aucun terme ne parait, d’ailleurs, avoir été fixé à la durée de cet arrangement, qui est sans doute définitif. Yakoub-Khan a probablement insisté sur la nécessité de cette modification aux conditions primitives du gouvernement britannique, afin de pouvoir se prévaloir de cet adoucissement aux premières exigences de l’Angleterre et consolider, ainsi, sa situation à l’intérieur.
- * *
- LVxpédition dv». Cap. — La situation des Anglais au Gap n’est pas aussi brillante que le donnent à entendre les feuilles ministérielles. Une dépêche a annoncé, en effet, que Celtewayo menace d’envahir le Natal. Ce qui prouve, d’ailleurs, l’importance que prend la guerre contre les Zoulous, c’est la nomination de sir Ga’rnett-Wolseley, comme général en chef de l’expédition. Cet officier supérieur est fort populaire en Angleterre depuis son heureuse campagne contre les Ashantées et il était récemment encore gouverneur de l’ile de Chypre. lia dû partir pour le Gap, jeudi dernier. La rapidité de ce départ est significative. Il parait, du reste, que les dépenses nécessitées par la guerre contre les Zoulous sont effroyables et que l’opinion des gens sensés est qu’on a eu le plus grand tort de se lancer dans une aussi funeste entreprise.
- + *
- La lîeïjmélie orientale. — Il semble que la question de la Roumélie orientale soit sur le point d’entrer dans la phase de l’apaisement et de la conciliation. Les commissaires européens vont partir avec Aleko-pacha, et cette commission, après avoir été un corps législatif, deviendra un corps exécutif et fera appliquer le statut organique qui est sorti de ses longues délibérations. Cet important résultat a été obtenu malgré la vive opposition des Russes. La question des officiers russes qui sont entrés dans la milice rouméliste a reçu une solution incomplète mais satisfaisante pour le moment Le général Stolipine a promis de dresser une liste des officiers russes qui sont entrés dans la milice rouméliste et qui désirent y rester. Cette liste sera soumise au général Vitalis, qui aura le droit de rayer les noms des officiers suspects de panslavisme. C’est là, évidemment, un acheminement vers l’apaisement.
- ir
- Une criH<> on Turquie. — Il est de nouveau question, à Constantinople, de crise ministérielle immédiate. On assure même que Khéreddine-Pacha aurait donné sa démission. Il paraît certain que, dans ces derniers temps, et principalement depuis la mission dû
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- général Obroutscheff, les influences rivales qui s’agitent à la Sublime-Porte ont été fort actives. Si un changement survient, on croit qu’il sera radical,
- LE DIVORCE ET L’OPPORTUNISME.
- La question du rétablissement du divoroe en France a été soulevée par une proposition de loi de M. Naquet,
- Nous avions l’intention d’exposer les motifs qui militent en faveur de cette réforme, d'établir sur quels principes parfaitement justes elle repose et de faire entrevoir l’action moralisatrice qu’elle aurait nécessairement et les bons résultats qu’elle ne peut manquer de donner,
- La publication du rapport de M. Faure sur la proposition Naquet est venue nous prouver que nous allions trop vite en besogne et que, avant de faire apprécier le divorce à sa réelle valeur, il faut com* battre les préjugés qui se dressent encore contre lui.
- Le rapport de M, Faure est significatif. Il contient de telles énormités que l’on se demande ce que peut penser l’opinion publique si une commission parlementaire, composée en lionne partie des notabilités du parti républicain, peut être pareillement imbue de préjugés.
- Rien ne saurait montrer avec plus d’évidence combien, depuis la restauration, certaines idées modernes ont été viciées par le contact clérical. Rien non plus ne saurait établir d’une manière plus écla^ tante à quel point le fléau de l’opportunisme tue l’initiative des députés, leur fait ajourner les réformes sérieuses et les pousse à élaborer des rapports qui n’émettent sur une réforme proposée ni une opinion favorable, ni une opinion en sens opposé.
- Quelques extraits du rapport de M. Faure prouveront que nous n’exagérons pas.
- <c Mise en présence, dit-il, d’un problème si compliqué, de difficultés si ardues, votre commission a examiné si le moment actuel était bien choisi d’étudier une semblable question, Il est facile de le constater. En ce moment, la grande masse du public, celle de nos électeurs des villes et des campagnes, ne se préoccupe guère de la question du divorce, et peut-être y aurait-il un certain danger à jeter dans la population ce sujet de discussion auquel elle ne songe pas.
- Oet aveu est d’une naïveté charmante. Dans d’autres pays, et chez nous à d’autres époques, les législateurs se sont considérés comme étant plus éclairés que la foule. Ils ont eu à cœur de la conduire et non d’être conduits par elle, d’être ses éclaireurs et non point ses traînards.
- Aujourd’hui il n’en est plus de même. Ecoutez M. le rapporteur.
- « La question du divorce, dit-il, est une thèse de. losophie au moins autant qu’un sujet d’appijjJ politique. Les assemblées parlementaires, qui pas des académies, doivent-ehes consacrer leur u, à laisser s’élever et se soutenir des discussions pr^, spéculatives et dont le retentissement peut semer l1 quiétude et l’agitation dans les populations ?
- Mais, nous dit-on, le rétablissement du divorce réclamé dans la presse, au théâtre et dans les réuni publiques ; c’est possible.
- La presse est une avant-garde, il est naturel qu, devance l’opinion et qu’elle marche plus vite que i semble de ses lecteurs ; ne doit-elle pas prépare; esprits à accepter toutes les nouveautés ? ne doiu pas d’avance indiquer, expliquer les réformes qu’elle i; nécessaires, indispensables ou simplement utiles! '
- De tout temps le théâtre, qui vit d'exception; cherché, par l'observation de ce qui arrive dans familles, des situations intéressantes pour les trj; porter à la scène; celles qui touchent aux rappris; époux et qui, par conséquent, semblent solliciter, üfier le divorce, offrent souvent des péripéties ém; vantes ; il n’est pas étonnant que les auteurs drac tiques s’en emparent et qu’ils y trouvent des éléme de succès.
- Que l’honorable M, Naquet annonce qu’il se prop de faire, dans une vaste enceinte, une conférence; le divorce, personne ne sera surpris que la foule, à £ serrés, réponde à son appel. Mais que notre collé, nous permette de le lui dire, les succès qu’il reçue, dans ces grandes assemblées sont moins un acquie» ment à ses principes, à ses doctrines, que des appL dissements légitimement dus à son incontesli talent.
- Eh bien, non, nous le répétons et nous l'affirmons, public, le grand public, celui qui constitue la mi des électeurs que nous représentons, ne demande au nement cette modification de nos lois.
- Du reste, messieurs, n’hésitons pas à le dire, la Chi bre a d’autres sujets à étudier, d’autres lois à discute:
- Voici une tactique qui mènera loin si on ne dénonce pas, A toute réforme proposée on yiei« dire que « la Chambre a d’autres sujets à étude d’autres lois 4 discuter. « C’est une méthode fa: pour enterrer systématiquement toute réforme a sidérable.
- Le rapporteur ne le cache pas :
- « Notre honorable président, ditûi, nous faisait abser dernièrement que nous avions 76 commissions euei cice ; il est probable que cemombre est encore aujc. d’hui dépassé. Eh bien, quand sera épuisé, permehez': cette expression, le stock de projets que npus avon étudier, nous aurons le plaisir de nous occuper de. téressante question du divorce. »
- Autrement dit : Le divorce étant une ques: capitale, nous aurons spin fie donner le pas sur: à toutes les petites questions mesquines et terr terfe, les surtaxes d’octrpi, etc., etc. Une lui entraînera un grand progrès dans les mœurs i nécessairement être sacrifiée à d’autres lois
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- lisent de tous petits progrès matériels. Occupé nous d’abord des questions pécuniaires, les ; hauts intérêts de la moralité attendront !
- Voilà où nous en sommes. VoiÜ où nous a cou*1 l’opportunisme. Il ne s’agjt plus de savoir si! chose est bonne ou si elle est mauvaise, on fl01 même pas en entendre parler. Que l’indissol^ actuelle du mariage permette à cette instit0
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- sacrée, la famille, de dégénérer parfois en un diminutif du bagne, cela importe peu. Qu’il soit inique de contraindre des milliers d’êtres à vivre constamment malheureux quand ils pourraient trouver le bonheur la paix dans de nouvelles unions, cela ne touche pas nos députés. Que la législation actuelle pousse fatalement à des unions illégales et parfois à la mise au inonde de pauvres enfants adultérins sur lesquels la loi s’appesantira avec des raffinements de cruauté, cela est tout ce qu’il y a de plus indifférent à nos législateurs, La justice, la moralité, le bonheur des individus sont choses de trop peu de valeur pour qu’il y ait à leurs yeux nécessité de s’en occuper.
- Nous n’aurions jamais pensé, quand nous dénoncions les dangers d’une politique sans principe, que les faits se chargeraient de démontrer aussi vite et d’une manière aussi évidente à quel point nous avions raison. ' Ed, Ouampury.
- Hygiène publique.
- Les fabricants d’articles de papeterie et librairie, les relieurs, etc., font souvent usage de la couleur verte à l’arsénite de cuivre ou autres matières toxiques pour colorer les tranches des registres, livres de commerce et autres objets de même nature. L’arsénite de cuivre, fixé par une colle quelconque, se détache facilement par le frottement des doigts, se répand dans l’air et lorsque les registres sont feuilletés vivement, il pénètre dans les organes respiratoires, tandis qu’une autre partie de cette substance, qui a adhéré aux doigts, s’y introduit également quand on les porte à la bouche.
- Le vert arsenical étant un poison très-énergique, l’administration croit devoir prévenir les intéressés, fabricants ou commerçants, des dangers que présente, au point de vue de la*santé publique, le contact des articles ainsi colorés, et leur rappelle, en même temps, que des réparations civiles et peines correctionnelles pourraient leur incomber en cas d’accidents plus ou moins sérieux causés par l’emploi des objets préparés ou vendus par eux. (,Journal officiel.)
- OU MÈNERAIT LA PROTECTION.
- Le Journal des Débats montre que, si l’industrie britannique occupe encore le premier rang dans l’exportation, malgré le développement qu’ont pris les industries concurrentes de l’Allemagne, de la France et de l’Union américaine, sans parler des Etats secondaires, cela provient avant tout de ce qu’elle est placée sous un régime d’entière liberté commerciale qui abaisse ses prix de revient, tandis que tous ses concurrents ont conservé plus ou moins un régime de protection qui élève les leurs.
- Cela dit, le Journal des Débats s’attache à prouver que si l’Allemagne, et même la France, reve-nuient au régime de la prohibition absolue et ressuscitaient le « blocus continental, » non-seulement
- elles ne réussiraient pas plus que ne l’a fait Napoléon lui-même à ruiner l’Angleterre, mais contribueraient à l’enrichir. Sans doute, les marchés de la France et de l’Allemagne seraient, dit-il, fermés à l’industrie anglaise, mais c’est à peine si elle y importe pour 200 ou 300 millions de ses produits,
- En revanche, quel énorme avantage ne trouverait-elle pas sur tous les marchés du monde, où l’Allemagne et la France importent ensemble pour 3 à 4 milliards de produits manufacturés en concurrence avec les siens, et où le renchérissement des prix de revient français et allemands lui permettrait de reconquérir son ancienne suprématie. Elle perdrait d’un côté % ou 300 millions, tout au plus, pour regagner d’un autre un milliard et dayantage,
- Ecoles techniques en Hollande.
- Les écoles techniques hollandaises, telles qu’elles existent à Amsterdam, à Rotterdam, à Groningue, nous donnent un exemple utile de la méthode par laquelle on peut préparer les jeunes garçons (nous ne parlons pas des adultes), aux professions industrielles de manière à ce que en quittant l’école ils soient en état au moins de gagner leur vie. Quatorze heures par semaine sont employées à la lecture, à l’écriture, aux mathématiques, à la géographie, à la chimie, à l’électricité, etc., seize heures à des occupations manuelles, charpenterie,forge, tour, conduite de machines, télégraphe, et huit heures au dessein, à la sculpture. Les enfants ainsi préparés ne sont point des impuissants, bourrés de dates et de longitudes, mais de jeunes hommes sachant se tirer d’affaire, se suffire à eux-mêmes, équipés pour vaincre dans la bataille de la vie. Il y a de même des écoles analogues où des filles apprennent le ménage, l’usage des machines à coudre. Les écoles hollandaises ne sont pas gratuites ce qui est un autre avantage ; on les aide seulement par des dons. Les familles très-pauvres ne paient que 25 sch. par an. Les cours durent trois ans.
- {Howard Association).
- 'TTW - --*
- FEUILLES DÉTACHÉES DU JOURNAL D’UNE JEUNE ANGLAISE.
- il
- L’étude de la question qui nous préoccupe exige d’abord que l’on fasse connaître qui a assigné à la femme la position sociale et intellectuelle qu’elle occupe dans la société, et sur quoi l’on s’est appuyé pour la lui assigner.
- Nécessité fait loi ! dette sentence dont on reconnaît l’autorité dans tous les pays ne saurait être invoquée dans le cas dont s’agit.
- Ce n’est point en effet, la nécessité qui a imposé à la femme la condition qui lui est faite.
- L’opinion publique ! Telle est la souveraineté qui a dicté Tordre.
- Mais l’opinion publique est de nature humaine.
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- et, comme telle, susceptible d’erreur, contestable par conséquent.
- L’opinion publique se forme de considérations qu’elle apprécie plus ou moins justement. Ses décisions sont donc plus ou moins justes, plus ou moins équitables, selon que les principes sur lesquels elles sont fondées, sont plus ou moins vrais, plus ou moins conformes à l’équité. De telle sorte que malgré tout le respect dû à cette souveraine si, en ce qui concerne la femme, l’ordre qu’elle a dicté repose sur une théorie fausse, cet ordre doit être révoqué dans son entier ou tout au moins, modifié considérablement dans ses effets.
- Vainement l’on argüerait de ce que l'état de choses actuel a existé jusqu’à présent pour demander qu’il se perpétuât : la longue existence d’un abus ne saurait en consacrer la continuité ; on ne prescrit pas contre le droit.
- Les précédents ! Les précédents ! Ce sont des précédents que toutes les réformes ont eu à combattre, et quelquefois pendant de longs siècles, avant de pouvoir s’accomplir. Des générations entières se sont succédé qui se sont laissé guider sans s’inquiéter, ni s’enquérir du degré de vérité des principes en vertu desquels on les dirigeait ; mais un jour un homme nouveau venu, ayant découvert que ces principes étaient faux, ayant eu le courage de le dire et le talent de le prouver, les vérités par lui proclamées ont frappé les yeux et tout le monde a reconnu en celui qui les proclamait un nouveau réformateur.
- Les anciens, justice leur soit rendue une fois de plus (sans cependant que l’on prenne ceci comme une expression de regret du passé,) ne craignaient pas de consacrer une grande partie de leurs heures à la recherche des principes primordiaux, et leurs recherches ne sont pas restées sans résultat. Si, de nos jours, certains personnages suivaient leur exemple, s’ils se donnaient la peine de remonter à l’origine des choses, bien des préjugés s’effaceraient et, avec eux, cette partialité systématique dont on se fait une règle de conduite.
- Quoiqu’il en soit et revenant à la question qui nous préoccupe particulièrement, voyons quels sont les motifs que l’on allègue pour assigner à la femme le rôle qu’elle remplit de nos jours.
- La théorie double sur laquelle la société a fondé son opinion sur ce sujet est la suivante :
- 1° L'infériorité de nature de la femme à l'égard de l'homme.
- 2* Sa vocation différente de celle de l'homme.
- Et tout d’abord nous protestons contre cet étroit point de yue de la yie qui enchaîne l’homme pu lu
- femme à une vocation et qui, dans le cas de la femme, détermine sa position d’après la nature de cette vocation en dehors de laquelle on la proclame incapable de rien autre dans ce monde.
- Dans la bouche des apôtres, ce mot, vocation, signifiait la condition d’être et, dans ce sens, on peut dire avec raison que chacun ici-bas a une vocation; mais ceci s’entend de la mission qui est le lot de chaque créature douée de raison et qui consiste pour elle à concourir de toutes ses facultés au progrès de la vie. Cette mission est la conséquence de notre origine commune et tout obstacle apporté à son accomplissement est une forfaiture.
- Ainsi comprise, la vocation ne se limite pas à une chose spéciale que l’on est appelé à faire durant le cours de la vie, mais s’étend d’une manière générale à l’ensemble de l’existence tout entière. Telle est, dans ce sens, cette glorieuse liberté des enfants de Dieu laissée à l’homme et à la femme reconnus comme égaux et pouvant, dans la plénitude de leur puissance intellectuelle et de leur force physique , travailler au perfectionnement social dans ce monde.
- On a souvent objecté aux réclamations de la femme, (et l’objection était bien calculée pour influencer certains esprit timorés,) que ce serait se mettre en contradiction avec les décrets de la divinité que de tenter de rien changer à la condition des femmes.
- L’argument est sans valeur.
- C’est d’un argument de cette nature que se servaient des prédicateurs, du reste fort éloquents, pour justifier la perpétuité de l’esclavage en Amérique... preuve manifeste de l’habileté de l’homme à faire de la vérité une arme au service du mensonge.
- Quoiqu’il en soit, nous le reconnaissons, les réclamations de la femme à une éducation plus élevée ont été accueillies depuis quelque temps avec une considération qu’elle n’avaient jamais obtenues jusqu’à ce jour.
- Cependant les opposants n’en continuent pas moins de tenir la campagne et leur grand argument, qui est entre leurs mains une arme de guerre, est : l'infériorité intellectuelle de la femme, infériorité telle que, prétend on, nulle méthode d’enseignement,rien de ce qui s’adresse à l'intelligence, ne serait capable d’élever l’esprit de la femme à la hauteur de celui de l’homme.
- Etrange assertion, en vérité !
- Et sur quoi s’appuie-t-elle ?
- Sur ce qu'il n’est pas un seul exemple que l’on puisse citer dans l’histoire du monde où la femme se soit distinguée par son génie, tandis que l’homme, lui, ^ toutes îe«t époques, panmo lutte corps à corps,
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- s'est ouvert un chemin au succès et à la renommée sans aucune aide étrangère.
- Il ne serait pas difficile, l’histoire à la main, de donner un démenti à cette deuxième affirmation (1); mais en en admettant même l’exactitude, a-t-on le droit de la donner comme une preuve de la thèse que l’on soutient?
- Bien certainement, non 1
- Que voyons-nous, en effet, si nous examinons la position sociale qui a été faite à la femme ?
- Nous découvrons que, non-seulement la culture de son intelligence a été négligée, mais encore qu’aucun stimulant, aucun sujet de la manifestation de cette intelligence ne lui a été présenté... Et cependant quel est le moindre écolier qui ne sache combien est grand le besoin de tels sujets et de tels stimulants !
- Nous voyons en outre que la continuité de cette négligence a engendré la paresse intellectuelle et que le tout réuni, causes et effets, a produit des maux véritablement désastreux.
- A un âge où l’homme s’aperçoit que sa carrière, son avenir et son bonheur dépendent exclusivement de lui-même, la femme apprend que c’est sur un autre qu’elle doit compter pour sa position heureuse ou malheureuse dans la société.
- Le mariage ! Voilà ce à quoi elle doit viser tout d’abord ! Son seul devoir est la direction d’un ménage. En dehors de cela, la société n’attend d’elle rien de plus que ces qualités superficielles qui la rendent capable de briller, comme femme à la mode, parmi l’élite de ce que l’on nomme les raffinés des salons. Mieux que cela, cette même société la regardera de travers ou la tournera en ridicule si elle montre des vues plus élevées ; elle lui tendra à peine la main ou déclinera même l’honneur de sa connaissance, si elle préfère une existence laborieuse, mais indépendante, à un mariage mercenaire, vénal ; on ira même, poussant les contraditions à l’extrême, jusqu’à la regarder sarcastiquement çomme une déchue de son sexe si, comme c’est souvent le cas, elle se résoud, poussée par la nécessité, à subir ce servage doré.
- C’est, on en conviendra, une triste perspective pour un début dans la vie qu’une telle situation si peu en rapport avec une imagination pleine de délicatesse et un cœur qui s’éveille à de doux sentiments 1 C'est une position peu favorable au développement de grandes qualités ou au déploiement de facultés exceptionnelles.
- L’absence d’un but sérieux et noble dans la vie,
- fi) Il suffit de rappeler les noms de Cornélie, de Jeanne Darç V M»» di pour détruire cette prétention, Ç,
- conduit naturellement à l’indolence, sinon à pis, et, nous savons tous que la jeunesse est déjà assez disposée à perdre son temps et à dépenser son énergie à des choses frivoles, sans qu’il soit besoin de lui en offrir le prétexte. Le temps se répare difficilement et il est très rare que l’on puisse dans la vieillesse prendre de bonnes habitudes que l’on n’a pas contractées dans la jeunesse.
- Un tel état de choses doit plutôt abaisser qu’élever l’esprit et le cœur. Ses effets sont moins que favorables à l’accomplissement de ces devoirs, les seuls qui soient considérés comme constituant la vocation de la femme dans cette vie. La conséquence de cette fausse position, nous ne pouvons en douter, est la cause principale de tant d’unions mal assorties qui, si elles ne sont pas des marchés dans le| sens littéral du mot, ne sont rien de plus que ce que l’on est convenu de nommer des mariages de convenances (heureuse appellation d’une position, la seule que la femme puisse désirer parce qu’elle est la seule que la société lui reconnaisse le droit de se faire, la seule que la société sanctionne et; respecte... quand elle la respecte.)
- Nous ne saurions nous faire les apologistes des fautes ou des faiblesses du sexe faible, mais ne pourrait-on pas être un peu plus indulgent pour ces fautes et ces faiblesses ? Est-il bien extraordinaire qu’une femme sans éducation sérieuse (dans l’acception vraie de l’expression) et dont la jeunesse s’est dissipée dans une sorte d’insouciance pour tout ce qui n’était pas frivolité ou faux éclat ; est-il bien extraordinaire qu’une femme ayant trop de loisirs peut être, et ne trouvant pas en elle-même les ressources nécessaires pour faire trêve à une vie monotone et sans but élevé, cherche dans le commérage et l’ingérence dans les affaires d’autrui cette distraction qui lui manque ? est-il bien extraordinaire que dans un tel milieu et même avec les meilleures intentions du monde, une femme ne soit pas toujours une compagne raisonnable, une mère judicieuse ?
- Il est vrai qu’un sens élevé du devoir ou un mariage d’amour vrai peut suppléer à ce but qui manque et dont l’absence est cause de tant de maux ; mais il suffit de la moindre connaissance du monde pour savoir que de tels mariages sont rares et que les caractères présentés avec raison comme les types anglais les plus parfaits de l’héroïsme sont encore plus rares à rencontrer.
- Il n’y a rien à attendre de bon d’une femme dont on suppose (supposition qui serait éminemment ridicule si elle n’était si triste dans ses résultats), que la seule vocation de la femme soit de plaire ou de séduire, Théorie d'une haute satiifaotion sans doute.
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- et d’une grande utilité pour justifier les reproches adressées à ces conversations légères, cet amour de briller, ces coquetteries, indices du manque de cœur, et, ces qualités superficielles que le monde signale avec ironie et dont il cherche à tirer la preuve incontestable de l’infériorité du beau sexe.
- Se connaître, se respecter et se maîtriser,
- La connaissance de soi-même, le respect de soi-même et l’empire de soi-même sont le cortège de la vraie grandeur. Mais la dépréciation conduit fréquemment à ce manque de foi, le pire de tous, le manque de confiance en soi-même, Quand on n’a rien à attendre, rien à espérer; quand nul encouragement ne vient vous soutenir ; quand la raillerie et le dédain accueillent les efforts tentés pour s’élever, est-il donc merveilleux que l’on ne produise pas?
- Parmi les grands écrivains du passé et parmi les grands orateurs du présent, combien on en trouve peu qui aient dit un seul mot convaincu de nature à inspirer à la femme cette foi en elle-même, cette confiance en ses capacités l
- Que nombreux au contraire sont ceux qui ont jeté sur elle le ridicule amer et lui ont prodigué les critiques les plus injustes !
- Peut-être devons nous, parmi les anciens écrivains, faire une exception en faveur du père de la poésie anglaise, notre bon vieux Chaucer. Il parle des femmes avec bonté et parfois sur un ton de haute estime ; mais encore sa patient Grisel est un exemple frappant de la condition déplorable à laquelle, de son temps, une femme type d’héroïsme, était réduite dans le déploiement de ses plus hautes qualités.
- Parmi les modernes, Ch. Dickens a fidèlement, quoique avec une touche de peintre caricaturiste, indispensable peut-être à l’esquisse de certains ca* ractères fortement trempés, décrit les qualités comme les défauts, les perfections comme les insperfections de la femme ; mais il les a peintes comme elles sont plutôt que somme elles pourraient, comme elles devraient être.
- Le traducteur : C. P. Maistre, suivre,)
- Rajeunissement d’un obélisque
- L’obélisque dont le transport d’Egypte en Angleterre s’est effectué avec tant de difficultés et qui maintenant décore un des quais de la Tamise, paraît avoir beaucoup souffert de l’humidité et de l’intempérie du climat de Londres. Ce monolithe, après avoir été érigé sur sa base, présentait, dit un correspondant du Times, l’aspect de la dégradation causée en partie par les avsries de la traversée et en partie par l’exposition à l’humidité qui désagrégeait le granit; à certains endroits il était devenu difficile de discerner les entailles hiéroglyphiques des brisures de la pierre.
- Le Board Of Works, préoccupé de cet état de choses,
- a décidé que le monolithe sur toute sa surface serait durci a l’aide d’une solution invisible à l’œil. Dans ce but, il y a quinze jours, 1’ « aiguille de Cléopâtre » a été entourée d’un échafaudage, et M. Henri Browning, inventeur de la solution en question, a été chargé d’en faire l’application au viel obélisque.
- Le résultat a dépassé toutes les espérances, La restauration a été semblable â celle d’une ancienne peinture ramenée à son état primitif après plusieurs siècles. Pour opérer sur le granit, M. Browuing a commencé par un lavage complet pour le débarrasser de toutes les substances étrangères et surtout de la suie ; il y a étendu sa substance préservatrice. L’effet a été de lui rendre sa fraîcheur primitive, comme s’il venait d’être taillé dans le roc : il a recouvré sa couleur ordinaire ; les veines de la pierre ont reparu, et les parcelles de mica ont brillé de nouveau au soleil comme des cristaux ; les hiéroglyphes sont devenus plus nets et plus visibles qu’auparavant et se distinguent parfaitement des cassures qui par endroits les dégradent.
- La solution a pénétré profondément tous les pores du granit, et l’on croit que cette opération, qui a été terminée vendredi dernier, aura pour effet de préserver complètement le monolithe pendant des siècles.
- LA FILLE DE SON PÈRE
- Traduit de l’Anglais, de Mme Marie HOWLAND Voir n° 4 (tome 1) à 38 (tome 3)
- Chapitrb XL
- Sons l’or î«gei* en fleurs.
- (Suite)
- Quelques semaines après l’entrée de Dan à l’asile de Binghamton, par une belle matinée du mois d’août, Clara reçut la visite de miss Charlotte. Celle-ci paraissait radieuse de bonheur; sa toilette ordinairement sévère avait subi d’importantes modifications et ses jolis cheveux se répandaient en boucles sur ses épaules.
- « Ma chère ! » dit-elle à Clara, « je venais vous faire une confidence, mais je crois que je n’oserai jamais commencer. >>
- « Prenez votre temps, miss Delano. »
- — « Non, plus j’attendrai moins je pourrai vous
- dire que......je suis sur le point de faire une
- folie. »
- — « Oh bravo ! Je comprends. Vous allez épouser Félix, le cousin de Paul. C’est une très-àgréable nouvelle et vous ne pouvez faire un meilleur choix. »
- Miss Charlotte, heureuse d’être devinée, dit alors que son mariage avec Félix devait avoir lieu sous peu, et que leur projet était de s’installer dans un élégant appartement de l’aile gauche du Palais social. Elle allait, ajouta-t-elle, partir pour Boston dans queB ques jours afin de choisir le plus coquet ameublement qu’elle pourrait trouver. Son mari étant chargé d’organiser les écoles du Palais social, elle prendrait I part à ce travail, et l’idée qu’elle allait pouvoir se
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- rendre utile la transportait d’aise. « Depuis des années, » dit-elle, « j’ai passé je ne sais combien de temps à quêter des présents pour les ventes et les loteries de charité ; mais tout cela semble ne concourir qu’à entretenir la misère. La vanité de mes efforts pour améliorer le sort de mes semblables m’enlevait toute satisfaction- »
- « Oh ! vous avez bien raison, » répondit Clara. k L’aumône du reste est une humiliation pour celui qui la reçoit, et ce n’est pas ainsi que nous devons agir à l’égard les uns des autres. C’est par la création d’institutions utiles, par la bonne organisation du travail et des intérêts que la misère doit être combattue. »
- « La vie des femmes, « dit miss Charlotte, « est renfermée généralement dans un cadre si étroit que la plupart d’entre elles croient accomplir tous leurs devoirs en exerçant l'aumône selon les moyens dont elles disposent; bien des hommes pensent de même et ne voient rien au-delà- »
- « Ce qui fait que le Palais social est une si grande œuvre, » continua Clara, « c’est son efficacité pour transformer cet état de choses; là, en effet, tout sera organisé non-seulement pour garantir l’ouvrier et sa famille contre le denûmenf, mais aussi pour permettre à chacun de vivre ayec honneur des fruits de son travail. »
- Le même jour, dans l'agrès-midi, Frauenstein yint rendre visite à Clara ; il se promena avec elle à tra-r vers les serres et les pépinières de la maison Buzzell, largement occupées maintenant par les plantations destinées au Palais social.
- Les grandes fleurs roses des bananiers étaient tombées depuis longtemps, et des grappes de jeunes fruits mûrissaient à leur place dans l’air que des plantes variées remplissaient de parfums.
- En passant derrière la maison, dans l’ancienne petite serre que Susie réservait aux plantes fleuries, le comte ne put retenir un cri d admiration à la vue de deux grands orangers couverts de fleurs.
- 3usie était là travaillant. Frauenstein lui demanda comment elle avait pu obtenir un tel résultat si longtemps après l’époque habituelle de la floraison des orangers.
- « C’est bien simple, » répondit la jeune femme, <* j’ai retardé ces deux plantes, terme de métier qui signifie que je les ai privées d’eau et de soleil pendant un certain temps.
- # Puis, quand le moment m’a paru convenable, j’ai fait placer ces orangers près du vitrage et on les a largement arrosés chaque soir. Avec un tel régime, ils sont domptés, il faut qu'ils fleurissent. »
- Bientôt le comte et Clara rentrèrent au salon.
- La conversation se porta sur le prochain mariage de miss Delano et de Félix Muller. « Ce sera une heureuse union, » dit Frauenstein. « Si la théorie des contrastes est vraie, ils doivent être faits l’un pour l’autre, car on ne peut voir deux êtres plus diffé~ rents, quoique charmants tous deux. Ils semblent fort épris l’un de l’autre et rien ne trouble leur bonheur ! »
- Clara se joignit à cette appréciation, puis demanda au comte de bien vouloir lui chanter quelque chose.
- Paul se mit au piano avec une sorte d’empressement fiévreux, et pendant que ses doigts agiles couraient sur le clavier, il dit d’un ton .voilé et plein de tendresse : « Ecoutez ce que Paul dit à son amour, » Et il chercha les yeux de Clara debout près de lui, mais celle-ci toute tremblante regardait le clavier.
- Paul joua une première fois le prélude, puis le répéta comme s’il attendait d’être bien sûr de lui-même, enfin il chanta.
- Dès les premiers accords, dès les premières paroles, Clara sentit que les vers et lamusique devaient être de Frauenstein,
- « O fleurs des prés, primevères et vous, violettes, lorsqu’elle passe vous caressez ses pieds délicats, et moi qui l’adore, je ne puis que baiser la trace de ses pas.
- « O brise des montagnes, à ton gré flottent ses boucles parfumées; que je voudrais être toi pour jouer dans ses cheveux !
- « O vague écumante, qui baigne ses mille beautés, quand me sera-t-il donné comme à toi de l’embrasser toute entière ?
- « Mais la fleur et la brise lui sont plus douces que mes lèvres et mes mains ; elle préfère, ô mer stérile, tes froides caresses à l’étreinte passionnée de mes bras. »
- Comme le chant finissait, Paul se retourna, <t Je n’aime pas votre romance, » dit Clara, mais en même temps elle regarda son ami avec une telle expression de tendresse que Frauenstein, éperdu, poussa un cri, se leva et saisissant la jeune femme la tint longuement embrassée....
- Ils restaient là tous deux, savourant dans une muette et céleste ivresse, l’instant suprême enfin arrivé, qui les révélait pleinement l’un à l'autre,
- Le rendez-vous pour le mariage était préparé; le soir de ce même jour, Clara Forest épousa Paul von Frauenstein-
- Leur engagement fut contracté entre les mains de M. Forest, dans la serre embaumée de Susie, sous les orangers en fleurs.
- Edward Page fut le second témoin.
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- Clara fut plus profondément émue cent fois de l’engagement solennel qu’elle prit ce soir-là, devant son père, d’être la digne compagne de Paul, qu’elle ne l’avait été lors de son premier mariage au milieu des embarras et des préoccupations du cérémonial habituel qui rend tout recueillement impossible.
- Frauenstein ne quittait pas des jeux sa bien-aimée, délicieusement jolie dans sa robe de mousseline blanche ornée de rameaux de lierre aux feuilles argentées.
- Après la signature du contrat, M. Forest s’adressant à Frauenstein et à Clara leur rappela la grandeur des devoirs que le titre d’époux leur imposait à l’un et à l’autre.
- Il dit que la sincérité et la confiance devaient présider à tous leurs rapports; qu’ils ne devaient jamais cesser un seul instant de se traiter avec bonté; que c’était surtout entre deux êtres appelés à partager une même existence, que les égards moraux les plus scrupuleux devaient être gardés pour maintenir la bonne harmonie.
- Que chacun des époux devait se montrer en pensée, en parole, en action, sévère pour lui-même et indulgent pour son conjoint.
- Il s’étendit ensuite sur les devoirs envers les enfants, sur la nécessité de ne leur donner au foyer familial que les purs exemples de bonté, de sincérité, de confiance, d’ordre et d’activité utile.
- Passant ensuite à l’œuvre entreprise par Frauenstein, il signala tout particulièrement à Clara le rôle de dévouement qu’elle y devait prendre. Il dit que toute chose ici-bas rencontre des difficultés et qu’une fondation semblable en trouverait inévitablement sur sa route, ne fùt-ce que les résistances et les critiques de la mauvaise volonté et de l’ignorance; mais, ajouta-t-il, il ne faut pas que des motifs sem blables fassent jamais reculer dans ce qu’on a jugé bon d’accomplir. ~
- Il dit enfin que deux époux profondément dévoués l’un à l’autre et en parfaite communauté de volonté et de sentiment, sont l’un pour l’autre la cause d’une des plus vives jouissances qu’il nous soit donné de goûter sur la terre.
- Minuit sonnait comme la cérémonie s’achevait. Frauenstein, après avoir causé à voix basse avec Clara, se disposa à sortir en même temps que son beau-père.
- « Que faites-vous, » dit le bon docteur en souriant, « vous renvoie-t-on ainsi ? »
- « Oui, » dit Frauenstein, « vous savez que mon plus vif désir est de mettre en pratique dans le mariage les délicatesses des amants. »
- « Bon, bon, * dit le docteur, * you§ &ye? raison ;
- néanmoins, prenez garde, vous savez avec quelle facilité les dames se prévalent d’un précédent. Peut-être reconnaîtrez-vous que celui-ci a un certain danger ? »
- « Oh ! je ne crains rien, » dit Frauenstein, « dans les affaires de cœur, c’est Clara qui est mon guide et je lui serai soumis sur ce point...»
- u Comme je vous serai soumise moi-même en toute autre question, » dit Clara en tendant les deux mains à Paul par un mouvement plein de grâce et d’abandon.
- (A suivre.)
- LE MIR OU LA COMMUNE RURALE DE RUSSIE (')
- Le Mir, ou commune rurale de Russie, présente un caractère si frappant d’originalité, si opposé à nos idées, à nos coutumes, à nos institutions, que, en ce moment surtout où tout ce qui se passe dans ce lointain empire offre un intérêt étrange et passionnant, nos lecteurs nous sauront peut-être gré de nous y arrêter un instant.
- Il y a à première vue, entre l’état général, social et politique de la Russie et la situation particulière des nombreuses communes rurales de ce pays, un contraste bizarre et presque choquant. Tandis que le gouvernement est autocratique et despotique au point qu'on n’en peut retrouver le pendant que dans les monarchies orientales les plus arriérées, la commune villageoise est autonome, indépendante et libre à un degré presque inconnu des Républiques les plus démocratiques de l’ancien et du nouveau monde.
- Le Mir, en effet, quant à son organisation, à la composition de ses membres, à la distribution de ses terres, à sa constitution intérieure, échappe de la façon la plus complète à l’autorité absolue du cza-risme, et ne dépend que de lui-même.
- Et ce régime ultra-démocratique, ce selfgovern-ment, ce gouvernement de soi-même, cette indépendance inouïe à l’égard de points très-importants existent, non depuis des aimées, mais depuis des siècles, et embrassent l’immense majorité de la nation, soit 63 millions sur 77 millions d’individus.
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- Tous les ans, la commune rurale doit payer au Trésor impérial une certaine somme déterminée. A la perception de cette somme se limitent les pouvoirs des agents gouvernementaux.
- Tous les paysans mâles de l’empire sont inscrits sur des listes de recensement qui forment la base de la taxation directe. Chaque commune paie au gou-
- (IJ p, M»ck§n*ie9Wallac8| la Rviiie^ M, Dreyfoua, éditeur,
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- vernement une somme proportionnée au nombre de ses membres. ,
- Le paiement delà taxe est inséparablement uni à la possession de la terre. Tout paysan qui acquitte une partie de la taxe est supposé jouir d’une part correspondante de la terre de la commune. Si la commune comprend cent noms inscrits, la terre communale sera donc divisée en cent parts égales ; telle est la théorie.
- Vis-à-vis de l’Etat, tous les membres de la commune, ou plutôt toutes les familles du village, sont individuellement et collectivement responsables du paiement de l’impôt.
- Mais quant à la répartition de la taxe entre les ménages, quant à la distribution de la terre, le Mir en décide souverainement.
- ¥ +
- Deux modes de répartition et de distribution sont généralement employés.
- Parfois, la commune, aussitôt le recensement terminé, divise la terre en un nombre de portions correspondantes à celui des âmes recensées, et donne à chaque maisonnée un nombre de parts égal à celui des âmes qu’elle contient.
- Cette division ainsi faite dure jusqu’au recensement suivant, soit en moyenne une quinzaine d’années.
- C’est le mode le plus simple et le plus expéditif, mais aussi le moins équitable et le plus rarement employé,
- En effet, il se peut que le recensement constate dans deux familles, par exemple, l’existence de cinq personnes mâles; mais l'une de ces familles comprend un père dans la force de l’âge et quatre garçons capables de travail ; l’autre, au contraire, est composée d’une veuve et de cinq petits garçons en bas âge. Si l’on donne à ces deux familles cinq parts de terre d’une valeur égale, elles seront inégalement cultivées, et tandis que l’une des familles acquittera aisément sa part d’impôts, l’autre n’y pourra parvenir qu’avec la plus grande peine.
- Aussi adopte-t-on généralement un second système de division du sol, non d’après le nombre des membres, mais d’après le « pouvoir travailleur. » De telle sorte que, par exemple, dans le cas que nous avons supposé ci-dessus, la veuve recevrait deux parts et l’autre famille huit parts, quitte à rétablir pius tard l’équilibre dans un autre partage l’année suivante ou l’année d’après.
- * +
- Le Mir, ou assemblée villageoise, a donc pour première et capitale attribution la division de la terre communale.
- Et le mode de répartition adopté dépend absolument de la commune. L’administration impériale russe n’y intervient en aucune façon. De plus, chose remarquable, il n’y a pas d’exemple qu’un paysan ait jamais songé à réclamer contre la décision du Mir. Aussitôt que la majorité a prononcé, tous s’inclinent.
- L’assemblée communale discute encore toutes les questions qui intéressent le bien-être de la commune. Sa compétence n’est pas légalement définie et en fait elle est très-étendue. C’est elle qui fixe l’époque de la fenaison et le jour où devra commencer le labour du champ en friche : elle décrète quelles mesures seront prises contre ceux qui ne paient pas ponctuellement leurs taxes; elle décide si un nouveau membre sera admis dans la commune et s’il sera permis à tel ancien membre de changer de domicile ;
- Elle donne ou retire la permission de construire de nouveaux bâtiments sur la terre communale ; elle prépare et signe tous les contrats que la commune fait avec l’un de ses membres ou avec un étranger ; elle intervient chaque fois qu’elle le juge nécessaire dans les affaires domestiques de ses membres.
- Elle élit Yelder (l’ancien du village, une sorte de maire), ainsi que le collecteur des taxes et le veilleur de nuit, et le berger du village, etc. (A suivre.)
- LE DARWINISME DEVANT LES PRlNC IPES DE 89
- Nous avons reçu d’un de nos abonnés, M. L. P., une lettre présentant certaines objections à ce que nous avons dit du darwinisme.
- Nous extrayons de cette lettre les lignes suivantes:
- « La polémique qui s’est élevée dans les colonnes du Devoir au sujet des théories de Darwin me parait reposer sur un malentendu (1).
- La théorie de la sélection naturelle et du combat pour la vie, [Struggle for the life), constate un fait dont il parait difficile de contester l’existence ; les darwinistes ne prétendent nullement tirer’de ce fait une règle d’organisation sociale.
- Lorsque je constate que dans notre organisation sociale actuelle, le sacrifice du faible au puissant est la règle, je n’entends pas dire que cette règle soit bonne.
- La conquête du Schleswig et du Holstein par les armées confédérées, celle de Francfort et de l’Alsace par la Prusse, celle du Transvaal par les Anglais, la consécration du 2 décembre par la majorité des Français, l’abandon de 26,000 déportés sans jugement régulier, l’envoi en Sibérie de Tchernychewsky et son maintien aux fers après l’expiration de sa peine, l’impunité actuelle de certain financier puissant que je n’ai pas besoin de nommer, prouvent que la règle posée par Darwin est d’une application courante.
- La supériorité de la race humaine consiste préci-
- (l) Il est regrettable que notre correspondant ne nous signale pas le malentendu dont il parle. * ' E. G.
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- sèment dans ses efforts pour restreindre et finalement supprimer l’application de cette règle.
- J’appelle civilisation* la tendance de l’humanité à restreindre puis à supprimer le Struggle for the life. »
- Notre correspondant cherche â établir ensuite que, contrairement à l’opinion de Rousseau, tout est fort médiocre sortant des mains de la nature, mais qu’il appartient à Vhomme d'améliorer ce que la nature nous a livré. Or, conclut-il, le combat pour la vie étant l’œuvre de la nature, il appartient à l’homme de la supprimer à l’égard dé son espèce.
- Î1 y a du vrai et du faux dans cette opinion.
- A coup sûr si l’on admet une Création faite tout d’un coup ou faite én six jours comme l’a décrite le livre sacré des Juifs, on a lieu de trouver que cette création est très médiocre puisqu’elle institue le triomphe du fort sur le faible. Mais le Devoir professe des idées tout autres. Il ne croit pas à une création improvisée par un coup de baguette. Il ne croit pas davantage que l’œuvre de création soit terminée. Au contraire, conformément- aux constations les plus récentes de la science, il croit que ce que l’on est convenu d’appeler 'la création est une évolution continuelle de la nature et que les actions d’érosion, de comblement, de nivellement, ainsi que les actions volcaniques et météorologiques auxquelles le monde ne cesse pas d’assister, sont des* actions créatrices. La création n’est pas terminée, elle se continue et l’homme est appelé à y collaborer.
- En conséquence, il est inexact de dire que l’œuvre de la nature est médiocre; ce qu’il faut dire, c’est qu’elle est inachevée.
- Quant aux autres affirmations de M. L. P., elles sont justes. Elles découlent logiquement de ce que nous venons de dire, L’homme peut et doit améliorer ce que la nature lui a livré. Il a le droit et le devoir de supprimer à l’égârd de son espèce le combat pour la vie. Tout cela est fort juste^ mais notre honorable contradicteur nous permettra de lui dire que c’est tout l’opposé du darwinisme.
- En veut-il une preuve?
- Qu’ii lise le dernier volume de M. Ernest Haeckel, le grand pontife du darwinisme.
- Ce volume,quivient d’être traduit en français sous le titre « Les preuves du transformisme » par un savant darwiniste, M. Jules Soury, contient un chapitre çptier, la théorie de la descendance et la démocratie sociale, qui ne laisse aucun doute sur les conséquences et la portée réelle de la nouvelle doctrine.
- Voici quelques extraits de ce volume.
- * Il n’est point de théorie, dit M. Haeckel, qui
- « proclame plus hautement que 1a, théorie dé lades-« cendance que l’égalité des individus à laquelle « tend le socialisme, est une impossibilité; qu’elle « est, cette égalité chimérique, en contradiction ab-« solue avec l’inégalité nécessaire, et existant « partout en fait, des individus,
- « Le socialisme demande pour tous les citoyens « des droits égaux, des biens égaux, des jouissances « égales; la théorie de la descendance établit, au « contraire, que la réalisation de ces vœux est pu-« rement et simplement impossible ; que, dans les « sociétés humaines comme dans les sociétés ani-« males, ni les droits, ni les devoirs, ni les biens, ni « les jouissances de tous les membres associés ne « seront et ne peuvent jamais être égaux (1). « ....Les conditions de l’existence sont, dès leur « entrée dans la vie, inégales pour tous les indivi-« dus.... Ce sont des faits tellement simples et si « évidents, que tout homme politique intelligent et « éclairé devrait, cerne semble, préconiser la théorie « de la descendance et la doctrine générale de l’évo ‘ « lution comme le meilleur contre-poison contre les « absurdes utopies égalitaires des socialistes.... (2)
- « Le darwinisme est tout plutôt que socialiste.
- « Si l’on veut attribuer une tendance politique à « cette théorie anglaise, — ce qui est permis,— cette « tendance ne saurait être qu’aristocratique, nulle-« ment démocratique, encore bien moins socialiste. « La théorie de la sélection enseigne que dans la « vie de l'humanité, comme dans celle des plantes « et des animaux, partout et toujours une faible ini-« norité privilégiée parvient seule à vivre et à se dé-« velopper; l immense majorité, au contraire, pâlit « et succombe plus au moins prématurément > (3)
- ... « En tout cas, le principe de la sélection n’est « rien moins que démocratique ; il est, au contraire, « foncièrement aristocratique.' (4)
- Et qu’on ne vienne pas dire qu’il s’agit là d’une opinion personnelle à M. Haeckel. Il suffît pour établir le contraire de lire ce que vient d’écrire dans la meilleure revue allemande, Deutsche Rundschau, l’un des représentants les plus éminents du darwinisme en Allemagne, M. Oscar Schmidt, de Berlin, actuellement professeur de zoologie et d anatomie comparée à l’université de Strasbourg.
- Voici le résumé succinct que la Revue politique et littéraire fait de cet écrit deM. Schmidt.
- « Le darwinisme, dit le savant professeur aile-« mand, est la justification du principe de l’aristo-« cratie et du système de l’oppression des faibles.
- « En effet, ajoute-t-il, chez les socialistes, l’idée « du développement et du perfectionnement de la « race humaine se lie à l’idée d'une égalité idéale de « tous les hommes, illusion que le darwinisme dé-« triât de fond en comble, puisque le principe de « l’évolution est la négative même du principe de « l’égalité! La sélection naturelle et la lutte pour « l’existence n'ont rien à faire avec le juste et « l’injuste ; elles ne sont soumises à aucune idée dé-« terminante. La force et les circonstances y déci-
- (1) Nous ferons remarquer que lors même que M. Haeckel exagère les revendications du socialisme cela ne détruit pas le contraste des deux doctrines.
- (2) Les preuves du transformisme, p. 110, 111.
- (3) Même ouvrage, p. 112.
- (4) tel, p. 113.
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- « dent de tout: le faible est vaincu, le petit capital
- « tué par le gros : c’est exactement l’antipode de la « théorie socialiste. »
- Chacun des mots de cette citation est à méditer.
- M- Schmidt n’émet pas cette opinion pour la première fois. Il l’a émise en maintes circonstances et chaque fois que l’occasion se présente de l’énoncer de nouveau, il a bien soin de le faire.
- C’est ainsi qu’ayant à émettre son opinion sur les discours prononcés par Haeckel et par Wirchow au congrès des naturalistes réuni à Munich en septembre 1877, il s’écriait :
- « Si les socialistes étaient avisés, ils feraient tout « au monde pour étouffer sous le silence la théorie « de la descendance, car cette doctrine proclame « hautement que les idées socialistes sont inappli-u cables. » (1)
- Jamais la logique du darwinisme n’avait été si brutalement déduite.
- Et cependant M. Schmidt n’a pas tout dit. Il aurait pu ajouter encore d’autres considérations, Celle-ci par exemple que nous empruntons au Figaro :
- « Les théories s.ur l’hérédité des facultés, dés « vertus et des vices, justifient l’existence des clas-« ses privilégiées et la perpétuité d’une classe infé-« rieure; les démocrates se trompent donc en se his-« sant derrière les réformateurs philosophiques et « les systèmes à la mode aujourd’hui. »
- Le Figaro a parfaitement raison en ceci. Les esprits libéraux qui, pour faire pièce à l’Eglise romaine ont accepté les hypothèses darwinistes, n'ont pas pris garde qu’ils sanctionnaient ainsi celle de toutes les doctrines qui est le plus diamétralement opposée aux principes de 89.
- Il est temps que ces esprits se réveillent et qu’ils rejettent loin d’eux cette tunique deDéjanire qui les brûle et les empoissonne.
- Déjà en Allemagne les écrivains réactionnaires proclament bien haut que le darwinisme met à leur dispositiontoutun arsenal d’armes redoutables.Avant peu les réactionnaires des autres pays emboîteront le pas des réactionnaires allemands à la grande confusion des adeptes français actuels du darwinisme.
- Il est impossible qu’il n’en soit pas ainsi un jour ou l’autre. L’hypothèse donne trop d’appui, trop de légitimité au droit de la force, à l’inégalité des individus, à l’écrasement des faibles, en un mot à toutes les monstruosités et à toutes les iniquités du hioyén-àge, pour que les hommes du passé ne tiennent pas à s’emparer d’elle et à la tourner d’une main ferme contre les principes de la révolution.
- Eu. Champury.
- (1) Trad. Jules Soury. h es preuves du transformisme, appendice
- Dons a l’Eglise
- L'état authentique des dons et legs faits en France avec l’autorisation du Conseil d’Etat aux congrégations et aux établissements ecclésiastiques ded872 à 1877, donne une somme totale de plus de crNQüANTE-six millions. La moyenne a été pendant ces cinq ans de 1t.270.275. Pendant les cinq années précédentes, elle n’avait été que de 5.635.133. On sait que, sauf quelques mois les cinq années de 1872 à 1877 ont été le triomphe de l’ordre moral. Il était temps que la France s’arrêtât sur cette pente.
- -------»
- ABOLITION DE LA PEINE DE MORT.
- Les scandales qui ont présidé à la récente exécution faite à Agen du parricide Laprade ont inspiré à M. Henri Maret, conseiller municipal de Paris, les lignes suivantes ;
- Il vient de se passer en France un fait épouvantable, à la suite duquel une nouvelle campagne s’engage pour l’abolition de la peine de mort.
- On sait ce qui est arrivé au parricide Laprade. On sait comment six hommes se sont jetés sur lui ; comment on l’a pris par les cheveux, comment on lui a cogné horriblement la tête contre les dalles ; omment, en un mot, il a fallu le rouer de coups et le conduire de force au supplice. Cet homme était un misérable ; cet homme n’était digne d’aucune pitié ; et voici maintenant que c’est lui qui fait pitié ; qu’on a oubiié ses crimes et ses victimes, et que l’opinion publique s’indigne contré ses bourreaux.
- Admirable effet de la peine de mort ! c’est au criminel quon s’intéresse, c’est lui qu’on plaint, c’est la justice qu’on maudit : y a-t-il, je vous le demande, quelque chose au monde de plus immoral?
- On a beau se creuser la tête, il est impossible de trouver une utilité quelconque à la peine de mort. Il est prouvé qu’elle n’empêche pas les crimes ; il est prouvé qu’elle excite dans la foule une immonde soif de sang ; il est prouvé qu’il existe cent autres moyens d’empêcher un malfaiteur de nuire ; il ne reste, pour militer en faveur de cet assassinat légal, que la ra'son de Ceux qui croient à la loi du talion, et qui disent qu’il faut tuer un homme, parce qué cet homme a tué.
- C’est-à-dire qu’il faut rendre le mal pour le mal, commettre un crime nouveau par ce qu’il y en a eu un de Commis, être aussi misérable que le misé-rable, et punir le forfait pour un autre forfait.
- Il faudrait être logique. A tant faire que d’appliquer la loi du talion, que ne l’appliquez-vous en tout et pour tout ? A ce compte, lorsque quelqu’un a cassé le bras de son adversaire dans une lutte, il faudrait lui casser le bras à son tour. Si quelqu’un prend la femme de son voisin, il faut lui prendre la sienne. Si une mégère jette du vitriol à la tête d’une rivale, il faut la vitrioler à son tour. Tout cela vous parait ridicu’e, et ne l’est pourtant pas plus que la peine de mort.
- Les bad; - s ont beaucoup applaudi jadis à ce mot stupide d’Alphonse Karr : « Que messieurs les assas* sins commencent! » Mais, si messieurs les assassins commençaient, ils ne seraient plus des assassins, iis seraient d’honnêtes gens : c est aux honnêtes gens à commencer à être honnêtes : et s’ils attendent
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- que ce soient les criminels qui leur donnent l’exemple de la vertu, ils attendront longtemps.
- Le premier devoir de la justice sociale est d être calme et de n’avoir pas de haine. Tout châtiment qui a l’air d’une vengeance va contre son but, et donne à la répression une apparence de lutte indigne de la majesté du juge. Il semble n’exercer que le droit du plus fort, le même qu a exercé l’assassin qu’il punit. Et parfois, comme dans l'affaire d'Agen, on se demande quelle différence il y a entre le tourmenteur qui brise la tête du condamné, et le condamné, qui lui-même a brisé une autre tète humaine,
- Eh bien, cette justice est mauvaise. Il ne faut pas qu’on puisse dire cela. Dans tout châtiment imposé par la justice sociale il doit y avoir je ne sais quelle sérénité qui en sera la grandeur.
- Il faut déshabituer le genre humain de l’effu-sion du sang ; il faut consacrer l’inviolabilité de la vie ; moins vous tuerez, et plus le meurtre paraîtra une chose étrange, horrible, contre nature. C’est pourquoi c’est aux honnêtes gens â commencer. C’est à eux à attester les premiers que nul homme n’a un droit quelconque sur la vie d’un autre homme, et la meilleure preuve qu’ils puissent en donner, c’est en jugeant que tous les hommes réunis n'ont pas le droit d’égorger l’un d’entre eux.
- Les lois ne sont rien; les moeurs sont tout-Voulez vous des moeurs douces? Commencez par être doux, vous qui êtes appelés à donner l’exemple L’histoire est là pour démontrer que partout où il y a eu un Dracon pour législateur, les moeurs sont devenues féroces. C'est une profonde erreur que de croire à l’efficacité des châtiments violents; à ce compte, il faudrait rétablir la torture dans les prisons, et la fustigation dans les écoles. Tout au contraire, plus vous adoucirez le Code pénal, et meilleurs deviendront les hommes.
- Ce n’est pas la violence du châtiment qui cause son efficacité ; c’est l’idée qu’on en a. On a vu des écoliers se tuer de peur d’une simple réprimande. Les hommes ne sont que de grands écoliers, et ils apprendront aisément, si vous voulez, à craindre le déshonneur plus qu’ils n ont craint la mort.
- De son côté, M. Auguste Vacquerie a écrit sur le même sujet, dans le Rappel, les lignes suivantes :
- « Je suis innocent ! « a dit Laprade. Bien qu’il l’ai dit plusieurs fois dans la prison, et bien qu’il l’ait répété sur l'échafaud, nous voulons croire qu’il a menti, car la justice a déjà tué bien assez d’innocents. Laprade était donc le triple parricide que le verdict a cru, et si jamais créature humaine a été indigne de pitié c’est lui. Alors, comment se fait-il qu’en lisant la lutte hideuse que racontent les journaux d’Agen on ne peut pas s’empêcher de plaindre ce misérable et qu’on oublie ses crimes pour ne plus voir que l’acharnement furieux de six hommes sur un seul ?
- C’est l’effet de la peine de mort.
- La lutte a continué sur l’échafaud. Les aides avaient pousse Laprade sur la planche à bascule et il avait la tète dans la lunette : il a fait un effort, et il a fallu le remettre en position. Quand le couteau est tombé, toute la guillotine a été éclaboussée de sang. La foule était innombrable. Ce sont là les spectacles qu’on donne au peuple. C’est sous cette forme qu’on lui montre la loi. C’est en tuant qu’on lui enseigne à respecter la vie humaine.
- On commence à reconnaître les inconvénients des
- exécutions publiques. On se prépare à ne plus tuer que dans i’intérieur des prisons. Mais qu’est-ce que le huis clos de la guillotine pourra faire aux scènes hideuses comme celle qui a précédé l’exécution de Laprade? N’est-ce pas dans l’intérieur de la prison que six hommes se sont jetés sur un et qu’il a eu cette affreuse lutte d’une demi-heure ? N’est-ce pas dans l’intérieur de la prison qu’on a pris un homme par les cheveux et qu’on lui a cogné horriblement la tête sur les dalles ? En quoi le huis clos de l’exécution empêchera-t-il ces choses ? Il n’en empêchera pas même la publicité, puisque les journaux les racontent.
- II ne s’agit pas de cacher la guillotine, il s’agit de la supprimer.
- Au British Muséum.
- Le rapport annuel sur le Musée britannique de Londres fournit les détails suivants, dont quelques-uns, la visite aux objets d’or, par exemple, sont typiques :
- Dans le courant de l’année 1878, le nombre des visiteurs s’est élevé à 448,516. et celui des lecteurs dans la Bibliothèque à 114,516. Le département des ornements d’or a été visité par 23,143 personnes. La moyenne des lecteurs était de 392 par jour, et le temps moyen pris pour chercher les livres demandés était de 15 minutes.
- Parmi les additions à la Bibliothèque, on remarque des traductions en chinois de plusieurs ouvrages scientifiques anglais, tels que les conférences de Tyndall sur la chaleur et la lumière, etc. Parmi les nouveaux manuscrits, on trouve 32 volumes contenant la correspondance de Wikes, des autographes de Voltaire, onze lettres de la main de Junius ; le tout faisant partie du legs important de M. Henderson.
- Le Musée a également acquis la riche collection faite par sir Henry Elliot, ministre des affaires étrangères du gouvernement de l lnde, collection que celui-ci avait mis plus de vingt ans à réunir et qui est complète pour ce qui concerne l’histoire de l’Inde.
- Dans le département des antiquités, on signale l’acquisition de la collection assyrienne de M. Rassam et des collections grecques et romaines de Meyrick et de Henderson. Ce dernier a, de même, légué au Musée une superbe collection d’aquarelles, composée de 164 pièces. En fait d’estampes et de gravures, le Musée s’est enrichi de 8,980 échantillons, il a acheté 240 dessins de l’école italienne, 353 de l’école allemande, 298 de l’école flamande, 2,442 de l’école française et 3,742 de l’école anglaise.
- Koueis d© vragons en pâte de papier
- Nous trouvons dans The Railroad Gazette quelques chiffres relatifs aux roues de wagon en papier.
- La compagnie des wagons Pullman a mis en usage, depuis mai 1876, des roues en papier avec bandage en acier de 1 m. 10 de diamètre. 66 de ces roues ont dû être tournées à nouveau, après un parcours moyen de 180.000 kilomètres ; le parcours moyen pour toutes les roues dépasserait ce chiffre. En effet, pour 24 roues qui n’ont point encore dû subir cette opération, le parcours a atteint déjà 290.000 kilomètres.
- Le prix d’une roue en papier est de 425 francs ; le renouvellement du bandage est de 225 francs.
- (Annales des Ponts-ct-ÇAaussées.)
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Suint-Quentin — lmp. d* la Société anonyme du Glaneur
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- LLe numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 8 JUIN 1879.
- bureau principal
- A GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau d© G-uise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert ds quittance.
- Franc© I
- Un an. . . « 10 f. »»
- Six mois . . , 6 »»
- Trois mois. . 3 »?J
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »» • Autres pays Un an . . . . 13 î. 60
- Rédacteur en chef : M. Ecl. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Les demandes de la classe ouvrière. — Semaine politique. — La supprestion des lettres d’obédience. Libre-échange et protection. — Initiative privée en matière d’instruction. — Roman : La fille de son père [suite). —De l’Impôt. — L’asile de nuit pour les femmes. — Variétés.
- LES DEMANDES DE LA CLASSE OUVRIÈRE d’ou elles viennent
- L’opinion générale n’ose plus soutenir chez nous que la force prime le droit, mais si elle repousse la maxime, elle accepte le fait.
- Que-voyons nous chaque jour dans la société ? Comme au temps de Lafontaine
- La raison du plus fort est toujours la meilleure ;
- on est généralement porté à donner tort aus faibles; on trouve que les déshérités feraien! sagement de se résigner en silence au sorl qui leur est fait.
- C est en obéissant à ce préjugé déplorable que les journalistes, les écrivains, les orateurs. en un mot toutes les personnes qui s’occupenl question socialé, en viennent à qualifier e pi étentions les plaintes et les demandes de a classe ouvrière.
- C’est un tort. Le mot prétentions n’est pas celui qu’il faut employer. Il ne répond pas à la réalité des choses. Il implique un jugement que rien ne justifie. Il laisse croire que les demandes et les plaintes dont il s’agit sont entachées d’exagération.
- Rien n’est plus faux. Ces demandes et ces plaintes sont fondées. La classe ouvrière souffre et aspire à un état social où elle souffrirait moins ; en conséquence elle se plaint de l’état social actuel et demande qu’on le modifie dans le sens de l’équité. Tout cela est fort juste, fort naturel.
- Nous ne voyons pas de quel droit on interdirait à la classe ouvrière de se plaindre du sort qui lui est fait et d’en désirer un meilleur. Nous trouvons au contraire que, à l’égard de la société industrielle d’aujourd’hui, elle a les mêmes droits qu’avait à l’égard de l’ancien régime le tiers-état de 89. ,
- Aujourd’hui comme alors, bien qu’avec moins d’intensité, les abus et les privilèges existent, les lois ne sont plus à la hauteur des aspirations. Le milieu social s’est hiodifié très-profondément tandis que la législation ne s’est modifiée que dans une faible mesure. L’industrie a pris des proportions qu’elle n’avait connues à aucune époque, et malgré ce développement la -loi s’est à peine occupée des ouvriers. Elle n’a pas cherché à,, les protéger, à les garantir, ou si elle l’a fait, elle l’a* fait trop timidement. Il en résulte que les ouvriers
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- n’ont pas bénéficié autant qu’ils y avaient droit à l’extension que la richesse publique a prise de nos jours et qu’ils sentent très-bien cette infériorité. La grande industrie étant, dq moins dans ses proportions actuelles, chose inconnue lors de l’élaboration des codes, il en résulte qu’elle n’est pas réglementée par ceux-ci. Sous prétexte de laisser chacun libre, l’Etat refuse de s’immiscer dans les questions de salaire et laisse ainsi le faible se débattre tout seul contre le fort.
- Comment s’étonner que dans une société semblable des plaintes ne s’élèvent? Ce qui nous étonne au contraire c’est qu’il ne s’en élève pas davantage et qu’elles s’élèvent avec si peu d’âcreté.
- NATURE DE CES REVENDICATIONS.*
- Les ouvriers demandent peu de chose, très-peu de chose. Ils ne savent pas préciser ce qu’ils demandent ou plutôt ils ne savent pas l’exprimer avec précision, mais il est facile aux personnes qui vivent près d’eux de s’en rendre un compte exact. Ce qu’ils demandent c’est d’être garantis contre la maladie, contre le chômage, contre les infirmités de la vieillesse, contre les inconvénients d’une instruction insuffisante et presque nulle, enfin contre les charges accablantes que leur donne très-souvent le grand nombre de leurs enfants. Ce qu’ils demandent aussi c’est de participer dans une mesure équitable aux bénéfices que produit leur travail, bénéfices qui vont exclusivement dans la poche du patron.
- Tout cela est très-modéré, très-raisonnable, surtout très-légitime. L’envie, la jalousie, la haine n’y entrent pour rien : la justice en fait la seule base.
- Nous ne contesterons pas qu’il y a dans la classé ouvrière quelques exaltés, quelques têtes chaudes qui formulent des demandes hors de proportion avec les droits légitimes. Mais où donc .trouvera-rt-on un parti dont aucun adhérent ne soit susceptible d’exaltation? Le seul énoncé de cette demande fait naître la réponse dans tout esprit sensé.
- Oui, il y a des exaltés dans la classe ouvrière mais ils ne sont que le très-petit nombre. Ils font parfois beaucoup de tapage autour de leur
- petite personne, mais ce tapage n’est pris au sérieux que dans les camps opposés et ne trouve aucun retentissement dans: la classe ouvrière. Ils y excitent plus de suspicion que de confiance et la preuve c’est que, lorsque viennent les élections, ce ne sont pas ces hommes-là que les quartiers industriels envoient pour les représenter.
- D’ailleurs, ne l’oublions pas,\, de temps à autre, assez souvent même, ces braillards sont convaincus d’être soit les agents d’un parti politique adverse, soit des agents secrets de la préfecture de police.
- Ne mettons donc pas à la charge de la classe ouvrière, de cette classe si foncièrement honnête et loyale, les excès de langage de quelques individus toujours sans influence et très-souvent sans bonne foi.
- Les adversaires de la classe ouvrière ne s’y trompent pas. La peur qu’ils affectent n’est qu’une peur simulée. Ils évoquent en public le spectre rouge ; ils font de l’hydre de la démagogie un cheval de renfort nécessaire à leur éloquence; ils exploitent le prétendu partage des biens comme un épouvantail favorable à leur élection, mais entre eux, en petit comité, il sont les premiers à rire de bon coeur de ces plaisantes mystifications.
- Non, le bon sens public ne s’y trompe plus. Quelques badauds peuvent encore s’épouvanter, mais la population ne s’épouvante pas. Elle sait bien que l’immense majorité de la classe ouvrière est aussi réservée dans ses. plaintes que modeste dans ses demandes.
- LES POINTS NOIRS.
- Il ne faudrait pas cependant être par ""trop] optimiste. Si la situation est bonne en ce moment, elle est susceptible de s’aggraver. La transmission du pouvoir en France aux mains du parti républicain a donné de vives espérances à la classe ouvrière. Les travailleurs! attendent avec confiance. Ils se disent que le régime pour lequel ils ont si longtemps souffert et tant de fois répandu leur sang ne pourra, une fois consolidé dans le pays, manquer de s’occuper d’eux, de s’intéresser à leur triste sort et de faire quelque chose pour l’améliorer, i
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- C’est pourquoi ils attendent ave© confiance, avec espoir.
- Tant que cet espoir aura lieu de durer, la classe ouvrière restera telle qu’elle est aujourd’hui'. L’espérance est un baume excellent pour calmer la douleur. Mais qu’on y prenne garde ! Il en est de ce baume comme de tous les autres : il s’évente en vieillissant. Or, une fois éventé,,le baume est impuissant à calmer la douteur.
- Là se trouve le danger de la question sociale. L’espérance que la elasse ouvrière a mise dans rétablissement de la république ne pourra pas toujours durer. Elle devra un jour ou l’autre soit faire place à la désillusion, soit se transformer résolument en réalités. Dans un des cas c’est le mécontentement, c’est l’aigreur, c’est l’hostilité; dans l’autre c’est l’apaisement, c’est la bienveillance de chacun, c’est l’harmonie entre tous. Hésiter entre les deux partis serait une conduite imprudente et grosse de dangers ; embrasser le premier serait un défi jeté à la classe ouvrière, ce serait semer le vent au risque de récolter la tempête. Le seul parti sage, le seul parti prudent, le seul parti conci-* liable avec la sécurité, c’est donc le second parti,, celui de la justice.
- CONCLUSION.
- Mais,. dira-t-on, les demandes de la classe ouvrière sont trop vagues pour qu’on puisse leur donner satisfaction.
- Erreur. Les grandes modifications légales se sont presque toujours faites à la suite de demandes peu précises. Ce n’èst point le malade qui doit prescrire le remède qui lui convient, c’est la science. Celui qui souffre d’inanition se précipite sur les aliments qui tombent à sa portée, sans réfléchir ou sans savoir que cet empressement l’étouffera ; le docteur au contraire,, calme et plus éclairé, interdit au malheureux de prendre cet aliment et lui prescrit un régime de transition.
- Eh bien t ce régime que la médecine prescrit au malade, la science sociale le prescrit aussi à la société. La question sociale ne peut être résolue que par la science ; la passion ne ferait que l’envenimer. Or, la science prescrira des transitions. Elle ne peut faire autrement sans mentir à son mandat, Pour elle, ï’état social doit
- évoluer incessamment vers le mieux, mais par transitions continuelles ; il doit s’élever de plus en plus vers la perfection, mais par échelons successifs. Essayer d’atteindre le sômmet de l’échelle par un seul bond, c’est risquer de se rompre le cou ; il est plus sûr de la gravir. La précipitation nuit à la réussite. Le monde moral comme le monde matériel obéit à des lois parfaitement connues. Dans l’un comme dans l’autre il y a des résistances qu’on ne peut supprimer tout à coup. Dans l’un comme dans l’autre on perd en force ce que l’on gagne en vitesse. Dans l’un comme dans l’autre les brusques changements entraînent des pertes de* force. Aucune machine ne peut fonctionner par soubresauts, paspluslamachine gouvernementale que les machines industrielles. La loi de transition de l’état antérieur à l’état nouveau (loi d’inertie en physique, loi de continuité en science sociale) ne saurait être violée impunément.
- C’est pourquoi, bien que nous regardions le salariat comme une institution destinée à disparaître et à faire place à un régime meilleur, bien que nous concevions comme réalisable un jour le règne de l’association absolue (de celle où il n’y aurait plus ni patrons ni ouvriers, mais seulement des associés et des gérants électifs), nous considérons cet idéal comme trop éloigné de- l’état social actuel pour que nous puissions l’atteindre d’un seul bond. Il convient, il im-porte de s’en rapprocher le plus près possible et le plus vite possible, et nous croyons que les meilleurs pas à faire dans cette voie seraient la réalisation des trois mesures suivantes :
- 1° Organisation de la mutualité de manière à garantir les individus contre la misère ;
- 2° Distribution gratuite et égale pour tous i d’une bonne instruction physique, morale et intellectuelle;
- 3° Appel des ouvriers à participer aux bénéfices produits par les travaux auxquels ils ont concouru, et cela proportionnellement à l’importance du concours.
- Si nos lecteurs veulent bien y prendre garde, ils remarqueront que ces trois mesures répondent en tous points aux demandes de la classe ouvrière.
- Nous avions donc raison de dire plus haut
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- que ces demandes sont parfaitement fondées, parfaitement légitimes et qu’il est aussi possible qu’équitable de leur donner raison.
- Ed. Champury.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- L’invalidatien do Blanquï. — L’événement de la semaine est l’invalidation de l’élection de Bordeaux, votée par 354 voix contre 33, parmi lesquelles figurent celles de six députés bonapartistes. L’extrême gauche s’est partagée en deux camps.
- MM. Louis Blanc, Barodet, Canlagrel, Lockroy et leurs amis ont pensé que des raisons d’ordre politique militaient en faveur de la validation. Ils ont approuvé par leur vote l’excellent discours de M. Clémenceau qui, à deux reprises, a parlé avec sa verve et sa logique habituelles.
- La fraction la plus importante de l’extrême gauche s’est rangée aux arguments de M. Madier-Montjau qui, dans un langage un peu emphatique, a plaidé avec chaleur le respect absolu de la loi, quelle que fût la loi.
- M. Madier-Montjau, dont les paroles correspondaient exactement aux sentiments de la majorité des gauches, a été très-applaudi, très-fèté. M. Clémenceau, au contraire, soutenu seulement par vingt-cinq amis, a produit peu d’impression à la Chambre, malgré tout le talent dont il a fait preuve. On aurait tort d’en conclure que M. Clémenceau sort diminué de ce débat. Il est de ces défaites qui sont plus près des victoires qu’on ne pense. En effet, la question Bîanqui n’est pas encore résolue, et le succès qu’a obtenu le gouvernement ne doit pas l’éblouir outre mesuré. Il va falloir convoquer les électeurs de la 2® circonscription de Bordeaux. Il va falloir, auparavant, prendre une décision relative à M. Blanqui.
- Le laissera-t-on en prison ? Ce serait de la dernière inhumanité. S’il est amnistié et rendu rééligible, ce qu’on ignore encore au moment où nous écrivons, il sera sans doute réélu, et, alors, à quoi aura servi le débat ; s’il n’est que grâcié, ce qui le maintiendra inéligible et qu’il soit encore réélu, ce qui est vraisemblable, le conflit deviendra,plus aigu que jamais et nul ne peut prévoir quelle en sera l’issue. Le gouvernement et la majorité se sont donc placés dans une impasse, et bien fin serait celui qui pourrait dire comment ils en sortiront.
- * *
- Un scandale. — Au cours du débat sur l’élection de Bordeaux, M. de la Rochefoucauld-Bisaecia a demandé s’il était intervenu un accord entre le ministère et l’extrême gauche sur la question Blanqui. Après M. Lockroy, qui est intervenu pour déclarer qu’il n’y avait eu aucun accord entre M. le garde des sceaux et lui, M. Le Royer a donné un démenti formel et absolu à toute affirmation qui serait faite de l’existence d’un accord semblable..
- A propos du « crime de Décembre », rappelé par M. Le Royer, la droite bonapartiste et M. Paul de'Gassagnac se sont livrés à une des scènes violentes dont ils n’ont donné que trop souvent le triste spectacle. Rappelé d’abord à l’ordre, puis avec inscription au procès-verbal, M. Paul de Gassagnac a refusé à diverses reprises, avec les gestes violents et provocateurs qu’on lui connaît, de se soumettre à l’autorité du président. Il ne l’a reconnue qu*au moment de parler contre la' censure qui lui a été infligée par la Chambre.
- Il faut décidément établir à Versailles une discipline aussi forte qu’à la Chambre des Communes d’Angleterre, ou se résigner à des épisodes comme ceux de mardi.
- A la fin de cette séance mouvementée, on a déposé le rapport concluant à l’autorisation de poursuites contre M. de Gassagnac. La discussion de ce rapport aura lieu lundi.
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- L’Amnistie. — C’est le jeudi 5 juin qu’est expirée l’action de la loi d’amnistie, limitée, comme on le sait, à trois mois.
- Cette loi a été promulguée le 5 avril au Journal officiel, et le 5 juin, à minuit, elle a cessé d’avoir un effet quelconque. A partir du 6 juin toutes les grâces qui pourront être accordées n’emporteront plus les effets de l’amnistie et laisseront subsister toutes les peines accessoires.
- Du 5 avril jusqu’à ce jour, il a été rendu douze décrets en vertu de la loi d’amnistie, lesquels ont accordé 3,139 grâces avec amnistie. On annonce qu’il doit paraître un dernier décret pour terminer l’application de la loi.
- Sur les 3,139 grâces déjà accordées, il y en a environ 2,000 en faveur de condamnés par contumace ; le reste s’applique à des condamnés qui subissaient leur peine.
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- Les discusisions prochaines. — M. Le
- Royer a déposé sur le bureau de la Chambre le projet du gouvernement relatif à la réorganisation du conseil d’Etat, et MM. Spuller et Lacaze leurs rapports sur les lois Ferry et sur l’élection Blanqui. Le rapport de M. Spuller, qui est un travail très étendu et consciencieux, a obtenu un succès, complet devant la commission, qui a dû consacrer, comme on sait, trois séances entières à son audition. C’est assez dire que son impression prendra un certain temps et que la discussion n’eu pourra pas être mise à l’ordre du jour avant la semaine prochaine. Nous devons constater à ce propos que certains journaux ont annoncé la disjonction des lois Ferry et le renvoi du débat sur l’article 7 à la prochaine session. Nous aimons à croire que ce bruit est controuvé. Une pareille reculade de la part du gouvernement et de la •Chambre serait sévèrement jugée par l’opinion.
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- L’iu^urreetion adyérîcime. — Une tentative d’insurrection vient de se produire dans une tribu delà province de Constantine, celle des Ouled-Daouds. Cette tribu est située dans le centre même de l’Aurès à l’extrémité des hauts plateaux. Elle appartient à une population de race kabyle et d’Arabes herbe,risants qui est à plus de 200 kilomètres de la Kabylie et qui n’a que peu d’affinités avec les indigènes qui l’entourent. Il n’est donc pas probable que le mouvement doive s’étendre, ni qu’il repose sur un plan concerté.
- Il n’a, d’ailleurs, produit aucune impression à Alger, où les mesures nécessaires ont été immédiatement prescrites. On remarque néanmoins que ces troubles se produisent à l’heure même ou M. Léon Grévy, fils du gouverneur général, et son chef de cabinet allaient partir pour la France porteur de résolutions importantes destinées à compléter la transformation administrative de l’Algérie dans les fonctions ne commandement. On a remarqué aussi, lors du passage de M. Albert Grévy à Constantine, que, contrairement à l’usage, le général de Forgemol ne lui a pas présenté les chefs indigènes.
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- L’ex-priuee impérial. — Le National a reçu des informations du Cap qui confirme, en dépit de toutes les rectifications plus ou moins officieuses, le mauvais état de santé du jeune fils de Napoléon III. Le prince Louis aurait été atteint, peu de jours après son débarquement à Natal, de fièvres qui ont résisté à tous les remèdes, et son état serait regardé comme assez grave.
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- Le (ïimul intérocéanique. — Une grande conception, celle du percement de l’isthme de Panama, vient d’entrer dans la phase d’exécution, et c’est la France qui aura encore eu l’honneur de prendre l’initiative de ce gigantesque travail. Dans sa séance plénière, le Congrès provoqué par M. de Lesseps a voté, par
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- 74 voix contre 8 (il y a eu une trentaine d’abstentions) le percement de l’isthme suivant un tracé allant de la ville de Panama (mer du Pacifique) à la baie de Limon (mer des Antilles). Ce tracé est celui que proposaient les ingénieurs de la marine française, MM. Reclus et tVyse.et que patronnait le général Turr; il coupe l’isthme dans sa partie la moins large et la moins montagneuse, et sera à peu près parallèle au chemin de fer qui relie actuellement Aspinwall à Panama. Le canal sera à niveau constant, sa longueur de 73 kilomètres ; le coût dépasse un milliard de francs. On estime que 6 millions de tonneaux transiteront moyennement entre les deux Océans, et que le prix du passage pourra être porté à 15 francs par tonneau.
- Le milliard qui servira à accomplir ce gigantesque travail sera plus utilement employé que ceux qui sont dépensés en achats d’engins de guerre et en constructions de forteresses.
- Le di^courw die 3MC. Tira.rdL — M. le ministre de l’agriculture et du commerce est allé prononcer à Lille un discours important, à l’occasion de la distribution des récompenses aux lauréats du concours régional. Placé en plein milieu protectionniste,*M. Tirard., sans se poser en théoricien intransigeant, a cherché à faire comprendre à ses auditeurs les bienfaits du libre-échange. Il s’est appliqué à faire saisir les progrès réalisés et à détruire les erreurs qu’on répand trop complaisamment sur les causes du malaise actuel de notre agriculture et de notre industrie. Il a abordé toutes les diverses questions économiques aujourd'hui posées, et après cette revue nécessairement rapide il est arrivé à cette conclusion, que l’accroissement du mouvement des affaires de la France était allé chaque année en augmentant depuis la conclusion des traités de commerce, que les majorations demandées pour les tarifs de douanes ne sauraient être appliquées ni aux matières premières ni aux denrées alimentaires, et qu’on ne pourrait les faire subir aux produits fabriqués sans courir le risque de représailles fatales à notre industrie et à notre commerce d’exportation. Ce courageux discours ne saurait être trop applaudi et fait honneur au ministre qui l’a prononcé.
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- Le» affaires d’Egypte. — On ne saurait se dissimuler que la question égyptienne est entrée dans une nouvelle phase par rintei’vention de M. de Bismarck, au nom des intérêts allemands. Lorsqu’elle semblait ne plus devoir aboutir par suite du manque d’entente entre Londres et Paris, elle a été remise subitement sur le tapis dans des circonstances fort inattendues.
- La démarche comminatoire de l’Allemagne a produit, disent les nouvelles d’Alexandrie, une très-vive émotion dans l’entourage du khédive. Ismaïl-Pacha, qui se croyait assuré de l’impunité, est mis en demeure d’annuler son fameux décret du 22 avril et de remplir les engagements qu’il a pris envers les puissances européennes.
- Il faut remarquer, du reste, que M. Vivian, consul général d’Angleterre au Caire, vient d’être rappelé. On affirme que le retour du consul en Angleterre n’a aucune signification politique. Nous serions toutefois tentés d’y voir un indice d’un revirement du cabinet britannique daus le sens d’une politique d’action. On annouce. enfin, que le nouveau représentant des intérêts français, M. Tricou, sera reçu avec de grandes démonstrations d’amitié, par les autorités anglaises, à son arrivée en Egypte. Il faut croire qu’on aura réfléchi à Londres, depuis quelques semaines,
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- En Allemagne. — Le Conseil fédéral a adopté le projet de loi relatif à l’application provisoire du nouveau tarif douanier, conformément au texte voté par le Reichstag. La publication de la loi quia pour conséquence la perception immédiate de droits sur les fers (un marck pour 100 kilogrammes) est considérée comme imminente. I
- Le Conseil fédéral a, en outre, adopté le projet de loi relatif à la constitution et à l’administration de l’Alsace-Lorraire tel qu’il était proposé par la Commission.
- Les cléricaux allemands commencent déjà à réclamer le prix de l’alliance contractée entre eux et le chancelier sur le terrain des lois de finances et de douanes:
- La Oermani% de Berlin, organe du parti catholique, s’inquiète de l’état des négociations entamées entre M. de Bismarck et les amis et représentants du Vatican, et elle engage vivement le chancelier à se séparer de M. Falk, ministre des cultes et l’auteurdes lois de mai. Nous verrons bien si M. de Bismark fera cette édifiante concession à ses nouveaux amis.
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- L’occupation <Ie la Bosnie. — Il est à
- craindre que l’occupation du sandjak de Novi-Bazar par les troupes autrichiennes ne se fasse pas sans effusion de sang. La conclusion de la convention entre l’Autriche-Hongrie et la Turquie a, en effet, provoqué une vive agitation au sein de cette partie de la population albanaise qui a des attaches avec la ligue. Cette excitation a été augmentée encore par les déclamations incendiaires du chef militaire de la ligue, Joussouf Bey, venu de Scutari à Janina.
- Il paraît, d’ailleurs, s’il faut en croire les correspondances adressées aux journaux hongrois, que la tranquillité dans l’Herzégovine n’est pas aussi complète qu’on l’affirme à Vienne. De nombreuses bandes d’in-surgés parcourent le pays et ne craignent pas d’attaquer des garnisons assez nombreuses’. Cette situation ne laisse pas que d’être assez inquiétante.
- Le» incendie» en Russie. — On mande de Saint-Pétersbourg que la question des incendies est plus que jamais à l’ordre du jour. Depuis les grands incendies d’Orenbourg, d’Irbit et d’Uralik, une vraie panique règne en Russie. Dans certains gouvernements, dans celui de Samara, par exemple, les sociétés d’assurances contre l’incendie refusent d’accepter de nouvelles, polices. La statistique des incendies est terrible. Celle que le gouverneur de Fambow a publiée, et qui constitue par conséquent un document officiel, montre que dans la période de 1857 à 1861, il y avait eu dans ce gouvernement 1.587 incendies, tandis que dans la période de 1872 à 1876 leur nombre a atteint 4,370; les pertes se sont, élevées de 5 à 13 millions de roubles. Le nombre des incendiaires, qui était de 13 à 45, est maintenant de 115 à 218. Le mal est d’autant plus terrible qu’on ne peut facilement trouver des moyens- efficaces pour prévenir les désastres.
- Le czar et le eznrewiteli. — Si nous en croyons certaines dépêches reçues par les journaux anglais , il parait que de graves différends existeraient entre le czar Alexandre II et son fils. On raconte que le czar ayant manifesté le désir d’être accompagné par son fils aîné, à l’occasion des prochaines noces d’or de l’empereur et de l’impératrice d’Allemagne, le czarewitch déclara qu’il préférait rester chez lui.
- De Livadia, Alexandre lui adressa une seconde invitation sous la forme d’un ordre transmis par l’intermédiaire d’un général.
- Le grand-duc persista dans son refus et l’émissaire, faisant observer qu’une telle obstination pourrait aggraver l’état de maladie du czar et le clouer au lit : « Après tout, il vaudrait mieux que le czar s’alitât que la Russie », répondit l’héritier du trône.
- Ce n’est pas un mystère pour personne, au surplus, que le fils d'Alexandre éprouve peu de sympathie pour la politique de M. de Bismarck.
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- La question gréco-turque. — Les correspondances de Vienne nous apportent des renseignements sur l’état des négociations turco-grecques. Une
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- nouvelle circulaire de M. Waddington aurait proposé, après entente avec l’Angleterre et l’Autriche, d’abord d’adresser à la Porte et à la Grèce une invitation à reprendre les négociations directes interrompues depuis l’échec des conférences de Prôvesa ; ensuite, de laisser aux pourparlers entre les ambassadeurs le caractère d’un simple échange de vues sur la question, c’est-à-dire d’éviter ainsi la solennité d’une conférence. Les correspondances ajoutent que les nouvelles propositions de la France ont déjà reçu l’adhésion de l’Allemagne, de la Russie et de l’Autriche.
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- question roamélienne. — De graves difficultés viennent d’éclater eu Roumélie, de la façon la plus inopinée, au lendemain de l’arrivée du nouveau gouverneur Aleko-Pacha.
- Une dépêche de Constantinople annonce, en effet, que le sultan a refusé de sanctionner la nomination des directeurs généraux faisant fonction de ministres dans la Roumélie-Orientale. La dépêche énonce en termes assez obscurs le’motif de ce refus, qui probablement doit être cherché dans l’exclusion des deux éléments grec et musulman. La même dépêche indique un fait fort grave. La commission internationale se serait divisée sur la question de l’autorité à exercer par elle sur le gouverneur général. La majorité, représentant quatre puissances, l’Allemagne, la France, l’Italie et la Russie, aurait conclu en principe à ce que les décisions de la commîssion internationale fussent obligatoires pour le gouverneur de ia Roumélie-Orientale. Les représentants des trois autres puissances , l’Autriche Hongrie, la Grande-Bretagne et la Turquie, auraient au contraire déclaré que l’obéissance aux décisions de la commission devra rester facultative pour le gouverneur. Une pareille divergence d’opinion sur cette question capitale rendrait la commission internationale presque complètement impuissante.
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- lAets esspagriaoles?. — La session des
- Cortès espagnoles, élues il y a un mois, a été ouverte Le 31 mai par le roi don Alphonse, qui a donné lecture d?up discours résumant le programme du cabinet. Ce programme, qui est celui du maréchal Martinez Campes, porte sur l'amélioration de la situation des finances de l’Espagne, la réfopme des impôts, enfin les mesures propres a consolider ia pacification des Antilles et à étendre l’émancipation des esclaves. Ce sont là toutes questions assez importantes pour occuper sérieusement l’attention des Cortès. Mais la politique intérieure du cabinet donnera-t-elle au pays et aux députés la tranquillité nécessaire pour chercher avec calme une solution réfléchie à ces questions? Les déclarations que M. Martinez Campos a faites dans une réunion du parti ministériel, qui a eu lieu avant l’ouverture des Chambres, ne sont pas, malheureusement, de nature à faire croire qu’il soit riçn changé à la politique du cabinet précédent, poljtique libérale de nom et absolument réactionnaire de fait.
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- Cri^e politique en Portugal. — Le cabinet portugais vient de donner officiellement sa dérnission. Le président du conseil a donné avis aux Chambres que le roi avait consenti à la retraite des ministres. Le nouveau cabinet a pour président M. Braamcamp, le ch,ef dq parti progressiste, et a dû se présenter lp jour même devant les Chambres. On s’attend à une prochaine dissolution du Parlement.
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- La guerre «lu Chili et du Pérou. — La
- guerre continue à dé'soler ces deux pays. Parmi les faits d’armes les plus importants, on signale deux engagements sur mer qui ont eu lieu entre les deux flottes ehi lienne et péruvienne. Dans le premier de ces combats, près d’Iquigue, les trois navires engagés ont péri-; dans le second, où les deux flottes se sont canonnées, dans les mêmes parages* on ne signale aucun résultat*
- Le combat d’Iquique va sans doute faire renaître la discussion sur la valeur des cuirassés comme engins de guerre. C’est la troisième fois, en'effet, depuis i’iuven-tion des navires à cuirasses métalliques, que ces puissantes machines de guerre, qu’on croyait invulnérables, ne peuvent résister aux attaques de vaisseaux en bois d’un échantillon et d’un armement inférieurs. A quoi bon dépenser dix-huit ou vingt millions pour construire des engins monstrueux qu’une mauvaise corvette de bois, lancée à toute vapeur, peut détruire par un simple choc? Les hommes les plus savants sont souvent de grands fous.
- LA SUPPRESSION DES LETTRES D'OBÉDIENCE
- M. le Ministre de l Instruction publique a déposé sur le bureau de la Chambre un projet de loi tendant à supprimer le privilège dont jouissent indûment les instituteurs et institutrices congréganistes, privilège qui leur permet de remplacer le brevet de capacité, obligatoire pour les laïques, par une simple Lettre, dite « lettre d'obédience » délivrée par les supérieurs de l’ordre.
- L’exposé des motifs qui précédé cette proposition de loi, mérite l’attention.
- Les congrégations, dit-il, dirigeaient en 1843 moins de 3,800 écoles communales, elles en dirigent aujourd’hui près de 9,900; elles avaient alors 2,700 écoles libres, elles en possédaient 5,800 à la chute de l’empire. Leur personnel qui, sous la monarchie de Juillet, n’atieignait pas le chiffre de 11,000, s est élevé après la loi de 1850 à plus de 30.,000 et dépasse aujourd’hui un effectif de 37,000 institutrices.
- Mais cet accroissement même de l’élément congréganiste dans l’instruction, primaire des filles ne pouvait manquer de frapper les esprits les moins prévenus et de rendre plus éclatante l’anomalie qui conduit à de tels résultats.
- Sous l’empire même, il ne se passait pas d’année sans que de nombreux conseils gnéraux fissent entendre leurs doléances de cette étrange immunité. Les départements mêmes qui possédaient des établissements congréganistes d’un mérite reconnu n’étaient pas ies derniers à demander le rétablissement de la règle commune. « Cette situation exceptionnelle des communautés religieuses, disait'en 1867 le conseil général du Bas-Rhin, a soulevé contre elle bien des griefs ; elle a fait mettre en suspicion, souvent bien à tort, leurs mérites et leur aptitude.
- . » La meilleure manière de faire tomber ces reproches est de soumettre ces institutrices à l’examen réglementaire : Pourquoi, puisqu’elles sollicitent ia confiance du pouvoir civil et de la société laïque, ne pas leur demander de se conformer aux règles établies pour leurs concurrents laïques ? »
- Depuis le rétablissement de la République, un vœu analogue a été émis chaque année par un nombre croissant de conseils généraux.
- Aujourd’hui, voici quelle est la situation du personnel enseignant de nos écoles de filles, écoles publiques et écoles libres :
- A la fin de 1877, nous avions environ 59,000 institutrices. .Sur ce nombre, il y a un peu moins de ! BU,000 laïques, un peu plu» de 87,000 religieuses »
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- Ainsi, c’est dans la proportion de 63 0/0 que les congréganistes entrent dans le personnel enseignant. Sur environ 2,100,000 enfants du sexe féminin inscrites dans les écoles publiques ou libres, les congréganistes en élèvent 1,200,000, les laïques à peine 900,000.
- C’est assez dire quelle responsabilité encourrait l’Etat s'il laissait plus longtemps à la discrétion des congrégations l’éducation de plus de la moitié des enfants et le savoir professionnel de près des deux tiers des institutrices.
- Quand un corps enseignant accepte une pareille tâche, quand il se charge de l’éducation complète de 1,200,000 enfants, il ne peut se soustraire à l’obligation de présenter des garanties., non-seule-i ment de moralité et de dévouement, mais d’instruc-I tion générale et professionnelle. Les congrégations elles-mêmes l’ont bien senti. Quelques unes se rendent si bien compte de la défaveur qui s’attache à l’absence de brevet, qu’elles refusent de faire connaître combien d’entre leurs membres en sont munis, combien ne l’ont pas.
- Quoi qu’il en soit, et en prenant pour base les déclarations mêmes des intéressés à l’occasion de la j dernière statistique, nous comptons alors :
- I Sur 37,216 institutrices congréganistes, 5,733 brevetées, soit 15 0/0.
- Sur 21,776 institutrices laïques, 19,325 brevetées, soit 88 0/0,
- Ces nombres comprennent les titulaires et les adjointes de l’enseignement public et de l’enseignement libre.
- Si nous prenons à part les titulaires congréganistes, c’est-à-dire les directrices d’écoles publiques ou libres, nous trouvons :
- 10,895 directrices d’écoles publiques, dont 2,434 brevetées, soit 22 0/0 ;
- Et 5,926 directrices d’écoles libres, dont 1,187 brevetées, soit 20 0/0.
- Tandis que toutes les directrices d’écoles laïques, publiques ou libres, sont tenues par la loi d’avoir le brevet.
- L’exposé des motifs constate, en outre, que tandis que les adjoints laïques étaient presque tous possesseurs de brevets, les congréganistes se bornaient à leurs fameuses « lettres d’obédience. » Ces chiffres officiels sont absolument édifiants :
- Laïques.
- Il est temps que la loi devienne égale pour tout le monde.
- ÏQteUlgence des animaux.
- la Revue des cours scientifiques publie une intéressante conférence de M. Romanes qui, parlant de Fintelligence de certains insectes et en particulier des abeilles, fait remarquer que certains articulés possèdent un degré d’intelligence supérieur à celui des vertébrés inférieurs. Bien des personnes, sans doute, dit-il, n’ont pas oublié l’expérience par laquelle M. le professeur Mœlius a démontré qu’il faut à un brochet trois mois pour établir une association d’idées entre certains poissons dont il se nourrit et le fait qu’ils sont protégés par une paroi invisible. En effet, un brochet enfermé dans un vivier a d’abord persisté à venir se heurter contre une paroi de verre qui lui barrait le chemin toutes les fois qu’il cherchait à saisir des goujons placés de l’autre côté de la paroi. Il fallut trois mois pour établir dans son cerveau l’association d idées nécessaire, et alors le brochet, qui avait appris que ses efforts étaient inutiles, ne les renouvela plus. La plaque de verre fut alors enlevée, mais l’association d’idées, désormais ancrée dans le cerveau du brochet, n’en sortit plus, car, quoi qu’il dévorât gloutonnement toutes les autres espèces de poissons, le brochet ne fit plus jamais mine de s’attaquer aux goujons. Nous voyons par là que, si un brochet est très lent à former ses idées, il l’est encore plus à les perdre, ressemblant en cela à bien des membres respectables d’une race supérieure, qui passent la moitié de leur vie à s’assimiler les vieilles idées de leurs ancêtres, et l’autre moitié à considérer ces idées comme les seules vérités possibles. Eux aussi ne savent pas apprendre quand la main de la science a enlevé une paroi de verre.
- Quanta l’association des idées par les animaux vertébrés supérieurs, il suffira d’ajouter que, chez tous ces animaux, comme chez l’homme, ce principe est la base de la psychologie ; que ehez les animaux les plus intelligents, les associations d’idées se forment rapidement, et, une fois formées, sont très persistantes , et qu’enfin, dans les limites auxquelles elle s’étend, l’idéation des animaux est soumise aux mêmes lois que celle de l’homme.
- LIBRE ÉCHANGE ET PROTECTION.
- Un de nos abonnés, M. de la Codre, membre de l’académie de Caen, nous écrivait il y a quelques
- Sar 6,948 adjoints, 5,580 sont munis du brevet, soit 80 0)0.
- Sur 2,579 adjointes, 2,032 sont munies du brevet, soit 78 0/0.
- Congréganistes.
- jours :
- « Le libre échange illimité, ne consultant pas les circonstance locales, transitoires ou même durables, serait une sorte de darwinisme, et le journal qui combat une des doctrines ne peut logiquement soutenir l'autre. »
- Sur 4,679 adjoints, 548 seulement sont munis du brevet, soit 11 0/0.
- Sur 9,061 adjointes, 695 sont munies du brevet, soit 8 0/0.
- Si à ces nombres on ajoute ceux des écoles libres, on trouve :
- ^ Sur 8,171 adjoints laïques, 6,093 brevetés, soit '5 0/0 -
- Sur 6,647 adjoints congréganistes, 917 brevetés, soit 14 0/0.
- 69Suro 6,401 adjointes laïques, 4,395 brevetées, soit
- Sur 20,395 adjointes congréganistes, 2,112 breve-««MOitiÛO |0,
- Distinguons-Nous n’avonsjamais demandé le libre-échange absolu sans mesures transitoires. Nous souhaitons de tout notre cœur que l’on détruise le plus tôt possible l'institution inique et vexatoïre des douanes, mais nous savons très bien que les supprimer du jour au lendemain entraînerait des désastres. Il faut que l’on arrive progressivement à cette grande mesure, que l’on s’efforce d’en faciliter la venue par l’adoucissement des tarifs et que l’on s’oppose avec fermeté à toute tentative de retarder cette heure en f nous ramenant aux errements du passé.
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- Quant à la ressemblance du libre échange et de la concurrence vitale du darwinisme, elle est plus superficielle que profonde. La sélection élimine les faibles au profit des forts sans compensation, le libre échange au contraire élimine d’un pays les industries ou les cultures qui n’y sont pas viables, mais développe dans ce même pays les industries et cultures qui lui sont propres. Les productions de l’Italie ne sont pas les mêmes que celles de la Hollande, ni celles de l’Angleterre les mêmes que celles du Portugal. Est-ce à dire que ces pays n’aient pas de productions qui leur soient spéciales? Le jour où le libre échange régnera, il y aura dans chaque pays des professions qui se seront éteintes et des cultures qui auront été abandonnées, mais cela au profit d’autres professions et d’autres cultures qui se trouvent dans leur milieu naturel.
- « Mais en ce cas, poursuivit notre correspondant, tel pays pour telle denrée devient tributaire d’un autre. Si la source abondante vient à être tarie, comment le pays plus faible se procurera-t-il la denrée ?
- Examinons. Un cas semblable n’est pas admissible pour l’industrie. On ne saurait supposer un seul Instant que les usines d’une même profession existant dans le pays où ces professions trouvent leur milieu le plus favorable viennent toutes à s’arrêter à une même minute sans que le cas ait été prévu à l’extérieur et sans qu’un stock fabriqué d’avance permette de faire face aux demandes jusqu’à la reprise des travaux. Cette supposition ne peut donc s’appliquer à l’industrie.
- S’applique-t-elle davantage à l’agriculture ?
- Peut-être.
- En effet, toute la récolte d’une denrée peut manquer. Toutefois observons ceci. Si un désastre semblable peut se produire dans le pays le plus favorable à la récolte, cela ne peut être sans cause. Or, il est bien évident que les mêmes causes qui auront été assez puissantes pour amener un désastre semblable dans le pays qui est le plus favorisé l’auraient amené plus certainement encore dans des pays qui le sont moins. Que le libre échange ou que la protection existe, cela ne change rien au désastre.
- « Enfin, poursuit notre correspondant, il ne faut pas que la France soit tributaire. On doit tacher que sur tous les points, elle fasse aussi bien que les autres pays. »
- Mais la France est tributaire d’une foule de choses, de l’or, de l’argent, du fer, du cuivre, du zinc, du plomb etc, elle n’est pas déshonorée pour cela. Quel mal y aurait-il à ce qu’elle fût tributaire d’un nombre plus grand encore de choses, si d’autres pays sont mieux qu’elle en situation de les fournir à bon marché ? La France en sera quitte pour retourner
- toutes ses forces vers les produits où elle peut dépasser les autres pays, et ceux-ci à leur tour deviendront tributaires de la France. Il ne s’agit pas pour elle de faire sur tous les points aussi bien que ies autres nations, mais de faire sur plusieurs points mieux que toutes les autres.
- Chaque peuple a un apport à faire au grand échange international des produits du travail humain. Demander à un peuple de s’isoler, de se retirer derrière ses lignes de douane et d’y vivre comme un colimaçon dans sa coquille, c’est lui demander de renoncer aux rapports internationaux. Or, les peuples comme les individus ont tort quand ils sont égoïstes. Comme eux ils s’affaiblissent quand ils vivent dans l’isolement. Un peuple qui arriverait à suffire à tous ses besoins sans avoir à emprunter en rien le concours des autres, se croirait un peuple supérieur, fi vivrait dans l’égoïsme et la suffisance, les deux vices qui dégradent le plus vite les populations. Il est nécessaire au contraire au développement du sentiment de solidarité entre les peuples, sentiment qui seul pourra amener la paix universelle, il est nécessaire, disons-nous, que les peuples sentent qu’ils ont besoin les uns des autres et qu’aucun d’eux ne saurait être indépendant.
- Notre honorable contradicteur qui est un moraliste distingué et un partisan de la paix perpétuelle n’a probablement pas réfléchi à cette conséquence.
- Il en est probablement de même d’un autre de nos contradicteurs, M. Fauconnier, esprit aussi libéral mais plus radical que M. de la Codre.
- M. Fauconnier nous a adressé au sujet de ce que nous avons dit de son dernier ouvrage, deux lettres auxquelles les réflexions qui précèdent répondent en bonne partie.
- Notre honorable correspondant nous oppose en plus l’opinion de l’école sociétaire de 1846 et un passage de Proudhon. Nous ne contestons pas qu’il y ait eu dans le passé des socialistes sympathiques à la protection ; ce que nous contestons c’est que les socialistes d’aujourd’hui —- et M. Fauconnier est du nombre — soient logiques avec leurs principes en adoptant les idées protectionnistes.
- Le socialisme a élargi l’idée de fraternité. Il a fait de tous les peuples une seule et même famille. Il a hautement proclamé que les questions relatives au travail ont un caractère international et non pas local. Aux yeux du socialisme d’aujourd’hui, les intérêts de la masse ouvrière toute entière doivent prédominer ceux des ouvriers de tel ou tel pays, fl conteste, en conséquence, aux ouvriers de Paris Ie droit d’être protégés contre ceux de Londres, $
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- même que les protectionnistes eux-mêmes contestent aux ouvriers de Marseille le droit d’être protégés contre ceux de Paris.
- Les protectionnistes ne sont pas logiques. Ils devraient aller jusqu’au bout de leurs prétentions, pourquoi ne demandent-ils pas. que les départements qui ont peu de bié soient protégés contre la concurrence de ceux qui en ont beaucoup ? De même pour les vignes. Si les vignerons de l’Hérault ont le droit d’être protégés contre, la concurrence de l’Espagne, pourquoi les producteurs de l’atroce vin de Suresnes n’auraient-ils pas le droit d’être protégés contre les producteurs du Médoc ou du Beaujolais.
- L’inconséquence est plus évidente encore en industrie. Nous connaissons tel grand filateur qui réclame à hauts cris des mesures de protection contre la concurrence anglaise ; eh bien ! ce même grand filateur a écrasé de sa supériorité tous les petits fila-teurs des contrées avoisinantes. Que dirait-il si l’on établissait contre lui des taxes destinées à protéger ces petits filateurs qui méritent, eux aussi, quelque intérêt et qui occupaient, eux aussi, de nombreux ouvriers. Nous voyons d’ici comme il se démènerait à la tribune et comment tonnerait contre une semblable prétention. Et pourtant on ne ferait en cela qu’appliquer à lui-même un régime de taxes abusives identique à celui dont il réclame si haut l’application à autrui. MM. les protectionnistes ont bien soin de ne jamais laisser voir que la logique de leurs théories mène tout droit à ces conclusions. M. Fauconnier, lui non plus, n’y a pas songé.
- Notre honorable contradicteur ne souffle mot de ce que nous avons dit de la marche du genre humain vers l’unité. Il importe cependant d’en tenir compte. Si on perd de vue cette marche vers l’unité, si on ne s’occupe que de courtes périodes, si onl n’examine que des intérêts locaux, on peut en effet se tromper sur le libre échange. Mais si l’on porte ses regards sur de longues périodes historiques, si l’on fait prédominer les intérêts généraux de l’humanité (sur ceux de telle ville ou de tel pays', on voit que le libre échange joue un rôle éminemment civilisateur, qu’il rapproche les peuples, qu’il les force à mieux s'aimer et surtout qu’il leur fait mieux sentir combien les uns sont indispensables aux autres et combien on a raison de parler de solidarité.
- N’eût-il à son actif que cètte action bienfaisante, cela suffirait à légitimer le libre échange et à le faire aimer. Ed. Champury.
- Ecoles manuelles d’adultes
- Des essais d’introduction dans les écoles d’adultes du travail manuel tel- qu’il se pratique en Suède et en Danemark ont lieu actuellement en Allemagne. Une société qui compte dans son sein des personnes influentes a été fondée dernièrement à Berlin pour cet objet ; elle se propose d’établir dans l’éducation moderne l’harmonie parfaite entre le travail matériel et le travail intellectuel. C’est l’extension du jardin d’enfants de Frœbel à l’âge adulte.
- La société fait enseigner les matières suivantes : la confection des ustensiles en paille tressée et en osier, le découpage du bois et de la corne, le maniement du tour, la menuiserie. Il paraît, disent les Débats, que Instruction intellectuelle de ceux qui suivent ces cours de métier manuel ne souffre aucunement de cette innovation. En quelques semaines les individus les plus intelligents parmi les adultes acquièrent assez d’habileté pour certains travaux manuels pour pouvoir même les enseigner aux autres.
- INITIATIVE PRIVÉE EN MATIÈRE D’INSTRUCTION
- Nous avons établi (1) quelle utilité et quelle urgence il y a à créer par l’initiative privée des établissements libres d’instruction supérieure destinés à remplir au profit des idées nouvelles le même rôle que les universités catholiques remplissent au profit des prétentions ultramontaines.
- Jusqu’ici notre voix est restée sans écho et aucun journal, — du moins à notre connaissance, — n’a reproduit, commenté ou discuté notre proposition.
- Cela ne nous surprend qu’à demi. Tandis que les adversaires de la République ne reculent devant aucun sacrifice pour faire triompher leurs idées, les républicains attendent tout de l’État, ce qui leur épargne d’avoir à mettre la main à la poche et d’avoir à appuyer par des sacrifices réels leurs très-platoniques réclamations.
- Malgré l’échec de notre proposition, nous n’hési-tons pas à publier les lignes suivantes que nous adresse un de nos lecteurs.
- Création d’universités populaires.
- Nous n’en aurons bien fini avec le cléricalisme que le jour où tous nos concitoyens, enfants et adultes, recevront une solide éducation. Pour en arriver là, il faut créer en grand nombre, dans les villes et dans les campagnes, des sortes d’universités populaires où se trouveront réunis tous les moyens de perfectionnement.
- Les écoles des divers degrés ne servent guère que pour la jeunesse et ne donnent que fort insuffisamment l’éducation proprement dite,
- (i) Tome II, p. 273.
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- Voyons quels doivent être le personnel, le matériel et le fonctionnement de ces universités populaires et comment on pourra les créer.
- I.
- DU PERSONNEL.
- La moindre université populaire devra comprendre : 1° un comité directeur; 2° un homme ayant des connaissances intégrales et bon éducateur.
- II.
- DU MATÉRIEL
- Il est aujourd’hui reconnu que pour donner une * Solide édiicâtion physique, intellectuelle et même morale, il faut un outillage considérable. Chaque université devra donc posséder :
- 1° Un matériel complet pour gymnastique, jeux, éléments des arts mécaniques, etc.
- 2° Une bibliothèque et un musée.
- 3° Plusieurs salles de classes.
- 4° Une salle vaste et ornée pour les grandes réunions, les conférences, lès fêtes, etc.
- C’est beaucoup, sans doûte, mais quand les populations y mettent de la bonne volonté, ôn Va vite en besogne. Chacün contribue généreusement selon ses ihoyens. Les uns donnent dé l’argent, les autres du travail. Les constructions sortent de terre, Pu bien ëlleS sont achetées, transformées comme par enchantement.
- III.
- DU FONCTIONNEMENT.
- Il fàüt qu’au sein de chaque université le mécanisme éducatif offre un fonctionnement régulier, complet et, pour ainsi dire, continu. Il faut pour tout le monde des exercices physiques appropriés au sexe, à l’âge, au tempérament, au degré de santé’ de vigueur, etc. Il faut des cours sur toutes les connaissances utiles, des lecturès publiques, dès conférences, des concerts, des représentations théâtrales, etc.
- Il serait bon d’avoir un personnel et un matériel circulants pour les populations trop disséminées, polir les foules qui, Hans certaines occasions, se réunissent sur tel ou tel point.
- iv.
- SOCIÉTÉ CENTRALE D’ÉDUCATION.
- Il existe déjà plusieurs Sociétés qui rendent les plus grands services à l'éducation populaire : Société pour l’instruction élémentaire, Associations polytechnique et philotechnique, Ligue de l’enseignement, Société Franklin,, etc.
- Je crois qu’il faudrait couronner cet ensemble par !
- une Société centrale d’éducation dont le comité serait composé de délégués des autres Sociétés. Cette Société centrale aurait pour fonction d’imprimer une certaine unité à la croisade de l’initiative privée en faveur de l’éducation populaire.
- V.
- CRÉATION d’üNÉ UNIVERSITÉ POPULAIRE PAR ACTIONS.
- Je propose de créer par actions une première université populaire à Paris. Les prix y seront mis à la portée des bourses les plus modestes. L’endroit le plus favorable me parait être les environs de la Porte Saint-Martin. On pourrait commencer à fonctionner avec une salle, une bibliothèque rudimentaire et deux ou trois bons, professeurs. Qu’un financier intelligent et philanthrope prenne à cœur cette idée si simple et l’on peut se mettre immédiatement à lœuvre.
- Nos populations brûlent de s’instruire. Cette première entreprise réussira certainement. D’autres créations se feront sur ce modèle. Les villes d’abord, puis les campagnes, imiteront Paris. Dans quelques années, la France entière peut être couverte de ces centres d’éducation. A partir de ce moment, le cléricalisme sera frappé à mort et rien n’arrêtera plus l’essor intellectuel et moral de notre pays.
- Désiré Merle,
- Rue de la Victoire, 54, Paris.
- LA FILLE DE SON PÈRE
- Traduit de l’Anglais, de Mme Marie HOWLAND Voir n° 4 (tomè 1) à n° 39 (tomé 3)
- Chapitre XLI.
- Après la fleur d’oranger.
- « Tu es dans tout ce que je fais et dans tous mes rêves, comme le raisin est da’rts le vin auquel U donne son parfum.»
- Avant de rentrer chez les Kendrick où il logeait, Frauenstein entra avec le docteur Forest à l’imprimerie du « Républicain d Oahdale, » afin de faire paraître l’annonce du mariage dans le journal du mâtin.
- Aussi le lendemain à l’heure du déjeuner chez les Kendrick, la femme du banquier, Louise, miss Delano et Félix Mùller furent-ils stupéfiés par la vive exclamation que poussa tout d’un coup M. Kendrick qui s’approchait de la table en lisant son journal.
- « Qu’est-ce? mais lisez-donc ! » dit madame Kendrick.
- Kendrick lut du ton le plus incrédule.
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- LE ttÉVOLEt
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- }0 septembre : Ont été mariés au domicile de • le comte Paul Von Prauenstein et Clara
- |fcn0U*t>c •
- „ puis il s’arrêta court pour regarder Paul
- j à ce moment recevait avec une tranquillité par-
- * une tasse de café des mains tremblantes de l»He’ . ,
- madame Kéndrick.
- , Quelle est cette plaisanterie, ? » demanda le
- ^nquier
- en s'adressant à Paul.
- „ Ce n’est pas du tout une plaisanterie, » répondit ÿ-auanstein avec un sérieux qui n’admettait pas de ^éprise- « C’est la véridique annonce du fait le plus
- authentique.»
- a Comment cettemuit-.. je ne comprends pas »...
- balbutia madame Kéndrick. »
- « C’est donc cela que (je vous ai entendu rentrer si tard, » dit miss Charlotte, toute surprise de son
- été pour lui Clara Forest et ce produit des vanités mondaines qui avait nom Ella Wills.
- S’il eût été possible à Albert d’anéantir le passé et de reprendre sa vie avec Clara Forest, il se fût trouvé bien heurèux. Le mariage de Clara et de Frauenstein vint raviver tous ses regrets.
- Quant à Ella, elle fut profondément irritée de ce mariage, Elle n’avait cessé d’éprouver, à l’égard de Clara Forest, la haine qu’ont tous les esprits étroits contre les gens à qui ils ont fait du mal.
- « Pour uh comte, ’» ditelle, « il n’a guère de fierté, de prendre ainsi une femme rejetée par uh premier mari. *
- Albert fit une réponse énergique, et dans la scène qui suivit, lés deux époux se laissèrent aller à d’amères récriminations et s’avouèrent mutuelle1
- pDtéqueClara ne lui ait pas fait part de son prochain »ariage, alors qu5elle-même lui avait si franchemen-f eonflé son projet d’union avec Félix.
- u Mon cher cousin, » dit Muller en serrant cordialement la main du comte, « je vous souhaite une Joie parfaite, » puis il ajouta : « Je suppose que |nus aviez de bonnes raisons pour ne pas nous mettre dans votre secret.
- « La meilleure des raisons, ‘cher ami, » répondit le comte. * Ma femme et moi nous voulions démontrer pratiquement'que le mariage étant l’union de éeax coeurs devait être consacré de la façon la plus Intime, tout en satisfaisant aux prescriptions de la loi. »
- !Cette réponse plut à miss Charlotte qui y vit l’explication delà conduite de Clara à son égard.
- « Bon Dieu ! » s’écria de nouveau Kéndrick, « je n’ai jamais ouï dire rien de semblable. »
- “ C’est pourtant ainsi, » dit le comte en riant franchement du profond émoi que causait un aussi simple événement.
- ICe jour même* miss Charlotte mit à la poste à 1 adresse d’Albert Delano, un exemplaire du journal dn matin dans lequel elle avait souligné d’une façon Joute particulière la note relative au mariage de
- OUra et du comte. Albert reçut ce journal le lendemain.
- Ainsique cela est arrivé à bien des hommes dans ür ménage, le docteur Delano s’apercevait à cette époque que depuis qu’il était devenu la propriété ^aliénable d’une femme coquette, celle-ci le consi-ait comme tout au plus digne de ses attentions motif^ Personne ûe se trouvait là pour donner _ 1 à ses minauderies. Il reconnaissait, par une exPérience, la différence entre une femme re» aimante, attentive, dévouée çommê i’ivait
- ment hue leur grand entraînement n’avait été qu’une comédie.
- Le mariage du cômte de Frauenstein ‘était la nouvelle du jour à Oakdale. Les personnes quî s’étaient montrées sympathiques à Clara, lors dé la rupture de son premier 'mariage, se réjouissaient éh pettsânt qu’elles géraient bien classées dâhs l’esprït du comté ; celles qui avaient agi diffétemmeht se disaient avec dépit que, sans doute, celui-ci prendrait ses quartiers parmi les travailleurs dû Palais social, ét què l’élite dè la société n’aurait gàrde d’aller faire dés visites- en un tel lieu.
- Mais quel que fut l’émoi causé par le mariage du comte, il ne pouvait longtemps détourner l’attention publique de la grande entreprise qui‘s’accomplissait de l’autre côté de la rivière.
- Les architectes et les constructeurs venaient des
- î . »
- villes voisines étudier ce gigantesque travail dont la renommée s’étendait de jour en jour.
- Bientôt les ateliers furent organisés et en pleine activité. Madame Forest, Leila et Linnie allèrent visiter la manufacture de tissage de soie .
- Depuis quelque temps déjà, Linnie avait déclaré qu’elle désirait apprendre à tisser, et dès qu’elle eût vu fonctionner les métiers, sa résolution devint inébranlable.
- L’atelier était spacieux, élégant même,et madame Forest fut si charmée à la vue des immenses fenêtres et de l’exquise propreté de toutes choses, qu’elle déclara que « cela ne ressemblait en rien à. une manufacture. Vraiment, » disait-elle, « je me ferais volontiers tisseuse, moi aussi. >»
- Leila dit que si Linnie venait travailler à la fabrique, elle y viendrait également.
- Madame Forest remarqua qu’un grand nombre d'ouvrières étaient des personnes d’une très-bonne
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- tenue et finit par consentir à ce que Linnie et Leila fissent leur apprentissage.
- Les deux jeunes fiiles étaient déjà eugagées comme professeurs dans les écoles du Palais social, mais il y avait deux mois à attendre pour que ces institutions fussent en plein fonctionnement.
- Le docteur Forest avait choisi ses appartements dans le Palais ; madame Forest alla les visiter. Elle ne s’était pas attendue à les trouver si commodément distribués.
- « Eh bien ; mère, quand nous installerons-nous ici ? » demanda Linnie.
- « Mais nous ne résiderons au Palais que temporairement, je suppose, » dit madame Forest.
- « Pourrions-nous abandonner complètement notre maison? »
- « Oh ! certainement, » dit Leila, « la maison sera abandonnée ; vous verrez, maman, qu’on fera de vous un des membres du conseil du Palais social. Quel champion des droits de la femme vous allez faire ! » ajouta-t-elle en riant ; « il n’y a pas moyen de résister à la pression qu’on exerce sur nous, il nous faudra bon gré, mal gre, entrer dans les rangs des radicaux avec mon père et « la fille de son père. »
- La fille de son père était ces jours-là dans un état de béatitude qui donnait à ses traits une beauté radieuse, et prêtait à chacun de ses mouvements, à chacune de ses paroles, une ineffable tendresse et une divine douceur.
- Quand, par hasard, Paul se trouvait absent, il écrivait longuement à sa femme, et ses communications étaient empreintes du plus vif amour.
- Dans une de ses premières lettres, il s’exprimait ainsi :
- « Cher cœur,
- « Ah, bien cher en vérité puisqu’il a répondu au « mien. Longtemps j’ai eu le désir passionné de « rencontrer mon idéal, j'ai aspiré à lui comme le « rêveur aspire à voir la mer, mais je ne soupirerai « plus, non, jamais plus, car je vous ai, ô ma « bien-aimée.
- « Votre divine tendresse se révèle à moi comme « une mer vaste, profonde, infinie; vainement je la « voudrais mesurer, elle s’étend toujours, et tou-« jours, et je n’en puis voir la fin.
- « Jusqu’ici je n’avais entendu que l’écho lointain « de cet amour qui répond aux aspirations de mon « cœur. Maintenant je le possède et une éternelle « lumière éclaire le repos délicieux dont je jouis.
- « Il me semble que toutes choses devraient vous « bénir de ce que vous avez bien voulu m’aimer ; je * toucbe avec plus de respect et de tendresse à la
- « vieille terre qui a rajeuni à mes yeux. je « serais pas étonné que le monde s’aperçût qQe « porte en moi quelque chose d’extraordinaire „ « les petits enfants m’approchassent croyant « puis les bénir !
- « Qui êtes-vous, oh 1 ma chérie ! pour m’aT. « rendu si heureux et si fort, pour m’avoir mis t, « de tendresse au cœur et une paix si céleste d, « l’esprit 1
- « J’essaye en vain de m’obliger à plus de cal® « Ceux que visita l’Esprit-Saint le jour de la pe^ u côte auraient pu aussi bien essayer de vouij « résister à la puissance qui s’emparait d’eux, ,|
- Le lendemain Paul ajoutait :
- « Depuis trois jours, ma bien-aimée, j’ai, « absorbé par les plus prosaïques détails d’affairq « Je crois avoir traité ces choses avec une rain « parfaite, quoique j’aie été souvent étonné qu’aux « de mes interlocuteurs ne découvrît le gra; « mystère de mon autre vie, de ma vie intinj « mystère qui eût dû se trahir dans ma maniei « d’être et dans l’expression de mes traits.
- « Comme c’était hier dimanche, j’ai passé presgi « toute ma journée dans ma chambre, me livrantj « bonheur de penser à vous. Longtemps, je s « resté étendu, rêvant à demi ; tout mon être fris; « nant à votre souvenir, ô Clara !
- « Avec quelle difficulté je me suis levé pourri « écrire. Il était si doux de vivre dans ces encln « tements !
- « Savez-vous, ô ma bien aimée, que je me doi « à vous à chaque pulsation de mon cœur. Il « semble que je n’ai pas vécu avant de vous a « naître. Tout ce qui a précédé notre rencontre « présente à moi comme un rêve à demi-oublié. i « pendant je me souviens d’avoir cherché pendi « des années à quelle œuvre sociale utile je pours « m’employer, mais l’inspiration me manquait. « me tenais dans le grand temple de l’humanité. « cherchais en vain de quel côté venait la lumi? « Lorsque je sentis votre divine présence, l’atc « phère me parut resplendir, les êtres et les à-« prirent à mes yeux une signification nouvi « Tout être humain, quelque grossieret dégradé: « fût, me' parût plus sacré : vous aviez pour « transfiguré la vie et relevé l’humanité. . • •
- « Ce soir j’ai visité un asile de réforme « par quelques excellentes femmes de l’Eglise 1 « tarienne pour procurer aux pauvres femmei « chues, des moyens de se régénérer parle tra*1
- « J’ai fait à l’oeuvre une assez grosse offrant « les directrices ont rassemblé les pensità1111 I « pour que je pusse leur parler.
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- ^fistoire de notre aimable Susie me revint ‘ ^ sée et j’en fis le thème fie mon discours. eDje m’aPPii(lua* ^ ^a*re comprendre à ces pau-, femmes que toute affection sincère est sacrée, ^m’élevai contre la fatale erreur qui fait qu’une • aime se considère elle même comme perdue pour ‘,.tre laissé entraîner par une première affection mal réglée. « Ne vous laissez jamais persuader, » utai-je, “ ni par un prêtre, ni par un laïque, ni un ami, ni par un ennemi, que vous n’êtes pas capable de mener une vie bonne et heureuse, aussi longtemps que vous sentez en vous l’amour de l’honnêteté, de la sincérité et du dévouement. »
- . Puis, je leur décrivis ce que pouvait être l’amour d'une femme de cœur ; je leur parlai de la force qu’un tel amour communique à un homme pour l’exciter au bien. Je leur dis qu’une telle affection était la gloire de ma vie et que c’était à vous, ma bien-aimée, qu’elles devaient de me voir au milieu d’elles et d’entendre mes paroles d’encouragement. ..Mon auditoire était touché; plusieurs jeunes filles pleuraient; moi-même j’étais fort ému. Je fis alors appel à la fierté féminine, je les excitai à étudier avec ardeur dans les classes que leur offrent l’ins-
- titution et je promis de revenir les voir dans un an
- « Si mesdames les directrices me le permettent, ajoutai-je (et cet assentiment me fut immédiatement donné), je reviendrai distribuer des récompenses à celles d’entre vous qui auront fait les plus grands progrès dans leurs études; j’en donnerai également à celles qui auront fait des efforts méritoires en quelque bonne voie que ce soit.
- • Je continuai en leur montrant la haute importance de l’étude considérée comme discipline de l’esprit et je m’appesantis sur la valeur de l’éducation en général.
- “ Jetais heureux de voir se traduire sur le visage de ces jeunes femmes l’intérêt intense qu’excitaient mes paroles. Je suis sùr d’avoir éveillé chez pelques-unes d’elles au moins, la ferme résolution de s’élever par le travail à une vie meilleure et plus honorable. Un grand enthousiasme régnait dans la salle quand j’eus fini.
- * ^ûe aimable vieille en cheveux blancs vint à ttj01 et m’embrassa avec la simplicité naturelle dan petit enfant. J’en fus tout heureux.
- ' Une des élèves fut ensuite invitée à se mettre au P‘ano et un chœur fut très-agréablement chanté Par toute l’assistance; je me retirai enfin avec le
- est^men^ ^ avo^r m®rité l’approbation de celle qui 8 la joie et le bonheur de ma vie....» (fi. suivre.)
- DE L’IMPOT.
- Parmi les iniquités sociales qu’une plume plus exercée et 'plus autorisée que la nôtre a signalées dans le Devoir, l’impôt a été plus d’une fois écrit en gros caractères.
- Bien des combinaisons ont été essayées, proposées, discutées ; bien des systèmes ont été mis en avant ; et quoi qu’on ait fait et qu’on ait'dit, en dépit de tous les bons vouloirs et de tous les efforts, il est resté comme une énigme insoluble.
- Question toujours pendante, il n’en est point ce-pendante qui, plus qu’elle, demande une prompte solution.
- Question dejustice, de logique et d’égalité, il n’en est point où l’on rencontre plus d’arbitraire, de contradiction et d’iniquité.
- Exaction traditionnelle, il semble vouloir, mauvais génie, s’installer à perpétuité à la porte du pauvre travailleur.
- Gage donné au monopole, empêchement au travail quand il se présente sous la forme de patente ; il est une taxe sur l’air respirable, sur le soleil vivifiant, et nous le payons en maladies autant qu’en argent quand il s’attaque aux portes et fenêtres.
- Obstacle à l’élève du bétail, proscription ou tout au moins interdiction de la salubrité quand il frappe le sel ; il provoque arbitrairement le prix de la production, jette la perturbation dans le commerce, arrête la vente, restreint la consommation,pousse à la fraude et à la falsification, quand il s’abat sur les vins, la viande, le sucre et, en général, sur tout ce qui est consommable.
- Agissant sur l’agriculture comme fait le jeune enfant sur le sein d’une nourrice,il entaritla source et, au lieu de favoriser son union avec l’industrie,[il fait naître entre elles une sorte d’incompatibilité d’humeur qui les sépare de plus en plus.
- Bref, pas de contribution dont on ne puisse dire qu’elle est un empêchement à la production, une attaque à la consommation, un auxiliàire du parasitisme et de l'arbitraire contre le travail et la justice,
- •
- * *
- Dans un Etat constitué démocratiquement, c’est-à-dire ayant la justice à sa base, il faut que l’impôt, cette ressource des Etats, soit équitable.
- Or, il ne saurait l’être s’il n’a pas le double aspect de l’assurance et de la pondération.
- Qui dit assurance, en effet, dit garantie réelle, efficace.
- Qui dit garantie réelle, efficace, dit absence
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- LE DEVOIR
- complète de l’élévation, en toutes matières et en toutes circonstances.
- Qui dit absence complète de l’aléatoire dit impossibilité absolue de spéculation.
- Qui dit impossibilité de spéculation, dit certitude, gratuité, réciprocité dans les services, en un mot mutualité.
- Qui dit pondération, dit égalité de poids entre deux parties balancées, soit dans une action de mouvement, soit dans une attitude de repos.
- Qui dit égalité de poids, dit par conséquent ordonnance ménagée de telle sorte que si dans son action de mouvement un corps s’élève quelque part,, il y en ait un autre qui vienne immédiatement le balancer, maintenir l’équilibre.
- Qui dit pondération, dit alors équilibre•
- Mutualité de bienfaits ou de services, équilibre comptant entre les charges et bénéfices résultant de la constitution et de la distribution de l’impôt, telles sont donc, selon notre raisonnement, les conditions de r‘équité de toute contribution.
- Est donc inique tout impôt qui ne revêt pas ce. double caractère.
- Est anormal et immoral tout budget qui n’a pas cet impôt à sa base.
- Est-ce là le cas de notre système d’impôt ?
- Est-ce là le cas de notre budget.
- Nous sommes forcés de répondre par l’affirmative à cette question.
- * ¥
- Cet état de choses a pu avoir' son excuse à un certain moment.
- On a pu, invoquant les nécessités de la situation après la guerre, demander la continuation du système pour parer aux besoins impérieux de cette situation. On a pu faire plus encore, créer de nouvelles charges à titre de mesure réparatrice et ne devant avoir qu’une durée provisoire.
- Mais il est temps que le provisoire disparaisse et il importe que la mesure réparatrice ne se transforme pas en un expédient spoliateur.
- Nous disons qu’il est temps que le provisoire disparaisse.
- Nous y insistons et nous avons nos raisons pour cela.
- C’est qu’on peut dire des impôts ce qu’il est dit dans la fable de la lice et sa campagne.
- Laissons leur prendre un pied chez nous,
- Ils en auront bientôt pris quatre.»
- Et alors le provisoire, au lieu de disparaître, devient un définitif... à l’infini.
- Il est vrai que ce définitif prend parfois uu autre
- nom ; mais le nom ne fait rien à l’affaire et charge n’en est pas moins lourde : le noilT baptême ne lui enlève rien de sa pesanteur. SoUv* même de1 ee baptême il faut encore payer dragées... Et ces dragées coûtent 1 ceux paient en savent quelque chose.
- — » Ceux qui les paient ! vient me dire badaud ou un finaud, souvent deux têtes dans-même bonnet ; * Ceux qui les paient ? Mais / tout le monde qui les> paie,, riches et pauvres, éga». ment et proportionnellement »
- • — Que tout le monde paie un impôt* je veux H l’admettre, quoique..... mais que tout le mondepj l’impôt également et proportionnellement,- je le * de la manière la plus absolue. Et si vous voulez a permettre d’aligner quelques chiffres j’espère y<>-démontrer que cette prétendue égalité de la contr bution n’est qu’une duperie, de même que sonappj
- rente proportionalité n’est qu’un mensonge.
- *
- ¥ ¥
- L’addition de tous les revenus’ individuels dont en France environ 18 milliards sur lesquels l’En prélève pour ses besoins-'à peu près le 15 cent, c’est-à-dire deux milliards sept cents*millioi La population du pays est, pour avoir un chil rond, de39 millions d’âmes.
- Si nous divisions la somme des revenus indit duels (18 milliards) par celle de la population ; millions)* nous trouverions que le revenu brut chaque âme est à peu près de 461 fr. 53, dont le lot représentant l’impôt à payer est de 69 fr. 23.
- Mais cette division ne serait pas conforme à ce# existe, car tandis que en réalité certains n’ont ri* d’autres ont un quart ou une moitié d’une par d’autres encore une part entière ; d’autres et: possèdent cinq, dix, cinquante mille fois et plus revenu indiqué..
- Or, dans ces conditions, avec l’impôt tel qu’il* le possesseur d’une 1/2 part : 230 fr. 76 a à sup[>-ter moitié de la taxe attribuée à la part eiw!
- 60 fr 23
- c’est-à-dire ----^— = 34 fr. 61 qui déduits de s
- revenu brut le réduisent à net- :: 166 fr. 15-,
- Celui qui a une paFt entière a le double du cÜ prêcédent, soit 392 fr. 30v Enfin celui qui a cent fois le revenu en q^ c’est-à-dire 46,153 fr. de rentes, ayant à payer fois l’impôt, soit : 6,023, aura encore à dépensé an 39,230 francs.
- .. Raisonnant comme le fait notre badaud d’un finaud et que je soupçonne fort d’être l’h^ possesseur d’un joli chiffre de parts, l’impôt est*
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- égal, puisque chacun paie la même somme de 15 0/0.
- Il est bien proportionnel, puisque autant de fois possède-t-on 461 fr. 53, autant de fois paie-t-on te 15 0/0.
- Seulement, notre premier contribuable, celui de la 1/2 part, sera obligé pour vivre de recourir à la charité d’autrui.
- Le second, celui qui possède part entière, aura peut-être tout juste de quoi ne pas mourir de faim, tandis que le dernier, l’heureux possesseur des cent parts, vivra dans l’abondance, jouissant de tout le luxe et de toutes les superfluités de l’existence dont il n’aura à supporter qu’une partie infinie des charges.
- Si c’est là de l’égalité et de la proportionnalité, est-ce aussi de l’équité ?
- -¥• *
- — « Eh que faire à cela ? » reprend mon interlocuteur, « voulez-vous passer le niveau sur toutes les fortunes ? Quoi que vous fassiez il y aura toujours des riches et des pauvres. »
- — « Nous ne prétendons pas arriver à faire que toutes les fortunes soient égales et loin de nous, l’intention d’étendre la société sur le lit de Procuste. Ce que nous désirons, c’est que les iniquités sociales de la nature de celles que nous signalons disparaissent. Nous sommes ennemis de la violence, mais nous détestons l’iniquité,quelle que soit la forme sous laquelle elle nous apparaisse. Tenez, examinons la question sous une autre forme et avec les mêmes données. »
- *
- * ¥
- Il est facile de comprendre qu’en imposant les matières premières comme cela existe actuellement... à titre provisoire, nous l’espérons ». Il est facile, disons-nous, de comprendre que, soit que L’on s’adresse à l’industriel, soit que l”on s’adresse au propriétaire, on élève le prix de la production.
- L’objet produit acquiert une valeur extrinsèque dont la différence avec la valeur intrinsèque est payée au gouvernement par le producteur.
- Celui-ci, en vendant son produit, désireux de retrouver son argent, élève le prix de ce produit de tout ce qu’il a payé à l’Etat à titre d’impôt pour ce Même produit, sous quelque nom du reste- que cet impôt ait été payé.
- C’est donc l’acheteur qui paie cet excédent.
- Que l’acheteur soit lui-même un intermédiaire, le marchand en gros, par exemple. Ce premier intermediaire a une patente à payer, une licence ou tout mitre contribution de cette sorte.
- Naturellement, lorsqu’il revend au marchand en demi-gros, il ajoute au bénéfice qu’il entend réaliser,
- et ce pour rentrer dans son argent, un tant pour cent représentant l’impôt par lui payé.
- Ce que fait le marchand en gros, le marchand en demi-gros le fait également et le produit arrive entre les mains du marchand en détail chargé d’une valeur extrinsèque dont le chiffre, quand il s’agit surtout de certains produits,, donne des éblouissements.
- Et qui paie tout cela? le consommateur. -. le consommateur pauvre qui ne possède pas assez, de parts dans la somme des revenus individuels pour acheter directement du producteur ou du marchand en gros, soit même du marchand en demi-gros.
- Toujours au pauvre la besace !
- Et trop souvent, hélas, cette besace est vide et l’estomac est à jeun !
- {A suivre.)
- Le cerveau, de» criminels.
- On sait que l’illustre Gall, l’inventeur de la phrénologie, prétendait, an moyen du crâne, pouvoir reconnaître d’une manière certaine les goûts, les qualités et les vices des personnes qui lui étaient soumises. Pou» lui, les bosses du crâne correspondaient a une conformation analogue du cerveau et les bosses du cerveau étaient le centre des facultés”. C’était, on le voit, un système de localisations cérébrales établi de toutes pièces. Gall se basait sur l’observation d’un grand nombre d'e crânes, et il avait fait certaines remarques qus n’a point démenties la science actuelle, au contraire. Ainsi, il avait observé qu'un front bas et étroit était l’indice d’une intelligence médiocre ; que le grand développement de- la partie postérieure de la tête" correspondant au cervelet concordait souvent avec celui des instincts sensuels ; que le développement exagéré des apophyses situées derrière les oreilles se trouvait fréquemment chez les criminels et correspondait à des tendances bestiales chez l’individu, etc.; malheureusement, voulant faire de ce3 découvertes un système complet, Gall avait indiqué la place correspondant aux moindres facultés, à tous les goûts. Sa classification devenant dès lors complètement subjective donna lieu à des contestations.
- Les physiologistes modernes étudient aussi ces questions, et, au moyen de faits nombreux classés peu à peu, ils parviennent à déterminer la fonction de telle ou telle partie du cerveau. Sur divers points, la certitude est établie ; sur d’autres, il n’y a que des probabilités, et sur d’autres encore, il n’y a, comme nous le disions, que des groupes de faits.
- C’est à ce dernier état que sont les études de1 M. Benedikt, professeur à Vienne, sur le cerveau des criminels. M. Benedikt a en effet réuni les cerveaux d’un certain nombre de criminels, les a étudiés et comparés avec des cerveaux de personnes* ordinaires et a trouvé chez les premiers des caractères communs qui les différencient complètement des seconds. Pendant l’Exposition, M. Benedikt a montré à la Salpêtrière à M. Charcot et à ses élèves douze cerveaux de criminels et a indiqué les anomalies qui les distinguent de ceux des personnes normales. Il résulterait de ces observations que les criminels sont pour ainsi dire inconscients de leurs actes, qu’ils sont poussés au crime par une conformation vicieuse du cerveau analogue à celles qui causent l’idiotisme et la folie ; que ce ne sont pas des coupables contre lesquels la société doit se venger, mais des infirmes dangereux sans doute, contre lesquels la société doit se prémunir, mais contre lesquels aussi toute idée de vengeance sociale doit être écartée.
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- L’ASILE DE NUIT POUR LES FEMMES
- Nous avons entretenu nos lecteurs de l’établissement ouvert dans le courant de l’année dernière, rue de Tocqueville, à cette classe malheureusement trop nombreuse d’hommes sans asile et que l’on trouve couchés sous les bancs des boulevards extérieurs ou dans les chantiers des maisons en constrution.
- Au refuge de la rue de Tocqueville l’ingénieuse charité de la Société philanthropique a trouvé moyen d’héberger chaque nuit cent ou cent cinquante misérables, auxquels elle procure non-seulement un gîte, mais encore, autant qu’il est en son pouvoir, de l’occupation.
- L’initiative de la société ne s’est pas bornée là. Ce qu’on avait fait tout d’abord pour les hommes seulement, on vient, dit le Petit Journal, de le faire pour les femmes et les mères dénuées de ressources, afin de les soustraire aux tentations de la misère.
- C’est aux n^SS et 255 de la rue Saint-Jacques, dans un local occupé précédemment par un orphelinat de jeunes filles, que le nouvel asile est installé. Il se compose non-seulement de dortoirs contenant cent lits, mais encore d’un chauffoir et d’un fourneau.
- L’entrée de l’établissem'ent a lieu tous les soirs de sept à neuf heures. A neuf heures la porte est fermée et l’on ne reçoit plus personne.
- A leur arrivée, les femmes sont reçues par le directeur, qui leur demande leurs noms et prénoms, ainsi que des papiers destinés à prouver leur identité. Cette formalité a pour objet de les diviser en deux catégories. Celles qui sont munies d’un livret ou de certificats quelconques sont aussitôt admises pour les trois nuits réglementaires et couchent dans des lits séparés.
- Les autres, au contraire, sont placées dans un dortoir spécial contenant quinze lits de camps rnu-mis de matelas, de draps et de couvertes, et ne peuvent séjourner plus d’une nuit dans l’établissement si l’on ne peut se procurer des renseignements sur leur compte.
- TJn dortoir spécial est fiestihé aux mères qui se présentent accompagnées de leurs enfants ; une petite couchette de fer, garnie d’une confortable literie, se trouve placée au pied de chaque grand lit.
- Nous avons visité les dortoirs ; fout y est de la plus minutieuse propreté et très-confortable.
- La plupart de ces lits sont dus à la charité privée et les noms des fondateurs sont inscrits à la tête de chaque lit ; d’autres ont été installés par la Société philanthropique qui est en même temps l’organisatrice du fourneau établi au rez-de-chaussée et où des portions sont délivrées en échange de bons.
- Les femmes admises à l’asile, après l’inscription de leur nom, sont conduites au bain et de là au réfectoire où on leur sert la soupe ; elles vont ensuite se coucher, et, le lendemain matin, à six heures en été et à sept heures en hiver, on leur donne encore la soupe avant leur départ.
- Comme nous l’avons dit, cette hospitalité est accordée pour trois nuits sauf certains cas spéciaux. Pendant ce temps, les infortunées peuvent chercher du travail et, d’ailleurs, la Société s’ingénie de son côté à leur en trouver.
- Il va sans dire que les quest ions de religion ne sont pour rien dans l’admission C’est un refuge ouvert à toutes les femmes qui soutirent.
- JLe percement de l’hi^throe de Panama
- Un congrès scientifique international auquel prennent part les délégués de plusieurs puissances d Amérique et d’Europe, s’est réuni à Paris le 15 mai, sous la présidence de M. Ferdinand de Lesseps, pour se prononcer sur les divers projets de percement de l’isthme américain.
- Ces projets sont au nombre de sept.
- Le premier consisterait à creuser un canal interocéanique à travers l’Etat de Cauca, dans la Colombie, en utilisant les lacs et rivières Atrato, Napipi et Doguado. Le canal aboutirait, sur l’Atlantique, au fond du golfe d’Uraba, et, sur le Pacifique, à l’anse de Ghiri-Chiri. Sa longueur totale serait de 290 kilomètres.
- Le second aurait pour but d’ouvrir un canal dans le Darien méridional, en utilisant les rivières et vallées Atrato, Gaquirri, Puquia, Gué ou bien Tihulé, Paya et Tuyrn, et en creusant un grand lac central servant de réservoir et constituant en même temps le bief de partage à l’altitude de 50 mètres au-dessus du niveau moyen commun aux deux Océans. Il y aurait douze écluses de 4 m 50 de chute du côté du Pacifique, et dix du côté de l’Atlantique. Partant du golfe d’Uraba, ce canal aboutirait au havre de Darien et au golfe de Saint-Miguiel. Sa longueur serait de 235 kilomètres.
- Dans le troisième projet, le tracé proposé à travers le Darien méridional, aboutissant à la rade d’Alcanti sur l’Atlantique, et sur le Pacifique -au havre Darien, aurait une longueur de 125 kilomètres.
- Le quatrième projet consisterait à creuser le canal interocéanique dans l’Etat de Panama (Darien occidental), de la Baie de San-Blas à la rade de Chepillo. Ce serait le tracé le plus court; il ne dépasserait pas 53 kilomètres; mais il faudrait percer un tunnel de 11 kilomètres.
- Le cinquième projet fait traverser au canal une région habitée, à proximité de chemins de fer dans l’Etat de Panama, depuis le fond de la ba'e de Limon (Port Naos ou Navy Bay) jusqu’à la rade de Panama. Sa longueur ne serait que de 73 kilomètres.
- Dans le sixième projet, le canal serait exécuté sur une longueur de 73 kilomètres également; entre le fond de la baie de Limon et la rade de Panama, par les Ghagres et Rio-Grande.
- Enfin, le septième projet consisterait à creuser le canal dans les départements de Ghontales, Rivas et San-Carlos (Nicaragua et Gosta-Rica), depuis Greytown ou San-Juan jusqu’à l’anse de Brito. Sa longueur atteindrait 292 kilomètres. Ce dernier tracé, qui abrège tout spécialement la traversée de New-York à San-Francisco, â paru obtenir la préférence aux Etats-Unis. Mais il y a absence complète de ports et insalubrité sur presque tout le versant de l’Atlantique.
- Le Directeur-Gérant : G-odin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- Le, numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 15 JUIN 1879.
- bureau principal
- A GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franc©
- Un an. . . .
- Six mois . . .
- Trois mois. . .
- 10 f. »* 6 »» 3 »»
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »»
- Autres pays
- Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- SOMMAIRE
- Progrès de la collectivité. — Semaine politique. — Salon de 1879. —La question de la peine de mort en Angleterre. —Lemir, commune rurale russe. — Roman : La fille de son père '{Suite). — Concours d’hygiène.— De l’Impôt.— Bulletin bibliographique. Variétés.
- PROGRÈS DE LA COLLECTIVITÉ
- Une vérité que nous avons trop rarement présente à la pensée et qui cependant se dégage avec évidence de l’observation des choses, c’est que, dans toute société civilisée, il y a côte à côte, et il doit toujours y avoir, la part de l’individualisme et la part de la collectivité. Ces deux éléments sont nécessaires à un bon état social, et il est aussi difficile de concevoir une civilisation ou l’individu serait dépouillé de toute propriété personnelle qu’une civilisation où rien n’appartiendrait à la collectivité.
- L’individualisme absolu et le communisme absolu sont des utopies qui ont pu être rêvées Par des hommes de talent, mais qui n’ont jamais Vu ^ ne verront jamais une heureuse réalisation.
- Propriété individuelle et propriété collective °nt toutes deux leur raison d’être; toutes deux
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente, 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures à M. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- | doivent coexister; toutes deux ont des intérêts solidaires : chacune d’elles est nécessaire à l’autre; la propriété individuelle a intérêt à voir vivre la propriété collective et bénéficie de l’extensfon de celle-ci ; de son côté, la propriété collective n’est garantie que si l’intégrité de la propriété individuelle l’est également. Toute la question est de savoir jusqu’où l’un ou l’autre de ces domaines doit légitimement s’étendre et à quelles dimensions respectives ils doivent s’arrêter.
- La question est plus complexe qu’il ne semble, et nous pensons que les éléments de sa solution définitive ne sont pas encore réunis. Il est impossible, dans l’état actuel de la civilisation humaine, de fixer d’une manière précise la limite légitime des deux domaines respectifs.
- La loi peut, il est vrai, dire à la propriété individuelle : « Tu t’arrêteras ici, « comme elle peut dire à la propriété collective : « Tu n’iras pas plus loin. » Mais ces prescriptions de la loi sont essentiellement modifiables; elles ne sont plus aujourd’hui ce qu’elles étaient hier et il se peut que demain elles ne soient plus ce qu’elles sont aujourd’hui.
- Nous savons bien que la morale nous dit que l’une comme l’autre de ces deux formes de la propriété est délimitée par les exigences de la réciprocité, autrement dit que l’une comme l’autre a le droit de se développer autant que ce développement ne nuit pas au développement de sa rivale.
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- Mais ce précepte n’est pas complet. Il lui manque un critère. Comment reconnaître d’une manière indiscutable à quel endroit l’un des domaines empiète sur le domaine rival ?
- C’est à la recherche de cette détermination que sont venus s-’aheurter en sens divers, mais avec un égal insuccès, les différentes écoles économiques et socialistes.
- Toutefois, s’il est difficile et même impossible de fixer aujourd’hui la limite qui devra séparer un jour la propriété individuelle de la propriété collective, il est facile de voir dans quel sens se déplace cette limite.
- L’histoire et l’ethnographie sont riches en documents à ce sujet.
- Elles nous montrent que dans l’état primitif la propriété n’existait ni sous la forme individuelle, ni sous la forme collective. La terre n’appartenait à personne et ses produits appartenaient à qui prenait la peine de les récolter.
- Ce mode ou plutôt cette absence de propriété ne saurait être assimilée au mode de propriété dite collective. En effet, celui-ci est tout le contraire de l’absence de propriété puisqu’il attribue soit le sol, soit les produits naturels du sol, soit les produits d’un travail immédiat, soit les capitaux issus de travaux antérieurs, il les attribue, disons-nous, par voie légale, à des associations, à des communes ou à des états.
- L’absence de propriété qui correspond à l’état sauvage primitif du genre humain fit bien rapidement place aux premiers cas de propriété individuelle. Le droit du premier occupant, ou autrement dit le droit de conquête sur la nature, fit passer peu à peu le sol et ses produits, de l’état d’absence de propriété à l’état de propriété individuelle. Avant de rien posséder en commun nos premiers ancêtres possédèrent individuellement leur massue de bois ou leur hache de silex. Ce ne fut que plus tard, lorsque l’intelligence humaine se fut un peu développée, lorsque surtout l’expérience eut démontré les dangers de l’isolement, que les hommes s’instituèrent propriétaires en commun de certains territoires déterminés.
- Depuis lors ce passage de l’individuel au collectif n’a cessé de s’accentuer. Les routes ont été tracées, les ponts ont été construits. On a
- creusé les ports, endigué les rivières, fortifié les villes. Souvent ces améliorations se sont mêlées aux iniquités d’une civilisation peu développée et le droit du plus fort s’en est emparé. Malgré cela, petit à petit, mais d’une manière continue, le domaine public s’est agrandi. Depuis !nne cinquantaine d’années surtout il a pris une extension qu’on pourrait qualifier de prodi. gieuse. La loi s’est même modifiée en sa faveur et permet plus facilement qu’autrefois l’expropriation pour cause d’utilité publique. Le domaine des communes, le domaine de l’état augmentent de superficie et de valeur dans une proportion beaucoup plus rapide que l’augmentation de la population dans ces mêmes communes ou états. Enfin, n’oublions pas qu’indé-pendamment du domaine collectif officiel il y a le domaine collectif privé, celui des associations, dont l’accroissement est bien plus remarquable encore.
- Il y a trop peu de temps que nous avons signalé quelle part immense de la fortune publique a passé dans ce domaine collectif privé pour que nous n’ayons à y revenir aujourd’hui, mais il importait au développement de notre pensée que nos lecteurs l’aient présent à la mémoire.
- On peut dire sans crainte d’exagérer que cette extension du domaine collectif est un des plus puissants facteurs du progrès. Elle est un des éléments du bien-être et de la liberté des populations.
- Cela est si vrai qu’on peut juger de l’état de développement d’un pays ou d’une commune par le seul examen de l’état de la propriété collective dans cette commune ou ce pays. B n’est personne qui, en comparant entre eux des pays ou des villes peu éloignés l’un de l’autre et jouissant des mêmes facilités dé s’enrichir, ne puisse au seul aspect du domaine public déduire le degré de développement de la population. Les routes de l’Italie ne valent pas celles de la France ; celles de l’Espagne ne valent pa; celles de l’Italie ; celles de la Turquie ne valent pas celles de l’Espagne, et celles du Maroc n£ valent pas celles de la Turquie. Ne sentez-voir pas que ces différents degrés du développa ment de la propriété collective correspondent
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- allX différents degrés du développement du bien-être et de la liberté dans ces diverses
- nations ?
- La même observation peut être faite entre différentes villes d’un même pays. Prenez par exempte Grenoble et Avignon. Le contraste des villes est aussi complet que celui des populations. Grenoble avec ses grandes places, ses rues larges et droites, indique une ville intelligente et industrielle ; elle progresse et voit le nombre de ses habitants se grossir chaque année ; la salubrité y est remarquable et la misère ne s’y remarque pas. Avignon, au contraire, avec ses places étroites, ou plutôt son absence de places, avec ses ruelles noires, étroites et tordues, indique une ville dévote et sans industrie, une ville dont la population décroît et où la mortalité est effrayante. A la seule comparaison de l’extension du domaine collectif dans chacune de ces villes, on peut juger de leur degré d’avancement. L’un et l’autre se développent ensemble. L’un et l’autre s’entraînent mutuellement. L’extension du domaine public facilite l’industrie et le commerce, qui, à leur tour, par les capitaux qu’ils attirent, facilitent l’extension du domaine public. En somme, plus les communes ou les états sont riches en routes, en ponts, en places, en promenades, en parcs publics, plus la population bénéficie de ces avantages et plus aussi est étendue la liberté dont elle jouit.
- Comparez l’état actuel des populations et les avantages de liberté et de bien-être dont elles profitent, avec les époques où les promenades n’existaient pas, où les rues ne pouvaient être élargies par voie d’expropriation, où les ponts étaient grevés de péages, où les voies de communication, au lieu d’être constamment tenues Propres et d’être éclairées la nuit, étaient jonchées d’immondices pendant toute la journée et mterrompues dès la chûte du jour par des grilles, des herses ou d’autres obstacles stratégiques, faites la comparaison et demandez-'ous si le fait que la richesse tend à passer du domaine individuel au domaine collectif n’est Pns un bienfait et s’il n’est pas à souhaiter que ^ bienfait s’étende et se fortifie de plus en plus ^ * S'Vôn.ir.
- Pour nous, l’hésitation n’est pas possible.
- Cette transformation de la propriété est dans l’ordre des choses. Elle donne une satisfaction réelle à de réels besoins. En conséquence, plus elle s’accentuera, plus le bien-être général bénéficiera de cette accentuation. C’est pourquoi les législateurs doivent veiller avec sollicitude à la favoriser. Toute hésitation serait nuisible, toute fin de non recevoir serait coupable. Le progrès ne doit pas s’arrêter dans sa marche. Il importe au contraire qu’il persiste à s’avancer dans la voie qu’il a choisie. Les heureux résultats déjà obtenus sont un gage de ceux que donnera l’avenir. En mettant de plus en plus en commun des besoins trop longtemps restés individuels, en harmonisant de plus en plus des intérêts trop longtemps considérés comme contradictoires, les hommes se rapprocheront de plus en plus de la mission terrestre de notre espèce, l’unification du genre humain. Ils y gagneront d’autant en bien-être et en liberté, car toujours l’espèce humaine est récompensée des efforts et des conquêtes qu’elle fait dans le sens de sa mission.
- Quant au mode qui convient le mieux pour amener sans arrêt ni soubresauts cette harmonisation des intérêts, il se trouve, comme nous l’avons dit, dans l’association du capital et du travail et dans la répartition des bénéfices entre ces deux facteurs proportionnellement à l’importance de leurs concours.
- Ed. Champurt.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- Les interpellations. — La semaine qui vient de s’écouler s’est ouverte par deux interpellations qui ont tourné à la confusion des adversaires du gouvernement. A la Chambre, M. Gunéo d’Ornano, député bonapartiste, a interpellé le gouvernement au sujet de la révocation d’un adjoint charentais coupable d’avoir, officiellement, participé à l’agitation contre les lois Ferry. Il était assez ridicule, on en conviendra, de faire perdre à la Chambre un temps précieux pour discuter le droit évident qu’a tout gouvernement d’exiger des agents de l’autorité le respect extérieur des actes du pouvoir central. Un membre de la droite, venant au secours de M. d’Ornano, a jugé habile de proposer un ordre du jour captieux « affirmant la liberté de pétitionnement ; » le piège était trop vulgaire pour leurrer personne, et M. Floquet l’a déjoué en formulant un autre ordre du jour « interdisant aux fonctionnaires toute manifestation factieuse, » qui a été voté à la majorité écrasante de 356 voix contre 123.
- Au Sénat, M. Baragnon a questionné M. Lepère an sujet de sa circulaire sur les processions. Le ministre n’a
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- pas eu de peine à rétablir sur sa vraie base la doctrine légale, dénaturée par son adversaire ; il a démoutré victorieusement que la circulaire attaquée était strictement conforme à notre droit public.
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- Les processioas. — Les' ministres de l’intérieur, de la guerre et de la marine viennent de consigner dans des circulaires leurs instructions aux fonctionnaires et officiers de leur ressort, au sujet de leur participation aux processions. Ils interdisent aux agents du gouvernement, dont la neutralité en matière de culte est le premier devoir, une participation officielle aux , démonstrations publiques de l’un de ces cultes, laissant ! à ces mêmes agents toute latitude, en tant que personnes privées, pour pratiquer leur religion à leur guise. Ces instructions étaient d’autant plus nécessaires que depuis un certain nombre d’années, il était devenu de tradition de convoquer les agents de l’administration à prendre part en grand uniforme aux cérémonies religieuses extérieures. M. Lepère a pensé qu’il fallait mettre fin à cet abus, et les ministres de la guerre et de la marine ont partagé son opinion. Si les prescriptions du décret de messidor touchant le piquet d’honneur doivent être observées, la liberté de conscience n’a pas moins besoin d’être respectée d’une façon complète. En conséquence, le ministre de l’intérieur et des cultes vient de recommander aux préfets de ne plus inviter à l’avenir les fonctionnaires sous leurs ordres à assister aux processions, et il leur a prescrit, s’ils croyaient à propos de s’y rendre comme fidèles, de s’abstenir de porter tout uniforme et tout insigne officiel. MM. les ministres de la guerre et de la marine ont adressé aux officiers supérieurs les mêmes recommandations, sans rien stipuler toutefois — et ceci nous semble regrettable — à l’égard du port de l’uniforme, mais en prohibant formellement les manifestations' en corps.
- *
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- Les poursuites contre Ml. do Cassa-gnac. — Ainsi que nous l’avions prévu, M. de Cassa-gnac a été livré aux tribunaux par la Chambre, qui, à la majorité de 306 voix contre 193, a autorisé les poursuit.es demandées par le procureur général de la Seine. Le débat a été long et orageux, et même on a craint un instant des scènes de pugilat. La clôture ayant été demandée, à la suite d’un long discours de M. de Cassa-gnac, la droite s’est répandue en outrages contre la gauche et contre le gouvernement. Aux apostrophes injurieuses, aux invectives d’une violence inouïe jetées au ministère par M. Paul de Cassagnac, la gauche avait longtemps opposé le calme et le silence. Enfin, poussée à bout par tant d’audace, elle a perdu patience, et aux vociférations des bonapartistes elle a répondu par des cris indignés.
- Il en est résulté un scandale tel que le président de la Chambre a dû prier les sténographes, au nom de la dignité du Parlement, de ne relater à l'Officiel aucun des déplorables incidents qui ^ étaient produits. Ensuite, cédant à un sentiment trop chevaleresque, à notre avis, M. G-amhetta a cru pouvoir alors infirmer le résultat du scrutin prononçant la clôture, et la discussion s’est rouverte sur la demande d’autorisation de poursuites.
- M. Paul de Cassagnac n’en a du reste pfofité que pour vomir un nouveau torrent d’invectives contre la Chambre et le gouvernement, qui n’ont rien changé aux déterminations de la majorité.
- Nous persistons à croire que ces poursuites sont maladroites, car, qu’arrivera-t-il, si le jury acquitte M. de Cassagnac ? Il rentrera au Parlement plus audacieux que jamais.
- * *
- JL ri loi sur 1© «livoroe. — Nous avons dit que la Chambre avait pris eu considération la proposition de M Naquet relative au divorce. La commission chargée d’examiner cette proposition de loi a été nommée et huit de ses membres sur onze sont favorables au projet. C’est là, nous le constatons avec plaisir, un résultat
- considérable et qui fait le plus grand honneur à i„ Chambre.
- Nous comprenons difficilement, par exemple, pourquoi l’on tient essentiellement à ce que la question ne soit discutée que l’année prochaine. Il nous semble qu’j eût été utile d’ouvrir dès à présent le débat sur le projet deM. Naquet. qui préoccupe avec raison tous ceux qUi pensent fortement. Cette hésitation est bien puérfie surtout si l’on songe que dans la majorité des Etau européens le divorce est inscrit dans la loi.
- « 'k
- * *
- Le retour de*? Chambres si Paris. — ^
- cours de l’une des dernières séances du Sénat, M. Peyrat a demandé qu’on mit A l’ordre du jour de l’une des piU5 prochaines séances, la discussion de sa proposition relative au retour des Chambres à Paris. M. Laboulave rapporteur, a rappelé que le gouvernement « avait pr0l mis d’examiner certaines conditions de convenances et de sécurité », et il a ajouté « qu’il serait au moins dans les convenances que le gouvernement fit connaître à la commission qu’elle est la solution qu’il a trouvée et qu’il doit proposer au Sénat. » Aux observations aigre-douces de M. Laboulaye, M. le garde des sceaux a répondu que le gouvernement avait l’intention de communiquer à la commission le projet de loi préparé par lui, et qualifié de « loi de garantie » ; mais que ce projet ne pouvait être déposé et soumis au Sénat qu’après dé cision prise par cette assemblée sur la question pfiuci-pale, c’est-à-dire sur la réunion du Congrès pour révision de l’article de la Constitution qui place à Versailles le siège ciu gouvernement. On le voit, le gouvernement considère avec raison la question des garanties comme accessoire, et il veut que la question du retour à Paris soit tranchée en principe parle Congrès, Rien de mieux; mais il serait encore préférable de ne voter aucune loi pouvant donner a penser qu’on se méfie de la population parisienne. C’est samedi que commence m. discussion du projet Peyrat.
- * *
- L insuT’jreetiori algérlonne. —Une insurrection dont la presse hostile au système du gouvernement civil des colonies parait avoir exagéré l’importance, a éclaté ces jours derniers au sein de tribus habitant le plateau*de l Aurès, situé au sud de l’Algérie. Il paraît que la cause du mouvement signalé a été une explosion d indignation des Ouled-Daoub, tribu belliqueuse et peu endurante, contre les exactions d'un de leurs caïds; celui-ci a payé de sa vie ses détournements et les vexations qu’il faisait subir à ses administrés. Jusqu’ici tout est clair. Ce qui l’est moins, ce sont l?s meurtres qui ont suivi pendant plusieurs jours, et l’attitude de révolte prise par les Ouled-Daoud. qui a coïncidé avec des introductions de contrebande de guerre et avec des actes de propagande insurrectionnelle, faits dont l'administration centrale a eu connaissance. A qui sont imputables ces derniers faits, c’est ce qu’il est impossible de déterminer encore exactement. Tout au moins la prudence nous commande de nous montrer très-réservés dans nos appréciations et de contenir nos soupçons. 1} n’en est pas moins fort singulier que cette révolte, qui tout en gagnant quelques tribus voisines de celles des Ouled-Daoub, ne paraît pas devoir prendre beaucoup d’extension, coïncide avec l’installation du régime civil en Algérie. Pour le moment nous n’en dirons pas davantage.
- * *
- Le rapport sur le* lois Ferry. ^
- Spuller a déposé sur le bureau de la Chambre un rapport relatif aux lois Ferry. Il ne nous est pas possible de donner ici, même un résumé de ce ce travail cous1' dérable qui constitue un volume de près de cent cim quante pages, traitant avec une grande force d’arg»' rnentation des droits de l’Etat en' matière d’enseign®' ment public. Nous nous bornerons à dire que Chambre a décidé que la discussion des lois proposée* par le ministre de l'instruction publique aurait la pri°; rité sur l’examen du budget, et elle a fixé l’ouverture
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- t important débat au lundi 16 juin. On présume que |a discussion remplira au moins une semaine.
- * ¥
- afifairess! d’Egypte. — Il se confirme que vAutriche, comme l'Allemagne, vient d’adresser une ote au khédive pour protester contre le coup d’Etat doflt l’Egypte a été récemment le théâtre. S’il faut en croire les assurances émanées de Berlin, cette protestation n’aurait d’autre but que de sauvegarder des intérêts financiers ; c’est là ce qu’on verra plus tard. En attendant, l’altitude de la France et de l’Angleterre en cette affaire, reste assez mystérieuse. Dans un banquet (jui vient d’être offert en Angleterre au premier lord de l'amirauté, celui-ci a déclaré « qu’il n’existait aucun dissentiment entre les deux cabinets au sujet de la question égyptienne*; que quant à l’Angleterre, loi d’agir avec précipitation, elle poursuivrait tranquillement la voie qu’elle s’est tracée. » Reste à savoir quelle est cette voie et où mène cette tranquilli té. C’est ce qu’on se demande sans trop réussir à y rien distinguer.
- Aux dernières nouvelles, on assurait que l’empereur était décidé à agir énergiquement et, s’il, lefaut au Caire même, afin d’amener le khédive à tenir compte de ses remontrances. On dit même qu’une démonstration pourrait bien être faite par les cuirassés allemands dans les eaux égyptiennes.
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- Ees lois d’enseignement en. Belgique. —
- La Chambre des représentants belges a adopté, après six semaines de discussion, le projet de loi présenté par le ministère libéral, qui remplacera la loi de 1842 sur l’instTuction primaire. La majorité est de 67 voix contre 60. On a discuté ce projet de loi avec une ardeur passionnée, et, pas plus en Belgique qu’en France, les cléricaux n’ont épargné leurs peines. Ils avaient organisé un pétitionnement analogue à celui qui se voit chez nous et avaient réuni un grand nombre de signatures par les mêmes moyens. La Chambre des représentants a examiné avec soin ces signatures de « pères de famille, » et le rapporteur, M. Olisi, est entré à ce sujet ! dans les détailsles plus divertissants. Il y en abeaucoup, parmi ces « pères de famille, » qui n’ont pas encore atteint leur douzième année ; il y en a d’autres qui s’appellent Pauline, Clarisse, Anastasie, etc.; l’enquête a témoigné qu’un grand nombre de pétitionnaires étaient des demoiselles, dont plusieurs, à la vérité, se trouvaient être, non pas « pères de famille », mais mères de famille sans avoir été mariées. Un plus grand miracle, c’est que passablement de défunts sont sortis du tombeau pour revêtir lesdites pétitions de leurs signatures. On le voit les cléricaux sont les mêmes partout, et, dans tous les pays où ils opèrent, c’est aux mêmes supercheries qu’ils ont recours.
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- Le courtït greco-turc. — Si l’on en croit une dépêche arrivée récemment d’Athènes, le conflit greco-tuic, relatif à la rectification des frontières helléniques, paraîtrait avoir fait un nouveau pas dans le sens de la conciliation. On annonce, en effet, que le chargé d’affaires de France a remis au gouvernement grec une invitation signée par tous les ministres des grandes puis-^nces, demandant la nomination de commissaires grecs Pour recommencer, à Constantinople, les négociations „ve.c des commissaires turcs, relativement à"la rectifi-ation des frontières. Le gouvernement a promis de répondre prochainement. '
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- crm*1 n°UTeau parti ©a Allemagne. — On
- veLmenc® a Parler, a Berlin, de la formation d'un nou-et sp part* Itérai, qui s’intitulerait « constitutionnel » rés p0mP°.serait ùe tous les groupes libéraux modéré'A® parti aurait surtout pour but de combattre la farif dn’ cr°it fiu’il sera constitué après le vote du de ia'LLUaûier et’ dans tous les cas> avant les élections ce narrambfe des députés de Prusse. La formation de v ru est jugée d’autant plus nécessaire par les libé-
- raux que, d’après l’opinion de ces derniers, les événements parlementaires qui se sont produits récemment menacent d’entraver le développement des institutions progressistes du nouvel empire.
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- JL’exéention de Solowieff. — Lundi matin à dix heures, dans le champ de Smolensk, à Saint-Pétersbourg, a eu lieu l’exécution de Solowieff, l’auteur de l’attentat contre le czar. L’assassin a été condamné à, être pendu par la haute cour de justice, que présidait le prince Ouronsof et‘où le ministre de la justice en personne occupait le siège du ministère public. Parmi les singularités de l’acte d’accusation, nous avons relevé le grief invoqué contre l’accusé d’avoir éprouvé pendant qu’il faisait ses études universitaires des doutes religieux, qui l’auraient conduit « à ce que l’on appelle le déisme. » Autant qu’il semble résulter des débats du procès, Solowieff a été guidé par des sentiments analogues à ceux qui ont déterminé l'attentat de Nobiling. Gomme ce dernier, il est mort sans révéler le nom d’aucun complice, tout en avouant qu’il professait les doctrines révolutionnaires. Au dire des témoins oculaires, l’agouie du malheureux avait durait plus de sept minutes, la chute du corps ayant été trop courte. On a rappelé, à cette occasion, te mot de Rylaïef, un des conjurés de 1825, qui venait de voir exécuter un de ses complices et allait subir le même sort: « On ne sait donc rien faire en ce pays, pas même pendre. »
- La situation en Russie est toujours la même et l’on assure que le czar ne se rendra pas aux noces d’or de l’empereur d’Allemagne par crainte d’être l’objet d’un attentat, soit en route, soit à Berlin.
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- La Bu* sïe et 1© Saint-Siège. — U n’est pas sans intérêt de constater que dans tous les pays où le gouvernement est voué à la réaction, il s’opère d’édi-fiants rapprochements entre ces gouvernements et le Saint-Siège, L’agence Havas nous fait part, en effet, d’un incident qui vient de se produire en Russie et qui pourrait bien avoir des conséquences sérieuses.
- Depuis bien des années, les relations ayant été rompues entre le Saint-Siège et le gouvernement russe-, toute publication des encycliques et bulles papales a été interdite et ces documents ne parvenaient aux catholiques que clandestinement. Brusquement, sans que rien eût averti d’un changement, les journaux de Varsovie ont publié un mandement du chanoine Solkievitsch, administrateur de l’archevêché de Varsovie; ce mandement porte à la connaissance des catholiques l’encyclique papale du 28 décembre dernier.
- La signification de ce fait paraît assez évidente si l’on réfléchit que l’nncyclique en question est dirigée contre le socialisme. Gomme le clergé orthodoxe, qui n’a pas été coutumier de sermons et prédications, a commencé sur tout le territoire russe uue énergique campagne contre le parti révolutionnaire et même simplement libéral, il semble évident que le gouvernement veut se servir à cet effet dans la Pologne catholique de l’aide que lui apporte le Vatican.
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- L’incident ronmélien. —L’incident relatif à la nomination des directeurs généraux de province choisis par Aléko-Pacha parmi les fonctionnaires de race bulgare, semble complètement clos. On écrit, en effet, de Philippopoli, que le gouverneur général a répondu aux observations delà Porte qu’il regrettait vivement d’avoir été obligé d'agir ainsi, mais qu’îl n’avait pu, pour occuper ces* postes, trouver des fonctionnaires capables en dehors des cercles bulgares. Il s’est déclaré prêt à tenir compte des autres nationalités pour les postes administratifs, et il a cité, à l’appui de sa bonne volonté, la nomination déjà faite de trois mahométants, comme chefs du district.
- Quant au différend qui a surgi au sein de la commis -sion européenne au sujet de la motion faite par le commissaire français et appuyée par le commissaire russe.
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- motion tendant à obliger Aléko-Pacha à suivre dans toutes les circonstances importantes les avis de la commission, on assure que les commissaires anglais et autrichien ont été approuvés par leurs gouvernements pour avoir combattu la proposition franco-russe.
- Ses décisions devant être prises à la majorité des voix, la Turquie n’étant plus représentée dans la commission, l’Italie fera la majorité si elle se porte du côté des commissaires anglais, autrichien et allemand ; on égalisera les votes, si elle se détermine à appuyer la motion franco-russe.
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- La guerre chilo-péruvienne. — La guerre, dans l’Amérique du Sud, menace réellement de prendre un caractère très-accentué de sauvagerie. Le gouvernement bolivien délivre des lettres de marque et autorise ses corsaires à saisir, même sous pavillon neutre, toute marchandise ennemie, alors même qu’elle ne pourrait pas être considérée comme contrebande de guerre. De plus, un ordre du jour du président de la Bolivie ordonne aux troupes de la république de ne pas accorder de quartier ni d’en accepter. Cette perspective a provoqué de vives appréhensions en Allemagne, car ce pays a de grands intérêts commerciaux engagés sur les côtes de l’Océan Pacifique, et les belligérants n’ont aucun souci des lois internationales et du droit maritime qui protège les neutres.
- Aussi, le gouvernement allemand a-t-il proposé aux puissances européennes d’intervenir entre les belligérants, au nom des droits de l’humanité. N’est-il pas piquant de voir les incendiaires de Bazeilles, les gens qui fusillaient sans pitié les francs-tireurs, les destructeurs des hôpitaux et des ambulances, pendant la guerre de 1870, se poser en champions des droits de l’humanité. C’est le suprême de l’hypocrisie. Car, dans la circonstance, l’Allemagne n’a cure du droit des gens; elle ne se soucie que de ses intérêts matériels.
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- Mouvement insurrectionnel â> Haïti. —
- Un mouvement insurrectionnel a éclaté à Huicte, près de la frontière dominicaine. Les insurgés ont pour chefs les généraux Montmorency, Benjamin et Saint-Fleur, qui s’étaient réfugiés à Saint-Domingue après l’échec de leur précédente tentative révolutionnaire, il y a trois mois. On compte sur une répression prompte et facile de la présente « révolution. » Des troupes ont été envoyées de Grande-Rivière et d’autres points contre les mécontents. Un navire de guerre d’Haïti passait près du cap Haïtien quand le steamer Santo Domingo en est parti le 20 courant.
- SALON DE 1879.
- I.
- Profession de fot artistique.
- Dans son premier article sur le Salon de 1879, notre très spirituel maître Edmond About s’excuse d’employer encore, par suite d’une longue habitude, en parlant de l’exposition annuelle du Palais de l’Industrie, le mot Salon qui depuis bien des années a cessé de convenir.
- Salon, cette enfilade de pièces dont les murs sont tapissés, à l’heure qu’il est, de trois mille quarante tableaux à l’huile, sans compter les aquarelles, pastels, dessins, cartons, gravures, sculptures et projets architecturaux l
- Non, non ! ce n’est plus un salon, s’écrie M. About et il ajoute malicieusement : — « Ce serait plutôt une halle. »
- Il est de fait que c’est une véritable halle et u0e halle où l’on a le grave tort d’admettre certaine? denrées multicolores capables d’empoisonner le g0fy public.
- La salubrité de l’Art exigerait qu’il y eût à la halle aux tableaux, comme à la halle aux poissons, <}es inspecteurs pour faire jeter impitoyablement tout ce qui fleurerait mauvais.
- Il y a bien le jury d’admission, mais il est trop bon enfant. Il a peur de causer la moindre peine à ces pauvres artistes qui, après tout, ou même, avant tout, ont une marchandise à vendre.
- Il eu résulte qu’on expose chaque année des ceii-vres dites d’art, en veux-tu ? en voilà, n’en veux-tu pas ? en voilà tout de, même, et que nous autres, bonnes gens, qui ne pratiquons pas l’Art mais qui l’aimons, pourvu qu’il dise quelque chose à notre esprit et à notre cœur, nous sommes obligés de faire i mentalement un fort triage qu’on aurait pu, eu grande partie, nous épargner.
- Quoiqu’il y ait parmi les cinq mille huit cent quatre' vingt-quinze œuvres diverses, composant le Salon, bien des œuvres plastiquement mal venues, il faut avouer que ie talent de facture est ce qui manque le moins àmos artistes.
- Il est même si fréquent qu’il en devient banal. L’intérêt des dilettantes doit donc se porter ailleurs. Oi cela ? Dans la conception et dans le rendu de l'idée exprimée ; dans la conception surtout, car c’est là le côté très faible de l’Art contemporain.
- Quand nos artistes ont, par hasard, une idée, ils savent encore la rendre assez bien, mais le diable esl que le plus souvent ils n’en ont aucune. Aussi voyons-nous la plupart d’entre eux, s’ils n’ont pote la chance d’être paysagistes et de pouvoir se borne' à copier directement la nature, reprendre d’année en année des sujets déjà traités et avec une maè'strb supérieure à la leur ou nous peindre des scènes q® n’offrent ni drame, ni comédie, ni absolument riet d’intéressant.
- Le rédacteur en chef du Devoir a eu l’occasioi d’exposer ici même ses principes en matière d’art Ce sont éxactement les nôtres et voilà pourquoi sans doute, il a bien voulu nous charger d’étudier-au point de vue de l’application de nos principe communs, le Salon de 1879.
- Entre autres choses très justes, M. Champ®? disait (voirie n° du 3 novembre 1878) que l’idéal i l’Art n’a rien d’absolu, mais qu’il est tout relatif se modifie, selon les milieux, les races, les époque
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- que, ce qui a toujours fait les grand artistes, c’est nI1'ils ont vécu de la vie de leur temps et de leur pays, se sont imprégnés des aspirations de leurs contemporains et ont exprimé ces aspirations sous leur forme la plus caractéristique; que l’Art doit cesser de se stériliser en des symboles mythologique ou catholique qui ont fait leur temps ; qu’il doit se proposer pour but de représenter des scènes de la vie de famille ou de la vie sociale, de retracer les épisodes les plus marquants de l’existence des grands hommes, et de montrer la soumission de la matière àVintelligence humaine ; qu’il doit se démocratiser en reproduisant les faits satisfaisants des travaux du peuple et les fastes de ses luttes pour la liberté ; qu’il doit enfin remplir un rôle social et éclairer magistralement l’avenir au lieu de refléter misérablement le passé.
- En 1876, nous avions exposé personnellement dans la Revue des Idées nouvelles les mêmes principes qui pour être formulés avec moins d’éclat ne l’étaient pas avec moins de netteté.
- « Dans l’Art, disons-nous, comme dans l’industrie, comme dans la littérature, comme dans la philosophie, comme dans la politique et l’économie sociale, l’évolution incessante nous paraît être la loi de l’esprit humain et nous sommes d’avis que, non- seulement l’art (puisque nous nous confinons ici sur le terrain de l’art) doit se modifier pour ainsi dire, du jour au lendemain, mais que chaque artiste lui-même doit renouveler périodiquement sa manière; à l’exemple immortel de Raphaël, et qu’il est tenu à tout le moins de choisir des sujets qui n’aient déjà servi ni à lui-même ni à d’autres artistes.
- « Le grand artiste, l’artiste hors de pair sera évidemment celui qui mettra une forme originale au service d’une pensée élevée ou profonde.
- ‘Nous aurons la sincérité de reconnaître que parmi les artistes le plus en possession de la renommée à notre époque,il en est très peu qui réalisent ce type de l’artiste accompli, très peu qui pensent et fassent penser, qui sentent et fassent sentir du bout de leur pinceau ou de leur ébauchoir. Le genre qu’on appelle à proprement parler le genre en peinture, et qui a ce double privilège de comporter la gamme infinie de la nature humaine et de pouvoir jusqu’à un certain point influer sur les mœurs d’une nation, le genre, disons-nous, ne fait pas les progrès désirables et il est visible,au contraire, qu’il tourne dans le même cercle depuis longtemps II y a cependant urgence à l’en faire sortir, précisément parce qu’il peut jouer son rôle fort utile dans, le mouvement réformateur de la société française que poursuivent tous les bons esprits. Nons en dirons à peu près autant des genres allégorique, historique et militaire, qui ont le devoir, s’ils veulent correspondre aux aspirations moderne, de réagir contre toutes les vieilles idées, loin d’y . rester encroûtés. Donc nous proscrirons comme usée toute scène allégorique dont la signification ne puisse Pas être actuelle, toute scène historique ou l’avenir ne puisse trouver un enseignement nouveau, toute scène juilitaire qui puisse être la glorification de cette vieilli!16 hideuse qu’on appelle la guerre, tandis que tout odort, même insuffisant fait par un artiste pour collaborer, selon les moyens plastiques, à la grande œuvre uumanitaire et patriotique sera signalé par nous à la reconnaissante attention du public. *
- Notre profession de foi artistique d’alors est restée Ce^ê d’aujourd’hui. Nous pensons en 1879, ce que
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- nous pensions en 1876. Nous applaudirons donc, dans les articles qui vont suivre, aux œuvres capables d’échauffer l’amour du peuple pour la paix, la liberté, le travail, en même temps que nous stigmatiserons celles où les mérites de ligne et de couleur ne rendraient que plus choquantes des tendances comme celles-ci : glorification delà guerre, triomphe de la tyrannie, apothéose de la vie oisive et galante. En un mot nous serons pour l’art qui tend à relever le niveau social et contre celui qui tend à le rabaisser; pour l’art qui pousse l’humanité en avant et contre celui qui la ramène en arrière.
- Un premier coup d’œil d’ensemble donné au salon actuel nous a suffi pour voir que l’école académique, trop florissante naguère, a cessé de se recruter quoiqu’elle compte encore des maîtres tels que Cabanel, Bouguereau et Jules Lefebvre, dont les deux derniers surtout lui font jeter un suprême éclat,
- Que l’école académique se meure, qu’elle soit morte, nous ne nous en plaindrons pas. D’abord elle était assez vieille pouf mourir ; puis, en commettant crime sur crime de lèse-nature elle avait mérité cent fois la mort. L’école que nous voyons maintenant en pleine possession de la faveur publique est celle qui s’intitule naturaliste, afin de marquer tout son respect et toute sa tendresse pour la nature.
- Tandis que les artistes de l’école académique pensaient que la représentation de la nature gagnait à être conventionnelle et demandait un certain arrangement, les artistes de l’école naturaliste se proposent, non pas la reproduction exacte de la nature (ce serait une ambition impossible à satisfaire), mais la reproduction de la nature telle qu’elle leur apparaît dans la sincérité de leur esprit. Une pareille tendance est incontestablement très-bonne et nous ne comprendrions pas qu’elle fût condamnée en elle-même.
- C’est d’elle qu’est sorti le paysagisme moderne, l’une des plus belles révélations artistiques qu’on ait jamais vues.
- C’est d’elle que sortira prochainement, nous l’espérons, la mise en lumière des faits les plus nobles et à la fois les plus humbles de^la vie sociale,trop humbles pour que les académistes aient jamais daignéremar-quer leur noblesse.
- Mais, jusqu’à présent, si cette école est inattaquable en sa tendance, elle est fort attaquable en ses essais, hormis dans le paysage.
- Par exemple, dans le genre proprement dit, où elle aurait tout à créer, nous l’avons vue tomber très-bas, parce qu’elle marque encore d'idéal,
- Du jour où elle aura trouvé son idéal qui ne peut
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- être que le nôtre, autrement dit l’idéal démocratique de ce temps, elle remontera très-haut.
- Notre rédacteur en chef a dressé récemment un véritable réquisitoire contre le naturalisme littéraire dont M. Emile Zola et ses disciples nous ont donné de si coupables échantillons.
- M. Champury serait-il donc d’avis qu’un romancier, ne doit pas nous peindre la nature humaine telle qu’elle est; mais qu’il doit nous la peindre telle qu’elle n’est pas ? En aucune façon. Ce qu’il prétend, et avec un grand sens, c’est que le naturalisme qui ne voit et ne traduit quelesyôtés grossiers et abjects de la nature humaine est la pire des esthétiques, car s’il y a des côtés grossiers et abjects dans la nature humaine, il y a aussi des cotés délicats et nobles, et il y a surtout entre les deux le fond même de l’homme qui n’est ni entièrement bon, ni entièrement mauvais, mais humain.
- Dans la plastique comme dans les lettres il faut distinquer naturalisme et naturalisme ; le naturalisme bien entendu qui consiste à copier de la nature ce qui en est beau, et le naturalisme mal entendu qui consiste à copier d’elle ce qui en est laid. Le premier naturalisme comporte un idéal, le second n’en comporte pas.
- Or, comme d’une part, sans idéal il n’existe ni art ni littérature digne de ces noms et que d’autre part, sans fidèle expression de la nature, il n’existe point de chefs-d’œuvre littéraires ou artistiques, la critique doit montrer que l’un des deux naturalismes, instrument de progrès, est aussi utile à l’art que l’autre naturalisme, instrument de décadence, lui est funeste.
- Nous pensons que notre progression de foi artistique est complète et intelligible pour tous.
- Philippe Marsal,
- Instruction supérieure dew femmes.
- Une feuille spéciale, la. Gazette des Femmes, a relevé la liste des femmes françaises, docteurs, licenciées et bachelières ; elles sont au nombre de 36, en voici les noms :
- Docteurs en médecine (5). —Mlles Marie Verneuil (Faculté de Paris, 1870), conférencière, exerçant à Paris. — Androline Domergue (Montpellier, 1873). — Mmes Madeleine Brès, née üobelin (Paris, 1875),aujourd’hui chargée du service médical au Théâtre-Historique. —Ribard (Paris, 1876), exerçant à Nantes. — Mlle Anna Dahms, du Nord (Paris, 1877).
- Licenciées ès-sciences (3). — Mlles Emma Chenu (Paris, 1868), auteur d’ouvrages pédagogiques. — Ley (Paris, 1878).
- Bachelières ès-sciences clès-leitres (2). — Mlles Benoist, de Fontenay-le Comte (Poitiers, 1867 et 1873). —Amélie de Barrau de Muratel (Toulouse, 1876).
- Bachelières ès-sciences (6). — Mlles Pérez (Bordeaux, 1871). —Cornebois, de Gonstantine (Aix, 1872). — M, Hugoain, de Lambin (Isère) (Paris, 1873), — E, Guenot,
- à Bouillancy (Oise) (Paris. 1873). —Emilie Desportes, d’Orléans (Paris, 1877). — Leblois, de Strasbourg (Toulouse, 1878).
- Bachelières ès lettres (20). — M11'* J. Renguer de La Lime, d’Alger (Aix, 1866). —C. Sibert, de Vienne (Lyon, 1866). —J. Gaillard, de Saint-Chamond (Lyon, 1866). —. Berthe Mandel, de Rouen (Paris, 1868). — C. Bulat, de Ronchère (Paris, 1870). — Marie Florent (Douai 1871). — Bontemps, de Paris (Paris. 1871). — Alexis, fille d'un conseiller général de Marseille (Aix, 1872). — Régnault, de Marseille (Aix, 1872). — Pugnaud (Lyon, 1872). —Marie-Elise Sophie Paturel, fille de la comédienne du Théâtre-Français (Paris, 1874 ) — Olon, de Toul (Nancy, 1875). — Yéméniz,petitefille du savant bibliophile lyonnais (Lyon, 1877). — Marie-Zélie Boulard, instutrice a Toulon (Aix, 1877). — Le G ad, de Tlemcen (Aix, 1877). — Lahille, de Toulouse (Toulouse, 1878). — Marguerite Gidel, de Paris (Paris, 1878). —Henriette Griess (Paris, 1878). — Justine Ityll, de Delaygue (Aix, 1878).—Louise Audiat, de Saintes (Poitiers, 1878).
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- LA QUESTION DE LA PEINE DE MORT EN ANGLETERRE. *
- Entre autres cas déférés aux assises, à Londres, cette semaine, un certain docteur Addison et une femme, nommé Boy ce, étaient accusés d’avoir occasionné la mort d’une jeune fille nommée Robinson.
- La Cour était réunie et le jury venait de prêter serment. On allait procéder aux débats.
- Un des jurés se lève et dit : « Avant toutes choses je crois de mon devoir de prévenir la cour que je suis fortement opposé à l’application de la peine de mort, quel que soit le cas. »
- Etonnement parmi la cour. Mouvement dans l’au-ditoire.
- Le président du jury : « Je crois également de mon devoir de faire connaître à la Cour que je partage de ia manière la plus absolue les sentiments que vient d’exprimer l’honorable juré. »
- Etonnement de plus en plus marqué.
- M. Justice Grove : « Dois-je conclure de ce que viennent de dire les deux honorables membres du jury, que, en dépit du serment qu’ils viennent de prêter, quand bien même les accusés seraient reconnus coupables du crime qui leur est imputé, ces deux honorables membres auxquels je m’adresse, se refuseraient à satisfaire au vœu de la loi parce qu’ils sont adversaires de la peine de mort ? »
- Le président du jury: « Je laisse à votre seigneurie le soin d’interprêter mes paroles.»
- M. Justice Grove : « Je ne puis me contenter de cette réponse évasive. Il me faut quelque chose de positif.
- « Dois-je conclure de vos dires que, lors même que vous avez juré de prononcer un verdict justifié dans votre for intérieur par les témoignages apportés devant vous, vous êtes disposés à violer votre sermeot
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- parce que vous êtes opposé à une loi avec laquelle vous n’avez pas atïaire,
- « Je dis que vous n’avez pas affaire avec la loi parce que ce n’est pas vous qui êtes chargé de l’appliquer. Tout ce que vous avez à dire, c’est, en conséquence des témoignages apportés devant vous, si vous pensez que les accusés soient coupables ou non.»
- Les deux jurés : « Nous n’avons rien à ajouter à ce que nous avons dit. »
- M. Justice Grove confère un moment avec M. Avory, le greffier-huissier du tribunal et annonce qu’on ne s'occupera pas, quant à présent, des cas
- pouvant entraîner la peine capitale.
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- Cette protestation est, nous a-t-on affirmé, la première qui se présente dans de semblables circonstances, et, pour mieux apprécier son importance, il est bon de savoir que, d’après la loi anglaise, il faut l’unanimité du jury pour que la peine de mort puisse être prononcée.
- Nous ne sommes pas assez au courant de la législation du pays pour prédire ce qui va résulter de cet incident. Les lecteurs du Devoir nous pardonneront notre ignorance en apprenant que le Royaume-Uni n’a pas de code proprement dit. Les lois sont éparses et, malgré certaines compilations dans lesquelles on a essayé de les classifier, il est assez difficile de mettre la main sur un texte quand on en a besoin.
- Ceci de l’aveu même des juristes les plus retors, je veux dire, les plus distingués.
- On comprendra donc de toutes façons que M. Justice Grove se soit trouvé embarrassé.
- Nous ne doutons pas cependant que l’éventualité n’ait été prévue. Il doit bien se trouver quelque part deux ou trois lignes, édit, arrêt ou loi, qui permettent de récuser certains jurés, fixant à un minimum de .... le nombre nécessaire à la validité d’un jugement.
- La question de légalité se résoudra donc dans un délai qui ne saurait être bien long. Mais le fait de la protestation restera debout et nous ne serions pas étonnés d’apprendre qu’elle a exercé une certaine influence sur le reste des membres du jury.
- Dans tous les cas, les conditions dans lesquelles elle s’est faite, lui assurent la prise en considération.
- Elle ne s’est pas, en effet, dérobée timidement derrière une excuse comme celle de ne pouvoir siéger sous un prétexte quelconque.
- Elle n’est pas restée cachée dans les replis de la
- c°hsoienca,
- Elle s’est levée, calme, résolue, devant le représentant de la justice et c'est au nom de la conscience elle-même qu’elle a fait entendre sa voix.
- Hurrah, donc, trois fois hurrah pour les deux jurés qui ont protesté !
- Ils ont compris que la société ne se venge pas ; quelle est dans une région qui doit être inaccessible aux passions; que son rôle consiste à maintenir dans un juste équilibre les éléments dont elle est formée.
- Leur raison, d’accord avec leur conscience, leur a dit que la peine de mort, punition et vengeance tout à la fois, était 1 esimilia similibus de l’homœopathie... qu’elle était pire que cela ; car le similia similibus guérit, ou du moins peut guérir, tandis que la peine de mort anéantit. Acte barbare, immoral. Loi du talion.
- Ils ont reconnnu l’erreur des partisans de l’assassinat juridique, et qui conduit ces partisans à regarder l’homme coupable comme le crime personnifié, à identifier l’être avec l'acte et à en déduire que, pour détruire le crime, il faut détruire le criminel.
- Regardant autour d’eux, ils ont vu dans cette société anglaise, dans ce monde positif où l’on peut dire que tout passe sous le niveau du calcul, qu’il était de l’intérêt même de chacun de respecter la vie humaine, hommes et choses ; que la peine capitale n’était pas un moyen préventif, qu’elle n’arrêtait pas le bras qui frappe. Us l’ont vu tout récemment encore dans l’exemple du meurtrier Charles Peace, dont nous avons eu l’occasion de parler dans le Devoir. Ils ont pu entendre ce misérable lorsque, condamné seulement aux travaux forcés à perpétuité, et, tentant de s’échapper, il s’est précipité hors d’un wagon où il était tandis que le train courait à toute vitesse, ils ont pu l’entendre répondre à ceux qui lui fesaient observer que c’était un miracle qu’il n’eùt pas été tué : « je regarde la mort comme bien préférable à de longues années de la penal servitude. «
- Ils se sont aperçu que la mort n’est plus un fantôme redoutable. « Que la foi et l’incrédulité ne reçu-' lent pas devant elle. »
- Us ont jugé que si ce moyen avait pu (ce dont nous doutons) être efficace sur des populations ignorantes, superstitieuses et faibles, il était aujourd’hui, sans action sur notre génération.
- U se sont aperçu de cela en recueillant les dernières paroles de ce criminel, un croyant : « Mes amis, ne me plaignez pas, Dieu m’a pardonné, je vais à lui, je meurs content. »
- Us ont jugé de ceci en lisant que cet autre grand coupable, un incrédule, souriant aux exhortations du chapelain qui l’assistait à ses derniers moments
- lui avait dit en l’embrassant \ « Merci, mon rêvé*?
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- rend, de la peine que vous vous donnez ; vous faites votre métier comme moi j’ai fait le mien, and thatls ail (et c’est tout !) »
- Enfin, résumant toute leur pensée et tout ce qui a été dit de la peine de mort, ils ont, par leur protestation, crié à la société présente comme à celle de l’avenir, de l’enceinte même du tribunal où siégeait le représentant de la justice humaine : « la peine capitale est une barbarie inutile ; elle ne préserve 'pas le corps social, elle le -flétrit par un meurtre.
- Londres, 30 mai 1879. C.-P. Maistre.
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- Puissance magnétique du serpent
- M. Aylward, un naturaliste anglais, a pu vérifier dans le Transvaal la puissance magnétique du serpent. Etant un jour couché à l’ombre, il vit s’approcher un serpent d’une grosseur énorme. Le monstre était trop près pour quelle chasseur pût le viser et faire feu. En ' attendant, il se trouvait face à face avec lui, les yeux du serpent, remplis de haine et de colère, le fixant d’une manière formidable, comme prêt à l’attaque. « Tout à coup, dit l’auteur, je me sentis pris de vertige ; mon regard ne pouvait se détacher de celui du reptile et malgré moi ma tête suivait sans relâche les ondulations de la sienne... Tout à coup un bruit qui se produisit dans les roseaux rompit le charme, et l’horrible monstre disparut dans l’herbe. »
- LE MIR OU LA COMMUNE RURALE RE RUSSIE (’)
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- D’après ce bref exposé, on peut juger que les attributions des communes rurales russes sont beaucoup plus nombreuses et variées que celles de nos conseils municipaux.
- Il faut ajouter que tous les membres du Mir interviennent directement et font partie de droit de l’assemblée communale. A côté des hommes, on voit aussi quelques femmes qui, par le fait de l’absence ou de la mort de leur mari, se trouvent provisoirement chefs de maisonnées.
- L’assemblée se tient le dimanche, l’après-midi, en plein air, dans tout endroit assez vaste pour contenir tous les membres.
- D’ailleurs point de formalités,point de procédure; on y fait peu de discours ; les gens duMir sedivisent par petits groupes, puis peu à peu la discussion devient générale; on se coupe sans façon la parole ; on se traite volontiers de durait (tête de bûche), sans souci des formes parlementaires.
- L’elder (l’ancien) préside, non la discussion même, mais le vote. Dans les cas importants, il résume le sens du débat et s’écrie : « Eh bien ! orthodoxes,
- (1) Voir le numéro du 1“* juin.
- avez-vous décidé ainsi f » eton lui répond : « D’accord ! d’accord I »
- Si le cas est douteux, pour savoir où est la majorité, l’elder fait placer l’un des partis à droite, l’autre à gauche et compte ainsi les voix.
- On raconte que Nicolas voulut, pour régulariser la procédure des Mirs, introduire la coutume de voter par boules blanches ou noires, mais les paysans s’obstinèrent à suivre leur ancienne méthode, et refusèrent, comme ils disaient dédaigneusement, « de jouer aux billes. *
- * +
- Est-ce à dire que la commune rurale russe soit un modèle que nous puissions envier et que nous devions nous empresser d’imiter? Nous ne le croyons pas. Les ineonvéniens sont graves et nombreux et sautent aux yeux à première vue.
- Et d’abord le partage des terres, qui forme la base du système, n’est possible que dans un pays peu peuplé relativement à son étendue, et où la terre, en somme, ne coûte rien ou peu de chose.
- On le voit bien dans la pratique : s’il s’agit de terres fertiles, comme dans les provinces du Sud, chaque ménage cherche à obtenir le plus de terre possible et ne s’inquiète que modérément de la taxe à payer ; s’il s’agit, au contraire, de terrains inféconds, comme dans les provinces du Nord, où la taxe à payer dépasse le revenu normal, chaque ménage s’efforce de n’avoir qu’aussi peu de terre possible.
- Ajoutez à cela que les procédés de culture sont, par un tel système, condamnés à rester perpétuellement dans l’enfance.
- Le cultivateur, pour prendre à cœur son exploitation et en tirer tout le fruit possible, a besoin de se sentir libre de cultiver comme bon lui semble, et d’être, de plus, assuré qu’il ne sera pas sommairement expulsé et qu’il jouira paisiblement du fruit de ses améliorations.
- Or, le cultivateur du Mir doit se soumettre à une certaine rotation delà récolte, ne jamais commencer de faucher son foin ou de labourer le champ en friche sans la permission de ses voisins ; il reçoit le plus souvent de petits lopins de terre situés à des distances considérables l’un de l’autre ; enfin il est exposé à être dépossédé par un nouveau partage, selon le caprice ou les besoins de la commune.
- Notons encore que la responsabilité collective de la commune vis-à-vis de la taxe à payer à l’Etat engendre une surveillance des plus gênantes des habitants vis-à-vis les uns des autres.
- Il en résulte que si un paysan du Mir devient ivrogne ou si un ménage devient pour un fait ou un autre insolvable, tous les chefs de famille ont le droit de se
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- plaindre et de prendre contre lui telles mesures qu’ils jugent convenables.
- Par le même motif, il ne peut être permis à un paysan russe de s'absenter du village d’une façon permanente sans le consentement de la commune ; s’il est autorisé à travailler dehors, il doit payer une certaine somme et il est toujours exposé à se
- voir rappeler contre sa volonté.
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- Tel qu’il nous apparaît dans sa simplicité patriarcale, le Mir rappelle, en somme, un état de civilisation très-primitive. *
- La commune rurale russe est-elle destinée à se transformer et à devenir un élément important de régénération dans la révolution qui se prépare ? Nous n’avons pas à trancher une telle question.
- Mais il nous a semblé intéressant de faire ressortir ce fait anormal et presque sans exemple, de soixante millions d’habitants à qui l’on dénie absolument toute espèce de droits politiques, et qui, néanmoins, en certaines matières, montrent, depuis des siècles, une aptitude remarquable à se gouverner et à administrer leurs propres affaires.
- Il est surprenant qu’un tel état de choses ait duré si longtemps ; il serait extraordinaire qu’il se pût prolonger indéfiniment.
- (Petite République française.)
- LA FILLE DE SON PÈRE
- Traduit de l’Anglais, de Mme Marie HOWLAND Voir n° 4 (tome 1) à n° 40 (tome 3)
- Chapitre XLII.
- Une visite au Palais isocial.
- Près d’une année s’est écoulée depuis le mariage de Clara ; l’été est revenu. Le Palais social dédié aux travailleurs est achevé; la joie, la paix, la sécurité régnent dans ses murs.’ Tous les appartements sont occupés depuis plus de six mois. Georges Storss et sa femme sont au nombre des habitants. Annie préside à la vente des fleurs dans un magasin du Palais, Georges, à force d’études, commence à se faire une réputation d’homme de lettres. Il collabore maintenant au « Républicain d’Oahdale. »
- On se rappelle que le Palais social est composé de quatre immenses bâtiments rectangulaires disposés comme les bras d’une croix grecque, l’intersection de la croix formant la cour des fêtes. Le comte et la comtesse de Frauenstein ont pris logis dans l’un des quadrilatères. Leurs appartements attiennent d’un
- côté à ceux de la famille Forest, de l’autre à ceux de Félix et de Charlotte. Ces trois appartements sont richement meublés, surtout celui de Frauenstein qui ne trouve rien de trop magnifique pour sa bien-aimée Clara.
- Chaque habitant du Palais décore à son gré l'intérieur de son logis.
- Le comte et Félix ont fait orner les leurs de ma -gnifiques fresques, œuvres d’un habile peintre étranger ; mais la plupart des locataires se contentent des murs en stuc bien poli tel que les offre la construction.
- Traversons l’élégant pont de fer qui conduit à cette commune modèle et arrêtons-nous pour admirer le tableau qui s’offre à nos regards. Sur un des côtés de l’avenue qui conduit au Palais social, s’étalent de vastes pelouses parsemées de massifs d’arbres et coupées d’allées sinueuses ; à gauche s’étendent des vergqrs et des jardins admirablement cultivés. Les serres se détachent dans cet ensemble.
- A portée de l’avenue centrale, non loin de la rivière, s’élève le théâtre, charmant édifice, très-élégant dans son genre. Une troupe d’enfants entre en ce moment dans cette salle pour la dernière répétition d’une pièce de comédie qui fait partie du programme des fêtes d’inauguration du Palais, fêtes commencées depuis le matin.
- Le temps est admirable et des centaines de visiteurs viennent des environs pour assister à ces-fêtes dont il a été parlé depuis plusieurs mois,
- Stevens, aujourd’hui l’un des habitants du Palais, a parié que la grande cour centrale, quoique pouvant contenir cinq mille personnes, se trouvera trop petite pour la foule des visiteurs qui vont se joindre aux habitants. Les événements se préparent à donner raison à Stevens.
- Mais nous avons traversé le pont et voici que maintenant nous dépassons le théâtre ; là nous rencontrons un groupe de jeunes hommes vêtus d’un simple et élégant uniforme. Ce sont les pompiers du Palais social, dont les fonctions seraient une sinécure si elles ne comportaient le service d’organisation matérielle des fêtes.
- %
- Le Palais présente un aspect imposant. Le ciment gris clair dont il est composé offre l'apparence du granit; les pilastres, les arceaux des portes, les encadrements des fenêtres sont d’une teinte plus foncée.
- En haut des murs, sur la façade extérieure des trois quadrilatères visibles de l’avenue, se détachent en immenses caractères de mosaïque les mots : Liberté, Égalité, Fraternité.
- En arrière du Palais, dans les jardins, se trouvent
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- le vaste bâtiment des écoles et le pavillon de la nour ricerie et des salles de la basse enfance.
- Non loin de là sont les piscines, puis les écuries, les remises, la buanderie, enfin le gazomètre et l’abattoir.
- Des pépinières remplies de plantes, d’arbustes et de jeunes arbres s’étendent à perte de vue.
- Au nord-ouest les hauteurs boisées qui ferment l’horizon ont été transformées en un charmant parc. Le lac offre aux habitants les plaisirs de la pêche et des promenades en canots. Des balançoires et autres moyens de divertissement sont installés dans cet endroit. La plus sérieuse punition qui puisse frapper un enfant pour sa paresse ou son inconduite, consiste à le priver du droit d’aller dans ce parc.
- Aujourd’hui, des drapeaux et des banderolles flottent sur le Palais et la société musicale fait entendre ses joyeuses fanfares.
- Les navettes de la fabrique de soie sont silencieuses et là comme aux serres, comme aux divers bâtiments d’industrie, le personnel des travailleurs est représenté par un garde chargé de laisser entrer les visiteurs et de répondre aux questions.
- Tous les travailleurs en habit de fête ont la joie sur le visage. Quantité d’habitants du palais, ceux qui se sont spécialement chargés de faire aux visiteurs les honneurs de l’habitation, portent à la boutonnière une décoration avec les mots :
- . Droit — Devoir —- Justice.
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- Dans le Palais, à l’intérieur des logis de chaque famille, les jeunes filles s’empressent de préparer leurs parures pour le bal du soir.
- Non-seulement ce jour voit l’inauguration du Palais social, mais il est témoin d’un autre fait ; un petit enfant vient de naître, le premier qui ait vu le jour au Palais social. L’annonce de cette naissance n’est pas publique encore, bien que la position sociale des parents rende le fait particulièrement intéressant pour toute la population.
- Le docteur Forest est en ce moment près de sa bien-aimée Clara confinée elle-même dans sa chambre par l’événement que le lecteur devine.
- Pas un nuage n’a obscurci le bonheur de la fille du bon docteur; Clara est plus chère que jamais à Paul et celui-ci est toujours le héros des rêves de sa bien-aimée.
- Quoiqu’il soit à peine onze heures du matin, tout Oakdale semble s’être transporté déjà au Palais.
- Madame Kendrick, sa fille Louise et madame Burnham viennent d’arriver chez madame Forest où elles sont invitées à déjeuner,
- Aussitôt l’arrivée de ces dames, et bien qu’il n’y ait à la maison aucune trace d’apprêts, Dinah, la tête ornée d’un bonnet aux couleurs voyantes, et ses opulentes formes emprisonnées dans un tablier blanc à bordure tuyautée, dresse en quelques minutes y.ne table très-abondamment servie, sans que sa face luisante dénote la moindre agitation et porte les traces de la chaleur du fourneau.
- Madame Forest voyant l’étonnement de ses hôtes à l’aspect d’un repas si promptement et si aisément préparé, leur en donne l’explication en ces termes :
- « Nous ne faisons presque jamais la cuisine à domicile ; lorsque le couvert est mis, Dinah va chercher au restaurant du palais ce qui peut convenir à nos besoins. »
- « De sorte que vous êtes ainsi débarrassée des ennuis du marché et de la surveillance du pot au feu, » remarque madame Kendrick. » « C’est excessivement agréable ? »
- Durant le repas, la conversation se porta sur les nouvelles d’Oakdale, et madame Burnham dit en soupirant que les aubergistes avaient complètement rompu le pacte obtenu d’eux avec tant de peine, et que son fils retombait de plus en plus dans l’ivrognerie. « Plusieurs fois,» ajouta la pauvre mère « j’ai eu la pensée de vous consulter, madame Forest,sur l’opportunité qu’il y aurait pour nous à conduire notre garçon à Binghamton. »
- « La seule chose que mon mari trouve répréhensible dans cette asile, » répondit madame Forest, « c’est l’absence d’une industrie quelconque pour occuper les réfugiés. Cependant, comme c’est encore ce qui se présente de mieux, peut-être feriez-vous bien d’y conduire votre fils. Je crois que le nôtre est à peu près guéri,»» ajouta la bonne mère toute heureuse de ses propres paroles, « il doit revenir prochainement à la maison pour essayer ses forces. »
- La société s’informa ensuite de ce qu’on faisait au Palais social, lorsque quelque sociétaire y troublait l’ordre par un fait d’inconduite, d’ivrognerie, par exemple.
- — « Si l’ordre publique est réellement troublé ou si la famille du perturbateur prie le conseil d’administration d’intervenir, une enquête a lieu, après laquelle le conseil, s’il le juge convenable, adresse une remontrance au coupable ; si le fait est d’une gravité particulière, la censure est placardée sur le tableau d’aflichage des actes du conseil. »
- « Jusqu’à présent, » dit Linnie Forest, « nous n’avons eu qu’un seul nas d’aflichage; c’est une peine excessivement redoutée. »
- « On nous raconte toutes sortes de choses, en ville,» dit madame Kendrick, « entre autres, que les bam-
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- bins apprennent à voter au scrutin; cela, sans doute, n’est qu'une plaisanterie. »
- « Pas absolument, » répondit madame Forest-« Les enfants dans leurs heures de loisir accomplissent dans les jardins une certaine somme de travail utile. Ils se livrent à ces exercices sous la conduite d’un chef pris dans leurs rangs. Ils ont, pour désigner ce chef, leurs jours de vote réguliers. Filles et garçons s’exercent ainsi à la pratique du suffrage. »
- — « Et les chefs choisis sont-ils bien recommandables ? »
- « Parfaitement. Les enfants ne se trompent guère sur la capacité de leurs pairs. Une fois nommé, le chef des petits travailleurs va trouver le maître jardinier du palais, pour prendre connaissance du travail qu’on veut bien confier aux enfants ; il reçoit en outre toutes les indications nécessairee et prend livraison des houes, râteaux et autres instruments dont les dimensions sont appropriées à la taille des élèves. Tout ce petit monde se met à l’œuvre, le chef donne l’exemple et veille à ce que les instructions du maître jardinier soient ponctuellement suivies. »
- Le repas terminé, ces dames, guidées par madame Forest, se dirigèrent vers le pavillon de la basse enfance. Madame Muller s’était jointe à elles.
- Susie, qui prenait part à la direction de la nourri -cerie, se trouvait justement dans les salles, quand la société de madame Forest y arriva. La jeune femme portait une robe de mousseline blanche et des fleurs à son corsage et dans ses blonds cheveux:
- Remarquant que madame Forest et Charlotte serraient cordialement la main de Susie, les autres dames firent de même.
- Les salles de nourricerie et celles d’exercices pour les enfants de 2 à 4 ans étaient de vastes pièces, hautes de plafond, bien claires, bien aérées. Le plancher était ciré; une propreté scrupuleuse régnait partout. Les murs étaient couverts de tableaux représentant les uns des fleurs, des plantes ou des animaux; les autres des mères, des pères et de petits enfants.
- Les jolis berceaux en fer que nous avons déjà décrits avec leurs matelas de son et leurs jolis rideaux blancs, se présentaient en ligne dans les salles et charmaient l’œil des visiteuses.
- Madame Kendrick remarqua que ces berceaux ne se prêtaient pas au bercement.
- « Comment faites-vous donc, » demanda-t-elle à Susie, « pour endormir les bébés ? »
- “ Rien n'est plus simple, » répondit Susie; « nos enfants sont habitués à s’endormir sans être bercés;
- on les couche tout éveillés comme de grandes personnes, et ils s’endorment paisiblement et sans cris.»
- « Oh ! c’est merveilleux, » continua la femme du banquier; « mais, dites-moi, quand ces salles sont pleines d’enfants, n’est-ce pas excessivement bruyant ici ? IL doit y avoir bien des pleurs; un seul nourrisson donne déjà tant de tracas dans une famille ! »
- « Oh ! madame, » répondit Susie, « c’est que dans la famifle, l’enfant a bien moins de causes de distractions qu’ici; il est privé de la société de ses pareils ; il s’ennuie, il pleure, la mère s’impatiente et l’enfant s’irrite au lieu de se calmer.
- « Il est difficile aux personnes qui n’ont pas vu fonctionner une nourricerie bien organisée, de comprendre combien le soin des enfants y est plus aisé qu’à domicile. »
- -«Et quelles sont les conditions d’admission par chaque enfant ? » demanda madame Burnham.
- « L’entrée de la nourricerie est absolument libre et gratuite, » repartit Susie; « les mères y apportent leurs enfants, à leur gré, pour quelques heures ou pour tout le jour. Les enfants sont nourris et entretenus de linge, sans qu’il en coûte rien aux parents. »
- — « Comment, tous les ouvriers du Palais ont gratuitement à leur disposition d’aussi vastes sadles, bien aérées, chauffées, éclairées au gaz, pourvues du plus complet mobilier, sans compter les services des personnes attachées à l’institution ! En vérité, de telles choses font le plus grand honneur à Frauen-stein. »
- L’attention de3 visiteuses se porta ensuite sur le promenoir destiné à fadiliter les premiers pas des bébés. C’était une plate-forme ovale en bois, entourée d’une double balustrade, juste assez haute pour servir de point d’appui aux marmots, et leur permettre d’en faire le tour en se cramponnant aux barreaux.
- Puis ces dames passèrent dans les salles d’exercices des enfants de*2 à 4 ans. Là, s’offrit aux regards un matériel scolaire complet : petites tables avec bancs à dossiers, bouliers-compteurs aux boules brillantes et colorées, tableaux d’histoire naturelle pour les leçons de choses, boîtes d’exercices divers, jeux propres à stimuler l’exercice des sens, etc., etc.
- Les visiteuses furent ravies et se promirent bien de revenir un jour non férié, afin d’être témoins de ce qu’on pouvait obtenir des jeunes élèves à qui ces objets servaient chaque jour.
- Au moment de quitter le pavillon, les visiteuses admirèrent les jolis balcons extérieurs qui en faisaient le tour et donnaient accès sur des pelouses en pente douce conduisant vers les massifs de fleurs des jardins.
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- Ce qui les frappa profondément, ce fut de reconnaître en tous ces détails que le Palais social d’Oakdale mettait réellement à la portée de toute une population ouvrière des moyens de bien-être, des ressources et des satisfactions qui n’avaient été jusque-là que le partage des .classes riches.
- (A suivre.)
- ï.’électricité industrielle et la fonte déphosphorée
- Un ingénieur très-distingué, M. A.-F. Noguès, écrit ce qui suit au Crédit national :
- Nous avons à signaler à nos lecteurs trois faits remarquables, sur lesquels nous reviendrons d’ailleurs, en faisant ressortir toute leur importance industrielle et financière ; ces faits, les voici : 1° application de l’électricité comme force motrice ; 2° déphosphoration des fontes provenant des minerais oolithiques ; 3° application de la thermo-électricité à l’éclairage et au chauffage.
- Le problème de l’application théorique de l’électricité comme force motrice est résolu depuis longtemps ; ses moteurs électriques ou magnéto-électriques sont connus de toutes les personnes qui possèdent des connaissances générales sur l’électricité. Donc si l’électricité n’est pas encore appliquée comme puissance motrice dans la grande industrie, cela tient au coût élevé de sa production ; pour produire un kilogrammètre, la dépense est moins grande, dans l’état actuel des choses, en consommant du charbon pour la vaporisation de l’eau, qu’en consommant les éléments d’une pile. Cependant on vient de faire à Sermaize (Marne) une expérience en grand qui semble avoir résolu la question de l’application industrielle de l’électricité comme force motrice. Non-seulement cet agent a servi à mouvoir un élévateur pour décharger les bateaux de betteraves, mais aussi aux travaux de labourage. Des appareils électro-magnétiques produisirent l’électricité qui a donné, dans les premières expériences, le travail de huit bœufs de labour.
- ' * * *
- M. Clamond a fait connaître, tout récemment, une nouvelle pile thermo-électrique qui peut à la fois servir de calorifère et de générateur d’électricité ; ce système, que nous n’avons pas à décrire complètement ici, engendre un courant électrique qui peut alimenter régul ièrement quatre foyers de 20 à 25 becs carcels avec une dépense de dix kilogrammes de coke par heure. Cette pile a l’apparence d’un gros poêle dont les parois sont constituées par des alliages métalliques soudés dont réchauffement produit le courant électrique. L’élément consiste en une lame d’alliage antiino-nio-zincique soudée à une lame de fer-blanc ; 70 à 80 de ces éléments sont accouplés sous forme d’une chaîne appliquée sur la paroi extérieure d’un calorifère particulier.
- Cette récente invention présage une nouvelle révolution dans la production de l’électricité iudustrielle ; le résultat obtenu de ne dépenser que 10 kilogrammes de coke à l’heure pour maintenir allumées quatre lampes électriques dont chacune éclaire comme 20 à 25 lampes carcel, est déjà un effet merveilleux.
- L’édifice de l’éclairage électrique est à peine commencé et déjà de tous côtés chacun y apporte une nouvelle pierre. L’avenir nous y réserve d’étonnantes surprises.
- L’épargne doit se montrer très-prudente dans les entreprises d’éclairage électrique.
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- La découverte qui vient d’être faite en Angleterre, dans le district de Cleveland, de la déphosphoration des fontes, a vivement ému nos métallurgistes.
- En effet, cette découverte va troubler profondément les conditions actuelles de la production de l’acier Bessemer.
- Aujourd’hui, la fabrication de ce métal exige des minerais spéciaux qui coûtent cher ; la déphosphoration des fontes permettra, au contraire, de fabriquer des fontes à Bessemer avec les minerais de sédimentation dont le prix est excessivement bas : on estime que le fabricant pourra vendre l’acier Bessemer à 130 francs la tonne'.
- Les métallurgistes du bassin de la Loire sont inquiets, car la nouvelle découverte ne leur profiterait pas beaucoup, la région n’étant pas riche en minerais de fer ; ces usiniers ont d’ailleurs des marchés conclus avec les mines d’Algérie, d’Espagne, etc.
- Les métallurgistes de la région de l’Est seraient beaucoup plus avantagés par la découverte de la déphosphoration, car ils pourraient largement utiliser les minerais oolithiques de leur pays.
- CONCOURS
- Hygiène et éducation physique de la seconde Enfance.
- La salle d’asile modèle.
- La Société française d’hygiène, donnant suite au succès de son premier concours sur l’Hygiène et l’Education de la première enfance, met aujourd’hui au concours la question suivante :
- Hygiène et éducation physique de la seconde enfance : LA SALLE d’asile MODÈLE.
- Instructions et conseils aux parents, aux instituteurs, aux personnes auxquelles incombe la tutelle de l’école et de l’asile.
- Ne pas entraver, favoriser le développement normal de la seconde enfance, la protéger contre les maladies et infirmités qui peuvent l’atteindre.
- Les récompenses consisteront en une médaille d’or et trois médailles d’argent.
- Les mémoires écrits en français devront être adressés au siège de la Société, 30, rue du Dragon, avant le 1er janvier 1880.
- DE L’IMPOT H
- — « Il est possible, » interrompt de nouveau notre interlocuteur, « que la majoration du prix des denrées ou objets manufacturés se présente dans certains cas et à l’égard de produits particuliers; mais cela n’a pas lieu pour ce qu’on peut appeler rigoureusement les objets de première nécessité, le pain, par exemple. Son prix est le même pour le riche que pour le pauvre. »
- — « Je pourrais, si je le voulais, répondre à votre objection par ce fait que le riche peut faire faire son pain chez lui, ce qui lui coûte beaucoup moins cher
- (1) Voir notre numéro du 8 juin.
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- que de l’acheter chez le boulanger. Je pourrais ajouter qu’il y a pain et pain et que celui consommé par le pauvre, quoique en apparence moins cher que celui mangé à la table du riche, l’est en réalité beaucoup plus.
- Mais je passe et me place dans l’hypothèse du riche mangeant le même pain que le pauvre et au même prix.
- Eh bien, dans cette hypothèse, et toujours avec nos données précédentes, voici un père de famille dont la consommation du pain est de sept livres par jour.
- Une hausse de deux centimes par livre vient de se produire.
- Possesseur d’une part seulement, c’est-à-dire de net : 392 fr. 30, notre père de famille verra par suite de cette hausse ses dépenses s’augmenter de 14 centimes par jour, et son revenu annuel diminuera de trois cent soixante-cinq fois quatorze centimes, soit 51 fr. 10.
- Sa part consommable ne sera donc plus que de 341 fr. 20; c’est-à-dire qu’il subira une perte déplus d’un septième de cette part consommable.
- Plaçons en regard de ce père de famille le fortuné possesseur des cents parts et ne consommant que la même quantité de pain que le premier ; il n’éprouvera comme celui-ci qu’une réduction de 51 fr. 10 sur son revenu net qui est de 39,230 fr, c’est-à-dire que sa perte ne sera que d’un 747ô. Mais comme il est probable que notre interlocuteur nous traiterait d’absurde si nous restions dans cette hypothèse que notre richard ne consommera pas plus de pain que notre pauvre diable, élevons le chiffre de sa consommation à quarante livres par jour.
- Le chiffre de sa perte sera alors de 80 centimes par jour et son revenu annuel' se réduira de 365 x 80 cent. = 292 francs, représentant seulement environ la 135° partie de son revenu net : 39,230 fr.
- Est-ce que là encore l’iniquité ne nous crêye pas les yeux ?
- ¥ ¥
- Un dernier exemple du vice de distribution dans notre contribution et nous conclurons.
- Il est bien entendu que nous argumentons avec les mêmes données.
- Supposons pour un moment que notre homme aux cent parts n’ayant que son corps à vêtir et à nourrir avec son gros revenu, trouve qu'une seule part est suffisante et veuille, en conséquence, vendre les 99 autres. 11 les vendra, c’est à n’en pas douter, en taisant payer aux acheteurs l’impôt qu’il aura payé au gouvernement. Il capitalisera donc 46,153 francs En le faisant, non-seulement il n’aura payé l’impôt
- moins la part qu’il conserve, 461 fr. 53 cent, et empochera espèces sonnantes 45,691 fr. 47 cent, que sur sa part consommable, mais encore il aura fait payer à ses acheteurs l’impôt fde son superflu, c’est_à-dire de ce qui seul devrait être imposé et à sa charge exclusive.
- Allons plus loin.
- Il est certain que, comme dit notre vieux proverbe français qui n’a pas toujours eu raison, ce n’est pas pour le Roi de Prusse que notre capitaliste aura vendu ses 99 parts. Le capital qu’il a réalisé par sa vente ne dormira pas improductif dans sa caisse.
- Ce n’est plus guère que dans les romans ou chez les monomanes que l’on trouve des thésauriseurs conservant leurs écus pour le fplaisir de les compter et recompter. Dans notre siècle de spéculation, on fait mieux, on fait fructifier son argent. Quelquefois les moyens que l’on emploie à le faire ne sont pas très loyaux ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit pour le moment et nous ftenons notre Crésus pour [ honnête homme, mais un honnête homme désireux de tirer profit de son capital. *
- Bien avisé, il placera ce capital hypothécairement ou chirographairement, et plus heureux que le propriétaire ou l’industriel, il en retirera un loyer sur lequel il n’aura pas un rouge liard à payer au gouvernement.
- Il conservera ainsi tout son superflu et, n’étant contribuable que dans la part qu’il consomme, il thésaurisera non seulement la part du superflu qui devrait revenir à l’Etat, mais encore celle du revenu que le producteur emploie, soit à la création, soit à l’entretien, soit à l’amélioration des instruments naturels et mécaniques.
- C’est d’autant que le corps social souffrira et tous pâtiront pour un... qui ne pâtira pas.
- Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini et, prenant chacun des impôts à part, en faire voir le caractère exactionnaire. Mais peut-être serions-nous par trop « Grosjean voulant en remontrer à son curé. »
- Nous nous contenterons donc de rester tout simplement Crosjean, mais quoique ou parce que G-ros-jean, nous demanderons l’abolition de l’impôt actuel et son remplacement par une contribution plus équitable,
- Nous savons parfaitement qu’en pareille matière il est excessivement difficile de satisfaire à toutes les exigences de l’équité, mais nous croyons qu’on peut faire mieux, beaucoup mieux que ce qui est. Nous essaierons de dire comment et par quels moyens.
- En attendant, nous rappellerons à nos routiniers et à nos privilégiés ces paroles de'Montesquieu :
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- « La nature est juste envers les hommes ; elle les récompense de leurs peines ; elle les rend laborieux parce que à de plus grands travaux elle attache de plus grandes récompenses. Mais si un pouvoir arbitraire (ou maladroit) ôte les récompenses de la nature, on prend le travail en dégoût et l'inaction paraît être le seul bien. »
- Perpétuer un système d’impôts dont la conséquence pourrait être celle signalée par Montesquieu, ne serait^ ce pas vouloir pousser l’ouvrier au découragement, au désespoir, à la paresse et à tous les vices qu’elle engendre.
- Conserver cet impôt à la base d’un budget, n’est-ce pas donner à ce budget un cachet d’immoralité qui ne saurait être qu’une anomalie dans un Etat républicain.
- Londres, juin 1879.
- C. P. Maisttr.
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- L'honneur des femmes — Hélène. Deux nouvelles par Mme Eugène Garcin. 1 volume de la Bibliothèque Gilon. Hachette et Cie, éditeurs; prix : 60 centimes.
- Mma Eugène Garcin est connue de nos lecteurs. Le Devoir a publié d’elle, à un moment où cela n’était pas sans danger, une remarquable notice sur la vie et la mort de La Gécilia (voir tome I page 249). De plus, Mme Garcin est auteur d’un volume de Conseils aux jeunes filles, aujourd’hui épuisé, de Léonie, roman d’éducation que Lamartine honora de ses applaudissements, de Charlotte, autre roman d’éducation, enfin de une Expiation, roman plein de pensée et de sentiment. Mma Garcin a un titre de plus à l’estime de nos lecteurs : ayant, dans VEmancipation de Toulouse, pris le parti des faibles contre les puissants, elle fut traduite en Cour d’assises en raison de ses convictions. C’était la première fois en France que l’on faisait un procès de presse à une femme.
- Le petit volume de Mme Garcin que nous avons entre les mains est digne en tous points de ses prédécesseurs. La nouvelle L'honneur des femmes est tout particulièrement remarquable. C’est une chaleureuse revendication du droit à la recherche de la paternité. Ajoutons que cette nouvelle, écrite dans un style d’une pureté parfaite, est en même temps d’une lecture attachante. La seconde nouvelle qui compose ce volume, Hélène, n’a pas la portée philosophique de la première, mais elle est Désintéressante et pleine de sentiment. Nous signalerons a Mra0 Garcin une légère inadvertance qu’il lui sera facile de faire disparaître dans une deuxième édition : Hélène a douze ans à la page 64, elle en a dix-sept à la page 91, et cependant le lecteur n’a été initié qu’à quelques mois de l’existence de la jeune fille. Ajoutons encore que nous voudrions à cette nouvelle une conclusion aussi philosophique que celle de L'honneur des femmes. Le père d’Hélène qui est seul détenteur du secret de la naissance de Patrice a-t-il raison de révéler à sa fille ce secret qui la tue au lieu de le taire et de consentir au bonheur d’Hélène ?
- Notons en terminant que le petit volume de Mme Garcin fait partie d’une collection de volumes à 60 centimes,
- dite Bibliothèque Gilon, collection destinée à suppléer au manque actuel de livres moraux, utiles et agréables, pouvant figurer sur la table de famille et être confiés aux mains de tout le monde. 17 volumes de cette collection recommandable ont déjà paru. E. C.
- LE MUSÉE ARTITISQUE ET LITTÉRAIRE.
- Ainsi que nous l’avions prévu, après cinq mois d’existence seulement, le Musée artistique et littéraire a pris le premier rang parmi les recueils consacrés aux beaux-arts. Prédire son succès ne nous était pas difficile, étant donnés, d’une part son incroyable bon marché, de l’autre les richesses que laisse à sa disposition cette splendide et incomparable Revue qui s’appelle l'Art, et dont il est en quelque sorte une édition populaire mise à la portée de toutes les bourses.
- Déjà nous y avons trouvé de magnifiques gravures d’après Rubens, Le Poussin, Tiépolo, Battieelli, Callot, Lawrence, Prud’hon, etc., etc ; de précieux dessins de maîtres, des croquis inédits, d’intéressantes études sur les écoles modernes, et, à l’occasion du salon, une profusion d’illustrations qui en font un trésor inestimable pour les amateurs et les artistes.
- Le texte est à la hauteur des illustrations : biographies artistiques, récits littéraires se rattachant aux arts, il touche à toutes les questions qui relèvent de son brillant domaine. Il publie toutes les semaines une livraison de 16 pages.
- Les abonnomentsdatant du ler janvier et du 1er juillet, le Musée forme par an deux volumes de 416 pages chacun (avec titres, tables et couvertures), destiné à prendre place dans toutes les bibliothèques, nous disons toutes, car chaque volume, ou, ce qui revient au même, l’abonnement de 6 mois ne coûte que 7 francs pour Paris et 8 francs pour les départements.
- On s’abonne à Paris, à la librairie de l’Art, 33, avenue de l’Opéra ; en envoyant 40 cent, en timbres-poste on reçoit un numéro-spécimen.
- LE TRAVAILLEUR.
- Le Travailleur, paraissant deux fois par semaine, reprend l’œuvre commencée par la Correspondance cosmopolite, le Progrès par la science, le Courrier international, la Mutualité, la Feuille à.'Olivier et le Cosmopolite, de 1862 à 1878. Il devient l’organe de la Ligue universelle du Bien Public, et continuera à publier la correspondance cosmopolite, les travaux et l’historique de la Ligue.
- En envoyant un timbre-poste de dix centimes ou de valeur égale de n’importe quel pays, on recevra un numéro d’essai du Travail>eur et le dernier numéro du Cosmopolite. S’adresser à M. l'administrateur-du journal, rue Levât, 2, à Montpellier (France), à M. Potonié, rue Belleyme, 5, et à Mlle Eugénie Pierre, rue des Deux-Gares 4, à Paris.
- LA SOLIDARITÉ.
- La Solidarité, bulletin trimestriel de V Association pour la défense des droits de la femme, continue à paraître par livraisons de 16 pages chacune.
- Prix : 2 francs par an.
- Rédaction: Mme Marie Gœgg, quai des Bergues, L Genève.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- De numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 22 JUIN 1879.
- 9e ANNÉE, TOME 3 — N-
- 41
- DES RÉFORMES SOCIALES
- bureau principal
- 4 GUISE (Aisne
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- BUREAU AUXILIAIRE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- A PARIS 32, rue Serpente, 32
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- Franc© Pays d’Europe
- Un an. . . . 10 f. »» Un an. . . . 11 î. »»
- Six mois. . . 6 »» Autres pays
- Trois mois. . . 3 *» ün an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures
- àM. Ed.THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- LA LIBERTÉ D’ASSOCIATION
- i Nous attirons d’une manière toute particu-j Hère l’attention de nos lecteurs sur la déclara-j tion de principes contenue plus loin dans notre feuilleton de ce jour.
- Cette déclaration de principes est la reproduction exacte de celle qui précède les nou-mux statuts de l’association fondée à Guise mtre M. Godin et ses ouvriers sous la dénomination :
- SOCIÉTÉ DU FAMILISTÈRE DE GUISE
- ASSOCIATION COOPÉRATIVE DU CAPITAL ET DU TRAVAIL
- La Chambre des députés est appelée à s’occuper l’un de ces jours de la proposition de loi de M. Cantagrel relative à la liberté d’association. C’est le moment que le Devoir attendait pour s’occuper de cette grande réforme. Nous tenons à l’étudier sous ses divers aspects, à voir les avantages qu’elle procurera au pays, à signaler les abus auxquels elle portera remède, enfin à examiner si la forme sous laquelle on nous la présente est bien la meilleure qu’elle puisse revêtir.
- Les intérêts mis en jeu sont d’une si haute importance, les conséquences qu’une bonne ou une mauvaise loi sur la matière peut avoir sont si considérables, que nous ne saurions prier trop ardemment nos lecteurs de nous accorder toute leur attention.
- SOMMAIRE
- liberté cl’association. — Semaine politique. — Emancipation des travailleurs. — Salon de 1879. Société d’encouragement au bien. — Roman : La , Eille de son Père [suite). — Contagion du crime.
- ! Variétés.
- Il est indispensable à la clarté de cette étude de procéder méthodiquement.
- Nous nous bornerons pour aujourd’hui à rappeler quelles prescriptions légales prohibent la liberté d’association, quels efforts ont été faits jusqu’ici pour en obtenir la réforme et quelles raisons ont été alléguées en faveur du maintien de cette prohibition.
- ÉTAT DE LA QUESTION
- A l’heure qu’il est, la législation française
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- LÉ DEVOIR
- condamne de la manière la plus catégorique la liberté d’association ; le code pénal s’en occupe, une loi de 1834 est consacrée à cela et beaucoup d’articles du code civil devraient être revus le jour où l’on voudrait rendre l'association libre.
- L’article 291 du code pénal est on ne peut plus explicite. Sa franchise n’a d’égale que sa précision.
- « Nulle association, dit-il, de plus de vingt « personnes, dont le but sera de se réunir tous « les jours ou à certains jours marqués, pour « s’occuper de sujets religeux, littéraires ou « autres, ne pourra se former qu’avec l’agré-« ment du gouvernement et sous les conditions (t qu’il plaira à l’autorité publique d’imposer à « la société. »
- Voilà qui est édifiant.
- Relisez, cher lecteur, ce merveilleux article et pesez en, je vous prie, tous les mots; chacun d’eux mérite qu’on s’y arrête. Quel sans façon, quelle désinvolture !.... ou plutôt quelle impertinence et quel cynisme dans les termes ! Comme on sent bien là le procédé brutal de Napoléon Ier.
- La restauration ne modifia en rien cette législation arbitraire. La monarchie de Louis-Philippe, ce régime hybride qui se piquait si hypocritement de libéralisme, eut soin de marcher dans la même voie que l’homme de Brumaire. En 1834, le ministère proposa à titre soi-disant provisoire une loi qui étendait aux associations de plus de 20 personnes les dispositions de l’article 291 du code pénal, alors même que ces associations seraient partagées en sections d’un nombre moindre de personnes et qu’elles ne se réuniraient pas tous les jours ou à des jours marqués. Cette loi soi-disant provisoire fut votée le 10 avril 1834; c’est elle qui règne encore aujourd’hui.
- La république de 48 la supprima par la constitution qui reconnaît aux citoyens le droit de s’associer (art. 8) et qui déclare même favoriser et encourager les associations volontaires (art. 13).
- Malheureusement la constitution de la deuxième république ne fut jamais appliquée dans un esprit loyal et le décret du 25 mars j
- 1852 rétablit dans toute leur puissance articles du code pénal et la loi de 1834.
- Depuis lors deux tentatives ont été faites vue de l’obtention d’un régime de liberté.
- La première de ces tentatives fut faite 1872 à l’Assemblée nationale par M. ToE Une commission fut nommée qui présenta, p. l’organe de M. Bertauld, un rapport d’un bu lesque accompli et un projet de loi de l’art traire le plus parfait. Ce projet de loi fut enter; à la suite d’une première délibération au cou? de laquelle le parti clérical démasqua tout ses batteries. Un orateur de la droite, M. p$ Besson, osa même demander que l’Assembli nationale prît conseil de Pie IX et ne votât en matière d’association sans l’assentimentd souverain pontife. ,
- La deuxième tentative faite en faveur de liberté d’association date de mars 1877. A moment, M. Cantagrel etM. Naquet déposère: chacun de son côté un projet de loi partie, lier, celui de M. Cantagrel très-étendu entaché d’une exception dirigée contre les ass: ciations religieuses, celui de M. Naquet tr bref et ne comportant aucune exception (1).
- Ces projets de loi furent renvoyés à une co: mission qui paraissait favorable maïs qui nî pas le temps de rapporter avant le coup d’E du 16 mai et la dissolution qui suivit.
- Aujourd’hui M. Cantagrel a repris son et la Chambre va être appelée à le discuter,
- Dans un de nos prochains numéros n examinerons ce projet de loi avec toute l’a tion qu’il mérite et nous montrerons en quoi nous paraît arbitraire et opposé aux vrais pr. cipes républicains.
- Pour le moment restons sur le terrain néral.
- NÉCESSITÉ DE LA LIBERTÉ D’ASSOCIATION
- Il est étrange que la liberté d’associaq n’ait pas trouvé chez nous un plus grl nombre de partisans et qu’elle n’ait pas f] sionné davantage la presse et le public, est cependant l’une des bases fondamental^
- (1) Voici le texte de ce dernier : « La loi avril 1834, les articles 291 à 294 du code pénal, et< manière générale, toutes les lois qui restreigneJ‘| droit d’association, sont et demeurent abrogées. *
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- ja liberté générale. Elle est de plus un droit cle tous, un droit imprescriptible.
- L’homme est un être sociable, et par cela seul qu’il est un être sociable, il a un droit naturel à s’associer. On ne peut pas plus lui dénier ce droit-là que celui d’aller et de venir.
- C’est la crainte politique seule qui a permis de l’en frustrer.
- Tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis quatre-vingt ans ont été animés à l’égard du droit d’association d’un même-esprit d’hostilité. Premier empire, monarchie de droit divin, royauté constitutionnelle, dernier empire, septennat, tous n’ont vu dans la liberté d’association qu’un principe permettant à des individus actuellement isolés et réduits à l’impuissance par le fait même de cet isolement, de se concerter, de s’entrunir et de créer ainsi des moyens d’action ou des centres de résistance qui pourraient à un moment donné faire obstacle aux empiètements où au pouvoir exagéré de l’Etat.
- Le grand argument politique opposé à la liberté des associations, c’est qu’un gouvernement ne saurait tolérer la formation et le fonctionnement de collectivités particulières au sien de la collectivité générale, autrement dit, la formation et le fonctionnement d’un état dans l’état. C’est dans ce but, dans ce but-là seulement, que le pouvoir se réserve d’intervenir d’une manière obsolue ou tout au moins de soumettre à son bon plaisir l’existence dqs associations.
- L’argument est fort joli sur le papier ; il a cependant un petit défaut, celui d’être démenti catégoriquement par les faits. Rien de plus opposé à l’intention rectrice que le résultat obtenu.
- Que se passe-t-il en effet?
- Une chose bien simple.
- Au nombre des demandes d’autorisation qui sont présentées, il en est qui partent d’amis du gouvernement, d’autres qui partent de ses adversaires.
- Que fait en ce cas le pouvoir ?
- Il accorde à ceux qui sont dans son camp les autorisations demandées et les refuse aux uutres. Certaines associations së ' fondent donc et se développent en toute liberté tandis que les
- associations qui auraient pu faire contre-poids à l’extention de celles-ci ne peuvent se fonder.
- Il en résulte tout simplement ceci : les associations autorisées, restant sans concurrence, se développent outre mesure et parviennent par cela même à créer un état dans l’état.
- N’est-ce pas là ce que nous voyons aujourd’hui.
- Les associations religieuses sont devenues d’une puissance formidable, et si l’on n# donne pas au pays, et au plus vite, comme antidote, la liberté d’association en matière politique et sociale, les associations religieuses arriveront à former non-seulement un état dans l’état, mais un état contre l’état plus fort que l’état,
- L’argument politique invoqué se tourne donc contre ceux qui l’invoquent. Il ne peut sérieusement être soutenu.
- Mais il en existe un autre.
- Il y a sous l’opposition faite à la liberté, d’association une arrière-pensée, que l’on se garde d’énoncer, mais qui n’en existe pas moins»
- Avec la liberté d’association, dit-on, les ouvriers pourront se concerter et exiger, sous menace de grève, que les patrons haussent les salaires» On amènera ainsi la ruine de certaines industries et l’hostilité entre les classes.
- Cette crainte n’est pas d’accord avec les faits. Aux États-Unis et en Suisse, où la liberté d’association existe, les grèves ne sont pas plus fréquentes qu’en France où cette liberté n’existe pas. A coup sûr, il y a dans ces deux républiques une hostilité moins vive entre les patrons et les ouvriers que dans les autres pays. En Angleterre où les associations de résistance (Trade’s unions) ont des dimensions et des ressources formidables, les ouvriers n’en profitent pas pour obtenir des augmentations de salaire. Si des grèves éclatent outre Manche, c’est toujours les patrons qui en sont cause en voulant abaisser des salaires dont les prix ont été débattus de part et d’autre de bonne foi.
- C’est pourquoi il est juste de dire que la crainte de voir la liberté d’association envenimer les relations sociales est une crainte dénuée dé fondement.
- On a toujours tort de se méfier du fonctionnement de ce qui est juste. La liberté n’entraîne des dangers après elle que lorsqu’elle est accor«
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- clée d’une manière inégale ou incomplète. Absolue, la liberté est comme la lance d’Achille : 'elle guérit elle-même les blessures qu’elle peut faire.
- Ce qui est un danger pour un pays, ce n’est pas l’existence de la liberté, ce sont les entraves qu’on y apporte. Si vous donnez aux ouvriers l’espérance d’arriver pacifiquement, par La voie de la liberté, à l’amélioration de leur sort, vous tuez en eux toute velléité et même toute arrière-pensée d’obtenir cette amélioration par d’autres moyens. Si, au contraire, par des restrictions à la liberté, vous empêchez les ouvriers de caresser cette espérance, si vous les poussez à croire que le gouvernement s’oppose à ce qu’ils s’occupent de l’amélioration de leur sort, vous développez en eux du même coup des tendances agressives et l’esprit de révolution.
- Conclusion.
- La révolution de 89, en proclamant la liberté du travail, a ouvert aux ouvriers les portes qui leur étaient fermées; la république de 48 leur a reconnu le droit électoral et leur a permis, par cela même de se faire entendre au Parlement. La république de 1879 doit compléter l’oeuvre de ses deux devancières en permettant aux ouvriers, comme à tous autres, de s’associer librement, de confondre, d’unir leurs intérêts et de faire converger toute la puissance de leur effort collectif vers l’amélioration de leur sort.
- Tous les hommes ont un droit égal à chercher une meilleure situation ; l’Etat n’a aucune raison ni de contester ce droit A qui que ce soit, ni d’en entraver l’exercice ; la seule chose qu’il ait à faire — et c’est là son droit et même son devoir — c’est de veiller à ce que l’exercice de ce droit par l’un ne nuise pas à l’exercice de ce droit par l’autre. Que l’état laisse donc chacun libre et qu’il se borne à faire respecter la liberté de chacun.
- La Chambre des députés actuelle rendra un immense service au pays tout entier si elle ose proclamer résolûment la liberté d’association. Nous nous plaisons à espérer qu’elle n’hésitera pas. Mais il faut que cette liberté soit accordée avec franchise, avec loyauté, en faveur de tous et non en faveur de quelques-uns ; il faut qu’elle soit
- donnée aux religieux comme aux laïques, aux ultramontains comme aux libres-penseurs, aux monarchistes comme aux républicains, aux économistes' comme aux socialistes, aux patrons comme aux ouvriers. Il serait honteux que la France républicaine, la France affranchie et désireuse de rester libre, conservât tout ou partie d’une législation arbitraire, imaginée par un empereur pour rendre légale et facile son oppression.
- Ed. Champury.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- Lo retour à Paris. — II faut rendre justice au gouvernement. Il a accompli les efforts les plus louables pour combattre l’opposition qui s’était constituée dans les rangs du Sénat, contre le retour des Chambres i Paris. M. Waddington, M. Léon Say et M. de Freycinet ont tour à tour pris la parole et fait entendre un langage aussi ferme que vraiment politique. Ils ont rendu un hommage mérité à la sagesse de la démocratie républicaine, etM. le ministre des affaires étrangères, en particulier, n’a pas hésité à déclarer que cette démocratie, qui avait subi les provocations du 16 mai, sans remuer un pavé et sans recourir à la moindre violence, était digne de l’estime et de la confiance des pouvoirs publics. Les ministres ont déclaré nettement que l’on n’avait pas à craindre que l’ordre j)ût être troublé par la population parisienne, et la fermeté de leur intervention a déterminé la formation d’une majorité de 19 voix en faveur de la réunion du Congrès votée par 149 sénateurs contre opposants.
- Nous approuvons le gouvernement d’avoir vengé avec éclat la démocratie républicaine et la population de Paris des calomnies odieuses de la réaction ; nous ne saurions donner notre assentiment aux mesures dites « de garantie » qu’il se propose de soumettre à la sanction des Chambres, afin de dissiper les derniers scrupules de nos pères conscrits. Faire une loi spéciale pour | protéger le Parlement contre les éventualités d'une émeute ou d’un soulèvement populaire qu’on a déclaré I ne pas devoir se produire, à raison de la sagesse du | peuple, nous paraît aller tout à fait contre la logique. De plus, la présentation d’une pareille loi peut être avec I juste raison considérée comme un peu de méfiance et blesse, alors, les susceptibilités d’une population résolue mais paisible. Nous espérons que les Chambres, lorsque] la question dont nous venons de parler sera débattue, comprendront que la meilleure garde pour un gouver-1 nement ou pour une assemblée, c’est le concours de l’opinion avec laquelle on ne craint rien et sans laquelle | on peut tout craindre.
- La réunion du Congrès. — Chacune de* deux Chambres ayant séparément décidé que l’article • delà Constitution devait être révisé, le Congrès forfflM par les deux assemblées a été convoqué pour jeudi, dan» la salle où se réunissent les députés. M. Martel, pp1' dent du Sénat, a pris la présidence. La droite a fait de son mieux pour mettre des entraves au fonctionnern^11 de l’Assemblée nationale en soulevant, par l’orgaued» M. Fresneau, des chicanes de procédure vraiment pü^ riles. Puis, quand malgré les efforts de la réactioDi1* commission de révision, composée de MM. Bernard W' vergne, Bertauld, Louis Blanc, Brisson, Jules Favr®/
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- Ferry* Ferouillat, Gambetta, Leblond, Méline, Peyrat, pjjilippoteaux, Sénard, Jules Simon et Spuller, a été ommée par cinq cents voix sur six cents votants, Gbesnelon, Dréolle et Baudry d’Asson ont protesté 'ar'la proposition d’un ordre du jour blâmant le procédé ^ela majorité. M. Pelletan n’a pas eu de peine à rappeler aux gens de la droite que jadis, à l’Assemblée nationale, les républicains ayant été exclus de toutes les commissions, il était fort naturel que la minorité d’au-jourd’bui subit le même sort ; sur quoi la question préalable sur l’odre du jour de M. Baudry d’Asson a été votée et la séance a été suspendue afin de permettre à la commission de présenter son rapport.
- La commission, après s’être constituée etavoir nommé jL Gambetta, président, et M. Jules Simon, rapporteur, a présenté un rapport fort bref concluant à l’abrogation pure et simple de l’article 9 de la Constitution. M. Buffet a demandé que la discussion fût renvoyée au lendemain, mais, comme on le pense, sans aucun succès M. Lucien Brun est venu déclarer qu’il voterait contre le retour à Paris. Enfin, M. Cassagnac, toujours insolent, est monté à la tribune pour instruire le Congrès de sa résolution de voter pour le séjour des Chambres à Paris, parce que, a-t-il dit, sa conviction est que cette mesure provoquera la chute prochaine de la République. Personne ne demandant plus la parole, l’abrogation de l’article 9 a été votée par 526 voix contre 249. Adieu Versailles !
- * *
- Nouveaux scandales, — La séance de lundi, dans laquelle devait être abordée la discussion de la loi sur l’enseignement supérieur, a été signalée par de nouveaux scandales,'plus violents encore que ceux que l’on connaît déjà. M. de Cassagnac, qui est monté le premier à la tribune, a débuté par une série de diatribes contre le gouvernement, qu’il a couronnées en qualifiant de faussaires le ministre de l’instruction publique elle sous-secrétaire d’Etat au ministère de l’agriculture et du commerce, l’honorable M. Girerd. M.le président de la Chambre, en présence de ces outrages inouïs, a proposé à la Chambre de voter la censure avec exclusion temporaire contre i’insulteur bonapartiste. Un tumulte effroyable a suivi cette proposition. La droite s’est ruée sur le banc des ministres leur montrant le poing et les accablant d'injures grossières. Le président a dû se couvrir et suspendre la séance. A la reprise, M. de Cassagnac s’est expliqué, et cette digne recrue des jésuites a cherché à donner le change sur la portée et le sens des paroles honteuses qu’il avait proférées. La Chambre n’a point donné dans le piège et a voté la censure avec exclusion temporaire. Sur quoi M. de Cassagnac est descendu de la tribune en vociférant, traitant les membres du gouvernement d’« infâmes » et de « misérables. »
- Ces paroles ont été effacées du Journal officiel par le président, et cette omission a produit une impression d’autant plus fâcheuse qu’on avait été fort surpris d’apprendre que M. Gambetta et le bureau de la Chambre professaient cetie doctrine, à savoir que M. de Cassagnac ne parait être l’objet d’aucune répression pénale, au sujet des outrages, qu’après le vote de censure il avait déversés sur le gouvernement. Le ministère, fortement surpris de se voir si peu protégé contre des violences inqualifiables, a demandé, dans la séance du lendemain, des explications au sujet deda longanimité dont le président avait fait preuve. Les .explications de M. fiambetta ont été fort peu concluantes et l’accord s’est lait en mettant l’acte de faiblesse du président sur le compte de l’insuffisance du règlement qu’on avait, au reste déjà, l’intention de réformer afin de prévenir le mtour de nouveaux désordres, en édictant des pénalités dm ne soient pas dérisoires contre les fauteurs d’émeutes Parlementaires. Une proposition a été déposée dans ce gp sera prochainement discutée. Il est. certes, refont rï'en venir à de pareilles extrémités, mais la le 4 est> ^ ceux ci11* ont prémédité de déconsidérer riwé§ln:ie parlementaire. Le premier devoir de la majo-fo e est d’empêcher que la Chambre puisse être transmue par Uûe qouzaiûe qe brailïards en une succursale
- du carreau des halles; il y va de la dignité du pays, incarné fictivement dans la personne de ses représentants.
- * ¥
- Un échec pour la réaction. — La réaction vient d’éprouver un échec bien humiliant à l’élection qui a eu lieu dimanche dernier, pour un député, dans la circonscription de Dieppe. Le candidat républicain, M. Trouard-Riolle, a été élu par 7.891 voix, tandis que M. Estancelin, grand propriétaire,” ami intime des princes d’Orléaiis, représentant des partis monarchiques, du parti clérical et du parti protectionniste, n’a réuni sur son nom que 2,853 suffrages.
- Une simple comparaison permettra de mesurer l'importance de ce succès de la cause républicaine. Aux élections du 14 octobre 1877, M. Lebourgeois, qui était le candidat officiel de M. de Fourtou, et à la succession duquel les électeurs ont pourvu dimanche, avait été élu par 8,098 voix contre 4,015 suffrages accordés à M. Des-marest, candidat républicain. Les réactionnaires orléanistes, cléricaux et protectionnistes ont donc perdu plus de cinq mille suffrages, tandis que les républicains en gagneraient quatre mille. Un pareil résultat peut se passer de commentaires et donner un cruel démenti à ceux qui prétendent que la République perd du terrain clans les populations agricoles, à cause des tendances libre-échangistes du gouvernement.
- La campagne protectionniste. — Au moment même où M, Estancelin subissait dans la Seine-Inférieure le grave échec politique et économique que nous venons de dire, son compatriote et amiM. Pouyer-Quertier, faisant faire, comme il l’avait annoncé a Lille, son tour de France à l’agitation protectionniste, prononçait à Bordeaux un discours qui ne parait pas avoir eu un grand succès. A Lille déjà, au milieu d’une population ouvrière qui cependant souffre cruellement de la crise actuelle, la parole de M. Pouyer-Quertier n’avait pas produit tout l’effet que ses amis en attendaient. A plus forte raison devait-il en être de même- à Bordeaux qu’on a appelé à juste titre la ville mère du libre échange. Appropriant d’ailleurs à ses auditeurs les arguments qu’il croyait devoir être plus facilement goûtés par eux, il a parlé surtout de la décadence, malheureusement trop réelle, de notre marine marchande. Mais les Bordelais ne se sont pas laissé persuader par la verve entraînante et capiteuse de l’honorable sénateur, et on peut croire qu’il faudra encore beaucoup d’années et de nombreux discours avant que Bordeaux soit gagné à la protection.
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- Les -traités» de commerce. —Le gouvernement a déposé sur le bureau de la Chambre un projet de loi tendant à proroger pour six mois les traités de commerce actuellement existants, et la commission est favorable à cette combinaison que les députés et les sénateurs devront approuver, sans aucun doute. Cette prorogation est indispensable, car il faut du temps au Parlement-pour préparer, discuter et adopter un nouveau tarif général de douanes, et ce n’est qu’après le vote du tarif général des douanes que le gouvernement pourra ouvrir des négociations pour conclure des traités de commerce.
- Si le Parlement n’accep tait pas la prorogationffiu traité de commerce, il arriverait certainement que ces traités cesseraient d’être en vigueur avant que d’autres traités aient pu être conclus. Nous nous trouverions alors, pendant une période plus ou moins longue, dans la position où nous avons été récemment pendant quelques jours au grand détriment du commerce, dont on a entendu alors les plaintes si justifiées. Les produits étrangers seraient soumis chez nous à notre tarif général de douane ; nos produits subiraieut par contre-coup à l’étranger les rigueurs du tarif général des autres nations. Nos relations commerciales seraient bouleversées et le commerce avec l’étranger s’arrêterait.
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- LE DEVOIR
- Ee» troralbles en -A-lg^érie. — L’insurrection algérienne ne paraît pas prendre une sérieuse extension. Quelques engagements heureux, dont le détail est sans intérêt, ont donné sans doute à réfléchir aux insurgés, dont certains chefs ont pris la fuite dans des directions inconnues. Il se confirme de plus en plus que ce sont les exactions des caïds qui ont amené ce soulèvement local.
- Pour donner une idée de ce qui se passe, il suffit de dire que sur les territoires militaires, les impôts sont levés sans aucune espèce de contrôle par les caïds; aucun reçu n’est délivré aux contribuables arabes, qui, ne pouvant pas prouver qu’ils ont payé, payent leurs impôts jusqu’à deux et trois fois. Les bureaux arabes ferment les yeux sur ces faits, ün ajoute même que leur silence n’est pas complètement désintéressé.
- Quoiqu’il en soit, les insurgés ont dû être traités, avec vigueur, puisqu’ils avaient eu recours aux armes et que leur soulèvement menaçait la sécurité 'de la colonie ; mais il faut espérer que les mesures militaires prises contre ces malheureux vont bientôt prendre fin, car on dit que les Ouled-Daoud ont envoyé au général Forge-mol des délégués pour solliciter l’aman.
- En résumé, cette insurrection aura eu cet utile résultat de donner lieu à une enquête vigoureusement menée, qui sera le dernier coup à porter aux bureaux arabes.
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- XJne leçon à, la magistrature. — La Cour de Cassation a rendu, dans ces derniers jours, un arrêt qui a légitimement oceupé et satisfait l’opinion publique. Elle avait été saisie, dans l’intérêt de la loi, d’un jugement correctionnel rendu par le tribunal de Baugé, devant lequel avait été traduit un maire qui avait affiché dans sa commune la protestation des ministres du 16 mai contre le vote de flétrissure. Les juges de Beaugé avaient bien admis l’existence de la contravention, mais ils avaient rédigé des considérants dans lesquels ils avaient critiqué en termes peu mesurés les décisions de la Chambre.
- La Cour de Cassation a reconnu qu’il y avait eu, delà part du tribunal, « excès de pouvoir », et après avoir rappelé que « l’autorité judiciaire, qui ne peut entrer dans l’appréciation d’un acte administratif, le peut encore moins quand il s’agit d’un acte législatif », la Cour a « cassé et annulé tous les motifs qui s’attaquent au vote de la Chambre des députés. »
- La leçon était assurément méritée ; mais il est à croire que ceux contre lesquels elle est dirigée en profitent peu. Qu’ont-ils à craindre? Ne sont-ils pas inamovibles?
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- Les affaires «l’Egypte. — Le khédive cède décidément devant la protestation des puissances, protestation qui est, pour ainsi dire, unanime, car l’Italie s’est décidée à suivre l’exemple de l'Allemagne et de l’Autriche. Non-seulement Ismaïl soumet à l’approbation des puissances le plan financier, dit national, ce qui équivaut à l’abandon par lui de ce plan ; mais, en même temps, il abroge son décret du 22 avril, .ce décret contre lequel les protestations étaient dirigées. Bans une circulaire signée par Chérif-Pacha, le gouvernement égyptien promet le paiement immédiat et intégral de la dette flottante et s’en remet aux puissances de la solution des questions relatives aux intérêts et garanties de la dette unifiée. Chérif-Pacha exprime, en terminant, l’espoir que les puissances emploieront leurs bons offices auprès de la maison Rothschild pour amener l’arrangement des difficultés qui empêchent encore de verser le solde de l’emprunt domanial.
- Voilà qui est fort bien, mais les dépêches du Caire ne nous disent rien des moyens qui seront employés par Ismaïl pour payer les créanciers et elle ne parle pas non plus des garanties offertes par le khédive contre le renouvellement des coups de tête semblables à celui du 22 avril ; et des garanties, pourtant, sont absolument nécessaires, étant donné le caractère cauteleux d’Ismaïl-Pacha. Les dépêches sont également muettes sur la sa-
- tisfaction qui est due par le khédive à la France et a l’Angleterre, pour la façon plus que cavalière avec laquelle il a congédié ses deux ministres français et anglais. Jusqu’à présent, autant qu’il semble, il”n’y a que les porteurs de titres égyptiens qui aient lieu d’être satisfaits ; en vérité ce n’est pas assez, et l’on doit exi-ger davantage.
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- La terreur du Czar, — Si l’on en croit les correspondants anglais, la vie du czar est absolument bouleversée par la crainte; il passe ses jours dans des transes continuelles, et ne sait quelles précautions prendre contre les complots nihilistes. A sa demande deux détectives de la chancellerie du général Drenteln ont été envoyés à Jalta pour découvrir les nihilistes qui peuvent se cacher dans le palais impérial.
- Dans la crainte d’être empoisonné, le czar a soumis à des restrictions la vente du poison à Jalta, et un-officier de gendarmes est chargé de surveiller la préparation des mets.
- Ces jours derniers, en se retirant pour se mettre au lit, le czar a trouvé sous ses vêtements de nuit un paquet d’exemplaires du journal Terre et Liberté. On a découvert ensuite une proclamation révolutionnaire dans le cabinet môme de l’empereur.
- Tout cela indique que les nihilistes ont un agent dans le palais. Enfin, tous les membres de la famille impériale reçoivent les productions de la presse révolutionnaire, et le czar passe une partie de son temps à arracher des mains de ses jeunes fils, Paul et Serge, les feuilles nihilistes.
- Enfin, une feuille russe, rendant compte de l’exécution des nihilistes à Kieff, dit qu’une j.eune fille qui avait caché son nom, malgré l’emploi du knout, a déclaré au pied de l’échafaud qu’elle se nommait Nathalie Gorts-chakoff et qu’elle était nièce du chancelier de l’empire russe.
- De nombreuses arrestations sont journellement faites de tous côtés. On signale notamment des étudiants, des professeurs et des membres de la municipalité d’Odessa, que l’autorité militaire vient de jeter en prison sous les prétextes les plus futiles.
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- Les élections en Autriche. — En Autriche, la période électorale, récemment ouverte par la dissolution du Reichsrath suit son cours sans grande agitation. On y remarque, dans le parti conservateur, un esprit de discipline et d’union et une prudence électorale qui manquent aux libéraux de l’Autriche. Il n’y a pas un seul siège au Parlement pour lequel deux conservateurs soient en concurrence, et de crainte de se diviser en publiant un programme qui n’aurait pas convenu à toutes les fractions du parti, on s’est contenté de lancer un avis général, conseillant de voter partout pour un conservateur, quel qu’il soit. Les libéraux ont, au contraire, plusieurs programmes rivaux et plusieurs candidats pour les mêmes sièges. Ce manque de discipline et d’union électorale pourra leur faire perdre la majorité.
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- Agitation à Constantinople. — Une crise ministérielle à Constantinople parait maintenant tout à fait imminente. D’après les dépêches reçues de cette vilie, Khérédine-Pacha aurait mis le sultan en demeure d’opter entre lui et ceux des ministres qui ne partagent pas sa manière de voir.
- D’autre part, on annonce que des arrestations ont eu lieu ily a quelques jours, à Stamboul, elles auraient même été accompagnées de troubles, et sont de la part de la population l’objet de nombreux commentaires. Les personne5 arrêtées sont un prétendu prophète et son compagnon, qui se disaient appelés à rétablir la foi musulmane dans son intégrité. Le chef avait pris le titre de « mehdi », qui signifie en turc guide et a presque Ie même sens que le mot « Messie ». Les sectaires ont opposé une vive résistance aux zaptiés venus pour J03 arrêter; ils ont même tiré sur eux plusieurs coups de
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- i. 0iver. Telle est la version de la police, mais bien des s soupçonnent dans cette affaire une nouvelle arres-Son moûradiste.
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- £<rifae dans l’Amérique méridionale. —
- .situation paraît se compliquer et s’aggraver dans l’A-Wue du Sud. On sait que la possession de la Patate que 1® Chili s’est nominalement annexée et où il établi une colonie pénitentiaire, est depuis assez iigtemps une cause de discorde entre la république du ili et la république Argentine. Depuis que la guerre éclaié entre le Chili, d'une part, et le Pérou et la Boli-e de l’autre, le Pérou a essayé de profiter de cette nésiütelligeuce pour obtenir des Argentins une alliance pensive. Son envoyé a été très-chaudement accueilli à jenos-Ayres, et il paraîtrait que la république Argen-3e songe à entrer en campagne. Une dépêche de uenos-Ayres annonce que la rupture des négociations, ^vertes avec le Chili sur la question des frontières en da^onie, est considérée comme imminen'e; qu’on fait le3 préparatifs de guerre dans la république Argentine, (que des canonnières sont envoyées dans le détroit de la^ellan. Si ces prévisions se confirment la guerre s'étira, du Nord au Sud. sur cinquante degrés géogra-hiques environ de la côte occidentale de l’Amérique.
- |e plus, une dépêche annonce une révolution au Para-uay; le président aurait été renversé.
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- Proaunelamento au Mexique. — Il y avait op longtemps, parait-il, que le Mexique jouissait une tranquillité relative. Les avis de Mexico, portant date du 16 juin, annoncent que le général Negrete, ommandant l’armée, a fait un pronunciamento contre président Diaz, et qu’il a quitté Mexico avec 3,800 parias, poursuivi par le président en personne.
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- L’expédition du Cap. — Les nouvelles du |p de Bonne-Espérance que nous ont apportées cette emaine les journaux anglais se résument en deux É>ints: En premier lieu, les Bœrs (colons hollandais) du fanswaal sont satisfaits de l’organisation provisoire que (ur a donné le gouverneur, sir Bartle Frère, et qui fait titrer deux d’entre eux dans le conseil exécutif. Ils tendent la réponse à leur pétition adressée à la reine Angleterre, contre l’annexion à la colonie anglaise, qui ur a été imposée.
- Ensuite, on commence à croire aux ouvertures de paix des par Celtewayo, parce que le roi des Zoulous s’in-aiète du nombre toujours croissant des troupes anisés, et que ses sujets ne se montrent plus aussi dis-:>sés à se battre.
- Aüx dernières nouvelles, on assure même que le roi uZulaland aurait demandé à faire sa soumission, mais ne faut accepter ce bruit que sous bénéfice d’inven-ure.
- L nia ^erQi®re heure, nous recevons communication de Mépèche suivante que l'Agence Havas transmet aux Nmaux :
- Paris, 20 juin, b heures, matin. Oa télégraphie de Londres qu’une dépêche du Cap, u 3 juin, annonce que le prince Louis Napoléon, sur-|nst a été tué le 1er juin dans une reconnaissance faite >ar les Zoulous. Son corps a été retrouvé, Havas.
- ^ssage êtes Alpes pair des papillons
- lit dans le Journal de Qenlve :
- paàsacrp samedi matin, dans notre canton, le
- de !»Hue colonne innombrable des jolis papillons cuenille du Chardon (Vanessa Cardui) qui volait,
- non pas en essaim serré, mais par files interminables de ces insectes plus ou moins espacés, de telle sorte que ce passage, d’après une personne qui l’a observé d’un jardin dé Plainpalais, a duré pendant près de trois quarts d’heure ; cette année de papillons allait du Sud-Ouest vers le Nord Est. Nous voyons par les journaux de la Suisse allemande que le même phénomène a été constaté durant l’après-midi do samedi dans le canton de Berne, dans celui de Zurich (à Wetzikou, Mænne-dorf, Uebikon), d’Argovie (à Olten), dans celui de Thur-
- fovie (à Busnang), dans celui de Zoug, dans celui de aint-Gall (de Kronbühl jusqu’à Gossau), et dans celui d’Àppenzell, Rh.-Ext. Sur certains points, le-passage a duré jusqu’à quatre heures, plus ou moins dense, il est vrai.
- En outre, l’observateur installé à la station météorologique de l’hospice du Saint-Gotbard a annoncé que le matin du S juin déjà, on a trouvé près de l’hospice, sur la neige, des milliers de papillons ; il n’en indique pas l’espèce, mais 11 est fort probable que ce sont les mêmes qui ont, deux jours plus tard, été signalés dans nos contrées.
- La N. G’ de Zurich suppose que ces insectes ont été dérangés sur le versant sud des Alpes par les ravages causés dans la végétatation par les pluies persistantes de ces derniers temps, et en particulier par les inondations dans la Haute-Italie et qu’ils ont entrepris, favorisés par le vent gui régnait alors, la périlleuse opération du passage des AÎpes. On signale, du reste, dans le midi de la France, des passages semblables, et c’est de là que venait sans aucun doute la colonne qui a été observée dans notre canton.
- ÉMANCIPATION DES TRAVAILLEURS.
- VUnion républicaine termine par les réflexions suivantes les articles qu’elle a consacrés à récapituler les revendications de la bourgeoisie aux siècles précédents et dans le nôtre.
- L’époque antique, dit ce journal, est marquée par la domination du noble et la prépondérance de la propriété foncière: le sol. L’époque contemporaine est caractérisée par la domination du Bourgeois et la prépondérance de la propriété mobilière : le Capital.
- Tout doit-il s’arrêter là?
- « Oui, répondirent les bourgeois français et belges de 1830. Le progrès est maintenant résolu, révolu, absolu. Nous avons secoué le joug des deux ordres vivant de privilèges: l’aristocratie et le clergé. Le Tiers-Etat, après des efforts, des angoisses et des luttes, a fait prévaloir ses droits. 1789 les inscrivit dans les codes; 1830 nous a-mis le pouvoir effectif dans les mains. Nous n’avons plus qu’à maintenir notre conquête, à garantir notre repos ; car, ayant bien travaillé, bien bataillé, ce repos nous est dû, et surtout que nul opportun ne le trouble !»
- Tel fut le langage de la Bourgeoisie souveraine. Elle, l’ainée de cette famille qu’en 1789, on appelait le Tiers-Etat, elle ne considérait point qu’en arrivant à la puissance, elle avait laissé, bien loin derrière elle, ses frères plus petits, plus faiblos. plus humbles : les travailleurs, qui pourtant avaient mis leurs bras à son service ; les travailleurs, à qui le travail n’a pu donner encore la propriété, et pour lesquels par conséquent la liberté est lettre morte.
- Après la Noblesse est venue la Bourgeoisie ; derrière la Bourgeoisie fourmille l'armée immense du Prolétariat.
- Serait-il juste et est-il possible d’empêcher l’avènement du Prolétariat?
- La question revient à celle-ci : Eût-il été juste et possible d’empêcher l’avènement de la Baurgeoisie ?
- Si la Bourgeoisie eut d’incontestables droits, le Prolétariat a les siens. Ils sont iuscrits dans l’immortelle Déclaration des Droits de l’Homme; inscrits dans la
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- nature, qui veut que chaque individu s’élève et grandisse en raison de ses facultés, de ses efforts, de son mérite ; inscrits enfin dans la conscience universelle, qui proclame ce principe, seule garantie contre les décadences, unique sauvegarde du progrès dans les nations : « A chacun selon ses œuvres / ®
- C’est de ce principe d’équité, enfin triomphant, que sortira la paix du monde.*
- Eugène Garcin.
- SALON DE 187 9.
- II.
- Peinture.
- Apres notre profession de foi, notre plan.
- Nous commençons par la peinture. Quant à l’ordre dans lequel nous examinerons les tableaux, ce ne sera pas, à coup sûr, l’ordre naïf où l’administration des Beaux-Arts continue à les placer, contre toute logique, c’est-à-dire en mêlant les genres les plus divers pour juxtaposer les œuvres des peintres dont les noms ont les mêmes initiales.
- Nous passerons successivement en revue : 1° les portraits et figures ; 2° les paysages, marine, animaux, fleurs et natures mortes ; 3° les tableaux d’histoire et de genre militaire ; 4° les tableaux de genre ; 5° les tableaux mythologiques et religieux ; 6° les tableaux allégoriques.
- Il va sans dire que nous ne parlerons que d’un très petit nombre de tableaux parmi les trois mille quarante qui sont exposés, mais, selon notre habitude, nous nous efforcerons de décrire les plus importants de ceux dont nous parlerons avec assez de précision pour que les lecteurs, qui ne les auront pas vus, puissent jusqu’à un certain point s’en faire une idée et contrôler notre propre appréciation.
- Portraits.
- Jamais Salon n’avait été plus fertile en portraits que le Salon actuel. Il y en a peut-être plus de deux mille et, dans le nombre, beaucoup portent l’empreinte d’une certaine originalité de talent chez leur auteur.
- Cette originalité se décèle de plusieurs manières : par le grain de la peinture, par les jeux de lumière et d’ombre, par l’attitude donnée au modèle, par le choix des fonds de tableau ou des accessoires.
- Outre les différences de types qui sont le fait des modèles, il y a donc des différences de méthodes picturales qui sont le fait des peintres. De là résulte une infinie variété dans le document humain, comme dirait M. Zola.
- On a généralement admiré le portrait de Victor Hugo par M. Bonnat. C’est à coup sûr une belle, œuvre, mais, pour être franc, nous dirons qu’elle est
- loin de nous satisfaire entièrement, et nous serions bien étonné si M. Bonnat, qui est un artiste auSsj consciencieux qu’habile, n’était, à cet égard, denulf avis. Il peut d’ailleurs se consoler en se rendant ]e témoignage que là où il a échoué aucun autre artiste n’eùt réussi. C’est que la physionomie si complet de Victor Hugo est peut-être celle du siècle qu’il le plus difficile de traduire sur la toile. Le gra^ poète, dont les cheveux blancs coupés ras et labarbt blanche tranchent sur ses vêtements tout noirs, es-représenté assis près d’une table, le'coude gauche appuyé sur un Homère in-folio, la main correspon. dante repliée sur le front, avec l’index étendu le long de la tempe, la main droite posée dans le gilet, sauf le pouce très ressemblant, si ressemblant que nous l’eussions reconnu, peint à part, loin de la figure an teint légèrement briqueté. Les yeux, deux trous noirs, d’une profondeur extrême regardant en dedans car Victor Hugo médite. Est-ce bien le regard du maître méditant ? Pas tout-à-fait, croyons-nous, et c’est par là que pèche principalement l’œuvre de M. Bonnat. Se sentant impuissant à exprimer ce va-et-vient simultané du regard de dedans en dehors que nous avons, pour notre compte, maintefois observé chez le grand poète au moment où il se recueille, l’artiste a-escamoté la difficulté en concentrant tou; le regard en dedans. Et voilà pourquoi les yeux de Victor Hugo d’où la lumière sort d’habitude plus intense qu’elle n’y est entrée, semblent, sur la toile de M. Bonnat, dépourvus de prunelles.
- Ajoutons que nous croyons la tête plus petite et le visage moins plein que nature. Quoi qu’il en soit de ces critiques, la postérité sera encore bien heureuse d’avoir de Victor Hugo'un portrait qui pour ne pas rendre toute la physionomie superbe du modèle, n’en est pas moins un morceau artistique de premier ordre.
- M. Baud-Bovy expose deux portraits fort remarquables, celui de M. Henri Rochefort et celui de M. Olivier Pain. Debout, une jambe en avant, les deux mains dans ses poches et relevant ainsi te basques de sa petite jaquette noire, dans une attitude où l’on sent toute la crânerie de son caractère, Rochefort projette devant lui un regard aigu son; son front bombé à double compartiment, surmonte d’une crinière grise en panache, avec laquelle tranche la moustache et la barbiche noires. Il a visible* ment un peu vieilli et grossi, depuis quelques années il n’en est que mieux.
- Debout, lui aussi, mais les bras croisés et ayat une attitude plutôt recueillie que guerroyante Olivier Pain est également fort bien rendu. Les brures de son visage, les miroitements de sa cheve
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- lure, les plis et les lustrations de sa redingote, tout cela est traité de main de maître.
- Un portrait de jeune femme en violet, mais surtout un tout petit portrait de fillette blonde, aux cheveux épars, qui en est un véritable chef-d’œuvre, montrent que, décidément, comme nous avons eu l’occasion de le constater, les années précédentes, M. Paul Dubois, l’éminent sculpteur, s’entend aussi bien à manier la brosse que l’ébauchoir.
- Un jeune peintre, M. Lucien Doucet, expose deux portraits d’une vraie valeur et qui lui promettent une belle carrière. Qui pourrait oublier, aprèsl’avoir vue, cette toute petite fillette aux grands yeux noirs et ronds, à la petite bouche pincée, aux cheveux noirs coupés en rideau sur le front, si mélancolique et si précocement attristée de la vie sous sa robe de velours cramoisi avec crevés aux manches ! C’est là un portrait qui a l’honneur d’être un type. Le portrait du jeune homme assis et à la désinvolture pleine de naturel n’est guère, moins frappant. Il nous offre, entre autres mérites, une symphonie de vert, très-harmonieusement et très-curieusement traitée : le vert du fauteuil, celui du paletot et celui de la cravate, trois verts aux nuances parfaitement tranchées. Ces deux portraits ont valu à M. Doucet une médaille de 3e classe.
- C’est au contraire une symphonie en blanc majeur, comme les aimait Théophile Gautier, qu’a écrite M. Bastien-Lepage , en faisant le portrait de Mlle Sarah Bernhardt. A part la bouche qui est carminée, les yeux qui sont bleus et les cheveux, peignés à la sauvage, qui sont blonds ; tout est blanc dans ce portrait : le visage du modèle très-poudré de riz les mains, la statuette de marbre qu’elles tiennent, la robe, le tour de cou en mousseline et le fond même du tableau. Il n’y a pas jusqu’au cadre qui ne soit blanc, car c’est du fer travaillé avec un art exquis. Mlle Sarah Bernhardt est représentée de profil, et comme ce profil est rendu! la bouche, légèrement entr’ouverte, dans l'admiration que lui procure la vue de la statuette qu’elle examine.
- Il y a là une sobre originalité qui nous paraît incontestable et que nous croyons incontestée.
- M. Dagnan-Bouveret, l’auteur d’un tableau de genre, très spirituel, dont nous parlerons ultérieurement, a exposé un portrait qui a bien des mérites divers, ou pour mieux dire, qui réunit tous les mérites divers que peut avoir un portrait et que nous avons signalés. Il doit être avant tout absolument ressemblant, car il vit sur la toile ; c’est celui d’un homme d’un certain âge. Assis devant son bureau, les deux mains reposant sur un buvard où l’on aperçoit une lettre commencée, la plume entre les doigts, il a
- le regard vague de quelqu’un qui réfléchit sur ce qu’il va écrire. Le fond du tableau montre une cheminée où le feu flambe et que surmontent une pendule Empire et une glace qui reflète les rideaux d’une fenêtre qu’on ne voit pas. Çà et là, au fond de la pièce, des tableaux accrochés dont les sujets reetent confus. Il est évident que le système consistant à peindre un homme dans le milieu qui lui est propre et se consacrant à une occupation qui lui donne du naturel est le meilleur système. Nous engageons donc fort M. Dagnan-Bouveret à y rester fidèle. Cela rend un portrait dix fois plus intéressant et plus sincère aussi.
- En voulez-vous la preuve ? Regardez les deux portraits de jeunes filles peints sur la même toile par M. Fantin-Latouk. Ce sont deux artistes ou deux apprenties artistes. L’une, blonde, est assise et elle dessine ayant ses genoux comme table, l’autre, brune, debout devant son chevalet sur lequel est une toile et tenant son appuie-mains. Derrière le chevalet, un guéridon garni d’une boîte à couleurs, d’un carton, d une tête d’Académie tronquée en plâtre et de fleurs. Rien ne saurait égaler le charme qui se dégage pour nous de cet intérieur où travaillent deux jeunes filles aussi belles qu’intelligentes , aussi honnêtes que laborieuses. C’est là une chose saine à regarder et peinte dans la meilleure gamme du naturalisme élevé.
- Un peintre autrichien, M. Frantz Ruben, persuadé lui aussi, sans doute, que les portraits les meilleurs sont ceux où l’on place les modèles dans le milieu de leur vie journalière, vient de faire deux tableaux de genre fort jolis avec des portraits de famille. L’un de ces tableaux intitulé : le chant nous représente une jeune fille vue de dos et accompagnant au piano trois fillettes et un petit garçon qui chantent, pendant que trois charmantes jeunes filles assises les écoutent, et qu’une bonne d’enfant très accorte, montre à un baby assis sur un large poufï un livre d’images. L’autre tableau intitulé : la danse n’est pag moins joli. Le père est assis au piano. Un petit garçon et une filette, puis, comme vis-à-vis, une grande demoiselle font un pas de danse sur le rhythme joué. A droite une dame assise regarde en souriant. Trois jeunes personnes ça et là regardent sérieuses et mélancoliques. Elles songent peut-être à un bal pour de bon où il y aurait des cavaliers pouvant devenir des amoureux. Toutes ces têtes sont charmantes et elles inspirent une bien vive- sympathie.
- On voudrait être de la famille.
- La manière tapageuse et papillotante de M. Renoir l’un des fondateurs de l’école dite : impressionniste, n’est pas le moins du monde de notre goût, Nous
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- n’aimons guère cet amoncellement de couleurs vives et heurtées et nous pensons, d’ailleurs, que la calme lumière de notre ciel français ne les autorise point. On pourrait en outre reprocher â l’artiste de ne pas donner à ses personnages le relief désirable. Toutefois les portraits de Mm3 Georges Charpentier et de ses deux enfants, dont l’un est assis sur un terre-neuve, n’ont rien de banal et ils dénotent chez l’artiste un tempérament très-particulier. Il en est de même du portrait de Mlle Samary parle même.
- La manière grise et chlorotique de M. Voillemot, ne nousplait pas plus que celle de M, Renoir, par une raison toute contraire. Il a pourtant assez bien représenté cette année les deux charmants petits enfants de Victor Hugo, Georges et Jeanne.
- Jeanne, en robe blanche ceinte d’un grand ruban bleu et portant un autre petit ruban de même couleur dans ses cheveux blonds bouclés et épars, est assise sur un fauteuil de velours vert.Elle s’appuie de sesdeux petites mains sur le volume du maître oûil est tant question d’elle, sur Y Art d'être grand-père, et elle regarde en avant, de son. regard clair, la tête légèrement inclinée. Georges, vêtu d’un petit costume de drap foncé, la main droite sur sa hanche saillante, la main gauche allongée sur le dossier du fauteuil où sa soeur est assise, regarde lui aussi en avant, de ses beaux yeux noirs, long fendus et profonds, qui semblent tout imprégnés du génie grand-paternel.
- M, Carolus Duran, ayant peu d’imagination, mais en revanche, une très-grande habileté de main, une science parfaite de coloris et l’on ne sait quoi qui se nomme le chie, a surtout du talent comme portraitiste. C’est un malin qui sait,'mieux que personne, poser ses personnages de manière à tirer les yeux du public. 11 nous donne, cette année, outre le portrait du jeune fils de M, Bardoux, celui d’une dame blonde, sur son retour, mais ne se pressant pas de retourner, fièrement campée debout, la tête de face, le corps de trois quarts, vêtue d’une robe de soie blanche couverte de dentelles et d’une riche pelisse à moitié tombante sur les épaules, tenant un monocle à la main, le regard assuré, voire même conquérant. Ce portrait a valu à son auteur la médaille d’honneur de la peinture. Nous pourrions même dire qu’U l’a bien méritée si nous ne tenions compte que du savoir-faire en art et si nous ne prisions pas davantage le savoir-penser.
- M. Elie Delaunay expose deux profils très-remarquables, celui de Gounod qui est représenté tenant contre sa poitrine un livre rouge sur le dos duquel on lit en lettre d’or : Bon Giovanni si Mozart, et celui d’une dame fort distinguée à la chevelure et à
- l’œil noirs, au nez d’aigle, posant le menton sur sa main gantée, dans l’attitude la plus recueillie.
- Nous aimons beaucoup le portrait de femme que nous présente M. Cugnotet. La tête est éminemment distinguée et sympathique, et lumineuse dans sa pâleur ; les bras sont croisés de la manière la plus naturelle au dessous du corsage noir. On sent que le modèle aura aidé le peintre de toute sa grâce innée.
- M. Cot ferait d’excellents portraits s’il ne peignait pas d’après les leçons funestes de MM Cabanel et Bouguereau. Il y a néanmoins beaucoup de talent dans les deux portraits de femmes qu’il expose, Deux blondes, s’il vous plaît, l’une en robe noire garnie de jais et dont toute la personne dégage comme un reflet argenté d’un effet saisissant, l’autre en robe de satin blanc et ayant des perles à son corsage, à ses manches, à sa jupe, à ses doigts, dans ses cheveux, partout, si bien qu’on pourrait' l’appeler la dame aux perles. Espérons qu’elle-même, elle est une perle et souhaitons pour l’avenir à M. Cot plus de vigueur de ton et plus de rondeur dans les chairs.
- Ml Ferdinand Gaillard, qui, avant d’être peintre, était graveur et l’est encore, semble peindre avec son burin. Il ne faut pas le lui reprocher, au contraire, car il fait des portraits bien remarquables. La physionomie de son évêque est merveilleusement rendue dans la gamme sévère qui lui est propre. L’air contrit de ce visage aux yeux divergents, les contractions labiales, la manière dont les mains sont croisées pour retenir les plis du petit manteau noir, tout est rendu en perfection.
- Nous ne nous* pardonnerions pas de garder le silence sur les Deux Vieux de M. Raffaelli, car nous avons rarement vu des portraits plus impressionnants et mieux venus que ceux de ces deux hommes à longue barbe qui se tiennent par le bras.
- La couleur bistrée qu’a adoptée le peintre est tout-à-fait originale et elle donne à ses personnages un relief étonnant. C’est elle qui lui permet d’allumer une flamme aiguë, jouant presque la vie, dans l’œil du plus jeune des deux vieux. Il nous est impossible de nous expliquer comment le jury n’a pas distingué une pareille œuvre, non plus qu’un autre tableau dont nous parlerons ultérieurement et qui fait un grand honneur au même artiste.
- Forcés de nous borner nous ne pouvons plus que citer au courant de la plume un portrait de jolie femme très solidement peint par M. Gabriel Ferrier; nn portrait très vivant et très vrai de sa mère par M. Henri Chanet ; un excellent portrait de jeune fille à la physionomie espiègle et moqueuse de M. DuRANftEL ; deux portraits de femmes, d’un relief presque sculptural dus au pinceau de M. Capde-
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- vielle ; un portrait de M. Louis Debras peints par lui-même et qui emprunte un charme étrange' à ce que l’artiste a réellement reproduit sur la toile le reflet vu dans la glace de sa tête élégante et fine ; un bon portrait de M. S. Hayem par'M. Collin ; le portrait de Mm0 Jules Breton et celui d’une villageoise par M. Jules Breton, tous les deux très vivants, surtout le dernier qui est une oeuvre hors ligne ; le portrait d’un vieux curé de campagne par M.Bertier, très solidement pein, quoique M. Bertier soit élève de MM. Bouguereau et Cabanel ; un bon portrait de M- de Marcère par M. Bin qui a parfaitement rendu la physionomie aiguisée de son modèle et a donné au corps comme un mouvement de tribune ; deux portraits, l'un d’un chirurgien militaire, l’autre d’un enfant peint par M. Achille Sirony que l’habitude du crayon qu’il manie si bien, comme lithographe, n’empêche point d’être un excellent coloriste ; un beau portrait dé M. Monteverde réfléchissant devant sa maquette de la statue de Jenner, dans son atelier, à Rome : auteur de M. Spiridon; le portrait de M. Dailly dans le rôle de Mes-Bottés de l’Assommoir* par M. Desboutin, l’un des adeptes les plus consciencieux et les plus habiles de l’école naturaliste ; le portrait très remarquable de M. Grérome par son brillant élève M. Léon Glaize ; celui de M, Carolus Duran par M. Sargent, jeune peintre américain d’un grand avenir; le portrait d’une vieille dame parM Hayon qui a eu l’heureuse idée d’asseoir son modèle sous de grands arbres à travers lesquels la lumière filtre l’éclairant avec beaucoup de douceur et d’égalité ; un portrait d’enfant par Mu- Nelly Jacquemart; deux tout petits portraits d’hommes qui font grand honneur à M. Rothenhaus ; un excellent portrait de Marie-Jeanne, vieille femme qui file, par M. Rixbns; un très beau portrait d’homme dont la barbe grise tranche singulièrement entre sa toque cramoisie et sa vareuse bleue, parM. Renard, l’un des meilleurs coloristes de la jeune école; un portrait exquis de jeune fille, lequel a valu à son auteur M. Stephen Jacob une mention honorable ; un très remarquable portrait de dame par M. Healy, peintre américain ; un très vivant portrait de son père par M. Calvès Mais il nous est impossible, malgré notre bonne volonté, de citer ici tous les portraits qui mériteraient encore d’être cités. La place nous manque plus que le temps, et cela montre qu’on peut quelquefois être injuste, plutôt sans le vouloir que sans le sav°ir. Philippe Marsal.
- SOCIÉTÉ D’ENCOURAGEMENT AU BIEN
- Dimanche dernier a eu lieu au cirque d’Hiver, en présence d’un public très nombreux, la séance annuelle de distribution des récompenses de la Société nationale d'encouragement au bien.
- Nos lecteurs connaissent cette sympathique société que préside avec talent M. Henri Giraud, député républicain des Deux-Sèvres, et dont un beau vieillard, vénéré de tous, M. Honoré Arnoul, est depuis 18 ans l’infatigable secrétaire,
- M. Arnoul s’est distingué dans cette séance par un discours très éloquent, dans lequel il a défendu l’idéal, l’immortel idéal poétique contre le faux réalisme qui s’accroche aux bassesses, aux trivialités, aux laideurs, et qui, oubliant que l'étoile brille et que le soleil rayonne, s’efforce de saisir les reptiles qui rampent dans l’obscurité.
- M. Giraud, président, a développé avec chaleur la nécessité et les bienfaits d’une instruction libérale ; il a dit avec émotion combien est douloureuse et absurde la guerre, combien les hommes seraient plus sages s’ils voulaient se soumettre à un tribunal international, et combien tous auraient à gagner si tous voulaient vivre paternellement entre eux. La Société d’Encouragement au bien, sans distinction de nationalités, de sexes ni d’âge, a recherché et accueilli toutes les belles actions, c’est ainsi qu’elle a donné une grande médaille d’honneur à Mlle de Broen, une anglaise demeurant à Paris.
- En 1871, au sortir des épreuves cruelles que la France venait de subir, Mlle de Broen vint fonder dans le 19“e arrondissement une œuvre philanthropique.
- Au début elle recevait les malades à son dispensaire> leur procurait les soins d’un médecin anglais, les médicaments et des secours en nature. Ce dispensaire reçoit hebdomadairement la visite de 400 à 300 malades.
- Elle a joint à ce dispensaire un ouvroir où elle reçoit en’hiver jusqu’à 400 femmes par semaine, auxquelles, pour un court travail, il est alloué un bon de pain et 50 cent, de viande.
- L’année dernière, elle a fondé un fourneau gratuit pour les indigents ; les ouvriers moins pauvres mais privés momentanément d’ouvrage, reçoivent un litre de soupe pour 10 centimes.
- Elle a créé des écoles de couture et des écoles du soir fréquentées en ce moment par VOjeunes filles et autant de jeunes gens.
- Elle a ouvert pour les jeunes filles une école où elle donne l’enseignement primaire à 90 enfants.
- L’œuvre de Belleville a pris en outre quatorze jeunes filles sous son patronage. -
- Elle va prochainement ouvrir, au’ n° 3 de la rue Cla-vel, un hôpital de convalescents, une bibliothèque gratuite, une caisse d’épargne pour le paiement des loyers.
- Une demoiselle autrichienne, Mlle Razck, a été également récompensée.
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- De même, M. Mathieu, un belge, qui, lors de la catastrophe de Frameries, ne voulut jamais abandonner son père, trop faible pour se mouvoir, et cela quand il eut pu se sauver lui-même Pue des premiers.
- M. Meyer, un hollandais, directeur de l’institution royale des jeunes aveugles à Amsterdam, a obtenu une médaille d’honneur également.
- D’autres médailles d’honneur ont été accordées à Mme Puissan pour son ouvrage le Presbytère de Ploërmel.
- A M. le général Türr, aide de camp du roi d’Italie, pour son livre : Aux amis de la paix.
- A Mme la duchesse Ravaschieri Fieschi, à M. Chrétien.
- Aux poètes : MM. Casimir Pertus, président de l’Académie des poètes, Collin, Narzale, Jobert, etc.
- Enfin MM. Godin, directeur du Devoir, et Champury, rédacteur en chef, ont obtenu une médaille d’honneur.
- « Ce journal, a dit M. Ameline, habilement dirigé, « écrit avec une grande élévation de pensées, mérite « d’être plus connu encore et propagé. Les principes « qu’il défend, les questions palpitantes qu’il traite z magistralement, sans autre but que de servir la cause « de l’humanité et des classes laborieuses, en font un « organe plein d’autorité qu’on ne saurait trop recom-« mander. »
- Le premier prix de poésie a été remporté par M. Liégeard, ancien député, maître ès-jeux floraux, déjà lauréat de la société pour son poème : Le cadeau de noces, qu’a admirablement dit Mme Richault.
- Arrivons maintenant aux deux héroïnes de la fête :
- MIle Weick et Mile Picot.
- Mue Weick, de Schlestadt, directrice du bureau télégraphique de Chantilly, donna, pendant les 14 jours d’un bombardement terrible qu’eut à subir Schlestadt, l’exemple du plus pur patriotisme et les preuves du plus véritable courage. Mlle Weick n’abandonna pas une minute son poste de télégraphiste durant tout le bombardement, quoique le bureau fût à deux pas du rempart et servit de point de mire aux bombes allemandes.
- Le cas de Mlle Henriette Picot est non moins digne d’éloges.
- Mlle Picot a été récemment la victime d’une tentative d’assassinat dirigée contre elle par un homme riche qui avait vainement tout mis en œuvre pour la séduire. Les petits journaux n’ont pas eu honte de couvrir la malheureuse victime d’insinuations aussi déshonorantes que contraires à la vérité. Cette conduite odieuse a reçu le plus éclatant démenti par le rapport de la Société d'encouragement au bien. On se demande après ce démenti ce que doivent penser d’eux-mêmes ces faiseurs de fausses nouvelles pour qui l’honneur même d’une femme n’est pas sacré.
- Une députation de jeunes filles est venue apporter la médaille d’or. L’oratrice de la petite troupe a félicité M11® Picot aux applaudissements chaleureux de la salle entière.
- Le numéro entier ne nous suffirait pas pour détailler tous les courages, tous les héroïsmes, toutes les vertus qu’a su découvrir la Société d'encouragement au bien.
- Nous voulons pourtant, avant de terminer ce bien incomplet compte-rendu, citer encore M. Beauvais, docteur-médecin, qui a rendu des services exceptionnels, a cent fois exposé sa vie et qui a reçu une médaille d’or ainsi que M. Delalain, chirurgien-dentiste, M. Ledoux Mme Quillien, Mme Blanchecotte, M. Ardouin, fondateur de l’asile de nuit de la rue Tocqueville.
- Quant à la partie artistique de la réunion, l’espace nous manque pour en parler.
- N’est-ce pas consolant de jeter ainsi, de temps en temps, un coup d’œil sur l’humanité vaillante et dévouée. Eugénie Pierre.
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- LA FILLE DE SON PÈRE
- Traduit de l’Anglais, de Mme Marie HOWLAND Voir n° 4 (tome 1) à n° 4î (tome 3)
- Chapitre XLIII
- Inauguration du Palais social.
- Après avoir visité l’édifice des écoles et admiré avec quelle prévoyance et quelle largesse tous les moyens possibles d’instruction étaient mis à la portée des enfants, les hôtes de madame Forest se dirigèrent vers les piscines, ouvertes aux visiteurs comme tous les autres services du Palais.
- Ces piscines étaient parfaitement installées. Elles avaient été pourvues toutes deux d’un fond de bois mobile qui permettait aux baigneurs de prendre la profondeur d’eau qui leur convenait.
- Ce qui donnait à ces salles un aspect particulièrement agréable, c’était le fait que contre les murs et autour des colonnes de soutènement du toit, se trouvaient des consoles chargées de plantes merveilleusement fleuries, parmi lesquelles se distinguaient plusieurs variétés de fougères et les grands lys d’Afrique aux corolles d’ivoire.
- En sortant des piscines, les visiteuses se rendirent à la buanderie, puis au restaurant, au café et autres services annexes, après quoi elles rentrèrent au Palais.
- Là, madame Kendrick rencontra un exprès qui l’informa qu’Ella et Albert Delano venaient d’arriver à Oakdale.
- Les deux époux étaient descendus chez Kendrick, et, apprenant qu’il y avait fête au Palais social, avaient manifesté le désir de s’y rendre afin de ne point déranger les projets de leurs hôtes. Kendrick les avait priés d’attendre le retour de sa femme.
- « Ramenez avec vous, mon frère et ma belle-sœur, » dit madame Muller à madame Kendrick, « et acceptez à diner chez moi avec eux, je vous en prie. »
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- Au bout d’une heure environ, la famille Kendrick revint accompagnée d’Ella et d’Albert ; M. Burnham était avec eux.
- Comme la voiture qui les amenait passait sur le pont, Albert et sa femme, éblouis à la vue des constructions grandioses qui s’offraient à leurs regards, demandèrent ce que c’était.
- « Mais c’est le Palais social, » répondit Louise Ivendrick.
- « Comment? » s’écria Ella, « voudriez-vous dire que c’est votre ruche de travailleurs? C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? »
- « En aucune façon, » dit madame Kendrick, « J’aurais voulu que vous fussiez avec nous ce matin ; nous avons visité les services intérieurs du Palais, tout y est organisé d’une façon vraiment merveilleuse. »
- « Il me semble, >» fit Delano, « que l’air doit être étouffant sous les voûtes de verre de ces cours ; on doit être là comme en serre chaude. »
- « Oh! pas du tout, » répondit madame Kendrick. « D’abord le vitrage est à une grande hauteur et de larges dégagements d’air y sont ménagés ; puis des galeries souterraines de ventilation amènent l'air frais en abondance dans les cours. En outre, vous savez que les vastes édifices gardent une température plus uniforme que les petites maisons. »
- « Cela, une demeure de travailleurs ! » répétait Ella en se rejetant d’un air contraint au fond de.la voiture. Un si merveilleux palais employé à loger de simples ouvriers ! cela révoltait toutes ses idées sur les convenances sociales.
- Félix Muller se trouva à l’entrée principale de l’un des quadrilatères du Palais, au moment où les nouveaux venus descendirent de voiture. Il conduisit ses hôtes à son appartement. Après l’échange des compliments, la société se dirigea vers la grande cour centrale.
- Albert et Ella ne purent retenir un cri d’étonnement et d’admiration à la vue du magique spectacle qu’offrait cette immense nef sous sa décoration de fête.
- L’horticulture étant une des industries du Palais, les plantes de la plus grande beauté avaient été prodiguées partout.
- Des massifs de feuillages et des corbeilles de fleurs étalaient le long des galeries et jusqu’au troisième étage leurs richesses embaumées.
- On admirait surtout des plantes du Mexique aux longues feuilles luisantes, le charmant cissus clisco-l°r, aux tiges couvertes de feuilles veloutées, les papyrus égyptiens, les clérodendrums, et une magni-dquue série de calladiums dont le beau feuillage pré-
- sentait une admirable variété de couleurs. Les orangers chargés de fleurs et de fruits, les bananiers couverts de bananes en pleine maturité et les ananas au fruit bizarre attiraient également l’attention.
- Des trophées s’élevaient de place en place et offraient les emblèmes des principales branches du travail industriel et des services domestiques du Palais.
- La foule prenait ses places dans l’immense cour, car il était maintenant trois heures de l’après-midi et le moment d’ouverture de la fête était arrivé.
- Les balcons étaient chargés de spectateurs. Tout-à-coup Albert appela l’attention d’Ella sur deux jeunes filles en blanc qui passaient dans la cour.
- « Voyez, » dit-il, « ce sont les deux filles jumelles du docteur Forest, elles sont délicieusement jolies. »
- Muller et sa femme accompagnés de leurs hôtes descendirent pour se joindre au cortège en formation dans la cour intérieure de l’un des quadrilatères.
- Une estrade était réservée dans la cour des fêtes pour les membres de ce cortège.
- Le fond de cette estrade constituait un trophée composé des drapeaux de toutes les nations. L’étendard tricolore de la France et la bannière étoilée des Etats-Unis dominaient le tout.
- En face, du côté opposé de la cour, sur un second trophée de drapeaux, se détachait un écusson portant cette devise : « Tout pour le bien et le progrès de la vie humaine. »
- Bientôt la musique se fit entendre et Frauenstein apparut dans la cour à la tête d’un nombreux cortège de fonctionnaires et de travailleurs de différents ordres, hommes et dames, qui vinrent prendre leurs places sur l’estrade.
- Les élèves des écoles, filles et garçons, guidés par leurs maîtres et maîtresses prirent également les places qui leur étaient assignées.
- Des applaudissements sonores saluèrent l’entrée du comte.
- Quand les musiciens eurent achevé le morceau d’ouverture, Frauenstein se leva. Le plus profond silence s’établit dans l’auditoire et le comte s’exprima en ces termes :
- « Mesdames et Messieurs, »
- « Ce jour nous voit réunis pour célébrer tout à la fois notre commune demeure, le travail et la fraternité. Il va être aussi l’inauguration d’un régime nouveau, celui de l’Association du Travail et du Capital.
- « Je suis heureux d’avoir à le proclamer ici publiquement, les habitants du Palais social, par leur conduite pleine d’égards et de bienveillance les uns
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- pour les autres, par leur assiduité au travail et leurs efforts incessants pour s’élever à la compréhension et à la mise en pratique des idées de solidarité et de fraternité qui ont donné lieu à la fondation de ce Palais, me permettent de compléter mon œuvre en réalisant l’Association du Capital et du Travail.
- « Vous savez, mes amis, que c’est à un illustre industriel français, M. Godin, que j’ai emprunté l’idée de la construction de notre commune demeure ; c’est à lui encore que j’emprunte en ce jour les statuts de l’Association à réaliser entre vous et moi.
- « Le chapitre P' de cet acte statutaire va vous indiquer au mieux les principes et le but d’une telle fondation.
- * Il s’exprime ainsi :
- Association coopérative du Capital et du Travail.
- Chapitre I.
- Déclaration cio principe».
- « Pour rendre hommage à Dieu, Être ]suprême,
- « source et principe universel de la vie ;
- « Pour glorifier la vie elle-même ;
- « Et pour servir au triomphe de la justice parmi « les hommes ;
- « Il est fait application dans les présents statuts » de la doctrine suivante :
- « La vie est la loi suprême de tout ce qui existe :
- « Tout est fait pour la vie et a la vie pour fin.
- « C’est pour progresser dans la vie que l’homme : « reçoit l’être.
- « Son existence a pour objet évident de concourir « à l’élaboration de la vie sur la terre.
- « Le travail fait de l’homme l’auxiliaire du Créa-* tear et lui permet d’honorer, par des actes utiles,
- « l’œuvre de la vie.
- « L’homme est doncune créature d’ordre supérieur « et, dans le monde terrestre, la manifestation la « plus élevée de la création. A ce titre, la vie hu-« maine s’impose aux égards, au respect, à la pro-« tection, à la vénération de tous les hommes.
- « L’amour dfr à la vie humaine est l’une des lois « fondamentales de la morale universelle.
- « L’individu et la société ont pour devoir essen-« tiel d’agir eh tout pour le plus grand bien de la « vie humaine, d’en faire le constant objet de toutes « leurs pensées, de toutes leurs paroles, de toutes « leurs actions.
- « Le sentiment de ce devoir a dicté aux sages de « tous les temps les préceptes suivants dont ils ont « recommandé la pratique aux hommes:
- « Aimer les autres comme soi-même ;
- « Agir envers les autres comme nous voudrions « qu'ils agissent envers nous ;
- « Faire servir notre capacité et notre talent à la « perfection de notre existence et de celle des « autres;
- « Ne nous lasser jamais de faire le bien et de « traiter les choses avec droiture.
- « Nous unir pour nous soutenir mutuellement. »
- « Pour que les préceptes de la sagesse et la doc-« trine de l’amour de la vie humaine parviennent à « trouver leur place dans les institutions sociales, « les lois d’ordre universel et celles inhérentes au « progrès humain mettent à la disposition des « hommes :
- « Les ressources de la nature et les progrès acquis « du passé ;
- « Le travail et l’intelligence ;
- « Et le capital ou travail accumulé.
- « C’est à l’intention de l’humanité entière que la « nature vivifie et fait croître tout ce qu’elle ren-« ferme d’utile à la vie humaine ; et c’est sans droit « de privilège pour personne que les générations se « transmettent les unes aux autres leurs connais-« sances acquises.
- * « En donnant à l’homme l’existence, la nature lui « confère par ce fait le droit au nécessaire dans les « .ressources qu’elle accorde chaque jour à l’huma-« nité, et celui de profiter des progrès accomplis « dans la marche ascendante des sociétés.
- « Les produits de la nature et les forces qu’elle « prête au travail sont les éléments à l’aide des-« quels, par l'industrie, l’agriculture et le commerce,
- « l’activité humaine crée la richesse. Les ressources « du passé amassées dans le domaine public secon-« dent l’homme dans cette tâche.
- « Ce concours, perpétuellement apporté d’un côté,
- « par la nature et de l’autre par l’acquis,de l’huma-« nité, introduit dans la richesse créée une part « donnée en vue de l’existence de tous.
- « De là résultent :
- « Pour les faibles, le droit de jouir de ce que la « nature et le domaine public mettent à la disposi-« tion de tous;
- « Pour les puissants, le devoir de laisser aux fai-« blés la part de biens qui leur est due dans la prœ « daction générale.
- « Au nom des ressources mises par la nature au « service de la société et de celles du domaine public « cette part nécessaire aux faibles doit être imputée « aux frais généraux de la production. L’accomplis*
- « sement du devoir social est ainsi assuré, et cha*
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- « cane des existences humaines que Dieu envoie sur « la terre est garantie contre la misère et l’abandon.
- « De son côté, le travail, loi de l’activité humaine « sous toutes les formes, crée sans relâche les « moyens du bien-être général.
- « Le travailleur qui, obéissant à la loi du travail, « nourrit et entretient la société dont il est membre, « doit, selon justice, recueillir, à mesure qu’il pro-« duit, la part nécessaire à son propre entretien. « Cette part est représentée par les salaires ou émo « luments convenus en échange de l’activité dépensée « à produire.
- « C’est la récompense minimum des services que « l’ouvrier donne dans la production.
- « Le capital, à son tour, joue dons la production « générale un rôle utile et fécond.
- « Résultat accumulé de l’épargne faite par nos « prédécesseurs, le capital est représenté par l’amé-« lioration du sol, l’habitation, l’usine, l’atelier, « l’outil, les machines, les marchandises, les valeurs « d’échange et de circulation, en un mot tout ce qui « est mis en réserve pour constituer la propriété, « venir en aide à l’exercice du travail et servir au « bien-être de la vie.
- « L’emploi du capital est indispensable au travail « dans l’œuvre de la production; le capital mérite « donc, comme le travail, une part équitablement « calculée dans les bénéfices dont il contribue à « enrichir la société.
- « L’intérêt convenu au sujet du capital représente « le prix attaché à l’utilité reconnue de son usage ;
- « c’est la récompense due à celui qui abandonne à « autrui l’emploi de ce qui lui appartient.
- « Les salaires et les émoluments de toutes sortes,
- « ainsi que les intérêts librement consentis repré-« sentent donc la valeur des services et des concours « du travail et du capital, comme la part nécessaire « à l’entretien des faibles représente la valeur du « concours de la nature et des ressources du domaine « public.
- « Mais , une fois les charges sociales servies,
- « les salaires, émoluments et intérêts payés, s’il reste « des bénéfices, il est juste, il est de l’intérêt social « de récompenser les services qui ont concouru à les “ produire.
- « C’est alors que la part due à l’intelligence direc-« trice et administrative peut être utilement prélevée.
- « Car l’initiative et la prévoyance intelligentes sont « les causes principales de la bonne direction des « affaires ; ce sont elles qui, par de sages mesures et
- d’utiles découvertes augmentent chaque jour les éléments de progrès et de prospérité; c’est à elles surtout que doit être attribué le bénéfice ou la perte et, pour ce motif, c’est dans le résultat final des opérations que la part due à l’intelligence peut-être équitablement établie : ses droits n’existant que lorsque des bénéfices prouvent la valeur de son action.
- « L’intérêt général exige ensuite qu’une part soit faite à la réserve sociale pour parer aux éventualités malheureuses.
- « Le surplus des fruits de la production peut alors être justement considéré comme le résultat de l’action permanente des concours du travail et du capital. Lorsque l’association des forces productrices entre les hommes a satisfait à ses devoirs sociaux, l’équité réclame que le travail et le capital reçoivent dans les avantages de la production une part proportionnée aux services que chacun d’eux a rendus. Or, ces services sont évalués par les salaires ou appointements et par les intérêts payés à chaque membre de l’association ; c’est donc sur ces bases que les bénéfices restants doivent être partagés entre le travail et le capital.
- « De cette façon le partage des bénéfices se fait entre tous les éléments producteurs, et proportionnellement à leur importance et à leur mérite dans la création de la richesse.
- « De ce qui précède résultent pour la société les obligations suivantes :
- « Reconnaître les hommes solidaires devant la nature et devant les institutions;
- « Intéresser chacun à la prospérité sociale en assurant à tous une part légitime dans cette prospérité ;
- « Enfin associer le labeur à la richesse dans l’œuvre et les bénéfices de la production.
- « La paix sociale est au prix de l’observation de ces règles d’équité.
- « C’est en obéissant apx lois de la vie morale comme aux lois de la vie physique que l’humanité réalise sa destinée sociale.
- « Rechercher et pratiquer le bien d’une façon isolée et individuelle n’a pu conduire l’humanité à l’état d’équité sociale pour lequel elle est faite. Pour qu’elle y parvienne, il faut que l’amour du bien et le respect de la justice engagent les hommes à s’unir, afin de mettre en pratique les préceptes de la morale supérieure et d’en convertir l’exercice en institutions sociales.
- « La mutualité et la solidarité dans les rapports sociaux, l’association entre le capital et le travail
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- « dans les avantages de la production sont indis-« pensables à la société pour atteindre ce but.
- « Les institutions qui dérivent de la solidarité « sont nécessaires pour inciter les personnes à la « pratique du devoir ; car dans l’association inté-« grale des intérêts, chacun en travaillant pour son « propre bien travaille en même temps au bien des « autres. L’association a ce mérite de mieux con-« server les progrès acquis en perpétuant tradition-« nellement dans son sein la science acquise, la « pratique des arts et de l’industrie, les connais-« sances intellectuelles et morales les plus propres « à servir utilement au bien et au progrès de la vie « sociale.
- « L’habitation, la production, la consommation « étant trois choses essentielles à la libre manifes-« tation de la vie, il est nécessaire que l’association « se propose pour premier objet de les mettre à la « portée de tous ses membres.
- « C’est ainsi qu’en assurant à chacun d’eux les « bienfaits de la mutualité et de l’association, les « sociétés humaines feront disparaître le paupérisme « et la misère ;
- « C’est ainsi que les actions des hommes se « mettront en accord avec les lois de la nature et les « principes supérieurs de la morale ;
- « C’est ainsi que la vie humaine entrera dans la « voie de ses véritables destinées, dans la voie de la « saine vie morale, de la concorde, de la paix et du « bonheur social ; c’est ainsi enfin que le règne de « la justice s’établira sur la terre.
- « En conséquence,
- « En vue du bien universel de la vie ;
- « Par amour du progrès humain ;
- « Et po.ur faciliter au travail son rôle régénérateur « des sociétés ;
- Article I.
- « M. Jean-Baptiste-André Godin,.................
- « Ici, mes amis , » remarqua Frauenstein, « mon nom, vous le comprenez, sera substitué à celui de M. Godin, il sera dit :
- Article I.
- « Paul Von Frauenstein, manufacturier, demeu-« rant à Oakdale, fonde au Palais social d’Oakdale, « avec tous ceux qui adhèrent aux présents statuts, « une association qu’il place sous 1$, protection des « principes qui prédèdent, afin d’exploiter fraternel” « lement le Palais social d’Oakdale et ses usines. *
- « Suivent les dispositions dont il serait trop long de vous donner lecture.
- « J’ai fait imprimer la traduction de ces statuts, * des exemplaires vous en seront délivrés sous peu ; vous pourrez alors prendre connaissance de tous les détails d’organisation dont je ne puis vous donner
- ici qu’un rapide aperçu.....» *
- ' (A suivre. )
- Fumeurs, garde :» vous !
- Le sieur D., porlefaix aux Halles à Paris, se faisait accidentellement, il y a quelques jours, une blessure à l’index de la main gauche, avec un couteau qui lui avait servi, quelques^minutes avant, à nettoyer sa pipe. Le doigt s’enfla aussitôt, le bras se couvrit d’une rougeur de mauvais augure et les ganglions de l’aisselle s’enflammaient dès le lendemain.
- Le chirurgien, appelé immédiatement, constata de graves lésions dans le membre du malade; ayant reconnu que le mal était produit par l'introduction de la nicotine dans le sang, il a jugé l’amputation nécessaire, afin d’arrêter la propagation du principe vénéneux dans tout l’organisme. Le blessé a été transporté d’urgence à l’hôpital Necker dans un état des plus alarmants.
- {La Lancette lelge.)
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- CONTAGION DU CRIME
- Le Devoir a signalé (tome II, p. 27) le danger qui résulte de la publicité excessive que la presse donne aux crimes.
- Un fait tout récent vient de prouver le bien fondé de cette observation.
- Lorsque Eugène Ollivier, l’assassin précoce de la -veuve Leclerc, a tué cette vieille femme sans défense, il venait de lire l assassinat de la rue Fontaine.
- Or, il y a entre les deux crimes une similitude effrayante . '
- Bien des moralistes l’ont dit : aucune lecture n’est plus dangereuse que celle de la Gazette des* tribunaux.
- Les journaux au jour le jour spéculent d’ordinaire sur la curiosité malsaine du public, sur son amour de l’étrange, de l’horrible. C’est une grande faute, à notre avis, et nous sommes résolus, quant à nous, à l’éviter. Nous croirions ne pas faire œuvre morale, en mentionnant les crimes commis avec leurs circonstances émouvantes ou terribles, dussions-nous en tirer en même temps la conclusion, c’est-à-dire en indiquer le châtiment.
- Le crime est contagieux et l’exempie du mal encourage les mauvais instincts Que des antécédents lus et relus chaque jour ne viennent donc plus fortifier une pensée coupable.
- Eugénie Pierre.
- Le Directeur-Gérant : Godin,
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- ie numéro hebdomadaire 20 e.
- DIMANCHE 29 JUIN 1879.
- BUREAU principal
- v GUISE (Aisne
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sort quittance.
- Franc© I Pays d’Europe
- Un an. . . . 10!.»* I Un an. . . . il f. »»
- Six mois . . . 6 »» S Autres pays
- Trois mois. . . 3 »* I Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed.THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- T
- la liberté cl’association. — Semaine politique. — Politique de M. de Bismarck. — Salon de 1879. — Le socialisme devant l’Institut. — Roman : La fille de son père. — De la tolérance. — Le duel et le vrai courage. — Société des Travailleurs amis de la paix. Correspondance et discussion contradictoire. - -
- LA LIBERTÉ D’ASSOCIATION-
- Nous avons examiné dans le premier article de notre dernier numéro quelles prescriptions légales prohibent en France la liberté d’association, quels efforts ont été faits jusqu’ici wur en obtenir la réforme et quelles raisons °at été alléguées en faveur du maintien de ce arbitraire.
- Ce n’est là qu’un des côtés de la question, celui qu’on pourrait nommer négatif. Il reste à laminer l’autre côté, le côté positif. C’est là ce |jUe nous allons faire en établissant aujour-quels avantages donnerait au pays la erté d’association et en examinant dans notre )r°chain numéro quelle urgence il y a pour le
- républicain à proclamer au plus tôt cette tarté.
- ROLE DE LA LIBERTE D ASSOCIATION.
- Il y a quelques années un penseur aussi modeste que distingué, M. F. Pillon, signalait avec beaucoup de talent l’iiRportance du rôle de la liberté d’association.
- « Cette liberté, disait-il, est le complément nécessaire de toutes les autres libertés, liberté des cultes, liberté des réunions publiques ou meetings, liberté de l’enseignement, liberté de la presse. Elle est en même temps la condition de leur efficacité et de leur fécondité. Sans la liberté d’association, la liberté de conscience est purement négative. C’est la liberté d’association qui seule rend possible la séparation de l’Eglise ou plutôt des Eglises et de l’Etat, corollaire évident de la liberté de conscience.
- « La liberté d’association peut seule créer des concurrences aux monopoles traditionnels, non seulement d’ordre économique, mais encore d’ordre intellectuel, scientifique, philosophique, religieux. Elle condamne les vieilles institutions à sortir de leur sommeil, à progresser, à se renouveler, à lutter pour l’influence et la prééminence; elle leur impose le mouvement ; et si ces institutions doivent disparaître, parce que l’esprit public s’est retiré d’elles, a cessé de les animer, elle bâte cette disparition nécessaire, et en même temps la facilite, en développant les institutions nouvelles appelées par les besoins nouveaux. Sans la liberté d'association, ni écoles philosophiques, ni sectes religieuses nouvelles ne sont possibles. Sans la liberté d’association, la liberté d’enseignement ne peut tourner qu’au profit de l’Eglise et de la funeste influence qu’elle exerce sur l’éducation politique.
- « La liberté de la presse ne s’applique en fait
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- qu’à un petit nombre d’individus ; car il n’y a jamais qu’un nombre restreint d’individus qui écrivent. La liberté des réunions publiques ou meetings est le privilège naturel des habitants des villes. La liberté d’association est la liberté démocratique par excellence, parce qu’en fait elle peut être exercée par tous îes citoyens, parce qu’elle ouvre une carrière à tous les vœux et à toutes les plaintes. La presse n’exprime souvent que les idées et les théories de quelqus individualités ; il arrive aussi qu’elle tend à n'être que l’écho de l’opinion publique ou l’organe d’intérêts peu soucieux de la vérité et de la justice, La liberté d’association peut seule ôter à la presse son caractère individualiste et fantaisiste, l’affranchir de la servitude économique, y faire prédominer l'œuvre morale sur l’affaire commerciale, donner à son action une direction réfléchie, une conscience. Les réunions publiques, les meetings, ne font que traduire bruyamment une communauté momentanée et fortuite d’impressions et de sentiments. Il n’y a pas là de liens librement acceptés, de responsabilités librement partagées, de vues communes, de but commun, connu de tous, et poursuivi par tous Séparée de la liberté d’association, la liberté des réunions publiques n’offre rien de sérieux à l’esprit.
- « La liberté d’association est l’antipode de la centralisation et du fonctionnarisme. Elle crée entre l’Etat et l’individu des forces collectives libres, qui, d’une part, dispensent l’Etat de certaines inventions dont il ne peut que s’acquitter mal et à grands frais; et qui, d’autre part, développent au plus haut degré l’esprit d’initiative, l’énergie et la valeur de l’individu. Heureux les peuples où la législation a permis à l’esprit d’association de porter tous ses fruits ! Il peut y avoir de graves imperfections dans leur organisation politique,dans leurs lois, dans leurs mœurs; des désordres partiels peuvent y affliger le regard de l’observateur ; mais ces peuples qui n’ont pas besoin pour se réunir, s’associer, parler de religion, de morale, de science, de littérature, d’attendre l’autorisation d’un fonctionnaire, ne passent pas sans cesse, comme nous, de la léthargie à la fièvre cérébrale; ils jouissent de la vraie santé politique; ils exercent, ils sentent leurs droits et leurs forces, ils vivent.»
- Toutes ces considérations sont fort justes. Elles suffiraient à elles seules à démontrer les avantages que la France retirerait de la liberté d’association et l’urgence qu’il y aurait pour elle à la voir fonctionner au plus tôt.
- Eh bien ! quelque immenses que soient déjà
- ces avantages, ils ne sont pas les seuls ; [\ a encore deux autres, moins visibles, au,' réels, et à coup sûr plus considérables par portée. En effet, la liberté d’association est y fois :
- Le correctif d’une liberté du travail ^ gérée ;
- Et le correctif des errements d’un suffra^ universel non éclairé.
- Examinons-là à ce double point de vue.
- L’oeuvre de la Révolution française n’est aussi parfaite que certains partis veulent bip le dire. Au nombre des mesures prises p* elle, il y en a un grand nombre de hâtives doi nous subissons aujourd’hui les néfastes consi quences. Tandis que d’une part la Révolutù s’efforçait d’investir l’Etat « un et indivisible de pouvoirs dictatoriaux, d’autre part elle l reculait devant rien pour désagréger, poc émietter et réduire en poudre les libertés ï cales et collectives. Elle préparait ainsi, sans! vouloir et même en voulant le contraire,! régime de despotisme absolu qui s’ouvrit au. brumaire et qui durait encore il y a quelqu. mois.
- La Révolution en supprimant, ali lieu de 1: transformer, les libertés locales et le régimedt corporations a renversé du même coup et le barrières qui interdisaient au patron de spécule sur la misère de l’ouvrier, et les barrières q s’opposaient aux empiètements du point-absolu. Elle a livré l’ouvrier sans ressources! sans protection légale à la merci du capitalt faveur de qui toutes les lois sontélaboréesjd a laissé l’individu isolé et désarmé en face d e pouvoir concentrant toutes les forces et arc de toutes les lois.
- Depuis lors les capitalistes en tant que cia# dirigeantes et les gouvernements successifs tant que gouvernements se sont bien garde1 rien toucher à cet état de choses qui met en* leurs mains l’un des plus parfaits engin3 despotisme qui se puisse imaginer. Ils senfc bien que du jour où la liberté d’associations proclamée, les capitalistes et gou vernants $ contreront sur la route de leurs ambitions' centres de résistance où l’on revendiqué '
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- meilleur sort pour le travailleur et une plus grande liberté pour le citoyen.
- C’est justement pourquoi ils proscrivent la liberté d’association, c’est justement pourquoi tous les esprits libéraux doivent la réclamer.
- Mais la liberté d’association n’est pas seulement le correctif de la Révolution de 89. Elle est encore celui de la République de 48.
- Le régime de Février a fait cadeau à la France d’un trésor d’une valeur inappréciable, le suffrage universel. Malheureusement il y a toujours de l’imprudence à faire cadeau d’un trésor à celui qui a souffert de la privation ; il en fait un usage irréfléchi, un usage contraire à ses véritables intérêts. C’est ce qui arriva pour le suffrage universel. La France n’était pas préparée à le recevoir. Elle en fit le plus triste usage. Elle débuta par nommer à la plus haute de ses fonctions un homme qui au titre de prince joignait celui d’aventurier. Plus tard, quand cet homme, grâce au parjure et à la mitraille, eut tenté de rétablir le trône à son profit, le suffrage universel l’amnistia de son crime et le confirma dans son pouvoir. Cet aveuglement dura 17 années et l’on vit même la France accorder sept millions et demi de suffrages à une constitution nouvelle qui abandonnait au bon plaisir de cet homme-là le droit de déclarer la guerre. On sait l’usage qu’il en fît et quelles calamités inouïes ont été attirées sur la France par l’aveuglement du suffrage universel.
- Eh bien ! cet aveuglement plein de périls est à redouter tant que n’existera pas la liberté d’association. Ah ! que l’on ne s’y trompe pas. Le suffrage universel est une arme puissante (pi, précieuse en des mains expérimentées, est dangereuse en des mains sans expérience, c’est une arme qui vaut ce que vaut celui qui la porte. Tant valent les électeurs, tant vaut le suffrage.
- C’est là ce que l’on oublie trop. Le suffrage uujourd’hui, sous la république, est aussi igno-rant qu’hier sous l’empire. Il se trouve encore des circonscriptions électorales qui ne connais-Sent pas de meilleur emploi à faire.de leurs suffrages que d’envoyer à la Chambre des ora-teurs débraillés pour qui l’accumulation des ^0s mots est l’idéal de l’éloquence parlemen-
- taire. L’erreur de ces électeurs n’a rien qui doive étonner. Ce qui aurait lieu d’étonner, ce serait qu’elle ne se renouvelât pas plus souvent. Condamné comme il l’est à l’isolement et à l’ignorance des affaires publiques l’électeur rural ne peut pas ne pas se tromper. La loi lui interdit de s’éclairer sur une politique dont il doit décider en dernier ressort. Le rôle dont on lui permet l’exercice est un rôle tout effacé, consistant à mettre de temps à autre, avec plus ou moins de discernement, un morceau de papier dans une urne. Le suffrage ainsi dénaturé, ainsi détourné de sa destination, ainsi réduit à son minimum d’importance, n’est plus qu’une formalité dérisoire, — disons le mot — qu’une mystification.
- Combien autrement grand et autrement profitable sera le rôle du suffrage éclairé par la présence^ et l’activité d’associations libres et permanentes.
- Les électeurs alors, au lieu d’ignorer la politique de leur pays et la conduite de leurs mandataires seront constamment informés de ce qui se dit, de ce qui se fait, de ce qui se projette; au lieu de voter à l’aveugle et d’éîire des braillards ou des trembleurs pour les représenter, ils auront un sentiment très-juste de ce qu’ils font et choisiront en conséquence des hommes de savoir et de conviction. Le suffrage universel y gagnera en dignité et la nation en prospérité.
- Conclusion.
- Ainsi, nous n’avons pas exagéré en affirmant que la liberté de réunion est le complément nécessaire, indispensable, des conquêtes politiques de 1789 et de 1848. Elle en est même le correctif puisqu’elle peut porter remède à la fois :
- A l’état d’isolement dans lequel la proclamation de la liberté du travail a réduit l’ouvrier;
- à l’état d’impuissance personnelle à laquelle la formation d’un pouvoir centralisé à outrance a condamné le citoyen isolé ;
- enfin au manque de discernement dont n’a que trop fait preuve le suffrage universel mal renseigné.
- Ce triple rôle de la liberté d’association donne à son obtention une importance capitale. Elle fait d’elle la plus grande des conquêtes politi-
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- ques que le parti républicain puisse inscrire dans son programme, la plus urgente des réformes dont il doive avoir à cœur la réalisation.
- Nous ferons ressortir dans notre prochain numéro de quelle nécessité il est pour le parti républicain de ne pas différer plus longtemps la proclamation de cette liberté.
- Ed. Champury.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- La mort du Prince Louis-Napoléon. —
- Le grand événement de la huitaine est la mort du fils' de Napoléon III dont la nouvelle nous est parvenue au moment où notre dernier numéro était sous presse. Le jeuue prince qui s’était imprudemment engagé dans une reconnaissance au milieu de champs de maïs avoisinant un village faussement cru abandonné, a été surpris pendant une halte. Il n’a pu s’enfuir assez rapidement. Entouré par les Zoulous, il est tombé frappé de dix sept coups de sagaie. Ce trépas imprévu a jeté, comme on le pense, le désarroi le plus complot dans les rangs du parti bonapartiste dont l’unité n’était déjà maintenue qu’à grand’peine. Il est évident que c’est l’empire lui-même qui disparaît avec le fils de Napoléon III, car en admettant même que le prince Jérôme Napoléon, que les sénatus-consultes impériaux dés gnent comme héritier de la couronne impériale, au cas où le fils du feu empereur viendrait à décéder sans postérité, accepterait la situation de prétendant, toute la fraction cléricale du Darti ferait scission. Aussi l’embarras des chefc* du parti est-il extrême. M. Rouher s’est rendu à Chislehurst où l’ex-impératrice est mourante, et l’on se demande avec curiosité quel expédient l’ancien vice-empereur va imaginer pour tâcher de maintenir, au moins en apparence, le faisceau de ses troupes prêtes à se débander.
- Il est douteux qu’il puisse arriver à prévenir une dissolution qui commence déjà. On a parlé, dès le premier jour, d’un testament du prince Louis qui déshériterait son oncle, à la mode de Bretagne, au profit du jeune prince Victor, fils de celui-ci, actuellement élève au Lycée Charlemagne. M.ais on considère cette histoire de testament comme une pure machine de guerre, comme mi vain stratagème dirigé contre un homme détesté de certains meneurs. Quoi qu’il en soit, la prétention qu’on étale dans ce monde-là de disposer du peuple français par tradition manuelle ou par donation testamentaire, est trop bizarre pour exciter la colère. Il suffit aux Français d’en sourire.
- En réalité, toutes ces questions n’offrent aucun intérêt pratique pour nous, car il n’est pas douteux que l’impérialisme ne soit définitivement cloué dans le cercueil. C’est, d’ailleurs, le sentiment de toute la presse européenne, qui s’accorde à déclarer que, désormais, la République n’a plus à redouter aucune compétition, car la légitimité est odieuse au pays et l’orléanisme, parti d’officiers censitaires sans soldats, ne fera jamais de recrus dans un pays de suffrage universel.
- Le prince Louis, dont la mort inattendue désorganise radicalement un parti puissant dont l’influence a été si grande et si funeste sur notre existence contemporaine, était né à Paris le 16 mars 18S6. Il était donc âgé de vingt-trois ans.
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- Le retour- à, Paris. — 'Le projet de loi fixant à Paris le siège du pouvoir exécutif et des Chambres a été déposé sur le bureau du Sénat par M. le ministre de l’intérieur. L’urgence de ce projet a été votée sans dis- f
- cussion et lt commission chargée de l’examiner a é composée de membres qui lui sont unanimement f* râbles. Nous sommes heureux de reconnaître que pL^ renoncé à la plupart des puériles mesures dites de& rantie, dont nous avons parlé, et d’ailleurs, dans p?a' posé des motifs, le gouvernement a repoussé l’idée t recourir à des dispositions exceptionnelles. _ ^
- Les neuf articles du projet de loi ont donc pour unîm but d’indiquer qu’à partir du 3 novembre prochain i Sénat et la Chambre des députés siégeront à ParR jj que les dispositions qui n’ont cessé sous tous les vernements d’assurer la sincérité et le calme des déli bérations des Chambres sont maintenues. Celles or n’avaient qu’un caractère règlementaire ont été Iran-formées en articles de loi. Dans ces conditions, le projt! du gouvernement est fort acceptable et il n’est douteux qu’il ne soit voté par les deux Chambres uni comptent pouvoir s’installer à Pans pour le 3 jA vembre, les députés au Palais Bourbon, les sénateur» au Luxembourg. n
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- X..UL loi Ferry. — La discussion de la loi sur l’en, seignement supérieur, qui avait été inaugurée par ]^ scandaleuses incartades de M. Paul de Cassagnâc, suit un cours assez paisible à la Chambre. Tout a été dit par la presse, sur cette importante question, aussi 1$ discours des orateurs qui attaquent ou défendent lt projet, ne présentent-ils qu’un intérêt assez secondaire Un orléaniste, M. Boyer, et deux bonapartistes, M. Ga<-' londe et M. de Mackau, tous cléricaux, ont pronouci d’interminables harangues dont la prolixité a quelque peu fatigué l’attention. M. Paul Bert, M. Deschanelet M. Spuller, rapporteur de la loi, ont répondu avec éloquence à leurs contradicteurs et fait ressortir vigoureusement l’hypocrisie du parti clérical qui n’invoque la liberté que pour préparer la servitude des générations futures.
- Malgré le nombre des orateurs inscrits, il est possible que la discussion générale soit close au moment où paraîtra ce numéro du Devoir.
- On abordera, immédiatement après, Jçs articles. Outre les 10 articles du projet du gouvernement, il y a 2! amendements présentés par MM. Relier, Boyer. Beaus-sire, Chevandier, de Roys, de Perrochel, Bardoui Marcel Barthe, Madier- Montjau, etc.
- Il faudra certainement la semaine prochaine tout entière pour épuiser le débat sur les articles et les amendements.
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- Le Conseil d’Etat — La commission chargée d’examiner le projet de loi relatif à la réorganisation de conseil d’Etat, déjà voté par le Sénat, a pris une importante décision. On se souvient que le projet du gouvernement augmente le personnel du conseil d’Etat et crée une section de législation. La commission a acceptées dispositions nouvelles ; mais en même temps, et c’estü le point important, elle a conclu à la dissolutiond: conseil d’Etat actuellement existant. Elle a pensé qui valait mieux faire table rase, et reconstituer l’assemblé* qu’il s’agit de mettre en harmonie avec le nouvel étalé* choses.
- Cette décision a été prise à la majorité de six voit contre cinq.
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- Le <livoi*ee. — La commission nommée par 1* bureaux de la Chambre pour examiner la propositi°s sur le divorce présentée par M. Naquet, a clos la discussion générale, et par 6 voix contre 2 et une abstefr tion, s’est prononcée en faveur du rétablissement titre vi du code civil relatif au divorce. Elle va, dans £ séances ultérieures, discuter les articles de la propos tion Naquet.
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- L’élection de la Cors©. — M. Piétri, candi^ bonapartiste, a été élu dimanche sénateur en Corset ^ remplacement d’un autre bonapartiste décédé. M. Valet.
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- premier tour de scrutin, les deux candidats républi-^ ypM. Tommari et de Choiseul, réunissaient un fflbrede suffrages supérieur à celui qu’avait obtenu le ndidat bonapartiste. Un manque de discipline des élec-C 1rs républicains a fait réussir le bonapartiste au scrutin i ballottage Cependant,-si l’on compare leschiffres de ce .fvutin. avec ceux de l’élection de M. Valéry, on ne tarde ît'î; à reconnaître que, môme en Corse, le bonapartisme PaÎS jen malade. En effet, M. Valéry avait obtenu 70 voix He majorité, en 1876 ; M. Piétri n’en a eu que 28 dimanche dernier.
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- d’insurrection algérienne. — Les dernières nouvelles d’Alger ont confirmé pleinement nos «révisions. Les troupes françaises occupent entièrement le territoire des Ouled-Daoud dont le gouverneur général a ordonné le désarmement. On poursuit le chérifï, instigateur de la révolte, qui s’est réfugié dans une tribu voisine. On peut considérer l’insurrection comme terminée.^
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- La gymnastique obligatoire. — Le Sénat a adopté cette semaine une proposition de loi impor tante, due à l’initiative de M. Georges, député des Wsges, Nous voulons parler de la loi relative à l’enseignement obligatoire de la gymnastique dans les établissements d’instruction qui dépendent de l’Etat, des.dé-partements ou communes.
- Malheureusement la loi que vient de voter la Chambre haute ne concerne que les écoles de garçons. Elle n’a pu être appliquée aux écoles de filles, parce qu’il n’y a pas encore de maîtresses de gymnastique. Souhaitons que l’on en forme le plus tôt possible ; car, ainsi que l’a fort bien dit M. Barthélemy Saint Hilaire à la tribune, il faut que la femme, « dans les premières an-
- < nées de sa jeunesse, avant qu’elle ne devienne mère,
- < acquière les forces dont elle aura besoin plus tard i pour remplir des fonctions si ^essentielles. et qui im-
- < portent tant aux générations qui doivent sortir d’elle.»
- Quoi qu’il en soit, il y a lieu d’espérer que la loi dont
- nous venons de parler, sera rigoureusement appliquée dans le délai de deux ans imparti au ministre pour la mettre en vigueur, et telle qu’elle est, il est certain qu’elle rendra de grands services au pays-.
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- Les affaire* d’Egypte. — La question
- égyptienne est entrée dans une période de crise fort aiguë. L’Amgleterre et la France, par l’organe de leurs consuls respectifs, ont adressé au khédive un ultimatum qui lui laissait le choix entre les deux alternatives suivantes : ou bien il abdiquerait volontairement, et alors °o lui assurerait dans sa retraite des compensations matérielles répondant à sa situation passée ; ou bien, en cas de refus, il devrait s’attendre à voir les puissances agir auprès de la Porte pour obtenir sa déposition. Ou assure que les autres grandes puissances, la Russie eïceptée. toutefois, ont adhéré à la démarche de l’Angleterre et de la France. Quant aux résultats de l’ultima-tuni. iis sont, pour le moment, à peu près incertains, tout d’abord Ismaïl a demandé à eu référer à la Porte, é’h il a ^®çu l’investiture. Le but du khédive était ^idemment de gagner du temps et de faire naître, s’il se pouvait quelque conflit. Du Caire, on télégraphie que abdication a été acceptée par le sultan, mais, de Cons-°n man(Ie que le Divan n’est pas d’avis f ismaïl doive céder devant l’ultimatum anglo-fran-con PeU(*ant que css nouvelles contradictoires parlai nos télégraphiques, les intrigues vont leur
- rich - aU Caire et à Stamboul. Le khédive adresse de ^présents, en espèces sonnantes, au sultan et aux il f^nn.a§es influents de l’entourage de son suzerain ;
- MaD /1^ller des pétitions demandant son maintien, vice- -touC ?n persiste à assurer que l’abdication du écriy101 es^ imminente, et, au moment môme où nous Biatin118 ces Ü£nes) une dépêche contredisant les infor-~ 0ûs de la veille, nous mande qu’Ismaïl a été déposé
- par le sultan en faveur de Tewfik-Pacha, fils aîné du khédive. Nous apprendrons bientôt si ce télégramme nous a, cette fois, bien dit la vérité ; mais la question importante est de savoir si la disparition de ce personnage fera disparaître de l’administration égyptienne les abus qui ont provoqué laruiue du pays des Pharaons et celle des infortunés créanciers du vice roi. C’est à obtenir ce résultat que les puissances devront surtout aviser, car les questions de personnes sont peu de chose en ces matières, et il importe médiocrement que ce soit Ismaïl, Tewfick ou Halim qui règne, si c’est toujours l’arbitraire, la fourberie et le vqI qui occupent le trône,
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- L’impôt italien sur la mouture. — Le
- Sénat italien vient de soulever un couflit périlleux par le vote qu’il a émis sur le projet de loi relatif au droit sur la mouture des grains. Le ministère avait proposé et la Chambre des députés avait voté l’abolition à opérer graduellement, mais dans un délai fixé, totalement, de l’impôt sur la mouture.
- Lo Sénat a accepté seulement l’abolition sur le maïs et les menus grains, ça maintenant le droit sur le froment.
- En cela, le Sénat songe avant tout à l’intérêt du Trésor et à l'équilibre du budget. Mais il se place en conflit avec le gouvernement, avec la Chambre, et même avec la majorité de la population, qui a une juste horreur de l’impôt inique sur la mouture.
- L-a situation eu Espagne. — La situation est toujours assez tendue en Espagne. Il règne dans le .Parlement une anarchie morale qui vient de se traduire, pendant la discussion du discours de la couronne, par des altercations très-vives et des provocations entre les . généraux qui font partie du Sénat et qui se sont jeté à la tête leurs antécédents dans les révolutions et pronon-ciamentos de naguère. Le chef du cabinet, Martinez Campos. reste à peu près sans autorité sur les partis divers qui constituent la majorité, et l’on reparle de modifications ministérielles.
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- JLe Parlement allemand. — Si le Parlement allemand s’est montré jusqu’ici assez disposé à se prêter aux vues du prince de Bismarck, quant à la question des tarifs, dont la discussion a beaucoup avancé ces jours-ci, il montre des dispositions toutes contraires en ce qui concerne les deux projets fiscaux frappant les brasseries et le tabac à l’intérieur. Ainsi que la presse libérale le faisait pressentir, la commission parlementaire chargée de l’examen de ces deux projets de loi les a rejetés.
- Par contre, le projet de loi relatif à l’Alsace-Lorraine a été adopté à la suite des trois délibérations réglementaires. Ce projet n’a guère subi de modifications, si ce n’est une tendance à faire accorder par la voie législative au nouveau Conseil d’Etat des pouvoirs plus étendus.
- L’abolition du paragraphe qui, dans le cas d’urgence, accorde au gouverneur une sorte de dictature analogue à celle qu’exerce actuellement le président supérieur de la province, avait été proposée par un député du parti de la protestation.
- Le gouvernement a combattu cet amendement. Le sous-secrétaire d’Etat pour l’Alsace-Lorraine a déclaré que cette sorte de dictature ne pourrait être complètement abrogée que lorsque les manoeuvres ayant pour but d’arracher l’Alsace-Lorraine à l’Empire auraient complètement cessé. Aussi, lorsque le vote définitif est intervenu, les députés de la protestation sont-ils sortis de la salle, de telle sorte que la loi a été adoptée sans qu’ils aient pris part au scrutin. Ou pense que le projet sera mis en vigueur le 1er septembre.
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- La politique anglaise en Afrique. —
- Quelques journaux ont fait observer ce que présente d’étrange le revirement des choses qui fait mourir en Afrique, au service de l’Angleterre, le descendant de
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- l’homme que les Anglais ont fait mourir sur une île de ce même continent. Ils auraient pu compléter le rapprochement par des faits plus actuels, car il n’était pas moins singulier de voir le chef de l’une des dynasties qui prétendent au trône de France se faire volontairement l’auxiliaire d’un gouvernement qui est en rivalité ouverte avec notre pays sur le sol de l’Afrique. Les efforts-des Anglais pour s’emparer du monopole commercial dans l’Afrique centrale, l’annexion du Transwaal, l’achat de Delagoa aux Portugais, et le petit conflit de Matakong, suffiraient à le prouver ; mais il y a plus. Ce n’est un mystère pour aucun de ceux qui suivent attentivement la politique coloniale de l’Angleterre que le mot d’ordre publiquement avoué aujourd’hui non-seulement au Gap, mais à Londres même, est celui-ci : « L’Afrique anglaise jusqu’au Zambèze»... en attendant mieux ; qu’à Maurice l’autorité favorise l’immigration indienne et chinoise au dépens de l’ancien élément français qui se voit obligé d’émigrer ; qu’à Madagascar même, cette vieille position française, cette île immense et superbe où les nègres parlent encore notre langue, l’infiltration anglaise se fait à petit-bruit, mais sans relâche, et les intrigues contre nous vont leur train ; en un mot, que dans tout le sud de l’Afrique, l’Angleterre médite l’élimination de notre influence et de nos nationaux pour s’assurer le monopole en toute chose. Ce sont là autant de graves motifs de solidarité patriotiques qui auraient sans doute empêché le jeune prince de prendre du service dans l’armée anglaise d’Afrique, s’il s’était tenu mieux au courant de la politique générale et s’il avait plus mûrement réfléchi. Ce sont là aussi des choses que notre gouvernement ne doit pas perdre de vue.
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- Les châtj monts corporels. — La Chambre des communes d’Angleterre a abordé, dans une de ses dernières séances, une question qu’il est vraiment lamentable d’avoir encore à discuter au dix-neuvième siècle : celle des châtiments corporels dans l’armée et dans la marine. Plus d’une fois le public anglais s’est ému du maintien de peines corporelles; quelques orateurs ont pris la parole pour en demander l’abolition, mais rien n’a pu triompher d’une routine invétérée” Une longue discussion s’est engagée sur le nombre de coups de fouets qu’on doit administrer au maximum! Le gouvernement a défendu avec chaleur l’emploi de cet instrument pour faire marcher les défenseurs de la patrie, et ce n’est qu’après Un discours de lord Hartington et des observations de plusieurs officiers qu’il a consenti à laisser diminuer le maximun de la peine de 50 à 25 coups. La Chambre a passé ensuite à la question de savoir de combien de lanières se composait le fouet réglementaire. L’instrument traditionnel se compose de neuf lanières, de sorte que par le fait ie supplicié reçoit neuf coups pour un. M. Hopwood a fait de vains efforts pour qu’on substituât à ce fouet à neuf lanières un fouet à une seule lanière. Son amendement a été rejeté par 164 voix contre 54. Cette discussion et ses résultats ne feront pas honneur à la libre Angleterre.
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- La paix avec l’Afghanistan. — Suivant une dépêche de Simla,en date du 20 juin, Yacoub-Khan, conformément aux conditions du traité signé avec le gouvernement de l’Inde, a publié une proclamation annonçant la conclusion d’une amitié et d’une paix perpétuelle avec l’Angleterre.
- L’émir a, en outre, proclamé une amnistie générale, en vertu de laquelle tous les sujets afghans qui ont eu des relations avec les autorités anglaises, pendant la guerre, seront quittes de toute poursuite ou molestation pour ce fait.
- POLITIQUE DE M. DE BISMARCK,
- Un journal de Vienne, juge en ces termes, la poij. tique de M. de Bismarck :
- « Il y a en Europe un homme d’Etat que la f0N tune a comblé de ses dons et porté au faite, et q^j semble cependant destiné à laisser son pays dans une situation fort peu enviable, le jour où il des, cendra du pouvoir. Grand par l’audace et par ia ruse, M. de Bismarck a remporté des suGcès prodigieux. Jusqu’au moment où il a pu placer son maître sur le parvis et l’élever au trône impérial tout lui a réussi ; mais, depuis lors, il semble avoir pris à tâche de briser le piédestal que lui* avait dressé l’admiration de ses compatriotes.... La Gelhanie a cru naïvement qu’elle verrait se réaliser par des soldats l’idéal rêvé par ses philosophes et par ses poètes. Qu’elle mesure aujourd’hui le chemin par. couru, et qu’elle voie où elle en est de ses désillusions ! »
- Nous n’ajouterons, disent avec raison les Etats-Unis d’Europe, qu’un mot aux lignes qui précèdent: M. de Bismarck commence à subir la loi souveraine de l’histoire selon laquelle il n’y a de triomphe assuré et de succès durable que pour ceux qui bâtissent sur la justice.
- SALON DE 1879.
- III.
- PEINTURE.
- Figures.
- Ce qui distingue les figures des portraits c’est qu’elles sont impersonnelles et nullement astreintes par conséquent à ressembler aux modèles qui ont servi à les composer. Elles doivent, en revanche sous peine de n’avoir aucune signification, séduire ou frapper le spectateur, l’impressionner enfin de quelque manière.
- Une figure qui le séduit tout d’abord est celle qn« M. Georges Lehmann intitule : En 1795 et qui aP' partient à M. Alexandre Dumas. C’est une jeune femme aux cheveux châtains épars sur les épaule*' au sourire montrant ses dents blanches, aux yen1 pétillants d’esprit et de maljce, au petit nez aquilin-vêtue d’une robe de velours bleu tendre, à reflets argentés, coiffée d’un chapeau tout semblable à la rot*' avec plume et larges ailes, assise dans un fauteuil «U faisant plier sa cravache sur ses genoux croisés.
- L'Olympe exposée par M. Paul Rouppio est être plus séduisante encore. Et comme le costu®1
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- pjrô dont elle est revêtne et qui pourtant était loin d’être gracieux lui sied bien 1 Quel regard aussi fripon que noir e^e vous a sous sa grande capote de satin blanc.
- la Sultane de M. Hébert, vue dans une demi* I obscurité magique et à travers on ne sait quel glacis prgstigieux, le cou et le front chargés d’émeraudes enjiamantées, un passe-temps d’ambre dans les mains, nous charme d’une manière très dissemblable jjjais non moins pénétrante. Nous aimons d’ailleurs infiniment le talent si distingué de M. Hébert que son tempérament tout-à-fait idéaliste a préservé, heureusement pour lui, du poncif académique.
- le Père Jean de M. Charbonnel est un vieux cordonnier qui, s’étant blessé assez grièvement au poignet gauche d’un coup de tranchet regarde le linge ensanglanté par sa blessure et médite.tristement sur le chômage forcé auquel il va être con-dammé pendant quelque temps. L’idée, comme on voit, est très humaine. Quant à la facture elle n’est pas moins digne d’éloges.
- La Sieste de M. Saint-Pierre, auteur d’un très remarquable portrait de Mme Claude Vignon que nous aurions dû mentionner déjà, nous représente une superbe algérienne couchée et c’est là un fort beau morceau de peinture, mais, en vérité, cela ne parle qu’aux sens et nullement à l’esprit.
- Elle n’est pas non plus dépourvue d’agréments cette joueuse de mandoline, avec sa robe à ramages et sa grande collerette et ses belles lèvres rouges d’où émergent les dents les plus branches, et ses yeux en coulisse, et ses cheveux qui tombent gracieusement et follement sur le front et sur le cou. En nous la peignant sous ce titre : La Chanson nouvelle, M11* Angèle Dubos s’est montrée une bonne élève de son maître Chaplin.
- Nous préférons encore de beaucoup, comme étant plus significative, plus en rapport avec les destinées fie l’Art moderne le Paysan de Ouerchy de M Lucien Couturier. Il faut voir comme il cligne finement de l’œil, sous son large chapeau de paille en se tenant un genou de ses deux mains câbleuses. Et ce qu’il y ^ de très heureux c’est que la ruse paysanne qui semble s’être concentrée tout entière dans cette tête Astique mais délicate n’en exclut pas la bonté.
- Il y a bien de la grâce dans la Bettina de M, Per-Uult, une petite italienne couchée sous de grands arbres et autour de laquelle voltige un papillon prenant sans doute pour une fleur ses lèvres rieuses. Il faut reconnaître que dans la Citoyenne Tallien Piatko'wsk.i la robe, le chapeau et les souliers de satin blanc sont richement peints, mais l’artiste 'hh est russe adonné, chose plaisante, à Mrae Tallien,
- le visage carré et le nez aplati, en un mot un type ultra-russe De plus, le poignet de la main droite est horrible. Il semble que cette belle Tallien, aux formes si élégantes qu’elle aimait même un peu trop les montrer, soit, si l’on nous permet l’expression très juste, d’ailleurs, poignet-bot.
- Thomas Coutrue, mort dernièrement, a laissé comme œuvre posthume, exposée par M. Barbe-dienne l'Homme à la musette, peint dans une couleur vive et profonde et tout à fait digne du reste de son œuvre.
- Une très bonne note à Mlle Antonia Banuelos pour ses Mendiants, une petite fille et un plus petit garçon. La fillette, debout, pâle, émaciée, déjà flétrie, tout au moins par la misère, ses grands yeux bleus pleins d’un désehehantement précoce, tient de la main droite un bouquet de violettes qu’elle va offrir au premier passant venu, tandis qu’elle appuie maternellement la gauche sur la tête de son jeune frère qui est accroupi par terre, son petit bras passé dans l’anse d'un panier rempli de violettes rit en écar-quillant sa grande bouche. Ce tableau est vrai et satisfaisant.
- Nous ne citons les Jeunes Bohémiennes de M: Bouguereau qu’à cause de l’argument bien remarquable qu’elles noas fournissent contre les procédés de l’école académique. Dans ce tableau l’artiste nous montre une jeune bohémienne tenant à son cou, devant elle, à cheval sur ses hanches, sa toute jeune sœur et il faut lui rendre cette justice que le groupe est gracieux. Mais ces pauvres filles courent les chemins et des chemins ardus à travers la montagne. Elles devraient donc avoir le teint hàlé ; elles l’ont au contraire d’une fraîcheur éblouissante. Elles devraient avoir leurs pieds nus, sinon écorchés, du moins couverts de poussière et de boue ; elles les ont, au contraire aussi blancs et aussi veloutés que ceux d’une Vénus anadyomène.
- Une pareille constatation suffit â juger un système et à le condamner sans appel.
- Les Tricoteuses au bord de la mer de M. Feyen-Perrin ont un certain caractère. Ces deux jeunes femmes assises sur un tronc d’arbre et dont l’une, montrant à l’autre son bas commencé, semble lui apprendre un point de tricot, nous rappellent, sans imitation les types de femmes, pleins de morbidesse et de grâce, chers à Léonard de Vinci. Elles s’enlèvent bien sur le fond infini du ciel et de la mer. Nous n’avons qu’une critique à faire. La jambe de la femme du premier plan, qui nous a l’air nue, a des tons crayeux plus propres au plâtre qu’à la chair, et si, contre toute vraisemblance, elle est couverte d’un bas blanc, le bas est bien mal fait,
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- La Fiorentina de M. Gaillard ne vaut pas moins que le portrait d’évèque dont nous avons déjà fait un juste éloge : C’est une jeune fille aux yeux longs-fendus, aux cheveux blonds couverts à moitié d’une sorte de cachemire se détachant sur un fond de campagne. Cela est très impressionnant et très curieux comme détail dans sa sobriété.
- M. Hublin revient cette année avec ces types exquis de bretonnes qui lui ont fait une réputation méritée. Il a deux toiles bien poétiques. L'attente nous représente une jeune paysanne debout, au bord de la mer, près d’un rocher et s’interrompant, un instant, de tricoter pour contempler cette mer perfide qui lui a enlevé son fiancé et qui peut-être, ne le lui rendra plus jamais, Avec quelle pureté ce profil angélique et pourtant vrai se découpe sur un ciel pommelé de nuages I Convalescence nous représente une autre jeune paysanne non moins charmante assise dans un grand fauteuil à ramages et adossée contre un oreiller, ses beaux yeux battus, son teint légèrement plombé, et le visage réflétant toute la candeur de l’âme.
- Bien amaigrie dans sa robe couleur lie de vin, les traits tirés, les joues marbrées déjà par la mort prochaine, les cheveux noirs épars sur un oreiller blanc, couchée â demi dans un fauteuil et enfonçant les deux mains dans son manchon si désiré, telle est la Francine que nous a peinte M. Raquette, d’après les Scènes delà vie de Bohème de Mürger.
- Un peintre suédois, M.'Salmson, expose sous ce titre : Dans les champs, une figure traitée avec une grande maestria. C’est tout simplement celle d’une petite fille de paysans, assise sur une herbe fleurie et cueillant des fleurs dont elle fait très attentivement un bouquet.
- Nous ferons également l’éloge d’une autre figure de petite fille que son auteur, M. Bruck-Lajos, un hongrois, intitule : Une émigrante. Enveloppée d’un grand châle à carreaux rouges, entourant de son petit bras droit un parapluie bleu plus haut qu’elle, son petit bras gauche passé dans le nœud d’un paquet, une orange dans la main, le regard naïvement étonné, cette enfant est inoubliable, quand on l’a vue.
- TJne marchande d’allumettes dans la City (Londres) seule œuvre envoyée, cette année au salon par le peintre italien de Nittis est une figure bien frappante aussi. Près de la berge devant l’arche d’un pont de la Tamise, qui fait le fond du tableau, le long d’une rampe, une vieille femme, au visage abruti par la misère et par l’abus du gin, se tient debout, ayant dans la main droite une petite caisse où l’on aperçoit quelques boîtes d'allumettes et roulant machina'
- lement le bord de son tablier dans les doigts deja main gauche. C’est d'un grand effet-
- M. Auguste Hirsch a obtenu une mention hono rable pour sa Suzanne une fille très brune dont ie type israélite ne nous plaît guère mais qui n’en est pas moins peinte avec talent. Il n’y a point, Dje(1 merci, à l’horizon le moindre vieillard impudiqUe mais notre Suzanne assise sur le banc de pierre qUj longe le bassin d’eau où elle va se plonger, craint sans doute que le rideau rouge fermant son bain mauresque ne vienne brusquement à s’ouvrir,careile regarde de ce côté, inquiète, avec un geste discret de pudeur effarouchée.
- L’artiste a réalisé une opposition heureuse entre la couleur bistrée du corps de Suzanne et la blancheur du mur à revêtement de faïence, qui est derrière elle. Il expose aussi une certaine Gracioza d’un type analogue à celui de sa Suzanne, mais beaucoup plus séduisant.
- Le Chapelet a valu également à son auteur, M. Georges Rasetti une mention honorable bien gagnée, Cette vieille femme, à la tête emmitouflée de marmottes superposées, aux yeux éteints, à la lippe pendante, aux vêtements rapiécés, assise sur un banc où eile a mis ses sabots près d’elle, s’appuyant d’une main sur son long bâton et égrenantson chapelet de l’autre, est un type très remarquable et magistrale ment peint.
- Nos sincères compliments à M. Rasetti. Nous en adresserons d’aussi sincères à M. Pille pour son Don Quichotte qui, assis roide dans un grand fauteuil moyen-âge, parmi ses livres de chevalerie, ses cuirasses, ses brassards et ses heaumes, une longue épée près de lui, tient le doigt en manière de signet entre les pages de l’un des livres et paraît obsorbé en une profonde méditation. C’est là un morceau de peinture de premier ordre.
- Il y a des qualités de couleur indéniable, mais par malheur des défauts de facture qu’on ne peut nier, non plus, dans les deux tableaux exposés parM. Manet et dont chacun nous présente deux figures de jeune homme et de jeune femme, ici dans une serre et là dans une barque. Le couple de la barque, voguant sur une rivière qui semble un peu trop teinte de bleu de Prusse, est, croyons nous le mieux venu, à le considérer en bloc, quoique la’ femme de la serre soit peut-être supérieure à l’isoler. La façon dont les robes de ces deux femmes sont peintes montre que le talent de palette de M. Manet va grandissant-Pourquoi faut-il donc qu’il garde son parti pris de dessin incorrect ?
- Le jeune homme et la jeune femme que son élève, M»6 Eyà Gonzales nous montre dans Um log&
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- Italiens, sont posés d’une manière très naturelle et très vraie.
- Il y a des effets de lumière bien observés sur l’appui en velours cramoisi de la loge, et sur les rideaux semblables à ses crépines d'or. Mais nous p@nsons que, si vaguement que doivent apparaître, à une certaine distance, et à travers la lumière tombant du lustre, les traits de ces personnages, l’urtiste pourrait sans inconvénient préciser davantage et renoncer à la couleur blafarde qu’elle donne à leurs visages.
- Le retour de la promenade de M. Garrido est un morceau richement peint. Lasse de la promenade qu’elle vient de faire, une jeune femme très élégante s’est jetée sur son canapé, dans les flots désordonnés de sa robe de soie rouge avec tunique blanche, et étendue de tout son long, son chapeau sur ses genoux, sa main s’appuyant sur l’ombrelîe, elle sourit d’aise de pouvoir enfla se reposer.
- Il n’est que trop évident que M. Povis de Chavan nés n’a jamais su voir la nature telle qu’elle est ni par conséquent la fpeindre, mais au point de vue du sentiment poétique, quel maître ! Et comme elle est pénétrante la mélancolie qui se dégage de ses tableaux presque monochromes, c’est-à-dire uniformément gris ! Malgré voire révolte contre le parti-pris de l’artiste de fausser la nature et de faire des chairs qui ne ressemblent pas à des chairs, des rochers qui ne ressemblent pas à des rochers, des arbustes qui ne ressemblent pas à des arbustes, nous n’avons pu nous empêcher d’admirer la grâce antique des attitudes qu’il a prêtées à ses trois jeunes filles au bord de la mer, l’une debout devant la mer et faisant glisser ses longs cheveux dans ses doigts pardessus son épaule; l’autre couchée le long du rocher et se faisant un oreiller de ses cheveux épars, le bras replié dans une courbe harmonieuse au des* sus de la tête ; l’autre enfin étendue sur le sable du rivage et ramenant d’une manière aisée et charmante ses deux bras derrière le dos.
- M. Henner a justement conquis une grande renommée, car c’est une personnalité artistique, extrêmement originale. Sa façon de sentir et ses procédés de palette sont tellement à lui que nous ne lui connaissons pas d’élèves capables de l’imiter. Il est grand dommage qu’il n’ait pas autant d’imagination que de sentiment et de savoir faire. Il ne lui manque qne cela pour être incontestablement le premier Peintre de son temps.
- Les effets prodigieux qu’il obtient, comme relief, Par la distribution de ses ombres donnent à ces œuvres un charme que nous ne retrouvons à un dégré que dans les oeuvres de Gorrège, avec lequel il
- a plus d’une affinité sans lui ressembler le moins du monde. L'Eglogue qu’il exposa cette année, est fune merveille que l’Angleterre vient malheureusement d’enlever à la France. Représentez-vous deux femmes nues aux cheveux blonds épars, devant un lac bleu, entouré d’un cirque de collines plantées d’arbres aux frondaisons éparses et sombres, et rappelant tout-à—fait le lac de Némi près de Rome, à l'esprit de ceux qui ont le bonheur de l’avoir vu. L’une de ces femmes est assise et elle joue du flageolet ; l’autre debout et accoudée sur un stèle de pierre, à l’ombre de grands arbres, l’écoute pensive. C’est là tout; eh 1 bien, c’est admirable. On n’a pas idée de la fraîcheur à la fois matérielle et morale qui se dégage de cette profonde solitude.
- L’épave, de M. Renard est une œuvre d’un grand mérite que l’Etat a fort bien fait d’acheter. Sur l’un de ces rochers, émergeant de la mer et fouetté par elle, a été jeté nu et crispé le corps frêle d’un enfant. C'est là une académie très remarquable. Les longs cheveux pendants, les yeux demi clos et vitreux, les saillies des côtes, la lividité du cadavre au-dessus duquel dans le ciel nuageux, tournoie une mouette, toutcelaest rendu d’une manière bien frappante.
- M. Emile Renouf expose un véritable chef d’œuvre sous ce titre : Dernier radoub; — mon pauvre ami ! » Nous ne connaissons pas du tout personnellement le jeune artiste dont nous avions seulement remarqué avec intérêt quelques précédents envois, sans les admirer. On ne pourra donc suspecter ni notre admiration pour l’œuvre actuelle de M. Renouf n l’indignation véritable que nous avons ressentie en apprenant que le jury n’avait pas récompensé, même d’une mention honorable, une pareille œuvre qui nous semblait mériter la médaille d'honneur, à tout le moins, une première médaille. L’Etat vient de réparer un peu cette monstrueuse iniquité du jury en achetant le dernier radoub. Nous espérons que cette toile sera placée au Luxembourg dont elfe sera certainement l’une des plus précieuses. Sujet profond et touchant, fond de tableau grandiose, peinture excellente, tout se réunit pour mettre l’œuvre de M. Renouf hors de pair.
- Sur le rivage de la mer qui moutonne au loin, un petit canot est couché sur le flanc parmi les galets et les herbes marines. Accroupi auprès, un vieux matelot est en train de le rapiécer; il cloue une planchette neuve à bâbord et le clou est à moitié enfoncé ; tenant la planchette de sa main gauche, il s’arrête tout à coup de clouer, le marteau lui pendant à la main droite; et il projette devant lui un regard flxe et attristé et il semble qu’on l’entende
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- en effet, dire à son cher canot : — « Dernier radoub ! — mon pauvre ami ! » c’est-à-dire : — Nous voilà vieux tous les deux et bientôt, nous ne tiendrons plus la mer ni l’un ni l’autre, mais toi tu feras du bois de feu tandis que moi je ferai de l’humus sous les hautes herbes d’un cimetière. Philippe Marsal,
- La Crémation
- La commission du conseil municipal de Paris, nommée pour examiner un projet d’établissement, au Père Lachaise, d’uh appareil pour la crémation des corps, a fait son rapport.
- Les conclusions de ce rapport sont nettement favorables au projet ; elles se formulent ainsi :
- « La commission est d’avis que l’introduction de la crémation sera, sous tous les rapport, un progrès salutaire. »
- Voici la teneur de la délibération qu’elle propose au conseil d’adopter :
- Art. 1er. — Il sera établi, au cimetière du Père Lachaise, un appareil à crémation d’après le système Siémens et un Columbarium.
- Art. 2. — La crémation sera mise à la disposition de toutes les familles qui en feront la demande, moyennant les rétributions à fixer par un tarif. Les urnes contenant les cendres resteront en dépôt au cimetière.
- Art. 3. — L’administration est chargée de dresser lés plans et les devis' de ces établissements et de les soumettre au conseil municipal, et d’employer tous les moyens légaux pour arriver à Inexécution de la présente délibération.
- ---—SX*og§Ofi*'<>--
- LE SOCIALISME DEVANT L’INSTITUT
- La dernière séance de l’Académie des sciences morales et politiques a été presque entièrement absorbée par un discours de M. Hippolyto Passy, ancien ministre de Louis Philippe, relatif au socialisme en général et en particulier à ce socialisme scientifique que prêchent dans plusieurs universités allemandes d’éminents professeurs qui ont abandonné l’économie politique.
- L’importance que donne à ce discours le milieu officiel dans lequel il a été prononcé, mérite que nous ne laissions pas sans réponse les inexactitudes dont il est rempli.
- En voici les passages les plus saillants tels que les donne le Journal officiel.
- « La variété de socialisme qui fleurit aujourd’hui en Allemagne sous le nom de « socialisme eathé-drant » ou « socialisme de la chaire « dit M. Ilippolyte Passy, n’est ni le socialisme niveleur- que prêchait Lassalle, ni le socialisme astucieux de Karl Marx, posant en principe qu'à la main-d’œuvre appartient la totalité de la valeur qu’elle ajoute aux matières premières, en les façonnant. C’est un socialisme mitigé, raisonneur, qui affecte des formas scientifiques. La plupart des socialistes de la chaire sont des hommes très-instruits, savants même, et qui cependant raisonnent comme s’ils ignoraient les causes et les effets réels de l’inégalité des fortunes. Us suppo-
- sent ou paraissent supposer qu’en arrivant sur la terre, les hommes y ont trouvé des richesses qu’ils n’ont eu qu’à se partager, et dont quelques-uns se seraient emparés au détriment de tous les autres. Or, la vérité est que toutes les richesses qui existent sont le produit du travail. »
- Erreur ! Toutes les richesses qui existent ne sont pas le produit du travail. Le sol et ses produits naturels, ses mines de métaux et de charbon, ses eaux thermales, ses forces hydrauliques, sa végétation, sa faune, ne sont pas le produit du travail. Ils constituent un patrimoine offert par la nature à tous les hommes sans exception et non à quelques privilégiés. Ce patrimoine étant aujourd'hui aux mains de quelques-uns et non aux mains de tous, certains hommes se trouvent frustrés de leur quote-part de ce patrimoine et ceux-ci ont droit à recevoir l’équivalent de cette quote-part.
- « De plus, ajoute M. H. Passy, avant même qu’aucune richesse eût été créée, l’inégalité existait déjà déjà parmi les hommes : inégalité physique et intellectuelle, et dans « la lutte pour la vie », les individus forts, intelligents, actifs et courageux avaient nécessairement l’avantage sur les individus faibles, craintifs, indolents ou malhabiles. C’était l’inégalité dans la misère ; les mêmes causes l’ont maintenue et rendue plus sensible dans les sociétés devenues riches et prospères. »
- L’aveu est précieux. Un réquisitoire dressé par nous n’aurait pas su mieux dire. L’origine de l’inégalité entre les hommes n’est donc attribuable — l’Institut en convient — qu’à la dictature de la force et de l’adresse. Les mieux doués se sont emparés du patrimoines des faibles et tout a été dit. C’est parfait. Proudhon et Rousseau n’ont jamais rien énoncé de plus terrible sur l’origine de la propriété.
- Avant de poursuivre, remarquons encore ceci : la justification du droit de la force est présentée à l’Institut au nom de « la lutte pour la vie », au nom de ce fameux « siruggle for thé life » que nous avons déjà dénoncé à nos lecteurs.
- Cela n'a pas lieu de nous surprendre, M. H. Passy, étant un écrivain qui brille dans le ciel de la réaction avec tout l'éclat d’une étoile de première grandeur (1).
- « Cette inégalité, poursuit-il, a été l'un des premiers agents du progrès : d'abord en donnant à un certain nombre d’hommes des loisirs qui leur ont permis de cultiver leur esprit, de se livrer à l’étude, de créer les arts, les lettres et les sciences, de perfectionner les instruments de travail et les procédés de production ; ensuite en déterminant l’accumulation des capitaux sans lesquels aucun travail n’est possible. »
- D’où il faudrait en conclure pour être logique que plus il y aura d hommes jouissant de loisirs obtenus aux dépens de ceux qui travaillent, plus les arts,
- (!) Voir son ouvrage Des formes de gouvernement et des fois qui les régissent publié en 1870, C’est la bible politique des réactionnaires.
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- les lettres, les sciences se perfectionneront, plus les inventions seront nombreuses. Est-ce là ce que nous voyons ? Bien au contraire. Les pays qui participent le plus au développement de la civilisation et aux progrès des connaissances humaines sont précisément ceux où l’on travaille le plus. Comparez pour vous en convaincre l’Espagne et l’Angleterre.
- Quant au fait du groupement des capitaux, M. H. Passy en parle bien à la légère ; ce groupement ne peut-il pas aussi bien se'faire par l’association d’un grand nombre de personnes ayant peu de ressources que par l’accumulation de ces ressources dans une seule main ?
- « Quant à l’approbation du sol, reprend notre académicien, l’histoire de tous les peuples démontre surabondamment qu’elle est un bienfait même pour ceux qui n’y ont point de part. »
- Autrement dit :
- La Bohême et l’Irlande où le sol n’est approprié qu’à quelques personnes sont plus heureuses que la France où il est approprié à un plus grand nombre.
- Voilà une révélation qui ne manque pas de nouveauté et d'imprévu. Messieurs les géographes feront bien de corriger en conséquence leurs œuvres car jusqu’ici ils avaient affirmé précisément le contraire de ce que M. H. Passy n’hésite pas à nous affirmer.
- « Les expédients, poursuit-il, que préconisent les socialistes modérés et qui visent seulement à diminuer, à corriger ce qffion trouve d’excessif dans les inégalités sociales, seraient plus funestes qu’on ne croit. Ainsi, l’impôt progressif, soit sur les revenus, soit sur les héritages, entraverait la formation des capitaux, arrêterait l’essor des entreprises et pousserait les citoyens à éluder ou à violer la loi pour échapper aux exigences du fisc. »
- M. le membre de l’Institut ignorerait-il que l’impôt progressif fonctionne dans le canton de Zurich et dans le royaume de Wurtemberg et que ces deux états s’en trouvent à merveille ? S’il l’ignore, nous sommes enchantés de pouvoir le lui apprendre.
- “ Un procédé, reprend-il, d’un tout autre genre, qui a obtenu de nos jours une certaine vogue, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’entreprise dont ils sont les auxiliaires, ne supporte pas mieux un examen attentif et ne résisterait pas davantage à l’expérience ;
- De deux choses l’une :
- Ou bien elle serait illusoire pour l’ouvrier et ne ferait que diviser son salaire en deux parts, l’une fixe, l’autre aléatoire, et diminuerait d’autant la sécurité de son lendemain ;
- Ou bien elle serait ruineuse pour le patron, qui ne peut jamais affecter au prix de la main-d’œuvre qu’une portion déterminée du produit brut de son industrie. »
- Un journal qui se rédige au Familistère de Guise est qualifié pour dire que la participation aux bénéfices n’est pas illusoire pour les ouvriers et ne ruine P&s l'industrie. L’honorable ancien ministre de Louis
- Philippe pourra s’en convaincre de visu quand bon lui semblera, La véritable raison pour laquelle beaucoup de chefs d’industrie ne veulent pas de la participation, c’est qu’il leur faudrait immoler une part de leurs bénéfices à un principe et qu’ils aiment mieux immoler un principe à leurs bénéfices.
- « Enfin, conclut M. PI. Passy, le principal obstacle à l’amélioration du sort des classes pauvres, c’est l’imprévoyance. Voilà l’ennemi qu’il faut combattre, en éveillant, en entretenant chez les ouvriers l’esprit d’ordre et d’épargne. »
- Autrement dit :
- Ce qu’on peut faire de mieux pour le rétablissement des malades, c’est de les engager à vivre en bonne santé.
- Après cette conclusion digne du discours nous n’avons plus qu’une réflexion à faire.
- L’Académie des sciences morales et politiques n’a rien répondu à M. H. Passy. Elle a témoigné son approbation à ce discours. Personne ne s’est levé pour protester au nom de la science violée, de la justice foulée aux pieds et du bon sens réduit à néant. En ce cas à quoi bon faire émarger au budget un corps si peu soucieux de la vérité ?
- Ed. Champury.
- TLtem fruits du milit«rik.mo
- Voici en quels termes M. Richtor expliquait ces jours-ci, dans le Parlement allemand, les causes de la crise industrielle et commerciale que subit l’Allemagne. Pour être vieilles de quelques semaines, ces paroles n’ont pas cessé d’être vraies, et les derniers votes du Reichstag leur donnent au contraire plus de relief.
- « Dans les vingt-cinq dernières années, nous avons perdu sur le champ de bataille deux millions et demi d’hommes ; nous avons dévoré pour frais de guerre 70 milliards, et les conséquences indirectes que cette série continue de guerres a eues pour le commerce et l’industrie sont encore plus graves que les conséquences directes que je viens d’indiquer. Plus la paix conclue après la guerre est heureuse, plus les espérances des entrepreneurs et des spéculateurs grandissent et deviennent extravagantes, et le vertige est inévitablement suivi d’un contre-coup fatal. Ajoutez aux dépenses de la guerre, les dépenses de la paix armée, l’entretien de si énormes armées permanentes. Des milliards payés par la France, plus des trois quarts ont été affectés à des buts militaires Celui qui mettrait un terme à cette période belliqueuse et inaugurerait une politique pacifique plus suivie, celui qui diminuerait ainsi les frais de la paix armée, celui-là arrêterait les pertes de sang dont souffre l’Allemagne et ferait circuler dans ses veines des forces nouvelles. Les guerres faites par nous nous ont infligé des plaies par où s’échappent toutes nos forces. Et maintenant qu’il s’agit de guérir ces blessures, on se défie de la médecine, on veuf guérir l’organisme malade au moyen du feu et du fer, on croit arriver à son but par des bandages trop serrés et qui n’ont d’autre effet que d’arrêter encore davantage la circulation du sang. Le libre-échange, que l’on condamne aujourd’hui si haut tement, a empêché les suites de la période belliqueuse d’être plus désastreuse encore. C’est le libre-échange qui a déchaîné toutes nos forces économiques, vivifié nos rapnorts internationaux, développé nos chemins de for, activé la circulation de nos ressources. C’est le
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- maintien du libre-échange seul qui peut empêcher la crise de devenir plus dangereuse encore qu’elle ne l’est en ce moment. »
- Les Etats Unis d'Europe.
- Traduit de l’Anglais, de M®6 Marie HOWLAND Voir n° 4 (tome 1) à n° 42 (tome 3)
- Chapitre XLIII
- Irmif gurati ou <în Pidîiis social
- (Suite)
- Un silence profond régnait dans la cour des fêtes du Palais social, après la lecture faite par Frauens-tein du chapitre Ier des statuts de l’Association.
- Vivement frappé de la logique, et de l’importance sociale des idées contenues dans cette déclaration de principes, l’auditoire avait hâte de recevoir du comte des instructions complémentaires.
- « Qu’il me suffise pour l’instant », continua Frauenstein, « de vous signaler que cet acte d’association remet en vos mains votre propre avenir ; par lui, vous cessez d’être subordonnés à la volonté d’un homme détenteur de vos instruments de travail ; vous devenez vos propres patrons.
- « Mais l’exercice de ces droits vous impose des de-voirs sur lesquels j’appelle toute votre attention.
- « Les statuts établis par M. G-odin pour l’Association de Guise, vont, du reste, nous guider sous ce rapport. lls.s.ont conçus de façon à pouvoir s’adapter à toute autre association du même genre. Us veillent à ce que les associés, tout en exerçant leurs droits individuels, ne puissent perdre de vue leurs devoirs envers les autres associés et particulièrement envers les faibles.
- « L’acte statuaire comprend dix chapitres. Vous venez d'entendre le premier.
- « Les chapitres 2 et 3 déterminent la durée de la société, précisent les conditions d’admission pour les travailleurs des deux sexes, spécialisent les différents titres auxquels on peut être admis :
- « Soit comme associé jouissantde la plénitude des droits ; '
- « Soit comme sociétaire jouissant de droits restreints et pouvant résider hors des locaux du Palais social ;
- « Soit enfin comme auxiliaire, condition de l’individu qui ne serait attaché que momentanément aux travaux de l’association.
- « Le chapitre 4 s’occupe principalement du fonds goçial \ il fixe les dispositions grâce auxquelles la
- transmission successive de ce fonds est assurée aux mains des coopérateurs associés, afin de perpétuer les forces de l’œuvre commune au service de ceux qui là soutiennent et la font vivre.
- « Le chapitre 5 détermine les droits de l’assemblée générale des associés, fixe les conditions relatives à la tenue des séances, aux scrutins, aux procès-verbaux,
- « Au chapitre 6 se trouvent les dispositions particulièrement intéressantes au moyen desquelles le travail est représenté dans la direction et l’administration des affaires industrielles, commerciales et domestiques de l’association.
- « Vous verrez, mes amis, en faisant l’étude de ce chapitre comment M. Godin, par la combinaison du concours et de l'élection, fait intervenir dans les conseils d’administration et de direction du Palais social et des usines les éléments les plus capables d’imprimer aux choses une direction éclairée et bien comprise.
- « Ce chapitre règle également les devoirs des employés de tous ordres et détermine le fonctionnement d'un comité de conciliation appelé à régler les différents qui peuvent s’élever dans l’Association.
- « Le chapitre 7 contient les dispositions relatives aux diverses institutions de prévoyance ; il fixe statutairement ce qui est à faire pour l’éducation et l’instruction de l’enfance au Palais social. C’est là que sont inscrits les devoirs sociaux dont je vous parlais tout à l’heure, devoirs qui garantissent contre la misère, le dénùment ou l’abandon, l’enfant, l’orphelin, la veuve, le malade, l’infirme, le vieillard, tous ceux enfin qui ne peuvent par eux-mêmes subvenir à leurs besoins.
- « Le chapitre 8 règle les principales dispositions comptables dont une sage administration ne doit jamais s’écarter. Les intérêts de l’Association, ausU bien que ceux de chacun des membres, y sont scrupuleusement garantis
- « Viennent enfin dans le chapitre 9, les règles concernant l’emploi des bénéfices, dont tant pour cent sont attribués au fonds de réserve, tant au remboursement des titres du fonds social, tant à l’administration et la direction, tant aux concours généraux du travail et du capital, concours représentés d’un côté par les salaires et appointements, de l’autre par les intérêts à 5 0/0 des certificats d'apport et d’épargne.
- « Ce chapitre contient, en outre, des dispositions touchant les héritiers ou créanciers des ayants droit aux dividendes de bénéfices de l’Association.
- « Les statuts se terminent par le chapitre 10 qui règle, en cas de pertes ou de mauvaise gestion, les
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- mesures relatives à la liquidation de la Société.
- a Cet acte statutaire, contient le germe d’une évolution profonde. Vous en comprendrez toute la portée à mesure que vous le pénétrerez à fond.
- « Par l’Association telle que J a réalise M. Godin, le travail s’élève au premier rang dan§ la Société ; la direction des choses est remise à l’intelligence, à la capacité, au talent, à la véritable dignité, celle du caractère. Le capital cesse de faire la loi au travail et n’est plus qu’un instrument de bien-être et de progrès au service des associations d’êtres humains.
- « Mais je vous le rappelle encore ici, mes amis, pour que cette oeuvre dure, pour que notre jeune association fonctionne et se développe, pour que vous en puissiez transmettre à vos enfants l’héritage prospère, il faut que la préoccupation du bien général continue de dominer chez vous la recherche des satisfactions égoïstes, il faut que la haine, l’envie, le dénigrement n’aient jamais place en vos cœurs, que les capacités de tous ordres s’entraident et s’éclairent mutuellement, que les mesures d’utilité publique et de bien-être général rencontrent toujours parmi vous une adhésion empressée.
- * A ces conditions, notre Association sera vivace, nos industries se développeront à l’aise dans des conditions toutes particulières de bonne exécution et d’économie, notre demeure s’enrichira de tous les moyens de sécurité, de bien-être, de progrès physique et moral qu’une réuniou d’hommes peut installer à son profit.
- *« Jésus a dit : * Pratiquez le royaume de Pieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. »
- « C’est ce qu’il nous faut accomplir ici, mes amis.
- « Pratiquons le royaume de Dieu et sa justice, c’est-à-dire aimons-nous, soutenons-nous les uns les autres, envisageons par-dessus toutes choses le bien et le progrès de la vie humaine en général, et le reste, c’est-à-dire le bonheur individuel, nous sera donné par surcroît. »
- {De longs applaudissements éclatent au moment où Frauenstein se rassied). (A suivre).
- DE LA TOLÉRANCE
- I
- Le projet de loi Ferry et les .attaques passionnées dont il est l’objet de la part du catholicisme, soulèvent bien des questions et le terrain ne manque Pas aux controverses et aux controversistes.
- Parmi les questions, l’une d’elles, la tolérance et ses limites, se place à nos yeux au premier rang.
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- « Dent pour dent, œ:l pour œil ! s’écrie avec colère une partie du public. Trop longtemps, les amis de la liberté se sont vus, de la part du clergé catholique, en butte aux calomnies et aux persécutions. L’exemple nous a été donné: que cet exemple ne soit pas perdu et que l’Etat frappe à sou tour une institution qui a rempli le monde, depuis tant de siècles, d’aberrations, d’iniquités et de forfaits ! »
- Nous nous déclarons nettement, résolument, adversaires de cette manière de voir. Nous repoussons cette loi du talion.
- Exercer des représailles. contre l’iniquité, c’est justifier cette iniquité dans le passé comme dans l’avenir.
- Invoquer la loi du talion, c’est perpétuer le droit de la force, de la brutalité ; c’est ériger en principe le vœ victis, cet argument de ceux qui n’en ont pas.
- Vouloir que l’Etat se fasse persécuteur d’un culte parce que ce culte est erroné ou lui semble tel, parce qu’il pourrait pousser à commettre des forfaits, c’est violer le domaine de la conscience, d’une part, et préjuger, d’autre part, des intentions ou des faits.
- Ce n’est point dans ces termes que doit se poser le rôle de l’Etat.
- L’Etat doit protéger la liberté de tous les cultes, (quoiqu’il doive n’en salarier aucun).
- Sans doute l’on doit désirer que les cultes les plus purs soient honorés, exercent la plus grande influence, de telle sorte que le vrai seul s’étendant avec les progrès de la science ®t de la raison , finisse par réunir tous !es hommes.
- Sans doute, tous nos efforts doivent être dirigés dans le sens de la substitution de la religion du vrai à la religion du mensonge, mais l’Etat n’a pas titre pour opérer cette substitution, pour juger les procès des croyances et se prononcer autoritairement en faveur de telles ou telles autres.
- L’Etat doit, rendant hommage à la capacité religieuse de tous les citoyens, protéger, favoriser d'une manière égale, équitable, l’essor de cette capacité.
- Il doit garantir aux différents cultes la paix du dehors.
- Si des abus intérieurs sont commis il n’a pas à s’en mêler. Si ces abus, au contraire, se traduisent extérieurement par des attentats, des crimes ou des délits, le droit civil est là pour les réprimer et les punir.
- La tolérance est l’expression du droit naturel dans sa plénitude. Violer ce droit, ou tout simplement le méconnaître, c’est donner naissance aux théocraties, aux religions d’Etat ; c’est fournir des ; prétextes aux persécutions , à l’inquisition , aux
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- guerres religieuses ; c’est provoquer les forfaits les plus odieux, et d’autant plus odieux que pour les perpétrer on s’abrûte derrière les choses les plus sacrées.
- La tolérance n’est pas un dogme ; elle est un principe, un principe de droit civil.
- Toute religion est tolérante qui oppose à ses adversaires le seul glaive de la parole et répudie l’apostolat de la force brutale.
- Proscrire ou persécuter au nom de la liberté, c’est le raffinement de l’esprit d’intolérance, c’est l’inquisition dans toute sa barbarie.... peu importe que ces proscriptions et ces persécutions se fassent au nom d’un individu, d’une classe ou de la société.
- Et nous ne faisons pas de distinction, parce qu’il n’y en a pas à faire, entre la tolérance et l’intolérance civile et ce que l’on nomme la tolérance et l’intolérance théologique. Cette distinction que certains ergoteurs cherchent à établir n’est qu’une subtilité d’esprit, uné querelle d’écoliers. La tolérance est ou n’est pas. Le droit naturel est ou n'est pas chez tous les hommes.
- Nous, Républicains, pénétrés de l’existence du droit égal chez tous les hommes ; nous, libres penseurs, apôtres de la tolérance, il nous advient donc mal d’évoquer la force brutale . Partisans des libertés que nous avons senti violer en nous, il ne nous appartient pas de menacer nos adversaires d’une semblable violation. L’abus n’a jamais justifié l’abus,
- L’Etat, répétons-le à satiété, ne saurait donc être le juge des consciences. Il ne doit pas avoir à vider le procès dés croyances religieuses. Son rôle doit être celui d’un protecteur impartial de tous les cultes, en même temps qu’il restera le vigilant gardien des intérêts de la société qu’il sera appelé à diriger.
- La justice humaine ne doit pas fouiller dans les consciences sous le prétexte des forfaits ou de simples délits, elle ne doit intervenir que lorsque les forfaits et délits sont saisissables matériellement et susceptibles d’une constatation exacte. Alors, mais alors seulement elle frappe, non point avec passion et avec l’épée de la vengeance, mais avec le calme de l’équité et avec son glaive ; non point pour satisfaire des rancunes, pour exercer des représailles, mais pour punir ce qui est punissable et affirmer ainsi la protection dont elle doit couvrir également tous les membres de la société au nom de laquelle elle siège.
- Faire plus c’est mal faire,
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- * *
- « Mais », nous opposera-t-on, « ne tenez-vous pas compte de cette haine forcenée dont le catholicisme poursuit quiconque n’abdique pas entre ses mains sa
- raison et sa conscience, haine dont il donne une preuve nouvelle aujourd’hui dans ses attaques contre la République ? Oubliez-vous donc les in-pace, les auto-da-fé, les in carcere duro ? Ne sont-ce donc pas là des forfaits ? Perdez-vous donc de vue le fameux : Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose ? Ne doit-on pas, au nom même de cette morale qui est le fondement véritable de la société humaine, frapper ceux qui abusent de ce couvert pour fouler aux pieds les droits les plus sacrés de l’humanité ?»
- Oui, répondrons-nous sans hésiter, nous tenons compte de cette haine forcenée qui a poussé à des excès monstrueux les ministres d’une religion qui se dit toute de paix et de fraternité. Bien heureux serions-nous, si cette religion était la seule à laquelle on puisse faire ce reproche ! Mais c’est précisément parce que nous en tenons compte, parce que nous voyons quels en sont les effets, que nous voulons, que nous devons ne pas tomber dans le même excès.
- Nous n’hésitons pas davantage à stigmatiser, quelle que soit leur cause ou leur origine, les in carcere duro, les auto-da-fé, les in-pace, Je s massacres organisés, les guerres fomentées par le fanatisme, tous les forfaits, tous les crimes, tous les délits que l’histoire a enregistrés et enregistre chaque jour.
- Nous stigmatisons les auteurs ou fauteurs de ces crimes.
- Nous stigmatisons leurs complices ou exécuteurs et cela avec d’autant plus de force que nous sentons en nous la conscience la plus vraie,-le respect le plus saint des droits de l’humanité, de ces droits sacrés dont ils ont été les impudents violateurs.
- Mais de ces forfaitures nous devons laisser à chacun la responsabilité qui lui incombe. Nous ne devons pas rendre solidaire la génération qui suit des crimes de la'génération qui l’a précédée, quand bien même cette solidarité semblerait être acceptée d’une manière plus ou moins formelle. Nous ne devons pas punir sur les enfants les crimes de leurs pères. Nous ne devons pas (aberration qui serait sans excuse) nous faire les résurrecteurs de la malédiction de Caïn, les plagiaires du péché originel !
- Bien certainement, poub la justice humaine, ces forfaits étaient saisissables et punissables, lorsqu’ils ont été commis et que vivaient leurs auteurs ; mais dès le moment où ceux-ci ont cessé de vivre, leurs forfaits ont cessé d’être punissables matériellement,
- Contentons-nous donc, puisque la mort a prescrit en faveur de ces coupables contre la justice, de leur infliger pour châtiment l’éternelle flétrissure de leur mémoire.
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- Quant aux méfaits qui se commettent dans le présent,' qu’ils soient commis tantôt ouvertement et avec violence, tantôt insidieusement et avec extase, tantôt traîtreusement et avec la calomnie pour arme, lorsque ces méfaits se traduisent extérieurement par des atteintes plus ou moins graves aux droits et aux intérêts des citoyens, lorsqu’ils troublent la paix publique, lorsqu’enfin ils tombent sous le coup de la justice civile, la justice doit sévir.
- Elle sévira rigoureusement, si on le veut, mais en se gardant de l’esprit de rancune et du désir des représailles. Elle sévira pour punir les abus du culte et affirmer la liberté de conscience, mais non pour, au nom de cette liberté,.opprimer les consciences en supprimant le culte.
- Pour exercer sou action dans les limites d’une distribution égale pour tous, il suffira, nous le répétons, que crimes ou méfaits soient saisissables et matériellement constatés,'de quelque mensonge du reste qu’ils se colorent.
- Paire moins serait de la faiblesse ; faire plus serait de la violence !
- La répression des abus, la punition des méfaits, le châtiment des crimes, dans les termes qui précèdent, sont des attributions de l’Etat. Et quand nous parlons de l’Etat, nous entendons l’Etat démocratique, sorte de comité central de la nation, seule souveraine, choisissant elle même ses délégués chargés de la protection et de la défense des droits de tous et de chacun. (A suivre.)
- LE DUEL ET LE VRAI COURAGE
- • Le général de Wimpffen vient de publier dans Y Evènement, un article contre le duel* dans lequel il démontre que le vrai courage n’appartient pas aux duellistes de profession, et il cite, à l’appui de son dire, quelques anecdotes, dont une très piquante :
- En Crimée, un détachement des troupes que je commandais s’approcha imprudemment des lignes russes ; tant soit peu abrités par un repli de terrain, ces soldats hésitaient à reprendre, pour regagner nos lignes, le chemin qu’ils venaient'de parcourir.
- En revenant sur leurs pas, ils s’exposaient à être balayés par le feu de la place ; en demeurant dans leur réduit, ils tombaient au pouvoir de l’ennemi. Ils ne pouvaient, de leur retraite, apercevoir un ravin à l’abri duquel il leur était facile de se glisser pour regagner nos positions ; une prompte exécution pouvait conjurer le danger: je résolus d’aller à eux.
- Je pris avec moi trois jeunes soldats et un officier qui se trouvaient près de moi. C’était, lui aussi, un bretteur consommé. Les braves conscrits, la mine calme et résignée, modelaient leur allure sur la mienne et me suivaient de près. Soudain, une grêle de mitraille laboure le sol autour de nous ; mes petits paysans n’ont pas bronché; l’officier est à 80 mètres en arrière. Je lui enjoins durement de se
- rallier ; il me paraît prendre son élan. Une nouvelle bordée de mitraille survient. L’officier tombe, tué ou blessé ; je ne pouvais aller à lui ; je poursuis ma route, et nous arrivons sains et saufs à ceux que je voulais délivrer.
- Rentré au camp le soir, l’officier laissé en route me revint à l’esprit. J’appelle mes trois troupiers du matin : « Sauriez-vous, de nuit, parcourir la route que nous avons suivie tout à l’heure ?... — Oui, mon général. — Eh bien, allez me chercher votre officier et ramenez-le, mort ou vivant. — Oh ! mon général, mon général, me répondit en souriant le plus osé de la bande, ce n’est pas la peine ! — Pourquoi? — Il est au camp, — Blessé? — Quenon,mon général! Il se porte bien ! — Alors, allez lui dire que je l’attends.»
- La scène fut ce qu’elle devait être : aveux complets ; il avait eu peur 1 Perdant connaissance, il était tombé le nez dans la poussière ; il n’avait retrouvé ses sens qu’avec la fraîcheur du soir et le silence des batteries.
- — Monsieur, lui dis-je, de telles défaillances enlèvent le droit d’être insolent et ferrailleur. Vous cesserez à l’avenir vos rotomontades, où je livrerai au ^grandjour un manque d’énergie qui vous rend indi-’gne de commander les soldats qui m’accompagnaient ce matin.
- A dater de ce jour, ses provocations cessèrent; il redevint un médiocre officier ; depuis il a quitté l’armée.
- BARQUET DES TRAVAILLEURS AMIS DE LA PAIX.
- Au delà de la Manche, dans cette île qui tout en faisant partie de notre Europe, a des mœurs à part, il est une bonne et excellente coutume que nous ne saurions trop imiter : quand le peuple demande une chose, quand une réforme s’impose, les Anglais s'agitent, ils font des meetings, des adresses, publient des journaux, récoltent des souscriptions pour faire de la propagande, jusqu’à ce que l’abus soit relégué au cimetière des injustices de l’histoire : C’est ainsi que par la voie pacifique de la persuation les infâmes Corn-laws, (lois céréales) qui affamaient le peuple pour enrichir les riches propriétaires fonciers durent être abrogées quand, après 6 ans d’agitation, le peuple anglais tout entier eut ouvert les yeux sur leur iniquité.
- N’est-ce pas là une nation qui, malgré sa reine, a des mœurs et des institutions plus républicaines que nous (au moins sous ce rapport), car en France que faisons-nous ? Disant : « L’urne a remplacé le fusil, » nous reposant sur nos députés, nous attendons d’eux des réformes dont nous devrions nous occuper nous-mêmes, en nous éclairant réciproquement sur la nécessité des dites réformes ; en formant l’opinion publique sur le besoin de progresser ; en nous agitant comme les Anglais jusqu’à ce que complète satisfaction soit donnée à la justice.
- On n’a pas en France, dira-t-on, le droit de réunion et celui d’association. — C’est vrai, mais on peut
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- quand même faire quelque chose en attendant de pouvoir faire davantage. Servons-nous des concessions obtenues,, conquérons en d'autres. Les lois sont susceptibles d’être révisées.
- De tous les legs du passé que nous devons repousser avec énergie, le plus horrible, c'est la guerre ; c’est donc avec une joie bien grande que nous voyons les travailleurs amis de la paix entrer dans la voie que nous indiquons plus haut, car, plus que tous autres, ils soufrent de cette affreuse calamité d’essence monarchique qu’hélas les peuples, même républicains, se laissent encore imposer.
- Toute manifestation en faveur de la paix a droit à notre sympathie.
- Dimanche dernier, un charmant banquet réunissait 137 convives dans le salon des tilleuls à Ménilmon-tant. MM. J. Garnier, sénateur, Naquet, Poujade et Laisant, députés, Antide Martin et Leneveux, con-seillersmunici.paux,assistaientà cette fête fraternelle.
- A la fin du banquet, M. Wynants, relieur, trésorier de la Société des travailleurs amis de la, paix (1) et président du banquet explique dans une excellente allocution, que primitivement la réunion, sous forme de meeting devait être plus nombreuse, mais que vu la saison, beaucoup de personnes aimant mieux se promener dans la campagne que de s’enfermer dans une salle, un banquet a été jugé préférable.
- rLe président insiste sur ce principe que la morale des individus est la même que celle des peuples. — Il dit que si les classes dirigeantes se trompent, ce sont les classes dirigées qui paient, celles-ci doivent donc s’occuper des affaires générales. Si une guerre est déclarée, ce sont les travailleurs qui en ressentent le plus les coups : l’es travailleurs ont donc autant et plus d’intérêt que les autres sociétés de la paix à faire la guerre à la guerre. — M. Wynants présente alors aux travailleurs de la paix les invités qui sont venus se joindre à ces derniers.
- —- Ce sont d’abord MM. Cremer, Evans et un autre membre de la Société anglaise des Travailleurs amis de la paix d’Angleterre venus exprès de Londres, M. Eandi, citoyen italien, M. de Gasté, membre de la Société des amis de la paix, M. Rampai à qui l’on doit une excellente traduction de Schulze-Delitzscli etc.
- M. Ch. Limousin donn^ lecture de la traduction d’une excellente adresse des ouvriers anglais aux travailleurs français dont nous ne pouvons nous dispenser de reproduire les quelques passages suivants:
- « Notre gouvernement anglais ne demandait « qu’à se jeter dans la mêlée quand l'interminable u question d’Orient est venue de nouveau obscurcir
- (1) M. Wynants, trésorier, r«e d’Allemagne, 54, à Paris. Les secrétaires sont MM. Bailleu1, relieur, rue Antoine Dubois, 6, Desmou- * lins et Tobie.
- « l’horizon, mais il en était empêché par l’agitation “ profonde qui s’est produite chez les peuples de la “ Grande-Bretagne.
- « Nos efforts contre la guerre ont donc été, dans “ ces circonstances, d’un caractère plutôt défensif “ qu’agressif. Tout récemment, à la honte de notre “ gouvernement, nous avons été entraînés dans deux « querelles lointaines. Deux guerres à la fois injus-“ tiflables et injustifiées, entreprises sans consulter « le Parlement ni la nation, ont été continuées, con-« trairement, nous croyons pouvoir l’affirmer, au « vœu et aux désirs de* la majorité de nos conci-« toyens.
- « Ce sont les peuples qui souffrent de la guerre ;
- « dit en terminant l’adresse, c’est le travail du « peuple qui est détruit; c’est son sang qui coule ;
- « ce sont vos femmes, vos enfants, ô ouvriers ! qui « demain peuvent être veuves, qui demain peuvent « être orphelins. C’est à nous, ouvriers de tous les “ pays, à nous qai avons des intérêts identiques, à « nous qui n’avons nul motif, nulle cause, nul pré-« texte de nous haïr ; c’est à nous de supprimer ce « système de tueries ! »
- Voilà de bonnes et excellentes paroles, justes surtout, et qui commencent à être comprises dans tous les pays, car, qu’on s’en souvienne, lors du meeting du théâtre du Château-d’Eau, le 25 août 1878, 1000 ouvriers de Berlin envoyèrent aux travailleurs français une adresse fraternelle dans le même esprit que celle que nous venons de citer.
- Il est fâcheux qu'alors cette adresse n’ait pu être lue et que, mécontentant ces amis de la paix d’outre Rhin, on ait négligé de cimenter l’alliance des ouvriers des deux pays.
- Cette alliance est l’arme la plus redoutable contre les partisans de la guerre. L’antagonisme relativement à cette question n’étant pas d’un peuple à l’autre, mais de peuple à roi.
- La place nous manque pour analyser les discours de MM. Naquet, Laisant, Notelle, etc., mais nous ne pouvons terminer sans dire avec quel talent Mœe Antonia Martial a récité un remarquable passage du Pape de Victor Hugo.
- La soirée s’est terminée par le Chant des travailleurs amis de la paix d’Irénée Douthier dont voici le refrain :
- Unissons-nous, nous tous fils de la France,
- Italiens, Germains, Belyes, Anglais,
- Pour assurer enfin la délivrance Des peuples par la paix !
- Edmond Potonié
- CORRESPONDANCE & DISCUSSION CONTRADICTOIRE
- La surabondance de matières nous oblige depuis plusieurs semaines à ajourner la publication de nos réponses aux lettres que nous avons reçues et aux critiques qui nous ont été faites par la presse.
- Que nos honorables contradicteurs veuillent bien ne pas perdrç patience.
- Il en est de même pour nos bulletins bibliogra-phiques.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur’
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- •Le numéro hebdomadaire 20 a.
- DIMANCHE 6 JUILLET 1879
- r ANNÉE, TOME 3 — N° 43
- bureau principal
- A GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau d® ôui&e, soit à celui de Paris, * de timbres-poste ou de ra&adats de poste, dont le talon garé d® quittance.
- France
- Unau. . . . 10 f. »»
- Six mois... 6 »»
- Trois mois. . . 3 >* I
- Rédacteur en chef : mT
- Pays d’Europe
- Ün au. . . . 11 f. »» Autres pays Pn an ._. . . 13 f. 60
- Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente, 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed.THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOLU.
- SOMMAIRE
- La liberté d’association. — Semaine politique. — Encore le darwinisme. — Salon de 1879. — Delà tolérance. Suppression des intermédiaires. — Roman : La Fille de son père, fin. — Variétés.
- LA LIBERTÉ D’ASSOCIATION.
- III
- Mais, nous dira-t-on, cette liberté d’association qui, en principe, est incontestablement la plus féconde de toutes, cette liberté, est-il opportun de l’accorder à la France ? N’est-il pas à redouter que les partis, vu les circonstances actuelles, ne soient enclins à en faire un mauvais emploi ?
- Oui et non, répondrons-nous. Tout dépend de la forme sous laquelle cette liberté sera accordée. Incomplète, elle attirerait peut-être sur la France plus de malheurs que de bienfaits ; absolue, elle ferait naître des compensations Th relégueraient dans le domaine du rêve ces
- angers dont on se fait un épouvantail.
- Dans tout régime de liberté absolue, les excès Se ComPensent l’un l’autre et cessent par cela
- | même d’être dangereux. Où les excès sont à redouter, c’est quand la liberté est entravée dans son fonctionnement ou qu’elle est accordée aux uns à l’exclusion des autres. L’équilibre se trouve alors détruit et la stabilité générale en est compromise. En voulant éviter les inconvénients de la liberté absolue on en crée de beaucoup plus vifs.
- D’ailleurs on grossit l’importance des inconvénients de la liberté absolue. On oublie de les mettre en balance avec les avantages résultant de la même mesure. C’est sacrifier l'ensemble au détail.
- Cet effroi de l’innovation est assez habituel à la pensée humaine. Les faits ont beau le démentir, on est enclin à y retomber. Les libertés dont nous sommes le plus heureux'et le plus fiers de jouir ont été accusées à leur aurore d’être grosses de calamités. Il semblait que tout fût perdu si on les adoptait.
- Ces prédictions pessimistes ont-elles été justifiées par les faits ?
- Pas le moins du monde.
- Assurément il faut pour toute réforme une préparation préalable. Le progrès ne peut marcher par soubresauts ; des transitions sont nécessaires. Cela nous le savons aussi bien que qui que ce soit et nous le répétons peut-être plus que personne.
- Mais le fait que les transitions sont nécessaires ne saurait établir qu’il faille éternelle-j ment s’en tenir aux mêmes transitions. Sou
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- LE DEVOIR
- tenir cela serait soutenir une absurdité. Le progrès n’existe que parce que les erreurs anciennes sont sacrifiées aux vérités nouvelles. II y a toujours un moment où il faut passer d’un état ancien à un état nouveau. Si le lendemain du 4 septembre on avait accordé à la France toutes les libertés, on aurait eu tort. Le pays n’était pas mûr pour les recevoir toutes à la fois. Mais voici neuf ans bientôt que le 4 septembre est passé. Le pays a fait son apprentissage d’un régime politique dans lequel il n’y a pas de souverain. Voici neuf ans bientôt qu’il appelle de tous ses vœux la liberté et qu’il prouve, par sa sagesse, par sa parfaite quiétude, par son respect scrupuleux de la légalité, qu’il est mûr pour la république.
- C’est pourquoi nous croyons, c’est pourquoi nous sommes profondément convaincus que la liberté d’association peut et doit dès maintenant être reconnue et pratiquée.
- Et que l’on ne vienne pas dire que la nation ne la désire pas, car on mentirait en le disant. La presse, il faut en convenir, s’est trop peu intéressée à cette question. Préoccupée comme elle l’est trop souvent de réclamer les mesures dont les résultats sont immédiatement saisis-sables, elle a trop négligé de réclamer cette grande mesure qui ne peut porter immédiatement ses fruits. Mais les faiblesses de la presse ne prouvent rien quant à la nation. La nation voit parfois plus loin et plus haut que la presse. C’est surtout vrai dans le cas qui nous occupe. Elle demande que l’on prenne au plus tôt toutes les mesures qui sont de nature à consolider la république. Or, la plus considérable de ces mesures, c’est la reconnaissance de la liberté d’association.
- Et que l’on ne cherche pas non plus à soutenir que la France, dénuée de l’esprit d’initiative privée, ne saura pas tirer parti de cette liberté; ce serait là une affirmation hasardée. Autant dire qu’il ne faut pas envoyer à l’école un enfant qui ne sait ni lire ni écrire. Nier une aptitude avant que celui à qui on la refuse ait été mis à même de prouver si oui ou non il la possède, ’ c’est faire acte d’étourderie ou de mauvaise foi.
- Le sophisme des ennemis du progrès, a dit à ce sujet M“* de Staël, c’est qu’ils veulent
- qu’un peuple possède les vertus de la liberté avant de l’avoir obtenue, tandis qu’il ne peut acquérir ces vertus qu’après avoir joui de la liberté. C’est demander que l’effet précède la cause.
- Ce que Mme de Staël a dit avec tant de justesse de la liberté en général, s’applique non moins justement à la liberté d’association en particu. lier.
- Et nous ne sommes pas seuls à penser ainsi. Un jurisconsulte distingué, enlevé à la science au début de sa brillante carrière, Mourlon, l’a pensé longtemps avant nous.
- « Voilà plusieurs siècles, disait-il, que vous « attendez que l’homme sache marcher seul « pour lui retirer ses lisières ; et de votre propre « aveu, il est resté ce qu’il était au commence-« ment du monde, impuissant à se conduire « sans le secours d’autrui. S’il en est ainsi, « c’est qu’apparemment le procédé que vous « appliquez à l’instruire est mauvais. Dès lors « pourquoi s’y entêter? On apprend aux hommes « a marcher seuls, d’abord en les soutenant « bien, bientôt en retirant la main qui leur sert « d’appui. Ne les avons-nous point assez long-« temps soutenus et dirigés: Retirons notre « main, la nature fera le reste. »
- Et Mourlon partait de là pour réclamer la liberté d’association absolue.
- Il avait cent fois raison. A tous les progrès nouveaux, à toutes les libertés nouvelles, les apologistes du passé ont toujours opposé cette objection que les temps n’étaient pas encore venus, que les hommes appelés à bénéficier de la mesure nouvelle ne serait pas à même d’en faire un bon usage. C’est ainsi qu’on a légitimé, ou plutôt prétendu légitimer, le maintien, la perpétuation des injustices les plus révoltantes, des abus les plus scandaleux, des iniquités les plus nuisibles au bien-être des individus et au perfectionnement du genre humain. La catholique Espagne n’a pas d’autre réponse à faire à l’heure qu’il est à ceux qui lui reprochent de conserver dans ses colonies l’odieuse institution de l’esclavage ; le czar omnipotent n’a pas d’autre prétexte de refus à opposer à ceux de ses sujets qui, sans crainte du knout, de la proscription ou de la potence, osent réclamer pour leur pays une constitution.
- Le gouvernement de la France est Un gouvernement républicain, Ses ministres ne sau*
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- ent mépriser l'opinion, publique comme se jjermettent les souverains de l’Espagne ou ia Russie. S’il se rendait un jour coupable ^ tort; il mentirait à son principe, déconsidérait son origine et compromettrait sa Milité. Ce serait commettre la folie de Samson: ranler les colonnes du Temple et se faire raser par les débris.
- ie gouvernement d’une république doit s’ef-rcer, s’évertuer de donner constamment sa-faction aux demandes de l’opinion publique.
- ^bien! aujourd’hui ce que l’opinion demande, 4 qu’on lui donne — et au plus vite — les ertés nécessaires pour permettre aux mœurs s’harmoniser avec les principes républicains.
- n effet, il ne suffît pas pour que la France républicaine qu’on ait inscrit le mot réputé dans sa constitution. Les mots ne sont ides mots et le vent les emporte. Ce qu’il |t pour que le régime républicain devienne [forme définitive du gouvernement en France, |t que l’esprit républicain, que les mœurs |publicaines s’emparent des citoyens, entrent ir ainsi dire dans leur sang et circulent is leurs veines.
- )r, l’élément fondamental, le facteur capital mœurs républicaines, c’est le principe d’as-ation. Là où les associations sont nommes, puissantes et franches de tout joug, là m et peut vivre la liberté. Là au contraire lies sont rares, chétives, entravées par des ements ou soumises à des restrictions, là nipotence du pouvoir supprime un jour ou Ire la liberté. x
- 1h! ils se trompent étrangement ceux qui aginent que les lois et les mœurs actuelles h France sont conciliables avec le régime Iblicain ! Ils sont le jouet d’une grande illu-I* Se Figurer qu’un empire moins l’empereur lu Une royauté moins le roi suffisent à cons-Sr une république, c’est commettre une P aussi grande que celle qui consisterait rlre que le catholicisme dépouillé du pape pUrrait plus se distinguer de la religion ou du culte d’Israël. Non ! l’empereur i101 en politique, de même que le pape en 2°u, ne suffisent pas à différencier les régi-. une simple distinction superfi-
- v ^ distinction essentielle, fondamentale,
- celle de laquelle dérive tout le reste, se trouve dans les mœurs publiques.
- Aussi est-ce à démocratiser ces mœurs et ces institutions que doivent converger tous les efforts. C’est là, c’est là seulement que se trouve le salut.
- La troisième république n’a rien fait ou presque rien de ce qui est indispensable à sa longévité. Elle ne nous a donné ni la liberté de réunion, ni la liberté d’association. Il est même à redouter que, enfoncée comme elle l’est dans les vieilles ornières, elle se refuse à nous donner complètement ces libertés et préfère ne nous en accorder que des bribes.
- Et pourtant l’heure n’est-elle pas venue pour nos législateurs d’ouvrir enfin les yeux ? Les conséquences de leurs timidités, de leurs ajournements, de leurs tergiversations ne sont-elles pas assez évidentes ? N’ont-ils pas vu assez clairement à quel point leur politique sans principe encourage les ennemis de la république à caresser l’espoir de la détruire et les incite à proclamer cet espoir avec une effronterie et une fanfaronnade sans précédent ?
- Tout cela devrait faire réfléchir. Tout cela devrait crier à l’oreille de nos législateurs i « Répudiez enfin l’opportunisme et entrez d’un pas ferme et le front haut dans la politique des principes ! »
- Le moment est décisif. Des mesures qui seront prises ou du fait que l’on n’en prendra aucune dépendra l’avenir de la république. Question de vie ou de mort. To be or not to be.
- Mais surtout que dans ces mesures on ait soin de ne pas recourir aux procédés ©dieux du passé, à ceux qui ont fait la honte des régimes déchus. On se déshonore à utiliser à son profit les doctrines que l’on reproche à son adversaire. S’approprier les défauts du pouvoir absolu, confisquer la liberté à son seul profit et la refuser aux autres, condamner l’injustice lorsqu’on en est personnellement victime et l’absoudre quand elle ne nuit qu’aux adversaires, ce n’est pas la conduite d’un républicain, c’est le métier d’un ennemi de la justice et de la liberté. De même «que celui qui détruit une vipère ne doifpas lui emnruntar
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- même la république doit répudier de la manière la plus absolue tout ce qu’ont laissé de mauvais les régimes antérieurs. Ce qui l’élève au-dessus d’eux, ce qui fait d’elle un régime que l’on doit souhaiter définitif, c’est précisément le fait qu’elle affirme et pratique les principes sans distinction de coteries ou de personnalités et qu’elle n’a pas peur de reconnaître à ses adversaires les droits que ceux-ci frémissaient de lui accorder.
- Ne l’oublions pas, si la monarchie de droit divin, si la république jacobine, si le césarisme absolu, si la monarchie selon la Charte, si la royauté constitutionnelle, si l’empire plébiscitaire, si le septennat lui-même, si, en un mot, tous les gouvernements sont tombés les uns comme les autres, c’est parce que chacun d’eux a tenté d’exproprier à son profit exclusif la liberté à laquelle tous avaient droit.
- Sera-t-il dit que la république de 1879 ne tiendra aucun compte de cet enseignement de l’histoire et qu’elle n’aura rien de plus pressé que de rentrer dans les mêmes ornières au risque de tomber dans les mêmes abîmes. ?
- Espérons qu’il n’en sera rien et qu’elle saura choisir la bonne route. Il en est temps encore. Qu’attend-elle pour se décider ?
- * Peut-être nourrit-elle cette illusion que la faiblesse de ses adversaires suffit à faire d’elle un gouvernement fort. L’illusion serait dangereuse. Autant dire que la santé d’un homme n’a pas d’autre base que la débilité de ses semblables. Non, ce qui constitue un gouvernement ce n’est point la faiblesse de ses adversaires, mais bien sa valeur intrinsèque. Il ne doit rien attendre du dehors, il doit tout puiser en lui-même. Sa force, elle réside dans la légitimité de ses origines, dans la précision de son programme, dans la franchise de sa conduite, dans la fermeté de ses convictions.
- Aussi le vrai remède, le seul remède efficace à opposer au mal dont souffre aujourd’hui la France consiste-t-il, non à s’épuiser à démolir l’édifice du passé, mais à faire converger toutes les forces vers les fondations de l’édifice de l’avenir. Les matériaux provenant de la démolition de l’un n’ont pas les qualités nécessaires à l’édification de l’autre. On ne construit rien de durable avec du bois vermoulu. C’est pourquoi
- ce n’est pas en interdisant la liberté aux ancj6 partis que la république se débarrassera d’ elle n’y réussira qu’en les noyant dans grands flots de la liberté pour tous. Lais^ les morts enterrer leurs morts. Le passé rt^ de lui-même, par épuisement, aussitôt qUe-institutions nouvelles, en harmonie avec idées de l’avenir, seront solidement assises plupart de ceux qui se rallient aux ancien; institutions s’y rallient parce qu’ils les croij plus viables que les nouvelles, mieux de nata à assurer la sécurité. Rendons les nouve institutions plus viables que les anciennes c’est aux nouvelles qu’on se ralliera.
- Or, pour les consolider il n’y a pas, répétons-de mesure plus urgente à prendre que de proc mer de la manière la plus large, la plus soi nelle, la plus absolue, les trois grandes liber fondamentales, en commençant, comme o logique, par la plus essentielle, la plus fécoij la plus indispensable des trois, la liberté ci sociation. Ed. Champury.
- LA SEMAINE , POLITIQUE
- Les discours <le M. Ferry. — M. le
- nistre de l’instruction publique est enfin intervenu; la discussion des lois qu’il a présentées à la discu-du Parlement, et le remarquable discours en deuxp qu’il a prononcé, a produit une impression Irfe sur la Chambre. L’honorable M. Ferry a victorieux réfuté sur tous les points les plaidoyers de ses* saires et démontré que les expédients qu’on se p." de substituer à la réforme qu’il préconise ne sot même des palliatifs aux périls qu’il s’agit d’entrtf qui sont l’envahissement des prérogatives de 11 l’atteinte portée par le cléricalisme à l’unité mon pays. Il a rappelé, en revanche, que son projet fait exactement ce qu’il faut faire quant à l’eus ment, ni plus, ni moins, sans empiéter sur aucfl questions subsidiaires ou connexes dont la Ci pourra s’occuper ultérieurement. Il a rappelé auss-aucun temps les purs intéi’êts religieux n’ava;? mieux respectés ni plus librement servis qu’à actuelle; que la majorité des catholiques frai? hostile au Syllabus, oeuvre de la Compagnie de J* que la politique agressive et inacceptable inaug®' Pie IX dans ses derniers jours, peut être abapj demain par un autre pontife également infailk Ferry a terminé son beau discours par deux m* faut retenir: «Quand on voit les récriminations îj « lève déjà une mesure aussi simple, on doit com?
- « qu’il n’est que temps d’agir. » Et il a ajouts.
- « dit que le projet est inopportun, que la Bép*
- « est trop jeune pour assumer un pareil farde»®;
- « précisément, c’est dans leur jeunesse que le»î « nements font les plus grandes choses. >
- Au cours de sa belle harangue, M. Ferry a ture d’édifiants extraits de divers ouvrages d’é1; accrédités chez les jésuites, et ces révélationsu
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- ^, u la Chambre et l’opinion, car elles prouvent, sec* gestations possibles, que les jeunes générations dans les mains cléricales sont instruites à haïr moderne. Les orateurs qui ont pris la parole 1 Ferry ressemblaient fort à ces soldats qui tirent s de fusil quand la bataille est finie ; cependant p60 une attention bienveillante à M. Louis Janvier D?*\Iotte fils qui est venu défendre le projet du gou-f-ameût et qui a saisi cette occasion de faire une 6 publique et explicite au gouvernement de la ^hliffue. Sur quoi la clôture de la discussion générale ^demandée et votée par 366 voix contre 150.
- * ♦
- TcS contre-projet». — A la séance suivante, délibération a fajt un grand pas. D’abord, l’urgence a • accordée au projet ; il n’y aura donc qu’une seule libération. Ensuite, deux contre-projets ont été re-u«sés par la Chambre. Le premier, celui des bonapar-des* n’avait aucune chance de succès. Il consistait = s’,a suppression du jury mixte d’examen, qu’il rem-ucait par un jury d’Etat, c’est-à-dire nommé par l’État. [Assemblée nationale, l’idée d’un jury d’Etat, très utèment combattue par M. Laboulaye, n’avait obtenu ,cun succès. Autant lui en est advenu à la Chambre. Le contre-projet de M. Bardoux avait au contraire une rande importance. Admettant comme M. Jules Ferry .retour de la collation des grades à l’Etat, ajoutant au wjet ministériel des dispositions très acceptables, relava à l'inspection, l’ancien ministre de l’instruction clique ne changeait, au fond, rien au projet Ferry, üun l’article 7. Mais cet article qui interdit l’enseigne-ent aux membres des congrégations non autorisées, t la caractéristique du projet, et presque le projet lui-éme. Le sort de la loi présentée par M. Jules Ferry se uait donc sur le contre-projet Bardoux. Ce contrent a été repou.ssé par 331 voix contre 152.
- Il est donc définitivement vraisemblable qu'une ma-irité analogue se retrouvera quand il s’agira de voter Br l’article 7 lui-même et sur l’ensemble de la loi.
- L’interpellation. Gavardie. — Le Sénat nit, on s’en souvient, renvoyé à un mois la fameuse iterpellation de M. de Gavardie sur la magistrature et irles atteintes qui auraient été apportées à son indé-tadance et à sa dignité. L’échéance était arrivée, et le Inata dû suhir M. de Gavardie. Il n’était pas néces-lire de répondre. M. le garde des sceaux a cependant ipondu. et bien répondu. Le Sénat, par un ordre du 'ur motivé, a approuvé les règles de conduite que s’est acées et que venait de rappeler M. le garde des sceaux i ce qui concerne le personnel de la magistrature. Voici 1 texte de cet ordre du jour :
- < Le Sénat, considérant qu’il importe que les magistrats, de même que tous les fonctionnaires de l’Etat, respectent et fassent respecter les institutions politiques du pays, approuve les actes de M. le garde les sceaux, et, confiant dans sa fermeté, passe à l’ordre •ujour. »
- Nous n’avons plus qu’un vœu à exprimer, c’est que • Je garde des sceaux tienne la main à ce que le vœu J t^uat ne demeure pas à l’état de lettre morte.
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- L a flaire de la Lanterne. — Personne n’i-j 3ue la Lanterne est un journal populaire parisien i^ni 6 ^ePu*s Pr^s d’un an une campagne très "?le contre la préfecture de police dont les agisse-K :ls S0Djt parfois entachés de beaucoup d’arbitraires. bnnm!<*eriliers ce^te feuille a signalé des abus qu’elle riln' S ^ tort ou ^ raison à la police des mœurs. M. ürnaiUH’ *e IJ0Uveau préfet de police, a fait saisir le oeMi d0Ut s'agit. par mesure administrative. Le > u , ® a Paru abusif à certains députés qui ont inter-n $nhm!iIlistre l’intérieur qui a passé la parole à u®hre °nn^ ’ celui~ci fait, il est vrai, partie de la
- ^dfieux a plaidé sa cause avec beaucoup d’es-
- prit et de désinvolture et a su gagner son procès en détournant les chiens, comme on dit familièrement. Il a accusé la Lanterne de chantage et l’a accusée d’avoir été fondée avec de l’argent venu de source suspecte. Nous ignorons ce qu’il y a de fondé dans ces accusations. Mais quand bien même les rédacteurs de la Lan~ terne obéiraient à des mobiles peu respectables, il n'en est pas moins vrai que M. Andrieux outrepassait les droits que lui attribue le code en faisant saisir, de sa propre autorité, toute l’édition d’un journal qui a critiqué les actes de ses subordonnés, fût-ce même injustement. La Chambre, séduite par la belle humeur du préfet de police, lui a donné un bill d’indemnité. C’est un tort. Les principes qui garantissent les droits des citoyens et la liberté de la presse doivent toujours être respectés, même lorsqu’il s’agit des gens qui ne sont pas respectables, en admettant, ce que nous ne voulons pas examiner ici, que tel soit le cas des adversaires de la préfecture de police qui inspirent les articles de la Lanterne. Nous aimons à croire que M. Andrieux ne se mettra plus en situation d’être obligé de venir se défendre de* vant la Chambre. Il est des victoires qui finissent par coûter cher à ceux qui les remportent.
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- L’insurrection algérienne. — Une dépêche algérienne nous apporte l’épilogue de l’insurrection de l’Aurès : le chérif, instigateur de la révolte, a réussi à gagner la frontière tunisienne en culbutant la smala de Zeribet-el-Oued, trop faible pour tenir tèteà son escorte, composée d’une quarantaine de cavaliers et de deux cents fantassins. A cette heure, l’insurrection est complètement éteinte.
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- Le parti bonapartiste. — Le désarroi le plus complet règne dans le parti bonapartiste qui se trouve partagé en trois tronçons, selon une formule chère de Mh Rouher. Le testament du prince Louis a été ouvert et il s’y trouve, en effet, le codicille annoncé, dans lequel le défunt semble indiquer comme devant être héritier de ses droits le prince Victor, fils du prince Jérôme Bonaparte, désigné par le sénatus - consulte de 1870 comme devant succéder au fils de Napoléon III, si celui-ci venait à décéder sans postérité. La fraction du parti qui obéit aux inspirations de M. de Gassagnac considère le collégien Victor comme le véritable prétendant; le groupe qui suit les conseils des légistes de l’empire n’admet pas que le prince Jérôme Napoléon puisse être exhérédé ; enfin un troisième groupe s’est constitué , celui des expectants, qui veut voir venir les choses et ne serait pas éloigné de se rallier au régime actuel, si, comme cela est probable, le prince Jérôme ne se décide pas à se poser en prétendant et à relever le drapeau de l'empire. De tout cela il faut conclure que l’impérialisme agonise ou, plutôt, qu’il est mort. Telle est, au reste, l’opinion de toute la presse européenne
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- Les jnges de paix de Pari». — Dans un de ses derniers mouvements judiciaires, M. le ministre de la justice s’est enfin occupé de la composition des juges de paix des arrondissements de Paris. Celui du 14% M. Brochot, est révoqué et remplacé par M. Boisnod, suppléant de juge de paix du 18e arrondissement. Nous ne pouvons qu’engager vivement M. le garde des sceaux à examiner la situation des autres juges de paix de Paris. Presque tous sont d’ardents ennemis de la République ; dans les commissions cantonales, dans les conseils d’administration des caisses des écoles, partout ils sont les auxiliaires du parti clérical.
- L’opinion publique s’étonne, par exemple, de voir maintenir en fonctions tel d’entre eux qui, ii y a six ans •à peine, excluait de la liste du jury, comme libre-pen-seurs et républicains, malgré les protestations d’un conseiller municipal, un savant éminent, aujourd’hui sénateur, et un ancien maire de l’arrondissement.
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- L’emprunt de la "ville die Paris. — Le conseil municipal de Paris a terminé l’examen du projet de traité avec le Crédit foncier pour l’emprunt des sommes nécessaires à l’achèvement des grands travaux projetés. Il a entendu MM. Mallet, Deligny, Rigaut, Germer-Baillière, rapporteur. M. Delabrousse, en son nom, et au nom de plusieurs de ses collègues, a repris les propositions primitives de la commission relatives à l’amortissement en28 ans. Après la clôture de la discussion, il a été procédé au vote sur les délais de remboursement. Le délai de 28 ans a été repoussé par 45 voix contre 26. L’extension à 75 ans a été également rejetée par 59 voix contre 10. Enfin le délai de 58 ans (article 1er de la commission) a été adopté par 46 voix contre 23.
- La discussion a été reprise ensuite sur les voies et moyens. M. Martial Bernard a défendu le projet de la commission, qui consiste en un arrangement avec le Crédit foncier. Après avoir entendu ensuite M. Maillard, le scrutin a été ouvert sur la demande de souscription publique. La souscription publique a été repoussée par
- 43 voix contre 21. Il y a eu plusieurs abstentions moti-vées.L’article 2 du projetde la commission ayant été voté, l’ensemble de ce projet, mis aux voix, a été adopté par
- 44 voix contre 11,
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- Les affaires «l’JÉbgrypte. — Ainsi que nous l’avons annoncé, le Sultan a déposé le khédive Ismaïl, et c’est le fils aîné de celui-ci, Tewfik pacha, qui a pris la place du vice-roi détrôné. Mais nous ignorons quelles sont les négociations qui se poursuivent très-probablement entre les puissances et le nouveau khédive au sujet de la réorganisation de l’administration de l’Egypte. Il est difficile d’admettre que la question égyptienne soit close par la déposition d’Ismaïl-Pacha. La France et l’Angleterre ont aujourd’hui reçu satisfaction sur les points où elles pouvaient considérer leur dignité comme engagée, mais une foule d’autres questions restent à résoudre, et nous pensons que les puissances s’occupent de trouver une solution, sans que nous sachions jusqu’à présent ce qu’elle pourra être.
- Tout ce que nous savons, c’est que la France et l’Angleterre protestent contre l’abrogation par le sultan de l’iradé impérial de 1873, qui accordait au vice-roi d’Egypte le droit de conclure des traités avec les puissances étrangères et de contracter des emprunts sans l’autorisation préalable du gouvernement ottoman. L’abrogation de cet iradé équivaut à une main mise du sultan sur l’Egypte, réduite à la situation de province turque. Or, on aperçoit très-aisément le péril d’une pareille combinaison. La protestation anglo-française a produit une vive impression à Constantinople et*aurait, dit-on, fort compromis le crédit du ministre Khérédine-Pacha, qui a maladroitement conseillé au sultan sa présomptueuse revendication sur l’Egypte. Comme nous le prévoyons, la question égyptienne ne touche pas encore à sa solution.
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- La crise politique en Allemagne. — La
- crise politique où M. de Bismarck a jeté l’Empire allemand vient d’atteindre une extrême gravité. Trois ministres prussiens ont donné leur démission; ce sont : MM. Hobrecht, ministre des finances ; Friedentbal, ministre de l’agriculture, et Falk, ministre de l’instruction et des cultes; ils représentaient dans le cabinet l’élément libéral. Leur retraite laisse la place au parti réactionnaire qui ne manquera pas de s’installer défini-vement dans le gouvernement. Suivant la Gazette de Cologne, MM. Hobrecht et Friedenthal avaient reconnu depuis longtemps qu’ils ne pourraient pas suivre M. de Bismarck jusqu’au bout de ses projets de réforme financière.
- M. Falk s’était aperçu également depuis plusieurs mois que sa retraite devenait inévitable. Ce sont les ultramontains, comme on sait, qui ont exigé le remplacement de ce ministre, qui avait pris au sérieux le Kul-turkampf, et qu’on appelait le père des lois de Mai.
- Ces trois ministres, destinés à être sacrifiés dans le cas d’un accord définitif entre le centre et le chancelier, ont
- préféré sans doute prendre les devants, après avoir tT bon tant que le chancelier paraissait hésiter encore ' ses anciens et ses nouveaux alliés. Ces derniers reiT tent décidément : contre 85 voix que les chefs duc^ mettent à la disposition du chancelier, la droite du libéral-national ne peut offrir que 60 suffrages rw*" chancelier a besoin de 70 voix au moins pour l’ense-de son projet de réforme financière.
- La Gazette de la Croix, organe des Junkers, réel-déjà pour la Prusse un ministère homogène, c’est-à!? exclusivement conservateur. Au fond, pour la p? comme pour l’Allemagne, dans toutes les quest ministérielles et parlementaires, il ne s’agit ni de tique conservatrice ni de politique libérale, mais -quement de la politique du prince de Bismarck.
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- L’impôt italien sur la mouture._______________LV
- tude que le Sénat italien a prise dans ce débat im-tant a failli provoquer un conflit constitutionnel plus graves. On sait déjà que la Chambre haute a re[-de voter le principe de l’abolition totale dn ^ quoique le cabinet ait consenti à retarder jusqu’emf l’application complète de la loi. Or, en cas de <$ entre les deux Chambres en matière financière" Constitution se borne à dire, comme les Chartes fn' çaises de 1814 et 1830, d’après lesquelles elle fut ré% que les lois de finances doivent être présentée? premier lieu à la Chambre des députés. Il ne résulte -de ce texte que le Sénat n’ait pas le droit de modf ces lois. Mais il est de doctrine qu’en fait de finance* Chambre des députés est souveraine, en sorte qt modifiant la loi du macinato le Sénat est allé aux linr, extrêmes de son droit et les a même dépassées. Tel l’avis du ministère, et naturellement aussi de ' Chambre.
- Mais, la Chambre n’adoptant pas la loi telle quel modifiée le Sénat, il sera matériellement impossible supprimer le 1er juillet la taxe sur les grains infériet. Or, le dégrèvement est impatiemment attendu p certaines provinces, qui sont précisément celles qui le plus souffert des intempéries de l’hiver et du pr temps.
- Aussi, pour prévenir les conséquences de ce conf M. Depretis s’est rallié à un contre-projet introduis : dans le projet voté par le Sénat des amendements de nés à affirmer et à maintenir intactes les prérogative? la Chambre en matières de lois financières, et ! annonce que cette combinaison a prévalu.
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- La révolution en Russie. — La situât est toujours très-grave en Russie. Dans les ville?, incendies continuent, éclatant simultanément sur pi sieurs points et annoncés d’avance par des placards « gouvernement national secret ». Dans le courant ce mois, des incendies de cette sorte, qui ont causé dommages considérables, ont été allumés à Koung^ à Tver, à Grosmoye, à Moscou et même à Pétersbo-Dans le mois de mai, les statistiques officielles accu? 837 incendies nihilistes. Actuellement, la propap révolutionnaire s’étend aux campagnes, en dépit efforts de l’autorité.
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- élections en Autriche. — Les rési^ connus des élections générales pour le Reichsrath a-chien sont loin d'être favorables au parti libéral, expie cruellement ses divisions intestines. Il a p du terrain dans les circonscriptions rurales, à la de l’alliance contractée par le ministère Taaffe avef hobereaux. Cependant la presse libérale ne cou**1-pas la partie comme perdue; elle espère trouver compensation dans les villes, dont les élections ; commencées. La Nouvelle Presse libre, la Morgenp0”;. Gazette allemande, le Tagblatt exhortent les électc-urbains à voter en masse pour les adhérents au f, gramme des 112, qui ont voté le rejet du traité afin d’arrêter les progrès des réactionnaires, Il est ton-
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- craindre que ces efforts de la dernière heure n'aboutissent pas, et il est très-probable que nous ne tarderons pas à voir se produire en Autriche une évolution dans le sens réactionnaire.
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- t,e Conflit turco-tmlg’are. — Une nouvelle difficulté a été sur le point de surgir entre la Porte et les puissances. On sait qu’après son voyage auprès de toutes les cours de l’Europe, le prince de Bulgarie devait se rendre à Constantinople pour y recevoir le bérat d’investiture. Il y a quelques jours, le sultan fit dire au prince actuellement à Rome qu’il était inutile qu’il s’arrêtât à Constantinople et que le bérat lui serait remis à son arrivée à Varna. Le prince Alexandre Ier protesta contre ce manque de courtoisie et, aux termes du traité de Berlin, insista, sinon pour être reçu par le sultan, au moins pour recevoir le bérat d’investiture à Constantinople même. Des puissances intervinrent auprès de la Porte pour aplanir cette difficulté, qui menaçait de devenir une grosse querelle. Le sultan finit par céder, et on annonce aujourd’hui que la Porte a informé le prince de Battenberg qu’il serait reçu à Constantinople, où il doit arriver dans le courant de la semaine.
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- La frontière hellénique. — Les dépêches de Constantinople nous montrent la Porte ottomane de moins en moins disposée à faire à la Grèce les concessions de territoire indiquées par le Congrès de Berlin ; elles disent qu’à Constantinople on ne cédera que si les puissances sont complètement d’accord, et qu’on y espère que cet accord ne se fera pas. Il serait donc important de connaître les intentions réelles de chacune des grandes puissances. Les instructions données le 12 juin par lord Salisbury à l’ambassadeur d’Angleterre, et dont le texte nous est arrivé mercredi, dans les journaux de Londres, font connaître la pensée du gouvernement britannique
- Le ministre anglais nous y apprend qu’avant le Congrès, il avait proposé à la Turquie une ligne frontière aboutissant, sur les deux mers, précisément aux points proposés plus tard, à Berlin, par M. Waddingtion et approuvés par le Congrès.
- Mais il rappelle qu’entre ces deux points, le Congrès n’a pas marqué les détails de la ligne à suivre, et que les vallées des rivières désignées ont été prises comme simple indication de la frontière à établir.
- C’est précisément le côté vague de cette indication qui rendra la négociation difficile.
- ENCORE LE DARWINISME
- Décidément la condamnation que nous avons prononcée contre le darwinisme , au nom des principes de 89, n’est pas du goût de tout le monde. Elle soulève des protestations qui non-seulement nous contredisent, mais qui aussi se contredisent l’une l’autre. Tandis que deux de nos honorables correspondants, M. Thélénius et M. L. P. (auxquels nous répondrons plus tard) contestent que le darwinisme soit inconciliable avec les principes de 89, une revue socialiste, la Philosophie de VAvenir, proclame que le darwinisme et la démocratie se complètent à merveille, tous deux reposant sur le droit de la force.
- Nos lecteurs comprendront que nous soyions fort embarrassé pour répondre à la fois à des objections de natures si opposées. Nous diviserons donc la be-
- sogne et nous répondrons à nos contradicteurs par rang d’ancienneté.
- C*èst, en ce cas, à la Philosophie de VAvenir que la priorité revient.
- Cette revue qui représente, comme nos lecteurs le savent, le socialisme collectiviste (école de Colins) nous affirme résolument que darwinisme et démocratie vont parfaitement ensemble puisque, d’une part, le darwinisme est une légitimation de la force, et que d’autre part la démocratie n’est rien de plus que le fonctionnement d’une des manifestations du droit de la force. Cette dernière affirmation paraît à la Philosophie de VAvenir être l’expression de la vérité.
- « En veut-on une preuve, s’écrie-t-elle ? Ecoutons « Proudhon à qui on ne contestera certes pas la qua-« lité de démocrate, et qui a toujours fait montre « d’une grande franchise dans l’exposition de ses « idées.
- « La démocratie, a-t-il dit, n’est autre chose que « la tyrannie des majorités, tyrannie la plus exécra-« ble de toutes, car elle ne s’appuie ni sur l’autorité « d’une religion, ni sur une noblesse de race, ni sur « les prérogatives du talent et de la fortune : elle « a pour base le nombre et pour masque le nom du « peuple. »
- Ainsi la démocratie, reprend la Philosophie de l’Avenir, c’est la souveraineté de la force. Et où cela mène-t-il, en pratique ?
- « Supposons dans un pays, dit Proudhon, deux « races d’hommes dont l’une soit physiquement su-« périeure à l’autre, comme l’homme l’est à la « femme.
- • Admettant que la justice laplus sévère préside aux « relations de cette société, ce que l’on exprime par
- • les mots : égalité de droits, la race forte à nombre « égal et toute balance faite, obtiendra dans la pro« « duction collective trois parts sur cinq : voilà pour « l’économie publique.
- « Mais ce n’est pas tout : je dis que, par la môme « raison, la volonté de la race forte pèsera, dans le « gouvernement, comme 3 contre 2, c’est-à-dire qu’à « nombre égal elle commandera à l’autre, ainsi « qu’il arrive dans les sociétés en commandite, où
- * les décisions se prennent à la majorité des ac-« tions, non des suffrages : voilà pour la politique. »
- Eh bien ! s’écrie la Philosophie de l’Avenir, n’est-♦ce pas là la justification la plus complète de la théorie de Darwin appliquée à l’homme en société? Démocratie et darwinisme, conclut-elle, vont donc (parfaitement ensemble.
- A cela, que répondre ?
- Premièrement, que le nom de Proudhon n'ajoute rien à l’argument ; s’il en modifie la valeur c’est plutôt pour l’amoindrir que pour la renforcer ; Proudhon est un révolutionnaire et non pas un démocrate ; ses écrits sont des œuvres de passion, et non de science;
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- enfin la moindre de ses affirmations demandetoujours à être contrôlée.
- Les citations que les disciples de Colins nous opposent en sont une preuve. Dire que la démocratie est la plus exécrable de toutes les tyrannies, c’est dire la plus absurde des absurdités. N’est-il pas évident pour tout homme non prévenu que la démocratie est la seule forme de gouvernement conciliable avec la justice ? Comment! vous osez opposer à la démocratie des formes de gouvernement où un homme, un seul homme, fût—il un monstre comme Néron, Henri VIII et Yvan le terrible, ou un idiot comme Claude ou un aliéné comme Charles VI, pouvait imposer ses fantaisies à une nation toute entière et même à plusieurs nations ! Comment ! vous osez opposer à la démocratie des formes de gouvernement qui sont tombées sous le mépris et la réprobation publiques, celles qui ont permis à certains hommes de dissimuler sous le masque d’un prétendu droit divin, leur manque de droit légitime au pouvoir, celles qui ont permis à certaines coteries de s’affirmer comme étant d’une race supérieure et de s’adonner à cause de cela au brigandage par droit de naissance, celles enfin qui ont autorisé des possesseurs de grandes fortunes ou des aventuriers doués de talent, à acheter le pouvoir comme Didius Julia-nus ou à l’exercer comme Jeifreys ou Laubarde-mont !
- Et c’est quand l’histoire présente des [noms aussi odieux que vous osez appeler la démocratie « une tyrannie, la plus exécrable de toutes I *
- Vraiment c'est à se demander s’il n’y a pas là dessous un parti pris de faire outrage au public en le considérant comme un composé d’ignares et d'imbéciles.
- Le deuxième argument n’est guère plus soutenable que le premier.
- Dire que dans un pays où cohabiteront deux races, la mieux constituée au physique pèsera plus que l’autre dans le gouvernement, c’est émettre une affirmation incomplète.
- Il ne nous semble pas que les forts de la halle, que les hercules de la foire ou que les tambours-majors de régiments jouissent d’une influence bien considérable dans la marche de l’Etat. M. Thiers qui n’était pas précisément un colosse a plus pesé dans les destinées de la France que certàin apologiste du gouvernement de combat qui, au physique, pesait cependant bien davantage. D’ailleurs, il n’existe pas de pays où cohabiteront en nombre égal d’individus deux races inégalement douées au physique. C’est donc à tort que Proudhon introduit une possibilité
- non réalisée dans une discussion relative à des réalités.
- Objectera-t-on qu’une des moitiés du genre humain — et justement la plus aimable — ne jouit pas de droits politiques ?
- Mais cela n’est pas complètement exact. Dans la presque totalité des monarchies la femme peut exercer au même-titre que l’homme la plus haute puissance politique : le pouvoir souverain. Quant au fait que la femme n’est pas électeur dans les pays où le suffrage prétend être universel, est-ce bien à l'infériorité des forces physiques de la femme qu’il faut l’attribuer ? N’est-ce pas plutôt au fait que les femmes n’ont pas cherché à acquérir ces droits ? Le jour où les femmes en masse réclameraient ces droits, elles les obtiendraient bel et bien. Si elles en jouissent depuis six ans dans le territoire de Wyoming (États-Unis) c’est parce que là-bas elles les ont rélamés.
- Or, remarquez que le Wyoming est une démocratie, et que le seul fait de la reconnaissance par cette démocratie des droits électoraux de la femme suffit à réfuter le sophisme deProudhon.
- Assurément tout n’est pas parfait dans le fonctionnement actuel de la démocratie, tel que nous le voyons en France, en Suisse et aux États-Unis. Il y a des minorités qui ne sont pas du tout représentées dans las parlements, d’autres ne le sont que dans une proportion inférieure à celle à laquelle elles ont droit (c’est le cas, par exemple, pour la minorité socialiste), mais cela tient surtout à un fait, c’est que l’on n’a pas encore trouvé un mode pratique de faire représenter chaque minorité proportionnellement à son importance. Mais, patience, la combinaison se trouvera. Le Grand-Conseil de Genève s'occupe justement à l’heure qu’il est d’en trouver une. Un autre canton suisse, le Valais, a établi, depuis plusieurs années, la représentation proportionnelle et si la forme qu’il a imaginée pour cela permet encore quelques abus, on peut espérer que cette forme se perfectionnera et que ces abus cesseront.
- N’accusez donc pas la démocratie d’être la tyrannie du nombre, puisque la démocratie n’a pas encore trouvé sa forme définitive bien qu’elle s’efforce de la trouver. Or, cette forme définitive, ne l’oubliez pas, supprimera toute espèce de tyrannie et intronisera la justice là où le darwinisme prétend introniser la force. Cessez donc de croire que l’une et l'autre doctrine sont solidaires, elles sont au contraire irréconciliables ; elles se combattent et s’excluent mutuellement.
- Ed. Champury.
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- SALON DE 1879.
- IV.
- PEINTURE.
- Paysages.
- Comment ne pas regarder avec plaisir Le Moulin ^Angibecmlt de M. Eugène Decan? Oh 1 le joli moulin avec son toit à pignon sur lequel perchent des pigeons, sa roue qui tourne, laissant tomber de l’eau battue à blanc, l’écluse voisine qui s’échappe en large nappe, et sous de hauts arbres des femmes qui lavent au bord de cette eau claire où viennent boire des bœufs.
- Les Carrières d'Argenteuil et de Sannois (Seine-et’Oise) font honneur à leur auteur M. Dargaud. C’est aussi un sujet de tableau fort bien choisi. Les coteaux abrupts dominant les carrières et où l’on aperçoit quelques personnages, sur les premiers plans, contrastent heureusement avec une plaine aux horizons lointains. Ajoutons que la sobriété de touche de l’artiste rend l’effet produit encore plus intense.
- Nous ferons le même éloge de l’Ermitage de Lumières [Vaucluse) exposé parM. Augustin Laurens. Impossible d’imaginer une situation plus merveilleuse que celle de cet ermitage, bâti sur un rocher à pic, sur le flanc boisé duquel broutent des chèvres ; et quelle opposition heureuse entre le ravin obscur du premier plan et la plaine si gaie qu’on entrevoit derrière l’ermitage sous un ciel ceruléen dont la lumière splendide teint en rose, tout là bas, la montagne.
- Nous aimons beaucoup la Serva (Vosges) de M. Matiîas où tout est d’un vert sombre, jusqu’aux pierres revêtues d’une mousse veloutée, et sauf l’eau de la cascade qui tombe en petites nappes argentées.
- Le Regain de M. Julien Dupré nous représente nn paysan et ses enfants occupés à mettre du foin en meules. Peint dans une gamme chaude, ce tableau est remarquable surtout par le rhythme extrême-ment gracieux des attitudes données auxtravailleurs.
- N a valu à son auteur une mention honorable, bien méritée.
- Le Moulin de Paul-David, près de Douarnenez Par M. Dufour, vu à la tombée de la nuit, dans un Pli de terrain, entre deux petites collines, a un aspect quasi lugubre qui vous prend au cœur et y rap-le souvenir vague mais pénétrant de toutes les a®ertumes de la vie. Si Héraclite vivait de nos jours,
- et qu’il voulût se faire meunier il choisirait ce mou-Un là.
- Il y a un relief étonnant, obtenu par de savantes mouchetures de couleur, et des effets très remarquables de lumière et d’ombre dans le Bois de Capo-di-Monte, près de Naples, d’un artiste italien : M. Cor-tese, avec adjonction de bœufs, de chèvres et de paysans napolitains descendant une allée rapide bordée d’arbres à la végétation luxuriante.
- Une très bonne nate aussi aux Falaises d’Almafi, près de Salerne, du même. Côs falaises qui sont une des curiosités de l’Italie à cause du vif contraste de leurs tons roses avec les tons azurés du golfe, ne pouvaient être mieux traduites sur une toile.
- Encore un peintre italien : M. Castiglione. C’est, en effet, une vie charmante que celle de cette fashion qui en plein hiver peut commodément aller chercher les douceurs de l’été, à l’ombre des palmiers et près des aloès, au bord d’une mer enchanteresse, sur la Promenade des Anglais, à Nice. Nous serions même tentés d’envier les hommes et les femmes que nous voyons là, dans le tableau de M. Castiglione, si nous ne remarquions fort â propos que les uns n’ont pas la santé qui est le premier des biens, et que les autres n’ont pas le travail qui en est le second.
- M. Jules Dumoulin a traduit avec beaucoup de simplicité et de vérité un effet de soleil couchant aux Environs de Fontainebleau (Seine-et-Marne), mais ce qui décuple la valeur de son excellent tableau c’est la présence, au premier plan, d’un paysan courbé sur la glèbe et bêchant encore son champ, le rude travailleur, alors que le soleil a presque entièrement disparu derrière la forêt. Nous engageons M. Dumoulin qui doit être très jeune car il a pour maître M. Gervex, artiste jeune lui-même, à persévérer dans la voie où il entre, c’est-à-dire à mettre toujours dans ses paysages une idée ou un sentiment humain à côté d’un aspect de la nature.
- Il est un peu accidenté Le Chemin du Bedeau, de M. Dameron sur la lisière duquel cette pauvre femme dispose ses fagots, mais il est bien pittoresque et il donne une impression neuve.
- Le Dépiquage, campagne du Langnedoc, par M. Destrem est, comme les précédents ouvrages du même artiste, un paysage d’une rare originalité. L’horizon y est borné de court par de hauts paillers, entre lesquels on aperçoit un pan de ciel implacablement bleu. Il fait lourd; et sous l’ardent soleil d’août, une jeune paysanne tenant sa fourche à la main est obligée de fermer à demi les yeux.
- Cependant sur les gerbes étendues dans l’aire deux énormes rouleaux attelés de bœufs passent forçant le grain à sortir des épis. La majesté du travail est empreinte dans la physionomie dupaysan,
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- assis, l’aiguillon en main, derrière les bœufs du premier plan.
- Honneur à M. Destrem. Il a résolu le problème dont la solution importe tant aux destinées de l’art. Adepte de l’école naturaliste, il ne pense pas que la vérité scrupuleuse de la forme et de la couleur exclue l’idéal, bien au contraire. Ses paysans sont très vrais et pourtant il sont très poétiques.
- Au bord d’un étang,de M. Dévé, est un tableau charmant. Dans cet étang où se mirent les grands arbres qui le bordent, laissant voir à travers leur rideau de feuillage les près ensoleillés, vont se baigner trois jeunes femmes modernes. Pendant que l'une d’elles moins hardie demeure encore assise sur le bord, les deux autres entrent dans l’eau, mais un cygne s’avance vers elles, décrivant un sillage rapide, et la baigneuse la plus proche fait un petit geste d’effroi. Le motif est à la fois vrai et gracieux.
- Quel charme se dégage des Bords de la Loue à Scey {Doubs), de M. Rapin l Et comme l’Etat a été bien inspiré d’acheter ce tableau ! Notons le contraste d’un effet de soleil très heureux sur les cimes des arbres et sur la colline voisine qui surplombe avec la fraîcheur ombreuse de la vallée autour de l’eau claire de la Loue qui chante sur les cailloux en tourbillonnant. On voudrait être à la place de ce pêcheur qu’on voit s’apprêter à jeter l’épervier. Le Matin dans le Val-Bois (Doubs) par le même, nous montre une fois de plus que M. Rapin comprend très-bien la nature et qu’il sait en traduire les beaux côtés.
- La fin de la journée, de M. Renouf est digne de l’artiste qui a fait le dernier radoub. A la porte de leur chaumière, cachée sous les bois, à l’heure précise où le soleil disparait derrière les grands arbres, le paysan et sa femme se retrouvent ; lui, tenant un panier de légumes d’une main et tenant de l’autre sur son épaule ses instruments de jardinage ; elle portant sa brassée de fagots, et suivie de sa fillette qui ne lâche point son tablier.
- M. Pointelin est un paysagiste exquis. Il semble qu'il choisisse exprès pour les peindre les paysages les moins pittoresques, ceux que tous les peintres dédaigneraient, et il en tire un parti admirable. Que de poésie vraie dans ses toiles 1 Et combien la simplicité de son faire est elle-même originale 1 II nous représente cette année un taillis le matin et une sautée, le soir avec sa touche discrète bien reconnaissable et qui vaut celle de Corot sans lui ressembler.
- JJn orage aux environs d'Arundel, comté de Sussex (Grande-Bretagne) classe M. Marais parmi les bons paysagistes. Les nuages noirs roulent
- tumultueux sous le firmament, le vent souffle en tous sens affolant les corbeaux qui s’abattent sur uQ vieil arbre, servant d’abri à trois chevaux, tandis qu’un paysan, aidé de son chien, pousse devant lui un troupeau de bœufs précédé d’un troupeau de moutons marqués de rouge. Et il semble qu’on entende les moutons bêler et les bœufs mugir, et le tonnerre gronder.
- Dès l’aube, de M. Mallet est une toile qui manque un peu de relief dans l’exécution mais qui renferme une idée noble et donne une impression salutaire. L’artiste nous montre quelques paysans se rendant au travail des champs sur un chemin vicinal, à l’heure où l’horizon encore sombre commence à s’éclaircir. C’est d’abord un vieillard portant sur son dos une immense hotte pleine de fumier, puis un enfant poussant devant lui une brouette chargée, puis une jeune femme ayant une bannette sous le bras et enfin un homme dans la force de l’âge portant une bêche et quelques autres instruments sur l’épaule.
- Les charbonniers du Tyrol de M. Mëyerheim, un peintre allemand, eussent mérité une récompense, car c’est là une œuvre éminemment originale et forte. Sur la lisière d’un joli bois de pins où des charbonniers sont occupés à faire du charbon, et dans un chemin horriblement défoncé par les pluies, passe une charrette chargée de sacs de charbons et trainée par deux bœufs. Ces bœufs dont les croupes et les naseaux fument visiblement ont de la peine â démarrer. Juché sur les sacs de charbon un chien jappe pour les exciter, tandis que deux charbonniers marchant en plein dans' la boue noire et liquide du chemin, l’un devant, l’autre derrière la charrette embourbée, tâchent de la dégager. L’effort puissant des hommes joint à celui des bœufs est fort bien rendu. Comme horizon, les montagnes bleues du Tyrol.
- Un. autre peintre allemand, M. Liebermann expose un tableautin, grand comme les deux mains :
- Petite rue à Zandvoors(Pays-Bas), lequel en nous montrant une fillette traînant un bébé dans une petite charrette, une truie couchée et ses petits [cochons en mouvement autour d’elle, des femmes qui bavardent, nous retrace toute l’existence journalière au village.
- Le vieux capitaine ; — port du Hâvre, de M. Maurice Poirson est une œuvre tout-à fait remarquable, où comme dans les tableaux précédemment cités, et plus encore, le genre se mêle en une proportion très importante au paysage.
- Sur une haute terrasse qui domine la ville et la mer, un capitaine de navire marchand, déjà vieux mais encore robuste, est assis, fumant sa longue pipe>
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- près d'une table verte où il vient de prendre son café. Ses jumelles marines sont près de lui.
- Il a dans les bras un charmant enfant, son petit fils, qui de sa menotte tient la canne du grand’père. Sur son genoux un chien griffon a posé sa bonne tête, et il regarde la jeune mère de l’enfant, laquelle assise près de là, un livre à la main, regarde aussi notre chien avec la même tendresse. Quant au vieux capitaine il est absorbé par la contemplation de cet océan, où il aperçoit ça et là des voiles et des panaches de fumée, et il se dit que, malgré tant de périls courus, il l’aimait, et il semble profondément mélancolique à l’idée qu’il ne doit plus naviguer. Un sentiment très humain, comme on voit, avec des détails exquis, le tout enchâssé d’un paysage grandiose.
- M. Pelouse, dont on connaît le grand talent, expose un coin de Cernay, en janvier, paysage qui reproduit un très-bel effet de neige, et Le vieux puits plus remarquable encore, s’il est possible. Il y a là, entre l’ombre fraîche que projette la maison à la quelle est adossé le vieux puits et l’ensoleillement de la cime des arbres voisins une opposition on ne peut plus heureuse.
- Le soir sur les terrasses (Maroc) soutient la réputation précoce d’éminent coloriste qu’a su conquérir M. Benjamin Constant. En nous montrant quatre ou cinq femmes, groupées de la manière la plus naturelle sur la haute terrasse de leur harem et respirant la brise de la mer, par dessus une série de terrasses moins élevées, l’artiste a rendu à merveille le charme stupéfiant de la vie orientale.
- Une œuvre empreinte d’une originalité rare, et qui,, méritant une première médaille, n’a pas même obtenu une mention honorable, c’est te retour des chiffonniers, par M. Raffaelli dont nous avons déjà cité avec un juste éloge les Deux vieux.
- Sur l’un de ces paysages plats et tristes, comme nous en avons à Paris à l’entour des fortifications, dans l’une de ces plaines où il pousse plus de cheminées d’usines que d’arbres, sous un ciel gris, se détachent trois chiffonniers, avec leurs trois chiens. La physionomie de ce» hommes est pleine de vie et de vérité. Il semble positivement les voir marcher et les entendre parler. Victime, comme M. Renouf, d’une injustice criante du jury, M. Raffaëlli peut se consoler. Il a été déjà vengé par quelques critiques, il le sera bientôt par le public tout entier.
- Nous ne connaissons pas M. Ayné. Son tableau : La femme du bûcheron est une jolie composition et qui dénote un tempérament non encore entièrement formé, mais en voie de formation. Assise sur une brouette, devant sa maisonnette, bâtie sous bois, la femme du bûcheron allaite son enfant par le soleil
- couchant qui marque de rayures pourpres les arbres, le haut de la porte entr’ouverte de la maison, l’une des branches de la brouette. Sans doute on dirait plutôt des taches rouges que des effets de soleil, et le procédé de l’artiste n’a point été à la hauteur de son intention, mais il faut lui savoir gré de cette intention qui n’est point banale.
- Le Taureau de Gabîes ; — Campagne de Rome, de M. Camille Paris, tableau peint dans une gamme noire avec des flaques de lumière blanche, a un grand style. Il retient le regard après l’avoir frappé. Tandis que ses compagnes les génisses, abandonnant la plaine assombrie par l’orage, défilent vers l’étable, le taureau magnifique, aux longues cornes, s’arrête pour mugir. C’est vraiment là une des belles toiles du salon.
- Le Moulin des Andelys (Eure), de M. PÆraire, est l’un des paysages les plus jolis en soi et les mieux traités qu’on puisse voir. Seulement nous ne sommes pas sûr que la couleur de l’artiste, qui s’est depuis longtemps voué au vert tendre, soit bien conforme à la nature.
- L'Abreuvoir, de M. Weishaupt, un peintre bavarois, est une œuvre tout à fait remarquable. Il y a là un ensemble de qualités diverses de premier ordre devant lesquelles nous sommes surpris que le jury soit passé indifférent.
- Le Chaland, de M. Jourdain a obtenu, à juste titre, une médaille de 3e classe. Sur le pont de ce chaland qui charrie du bois et vogue si doucement au fil de l’eau, entre deux rives tournantes pleines de fraîcheur, se tiennent le pilote manœuvrant la barre du gouvernail, laquelle passe par-dessus la gracieuse maisonnette flottante, tapissée de feuillages et de fleurs, le patron assis et mangeant une soupe que son chien griffon semble convoiter, une jeune fille accoudée sur la passerelle du pilote, un gamin nu-pieds, apprenti-marinier à demi couché sur l’un des bords du chaland. On voudrait naviguer avec ces braves gens très-calmes et sur cette rivière calme comme eux.
- M. Lahaye, un nouveau nom à retenir, expose un tableau très-original : Sous les oliviers, remarquable surtout par la manière absolument naturelle dont les personnages sont traités. Sur le premier plan une jeune femme assise montre au public ses dents blanches en riant des propos que lui tient un jeune homme, à demi couché sur l’herbe, derrière elle et fumant sa cigarette. Plus loin un peintre, vu le dos, est occupé à peindre. Nous ne ferons qu’un reproche à ce tableau dont les deux personnages principaux vivent sur la toile d’une vie intense, c’est que, l’horizon paraissant tout à fait borné, nous ne voyons pas
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- trop où le peintre représenté là peut trouver un paysage à copier.
- En été, du môme artiste, est un tout petit tableau dans lequel une jeune femme s’abrite de son ombrelle, ayant son griffon à ses pieds, à la campagne. Ce n’est rien et c’est charmant.
- La saison d’octobre, de M. Bastien-Lepage, est déjà presque aussi célèbre que le sont : Les foins exposés, l’an dernier, avec tant de succès. Dans un vaste champ en pente, aux lointaines perspectives, deux femmes font la récolte des pommes de terre. Penchée en avant, celle du premier plan lève le genou pour s’aider à pousser dans un sac le contenu d’une bannette où elle a ramassé des pommes de terre Celle du second plan, accroupie sur le sol, s’allonge tant qu’elle peut (et la contention lui fait entr’ouvrir les lèvres) pour atteindre une pomme de terre qui vient de rouler et la joindre aux autres dans son panier. Chez l’une et l’autre femme, l’attitude et la physionomie sont parfaites de justesse. Quant à leurs visages, iis semblent formés de véritable chair. Si M. Bastien-Lepage ne peut jusqu’à présent passer pour un grand artiste parce que ses œuvres manquent d’idéal, il faut avouer que c’est un admirable ouvrier.
- Philippe Marsal.
- Les infirmités en France
- Nous trouvons dans la Statistique de la France, qui vient d’être publiée, un relevé curieux du nombre des aliénés, des goitreux, des aveugles et des sourds-muets.
- Il y a actuellement en France 82,873 aliénés, dont 39,887 à domicile et 42,986 internés dans les asiles. C’est 23 aliénés par 10,000 habitants.
- A domicile, on a recencé 7,931 fous proprement dits et 31,956 idiots et crétins. La population des asiles comporte, au contraire, 38,200 fous et seulement 4,786 idiots. Ce qui prouve que peu de familles conservervent auprès d’elles ceux de leurs membres qui sont atteints d'aliénation mentale.
- Le nombre des hommes fous ou idiots est de 42,421, et celui des femmes atteintes des mêmes affections ne s’élève qu’à 60,452 ; les femmes sont plus nombreuses que les hommes dans les asiles.
- La goitre paraît être en décroissance dans notre pays. De 33,878, il y a six ans, le nombre des individus atteints de goitre est descendu à 29,638. On les rencontre principalement dans la Savoie, la Haute-Savoie, l’Ariége, les Hautes-Alpes et les Hautes-Pyrénées.
- Les femmes paient le plus fort tribut au goitre. Sur un total de 26,789 goitreux, on compte 18,374 femmes, et 8,415 hommes seulement.
- Le nombre des aveugles a également diminué ; il est descendu de 30,214 à 28,491. Les aveugles par accident sont de beaucoup les plus nombreux ; il y en a 23,247 contre 5,244 aveugles de naissance.
- Il n’en est pas de même des sourds-muets, parmi lesquels 16,127 le sont de naissance, tandis qu’il n’y en a que 5,268 qui le soient devenus par accident.
- Il y a plus d’hommes que de femmes, aussi bien parmi les aveugles que parmi les sourds-muets. Les départements qui comptent le plus de goitreux sont également, à peu d’exceptions près, ceux qui possèdent le plus d’aveugles ou de sourds-muets.
- En récapitulant toutes les infirmités, on trouve 159,548 individus qui sont atteints. C’est un infirme pour 232 habitants.
- DE LA TOLÉRANCE
- il
- La liberté de conscience ou de pensée est au premier rang des droits que l’on doit protéger.
- Ce droit est inhérent à la nature humaine ; il est égal par conséquent chez tous les hommes, au même titre et au même degré.
- Chaque homme a donc la faculté de l’exercice au même titre et au même degré que son voisin.
- Pour que ce libre exercice ait lieu,il importe qu’il n’y ait choc ni violence à l’égard de qui que ce soit^ Il faut donc qu’il y ait égale et mutuelle concession de part et d’autre.
- Concéder n’est pas infirmer le droit, c’est au contraire l’affirmer. Celui qui n’a pas, en effet, ne peut rien concéder.
- Concéder dans les termes indiqués, n’est pas amoindrir son droit, puisque l’on reçoit en échange égale concession ; c’est simplement exprimer ce droit par un acte extérieur.
- En matière semblable à celle que nous traitons, la concession faite de part et d’autre prend le nom de tolérance.
- La tolérance est donc, ainsi que nous l’avons dit, l’expression du droit naturel dans toute sa plénitude.
- La tolérance étant due par chacun à tous et par tous à chacun est donc un devoir, d’où il suit que le droit s’exprime par le devoir. De là, cette maxime : Point de droit sans devoir, qui se complète par la réciproque : Point de devoir sans droit 1 D’où il résulte enfin que l’exercice du droit n’est légitime qu’à la condition de l’accomplissement du devoir, de même que l’accomplissement du devoir ne peut-être exigé qu’à la condition de l’exercice simultané du droit.
- Ce respect mutuel des droits de tous et de chacun en toutes circonstances, en tous lieux et en tous temps, dans l’ordre civil, politique ou religieux ; ce respect, dis-je, se manifestant par une égale et mutuelle concession de chacun et de tous, constitue dans tout ce qu’il embrasse la morale ou équité,
- Ce n’est donc que dans des lois également protectrices de la morale ou équité, que chaque citoyen peut trouver la sauvegarde de ses droits et de ses intérêts.
- Toutes ces lois, en raison des déductions qui précèdent, peuvent dès lors se condenser dans le pré-
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- LE DEVOIR
- <58
- cepte suivant qu’un grand publiciste a appelé avant nous la loi du talion retournée :
- « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît ;
- « Faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir. »
- Tel doit être notre critérium dans tous les actes de notre vie. C’est la pierre de touche à laquelle on reconnaîtra, individu ou société, si, en accomplissant tel ou tel acte, on est d’accord ou en contravention avec la morale, fondement véritable de la société humaine. (1)
- Actuellement, examinons au point de vue des résultats (si toutefois les lecteurs du Devoir nous le permettent), ce que l’on obtiendrait par les persécutions comme celles que la colère conseille.
- Et d’abord que nous proposons-nous, nous, champions de la Raison et de la Liberté, nous, républicains, nous, libres-penseurs?
- Nous nous proposons le triomphe du droit. Notre but est la fondation du règne de la Justice et de la Vérité.
- Sur le terrain religieux, pour ne parler que de lui en ce moment, quel adversaire rencontrons-nous ?
- La Révélation, non point cette révélation cons tante, incessante, attestation d’une pensée supérieure, infinie, mais bien un acte à jour fixe, à point nommé, une communication faite pour ainsi dire dans le tuyau de l’oreille de quelques privilégiés dupes ou compères... la Révélation, pivot fixe autour duquel l’humanité, comme un cheval aveugle, serait condamnée à tourner incessamment.
- Que lui opposons-nous ? le flambeau de la Raison, guide de l’humanité en marche vers le progrès ; les irradiations de la science, dont chaque épanouissement nouveau permet à l’homme de lire de plus en plus distinctement dans cette pensée supérieure
- dont nous venons do parler.
- Quels moyens emploient nos adversaires pour
- nous combattre ?
- Est-il nécessaire de les rappeler : l'étouffement des consciences, la calomnie, la violence et la persécution.
- Que peut-on dire d’une cause servie par de tels moyens ? Est-il possible quelle se perpétue in secula seculorum ?
- Non Une bonne cause ne saurait jamais être servie par de tels moyens. Tôt ou tard elle doit tomber sous la réprobation publique.
- (1) Kant a donné U formule définitive que voici : « En toute circonstance agis de telle manière que tu puisses souhaiter que la raison qui explique ta conduite soit érigée en maxime de législation universelle. * E. C.
- En frappant à notre tour le catholicisme, outre l’infraction à la morale que nous commettrions, nous nous mettrions en contradiction flagrante avec les principes que nous défendons, que nous professons; nous imprimerions à nos actes l’ignoble cachet d’une intolérance hypocrite.
- En un motet pour nous servir d’un dicton trivial mais qui rend bien notre pensée : « Nous cracherions en l’air et ça nous retomberait sur le nez. »
- En supprimant violemment un culte, l’Etat constitué comme nous l’avons dit, l’Etat républicain démocratique mentirait à sa mission, fausserait son mandat, soulèverait contre lui de légitimes protestations, prononcerait en un mot sa propre déchéance.
- La conviction ne s’impose pas C’est une vérité si vraie, qu’on semble en l’énonçant paraphraser M. Lapalisse. En supprimant un culte nous ne convaincrions les partisans de ce culte que d’une chose, c’est que nous sommes aussi intolérants qu’eux; nous les autoriserions à se draper dans leur martyrologe.
- La conscience publique a éternellement protesté contre les violences exercées. Nul n’a pu et ne pourra jamais étouffer sa voix.
- En supprimant un culte nous la soulèverions contre nous.
- La Société démocratique ne comporte pas le privilège.
- En supprimant la liberté d’un culte, nous établirions un privilège en faveur des autres cultes ; nous l’établirions d’une manière odieuse et toujours condamnable.
- La Société démocratique implique l’équilibre des droits de tous.
- En supprimant la liberté d’un culte nous romprions cet équilibre. La Société serait rendue à l’Etat de violence. La guerre fermenterait dans son sein.
- L’ordre dans la Société démocratique doit régner dans et par la liberté.
- En supprimant la liberté d’un culte sous le prétexte qu'elle trouble la tranqnillité publique, nous créerions un ordre factice aux dépens mêmes de la liberté, nous introniserions une terreur, sinon générale, du moins partielle.
- Il importe en tout état de cause de rester fidèle aux principes que l’on professe... Cette nécessité s’impose surtout à un gouvernement républicain. C’est une condition sine quâ non de la consolidation de l’idée victorieuse.
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- Il est difficile, nous le savons, en présence d’adversaires comme les nôtres, de ne pas se laisser aller à la colère.
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- Il est difficile quand on a souffert... tout ce qu’il est possible de souffrir dans ce monde, et cela par le fait d’ennemis irréconciliables, de ne pas se laisser entraîner au plaisir de;la vengeance, au désir des représailles ; mais les leçons de l’histoire ne doivent pas être perdues. Nous ne devons pas oublier qu’on ne fonde pas la Justice et la Vérité en relevant contre les vaincus les privilèges détruits.
- Ce n’est qu’en instituant fortement l’idée nouvelle, l’idée victorieuse dont le triomphe a été préparé par une propagande active et intelligente, que l’on assurera ce triomphe d’une manière définitive. Et cela ne sera qu’à la condition de mettre à la base des insti-' tutions les principes dont la propagation a été si profitable.
- Pas de violence si l’on ne veut pas de réaction !
- U
- On a dit que le martyre faisait revivre les religions à l’agonie ; laissons donc mourir de leur belle mort celles qui doivent mourir.
- Que gagnerions-nous à entravôr un culte si le dogme restait debout ? Ce que l’on gagnerait si, voulant détruire une mauvaise herbe, on se contentait de la couper à ras du sol. Au bout d’un certain temps les racines, laissées en terre, pousseraient des rejets avec une certaine vigueur. Ce serait faire besogne de singe. Arrachons donc les racines, détruisons le dogme, s’il est faux, en prouvant sa fausseté et les fatales conséquences auxquelles il peut entraîner, et nous ferons besogne d’hommes.
- Enfin, nous nous résumons en disant : point de persécutions à quelque titre et sous quelque prétexte que ce soit !
- Que chacun, responsable de ses fautes, soit sévèrement et justement puni ! j
- Plus de privilèges et d’immunités en faveur de qui que ce soit î
- Puis nous écrirons en gros caractères : Respect égal à tous les droits, tous sacrés au même titre et au même degré chez tous les hommes 1
- C.-P. Maistre.
- SUPPRESSION DES INTERMÉDIAIRES.
- Ce n’est point seulement dans une combinaison plus ou moins savante de lois douanières que l’on trouveràja solution du problème de la vie à bon marché.
- Cette vie à bon marché sera impossible tant que nous n’entreprendrons pas une large réforme commerciale.
- La mise en contact direct du producteur avec le
- consommateur par la suppression de tous les intermédiaires inutiles procurerait un allégement véritable des charges qui pèsent sur la masse.
- Quand on compare le prix de revient d’un objet sortant de la fabrique au prix que paie le destinataire réel, on est frappé de l’immensité du renchérissement qu’il a subi dans ses longues périgrina-tions chez une nombreuse tribu d’intermédiaires.
- Supprimer le parasitisme commercial, ce sera supprimer la misère. {Finance nouvelle.)
- LA FILLE DE SON PÈRE
- Traduit de l’Anglais, de Mme Marie HOWLAND Yoirn0 4 (tome 1) à n° 43 (tome 3)
- Chapitre XLIV.
- Naissance de l’héritier.
- Après le discours du comte, les élèves des écoles, quittant leurs rangs, vinrent se grouper devant l’estrade et firent entendre un chœur célébrant le travail et la fraternité. Linnie Forest qui avait une remarquable voix de soprano, y chanta en solo. Elle ravit l’auditoire, et de vifs applaudissements saluèrent la fin du chœur.
- Comme les élèves regagnaient leurs places, M. Forest apparut sur l’estrade ; aussitôt les bravos redoublèrent, car le docteur était chéri de la population, et le fait qu’il avait été absent jusque-là avait préoccupé les habitants du palais.
- On s’en disait bien tout bas le motif ; l’absence de Clara elle-même désignait assez quel événement avait dû s’accomplir ce jour même, mais on attendait avec une affectueuse sollicitude la confirmation de l’intéressante nouvelle que quelques-uns murmuraient tout bas.
- « Parlez, parlez, M. Forest ! » cria-t-on au bon docteur. Celui-ci ému et radieux se dirigea vers le devant de l’estrade pour accéder aux désirs de la foule. Néanmoins, avant de s’adresser au public, il échangea quelques mots avec Frauenstein. Le comte se leva et abandonna la place.
- M. Forest s’adressant alors au public, s’exprima ainsi :
- « Mes amis,
- « Avant de répondre au vœu contenu dans l’appel que vous voulez bien m’adresser, je serais heureux de dire quelques mots aux nombreux visiteurs qui ont bien voulu par leur présence concourir à donner tant d’éclat à notre fête,
- (.Bravos, et cris de : Parlez /parlez /)
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- « A vous, Mesdames et Messieurs, qui ne connaissez guère que par ouï-dire le palais social d’Oakdale, je voudrais signaler quelques points aussi particulièrement dignes de votre attention que les constructions grandioses qui frappent vos regards.
- « C’est aux femmes, aux mères, que je vais particulièrement m’adresser, parce que ce qu’il s’agit de faire ressortir devant vous, c’est le côté prévoyant et maternel de l’œuvre.
- « Ce que les gens alertes et travailleurs trouvent ici de ressources, ce dont les jeunes gens et les enfants jouissent comme moyens d’instruction et de bien-être, frappe trop vos regards pour que j’aie à m’y arrêter.
- « Ce qui apparaît moins, et qui pourtant mérite votre examen autant que tout le reste, ce sont les mesures prises pour garantir contre le besoin, contre la misère et le dénùment chacun des habitants du Palais social.
- « En ma qualité de médecin, j’ai été trop souvent témoin de la rapidité avec laquelle la misère s’installe au foyer de l’ouvrier.
- « Que de fois j’ai vu la famille, aujourd’hui dans une aisance apparente grâce aux ressources du travail du père, se trouver le lendemain dans le besoin par la maladie de son chef;- et si cette maladie se prolonge, bientôt la famille est exposée à un dénû-ment qui va s’aggravant chaque jour, et qui laisse à l’ouvrier de lourdes dettes dont sa vie entière aura grand peine à le libérer.
- « Ici, le travailleur frappé par la maladie reçoit en argent, en médicaments, en secours divers, des allocations qui équivalent à ses gains usuels. Le père malade ne voit donc ni sa femme ni ses enfants subir le contre-coup de ses douleurs ; convaincu que les moyens d’existence sont assurés à sa famille, il peut chercher en paix les moyens de sa guérison.
- « Mais ce n’est pas seulement contre le manque de ressources en cas de maladie que le Palais social garantit ses habitants ; il assure encore à la vieil-lesse une retraite ; à la veuve, à l’orphelih, les secours dont ils ont besoin.
- « Les services de prévoyance sociale fonctionnent Ici de façon à supprimer la misère ; et pour leur donner toute la stabilité voulue, ces services, comme v°us l’avez entendu dire tout à l’heure au fondateur du Palais, vont figurer dans les statuts de l’Associa-tion et recevoir avant tout partage de bénéfices la Part de subventions nécessaire à leur entretien.
- “ Il en est de même des frais concernant l’éducation et l’instruction de nos enfants, depuis le ber-Ceau jusqu’à l’exercice d’un travail rémunérateur.
- “ Çes dépenses qui importent au bien général sont,
- elles aussi, couvertes par les bénéfices de l’industrie avant tout partage entre les associés.
- « Chacun de nous a donc la satisfaction de sentir qu’il vit ici dans un milieu où les devoirs de mutualité et de fraternité sont remplis.
- « Et c’est beaucoup, mes amis, que cette satisfaction intime de pouvoir se dire que nul autour de soi n’est en proie aux cruelles angoisses de la faim, du froid ou de l’abandon.
- « L’homme sent alors combien son travail de chaque jour est une fonction bénie, puisque c’est par le travail qu’il peut assurer son bien propre et celui de ceux qui l’entourent.
- « Il l’exerce avec attention, avec zèle, je dirais presque avec amour, et si cette expression n’est pas encore exacte, je suis convaincu qu’elle est destinée à le devenir.
- « Oui, mes amis, le travail doit être accompli avec bonheur, parce qu’il est le créateur du bien-être et l’élément de tous les progrès.
- « Quelque humble que soit une fonction, du moment où elle est utile à la bonne marche des choses, elle constitue par cela même un travail honorable pour celui qui l’accomplit.
- « Mais les mérites de l'activité humaine s’accen* tuent à mesure que le travailleur développe plus d’adresse, d’assiduité, de talent.
- « Le travail englobe toutes les formes de l’activité humaine ; il comprend toute œuvre de la main ou de la pensée. Sous ses multiples aspects, il nous rachète du mal et de l’ignorance et c’est pourquoi tout travailleur a droit à l’attention, au respect, aux plus hauts hommages de la société. {Bravo / Bravo I)
- « Je suis heureux de trouver dans l’assistance une si cordiale approbation de mes paroles, car notre Palais social, notre palais d’ouvriers, ne manquera pas de soulever des critiques, des haines peut-être ; il est donc indispensable qu’il ait aussi de bons amis pour prendre sa défense,
- « En ce monde, il est trop vrai que le bien rencontre pour se produire plus d’obstacles que le mal. Il ne suffit pas que les institutions soient bonnes, il faut encore que les mœurs de ceux qui sont appelés à en jouir s’élèvent à la hauteur des institutions. Les épreuves subies par le Familistère de Guise nous indiquent ce à quoi nous devons nous attendre ; le cœur humain est le même partout.
- « Nous éviterons sans doute un certain nombre des embarras qu’à rencontrés à Guise M. Godin, mais probablement nous en trouverons d’autres sur notre voie.
- « Pénétrés du sentiment que nous accomplissons une tâche utile et bonne,-il nous faudra marcher
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- sans dévier vers notre but : l’amélioration de la condition sociale des travailleurs.
- u Répondons aux critiques par les faits ; soyons unis pour assurer le bien de “notre jeune association ; ne nous laissons aller entre nous, ni à l’envie, ni à l’orgueil, ni aux critiques personnelles ; et nous prouverons au monde extérieur qu’il est possible de vaincre l’ignorance et la misère et de réaliser pour tous les conditions d’une vie de sécurité, de travail et de progrès. (Bravos.)
- « Je termine, mes amis, par la confirmation delà bonne nouvelle que la plupart d’entre vous devinent.
- « Oui, un petit enfant vient de faire son heureuse entrée parmi nous ; un fils est donné au fondateur de notre Palais social.
- « Puisse cet enfant s’élever pour aimer la vérité et le travail, pour se dévouer au bien et au progrès de la vie humaine 1
- « C’est là le meilleur des souhaits que nous puissions faire les uns pour les autres.»
- Des applaudissements sonores et les cris de : « Que Lieu bénisse Venfant? Vive Frauenstein et sa famille! » éclatèrent de toutes parts et parvinrent jusqu’à Frauenstein et Clara occupés à contempler avec amour leur enfant nouveau-né.
- M. Forest quitta l’estrade et se retrouva bientôt près de sa fille chérie.
- « Père, * dit Clara, « aux acclamations qui nous arrivent et dont je devine le sens, j’ajoute ce vœu :
- Puisse mon enfant être le digne fils de son père et de son grand-père î »
- FIN.
- Villa-Ecole de Bruxelles
- Il est beaucoup question à Bruxelles et dans toute la Belgique de la réalisation prochaine d’un grand projet. Il s’agit de la construction d’une villa-école au bord de la mer, destinée aux élèves des écoles de Bruxelles. L’établissement sera assez grand pour recevoir à la fois 400 élèves, les professeurs et tout le personnel nécessaire. Chaque brigade de 400 jeunes gens y séjournera pendant une quinzaine de jours et sera immédiatement remplacée par une série nouvelle.
- Le bâtiment sera construit aux frais des souscripteurs et deviendra la propriété de la ville. Les plans ont été dressés par M. l’architecte Samyn dont tout le monde connaît la parfaite compétence. L’inauguration aura lieu en 1880.
- Il est question, paraît-il, de construire la villa-école à Middelkerke. On ne pourrait mieux choisir, car on y trouve réunies toutes les conditions désirables d’hygiène et de salubrité. Il y a là une nouvelle station balnéaire, à 7 kilomètres d’Ostende, et d’immenses propriétés appartenant à une société bruxelloise qui s’est empressée d’offrir gratuitement tout le terrain nécessaire. La plage est incomparablement belle ; en pente très douce et
- composée d’un sable fin sans galets, elle est pour ies baigneurs et pour les enfants d’une sécurité absolue.
- Un détail d’une importance capitale, c’est qu’on trouve à Middelkerke de l’eau potable excellente et que l’air y est constamment d’une grande pureté. En effet, pas de canal, de port ou de "chenal qui répandent comme ailleurs des miasmes souvent malsains et en tous cas intolérables à certaines époques de l’année.
- La villa aura 400 lits : 100 pour enfants rachitiques faisant un séjour d'un mois, 100 pour enfants faisant un séjour de quinze jours; 200 pour enfants faisant un séjour de huit jours.
- Du 1er mai au 30 septembre, 500 enfants auront séjourné pendant un mois, 1,000 enfants pendant quinze jours, 4,000 enfants pendant huit jours.
- 5,500 enfants iront, chaque année, prendre les bains de mer, élargir leurs poumons, se dégourdir les jambes éprouver les fécondes impressions de la nature. Ils iront par classes, accompagnés de leurs instituteurs, qui donneront leurs leçons sur la plage et dans les dunes. Ils verront la science par son côté grand et vrai ; ils connaîtront la gaieté par son côté honnête et bienfaisant.
- 5,500 enfants, c’est-à-dire tous les élèves de nos écoles belges, de 9 à 12 ans ! Chacun ira trois ou quatre ans de suite. La saison sera partagée entre les filles et les garçons.
- Pour être admis à l’excursion, il faudra être proprement vêtu et muni d’une paire de draps de lits, d’un essuie-mains, d’une chemise de rechange, de chaussettes de rechange, d’une brosse, de savon et de cirage. On peut compter que la mère la plus pauvre saura se procurer le bagage nécessaire. Les instituteurs auront mission de veiller à une propreté rigoureuse pendant toute l’excursion ; ce ne sera pas un des moindres résultats de l’institution de faire que les enfants auront été, une fois par an, bien équipés, et qu’ils auront reçu, pendant huit jours au moins, une leçon complète d’hygiène.
- Chaque semaine, on verra partir un train spécial d’enfants de nos impasses, bien lavés, bien vêtus, le sac sur le dos, étonnés du bien-être et de la joie que peuvent donner l’ordre, la propreté et l’attente de plaisirs intelligents.
- Pour que le séjour à la mer produise toute son influence, il faut que l’enfant y reçoive une nourriture forte. On peut évaluer les frais d’entretien à 1 franc par jour ; 50 centimes pour la viande, 50 centimes pour le reste.
- Il est permis d’espérer que le gouvernement admettra pour nos excursionnistes des abonnements analogues aux abonnements d’écoliers et d’ouvriers. Dans ce cas, le prix du voyage sera de moins de 2 francs aller et retour.
- Un séjour de huit jours coûtera donc 10 francs, uu séjour de quatorze jours, 15 francs; un séjour de trente jours, 32 francs. Pour les enfants rachitiques, l’administration des hospices interviendra. Pour les autres, il existe déjà un fonds communal annuel de 8,000 francs, affecté aux excursions scolaires. De plus, on verra surgir des œuvres privées, destinées à subvenir aux frais des plus pauvres. Cependant, les économistes sont d’avis qu’une part des frais doit toujours être supportée par les parents : cette part ne dépassera jamais la moitié de la dépense, soit 5 francs pour huit jours, 8 francs pour quatorze jours, ou 16 francs pour un mois.
- Bruxelles, juin 187Ô. R. P...y.
- Le Lirecteur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp.- de la Société anonyme du Glaneur
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- De numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 13 JUILLET 1879
- bureau principal
- 4 GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GOBIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PA par l’envoi, soit au bureau de de timbres-poste ou de . le talon sert France Un an. . . . 10 f. »* Six mois... 6 »» Trois mois. . . 3 »» YABLES D’AVANCE Guise, soit à celui de Paris, mandats de poste, dont de quittance. Pays d’Europe Un an. . . . 11 I. »» .Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Liberté d’association. — Semaine politique. — Réflexions sur la coopération. — Les cochers de cabriolet à Londres. — Association pour l’abolition de la prostitution réglementée. — Le Salon de 1879. A propos de l’acquittement de M. de Cassagnac. Une page de Michelet. — De l’Impôt. — Variétés.
- LA LIBERTÉ D’ASSOCIATION.
- RÉPONSE AUX OBJECTIONS.
- Nos articles sur la liberté d’association nous ont attiré des critiques. Cela était inévitable. L’œuvre que poursuit le Devoir n’est pas une œuvre de parti. La passion n’a rien à voir dans ses colonnes. De sa première ligne à sa dernière il est entièrement consacré à la cause de la justice, sans distinction de person-nalités. Il conserve sa franchise d’allures, son indépendance de jugement ; il rejette les jougs les compromis ; il est rebelle à toute influence e* ne sert de porte-voix à aucune ambition ; il 8e consacre avec une inflexible rectitude à ne luger les choses qu’à la seule lumière des prin-ClPes éternels ; en un mot, il recherche la vérité P°nr elle-même, sans se préoccuper aucune-ttient des illusions que cette recherche peut.
- détruire ou des partis-pris qu’elle pourrait froisser.
- Il n’y a rien de surprenant qu’une méthode aussi inusitée, aussi peu en accord avec celles en vogue, déroute les habitudes des lecteurs et fasse naître dans leur esprit de nombreuses objections.
- Aussi celles que nous recevons aujourd’hui n’ont-elles rien qui nous étonne. Nous avons parlé d’un régime où la liberté serait assurée intégralement et non en partie, à tous et non à quelques-uns, pour toujours et non pour un temps limité. Aucun régime semblable n'ayant existé en France, même un seul jour, il est naturel que plus d’un de nos lecteurs le considère comme chimérique, inconciliable avec les réalités du moment.
- Toute conquête politique nouvelle semble être, à l’heure de son apparition, inconciliable avec les réalités. On s’en effraie d’avance sans trop réfléchir si on a raison de s’en effrayer. Les innovations dans l’ordre politique sont vues à leur origine avec autant de défiance que les inventions nouvelles dans le train journalier de la vie. De même que lors des premiers essais d’éclairage au pétrole on prophétisa que le produit nouveau brûlerait vifs ceux qui auraient l’imprudence de s’en servir, de même, en présence des premières revendications de la liberté d’association, on nous annonce que cette liberté particulière ne profitera qu’aux ennemis de la liberté en général.
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- le pensons pas. La libre pensée y gagnera en esprit de conduite et en esprit de dévouement.
- Si nous comprenons bien, c’est des congrégations religieuses qu’on veut parler.
- Une explication est ici nécessaire,
- La conduite du Devoir en matière religieuse II existe en fait une inégalité choquante entre est très nettement tracée. Il respecte les convie- 1$ situation des congrégations et celle du reste tions de chacun, mais il condamne toute pré- des citoyens, mais cette inégalité n’est poi^ tention, soit de l’Etat, soit de la curie romaine, celle que signale notre correspondant ; elle est à imposer des croyances à ceux qui ne les par- d’une autre nature et ne saurait être supprimée tagent pas. Il demande que l’Etat laisse, de son par le seul fonctionnement de la liberté d’asso-côté, l’Eglise libre chez elle et que l’Eglise laisse, ciation ; en effet, les congrégations ressortissent du sien, l’Etat libre chez lui. Il prendra tou- à un culte subventionné par l’Etat, ce qui leur jours le parti de celui que l’on voudrait oppri- donne une situation privilégiée qui durera tan-mer et condamnera l’oppresseur, quel qu’il soit, que durera le budget des cultes. Songer à com-
- Le Devoir ne connaît pas deux poids et deux mesures ; il ne connaît qu’un poids, qu’une .mesure, les mêmes pour ses adversaires que pour lui.
- battre cette inégalité par des restrictions à la liberté d’association, c’est faire fausse route.
- Si l’on veut que les congrégations cessent d’être privilégiées et qu’elles rentrent dans le droit commun, il faut réclamër la suppression
- Mais, a-t-on objecté, « reconnaître la liberté | du budget des cultes, de ce budget perçu
- au
- d’association même aux congrégations religieuses, c’est du même coup reconnaître un principe et en détruire un autre. L’égalité serait tuée par cette liberté absolue. Que deviendrait l’égalité dans un pays où se trouveraient en présence
- profit d’un petit nombre de personnes sur l’immense totalité des habitants.
- Nous touchons ici à une question des plus graves, à une de celles qui demandent à être étudiées du plus près, à celle de toutes peut-être
- D'une part, des individus isolés et dont la vîe | à laquelle l’opinion publique est le moins pré
- parée
- Nous ne saurions en parler incidemment;]! convient de l’étudier avec soin. C’est ce que nous ferons avant peu. A chaque jour suffit sa peine. Il nous suffît pour aujourd’hui — puisqu' cela est indispensable à la clarté de cet article de signaler le fait que les congrégations jouis sent en réalité d’un privilège qui doit leur êtrt
- est fatalement limitée,
- D’autre part, des associations qui se perpétuent sans solution de continuité ? »
- Cette objection, moins forte au fond qu’en apparence, vient d’une confusion. L’inégalité que l’on nous signale existe dans l’état actuel des choses; au contraire, dans le régime de la liberté absolue les compensations s’établissent.
- Du jour ou les individus isolés, les diverses retiré mais qui ne peut l’être que par la sépara sectes religieuses ou les différentes écoles phi- tion de l’Eglise et de l’Etat. Rendre la libertj losophiques pourraient s’associer librement, ils d’association responsable des conséquences pourraient constituer, eux aussi, des associa- Concordat, c’est commettre une grossière erj tions qui se perpétueraient sans solution de continuité. Permettez aux libres penseurs de former des associations comme on a permis aux ultramontains ^ d’en former, et vous verrez quel coup terrible le cléricalisme recevra.
- Les libres*penseurs seront forcés de mettre la main à la poche aussi fréquemment que leurs adversaires, c’est vrai ; iis seront forcés
- de se grouper plus que par le passé en faisceaux serrés et résistants, c’est encore vrai. Mais sont-ce la-de bien grands malheurs ? Nous ne
- reur.
- Le Devoir combat et continuera à combatkl toute idée restrictive de la liberté d’associatioil mais il ne saurait pour cela être rendu susp# de condescendance envers la curie romain puisqu’il réclame une mesure bien plus radie3-que ces restrictions, mais aussi absoluntf-juste que ces restrictions sont absolument "'1,1] traires, la suppression du budget des cultes1] la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
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- Mai?; nous objecte un autre correspondant, les associations qui ont joui dans le passé d’une référence ont pris à cause de cela un redou-jable développement, Dans certaines localités elles sont devenues si puissantes que les fonctionnaires de l’Etat n’osent leur réclamer les impôts dans la crainte de soulever contre eux de redoutables hostilités. Il est donc, poursuit notre correspondant, de bonne politique de lutter aujourd’hui contre ces congrégations
- absorbantes afin de les empêcher d’aller plus loin.
- D'abord, répondrons-nous, il ne faut pas s’exagérer la gravité des choses. Notre honorable contradicteur, qui demeure à deux pas d’une richissime congrégation de Chartreux, se figure sans doute que les abus qui se commettent dans sa contrée se reproduisent avec la même inten-gité dans toute l’étendue du territoire. C’est là une erreur. A Paris, par exemple, les congrégations, quoique riches et nombreuses, ont beaucoup moins d’influence. Il en est de même partout où elles se trouvent en présence d’une population active et éclairée.
- Ensuite nous ne voyons pas de quelle maapre on pourrait, sans violer le droit, arrêter luüéve-ioppement des congrégations religieuses. S’agirait-il de séculariser leurs biens.
- Mais ce serait une iniquité. L'Etat n’a pas le droit d'attenter à la propriété. Il doit respecter les biens des^ corporations au même titre que ceux des particuliers, Lui reconnaître le droit de toucher aux uns, c’est lui reconnaître du même coup le droit de toucher aux autres. Impossible de sortir de là sans violer la justice. La loi est égale pour tous et ne connaît pas de catégories. C’est là sans doute ce qu’oublie notre correspondant. Que dirait-il si on retournait contre lui la mesure dont il désire l’appli-°ation à autrui ? Et que penserait-il lui-même de l’avenir d’un Etat dans lequel la propriété ne serait pas garantie ?
- Peut-être notre correspondant n’a-t-il pas veulu aller aussi loin que la sécularisation; Peut-être avait-il seulement en vue la possibilité Saurait l’Etat de refuser aux congrégations reLgieuses la personnalité civile, c’est-à-dire e leur refuser le droit d’ester en justice et acquérir à titre gratuit ou à titre onéreux.
- Ce serait encore là une mesure inique. Ce serait encore là l’arbitraire, la reconnaissance de catégories légales, l’inégalité devant la loi, le régime des deux poids et des deux mesures.
- De plus, l’expérience démontre que l’efficacité de ces prescriptions est plus apparente que réelle. En Suisse, où ce régime existe, les congrégations possèdent malgré la loi. Elles ont des hommes de paille à leur service qui possèdent pour elles; elles prennent à merveille toutes les précautions pour que l’Etat ne puisse pas prouver qu’elles éludent la loi ; elles chan-* gent leur raison sociale et suppriment les signes extérieurs qui pourraient les faire reconnaître ; elles n’en existent pas moins malgré cela.
- De tous temps et en tous pays les congrégations religieuses se sont montrées d’une habileté sans égale quand elles sont aux prises avec une loi. Elles excellent à trouver des subtilités, des interprétations abusives qui leur permettent de violer l’esprit de la loi sans en violer la lettre*. Chercher par des prescriptions légales à entra* ver l’essor d’associations aussi habiles, c’est prouver qu’on ne les a jamais vues à l’œuvre. Quelque serré que soit le filet qu’on leur tende, elles passeront toujours au travers. Un des sept sages de la Grèce disait il y a deux mille ans déjà que les lois sont comme les toiles d’araignée : elles arrêtent les moucherons, mais laissent passer les oiseaux. Eh bien ! les congrégations religieuses actuelles sont des oiseaux si robustes que toutes les toiles d’araignée du monde ne les arrêteraient pas.
- Enfin serait-il politique d’entrer en lutte ouverte avec les congrégations ?
- Nous pensons tout le contraire.
- Le gouvernement a autre chose à faire qu’à batailler. Nous savons bien que dans ce cas particulier il agirait à son corps défendant : le Syllabus lui a déclaré la guerre, il peut, par conséquent, sans sortir de son droit, répondre aux anathèmes par la proscription. Ce serait t tant pis pour les agresseurs.
- Mais est-ce là le meilleur moyen de répondre à ces agressions ? La lutte ouverte serait-elle profitable à la loi ? L’Etat ne jouerait-il pas un peu le rôle de ce chevalier qui voulait tuer des fantômes à coup de sabre ? Les gouvernements de combat ne sont jamais arrivés qu’à renforcer
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- l’opposition. Combattre les ordres religieux, ce serait leur donner une vigueur nouvelle. Le clergé prétendrait que l’on en veut à la religion, il poserait pour le martyre et une foule d’indifférents sortiraient de leur torpeur pour lui prêter leur appui. Ne l’oublions pas, la population des campagnes est encore trop peu éclairée pour savoir distinguer le cléricalisme de la religion; on verrait alors se reproduire en France, mais avec une plus grande intensité, les divisions que l’Allemagne a vu se produire chez elle après la proclamation des lois de mai. J.-B. Say a dit un jour avec beaucoup de raison que « rendre intéressants par la persécution des hommes qui ne le sont pas par leur caractère, c’est commettre une grosse faute politique. » La faute n’est pas moins grosse si la persécution au lieu d’être réelle est seulement apparente.
- C’est pourquoi dans la conduite à tenir à l’égard des congrégations, il importe au plus haut point de n’employer aucune mesure oppressive. Sachons n’avoir recours pour la conquête de l’avenir qu’aux seules prescriptions d’une stricte justice; gardons-nous d’interdire à tel ou tel corps particulier l’exercice de la liberté d’association : ce serait commettre une injustice et une maladresse; rappelons-nous que la politique de la loi pour tous et de l’égalité devant le droit commun fut, est et sera toujours la plus honorable pour ses partisans comme la plus féconde par ses résultats ; enfin n’ayons recours qu’à la libre concurrence, supprimons tous les privilèges; rendons les Eglises libres dans l’Etat libre ; accordons à toutes les religions, à toutes les sectes, à toutes les écoles philosophiques, les mêmes droits, la même liberté, la même possibilité de s’associer et la vérité triomphera.
- Ed. Champury.
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- LA SEMAINE POLITIQUE
- Le vote de la loi Fetry. — L’événement capital de la huitaine qui vient de s’écouler est le vote de l’article 7 de la loi Ferry et de la loi Ferry elle-même, par la Chambre des députés. L’article dont le rejet tenait si fort au cœur des cléricaux a été adopté par 333 voix contre 164, et l’ensemble du projet a obtenu la majorité un peu plus forte de 347 suffrages contre 143.
- Ce résultat considérable, il est juste de le reconnaître,
- est dû à l’énergie avec laquelle M. le ministre de Th. truction publique et M. Paul Bert, président de la Com mision, ont défendu les droits du pouvoir civil. Les dei discours dans lesquels M. Bert a révélé, par des citation authentiques, toute l’abjection de la morale des jésuite enseignée dans la plupart des établissements cléricaut ont surtout contribué à former la majorité imposant’ qui a su résister aux sophismes des Lamy et des Léo6 Renault, ces étranges républicains, amis des Révérend-Pères. Ui
- Il convient aussi de donner une mention spéciale à un remarquable discours prononcé par M- Madier de Montja? qui proposait d’exclure de l’enseignement non-seule? ment les congrégations non autorisées, mais les membre? des autres congrégations et même le clergé régulier, r est impossible de se dissimuler que l’honorable dépuh de la Drôme avait pour lui, dans cette circonstance b logique absolue. En effet, M. Paul Bert avait démontré que l’enseignement du clergé séculier était aussi peu moral que celui des jésuites, donc, les principes auraient voulu que l’amendement de M. de Montjau fût adopté de préférence à l’article7, dont les prescriptions pourront d’ailleurs, être aisément éludées dans bien des cas Mais l’opportunisme a encore une fois triomphé, grâce à l’intervention de M. Ferry. Au surplus, l’extrême gauche, par l’organe de M. Louis Blanc, s’est ralliée elle-même à l’article 7 ; l’éminent député de la Seine a déclaré, en effet, qu’il fallait, pour donner la liberté à tous, que tous fussent placés dans une situation identique. Quand l’Eglise n’aura plus de privilèges elle pourra réclamer la liberté de l’enseignement à son profit-jusque-là on est en droit de se défendre contre elle. ’
- C’est au Sénat, maintenant, à se prononcer sur l’important projet auquel la Chambre vient de donner son approbation. Il faut espérer que nos sénateurs seront aussi patriotes et aussi perspicaces que nos députés et qu’ils sauront se garder de la séduction des Dufaure, des Laboulaye et des Jules Simon, orateurs éminents! il est vrai, mais qui ont souvent justifié le mot d’Esope disant que la langue était ce qu’il y avait de pire an monde.
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- Le retour à. Paris. — Le Sénat a voté, par loi voix contre 107, le retour à Paris. C’est au Luxembourg, dans l’ancienne salle de la Chambre des pairs et du Sénat impérial qu’il va délibérer à la session prochaine. Voilà beaucoup de voix gagnées depuis le rapport néga-tif de ce pauvre M. Laboulaye. Cette fois, M. Julès Simon était le rapporteur, et il a parlé avec une éloquence très-persuasive en faveur-de la solution qui a triomphé.
- Cependant la question n’est pas encore complètement résolue. En effet, dans la discussion qui a eu lieu au Sénat au sujet du retour des Chambres à Paris, il a été entendu et voté que la réquisition des troupes destinée; à protéger la Chambre et le Sénat, en cas d’émeute, serait adressée par les présidents des deux Assemblées à M. le ministre de la guerre.
- La commission de la Chambre, avec raison, n’accepte pas cette condition. Elle demande que la réquisition parlementaire soit directe sur les troupes, et il n’est pas douteux que la majorité ne se prononce dans ce sens-La loi devra, donc être renvoyée une seconde fois au Sénat, afin que celui-ci se mette d’accord avec la Chambrs des députés, car nous ne pouvons croire qu’il veuille soulever un conflit sur une pareille question. Voyez-vous, en effet, au 2 Décembre, le président de la Chambre, demandant au ministre de la guerre d’alors les troupes nécessaires à la défense de la représentation nationale-C’est une dérision, et il est essentiel que ce soient les Présidents des deux Assemblées qui puissent requérir directement les troupes dont ils peuvent avoir besoin pour protéger le Parlement.
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- Le procès Cassag-nac. — Nous avons eubifi° raison de dire que le gouvernement et la Chambre ou‘ été mal inspirés, l’un de demander, l’autre d’acccorud des poursuites contre M. deCassagnac. Le matamore
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- . bonapartiste a comparu devant le jury qui l’a P 'nvé indemne. Il est vrai que le fougueux député de ieD\ *L s’est fait très-humble devant les juges et qu’il iprchéà les apitoyer. Mais en admettant que le jury a- u üitié d’un homme dont le parti vient d’ètre si ru-^ put atteint par la mort de l’ex-prince impérial, il est definiment probable que les jurés ont ainsi voulu pro--tpr contre les procès de presse qui sont presque tou-16 r" inutiles, souvent dangereux et parfois ridicules. ^°\ous souhaitons que le gouvernement et la coramis-• n chargée de réviser la loi sur la presse sachent pro-flpr de la leçon qui vient de leur être donnée par le jury delà Seine.*
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- < a décoration des édifices publics. —
- Dans une des dernières séances de la Chambres, un ho-rrable député, M. Viette, a déposé un amendement ten-Hant à la suppression des allocations pour les commandes d’œuvres d’art destinées à décorer les églises. L’honorable député demande qu’on consacre les sommes inscrites au budget pour cet objet à la décoration des mairies et autres établissements publics Selon nous, cette proposition renferme en principe la réparation dune injustice. Jusqu’à ce jour les édifices religieux ont été vraiment par trop privilégiés sous le rapport des commandes artistiques, notamment à Paris, où cependant les fabriques possèdent un revenu considérable et peuvent subvenir dans la plus large mesure à tous leurs besoins somptuaires.
- Le*» affaires égyptiennes. — Nous n’étions peut-être pas trop loin de la vérité lorsque nous donnions à entendre que la déposition d'Ismaïl Pacha était un des évènements qui pourraient bien rappeler l’aventure de la montagne qui accouchait d’une souris. On assure, en effet, et nous n’en sommes pas surpris, que les auteurs ou les inspirateurs du coup d’Etat du 7 avril se sont empressés d’entourer le prince Tewfik et de chercher à s’emparer de son esprit. Y auraient-ils réussi? Il faut le craindre, puisque c’est le principal instrument de la chute du ministère européen, Chérif Pacha, qui a conservé la direction des affaires, et puisqu’il s’est entouré de collègues choisis de telle manière que chacun en Egypte et ailleurs peut se demander si le détrône-ment d’Ismaïl Pacha n’a point été un de ces mirages auxquels on n’est que trop habitué dans ce pays. La plupart des membres du nouveau cabinet sont, en effet, des personnages médiocrement dignes d’estime et fort compromis sous le dernier vice-roi. Il est vrai qu’un < comité de liquidation » va être nommé. Mais on ne sait ni qui le composera, ni ce qu’il fera. Quant à l’ancien khédive, il cherche à s’étabhr à Naples, point admirablement choisi pour communiquer avec l’Egypte. La tournure que les évènements ont prise au Caire lui a f?adu peut-être quelque espoir. Notre avis est qu’il faut attendre à tout et que la question égyptienne réserve ^Europe plus de tablature que ne le pensent les esprits superficiels.
- La crise italienne». — Au moment où l’onpen-que l’accord allait se faire entre le Sénat, la Gham-“re et le ministère sur la question constitutionnelle .ue nous avons exposée dans notre dernier numéro, la qu’on redoutait d'abord et qu’on croyait conjurée a Çbfié. La Chambre ayant préféré à un ordre du jour v*1 avait l’assentiment du ministère, l’ordre du jour ?uret simple, M. Depretis et ses collègues ont remis démission au roi, qui est, depuis ce jour, en quête u ministère. On parle de M. Cairoli comme devant la présidence du conseil; mais ce qui sera ^ difficile à trouver que des ministres, ce sera une croV lt^ disposée à soutenir le nouveau cabinet. Nous klio 8 (IU’011 ûe pourra sortir de là que par une disso-rçlt D'. autrement on tournera dans un cercle vicieux, kpt est loin d’encourager ceux qui souhai-
- d 1 Italie une situation et une politique bien définies, j
- Les déchirements qui se succèdent au sein des partis libéraux, dë même que l’état d’incertitude dans lequel vivent les ministres du roi Ilumbert, semblent ajourner de plus en plus ces belles espérances. Les politiciens italiens n’épargnent rien pour rendre obscur et inquiétant l’avenir de leur patrie. Et ils ne voient pas que le Vatican les guette, que le cléricalisme s’organise et qu’avant peu, il faudra compter avec lui dans les élections. Tout cela est profondément affligeant.
- Los él eetion t& autrichiennes.—Les élection s générales qui durent depuis trois semaines en Autriche ont donné des résultats très-défavorables au parti libéral, qui a perdu un assez grand nombre de sièges gagnés par des réactionnaires et des cléricaux. Il ne reste plus qu’un petit nombre de résultats à connaître,et l’on peut, dès à présent, évaluer les forces respectives des partis. Deux nuances parlementaires forméos d’une coalition de petits groupes seront en présence dans le nouveauReich-srath ; elles se composeront des adversaires et des partisans de la constitution dualiste. Le parti fédéraliste, qui comprend les deux groupes fédéralistes proprement dits, le parti du droit et les Polonais, a gagné environ 35 à 40 voix, enlevées au parti constitutionnel. Si le9 députés tchèques, au nombre de 34,siègent au Reichsrath, il en résultera un renfort de 70 à 80 voix pour les adversaires de la constitution dualiste. Dans ce cas, la coalition fédéraliste, formée d’éléments conservateurs, cléricaux et slaves, pourra êùe d’environ 170 à 17S voix dans une Chambre qui ne compte que 3b3 membres. Les deux grands partis ennemis disposeront donc de forces à peu près égales ; mais ce qui doit rassurer sur le sort de la constitution, c’est que la droite ne saurait d’aucune façon réunir les deux tiers de voix nécessaires à une révision.
- Le libéralisme, qui représente tout à la fois en Autriche l’idée centraliste et l’idée constitutionnelle, est, comme nous l’avons dit, sorti de la lutte fort atteint. Il lui restera assez de forces pour défendre efficacement la constitution contre les attaques des fédéralistes, mais il se trouvera du même coup dans l’impossibilité de se maintenir au pouvoir. Aussi, annonce-t-on déjà que le comte Taaffe, personnage fort clérical, va être appelé à recomposer le nouveau cabinet cisleithan. L’ultramontanisme s’en réjouit fort, et c’est assez dire que nous devons déplorer le résultat des élections autrichiennes, fruit du scepticisme qui distingue la politique des gouvernements de ce pays.
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- Eu Allenuigne. — L’alliance entre les conservateurs, les libres-conservateurs, les ultramontains et M. de Bismarck est un fait définitivement accompli et qui s’est affirmé par un vote sur ce qu’on appelle là-bas le compromis Frankenstein, proposition tendant à répartir entre tous les Etats confédérés les revenus des douanes et des tabacs dépassant la somme de 130 millions de marks. Après un discours très-violent dans lequel M. de Bismarck a fort mal mené les nationaux-libéraux, et une réplique justement virulente de M. Lasker, le compromis a été voté par 211 voix contre 122. Cette minorité se compose des nationaux-libéraux, (des progressistes, des socialistes et des députés n’appartenant à aucun groupe, qualifiés de « sauvages », dans l’argot des conflits du Parlement prussien. La rupture est donc complète et l’axe de la politique du chancelier est définitivement déplacé.
- Malgré toute l’assurance affectée par M. de Bismarck, on ne saurait méconnaître que le prestige de cet homme d’Etat décline en ce moment, dans son propre pays; l’évolution qu’il vient d’accomplir a offensé tous les esprits consciencieux. Quant aux successeurs des ministres démissionnaires, MM. Wobrecht, Falk et Frieden-thal, ils ne sont pas encore officiellement choisis; mais on pense que ce serait MM. Bitter, de Puttkammer et Lucius. M. Bitter a été le président.de la régence de Dusseldorff. et alors il était très hostile aux ultramon-laius. Sa couleur politique est indécise, seulement on
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- lui prête des tendances très-conservatrices. M. de Puttkammer, âgé de SI ans, est cousin du chancelier. Il appartient au clan de l’union positive, qui est très-orthodoxe, et au parti vieux conservateur.
- Le docteur Lucius, médecin, est un des chefs du parti libre-conservateur auxquels appartenaient les ministres sortants Falk et Friedenthal. Il est l’ami le plus intime de M. de Bismarck et sera entre se3 mains un docile instrument.
- Pendant ce temps, le Vatican adresse au chancelier ses plus gracieux sourires, et La presse ultramontaine berlinoise gronde encore quelque peu afin d’engager un peu plus avant M. de Bismarck dans la voie qui conduit à Canowa. Le châtelain de Varzin avait dit cependant qu’il n’irait jamais, et le voilà qu’il a fait plus du tiers du chemin. Triste chose qu’un grand politique sans principes; mieux vaut un honnête homme sans génie.
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- La révolution en Kussie. — Les nihilistes russes, qui n'osent plus guère lever la tête dans les grandes villes de t’empire, ont choisi depuis quelques semaines les campagnes pour théâtre de leur activité destructive. Des bandes d’apôtres nihilistes parcourent les différents districts des gouvernements de l’intérieur et cherchent à répandre partout la fausse nouvelle qu’on aurait décidé à Saint-Pétersbourg de déposséder les moujiks des biens-fonds qui leur avaient été assurés par l’ukase de 1861. Bien qu’une circulaire adressée par le ministre de l’intérieur aux gouvernements et démentant ces bruits de la manière la plus catégorique, ait été distribuée par milliers d’exemplaires parmi la masse, l’agitation n’en continue pas moins, et il y a eu même, suivant des nouvelles de Saint-Pétersbourg, des troubles sérieux dans les gouvernements d’Orel, de Kharkow et de Wladimir. Pin présence de ces événements, on a dirigé du camp de Tsarkoyé-Selo, 14 bataillons et 8 escadrons sur le théâtre des troubles, ce qui n’empêche pas les incendies d’éclater sur un grand nombre de points.
- D’après les informations venues de Saint-Pétersbourg, le prince Gortschakoff aurait de fait abandonné la direction des affaires publiques, bien qu’il restât nominalement à la tête de la chancellerie. Le czar serait en tout et pour tout son propre ministre des affaires étrangères. S’il conduit les choses de l’extérieur comme celles de l’intérieur, nous plaignons la Russie.
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- lu» crise roumaine. — Une crise qui pourrait avoir des conséquences sérieuses menace en ce moment la Roumanie et est arrivée à son état culminant. Il s’agit d’une question constitutionnelle relative à l’exécution d’une clause du traité de Berlin, stipulant la révision de l’article 7 de la constitution roumaine qui n’admettait pas les israélites à la naturalisation. Le cabinet, présidé par M. Bratiano, s’empressa d’accéder au désir des puissances et se montra disposé à demander aüx Chambres non pas l’émancipation immédiate des 400,000 juifs de Roumanie, ce qui eût provoqué une véritable révolution, mais des modifications à l’article 7 de la constitution, permettant aux populations roumaines d’accepter les concessions en faveur des israélites. Ce compromis, destiné à satisfaire à la fois les vœux des puissances et ceux des Roumains, fut accepté en principe par les Chambres.
- Toutefois, celles-ci n’oüt pas voulu aller aussi loin que le ministère dans la voie des réformes, et la commission a proposé un nouveau projet qui contient des restrictions très-sévères et ne donne qu’une satisfaction très-éloignée aux demandes des puissances. De son côté, le cabinet Bratiano maintient la rédaction qu’il a présentée, et qui est plus conforme aux dispositions de l’article 44 du traité de Berlin ; il a posé la question de confiance et parait décidé à se retirer si la révision de la constitution n’est pas faite dans ce sens.
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- Troubles en Amérique. —On annonce que des troubles qui ont pris rapidement un développement
- assez sérieux, ont éclaté à Haïti. Suivant des dépècL. reçues par les journaux de New-York, la ville de pûr.; au-Prince est en flammes. Beaucoup de quartiers sow incendiés; les douanes sont fermées et toutes les affaîtJ se trouvent suspendues. Nous ne connaissons encore J les détails de cette catastrophe ni son origine. “•
- Dans la République argentine, c’est une véritable rév, lution qui a éclaté et qui semble avoir pour centre ie'-provinces du Nord, où le parti fédéraliste est prépon^ rant. Les troubles paraissent, de ce côté, s’étendre ai-Paraguay, qui aurait été envahi par les révolutionnaire* partis de Buenos-Ayres sur le vapeur Galileo, commani.' par Juan Silvano Godoy. Ils se seraient déjà emparé d’Huinaita et auraient surpris Assomption, capitale^' Paraguay. Les dernières nouvelles portent même que révolution est triomphante. Silvano Godoy aurait pr;; les rênes du gouvernement. D’autres avis annonces; cependant que le président Barreiro a été prévenu etesi prêt à résister, dans Assomption, aux envahisseurs.
- A Buenos-Ayres, on craint des complications intérieures à l’occasion des élections présidentielles.
- Enfin, au Mexique, des troubles non moins graves on éclaté. Une partie de la garnison de Vera-Gruz s’es; révoltée le 26 juin, mais l’insurrection a été immédiate-ment réprimée et neuf des meneurs ont été exécutés. & même temps l’équipage d’un navire de guerre, la Likt-lad, s’est révoltée et a entraîné ce navire loin des côte;, plusieurs bâtiments se sont lancés à sa poursuite e; pleine mer. Nous n'en savons pas davantage, pour» moment.
- RÉFLEXIONS SUR LA COOPÉRATION.
- Nous avons reçu de Nîmes là communication suivante qui nous paraît avoir un double titre à l’intérêt de nos lecteurs :
- 1° En raison des idées qu’elle expose au sujet d« sociétés coopératives ;
- 2° En raison de ses conclusions judicieuses toiicliar l’imperfection de nos lois actuelles sur le droit d’a> sociation.
- Ce document est un rapport lu à la dernière ai-semblée de la société coopérative hîmoise de consommation, la Solidarité.
- Après avoir établi la situation prospère de ce:1 société, le rapport continue en ces termes :
- « Le motif principal qui nous a déterminé tentative d’association dont les résultats général viennent de vous être exposés, a été le besoin " trouver une compensation à l’insuffisance des >-• laires.
- Nous savons très bien, tous tant que nous sonaffle: que notre journée de travail ou notre traitement '' peuvent, dans l’état actuel des affaires, subir o1’ hausse immédiate, mais nous savons aussi qae: nous parvenons à acheter à plus bas prix les obj*; nécessaires à la vie, le résultat final équivaut une augmention de salaires : avec la même so& nous pourrons obtenir un plus grand nombre dW-
- C’est ainsi que, par exemple, le prix courant1 pois verts étant dans notre ville de 25 centime demi-kilogramme, vous avez obtenus grâce à l’as*'
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- dation, de ne les jrnyer que 20 centimes, vous avez réalisé ainsi une économie de 1/5, Autrement dit vous n’ayez eu, grâce à l’association, à travailler que quatrejours seulement pour acquérir telle quantité de pois, à l’acquisition de laquelle cinq jours de travail auraient été nécessaires sans l’association.
- C’est là le premier et le principal profit que nous
- réalisons.
- Mais il n’est pas le seul. Il y en a un second.
- Ce second profit consiste particulièrement dans la meilleure qualité de la marchandise; or, la bonne qualité, ne l’oublions pas, concourt pour une grande part à la diminution du prix vrai de la marchandise.
- Voici pourquoi.
- La nourriture nous donne des forces nouvelles ; ces forces nous permettent de produire du travail. Nous mangeons d’autant plus (toutes choses égales], que nous travaillons davantage. La nourriture est la source même de la production du sang, de la force, et c’est là que nous puisons pour produire du travail.
- La nourriture est à l’homme ce que le charbon est à la machine à vapeur. Plus cette dernière travaille, plus elle consomme ; eh bien ! le combustible pour nous est le manger qui nous permet de produire du travail.
- Mais, chez l’homme, comme dans le foyer de la machine, tout ne se consomme pas d’une façon efficace, productive. Il n’y a d’utile dans lès combustibles que ce qui produit de la chaleur; de même dans notre nourriture, il n’y a de profitable que ce que autre corps s’assimile et transforme en sang.
- Comparons, par exemple, la force nutritive de 1 kilo de viande de bœuf avec celle de 1 kilo de riz ; scientifiquement il faudrait de 5 à 6 kilos de riz pour produire, quant à la nutrition, le même effet que 1 kilo de bœuf ; tel est du moins le résultat des expériences faites pour la nourriture de l’armée anglaise.
- Ehl bien 1 dans ce cas, il est évident qu’un homme sera mieux nourri, et qu’il aura les fonctions digestives moins embarrassées, s’il peut substituer le bœuf au riz, la viande au légume ; mêmes réflexions à faire, en comparant les légumes entre eux, les bons avec les mauvais, ceux qui cuisent avec ceux qui ne cuisent pas, etc...
- Nous devons donc nous proposer deux buts dans uos achats : la qualité et le bon marché.
- Car tous les deux concourent utilement à l’amé-üoration de la nourriture humaine :
- La qualité, en augmentant la partie utile, assimilable de la nourriture ;
- Le bon marché, en permettant d’en avoir davantage pour un même prix.
- Et ceci, n’est point peu de chose, car il est aujourd’hui permis d’admettre que le progrès dans l’art de se nourrir concourt puissammmçnt au progrès général de la civilisation.
- Quand un homme pense, réfléchit, étudie, il se produit à son cerveau un afflux de sang manifesté par un surcroît de chaleur, qui est une véritable consommation de forces.
- Cette consommation est indiquée par la chaleur à la tête, absolument comme quand vous soulevez un lourd fardeau ou faites une action musculaire pénible, la force que vous dépensez est indiquée sur vos membres par de la chaleur qui va quelque fois jusqu’à provoquer la transpiration.
- Un habile physiologiste avait indiqué cette loi naturelle qu’il soupçonnait, et Marey créa pour cette étude un outillage délicat et perfectionné qui lui permit de démontrer pratiquement par des expériences répétées, qu’il en est du travail de la pensée chez l’homme absolument comme du travail de ses muscles. Plus l’homme pense, plus il consomme de force, plus son cerveau s’échauffe; plus il fatigue son corps, plus il consomme de sang, plus son corps s’échauffe.
- La nourriture concourt donc à créer la richesse matérielle par le travail du corps et les moyens d’avancement et de progrès par le travail de l’esprit.
- Yous voyez, mes amis, combien la question de la nourriture est importante ! Comment il est vrai de dire que l'amélioration, tant matérielle que morale, dépend en partie des solutions qu’on lui donne ! Comment, par conséquent, il est utile de s’occuper des organismes commerciaux qui ont pour but de vendre à bon marché et en bonne qualité.
- La coopération est un de ces moyens, et le rapport trimestriel vous a indiqué les résultats obtenus par notre association : la Solidarité.
- Dira-t-on que cela est impossible à appliquer en grand ?
- Nous répondrons par l'exemple des associations qui existent en Allemagne et en Angleterre.
- Objectera-t-on que c’est ruiner le commercé et supprimer le crédit ?
- Nous répondrons que ce n’est pas détruire le commerce , au contraire, que c’est le favoriser car il bénéficie de toute l'économie que réalise ce nouveau mode de commerce.
- Par exemple ; voici un travailleur qui achète à un ou plusieurs magasins coopératifs et qui paie 10 0/0 meilleur marché que chez les négociants ordinaires. Ces 10 0/0 d’économie lui serviront s’il le désire (et ses besoins sont là pour l’y pousser), ces 10 0/0, dis-je, lui serviront à acquérir 10 0/0 de marchandises de
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- plus. Comment en augmentant le montant des ventes la coopération détruirait-elle le commerce ?
- Mais, objecte-t-on, elle tend à supprimer le crédit aux classes laborieuses.
- La réponse est facile. La suppression du crédit en pareille matière ne serait pas un bien grand mal. On s’illusionne sur la valeur de la vente à crédit. On devrait ne jamais vendre qu’au comptant ; c’est même une des conditions du bon fonctionnement du commerce de détail et surtout des sociétés coopératives de consommation. Pour pouvoir vendre à un profit très-réduit il faut avoir peu de chances de pertes.
- Or, cela est-il possible, chez le marchand ordinaire, avec la vente à crédit ?
- Par le fait même qu’il fait crédit, il court risque de perdre, et perd en fait une partie du montant de ses ventes. Il faut donc, sous peine de faillite, qu’il surcharge les prix de ventes du montant des chances de pertes probables qu’entraîne ce mode de vente. C’est une véritable augmentation du prix des marchandises et cela sans aucun profit ni pour l’acheteur qui paie plus cher, ni pour le commerçant qui n’en bénéficie pas.
- L’acheteur à crédit payera donc les marchandises plus que leur valeur réelle. Il paiera en plus la garantie du risque de pertes infligées par ceux qui ne paient pas.
- Si vous êtes acheteurs et bons payeurs trouvez-vous cela agréable ?
- Assurément non.
- Eh bien, la vente au comptant évite cet inconvénient qui est un véritable déni de justice, puis-qu’ainsi on paie en réalité une valeur qu’on n’a pas prise.
- En y réfléchissant vous comprendrez que souvent, trop souvent, le crédit sert à l’acheteur, comme la corde à un pendu : elle l’étrangle.
- Nous ne trouvons pas à redire à ce qu’un négociant surcharge le prix de ses marchandises en raison de ces chances de pertes et même au delà. Il en est le maître absolu ; propriétaire du capital que représente ses marchandises, il a toutes les chances de pertes, il doit avoir toutes les chances de bénéfice. Libre à lu: de chercher à faire un gain considérable. Peut-être à sa place ferions-nous comme lui ! Mais aussi libre à nous de chercher à éviter cette exploitation. Possédant nous-mêmes le capital que nous transformons en marchandises, ayant par conséquent tous les soucis, toutes les prévoyances, toutes les chances de perte, nous devons aussi avoir tous les profits.
- Cela n’est-il pas juste ?
- Les publicistes qqi $e sont occupés de ces questions
- affirment même que l’influence de la vente par les voies coopératives est telle que chez les négociants ordinaires des villes de Halifax, Manchester, Roch-dale et autres où ce genre d’association est répandu l’esprit commercial s’est moralisé! Ils vendent, parait-il, à meilleur poids et de meilleure qualité. \\ le faut bien, s’ils veulent soutenir la concurrence.
- Vous voyez ainsi, qu’à tous les points de vue la coopération est utile ; elle sert les intérêts, non-seulement de ceux qui l’aiment et s’y engagent, mais encore des indifférents, des adversaires qui ne s’y engagent pas.
- Quant aux patrons industriels, ils y trouvent d’autres avantages et nous pensons qu’après avoir étudié cette utile institution, ils en deviendront par tisans, en admettant qu’ils soient indifférents ou prévenus contre elle aujourd’hui.
- En effet, l’ouvrier qui est membre d’une coopération peut, avec le même salaire, se mieux entretenir que s’il ne l’était pas ; l’économie de 10 0/0 dont nous avons parlé tout à l’heure, il l’emploiera selon ses besoins, en nourriture ou en vêtements et se trouvera par conséquent plus disposé à la stabilité.
- Or, quel est l’avantage du patron, sinon de garder près de lui les ouvriers intelligents, capables d’économies, ayant l’esprit d’ordre; et quelle institution suppose et cultive mieux ces facultés que la coopération ? On dit généralement que tant vaut l’ouvrier, tant vaut l’œuvre. Et l’on a raison. Eh bien ! l’ouvrier valant davantage, quel sera l’intérêt du patron, sinon de le rechercher et, l’ayant, de le garder ?
- Pour notre part, nous sommes persuadés qu’il viendra un moment où les préjugés sur cette institution ayant disparu, les patrons aideront à fonder des coopératives et rechercheront les ouvriers qui en feront partie.
- Nous pensons aussi que la coopération commerciale peut et doit amener des changements au moins aussi grands dans le domaine de l’industrie, et mettre fin aux conflits d’intérêts entre patrons et ouvriers, mais c’est là un ordre d’idées que nous n’aborderons pas aujourd'hui.
- (A suivre.) A. Fabre.
- LES COCHERS DE CABRIOLETS A LONDRES
- Londres ne compte pas moins de 11 à 12 mille cochers de cabriolets (cabdrivers.)
- Combien de bourgeois, à l’heure ou à la course, onl pris ces 11 ou 12 mille cochers, on ne saurait le dire, mais on évalue à environ 5 mille livres sterling, ou 125 millions de francs, la somme payée par le bourgeois l’année dernière.
- Si à cette somme on ajoute celle récoltée par les deux
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- grandes compagnies de tramways qui se partagent Londres, puis encore celle versée dans la caisse des omnibus, des chemins de fer souterrains et autres, qui sillonnent la ville, on se fera à peine une idée de la locomotion, du mouvement de la grande cité.
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- De ces 11 à 12 mille cochers, un millier s’est formé en henevoïent association, terme que nous traduisons par société de bienfaisance. La cotisation est d’un sbelling par an.
- C'est en 1870 que l’œuvre a été commencée. Les débuts ne furent pas encourageants, mais de hauts personnages lui prêtèrent leur concours et peu à peu elle grandit et prit corps.
- Aujourd’hui son capital social est de 3 mille livres sterling, ou 75 millions de francs.
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- L’association a pour objet :
- 1° De constituer des pensions annuelles et viagères à tout cocher trop vieux ou que des infirmités rendent incapable de travailler.
- Chaque pension est au minimum de 12 L. par an. (300 francs de notre monnaie.)
- 2° De faire des prêts gratuits à ceux qui peuvent et sont reconnus en avoir besoin, en même temps que de venir en aide à ceux qui sont dans la misère.
- 3° Et de munir d’une assistance légale tout cocher supposé traduit injustement devant les tribunaux de police.
- Onze cochers seulement jouissent de la pension ci-dessus mentionné; mais 233 ont été, eux ou leur famille, assistés de différentes façons.
- Six cents prêts sans intérêts ont été faits, qui sont remboursés très-régulièrement et très-exactement.
- Les livres tenus dans les bureaux de police constatent à la louange des cochers que, l’année dernière, 16 à 17 mille articles oubliés dans les voitures ont été fidèlement rapportés par les cabmen. La valeur de ces objets ne monte pas à moins de vingt mille livres sterling (500 mille francs.)
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- La réunion de l’association a eu lieu à Willis’s Room le 5 mai dernier, sous la présidence du prince de Galles qui a accepté le patronage de la société.
- Maints personnages de distinction y assistaient, parmi lesquels le cardinal Manning.
- Ce dernier, nous devons le dire, a poussé de toutes ses forces à la fondation de l’œuvre qui, néanmoins, n’a pas pris de couleur religieuse.
- Dans le cours d’un discours prononcé par le prince, en sa qualité de président, et qui n’est pas fait pour le dépopulariser. L’héritier de la couronne d’Angleterre, en invitant à souscrire en faveur de la société, a pris la défense des cochers contre certaines gens à préventions.
- « Les cochers ne sont point ce qu’un vain peupm pense », s’est écrié son Altesse royale parodiant presque Voltaire... El il a montré cette honorable corporation eiposée à toutes les intempéries des saisons et les supportant patiemment à la plus parfaite satisfaction d’une population nombreuse et affairée.
- Puis, après quelques paroles élogieuses relativement ^ la probité de ses nouveaux clients et futurs sujets, il a raconté comme note justificative de ses dires, l'anecdote suivante :
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- « Tout dernièrement, un gentleman, le sourire sur les lèvres et animé évidemment de joyeuses pensées, appelait un cab et sautait lestement dedans.
- « Telle rue, tel numéro, M.... » (ici le nom d’un des Premiers joaillers de Londres) criait-il au cocher par le petit vasistas qui s’ouvre dans le dessus de la capote du vehicule, « Et vite, il y a un pourboire ! »
- Pir pourboire, ce mot magique qui donne des « jambes aux chevaux qu’on en pourrait croire privés ; ce mot qui lait naître un sourire sur les lèvres de l’automédon le Plus renfrogné, quelque soit du reste ht nationalité à
- laquelle l’homme ou la bête appartienne; ce mot, ce talisman produisit son effet habituel.
- Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que le cab s’arrêtait à la porte du magasin indiqué et dans lequel, après avoir payé le cocher qu’il pria de l’attendre, entra notre gentleman.
- Dix minutes après, le même gentleman sortait rapidement du magasin; mais avec quelle figure !!
- Il n’était plus reconnaissable.
- Que s’était-il passé ? Sans aucun doute rien d’agréable pour notre homme qui, traversant la rue, croisa devant le cab sans paraître même s’apercevoir qu’il était là à l’attendre.
- Encore un certain espace de temps et un commis sortait a son tour du magasin, et, faisant un signe au cocher, jetait dans la voiture une boîte soigneusement fermée.
- A qui appartenait cette boîte 7 Selon toutes probabilités au Monsieur que le cocher avait conduit, qui ne revenait pas et dont celui-ci ne connaissait ni le nom, ni l’adresse.
- L’automédon n’hésita pa3 un instant et roulant de nouveau de toute la vitesse des quatre jambes de sa bête jusqu’au bureau de la Police centrale, il y déposa la dite boite.
- Quand on l’ouvrit, on y trouva des bijoux pour une valeur de deux mille livres sterling (50,000 francs).
- C'eût été une fortune pour le cocher ! »
- * fl ¥ «1
- Malgré cela, nous l’avouons en toute sincérité, nous ne partageons pas l’opinion de son Altesse, mais nous ne sommes pas non plus pessimistes quand même, en ce qui concerne les cochers de Londres.
- Là, comme en toutes choses :
- Sunt loua mixta malis; sunt mala mixta bonis.
- Néanmoins il est constant que depuis la création ou, pour mieux dire, le fonctionnement de l’association, soit que le corps tout entier des cochers se soit réellement épuré, ou simplement amendé, soit que des préventions injustes aient disparu, il est constant, disons-nous, que beaucoup moins de plaintes s’élèvent contre eux.
- La police, la police elle-même commence à les regarder d’un meilleur œil.
- Dans tous les cas, les institutions de cette nature méritent d’être encouragées et nous ne pouvons qu’applaudir aux personnes qui les encouragent, quel que soit le rang de ces personnes, quel que soit la classe à laquelle elles appartiennent.
- Et nous applaudirions bien davantage encore si cet exemple était suivi dans ce pays que nous aimons tant et qui s’appelle la France, notre France républicaine 1
- Gh.-P. Maistre.
- Accidents de mines dans lu Grande-Bretagne.
- D'après les chiffres fournis par M. Elisée Reclus, l’éminent géographe, il est mort par accident dans les mines de la Grande-Bretagne :
- 1,075 personnes en 1871.
- 1,060 » en 187$.
- 1,005 » en 1873.
- Moyenne : 1,047 personnes mortes d’accidents de mines pendant chacune de ces trois années.
- C’est effrayant.
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- ASSOCIATION POUR L’ABOLITION DE LA PROSTITUTION RÉGLEMENTÉE
- La presse s’est beaucoup occupée ces temps derniers des agissements déplorables des agents des mœurs, Un petit journal Icilmterm, $ cité de nom-»
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- breux cas où des femmes honnêtes ont été exposées aux mauvais procédés ou soumises aux derniers outrages des individus quelque peu interlopes aux mains desquels sont confiés les intérêts de la moralité publique. En plusieurs cas il a été contesté officielle ment que les individus qui agissent ainsi soient des agents des mœurs. Quoiqu’il en soit, il est incontestable que les honnêtes femmes sont à la merci d’agents officiels ou supposés et qu’il en sera forcément ainsi tant que la prostitution recevra une sanction légale de la main de l’état. C’est donc avec plaisir que nous voyons l’initiative privée organiser des associations dans le but de supprimer cette immorale sanction de l’état.
- Suivant les traces de Mme Butler en Angleterre et du Congrès de Genève, dont M. Aimé Humbert, avec l’aide de M. Henri Minod, continue l’œuvre en Suisse, le comité parisien de la Fédération britannique, générale et continentale, potr Vabolition de la ‘prostitution, que président M. Yves Guyot et Mme Chapman, vient de s’organiser en une société régulière sous le nom d'Association française pour Cabolition de la prostituton réglementée.
- Une assemblée générale des membres de cette association a eu lieu le 29 juin, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs.
- La séance a été extrêmement intéressante. Des rapports détaillés ont été lus par M. et par Mme de Morsier. Cette dernière a vigoureusement attaqué la police des mœurs, et a passé en revue tous les principaux faits, ou plutôt méfaits signalés dans cet état de choses en France et à l’étranger.. Elle a donné des détails d’une vérité poignante et atroce sur la prostitution dans les colonies, et a dit que le foyer le plus actif de la lutte contre la prostitution réglementée est l’Angleterre.
- En Italie, la question de réforme fait également de grands efforts, grâce aux efforts de M110 Maria Moz-zoni, de MM. Bertani et Nathan.
- M. Yves Guyot a fait observer que la cause doit beaucoup en particulier à M. Schœlcher qui, en France, dans ces derniers temps, a contribué surtout à obtenir l’autorisation nécessaire à l’Association française de l’abolition de la prostitution.
- Une omission a été commise dans la lecture des rapports et comptes-rendus. Il s’agit d’une pétition pour demander l’évacuation des filles mineures des maisons de prostitution. Cette pétition est émanée de la Section de Morale de la société Y Amélioration du sort des femmes ; elle a été remise au Sénat par par M. Schœlcher; à la Chambre des députés par MM. Laisant et Couturier; au conseil municipal de Paris, par MM. Antide Martin, de Hérédia et
- A.-S. Morin. Or, cette pétition, non plus que le mémoire qui l’accompagne, n’ont été mentionnés à la réunion. Eugénie Pierre.
- SALON DE 18 7 9*
- v.
- PEINTURE,.
- Autres Paysages.
- Citons rapidement, car nous sommes obligé de nous borner : Paris en 1878, vu du fort de Bicêtre, très belle composition de Mm* Elodie La. Villette; les Halles, tableau dans lequel M. Béraud a peint avec esprit, mais d’une manière un peu criarde, le marché aux légumes de la Pointe Saint-Eustache, ainsi que le monde bariolé des hommes et des femmes, vendant ou achetant ; le Carreau des Halles, de M, Gilbert, tableau meilleur que le précédent, à notre sens, et qui a d’ailleurs obtenu une mention honorable ; une jolie toile de M. Hayon, les Glaneursl une autre de M. Huguet i Les bords du Cheliff (Algérie), bien composée et d’une riche couleur; Les Marais des Landes de Gascogne, un Soir d’Automne, très joli paysage de M. Chabry, récompensé d'une médaille de 3e classe ; Le Sentier du philosophe, à Monaco, par M. Jundt, un sentier charmant, partant de la mer pour passer à travers bois et que suit une jeune fille montée sur un âne et tricotant; Le retour du marché ; — effet de nuit, tableau très original de M. Hareux ; un tableau fort gracieux d’un peintre américain : M. Knight : La Vendange, où l’artiste a rendu avec beaucoup d'esprit le sourire de trois jeunes filles, voyant, un jeune gars, chercher à embrasser l’une de leurs compagnes ; la Victime du réveillon, tableau de M. Hanoteau dans lequel, parmi quelques autres personnages, un charcutier de village s’occupe à dépecer un malheureux porc sous un châtaigner, dans la cour d’une ferme où l’on va faire bombance ; Un coin de Bercy, pendant l'inondation de M. Luigi Loir, tableau remarquablement peint dans la gamme naturaliste ave adjonction de personnages connus tels que Co-quelin cadet et André Gill, et qui a été médaillé par le jury et acheté par la ville de Paris ; Le lavage de la Gramigna, à Naples, de M. Édouard Frère ; une excellente composition de M. Goübie : Un lunch aux ruines de la Hunaudaye ; un effet d’eau qui clapote à travers les rochers herbeux, Dans les Combes du Doubs par M. Bavoux ; un effet de lu* mière noire et aveuglante qui tombe de nuages orageux sur des hauteurs boisées au-dessous desquelles s’étendent dans leur calme transparent dés marais,
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- par M. Brillouin ; deux paysages italiens fort beaux de M. de Curzon ; une très remarquable vue de Paris prise dans l'automne de 1878 du Pont-Neuf par M- Herpin et acquise par la Ville de Paris ; une autre vue de Paris, prise du même pont par M. Har-pignies, avec adjonction d’un certain nombre de personnages très spirituellement traités : militaires, gamins, chanteurs ambulants, touristes anglais, etc.; deux toiles : à l'embouchure de la Seine et Rives de la Meuse dues au pinceau si délicat de cet infortuné Jules Héreau qui vient de mourir d’une manière affreuse, écrasé par le train de chemin de fer d’où il était tombé; la Route de Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) et les Environs de Lyon de M. Afpian dont nous aimons beaucoup la peinture solide et brillante à la fois ; L’étoile du soir, au golfe Juan (Alpes-Maritimes), composition très poétique de M. Jean d'Alheim, et une autre toile du même, traitée avec une sobre harmonie : Le départ pour la pêche, dans laquelle on voit quelques femmes passer de grand matin sur un chemin en corniche le long de la mer ; la Matinée d’Octobre où M. Beaüverie nous montre une paysanne, dans un champ de choux, enveloppée d'une atmosphère brumeuse que le soleil commence à percer ; un charmant tableau qui a valu une mention honorable à son auteur M. Berthelon : Les bords de la Seine à Essône [Seine-et-Oise), le soir, après la pluie ; des vues très remarquables du Vieux-Port, à Marseille, en Décembre, et du Tré-port [Seine-Inférieure) par M. Robert Mols ; deux paysages bretons de M. Boüdier qui s’entend fort bien à peindre les arbres ; un très curieux Coucher de soleil, en Camargue, par M. Potter, peintre genevois ; deux scènes pleines de furia d’un peintre polonais M. Chelmonski, l’une représentant un attelage de quatre chevaux détalant, l’autre, le brouhaha d’un marché encombré de chevaux, en Ukraine ; La Garrigue du Mas Tantaio et Les Basaltes de Mo-nistrol d'Allier, jrrès du Puy, par M. Eugène Baudouin dont les tableaux font preuve d’autant de conscience que d’originalité ; PAllée abandonnée, où les flaques d’eau abondent, où croissent les fougères et où l’on voit un jeune poulain frôler tendrement de son cou la croupe maternelle, par M. Camille BernIbr ; un attelage Dans les Steppes de la Hongrie et un coin du Paradis des enfants, c'est-à-dire dû jardin d’acclimation du bois de Boulogne, avec le cortège si pittoresque des éléphants, chameaux, poneys et autres animaux-promeneurs, par ^excellent peintre autrichien de Thoren; un paysage suédois dans une gamme sombre et veloutée tout-à-fait originale par M»Norstedt; la Place delà Cathédrale à Bayonne avec des personnages et un effet de
- soleil très bien rendu par M. Mège, excellent élève de Bonnat; un coin de la Place de l'Europe, à Paris, avec l’épisode d’un pauvre cheval de fiacre tombé sur le flanc, par M. Neymark ; un coin des boulevards extérieurs de Paris, avec l’épisode d’un cercueil ex-** posé à la porte d'un marchand de tabac et salué par les passants, nous voulons parler du Dernier salut de M. Goeneutte ; une avenue où passent une femme et une petite fille et à travers les arbres de laquelle on aperçoit le village voisin, très joli tableau de M, Lemarié des Landelles ; un Champ de trèfle fleuri et que fauche un paysan par M. Agaohe ; Le quai du Rosaire, à Bruges [Belgique) par M. Stroobant, quai liquide, sillonné de barques, et reflétant les pittoresques constructions flamandes qui le bordent ; enfin, une œuvre hors ligne d*un peintre hollandais : M. Burnier, le Souvenir des Ardennes que nous aurions voulu voir récompensée d’une médaille. Il y a là un merveilleux effet de soleil couchant sur un chemin où se croisent une vachère ramenant ses vaches à l’étable et un garçon de labour montant l’un de ses chevaux et se retournant pour regarder la fille indifférente»
- «
- Marines,
- Nous avons noté parmi les meilleures marines : l’accalmie; — soleil couchant en mer, par M. Mathon , la part du, bateau, charmante composition de M. FoRCADEdans laquelle on voit trois jeunes femmes ou filles de pêcheurs, fort bien posées, se partager, de grand matin, à l’heure où le soleil semble émerger tout rond de la mer, le lot de poissons qu’a rapporté un bateau affleurant la grève et environné de personnages doucement estompés par la brune matinale ; une marine belliqueuse de M. de Crîsenoy, représentant un vaisseau cuirassé attaqué par des bateaux torpilleurs et se défendant à l’aide de ses hoschitchs et de ses fusils-révolvers ; la rentrée d’un navire au port, parM. Courant, avec le mouvement des barques qui entourent le navire et le double personnel des hommes d’équipage et des mariniers, avec la vue de la jetée et celle des maisons voisines ; Le cuirassé de premier rang « le Redoutable » en préparation d’armement, dans le port de Lorient, sorte de forteresse voguante, peinte en rouge, ce qui lui donne l’air d’un grand diable : auteur M. Corrollier ; la Mareyeuse à Concarneau par M. Dèyrollb, une fillette charmante, un petit pic à la main, un panier sur la tête, debout sur des rochers inondés de flaques d’eau salée où d’autres femmes sont occupées à chercher des moules ; Le chaos dé Villers (Calvados) par M. Guillemet, un coin de mer verte dont le vert tranche si harmonieusement avec le vért des herbes
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- qui tapissent les rochers voisins où l’on voit passer une femme portant un fagot de bois et comme poussée par le vent qui chasse les noirs nuages ; la Grande marée dans la Manche avec quelques personnages, fort bien venus, laquelle a valu à son auteur, un peintre suédois : Mr. Hagborg, une médaille de 3e classe ; un Lever de lune en Hollande, ravissante marine de M. Schoutteten ; deux spirituelles toiles de M. Rudaux, récompensées d’une mention honorable, l’une intitulée : Les travailleurs de la mer où l’on voit des enfants occupés à édifier sur le rivage de petits monticules de galets et de sable ; l’autre intitulée : Et la mer montait toujours ! où l’on voit les plus hardis des mêmes enfants défier la mer du haut de leurs fragiles retranchements ; Avant la pêche un tableau très-remarquable de M. Pierre Billet, représentant de jeunesfpêcheuses couchées en des attitudes aussi gracieuses que variées sur le bord de la mer ; un Naufrage dans la mer du Nord en 1872, par M. Sang, tableau très dramatique où l’on voit quelques malheureux naufragés dans une barque en grand danger de se briser contre le navire désemparé par la tempête; le retour des pêcheurs (.Norwêge), —le malin, retour attendu avec impatience, sans doute, par cette jeune femme du village voisin, debout sur le rivage couvert de neige, et ayant un enfant à son cou, tandis que près d’elle son aîné tire un petit traîneau contenant des filets : auteur un peintre norwégien : M. Smith-Hald ; deux toiles d’un brillant coloriste belge, M. Clays: Le Port d'Ostende, et la calme aux environs de Vile de Schouwen, en Zélande ; une toile d'un beau caractère par M. Trayer : les pêcheuses du Tréport. at tendant la basse mer.
- M. Fernand Blatn expose une épave; — Yport 1878 qu’il accompagne sur le livret de cette légende sinistre : « Ils étaient partis cinq, par un temps orageux ; un seul revint au rivage. » Ce n’est plus hélas 1 qu’un cadavre que la vague a rejeté sur la grève d’Yport, et voilà que les habitants du village, clergé en tête, viennent de descendre des dunes par un escalier pittoresque et charmant pour rendre les derniers devoirs à l’infortuné pêcheur. Il y a là bien des mérites divers et M. le sous-secrétaire d’Etat au ministère des Beaux-Arts a donné une nouvelle preuve de son tact artistique bien connu en achetant ce tableau pour le compte de l’Etat.
- Les Funérailles à la mer de M. Henry Bacon, peintre américain, nous ont fort impressionné. Le paquebot est en plein océan. Il y est mort quelque passager. Le cadavre du malheureux, recouvert d’un - linceuil, attaché avec des cordes le long d’une penche est sur lé point d'être précipité dans l’abime
- par des marins et cependant on fait flotter sur lui le drapeau national des Etats-Unis et le capitaine lit les dernières prières. Quelques groupes regardent tristement. La jeune veuve debout près de là, s’adossant aux cordages de bâbord, pleure le visage enfoncé dans son mouchoir, tandis qu’une mulâtresse, à son service, lui soutient le bras comme pour lui dire : « — Vous n’êtes pas seule au monde ; vous pouvez compter sur mon affection dévouée. »
- La femme du marin ; — côte normande, est une composition d’un caractère simple et grand, laquelle fait beaucoup d’honneur à M. Ulysse Butin. Debout dans sa barque qui se présente d’une manière très originale, en travers du tableau, cette femme de marin est. une vaillante et superbe créature, et, quoique rien ne soit plus réel que le métier qu’elle fait et qui consiste à conduire des légumes à la côte, la présence de son petit garçon et de sa petite fille dans la barque, la façon puissante dont elle se rejette en arrière, pour donner son coup de rame, sa lutte avec la vague domptée par son courage, tout cela idéalise singulièrement la scène. Et c’est ainsi que M. Ulysse Butin a suivi les bons préceptes de l’Art.
- Animaux.
- Parmi les tableaux d’animaux, les mieux conçus ou les mieux peints, nous avons remarqué une chienne de la race des terriers par M. Ginain, un tableau de M. Hermann Léon représentant la dégringolade d’une meute sur un sentier rapide, égayé de bruyères en fleur {le Hallali courant), récompensé d’ailleurs par une médaille de 2e classe ; le dindon de Mlle Desvignes, lequel fait la roue devant un bassin où des canards ouvrent leur gros bec jaune comme pour l’acclamer.... ou le huer; un combat, ou tout au moins une dispute, entre un corbeau et un perroquet qui vont à la lettre, cette fois, se prendre de bec: auteur M. Gourdet ; un agneau embrassé par une petite fille dans un parc à moutons par M. Théodore Jourdan ; les Moulons près d'un pommier d’un peintre prussien, naturalisé français : M. Wintz ; une excellente bergerie d’un peintre anglais: M. Thompson ; un très joli tableau du peintre belge Van Beers représentant une vache laitière qu’une jeune femme qui sourit et montre ses dents blanches est occupée à traire dans l’étable, tandis qu’une poule noire picore çà et là sur une touffe d’herbes fraîchement coupées et toutes fleuries ; un magnifique troupeau de vaches dans l’Oberland par M. de Vuille-froy, certainement l’un des meilleurs animaliers de
- I l’école française; un troupeau de moutons vu dans le poudroiement et l’ensoleillement d’une route prè3 i d’un hameau, très-bonne toile de M. Boucijé; un
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- troupeau de vaches et leur petite gardienne dans un pâturage près de Veigy (Haute-Savoie), par M. Vuagnat ; un spirituel tableau de M. Bisson, intitulé : La raison du plus faible et représentant un tout petit chien noir à poil ras, prenant sous sa protection un gigot froid devant lequel un plus gros chien griffon fait, tellement le beau qu’il en est menaçant pour le gigot ; La ferme d'Onival (Somme) par M. Barrillot, excellent tableau, où nous voyons quelques vaches sous un grand arbre ensoleillé, près d’une mare dans laquelle barbottent des canards ; quelques moutons et leur bergère dans une lande, le tout solidement peint par M. Brissot de Warville ; un tableau de M. Vayson, auquel le jury a très-heureusement décerné une médaille de 2e classe, et qui représente quelques .moutons, bélier en tête, broutant un arbuste dans un ravin bordé de rochers à pic, sur l’un desquels se tient le berger avec son chien ; u&e charmante illustration de la fable si profonde de La Fontaine, intitulée : Le Héron, par M. Saintin ; une petite vachère sonnant de la-trompe au bord de la mer et ayant près d’elle ses deux lévriers, composition très-distinguée et d’une couleur originale par M. Ronot ; Un herbage à Soreng (Seine-Inférieure) dans lequel M. Van Marcke nous montre encore ses vaches d’une si belle facture, mais dont il a le tort de ne pas varier les attitudes, car d’année en année, nous les voyons toujours se frotter contre les arbres ; Un troupeau de bœufs en marche, et des Vaches laitières au< bord de la mer, par M. de La Rochenoire, l’heureux émule de M. Van Marcke; enfin deux œuvres très fortes, deux chefs-d’œuvre du genre par M. Schmidt. Dans Un bon ménage, l’artiste a représenté deux têtes bovines dessinées et peintes avec une vérité surprenante de touche et de ton, celle d’un taureau léchant tendrement au mufle celle d’une génisse. Dans Prêts à partir pour le labour, il a représenté quatre bœufs attelés au joug devant l’étable, merveilleusement peints et doués d’une vie intense. Ces deux tableaux sont des morceaux d'art admirables. Le dernier a été justement acquis par l’Etat.
- Fleurs ©t natures mortes.
- Nous ne pouvons, faute de place, que mentionner les quelques fleurs et natures mortes parmi celles qui nous ont paru les plus remarquables : Le Coran et Chez Don Quichotte, de M. Delanoy, deux tableaux récompensés d’un médaille ; Chaudron et pommes deM. Deshayes ; Groseilles de M. Monginot ; des Raisins et des Fleurs des champs de feu Couder ; un Rouquet de fête, de M. Corpst ; un Vase de cristal j de roche et d’autres objets, tels que buste d'empe- j
- reur romain à tête d'améthyste, socle de bronze doré, table chinoise, d’un rendu merveilleux comme d’habitude par M. Blaise Desgoffe ; Dans « mon jardin», de M. Bien vêtu ; Un coin de marché, de Mlle Foulon ; un Etalage de fleurs et Une charretée de fleurs, deux tableaux très-riches de ton par le maitre fleuriste Jeannin ; une Moisson de roses par M. Gonse ; des Fleurs et fruits richement peints par M. Huas ; des Provisions de carême, d’une facture solide par M. Jourdeuil ; Chrysanthèmes et Un coin de bahut, ce dernier tableau inpliquant une science très-grande des nuancements et des transparences, par M“e Hachet-Souplet ; Un coin de cuisine et surtout des Oiseaux de mer, morts, sur une table, avec beaucoup d’harmonie et de flou dans le duvet et les plumes, par Mme Annie Ayrton ; des Fruits de MIIe Jenny Zillhard ; Chez mon écaillère et des Langoustes cuites, par M. Attendu ; Mandoline et tambour de basque et Retour du bal, deux jolies toiles de MmB Prévost Roqueplan, la digne fille de Camille Roqueplan ; un trophée fort original élevé à la gloire de Montaigne, par M. Ouri ; enfin un splendide étalage de poissons de mer et d’eau douce jouant incroyablement la nature et dù au pinceau magistral de M. Bbrgeret.
- Nous avons le vif regret de passer sous silence bien d’autres artistes qui ne seraient pas moins dignes que les précédents d’être signalés.
- Philippe Marsal.
- XJn nouveau prophète.
- Un correspondant du Globe, de Londres, lui écrit :
- Un homme qui se dit le prophète Elie fait en ce moment fureur dans la vieille cité de Chichester.
- Mû par la curiosité qu’avait éveillée en moi la renommée de ce remarquable personnage, je me rendis la semaine dernière de Portsmouth dans cette ville pour tâcher d’avoir avec lui une entrevue. En passant dans North Street, je remarquai un homme grand, beau, bien bâti, couvert d’un manteau bizarre en peau d’agneau, avec une coiffure pareille, de hautes bottes de cuir, debout devant la porte de l’auberge de George and Dragon.
- Je m’avançai et commençai à lui parler, mais il monta l’escalier et me laissa. Après quelques pourparlers, on le persuada, non sans difficulté, de descendre dans la meilleure pièce de la maison et de m’y recevoir. Son aspect était saisissant. Il avait le type asiatique, le visage très accentué, le sourire stéréotypé sur les lèvres, et ses favoris noirs se détachaient admirablement sur sa coiffure et son vêtement blancs. Il portait un grand bâton et un petit cornet à bouquin dont il sonne par les rues pour annoncer ses réunions, lesquelles se tiennent dans Peope Park st sont toujours suivies par une grande affluence de monde. Il me dit qu’il avait été peintre de paysage, et qu’il y a huit’ mois, il avait eu plusieurs visions dans lesquelles il lui avait été ordonné de s’appeler Elie, parce qu’il était le véritable prophète dont la venue est annoncée et promise dans Malachie, chapitre IV, versets.
- C’est ce verset qui forme toute la base de sa doctrine, qui consiste en une espèce de religion anglo-israélite
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- qu’il prêche au peuple anglais, lequel, dit-il, n’est autre que les dix tribus perdues d’Israël. S’il ne l’écoute pas et s’il ne retourne pas à temps à Jérusalem, une grande famine est annoncée.
- Il est presque inutile de dire qu’à quelques-unes de ses réunions, il rencontre de l’oppposition : quelquefois même on lui a jeté des pierres, mais d’autres, en revanche, lui en font un mérite et le tiennent pour un héros.
- Il se trouvait dernièrement dans le sud-ouest de l’Angleterre, et il manifeste maintenant l’intention de se rendre à Londres,
- A PROPOS DE L’ACQUITTEMENT DE M. P. DE CASSAGNAC
- Le jury de la Cour d’Assises a acquitté M. Paul de Cassagnac des poursuites de presse intentées contre
- lui.
- Il n’est pas sans intérêt en cette circonstance de relever quelques-unes des lignes pour lesquelles ce journaliste exalté était poursuivi. Nous les extrayons du journal le Pays, numéro du 10 mai, et nous les soumettons aux réflexions de nos lecteurs après les avoir purgées des expressions ordurièpes auxquelles elles se trouvent mêlées.
- Nos lecteurs verront par là quelles armes dangereuses met aux mains des ennemis de la République, la politique anti-libérale du ministère et des députés.
- « La France, dit le Pays, a eu trois fois le mal-heur et rhumiliation de voir la République se déchaîner sur elle comme un fléau.
- Et trois fois elle avait renversé la monarchie, parce que cette monarchie, disait-elle, était incapable de donner la liberté et opprimait la France par une autorité despotique.
- Et chaque fois que la République a remplacé la monarchie, loin de réparer la faute de la monarchie, loin de faire autrement qu’elle, elle a toujours, au contraire, outrepassé les exagérations autoritaires de la monarchie, sans avoir jamais le courage et l’honneur d’exécuter ses programmes et d’accomplir ses promesses.
- C’est au nom de la liberté que vous avez renversé l’empire.
- Et quelle est donc la liberté que vous nous avez donnée depuis ?
- Où est le journaliste qui peut écrire impunément au nom de la liberté de la presse ?
- Non-seulement la liberté ne nous est pas donnée, comme devrait nous la donner la République, mais, encore elle est diminuée comme la donnait l’empire.
- La liberté, c’est ce que vous avez promis mensongèrement, et c’est ce que vous ne donnez pas.
- La liberté, c’est ce que vous dites, et c’est ce que vous ne faites pas.
- C’est l’affirmation sur vos lèvres et la négationdans les actes ; c’est votre apostasie quand vous parvenez aux affaires, alors que la liberté était votre culte quand vous étiez dans l’opposition.
- La liberté, c’est votre flétrissure, parce que son nom seul démontre qu’il n’y a rien de commun entre ce divin principe et vous.
- UNE PAGE DE MICHELET,
- Madame Michelet a fait preuve de goût en ouvrant la publication des œuvres posthumes de son mari par celle de ces œuvres qui a le plus grand intérêt d’actualité, le Banquet (1), '
- Le problème étudié dans cet important volume est peut être le plus grand de ceux qu’à soulevés le xix® siècle : « l’homme, dans la société actuelle, jouit-il, oui ou non, dune suffisante vie? *
- A cette question Michelet, qui dans son enfance eut à souffrir de la faim et à exercer une profession manuelle dans une cave, répond énergiquement que non, Non, l’homme d’aujourd’hui ne jouit pas d’une vie suffisante, ni au physique, ni au moral, ni intellectuellement.
- Michelet, qui dans ce nouveau volume, se révèle socialiste, Michelet revendique au nom du corps, au nom du sentiment, au nom de la raison, les droits du pauvre, du malade, du déshérité. Il les réclame surtout pour l’âme, car, dit-il, les tortures de la faim et les servitudes qu’impose la pauvreté émoussent et éteignent la délicatesse du sentiment, entravent la libre manifestation du génie et obscurcissent à la longue la raison.
- Nous aurons à revenir sur plus d’une des opinions de Michelet car la révélation des sentiments socia« listes de ce grand esprit mérite l’attention de tous nos lecteurs.
- Pour aujourd’hui nous nous bornerons à repro* duire une page du Banquet.
- « Il est un lieu, dit-il, une ville entre toutes, où l’antagonisme des deux âges, de l’esprit des vieux temps et de l’esprit nouveau, apparaît aux yeux mêmes, dans toute sa grandeur.
- « Cette ville, c’est Lyon.....
- « A Lyon plus qu’à Rome,plus qu’à Paris,plus qu’eu nulle autre ville, la nature a rendu visible, palpable sous forme matérielle et dans la physionomie même des lieux, la lutte dont je parlais tout à l’heure de deux âmes et de deux esprits. »
- Ici l’auteur établit cette opposition des deux idées par l’opposition des deux collines de Lyon qui portent, chacune de leur côté, un quartier où l’une des deux idées opposées règne en souveraine : ici le plateau de la Croix-Rousse, habité par la démocratie qui travaille ; là, le coteau de Fourvières habité par la dé*-votion qui ne fait rien,
- « Accoudé, écrit Michelet, accoudé à la rampe du haut sommet de Fourvières, voyant venir à moi la montagne opposée, sombre, noire, en bas, sous les cyprès étouffés de son Jardin des Plantes, en haut, colossale dans son entassement de maisons d’ouvriers qui présentent douze ou quinze étages, je dis .'
- <i) Vol. in-8, Calmann-Lévy. Prix : 6 francs,
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- « Ce ne sont pas là deux montagnes, ce sont deux
- religions. »
- Fort atteint de cœur et de corps, malade, je me trouvais placé hors du sentiment polémique plus peut-être qu’à nulle autre époque de ma vie, ouvert à la nature dont un des plus vastes tableaux s'étendait sous mes yeux. Le paysage infini, diversement accidenté des teintes d’octobre, était d’autant plus grandiose et sérieux, véritablement harmonique avec mon âge, avec la réalité de cette ville concentrée, tragique, dont les voix confuses mouraient à mes pieds.
- Et comme il arrive que dans les plus grandes rêveries on se parle, en montant la longue montée, en m’arrêtant à ce panorama, un mot me revenait toujours, sans que je susse trop pourquoi, le mot du moyen âge qui a commencé le mouvement pooderne dès le xne siècle : « Les pauvres de Lyon. »
- Il y a eu indigence partout; ici, la pauvreté, la misère sentie et comprise. Caractère fixe de cette riche cité.
- A ce moment même, en octobre, et dans le dur hiver qui a suivi, la cherté des vivres y rabattait un monde de pauvres qui venaient chercher des ressources. Les deux Lyon, celui des couvents, celui des ateliers, sont l’éternel pèlerinage des pauvres pour la France du Midi, de l’Est, pour la Savoie, la Suisse même ; ils y viennent d’au-delà des Alpes....
- Les uns croient au Lyon des miracles, aux secours de la charité; ils viennent solliciter le prêtre, distributeur des aumônes du riche ; s’ils peuvent, ils s’assoieront au banquet du couvent, et, s’ils peuvent, ils y resteront. Leur pèlerinage est àFourvières.
- Mais, toi, bon travailleur, tu n’irais pas solliciter la grâce et le bon plaisir, la faveur capricieuse; tu crois à la justice, au travail, à la liberté. Et tu vas chercher la montagne du travail, la sérieuse Croix-Rousse. Tu ne veux de banquet que le pain gagné de tes mains.
- Que de gens embarrassés s’en vont ainsi vers Lyon 1 Mais beaucoup ne savent guère plus ce qu’ils y doivent faire que l’eau du Rhône ou de la Saône ne sait l’usage où elle doit passer.
- Celui-ci, c’est le cinquième fils d’un fermier de Bourgogne, né tard, et les parts étaient faites ; les aînés, travailleurs qui exploitaient entre eux, comptaient sans cette fécondité tardive de leurs parents. Ce dernier venu, cédé au curé, n’a qu’une robe noire à attendre ; on parviendra à s’en débarrasser au prochain petit séminaire, qui, frotté légèrement de latin et de scolastique, l’expédiera au séminaire de Lyon. Engrenage fatal. S’en dégager ? Il y faudrait une force incroyable, un caractère d’airain, pour écarter et les- difficultés visibles, matérielles, et les invisibles obstacles d’entourage et d’autorité, bien plus, l’obstacle intime qu’une telle éducation, si cruellement artificielle, met dans un cœur faussé, dans une intelligence si parfaitement bouleversée, mise à l’envers de la nature.
- L’autre, que je vois venir là-bas, le long du Rhône, jeune tisserand de la Bresse, faible et fiévreux, ou encore famélique enfant de Savoie, il a cœur à l’ouvrage, s’il en trouvait. Quelque pain noir que vous lui donniez, maitre, en quelque haute soupente étroite et sans air que vous le juchiez près du métier, donnez-lui toujours un métier, et tout lui sera bon* ,
- « Voilà deux misérables, deux serfs, mais serfs différemment : l’un, de l’éternelle fixité, des vœux absurdes qu’il lui faut faire demain ; l’autre, des
- hasards, des arrêts subits d’un métier de luxe, toujours menacé du chômage et de la faim.
- Entre ces deux misères, il faut choisir. Le fils du paysan a déjà choisi, ou plutôt on a choisi pour lui; mais le jeune apprenti, lui, s’arrête, et, entre les deux voies douloureuses, un moment, demeure in certain.
- Écoutez : vous entendez de scendre la voix des deux montagnes rivales se disputant ré nouvel arrrivant :
- FOURVIÈRES.
- Viens, mon enfant docile, viens à ta vieille mère. Fuis les nouveautés de là-bas. Repose ta jeunesse dans mon antiquité! Ils cherchent, et nous tenons’ depuis dix-huit cents ans. Souviens-toi des mille martyrs de l’Eglise de Lyon, de sa perpétuité sainte, de saint Irénée à Qerson. qui voulut y mourir. Souviens-toi de Blandine, l’héroïque esclave. Démocratie, fraternité, association, ces mots dont on t’abuse, chez moi sont des réalités.
- LA. CROIX ROUSSE.
- C’est le passé, cela ; moi je suis le présent, et j’ai l’avenir. Fuis le rêve, le vide, l’abstraction, l’hypocrisie. Reste vrai et laborieux. Accepte vaillamment le travail, condition de la vie humaine.
- l’apprenti.
- Le travail ? Qui. Le pain noir ? Oui. J’aime le métier, l’art, la création: tramer, ourdir un beau tissu, Mais cette vie est si mobile et si peu garantie ! On y reste serf, et serf sans stabilité.
- FOURVIÈRES.
- La sécurité de la vie, tu l’as avec moi. Là-bas, c’est le travail éternel ; ici, c’est le loisir tranquille. Ici, tu n’as pas à t’inquiéter du banquet, le voilà tout préparé.
- l’apprenti.
- Oui, tout cela serait doux. Mais j’ai peur des longs murs froids ; j’ai peur des tristes robes noires, Je crains la scolastique où s’aheurte l’esprit sans comprendre. Et puis, nature, faut-il mourir à toi ?
- LA CROIX-ROUSSE.
- Moi, je t’offre de grandes souffrances, le travail sans relâche et peu de gain pour toi ; mais aussi la douceur de la famille et la chaleur du foyer. Celle-ci, la spiritualiste, t’offre le temporel. Moi, l’impie, la matérialiste, je t’offre les joies de l’âme. Avec elle, tu dineras. Avec moi, maitre de tes rêves, tu verras en esprit le banquet fraternel de l’avenir.
- FOURVIÈRES.
- Laisse, laisse cette montagne d’ennuis, de douleurs, condamnée de Dieu et des hommes, te prêcher du haut de son calvaire. La force est avec moi aussi bien que la grâce. Ne vois-tu pas les forts ennemis qui de tous côtés la regardent? La foudre est sur sa tête.
- l’apprenti.
- Ah! ceci me décide. Je vois, ô vieille mère, que votre jeune sœur est désormais l’église des souffrances, l’église du combat. C’est elle qui jeûne, qui se dévoue, qui espère ; elle qui vit de l’esprit, de la fraternité future. J’irai à elle, j’irai travailler et souffrir. Là où est la foi, l’amour, là est le vrai banquet !
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- LE DEVOIR
- DE L’IMPOT 0)
- III
- « La critique est aisée et l’art est difficile. »
- On l’a dit avant Boileau.
- Nous le répétons après lui.
- D’autres le répéterons après nous et cette sentence restera toujours une vérité.
- Quoi qu’il en soit de cette difficulté, après avoir combattu notre système actuel d’impôts, après avoir fait ressortir son peu d’équité, pour ne pas dire plus, après avoir exposé l’influence fatale qu’il exerce sur la production et la consommation, nous allons essayer d'indiquer un mode meilleur, ou du moins que nous croyons tel.
- *
- * *
- Quel est ce mode, ou en d’autres termes, par quel impôt remplacer ceux existants ?
- Pour nous guider dans notre recherche, plantons d’abord quelques jalons. Ils seront nos points de repère.
- 1° En principe, nous disons d’abord, sans crainte d’ètre contredit, que tout individu faisant partie de l’être collectif qu’on nomme l’Etat, jouissant personnellement et dans ses biens des avantages résultant du fonctionnnement de cet être collectif, lui doit en retour personnellement et pécuniairement la réciprocité des services rendus.
- Cette double dette s’acquitte par le service militaire et le paiement de la contribution.
- 2° Lorsque tous les membres d’une société jouissent au même degré, avec les mêmes droits, des avantages sociaux, il n'est que juste d’exiger d’eux, surtout en matière d’impôts, que chacun paie la même somme, supporte les mêmes charges.
- Il serait souverainement injuste, au contraire, que chacun ne contribuât point dans la proportion de sa participation à ces avantages.
- 3° En conséquence de ce qui précède, lorsque la position sociale d’un membre de la société est tel que lui demander le paiement de la plus mince fraction de l’impôt serait lui enlever une portion de ce qui lui est strictement nécessaire pour vivre, il y aurait iniquité à le forcer à cette contribution.
- Le superflu seul doit être atteint.
- 4° En revanche, il y aurait forfaiture au pacte social de la part de celui qui, le devant et le pouvant, se refuserait à exécuter les clauses de ce pacte, à accomplir le devoir commun.
- Il est évident que la société devrait alors sévir
- (1) Voir le Devoir, n«« des 8 et 15 juin.
- contre le coupable, non-seulement au nom de la loi méconnue, mais encore et surtout au nom du droit foulé aux pieds.
- *
- * *
- Ces premiers points étant indiqués, nous dirons que l’impôt qui nous semble le plus franc, c’est-à-dire le plus conforme à l’esprit républicain, est l’impôt direct.
- Nous ajouterons qu’à nos yeux pour être juste, cet impôt doit embrasser tous les éléments de la richesse et, par conséquent, porter sur le capital et sur le revenu.
- Enfin, il nous parait également de toute justice que les acquisitions à titre gratuit soient, comme un moyen de contrôle sinon comme un nivellement, soumis à une contribution.
- Condensant donc notre pensée en une formule, nous posons en théorie que le système d’impôt qui nous semble le meilleur est : « l’impôt direct sur le revenu combiné avec un impôt sur le capital et sur les acquisitions à titre gratuit. »
- Cet impôt, cela va de soi, devrait être proportionnel et nous croyons qu’on devrait le rendre progressif jusqu’à un certain point. Nous ne supposons pas qu’il soit extrêmement difficile d’établir une échelle pour la fixation de cette progressivité et de son point d’arrêt.
- C’est du reste une question à étudier.
- De même il y aurait à examiner comment devraient se faire l’assiette et la perception de cet impôt au triple point de vue du capital, du travail et de la part due au concours de la nature.
- Ce sont là toutes questions dont la solution ne saurait être laissée à l’arbitraire et qui méritent d’être étudiées sérieusement et conscieusement.
- Que les lecteurs du Devoir nous permettent de les convier à cette étude.
- Nous pensons qu’il est nécessaire préalablement de se dégager de tout parti pris, d’oublier pour un moment, si possible, tous les divers systèmes économiques et de voir la Société telle qu’elle est avec ses besoins et ses ressources, de se faire enfin toutes les objections qui peuvent se présenter à l’encontre de la pratique.
- C’est dans ce sens que nous présenterons nous-mêmes quelques observations. ’
- Londres, juillet 1879.
- C.-P. Maistre.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-QuL*utiji — irnp. de iw Society auotiytric eu ûi^ïieur
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- numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 20 JUILLET 1879
- t ANNÉE, TOME 3 — N° 45
- Le Devoir
- JOURNAL DES RÉFORMES SOCIALES
- '"bureau principal
- A GUISE ( Aisne ),
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talop sert de quittance.
- France
- Un an. ... Six mois. . .
- Trois mois. . .
- 40 I. »* 6 »» 3 **
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »» Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- VAssociation, complément des progrès de la civilisation. — Réflexions sur la coopération. — Semaine •• politique. — La gymnastique industrielle. — Le Salon de 1879. — Liberté de la presse. — A propos d’une pétition. — Bulletin bibliographique. — Variétés.
- L’ASSOCIATION
- COMPLÉMENT NÉCESSAIRE DES PROGRÈS DE LA CIVILISATION.
- La raison des peuples s’épure et l’esprit des nations s’éclaire. L’expérience ajoute sans cesse des faits nouveaux aux progrès de l’industrie et de la science ; la notion morale du bien se développe et l’idée s’accumulant dans l’atmosphère intellectuelle de l’humanité, les générations nouvelles, par le seul fait du milieu où elles naissent, sont en possession d’un acquis supérieur à celui des générations antérieures.
- L’être humain s’améliore peu à peu dans ce travail de la vie et l’amour du bien apparaît là °ù dominait la, passion du mal.
- Les sociétés modernes abandonnent les instincts de la lutte pour se livrer aux impulsions de la raison ; elles commencent à entrevoir le neant des guerres entre peuples et à comprendre que le carnage et la dévastation sont
- le plus grand des crimes contre l’humanité et la cause principale des malheurs sociaux.
- Le peuple s’éveille à cette idée que le véritable droit des gens consiste pour tout individu à vivre en paix des fruits de son travail, et que les prétendus droits de la guerre ne sont que des manières d’autoriser la perpétration du crime et de la spoliation.
- Que l’esprit de domination, que l’orgueil et les ambitions royales et princières, reconnaissent à leur tour la terrible responsabilité encourue par ceux qui se font les fauteurs de la guerre et bientôt ce mal terrible, au lieu d’entretenir la pauvreté chez les peuples et de les maintenir en condition précaire, disparaîtra pour faire place à la paix, à l’union des nations, à la fraternité des peuples, aux institutions protectrices qui assureront le bien-être et la prospérité au sein des sociétés.
- Mais tant que les hommes sont encore sous l’empire des passions do la lutte et du désir excessif de l’appropriation individuelle, passions inhérentes aux sociétés primitives, l’association ne peut s’effectuer parmi les hommes. La conduite sans mesure de chacun produit la division entre les individus et rend l’union impossible.
- Il faut donc pour que l’association puisse devenir une réalité, que les sociétés aient franchi les siècles de barbarie et de servage. Il ne suffît même pas qu’elles reconnaissent et
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- protègent la liberté civile au profit du peuple entier, il faut que les moeurs soient assez adoucies, et que l’amour de la paix soit entré à un degré suffisant dans le coeur des hommes.
- Bien qu'on ne puisse dire èncore que nos sociétés soient débarrassées de l’égoïsme, il faut cependant reconnaître que cette tendance a perdu sa brutalité et son âpreté primitives. Les citoyens se respectent les uns les autres, la loi les protège, la société a cessé d’admettre à l’égal d’un droit l’exercice de la violence et de la cruauté entre les individus.
- Mais si la civilisation a fait ce pas en avant dans la voie morale de l’adoucissement des mœurs, il n’en est pas de même en ce qui touche au régime de la possession des richesses. L’être humain est généralement demeuré aussi âpre qu’autrefois à l’appropriation individuelle des biens matériels; le développement de son intelligence s’est porté surtout vers le raffinement des moyens d’opérer cette appropriation, sans se soucier davantage de la justice.
- Il n’en faudrait cependant pas conclure que le progrès social fût irréalisable; les faits démentiraient une telle conclusion. Il est évident que les sociétés actuelles sont en progrès sur celles des temps passés et, pour l’œil attentif, il est facile de voir que le siècle de la vapeur et de l’électricité correspond à une période morale nouvelle, à une nouvelle évolution sociale.
- C’est dans la sphère des intérêts ou de la distribution des richesses que la loi sans cesse agissante du progrès appelle les sociétés civilisées à opérer les transformations nécessaires. Telle est la loi de notre temps : la civilisation a conquis le droit civil, elle doit maintenant constituer le droit social.
- Comment atteindre ce but ? C’est ce que le Devoir s’efforce de démontrer depuis sa fondation. La jouissance du droit social ne peut être constituée, au profit de chacun, que par la pratique du devoir social. C’est en traduisant en faits et en actes les préceptes de la' sagesse, c’est-à-dire de la morale supérieure, c’est en développant la liberté de réunion et d’association, que les hommes par l’union de leurs forces, de leur intelligence et de leurs ressources, pourront réellement organiser les
- moyens du bien général et réaliser entre i4s citoyens l’équilibre de la justice.
- L’association est le levier du progrès, c’est l’instrument par lequel s’opère déjà la transfor. mation du monde. Car il est à remarquer qUe bien que jusqu’ici l’association se soit faite près-que uniquement entre les capitaux accumulés c’est à elle que sont dues les merveilles de ce siècle, les chemins de fer, par exemple, qUj sillonnent la surface de la terre et permettent à l’homme de décupler ses relations si on les compare à ce qu’elles étaient il y a cinquante ans, de les centupler si on les compare à ce qu’elles étaient il y a deux siècles.
- Quelle démonstration plus puissante pourrait être faite de l’influence considérable des institutions sur le milieu social ?
- Quelle plus puissante preuve que si l’industrie, le travail et les rapports entre les hommes étaient établis sur le principe de l’association des merveilles en résulteraient dans la voie du bonheur pour tous ?
- Mais les individus sont fort peu disposés à cette étude, trop attachés qu’ils sont aux faits matériels dont ils ont l’habitude. Il est difficile de leur faire comprendre que l’agencement des intérêts et des rapports entre les hommes, que l’organisation du travail et de l’industrie puissent être conçus de façon à faire une juste part à chacun des citoyens.
- Ceci fait voir que la première difficulté à vaincre c’est le doute et l’incertitude des tins, les préventions et l’hostilité des autres. Voilà pour ce qui est de l’état latent des dispositions individuelles.
- Mais il est une autre source d’obstacles due à la position même des individus qui ont en mains actuellement les directions industrielles et sociales. La plupart de ceux-là redoutent tout changement dans le régime industriel. Ils trouvent leur position avantageuse ; ils disposent des moyens de l’améliorer encore. Qu’ont-il-’ besoin de modifier cet état de choses? Qui sait, se disent-ils, ce qui arriverait ensuite, et si tels de leurs subordonnés d’aujourd’hui ne se révéleraient pas comme leurs supérieurs, le jour ou toutes les aptitudes pourraient se mettre ou lumière ?
- L’association ne peut exister sans donner3
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- 'hacun, dans une mesure raisonnable, le droit ^ se prononcer sur les hommes et sur les choses. On conçoit que ceux qui ont abusé du pouvoir et dont le caractère et la manière d’être oîlt été une cause de souffrances pour leur en-jolirage, redoutent de voir se lever contre eux ieurs anciens subordonnés.
- Et chacun d’opposer, par des motifs sembla-j,jeg> la résistance de l’inertie à tout ce qui a pour but d’unir les hommes.
- Diviser pour régner a été la maxime des rois; elle est aussi celle des classes dirigeantes tant que l’égoïsme est à la base des institutions.
- C’est le contraire qu’il faut réaliser aujourd'hui ; il faut unir pour gouverner et diriger ; il faut que la solidarité s’établisse entre tous les hommes et que les règles fondamentales des Institutions, au lieu d’être basées sur l’égoïsme, soient la vivante expression de l’amour de la Justice. . GODIN.
- ...
- RÉFLEXIONS SUR LA COOPÉRATION (1)
- Examinons maintenant :
- Quel rapport peut exister entre la politique et la oopération ;
- Et quelle sera l’influenee probable de cette der-iere quand elle sera plus généralement appliquée. Pour tenir nos écritures, le livret personnel et la nin-courante (journal), pour exercer, en un mot, «fonctions de vendeur, nous avons besoin de savoir re> écrire et calculer. Pour contrôler un gérant, si -as en avions un, nous aurions besoin de posséder assices connaissances et même d’y joindre un peu dénué de livres.
- te la constatation de ces besoins nait chez nous le asir de réclamer à nos élus : députés, conseillers iQéraux et municipaux, l’extension de l’instruction Clique, afin qu’elle soit donnée à tous de façon à iTelopper les facultés natives de chacun. En raison de ces besoins de contrôle coopératif, nous T0I>sdisposés à dépenser plus pour l’amélioration
- Renseignement primaire qu’on ne l’a fait jus-l’ici.
- Kous Plaçons cet enseignement en première ligne ÏCe qu’il est destiné au plus grand nombre, et que est de donner satisfaction aux plus nombreux bus impérieux besoins. Nous considérons comme
- h'ir le numéro 44 du Devoir.
- secondaire l’enseignement supérieur, parce qu’il est destiné à ne satisfaire que les besoins souvent secondaires aussi du plus petit nombre des citoyens.
- Evidemment ce point de vue s’écarte des faits d’enseignement qui sont généralement pratiqués jusqu’aujourd’hui. Nous le savons bien; mais nous pensons que la coopération, en amenant les citoyens à s’occuper par eux-mêmes de leurs intérêts, modifiera leurs idées à ce sujet par le fait de leur propre expérience.
- Telle est, succinctement résumée, notre manière de voir en matière d’instruction publique.
- En matière d’impôt nous avons aussi nos idées. Nous sommes des adversaires résolus de tout impôt de consommation, douanes, régie, octrois, impôts qui pour nous sont des obstacles au progrès général, car en restreignant la consommation, ils réduisent les débouchés et par conséquent la production ; ils jouent, en un mot, le rôle de véritables barrières entre les hommes. Si nous rencontrons des fondrières, des fossés, des rivières, des accidents de terrain, des collines barrant les routes ; à grand frais nous nivelons les montées et les creux pour faciliter la viabilité. Eh bien ! — étrange inconséquence 1 — nous tolérons, nous organisons des barrières industrielles et commerciales plus nuisibles que ces barrières naturelles. Quelle logique !
- Mais c’est surtout au point de vue de l’augmentation du prix des objets nécessaires à la nourriture que nous sommes ennemis de ces institutions.
- Nous avons expliqué précédemment le rôle de la nourriture chez l'homme, combien elle facilite en lui le travail et le progrès, en un mot les moyens de s’améliorer; jugez si partant de ce point de vue, nous sommes des adversaires acharnés de toutes les barrières qui entravent ces développements.
- A ce sujet, nous vous donnerons comme exemple, le sucre, le café, choisissant ces deux denrées de préférence parce que vous en consommez chaque jour. Le café, en agissant comme stimulant sur l’estomac et en aidant à la digestion, a une valeur considérable, non-point seulement comme boisson agréable, mais aussi parce qu’il facilite et active l’assimilation des légumes et des farineux. Il permet ainsi d’obtenir avec une nourriture de qualité inférieure, les résultats que l’on obtient avec les aliments de lre qualité.
- Le café paie 150 francs les cent kilogrammes.
- Le sucre, qui paie à la régie la moitié de sa valeur (70 ou 75 centimes par kilogramme), est comme nourriture un agent des plus actifs ; mais ce produit si commun et que nous payons si cher, serait surtout utile, en dehors des boissons où il est employé, pour
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- la conserve des fruits qui, cuits dans son sirop, fournissent une nourriture saine et agréable.
- Nous n’en finirions pas si nous voulions vous établir combien les droits de consommation sont nuisibles au développement agricole, industriel et commercial d’un pays.
- L’Angleterre, plus habile, a supprimé l’impôt sur le sucre qu’elle considère aujourd’hui comme une matière première à l’égal du blé, et sa consommation a triplé.
- Parlerons-nous maintenant, puisque le sujet nous y pousse, de la législation du droit de réunion, de celui d’Association ?
- Oui, nous en parlerons, car la théorie n’est rien sans la possibilité de la pratique. La loi qui régit la matière est mesquine et indigne d’une république. Il faut d’après cette loi une déclaration préalable, un bureau responsable, une place réservée à un agent de l’autorité et un local clos et couvert. Que de conditions pour exercer un droit naturel ! Un local clos et couvert ! Y-a-t-il un couvert ? On peut se réunir ; l’association n’a rien de délictueux. N’y en a-t-il pas ? La réunion devient un délit. C’est la tuile ou l’ardoise, puissances nouvelles inconnues dans d’autres pays, qui décident de l’application de la loi.
- Un cercle muni de l’autorisation préalable ne doit s’occuper ni de politique ni de religion. Soit. Mais remarquez ceci. Ce même cercle a le droit de s’abonner à des journaux politiques et religieux. Quelle inconséquence 1 La plupart des cercles existent-ils pour autre chose ?
- Autre prescription aussi ridicule.
- Une chambrée ne doit pas dépasser 21 personnes. 21, c’est excellent, mais 22 c’est cas pendable !
- Autre prescription encore.
- Les associations coopératives»qui sont régies par la loi de 1868 voient leurs actions fixées à un minimum de 50 fr. Quel luxe de précautions chez nos législateurs, et quelles connaissances des besoins et des moyens financiers de leurs peuples ! Cinquante francs à leur avis, cela se trouve facilement dans la bourse des pauvres diables ! L’ont-ils cru sincèrement quand ils firent leur loi ?
- L’expérience a établi qu’en association le mieux est la liberté pure et simple, sans prix fixé par la loi pour le montant de l’action. On met ce que l’on peut et avec cela on marche. Chaque groupe fait ses règlements (statuts), fixe le montant de ses actions, le mode des versements, etc.; la liberté est la meilleure, la seule règle en pareille matière. Les besoins et les moyens pour y satisfaire diffèrent constamment selon les groupes qui fondent des associations
- coopératives ; ces groupes seuls sont en état de j, connaître et d’y satisfaire selon leurs moyeûl mais nos législateurs n’ont pas compris ou n’ont p-voulu comprendre celà.
- Quand le député de l’arrondissement d’Uzès il vint nous voir.-
- En causant nous lui montrâmes notre tableau* versements et de répartition de bénéfices. Quand en eut pris connaissance nous lui dîmes :
- « Vous voyez bien, cher député, que la loi de est mauvaise par les entraves qu’elle crée à ceuxç-veulent commencer une association de consomu-tion ; sous prétexte de protéger les coopératives^ les étouffe dans l’œuf, les empêche de naître. ^ versements n’atteignent pas 10 francs par membr» nous n’avions au 31 décembre 1878 que 252 frat3 versés et 28 membres actionnaires, et pourtant ni* avons fait du commerce, nous avons fonctionné notre grande satisfaction et réalisé de notablj économies. La loi appliquée dans sa lettre aurr empêché tout cela. Il faut réformer cette loi. »
- En lui tenant ce langage nous étions appuyésp un fait certain, par une expérience personnelle d« il pouvait constater l’exactitude, puisque il avait, tableau sous les yeux.
- Eh bien I croyez-vous, qu’avec de pareils procédé généralisés, répandus partout, on ne ferait p marcher la politique ? L’étude et surtout la pratiçs de l’association est une base singulièrement large* solide pour asseoir nos jugements sur les choses! la politique. Ah ! ce que nous souhaitons le pis vivement, c’est que chacun se mette au mêmepo: de vue que nous pour juger des réformes à faire da: l’intérêt des travailleurs.
- Alors, grâce à cet appui, nous serons forts ; t; réclamations politiques, exposant des besoins te déterminés et s’appuyant sur des expériences vivant et soutenues par des convictions éclairées, saur:: forcer la main à une représentation indifférée' hostile même ; un jour elles trouveront leur éc: leur porte-parole dans la personne de représenta pénétrés des mêmes besoins, convaincus par mêmes expériences.
- D’ailleurs l'idée démocratique ne borne pas -action à supprimer l'hérédité au haut de l’éc^ sociale.
- Elle pénètre pour les transformer, et cela est'-dans tous les pays, dans les divers éléments •/ constituent la grande machine sociale; partout^ l’industrie, dans le commerce, dans l’agricu^' dans la famille, elle tend à remplacer le PrlD' monarchique par l’organisation démocratique-? Mais ce sont là autant de points qui, bien Qut
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- Reliant au but que nous poursuivons, exigent un ! 'elopPeIûent Pardûculier dans lequel nous n’entre-\ pas. Nous dirons cependant, pour nous borner vre dont nous avons essayé d’esquisser le rôle • rands traits, que la société coopérative de consom-'** .nT1 pSt la forme républicaine introduite dans le
- miinerce.
- ^Qae serait pour nous la République si nous ne la oavons pas dans la sphère d’intérêts où nous vivons ? “c’est pourquoi nous nous sommes mis à l’œuvre. Vous le voyez, par le soin que nous mettons à faire nnaître le moindre détail de nos opérations, nous ons fait maison de verre ; l’intervention de chacun [,n3 l’œuvre commune est active, incessante. Le [oatrôle est, en effet, la condition d’existence de ;re entreprise. Tout est au grand jour, les inten--jns comme les moyens.
- Mais il est un stimulant qui doit aider à notre -ospérité et qui, nous le présumons, ne nous fera
- ias défaut.
- C’est la critique.
- De deux choses l’une :
- Ou bien la critique est mal fondée, et alors elle
- bancs de la gauche lorsque M. le garde des sceaux a cru devoir invoquer les situations acquises, les traditions, et qu il a dit qu’il fallait sauvegarder les unes et respecter les autres. Mais il s’est empressé de déclarer que le but du gouvernement était le même que celui de la commission et que la solution proposée par le ministère donnerait les mêmes résultats. Espérons-le, quoiqu’il soit permis de penser, avec M. Duclaux, que la République n’a pas besoin d’ancêtres et que, certes, ni l’empire ni la monarchie n’auraient admis des républicains dans leur Conseil d’Etat.
- Le décret nommant les conseillers d’Etat en service ordinaire a paru trois jours après le vote de la loi. Douze conseillers en service ordinaire restent en fonctions, et vingt nouveaux conseillers sont nommés. Parmi les dix membres qui cessent de faire partie du Conseil d’Etat, on compte un démissionnaire et six conseillers admis à la retraite. Il est pourvu à ces dix vacances et aux dix places qu’a créées la loi nouvelle, par vingt nominations de conseillers en service ordinaire. Un second décret nomme M. Faustin Hélie vice-président du Conseil d’Etat. Par un troisième décret, six maîtres des requêtes ont été relevés de leurs fonctions, quatre ont été promus conseillers, et cinq places de maîtres des requêtes ont été créées par la nouvelle loi. Il y a donc eu à faire quinze nominations de maîtres des requêtes. Les huit places d'auditeurs de première classe auxquelles il est pourvu par les mêmes décrets étaient vacantes par suite d’une démission, de cinq promotions et de deux créations d’emploi.
- Il est juste de dire que la plupart des choix du gouvernement sont satisfaisants ; cependant, par compensation, certains noms soulèvent des objections. Enfin, attendons la nouvelle assemblée à l’œuvre.
- ombe d’elle-même devant l’évidence des faits ;
- Oa bien elle est fondée, juste, précise, et alors, ms signalant les défauts de notre œuvre, elle nous jrmet de l’améliorer, de corriger les imperfections, aséparables d’un premier essai : Toute œuvre nais-iote a ses hésitations, ses tâtonnements; pour la jrtifier il faut la critiquer, l’étudier. Nous acceptons me la critique, nous la sollicitons même.
- C’est la part de collaboration que nous demandons tu amis qui suivent avec intérêt nos travaux.
- Quoi qu’il en soit, nous sommes absolument résolus poursuivre notre entreprise, parce que, de l’examen «rieux de la prospérité relative des sociétés qui entrées dans la voie de l’association, de l’état
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- La loi Ferry an Sénat. — Ainsi que cela était à craindre, l’élection de la commission par les bureaux du Sénat a été favorable au projet Ferry. Le débat qui s’est élevé, à ce sujet, a abouti à la nomination de cinq commissaires hostiles à la loi, et parmi lesquels nous sommes étonnés de trouver M. Jules Simon, et de quatre commissaires favorables. En additionnant les voix, on compte 123 en faveur de la loi Ferry, 133 contre et 6 bulletins blancs.
- Peut-être serait-il prématuré de considérer la loi comme rejetée. Toutefois ce résultat préliminaire ne nous laisse que peu d’espoir sur l’issue définitive de la lutte. Si les jésuites triomphent à la Chambre haute, le gouvernement aura le devoir de mettre en action les lois de 1792 et d’expulser les congrégations qui existent au mépris des droits de l’Etat. Mais le ministère aura-t-il le courage de prendre ce parti vigoureux.
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- récaire de celles qui n’y sont pas entrées, il est ^Qlté pour nous la conviction profonde, inébran-qu’en dehors de l’association le problème de la iestioa sociale ne se résoudra jamais.
- A. Fabre.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- Le retour à. Paris. — Au moment même où le Sénat se prononçait contre une loi votée par la Chambre, la Chambre*modifiait sensiblement une loi que lui avait renvoyée le Sénat. Il s’agit du retour à Paris. La Chambre a rétabli, conformément aux conclusions du rapport de M. Floquet, le texte primitif du projet du gouvernement donnant aux présidents des deux Chambres le droit de réquisitionner directemet, sans passer par l’intermédiaire du ministre de la guerre, les troupes nécessaires à la sécurité du Parlement.
- Il y a donc en ce moment un double conflit entre le Sénat et la Chambre.
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- Urh^05®an‘sa^on du Conseil d’Êtat.
- e des députés a adopté la loi relative à la îe O1/4*1011 du Conseil d’Etat dans les termes arrêtés VÛIn .af- La modification à l’article 7 proposée par ùenHlSSlp>'ri’ 9.ui voulait, avec raison, que le Conseil _vûixo fut dissous et reconstitué, a été rejetée par »elQnpo0ûtre 139- La discussion n’a pas été trop chaude. ^ s rumeurs se sont bien soulevées sur certains
- Les chemins de fer d’intérêt général. —
- Après une discussion assez animée, mais qui n’a cependant donné lieu à aucun incident saillant, le Sénat a adopté à la presque unanimité l’ensemble du projet de loi Freycinet ayant pour objet le classement du réseau complémentaire des chemins de fer d’intérêt général.
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- Le chemin de fer du Soudan. — Le ministre des travaux publics a tenu un engagement, pris
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- par lui au Sénal dans la séance du 5 juillet, en obtenant de M. le président de la République un décret qui institue et nomme une commission d’études, chargée d’examiner la question du rattachement par voie ferrée du Soudan à l’Algérie et au Sénégal.
- Ouvrir à la civilisation et au commerce l’intérieur de l’Afrique est une des grandes préoccupations de notre temps, et la France par les territoires qu’elle possède en Afrique, sur la Méditerranée et sur l’Océan Atlantique, est appelée tout spécialement à s'occuper de cette question. Mais un intérêt d’humanité, bien supérieur à i’in-t rêt commercial, doit faire désirer que les centaines de millions d’hommes de race noire, isolés, depuis le commencement du monde, des nations civilisées, et restés à l’état barbare, se relèvent au contact des races plus avancées. Le rattachement de la région du Soudan au Sénégal par une voie ferrée est relativement facile; sa mise en communication avec l’Algérie est considérée comme possible. Il convenait donc de mettre sérieusement cette grande question à l’étude, et ce sera un honneur pour la République d’avoir entrepris cette grande tâche.
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- La tllseïxssioxi «Iix î>ïiclg“ot. —La Chambre a abordé l’étude du budget et la discussion générale a été promptement terminée après trois discours prononcés par le président de la commission, M. Brisson, par M. le ministre des finances, et par M. Wilson, rapporteur. On a passé aussitôt à la délibération sur les contributions directes et les taxes y assimilées. Pour faciliter la discussion, la Chambre a commencé par les articles 12 et 13, relatifs aux dégrèvements à apporter à l’impôt des patentes. La commission des patentes avait proposé que le dégrèvement portât sur les centimes généraux extraordinaires, par conséquent, sur toutes les classes de patentables. Le ministre et la commission du budget sont d’accord pour dégrever seulement les patentables de 3a, 5e et 6e classe. C’est ce dernier système que la Chambre a adopté. Elle a aussi voté un amendement qui porte de 18 à 23 centimes la quotité du dégrèvement.
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- revia© de Iboiîg,clia:mp@. — La revue annuelle de Longchamps s’est effectuée dans le plus grand ordre, et la tenue admirable des troupes a produit sur les assistants une impression profonde. L’œuvre de réorganisation militaire entreprise il y a huit ans par la République peut être considérée aujourd’hui comme complète. Notre armée a repris le rang qu’elle avait toujours occupé en Europe avant que la politique idiote de l’empire n’eût permis à la Prusse le formidable et subit accroissement de forces dont nous avons été les premières victimes.
- Avec plus de raison que l’empire, la République peut se dire maintenant un gouvernement fort dans quelque sens qu’on l’entende. L’empire avait une armée désorganisée, pourrie, et, avec cela, la sinistre manie de partir en guerre tous les deux ans. Depuis huit ans, au contraire, la République, pour se faire respecter, n’a pas eu besoin de brûler une cartouche, et aujourd’hui elle est assise, tranquille, entre son programme résolument pacifique et son armée toute prête au premier appel de clairon. Mais nous n’avons pas besoin de dire que nous faisons les vœux les plus ardents pour que cet appel ne résonne jamais et que nous invoquons de toute notre espoir le jour où le milliard que nous coûte le ministère de la guerre pourra être affecté aux travaux de la paix.
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- JL»e 14 Juillet. — Parjs et la France ont fêté avec empressement l’anniversaire du 14 juillet, date glorieuse entre toutes, car la prise de la Bastille a été la première victoire du peuple et sa première conquête sur le pouvoir absolu.
- Il serait à souhaiter que ce grand souvenir ne fût pas célébré seulement par des banquets particuliers. Nous voudrions que l’anniversaire du 14 juillet fût institué comme fête nationale et devint la cause de réjouissances publiques,
- Pendant ce temps, la politique intérieure de la pw de nos voisins traverse une période de trouble qui Aîf* traste d’une façon saisissante avec l’harmonie qui chez nous entre la nation et le gouvernement. ^
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- !>e@ affaire® égyptiennes. — Tout ce qup passe au Caire justifienotre opinion, à savoir que pa q? position d’Ismaïl-Paeha n’a pas mis fin aux difFicuju! que soulève la question égyptienne. Outre les difficulté anciennes que chacun connaît, et que l’attitude élran*! du nouveau khédiveyis-à-vis de Nubar-Pacha nesembu pas de nature à amoindrir, l’intervention active de S Porte, les efforts qu’elle fait, efforts bien naturels d’aii_ leurs, pour reprendre la haute main en Egypte, susq' tent de nouveaux embarras, qui vont faire évidemment l’objet de longs démêlés diplomatiques. La défense £ résider en Egypte que Tewfiek-Pacha vient défais adresser à Nubar-Pacha, le président du conseil daaï lequel siégeaient M. Wilson et M. de Blignières, m semble pas indiquer que le khédive soit disposé à toi*, rer l’ingérence de l’Europe dans ses affaires. Il fauda donc que les puissances occidentales exercent de nouveau une vive pression au Caire pour faire respecte leurs intérêts.
- Le Daily Telegraph croit savoir que l’Angleterre et k France ont résolu de rétablir la commission de contrik des finances égyptiennes sur les bases du projet Go*, chen et Joubert. Les commissaires représenteraient la deux puissances et seraient attachés au ministère da finances sans que le khédive pût les révoquer, et ils s* raient en mains des pouvoirs définis pour exercer lei contrôle. Le journal anglais croit même pouvoir dijjj indiquer quels sont les commissaires désignés, ce» raient M. de Blignières pour la France, et M. Barirç pour l’Angleterre. Il convient, d’ailleurs, de n’accepig ces nouvelles que sous bénéfice d’inventaire. Ajouta*» que les bruits les plus singuliers circulent à proposé» l’Egypte. Un journal russe, 1 a Nouveau Temps, annonj par exemple que dans les cercles politiques de Constant nople on croit à une nouvelle combinaison en vertu è laquelle Tewfik-Paeha devrait céder le trône à Khéé dine-Pacha. Il va sans dire qu’il ne faut pas accorda trop de crédit à ces nouvelles à sensation, mais elles b diquent combien les affaires d’Egypte tiennent l'opina publique en éveil.
- Les obsèque® <lo l’ex-prince impérial
- — Les obsèques du fils de Napoléon III ont eu liai Chislehurst, le 12 juillet, et la cérémonie a été entouré d’une grande pompe. Mais il ne faut pas attacher à ces# monstrations une importance politique sérieuse. Le Titt s’efforcait de nous persuader que les sympathies de l'i» gleterre sont acquises à laFrance républicaine, et toalt la presse anglaise, qui publie de longs comptes-rendl de l’enterrement du prince Louis, ne néglige pas foc* sion de faire remarquer que le temps du bonapartisme# passé au dehors comme au dedans. Le Ste?idard, le 2W News, le Times sont d’accord pour déclarer que les» nérailles solennelles faites au jeune prince n’ont auc® caractère politique, et le Times écrit à ce propos : •*# Français verront les Anglais assister désormais avec m différence aux événements concernant l’histoire fu^; du bonapartisme... Les liens de sympathie qui unissaient à la famille impériale sont brisés. »
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- La cris© on Allemagne. — La session
- Reichstag a été close par le vote de la loi chère au çûf celier et, en même temps, la crise ministérielle a pn- ^ Ainsi que nous l’avions annoncé, M. de Puttkamçr nommé ministre des cultes en remplacement de M. “J et M. Lucius, membre du Parlement allemand, nommé ministre du commerce et des travaux P1^ en remplacement de M. Friedenthal. Le mims‘ô’’L donc reconstitué. Le plus important de ces chango®*j est, sans contredit, le départ de M. Falk j ce en effet, le signal de la fin de la lutte, ou, tout au »
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- j-une trêve avec l'Eglise catholique. C’est en même temps un gage que le chancelier donne à ses nouveaux alliés du centre, dont il semble devoir mettre prochainement le dévouement à l’épreuve. M. de Bismarck, non content d’avoir modifié du tout au tout le régime économie110 l’empire, ne songe à rien moins aujourd'hui qu’à en changer la constitution politique. Il a soumis, paraît-il, au Conseil fédéral un projet en vertu duquel le Parlement allemand ne siégerait plus désormais que tous les deux ans. En outre, la durée du mandat des députés serait portée de quatre ans à six. Il en résulterait que le budget devrait être voté pour deux ans et que le pays ne serait plus appelé à exprimer son avis gue tous les six ans.
- 4 Tout cela est vraiment monstrueux. Il est vraiment Impossible de ne pas avoir la certitude que M. de Bismarck finira par succomber dans cette lutte extravagante contre le droit et le bon sens.
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- %jG commerce européen ©t PAllema-gce. — Les commerçants étrangers, et notamment ceux de T Autriche-Hongrie, de la Suisse et de la Russie, s’apprêtent à résister de leur mieux aux prétentions douanières de l’Allemagne. Ils veulent surtout se dérober au droit de transit sur les céréales étrangères, à l’aide duquel M. de Bismarck compte parer aux déficits du Trésor allemand.
- Dans une réunion récente, les administrateurs des chemins de fer autrichiens et suisses, prévoyant avec raison que, par suite des taxes établies en Allemagne, la Suisse deviendra le principal marché de la Hongrie et de la Roumanie, ont arrêté un tarif très modéré pour les transports des grains entre ces deux contrées et la Suisse.
- Un tarif analogue a été établi pour les céréales à destination de la France par la Suisse ; ces céréales auront ainsi un sérieux avantage à ne plus passer par l’Allemagne .
- Les Russes ont aussi résolu de ne plus faire transiter par les ports prussiens les céréales qu’ils expédient dans l’Europe occidentale. Les expéditions s’effectueront à l’avenir par le port russe de Libau, situé dans la Cour-lande. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’un grand nombre de négociants de la Prusse, principalement de Kœnigsberg, vont transporter leurs maisons de commerce à Libau, qui va devenir un port des plus importants. Ce n’est point là le seul mécompte que le système protectionniste réserve au chancelier de l’empire.
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- La cri»© italienne. — La crise ministérielle provoquée par la chute de M. Depretis, vient de recevoir la solution que chacun prévoyait : M. Cairoli devient pour la seconde fois président du conseil et ministre des affaires étrangères.
- Le roi Humbert, en cette occurrence, a très correcte-tement rempli son rôle de souverain constitutionnel, jh Depretis ayant été renversé par la coalition, aucun personnage politique ne se trouvait en quelque sorte désigné par un vote parlementaire au choix de la eou-roone pour être le chef du nouveau ministère. Dans ces conditions, le roi a consulté les présidents des deux Lhambres, et après un examen approfondi de la situation Parlementaire, il a chargé M. Cairoli de former un cabinet.
- Bien que cette solution ne fût pas exempte d’assez graves embarras, elle était après tout la plus naturelle ei la plus sage.
- Cairoli a fait appel aux hommes de bonne volonté. ^ a cherché dans les quatre groupes libéraux les éléments d’un ministère dont l’unique programme, l’unique devise, l’unique raison d’être, devra se résumer en ces s.: * Gagner du temps. » C’est, du reste, la seule politique à laquelle il soit permis de songer en ce moment en Italie, jusqu’à ce que la Chambre ait été nouv^ée soit par les voies ordinaires, soit par une ^solution. Nous souhaitons vivement que M. Cairoli cia gagner du temps; mais si, comme on peut le ve Uûe nûuV0H0 coalition le renverse, alors sera ÜU le moment oü le roi, usant de sa prérogative, ne
- pourra plus hésiter à dissoudre une assemblée qui rend tout gouvernement impossible, et à faire appel aux électeurs .
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- La (situation ©n Autriche. — Les journaux de Vienne étudient la composition du nouveau Reich-srath qui vient d’être nommé dans les dernières élections :
- Le Vaterland divise les députés eu deux groupes principaux : « en constitutionnels proprement dits » et en « amis du compromis », et croit que la proportion des voix entre les « amis du compromis » et les « constitutionnels » serait à peu près celle de 173 à 180 ; la décision dépendrait donc d’un petit nombre de députés. Or, comme il faut une majorité des deux tiers pour modifier la constitution, cette différence de nombre entre les deux groupes serait au fond sans importance.
- Selon la Nouvelle Presse libre, le futur Reichsrath apporte aux populations, non l’armonie et la concorde, mais de nouvelles discussions politiques et constitutionnelles. « C’est, dit la feuille libérale, à une régénération économique que nous avons invité les Tchèques en leur promettant d’effacer les petites inégalités qui pourraient encore exister en Bohême par rapport à la situation des deux nationatités. Mais, au lieu de cela, on demande un compromis politique, soit avant, soit après l’entrée au Parlement. De cette façon, le nouveau Reichsrath s’engage de prime-abord dans les eaux basses et troubles où l’ancien a pataugé pendant des années.»
- Voilà une perspective peu réjouissante. En attendant on parle toujours de remaniements ministériels et de l’avènement du comte Taaffe à la présidence du conseil cisleithan.
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- La Roumanie et î© traité de Berlin,—
- Le gouvernement austro-hongrois s’est chargé, paraît-il, d’adresser des observations amicales au gouvernement roumain, sur la solution, peu d’accord avec le traité de Berlin, que les deux Chambres constituantes proposent à la question des israélites. Il est à remarquer que la résistance qu’opposaient les Roumains à l’égalité de droits demandée par les israélites, résulte beaucoup moins du fanatisme religieux que des intérêts matériels engagés.
- Beaucoup de terres, en Moldavie surtout, sont hypothéquées au profit d’israélites. Mais la propriété foncière est interdite à ceux-ci. Les créanciers israélites, le jour où ils auraient obtenu l’égalité de droits, exproprieraient leurs débiteurs et deviendraient propriétaires au lieu et place de ceux-ci. C’est surtout pour éviter ces expropriations que les Roumains refusent aux israélites l’égalité de droits.
- Les sections de la Chambre roumaine ont nommé des délégués pour préparer une transaction avec le gouvernement sur la question israélite. Mais il est peu probable que ces pourpalers aboutissent, car la majorité de ces délégués est notoirement hostile au projet du gouvernement.
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- Les Cortès espagnols. — La Chambre des députés espagnole a voté, par 247 voix contre 44, l’adresse en réponse au discours du trône. La discussion de l’adresse a été très longue, souvent orageuse, et il ne faudrait pas, pour juger de l’impression produite, tenir compte seulement du nombre des suffrages pour et contre l’adresse. L’opposition est faible numériquement; elle est divisée, comme l’est d’ailleurs la majorité. Mais elle rachète par le talent et par l’influence personnelle de ses chefs son infériorité numérique, et elle paraît, exercer une sérieuse influence sur l’opinion.
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- * Les troubles <1© l’Amérique du Sud. —
- Quelques dépêches sont parvenues en Europe, touchant les troubles de l’Amérique du Sud. Les renseignements sont assez confus, mais, on dit que l’insurrection de Buenos-Ayres a avorté.
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- Quant aux relations entre le Chili et la République argentine, qu’on avait signalées comme très tendues, la dépêche annonce que les deux Etats se sont enfin mis d’accord au sujet delà Patagonie et ont conclu un traité en vertu duquel le statu quo est maintenu et la ratifica-. tion du traité de 1878 est ajournée pendant dix ans. La Confédération argentine conserve sa juridiction en Patagonie, jusqu’à l’entrée orientale des détroits. Le Chili exercera sa juridiction le long des bords des détroits, dont les eaux sont déclarées neutres. Ce traité a été soumis à l’approbation du Sénat argentin.
- LA GYMNASTIQUE INDUSTRIELLE
- Une loi vient d’être votée, qui rend obligatoire l’enseignement de la gymnastique dans tous les établissements officiels d’instruction, qu’ils dépendent de l’Etat, des départements ou des communes.
- Nous n’hésitons pas une seconde à classer cette innovation au nombre de celles qui méritent d’être qualifiées d’excellentes. Depuis longtemps, la cause de la gymnastique est gagnée auprès du public éclairé et nous ne sachons pas qu’aucun écrivain ou qu’aucun membre du corps enseignant ait contesté l’excellence de ce salutaire exercice. Nous n’insisterons donc pas sur sa valeur, puisqu’on le faisant nous ne ferions que dire à nos lecteurs ce qu’ils savent aussi bien si ce n’est mieux que nous.
- Seulement il y a gymnastique et gymnastique. La fantaisie dans cet art se substitue trop souvent à l’utile. Il importe de distinguer.
- La véritable gymnastique consiste dans un système d’exercices successifs étudiés et combinés dans un but hygiénique : il s’agit en ce cas de développer et de fortifier les principaux organes du corps. Malheureusement ce but utile est quelquefois perdu de vue et la gymastique dégénère en un étude de tours de force, étude qui peut former des acrobates mais qui n’est plus que d’une utilité très secondaire pour la grande masse des élèves.
- Il est nécessaire que dans la circonstance présente il soit tenu compte de cette tendance à dénaturer la gymnastique et que le ministre qui va veiller à la formation de cet enseignement donne les instructions voulues pour l’empêcher de s’égarer.
- A cette occasion, nous nous permettrons d’émettre une idée nouvelle que nous laissons à de plus compétents que nous le soin de développer.
- Cette idée, la voici :
- Ne seraît-il pas possible, tout en maintenant à la gymnastique son but hygiénique actuel, de la faire servir à une sorte d’apprentissage industriel?
- Un exemple, pris au hasard, précisera ce que nous demandons.
- On se sert en gymnastique d’un engin nommé
- haltère. Cet engin est composé de deux masses de fer sphériques, autrement dit de deux boulets, réunis entre eux par un petit arbre de fer. L’élève saisit de la main cet arbre de fer et exécute avec l’engin des exercices variés, qui tous ont pour but le développement de la force des bras. L’haltère par lui-même ne peut être utilisé à rien autre.
- Ne pourrait-on pas, par exemple, remplacer partiellement où même tout à fait l’haltère par un instrument de travail exigeant, dans sa manœuvre, la même déploiement de force, comme c’est le cas par exemple pour la masse du forgeron? L’action de forger est très fatigante, mais elle fortifie les bras plus qu’aucune autre. Elle fortifie aussi les vertèbres inférieures de l’épine dorsale. C’est donc un exercice hygiénique. Assurément la manœuvre de la masse ne permet pas des attitudes aussi picturales que celles que permet l’exercice des haltères, mais ne voir dans la gymnastique qu’une question de coup d’œil, c’est lui enlever son rôle véritable.
- Eh bien ! cette substitution de la masse aux haltères, nous pensons qu’elle pourrait s’étendre à d’autres cas, et qu’en y réfléchissant on trouverait des outils de travail dont l’exercice équivaut comme valeur salutaire à celui des engins de gymnastique.
- La question est trop spéciale et nous nous reconnaissons trop peu compétents pour que nous entreprenions ici un parallèle entre les engins et les outils. 11 nous suffit de signaler la possibilité de substituer les uns aux autres ; l’idée nous paraît nouvelle et nous la croyons de nature à être étudiée.
- Les avantages qui résulteraient d’une gymnastique industrielle sont considérables. Ils sont évidents pour celui qui doit être ouvrier. Us ne sont pas inutiles non plas pour celui qui se destine à une autre vocation, car la fortune a des revers si subits que quelle que soit la condition dans laquelle il naît, tout homme peut être appelé un jour ou l’autre à em" brasser une profession manuelle De plus n’arrive-t-il pas à chacun de nous de devoir recourir aux services d'autrui pour une foule de petits travaux que chacun pourrait faire soi-même s’il était déjà familiarisé avec quelques outils ? Enfin n'oublions pas que l’immense majorité des élèves des établissements officiels d’instruction se destinent aux professions manuelles et qu'il vaut mieux sacrifier les convenances d’un très petit nombre aux intérêts d'une immense majorité que sacrifier les intérêts de cette immense majorité aux convenances du très petit » nombre.
- Nous savons bien que notre idée ya se heurter à un préjugé très vivace. Le travail manuel, aux yeux de beaucoup de personnes, est une occupation d’or-
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- dre inférieur qu’il est bon genre de mépriser. Toute une classe de la société se croirait déshonorée, si elle laissait ses fils s’adonner à un travail manuel. Comme si les employés ou les fonctionnaires étaient plus utiles dans ce monde que les ouvriers, comme si la plume était d’un usage plus indispensable au bien-être général que la charrue ou le marteau.
- Il est bien certain que toutes les personnes encore imbues de ce préjugé seraient scandalisées de voir substituer de véritables outils de travail aux engins improductifs de la gymnastique. On pourrait les laisser se scandaliser toute à leur aise et ne pas sacrifier une amélioration utile à un vieux préjugé aristocratique. De même que le temps est venu, où les nobles n’ont plus cru déchoir en apprenant à écrire, de même un jour viendra où la bourgeoisie ne croira plus déchoir en se familiarisant avec les travaux manuels. ^Se rendant mieux compte alors delà solidarité de toutes les fonctions et de leur équivalence, elle portera à tous les hommes une estime égale et un égal amour.
- Un jeune poète philosophe, l’un des premiers de notre temps, M. Sully Prudhomme,né lui-même dans la bourgeoisie, a supérieurement exprimé cette idée. Dans la pièce Un songe de son volume Les Epreuves, il nous raconte comment cette vérité s’est révélée à lui.
- La laboureur, nous dit-il.
- Le laboureur m’a dit en songe : « Fais ton pain,
- Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème. »
- Le tisserand m'a dit : « Fais tes habits toi même. »
- Et Je maçon m'a dit : « Prends la truelle en main, »
- Et voilà notre malheureux poète, abandonné de chacun, traînant en songe ta plus difficile des existence et rencontrant à chaque pas d’insurmontables difficultés. Heureusement pour lui, le cauchemar ne dure pas et l’aurore le réveille.
- J’ouvris les yeux, nous dit-il.
- J’ouvris les yeux, doutant si l’sube était réelle :
- De hardis compagnons sifflaient sur leur échelle,
- Les métiers bourdonnaient, les champs étaient se/nés ;
- Je connus mon bonheur et qu'au monde où nous sommes Nul ne se peut vanter de se passer des hommes ;
- Et depuis ce jour-là je les ai tous aimés.
- Nous voici bien loin, pensez-vous, de notre point de départ. Eh bien non, pas autant que vous le croyez. Nous sommes partis de la gymnastique et nous voici à la poésie — deux sœurs inséparables au temps de Pindare — nous ne nous sommes pour-tent pas égarés, et ce n’est point par hasard que
- nous avons amené ici la conclusion de M. Sully Prudhomme.
- En effet, de même que le poète a aimé tous les hommes à partir du jour où il a compris l’équivalence de leurs fonctions, de même ceux qui méprisent aujourd'hui le travail manuel et avec lui l’ouvrier, l’aimeront quand ils auront appris à en mieux comprendre la mission. Il faut que ce soit l’oisif et non pas l’ouvrier, le parasite et non pas le producteur, qui tombe sous la réprobation publique.
- Malheureusement, nous n'en sommes pas là. Le préjugé qui déprécie le travail manuel est fortement enraciné et son extirpation sera difficile. Peut-être même sera t-elle impossible chez les hommes faits. En ce cas c’est sur les adolescents [qu’il faut agir ; c’est à empêcher le développement de ce déplorable préjugé qu’il faut veiller avec soin. Or, quelle mesure serait mieux de nature à atteindre ce but que l’introduction de la gymnastique industrielle dans tous les établissements officiels d’instruction. Le jour où nos jeunes gens apprendront à travailler, ils acquerront des idées plus justes sur le rôle grandiose du travail. Ed. Çhampury.
- L’homme sujet d'expérience.
- € Le public sait vaguement que certains médecins, ceux des hôpitaux principalement, font sur le corps humain des expériences qui coûtent quelquefois la vie aux sujets expérimentés, mais dont souffre presque toujours leur santé. Il serait temps qu’il y soit mis un frein, au nom de l’humanité et de la morale.
- Voici un exemple : « Le docteur allemand Kiinzg a injecté dans la peau de quatre-vingts malades de l’hôpital jusqu’à trois centigrammes de curare et il a constaté < avec étonnement » que ces injections» ne les ont pas tués. (Presse médicale de Vienne 1879). » D’où il suit que, si les malades avaient été tués, cet honnête docteur n’aurait été nullement étonné, et que, par conséquent, il s’attendait à les tuer ! On sait, en effet que le curare est un des poisons les plus violents ; c’est un de ceux dont les saurages de l’Amérique se servaient pour empoisonner leurs flèches.
- Ou se demande comment il peut se fai»e que les docteurs de la catégorie à laquelle appartient le docteur Kunze puissent circuler librement dans les rues de Vienne ou d’ailleurs ? {La Vie.)
- SALON DE 1879.
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- PEINTURE.
- Histoire
- Louis XJ et son compère Olivier le Daim ont été représentés bien des fois. Je ne crois pas qu’ils l’aient jamais été d’une manière plus heureuse ,que par M. Vanaise, un peintre belge d’un réel talent. Assis dans son fauteuil à dossier monumental, les deux bras croisés sur ses genoux et le corps incliné, Louis XI regarde en des-
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- sous son vilain compère qui, assis près de lui, sur un escabeau, lui expose un projet de coquinerie véritablement digne d'un roi, avec un geste montrant les paumes des mains et qu’on (peut traduire ainsi sans crainte de se tromper : —« De cette manière, sire, il est impossible que nous manquions le coup : » Ajoutons que M. Va-naise se montre aussi bon peintre qu’il est fin observateur.
- Dans son Caton arraché du Sénats M. Ulmann s’est ins-piré du passage suivant de la Vie de Caton le jeune par Plutarque : « César proposa une loi jpour partager aux citoyens pauvres et indigents la Campanie presque entière ; Caton seul ayant osé s’opposer à cette loi, César le fit arrêter par ses licteurs en plein Sénat et traîner en prison. »
- Voici maintenant comment M. Ulmann a compris ce drame sénatorial. Tandis que les licteurs saisissent Caton le jeune, il se penche en avant, le bras étendu vers César, et le désignant du doigt avec mépris; il proteste contre la violence dont il est la victime. César la main gauche crispée, s’appuie de la droite sur le dossier de sa chaise curule.
- Lépide assis près de lui le regarde froidement, Cicéron, reconnaissable au pois chiche qui orne sa joue, semble réfléchir sur l’incident. La foule des sénateurs est attentive et muette. 11 y a là, comme on voit, les éléments d’un fort beau tableau. Malheureusement M. Ulmann qui n’est pourtant pas le premier artiste venu, puisqu'il est ancien prix de Rome et qu’il est médaillé et décoré, n’a su donner ni variété, ni vie à la grande majorité de ses personnages et sa peinture, sans relief, rappelle les toiles imprimées.
- C’est du genre historique plutôt que de l’histoire proprement dite que relève le milice de Vadultère parM. Galliac. L’artiste a mis en scène cette horrible coutume antique rapportée dans l’Histoire universelle : « Sous Mezantius, roi d’Etrurie, on condamnait la femme adultère à être attachée vivante au cadavre de son amant immolé sous ses yeux. Ils étaient abandonnés ainsi liés corps à corps, et la mort arrivait lentement pour la femme. »
- Il faut savoir gré à M. Galliac d’avoir choisi un sujet absolument neuf en peinture et très impressionnant, mais son faire laisse encore bien à désirer, et puisqu’il est élève de Cabanel et de Bonnat, nous l’engageons vivement à se rapprocher plutôt du second que du premier de ses deux maîtres.
- M. Cornet est en progrès évident avec son Joseph expliquant les songes du panetier et de Vèchanson. Tandis que l’un de ces hommes, à demi couché sur une natte en lambeaux et la tête appuyée sur sa main,réfléchit tristement à l’explication qui vient de lui être donnée pour son compte, l’autre, assis sur le premier plan, une lourde chaîne rivée à la cheville, regarde Joseph et se désignant lui-même du doigt semble lui dire : — « C’est mon tour à présent, n’est-ce pas. » Ce que confirme le geste de Joseph, debout et vu de profil par le spectateur, La
- scène est bien rendue. Il est dommage que ce sujet ait été traité tant de fois.
- Un sujet bien neuf et bien moderne au contraire, c’est celui qu’a traduit sur la toile un peintre belge d’un beau talent, M. Delpérée. Le 18 novembre 1875, M. Demany commissaire de police en chef de Liège, fut chargé par le bourgmestre de cette ville de faire appliquer son arrêté interdisant la sortie des processions jubilaires organisées par M. de Montpellier, évêque de Liège. C’est cette scène de la vie publique, conflit frappant et d’une grande actualité entre les ministres d’une religion envahissante et l’autorité civile, que M. Delpérée a eu la très heureuse idée de peindre après Tavoir vue probablement de ses propres yeux.
- Au moment où l’évêque de Liège et deux ou trois de ses collègues sortent de l’église, précédés d’un porte-1 croix et d’enfants de chœur et suivis du clergé et des fidèles, apparaît au tournant même de l’église M. Demany, le commissaire en chef, accompagné d’un commissaire en second et de quelques officiers de police en costume, autour desquels se massent un certain nombre de curieux. Tenant son chapeau et sa canne d’une main, le commissaire en chef montre de l’autre à l’évêque l’arrêté que tient déplié le commissaire en second. L’attitude et la physionomie, à la fois polies et énergiques du commissaire en chef sont admirablement rendues. Tous les yeux des gens d’église sont fixés sur lui, M. de Montpellier fait un geste de la main gauche qui signifie : — « Bien ! nous obéissons à la force. L’un des évêques a un regard qui veut être foudroyant, l’autre un regard qui veut être dédaigneux. D’étonnement un jeune prêtre ouvre la bouche toute grande.
- L’hostilité d’idées qui règne entre les deux groupes et dans laquelle se reflète la lutte épique où s’engage la société de notre temps, cette hostilité, disons-nous, est rendue à merveille. Ajoutons que le mérite du faire artistique répond à celui de la conception de ce très-remarquable tableau. M. Delpérée est un maître que nous saluons.
- Il montre encore sa maëstria dans un autre tableau, non moins remarquable, Martin Luther à la Diète de Worms, lequel semble le pendant et le prélude du précédent, car là aussi l’hostilité règne et mouvementé la toile où elle est représentée, mais ce n’est pas encore la lutte entre l’autorité catholique et l’autorité civile, c’est la lutte entre la religion confite dans ses monstrueux abus et la religion qui cherche à se réformer. II y a là quelques tètes très expressives notamment le profil d’un cardinal assis, celui d’un moine dont l’œil est parlant et les visages de trois ou quatre évêques étendant un bras menaçant vers Luther qui crispe le poing et atteste le ciel, La réforme est d’ailleurs un fait accompli, cela se voit aux moines, aux savants et aux guerriers qui se sont rangés du côté de Luther,
- Le Dante à Vérone de M. Cotti est une œuvre distinguée. Vêtu du costume rouge traditionnel, Dante passe le long d’un portique et à la fixité de son regard, à cer-
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- tain gestp discret de sa main droite, on peut voir qu’il compose quelques-uns de ses vers immortels. Derrière lui des femmes le regardent avec une curiosité mêlée d’effroi et l’une d’elles dit le mot que Boccaee nous a conservé : — « Le voilà celui qui revient de l’enfer 1 » ce qui affole tellement son enfant qu’il se cache la tête dans le giron maternel.
- Le serment de Brutus sur le corps de Lucrèce de M. Leon Olivié n’a qu’un tort c’est que le thème a été exploité par plus d’un peintre. Mais cela n’empêche pas que M. Olivié n’ait fait une très belle œuvre. Splendide dans la mort, Lucrèce est étendue sur un lit, dans sa toge blanche à peine rougie de sang à la hauteur du sein. Derrière le chevet se tiennent son père et sa mère désespérés. Près d’elle est assis son mari ayant la pauvre main refroidie de sa femme bien aimée dans l’une des siennes et la tète défaillante sous son bras gauche replié, attitude pleine de désespoir. Le geste de Brutus montrant le couteau ensanglanté qu’il tient et les gestes des Romains qui jurent avec lui sont très vrais.
- C’est une heureuse idée qu’a eu M. Poilleux-Saint-Ange de nous représenter la légende carlovingienne suivante : — « Une nuit qu’Eginhard s’était rendu près d’Emma, fille de Charlemagne, il tomba une grande quantité de neige. Le matin, craignant que des pas d'hommes ne révélassent leurs amours, Emma porta son amant dans ses bras jusqu’à sa demeure. Charlemagne les aperçut et suivit dans toutes ses péripéties le singulier voyage de sa fille... Peu de temps après il les maria.» L’artiste nous a bien représenté Emma descendant les marches du palais, avec son cher fardeau dans les bras, mais il ne nous a point montré Charlemagne qui devait pourtant être bien curieux à voir filant sa fille et son futur gendre.
- M. Le Blant a traduit avec beaucoup de bonheur la noble et austère figure de Henri de La Rochejacquelein, Tenant l’épée nue dans sa main droite, levant de la gauche son haut chapeau noir à cocarde blanche, vêtu d’une lévite verte, ceint d’une écharpe blanche, ayant un cœur et une croix de drap rouge sur la poitrine, le chef vendéen est suivi de ses paysans armés de trom-blons, de faulx, de fourches, de haches et répondant par des cris sauvages à ses célèbres paroles : — « Si j’avance, suivez moi; si je recule, tuez moi ; si je meurs, vengez moi. » L’attitude de la Rochejacquelein est belle et il y a du mouvement et de la diversité dans celles des paysans, pauvres fanatiques hébétés. En somme le sujet est bien traité. Mais c’est un de ceux auxquels on ferait bien de renoncer, car c’est imposer un .triste rôle à la peinture que de lui faire glorifier des hommes qui n’ont pas craint de lever l’épée contre leur patrie.
- M. Destrem dont nous avons loué dans notre article sur les paysages le dépiquage, en Languedoc, expose un Jean Galas accusé par le peuple de la mort de son fils, auquel le jury a justement décerné une médaille de 3* classe. Une foule Irritée ou curieuse, parmi laquelle des bourgeois et des moines, envahit la boutique de
- Galas, où, près du comptoir couvert d’étoffes, gît, une corde autour du cou, le cadavre du jeune Galas. Le malheureux père, accusé directement par l’un des survenants, en a laissé tomber ses bras de stupéfaction, et il fait un geste de ses mains ouvertes, comme pour dire : — « G’est une horrible fatalité !»
- Beaucoup de mouvement, de vie et de vérité.
- Nous aimons beaucoup la Blanche de Castille> reine de France, surnommée « l’Amour des pauvres » que nous a peinte M. Moreau de Tours. Elle est vraiment éblouissante dans sa blanche robe et sous son voile blanc orné d’un diadème, quand, descendant les marches d’une église elle met sa bourse dans les mains d’une fillette en haillons, et nous comprenons que la dame d’atours et le moine qui la suivent la regardent avec admiration. La tête du vieux mendiant assis et tenant la fillette devant lui est fort belle. Quant à Blanche de Castille la grâce de son attitude égale le charme de sa physionomie.
- Rien ne saurait mieux démontrer la nécessité du grand mouvement philosophique qui s’est produit vers la fin du xvme siècle que ces épreuves odieuses et ridicules du crucifiement que s’imposaient par pieuse bravade durant ce siècle même certaines femmes illuminées. Dans un autre tableau, récompensé d’une médaille de 2e classe, M. Moreau de Tours nous fait assiter à l’une de ces épreuves. Il nous montre une extatique, étendue sur un chevalet, en forme de croix, la tête reposant sur un livre (l’Evangile sans doute) qui lui sert d’oreiller, une couronne d’épines sur sa chevelure éparse, et des clous traversant les paumes sanglantes de ses deux mains. Des seigneurs du temps, aux cheveux poudrés, l’entourent, et l’un d’eux lui montre le "Christ en croix peint dans un missel. Cependant trois individus dont un prêtre chantent à tue-tête des cantiques. Le visage de la patiente convulsé par la douleur est relativement calme; ceux des autres personnages sont empreints de tristesse, de curiosité ou d’effroi. C’est là une œuvre d’un vrai mérite.
- Dans Une mode nouvelle sous le directoire, M. Morlon a emprunté à l’histoire de cette triste époque l’un de ses épisodes les plus scandaleux. Mme Tallien n’ayant pour tout vêtement qu’une robe de gaze noire absolument transparente, se promène dans le jardin du Palais-Royal, devenu le Palais-National, entre Mme Récamier et Mme de Beauharnais, un peu moins indécemment vêtues qu’elle. Tandis que deux muscadins s’inclinent, en souriant devant Mme de Beauharnais, un incroyalle lorgne Mme Tallien ; une femme du peuple, ayant la cocarde et le ruban tricolore à son bonnet et donnant la main à son petit garçon coiffé d’un bonnet phrygien, fait une moue de mépris, et un révolutionnaire vêtu de noir et semblant porter le deuil de la révolution frappée mortellement le 9 thermidor, regarde avec une froide colère cette ignominie du nouveau régime.
- Le 14 mai 1796, Jenner inocula à un jeune garçon le virus Vaccin en prenant ce virus sur une pustule que
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- portait à la main une laitière qui ayait gagné la picote d’une des vaches de son maître.
- C’est ce grand fait de l’histoire médicale dont le sculpteur italien Monteverde s’était inspiré déjà, avec tant de bonheur, que M. Gaston Mélingue a traduit sur la toile, d’une manière plus complète encore que ne le comporte la sculpture.
- Devant une maisonnette anglaise à pilastres, blanche et gaie et garnie de chèvre-feuilles, un jeune garçon, nu-jambes et nu-pieds, le bras et la poitrine également découverts, est à demi couché dans un fauteuil en velours jaune d’Utrecht. D’appréhension plus que de douleur, il crispe ses petits pieds sur l’un des barreaux du fauteuil et sa main sur le bras de son père qui le maintient, pendant que Jenner penché lui fait une série de piqûres. Un homme ayant une perruque à marteaux et des gants verts avance la tête pour mieux voir et il en montre ses dents, tellement il est attentif. Deux jeunes filles ont l’air effrayé. Quant à la laitière, accotée contre l’un des pilastres de la maisonnette, elle s’ajuste une bande de linge sur la main d’où le vaccin a été pris.
- Nous félicitons M. Gaston Mélingue d’avoir choisi un sujet d’un si grand intérêt et de l’avoir traité avec un soin vraiment remarquable.
- Son frère M. Lucien Mélingue joint au moins autant de conscience artistique à un talent très supérieur. Il nous retrace, cette année, dans un magnifique tableau l'un des épisoles les plus grandioses de l’histoire de France et notamment de l’histoire de Paris : l’insurrection de 1358 qui avait pour chef le prévôt des marchands Etienne Marcel.
- Les insurgés, armés de hallebardes, de haches, d’épées et de poignards ont envahi le palais. Le maréchal de Normandie et le maréchal de Champagne gisent sur le carreau, l’un déjà égorgé, le cou sanglant, l’autre, les yeux révulsés par la peur, blême, crispant les mains, comme pour écarter le poignard qui le vise, criant grâce, la bouche grande ouverte. Le dauphin Charles, celui qui devait régner bientôt sous le nom de Charles V, livide, les yeux fixes, s’est affaissé sur un lit, s’appuyant contre la courtine de ses deux mains fluettes. Vêtu d’une longue robe mi-partie d’or et de velours bleu que constellent des fleurs de lis, chaussé de souliers en velours noir à la poulaine, il est coiffé d’un chaperon rouge et bleu qui n’est pas le sien, mais bien celui d’Etienne Marcel. Il a en effet, le pâle adolescent aux longs cheveux blonds, imploré la protection d’Etienne Marcel et celui-ci n’a trouvé rien de mieux pour lui assurer la vie sauve que de changer de chaperon avec lui. Et tandis que l’un des insurgés désigne d’une manière menaçante au dauphin, de la pointe de son épée, le cadavre de l’un des maréchaux, Etienne Marcel montre à ses hommes son propre chaperon sur la tête du dauphin, comme pour leur dire : — € Vous le voyez, cet enfant doit être sacré pour vous. > Cependant, il maintient sur sa tête, à lui, par un geste plein de fierté, le petit chaperon
- princier en velours noir à fleurs de lis d’or, que, d’après Michelet, il porta toute la journée. La tête du dauphin, celle d’Etienne Marcel et deux ou trois autres sont admirablement rendues et les moindres accessoires, dans le tableau, sont peints avec une rare perfection, sans que l’effet dramatique en soit refroidi le moins du monde. C’est là une oeuvre de très grande valeur.
- Une médaille de 2a classe et le prix du Salon (un prix qui donne aux jeunes artistes un avantage semblable à celui qu’ils retirent du prix de Rome) ont été décernés à M. François Flameng, l’un des fils du célèbre graveur, pour son tableau : Y Appel des Girondins, le 30 octobre 1793 ; — prison de la Conciergerie.
- Dans une salle basse et voûtée, sorte de cave où la lumière entre blafarde par de hautes fenêtres, les prisonniers girondins viennent de terminer leur repas. Il y a encore sur la table dont la nappe blanche reflète l’ombre de quelques-uns d’entre eux, un pota’étain, des verres, des tasses, des assiettes, un chandelier. Par terre, un panier contenant des bouteilles vides, un gigot entamé dans un plat, une soupière, etc.
- Devant la table, sur une civière le cadre ensanglanté de Valazé, qui, comme on sait, s’était poignardé devant ses juges pour se soustraire à l'échafaud. De l’autre côté de la table le groupe des Girondins, dans des attitudes aussi variées qu’impressionnantes écoutant les uns avec calme, les autres avec horreur, les autres avec indignation, selon leur tempérament propre, la kyrielle funèbre de leurs noms.
- Par derrière défilent entre deux haies de soldats des condamnés se rendant au supplice. Il y a évidemment dans cette oeuvre d’un jeune peintre quelques défauts, mais il y a des qualités qui les rachètent au centuple et, ou nous nous trompons fort, ou M. François Flameng pourra devenir un grand peintre.
- M. Morot a représenté un Episode de la bataille d'Eaux Sextiennes, emprunté à l'Histoire des Gaulois, d’Amédée Thierry. « Après la défaite des Ambrons par les Romains, les femmes des vaincus défendent leur camp contre la cavalerie romaine et la forcent à reculer. » Il y a dans ce tableau une réelle puissance qui fait songer à Delacroix, mais un peu trop de confusion. L’expression de fureur donnée à deux ou trois Ambronnes est admirable, mais pourquoi sont-elles nues pour combattre ? On ne se l’explique guère que par l’une ou l’autre de ces deux raisons : ou c’est pour se faire des armes de leurs charmes, comme le dirait un poète, très heureux de trouver une si belle rime, ou c’est pour permettre à l’artiste de dessiner de belles académies. Quoi qu’il en soit, l’œuvre de M. Morot a été jugé si remarquable qu’on a violé le règlement en lui décernant une médaille de lre classe, alors que l’artiste était hors concours. Inutile de dire que cette toile a été acquise par l’Etat.
- Le passage suivant d’un livre de M. Hauréau sur Bernard Délicieux et l’Inquisition albigeoise, a inspiré la Délivrance des emmurés de Carcassonne, de M. Jean-Paul Laurens : «Au mois d’août 1303, les gens de Carcassonne et d’Albi viennent arracher aux cachots de l’Inquisition
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- les nombreux prisonniers qu’ils renfermaient; le frère mineur Bernard-Délicieux s’efforce de contenir la foule que ses discours ont ameutée. Le réformateur du Languedoc, Jean de Picquigny, accompagné de plusieurs consuls de Carcassonne, assiste à l’envahissement des cachots qu’il n’a pu éviter. » La scène se passe dans une cour avoisinant les cachots. Sous la pression de barres de fer trois hommes ayant des attitudes variées, font tomber les briques qui murent la porte extérieure de ces cachots ; et les personnages dont il est question plus haut, vêtus de robes rouges ou jaunes les regardent faire. Un homme à tête expressive fait du poing un geste qui signifie : — « Marchons tous à l’assaut de cette porte. » Cependant Bernard-Délicieux, se hissant sur les pointes de ses pieds dans ses sandales et portant les deux mains en l’air fait un signe d'apaisement. Il a la tête fine, le regard noir, profond et doux. Une jeune fille à genoux devant lui baise le bas de sa robe de bure que ceint une corde. Des femmes et des enfants lèvent sur lui des regards respectueux et attendris. On sent passer à travers tous les cœurs l’émotion d’une anxieuse attente. La gravité de l’acte qui s’accomplit domine toutes les physionomies. Ajoutons que les édifices, d’aspects tranchés, où s’encadre cette scène pleine de mouvement et de vie, y ajoutent un grand pittoresque. M.. Jean-Paul Laurens a fait là une œuvre digne de ses précédentes, c’est tout dire. On reproche généralement à M. J.-P. Laurens de pécher par la couleur. Il est certain qu’il y a des coloristes biea supérieurs à lui. Mais, tout compte fait, si sa couleur n’est pas brillante elle est solide, et quand, outre ce mérite, on a ceux de bien dessiner, de choisir merveilleusement ses sujets, de faire vivre ses personnages sur la toile et d’impressionner puissamment les spectateurs, on est incontestablement un grand peintre ou il n’y en a jamais eu et il n'y en aura jamais.
- / Philippe Marsal.
- Aveu significatif.
- « .... Quelle est l’opinion du public sur le but de la médecine et le rôle du médecin. La médecine, aux yeux de tous, est avant tout, Vart de guérir, et le médecin, au lit du malade, ne doit être préoccupé que de chercher des moyens curatifs. Dans la réalité, c’est l’inverse qui arrive. »
- (.Discours de rentrée de la Faculté de Médecine de Nancy., par le professeur Hirsch, 1872-73, et journal les Mondes, 27 février 1873.JT
- LIBERTÉ DE LA PRESSE.
- , Le journal le Temps publie, à l’occasion des travaux de la commission qui élabore une loi contre la liberté de la presse, les excellentes réflexions que voici :
- Nous avons suivi au jour le jour, dit-il, les résolutions de détail prises par la commission « relative à
- l’abrogation de diverses lois sur la presse ». C’est là son titre officiel, mais on s’est probablement aperçu déjà qu’elle le justifiait assez mal ; si elle abroge, en effet, c’est le plus souvent pour remplacer, et elle ajoute en somme plus qu’elle ne retranche, ce qui doit embarrasser et même scandaliser quelque peu son président, le champion traditionnel non pas même de la liberté, mais de l’impunité de la presse, M. Emile de Girardin. Les choses ont pris un tel cours que les journaux en viendront sans doute à solliciter comme une grâce le maintien pur et simple de la législation antérieure : elle est compliquée, parfois contradictoire, mais elle a au moins cette avantage d’être connue des gens qu’elle touche. Nous savons bien que l’œuvre de la commission sera revue, corrigée et au besoin annulée par la Chambre ; mais, à parler franc, nous n’y comptons pas outre mesure: la majorité ne semble pas avoir sur ce sujet des idées générales bien arrêtées, des principes, si l’on veut ; elle n’a guère que des opinions de circonstance ou de situation ; assurément elle désire et elle approuve que la presse jouisse d’une certaine liberté, qui est ou paraît être l’une des conséquences naturelles de la République ; mais, comme les parquets ne poursuivent guère en somme que la presse bonapartiste ou la presse intransigeante, elle n’imagine pas que la presse modérée soit autrement intéressée à une bonne ou à une mauvaise législation sur la matière ; qu’importe le nombre des délits yisés, s’ils ne mettent en cause que nos adversaires; qu’importe la dureté des peines, si elles ne tombent pas sur nos amis ? On dirait qu’il s’agit d’un gouvernement faible à protéger, non d’une liberté nécessaire à établir; ce n’est pas au surplus le gouvernement seul qui bénéficie de cette tendance ; les particuliers plus ou moins lésés sont armés par la commission d’un arsenal défensif ou offensif fort bien pourvu : rarement les amateurs de procès s’étaient vus à pareille fête, et les malheureux journalistes n’ont qu’à se bien tenir: les gendarmes et les huissiers ont l’œil sur eux.
- Nous voudrions voir la majorité réagir contre cette tendance qui ne se manifeste pas seulement, il faut le dire, en matière de presse ; on parle beaucoup trop de l’Etat depuis quelque temps, de ses droits, de ses prérogatives, de son rôle ; à force de demander à l’ancien régime des arguments contre certaines libertés dont on se défie à tort ou à raison, on fait entrer peu à peu la République dans la peau de la monarchie ; c’est fort bien quand il ne s’agit que de crosser les jésuites, mais il est de la nature des sophismes de ne pouvoir s’arrêter ni se limiter; c’est surtout d’eux que l’on peut dire : laissez-leur prendre un pied chez vous, ils en auront bientôt pris quatre;
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- si nous lâchons l’Etat sur nos adversaires, il ne tardera pas à retomber sur nous-mêmes de toute la force que notre passion d’un jour lui aura communi-niquée : c’est l’histoire du cheval qui veut se venger du cerf, de La Fontaine, et de la cavale indomptable et rebelle, de Barbier.
- Ah ! sans doute, quand on tient le pouvoir, on n’a pas besoin de liberté ; les souverains se sont toujours sentis assez libres et nous n’avons jamais ouï dire qu’un seigneur se fât plaint du servage ; pour juger de la liberté d’un pays, il faut regarder du côté de l’opposition, qui n’est pas un mal inévitable, comme beaucoup le pensent, mais un bien nécessaire, car elle représente la discussion, la contradiction, l'inquiétude, lalutte, c'est-à-dire tous les éléments du progrès humain ; elle nous oblige à penser, à parler, à agir sans relâche, à avoir toujours raison, à justifier à chaque instant la force par le droit, le règne du fait par l’autorité de l’idée. Elle a sauyé des monarchies, elle ne tuera pas la République, et à nos yeux la supériorité de la République sur les diverses monarchies qui ont traversé notre histoire est justement de n’avoir ni la haine, ni la peur, ni la honte de la liberté : la République vit de la liberté comme l’Empire en meurt.
- X/électricité appliquée à la, taille de» meule».
- M. Hallez d’Arros signale dans l'Électricité un emploi nouveau de la puissance électrique. Il s’agit d’un appareil pour la taille des meules de moulin inventé par M. Granston.
- On sait combien la taille des meules est difficile et que de plaintes les meuniers font entendre pour la manière trop souvent imparfaite dont elle est exécutée. Il paraît que le nouveau procédé est excessivement simple et exempt de la majeure partie des inconvénients de l’ancien.
- Le ciseau dont se sert M. Granston est placé au bout d’un ressort qui s’élance d’une case dans laquelle sont renfermés les aimants destinés à organiser le rappel. Cet appareil peut donner de 1,000 à 2 000 coups par minute. Gomme les fils tiennent la place des tuyaux de vapeur, il est facile de comprendre que le cadre qui porte les électro-aimants puisse être incliné de toutes les manières possibles, qu’on règle à volonté la force et la fréquence des coups que le ciseau doit donner.
- A PROPOS D’UNE PÉTITION
- Le Journal officiel a publié il y a quelques jours les résolutions présentées au Sénat par la Commission sénatoriale des pétitions.
- Nous relevons au nombre de ces pétitions, celle par laquelle la Société contre l’abus du tabac demande qu’une loi interdise aux enfants au-dessous de seize ans l’usage du tabac dans tous les débits de boisson et autres lieux de réunion publique.
- Après audition du rapport de M. Delbreii cette pétition a été renvoyée au ministre de l’intérieur, avec recommandation toute particulière à son attention.
- Voici en quels termes s’est exprimé le rapporteur:
- * Cette pétition, dit-il, émane d’une société de tempérance qui s'est récemment fondée pour combattre l'usage excessif du tabac.
- « Les pétitionnaires appellent l’attention du Sénat sur les propriétés malfaisantes de ce narcotique. Elles agissent, disent-ils, même sur les hommes faits quand ils en usent avec excès, et leurs effets sont toujours désastreux au triple point de vue physique, moral et intellectuel sur l’organisme de l’adolescent, à plus forte raison del’enfant, qui en fait un usage prématuré. Le mal est déjà grand, ajoutent-ils, mais cette funeste manie gagne toujours du terrain parmi les enfants de tout âge, et si on tarde trop à lui faire obstacle il peut devenir irrémédiable et menacer sérieusement d’un abâtardissement général la génération qui s’élève. Ils invitent, en conséquence, le Sénat à étendre à l’usage du tabac par les enfants les prohibitions qui ont déjà été édictées au sujet des liqueurs alcooliques : ils voudraient qu’il leur fût absolument interdit dans tous les débits et autres lieux de réunion publique.
- « La Société publie un journal mensuel de propagande sors le titre de : Journal de la Société contre l'abus du tabac avec cette épigraphe extraite d'un livre de Balzac : « Le tabac détruit le corps, attaque l’intelligence et hébète les nations. » J’ai lu, dans les trois numéros qui sont joints au dossier, plusieurs rapports sur la matière, rédigés par divers médecins. Chacun d’eux cite à l’appui de sa thèse des faits et des expériences personnelles qui ne laissent aucun doute sur l’influence pernicieuse de l’abus qu’ils signalent. Ils sont tous d’accord pour en conclure qu’il est absolument incontestable que l’abus du tabac, ou même le simple usage qu’en font prématurément un trop grand nombre d’enfants détermine chez eux les troubles les plus graves, tels que l’engourdissement des facultés mentales, l’anémie, l’arrêt du développement et la ruine de leur constitution et parfois même une mort prématurée.
- « Nous n’avons pas à apprécier la valeur de ces rapports au point de vue de la science médicale ; ce n’est pas de notre compétence, et il nous faudrait d'ailleurs des connaissances spéciales qui me font, je l’avoue, complètement défaut. Mais il doit nous suffire, ce me semble, qu’un cri d’alarme aussi accentué soit poussé par des hommes de l’art, tellement convaincus qu’ils ne craignent pas d’en livrer l’expression à la publicité pour supposer que leurs craintes sont fondées, du moins en grande partie, et en conclure que l’usage prématuré du tabac par les enfants présente en effet de graves inconvénients, auxquels il peut être urgent de porter remède.
- « Remarquez d’ailleurs, messieurs, que si cet abus fait des victimes dans tous les rangs de la société indistinctement, c’est surtout parmi les enfants des classes ouvrières qu’il sévit avec le plus de violence. La raison en est bien simple. Forcément abandonné de bonne heure à lui-même pour les besoins de la vie, l’enfant du peuple travaille, dans les fabriques, loin de la surveillance de ses parents : Est-il étonnant dès lors qu’il contracte plus généralement que les autres cette funeste habitude qui ruine sa santé ? Personne cependant n’a plus d’intérêt que lui à la
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- conserver saine et forte. C’est donc principalement en faveur de ces malheureux qui jouent si imprudemment avec un danger d’autant plus particulièrement redoutable pour eux qu’ils l’ignorent ou qu’ils le méprisent, que nous vous proposons de faire appel à la vigilance du Gouvernement, et de lui demander s’il ne serait pas temps de prendre des mesures, ainsi que cela a été fait déjà dans plusieurs Etats de l’Europe, notamment en Prusse et en Suisse, pour interdire l’usage du tabac aux enfants âgés de moins de seize ans, comme on'l’a déjà fait pour les boissons alcooliques.»
- Nous nous permettrons d’ajouter quelques mots.
- Les intentions de l’honorable M. Delbreil et celles de la Société contre l’abus du tabac sont très-louables ; malheureusement la mesure proposée nous parait tout à fait insuffisante ; elle nous paraît même insignifiante.
- Les enfants âgés de moins de seize ans ne fréquentent guère les débits de boissons et les autres lieux de réunion publique visés par la mesure proposée, et ceux qui fréquentent ces établissements ou ces réunions se consoleront en fumant à la rue ou chez eux. Une mesure plus efficace consisterait à interdire de la manière la plus formelle aux bureaux la vente du tabac à des enfants.
- Nous savons bien que dans beaucoup de cas les petits fumeurs trouveraient des intermédiaires plus âgés qu’eux tout disposés à leur acheter du tabac, mais il y aurait toujours un certain nombre d’enfants qui n’oseraient pas demander Ge service à de grandes personnes. Ceux-là seraient toujours autant de sauvés.
- Une autre mesure qui concerne, il est vrai, les adultes et non les enfants, mais qui serait bien plus radicale et beaucoup plus fructueuse pourrait être prise par l’Etat ; nous signalons cette mesure d’une manière toute particulière à l’attention de M. Delbreil et à celle de la Société contre l’abus du tabac. Peut-être pourraient-ils agir en sa faveur. Cette mesure, qui pourrait être réalisée par un simple arrêté du ministre de la guerre, consisterait à interdire dans Varmée Vusags du tabac.
- Nous savons que beaucoup de nos lecteurs vont se récrier. Le tabac est devenu d’un usage tellement général, la superfluité de son rôle est si peu sentie l’affaiblissement de richesse sociale qui en résulte est si peu connue de la grande masse du public, qu’un journaliste est mal venu à s’élever seul contre un usage aussi généralement accepté, quoiqu’inutile et dispendieux.
- Nous entendons revenir sur cette question. Elle Pèse d’une trop grande importance dans la solution problème de la misère pour que nous n’y revenions Pus. Chaque année la culture de cette plante superflue
- retire aux cultures utiles des milliers et des milliers d’hectares de bonne terre ; et chaque année aussi la consommation de ce produit de luxe transforme en fumée des centaines et des centaines de millions de francs. L’usage du tabac produit le plus effroyable gaspillage de richesse qui se puisse imaginer; par conséquent, il est pour l’humanité en général et pour la classe ouvrière en particulier une cause perpétuelle de misère.
- Nous n’insistons pas aujourd’hui sur ce sujet. La place nous manque pour le faire. Ce sera pour une autre fois. Il nous suffit de signaler aujourd’hui à toutes les personnes qui mettent l’intérêt du plus grand nombre au-dessus de leurs prédilections personnelles, combien il serait profitable que des mesures fussent prises contre l’extension de l’habitude de fumer, particulièrement en refusant de vendre du tabac aux enfants et en interdisant son usage aux soldats. Ë. C.
- L’affaire Staunton,
- Au commencement de l’année dernière eu lieu en Angleterre, dans le comté de Kent, un procès criminel qui eut un grand retentissement. Une famille était accusée d’avoir séquestré et fait mourir de faim un de ses membres, Henriette Staunton. Douze médecins, dont plusieurs très célèbres furent consultés par la justice pour savoir si le cadavre de la fille Staunton présentait, en effet, les altérations matérielles de la mort par inanition. Combien pense-t-on qu’il y eut d’avis ? Deux, comme lorsque Hippocrate dit oui et Qalien dit non ? Deux, ce serait, peu : il y «n eut douze-, juste autant que de têtes, je dis de têtes, non de cervelles !
- Il est vrai qu’une treizième forte tête, — de Paris, celle-là, — pour expliquer cette harmonie des camarades anglais, assure que la mort par inanition ne laisse aucune tracé, ce qui expliquerait assez naturellement qu’on n’en ait pas trouvé chez la fille Staunton... si c’était vrai ; mais ce n’est pas vrai: la mort par inanition laisse beaucoup de traces et de très caractéristiques.
- Le résultat de toutes ces divergences fût que jurés et magistrats renvoyèrent les médecins à leurs parlottes et condamnèrent la famille Staunton à être pendue, ce qui du reste, ne ressuscitera pas Henriette Staunton ; mais, bonne ou mauvaise, la loi est la loi. [La Vie-)
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- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- Amélioration Economique, pacifique et légale du sort des travailleurs, par l'un des doyens de la coopération parisienne. Brochure in-18 ; chez Périnet, 10, rue du Croissant, Paris. 10 centimes.
- Dans cette brochure M. Faveller signale à l’atten* tion des personnes qui désirent l’amélioration du sort des ouvriers sans que l’Etat ait à s’en mêler, un comptoir récemment fondé à Paris, Faubourg du Temple, 74, sous la raison sociale, Comptoir des consommateurs et des producteurs.
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- LE DEVOIR
- Le Devoir s’interdit de la manière la plus formelle d’apprécier, soit en bien, soit en mal, les établissements commerciaux ou industriels. Lorsque ces établissements sont destinés à l’amélioration du sort des ouvriers le Devoir les signale sans prendre parti ni pour ni contre. Le Comptoir en question rentrant dans cette dernière catégorie, le Devoir ne peut sortir de la règle générale qu’il s’impose et doit se borner à le signaler.
- Le point le plus ingénieux du fonctionnement de ce comptoir est le mode d’obtention par les sociétaires de remises sur leurs achats, quelque minimes que soient ces achats.
- Pour obtenir ce résultat, dit la brochure de M. Fa-velier, un comptoir passe des contrats avec des fournisseurs qui s’engagent à faire aux consommateurs désignés une remise tout en leur vendant aux mêmes prix et qualités qu’à leurs clients habituels : ces fournisseurs trouvent naturellement la compensation de leurs remises dans l’augmentation et la sécurité des ventes que leur procure cette nouvelle clientèle.
- Les remises sont réparties aux consommateurs, au moyen de jetons, au fur et à mesure des achats. Ces jetons sont payés à la caisse du comptoir quel-qu’en soit le montant et à quelque époque que ce soit. Le porteur touche la moitié en espèces, l’autre moitié reste au comptoir pour :
- 1° payer les frais généraux ;
- 2° fonder plus tard des établissements d’utilité générale au profit des sociétaires du comptoir.
- On parle beaucoup des jésuites en ce moment. A leur propos nous annonçons avec plaisir la seconde édition de l’excellente et populaire brochure: Les Jésuites et le Jésuitisme, de notre ami E. de Pompéry.
- Rappelons que cette brochure, si pleine dans sa mince enveloppe, a été écrite au point de vue historique le plus impartial. Elle vous apprend ce qu’était Ignace, le fondateur de l’Ordre, en quoi consistent les exercices spirituels qui font le jésuite, enfin elle donne un vif et complet aperçu de la lutte de la formidable société tant dans l’Eglise contre les papes et les autres religieux que hors l’Eglise contre les rois et les peuples. On ne peut trouver rien de plus complet sous un si petit volume. Et cela ne coûte que 15 centimes.
- Avis aux propagandistes.
- S’adresser à la librairie centrale des publications populaires, 48, rue des Saints-Pères.
- Le Téléphone nu Brésil
- Tandis que la France n’utilise toujours pas la magnifique découverte des téléphones, l’usage de ces précieux appareils va se répandant de plus en plus dans les pays lointains.
- Nous avons déjà signalé le fait que le Japon est actuellement en avance sur les autres pays pour les appfi, cations téléphoniques. Il y a sur bon nombre de points du Japon des services officiels ou privés de téléphones Aujourd’hui c’est Je Brésil qui entre da»s la même voie. Un grand nombre de plantations de ce riche pays sont aujourd’hui munies de communications téléphoniques Les deux Chambres du Brésil, Sénat et Chambre des Représentants, sont réunies entre elles par des téléphones.
- Espérons qu’à l’occasion du retour des Chambres françaises à Paris le Palais Bourbon et le Luxembourg seront réunis par le même mode de communication.
- Ivrognerie des irlandais.
- Un vice général en Irlande, dit M. Elysée Reclus, c’est celui de l’ivrognerie. De 1839 à 1845,- on put espérer que tous les Irlandais feraient vœu de tempérance et que Vusquebaugh ou whisky, c’est-à-dire l’eau par excellence, deviendrait à peu près inconnue en Irlande. Aux temps de la grande ferveur suscitée par la prédication du € Père » Mathew, environ la moitié des Irlandais jurèrent de s’abstenir de liqueurs fortes ; un seul jour jusqu’à treize mille personnes firent vœu de teetotalism ou de tempérance absolue, et les tavernes disparurent complètement de plusieurs districts. Mais la tentation de l’ivresse est forte dans un pays de misère, et les serments furent oubliés. C’est à la suite de la famine surtout que le vice de l’ivrognerie se répandit de nouveau; en maints endroits, les distributeurs de fonds étaient en même temps des vendeurs d’eau-de-vie : ils reprenaient d'une main ce qu’on les chargeait de donner de l’autre.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Préfecture de l’Aisne
- CONSTRUCTION
- D*UNE
- ÉCOLE NORMALE PRIMAIRE
- DE GARÇONS
- AVEC ÉCOLE ANNEXE
- A LAON
- Le Mardi 19 Août 1879, à une heure de l’après-midi, il sera procédé, en Conseil de Préfecture, à Laon, à l’adjudication, eu uu seul lot, au rabais, sur soumissions cachetées, des travaux de construction de YEcole normale primaire de VAisne.
- Ces travaux s’élèvent, non compris la somme à valoir et les honoraires de l’architecte, à la somme totale de 415,689 fr. 21.
- Les pièces du projet sont déposées à la Préfecture (2e division, 2e bureau), et au bureau de M. G. Trinaut, architecte à Laon, où elles seront communiquées aux entrepreneurs tous les jours, de 9 heures à midi, et de 2 heures à 5 heures, excepté les dimanches et fêtes.
- Le cautionnement est fixé à 20,784 fr. 46.
- Les pièces à produire pour pouvoir être admis à concourir à l’adjudication sont indiquées en l’afficbe publiée le 5 juillet 1879.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- ~Lt numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 27 JUILLET 1879
- 2* ANNÉE, TOME 3 — N° 46
- JOURNAL DES RÉFORMES SOCIALES
- BUREAU PRINCIPAL
- A GUISE ( Aisne ).
- •TsJL-r'-
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de.Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . .
- Six mois. . .
- Trois mois. . .
- 10 f. »* 6 »» 3 »
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »» _ Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Cléricalisme et religion.— Semaine'politique.— La peine de mort et les erreurs judiciaires. <— Finissons-en. — Le salon de 1879. — Qu’il est bon de connaître ce dont on parle. — Journal d’une jeune anglaise. — Bulletin bibliographique.— Variétés.
- CLÉRICALISME ET RELIGION.
- La lutte au sujet ou plutôt à l’occasion des lois Ferry, lutte terminée à la Chambre, va s’engager de plus belle au Sénat.
- Quelle que doive être l’issue de cette lutte elle n’aura pas été inutile. N’eût-elle enfanté que l’émotion produite par les révélations faites à la tribune, que ce serait déjà un précieux résultat. Il est toujours excellent que l’opinion publique prenne le parti de la morale contre ceux qui osent l’offenser.
- A vrai dire, la grande masse du public s’attendait bien à quelques citations accablantes ; elle ne doutait pas que le parti clérical dans les écrits qu’il patronne, ne paraphrasât de son mieux les anathèmes du Syllabus ; enfin elle comprenait parfaitement que la curie romaine, ayant repris ses allures militantes et ses velléités de théocratie, devait avoir recouru, comme Par le passé, à la falsification des textes, à la
- défiguration systématique de l’histoire et à l’interprétation abusive des écrivains et des lois.
- Mais, se disait-on, partout où les intérêts de la curie romaine ne sont pas directement en jeu, elle n’a pas dû inoculer son virus démoralisateur.
- On se trompait. Cette confiance était une illusion.
- Les écrits cléricaux sacrifient tout ce qui est de nature à donner à l’homme un haut sentiment de sa dignité. Us ne font pas plus de cas de la morale que de l’histoire. L’une et l’autre sont sacrifiées sans façon. Les principes les plus élémentaires du devoir sont méconnus, les fondements les plus essentiels de la morale sont foulés aux pieds. Les preuves officiellement données ne peuvent laisser à ce sujet l’ombre d’une illusion.
- Et ce n’est pas seulement dans les cas où le doute est possible que la morale est ainsi sacrifiée, c’est aussi dans ceux qui ne peuvent donner lieu à aucune hésitation. Le temps où Pascal écrivait les Provinciales et celui où Molière mettait Tartuffe sur la scène seraient-ils revenus au milieu de nous ? Peut-être, mais avec une différence toutefois : c’est que si l’immoralité d’aujourd’hui est aussi écœurante que celle d’alors, elle se cache sous une plus grande dissimulation. Actuellement la morale n’a pas de plus dangereux ennemi que certains écrits, soi-disant moraux, dûs aux plus hauts personnages du parti clérical;
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- LE DEVOIR
- En présence de faits aussi anormaux, il est naturel de se demander comment on a pu mettre sous le couvert de la religion d’aussi tristes agissements.
- La réponse est bien simple.
- C’est que le cléricalisme et la religion sont choses qui n’ont aucun rapport. Il est de toute nécessité de les distinguer avec soin car cette distinction est d’une haute importance.
- La religion, c’est, comme l’étymologie du mot l’indique, une satisfaction donnée à un sentiment naturel au coeur de l’homme, sentiment qui pousse les individus isolés à établir entre eux des liens basés sur une communauté de croyance.
- Le cléricalisme, lui, est tout autre chose. Il consiste dans la tendance qu’a le clergé, ou les individus affiliés au clergé, à s’immiscer dans les affaires du gouvernement temporel et à ne reculer devant rien pour s’approprier l’autorité et l’exploiter à son profit exclusif.
- La religion répète avec Jésus :
- « Mon règne n’est pas de ce monde » ; le cléricalisme s’écrie avec Tartufe :
- « L’amour qui nous attache aux choses éternelles
- N’étouffe pas en nous l'amour des temporelles. »
- En conséquence de ces différences, le Devoir ne peut garder la même attitude envers la religion et envers le cléricalisme. Tandis que la première est une puissance bienfaisante qui a droit à tous nos égards, la seconde est un fléau pernicieux qui doit être impitoyablement extirpé.
- Précisons davantage encore.
- L’Eglise romaine était à l’époque de sa gloire la forme extérieure d’une religion, rien déplus, rien de moins. Au ive siècle, qui est le siècle par excellence du catholicisme glorieux, l’Eglise était complètement désintéressée du pouvoir temporel, elle vivait tout à fait en dehors des affaires politiques; elle montrait un réel mépris des richesses et attaquait même les riches avec une plus grande violence de langage que celle de nos plus farouches révolutionnaires d’aujourd’hui ; elle apportait tous ses soins, elle consa-
- crait toutes ses forces à la propagation de ses doctrines au milieu des païens et à l’amélioration morale de ses adeptes. Aussi en quelques années vit-elle sortir de son sein toute une brillante phalange de moralistes et de penseurs, les plus grands de l’époque, saint Atha-nase, saint Grégoire, saint Basile, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Jérôme, et, par dessus tous, ces deux beaux génies rivaux, saint Jean Chrysostôme et saint Augustin.
- Malheureusement, l’Eglise ne sut pas persister dans la voie que lui avaient si glorieusement ouverte ses premiers Pères. Elle sortit peu à peu de sa mission. Elle fit de moins en moins de cas du beau rôle qui lui était confié. Le prestige de l’autorité et les richesses du pouvoir temporel la tentèrent. Elle voulut être autre chose que ce qu’elle avait été et elle se prêta dans ce dessein à des intrigues et à des compromis qui lui firent perdre en dignité et en considération morale ce qu’elle gagnait en influence politique et en autorité.
- Faut-il rappeler cette grande,volerie de l’an 1000 qui mit entre les mains du clergé la presque totalité de la richesse sociale et qui, par les trésors accumulés, permit quelques années plus tard au moine Hildebrand, devenu le pape Grégoire VII, d’humilier avec une insolence sans égale l’empereur, le tout-puissant empereur d’Allemagne, Henri IV.
- Depuis Grégoire VII, la puissance papale est allée en déclinant. Elle est considérablement diminuée aujourd’hui, mais l’Eglise n’a pas renoncé à ses ambitions. Chaque fois qu’elle a été abattue, elle s’est relevée quelques années plus tard, plus courageuse que jamais. Notre siècle ^n offre deux exemples frappants. Lorsque Napoléon enferma Pie VII à Fontainebleau et lorsque plus tard la révolution triomphante à Rome força Pie IX à demander asile au roi de Naples, l’Eglise attendit la chûte de l’empereur et la fin de la révolution, après quoi elle reprit dans les affaires politiques une influence qu’elle n’a plus perdue et une ambition qui va toujours croissant.
- Aujourd’hui l’Eglise romaine n’est plus seulement la forme extérieure d’une religion, le lien qui rattache entre elles des personnes acceptant certains dogmes ; elle est encore, elle
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- -.urtout et avant tout une formidable ma-À de guerre dirigée par les panégyristes du U contre les précurseurs de l’avenir. Elle 'laissé envahir par l’élément clérical. Ses fanatiques partisans, ses plus remarqua-conférenciers, ses journalistes les plus •meux, ne son^ Pas c*es Pr^res muis des USf Le cléricalisnte s’est substitué au ^oücisme; le parti politique a usurpé la 'ce du corps religieux.
- ^ssi qu’arrive-t-il?
- , cléricalisme soulève contre lui des protes-onS aussi légitimes que violentes. On s’agit qu’il est un fléau ; que loin de réunir les unies, il les divise ; que loin de prêcher la jrité, il lance l’anathème; que loin de recompter à ses porte-parole la douceur, la man-tnde, l’humilité, il les excite à la violence, au disnie, à la haine; que loin d’inspirer des -its sublimes de saint Augustin et de saint inChrysostôme, il n’inspire que les grossiers indales de la tribune de Versailles ou que prose honteuse de Y Univers et du Pays. foilà ce qu’a fait la substitution du cléricale à la religion.
- K force de faire flèche de tout bois sous prête de servir une bonne cause, le cléricalisme st habitué à ne plus écouter la voix de la iscience; à force de s’occuper des choses hiques alors qu’il affirmait ne s’occuper que îreligion, il s’est familiarisé avec les ambitions ü mesurées, les alliances peu édifiantes, les
- froments peu scrupuleux; à force de cher-à justifier par tous les moyens possibles V conduite et ces ambitions peu justifiables, P est venu à faire illusion à lui-mêm@, à ne
- * distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux, mot à confondre le bien avec le mal.
- I .1 y
- rl a croire que le cléricalisme d’aujourd’hui due sa conduite sur celle du paganisme ago-jant. En effet, les mêmes symptômes qui ont
- EP^icé la chûte du polythéisme romain se èoduisent au sein du catholicisme. C’est la pe infatuation du passé, la même ardeur pcditieuse, le même besoin d’enchérir sur le Rturel, la même tendance à imposer à un ['te noilveau les idées et les mœurs des siècles
- If e^ents, le même esprit de vertige qui exa-- Jusqu'à l’absurbe la croyance des temps
- antérieurs ; c’est aussi, et malheureusement, le même dédain des conquêtes du savoir, la même absence de respect pour la vérité des faits et pour la liberté des opinions.
- Une observation à faire, c’est qu’il y a peu d’années que l’allure militante du cléricalisme a pris l’intensité qu’elle a maintenant. Le Sylla-bus ne date que de 1864. Jusqu’alors la curie romaine n’avait pas condamné — du moins d’une manière publique — les principes fondamentaux de l’Etat moderne et les plus nobles conquêtes de la science et de la raison; elle acceptait les concordats ; elle cherchait à utiliser à son profit le mouvement des idées nouvelles; elle apportait aux autorités civiles son concours comme instrumentum regni; elle reconnaissait les gouvernements de fait par cela seul qu’ils étaient gouvernements de fait, et ne craignait pas, à quelques années d’intervalle, de bénir les arbres de liberté et de chanter des Te Deum en l’honneur de l’assassin de cette même liberté; après quoi elle passait à la caisse de l’Etat toucher en numéraire la reconnaissance des services rendus.
- Combien tout cela a changé ! Aujourd’hui la curie romaine a démasqué ses batteries ; elle a jeté l’anathème à la face des gouvernements; elle leur impose ses créatures, dans l’armée, dans la magistrature, dans les mille branches de l’administration; elle déclare ne plus reconnaître que les lois qui sont à sa convenance ; elle ose même affirmer hautement qu’elle entend subordonner à la direction ecclésiastique les autorités civiles de tous les pays. Il n’y a qu’un seul point sur lequel sa conduite soit la même aujourd’hui qu’autrefois, c’est dans le soin qu’elle apporte à se faire allouer chaque année d’énormes sommes d’argent par les gouvernements qu’elle injurie.
- Mais le cléricalisme n’est pas seulement l’ennemi de l’Etat, il est encore l’ennemi de la religion. De ces deux puissances qui se confondent aux yeux de celui qui n’observe pas et qui revêtent jusqu’à un certain point les mêmes dehors, l’une est subordonnée à l’autre. La religion est la bête de somme du cléricalisme.
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- Celui-ci utilise celle-là pour faire passer sans défiance sa marchandise de contrebande.
- Le cléricalisme a bien su ce qu’il faisait en revêtant les insignes de la religion, en entrant pour ainsi dire dans sa peau. Cette tactique lui a donné plus de chances de réussite pour tenter l’envahissement de l’Etat. Malheureusement s’il a compris ses propres intérêts, il a compromis ceux de la religion. C’est sur elle que retombe la défiance, qu’il soulève contre lui.
- Il n’y a pas à s’y tromper. L’opinion publique, toujours absolue et sommaire dans ses jugements, englobe dans une commune réprobation le cléricalisme et le sentiment religieux. Elle condamne l’appétit parce que certains aliments ont été empoisonnés. Elle rejette une pièce d’or, parce que cette pièce porte une effigie détestée. Elle ne sait pas ou ne veut pas faire
- « A défaut d’un principe capable dV individus, et quelque grande que soit leur L volonté, on les voit, comme s’ils étaient instruments du mal, s’éloigner, par leur ^ telligence, de la fin commune du bien.
- « Le bien moral ne peut être atteint par*-piration d’une seule personne à sa propre * fection morale ; il exige l'union de cette per, à un tout pour marcher à un seul et même h vers un système d’hommes bien intention dans lequel, et par l’unité duquel seulemer* souverain bien moral peut être réalisé. » ^
- Ed. Champury.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- de distinction et trouve plus facile et plus vite fait de tout repousser en bloc. Aux procédés orduriers, aux haines hydrophobiques du cléricalisme d’aujourd’hui, elle réplique par la négation de Dieu et de l’immortalité; à la confiance trop facile, elle oppose une suspicion exagérée ; à la foi irréfléchie, une implacable incrédulité ; au bâillon de la dévotion, le bâillon du positivisme.
- C’est déplorable, mais c’était fatal.
- Cette réaction peut avoir dans l’avenir les plus graves conséquences. Les enseignements du passé sont là pour nous faire réfléchir. Tous les peuples qui se sont désintéressés des hautes conceptions de la pensée ont marché plus ou moins vers l’abîme. A ne s’occuper que du terre à terre, que du bout à bout, ils perdent le sentiment de la filiation universelle des choses. Absorbés par les seuls intérêts de leur temps et de leur pays, ils ne respectent pas la loi de solidarité qui un jour ou l’autre retombe sur eux-mêmes. Si les peuples ne basent pas leurs efforts, leurs revendications sur la seule morale et si cette morale ne se rattache pas à un principe supérieur assez haut placé pour échapper par sa position aux fluctuations du moment et aux influences locales, ils sont incapables de rien produire de durable et font le mal lors même qu’ils auraient l’intention de faire le bien.
- Kant a dit excellemment :
- Le retour à, Pari». — Le Sénat a accepté 163 voix contre 116, la loi sur le retour à Paris telle la Chambre la lui avait renvoyée, c’est-à-dire confia au premier projet du gouvernement. Les président^ deux moitiés du Parlement auront donc le droit dei quisition directe des troupes nécesaires à la sécd des Chambres
- La majorité de la commission est aux regretsdtl pas avoir vu partager son sentiment par l’autre Chama elle n’en demeure pas moins convaincue que, dad pratique, tout se décidera par une entente commuai dans le seul intérêt de ia nécessité publique. Ainsi pense pas M. Buffet. Ce subtil homme d’Etat a sou-devant la Chambre haute une hypothèse à laquelle! autre que lui assurément n’avait songé. Ce n’estpit dit M. Buffet, ce n’est pas toujours le pouvoir exéa qui fait un coup d’Etat, il peut y avoir conflit a deux assemblées et l’opinion peut se prononcer coé l’une d’elles, il pourrait alors arriver que le prési-à non menacé requit toutes les forces disponibles, laissant ainsi la voie ouverte vers l’autre Chambre.
- Le Sénat ne s’est pas laissé ébranler par ces fanivi de présidents futurs, organisant la guerre l’un es l’autre du haut de leurs fauteuils, et il a fini par « le projet excellemment amendé par nos députés.
- JLa. loi Ferry au Sénat. — Grâce à M. •• Simon qui joue au Sénat le rôle le plus difficile à voir et le moins aisé à qualifier courtoisement, il pas à croire que la loi Ferry soit discutée dans 1»* sion actuelle. La commission a tout d’abord cous son bureau et, dans cette circonstance, l’attitua l’ancien ministre du 16 mai a été des plus bizarre premier tour de scrutin peur la présidence, quatre'*
- missaires de droite ont voté pour M. Daguenet, de gauche pour M. Bertauld, et M Jules Simon a son suffrage. Au second tour, M. Jules Simon, de^
- le candidat de la droite, a été élu par cinq voix quatre, qu’a obtenues M. Schœlcher. Dans ces cin(l se trouve celle de M. Simon qui n’a pas hésite a pour lui-même avec MM. Buffet et consorts.^ Mais JA passé, depuis, bien d’autres choses non moins b»* En plus d’une circonstance, M. Jules Simon se;J noncé pour la restitution de la collation des Pj l’Etat. Néanmoins, la commission a résolu ainfl® ment par cinq voix contre quatre, la question sui
- (1) La religion dam les limites delà raison. 38 partie
- . Cb ^
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- ^ r Buffet : « Peut-on améliorer les jurys f, il en faut conclure que M. Jules Simon, par-^ ' la collation des grades par les professeurs de 't également partisan des jurys mixtes, c’est-à-•/" e5;urys formés partie de professeurs de l’Univer-! ^France, partie de professeurs des facultés catho-
- t- dant) voilà qu’aux dernières nouvelles nous ap-aUè l’article Ier a été voté et que M. Simon a :':Vv rallier. Mais sur l’article 7, le président de la ‘^"ion demeure inflexible et son obstination à faire Ferry sera la cause de l’ajournement peut-’Méfini de la solution d’une question dont l’ur-t extrême. M. Simon a beau se défendre .par une adressée au Siècle et dire qu’il pousse tant qu’il travaux de la commission qu’il préside, sa eon- yen mérite pas moins d’être sévèrement qualifiée.
- )nne à ceux qui avaient pu conserver quelqu’il-^ sur ce personnage, une pauvre idée du caractère -homme qui, devant tout à la République, aban-.a cause pour pactiser avec les ennemis dans un 4'il nous répugne de définir.
- • v *
- * *
- La discw-ssioxi du budget. — La Chambre Liue à discuter le budget sans que les débats donnent des incidents bien notables. Il convient, cepen-
- • " de prêter plus d’attention que la majorité et le ••>rDement ne l’ont fait à certaines observations fort Lieuses qui ont été présentées par M. Farcy, sur le bijt de la marine, et par M. Le Faure, sur celui de la Fre. M. Farcy a insisté avec raison sur le grand vice pi? administrations qui renferment encore un grand tbre de fonctionnaires hostiles à la République et t iéùreux de bien servir sous un gouvernement.qu’ils Méat- Il y a, suivant M. Farcy, gaspillage dans (i.:oup de services Les grosses constructions, pré-5:0 à gaspillage ; le personnel, cause de gaspillage ; le Rriel, cause de gaspillage ; les essais de navires im-L-uts comme le Taureau et le Tonnerre, gaspillage
- tari
- joù vient tout cela? Du manque de contrôle, de l’ab-ui de comptes particuliers et généraux ; de l’igno-::e où. l’on laisse la Chambre des appropriations Les des crédits qu’elle vote.
- critiques analogues ont été formulées par M. Le ::e touchant l’administration de la guerre où. les buis commettent de nombreux abus qui échappent à "gilance du ministre. Il nous semble que la Chambre ministres ont pris un peu légèrement ces observais opportunes. On ne saurait trop apporter de scru-es dans le maniement du milliard et demi que nous ’-tent l’armée et la marine ; le sacrifice est assez lourd -i qu’on ait le droit d’exiger qu’il soit fructueux. Nous ;o:ons donc que les ministres compétents voudront ùen dépit de leur optimisme, tenir quelque compte indications fort raisonnables des députés de la Seine •e la Creuse qui ont loyalement accompli leur
- interpellation Baragnon. — M. Numa ^non a développé, devant le Sénat, avec la gros-caracférise son talent oratoire, une .Fellation sur la manière dont le gouvernement a r-que la récente loi sur le Conseil d’État. M. Le Royer s-as eu de peine à justifier les révocations ou les îura t re^ra^e décrétées par le gouvernement en | Par ^es faits précis que les conseillers évincés i-tma en.neihis avérés du régime établi. L’un d’eux Ve.Jusqu’à écrire sous un pseudonyme des S'ioritz ^les a la République. Bref, le Sénat a voté, à ^-vé p ^3 voix contre 102, un ordre du jour **•«**» en ces termes : « Le Sénat, approuvant la prit de f gouvernement, et confiant dans son es-A-'règ <*meté de justice, passe à l’ordre du jour.» -"•'a dé s4ccés obtenu par le ministère, M. Jules Ciatif P°sé le projet de loi, adopté par la Chambre, ùx 9?useil supérieur de l’instruction publique ^ conseils académiques.
- I Le Conseil d’Etat. — Tous les conseillers d’Etat qui tenaient leurs pouvoirs de l’assemblée nationale ont successivement donné leur démission, de telle sorte qu’à cette heure l’épuration du grand corps qui vient d’être réorganisé est complète. Un certain nombre de maîtres des requêtes et d’auditeurs réactionnaires ont imité l’exemple de leurs supérieurs. On ne saurait trop se féliciter de cette retraite en masse des élus de l’Assemblée nationale. Les voilà tous partis. Ils seront certainement remplacés pas des hommes de valeur qui seront en même temps de sincères républicains. Nous ferons simplement observer qu’on arrive ainsi à la solution que nous demandions dès la première heure, en soutenant l’idée de la dissolution du conseil d’Etat. Ajoutons que le nouveau Conseil a été installé lundi par M. le garde des sceaux.
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- Le Conseil supérieur de l’instruction publique. — La Chambre des députés a voté à une grande majorité la seconde des lois Ferry, qui est relative à la réorganisation du conseil supérieur de l’instruction publique. La grande question était de mettre à la tête de l’Université un conseil imbu de son esprit, qui est l’esprit moderne. Ni le clergé, ni la magistrature n’étaient propres à ce mandat d’initiative éclairée et vigilante. Les représentants des diverses classes sociales apportaient les uns des préjugés inflexibles que leur dictait leur conscience, les autres s’endormaient trop volontiers dans une tradition qu’ils voyaient à travers le prisme des souvenirs de jeunesse. Le projet de loi voté par la Chambre pare à ces deux écueils, il rentre dans les données de la logique et de l’expérience que l’Assemblée nationale de 1873 avait méconnues.
- Le nouveau conseil comptera deux sénateurs et deux députés, des professeurs du collège de France, du Muséum, de l’Ecole normale, de l’Ecole de Chartes, de l’Ecole centrale, de l’Ecole polytechnique, des hommes appartenant aux enseignements divers. Un amendement de M. Millaud, que nous approuvons fort, y a fait entrer deux représentants de nos collèges communaux. Les autres membres sont les pédagogues les plus éminents, les maîtres les plus illustres que l’Université pourra fournir. Yoilà, en gros, quelle sera la composition du conseil, et avec ce conseil, nous en avons la ferme conviction, l’Université entrera dans des voies nouvelles, elle élargira son horizon, elle fortifiera ses qualités, elle corrigera ses défauts.
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- L’Etat et. les cliemins de fer. — Dans une de ses récentes séances, la commission des chemins de fer s’est fait rendre compte de la discussion qui avait eu lieu dans les bureaux et de laquelle il résulte que l’unanimité des commissaires a mandat de réclamer le rachat des lignes par l’Etat. Pour commencer, et avant d’arriver au rachat total, on voudrait constituer un grand réseau administré par l’État, qui abaisserait les tarifs, de manière à forcer les grandes compagnies à suivre son exemple. Les chemins de fer de l’Etat sont actuellement trop peu importants pour que l’expérience ainsi tentée soit concluante ; aussi 25 membres sur 33 demandent-ils le rachat immédiat de tout le réseau d’Orléans qui, avec les lignes récemment rachetées, formerait un ensemble considérable et pouvant donner des résultats sérieux et probants. La commission s’est partagée en trois sous-commissions chargées d’examiner particulièrement les questions des tarifs, de l’exploitation et du rachat.
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- Le scandale <3© Lyon. — La ville de Lyon a été le théâtre de scènes scandaleuses suscitées par les bonapartistes à la sortie d’une messe célébrée en la mé-
- I moire du feu priüce Louis-Napoléon. A l’issue de cet office auquel assistaient des magistrats et des militaires en uniformes, assistés de quelques fonctionnaires, un . journaliste républicain a été entouré, roué de coups et
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- sans l’intervention tardive de la police et de la troupe, le malheureux aurait peut-être été jeté à l’eau.
- Une enquête a été ouverte et un des manifestants, employé à la préfecture, a été révoqué. D'autre part, les àvis reçus au ministère de la guerre ne permettant pas de douter de la part prise par le colonel Laperche et par un certain nombre de ses subordonnés dans le scandale de Lyon, les ministres ont décidé que M. Laperche serait mis en disponibilité. Les officiers et sous-officiers seront dirigés sur d’autres corps après avoir subi une punition de quinze jours.
- Malheureusement, nous n’entendons pas dire que le ministre de la justice s’apprête à sévir contre les magistrats qui ont participé a la manifestation cynique des bonapartistes lyonnais. Puissions-nous ne pas perdre pour attendre.
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- La prorogation «les traités «le commerce. — Après une discussion relativement assez courte, la Chambre a voté la prorogation des traités de commerce, sur les bases que nous avons antérieurement fait connaître. Cette prorogation est indispensable pour donner le temps aux Chambres de voter le tarif général, au gouvernement de négocier de nouveaux traités, au commerce de liquider les opérations commencées. Elle ne préjuge en rien la question du libre-échange ou de la protection, et devrait satisfaire tout le monde. Cependant, les protectionnistes se sont montrés hostiles à la prorogation. Un protectionniste, M. des Rotours, avait essayé vainement de faire ajourner la discussion du projet; un autre protectionniste, M. Keller, a voulu assigner à la prorogation le 1er mars comme terme final, et son discours a été tout entier une apologie du régime protecteur.
- Mais M. le ministre du commerce et de l’agriculture a rappelé qu’on ne savait quand le tarif général des douanes serait voté, et il a établi qu’après son vote, il faudrait au moins six mois au commerce pour liquider les opérations engagées sous les tarifs actuels. La Chambre, convaincue par M. Tirard, a rejeté l’amendement Keller et adopté le projet du gouvernement. Celui-ci sera donc autorisé à proroger, s'il y a lieu, pour six mois au maximum, à dater du vote du tarif général des douanes, les traités et conventions actuellement en vigueur.
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- Symptômes en Ailemague. — Le nouveau cabinet prussien semble menacé de nombreux mécomptes. En dépit de la pression gouvernementale, le socialiste Hasenclever a été élu à Brèslau. D’autre part, on mande que des désordres ont éclaté dans le personnel ouvrier des mines de Zabroz. Ce sont là des événements fort désagréables au gouvernement. Le dernier de ces faits prouve que, malgré toutes les réformes que l’on opère sur le terrain économique, chez nos voisins, la situation matérielle des classes ouvrières est encore loin d’être satisfaisante, et l’élection de Breslau, dans laquelle les socialistes ont obtenu une majorité plus forte qu'ils ne l’espéraient eux-mêmes, montre que les lois d’exception n’ont modifié en aucune façon les opinions de ce parti. Le succès de M. Hasenclever inspire de graves réflexions à toutes les personnes qui s’occupent de politique à Berlin. On est tenté de croire que les prochaines élections pour le Parlement allemand auront un résultat fécond en surprises, et, pour notre part, nous le souhaitons vivement. Il est temps que l’audace de M. de Bismarck trouve sur qui compter. Patience; ce jour viendra.
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- Les finances allemandes. — Un organe libéral allemand, la Gazette de Voss., vient de publier une intéressante étude d’actualité sur la situation en Allemagne. D’après ce journal, les déficits des Etats qui composent l’empire d’Allemagne datent de la formation de l’empire. Auparavant les recettes et les dépenses se balançaient dans la plupart des Etats, quelques-uns avaient même des excédants de recettes. La Bavière a actuellement un déficit de 12 1/2 millions de marcs, qui
- s’élèvera avec l’exercice 1880-81 à 2o !/-> ^i,. marcs. Le déficit de la Saxe est de S milfioas en3 dement des chemins de fer va sans cesse en dim-6 * Jusqu’en 1871, le Wurtemberg avait des excéiW14 seront absorbés en 1880 et il se produira un déficit1115’ de I millions. Grâce à son impôt direct de 9 m 11111 tète, la Hesse a maintenant l’équilibre de son h! mais l’année prochaine elle aura également un Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que M. deBi cherche à créer de nouveaux impôts et que Ce tout le secret de sa politique intérieure. A ton/011 faut de l’argent 1
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- L’Alsace-Lorrainé. — Si l’on en croit u ? nal d'Alsace, on commence à faire des préparatif-le transfert du gouvernement d’Alsace-Lorraine à çf* bourg. Le « Statthalter » (gouverneur) n’est pas er nommé ; mais on assure que c'est le feld-maréchal fo Edwin de Manteufîel qui est désigné pour ce poste M. Herzog, sous-secrétaire et remplaçant du chance pour celui de secrétaire d’Etat * ,l
- C’est le 1er septembre prochain que l’organisation nr velle doit entrer en vigueur; elle devra fonctionnerd lorsque l’empereur arrivera à Strasbourg pour les n nœuvres d’automne.
- En ce qui concerne la réorganisation du « Landesat schuss, » on ne sait pas encore comment le gouven ment compte procéder, ni à quelle époque il nÿj convoquer lès électeurs. Une double opération si nécessaire.
- Les conseils généraux auront à élire plusieurs mei bres nouveaux et les conseils municipaux devront ê convoqués pour élire les députés des « kreis » (cercle On ignore si les conseils généraux seront appelés à él d’abord leurs délégués au « Landesausschuss « ou l’élection par les conseils municipaux viendra en pt mière ligne. On croit pouvoir affirmer que le * Land sausschûss » sera, en tous cas, constitué au moisd’ocl bre, au plus tard au commencement de novembre. Ci à ce moment aussi qu’auront lieu, dès les premièr séances de cette Assemblée, les élections des conseille d’Etat.
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- déclaration» «1© Ml. Oairoli. — M.Ca
- roli a été amené à faire au Parlement italien d'impo tantes déclarations relatives à la politique extérieu du nouveau cabinet. Interrogé plus particulièreme sur l’attitude du cabinet relativement à la Grèce, l’Egypte et à la Tunisie, le président a déclaré que conduite du ministère repose sur le principe des nati nalités. Le cabinet soutiendra l’article du traité de Be lin dans le différend turco-grec, mais le ministre a pas ajouté si l’Italie soutiendrait la cession de Jaui: à la Grèce. Quant à la question égyptienne, M. Cair. s’est montré plein de réverves ; il a affirmé seuleme que l’Italie a négocié avec les puissances, en vuea^ blir que des changements n’aient pas. lieu en Egvp sans un accord entre la Porte et les puissances et ** une action commune des puissances au sujet des nn ces égyptiennes.
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- ILi» situation en Autriche. — La recon-'j tution du ministère autrichien semble destinee s’opérer que lentement ; on prévoit que le canin j tuel restera d’abord pendant quelque temps ena l’expédition des affaires, et que le nouveau m ^ que finira par former le comte de Taaffe, aura u 1ère provisoire et de transition. En effet, lanÇ}U ue j jorité conservatrice et cléricale n’est jusqu ic 4 trois ou quatre voix ; de plus, elle est compose d’éléments divers pour être encore suffisamme i plinée.
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- * * T'fl6 *
- Orise ministérielle en Gfrèoe- "7 .uej. 1 pêche d’Athènes annonce que le minis'rhambfr 1 présence de’ l’élection du bureau de la hn* I
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- croyant plus avoir une majorité suffisante, a décidé aujourd'hui de remettre sa démission entre les main du roi.
- LA PEINE DE MORT
- ET LES ERREURS JUDICIAIRES
- Xj& traité <1© Berlin et la Turquie.________Les
- observations que nous avons, à diverses reprises, présentées sur la manière dont on entend à Constantinople fesécution du traité de Berlin, ont trouvé une éclatante confirmation dans une discussion qui a eu lieu à la Chambre des Communes. Tout le monde sans exception aussi bien M. Bourke, sous-secrétaire d’Etat parlemen-taine pour les affaires étrangères, que sir Charles Dilke M Gladstone et sir Henry Drummond Wolff, s’est trouvé d’accord pour reconnaître que la situation en Arménie en Macédoine et en Asie Mineure est plus grave que jamais. La Porte avait un délai de trois mois pour la mise à exécution des réformes promises par elle ; une année s’est écoulée, et rien n’a été fait nulle part. Il en est de même pour la rectification des frontières grecques Sir Henry Drummond Wolff, qui a été membre de la commission européenne de la Rouménie orientale, a déclaré qùe la Turquie mérite d’être fortement blâmée et qu’il serait utile que la Chambre prît une décision dans ce sens. Venant d’un membre qui a une connaissance aussi approfondie des affaires turques, cette déclaration a une importance considérable.
- Ajoutons qu’une nouvelle crise ministérielle assez confuse a éclaté à Constantinople Un conflit aigu a surgi entre le sultan et Khérédine-Pacha. Celui-ci veut organiser un cabinet responsable. Iiamid refuse, puis il cède puis revient à ses premiers refus. Bref, on ne sait pas encore quelle sera l’issue de cette nouvelle comédie
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- La cris© roumaine. — La crise roumaine, dont nous avons déjà parlée, est entrée dans une période d’apaisement. Le ministère a été modifié, maisM. Bratiano reste à la tête du ministère avec le portefeuille des travaux publics. Les autres ministres sont : MM. Boerescu affaires étrangères; Cogalniceano, intérieur; Stourdza’ finances; Lecca, guerre; Stolojan, justice, etKretzulescu! cultes. ’
- La question juive entre dans une nouvelle phase qui amènera une solution pratique. Les puissances ont accordé au gouvernement le délai qu’il leur demandait, dans l’intérêt même de la population juive, qu’une solution hâtive exposait à plus d’un danger. Mais ce délai na été accordé qu’avec la condition du maintien de M. Bratiano à la tête du ministère.
- . Le nouveau cabinet demandera aux Chambres de s’ajourner pour un mois. Pendant ce temps, l’agitation de ces derniers jours se calmera et le gouvernement trouvera un modus vivendi.
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- La g;nerre du Cap. — La guerre contre les loulous est peut-être terminée au moment même ou nous écrivons. Nous avons sous les yeux une série de aepeches dont voici le résumé. Les Anglais, qui sont actuellement en force, ont fini par organiser leurs transports. Ils sont en pays ennemi et ont assuré leurs communications par rétablissement de postes fortifiés. Plusieurs des chefs du roi Cetiwayo ont fait leur soumis-• régiments zoulous, composés d’hommes ma-nes étaient, dès le début, peu disposés à la guerre, et il ie découragement a gagné les régiments de jmimataires. Cetiwayo continue à faire des propositions 9U1 aspirent peu de confiance, les Anglais ne opnt.l lnterrompre les hostilités que si Cetiwayo ac-oepte les conditions qui lui ont été posées au début.
- rm dernier télégramme assez bref annonce qu’une antu- Vlct01re a été remportée à Ulundi par les troupes nP?0aises’ sur Cetiwayo qui commandait les soldats en Est Qe 11 dont rarmée a essuyé de grandes pertes. dp,. * », enVn.’ l’épilogue de cette campagne qui ajoutera
- saura prochainement^’6 ^ C’6St Ce îu’on
- Nous empruntons les lignes suivantes à une lettre qu’un des plus éminents membres de l’Institut, M. Ch. Lucas, a adresssée récemment à M. le commandeur Carrara, membre du Sénat italien.
- « Je ne terminerai pas cette lettre, mon cher et savant ami, écrit M. Lucas, sans repousser cette accusation si injuste et si souvent adressée à ceux qui, comme vous et moi, demandent l’abolition de la peine de mort, d’exposer la vie des innocents pour sauver celle des coupables. C’est celle des innocents au contraire que nous voulons sauvegarder, en invoquant les principes qui nous semblent les plus propres à atteindre ce but, et dont je me bornerai ici à rappeler seulement les deux suivants:
- L’un c’est que l’efficacité des peines est en raison de la certitude de leur application. Or, la peine de mort, étant la plus dépourvue de cette certitude, nous paraît d’autant plus impuissante à protéger la sécurité publique et privée, qu’elle accroît de jour en jour, sous l’influence du développement progressif de la civilisation, les chances de l'impunité.
- Le second principe, c’est qu’il ne peut appartenir à une justice faillible de prononcer une peine irréparable. C’est donc précisément pour préserver la vie de l’innocent du péril auquel peuvent l’exposer les erreurs de la justice humaine, que nous demandons à cette justice de renoncer à une peine qui doit jeter le trouble dans la conscience du juge, et un jour même peut-être y ajouter le remords. On dit que, grâce au perfectionnement de l’organisation judiciaire et de la procédure, il n’y a guère à se préoccuper de cette horrible éventualité. Malheureusement les faits ne donnent qu’un trop cruel démenti à cette aveugle et téméraire confiance.
- J’en ai cité plusieurs dans mon Système pénal et répressif, publié en 1827, et j’en ai recueilli plusieurs autres depuis. J’en réserve l’énumération lamentable à la réimpression de cet ouvrage; car je suis partagé par deux sentiments : l’un qui me dit de justifier par des faits décisifs ma conviction abolitioniste, et l’autre qui m’inspire la crainte d’affaiblir par le nombre des citations ce prestige si nécessaire qui doit entourer la justice humaine et la confiance que doit inspirer l’autorité de ses arrêts.
- Je me bornerai donc à trois citations de dates assez rapprochées et qui concernent trois pays dont l’organisation judiciaire doit offrir le plus de garan ties contre les erreurs des jugements humains : la France, l’Italie et l’Angleterre.
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- En France, Baffet et Louarn sont condamnés, par arrêt de la Cour d’assises du Finistère du Ier mai 1854, l’un aux travaux forcés à perpétuité et l’autre à vingt ans de la même peine. Louarn meurt à la Guyane le 20 juillet 1855, et Baffet au bagne de Brest, le 23 décembre 1854. En juin 1869, la Cour de cassation rend un arrêt longuement motivé, dont le dispositif est ainsi conçu : « La Cour annule comme injustement portée la condamnation prononcée contre Auguste Baffet et Yver Louarn par l’arrêt précité de la Cour d’assises du Finistère du 1er mai 1854 ; — déclare que ces deux condamnés sont innocents et décharge leur mémoire. »
- En Italie, à la séance du Sénat du 18 février 1875, un magistrat éminent et véDéré, M. Musio, président de la commission chargée par le Sénat de l’examen du projet de code pénal, rappelle, avec une émotion qu’il a peine à surmonter, l’arrêt auquel il a pris part pour déclarer l’innocence de deux infortunés, condamnés et exécutés, et pour lesquels il n’était possible de rendre l’honneur qu’à leur mémoire.
- Quant à l’Angleterre; elle est en ce moment tout émue de l’infortune de William Habron qui, condamné à mort il y a peu d’années, ne dut qu'à son âge la commutation de sa peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Le malheureux Habron est resté trois semaines dans son cachot, attendant le moment de son exécution, fixé à l’avance suivant la coutume anglaise, et ce ne fut que la veille du jour ndiqué pour son supplice qu’il co nnut la commutation accordée par la clémence royale. Je ne puis citer d’arrêt de Cour judiciaire déclarant l’innocence de William Habron, parce que la loi anglaise, pour donner aux jugements humains la fiction légale de leur infaillibilité, n’en permet pas la révision. Mais le gouvernement, à la suite d’une enquête qui a constaté son innocence, vient de remettre Habron en liberté. Mais il n’a plus trouvé son père, mort de désespoir d’avoir un assassin dans sa famille.
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- Deux "baleines dans nn aquarium.
- L’aquarium, de New-York vient de s’enrichir d’une baleine, on pourrait môme dire de deux baleines, le directeur de cet aquarium ayant eu la bonne fortune de recevoir deux de ces cétacés. Une troupe de quinze hommes aurait du reste été envoyée par cet établissement sur les côtes de Labrador, pour faire une capture de ce genre.
- Les baleines sont arrivées par le chemin de fer de Montréal. Une seule a été envoyée à l’aquarium de la ville, où elle a été examinée par les représentants de la presse et autres invités. L’autre est restée au dépôt de Coney-Island. Celle qui se voit à New-York a été prise de la manière accoutumée, entre des pieux posés à deux pieds de distance les uns des autres. Le reflux l’a laissée à sec. On l’a fait entrer, non sans difficulté, dans la paisse préparée pour l’emporter, caisse de douze pieds dp
- long et de 4 et demi de large, tapissée en dedans d’herbes marines.
- Durant tout le voyage,, qui a duré une semaine.on n’a cessé de jeter de l’eau sur son corps. L’animal, qui n’est encore qu’un baby de baleine, a 12 pieds de long, 4 de large et 5 de haut ; son dos a le brillant de l’argent et sa queue a déjà des proportions formidables.
- FINISSONS EN.
- Le parti républicain se vante beaucoup de la sagesse de sa tactique. Il se croit habile et discipliné. Quiconque dans ses rangs ose dire le contraire est mal venu et se fait taxer de pessimisme.
- Eh bien ! dussions-nous encourir une accusation semblable, nous n’hésitons pas à déclarer que cette habileté de tactique est quelque peu imaginaire. C’est prendre un désir pour une réalité. Ce qui se passe depuis quelques semaines est de nature à démontrer que nous avons raison.
- Que voit-on en effet ?
- Hélas ! nous voyons les journaux républicains consacrer la plus grande partie de leurs colonnes aux intrigues des hommes des anciens partis. Ces Messieurs ne peuvent faire un banquet, prononcer un discours ou enterrer un des leurs, sans qu’aussitôt la presse républicaine n’ait la maladresse de donner à ce banquet, à ce discours, à ce convoi funèbre, un retentissement que sans elle ils n'auraient pas. Il semble que les journalistes républicains n’aient rien de plus pressé que de servir à des millions de lecteurs et de répandre ainsi dans toute l’étendue du territoire les vœux platoniques ou les fanfaronnades insolentes que peuvent exprimer quelques poignées de réactionnaires.
- Rien ne saurait être plus maladroit. C’est infuser du sang nouveau à des malades à l’agonie. C’est traiter de puissance à puissance avec des adversaires impuissants. Mais ne comprenez-vous pas qu’entretenir le public des faits et gestes de certains personnages insignifiants, c’est faire prendre ces personnages au sérieux ? Parler d’eux à tout propos, prêter les ailes de la publicité à leurs actes et à leurs paroles, c’est flatter leur amour propre et bercer leurs illusions ! Eh, chers confrères de la presse républicaine, prenez garde, ces personnages dont vous entretenez le public n’ont pas d’autre importance que celle que vous leur donnez. S’ils sont quelque chose, c’est à vous qu’ils le doivent. Si vous ne leur aviez opposé que le silence du dédain ils seraient bien vite rentrés dans l’ombre dont vous les avez fait sortir. Vous oubliez que la France est républicaine et qu’elle l’est devenue par sa libre volonté. Que lui fait à cette France républicaine qu’il y ait là bas un M.
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- Chamb°rci> ici un M. de Paris et ailleurs un M. ou plusieurs MM. Bonaparte? Qu’est-ce que cela peut bien lui faire ? Si vous, journalistes républicains, vous'ne parliez pas de ces messieurs, personne n’en parlerait. S’ils ne sont pas totalement oubliés, c’est de votre faute. L’empire était plus habile que vous; ü affectait d’ignorer qu’il y eût des royalistes, et l’opinion publique avait tellement oublié les partions du Roy que ceux de ces Messieurs qui voulaient mettre en vue leur personnalité ne trouvaient pas de meilleur moyen d’y réussir que d’appuyer l’empereur.
- Qu’est-ce que c’est que ce mot de prétendants dont se sert à satiété la presse républicaine? Prétendants à quoi ? Au trône ? Mais il n’y a pas de trône en France. Il n’y en a plus et il n’y en aura plus jamais, à moins toutefois que la presse républicaine ne continue à rebattre les oreilles du public de cette pensée que le trône peut être restauré. Le régime du trône est aussi usé que le régime féodal. Il appartient à l’histoire du temps passé Laissez-le aux mains des historiens et des archéologues, il rentre dans leur domaine, mais ne nous en parlez plus. Quant à ces Messieurs qui ont nom de Chambord, de Paris ou Bonaparte, n’oubliez pas qu’ils sont de simples particuliers au même titre que Pierroton le marchand d'huile ou que Jean Claude le meunier. Ne faites pas la sottise de voir en eux autre chose, ce serait reconnaître implicitement que la république n’est pas un régime définitif et qu’elle est susceptible d’être renversée un jour ou l’autre.
- C’est faire acte de mauvais républicain que donner à entendre que la République peut être renversée, que d’entretenir dans l’opinion publique des doutes à ce sujet. S’il y a encore des fonctionnaires, des officiers, des notabilités politiques qui se cramponnent do toute leur énergie aux illusions monarchiques, c’est parce que les républicains ont le tort, le grand tort, disons le mot : la sottise — de donner de la résistance à ces chimériques illusions.
- Tout récemment n’a-t-on pas vu le parti bonapartiste jouir pendant quelques semaines d’un regain d’importance par le seul fait que les journaux républicains ont attiré l’attention sur son agonie? Il fallait le laisser râler en paix. Aujourd’hui qu’il est définitivement mort, il faut ne plus même faire attention à son cadavre. Les chacals seuls trouvent Plaisir à dépecer des corps en décomposition,
- Ce n’est point contre le danger parfaitement illu-*mre d’une restauration monarchique impossible, fine les républicains doivent diriger leurs efforts. Ce jlUl constitue ou peut à un moment donné consti-aer w danger pour la République, ce n’est point la
- possibilité de la renverser mais bien la possibilité de la dénaturer. La République peut être autoritaire, elle peut être cléricale, elle peut aussi être envahie par le militarisme, elle pourrait même être les trois à la fois comme c’est le cas dans les républiques de l’Amérique du Sud.
- Là, et non pas ailleurs, réside le véritable danger. C’est donc de ce côté et non d’un autre qu’il nous faut diriger nos efforts. Agissons en conséquence et n’épuisons plus, comme par le passé, nos forces et nos munitions à faire feu sur des revenants.
- Ed. Champury.
- Musée Polonais.
- Il y a environ dix ans, un musée polonais a été fondé dans l’ancien château de Rapperswyl, au bord du lac de Zurich, par le comte Ladislas Plater. On se proposait d’y réunir avec le temps une collection d’objets* relatifs à l’histoire de la Pologne. Ce but, dit le Times, semble bien près d’être atteint par suite des dons constamment reçus par ce musée depuis sa formation. Tout récemment,* une dame polonaise vivant à Florence a ajouté un don splendide aux trésors qu’il possédait déjà. C’est une collection numismatique d'une valeur inestimable consistant en plusieurs milliers de monnaies et de médailles, et de 271 camées représentant des événements importants de l’histoire nationale ou les portraits de personnages qui ont joué un rôle. La bibliothèque qui fait partie du musée contient 30,000 volumes ; elle possède en outre plus de 17,000 lettres ou documents diplomatiques. La collection des monnaies, médailles, gravures, manuscrits, autographes, curiosités ethnographiques, s’élève à un chiffre de plusieurs milliers. Une salle de lecture a été disposée dans le musée ; on y reçoit plus de cinquante journaux et publications périodiques de différents pays.
- «o»|goo«.- —"
- SALON DE 1879.
- VIL
- PEINTURE.
- Histoire
- Nous avons encore à mentionner quelques tableaux d’histoire d’une importance plus ou moins grande, mais réelle. Et d’abord, la Piété de saint Louis pour les morts, de M. Debat-Ponsan qui a illustré avec grand talent la page suivante empruntée au Saint Louis et son siècle du vicomte Walsh :
- «.... Us virent une grande quantité de cadavres
- dépouillés et sanglants... et ces corps commençaient à tomber en putréfaction. Louis fit faire halte et ordonna que l’on rendit religieusement à la terre les restes de ceux qui avaient été occis pour la croix. L’obéissance à ce commandement ne fut pas prompte, des murmures s'élevèrent, chacun détournait les yeux avec effroi. Alors saint Louis descendit de cheval et soulevant de ses mains, portant dans ses bras un cadavre infect, s’écria : € Allons, mes amis, donnez un peu de terre aux martyrs de Jésus Christ. »
- Ajoutons qu’en disant ces paroles saint Louis se retourne vers deux moines émus d’admiration et que le
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- mouvement de son corps est à la fois très naturel, très noble et très beau.
- Gomme détail épisodique, servant à donner plus de relief encore à la conduite du roi, l’artiste a eu la bonne idée de nous représenter un homme d’armes qui ne résiste pas au besoin de se boucher le nez pour ne point aspirer les émanations délétères. La scène se passe dans une anfractuosité de montagnes, parmi des rochers taillés à pic. Elle est très frappante et les moindres parties en sont très soignées. Un pareil tableau devait être médaillé. Il l’a été.
- M. Horace de Callias nous a retracé, d’après le passage suivant, emprunté au procès de Soliman, la Mort du, général Kléber, le 14 juin 1800.
- « Le général rentrait dans son habitation du Caire, accompagné de l’architecte Protain. Le fanatique Soliman, qui s’était tenu caché dans les-dépendances du palais, saisit le moment où M. Protain s’était un peu écarté, et, se précipitant à l’improviste sur Kléber, le frappa d’un coup de poignard dans le cœur. Le général poussa un cri d’appel et tomba roide mort. »
- La révulsion des yeux de Kléber mourant, sa main droite battant l’air, comme pour y chercher un point d’appui, les ongles de sa main gauche s'enfonçant dans la joue et dans l’œil de Soliman, tout cela est bien rendu.
- C’est une assez bonne composition que le Tribunal de Velléda, de M. Alphonse Cornet qu’il ne faut pas confondre avec M. Joseph Cornet, auteur de Joseph expliquant les songes du panetier et de Vèchanson, tableau dont nous avons parlé dans notre dernier article. Les suppliants qui entourent le tribunal de la prêtresse sont groupés avec art : guerriers, vieillards, enfants, et la mise en scène, comme on dirait aujourd’hui, est fort soignée.
- Il y a beaucoup de couleur dans Une répétition de la tragédie de Mirame chez le Cardinal de Richelieu par M. Adrien Moreau. Accommodé dans son grand fauteuil, un coussin derrière la tête et deux coussins sous les pieds, son manuscrit à la main, le Cardinal écoute l’acteur qui débite son rôle en face de lui. Çà et là une douzaine d’autres personnages disséminés et bien posés.
- M. Arcos, un artiste chilien, a peint un Philippe II recevant une députation des Flandres dans sa cellule, au monastère de Saint-Laurent. Les cheveux blancs et la barbe blanche, entièrement vêtu de noir y compris son chapeau de forme haute, le roi est représenté assis, sous un crucifix appendu au mur et près d’une petite table à tapis de velours vert portant ses armoiries, et chargée de papiers. Il tend la main pour recevoir un placet roulé que lui remet l’un des seigneurs hollandais ; derrière lui deux moines se glissent une observation à l’oreille. Plus loin un nain est adossé au mur. A l’entrée de la porte de la bibliothèque se tient un moine tout en noir. Un hallebardier qui garde une autre porte en soulève la portière, ce qui détermine une irruption de clarté dans la cellule.
- Une bonne note à M. Arcos.
- Une autre bonne note à M. Eugène--Prosper Martin pour son Enfance dît, naturaliste Swammerdam dont le
- passage suivant de l'Insecte par Michelet lui a donné l’idée :
- « Il naquit, dit Michelet, dans un cabinet d’histoire naturelle en 1637 ; cela fit.sa destinée. Ce cabinet formé, par son père, apothicaire d’Amsterdam, était un pêle-mêle, un chaos ; l’enfant voulut le ranger et en faire un catalogue. Cette modeste ambition le mena, de proche en proche, à devenir le plus grand naturaliste du siècle. »
- Ce tableau, comme on voit, n’est pas seulement ingénieux, mais il porte de plus avec lui sa moralité que tous les travailleurs, à quelque ordre qu’ils appartien. nent, feront sagement de méditer.
- Dans le même ordre d’idées nous devons une mention au Giotto enfant que M. Hèmar nous représente dessinant avec un morceau de charbon, sur le rocher voisin, la chèvre et le petit chevreau qu’il garde, comme berger.
- M. Paul-Albert Baudouin nous fait assister à une manifestation enthousiaste des Strasbourgeois en 1782. D’une porte de la ville sur un chemin couvert de neige, sortent, drapeau tricolore en tête, des soldats et des citoyens entonnant cet admirable chant patriotique, qui s’appellera plus tard la Marseillaise et que vient d’improviser Rouget de l’Isle. Ce tableau est plein de mouvement et de vie.
- M. Chanet, dont nous avons déjà loué un portrait de vieille dame, nous montre le corps du maréchal d’Ancre roulé dans un manteau et déposé dans l’une des salles du Louvre, avec cet écriteau sur la poitrine : Traitre au roi. On a déjà et plus d’une fois, croyons-nous, reproduit sur la toile le meurtre dn maréchal d’Ancre, maison n’avait pas encore reproduit, que nous sachions, cet épilogue du meurtre, plus lugubre que le meurtre lui-même.
- Un tryptique, d’une touche archaïque et qui fait songer à Hemmelinck, a été consacré par un peintre belge, M. Van Beers, au poète flamand Jacob Van Maer-landt qu’il nous représente mourant et prédisant à Jean Breydel et à Pieter de Coninck la délivrance de la patrie.
- La Mort de Chramm est une effroyable page de notre vieille histoire de France, brillamment illustrée par M. Luminais. La voici : « Chramm, l’un des fils de Clotaire Ior, après s’être révolté plusieurs fois contre son père, fut, sur les ordres de celui-ci, lié sur un banc, étranglé, puis brûlé avec sa femme et ses filles dans une chaumière à laquelle on mit le feu. » Nous avons certes à triompher encore de bien des barbaries, notamment de cette barbarie tenace qu’on nomme la guerre, mais il faut avouer que si nous comparons les mœurs de nos despotes contemporains à celles de Lothaire Ier nous les trouvons bien douces.
- La Cléopâtre de M. Heullant, dans une barque splendide, aux voiles étrangement découpées et peintes, toute prête à quitter le rivage garni de flamants roses, est une toile charmante, mais qui ne produit rien moins qu’une de ces impressions fortifiantes que nous attendons de la peinture moderne.
- M. Henri Langlois nous a représenté la femme juù0
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- Jahel, tenant encore la mailloche dont elle vient de se servir pour enfoncer un clou dans la tempe de Si-sara, général ennemi vaincu auquel elle avait donné l’hospitalité non-seulement de sa maison, mais de son beau corps. Inutile de faire ressortir, n’est-ce pas, ce qu’il y a de parfaitement odieux dans de pareils procé-cédés très prisés des juifs anciens.
- Un peintre suisse, M. Chérubin Pata, a mis beaucoup de sentiment dans sa Qiovannina Sononini avant la torture, au cachot, les poignets liés de cordes qui lui coupent les chairs, les yeux fermés, la bouche entrouverte, l’air défaillant. Voici la triste légende de cette infortunée Giovannina: « ... Arrêtée comme sorcière et soumise à la torture, elle ne put résister à la douleur; elle reconnut devant le tribunal de la Sainte Inquisition, qu’elle était sorcière et fut brûlée vive en 1622, à Locarno (Suisse), avec deux prétendus complices.
- Ce sont là üe ces souvenirs qu’il est bon de rappeler pour entretenir la haine d’un fanatisme odieux auquel certains voudraient pouvoir nous ramener.
- Signalons enfin le Thomas Becket de M. Dawant étendu au pied de l’autel avee sa blessure à la nuque, dans ses habits sacerdotaux; la mort de l'empereur Commode étranglé par un athlète, au sortir de son bain, sur l’ordre de l’impératrice Marcia sa femme, tableau remarquable qui a valu à son auteur : M. Fernand Pelez, une médaille de 20 classe ; et Charlotte Corday devant le tribunal révolutionnaire, tableau où il y a de l’action et de la couleur, par Mme Zekterstrœm, une artiste suédoise.
- Genre militaire.
- Comme nous l’avons fait pressentir dans notre premier article, nous distinguerons soigneusement deux sortes de tableaux militaires : ceux dont l’effet est sain, parce que en retraçant les horreurs de la guerre, ils disposent le spectateur à la haïr et à s’élever contre ce terrible abus que nous ont transmis des générations barbares, 'et ceux dont l’effet est malsain parce que,en nous montrant la guerre sous son aspect triomphal, ils entretiennent le féroce et stupide préjugé de la gloire des armes. Aux premiers de ces tableaux militaires nous ne marchanderons pas l’éloge, pour peu qu’ils aient une valeur artistique ; aux seconds, si nous en rencontrons, nous n’accorderons qu’un blâme énergique, quel que soit le talent qui puisse y avoir été dépensé, notre conviction absolue étant que le talent mis au service d’une mauvaise cause perd tout droit à l’estime des hommes.
- Mais, il faut le reconnaître, depuis nos désastres de 1870-71, les triomphes guerriers n’étant plus de saison chez nous, on n’en voit guère heureusement à nos expositions.
- Parmi les tableaux d’où se dégage une impression salutaire nous citerons les suivants :
- Les marins au Bourget, le 21 décembre 1870, par un peintre belge, M. Castellani, qui a bien rendu l’effroyable mêlée de nos héroïques marins avec les Prussiens, dans une vaste plaine désolée, au pied de colli-
- nes boisées vomissant la mitraille, sous un ciel noir de poudre.
- Bazeille par M. Pallière qui a traduit avec une généreuse émotion sur la toile ces vers de M. Paul Deroulède :
- « Aux armes, mes enfants. » C'était le -vieux curé.
- Derrière un petit mur on se mit à couvert :
- « Feu ! commandait le prêtre, et que Dieu me pardonne ! »
- Oui, ces paysans, ces petits ouvriers, parmi lesquels une femme et un enfant, venant défendre à coups de fusil, sous le commandement du curé, leur villageenvahi par l’ennemi, c’est là une scène qui remue les fibres du cœur et dans le bon sens.
- Nous en dirons autant de la Défense de Chateaudun (Eure-et-Loire), le 18 octobre 1870, par M. Philippoteaux qui s’est inspiré du récit suivant :
- « Quelques compagnies de francs-tireurs de Paris, de Nantes et de Cannes, secondées par les habitants, luttèrent depuis midi jusqu’à neuf heures du soir contre un corps de 10,000 hommes et 30 pièces de canon. Ce fut au chant de la Marseillaise qu’une dernière charge à la baïonnette eut lieu sur la grande place. Plusieurs maisons brûlaient déjà. Deux cent trente-cinq devaient être incendiées le lendemain. »
- Nos compliments à M. Eugène Medard pour une retraite, tableau d’ailleurs médaillé et acquis par l’Etat. L’artiste nous montre un bataillon de ligne dégageant une batterie d’artillerie française cernée par l’ennemi. Il y a dans ce tableau un passage plein de caractère. De plus les taches fugitives produites par les coups de feu dans l’atmosphère ont été bien saisies.
- La mort du commandant Saillard, à Epinay le 30 novembre 1870, fait honneur à M. Maigret. La scène de tuerie dont le commandant est la principale victime, la maison criblée de balles qui sert d’embuscade aux Prussiens, la terrasse d’une maison voisine, tout cela est fort bien traité.
- M. Détaillé |soutient avec sa défense de Champigny par la division Faron la précoce et brillante renommée que lui ont valu ses précédents tableaux militaires. Ce n’est encore là qu’un épisode, mais fort bien choisi. Dans le jardin d’une villa sont massés un certain nombre d’officiers et soldats.
- Tandis que l’état-major se fait donner des renseignements par un vieux jardinierfort ahuri au milieu de ses cloches à melons à moitié brisées, des soldats'vont chercher dans la maison, meubles, matelas, tout ce qu’ils peuvent trouver pour barricader la grande porte cochère du jardin et d’autres soldats ouvrent à coups de pioches dans le mur des trous destinés à improviser embrasures ou meurtrières. Une telle dévastation n’est certes pas faite pour donner du goût aux «jeux de Bellone» comme on aurait dit dans le siècle galant.
- Un peintre finlandais, auteur d’une figure charmante dont nous avons eu le tort d’oublier de parler dans notre chapitre consacré aux figures, celle d’une femme qui tient un petit panier de cerises, M. Edelfelt exposait encore un tableau bien remarquable se rattachant au genre militaire : Le village incendié ; — Episode de la révolte des paysans finlandais, en 1596.
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- A l'horizon' le village flambe et fume et l’on voit défiler par les neiges une longue troupe de soldats à cheval. Cependant, sur le premier plan, derrière un rocher tout couvert de neige, s’âbritent et se cachent, un homme, une femme et un enfant finlandais. La femme à demi couchée contre le rocher regarde dans la direction du village et des hommes d’armes. L’homme assis et ayant la tête de son petit garçon collée contre son genou, nous fait l’effet de rajuster une arbalète en mauvais état.
- C’est un spectacle profondément triste et navrant.
- Ah ! pour le coup, voici un petit tableau militaire tout à fait dans la note convenable ; il est intitulé simplement : La guerre, et a pour auteur M. Régnart. Dans une chaumière dont la porte a été enfoncée par la mitraille et n’a plus gardé que son cadre ouvert et dont les meubles ont été également brisés, un grenadier, la tête ensanglantée, gît sur le dos, tandis qu’un paysan attéré s’encoigne contre le mur non ioin d’un dessin 'représentant Napoléon I8r. Le petit tableau de M. Régnart est trop éloquent par lui-même pour que nous ayons besoin de le commenter.
- Parmi les tableaux militaires que nous condamnons, mais avec des circonstances atténuantes, car nous n’en avons pas vu un seul qui soit vraiment l’apologie de la guerre, nous en citerons trois où le talent est loin de manquer :
- 1° Sur le terrain, de M. Berne-Bellecour. Dans le jardin d’une caserne aux fenêtres de laquelle paraissent des soldats, notamment un soldat malade, deux militaires, deux adversaires, en bras de chemise, ou même la poitrine nue, se mesurent de l’œil et tiennent le sabre à la main prêts à en découdre. Les camarades qui doivent servir de témoins sont là, ainsi que le maréchal-des-logis qui exerce le suprême contrôle de l’honneur. Le chirurgien ouvre sa trousse pour en tirer les instruments qui seront utiles au pansement tout à l’heure. Le paysage encadrant cette scène traitée avec finesse et vérité est fort joli. En un mot le tableau plaît ; il ne plaît que trop. Et l’on est plus porté malheureusement à sourire en suivant à vau-l’eau le stupide préjugé qui, pour une querelle, le plus souvent insignifiante, oblige deux camarades à se porter des coups de sabre, qu’à s’indigner contre lui en tâchant d’en remonter le cours.
- M. Boutigny a eu tort également de nous peindre un Episode des guerres de Vendée en 1793, une fusillade à la porte d’une église. Outre que le sujet est usé jusqu’à la corde, ce n’est point une bonne chose, comme nous croyons déjà l’avoir fait observer, que de montrer sous un aspect héroïque l’aveugle et stupide rébellion d’un certain nombre de quelques Français contre l’idée émancipatrice qui venait les délivrer d’un joug plusieurs fois séculaire.
- M. Armand-Dumaresq mérite aussi un mauvais point pour nous avoir peint, de la Bataille de Saratoga entre les Anglais et les Américains, non pas l’horreur, mais le triomphe.
- s Le qçtQ^e MV\ le général £urgoyne, à la t^e de
- l’armée anglaise, est obligé de mettre bas les armes devant le général Gates. Ayant obtenu dans le traité de reddition le droit aux honneurs de la guerre, les Anglais défilent devant l’armée américaine tambours en tète. »
- Toutefois nous ne voulons pas exagérer l’importance de notre blâme. Ici la cause victorieuse eût plu à Caton -lui-même.
- Nous devons une mention très élogieuse à deux tableaux qui ne rentrent ni dans l’un ni dans l’autre des deux catégories relevées ci-dessus, mais qui appartiennent à la catégorie amusante des tableaux militaires.
- L’Ecole des tambours, de M. Couturier, auteur d’un remarquable Paysan de Guerchy {Yonne), dont nous avons déjà parlé sous la rubrique ligures, est un tableau très-consciencieusement, très-finement traité. Au pied des fortifications de Paris, les tambours s’exercent d’un côté, les clairons de l’autre. Ce doit être un très-joli tapage, comme on pense. Quelques désœuvrés, parmi lesquels deux enfants les regardent et les écoutent avec plus ou ou moins d’admiration. Une marchande de trois-six et de café se promène avec son panier sous le bras, attendant le moment favorable d’offrir sa marchandise aux batteurs de tambour et aux sonneurs de clairon. Plût au Ciel que tambours et clairons fussent les seuls engins guerriers et qu’on se bornât à massacrer les oreilles dans l’état militaire.
- Le Lavabo des réservistes, dans la caserne du Centre, à, Cherbourg {Manche), a valu une mention honorable à son auteur M. Aublet. Il lui a mérité plus que cela, croyons-nous. C’est là une idée originale, mise en œuvre avec beaucoup de talent. Ce lavabo est un grand réservoir d’eau qu’entourent nos réservistes en bras de chemise, se savonnent le cou, la figure, les bras à qui mieux mieux, ou s’essuyant, ou se peignant, ou se mettant la cravate. Les types et les attitudes sont heureusement variés. Il y a là pas mal de figures très vraies et très vivantes.
- Ce tableau fait honneur à M. Aublet dont nous aurons d’ailleurs à citer une autre œuvre d’un tout autre genre, mais non moins distinguée. Philippe Marsal.
- Crémation.
- Nous avons entretenu à diverses reprises nos lecteurs des avantages qui résulteraient de la substitution de la crémation des morts au mode actuel d’inhumation. Nous leur avons signalé aussi les efforts qui se font en vue d’obtenir la consécration législative de ce progrès dont l’excellence est théoriquement démontrée.
- Pour atteindre ce résultat, disait dernièrement le journal VArchitecte, il convient que les personnes sympathiques à ce mode de sépulture se comptent. M. J. Marpt-Leriche s’est chargé de centraliser les lettres d’adhésion. Pour le moment, il ne s’agit que des adhésions à Vidée. Plus tard les signataires seront convoqués en réunions et en assemblées d’études, en vue de discuter les moyens les plus puissants d’arriver à une réalisation relativement prochaine de ce progrès que le XXe siècle considérera comme un des plus grands que le XIXe ait réalisé.
- Ecrire franco à M. J. Maret-Leriche, rue de Seine, 7$, Paris, ;
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- QU’IL EST BON DE CONNAITRE CE DONT ON PARLE
- Dans un volume de critique littéraire intitulé : Mes haines, le grand pontife de l’école dite naturaliste parle de Proudhon à l’occasion du volume si curieux de cet écrivain : Du principe de Vart et de sa 'destinée sociale.
- Voici en quels termes M. Zola nous présente le fougueux socialiste :
- « Proudhon, dit-il, est un esprit honnête, d’une rare énergie, voulant le juste et le vrai. Il est le petit-fils de Fourier, il tend au bien-être de l'humanité ; il rêve une vaste association humaine dont chaque homme sera le membre actif et modeste. Il demande, en un mot, que l’égalité et la fraternité régnent, que la société, au nom de la raison et de la conscience, se reconstitue sur les bases du travail en commun et du perfectionnement continu. »
- Après avoir fait cette citation, le journal laJRépublique française ajoute :
- « Il faut-n'avoir jamais lu une page de Proudhon pour le transformer en communiste, lui qui écrivit contre le communisme des articles que les hommes de 1848 n’ont pas oubliés. »
- Toutes les personnes qui connaissent quelque chose du socialisme — ne fut-ce que les rudiments les plus élémentaires — doivent bien rire.
- Ainsi M. Zola, avec l’assurance imperturbable qui le caractérise, classe gravement Proudhon dans les disciples de Fourier ; la banque d’échange serait donc une imitation du phalanstère ; c’est à peu près aussi ridicule que si l’on osait soutenir à M. Zola qu’il est un imitateur de Châteaubriand.
- Mais le plus amusant de tout cela c’est que la République française ne trouve rien de mieux que de faire la leçon à M. Zola. Or, pour lui démontrer l’erreur dans laquelle il est tombé, elle commet une erreur cent fois plus grande. De ce que M. Zola a dit « que Proudhon est petit-üls de Fourier, qu’il rêve une vaste association humaine, » la République française conclut que M. Zola transforme Proudhon en communiste. Ainsi pour ce bon journal communisme et association sont une même chose.
- Quelle monstrueuse absurdité 1
- Est-il possible que les rédacteurs d’un des plus grands journaux soient ignorants à ce point des idées qui ont trait à la question sociale? Et comment s’étonner que le public se trompe sur cette importante matière alors que ceux qui ont pour mission de l'éclairer ne savent pas eux-mêmes ce qu’ils disent. E. C.
- ——
- FEUILLES DÉTACHÉES DU JOURNAL D’UNE JEUNE ANGLAISE.
- III
- L’adversaire que la femme a à combattre est puissant; il a nom Yopinion publique. C’est contre elle, se3 préjugés et ses préventions, que la femme a à lutter... préventions, préjugés tels qu’ils seraient capables de noircir la mémoire de la grande héroïne française, Jeanne Darc, uniquement parce que la jeune bergère de Domrémy a émergé de l'obscurité à laquelle l’opinion publique condamne son sexe.
- C’est cette même adversaire qui raille la femme savante, se moquait naguère du bas bleu et de nos jours encore fait du mot esprit fort une sorte de terme d’opprobre, comme si un esprit puissant était méprisable parce que puissant.
- C'est toujours cette même adversaire qui, avec une logique qui, du reste, lui fait honneur, exalte jusqu’à en être ridicule, — et ceci dans des phrases fort habiles, — l’aimable faiblesse d’un caractère qu’elle a pétri elle-même et formé sur son propre modèle.
- Et aussi longtemps que les données de l’opinion publique seront considérées comme saines, aussi longtemps qu’on enseignera à la femme que l’indépendance est un crime, que le travail est dégradant, que l’instruction est inutile, que l’ambition est un tort... Aussi longtemps qu’on lui persuadera que le mariage est son seul objet légitime, le seul but auquel elle doive viser dans la vie, aussi longtemps elle continuera de montrer cette aimable faiblesse de caractère qu’on exalte, cette infirmité de pensée qu’on affirme être sa force et qui prouve d’une manière si satisfaisante son infériorité au roi de la création.
- Mais que l’on présente à cet être inférieur un noble but à atteindre, qu’on lui donne une éducation solide, sérieuse à tous égards, qu’on affranchisse la femme des restrictions qui mettent obstacle à l’exercice de son énergie en l’enchaînant à une vie oisive, qu’on lui fournisse l’occasion d’une épreuve réelle, caractéristique, décisive, et si elle ne fait pas preuve d'autant de bon sens pratique, d’autant d’énergie, d’autant de constance dans le travail, d’autant de profondeur dans la pensée, d’autant de talent en un mot et même de génie que l’être qui se dit supérieur, alors, sur ce résultat négatif, sur cette évidence devenue incontestable, mais seulement alors, que l’opinion publique prononce son verdict; ainsi sera ustifié le procédé jusqu’alors injustifiable d'élever sur la voie du progrès une barrière presque insurmontable pour une moitié du genre humain.
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- LE DEVOIR
- Jusqu’à ce que cela soit fait, à l’argumentation qui déduit d’un semblant d’évidence du passé le fait spécieux de l’infériorité de la femme, nous continuerons de répondre qu’une société qui, non-seulement dénie à la femme le droit absolu à la culture de l’esprit, mais encore lui refuse toutes les occasions offertes à l'iiomme de manifester ses mojœns intellectuels ; qu’une société qui par cela même conduit la femme à douter d’elle-même, dire qu’une telle société la met dans l’impossibilité de soutenir toute compétition avec l’homme et enlève à tout parallèle qu’on voudrait établir entre l'un et l’autre, ce caractère d’impartialité qui est indispensable de l’équité*
- Car il est hors de doute que la confiance en soi-même est, dans tous les actes de la vie, un puissant auxiliaire. Elle est indispensable au vrai génie; ce n’est qu’avec son aide que slngle-Uanded, il livre sa grande bataille dans ce monde et, debout en face du grand mystère de l’existence, par ses patientes recherches, par la profondeur de ses vues, parvient à arracher à la nature ses vérités les plus sublimes et les plus sacrées.
- Cependant qui va assister la femme dans sa lutte contre son formidable adversaire ? Où est le champion qui jettera le gant à l’opinion publique et prendra en main la cause de la plus faible moitié du genre humain dans le grand procès que lui intente cette maîtresse du monde ? Quels arguments seront assez forts pour être opposés à sa théorie?
- Heureusement pour les femmes du xix® siècle, ce champion a déjà fait son apparition... Un champion, celui-là, qui menace d’être effrayant et s’annonce terrible ! Un champion qui ne prend souci ni des lois, ni des coutumes, ni des théories, ni des théoriciens ! Un champion qui est inexorable comme le destin et résout les problèmes à la façon dont Alexandre-le-Qrand résolut celui du nœud gordien.
- Ce champion, c’est la nécessité !
- Un écrivain à coup sùr peu galant, mais dont la sincérité ne fait pas doute, représente l’Angleterre comme affligée d’un grand nombre de femme inutiles. Ici l’on oublie évidemment les convenances pour ne songer qu’au besoin, à la nécessité. Question de consommation et de production. Excès dans la première et nécessité en ce qui a trait aux consommateurs, de les faire produire et de trouver dans cette production l’équivalent de ce qu iis absorbent inutilement, du moins quant à présent.
- Allons ! Ne nous plaignons pas du peu de politesse puisqu’il nous met à même de voir combien nous sommes endettés de reconnaissance vis-à-vis de la faim. Le besoin, un vulgaire besoin physique arrache
- un aveu que l’appel fait aux plus hautes facultés intellectuelles n’avait pu obtenir.
- I « L’Angleterre est affligée d’un grand nombre de femmes inutiles ! »
- La barrière infranchissable est forcée par la nécessité qui entraîne à sa suite la grande armée des femmes inutiles. L’opinion publique qui condamnait à l’inaction ces phalanges en jupon se voit acculée dans ses retranchements et reste frappée d’étonnement en présence d’une telle subversion de ses principes les plus chers et les plus caressés.
- Mais l’auteur a raison, et nous le demandons à notre tour : Pourquoi les femmes continueraient-elles d’être une charge permanente pour l’Angleterre? Cette inutilité est-elle donc une loi à laquelle on ne puisse se soustraire ?
- ' Evidemment non, le monde est assez grand et il y a assez de travail pour que les capacités les plus bornées y trouvent elles-mêmes leur emploi.
- Et si ces capacités pouvaient être développées davantage (comme on serait en droit de l’espérer), par une instruction plus libérale et la perspective d’un but à atteindre plus élevé que celui offert actuellement, ne serait-il pas possible qu’à un moment donné ce qui est considéré comme une charge cessât d’en être une pour devenir une aide et une joie pour le pays ?
- La femme, cette gardienne née du beau, ce sanctuaire de la pureté et qui, parce qu’elle est tout cela, ne doit pas travailler, la femme est inutile ! C’est un sophisme à encadrer !
- Où trouver une contradiction plus étrange, une conclusion plus absurde ?
- Le travail, loin de dégrader une âme pure et noble de sa nature, l’ennoblit encore davantage.
- Le travail est honorable et digne !. II est une sorte de palladium de la moralité, une condition essentielle de la santé du corps et de l’esprit.
- Est-ce dans la dépense inutile de l’énergie et dans une vie sans but et sans élévation que l’on trouvera le beau ?
- Est-ce la paresse ou la mollesse, l’indolence de l’esprit et l’ignorance qui sont capables de conduire à la notion du beau ?
- Les grandes âmes respirent plus à l’aise, dans une grande douleur que dans un cas trivial, in mighty anguish than in trivial case, » et si nous jetons un coup d’œil autour denous sur telle et telle classe de la société, nous verrons bien vite que « such trivial case » n’est en aucune façon un bonheur sans mélange pour ceux qui le possèdent.
- Bénissons donc la nécessité qui force, heureusement pour elles, beaucoup de femmes à travailler !
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- génissons la nécessité, et ne réclamons que les moyens d’obéir^ dans notre intérêt matériel et moral et dans celui du pays, à la voix du besoin.
- jusqu’à nos jours la seule profession ouverte à la femme a été celle de l’enseignement.
- Ce fait suffît à jeter le ridicule sur la théorie qui refuse à la femme le droit à une plus haute éducation •
- Ou a compris que cette profession restant entre des mains incapables pouvait tomber en discrédit.
- H y avait là une grande responsabilité à assumer. La concession d’une éducation plus large a été faite et les examens des universités accessibles aujourd’hui aux femmes, ont répondu à un besoin qui se faisait sentir depuis longtemps.
- Ce n’est pas sans avoir à lutter que ceci a eu lieu, mais l’agitation que cette concession a produite sur l’opinion publique est devenue une véritable tourmente lorsque la faculté de médecine a ouvert ses portes à ces modernes filles d’Esculape. Effroyables furent les fantômes évoqués par leurs adversaires ! Ecoutez plutôt les considérations alarmantes de l’un de ces prophètes de malheur : « Nous respectons et bénissons l’infirmière qui nous apporte un remède adoucissant, mais que différents seraient nos sentiments si nous voyions une furie aux bras nus,s’avançant à grands pas dans notre chambre pour faire une opération chirurgicale ! Nous admettons la nécessité des exécutions, mais qui de nous voudrait faire sa société du bourreau ? Il est inexpressible le sentiment d’horreur que nous éprouvons lorsque nous entendons parler de femmes engagées dans de pareils travaux 1... (etc.) »
- Si c’est là lô résultat naturel des études médicales, eh bien, qu’on se hâte de mettre au ban de la société tout ce qui se mêle d’étudier la médecine !
- Si c’est là l’impression que produisent~les opérations sur ceux qui s’intitulent les raffinés de la société, eh bien, que messieurs les docteurs se gardent de frapper aux portes de cette société d’élite 1 L’auteur des lignes que nous avons citées a sans doute une foi très grande dans l’exquise délicatesse de la femme, et les réflexions qu’il fait ne lui sont dictées que par la crainte de voir cette délicatesse s’altérer dans de pareils travaux. C’est du moins ce 'lue nous croyons. Mais que M. X. se rassure l Déjà résultats obtenus ont démontré qu’il était possi-kle de concilier avec l’étude de la science médicale, t(Jat ce qu’il y a de délicat et d’aimable dans la femme.
- nous l’avouons, nous qui n’admettons pas la nécessité des exécutions, nous ne comprenons pas
- bien l’analogie qui existe entre l’art de guérir et celui de tuer.
- Nous ne savons pas si beaucoup de femmes pourraient supporter un cours complet d’anatomie pratique et se faire « les furies aux bras nus » dont parle l'excellent M. X., mais nous sommes persuadés qu’une connaissance approfondie de la médecine serait d’un prix inestimable pour les femmes. Il en est un grand nombre, nous osons le dire, qui préféreraient les soins d’une personne de leur sexe à ceux d’un homme et, par suite de cette préférence même, en retireraient des avantages importants.
- De plus, quand nous considérons qu’à part la carrière si encombrée de l’enseignement, la médecine est la seule profession ouverte à ta femme, nous ne pouvons pas nous étonner si quelques-unes se sont aventurées à l’embrasser et à la pratiquer complètement, de même que nous ne pouvons croire que la conséquence nécessaire de cette détermination soit une forfaiture, soit à la prétention d’une élégance raffinée, soit à cette élégance elle-même.
- Mais ces mortelles ont été plus téméraires encore dans leurs réclamations. Elles ont demandé et demandent avec persistance à prendre part au gouvernement de leur pays.
- Le traducteur,
- [Asuivre.) C.-P. Majstre.
- Influence de© couleurs sw l’évaporation de Peau.
- On sait que l’élévation de la température favorise l’évaporation de l’eau. On vient d’étudier l’influence de la lumière sur ce phénomène physique.
- Dans la séance de l’Académie des sciences du 7 juillet 1879, M. Baudrimont a présenté une note sur l’influence que la couleur de la lumière incidente a sur la rapidité de la volatilisation de l’eau.
- Si, toutes choses égales d’ailleurs, on fait tomber sur une couche d’eau un rayon de lumière solaire coloré en rouge violacé par l’interposition d’un verre de même couleur, l'eau ne se vaporise pas plus rapidement que dans l’obscurité, toutes les autres conditions étant les mêmes.
- Si on fait arriver à la surface d’un liquide un rayon coloré en vert, ou en bleu violacé par le même précédé, la volatilisation de l’eau est activée, elle est aussi rapide qu’en présence de la lumière naturelle, de la lumière blanche. _
- Fait caractéristique, ces couleurs sont complémentaires des deux précédentes, ce sont les teintes dont le mélange avec le rouge violacé ou le vert donne le blanc.
- Bien entendu, la lumière est sans effet sur l’activité de l’ébullition de l’eau.
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- LE DEVOIR
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- Blanquisme et opportunisme, brochure in-8°, chez A. Ghio, galerie d’Orléans, Palais-Royal. — Prix : 50 centimes.
- Sous ce titre, notre ami E. de Pompery traite la question sociale; il dit ce qu’ont de légitime les revendications du prolétaire et montre combien est fausse la théorie des coups de force, comme moyen d’établir le bonheur du peuple en un tour de main.
- Blanqui est le type du socialiste révolutionnaire. G est à ce titre qu’il a été remis en pleine lumière par les feuilles intransigeantes. Son élection a été une protestation ; elle ne change rien à la question sociale.
- Il y a mieux à faire dans l’intérêt des masses et du progrès social. Notre ami Pompery le démontre à merveille.
- Le problème social demande à être résolu, il ne saurait se résoudre tout seul, mais il ne sera définitivement résolu que par la transformation du travail-peine en travail-fonction librement accepté.
- Le recours aux moyens violents ne peut qu’aggraver la situation de l’ouvrier, car il compromet la sécurité. Or, plus il y a de sécurité sociale, plus iiy a de capitaux et plus l’intérêt de l’argent et le loyer des choses diminuent. et encore plus s’accroît le travail et plus s’élève sa rémunération.
- Le propriétaire est, lui aussi, intéressé à une solution satisfaisante de la question du travail. En effet, sa propriété lui sera d’autant mieux garantie que le travail rémunérera mieux les hommes qui s’y adonneront.
- Enfin, le citoyen désireux de conserver à la France le régime républicain qu’elle s’est donné doit s’intéresser aussi à la solution du travail. L’explosion du socialisme révolutionnaire de 1848 a tué la deuxième république; elle tuerait de même la troisième si cette explosion venait à se reproduire.
- Le meilleur moyen d’empêcher ce retour, c’est d’entrer résolument dans la voie de l’association et de suivre les exemples donnés par Godin et par Leclaire. Avec le travail du prolétaire l’effort de l’activité est faible; avec le travail coopératif, avec le travail en participation, l’action de l’homme devient de plus en plus puissante; elle atteindra son maximum d’effet utile par l’association basée sur le travail-fonction. La formule « de chacun selon ses propres forces, à chacun selon ses besoins, » exprime une aspiration juste; mais il ne faut pas s’y tromper, c’est là un but à atteindre et la formule ne peut tenir lieu d’un moyen de résoudre le problème.
- Telle est en gros la matière traitée par notre ami Pompery. Tous les hommes de pensée tiendront à lire dans la brochure les développements qu’il en tire.
- Ajoutons en terminant que cette brochure est dédiée à M. E Littré et porte pour épigraphe quelques lignes de Victor Hugo, du lyrisme le plus sympathique à la cause du peuple. C’est sous ce double patronage significatif que l’auteur se présente au public. Chaudement populaire avec Victor Hugo, E. de Pompery demeure avec E. Littré fidèle au socialisme positif et expérimental. En somme cette brochure n’a que quarante pages, mais elles sont pleines. Les idées y abondent et le sentiment les vivifie. Nous aurions bien quelques légères réserves à faire, mais elles ne touchent que des points accessoires. Nous signalerons cependant le fait que notre ami Pompery croit le parti révolutionnaire plus puissant aujourd’hui qu’il n’est en réalité et qu’il prête aux socialistes de 1879 les mêmes idées qu’à ceux de 1870, c’est là une double erreur. La fondation de la République a considérablement adouci la forme des revendications ouvrières.
- LA PHILOSOPHIE POSITIVE, Revue politique, mté raire et scientifique, dirigée par MM. E Littrê‘ et Vrv' rouboff, vient de publier le sixième numéro ('Juillet Août 1879) de sa douzième année.
- Ce numéro contient :
- Deux Mesures opportunes, par Hipp. Stupuy—Qont, ment, dans deux situations historiques, les Sémites entré', rent en compétition avec les Aryens pour l'hégémo ieci'u monde, et comment ils y faillirent, par E Littré. — psychométriques, par Raoul Jeudy. — La Conscience dant le Drame (suite) : critique des idées de la morale par it moyen de l'épopée, du théâtre et du roman, par Lucien Arréat. — La Rose : Etude esthétique (suite), par C. S, La Criminalité au point de vue sociologique, par Hubert Boëns. — Un Cas de socialisme pratique, par E. de Pom. péry. — Les Deux morales de l'Etat, par Alexis Wilhem, — Salon de 1879, par Pierre Petroz. —Expériences rétros-pectives au sujet de notre plus récente histoire, par E. Lit. tré. — Bibliographie : Coup-d'œil sur le Christianisme par Zefïirino-Falcioni ; par G. W — La Route de k Pensée ou l'Art de concilier les intransigences de la raùo» avec la nature des faits, par A. Wichard ; par G. W. _ La Machine industrielle et son rôle dans l’économie sociale, par Ch. Mayet; par E. de Pompéry.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Préfecture d.e l’Aisne
- CONSTRUCTION
- d’une
- ÉCOLE NORMALE PRIMAIRE
- GARÇONS
- AVEC ÉCOLE ANNEXE
- A LAON
- Le Mardi 19 Août 1879, à une heure de l’après-niidi> il sera procédé, en Conseil de Préfecture, à Laon, i l’adjudication, en un seul lot, au rabais, sur soumissions cachetées, des travaux de construction de l'Ecole normale primaire de l'Aisne.
- Ces travaux s’élèvent.-non compris la somme à valoir et les honoraires de l’architecte, à la somme totale de 415,689 fr. 21.
- Les pièces du projet sont déposées à la Préfecture (2e division, 2e bureau), et au bureau de M. G. Trinaut. architecte à Laon, où elles seront communiquées aux entrepreneurs tous les jours, de 9 heures à midi, et de 2 heures à 5 heures, excepté les dimanches et fêtes.
- Le cautionnement est fixé à 20,784 fr. 46.
- Les pièces à produire pour pouvoir être admi» 1 concourir à l’adjudication sont indiquées en l'affi^6 publiée le 5 juillet 1879.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- Ijt numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 3 AOÛT 1879
- f ANNEE, TOME 3 — N° 47
- Le Devoir
- JOURNAL DES RÉFORMES SOCIALES
- BUREAU principal
- X GUISE (Aisne
- Toutes les communications doivent être adressées à H. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . Six mois. Trois mois.
- 10 f. »*
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »» Autres pays Un an. . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- SOMMAIRE
- Liberté d’association.— L’Acrostiche électoral. ™ Semaine politique. —Payez, payez, contribua-blés. — Salon. — Journal d’une jeune Anglaise.— A propos de l’instruction des jeunes filles. —- De l’émigration des habitants des campagnes. — L'unité de la vie. — La peine de mort. — Bulletin bibliographique. — Variétés.
- LA LIBERTÉ D’ASSOCIATION
- Nous n’en avons pas encore fini avec les objections soulevées par nos articles sur la liberté d’association absolue.
- Voici que l’on nous écrit de nouveau à ce sujet, une longue lettre que nous résumons en ces termes :
- « Tout ce que vous avez pu dire ne m’a pas encore converti. On ne me fera jamais croire qu’il est sage de laisser le mal se développer à son aise. Il est patent que dans votre système, les associations cléricales ou révolutionnaires auront libre carrière pour prêcher des principes subversifs. La liberté de l’erreur, voilà ce que vous préconisez. Il est vrai que dans votre idée °n pourra répondre à l’erreur par la vérité et détruire le mal que l’erreur aura fait, mais ne serait-il pas plus sage de mettre préalablement
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente t 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- obstacle au libre enseignement de ce qui est faux, exagéré, subversif ? Nous avons une loi contre l’Internationale rouge et quelques lois contre l’Internationale noire. Appliquons-Ies rigoureuseusement et complétons-les s’il le faut. Autant il est utile et précieux de laisser librement discuter les diverses opinions modérées** autant il est dangereux de laisser discuter les opinions extrêmes. Les principes fondamentaux de l’ordre social doivent ne jamais être discutés. La sécurité devient impossible si ces principes-là sont remis en discussion. »
- Cette objection, nos lecteurs peuvent le voir, vient d’un homme animé des meilleures inten-tions. Il a peur que la liberté absolue ne favorise le développement de l’erreur.
- C’est tout justement le contraire qui se pro-duit. Ce qui favorise le développement de l’erreur, ce sont les entraves que l’on prétend lui opposer. Condamnez officiellement une doctrine et le seul fait de cette condamnation lui attirera des partisans. L’esprit d’opposition est inhérent à la nature humaine. L’homme se sent libre de penser ce que bon lui semble et si on prétend lui interdire certaines idées, il les embrasse ne fut-ce que pour s’affirmer à lui-même sa propre liberté. Essayer de lutter contre cette disposition, c’est lui fournir un aliment et par cela même la fortifier. Les persécutions font naître des prosélytes aux causes persécutées. Quelque grossière que soit l’erreur, du jour où on la
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- persécute, elle tente beaucoup d’esprits. On dirait qu’il y a un vertige du martyre. Croit-on qu’en persécutant les Mormons on les ait affaiblis ? Bien au contraire. Ils se sont fortifiés d’autant. Croit-on que M. de Bismarck ait été heureusement inspiré en édictant contre le clergé romain et contre le socialisme ses fameuses lois de fer? Il n’a abouti qu’à se mettre dans une position intenable. Il capitule aujourd’hui entre les mains du catholicisme, et le socialisme allemand est plus puissant que jamais. Eh bien ! si un roué de la valeur de M. de Bismarck échoue dans ses tentatives de répression, combien à plus forte raison de moins roués que lui y échoueraient-ils.
- Il est ridicule de vouloir combattre les idées au moyen des gendarmes. Les idées sont des forces qui défient tous les moyens coercitifs. On ne peut ni les prendre au collet ni leur mettre les menottes. On ne peut pas davantage les enfermer dans un cachot ou les attacher au ♦piquet des fusillés. Elles sont inattaquables par les procédés matériels. Le seul moyen de les combattre, la seule possibilité de les détruire, consiste à leur opposer d’autres idées. Les meilleures triompheront toujours.
- Et c’est là justement qu’on voit combien important est le rôle de la liberté. Où trouver un corps officiel assez qualifié pour pouvoir dire avec justesse que telle idée est meilleure que telle autre. La vérité se trouve toujours mêlée à l’erreur dans la pensée humaine. Ce qui est accepté un jour comme étant vrai est plus tard condamné comme entaché d’erreur. Ce qui est considéré par une époque comme étant une erreur est reconnu plus tard être une vérité. Une foule de nos idées d’aujourd’hui, particulièrement celles qui nous paraissent le plus induscutables, ont été conspuées et persécutées pendant des siècles. Qui nous dit que ce que nous condamnons aujourd’hui comme erreur ne sera pas acclamé demain comme vérité? Personne ici-bas n’est infaillible. Le pape seul a le ridicule d’afficher une pareille prétention. L’infaillibilité n’étant pas de ce monde, il n’est permis à personne de proscrire une idée comme étant une erreur. L’Eglise romaine s’écrie depuis des siècles : « En dehors de moi pas de salut!», les écoles philosophiques ou les partis
- politiques et sociaux et à plus forte raison les gouvernements feraient preuve de bien peu de logique s’ils ne trouvaient rien de mieux que de calquer leur conduite sur celle de l’Eglise ro-maine.
- Il est facile de dire que l’Internationale noire et l’Internationale rouge représentent des prin, cipes subversifs, mais où ces principes coin* mencent-ils à revêtir ce caractère? Montrez, moi où s’arrête la vérité et où commence l’erreur. Faites-moi toucher du doigt la ligne de démarcation entre le domaine du subversif et le domaine de l’anodin. Vous ne le pouvez pas. Alors c’est que vous ne le savez pas au juste. Et si vous ne le savez pas au juste, d’autres non plus ne le savent pas. Les commence, ments nous échappent. De même que vous ne pouvez préciser à quel nombre de grains de sable commence le tas de sable, de même vous ne pouvez préciser à quel endroit précis s’arrête le vrai et commence le faux. Or, prenez y garde. Si cette limite est indécise, si elle est dis-cutable, si elle peut être déplacée selon les points de vue, en un mot si elle n’a pas une place incontestable et définitive, elle est à la merci des fluctuations du caprice et de l’arbitraire ; ceux à qui vous confierez la mission de la faire respecter l’éloigneront ou la rapprocheront, selon qu’il sera dans leur intérêt de l’éloigner ou de la rapprocher. Ici aujourd’hui, mais là demain. Aujourd’hui contre moi, mais demain contre vous.
- C’est afin d’échapper à ces fluctuations que nous demandons la liberté pour tous, dût-elle même être ce que vous appelez la liberté de l’erreur.
- Quant au danger qui peut résulter de la libre prédication de principes subversifs, il ne nous effraie pas.
- Nous l’avons déjà dit, une propagande, quel-que dangereux que soient ses principes, ne peut se généraliser qu’à la faveur du mécontentement général. Les doctrines dites subversives ne peuvent exercer une action sur les masses que si les masses ont à se plaindre de l’orgu-nisation établie.
- Il y a donc une manière bien simple d’empê- j
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- her la propagation des idées subversives, c’est ^introduire dans les institutions des réformes iles qu’elles mettent fin au mécontentement. ^ vraie manière de réduire à l’impuissance les dangereux, c’est de faire le bien à la place ‘.’ü mai qu’ils peuvent faire.
- Vous ne voyons aucun inconvénient à ce que partis discutent ce que bon leur semble, 'ut-ce même « les principes fondamentaux de "ordre social. » Si ces principes sont conformes . éternelle justice, ils n’ont rien à craindre de d discussion. S’ils n’y sont pas conformes, il d nécessaire de les ramener à cette conformé, et le meilleur moyen d’y parvenir est de :cS laisser librement discuter. Dans le premier ,-35 la discussion ne peut être dangereuse ; tans le deuxième elle ne peut être que féconde. On pourrait même dire que la discussion sera profitable dans les deux cas, car si les principes en question sont réellement conformes à la justice cette conformité sera plus nettement établie par la discussion contradictoire et ils en seront fortifiés d’autant. La sécurité aura à y gagner, car rien ne participe plus à la maintenir que le sentiment général que les institutions qui l’assurent sont fondées sur la justice d sont par conséquent indestructibles.
- Ainsi, quel que soit le point de vue auquel on * place, la liberté est éminemment désirable, i la condition toutefois qu’elle soit donnée en
- entier. Ed. Chàmpury.
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- L’ACROSTICHE ÉLECTORAL
- Nous venons de parler de l’impossibilité de combattre idée par des moyens matériels. Une preuve de plus ’k cette impossibilité vient d’être donnée par les élec-’^urs de Breslau, la deuxième ville de Prusse.
- , Ou sait qu’il est interdit aux socialistes allemands de ^uger et même de donner signe de vie sous peine des Ç'ùtiments les plus sévères. L’autorité a banni ou empri> ^nné leurs chefs ; elle leur a fermé la tribune officielle; a supprimé leurs journaux; elle a interdit leurs ; elle a pris contre eux des précautions telles y? leurs agents électoraux ne sauraient faire un pas Sf que la police ne leur mette la main au collet ; enfin, ï;y® à une loi d’exception et à la proclamation du petit S*1 de siège, on leur a enlevé toute possibilité de se «iicerter pour une action commune et tout moy en de •yommander un candidat aux masses. aSles soeiaUstes sont malins ! Ils ont découvert un renversant pour signaler à la classe ouvrière de votl aucieü agitat-eur pour lequel ils désiraient la
- ^Lim-des cîiefs Parti, M. Bracke, habite cette ville ùvri nt une boutique de tabac. Un beau matin, les i p.rers,ont pu lire sur toutes les colonnes d’annonces ïited • Piacard rouge sur lequel figurait toute une ue cigares que Bracke offrait au choix.
- Un jeu de mots permettait de comprende au lieü de « offrait au choix » « recommandaient à l’élection. » (Le mot allemand Wahl a les deux sens.)
- Venaient d’abord des
- Emana Cigaren,
- Puis des
- Arbeiter Cigaren,
- et ainsi de suite de manière à former un acrostiche du nom de M. Hasenclever, le chef si sympathique du socialisme allemand.
- Les intéressés ont compris et ont élu au Reichstag cet homme de bien que même ses adversaires politiques s’accordent à respecter.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- ïba discussion cixx budget. — Là Chambre continue à discuter le budget avec une grande rapidité, et la discussion ne donne pas naissance à des incidents bien saillants. Le budget des postes et télégraphes â été adopté pour ainsi dire sans débat. Celui de l’agriculture et du commerce a vu surgir de nouveau le lieu commun re-latifàla dépopulation des campagnes. Il faudrait pourtant comprendre que le transfert de la population des campagnes dans les villes est un fait inévitable, qui se produit partout, qui est accompli en Angleterre, que retarde en France l’existence de la petite propriété, mais contre lequel il n’y a rien à faire et qu’il faut accepter.
- Le budget de la justice dont le total dépasse 34 millions, comme celui de l’agriculture, a également été adopté. On projette depuis longtemps de diminuer le nombre des tribunaux, qui a été fixé à une époque où la difficulté des communications exigeait un tribunal de première instance dans chaque arrondissement, pour que le juge fût rapproché des justiciables. Cette réformé qui produirait une grande économie, est attendue avec impatience, mais il paraît que nos représentants et nos gouvernants ne sont pas pressés de la réaliser, car cette année encore le budget du ministère de la justice a été voté tel quel. Que la routine est donc puissante !
- Les débats sur le budget de l’instruction publique ont été un peu plus animés. Nous voyons avec satisfaction que ce budget grossit d’année en année. Celui de 1880 dépasse le chiffre de 58 millions, à quoi il faut ajouter 15 millions sur ressources spéciales ; dépense éminemment productive, car la force d’un pays dépend surtout du degré d’instruction de ses habitants.
- Nous avons à noter l’adoption de deux excellents amendements relatifs aux collèges communaux ; l’un, destiné à augmenter le traitement des régents ; l’autre, à accroître le nombre des boursiers. Un député de la droite a attaqué le crédit demandé pour la création d’une chaire d’histoire comparée des religions. Cet enseignement existe cependant en Angleterre. On connaît, par exemple, le cours fait, dans une des universités anglaises, par Max Muller, sur l’antique religion de l’Inde. Le crédit a été voté et l’on ne peut que s’en féliciter.
- Nous passerons sous silence les discussions qu’ont soulevées les articles du budget de l’intérieur. Les questions sont en elles-mêmes fort intéressantes, mais lorsqu’on les discute au pas de course, comme le fait la Chambre, la discussion est sans intérêt.
- Le budget des cultes arrivait ensuite en discussion. M. Boysset en a demandé l’ajournement. Cette proposition, repoussée par le gouvernement, n’a obtenu que 95 suffrages contre 338.
- La commission a réduit, au chapitre 3, le traitement des archevêques à 15,000 fr. et celui des évêques à 10,000 francs, Paris et Alger restant hors ligne.
- M. le ministre des cultes a repoussé ce retour aux chiffres du temps du Concordat, en rappelant la diminution qui s’est produite depuis cette époque dans la valeur de l’argent. Le scrutin public à la tribune ayant été demandé sur un amendement qui rétablit les chiffres proposés par le gouvernement, il ne s’est trouvé que 222 votants. Il devra donc être procédé à un second tour de scrutin.
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- le devoir
- Le Sénat. — La Chambre haute a voté définitivement les propositions de loi relative à la composition des commissions administratives des hospices et bureaux de bienfaisance, commissions dans lesquelles le clergé n’aura plus de place privilégiée. C’est là une réforme excellente et dont l’initiative appartient à un estimable député républicain, M. Plessier. La Chambre des députés a, enfin ratifié la décision du Sénat, qui a abordé ensuite la discussion du projet de loi relatif à la création d’écoles normales départementales de filles. La droite, hostile a ce projet, a combattu l’urgence, qui a été accordée par le Sénat à la majorité de 161 voix contre 112. Alors M. Chesnelong a combattu le projet. L’orateur ultramontain s’est déclaré grand partisan du développement de l’instruction des filles, et cela est vrai, pourvu que cette instruction soit donnée par les soeurs. Mais il a combattu naturellement la création des écoles normales, qui donneraient un personnel d’institutrices laïques, aussi nombreux que besoin sera, et plus instruit que ne le sont les institutrices congréganistes.
- La discussion continue au moment où nous écrivons, mais le vote au Sénat n’est pas douteux ; la loi sera adoptée.
- Le Sénat a aussi voté à l’unanimité, moins deux voix, le projet de loi autorisant le gouvernement à entreprendre les travaux de superstructure de divers chemins de fer déterminés par la loi de 1875 ; puis à l’unanimité moins deux voix, le projet relatif au classement des voies navigables. Un sénateur bonapartiste avait en vain combattu la déclaration d’urgence.
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- La loi Ferry au Sénat. — Il est assez difficile de savoir si la question de la loi Ferry sera résolue avant les vacances. Les uns disent que les membres de la commission auraient déclaré d’une façon formelle qu’il était impossible que la loi vînt en discussion au Sénat avant la prorogation. Les autres assurent que M. Buffet et M. Simon rivaliseraient d’activité. Qui croire ? Enregistrons ces divers bruits sans plus de commentaires, puisqu’il ne nous est pas possible de les contrôler. Faisons le même accueil aux informations suivantes, dont le Soir se croit en mesure de garantir l’authenticité : « Le bruit court, dit te journal, que le gouvernement et la commission seraient à peu près d’accord sur les termes d’un amendement destiné à prendre la place del’article7. Un accord que Ton qualifie déjà dans les cercles diplomatiques et parlementaires, de combinaison des deux Jules, serait, en effet, intervenu entre le président de la commission sénatoriale et le ministre de l’instruction publique. » Nous n’avons pas besoin d’ajouter que ces renseignements prétendus authentiques nous inspirent la plus médiocre confiance. Nous ne pouvons pas croire que M. Ferry consentirait à pne transaction qui, dans la circonstance, serait une trahison véritable. Mais ce qui nous parait le plus vraisemblable, c’est que la question restera en suspens jusqu’à la session d’hiver.
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- ¥ *
- Le Conseil supérieur de l’instruction publique. — La commission nommée par le Sénat pour l’examen du projet de l’instruction publique voté par la Chambre des députés se compose de sept membres de la gauche et de deux de la droite, qui sont MM. Delsol et Laboulaye. On évalue à 110 le nombre des voix favorables au projet du gouvernement et à 96 celui des voix hostiles. Il est probable que la loi sera votée à une grande majorité, le centre gauche étant, comme la gauche, partisan de la réorganisation proposée par le ministre de l’instruction publique. Tout le monde sent du reste aujourd’hui dans les rangs de la gauche modérée comme dans la partie la plus avancée de la majorité qu’on ne peut livrer à l’arbitraire et à la routine la direction de l’enseignement public. La commission sénatoriale a choisi M. Sadi-Carnot pour président, et M. Roger-Marvaise pour secrétaire.
- Il serait bien à souhaiter que le Sénat finit par se montrer aussi favorable à l’autre projet de M. Ferry.
- JL*e divorce. — M. Alfred Naquet continu» vigueur la campagne qu’il a entreprise en faveur d» vorce.
- Non content d’avoir obtenu un premier et grand sn -à la Chambre, où il a réussi à faire nommer une r mission et un rapporteur favorables à sa proposition î' loi, il aspire maintenant à rendre cette indispensaiS* réforme aussi populaire que le comporte ce sujet délie et particulièrement difficile. 1Cit
- L’honorable député n’ignore point que les réform durables sont seulement celles qui arrivent à leurm ment psychologique, et qu’impose l’opinion. C’est lv nion publique qu’il veut arriver à convaincre. C’en i nation tout entière qu’il a la noble ambition d’attirer sa thèse.
- Nous ne pouvons que l’aider dans cette tâche, apph” dir à ses courageux efforts, et faire des voeux pour i' réussite des entreprises auxquelles va se livrer un en mité de propagande que M.Naquet vient de constitueri la suite d’une grande réunion qui a eu lieu cettejsemain! à Paris. M. Crémieux, sénateur, a été nommé président honoraire ; Alexandre Laya, vice-président ; Arman trésorier; Renaudot, secrétaire. MM. Francisque Sarcev Siebecker, Saint-Martin, députés, etc., membres. *'
- La réunion, tenant à bien marquer que la question soulevée n’a aucun caractère politique, a nommé enfin M. Léonce Détroyat, del'Estafette, membre du comité i l’unanimité, moins trois voix. ’
- * ¥
- ILa question égyptienne. — Une note asseï explicite publiée parle Times, nous donne à entendre que la solution delà question égyptienne est prochaine. Voici d’après la feuille de la Cité, quel serait l’état actuel delà question. Le régime financier sera réglé par une commission internationale, instituée sur le modèle des tribunaux internationaux, dont l’existence est le résiliai d’un accord entre sept puissances, qui ont chacune u: représentant à la cour d’appel. Cependant, il sera tenu compte des intérêts prépondérants de l’Angleterre et 1: la France, et ces puissances seront représentées chacun par un nombre spécial de commissaires, lesquels sero:; chargés de déterminer ce que l’Egypte peut payer d'ut: manière permanente, sans entraver la bonne administration du pays. De plus, les réformes administrative seront assurées par la nomination de deux contrôlera généraux, anglais et français, qui réuniront, à tous i« pouvoirs définis dans le décret Goschen, d’autres pouvoirs, destinés à prévenir un nouvel insuccès du contrôle. Le Times ajoute que les contrôleurs généraux^ rontM. Baring pour l’Angleterre, et M. de Blignières pour la France.
- Enfin, la Porte est d’accord avec les ambassadeur de France et d’Angleterre sur les termes du firnK d’investiture du khédive, lequel rétablit presque tous'r privilèges du firman de 1873, et notamment le droit-faire des conventions avec les autres puissances, atë que l’hérédité directe.
- Nous n’ayons plus, maintenant qu’à attendre lesw sultats pratiques de de cette nouvelle situation.
- ¥ ¥
- 3Les élections prussiennes. — Les
- en Prusse, sont en train de faire leurs préparatif» P°; les élections du Landtag. Les chefs du parti libéral^ tional, qui avaient l’intention de convoquer leurs sans avant les élections pour élaborer un nouveau P-gramme, ont renoncé à cette idée, parce qu’ils craign* que la division qui règne entre eux ne pousse électeurs à les abandonner et à voter pour les cou»^ teurs. Le désaccord est, en effet, devenu plus sens* entre M. de Bennigsen, chef de la droite du F ' libéral-national actuel, et MM. de Forckenbech et chefs de la gauche. Ces trois hommes politiqu^^ résolu, d’un commun accord, de rester unis, du apparence, jusqu’aux élections du Landtag et de u °rj
- leur scission que lorsque leurs partisans seront eu L
- session de leurs sièges parlementaires. Cette taCM
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- LE DEVOIE
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- Ornent habile ; mais ii est à craindre qu’elle ne fd aj|;oUée par les efforts que la presse gouvernemen-•oü *?J landrath, les maires des villages, le clergé et | " autres aûiis du gouvernement, font pour attirer usasse des populations dans le nouveau courant réac-
- psfprobable que les élections du Landtag donneront à de curieux incidents dans les circonscriptions
- lieu
- pru»;
- siennes.
- T,iIl0idôiit Zieliy. — L’opinion publique est ement agitée en Autriche-Hongrie, par une série de rénonciations dirigées contre le comte Zichy-Ferraris, -rétaire d’Etat au ministère de l’intérieur à Pestb. Le Voavar Orszag a accusé le comte Zichy d’avoir reçu, à /trô de cadeau, cent mille florins de M. d’Erlanger, bananier, et un prêt de cent soixante^millq florins de y Dretier, brasseur. Ce dernier est poursuivi par le fisc Lr des fraudes commises au préjudice du Trésor, qui lèvent à un total de près de deux millions de francs. D'après le journal conservateur, ces libéralités seraient . prix de services scandaleux rendus par le comte Zichy -M d’Erlanger et à M. Dreher.
- 1 L’affaire ne pouvait en rester là. Le comte Zichy-ferraris a prié le président du parti libéral dans la Chambre des députés de constituer un jury d’honneur composé de députés, pour décider entre lui et son accu-yteur, M. Asboth, rédacteur du Magyar Orszag. Il réclame le jugement par ses pairs. En même temps, le comte a offert sa démission au ministre de l’intérieur, etM. Tisza l’a soumise immédiatement à l’empereur. Ce qui tend à envenimer le débat, c’est que le parti conservateur cherche évidemment à faire retomber sur tout le parti libéral l’accusation de corruption portée contre le comte Zichy.
- * *
- La crise à, Oonstantinople. — Le grand vi-îirKhérédine, ses projets de réforme, la suppression tentée par lui du gouvernement personnel et son remplacement par un régime de demi-liberté, de représentation nationale, d’indépendance ministérielle : tout cela a disparu. Le sultan a fait déclarer par les chefs de la religion que le programme de Khérédine est contraire au Coran, et il a pris d’autres ministres.
- I.e sultan a rendu une ordonnance qui supprime le Pjste de grand-vizir. Aarifî-paeha a été nommé premier ministre et Savfet-pacha ministre des affaires étrangères. En attendant son arrivée à Constantinople, le poste sera géré par un intérimaire.
- Le parti turc novateur est donc encore une fois battu et les vieux-musulmans voient renaître pour eux la jance de maintenir les anciens errements à l’aide des-îrels ils précipiteront de plus en plus la décadence de •ur patrie. En tous cas, la solution des questions anglo-mnénienne, gréco-turque, égyptienne subira forcément •“ nouveaux retards, ce qui peut être considéré comme •o mauvais augure pour la pacification définitive de
- La révolution en Russie. — L’empire du Tint Cv°,ntillue à être désolé par les incendies. L’épou-fléau sévit sur tous les points à la fois. On ne s empêcher de frissonner devant la statistique offi-A,1b sinistres du mois de juin dernier. 3,051 incen-CÙA î esPace de trente jours ! Sur ce nombre, 508 sont ^es h ^.Malveillance, 930 à la négligence ou à l’incurie 1,- j^is, le reste à des causes inconnues. Ces per-û .{^sentent plus de 52 millions de notre monnaie, pius é°Vlnces centre e* de l’est de l’empire ont été les jes hajvt0llv^es* Moscou, depuis les derniers incendies <5 Uants vivent sous une impression de malaise que •’mr T p es de l’administration font dégénérer en ter-*°ûâé a °UVerneur général de la ville n’a-t-il pas or-icà Préfet de police de distribuer des revolvers à tià àrtif ’ ^.ui devront se servir de ces armes «dans des ^terminer ultérieurement ? »
- Dissolution do la Clvauibrc grecque. —
- Nous avons dit que le ministre grec avait remis sa démission au roi. Celui-ci n’ayant pu parvenir à constituer un ministère viable, a pris le parti de conserver son cabinet et de dissoudre la Chambre si elle persistait dans son apposition. C’est, en effet, ce qui s’est produit. Les députés ont été convoqués pour examiner deux projets financiers, dont l’un tend à autoriser le gouvernement à disposer de 6 millions sur l’emprunt de 60 millions déjà voté, et dont l’autre modifie la conversion des emprunts de 1824 et de 1825. M. Delyannis ayant déposé ces deux projets, la question de confiance dans le ministère a été aussitôt discutée, et le lendemain l’opposition a demandé qu’avant d’examiner les deux projets financiers, la Chambre se prononçât pour ou contre le ministère. Lesimnistres étant certains qu’un vote de confiance leur serait refusé, M. Coumoundouros a mis fin à la discussion en 'donnant lecture d’un décret royal de dissolution de la Chambre.
- La population a acceuilli avec un calme indifférent la. nouvelle de cette mesure. Dans une réunion plénière des gauches, M. Zaimis a proposé le vote d’un manifeste demandant au gouvernement la convocation d’une Constituante. Cette motion a été combattue par M. Tri-coupis.
- La réunion a décidé que l’opposition combattra vigoureusement ce ministère sur le terrain constitutionnel aux prochaines élections législatives, qui auront lieu au mois de septembre.
- ——ooojjgo O • I. .
- PAYEZ, PAYEZ, CONTRIBUABLES.
- Nous lisons dans le Voltaire :
- « Je causais l'autre jour avec un brave ouvrier mécanicien qui, pendant la période d’installation de l’Exposition universelle, eut les jambes broyées en montant je ne sais plus quelle énorme machine. Cet invalide a demandé quelques secours, mais on lui oppose un non possumus administratif :
- —< Il n’y a point de crédits pour ce genre de dépenses.
- Ce qui, parait-il, est sans réplique.
- Hé bien, si en réalité, il n’y a point de crédit pour secourir d’aussi intéressantes infortunes, nous allons dire où l’on peut, en toute paix et en toute justice, puiser des fonds à pleines mains.
- Un fait inexplicable se reproduit chaque année pendant la discussion du budget du ministère des finances. Les pensions civiles accordées sous prétexte d’infirmités diverses à d’anciens fonctionnaires qui se portent à merveille sont examinées, flétries, mais finalement votées.
- Non-seulement, les auteurs et collaborateurs du mauvais coup du 16'Mai ont obtenu le bénéfice delà plus déplorable impunité, mais plusieurs d’entre eux ont réussi à se faire accorder des pensions par la République qu’ils avaient si consciencieusement essayé d'étrangler. Si c’est de leur part le comble du toupet, on voudra bien reconnaître que, de la part de ceux qui se prêtent à cette mystification, c’est le comble de la complaisance. »
- Ici le Voltaire cite comme exemples un grand nombre d’anciens fonctionnaires ou préfets à poigne de l’empire, du 24 mai et du 16 mai qui émargent annuellement de 2 à 6,000 francs pour des infirmités illu* soires.La plupart de ces Messieurs sont immensément riches. D’autres — et le Voltaire cite desnoms— tout en étant assez infirmes pour mériter une pension
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- comme invalides, retrouvent le plus gaillardement du monde toute la vigueur nécessaire pour remplir des fonctions rétribuées. De la sorte ils touchent des deux mains : une première fois en remerciement des efforts qu’ils ont fait pour étrangler la république, une deuxième fois en remerciement de ceux qu’ils font encore dans le même but, mais avec plus de dissimulation.
- Et les contribuables paient tout cela.
- Et les 400 députés républicains de la Chambre le tolèrent.
- Et l’on évoque une foule de subtilités pour légimer ces scandales.
- O Byzance 1 comme on te calomnie ! Tu^n’as jamais été jusque-là.
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- SALON DE 1879.
- VIII.
- PEINTURE.
- Tableaux die genre,
- Le premier tableau de genre que nous rencontrons sous notre plume est Y Asile pour la vieillesse, en Angleterre, œuvre très-remarquable d’un peintre anglais bien connu : M. Herkomer. Dans une vaste salle où la lumière du dehors pénètre par larges nappes, devant une série de longues tables, sont assises, pour la plupart, les vieilles pensionnaires- de l’établissement. Les unes cousent, les autres enfilent péniblement leurs aiguilles, malgré le secours des lunettes ; celle-ci, une grosse dame dont le visage s’épanouit sous son chapeau, déguste sensuellement son café qu’elle a versé de la tasse en la soucoupe. Cependant près de là une jeune et jolie personne, la directrice de l’asile sans doute, coupe une bande d’étoffe afin de préparer de l’ouvrage aux bonnes femmes. Une pauvre vieille, dont les jambes se refusent un peu au service, marche dans la salle en s’appuyant sur le bras d’une autre plus ingambe. Deux autres, celle-ci assise, celle-là debout, se chauffent près d’une cheminée et sont vivement éclairées par le reflet du feu.
- Telle est, comme ensemble, cette composition savante 'd’un fin observateur et d’un puissant coloriste.
- Dans La chaise Irisée, M. de la Hoese, un peintre belge, nous a peint avec beaucoup d’esprit une scène plaisante, Figurez-vous un atelier de couturières fortement et vivement éclairé par une grande fenêtre à plusieurs vantaux, comme celles qui éclairent les ateliers de peintres. L’une des jeunes filles a eu sa chaise tout-à-coap brisée sous elle et en tombant elle s’est même fait quelque mal au coude qu’elle frotte, à peine relevée. Toutes les autres demoiselles suspendent leur travail pour rire aux éclats de la mésaventure, mais la patronne qui est en train de faires ses comptes, se retourne, regarde très-sévèrement à travers ses lunettes et semble
- dire à la jeune ouvrière éprouvée : — « Vous êtes^ fait mal, mon enfant ?» ou aux autres à celles qui rje * follement : — « Mon Dieu ! que c’est .sot de rire ai^' mesdemoiselles !»
- Le consistoire réuni, d’un peintre hollandais : ^ Henkes, nous montre un certain nombre de pastt^; qui tous ont des types bien observés et bien rendus train d’écouter le rapport de l’un d’eux, autour d’u^ table verte, en fumant leurs longues pipes. Il y a 14 ^ effet de feuillages d’arbres vus à travers la fenêtre est très-heureux.
- Un autre peintre belge, M. HuysmanS, nous introduit chez un Caïd algérien, retour de l'Exposition universtiif et il nous fait assister à une petite fête de famille d’ag. tant plus piquante qu’elle se passe en pays polygame Dans un intérieur arabe, très luxueux, le caïd assis sur m divan et ayant près de lui deux de ses femmes, s’amuse i déballer des objets rapportés par lui de Paris et notam. ment une superbe poupée à ressorts qu’il présente à y fillette. La joie visible de l’enfant qui n’a jamais v; de si belle poupée met sur les lèvres du père, sur celle, de la mère et sur celles de l’autre femme un de ces sourires si doux que font éclore les enfants sur nos lèvres.
- L’excellent coloriste espagnol Antonio Gonzalesi peint avec son brio habituel le jeu émouvant de l’un des passages les plus beaux d’Hamlet, chez l'impmm. sorte de nain difforme en habit à fleurs, lequel essai; ainsi l’acteur qu’il veut engager. Celui-ci, vêtu du costume traditionnel d’Hamlet, déclame, en s’enfonçant la ongles de la main gauche dans la poitrine, l’admirai)!; fragment qui suit :
- « Oh ! si cette solide, trop solide chair pouvait s; fondre, s’écrouler et se résoudre en une rosée ! Ou si, il: moins, l’Eternel n’avait pas établi sa loi sacrée contre 1; meurtre de soi-même ! O Dieu ! combien pesantes e: usées et plates et sans profit me semblent toutes les pratiques de ce monde ! fi de ce monde ! »
- Avoir sa mimique et l’expression de son visage, il dw1 bien se tirer de son rôle. D’autres hommes et quelque femmes, acteurs et actrices sans doute, qui tiennent attachement lieu de public à Hamlet, sont fort bien cr> qués.
- Une noce chez unphothographe est un tableau charmai' où M. Dagnan-Bouveret que nous avons eu déjà h-' casion de louer, a fait preuve à la fois d’une grande bileté de main, d’une science rare d’observation et dm finiment d’esprit. Les deux jeunes mariés sont précis ment devant l’objectif du photographe qui opère enp** toufle et à la tête enfouie sous les plis de l’étoffe recouvrant une partie de l’appareil. Le jeune marié campé fièrement, le regard haut, la lèvre souriante) chapeau à la main ; debout près de lui et nouant -deux bras autour du sien, la jeune mariée a le modeste qui est de rigueur. Assise à côté d’elle sa la regarde au visage en même temps qu’elle tire le de sa robe blanche. Assis dans un fauteuil, le sur la tête et s’appuyant des mains sur son parapluie\ père, tournant le dos au spectateur, contemple le Q°u ’
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- c0uple. A côté du bonhomme, à gauche, plusieurs types parisiens très-vrais, celui d’une dame se tenant une main dans l’autre, celui d’un ancien militaire et celui d’une jeune fille causant avec un jeune troupier. Adroite derrière le photographe une petite fille en robe bleue debout le long d’une porte vitrée ; du même côté, le garçon d’bonnejir fumant sa pipe et envoyant malicieusement une énorme bouffée de tabac au nez d’un pauvre gamin dont il maintient la tète près de son épaule et qui ferme les yeux en faisant une grimace ! Au point de vue pictural il y a dans ce tableau des effets merveilleusement rendus et qui font grand honneur à M.Dagnan-Bouveret, l’un des adeptes les plus distingués de la bonne école naturaliste.
- Une noble et belle œuvre très-impressionnante, c'est U retour, de M, Mosler, peintre américain. Sur un lit breton, à panneaux s’ouvant et se fermant au moyen de coulisses, une pauvre vieille femme morte est étendue et son visage a la couleur des deux cierges qui brûlent de chaque côté de lui. Son fils, un paysan en haillons, vient d’arriver, il a j été sur le sol de la chaumière son chapeau et son petit paquet noué au bout d’un bâton, et il s’est prosterné, baissant la tète et joignant les mains. Le curé du village, un peu en arrière, debout, l’un des doigts de la main gauche passé dans les tranches de son bréviaire, la main droite au menton, semble absorbé dans ses méditations sur les tristesses de la vie. Sa tête est sympathique et révèle un homme de cœur. Nos compliments sincères à M. Turquet d’avoir acquis pour le compte de PEtat ce tableau remarquablement peint au* quel le jury n’avait accordé pour toute récompense qu’une mention honorable.
- Le Quatuor d'amateurs, de M. Denneulin, nous offre quatre typqs fort bien traités, celui d’un curé jouant de î’ophicléide, d’un jeune homme jouant du violon, et de deux bonshommes jouant de la flûte et de la contre-basse.
- Il y a au moins deux des concertants qui doivent avoir la gorge sèche. Par bonheur voilà une servante qui leur apporte des rafraîchissements dont le violon et la contrebasse auront leur part, il faut l’espérer,
- L'enterrement de M. le Maire, du même artiste, est une sorte de charge funèbre qui ne va pas plus loin qu’il ne faut et qui fait tristement sourire. Sous le porche d’un pavillon carré, servant de pigeonnier, est placé le cercueil devant lequel on aperçoit des cierges. Près de là des croque-morts villageois dont l’un assis sur le brancard fait tomber les cendres de sa pipe en la heurtant contre son pied. Des pompiers d’opéra-bouffe, leur tambour voilé d’un crêpe, sont rangés plus loin. Quelques bourgeois le sont d’un autre côté, très empesés dans leur tenue et accommodant leurs visages plus ou moins grotesque à la circonstance. Tout là bas, bannière noire eu tète, le clergé s’avance majestueusement afin de prendre le corps et de le ramener à l’église.
- Louis Deschamps, auteur d’un très remarquable Portrait de femme peint avec une grande vigueur de louche, duquel nous avons oublié de parler, a traduit
- d’une manière heureuse et touchante sur la toile la mort de Mireille, dans l’église des Saintes-Marie delà Mer.
- « Elle est morte !... Morte? Ce n’est pas possible ! Un démon doit me le siffler... Parlez, au nom de Dieu, bonnes gens qui êtes là ! Tous avez vu des mortes: dites* moi si, en passant les portes, elles souriaient ainsi!... Vraiment n’a-t-elle pas ses traits presque enjoués. »
- Il était impossible d’interpréter avec plus de sentiment et de vérité ce passage du poème de Mistral que ne l’a fait M. Louis Deschamps. Les femmes qui entourent Mireille affaissée, le jeune homme qui pleure en la regardant et lui tendant la main, le vieillard à genoux devant elle et la tête enfoncée dans ses mains, le lévrier noir dans les bons yeux duquel se reflète l’angoisse générale, le vieux prêtre à l’autel, tout cela forme un ensemble excellent. Ajoutons que la couleur de M. Deschamps, robustement empâtée et très originale, ne rappelle en rien celle de son maître Cabanel. Ce tableau a été acquis par l’Etat.
- Bonne note à la Vie de famille de Mlle Conant, une Américaine. C’est un spectacle sain que celui de cette jeune mère cousant près du berceau de son enfant endormi, avec lequel dort de conserve un gros chat, tandis qu’une fillette à une petite table voisine fait ses devoirs. <
- Dans La première arrivée,tableau d’une peinture douce à l’œil, veloutée, gracieuse au possible, M. Jacquet nous a représenté trois jeunes personnes, en costume fantaisiste du temps de Louis XV, gravissant une sorte de montagne plus idéale que réelle, trois figures charmantes. Il a donné à la première arrivée, non-seulement une robe de satin blanc qui a fait l’admiration des connaisseurs, mais un petit air vainqueur plein de crânerie-, Il se préoccupe évidemment de nous rendre Watteau en le modernisant. Il y a là une mièvrerie exquise ; convient-elle à notre temps 2 Nous ne le croyons pas.
- Un morceau d’un très-bon naturalisme, c’est au sermon ; — souvenir de, la Bresse, par M. Paul de la Bou-laye auquel le jury a d’ailleurs accordé une médaille de 3e classe. L’auteur a tout simplement représenté un certain nombre de femmes et de jeunes filles assises sur le même rang, près de l’un des piliers de la nef, dans une église, et écoutant le sermon, tandis que derrière elles un paysan lit dans son paroissien. Toutes ces figures sont fort bien traitées ; on y sent l’influençe de Bonnat.
- M. Gervex, auteur d’un portrait fort original que nous nous reprochons de n’avoir pas mentionné, celui d’une jeune fille se promenant dans l’allée d’un parc, abritée de son ombrelle, a montré ses qualités habituelles de chercheur et de chercheur heureux dans le Retour du lal Un jeune homme et sa jeune femme sont revenus du bal en se querellant; question de jalousie, sans doute. La jeune femme a laissé tomber son bouquet à terre, et s’est jetée sur le divan du salon et elle pleure, la tête cachée dans ses mains. Le jeune homme semble dominé par les plus sombres réflexions, tout en ôtant ses gants. Une lampe brûle sur la console, mais, comme il fait déjà jour, elle ne sert qu’à permettre à l’artiste une opposi-
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- tion bien neuve entre la 'pâle lumière qu’elle donne et la lumière plus vive qui vient du dehors.
- Un peintre espagnol,M. Maso, nous a représenté avec beaucoup de brio, La fête du recteur de VUniversité de Salamanque. Dans une rue de cette ville,devant la maison du recteur, des étudiants vêtus du grand manteau noir, une cuillère à leur chapeau à claque, donnent rune[ sérénade des plus mouvementées qui met aux fenêtres le héros de la fête lui-même, entouré de dames, et les capucins du monastère voisin, tandis que des personnages importants se croisent à la porte, les uns rentrant chez le recteur pour le congratuler, les autres sortant de chez lui.
- Une mention honorable méritée a été accordée à La halte, de M. Outin. Devant une ferme un cavalier s’arrête et prie un paysan de lui mieux sangler la selle de son cheval. Cependant la ménagère passe, tenant un seau à la main, et une fillette, sur le perron, mange sa tartine. Cela fait un joli petit tableau.
- Le marchand de poissons de mer dans une auberge en Basse^Bretagne,deM. Peslin, nous a beaucoup plu. Tandis que des paysans bretons attablés mangent et boivent de bon appétit et qu’une vieille femme surveille la marmite, le marchand de poissons qui a étalé par terre sa marchandise fait marché avec l’hôtesse. Il y a là beaucoup de lumière et beaucoup de vie et les attitudes des personnages sont très naturelles.
- Un intérieur au Pollet (-Seine-Inférieure), de M. Ha-quette dénote comme les précédents ouvrages du même artiste un réel tempérament de coloriste. Il faut y louer, en outre, une véritable science de composition. On s’intéresse à la famille qu’il nous présente, au vieux pécheur lutinant son petit fils et le faisant rire à belles dents d’un franc rire qui se communique à la mère coupant du pain noir et au père assis et envoyant sa bouffée de tabac, tandis que l’aïeule s’est assoupie dans la grande cheminée sur un bas qu’elle [tricote et qu’un gamin laborieux apporte une bannette de poissons. On apprécie la manière dont l’artiste a peint le pot d’étain, la soupière et les assiettes de la table. Mais nous avons un reproche à adresser à M. Haquette, celui d’introduire un peu de préciosité dans son réalisme. Qu’il se défie de cet écueil contre lequel son sérieux talent s’est déjà plusieurs fois heurté.
- Le sentiment d’une poignante tristesse se lit dans les physionomies des Emigrants à bord d’un transatlantique, groupés sur le pont d’un navire, à travers le gréement duquel on aperçoit la mer moutonnante, un remarquable tableau que nous aurions pu aussi bien classer dans les marines et qui a pour auteur M. Jadin.
- Une élection communale, de M. Herbo, un peintre belge, nous offre quelques bons types spirituellement rendus au tour de la table où se dépouille le scrutin. Le résultat vient d’être connu. Les uns s’en épanouissent, notamment un volumineux monsieur vêtu de blanc, les autres font des tètes d’une aune. C’est là de bonne peinture amusante.
- Nous en dirons autant de l’autre tableau du même artiste : Un vieux beau, lorgnant de jeunes modistes tandis que sa vieille femme essaie un chapeau.
- Nous savons gré à M. Lobbedez de nous avoir peint dans : Soins maternels, une jeune mère au milieu de ses trois enfants et leur faisant la toilette.
- La poésie du travail a été bien comprise par M. Armand Leleux dans Le Charron. Assis, tenant sa scie d’une main et un rais .ou une jante de l’autre, le charron se retourne pour parler à un gamin, son fils et son apprenti, qui descend l’escalier, une bannette sur la tête. Devant la fenêtre par où le soleil entre radieux, sa jeune fille tricote près de lui, tandis que son chat dort sur une table de bois équarri d’où Ton tirera quelques moyeux.
- Le berceau vide, de M. Lubin, est un tableau très-émouvant. Elle a laissé tomber sa quenouille, la jeune paysanne, et tout en larmes s’est [approchée une fois de plus de ce berceau, et elle a écarté le petit rideau à fleurs bleues, et une fois de plus, elle a constaté que l’enfant de ses entrailles et de son cœur qui y était, naguère encore, n’y est bien décidément plus !
- La répétition, de M. Tytgadt, un peintre belge, reproduit quelques très-beaux types de tziganes, hommes et femmes, devant leur tente et assistant à la danse du tambourin qu’exécute une petite fille charmante et que dirige le chef de la troupe, un fouet à la main.
- Le tonnelier, de M. Ward, un peintre américain, est remarquable parla mise en scène. Tandis que le tonnelier travaille dans sa boutique, près de la porte ouverte dans la rue du village, deux ménagères jacassent, et par la fenêtre fermée, inondée de lumière, on aperçoit la maison faisant vis-à-vis de l’autre côté de la rue.
- Un peintre bohème, M. Brozik, s’est montré coloriste éminent dans La partie d'échecs des fiançailles engagée entre un jeune homme qui prend les noirs et une jeune fille qui prend les rouges. Les types des joueurs et des juges du camp sont remarquables.
- L’artiste s’est inspiré de cette chanson danoise du moyen-âge :
- « On apporta l’échiquier garni d’or ; le seigneur Strange gagna la belle princesse pour son roi.... et tout le Danemark adora Dagmar, et tout le monde fut heureux tant qu’elle vécut.... »
- Découragement, par M.Alophe, est un toutpetit tableau très impressionnant. Dans une mansarde, éclairée par une fenêtre à tabatière, devant une table où il y a des livres, deux roses dans un vase, du papier blanc et un encrier, un jeune homme est assis, le visage dans ses deux mains. Un poète, sans doute, ou un amoureux incompris. Près de lui, assis sur son derrière, un grand chien épagneul baisse la tête, et il semble que, comme les chevaux d’Hippolyte, il se conforme aux ùristes pensées de son maître. Allons ! jeune homme, un peu de nerf. Quand on est encore aimé d’un chien, il n’y a pas lieu de se décourager.
- Voici, cependant, un découragement plus justifié, plus poignant aussi pour le spectateur, c’est celui que M. Bliïï nous a peint dans Dernière ressource ; — se ven-
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- dant au Mont-de-Piétè. Dans la mansarde où nous conduit l’artiste, un homme jeune encore est couché. On ne sait trop s’il est mourant ou s’il est mort. Ses traits sont affreusement tirés, son visage est livide. La pauvre jeune femme a fouillé dans des caisses à chiffons. Qu’y a-t-elle découvert ? Nous l’ignorons. Mais la voici debout, tenant sa petite au cou, et ayant à la main un paquet de hardes. Le regard navré de cette malheureuse créature est admirablement rendu. Rien qu’à regarder cette toile, les larmes viennent aux yeux. Certes c'est là une œuvre bien inspirée et que nous voudrions voir reproduite par milliers et répandue surtout dans les habitations de certains riches indifférents jusqu’à présent à la question sociale, afin de les porter à réfléchir.
- Notre sensibilité est encore émue par La petit» morte, de M. Brillànd, qui nous montre une jeune mère assise et pleurant devant le berceau de son enfant, inanimée dans son berceau, tandis qu’une autre mère, heureuse celle-là, mais compatissante, fait déposer par sa fillette très vivante et très-éveillée, un bouquet blanc sur le pied du berceau. Il y a certes dans ce contraste entre les deux mères une trouvaille qui honore M. Brillànd.
- Un ange au Ciel; — funérailles d'un enfant en Andalousie, de M. Rougeron, est un tableau aussi bien peint que bien composé et qui nous retrace des mœurs fort curieuses. L’enfant mort est couché sur un petit lit blanc parsemé de fleurs, au pied duquel brûlent deux cierges. Au-dessus du chevet du lit est appendue une couronne de fleurs près d’une madone éclairée de deux petites bougies. De chaque côté du lit deux jeunes couples dansent un boléro en se souriant et faisant claquer les castagnettes. Dans le fond de la salle, deux joueurs de guitare et un homme qui marque la mesure en frappant ses mains l’une contre l’autre.... le père de l’enfant mort, peut-être. Quant à la jeune mère affaissé sur une chaise, soutenant à peine de la main gauche sa mandoline qui traîne à terre et se prenant le front de la droite, elle n’a pas le courage de participer à la fête. Près d’elle, sa petite fille, la sœur de l’enfant mort sourit, mais d’un sourire navré, en tenant le tambourin de ses deux mains pendantes et inertes.
- Travail et Paresse, de M. Fr an çois. Sauvage , renferme une idée charmante encadrée dans un intérieur d’ouvriers honnêtes et rangés. Pendant que le petit garçon tout honteux suce son doigt dans un coin de la cheminée où il a été mis en pénitence, la petite fille toute radieuse, une couronne de papier peint à la tète, un livre de prix ^ la main, vient embrasser la grand’mère qui tient, très-fière, un certificat de bonne conduite et d’assiduité au travail donné à sa petite-filler Derrière elle la mère regarde, le visage épanoui, et semblant dire : —; Hein ! mère, vous voyez notre fille !
- Philippe Mars al.
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- De la nécessité <lo certains animaux nuisibles.
- Aucun des êtres de la création n’est complètement inutile ni complètement nuisible, et ce philosophe qui disait que le pou a été créé pour apprendre à l’homme à avoir soin de ses cheveux, pouvait bien avoir raison.
- Darwin a fait, au début de sa carrière de naturaliste, une observation curieuse sur l’influence de la présence des chats sur les récoltes de graines de trèfle.
- La fécondation de la fleur de trèfle se fait mal naturellement; la poussière jaune fécondante qu’exsudent les étamines n’arrive pas toujours sur le pistil, si une cause extérieure n’intervient pas.
- Un grand nombre de bourdons butinent sur les fleurs de trèfle et se nourrissent de leurs sucs; its favorisent la fructification des fleurs en effectuant avec leurs pattes, l’indispensable transport de la matière fécondante du pollen.
- Les bourdons ont un ennemi, le mulot ou rat des champs, qui se nourrit de leurs larves, et on conçoit que quand il y a beaucoup de mulots, il y ait peu de bourdons, et, partant, la fécondation des fleurs de trèfle laisse à désirer, et il y a peu de graine de trèfle.
- Une bande de chats vient-elle à prendre ses ébats dans les environs ?
- Le nombre des mulots diminue, celui des bourdons augmente, le trèfle graine abondamment.
- Le chat, sans le vouloir et sans le savoir, est donc l’allié de ce fourrage et de l’indispensable bourdon, lequel est d’ailleurs un être parfaitement inutile, nuisible même à bien d’autres égards.
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- FEUILLES DÉTACHÉES DU JOURNAL D’UNE JEUNE ANGLAISE.
- IV
- La question du droit de suffrage pour les femmes a été agitée dans le Parlement '; elle le sera encore. Jusqu’à présent les résultats de la discussion de cette question n’ont pas été décisifs, néanmoins ils ont été assez concluants pour laisser voir que la réclamation de ce droit est prise en grande considération. C’est que la classe très-nombreuse de femmes non mariées dans le pays renferme des sujets dont le rang, la fortune et l’éducation joints à des loisirs très-grands, sembleraient les qualifier pour cette position d’une haute responsabilité, beaucoup mieux tout au moins que certains personnages auxquels elle est dévolue. Mais ces personnages font partie du sexe fort, du sexe supérieur, et la femme, cet être inférieur, n’est pas jugée digne d’entrer en lice avec lui.
- La loi salique qui exclut les femmes du trône n’existe pas en Angleterre et ce n’est certainement pas faire un faux raisonnement que de dire que si une femme, quoique femme, est jugée capable d’être à la tête du gouvernement, elle doit être aussi capable d’y prendre une part moins élevée.
- De plus, c’est un principe de la constitution anglaise que les lois doivent être faites avec le consentement des gouvernés et ce principe, est lui-même la
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- Véritable base de notre représentation parlementaire. S’il en était autrement, en effet, que signifierait la double loi : The réform Mils of 32 and 67 ? Eh bien, nous le demandons, est-il en conformité avec un tel principe que plus de la moitié de la population du pays ne soit pas représentée, par cette seule raison qu’elle est du même sexe que la personne qui est à la tête du gouvernement et que chacun proclame la source de tout honneur et de toute justice... la reine, chef de l’Etat, chef de l’Eglise, des armées de terre et de mer ?
- Est-il équitable de préjuger l’incapacité de la femme et de lui refuser les moyens de mettre à .néant cette accusation que rien ne justifie? Ne serait-il pas plus digne de ceux qui s’arrogent la supériorité de lui fournir ces moyens de prouver sa valeur en l’appelant à des fonctions qui exigent talent et responsabilité ? Cette responsabilité qui lui incomberait ne tendrait-elle pas à lui donner cette force et cette consistance de caractère qu’on lui dénie et dont le manque, si manque il y a, est toujours la cause mise en avant de l’exclusion de fonctions semblables ?
- Est-ce que la conscience de la responsabilité ne conduit pas toujours au respect de soi-même et dès lors à un plus parfait développement de toutes les plus hautes qualités naturelles.
- Nous ne voulons ni prendre ce ton irascible d’animosité personnelle trop souvent élevé à un haut diapason dans la discussion de ce sujet, ni accuser l’homme d’oppression. De même les sanglots de la femme de M. Browning nous semblent quelque peu absurdes. L’histoire du monde nous apprend que les femmes n’ont pas été les seules à souffrir des iniquités sociales. Il y a eu d’autres ilotes... Il y en a encore d’autres. Il eût fallu un génie plus grand qu’aucun de ceux produits parnotre siècle pour avoir prévu toutes les formes possibles d’injustice dans toutes les classes de la société et y avoir trouvé un remède. Nous ne demandons pas l’impossible.
- La civilisation se répand lentement sur une nation et peu à peu. C’est insensiblement que l’homme et la femme ont émergé des ténèbres de l’ignorance et de la barbarie des âges, dans l’aube du grand univers de Dieu et de la vérité, et c’est par degrés seulement qu’ils peuvent arriver à une notion plus élevée et plus profonde encore de leur être et de leur destinée. C’est de plus une loi de la nature que chaque siècle doit, dans la marche ascensionnelle de l’humanité, présenter de nouvelles complications et de nouvelles exigences, et produire de nouveaux génies pour lutter contre les difficultés et les surmonter. Ainsi se sont accomplis dans le cours des âges les réformes et les progrès.
- Que la femme donc ne se montre ni déraisonnable dans ses réclamations, ni trop vive dans la formule ou l’expression de ses demandes. Quelle soit digne comme la grande âme du génie lui-même, et l’esprit de progrès dirigé souverainement par la divinité et assisté de tout caractère noble et éclairé, accomplira son puissant travail sans se laisser détourner de son chemin par les avis des faux prophètes et les vieilleries de la multitude.
- Il en est qui croient que la femme, lorsqu’elle se mêle en quelque chose à la vie publique, perd tout titre au respect chevaleresque et à la considération de l’homme. Quiconque adopte ce point de vue se méprend grandement sur la nature vraie de l’esprit de chevalerie.
- Certes beaucoup d’exagérations et de faux sentiments se sont mêlés à la chevalerie des lions vieux temps, je veux dire des temps féodaux ; mais la chevalerie elle-même n’était que le symbole du respect et de l’admiration dus par l’homme à la femme. Quoi qu’on puisse dire de notre siècle, nous ne pouvons croire que l’esprit de cette vieille galanterie ait complètement disparu.
- Dans le grand domaine de l’intelligence l’homme et la femme pourraient et devraient se rencontrer comme égaux, quoique nous soyons disposés à croire que le génie de l’un diffère essentiellement du génie de l’autre, non point dans ses degrés, mais dans sa nature. Si la société se dégageant de toute ses préventions et faisant enfin litière de tous ses préjugés, reconnaissait cette égalité comme nous la comprenons, les rapports des deux sexes seraient modifiés, c’est incontestable ; mais nous en sommes convaincus, et tout observateur impartial le dira avec nous: cette modification ne pourrait qu’être profitable à tous deux. Ce que la femme perdrait en hommages galants et en adoration, elle le regagnerait en estime réelle, en affection vraie. Son caractère se retremperait à cette source nouvelle, tandis que celui de l’homme s’adoucirait, se polirait au frottement de cette compagne désormais son égale.
- Le traducteur,
- C.-P. Maistre.
- A PROPOS DE L’INSTRUCTION DES JEUNES ENFANTS-
- M. le Ministre de l’instruction publique a prononcé il y a quelques jours, à l’occasion de la distribution des prix aux élèves de l’Association polytechnique, un fort remarquable discours sur deux passages duquel nous désirons attirer l’attention de nos lecteurs.
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- Après avoir rappelé dans un magnifique langage les services éminents rendus à la cause de l’instruction publique par l’Association polytechnique, M. le Ministre s’est écrié :
- « Non-seulement vous avez réalisé la solution pratique du grand problème de l’enseignement primaire supérieur, mais vous avez du même coup, et avec une admirable simplicité d’inspiration, montré comment doit être résolu un autre grand, important et capital problème de la civilisation démocratique à laquelle nous coopérons, le problème de l’enseignement secondaire des filles. Et les prix qui seront distribués tout à l’heure à un grand nombre de lauréates nous démontrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une tentative, d’un premier pas, d’une expérience : les faits prouvent que, sur ce point encore, vous apportez une solution.
- « Oui, vous avez trouvé là la solution simple en appelant à vos cours du soir les jeunes filles à côté des jeunes gens, et ceux qui avaient peu réfléchi sur cette question ont pu seuls s’étonner qu’entre les un et les autres — et assurément aucun des maîtres ici présents ne me démentira — il y ait égalité d’aptitude et que, par conséquent, il puisse y avoir égalité d’éducation.
- « L’enseignement secondaire des filles, vous nous le montrez vivant et agissant et, je le répète, avec son caractère que, quant à moi, je considère comme essentiel.
- « Nous avons eu à étudier la question, qui est posée devant le Parlement, et je dis tout de suite qu'il y a un préjugé sur l’enseignement secondaire des filles. Une proposition a été signée et présentée par un député de la Seine dont vous connaissez et aimez tous le nom, M. Camille Sée. Nous nous sommes trouvés, lui et moi, la commission et le ministre, en désaccord sur un seul point. Le projet de M. Camille Sée tendait à la constitution d’internats sur une grande échelle. J’ai cru devoir résister à cet entraînement, car j’estime, mesdames, que l’enseignement secondaire, appliqué aux filles, doit être essentiellement, un enseignement d’externat. Je considère, quant à moi, comme une chimère dangereuse, comme une utopie mal conçue la pensée de vouloir opposer aux grands couvents religieux, qui reçoivent un si grand nombre de jeunes personnes appartenant à la bourgeoisie, des couvents laïques. Le couvent laïque est une véritable anomalie. »
- M. le ministre a cent fois raison.
- La France demeure imbue au sujet de la femme déplus d’un préjugé salique. Elle n’occupe qu’un rang trés-médiocre pour tout ce qui a rapport à la condition des femmes ; elle arrive en queue pour tout ce qui touche à leur instruction. Une moitié entière de la jeunesse française grandit dans l’ignorance ou est élevée dans la superstition. Il est absolument nécessaire de remédier à cet état de choses en organisant au plus tôt l’instruction des jeunes filles.
- Toutefois si l’on veut faire œuvre utile, il ne faut pas légiférer à tort et à travers. Il convient d’étudier ce qui se fait ailleurs dans le but de faire mieux si possible, mais de faire pour le moins aussi bien,
- Dans plusieurs pays, aux Etats-Unis, en Suisse, dans la Saxe royale, et même dans le plus petit Etat de l’Europe, le Danemarck, l’instruction secondaire et supérieure des jeunes filles est poussée très loin. La France sera en droit de se montrer flère le jour où elle décidera de consacrer à ses jeunes filles des établissements aussi bien compris que ceux des pays que nous venons de nommer.
- Aussi que l’on ne décide rien sans prendre connaissance de ce qui se fait là-bas. Que l’on se garde surtout de se laisser entraîner par les vues de M. Sée qui rêve pour nos jeunes filles le régime du « couvent laïque. » Le rapport de cet honorable député républicain est fort complet pour ce qui touche à la législation sur la matière, mais très-superficiel et même très-inexact pour ce qui touche à la réalisation pratique des écoles secondaires de jeunes filles. M. Sée ne tient aucun compte des exemples donnés sous ce rapport par les pays étrangers. Ç’est pourquoi il ne craint pas de proposer la création en France de lycées pour les jeunes filles, tandis que partout où l’instruction secondaire du sexe féminin donne des résultats sérieux, cette instruction est donnée dans des externats.
- Nous irons même plus loin et nous dirons que partout où l’instruction est sérieuse les internats sont formellement condamnés, non-seulement pour les jeunes filles mais aussi pour les jeunes garçons. L’internat n’est qu’un diminutif de la caserne et du couvent ; il habitue les caractère à se soumettre à la discipline et à se plier devafit l’autoritarisme ; il faudrait tout au contraire développer dans chaque individu l’esprit d’initiative personnelle et le sentiment de sa dignité.
- C’est là ce que sent fort bien M. le Ministre de l'instruction publique et c’est pourquoi il a exprimé dans le discours dont nous parlions plus haut, les idées fort justes que voici :
- « Le couvent laïque, c’est-à-dire le lycée, a-t-il dit, est une nécessité qu’il faut subir, mais les moralistes et les hommes d’expérience qui m’entendent, ainsi que M. le vice-recteur qui est présent, et qui a tant étudié ces questions, tous pourraient vous dire que si l’internat doit être maintenu pour les lycées, il ne faut pas perdre de vue que l’internat n’est qu'une nécessité de situation et que la véritable éducation doit être donnée dans la famille à côté de l’instruction donnée dans les établissements de l’Etat.
- « Et si cela est vrai pour l’éducation des garçons, combien n’est-ce pas plus vrai pour celles des filles! Sans entrer dens l’examen des objections, laissez-moi vous dire que, si nous voulons faire quelque chose de fécond, de durable et de sérieux en matière d’enseignement des filles, il faut nous en tenir à la constitution d’externats puissants, bien organisés, ayant des maîtres en abondance et pourvus de tous
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- les accessoires que la science moderne a rendus nécessaires. Il faut répandre ces externats dans les grandes villes, dans les villes moyennes et jusque dans les bourgades, si c’est possible. Il y a là une œuvre assez grande pour le législateur ; quant à la constitution de couvents laïques pour les filles, je le répète, il n’y faut plus songer : c’est un rêve, c’est une chimère. »
- Nous dirons plus. Nous ajouterons: c’est un danger.
- Oui, il y a un danger, un grand danger, à cloîtrer les jeunes filles dans les internats. Elles grandissent ainsi à l’écart de la vie sociale et de la vie de famille, c'est-à-dire précisément des deux genres d’existence dans lesquels elles sont appelées à vivre et à se rendre utiles. L’éducation du couvent, qu’il soit religieux ou laïque, est une éducation fatale, qui fausse l’imagination et qui détourne les passions de leur but légitime.
- Bacon a dit en parlant des hommes : « Ce n’est pas seulement avec les livres qu’on apprend à tirer profit des livres, c’est encore avec le frottement de la société. » Cette observation parfaitement juste pour les hommes l’est peut-être plus encore pour les femmes. Il ne s’agit pas de faire de celles-ci des bas-bleus, mais des épouses et des mères éclairées, capables de soutenir leur mari et d’élever leurs enfants dans le sentiment de l’amour du bien, de l’enthousiasme du beau et du dévouement à la patrie et à l’humanité. E. C.
- DE L’ÉMIGRATION
- DES HABITANTS DES VILLES VERS LES GRANDS CENTRES INDUSTRIELS.
- Parmi les nombreuses remarques que l'on peut faire sur ce qui se passe aujourd’hui, il en est une particulièrement digne d'intérêt et qu’on laisse bien souvent de côté, c'est celle qui a trait à l’émigration des habitants de la campagne vers les grandes villes. Du reste ce n’est pas seulement à notre époque que pareil phénomène s’est manifesté, nous le voyons se reproduire plusieurs fois dans l’histoire et même dès la plus haute antiquité. Mais de nos jours cet engouement d'émigrer semble vouloir prendre des proportions inquiétantes et chaque statistique nouvelle nous prouve que, en général, tous les grands centres voient leur population augmenter et cela au détriment des villages ou des petites villes dont plusieurs ont vu le nombre de leurs habitants diminuer de moitié depuis un demi-siècle.
- Cette émigration est donc un fait indéniable, cher-chons-en maintenant les raisons. Toute grande ville
- suppose, le mot l’indique, une grande agglomération d’hommes et par suite de capitaux, grâce à ces capitaux, l’industrie y est beaucoup plus active qu’en aucun lieu, les établissements y sont plus nombreux et en même temps plus variés. Alors toute cette production active nécessite un grand nombre d’ouvriers, et il en résulte une demande considérable de travail. Par suite de cette demande qui se fait toujours à peu près dans les mêmes proportions à cause du développement croissant de l'industrie manufacturière, le prix des salaires se trouve très-élevé. Dès lors les ouvriers travaillant dans les campagnes et ayant une rétribution moins élevée quittent leurs travaux et vont à la ville réclamer des emplois. De plus ce nombre croissant d’ouvriers donnant lieu à une consommation plus active nécessite un plus grand nombre de commerçants, dont beaucoup proviennent de la campagne.
- C’est là certainement la cause principale et déterminante de l’émigration vers les villes ; toutefois il en est encore d’autres, que nous allons examiner mais -qui ne sont que secondaires.
- Supposons un jeune homme n’appartenant pas à une grande ville et ayant reçu quelque instructton, en un mot n’étant pas simple ouvrier comme ceux dont nous venons de parler. S’il reste chez lui employé soit aux travaux des champs soit dans quelque fabrique, sa carrière sera bornée et il sera bientôt arrivé au haut de l’échelle. Or, un tel sort déplaît à beaucoup de jeunes gens, à la ville ils auraient, croient-ils, plus dp chances d’arriver à un emploi supérieur, et c’est cette raison qui fait qu’un grand nombre de jeunes gens quittent leur village natal pour gagner une grande ville.
- A côté de ces raisons, certains économistes pessimistes pourraient en trouver une autre. La Rochefoucauld disait que l’homme était pétri de paresse e t d’hypocrisie ; sans aller jusque là on peut dire que tout homme a un grain de paresse, seulement plus ou moins développé, d’où, pour ces économistes, une raison de cette émigration. Voici comment : on peut dire que le travail, soit dans les fabriques de drap, soit dans les filatures, soit dans les autres industries, sauf dans quelques emplois largement rétribués, est moins dur que le travail des champs surtout dans certaines parties de l’année, et que sur certains ouvriers, je ne veux pas dire sur tous, cette considération n’est pas sans avoir un certain effet ; c’est du reste ce que l'expérience nous démontre. Ceci donné nous avons l’explication de l’émigration vers les villes : l’ouvrier va travailler à la ville pour avoir moins de mal. Cette raison est loin d’être tout à fait fausse, et il est un fait ^que l’on peut citer à
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- l’appui. C’est celui-ci : à savoir qu’il n’est pas rare de voir certains ouvriers quitter l’industrie manufacturière pour entreprendre les travaux des champs, puis abandonner bientôt ceux-ci pour reprendre leur premier métier qu’ils trouvent plus facile.
- Les raisons de cette émigration une fois constatées, une question se pose nécessairement : cette émigration est-elle utile ou nuisible ? Tant qu’elle reste dans des proportions modérées elle est utile, et en effet, elle laisse dans ce cas aux campagnes assez de bras et elle en procure à l’industrie. Au contraire quand elle devient trop fréquente, elle comporte de nombreux préjudices. On doit donc rechercher les moyens de prévenir cette émigration nuisible ; voyons quels sont ces moyens et auparavant constatons quelle sorte de préjudices elle cause.
- Elle est surtout nuisible à l’agriculture. En effet, le propriétaire pour cultiver ses terres a besoin d’un certain nombre d’ouvriers auxquels ses bénéfices ne permettent pas de donner un fort salaire. D’un autre côté toutes ces industries des villes appellent les ouvriers en leur promettant un salaire élevé, l’agriculteur se trouve obligé d’élever les siens, et, comme ses produits ne se vendent pas plus cher, ses bénéfices sont restreints, quelquefois nuis, à tel point que certains hommes pensent que la grande exploitation sera désormais seule possible. Nous ne croyons pas à un péril aussi grave, cependant il est besoin de remédier à cet état de choses.
- Connaissant le préjudice, il nous sera facile de trouver le moyen de prévenir à cette émigration trop fréquente.
- Un seul moyen s’impose : introduire dans le domaine de l’agriculture une partie de cette masse de capitaux qui semblent réservés aux autres industries, et élever le salaire des ouvriers agricoles.
- Mais pour que ce transport de capitaux s’effectue que faut-il ?
- Que le progrès manufacturier soit d’abord très élevé, et qu’alors l’accroissement des capitaux diminue l’intérêt de l’argent : à ce moment-là il y aura nivellement des profits et l’agriculture aura son tour.
- Association entre les propriétaires ruraux et les capitalistes, voilà ce qui seul peut rehausser considérablement l’agriculture et mettre fin à cette émigration beaucoup trop fréquente. Comme autres moyens, mais moins importants, de relever l’agriculture et par là même de restreindre l’émigration, nous citerons : l’introduction des machines agricoles, le développement dos concours agricoles, etc.
- Certains économistes ont cherché la solution de la question d’une autre manière. Favoriser autant que
- possible les progrès de l’industrie agricole et négliger les autres industries, tel est leur avis. C’est une erreur. D’abord il n’est pas à souhaiter qu’un pays soit essentiellement agricole, car de cette façon il ne serait pas riche et serait exposé à des calamités dans les années de mauvaise récolte ; ensuite il est démontré que le développement des autres industries loin de nuire à celui de l’agriculture est au contraire appelé à lui être très-utile. Ce qu’il faut simplement c’est qu’une partie des capitaux de ces industries passe dans le domaine de celle-ci. Ainsi en Angleterre l’industrie manufacturière y est développée plus qu’en aucun pays, et cependant son agriculture y est aussi plus florissante, à tel point qu’elle voit ses cultivateurs produire trois fois leur dépense, tandis qu’en France le cultivateur arrive à peine à vivre et emploie les deux tiers du produit de la terre à la reproduction.
- Ce qu’il faut donc pour arrêter cet engouement de l’émigration, c’est rehausser l’agricuture, et le seul moyens, nous l’avons indiqué, c’est l’association des propriétaires ruraux et des capitalistes. Le jour où ce fait se réalisera ce sera un nouveau bienfait à porter au compte de l’association.
- J. Turquàis.
- Famines irlandaises.
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- Depuis que l’Irlande a cessé de s’appartenir, dit M. Elysée Reclus, les famines générales y ont été nom* breuses. Pendant le dernier siècle, on cite surtout celle des deux années 1740 et 1741, qui fit mourir de faim environ 400 personnes dans les régions méridionales et occidentales de l’île; mais la famine de 1847 fut plus terrible encore : en aucune contrée d’Europe pareille mortalité ne s’était vue depuis les grandes épidémies du moyen-âge. Plus d’un demi-million d’hommes périrent d’inanition. Les populations des champs, sans ressource d’épargne, se trouvèrent absolument ruinées par la perte d’une seule récolte, perte évaluée à quatre cents millions de francs.
- Les divers économistes qui se sont occupés de la condition des cultivateurs en Irlande évaluent, les uns à 48 centimes, les autres à 30 centimes seulement, la moyenne du salaire payé aux campagnards pendant la période qui s’écoula de la fin des guerres de l’Empire jusqu’à la grande famine; encore faut-il tenir compte de ce fait, que nombre de paysans ne travaillaient qu’à demi journée, ou môme avaient à subir de longues périodes de chômage. Vers le milieu du siècle, alors que la valeur de l’argent avait beaucoup diminué, le salaire normal des manœuvres et des terrassiers variait, suivant les provinces et les métiers, de 3 à 6 francs par semaine. De si faibles ressources, qui devaient suffire pour une famille entière, ne permettaient pas aux paysans irlandais de varier leur nourriture : ils étaient condamnés à ne manger que des pommes de terre. Ce tubercule introduit dans nie à la fin du seizième siècle ou au commencement du dix-septième, donne ordinairement une abondante récolte sous le climat de l’Irlande, et, précisément à cause de cela, il a été l’un des fléaux du pays, en contribuant à donner aux populations des habitudes d’imprévoyance. La quantité considérable de pommes de terre recueillies chaque fois donnait toute sécurité
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- au cultivateur ; d’anfiée en année il confiait la même plante à son champ sans craindre la disette : à peine essayait-il çà et là de quelque autre culture. Lorsque la maladie l’eut soudain privé de la récolte attendue, le paysan d'Irlande se trouva réduit à égorger les cochons domestiques ; cette ressource épuisée, il ne lui restait plus qu’à mourir. Shcm Yan Yocht ou « Pauvre Vieille Femme », tel est le nom que les Irlandis donnent mélancoliquement à leur patrie.
- Pendant la famine de la « noire année quarante-sept »
- (ithe black forty-seven), les malheureux cherchaient à tromper leur faim en mangeant des bêtes immondes, des viandes décomposées, de l’herhe même. Les uns se laissaient mourir dans leurs cabanes; les autres, vaguant au hasard, tombaient au bord des chemins pour ne plus se relever; jusque dans les villes, on voyait des faméliques s’affaisser soudain ; mais les passants, habitués à cette vue, ne songeaient plus à relever les mourants ; on attendait que la police vînt débarrasser la voie; en maints endroits, on se contentait de démolir les cabanes au-dessus des malheureux,: les ruines de la masure servaient de tertre funéraire. Trois millions d’individus, presque la moitié de la population d’alors, étaient classés parmi les indigents, et comme tels dépendaient de la charité publique ; mais que pouvaient les moyens ordinaires de secours, d’ailleurs distribués au hasard, pour remédier à une situation pareille, sans exemple en Europe ! Des districts entiers, surtout dans la partie occidentale de l’Irlande, furent presque changés en déserts par la mort et par la fuite des habitants. De près de neuf millions, chiffre auquel devait s’élever la population irlandaise en 1845, le nombre des indigènes a fini par tomber à cinq millions et demi : la perte en hommes s’est élevée à plus de trois millions. Ainsi que le constatèrent les statistiques locales, la famine fit beaucoup plus de ravages parmi les catholiques, d’origine celtique pour la plupart, que parmi les anglicans et les presbytériens, en grande partie de souche anglaise ou écossaise.
- L’UNITÉ DE LA VIE PASSÉE, PRÉSENTE ET FUTURE
- Je crois à la vie passée, présente et future. Je crois que ce qui est contient le résumé de ce qui fut et le germe de ce qui sera. Je crois que le passé et l’avenir de ma vie sont en moi et constituent ma vie présente.
- (Enfantin, La vie éternelle,)
- LA- VIE EXTRA TERRESTRE N’ADMET NI L’ENFANCE,
- NI LA VIRILITÉ, NI LA VIEILLESSE.
- L’enfance, l’âge mûr, la vieillesse, c’est-à-dire la croissance* l’équilibre et le déclin, ces phases d’une existence corporelle sont très-dissemblables, à tel point qu’elles paraissent appartenir à des individualités différentes, et néanmoins elles sont étroitement et mystérieusement fondues dans notre individualité distincte de toute autre.
- Ces génies, qui ont rempli la terre du bruit de leurs noms, furent enfants. Se figure-t-on un grand homme accablé par l’âge et arrivant à la débilité sénile ? Est-ce toujours luiî Eh bien, entre cette personnalité de l’enfant qui s’ignorait et celle du vieillard qui s’est oublié, laquelle choisissez-vous, laquelle voulez-vous absolument conserver pour la retrouver dans la vie future î Ni l’une ni l’autre certainement. Il y a aussi l’époque de la
- virilité, celle ou la vie est dans toute sa puissance ; voilà sans doute le point auquel vous voudriez arrêter la vie à perpétuer. Il vous siérait qu’on demeurât éternellement jeune et fort, intelligent et reconnu tel, mais cette époque moyenne ne saurait subsister sans qu’il y ait, en même temps, conservation de ce qui aurait été enfance et vieillesse. Comment improviser l’avenir de ceux qui ne furent qu’enfants, comment ressaisir en arrière la forme évanouie de ceux qui furent vieillards ; il ne se peut donc pas que l’être qui persiste ait rien à faire avec les accidents du corps. C’est qu’effectivement celui-ci ne constitue pas la substance de la vie humaine.
- Il en est l’extérieur. La vie est toute dans l’âme, et celle-ci disparue à nos sens, vit intacte, ni enfant, ni homme, ni vieillard, prête à recommencer en temps opportun une vie terrestre. Ne faut-il pas qu’elle poursuivre sa marche vers l’état supérieur qui est son but, et prenne sa part de l’œuvre collective que doit accomplir notre humanité, perfectible parce que chacun de nous avance par l’exemple, comme par son travail propre.
- Dans un prochain avenir, le monde invisible sera conçu par tous comme uniquement composé d’êtres humains se trouvant à tous les états d’avancement ou d’infériorité et pouvant se distinguer par l’apparece de quelqu’une des formes qui les ont caractérisés parmi les hommes corporels, et spécialement de la dernière. Ceux qui agissent sur les vivants, ce sont d’autres vivants qui existent parfaitement et que l’on ne saurait fuir. Quant à ceux qui vous tourmentent, il faut les écarter et les éloigner de soi tant par l’énergie de la volonté, que par l’application au travail. Ce sont ceux qui ont mal vécu sur terre et que leurs vices continuent de dévorer ; mais il y a près d’eux des êtres que les vertus enflamment. Ils vivent les uns et les autres à côté des hommes. Si la terre est une habitation indigne des plus élevés, elle est le séjour naturel des autres. Hier ils étaient nos compagnons et demain ils revivront parmi nous.
- LE REMORDS ET LA BONNE CONSCIENCE
- On croit au tourment du remords : on le ressent trop profondément pour en douter.
- Dans ses songes et dans ses veilles, le Coupable voit du sang et des victimes. Rien de cela n’est devant ses yeux. Où donc est-il ce passé terrible qui lui rend le présent si sombre et si lugubre ? Dans son imagination, c’est-à-dire en lui-même : tout cela est en lui. Le crime qu’il a commis s’est gravé et exécuté dans son cœur, et au moment de sa mort, il sent bien, quoi qu’on lui dise, qu’il paraîtra devant la justice de Dieu portant en soi son forfait. Le remords est le commencement de la peine, comme Je. repentir^sMe prélinaire de la réhabilitation : il est Une réalitlTyifante en nous.
- Il en est de même des joies de notre conscience satisfaite : nous nous sentons meilleurs, nous nous trou-
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- vous ravivés et presque ressuscités dans une bonne action.
- Doux et glorieux souvenirs, cuisants regrets, poignants remords, vous persistez au même litre : si les uns sont notre ciel, les autres sont notre enfer. Vous commencez notre récompense et notre peine, heureux quand les derniers disparaissent pour ne nous laisser que le désir et l’habitude du bien. Alors seulement ceux d’entre nous auxquels notre père a pardonné notre ingratitude pourront entrer dans les demeures qui leur auront été préparées, et se réunir à ceux de leurs frères dont aucune souillure n’aura terni le passé.
- le mal est de nature finie, il doit être réparé
- PAR QUI l’a FAIT, ET LE COUPABLE DOIT CESSER DE
- s’y LIVRER.
- Dieu est la perfection, il est infini ; mais tous les êtres finis, c’est-à-dire imparfaits, existent et vivent de la vie qu’il leur communique. Bons et méchants tous sont en lui, et il fait servir tous leurs actes à l’accomplissement de ses desseins. Dieu peut être le type du bien absolu, tandis que le mal ne saurait venir de lui. Il le tolère parce qu’il est une conséquence de la liberté qu’il a donnée â ses créatures. Le mal n’a pas d’existence nécessaire, il est l’accident de la route ouverte devant la créature finie. Il est l’œuvre de ceux qui manquent leur but, qui est le bien. Mais puisque les hommes existent dans le sein de Dieu, et qu’ils participent ainsi de la vie parfaite, cette participation indiquée chez les justes par le sentiment et la volonté du progrès vers la perfection, c’est-à-dire par une tendance constante vers le mieux, se produit chez ceux qui ont failli par le désir de plus en plus efficace d’éviter le mal et de retrouver la voie du bien. Ils s’efforceront de rejeter autant que possible, dans leur passé, ce qui les tient éloignés de Dieu et d’acquérir* pour leur avenir, tout ce qui peut les en rapprocher. Ils feront effort pour sortir de l’état de révolte, né de l’égoïsme et rentrer dans l’état d’association et d’harmonie.
- La vie future serait mille fois pire que la vie présente si chacun y apportait sa méchanceté, et si cette tourbe qui s’y entasserait indéfiniment l’y gardait à tout jamais. Il ne se peut qu’il en soit ainsi, et par suite, il est de nécessité-que ceux qui furent coupables s’accordent, et redeviennet des êtres sociables. Si les temps où notre raison fut dominée par les passions aveugles nous sont l'appelés, que ce soit seulement afin que nous comprenions l’horreur des excès antérieurs, et que nous nous pénétrions d’indulgence pour ceux qui s’y livreraient encore. La Vie étant le développement de l’imparfait ^ers le parfait, l’ascension de l’homme créé vers Dieu créateur, et le passage de la terre étant une des conditions de ce progrès, ce voyage doit se renouveler afin de permettre l’abandon au passé de toute aspiration rétrograde et l’acquisition pour l’avenir de toute aspiration progressive. Nous devons répudier tous lef vices de Qotre passé et, aussi bien que ceux qui auront évité le niai, nous devons acquérir toute la science et toutes les
- vertus possibles. Que pour cela chacun renonce à une portion de soi-même : ce que l’on doit vaincre ce sont des idées, des goûts, des passions, des habitudes qui nous retiennent dans la révolte, ce sont les défauts que nous rapportons sur la terre faute de nous en être délivrés, et dont il est temps que nous nous débarrassions. Les souillures de l’âme subsistent après la mort; et seuls de puissants moyens sont capables de les détruire. Soyons juges loyaux et impartiaux de cette individua-* lité mauvaise que chacun aurait honte de conserver, et quand nous l’aurons répudiée, combien sera petite la part que nous jugerons digne de survivance.
- Tous, et ceux-là même qui prétendent le contraire nous avons foi dans la bonté parfaite de Dieu à l’égard des enfants qu’il s’est donnés, et nous croyons fermement qu’après nous avoir inspiré de la répulsion pour ce qui nous éloigne de lui et de l’attrait pour ce qui nous en rapproche, il nous tient compte du double jugement de notre conscience, favorisant la réprobation que nous ressentons pour le mal, comme la recherche que nous faisons du bien. Gomment ne pas admettre cette conséquence forcée que sa justice inévitable, mais patiente, nous donne indéfiniment le moyen d’aecroître la part d’individualité digne d’être perpétuée, c’est-à-dire avec le pardon jusqu’à l’oubli, du mal réparé, la récompense du bien jusqu’au pouvoir de l’accomplir éternellement.
- Vertu et bonheur sont identiques dans les mondes d’innocence ou de perfection, vertu immédiate et bonheur futur, telle est la condition méritée de l'humanité terrestre. F. Coürt.
- [A Suivre).
- LA PEINE DE MORT*
- M. Natale Condorelly, conseiller de l’ordre des avocats à Catane, écrit à notre collaboratrice M11® Eugénie Pierre :
- « Aujourd’hui enfin on ne discute que Xefficacité du dernier supplice et c’est sur ce terrain qu’il importe de combattre les peureux et de les rassurer.
- Est-elle efficace la peine de mort ?
- Non. Aucune peine atroce n’agit dans ce sens, de retenir les coupables ! La peine certaine qui suivrait immédiatement le crime agirait seule ainsi. Donc, législateurs, brisez les instruments du bourreau et réformez les procédures.
- N’avez-vous pas établi vous-mêmes par les faits* en abolissant la peine de mort en partie, qu’elle avait été établie injustement ?
- Pour ne pas parler des temps anciens, ù’avons* nous pas vu, même de notre siècle, le code pénal sanctionner la peine de mort dans 20, 30 et 32 cas ? Et aujourd’hui où en sommes-nous ? Elle n’a d’effet que dans 6, 8 ou 10 cas. Donc l’aveu est complet : pour 20 délits et plus, la peine de mort était appliquée injustement.
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- Voici un fait digne de remarque qui saute aux yeux de tous; pour ces petits délits qui aujourd’hui sont punis de quelques mois de prison ou pour ces contraventions de police qui sont passibles d’une amende, on avait la peine do mort autrefois. Peut-être dira-t-on qu’ainsi ces délits étaient évités ? que peut-être ils ont augmenté depuis qu’on les punit d’un châtiment léger ? Non. Lorsque le simple vol était puni du dernier supplice, il était plus fréquent. Voilà l’efficacité de la peine de mort l
- De nos jours cette peine terrible ne s’applique que dans les cas exceptionnellement atroces et sanglants, pour ces crimes qui ne semblent pas être d’essence humaine, pour ces crimes qui sont accomplis par les plus grands scélérats avec calcul, avec sang-froid... Or, les grands scélérats qui consomment de tels forfaits ne craignent pas la peine de mort, parce que lorsqu’ils préméditent le massacre et préparent les moyens de l’accomplir, ils s’étudient à éviter un châtiment quelconque, ils entourent leurs actions de mystère, attendent la victime là où ils pensent n’être pas découverts, se préparent habilement un alibi, et agissent seulement quand ils croient pouvoir compter sur l’impunité. Ils savent qu’ils portent un défi à la peine capitale, mais ils ne renoncent pas pour cela à leur infâme dessein, parce qu’ils sont sûrs que la justice ne les atteindra pas... ils savent aussi que si les jurés et les juges se contentent d’une demi-preuve, pour les petits délits, ils exigent une preuve palpable pour condamner à mort. Voilà l’efficacité de la peine de mort !
- Les partisans de la peine de mort croient-ils que le grand empoisonneur Desrües, l’assassin impénitent Troppman, et l’immense multitude des grands scélérats ne savaient pas que, s’ils tombaient entre les mains de la justice, ils devraient payer leur crime de leur tête ? Et cependant ils ne le commettaient pas moins, parce qu’ils pensaient pouvoir n’être jamais découverts. »
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- M. Martin, légitimiste, comédie par Edmond Thiau-dière, 1 vol. Aug. Ghio, éditeur. Prix : 1 fr.
- Voici un essai de comédie politique. C’est un jalon planté dans une voie où nos écrivains comiques feraient bien d’entrer. Le vaudeville a fait son temps, et la comédie bouffe termine le sien. Il nous faut autre chose. La comédie politique nous offrirait de nouvelles jouissances. Aujourd’hui que la France est devenue républicaine, la comédie politique républicaine aurait un succès assuré ! Malheureusement jusqu’ici notre ami et collaborateur Thiaudière est seul a avoir essayé et il n’a encore publié qu’une pièce politique. Le camp réactionnaire n’a produit, lui aussi, qu’une seule pièce politique, le Rabagas de M. Sardou.
- M. Martin légitimiste serait mieux nommé le légitimiste malgré lui. Quelques mots sur le canevas de la pièce légitimeront cette légère critique.
- M. Martin est un ancien marchand d’objets de piété qui s'est retiré des affaires avec une fortune respectable. II est bon enfant de sa nature et dépourvu de toute ambition. Pour son malheur, M. Martin est flanqué d’une femme prétentieuse et ambitieuse, qui se fait appeler Mme de Burettes, qui cherche à rompre ses anciennes relations avec la simple bourgeoisie et à en nouer de nouvelles avec la société légitimiste la plus choisie. Elle caresse surtout deux rêves, celui de pousser son mari dans les rangs des défenseurs attitrés du Roy Henry y et sa fille Iseult dans les bras de quelque noble personnage agrémenté d’un nom ronflant.
- Mais Mme Martin a beau faire ; elle a beau multiplier les démarches; elle a beau ne plus répondre qu’au nom de de Burettes, elle ne parvient pas à faire oublier au public, qu’elle s’efforce de fréquenter, la modestie de son origine. D’ailleurs M. Martin se prête mal à seconder les efforts de sa femme. Il n’éprouve aucune satisfaction à renier le nom de son père pour s’appeler M. de Burettes. Il ne se sent aucune attraction pour le monde politique dans lequel sa femme veut le pousser. Toutefois, il n’a pas assez d’énergie pour résister et il aime mieux se laisser faire et avoir la paix. Quant à M11® Iseult, la fille unique de ce couple amusant, c’est la seule personne tout à fait sensée de la famille. Franche et ouverte comme M119 de la Seiglière, elle a donné son cœur à un jeune homme loyal, Gaston Bernard, que les époux Martin regardent d’un mauvais œil en raison de ses opinions républicaines. Iseult est malheureuse, elle sera sacrifiée aux besoins de la cause légitimiste. Sa mère cherche à attirer, dans ce but, quelques beaux jeunes gens richement blasonnés. Hélas ! les beaux jeunes gens font la sourde oreille. Seul, un comte René de la Sainte-Ampoule, personnage fort amusant, consent à se prêter aux vues de Mme Martin. Faute de grives on mange des merles, dit le proverbe. G’est sans août© ce que se dit intérieurement Mm® Martin, car elle se cramponne à ce comte de Sainte-Ampoule avec une énergie vraiment digne d’une meilleure cause. Sainte-Ampoule et Burettes étaient si bien ensemble ! Mais Iseult n’entend pas de cette oreille-là. Elle résiste. Elle aime Gaston Bernard et n’aura point d’autre époux. Elle intéresse son père à sa cause et voici que la lutte s’engage.
- Mme Martin de Burettes paraît décidée à imposer sa volonté à sa fille. Heureusement qu’un ami de Gaston Bernard, le marquis d’Evron, converti aux principes républicains, mais reçu malgré cela chez les Martin à cause de son titre, heureusement, disons-nous, que ce d’Evron survient au meilleur moment et démasque le prétendu comte de Sainte Ampoule qui n’est qu’un aventurier du nom deMoigno.
- On devine le dénouement.
- Moigno s’éclipse. M. Martin prend son grand courage ; il déclare à sa femme qu’il lui interdira l’accès de son confesseur, le révérend père Dutour, si elle ne consent pas à accorder Iseult à Gaston Bernard, Mme de Burettes .enrage, mais le révérend père est si précieux que le consentement maternel est donné.
- Telles sont les grandes lignes de cette charmante comédie que tous nos lecteurs tiendront à se procurer. Il y a bien quelques petits défauts dans cette œuvre ; en un ou deux endroits la note est forcée, mais ces petites exagérations sont voulues par l’auteur. G’est affaire de goût. Nos grands auteurs comiques s’en sont permis bien davantage. Nous croyons cependant que M. Martin légitimiste serait plus naturel, plus vrai, et par conséquent plus réellement œuvre d’art, si au lieu de chercher par place le> genre comique un peu vif des Plaideurs ou des Précieuses ridicules, il se tenait constamment dans le comique plus modéré de Mlu de la Seiglière ou du Gendre de M. Poirier.
- Ges petites réserves étant faites, il ne nous reste qu’un souhait à exprimer : c’est qu’il se trouve un directeur assez intelligent pour monter la comédie de notre ami Thiaudière ; le succès en est assuré. E. G.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Ulaneur
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- dLe numéro hebdomadaire ZO c.
- DIMANCHE 10 AOÛT 1879
- y ANNÉE, TOME 3 — N° 48
- Le Devoir
- JOURNAL DES RÉFORMES SOCIALES
- bureau principal
- A GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . .
- Six mois. . .
- Trois mois. . .
- 40 f. »* 6 »» 3
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »»
- Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente, 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures
- àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Mission des classes dirigeantes. — Semaine politique. De l’impôt. — Justice rendue. — Salon de 1879. — Cléricalisme et religion. — Liberté de réunion et d’association. — Protestation des proscrits. — Troisième congrès ouvrier. — Journal d’une jeune Anglaise. — Variété des Etudes. — L’unité de la vie. — Variétés.
- MISSION DES CLASSES DIRIGEANTES
- La question sociale existe. Que l’on s’en effraye ou qu’on la considère sans crainte, on est forcé de reconnaître qu’elle est posée et qu’elle ne se résoudra pas toute seule.
- L’industrie a pris depuis un demi-siècle un développement inouï et il en est résulté des .besoins nouveaux, complètement inconnus à l’époque où les codes ont été élaborés. Malgré cela, rien n’a été fait pour maintenir la législation à la hauteur des difficultés, aucune modification fondamentale des codes n’est venu donner u ces besoins nouveaux la légitime satisfaction R laquelle ils avaient et ont encore droit. Quelques bribes de loi ont été édictées, mais on ne l’a fait que très tard et d’une manière si incomplète que le travail, aujourd’hui comme par Ie passé, est resté sans garantie. L’ouvrier est
- isolé; il lui est interdit de se coaliser et l’association ne lui est possible qu’à des conditions difficiles à observer.
- Il y a là une injustice choquante, à laquelle il importe de mettre fin.
- Malheureusement la société est organisée de telle sorte qu’elle tourne dans un cercle vicieux.
- La classe sociale qui peut seule mettre fin à l’injustice que nous signalons, est justement celle à qui cette injustice procure des privilèges. Elle n’a pas l’air disposée à renoncer au bénéfice de sa situation. En conséquence elle ne fait rien en faveur du travailleur et la position de celui-ci ne peut s’améliorer.
- La situation actuelle n’est pas sans rapports avec la situation des années qui ont précédé 89.
- Aujourd’hui comme alors, il y a une classe favorisée qui seule est aux affaires publiques, qui seule a le degré d’instruction qu’il faut posséder pour y être, qui seule élabore les lois et les applique, qui seule a le pouvoir de rendre la justice..ou de la violer.
- En principe, il est bien reconnu que tous les citoyens sont égaux et qu’ilsont les mêmes droits. Malheureusement en fait il n’en est pas ainsi. Les riches annihilent par la supériorité de leurs ressources le fonctionnement des droits des pauvres. L’état actuel a été organisé sans ces derniers, pour ne pas dire contre eux. Les classes dirigeantes ne tiennent compte de’l’exis-
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- tence du peuple qu’au jour où son mécontente-
- ment commence à devenir redoutable.
- Le temps des révolutions est passé. Les luttes à l’urne électorale ont remplacé la lutte à la barricade. Cela ne veut pas dire que les classes dirigeantes n’aient plus rien à redouter des classes dirigées. Le danger est d’une autre nature, il existe quand même. Les travailleurs n’ont pas su ou n’ont pas pu jusqu’à ce jour tirer profit du suffrage universel, c’est vrai ; mais cela ne prouve pas qu’ils ne puissent un jour se rendre maîtres de son influence et se servir de ses décrets d’une manière vexatoire. L’homme est enclin aux représailles et il est permis d’admettre que la classe ouvrière pourrait bien un jour répliquer à l’arbitraire légal dont elle souffre aujourd’hui par un arbitraire légal tourné contre les classes aujourd’hui dirigeantes.
- C’est à ces classes-ci à faire les concessions nécessaires pour prévenir le danger.
- Malheureusement la classe dirigeante se refuse à s’occuper des garanties et des institutions à donner aux classes ouvrières. Elle vit dans une complète indifférence à cet égard. Elle trouve que sa propre position ne lui donnant pas droit de se plaindre personne n’est fondé à être mécontent.
- Quant tout va bien pour nous, pourquoi songer aux
- [autres ?]
- Cette indifférence est à la fois coupable et maladroite :
- Coupable, car les heureux de ce monde ont pour devoir de s’intéresser sérieusement à l’amélioration du sort des déshérités ;
- Maladroite, car en laissant grossir le flot du mécontentement on risque de se faire un jour submerger par lui.
- Nous savons bien ce que l’on va nous répondre.
- Il ne faut pas exagérer les choses, dira-t-on, la tranquillité est générale. Le danger n’est pas imminent. Il n’y a pas péril en la demeure. Catilina n’est pas encore aux portes de Rome.
- C’est vrai, messieurs, c’est fort heureusement vrai, il n’y a pas aujourd’hui péril en la demeure.
- Mais quoi ! Voulez-vous donc attendre que le
- péril y soit ? Attendrez-vous donc pour délibérer que Catilina soit à nos portes ?
- Mais c’est insensé !
- Que diriez-vous d’un propriétaire qui, voulant assurer sa maison contre l’incendie, attendrait pour le faire le moment où le feu se déclarerait’ Que diriez-vous d’une municipalité qui voulant se préserver des crues d’un fleuve ne ferait commencer les digues qu’une fois l’inondation venue ?
- Vous diriez que ce propriétaire, que cette municipalité sont dénués de tout bon sens.
- Vous auriez raison.
- Et cependant, remarquez-le, la conduite que vous condamnez chez eux est tout à fait la vôtre Même apathie, même indifférence, même laisser-aller !
- La question sociale n’est pas encore arrivée aux complications inextricables auxquelles le prolongement de l’état actuel des choses la conduiront fatalement. C’est une raison de plus pour qu’on s’occupe d’elle sans plus tarder. La sécurité est une excellente condition pour faire une étude sérieuse. Celui qui a l’épée aux reins 11e peut apporter à son travail le temps et l’attention nécessaires ; il se voit forcé de recourir à des expédients, et les expédients ne réussissent jamais d’une manière définitive.
- La question sociale plus que toute autre exige un examen patient et attentif. La matière est trop délicate pour être traitée à la hâte. La solution est trop difficile pour être enlevée au pied levé. On ne décrète pas des institutions et des garanties sociales d’un trait de plume, ou si on les décrète ainsi elles restent à l’état de lettre-morte. Qui nesesouvient aujourd’hui delà mirifique constitution octroyée par le Sultan à ses sujets il y a une année à peine ? Elle fut élaborée en trois jours par Midhat Pacha, elle n a pas été appliquée un mois entier.
- C’est que les choses faites à la hâte sont toujours mal faites. C’est que les concessions trop tardives sont toujours inutiles. C’est que la précipitation est fatale au succès.
- Il n’existe pas de changements à vue. Ceux auxquels on assiste au théâtre sont préparés de longue main. Le coup de sifflet dn machiniste peut bien changer en un clin-d’œil la décora-
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- Lfi DEVOIR 755
- *7 H' rîimMTi 'gnnii'îTBIinrm-ri-iïttp~r»on~irri-^m~r~r-iriri—r»-«~rri~*rti~r'“
- tjon de la féerie, mais ne vous y trompez pas,
- Il a fallu pour amener ce résultat que le décor nouveau ait été préparé à l’avance, qu'il ait réuni les conditions voulues de grandeur et de nudité, qu’il ait été disposé à l’endroit convenable à tel moment préalablement désigné, enfîu clue ceux qui ont tiré les cordes aient déjà répété plusieurs fois la manœuvre.
- Eh bien ! si pour le simple changement de la décoration d’un théâtre, il faut déjà une préparation préalable aussi considérable, combien à plus forte raison cette préparation doit-elle être sérieuse quand il s’agit de changements à accomplir sur cette scène autrement grande qui s’appelle le monde !
- Cette étude de la question sociale, la classe ouvrière peut difficilement la faire seule. Elle n’a pour cela ni les loisirs nécessaires ni les ressources indispensables.
- Il est bon, il est excellent que la classe ouvrière recherche les moyens d’améliorer son sort, et qu’elle fasse des efforts pour se faire représenter directement dans les corps élus, mais il est nécessaire que les classes plus favorisées lui apportent leur concours et lui accordent la liberté et les ressources indispensables à l’expérimentation.
- Une lourde responsabilité incombe aux privilégiés de ce monde. Le fait qu’ils sont les plus instruits, les plus riches, les mieux en situation, en un mot les seuls puissants, ce fait leur impose des devoirs tout particuliers. La société est en droit de demander davantage de ceux qui ont davantage reçu. Les responsabilités sont proportionnelles aux puissances.
- Ceux qui n’ont rien ou presque rien sont excusables de caresser des rêves chimériques, de nourrir des vœux irréalisables et de penser 1Ue l’on peut transformer l’état social sans une longue étude de la question. N’ayant Jamais pris part à l’organisation de la société, 'luet naturel qu’ils se fassent de fausses idées ^ cette organisation et qu’ils se méprennent *Up la nature des changements à y introduire.
- position est toute différente pour les heu-‘eui de ce monde. Ils n’ont pas d’excuse. Ins-Ifuits, puissants, ils pouvaient faire tourner au len de tous des forces qu’ils n’ont utilisées que
- pour leur satisfaction personnelle. C’est sur eux que retombe la responsabilité des erreurs de leurs frères déshérités. Si la classe ouvrière a des torts, c’est la faute de ceux qui pouvant l’éclairer l’ont tenue dans l’ignorance, de ceux qui pouvant et devant lui tendre une main se-courable pour lui permettre de s’élever, se sont détournés d’elle avec mépris.
- C’est donc aux classes dirigeantes à faire le premier pas dans la voie qui doit conduire aux solutions sociales. Seules elles en ont le pouvoir ; plus que les autres elles en ont le devoir. Le soin de leurs intérêts les y convie, le respect des droits d’autrui le leur commande et l’obligation morale dans laquelle elles se trouvent de donner le meilleur exemple le leur impose.
- Il est vrai que la voie qui doit conduire aux solutions sociales n’est pas encore tracée en entier ; elle est à peine ouverte et le domaine dans lequel elle s’engage est à peine exploré. Malgré cela elle n’erre pas à l’aventure ; de nombreux jalons déjà plantés indiquent la direction à suivre. Si les hommes compétents voulaient bien s’en mêler la voie ne tarderait pas à être tracée.
- En attendant entrons-y avec un cœur riche en espérance et une raison ferme dans ses déterminations. Le Devoir, dans de précédents articles, a développé cette idée que les premières garanties à donner aux classes ouvrières se trouveront dans une assurance mutuelle universelle et dans une répartition des fruits de la richesse plus conforme aux exigences de l’équité.
- C’est à l’étude d’un mode pratique de fonctionnement :
- {<> Des caisses de solidarité générale ;
- 2° De l’association du capital et du travail qu’il faut s’appliquer.
- Nous convions à cet étude tous les hommes avancés des classes dirigeantes.
- Du choc des idées jailliront des étincelles de vérité.
- Courage donc et à l’œuvre !
- Nous l’avons dit :
- Chaque travailleur ne participe pas dans la répartition de la richesse proportionnellement
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- concours
- appliquons-faire participer
- à l’importance cle son nous à obtenir le moyen de l’y clans une légitime proportion.
- Chaque être humain ne jouit pas de sa part du patrimoine de ressources naturelles mises gratuitement par le créateur à la disposition du genre humain tout entier : appliquons-nous à obtenir le moyen de garantir à ceux qui ont été dépossédés d’une part de ce patrimoine; l’équivalent de cette part.
- Ces deux grandes mesures, en rendant l’état social plus conforme à la justice, fortifieront la sécurité générale et assureront chacun contre les risques résultant de la misère, de l’âge et de la maladie. En supprimant les causes du mécontentement, elles mettront fin à ses dangers
- Que les classes dirigeantes se le disent, qu’elles n’attendent pas qu’il soit trop tard et que l’hostilité des classes ait rendu la conciliation des intérêts impossible ; qu’elles renient avec franchise les vieux errements égoïstes de leur passé pour s’éprendre de la grandeur et de la magnificence du rôle qui leur incombe dans l’avenir ; enfin qu’elles embrassent cette mission généreuse avec résolution, avec sincérité, avec la détermination bien arrêtée de ne pas se décourager avant d’avoir réussi, et l’on pourra dire d’elles en toute vérité qu’elles auront bien mérité du genre humain.
- Ed. Champury.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- Hiti fin. cl© la session. — La session législative s’est terminée samedi sans incident bien notable, sauf au Sénat où la droite a tenté de faire quelque bruit à propos d’une phrase où M. Jules Ferry avait parlé des « menées ténébreuses » des cléricaux. A ta Chambre, la majorité a volé une réduction de 3,000 francs sur les émoluments des évêques et archevêques et supprimé le traitement de non-activité que touchait M. le duc Decazes, on ne sait trop pourquoi. A l’ouverture de la discussion du budget des affaires étrangères. M. Wad-dington a prononcé un assez long discours dans lequel il a exposé l’état de nos relations avec les diverses puissances et a fait un tableau de l’attitude que le gouvernement français avait prise en Europe, depuis le Congrès de Berlin. Cette harangue ne nous a rien appris de bien nouveau, et son honnête optimisme est peut-être un peu exagéré, en ce qui concerne notamment la question d’Egypte qui est loin d’être résolue quoi qu’en puisse dire et penser le ministre des affaires étrangères. Cependant l’exposé de M. AVaddington a produit une bonne impression tant au dedans qu’au dehors. Au reste, à moins de circonstances graves, il est toujours
- entendu que l’on doit être satisfait des déclarations faim à la tribune par un ministre des relations extérieure!:
- plus ardent désir est de se tnaL1 ions avec ses voisins. ^
- quand il dit que son tenir en bonnes relations avec ses voisins.
- ïe •
- Notons une excellente mesure prise par la Ghamh elle a voté un crédit d’un million pour permettra*a1 dresser une statistique préparatoire à la pérégrination !le l’impôt foncier. Q ^
- En annonçant la clôture de la session, le gouver ment a prévenu les Chambres qu’elles seraient cou quées en session extraordinaire, entre le 23 novembr le 1er décembre. Elles se réuniront à Paris. ed
- Les traité» de commerce. — Le Sénat s’eo prononcé à son tour sur la proposition relative aur traités de commerce. On sait que la commission, quies. en majorité protectionniste, avait imposé à cette prorogation la limite fixe du 1er juillet prochain. Le g0u-vernement a soutenu la réduction présentée par lui et adoptée par la Chambre, et le Sénat lui a donné raison.
- Après une longue et sérieuse discussion, la rédaction de la commission sénatoriale a été écartée, par 138 voir contre 120, et l’ensemble du projet a été adopté à h majorité de 227 voix contre 31. La limite extrême delà prorogation des traités de commerce est donc fixée à su mois après la promulgation du tarif général des douanes qui est maintenant à l’étude.
- A. la fin de la dernière séance de la Chambre des députés, M. Gambetta a demandé au président de la commission des tarifs où en étaient les travaux de ses collègues sur cette grave matière. M. Malézieux a répondu que les trois quarts de la besogne étaient aujourd'hui accomplis; la commission tiendra d’ailleurs quelques séances pendant les vacances, et elle est convaincue que le tarif général des douanes pourra être volé, au moin-par la Chambre des députés, avant la fin de l’année 18B.
- XAaxrticle V au Sénat. — La commission sénatoriale a non-seulement rejeté l’article 7 du projet de loi de M. Jules Ferry, mais encore l’ensemble de ce projet lui-même. De là une joie immense dans le camp clérical. C’est peut-être se hâter un peu de vendre la peau de l’ours, et il ne serait pas impossible que la temporisation déplorable à laquelle la commission de la Chambre haute a recours ne tournât contre les desseins des cléricaux. Il est vraisemblable que, pendant les vacances, in certain nombre de sénateurs seront frappés dumouve-! ment d’opinion qui se dessine de plus en plus en faveur de l’article 7 et que leur vote pourra se ressentir de l’in-1 pression qu’ils auront reçue. Ainsi à Toul et à Nancy où M. Jules Simon s’était rendu pour assister à l’inaugura-1 lion de la statue de M. Thiers, le nouvel ami de MM. de j Broglie et Buffet a été accueilli par de chaleureuses j acclamations.... à l’adresse de M. Ferry, et son apparj; ] tion en public a été saluée par les cris de : vive l’article' D’autres manifestations viendront sans doute prouver» nos sénateurs qu’ils commettraient la plus grave de; fautes, s’ils se mettaient, sur cette question, en hostilité avec l’autre moitié du Parlement.
- La statue de M. Thiers à Nancy, "h
- ville de Nancy vient d’être le théâtre d’une grande infestation républicaine et nationale, à l’occasion o. l’inauguration de la statue de JM. Thiers dans la ville fut la première occupée et la dernière évacuée, de ceii -qui sont en deçà de notre nouvelle frontière. Cette c ' ré munie a été célébrée avec le plus grand éclat, et i h°} mage rendu à la mémoire de l’homme qui a négoce * libération du territoire et fondé la République en Pra ; a été universel. Cinq ministres ont représenté lej . vernement à cette solennité où M. le président du s’était également rendu. Des discours ont été prou cés par M. Martel, par M. Lepère, ministre de et par M. Jules Simon. Celui de M. Lepère a été P ^ culièrement applaudi, à raisou de l’énergie avec Mu T. ce membre du cabinet a affirmé la volonté du gouve
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- i0 conserver intactes les grandes conquêtes poli-1,1 ’let sociales de la Révolution française. Quant à M. tique^ ui a fait l’éloge de M. Thiers après MM. Martel et ‘;iCDirc il a essayé de faire sa propre apologie en esquis-t un portrait du libérateur du territoire. Il a rappelé 53°, grand homme d’Etat a, lui aussi, dû s’exposer Que Souvent à la rancune et à la calomnie des partis k‘eVfaire triompher ce qu’il croyait être la vérité. Il est P°'tain qu’on peut avoir parfois raison contre l’opinion hliaue ; niais on peut aussi avoir tort contre elle, et P t cela ne prouve pas que M. Jules Simon ait pris le i parti dans la question des jésuites, et la froideur du bJilicle lui a fait bien voir.
- P ouelques feuilles réactionnaires ont essayé de susciter c susceptibilités de l’Allemagne à l’égard de la France C dénaturant le caractère du témoignage rendu à la e%oire du grand citoyen qui a tant contribué à la Soreanisation'du pays. Mais ces insinuations coupables 'oDt même pas trouvé d’écho à Berlin où la presse offi-D. use a été la première à rendre hommage à la légitimité des sentiments de gratitude qui ont trouvé leur expression dans la solennité de Nancy.
- ke concours général.— La solennité de la distribution des prix du concours général sollicite chaque année l’attention publique en France où, quoi u'on dise, on n’a jamais été indifférent au progrès de [instruction. Mais cette année la cérémonie habituelle delà Sorbonne empruntait aux circonstances un intérêt tout particulier.
- Selon l’usage consacré, il appartenait au ministre de l'instruction publique de présider la séance et de prononcer un discours. M. Jules Ferry a donc rempli sa tâche ; mais il s’en est acquitté avec une grande hauteur de’ vues et cette chaleureuse éloquence qui lui est propre.
- Une pouvait pas ne pas toucher à la politique ; il ne pouvait pas ne pas exposer le programme des réformes universitaires dans lesquelles il a engagé sa carrière ministérielle. Rappelant le mot de M. Ghesnelong au Sénat : « Il s’agit de savoir à qui appartiendra l’âme de la France, » M. Jules Ferry a déclaré aux applaudissements de son jeune auditoire que l’âme de la France continuerait à appartenir comme par le passé aux doctrines libérales. Le ministre a revendiqué avec énergie les droits de l’Etat en matière d’enseignement public, et indiqué les réformes techniques, depuis longtemps réclamées, et qu’il compte introduire dans l’Üniversité. Son discours a obtenu un vrai et légitime succès. L’incartade commise par un jeune royaliste de l’aristocratique lycée Fontanes, qui a jugé à propos de crier vive le Roi ! à l'entrée des autorités, a fourni à la jeunesse studieuse l’occasion de prouver, par ses acclamations, combien elle est dévouée aux institutions nouvelles, à leur avenir et à leur développement.
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- Crise ministérielle en Hollande. — Les
- frises ministérielles sont décidément à l’ordre du jour <bns l’Europe entière; c’est maintenant le tour de la Hollande. Depuis longtemps l’accord n’existait plus entre le cabinet et la représentation nationale. Après ojen des tergiversations, il paraît que le roi se serait décidé à confiera M. Iiermskerk, personnage très conservateur, la présidence du conseil en voie de formation. Le nouveau cabinet comprendrait M. van Linden van '‘-auderberg comme ministre de la justice, M. van der üœs de Villebois comme ministre des affaires étrangères, enfin MM. Exelman Kip et Beyen comme ministres ûe la marine et de la guerre. Ce cabinet représenterait presque toutes les fractions du parti conservateur, ce qui J!® laisse pas d’accentuer le caractère anormal de la portique aux Pays-Bas. La majorité des Etats-Généraux ®st incontestablement acquise au parti libéral et l’on ne emprend guère quelle autorité et quelle durée pourra ,V0lr ce ministère conservateur, naturellement destiné 4 rester sans appui.
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- L’AIîTiof'-oi~s:iJ ïi©.— LeR'iehsanzeiqer publie un décret nommant le feld-maréchal de Manteuffel, lieutenant de l’empereur d’Allemagne en Alsace-Lorraine. De plus, M. Herzog est nommé secrétaire d’Etat au ministère d’Alsace-Lorraine avec rang de ministre d’Etat. Ainsi se trouve mise à exécution la loi récemment votée par le Reichstag , relative à F Alsace-Lorraine.
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- TJne élection symptomatique. — On vient de faire en Allemagne, à Erfurth, une élection assez significative. ,M. Lucius, dont l’amitié pour le prince de Bismarck frise le fanatisme, .ayant été récemment nommé ministre de l’agriculture, javait dû donner sa démission de membre du Reichstag. Il s’est présenté de nouveau devant ses électeurs, et il a été réélu. Mais il a perdu plus de 2,000 voix, son concurrent progressiste en a gagné 2,000, et le candidat socialiste, 1,600.
- On dit même en Allemagne que le ministre aurait pu échouer, si, cette fois, les libéraux nationaux ne s’étaient pas séparés de leurs anciens alliés, les progressistes, pour voter avec les conservateurs et M. Lucius. Conclusion : dans celte circonscription importante, le gouvernement perd du terrain, les progressistes en gagnent,-les socialistes eux-mêmes sont en progrès, malgré la loi spéciale et si dure, récemment faite contre eux, et qui leur ôte toute liberté d’action ; enfin, et comme compensation pour le gouvernement, les libéraux nationaux se rapprochent de lui. Tout cela est un indice du mouvement de l’opinion en Allemagne: il faudrait cependant d’autres exemples, et plus nombreux, pour juger avec certitude de l’état général des esprits.
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- JL© coimprotïii» avec le "Vatican. — Les négociations les plus actives continuent entre le Vatican et le gouvernement allemand, et une foule de bruits circulent à ce propos. Les bases du modus vivendi seraient les suivantes :
- 1° Abandon de l’application des lois disciplinaires, avec acceptation, par le Vatican, du statu quo, jusqu’à la révision des lois de Mai ;
- 2° Retour des évêques et de leur clergé dans leurs sièges, à la condition qu’ils demandent à revenir, en s’engageant à se conformer aux prescriptions purement civiles qui ne sont pas conformes aux canons ecclésiastiques ;
- 3° Liberté laissée aux évêques et au clergé dans l’exercice de leur ministère spirituel, avec promesse de leur part de ne pas troubler la tranquillité de l’Etat.
- Il est vrai de dire que les journaux officieux prétendent que ces informations sont sans fondement et qu’elles sont autant de ballons d’essai lancés par le Vatican. Malgré cela le parti catholique semble certain du succès. Dans une réunion publique tenue à Coblenlz, M. de ‘Windthorsta parlé de la paix si longtemps désirée entre le pape et l’empereur comme étant sur le point de se conclure, et il a engagé les membres de la réunion à saluer, par leurs vivats", l’annonce d’une si heureuse nouvelle.
- Eu ce qui nous concerne, aucune palinodie ne nous étonnerait, maintenant, venant de M. de Bismarck.
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- JLa situation à Oonistantînople. — L’ambassade ottomane dément, par une communication officielle, l’existence d’une circulaire de la Porte, qui expliquait, disait-on, la démission de Khérédine par le programme de ce ministre, lequel diminuait l’autorité du sultan et la suppression du grand vizirat, par la nécessité de mettre davantage le gouvernement aux mains du souverain. Le démenti suffit, quant à l’existence de la circulaire ; mais il faudrait autre chose qu’une simple assertion pouf détruire cette opinion, très répandue, que Khérédine est tombé parce que son programme était libéral et tendant à la suppression du gouvernement personnel, peut-être même à un essai, si modeste qu’il fût, du régime parlementaire.
- Il est fort naturel qiTAbdul-Hamid cherche à atténuer
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- la portée de l’acte qu'il a commis, et à faire revenir les puissances du mécontentement qu’elles en ont ressenti ; seulement c’est douteux que le sultan obtienne ce résultat à l’aide de communiqués officiels.
- Au reste, sur tous les points, la situation à Constantinople est fort confuse. On nous affirme que la garnison montre de très-mauvaises dispositions. On se défierait tellement des troupes présentes actuellement dans la capitale, qu’on aurait appelé en toute hâte une bonne partie des forces de Thessalie pour réprimer cette fameuse conspiration qu’on redoute plus que jamais au palais.
- En somme, l’hésitation et la défiance sont partout. Dans ces conditions, on comprend que le rétablissement de la Turquie ne fasse aucun progrès, ou plutôt que l’état de choses devienne de plus en plus fâcheux.
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- Les frontières trellénicitxee*. — Une importante nouvelle nous arrive de Constantinople : celle de la nomination des commissaires turcs pour la délimitation des frontières helléniques. Le nouveau ministère ottoman paraît donc vouloir inaugurer ainsi son avènement par un acte de louable condescendance aux demandes réitérées des puissances ; mais il reste à savoir si les instructions données aux nouveaux commissaires sont conformes aux vœux de l’Europe. Les noms de ces derniers n’ont aucune signification, et peut-être ne sont-ils que des fonctionnaires subalternes remplissant le rôle effacé de figurants. Mais si la Porte s’avise de renouveler la comédie honteuse qu’elle a jouée à Prevesa, les puissances se verront obligées d’en venir à la plus pénible des extrémités : il y aurait alors, nous n’en doutons pas, rupture complète des relations diplomatiques entre les puissances et la Porte, et les ambassadeurs quitteraient Constantinople, comme ils ont été rappelés après l’échec de la fameuse conférence de 1876*
- Il y a, cependant, déjà une ombre au tableau. En effet, on mande d’Athènes qu’on a reçu, dans cette ville, la nouvelle que les Turcs rassemblaient de nombreuses troupes à Volo, Larissa, Janina, Pharsale et Trika. Les armements grecs ont été par suite doublés. Un grand nombre de fusils ont été distribués aux troupes, et six nouvelles batteries d’artillerie ont été complètement équipées. Quant à la marine, trois corvettes, deux cuirassés, quatre canonnières et cinq autres navires ont été mis en armement.
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- X>a guerre «la Cap. — Des renseignements adressés du Cap, soit aux journaux, soit au gouvernement anglais, il ressort que la guerre zouloue, ainsi que nous l’avions indiqué après la victoire d’Ulundi, peut être considérée comme définitivement terminée. Le roi Cettiwayo aurait, en fuyant le champ de bataille, conseillé aux chefs zoulous de faire leurs soumissions aux meilleurs conditions qu’ils pourraient obtenir. L’armée zouloue est dispersée. Sir Garnet Wolseley a l’intention de faire parcourir le pays par des colonnes volantes. Le Zululand sera probablement divisé en trois ou quatre principautés séparées, placées chacune sous la domination d’un chef indépendant, mais directemeut respon-ble devant les autorités anglaises.
- Quant à Cettiwayo, il est en fuite et a gagné, avec ses femmes et une suite peu nombreuse, la forêt d’Ugome. La plupart de ses chefs ont déclaré qu’ils ne le reconnaîtraient plus comme roi.
- Lord Ghelmsford a donné sa démission et retourne en Angleterre. Après une longue discussion, la Chambre des Communes a adopté, à l’unanimité, le crédit de trois millions de livres sterling demandé par le gouvernement pour couvrir les dépenses de la guerre. Cette guerre aura coûté à l’Angleterre près de 115 millions.
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- L’Expédition rnsse «dans l’Asie centrale. — Une expédition dans l’Asie centrale vient d’être décidée par le gouvernement russe. D’après les feuilles de Saint-Pétersbourg, cette entreprise aurait exclusivement pour objet de châtier la tribu des Turco-
- DEVOIR
- I mans Tékhés, afin d’assurer la libre pratique dans le-régions orientales delà mer Caspienne, et par cemoye,' parvenir à résoudre le problème de la réintégration n» l’Amou-Daria dans son encien lit. Si ce fleuve, détourna artificiellement de son cours primitif, pouvait reprendre son ancienne direction, il fournirait une voie ininter rompue de communication par eau entre le centre de là Russie par le Yolga et le cœur de l’Asie centrale puisque l’Amou est navigable jusqu’aux frontières septentrionales de l’Afghanistan. Il deviendrait avec n temps une artère commercirle de premier ordre. On voit l’intérêt qu’ont les Russes à pouvoir exécuter, sans être contrecarrés, les travaux préliminaires et les vastes déblaiements destinés, s’il y a lieu, à réaliser ce projet grandiose.
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- IL» révolution. d’Haïti. — Une révolution dont les causes ne sont pas encore exactement connues vient d’éclater à Haïti. Voici quelques détails sur eet événement. A la suite d’une échauffourée , une violente querelle s’éleva dans le Sénat entre les libéraux et les nationalistes, et des coups de feu furent échangés. Il y eut plusieurs morts et de nombreux blessés, cependant l’ordre se rétablit et le gouvernement ordonna l’arrestation du chef du parti libéral, M. Bazelais. Lés amis de celui-ci prirent les armes pour le défendre, et une véritable guerre civile s’en suivit. Le combat a duré cinq jours dans les rues et les maisons de Port-au-Prince, et il y a eu de part et d’autre beaucoup de morts, parmi lesquels on cite M. François, ministre de la guerre ; l’an-cien ministre, M. Monsas ; le colonel Bazelais et le juge Bazelais. Quatre-vingts maisons, situées en dehors du quartier commerçant, ont été incendiées. L’ordre était rétabli en ville, mais on se battait encore dans le nord de l ile, entre les villes de Gonaïves et de Saint-Marc.
- Le ministère des finances a été incendié, et tous les titres de créance soumis à la commission de liquidation sont détruits par le feu ; on évaluait à un million de piastres la partie de ces titres qui devait être rejetée, et qu’il faudra admettre, la vérification étant devenue impossible.
- M. Boisron-Canal, président de la République haïtienne, a dû abdiquer et se réfugier a la Jamaïque La tranquillité lie semble d’ailleurs pas rétablie , car des avis plus récents de Port-au-Prince annoncent que le chef des insurgés a dû à son tour se réfugier à bord d’une canonnière anglaise.
- DE L'IMPOT (i)
- 4e partie
- L’impôt que nous proposons sera donc direct.
- Etant direct, il sera, nous le répétons, plus conforme au principe républicain. Il ne prendra pas de déguisement, il ne bia:sera pas comme fait la contribution indirecte ; il se présentera tel quel, un peu brusque dans ses allures sans aucun cloute, mais sincère, c’est-à-dire moral.
- La contribution indirecte, de l’aveu même de ses partisans, est parfois dangereuse au commerce, difficile à percevoir et incertaine dans ses produits.
- L’impôt direct aura le triple avantage sur celui indirect de ne porter aucun préjudice réel au coin* merce, d’être beaucoup plus facile et beaucoup moins onéreux dans sa perception, et enfin d’être certmn dans ses produits.
- {\) Voir les pages 021, 638, 704.
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- LE DEVOIR
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- Uû et multiple tout à la fois, il sera comme le corps pmain dont chaque membre porte un nom particulier, mais dont l’ensemble des membres ne forme qu’un seul et même corps sain, entier et complet.
- ftous le désignerons, si on le veut, sous la dénomination générale iïimpôt sur la fortune.
- Cette dénomination indique clairement une fois de plus notre intention de faire peser notre contribution sur toutes les manifestations de la richesse, et p est bien évident pour quiconque se donne la peine de réfléchir qu’il serait impossible d’atteindre notre but avec l’impôt sur le revenu seul, ou celui sur le capital seul. La combinaison que nous proposons nous semble au contraire parfaitement propre à ce à quoi nous tendons.
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- Cette combinaison n’est pas de notre invention. Elle existe en Angleterre, à l’état pratique, non point cependant comme nous l’entendrions pour la France.
- De l’autre côté du détroit, en elfet, l’impôt sur le revenu ou income-taoc est ajouté plutôt qu’uni aux autres impôts, tandis quenous voudrions, dans notre combinaison, qu’il y eû.t union réelle entre les deux, de telle sorte que la contribution sur le capital facilitât en quelque sorte la perception de celle sur le revenu.
- Néanmoins malgré cette circonstance défavorable chez nos voisins et en dépit du caractère progressif kl'i-come-taœ, caractère en vertu duquel un grand nombre de petites fortunes sont exemptes de cet impôt, son produit est tel qu’un homme d'Etat, le chef réel de l’opposition libérale actuelle, M. Gladstone, a pu dire en 1851 que si Vincome-taæ avait existé en Angleterre avant 1788, il n'y aurait pas de dette anglaise. « L’impôt sur le revenu, a ajouté le grand orateur, c’est le géant qui nous a couverts de son bouclier pendant la guerre et qui préside à nos travaux pendant la paix. »
- Nous ne voudrions pas non plus qu’on donnât à 'impôt sur le revenu, en France, pour base de sa progression, celle qu’il a en Angleterre, Dans ce dernier pays, les fortunes au dessous de 100 livres sterling ne paient pas Vincome-tax, et au-dessus de 150 livres le taux en est relativement plus élevé, ^’ous pensons que la fixation de ce chiffre minimum est combinée de façon à être en harmonie avec la distribution de la richesse, d’une part, et le nombre ^oyen des membres composant une famille, d’une autre part.
- Or» la richesse étant moins divisée en Angleterre I11 en France et les familles y étant généralement Pius nombreuses, le législateur a dû. prendre en conjuration ces deux circonstances pour asseoir cet
- impôt et le répartir aussi équitablement que possible.
- Les frais de perception de Vincome-taœe sont d’environ 3 0/0. Nous ne croyons pas qu’ils puissent s'élever beaucoup au dessus de ce chiffre en France. Mais cela fùt-il et, y ajoutant les frais de perception de l’impôt sur le capital et sur la transmission des propriétés à titre gratuit, atteindrait-on le 9 ou le 10 0/0, on n’approcherait encore que de loin le chiffre exorbitant qu’exige le recouvrement des contributions indirectes et qui s’élève à 25,30 et même 35 0/0 de leur produit brut.
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- L’impôt indirect portant sur la consommation se diversifie à l’infini et suit chaque objet dans ses mouvements, dans ses transformations, les espionnant, les guettant à leur sortie, les arrêtant à leur entrée, pénétrant chez les contribuables et les vexant de mille façons, paralysant production et consommation.
- L’impôt direct n’a pas besoin de ces moyens quelque peu odieux. Il laisse la ^production libre aussi bien que la consommation et n’arrête en rien le développement de l’industrie, c’est-à-dire de la richesse qui, pouvant s’accroître sans trop d’entraves, fournit ainsi de nouvelles matières imposables.
- L’impôt indirect, non-seulement n'a pas le caractère de proportionnalité que l’on réclame pour toute contribution, mais encore il rend la proportionnalité des autres impôts impossible dès le moment qu’il fait corps avec eux.
- L’impôt direct, au contraire, est celui qui approche le plus de cette proportionnalité que l’on pourrait rendre encore plus vraie au moyen d'une progression, ce qui est complètement impossible avec la contribution indirecte.
- L’impôt indirect ne permettant pas au contribuable de savoir au juste ce qu’il paie, celui ci est toujours tenté de croire que l’Etat lui extorquela contribution sans se soucier de l’équité, et dès lors désireux de s’y soustraire, il recourt à la fraude : à voleur, voleur et demi, se dit-il.
- Avec l’impôt direct, chacun sachant au juste ce qu’il a à payer, peut, s’il se croit surchargé mal à propos, faire sa réclamation et la motiver. Il ne peut supposer l’extorsion et n’a dès lors pas d’excuse si lui-même cherche à tromper. Il y a donc plus de moralité des deux parts dans l’adoption de la contribution directe.
- Tout moyen de faire recette ne doit pas être bon, quels que soient les besoins du pays, et nous croyons même que l’impôt direct présenterait à l’Etat plus de ressources que ne pourrait le faire la contribution indirecte, dans des moments de crise.
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- LS DEVOIR
- A tous égards donc nous préférons l’impôt direct.
- Quant aux difficultés d’asseoir cet impôt que nous préconisons et de le répartir équitablement, nous savons qu’il en existe et de très-sérieuses. Cependant nous ne les jugeons pas insurmontables et nous allons essayer de répondre d’avance aux principales objections qu’on pourrait nous faire.
- C.-P. Maistre.
- —-----trg-e.fs».- —
- Clinique i’éminmo de Berlin.
- On écrit de Berlin à la Solidarité de Genève, que la Clinique féminine, instituée dans la capitale allemande par Mme Henriette Hirscbfeld, de concert avec une autre dame reçue médecin à la même époque qu’elle, n’a pas eu moins" de 3,162 consultations dans le courant d’une seule année — 1er avril 1878-1879 — réparties entre 1,119 personnes. Ce sont spécialement des femmes et des enfants que ces dames ont eu à traiter. Cela se conçoit.
- Ajoutons que les consultations sont gratuites et le plus souvent les remèdes aussi.
- Ces deux dames docteurs jouissent d’une grande réputation à Berlin et ont déjà acquis une nombreuse clientèle particulière.
- Il en est de même de Mlle Dahms, à Hambourg. Un nombre illimité de femmes et d’enfants bénéficient ainsi du courage qu’ont eu ces dames de surmonter la fatigue des études et les railleries des amis du statu quo.
- JUSTICE RENDUE.
- La Gazette nationale de Berlin, publie sous ce titre : La consolidation de la République en France, un article dans lequel nous remarquons les passages suivants :
- Le peuple français, qu’on s’est souvent plu à considérer comme un peuple monarchiste, s’accommode fort bien de la République. Malgré toutes les prophéties, la République existe en France depuis près de neuf ans et y prend de plus en plus racine. Elle a réduit à néant la conspiration des bonapartistes et des ultramontains. Elle a changé deux fois de président sans éprouver la moindre secousse. Un changement de souverain n’aurait pas lieu plus doucement et plus rapidement dans la monarchie la plus ancienne et la plus solide. Il faut avouer que la machine marche bien et que les Français l’emploient avec autant de tac que de sagesse.
- Tant que la République saura être maîtresse d’elle-même, personne n’osera porter la main sur elle ; car, si tous les symptômes ne nous trompent, la République sera en état de répondre aux besoins que les Français éprouvent de jouer un rôle dans le monde, et d’être considérés en Europe, non-seulement comme une nation libre et riche, mais aussi comme une grande nation.
- Les idées françaises ont dominé le monde de 1820 j
- h à 1848 au point de vue politique, artistique et scientifique. Il nous semble que ce rôle va écheoir <je nouveau aux Français. Il nous semble qu’en développant pacifiquement des institutions libérales, en combattant pour la science contre le Syllabus, ia France va reprendre la position qu’elle avait perdue par son orgueil sous le second empire.
- Les grands effets que ce changement de situation doit nécessairement produire et a déjà produits ne se feront pas attendre longtemps.
- SALON DE 1879.
- IX.
- PEINTURE.
- Autres tableaux de genre.
- La méditation interrompue est une œuvre à la fois pro-fonde et charmante d’un peintre suisse, M. Edouard Castres. Assis sur un tronc mort et pourri, à l’ombre d’un grand arbre aux rameaux verdoyants, un jeune capucin est absorbé dans sa méditation sur un vieux bouquin qu’il tient à la main. Cependant le chemin proche a retenti du bruit de quelques pas.
- Notre jeune capucin lève la tête, et que voit-il ?
- Il voit, s’appuyant gaiment sur l’épaule d’un jeune faucheur et tenant sous le bras avec sa faucille un chapeau de paille plein de fleurs, une jolie paysanne ou contadina (car c’est en Italie que la scène se passe), suivie d’une chèvre qui broute ses fleurs. Tout cela au milieu d’un beau paysage. Il est inutile de déduire les idées qui doivent alors se presser dans l’esprit de l’homme à la robe de bure ; elles se déduisent d’elles-mêmes,
- Un mariage de raison, de M. Loustaunàu, a été certes l’un des tableaux les plus regardés du Salon. Ce n’est pas que la peinture soit excellente. On dirait plutôt un tableau imprimé qu’un tableau peint, mais l’idée est originale et bien rendue. Au milieu de la partie d’échecs que lui faisait sa jeune femme, sur une terrasse de jar-din,d’où l’on voit le bois de Boulogne plein d’équipages, un vieux général en képi et en veston blanc, sa jambe gauche qu’enfle la goutte étendue sur un coussin, son chien noir mouton couché près de lui, s’est endormi, le front dans sa main. Cependant la jeune femme, fort jolie et très mondaine, tout en rongeant son frein, regarde du côté du bois.
- Il y a bien du charme dans Le dernier regardée M. de Madrazo, un peintre espagnol. Entre un brûle-parfums et une petite table inscrustée de nacre et toute chargée d’orangers et de fleurs, dans un riche intérieur de palais mauresque, une jeune femme orientale, luxueusement vêtue et d’une beauté splendide, regarde de ses grands yeux bleus, à travers les étroites baies de la fenêtre dé' coupée eu arabesques, l’homme qu’elle aime et qui vient
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- LE DEVOKt
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- de s’éloigner. Ce n’est pas grand’chose, mais c’est exquis.
- M. Blanchon a peint d’une manière qui nous satisfait médiocrement, dans La transfusion du sang, une scène très dramatique, trop dramatique même, empruntée à un récit de Georges Eliot. Dans une chambre luxueuse, à la lueur d’une lampe, une jeune femme couchée et tenue pour morte, ayant été ranimée par la transfusion qu’un médecin lui fait de son propre sang, se dresse tout-à-coup sur son séant devant uue autre femme qui vient d’entrer dans la chambre et l’apostrophe ainsi : — « Tu veux empoisonner ton mari. » On voit d’ici la figure de la femme apostrophée, celle du docteur et celle du mari occupé à bander le bras de son ami le docteur.
- Il y a une idée spirituelle dans un poème entrois chants, petit tableau à trois compartiments de M. Charles-Edouard Lemaître.
- Premier chant : C’est une toute petite fille qui chante dans les rues près de son père, pauvre diable affligé d’unejambe de bois, lequel joue de l’orgue de barbarie.
- Deuxième chant : La voilà grande actrice, en superbes falbalas, modulant ses roulades sur la scène devant des messieurs de l’orchestre qui se pâment d’admiration.
- Troisième chant : Enfin la voilà vieille, et affublée d’une toilette ridicule, pinçant de la guitare dans une cour.
- Abandonnés ! est un tableau très bien peint et très touchant de M. Bruck-Lajos, auquel le jury a attribué une mention honorable. Trois malheureux enfants dont une fillette tenant au cou son plus jeune frère et par la main son frère cadet, entrent dans une ferme. Le cadet regarde avec une certaine convoitise la marmite qui fume sur un banc.
- A voir les bonnes gens qui sont dans la ferme on pressent que les pauvres petits abandonnés y seront recueillis. Une vieille femme s’appuyant sur sa canne va d’ailleurs au-devant d’eux. La fille de celle-ci ayant devant elle sa propre fillette, en train de manger une tartine, s’arrête de coudre pour les regarder avec compassion ; cependant la fille aînée de la maison coupe du pain et le petit garçon fait ses devoirs.
- Il y a là autant de sentiment que d’art.
- Le Domine, Salvam fac Rempublicam, de M. Brispot, est une toile bien amusante grâce à la mimique des quatre personnages, deux prêtres et deux chantres qui s’y trouvent représentés. Tandis que l’un des chantres se résigne à entonner à plein gosier le Salvam fac rempublicam et qu’il y va, comme on dit, bon jeu, bon argent, l’autre le regarde d’un air de protestation. Cependant l’un des deux prêtres en surplis qui sont assis derrière les chantres fait une lippe d’une aune et l’autre le regarde du coin de l’œil, en homme qui partage sans doute son sentiment et qui remplacerait volontiers Salvam par Mortuam.
- Une arrestation dans un village de Picardie est uue œuvre très remarquable, à tous égards, de M. Hugo Salmson, peintre suédois, dont nous avons déjà parlé. Pensée, composition, couleur, rien n’y manque. Quel
- crime a commis cette jeune fille qu’un gendarme tient par le bras, tandis qu’un autre gendarme interroge Tune de ses compagnes et verbalise? Sans doute, un infanticide. Pauvre petite 1 Plutôt victime que criminelle ! Et que cache son tablier replié sur lequel elle baisse les yeux? Serait-ce son enfant mort? Cependant une vieille femme montre un poing menaçant à quelqu’un qui est derrière le gendarme ! Peut-être est-ce au séducteur, au vrai coupable qu’épargne scandaleusement la vindicte publique. Plus loin, se cachant le visage dans ses deux mains, près d'une grange, pleure à chaudes larmes la mère de la malheureuse enfant. Çà et là dans la rue du village, des travailleurs allant aux champs, des enfants, une poule et ses poussins, toute la vie rustique.
- M. Simon Durand, le peintre genevois, a mis son talent habituel dans Une alerte ; Commencement d'incendie à Genève. C’est la nuit. Le feu a pris quelque part. De la maison qui commence à brûler descend péniblement une vieille femme infirme. Il vient d’en sortir une jeune fille tenant un chat et une cage d’oiseaux, et un commissionnaire ou homme du peuple tenant un bébé dans son berceau, sans en perdre une bouffée de sa pipe, A une fenêtre de la maison d’à côté paraît, un monsieur en bonnet de nuit et en robe de chambre qui regarde d’où - vient le feu. Les pompiers accourent; la chaîne s’organise. Il y a là, si l’on peut dire, un drame humoristique. Nous n’avons aussi que du bien à dire des Loisirs d'un forgeron du même artiste.
- Citons enfin, en regrettant de ne pouvoir nous y arrêter : Un incendie en Russie, de M. Dmitrieff ; le Déjeuner dans la Garenne. de M. de Gouvion Saint-Cyr ; Avant le travail ; — jeune fille vénitienne, de M110 Mazza-rolli ; une charmante Scène norvégienne du XIII* siècle par un peintre norwégien, M. Peters; Frank se démasquant (épisode de la Coupe et les lèvres, de Musset), par M. Richter ; La robe de noces, charmant tableau de M. Schneider ; Y Été de la Saint-Martin, toile fort piquante de M. Adan.
- Allégorie
- Coiffée d’un bonnet phrygien, enveloppée dans les plis du drapeau tricolore, repliant sur sa cuisse la main gauche qui tient une branche de chêne, détachant de sa main droite levée le pouce et les deux premiers doigts, comme pour désigner la liberté, l’égalité et la fraternité, ces trois vertus républicaines, ayant autour de la tète, en guise de nimbe un soleil levant, le sein découvert, les bras robustes, la figure énergique, telle est La République de M. Amand Gautier. Elle nous a choqué tout d’abord, par son manque de grâce, mais bientôt elle s’est emparée de notre attention et l’a retenue.
- La France retrouvant le cadavre de Henri Régnault, à Buzenval, est une composition assez grandiose de M. Lesrel. Devant Paris que semble couvrir la fumée de la poudre, près de Henri Régnault qui gît étendu dans sa capote marron, la tète dans une mare de sang, à côté d’un laurier planté en terre mais brisé, la France, sous
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- LE devoir
- les traits d’une femme en deuil, se tient debout, les yeux rougis par les larmes, couronnée d’immortelles, voilée do noir, et s’enveloppant avec une fière tristesse dans les plis du drapeau aux trois couleurs assombries.
- Les plébéiens au temps de la dîme, sont l’œuvre remarquable d’un peintre belge, M, Van Den Bussche. C’est miracle qu’elle ne nous ait point échappé, tant elle était placée haut, et nous jurerions presque qu’aucun critique d’art ne l'a vue et conséquemment n’en a parlé. L’artiste méritait pourtant qu’on lui sût quelque gré d’avoir rendu plastique une idée quasi abstraite, en même temps qu’il faisait acte de justicier. Des seigneurs d’église, des prêtres, des moines sont montés dans une riche embarcation que remorquent péniblement, sur un chemin de halage, attelés à la même corde, quelques malheureux épuisés de fatigue, parmi lesquels une jeune mère effarée appelant sa petite fille qui, ne pouvant plus marcher, lui a lâché la main, une fille soutenant son vieux père, un jeune poète jouant de la mandoline tout en faisant son travail forcé de haleur, etc., etc.
- M. Sergent a caractérisé dans un triptyque la triple origine du pouvoir : Force, droit divin, suffrage universel. Ici l’on voit des guerriers proclamant leur chef, les épées hautes, et le hissant sur un pavois ; là un roi montrant à des seigneurs et à des abbés qui s’inclinent jusqu’à terre l’héritier qui vient de lui naître. Ailleurs, un ouvrier apportant son bulletin dans l’urne, sur un pied d’égalité parfait avec des messieurs élégants, gentilshommes et bourgeois, qu’il coudoie en pleine salle de scrutin.
- Une bonne note à M. Victor-Casimir Zier, pour La rosée du matin, personnifiée par une femme assise sur un nuage rose et répandant du voile bleu qui la recouvre comme une poussière humide de gouttelettes diaprées.
- On a beaucoup remarqué L’Art, panneau faisant partie de la décoration d’un plafond, auteur M. Cazin. L’Art est représenté sous les traits d’un jeune homme drapé à l’antique. Il s’accoude sur un chevalet de statuaire que surmonte une maquette commencée ; il a près de lui une toile ébauchée et un violoncelle. D’un ciel quelque peu nuageux lui tombent des couronnes d’or. Il est presque toujours nuageux (c’est un fait que nous avons maintes fois observé) le ciel où tombent aux artistes des couronnes d’or,
- Mme Laure de Chatillon nous a personnifié Vannée fatale, dans une femme ailée, volant à travers un nuage de feu, la faulx en main, par dessus des monuments en ruines et des moissons dévastées.
- M. Pierre-Charles Comte a su renouveler une très-vieille allégorie en nous donnant l'Amour qui chasse le Temps. Vénus est sur son char doré traîné par ses deux colombes, et elle montre à l’Amour debout près d’elle le Temps qui parcourt les airs, en lui ordonnant de le frapper de flèches meurtrières.
- M. a caractérisé avec talent dans un tripty-
- que Les trois âges de la vie. 1° Un enfant vêtu de blanc est assis près de sa jeune mère qui lui apprend ses lettres; un Breton et une Bretonne, nouvellement mariés, se donnent le bras ; 3° un vieillard décoré, mais goutteux, écoute la lecture que lui fait une religieuse sous des ombrages.
- M. Pierre Dupuis a personnifié d’une manière très heureuse et très originale La vague par une femme nue un bras en l’air, enveloppée d’un flot écumant qui lui bondit par dessus la tête.
- Le panneau décoratif dans lequel M. François Ehrmann nous a montré Paris, sous les auspices de la République, conviant les Nations aux luttes pacifiques des arts et de l’industrie, a été justement acquis par l’État. C’est une œuvre d’un haut mérite.
- Nous en dirons autant de La Famille, de M. Lamatte. Il y a là une série de groupes bien ordonnés qui rendent toute la poésie de l’amour conjugal ébauché en fiançailles et réalisé par des enfants,de l’amour filial, de l’amour paternel, ou qui participent aux soins du ménage et aux travaux des champs.
- Le remords, de M. Muraton est personnifié sous les traits d’un ange déchu, le regard fixe et rougi par les larmes, et déchirant sa robe blanche, de ses ongles crispés contre sa poitrine.
- Il y a une forte pensée et une impression poignante dans les Deux Voisines, de M. Auguste-Barthélemy Glaize. Une jeune ouvrière manœuvre dans sa mansarde la machine à coudre et elle songe peut-être aux propos d’amour qui lui ont été tenus, elle caresse peut-être l’idée de jeter, elle aussi, son bonnet par dessus les moulins, comme sa voisine de droite que l’artiste nous montre en chemise, à moitié couchée sur son lit et folâtrant, quand lout-à-coup sa voisine de gauche lui apparaît, debout, mais ayant plutôt l’air d’une morte que d’une vivante et tenant au cou un enfant mort que sa mamelle pendante et décharnée n’a pu nourrir. Elle semble prédire à la jeune ouvrière qui se recule avec effroi un destin pareil au sien.
- Le tableau de M. Leduc, La Vision, porte avec lui sa moralité. Après une nuit d’orgie, des jeunes hommes et des jeunes femmes accablés de fatigue s’endorment à l’aventure Cependant un jeune homme assis devant la table, chargée de flacons, tenant son mouchoir à la main, le visage livide, tout meurtri par ses excès, tressaille visiblement. C’est que la mort, vêtue de son sayon blanc vient de le toucher doucement à l’épaule, et qu’il a senti sa main osseuse.
- Nous aimons beaucoup La Victoire cède à la force, de M. Lenglet. Un guerrier des temps barbares, roux et puissant, une épée dans la main gauche, personnifie la force. Il enlève à bout de bras une Victoire aux ailes blanches étendues, drapée d’un crêpe, et ayant une couronne de laurier d'or à la tète, une palme d’or à la main. L’artiste a bien marqué par les traits tirés du visage de la Victoire et par- ses yeux demi-clos qu’elle cède, faute d’y pouvoir résister, à un acte brutal.
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- La Guer,e cl la Paix est un panneau décoratif, peint à la cire, dont la composition fait honneur à M. Bénédict Masson. Sur le fronton d’un monument deux dates: d’un côté, 1870 et sur le cintre, la Guerre assise, les yeux étincelants, et s’appuyant sur un glaive ; de l’autre côté, 1879 et la Paix assise à l’autre extrémité du cintre avec ses attributs. Au-dessus du monument sur un cartouche ces mots : République Française.
- Assise dans le fauteuil de Molière, l’œil noir espiègle, la lèvre mutine, un bonnet de Mascarille planté sur la tête, des talons rouges à ses^Brodequins, des étrivières dans la main droite, la main gauche appuyée sur un masque exhilarant, ayant sous les yeux,à terre, en un trophée, une marotte, une lanterne et un éventail, telle est la ravissante Comédie deM. Paul Rouffio, récompensée d’une médaille de 3e classe.
- La Messagère des tempêtes, de M. Làndelle est aussi fort bien. Elle est représentée par une femme, au regard d’acier, laquelle crispe le poing droit et étend le bras gauche. Des plantes marines se mêlent à ses cheveux, la vague se soulevant écumeuse lui tient lieu de feuille de vigne, des mouettes se pressent affolées autour d’elle. Nous n’y ferons qu’un reproche c'est que le visage nous semble trop paisible pour appartenir à une messagère des tempêtes.
- Une véritable merveille qui n’a point été assez remarquée c’estVAutomne, deM. Luigi Nono, un peintre vénitien digne d’avoir appartenu à l’antique et glorieuse école vénitienne.
- Personnifié par une figure de femme rousse aux yeux noirs profonds, au teint chaud, à l’air un peu mélancolique, s’encadrant en un feuillage que le soleil de l’été a brûlé, cet Automne constitue l’allégorie la plus parfaite que nous ait offerte le dernier Salon et nous serions fort surpris qu’un pareil ouvrage n’eût pas été médaillé, si notre faculté d’être surpris n’était déjà bien usée par des déceptions analogues.
- Philippe Marsal.
- Progrès du droit de® femmes.
- Le tribunal supérieur de Wisconsin a admis Miss Livi-nia-Goo ckellcomme avocat.
- Cette décision est due particulièrement au talent et à l’habileté de Miss Goodsell secondée par quelques-uns des meilleurs légistes du Wisconsin. L’argumentation qui a accompagné la pétition de Miss Goodsell était claire, précise, et aurait fait honneur à tout jurisconsulte. L’Etat de Wisconsin s’est honoré lui-même en ouvrant la porte à la pratique du droit à une femme aussi aimable comme femme que distinguée comme avocat.
- {The Woman's Journal.)
- Le Simpson Collège, d’Indianapolis (Illinois), vient de nommer pour son professeur de langue grecque, Mlle Josie Baker qui, outre le grec qu’elle parle et lit couramment, est familière avec le latin, le français et l’allemand. A l’âge de huit ans, elle avait lu Homère et d’autres auteurs grecs ; à quatorze ans, elle fit un dictionnaire complet d’une des tragédies de Sophocle. Ajoutons que
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- Mlle Josie Baker n’est encore âgée que de seize ans et qu'elle est très-forte en mathématiques.,
- (The Woman's Journal.)
- L’académie des sciences de Davenport (lova) a élu à sa présidence Mme Putnam, qui se trouve ainsi la première femme présidan t une académie. Ce choix a acquis tous les suffrages, et, pour nous, nous ne,doutons point que cet honneur ne soit mérité. {La Solidarité.)
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- CLÉRICALISME ET RELIGION.
- Nous trouvons dans le journal Le Temps les lignes suivantes qui s’accordent à merveille avec ce que nous avons dit sur cette matière :
- Quand un parti n’a pas su ou ne sait pas faire sa police lui-même, quand il accepte ou revendique la responsabilité des crimes qui se commettent ou seulement des sottises qui se débitent en son nom, il déchaîne tôt ou tard sur sa tête et sur ses membres ce que l’Eglise appelle le bras séculier, ce que nous nommons la puissance publique. Ce sera demain sans doute, c’est aujourd’hui déjà l’histoire du catholicisme ultramontain.
- Jamais, en effet, les vrais catholiques, les hommes de foi et de bonne volonté, les hommes professant et pratiquant la religion pour elle-même n’ont été dominés, compromis, deshonorés comme ils le sont depuis quelques années par le gouvernement aveugle dont ils subissent bon gré mal gré les décrets. Si encore tout le mal était circonscrit dans l’institut des jésuites, on pourrait en faire le bouc émissaire de toutes les sottises, de toutes les folies d’Israël ; mais il est trop évident que la plaie est plus large et plus profonde.
- La dévotion, qui jadis fut tantôt ascétique et tantôt extatique, se caractérise maintenant par une sorte de sensualisme tantôt grossier, tantôt raffiné. Il y a là un cas pathologique qui intéresse la société catholique tout entière et qu’aucune disposition législative ou mesure administrative n’est capable de guérir.
- LIBERTÉ DE RÉUNION ET D’ASSOCIATION.
- Les délégués des Chambres syndicales de Paris se sont réunis, jeudi dernier, 3L juillet, en assemblée générale.
- Beaucoup d’invitations avaient été faites, et le but très-important de la séance avait attiré bon nombre d’assistants non directement intéressés. La salle de l’Alhambra était comblé.
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- 11 s’agissait de discuter, ou plutôt d'approuver le rapport des Chambres syndicales sur le dépôt de la pétition présentée par elles au Parlement, pour demander le droit de réunion et d’association, c'est-à-dire la liberté pour tous delà réunion et de Vassociation !
- Le terrain était brûlant, vu l'opposition systématique qui a toujours été faite par les gouvernements à ce droit évident par lui-même qu’a tout homme de dire sa pensée aux autres hommes et de s’associer avee eux pour penser ou pour travailler.
- En effet, un pays peut-il se dire en République tant que les libertés les plus élémentaires sont refusées à ses citoyens ?
- Nous savons bien que les gouvernants, les ministres, etc., sont peureux par essence, mais c’est une singulière façon de fonder leur sécurité que de fermer la bouche à ceux qui pourraient les éclairer et les empêcher d’être injustes.
- Que craignent-ils, s’ils n’ont rien à se reprocher ? Qu’ils le sachent ! la vérité qui couve sous les cendres n’en éclate un jour que plus forte et plus invincible ; ce sont donc de puériles précautions.
- On nous objectera que chaque jour des réunions qui ne sont pas dans l’esprit de la loi sont parfaitement tolérées.
- Cela se peut.
- Mais n’y a-t-il pas pour des travailleurs, pour des hommes libres quelque chose de blessant dans l'accomplissement de ces deux mots : droit et tolérance. Le temps de la liberté est venu.
- Pourquoi d’ailleurs y aurait-il des privilèges ? Puisque les patrons ont pu former l’Union patronale, il importe que les travailleurs forment l’Union syndicale.
- Les groupes professionnels, toujours les plus maltraités, doivent désormais unir leurs efforts et se former en fédération.
- C’est leur droit naturel, et c’est pour leur avenir une garantie précieuse.
- Que peut l’arbitraire contre l’union de tous ?
- La Belgique sous ce rapport est plus avancée que nous : la liberté d’association y est consacrée par les articles 19 et 20 de sa constitution.
- En Angleterre également, les trades-unions jouissent d’une liberté illimitée de réunion.
- 11 en est de même en Puisse et aux Etats-Unis. Nous voulons être la première nation du monde, disons nous, travaillons-y en faisant disparaître les abus et les erreurs de nos usages et de nos lois.
- Il y a d’ailleurs une iniquité flagrante et un péril permanent pour le travail dans ce fait que les patrons ont toute latitude pour s’unir librement contre les
- travailleurs, et trop souvent hélas ! pour pouvoir ainsi mieux abuser d’eux, tandis que ceux-ci ne peuvent réunir leurs griefs, s’accorder sur les réclamations qu’ils ont à faire en commun, se défendre en un mot.
- Une Chambre syndicale isolée ne peut presque rien, il ne faut pas se le dissimuler, tandis que la fédération de toutes les chambres syndicales aurait bien vite créé aux travailleurs une meilleure situation.
- La pétition des 54 syndicats a été déposée à la Chambre, a dit le rapporteur de la commission, par M. Louis Blanc, et ce dépôt a été consigné à Y Officiel.
- Il nous est donc permis d’espérer que la pétition sera prise en considération, et préférée par la commission au texte très restrictif, à notre avis, du projet de loi déposé pour le même objet par M. Loc-kroy.
- Avant de se séparer les délégués des Chambres syndicales ont décidé de former prochainement une commission chargée d’examiner les moj-ens pratiques d’organiser la fédération de tous les syndicats.
- Eugénie Pierre.
- LA PROTESTATION DES PROSCRITS-
- Dans la séance de la Chambre des députés du 20 février, le rapporteur de la loi d'amnistie partielle fît la déclaration suivante :
- « Il faut qu’on sache bien, etc'est pourquoi j’insiste sur ces chiffres, que le projet d’amnistie qui vous est présenté d’accord avec le gouvernement et la Commission, ne laisse en dehors que les habitués de ia police correctionnelle et de la prison ; puis ces hommes condamnés à raison de crimes particulièrement infâmes ; enfin, mais en très petit nombre et dans une proportion insignifiante, quelques hommes écartés pour des considérations politiques. »
- Cette déclaration est démentie par les faits puisqu’un grand nombre de proscrits politiques, qui n’ont jamais rien eu à démêler avec la police correctionnelle ou la justice sont exclus du bénéfice de l’amnistie.
- En présence de la fausseté de cette déclaration les proscrits français réfugiés à Londres pour participation à la révolution du 18 mars, ont protesté le 27 juin dernier, et ont demandé que le ministère justifiât ses dires par la publication d’une liste des non-amnistiés et donnât en même temps les motifs de leur exclusion.
- Nous voyons avec plaisir que cette protestation n’est pas restée sans effet. On dit que le ministère prépare un travail de cette nature en vue d’interpellations possibles. D’un autre côté, l’initiative privée fait le.même travail maisà un pointdevueopposél
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- Chaque proscrit non-amnistié aura un dossier constatant les raisons de son exil et l'ensemble de ces dossiers sera publié. Le public pourra voir par là s’il est vrai que les non-amnistiés soient desrepris dejustice.
- Au dire de la Marseillaise plus de cent dossiers sont déjà prêts.
- TROISIÈME CONGRÈS OUVRIER DE FRANCE
- Nous recevons le programme du troisième Congrès ouvrier de France. Ce Congrès doit s’ouvrir à Marseille le lundi 22 septembre prochain et se clore le samedi 4 octobre. Nous suivrons ses travaux avec le plus vif intérêt. On ne saurait trop louer les travailleurs,du parti qu’ils prennent d’étudier et de discuter publiquement des questions qui touchent aux intérêts privés et publics de tous les citoyens, et nous ne doutons point que les organisateurs et les membres du Congrès ne trouvent auprès du gouvernement et de la municipalité de Marseille, l’aide et la protection que mérite leur entreprise. La première et la seconde journée du Congrès seront consacrées à la lecture|des rapports ; la discussion des questions qui composent l’ordre du jour ne commencera que le mercredi 24 septembre.
- Voici les dix questions dont se compose le programme :
- 1° De la femme : Travail ; Égalité civile et politique.
- 2® Des chambres syndicales ouvrières : leur rôle, leur Fédération, etc.
- 3° Des associations coopératives : Associations coopératives de production, de consommation, de crédit. Association corporative. Fédération des associations ouvrières.
- 4° De l’enseignement et de l’apprentissage : Organisation des écoles professionnelles, cercles et groupes ouvriers d’études sociales. Apprentissage, contrat d’apprentissage. Travail des enfants. Protection des apprentis des deux sexes.
- 5° Du salariat : Crises industrielles, chômages, grèves, travail de nuit. Droit au travail. Organisation du travail.
- 6° De la représentation directe du prolétariat dans les corps élus : Nécessité de la représentation du prolétariat dans les corps élus. Mandat, Formation d’un parti ouvrier. Presse ouvrière. Attitude du prolétariat vis-à-vis des différents partis politiques,
- 7° De la propriété : Organisation de la propriété par l’appropriation individuelle ou collective du sol et des instruments de travail. Association agricole. Colonisation.
- 8° De l’impôt et de la rente : Impôts de toute sorte. Emprunts. Dette de l’Etat. Rente.
- Ô9 Du LIBRE ÉCHANGE ET DE LA PROTECTION : Les
- systèmes protectionniste et libre échangiste au point de vue strict de l’intérêt des producteurs salariés. Monopoles. Docks. Chemins de fer. Nécessité de consulter les Chambres syndicales ouvrières sur les traités internationaux.
- 10° De la question sociale. Son caractère politique et économique actuel.
- Envoyer les adhésions et les renseignements au citoyen Jean Lombard, secrétaire général, rue Ter-russe, 103, Marseille.
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- FEUILLES DÉTACHÉES DU JOURNAL D’UNE JEUNE ANGLAISE. «>
- V.
- Erreur ou mauvaise foi, on a surtout, en pareille matière, placé l’homme et la femme comme deux rivaux en présence l’un de l’autre... deux rivaux jaloux, envieux, toujours prêts à se nuire au lieu de s’entr’aider et dont l’hostilité ajouterait encore aux maux dont souffre la société.
- Il n’y a rien à répondre aux gens de mauvaise foi, aux gens à esprit étroit dont l’anxiété à revendiquer ce qu’ils nomment leurs droits comme êtres supérieurs, ne fait que mettre davantage en relief la petitesse de leurs vues et la vulgarité de leur Intelligence.
- Quant à ceux qui sont dans Terreur, dont les doutes sont sincères et dont les avis inspirés par ces doutes ne sont pas moins consciencieux, nous répondrons que leurs craintes sont exagérées.
- Assurément notre époque est loin d’être une époque de perfection.
- Assurément on pourrait désirer pour et dans notre génération qui, au milieu de beaucoup d’instruction, reste bien ignorante, plus de génie et moins de suffisance, plus de penseurs et moins de bavards ; mais il n’y a pas lieu de désespérer de son avenir pour tout cela.
- Assurément le matérialisme et l’utilitarisme ne laissent pas que d’exercer une puissante influence sur nos rapports sociaux, mais il y a loin de cela au pronostic qu’on nous fait à propos du mouvement actuel qui s’opère, de l’extinction de toute vie spirituelle et de l’effacement de toute notion du beau parmi nous.
- La beauté, la sublimité de l’univers et la majesté du grand tout ne dépendent en aucune façon du mouvement qui peut se produire dans une classe de la société ou dans une société tout entière, quelque
- (1). Voir pagrs £8*, 599, 733,745.
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- grande que puisse être l’influence d’un tel mouvement sur l’esprit du pays.
- De même l’enthousiasme réel ou la beauté morale dans l’âme de l’homme aussi bien que de la femme, ne saurait jamais être sérieusement affectée par aucun changement dans leur position sociale.
- Notre siècle est essentiellement un siècle de cosmopolitisme. Le vieil individualisme disparait. La vie d’isolement n’est plus nôtre.
- La science nous a mis en contact avec toutes les nations du monde civilisé.
- L’instruction nous a mis en rapport intime avec tous les grands esprits du passé, et un champ plus vaste de connaissances conduit inévitablement au désir d’un champ plus vaste d’action. Et qu’est-ce que la vie par elle-même, sinon pensée et action ?
- Un philosophe nous dit que la pensée la plus noble n'a aucnne valeur tant qu’elle n’est pas convertie en action. C’est que c’est en effet l’union de ces deux éléments qui constitue la vraie vie. C’est cette union qui apprend à penser puissamment et patiemment, qui nous révèle la grande sublimité de la morale. C’est cette union qui nous fait discerner le vrai du faux. C’est par elle que nous discernons l’inflnie beautéfqui développe dans une harmonie aussi puissante la grande âme de l’existence.
- Ce sont ces enseignements que la femme réclame.
- C’est comme une revendication de ses droits qu’elle demande à entrer dans le grand univers de la pensée, à être admise dans le grand monde de l’action.
- Ce qu’elle veut, c’est une autre destinée que celle qui lui est faite ; une destinée qu’elle puisse se préparer elle-même en pensant noblement et en travaillant sérieusement.
- Ce qu’il lui faut, c’est le moyen de former son âme, non-seulement pour la grande bataille de la vie, mais encore pour une existence plus haute et plus parfaite.
- Etre frêle et fiévreux jusqu’à ce jour, parquée dans un monde dont le terre à terre lui pèse de plus en plus, elle aspire à pouvoir dominer elle-même les soucis de ce terre à terre et, concurremment avec l’homme, son compagnon et non son maître, lutter pied à pied contre tout ce qui fait obstacle au progrès et au bien-être de l’humanité.
- Elle réclame enfin le rang qui lui appartient dans ce monde jusqu’à ce qu’elle puisse prendre sa place dans l’autre lorsque s’ouvriront devant elle les portes du palais de l’éternité.
- PIN.
- Le traducteur,
- C.-P. MAISTRE.
- VARIÉTÉ DES ÉTUDES.
- Nous avons donc une nouvelle loi sur l’enseignement. Du nom de son parrain qui est en même temps son père, elle s’appelle la loi Ferry. Nous ne venons ni la critiquer, ni la louer : elle a été assez discutée, nous en attendrons les effets. Nos quelques lignes qui suivent ne s’adressent donc pas tant aux termes de la loi, qu’à la façon dont on l’appliquera.
- Sous un régime démocratique, ce qu’il faut au pays, c’est une éducation nationale qui ne comporte aucun privilège individuel, qui ne permette à qui que ce soit d’enseigner à la jeunesse une morale contraire à la morale publique dont les lois écrites doivent être la sanction.
- Ce que veut la République et la démocratie, son principe essentiel, c’est l’initiation commune de tous les esprits aux mêmes devoirs et aux mêmes droits ; c’est la constitution de l’ordre politique sur les fondements de l’ordre moral.
- Ce qu’exige une société comme celle que nous comprenons : une société libre, égale, fraternelle, c’est que chaque vocation dans la vie puisse trouver sa satisfaction à un égal degré, c’est que sans sacrifier l’unité du but, la diversité des moyens soit admise; c’est qu’enfin en matière d’enseignement la direction des études soit propre au développement de toutes les aptitudes.
- La variété des études nous paraît donc être chose indispensable. Varier les études, c’est les appliquer aux diverses vocations de la vie.
- En demandant cette application, nous n’entendons pas classer la société en castes, faire que chaque caste ait ses écoles; nous entendons simplement que dans les écoles chaque disposition particulière de l’éléve puisse être et soit cultivée, encouragée, développée, de telle sorte qu’au sortir du collège il puisse s’avancer hardiment dans la route qui déjà lui a été tracée.
- Des études spéciales s’appliquant aux vocations d’avenir et des études variées s’ajoutant à celles-ci comme un ornement, l’utile à l’agréable, voilà ce que nous désirons.
- Les hommes encyclopédiques sont rares. Nul n’est propre à toutes choses ; nul ne saurait avoir en soi l’universalité du génie, et celui qui semble être une de ces raretés que nous venons d’appeler encyclopédiques, celui-îâ même qui paraît être propre à tout, est inférieur sous certains rapports à d’autres doués beaucoup moins bien que lui.
- L’uniformité dans les études vers laquelle un sentiment exagéré de l’égalité pousse certains esprits, nous semble devoir être funeste au développement
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- de l’intelligence, contraire à la nature humaine qui a ses inégalités dans le partage de ses dons : vertus, talents et santé même.
- Enseigner les mêmes choses à tous les enfants, c’est ne préparer aucune vocation, ne pousser aucun génie à prendre son essor vers l’avenir ; c’est sinon paralyser du moins arrêter cet essor.
- Avec un programme uniformément appliqué et duquel on ne se départit pas, on fait pour ainsi dire un lit de Procuste aux aptitudes, on nivelle l’intelligence, on fait des membres du corps social une sorte de composé ressemblant à la femme dont parle Horace dans les premiers vers de son art poétique.
- Tel est propre à l’étude des lois, à la science du droit, qui se verra tourmenté dans ses études, comme s’il devait faire sa carrière de la médecine.
- Tel autre a de l’aptitude au commerce qui sera obsédé par des sollicitations à faire de la poésflè.
- Celui-ci au contraire sentira en lui le feu sacré, qui sera contraint de se bourrer de chiffres.
- Bref, avec cette même direction donnée à tous les esprits, il arrive que l’on reçoit des notions générales mais superficielles qui paraissent répondre à tout, mais qui ne suffisent à rien. Alors on se précipite témérairement, au hasard, dans la première carrière qui se présente. On va égaré, ne sachant comment, ni sur quoi se guider, se trompant à peu près sur tout, parce que l’on n’a rien appris sérieusement.
- Alors les déceptions arrivent, le dégoût à la suite et la témérité faisant place à la décision, on est cahoté par ci, secoué par là, entraîné de ce côté-ci, ramené de ce côté-là, comme serait un esquif s’en allant à vau-l’eau. Aujourd’hui l’on essaie de la politique, demain l’on se fait écrivain, après demain on se met en quête d’un emploi administratif que l’on abandonnera le jour suivant pour vendre du vin ou du savon... et de tentatives en essais, d’insuccès en déboires, on arrive à être un membre parfaitement
- inutile dansls société, lorsqu’on n’est que cela.
- *
- * *
- La variété dans les études n'est pas la dissémination, la déperdition, comme on pourrait le croire, c’est au contraire la réunion, l’utilisation de toutes les facultés, l’emploi de toutes les aptitudes, chacune ayant son objet particulier, chacune s’exerçant sur le sujet qui lui est propre.
- Assurément il y aura toujours quelque chose de commum entre les jeunes élèves formés pour des vocations de toutes sortes. Les leçons de la morale, les enseignements de l’histoire, l’initiation aux éléments des sciences, tout cela devra composer ce programme commun. Mais,nous le répétons, chaque car-
- rière sera préparée, chaque nature d’esprit devra avoir sa culture.
- Les intelligences pénétrées en outre des droits et des devoirs de l’homme et du citoyen, grandiront dans la liberté, se développeront dans la variété, au lieu de s’atrophier dans la contrainte et l’uniformité.
- L’enseignement ne perdra rien de cet ensemble méthodique, ni de cette régularité qui lui est nécessaire et l’élève,dans cet heureux mélange où se trouveront la spécialité et la généralité réunies, arrivera dans la vie avec une pensée mûrie, un objet déterminé, en même temps qu’avec des notions diverses qui le mettent plus en état de remplir sa destinée et d’occuper sa véritable case sur notre échiquier social.
- Londres, 11 juillet 1879.
- C,-P, Maistre.
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- L’UNITÉ DE LA VIE PASSÉE, PRÉSENTE ET FUTURE (i)
- il
- JUSTICE.
- Nous nous inquiétons du sort des scélérats qui, durant leur vie, semblent échapper à toutes les punitions et qui même jouissent de tous les biens refusés par contre à des justes. Ce fait général ne saurait infirmer la justiee divine. Il paraît l’accuser seulement pour ceux qui veulent qu’elle frappe immédiatement, comme si tout allait finir avec la vie corporelle, mais elle est justifiée dès que l’on reconnaît que chacun répond de ses actes sur l’ensemble de sa vie.
- Plus nous acquerrons de preuves que les joies terrestres du coupable sont réelles et non pas apparentes, qu’elles ne sont pas troublées, et qu’il n’a pas besoin d’efforts pour cacher un remords qu’il n’a pas conçu, plus nous devrons croire à un avenir prochain ou reculé, mais positif, dans lequel apparaîtront les remords, le repentir et la réparation. Tout nous défend de douter de la justice divine ; qu’elle ait son heure dans la vie présente, et que la peine soit immédiate ou qu’elle soit différée pour un temps ultérieur. C’est faiblesse d’intelligence que de vouloir la peine et la récompense dès la vie présente, et au moment où le mal et le bien sont accomplis par chacun de nous. Le retard de l’une ou de l’autre ne saurait être difficile à concevoir. Il y a là une raison péremptoire d’admettre la continuité de la vie. La justice de Dieu s’exerçant dans la vie perpétuée du coupable, y trouve de favorables occasions de se satisfaire dans la plus exacte mesure.
- Chacun a un rôle d’expiation en rapport avec des actes passés, et les générations portent la peine des fautes
- des générations précédentes. Ces fautes de leurs devancières, qui sont en réalités les leurs, font qu’elles poursuivent une marche qui leur est funeste jusqu’à entraî-
- (1) Vçh page 7$0.
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- ner leur perte ou dont elles souffrent tant qu'elles n’en ont pas réparé les conséquences. Chaque Romain était le peuple romain, maître orgueilleux du monde, comme chacun de nous au très,Français, porte en lui les vices de sa patrie, pour lesquelles il est journellement condamné et puni ; mais nous pouvons aussi porter en nous les vertus qui nous permettent de .montrer à d’autres peuples, nos frères, la route de la civilisation. De plus en plus nous possédons parmi nous des hommes qui se nourrissent des œuvres des grands génies,qui se préoccupent de l’exemple des belles âmes, des puissants créateurs de l’art, de l’idée, de l’industrie. Quelques-uns atteignent le Lut qu’ils se sont proposé, tous méritent et obtiennent, selon leurs efforts, des récompenses proportionnées et plus ou moins tardives. Ainsi s’accroît de plus en plus le nombre de ceux qui, suivant de nobles modèles, prennent leur place définitive parmi les amants de la grandeur et de la vertu.
- De même le nombre des cannibales diminue : il n’y a plus guère de sacrifices humains. Il n’y a plus deNé-rons, ils ont expié et se sont amendés : le rôle de despotes tels qu'on en a vus, ne séduit plus que les chefs de peuplades sauvages. Une bande de brigands et de contrebandiers armés ne pourraient plus être lévée en France.
- Certains métiers deviennent tellement difficiles et ingrats que personne ne veut plus s’engager dans ces carrières aujourd’hui fort dangereuses et peu productives. Ce n’est plus par attrait et par passion, comme jadis, qu’on tue, qu’on vole et qu’on trompe, c’est par nécessité, par misère par famine et avec la pâleur du remords au front. On a horreur du sauvage qui se glorifie des meurtres qu’il a perpétrés. On ne sait plus ce que veut dire la chasse aux ilotes. La traite des nègres et la piraterie jugées et délaissées n’enflamment plus personne. Quel empereur ferait dévorer par des bêtes féroces dans un cirque, des prisonniers de guerre, et se plairait à entendre : ave Çœsar, morituri te salutant !
- C’est que le monde de la terre est déjà bien vieux, c’est que chacun de nous a vécu déjà bien des fois, et que laissant dans chacune de ses existances quelque chose de ses imperfections, il s’est amélioré d’une manière notable, c’est qu’il a modifié et amélioré avec lui la société toute entière dont il fait partie. Peu à peu chacun a expié les actes plus ou moins criminels dont il s’est rendu coupable. Il ne nous reste plus à payer que nos moindres méfaits, [et à nous débarrasser des dernières imperfections. Ces forfaits monstrueux qui de temps à autre nous épouvantent, sont Voeuvre de retardataires. Dieu nous délivrera de ces horribles compagnons quand nous Vaurons tout-à-fait mérité, c'est-à-dire quand nul ne devra plus subir les peines que leurs actes infligent ni ressentir le dégoût que leurs crimes font éprouver.
- Ainsi l’expiation est temporaire comme la faute ; elle lui est proportionnée. La peine ne peut être éternelle que pour le vice éternel et sans repentir. Aussi devons-nous faire en sorte de hâter le moment auquel luira de-
- vant les yeux du coupable, la lumière qui l’éclairera sur son passé, et lui fera concevoir le mérite et l’avantage du retour au bien. Comme il n’est pas permis de supposer qu’il en soit un seul qui résiste à nos exhortations et à notre pitié, l’éternité des peines apparaît désormais comme une doctrine sans application possible.
- (La Religion laïque). F. Court.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Préfecture de l’Aisne
- CONSTRUCTION
- d’une
- ÉCOLE NORMALE PRIMAIRE
- DE GARÇONS
- AVEC ÉCOLE ANNEXE
- A LAON
- Le Mardi 19 Août 1879, à une heure de l’après-midi, il sera procédé, en Conseil de Préfecture, à Laon, à l’adjudication, en un seul lot, au rabais, sur soumissions cachetées, des travaux de construction de l'Ecole normale primaire de l’Aisne.
- Ces travaux s’élèvent, non compris la somme à valoir et les honoraires de l’architecte, à la somme totale de 413,689 fr. 21.
- Les pièces du projet sont déposées à la Préfecture (2° division, 2e bureau), et au bureau de M. G. Trinaüt, architecte à Laon, où elles seront communiquées aux entrepreneurs tous les jours, de 9 heures à midi, et de 2 heures à 8 heures, excepté les dimanches et fêtes.
- Le cautionnement est fixé à 20,784 fr. 46.
- Les pièces à produire pour pouvoir être admis a concourir à l’adjudication sont indiquées en l’affiche publiée le 8 juillet 1879.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme 'du Glaneur
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- £e numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 17 AOUT 1879
- ABONNEMENTS «PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert dsè quittance.
- France
- Un an. . . .
- Six mois. . .
- Trois mois. . .
- 40 I. »* 6 »» 3 i»»
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »» Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente, 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures à M. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- BUREAU PRINCIPAL
- A GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- SOMMAIRE
- Marche à suivre pour arriver aux solutions sociales. — Semaine politique. — Générosité de la classe pauvre. — Le droit de la force. — Le canon de cent tonnes. — Bon exemple. — Salon de 1879. — Une solidarité imprévue. — Discours de Victor Hugo, —De l’Impôt. —Bulletin bibliographique. — Variétés.
- MARCHE A SUIVRE POUR ARRIVER AUX SOLUTIONS SOCIALES
- Nous avons établi d’une manière générale quels genres de garantie l’intérêt social réclame en faveur des classes laborieuses.
- Nos lecteurs ont vu que nous mettions en première ligne de ces garanties les deux mesures suivantes :
- 1° L’organisation d’un système d’assurance Mutuelle universelle;
- 2° Le fonctionnement de l’association du capital et du travail.
- La première mesure garantirait à chacun 1 équivalent de sa part des ressources naturelles mises gratuitement par le Créateur à la disposition du genre humain tout entier et abusivement accaparées par quelques hommes à l’excision des autres ;
- La seconde mesure garantirait un mode équitable de répartition entre le capital et le travail des bénéfices produits par le concours librement consenti de ces deux facteurs : la répartition serait faite proportionnellement à l’importance respective de ces concours.
- Ces deux grandes mesures devant être aujourd’hui suffisamment comprises et appréciées par nos lecteurs, il importe que nous examinions maintenant de quelle manière elles peuvent être obtenues.
- Nous avons discuté les principes qu’elles représentent et examiné les obstacles qu’elles rencontrent, l’heure est venue de chercher la meilleure marche à suivre dans leur réalisation.
- LES DEUX ÉCOLES.
- Depuis longtemps deux grandes écoles se partagent l’opinion publique chaque fois qu’il s’agit de réaliser de grandes réformes, savoir :
- L’école de l’abstention de l’Etat et l’école de l’intervention de la loi.
- La première école s’incarne dans la personne des économistes et des socialistes fouriéristes et proudhoniens,
- la seconde est représentée par la majorité des socialistes des autres écoles et par quelqués penseurs qui ne veulent et ne peuvent se classer ni au nombre des socialistes ni au nombre des économistes.
- ] Les partisans de l’abstention affirment que
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- l’Etat est un mal nécessaire qu’il faut réduire à son minimum ou même un parasite dont il 'importe de restreindre le développement. A les entendre l’état aurait toujours la main maladroite et les choses faites par lui exigeraient toujours plus de temps et plus de sacrifices matériels que l’exécution des mêmes choses par l’initiative privée n’en réclamerait. Ils soutiennent que l’Etat n’est pas une ententité ayant une valeur par lui-même et qu’il n’en a pas d’autre que celle des hommes qui le composent. Enfin, ils admettent que la société est lancée dans une voie telle que les abus y dominent et que la justice y triomphe par la seule force des choses.
- Les partisans de l’intervention de la loi soutiennent tout le contraire.
- Pour eux l’Etat est un être moral ayant une mission propre, un organisme destiné à élever à leur maximum de valeur toutes les forces sociales, une sorte d’union de la foule dans une existence commune ordonnée, une sorte d’association qui lie les êtres inféreurs aux êtres les plus élevés, les générations passées aux générations futures; en conséquence l’état, selon eux, est le protecteur de tous les droits et l’initiateur de toutes les énergies. Enfin, disent-ils, la société n’est point dans son assiette légitime; issue du règne de la force, organisée par les uns à l’exclusion des autres, elle est régie par des lois vexatoires qui perpétueront l’arbitraire jusqu’au jour où de nouvelles lois y mettront fin.
- Chacune de ces manières d’envisager la question contient sa part de vérité et sa part d’erreur. Ni l’un ni l’autre des deux camps n’a le monopole exclusif de la sagesse. Les deux doctrines peuvent être fécondes appliquées modérément, toutes deux deviennent dangereuses, une fois poussées à outrance. Le vrai, cette fois comme dans beaucoup d’autres, se trouve dans la conciliation des deux opinions adverses.
- Cette conciliation n’est pas en réalité aussi impossible qu’elle peut le paraître au premier abord. Les termes de l’antinomie ne s’excluent pas l’un l’autre. Il y a tel cas particulier dans lequel une des doctrines sera d’une heureuse application tandis que dans tel autre cas il faudra recourir à la doctrine contraire. Les maux à guérir sont multiples, ce n’est pas trop d’avoir
- deux remèdes à leur opposer. Proscrire pUn d’eux au profit exclusif de l’autre, se condamner à n’avoir qu’un remède pour tous les cas, c’est affronter le danger de ne pas guérir.
- En effet, s’il est bon que l’initiative privée existe, il est bon aussi que l’Etat ait en certaines matières un rôle initiateur.
- S’il est bon qu’un suprême organe de la justice garantisse les intérêts communs, il est bon aussi que sa sphère d’action ne s’étende pas au-delà.
- S’il est bon que les intérêts du progrès général soient tenus et favorisés par l’Etat, il est bon aussi que l’on ne sacrifie pas à ce que l’on croit être l’avantage de l’ensemble la liberté, la sécurité ou l’intérêt des individus.
- Ladimite de l’action de l’Etat et de l’initiative individuelle en cette délicate matière ne [peut être déterminée d’une manière invariable. Il y a des considérations de temps et de lieu dont il faut tenir compte ainsi que des transitions exigées par le respect de la loi de continuité. On a raison d’être doctrinaire quand on expose une théorie, on a tort de l’être quand il s’agit de tenter une réalisation. Ne faisons pas comme ce tailleur qui ayant appris quelles dimensions mathématiques doit avoir un corps humain bien constitué se refusait d’adapter ses habits à la taille des clients, sous prétexte que c’était eux qui étaient mal faits.
- INITIATIVE OU REGLEMENTATION ?
- Voyons donc si, clans le cas qui nous occupe c’est à l’intervention de l’Etat ou à l’initiative privée qu’il faut avoir recours.
- Pour l’organisation d’un système d’assurance mutuelle universelle, l’hésitation n’est pas possible une minute ; il est de toute nécessité que la loi intervienne dans cette organisation : elle seule a le pouvoir de la réaliser. La mutualité universelle n’est possible que par la perception d’un impôt à titre de prime d’assurance. L’Etat ayant seul qualité pour décréter et percevoir des impôts, il est évident que c’est lui seul qui peut organiser la mutualité.
- L’évidence n’est pas aussi frappante pour ce qui a- trait à l’association du capital et du travail. Ici la question devient complexe et l’hésitation est permise.
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- futur cle l’association.
- gi l’on admet que l’association est appelée r g0n libre développement à embrasser l’industrie, le commerce et l’agriculture d’un pays et même de tous les pays ; si on considère son avènement comme devant être une des transformations fondamentales de l’humanité, une ère nouvelle dans laquelle le salariat aura disparu comme ont disparu dans le passé l’esclavage, le servage et le régime féodal, oh alors ! il faut bien admettre que l’Etat aura un rôle, une mission à remplir. Il sera de son devoir d’élever la législation à la hauteur des mœurs nouvelles, de leur donner sa sanction légale, son aide et sa protection. L’Etat est le gardien de la justice et comme tel il a des obligations impérieuses. A une idée plus étendue de la justice, il faudra un code plus étendu, à des mœurs nouvelles une nouvelle législation.
- Toutefois ne nous éblouissons pas. Si c’est là une conception nouvelle de la société, une conception fort respectable et que nous nous garderons bien de railler ou de combattre, c’est aussi une conception lointaine, si lointaine même qu’il convient de ramener nos regards plus près de nous, vers le domaine des progrès immédiatement réalisables.
- Or, dans ce domaine que voyons-nous ?
- Nous y voyons que non-seulement l’initiative privée peut réaliser l’association du capital mais qu’il y a déjà des associations de cette nature réalisées par les seuls efforts de l’initiative privée.
- Il n’est plus exact de dire que l’association du capital et du travail : « peut exister », il faut dire pour être exact : « elle existe ». Notre journal est qualifié pour le savoir, puisqu’il est [organe de la plus grande de ces associations. ^ Quelques personnes mettaient en doute nos affirmations, elles n’auraient qu’à prendre la Pome cle se rendre à Guise pour en constater la
- véracité.
- ftépétons-le, — car on ne saurait trop le répéter — U ne s’agit pas ici d’utopies, de plans e[aborés sur le papier, mais bel et bien de Alités existantes et vérifiables. (1)
- léJAt peut ajouter à l’association de Guise celle de la maison re, a Paris, et celle de la maison Billon, à Genève.
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- LES PREMIÈRES RÉALISATIONS.
- Ces premières réalisations, qui font le plus grand honneur à ceux qui en prennent l’initiative, n’ont pas encore eu tout le retentissement auquel elles ont droit. Les enquêtes officielles les ont laissées de côté; Messieurs les économistes ont cru au-dessous de leur dignité de s’occuper d’elles ; les écrivains socialistes les ont considérées comme dangereuses pour leurs rêves et ont organisé autour d’elles la conspiration du silence ; enfin les journalistes, peu familiers pour la plupart avec tout ce qui touche à la question sociale, ont trouvé trop fatiguant de les étudier pour en entretenir leurs lecteurs.
- Et pourtant ces premières réalisations rendent d’inappréciables services à la science sociale. Elles sont les premiers pas faits dans la voie jusqu’ici inexplorée de l’expérimentation. C’est chez elles, et là seulement, que peuvent s’étudier sur le vif les difficultés de toute nature que présentent soit notre législation surannée, soit nos mœurs trop individualistes ; c’est chez elles et non pas ailleurs que s’expérimentent les procédés pratiques qui permettront un jour d’entrer sans tâtonnements dans la voie de l’association du capital et du travail étendue à tous les genres de travaux.
- Ces premières réalisations sont donc précieuses. Il est à espérer que le bon exemple qu’elles donnent ne sera pas perdu. Il est à souhaiter aussi que les gouvernements ne feront rien pour les entraver et qu’ils introduiront dans les lois la liberté indispensable au développement des associations.
- Des réformes fondamentales sont à réaliser dans la législation y relative. Tout y est à revoir, car tout y est suranné. Malheureusement le public ne connaît pas ces lois ou ne les connaît qu’à peine et n’en réclame pas la réforme. S’il savait à quel point elles sont abusives, arbitraires,. tyranniques, il ne manquerait pas de s’élever vigoureusement contre elles. Il faut avoir vu, comme nous l’avous vu, les hommes qui veulent réaliser l’association du capital et du travail aux prises avec ces lois d’un autre âge, il faut avoir vu cela, disons-nous, pour comprendre de quelle impérieuse nécessité est la refonte totale de ces lois. L’é-
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- normité de l’arbitraire y est telle que quiconque l’exposerait de bonne foi serait taxé d’exagération. C’est à croire que les législateurs ont eu à coeur d’accumuler contré la possibilité de combinaisons généreuses tout ce qu’il y a de plus résistant dans les obstacles, tout ce qu’il y a de plus inextricable dans les enchevêtrements, tout ce qu’il y a de plus autoritaire et de plus abusif dans les règlementations.
- Jamais l’incapacité de l’Etat à organiser quelque chose dans le domaine économique ne s’est affirmée avec plus d’évidence que dans ces lois. C’est un enseignement pour l’avenir.
- Aussi le rôle que nous demandons à l’Etat de remplir n’est-il point un rôle organisateur de l’avenir, mais un rôle réformateur du passé. Nous ne lui demandons pas de se lancer dans un domaine qui n’est pas le sien, mais bien d’extirper de celui qu’il possède les épines et les chardons qui en recouvrent la plus forte partie et y étouffent toute bonne végétation. L’initiative privée fera le reste.
- Ed. Champury.
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- LA SEMAINE POLITIQUE
- L’agitation cléricale. — Les nouvelles sont fort rares ; la politique sommeille et la plupart de nos gouvernants sont en villégiature. Seuls les cléricaux ne s’endorment pas. -Ce que nous avions prévu, ce qui devait être la conséquence obligée de l’ajournement des lois Ferry ne se réalise que trop. La querelle s’envenime et l’on assiste à un échange de provocations. Messieurs les évêques ne se contentent pas de manifester par la voie ordinaire des lettres pastorales ou des adresses plus ou moins respectueuses qu’ils envoient aux membres du gouvernement, ils prononcent des discours véritablement factieux dans les distributions de prix des établissements religieux, cérémonies auxquelles on voit, non sans scandale, ies musiques militaires envoyées par certains chefs de corps qui refusent d’assister aux fêtes universitaires. Ainsi, à la distribution des prix du collège des jésuites de Montpellier, M. de Ca-brières, évêque du diocèse, qui présidait la cérémonie, n’a pas craint de qualifier publiquement les lois Ferry d’« hypocrisies révolutionnaires. » En revanche, il a remercié M. Jules Simon du « concours loyal qu’il a « prêté au Sénat et à la cause de la liberté de l’ensei-« gnement. »
- D’autres évêques ont tenu un langage aussi échauffé. Cependant le ministère ferme l’oreille à ces scandaleuses diatribes qui sont fort applaudies par une certaine coterie militaire. Cette faiblesse est vraiment déplorable, et il est fâcheux de voir les vacances devenir le temps des saturnales du cléricalisme. Avec un peu d’énergie le cabinet couperait court h cette agitation ; mais le gouvernement se repose et, cependant, ce n’est pas sur des lauriers.
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- Circulaires miaistértelles. — yp q>.
- ministre de l’agriculture et du commerce, vient d’invit ’ par circulaire, les préfets à saisir les conseils généra ’ de l’importante question du Crédit agricole mobili ainsi que des moyens de faciliter aux exploitants du«r{ l’accès des capitaux. Cette question est maintena* étudiée par une commission qu’a nommée le gouverr ment. Les conseils généraux seront invités par les r>r!s' fets à recueillir, meltre en ordre et communiquer si cette matière tous les renseignements locaux qui peuvent éclairer la commission et lui permettre d’accomplir <so œuvre. ^
- On comprend, en effet, qu’il n’est pas possible d’or ganiser le Crédit agricole mobilier, si l’on ne sait exac tement, pour chaque département, pour chaque mode d’exploitation, et dans chaque espèce de culture, oUe] est le capital nécessaire par hectare, quels cultivateur manquent de ce capital, comment et à quel intérêt ils se le procurent, et enfin, s’ils peuvent toujours se le procurer. e
- Il faut évidemment avoir sous les yeux une sorte d’état de situatiou de l’agriculture française, au point de vue du capital agricole, avant de chercher à améliorer cette situation par la création et le bon fonctionnement d’une institution de crédit spécial pour l’agriculture.
- On sait qu’au moment de la récolte, l’autorité militaire, suivant les besoins de l’agriculture et autant que le permet le service, autorise des soldats à aller faire la moisson, M. de Freycinet a obtenu des compagnies de chemins de fer qu’elles accordassent le voyage à quartde place aux soldats en permission pour travailler à la moisson, et l’honorable ministre des travaux publics a rédigé une circulaire pour faire part aux préfets de cette heureuse innovation. Enfin M. Lepère, ministre de l’intérieur, vient de publier une longue instruction relative aux questions administratives, départementales ou communales qui rentrent dans les attributions des conseils généraux. Cette circulaire fort étendue ne fait aucune allusion aux débats qui pourraient être soulevés dans les assemblées départementales au sujet de la loi sur l’enseignement supérieur.
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- Le voyage du Président cio la Képu-Llicjrae. — Il résulte d’une déclaration faite par M. Jules Grévy à M. Gent, député de Yaucluse, que le président de la République ne visitera cette année aucune ville du Midi ou du Centre, bien qu’on ait prétendu le contraire. M. Jules Grévy prendra seulement quelques semaines de vacances dans sa propriété de Mont-sous* Vaudrey.
- La France croit savoir que cette résolution est due uniquement à l’embarras où se trouverait le président de 1» République d’avoir à visiter successivement des villes libre-échangistes et protectionnistes, avant que les Chambres aient donné une solution à la question des traités de commerce, «c Nous regrettons,ajoute la Franct. queM. Grévy ait ce scrupule ; sa haute situation lui permettait de n’exprimer aucun avis sur les difficultés pendantes et de s’en référer à ses ministres responsables. »
- Le voyage de M. Grévy dans le Midi de la France ne s’effectuera que l’année prochaine.
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- L’Angleterre et. le bonapartisme. —
- Anglais de bon sens commencent à s’apercevoir que Ie; manifestations qui ont suivi la mort et les obsèques d* fils de Napoléon III touchaient au ridicule et prenai^ même une tournure blessante pour la France. Une ^ cussion des plus ardentes s’est engagée à la Chambre A communes sur le projet qu’ont formé certains ?nns“; prince défunt d’élever un monument à sa mémoire d*-Westminster-Abbey.Un orateur, sir Lawson, a dévelofr une motion tendant au vote d’une adresse à la reu* pour prier celle-ci de refuser son consentement à ce A jet. Le président do la Chambre ayant constate 1 '
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- LÉJDËVOIR
- .le motion avait un caractère extra-parlementaire et ce.ejle ne pouvait être soumise à un vote régulier, M. ?a\rson a répliqué que le lieu où reposent les cendres ^ grands hommes de l’Angleterre, « ne saurait être !jp-tiné à l’érection d’un monument à la mémoire d’un tune homme qui n’a rien fait pour l’Angleterre. » Au-)eua des Napoléon, a ajouté l’orateur, ne peut réclamer n pareil honneur. Napoléon Ior a été le fléau du monde, vapoléon II est heureusement mort avant d’avoir pu faire le mal; Napoléon III a été représenté par le prince Ulert comme étant né conspirateur, et enfin Napoléon IV est mort avant d’avoir pu mettre à exécution ‘ intention de faire tous les efforts possibles pour renverser le gouvernement actuel de la France.
- ' plusieurs membres du Parlement sont entrés en lice DrèS M. Lawson. Il n’y a pas eu de vote, mais on a vu successivement les orateurs de tous les partis exprimer leur opinion qui, sous une forme plus ou moins nette, est hostile à cette singulière proposition. Ajoutons que J gouvernement anglais a tenu à déclarer de nouveau -U est étranger à toute cette affaire, que celle-ci est (}ue à l’initiative privée et que le doyen de Westminster-tbhey a seul qualité pour prendre une décision définitive. Tout ceci prouve que le bonapartisme,quoi qu’il en jitdit, n’est pas en odeur de sainteté chez nos voisins.
- de Hongrie, qui serait résolu à donner sa démission. La nouvelle a été donnée par l’organe habituel du comte Andrassy, le Lloyd de Pesth. Ce qu’il y a de curieux, c’est que le premier ministre est parti de Vienne pour la Hongrie sans laisser soupçonner à personne ses intentions. Sa démission n’est°donc pas officielle; aussi le bureau de la presse, à Berlin, l’a-t-il fait démentir hier.
- Dans le monde officiel de Vienne, on dit que si le comte Andrassy se retire, c’est uniquement pour raisons de santé ? Ailleurs on suppose que le comte Andrassy, qui est Hongrois et Madgyare. qui, avec tous les Mad-gyares, n’est pas favorable au développement de l’élément slave et aux annexions des pays slaves, s’opposa à l’occupation en grand du sandjak de Novi-Bazar; qu’il est, sur ce point, en difficulté avec le parti slave, auquel se joint le parti militaire, et qu’une discussion très vive s’est élevée à ce sujet entre lui et le ministre de la guerre, ce qui serait la cause de sa démission.
- Mais ce sont là des suppositions plutôt que des explications, et le fait de la démission n’est pas même encore certain. On cite, cependant, les noms du baron Hubner, du comte Trautmansdorff et du. baron de Haymerlé comme étant les futurs successeurs du comte Andrassy. Si cet homme d’Etat se retire en Autriche-Hongrie, *le prince de Bismarck aura perdu un des appuis de sa politique à l’étranger.
- Daloi scolaire lt>elg:©. — Plus heureux que nous, nos voisins et amis de la Belgique viennent de faire un vigoureux pas en avant dans la voie de l’éducation populaire, la loi qui vient d’être promulguée tranche catégoriquement la question de l’école et des sectes qui se disputent ce monopole à travers les siècles. Par la sécularisation des études, la loi belge rend à l’Etat et à la société l’imprescriptible droit de former l’homme et le citoyen; elle place l’enseignement religieux dans ses foyers naturels, la famille et le temple. L’enseignement religieux, suivant la loi belge, doit se faire dans un local décole, et comme l’école est sous la surveillance des autorités scolaires locales et des aufPrités de l’Etat, il eu résulte que cet enseignement se trouvera naturellement surveillé; de plus l’école est gratuite pour les pauvres et la fréquentation est proscrite par des moyens efficaces; nous n’en sommes pas encore là, mois nous espérons bien qu’àlareprise de la session le gouvernement elle Parlement prendront leurs mesures pour que nous n’ayons plus rien à envier à cet égard à nos intelligents voisins.
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- L’entrevue die Gastein. — L’entrevue qui a eu lieu ces jours-ci à Gastein, entre les empereurs d’Al-fimagne et d’Autriche, n’a ni l’importance ni la signification que plusieurs journaux se sont plu à y attacher. Elle n’a eu, en effet, aucune portée politique, bien lue, dans une certaine mesure, elle constate et consacre les relations d’amitié et de bonne harmonie qui régnent entre l’Allemagne et l’Autriche. Il y a plusieurs années déjà que ces deux nations vivent sur le pied d’une inti-’Mé cfui s’est maintes fois manifestée, notamment au ljuugrès de Berlin, et il n’y a rien d’étonnant à ce que les deux souverains d’Allemagne et d’Autriche se soient faa mutuellement une visite courtoise. Seulement, comme Gastein rappelle des souvenirs historiques importants, — c’est là que fut signée la fameuse convention *863 relatif au Sleswig-Holstein, — ce lieu de rencontre des .deux potentats a mis les cervelles des nou-emstes en l’air. Au reste il n’était pas nécessaire que ®vieux Guillaume et François-Joseph se rencontrassent pour qu’on sût que ces deux chefs d’Etats sont l’un et autre entraînés dans les voies de la réaction. La ques-011 est de savoir si leurs peuples les y suivront.
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- no^a r©traite dix comte Andrassy. — Une
- l’écr 6 û est Pas aussi imprévue que se plaisent à tçllp® certains publicistes, nous arrivent de Pesth : c’est min- r retraite du comte Andrassy, président du aastere commun à l’empire d’Autriche et au royaume
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- La réaction on Allemagne. — La misère qui règne en Allemagne a inspiré à une feuille gouvernementale de premier ordre, la Gazette de VAllemagne du Nord, une idée curieuse. Naguère, dans plusieurs Etats de l’Allemagne, le mariage n’était permis qu’à ceux qui justifiaient de moyens d’existence, et l'autorité était juge.
- De là il résultait que ceux auxquels le mariage était interdit émigraient aux Etats-Unis avec la, femme qu’on leur interdisait d’épouser et les enfants qu’il ne leur était pas permis de légitimer. Us allaient chercher, par delà les mers, la liberté du mariage qu’on leur refusait en Allemagne. Et voilà un grand journal gouvernemental qui prêche le retour à cette législation oppressive et immorale.
- Ce n’est pas tout. Le même journal officieux n’a pas craint de faire l’éloge du « robuste égoïsme » de l’Angleterre, qui a maintenu la peine "du fouet, en se réjouissant de pouvoir annoncer que le Gode pénal, entaché de trop de douceur, va être révisé et que les châtiments corporels y retrouveront leur place d’autrefois. Le lendemain', la même feuille démontrait que le mariage devait être interdit aux personnes ne justifiant pas de ressources suffisantes pour entretenir une famille. Puis elle annonçait que la Chancellerie s’occupait de la question de la taxe officielle des denrées alimentaires, sous prétexte d’en empêcher renchérissement par les intermédiaires. « D’autres réformes, tout aussi intelligentes, disait-elle, dans le domaine de la politique, de î’admi-nistration et de la police, auront leur tour. » Telle est la perspective que la feuille ministérielle ouvre au peuple allemand. Il semble que l’Allemagne va entrer dans une période de réaction pire que toutes celles que la Prusse et les autres pays allemands ont traversées.
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- 3La question vonirmiue.—M. Boerescu, ministre des affaires étrangères de Roumanie,est arrivé àBerliu, après avoir en, à Vienne, une entrevue avecle comte Andrassy . Il doit se rendre successivement à St-Pétershourg, à Londres, à Paris et à Rome, dans le but de convaincre les cabinets européens de la nécessité d’accorder à la Roumanie une interprétation moins rigoureuse de l’article 44 du traité de Berlin que celle qui avait été projetée. Le gouvernement roumain désirerait trouver un moyen terme qui lui permît de concilier, dans la question si délicate de l’émancipation des juifs, les intérêts des populations roumaines avec les désirs nettement
- (manifestés de l’Europe, L’article 7 de la constitution roumaine sera formellement abrogé ; mais l’émancipation immédiate ne sera accordée qu’aux israélistes rou-
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- mains qui ont fait acte de civisme d’une façon quelconque et non à tous les juifs russes, polonais et autres, établis dans le pays, qui n’ont témoigné d’aucune façon leur intention de participer à la vie nationale. Mais l’adoption du principe de la naturalisation individuelle ne saurait être acceptée par les puissances qu’après l’admission à la jouissance des droits civils et politiques des israélites nés en Roumanie et qui, pour la plupart, ont rempli les conditions posées par la minorité de la commission parlementaire à la naturalisation immédiate.
- Aucun gouvernement, si ce n’est peut-être le gouver-ment allemand, ne songera à demander davantage à la Roumanie.
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- La révolution eaa îSuissie. — Ces jours derniers, le Nord, qui est le journal russe de Bruxelles, disait qu’en Russie les nihilistes sont maintenant vaincus, et qu’aux jours de rigueurs vont succéder les jours de clémence. Et, en effet, nous pourrions relever dans les derniers journaux russes un certain nombre de commutations de peines infligées pour cause politique. Toutefois, le règne de la clémence n’est pas encore commencé partout, par exemple à Kiev, où la semaine dernière, trois nihilistes ont été pendus, par jugement du conseil de guerre. Il ne paraît pas non plus que le fanatisme des nihilistes se soit adouci, comme on le prétend.
- On a vu, ce mois-ci, ce fait effroyable d’un prisonnier nihiliste, nommé Somoff, renversant sur lui, avec ses dents — il était enchaîné — sa lampe à pétrole, et se brûlant vif, sans pousser un cri. Nous lisons, dans une dépêche anglaise, que ce fanatique avait été arrêté la veille, au moment où il cherchait à faire une manifestation politique'sur un boulevard. Les nihilistes ne sont donc pas aussi abattus que le Nord le croit.
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- JLiSl crise îj Oons+santitiorple. —Il paraît que la crise gouvernementale en Turquie n’est pas encore terminée. Nous n’aurions assisté qu’à une première phase. On parle, en effet, d’un nouveau ministère qui serait ainsi composé :
- Safvet pacha, grand vizir ; Aarifi pacha, affaires étrangères ; Sadik pacha, finances ; Mahmoud-Nedin pacha, marine ; Server pacha, travaux publics ; Khéré-dine pacha serait nommé président du conseil d’Etat.
- Ce remaniement ministériel permet de supposer qu’une politique de transaction tend à remplacer le coup d’autorité qui avait éloigné Khérédine pacha des affaires étrangères. Du reste le besoin d’argent se fait de plus en plus sentir à la Porte, et l’on mande 'de Vienne que Aarifi pacha a négocié avec des banquiers de cette ville une avance destinée à payer les troupes‘de la garnison de Constantinople qui sont, paraît-il, très-mécôntentes.
- GÉNÉROSITÉ DE LA CLASSE PAUVRE.
- A la distribution des prix Montyon à l’Académie française, M. Jules Simon a terminé son discours présidentiel par les réflexions que voici :
- Oui, il y a toutes ces misères en France, mais avouez qu’il y a aussi de grands cœurs! Dans ce Paris, qu’on a appelé dédaigneusement, et un peu sottement, la grande Babylone, les malveillants, les superficiels ne voient, en haut, que la dépravation des mœurs, en bas, que l’âpreté des convoitises. S’ils entraient, en amis ou en observateurs désintéressés, dans les ateliers, s’ils visitaient les garnis, s’ils vivaient assez avec les pauvres gens pour mériter leur confiance, ils sauraient que personne ne donne si aisément et d’un meilleur cœur que ceux qui gagnent à grand/peine leur substance parle travail de chaque jour; que le dévouement poussé jusqu’au degré héroïque n’est pas rare parmi eux ; qu’ils
- comprennent profondément, qu’ils pratiquent sérieuse ment les devoirs de la paternité et de la piété filiale' que l’aïeul qui ne peut plus tenir son outil, a sa piac’ — la première place — dans le galetas de ses enfants • I que beaucoup d’entre eux, pouvant mettre leurs vieux parents dans un hospice, aiment mieux souffrir la faim pour les garder dans ce qu’ils appellent la maison. Le vice s’étale, messieurs ; la vertu se cache. Très souvem elle s'ignore. Des ouvriers suivent le cercueil d’un ami-il y a un orphelin ; quelqu’un, chemin faisant, preû(j l’enfant par la main, et cette main, il ne la quitte p]Us Je connais, et en grand nombre des ouvriers de Paris qui ont pris à leurs charges les enfants, d’un ami et qui les élèvent avec les leurs, sans distinction entre les eu. fants que Dieu leur a donnés et ceux que leur a donnés leur propre cœur. Ils disent : Mon fils ! Les enfants disent entre eux : Mon frère! Quand on leur parle de cela, ils répondent en secouant les épaules : Il faut bien s’aider!
- Il n’y a pas moyen, messieurs, d’être misanthrope quand on vient de donner les prix Montyon, et c’est pour cela surtout que je vénère la mémoire du bienfaiteur des pauvres, que je veux appeler aussi notre bienfaiteur. Oui, les hommes sont bons ; il ne s’agit que de les connaître. Soit que la haine porte sur les individus, ou sur les classes, elle ne sera jamais qu’une maladie de l’esprit. Il ne faut pas même haïr les vicieux; contentons-nous de haïr le vice.
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- @t tu -vivais? Boileau Z
- On nous raconte une assez curieuse histoire qui s’est passée récemment non loin d’Arras
- « Le prêtre d’une commune s’était constitué le fournisseur de cierges de ses paroissiens. Une bonne femme eut la malencontreuse idée de vendre aussi des cierges, et (ô sacrilège !) de les vendre à meilleur compte que le digne desservant.
- Inde irœ, et notre vénérable curé de semoncer véhémentement la bonne femme, et de lui interdire cette concurrence impie. La paysanne n’en continua pas moins son commerce, tant et si bien que le dimanche suivant le curé fit enlever du temple saint la chaise de cette hérétique.
- Cependant, notre marchande de chandelles, dévote i ses heures, arriva à l’office à l’instant du sermon. L’apo-tre de Jésus-Christ, qui la vit entrer dans l’église, pensa en perdre le fil de son discours, jouissant à l’avance de la déconvenue de sa brebis égarée.
- Tant de fiel entre-t-il dans des âmes dévotes?
- Que pensez-vous que fit la profanatrice ?
- O voiles du temple, déchirez-vous, sacrées chandelles, éteignez-vous !....ne trouvant plus sa chaise, elle s assit sur le... sur le pavé,
- Croisant ses bras sur son ample poitrine,
- et levant la tête vers l’orateur sacré, d’un air d’infernal défi. Le ministre de paix envoya son bedeau avec mission de mettre vulgairement à la porte l’auteur de ce scandale ; mais notre héroïne, haute de b pieds et forte comme un héros de roman, n’était pas d’humeur » se laisser prendre par les sentiments ni par le bedeau. « Ya lui dire qu’il y vienne lui-même, s’écria-t- elle !ets je sors, il sortira aussi! » Petit et chétif, l’oint du seigneur se garda bien de se rendre à une invitation. û cette nature, et le scandale se serait éternisé sans tervention de l’autorité, qui, en la personne de l’adjoiu au maire, réussit à faire adopter à la rivale du saint pas‘ teur une position plus... relevée.
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- LE DROIT DE LA FORCE.
- Nous avons reçu il y a quelques semaines, d’un honorable professeur belge, la lettre suivante à laquelle nous n’avons pas encore pu répondre vu la nécessité où nous sommes de varier autant que faire se peut les matières traitées par notre journal :
- Monsieur,
- je viens de lire votre article intitulé : Encore le Darwinisme (1). Votre argumentation contre Prou-dhon me paraît absolument irréfutable, s’il s’agit de U force physique. Mais, comme je ne cesserai de le répéter et comme vous le dites admirablement dans cet article, la force physique n’est pas l’homme tout entier et, au point où en est arrivée l’humanité, elle n’est même r'en du tout dans le rouage social. Elle ne vaut qu’autant qu’une machine de même puissance, c’est-à-dire fort peu de chose.
- Les vraies forces humaines sont la force intellectuelle, la force esthétique et la foree morale. A la première correspond la science; à la seconde, Y art; à la troisième, Injustice bienfaisante.
- Ces trois forces, quand elles se rencontrent chez le même homme, en font un homme parfait relativement à ses aptitudes.
- A. ce point de vue, l’avenir est à la force intellectuelle, artistique et morale, dont le développement constitue le progrès humain, la civilisation qui s’en va se développant de siècle en siècle.
- Mais cette force-là ne fait progresser la civilisation que parce qu’elle détruit de plus en plus les influences fatalistes des organismes et de la nature inconsciente.
- Dans le genre humain, la sélection animale a pu exister pendant de longs siècles ; mais il est incontestable que son règne est passé dans nos sociétés européennes et que l’union des sexes se fait d’après dos considérations et des caprices qui n’ont nul rapport avec la sélection qui donnerait la plus forte femme à l’homme le plus fort. Je trouve une grande puérilité à traiter la question du darwinisme dans l’humanité à ce point de vue mesquin et ridicule. Il n’est pas le mien, et je prie M. le directeur du Devoir de tenir un compte très-sérieux de ma manière d’envisager la question de révolution que je place dans une région bien supérieure à celle où se discutent celles du darwinisme purement animal.
- Veuillez agréer, etc.
- Thélénius .
- Nous devons une réparation à notre correspondant.
- Au mois de mars dernier (2), lorsque nous condamnâmes le darwinisme au nom des principes de 89, M. Thélénius prit contre nous la défense de cette hypothèse. Nous devions conclure de cette attitude qu’il acceptait l’hypothèse nouvelle avec toutes ses conclusions.
- Nous nous trompions. M. Thélénius. — sa lettre nous le prouve — est anti-darwiniste, seulement il lest sans le savoir. Et la preuve c’est qu’il admet
- Ù) Voir notre numéro du 6 juillet.
- (2) Voir notre numéro du 16 mars.
- avec nous que la force morale, intellectuelle et esthétique est la puissance suprême, celle qui finit toujours par avoir le dernier mot. Il admet aussi, comme nous l’admettons nous-même, que la vérité peut être momentanément écrasée par la force, mais qu’en fin de compte c’est toujours la force qui est écrasée par la vérité.
- Nous sommes donc parfaitement d’accord et nous nous étonnons même que l’analogie, nous allions dire l’identité de sa pensée et de la nôtre,ne l’ait pas frappé.
- Il est vrai que dans une autre lettre — personnelle celle-là — M. Thélénius nous reproche « d’avoir réfuté non point l’opinion des darwinistes, mais l’opinion que nous nous faisons de leur doctrine. »
- Or, c’est précisément le contraire qui est vrai. L’erreur qu’il nous attribue, il la commet. L’illusion qu’il nous reproche, c’est la sienne.
- En effet, nous ne combattons pas un darwinisme de fantaisie éclos dans notre imagination, mais bien le darwinisme le plus orthodoxe, celui de Darwin, de Haeckel, de Dumont, de Clément Royer et autres auteurs que nous avons cités.
- Au contraire, Te prétendu darwinisme que défend M. Thélénius est un darwinisme hérétique, revu et corrigé par M. Thélénius lui-même.
- Hâtons-nous de le dire, la doctrine hérétique vaut mieux que la doctrine orthodoxe.
- Quant à condamner en bloc la doctrine de l’évolution nous nous en garderons bien. Les jugements sommaires sont toujours faux. Chaque penseur, développant à sa manière la théorie de l’évolution, il y a évolutionisme et évolutionisme. Les doctrines émises par le Devoir peuvent même être classées — et elles l’ont été — au nombre des doctrines évolutionistes. Nous croyons, en effet, à la création permanente et inachevée, au perfectionnement indéfini, à l’évolution de toutes choses vers le mieux.
- M. Thélénius qui nous paraît devoir partager ces opinions est donc évolutioniste quoique anti-darwi-niste sans le savoir.
- Veut-il que nous lui fassions toucher du doigt l’opposition de ses propres opinions et de celle des darwinistes ?
- Une citation en plus de celles que nous avons déjà présentées suffira, nous l’espérons.
- Nous l’empruntons à un célèbre écrivain darwi-niste, M. Herbert Spencer, le plus remarquable à coup sûr de tous les penseurs anglais contemporains.
- Yoici quelles réflexions inspire à M. Spencer l’une des plus nobles conquêtes de notre siècle : la bienfaisance.
- « On néglige ordinairement ce fait, dit-il, que la
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- « qualité d'une société baisse sous le rapport pliysi-« que par la conservation artificielle de ses membres « les plus faibles ; on néglige tout aussi habituelle-« ment cet autre fait, que la qualité d’une société « baisse sous le rapport intellectuel et moral par la « conservation artificielle des individus le moins « capable de prendre soin d’eux-mêmes. » (1)
- Conséquence : la coutume de donner des soins aux faibles de corps et aux faibles d’esprit, sont des fléaux que dans l’intérêt de la société il convient d’extirper. C’est parfaitement la pensée de M. Spencer puisqu’il ajoute quelques lignes plus bas :
- « En effet, si l’on aide les moins méritants à se « propager en les affranchissant de la mortalité à « laquelle les vouerait naturellement leur défaut de « mérite,le mérite deviendra déplus en plus rare de « génération en génération.
- « .....Nourrir les incapables aux dépens des
- « capables, c’est une grande cruauté. C’est une ré-« serve de misères amassée à dessein pour les géné-« rations futures. On ne peut faire un plus triste « cadeau à la postérité que de l’encombrer d’un « nombre toujours croissant d’imbéciles, de pares-
- « seux et de criminels.....On a le droit de se de-
- « mander si la sotte philanthropie qui ne pense qu’à « adoucir les maux du moment et persiste à ne pas « voir les maux indirects,- ne produit pas au total « une plus grande somme de misère que l’égoïsme « extrême. » (2) '
- Cette citation se passe de commentaires.
- Il est donc bien évident que pour M. Herbert Spencer, comme pour tous les darwinistes, l’élimination des faibles au profit des forts est un bien.
- Mais quels sont ces forts, ces organisations élevées, qui méritent de semblables holocaustes ?
- M. Spencer va nous le dire :
- « Les organisations élevées se sont formées par « l’exercice des activités destructives, pendant les « périodes incommensurables du passé. C’est aux «. efforts incessants des uns pour saisir leur proie et « la dévorer, aux efforts incessants des autres pour « ii'ètre pas pris et dévorés, qu’il faut attribuer le « développement des divers sens et des divers or-« ganes qui leur obéissent... Ce perfectionnement « mutuel des poursuivants et des poursuivis, agis-« sant sur leur organisation entière, s’est continué « de tout temps, et les êtres humains y ont été sou-u mis exactement comme les autres. » (3)
- Ainsi l’écrivain darwiniste, fidèle à la doctrine, veut d’une part qu’on élimine les faibles au profit des puissants et reconnaît d’autre part que les puissants sont justement les plus féroces. C’est, par droit naturel, la dictature de la férocité.
- Nous nous plaisons à espérer qu’après ces édifiantes citations, et après celles que nous avions faites antérieurement, ni M. Thélénius ni aucun autre de nos lecteurs ne nous reprocherade persister
- (ï) Introd, à la science sociale, page 368.
- (2) Même ouvrage, p. 370 el 87i.
- (3) Même ouvrage, p. 210.
- à repousser de toutes les forces de nôtre ame la théorie monstrueuse que certains penseurs ont, le tort de vouloir préconiser.
- Ed. Chajæpury.
- LE CÀNON DE CENT TONNES
- Le Bulletin du comité des forges, dans son numéro du 24 juillet courant, nous donne les renseignements curieux qui suivent sur les -nouvelles expériences entreprises à la Spezzia, avec le fameux canon du poids de 100 tonnes (100,000 kilogrammes) vendu à l’Italie par le Creusot :
- La marine italienne continue avec persévérance les études qu’elle a commencées, depuis plusieurs années, sur la question de l’attaque des navires cuirassés au moyen des canons de gros calibre.
- On se rappelle qu’à la fin de 1876 on fit à la Spezzia des expériences qui eurent un grand retentissement en Europe et qui montrèrent la supériorité des plaques de blindage fabriquées par MM. Schneider et Cie, au* Creusot,
- Dans le cours des expériences de 1876, on avait remarqué que les projectiles étaient brisés au moment du choc contre les plaques, et l’on résolut de renouveler les essais avec des projectiles demandés à tous les fabricants ayant une réputation dans cette spécialité. C’est ainsi qu’on commanda à la fonderie de San Yito des projectiles coulés avec la fonte Gregorini.
- M. Gruson, de Magdebourg, fut-également appelé à fournir des projectiles en « fonte dure ; » enfin, on demanda aux usines de Terre-Noire, en France, ainsi qu’à MM. Withworth et Armstrong, en Angleterre, des projectiles en acier.
- D’un autre côté, le canon de 100 tonnes a subi lui-même des modifications considérables ; le diamètre du tube intérieur ayant été porté de 43.à 45 centimètres, et l'emplacement de la charge ayant été agrandi, il devenait possible d’augmenter la charge de poudre, et de donner au projectile une puissance encore plus formidable que celle constatée en 1876.
- Enfin, on résolut de porter de 55 à 70 centimètres l’épaisseur des plaques de blindage en acier, et à cause de la difficulté considérable de forger dans de bonnes conditions, par les procédés ordinaires, une plaque de cettn épaisseur, le gouvernement italien se décida à expérimenter l’acier coulé produit aux usines de Terre-Noire.
- Quatre plaques d’essai furent commandées à cette usine ; une plaque de même épaisseur a été également demandée aux Forges et Aciéries de la marine et des chemins de fer à SainLChamond (Loire).
- C’est avec ces nouveaux éléments que furent faites les expériences le 23juin dernier.
- Le canon fut chargé avec 250 kil. de poudre de Fos-sano, et un projectile de 920 kil. a été lancé avec une vitesse de 520 mètres par seconde.
- Les deux boulets Armstrong et G-regorini se sont brisés sur la plaque, qu’ils ont pénétrée de 35 à 40 centimètres ; la plaque était brisée, mais la muraille restait absolument intacte derrière la plaque ; tandis que le boulet Withworth a brisé le blindage, écarté les morceaux et pénétré dans le massif.
- En résumé, on a constaté que la muraille n’avait
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- pas été assez solidement établie. Il est donc permis de se demander ce qui serait arrivé si les plaques avaient été attachées au massif et si celui-ci eût été suffisamment solide et résistant.
- Indépendamment de la puissance du canon, il est clairement ressorti de ces épreuves, que les plaques en acier couléde Terre-Noire pouvaient mettre les navires à l’abri d’un choc formidable du canon de cent tonnes.
- Après avoir reproduit ces renseignements,le journal La France ajoute :
- — Et maintenant que va-t-on faire ? dira le lecteur.
- — Un canon de 150 tonnes, comme Krupp en prépare déjà un pour le gouvernement allemand, lui répondrons-nous, canon qui percera les plaques en acier coulé.
- — Et après ? .
- — On fera de nouvelles plaques en acier fondu, que le canon ne percera pas.
- — Et après ?
- — Un canon de 200 tonnes, et ainsi de suite, à l’infini.
- BON EXEMPLE.
- Nous avons parlé à plusieurs reprises d’une jeune Société qui a toutes nos sympathies, la Société des Travailleurs Amis de la paix.
- Nous voyons avec le plus vif plaisir que cette Société vogue à pleines voiles sur la mer des idées nouvelles. Elle a décidé dernièrement que les femmes seraient admises à faire partie de son comité. Elle a fait plus que prendre cette décision, elle a commencé immédiatement à la mettre en pratique en élisant aux fonctions de secrétaire notre collaboratrice, MIIe Eugénie Pierre.
- Nous espérons que ce bon exemple portera ses fruits et que les autres sociétés ouvrières et les autres sociétés d’amis de la paix ne persisteront pas plus longtemps à tenir les femmes à l’écart de leurs comités.
- Le canal interocéanique doit être neutre
- Les journaux américains s’inquiètent de voir l’Europe se préparer à unir par un canal qui traversera l’isthme de Panama, le Pacifique et l’Atlantique. Ils rappellent à ce propos la doctrine de Monroë, suivant laquelle l’Europe n’a point à se mêler des choses d’Amérique., non plus que l’Amérique des choses européennes. Ces journaux auraient tort de persister à soutenir cette thèse étroite et anti-humaine. L’Europe est faite pour s’unir avec l’Amérique et l’Amérique pour s’unir avec l’Europe par le travail, par le commerce, par l’industrie, Par la paix et par la liberté. Sur un seul point tes journaux auxquels nous répondons peuvent avoir raison : ni l’Amérique ni l’Europe ne doivent permettre que le futur canal devienne un instrument de guerre. Les peuples d’Amérique et d’Europe doivent, dès à présent, s'entendre et se concerter pour qu’un traité solen-?eL signé par toutes les puissances, garantisse de la IaÇon la plus absolue la neutralité du canal interocéani* que. Une Ligue spéciale doit se former au besoin pour
- faire que ses eaux restent à jamais pures de sang humain et soient interdites à toute cargaison d’armes et de munitions de guerre. Nous appelons sur ce point important l’attention de M. de Lesseps.
- (.États-Unis d'Europe.)
- SALON DE 1879.
- x.
- PEINTURE.
- Tableaux religieux:.
- Le triptyque de Saint Outhbert a été l’un des plus grands succès de curiosité du Salon. Il a d’ailleurs valu à son auteur, M. Duez, une médaille de lre classe et a été compris parmi les acquisitions faites par l’Etat. Ce Saint Guthbert qui vivait au YII8 siècle a, parait-il, sa légende inscrite dans la Vie des Saints, et M. Duez nous en a retracé les trois phases caractéristiques.
- Première phase. — Dans sa jeunesse le saint gardait un troupeau de moutons. Une nuit qu’il était en prière, il vit monter dans le ciel l’âme de Saint Aïdan, son patron, évêque de Landisfarn qui venait de mourir.
- Deuxième phase. — Devenu évêque de Landisfarn, Saint Guthbert parcourait, revêtu de ses insignes sacerdotaux, les divers districts de la Grande-Bretagne, portant la parole de Dieu aux habitants des champs.
- Il s’en allait un jour à travers la campagne, accompagné d’un jeune garçon. Gomme ils étaient tous deux épuisés de fatigue et de faim et qu’ils se trouvaient fort éloignés du but de leur course, le saint dit à l’enfant qui se décourageait : « Espérons en Dieu, jamais il n’abandonne ceux qui ont confiance en lui et qui l’in-voquenl. » Puis, levant les yeux, il ajouta : « Vois-tu cet aigle?... Si Dieu le veut, il peut s’en servir pour nous procurer des aliments. » Et ils virent s’abattre à leurs pieds l’aigle tenant dans ses serres un gros poisson qu’il venait d’enlever de la mer.
- Troisième phase. — Vers la fin de sa vie, Saint Guthbert se retira dans une île et y ensemença une pièce de terre. Voyant les oiseaux du ciel manger le grain semé, le saint les gourmanda : « Pourquoi m’enlevez-vous le fruit de mes sueurs? En auriez-vous plus besoin que moi? Si Dieu vous y a autorisés, faites comme il vous a dit ; sinon, allez vous-en ! » Alors les- oiseaux s’envolèrent.
- Il faut rendre cette justice à M. Duez qu’il a mis dans son oeuvre cette naïveté des primitifs qui seule pouvait la rendre acceptable par les esprits émancipés du XIXa siècle, même à titre purement artistique ; il y a mis même peut-être un peu trop de naïveté, attendu que le miracle de l’aigle, apportant un poisson, se fait à très-peu de distance d’un village où le saint et son jeune compagnon auraient aisément pu trouver de quoi manger et que c’est là par conséquent un miracle tout-à-fait inutile.
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- Mais le plus grand reproche que nous adressions à M. Duez, reproche extensible d’ailleurs à toute la peinture religieuse, c’est de nous peindre des choses inconciliables avec les aspirations de notre temps. Qu’avons-nous à faire aujourd’hui de la légende de saint Guthbert ou d’autres saints ?
- Il y a de sérieuses qualités de mise en scène dans la Mort miraculeuse de Saint-Jean-de-Dieu, restant à genoux, son crucifix à la main, quoique n’étant plus déjà qu’un cadavre : auteur, M. de Coubertin.
- Le Jésus chez Lazare, de M. Léo-Paul Robert, jeune peintre suisse, est remarquable par une certaine origi-* nalité de facture et n’a point été, selon nous, assez remarqué.
- Le Renoncement, de M. Antony Serres, nous représente un mbiné blanc couché à plat ventre, la tête enfouie entre les bras aux mains jointes. Au-dessus, mais bien près dê lui, et par conséquent de sa pensée, une belle femme nue, levant en l’air la coupe de la volupté et entourée d’âmours et de fleurs apparaît dans les nuages. Le tableau, comme on voit, n’est pas mal composé, mais il s’agit là d’uhe sorte de renoncement qui a bien Vieilli et nous savons d’ailleurs que ce renoncement est fort peu sincère dans la pratique.
- La Pille de Jephté, de M. Lucien Berthault, a obtenu une mention honorable. Les jeunes filles qui accompagnent l’hôroïné du tableau sont .bien groupées au pied d’un rocher.
- Une mention honorable a été accordée également à Y Offrande à la Vierge, de M. Buland, acquise par l’Etat. Il y a là deux types vrais, sobrement et vigoureusement traités, celui d’une petite fille, les mains pleines de fleurs, et agenouillée dans une église devant une bonne Vierge qu’on ne voit pas, et celui de la grand’mère, paysanne en robe noire et bonnet blanc, ayant en main son livre d’heures et près d’elle, sur un banc, son panier, ses sabots, son parapluie et ses lunettes.
- Nous aimons beaucoup la Pélagie de M. Edouad Zier. Cette Pélagie est uoe courtisane d’Antioche qui, étant entrée un jour, dans l’église au moment où l'évêque Nonnus prêchait, fut frappée de ce qu’elle entendait et comprenant alors toute l’horreur de sa conduite se convertit. On la voit qui se prend les mains et s’absorbe dans ses réflexions. Elle est charmante.
- Le Dernier port de refuge, d’un peintre russe, M. Ai-vasqvsky, est d’un effet curieux, comme peinture, et d’un mysticisme distingué, comme idée. Dans un rayon de soleil dardé sur l’Océan, s’élevant d’un radeau qui fait naufrage, on voit graviter des corps diaphanes, personnifiant des âmes, jusqu’à une théorie lumineuse de bienheureux dominés par le Christ.
- Le tableau de M. Carteron, représentant saint Jérôme causant avec trois autres religieux, est peint dans une manière robuste qui nous agrée.
- C’est une composition d’un grand caractère que la Sainte Elisabeth de Hongrie, de M. "Wencker, vêtue de blane et sa couronne royale en tète, promenant douce-"
- ment une éponge sur le front saignant d’un vieillard qu'elle a fait asseoir sur son trône. Mais on se demande pourquoi ce vieillard est presque nu si ce n’est pour donner l’occasion à l’artiste de peindre ses chairs flasques et blafardes, et pourquoi les vêtements que cette femme de la reine (fort bien peinte) tient dans ses mains ne la recouvrent déjà pas. Il y a là dedans une convention qui n’est plus de notre temps.
- Le Saint Isidore, laboureur, de M. Luc-Olivier Merson, ne manque pas d’originalité. Tandis que saint Isidore, vêtu seulement d’un pantalon bleu, d’un scapulaire et d’un nimbe, prie, un genoux en terre et les mains jointes, un ange aux ailes roses aiguillonne ses bœufs roux et conduit sa charrue, ce qui ne laisse pas de stupéfier grandement un chasseur, lequel descend des hauteurs d’un hameau voisin. Est-ce lui qui a tué cette pauvre pie qu’on voit inanimée noh loin de l’ange, ou l’ange l’a-t-il abattue d’un coup d’aiguillon, ou est-elle morte de saisissement rien qu’à la vue de l’ange. Par exemple il ne faudrait pas que nos paysans modernes comptassent sur les anges pour labourer leurs champs.
- Ce tableau a été acquis par l’Etat.
- Plus original encore est Le repos en Egypte, du même artiste qui a renouvelé très heureusement une légende représentée par tant de peintres. La Vierge Marie ayant l’enfant Jésus entre ses bras, est mi-couchéô sur l’une des pattes d’un sphinx colossal, au milieu de la nuit superbement étoilée, tandis que Joseph ayant mis à terre le bât de son âne, s’en est fait un oreiller au pied des marches montant jusqu’au colosse de granit.
- Une médaille de lr0 classe, et bien méritée, a été attribuée au Christ appelant à lui les affligés, de M. Maig-nàn, tableau aussi remarquablement composé qu’il est peint. Devant une sorte de trône, où est assis Jésus, sont groupés un certain nombre d’affligés. C’est d’abord une jeune mère en deuil près d’un petit berceau vide, sur l’oreiller duquel une couronne d’immortelles et d’autres fleurs remplace la tête absente de son enfant, et tenant dans sa main le hochet du pauvre petit être; puis une vieille mère qui, le pied sur un drapeau horriblement déchiré et sur un canon, appuie sur son genou le cadavre de son fils tué à la guerre et mutilé ; puis d’autres misérables. Et le Christ écartant de la main gauche son manteau et montrant son flanc saignant, répète ces paroles de Jérémie : « O vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s’il est douleur semblable à ma douleur. »
- Tout cela est parfait, étant donné l’idéal catholique, mais il fait observer que l’humanité ne s’en contente plus, et qu’il s’agit pour elle, aujourd’hui, de corriger elle-même sa destinée lamentable et non plus de s’y résigner.
- Citons encore un adorable Moïse^ exposé sur le Nil, de M. Léon Perrault ; un enfant prodigue, plein de caractère, de M. Puvis de Chavannes; une Deborah, de M1Ie Dodson, une Américaine ; un Saint Jérôme au désert, récompensé d’une médaille de 3e classe, de M. Georges-
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- Sauvage; le Jésus au tombeau, de M. Henner, admirable cadavre dans lequel les creux des côtes sont obtenus par des estompements savamment appliqués ; Job et ses amis, très-remarquable composition de M. Lecas; Le pardon de Ploumanach (Finistère), de M. Lhermitte ; Un martyr, fort belle composition où nous voyons un tigre tenant entre ses pattes le corps nu de l’homme qu’il va dévorer et, la gueule déjà ouverte, le regardant de ses yeux verts, tandis que l’homme regarde le crucifix qu’il élève. Auteur : M. Fritel, à qui une médaille de 2® classe a été décernée; un Saint Didace, de M. Weerts, rappelant les meilleurs moines de Ribéra et de Zurbaran; L’Extrême-Onction dans le Finistère, excellente, toile de M. Léon Brion ; enfin Le Saint-Viatique, en Bourgogne, de M. Aimé Perret, un tableau qui, par la vérité des types et la vie intense dont ils sont empreints, est peut-être un chef-d’œuvre.
- Ta.t>leaï*.:x mythologiques
- M. Maillart, dans Le jugement de Pâris, a su renouveler un motif bien usé et composer un tableau ingénieux. Dans une sorte d’empyrée sont les trois rivales, d’abord Vénus, son étoile au front, tenant en bride ses deux colombes, et à moitié couchée sur un nuage rose, puis Junon, debout et tenant le sceptre, belle, mais d’une beauté un peu revêche, qui fait comprendre et excuser les nombreuses infidélités de Jupiter, puis Minerve, avec son casque en tête et sa cuirasse où frétillent des serpents, un rameau de laurier dans la main droite, une lance dans la gauche, Minerve, précédée du vol de la chouette ; et les couleurs des vêtements de ces trois déesses donnent assez bien la sensation des couleurs du prisme. Assis au pied d’un ponimier et gardant ses bœufs, le berger Pâris , derrière lequel se tient Mercure pensif, remet la fameuse pomme au petit Amour volant et souriant, qui soulève à demi le voile blanc cachant sa mère, tandis que Vénus souriante comme son fils et déjà triomphante, se tourne vers Pâris et lui montre la splendeur de ses formes.
- La fête de Silène, de M. Roll, traduit assez bien le sentiment de vie exubérante, si cher à l’antiquité païenne, et c’est de plus un beau morceau de peinture. A califourchon sur son âne, à la tète parfaite, à l’œil très vif, le vieux Silène tenant au-dessus de sa propre tète, de ses deux mains, une branche de vigne couverte de raisins, rit en voyant une théorie de bacchantes nues, des brunes et des blondes, danser autour de lui, et l’une d’elles tombée et pâmée devant les pieds de l’âne.
- Une mention honorable a été accordée au Caron, de M. Brunet, tableau où se trouvent de grandes qualités de composition et de facture, et que l’Etat a bien fait d’acheter. Caron n’a point encore, sans doute, son chargement complet, car sa barque reste amarrée et le funèbre passeur reste assis sur le bord de cette barque, tout en regardant là-bas un couple qu’il semble attendre et dont le jeune homme montre justement la barque de Caron à sa compagne épouvantée. Assis près de la barque un homme qui paraît souffrir horriblement, vou-
- drait bien y monter, mais son heure n’est pas encore venue, non plus que celle de cet autre homme qui s’est jeté à l’eau pour regagner la barque, tant il a envie de mourir et dont on aperçoit la tète très expressive et les yeux très vivants regardant Caron.
- De très jolis vers de M. Charles Grandmougin ont inspiré à M. Aublet une délicieuse Séléné. Au-dessus de pics neigeux et roses entourant et dominant la mer, la blonde Séléné apparait. C’est l’orbe de la lune achevant par derrière la courbe harmonieuse qu’ébauche par devant un beau corps de femme. L’impression est des plus poétiques.
- Il y a une certaine grâce indéniable dans la Naissance de Vénus, de M. Bouguerbau, en dépit du poncif ; cela dit pour appliquer notre maxime qu’il faut savoir rendre justice à ses adversaires en art comme én politique.
- Une médaille de 3e classe a été accordée au Persée, de M. Wagréz que l’on s’est accordé généralement à trouver très remarquable.
- Le tableau de M. Tortez : Vénus et VAmour, nous a beaucoup plu. Outre que l’artiste a su moderniser les types antiques de Vénus et de l’Amour, il a su encore encadrer une pensée profonde dans une composition fort gracieuse et originale. Vénus, très blonde et très jeune est à moitié assise sous un arbre près duque fleurissent ces fleurs étranges qu’on appelle des gueules de lion et qui doivent sans doute, dans l’intention du peintre, symboliser le plus cher attribut de Vénus. Or le petit Amour, debout à ses côtés, bande son arc et fait mine de viser au loin, tout là bas, mais elle, du doigt, lui indique qu’il ne faut pas viser si loin, qu’il faut viser à deux pas d’elle. Voilà bien une petite Vénus pratique, celle de nos jours, une Vénus ayant plus de bon sens que d’imagination, et que l’idéal ne tourmente guère.
- M. Motte a traduit avec beaùcoup d'esprit sur la toile l’un des passages les plus intéressants de l’Odyssée. Circé changeant en pourceaux les compagnons d'Ulysse.
- Les trônes d’or sur lesquels Gircé avait fait asseoir les compagnons d’Ulysse sont en grande partie vides, mais sur les marches qui en descendent errent et grognent des pourceaux dont quelques-uns ont des roses aux oreilles. La baguette levée, Circé va toucher d'autres hommes endormis qui auront le même sort. Le visage de celui qu’elle s’apprête à toucher tourne déjà au groin.
- Les Nymphes et Faunes de M. Foubert, ont obtenu une mention honorable. C’est de la peinture à la fois solide et élégante.
- Le Derby olympien de M. de Liphart, peintre russe, est entaché d’un peu de préciosité dans la couception mais en somme est très ingénieux. Jupiter est assis tout là haut ayant derrière l’épaule son aigle aux ailes étendues et autour de lui les dieux et les déesses de l’Olympe. Cependant sous ses yeux luttent de vitesse Junon avec son attelage de paons, Vénus avec son quadrige de colombes, Minerve tirée par sa chouette, Mercure volant par lui-même, grâce aux ailes de ses pieds, de sa tête et de son cadueée.
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- Enfance de Bacchus, d’un peintre genevois, M. Giron, est un tableau remarquablement peint qui a d’ailleurs obtenu une médaille de 3e classe. Le dieu Pan assis sur un rocher et jouant de la double flûte, le jeune Bacchus près de son tigre et dans les ombrages une théorie de bacchantes, tout cela est traité avec grâce et talent. Mais que signifie ce voile noir étendu sur la partie inférieure du corps de cette bacchante couchée ? Est-ce l’emblème du deuil qui accompagne toujours la volupté ?
- M. La. Penne s’est heureusement inspiré dans son tableau Hercule suivant la vertu, de ces quatre vers d’Alfred de Musset :
- Hercule, fatigué de sa tâche éternelle,
- S’assit un jour, dit-on, entre un double chemin.
- Et vit la Volupté qui lui tendait la main.
- Il suivit la Vertu qui lui sembla plus belle.
- De son côté, M. Jules Lefebvre, dans son tableau de Diane surprise, la plus vaste composition qu’ait encore faite l’éminent artiste, s’est inspiré des quatre vers suivants de M. Georges Lafenestre :
- Au bruit qui vient des bords, Diane s’est dressée Frémissante ; et la troupe, autour d’elle empressée,
- De ses nymphes sortant de l’eau, blanches de peur,
- Jette un voile hâtif à sa Hère pudeur.
- Il y a- dans ce tableau sept femmes, y compris Diane, et toutes constituent des académies merveilleusement dessinées et qui ne pêchent que parla fadeur du coloris. On doit admirer surtout la jeune fille qui sort de l’eau en se voilant le visage de son bras et la jeune fille à genoux sur l’herbe et s’essuyant, qui rappelle, comme grâce exquise, la baigneuse célèbre du sculpteur Bau-jault. Quant à Diane, par un geste charmant, elle cherche à se couvrir les seins de ses longs cheveux blonds, et pendant que quelques-unes de ses nymphes s’empressent de la revêtir d’une draperie blanche, elle lance du côté d’Actéon qu’on ne voit pas, un regard fier et méprisant qui devra atteindre comme une flèche l’indiscret profanateur de sa chasteté. La scène se passe dans une rivière fleurie de nénuphars et dans un bois de lauriers.
- M. Paul Lazerges a su rajeunir la fable de Lêda en la traduisant avec plus d'exactitude que la plupart des autres peintres. On sait, en effet, que pour assurer l’exécution de son dessein sur Léda Jupiter, tout en se changeant en cigne, avait prié Vénus de le poursuivre sous la forme d’un aigle. Dans le tableau de M. Lazerges nous voyons Léda regardant effrayée l’aigle tandis que le cygne s’est réfugié dans ses bras et lui caresse le sein de son long cou. La Léda de M. Lazerges est gracieuse au possible.
- Mais voici, pour finir, une autre Léda, tout à fait moderne et extrêmement piquante de M. Maso, un peintre espagnol, dont nous avons déjà parlé. Figurez-vous une jeune femme, vêtue comme l’étaient nos élégantes de Paris sous la Restauration, avec une robe blanche et un chapeau blanc à plumes. Cette jeune femme, qu’on peut croire de mœurs assez et même trop faciles, est assise sur un banc, dans un jardin public, au milieu de feuil-
- lages et près d’un petit lac. De ce lac sort un cygne qui la contemple, écartant et raidissant ses ailes, allongeant son long cou, le bec béant. Cependant notre Léda baisse hypocritement les yeux et paraît toute troublée. C’est spirituel en diable, c’est exquis.
- Philippe Marsal.
- Instinct de» Ecrevisses.
- Nous avons été témoin ces jours derniers d’une manifestation de l’instinct qui a mis dans une complète déroute nos facultés raisonnantes. C’était dans une propriété située sur le versant d’une colline ; du haut de cette colline sort une source très abondante d’eau vive qui alimente d’abord deux assez vastes bassins placés à différents étages du versant ; devant la maison s’étend un jardin anglais, au milieu duquel on a ménagé, grâce à la pente, un troisième bassin; ce jardin finit en terrasse sur la route. De l’autre côté de cette route, dans des terrains couverts de pépinières, à trente mètres environ du chemin, coule un ruisseau formé par les eaux qui proviennent de la forêt de Montmorency, et dont la profondeur est d’une vingtaine de centimètres tout au plus. Ces détails topographiques étaient indispensables à l’exposition du fait que nous allons vous raconter.
- Il y a quelques jours, le maître de cette propriété reçut d’Allemagne un panier d’écrevisses et se décida à en mettre vingt-cinq dans son bassin du milieu, qui est aussi le plus étendu et le plus profond des trois. Nous assistions à l’opération qui nous semblait parfaitement rationnelle, ear ces eaux pures, limpides, fraîches, se trouvent dans toutes les conditions requises pour devenir un habitat agréable pour ces crustacés. A notre grande surprise, bien que certainement privées d’eau depuis plusieurs jours, trois des voyageuses que l’on déposait une à une dans le bassin, au lieu de s’enfoncer pour se désaltérer et se rafraîchir, tentèrent immédiatement de sortir de la demeure qui leur était assignée, et toutes du même côté, c’est-à-dire sur la face du bassin qui regardait la- maison, le jardin anglais, la route et par conséquent le ruisseau. On les repoussa dans leur élément avec la conviction que leur répugnance pour l’hôtellerie se borneraità cette protestation, mais, quelques heures après, un domestique découvrait, dans un déversoir d’eaux pluviales, une écrevisse en flagrant délit d’école buissonnière ; on chercha, on en trouva trois autres qui se promenaient sans parasol, les unes dans des allées, les autres sur la pelouse, toutes, sans exception, se dirigeant vers la terrasse, la roule et le fameux ruisseau.
- On inspecta la colonie, elle était déjà réduite de moitié. Je fournis l’idée qu’elles ne trouvaient pas dans leur installation nouvelle les abris qui leur sont indispensables. On installa, séance tenante, avec de grosses pierres, une sorte de rocher, entres les assises duquel on laissa de nombreuses cavités, et on immergea dans le bassin une demi-douzaine de tuyaux de drainage représentant parfaitement les trous que les crustacés habitent dans les berges de leurs eaux ; cela n’empêcha pas un ouvrier maçon de trouver une réfractaire le lendemain sur le mur même de la terrasse, et moi d’en relever une parfaitement vivante à trois pas de la grille, une autre morte sur la route. Elle avait probablement effectué le saut de la terrasse, toujours pour arriver au ruisseau. Le bassin fut alors vidé, les tuyaux de drainage relevés, et le nombre des prisonnières, — le palais cristallin était bien décidément une prison, — se trouva de trois seulement.
- Je savais de longue date que des écrevisses, prises dans un ruisseau et placées dans une pièce d’eau, n’hé -sitent jamais à franchir une assez grande distancé pour retrouver leur patrie; mais nous sommes ici en présence d’un phénomène bien autrement caractérisé. Voici des étrangères, transportées à plusieurs centaines de lieues de leur pays, engourdies par la route et à demi as^
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- phyxiées, qui, aussitôt qu’elles'sont rendues à la liberté, devinent instantanément l’existence, dans le voisinage de l’habitation qu’on leur impose, d’autres eaux plus favorables à leur organisme", renfermant peut-être d’autres êtres de leur espèce et qui, immédiatement aussi, s’efforcent de les gagner ou de rejoindre leurs semblables Dans l’une ou l’autre de ces deux hvpothèses comment peuvent-elles arriver à cette divination prodigieuse ? Quel est le sens assez délié pour en avoir été l’intermédiaire? Un tel miracle de l’instinct confond si bien mon imagination que, si je ne l’avais pas de mes yeux vu et très scrupuleusement observé, je me refuserais à y croire.
- {Le Temps.) G. de Cherville.
- UNE SOLIDARITÉ IMPRÉVUE
- Un économiste anglais dont les travaux jouissent d’une juste réputation, le même à qui on doit le remarquable ouvrage La monnaie et le mécanisme de l'échange, M. W. Stanley Jevons vient de soutenir dans la revue anglaise Nature une thèse aussi curieuse qu’imprévue.
- Dans ce travail, M. Stanley Jevons cherche à établir qu’il existe une corrélation réelle entre deux ordres de phénomènes qu’aucune des lois scientifiques connues jusqu’ici ne permet de rattacher directement l’un à l’autre : le degré d’intensité des taches du soleil et le degré d’abondance des récoltes.
- On sait que les taches du soleil présentent à l’œil de l’observateur d’incessantes variations, mais que ces variations, loin d’être désordonnées, obéissent à une loi de périodicité régulière. Quelques astronomes, et parmi eux M. Tacchini, de Palerme, se croient fondés à affirmer que la période nécessaire aux diverses phases de l’oblitération solaire est d’une durée de dix ans, autrement dit, qu’à deux dates prises à dix ans de distance les taches du soleil ont une importance égale. L’année 1879 est justement une de celles où la partie obscure du soleil atteint son maximum ; l’Europe s’en est ressentie par une température déplorable.
- Quoi qu’il en soit de la durée exacte de cette période, il ressort des preuves statistiques accumulées par M. Stanley Jevons que les mauvaises récoltes et les crises commerciales qui en résultent ont la même périodicité que les variations des taches du soleil. Bien que le fil qui rattache l’un à l’autre ces phénomènes nous échappe il est établi maintenant qu’ils sont solidaires.
- C’est ainsi que tout s’enchaîne dans la nature et qu'une découverte faite dans une branche de la science jette parfois une lumière imprévue sur des phénomènes d’un ordre tout différent. Les personnes qui doutent de la solidarité des sciences — et elles sont nombreuses — ont pu se dire : « À quoi bon
- observer les taches du soleil ? » Elles ne sont plus en droit de le demander aujourd’hui. Cette observation qui a pu sembler inutile est peut-être appelée à nous rendre dans l’avenir les plus précieux services.
- En effet, si au moyen de la loi de variation périodique des taches solaires on peut désormais prévoir les périodes météorologiques correspondantes, on pourra du même coup prédire les années de grande sécheresse ou celles de grandes pluies. Vous voyez d’ici le résultat. On pourra jusqu’à un certain point connaître à l’avance la nature des récoltes ; le commerce pourra prendre ses mesures en conséquence et arriver ainsi soit à conjurer le renchérissement excessif des denrées, soit tout au moins à le tempérer.
- Voici l’observateur du soleil passant au rôle de conseiller du commerce. N’avions-nous pas raison de voir en ce fait une solidarité imprévue ?
- E. C.
- DISCOURS DE VICTOR HUGO
- À la conférence que M. Louis Blanc a faite, le 3 août, au théâtre du Château-d’Eau, au profit de l’œuvre du congrès ouvrier de Marseille, le discours suivant a été prononcé par M. Victor Hugo qui présidait la réunion :
- Le genre humain, depuis quatre cents ans, n’a point fait un pas qui n’ait marqué. Nous entrons dans les grands siècles. Le seizième siècle aura été le siècle des peintres, le dix-septième, le siècle des écrivains, le dix-huitième, le siècle des philosophes, le dix-neuvième, le siècle des apôtres et des prophètes. Pour suffire au dix-neuvième siècle, il faut être peintre comme au seizième, écrivain comme au dix-septième, philosophe comme au dix-huitième; il faut en outre avoir en soi, comme Louis Blanc, ce religieux amour de l’humanité qui constitue l’apostolai et qui fait distinctement voir l’avenir. Au vingtième siècle, la guerre sera morte, l’échafaud sera mort, la haine sera morte, les dogmes seront morts; l’homme vivra. Il y aura au-dessus de tout une grande patrie, toute la terre, et une grande espérance, tout le ciel.
- Saluons-le, ce beau vingtième siècle qui possédera nos enfants, et que nos enfants posséderont.
- La question unique à cette heure, c’est le travail. La question politique est résolue : la République est faite, et rien ne la défera. La question sociale reste ; elle est terrible, mais elle est simple c’est la question de ceux qui n’ont pas. Il faut que le second de ces deux termes s’évanouisse. A cela le travail suffit. Réfléchissez. L’homme commence à être le maître de la terre. Voulez-vous couper un isthme: vous avezLesseps. Voulez vous créer une mer : vous avez Roudaire. Voyez. Vous avez un peuple et vous avez un monde. Le peuple est déshérité, le monde est désert ; donnez-les l’un à l’autre ! Vous les faites heureux. Etonnez l’univers par de grandes choses qui ne sont pas des guerres. Ce monde, faut-il le conquérir? Non. Il est à vous ; il appartient à la civilisation ; il l’attend. Personne ne peut le contester. Allez, faites, marchez, colonisez ! Il vous faut une mer. Créez-la ; une mer crée une navigation ; une navigation crée des villes A quiconque veut un champ, dites: Prends. La terre est à toi, cultive-la.
- Ces plaines sont admirables ; elles sont dignes d’être françaises, ayant été romaines. La barbarie est revenue, puis* la sauvagerie; chassez-lçg. Rendez l’Afrique à l’Eu-
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- rope. Et du même coup, restituez à la vie commune les quatre nations mères, la Grèce, l’Italie, l’Espagne et la France. Refaites la Méditerranée centre de l’histoire. Ajoutez aux quatre peuples fraternels la grande Angleterre. Rattachez Shakespeare à Homère.
- Préparez-vous aux résistances. Ces faits démesurés, les isthmes coupés, les mers apportées, l’Afrique habitable, commencent par la raillerie, le sarcasme et le rire. Il faut s’y attendre, C’est la première épreuve. Et quelquefois ceux qui se trompent le plus sont ceux qui devraient le moins se tromper. Il y a quarante-cinq ans, à la tribune de la Chambre des députés, un homme distingué, M. Thiers, a déclaré que les chemins de fer seraient le hochet de Paris à Saint-Germain. Un autre homme distingué, qui faisait autorité dans la science, M. Pouillet, a affirmé que le télégraphe électrique serait l’amusement des cabinets de curiosités. Ces joujoux ont changé le monde.
- Ayons foi.
- Sentons-nous en égalité citoyens, en fraternité hommes, en liberté esprits. Aimons ceux qui nous aiment et ceux qui ne nous aiment pas. Sachons vouloir le bien pour tous. Alors tout se transforme. Ce qui est vrai se révèle, ce qui est beau rayonne, ce qui est grand flamboie. Le monde nous apparaît comme une fête. La loi suprême s’accomplit. Au-dessus de tout brille ce mot étrange-, Dieu, tellement mystérieux qu’il peut tout supporter, depuis l’affirmation la plus horrible jusqu’à la négation la plus loyale, tout, depuis le fanatique féroce jusqu’à l’athée honnête, et qu’ainsi que l’astre, inondé par les nuées, englouti par les tempêtes, noyé par les déluges nocturnes, il est au-delà, éternel. Ayons foi, vous dis-je.
- Les choses existent; les forces s’ajustent; les êtres se groupent ; tout fait son devoir ; rien n’est inutile.
- Si nous baissons les yeux, nous voyons l’insecte remuer dans l’herbe ; si nous levons la tète, nous voyons l’étoile resplendir dans le firmament. Qu’est-ce qu’ils font? La même chose. Le travail. L’insecte travaille à la terre, l’étoile travaille au ciel ; l’immensité les sépare et les unit. Tout est Tinfini. Comment cette loi ne serait-elle pas la loi de l’homme ? Lui aussi il subit la force universelle ; et il la subit doublement ; il la subit par le corps, il la subit par l’esprit. Sa main pétrit la terre, son âme embrasse le ciel ; il est de l’argile comme l’insecte, et de Fempyrée comme l’étoile. Il travaille et il pense, Le travail, c’est la vie ; la pensée, c’est la lumière,
- Le réfectoire â, l’école.
- Le 2 mars 1876, M. Ferré déposait à la tribune du Conseil municipal de Paris une proposition tendant à faire donner la nourriture aux enfants pauvres des écoles municipales.
- En avril 1877, le Conseil municipal de Paris adopta le principe de cette proposition et invita l’administration à faire une enquête auprès des caisses des écoles pour savoir le nombre des enfants de chaque arrondissement à qui cette assistance serait nécessaire et dans quelle mesure elles s’engageraient à aider cette œuvre.
- Cette enquête a eu lieu.
- Elle a revêlé entre autres résultats que dans le 6e arrondissement 374 enfants n’ont pas de nourriture suffisante ; 300 dans le 16% 1,300 dans le 18e, et.2,000 dans le 20e sont dans le même cas.
- En août 1878, répondant à une demande d’explication, M. le directeur de l’enseignement déclara que cette création présentait de grandes difficultés, mais que l’administration ferait son possible.
- Ensuite d’une nouvelle proposition de M. Mallet et d’une demande d’explications de M. Sigismond-Lacroix, M. ledii ' ir de l’enseignement a déclaré au conseil municipal de Paris, dans la séance du 9 août, que l’administration s’occupe de cette question et qu’elle présentera un projet dans le courant du mois d’octobre prochain.
- Nous comptons que cette promesse sera tenue,
- DE L'IMPOT (1)
- 5e partie
- Ceux-mêmes qui sont opposés à l’établissement de l’impôt tel que nous le comprenons, avouent que les contributions indirectes sont un obstacle à la consommation. Cet aveu suffirait pour les faire condamner, à défaut de tant d’autres raisons justifiant leur ostracisme. Nous n’avons donc pas à revenir là-dessus. Ce que nous voulons faire actuellement, c’est voir les objections qui peuvent nous être faites et essayer d’y répondre.
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- M. Thiers, dans son ouvrage De la propriété, corn fesse que si l’on parvenait à savoir très exactement ce que chacun retire ou de son travail ou de ses capitaux, tant mobiliers qu’immobiliers, on pourrait, en demandant un tantième de cette somme, suivant les besoins de l’Etat, arriver au plus équitable de tous les impôts. Mais, selon l’auteur, cette évaluation étant impossible, cet impôt est une pure chimère.
- Nous ne savons pas s’il est vraiment impossible d’arriver à connaître parfaitement le revenu que chacun tire de ses biens ou de son travail, mais nous croyons que c’est, en effet, assez difficile.
- De plus, il existe certains objets dont M. Thiers ne parle pas, desquels on ne retire pas précisément un revenu mais qui n’en constituent pas moins un bien réel. Avec l’impôt sur le revenu seulement, ces objets qui, à leurs heureux propriétaires et sous la protection de l’Etat, procurent des jouissances très appréciables, pourraient échapper à la contribution. C’est afin de pouvoir les atteindre et pour obvier à la difficulté d’évaluation du revenu de chaque citoyen que nous avons présenté notre impôt un et multiple tout à la fois.
- En ce qui concerne les immeubles ou capital immobilier, nous ne voyons pas d’objections vraiment sérieuses qui puissent nous être opposées.
- Avec un cadastre consciencieusement fait par des hommes compétents dans chaque localité, cadastre qui devrait être révisé à des époques périodiques, en prévision de changements dans la nature des terres par de nouveaux assolements, ou, ce qui vaudrait mieux encore, organisé de telle sorte qu’il pût être constamment à jour, on arriverait, nous le croyons, à connaître, d’une façon la plus exacte possible, la valeur des terrains cultivés et des propriétés bâties.
- Quant aux changements de maître desdits immeubles, il ne serait pas difficile de les constater au moyen, à défaut de bureaux d’enregistrement, d’un
- (d) Voir pages 621,638, 704, 758.
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- LE DEVOIR
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- registre spécial tenu dans chaque mairie et destiné à l’inscription de ces mutations,
- Rien donc de vraiment sérieux à objecter de ce
- côté.
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- Il n’en est pas tout à fait de même avec l’impôt sur le capital.
- Là, les objections nous arrivent dru et menu.
- Si vous frappez le capital dans les créances hypothécaires, nous dit-on, vous frappez la classe la plus pauvre des capitalistes, celle des petits rentiers, des vieux serviteurs, des petits cultivateurs qni cherchent dans l’hypothèque un placement sûr, la certitude de toucher leurs intérêts qui sont leurs revenus.
- A ceci nous répondons : vous oubliez que notre impôt ne demandera rien au nécessaire, et que si la rente produite par le capital n’est que ce qu’il faut pour vivre à une classe de citoyens, rente ni capital ne sera imposé.
- Si vous frappez les créances hypothécaires, nous dit un autre, les capitalistes préféreront prêter leur argent autrement que sur hypothèque, ou bien ils augmenteront le taux de l’intérêt, feront de l’usure déguisée et ce sera en réalité l’emprunteur que vous atteindrez, au lieu du prêteur.
- Ce ne sont pas seulement les créances hypothécaires que nous entendons frapper (toujours dans les limites que nous avons tracées), mais encore les créances chirographaires, lettres de change, billets ou autres sous seings-privés. Nous ne faisons pas d’exception. Et pour faire que cet impôt n’existe pas qu’en théorie, nous exigerons que tous ces sous seings-privés soient dans le fait, comme dans le texte de la loi, soumis à un enregistrement dans un délai de trois à huit jours, sous peine non point d’une double amende, mais tout simplement du refus de toute action au créancier, à l’endosseur, au mandataire comme à tout porteur d’un de ces titres non enregistrés. Tous frais incombant du reste au créancier.
- Que les frais d’enregistrement soient diminués et la mesure ne paraîtra pas dure. Il en sera de ceci comme de la taxe des lettres : On aura beaucoup plus d’actes enregistrés et le nombre de ces actes, par leur produit, suppléera à l’abaissement des tarifs.
- Pour ce qui est de l’intérêt plus élevé que demandera le prêteur ou capitaliste, une modification dans ta loi sur les prêts à intérêts et une application stricte de l’ordonnance de 1579, ôteront toute envie de faire cette demande. Qu’il soit dit tout simplement que l’intérêt légal en matière civile (pour le mettre en rapport avec les revenus territoriaux nets) est de 3 pour 0/0 et en matière commerciale 4 pour 0/0
- pour laisser place aux chances aléatoires, puisque l’aléatoire existe encore.
- Et que le ministère public poursuive d’office quiconque se mettra en contravention avec la loi. Cela suffira.
- On estime que le travail paie annuellement cinq milliards de rente au capital... N’est-il pas juste que le capital paie quelque chose à l’Etat, proportionnellement et progressivement selon l’échelle qu’on pourra établir.
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- Nous ne pensons pas que la partie de notre impôt relative aux acquisitions à titre gratuit soulève aucune objection ; mais nous n’en dirons pas autant du caractère de progression dont nous faisons une de ses conditions essentielles.
- Nous nous trouvons là en présence de deux adversaires qu’on sera assez étonné de rencontrer unis sur le même terrain quand nous aurons nommé MM. Thiers et Proudhon.
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- « La considération qui, » dit M. Thiers, « vous décide à faire payer à l’un dans la proportion du 10® de son revenu, à l’autre dans la proportion du 5e, à un troisième dans la proportion du tiers, quelle est-elle ? Pas autre chose que celle-ci : le premier n’a pas suffisamment pour vivre, le second a suffisamment, le troisième à trop. »
- Ceci n’est pas tout-à-fait exact, car nous l’avons dit et nous le répétons, nous ne voulons rien faire payer à celui qui n’a que suffisamment pour vivre. C’est à celui qui a trop que nous nous adresserons c’est lui qui devra payer la contribution dans une proportion progressive dont le point de départ et le point d’arrêt seront déterminés.
- « Mais pourquoi vous arrêter ? » ajoute M. Thiers,
- « parceque vous êtes un modéré ? Souvenez-vous pourtant que la modération de ceux qui gouvernent ne fut jamais acceptée comme une garantie par personne. » ,
- Nous répondons; si la modération de ceux qui gouvernent n’a jamais été acceptée comme une garantie par personne, c’est que probablement les 30168" deces gouvernants n’ont jamais justifié le qualificatif qu’ils s’appliquaient. Si nous nous arrêtons dans notre tarification, c’est que nous savons que sans ce point d’arrêt nous arriverions à un chiffre qui nous ferait accuser à juste titre de spoliation... Or nous ne voulons pas plus spolier la richesse qu’écraser la pauvreté.
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- « Homme de la plèbe, mené par les instincts », dit
- à son tour Proudhon, » ne sais-tu donc pas qu’in-
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- troduire la progressivité dans la contribution, c'est imposer la richesse à mesure qu’elle se forme ; c’est défendre à quiconque de s’enrichir sous peine de confiscation progressive ? Franchise au pain de son, taxe sur le pain de froment : quelle perspective encourageante 1 »
- Nous répliquons : Quoique homme de la plèbe, nous n’en voulons pas au patriciat, et nous savons fort bien que dans un système d'égalité l’impôt progressif serait injuste. Mais avec notre régime social actuel où le laissez-faire, laissez-passer, cette protestation contre la féodalité, est devenu le drapeau de l’anarchie industrielle, avec un régime où la concurrence à armes égales n’est pas possible, avec un état économique dans lequel, comme dirait Turgot : « en tout genre de travail le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour se procurer sa subsistance, où le profit monte, monte toujours quand la misère reste en bas, » la progressivité n’est que justice. Et nous la regarderons comme telle tant qu’il n’y aura pas association réelle entre le capital et le travail par la réunion de la qualité de capitaliste à celle de travailleur, ou, en d’autres termes, tant que l’ouvrier ne participera pas de droit au bénéfice du capital.
- Oui : franchise au pain de son, taxe sur le pain de froment ; c’est-à-dire ne touchons pas au nécessaire, ne demandons qu’au superflu !
- Encore une fois, nous ne présentons pas notre impôt comme un curatif, mais tout simplement comme un palliatif. En l’appelant l'impôt sur la fortune, nous avons, en fait de contribution, résumé notre pensée flans ces cinq mots. Il n’est pour nous qu’un des moyens d’arriver à un état de choses, à un milieu social duquel on puisse dire : Il n'y a plus de paupérisme ; il n'y a plus de divitisme !
- Londres, août 1879.
- C.-P. MAISTRE.
- Population de Berlin.
- La population de Berlin ne cesse de s’accroître avec une rapidité tout à fait remarquable.
- Le 30 septembre de l’année dernière la capitale de l’Allemagne comptait 1,047,012 habitants. Ce chiffre s’était élevé au 31 décembre à i ,031,277. soit pour durant un trimestre une augmentation de 1,426 habitants par mois.
- Aujourd’hui nous voyons par un documeut officiel que Berlin comptait au 30 juin dernier 1,062,500 habitants, ce qui donne en six mois une augmentation de plus de onze mille âmes, soit en moyenne 1,871 habitants par mois.
- Si l’augmentation de la population berlinoise continue dans la même mesure, Berlin ne tardera pas à devancer New-York (qui compte 1,097,536 habitants, mais qui augmente à peine de 1,000 habitants par mois) et à devenir la 3e ville du monde, immédiatement après Londres et Paris.
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- Grisailles, poésies par Louis Tognetti, 1 vol. in-18 Genève, Jules Garey, éditeur. ’
- Les volumes de vers abondent, les volumes de poésie sont rares. C’est à peine — les productions de Victor Hugo une fois mises hors concours — c’est à peine si l’on a la bonne fortune de rencontrer dans une année toute entière un volume de vraie poésie.
- Et cependant jamais peut être la production poétique n’a été plus abondante et l’habileté de facture poussée plus loin ; jamais peut-être les flancs du Parnasse n’ont brillé d’une plus riche floraison.
- Malheureusement, nos poètes— ou du moins la plupart d’entre eux — sont engagés dans une fausse voie. Ils prennent le moyen pour le but. Ils cherchent à produire des sensations et non à éveiller des sentiments. Sous la recherche excessive de la forme ils ont étouffé l’inspiration; en donnant tous leurs soins aux délicatesses de l’esprit, ils ont laissé s’assoupir les délicatesses du cœur. Au lieu d’être des créateurs, ils ne sont que des dilettantes poétiques.
- Notre ami Louis Tognetti n’est pas de ce nombre. Ce jeune poète|que nous avons encouragé et conseillé dès ses tout premiers pas (quand un critique à un pareil bonheur il est excusable de s’en -souvenir), ce toutjeune poète, disons-nous, nous donne aujourd’hui une œuvre de la poésie la plus vraie et la plus sincère.
- Deux sentiments se partagent l’inspiration des Qri-sailles. C’est d’abord l’amour déçu avec tout son cortège de regrets, d’amertumes, de défaillances ; de nausées morales et d’imprécations c’est aussi et surtout un grand fond de sympathie pour ceux qui souffrent et de vrais élans d’enthousiasme pour ceûx qui luttent.
- M. Tognetti, qui est Suisse, est républicain de naissance ; les difficultés de la vie l’ont rendu révolutionnaire. Il a senti qu’il y a des faibles, des souffrants et des opprimés, et il s’est épris de leur cause II a vu que des abus criants déshonorent notre état social, et il s’est imposé le rôle de justicier. Le feu de l’indignation circule dans ses veines et il peut dire après Juvénal que c’est elle qui lui dicte ses vers. Aussi trouve-t-il sans les chercher une seconde des accents de l’éloquence la plus chaleureuse, de l’élan lyrique le plus entraînant. Dans son ode satirique au Tzar chaque vers cingle comme un coup de knout ; dans la pièce lyrique à Marat, les plus brillantes qualitéspoétiques s’unissent à une verve aussi endiablée que celle de Barbier dans ses ïambes ; enfin dans la pièce Plus d'échafauds le poète s’élève à la plus mâle énergie.
- Nous ne voulons pas dire que l’auteur ait toujours raison. Loin de là : plusieurs de ses pensées fondamentales sont en opposition avec les nôtres. Il oublie par exemple que les procédés révolutionnaires sont impuis* sants à relever les faibles et à émanciper les opprimés. Pour obtenir un si grand résultat, une régénération morale est nécessaire. Or, que M. Tognetti se le dise, la verve indignée des vrais poètes fera plus pour la régénération morale que toutes les déclamations,*toutes les menaces, toutes les tentatives des révolutionnaires.
- Espérons que notre jeune ami nous écoutera, qu’il se posera franchement sur le terrain du socialisme et non sur celui de la révolution et que nous pourrons ainsi le voir combattre à nos côtés pour le juste et pour le vrai. Espérons aussi que le déchaînement de passions personnelles qui jette dans son œuvre une note discordante s’apaisera assez pour lui permettre de reprendre son équilibre intérieur. M. Tognetti habite sur les bords enchanteurs du plus beau des lacs ; qu’il sache tirer les enseignements voulus du spectacle grandiose qu’il a sous les yeux. Quand sur ce lac se déchaîne la tempête, cette tempête que Byron a célébrée dans des vers fulgurants, le limon et la fange s’élèvent des bas fonds et viennent souiller le cristal de la surface Le lac est troublé alors, il est sale, il est méconnaissable. Mais que le vent cesse et l’ondèreprepd bientôt sa limpidité première qui reflète le ciel serein tant que dure le jour et les cous-tellations quand vient la nuit.____________EL_Çq__
- (a: iürecteur-Gerant : Godin-
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- *Le numéro hMomaicdre 20 c.
- DIMANCHE 24 AOÛT 1879
- 2* ANNÉE, TOME 3 — N” 50
- JOURNAL
- bureau principal
- X GUISE (Aisne
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert d* quittance.
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »»
- France
- Un an. . ,
- Six mois . , Trois mois.
- 10 I. »» 6 »»
- 3 »»
- Autres pays
- Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- SOMMAIRE
- La routine et les réformes. — Semaine politique. Congrès de l’enseignement. — Réforme du baccalauréat. — Nouvelles erreurs judiciaires. — A propos du divorce. — Salon de 1879. — Variétés. — Bulletin bibliographique.
- LA ROUTINE ET LES RÉFORMES.
- La paresse est un peu dans la nature de l’homme. Les peuples primitifs sont fainéants, ceux à moitié civilisés préfèrent une existence misérable à l’aisance que l’activité leur procurerait, ceux même qui tiennent la tète de la civilisation gardent, quoique travailleurs, un ancien fond de paresse qui ne diminue que lentement. En général l’homme n’aime pas à faire effort quand rien ne l’y oblige ; il se plaît à rester inactif autant que faire se peut et ne se résigne au travail que sous l’aiguillon de la nécessité ; le plus souvent, pour ne pas dire Presque toujours, les plus laborieux, ceux qui se distinguent le plus par leur activité, n’ont Pas de plus chère espérance à nourrir ni de Plus haut idéal à caresser que l’obtention de Uchesses assez grandes pour leur permettre de Unir leurs jours sans travailler.
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente, 32
- •JLTO-
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- Eh bien ! cette tendance à la paresse, si tenace déjà dans le domaine de l’action, se montre plus tenace encore dans le domaine de l’idée. Là, le préjugé, la routine, l’optimisme de parti pris régnent en despotes. Ce qui est ancien est accepté par le seul droit de l’an« cienneté, ce qui est nouveau est condamné sans appel pour le seul crime d’innovation ; toute injustice invétérée trouve ses apologistes et ses panégyristes ; toute généreuse idée à son aurore se heurte à des détracteurs ou à des persécuteurs. De même que la semence jetée en terre y demeure de longs mois enfouie avant de pousser à la surface ses fragiles cotylédons, de même la pensée nouvelle reste de longues années et parfois même des siècles sans rencon-trer le terrain propice à son développement. La parabole du semeur, ancienne déjà de dix-neuf siècles, est aussi jeune aujourd’hui qu’à son premier jour.
- C’est qu’il est si agréable que nos devanciers aient pris la peine de penser et qu’ils nous aient fait de leurs idées un moelleux oreiller sur lequel nous n’avons qu’à poser la tète pour dormir en paix ! C’est qu’il est si commode de trouver des opinions toutes faites, des institutions tout établies et des coutumes que personne ne songe à discuter ! Il importe peu à notre paresse que ce qui a été pensé, établi, accepté avant nous, soit strictement conforme à la justice et à la vérité, l’essentiel c’est que nous n’ayons pas la peine de penser, d’établir, d’ac-
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- cepter par nous-mêmes. Bonne ou mauvaise, la besogne est faite : profitons-en.
- Un écrivain allemand, Wieland, a dit avec beaucoup de raison :
- « Un trait caractéristique de l’homme, c’est la reconnaissance qu’il éprouve pour tout ce qui le dispense de penser et de faire usage de sa raison. Que la routine qui l’assujettit soit folle, ridicule, pénible même, n’importe, il ferme les yeux, s’y rattache, s’abandonne à elle, la suit dans les ténèbres où elle l’entraîne et en vient à n’agir que par son impulsion. »
- Le portrait est peu flatteur, mais il est ressemblant. Dans la plupart des cas, l’homme est semblable à un cocher paresseux : confiant dans la profondeur de l’ornière creusée par les voitures qui l’ont précédé dans la route qu’il suit, certain que les chevaux se garderont bien, s’ils n’y sont sollicités, de faire effort pour sortir de cette ornière commode, il abandonne les rênes, s’assoupit sur son siège et laisse sa voiture aller où sont allées celles qui précédemment ont suivi cette route.
- C’est particulièrement en ce qui a trait aux idées sociales que la paresse de l’esprit est le plus sensible. Sur aucun autre sujet le raisonnement n’est aussi redouté. Il semble que l’état social actuel soit une arche sainte : malheur à qui le touche ! Si de temps à autre quelqu’un est assez téméraire pour mettre en doute la perfection absolue de tel ou tel point de cet état social, vite on l’appelle perturbateur et on le traite comme tel. Toucher au bon viel édifice des idées d’autrefois, quelle irrévérence, quelle présomption ridicule, quelle outrecuidance ! Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Le docteur Pangloss de Voltaire est le plus sage des hommes.
- Pour nous qui ne partageons pas l’optimisme de Pangloss, nous ne voyons pas de raison pour que les coutumes et les institutions sociales restent plus stagnantes que les autres.
- L’état social, comme tout ce qui est d’origine humaine, a déjà subi, et pour le plus grand profit de l’humanité, des transformations fondamentales. Depuis leurs premières organisations jusqu’à nos jours les sociétés n’ont pas cessé d’évoluer vers le mieux. Il est raison-
- nable de prévoir que cette évolution persistera dans l’avenir.
- L’état social dans un siècle ressemblera moins à ce qu’il est aujourd’hui qu’il ne ressemble aujourd’hui à ce qu’il était il y a quatre siècles. Le développement intellectuel, le progrès moral, la réhabilitation du travail auront amené peu à peu une plus haute idée de la justice et de la loyauté. Des choses qui nous paraissent aujourd’hui inconciliables avec l’idée que nous nous faisons de la justice auront été reconnues justes et auront à ce titre passé dans la législation ; d’autres au contraire qui nous paraissent justes aujourd’hui auront été reconnues entachées d’injustice et comme telles auront été supprimées.
- Il peut sembler que notre foi dans une évolution vers le mieux soit en contradiction avec ce que nous avons dit de la paresse d’esprit.
- Nullement. La contradiction n’est qu’apparente. La paresse d’esprit existe, l’évolution aussi.
- Tant que les institutions ou les lois injustes n’ont pas absolument dégoûté d’elles les populations qui leur sont soumises, la paresse d’esprit est souveraine. La grande masse du public laisse faire, les uns parce qu’ils sont accoutumés à ce qui se passe, les autres parce qu’ils se sentent ou se croient impuissants à y rien changer. Et cela dure ainsi, sans discussion ou à peu près, tant que des hommes aveuglés par l’esprit de parti ne sont pas venu pousser à outrance les lois et les institutions vicieuses.
- Mais ces hommes-là viennent un jour ou l’autre. Ils se font parfois attendre longtemps, mais il ne manquent jamais de venir. Alors, sans scrupules, sans ménagement, sans plus de savoir faire que l’ours de la fable et sans autre mobile que l’égoïsme personnel ou l’aveuglement de l’esprit de parti, ils s’emparent des lois ou des institutions comme d’armes offensives créées à leur profit et cherchent à les utiliser contre le public.
- Le public alors ouvre les yeux. Les vices de la loi lui apparaissent comme à travers un microscope. Impossible pour lui de les ignore* ou de les contester plus longtemps. Il en voit tout l’arbitraire, tout l’odieux, tout le danger*
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- L’impression produite est celle cle l’effroi, et le même peuple qui auparavant était endormi clans son optimisme, sort enfin de son apathie, tourne au mécontentement et demande des réformes. C’est lorsque Héliogabale a jeté des esclaves vivants en pâture à des poissons que le peuple comprend le danger de l’esclavage. C’est lorsque le Concile de Constance a brûlé Jean Huss et Jérôme de Prague que les populations souhaitent une réforme. C’est lorsque Louis XV et le Régent ont peuplé la Bastille d’hommes emprisonnés sans jugement que la foule indignée appelle une révolution.
- Toujours dans le passé les grandes réformes ont été engendrées par les grands abus. Il a fallu à chacune d’elles, et surtout à celles qui touchaient à l’état social, les longueurs de la ^station et les douleurs de l’enfantement.
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- Nous avons dit — et nous ne cesserons de le répéter — car il y a des choses que l’on ne saurait trop redire — nous avons dit que les lois ne peuvent que suivre les mœurs et non les précéder. Les réformes et surtout les réformes sociales doivent être faites dans la pensée avant de l’être dans les codes. Si elles ne remplissent pas cette condition d’antériorité morale elles restent à l’état de lettre-morte.
- Mais si nous soutenons que le progrès moral doit précéder le progrès législatif — et c’est là ce qui nous sépare des révolutionnaires — nous soutenons aussi — et avec non moins d’énergie — que le progrès législatif doit suivre pas à pas et de très-près le progrès moral sans jamais se laisser distancer* par lui et c’est là ce qui nous sépare des conservateurs.
- Le conservatisme, qui n’est en réalité que félévation de la routine à la hauteur d’un système, prétend maintenir les générations nouvelles dans un régime légal élaboré par les générations ; il veut que le fleuve du progrès se transforme en une mare tranquille d’eau stagnante; il ne conçoit pas de plus haut idéal Pour les hommes que de les voir immobiles comme des huîtres collées au rocher de la légalité.
- Pour nous, au contraire, les lois doivent suivre constamment le progrès des aspirations. plus les esprits désirent de liberté, plus la loi
- doit en reconnaître; plus les esprits réclament de réformes, plus la loi doit en réaliser.
- Cette harmonie des mœurs et de la législation nous paraît surtout nécessaire dans le régime républicain. Nous croyons même qu’elle lui est indispensable.
- En effet, dans une république, la loi doit jouir d’un prestige exceptionnel, d’un respect à toute épreuve, d’une autorité inébranlable et incontestée. Ce prestige, ce respect, cette autorité, elle n’a qu’un seul moyen de l’obtenir et de la conserver, c’est en ne se laissant jamais distancer par l’opinion publique. Lorsque la loi est démodée, on est enclin à voir en elle non pas la sauvegarde de l’état social, mais un vieil instrument d’oppression et son autorité en est atteinte. Lorsque, au contraire, la loi est à la hauteur des aspirations on voit en elle la garantie effective de progrès longtemps désirés et son autorité en est fortifiée.
- Voilà ce que devraient comprendre les législateurs et tous les hommes qui à un titre quelconque sont appelés à s’occuper de la loi.
- Malheureusement il n’en est pas tout à fait ainsi. Ces hommes sont trop souvent ceux qui hésitent le plus à réaliser des réformes. Entraînés par leur situation à suivre leurs routines, ils ne se reconnaissent ni le droit ni le courage d’en sortir.
- Un publiciste trop oublié, Thoré, écrivait à ce sujet :
- « Les hommes les plus arriérés de la société sont et doivent être à toutes les époques les magistrats et généralement tous les hommes de loi. Car la loi est toujours l’expression du passé, elle consacre les faits accomplis, l’état des mœurs. Elle n’est jamais ouverte à l’avenir..... Les hommes de loi sont par leur
- essence les représentants de ce qui est contre ce qui sera bientôt, des éléments déjà vieillis contre les éléments qui réclament le grand jour. »
- Ce jugement est trop sommaire pour être parfaitement juste, mais il donne à réfléchir.
- Si l’on considère ce qui s’est passé au Sénat et à la Chambre des députés, et surtout dans leurs commissions, durant la session qui vient de se terminer, on trouvera que ce jugement n’est pas trop sévère.
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- Tandis que la nation réclame les trois grandes libertés fondamentales : la liberté de la presse, la liberté de réunion,
- et la liberté d’association, la plus excellente des trois,
- nos législateurs lui ont répondu en élaborant une loi qui bâillonnera la presse plus fort que jamais,
- en ne voulant pas entendre parler de la liberté de réunion,
- en ajournant aux calendes grecques la recon* naissance de la liberté d’association.
- Sur ce dernier point on nous promet des restrictions considérables. La routine en cette matière est telle que non-seulement on s’occupe d’introduire des restrictions dans la liberté d’association, mais qu’on va même jusqu’à introduire des restrictions à cette liberté dans des lois qui devraient ne viser que l’enseignement.
- Il est à espérer que les vacances, en replaçant les membres du Parlement face à face avec leurs électeurs les rappelleront à leur mandat, et qu’à la rentrée ils sauront vaincre leur penchant à la routine et reconnaîtront les trois grandes libertés que la nation réclame si ardemment.
- Ed. Champury.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- La (session des conseils généraux. — La
- session ordinaire des conseils généraux s’est ouverte lundi dernier dans tous les départements français, sauf la Seine, la Corse et les trois départements algériens. Presque partout, l’élection du bureau a eu lieu le jour même. On sait que cette élection est un signe certain du mouvement de l’opinion publique. Depuis 1870,1e progrès des idées républicaines s’est traduit chaque année par l’élection dans les conseils généraux d’un plus grand nombre de présidents républicains. Cette année encore, la nomination des membres des bureaux a été favorable au parti gouvernemental. Le nombre des bureaux républicains était de 53 l’an dernier ; il est, maintenant, de 55. Cet accroissement est surtout remarquable, en cela qu’il résulte, non point d’un renouvellement partiel des conseils, mais d’une modification dans la pensée politique d’un certain nombre de conseillers. Il est évident que dans les conseils où la majorité a passé de droite à gauche, sans qu’il y ait eu introduction de nouveaux membres, cela tient à ce que plusieurs hommes qui jusqu’alors appartenaient aux partis hostiles, se sont ralliés à la République. Dans quelques années, lors même que ce mouvement se continuerait sans augmenter de vitesse, on doit prévoir que la République sera la plus forte dans tous les conseils généraux de France. Ce résultat est d’autant plus important que tous les partis hostiles à la République et
- soi-disants conservateurs, avaient l’espoir, il y a encore peu d’années, de faire des conseils généraux autant dp forteresses contre la République. . 8
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- AU *
- Les discont-s ministériels. — Ainsi qu’on devait s’y attendre, la presse qui est assez peu aliuien-tée en ce moment, a attaché une assez grande imporl tance aux discours prononcés par ceux des membres du cabinet qui font partie des assemblées départementales M. Lepère, M. Cochery et M. Waddington ont déjà prij la parole et les feuilles publiques ont reproduit leUrs harangues.
- M. Lepère, ministre de l’intérieur, dans son discours a fait connaître que le gouvernement, loin de refuser aux conseils généraux le droit d’émettre des vœux touchant l’adoption ou le rejet du fameux article 7 de la loi Ferry invitait celles de nos assemblées départementales qu{ le jugeraient convenable, à user librement de ce droit,
- M. Cochery, ministre des postes et télégraphes, a répondu aux objections de ceux qui attaquent la loi gUr l’enseignement supérieur. Enfin M. 'Waddington, ministre des affaires étrangères et président du conseil, a fait un rapide exposé de la situation ; il a rappelé les diverses questions qui ont été résolues d’après la Constitution du ministère du 5 février et, tout naturellement, il s’est félicité de la solution que ces problèmes politiques ont eues. Sur la question des lois Ferry, M, le président du conseil a nettement affirmé qu’en la proposant le gouvernement n’avait fait qu’user d’un droit légitime et il a déclaré hautement en propres j termes que « ce serait se laisser volontairement duper > si, sous prétexte de liberté d’enseignement, on remettait [ aux mains du parti clérical un instrument qui lui per-| mettrait de saper les bases de l’ordre social moderne.
- Il résulte de ce langage que le gouvernement est uni sur la question si capitale soulevée par l’article 7. On ne saurait trop s’en féliciter et nous formons les vœux les plus ardeDts pour qu’à cette unité le cabinet ajoute la fermeté qui lui permettra de sortir victorieux de la lutte qu’il a engagée contrôle cléricalisme. Si le Sénat refuse son concours au gouvernement, celui-ci, s’il le veut bien, ne sera point battu pour cela et le triomphe des jésuites sera de courte durée. Il suffira que le ministre applique avec résolution la loi sur les congrégations religieuses pour que la victoire reste définitivement au pouvoir civil.
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- L© rapport; sur le® pétition® cléricale®. — M. Eugène Pelletan vient de terminer le rapport que la quatrième commission du Sénat l’avait chargé d’élaborer sur les pétitions relatives à l’enseignement supérieur, ou pour parler plus clairement, sur les pétitions dirigées contre les projets de loi de M. Jules Ferry. Les trente-six premières pétitions, comprenant 2,242 signatures, y sont examinées.
- Outre des faits nombreux de fraude et de pression qu'il relève, le rapporteur insiste sur la façon éminemment ! fantaisiste dont les signatures ont été légalisées. A Marseille, par exemple, huit répondants cautionneDt une infinité d’autres cautions anonymes, qui répondent à leur tour pour sept mille signatures. Ce mode de légalisation à deux ou trois degrés ne serait rien moins dans la pratique, dit M. Eugène Pelletan, « qu’une négation absolue de la législation officielle, la seule réelle, la seule authentique, la seule qui puisse faire texte et autorité devant le Sénat. »
- Enfin, le rapporteur a cité un certain nombre de sermons très édifiants prononcés par des curés fort échauffes contre le gouvernement. La discussion de ce rapp°rl sera féconde en incidents intéressants.
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- * *
- Lu© excellent© xne@tis*e. — D’après le règle’ ment de 1872, les jeunes gens qui désiraient concourir pour la place d’auditeur au conseil d’Etat devaient prÇ' duireun diplôme obtenu dans une des « Facultés dej» République ». En 1875, le règlement avait été modifie façon à permettre aux élèves des Facultés catholiques0
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- QCOurir. Le conseil d’Etat, sur le rapport de M. Lafer-°ière vient d’adopter une rédaction qui ne prête pas à î écfuivoque. Dorénavant, pour être admis au concours, il faudra présenter un diplôme de licencié en droit ou en lettres obtenu dans une des Facultés de « l’Etat ». Le gouvernement a sanctionné cette résolution, qui contristera peut-être le cœur généreux de M. Jules Simon, mais à laquelle nous applaudissons des deux mains. ^0us ne demandons qu’une chose, maintenant, c’est au’on généralise la mesure et qu’on l’étende à toutes les fonctions publiques.
- 4- *
- affaires «l’JEDgfyjyte. — Les affaires d’Eeypte paraissent devoir être aussi embrouillées que celles de la Turquie, sa suzeraine. Voilà qne le nou-reau khédive vient de congédier son ministère, sous prétexte que le contrôle anglo-français allait être rétabli, Tevfîk a, en conséquence, appelé au ministère un certain nombre d’inconnus et s’est décerné la présidence de ce conseil de doublures. C’est là, dira-t-on, du gouvernement personnel ; mais il n’y a jamais eu en Eoypte de gouvernement d’une autre sorte, même lorsque le ministère avait un président en titre. Ajoutons que, sous le règne de son père Ismaïl, Tevfik était déjà président du cabinet dans lequel figuraient deux ministres européens : MM. de Blignières et Robert Wilson.
- Quant à l’ex-khédive Ismaïl, c’est un personnage embarrassant, qu’on ne sait où caser. Il a demandé à aller àConstantinople : le sultan a refusé. Il a demandé ensuite à retourner en Egypte, modestement, dans quelque coin écarté. Le sultan aurait consenti, dit-on, mais la France et l’Angleterre, par leur opposition, auraient préservé Tevfik du voisinage dangereux de son père. Maintenant, on raconte qu’il a demandé à s’installer à Alger, ce qui n’aurait pas été accepté par le gouvernement français ; qu’alors les puissances auraient informé le sultan qu’elles ne trouvaient pas d’inconvénient à ce qu’Ismaïl s’établit à Constantinople ; à quoi le sultan aurait répondu, qu’au contraire, il en trouvait beaucoup. Que tous les détails de ces allées et venues projetées soient exacts, il serait peut-être téméraire de l’affirmer. Mais, ce qui est certain, c’est que l’ex-khédive ne tient pas du tout à rester à l’écart dans quelque coin où il serait oublié.
- * *
- La politique coloniale française. — Le
- fUre de la Loire publie une lettre d’un colon français,
- II- J. Maillat, actuellement retiré à Saint-Nazaire,” qui contient des plaintes et des révélations d’une nature sérieuse et intéressant assez directement notre politique coloniale. M. Maillat déclare que, sans aucun droit, ou plutôt au mépris de tous les droits des rois indigènes et 'tes colons français dûment établis sur les bords des ri-^res Scarces (sur la côte occidentale d’Afrique, à 20 aiUes environ au nord de Sierra-Léone), le gouverne-®eüt britannique s’est emparé à main armée de Fem-jjouchure desdites rivières, y a improvisé un poste de ^ouâües et impose et perçoit des droits sur nos natio-?inx. M, Maillat déclare "avoir abandonné l’île de Kia-‘ùl%, clef des deux embouchures, qu’il possède en propre, pour échapper à ces vexations, et il réclame du C^raement la protection à laquelle tout Français a r11, pour obtenir ou le rétablissement de son indépen-QCe ou une indemnité équitable de l’Angleterre.
- ,Peut considérer cette affaire comme une suite et ^complication de celle de Matakong, que nos lecteurs W sans doute pas oubliée. Sans en exagérer l’impor-ce et en faisant toutes réserves sur des faits que s ne pouvons contrôler, on peut dire en thèse géné-ti0û ^Ueïe procédé signalé est tout à fait dans les tradi-^rnp ^itan niques et que l’indifférence de notre gourent en face de ces empiétements et des avanies ^ nationaux est aussi dans les habitudes des ^Pérp 6S ^ran2ais de tous les régimes passés. Il faut fiue le gouvernement républicain se départira oo cette incurie à la mode de Louis XV.
- Orise religieuse en Belgique. — Nous avons annoncé la promulgation de la loi nouvelle sur renseignement public, loi qui rend l’enseignement religieux facultatif dans les écoles; antérieurement, il était obligatoire. De là grande fureur des cléricaux qui ont cherché tout d'abord à intimider le roi en affichant de tous côtés des menaces de mort dont il est assez malaisé de découvrir la véritable source bien qu’il soit facile de la deviner. Maintenant c’est le elergé qui entre en lice. L’épiscopat belge, qui s’est placé en tête de la résistance, a défendu à ses prêtres de pénétrer dans les écoles communales, aux fidèles d’y envoyer leurs enfants ; et, enfin, il est interdit aux directeurs ou aux directrices des écoles de suppléer à l’absence du prêtre en enseignant le catéchisme.
- Il a été décidé, en outre, que les sacrements devraient être refusés à tous les instituteurs et à tous les élèves des écoles normales.
- Il est nécessaire que le gouvernement belge se bâte de prendre des mesures afin d’enrayer un mouvement qui, s’il se propageait, pourrait devenir une cause de perturbations profondes et de regrettables dissensions. Il serait aussi du devoir de la curie romaine d’intervenir dans cette lutte et d’user de son autorité auprès de l’épiseopat pour le rappeler au respect et à l’observation des lois votées par le Parlement. Seulement il est douteux que le Vatican ose agir dans ce sens.
- * *
- Le discours de M. Gladstone. — En Angleterre, lorsque la session est close, commence aussitôt ce que les Anglais appellent « le Parlement hors session ». Les hommes politiques de tous les partis, soit dans des réunions publiques, soit dans des banquets, défendent ou critiquent les actes du gouvernement et exposent leurs vues sur les questions pendantes et sur la politique à venir.
- Cette année, comme la Chambre des communes approche du terme de ses pouvoirs et qu’on s’attend à ce qu’on la dissolve avant qu’il soit atteint, cette session « du Parlement hors session » paraît devoir être plus animée que de coutume, les partis se préparant, par des luttes publiques, aux élections générales.
- C’est M. Gladstone, le chef du cabinet libéral auquel a succédé le ministère conservateur, actuellement en fonction, qui a ouvert le feu, lundi soir, à Chester, dans un meeting des électeurs libéraux, qui venait de l’accepter, à l’unanimité, comme candidat.
- Nous venons de lire dans le Times son très-long discours. C’est presque un acte d’accusation contre le ministère et sa politique extérieure. D’après l’orateur, le gouvernement anglais a fait en Orient, sans le savoir, les affaires de la Russie ; l’acquisition par l’Angleterre de l’île de Chypre est une duperie ; la guerre contre les Zoulous est une guerre inique.
- Tout cela est fort vrai. Malheureusement, comme le discours de Chester, qui est tout entier critique et négatif, ne propose rien au lieu et place de ce qu’il condamne, il est à croire qu’il n’exsreera, malgré son éloquence, que peu d’influence sur les élections générales.
- *
- * *
- La réaction en Allemagne. — La discussion continue sur les graves projets de réformes législatives que M. de Bismarck vient de proposer au Conseil fédéral. Ce qui ressort le plus clairement de l’exposé des motifs du projet de loi tendant à prolonger les périodes budgétaires de l’empire, c’est que le gouvernement n’étant plus obligé de faire voter le budget chaque année, ne sera plus tenu de convoquer le Reichstag tous les ans. L’exposé des motifs suppose, en effet, qu’à un moment donné les matières législatives peuvent faire défaut et qu’alors le Reichstag, n’ayant à entendre que quelques rapports sur des décomptes ou des pétitions, ses travaux deviendraient une question de pure forme. « Aupara-« vant, dit la Gazelle de Cologne. on alléguait, pour jus-« tifier la mesure projetée, qu’il fallait réduire la trop « grande abondance de travaux parlementaires et gagner
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- « du temps. Et voilà que tout à coup les matières suffi-« santés viendraient à manquer ! »
- Il faut avouer que la puérilité de ce prétexte est l’indice d’une rare audace de la part de celui qui ose l’invoquer pour justifier un dessein aussi formidable que celui de réclamer le droit de fermer le Reichstag pendant une année entière et de suspendre, durant l’intervalle, la vie politique dans toute l’étendue de l’empire.
- Avec un homme tel que M. de Bismarck, une telle prorogation ouvre la porte à d’incalculables combinaisons. Nous n’osons même pas rechercher quelles éventualités pourraient résulter d’une situation aussi extraordinaire et quelles conceptions redoutables peuvent déjà germer dans le cerveau de l’homme de fer.
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- La retraite du comte Andrassy. — Il
- paraît que la démission du comte Andrassy. ne doit pas être considérée comme un abandon de la vie politique, ni même comme devant faire perdre au comte son influence sur les affaires extérieures de la monarchie austro-hongroise. Le Lloyd, qui le premier a fait connaître la démission, fait déjà remarquer « que les circonstances dans lesquelles le comte Andrassy quitte son poste n’impliquent nullement l’impossibilité que son conseil soit demandé et suivi par l’empereur, quant au choix de son successeur. » Une communication qui a été faite à la Correspondance, de Pesth, va plus loin. Nous y lisons que l’empereur n’acceptera la démission que si on lui présente un successeur capable de le remplacer ; que ce successeur n’est pas facile à trouver ; qu’un ministre des affaires étrangères de la couleur du nouveau cabinet autrichien rencontrerait « en Hongrie une résistance absolue, et aurait contre lui, en Autriche, tous les éléments libéraux et constitutionnels; d’où il résulte que le comte Andrassy est seul en situation de diriger les affaires extérieures. » Si donc le comte Andrassy désigne lui-même son successeur, soit que le nouveau ministre exerce comme titulaire, soit que le comte obtienne, comme on l’a dit, un simple congé de six mois, la politique étrangère serait maintenue dans les mêmes voies.
- On assure, enfin, que le comte Szechenyi, ambassadeur d’Autriche-Hongrie à Berlin, serait le successeur du comte Andrassy, ce qui indique que les rapports entre l’Allemagne et l’Autriche ne seront nullement modifiés par la retraite de celui que M. de Bismarck considérait comme le meilleur auxiliaire de sa politique en Europe.
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- IL’enoyoli«3iïB.e «le ïùéon XIII. —* Cette semaine a vu paraître une lettre encyclique adressée par Léon XIII à l’épiscopat catholique « sur la restaura -« tion de la philosophie chrétienne dans les écoles « catholiques, selon l’esprit du Docteur angélique, saint « Thomas d’Aquin. » Ainsi que l’indique ce titre, le but de cet important document est de rétablir complètement l’unité dans l’enseignement philosophique donné par l’Eglise ou sous sa direction, de rentrer dans la doctrine et d’appliquer la méthode scolastique, et de choisir comme base de cet enseignement les œuvres de saint Thomas d’Aquin, le plus grand des scolastiques. On va donc rompre avec la philosophie moderne et se confiner dans la philosophie du moyen âge. La philosophie de la Renaissance est condamnée, ainsi que la philosophie moderne dont elle a été le précurseur. « Sous l’impul-« sion des novateurs du seizième siècle, on se prit à « philosopher sans aucun égard pour la foi, avec pleine « licence de laisser aller sa pensée selon son caprice et « son génie. » Il en résulta la multiplicité des systèmes, les hésitations, le doute et l’erreur. Le retour à la scolastique va rétablir l’unité de doctrine, la foi absolue et la connaissance de la vérité.
- L’encyclique de Léon XIII n’est donc pas seulement un retour vers le passé ; c’est une tentative d’arrêter le développement futur de la pensée humaine. Une pareille prétention est vraiment insensée, mais elle est bien conforme à l’esprit ultramontain. Au reste, ce n’est pas la nouvelle encyclique qui arrêtera l’essor de la libre-pensée.
- ’JLiîi crise j uive en Roumanie. — Il sembla que la crise juive en Roumanie soit à la veille de dégé nérer en scènes sanglantes ; est-ce que l’Europe le per[ mettra? On sait que le traité de Berlin n’accorde à h Roumanie son indépendance qu’à la condition qu’elia fasse de la liberté et de l’égalité religieuses non-seul^ ment un principe de loi, mais encore une réalité pratique'
- Eh bien ! il y a en Roumanie un groupe factieux qui accepte l’indépendance nationale, mais non la condition qui y est mise ; un groupe factieux qui consent à ins. crire dans la constitution révisée le principe idéal de là liberté et de l’égalité religieuses, mais qui ne veut en aucune manière le laisser entrer dans l’application jour, nalière.
- Pour arriver à ce noble but, on organise une nouvelle ligue du bien public ; on se prépare à empêcher per fm et nef as l’exécution des volontés souveraines de l’Europe,
- Que va donc faire la faction jésuitique qui prétend à la fois accomplir et déchirer le traité de Berlin? Toutes les voies légales sont désormais fermées; la Chambre et le Sénat d’abord, l’Assemblée nationale ensuite ont admis, bon gré mal gré, la naturalisation des juifs' l’Europe presse, il va falloir céder ; il ne reste plus qu’un moyen héroïque, un moyen sûr, un moyen déjà mis l’épreuve, jadis, supprimer les juifs, cause du conflità C’est ainsi que pour empêcher la naturalisation des juifs,, le Télégrafulu nous avertit « que le peuple roumain les » indigénera lui-même, de telle sorte que les puissances » européennes n’auront plus personne à indigéner. »
- Or, en roumain, « indigéner » a également le sens de « enterrer. » Yoilà un sinistre calembourg qui est gros de menaces, et l’Europe civilisée fera bien de surveiller les agissements des fanatiques roumains.
- ILe conflit greco-tnire. — La patience de l’Europe a été mise à une très-rude épreuve depuis bientôt un an par le gouvernement ottoman. Mais il semble que les puissances soient bien décidées, cette fois, à en finir avec cette éternelle question grecque, dont il est impos-sibls de prévoir le dénouement, mais dont la solution ne peut être retardée plus longtemps. La Grèce et la Turquie ne sont pas seules intéressées dans ce malheureui conflit. La diplomatie européenne s’y est fort imprudemment compromise, et une grande part de notre influence à tous et de notre responsabilité s’y trouve directement engagée.
- Il est donc temps de mettre fin à cette incertitude fâcheuse. On connaît la politique suivie en cette circonstance par le gouvernement turc. On sait comment, pï une lenteur très habilement calculée, par des délais d des atermoiements successifs échelonnés avec art, elle a pu abuser la bonne foi de l’Europe, espérant sans doute lasser sa patience et rebuter le zèle des puissance; amies de la nation hellénique.
- Ces finesses turques n’ont pas eu le résultat que n Porte en attendait, et elle se voit aujourd’hui dans la w; cessité d’en venir à composition. Elle avait bien comPi: introduire un nouveau délai entre la nomination qu’eh vient de faire de ses plénopotentiaires et leur enlre^; avec les délégués du gouvernement hellénique. De cen-façon, les choses auraient pu traîner quelques mois el‘ core et l’ouverture des conférences aurait été remiseam calandes grecques.
- Malheureusement pour la Turquie, les puissances e-l’ont pas entendu ainsi, et leurs ambassadeurs ont reffl'-mardi à la Porte une note lui prescrivant de fixer daE: les 48 heures le jour de la réunion. . ...
- Les conférences s’ouvriront donc avant peu; et il espérer que cette fois les pourparlers seront sériel ment engagés et que de part et d’autre on apport,; dans la solution du conflit autant de sagesse queu' bonne volonté.
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- 3ha campagne du Cap. — Nous nous étk ; vraisemblablement trop hâtés de considérer com^; finie, sur la foi des journaux anglais, la guerre dany; Zululand. Cette expédition n’est pas encore arrivée » -
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- terme. Sir G-arnet Wolseley a ordonné la reprise de la marche en avant sur deux colonnes. Cetewayo s’est informé du traitement qu'on lui réservait et s’il aurait la vie sauve. La réponse, naturellement, a été affirmative. Toutefois, il est prouvé que Cetewayo occupe une position assez forte à trois lieues du point de concentration des colonnes anglaises» Le correspondant du Times écrit du quartier général que les Zoulous de la frontière Sud sont encore en communication avec Cetewayo et obéissent à ses ordres. Ils auraient même été informés que la volonté du roi était qu’on continuât à résister, que la guerre n’était pas finie et que Cetewayo envahirait avec eux, dans un délai prochain, la vallée de la basse Tugela.
- Ainsi, loin de vouloir traiter sérieusement, Cetewayo ne s’occupe qu’à réunir de nouvelles forces. Bien qu’il ne soit pas en mesure de tenir tête en rase campagne à des colonnes de trois armes, il continuera la guerre des partisans, dût-il se réfugier dans les vastes forêts du Nord. L’expédition du Zululand peut donc coûter encore beaucoup d’hommes et d’argent à l’Angleterre.
- CONGRÈS DE L’ENSEIGNEMENT,
- Mardi 11 août, une conférence extrêmement intéressante a été faite, salle Pierre Petit, pour la propagande du Congrès de l’enseignement.
- Ce Congrès, qui a voté dans sa précédente session des résolutions très importantes, doit se réunir de nouveau dans la seconde quinzaine de septembre. Nous ne pouvons trop vivement recommander à tous les amis du progrès, à tous les partisans de l’éducation largement basée sur la raison et sur la science d’y apporter leur concours (1).
- La conférence dont nous parlons s’est ouverte par une allocution très convaincue et très attrayante du président de la séance, M. le docteur Chavanne, député de Lyon, allocution qui a été fort applaudie.
- M. Francolin, le secrétaire général du Congrès de l’enseignement, le savant et spirituel rédacteur en chef de Y Ecole Nouvelle, a ensuite développé dans une causerie charmante et sérieuse en même temps les méthodes générales de l’enseignement nouveau.
- Il a dit qu’actuellement, dans les lycées et dans les écoles, l’on traite l’enfant en esclave, et que, devenu homme fait, il conserve dans /la vie ces habitudes pernicieuses de soumission aveugle contractées au collège et à l’école.
- L’enfant, a-t-il ajouté, doit être créateur; il importe de développer chez lui l’habitude de l’initiative, l’instinct de l’invention.
- De plus tous ses organes, tous ses sens doivent être exercés. L’instruction doit se faire non pas comme autrefois et souvent, hélas comme aujourd’hui encore, où, sous prétexte d’apprendre l’histoire aux
- Les adhésions, mémoires, ouvrages et demandes de renseignements doivent être adressés à M. Francolin, secrétaire général. 24, rue de Chabrol, à Paris.
- élèves on leur bourre la mémoire de dates de batailles et de noms de monarques sans songer le moins du monde à leur faire étudier les mœurs générales d’un peuple ou la marche progressive de ses institutions, où certains professeurs enseignaient et enseignent encore la physique sans expériences et sans instruments, etc.
- L’on fait entrer dans le cerveau des élèves, a dit M. Francolin, autant d’erreurs au moins que de vérités ; on leur met entre les mains des gravures inexactes ou représentant dans - les mêmes dimensions, sans tenir compte de l’échelle, les objets ou les êtres les plus divers, etc.
- L’orateur a même raconté une piquante anecdote.
- Examinant un jour chez un éditeur bien connu un cliché de bois destiné à un livre classique et représentant une ville du Japon, il fît à part lui cette réflexion que ladite ville japonaise ressemblait à s’y méprendre à une certaine vue de Meudon. Il alla aux sources et acquit la certitude que non-seulement il ne s’était pas trompé, mais qu’une foule de gravures sont dans le même cas et que les vieux clichés servent en maintes occasions suivant les besoins de la cause,
- Est-ce là faire de l’histoir et de la géographie ?
- Il faut, a dit-M. Francolin, afin de frapper les sens de l’élève en même temps que son imagination, amener l’enfant devant la nature, ou si cela ne se peut, amener la nature devant l’enfant, à l’aide de projections de photographies prises sur nature.
- Il est facile, à l’aide de ce moyen, de rendre sensibles aux yeux des enfants jusqu’aux mathématiques mêmes, en représentant par exemple l’arithmétique d’après les figures de Pestalozzi, les carrés et les tubes avec leurs divers mouvements comparables aux mouvements algébriques de M. Laguet.
- Certains appareils de physique très - coûteux, comme ceux, par exemple, qui servent à solidifier les gaz, ne pouvant figurer dans les musées ou les laboratoires de province sont rendus sensibles aux enfants par des projections faites d’après des photographies.
- De même, en astronomie, lorsqu’on n’a pas à sa disposition les instruments nécessaires à l’observation, de même en géographie, de même en histoire.
- A ce propos, le conférencier recommande chaleureusement à ceux qui s’occupent de l’instruction des enfants de ne plus faire consister l’enseignement de l’histoire dans le récit détaillé des guerres et des batailles, mais d’en constituer une étude sérieuse des mœurs et des progrès des peuples.
- Pour l’enseignement du dessin aussi les projections pourraient être d’un grand secours.
- ! L’art, a dit M. Francolin, ne doit pas être négligé
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- par ceux qui veulent l’éducation intégrale, et, à ce point de vue là encore, les enfants peuvent acquérir par les projections, la connaissance plus complète des chefs-d’œuvre et le goût du beau.
- Il faut que l’instruction devienne partie intégrante de l’individu.
- Mais Paris qui est le centre des lumières ne doit pas en concentrer en soi-même les rayons. M. Francolin démontre la nécessité de décentraliser le congrès, c’est-à-dire de l’envoyer — dans la personne de ses membres et surtout de ses membres-femmes — faire son tour de France, porter les méthodes nouvelles jusque dans les petites villes les plus reculées et y répandre le catéchisme de la science, pour remplacer l’ancien catéchisme qui forme des esclaves, des despotes et des hypocrites.
- L’enfant deviendra, par une saine éducation, le lien entre les adultes. La vindicte politique disparaît devant cet être innocent, auquel nui esprit de parti n’oserait faire un déni de justice.
- A la suite de cette conférence, à chaque instant interrompue par des applaudissements, des projections photographiques dont un grand nombre étaient remarquables de netteté et de relief sont passées successivement sous les yeux des assistants.
- Des abbayes, toutes en ruines, comme l’a fait spirituellement observer M. Francolin, des églises de toute architecture, car l’architecture est ce que les religions ont produit de mieux, des paysages, des scènes historiques ont excité le plus vif intérêt.
- Dès 1858, des essais de projection avaient été faits La première idée en était venue à M. Edmond Potonié, alors à Berlin. Les vues stéréoscopiques étaient dans leur splendeur en ce moment, grâce à Ferrier qui avait vulgarisé ainsi des vues de l’Italie et de la Suisse, où il avait voyagé dans l’intention de publier ensuite d’intéressantes séries de vues diverses.
- M. Potonié eut alors l’idée ingénieuse de projeter sur la toile, à l’aide d’appareils, ces photographies sur verre et de créer ainsi aux enfants un amusement instructif.
- Il fit part de son inspiration à M. Bergmann, direc teur du théâtre de Kroll, l’un des plus importants théâtres de Berlin, qui s’enthousiasma d’abord de l’idée. On fit diverses expériences. La cathédrale de Milan fut la première photographie projetée.
- M. Bergmann, n’ayant pas donné suite à cet essai ce fut à la foire de Leipzig que l’idée fut réellement mise à exécution par un industriel.
- En 1863, M. Ed. Potonié établit à Paris le comptoir des photographies, dont le but était de vulgariser, par la photographie, les arts et s sciences.
- L’idée était trop neuve encore, on ne la comprit pas. Des photographies d’actrices, crânement posées de face, de profil, montrant leur gorge ou leurs mollets,'firent le plus clair de la vente.
- M. Potonié avait en tête diverses applications. Il eût voulu voir se fonder des cercles d’artistes, par exemple, qui eussent acheté en commun, des photographes de toute l’Europe, les représentations des chefs-d’œuvres artistiques que renferment les divers musées européens et qui, grâce à une dépense relativement légère, se fussent créé ainsi une source d’instruction presqu’inépuisable.
- Au point de vue de la science, des médecins célèbres appuyèrent chaleureusement l’idée émise par lui de photographier — ainsi que voulait le faire le photographe Albert de Munich — au moyen d’un objectif placé au plafond, les diverses parties des cadavres exposés sur la table de dissection et d’en étudier à la loupe, sur les photographies, jusqu’aux plus petits détails.
- On aurait doublé par l’association les avantages de ces applications photographiques à la science, car de telles photographies, étant très-coûteuses, ne peuvent s’acquérir que collectivement.
- Le souvenir d’un cours de matières premières, fait par l’économiste Blanqui, lui avait suggéré l’idée de faire un herbier photographique pour l’instruction des élèves.
- Les choses nouvelles ont toujours à lutter contre d’insurmontables obstacles ; mais que les initiateurs ne se découragent pas.
- La semence porte un jour des fruits, l’idée mûrit et la masse est fort étonnée de n’avoir pas vu plus tôt une chose si simple. Le progrès, si difficilement obtenu, devient le lieu commun; l’utopie devient la vulgaire pratique.
- Que les pionniers fouillent donc le sol ; la vraie civilisation en sortira. Eugénie Pierre.
- Loi fumeurs d’opium
- On sait à quel point sont désastreux en Chine les ravages dûs à l’opium, et c’est la honte de l’Angleterre d’avoir forcé à coups de canon le gouvernement chinois à laisser entrer dans le Céleste Empire ce dangereux produit des Indes britanniques.
- Un docteur américain, M. Osgood, a été si profondément touché par l’état déplorable des fumeurs d’opium qu’il a fondé, il y a six mois, à Tou-Chou, un hôpital pour les fumeurs d’opium qui veulent se guérir de cette funeste habitude.
- Malgré le peu d’ancienneté de cette institution, plus de 200 fumeurs ont déjà été guéris. Un grand nombre d’autres demandent à être admis à l’hôpital : huit à douze jours suffisent en général pour effectuer cette cure.
- Les frais de l’hôpital sont supportés par des presbyté-f riens des Etats-Unis.
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- RÉFORME DU BACCALAURÉAT
- Dans son récent discours de la Sorbonne, M. Jules Ferry a singulièrement malmené le baccalauréat, et il n’a pas eu tort.On a dit de certaines femmes qu’elles étaient plus méprisables encore que méprisées; — le baccalauréat actuel vaut encore moins que sa réputation. Le ministre de l’instruction publique, qui est astreint a certains ménagements de langage, l’a appelé « le manuel couronné, l’aide-mémoire triomphant. » Aucun marchand de soupe ne le contredira : ces industriels savent mieux que personne comment on fabrique des bacheliers.
- En Alsace, quand on désire tirer d’une oie un foie exquis, on emprisonne le malheureux volatile pendant plusieurs mois dans une cage, — chaque matin et chaque soir, on lui entonne de force ou de gré dans la gorge la provision voulue de grains de maïs. Après quelques semaines de cet exercice, la bête est gorgée à point; elle a acquis l’embonpoint nécessaire; elle pourrait recevoir son diplôme de haute graisse.
- Eh bien, toute révérence gardée, c’est ainsi que les préparateurs libres au baccalauréat en agissent avec leurs disciples. Ils les bourrent de latin, de grec, d’histoire, de géographie, de mathématiques élémentaires. Il faut que chacun y passe : le manuel est là. Tant de leçons pour l’arithmétique, tant pour l’algèbre, tant pour la géométrie ; une semaine est consacrée au discours, une autre à la version. Les procédés ne varient guère; quand le programme est épuisé, on recommence. Le candidat, ainsi seriné, arrive à l’examen ; il a été stylé comme un perroquet ; il récite sa leçon, et, pour peu qu’un brin de chance lui vienne en aide, il est admis.
- Cette préparation purement mécanique n’a que trop de succès. On pourrait citer nombre dépensions où, dans l’espace d’un semestre, des fruits secs exclus des lycées sont hospitalièrement recueillis et arrivent à passer leur examen. Le lendemain, ils redeviennent cancres comme devant ; ce qui est entré par une oreille est sorti par l’autre. Mais qu’importe; ils ont leur diplôme; la vie leur est ouverte.
- Le baccalauréat est devenu une matière encyclopédique ; les programmes ont été chargés outre mesure. De là cette tendance à encombrer la mémoire, à charger le cerveau d’une quantité de connaissances niai digérées qui laissent dans l’esprit la trace que le vent laisse sur le sable.
- Les vices du système actuel sautent aux yeux ; les failles du filet ne sont pas si compliquées et si serves que le menu fretin ne passe au travers. C’est la
- mémoire, la mémoire mécanique encore une fois, qui est mise à contribution au détriment de la réflexion. D’excellents écoliers ont moins de succès dans cette épreuve que des esprits médiocres façonnés par des fabricants brevetés sans garantie du gouvernement.
- M. Jules Ferry nous a promis, dans son discours de la Sorbonne, que la question serait mise à l’étude. Des divers problèmes de l’enseignement secondaire, celui-là n’est pas le moins intéressant et le moins urgent. Le baccalauréat devrait être autre chose qu’une gymnastique purement artificielle, autre chose qu’une préparation en serre-chaude. Ce diplôme n’est plus aujourd’hui qu’une monnaie courante, une monnaie de billon dépréciée. Espérons que des systèmes nouveaux seront proposés ; soit qu’on en revienne au certificat d'études, soit qu’on imagine toute autre combinaison, il y a sur ce point, comme sur bien d’autres, à rompre avec le passé. Le ministre n’a pu qu’indiquer en principe l’utilité de la réforme sans en préciser les conditions ; nous l'attendons à l’œuvre. (Le Temps.)
- TJ m mot d’Ârago
- On raconte que l’illustre Arago se trouvait un jour à l’Institut, avec un de ses collègues qui se désolait de ne pas voir paraître au Moniteur (L'Officiel du temps), sa nomination dans la Légion d’honneur.
- Arago s’approche en souriant : « Ne vous désolez « pas, mon cher collègue. J’ai dans mon cabinet, à l’Ob-« servatoire, un tiroir tout rempli de décorations étran-« gères et françaises que je n’ai jamais portées et que je « ne porterai jamais. Venez ; vous pourrez choisir à « votre aise. »
- NOUVELLES ERREURS JUDICIAIRES-
- Nous empruntons à M. Paul Foucher les lignes suivantes :
- En 1865, dit-il, l’honorable M. Noirot défendait devant la cour d’assises de la Haute-Saône un nommé Isidore Clerc, accusé d’avoir assassiné un garde forestier. M. Noirot lutta pour son client avec une incroyable énergie. L’honorabilité bien connue d’Isidore Clerc, celle de sa famille, l’indignation que soulevait en lui la seule pensée du crime dont on l’accusait, ses larmes, le désespoir de son père, tout plaidait en faveur de l’accusé. Un indice, un seul indice l’avait fait arrêter. On avait trouvé à côté du garde assassiné un fragment de journal, et ce journal portait le titre de celui auquel Isodore Clerc était abonné.
- Le malheureux dut à son avocat de n’être point condamné à mort-
- Il est au bagne depuis quinze ans.
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- Et maintenant, écoutez ceci :
- Au mois de juin 1867, un nommé Patusset, de la Verrière, déclara devant deux personnes qui vivent encore et qui attestent encore le fait, MM. Ponsot et Morel, qu’il était l’auteur du crime. Ces personnes croyant sans doute qu’il perdait la tête et ne voulant pas l’exposer à la perdre pour tout de bon, turent pendant quelque temps ce propos. Mais Patusset renouvela ses déclarations. M. Legent, qui habite actuellement la Chapelle Saint-Guillain, déclare ce qui suit :
- « Après la condamnation de Clerc, je me suis trouvé à boire une bouteille chez le sieur Mourlot. Le nommé Patusset est venu près de nous et nous av ons parlé de la mort du garde. Il nous a dit : « Ah !
- « la canaille !j'ai toujours ~bien debarrassé lé pays /
- « Comme je lui répondais : Ne parlez pas comme « ça. » Il s’est écrié en faisant le geste de mettre un homme en joue : « Ce que je lui ai fait, je le lui ai « bien fait. »
- Le Petit Parisien, qui a en mains le dossier de toute cette affaire, dossier dont il nous a été donné communication, dit que l’innoncence d’Isidore Clerc ne fait doute pour personne dans le canton de Gy. Nous avons pu voir, en effet, outre les dispositions signées de MM. Ponsot, Morel et Legent,une pétition portant les signatures de quatre conseillers municipaux et celle de M. Morel, maire actuel de la commune d’Etrelles, donnant avis « d’accorder la demande du sieur Jean-Baptiste Clerc. * Jean-Baptiste Clerc est le père du condamné. Il a soixante-dix-neuf ans. Voilà quinze ans qu’il vit dans les pleurs, sachant son fils innocent, recevant de lui des lettres du bagne qui contiennent tout ce que la douleur peut fournir de larmes, de cris poignants et d’appels à la justice humaine.
- Il y a eu, depuis la condamnation d’Isidore Clerc, de bien sombres tragédies dans cette famille. Nous dirons peut-être plus tard ce qu’est devenue la sœur de ce malheureux, que l’injuste verdict de la cour d’assises a empêchée de se marier. D’autres innocents ont été frappés, ont vu leur existence brisée. Toute cette histoire est lugubre.
- Que va-t-on faire ? Il paraît que la législation actuelle rend la révision du procès très-difficile. Patusset, l’assassin du garde Chaniet, est mort aujourd’hui. On ne peut donc condamner le coupable.
- Mais si l’on ne peut condamner le coupable, on peut du moins gracier l’innocent. Voilà quinze ans qu’il souffre et qu’il pleure. Voilà quinze ans que son père gémit, attestant le ciel et les hommes, recueillant les témoignages et promettant au forçat innocent d'obtenir sa réhabilitation devant la conscience
- humaine. Isidore Clerc ne peut rester à la Nouvelle-Calédonie. On ale devoir de le rendre à l’honneur, à la liberté, à l’affection de son vieux père.
- Nous craignons que la voix de M. Paul Foucher ne soit pas entendue, et notre doute est basé sur le fait que voici :
- Dans son numéro du 27 mars dernier, le Nouveau Journal républicain, par l’organe de M. Charles Boysset, député de Saône-et-Loire, signalait une autre erreur de ce genre, dont aurait été victime un sieur Pierre Vaux, ancien instituteur de la commune de Longepierre, condamné en 1852 aux travaux, forcés à perpétuité pour crime d’incendie.
- En vain l’opinion publique a-t-elle, dans le pays de Pierre Vaux, toujours pris fait et cause pour le condamné. En vain une pétition, revêtue de 137 signatures, vient-elle d’être adressée en sa faveur, à la Chambre.
- Le garde des sceaux, par une lettre en date du ô juin dernier, vient d’informer le président de la commission des pétitions qu’il n’était pas possible de demander la révision du procès de Pierre Vaux, pour un double motif:
- 1° Parce que « les articles du code de justice criminelle relatifs à la révision sont inapplicables dans l’espèce » ;
- 2° Parce que les arrêts que l’on met en opposition ne sont pas « réellement inconciliables » avec les faits imputés au condamné.
- Au fond, dans l’affaire de Pierre Vaux, dans l’affaire de Clerc, comme dans l’affaire de Lesurques, qu’est-ce qui s’oppose à la révision du procès ?
- Toujours et toujours le fameux stupide axiome juridique : La justice est infaillible.
- Tel n’est point l’avis de M. Boysset qui, plus que jamais, va se consacrer à la défense de Pierre Vaux, dont il se dit en mesure de prouver l’innocence.
- Remarquons en terminant que Isidore Clerc et Pierre Vaux auraient pu tous deux être condamnés à la peine de mort.
- Quand donc supprimera-t-on de notre code cette horrible peine irrémédiable. Les erreurs ne suffisent-elles pas à en établir le danger ?
- A PROPOS DU DIVORCE.
- Peut-être n’est-il pas sans intérêt pour les lecteurs du Devoir, au moment où M. Naquet poursuit sa campagne en faveur du divorce, de connaître la législation anglaise à ce sujet. En voici le sommaire:
- Dès que le divorce entraînant la dissolution défini'
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- five du mariage a été prononcée par le tribunal spécialement institué à cet effet, chacun des époux recouvre sa liberté et il lui est loisible de se remarier si bon lui semble.
- Tout mari a le droit de poursuivre la dissolution de son mariage en s’appuyant pour cela sur l’adultère de sa femme ; mais celle-ci ne jouit pas de ce même droit : il faut non-seulement que le mari soit convaincu d’adultère, mais encore qu’il se soit rendu coupable de mauvais traitements ou qu’il ait déserté le domicile conjugal pendant au moins deux années consécutives (1).
- Cependant si le mari a commis le crime de bigamie, d’inceste ou de bestialité, le divorce pourra être prononcé contre lui.
- Le divorce prononcé par suite de l’adultère de la femme, entraîne en faveur du mari Tautorisation de réclamer des dommages de la part du séducteur. Le jury décide du montant de ces dommages.
- La séparation judiciaire existe aussi en Angleterre. Elle peut être demandée par les époux qui ne veulent pas avoir recours au divorce ; mais cette séparation n’emporte pas comme le divorce le droit de convoler à un autre mariage.
- L’époux qui poursuit la séparation judiciaire doit, pour l’obtenir, prouver ou l’adultère, ou des actes de cruauté, ou la désertion pendant au moins deux années. Si c’est le mari qui poursuit et prouve l’adultère de la femme, il peut, comme dans le divorce, demander des dommages au séducteur ; mais la femme, elle, ne le peut pas. En revanche elle peut faire condamner son mari à lui payer une pension
- dont la cour fixe le montant et le mode de paiement.
- * *
- La loi anglaise exige la cohabition des époux. Dès lors dans l’action intentée contre celui qui s’absente sans excuse suffisante, la partie offensée peut réclamer tout ce qu’elle a apporté dans la communauté.
- Le mari comme la femme et la femme aussi bien que le mari peuvent demander la nullité du mariage dans divers cas dont les principaux énoncés sont :
- Un précédent mariage ;
- L’impotence chez l’un ou chez l’autre des époux ;
- L’insanité.
- Enfin s’il y a eu violence dans le mariage ou défaut dans les formalités qui l’ont précédé, la nullité peut également être demandée.
- ¥ ¥
- Dans les cas de divorce ou de séparation judiciaire, le tribunal statue sur le sort des enfants. Les circonstances qui entourent lesdits cas, la position
- (l) Le Devoir examinera la législation suisse en matière de divorce, législation bien supérieure à celle de l’Angleterre. E. G.
- respective des époux comme fortune, moralité, etc., l’âge et le sexe des enfants sont autant de choses que les juges doivent apprécier. Le plus souvent, cependant, les enfants sont confiés au père jusqu’à l’àge de 21 ans, le tribunal ayant soin autant que possible de faire qu’il soit pourvu à leur éducation et à leur maintien.
- Le mari étant le chef de la communauté, les frais de procédure sont ordinairement mis à sa charge. Néanmoins si la femme a été convaincue d’adultère, le mari peut intenter une action contre le séducteur en paiement de ces frais.
- A partir du jour où commence une poursuite en séparation, la femme a droit à une pension alimentaire sur les biens de son mari. Cette pension est d’environ le 5e du revenu de celui-ci ; elle devient viagère quand la séparation est prononcée contre le mari et alors ce n’est plus seulement un 5e, mais le tiers et parfois la moitié à laquelle la femme a droit sur le revenu du mari. C.-P. Maistre.
- P. S. — Nous venions d’écrire les quelques lignes qui précèdent lorsque nous avons appris la solution d’un procès en adultère intenté par un pasteur à sa femme. Cette dernière a été reconnue coupable par le jury et le divorce a été prononcé.
- Les faits qui ont été apportés devant le Tribunal durant le cours du procès et le prononcé du jugement, inspirent au Daily News les réflexions suivantes :
- « Nous ne savons si M. Naquet va trouver ou non un encouragement à son agitation en faveur du divorce, dans le procès Hall contre Hall et Richardson ; mais il est certain que depuis le remplacement, par la Cour du Divorce, des vieilles et ruineuses coutumes relatives à la dissolution du mariage, peu de cas aussi pénibles sont arrivés devant le public.
- « De tels procès font naturellement remettre sur le tapis la question d’utilité ou d’inutilité de publier les détails des querelles domestiques de la nature de celles révélées par les débats dont nous avons été témoins Nous n’avons pas la prétention de résoudre un problème insoluble. Cependant il nous est permis de constater que, malgré les vices ou défectuosités de notre mode actuel, il a l’avantage d’inspirer une crainte salutaire à quiconque possède encore un reste de pudeur.
- « Ce serait une étrange erreur, en effet, que de poser en théorie qu’un homme ou une femme qui voudrait commettre un crime, quelle que soit du reste la violence de la passion qui l’y pousse, n’y regardât pas à deux fois en présence de cette publicité qui est déjà une punition pour le coupable.
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- « Tel que le texte de la loi existe actuellement et telle que l’application en est faite, la femme coupable ne court pas seulement le risque de se voir privée des avantages que le mariage lui assure ; de même le mari qui s’égare n’a pas qu’à envisager son intérieur perdu et des dommages pécuniaires à supporter. Le plus grand nombre, mari ou femme, préférerait supporter quelques ennuis personnels à voir jeter en pâture au public les secrets et les faiblesses de sa vie domestique. Accusateurs et accusés des procès en divorce ont à envisager ceci avec mille autres désagréments, c’est que pour les uns comme pour les autres, c’est un fait inévitable. »
- C.-P. Maistre.
- Etrange phénomène
- Voici une nouvelle scientifique qui sera peut-être le point de départ d'une théorie nouvelle en géologie.
- M. Braumuler, ingénier des mines, a fait dans une fosse inondée des charbonnages de Drux en Bohème, l’observation suivante : le niveau d’eau dans les galeries du Fortschritt est sujet à un mouvement très régulier de flux et de reflux. Ce phénomène, constaté pour la première fois en janvier dernier, s’est renouvelé depuis avec une précision que des relevés quotidiens établissent irréfutablement.
- M. Braumuller assure que le fait est sans précédent en hydrologie. Peut-être s’avance-t-il trop. Le chapitre des sources intermitentes offre maint cas analogue. Il est vrai que, dans l’espèce, le phénomène observé par l’ingénieur autrichien a cela de particulier qu’il s’opère dans des conditions que la configuration géologique du lieu rend inexplicables par les théories admises jusqu’ici. [Journal de Genève.)
- SALON DE 1879.
- XI et dernier.
- SCULPTURE.
- Groupes.
- Il y a un beau mouvement dans le Tyrtèe, de M. Re-cipon, foulant du pied le cadavre d’un ennemi, brandissant comme une arme sa lyre et chantant, le bras levé, la tète couronnée de laurier.
- Nous aimons beaucoup Y Idylle, de M. Desouches, où l’on voit un jeune ouvrier baisant une jeune fille au front, en lui touchant l’épaule et lui tenant les mains, tandis que la jeune fille l’écarte doucement par un geste plein de tendresse et de pudeur. Voilà du moins un morceau qui n’a rien de poncif et qui vise franchement à la traduction de la vie moderne.
- On peut en dire autant de Une paysanne, retour des champs, de M. Itasse. Cette paysanne est une belle fille, bien plantée, qui s’en revient, son peloton de laine dans la poche, et au dos une grosse botte d’herbes que broute une chèvre suivant la jeune fille, clochette au cqu.
- Le premier Ami, du même artiste, est un petit chien griffon que tient dans ses bras une fillette. Très-joli motif, aux yeux d’un fanatique de chiennerie, comme l’est l’auteur de ces lignes.
- Dans la Panthère aux prises avec le Céraste {vipère cornue d'Afrique), M. Clovis-Edmond Masson nous retrace un petit drame animal fait pour impressionner, et dans la Décollation de Saint-Jean, M. Lecointe nous donne une nouvelle représentation d’un drame humain , qui semblait jusqu’à présent le monopole des peintres.
- M. Guglielmo a su donner des physionomies bien vivantes à ses deux jeunes enfants se tenant embrassés.
- Un autre groupe charmant, du même artiste, représentant une mère consolant son enfant entre les mains duquel un oiseau vient de mourir, a obtenu une mention honorable et a été acquis par l’Etat.
- Les Orphelines, de M. Félon, forment un groupe d’autant plus touchant qu’elles symbolisent, sauf erreur de notre part, VAlsace et la Lorraine. La Lorraine pleure, en s’appuyant le front contre l’épaule de sa sœur; l’Alsace a le regard sec mais profond de ceux qui souffrent sans pleurer.
- En présence d’un ennemi : Lionne et ses lionceaux, et Deux cailles se disputant une Guêpe, sont deux groupes en bronze qui font honneur à M. Valton.
- Deux groupes en cire métallisée, de M. Heller, Le Roi des Prairies (Far- West-Amérique) et Un Spadassin nous ont paru remarquables.
- Le Chasseur persan au guépard, petit groupe en bronze, a valu à son auteur, M. Dubucand, une médaille de 3e classe.
- M. Cochey a représenté en marbre M. Vabbè Rey, fondateur de plusieurs colonies pénitentiaires agricoles, et ayant devant lui l’un de ses petits pensionnaires qui tient un râteau et une pelle.
- L’idée de La Revanche de Qalaihée, de M. Déloye, est certainement spirituelle. Pygmalion, à demi renversé, les deux pieds enchaînés sur une sorte de trophée que forment une couronne, un sceptre et des fleurs,ressemble beaucoup moins à une statue qui va s’animer, qu’à un homme vivant qui tourne à la statue. Et Galathée nue et assise sur l’épaule de Pygmalion regarde triomphante, la mailloche du statuaire à la main, ce visage de Pygmalion que perd toute précision et se désharmonise sous l’action de son ciseau. Mais nous ne voudrions pas jurer que l’artiste y ait entendu autant de malice que nous et peut-être bien s’est-il contenté de changer les rôles entre Galathée et Pygmalion.
- Le Génie des Arts du même artiste a obtenu une mention honorable.
- M. Gustave Doré ferait bien, puisqu’il ne lui suffit pas d’être un grand dessinateur, de se borner, en outre, à la sculpture où il fait des œuvres remarquables, et d’abandonner la peinture où il fait des choses horribles. L'Effroi est un morceau de sculpture qui certainement lui fait honneur. Un serpent énorme enfonce son dard dans la joue d’une malheureuse négresse qui se dresse
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- sur ses pointes de pieds et élève son enfant au-dessus de sa tête pour le garantir. C’est fort saisissant.
- L’État a acquis Y Enfant tondant un agneau de M. Léon-Auguste Perrey, et il a bien fait, car c’est un morceau qui n’a rien de banal.
- Il a acquis également Les Adieux d'Atteste, un groupe vraiment beau pour lequel son auteur, M. Allard s’est inspiré de cet admirable passage d’Euripide :
- « Etendez-moi! Mes pieds ne peuvent plus me soutenir ; la mort est proche et la nuit ténébreuse se répand sur mes yeux. Mes enfants, mes chers enfants, c’en est fait ! vous n’avez plus de mère !... »
- Nous n’avons que du bien à dire aussi de la Lêda de M. Boucher tenant le cygne sur son épaule et le regardant aux yeux tandis qu’il ouvre un bec plein de concupiscence.
- M. Hector Lemaire a pris la bonne voie. Au lieu d’aller vers les paienneries et les chrétienneries qui sont trop hantées par nos sculpteurs, il va droit à l’humanité pure et simple qui est le but auquel doit tendre l’Art moderne.
- Son Amour maternel, que l’Etat a acquis, est un fort beau groupe et des plus gracieux. Une femme nue couchée tient son enfant sur son sein, les lèvres à portée de ses lèvres et elle le regarde avec l’admiration qu’ont les mères pour leurs enfants, tandis que le petiot lui met sa petite main sur la joue.
- La Jeune femme allaitant son enfant, du même artiste, a tout autant de charme.
- Une donnée semblable, moins moderne peut-être, mais non moins humaine, se retrouve dans la Clotilde de Surville de M. Gautherin, laquelle a été acquise par l’Etat. Il y a beaucoup de style dans cette jeune femme aux formes élégantes, sous sa longue robe, et qui tenant son enfantelet sur sa main et son bras gauche replié, le contemple endormi et lui murmure avec amour les vers charmants que M. de Vanderbourg a publiés en 1803, sous le nom de Clotilde de Surville dont il inventait l’existence et qu’il faisait vivre au xv9 siècle.
- O cî er enfantelet, vray pourtraict de ton père,
- Dors sur le sein que ta bouche a pressé !
- Dor«, petiot; clos, amy, sur le seyn de ta mèra Tien doulx œillet par le somme empressé.
- M. CuyperS, sculpteur belge, a obtenu une médaille de 2e classe pour son Hallali, d’un grand caractère artistique mais qui retrace une scène barbare nullement de notre goût. Un jeune homme nu, personnifiant un chasseur, s’est assis sur un chevreuil forcé, terrassé et bramant la mort et le tenant de la main gauche par l’un de ses bois, de la droite il sonne da la trompe joyeusement.
- Le Fugit amor de M. Damé traduit avec beaucoup de grâce une idée terriblement vraie. Des papillons dans la chevelure et ses grandes ailes déployées, l’Amour s’envole abandonnant cette jeune femme debout et nue qui lève sur lui les yeux et les lèvres et le retient doucement par la tête et par le bras.
- L’arc qu’il porte haut dans sa main est entièremet débandé. Donc plus d’espoir.
- L’État a acquit Y Or este se réfugiant à l’autel de Pallas, de M. Hüqoülin.
- M. Coutan nous a représenté un épisode de la vie de saint Christophe d’après la Légende dorée. L’Hercule chrétien vient de franchir un torrent à l’aide d’une grande perche et regardant l’enfant Jésus assis sur son épaule et qui lui a posé sur la tête une sphère surmontée d’une croix, il s’écrie : « Il me semblait porter le monde, » à quoi l’enfant répond : — « Tu portais le monde et celui qui l’a créé. » L’État a acquis ce groupe.
- M. HiolIn a obtenu une médaille de 3e classe pour son Alel offrant au Seigneur le premier né de son troupeau, également acquis par l’Etal et fort gracieux.
- C’est encore une bonne acquisition de l’Etat que YEvohé ! de M. Houssin, où nous voyons Bacchus enfant assis sur son tigre, le tirant par l’oreille et le menaçant de son thyrse, en riant.
- Nous n’avons que du bien à dire du Belluaire agaçant une panthère, groupe acquis parla ville de Paris et dont l’auteur est M. Ferrary.
- Statues.
- Il faut d’abord citer un admirable morceau de sculpture dû à M. de Saint-Marceaux et qui a obtenu la médaille d’honneur : nous voulons parler du Qenie gardant le secret de la tomle. Assis sur une tombe, dans une attitude tournante extrêmement originale qui fait valoir merveilleusement les lignes de son beau corps un peu renversé en arrière, la tête haute, ce génie tient ses bras pressés contre une urne funéraire, la main droite étendue sur le ventre de l’urne et la gauche fermement appuyée sur le couvercle. Tout est original dans ce morceau de sculpture, l’un des plus beaux que nous ayons jamais vus, jusqu’au tombeau posé à dessein de travers sur sa base. ^Inutile de dire que l’Etat a acquis ce chef-d’œuvre.
- Citons encore le Saint François d'Assises pleurant au souvenir des souffrances du Christ par M. Belouin ; le Fusilier-marin et le soldat de ligne de M. Schrœder, le Garde moUle, de M. Camille Lefèvre, et Y Artilleur, de M. Power, statues destinées au monument à élever aux soldats morts pendant le siège de Paris ; le jeune garçon napolitain d’un sculpteur danois, M. Bissen ; la Frileuse, de M. Emile Carlier ; Un sauveteur de M. Serres, excellente statue nous représentant le sauveteur, ses cordes enroulées à l’épaule, son harpon à la main, entrant dans la mer et s’avançant fièrement contre la vague ; le Juvénal, de M. Chevalier, foulant du pied un buste d’empereur couronné et tenant ses tablettes sur lesquelles il vient d’écrire : « vitam impendere vero\ » l'échappé de lagne de M. Barré. Il sort de Toulon, les vêtements en loques, et il va devant lui, figure sinistre, regard fauve, un sac sur l’épaule, un mouchoir noué à la tête, un bâton à la main, quœrens quem devo-! ret. Dans combien de considérations nous pourrions en-
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- trer, si nous en avions le loisir et la place sur la part de responsabilité qui revient à la société dans la production des criminels dont elle est infestée!
- Bonne note au Pécheur de M. Rougeron ; à VEnfant pincé par une écrevisse, de M. Claudet; au Vercingétorix colossal de M. Bebtin; au Défi, de M. Delhomme, représentant l’un de ces Gaulois qui se présentaient tout nus au combat contre les Romains couverts d’armures de fer; au Saint'Joseph,plein de distinction et de naturel de M. Delorme ; à la Notre-Dame d’Humilité, de M. Charles Gauthier qui nous montre une bonne vierge travaillant à une brassière d’enfant ; au Nouveau né dans un chou et au Jeune homme traçant des caractères sur la plage, d’un sculpteur belge, M. Van Oemberg ; à la Mignon de M. Rubin, charmante jeune fille aux cheveux épars, aux mains jointes, aux seins qui s’arrondissent sous la robe ; à la statuette de F. Rude par son élève Marcellin qui a fait aussi un enfant nu cherchant à baiser son pied en l’absence de la nourrice; au Dernier chant du barde,de M. Bogino fils, statue dont l’attitude est pleine de mouvement et de noblesse ; au ToUe, de M. Perrin, lequel crie de frayeur à la vue du monstrueux poisson qu’il vient de toucher du talon et qui ouvre une gueule effroyable ; à l’enfant coupant l’aile d’un oiseau de proie et lui disant le vers du fabuliste :
- « Si tu veux qu’on t’épargne, épargne aussi les autres », auteur M. Louis Grégoire ; à l'Innocence de M. Captier, personnifiée par une jeune fille au bras de la quelle s’enroule une vipère qui lui menace le sein, à la Fiancée d’Isaac de M. Jouandot, qui a obtenu une mention honorable, au Jean de la Quintinie de M. Cougny qui a fait aussi : Après la bataille où l’on voit un enfant nu attachant une croix d’honneur une croix de bois, au-dessus d’une épée brisée, d’un képi, d’un boulet et d’une palme ; au jeune homme nu jetant des fleurs à pleines mains en criant : Hosanna , par M. Barrau qui a obtenu une médaille de 39 classe ; à VAgriculture, ayant une gerbe de blé dans une main et appuyant l’autre sur une charrue dans les branches de laquelle est passée une faucille : auteur M. ScHRŒDER,déjà nommé; à l’un des personnage de Rabelais, assez-bien campé par M. Bailly; à la Vénus aux Colombes, un peu précieuse, mais gracieuse, deM. Prouha; au Génie des fleurs, récompensé d’une médaille de 3® classe et représenté par un jeune garçon ailé qui regarde un insecte de jardin sur son bras : auteur M. Léonard ; Au travail, une des figures du monument élevé à M. Thiers à Nancy, à VAdraste mourant sur le tombeau de son ami Àthys, médaillé de 3® classe par l’Etat : auteur M. Printemps; auLèandrejetè inanimèsur les bords de VHellespont, médaillé de 3° classe : auteur M. Geefs ; à une remarquable Vierge avec l’enfant Jésus, projet de décoration de bénitier par M. Eude ; à la Piété filiale, de M. Le Duc, représentée par une jeune fille effeuillant des fleurs sur le tombeau de son aïeule (médaille de 3e classe) ; à la Rosa mystica, de M. Morice, une vierge assise pleine de style et dont le visage a quelque chose de la grâce des vierges de Léonard de Vinci ; à la laveuse, levant le battoir pour frapper son linge, excellente statuette en terre
- cuite de M. Réséda; à la statue du colonel Denfert-Rochereau, debout, l’épée nue, et les bras croisés, sur les remparts de Belfort : auteur M. Baujault; au Ralliement, remarquable statue équestre de M. Cordier fils, laquelle représente un cuirassier se retournant sur sa selle, au galop de son cheval, et montrant à l’ennemi qu’il est obligé de fuir, son poing auquel pend un sabre brisé (médaille de 3e classe, acquis par l’Etat) ; à la statue de Gribeauval par M. Bartholdi ; au Moissonneur, de M. Gaudez qui a obtenu une médaille de 3e classe et dont l’œuvre a été achetée par la ville de Paris; à la statue du grand Arago, debout, levant la main droite vers le ciel, tenant des papiers dans la gauche et ayant derrière lui un globe terrestre etuDe carte : auteur M. Mercié ; à VIsmaël, de M. Dampt, qui a obtenu une médaille de 2® classe; au Bacchus enfant, de M. Allouard, qui a été acquis par l’Etat; àl’Agriculture, de M. Aube, acquise aussi par l’Etat et représentée par une robuste et élégante fille, s’appuyant des deux mains sur le manche de sa faulx et ayant derrière elle une gerbe de blé ; à la statue de Dante Alighieri, acquise par la ville de Paris et très-remarquable. La scène se passe dans l’Enfer. Une tête entr’ouvre ses lèvres près du pied de Dante qui, ramenant sa robe sur sa poitrine, se penche pour la mieux voir et entend ces mots : « Pourquoi me foules-tu 1 Pourquoi me tourmentes-tu ? »
- Nous avons trouvé une grande et profonde pensée dans la Psyché abandonnée, de M. Borjeson, un sculpteur suédois, qui a obtenu une mention honorable et auquel nous aurions donné mieux. Assise, nue, la tête appuyée sur ses bras, qu’elle croise d’autre part gracieusement sur l’un de ses genoux, une jambe étendue; ses ailes repliées au dos et se touchant droites en l’air, Psyché s’est endormie. Et voici la légende écrite au bas ; « Psyché ayant en vain cherché Amour s’endort fatiguée. » Eh! oui, c’est bien cela. Combien d’âmes d’élite épuisées par la recherche d’un idéal qu’elles ne trouvent pas s’endorment chaque jour, à bout de forces I
- Un très-remarquable morceau, et taillé dans un marbre admirablement pur, c’est Au matin, de M. Schœne-werk, où l’on voit une jeune femme nue, au visage fort beau, aux formes d’une rondeur exquise se passant au pied l’une de ses sandales. Acquis par l’Etat.
- Beaucoup de naturel dans l’attitude, expression de visage très-grande, détails de pose charmants, telles sont les qualités qui distinguent le Jeune garçon, de M. Chapu, un vrai chef-d’œuvre.
- L'Alerte, de M. Plé, (mention honorable, statue acquise par l’Etat), nous représente un jeune homme nu assis, s’appuyant sur son bouclier et saisissant par uii mouvement énergique de tout le corps son épée placée un peu derrière lui.
- U Industrie, de M. Chatrousse, est personnifiée par une robuste fille, s’appuyant de la main droite sur un marteau qui pose sur une enclume, mettant la main gauche sur le manche, et ayant derrière elle une roue à engrenages. C’est une figure d’un grand mérite.
- Le Mercure inventant le Caducée, de M. Idrac a obtenu
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- une médaille de lr* classe et a été acquis par l'Etat, Mercure penché et se faisant un caducée vivant en présentant de la main droite une baguette à l’enroulement de serpents, tandis qu’il s’appuie de la gauche sur un tronc d’arbre brisé, est une académie des plus savantes et des plus hardies.
- Citons enfin la Fortune, de M. Moreau-Vaüthier, très-délicatement drapée, le Philippe de Qirard, de M. Eugène Guillaume, le Gilliatt, de M. Carlier.
- Bustes.
- Le buste du docteur Landolt, par M. GeMito, sculpteur italien, est un véritable chef-d’œuvre et nous ne comprenons pas qu’il n’ait obtenu qu’une médaille de 3» classe. Le buste d’enfaht du même n’est guère moins remarquable.
- Nous n’avons que du bien à dire du buste de Basile, par M. Amy ; d’un buste d’homme en chapeau, par M. Declèrcq ; d’un buste de Dom Devienne, par M. De-landre; du buste de Rodolphe Tœpffer, par M. Charles Tœpffer; du buste du colonelDenfert,par M. Dümilatre; d’un buste de jeune femme très-vivant, par Mlla Luda Dombrowska; du buste de Claude Bernard, par M. Iselin; du buste de M. Boucicault, par M. Chapu ; du buste de M. Lepic, le peintre, par M. Tattegrain ; du buste de Decamps, par M. Louis Noël ; du buste de M.Litolff, par M. Pallèz ; du buste de Claude Tillier, le pamphlétaire nivernais, par Mme Cougny, née Morizot ; du buste de Saint-Jean-Baptiste prêchant, par M. Rodin ; du buste du peintre Munckacsy, par M. Barrios ; du büste de M. Gortambert, par M. de VasseLot, etc.
- Hauts ©t bas-reliefs.
- Nous croyons qu’en nous montrant, dans un haut relief, un sphinx étreignant Celui qui n'a pas deviné et le précipitant dans l’abîme, M. Henry Gros à voulu traduire plastiquement cette grande idée que nous mourons sans avoir rien compris à l’énigme de la vie.
- Le bas-relief de M. Merclé, destiné au tombeau de Michelet, est aussi remarquable qu’on pouvait l’attendre d’un tel artiste. Michelet est étendu sur son lit de mort, la plume à la main, la main sur son cœur. Une Renommée, s’envolant au-dessus de lui, tient dans sa main gauche une banderole déroulée sur laquelle on lit les titres des principaux ouvrages du grand écrivain, et, de la main droite, elle montre ces paroles écrites par Michelet et gravées sur sa tombe : « L’histoire est une résurrection. » Au-dessous du corps de Michelet sont inscrites ces autres paroles : « Que Dieu reçoive mon âme reconnaissante ! »
- Le haut-relief : La résurrection, de M. Alfred Lanson, a obtenu une médaille de 2» classe et a été acquis par l’Etat ; le corps de l’ange et celui de Jésus ressuscité y sont fort bien traités.
- L'âge heureux est un bas-relief charmant de M. Peter. Le secret de la beauté antique a été retrouvé dans cette ûllette embrassant au museau une biche qu’elle- tient
- par la tête et dont l’enfant que tient sa mère assise et qui porte ses deux petites mains au cou de la biche.
- L”Histoire gravant sur ses tablettes la date de la libération du territoire : 3 août 1873, bas-relief de M. Guilbert, figure, comme on sait, dans le monument que la ville de Nancy vient d’élever récemment à la gloire de M. Thiers. C’est une œuvre d’un grand caractère et qui fait honneur à M. Guilbert.
- Philippe Marsal.
- Fin.
- Libéralités au Clergé.
- Nous venons d’ouvrir un recueil curieux sortant des presses de l’Imprimerie nationale, sous le titre de« Statistique de la France, » recherchant le montant des libéralités faites depuis 1836 aux « établissements religieux n’ayant aucun caractère hospitalier ou charitable » (évêchés, cures, fabriques, grands séminaires, communautés religieuses et consistoires).
- Dans ce travail de statistique, les immeubles ont dâ être estimés au-dessous de leur valeur vénale ; quant aux valeurs mobilières, il est inutile d’expliquer pouquoi l’on n’en peut connaître qu’une très-faible partie. Ce sont elles cependant qui composent la principale fortune du elergé et qui lui permettent de parvenir aux propriétés immobilères par la voie si connue des personnes interposées.
- De 1836 à 1855 (vingt ans), les libéralités faites au clergé, et autorisées après contrôle par le gouvernement, ont monté à 21,695,300 francs (valeurs mobilières, 17,286,300 francs ; — immeubles, 4,409,276 fr.), soit par année une moyenne de (1/20) 1,048,765 francs.
- De 1856 à 1865 (dix ans), nous nous trouvons en plein empire. Aussi, le chiffre s’élève-t-il à 43,179,721 francs (valeurs mobilières, 28,377,995 francs; — immeubles, 14,801,726 francs), — soit par année une moyenne à peu près « quadruple » de 4,317,972 francs.
- En 1863, progression constante : 6.657,927 francs (valeurs mobilières, 4,740,680 francs ;—immeubles, 1,917,247 francs).
- De 1867 à 1870, l’administration déclare que tous les documents font défaut. Nous nous abstiendrons de commenter cette lacune significative.
- De 1871 à 1875, le niveau des libéralités faites au clergé s’élève en raison directe des efforts tentés pour nous sauver au nom de Rome et du sacré-cœur* ou* plus clairement, pour nous ramener au régime monarchique :
- Moyenne annuelle de 1/5 pour la période de 1871-1875 ; 9,443,841.
- Pour la totalité de ces cinq années il y a eu 10,486 donations et 12,989 donateurs.
- VALEURS MOBILIÈRES IMMEUBLES TOTAL
- 1871 .............. 2.533.878 1.083.930 3.617.808
- 1872 ............... 4.738.025 2.806.041 7.544.066
- 1873 .............. 6.611.659 4.946.069 11.557.728
- 1874 ............. 8.066.005 5.042.608 13.108.613
- 1875 .............. 7.591.693 3.799.298 11.390.991
- 29.541.260 17.677.946 47.219.206
- Nous ne connaissons pas encore les chiffres pour les années écoulées depuis 1875, mais ils doivent accroître considérablement ceux que nous venonons de reproduire, et lesquels, du reste, se passent de commentaires.
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- Statistique.
- Sur une population de 10 mille habitants on compte:
- En Allemagne406 naissances — 292 morts — 90 mariages. En Autriche 402 » 382 » 88 »
- En Angleterre 346 » 220 » 77 »
- En France 267 » 231 » 86 »
- Sur le même chiffre de population, on trouve :
- En Allemagne 1840 écoles élémentaires.
- En France 990 »
- En Autriche 890 »
- En Angleterre 800 »
- Les terrains en culture sont :
- En Allemagne 32,000,000 hectares.
- En Autriche 38., 600,000 »
- En Angleterre 19,300,000 »
- En France 44,000,000 »
- Etendue de forêts :
- En Allemagne 14,000,000 hectares.
- En Autriche 18,800,000 »
- En Angleterre 100,000 »
- En France 8,000,000 »
- (Extrait de la Bœrsenuitung.)
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- L’ouvrier tel qu’il était, tel qu’il est et tel qu’il pourrait être. — 1 vol. in-12. Fischbacher, éditeur.
- Cet opuscule mérite d’être lu. Ecrit avec clarté par un homme qui a réfléchi sur la question ouvrière, il contient beaucoup de faits, beaucoup de jugements que nous partageons. Nous allons plus loin, sensiblement plus loin que l’auteur, les lecteurs du Devoir s’en apercevront bien vite, mais sgs intentions et les nôtres sont les mêmes. G’est déjà beaucoup. „ .... ^
- Depuis sa fondation en 1872, la Société française de Tempérance a cherché surtout, en provoquant des recherches de toutes sortes sur les boissons alcooliques, à étabdr scientifiquement l’influence désastreuse qu elles exercent sur la santé physique et intellectuelle des populations. Aujourd’hui que ce but est atteint, elle a pensé que, tout en continuant à publier dans ses bulletins tous les documents relatifs aux boissons alcooliques, elle devait désormais, en se mettant a la portée de tous, chercher à étendre son action, à pénétrer dans la famille, dans l’atelier, dans l’école même et commencer ainsi, dès le jeune âge, la lutte qu’elle a entreprise contre l’un des plus grands fléaux des temps modernes.
- C’est dans ce but qu’elle vient de fonder le petit journal mensuel : Le Bon Conseiller. ... ,
- L’abonnement pour chaque exemplaire nest que de deux francs par an.
- Le Bon Conseiller cherchera tout spécialement à détruire les abus, à combattre les préjugés, à opposer une digue aux ravages toujours croissants de 1 alcoolisme. Il montrera que l’alcool est un poison, qui, s’il ne tue pas d’un coup, épuise progressivement les forces et amène fatalement la dégénérescence de la famille et de la race.
- Il fera toucher du doigt la part qui revient à l’alcool dans l’accroissement progressif du nombre des crimes, des folies et des suicides et montrera ce qu’on peut obtenir sous ce rapport en luttant avec une énergique persévérance..
- Ajoutons que ce nouveau journal est sous le patronage d’hommes éminents, entre autres de M. Bouillaud de l’Institut, de M. J.-B. Dumas, de l’Académie française, de M. Laboulaye et d’un docteur spécialiste, que le Devoir a souvent cité, M. Lunier.
- Nous aurions bien des réserves à faire sur plusieurs points touchés par l’auteur, particulièrement sur les difficultés de l’association et sur l’utilité des livrets d’ouvriers. Malgré ces quelques faiblesses, ce petit volume est au nombre de ceux qui méritent examen. Il touche à une foule de questions depuis celles relatives à l’école jusqu’à celles touchant les syndicats ouvriers. Les grèves, les impôts, les sociétés de secours, de prévoyance et de retraites y ont aussi leurs chapitres.
- Le Bon Conseiller, journal mensuel. 1 an : 2 fr. Paris, 6, rue de l’Université.
- ..-«fr-........
- Hygiène clés écoles.
- M. Javal vient de faire à ce sujet à la Société de biologie une communication dont voici les conclusions :
- 1° Il est démontré que la myopie reconnaît habituellement pour cause une application prolongée de la la vue avec un éclairage insuffisant.
- 2° Dans nos climats, l’éclairage par la lumière diffuse n’atteint jamais, même en plein air, une intensité nuisible.
- 3° Pour obtenir un éclairage suffisant au moyen de jours largement praliqués d’un seul côté, il faut que la largeur de la salle n’excède par la hauteur des fenêtres au-dessus du sol.
- 4° Avec l’éclairage bilatéral, la largeur de la classe étant, pour la même hauteur des fenêtres, deux fois plus grande que dans le cas d’éclairage unilatéral, l’intensité lumineuse au milieu de la salle est double de celle obtenue à la même distance des fenêtres avec l’éclairage unilatéral. Il ne faut pas cependant que la largeur de la classe dépasse le double de la hauteur des fenêtres.
- 8° Aucune raison théorique n’a été produite à l’appui de l’opinion qui considère l’éclairage bilatéral comme nuisible à la conservation de la vue.
- 6° D’après les statistiques les plus récentes, il existe des écoles où, l’éclairage étant bilatéral, la myopie est relativement peu fréquente; il en existe d’autres où, l’éclairage unilatéral étant établi dans les conditions les plus parfaites, la myopie est aussi fréquente que dans les écoles les plus mal aménagées. Peut-être ne peut-on pas invoquer la statistique en faveur de l’éclairage bilatéral, mais elle ne s’est certainement pas prononcée en faveur de l’unilatéral.
- 7° Il faut attribuer une grande importance à l’orientation des écoles, dont l’axe doit être dirigé du N.-N -O. au S.-S.-O. ; on ne devrait jamais accorder une tolérance de plus de 40 degrés, de part et d’autre de la direction N.-S., à moins de conditions climatériques exceptionnelles.
- 8° Le maître fera face au midi.
- 9° Enfin il est absolument indispensable de ménager de part et d’autre de l’axe de la classe une bande de terrain inaliénable dont la largeur soit double de la hauteur des constructions les plus élevées qu’on puisse prévoir, en tenant compte des progrès de l’aisance qui font multiplier les constructions à' étages, jadis inconnues dans les campagnes. Cette dernière condition est la plus importante de toutes. (Le Médecin).
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- dLe numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 31 AOUT 1879
- f ANNÉE, TOME 3 — N» 51
- JOURNAL DES RÉFORMES SOCIALES
- bureau principal
- a GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert dé quittance.
- France Pays d’Europe
- Un an. . . . 40 f. »* Un an. . . . 41 f. h»
- Six mois. . . 6 »» Autres pays
- Trois mois. . . 3 *» Un an . . . . 43 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- —A/'TT'Jt—
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures AM. Ed.THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Liberté de réunion. — Erratum. — Semaine politique. — Encouragements à la prévoyance. — Instruction secondaire des filles. — A propos de canons. — Il consolato delle societa operaie. — Le progrès par les femmes. — Sociétés coopératives en Angleterre. — Ligue des transports à bon marché. — Variétés.
- LA LIBERTÉ DE RÉUNION.
- Nous avons dit que le droit de s’associer est aussi naturel à l’homme que celui d’aller et venir. Nous pouvons en dire autant du droit de réunion.
- L’homme est un être essentiellement sociable. Pour vivre et pour progresser il a besoin de ses semblables. Il doit donc être libre de se réunir à eux comme il doit être libre d’associer ses efforts aux leurs.
- C’est pourquoi la liberté de réunion et la liberté d’association sont deux droits naturels à l’homme, deux libertés solidaires et qui ne Peuvent aller l’une sans l’autre.
- Cette solidarité est si vraie que M. Louis Plane, dans le but de faire reconnaître ces deux libertés, a déposé une seule et même proposition de loi formulée en un article unique.
- C’est agir logiquement, car nous ne conce-
- vons pas la liberté d’association sans la liberté de réunion, et nous croyons que la liberté de réunion sans l’appui de la liberté d’association ne serait qu’un leurre.
- Malheureusement, l’une de ces libertés sera aussi difficile à obtenir que l’autre. On accordera sans doute des facilités nouvelles aux réunions religieuses qui, à l’heure qu’il est, ne peuvent avoir lieu qu’avec la double autorisation préalable du maire et du préfet. Ce sera déjà un progrès, mais il sera insuffisant.
- Quant à la liberté des réunions politiques ou autres, elle est vue avec défiance par beaucoup de personnes. Peut-être même est-elle plus redoutée encore que la liberté de la presse ou la liberté d’association. Il suffit en effet de parler de la liberté de réunion pour que les pessimistes voient aussitôt se lever devant eux le spectre des clubs échevelés. Cette liberté c’est à leurs yeux le droit d’outrager en public le gouvernement, le droit de prêcher des principes subversifs, le droit de pousser au renversement de l’autorité légale, le droit d’exciter les citoyens les uns contre les autres. Tous les fléaux de la boîte de Pandore sont contenus dans cette liberté.
- Ces prévisions sinistres reposent-elles sur de sérieux fondements? Ceux qui les évoquent sont-ils bien sincères en les évoquant? Leur frayeur n’a-t-elle rien de simulé ?
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- LÈ DEVOIR
- Nous eu doutons, ou plutôt nous le contestons.
- La France n’est pas seule à exister sous le soleil. Il y a encore d’autres pays et dans ces autres pays il y en a de plus libres qu’elle. Or, ces pays ne souffrent pas de la liberté.
- Bien au contraire, ceux où la liberté de réunion est la plus complète sont moins sujets aux excès que l’on redoute que les pays où cette liberté est entravée ou même supprimée. En Angleterre où les meetings rassemblent des milliers et des milliers d’individus, les insurrections sont inconnues ou peu s’en faut. En Espagne où cette liberté a été longtemps confisquée, les insurrections se renouvellent à de si courts espaces de temps qu’elles sont en quelque sorte l’état permanent du pays ; quand une est terminée, une autre commence.
- Et cela se comprend, les réunions publiques sont le porte-voix de l’opinion. Par elles les gouvernements qui tiennent à être renseignés sur les voeux et les besoins du pays — comme c’est le cas du gouvernement anglais — peuvent l’être. Ils peuvent en conséquence donner à l’opinion publique les satisfactions auxquelles elle a droit. Aussi dans ces pays-là pas de troubles. On en a vu un exemple frappant en Irlande il y a une dizaine d’années. M. Gladstone était ministre* Des abus criants et des iniquités séculaires pesaient sur la malheureuse Irlande. Des meetings colossaux et des manifestations monstres furent organisés par les Irlandais. M, Gladstone n’y mit aucune espèce d’opposition. Il laissa toute liberté aux fénians pour développer leurs griefs et proférer leurs menaces. Après quoi il leur donna satisfaction dans une juste mesure et sauva ainsi son pays de la plus imminente des révolutions.
- Rien n’a mieux conseillé le gouvernement anglais dans cette circonstance que la liberté laissée par lui aux réunions. Aucune enquête ministérielle n’aurait pu rendre les mêmes services.
- Les enquêtes ministérielles ne sont que de coûteuses mystifications. Le plus souvent, pour ne pas dire toujours, elles s’occupent moins de rechercher la vérité, que de recueillir des arguments à l’appui d’une détermination préconçue. Le gouvernement qui ouvre une enquête a son
- son parti pris avant de l’avoir ouverte et il a soin de l’organiser de telle façon qu’elle dise exactement ce qu’il veut lui faire dire. C’est se moquer des citoyens, et se moquer d’eux d’autant plus cruellement que c'est eux qui en paient les frais.
- Si même les organisateurs d’une enquête avaient l’intention de la conduire impartialement ils n’arriveraient jamais à être renseignés par elle aussi bien que par la liberté de réunion. Et cela se comprend, car une enquête ne peut consulter chacun tandis que chacun a le droit de dire son mot quand les réunions sont libres.
- Mais la liberté de réunion n’a pas~pour seul avantage de renseigner avec exactitude le gouvernement. Elle en a un autre, plus grand encore, celui de renseigner les citoyens eux-mêmes et de leur permettre de s’éclairer mutuellement sur leurs intérêts personnels ou sur (feux du pays.
- Comme l’a fort bien fait remarquer une pétition à ce sujet émanée des délégués des 53 chambres syndicales, cette liberté est surtout indispensable dans les pays de suffrage universel. Tandis que le silence et la nuit sont les conditions d’existence de la monarchie, la parole et le jour sont les conditions d’existence de la république.
- Ainsi que l’observent excellemment les pétitionnaires :
- « Les citoyens doivent avoir le droit de s’éclairer réciproquement par l’étude en commun des questions constitutionnelles sur lesquelles ils ont fréquemment à se prononcer; et ce serait annuler en fait ce droit, que de le restreindre aux vingt jours qui précèdent chaque élection. Ce n’est pas en quelques heures, et dans te moments de période électorale, moments toujours troublés où les questions générales sont souvent effacées par les questions personnelles, ce n’est pas dans ces moments que les électeurs peuvent se faire une opinion réfléchie sur te matières sur lesquelles ils ont à se prononcer-C’est dans les périodes calmes où il n’y a d’élections, où les passions ne sont pas surexci’ tées, où les discussions personnelles cèdent b place aux discussions de principe.
- « Dire aux électeurs qu’ils sont souverain-'
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- 'ils ont le droit de trancher toutes les ques-ons> ^ leur d®fendre ensuite de se réunir pour {udier les questions qu’on leur reconnaît le ij-oit de trancher, c’est ne leur reconnaître de fluveraineté qu’en vue de la leur faire abdiquer ut de suite ; c’est faire du césarisme, car le irjncipe reste le même, quel que soit le nombre Césars, et l’abdication absolue et aveugle je la souveraineté du peuple entre 800 péronés n’est pas plus acceptable que son abdication entre les mains d’un seul. La République te différencie du césarisme par la substitution la délégation réfléchie à l’abdication dont le Luple français ne veut plus, et c’est pourquoi jd ne saurait contester désormais aux citoyens je droit de se réunir pour discuter toutes les pestions religieuses, philosophiques, législa-ives ou constitutionnelles qui les intéressent. Les citoyens ne dépasseraient leur droit et la iociété ne serait autorisée à intervenir contre mx que si, combattant la forme du gouverne-
- Iœnt établi, ils faisaient appel à la violence, lors qu’ils peuvent agir en toute liberté par la arge voie du suffrage universel.
- « Du reste, la liberté est conservatrice de 'ordre en toute matière. Dès que vous laissez iux citoyens le moyen légal de l’agitation politique pour faire triompher leurs doctrines, c’est ? ce moyen qu’ils s’adressent; dès que vous le leur retirez, c’est à la violence qu’ils font appel, &rce que, en ce cas,la violence seule peut faire triompher leurs idées.
- « Et qu’on ne nous dise pas que les ennemis le la République profiteront contre nous de la iberté que nous leur donnerons. C’est l’éternel argument des gouvernements qui ont peur de h liberté malgré l’expérience. Nous disons ' Malgré l’expérience », car ce n’est jamais par a liberté que les gouvernements ont péri, c’est Par la compression.
- “ Qu’on ne dise pas non plus qu’on craint de î01r reparaître les clubs, et avec eux des théo-?es Propres à jeter l’effroi dans les populations. 3 clubs, les agitations révolutionnaires nais-des situations et ne les créent pas. En 1869 vous avez eu les clubs avec la loi cepen-si restrictive que l’empire vous avait *JQriee> parce que l’empire s’effondrait, parce e a situation était révolutionnaire. Vous ne
- les avez plus aujourd’hui, quoique la loi soit à cette heure plus libéralement pratiquée qu’alors, parce que la République s’assied et se fortifie, que la situation est absolument pacifique. En 1869, quiconque attaquait le pouvoir était assuré de rencontrer un auditoire enthousiaste. Quiconque aujourd’hui essaie du même moyen de popularité est étonné de l’isolement dans lequel il demeure. Jamais époque ne sera mieux choisie pour décréter la liberté de réunion, pour décréter toutes les libertés.
- « Ajoutons qu’en cette matière l’expérimentation est faite; depuis deux ans on peut dire que la liberté de réunion règne à peu près complètement en fait, sinon en droit, puisque, à de rares exceptions près, toutes les autorisations demandées sont accordées, puisque la liberté des réunions privées est respectée dans son acception la plus large.
- « Quel trouble, quelle inquiétude, quel abus s’en est suivi ? Aucun.
- « Nous avons donc le droit de dire que l’expérience a prononcé souverainement et que l’heure est venue de consacrer législativement une liberté dont l’innocuité est à la fois démontrée par la théorie et par la pratique. »
- Nous n’avons qu’une seule réflexion à ajouter à celle des pétitionnaires.
- Les délégués des 53 chambres syndicales dont émane la pétition appartiennent presque tous à la classe ouvrière. Ils sont, par leur position même, mieux qualifiés que d’autres pour être au fait des sentiments de cette classe. Il y a donc lieu d’accorder une attention toute particulière à ce qu’ils disent de l’impossibilité de la résurrection des clubs. Il est certain, en effet, que dans une république assise, comme l’est aujourd’hui la République française, les idées de révolution ne font plus illusion à personne. Ces idées du siècle passé sont un ana* chronisme dans le nôtre. C’est un vestige de cet odieux droit de la force que doivent condamner tous les hommes de bon sens.
- Une fois que le suffrage universel fonctionne dans un pays, ce pays devient maître de ses destinées. Il n’a plus que le gouvernement qu’il se donne. En conséquence toute tentative révolutionnaire contre ce gouvernement est un crime contre la volonté nationale.
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- Les yeux de la classe ouvrière se sont ouverts à cette vérité. A quelques années de distance deux faits des plus considérables, le mouvement révolutionnaire de la Commune de Paris et le renversement pacifique de M. de Mac-Mahon se sont chargé de la démontrer avec la plus grande évidence.
- Tandis que ce que la Commune a produit de plus clair, c'est une réaction forcenée qui fit perdre en quelques semaines ce que la France avait mis des années à conquérir, le renversement de M. de Mac-Mahon, victoire obtenue par la seule force des bulletins, permit à la France d’entrer dans la voie des mesures sages et du progrès continu.
- Il faut aujourd’hui un étrange aveuglement ou une obstination bien enracinée pour n« pas reconnaître que partout où le suffrage universel a rendu les peuples maîtres de leurs destinées, le temps des révolutions est passé.
- Si quelques hommes en sont encore à rêver des procédés semblables, ils restent perdus dans l’immense masse de la nation qui ne voit en eux que des hommes imbus des préjugés d’un autre âge.
- Le danger de voir restaurer les clubs est donc purement chimérique. Alors pourquoi différer si longtemps la reconnaissance de la liberté de réunion?
- Ed. Champury.
- ERRATUM
- Une erreur dans la mise en page de notre dernier numéro a rendu inintelligible notre Bulletin bibliographique.
- Le paragraphe débutant par ces mots : « Nous aurions bien des réserves à faire » (p. 800,2e colonne, 6e ligne), ainsi que le titre du journal qui suit, doivent être intercalés entre la 7e et la 8e ligne du texte du Bulletin bibliographique, immédiatement après ces mots : « C’est déjà beaucoup. »
- LA SEMAINE POLITIQUE
- ILes conseils généraux. — La session h assemblées départementales poursuit son cours paiJlj et sera close, dans la plupart des départements, avec fin de cette semaine. La question soumise aux délit* rations des conseils généraux, dont l’opinion s’est i plus purticulièrement occupé est celle de savoir conim,, la loi sur l’enseignement supérieur serait accueillie 2 les représentants des cantons Les premiers scrutins sÜ les vœux présentés ont commencé par être favorabk aux cléricaux, qui ne se sont pas fait faute de pow des cris de joie. ^
- La proportion dont triomphaient si bruyamment l feuilles réactionnaires est déjà fort diminuée. Ce n’2 plus 12, comme le disaient d’abord les organes jésuiu ques, mais bien 22 assemblées départementales qui j-émis jusqu’à présent des vœux favorables à l’article 7^ nombre des vœux hostiles est seulement accru de de* unités. Désormais, il y aura égalité, et, à la fin de la maine, M. Jules Ferry aura une majorité considérai^ bien que certains départements ne veuillent pas tru. cher cette question. U y a cinq conseils généraux qj ont clos leur session sans émettre de vœu : ce sont cem de Belfort, de Lot-et-Garonne, de la Meuse, de l’Ornea du Pas-de-Calais.
- Le parti légritimis+e. — Depuis quelque semaines, on remarque une certaine agitation dans^ parti légitimiste, agitation qui a suivi de près la put cation d’une lettre où le comte de Chambord se déclar» « prêt à tout. » Des conciliabules ont eu lieu sur diiq points du territoire et l’on assure même, c’est la fuir» qui l’a affirmé, que le dernier des Bourbons de Fra» était venu présider une réunion de ces séances a château deDampierre. L'Union a démenti le fait, ma la Patrie a énergiquement maintenu son dire. D’aut» part, un journal officieux rapporte que M. deChamboi est si bien venu en France que la préfecture de poli» l’a invité à repartir. Est-ce pour cela que l’tônoim veut pas que son roy ait fait une apparition à Paris « à Dampierre ?
- Rappelons à ce propos que VUnion, en 1873, déclan, avec une parfaite sérénité, que la nouvelle du passait de son prince à Versailles était fausse ; et depuis il a« prouvé d’une façon indubitable que cette nouvelle étai vraie. Aujourd’hui, VUnion se trouve dan3 le cas menteurs qui ne sont pas crus lors même qu’ils poc-raient dire la vérité. Le noble journal a beau se retn> cher derrière une dépêche de Vienne qui constate» présence du prétendant dans cette ville, le 22 août :t» prouve tout simplement qu’à son retour de France, * comte de Chambord est allé voir l’empereur d’Autrich
- La vérité doit être que les légitimistes sont assez p« enchantés de ce que leur a dit le prince, qui aime bi# parler et écrire, mais se soucie peu agir, et qu-préfèrent nier son voyage que de donner des expiiez tions officielles aux impatients du parti ; — il en res» encore quelques-uns, dit-on. — Les autres continaewj* à se recueillir. En résumé, une tempête dans un vert d’eau de Lourdes.
- Les affaires d’Egypte — Le Times anno^ que l’Angleterre et la France ont précisé, samedi,* pouvoirs de la commission d’enquête égyptienne, b* commission prendra pour base de ses travaux le rapF de l’ancienne commission. Elle examinera les propj* tions qui ont été faites relativement à l’administra^ des chemins de fer et à la Daïra, d’après lesquelle» ' revenus de l’Egypte seraient augmentés annuelle®, de 600,000 ou 700,000 livres sterling. On croit qü6 commission terminera bientôt ses travaux.
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- Le devoir
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- î-endemcnt des impôts. — On vient d’arme ministère des finances les chiffres exacts du r'e/ ment des impôts indirects pour les sept premiers r • Cde l’année 1879. Ces chiffres indiquent un état de ^périté qui, sans doute, n'a d’équivalent dans aucun
- impôts et revenus indirects ont donné, pour les t nremiers mois 1879, une plus-value de 85,775,000 presque toutes les branches de revenu public ^Qtribué à cette plus-value à deux ou trois excep-
- ^urbien apprécier ce résultat vraiment merveilleux, Mil ne pas perdre de vue qu’une crise industrielle jîcole pèse sur le monde entier et se traduit dans la Wt des pays par des insuffisances de revenu. En JîPe, au contraire, telle est l’inépuisable fécondité du .'que même avec cette crise on dépasse les prévi-budgétaires de plus de 95 millions.
- ;.pon compare le résultat des sept premiers mois de « avec celui de la période correspondante de 1878, île trouve encore plus frappant.
- ' impôts indirects ont donné, pour cette période, Tj/ô, 44,537,000 francs de plus qu’en 1878.
- ^cependant cette année 1878 était celle de l’Exposi-; universel le, où toutes les prévisions d’impôts indicé avaient subi une majoration de 10 p. 100 à raison ! concours d’étrangers attirés par la grande exhibition ! Champ de-Mars.
- Le 'ieutenant Carey. — On a beaucoup parlé, ces derniers mois, du lieutenant Carey qui a eu le Éeurde ne pas mourir, quand le prince impérial ibiitsous les coups des sauvages. L’opinion publique, «lie même lorsqu’elle était indifférente, n’a pas com-s d’abord qu’un camarade, qu’un soldat pût s’é-ipper d’une embuscade fatale à son compagnon d’ar-s Elle n’a voulu se rendre compte ni de la scène, ni rôle du lieutenant Carey, ni du concours de fatalités i perdu le prince quand ses hommes le croyaient iré.
- h Angleterre, on est allé plus loin, et nous avons pu Indre un instant que l’amour-propre britannique, itéoutre mesure, ne consommât une grande injustice cherchant une victime expiatoire, cjourd’hui l’innocence complète et la parfaite régu-'éde conduite de l’officier anglais ont été reconnues; cntence hâtive et passionnée du conseil de guerre a cassée ; le lieutenant Carey a été rendu à son grade et ‘liberté: c’est justice!
- ne ressort-il de toute cette affaire ? C’est que si des «sont été commises, elles ne l’ont pas été par le ^nant Carey. Elles sont, comme nous l’avions bien ^nti, le fait d’un jeune homme inexpérimenté qui aide commander à la France et qui était incapable *rvir de caporal à six hommes.
- le
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- * succession Andrassy. — La question de ^cession du comte Andrassy semble plus difficile a wlre qu’on ne l’eût imaginé tout d’abord.
- la Gazette de Cologne, l’empereur a chargé récent le comte Andrassy de prier le comte Karolyi, fadeur à Londres, d’accepter le portefeuille des ^ étrangères. Celui-ci a objecté que sa connais-
- * parfaite de la langue magyare l’empêcherait de comme il faut sa politique dans la délégation
- £°lse. el qu’il lui serait dès lors impossible d’ac-.[,ce Poste important.
- cires conseillers recommandent toujours à l’empe-choisir le comte de GLam-Martinitz comme suc-ttdu comte Andrassy ; mais les Magyars combat» choix et préféreraient le comte Szechenyï, e à Berlin, qui est peu disposé à accepter le
- ' ^ise continue donc, mais la retraite du comte An-e^.Pas moins décidée ; toutefois, il restera ftlui6 • ^^r^era les affaires du ministère jusqu’à ce ^ ait trouvé un successeur.
- En attendant le ministre démissionnaire est allé visiter le prince de Bismarck, à Gastein ; s’il faut en croire les nouvellistes autrichiens, cette entrevue aurait pour but d’affirmer au chancelier allemand que la re • traite du premier ministre d’Autriche-Hongrie n’apportera aucun changement dans les relations des deux empires. C’est ce que nous avions prévu.
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- La Prusse et le 'Vatican. — La Correspondance politique de Yienne nous apporte quelques renseignements sur les dispositions du prince de Bismarck relativement aux négociations. Le chancelier aurait déclaré qu’il n’admettrait aucune discussion sur cinq au moins des douze points du différend. Ces cinq points seraient : loi sur les corporations religieuses ; loi accordant à l’Etat Je droit de contrôler la tenue des séminaires et de réclamer de tout aspirant au sacerdoce certaines garanties d’instruction ; loi astreignant les évêques à communiquer au gouvernement les nominations aux charges ecclésiastiques ; loi établissant, à Berlin, une cour ecclésiastique pour juger et même révoquer les membres du clergé ; et, enfin, loi imposant aux évêques de notifier au pouvoir civil toute amende dépassant un certain chiffre, dont ils frappent un prêtre. Or. ces lois, les quatre dernières surtout, appelées communément « loi de mai », sont la cause avouée du conflit entre la curie romaine et le gouvernement prussien. Mais il y a une série de sept autres lois que le saint-siège lui-même ne regarde pas comme des cas de guerre : ainsi la loi qui introduit le mariage civil dans le royaume de Prusse ; celle qui attribue à l’Etat le droit d’inspecter les écoles ; celle qui accorde aux paroisses le droit d’administrer elles-mêmes les biens de leurs églises ; celle qui prive de son temporel le clergé récalcitrant ; celle qui règle l’administration des diocèses considérés|par l’Etat comme n’ayant plus d’évêques, celle qui interdit l’exercice des fonctions religieuses à toute personne non autorisée par l’Etat ; celle qui permet à chacun de sortir de l’Eglise catholique. Seulement, si l’on demandait des concessions àM. de Bismarck sur ces sept lois, il exigerait, en retour, qu’on lui en fit sur les cinq autres, c’est-à-dire que les catholiques allemands et le pape les acceptent telles quelles.
- Nous nous bornons à exposer ainsi la question ; mais il est bien difficile de savoir qu’elle sera l’issue de ces longues négociations où chacun cherche à jouer au plus fin.
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- La Russie et la Prusse, — Est-ce une conséquence des démonstrations d’amitié que les empereurs d’Allemagne et d’Autriche se sont faites à Gastein? Nous I ne saurions le dire ; mais il faut constater que, depuis cette époque, le langage de la presse russe est des plus agressifs à l’endroit de l’Allemagne. Un journal de Saint-Pétersbourg raconte qu’à Dunabourg les pompiers font l’exercice selon le règlement prussien, et il va jusqu’à dire que ces pompiers sont enrégimentés par l’Allemagne pour créer des difficultés à la Russie sur la Baltique.
- Il ajoute ces mots : « L’Allemagne est un serpent que la Russie rencontrera un jour. Pourquoi la Russie ne prendrait-elle pas ses mesures pour enlever immédiatement son venin au serpent ? »
- Il est maintenant de toute évidence que derrière cette première ligne des tirailleurs de la presse grandit l’animosité de deux peuples, et l’hostilité sourde des deux gouvernements.
- L’amitié personnelle qui unit les empereurs d’Allemagne et de Russie est moins forte que l’antagonisme qui existe entre le prince de Bismarck et le prince Gorts-chakoff, et qui a éclaté au congrès de Berlin. On peut dire, dès à présent, que la ligue des trois empereurs a vécu.
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- JL© voyage de ML Oairoli. — La politique chôme et les ministres voyagent comme de simDles
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- LE DEVOIR
- mortels ; il en est pourtant parmi eux que la presse poursuit jusque dans leur retraite des villes d’eaux. C'est particulièrement le cas de M. Cairoli, dont le voyage en Allemagne provoque de nombreux commentaires, surtout dans les journaux italiens et allemands.
- « Sous prétexte de prendre les eaux, dit une correspondance de Rome adressée à Y Indépendance lelge, M. Cairoli va s’entendre avec M. de Bismarck sur les questions les plus importantes de la politique étrangère, ce qui serait un retour plus ou moins avoué à l’alliance allemande. »
- D’après la Fanfulla, M. Cairoli se serait rendu à Saint-Maurice pour entretenir de son projet l’ambassadeur d’Allemagne en Italie, M. Keudell, qui aurait approuvé son dessein. Le Courrier d'Italie, enfin, se dit en mesure de nous révéler le but de la visite de M. Cairoli à M. de Bismarck : c’est afin d’amener une entente de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie, à laquelle la Russie ne tarderait pas à se rallier, dans la question égyptienne. Il ajoute que ces puissances comptent proposer à la France et à l’Angleterre que cette question soit désormais traitée collectivement par toutes les puissances. Nous ne sommes pas en mesure de confirmer ou de démentir ces nouvelles, que nous n’avons reproduites qu’à titre de renseignements. Cependant ce qui semble leur donner quelque vraisemblance, c’est qu’elles ont été mises en circulation par des journaux qui sont en rapport avec le ministère italien.
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- Les finances turques. — La Porte semble être définitivement à bout de ressources. Le ministre des finances vient, paraît-il, d’adresser au sultan un rapport dans lequel il appelle l’attention du souverain sur les dépenses excessives occasionnées par l’armée, outre celles que nécessite l’entretien d’un demi-million de réfugiés musulmans. Le rapport fait prévoir une catastrophe financière, qu’il considère comme inévitable. Au reste, la catastrophe a déjà commencé. En effet, il y a quelques jours, le ministère de la guerre à Constantinople fermait ses portes ; les employés de tout grade, n’ayant pas reçu leurs appointements depuis nombre de mois, s’étaient mis en grève. L’armée est dans le même cas ; les officiers ne reçoivent plus leur solde et dans bien des provinces les soldats ne recevant plus de rations ou un équivalent en argent vivent aux dépens de l’habitant. La Porte s’est émue du rapport du ministre des finances. Elle a donc décidé de licencier immédiatement ie premier ban des rédifs ; elle annonce en outre le licenciement de trois autres bans dès que la question grecque aura reçu une solution. L’effectif de l’armée turque se trouvera alors réduit à 100,000 homme, soit environ 80,000 hommes de moins que n’avait l’armée sur le pied de paix avant la guerre avec la Russie. Ces mesures seront-elles suffisantes pour rétablir l’ordre dans les finances ottomanes? Il y a fort à craindre que non.
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- Les frontières helléniques. — A Constantinople, la conférence entre les plénipotentiaires ottomans et grecs poursuit ses travaux. Les diplomates turcs devaient déclarer dans la dernière séance comme base de négociation la ligne frontière que le Congrès de Berlin a, non pas déterminée exactement, mais seulement indiquée. On prévoyait une acceptation en principe; mais la discussion portera sur les détails et l’on prévoit qu’elle sera longue, car l’un de ces détails n’est rien moins que Janina.
- En attendant, une dépêche d’Athènes nous apporte le texte d’un fefta ou rescrit, fort curieux dans son esprit et dans sa forme, que le Cheik-ul-Islam aurait envoyé aux autorités turques de la Thessalie, et qui a évidemment pour but de les préparer à une cession de territoire. Il va sans dire que le Cheik-ul-Islam ne fait aucune allusion aux nécessités politiques du moment ou à la pression des puissances. Il s’agit tout simplement d’une aumône :
- « Un ancien petit Etat voisin vit en paix et en bonne '
- harmonie avec nous dans des temps critiques. L’an™ étant ordonnée par la Divinité, notre auguste"souy?1 pénétré de ce sentiment, a décidé qu’un morceai ' grand empire ottoman sera détaché et donné 4 « infime nation, pour lui permettre de vivre à l’ahp 1 Il est inutile d’insister sur le côté plaisant de ce re^’ Il nous semble que le le Cheik-ul-Islam fait preuve"*' cette circonstance, d’une charité toute gasconne ’ Mais peu importe la façon dont le sultan s’y pre . pour déguiser vis-à-vis de ses sujets une cession de ritoire. L’essentiel est que la question grecque soit vi ^ aussitôt que possible, dans un sens, ou dans un aut-
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- La repris© des affaires. — De divers c6 arrivent des nouvelles qui signalent une reprise T affaires. Il y a une amélioration notable du comme-et de l’industrie non-seulement en Angleterre et Etats-Unis, mais même en Allemagne. Cette reprise ? la Gazette nationale, de Berlin, ne se fait pas sentir (k. toutes les branches du commerce; la construction^ machines et l’industrie lainière montrent de l’actir-J mais le fer brut et la houille languissent encore • te fois le mouvement s’étend, et tout fait présager la fin. la crise qui a sévi pendant des années.
- ENCOURAGEMENTS A LA PRÉVOYANCE
- progrès de l’épargne
- Au nombre des bienfaits que nous a valus défaite, il faut mettre à l’un des premiers rangs, développement de cette grande qualité qui a no: prévoyance.
- A aucune époque l’épargne n’a pris chez nous^ proportions aussi considérables qu’aujourd’hui. Ci une constatation fortifiante.
- En effet, bien que la population du pays ait diminuée par la perte de l'Alsace-Lorraine, qu’une somme épouvantable de capitaux ait anéantie par la guerre, bien que l’incertitude po!:^ que du lendemain ait nui au développement de! richesse pendant sept ou huit ans, bien que les imp-| désastreux élaborés sous le gouvernement de Thiers aient pesé sur le travail et non sur le cap-sur le producteur et non sur l’oisif, sur le nécesü et non sur le superflu, enfin bien que des empr renouvelés — et quels emprunts ! — aient ^ appel aux petites bourses, le montant total dépôts faits aux caisses d’épargne est plus fort j jourd’hui qu’il n’a jamais été, plus élevé qu’avant la guerre.
- La plus haute somme des dépôts atteinte atf-j guerre était de 720 millions. Cette somme( retombée à 515 millions en 1872 ; elle était ^
- MILLIARD ET DIX MILLIONS en 1878.
- Durant les quatre dernières années, c’est-' depuis l’augmentation du nombre des caisse* j formation de caisses d’épargne scolaires, l'aU-J tation de la somme des dépôts a été en nioj,(
- 437 millions par an.
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- C’est un progrès sans égal dans l’histoire des caisses d’épargne d’aucun pays. Cette supériorité de la France en matière d’épargne paraît encore plus sensible si l’on tient compte du fait que le maximum de dépôt pour un livret est seulement de 1,000 francs en France, tandis qu'il est en moyenne 3 fois plus élevé dans les autres pays.
- En présence de la faveur exceptionnelle dont jouit aujourd'hui l’épargne, nous nous demandons si le moment ne serait pas venu pour l’Etat de donner un grand exemple de justice en égalisant le taux de l’intérêt qu’il sert aux déposants à la caisse d’épargne avec le taux de l’intérêt qu’il sert aux porteurs de rente.
- Deux raisons militent en faveur de cette mesure : une raison d’équité et une raison de moralisation
- RAISON D’ÉQUITÉ.
- La raison d’équité est bien simple. Elle repose sur cet aphorisme: A service égal, égale rétribution.
- Deux mots d’explication feront comprendre notre pensée.
- L’Etat a besoin d’argent. Ceux qui lui prêtent lui rendent service. Il les remercie de ce service en leur servant un intérêt. Une somme de cent francs prêtée à l’Etat, quel que soit le prêteur et le mode du prêt, vaut cent francs, ni plus ni moins. Elle rend service pour cent francs et a droit à l’intérêt de cent francs.
- Tel est le principe. Malheureusement la pratique s’éloigne fort de ce principe. L’Etat reçoit de l’argent des dépositaires à la caisse d’épargne et de l’argent des souscripteurs à ses titres de rente. Aux premiers il sert de 3 à 3 1/2 0/0, aux autres 6 0/0. (1) Pour quelle raison le service que l’ouvrier ou l’employé rend à l’Etat en lui prêtant par l’intermédiaire de la caisse d’épargne, serait-il moins en droit d’être rénuméré que le service du capitaliste qui souscrit un titre ? Les cent francs de l’un rendent à l’Etat le même service que les cent francs de l’autre. Y a t-il une raison pour que les petits capitaux prêtés à l’Etat soient moins productifs que les gros ? Oserait-on soutenir que le gros capitaliste a plus besoin d’intérêt que celui qui possède seulement de petites économies ?
- Mais c’est le contraire qui est vrai. S’il doit exister entre les taux des intérêts servis aux créanciers de l’Etat une différence, il vaudrait mieux que cette différence fât en faveur de celui qui a peu qu’en faveur de celui qui a beaucoup. Plus on possède de capital, moins la rente de ce capital est
- (1) L’émission des emprunts est toujours faite au-dessous du pair au taux voulu pou:' que le coupon rapporte 6 O/-1 du prix d’émission.
- indispensable au possesseur ; moins on possède, plus la rente est nécessaire. Il faut vraiment que l’état social soit organisé au rebours du bon sens pour que l’économie y soit surtout profitable à celui qui en a le moins besoin.
- L’Etat n’a qu’un seul prétexte pour agir comme il agit. L’argent des caisses d’épargne doit censément rester à la disponibilité des déposants ; il ne peut donc être immobilisé.
- L’explication est spécieuse. D’abord même pendant ! les plus grandes paniques, même pendant l’invasion, les déposants n’ont réclamé qu’une très faible partie de leur dépôt. De plus le Trésor a toujours un encaisse très-considérable, beaucoup plus considérable qu’il n’est nécessaire pour faire face aux éventualités. Enfin il serait facile de reconnaître au ministre des finances, pour le cas de panique^ exceptionnelle, le droit de rembourser les créances au moyen de papier d’État ayant momentanément cours forcé. Le cours, forcé de ces valeurs fiduciaires serait levé une fois la crise passée, comme il a été levé après la guerre sur les billets de la Banque de France.
- RAISON DE MORALISATION.
- La raison de moralisation qui milite en faveur de la réforme que nous proposons n’est pas moins importante que la raison d’équité.
- En effet, peu de qualités sont aussi profitables à une population que la prévoyance. En poussant l’individu à restreindre son bien-être du moment en vue des éventualités de l’avenir, l’épargne incite h ne plus vivre au jour le jour, à songer davantage à l’avenir, à réfléchir davantage sur les dépenses qui ne sont pas de première utilité, en un mot â contracter des habitudes d’ordre.
- Tout cela est excellent, car le désordre, les dépenses irréfléchies, l’insouciance de l’avenir, mènent bien vite un homme à la misère, puis au découragement, puis à tout ce qui s’ensuit. On a vu des hommes perdre toute dignité par les seules conséquences de leur conduite imprévoyante. S’ils avaient eu quelques économies devant eux l’arrêt momentané de leur gagne-pain n’aurait pas suffi à les abattre.
- Or, remarquez ceci. L’épargne étant le sacrifice, la privation d’une satisfaction immédiate en prévision d’éventualités futures, elle sera d’autant plus générale qu’elle sera plus lucrative. En offrant en appât à l’épargne un intérêt plus élevé que celui qu’on lui sert aujourd’hui, on encouragera les personnes à épargner.
- Maintenir l’intérêt des caisses à un faible taux, c’est nuire à la prévoyance ; accorder un intérêt éle^é, c’est la favoriser. On développera donc cette
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- belle qualité de la prévoyance ; autrement dit on fera œuvre moralisatrice en élevant le taux d’intérêt de l’épargne.
- PRATICABILITÉ.
- Reste la question pratique.
- L’Etat, dira-t-on, en servant un intérêt plus fort aux déposants des caisses d’épargne grèvera lourdement son budget ; de plus la nouvelle mesure devant entraîner forcément de nouveaux dépôts, la charge de l’Etat sera d’autant plus lourde.
- Notre réponse sera simple.
- D’abord, dirons-nous, quand il s’agit d’accomplir un acte de justice et une œuvre de moralisation, la dépense ne doit pas être prise en considération. Occupons-nous d’abord de ce qui est juste et moral et le reste nous sera donné par surcroît.
- Ensuite la charge de l’Etat ne portera que pour la rente des dépôts déjà effectués.Pour ceux de l’avenir, cette charge n’existera pas. En effet, l’Etat a besoin pour ses grands travaux publics d'emprunter plusieurs milliards. Si les dépôts des caisses fournissent quelques centaines de millions, une certaine partie de ces dépôts pourra être immobilisé et ce sera autant à déduire de l’émission du 3 0/0 amortissable.
- Enfin la prévoyance, ne l’oublions pas, empêchera bien des personnes atteintes par la maladie ou affaiblies par l’âge de tomber à la charge des communes ou de l’Etat. Le développement de la prévoyance aurait pour contre-coup la diminution du budget des hospices, des prisons et des dépôts de mendicité. On regagnerait par cette voie tout ou partie de ce qu’on aurait dépensé dans un autre sens.
- En somme la mesure est praticable et nous sommes convaincu qu’elle serait féconde. Il est acquis que tout progrès fait dans le sens de la justice et de la moralisation rapporte à la longue plus qu’il n’a coûté lors de son apparition.
- Ed. Champury.
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- Sur’ l’eusesgnement die la langue française.
- On enseigne trop la langue française comme une langue morte : on suppose que l’élève ne sait pas le français, qu’il ne l’a pas parlé avant d’entrer à l’école.
- Ces parties du discours que vous lui enseignez, il les connaît depuis longtemps ; il a employé des substantifs, des verbes, des pronoms, bien longtemps avant de franchir le seuil de l’école.
- Quand vous avez à faire connaître ce que c’est qu’un substantif, le moyen le plus simple, c’est de prendre dans les derniers mots prononcés par l’enfant quelque substantif et de le lui donner en exemple ; vous demanderez ensuite des exemples aux autres élèves de la classe : chacun fournira le sien. A la fin, vous aurez de la peine à arrêter le torrent.
- Il en est de même pour les autres parties de la grammaire. C’est toujours une surprise devoir ce que savent les enfants. Il y a quelque temps, je faisais conjuguer des verbes à un bambin de cinq ans ; je lui avais donné successivement : j'aime, je cherche, je cause, etc... ; puis, dans un moment de distraction, je lui donne à conjuguer: je me promène, tu te promènes, etc., il savait le verbe réfléchi ; la langue maternelle n’avait pas attendu la leçon du grammairien.
- Il en est ainsi de toutes les parties de la grammaire vraiment essentielles : par exemple, des conjections qui demandent le subjonctif : à moins que, pourvu que, de peur que, pour que.. Faites faire à vos écoliers des phrases dans lesquelles entrent ces conjonctions : vous pourrez alors faire remarquer qu’ils n’ont pas, avec pourvu que, employé la même forme du verbe qu’avec parce que.
- Nous devons tirer de l’enfant ce qu’il sait : c’est alors un plaisir pour lui de voir que la grammaire n’est pas une chose nouvelle qu’on lui apporte du dehors, mais qu’il la pratique depuis longtemps lui-même.
- Apprendre est quelquefois une chose difficile, mais constater ce qu’on sait est toujours une occupation agréable. MICHEL BRÉAL.
- Professeur au Collège de France.
- INSTRUCTION SECONDAIRE DES FILLES.
- On ne saurait le dire trop haut : en France, l’enseignement moyen ou secondaire des filles, celui qui s’adresse aux classes aisées, n’est pas à réformer, ni à compléter : il est tout à créer, car il n'existe pas. Il y a des couvents ; il y a ça et là des cours libres, du soir et du jour, populaires et gratuits ou payants ; il y a quelques établissements laïques, en très-petit nombre : mais un enseignement public, bien constitué, bien éprouvé, on le chercherait en vain. Ce n’est pas un sujet de médiocre étonnement pour le visiteur étranger de découvrir, en étudiant notre système scolaire, cette immense lacune béante. Ni l’Etat ni les villes (quelques-unes exceptées) n’ont paru,comprendre jusqu’à présent qu’il y eût là un intérêt et un devoir publics de premier ordre. Paris même, qui dans l’instruction élémentaire a conquis un rang distingué entre toutes les capitales, et qui dans cet ordre a eu l’honneur de ne faire aucune différence entre les deux sexes, Paris qui a su fonder des établissements remarquables d’instruction primaire supérieure pour les garçons, n’a pas réussi à créer un enseignement primaire supérieur pour les filles ; moins encore, un enseignement secondaire parallèle à celui des lycées. On se demande comment les familles riches ou aisées, clientes des maisons religieuses ou des cours privés, s’accommodent depuis si longtemps sans murmure d’une éducation irrégulière et incomplète, ou superficielle et souvent frivole, aussi impropre à tremper fortement le caractère qu’à cultiver méthodiquement l’intelligence. Le peuple réputé le plus spirituel de la terre, en tout cas le plus franchement séculier, et
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- qui fait à la femme la plus généreuse part dans le commerce de la vie sociale, est en même temps dénué de moyens pour former l’esprit et l’àme de ses filles.
- Le rapport de M. Sée, avec ses pièces justificatives, nous montre qu’ailleurs on pense autrement, et que l’on agit en conséquence. On ne traite pas la femme comme une « idole à parer », ainsi que s’exprimait, en 1866, M. J. Simon, ni comme une créature trop faible d’esprit et de cœur pour supporter une discipline intellectuelle sérieuse et raisonnable. On considère plutôt que c’est sur elle en grande partie que repose non-seulement le ménage et sa prospérité, mais la famille même avec ses plus hauts intérêts spirituels. On s’accorde à dire avec le lord advocate d’Ecosse, W. Watson, * que la femme est la grande institutrice de la jeunesse. Comme mère, sœur, gouvernante, elle a, plus que l’homme, la direction des garçons et des filles. Elle doit donc acquérir une instruction complète, non-seulement dans les branches qui sont enseignées dans les écoles de filles, mais aussi dans celles qui sont plus particulières aux garçons. »
- C’est en suite de cette manière de voir, admise et professée par les gens les plus « comme il faut » d’Ecosse et les moins suspects d’idées subversives, que l’on enseigne, par exemple, dans une école très-fréquentée d’Edimbourg, l’anglais, le français, l’allemand, le latin, la littérature, les sciences naturelles, les mathématiques, l’économie domestique, la musique, la danse, la gymnastique, les travaux à l’aiguille. « Ce sont, écrit lord "Watson, les jeunes filles les plus avancées qui étudient le latin et les mathématiques. La classe supérieure de latin lit Horace et Cicéron ; celle des mathématiques étudie les six livres d’Euclide et les éléments de la trigonométrie.»
- A quelques différences près de programme, c’est ainsi que l’on comprend l’instruction moyenne à Genève, à Lausanne, à Berne et dans une grande partie de l’Allemagne, dans les pays du nord, aux Etats-Unis. L’Angleterre et l’Italie s’associent de plus en plus à ce mouvement. Comme on ne prend pas moins au sérieux l’éducation régulière des filles îue celles des garçons, on y applique des principes, fos méthodes, des procédés semblables.
- Mais c’est surtout aux Etats-Unis et en Suisse Çuil faut aller si l’on veut savoir combien notre civilisation natiouale est défectueuse à cet endroit et à quel prix on pourrait la compléter. Nous voudrions persuader les mères françaises qui ont quelque culture d’esprit et qui prennent à cœur l’éducation de leurs enfants de lire ou le beau livre de Buisson sur l’exposition scolaire de Philadelphie,
- ou tout simplement les pages sommaires du rapport de M. Sée sur l’Union américaine et sur les cantons suisses. Après avoir parcouru des yeux ce tableau avec quelques fragments des programmes annexés au volume, elles seront, nous n’en doutons pas, les premières à dire qu’il y a là pour nous une infériorité flagrante à réparer et que le gouvernement de la République est tenu d’y aviser sans retard.
- (Le Temps.)
- La pêche à, la dynamite
- Ayant renoncé à l’espérance de relever le Vanguard, navire coulé il y a 3 ou 4 ans sur les côtes d’Irlande, le gouvernement britannique prit la résolution de taire sauter l’épave avec de la dynamite. Cette mission difficile a été confiée au Valeureux, qui s’en est acquitté, au moyen de torpilles explosionnées à l’aide de l’étincelle électrique.
- Les effets ont été extraordinairement énergique, comme on s’y attendait ; mais ce que l’on ne prévoyait point, c’est l’énorme quantité de poissons de toute nature qui avaient été foudroyés et qui furent trouvés flottants à la surface de la mer. Les marins de l’équipage du Valeureux auraient pu faire une pêche abondante que le pont en aurait été encombré s’ils avaient ramassé tous les cadavres flottants dans le voisinage du navire.
- On peut conclure de la richesse de cette pêche miraculeuse que les torpilles pourraient être parfaitement utilisées, lors du passage d’un banc de harengs ou de morues sur un haut-fond.
- G’est à l’incompressibilité presque absolue de l’eau qu’est due l’énergie de cette action destructive, car les poissons reçoivent ainsi un choc équivalent à un coup de marteau,’choc dont l’énergie décroit en raison inverse du carré de la distance au centre d'ébranlement.
- Si l’on voulait employer pratiquement cette méthode, on devrait répartir sur une espace plus ou moins grand un certain nombre de foyers.
- La condition la plus essentielle à remplir pour arriver au maximum d’utilisation sera la simultanéité absolue de l’explosion. (L’Electricité.)
- A PROPOS DE CANONS.
- Hobbes, philosophe anglais, a dit quelque part que l’état de guerre était l’état naturel de l’homme.
- Si, par état naturel, on entend cette manière d’exister qui précède les sociétés, et qui même se perpétue sous diverses formes au sein d’une civilisation peu perfectionnée, le paradoxe du philosophe prend la tournure d’une|vérité.
- Mais si l’état naturel est cet état qui est le but de la nature humaine, état toujours susceptible de perfectionnement et dans lequel tous les devoirs étant remplis, tous les droits seraient respectés, c’est la paix et non la guerre qui est conforme à la nature de l’homme.
- L’Angleterre de Lord Beaconsfield ne nous semble pas bien convaincue à cet égard, ou plutôt les idées de ses gouvernants nous paraissent trop bien arrê-
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- tées, et le si vis pacem para bellum, est par eux trop pris à la lettre.
- A en juger d’après ses précautions belliqueuses, le Royaume-Uni voudrait faire pâlirfd’envie l’Allemagne pacifique.
- Il est vrai que cette dernière n’a .besoin que de 50 ans de paix armée pour conserver ses frontières nouvelles, tandis que la première a besoin de nouvelles frontières pour obtenir dans ses coloqies une paix durable.
- Donc si l’Allemagne dévore des millions en prépa-tifs de guerre, l’Angleterre est plus qu’autorisée à saigner ses contribuables pour multiplier ses engins de destruction. C’est du moins le raisonnement que les faits accusent des deux parts.
- Aussi, dans le même but humanitaire, à l’une les canons Krupp, à l’autre les canons Armstrong.
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- C’était au printemps de 1878. Le cabinet de Saint-James venait d’obtenir du Parlement le crédit que chacun sait.
- Sir William Armstrong avait sur le chantier, à Elswick, quatre gracieux petits canons, de vraies miniatures, de 100 tonnes chacun et dont un seul est capable de détruire le vaisseau cuirassé le plus solide qu’on puisse trouver à flot sur les deux hémisphères.
- Le département de la guerre flaira la chose et la trouva à son goût. Les canons furent achetés... oh, une bagatelle ; 16 mille livres sterling la pièce ; c’est-à-dire 400 mille francs de notre monnaie ; soit pour les quatre 1.600.000 francs.
- Montés sur leurs locomoteurs et munis de leurs accessoires, ils représentent une somme de 2 millions 500 mille francs.
- Le chiffre est rond, on le voit ; mais aussi quels bijoux ; quatre perles de plus dans l’écrin de laReine des Mers 1
- On vient d’en faire l’essai à Woolwich.
- Nous pourrions* ayant un rapport détaillé sous nos yeux, initier les lecteurs du Devoir dans tous ces détails, mais ce serait peut-être un peu fastidieux. Nous nous contenterons donc de leur faire connaître qu’il ne faut pas moins de 440 livres de cube powder (poudre cubique) pour une seule cartouche, c’est-à-dire une seule charge.
- Cette cartouche occupe 5 pieds du calibre |de l’engin.
- Le projectile ou boulet ne pèse pas moins de 20 quintaux et y prend à son tour une place de 2 pieds 8 pouces.
- Enfin ce messager de mort ne parcourt pas moins
- de 1,600 pieds par seconde en allant frapper le but qui lui est désigné.
- C’est plus vite fait, n’est-il pas vrai, que de pendre un homme ou de le guillotiner. Nous serions tentés de recommander à nos philanthropes en quête de prompts moyens d’exécution, ce mode d’abréger les existences en abrégeant les distances. Mais en y réfléchissant bien, non ! Us trouveraient que ce serait
- payer trop cher la vie d’un homme.
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- Nous ne savons que trop que le règne de la fraternité n’estfpas encore arrivé sur cette terre ; mais nous le demandons, ne serait-il pas temps au moins de|faire disparaître cette fatale erreur qui fait regarder l’égorgement de populations tout entières comme le meilleur et le plus noble moyen de vider une querelle internationale ?
- Est-ce qu'un mouvement militaire a jamais été capable de décider qui avait tort ou raison des deux combattants ? Il a pu attester la force respective de deux ennemis ; mais a-t-il jamais conféré de véritable supériorité morale à un pays civilisé ?
- La doctrine qui prévaut actuellement et fait que les nations restent armées jusqu’aux dents esfcelle autre chose que celle plus ancienne et qui faisait qu’un homme regardait son semblable comme un ennemi naturel qui devait être toujours prêt à combattre ?
- Le résultat n’est-il pas aussi le même : dans l’un comme dans l’autre cas, ne provoque-t-on pas le danger au lieu de le prévenir ?
- L'erreur qui fait que deux nations se ruent l’une contre l’autre pour affirmer le droit que chacune prétend avoir de son côté, est-elle autre que celle qui faisait qu’autrefois les fidèles de deux cultes différents se précipitaient les uns sur les autres pour attester la vérité de leur religion respective ?
- Celle-ci a disparu; pourquoi donc celle-là reste-t-elle debout ?
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- « On m’appelle brigand et l’on me traite comme tel parce que je suis à la tête d’une poignée d’hommes. Vous, vous êtes Auguste et l’on vous comble d’honneurs, parce que vous commandez à des milliers de soldats. »
- Cette réponse du pirate au général romain trouve encore son application de nos jours.
- Yoici, en effet, un homme influent, le timonnier d’un gouvernement, un premier ministre, si l’on veut. Il entraîne sa nation dans une querelle qui va causer la mort de milliers d’hommes des deux côtés. HLa guerre eût pu être évitée... Toute la responsabilité lui en incombe.
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- Sera-t-il puni ou tout au moins blâmé pour tout ce sang versé ?
- Puni... lui ? Allons donc I II est récompensé !
- Blâmé ? Quelle plaisanterie ! Il est honoré 1
- Le souverain donne de la savonnette à vilain à ce roturier. Il le fait baron, comte, duc, que sais-je ? On lui confère les ordres de la chevalerie, ou bien on le nomme grand-cordon de quelque chose, et le peuple est invité à souscrire de son dernier gros sou pour dorer ce nouveau blason.
- Tout puissant dans les assemblées, il commande à une majorité qui lui obéit aveuglement, sa politique a l’approbation de tout le pays officiel qui ne jure que par lui ; que peut lui faire l’opinion du pays non officiel qui jure contre lui ?
- ' La misère et le deuil dans les familles !
- Le vide dans les caisses de l’Etat !
- La crise dans l’industrie 1
- Le chômage dans le travail 1
- Le crédit compromis !
- Le commerce aux abois !
- L'Agriculture en souffrance !
- Vétilles 1 Qu’est-ce que cela pèse dans la balance, lorsque dans l’autre plateau se trouvent la gloire dont se couvre la nation et le profit qu’en retire... la nouvelle seigneurie !
- Admiré, envié pendant sa vie, on lui élévera peut-être des statues après sa mort.
- Décider les questions comme le fut ceile de VAla-bcwia sans effusion de sang, sans représailles à redouter, sans haine couvant au fond des cœurs, c’est un procédé trop simple et qui ne met pas assez en relief. Mais déployer les drapeaux ; mais faire tonner le canon et pouvoir faire annoncer par la grande voix de la presse que l’étentard national flotte sur un nouveau pays, témoignage nouveau de la loi du plus fort... Voilà qui est bien ! Voilà qui est digne d’une grande nation et du Sieur un tel, son non moins grand premier ministre !
- Réunir ses efforts pour combattre les véritables ennemis des sociétés, c’est-à-dire le vice, le crime, 1 ignorance et le paupérisme ! Fadaise ! mieux que cela, contre-sens ! Ne sont-ce pas là, en effet, en maintes occasions les alliés de cette politique barbare que l’on pratique si bien ?
- Mais gagner ses éperons en déchirant les flancs de sa propre nation; mais sous un prétexte quelconque, voire même celui de civiliser, porter la mort dans le sein d’une nation avec laquelle on est parvenu à soulever une querelle ; mais dépouiller un peuple sous le prétexte de rectifier une frontière... voilà le
- traits, les vrais traits caractérisques d’une grande et magnanime nation et de son non moins grand et magnanime gouvernement !
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- Oh ! quand de tels actes se commettent, pourquoi de tous les coins du monde civilisé, au nom de la grande famille humaine, des voix ne s’élèvent-elles pas pour protester contre ces actes et pour flétrir ceux qui les commettent!
- Et c’est au nom de la paix que tout cela se fait comme si, même après la fin des hostilités, le dernier mot était dit ! hypocrisie ou aveuglement ! préjugé ou parti pris !
- Est-ce que les hostilités terminées et la paix signée signifient rétablissement du droit et de l’égalité ?
- Est-ce que c’est autre chose que la consécration d’un fait brutal, l’écrasement du plus faible par le plus fort?
- Est-ce que ce n’est point le commencement d’une lutte sourde substituée à une lutte ouverte ? N’est-ce pas, en un mot, la continuation véritable, sous un autre nom de l’état de guerre !
- « Pour que la paix réelle existât avec toutes les conditions d’équité et de durée, il faudrait que tous les Etats formassent ensemble, tous ensemble, une société fondée sur le modèle des sociétés civiles les plus perfectionnées. Il faudrait que la force de tous fût au service du droit de chacun et que le monde enfin, dans ses rapports généraux, fût administré comme une grande République. »
- Rêve, nous dira-t-on, idéal que l’on n’atteindra jamais.
- Que de choses, répondrons-nous, ont été proclamées irréalisables et qui sont devenues de belles et bonnes réalités.
- Que de grandes difficultés se présentent, obstacle à la fondation d’un état social comme celui que nous rêvons, nous l’admettons. Mais est-ce donc une raison pour, comme on le dit familièrement, jeter le manche après la cognée? Est-ce une raison pour articuler ce décourageantiam«w?
- Nous serions mal venus à nous dire hommes de progrès, amants de la justice, si nous le pensions.
- Plus les obstacles sont grands, plus grands doivent être nos efforts. Plus nombreuses sont les difficultés, plus constante doit être notre énergie à les vaincre.
- Nous devons, saisissant cette cognée, en frapper d’une main infatigable les erreurs et les abus jusqu’à ce que nous en ayons fait table base. Lorsque nous disons : « Nous devons, » nous entendons parler non-seulement de nous, génération actuelle, mais encore de ceux qui nous succéderont.
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- A chacun sa tâche ! Faisons ce que nous pourrons, tout ce que nous pourrons, nous aurons fait ce que devons. C.-P. Maistre.
- Londres, août 1879.
- Jugement «1© Bismarck *mr* la France.
- Le correspondant du limes à Paris dit qu’en Allemagne on croit aux dispositions pacifiques de la France, et pour montrer que M. de Bismarck a depuis longtemps confiance dans ces dispositions, il cite l’extrait suivant de l’entretien qu’il eut avec cet homme d’Etat lors du congrès de Berlin. Nous le publions à titre de document et sans commentaires :
- Gomme le prince affirmait que la grande majorité des Français cherchait à réparer le passé par le travail :
- € Oh, cela vous surprend, me dit-il, parce que vous avez pris l’habitude déjuger la France sur Paris, mais, en réalité, il y a comme il y a eu toujours deux Frances : celle de Paris et celle des provinces. La France de Paris est vaine, agréable, aimant le plaisir, et extravagante ; c’est elle qui fait les révolutions, qui déclare la guerre et n’a pas la moindre idée de l’économie. Tout le monde lui apporte son argent, et elle le sème, à son tour, sans compter.
- » Mais, à côté, il y a l’autre France, la vraie, celle des provinces, qui travaille ferme, qui est sobre et connaît l’épargne. Celle-ci paye pour toutes les inconséquences et les folies de l’autre. Quand la première fait une révolution, c'est l’autre qui souffre. Lorsque celle -là déclare la guerre, c'est celle-ci qui se bat, quoique le provincial français soit très-attaché à son sol et qu’il n’y ait pas pour lui de plus grand sacrifice que de le quitter pour le service militaire.
- » Lorsque j’étais en France, je m’intéressais aux soldats et je causais souvent avec eux. Leur unique désir est de finir leur temps et de retourner à leurs champs. Si l’on écoutait le paysan, la France ne ferait jamais la guerre; et pourtant, l’orqu’ils se bat, il se bat, bien. Lorsqu'il est battu, il en est chagrin, et il est heureux de vaincre ; mais, vainqueur ou vaincu, ce qu’il y a de plus clair pour lui, c’est que la victoire ou la défaite terminent la guerre et lui permettent de rentrer dans ses foyers.»
- IL CONSOLATO DELLE SOCIETA OPERÀIE
- Nous trouvons dans les Etats-Unis d’Europe, sous la signature de notre ami, M. Ch. Lemonnier, le curieux renseignement que voici :
- Fondé à Milan en 1860 et réorganisé en 1865, Il Consolato Belle Societa Operaie est assurément une des plus belles institutions qui existent en Europe.
- Ce Consolato n’est autre chose qu’une confédération (Consociazione) formée entre un certain nombre de Sociétés de secours mutuels, qui « laissant entière l’autonomie de chaque société en ce qui regarde la gestion administrative, a pour objet d’unir en une même pensée et pour une même action les forces morales et matérielles de ces sociétés, le but commun étant 1 émancipation morale et économique de la classe ouvrière. »
- Voici quelques-uns des articles du programme adopté en 1875 par le Consolato :
- « Devenir le centre d’une fédération ouvrière dans la région, s’allier à tous les Consulats, à toutes les
- sociétés italienne ouvrières ayant les mêmes aspirations.
- « Se mettre en communication avec les sociétés ouvrières étrangères autant qu’il sera nécessaire pour atteindre le but poursuivi.
- « Etudier et mettre à l’étude dans toutes les sociétés associées les questions intéressant les classes ouvrières à mesure que ces questions se présentent; provoquer, quand il sera nécessaire, des Congrès régionaux et nationaux.
- « Répandre l’instruction le plus possible au moyen de bibliothèques, d’écoles de conférences ayant pour objet de développer chez l’ouvrier le germe d’une éducation saine, la connaissance de ses devoirs et de ses droits.
- « S’appliquer constamment à rendre moins difficiles les rapports entre les capitalistes et les travailleurs en provoquant des décisions arbitrales sur les difficultés qui peuvent s’élever entre les uns et les autres.
- « Provoquer la fondation de magasins et d’établissements coopératifs ainsi que 7a création de caisses mutuelles de prêt pour venir en aide aux ouvriers. »
- Aujourd’hui, trente-cinq Sociétés ouvrières, qui comptent un personnel de 4,000 ouvriers, se sont ralliées au Consolato
- Chacune de ces sociétés élit trois Délégués et l’assemblée de ces Délégués nomme Cinq Consuls, un caissier et un comité de cinq censeurs. Les Cinq Con* suis choisissent dans leur sein des secrétaires ; chacun préside à tour de rôle pendant un mois. Tous sont en charge pour un mois et peuvent être réélus, mais une seule fois.
- Les Consuls sont toujours révocables par l’assemblée des délégués.
- Les Cinq Consuls exécutent les délibérations de l’assemblée, ils représentent la Confédération vis-à-vis de l’autorité et vis-à-vis des tiers. Ils signent les mandats de paiement et les quittances.
- Les ressources financières proviennent d’une contribution de 10 centimes perçues par semaine et par associé.
- Ainsi constitué, le Consolato exclusivement composé d’ouvriers qui vivent de salaires, fidèle au programme dont nous avons donné les dispositions principales, a créé il y a deux ans dans son sein, une Société d’instruction populaire pour les adultes, et une bibliothèque.
- Voici les cours institués par cette société :
- Langues : italienne, française et allemande,
- Histoire et géographie,
- Arithmétique,
- Calligraphie,
- Physique et chimie appliquées aux arts et métiers.
- Dessin industriel, d'ornement, d’architecture, de machines ;
- Ajoutez des cours préparatoires de lecture ou d’écriture élémentaire.
- Ces cours se font le soir dans les salles de la très-belle école que la ville de Milan a bâtie, via Cassano. La ville fournit gratuitement l’éclairage.
- Trois cents élèves suivent régulièrement les cours qui sont faits quotidiennement par d’excellents professeurs, et que dirige avec autant de zèle que de dévouement l’éminent professeur Gaétan Galante.
- Outre ces cours qui se font pendant la semaine, des citoyens dévoués se sont mis à la disposition du Çonsolato pour donner le dimanche et le jeudi des conférences spécialement destinées aux ouvriers.
- Chaque année des examens constatent les progrès
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- des élèves auxquels on délivre publiquement des récompenses et des diplômes.
- Nous avons parlé d’une bibliothèque ; cette bibliothèque se compose déjà de 400 volumes qui sont mis très-régulièrement à la disposition des membres de la confédération qui peuvent les consulter sur place ou les emporter.
- Telle est très-fidèlement et très simplement exposée l'institution du Consolato créé et entretenu depuis 19 ans par de simples ouvriers. Avions-nous raison de dire que nous n’en connaissons pas en Europe de plus noble, de plus utile et de plus digne d’ètre imitée?
- Nous n’ajouterons qu’une seule réflexion.
- Quand donc en France aurons-nous assez de liberté pour pouvoir organiser des institutions de cette nature ?
- L’inflaence calorifique des parfums.
- Tout romancier qui se respecte parle au moins une fois par volume de l’atmosphère tiède et parfumée d’un salon, d’une serre ou d’un jardin, sans se douter qu’il commet là une sorte de pléonasme physique et que souvent l’air n’est tiède que parce qu’il est parfumé.
- On sait le rôle que l’air joue vis-à-vis des radiations calorifiques ; il laisse passer la chaleur lumineuse, celle qu’émet un corps porté à l’incandescence, et arrête la chaleur obscure, celle qui émane par exemple d’une plaque de métal échauffée par de l’eau bouillante, ou de la surface du sol exposée aux rayons du soleil.
- Il suit de là que l’air agit vis-à-vis des plantes et des animaux comme les vitrages d’une serre, il permet à la chaleur solaire de venir remplir son office bienfaisant, et empêche sa déperdition une fois qu’elle est transformée en chaleur obscure.
- Nous avons déjà eu. occasion de dire que l’air humide est encore plus impénétrable, plus opaque pour la chaleur obscure que la même substance dépourvue d’humidité.
- Il suffit qu’il renferme un demi pour cent en poids d’eau pour qu’une épaisseur de cinq mètres arrête tous les rayons du sol.
- Les diverses substances odorantes, les parfums, ont la même propriété, mais à un degré bien plus marqué.
- On sait que ces matières répandent dans l’air des quantités à peine sensibles de leur masse. Il suffit d’une goutte d essence d’anis pour communiquer l’odeur qui la caractérise à une vaste pièce dont l’air est constamment renouvelé, et cette odeur persiste pendant plusieurs jours.
- Cette quantité à peine appréciable d’essence suffit pour absorber d’énormes quantités de chaleur obscure : l’air qui en contient des traces laisse passer trois cent soixante-douze fois moins de chaleur que fair sec.
- Ceci fait comprendre pourquoi la moindre élévation de température devient rapidement intolérable dans une assemblée de personnes qui abusent des cosmétiques, et, par un juste retour des choses d’ici-bas, gommeux et gommeuses dégagent alors des émanations fort peu engageantes, surtout si une ventilation active n’assainit pas d’une manière permanente le lieu de réunion.
- LE PROGRÈS PAR LES FEMMES
- Il se fait en ce moment en France, et dans les autres pays d'Europe et d’Amérique les plus civilisés du monde, un mouvement très marqué en faveur des femmes, c’est-à-dire, en faveur de l’admission des
- femmes aux bénéfices des institutions sociales, institutions dont les hommes s’étaient réservé jusqu’ici le domaine exclusif et privilégié.
- On a reproché souvent, aux lois édictées par les hommes, d’être un peu partiales pour les hommes au détriment des femmes.
- Il ne faut pas que les institutions sociales modernes, ces instruments économiques qui caractérisent la société nouvelle, soient au même titre repro-chables.
- Il ne faut pas que, dans les institutions de prévoyance par exemple, les hommes soient admis, et les femmes exclues.
- Il ne faut pas que les institutions sociales traitent les membres de la société comme des individus, mais comme des membres de famille. Et quand on parle d’ouvriers, en matière d’économie sociale, il convient d’entendre et de faire comprendre qu’on parle des familles ouvrières, des ouvrières comme des ouvriers, des femmes et même des enfants.
- Mauvais système, et déplorable, celui qui tendrait à isoler l’homme de sa femme, et le père ou la mère, des enfants.
- Gardons-nous de séparer ce que la nature a uni
- et ce qui doit rester uni pour le bien de tous.
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- Ainsi, par exemple, pendant longtemps, les sociétés de secours mutuels ont été absolument réservées aux hommes ; les femmes étaient d’abord exclues de l'association, et même plus tard, elles restèrent exclues de l’administration.
- On prétendait que les femmes grèveraient trop le budget des sociétés, parce qu’elles étaient plus souvent malades que les hommes.
- Argument empirique, qui n’avait d’autre base qu’une opinion traditionnelle. Mais un jour la science s’est mêlée de l'affaire, elle a voulu voir les choses de près ; elle a procédé à une statistique méthodique sur les journées de maladie des femmes, comparées aux journées de maladie des hommes ; et voici ce que cette étude expérimentale a mis en lumière :
- Les femmes sont plus souvent malades que les hommes, mais leurs maladies sont plus courtes ; dans une période de dix années (1857-66), on a trouvé que, sur cent personnes, le nombre d is malades a été, en moyenne annuelle, de 28 pour les femmes, et 26 pour les hommes; mais que le nombre des journées de maladie a été de seize jours pour les femmes et de dix-neuf pour les hommes.
- On voit que la science est bonne à quelque chose, et même la statistique, cette science dont les plaisants se rient quelquefois, mais qui est devenue, dans notre siècle scientifique, la base fondamentale
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- du progrès social ; car la statistique, c’est l’expérience étudiée méthodiquement.
- Une fois reconnu que les femmes ne sont pas une charge anormale pour les sociétés de secours mutuels, mais qu’elles peuvent être, au contraire, une adjonction profitable, on les a admises volontiers.
- Alors beaucoup de femmes, disposées à prendre part à l’association mutuelle, ont pensé qu’il valait mieux former des sociétés exclusivement composées de femmes, n’exigeant par cela qu'une cotisation moindre, appropriée au nombre moindre de journées de maladie des femmes.
- Nous devons dire que ces sociétés de femmes, malgré l’ancienne opinion dédaigneuse des hommes, ont été pour la plupart fort bien administrées.
- Nous avons sous les yeux les comptes rendus de soixante-dix sociétés approuvées, composées exclusivement de femmes, et dont l’administration pourrait servir de modèle à plus d’une société masculine.
- Voilà donc, par la grâce de la science et l’aride science statistique, les femmes entrées en possession d’un nouveau droit social, le droit aux sociétés de secours mutuels, qu’on leur déniait il y a trente ans à peine.
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- * *
- Nous ne voudrions pas que de ce droit elles fissent usage à part ; les hommes les en excluaient naguère; il ne serait pas bon qu’aujourd’hui elles crussent devoir s’isoler.
- Non ; mais que les sociétés mutuelles agréent des hommes et des femmes, le père, la mère, les enfants, le frère, la sœur; qu’elles soient faites à l’image de la famille, sauf à stipuler des cotisations moindres pour les femmes et avec des indemnités moins onéreuses, si l’on veut.
- C’est d’après cet heureux mouvement que se prépare à cette heure l’organisation d’une grande société de secours mutuels entre les quinze mille sages-femmes que l'on compte en France, société analogue à l’Association générale des médecins de France, qui, depuis sa fondation en 1858, a rendu de si précieux services aux médecins français et à leurs familles,soit en aidant les associés malades, soit en ménageant des ressources pour des pensions de retraite, soit encore en venant au secours d’associés tombés dans le malheur ou au secours de leurs familles.
- Nous suivrons avec intérêt l’organisation nouvelle qui se prépare, et qui peut être une nouvelle preuve du progrès pratique des femmes dans l’ordre des institutions sociales’
- {Petit Journal.) Thomas Grimm.
- Remède des Arabes contre la rage.
- M. L. Reiche a présenté, à la Société d’entomologie de France, des remarques d’entomologie appliquée, qu’il est intéressant de faire connaître :
- « Notre collègue, M. de Saulcy père, m’a remis, dit-il, quelques débris du Coléoptères, qu’il a reçus de Gabès, en Tunisie ; son correspondant, M. Chevarrier, lui écrit à ce sujet :
- « Je vous adresse le remède des Arabes contre la rage. » Il consiste en deux espèces de Scarabées, dont je vous » envoie des échantillons ; il m’ont été donnés au sud » de l’Ouderna par un homme de la tribu des Amerna ; » il en possède une douzaine qu’il conserve précieuse-» ment. En me les remettant, il m’en a détaillé les ver-» tus et bien expliqué la manière de les employer. A mon » retour à Gabès, j’ai parlé de ce remède à un Arabe » très-intelligent ; il m’a affirmé que les dires de l’Arabe » étaient vrais, qu’ils étaient consignés dans leurs ou-» vrages de médecine, dans lesquels on peut lire que le » Dernona (l’insecte) guérit de la rage lorsqu’il est admi-» nistré dans les vingt jours de la morsure; qu’il doit » en être donné au malade la valeur d’un grain de blé » dans un morceau de viande. Cet insecte a des proprié-» tés vésicantes d’une grande puissance, d’après ce que » me disent tous les Arabes, et il serait dangereux pour » la vie du patient de trop augmenter la dose. Les Arabes » sont unanimes pour affirmer l’efficacité de ce remède, » qui n’agirait cependant que pendant dix-huit ou vingt » jours après la morsure. Ce qui paraît indubitable aussi, » c’est qu’il occasionne des coliques épouvantables. De » tout cela, il résulte que ce doit être un remède d’une » violence extrême et qu’il ne faudrait l’administrer » qu’avec la plus grande prudence. »
- » Les débris de Coléoptères qui m’ont été communiqués appartiennent au Meloe tuccius Rossi et au Mylabris teneirosa Gastelnau, insectes très vésicants, comme on le sait. Leurs congénères sont communs en France. Il serait à désirer qu’on essayât cette médication en utilisant pour cet effet notre Cantharis vesicatoria Linné, Le rabisme, cette affreuse affection, pourrait peut-être être conjuré par l’emploi intérieur de vésicants, qui paraissent aptes à détruire ou à neutraliser le virus.
- LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE CONSOMMATION EN ANGLETERRE
- On sait qu’une enquête parlementaire sur les Sociétés coopératives de consommation (cooperative stores] se poursuit actuellement en Angleterre, à l’instance des marchands de profession, qui croient avoir découvert, dans l’existence de ces institutions, de sérieux inconvénients pour le service public, sous prétexte que ce sont en général des employés de l’Etat qui ont fondé et qui administrent ces maga* sins d’un nouveau genre.
- Un grand nombre de témoins, dont les uns sont favorables au système coopératif et dont les autres sont opposés, ont déjà défilé devant la commission d’enquête. L’un d’eux, M. Lawson, secrétaire de l’association dite « de l’Armée et de la Marine, » a donné sur cette institution des détails extrêmement curieux, qui font toucher au doigt l'importance du nouveau « mouvement, » en même temps qu’ils expliquent la jalousie dont les stores sont l’objet de la
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- part des détaillants, bien qu’un certain nombre de Ces derniers aient pris le bon parti de s’affilier aux sociétés coopératives, en s’engageant à vendre à leurs membres à des prix considérablement réduits, moyennant qu’on les paie au comptant.
- L’association de l’Armée et de la Marine, qui ne date que de 1872, se compose de plusieurs catégories d’adhérents. Ce sont :
- 1. 13,000 actionnaires, tous officiers de terre et de mer, ou veuves ou enfants de ces officiers. Les actions sont de 1 liv. st. (25 francs) ; il en a été émis jusqu’ici pour 1 million 500,000 francs.
- 2. 5,000 membres à vie, payant 26 fr. de cotisation annuelle.
- 3. 18,000 abonnés (subscribers), payant 5 shellings pour la première année et 2 sh. 6 pence pour chaque année suivante.
- 4. 9,000 friends, mots que nous serions tentés de traduire par amis visitants, payant 2 sh. 6 pence par an.
- M. Lawson affirme que tous ces adhérents, quelle que soit la catégorie à laquelle ils appartiennent, se rattachent à la classe des employés publics. Le comité directeur, composé de 8 membres, se recrute exclusivement parmi les officiers de la flotte en retraite. Chacun d’eux est payé, et le secrétaire ne reçoit pas moins de 000 liv. st. (22,500 fr.) par an. Les frais d’administration équivalent au 0 0/0 du chiffre des affaires.
- Les profits de l’association se sont élevés dans le dernier semestre à 305,000 fr. Ils sont en diminution sur l’exercice précédent, bien que le mouvement des affaires n’ait pas cessé d’augmenter. Cela tient à ce que les prix de toutes choses ont considérablement baissé et que la marge du bénéfice est devenue moindre, pour les sociétés coopératives comme pour les négociants ordinaires.
- Encouragée par les résultats obtenus jusqu’ici, l’association Army and Navy compte ajouter incessamment à l’épicerie proprement dite : la chaussure, les vêtements de femmes, les tapis, l’ameublement, les fruits et le gibier frais, et enfin cét article plus délicat, semble-t-il, qu’aucun autre, la viande de boucherie.
- La branche dans laquelle cette société paraît avoir le mieux réussi, est celle des « vins et liqueurs, » dont elle a vendu pour près de 5 millions de francs en une année, tant la question de confiance tient de place dans le choix de cette classe de produits.
- M. Lawson nie que les cooperative stores cèdent jamais leurs marchandises à perte pour faire pièce au commerce, ainsi qu’on les en a accusés. Il recon-
- naît que leurs bénéfices varient considérablement suivant les articles vendus ; la marge prélevée sur les objets de première consommation est infiniment moindre que celle sur les objets de luxe.
- Progrès du droit des femmes.
- La ville de Boston va voir entrer en vigueur, avec le mois de septembre prochain, la nouvelle loi qui étend au sexe faible le droit de vote dans lesvquestions scolaires Mais comme, pour pouvoir exercer ce droit,, il faut avoir au préalable témoigné de son désir de payer la taxe électorale (une sorte de taxe personnelle), on peut dès maintenant juger assez bien de la portée qu’aura cette nouvelle législation, au chiffre des dames bostoniennes qui sollicitent la faveur d’être frappées de cet impôt.
- Les inscriptions vont leur train : les meetings et les journaux entretiennent le zèle; à New-Cambridge, un comité de dames qui compte dans son sein Mina Agassiz s’est constitué pour engager à se présenter à l’urne « toutes les femmes qui ont à cœur une bonne et saine éducation. » On s’attend à voir environ 3,000 femmes prendre part cet automne à la nomination des comités scolaires, ce qui sera un assez beau début. La classe pauvre de la population s’abstient généralement.
- LIGUE DES TRANSPORTS A BON MARCHÉ
- Il est question de constituer une ligue des transports à bon marché, sous le patronage d’hommes considérables dans le monde politique, industriel et commercial.
- La ligue des céréales, organisée par l’illustre Gobden, a transformé le régime économique de l’Angleterre.
- Une ligue de transports à bon marché doit arriver sûrement à la transformation du régime de monopole qui exploite chez nous l’industrie des transports par chemins de fer; en dehors d’une telle Ligue, la force pour cette transformation ferait peut-être défaut-
- Le bon marché des transports est une nécessité économique, impérieuse pour notre pays. On peut dire que chaque page de l’enquête sur le tarif général des douanes en met au jour une preuve nouvelle.
- Tout le monde est consommateur, mais combien le sont-ils sans être travailleurs? Et la consommation n’est-elle pas alors proportionnée au produit du travail? Or, il est parfaitement acquis maintenant que, dans le régime de concurrence actuelle, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, le gain du travailleur, salaire ou bénéfice, est fatalement appelé à diminuer si les frais de transport, qui entrent chez nous pour une lourde part dans le prix de revient des choses, ne diminuent pas.
- Nous arrivons à l’heure où nous allons avoir à opter entre l’une ou l’autre alternative. En Angle-
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- terre et en Belgique, où la même marge qu’en France n’existe pas à propos de la réductibilité des frais de transport, la baisse des salaires éprouve cruellement les populations.
- C’est une vérité d’ordre économique dont le monde du travail ne saurait trop se pénétrer. Elle ressort de plus en plus des conditions faites au travail moderne.
- Aussi, faut-il être volontairement aveugle pour ne pas voir que, dans d’autres pays voisins, cette question capitale de la réduction des frais de transport à leur dernière limite marche et avance vers une solution menaçante pour les intérêts français, alors que nous semblons nous engourdir dans un statu quo suranné.
- Sur tous les points du pays, on le comprend, on s’inquiète, on aspire à un régime nouveau. On réclame la simplification des tarifs de nos chemins de fer, leur unification, leur application en dehors du bon plaisir de l’arbitraire, leur ABAISSEMENT. Lisez les mémoires des chambres de commerce, les dispositions consignées aux récentes enquêtes parlementaires ; écoutez les organes les plus autorisés de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, il y a accord unanime à proclamer qu’une réforme, et réforme radicale, est commandée par l’intérêt public.
- Pourquoi donc rien ne se fait-il, rien ne se prépare-t-il en dehors d’un classement du réseau général de nos chemins et de projets pour le développement et l’amélioration de nos voies navigables ? Pourtant, la question des tarifs domine toutes les autres, et de haut, on peut le dire. Elle touche, et tous les jours, à l’intérêt général du pays, sous une de ses faces les plus tangibles, les plus pratiques.
- Sommes-nous donc en présence d’obstacles impossibles à surmonter ? Non, mais d’une situation difficile. L’ennemi, c’est une organisation basée sur un monopole qui devait fatalement conduire à des résultats déplorables, et devenir un grave danger économique pour le pays. Tous les abus des grandes Compagnies dérivent comme forcément de cette organisation; c’est elle qui les a conduites à ériger en principe qu’elles ont le droit de demander à la marchandise tout ce qu'elle peut payer, tandis que l'intérêt de tous c’est qu’elle ne paie désormais que rigoureusement les frais de transport équivalant au prix de revient de ce transport.
- Il s’ensuit qu’aujourd'hui les frais de notre production sont plus élevés qu’à l’étranger de toute la différence de cherté de nos transports, et cette différence s’en va croissant au lieu de décroître.
- C’est donc un ABAISSEMENT général dans le prix de nos transports, abaissement parfaitement réali-
- sable et réalisable dans des proportions très-considérables, qu’il faut poursuivre contre la résistance intéressée de Compagnies dont on a laissé bien trop grandir la puissance. Tout le monde y est intéressé, et tout le monde se liguera pour atteindre le but.
- A notre époque, Dieu merci, les questions économiques les plus hérissées de difficultés savent se résoudre par l’agitation pacifique des intérêts. Quand l'opinion publique, s’appuyant sur la vérité et le bon droit, se formule avec ensemble et vigueur, la cause est gagnée. Si le pouvoir a besoin de force, elle lui en apporte.
- C’est cette agitation pacifique que la Ligue des transports à bon marché devra susciter sur tous les points du territoire, par la création de comités, par des publications, par des conférences, en ayant constamment devant les yeux l’urgence de la réforme qu’elle poursuit.
- La Ligue devra trouver partout des adhérents. Où trouverait-elle, en effet, des opposants en dehors de quelques intérêts personnels ?
- Protectionnistes et libre-échangistes, républicains et monarchistes, économistes, socialistes, etc., ne sont-ils pas d’accord à reconnaître que le bon marché des transports est un bienfait économique au point de vue de l’intérêt général et au point de vue de chaque intérêt privé? qu’il est devenu, chez nous, une nécessité économique de premier ordre, dans l’état actuel des échanges internationaux?
- 11 ne se peut donc pas que le groupe de la Ligue des transports à bon marché ne devienne promptement Légion. Or, la victoire appartient inévitablement aux gros bataillons, quand ils sont disciplinés et bien conduits.
- Donc, en avant ! aux hommes de bonne volonté. x * (Réforme des Chemins de fer.)
- Caverne des temps préhistoriques.
- Des cavernes des temps préhistoriques viennent d’ôtre découvertes près de Stramberg en Moravie. Les objets qu’elles renfermaient ont établi de la façon la plus claire que ces cavernes ont été habitées par l’homme dans les âges les plus reculés, contemporains du mammouth et de l’ours des cavernes.
- Des milliers d’ossements d’animaux, tels que mammouths, rhinocéros, ours, chevaux, cerfs, rennes, ont été recueillis à une profondeur de deux à trois mètres, en même temps que des outils en pierre et en os bien conservés, des objets en bronze, cinq anneaux concentriques, un anneau avec une croix ou roue rectangulaire avec quatre rayons, des épingles, des aiguilles percées de trous, des débris de vases en terre, des flèches, un couteau. Ges fouilles, qui occupent vivement l’intérêt des anthropologistes, doivent être continuées sur la colline de Kotousch, où les découvertes ont eu lieu.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- bureau principal
- A GUISE (Aisne
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-|)oste ou de mandats de poste, dont
- France
- Un an. . . .
- Six mois. . .
- Trois mois. . .
- le talon sert d« quittance.
- 10 f. »» 6 »» 3 »*
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f.
- Autres pays Un an . . . . 13 f.
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- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- SOMMAIRE
- Instruction primaire — A propos des écoles primaires supérieures. — Semaine politique. — Les musées cantonaux et les musées scolaires. — La liberté de réunion. — Le droit de défense. — Coalition légitimiste. — La peine de mort et les erreurs judiciaires. — Travail aux amnistiés.
- — La presse anglaise et la loi Ferry. — Variétés.
- INSTRUCTION PRIMAIRE
- Une proposition d’un véritable intérêt social vient d’être présentée au Conseil général de l’Aisne par M. Godin, membre de ce conseil.
- Il s’agit de la' création de classes supérieures et de bourses d’écoles primaires cantonales.
- Conçue d’une façon éminemment pratique, cette proposition qui peut être réalisée dans tous les départements, mérite d’être signalée aux hommes qui ont à cœur le développement et le progrès de l’instruction publique.
- Quoique certains détails du projet soient présentés en vue du département de l’Aisne, nous les publions sans y rien changer ; le lecteur les fera servir de point de comparaison pour d’au-fres départements.
- *
- ¥ *
- « Ma proposition, » dit M. Godin, « a pour objet :
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures AM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- « 1° D’établir dans chaque chef-lieu de canton deux classes supérieures d’enseignement primaire laïque : une pour les jeunes filles, une pour les jeunes garçons qui désirent :
- « Soit arriver à l’école normale,
- « Soit se perfectionner dans leurs études en vue des professions qu’ils auront à exercer.
- « 2° De créer des bourses à ces classes pour les élèves sans fortune ayant obtenu le certificat d’études et s’étant le plus distingués dans les concours cantonaux.
- « Cette proposition répond à un besoin déjà reconnu et auquel il importe au plus haut degré de donner satisfaction.
- « Le gouvernement lui-même a eu la pensée de fonder des écoles primaires supérieures dans les chefs-lieux de canton; mon projet ne serait donc qu’un acheminement à la réalisation de celui du gouvernement.
- « La création d’écoles cantonales avec tout un personnel de professeurs nouveaux est une entreprise aussi grande que difficile, tant au point de vue pratique qu’à celui des dépenses, et qui dans tous les cas exige beaucoup de temps.
- « La mesure que je propose est certainement loin d’être aussi complète, mais elle a le mérite d’être immédiatement applicable et de pouvoir, je le répète, préparer la voie aux écoles' proposées par le gouvernement.
- « Il est certainement plus facile, dans chaque chef-lieu de canton, d’adjoindre à l’école pri-
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- maire des filles et à celle des garçons une classe nouvelle, que de fonder deux établissements nouveaux. Déjà dans un certain nombre d’endroits on trouverait les choses à peu près disposées pour une installation semblable. Ce serait à ces cantons naturellement que reviendrait l’hGnneur de donner l’exemple. Ce serait eux qui recevraient les premières bourses délivrées aux élèves.
- « Nul doute que les autres chefs-lieux de canton entraînés par l’exemple soient promptement dotés des locaux nécessaires.
- « Les relations qui existent entre les chefs-lieux et les villages environnants permettraient aux familles soit de confier leurs enfants au pensionnat cantonal, quand il existera, soit de les mettre en pension chez des particuliers ; les parents pourraient alors, s’ils le jugeaient plus économique, apporter chaque semaine à leurs enfants partie des provisions qui leur seraient nécessaires. Dans ce cas les élèves suivraient les cours supérieurs en qualité d’externes.
- « Laisser aux parents le soin de placer leurs enfants dans des familles serait peut-être la mesure la plus sage. Elle aurait le mérite de ne pas obliger l’instituteur à s’absorber dans l’administration d’un pensionnat et le laisserait tout entier aux soins de l’enseignement.
- « Les chefs-lieux de canton trouveraient un intérêt direct à la mesure que je propose; il est dans la nature des choses que là où il y aurait à donner un enseignement supérieur et, par conséquent, à recevoir une rémunération plus élevée, les instituteurs distingués ambitionneraient le poste et que l’administration de l’enseignement y enverrait ses meilleurs maîtres et maîtresses.
- « Chacun de nous a pu constater la situation fâcheuse faite aux jeunes élèves sans fortune qui ont obtenu le certificat d’études. Ce sont souvent des natures désireuses de savoir et d’apprendre pour lesquelles l’étude est un besoin bien plus que le travail manuel.
- « Mais ces enfants atteignent quatorze ans ; dans les classes laborieuses, c’est le moment où les parents désirent retirer l’enfant de l’école et lui faire apprendre un métier qui le mette
- bientôt en état de se suffire à lui-même.
- « Le désir de poursuivre ses études est aIor3 chez l’élève en opposition avec les vues des parents, et un certain nombre des jeunes gens les mieux doués sont ainsi obligés de se livrer aux professions manuelles sans pouvoir acqué. rir les connaissances qui auraient fait leur supériorité dans l’enseignement ou dans rin. dustrie.
- « L’obtention d’une bourse dans une école supérieure d’enseignement primaire permet-trait à ces jeunes gens de continuer leurs études soit pour entrer à l’Ecole normale, à Pâoe d’admission, 16 ans, soit pour acquérir des connaissances indispensables aux fonctions de surveillance ou de direction dans l’industrie.
- « Il convient maintenant d’examiner quelles seraient les dépenses causées par ces classes supérieures.
- « D’abord tous les élèves ayant obtenu le certificat d’études seraient admis gratuitement aux cours^comme externes.
- « Ceux qui n’auraient pas obtenu le certificat d’études et qui seraient âgés de 12 ans au moins, n’y seraient admis qu’après un examen établissant qu’ils possèdent les aptitudes nécessaires. Pour ces derniers, le prix de l’externat serait de 50 fr.|par an.
- « Il importe beaucoup que ce prix ne soit pas plus élevé. Il serait certainement désirable de pouvoir le fixer à un taux plus bas; car il est indispensable que l’enseignement primaire laïque donne aujourd’hui l’instruction dans des mesures aussi larges que n’importe quelles autres institutions.
- « Quant aux bourses, il pourra n’y en avoir pour commencer que deux par canton :
- « Une pour la classe des filles,
- « Une pour la classe des garçons.
- « Ce seraient donc, dans le département de l’Aisne, 74 bourses pour nos 37 cantons.
- « Il est difficile d’établir ces bourses à moins de 400 fr. par an, sur laquelle somme:
- « 375 fr. seraient prélevés pour les frais de pension
- « et 25 fr. reviendraient à l’instituteur charge de 1’enseignement.
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- « Les 74 bourses coûteraient^ ensemble une somme de. . ...... , 29,600 fr.
- « Il faut ajouter pour chaque élève externe ayant obtenu le certificat d’étude une subvention départementale réduite à 25 fr.
- « Si Ton suppose par chaque canton dix élèves profitant de cette gratuité, c’est donc 250 fr. par canton, soit pour 37 cantons. 9,250 fr.
- « C’est donc un total de. . . 38,850 fr.
- pour deux classes supérieures dans chacun de nos cantons.
- « Il est à espérer que l’État interviendrait pour une forte part dans cette dépense.
- « Dans cet état de choses, l’instituteur ou l'institutrice toucherait comme subvention du département, pour chaque élève ayant obtenu le certificat d’études, 25 fr.
- « et pour chaque élève non diplômé, ayant 12 ans révolus et les aptitudes nécessaires, 50 fr.
- « On conçoit que ce serait une sérieuse amélioration dans la condition des instituteurs et institutrices.
- « On pourra objecter que les cantons les plus peuplés devraient avoir un nombre de bourses proportionnel à leur population. Mais il faut compter avec la dépense et reconnaître que les cantons les plus peuplés sont aussi ceux qui possèdent déjà les plus grandes ressources pour l’instruction publique.
- « La désignation des boursiers se ferait naturellement par ordre de rang des certificats d’études obtenus dans les concours cantonaux. Il serait tenu compte des qualités de caractère signalées par les instituteurs ; ces notes seraient déposées avant le concours entre les mains de la commission d’examen.
- « Ce serait là une innovation utile, car les Qualités du coeur qui attirent la sympathie et le respect sont indispensables dans toute condition, surtout dans celle où l’homme est appelé a diriger ses semblables.
- « L’état de fortune des parents serait également consulté pour l’attribution des bourses.
- (< Si nous tenons compte, Messieurs, que 1 Instruction est une des plus puissantes mises du développement de la prospérité pu-
- blique, qu’elle contribue à l’adoucissement des moeurs, à la paix et à l’accord entre les hommes, nous n’hésiterons pas à voter les crédits nécessaires à l’instauration d’une mesure, dont les bienfaits peuvent être résumés ainsi :
- « 10 Emulation des maîtres et maîtresses pour arriver à la direction de l’une de ces classes supérieures.
- « 2° Elévation du niveau de l’enseignement primaire comblant la lacune qui existe entre cet enseignement et l’enseignement secondaire.
- « 3° Création d’un enseignement préparatoire aux écoles normales et répondant aux besoins des élèves distingués des classes laborieuses qui se destinent aux carrières industrielles.
- « 4° Relief donné à l’enseignement laïque afin de lui permettre de soutenir, par sa supériorité, toute concurrence.
- « 5° Enfin amélioration sous tous les rapports de la condition du corps enseignant....»
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- La discussion de cette proposition fait ressortir qu’indépendamment des dépenses relevées au projet, la mesure obligerait à appeler une institutrice et un instituteur adjoints dans chaque école cantonale. Elle établit, en outre, qu’il n’y aurait pas toujours lieu de placer l’école au chef-lieu de canton quand une commune importante offrirait plus de ressources pour cette installation.
- Il est aussi constaté que c’est dans un but analogue que la ville de Paris a institué des bourses en faveur des sujets les plus distingués des écoles primaires de ses arrondissements ; que les classes proposées seraient non-seulement des écoles préparatoires aux écoles normales et provoquant l’émulation dans les méthodes et les procédés d’enseignement, mais encore qu’elles auraient l’avantage de donner aux enfants intelligents des campagnes les moyens de continuer leurs études et de développer leurs facultés tout en restant attachés aux intérêts de leur famille et de la contrée.
- M. Henri Martin, notre grand historien, nommé rapporteur dans cette question, a fait ressortir avec talent les avantages réels qui résulteraient de la création des classes et des bourses cantonales proposées. Il a demandé au conseil de prendre en sérieuse considération
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- LÉ DEVOIR
- l’important projet de M. Godin, et d’inviter M. le Préfet à mettre ce projet à l’étude quant au choix des localités et des instituteurs par lesquels il conviendrait de commencer l’expérience.
- Sur l’observation de M. le Préfet qu’il était nécessaire de transmettre cette proposition au Ministre de l’instruction publique, le Conseil a voté les conclusions du rapport avec faculté pour le Préfet de transmettre le projet au Ministre.
- Nous concevons que M. le Préfet de l’Aisne juge nécessaire de consulter le Ministre de l’instruction publique, mais si la loi sur les conseils généraux n’a pas défini le sort d’une proposition de cette nature, nous trouverions regrettable qu’un tel projet ne pût être résolu par l’initiative du conseil général.
- Il est d’autant plus à désirer que ce projet ait l’appui du pouvoir qu’il est tout républicain dans la forme et qu’il le serait autant dans l’application.
- Quand les régimes du passé s’agitent avec tant de bruit pour nous faire retourner en arrière, il est utile, il est nécessaire que la République nous permette d’aller en avant.
- A PROPOS DES ÉCOLES PRIMAIRES SUPÉRIEURES
- A l’appui des considérations émises par M. Godin dans sa proposition au Conseil général de l’Aisne reproduite plus haut, il nous parait utile de mettre sous les yeux de nos lecteurs les extraits suivants de deux discours prononcés dans un tout autre département, l’un à Vierzon par M. Henri Brisson, vice-président de la Chambre des députés, l’autre à Gran-Çay, par un savant bien connu dans le Berry, M. Ludovic Martinet.
- Nos lecteurs verront par là que le même besoin d’écoles primaires supérieures s’est manifesté presque au même moment dans des contrées bien éloignées l’une de l’autre. Cela tendrait à prouver que ce besoin est général.
- Voici les vues émises par M. Henri Brisson :
- « Il importe, a-t-il dit, de mettre à portée de nos populations, ailleurs que dans nos lycées et nos collèges, des notions plus étendues que celles qui se donnent aux enfants dans les écoles primaires proprement dites. La base de cet enseignement sera l’application usuelle des sciences mathématiques et physiques, la mécanique, le dessin, la comptabilité,'*
- en un mot, la préparation aux professions commer. ciales et industrielles, en faisant rentrer, dans ces dernières, l’agriculture, bien entendu. Les cours supérieurs deviendront, pour les enfants de nos cul. tivateurs et de nos artisans, le couronnement des études primaires ; ils auront pour effet de les élever au dessus de la routine des métiers, de les mettre sans trop grands frais, en possession d’une série dé connaissances à la fois scientifiques et pratiques qUj développeront singulièrement leur puissance produc. tive ; ils féconderont l’enseignement primaire élémentaire par l’émulation qu’ils exciteront et chez les maîtres et chez les élèves. Enfin, ils rapprocheront ces deux fractions de la société française dont l’une reçoit l’enseignement secondaire et dont l’autre en est privée. Bienfait suprême de rapprocher les citoyens !
- « Dans son admirable Tableau des progrès de l’es, prit humain, Condorcet dit avec raison que l’une des plus grandes causes de division parmi les hommes c’est l’inégalité d’instruction, laquelle est bien pire que l’inégalité de fortunes; cette inégalité, dit-il, on peut, non pas la faire disparaître complètement, mais l’atténuer beaucoup La tâche que doit s’imposer un Etat policé, c’est de diminuer l'écart entre le défaut de culture intellectuelle et la haute culture; c’est de pousser, s’il est possible, l’instruction dé tous les citoyens assez loin pour que nul ne dépende aveuglément d’autrui, ni pour la conduite de ses affaires, ni pour l’administration de ses propres intérêts, ni pour la surveillance de ces intérêts plus vastes dont est faite la vie de la nation. De cette façon, les plus instruits, les plus capables, les plus intelligents, conserveront toujours une influence naturelle; mais elle ne sera jamais dangereuse, ils n’en pourront plus abuser; elle s’exercera seulement pour le bien commun ; ils seront obligés d’être en même temps les meilleurs et les plus dignes. »
- Voici maintenant les paroles par lesquelles M. Ludovic Martinet, de son côté, a fait allusion à des institutions de même nature :
- « Il y a parmi vous, messieurs, dit-il, beaucoup de parents qui ne peuvent plus se contenter pour leurs enfants des connaissances élémentaires fournies par nos écoles communales; mais ce désir, cette aspiration vers une instruction plus complète, il leur est difficile de la réaliser aujourd’hui, Se sépareront-ils de leurs enfants ? Les enverront-ils loin d’eux à la ville? Leur feront-ils donner l’instruction secondaire spéciale que l’on reçoit dans les lycées ? Non. Ce qu’il nous faut, dans nos centres ruraux, c’est un enseignement moins élémentaire, plus complet, plus pratique que celui de l’école primaire, donné à bas prix au chef-lieu de canton même.
- « L’instruction primaire supérieure est parfaitement distincte de l’instruction secondaire spéciale : les deux enseignements ne sauraient se fondre, se suppléer.
- « Les collèges ne sont pas faits pour la clientèle rurale. Les enfants de nos campagnes y contractent des ambitions, des aspirations, des habitudes qui ne sont plus en rapport avec celles de leurs parents : ils se déclassent. L’enseignement primaire supérieur, au contraire, restera toujours simple, pratique, populaire, en harmonie avec les besoins réels, leS aptitudes véritables des populations de la campagne
- « Dans ces classes supérieures, où les enfants ne seraient admis que munis de leur certificat d’études
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- primaires, on perfectionnera les matières enseignées pendant les années précédentes, et on leur donnera, gp outre, les éléments de toutes les connaissances .pi, plus tard, leur seront pratiquement utiles.
- ^ «’pour le début, nous nous contenterons, comme professeurs, de simples chargés de classes munis du brevet primaire complet, ayant subi leur examen d’agrégation à l'enseignement supérieur. Peu à peu, si le succès répond à nos aspirations, il nous sera faCile de perfectionner cette institution naissante et d’organiser de véritables écoles primaires supérieures qui contribueront, dans une mesure incalculable, au bien-être matériel et au développement intellectuel de nos populations rurales.
- « Voilà, messieurs, ce que nous avons l’ambition de réaliser dans notre canton de Graçay ; nous nous efforcerons de le faire de la façon la plus économique possible; mais tous, nous sommes convaincus que l’argent consacré à une institution de ce genre est de l’argent placé à gros intérêts. »
- LA SEMAINE POLITIQUE
- L’artielo 7 et les Conseils gfénérAux. —
- On vient de dresser une statistique de la répartition des votes sur l’article 7 de la loi Ferry dans les conseils généraux qui se sont occupés de la question. On compte en France et en Algérie quatre-vingt-dix conseils généraux; 19 ont clos leur session sans formuler leur appréciation ; 4, régis par une loi spéciale, n’ont pas encore commencé leurs travaux ; 5 ne les ont pas terminés ; restent donc 62 conseils qui ont abordé le débat qui préoccupe si vivement le pays.
- 30 de ces 62 conseils ont émis des vœux favorables à la loi sur la liberté de renseignement supérieur, ou simplement repoussé des vœux hostiles à cette loi.
- 32 assemblées départementales ont exprimé des vœux contraires à cette loi ou seulement hostiles à l’article 7 de ladite loi.
- Dans les 30 conseils favorables à la loi Ferry, les voix se sont partagées ainsi :
- Pour la loi....................827
- Contre.........................266
- Abstentions ou absences. . . . 162
- Dans les 32 conseils hostiles, les voix se sont réparties delà façon suivante :
- *Pour la loi...................292
- Contre.........................652
- Abstentions ou absences. . . . 133
- Par conséquent, des 1,986 conseillers généraux appartenant aux 62 assemblées qui ont pris des résolutions sur la loi Ferry,
- Se sont prononcés pour la loi.............819
- — — contre.......................872
- Etaient présents ou se sont abstenus. . . . 293 Il semble donc que la majorité soit acquise aux adversaires du projet Ferry ; mais, parmi les conseils géné-raux qui n’ont pas encore commencé ou terminer leur session, il y a ceux de la Seine, du Rhône et de trois départements de l’Algérie, dont le vote n’est pas douteux et qui assureront une majorité d’au moins cinquante sufïraajes aux partisans de l’article 7. La consultation aura donc tourné à la confusion des cléricaux qui tortu-reut vainement les chiffres qui précèdent pour en faire sortir la condamnation du projet qu’ils combattent.
- , retour des transportés. — Deux convois oe déportés auxquels a été accordé le bénéfice d’une nmistie bien longuement attendue, sont arrivés cette à Port-Vendres. Le Var et la Picardie, qui ont raPatrié ces infortunés, seront suivis de près par le
- Calvados, la Seudre et la Voie. Le débarquement de ces victimes de nos discordes civiles s’est opéré dans le plus grand ordre et n’a donné lieu à aucune manifestation dont puissent se réjouir les ennemis du gouvernement. L’émotion que les transportés ont ressentie en revoyant la terre natale a été très-vive et très-touchante, et la population a mis un empressement fraternel à les accueillir. La presque totalité de ces pauvres gens qui s’est dirigée vers Paris, où des trains organisés par la Compagnie d’Orléans les ont déposés à une heure très matinale. Une foule considérable attendait les exilés à la gare, et leur retour au milieu de leurs parents et de leurs amis a donné lieu à des scènes émouvantes. Aucun désordre n’a été signalé et les transportés sont rentrés dans leurs foyers avec joie, calme et dignité. Seulement il faut, maintenant, que l’on s’occupe activement de procurer du travail aux rapatriés ; il ne suffit pas que les comités déploient leur zèle dans cette circonstance ; il faut que, de tous côtés, les chefs de maison travaillent à épargner la misère, les déceptions et le- mauvais accueil aux amnistiés. Il faut que les rancunes politiques fassent trêve enfin, et que l’amnistie soit prononcée parles patrons comme elle l’a été par le gouvernement. Les hommes d’ordre qui veulent la tranquillité dans la rue et le calme dans les esprits doivent s’attacher à faciliter la réconciliation sociale en aidant les malheureux égarés de la Commune à reprendre au milieu de leurs concitoyens la place que l’amnistie leur a justement rendue.
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- L’évêché d’Amie ns. — Le régime bâtard qui règle les relations de l’Etat et de l’Eglise rend la nomination d’un évêque assez fort délicate. Le candidat exige, en effet, l’accord du Saint-Siège et du gouvernement, et cette condition n’est pas facile à réaliser. Si, par exemple, un candidat a quelques tendances gallicanes, Rome ne l’acceptera pas. S’il est hostile au gouvernement français, le gouvernement, quel qu’il soit, ne le présentera*pas. Des difficultés de ce genre viennent d’amener une vacance de trois mois au siège épiscopal d’Amiens. Le gouvernement n’a pu s’entendre avec le Vatican sur le choix de deux ecclésiastiques d’esprit relativement libéral, qu’il avait successivement présentés. On a fini par transiger sur le nom de M. Guilbert, évêque de Gap, qui n’est point hostile aux institutions actuelles, et dont les écrits sont pacifiques. Nous ne saurions trop exhorter le gouvernement à se montrer très ferme dans cette question de renouvellement progressif de l'épiscopat. Il a des droits égaux à ceux de l’Eglise; qu’il les fasse valoir.
- * *
- L’élection <lo Bordeaux. — Dimanche, la deuxième circonscription de Bordeaux, appelée au scrutin pour élire un député, a donné 4,014 voix à M. Blan-qui, 1,850 à M. Achard et 1,388 à M. Métadier. M. Blanqui a réuni plus de suffrages à lui seul que ses deux concurrents ; cependant, la majorité, vu le nombre des abstentions, n’est pas suffisante, et, par suite, il y a ballottage.
- Jamais peut-être dans aucun scrutin le détestable système de l’abstention n’avait été pratiqué sur une plus vaste échelle. Il y a 24,440 électeurs inscrits sur la liste de la 2e circonscription de Bordeaux ; 7,252 seulement ont pris part au vote. Ce résultat déplorable nous parait dû à'une foule de rivalités locales, dans le détail des-quellesil ne nous est pas possible d’entrer ici et qui ont jeté la désorganisation dans un collège électoral, excellent jusqu’à ce jour. Rien de tout cela ne serait arrivé si le gouvernement avait amnistié Blanqui, quand il en était temps encore.
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- Mouvement j iidieiaire. — Le Journal officiel a publié un mouvement judiciaire assez important. Nous y trouvons, en effet, divers décrets portant nominations de 39 magistrats près les cours et tribunaux, et de 98 juges de paix ou suppléants de juges de paix. Parmi ces nominations, 19 sont motivées par la démission des anciens titulaires, 7 par non acceptation, 20 par remplace-! ment pur et simple, et 2 par mise à la retraite.
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- On s’étonne de ne pas voir le remplacement d'un Président algérien inamovible, qui avait jugé à propos d’outrager un prévenu à l’audience. Toujours delà faiblesse
- *
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- La fête nationale. — Il est question, depuis quelque temps, de fixer une date à une fête nationale annuelle. Cette question n’est pas encore résolue, mais il est à peu près certain que le gouvernement n’adoptera pas l’anniversaire du 21 septembre, qui rappelle la proclamation de la première République en France. La ville de Lyon avait voulu célébrer le souvenir de cet événement par des réjouissances officielles. Or, le préfet du Rhône a donné lecture au conseil municipal d’une lettre du ministre de l’intérieur qui contient diverses objections importantes contre le choix de la date indiquée. La municipalité lyonnaise ne tenait pas particulièrement à fêter la République le 21 septembre plutôt que le 14 juillet ou même le 4 août ; mais elle désirait vivement que la première fête nationale eût lieu cette année, tandis que pour l’une ou l’autre des deux autres dates, il faudra attendre l’an prochain. C’est pourquoi le conseil a voté un amendement exprimant le juste regret que le gouvernement n’ait pas tenu compte du désir de la cité lyonnaise.
- L'incident n’a d’autre intérêt que celui de nous fixer sur les vues du ministère à propos de la date de cette fête. C’est très probablement le jour anniversaire de la prise de la Bastille qui sera choisi. Quant à l’anniversaire du 4 septembre, il a été célébré à Paris comme les aimées précédentes par des banquets et des discours privés.
- La succession Andra»sy. — La nomination prévue du baron Haymerlé au peste de ministre des affaires étrangères en Autriche-Hongrie ne sera officielle, dit-on, que vers le 15 septembre; mais elle n’est plus douteuse. Ce diplomate a pris une part active aux travaux du congrès de Berlin en qualité de deuxième plénipotentiaire de son gouvernement ; seulement, il ne s’est jamais occupé de politique et n’a jamais eu l’occasion d’aborder le terrain parlementaire.
- On s’accorde généralement à dire dans la presse officieuse de Vienne et de Pesth qu’il sera le continuateur fidèle de la politique du comte Andrassy, dont il a été l’agent à Rome et le collaborateur au congrès de Berlin. D’après une correspondance de Vienne adressée à la Ga-zette de Carlsruhe, correspondance qui jouit de beaucoup d’autorité en Allemagne, le comte Andrassy, dans la lettre qu’il a écrite à M. de Bismarck pour accepter l'entrevue de Gastein, aurait déclaré que son successeur, quel qu’il soit, restera fidèle à l’alliance allemande.
- Mais s’il en est ainsi, on est amené à se demander pour quel motif le comte Andrassy se retire et cède son portefeuille au baron Haymerlé. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque où ce personnage devint le gendre du sénateur Bernus, victime de la brutalité des Prussiens à Francfort. le futur ministre des affaires étrangères d’Autriche-Hongrie appartenait au parti grand-germanique, c’est-à-dire au parti de l’hégémonie prussienne.
- Nous ne saurions prédire si le baron Haymerlé sera à la hauteur de ses nouvelles fonctions ou s’il ne remplira qu’un poste intérimaire. Mais ce qu’il importe de constater dès à présent c’est qu’il n’a pas été possible de trouver parmi les hommes d’Etat un seul qui voulût accepter la succession du comte Andrassy.
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- ¥ *
- Le Parlement cisleitlian. — La convocation du Parlement cisleithan sera sans doute prochaine. Déjà une réunion comprenant un grand nombre de députés libéraux et constitutionnels a eu lieu à Linz, dans laquelle a été présenté un programme des plus modérés. Ce programme, s’il est fidèlement suivi, peut avoir pour résultat d’inquiéter sérieusement la coalition réactionnaire qui, depuis les élections récentes, a la majorité dans le Reichsrath. Or, le cabinet formé sous la présidence du comte Taaffe n’est pas complet et plusieurs
- portefeuilles, notamment celui des finances, n’ont pas de titulaires. Le choix des hommes politiques à qui seront confiés définitivement les ministères vacants aura certainement une influence sur le groupement des partis dans le futur Reichsrath, et l’on comprend qu’eu soit fort préoccupé à Vienne de savoir qui aura la charge des finances de la monarchie au moment même où de nouveaux crédits seront nécessaires pour subvenir aux frais de l’occupation dusandjak de Novi-Bazar, ee sera vraisemblablement sur cette question que se dessineront nettement les tendances de la majorité du Reichsrath, et c’est alors seulement qu’on pourra juger avec quelque certitude s’il y a véritablement une situation parlementaire nouvelle en Autriche.
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- * •
- La situation électorale en Prusse. — La
- situation des partis en Prusse offre à la veille des élections pour le Landtag l’image du plus inextricable fouillis, et pour se reconnaître au milieu de ce dédale de fractions et de sous-fractions parlementaires il faut presque autant de mémoire que pour retenir tous les termes de la nomenclature des partis espagnols. S’il est vrai que les dissensions du libéralisme rendent très-difficile la défense des principes constitutionnels contre un homme d’Etat aussi populaire, aussi puissant et aussi résolu que M. de Bismarck, il n’est pas moins vrai que celles des conservateurs pourraient causer des perplexités au gouvernement. M. de Bismarck rallie d’anciens adversaires, les députés du centre et de l’extrême droite, pour les mener au combat contre d’ancien^ amis, les députés nationaux-libéraux. Mais le centre ultramontain répudie toute solidarité avec les conservateurs ministériels dès que cette solidarité devient compromettante. Il accepte, au contraire, l’alliance de l’extrême droite, du parti qu’on appelait jadis le parti féodal et piétiste, et qui a pour organe la Gazette de la Croix. Or, ces deux partis ligués, forts par le nombre, sont de mauvais auxiliaires pour M. de Bismarck, qui les a combattus et ne peut en aucun cas leur accorder tout ce qu’ils espèrent obtenir. Il en résulte qu’aujourd’hui on fait à Berlin de grands efforts pour former, avec des éléments pris un peu de tous les côtés, un parti de gouvernement destiné à remplacer l’ancienne majorité nationale-libé-rale. C’est ce parti,'non encore constitué, qui vient de faire son apparition dans les colonnes de l’officieuse Gazette universelle de VAllemagne du Nord, sous le nom de « nouveaux conservateurs. » On avait déjà les conservateurs, les Yieux-conservateurs, les conservateurs-libéraux et les conservateurs-allemands ; tout cela fait déjà beaucoup de conservateurs, et les organes libéraux accueillent avec peu de sympathie la nouvelle combinaison politique de l’organe officieux du chancelier.
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- La guerre <1© plume. — Nous avons déjà parlé de la polémique violente qui a surgi entre la presse allemande et la presse russe et qui semble être l’écho de l’antagonisme qui existe entre les deux chanceliers de Berlin et de Saint-Pétersbourg. Une note officielle publiée par le gouvernement russe a convié les feuilles de ce pays à plus de modération dans le langage, mais en semblant reconnaître que les provocations étaient venues de l’autre côté de la frontière. Un instant les violences de cette « guerre de plume» ont cessé. La note ayant coïncidé avec une mission donné au maréchal Manteuffel d’aller complimenter, à Varsovie, le Czar qui se rend à Livadia, on a prétendu aussitôt que cette démarche avait une haute portée politique et que son but était d’opérer un rapprochement entre les deux gouvernements. Mais voilà que la Gazette de l'Aile vagne du Nord est venue infliger une sorte de démenti aigre-doux aux appréciations optimistes de la presse prussienne, donnant même à entendre que le prince de Bismarck est absolument étranger à la mission du maréchal Manteuffel, qui serait un pur acte de courtoisie personnel de l’empereur Gun*
- Ilaume à l’égard de son neveu Alexandre II. D’autre part) la po émique entre les journaux russes et tudesquesa repris son cours avec plus de violence que jamais, ceqm
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- •empêchera pas le vieux Guillaume d’aller embrasser r.n Paren^ à- Alexandrovo, où les deux souverains mirent se rencontrer au moment même où nous écrivons ces lignes. En dépit de la cordialité vraisemblable ue signalera cette entrevue, il est impossible de méconnaître que les politiciens allemands et les politiciens russes soient fort animés,en ce moment,l’un contre l’autre Pt que « la guerre de plume » pourrait bien être la pré-faCe de complications sérieuses que l’amitié personnelle ijog souverains en présence serait impuissante à con-.unr.
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- Russie et la Suède. — La presse russe se niait à faire ressortir l’importance de la visite que le ^rand-duc héritier de Russie rend en ce moment au roi
- de Suède- .
- Cette visite, mise en scene avec une certaine ostentation, a pour but évident d’amener un rapprochement plus intime entre les deux pays. Elle pourrait bien avoir été provoquée par une brochure, les deux Détroits, attribuée généralement au roi Oscar.
- L’auteur commence par établir que la situation de la Russie dans le monde dépend entièrement de la liberté des détroits du Sund et des Dardanelles, et qu’elle ne saurait être accusée d’ambition si elle cherche à s’assurer cette condition première de son existence en tant quegraude nation. Si jamais la Russie, ajoute-t-il, aspirait à exercer une prépondérance en Europe, il serait facile de réduire à néant de pareilles entreprises par une alliance de l’Allemage, de la Scandinavie et des principautés des Balkans.
- Cette brochure est donc de nature à rassurer l’Europe sur les projets ambitieux de la Russie, et la visite du grand duc héritier pourrait bien avoir pour but de consolider la confiance exprimée par le roi. La conquête morale de la Scandinavie serait un acte d'extrême habileté de la part de la Russie, et si le grand-duc héritier réussit à détruire toutes appréhensions d’avenir à Stockholm, à plus forte raison parviendra-t-il à attirer le Danemark, qui n’est rien moins que sympathique à l’Allemagne, dans la sphère des intérêts russes.
- Il n’y a donc pas lieu d’être surpris que la visite du grand-duc héritier à Stockholm, faite dans l’éventualité dune guerre plus ou moins éloignée entre la Russie et l'Allemagne, ne soit pas vue d’un œil favorable à Berlin.
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- L’enseignement primaire belge. - Les
- Chambres belges ont volé dans leur dernière session une loi sur l’enseignement primaire dont nous avons à plusieurs reprises entretenu nos lecteurs. Aux termes de cette loi, l’inspection des écoles primaires communales, qui appartenait jusqu’ici au clergé, sera faite désormais par un personnel spécial nommé par l’Etat, et, vautre part, l’enseignement religieux sera tout à fait distinct de l’enseignement donné par l’instituteur. Le M"niteur lelge a publié cette semaine toute une série darrêtés royaux ayant pour objet d’en réglementer 1 exécution. Le gouvernement belge est doue décidé à aPpliquer la loi à la rentrée des classes, sans se laisser arrêter par les protestations des évêques qui paraissent disposés de leur côté à ne tenir aucuu compte des con-*e?ls Plus ou moins sincères de modération qui pourraient leur venir de Rome.
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- Le inariog'o du roi d’Espagne. — Le mariage du roi d’Espagne avec l'archiduchesse Charlotte cot r^c^e es^ c^ose décidée. Les fiancés se sont rentrés à Arcachon et la demande sera faite officielle-dut par M. Ganova del Castillo. Les noces seront célé-ees à Madrid, en octobre. Il paraît que M. le duc çntCaze®’ aûcieu ministre de l’ordre moral, se serait remis dans cette uuion royale, qui. au temps où nous iJn°ns’-ne sauraiC avoirune grande importance politique.
- avait annoncé que dou Carlos abdiquait devant son d^ Sln’.ruais le prétendant a répondu à ce bruit par un IfA ‘^rfurmel et se dit toujours prêt à revendiquer le ue a Espagne.
- Un exemple.— Ce n’est pas seulement dans notre pays et chez nos voisins du continent que la question de la difficulté de l’enseiguement populaire préoccupe les esprits. Ce n’est pas seulement chez les peuples qui passent pour les plus civilisés que la direction des écoles primaires a pour cause la coupable indifférence des hauts. Nous n’en voulons d’autre preuve qu’une pro* clamation récente, adressée à son peuple par la reine de Madagascar.
- Voici comment s’exprime cette souveraine de couleur qui est assurément une personne fort sage :
- « Et maintenant, je vous fais connaître le nombre d’é-« coliers qui se trouvent dans chacune de vos villes. J’ai « fait imprimer ce relevé pour que vous puissiez tous le « voir et pour que vous soyez persuadés que je vois et « entends tout. Car, en vérité, je vois et j’entends tout, « parce que tous mes sujets sont tous autant d’yeux et « d’oreilles pour moi. Et lorsque j’ai examiné le nombre « de vos enfants qui vont à l’école, j’ai remarqué qu’il y « en avait très peu, comparativement à la population de « l’Iboina.
- « Par conséquent, envoyez vos enfants s’instruire, car « ce sera un bien pour vous autant que pour eux ; ce sora « le moyen de tenir compte de votre bétail, de votre ar-« gent, de votre propriété, et ce sera aussi un moyen « d’avancement, car je suis une souveraine qui récom-« pense par le bien ceux qui le méritent.
- « Et vous, pères et mères, soyez aussi actifs, car je « suis heureuse de voir mes sujets sages. C’est une chose « qui vous profitera, que je vous recommande- de faire, « car si c’était une chose qui pût tous faire du mal, je « ne vous l’ordonnerais pas. Mais je sais que ce sera pour « vous une cause de prospérité et pour cela j'insiste pour « que vous tous vous vous instrusiez. Et ainsi soyez tous « diligents, car, bien que vous ne compreniez pas main-« tenant la douceur de la science et de la sagesse, vous « vous en apercevrez lorsque vous la posséderez. *
- La forme du document est naïve et son style sans prétention. Sans doute, les rédacteurs de notre ministère de l’instruction publique trouveraient moyen de l’embellir et de lui donner tous les agréments que le sujet comporte. Toutefois, il nous semble, à nous, que la proclamation dit très bien ce qu’il faut dire, et que cette reine pense excellemment sur la matière. Nons verrions sans déplaisir certains de nos compatriotes faire leur profit de ces exhortations et prendre leur part de la leçon de si loin qu’elle vienne, jusqu’au jour, souhaitable entre tous, où pareille proclamation sera devenue inutile en France comme b Madagascar.
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- Leu Israélites en Roumanie. « Le voyage diplomatique de M. Boerescu s’est terminé par la publication d’un mémoire dans lequel l’homme d’Etat roumain a exposé aux puissances les raisons qui ont déterminé le ministère roumain à préparer un nouveau projet de naturalisation pour les juifs de Roumanie. L’article 44 du traité de Berlin reçoit-il par ce projet une exécution qui puisse paraître satisfaisante et suffisante ? 11 n’est pas probable que les puissances en jugent ainsi, et 1& substitution du système des listes au système dee catégories ne leur paraîtra pas sans doute réaliser un progrès sensible. Il y a d’ailleurs dans ce mémoire des restrictions, notamment en ce qui concerne l’acquisition de la propriété rurale, qui peuvent s’expliquer, au point de vue politique où se place le ministère roumain, mais qui seront bien difficilement admises. Cependant il serait injuste de ne pas tenir compte aux Roumains des difficultés incontestables qu’ils rencontrent pour arriver à la solution de cette question des israélites, et ce ne serait pas, même pour un pays ayant fait accession à la forme constitutionnelle depuis plus longtemps que la Roumanie, une épreuve sans danger que de changer la constitution morale de la nation en y introduisant des éléments nouveaux dans une proportion qui dépasse le sixième des éléments anciens Mais ce que l’Europe est en droit de demander à la Roumanie en échange de l’indépendance qu’elle lui a donnée, c’est que la question soit abordée
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- franchement avec la volonté de la résoudre, et qu’on n’essaie pas de faire illusion en inscrivant dans la Constitution le principe de Légalité civile et religieuse et en se refusant à l’introduire dans les lois et dans les faits.
- LES MUSÉES CANTONAUX ET LES MUSÉES SCOLAIRES,
- Nous avons à plusieurs reprises (1) entretenu nos lecteurs de l’activité si louable que déploie M. Edmond Groult, avocat et docteur en droit à Lisieux, pour l’organisation et le développement des musées à la campagne. Nous reviendrons de temps à autre sur les progrès que fait cette institution ainsi que sur les brochures que ne cesse de publier son infatigable promoteur.
- Aujourd’hui nous voulons examiner si réellement il existe entre les musées cantonaux et les musées scolaires une différence aussi grande que celle que M. Groult a essayé d’établir entre ces deux genres d’instruction.
- Voici quelles sont à ce sujet les idées de M. Groult:
- 11 y a entre les Musées scolaires et les Musées cantonaux des différences profondes qui tiennent au caractère propre de ces deux sortes de musées :
- Les Musées scolaires, comme leur nom l’indique, s’adressent spécialement aux enfants des écoles ;
- Les Musées cantonaux, au contraire, s’adressent surtout à des hommes faits.
- Or, s’il est vrai, comme l’a dit le poète, que:
- « Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs »
- S’il est certain qu’un des traits caractérisques de la jeune intelligence des enfants, trop peu remarqué jusqu’à ce jour, est un besoin naturel de s’instruire ; si, au contraire, la plupart des hommes faits n’aiment la science que tout juste autant qu’ils ( en peuvent espérer un accroissement de richesses, ' on reconnaîtra qu’il convient d’organiser les Musées scolaires et les Musées cantonaux d’une manière différente, afin qu’ils puissent répondre aux différents besoins qu’ils ont à satisfaire. On placera donc dans les musées scolaires tout objet pouvant servir à faire connaître les solutions acquises des sciences : des modèles de dessin, des spécimens des principaux genres d’architecture, des collections botaniques, géologiques, minéralogiques,des tableaux expliquant les grands phénomènes de la nature, tels que volcans, aurores boréales, etc.; des modèles géométriques de certains corps, des sphères célestes et terrestres ; en un mot, les objets les plus divers et de provenance la plus variée.
- Au contraire, les Musées cantonaux s’adressant principalement à des hommes en luttes avec les difficultés de l'existence, contiendront surtout des collections d’intérêt local. On y trouvera des spécimens géologiques propres au canton, des échantillons de sa faune et de sa flore ; un tableau des monuments du canton avec l’indication de leur style architectural et des principaux événements dont ils ont été témoins ; un autre tableau contenant les notices biographiques des hommes illustres nés dans le
- (1) Voir tome L«, p. 130, H6, 165, 181, 388, 405.
- canton ou qui l'ont honoré d’un séjour plus ou moins prolongé ; les machines ou modèles de machines in, dustrielles et agricoles propres au canton et celles qu’il serait utile d’y introduire ; des spécimens d’engrais qu’il convient d’employer dans telle pièce de terre déterminée ; l’indication des animaux domestiques propres au canton et de ceux qu’on y pourrait acclimater avec avantage ; les spécimens de l’in» dustrie locale et de ses diverses transformations, etc.
- Tous ces objets sont réunis gratuitement, et ce n’est pas un des moindres mérites de ces musées de nouvelle espèce, de ne coûter absolument que la dépense nécessaire à l’établissement de leurs vitrines.
- Toutefois, comme les Musées cantonaux sont un but d’excursion naturellement indiqué pour les promenades scolaires ; comme plusieurs de leurs organisateurs, que nous ne saurions trop féliciter, invitent les instituteurs et les institutrices des communes voisines à y conduire leurs élèves, à des jours déterminés, interdits au public, ces musées ont aussi un côté pédagogique proprement dit, et, à ce titre, ils peuvent contenir des cartes géologiques, des plans en relief, des modèles anatomiques et une foule d’objets qu’il serait trop coûteux d’envoyer à toutes les écoles.
- Ainsi, les Musées scolaires ont pour complément les Musées cantonaux. Si ceux-ci favorisent surtout les idées générales, ceux-là développent surtout l’esprit d’observation. Ils ne sont pas moins utiles les uns que les autres.
- Nous admettons très volontiers cette conclusion de M. Groult, et c’est précisément parce que nous l’admettons que nous repoussons l'idée d'organiser séparément ces deux genres d’institutions de telle sorte que les musées scolaires ne puissent être profitables aux adultes et que les musées cantonaux ne puissent être profitables aux enfants.
- L’instruction est aussi utile aux uns qu’aux autres. Tous, grands ou petits, jeunes ou vieux, y ont un droit égal. Pourquoi donc dans tel genre de musée exclure ceux-ci au profit de ceux-là et dans tel autre genre exclure ceux-là au profit de ceux-ci !
- C’est nuire au développement de l’idée que la charger de cette entrave. L’essentiel n’est pas d’avoir des musées spéciaux aux élèves et des musées spéciaux aux adultes, l’essentiel est d’avoir de nombreux musées et de les rendre accessibles à tous.
- Que les collections créées dans les écoles dans un but pédagogique doivent être classifiées en conséquence, c’est-à-dire d’après une méthode déterminée, c’est ce que nous acceptons volontiers. Mais qu’on doive tenir sous clef ces collections et s’interdire de les compléter par les notices explicatives qui dans les musées cantonaux accompagnent chaque pièce, c’est ce que nous contestons. Ces notices ne feront jamais de mal ; elles n’empêcheront pas l’instituteur de donner qnand même toutes les explications supplémentaires que bon lui semblera. De plus, elle* permettront à ces musées destinés aux élèves de
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- servir en même temps à l'instruction des adultes.
- En effet, qu'est-ce qui empêchera d’ouvrir à tout le monde, à des dates déterminées, chaque dimanche par exemple, les musées scolaires devenus ainsi de vrais musées accessibles à tous et utiles à tous ?
- Les musées scolaires, avec leur matériel un peu spécial à l’enseignement, seront moins attrayants pour les visiteurs que les musées variés dont M. Groult désire voir doter chaque canton, c’est incontestable, mais quelque petite que soit la dose d’instruction qu’ils pourront donner à des adultes, ce sera toujours autant d’acquis. 11 ne faut jamais mépriser les petites doses, car elles contribuent à donner les grands résultats. Ce sont, dit le proverbe, les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Pourquoi, dans le cas qui nous occupe, dédaigner les petits ruisseaux.
- Les musées scolaires sont destinés surtout à développer l’esprit d’observation chez les élèves. Mais qui oserait soutenir que cet esprit d'observation ne mérite pas d’être développé chez les adultes ? Nos campagnes ne sont pas des pays tellement lettrés qu’il soit superflu de mettre à la portée des hommes faits ce que l’on met à celle des fillettes et des petits garçons. Nous connaissons plus d’un village — et M. Groult doit en connaître aussi — où les pères seraient heureux de pouvoir apprendre ce qu’apprennent leurs enfants. Pourquoi ne permettrait-on pas à ces pères de profiter du musée de l’école ? Ah! ne faisons pas d'exclusivisme. Ne faisons pas de renseignement par l’aspect, le monopole exclusif de l’enfance. Faisons en jouir tous ceux qu’il intéressera, tous, sans exception.
- Vous voulez mettre sous les yeux des enfants des collections botaniques, géologiques, minéralogiques, des tableaux expliquant les grands phénomènes de la nature, des sphères célestes et terrestres, etc., etc. C’est parfait. Mais pourquoi ces mêmes objets resteraient-ils sous clef le dimanche? Pourquoi mettre cette lumière sous un boisseau?
- Non, laissez toute grande ouverte la porte des musées scolaires. L’instruction est un domaine dans lequel chacun doit pouvoir entrer. Dùt-il n’y avoir qu’un très petit nombre d’adultes pour en profiter, laissez y venir ces adultes. Laissez venir surtout les jeunes gens qui, sortis de l’école avec un très léger bagage d’instruction, auront bientôt oublié le peu qu’ils avaient appris s’ils n’ont sous les yeux quelques objets qui le leur remémorient. Le temps qu'ils passeront dans le musée sera toujours mieux employé que s’ils le passaient au cabaret.
- Ed. Champury.
- Les octrois eu France.
- D’après le tableau de la situation financière des communes de France pour 1879, présenté par le ministre de l’intérieur, l’octroi est établi actuellement dans 1,530 localités.
- Le département où les communes y ont le plus recours est le Finistère, qui compte à lui seul 185 octrois. On peut citer ensuite le Nord, qui en a 65, les Bouches-du-Rhône 56, le Var50, le Vaucluse 46, l’Isère 45, le Lot-et-Garonne 42 et la Seine 41.
- Les départements qui comptent le moins grand nombre d’octrois sont les suivants : le Cher, le Doubs et la Lozère, 3 ; la Meuse, 4 ; l’Ardèche, les Ardennes, l’Aube, l’Aude, l’Aveyron, la Creuse, l’Eure-et Loir, l’Indre, l’Indre-et-Loire, le Loir-et-Cher, la Haute-Loire, la Marne, la Haute-Marne, la Mayenne, la Meurthe-et-Moselle, la Nièvre, le Puy-de-Dôme, le Rhône, la Haute-Saône, la Sarthe, la Somme, la Vienne et l’Yonne qui en ont moins de 10.
- LA LIBERTÉ DE RÉUNION
- A l’appui de ce que nous avons dit dans notre dernier numéro de l’innocuité de la liberté de réunion, nous extrayons d’un discours prononcé par M Méline, député des Vosges, au Comice de Remire -mont, les remarquables lignes suivantes :
- « Aujourd’hui le gouvernement républicain repose sur une base large et solide, et ceux qui rêvent encore*de le renverser feront bien de se résigner à y mettre le temps. Je sais bien qu’ils n’ont pas désarmé et qu’ils continuent la lutte avec d’autant plus d’acharnement qu’ils se sentent plus impuissants....
- « Heureusement l’opinion publique de nos jours n’est pas si facile à surprendre. Elle sait ce que coûte le sommeil des peuples et combien le réveil est terrible; elle ne veut plus de ces léthargies que nous avons connues pendant 20 ans d’empire et qui peuvent conduire une nation à la mort. Elle comprend que le mouvement est indispensable à la vie, que chez un peuple libre tout se discute-avec ardeur, avec passion, quelquefois même avec exagération, que cette fermentation des idées n’est pas du désordre, qu’elle est au contraire la plus sûre garantie de l’ordre.
- « Quand les idées peuvent se produire librement et sans contrainte, personne ne songe à recourir à la violence.
- « Aussi peut-on affirmer hardiment que jamais l’ordre n’a été mieux assuré en France qu’aujour-d’hui. Il faut ajouter que jamais il n’a été plus facile de l’assurer; il se maintient en quelque sorte de lui-même. »
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- Les Mormons,
- Un révérend bien connu, le Dr Butler de l’Eglise luthérienne à Washington, étant allé en excursion de vacances sur les côtes du Pacifique, a eu l’idée de visiter en passant le pays des Mormons, et de nous faire part de ses impressions.
- Selon lui le mormorisme, bien loin de s’affaiblir, grandit et gagne de l’influence de jour en jour. La population mormone, dans son ensemble, l’a frappé par ses habitudes d’ordre et d’activité. Quant aux jugements prononcés ces derniers temps contre des polygames ils auront un bon effet, sans cependant tuer la foi en la polygamie ; mais il sera toujours difficile de rechercher les coupables parce que tous les actes officiels de la vie des Saints du dernier jour s’accomplissent dans le tabernacle d’où les Gentils sont tous éloignés avec soin.
- Enfin, mélancolique révélation, M. Butler n’a trouvé qu’avec mille difficultés le tombeau de Brigham Young que l’on cherche à cacher afin de ne pas attirer les curieux du dehors, et ce tombeau avait un air d’abandon qui faisait pitié : un gros bloc de granit en marquait la place, mais pas une fleur n’attestait la fidélité du souvenir. Et toutes ses femmes donc ? déjà consolées !
- >ecB8oe*
- LE DROIT DE DÉFENSE.
- Nous accordons très volontiers à notre 'collaboratrice, Mlle Eugénie Pierre, l’hospitalité de nos colonnes pour l’article qui suit, bien que les idées y contenues ne soient pas celles professées par la rédaction du Devoir.
- Nous avons toujours considéré que la question devait être traitée de beaucoup plus haut, et nos lecteurs s’en convaincront en relisant dans le tome II du Devoir, aux pages 146 et 161, ce que nous avons dit du désarmement et de l’arbitrage international. Nous regrettons qu’un homme de la valeur de M. A.-S. Morin discute les idées des collaborateurs de notre journal sans avoir aussi discuté celles de la rédaction. Il nous semble que l’opinion publique n’aurait qu’à s’éclairer à assister à semblable débat.
- Çeci dit, laissons la parole à Mlld Pierre.
- •
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- M. A. S.Morin, dans un article intitulé le Droit de défense, article publié dans la Finance Nouvelle, plaide chaleureusement et éloquemment la cause des armées permanentes et de la guerre défensive.
- « Chaque puissance, dit-il, est obligée dans l’inté-« rêt de sa sécurité de conserver des armements for-« midables, d’entretenir sur pied des troupes nom* « breuses, de se mettre en garde contre tout ce qui « pourrait menacer l’indépendance du pays. Le dé-« sarmement ne serait possible que s’il était simul-« tané en vertu d’un commun accord. »
- Nous répondrons à M. Morin que, comme lui, nous croyons que dans l’état actuel de l’Europe chaque puissance doit pouvoir se lever à un moment donné, mais nous repoussons absolument l’institution des
- armées permanentes qui sont une cause de ruine pour l’Etat, de démoralisation pour les citoyens et de gêne pour les familles, aussi bien que d'insuffisance comme défense.
- Qu’y a-t-il de plus formidable au contraire que tous les citoyens armés en cas de besoin et enrôlés en milices nationales? La guerre de Gesession aux Etats-Unis a démontré la puissance des milices. Et quoi de plus juste, s’il s’agit de repousser une invasion, que de voir chaque citoyen défendre sa maison et sa famille ?
- Que tous les hommes soient soldats, s’il le faut, que tous sachent porter les armes, et la victoire sera assurée pour la bonne cause, car les milices natio nales ne combattront plus pour verser le sang ou pour obéir à un caprice de roi, mais elles emploieront avec regret la force pour se défendre, en combattant pour la justice et pour leur vie.
- ’ « Il y a des philanthropes, dit M. Morin, qui « voudraient que la France donnât l’exemple du dé-« sarmement. Une telle proposition ne peut être « prise au sérieux.
- Et qui donc doit et peut donner l’exemple de la raison et de la sagesse dans la liberté, si ce n’est une République puissante. La France se fait gloire d’être à la tête de la civilisation et elle gaspille le plus clair de ses revenus pour payer des citoyens valides et robustes qu’elle tient inactifs et inutiles, l’arme au bras, sons prétexte d’éventualité de guerre. Elle oublie que lorsque la Patrie est attaquée, il n’est pas juste qu'un certain nombre de citoyens désignés par le sort ou non protégés par un reste de privilèges soient seuls chargés de la défense detous. £ Que tous les citoyens soient soldats tant que les soldats peuvent être parfois nécessaires encore — mais que la France prenne l’initiative du désarmement, qu’elle fasse une tentative sérieuse pour établir en Europe l’arbitrage international. Nous croyons que ce serait là pour elle une gloire plus grande que toute la gloire acquise par ses victoires et ses conquêtes sanglantes dans le passé.
- • Il y a, dit encore M. Morin, une école peu nom-« breuse qui va jusqu’à nier le droit de défense. Si « l’on vous attaque, disent-ils, suivez le précepte de « l’Evangile ; tendez la joue gauche à celui qui vous « frappe sur la joue droite. »
- .Notre savant contradicteur a dédaigné d’interroger en France cette école-là. Nous n’avons jamais conseillé de tendre l’autre joue. Nous espérons pour cela avoir trop vif le sentiment de la dignité et de la justice. Frapper est un acte cynique et lâche et nous n’entendons pas encourager qui frappe. Nous pouvons trouver inutile de commettre un acte
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- identique et de payer le mal qu'on nous a fait par un autre mal. Nous préférons le réparer, si c’est possible, et nous prétendons empêcher qu’on ne vienne à la récidive : ce sera défense légitime et notre droit bien établi nous absoudra d’avance.
- Nous pensons qu’une nation a non-seulement droit de défense légitime, mais droit de défense préventive ; e’est-dire droit d’être forte par tous ses citoyens forts afin qu’on ne l’attaque pas, droit d’être juste en ne motivant par son attitude aucun prétexte de guerre, en se réservant d’avance comme arbitres entr’elle et tout peuple qui voudrait devenir conquérant, les nationalités voisines.
- Nous voyons un immense danger moral dans l’opinion de ceux qui admettent la guerre défensive.
- La limite entre la guerre offensive et la guerre défensive est extrêmement subtile. Nous avons dit et nous répétons qu’une guerre d’abord défensive peut devenir offensive : ainsi la Prusse a commencé en 1870 une guerre défensive, et lorsqu’elle a été sauve de l’attaque, elle s’est retournée contre l’agresseur et a fait, au lieu de la paix, une guerre offensive.
- A ce propos, nous affirmons ne nous être pas appuyés ainsi que nous le reprochent les Etats-Unis d'Europe, sur cet argument absurde, à savoir: que lorsqu’une guerre est commencée les actes qn’elle entraîne sont tour à tour offensifs et défensifs.
- Nous avons écrit seulement ce que nous venons de répéter plus haut, mais entre cela et les incidents, les actes d’une guerre, la différence est énorme. Nous n’admettons, nous, que la défense légitime et nous voudrions que toute nation repoussât toute déclaration de guerre. Mais admettons qu’un pays, malgré la déclaration qu’il a faite de n’accepter aucune guerre, soit envahi par un ennemi ; il se défend, il est en pleine défense légitime, et partout à une heure donnée, en un moment où l’ennemi est trop peu nombreux pour commencer l’attaque par exemple, il saisit l’occasion pour se ruer sur le bataillon isolé, avant qu’arrive le gros de la troupe. C’est un acte offensif qui ne sort pas de la défense légitime.
- M. Morin voit donc que nous prétendons nous défendre, mais que nous ne prétendons pas accepter l’attaque et voilà entre la guerre défensive et la défense légitime, la différence qu’il nie.
- Nous ne voulons pas, comme le dit notre courtois contradicteur, « qu’une nation déclare à l’agresseur qu’il ne reconnaît pas la guerre et qu’il ne se défendra pas »
- Nous voulons qu’il lui déclare qu’il est décidé à repousser toute invasion dans le cas où la nation ennemie viendrait à jouer le rôle de pillard et d’as-
- sassin. M. Morin nous dit qu’une déclaration quelconque laisserait l’adversaire complètement sans émotion. Nous ne le croyons pas, car l’Europe entière est juge tacite entre les parties, et il serait plus facile qu’on ne pense de la faire arbitre véritable. En outre, nous ne sommes plus au temps des Grecs, des Perses, ni au temps des barbares : les siècles ont marché, et Bismarck même n’eût pas obtenu la levée des Allemands en 1870, s’il n'avait fait valoir la nécessité d’une guerre défensive.
- Les Huns faisaient, non pas seulement la guerre d’Attila, mais leur propre guerre, cette guerre de pillage qui devait profiter à chaque guerrier ; les barbares, poussés par l’intérêt, marchaient volontiers. De même, avant 89, les peuples ignorants ne comprenaient pas et devenaient des jouets entre les mains des monarques. Mais les rois, quels qu’ils soient, sont aujourd’hui forcés de compter avec les peuples.
- Il ne serait pas si facile que le croient encore certaines personnes de violer à ce point le droit des gens.
- Un peuple, en déclarant qu’il n’accepte aucune guerre, ne joue pas la comédie, bien qu’en dise M. Morin. Il est décidé, nous en convenons, à se défendre en cas d’extrême nécessité, mais il est décidé aussi à empêcher de toute façon que cette nécessité se produise. L’envahisseur, la chose entendue de cette manière est forcé de la considérer comme sérieuse.
- Notre contradicteur croit, — lorsque nous disons par analogie qu’un adversaire du duel ne verrait pas lorsqu’il refuse de se battre, son antagoniste se précipiter sur lui et l’assassiner — que cet antagoniste n’agirait ainsi que par cette raison qu’il a peur de la loi, laquelle punit le meurtre. Nous avons meilleure opinion, nous, de l’espèce humaine. Puis si un homme peut être à la rigueur supposé aussi perverti que cela, il est évident que le cas n’est plus le même pour tous les citoyens généralement loyaux et honnêtes d’une nation.
- Oui, nous le répétons, la guerre deviendrait ainsi presque impossible, et notre presque, contrairement à l’opinion de M. Morin, nous paraît très-rassurant au contraire.
- L’exception ne confirme pas la règle, répond-il au proverbe que nous citons et qu’il discute, car,
- « ajoute-t-il encore, l’exception prouve que la règle « est en défaut et ne peut être acceptée qu’avec ré-« serve et que, par conséquent, ce n’est pas une « règle. »
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- le devoir
- Nous vous en demandons pardon, cher monsieur, car il n’y a pas de règle sans exceptions.
- Eugénie Pierre.
- N. B. La rédaction croit devoir rappeler qu’elle laisse à Mlle Pierre toute la responsabilité des appréciations contenues dans cet article.
- ... naA/VV" —
- La criminalité en France en 1877.
- Nous empruntons les chiffres suivants au rapport sur ce sujet que vient de présenter M. le garde des sceaux.
- Le nombre des accusés qui était de 4,764 en 1876, a été de 4,413 en 1877 ; parmi eux figurent 3,680 hommes (83 pour 100) et 733 femmes (17 pour 100). — C’est, par rapport à la population générale de la France, 20 accusés sur 100,000 habitants du sexe masculin et 4 accusées sur 100,000 femmes.
- La moyenne pour toute la France n’est que de 12 accusés sur 100,000 habitants.
- Sur ces 4,413 accusés on en comptait 766 qui n’avaient pas atteint leur majorité, 2,373 (plus de la moitié) étaient âgés de 21 à 40 ans, et 552 (6 pour 100) étaient au moins sexagénaires.
- 2,441 accusés (55 pour 100) étaient célibataires ; 1,650 28 pour 100) mariés, et 322 (7 pour 100) veufs; 2,574 (5 pour 100) étaient nés et domiciliés dans le départe ment où ils ont étéjugés ; 1,054 (24 pour 100) n’y étaient que domiciliés et 785 (18 pour 100) lui étaient complètement étrangers.
- D’après le dernier dénombrement, la population rurale de la France est deux fois plus considérable (68 pour 100) que la population urbaine (32 pour 100). Pour les accusés, les proportions sont en sens inverse : 100,000 habitants des villes donnent 17 accusés et il n’y a que 8 accusés pour 100,000 habitants des campagnes.
- L’agriculture fournit seulement 7 accusés sur 100,000 habitants qui s’y livrent, les professions libérales en donnent 11, l’industrie 13, le commerce 32, la domesticité 23 et les gens sans aveu 110.
- En 1877, sur 4.413 accusés 1,372 (31 pour 100) étaient complètement illettrés ; 2,864 (65 pour 100) savaint lire et écrire, et 177 (4 pour 100)avaient reçu une instruction supérieure.
- Le nombre proportionnel des hommes illettrés est le même qu’en 1876 ; mais il est inférieur de'huit centièmes à celui de 1866 (39 pour 100).
- Il faut voir dans ce résultat non pas une diminution de criminalité dans cette catégorie d’accusés, mais une conséquence du développement de l’instruction primaire ; en effet, il résulte de la statistique du recrutement que le chiffre des jeunes soldats entièrement illettrés est, de son côtés descendu de 24 pour 100 en 1866 et à 16 pour 100 en 1876.
- COALITION LÉGITIMISTE.
- Le Nouveau Journal républicain et VIndépendant rémois ont publié la pièce suivante que nous jugeons utile de reproduire. Elle est de nature à donner à réfléchir à tout sincère républicain. En effet, elle démontre que nos adversaires sont plus habiles que nous, combien ils sont moins lents que nous à mettre la main à la poche en faveur de leurs principes, et à quel point ils sont plus habitués que nous à associer leurs efforts en vue du triomphe d’une idée.
- Voici la pièce en question l
- Les légitimistes d'action, en créant une ASSOCIATION DE SECOURS MUTUELS ET UNE CAISSE DE PRÉVOYANCE exclusivement réservées aux ROYALISTES, croient que c’est le moyen le plus pratique pour obtenir I’union qui donne force et richesse.
- Us s’unissent donc fraternellement en une ASSOCIATION s’étendant à toute la France, dans le double but :
- 1° De protéger chacun de ses membres ;
- 2° De réunir les capitaux nécessaires a leurs
- PROJETS.
- A ces causes, ils sont convenus entre eux de ce qui suit :
- CHAPITRE PREMIER.
- De la protection entre les membres de l'Association.
- 1° Les associés doivent leur concours personnel et leurs relations utiles à ceux des membres de l'association qui en exprimeront le désir ; mais les présidents des groupes devront être les seuls intermédiaires dans ces demandes faites par eux les jours de réunion.
- 2° Chaque membre de l’Association a droit à une CARTE DE SOCIÉTAIRE lui servant d’introduction.
- 3° Chaque associé, sous peine de radiation, doit verser mensuellement une somme de TROIS FRANCS, destinée à secourir les membres nécessiteux : soit TRENTE-SIX FRANCS par an.
- CHAPITRE II.
- De la réunion des capitaux.
- 4° Outre les cotisations spécifiées chap. 1, art. 3, il est formé une Caisse de Prévoyance, dite du ROI, à laquelle toute personne, même étrangère a la SOCIÉTÉ, peut souscrire ; elle est créée spécialement pour être la réserve de l’Association, subvenir aux besoins généraux, aider les Veuves, les Orphelins, les Pauvres honteux, etc.
- 5° Les dons faits à la caisse du ROI peuvent être de trois sortes : 1° en argent, une fois donné ; 2° en objets, ou lots, une fois donnés ; 3° en argent ou en lots, promis à une date future, ou annuelle.
- 6° Toutes les sommes d’argents provenant de dons faits à la CAISSE de PRÉVOYANCE, ici définie, seront placées en valeurs de repos, pour n’ètre employées que par décisions des présidents réunis en COMITÉS sur l'ordre du PREMIER PRÉSIDENT.
- CHAPITRE III.
- De ïa formation des groupe* ou comités.
- 7° L’association est divisée en groupes de 84 membres, qui sont administrés par :
- 1 Président ;
- 4 Vice-Présidents ;
- Et 16 Conseillers ;
- Lesquels doivent se réunir au moins une fois par mois ; ils seront rééligibles par voie d'élection quinquennale.
- 8° Tout associé ayant réuni un groupe de 84 membres, en devient de droit le président ; ses premiers aides, les vice-présidents, et les 16 suivants, ses conseillers.
- 9° Chaque groupe choisit son trésorier, qui a seul le droit de percevoir les cotisations et les dons.
- 10° Les associés, tout en ayant le droit de solli*
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- citer des adhésions, ou des dons, s'interdisent, sous peine d’EXCLUsioN, tout ce qui porterait atteinte aux articles 8 et 9.
- 11° Aucun associé ne peut quitter son groupe sans remettre sa CARTE DE SOCIÉTAIRE à son président en prévenant celui-ci de sa volonté, soit de se retirer de la Société, soit de se joindre à un autre groupe. — En ces deux cas, le président devra en avertir les sociétaires
- 12° Tout associé a le droit de provoquer une enquête sur un sociétaire ; dès lors le président est obligé d’attirer l’attention de tous sur ce faux frère, et après une minutieuse vérification, le conseil I’ex-
- PULSERA.
- Ces DOUZE STATUTS DE L’ASSOCIATION DES ROYALISTES
- d’action sont acceptés par eux après lecture, et ils s’engagent sur leur honneur à s'y conformer, EN S’EB'FORCANT DE RÉSERVER LEURS PRINCIPALES AUMONES ET LEURS SOINS A CETTE ŒUVRE PATRIOTIQUE.
- LA PEINE DE MORT ET LES ERREURS JUDICIAIRES
- Les erreurs judiciaires commises en Angleterre et dont quelques-unes ont été signalées dans le Devoir, ont à la fin ému quelques grands organes de la presse conservatrice, aussi bien que la presse libérale. Cette émotion, cependant, du moins en ce qui concerne la grande presse, ne va pas jusqu’au soulèvement de la conscience contre la peine de mort.
- On déplore en termes fort pathétiques ces jugements, conséquence et triste affirmation de la faillibilité humaine, mais on n'en persiste pas moins à laisser entre des mains trop sujettes à s’égarer une arme qui n’a pas, comme la lance d’Achille, le pouvoir de guérir les blessures qu’elle fait.
- On donne à la justice, à ses distributeurs officiels, des conseils très sévères dans la forme, mais ceci fait on s'incline profondément et l’on a hâte d’adoucir cette sévérité par des phrases comme celle-ci ; « Sachant combien nos tribunaux sont consciencieux, de quelles précautions ils s’entourent pour rendre leurs jugements et combien en outre notre procédure est soigneuse de la conservation des droits des prisonniers. »
- On avise la police d’être plus circonspecte dans ses accusations et plus impartiale dans les témoignages pour ou contre qu’elle est appelée à fournir, mais on vante en même temps son zèle, sa perspicacité, sa vigilance et, à la première occasion nouvelle qui se représente (et cela ne tarde pas), on continue de bien prêter une oreille complaisante.
- Bref, en dépit des erreurs répétées des tribunaux, malgré la vieille maxime : « Mieux vaut absoudre dix coupables que tuer un innocent », la peine de mort reste inscrite dans la loi. La pendaison va son train.
- Cependant il n’y a pas à désespérer. Certains signes précurseurs nous le disent. Des voix s’élèvent qui protestent. C’est le commencement de l’action.
- Nous avons fait connaître une première protestation et l’occasion à laquelle elle avait été faite. Elle a produit son effet; car malgré la récusation des deux jurés qui avaient fait entendre cette protestation, les accusés ont été reconnus coupables, mais seulement de manslaugter et non de murder, c’est-à-dire d’homicide involontaire pour lequel cas la peine de mort n’est pas appliquée.
- Voici une nouvelle protestation et voici les faits qui l’ont décidée:
- Emma Vade, convaincue du meurtre de son enfant illégitime, était, aux assises dernières de Lincoln, condamnée à la peine capitale.
- Aussi aux assises dernières de Liverpool, Emily Jones était également condamnée à mort pour le même crime que la première et dans des circonstances absolument identiques.
- Les deux jurys, tout en déclarant les deux accusées coupables, les avaient recommandées à la clémence, ce qui équivaut à demander les circonstances atténuantes.
- Les journaux viennent d’annoncer que Tune des deux condamnées, Emma Vade, « grâce à la prompte action du secrétariat de l’intérieur, » a vu sa peine commuée à 12 mois d’emprisonnement, avec assujettissement au travail dans la maison de détention de Lincoln.
- « Nous applaudissons à cette commutation », ajoute le narrateur, nous félicitons le secrétariat. Malheureusement ces deux causes nous remettent en mémoire un fait que nous voudrions pouvoir expliquer.
- « Il y a un an, le 15 août 1878, Sélina "Wadge, condamnée à mort pour le même crime que les deux infortunées ci-dessus, était pendue à Bodmin (Cornouailles).
- « Le verdict du jury était formulé comme suit : Le jury, après une absence de presque une heure, rend un verdict de culpabilité, avec recommandation à la clémence en raison de la non préméditation du crime et de l’affection que la mère portait à son enfant.
- « Deux jours après l’exécution de Sélina Wadge, on lisait dans les journaux :
- Le secrétariat de l’intérieur et les condamnés
- POUR MEURTRE.
- Le correspondant à Londres du journal le Freeman écrit qu'un grand scandale a été causé au ministère par l’exécution d’une malheureuse femme qui avait
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- tué son enfant illégitime. Si quelqu’un a été étonné et froissé de cette exécution, c’est certes M. le secrétaire de l’intérieur.
- « Cette note et une lettre l’accompagnant adressée à l’Intérieur provoquait cette réponse laconique : Le fait n’étant pas fondé, nous entendons qu’on ne s’en occupe pas davantage.
- « Nous avons laissé cette affaire en repos jusqu’à ce jour, mais le double cas de Vadeetde Jones étant en tout pareil à celui de l’infortunée Wadge, particulièrement en ce que dans chacune de ces trois affaires la recommandation du jury était appuyée d’un mémoire revêtu de nombreuses signatures et demandant le sursis de la peine, je me crois justifié en appelant une fois de plus l’attention du public sur ce sujet.
- « En présence de ces faits, les questions suivantes se posent d’elles-mêmes :
- « Une certaine somme d’influence s’exerçant sur le cabinet de l’Intérieur, où le hasard décidant du juge appelé à siéger dans un cas criminel, l’une ou l’autre de ces deux choses a-t-elle quelque chose à faire avec l’exécution ou la non-exécution d’un condamné? Il y a des juges qui pendent et d’autres qui aiment à se montrer cléments.
- « Est-il juste d’infliger à une femme pour le meurtre de son enfant illégitime dont la naissance lui a valu des reproches dont l’amertume ne peut être bien sentie que par une femme seule.... est-il juste d’infliger à cette femme la même peine que celle infligée à un mécréant tel que Ch. Peace.
- « Ne serait-il pas plus sage, en présence de la faillibilité humaine et des erreurs judiciaires, d’abolir la peine de mort, que de laisser, comme dans les cas précités, son application au caprice d’un homme ?
- « Ne serait-il ‘pas plus conforme aux lois de l’équité, aux principes de l’humanité, de rayer cette pénalité de nos lois, que de courir le risque effrayant de livrer à l’échafaud des innocents comme Habron, Peligonni, Gally, Alice Rhodes et tant d’autres ?
- « Nous en appelons à la conscience publique. •
- Macte animo 1 crierons-nous aux auteurs de ces protestations, continuez d’élever votre voix généreuse contre tout ce qui tue : la sentence du juge, comme la brutalité du canon ! courage ! affirmez la conscience qui, par votré bouche, proclame la grande vérité de l’inviolabilité de l’existence humaine.
- Protestez, protestez encore, protestez toujours jusqu’à ce qu’enfin, seule, la nature puisse ravir la vie à celui qui l’a reçue d’elle.
- C.-P. Maistre.
- TRAVAIL AUX AMNISTIÉS
- A leur arrvivée à Paris les amnistiés qui cherchent un emploi, et particulièrement ceux qui travaillent dans le bâtiment, peuvent s’adresser au citoyen Canu, secrétaire du Comité libre du 3® arrondissement pour travail et secours aux amnistiés, 167, rue du Temple, à Paris.
- LA PRESSE ANGLAISE ET LA LOI FERRY.
- Ne pas craindre de condamner un acte mauvais, même dans le parti politique ou la croyance religieuse que vous professez ; vouloir pour autrui les droits et laliberté que vous voulez pour vous-même, avec ce programme-là vous êtes à votre aise, vous êtes fort ; seul il peut donner autorité à vos paroles.
- Poser un tel programme est chose fort facile : il n'est pas d’opposition gouvernementale qui ne l’ait formulé à un moment donné ; mais l’appliquer doit être chose beaucoup plus difficile, car jusqu’à présent nous n’avons encore vu aucun gouvernement lé mettre rigoureusement en application. Nous n’en exceptons pas même le gouvernement anglais.
- Et cependant la presse anglaise, une partie notable du moins, à l’air de s’étonner des stipulations de l’art. 7 de la loi Ferry.Le Daily News qui est le principal organe du libéralisme, semble dérouté par l’attitude de M. Waddington dans les débats qui s’agitent sur ce fameux article 7.
- Aux yeux du Daily Netos,M. Waddington, l’homme de la liberté et de la conciliation tout à la fois, M. Waddington dont l’origine est anglaise, dont l’éducation a été anglaise, qui parle la langue anglaise aussi purement que le français, M. Waddington n’est plus reconnaissable. Il n’est plus l’homme dont la prudence a écarté du ministère qu’il préside les dangers qui en menaçaient l’existence.
- Il n’est plus l’homme de ce tact supérieur dont il a donné des preuves répétées depuis qu’il est au pouvoir, tact qui a accru sa réputation d'homme d’Etat.
- A quoi lui sert d’avoir résolu à la satisfaction de toutes les nuances du parti républicain (?) la question si délicate de l’amnistie ?
- A quoi lui sert d’avoir, aux applaudissements de ses adversaires politiques, résisté aux clameurs qui demandaient la mise en accusation du cabinet Bro-glie-Fourtou ?
- A quoi lui sert enfin cette sagesse qu’il a montrée en cédant aux aspirations justes de Paris demandant la réinstallation de l’Assemblée législative' dans la capitale ?
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- Il paraît étrange à des observateurs étrangers qu’un ministre qui a fait preuve de tant de jugement en présence des immenses difficultés d’une situation acceptée résolument, aille, après avoir surmonté ces difficultés, se créer des embarras bien autrement grands en se rendant solidaire de la loi Ferry.
- Il doit y avoir quelque chose là-dessous, [une anguille sous roche.
- M. Ferry lui-même n’est pas un homme auquel les sentiments de modération sont étrangers. Il n’est pas d’un caractère à jeter ainsi sans motif sérieux la pomme de discorde au sein du pays. Plus d’une fois il a prouvé que s’il était républicain, il n’était pas excl usif et savait faire’4des concessions opportunes.
- Quel est donc ce mystère ?
- Peut-être, poursuit le Daily News, un compromis secret a-t-il eu lieu lorsque, par leurs abstentions à un moment où le ministère Dufaure pouvait tomber sous le coup d’un vote hostile, les hommes de l’extrême gauche sauvèrent le ministère de sa chùte.
- Peut-être à ce moment où M. Ferry proposa l’ordre du jour, ancre de salut de M. Dufaure,fùt-il convenu entre M. Ferry et l'extrême gauche que la loi actuelle sur l’instruction publique serait le prix de son abstention.
- S’il n’y a pas quelque chose de semblable sous jeu, c’est à en jeter sa langue aux chiens !
- Il est impossible, en effet, que des hommes d’Etat, sachant par les leçons du passé et les enseignements de chaque jour à quoi aboutissent les persécutions, puissent de sang-froid se faire persécuteurs.
- Il est impossible qu’ils ne comprennent pas que, dans les circonstances présentes, le meilleur mode de combattre les jésuites, soit de les battre avec leurs propres armes, c’est-à dire en prouvant que l’instruction laïque est meilleure à tous égards que l’instruction cléricale ; que les écoles nationales valent mieux sous tous les rapports que les écoles des ordres religieux.
- A coup sûr, poursuit le même journal, l’éducation donnée par les jésuites mérite tout ce qui a été dit par M. Paul Bert et les orateurs qui ont parlé dans son sens ; mais il y a une chose certaine, c’est que les écoles des jésuites sGnt pourvues de moyens d’instruction bien meilleurs que les établissements universitaires. Les parents se soucieront peu de la question de religion et enverront de préférence leurs enfants dans des institutions où les salles sont bien éclairées, parfaitement aérées, où les professeurs sont des hommes aux manières distinguées et à l’esprit cultivé, plutôt que dans tout autre établissement où ne se rencontreront pas ces avantages .
- Que l’Université de France se place partout dans de telles conditions et les jésuites, leurs écoles et leur éducation ne seront plus à craindre.
- M. Waddington a dit que l’état des finances était prospère, en dépit de la crise dont la France a souffert et souffre encore ; eh bien, puisqu’il n’y a plus lieu, sous la présidence de M. G-révy, de serrer aussi étroitement les cordons de la bourse du Trésor public qu’à l’époque où M. Thiers occupait le fauteuil présidentiel, que le ministère prenne dans cette bourse ce qui lui est nécessaire, en retranchant même s’il le faut du budget de la guerre, pour lutter contre l’enseignement religieux. La victoire qu’il obtiendra par ce moyen sera sûre et portera de3 fruits durables. Il n’en sera pas de même d’un triom* phe illusoire obtenu par la violence.
- Tel est le raisonnement du Daily News, telle est sa péroraison.
- *
- » *
- Un autre journal, la Saturday Review, l’une des* meilleures publications hebdomadaires, envisage la question et la discute sous un autre point de vue. Voici le résumé de son appréciation:
- Il semble que les partisansde la loi Ferry veuillent donner une grande importance à la manière dont ont été obtenues les signatures contre la loi Ferry.
- En ce qui a trait à la façon dont ces signatures ont été obtenues, il est plus que probable que le clergé ait cherché à agir puissamment sur l’imagination des signataires. Il est plus que probable qu’il ne s’est pas fait faute de grossir outre mesure les dangers que la loi fait courir à la liberté d’enseignement.
- Les curés, à en croire le rapport Pelletan, ne se sont pas fait scrupule d’attribuer à l’article 7 de la loi en question, les évènements les plus tristes ou les moins du goût de leurs ouailles.
- Quoi qu’il en soit, on ne s’en trouve pas moins face à face avec ce fait qu’un grand nombre de Français sont loin d’aimer cet article 7 tandis qu’ils désirent au contraire laisser entre les mains des ordres religieux le soin de l’éducation de leurs enfants.
- Que la portion la moins intelligente du clergé se soit livrée à des exagérations peu dignes, cela ne fait pas doute ; mais cela ne prouve pas que les signatures n’auraient pas été données sans ces exagérations. Il est bien permis de supposer que le résultat économique et politique prévu, résultant de l’interdiction de l’enseignement aux ordres religieux, de la fermeture de leurs écoles, aurait agi sur l’esprit des signataires plus puissamment que n’ont pu le faire les extravagances du clergé.
- Un fou, poursuit la Saturday Review, ne saurait faire qu’une folle besogne, et il n’y a rien d’impos-
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- sible à ce que les curés aient plutôt offensé leurâ auditeurs qu’ils ne leur aient été agréables en se livrant à leur intempérance de langage.
- Admettons même, malgré tout, qu’en effet sans les moyens employés par le clergé on n’eùt pas obtenu un aussi grand nombre de signatures, cela ne prouve pas que ceux qui n’aiment pas l’article 7, ou qui subissent l’influence de ceux qui ne l’aiment pas, en soient moins nombreux, mais cela atteste tout simplement qu’ils avaient besoin d’être stimulés.
- Ne peut-il se faire que maints paysans qui ont signé la pétition ne fussent déjà disposés à le faire et que les sermons de leurs curés n’aient fait que les exciter davantage à cette protestation ?
- Ce n’est pas tant l’énergie que la diffusion du sentiment qui a de l’importance en politique, et un grand nombre d’opposants modérés sont bien plus redoutables qu’un petit nombre d’adversaires violents.
- Si M. le Ministre de l’instruction publique, continue le même journal, se trouvait tout-à-coup et immédiatement en contact avec les signataires de la pétition, il n’y a pas lieu de supposer qu'il serait capable de leur faire signer une pétition contraire à l’autre, c’est-à-dire appuyant son projet de loi. Tout au plus obtiendrait-il de quelques-uns d’effacer leur signature en leur prouvant que le mal n’est pas aussi grand qu’on le leur a fait entrevoir, ou bien en leur apprenant que les curés n'avaient pas à se mêler de cela ; mais cela ne les empêcherait pas de voir d’un œil moins que favorable le gouvernement qui présente cette loi, ou tout au moins, de conspaer sa politique dans cette circonstance.
- En dehors de toutes ces considérations, on ne peut cependant s’empêcher de reconnaître combien le clergé est fort et quelle est son influence. Naturellement, on nous répondra que c’est précisément parce qu’il est fort et que son influence est fâcheuse, qu’on doit le combattre avec plus d’énergie que jamais; que le vote de l’article 7 sera un moyen puissant de lui enlever de son influence, et de l’annihiler en excluant de l’enseignement les ordres religieux.
- Cependant des politiques plus habiles agiraient tout autrement. Ils n’iraient pas, pour renverser un mur élevé devant eux, s’exposer à se tuer en donnant de la tête contre.
- C’est chose sérieuse que d’entrer en lutte avec un corps tel que le clergé surtout à propos d’une question pour l’appui de laquelle il compte des millions d’âmes.
- Si l’on a envie réellement d’entamer les hostilités, il serait mieux de choisir un terrain sur lequel le clergé se trouverait isolé.
- Des changements aussi importants que ceux de-
- mandés par l’application de l’article 7 ont besoin pour être profitables d’avoir un appui considérable, presque unanime dans le pays. C’est là une mesure qui, même après la promulgation de la loi en ordonnant l’exécution, laissera longtemps de l’excitation dans les esprits. Chaque application nouvelle qui en sera faite sera un grief nouveau. Chaque école dont la fermeture se fera parce que son directeur appartient aux ordres religieux non autorisés, ouvrira une nouvelle discussion.
- Certainement, conclut la Salurday Review, la majorité qui appuie le pouvoir exécutif peut jeter le gant à l’opposition; mais quand cette majorité est petite ses chances de durée sont bien petites aussi. Un déplacement léger de l’opinion peut suffire à faire pencher la balance d’un autre côté, et il y a toujours des causes toutes prêtes qui peuvent occasionner ce déplacement.
- La partie éclairée de la majorité se compose à coup sûr d’esprits modérés, tièdes, pourrait-on dire, qui craindront plus d’offenser une plus forte partie de leurs concitoyens, qu’ils n’aimeront à plaire à une autre forte partie, tandis qu’en dehors de cette majo1-rité et de la minorité, il y a toujours un assez grand nombre de gens peu soucieux de politique en temps ordinaire, mais toujours disposés à user de leur influence dans des moments de crise pour tenir en respect le parti extrême qui a le dessus.
- Il est vrai que cette phalange d’hommes est actuellement plus timide et moins disposée que jamais à se rendre impopulaire, mais dans les débats actuels la minorité attaquée par la loi Ferry est imposante comme nombre et comme influence, et le danger à courir en faisant corps avec elle n’en est qu’un petit, si c’en est un.
- ¥ *
- Le Devoir & dit il y a déjà longtemps que l'opportunisme avait cessé d’avoir sa raison d’être ; mais l’opportunité, elle, ne cesse jamais d’avoir cette raison d'être.
- Que l’Assemblée saisisse donc cette opportunité en votant le projet Boysset.
- L’abolition du Concordat et le droit commun appliqué à tous les Français, sans exception, voilà qui couperait court à toutes les difficultés.
- Ce vote, s’il avait lieu, serait un commencement de la mise en application du programme contenu dans les quelques lignes commençant cet article. Il pourrait n’être pas du goût de plus d’un républicain d’aujourd’hui, mais il serait à coup sûr conforme aux principes d’un gouvernement vraiment républicain*
- C.-P. Maistre.
- Le Directeur-Gérant : G-odin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- numéro hebdomadaire 20 c. DIMANCHE 14 SEPTEMBRE 1879
- f ANNÉE, TOME 3 — N° 53
- JOURNAL
- ES SOCIALES
- bureau principal
- A GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . .
- Six mois . . .
- Trois mois. . .
- 10 f. »* 6 »» 3 **
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »» Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ëd. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures à M. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Fête de l’Enfance au Familistère. — Discours de M. Godin. — Semaine politique. — Réforme de l’enseignement universitaire. — Du rôle moral et social de la femme. La politique coloniale française. — Congrès pour l'éducation populaire. — Conduite à tenir envers le catholicisme. — Liberté d'association. — Variétés.
- LA FÊTE DE L’ENFANCE AU FAMILISTÈRE DE GUISE.
- Chaque année le premier dimanche de septembre le Familistère offre un aspect tout particulier. Dès le matin une activité inaccoutumée règne dans toutes les parties de l’édifice. Chacun va, vient, monte, descend, fait des préparatifs. Le spectacle est varié. Ici des mamans portent des corbeilles pleines d’un linge aussi blanc que la neige ; là des jeunes filles trottinent sur les galeries allant rendre à domicile de petits vêtements aux vives couleurs ; ailleurs des marchandes de pâtisserie induisent en tentation les enfants, et aussi les grandes personnes, en leur offrant des pyramides de petits fours ; ailleurs encore des groupes de fillettes montrent avec satisfaction leurs soyeuses chevelures enluminées de papillotes ; partout, dans les cours, dans les escaliers, sur les galeries, sur la place, en un mot dans le Palais social tout eutier, la population est en mouvement.
- Dans la cour du pavillon central l’activité est plus considérable encore. Les habitants multiplient leurs efforts pour terminer en temps utile la décoration de cette cour. On dresse des trophées allégoriques à l’une des extrémités ; on suspend des festons ou des guirlandes le long, des galeries ; on orne les garde-fous d’écussons portant des devises de circonstance ; on attache de tous côtés des bouquets de verdure et des drapeaux aux couleurs nationales.
- Ah ! c’est que le premier dimanche de Septembre est un grand jour au Familistère, c’est celui pour lequel les parents ont le plus de préparatifs à faire, celui auquel les enfants pensent le plus longtemps à l’avance, celui qu’ils souhaitent le plus ardemment de voir venir et qu’ils accueillent avec le plus de rires joyeux et de gais battements de mains ; ce jour là en effet, c’est le jour de la Fête de l’enfance, dans laquelle les élèves studieux reçoivent les récompenses et les distinctions qu’ont méritées leurs efforts.
- Cette année la Fête de l’enfance n’a pas été favorisée comme les années précédentes d’un temps exceptionnellement beau. La première journée a seule joui d’un beau temps ; la seconde il a plu.
- Toutefois nos lecteurs verront plus loin que grâce au mode de construction adopté au Familistère le mauvais temps ne contrarie que fort peu la célébration des fêtes qui y sont données.
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- PREMIÈRE JOURNÉE. j
- La première journée est celle où se fait la distribution des prix.
- Dès deux heures les enfants se réunissent dans le bâtiment consacré à la crèche et à la salle d’asile ; dans la vaste cour vitrée de l’aile gauche du Palais social s’organise la partie en quelque sorte civile du cortège tandis que dans les salles duOasine s’assemblent les musiciens et que le corps des archers et la compagnie des sapeurs-pompiers forment leurs rangs sur la vaste place qui sépare les bâtiments d’habitations des bâtiments deùlépendanees.
- A deux heures et demie le cortège est formé. Les pompiers et les archers prennent place au fond de la cour derrière les enfants rangés en demi cercle, et un quart d’heure après le défilé commence.
- En tête marchent les sapeurs puis les tambours et les clairons ; après eux viennent les pompiers dans leur uniforme sévère, puis le charmant bataillon des enfants, garçons et fillettes, les premiers dans leurs plus beaux habits du dimanche, les secondes dans leurs plus fraîches toilettes d’été, tous ayant le sourire à la bouche et l’éclair de la joie dans les yeux. Les élèves les plus méritants portent des bannières de couleur sur lesquelles est inscrite la désignation de la branche d’étude dans laquelle l’élève se distingue; d’autres élèves portent sous la forme de médailles ou de rubans de diverses couleurs les dictinctions qu’a méritées leur bonne conduite.
- Derrière cette charmante armée enfantine marche la musique du Familistère avec son coquet uniforme ; sa riche bannière de velours grenat est couronnée par l’ensemble étincelant des médailles de vermeil remportées par ce corps à divers concours musicaux.
- Immédiatement après la musique marchent M. Godin entouré de ses invités personnels et suivi des employés de l’association et des comités des diverses caisses de retraite, de prévoyance - elj. de pharmacie.
- La compagnie des archers clôt la marche.
- C’est dans cet ordre que le cortège sort des bâtiments d’habitation du Palais social et se rend au théâtre qui en dépend; il traverse pour j
- s’y rendre la grande place qu’entourent de tous côtés les constructions. Toutes les fenêtres sont animées par des groupes de spectateurs et les personnes qui n’ont pas vu le Familistère depuis un certain temps peuvent remarquer à cette occasion que le troisième bâtiment destiné au logement des ouvriers est déjà en bonne partie occupé par des locataires.
- Le cortège se dirige vers le théâtre, à la porte duquel, pendant toute l’entrée du cortège, les pompiers font la haie et la musique joue des morceaux de son répertoire.
- En un instant le théâtre est rempli. Les enfants des écoles et de la salle d’asile occupent le parterre, le public jonche les galeries et sur la scène M. Godin prend place, entouré des divers conseils ou comités de l’association, messieurs et dames. Derrière eux se tient la musique.
- Dans une des loges on remarque trois personnes qui sont venues chacune de leur côté pour étudier le Familistère et qui se trouvent justement réunies pour cette solennité. Ce sont M. Charles Fauvety, directeur d’une revue .très remarquable, la Religion laïque de Paris, M. Paglia'rdini, bien connu à Londres pour la part très-active qu’il prend à la direction du journal the Arbitrator, et à celle de nombreuses associations favorables aux idées nouvelles et M. Van Sittart-Neale, de Manchester, rédacteur de l’excellent journal the Co-operative News et l’un des hommes d’Angleterre qui sont le mieux au fait du mouvement social,.
- La cérémonie commence, ouverte par un morceau de musique auquel succède un charmant chœur mixte des élèves, la Cigale et h Fourmi, fraîche composition musicale fort bien interprétée par de fraîches voix d’enfant, Un petit dialogue entre trois fillettes, quelques poésies récitées avec grâce par de jolis enfants dont la voix tremblote un peu sous l’émotion inséparable d’un premier début, puis un deuxième chœur des élèves composent la contribu* tion de l’élément enfantin à cette jolie fête/ Un morceau de musique y succède, puis M. Godin prend la parole et prononce l’allocution improvisée mais très substantielle et très applaudie dont nous donnons le texte plus loin, allocution
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- . rlaquelLe nous attirons d’une manière toute -irticulière l’attention de nos lecteurs.
- \près l’exécution d’un morceau de musique L^juence la distribution des prix, cérémonie Lien simple et bien connue mais qui cependant Luche chaque fois les coeurs qui ne sont pas 'vrniés à l’attendrissement.
- " il ne sera pas indifférent à nos lecteurs de Lvoir que les livres de prix distribués au Fami-iptère sont choisis avec le plus grand soin Lrmi les meilleurs volumes illustrés de la mai-|.,3n Hachette.
- plusieurs élèves qui se sont particulièrement [distingués reviennent couverts d’applaudisse-Lents chaleureux et chargés de toute une Ibibliothèque d’ouvrages intéressants.
- La cérémonie terminée lecortège se reforme [dans le même ordre qu’à l’arrivé et se rend dans [la cour de l’aile droite du Palais social pour s’y hcparer après un morceau de musique final, [suivi de la Marseillaise.
- Le nombreux public qui jonche cette cour de l'aile droite paraît s’intéresser vivement au [mode de construction du nouveau bâtiment qui fentoure.
- L’opinion est unanime à reconnaître l’aspect kai et souriant de cet édifice qui présente sur Iles deux qui l’ont précédé de très réelles amé-porations.
- La première journée se termine par un bal Sonné le soir dans la grande cour du pavillon entrai, cour décorée pour la circonstance, pomme nous l’avons dit plus haut.
- DEUXIÈME JOURNÉE.
- La deuxième journée a été consacrée comme 'coutume aux joyeux ébats des petits garçons des fillettes.
- L^ès dix heures du matin les jeux commencent, pour les jeunes filles le colin-maillard, le ^dis, et des jeux de ciseaux et d’anneaux; P1, les jeunes garçons, la course à pied, le jeu ,- Larre, celui de la balle à cheval, celui de la
- * e au pot et d’autres que sans doute nous olions.
- 'journée entière s’écoule dans ces honnêtes dations eLle soir vient sans que personne ennuyé une minute et se soit même
- aperçu qu’il a plu au dehors durant toute la journée.
- C’est qu’au Familistère la pluie est de peu d’influence sur le succès d’une fête : le mode de construction des édifices permet d’organiser . tout ce que l’on veut sans tenir compte, sans s’inquiéter le moins du monde des intempéries de l’atmosphère. Le Palais Social, en effet, entoure trois vastes cours vitrées qui sont plus que suffisantes pour permettre d’y organiser à l’abri de la pluie les divertissements qui, par un temps favorable, se tiennent sur les pelouses du parc ou sur la grande place qui précède les bâtiments.
- C’est là un des avantages de l’habitation unitaire : que le temps soit pluvieux ou serein les espaces couverts livrés à la jouissance commune sont suffisants pour que la population puisse y prendre les délassements nécessaires à son hygiène. Présumons-nous trop en nourrissant l’espoir que le jour où les habitants de nos campagnes au lieu de végéter dans de misérables chaumières et le jour où les ouvriers de nos villes au lieu de s’entasser dans les maisons de rues presque toujours infectes vivront largement dans des Familistères, présumons-nous trop, disons-nous, en espérant que la facilité dont ils jouiront pour s’adonner en commun à des plaisirs honnêtes les arrachera, au moins en partie, à l’alcool, au tabac et à la démoralisation.
- Ed. Champury.
- DISCOURS DE M. UODIN
- « L’instruction publique est aujourd’hui une clps plus importantes questions qui s’agitent dans le monde, et c’est avec raison qu’il en est ainsi. Car,c’est par l’instruction de la jeunesse que se forme l’esprit des peuples et c’est ensuite sous son influence que se .dirigent et se gouvernent les nations.
- « Aussi voyons-nous les partis s’en disputer la direction : les hommes du passé veulent l’accaparer pour faire retourner le monde en arrière ; les hommes du présent en réclament la direction afin de pousser les sociétés en avant.
- « Cela se conçoit : ceux qui ont peur de la vérité' savent bien que leurs doctrines ne peu-
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- vent durer si l’esprit humain est rendu à la liberté. Voilà pourquoi ils cherchent à éteindre la lumière; mais, quoi qu’ils fassent, ils seront impuissants à enrayer la marche du progrès.
- « Les besoins de l’instruction sont aujourd’hui trop vivement sentis par les masses pour que l’instruction ne devienne pas nationale avant peu.
- « Tout le monde sent que c’est par l’instruction que le travail et l’industrie s’améliorent ; que c’est par l’instruction que la science se propage; et que c’est par elle que se résoudra le grand problème de la vie, problème à la solution duquel nous travaillons ici dans la mesure de nos forces.
- « Tout homme qui pense a souvent pu se poser cette question : A quoi sert la vie humaine, quel est le but de l’existence de chacun de nous ?
- « Trouver la réponse à cette question, -chercher à approfondir le but de l’existence est certainement ce qu’il importe le plus à l’homme de faire.
- « Se connaître soi-même, connaître les rapports qui existent entre la vie humaine et la vie générale, c’est comprendre la loi de la vie, c’est posséder la science utile à l’homme pour se guider dans les voies régulières de son rôle terrestre.
- « Pour accomplir une œuvre quelconque, il faut à l’avance en bien définir, en bien déterminer, en bien concevoir les conditions. Pour bien accomplir l’œuvre de la vie, il faut donc ne pas ignorer ce qu’est la vie elle-même.
- « Or, la vie universelle c’est l’action incessante de l’Être et des êtres pour entretenir la vie même; en conséquence, la seule et unique mission de l’humanité sur la terre, c’est de développer, d’agrandir et de perfectionner le cercle de la vie en toutes choses.
- « Oui, l’activité de l’homme a pour principal objet de servir au progrès de la vie générale, mais- son premier devoir est de commencer par travailler à sa propre perfection, à sa perfection physique'comme à sa perfection morale;, la santé du corps et la santé de l’esprit nous sont indispensables pour nous mettre en état d’être utiles aux autres comme à nous-mêmes.
- « Il n’y a de véritablement glorieux dans *
- l’humanité que ce qui concourt à son bien • son progrès, à son élévation, dans les voiesde la civilisation.
- « On me dira que l’histoire est en contradic tion avec ce que j’avance, que les hommes de guerre et de destruction ont été jusqu’ici célè bres dans le souvenir des peuples.
- « La réponse estjacile : les hommes admirent le mal tant qu’ils ne savent comprendre que je mal ; ils admirent le bien quand leur intelli-gence et leurs vertus se sont élevées au niveau du bien.
- « Il ne faut donc pas s’étonner que pendant les premiers âges d’ignorance et de barbarie les hommes se soient fait gloire du carnage et de la dévastation. Mais ce sont là des aberrations qui ne trouvent pas grâce devant le progrès de la véritable vie, quels que soient les éloges que l’erreur puisse leur accorder.
- « Ces fausses gloires sont destinées à la réprobation des hommes et même à l’oubli, pour faire place aux véritables gloires du travail utile à l’humanité.
- « Oui, désormais, c’est par le travail que l’homme doit s’élever glorieusement dans la vie; c’est par des œuvres utiles au développement et au progrès de l’humanité que l’homme doit marquer son passage sur la terre.
- « Pour qu’il en soit ainsi, l’activité humaine doit être employée au perfectionnement humain. Chacun de nous doit chercher d’abord les moyens de sa propre perfection, afin de se mettre en état d’aider au progrès des autres hommes.
- « Telle est la loi de la vie. Le Créateur 3 donné à l’existence humaine une part à accomplir dans l’œuvre de la nature et du progrès terrestre. C’est par le travail que l’homme remplit cette mission ; c’est par le travail qu’il édifia tout ce qui est utile à son progrès; et c’est en travaillant à son progrès propre que l’hoflintf concourt au progrès de la nature entière.
- « Obligé d’abord de suffire à ses besoin--matériels, il est appelé à s’occuper des planta-et des animaux, à les faire croître, fructifie1, produire.
- « Obligé de s’abriter, il crée l’habitation-Puis l’exercice développant en l’homme bn gence, le goût du confort et de l’art, il édnie monuments et les palais.
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- « Sollicité par ses goûts, l’homme assouplit
- matière à tous ses besoins. C’est ainsi que
- it }’inclustrie avec ses moyens infinis de production.
- ({ C’est ainsi que le travail, sous toutes les formes, ouvre carrière au progrès social ; car tout effort matériel dans la voie du travail utile a p0ur effet un progrès moralisateur.
- (( Tout sur la terre rend la vie morale, solidaire de la vie matérielle. Aussi faut-il que la vie matérielle soit parfaite avant que l’homme soit parfait.
- « L’homme cherche, avant toute chose, le confort nécessaire. L’habitation paisible, le vêtement, la nourriture, la propreté, l’hygiène, sont des conditions indispensables à la liberté de l’esprit. Quand le milieu est bien préparé pour le corps, l’homme est dans des conditions propres à la culture de son intelligence.
- « N’est-ce pas un fait d’expérienGe que dans les villes où l’homme a accumulé le plus de ressources et réalisé les plus grands progrès matériels, là aussi la pensée et l’intelligence se manifestent avec le plus d’éclat.
- « N’est-ce pas un autre fait d’expérience qu’où les hommes vivent en contact avec l’ordure physique, ils sont facilement entraînés vers l’ordure morale.
- « C’est pourquoi, dans ma sphère d’action, j’ai voulu soustraire la famille de l’ouvrier aux influences délétères de l’habitation malsaine.
- « C’est pourquoi j’ai fondé le Familistère ; c’est pourquoi j’ai transformé la maison du pauvre en palais.
- « Mais quand l’homme possède l’habitation convenable, qu’il s’y procure la nourriture et le vêtement, qu’il y trouve l’eau et l’air purs, la lumière et l’espace, la propreté, la salubrité et l’hygiène, ce ne sont là que les conditions de la ûe physique. Le travail, cette mission terrestre dévolue à l’homme, lui impose autre chose qui réponde aux conditions de la vie sociale ; elle lui impose la réalisation de la justice dans la repartition des fruits du travail même ou de la
- Production.
- * Le progrès matériel réalisé, la vie et l’exis-rénce doivent nous servir pour accomplir un Progrès nouveau. C’est pourquoi en même
- temps que j’édifiai le Familistère, je travaillai à réaliser l’association entre nous.
- « Mais pour que le règne de la justice s’introduise parmi les hommes, il faut que leur coeur et leur intelligence soient devenus accessibles à la notion de justice ; et cela ne peut arriver que par l’éducation et l’instruction, que par la culture du coeur et de l’esprit.
- « C’est pourquoi au Familistère plus que partout ailleurs, chacun doit avoir le désir de son amélioration morale, de celle de ses enfants et de la collectivité toute entière.
- « Il faut que dans l’association toute apparence de rudesse et d’habitude grossière disparaisse.
- « Il faut que la politesse, la pureté de langage, soient d’usage pour tout le monde, que la douceur, la bienveillance soient le ton de toutes les relations.
- « C’est par cela d’abord que le Familistère offrira le spectacle d’une population ouvrière modèle. Il offrira au monde un spectacle plus . grand et plus beau encore, celui de l’inauguration du règne de la justice dans tous nos rapports et de la répartition équitable des fruits de la production, par l’association du travail et du capital.
- « Telle est la [solution que nous donnons au problème de la vie.
- « Il nous reste, pour compléter notre œuvre, à identifier les habitudes et les manières d’être et de sentir, avec les heureux résultats que nous voulons faire produire à l’association.
- « Voilà, jeunes élèves, les voies ouvertes à votre génération. Travaillez à devenir nos dignes continuateurs dans le chemin déjà parcouru. v
- « Et vous, pères et mères, aidez courageusement et dignement vos enfants à s’élever dans la vie par la pratique du devoir et du bien social. C’est ainsi que vous parviendrez à vous élever vous-mêmes ; c’est ainsi que vous réaliserez au milieu de vous la paix, la concorde et la prospérité ; et n’oubliez pas que du jour où vous aurez établi parmi vous le règne de la justice, tout vous sera donné par surcroît. »
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- LA SEMAINE POLITIQUE
- Le Congrès catholique. — Rien à signaler dans notre politique extérieure ou intérieure. Toujours même disette de nouvelles. Les journaux se rabattent, en désespoir de cause, sur les vieux sujets de polémique générale, et le cléricalisme profite du calme qui règne partout pour appeler l’attention sur ses agissements. Ainsi les journaux religieux ont publié .un rapport lu au Congrès catholique d’Angers sur « l’Union des Associations ouvrières catholiques de France. » Oii peut juger, par ce document, de l’esprit qui anime les cléricaux et de l’activité qu’ils déploiént.
- Le but de l’association est de « sauver la France par les Universités catholiques et les œuvres ouvrières ; > car la France, qui ne S’en doute pas, est en voie de perdition.
- Le « paganisme » du seizième siècle, ce siècle que nous autres saluons du beau nom de Renaissance, « le scepticisme impie du « dix-huitième siècle, » et enfin la Révolution, qui en a été le couronnement, sont en train, parait-il, de perdre la France. Aussi prêche-t-on une croisade, qui, comme celle du onzième siècle, se fera au cri de : Dieu le veut! On a « juré de voler à la conquête de la classe ouvrière, de sauver, au péril de sa propre vie, s’il le faut, tant d’âmes engagées sur le chemin de l’enfer. » Cette croisade se fera au chant de : « Sauvons Rome et la France, au nom du Sacré-Cœur, j> chant qui doit remplacer « on ne sait quel hymne prétendu national. » , -
- ‘ Mais chanter ne suffit pas. 11 faut des œuvres sérieuses, et on en a créé, on en crée tous les jours. D’abord les conférences ouvrières « dont le prêtre doit être le moteur, >> avec les laïques pouf auxiliaires. Ensuite, le bureau diocésain, c’est-à-dire l’évêque, quia pour mission, dans son diocèse, « de refaire la France. » Puis, l’usine catholique* ddnt il existe un modèle près de Nahtes, « premier bataillon de la croisade. »
- Enfin, des patronages, des cercles ouvriers, des orpüë-linals, une foule d’œuvres de toute espèce, sur lesquelles plane « un bureau central » installé à Paris pour, faire a de la décentralisation, » ce qui semble difficile à comprendre. Ce « Sénat respectable » est présidé par un prélat romain, Mgr dë Ségur.
- . Il paraît que ce n’est pas tout. Le rapporteur s’est arrêté dans son énumération, sous prétexte que « qui ne sait se borner ne sut jamais écrire. » Ce qu’il a dit suffit pour montrer l’activité fébrile du parti qui a déclaré la guerre à la société moderne. Suivons son exemple. Soyons aussi actifs que lui et nous n’aurons pas à le craindre.
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- ti n faux brwit. — Des bruits ont récemment couru dans quelques journaux, d’après lesquels lé gouvernement avait décidé de modifier la rédaction de l’ar-ticlë 7 dë la loi Ferry.
- Le journal la Presse, entre autres, avait publié une information ainsi conçue : « Nous croyons savoir que le gouvernement renoncerait à l’article 7 de la loi de M. Jules Ferry sur l’enseignement .supérieur,, et qu’il étudierait, en ce moment, une combinaison acceptable par les républicains libéraux. M. Jules Ferry et M. Jules Simon ont eu, dans ce but, une entreyue a Trouvilfe^ »
- L'Agence Havas à immédiàteineiit infligé un démenti catégorique à cette information. L’importance que certains journaux semblent attacher à ce ballon d’essai, aussitôt dégonflé que lancé, ne saurait, par conséquent, s’expliquer autrement que par la disette, dp faits et de nouvelles dans laquelle nous sommés plongés eh ce temps de vacances. Nous le répétons, il n’est aucunement question de modifier da loi sur la liberté de l’enseignement adoptée par la Chambre des députés. Le gouvernement persiste, certain qu’il est dans le vrai chemin et
- qu’il finira par triompher de toutes ces oppositions w d’un sentimentalisme impblitiquè quand l’intérêt est pas le seul mobile. ^
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- I^es troubles «le 1’A.xsx’ès, — On se souvie qu’aussitôt après la fin des troubles de l’Aurès, M p bert Grévy, gouverneur général de l’Algérie, char?»' une commission, composée en partie de militaires ety partie de fonctionnaires de l’ordre civil, d’aller étudié sur place les causes de ce mouvement. La commisg}^ après un long examen, a fait un rapport qui n’a pas $ publié, mais dont le Times vient de nous donner courte analyse, Signalons seulement ici les deux cuiT clusiôns qui sont sorties de l’enquête. La commissio,' est d’avis que la cause véritable du soulèvement ^ trouve dans les exactions des chefs indigènes et elle coc dut ail remplacement dë l’administration militaire jui l’administration civile. Tous- les colons algériens an. plaudiront à ces conclusions. ^
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- Un nouvel appel comme d’abus. —
- vèque de Grenoble, M . Fava, a cru devoir publier sans l’avoir soumise au conseil d’Etat, une bulle papale érigeant l’Eglise de la Salette au rang de. basilique. Cette violation de l’article fondamental de la loi sur i’organi-sâtibn des cultes ne devait pas rester impunie. Aussi apprenons-n.ous avec satisfaction que M. Fava a été cité devant le conseil d’Etât. Lés cléricaux crient à la persécution. Peu importe ; il faut que la' loi soit respectée.
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- IJ n e&sal. — Une réforme à l’horizon. Getle-ci aura été là conséquence de la dernière revue de Lorfgchamps où on avait constaté avec regret l’insuffisahce de nos effectifs On a dit que le ministre de la guerre avait l’intention de faire l’expérience de la proposition Laisant concernant la réduction du service, militaire. La commission parlementaire, après avoir entendu plusieurs fois, le général Gresley, n’a pu encore mettre le projet en état : mais, dès le prochain appel, le ministre a décidé que les deux portions du ebntingênt. àü lieu d’ètfe ' convoquées comme précédemment, le seraient avec un nouveau mode.
- Depuis la dernière loi sur le recrutement, 66 OfO des hommes étaient astreints à un service de cinq années et 34 0[0 ne testaient qu’un an sous les drapeaux ; dorénavant, la première partie, daus la proportion de 89 OiO, restera trois ans sous les drapeaux. Des résultats obtenus, il sera conclu pour l’avenir.
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- La direction «le l’intériear aux Indes françaises.—Le noùveàü ditëcteur de l’intériedr dans l’Inde, M. Lacascade, ancien député; est arrivé le 8 août à Pondichéry. En réponse à l'allocution du maire de cette ville, M. Lacascade a prononcé ùn excellent discours, qui peut être considéré comme un programme de gouvernement. Il a présenté la République' comiinë le gouvernement, de l’ordre, de là liberté et du progrès: « G est à faire respecter ce gouvernement,, monsieur le maire, c’est à grouper tous nos concitoyens autour de son drapeau,, le seul qui, désormais, peut mettre 1? France à l’abri des convulsions sociales; c’est à faire aimer enfin la .République que nous emploierons ro? corpmuns efforts. »
- M. Lacascade s’est ensuite adressé atf ^eisonnél de » direçtiou de l’intérieur, il a nettement indiqué,,à ses subordonnés comment il entendait l’administration • « Vous savez tous, messieurs,' qui je suis ; vous naissez mon passé politique, et beaucoup ( d’entre VQU: n’ignoreiit pas combien est profonde ma foi républicaine-Si je n’ai pas le droit de vous demander d’entoufer du° même culte le gouvernement actuel, j’ai pourtant te devoir de ne tolérer d’àucun fonctionnaire qilàcb sotn rpes ,or(qres une attitude hostile..aux institutions du régissënt noire ëorhmune patrië. » ,
- En terminant, le directeür dë' l’intérieur a demann
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- aux fonctionnaires placés sous ses ordres « le respect de la légalité dans tous leurs rapports avec la population. » ]e respect de la liberté individuelle, et « pour tout le monde la justice. » Nous ne doutons pas que M. Lacas-cade ne mène à bien la tâche difficile qui a été confiée à son potriotisme.
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- * *
- XJu bornage à la. République. — M. Emilio Castelar vient de publier une lettre politique qui est entièrement consacrée à la situation de la France. L’éminent orateur prodigue à notre gouvernement républicain les appréciations les plus flatteuses. Dans un ample et lumineux développement, il montre à l’extérieur le respect et la sympathie des puissances étrangères ; à l’intérieur, l’ère des révolutions close, la liberté garantie comme elle ne le fut jamais en France à aucune période de notre histoire; l’indépendance du suffrage universel qui rectifie lui-même ses propres erreurs ; le maintien de l’ordre par le concours intéressé de tous les citoyens ; la discipline et l’organisation de notre armée dans les rangs de laquelle sert toute la jeunesse du pays ; l’état florissant des finances publiques; les efforts faits en faveur de l’instruction populaire. (M. Gastelar ne parle pas de l’industrie, la crise actuelle pesant également sur toutes les nations.) Après avoir fôlcité la France de donner au monde un si magnifique spectacle; M. Emilio Castelar dit leur fait aux divers prétendants qu’il déclare incapables de restaurer la monarchie sous aucune forme. Enfin, il applaudit à la .marche prudente de la démocratie française sur le chemin des réformes, ausoin avec lequel le gouvernement maintient les principes d’ordre et d’autorité, et offre cette conduite comme exemple et comme modèle aux démocrates espagnols.
- V *
- T/outrevue d’4lexandrowo. — Les commentaires dont les journaux de Berlin et de Vienne ont fait suivre l’entrevue des deux empereurs à Alexandrowo sont moins abondants qu’on eût pu s’y attendre par ce temps de sécheresse politique. Les officieux prussiens, d’ordinaire si empressés à donner le mot d’ordre à l’opinion publique, observent une très grande réserve, ce qui tend à confirmer le bruit que l’entrevue impériale a eu lieu sur l’initiative personnelle des deux souverains, sans que les deux chanceliers aient été même consultés. Personne ne doute des sentiments pacifiques d’Alexandre II et de Guillaume Ier ; on sait de longue date que le vieil empereur allemand ne consentira jamais à faire la guerre à son neveu. Il est donc permis de prédire à coup sûr que l’entrevue d’Alexandrowo a eu pour but de mettre un terme à une situation qui, en se prolongeant, menaçait de devenir dangereuse. Les deux souverains se sont préoccupés de trouver une base à une nouvelle entente. Mais il nous semble peu probable que, malgré la cordialité de leurs sentiments, ils aient pu réussir complètement dans leur entreprise d’effacer toute trace de mécontentement entre leurs sujets. Tout en admettant qu’on ait donné de trop grandes proportions à la guerre de plume entre les officieux allemands et russes, il n’est pas moins certain qu’elle a révélé l’existence d’une animosité réciproque, qui, contenue pendant la vie du monarque allemand, dont les jours sont comptés, n’éclatera qu’avec d’autant plus de force âPrès sa mort. On n’arrête pas infiniment un courant aussi violent, aussi emporté que celui qui pousse la Russie contre l’Allemagne. Il n’est donc guère probable ?Ue lés souverains réussiront à améliorer sensiblement Jes rapports entre les deux pays, et ils devront se déclarer satisfaits s’ils parviennent à empêcher la situation Qe s’envenimer.
- •^’^Alenaag’né et le Vatican. — Les journaux nous entretiennent quotidiennement des négocia-entamées entre M. de Bismarck et le Vatican ont e singulièrement déçus de voir que le nouveau nonce ran aï>e en Bavière n’avait pas réussi à se mettre en PPort avec le chancelier. Leur embarras n’a pas été de
- longue durée et à défaut du nonce de Munich, ils-ont mis en avant le nonce de Vienne qui aurait eu une entrevue avec M. de Bismarck à Gaste'u. Cette assertion a évé malheureusement démentie par la Voce délia verita, et un démenti venant de cette source est sans réplique.
- En attendant, la Gerrnania ouvre une campagne en règle contre les journaux officieux et directerr eut contre le nouveau ministère, lequel, dit-elle, se borne à mettre à l’ordre du jour, pour les élections, les questions d’impôts et de cùemins de fer, en gardant un silence absolu sur l’Eglise et l’école. L’organe de l’ultramontanisme allemand déclare que, dès l’ouverture de la session parlementaire, le centre reproduira toutes ses demandes et ne se laissera pas détourner, par des questions matérielles, de sa tâche principale, qui est la fin du Gultur-kampf.
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- ïbess deux clmiiceliers. — On a fait courir, au commencement de la semaine, le bruit de la démission de M. de Bismarck. On attribuait cette résolution à ce que la mission du feld-maréchal Manteuffel aurait été, aussi bien que l’entrevue d’Alexandrowo, résolue contre son avis. La Gazette nationale, de Berlin, fait allusion à ces bruits et elle ajoute :
- « Dans les cercles bien informés de Berlin, on n’a pas appris que le prince de Bismarck ait donné sa démission, bien que le bruit en ait couru aux différentes Bourses de l’Europe. On est également étonné, ici, des combinaisons sur lesquelles on a basé cette nouvelle. »
- En tous cas, le calme est loin d’ètrerébli dans la presse des deux pays, ainsi que nous l’avons dit plus haut.
- Il est également question de la démission'du prince Gortschakoff. C'est le rappel du prince Schouwaloff en Russie et son remplacement à l’ambassade d’Angleterre par le comte Labanof, qui a certainement donné naissance au bruit dont il s’agit. On sait, en effet, que le prince Schouwaloff est très en faveur au près du Czaret on peut dire que le poste qui sera confié à l’ancien ambassadeur russe à Londres décidera de la question de savoir si le prince Gortschakoff' sort victorieux ou vaincu de la crise qu’il a provoquée.
- Proj ets d’eiatrevïie. — On annonce que le prince de Bismarck est attendu à Vienne où il s’arrêtera deux jours. Le comte Andrassy se retirerait immédiate-’ ment des affaires après avoir conféré avec le chancelier allemand. Le bruit de cette entrevue avait couru déjà, et l’on disait que, si elle avait lieu, la venue du prince à Vienne même serait un fait beaucoup plus significatif que les entrevues antérieures des deux ministres. Les empereurs d’Allemague et de Russie se sont vus, ajou-tait-on, sans être accompagnés de fleurs ministres : ce n’est donc qu’une visite de famille ; tandis que cette réunion à Vienne des deux ministres présenterait un caractère politique, et scellerait f alliance austro-allemande. Nous relevons pour mémoire ces commentaires, donnés à l’avance, lorsque le fait lui-mème était encore incertain. On saura plus tard s’il s’y trouve quelque vérité.
- Ajoutons que des efforts sont faits, paraît-il, dans certains cercles politiques, pour ménager une entrevue à M de Bismarck el au prince Gortschakoff. Ce dernier projet nous paraît passablement fantaisiste, étant donnée la situation actuelle.
- * *
- IL© massacre d© Caboul. — Le télégraphe nous a apporté cette semaine une nouvelle fort grave. Une insurrection formidable, dont les causes réelles sont encore mai définies, a éclaté à Caboul. Le mouvement a été provoqué par des régiments qui prétextaient le non paiement d’une année de solde. La population delà viile s’est jointe aux soldats et tous les efforts de l’émir ont été, en apparence, impuissants à maintenir l’ordre. L’hôtel de l’ambassade anglaise a été entouré par les forcenés qui ont mis le feu à l’édifice. Le major Cassa-gnari et soixante-^eize personnes dé sa suite, après s^è-tre défendus héroïquement, ont tous été.massacrés.
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- Il est vraisemblable que ce soulèvement a été provoqué par le fanatisme religieux et il ne serait pas impossible, eu égard à l’attitude équivoque de Yakoub-Khan qui s’est pour ainsi dire réfugié au milieu des insurgés, que l’événement terrible dont Caboul vient d’être le théâtre, n’ait été préparé de longue main. On pense bien que certains journaux anglais ne se font pas faute d’accuser la Russie d’être pour quelque chose dans ce sinistre coup de Jarnac. Il serait malaisé de vouloir, en ce mo ment, approfondir ce mystère, mais on ne doit pas se dissimuler que le massacre de Caboul est un événement de haute importance et qui rappelle d’assez près le désastre qui répandit jadis la consternation dans les Indes lorsque les Gipayës se révoltèrent.
- Le vice-roi a mis en marche des troupes vers Caboul et des renforts vont être expédiés d’Angleterre. Mais cette armée aura une tâche bien difficile à accomplir et de dures épreuves lui sont réservées. En tous cas, c’en est fait ou à peu près des frontières scientifiques de lord Beaconsfield ; il va falloir occuper l’Afghanistan, et celte charge pèsera lourdement sur le budget de l’Angleterre. Lord Beaconsfield doit quelque peu regretter aujourd’hui de n’avoir pas fait les élections générales avant cette malheureuse affaire.
- Les journaux russes commencent déjà à dire que si les Anglais, après avoir châtié les assassins de Caboul, s’installaient définitivement dans cette place, l’arrangement couclu entre la Russie et l’Angleterre, et qui consistait dans le maintien d’Etats indépendants entre les possessions asiatiques des deux empires, se trouverait rompu de fait.
- L’un deux va plus loin. Il ajoute que si les Anglais font des annexions, la Russie aura droit à des compensations, et qu’il faudra faire un partage à deux de l’Afghanistan. Mais alors les deux puissances seraient en contact immédiat, ce qui serait un grand danger pour la paix.
- * *
- Les frontières helléniques. — Une dépêche de Constantinople annonce que la Sublime-Porte a l’intention de remettre « demain^ » un long mémoire réfutant la déclaration faite par les* commissaires grecs et développant sa manière d’interpréter le protocole XIII du traité de Berlin. Quoique ce « demain », dont use depuis longtemps la Porte à l’égard des revendications de la Grèce, ressemble beaucoup à celui du barbier qui devait perpétuellement raser gratis, nous ne refusons pas de croire à la nouvelle ; nous nous y refusons d’autant moins que le gouvernement ottoman annonce une interprétation de sa façon et que, par conséquent, la discussion ne va faire que commencer.
- Voilà plus d’un an que la Grèce se trouve ainsi traînée de longueur en longueur par son astucieuse voisine, et cette situation n’est pas près de finir si les puissances n’interviennent point.
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- * *
- L’ocenpation de Novi-Bazar. — L’occupation du sandjak de Novi-Bazar a commencé lundi. On peut espérer qu’elle s’exécutera sans effusion de sang, et même sans difficulté L’entente la plus parfaite règne actuellement entre la Porte-Ottomane et la cour de Vienne. Safvet-Pacha, d’après une dépêche Havas, vient de le déclarer officiellement à l’ambassade d’Autriche-Hongrie, et les actes répondent aux paroles, car les autorités ottomanes ont reçu ordre de prêter tout leur concours aux troupes austro-hongroises. La population parait également satisfaite de l’arrivée des Autrichiens. On voit combien l’état des esprits a changé dans ces régions et à Constantinople, depuis le temps où l’armée austro-hongroise est entrée en Bosnie et en Herzégovine. Cette armée fut reçue à coups de fusil dans les deux provinces, et l’on se souvient du retard et des luttes sanglantes qu’amena cette résistance inattendue de la population. La Porte était loin alors de décourager cette résistance, tandis que maintenant il semblé qu’elle prenne plaisir à voir des troupes étrangères s’installer sur son territoire. Evidemment elle espère trouver à
- Vienne un appui éventuel, et calcule que, plus ]eg Austro Hongrois s’avanceront sur le territoire ottoman mieux ils seront placés pour lui prêter leur concours dans quelque circonstance grave.
- —-...-.rwvvv'vVi.'V. —
- RÉFORME DE L’ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE
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- Nous avons dit à plusieurs reprises que la meilleure, la seule bonne manière de lutter contre l’enseignement congréganiste, c’est de faire mieux que lui.
- L’Université de France est certainement digne de tout respect. Elle a rendu d’immenses services ; elle ne cesse d’en rendre encore, et, à l’heure qu’il est, elle compte dans son personnel l’élite des savants français.
- Malheureusement il en est pour elle comme pour toutes nos institutions : organisée sous la monarchie et pour la monarchie, elle manque de l’élément essentiel à tout progrès, la liberté. L’Université de de France n'est pas libre. Elle ne reconnaît pas à ses professeurs le droit de dire tout ce qu’ils pensent ; elle ne leur permet pas de s’éloigner de certains programmes élaborés par les régimes politiques du passé ; elle leur interdit de la manière la plus formelle d’expérimenter de nouvelles méthodes quand ces méthodes s’éloignent quelque peu de celles ayant cours ; enfin et surtout elle ne jouit pas comme les universités de certains pays, de l’Allemagne par exemple, de cette autonomie qui seule peut assurer la liberté des recherches où l’indépendance de la pensée.
- Qui ne se rappelle que des hommes de valeur, Michelet, Edgar Quinet, M. Renan, M. Naquet, M. Deschanelettant d’autres, ont vu leur enseignement supprimé parce qu’ils avaient osé s’écarter des chemins battus ou poser des conclusions peu orthodoxes ?
- Il y a donc des modifications fondamentales à introduire dans l’organisation de l’Université ; il faut rendre les professeurs plus libres, les programmes plus élastiques, l’enseignement mieux adapté aux besoins et mieux à la hauteur des connaissances de notre époque ; il faut aussi et surtout que l’Université au lieu d’être organisée de telle façon qu’elle crée une classe de lettrés étrangère aux grandes questions de l’industrie et du commerce — ces deai facteurs principaux du progrès contemporain — soit organisée de telle façon qu’elle donne à ceux qul suivent ses cours un juste sentiment du pays et de l’époque dans lesquels ils vivent.
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- L’instruction que donne aujourd’hui l’Université est en flagrant anachronisme avec l’état social du xixe siècle, et plus nous irons en avant plus cet anachronisme s’accentuera. Il ne suffît pas qu’un vêtement soit riche, il faut encore qu’il soit à la mode. Le plus beau costume du temps de la Renaissance couvrirait de ridicule celui qui s'en affublerait au-jourd hui dans nos rues. Eh bien! l’instruction que donne aujourd’hui l’Université jure aussi étrangement avec les mœurs de l’époque que ce brillant costume de la Renaissance avec nos habits du jour.
- Nous savons bien que beaucoup de personnes sont convaincues de l’excellence de la méthode universitaire. Pour beaucoup d’esprits distingués la véritable instruction doit avoir pour base fondamentale l’étude des littératures et des civilisations de l’antiquité grecque et latine.
- C’Gst là une erreur.
- L’étude de l’antiquité est assurément une excellente étude ; il sera toujours bon pour les hommes qui se consacrent à l’étude, aux carrières libérales ou à l’enseignement, de connaître les grandes phases par lesquelles a passé l’humanité, et les grandes œuvres dont elle peut avec raison être fière. Mais obliger tous les élèves à consacrer un temps considérable et précieux à l’étude exclusive de l’antiquité gréco-latine alors qu’ils ne connaîtront qu’approxi-mativement les autres périodes de l’histoire des conquêtes de l’esprit humain, c’est sacrifier le tout à la partie.
- C’est une étrange prétention que celle qui consiste à accorder le nom d’antiquité à la seule civilisation gréco-romaine. C’est oublier l’Inde, l’Egypte, l’Assyrie et vingt autres pays puissants. Ceux-là aussi font partie de l’antiquité et ont autant de droits à notre attention que les Grecs et les Romains La littérature sanscrite est la plus riche du monde ; ne lui accorder qu’une place insignifiante en comparaison de la place accordée aux littératures grecques et latines, c’est ne pas proportionner leurs importances respectives, c’est dénaturer et fausser l’étude de l’antiquité.
- N’oublions pas non plus que l’étude des legs que nous a faits l’antiquité, même interprétée comme nous l’entendons, ne doit pas absorber une trop grande place dans l’enseignement universitaire. L’homme lettré ne doit pas connaître seulement une ou deux époques, mais toutes les époques, une ou deux littératures mais toutes les littératures. De plus il doit connaître l’histoire de ces autres conquêtes de l’esprit humain qui s’appellent les arts, les sciences, l’agriculture, le commerce, l’industrie. La Société du XIX* siècle n’est pas
- une société d’hommes de lettres, c'est une société de travailleurs. Il est donc de la plus impérieuse nécessité que les hommes lettrés de notre époque soient parfaitement au fait de l’histoire du travail. Or, ils ne peuvent parler sainement de ce qu’est le travail dans le présent et de ce qu’il peut être dans l’avenir que s’ils savent d'une manière très-complète ce qu’il a été dans le passé.
- Nous savons ce que l’on va nous objecter.
- Mais, dira-t-on, si l’on charge le programme de tant de nouvelles études, il faudra supprimer une partie des études actuelles.
- Parfaitement. Au fur et.à mesure que le savoir humain s’étend il faut sacrifier dans l’enseignement certaines études spéciales, qui, si elles étaient conservées intactes, ne permettraient plus à l’ensemble d’être proportionné dans toutes ses parties. De même qu’il y a dans la végétation des arbres de vieilles branches qui sont étouffées par les nouvelles, de même dans l’instruction la nécessité de connaître certaines choses que l’on ignorait précédemment contraint à sacrifier certaines choses anciennes. A niveau scientifique différent, programme d’études différent.
- Nous voici bien loin des idées a lmises. La refonte totale de l’enseignement universitaire dans le sens que nous indiquons aura contre elle une forte partie des hommes lettrés de notre pays.-Nous voyons des penseurs sérieux ou des savants distingués, M. Paul Bert, M. F. Pillon de la Critique philosophique, M. Cazelles, traducteur de Mill et de Spencer, et d’autres encore, affirmer que l’étude des Grecs et des Latins est la base fondamentale de l’enseignement universitaire.
- M. Cazelles, lors de la distribution des prix du lycée de Montpellier, s’est fait le porte-parole de ce groupe d’hommes estimables. Il a rédigé un discours qui est un éloquent plaidoyer en faveur de cette manière de voir.
- Les idées exprimées par ce discours pouvant être celles d’un certain nombre de nos lecteurs, nous reproduisons les plus essentielles en les discutant et les réfutant.
- Il est bien entendu qu’en agissant ainsi ce n’est point à la personnalité de l’honorable M. Cazelles que nous nous attaquons, mais à l'idée qu’il représente.
- « Ce qui fait l’essence d’une société, dit M. Cazelles, c’est un ensemble de dispositions morales qui ins pirent sa littérature, ses arts, ses lois, sa politique ; c’est, en un mot, sa civilisation. Les hommes qui vivent dans cette société tiennent ces dispositions de l’éducation, et à leur tour ils le» transmettant,
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- pour donner autant que possible aux générations nouvelles leur propre image. Dans ce but, ils créent et entretiennent un enseignement systématique, et ils se gardent bien de le laisser déformer au gré de volontés individuelles, ifs en sentent trop le prix pour n'en pas assurer là tradition.
- « En France, c’est à l’Université qu’est confiée la mission de conserver et de répandre les doctrines qui constituent le trésor de notre civilisation nationale ? Ces doctrines sur la morale, les arts, la cité, dont les familles les plus riches pouvaient seules payer l’acquisition en faveur de leurs enfants, l’Université vous les enseigne à peu près gratuitement sous la forme’ d’idées générales, expressions condensées de l’expérience intellectuelle et morale des siècles.
- « En vous enseignant à comprendre et à goûter les chefs.-d’œuvres des langues anciennes, elle ne vous . apprend pas seulement à vous approprier des formes littéraires belles et précises, ce qui a bien son prix ; on met Sous vos yeux et l’on grave dans votre esprit les plus beaux symboles des doctrines morales, esthétiques et politiques qui forment le fond de la civilisation française.
- « L’antiquité a si bien reconquis notre race qu’eïle en a déterminé la civilisation en modelant nos jugements et nos penchants. Son influence a donné à notre nation, en dépit d’un long passé et des stigmates du moj en âge, un esprit qui la distingue entre toutes ; un esprit de curiosité, de bon seriS, de liberté et de critique, en même temps que de sympathie et d’enthousiasme pour les causes généreuses ; en un mot, un esprit d’humanité. »
- M. Gazelles, permettons-nous de le lui dire, prend ses désirs pour des réalités. Le tableau qu’il nous présente n'est pas celui des pratiques qui régnent dans renseignement, mais celui des aspirations qui devraient féconder cet enseignement. En théorie il a raisori, en fait il a tort. Un tel enseignement pourra exister un jour et nous espérons même qu’il existera dans une certaine mesure, mais il n’existe pas à l’heure qu’il est et il n’a jamais existé jusqu’ici.
- Oui, il est juste de dire que « l’ensemble des dispositions morales qui inspirent la littérature, les arts, les lois, la politique forme l’essence dé la société. » Il est juste encore de dire que le véritable enseignement classique doit être le mode de transmission de ces doctrines. Mais en fait est-ce là ce qu’enseigne l’Université ? Fait-elle commenter à ses élèves Platon, Sénèque, Tacite ou Juvénal, dans’ le but d’apprécier les pensées de ces écrivains ? Pas fe moins du monde. II s’agit pour l’Université de perfectionner l’élève dans l’étude du grec et du latin, rien de plus.
- M. Gazelles n’est pas moins le jouet d’une illusion quand il vient affirmer plus loin que dans l’étude des classiques de notre langue, le but de f Université est de mettre sous les yeux et de graver dans l’esprit de ses élèves « les plus beaux symboles des doctrines morales, esthétiques ou politiques, qui forment le fond de la civilisation française. » En réalité renseignement Universitaire hé cherche pas à atteindre ce
- 1 but. Ce n’est pas là pensée de Pâscal, de Rousseau où cfe Voltaire qù’elle étudie,, c’est seulement la forme extérieure dé leur pensée, la grammaire, le vocabulaire, le style. Elle fait de la littérature pour la littérature, cotùme il y a cfes peintres'qui font de l’art pour fart.
- Enfin, M. Câzefles Sort totalement de la vérité quâhd il affirme qûé l’étùde de l’antîqùité a donné à la France « un esprit de Curiosité, de bon sens, de liberté et cfe' crîtiqdef en même temps que de sympathie et d’ehtïioûsîââmô pour les causes généreuses : en un mot, un esprit d’humanité. » L’affirmation est plus que' hasardée. La France n’est pas le seul pays où on étudie l’antiquité, et nous ne voyons aucune raison pour qu’eïle subisse mieux que d’autres contrées l’influence de cétte étude, d’autant plus que la France est uû des pays où il y a proportionnellement le moins d'hommes ayant fait leurs études universitaires.
- Enfin est-ce bien dans l’antiquité que l’on puise les idées humanitaires ? Est-ce dans Homère, dans Virgile, dans LuCaïn, dans ces poètes épiques qui célèbrent la ruse et la force ou qui glorifient en termes enthoûsiastes les plus effroyables tueries humaines ? Est-Ce dans Aristote, le justificateur de l’esclavage où daris Horace le courtisah égoïste et sensuel ? Ou bfeù dans Lücrèce qui trouve doux d’assister de la rivé âu naufràge d’un navire ou de contempler d’un lieu sûr les carnages et les dévastations de fa guerre ?
- Voilà quel est l’esprit d’humanité des anciens.
- Ah! combien il vâudrait mieux étudier à fond les grands écrivains modernes des différentes langues, Dante, Cervantès, Câffioens, Milton, Klopstock, Schiller, Mickiewicz, Longfellow. C’est dans cette étude-là que là jeunésse puiserait de grandes idées et de grands sentiments. Lé christianisme a transformé le inonde et nous ne pensons plus comme les anciens. Nous avons peüt-être moiriS qu’eux la pureté du goût ët le scrupule dé la forme, mais nous avons à ün bieii plus haut degré des qualités qui valent mieux que lés leurs, lé sentiment du bien, la compassion pour les malades, la commisération envers les faibles, iâ sympathie à l’égard des souf-fràtits.
- Rien, absolument fie fi de delà hé nôüS est venu de l’Antiquité. C’est pourquoi si l’étude de l’Antiquité doit occuper ün rang dans l’ensembie des études utliversitaires, elle üe doit Occuper que le second et noh pas lé premier.
- (A suivre.) Èd. Champury.
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- DU ROLE MORAL ET SOCIAL DE LA FEMME
- Persuàdons-nous Rien que la rédemption rationnelle de l’humanité sera le fruit du développement de la dignité de la femme ; un principe vrai, est vrai dans toutes ses applications ; c’est sur l’aide-toi toi-même que nous devons compter pour atteindre ce but : il ne s’agit pas seulement de tendre une main secourable à la femme, il faut cesser d’être injuste envers elle. Voyons-la telle qu’elle est, au lieu de la considérer à travers le mirage de notre vanité; gardons-nous du. : Tais-toi, Jean-Jacques !
- Alors, se. développant dans toute la splendeur de sa nature spéciale, elle sera deux fois mère : après avoir allaité l’enfant, elle saura donner l’impulsion morale à l’homme. ’
- Nous voulons combattre l’ignorance, le vice et la misère qu’entretiennent les susperstitions du passé : qui, plus que la femme, souffre de ces trois épouvantables fléaux ? Que toute notre sollicitude, que tous nos efforts tendent à l’arracher au malheur ; allons au plus presse, sauvons-la, retirons-la de l’obscurité dans laquelle elle s’égare, et, lorsque iiouS penserons à nous-mêmes', peut-être serons-nous étonnés de trouver la besogne faite !
- .... Que la femme apprenne à penser par elle-même et à se suffire à elle-même, et elle ne sera plus le jouet de la fatalité : fille, elle épousera le mari de son choix; femme, elle aura sa véritable et digné place dans la fahiille ; vetrvë, elle pourra faire facè an malheur et diriger ses enfants. Avec fa sécurité' par le travail èt un esprit sain, elle aura conquis' i’ihdispèhsâble auxiliaire de la dignité : l'indépendance!
- Alors ne craignons plus que le paraître prënnè la place de Y être, le luxé belle de la simplicité, le bruit du dehors belle du bonhétir dè' la fdmille ; alors l’humanité, grâvissaht la fO'ofié du progrès, verra déjà les splendeurs dé l’avenir. Seulement alors, elle sera dans la voie de la vérité, car, ce n’est que lorsque l’homme et la femme, la main dans la main, marcheront côte à côte, qü’ils s’apercevront que l’humanité ne forme qu’un grand corps dont les membres épars se sbnt ndéconnüs trop longtettips.-
- (Lë Travailleur). Ë Potonié.
- Le» bibliothèques pédagogiques dauÉ l’Aifehe.
- L'e 6 janvier 1879, rinspecteut d’ACadé-tiüe dü département de l'Aisne invitait MM. les inspecteurs primaires à procéder à la fondation dè1 bibliothèques pédagogiques dans lès cantons qiii. ëü ëtaiëfit dépbur-vus; traçait là marche à suivte dans ce làbofièüx travail
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- et présentait un projet de statuts à: l’attention de MM. -les Instituteurs.
- C’est avec un zèle au-dessus de tout éloge que les Inspecteurs primaires se sont mis à l’œuvre, et un dévouement remarquable que les Instituteurs ont répondu aux intentions de l’administration. En cinq mois, vingt-deux bibliothèques pédagogiques ont été fondées. Les statuts qui doivent les régir sont approuvés ; les commissions instituées ; des corps de bibliothèques ont été acquis, remplacement de chaque bibliothèque a! étésoi-. gueusement fixé. Plusieurs libraires de Paris tels que MM. Hachette, Colin, Delagrave, E. Belin, Ducrocq, Gé-dalge. A. Picard, Bernheim, ont déjà offert un fonds de livres considérable à plusieurs de nos cantons. Nous leur adressons tous nos remercîments pour la sollicitude qu’ils nous ont témoignée.
- Des livres seront achetés prochainement au compte de chaque bibliothèque. Les instituteurs ont fait un premier versement de fonds qui, dans certaines localités,, s’élève à sept francs par personnnc. Ps se sont imposés volontairemt d’une somme de deux francs à donner chaque année pour l’entretien et l’accroissement des bibliothèques. Ils ont eu l’heureuse idée de faire appel, comme on leur a conseillé, à la bonne volonté du public a’mi de l’instruction nationale Municipalités et simples particuliers ont répondu avec un empressement admirable, et ont prodigué des dons en livres et en argent.
- Un chiffre fera comprendre avec quelle bonne volonté tout le monde a voulu contribuer à l’œuvre des bibliothèques pédagogiques. La somme recueillie jusqu' à ce jour s'élève à près de quatorze mille fKancs.
- Et de nouvelles souscriptions sont attendues, et il arrive sans cesse de nouveaux dons de livres ; et nous ne co'nnaissons pas encore les délibérations de tous les consei's municipaux qui ont voulu prendre part à notre entreprise et la seconder de leurs subsides.
- L’Ispecteur d’académie adresse ses plus vives félicitations à MM. les instituteurs : il remercie du fond du cœur toutes les personnes généreuses qui ont montré pour l’œuvre des bibliothèques pédagogiques la plus aimable et la plus utile sympathie.
- (Moniteur scolaire du département de VAisne )
- i », .i p—.
- LA POLITIQUE COLONIALE FRANÇAISE
- Les lecteurs du Devoir ne seront peut-être pas fâchés de connaître ce qui suit et qui complète les révélations faites par M. J. Maillat sur ce qui passe sur la côte occidentale d'Afrique.
- A la date du 4 juin dernier (1879), une publication hebdomadaire anglaisefie «West African Reporter», reproduisait unavis officiel du gouvernement anglais à Sierra-Léone, concernant l’établissement d’un nouveau bureau de douanes anglaises à Kaïkonki, à l’embouchure des Scarcies.
- Ce document disait : « Tout propriétaire ou personne ayant charge de canots, bateaux ou bâtiments navigant à l’entrée où. à la sortie de la rivière des Scarcies, seront tenus, à partir du 1er juin, de déclarer au bureau des douanes de l’île de Kaïkonki les marchandises sujettes au droit, et, dans les cas où ces canots, bateaux ou bâtiments seraient chargés ils seront requis de payer les droits et de se faire délivrer un passeavant à l’entrée et à la sortie. »
- Dès le 31 mai; lé gouverneur de Sierra-Leonè, M. Rowe était allé, sur son yacht, assister à l’inaugü-râtibn de ce fioùveâu bureau. Il fehtrait le 3 jüin à Sierrâ-Leoiïe. . 9 . ,
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- LÉ DEVOIR
- Ce même jour, 31 mai, le vapeur « Romulus » se trouvait dans la rivière des Scarcies. Ses connaissements avaient été signés de cette date et il partit de son port de mouillage pour se rendre aux îles de Loos ; mais il ne pût franchir dans la même journée la barre des Scarcies.
- Le lendemain il était en cours de voyage à Yelle-boyah, distant de 6 milles de Kaïkonki, lorsqu’il fut rencontré par le yacht du gouverneur qui, comme nous l’avons dit, était allé assister à l’inauguration du nouveau bureau de douanes. Ordre lui fut donné par M. Rowe de revenir à Kaïkonki pour y payer les droits de douane, d’ancrage etc., s’élevant ensemble à la somme de L. 175,soit de notre monnaie 4,375 fr. Une bagatelle, comme on le voit. Le « Romulus » protesta, comme a protesté M. J. Maillat, comme ont protesté tous les négociants français établis sur la côte occidentale d’Afrique.
- C’est le 27 février dernier (1879) que la protestation de ces derniers arrivait au gouverneur de Sierra-Léone. Elle était accompagnée d’une déclaration constatant qu’il devait exister un traité entre la France et l’Angleterre, d’après lequel toutes les ques tions ayant trait aux territoires et rivières jusqu’au nord des Scarcies, cette dernière y comprise, devraient être soumises au principal secrétaire d’Etat pour les colonies de Sa Majesté Britannique, et'à M. le ministre de la marine et des colonies françaises, qui auraient à résoudre la question.
- Existe-t-il réellement un traité, comme le dit la déclaration ? Les négociants français ont pu le supposer en sachant qu’il y avait dans les archives de l’agence consulaire française à Sierra-Léone une lettre de M. Kerdall, alors secrétaire colonial du gouvernement anglais, laquelle lettre datée du 25 juillet 1877, avait trait en effet aux questions mentionnées dans la dite déclaration.
- Seulement cette lettre de M. Kerdall ne spécifiait pas l’existence d’un traité, elle disait que « autant qu’il était à la connaissance du gouvernement colonial, toutes les questions ayant trait aux territoires et rivières jusqu’au nord des Scarcies avaient été soumises an principal secrétaire d'Etat pour les colonies,qui aurait à se mettre lui-même, si cela était nécessaire, en communication avec le gouvernement français sur ce sujet. »
- C’est donc, non pas un traité, que le commerce français doit Invoquer, mais l’action diplomatique. Nous croyons dire vrai en ajoutant que l’on agit. Le fera-t-on résolument et comme nous le voudrions? That is the question I
- Quant à ce qui est des agissements du gouverne-ment anglais, il n’eet que trop vrai q*e « le procédé
- signalé est tout à fait dans les traditions britanniques, de même qu’il n’est également que trop avéré que nos gouvernements ne prennent toujours pas bien à cœur « les empiètements » de nos voisins et « les avanies » que nous en recevons.
- Ajoutous que si M. Maillat a raison de se plaindre, de protester et de revendiquer ce qui est sien, il se trompe en disant d’une manière générale que « c’est au mépris de tous les droits des rois indigènes que.le gouvernement britannique s’est emparé à main armée de l’embouchure des Scarcies. »
- Dès le 1er juin 1877, le ministre des affaires étrangères pour la France était informé d’un traité existant entre le gouvernement colonial anglais et les chefs indigènes de la côte occidentale de l’Afrique.
- Quelles sont les spécifications de ce traité? Nous, ne saurions le dire ; mais nous ne serions pas surpris d’y trouver quelque clause relative à ce fait de douanes nouvelles, de droits de navigation concédés pouvant jusqu’à un certain point servir de justi- ' fication à la rapacité britannique.
- Enfin pour ce qui est de la manière dont se concluent ces traités avec les chefs indigènes, on sera édifié en apprenant qu’ils sont le prix de quelques livres sterling ou de quelques barils de rhum offerts par des agents anglais qui parcourent les côtes et ramènent avec eux à Sierra-Leone ces rois pour y signer ce qui est presque leur déchéance.
- C.-P. Maistre.
- P. S. Quand nous avons parlé de Matakong, il y a déjà quelques mois, nous disions que, selon certaines rumeurs, il était question d’un échange de territoires entre le gouvernement anglais et le gouvernement français. On nous apprend qu’en effet, cette question a été agitée entre les deux gouvernements. On ne nous dit pas quels sont les territoires dont s’agissait, mais on nous fait entendre que la rive nord des Scarcies devait faire partie de cet échange.
- C. P. Maistre.
- Le prumantha.
- Dès que l’homme a pu allumer le feu, et le reproduire à volonté, il a acquis un moyen puissant d’action sur la nature, et il s’est paré d’un des principaux attributs qui le différencient le plus profondément de tous les animaux.
- On sait de quelle importance était jadis la conservation du feu chez certains peuples. Pendant une longue période de siècles, on s’était contenté d’enflammer des branchages aux incendies occasionnés accidentellement parla foudre et les éruptions volcaniques.
- C’était à des femmes prêtresses et surtout à des filles vierges et condamnées à jamais au célibat, qu’étaient réservés la garde et l’entretien du feu.
- C’est là l’origine de l’institution des vestale», que les I Romains ont conservé, sans en comprendre l’origine
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- jusqu’à la fin du quatrième siècle de notre ère, époque de i abolition du paganisme officiel par l’empereur Théodose.
- On conçoit que la découverte d un moyen, si grossier qu’il fût, d’allumer un foyer dut faire sensation aux premiers âges de notre race.
- Le mythologie grecque l’attribuait au héros Prométhée qui aurait tout simplement dérobé la foudre de Jupiter.
- Le Prométhée des Grecs n’est que la personnification du Pramantha des Aryas du vingtième siècle avant notre ère, c’est de ce peuple qu’est sortie la race indo-européenne, la nôtre.
- Le Pramantha des Aryas se composait d’un bâton de bois pointu à un bout, qui pivotait contre une planche d’autre bois plus dur. On produisait un mouvement de rotation du bâton avec une ficelle, et on accumulait à l’extrémité flottante un amas de feuilles sèches ou de braise étouffée.
- Le frottement finissait par enflammer la pointe, et le feu se communiquait aux feuilles.
- Tel était, tel est encore le jpramantha, le tourniquet (c’est la traduction exacte de ce mot sanscrit), à l’aide duquel était jadis allumé le foyer de l’Aryâ. Il n’y a pas un demi-siècle, il servait à enflammer dans l’Inde les bûchers funéraires, bûchers qui consumaient en même temps le mort et sa malheureuse veuve.
- Du tourniquet, les Grecs avaient fait le héros, le demi-dieu P-’ométhée, que le vindicatif Jupiter faisait dévorer par un vautour sur les cimes du Caucase, en punition du vol sacrilège qu’il avait commis.
- On voit quelle origine vulgaire ont souvent beaucoup de traditions mythologiques, nous pourrions dire de légendes religieuses.
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- CONGRÈS POUR L’ÉDUCATION POPULAIRE
- Deux systèmes opposés : le système clérical et le système laïque, se disputent l’éducation contemporaine.
- Le système clérical est basé sur la foi. Il farcit l’esprit de mots au lieu de le nourrir d’idées. Il forme ainsi à l’obéissance aveugle. Il fait des esclaves.
- Le système laïque est basé sur la science. Il nourrit l’esprit d’idées positives, de notions démontrées. Il forme ainsi à l’activité intelligente. Il fait des hommes libres.
- La crise morale dont nous souffrons ne peut être terminée, la Révolution ne peut être couronnée que par le triomphe universel et définitif de l’éducation laïque.
- Pourquoi l’éducation cléricale est-elle encore si répandue et si vivace?
- Parce que les principes moraux de la science n’ont pas encore été condensés en une synthèse bien définie ; parce que l’hygiène physique, l’hygiène intellectuelle, l’hygiène morale ne sont pas suffisamment codifiées ; parce que nous n’avons pas encore ce résumé simple, concis, populaire de la civilisation qui permettrait de donner à tout le monde les éléments de la science, la conscience, la pleine raison humaine de notre époque.
- Il serait donc urgent de rédiger le code de la sagesse moderne et de donner à tous, jeunes et vieux,
- les moyens de se former, de se perfectionner d’après ce type supérieur et fondamental.
- Ce serait, après l’unification politique, faire l'unification morale. Eh bien! Comme pour l’unification politique, il y aurait, pour commencer l'unification morale, un moyen rationnel, simple, décisif: des Etats-généraux, un Congrès composé du plus grand nombre possible de représentants des idées modernes : savants, philosophes, moralistes, professeurs, hommes judicieux de tous les rangs de la société.
- La science, la politique, l’administration, etc., ont partout leurs assemblées délibérantes : sociétés savantes, parlements, conseils généraux, conseils municipaux, chambres syndicales, etc. Il s’agit de mettre le régime de l’éducation universelle en harmonie avec tout l’ensemble de la civilisation.
- A l’œuvre donc ! Que partout on désigne les hommes les plus capables de travailler à la grande évolution éducative et que tous ces élus se réunissent au plus tôt.
- A la veille de 1789, il n’y avait en France qu’un seul cri : Les états-généraux !
- A la veille de 1889, faisons partout retentir ce même cri : Les états-généraux ! Le Congrès !
- Désiré Merle.
- Les adhésions au Congrès sont reçues à Paris, chez M Merle, rue de la Victoire, 54.
- Rapprochement»
- Les puissances temporelles jureront d’exterminer les hérétiques. (Concile général de Latran, 1215.)
- Tous ceux qui seront trouvés atteints du seul soupçon d’hérésie, s’ils ne prouvent leur innocence, seront frappés du glaive. {<Concile général de Latran, 1215.)
- Est compris sous le nom d’hérétique et doit tomber sous les peines portées contre eux, quiconque est découvert déviant de la doctrine, de la décision, du sentier de la religion catholique. [Code Justinien, livre 1, loi 2.)
- iutéressants
- La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. (Article 7 de la constitution de Van IL)
- Le droit de manifester sa pensée ou ses opinions, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits. {Article 7 de la constitution de Van IL)
- Il ne faut jamais blâmer la croyance des autres ; c’est ainsi qu’on ne fera de tort à personne. [Religion de Bouddha, Journal des Savants, 1854, page 653.)
- Et maintenant qu’on en juge. De quel côté est l’intolérance, et avec elle la haine et la guerre ; de quel côté, le respect des droits d’autrui, la liberté et la paix pour tous 1
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- L© militarisme ©a France.
- D’après une statistique que vient de dresser le ministre de la guerre, 769,140 hommes doivent, cette année, passer sous les drapeaux pour satisfaire aux prescriptions de la loi militaire.
- Ce chiffre se décompose de la manière suivante :
- Armée active, 479,100 hommes et officiers.
- Réserve de l’armée active, 144,370 hommes, 2,850 officiers.
- Armée territoriale, 139,800 hommes, 2,820 officiers.
- Total égal : 769,140 hommes.
- Il convient de remaquer que, cette année, le ministre de la guerre, par des raisons budgétaires, n'a pu appeler qu’une classe de réservistes. Mais l’an aée prochaine, on. rentrera dans les conditions d’un fonctionnement normal, et or. appellera deux classes de réservistes.
- De sorte qu’en 1880, le nombre total des hommes qui passeront sous les drapeaux, conformément à la loi, ne s’élèvera pas à moins de 900,000. '
- Que de bras enlevés à la production !
- CONDUITE A TENIR ENVERS LE CATHOLICISME
- Nous empruntons à un travail que M. Littré vient de publier dans la Philosophie positive les réflexions suivantes :
- Je suis pour le régime de la liberté. A mon sens, ce régime est je ne dirai pas seulement plus efficace que l'autre, mais le seul efficace, avec de la-constance, de la modération et de l’habileté. En outre, il ne comporte aucune des nuisances que j’ai Indiquées dans la conduite contraire.
- J’entends les objurgations s’élever de bien des côtés; car à la plupart il paraît impossible de ne pas user, à l’égard des jésuites, de représailles qui seraient justes si nous n’étions pas au-dessus des représailles. Et quoi ! faut-il accorder la tolérance à qui ne tolère pas? Depuis longtemps je répète que, nous laïques, nous sectateurs dns niées et des institutions modernes, nous l’emportons on moralité sur les fauteurs des doctrines théologiques, qui pourtant se prétendent seuls gardiens ef garants de la vie morale des sociétés; et le principal témoignage de cette supériorité, la plus précieuse de toutes, est juste-ment la tolérance que nous pratiquons malgré eux j et sur eux, et qui est notre labarum, portant comme I l’ancien : Jn hoc signo vinces.
- Faut il accorder imprudemment la liberté à qui la : refuse à autrui ? .Je n’hésite pas à soutenir l’affirma- < tive. Nos adversaires, avec ,un étrange cynisme, nous | disent : « Votre principe est la liberté ; le nôtre est \ l’autorité ; nous profitons de la liberté que vous nous accordez quand vous êtes au pouvoir; quand nous y • serons, nous ne commettrons pas la duperie de vous octroyer la réciprocité. « Nous le savions d’avance grâce à votre passé, et vous n’aviez pas besoin de nous le dire. Mais, à notre tour, nous comptons sur
- le dégoût moral excité par un pareil langage chez tous ceux qui sont en dehors du fanatisme théologique Et ce dégoût est une puissance, car c’est par millions qu’aujourd’hui se comptent les amis d’une équité que la théologie foule scandaleusement aux pieds.
- Faut-il continuer la pleine franchise à un enseignement qui falsifie l’histoire, défigure la morale et pervertit la politique ? Sans doute ces falcifications, ces défigurements, ces perversions, nous les jugeons très dignes de Jblâme, surtout si on les considère comme éléments d’instruction pour la jeunesse. Mais, en revanche, la doctrine théologique dont, ici, les jéspites sont tes porte-paroles, regarde comme .dé-testable en son origine et en ses conséquences le principe laïque qui anime la société ; et à cette lumière, trompeuse suivant nous,- vraie suivant eux., une histoire, une morale, une politique apparaissent, qui présentent d’étranges différences avec notre histoire, avec notre morale, avec notre politique. Qui jugera ? Non pas nous qui sommes parties intéressées, mais le temps qui fait prévaloir le savoir positif sur les savoirs arriérés et théologiques, et modifie en ce sens l’opinion générale des hommes. Voulez-vous un autre exemple de l’intervalle qui sépare l’état mental de deux parties d’une même population ? Considérez Lourdes et son histoire. Là sont des apparitions qui montrent visiblement quelqu’une des personnes divines du catholicisme; là sont des miracles sans nombre, des foules pieuses et émues, des pèlerins venus de loin pour croire et adorer, en un mot-tout ce qui se voit .en Asie dans les fêtes re-r ligieuses du brahmanisme et du bouddhisme. Nous n’avons aucune intention d’empêcher les croyants em Lourdes , mais nous n’avons non plus aucun moyen de les détromper. Aussi ai-je pris Lourdes nomme symbole de l’enseignement des jésuites, insaisissable comme foi, inutile à gêner .comme manifestation.
- Faut-il enfin permettre aux jésuites déformer, a# sein de la nation, une nation ennemie toujours disposée à ruiner de façon ou d’autre tout établissement laïque ? Cette nation ennemie, qui existe, continuera d’exister, soit qu’on interdise ou-non l’enseignement aux jésuites. Les convictions religieuses qui l’entretiennent défient les mesures temporelles. Ce sont des convictions contraires qu’il convient de lui opposer; et ces convictions contraires ne manquent pas, car elles ont fait la France ce qu’elle est. D’ailleurs est-ce la seule nation ennemie que la Républi-porte dans son sein? n’avons-nous pas ies partis monarchiques qoi attendent les occasions de mettre à bas un régime bfi, et chez qui on tenterait vainement fie désarnavi -les -volontés -? Prenons-en donc
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- notre parti ; et que ce danger bien connu, ni surfait ni atténué, soit toujours présent à l’esprit de la majorité républicaine et de son gouvernement. Rien n’est plus salutaire, quand on sait s’élever au-dessus des infatuations, qu’une menace toujours présente et le frein auquel la vigilance redoutable d’un ennemi acharné nous soumet. M. l'archevêque de Paris, dans sa lettre aux sénateurs, frappé lui aussi de nos divisions, dit qu’il ne conçoit que deux manières d’y obvier : ou bien revenir tous dans le giron de l’Eglise, ce qui produirait l’unité parfaite; ou bien, si cette réunion est impossible, procurer à tous la jouissance commune des mêmes libertés. En un tout autre esprit que M. l’archevêque de Paris fcar il est soumis au Syllabus), je conclus comme lui en m’en rapportant à la liberté pour la solution delà difficulté pendante.
- De tout ce que je viens de dire, personne, j’espère, ne voudra inférer qu’à mon avis iL faut se croiser les bras, et qu’en détournant la célèbre formule économique laisser faire, laisser passer, il n’y qu’à laisser faire et à laisser passer les jésuites et leurs inten-tions. Non certes, et je demande que la défensive soit organisée avec vigueur, et suivie avec persévérance D’abord ii est un point fort simple, et sur lequel aucun dissentiment, ce semble, ne peut exister, c’est celui des faveurs que Les gouvernements, prédécesseurs de la République, octroyaient à l’Eglise catholique, à son clergé et à ses jésuites. Ils avaient un faible pour elle et étaient tout disposés à payer cher son appui, cela se pensait parmi les bonapartistes, cela se pensait bien davantage encore parmi les légitimistes ; là l’alliance entre l’autel et le trône était intime. Notre 16 Mai, qui combinait en lui Le bonapartisme et le légitimisme, n’eut garde de manquer à la propention qui a entraîné nos gouvernements monarchiques ou quasi monarchiques. Les connivences de ce genre ont cessé et ne doivent plus renaître. Une égalité parfaite de toutes les opinions devant le gouvernement, voilà le programme ; nul ne peut équitablement s’en plaindre. Et pourtant, avec nos antécédents, cela suffit pour changer grandement les attitudes et les influences. Un régime constant d’égalité est à la longue un avocat persuasif auprès des opinions individuelles.
- C’est le côté négatif de notre défensive et le moindre. Le côté positif et le plus fort est dans l’esprit de la société moderne, dans ses institutions, dans le bien qu’elles ont procuré, dans l’attachement qu’elles Aspirent. Aux forces morales de ^adversaire, nous opposons des forces morales qui, depuis un siècle, s°nt en croissance et qui atteignent aujourd’hui un plein déploiement ; à son organisation temporelle,
- qui a souffert tant de pertes non réparées, nous opposons une organisation temporelle qui, chaque jour, s'étend et se perfectionne, La laïcité dorénavant est un vaste front que les entreprises cléricales essayent de forcer. Nous l’avons acquise par la science et la liberté ; nous la garderons par la liberté et la science. L’Etat laïque a pris la place de l’Etat idéologique* L’Etat théologique ayant dominé si longtemps, a laissé maintes traces de sa grande existence. Le droit et le devoir dé l’Etat laïque est d’en occuper partout la place et de se mettre en possession suivant la proportion du progrès de l’un et du recul de l’autre.
- Là est la garantie de la société moderne. De cette garantie, un instrument important se trouve être, d’après la tournure que prend le débat, l’Université. Son rôle devient bien autrement considérable qu’il n’a jamais été quand elle n’était pas soumise à la concurrence comme elle l’est désormais, L’avantage qu’elle a sur les universités catholiques, et cet avantage est capital dans ce moment où le savoir a tant de prix, est de pouvoir s’occuper de l’histoire, de la science, de la morale, de la sociologie, avec une complète indépendance de tout préjugé dogmatique. G-râce à une mesure proposée par le ministre , adoptée par la Chambre des députés, et à laquelle le Sénat fera certainement bon accueil, le conseil supérieur de l’instruction publique va cesser de compter dans son sein des membres qui n’ont pas de tendresse particulière pour l’Université, et qui surtout prétendent la confiner dans les étroites limitds de l’orthodoxie. Ce n’est pas que je lui recommande l’hétérodoxie. Non, selon l’heureuse formule de M. Ferry, s’il n’y a pas dans la République de religion d’Etat, il n’y a non plus d’irreligion d’Etat. Mais, en dehors de l’orthodoxie et de l’hétérodoxie les grandes ac„ quisitions de la recherche moderne en astronomie, en physique, en chimie, en biologie et en histoire doivent pénétrer l’enseignement universitaire ; et tout, depuis les écoles primaires jusqu’aux hautes études, sous les formes élémentaires comme sous les plus relevées, attend une réforme qui mette l’Université en avance de ses rivales. Les obstacles sont écartés, l’opinion publique est favorable ; et l’éminent ministre qui est à la tête de l’instruction publique, ne manquant pas aux circonstances, dirigera graduellement l’Université dans une voie où elle n’a pas à craindre de concurrence.
- Tel est, selon moi, le système général dont il faut de proche en proche poursuivre l’application. Les mesures immédiates sont : la collation des grades rendue à l’Etat, le refus d’accepter désormais les ] lettres d’obéidenGe comme équivalent des examens
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- subis par les instituteurs et institutrices laïques, et la liberté donnée sous une forme ou sous une autre aux cours privés.
- Maintenant, je quitte l’enceinte particulière de la France, je jette un regard sur les autres nations, et je trouve que les sociétés les plus civilisées sont, à 1 egard des traditions religieuses, dans une situation foncièrement identique à la nôtre. Partout, chez elles, on se dégage de l’ancienne organisation théologique, partout on emploie des procédés analogues pour y parvenir, partout la laïcité devient prépondérante. Nous avons, là, en voie de s’accomplir, un phénomène sociologique dont il n’est plus possible de méconnaître ni la puissance ni la portée. Il est le pro-duit de causes profondes qui, étant liées à toute une évolution antérieure, sont soustraites à la fortune ambulatoire des volontés et des incidents. Voyons-les donc agir, et comptons sur leur action finale, comme dans l’ordre scientifique nous comptons sur l’accomplissement de toutes les lois naturelles.
- LIBERTÉ D’ASSOCIATION.
- Dans l’un de ses plus prochains numéros le Devoir étudiera le projet de loi sur la liberté d’association déposé par M. Cantagrel.
- Il sera nécessaire à la clarté de la discussion que le texte de la loi soit entre les mains de nos lecteurs.
- C’est pourquoi nous le publions aujourd’hui sans commentaires.
- Le voici :
- Proposition de loi de M. Cantagrel, ayant pour objet de garantir la liberté et d’assurer l’exercice du droit d’association.
- Art. l*r.
- Toute association — politique, scientifique, littéraire, économique, domestique, commerciale, industrielle, professionnelle, éducationnelle, de secours ou de bienfaisance, — peut, quand bien même elle ne poursuivrait aucun lucre matériel, et quelque forme qu’elle adopte, pourvu que cette forme ne soit pas contraire aux lois, se constituer sans l’autorisation du gouvernement et s’assurer l’exercice des droits spécifiés à l’article 6, sous les conditions établies par la présente loi.
- Art. 2.
- Celui ou ceux des fondateurs ou administrateurs qui devront représenter l’association, devront faire une déclaration comprenant leurs noms, prénoms, professions et domiciles, le nom, l’objet de l'association, son siège social et les statuts qui doivent la régir.
- Cette déclaration devra être faite à la mairie du canton où sera situé le siège principal de l’association.
- Dans les villes qui seraient divisées en plusieurs cantons ou arrondissements, la déclaration sera faite à la mairie centrale
- Récépissé sera donné de cette déclaration qui sera transcrite sur un registre spécial.
- Art. 3.
- Tout changement ou addition au statut, tout changement dans le siège social ou dans le personnel des administrateurs de l’association sera notifié dans les formes ci-dessus.
- Art. 4.
- Tout groupe particulier, qui se constituera en dehors du groupe principal d’une association, et avec les mêmes statuts, devra, pour jouir des droits garantis par la présente loi,faire les déclaration prescrites articles 2 et 3 rappeler la date et le lieu de la déclaration primitive, et faire connaître les administrateurs qui devront représenter le groupe déclarant.
- Art. 5.
- Les associations ou groupes d’associations, constituées en vertu de leurs premières déclarations, qui ne se conformeraient pas ensuite aux prescriptions de l’article 3, n’acquerront pas, en ce qui concernera les additions ou changements non déclarés, les facultés civiles et juridiques spécifiées à l’article ci-après.
- Art. 6.
- Les associations constituées en exécution des articles 2, 3 et 4 ci-dessus, pourront valablement contracter à titre onéreux, acquérir à titre gratuit, soit en demandant, soit en défendant, par un ou plusieurs de leurs administrés délégués par elles, et généralement faire, au nom et dans l’intérêt de leurs membres, toutes conventions et prendre tous engagements qui rentrent dans le droit des particuliers.
- Art. 7.
- Toutes dispositions relatives aux réunions et aux associations, notamment le décret du 17juin 1791, les articles 291 à 294 du code pénal, la loi du 10 avril 1834, l’article 2 du décret des 25 mars et 2 avril 1852, et la loi des 6,10 juin 1868,sont abrogés en ce qu’elles auraient de contraire à l'exercice des droits garantis par la présente loi.
- Art. 8.
- Les dispositions qui précèdent s’appliquent aux associations, civiles autorisées déjà existantes. Ces associations pour jouir des droits spécifiés article 6, devront fournir les déclarations spécifiées aux articles 2, 3 et 4 ci-dessus, et ce, dans le délai d’un an à partir de la promulgation de la présente loi. Mais elles ne sont pas applicables aux associations, congrégations, corporations, communautés, ordres ou instituts religieux, ou soi-disants tel s, ou qui, ayant avec lesdites associations, congrégations, corporations, communautés, ordres ou instituts des biens d’affiliation ou de coopération, n’en seraient en réalité que des groupes détachés et auxiliaires.
- Le Mrecteur-Gérant : GIodik-
- Saint-Quentin — lmp. de ia Société anonyme du Glaneur
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- £e numéro hebdomadaire 20 c. DIMANCHE 21 SEPTEMBRE 1879
- J. ANNÉE, TOME 3 — N° 54
- JOURNAL
- 1ES SOCIALES
- bureau principal
- y GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de G-uise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert <iâ quittance.
- France
- Un an. . . .
- Six mois. . .
- Trois mois. . .
- 10 f. »» # 6 »»
- 3 *•
- Pays d’Europe
- in an. . . . 11 f. »» Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE
- A PARIS
- 32, rue Serpente , 2g
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Liberté de réunion. — Semaine politique. — Réforme de V enseignement universitaire. — L'Allemagne et son armée. — Clé? icalisme et religion .
- - Question de la femme. — Accord des intérêts.
- — Condamnation à mort pour blessure non mortelle. — Protection des oiseaux. —- Côte occidentale d’Afrique. - Correspondance et discussion contradictoire. — Bulletin bibliographique. — Variétés.
- LA LIBERTÉ DE RÉUNION.
- Il
- Le Journal officiel a publié tout récemment un rapport considérable présenté à la Chambre des Députés par M. Naquet, au nom de la commission chargée d’examiner les propositions de loi sur le droit de réunion.
- Nos lecteurs nous sauront sans doute gré de résumer à leur intention les 65 longues colonnes de petit texte que ce rapport occupe dans l'Officiel.
- Le rapport considère d’abord l’état du droit de réunion dans le passé, particulièrement en Rance, puis l’état actuel de ce droit dans les Pays étrangers.
- L’historique de la liberté de réunion est inté-ressant. Il prouve que nous avons plus d’une bonne chose à emprunter au passé.
- Ainsi à Athènes les réunions étaient libres.
- *es pouvaient même édicter des lois. D’impenses assemblées avaient lieu au théâtre de
- Bacchus, à l’Agora et au Pnyx. Les assistants recevaient une indemnité, ce qui facilitait aux pauvres la fréquentation de ces assemblées. 6000 suffrages donnaient force de loi aux décisions.
- A Rome, jusqu’à l’avènement de l’Empire, les réunions furent libres. En réalité la vie publique tout entière se passait au Forum.
- Plus tard, au Moyen-Age, sous le régime féodal, le droit de réunion s’exerça sans obstacle, bien qu’il ne fut consacré par aucune charte et par aucun texte de loi ; il y existait comme une de ces facultés qui n’ont pas besoin de la sanction du législateur.
- Plus tard encore, durant les premiers temps de la monarchie constituée, le droit de réunion resta libre de toute réglementation systématique.
- Cela dura ainsi jusqu’au moment où les catholiques supprimèrent de fait la liberté de réunion des huguenots.
- Une fois cette première atteinte portée à la liberté de réunion, les restrictions se multiplièrent, tant et si bien que les réunions finirent par ne plus être que le résultat d’une tolérance de l’autorité.
- Durant le grand orage révolutionnaire, la liberté de réunion fut d’abord reconnue, puis elle eut à subir des restrictions successives qui allèrent croissant jusqu’au jour où le code pénal soumit toutes les réunions au bon plaisir du gouvernement.
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- La Restauration vécut sur la législation impériale et la monarchie de juillet ne trouva rien
- de mieux que de renchérir sur les régimes précédents.
- La révolution de février, qui avait eu pour point de départ l’interdiction d’un banquet, ne pouvait faire autrement qu’affirmer le droit de réunion. Aussi le gouvernement provisoire dans sa proclamation du 19 Avril 1878 déclara-t-il que « les clubs sont pour la République un besoin, pour les citoyens un droit. »
- Malheureusement la tentative insurrectionnelle du 15 mai étant survenue, les clubs en furent rendus responsables et des restrictions furent apportées dans l’exercice du droit de réunion. La réaction qui suivit les journées de juin entraîna des restrictions plus grandes encore. Enfin quand vint la présidence, l’Assemblée législative supprima le droit de réunion.
- Ce régime dictatorial dura jusqu’au 19 janvier 1867. La liberté de réunion fut à cette date fameuse annoncée par Napoléon comme devant être octroyée à la France. Ce ne fut que le 10 juin de l’année suivante que la loi fut promulguée.
- D’après cette loi, qui nous régit encore, les réunions publiques peuvent avoir lieu sans autorisation préalable, sauf celles qui auraient pour objet de traiter de matières politiques ou religieuses.
- Toutefois les conditions suivantes doivent être remplies :
- Déclaration préalable faite par sept personnes domiciliées dans la commune ;
- Responsabilité des déclarants, du propriétaire du local, des organisateurs et des membres du bureau, chacun en ce qui le concerne ;
- Obligation de tenir la réunion dans un local clos et couvert et de ne pas la prolonger au delà de l’heure de clôture des établissements publics;
- Droit d’un fonctionnaire administratif ou judiciaire d’assister à la réunion et de la dissoudre s’il juge qu’elle devient illégale ;
- Droit d’ajournement et d’interdiction accordé, au gouvernement.
- Telle est l’économie de cette loi. On voit que | les restrictions qu’elle contient, surtout lader- j
- nière (art. 13 de la loi) mettent la liberté de réu. nion à la merci de l’autorité.
- Il serait étrange que la France devenue enfin maîtresse de ses destinées conservât sous ja forme républicaine la législation anti-libérale que lui ont imposée les gouvernements autoris taires. Conserver dans un pays libre et calme les lois de combat élaborées dans les périodes fie réaction, de décadence et de despotisme, ce ne serait pas seulement de l’incurie, ce serait en core un danger.
- ¥ ¥
- La deuxième partie du rapport que nous analysons examine tour à tour la législation des pays civilisés relativement à la liberté de réunion.
- La place d’honneur revient comme de juste à la République des Etats-Unis la plus grande des républiques. Une addition à la Constitution fédérale porte la disposition suivante que nous voudrions voir reproduite en tête de la Constitution de la République française :
- « Le Congrès ne pourra faire aucune loi relative à l’établissement d’une religion ou pour en prohiber une ; il ne pourra point non plus restreindre la liberté de la parole ou de la presse, ni attaquer le droit qu’a le peuple de s’assembler paisiblement et d’adresser des pétitions au gouvernement pour le redressement de ses griefs. »
- La constitution de la Confédération suisse est muette sur le droit de réunion qui par conséquent rentre dans la compétence législative de chacun des cantons confédérés. La plupart des constitutions de ces cantons, sont également muettes à ce sujet, ce qui paraîtra tout naturel aux personnes au fait des coutumes de ce petit pays. Certaines libertés, et celle de réunion est du nombre, y existent depuis des siècles ; elles se sont si profondément enracinées dans les moeurs que quiconque songerait une minute à les entraver aurait l’opinion pu' blique tout entière contre lui. Dans la plupart des cantons le gouvernement garde une abstention aussi complète à l’égard des réunion5 politiques que s’il s’agissait de conférences $ téraires ou d’exercices gymnastiques.
- En Italie et en Belgique le droit de réuni011 « paisible et sans armes » est reconnu.
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- En Angleterre, la législation sur la matière, comme du reste toute législation anglaise, est passablement diffuse. Strictement, il resterait à un ministère qui voudrait intervenir contre les meetings qui l’attaqueraient, des dispositions assez larges et assez vagues pour pouvoir le faire. Mais à l’heure présente toutes ces lois sont tombées en désuétude et le gouvernement voit dans les meetings non pas un danger mais une précieuse source d’information. Ils le renseignent sur l’état de l’opinion publique et lui permettent de faire en temps opportum les réformes législatives désirables.
- La Suède et la Norwége ont des législations très-libérales sur les réunions publiques. Le Danemarck prend de simples précautions de police. La Hollande et l’Espagne reconnaissent résolument la liberté de réunion. L’Autriche est moins libérale mais sa réglementation n’a rien d’excessif: elle prévoit les cas et ne laisse pas comme chez nous la liberté de réunion -à la merci du gouvernement. La Hongrie, tout en plaçant le droit de réunion au-dessus de toute contestation, laisse une certaine marge à l’autorité pour intervenir, mais seulement dans les cas graves. Enfin en Allemagne, si l’on met à part la loi contre les socialistes, la liberté de réunion existe dans des limites beaucoup plus étendues qu’en France.
- Ainsi, dans les Etats-Unis d’Amérique et clans tous les états civilisés d’Europe, sauf dans le nôtre, la liberté de réunion est reconnue en principe et accordée en fait. Elle subit dess restrictions dans les pays monarchiques, mais dans aucun, même dans les plus autoritaires, elle n’est laissée comme chez'nous à la merci de l’autorité.
- 11 y a ià une anomalie qu’il convient de supprimer au plus tôt. La France libre ne saurait jouir d’une moindre liberté que les pays autoritaires. Il est donc à espérer que la Chambre des Députés comprendra qu’il est de son devoir et qu’il y va de son honneur cle reconnaître au Pays la liberté de réunion au même titre que deux autres libertés fondamentales qu’il reclame depuis si longtemps :
- Ln liberté de la presse et liberté d’association.
- A * * ~ '
- l’heure qu’il est, trois propositions de
- loi sur le droit de réunion ont été soumises à la Chambre des Députés et renvoyées par elle à une même commission ;
- Savoir :
- 1° La proposition de loi de M. Louis Legrancl, qui n’accorde la liberté de réunion en matière politique que lorsqu’il s’agit de réunions électorales ou que les réunions sont provoquées par les mandataires clu pays dans les circonscriptions qui les ont élus ;
- 2° La proposition de M. Naquet, qui accorde la liberté de réunion en tout temps et quelle que soit la matière en discussion, sauf à soumettre les réunions à de certaines réglementations de police ;
- 3° La proposition de M. Louis Blanc, tendant à abroger, sans y rien substituer, toutes les lois relatives à la liberté d’association et à celle de réunion.
- Nos lecteurs connaissent assez nos idées pour prévoir que c’est en faveur de cette dernière proposition de loi que nous nous rangeons.
- En effet, tout ce que nous avons dit de l’impuissance où se trouve l’état de réglementer utilement la liberté d’association s’applique avec une justesse égale à son impuissance à réglementer la liberté de réunion. Les difficultés sont les mêmes, les résultats ne sauraient être différents.
- Il est facile de dire qu’on maintiendra la liberté de réunion dans des limites raisonnables. Mais ces limites où seront-elles ? Qui les déterminera ? A quel signe reconnaîtra-t-on où elles cessent d’être raisonnables ? Sur quoi se basera-t-on pour s’arrêter à tel point plutôt qu’à tel autre ? Dira-t-on que l’on interdira les réunions politiques ? Mais de quel droit, je vous prie ? Et d’ailleurs qui peut dire où.la politique commence et où elle finit ? L’épreuve de l’insuffisance de cette prescription a été faite durant le ministère Ollivier. Les orateurs des réunions d’alors trouvaient moyen d’exposer, sans,‘toucher à la politique, les théories sociales les plus échevelées et l’on put assister à cet étrange spectacle d’un nombreux public accourant entendre des orateurs dont certainement il ne partageait pas les idées. C’est que le public était surtout heureux de voir les calculs dù ministère si habilement déjoués.
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- Voilà àquoil’on arrive quand on veut entraver la liberté ! Par haine des entraves le public se jette-dans les excès. Il y a dans l’homme un sentiment naturel de sa propre liberté qui le pousse à protester contre toute tentative de la lui restreindre; c’est une sorte de vertige de l’opposition. Essayez de retirer à l’homme l’usage d’une de ses libertés naturelles, il s’ingéniera à tourner la difficulté et à recouvrer par des moyens souvent dangereux la liberté qu’on lui refuse. L’ordre sera moins apprécié, moins respecté, moins soutenu, s’il a pour protecteurs le sabre des gendarmes et le casse-tête des agents de police, que s’il est confié à la sauvegarde des citoyens.
- Ne l’oublions pas, la liberté de réunion ne dégage pas les citoyens de leur soumission au droit commun. Il n’est jamais entré dans la pensée des hommes qui réclament la liberté de réunion que cette liberté dut s’étendre jusqu’à amnistier les crimes ou délits. Les rixes à l’intérieur de la salle, les diffamations à la tribune et autres débordements de même nature tomberont quand même sous le coup de la loi. Personne ne songe à demander la liberté du crime ou la liberté des délits : ce que nous réclamons c’est la liberté de la pensée et de la discussion, le droit reconnu à toutes les opinions de pouvoir se développer sans entraves.
- Ayez donc confiance, laissez les réunions se tenir en toute liberté, n’ayez plus envers elles deux poids et deux mesures, permettez-les à tous sans restriction, aux socialistes comme aux économistes, aux cléricaux comme aux libres-penseurs, aux républicains comme aux hommes des anciens partis, et vous verrez la vérité s’épanouir de plus en plus, la sécurité s’affermir chaque jour davantage et le progrès s’enraciner toujours plus profondément.
- Ecl. Champury.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- Elections législatives.— Trois élections législatives ont eu lieu hier 14 septembre à Bordeaux, à Valence et à Guingamp. M. Acbardaété élu à Bordeaux contre M. Blanqui ; M. Bizarelli, républicain, a été élu à Valence, et M. Auguste Ollivier, monarchiste, à Guin-gamp.
- A Bordeaux, l'abstention de la presse parisienne avait
- réduit la lutte aux proportions d’une affaire purement locale. On connaît notre sentiment à cet égard : la ques tion Blanqui a été soulevée par le ministère seul, qui s’était en quelque sorte engagé à lé comprendre dans dans les décre.s d’amnistie, ayant accepté que le bén<s fice de la loi lui fût étendu.
- N’ayant pas cru devoir le faire, il a soulevé avec uQe rare inhabileté un conflit qui, sans les électeurs bordelais, qui paraissent surtout avoir voulu sortir à tout prjj d.’une impasse, fût demeuré insoluble II n’y a donc pas là, en vérité, pour le cabinet, de quoi tirer vanité nj triompher à grand bruit.
- * *
- Le goavernement die l’Aîgérie. — Le
- Journal^ officiel a publié un décret chargeant M. Albert Grévy, à titre de mission temporaire, du gouvernement général de l’Algérie. On sait qu’en vertu de la loi organique de 1875, sur l’élection des députés, M. Albert Grévy ne peut être gouverneur de l’Algérie qu’en mission temporaire, et que cette mission est limitée à six mois, mais qu’elle est renouvelable indéfiniment.
- Même incompatibilité existait pour le général Chanzy tant que le général fut membre de l’Assemblée nationale. M. Chanzy fut cependant gouverneur de l’Algérie, mais seulement en mission temporaire. La position actuelle de M. Albert Grévy est identique. Sa mission temporaire se continuera encore six mois, après quoi elle pourra être encore renouvelée par décret, conformément à l’article 9 de la loi organique du 30 novembre 187S.
- La crise re’igiense e» Belgique. —Une lettre pastorale de M. le cardinal-archevêque de Malines, publiée par VIndépendance belge, confirme l’inexactitude des renseignements que l’on avait donnés touchant l’excommunication, au moins personnelle, qui frappe tout instituteur belge relevant de l’Etat et faisant concurrence à l’instituteur congréganiste. A la vérité, l’archevêque de Malines ne prononce pas le mot d’excommunication. Vieux routier des voies célestes, ce prélat connaît plus d’un tour et laisse de côté le mol, se contentant de la chose.
- Tout instituteur laïque devra désormais, s’il veut n’ètre pas exclu des exercices religieux, obtenir une dispense de l’évêque. Il pourra rester au service de l’Etat, mais à la condition de s’engager implicitementi donner un enseignement qui plaise aux ennemis de l’Etat. Lebon Dieu est offert par l’archevêque comme prlï de la trahison. C’est peut-être très-habile, mais ce n’est pas très édifiant.
- Le silence officiellement gardé par l’épiscopat belge sur ce point délicat du refus des sacrements considéré comme mesure générale, peut s’expliquer diversement. Peut-être, après réflexion et en présence d’objections de théologiens, les évêques ont-ils jugé que .cette pénalité ne serait pas canonique. Peut-être ont-ils craint que son application ne fût pas ratifiée par la conscience des fidèles, et que la majorité y vît un abus de pouvoir C’est pour cela, sans doute, que les évêques ont préféré agir par refus individuel des sacrements plutôt que paj excommunication collective. Quoiqu’il en soit, il par® certain maintenant que les évêques emploieront dam la lutte toutes les armes spirituelles et temporelles don* l’Eglise dispose.
- ♦ *
- Les élection# saxonnes. — Les électio^ qui viennent d’avoir lieu, de la Chambre des député-' saxonne prouvent que, dans le royaume de Saxe, corn®* dans la plupart des Etats de l’Allemagne, il y a balam entre les divers partis conservateurs et les fractionsdir férentes des partis libéraux. Les conservateurs ont on* nu 40 sièges à la Chambre, tandis que les libéraux-*1' tionaux en ont 19 ; les progressistes, qui sont plus gauche, 17; et les démocrates socialistes, 3. Ace.1 liste, il faut ajouter « un sauvage » ; c’est ainsi Allemagne on désigne le député qui n’est pas cl®--' dans un parti.
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- j a dissolution tle la Chambre de Ber-
- __M. de Bismarck s’est décidé à affronter rincon-
- * •’ la Chambre des députés est dissoute ; les électeurs au premier degré sont convoqués pour Je 30 septembre pi l'élection des députés est fixée au 7 octobre.
- 6 Etant donnée l’attitude hésitante du gouvernement allemand, il sera curieux de voir sur quel terrain vont se placer les partis.
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- A11 emagne et le Vatican. — La Gazette de Cologne publie un document bien fait pour surprendre ceux qui pouvaient espérer ou craindre un recul du gouvernement allemand dans la question politico-religieuse. C’est la réponse faite par le nouveau ministre des cultes, M. de Puttkamer, à la pétition de la conférence cléricale de Munster. Cette pétition, se fondant sur les paroles prononcées par M. de Puttkamer dans une réunion électorale, et dans lesquelles on croyait voir la répudiation du système pratiqué par son prédécesseur, y. Falk, demandait l’abrogation des lois de mai et la liberté la plus absolue de l’Eglise et de l’enseignement catholique en Prusse La réponse du ministre, bien que fort courtoise, n’en est pas moins catégorique. Puttka-mer revendique hautement pour l’Etat le droit de surveillance sur l’enseignement public, et il n’admet le concours du clergé dans l’administration temporelle de l'Eglise et de renseignement, qu ; dans la mesure prescrite par les lois. LrEtat étant seul législateur, dit le ministre des cultes, il ne peu abdiquer cette prérogative ni la laisser amoindrir par des prétentions non autori-.
- On voit qu’en définitive la manière de voir de M.de Puttkamer en ce qui concerne les rapports de l’Eglise et de l’Etat ne diffère pas sensiblement de celle de son prédécesseur, et sa lettre pourrait bien reculer encore la perspective d’une entente entre le Vatican et le cabinet de Berlin.
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- L’empereur Guillaume en Alsace-Lorraine — L’empereur d’Allemagne s'e-t mis en route mercredi, pour l’Alsace-Lorraine où il doit assister à des exercices militaires importants.
- Aux grandes manœuvres, le souverain prussien sera accompagné de sa maison militaire, des ministres de la guerre de Bavière, de Saxe et de Wurtemberg, a:nsi que du général bavarois Von der Taum, qui a été spécialement invité. Ainsi qu’on l’annonçait il y a quelques semaines, les officiers français n’assisteront pas à ces exercices militaires.
- Le bruit court que l’empereur fera une proclamation pour annoncer la fin de la dictarure en Alsace-Lorraine ; la suppression de la censure pour la presse et la pratique des institutions autonomes. Le général Manteuffel deviendrait un véritable vice-roi par la concentration entre ses mains des pouvoirs civils et militaires. Ces nouvelles demandent confirmation.
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- Le voyage de M. de Bismarck à Vienne.
- — On écrit de Berlin à la Gazette de Cologne que jusqu’ici rien n’est encore fixé relativement au voyage du chancelier allemand à Vienne ni sur le jour de son retour à Berlin. Les informations les plus autorisées s’accordent sur cette incertitude.
- Le correspondant viennois du même journal lui af • firme que M. de Bismarck n’arrivera à Vienne que le -0 septembre. D’ici à cette époque l’empereur François-Joseph et M. le comte Andrassy seront de retour des chasses de Steiermark, où il se trouvent actuellement.
- , Des journaux viennois enregistrent une communication de la « Tribune » de Berlin qui assigne pour but au voyage deM. de Bismarck à Vienne les conclusions d’un traité entre l’Allemagne et l’Autriche garantissant l’in-tégrité de leurs territoires respectifs.
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- La santé dix Casar. — Le bruit a couru mardi
- avec une certaine persistance que l’empereur de Russie était mort.
- LeDaily News, dans son numéro du matin, contenait la dépêche suivante de son correspondant de Vienne, qui avait donné créance à ce bruit.
- Le N eue Freie Presse a publié le même jour, un télégramme de Sinféropol dans lequel il est dit qu’il règne à Livadia une vive émotion au sujet du czar. On ne sait si les bruits répandus sur sa mort, sa maladie ou son abdication sont fondés. Le czarewitch et M. Giers ont été appelés à Livadia.
- Mais ce même journal a imprimé le lendemain un télégramme de Berlin déclarant que les nouvelles de Saint-Péterbourg assurent que le czar est très bien portant.
- D’autre part, l’Agence Havas a communiqué aux journaux la note suivante :
- « Nous sommes en mesure de déclarer que l’ambassade de Russie ni aucun des grands-ducs, actuellement présents à Paris, n’ont reçu de télégrammes annonçant que l’empereur Alexandre fût mort ou même malade.
- « Ce bruit doit donc être considéré comme dénué de tout fondement. »
- Cette note a été confirmée par une dépêche de Saint-Pétersbourg, en date du 16 septembre au matin, qui « déclare la santé de l’empereur excellente. »
- Une dépêche qui nous arrive au moment où nous écrivons, annonce que le prince Gortschakoff est réellement démissionnaire et remplacé par le prince Labanoff ; cette nouvelle nous paraît, cependant, devoir être acceptée sous réserve.
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- La question des juifs roumains. —
- M. Boerescu retourne à Bucharest, et la mission du ministre roumain a été un insuccès. Les puissances insistent pour que la naturalisation des israélites se fasse, en Roumanie, par catégories et non par listes nominatives. C’est sur le choix à faire entre ces deux modes de naturalisation que porte maintenant la discussion entre le gouvernement et l opposition. Ce dernier parti se compose de l’extrême gauche et des conservateurs libéraux de la Moldavie. On sait que la résistance à la naturalisation est beaucoup moins grande en Valachie où se trouvent en majorité des israélites espagnols, installés depuis longtemps et à demi nationalisés, qu’en Moldavie, où sont venus récemment et en grand nombre des israélites de Hongrie, de Pologne et de Russie, qu’on désigne par le nom de « juifs allemands. » L’opposition, qui admet seulement la naturalisation individuelle, soutient que si la Roumanie n’accède pas aux désirs des puissances, elle en sera quitte pour voir ajourner la reconnaissance de son indépendance. Le gouvernement s’inquiète au contraire des conséquences que pourrait avoir une rupture avec l’Europe sur cette question.
- Le début de la discussion qui s’est ouverte lundi à la Chambre des députés, n’indique pas que cette assemblée soit disposée jusqu’à présent à se conformer aux désirs des puissances.
- Le rapport de la commission conclut à la naturalisation individuelle, et la minorité des commissaires a retiré, sans doute parce qu’elle en prévoyait le rejet, son contre-projet, qui tend à la naturalisation par catégorie. Nous voyous même dans les dépêches que, le lendemain un député a soutenu qu’il n’y a pas lieu de réviser la constitution. Le débat continue.
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- Massacres en Roumélie. — Les nouvelles de la Roumélie orientale continuent d’être inquiétantes. Les malheureux musulmans qui retournent dans leur pays sont exposés à des luttes sanglantes contre la gendarmerie rouméliote. Une lutte de ce genre vient d’avoir lieu à Aïdos, sans qu’on sache à qui doit revenir la responsabilité. Est-ce à la Porte qu’on accuse d’avoir laissé partir les réfugiés musulmans de Constantinople sans avis préalable et sans ressources ? Est-ce aux autorités de la Roumélie orientale, coupables de faiblesse ou de
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- connivence? Les ambassadeurs demandent des explications a la Porté; la Porte en demande à Aîeko-Pacha. Quinze gendarmes ont été tués, quinze autres ont disparu* On ne dit pas combien de réfugiés put péri, mais le nombre en est sans doute plus considérable encore. Les dépêches ajoutent, ce qui donne à cet incident un caractère menaçant, que, d’après les rapport^ des consuls, lé mot d’ordre général en Roumélie paraît être l’exter-ipinatipn des, musulmans. Nous voulons croire que ces rapports sont exagérés. La situation n’en est pas moins déplorable en Roumélie et elle mérite qu’on s’en préoccupe.
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- Première cri^e minisiêrielle en Bulgarie. — M. Bourmoff, qui remplissait provisoirement les fonctions de président du conseil, a offert au pripce Alexandre la démission fin cabinet, en raison des attaques violentes dont ce ministère a été l’objet en Bulgarie.
- Le prince a témoigné, le regret que son premier conseil de gouverpement crût devoir se retirer avant d’avoir fait sejs,preuves devant le pays,, mais il a demandé à ne pas préndre de décision avant quelques jours de ré-flexipn.. ,
- il parait probable que le soin de constituer un nouveau cabinet sera confié à M. Karayelof, chef du pa^ti libéral.
- Qc;oi qu’il advienne, le prince maintiendra strictement les dpux points de son programme relatif à la politique extérieure et au réglement des droits de propriété des musulmans en Bulgarie.
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- Xj’insïsrr'ectioia de Caboul. — Il paraît à peu près certain aujourd’hui que Yacoub-Klfan n’est pas étranger à l’insurrection de Caboul ,et que les protestations de dévouement adressées par lui aux autorités anglaises après le massacre du major Cavagnari et de son escorte n’avaient pour but que de retarder autant que possible la mise eh mouvement des troupes anglaises.
- C’est du moins là l’opinion qui prévaut actuellement dans l’Inde, et une dépêche de Candahar, publiée par le Standard, annonce que l’émir aurait fait venir des trou pes de Hérat et de Balkh, et qu’il proclamera la guerre sainte contre les anglais.
- Ces nouvelles, dont la gravité n’échappera à personne, méritent confirmation. Mais nous devons avouer que nous ne les trouvons nullement invraisemblables. De plus, à en juger par le ton de la presse russe, il n’y a rien d’improbable dans l'hypothèse soutenue par plusieurs journaux anglais et indiens que Yakoub-Khau et les insurgés de Caboul n’aient été secrètement poussés par la Russie à la révolte contre les Anglais.
- Les succès de l’armée anglaise dans l’Afghanistan ont été vus d’un fort mauvais œil à Saint-Pétersbourg et le renvoi de la mission russe de Caboul, imposé par l’Angleterre après le traité de Gundamack qui a mis fin aux hostilités, a fait une profonde blessure dans l’amour propre moscovite. On s’est incliné devant la nécessité, mais avec le secret espoir de prendre un jour une revanche, et les préparatifs faits en vue d’une expédition surMerv, sous prétexte de châtier les Tekkes-Turco-mains, ont prouvé que la Russie n’avait nullement renoncé à ses viies ambitieuses sur l’Asie centrale.
- Au reste, nous n’avons pas besoin d’aller si loin pour trouver des indices, et le ton de la presse russe suffit pour démontrer le parti que l’on compte tirer à Saint-Péterbourg des événements de Caboul. Une véritable « guerre de plume » est ouverte contre l’Angleterre dans les journaux de Pétersbourg et les feuilles de Londres ripostent d’un ton très-échauffé. Ces menaces réciproques seront elles suivies d’eff et. Il serait aussi imprudent de l’affirmer qii’il serait imprévoyant de le nier d’une façon absolue. Il n’est que trop véritable qu’une noüvëllé’ crisë européenne se prépare.
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- Eirieiite à, Oulbà. — Si l’on s’en rapporte à des nouvelles récèntës. il y aurait derechef une « révolution » à Qübà, Noué Voyons biëh,’ èn effet, dans les dé-
- ; pêches, que les partisans cubains, le capitaine Rojas et ! ses compagnons, se sont emparés d’un convoi escorté par des troupes espagnoles et qu’il est tombé entre leurs mains trente mille dollars, des cartouches et même des remingtons ; mais nous voyons également que les parti, sans cubains comptent sur l’effet de ce coup de maiu : pour « entraîner sous leurs drapeaux des centaines de patriotes qu’ils attendent. » De cette escarmouche heureusement à une révol.ition triomphante, il y a encore loin.
- Cependant un télégramme de Madrid nous apprend que dans cette ville on considère comme inévitable qu’une crise ministérielle éclate à la suite des dernières nouvelles de Cuba, selon des prévisions les plus générales, c’est aux mains du parti constitutionnel que passera la direction des affaires.
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- Erdhse d^fCétte-wsryo. — On annonçait depuis quelques jours déjà que le roi dès Zoulous était pourchassé dans ses derniers retranchements.
- Une dépêche du Cap, datée du 29 août et parvenue ce matin à Londres par la voie d’Aden, apporte la nouvelle que le roi Cettiwayo a été fait prisonnier.
- RÉFORME DE L’ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE
- il
- L’enseignement tel qu’il est donné aujourd’hui, par l’Université ne pèche pas seulement par l’insuffisance de certains genres d études et par la superfluité de certains autres, il pèche encore par le fait qu’il est anti-démocratique ; il n’est pas seulement en flagrant anarhronisme avec les exigences de notre époque, il est encore en contradiction formelle avec nos institutions. "
- Il serait difficile de côntèster céttê contradiction. Même les défenseurs de l’enseignement universitaire actuel sont forcés de la reco.m'aître. M F. Pillon dans un article de la Critique philosophique, M. Paul Bert dans un discours prononcé à la distribution des prix du lycée Fontanes et M. Cazeiles dans le discours dont nous avons déjà parlé, ont dû en convenir.
- M. Pillon écrit les lignés qui sûivôfit :
- « L’enseignement secondaire, tel qu’il est organisé, appartient en fait à là tradition monarchiqac et oligarchique ; il semble difficile que la démocratie se pique de fidélité à cette tradition »
- M. Paul Bert s’écrie :
- « On a dit, et peut être avec raison que les études littéraires, à l’exclusion des sciences, ne préparaient qu’urie nation de rhéteurs. «
- Quand à M. Cazelies il se lance dans des affirmations si étranges qu’elles font songer à ces figures de rhétorique par lesquelles on feint de contester 1’èxactitüde des faits dont on veut établir plus fortement la réalité.
- Ecoutez plutôt :
- « Quand la France, après la Révolution, s’écrie
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- u Cazelles, a créé un corps dY iseignement national, devenu depuis l’Université, e le n’avait pas pour but’deformer quelques types supérieurs prédestinés ans jouissances exquises. Ne croyez pas que l’élection qui nous permet d’acquérir une sorte d'excellence nous donne le droit d’employer ce privilège à en conquérir d’autres, ou de nous isoler dans la nation pour y former une'petite société orgueilleuse de son savoir et de sa distinction. Non, la France n’a point médité l’élévation et l’éclat d’une oligarchie, elle a voulu et veut encore l’éducation de tous les membres de la cité. »
- Si cela est vrai nous pensons qu’elle s’y est bien mal prise, car le résultat irait à contre-sens de l'intention.
- Non, M. Cazelles se fait illusion ; l'organisation de l’Université a bel et bien été faite dans un but oligarchique, elle n’a rien épargné pour cela et c’est là justement ce qui en condamne l’organisation actuelle.
- L’honorable orateur aurait dû en convenir, lui qui est forcé de reconnaître quelques lignes plus bas que l’enseignement donné par l’Université est tel que ceux qui l’auront reçu auront des devoirs tout particuliers à remplir s’ils veulent ne pas maintenir l’oligarchie.
- « La civilisation que la France tient de l’Antiquité par la Renaissance, dit-il, a fait de notre nation, grâce surtout à nos penseurs du XVIIIe siècle, une démocratie. La lâche qui sera le prix dexolre éducation universitairet est en harmonie avec les institutions de la France : elle est démocratique. Vous aurez à atténuer une inégalité imméritée, à effacer de l’esprit de vos concitoyens ce qui reste encore du pli de la tradition de la servitude.
- « Vous essayerez vainement de vous soustraire à ce devoir. Il faut l’accomplir ou renoncer à recueillir les fruits de votre supériorité. La prospérité des démocraties modernes ne saurait s’accomoder d’une division de la société pire que celle des classes dans la République de l’antiquité, qui la partagerait en deux groupes ; l’un peu nombreux, dans lequel notre éducation nous range, composé de personnes polies, élégantes, jouissant des plus délicates productions des lettres et des arts, capables de concevoir le progrès, d y travailler souvent sans autre salaire que la rénumération idéale d’une conscience satisfaite ; l’autre innombrable, voué à l’ignorance, exclu des plus nobles plaisirs, aussi incapable de s’éprendre d’enthousiasme pour un progrès qui ne permettrait pas un résultat matériel à peu près immédiat que de. voir dans le monde un autre intérêt social que le sien. »
- Nous n’avons qu'un seul étonnement, c’est que 1 auteur de ces réflexions ne s’aperçoive pas que bien loin de plaider en faveur de la cause qu’il prétend défendre, il nous fait toucher du doigt le vice fondamental de 1 enseignement universitaire.
- E n’y a pas à s’y tromper, si l’enseignement universitaire devait se maintenir dans les conditions °ù U se trouve, si la force des choses et la force du 6eûs commun devait ne pas arriver ,à le transfor-
- mer du tout au tout, il aboutirait à la formation en France d’une véritable caste, la caste des lettrés.
- Est-ce ainsi que l’on pense arriver à cette unité nationale dont on parle si haut quand il s’agit de légitimer une loi d’exception ?
- Nous avons une inégalité choquante entre le degré de culture des femmes et celui des hommes, nous avons même déjà entre hommes l’existence d’une caste qui a la fatuité de s’intituler « classe dirigeante ces deux divisions sont fâcheuses, mais si nous comprenions leur existence dans les régimes du passé qui ne sont pas des régimes de démocratie, nous ne la comprenons plus dans le régime républicain. Tant que le gouvernement a tenu dans un souverain mépris la grande masse de la population, tant qu’il a dénié aux classes ouvrières le droit et le pouvoir de participer à la vie politique, tant qu’il a maintenu dans le pays une hiérarchie savamment organisée dans un but d’oppression, tant qu’il en a été ainsi, disons-nous, il a été habile de la part du pouvoir de maintenir à l’enseignement de l’université son caractère aristocratique. Aujourd’hui que la nation est maîtresse de ses destinées, qu’elle reconnaît à chacun un égal droit à la vie politique, en un mot qu’elle est une démocratie, conserver un mode d’enseignement qui aboutit à la création de castes, serait non seulement mal habile et même maladroit, mais encore et surtout coupable et dangereux.
- Ed. Champury.
- L'ALLEMAGNE ET SON ARMÉE.
- Cette année comme les années précédentes, Berlin a célébré l’anniversaire de Sedan et, si l’on en doit croire les journaux étrangers, l’enthousiasme de nos vainqueurs n’a pas été moindre cette année que les années précédé .ltes.
- Nous n’avons pas lieu de nous en étonner ; car peu de changements ont été apportés, outre Rhin, à ce qui était il y a neuf ans. C’est toujours le même souverain qui passe les troupes en revue; le grand stratégiste qui dirigea la campagne de 1870 est encore de ce monde, et l’homme d’Etat qui a fait l'Allemagne une, toujours debout au timon gouvernemental, poursuit cette même politique dont le succès est dû en bonne partie au succès de l’armée.
- C’est que outre que la Prusse en particulier a une conscience parfaite de l’influence exercée par ces trois grands acteurs de la scène politique allemande ; outre qu’il serait non-seulement difficile de remplacer des hommes tels que M. de Moltke et le prince
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- de Bismark ; outre qu’on ne pourrait trouver un souverain, quelque soit son dévouement à l'armée, qui puisse en faire cet objet supérieur qu’a fait d’elle l’Empereur Guillaume, son créateur, il est certain que la nation allemande, tant que ces grands personnages sont vivants, ne songe pas à ce qu’ont coûté ces succès merveilleux.
- Cependant tôt ou tard le quart d’heure de Rabelais viendra et alors on se demandera s’il n’y aurait pas moyen de faire que le fardeau actuel, qui chaque jour augmente de poids, soit moins lourd à porter.
- Il n’est même pas impossible que chez ceux qui cherchent à voir clair dans l’avenir, de tristes pressentiments ne se soient mêlés à l’enivrement causé par le souvenir d*un succès inouï.
- Il n’est pas impossible que plus d’un se soit demandé si ce succès n’avait pas été trop grand en lui même, trop complet dans les événements qui l’ont suivi et ont fait de l’Allemagne ce qu’elle est, pour qu'il puisse se perpétuer.
- La jeune génération qui n’a pas pris une part active aux événements de 1870 et qui n’a été que la spectatrice passive des actes qui en ont été comme la conséquence, serait assez autorisée vraiment, à se demander combien de temps un pays qui est loin d’être un des plus riches de l’Europe, pourra supporter les dépenses d’hommes et d’argent qu’exige l’entretien de son système militaire.
- Elle ne serait pas moins fondée, en présence des restrictions apportées aux libertés en général et à la liberté parlementaire en particulier, à s’inquiéter du résultat de ces restrictions qui, si elles facilitent la marche du gouvernement actuel en écartant certaines oppositions de son chemin, privent du même coup ce gouvernement de sages avis qui pourraient lui être donnés et placent comme une barrière entre la nation et lui.
- Enfin, elle n’aurait pas tous les torts de craindre de la part de ceux qui ont entre les mains un instrument aussi puissant que l’armée, qu’ils ne désirent s’en servir et ne le fassent dans des circonstances données (qu’on provoquerait au besoin), et cela contre le vœu même du pays privé du droit de faire entendre sa voix.
- Nous ne disons pas que ces craintes soient déjà vives au fond des cœurs, mais nous le répétons, nous ne serions pas étonnés que des appréhensions de cette nature agitassent maints et maints esprits.
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- « Il nous faut 50 ans de paix armée ! »
- Les neufs années qui viennent de s’écouler ont appris à l’Allemagne comment M. le comte de AEoltke
- entend la paix armée. Chacun peut voir que le ruot armée ajoutée au mot paix n’est pas une figure de rhétorique, mais une expression propre disant très bien ce qu’elle veut dire.
- Cinquante ans de paix armée, c’est durant tout ce temps une nation transformée en un camp. C’est la vie de caserne substituée à la vie de famille. C’est le poêle du corps de garde au lieu du foyer domestique. C’est l’ordre hautain de l’officier, au lieu de la prière de la femme aimée. O’est la brutalité du caporal, au lieu de la douce caresse de l’enfant.
- 50 ans de paix armée ! Ah, les conquêtes coûtent cher lorsqu’elles sont l’œuvre du droit de la force. Les frontières dites naturelles, aussi bien que celles dites scientifiques, quand elles ont été tracées par le sabre, ne sont pas faciles à conserver. Il faut à leur sécurité que ce sabre soit toujours là hors du fourreau, soigneusement affilé, tout prêt à fendre des corps humains et appuyé du canon toujours prêt aussi à broyer des phalanges d’hommes.
- 50 ans de paix armée !
- M. de Moltke, les neuf années que vous avez eues de cette paix armée ne vous ont-elles rien appris?
- Vous pouviez supposer, non sans raison, lorsque vous avez prononcé cette phrase recueillie par tout le monde civilisé à qui vous vous adressiez en parlant à l’Allemagne, vous pouviez supposer, disons-nous, qu’en ajoutant encore à la force de vos cohortes qui, après avoir vaincu l'Autriche, avaient triomphé de la France, vous en imposeriez à l’Europe entière et tiendriez en respect chacune de ses puissances. Mais vous n’aviez pas calculé sans doute que cette force redoutable, par cela même qu’eile inspirerait de la crainte aux nations voisines, leur inspirerait en même temps le désir de parer aux dangers qui pourraient les menacer. Et il est arrivé qu’au fur et à mesure que vous armiez, la France armait, l’Autriche armait, la Russie armait, l'Italie armait... sans compter l’Angleterre qui éprouve le besoin de protéger ses côtes. De telle sorte que l’Allemagne n’est relativement pas plus forte qu’elle ne l’était avant de faire son armée ce qu’elle est.
- Il y a mieux, je crois que si l’on établissait actuellement une juste proportion entre tous les effectifs, tous les contingents, c’est plus faible qu’elle apparaîtrait en moyenne.
- Peut-être même est-ce la conscience de cette faiblesse relative qui pousse à ces armements incessants ?
- Ces réflexions, en vérité, n’ont rien de déraisonnable et nous serions surpris qu’elles ne vinssent pas à maints et maints esprits.
- Quoiqu’il en soit, celui qui assiste à cet étrange
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- spectacle peut entre mille questions, s’adresser particulièrement la suivante : Quand, à force d’armer, chaque nation ne sera plus qu’une forêt de bayon-nettes vivantes ; quand tous ces bras qui seraient bien mieux employés à diriger la charrue, à manier le marteau, ne seront plus occupés qu’à pointer un canon ou à jouer avec un sabre ou une épée, en présence de l'agriculture en souffrance, du commerce et de l’industrie aux abois, qu’adviendra-t-il?
- Les peuples se rueront-ils les uns sur les autres comme des bêtes fauves ? s’entr’égorgeront - ils comme des sauvages ? ou bien, comprenant enfin leurs véritables intérêts, jetteront-ils au loin ces armes pour s’embrasser dans une étreinte fraternelle ?
- Cette question, empereur Guillaume, prince de Bismark et vous comte de Moltke, ne vous l’ètes-vous donc jamais adressée?
- N’avez-vous donc jamais pensé du moins qu’un jour pourrait venir où l’Allemagne se l’adresserait ?
- Et si vous y avez songé, comment avez-vous supposé qu’elle puisse et veuille la résoudre ?
- Un de nos chansonniers populaires a dit : « l’amour est plus fort que la guerre. » Nous souhaitons que le peuple allemand se pénètre de cette vérité comme nous en sommes pénétrés nous-même. Cela vaudra mieux pour lui que les 50 ans et même un siècle de la paix armée de M. de Moltke.
- C. P. Maistre.
- Ce que coûte la guerre.
- On fit dans Y Echo : En dépit du fameux dicton que « la Grande-Bretague n’a pas besoin de boulevards ni de tours le long de ses côtes, » il résulte des derniers rapports qae depuis dix-huit ans l’Angleterre a dépensé en fortifications la somme- énorme deL. 7,367,241, soit en francs, 184,181,023. Sur cette- somme, Portsmouth a eu la part du lion, les forts qui entourent le port et ceux qui défendent les côtes avoisinantes ont coûté L. 3,033,419 (73,833,410 francs) ; les Docks de Pembroke ont coûté plus de L 300,000; Portland L. 457,000; Gravesend et les forts adjacents L. 320,000; les dépenses faites à Gha-tham et à Sheerness portent à L. 976,000 le prix de revient des travaux faits pour défendre la Tamise. Douvres nous a coûté près de L. 800,000 et Cork environ L. 200,000. Ajoutez à ces sommes énormes près d’un demi-million sterling employé pour cuirasser certaines fortifications; n’oublions point 13,000 L. dépensées à essayer le canon y. Arniour,. non plus que 200,000 livres et plus mangés par les incidents, les faux frais, etc. Le seul point satisfaisant daus cette triste revue, c'est que les dépenses fixées par l’Acte sur les fortifications sont à peu près terminées, et qu’il ne manque plus que 35,000 livres.
- (.Etats-Unis d'Europe.)
- CLÉRICALISME__ET RELIGION. ‘
- Le Journal des Débats par la plume de M. John Lemoinne proteste en ces termes contre l’espèce de religion que les jésuites nous fabriquent aujourd'hui ;
- « On a dit que M. Paul Bert, en proposant la création au Collège de France d’une chaire des religions comparées, l’avait dénommée une chaire de mythologies comparées. Si le mot n’est pas vrai, il est bien trouvé. Il est certain que la religion qu’On nous fabrique aujourd’hui n’est autre chose que de la mythologie et du polythéisme. Un journal catholique nous demandait dernièrement si nous avions la prétention de représenter par nous-mêmes 1 église véritable et la religion véritable. Cet argument puéril n’appelle pas même une réponse. Nous ne demandons pas une religion nouvelle, c’est tout le contraire. Nous demandons qu’on ne dénat ure pas et qu’on ne travestisse pas l’ancienne. Or il nous est impossible de reconnaître la religion chrétienne dans ce fétichisme et ce magasin de miracles que l’on prétend nous imposer. Nous avons demandé ce que ces païens avaient fait de Jésus-Christ, et on ne nous répond pas. Nous ne le rencontrons plus nulle part ; il est supprimé, destitué, pour faire place à une religion de friperie, de bric-à-brac et de marchande à la toilette .
- « La Sainte Vierge, que les chrétiens croyaient au ciel, est toujours sortie, comme Mme Benoiton, et elle prend des permissions de dix heures pour aller se promener dans les costumes les plus extravagants. Puis nous avons le mois de Saint-Joseph, autre dévotion toute neuve, et nous aurons bientôt le mois de Bernadille, celui de Mélanie, tout le calendrier y passera. Il est ridicule de nous demander si nous voulons inventer une religion nouvelle ; c’est vous qui en faites une qui n’a jamais été dans l’Evangile. Si un Epiménide quelconque avait pu dormir pendant trente ou quarante ans, et se réveillait aujourd’hui, il ne reconnaîtrait rien, absolument rien de la religion de son temps dans ce monstrueux amas de superstitions, de polythéisme et d’idolâtrie sous lequel elle a été étouffée et ensevelie. On nous traite d’impies ; mais c’est comme chrétiens que nous attaquons cette effrénée corruption et cette adultération de la religion chrétienne. »
- QUESTION DE LA FEMME.
- Décidément le département du Cher se distingue par un mouvement d’idées très-remarquable. A chaque solennité un peu marquante les discours qui s’y prononcent, au lieu d’être comme c’est trop souvent le cas ailleurs de simples énonciations de banalités, sont pleins dépensées et même de pensées avancées.
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- LE DEVOIR
- L’autre jour encore au comice agricole de Chârost un petit discours d’une grande portée a été prononcé par M. Leconte, député.
- Voici le texte de ce discours :
- Messieurs,
- Je vois des citojmns sur tous les sièges de ce banquet. Mais, des femmes ? Pourquoi n’en comptons-nous pas une seule au milieu de nous ? Est-ce que la femme est indigne de partager nos opinions? Est-ce qu’il ne lui appartient pas d’aimer, d’acclamer un gouvernement dont la sagesse est grosse d'espoirs pour l’avenir de nos enfants ?
- ^ Nos campagnes devraient participer à toutes nos fêtes. Et vous allez comprendre pourquoi :
- Quand, à la fin du XIXe siècle, nous voyons se multiplier le nombre de ceux qui croient aux prodiges de Lourdes; quand nous avons sous les yeux une officine à miracles : celle d’Issoudun, nous ne pouvons qu’éprouver un sentiment douloureux. D’où vient cette superstition qui gagne la société ? De la femme, que le merveilleux séduit, de la femme, dont les pays latins ont faussé l’éducation avec un calcul digne de la casuistique des jésuites. Je porte donc un toast à l’initiation politique de la femme. Je porte un toast au développement de ses facultés intellectuelles.
- Ah ! Messieurs, j’entends crier à l’impiété, à l'irréligion, à l’athéisme par nos adversaires. Eh bien ! laissons les crier.
- Plus les sciences étendent leurs investigations, plus l’esprit humain agrandit le domaine de ses jouissances qui le rapprochent infiniment plus de la divinité ; car, dites-moi, que sont, auprès des merveilles certaines et positives de la science, les miracles révélés par la foi ? C’est le sable mouvant que les faits démontrés par le savoir dispersent comme le vent disperse les sables du désert.
- La femme a-t-elie pu jusqu’ici aborder ces faits? Non. Car on a eu soin de borner son instruction à tout ce qui frappe son imagination, à des pratiques qui entretiennent sa tendance pour les choses gracieuses et frivoles.
- Et depuis quelle époque a-t-on commencé à vicier ainsi son éducation ?
- Ce fut à l’époque où les doctrines de Luther et de Calvin commençaient à arracher les hommes aux croyances romaines. Les sanctuaires se vidaient. Alors le Jésuitisme fait son apparition dans le monde, et, pour ramener les hommes dans les églises, il cherche à y captiver la femme. On frappe tous ses sens à la fois par la musique, par les vitraux mystérieux, par le parfum de l’encens, par les délices de la commnnion. Enfin, on fit si bien, qu’on divinisa la femme.
- Rappelons-nous seulement ce dont les hommes de notre âge furent témoins. Jadis on parlait de Dieu avant tout, de la Vierge quelquefois ; aujourd’hui, tout a disparu devant le principe féminin, on a créé une sorte de Vénus pudique et virginale. On en revient à la déesse du poète épicurien Lucrèce :
- VAlma Venus, aima parens.
- N est ce pas de l’adresse de la part de hos adversaires? Soyons comme eux/soyons plus intfdligents encore : rendons à la femme son rôle vrai, en l’associant à tous les actes de la vie publique qui intéressent la.société.
- Quand la femme sera convaincue de nos profondes sympathies, quand elle sentira que son rôle, son intérêt, son avenir, celui de la famille dont elle est
- l’âme, lui font un devoir d’accepter les lumières de la raison, au lieu des ténébreuses phosphorescences de la foi, elle aura fait un grand pas, et la société, sans perdre des splendeurs de l’idéal divin, gagnera en jouissances humaines ; la terre pourra devenir un Eden, car l’âge d’or n’est pas dans le passé : il est dans l’avenir
- Comment y atteindre ? Par la moralité, la justice et le travail.
- On glorifie le travail par les récompenses accordées aux progrès accomplis Qu'il vienne de l’homme ou de la femme, le principe est le même. Aussi ne puis-je mieux terminer cette allocution qu'en associant, dans ma pensée, l’homme et la femme, et en demandant, pour celle-ci, une instruction qui donne à ses délicates et précieuses facultés tout l’essor qu’elles peuvent prendre et pour qu’eil8 les mette au service, du bonheur de l’humanité.
- Un animal tranoip^rent.
- Le plus remarquable des animalcules qui se rencontrent dans le lac de Constance est celui qu’on appelle Lep-lodore Hyaline — tout récemment observée des savants, e;le n’a pas encore de nom populaire — et qui semble avoir le don féérique de se rendre invisible. La vérité est qu’il est impossible de la distinguer de prime abord, si on ne commence par la retirer de son élément. Cela tient à ce qu’elle est absolument, mais absolument de la couleur de l’eau. Prenez la sur un brin de plume, elle vous fera l’effet d'un long grumeau de gélatine claire ; replongez le brin de plume dans l’eau, vous ne verrez plus rien, et ce ne sera qu’au menu tourbillon produit par le mouvement de ses antennes que vous pourrez reconnaître où elle est. Avec un regard bien exercé aux fines contemplations de cette sorte, on arrive cependant, même dans l’eau, à discerner l’estomac de cette petite bête, lequel est situé à l’arrière du corps, et qui, pour pour peu qu’il soit bien rempli, apparaît comme un cordon brun jaunâtre.
- C’est par un dessein très formel que la nature, vous vous en doutez, a rendu ces animaux incolores. LaLep-todore, particulièrement, a d’impitoyables ennemis qui lui font une chasse sans merci et s’en repaisseit toutes les fois qu’ils le peuvent. Rarement néanmoins ils ont ce plaisir, s’il faut s en rapporter au menu habituel qui se rencontre dans l’intestin des poissons mangeurs de crustacés. Jules Gourdault, La Suisse, p. 414.
- ACCORD DES’INTÉRÊTS
- Nous extrayons d un journal américain l’article suivant :
- Le monde marche à grands pas vers un > guerre entré les diverses classes de la société, guerre que rien ne pourra prévenir si l’on ne parvient à étabir un état social unifiant tous les intérêts. La civilisation se débat entre ces extrêmes : réforme ou ruine, organisation ou destruction.
- Dans ce pays et en Europe les classes opprimées commencent à avoir conscience de leurs droits inaliénables. Le droit à la vie, le droit au sol, le droit au travail, s’affirment comme des droits sacrés et imprescriptibles, comme les droits sans lesquels tous les autres ne sont que dérision, mensonge ou leurre ;
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- L'humanité est arrivée maintenant à une conception tout à fait neuve des droits sociaux ; le droit à la vie, dont le droit au travail et le droit au sol ne sont que deux modes différents, vient prendre au premier rang sa place à côté du droit de propriété.
- Jusqu’à présent la société n’a reconnu que ce dernier. Les riches, qui de tout temps ont fait les lois, l’ont même élevé au rang d’un droit sacré, d’un dogme. Quant au droit à la vie, nul gouvernement ne s’est inquiété de le reconnaître, de le garantir, de l’organiser, et les masses, les peuples, les légions de travailleurs n’ont possédé jusqu’ici qu’un droit incontestable : celui de mourir de misère.
- Les législateurs capitalistes ont consacré toutes les forces sociales à la garde de la propriété ; pour sa défense on a créé des tribunaux sans nombre, des milliers de prisons, toute une armée de juges, d’avocats, de procureurs, de geôliers, de shérifs, de constables. Dans jla plupart des pays civilisés, les armées permanentes sont à son service.
- On a tout fait dans l'intérêt de la propriété et l’on n’a rien fait pour garantir les droits du travail. Cependant le peuple ne peut pas être plus longtemps leurré ; il n’est plus possible de lui faire croire à la justice d’un système social dont la législation est un arsenal qui assure au propriétaire la paisible jouissance de son capital, pendant que rien, absolument rien n’e^t fait pour garantir aux masses laborieuses le moyen de vivre en travaillant.
- Si le droit de propriété est sacré, et nous croyons qu’il l’est, le droit de vivre est certainement plus sacré encore. Dans tous les pays les yeux du peuple commencent à s’ouvrir à cette vérité grosse de conséquences, qui renferme en elle-même une irrésistible puissance et qui renverserait de fond en comble notre édifice social, si elle se manifestait soudain par une explosion révolutionnaire.
- Comparées aux luttes qui se feraient jour alors, les révolutions politiques, les guerres de conquête ou de religion du passé seraient des luttes à l’eau de rose. Le droit à la vie et au travail s’est levé, il demande à être pleinement reconnu, garanti et organisé ; la justice et l’humanité exigent que ses revendications soient entendues et satisfaites.
- Si l’on refuse d’y faire droit, une lutte terrible s’engagera et plongera le monde entier dans le malheur. Le grand problème des temps modernes est d’établir l’harmonie entre le droit de propriété et le droit à la vie et au travail.
- Cette harmonie est-elle impossible ?
- Voyons :
- La création de la richesse publique exige le double concours de la propriété du capital et du trayailj La
- production est impossible sans les matières premières, sans le sol cultivable, sans des avances en espèces, des machines, des outils, etc., toutes choses qui ne sont que des formes de l’élément capital. Mais ce capital demeure improductif tant qu’il n’est pas fécondé par l’action de l’homme, par le travail. Capital etgtravail étant les deux éléments de la production, chacun d’eux a droit à la richesse produite par son concours.
- Dans le système social actuel, les deux agents indispensables l’un à l’autre sont généralement séparés et hostiles. Le capital est maître de la situation, il fait la loi au travail, l’emploie suivant son caprice, et ne lui alloue pour salaire que la plus petite part possible du produit commun. Le travail d’un autre côté, n’ayant aucun intérêt dans la production, i accomplit sa fonction avec insouciance et rend aussi peu que possible au capital en échange du salaire : il n'est pas à craindre que le travailleur se : passionne pour les intérêts du patron.
- D’un autre côté les grands laboratoires de la for-- tune publique, la terre et l’industrie sont livrés à ; l’anarchie la plus complète ; il n’y a ni ordre ni or-; ganisation ; les affaires sont une lutte perpétuelle,
- | les forces’se croisent au lieu de s’unir et se détrui-! sent l’une par l’autre ; dans cette guerre de l’univer-| selle concurrence, les entreprises rivales courent à une ruine commune, tandis que si au contraire i’in-; dustrie était organisée et les forces sociales dirigées-i vers un but unique la production générale serait i augmentée dans des proportions considérales.
- Que faut-il donc faire pour atteindre ce but.
- La réponse est facile.
- Il faut substituer l’ordre, l’organisation, l’harmonie, à l’incohérence, au désordre, à la concurrence, à la guerre ; il faut confondre les intérêts du capital et du travail, il faut les associer dans la production industrielle et agricole, en un mot, il faut remplacer la lutte par l’union et résoudre k problème du capital et du travail par l’association.
- CONDAMNATION A MORT POUR BLESSURE NON MORTELLE
- L'opinion des hommes éclairés a beau s’élever de plus en plus contre la peine de mort ; elie a beau dire que le maintien de ce supplice barbare est une honte pour une époque comme la nôtre ; elle a beau insister sur cette étrange contradiction d’un code qui pour établir l’inviolabité de la vie humaine ne trouve rien de mieux que de tuer le meurtrier; toute cette agitation reste sans fruit ; les députés
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- ne font rien pour purifier le code, les magistrats ne se prêtent à aucun adoucissement dans son application, les procureurs généraux se piquent d’honneur d’envoyer à la mort le plus grand nombre de coupables — quand ils niy envoient pas des innocents — et les jurés, entraînés par l’éloquence des procureurs, se laissent entraîner à une sévérité qui paraît aller croissant.
- C’est ainsi que la cour d’assises de l’Oise, présidée par M. le conseiller Cassart vient de déroger à un principe en quelque sorte consacré par l’usage, savoir celui qui consiste à adoucir la punition en cas d’échec de l’attentat.
- Malgré tout le respect que nous professons pour la chose jugée nous ne pouvons nous empêcher de signaler à la clémence du Président de la République le malheureux que la cour de Beauvais vient de condamner à mort, non pas pour avoir assassiné, mais pour avoir donné des coups de couteau qui n’ont pas entraîné la mort.
- Le coupable est un nommé Théophile Hinard qui a déjà subi des condamnations pour vol. Il est charretier à Auchy-la-Montagne. Il a 43 ans et s’est marié il y a quelques années à une veuve, Mm* Racinet. Cette femme avait une fille, Victorine, âgée aujourd’hui de 18 ans. Une jalousie farouche à l’égard de cette jeune fille s’empara d’Hinard à une époque où celle-ci n’était encore qu’une enfant. Le jour de la première communion de Victorine, Hinard défendait qu’on embrassât la fillette. Un an plus tard, dans un bal de fête villageoise, il la frappait pour avoir dansé avec un garçon du pays. Cette passion prit un caractère continu qui semble correspondre à un dérangement mental et constituer une monomanie. Les obsessions passionnées du beau-père et les mauvais traitements dont il faisait suivre les refus de la jeune fille devinrent tels que celle-ci dût quitter la maison. La passion criminelle d’Hinard, loin de diminuer par le fait de cette séparation, s’exaspéra au contraire de se heurter à des difficultés et à des résistances. Le malheureux en vint à nourrir une surexcitation terrible et un jour qu’il aperçut Vie torine qui achevait de traire des vaches il se précipita sur elle et la frappa d'un coup de couteau dans le bas ventre. Il eut la férocité de retourner le fer dans la plaie, puis il s’enfuit et se cacha. Quelques mois après Hinard fut arrêté. Il ne conteste pas son crime, il avoue qu’il voulait frapper Victorine « là où elle n’avait pas péché », il soutient seulement qu’il n’y a eu de sa part ni prémiditation, ni guet apens. Il convient de dire aussi qu’il n’y a pas eu non plus de tentative de Yiol. Quant à Victorine elle a dù rester trois mois à l’hôpital, mais ell§ est aqjour^
- d’hui rétablie et elle a déposé dans le procès.
- Voilà quels sont les détails de cette déplorable affaire. Nos lecteurs jugeront si le crime commis par Hinard sous l’inspiration d’une passion criminelle atteste une perversité telle qu’il ait fallu pour le punir déroger à un principe consacré par l’usage.
- Le journal le Temps présente à cette occasion les observations suivantes :
- « Il est extrêmement rare, sinon tout à fait sans exemple qu’une tentative de meurtre soit expiée par la peine capitale. La victime survit à l’agression ; elle en raconte elle-même les péripéties, elle dit par suite de quelles cm onstrances le crime est resté incomplet, elle explique comment elle a conservé la vie. Le jury, à son tour, épargne la vie du criminel. La loi ne venge pas, elle châtie. Le vieux principe du talion est depuis longtemps répudié par les légistes. Malgré les plus vives défiances, pourtant, il influence encore les jugements humains. Il y a presque toujours de l’antique « œil pour œil et dent pour dent », au fond d’un verdict, quelques louables efforts que tentent les consciences pour se dégager des liens extérieurs. A l’homme qui a tué le jury dit : « Tu seras tué. » Mais sa répugnance à livrer une tête au bourreau est grande en général. Elle s’empare de tous les prétextes Et quel meilleur prétexte pour éviter au coupable la plus terrible des punitions, que l’insuccès de l’attentat? »
- Quant à nous, sans chercher à diminuer en rien le caractère criminel de la conduite d’Hinard, nous nous plaisons à espérer que la clémence deM. le Président de la République commuera sa peine. Il est impossible <}ue M. G-révy ne tienne pas compte, de l’insuccès de l’attentat et qu’il laisse guillotiner un individu qui, sous l’influence d’un dérangement mental, a donné un coup de couteau qui n’a pas été mortel.
- Il est déjà assez navrant que nos lois aient conservé jusqu’ici la peine barbare du talion pour l’assassinat réalisé, il ne faudrait pas que l’on vint encore, par l’application extensive de nos lois, renchérir sur leur barbarie.
- D’ailleurs, dans le cas particulier d’Hinard d’autres considérations morales doivent entrer en ligne de compte. Nous sommes en présence ici d’un cas de perversité qui se rattache directement à'un état maladif de l’intelligence.
- Le premier devoir de la société est d’élever tous ses membres à la moralité et à l’amour du bien. Or, en face d’une monomanie furieuse de la nature de celle d’Hinard la société doit s’imposer un devoir bien caractérisé, celui de tenter de le guérir. Si même après l’avoir tenté, la société se reconnaît impuissante à y parvenir, elle doit se borner à 0ter à ce malheureux la possibilité de faire le mal et à lui donner celle de rentrer en luhmême, de s’amen-
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- der et de répudier ses propres erreurs. Ce n’est pas en tuant ceux, qui tombent qu’on les relève, c’est en leur tendant la main.
- Ed. Champury.
- PROTECTION DES OISEAUX
- Toussenel, parodiant une parole de Bossuet, s’écrie : le gibier se meurt !
- Le goût de la chasse est un reste de l’état primitif de sauvage barbarie.
- Et pourtant, parmi les chasseurs, que d’hommes instruits, délicats, distingués et bienveillants !
- Dès qu’il s’agit de chasse, pourquoi ne résonnent-ils plus?
- La conservation des oiseaux se rattache aux intérêts les plus important de toutes les cultures sans exception ; elle domine toutes les questions économiques, de même qu’elle résout une question de moralité, celle du braconnage, qui prend chaque jour des proportions plus alarmantes.
- Si des voix s’élèvent de toutes parts et demandent avec instance la protection légale de nos précieux auxiliaires, c’est que les observation les plus précises, en signalant les désastres qui frappent l’agriculture, nous font voir le mal s'augmentant chaque année d’une manière inquiétante.
- Les oiseaux disparaissent, et à mesure qu’il deviennent plus rares dans nos campagnes, la race féconde des insectes croît et ravage nos jardins, nos vergers, nos vignes et nos moissons.
- Quels que soient les procédés imaginés pour l’amélioration des terres, — charrues et instruments perfectionnés, engrais nouveaux, inventions quelconques, — sans oiseaux, vous ne ferez pas que la blé, attaqué dans sa racine, dans sa tige et dans son grain par une grande quantité d’insectes invisibles à l’œil de l’homme, et que l’oiseau seul sait découvrir et détruire, ne dégénère peu à peu.
- Aucun moyen humain ne peut suppléer à la mission providentielle de nos auxiliaires.
- L’échenillage fait de main d'homme est un moyen à peu près illusoire. Les remèdes que la chimie s’efforce -de trouver contre le phylloxéra vastatrix, ni la régénération la vigne par sa graine ne sauraient enrayer le fléau qui s’accroît et s’étend partout. Les oiseaux seuls peuvent nous en délivrer en dévorant tes phylloxéras, lorsqu’au mois de juin ces insectes, Passant de l’état d’aptére à celui d’insecte ailé se répandent, portés surtout par les vents d’automne, sur les terroirs et les vignobles souvent ravagés déjà par les loches, les escargots et les limaces dont l’absence des oiseaux a favorisé la multiplication. I
- Si l’on ne prend pas prochainement des mesures sévères pour protéger les oiseaux, qui tous les jours sont impitoyablement détruits, il ne sera bientôt plus temps de remédier au mal que les insectes causent déplus en plus à l’agriculture.
- Ce n’est pas pour assurer les plaisirs privilégiés qu’une loi doit garantir cette conservation des oiseaux, mais pour protéger la fortune publique, à laquelle tous, riches et pauvres, nous devons coopérer et participer, et par conséquent, à laquelle il ne peut être permis à personne de porter atteinte et préjudice pour son bon plaisir.
- Les oiseaux sont les gardiens de nos campagnes ; ce sont de précieux auxiliaires que le Créateur nous a donnés pour combattre nos ennemis; les détruire, c'est faire preuve d'une froide cruauté et d'une coupable ingratitude.
- La plupart des petits oiseaux n’ont guère que la plume et la voix, et on Les tue, moins pour les manger, que pour le stupide plaisir de tuer.
- Loin de les poursuivre d’une manière si barbare, regardons-les et traitons-ies comme de fidèles alliés, et de véritables amis. — Ces amis, ces alliés, Dieu les a mis partout où leur mission providentielle peut s’accomplir : les forêts, les buissons, les champs, les prairies les montagnes, les vallées, les rivages des rivières et des étangs ; chaque site a ses espèces. — En quelque lieu que j’entende leur concert matinal je me dis : ces aimables musiciens chantent les louanges du Seigneur, qui leur a donné la vie. — Ils bénissent aussi l’homme de bonne volonté qui comprend leur utilité, qui les protège et qui les aime.
- {Courrier du Centre.) Sapin.
- LA COTE OCCIDENTALE D’AFRIQUE.
- Il paraît que les roitelets de la côte occidentale d’Afrique, dont la plupart ont fait des traités de commerce avec l’autorité coloniale anglaise, jouissent du droit d’imposer certaines amendes aux tribus qui leur sont soumises ou qui les avoisinent.
- Quel est l'origine de ce droit? nous l’ignorons; mais d’après ce qui se passe, il semble que l’établissement des douanes anglaises le long de la côte n’y soit pas complètement étranger.
- Le 29 août dernier, la malle de Liverpool apportait la nouvelle confirmant une rupture qui aurait éclaté entre le roi Amicru, majesté qui nous est inconnue, et le chef principal d’une tribu importante, la tribu Bar-Boy.
- Will-Braid, le chef de cette tribu, imposé d’amendes extraordinaires et trop lourdes pour ses épaules, a
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- voulu s’y soustraire et, dans ce but, suivi d’une grande partie des indigènes, est venu s’établir sur un point nommé Ewaffa et qui commande les marchés d’huile.
- Un autre chef de la même tribu, suivi également d’un certain nombre de partisans, s’est dirigé sur un autre point appelé Bonny, d’où il surveille les évènements pour agir en conséquence.
- Enfin les hommes d’Elboë, dans l’intérieur, en apprenant la résistance de la tribu de Bar-Boy, ont prêté leur appui à cette dernière, ce qui menace de rendre la lutte sérieuse.
- Aujourd’hui tout commerce est fermé sur ce point aux indigènes et naturellement les intérêts européens n’en souffrent pas peu.
- Au nord-est de la baie de Sierra-Léone, les tribus hostiles s’étaient concentrées pour attaquer la vallée de Bendoo ; mais, dit-on, leur plan a été déjoué par l'autorité coloniale. On s’attendait également à une pointe de la part des mécontents sur les bureaux de la donane des Scaroles, mais il parait qu’il n’y a encore rien eu de ce côté.
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- Ces faits ne manquent pas d’analogie avec certains autres antérieurs et toujours en Afrique, la consé quence desquels a été une annexion de la part de l’Angleterre. Nous ne tomberions donc pas de notre haut si l’on venait à découvrir dans tout cela la main puissante de notre voisine ; mais nous serions fort étonnés si elle n’intervenait pas dans la question.
- Elle a deux façons de pratiquer cette intervention, selon ce que ses intérêts lui dicteront: ou elle prendra fait et cause contre les mécontents, ou, dans un but humanitaire et pour la plus grande gloire de la civilisation, elle se déclarera la protectrice de ces pauvres tribus opprimées,
- La médiation imposée ou la protection accepée, on fera ou l’on fera faire quelques concessions telles que la remise totale ou partielle des amendes, peut-être même une diminution des droits du tarif douanier en faveur des indigènes... sauf à les rétablir un peu plus tard. Déjà par des traités on tient une partie du pays, cette manœuvre amènera le reste à merci et... le tour sera fait; et la reine de la Grande-Bretagne, impératrice des Indes, pourra ajouter à ce protocole le nouveau titre de : Protectrice de la confédération de la côte occidentale d’Afrique.
- Et la France qui s’est vu couper l’herbe sous le pied dans l’affaire de l’achat des actions du canal de Suez, la France qui a, sans s’en douter, rempli le' rôle de compère dans l'affaire de l’Ue de Chypre; la France qui a bien de la peine à tirer son épingle du |
- jeu qni se joue actuellement en .Egypte, la France qui a cependant plus d’un.intérêt commercial à sauvegarder dans la partie occidentale de l’Afrique, la France, comme le dhait un membre de la famille Benoîton, ou l’un des héros de M. Zola... la France pourra se fouiller.
- On va peut-être nous accuser de prêter au gouvernement de M. Beaconsfield des intentions tant soit peu... comment dirai-je... machiavéliques ! Nous répondrons par ce dicton aussi vieux qu’il est vrai : « On ne prête qu’aux riches. »
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- Une autre nouvelle toujours apportée par la malle de Liverpool. Il paraît que la Compagnie française des mines d or établie à Axim depuis déjà plusieurs années, aurait découvert une veine très riche et qui est actuellement en pleine exploitation.
- Il nous faut bien cette heureuse veine pour en compenser tant de mauvaises que nous avons eues.
- Londres, septembre 1879.
- C.-P, Maistre.
- CORRESPONDANCE ET DISCUSSION CONTRADICTOIRE
- Nos lecteurs n’ont sans doute pas oublié la thèse nouvelle que soutient M. Stanley Jevons D’après ce savant, il existerait une corrélation réelle entre le degré d’intensité des taches du soleil et le degé d’abondance des récoltes ; il présente force chiffres à l’appui de sa thèse et conclut en disant que puisque l’on connaît la loi de variation périodique des taches solaires on peut prévoir jusqu’à un certain point les périodes météorologiques correspondantes et se précautionner à l’avance contre les mauvaises récoltes et les crises commerciales qui en résultent.
- Nous recevons à ce sujet la lettre suivante de M. Granday, auteur d'un opuscule sur la Loi du Temps. (1)
- La Boussée d’Availles, 1er septembre 1879.
- Monsieur,
- Voulez-vous me permettre de vous dire que la thèse soutenue par M. Stanley-Jevons à propos des taches du soleil (2)i n’est pas sérieuse, car il résulte de 26 années d'observation faite à cet égard par François Arago. de 1826 à 1831 : qu’en 1828 année maximum des .taches solaires (225), et jusqu’en 1833, année minimum le prix moyen de l'hectolitre du blé a été de 22 à 24 fr.; qu’eu 1837 autre année maximum (333), ce prix n’a été que de 18 fr ; qu’en 1843 année maximum de taches (334), le prix du blé a été de 20 fr.; enfin, qu’en 1848 autre année maximum (333), ce prix n’a été que de 16 fr. Je vous prierai de remarquer que les années 1828, 1837 et 1848, ne forment pas de périodes décennales.
- (lj "Paris; J 876, Chez Arnoûs'de'Rivière; > ..
- (2) Voir notre numéro du 17 août, p. 781.
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- le devoir
- La température déplorable que nous avons eu tout le , printemps, et même cet été, tient olutôt à la présence ï simultanée au dessus de 1 horizon de nos quatre principales planètes, la Lune, Vénus, Mars et Jupiter.
- Hier, dimmche, le passage à la même heure du méridien de Jupiter et de la Lune, en conjonction par conséquent, a complètement changé la température qui, d’étouffante qu’elle était, est aujourd’hui très refroidie.
- M. Granday y va cavalièrement. Il déclare non sérieuse la thèse de M. Stanley Jevons. Il oublie que le Devoir n'a pas pour habitude de rendre compte de ce qui n’est pas sérieux ; il oublie aussi que M. Stanley Jevons est un éminent professeur de l’Université de Londres, l’un des premiers, sinon le premier économiste d’outre-Man-che, en un mot un des hommes dont les travaux méri _ tent le plus d’être étudiés.
- Ceci dit, qu’avons-nous à répondre à M. Granday ? D’abord que son objection ne repose que sur un très-petit nombre de chiffres, tandis que M. Stanley Jevons accumule dans son travail chiffres sur chiffres et documents sur documents.
- Ensuite que les chiffres empruntés par M. Granday s’appliquent aux années 1828, 1837 et 1848, et parconsé quent ne peuvent rien dans le cas présent puisque ces dates ne se suivent pas de dix en dix ans, tandis que d’après les plus récentes estimations scientifiques la période de variation des taches solaires serait d’une dizaine d’années.
- De plus, nous objecterons à M. Granday que le prix du blé, même s’il était relevé à des dates laissant entre elles dix ans d’intervalle, ne suffirait pas à établir l’état général des récoltes.
- Enfin ces prix sont donnés pour la France, or la France n’occupe à la surface du globe qu’un espace extrêmement limité.
- N’oublions pas non plus que lorsqu’on compare entre eux les prix qu’une denrée a eus à différentes époques, il faut tenir compte de la différence de valeur de l’argent. Un franc en 1828 représente une valeur bien supérieure à celle d’un franc en 1879. C’est là ce que l’on oublie trop souvent en faisant des comparaisons.
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- Parlerons-nous des hypothèses météorologiques que M. Granday expose à la fin de sa lettre ?
- Un journal comme le Devoir peut s’abstenir d’aborder ces questions.
- Toutefüisrcomme il s’agit ici d’un préj ugé populaire que quelques amateurs de météorologie tentent de remettre en faveur malgré les réfutations dont il a été l’objet de là part des savants les plus autorisés, nous en dirons quelques mots. Il est toujours bon d’empêcher l’erreur de s’accréditer. ,
- Eh bien, quoi qu’en puisse penser M. Granday, les savants contestent aujourd’hui que les corps célestes autres que le soleil aient sur notre atmosphère une influence appréciable. Arago, Bouvard, Olbert, M. Faye et d’autres encore ont étudié d’une manière toute parti--, culière l’influence que celui des corps célestes qui, après le soleil, a le plus de puissance sur la terre, la lune
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- pourrait avoir sur notre atmosphère. Arago a consacré à ce sujet une notice que l’on peut lire dans 1 ’Annuaire du bureau des longitudes de 1833. Il conclut que l’action de la lune ne saurait être contestée en théorie mais qu’en fait elle est insignifiante. M. Fay va beaucoup plus loin qu’Arago. Dans un remarquable mémoire présenté l’année dernière à l’Académie des sciences il réduit à néant le préjugé populaire.
- La radiation de chaque mètre carré de l’immense surface du soleil suffirait à alimenter continuellement de calorique une machine à vapeur de 77,000 chevaux, tandis que la radiation calorifique de la lune est tellement voisine de zéro qu’il a fallu pour la rendre appréciable l’invention d’un appareil spécial dont la sensibilité est merveilleuse, la pile thermo-électrique.
- Quant à l’influence ,de l’attraction lunaire elle est démentie par les faits. A Lima il n’y a jamais d’orage; à Saint-Hélène on n’a jamais entendu le tonnerre; au contraire, orage et tonnerre régnent en permanence sur les Moluques et quelques-unes des îles de la Sonde. Il ne pleut jamais dans la Haute-Egypte, il pleut presque constamment dans certaines contrées des Indes. La lune pourtant existe aussi bien pour les uns que pour les autres de ces pays.
- Les accidents météorologiques^ terrestres ne sont pas communs à toutes les contrées des deux hymisphères .comme c’est le cas des marées ; c’est donc commettre une erreur évidente que de les assimiler. D’ailleurs les marées sont dues pour un tiers à l’inflence du soleil.
- C’est l’honneur de nos sociétés civilisées, dit M. P’aye, de faire finalement céder devant la vraie science les préjugés les plus invétérés du public ; or, la croyance à l’influence de la lune sur le temps est un de ces préjugés-là.
- M, Camille Flammarion, sans aller aussi loin que M. Faye, ne donne pas toutefois pas raison aux vues que défend M. Granday. « Sans nier, dit-il, d’une manière absolue la réalité de quelques-unes des influences qui ne sont pas démontrées, l’observation et la discussion n’autorise pas à partager les croyances populaires. » (1)
- Eh bien ! si l’influence de la lune est si contestable et si insignifiante, combien à plus forte raison doit l’être celle des planètes.
- C’est le soleil qui régit notre atmosphère et si l’on veut faire de bonne météorologie, c’est à observer ses variations qu’il faut se consacrer.
- Les gouvernements qui sacrifient si volontiers des centaines de millions pour des instruments de carnage et de dévastation feraient mieux d’utiliser une partie de ces sommes énormes à la création d’observatoires astronomiques. Le jour où le soleil sera mieux observé, où l’on aura déterminé avec une précision absolue la durée de la période de variation de ses taches et où l’on aura étudié de plus près la corrélation qui existe entre le degré d’intensité de ces taches et le degré d’abondance
- (/) Astronomie populaire, p. S28.
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- des récoltes, ce jour là l’humanité aura fait un grand pas dans le sens de l’amélioration du sort de chacun.
- Sachons donc gré à M. Stanley Javons d’avoir, par son exemple, indiqué cette voie nouvelle, et souhaitons lui de nombreux continuateurs.
- Ed. Champury.
- TJn de» liants fait» de l’Administration.
- L'ElectriticUé fait la révélation suivante :
- A Bois-le-Roi, un joli petit village sur le bord de la Seine, entre Melun et Fontainebleau, il y a un barrage. Un fil télégraphique, spécial au service de la navigation, aboutit à l'a maisonnette de l’éclusier. _
- Après de longues et pressantes sollicitations des habitants de Bois-le-Roi, privés jusqu’alors de communications de cette nature, autorisation est donnée.d’utiliser le fil télégraphique de navigation à la transmission des dépêches privées.
- Cela semble tout naturel, mais — il y a mars — mais •les dépêches doivent être adressées bureau restant, c’est-à-dire à la maisonnette de l’éclusier et défense à été faite à ce malheureux éclusier, qui vit seul et à l’écart, d’abandonner son poste, ne fut-ce qu’un instant; pour i prévenir ou faire prévenir les destinataires des dépêches.
- En conséquence les dépêches adressées à Bois-le-Roi restent dans la maisonnette de l’éclusier jusquà ce qu un hasard appelle dans cette direction là quelqu’un qui puisse faire tenir les dépêches à leurs destinataires.
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- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- L’Instruction publique dans l’Amérique du Sud, par G. Hippeau, 1 vol. in-12 avec gravures. Didier, éditeur. Prix : 4 fr. .
- Nous n’avons pas à présenter M. Hippeau à nos lecteurs puisqu’il a collaboré à notre journal. D’ailleurs ses publications sur l’état de l’instruction publique dans différents pays ont eu un véritable retentissement.
- Après avoir étudié l’état de l’instruction publique aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, dans les Etats du Nord (Suède, Norwège et Danemark) et enfin dans l’empire de Russie, M. Hippeau consacre aujour-dhui un nouveau volume— le septième de cette col lection — à l’étude de l’état de l’instruction publique dans la République argentine.
- On connait peu en Europe cet intelligent pays, le plus prospère de ceux de l’Amérique du Sud. On ignore qu’il est entré depuis quelques années dans une voie de progrès qui donne les meilleures espérances. On se doute à peine que la liberté vraie, celle qui a pour bases l’ordre et la lumière, se soit assise avec fermeté et peut-être d’une manière définitive dans ces magnifiques contrées qu’avaient rendues si tristement célèbre les dix-sept années de la dictature de Rosas.
- M Hippeau a vu avec plaisir que l’esprit du xix° siècle s’est emparé de la République argentine, grâce en partie aux efforts intelligents et à l’activité infatigable du docteur Nicolas Avellaneda, président actuel de cette république (Un président civil ! cela seul suffirait à témoigner du progrès accompli dans cette république inféodée jusqu’ici au militarisme). ... -, r
- „ Ce n’est pas avec une médiocre satisfaction, dit M. G. Hippeau, que j’ai vu l’esprit d’initiative et l’amour du progrès, que l’on croit appartenir exclusivement à la race anglo-saxonne, se développer dans l’Amérique latine, sous l’empire d’institutions qui ont consacré la liberté civile, la liberté politique et la liberté de conscience, ces puissants mobiles du progrès matériel et moral Les républiques américaines du Sud me semblent appelées à de hautes destinées, puisque, à l’exemple des Etats-Unis du Nord, elles considèrent la diffusion des lumières et le développement de l’éducation populaire comme le plus ferme appui de leur constitution démocratique. »
- Souhaitons que ces espérances ne soient pas trop optimistes, et que M. Hippeau n’ait pas vu à travers des lunettes roses les faits qu’il consigne dans son volume. Les réactions sont faciles dans les pays catholiques e] parfois les plus belles aurores n’y connaissent pas de lendemain.
- Quoi qu’il en soit, voici 17 ans que la République argentine marche dans la voie du progrès. L’administration supérieure de l’instruction s’est surtout distinguée pendant tout ce temps. Elle a contracté d’excellentes habitudes. Elle a dressé chaque année des rapports ofïis ciels sur toutes les parties de l’enseignement, et ces rapports ont été livrés à la plus large publicité. Le-journaux du pays se font un devoir de porter exactement à la connaissance de leurs lecteurs tous les faits nouveaux qui se rattachent à l’instruction publique et à la pédagogie. Enfin, la loi sur l’éducation impose aux directeurs généraux des écoles l’obligation de publier les décrets, les actes administratifs et les règlements qui fixent, corrigent et développent l'organisation des écoles de tout genre. Ce sont là d’excellentes habitudes dont les Argentins pourraient dire, comme nous avons l’effronterie de dire des nôtres, « ces institutions que l’Europe nous envie. » Ce vieux cliché jurerait moins appliqué à la République argentine qu’appliqué à la République française. En effet, chez nous, tous les 8 ou 15 ans, le ministre de l’instruction publique publie de longs rapports, tout émaillés de fleurs de rhétorique et dont très souvent la conclusion peut se résumer en ces mots : « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. » Puis, une fois ces rapports publiés, discutés et oubliés, tout retombe dans le silence sans qu’aucune des grandes réformes nécessaires ait été réalisée. Une nouvelle période de routine silencieuse commence, et, comme l’observe un journal, < pendant cette longue période, aucun renseignement nouveau n’arrive à la connaissance des citoyens; nulle lumière ne sort du ministère de l’instruction publique. Combien il serait plus sage d’entretenir l’émulation, la curiosité, l’activité intellectuelle de tous, par la publicité tranquille, modeste et continuelle de tous les renseignements, statistiques et rapports concernant nos écoles"! Au lieu d’avoir, à de longs intervalles, de superbes volumes qui ne peuvent être mis aux mains que d’un très-petit nombre de personnes, nous aurions, sans intermittence, un mouvement de publicité très-utile qui entretiendrait partout le zèle de l’instruction publique. »
- Le volume deM. Hippeau est rempli de faits. Il en .contient même tellement que nous ne pouvons le résumer ici. Incidemment il présente d’excellentes observations de pédagogie générale au sujet des institutions dont il rend compte, et ce n’est pas lace quia le moins de valeur dans ce volume puisque M. Hippeau est un des hommes qui ont pris la plus large part à la renaissance scolaire de la France. Parfois il nous donne aussi l’opinion des citoyens éminents des pays dont il s'occupe et le plus souvent ces opinions méritent d’être reproduites. Que pensez-vous, par exemple, de celle-ci. Elle est d’un patriote argentin, Mariano Moreno.
- « En vain, dit-il, les hommes qui dans ce pays sont à la tête de la grande cause de la liberté seront animés des intentions les plus droites, en vain se feront les plus grands efforts pour le bien public, en vain se réuniront des Congrès, en vain attaquera-t-on les restes du despotisme; si les peuples ne s éclairent pas, si on ne leur fait pas connaître leurs droits, si chaque homme ne sent pas ce qu’il vaut, ce qu’il peut et ce qu’il doit, de nouvelles illusions succèdent aux anciennes, et, après avoir vacillé pendant quelque temps entre mille incertitudes, notre sort sera de changer de tyran sans être délivrés de la tyrannie. »
- C’est pour donner raison à des vues aussi justes que la République argentine a rendu l’instruction obligatoire. Pourquoi faut-il que la France se soit laissé dépasser par ce pays là après s’être déjà laissé dépasser par tant d’autres? E. G.
- Le Directeur-Gérant : Gûdin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- £e numéro heldomadairc 20 c. DIMANCHE 28 SEPTEMBRE 1879
- 2« ANNÉE, TOME 3 — N° 55
- Le Devoir
- JOURNAL
- bureau principal
- A GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau do Guiaa, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou d© ïk&a&ats de poste, dont le talon s®£ G® iplttance.
- France
- Un an. .
- Six mois .
- Trois mois.
- 10 f. »» 6 »» 3 **
- Pays d’Europe
- ïn an. . . . 11 f. »» Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteuf en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpenta , SS
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Liberté de réunion et d’association. — Semaine politique. -» Réforme de l’enseignement universitaire. — Un avertissement. — Nécessité d’une instruction civique. — Les affaires. — Les fermiers anglais. — Législation monstrueuse en cas d'erreur judiciaire. — Bulletin bibliographique?. — Avis divers. — Variétés.
- LIBERTÉ DE RÉUNION ET D’ASSOCIATION.:
- Nos lecteurs ont pu voir par les articles que nous avons consacrés d’abord à la liberté d’association, ensuite à celle de réunion, que ces deux libertés sont solidaires l’une de l’autre ; les principes sur lesquels elles reposent sont les mêmes; les craintes qu’elles font naitrechez les esprits timides ne diffèrent en rien; les avantages que procurera leur obtention sont d’une même nature. Les régimes du passé ont fait preuve de logique en confondant ces deux libertés dans une commune interdiction ; le régime républicain fera preuve de sens en les Proclamant toutes les deux du même coup.
- C’est ce qu’a parfaitement compris M. Louis Blanc et ce qui l’a décidé à déposer à la tribune de la Chambre des députés, tant en son nom lu’au nom de 53 ses collègues, la proposition de loi que voici U '
- ARTICLE UNIQUE.
- « Sont et demeurent abrogés les articles 291, » 292, 293 et 294 du code pénal, la loi du 10 » avril 1834 sur les associations, la loi des 6-10 » juin 1868 sur les réunions publiques, etgéné-» râlement toutes les lois de nature à entraver » l’exercice des droits de réunion et d’associa-» tion. »
- C’est court, c’est même très-court, mais c’est parfaitement suffisant. Les lois les plus longues sont rarement les meilleures. Un texte concis et explicite comme celui-ci ne permet aucune interprétation abusive. Aussi le préfé-rons-nons de beaucoup aux deux projets qui après celui-ci mériteraient le mieux nos sympathies,
- Savoir :
- 1° le projet d’organisation de la liberté de réunion présenté par M. Naquet, au nom de la Commission chargée d’examiner les projets relatifs à cette liberté ;
- 2° la proposition de loi de M. Cantagrel sur la liberté d’association, proposition dont nous avons donné le texte dans notre avant-dernier numéro et qui serait excellente si son* article 8 n’avait pas le tort de créer une exception à l’égard des associations religieuses.
- Le projet Cantagrel avait cet avantage qu’il reconnaissait catégoriquement la pleine liberté aux associations de tous genres, politiques, scientifiques, littéraires, domestiques, commer-
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- ciales, industrielles, professionnelles, éducationnelles, de secours ou de bienfaisance. La loi de M. Louis Blanc a un caractère plus négatif, et par cela même elle sourit moins à l’opinion publique ; elle anéantit les obstacles, elle ne fait pas, comme celle de M. Cantagrel, entrevoiries résultats. C’est là sans doute ce qui fait que l’on en parle moins.
- Toutefois les personnes qui examineront de près la question devront bien vite reconnaître que la loi de M. Louis Blanc contient implicitement toutes les libertés nommmées par M. Cantagrel et qu’elle a de plus, sur celle-ci, l’avantage de n’admettre aucune exception.
- Enfin, ne l'oublions pas, la proposition de M. Louis Blanc économiserait à la Chambre un temps précieux ; elle forcerait le débat à se faire en une seule fois sur les deux libertés jumelles, [tandis qu’avec les autres projets de loi, il faudrait discuter à son tour chacune des deux réformes. On a vu dernièrement à l’occasion des lois Ferry combien les discussions de principe deviennent stériles quand elles traînent en longueur. Times is money, disent les Anglais, pt les Anglais en disant cela sont encore au-dessous de la vérité : le temps est mille fois plus précieux que l’argent. Ne le gaspillons donc pas.
- Que la Chambre se le dise et qu’elle mette en délibération la loi Louis Blanc de préférence à ses rivales.
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- Résumons ce que nous avons dit précédemment en faveur des deux libertés reconnues par ce projet de loi.
- La reconnaissance de la liberté d’association complète est la seule mesure qui permette de donner un contre-poids à ces corps religieux qui forment à l’intérieur de l’état français un véritable état étranger dont la capitale est à Rome.
- La liberté d’association peut seule permettre à la classe ouvrière de ne plus vivre dans l’état d’isolement et d’impuissance vis-à-vis le capital où l’ont mise les principes de 89.
- La liberté d’association est la condition d’efficacité des autres libertés, de celle des cultes, de celle des réunions, de celle de l’enseignement, de celle de la presse.
- Elle peut seule créer des concurrences aux monopoles traditionnels.
- Elle est le complément nécessaire, indispensable des conquêtes politiques de 1789 et de 1848. Elle en est en même temps le correctif puisqu’elle peut porter remède à la fois :
- A l’état d’isolement dans lequel la proclamation de la liberté du travail a réduit l’ouvrier;
- A l’état d’impuissance personnelle à laquelle la formation d’un pouvoir centralisé à outrance a condamné le citoyen isolé ;
- Enfin au manque de discernement dont n’a que trop fait preuve le suffrage universel mal renseigné.
- Voilà quels sont les bienfaits que nous donne la liberté d’association.
- Quant à ceux que donnera la liberté de réunion ils ne sont pas moins importants.
- En effet cette liberté permet à l’opinion publique de se manifester et de renseigner le gouvernement mieux que ne sauraient le faire les enquêtes officielles ou les rapports préfectoraux.
- Elle reconnaît aux citoyens la possibilité de s’éclairer par l’étude des questions sur lesquelles ils sont appelés à se prononcer.
- Elle est le meilleur contre-poids à donner à l’esprit de révolution, car si on laisse aux citoyens le moyen légal de l’agitation politique pour faire triompher leurs doctrines, c’est à ce moyen qu’ils s’adresseront.
- En somme :
- la liberté d’association et la liberté de réunion sont nécessaires, sont même indispensables pour permettre à la nation de prendre des mœurs républicaines. Or, tant que nous n’aurons la république que sur le papier et non dans les mœurs, nous aurons le mot plutôt que la chose.
- Tout c^ qui peut pousser les citoyens à contracter des mœurs républicaines doit être encouragé, doit être fayorisé.
- Allez en Suisse, allez aux États-Unis, et vous verrez si la liberté de réunion et la liberté d’association ne sont pas à la base des moeurs ? Vous comprendrez .alors tout ce qui manque a la France pour faire d’elle une république viable et vous direz comme nous que ce que les députe-devraient avoir le plus à cœur ce serait de pr*
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- quelles les mœurs républicaines ne peuvent exister. Le vote du projet Louis Blanc serait un pas décisif fait dans cette voie.
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- Malheureusement nous avons des raisons de craindre que nos députés n’osent pas agir avec toute la décision désirable. Ils nous ont trop souvent donné la preuve de leur hésitation en présence d’une grande mesure pour que nous ayons entière confiance dans leur attitude envers le projet Louis (Blanc. La doctrine de l’opportunisme qui, depuis les événements de janvier, devrait être morte et clouée dans le cercueil, n’a cessé de vivre et de leur imposer ses tergiversations systématiques. Aujourd’hui, comme l’année dernière, la timidité est encore aux yeux : de nos gouvernants le plus haut mot du tact : politique et du savoir-faire. Engouement ab- : surde, aussi absurbe que celui d’un homme fait ; qui ne voudrait pas, malgré son âge, quitter les 1 lisières qui ont^uidé ses premiers pas.
- Voici 9 ans que la République existe et aucune des grandes libertés qui sont à la base d’un régime républicain n’a été officiellement reconnue. On a laissé, il est vrai, les rênes plus libres que précédemment, mais ce n’est là qu’une simple tolérance ministérielle et il suffirait d’un ' changement de ministère pour tout remettre en question. Les tolérances ne doivent jamais revêtir qu’un caractère provisoire, or les régimes nouveaux ne se fondent pas avec du provisoire mais avec du définitif.
- Il y a quelques semaines, le Ministre de l’Instruction publique disait excelleraient : « Ce n’est pas une. fois que les gouvernements sont vieux, c’est au contraire pendant qu’ils sont jeunes qu’ils peuvent faire de grandes choses. » Le ministre et les deux Chambres feraient bien d’avoir constamment cette maxime présente à la mémoire. Elle est la négation la plus catégorique, la plus absolue, de l’opportunisme politique.
- Qn ne saurait mieux dire. M. Jules Ferry a énoncé là une vérité dont l’exactitude est établie Par tous les grands faits de l’histoire. Les règnes ies plus glorieux, les dynasties les plus puissantes, les régimes les mieux établis * n’ont jamais rien fait de grand sur leurs vieux jours. L’empire romain, l’église romaine, le Califat,
- les républiques italiennes, celles des Pays-Bas, ont brillé d’une gloire incontestable durant leurs premières années, gloire qu’ils ont perdu en vieillissant. L’Espagne et la Russie étaient à leur aurore quand elles ont connu Colomb et Pierre-le-Grand. La Révolution n’a pas attendu de nombreuses années pour proclamer les Droits de l’homme.
- C’est pourquoi il est juste de reconnaître que M. Jules Ferry fait de bonne philosophie de l’histoire lorsqu’il affirme que les gouvernements jeunes peuvent seuls réaliser de grandes choses. L’âge rend stérile; la jeunesse est nécessaire à la fécondité.
- Eh bien ! puisque cela ést, puisque nos ministres eux-mêmes l’ont reconnu et proclamé, puisque nos députés ont été unanimes à ne pas le mettre en doute, pourquoi diffèred-on tellement les grandes réformes ? Soyez donc conséquents avec vous-mêmes. Vous savez que moins de vingt ans suffisent en France pour vieillir un gouvernement; n’attendez donc pas que le régime républicain ait davantage vieilli. Voici déjà 9 ans qu’il existe et aucune des grandes libertés n’a été reconnue. Ne tardez pas davantage à les reconnaître. Secouez la torpeur qui paralyse toutes vos décisions et entrez avec fermeté, avec résolution, dans la voie des réformes (foncièrement républicaines, en commençant à reconnaître dh la manière la plus formelle et la plus complète ces deux libertés sœurs :
- la liberté de réunion et la liberté d’association.
- Ed. Champurt.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- X^e S1 Septembre. — La huitaine qui vient de s’écouler a vu le retour d’un grand anniversaire, celui de la proclamation de la première République, il y a quatre-vingt-sept ans. Cet anniversaire qui doit être cher à tous les bons citoyens, a été signalé sur deux points opposés de la France par un double hommage rendu simultanément à deux illustres républicains, à deux grands patriotes.
- Pendant que la ville de Perpignan fêtait l’inauguration de la statue de l’illustre François Arago, la ville de Montbéliard rendait un honneur semblable à Denfert-Roche-reau, l’héroïque défenseur de Belfort.
- Le gouvernement était représenté à Perpignan p r M Jules Ferry, dont le passage à Bordeaux, à Montpellier et à Toulouse a été marqué par des ovations significatives.
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- A Montbéliard, M. Lepère ministre de l’intérieur, représentait la République ; il n’a pas été moins chaudement accueilli dans l’Est, que son collègue dans le Midi.
- Dans les discours qu’ils ont prononcés, les deux ministres se sont appliqués à faire ressortir le coté politique des manifestations populaires qu’ils étaient heureux de présider. Le colonel Denfert-Rochereau a été, personne ne l’ignore, un des serviteurs les plus dévoués, un des champions les plus résolus de la politique actuelle. Quant à l’illustre. François Arago, iL a été un des précurseurs de la République, et M. le ministre de l’instruction publique s’est servi d’un mot juste en le traitant de « voyant. » Savant, il voyait très-exactement ce qui était ; homme politique, il pressentait, il devinait ce qui serait un jour.
- L’inauguration des statues de ces deux grands citoyens était donc bien une fête vraiment républicaine. D’un côté, la science ; de l’autre, le courage ; partout la fermeté d’âme et le patriotisme : était-il possible de mieux fêter le 21 septembre, cet anniversaire de la première proclamation de la République ?
- * *
- ILes banquets. —Un certain nombre de banquets ont eu lieu dimanche à Paris et en province en commémoration de la proclamation de la République en 1792. On ne signale nulle part d’incidents. Tout s’est passé dans le plus grand ordre et, comme toujours, à Paris du moins, un certain nombre de femmes accompagnaient leurs maris à ces fêtes commémoratives où des orateurs pour la plupart improvisés échangent leurs idées sur la situation.
- Il se peut que certaines de ces idées n’aient pas toujours été justes mais ces manifestations prouvent simplementque la liberté de la parole n’est pour personne un vain mot sous la République
- M. Clémenceau, invité à l’un de ces banquets, à Mont-souris, a écrit, pour s’excuser, qu’il était retenu en Vendée, son pays natal. 11 ajoute que, présent, il eût porté un toast à. l’amnistie pleine et entière. A ses yeux, un gouvernement qui a besoin de l’arme de la proscription est incapable de donner à un pays le travail et la paix qui lui sont nécessaires, et pour posséder un régime d’ordre, il faut qu’il y ait place pour tous les Français.
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- Le discours de Louis Blanc. — Il convient de mentionner d’une façon toute spéciale le discours que M. Louis Blanc a prononcé à Marseille au milieu des acclamations d’une foule considérable et que nous pouvons à peine analyser dans cette rapide revue des événements de la semaine. Le programme politique exposé par l’éminent orateur entraîne dans sa vaste étreinte toute l’organisation sociale. Beaucoup de revendications inscrites sur le drapeau radical de M. Louis Blanc ne sauraient être répudiées sans palinodies par les simples libéraux; par exemple les droits de réunion, d’association, la liberté delà presse, la décentralisation, les réformes dans la magistrature, la lutte contre le cléricalisme, etc., etc. Tout le monde aussi est d’accord en principe avec le célèbre orateur pour désirer que la misère, « cette dernière forme de l’esclavage, » disparaisse ; qu’il y ait place pour tous au banquet de la vie ; qu’à la société actuelle, « qui n’est qu’un vaste champ de' bataille, » succède un ordre social, fondé sur la solidarité des intérêts et l’harmonie des efforts.
- Ce magnifique idéal se réalisera-t-il prochainement? M. Louis Blanc l’espère. Dans tous les cas les cœurs généreux doivent travailler à en hâter l’avènement.
- L’entente anglo-frança? se. — Nous trouvons dans la correspondance parisienne du Times quelques détails sur la récente entrevue de M. Waddington et du marquis de Salisbury, dans laquelle ces deux ministres se sont occupés des questions égyptiennes et grecques.
- L’opinion de lord Salisbury, dit le journal de la cité, parait être qu’il faut agir avec prudence et empêcher
- tout malentendu entre la France, l’Angleterre et le Khédive, afin de faciliter les solutions dés difficultés penl dantes. En conséquence, MM. Baring et de Blignières recevront des instructions pour éviter tout ce qui peut causer des complications nouvelles.
- Quant à la Grèce, le marquis de Salisbury n’a pas dis-simuléle désir de l’Angleterre devoirdouner une solution à la question, sans exercer une pression sur la Porte. L’entente des deux puissances, ajoute le Times, est complète sur les points principaux qui ont amené l’entrevue. Mais il convient de remarquer que jusqu’ici le marquis de Salisbury n’a pas toujours été fidèle aux promesses qu’il avait faites, pas plus à la France qu’aux autres puissances, et pas plus concernant la Grèce que l’E-gypte.
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- Une scission. — Il vient de se produire, à l’occasion d’un banquet organisé pour fêter l’anniversaire de M.le comtede Chambord, unincident qui prouve que la fusion des deux partis royalistes delà France n’est pas plus avancée en 1879 qu’elle ne l’était à la fin de l’année 1873. Le directeur du Soleil, organe des monarchistes constitutionnels, M. Hervé, a décliné l’invitation qui lui était adressée par les chefs du parti légitimiste, en motivant son refus sur l’absence de toute entente et dé toute solidarité politiques entre les deux partis.
- L’événement est, au fond, de mince importance et les orléanistes peuvent se quereller ou s’accorder avec les légitimistes sans que les affaires de la royauté changent d’aspect. C’est une cause perdue, aussi bien que celle de l'impérialisme.
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- Une élection sénatoriale. — Le Journal officiel a publié un décret convoquant les conseils municipaux des départements des Hautes-Alpes et de la Charente pour le dimanche 5 octobre, à l’effet de nommer leurs délégués et suppléants sénatoriaux. On se rappelle que MM. de Vantavon et Hennessy, sénateurs, sont décédés pendant les vacances parlementaires ; il y a lieu de pourvoir à leur remplacement, puisque la représen-sentation sénatoriale des Hautes-Alpes, comme celle de la Charente, ne se compose que de deux membres, et, par conséquent, se trouve actuellement réduite de moitié. L’élection même des deux futurs sénateurs est fixée
- au dimanche 9 novembre.
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- L’élection die la Guadeloupe. — Un dépêche de la Guadeloupe a annoncé cette semaine le résultat définitif de l’élection égislative de notre colonie. M. Emile Réaux, républicain,* a été élu député de la colonie par 3,297 voix sur 6,320 votants. Il avait au premier tour quatre concurrents, dontM. Melvil-Bloncourt, qui, envoyé à l’Assemblée nationale par la Guadeloupe, fut convaincu, trois ans après, d’avoir occupé un poste administratif durant la Commune, condamné pour ce fait, et a été récemment amnistié. On sait que cette élection avait été rendue nécessaire par la démission de M. Lacascade, nommé gouverneur de la colonie.
- * *
- La mer d’Afrique. — L’œuvre entreprise par le capitaine Roudaire, la création ou plutôt la restauration d’une mer intérieure sur les frontières d’Algérie et de Tunis par l’introduction des eaux de la méditerra-née dans les cholts, vient de recevoir l’approbation d’Abd-el-Kader.
- Le.vieil et glorieux émir, que la noblesse de son caractère et sa fidélité ont rendu si populaire en France( vient d’écrire à ce sujet une lettre d’encouragement à M. Ferdinand de Lesseps et d’envoyer une circulaire aux musulmans africains pour les exhorter à seconder les travaux'desingénieurs français qui doivent contribuer à rendre à l’Afrique occidentale sa prospérité des anciens temps.
- * *
- Le trai+é de commerce frauco-améri* eain. — Le comité formé pour préparer l’opinion pü"
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- Clique en vue d’un traité de commerce entre la République française et celle des Etats-Unis a offert un baudet a M. Fernando Wood, président du comité des voieset moyens ou commission du budget de la Chambre des représentants de la République américaine.
- Le discours prononcé par l’hôte du comité franco-américain est des plus remarquables. Suivant lui, tous les progrès au-delà de l’Atlantique daus les arts, les sciences, la liberté religieuse, ont eu pour objectif l’élévation de la race américaine. Au point de vue des libertés commerciales, elle est restée inférieure à la plupart des nations : cela doit finir. Les libertés politiques appellent forcément les libertés économiques ; ces deux choses sont parallèles. Protéger une classe aux dépens d’une autre, accroître le prix de revient des produits de l’intérieur ou de l’extérieur, c’est imposer un tribut au profit d’une minorité. Gela est anti-républicain. Ici et là-bas, on ne tolérera pas plus longtemps les barrières entre les deux peuples. Arrivant à notre pays, l’orateur a dit : qu’en France, dans cette France si progressive, si éclairée, si productive, si riche en ressources naturelles, on ne saurait les tolérer non plus ; cela est contraire à notre organisation politique. M. Fernando Wood, en terminant, a félicité notre pays du dénoûment des récentes luttes politiques entre les partis. Les hommes d’Etat français, a-t-il dit, ont compris : que combattre pour des frontières, maintenir des animosités nationales, tel n’est pas le but à viser. Il faut ouvrir des débouchés ; augmenter le bien-être, prodiguer « la bénédiction de l’éducation. »
- A la suite de ce discours plusieurs toasts pleins de cordialité ont été portés.
- La ligue die la pais. — La ligue internationale delà paix et de la liberté a célébré, lundi, à Genève, le grand aniversaire du 21 septembre par un meeting au-uel presque toutes les sociétés de la paix d’Europe et 'Amérique avaient envoyé leurs représentants ou leur adhésion. M. Charles Lemonuier présidait, et a pris pour texte de quelques paroles éloquentes cette vérité, que :
- « Abolir la royauté, c’était, virtuellement, abolir la guerre; fonder la République, c’était, virtuellement, fonder la paix et la liberté. » Un autre membre de la Ligue qui, avant de se faire un grand nom dans la littérature slave, avait héroïquement combattu pour sa patrie, le colonel Milkouski, a fait alors sur « le traité de Berlin et les Slaves du Sud » une conférence qui restera comme un des meilleurs mémoires à consulter sur cette partie de l’histoire contemporaine; il a été fort applaudi. Un ouvrier plâtrier de Milan, M Glavenna, a prononcé au nom du Consolato opéroraio de cette ville un très beau et très bon discours. Deux autres italiens, MM. Capel-lano, correspondant du Secolo, et A. Umilta, membre du comité central de la Ligue, ont partagé avec lui lesi applaudissements.
- À^rès avoir voté les résolutions habituelles, l’assemblée a voté une adresse de félicitations et d’encouragement à M. Jules Ferry.
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- La crise religieuse en Belgique. — En
- Belgique, le ministre de l’instruction publique vient de décider qu’il serait bon de distribuer aux pères de famille et de faire afficher dans les communes sa circulaire du 17 juillet, concernant l’enseignement de la religion dans les écoles primaires communales. Cette publicité a pour but de bien faire savoir que l’instruction religieuse n’est point, comme le soutient le clergé, bannie de l’école par la législation nouvelle. Nous trouvons égalément dans les journaux beiges une circulaire du gouverneur de la province de Liège, dans laquelle un Cas nouveau se trouve prévu. C’est celui où le clergé Paroissial, ayant refusé de donner l’instruction religieuse dans les écoles communales, » se chargera d’enseigner a redigimi aux élèves de ees écoles, à Véglise, avant et aPres les heur s des classes ». Le ministre a décidé que, dans ce cas, l’instituteur, s’il y consent, pourra donner répétitions à ses élèves sur ces matières, et que, s’il
- n’y consent pas, on devra, suivant le désir des parents, nommer ou ne pas nommer une personne chargée t de faire réciter le catéchisme » à l’école.
- Les menaces d’excommunication des évêques ont déjà produit leur effet. Le nombre des instituteurs démissionnaires grandit chaque jour et certaines écoles sont déjà désertées dans les pays peu éclairés II est temps que le gouvernement avise. On dit queM. Frère-Orban serait allé à Rome incognito. Nous doutons que le Pape, même s'il le voulait, pût venir à bout du fanatisme de l’épiscopat,
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- Le discourN de Newcastle. — Le marquis de Hartington, chef officiel de l’opposition libérale à la Chambre des communes, a prononcé à Newcastle, un grand discours contre la politique du cabinet conservateur. Il a rangé en bataille tous les arguments qu’à son exemple et sous sa direction fera valoir l’opposition aux futures élections générales.
- Et quelle est l’objection capitale adressée pas cet homme d’Etat au ministère Beaconsfield ? C’est de rappeler la politique du second empire.
- « Il y a deux ans, disait-il,je faisais remarquer à Edimbourg que beaucoup de traits de la politique du ministère me paraissaient avoir une ressemblance frappante avec la politique du second empire lequel avait coutume de détourner l’attention du pays de ses affaires intérieures par des entreprises faites au dehors, et calculées daus le but d’exciter l’imagination et de flatter la vanité de la nation, pour lui faire, oublier des questions qui la touchaient de plus près. »
- C’est aux anglais qu’il appartient de juger si leur gouvernement a maintenant cette fâcheuse ressemblance avec le gouvernement qui a été si fatal à la France.
- On s’attendait à ce que. selon son usage, lors Beacons-fîeld saisit l’occasion du banquet des agriculteurs, qui a eu lieu mercredi à Aylesbury pour parler de la question politique du jour. Mais le premier ministre a passé sous silence le massacre de l’ambassade anglaise a Caboul, et la question de l’Afghanistan, qui est en ce moment la grande préoccupation des Anglais, et il n’a parlé que de l’agriculture et de ses souffrances. La curiosité publique a été déçue, et, à Londres, on se demande si le gouvernement ne *garderait pas le silence précisément parce qu’il ne sait pas encore ce qu’il fera.
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- NI. de B î wmarck ;t Vienne. — Le prince de Bismarck est arrivé à Vienne, lundi soir. Outre les personnages officiels quisout venus à la rencontre du grand chancelier d’Allemagne, tels que le comte Andrassy et un officier de la chancellerie militaire délégué par l’empereur d’Autriche, uue foule ednsidérable s’est portée à la gare et a fait à M. de Bismarck un accueil que les dépêches qualifient généralement d’enthousiaste.
- Cependant, au milieu des chants d’allégresse qu’entonnent à l’envi les journaux autrichiens, la note du Tagblatt nous paraît ne pas manquer de justesse. Sans méconnaître les grands avantages qui peuvent résulter pour F Autriche d’une solide entente avec l’Allemagne, ce journal fait toutefois observer que le gouvernement austro-hongrois so lie à une puissance qui aime à intervenir dans toutes les relations internationales, que, par conséquent, le voila désormais lancé « au milieu des tourbillons et des remous de la grande politique », et qu’avec les avantages qu’offre une pareille situation il faut également en accepter les inconvénients.
- Lajoie allemande, sauf quelques traits décochés à la Russie, n’affecte pas d’ailleurs une allure belliqueuse. Et nous sommes heureux d’en fournir la preuve, que nous trouvons dans l’organe officieux de M. de Bismarck. La Gazette de VAllemagne du Nord, qui prend fort à partie M. le ducDecazes et ses amis politiques, les accuse « de s’occuper activement à jeter le trouble dans des relations jusqu’ici régulières entre la France et l’Allemagne,» et va même jusqu’à avancer que « la cause principale de ces manœuvres est l’intention de préparer, à J’intérieur comme à l’extérieur des embarras au gouvernement
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- actuel de la République française, » lequel jouit de la respectueuse confiance de l'Europe entière.»
- Nous enregistrons avec satisfaction ce dernier hommage auquel s’associe toute la presse officieuse allemande ; ajoutons que dans une entrevue avec notre ambassadeur à Vienne, le chancelier allemand ,a voulu affirmer personnellement à M. Teisserenc de Bort que l'entente austro-allemande n’était pas dirigée contre la France et ne devait pas éveiller les susceptibilités françaises,, et il a exprimé de nouveau son désir d’entre-trenir avec notre gouvernement des relations cordiales. Nous nous bornons à constater cet accord entre le langage de la presse allemande et celui du chancelier de l’Allemagne ; néanmoins nous estimons que la tâche qui s’impose" à notre gouvernement n‘a pas varié ; elle consiste plus que jamais à observer les événements d’un œil froid et à se maintenir dans une réserve attentive.
- L’Allemagne et le Vatican. — Où en. sont les négociations de l’Allemagne avec le Saint-Siège
- D’autre part, on mande de Gastein que le nonce, Mgr Jacobin1!, a eu plusieurs entretiens avec M. de Bismarck ;
- De l’autre. Mgr Ledochwski, qui était poursuivi pour avoir violé les lois de mai, en décrétant l’excommunication contre le prieur Likak, vient d’être condamné par le tribunal de Deutisch-Krone (province de Prusse) à 2,000 marcs d’amende et éventuellement à 70 jours de prison et aux frais.
- Ce procès n’est pas un symptôme de rapprochement entre le gouvernement de Berlin et le Vatican, si les entrevues répétées de M. de Bismarck et du nonce montrent la réconciliation en bon chemin.
- Pour notre part, nous persistons à penser que ce serait du temps bien perdu que celui qu’on emploierait à chercher, au sujet de toutes ces tergiversations, la ligne de politique intérieure de M. de Bismarck. Il temporise, en cherchant à se compromettre le moins possible jusqu’aux élections. Cet homme d’Etat n’a guère qu’un parti-pris, celui de n’ètre pas battu ; les élections faites, il sera de l’opinion des gros bataillons.
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- Les tchèques au Parlement autrichien. — On sait que les députés tchèques, depuis longues années, s’abstenaient systématiquement de siéger au Parlement autrichien, mais que, cette année, ils ont manifesté l’intention d’y rentrer. Cette décision, déjà annoncée, est maintenant un fait certain.
- Les députés tchèques, réunis à Prague au nonffire de 72, viennent de décider, à la majorité de 67 contre S, qu’ils prendront part désormais aux travaux du Reichs-rath. Le motif donné par eux en faveur de cette résolution, c’est que le ministère actuel s’efforce de respecter également les droits de toutes les populations de l’empire- En réalité, le parti tchèque commençait à se fatiguer de celte sécession parlementaire qui était nuisible aux intérêts de la Bohème.
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- Les Israélites en Roumanie. — A Bu ch 9.-
- rest, la Chambre des députés a émis deux votes fort importants sur la question des israélites. L’opposition extrême s’opposait à la révision de l’article de la Constitution qui interdit la naturalisation des non-chrétienp. Elle n’a réuni que 28 suffrages contre 102. La Chambre constituante ayant ainsi décidé, conformément £ la résolution àntérieure des Chambres ordinaires, qu’il y avait lieu de réviser la Constitution, on a passé au vote sur le projet de la majorité de la commission, projet combattu, on s'en souvient, par le gouvernement, ,compte contraire au traité de Berlin. Ce projet, qui admet uniquement la naturalisation sur listes nominatives, a été rejeté par 75 voix contre 53. Le terrain se trouve donc déblayé, et le gouvernement va,pouvoir déposer aujourd’hui son contre-projet, qui a^ dit-on,-l’assentiment des puissances et qui parait devoir, obtenir celui des,Gham-bres, On arriverait donc enfin à une solution définitive
- de cette question si longuement et si passionnément débattue.
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- L’expédition russe eh —- Nous, rece-
- vons enfin des nouvelles de l’expédition russe contre lès Turcomans. Une dépêche officielle russe annonce que l'avant-garde, commandée par le prince Dolgoroukof, a eu un premier engagement avec les Turcomans, le 18 septembre, entre Terkasan et Èhodjed. Cës deux points se trouvent au-delà de Kizâl-Arvat, poste jusqu’à présent le plus avancé des Russes. Le prince Dolgoroukof, après cette affaire, dirigea contre l’ennemi une compagnie ét, deux esçadtrons qui le dispersèrent et lui ont enlevé 6.000 têtes de bétail et 1,200 chameaux- La dépêche ajoute qu’il y a eu de part et d’autre des pertes considérables.
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- La guerre ehilo-péruviehne. — Dans lé Pacifique, la guerre se poursuit à l’avantage des péruviens, mais jusqu’ici elle reste purement maritime. Au Chili, un nouveau ministère vient d’entrer aux affaires et a développé devant les Chambres son programmé qui est la continuation énergique de la guerre.
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- L’organisation du Zulsiliindt. — Les journaux anglais nous font connaître les résolutions prises par le gouvernement anglais relativement au pays des Zoulous. Les Etats du roi Cettivayq seraient partagés entre treize chefs indigènes qui administreraient chacun son territoire, en toute souveraineté, sauf les Restrictions suivantes : le droit de faire la guerre et la succession au pouvoir seront soumis à- l’approbation du gouvernement colonial. .......;
- L’importation des armes sera ipterdit’e ; l'importation directe des marchandises, par la voie de mer, lé sera également. Les missionnaires seront admis en ;toùle liberté. La vente des terres aux blancs séra interdit^. Des résidents anglais auront pour mission de conseiller et de contrôler îes chefs indigènes, mais sans exercer aucune action administrative,. Ainsi, la monarchie, unitaire est remplacée par treize gouverneurs iudigènes, fonctionnant sous la surveillance de l’autorité anglaise, et dans des conditions déterminées par elle.
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- Une <?Eu»<iiciate h la ^r^siiîehce «les États-Unis. — pue curieuse nouvelle politique nous arrive de l’autre côté de l’Atlantique, c’est i’éventuglité delacandidature de Victoria Woodhall à.la présidence des États-Unis. Si le .fait est vrai il est considérable. On nous assure que le mouvement pour faire de. cette illustre femme une sorte de souveraine de U Amérique est mené par un certain nombre de chefs dy. parti daus.lè sein di£ Congrès, et qu’aux États-Unis on s’agite déjh pour ,1e succès de cette candidature. Une démarche; formelle aura lieu sous peu. de jourq, .L’acceptation de mistress Woo-dhall ne paraît pas douteuse. ( . ... n:-
- Dans tous les cas les monarchistes auraient mauvaise grâce à railler une pareille candidature puisque dans nombre tde pays les femmes sont reconnues aptes à régner. Çependant.eeux qui sont au courant de la situation politique des Etats-Unis, pensent que le supcesseur du président Hayes sera infailliblement le général Grant, et que la politique de celui-ci sera une politique d’énergie et .de centralisation. Si Victoria Woodhall se porte réellement candidat, il est certain qu’elle réunira_un très grand nombre de suffrages et qu’elle aura ainsi puissamment coopéré au succès prochain de la cause de l’émancipation politique et sociale de la femme.
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- réforme de l’enseignement universitaire
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- Nous venons de voir que l’enseignement universitaire actuel est en contradiction évidente avec ce que notre temps et notre pays sont en droit d’exiger de lui.
- Cela tient, avons-nous dit, aux quatre raisons suivantes i
- 1° L'enseignement actuel force tous les élèves, quelle que doive être la carrière à laquelle ils se destinent, à sacrifier à l’étude des littératures et des civilisations grecque et romaine un temps considérable qui 9 fois sur 10 est tout simplement du temps perdu.
- 2° Il néglige ou résume trop partialement l’étude des littératures ou des civilisations étrangères à celles de Rome et de la Grèce.
- 3û II accorde un temps pas trop infime, ou n’en accorde point du tout, aux trois études suivantes :
- à celle du développement des conquêtes de l’esprit humain (arts, sciences, agriculture, commerce, industrie),
- à celle du progrès du sens moral dans les individus ou dans les nations,
- à celle de cette éclatante réhabilitation du travail qui sera aux yeux de l’avenir la plus glorieuse auréole de notre époque.
- 4° Enfin l’enseignement universitaire actuel, oubliant que la France est une démocratie et ne peut plus vivre autrement, forme au sein de cette démo-ratie une sorte d’aristocratie nouvelle, l’aristocratie des lettrés.
- Ces quatre raisons sont à elles seules assez décisives pour faire condamner sans appel l’enseignement actuel de l’Université.
- Eh bien ! il y a encore une autre tendance à reprocher à cet enseignement, tendance grave, dangereuse, à laquelle sans doute les admirateurs de l’enseignement actuel n’auront pas songé. Nous voulons parler de cet esprit d’apologie du passé qui anime tous ou presque tous les professeurs et qui les pousse inconsciemment à fausser l’intelligence des élèves.
- Quoi de plus dangereux, je vous le demande, que de présenter à de jeunes esprits sans expérience de la vie, l’incessant panégyrique d’une époque où un petit nombre de fainéants vivaient au dépens de l’immense masse de la population? Et quoi de plus démoralisateur que d’affirmer à de jeunes élèves encleins à l’enthousiasme que jamais l'esprit humain n’a eu et n’aura de plus giorieux fleurons que
- ces œuvres de l’Antiquité classique dans lesquelles sont exaltés la ruse, le massacre, la dévastation, la réduction à l’esclavage.
- Ce fanatisme de l'Antiquité qui empoisonne l’enseignement est un des fléaux de notre époque. C’est à cause de lui que les classes lettrées professent un si outrageux mépris pour le travail et pour ceux qui s’y adonnent. C’est à cause de lui que les grandes œuvres des penseurs modernes, nationaux ou étrangers, sont à peine connues chez nous ou sont niaisement parodiées. C’est à cause de lui que tout ce qui est nouveau, tout ce qui est conforme à l’esprit moderne, tout ce (qui correspond aux exigences du moment, rencontre à l’origine des défiances et des oppositions. C’est à cause de lui enfin que les novateurs, les hommes d’avant garde, ceux qui ont foi dans l’avenir et dans l’amélioration continue du genre humain, ceux qui apportent une idée neuve au lieu de croupir sur les idées reçues, sont traités de rêveurs, d’utopistes, de songe creux de fous, et condamnés à voir leurs travaux méconnus et leurs personnes ridiculisées.
- Oh ! l'Université, par son amour de ce qui est vieux, a grandement entravé la marche de ce qui est nouveau. Elle a roulé sur la route du progrès un rocher énorme qui obstrue le passage. Combien de temps, combien d’efforts renouvelés, combien d’entente dans les efforts, ne faudra-t-il pas pour que, ce rocher éloigné, la société française puisse marcher dans la
- route du progrès, le front haut et le pied sûr.
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- La jeunesse est faite pour l’avenir.
- Ce n’est pas dans les temps passés qu’elle est appelée à vivre, ce n’êst même pas dans le temps présent, c’est dans les temps futurs. Formez là donc en conséquence et au lieu de lui faire retourner ses regards vers des époques disparues à jamais, faites les lui diriger vers les époques qui vont venir.
- Le progrès est une victoire de ce qui est nouveau sur ce qui est ancien, de l’espérance sur le souvenir, de la lumière sur l’obscurité. Si vous voulez que les soldats qui prendront part à ce combat en sortent vainqueurs, ne leur donnez pas de vieilles armes empruntées à l’époque d’Auguste ou de Périclès, mais donnez leur celles qu’a forgées la science moderne et qu’a embellies l’art contemporain.
- Ah l nous méprisons trop ce qui nous entoure, nous apprécions trop peu ce que nous valons. Certes le monde moderne a encore bien des rapports avec celui de l’Antiquité. Il ne s’est pas encore dépouillé de l’héritage des civilisations antérieures. Il a encore bien des souillures, il se prête encore à bien des bassesses, il tolère encore bien des folies, il légi-
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- time encore bien de criantes injustices ; mais quel rapport y a-t-il, ou plutôt quelle distance n’y a-t-il pas, de ces injustices, de ces folies, de ces bassesses, de ces souillures à celles que nous présente l’Antiquité !
- Il est vrai qu’il existe encore dans le grand monde et dans le clergé catholique quelques-uns des vices athéniens ; mais qui oserait de bonne foi comparer ces cas exceptionnels à l’usage général qui régnait à Athènes? Où trouverait-on aujourd’hui un écrivain pour en parler sans dégoût comme en parle Platon dans Lysis? Nous avons encore des œuvres t héàtrales peu conciliables avec les bonnes' mœurs, mais où est l’auditoire qui supporterait la représen-tation de Lysistrata d’Aristophane ? Nous avons encore des écrivains dont la plume fait métier de courtisan, mais où en trouverait-on un pour pousser la basse flagornerie aussi loin que Lucain et nous représenter l’axe du monde déplacé par la démarche d’un général? Nous avons encore de grandes dames qui dépensent sans vergogne des sommes effrayantes pour parer et agrémenter leur corps, mais où trouverez-vous une Poppea pour se baigner chaque matin dans le lait de dix-huit cents ânesses ? Nous avons encore le spectacle assez ridicule des courses de chevaux où de temps à autre un jockey se casse les reins, mais où rencontrerait-on un ciub pour organiser comme Trajan, un combat où dix milles gladiateurs s’égorgentdurant cent-vingt-trois jours ? Nous avons encore des familles princières que leurs désordres ont rendu tristement célèbres, mais que sont leurs débordements auprès de ceux de la famille d’Agamemnon ? Sur quel trône, je vous le demande, voyez-vous régner Messaline? Et Tibère, etCaligula, et Néron, et Vitellius, et Commode, et Héliogabale dans quels pays exercent-ils le pouvoir ? Enfin quelle nation pousserait l’avilissement aussi loin que ces Romains du 11e siècle qui mirent l'empire aux enchères et l’adjugèrent au plus offrant ?
- Ah ! Messieurs les panégyristes de l’Antiquité, par pudeur, taisez-vous donc l La civilisation que vous nous prônez, celle à l'étude de laquelle vous voulez que nos jeunes gens consacrent tout leur temps et tous leurs soins, cette civilisation-là est si répugnante, si inférieure à la nôtre, si ouvertement en contradiction avec les principes les plus élémentaires de la morale et de la justice, en un mot si foncièrement pourrie, qu’à sa seule pensée nous sentons notre cœur se soulever de dégoût.
- Et l’on ose prétendre que rien ne saurait être plus salutaire à l’intelligence de la jeunesse que l’étude suivie, constante, approfondie, intime, de tous ces spectacles écœurants ! Et l’on ose soutenir que celui
- qui n’a pas mis le nez dans toutes ces fanges, quj n’a pas touché de ses doigts toutes ces ordures, est moins capable qu’un autre de s’éprendre de ce qui est beau, de s’enflammer pour ce qui est bon, de s’enthousiasmer pour ce qui est grand !
- Mais, Messieurs, vous vous moquez de nous.... à moins toutefois que cette Antiquité dont vous parlez tant, que cette Antiquité que vous prétendez connaître, que cette Antiquité dont vous avez fait votre idole, ne vous soit aussi inconnue que les couleurs à un aveugle ou que la musique à un sourd.
- Non, il n’est pas vrai que l’étude de ce qui est pervers ait une influence favorable sur les mœurs. Quand on veut donner à une âme de la pureté et de l’élévation on ne la contraint pas à étudier intimement ce qui est bas et ce qui est impur. La connaissance des orgies repoussantes de l’Antiquité ne stimulera jamais personne au bien: au contraire, elle inciterait à se dire que quelque coupable que l’on soit on le sera toujours moins que ces Anciens tant vantés.
- Ne prétendez pas moraliser les élèves en leur gravant dans la mémoire des exemples vicieux ou criminels. Ne prétendez pas faire aimer le bien à la jeunesse en lui enseignant l’admiration des époques où on le méprisait. Si vous voulez qu’un enfant n’ait aucune pensée immorale ou aucun procédé violent ne nourrissez pas son intelligence de récits où la débauche et la brutalité tiennent la plus grande place. Dis moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es. Qui veut conserver les mains nettes ne joue pas avec de la boue. Qui tient à ne pas gagner la gale évite le voisinage des galeux. ,
- Aussi est-ce en bonne partie afin d’éviter des contagions morales que nous demandons qu’on extirpe du domaine de l’enseignement l’étude obligatoire de l’antiquité gréco-romaine.
- Qu’elle subsiste dans.certaines limites, qu’elle devienne le lot d’un petit nombre d’étudiants spéciaux, rien de mieux. Mais, au nom de la pudeur, au nom des intérêts de la moralité, au nom des exigences de l’avenir, qu’on ne l’impose plus comme par le passé à la totalité des élèves. Il y a des plaies que leur putridité même recommande à l’attention des spécialistes, laissons les leur et ne faisons pas la sottise d’aller les mettre sous les yeux de chacun.
- Ed. Champury.
- ÜN AVERTISSEMENT DE SOURCE NON SUSPECTE
- Le Figaro publie des fragments d’un livre que va publier sur Paris son collaborateur M. Albert Wolf. Ce journal donne, dans son numéro du 17 septembre
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- courant, un chapitre intitulé : Les cités des chiffonniers. « Paris, y dit avec raison l’écrivain, ne sera le cerveau du monde que le jour où il sera parvenu à adoucir les effroyables misères qu’il renferme. » Adoucir n’est point assez, mais passons.
- Après avoir parcouru plusieurs de ces hideux repaires où s’entassent les familles des chiffonniers, l’auteur arrive à la station la plus désolée de toutes, suivant lui.
- « Le Petit-Mazas, écrit M. A. Wolf, est le dernier mot de la misère de Paris. Ici grouille une population dont la vue soulève le cœur, en même temps qu’elle éveille la pitié, On y voit passer des vieillards au dos courbé, dont la vie s’est écoulée dans cette fange, enfouis sous les ordures, couverts de vermine ; on voit dans ces cabinets de boue des petits êtres qui y naissent et qui y mourront sans avoir entrevu un seul instant ce qui fait la joie de la vie. Et alors on ne s’étonne plus que, dans une grande ville comme celle-ci, bien des révoltes indomptées agitent les hommes et qu’il existe réellement une question sociale, difficile à résoudre, je le veux bien, mais qui tôt ou tard se dénouera par la violence, si le XIXe siècle ne l’éteint pas par le progrès et la bienfaisance. »
- Ce dilemme, posé par les faits et souvent signalé par nous, trouve place aujourd’hui dans une feuille qui n’a eu jusqu’à présent, pour les partisans des réformes sociales, que de l’ironie et des sarcasmes. Les classes dirigeantes, auprès desquelles le Figaro est en grande faveur, feront bien de tenir compte de l’avis qu’il leur donne. Mais il faut qu’on se persuade que ce n’est pas avec la bienfaisance seule, quoique' l’emploi en soit toujours recommandable et bon, que l’on pourra résoudre le menaçant problème qui s’impose. Il y faut une science. C. P.
- (.Finance Nouvelle.)
- Ce que coûte la guerre.
- M. Dudley Baster, dans son travail sur la dette nationale anglaise, publié en 1871 , calculait qu’à cette époque la dette totale de l’Europe montait à 75 milliards de francs dont 88 0/0, soit 66 milliards, avait pour origine soit la guerre même, soit des préparatifs pour la repousser où pour la faire. Ajoutez que les résultats de ia guerre franco-allemande, non plus que ceux de la guerre turco-russe, n’étant pas compris dans ce calcul, ces chiffres sont aujourd’hui de beaucoup au-dessous de
- la réalité.
- Voilà pour le service de la dette ; or, si l’on veut avoir la somme exacte des dépenses annuelles, il ne suffit point de faire le total des dépenses inscrites au budget de ia guerre des différents peuples; il faut ajouter à ce total icnorme perte qui résulte de ce que les hommes les .Plus jeunes et les plus vigoureux sont enlevés partout à industrie; après ce que coûte l’entretien de ces hom-nies sous les drapeaux, il convient de porter en ligne de Qmpte les valeurs que produirait leur travail. Il est
- juste enfin de compter l’intérêt et l’amortissement des sommes énormes employées en munitions, en armes de toutes sortes, en fortifications, en navires de guerre, etc., etc.
- Tout compte fait, M. Richard estime qu’on peut affirmer que l’Europe dépense chaque année pour la guerre 500 millions sterling, soit douze milliards et demi de francs; à quoi, si l’on ajoute l'intérêt des dettes contractées pour la même cause, on trouvera qu’en portant à 65Q millions sterling, soit 16 milliards 250 millions de francs le total de ce que coûte chaque année à l’Europe le système monstrueux dans lequel elle persiste, M. Richard ne commet assurément aucune exagération.
- DE LA NÉCESSITÉ D’UNE INSTRUCTION CIVIQUE
- Le Conseil d’Etat a décidé récemment que l’on ne sera plus reçu ^auditeur si l’on n’est pas muni d’un certificat d’études signé par un proviseur de lycée. Divers journaux républicains ont depuis longtemps demandé davantage: ils ont émis cette théorie que tout fonctionnaire, tout serviteur de l’Etat, devait au préalable avoir passé sur les bancs de l’Université. Une feuille blanche du soir entre, à ce propos, dans une violente colère. Elle emploie les mots d’impudence, d’hypocrisie, de tyrannie, etc.
- Pour jeter la lumière sur cette question qu’on se plaît à obscurcir, transportons-nous pour unjinstant au-delà de l’Atlantique, dans cette République des Etats-Unis où l’on dépense pour l’instruction autant de centaines de millions que la France ou bien l’Allemagne en emploient en chassepots, en canons Krupp, en achats de munitions de tout genre. Dans chaque école primaire, est appendu à la muraille, en face des élèves, un grand tableau en haut duquel se trouvent ces mots : les trois pouvoirs...
- Une colonne est consacrée au pouvoir législatif;
- Une autre au pouvoir exécutif;
- Une dernière au pouvoir judiciaire.
- Quatre paragraphes différents servent à énumérer ce qu’on pourrait appeler la juridiction de chacun de ces trois pouvoirs, d’abord pour le national go-vernment, ou les Etats-Unis ;
- Pour l’Etat ;
- Pour le comté ;
- Pour la commune;
- C’est en se servant de ce tableau que les instituteurs et les institutrices donnent aux jeunes garçons et aux jeunes filles des leçons d’instruction civique.
- Il n’est pas une petite fille dans les écoles de la grande République qui ne puisse distinguer le pouvoir du Congrès de celui du président ou de celui de la suprême cour nationale.
- On fait plus : dans les écoles normales les élèves sont astreints à des devoirs sur des sujets politiques. Dans certains Etats, on leur distribue des imprimée
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- empruntés aux bureaux de la Chambre et sur lesquels ils s’exercent au moyen de discussions techniques.
- Dans ce noble pays, organisé par des hommes comme Washington, Jefferson ou Franklin, on a bien compris qu’avant toute chose il faut être édifié sur le régime politique de son pays. Si la patrie e'st dotée d’institutions libres, on est d’autant plus fier de lui appartenir. Dès l’enfance on apprend ta valeur du bulletin de vote; le respect de l’urne électorale, cet engin des luttes pacifiques.
- Dans la Suisse, cette aînée des grandes Républiques, on a, dans beaucoup de cantons, fait figurer des cours de civisme dans le programme des écoles.
- Durant la domination de l’Assemblée nationale, peu après son installation à Versailles, un rapport fut fait sur une pétition demandant l’institution de cours de civisme parmi nous, comme cela se pratique en Suisse II serait difficile de décrire le rire inextinguible dont furent saisis ces messieurs de la droite en entendant émettre un pareil vœu. L’ordre du jour pur et simple en fit prompte et bonne justice.
- N’en déplaise à nos adversaires, nons ne comprenons pas l’instruction, même l’instruction primaire, dans Une République, sans des leçons de civisme, sans la connaissance des devoirs et des droits du citoyen. Nous appelons de tous nos vœux le jour oû dans chaque école de village on verra appendu comme aux Etats-Unis un tableau contenant un résumé de la Constitution républicaine de la France. Sans instruction Civique on ne saurait être digne du titre de citoyen, digne de servir l’Etat. Or, nous dénions positivement aux cléricaux le droit et le pouvoir de donner l’instruction civique. Us ne sauraient échapper aux conséquences de ce texte qu’ils n’ont pu renier et que l’honorable M. Paul Bert, après l'avoir lu à la tribune, transcrivait récemment dans nos colonnes pour la plus grande confusion des feuilles dévotes :
- « Les clercs sont-ils tenus d’obéir.aux lois? Certainement non; lorsqu’elles sont contraires à l’immunité ecclésiastique encore en vigueur, ainsi qu’à leur état et aux saints canons (c’est la décision commune). Ils sont certainement obligés d’obéir à toutes les lois qui regardent immédiatement le bien commun. >
- Cette doctrine rend très-nette la situation de nos adversaires. Us ne sont pas citoyens de leur pays, en prenant ce mot dans son acceptation la plus élevée. Us ont deux patries : la grande, la belle, qui est la France puis une autre; la petite consistant dans le palais et les jardins du Vatican. Or, la grande patrie n’est rien pour eux auprès de la petite, qu’ils lui préfèrent, comme-les nobles émigrés après 1789, qui
- plaçaient la royauté beaucoup au-dessus de la France. Voilà pourquoi les républicains ne veulent point de l’instruction cléricale. Jamais sur les bancs des écoles congréganistes, jamais dans les universités catholiques on n’enseignera quelle est l’organisa, tion politique de la France. Jamais on ne racontera ce que les institutions qu’elle s’est librement données ont coûté de temps, d’efforts, de souffrances, avant d’être conquises.
- Celui qui ignore ces choses, celui qui refuse d’ho-norer la mémoire de ceux qui ont donné leur vie pour lui transmettre'l’indépendance et la liberté, celui-là ne saurait-être un serviteur de l’Etat, un serviteur de la République.
- [République française)
- Le voyage d’un mollusque.
- On sait que le lac de Constance possède une faune lacustre aux formes et aux espèces très variées.
- Cette faune est d’autant plus intéressante que ce lac a pris naissance à une époque où les mers de l’âge tertiaire avaient déjà évacué cette partie de notre continent. De plus, comme entre nous et l’âge tertiaire il y a eu l’époque des glaciers, on est forcé d’admettre que cette faune provient d’immigrations très lointaines. On comprend ces immigrations pour des poissons, mais il n y a pas que des poissons dans le lac de Constance, il y a aussi des mollusques.
- On se demandera, dit M. Jules Gourdault, comment des bêtes à l’allure aussi paresseuse ont pu arriver à fournir le voyage. Elles l’ont effectué pourtant, et ici encore interviennent des preuves tirées de l’observation. On cite comme exemple l'exode fameuse d’un beau mollusque de mer, proche cousin de la moule qu’on sert sur nos tables, et dont le nom scientifique est Dreissena polymorpha. Parti dans le cours des derniers siècles des eaux saumâtres des bouches du Rhin, il est allé jusqu’au dessus de Mayence, a remonté le Mein, puis, par la Regnitz, affluent de cette rivière, et le canal du Mein au Danube, il a, s’il vous plaît, gagné ce dernier fleuve, où l’on peut aujourd'hui l’observer. Au point où il est, rien ne l’empêche quand il voudra, de redescendre le fleuve austro-hongrois, et de mer en mer, de fleuve en fleuve, d’achever à sa guise son tour du monde.
- Ces mollusques, il est vrai, ne se donnent pas la peine de voyager à pied ; à l’instar du touriste pressé, ils prennent tout simplement l'extra-post. Les sujets jeunes et de petite taille s’attachent au corps des poissons et se font ainsi véhiculer en sourdine ; les gros ont une autre façon d’aller. Un de leur;> modes de locomotion préférés est de s’enrouler à la quille d’un navire au moyen de ce qu’on nomme leurs «fils de bysse », et s’il se trouve que le n avive marche à la vapeur, vous voyez tout de suite quelles étapes fantastiques fournissent ces vieux cétacés amis du progrès.
- LES AFFAIRES
- Dans ces derniers temps, les banques se sont multipliées ; on a introduit à la Bourse une légion de valeurs nouvelles ; on a fait monter des actions qui» en quelques mois, ont obtenu des plus-value de^ ôt même de 100 p. c. La spéculation s’agite; I*
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- marché est rempli de bruit. Tous les courtiers des agents se pressent, se bousculent en courant porter des milliers d’ordres à droite et à gauche. La Bourse est en ébullition ; elle nous donne un spectacle auquel on assiste rarement et l’on est tenté- de se demander, quand on approche dé ces groupes si animés, si bruyants, qui remuent le marché de fond en comble, si nous ne sommes pas entrés dans une de dés périodes d’affaires qui transforment les conditions économiques d’un pays en ouvrant subitement de nouvelles sources de richesse.
- Hélas !*tout ce bruit, toute cette agitation, toute cette fièvre, n’ont rien à voir avec la prospérité publique. La spéculation n’a basé ses opérations que sur lé néant. Qu’y a-t-il' de changé depuis six mois, depuis un an ? Les anciennes banques ont augmenté leur capital et leur côrtége s’est grossi d’innombrables recrues ; mais a-t-on, pour cela, creusé plus de mines, amendé plus de terres, allumé plus de hauts-fourneaux, posé plus de rails, fabriqué plus dé tissus ? A-t-on vu décroître les charges écrasantes de la' consommation ? Là production, en général ,'s’ésf-êlle développée’ ? En un mot, le pays éprouve-t-il un1 Soulagement qu'elcohqüè ?
- Non. L'activité'qui règne à la Bourse n?eSt point une activité créatrice.' Les forces qu’elle met en mouvement servent à faire passer de la poche des uns dans celle des autres,- un argent provenant d’un travail antérieur, et ceux qui célèbrent avec enthousiasmé la fête que donne aujourd’hui la Boursé à Ses habitués, reconnaîtraient comme nous, s’ils allaient au fond des choses, que l’intérêt public resté complètement en dehors de toutes ces combinaisons de syndicats qui surexcitent les appétits de l'agiotage .\
- Avec les iffthrensés capitaux qui se montraient disposés à venir à eux, nos' financiers pouvaient entreprendre dès œuvres fécondes ; ils ne l’ont pas fait. Est-ce par ignorance ? Est-cè par indolence ? N’êst-cè pas plutôt parce que, d’une œuvre saine, on ne peut attendre que des bénéfices lents et prbpor-portionnés à l’effort qui les produit, alors que par des conceptions, basées sur les bas instincts de la foule, on peut opérer, à son profit, rapidement et sans labeur; d’immienses déplacements de fortune? Nous nous arrêtons à cette dernière supposition.
- Cependant il faut bien admettre que les jeux de spéculation ne pourront pas éternellement fourfiir une rétribution aux capitaux qui se sont inconsciemment asSociés potir cet objet. Il viendra Un mdment où ceux qui auront à constituer des dividëhdes pour cès capitaux ne les recueilleront plus sur le chaihp amaigri dont ils épuisent aujourd’hui toutes les «éves.
- Que fera-t-on alors ? Assisterons-nous à une débâcle générale ? Verrons-nous, au contraire, la nécessité enseigner à nos banques les saines doctrines financières et ne s’est-on engagé dans une fausse voie, que pour suivre plus tard la voie droite sans être exposé à*céder à la tentation d’en sortir ?
- Que.de réformes fécondes à entreprendre avec les immenses capitaux que les syndicats financiers ont réussi à accumuler ! Les chefs de ces syndicats crient bien haut que la chose publique leur est redevable de plusieurs grandes améliorations économiques. Ils ont, disent-ils, abaissé le taux du loyer des capitaux, et il y a là un stimulant pour la production et pour la consommation.
- Les faits démontrent malheureusement que cette assertion n’est pas fondée La production est aussi languissante que par le passé. Les chefs d’usines, les maîtres de forges, les propriétaires de mines arrivent aussi difficilement que parle passé à rétribuer le travail de leurs ouvriers. Le prix des denrées alimentaires s'accroît au lieu de diminuer . Pour se loger, pour se nourrir, pour se vêtir, l’ouvrier s’impose des sacrifices dé' plus en -plus grands. Ce n’est pas dans rabaissement, du loyer des capitaux que gît la solution du problème de la vie à bon marché ; nous dirons, âu contraire, dût-on nous reprocher de formuler un paradoxe, que ï avilissement dû prix de l’argent devient, d’une manière générale, pour celui qui vit de son travail, une cause de gêne.
- De ce que l’argent ne s’emploie plus d’une manière réellement productive, le propriétaire d’un immeuble se croit autorisé à relever le prix de ses locations. Il lui faut plus d’argent lorsqu’il ne peut plus faire de placements qu’à 3 p. c., au lieu de les effectuer au taux de 5 p. c. Le commerçant agit de même. Tel commerçant qui vise à se retirer avec 5,000 francs de rentes peut, lorsque l’argent produit 5 p. c., sê contenter âë réaliser un capital de 100,000 fr. Si l’argent ne produit plus que 3 p. c., il aura à faire un profit de 166,000 fr. avant de prendre sa retraite. C’est, en tout, une contribution supplémentaire de 66,000 fr. qu’il fera payer à Sa clientèle. Par suite d’un enchaînement défaits dont on se rendrait facilement compte Si on voulait examiner la sitùatioh de près, l’abaissement du taux de l’argent ne favorise qu’un très petit nombre de spécialités et rté produit, pour la masse, que des résultats négatifs si non nuisibles.
- Il n'y a qu’une manière rationnelle de tirer profit, dans l’intérêt-commun, de la grande accumulation de capitâüx dont disposent les syndicats. Que ceux-ci s’entendent, pour réaliser eh Commun, la grande réforme commerciale qui consiste à supprimer tdus
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- les intermédiaires inutiles, à extirper le parasitisme, et l’argent désœuvré sera bien employé et nous n’aurons plus l’ombre du progrès économique, nous aurons le progrès vrai, celui qui se traduit par une amélioration générale des conditions de l’existence.
- (Finance nouvelle).
- Le Batybius.
- Un savant distingué, M. W. de Fonvielle, rendant compte du meeting tenu tout récemment à Shefïield par une des plus puissantes sociétés scientifiques anglaises, the British Association, signale un discours de M. le professeur Q. J. Allman dont les travaux comme naluraliste sont très remarqués. M. Allman attaque de la manière la plus vive, la théorie de l’évolution telle qu'elle est développée en Angleterre par Huxley et en Allemagne par Haeckel.
- D’après ces outranciers du darwinisme, tous les organismes proviennent d’une sorte de matière informe que la Proserpine, steamer de S. M. Britannique, a rapportée du fond des abîmes océaniques et à laquelle M. Huxley a imposé le nom Bathyiius Haecklü, en l’honneur du célèbre professeur d’Iéna.
- Le BatyHus selon le darwiniste, serait le grand’père de l’homme et de l’huitre. C’est des cellules qui le composent que nous aurions été tirés par l’action persévérante de la concurrence vitale et de la sélection.
- Malheureusement 1 ^Challenger, qui a passé non pas 4 mois comme la Proserpine, à exécuter des sondages imparfaits, mais 4 longues années à fouiller avec des instruments merveilleux tous les dessous du monde, n’a pas rencontré une seule fois le BatyHus, cette chair universelle qui devait remplir le fond des océans. D’après M. Allman ce fameux BatyHus n’aurait jamais existé que dans le fond des bocaux de la Proserpine. C’est une matière inorganisée qui s’était formée par l’action lente de l’alcool sur les matières qu’on avait conservée pour les soumettre à l’analyse.
- C’est ainsi que le désir de justifier l’hypothèse darwiniste peut aveugler un savant de la valeur de M. Huxley.
- LES FERMIERS ANGLAIS.
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- ~ La détresse des fermiers anglais va toujours croissant et c’est par milliers que l’on compte ceux qui sont obligés de quitter leurs fermes sous peine de faillite.
- La crise que subit l’agriculture dans le Royaume-uni n’est ni un incident, ni un accident. Elle est le résultat de causes multiples dont les unes sont avouées par les propriétaires eux-mêmes, mais dont les autres sont niées de la manière la plus formelle.
- Ces causes, ainsi que cela nous semble ressortir des discussions qui s’agitent en ce moment sur la question agricole, seraient au nombre de sept, comme suit.
- * *
- 1° La disette ou insuffisance de récoltes durant les quatre dernières années,
- On estime, en effet, que les fenmers, par suiio de eette disette, ont perdu 85,500,000 livres sterling, (ou
- argent de France, 2 milliards, 137 millions, 500 mille francs).
- 2° La concurrence étrangère.
- Des statistiques officielles établissent que depuis 1840 cette concurrence prend des proportions effrayantes. A cette époque les importations en Angleterre de grains et de provisions de bouche ne s'élevaient en valeur qu’au chiffres de 11 millions de livres sterling, tandis qu’en 1877 elles atteignaient 99 millions.
- Et si l’on considère que l’Amérique, d’où la majeure partie de ces importations arrive, n’est encore sous ce rapport que dans son enfance, on se fera une idée de ce que ce pourrait être dans quelques années.
- Les cultivateurs américains peuvent vendre leur blé à raison de 4 sh. 6 d., ou 5 fr. 62 c. le boisseau, rendu en Angleterre, et ils réalisent encore un joli bénéfice.
- L’année dernière, dans la grande République, il n’y avait pas moins de 38,000,000 d’acres de terres emblavées représentant un total de 26 p. 0/0 de plus qu’en 1877, et actuellement, c’est-à-dire à l’heure où nous écrivons ces lignes, il existe en magasin à Mil-waukee et à Chicago, 250,155 boisseaux de blé de plus qu’il n’y en avait l’an passé à pareille époque.
- Ce qui a lieu pour le bié se présente dans des proportions égales pour l’orge, l’avoine et la viande.
- En 1878, à lui seul, le Canada a expédié en Angleterre 32,115 têtes de bétail, et durant les trois dernières années le nombre de têtes venues d’Amérique s’est accru de 150 p. 0/0. On calcule qu’un éleveur américain pourrait engraisser un taureau en Amérique et le vendre par livre, en Angleterre, plus cher que ne pourraient le faire la plupart des fermiers anglais. On n’attend qu’un signe de la part du commerce anglais pour lui expédier des Etats-unis, 270 milles têtes de bétail toutes prêtes à être embarquées.
- Enfin il est bon de noter que, les voies de communication se perfectionnant et se multipliant, les frais de transport des marchandises venant de l’étranger sont de moins en moins onéreux et que le prix de ces marchandises peut être réduit en proportion.
- N’y a-t-il pas là de quoi faire réfléchir tous ceux dont les intérêts sont plus ou moins solidaires avec les intérêts des fermiers.
- 3° L’élevage du prix des fermages dans les dernières années.
- Par une étrange anomalie, cette élévation du prix de ferme se faisait au fur et à mesure que les frais de culture devenaient plus dispendieux.
- 4* La disproportion des taxes exigées du sol.
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- • De 1857 à 1875, grâce à la bonne culture et aux soins de l’agriculture, les terrains ont acquis une plus value de 20 p. 0/0. Mais comme si le mal devait toujours, par une loi fatale, venir faire échec au bien,-l’impôt a demandé à la propriété réelle durant la période de 1847 à 1877, une surcharge de 26 p. 0/0.
- Le manque de culture d’une certaine étendue de terrain.
- Qn compte en Angleterre 30,332,861 acres de terres non cultivées, n’occupant pas de bras, ne produisant rien et rie payant aucun impôt.
- 6° L’usage, de la part de certains propriétaires, d’exiger le paiement du prix du fermage, un an au moins d’avance, c’est-à-dire avant que le fermier ait rien récolté.
- 7° Enfin l’existence de quelques lois qui sont regardées comme une entrave aux progrès de l’agriculture.
- Ces lois dont il ne nous appartient pas de discuter le mérite, sont les suivantes :
- La loi sur les hypothèques ;
- La loi sur la saisie ;
- Les lois sur la chasse :
- La loi sur les substitutions ;
- Les lois sur la terre ou propriété territoriale.
- Joignons à cela la fièvre de spéculation qui détourne les capitaux de l’agriculture pour les jeter dans les emprunts étrangers, gouffre où se sont en-engloutis d’une manière irrécouvrable 157,000,000 de livres sterling, c’est-à-dire 3 milliards 925 millions de francs, d’une part ; tandis que d’autre part, est encore exposé à être dévoré, au moins en partie, le chiffre plus considérable de 175,000,000 delivres sterling, ou 4 milliards 377 millions, 500 mille francs.
- Ajoutons de plus l’impossibilité pour l’Angleterre, en raison de son climat, de lutter avec succès contre l'Amérique et, pour nous servir d'une expression familière, on verra si le fermier anglais se trouve dans de beaux draps... Et le pauvre journalier, quel sort a-t-il en perspective !
- *
- * *
- Il a été un moment, de 1869 à 1874, où le fermier, eQ dépit de tout, réalisait des bénéfices et vivait largement. Alors il était la poule aux œufs d’or des propriétaires. Mais économies et bénéfices ont dis-Paru et la poule est bien près de mourir de faim.
- Encore une mauvaise récolte et c’est dans l'agriculture une banqueroute générale.
- * ¥
- Certains propriétaires ont conscience de cette situation ; mais d’autres, en plus grand nombre, sem-^eût frappés de cécité et de surdité. Ils ne voient.
- ni n’entendent... Et cependant le flot monte, monte, monte.
- Quant aux fermiers, ainsi que nous en avons dit quelques mots dans un article précédent, ils comprennent (à quelque chose malheur est bon) que leur salut est dans leur union et, sans se rendre compte du principe, ils sentent le besoin de se solidariser ..
- Mieux vaut tard que jamais !
- ¥ ¥
- C’est ce sentiment de solidarité d’intérêts les reliant tous entre eux qui a présidé à une réunion des plus nombreuses de délégués de l’agriculture, tenue il y a quelques mois dans le comté de Warwick.
- Après l’exposé de la situation actuelle et la constatation du danger que courent leurs intérêts dans le présent, danger susceptible de se changer en une catastrophe épouvantable dans un avenir très-prochain, si l’on n'y pare au plus vite par des mesures énergiques, les membres de la réunion ont reconnu que pour en obtenir un résultat satisfaisant, l’on ne devait pas se borner aux efforts isolés de deux, trois, ou d’un plus grand nombre de comtés.
- Il a donc été décidé que le mouvement serait national, le mot est à souligner.
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- Nous disons que le mot est à souligner.
- En effet, les membres de la réunion eussent pu se contenter de se servir de l’expression général au lieu de national.
- Cela eut signifié que la crise actuelle affectant l’agriculture dans les trois parties du Royaume-uni, chacune de ces trois parties devait apporter avec le tableau et le caractère spécial des maux dont elle souffre, le contingent de ses lumières et de ses moyens pour faire cesser ces maux.
- Mais le mot national a un sens beaucoup plus étendu.
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- 11 signifie que les fermiers reconnaissent avoir été trop longtemps indifférents à une politique progressiste. Imprévoyants d’une imprévoyance qui frisait l’égoïsme, aussi longtemps qu’a duré une prospérité factice, ils ont fermé les yeux à l’évidence. Aujourd’hui, le charme est dissipé et il faut entrer dans la réalité.
- « Ils doivent donc s’entendre, se concerter, s’unir pour élire des représentants spéciaux de l'agriculture. L’argent que l’on dépensera à ces élections ne sera pas perdu.
- « Ces représentants devront demander l’abolition de certaines lois mettant obstacle aux progrès de l’agriculture, et la modification de certaines autres oppressives pour les agriculteurs eux-mêmes, fermiers et ouvriers (làbourers).
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- « C’est dans ce sens que la fédération que l’on se propose de former doit se constituer. On n’aboutirait qu’à une coalition ridicule si l’on n’avait pas
- raison des abus existants, »
- C’est avec cette péroraison que la fédération a été votée à l’unanimité.
- C’est, nous le croyons, la première fois que ce langage est tenu par leurs tenanciers aux hauts seigneurs du sol.
- Seraient-ce les cahiers d’un 89 anglais ?
- Qui vivra verra !
- (À suivre). C.-P. Maistre.
- Ligne du Gothard.
- La Nouvelle Gazette de Zurich publie les indications suivantes au sujet du tracé de la voie d’accès au tunnel du Gothard, de Fluelen à Gœschenen.
- Cette voie mesure 38 kil. de développement et s’élève graduellement à 1,109 m. au dessus du niveau de lamer. Jusqu’à Silenen la voie monte relativement peu ; c’est à cette localité que commence le chemin de fer de montagne proprement dit, avec pente maximum de 26 0| 00, qui avec une incroyable hardiesse, et cependant une grande sécurité, passe successivement près d’Amsteg, au-d.essus des gorges profondes du Kerstelenbach, près d’Inschi, au-dessus de celles de la Reuss, puis décrit trois courbes étagées les unes au-dessus des autres à des hauteurs vertigineuses, près de Wasen, sur la gorge sombre de la Maienreuss, et autant de courbes sur les précipices de la Gothardreuss et de la Gœschenenreuss, pour atteindre la hauteur nécessaire, à l’abri des avalanches, tantôt par des galeries perchées sur d’énormes murs de terrassement, tantôt par des tunnels au nombre de 21 et mesurant ensemble près de sept kilomètres et demi.
- Le pont d’Amsteg est jeté à 62 mètres au-dessus du Kerstelenbach, à l’ouverture du Maderanerthal. La ligne débouche per un petit tunnel en amont de-la station de Silenen-Amsteg directement sur le pont, qui repose sur un pilier de fer monté sur socle en roche, passe ensuite sur une haute coupure du flanc de la montagne, traverse par un tunnel, circulaire la pente des avalanches du Brixenstock et arrive par un viaduc à arches puissantes, suivi d’un pont en fer, sur la rive gauche de la Reuss.
- En amont de Gartnellen, au « Saut du moine » on rencontre l’installation des machines destinées à percer le tunnel en spirale qui doit être exécuté sur ce point ; elle est analogue, quoique en de moindres proportions, à celle des machines du grand tunnel ; mais on doit y mettre en œuvre un mode de perforation tout nouveau et perfectionné ; jusqu’à présent on a travaillé à la main.
- C’est près de Wasen que l’aspect de la ligne est plus particulièrement imposant ; trois ponts qui traversent, à des hauteurs différentes, la gorge de la Reuss du Maienthal forment à la fois les entrées et les sorties du tunnel de Kirchberg,.et du tunnel tournant du Leggis-tein, situé bien au-dessus de Wasen ; tout près de là s’ouvrent à leur tour les tunnels et les galeries du Na-seberg, d’où la ligne sort dans le voisinage immédiat de Gœschenen, tête du Grand Tunnel dé 13,900 m. de longueur.
- LÉGISLATION MONSTRUEUSE EN CAS D’ERREUR JUDICIAIRE.
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- Au mois d’octobre 1878, deux jeunes gens, âgés l’un de vingt ans et l’autre de dix huit, étaientjpour-
- ) suivis devant la cour d’assises du Loiret pour viol sur une.enfant de treize ans, et étaient condamnés l’un à 20 ans de travaux forcés, l’autre aux travaux forcés à perpétuité. Ces jeunes gens avaient une excellente réputation. L’accusation portée contre eux étonnait tous leurs concitoyens. Le seul témoignage qui les accusât était celui de la victime, et cette victime n'avait révélé l’attentat commis sur elle que plusieurs jours après le crime. Une année s’était écoulée depuis la condamnation,fquand la jeune fille, qui s’était prétendue violée, commença à proclamer ; l’innocence des deux condamnés. A trois reprises • différentes, le 2 juillet 1879, le 1er et le 8 juillet 1879,
- ; elle signa des déclarations aux termes desquelles ; elle avouait que sa déposition devant la cour d’assises n’était qu’un mensonge. Elle entrait dans les détails les plus précis et les plus concordants et elle déclarait n’avoir aussi audacieusement menti que sous l’empire des menaces de sa maîtresse, qui voulait exercer sur l’un de.s accusés une impitoyable vengeance.
- Une instruction en subornation de témoins fut ouverte contre la maîtresse de la jeune fille ; cette instruction fut faite très rapidement, et abo utit à une ordonnance de non-lieu. En même temps, une instruction en dénonciation calomnieuse, suivie avec un zèle minutieux, fut ouverte contre la jeune fille, contre le frè-re de l’un des condamnés et contre un homme d’affaires, qui avaient voulu démontrer l’erreur commise par la cour d’assises du Loiret. Cette instruction aboutit au renvoi de trois prévenus devant le tribunal correctionnel de Montargis. Le tribunal acquitta les trois prévenus.
- Entre ce jugement correctionnel et l’arrêt de la cour d’assises d’Orléans, la contradiction est manifeste. Si la jeune fille a injustement accusé les deux jeunes gens devant la cour d’assises, elle a justement accusé sa maîtresse devant le tribunal correctionnel. Le tribunal déclare qu’elle a dit la vérité en accusant sa maîtresse ; il déclare donc implicitement qu’elle a menti en accusant les jeunes gens en cour d’assises. Mais la cour d’assises a admis que la jeune fille disait la vérité en accusant les prévenus, et son arrêt déclare implicitement qu’eU0 a menti en se rétractant devant le tribunal correctionnel. Et pourtant, il n’jaiira pas de révision du procès ; il n'y aura pas un nouveau débat criminel) ou les condamnés pourront démontrer leur innocence. Il restera dans deux greffes d’un même département deux décisions judiciaires, qui se contredisent formellement, sans qu’un nouveau procès fasse 1® lumière, proclame la vérité et anéantisse la sentence» si cette sentence renferme une erreur.
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- Notre Code d’instruction criminelle n’admet que trois hypothèses donnant ouverture à une demade de révision :
- P lorsque, après une condamnation pour homicide, on découvre l’existence de la prétendue victime de l’homicide ;
- 2° lorsque deux arrêts contradictoires condamnent deux accusés pour un même crime ;
- 3° lorsque des témoins à charge entendus devant la cour d’assises ont été condamnés pour faux témoignage .
- L’excessive parcimonie avec laquelle notre législation admet la révision des procès explique la rareté des constatations d’erreur judiciaire. Pour qu’un témoin soit condamné pour faux témoignage, il faut que ce témoin s’expose à l’emprisonnement en rétractant son mensonge. Pour que deux accusés soient frappés par deux arrêts contradictoires pour un même crime, il faut que le criminel s'expose par des aveux à aggraver sa peine. Nos lois sont vraiment trop confiantes dans les remords des criminels et des faux témoins ou trop peu désireuses de voir reviser les procès pouvant contenir des erreurs judiciaires.
- Dans l’affaire de Montargis, aucune poursuite en faux témoignage ne sera exercée contre la jeune fille, et par conséquent l’arrêt de la cour d’assises d’Orléans ne sera pas révisé, La clémence du Président de la République pourra rendre la liberté aux condamnés de la cour d’assises du Loiret. Mais la grâce est un bienfait accordé au repentir et n’est pas une réparation donnée à l’innocence • Elle laisse subsister la condamnation et par conséquent ia flétrissure. Les condamnés d’Orléans pourront aussi être réhabilités dans l’avenir. Mais la réhabilitation, qui ne peut être accordée qu’après de longues années, est aussi un mode de pardon et n’est pas une réparation. L’innocent ne demande pas â être réhabilité, à être gracié, à être pardonné. Il ne demande à la justice que de reconnaître la vérité. Cette vérité doit être manifestée, proclamée en pleine lumière, au grand jour de l’audience, à la suite d’un débat public, dans la forme solennelle qui a une première fois affirmé la culpabilité et qui doit reconnaître l’innocence. La révision de son procès est la meilleure garantie donnée au condamné contre la possibilité d’une erreur judiciaire. Elle est la seule réparation qui puisse lai être accordée.
- L'affaire de Montargis ne montre-t-elle pas qu’il faut étendre les cas de révision prévus par le Code d’instruction criminelle ? Ne prouve-t-elle pas qu’il faudrait admettre la révision des procès criminels dans un quatrième caslorsqu'un arrêt de cour d assises se trouve en contradiction manifeste dv.ee
- une autre décision judiciaire 1 Ne serait-il pas juste, lorsqu’une cour d’assises déclare coupable un accusé qui, par une autre sentence d’une autre juridiction, est indirectement reconnu innocent, de rouvrir le débat, de recommencer la procédure et de renvoyer à nouveau le condamné devant une cour d’assises ? Les jurés sont investis à la fois d’une magistrature temporaire et d’un pouvoir absolu. Ils prononcent sans appel. Limiter trop strictement les cas de révision c’est proclamer l’infaillibilité du jury. Admettre la révision dans l'hypothèse où une contradiction manifeste existerait entre deux décisions judiciaires, ce n’est pas ouvrir la porte à d’interminables débats et à d’innombrables procès en révision. En fait, cette contradiction est rare. En droit, il ne suffirait pas de l’invoquer, il faudrait la démontrer pour obtenir la^évision d’un procès. La cour de cassation, régulatrice de la jurisprudence, aurait à décider, comme dans l’hypothèse prévue par l’art. 443 du Code d’instruction criminelle, si les deux décisions judiciaires ne peuvent se concilier, s’il y ,a liau de casser l’arrêt, et de renvoyer l’accusé, pour être procédé sur l’acte d’accusation subsistant, devant une autre cour d’assises que celle qui a prononcé la condamnation. Ainsi se trouveraient sauvegardés à la fois les droits du condamné et l’intérêt de la justice, confondus dans la décision à intervenir, de même qu’ils sont confondus dans la vérité des principes. Il faut en effet se pénétrer de oetto vérité que, si un condamné a un intérêt personnel très considérable à faire proclamer son innocence, la solidarité qui unit tous les citoyens d’une même nation doit faire considérer une erreur judiciaire comme un malheur social.
- 11 faut que les parquets et les juges d’instruction soient pénétrés de cette vérité, qu’il vaut mieux laisser échapper dix coupables que condamner un innocent. Dans les pays barbares, chez les peuples primitifs et dans les temps troublés, les nécessités de la défense sociale peuvent justifier les rigueurs de la répression. Plus un peuple avance en civilisation, et plus sa législation pénale doit être empreinte du respect de la liberté individuelle et de la crainte de commettre une erreur judiciaire. Il faut que l’autorité de la chose jugée ne soit plus pour les magistrats un fétichisme, mais une présomption, ainsi que le veut la maxime : res judieata pro veritate habe-tur. C’est ainsi que la liberté individuelle, proclamée par toutes nos Constitutions et étroitement limitée par nos lois, sera enfin entourée des garanties que peuvent réclamer les citoyens d’un pays libre. Notre législation ne-donne pas. à l’accusé des moyens suffisants pour prouver son innocence; elle ne donne pas
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- au condamné les moyens nécessaires pour obtenir la réparation de l’erreurjudiciaire dont il a été victime. Il est certain que l’esprit despotique, qui a inspiré les auteurs du Code pénal et du Code d’instruction criminel'e, est la première cause du mal signalé depuis le commencement du siècle par tous les esprits libéraux. Mais il est également certain que les habitudes, les traditions et les préjugés de la magistrature ont singulièrement aggravé les imperfections de nos lois. Il appartient à la République de réformer notre législation criminelle et de modifier l’esprit du corps judiciaire. C’est un devoir qui s impose au gouvernement républicain, et l’accomplissement de ce devoir sera son honneur. [Le Temps).
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- AVIS DIVERS.
- Le lundi 22 septembre, à huit heures précises du soir, dans la salle des Amis de l’Instruction, à Genève, la Ligue internationale de la paix et de la liberté tiendra un Meeting et une conférence auxquels sont invités tous les Amis de la paix et de la liberté.
- La Conférence sera faite par M. Zygmund Milkowski,
- membre du Comité central, qui a choisi pour sujet : le
- Traité de Berlin et les Slaves du Sud.
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- Oongrèsübre et laïque de l’Education.
- En raison des vacances, la Commission du Congrès libre et laïque de l’Education (2e session), vient de décider la remise du Congrès au 16 octobre prochain. — On trouve des cartes d’adhérents, au secrétariat, 15, fau-fourg Montmartre.
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- M. E. Potonié et Mlle Eugénie Pierre nous prient d’annoncer qu’ils ont cessé de faire partie de la rédaction du Travailleur de Montpellier, devenu quotidien. Incessamment paraîtra sous leur direction, le Travailleur des villes et des campagnes, journal hebdomadaire.
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- Le livre des baisers par Victor Billaud, 1 vol. in-12 avec une eau forte et 39 dessins à la plume par Henry Somm. A Royan (Charente-Inférieure) chez l’auteur. Prix : 5 fr.
- Nous l’avons dit à plusieurs reprises et nous ne nous lasserons pas de le redire : la France n’occupera réellement le rang qu’elle doit tenir que lorsque la province
- se sera affranchie de la tutelle de Paris. Il est indispensable au développement d’une nation que le mouvement intellectuel au lieu d’être concentré dans la capitale s’étende au territoire toat entier. Si l’Allemagne a tenu une grande place dans l’essor de la pensée humaine c’est à sa décentralition intellectuelle qu’elle le doit. Le jour où Weimar, Jéna, Leipzic, auront capitulé au profit de Berlin, l’état intellectuel de l’Allemagne sera considérablement obscurci.
- Ces réflexions, qui peuvent paraître un peu générales nous sont venues à l’esprit en lisant le Livre des baisers que nous adresse un de nos confrère en journalisme M. Victor Billaud. ’
- Depuis longtemps la province n’avait rien produit d’aussi exquis. La forme et le fond y rivalisent de délicatesse. Le volume est un petit chef-d’œuvre de typographie ; les poésies qui le composent sont un charmant bouquet de fleurs colorées et odorantes. Aucune trivialité ; aucune banalité ; aucun prosaïsme : de la poésie vraie, de l’art vrai, et, par places, quelques grains de sel gaulois dont le croustillant est adouci avec beaucoup d’art.
- M. Billaud est un poète plein d’originalité. Il y a bien dans ses vers certains scrupules de délicatesse qui rappellent les Charmeuses d’André Lemoyne et quelque tendance folichonne qui remet en mémoire certaines des Chansons des rues et des bois de Victor Hugo, mais ce petit air de famille n’est saisissableque par quelqu’un de très exercé; d’ailleurs le rapprochement est flatteur pour M. Billaud et si nous nous le permettons c’est plus à titre de compliment qu’à titre de critique.
- Si nous avions quelques reproches à adresser à notre cher confrère de Royan, ces reproches seraient bien minimes. Nous lui dirions que parfois sa crainte de tomber dans l’ornière du banal, ou du prosaïque le fait cotoyer de trop près l’abîme de la préciosité. Qu’il prenne garde; il n’y est pas tombé jusqu’ici, mais il suffirait peut être d’un faux pas pour qu’il s’engageât sur la pente qui y mène. Ce serait bien dommage, mais nous comptons qu’il n’en sera rien, car un homme prévenu en vaut deux.
- Un autre petit reproche que nous pourrions faire à ces poésies, c’est de ne pas avoir autant de pensée que de sentiment. La note est charmente, mais elle un peu trop la même. Une ou deux pièces d’un genre «m peupks pensé relèveraient la valeur de ce volume. Nous savons admirer tout aussi bien que d’autres le galbe élégant et la limpidité parfaite d’une coupe de cristal taillé; nos yeux sont même enchantés quand un rayon de soleil colore comme autant d’arcs en ciel les facettes du cristal, mais nous avouons en toute humilité que la coupe nous paraît ne rien perdre de son charme si elle contient un vin généreux.
- Peut être M. Billaud pense-t-il en cela comme nous ? C’est ce que l’avenir nous apprendra. Il est trop vrai poète pour ne pas tenir compte d’une observation bien fondée.
- En attendant, félicitons-ie d’avoir prouvé que la poésie trouve, dans les jardins embaumés d’une petite ville, et au bruit des vagues de l’Océan, un sol aussi favorable pour l’épanouissement de ses fleurs, que sur l’asphalte d’un boulevard, au milieu du fracas des omnibus et des beuglements de la trompe des tramways.
- E. C.
- Le Directeur-Gérant : Godin
- Saiat-yuentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 5 OCTOBRE 1879
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Gruise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou dâ mandats de poste, dont le talon sort de quittance.
- France Pays d’Europe
- Un an. . Six mois . Trois mois.
- 10 f. 6 3
- Un an.
- 11 f. »»
- Autres pays
- Un an . . . . 13 f.
- 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS .
- 32, rue Serpente, SI
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed.THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- BUREAU PRINCIPAL
- X GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- SOMMAIRE
- Résurrection du péril social. — Semaine politique. Réforme de l'enseignement universitaire. — Les fet miers anglais. — Du rôle historique de la femme. Les titres de noblesse. — Initiative politique. — La paix dans le Zululand. — Variétés.
- RÉSURRECTION DU PÉRIL SOCIAL.
- Depuis quelques jours la presse réactionnaire est en proie à des transes continuelles. Elle ne peut plus avoir un instant de quiétude. Soir et matin elle fait pleuvoir sur la tête de ses infortunés lecteurs une averse de pronostics sinistres. Les lamentations de Jérémie, les prédictions d’Ezechiel contre Tyr ou celles de Nahum contre Ninive ont trouvé en elle, une précieuse continuation. Ah ! c’est qu’elle vient de faire, paraît-il, une découverte aussi imprévue que terrifiante. Le péril social que l’on croyait mort et enterré a donné de nouveaux signes de vie. Que dis-je? Il a ressuscité.
- C’est M. Louis Blanc qui est l’auteur de tout L mal; c’est lui qui, semblable à la pythonisse d’Endor, a fait dresser aux yeux de ces nouveaux Saül le spectre de cet autre Samuel. Et comme jadis Saül les témoins de cette évocation sont tombés à la renverse de saisissement et de stupeur.
- Toutefois nous nous permettons de nous demander si dans cet effroi il n’y a pas un peu, et même beaucoup de parti-pris. Il nous paraît douteux que tous ces trembleurs tremblent de bonne foi. Il nous semble qu’après avoir si obstinément poursuivi le péril social durant le régime du 24 mai et durant celui du 16 mai, ils devraient avoir plus de confiance dans l’œuvre qu’ils ont faite. Eh quoi ! vous avez privé la France pendant plusieurs années de toutes ses libertés, vous avez dissous les associations, vous avez interdit les conférences, vous avez bâillonné les journaux, vous avez édité le Bulletin des communes, vous avez organisé des pèlerinages splendides, vous avez appelé à votre secours la Vierge Marie en personne, et tout cela n’a pas suffi pour étouffer à jamais le péril social ! Ah ! il faut convenir que vous n’avez pas eu de chance !
- Ainsi, pour que le péril social ressuscite il 'suffît qu’un citoyen très-pacifique de sa nature se rende à Marseille, y prononce un discours, y expose un programme. En ce cas c’est que le péril social a le sommeil bien léger.
- Mais ce discours que donc est-il? Mais les réformes qui y sont demandées de quelle nature sont elles donc ? Mais oe programme que peut-il contenir de si terrifiant que la presse des anciens partis ne trouve plus en sa présence d’expressions assez énergiques pour dépeindre l’intensité de ses appréhensions ?
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- Mon Dieu, nous l’avons lu, nous l’avons même relu, et nous n’y avons rien trouvé qui pût, même de loin, inspirer les transes plus ou moins sincères auxquelles nous assistons. Il n’y a pas une seule ligne qui soit de nature à effaroucher un lecteur de bonne foi. Et cependant, au moyen de ce discours, on cherche à terrifier les lecteurs candides.
- Pour nous, il ne contient rien que nous ne puissions signer des deux mains. Toutes les réformes qu’il demande, toutes sans exception, ont été demandées dans le Devoir. La forme dont les revêt M. Louis Blanc est sans contredit plus heureuse, plus concise, plus incisive, que celle dont le Devoir les avait revêtues, mais le fond est identique,
- Afin de mieux établir cette identité, nous croyons devoir reproduire dans nos colonnes la partie essentielle de ce discours.
- Voici ce progra'mme :
- PROGRAMME DE MARSEILLE.
- Pour que la République portât ses fruits, il fau-^ drait :
- Que l’instruction primaire fût non-seulement obli* gatoire, gratuite et laïque, mais professionnelle, et dirigée de manière à favoriser l’éclosion des aptitudes diverses, la liberté des vocations;
- U faudrait que le principe de la représentation des minorités fût introduit dans la pratique du suffrage universel ;
- Que par l’établissement d’un impôt unique, on réalisât l’exacte proportionnalité des charges ;
- Que ce qui est de sa nature service public ne fût plus affaire de spéculation privée ;
- Que le régime des privilèges et des monopoles, qui ajoute aux inégalités naturelles des inégalités constitutionnelles, fit place à un régime qui assurerait, à tous l’égal développement de lears facultés inégales;
- ïl faudrait que la société cessât d’imprimer à ses erreurs possibles le sceau de rirrévoeabilité et que la peine de mort fût abolie ;
- Qu’on indemnisât tout citoyen victime d’une erreur judiciaire reconnue; que dans l’administration de la justice, on ôtât à la gratuité le caractère d’une aumône ;
- Il faudrait que, dans la famille, la puissance paternelle ne fût plus la négation des droits sacrés de la mère ;
- Que l’émancipation civile^des Tempes ait lieu ; ,
- Que l’indissolubilité du mariage ne servît plus de
- prétexte, d’excuse ou de provocation à sa dissolution morale, st que le divorce fût rétabli ;
- Enfin, et surtout, il faudrait qu’on s’étudiât à ré. soudre la grande question, la question suprême de savoir s’il n’est pas conforme à la justice qu’il y place pour tous au banquet de la vie, et que la ri. chegse créée profite au travail qui l’a créé ; si Uc ordre social fondé sur la solidarité des intérêts et l’harmonie des efforts ne serait pas préférable à celui qui nous montre la société transformée en un vaste champ de bataille, l’industrie réduite à n’être piUs qu’une loterie_meurtrière; l’écrasement des faibles décoré mensongèrement de ce beau nom : la Liberté1 si l’association des forces substituées à leur antago. nisme n’aurait pas pour double résultat d’affranchir le travailleur et d’éviter l’immense déperdition de capitaux qu’entraîne le déchaînement de tous les in-térèts se battant au sein des ténèbres ; si la misère n’est pas une forme de l’esclavage, ia dernière, et si ceux qui ont cessé d’être esclaves, puis d’être serfs, ne doivent pas ceseer d’être prolétaires.
- Cette question pour moi n’est pas douteuse, et je dis bien quand je dis que c’est là la grande, la suprême question ; car elle embrasse toutes les autres, elle les contient, elle les résume ; car elle se trouve posée aujourd’hui devant notre siècle, comme le furent devant les siècles antérieurs celles de l’escla vage à détruire et du servage à supprimer; car c’est par milliers qu’on les compte en France, en Angleterre, en Allemagne, en Rassie, en Espagne, dans le nouveau monde, partout, les travailleurs manuels dont elle occupe et tourmente la pensée ; car son incomparable importance, attestée par le nombre toujours croissant des chambres syndicales, l’est encore par les congrès ouvriers.
- Est-ce à dire que nous devions dédaigner les réformes partielles et les améliorations successives, n’avoir aucun égard à la nature des circonstances environnantes, ne tenir aucun compte des moyens d’application, procéder, en un mot, comme si nous n’avions qu’un pas à faire pour être dans la terre promise ? Non ! non ! des aspirations généreuses mais vagues ne sauraient tenir lieu de réformes pratiques. L’importance même de la question sociale donne la mesure des difficultés que sa solution çW' sente. Elle est trop compliquée pour être résolue d’un coup.
- Elle est trop vaste pour être resserrée dans telle ou telle conception particulière. Elle touche à trop d’intérêts pour qu’il y ait chance de la résoudre autrement que par le concours de tous les hpmihe» de bonne volonté. Mais défions-nous/dies ^I°l1lies partielles qui ne se rattachent pas à un ensemble de
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- doctrines bien définies. Souvent un palliatif n’est qu’une déception. Déplacer le mal, ce n’est pas le guérir.
- Que d’exemples je pourrais citer du danger de ces remèdes qui n’en sont pas ! En Angleterre, la loi des pauvres n’a fait que changer la miséricorde en châtiment, elle n’a fait, chose horrible, qu’ajouter à la liste des crimes le crime de pauvreté.
- Avançons-nous donc vers l'avenir, mes chers concitoyens, avec prudence, mais d’un cœur résolu, sans prétendre brûler l’étape, mais l’œil toujours fixé sur l!liorizon, et sans jamais perdre de vue les principes.
- Ce n’est pas, en effet, un vain mot que le mot principe. Est-ce donc un vain mot que les savants, donnent pour base à leurs recherches, lorsqu’ils s’appliquent à rattacher les vérités de détails aux vérités fondamentales qu’ils nomment principes $ Etait-ce d’un vain mot que croyâit se servir Montesquieu, lorsqu’il écrivait son beau livre sur les pnn-cipes des divers gouvernements, et Pascal lorsqu’il affirmait que l’omission du principe mène à l’erreur ? Le fait est que les principes ont une valeur pratique dont les esprits superficiels peuvent ^euls méconnaître l’importance. Les principes sont à l’homme politique ce que la boussole est au navigateur ; ils marquent la direction qu’ont à suivre les peuples en route pour la liberté.
- Nos lecteurs peuvent voir qu’il n’y a rien dans ce discours qui soit de nature à faire naître des appréhensions.
- L’orateur demande que l’on s’avance vers l’avenir « d’un cœur résolu, l’œil toujours fixé sur l’horizon et^sans jamais perdre de vue les principes », mais il demande aussi que l’on s’avance « avec prudence et sans prétendre brûler l’étape. »
- Ces recommandations sont assez claires pour (iu’aucun homme de bonne foi ne puisse se méprendre sur leur portée. Elles tiennent compte des exigences de la situation. Elles sont conformes aussi à cette grande loi de continuité ^Ul foit que rien de durable ne peut être réalisé 85118 transition. En mécanique on enseigne que co que l’on gagne en vitesse on le perd en force.
- on est de même en- matière sociale. La pré-^Pitation s’y montre toujours fatale au succès, la nécessité d’éviter toute précipitation prouve pas qu’il faille ne jamais se mettre ^Qr^ue La Fontaine atteint le » elle y arrive même plus vite malgré sa
- marche lente que le lièvre avec sa course précipitée. Mais il y a des raisons à cela : c’est parce qu’elle est partie à temps, qu’elle a marché droit devant elle,, aussi vite qu’elle pouvait aller et sans s’arrêter une minute en chemin.
- En est-il de même de la marche politique que suivent nos gouvernants. Pas le moins du monde. Non-seulement ils affichent une prédilection toute particulière pour l’allure de la tortue, mais encore ils ont eu soin dé partir en retard et ils n’épargnent aucune occasion de s’arrêter le plus fréquemment et le plus longuement possible en route.
- Et c’est parce qu’un orateur aimé du public vient demander qu’on accélère cette allure, c’est parce qu’il signale dans ce programme la nécessité et l’urgence où l’on se trouve d’étudier la question sociale, c’est à cause de cela que l’on crie au péril social. C’est tout simplement absurde.
- Il est vrai que le mot de question sociale est prononcé par M. Louis Blanc et que ce mot a le privilège d’agacer les nerfs de beaucoup de gens. On se refuse à convenir qu’au-dessus des faits politiques qui se succèdent au jour le jour, au-dessus de la compétition des partis, des personnalités et des principes purement politiques, il y a des questions d’un ordre supérieur, des questions de morale, des questions de justice, qui résumées, fondues en un seul tout, constituent la question sociale.
- Mais la question sociale est une chose et le péril social, s’il existait, serait une autre chose. Il n’est pas complètement impossible qu’un jour ou l’autre, si l’on persiste dans la tactique actuelle, on voie un certain péril venir compliquer la question sociale. M. Vacquerie n’a pas exagéré lorsqu’il a dit que de la question sociale qu’elle « est la question urgente, la question menaçante, la question de vie ou de mort. Ici comme dans la fable antique, le sphinx ne pro-pose pas seulement l'énigme, il l'impose. Il faut
- LA RÉSOUDRE OU ÊTRE DÉVORÉ. »
- Cette éventualité « d’être dévoré » ne se produira que si on le veut bien. Il suffit pour la conjurer de répudier la tactique tenue actuellement à l’égard de la question sociale. A la surdité systématique opposée jusqu’ici aux reven-
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- dications ouvrières, substituons un sincère désir d’être équitable envers chacun; examinons ouvertement, loyalement, ce qu’il y a de légitime dans les plaintes des travailleurs. Si de ce débat il appert que rien ne peut être fait par l’Etat pour l’amélioration de leur sort, les travailleurs n’auront plus qu’à se résigner ; si au contraire il appert du débat que les rapports économiques actuels ne sont pas dans leur assiette légitime, alors il importera de les y ramener et de conjurer par cela même toute éventualité de « péril social. »
- Ne l’oublions pas, la vérité est la puissance suprême et la loyauté est la meilleure des politiques. La morale est la vraie base de la sécurité. Il n’y a pas de péril social possible là où la justice est la pierre angulaire des institutions.
- Ed. Champury.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- L’incident du fort. Lomont. — Au cours de son voyage dans l’Est, M. Lepère, ministre de l’intérieur, aurait prononcé, en visitant le fort Lomont, quelques paroles empreintes de chauvinisme, dont la presse réactionnaire s’est emparée, alléguant qu’elles étaient menaçantes pour l’Allemagne. Il convient, tout d’abord, de faire observer que les paroles dont il s’agit ont été inexactement rapportées. En [second lieu, à part quelques organes étrangers, sans importance, personne ne s’est ému du langage de M. Lepère, qui s’est en réalité borné à dire que nous étions fiers de savoir que nous pourrions nous défendre si un jour nous étions attaqués. Comme l’a dit avec raison, un prussien Berlinois, les paroles de M. Lepère ne sont que l’expression d'un sentiment de satisfaction très naturel que partagent tous les Français : le sentiment que désormais la France est à l’abri d’une invasion. L’expression de ce sentiment n’implique en aucune façon pour les voinsins de la France une menace d’attaque partant du côté français.
- Quoi qu’il en soit, il nous semble que la tournée oratoire de M. Lepère et de M. Ferry est un peu longue et qu’il y aurait avantage à moins se dépenser en discours.
- Le» manifestation» royalistes. — On
- sait que le 29 septembre est le jour anniversaire de la naissance du comte de Chambord. Des banquets plus bruyants que nombreux out été organisés, à ce propos, dans plusieurs quartiers de Paris et dans diverses villes de France où la légitimité compte encore quelques partisans.
- Les journaux royalistes chantent avec un lyrisme éperdu ces manifestations culinaires ; ils énumèrent complaisamment les banquets, célèbrent l’enthousiasme des convives, la finesse des menus, reproduisent, sans en omettre un mot, les longs discours des orateurs légitimistes, le tout sans réussir à inspirer au public, un peu étonné, le moindre intérêt pour ces interminables comptes-rendus. La presse bonapartiste n’a pas voulu passer sans protestation les invitations adressées aux impérialistes de passer dans le camp légitimiste : l'Ordre déclare ne pas comprendre qu’on suppose moins de
- fidélité aux prétoriens du prince Jérôme qu’aux chevan. légers de Henri V. Quant a la presse libérale, elie nà prend guère plus au sérieux les coups de langue que le, coups de fourchette. ‘ 5
- Ajoutons pour être complet, que le porte paroles de' princes d'Orléans, M. Hervé, directeur du Soleil a refuJ d’assister *au banquet organisé à Chambord, ce quj remis sur l’eau la vieille question de la fusion La presse, faute d’autre aliment, s'est occupé Je cette af. faire avec un soin qu’elle eût pu mieux employer. Q^j pense à la fusion, à cette heure?
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- L«e Parlement. — Bien que le Parlement ait encore devers lui deux grands mois de vacances, on commence déjà à se préoccuper des travaux d’installation des Chambres à Paris, au point de vue de l’influence que l’état de ces travaux peut exercer sur la date de l’ouverture de la session. Les nouvelles chambres seront-elles prêtes, et la session sera-t-elle ouverte à la fin de novembre ou au commencement de décembre? U paraît qu’à la questure même ou n’est pas encore sur ces deux points. Il faudra une entrevue des présidents des Chambres et du président du Conseil des ministres pour fixer la date précise de la réunion du Parlement ; un décret du président de la République fera ensuite la convocation pour l’époque convenue ; mais ce qui est certain dès à présent, c’est que la session ne durera pas plus d’un mois. Vers le 25 décembre, en effet, les Chambres devront se séparer suivant l’usage pour prendre les vacances du jour de Pau. Or, un délai d’ua mois sera juste suffisant pour discuter au Sénat le budget de 1880, qui n’a encore obtenu jusqu’à présent que la sanction de la Chambre. Il faut s’attendre, en effet, à des débats animés, qui prendront un temps assez long. La discussion de la loi Ferry que tout le monde attend ne pourra donc venir qu’en janvier 1880 au plus tôt.
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- La situatioa financière. — Si quelqu’un pouvait douter de la solidité en France de la fortune publique et privée, et de la vigueur exceptionnelle avec laquelle notre pays supporte la crise commerciale qui pèse sur le monde entier, il suffirait de comparer la progression croissante chez nous des recettes publiques avec leur décroissance ou leur état stationnaire dans un si grand nombre de pays.
- Laissons de côté l’Allemagne, où l’Etat est réduit à créer ou à augmenter les impôts pour joindre, à grand peine, les deux bouts.
- Mais la riche et puissante Angleterre voit ses recette» faiblir tandis que celles du Trésor français s'accroissent Nous avons sous les yeux le tableau officiel des rentrée» i du Trésor britannique pendant les six premiers mois de l’année courante. Elles dépassent les recettes de 1*° dernier de 101,250 francs ; mais si le taux de Yinc0 fax (impôt sur le revenu) n’avait pas été élevé cette née, il s’en serait fallu de plus de 18 millions de frau*> que le chiffre de l’an dernier fût atteint. i;
- En France, au contraire, dans les huit premiers nn): de 1879, les recettes ont dépassé de 46 millions etd«®|
- ' celles de 1878, et de 96 millions et un tiers les évalü tions budgétaires. Cependant, au lieu d’augmenter *• impôts, comme l’Angleterre, là France les avait nués. Nous avons donc beau diminuer nos impôts,0 recettes s’accroissent toujours. e
- Telle est la situation qu’assure au pays le gourera ment républicain, dont les légitimistes et les bonap listes répètent cependant, chaque jour, qu’il est la 1“^' de la France.
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- La crise religieuse en Belgique —
- journaux catholiques belges publient la traduction plète des instructions envoyées par les évêques a clergé au sujet de l’application de la nouvelle l’enseignement primaire. Ces instructions, dlseU ^ ayant été incomplètement sinon inexactement r r ( duites, il importait ae les faire connaître intégral*
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- par malheur, le texte qu’ils en donnent n’est pas de na-< re a corriger la mauvaise impression que les résumés tuaient produite. Le clergé belge n’hésite pas à user et ^abuser des armes spirituelles dans un intérêt de domination temporelle.
- Les journaux libéraux belges nous ont apporté, de r côté, le texte d’un important discours, prononcé vendredi à la distribution des prix des concours géné-aux par le ministre de l’instruction publique M. Van ïlumbéeck. Un passage qui se rapporte à la récente loi fur l’instruction primaire, loi à laquelle le clergé belge a déclaré la guerre, a été couvert d'applaudissements.
- Le ministre a constaté que cette loi a pour objet de restituer à l’Etat l’indépendance qu’il doit conserver, dans l’enseignement comme ailleurs, en face de l’Eglise^ et d’enlever au clergé catholique des privilèges qu’il exerçait au détriment des droits de l’Etat, et de ceux des autres religions.
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- jLe désarmement général. — Le télégraphe prend le Soin superflu, de nous mettre en garde conUe une nouvelle à sensation publiée par un journal autrichien et d’après laquelle M. de Bismarck aurait parlé à Vienne de proposer à l’Europe un désarmement général. Les armements sont aujourd’hui à peu près complets partout, et pour la plupart des puissances européennes fis consistent principalement dans l’organisation même du service militaire.
- Pour désarmer, il faudrait changer les législations et dépenser pour défaire presque autant qu'on a dépensé t*mr créer. L’idée prêtée au chancelier ne soutient donc pas l’examen. La vérité est qu’en dehors de l’alliance austro-allemande, on ignore encore entièrement les résultats précis du voyage de M. de Bismarck à Vienne. Au surplus, le prince vient de rentrer à Berlin, et probablement la lumière ne tardera pas à se faire à tous des yeux.
- Certes il nous aurait été doux de pouvoir annoncer qu’un personnage politique aussi important que le chancelier de l’Empire allemand a pris résolument parti contre cet horrible fléau qu’on appelle la guerre; malheureusement nous sommes plus loin que jamais de voir l’Europe se prêter a la réalisation des vœux des amis sincères de la paix des peuples.
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- Les élections prussiennes. — Le résultat des élections primaires pour la Chambre des députés de Prusse qui ont eu lieu cette semaine, ne sera complètement connu gue d’ici à quelques jours.
- Partout on constate de très nombreuses abstentions. A Berlin, le quart ou le tiers au plus des électeurs inscrits ont voté. Les progressistes l’emportent d’ailleurs dans toutes les circonscriptions de la capitale.
- Les libéraux-nationaux sont battus à Cologne par les ultramontains et à Posen par les progressistes. Ils conservent leurs positions à Dantzig, Elbing, Stettin, Hanovre, Cassel, Krefeld, Barmen, Elberfeld, Glèves. L’opposition attend avec confiance le résultat des élections. Bien que les fonctionnaires et les protectionnistes aient exercé sur le corps électoral une pression considérable pour assurer le succès des candidats agricoles; on sait, en effet, que le mot d’ordre donné par lès feuilles officieuses était : « Pour ou contre Bismarck. »
- Nous saurons sans doute, dans les premiers jours de la semaine prochaine si la Prusse est pour ou contre le chancelier, dont la politique « à cent actes divers » étonne autant son pays que le monde, et prépare à l’Europe tant de surprises et de coups de théâtre.
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- L’Allemagne et le "Vatican. — Cette semaine, M. de Bismarck a eu, à Vienne, avec le nonce apostolique, M. Jacôbini, chancelier du Saint-Siège, un assez long entretien. On ne sait pas encore quelle en a été la teneur et s’il a été favorable aux catholiques. Ce fait, néanmoins, a éveillé dans les cercles cléricaux de Berlin de très sérieuses espérances.
- La Germania, pourtart, croit devoir avertir ses lecteurs de ne pas se laisser aller à des illusions qui seront certainement déçues. « Le peuple catholique allemand, dit la feuille ultramontaine, veut absolument l’abrogation des lois néfastes de mai et ne se laissera pas endormir dans une fausse sécurité. Il attend avec confiance lu réunion des Chambres où le centre se présentera au moins avec son ancienne majorité. Les conférences qui viennent d’avoir lieu ne changeront rien à ce dilemme : ou la cessation du Culturkampf ou la continuation de la lut.te que^ les catholiques soutiennent et soutiendront avec la même persévérance et la même confiance en Dieu, jusqu’au jour oji l’Eglise aura recouvré toute sa liberté. »
- On voit que les choses en sont toujours au même point.
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- L’armé© aiitricliienKO. — Le gouvernement austro-hongrois se dispose à présenter au Parlement autrichien et au Parlement hongrois un projet de loi qui réglerait pour dix années la composition de l’armée commune aux deux Etats, autrichien et hongrois. D’après la législation actuelle, l’effectif sur pied de guerre est de 800,000 hommes, et le contingent actuel de'95,500 hommes, sur lesquels 80,000 seulement sont incorporés à l’armée active. Les dépêches quf mentionnent le projet nouveau n’indiquent pas clairement si ces chiffres sont maintenus ou changés. Mais elles sont précises sur ce point que le vote à demander aux Parlements produirait son effet pendant dix années consécutives.
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- L’Allemagne et l’AutrlcIui. — Le voyage de M. de Bismarck à Vienne fournit encore matière aux polémiques des politiciens.Plusieurs journaux de Vienne et de Berlin s’occupent sérieusement du traité de commerce à conclure entre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, traité dont le voyage à Vienne du prince de Bismarck doit, paraît-il, hâter la conclusion. Ilsfont remarquer que l’occupation par l’Autriehe-Hongrie de la Bosnie, de l’Herzégovine et du Sandjak de Novi-Bazar, ainsi que le prolongement futur des chemins de fer autrichiens dans la Turquie d’Europe, vont créer, dans peu de temps une situation privilégiée aux commerce autrichien, situation dont l’Allemagne pourrait profiter, si elle se liait fortement avec l’Autriche-Hongrie par un traité de commerce et une convention de chemins de fer. Les deux pays pourraient alors, disent-ils, faire au reste de l’Europe une redoutable concurrence commerciale dans la Turquie d’Europe.
- Un journal de Berlin, suivant cette idée jusqu’au bout, développe même le plan, un peu chimérique, d’une union douanière entre T Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la péninsule des Balkans. Une union de ce genre, serait, dit-il, préférable à tout traité de commerce ; car, les avantages qu’elle procurerait aux parties contractantes, les autres Etats ne seraient pas en droit de les réclamer pour eux, en invoquant la clause « du traitement de la nation la plus favorisée », traitement qui leur est acquis en vertu des conventions commerciales déjà existantes. Est-ce là ce que M. de Bismarck est venu négocier à Vienne? Nul ne peut l’affirmer avec certitude.
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- Les frontières helléniques. — Les conférences des plénipotentiaires grecs et ottomans sur la question de la frontière sont ajournées, sans date déterminée de convocation. On en reste toujours à la procédure, et tous les diplomates de Constantinople cherchent une formule qui puissent servir de base à la négociation .
- Il semble que la Porte ottomane vise surtout à user le temps, pour retarder l’accomplissement des sacrifices inévitables.
- Cependant, ces retards achèvent la ruine financière de là Turquie. Us l’empêchent de réduire son armée, qu’elle peut à peine nourrir, qu’elle ne paie presque plus, et que ce régime pourrait fatiguer et rendre dangereuse.
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- Si nos informations sont exactes, lord Salisbury se serait enfin décidé à donner à M. Waddington l’assurance formelle q\ie les efforts de la diplomatie anglaise à Constantinople tendraient à obtenir de la Sublime-Porte la oession définitive et sans réserve de Janina à la Grèce. Sans vouloir garantir l'authenticité absolue de cette nouvelle, nous voulons exprimer le désir qu’elle se réalise dans la mesure la plus large, et que l’action combinée de Londres et de Paris fasse cesser une fois pour toutes une situation par trop tendue.
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- JLesi Isréeuites en Honmanie. — LerCabinet roumain, que nous| avions laissé remportant la moitié d’un succès, en est maintenant aûx trois quarts de la victoire. Le projet du gouvernement relatif à la révision de la constitution a été examiné par les bureaux, qui ont nommé une commission ; sur sept membres, un seul s’es,t déclaré hostile au projet. Nous voilà certainement bien loin des pronostics pessimistes des journaux roumains. Toutefois les six membres favorables au projet ne l’admettent qu’avec des modifications et sous réserve de la vérification des listes de naturalisation. Et nul n’oserait certifier que les puissances acceptent ledit projet, et surtout ledit projet amendé. Le dernier quart de victoire est de beaucoup le plus facile à enlever.
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- TLàii «Chine et le «Japon. — Les feuilles qui paraissent dans l’extrême Orient nous entretiennent de préparatifs de guerre qui sont poussés simultanément avec une activité extrême au Japon et en Chine. Le céleste empire a fait établir des forts le long des côtes, et les revues de la marine et de l’armée se succèdent dans les ports militaires. Le Japon, de son côté, a déjà envoyé des navires de guerre faire des sondages dans les eaux chinoises, et met toute sa côte sud-ouest en état de défense pour être à l’abri d’une attaque. La carte de la Chine est étudiée très minutieusement au ministère de la guerre de Yeddo. Les endroits importants, les passages difficiles des fleuves, les cols, etc., sont marqués au rouge On fait des études stratégiques sur le papier et des plans qu’on exécuterait en cas de guerre. Le ministère de la guerre a ordonné la fabrication immédiate de 20,000 obus.
- C’est à croire, décidément, que la paix n’est plus de ce monde et que les progrès de la civilisation la font fuir
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- La guerre de Caboul. — L’émir d’Afghanistan, lacoub-Khan, arrivé avec ses fils à Kushi est dans les lignes anglaises. La ville de Caboul est en pleine anarchie.
- D’ap :ès les dernières nouvelles arrivées des Indes, on serait induit à conjecturer que la marche sur Caboul des anglais et de l’émir qui les accompagne, ne rencontrera aucune résistance. Daka a été occupé sans coup férir et Ton dit que Caboul se dégarnit de ses habitants.
- Ces informations optimistes demandent à être confirmés.
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- L’intsurcetion de Onbm. — Les renseignements, encore un peu vagues, qui arrivent des Antilles, représentent l’insurrection cubaine comme à la veille de renaître plus ardente que jamais.
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- La guerre du Chili. — Les avis du Pacifique nous informent que l’armée bolivienne a forcé les Chiliens à évacuer Calama, ville située dans la province bolivienne d’Atacama. Jusqu’ici les opérations militaires s’étaient faites presque exclusivement par mer, et on sait qu’elles ont mal tourné pour le Chili. Une dépêche annonce en même temps le bombardementd’Antofogastapar l’escadre péruvienne.
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- Les indiens aux Etats-Unis. — Dans l’ouest et le nord-ouest des Etats-Unis, les tribus in-
- [ diennes ont « déterré la hache de guerre, » et le télégraphe J signale déjà de nombreuses déprédations commises par 1 leurs mains. Il est probable, il est même certain, que cette levée de boucliers a pour cause une nouvelle violation des territoires indiens par les squatteurs et chercheurs d’or yankees.
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- RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE
- IV
- l’histoiUe
- L’enseignement de lTiistoire est aujourd’hui aux antipodes de son domaine légitime. Aucune autre étude n’a été conduite hors de sa voie avec un sans-façon plus complet, aucune ne jure d’une manière plus évidente avec les idées de notre époque et les institutions de notre pays. Il semble que l’on ait pris à cœur d’organiser cette branche d’études de telle sorte qu’elle donne des résultats opposés à -ceux qu’on est en droit d’en attendre. Programmes, manuels, divisions arbitraires imposées aux professeurs, tout concourt à dénaturer cet enseignement, à lui faire dire ce qu’il devrait taire, à lui faire passer sous silence ce qu’îl devrait proclamer bien haut, en un mot à lui attribuer un rôle contraire à sa véritable mission.
- Et que Ton ne vienne pas dire que nous exagérons, car nous n’exagérons pas. L’ensëigneinent-de l’histoire tel qu’il est donné aujourd’hui est à la fois ilio* gique et dangereux.
- Quelques réflexions suffiront à l’établir.
- Nous disons d’abord qu’il est illogique.
- Voyons en quoi.
- L’enseignement de l’histoire ne peut avoir que deux raisons d’être :
- ou bien donner à chacun une juste idée du passe de l’humanité,
- ou bien fbrtifler l’instruction civique de jeunes gens appelés à devenir des citoyens.
- L’enseignement devrait même être compris de manière à atteindre d’un seul coup cë double but; malheureusement, dans sa forme actuellë, il n’atteint ni l’un ni l’autre. Il ne donne pas une juste idée du passé. Il ne peut en donner qu’une idée fausse ët incomplète.
- En effet, la matière historique est coupée en morceaux distincts. Oh la divise comme oh détaillerait la viande d’un veau ou d’üri mouton. Telle partie à celui-ci, telle autre à celui-là. Une classe étudie les peuples orientaux de l’Antiquité, les Egyptiens, les Assyriens, les Perses, les Mèdes. Telle autre classe l’histoire grecque oti romaine, telle autre le Moyen
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- ^(re, telle autre le commencement; de l’histoire moderne, telle autre enfin les périodes plus rapprochées de nous.
- Il résulte de cette décision arbitraire :
- p Que les grandes lignes de l'histoire sont perdues de vue par l’élève ;
- 2» Que les parties de l’histoire qui devraient être étudiées en tout dernier lieu puisque ce sont les juoins utiles à connaître sont justement.celles que l’on étudie en premier ;.
- 30 Que les élèves qui quittent le lycée sans l’avoir parcouru dans son entier savent tout juste en matière d’histoire ce qui leur serait permis d’ignorer.
- pe plus, notez bien ceci : durant l’étude d’une des périodes de l’histoire, on ne revient jamais sur ce qui a été dit durant l’étude des périodes précédentes. Ce que l’élève a du apprendre dans les classes inférieures estcensé être encore présent à sa mémoire le jour où il atteint les classes de rhétorique ou de philosophie. D’une année à l’autre il y a complète solution de continuité. C’est l’écartèlement de la matière histo-
- rique.
- Le plus fâcheux dans tout cela, c’est que la matière historique ne peut être écartelée. Elle forme un tout homogène dont toutes les parties se tiennent et sont solidaires. Exemple : le professeur qui veut donner à ses élèves une juste idée de la décadence du Bas-Empire ne peut le faire qu’en reprenant l’histoire de l'Empire d’Orient dans lequel cette décadence est en germe. Èh bien ! l’infortuné professeur qui est chargé d’étudier le Moyen Age est tenu de consacrer une certaine place au Bas-Empire et cependant le programme ne lui permet pas de revenir sur l’histoire de l’empire d’Orient, laquelle fait partie de l’histoire ancienne.
- C’est absurde, mais c’est comme cela.
- Ainsi le professeur se voit contraint, de par le programme, à enseigner l’histoire en dépit du bon sens. Il est forcé delà présenter sous une forme telle que l’élève ne la comprend pas, n’y prend pas goût et ne voit en elle qu’un fastidieux exercice de mé-m°ire. Au lieu d’habituer l’élève à découvrir l’enchaî-nenient des causes et des effets, à embrasser, les Mandes lignes en négligeant les détails et à grouper événements de manière à juger la marche de 'humanité — sujet grandiose et captivant — on tourre, on fatigue sa mémoire de dates, dé noms pro-^res» de détails inutiles, de minuties qui n’en finissent ^Us> 'e tout sans suite, sans but, sans raison, sans autre ordre que 1 ordre chronologique, ^conséquence de tout cela c’est que lorsque l’é-
- lève
- Passe d’une classe à une autre il embrouille bien
- Tâe ce qu’ii a étudié précédemment.
- Comme l’a fort bien dit M. Vanderkindere i
- « On apprend pour oublier ; de tout cet enseignement on en rapporte que des lambeaux ; les souvenirs sont décousus ; aucun lien ne rattache entre eut les événements des différentes périodes, et quand les jeunes gens viennent s’asseoir sur les bancs des facultés, tout absolument est à refaire. *
- On ne saurait toucher plus juste.
- Cela étant, osera-t-on soutenir que l’enseignement de l’histoire dans sa forme actuelle donne à chacun une juste idée du passé de l’humanité.
- II n’est pas davantage de nature à fortifier l’instruction civique des jeunes gens.
- Et pourtant l’étude de l’histoire est mieux qualifiée que tout autre pour remplir cette noble mission. L’histoire, a-t-on dit, est pour les peuples ce que l’expérience est pour l’individu. En conséquence, un gouvernement sage devra tenir à voir chacun dé ses habitants connaître l’histoire nationale. Si l’habitant est, comme chez nous, un citoyen, s’il est appelé à participer à la marche politique de son payé, il a bien plus de besoin encore d’être au fait des événements du passé.
- Malheureusement l’histoire nationale est trop négligée chez nous. On sacrifie trop à l’antiquité. Nos élèves peuvent vous parler de Cyaxare, d’Antâl-cidas, d’Antiochus Ëpiphane, de Stilicon, de l’exarchat de Ravenne, de Didier roi des Lombards, des Abbassides de Bagdad, de l’heptarchie anglaise, de Mathieu Cantacuzène et de cent autres faits ou personnalités dont la connaissance n’est pas davantage indispensable.
- Par contre, ces mêmes élèves, — sauf au cas où ils ont terminé complètement leurs études — ne sauront vous dire ni pourquoi est tombée à deux reprises la maison de Bourbon, ni pourquoi les Orléans n’ont pu prendre pied en Ërance, ni par quels procédés les deux Bonaparte se sont emparé du pouvoir, ni quels événements les en ont dépossédés.
- Pense-t-^on qu’il serait inutile à de futurs électeurs de savoir cela ? Pense-t-on que i’on aurait tort de les faire réfléchir aux dangers du pouvoir personnel ? Pense-t-on qu’il ne serait pas précieux de leur faire constater que l’ambition n’aboutit qu’à des catastrophes ?
- Il est nécessaire à nos jeunes gens de savoir que la violation d’une loi morale appelle tôt ou tard, mais infailliblement, des désastres sur ceux qui la violent. Il leur est nécessaire de savoir que l’amorfr de la gloire militaire a été de tous temps, et Surtout dans notre siècle, le plus dangereux ennemi de la liberté. Enfin il leur est nécessaire de savoir que la même
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- politique belliqueuse qui a envoyé les armées françaises devant les Pyramides et le Kremlin, et plus tard en Crimée, en Chine et au Mexique, a eu pour plus clair résultat de faire rançonner à deux reprises la France, de lui faire perdre deux provinces et d’amener à Paris d’abord les cosaques et ensuite K s uhlans.
- Voici ce qu’il convient d’enseigner à la jeunesse.
- On devra, il est vrai, prendre quelques précautions pour éviter que les professeurs, en traitant ces points essentiels, ne violent la vérité au profit de la passion politique. Ces précautions seraient faciles à prendre, et, une fois prises, on aurait un enseignement de l’histoire à la hauteur de sa mission, c’est-à-dire capable de fournir à la France républicaine des citoyens sachant ce qu’ils font.
- Nous avons dit en commençant que, dans sa forme actuelle, l’enseignement de l’histoire est dangereux. Il nous reste à le prouver. Ce sera l’objet d’un prochain article.
- Ed. Champury.
- Le percement du Mont Blanc.
- Où s’arrêtera le génie humain ? Nul ne peut le dire. On lui a déjà vu créer des œuvres colossales, jeter d’immenses chemins de fer au travers des prairies désertes de l’Amérique, réunir les continents éloignés par des fils électriques immergés à d’énormes profondeurs, franchir des golfes et des bras de mer au moyen de ponts gigantesques, ou jeter d’une mer à l’autre des canaux qui par leur importance sont de véritables détroits. Il s’occupe aujourd’hui de créer des mers artificielles ou de percer des tunnels sous marins. Demain peut être il s’agira du percement du Mont Blanc, la plus haute montagne de l’Europe.
- Nous n’exagérons pas, ce dernier fait est'exact.
- Déjà l’année dernière des études ont été faites en vue du percement du Mont Blanc.
- Les représentants de la Haute-Savoie ont de nouveau attiré l’attention du gouvernement français sur l’intérêt que présenterait pour la France la création de cette nouvelle voie de communication directe avec l’Italie.
- Ensuite de ces démarches, M. de Freycinet, ministre des travaux publics, a récemment adressé à M. Chardon, sénateur delà Haute-Savoie, une lettre dans laquelle il l’informe que cet objet est l’une de ses principales préoccupations, et lui fait savoir qu’il a chargé M. Quartery, ingénieur en chef du département, de s’occuper immédiatement de la vérification et de la révisioxi des études précédemment faites par M. de Lespinay.
- Du reste, le gouvernement voue son attention à l’établissement du chemin de fer d’Annemasse à Chamonix. Ce chemin est déjà décidé d’Annomasse à Sallanches, et son tracé est jalonné sur toute la ligne.
- Les représentants de la Savoie ont reçu l’assurance que ce chemin serait terminé de façon "à pouvoir être mis en exploitation en même temps que le tronçon An-nemasse-Saint-Gingolph, c’est-à-dire dans trois ans environ.
- L’ouverture d’une ligne se rendant à Sallanches décidera sans doute le percement d’une ligne sous le Mont Blanc. Cette voie serait en effet la plus directe de toutes les voies alpestres.
- LES FERMIERS ANGLAIS.
- Il
- - En attendant, ceux des beati possidentes qui ne sont pas aveugles et pensent que de petites concessions, quelques palliatifs pourront suffire aux circonstances, ceux-ci et d’autres qui, ne se rendent pas compte de la profondeur du mal, croient aller fort loin dans la proposition de certaines mesures des plus moutonnières; ceux-ci et ceux là ne restent pas oisifs.
- C’est ainsi que, en même temps que la réunion de Warwick votait à l’unanimité sa fédération, l’dsso-ciation par le progrès de la science sociale tenait sa séance à Londres, dans Adelphi, Adam Street, n* 1, sous la présidence du marquis de Huntly.
- La question, causes et 'effets de la détresse des fermiers, y fut spécialement discutée.
- Beaucoup de belles choses y furent dites. Beaucoup de nobles sentiments y furent exprimés. On s'y apitoya beaucoup sur les souffrances de cette classe si intéressante des fermiers.
- Un M. Fred. Hill qui nous semble avoir emprunté ses idées à Proudhon, à moins, ce qui nous parait peu probable, que ce soit Proudhon qui ait été l’emprunteur, un M. Hill, disons-nous, affirma que la principale cause de la crise actuelle résidait dans le mode de paiement usité du prix du fermage.
- M. Hill regarde la fixation de ce paiement en une somme déterminée comme une condition qui ne concilie pas suffisamment les intérêts, et du propriétaire, et du fermier. Les fluctuations dans le prix des denrées et leur valeur n’affectent, en effet, que les fermiers et leurs ouvriers. Elles ne touchent en rien aux intérêts des propriétaires.
- Selon lui, il faudrait qu’au lieu de cette somme fixe d’argent, le prix du fermage consistât en l’équivalent en argent de quantités données (œlon leur qualité) des principaux produits de chaque ferme en particulier, de sorte que ce prix subît les variations de hausse et de baisse de ces denrées.
- Il voudrait en outre que toute liberté fut laissée au cultivateur d’assoler ou de dessoler le terrain à son gré.
- Enfin il serait d’avis qu’à l’expiration du bail la propriété fut estimée par des arbitres compétents. Si cette propriété présentait une plus value, cette plus value serait payée au fermier par le propriétaire, il)
- Si au contraire il y avait moins value, le fermier devrait en tenir compte au propriétaire.
- Cette opinion qui n’a cependant rien d’anti-social
- (1). Cette condition est une de celle? expressément stipulées dans les baux, à Madère.
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- n’a pas été du goût du noble marquis. Selon lui toute liberté de transaction doit être laissée aux. contractants. Adopter le mode préconisé par M. Hill, serait mettre obstacle à cette liberté.
- Toujours selon le noble marquis, l’expérience a démontré d’une manière incontestable que toute investigation du propriétaire dans la quantité et la qualité des produits ou récoltes a toujours conduit à de nombreuses erreurs, à de regrettables malentendus.
- C’est sans doute pour ne pas commettre d’erreurs, et ne pas s’exposer à donner naissance à de fâchenx malentendus, que M. le Président de la réunion n’a proposé aucun remède au mal dont souffre actuellement l’agriculture.
- Tout naturellement les partisans de la liberté comme il la comprend, lui sauront gré de cette modestie ; mais je doute fort qu’il en soit de même de la part des membres de la Société qui désirent réellement voir avancer la science sociale.
- Quoiqu’il en soit, c’est avec peine que nous avons à constater qu’il n’a pas été question d’association, ni d’une manière directe, ni d’une manière indirecte dans tout le cours de la discussion. A quand donc son application, principe selon les uns, moyen selon les autres, mais dans tous les cas manifestation de l’intelligence de la loi de justice et du désir d’accomplir cette loi.
- C. P. Maistre.
- Caisse de# écoles.
- La caisse des écoles créée par la loi du 1er juin 1878 a aujourd’hui une année d’existence. Elle a pour but, on s’en souvient, de metire à la disposition des communes ou des départements, par voie de prêts à intérêt peu élevé ou par voie de subvention de l’Etat, les sommes nécessaires à la construction de nouvelles maisons d’école ou à l’amélioration des écoles existantes.
- Voici les résultats de sa première année :
- A la date actuelle, en une année, 1,137 communes ont adressé des demandes d’emprunt s’élevant en totalité à la somme de 13,677,667 fr. Sur ce nombre, 516 communes ont déjà réalisé leur emprunt; les 621 autres sont à la veille de le réaliser. Si Ion classe les départements par ordre d’importance de ces emprunts, on trouve que ceux qui viennent en tête sont les suivants :
- Le Nord — pour 1,398,844 fr.; le Pas-de-Calais, 700,734 fr.; l’isère, 640,656 fr.; Seine-et-Oise, 563,430 fr.; Seine-et-Marne, 515,900 fr.; Eure et-Loir. 488,600 fr.; l’Aisne, 431,990 fr.
- Et ainsi de suite.
- Sept départements ne figurent dans la liste que pour une seule commune; ce sont ceux des Basses-Alpes, Hautes-Alpes, Belfort, Aveyron, Ille et-Vilaine, Haute-Loire et Hautes- Pyrénées.
- Dans cinq départements seulement on n’a formulé jusqu’ici aucune demande d'emprunt à la caisse des écoles ; ces départements sont ceux de la Seine, Saône-et-Loire, Haute-Marne, Alpes-Maritimes et Corse.
- Pour la Seine, cette abstention s’explique par l’abondance des ressources pécunières du département qui lui permettent de satisfaire largement à toutes les nécessités du service de l’instruction primaire.
- Pour la Haute-Marne et Saône-et-Loire, l’abstention s’explique par ce fait que ces deux départements sont abondamment pourvus de maisons d’écoles pour les deux sexes, et qu’ils n’ont point par suite à se préoccuper de faireMe nouvelles constractions.
- Il n’y a que la Corse et les Alpes-Maritimes, qui, malgré des besoins réels, n’aient pas recouru à la caisse des écoles.
- DU ROLE HISTORIQUE DE LA FEMME.
- Le 29 août dernier, une réunion de plus de huit cents républicains était tenue à Bourges, afin de s’occuper de l’organisation d’un Banquet patriotique.
- Là, quelques citoyens posèrent cette question : « Les femmes seront-elles admises à ce banquet ? » Après un échange de quelques rapides discours, la majorité de la réunion décida qu’on n’admettrait que des hommes.'
- Cette exclusion a fait naître la protestation suivante dont nous trouvons le texte dans Y Union républicaine de Bourges.
- Cette protestation est une des meilleures choses qui aient été écrites sur le rôle auquel’la femme a droit. Nous serions heureux de voir les défenso-resses du droit de la femme se tenir toujours sur ce terrain à la fois scientifique et parlementaire au lieu de compromettre leur excellente cause comme elles le font trop souvent, par des déclamations où l’homme est appelé un tyran et la femme une esclave.
- Voici la protestation en question :
- A l’heure où le banquet du 21 septembre réunit, dans une'pensée commune de patriotisme, quatorze cents citoyens accourus pour fêter l’anniversaire de la première République, permettez-moi de vous exprimer avec quel sentiment de tristesse profonde nous voyons les femmes exclues du milieu de vous.
- Chose étrange, vraiment, que cette exclusion, dans le pays même où est née la femme illustre, devant le génie de laquelle tous les hommes de ce siècle ont été forcés de s’incliner !
- Ah ! prenez garde, Messieurs î Pour que la République vive, il ne lui suffit point de rester dans la région politique, sujette aux orages ; il faut qu’elle descende dans les moeurs, qu’elle s’y implante, qu’elle leur emprunte leurs profondes racines ; et voilà que vous commencez par repousser de vos agapes fraternelles la moitié de l’humanité, celle qui crée les moeurs !
- Eh ! quoi ! ignorez-vous que rien dans le passé ne s’est fondé sans la femme, et qu’elle s’est toujours dressée, la première, dans ces grands mouvements qui entraînent les peuples 4 l'accomplissement de leur destinée?
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- L’histoire est là comme la longue démonstration de cette vérité.
- Dans le monde antique, sur ce petit coin de terre appelé la Judée et que nous voyons sans cesse sous la domination d’autres peuples, qui donc a secondé tous les efforts de la nation esclave vers la délivrance, si ce n’est la femme juive ? Faut-il vous parler de la Grèce, où la femme Spartiate élevait l’amour patriotique plus haut encore que l’amour maternel, et disait à son fils, en l'armant du bouclier pour la bataille : « Reviens dessus ou dessous. » C’est-à-dire vainqueur ou mort ! Je ne vous dirai rien de ces fières romaines qui virent élever un temple à la fortune des femmes, et j’en arrive au seuil de notre société moderne.
- La femme était déchue, le vieux monde avait péri, et voici que la femme devient la plus grande initiatrice du monde nouveau.
- Voyez-là, au berceau du Christianisme. Avec quel ardent enthousiasme elle se jette au-devant de l’idée nouvelle, qui dit : Liberté, lorsque le monde entier est écrasé sous le despotisme ; qui dit : Fraternité, quand l’esclavage est admis comme un principe de droit ; qui dit : Egalité, alors que de toutes parts le fort domine le faible !
- Du Christ, elles seront les apôtres ; elles suivront ses pas, recueilleront ses paroles, et, quand les prêtres de Jérusalem cloueront sur sa croix le premier martyr de la justice universelle, alors que ses disciples le renient ou se cachent, seules, deux femmes l'accompagneront jusqu'à la mort.
- A partir de ce moment, quelle transformation immense î
- Pendant que la matrone romaine a cessé d’être la gardienne du foyer, a cessé d’offrir le type de la mère et de l’épouse, pour ne plus être que l’esclave d’un luxe éhonté, d’une dépravation qui arrachait à Caton, en plein Sénat, ces paroles sanglantes : « On prostitue l’Empire, on trafique des femmes ! » pendant que le vice couronné s’asseoit sur le trône avec Agrippine, la mère de Néron; pendant que l’infamie se drape dans la pourpre avec Messaline, regardez ! La voici dans l’ombre et le silence, la femme chrétienne, pratiquant ces vertus nouvelles : dignité, chasteté, charité, que l’Evangile a insufflées en son cœur. Devant ies flots de sensualisme, elle dresse, comme une barrière, la spiritualité, et'quand la jouissance est devenue le seul bien cher aux païens delà décadence, elle court au sacrifice; venant dire au monde, ensevelie dans la matière, comment le corps sait mourir pour enfanter une idée à la vie !
- En vain, éternelle protestation du passé qr‘ crouie centre l’avenir qui se lève,en vain on charge le chris-
- tianisme de toutes les monstruosités ; en vain emploie-t-on contr'e lui dents des lions et des tigres, chevalets, huile bouillante, fer rouge, mieux encore : promesses, caresses, séductions; rien n’y fait! Plus la persécution s’acharne au principe nouveau, plus ce principe grandit.
- Grâce à une femme, Hélène, l’Evangile triomphe même sur le trône impérial. L’ère des supplices se ferme ; mais le sang versé a besoin d’être fécondé ! G’est alors qu’apparaissent ces femmes, la plupart patriciennes, qui rejettent les vains ornements du corps pour parer leur esprit. On les voit se mêler à la foule des hommes d’éloquence et de génie, dont la parole et la science vont pulvérisant ce monde de rhéteurs, devenu impuissant à créer des hommes. C’est le temps où Saint-Jérôme affirme que la société ne sera sauvée que par l’éducation des filles. Il leur prescrit l’étude du grec, du latin, la connaissance des ouvragés philosophiques, et il déclare que ces fortes études « doivent caractériser la matrone chrétienne, comme l’oisiveté et la sensualité caractérisaient la matrone païenne »
- Aussi, c’est Fabiola qui le suit au désert, pour se faire expliquer le Livre des Nombres ; c’est Paula et sa fille qui abandonnent monde, rang, honneurs, pour venir s’enfermer dans une studieuse solitude. Là, elles partagent leur temps entre ce qu’on croit incompatibles : la science et les soins les plus vulgaires de l’intérieur. Elles préparent leurs repas, et parlent l’hébreu et le grec ; elles confectionnent leurs vêtements et sont chargées de vérifier l’exactitude de la version de la Vulgate.
- A Carthage, c’est Monique convertissant son fils aux idées nouvelles, cette Monique, si savante sur les hautes questions qui touchent à Dieu, à l’âme, â l’éternité, que le grand Augustin déclare que a la phil-ospphie n’étant que l’amour de la sagesse, appartient surtout à la femme. » Ce sont enfin toutes ces nobles régénératrices du vieux monde, qui arrachent au païen Libanius un cri que l’histoire nous transmet Jean Chrysostôme se présente pour entrer à l’école du savant rhéteur. Celui-ci l’interroge. Etonné de son savoir, il lui demande qui donc l’a si bien instruit ? « Ma mère... » répond Chrysostôme. C’est alors que, saisi d’admiration, Libanius s’écrie, en së tournant vers son auditoire : « O dieux de la Grèce, quelles femmes parmi ces chrétiens ! »
- Elles avaient convaincu les plus sceptiques, moralisé les plus dépravés ; ie moment approche où elles vont adoucir les plus féroces.
- Les barbares s’avancent. Ces natures abruptes, ces guerriers qui ne reconnaissent que le droit dü glaive, sont à leur tour vaincus par i’espCit, tétras-
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- sés par la douceur. Placide, Eudoxie envoient aux Ataulfe et aux Genséric l’anneau des fiançailles, en imposant aux vainqueurs, pour prix de leur mariage avec eux, la cessation de leur œuvre dévastatrice. Geneviève, à l’approche d’Attila, puise de tels accents dans son ardent patriotisme, que Paris ne succombe point à l’épouvante. Après Geneviève, c’est Clotilde qui fait la Gaule chrétienne ; c’est Bathilde, autrefois esclave, qui force son royal époux à rompre les chaînes des esclaves ; comme ce sera Blanche de Castille qui affranchira les serfs d’une abbaye, et surtout qui formera le cœur du roi le plus juste qu’ait possédé la France : ce Louis IX que les grands comme les petits choisissaient comme arbitre.
- Plus tard, quand la France est aux mains de l’étranger, quand nobles seigneurs et généraux de cour se sont laissé vaincre ; quand un Anglais est sur le trône, et que le descendant de Saint-Louis, en son château de Chinon, fait la cour aux dames, pendant que la patrie agonise, qui donc sauva la France? Une femme, Jeanne Darc !
- Jeanne Dard Qui ne s’arrête, le cœur palpitant d’émotion, devant cette pure, héroïque, lumineuse figure, sortie tout à coup des rangs obscurs, pour prouver à son siècle, pour prouver aux siècles à venir que la vaillance et la vertu sont bien plutôt dans le peuple que chez les grands.
- Aussi, pleiii de confiance, ce peuple marche à la suite de la jeune guerrière, dont chaque pas est une victoire.
- LS France est sauvée ; mais Jeanne Daf& est perdue. Settiblablè toujours à ce peuple dont elle restera le symbole, elle a combattu, elle a Vaincu, et elle est trahie, vendue, jugée, condamnée. Trahie par la noblesse, vendue,- par un iibbie bâtard, le batàrd de Vendômes, jngéecondamnée par les prêtres.
- Jeaniiè Darc devrait suffire pour convaincre les plus incrédules du pouvoir de la femme, pouvoir si grand quë, pour l’expliquer, on a eu recours au surnaturel. Mais il n’y a pas plus de surnaturel chez . Jeanne qu’il n’y en avait eu, avant comme après elle, chez tant d’autres femmes héroïques et illustres dont nous vous parlerons.
- Une Républicaine...
- [A suivre). de Vavant-veille.
- « Tuer le Mandarin »
- Plusieurs de nos confrères cherchent l’origine de cette ocution, devenue familière, pour indiquer un cas de onscience exceptionnellenient délicat. Lès uns l’attri-à Diderot, d’autres à Voltaire, le plus grand cnabre à Jean-Jacques Rousseau.
- ,^ous avons feuilleté Y Emile, le Dictionnaire jpMlo's'o-les lettres à Mlle Volaftd, tous les ouvrages dans
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- lesquels les trois philosophes du dix-huitième siècle pouvaient avoir formulé cette bizarre hypothèse. Nous n’avons rien trouvé.
- Nous avons même relu ces curieux Mémoires de Mme d'Epinay, qui contiennent le résumé de tant de conversations sur la morale entre Diderot, Jean-Jacques, Grimai, Duclos, Saint-Lambert et d’Holbach.
- Pas de mandarin.
- C’est Chateaubriand qui, jusqu’à preuve contraire, demeurera l’auteur incontesté de cette boutade philosophique.
- On lit, en effet, dans le Génie du Christianisme :
- « O conscience ! ne serais-tu qu’un fantôme de l’imagination, ou la peur des châtiments des hommes? Je m’interroge, je me fais cette question :
- « Si tu pouvais, par un seul désir, tuer un homme k » la Chine et hériter de sa fortune en Europe, avec la » conviction surnaturelle qu’on n’en s'aurait jamais rien, *> consentirais-tu à former ce désir ? *
- « J’ai beau m’exagérer mon indigence; j’ai beau vouloir atténuer cet homicide, en supposant que, par mon choix, le Chinois rheurt tout à coup sànâ douleur, qu’il n’avait point d’héritier, que, même à sa mort, par telle position de ses affaires, ses biens seront perdus pour l’Etat ; j’ai beau me figurer cet étranger comme accablé de maladies et de chagrins, me dire que la mort est un bien pour lui, qu’il l’appelle lui-même, qu’il n’a plus qu’un instant à vivre : malgré tous mes vains subterfuges, j’entends au fond de mon cœur une voix qui crie si fortement contre la seule pensée d’une telle supposition, que je ne puis douter un instant de la réalité de la conscience. »
- Il est clair que si Chateaubriand avait reproduit dans ce passage une question posée par un de ses devanciers, il ne l’eût point fait sans le nommer.
- La singularité même de cet argument en l’honneur de la conscience humaine écarte l’idée que deux écrivains l'aient imaginé séparément.
- La question noué parait donc tranchée au profit de Chateaubriand.
- [La France). Ch. L.
- LES TITRES DE NOBLESSE.
- Ce n’est pas sans étonnement que nous avons appris qu’une circulaire ministérielle venait d’être adressée à tous les officiers d’état civil, pour leur enjoindre d’avoir à surveiller tout particulièrement la confection des actes où interviendraient des gens à prétentions nobiliaires. Le but du ministre est de prévenir des falsifications d’état et d’empêcher des usurpations de titres.
- Nous ne saurions louer trop vivement le ministre des scrupules dont il fait preuve à l’égard de l’exactitude des registres de l’état civil; cette exactitude peut être en certains cas de la plus précieuse utilité, par exemple dans certaines successions embrouillées. Par contre nous avouons humblement ne plus comprendre les scrupules ministériels en ce qui touche à l’usurpation de titres nobiliaires.
- Nous vivons en république ; nous sommes en démocratie; nous avons à la base de nos institutions les principes de 89, lesquels principes ne reconnaissent liulle existence légale à une caste dans ^[nation. Le gouvernement; pour être logique avec la
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- situation, doit donc ignorer l’existence de titres nobiliaires ; au lieu de recommander aux officiers d’état civil de s’assurer de la validité de ces titres, il fallait leur ordonner de ne plus jamais en inscrire aucun sur les registres officiels.
- Nous ne demandons pas que l’on interdise à M. le comte un tel de porter son titre de comte si cela lui fait plaisir. Cette interdiction serait un acte d’autoritarisme superflu, et nous désirons qu’on laisse chacun libre de faire ce que bon lui semble tant que cela ne nuit pas aux autres. Mais nous sommes logiques avec nous-mêmes en demandant que l’état ignore que M. le comte X... est comte ; pour l’état, il n’est que le sieur X..., simple citoyen.
- Un exemple précisera notre pensée.
- Tout Paris a connu il y a quelques années un ancien avocat de Périgueux, M. de Tonneins, qui était devenu, à la suite d’aventures fameuses, empereur dféraucanie et de Patagonie sous la raison sociale Orélie-Antoine Ier. Eh bien, nous aurions trouvé très ridicule que l’état eut interdit à cette Majesté de se distinguer du commun des mortels par l’inscription de ses titres sur sa carte de visite, mais nous aurions trouvé bien plus ridicule encore que l’Etat ayant à inscrire ce personnage sur les registres de l’état civil, l’y inscrivit sous le nom d’Orélie-An-toine Ier, empereur. Pour l’Etat français, Orélie-Antoine Ier devait être tout simplement le sieur de - Tonneins.
- La circulaire de M. Le Royer est doublement regrettable. D’abord parce qu’elle est une reconnaissance officielle des titres nobiliaires, ensuite parce qu’elle contribuera à conserver le prestige suranné de la noblesse. Du jour où personne autre que les nobles véritables ne pourra porter des tites nobiliaires, ces titres reprendront en prestige tout ce que leur authenticité contestable leur avait fait perdre. On rend ainsi des forces nouvelles à un préjugé qui allait mourant.
- lie ministre aurait obtenu l’effet contraire en demandant aux officiers d’état civil de ne tenir aucun compte sur les registres des titres nobiliaires, et en laissant chacun libre de porter dans la vie privée tous les titres qui lui auraient convenu. En peu de temps on aurait vu tous les intrigants et tous les chevaliers d’industrie prendre sur leurs cartes de visite des titres de marquis, de comtes ou de ducs.
- En quelques années, les descendants de l’ancienne noblesse auraient été noyés dans la noblesse de fantaisie et le bon sens public aurait fait justice de l’une et de l'autre en les confondant dans une commune indifférence. On aurait ainsi purgé la République d’nn des plus puissants préjugés de la monar-
- chie. Aux yeux des républicains, les'distinctions qu’il est juste de voir exister entre les hommes ne doivent pas avoir pour origine les hasards de la naissance mais bien la valeur personnelle de chacun.
- M. Le Royer qui avant d’être français était genevois aurait dû se souvenir que dans sa ville natale un grand nombre de familles de la plus haute noblesse française, réfugiées à l’époque de la révocation de l’Edit de Nantes, ont dû, pour obtenir la naturalisation genevoise, renoncer à l’inscription officielle de leurs titres nobiliaires. Aux yeux de l’Etat et sur les actes officiels, ils sont de simples citoyens, ce qui n’empêche pas quelques-unes d’entr’elles d’avoir sur leurs voitures, sur leur papier ou sur leur cachet leurs insignes du temps passé. Ces anciens nobles peuvent porter dans la vie privée tous les titres que bon leur semble sans que l’Etat ait pour cela une seule observation à leur faire Constatons toutefois qu’ils ont le bon sens de n’en porter aucun et de ne demander le prestige dont quelques-uns jouissent encore qu’à des mérites tout à fait personnels.
- Voilà quelles doivent être les mœurs républicaines en pareille matière. Espérons que nous les partagerons un jour et, en attendant ce jour-là, souhaitons que l’on répudie toute mesure qui serait de nature à nous en éloigner.
- Ed. Champury.
- A-llnitewieut artifleiel. — L’administration générale de l’Assistance publique va faire une expérience qui mérite d’ètre signalée : il s’agit d’installer à l’hospice dépositaire des Enfants-Assistés, situé rue d’Eufer, un établissement spécial pour l’allaitement artificiel des nouveau-nés.
- Au moyen de l’application de ce système, qui, dans certains départements et à l’étranger, a donné d’excellents résultats, on espère diminuer dans de notables proportions la mortalité qui sévit chez les jeunes enfants.
- Ce service d’allaitement artificiel sera installé dans des bâtiments déjà existant, de telle sorte que l’on pourra pourvoir à toutes les dépenses moyennant la somme relativement minime de 4C,000 fr.
- INITIATIVE POLITIQUE.
- Nous extrayons les passages suivants d’un discours prononcé à Bourges, par M. l'ingénieur Vauthier, ancien membre de la Législative de 1849 :
- Jadis dit-il, sous la monarchie, ceux qui souffraient de l’injustice, ceux qui peinaient outre mesure sous le poids de la misère et du travail, s’<P criaient: « Si le roi le savait : »
- Illusion et faiblesse l — Cette providence terrestre invoquée ne savait jamais. Eût-elle su, qu’el]e
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- n'eùt rien fait. Aussi, cette invocation, touchante peut-être, n’avait qu’un résultat : maintenir les âmes dans l’engourdissement et l’inertie.
- Les choses ont bien changé dans la forme : Les rois ne sont plus : l’Etat, ce n’est plus l’orgueilleux Louis XIV : l’Etat, c’est nous tous.
- Défions-nous cependant de la tendance, encore trop marquée chez beaucoup d’entre nous, à invoquer à tout propos la main du gouvernement.
- Apprenons à faire nous-mêmes nos affaires. Sachons les faire et faisons-les On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Et c’est ainsi, seulement, que le citoyen jouit d’une véritable indépendance.
- La République, la bonne, la vraie, la République de la justice dans la liberté, ne doit pas être une machine aux* rouages passifs que met en branle une impulsion unique. Ce doit être un concours de forces intelligentes, coordonnées, se groupant librement pour l’accomplissement de l’œuvre commune, qui est le devoir et le patrimoine de tous.
- INos pères, en 93, vécurent dans un orage. Ils avaient à résister à tous les efforts de l’Europe coalisée. La constitution qu’ils édictèrent imprimait, avec un soin jaloux, une force immense au ressort nécessaire de l’unité nationale Et, pourtant, ils conçurent la commune comme un centre vivant d’une vie propre.
- C’est pour porter le mouvement, l’initiative et la vie dans toutes les parties du corps national, pour les y laisser du moins se développer sans défiances et sans entraves que doivent être façonnées nos institutions républicaines.
- Sans fortes et libres communes, le pays ne peut jouir d’une vitalité complète. — L’organisme n’a la plénitude de sa force que quand tous les organes, développés chacun suivant sa nature, fonctionnent librement dans l’orbite spécial qui leur est assignée.
- Ne faisons pas en politique, pour la constitution de l’unité natiouale, ce que conseille en médecine la Toinette de Molière. Ce n’est pas en crevant l’œil droit qu’on rend l’œil gauche meilleur. On ne renforce pas l’un des bras en coupant l’autre.
- Pour que le tout ait une vie puissante, il faut que la vie circule énergiquement dans toutes les parties.
- Qui n’a pas été frappé, après nos cruels désastres, de la promptitude avec laquelle la France s’est relevée de ses ruines ? On a vu alors ce que pouvait un peuple actif, sage et courageux, lorsqu’il est livré à lui-même.
- Ce n’est pas en remplaçant une superstition par une autre que l’on progresse dans l’ordre des idées,.
- c'est en les faisant disparaître toutes devant le flambeau de la science.
- Ce n’est pas en se bornant à confier à d’autres mains le jeu d’un mécanisme gouvernemental agencé par la monarchie, pour les besoins de la monarchie, que l’on fera la République. C’est en réorganisant au fur et à mesure la machine, pour la mettre d’accord avec le principe de la souveraineté nationale, avec les droits civiques de tous, avec l’indépendance du citoyen.
- Appelons donc de tous nos vœux, en même temps qu’une décentralisation administrative poussée aussi loin que le comporte et le demande le progrès de nos mœurs politiques, un large développement des franchises communales.
- La commune, c'est le berceau. C’est là que chacun reçoit les premières impressions de l’enfance. C’est là que l’esprit s’ouvre à la notion des droits et des devoirs civiques. Faisons que ces impressions soient viriles et préparent à la République des âmes fortes, de fermes citoyens. La commune, c'est la petite patrie. Faisons-en, pour tous, une digne image de la grande. Renforçons, chez tous, l’amour de la France de l’amour qu’il porte aux lieux où il est né,
- A cette aspiration vers de plus amples libertés municipales, on fait deux objections :
- Il y a, dit-on, beaucoup de communes trop faibles, n’ayant que des ressources insuffisantes. Puis, les pouvoirs locaux eux-mêmes, si restreints qu’ils soient, trouvent difficilement des représentants à la hauteur de leur tâche.
- Je ne veux pas discuter dans quelle mesure ces objections, la dernière surtout, sont fondées. Le fussent-elles, il y a un remède. Ce remède est dans la pensée de chacun. Il faut, par un sage groupement, en consultant les vœux de tous, à la petite commune substituer la grande commune, la commune-canton. En se développant et se perfectionnant, les moyens de communication ont réduit les distances. On peut agrandir le territoire, sans que les rapports soient plus difficiles qu’autrefois.
- Déjà, dans le sens que j’indique, bien des choses se préparent. On cantonalise, pour ainsi parler, beau-ôoup de services essentiels. On étudie, en ce moment, l’extension au canton des établissements de bienfaisance. Ce n’est encore qu’un germe. Mais, dans une voie judicieuse, une fois engagé on va loin.
- Espérons qu’on y marchera activement et sûrement et que les pouvoirs publics donneront bientôt à la France une forte réorganisation communale, qui, en brisant les tutelles, assurera partout la vie locale dans ses besoins essentiels, et permettra d’asseoir,
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- dans le pays, sur une base ferme, ee qui est de besoin primordial, un enseignement national, ouvert à tous, exclusivement basé sur la science et ne relevant que du droit laïque.
- Espérons surtout enfin qu’on cessera de ménager si étroitement au pays ce qu’une bouche qui n’était certes pas révolutionnaire appelait, il y a longtemps déjà, les libertés nécessaires. Je ne les énumère pas. Nous savons tous ce qu’elles sont. Nous les voulons tous. Elles seules créent une opinion publique sage et clairvoyante. Elles seules permettent à l initiative privée de se développer. Elles seules préparent au pays des citoyens dignes et fermes,
- Il y a quelques jours, pour l'étude dô questions qui intéressent nos grandes voies de transport, je parcourais l’Angleterre. Je connaissais déjà le Royaume-Uni, mais, pour la dixième fois, j’ai été frappé de la puissance colossale que donnent à ce peuple ses libres institutions, la possibilité d’associer, de grouper les efforts individuels. Les œuvres qu’ils réalisent ont quelque chose d’un peu brutal, mais avec quelle puissante énergie ils se posent de gigantesques problèmes et les résolvent î
- Tout n’est pas à imiter chez eux. Ne leur prenons pas leur égoïsme, mais je souhaite, pour mon pays, qu’il sache s’inspirer des exemples utiles, s’instruire aux viriles leçons/
- Développons les fortes initiatives. Cela n’empêchera pas à la France de garder ce qui fait sa puissance suprême et sa grandeur : le haut sentiment de la bonté et de la justice.
- Développons nos institutions nationales dans la liberté, par la liberté, et nous aurons à jamais assis la République que fondaient nos grands ancêtres et que saluaient pour la première fois nos pères, il y a 87 ans.
- LA PAIX DANS LE ZULULAND.
- La prise de Cetewayo, le roi vaincu et fugitif des Zulus, semble, pour le moment du moins, mettre fin à la guerre.
- Le gouvernement anglais, fidèle à sa politique, ne s’annexe pas encore le pays ; il lui impose seulement son code civilisateur. Nous ne savons si les barbares indigènes se sentiront à l’aise sous l’empire de ce code, mais nous sommes bien certain que, contents ou mécontents, il leur faudra le subir ou sinon.... l’annexion suivrait de près la révolte où même l'insoumission .
- Voici, in extenso, les conditions acceptées p~ar six sur douze des chefs du pays, parmi lesquels six, John
- Duun un des plus influents. Les six autres s’étant trompés de date pour le jour de la convocation, n’ont pas encore donné leur adhésion ; mais elle paraît assurée.
- Art. 1er.
- J’accepterai et respecterai comme frontière de mon territoire celles que le représentant du gouvernement de la Grande-Bretagne dans la juridiction duquel se trouvent mes états voudra bien me tracer.
- Art. 2.
- Je ne tolérerai rien du système militaire zulu ou de tout autre organisation militaire et je m’engage à, comme règle de conduite, laisser à tout homme la liberté de se marier quand et comme bon lui semblera, ceci, selon les anciennes coutumes de mon peuple telles qu’elles se pratiquaient avant l’introduction par Chaka du régime connu sous le nom de système militaire. '
- Je permettrai et encouragerai la libre circulation dans nos états de quiconque ne sera animé que d’intentions pacifiques.
- Liberté sera également accordée à qui voudra aller travailler dans le Natal et le Transwal, de le faire, soit pour son propre compte, soit aux gages d’autrui.
- Art. 3.
- A moins de la permission expresse de la part du représentant de la Grande-Bretagne dans la juridiction duquel se trouve mon territoire, je ne permettrai de la part de qui que ce soit, sous quelque prétexte et dans quelque but que ce soit, l’importation d’armes ou de munitions, quelque soit leur provenance. Il en sera de même de toutes marchandises et objets de commerce, par les côtes maritimes du Zululand.
- Je m’engage également à n’encourager, ni ne favoriser en aucune façon, soit directement, soit indirectement, soit activement, soit passivement, l’importation dans quelque partie que ce soit du Zululand, d’armes, de munition» de quelque part qu’elles viennent, ainsi que celle de marchandises et d’objets de commerce par les côtes maritimes du Zululand.
- Je confisquerai "et remettrai au gouvernement du Natal toutes les armes et munitions, toutes les marchandises et objets de commerce qui seraient ainsi importés dans mon territoire ; de même que je frapperai d’amendes ou de tout autre punition, selon le cas, tout individu coupable ou complice de contravention à ce que dessus, ainsi que toute personne en la possession de laquelle seraient trouvés objets de commerce ou marchandises, armes ou munitions, et dont elle connaîtrait la provenance.
- Art. 4.
- Je ne permettrai qu’on ne fasse mourir aucun de mes sujets pour quelqu* cause que ce soit, sans qu’il n’y ait eu jugement rendu en conseil des chefs fie mon territoire et ce, après de justes et impartiaux débats et l’audition préalable de témoins. Je ne tolérerai pas non plus l’empjoi de ce que les docteurs ou praticiens connaissent sous le nom de science divinatoire ou toute autre pratique de sorcellerie.
- Art. 5.
- La reddition de personnes réfugiées sur mon territoire pour échapper à l’action de la justice, lorsqu’elle sera demandée par le gouvernement de quelque colonie, territoire ou province Britannique, dans
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- l’intérêt de la justice, devra être faite immédiatement à ce gouvernement. L’évasion de prévenus ou convaincus d’offenses à la loi anglaise devra être empêchée par tous les moyens en mon pouvoir et tous mes efforts devront être mis à m’emparer de la personne des coupables et à les livrer aux autorités Britanniques.
- Art. 6.
- Je ne ferai la guerre à aucun chef, à aucune nation, sans 3a sanction du gouvernement Britanique notifiée par son représentant dans la juridiction duquel se fouyent mes états.
- Art. 7.
- La succession au souverain pouvoir de mon territoire se fera selon l'ancienne loi et les anciennes coutumes de mon peuple ; mais la nomination de chaque successeur sera soumise à l’approbation du gouvernement Britannique.
- Art. 8.
- Je ne vendrai ou n’aliénerai en aucune façon fout ou partie de mon territoire. Je n’aurai ni à permettre, ni à interdire les ventes de terrains dans mes états.
- Art. 9,
- Tout individu résidant sur mon territoire sera autorisé à l’habiter à la condition qu’il reconnaisse mon autorité comme chef. Toute personne qui refusera de le faire et voudra quitter mes états sera libre de s’en aller où bon lui semblera sans crainte d’être molesté.
- Art. 10,
- Dans tous les cas où des disputes s’élèveraient auxquells seraient mélés des sujets anglais, j’en appellerai et me conformerai à la décision du résident de la Grande-Bretagne dans la juridiction duquel mon territoire est situé.
- Dans tous les cas où des accusations de crime ou d’offense commis sur mon territoire, seront portées contre des sujets anglais, ou contre mes sujets par rapport à des sujets anglais, je n’intenterài d’action ou ne rendrai de jugement qu’avec l’approbation du représentant du gouvernement anglais.
- Art. 11.
- Dans tout ce qui n’est pas prescrit par les présentes, soit termes, conditions, délimitations; dans tout ce qui y est prévu et spécifié, comme dans tous les cas où il peut y avoir doute ou incertitude quant aux lois, règlements ou stipulations applicables aux dits cas litigieux, je gouvernerai, ordonnerai et déciderai conformément aux anciennes lois et anciens usages de mon pays.
- *
- Quel nôm donner à la pièce ci-dessus ?
- Ce n’est pas un traité.
- Ce n’est pas un contrat, où si c’en est un il est fort peu synallagmatique.
- Appëlons-le un cahier des charges.
- Donc, comme on le voit par l’art. l*r de ce cahier des charges, le compas du gouvernement anglais va se promener sur la carte du Zululand. De nouvelles j frontières vont être tracées à chacun des territoires 1 et lord Beacomfield étant la main-qui tient ce corn-
- pas,.ou du moins qui le dirige, of course, ces frontières, seront scientifiques.
- Tracer des frontières scientifiques à la barbarie, c’est-à-dire à l ignorance! Une antithèse! Une figure de rhétorique mise en action ! Ce que c’est d’être
- littérateur et.... premier ministre I
- *
- * *
- « Si vis pacem para bellum / »
- Cet aphorisme dont les nations civilisées ont fait un axiome à leur usage n’est pas, à ce qu’il paraît, applicable aux peuplades barbares.
- Car enfin, si vis pacem, para hélium, veut bien dire si tu veux qu’on te fiche la paix, arme toi jusqu’aux dents ; et l’Angleterre qui dans l’art. 6 fait promettre aux Zulus de ne pas faire la guerre sans sa permission, ce qui est une manière comme une autre de les engager à maintenir la paix, l’Angleterre exige d’eux, dans l’art. 2 et l’art. 3, tout le contraire de ce qu’il faut pour cela et leur ordonne, non-seulement de ne pas s’organiser militairement, mais encore leur défend de se procurer des armes et des munitions sous quelque prétexte que çe soit.
- Est-ce donc que l’Angleterre reconnaîtrait que l’axiôme n’est qu’un sophisme ou un mensonge çe qui est à peu près la même chose? Est-ce que M. de Beaconsfieid se convertirait aux idées de Bernardin de St-Pierre,?
- Mais d’un autre côté si l’Angleterre qui armée en présence du Zululand sans armes, toujours convaincue de la vérité de l’aphorisme latin, couvait au contraire certains projets pou pacifiques contre les Zulus, eomme celui de les écraser ou de les annexer à son heure ! Décidément, si j’étais à la place des Zulus, je me tiendrais sur mes gardes.
- « Timeo Danaos et dona ferentes. »
- *
- * *
- Après tout, « le vrai peut quelque fois n’être pas vraisemblable. »
- *
- ¥ ¥
- Mais ce qu’il y a de vrai, sans que cela cesse d’être vraisemblable, c’est qu’il résulte de ce même art. 3 que la libre échangiste Angleterre se propose de faire dans le Zululand ce qu’elle a fait avec les côtes occidentales d’Afrique, dans le gouvernement de Sierra Leone : une bonne petite ligne de douanes qui la rendra maîtresse absolue du commerce dans cette partie et lui permettra de rançonner à sa guise, comme elle le fait aux Scarcies, transport, cargaisons et marchands, et cela avec l’aide des Zulus eux-mêmes transformés en douaniers, en garde-côtes, en gqpdarmes, en tout ce qu’on voudra, excepté en hommes libres.
- $i, 'cependant, iis seront lihreà.., m ma,rier
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- comme bon et quand bon leur semblera. Ils seront même encouragés à le faire ; l’art. 2 le prescrit
- « Croissez et multipliez 1 »
- La religieuse Angleterre connaît le précepte et le met consciencieusement en pratique chez elle-même. Il n’y a qu à voir le nombre d’enfants dans chaque famille.
- « Croissez et multipliez 1 » C’est drôle, mais il me semble apercevoir dans cette recommandation évangélique tout autre chose qu’une pieuse intention, et si la Bible est ostensiblement ouverte dans la main gauche de John Bull, je crois voir une chaîne et des menottes que sa main droite cherche à cacher derrière son dos.
- C’est que, en effet, si l’on rapproche tous les articles de cet étrange document, excepté l'art. 4 pour lequel on ne saurait avoir que des bravos à donner, on y trouve non point le texte de condition qu’un vainqueur impose au vaincu dans un traité tout en lui laissant son autonomie ; non point les stipulations d’un acte dans lequel les contractants s’engagent réciproquement l’un vis-à-vis de l’autre, mais une source de vexations constantes, mille prétextes de petites persécutions irritantes dont l’être le plus patient finit par se lasser. Et comme dans un tel milieu et avec de tels éléments, la lassitude, c est la révolte et que la révolte ou même sans aller aussi loin, l’agitation intérieure, est une occasion, on profite de cette occasion et on fait du Zululand ce que l’on a fait du Transvaal. On se l’annexe définitivement. Il n’est pas nécessaire de voir bien clair dans l’avenir pour pouvoir prédire cette fin au Zululand.
- Allons John Bull, annexe, annexe encore ! Ta panse est déjà bien ronde, arrondis là encore si tel est ton bon plaisir, tu as tes coudées franches. Cependant, prends garde, mon bon gros John Bull, prends garde ; car on meurt de pléthore aussi bien que d’étisie.
- Londres, Septembre 1879.
- C. P. Maistrb.
- jLn danse au Soleil. — Une « danse du Soleil > a été exécutée, il y a peu de temps, près de Poplar River (Montana) par des guerriers Sioux, en présence du docteur Woobridge, médecin de l’agence de Fort-Peck, qui vient d’en envoyer à Washington une intéressante description. On sait que ce cérémonial sauvage est célébré afin d’obtenir du Grand-Esprit une chasse fructueuse. De grands préparatifs avaient été faits par les Sioux en vue de la danse du Soleil. Au milieu d’une plaine assez vaste pour les manœuvres de milliers de cavaliers, s’élevait le Pavillon ou Loge de médecine, formé de pieux de peuplier et entouré de peaux de buffalo. Les hommes étaient admis dans l’espace central, entièrement exposé au soleil...
- Le mépris des souffrances, déployé pendant la pre-
- mière après-midi de la danse, peut-être taxé de merveilleux. Plusieurs Sioux se sont coupé de cinquante à deux cents morceaux de chair vive des bras et du dos. La danse a continué toute la nuit avec la même ardeur. Le matin, la torture régnait en souveraine. Des Sioux dansaient avec deux, trois et quatre têtes de bison pendues à des trous qu’ils s’étaient faits dans la chair. Un indien traînait après lui huit têtes de bison attachées aux chairs de son dos. D'autres dansaient attachés à des pieux par quatre cordes, dont deux leur passaient dans la poitrine et deux dans le dos. Quelques-uns, attachés comme il vient d’être dit, avaient en outre des têtes de bison suspendues au dos, et dont les cornes les transpersaient jusqu’à mettre leur vie en danger. On en voyait tomber évanouis ou épuisés; mais la danse, la musique et les cris n’en continuaient pas moins.
- Danses, prières et invocations étaient marquées par une ferveur extraordinaire. Les Sioux posaient le visage sur les têtes de bison en priant pour le succès de la chasse, pendant que le prêtre demandait à haute voix au Grand-Esprit de leur accorder un gibier abondant, afin qu’ils pussent nourrir leurs femmes et leurs enfants ; enfin, une marque blanche ayant été faite en un endroit de quatre pieds carrés dont l’herbe et le gazon ont été enlevés, la distribution des offrandes, consistant principalement en armes et en chevaux, a terminé « la danse du Soleil ». {Gaz. Reld.)
- "Vitalité dix poison diphthérique. — Un
- journal russe publie ce curieux exexmple de la vitalité du poison diphthéritique. Un habitant de la Russie méridionale perdit, il y a quatre ans. un enfant par suite de diphthérie. On construisit récemment un caveau de famille, et le cercueil de l’enfant y fut transporté après exhumation. Avant la fermeture définitive du caveau.le père, voulant s’assurer que l’enfant n’avait pas été jadis inhumé vivant, fit ouvrir la bière, et toute la famille, comprenant cinq enfant, assisia à cette triste cérémonie. Le lendemain, les cinq enfants tombèrent malades du croup, et l’un d’eux succombait quelques jours après. Des renseignements plus précis seraient nécessaires pour donner à ce fait toute sa valeur.
- (Revue d'hygiène et de police sanitaire.)
- Matelas de sauvetage. — M. Peterssen, capitaine danois, vient d’inventer un matelas de sauvetage qui parait appelé à un certain avenir. Il est fait de fines rognures de liège commun. L’appareil est pourvu d’une courroie et d’une boucle ; un quart de minute suffit pour l’assujèttir autour du corps dès que l’alarme est donnée, et il peut aisément soutenir sur l’eau trois autres personnes qui s’y accrochent. Il va sans dire, et c’est le grand avantage de l’innovation, que les hommes de l’équipage n’oni pas d’autres matelas pour l’usage journalier. La marine danoise s’est empressée de l’adopter ; il est à regretter qu’on n’ait pas fait d’essais comparatifs avant la réunion de la Société de navigation allemande allemande qui vient d’avoir lieu, mais l’apparetl a été depuis expérimenté à Brème, où l’on a dressé un rapport favorable. On a pu vérifier les assertions de M. Petersen, et cette nouvelle bouée a facilement soutenu quatre personnes sur l’eau. On ne saurait trop insister sur ce point, qu’on a fait un véritable appareil de sauvetage d’un objet complètement usuel, et qui par conséquent toujours sous la main. Le Lloyd de l'Allemagne du Nord vient de mettre à l’essai quelques-uns de ces matelas, dont le prix de revient est de 13 fr. environ.
- {Le Scalpel )
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- £e numéro hebdomadaire 20 c. DIMANCHE 12 OCTOBRE 1879
- f ANNÉE, TOME 3 — N' 57
- JOURNAL DES RÉFORMES SOCIALES
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . .
- Six mois. . .
- Trois mois. . .
- 10 1. »* 6 »»
- 3 .*
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »»
- Autres pays
- Un an . . . . 13 £.
- 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente, 16
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- BUREAU PRINCIPAL
- A GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- SOMMAIRE
- Les Jésuites et la question sociale. — Semaine politique. — Progrès des mœurs républicaines. — De la justice dans l'exercice de la souveraineté.
- — Lettre aux duellistes. — Du rôle historique de la femme. — Deux condamnations contradictoires. — Le nouveau discours de M. Louis Blanc.
- — Variétés.
- LES JÉSUITES ET LA QUESTION SOCIAL.
- Il faut avouer que la France traverse des temps bien étranges. Elle assiste à un chassé-croisé contraire à tous les antécédents des partis. Les uns renoncent à leurs traditions séculaires, les autres cherchent à se rajeunir au moyen d’une tactique nouvelle. La stratégie du moment absorbe tous les esprits et fait répudier les plans d’ensemble. Personnes et principes, tout se déplace. C’est à ne plus î’y reconnaître. Telle personnalité qui refusait toute concession aux idées nouvelles déclare les embrasser jusqu® dans ce qu’elles ont de plus hardi. Telle demande de réforme, telle proposition de progrès longtemps inscrite à la première ligne du programme d’un parti n’y figure Plus qu’à la dernière ; telle autre en est complètement expulsée ; telle autre enfin, abandonnée par l’un, est recueillie par le parti Averse, qui la remet à neuf et s’en fait une 4rnie de combat. En un mot les uns brûlent ce
- qu’ils avaient adoré et les autres adorent ce qu’ils avaient brûlé.
- C’est ainsi par exemple que le même parti républicain qui avait si vivement applaudi à l’annonce de l’avènement des nouvelles couches sociales dédaigne de plus en plus de s’occuper de cette question. C’est ainsi également que le factieux qui s’intitule « le Roy » affirme dans ses conversations et dans ses mandements qu’il porte le plus vif intérêt au sort des ouvriers.
- Cette double volte-face par laquelle le parti républicain tend à s’éloigner des travailleurs tandis que le parti clérical s’efforce de se rapprocher d’eux mérite d’attirer sérieusement notre attention.
- Nous avons signalé et déploré à plusieurs reprises le délaissement dans lequel le parti républicain abandonne les questions sociales. Nos lecteurs savent ce que nous pensons à cet égard. Mais ce que nous n’avons pas encore eu l’occasion de signaler, ce que nos lecteurs ignorent peut-être, c’est l’intensité des efforts que fait le parti clérical pour attirer à lui les travailleurs.
- Il ne s’agit plus seulement de la distribution aux ouvriers bien pensants de secours que l’on refuse à ceux qui ne fréquentent pas la messe. Il ne s’agit plus seulement de l’ouverture et des progrès de ces. nombreux cercles catholiques qui attirent les ouvriers par les grâces de leur local et l’abondance et la variété de leurs récréa-
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- tions. Enfin il ne s’agit plus seulement des conférences retentissantes ou des déclamations anti-sociales de M. le cuirassier de Mun. I s’agit de plus grave eî de plus redoutable que cela. En effet, il ne s’agit de rien moins que d’une véritrble campagne sourde entreprise par la curie romaine et les laïques qu’elle compte comme adeptes, campagne qui a pour but de persuader à la classe ouvrière que le catholicisme est seul à s’intéresser à elle.
- Nous avons vu cette campagne s’ouvrir il y a juste un an par le congrès ultramontain de Chartres, puis se continuer il y a quelques mois par une lettre du pape. Le rusé Léon XIII recommandait'à de hauts dignitaires du clergé d’apporter tous leurs soins, tout leur intérêt, toute leur sollicitude à la cause des travailleurs. Peu de temps après le prétendant à la couronne des Bourbons déclarait que son élévation au trône de France restauré pouvait seule résoudre la question sociale. Plus près de nous, aux banquets légitimistes de la Saint-Michel plusieurs orateurs parlaient ouvertement dans le même sens. Enfin voici qu’aujourd’hui l’un des orateurs les plus en relief de Paris, orateur qui est en même temps une des personnalités les plus importantes de la Compagnie de Jésus, le R. P. Félix, consacre un volume entier à cette question. (1)
- Ces divers symptômes et surtout le dernitr sont de nature à faire ouvrir l’œil. Ce n’est point par hasard que la pensée d’un pape, celle d’un roi in partibus et celle d’un jésuite influent se trouvent coïncider d’une manière aussi complète. Le seul nom du P. Félix doit donner à réfléchir.
- En effet nos lecteurs n’ignorent pas que les pères jésuites n’ont pas le droit de rien publier sous leur nom sans que la publication ait été au préalable autorisée, après examen, par le conseil supérieur de l’ordre. Il résulte de cette pratique que lorsqu’un père jésuite émet une opinion, ce n’est pas son opinion personnelle qu’il émet, mais celle de l’ordre tout entier. Le volume du P. Félix sur le socialisme nous met donc au courant des sentiments que nourrrit la
- (t) Le Socialisme dbvxnt la Société, par le R. F. Félix, de la Compagnie de Jésus.— Paris; Roger et Charnoviï, éditeurs. Un olurne in-8.
- redoutable compagnie à l’égard de la question sociale. Il y a donc un intérêt tout particulier à examiner ce que contient ce volume.
- Comme tout volume écrit par un membre de la Compagnie de Jésus l’ouvrage du P. Félix confond sous la même formule des notions très distinctes, dissimule volontairement la filiation des idées et détourne de leur sens légitime les mots qui auraient le plus besoin d’être bien appropriés. Les faits et les idées y sont travestis avec intention. Le socialisme actuel y est représenté sous des dehors odieux ; c’est aux yeux du P. Félix, un régime de haine qui veut abattre la religion, supprimer la propriété et dissoudre la famille. De plus * le socialisme fomente une immense conspiration d’où sortira un nouveau 93.
- Au fantôme de ce socialisme révolutionnaire le P. Félix oppose le souvenir du communisme établi autrefois par les Jésuites dans le Paraguay :
- Au lieu d’un, 93, s’écrie l’orateur au lieu d’un 93 élevant sa tête sanglante au milieu d’une civilisation devenue barbare, vous pourrez voir une société sortant de la barbarie elle-même briller au soleil de l’histoire, couronnée des plus pures gloires de la civilisation.
- .... « Un jour le ciel a pu contempler quelque chose de cet idéal réalisé sur la terre. Du sein de la céleste patrie, en abaissant leurs regards sur cette vallée de l’exil, les anges avaient aperçu dans les solitudes jadis témoins dès opprobres de la vie sauvage, une société, la plus pacifique, la plus fraternelle, la plus libre et la plus prospère dont l’histoire ait gardé le souvenir ; c’était le reflet le plus beau de la société du ciel entrevu sur la terre 1
- » La voyez-vous d’ici cette société s’élevant, elle aussi, du fond du désert, dans sa fraîcheur virginale et dans sa beauté immaculée ? Quelle paix ! Quelle harmonie ! Quelle liberté ! Quelle fraternité ! Quelle félicité ! Quel chef d’œuvre de civilisation sortant, après quelques années, de la barbarie et même de la sauvagerie, si soudainement et si parfaitement transformés ! Quel type de grandeur et de beauté sociale apparaissant tout-à-coup, là même où hier encore se montrait, avec la misère matérielle et la corruptieQ morale, le spectacle de la dégradation et de la lai" deur sociale î Quel modèle sans second, quel exem* plaire sans pareil du règne de Dieu dans l'hunM' nité !
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- « Ce qui a fait en si peu de temps ce chef d’œuvre de civilisation et de progrès si tôt réalisé et si tôt, hélas ! anéanti par une autre barbarie, ah ! je vais vous le dire c’est le génie du vrai christianisme....
- « O sainte et virginale société, éclose au sein des déserts, sous le radieux soleil du Paraguay, je vous salue. »
- Le lyrisme frénétique de ces effusions est significatif. Ce n’est point par hasard que l’orateur a pris un ton aussi élevé pour exprimer son délire. Tout cela est voulu, combiné, prémédité. Avant peu la Compagnie de Jésus va mettre en réquisition tout ce que la langue française a de plus enthousiaste et l’employer à faire l’apologie du communisme théocratique. Elle va présenter sous un jour éblouissant ses fameuses institutions du Paraguay. Aux ouvriers qui se plaindront de la cherté de la vie, de l’insuffisance du salaire, de la trop grande fécondité cle leurs familles, de l’abandon où ils se trouvent sur leurs vieux jours, les Pères Jésuites répondront par le tableau flatté, par l’apologie enthousiaste de l’existence facile et insoucieuse dont peuvent jouir les peuples assez sages pour se placer sous la main tutélaire de Loyola. Que de perspectives enchanteresses ils vont- ouvrir aux yeux émerveillés des pauvres mortels ! Que de mirages étincelants ils vont faire surgir à l’horizon ! C’est la Terre Promise, c’est l’Eden retrouvé, c’est le Paradis descendu pour un temps du ciel sur notre terre !
- Peut-être cela ne réussira-t-il pas autant que : l’on compte. Nos ouvriers et nos cultivateurs ont une forte dose de bon sens. Ils savent que les vers appétissants que Pon jette aux poissons dissimulent un* hameçon d’acier; ils savent que l’on n’offre des ruches aux abeilles que pour ' mieux pouvoir s’emparer de leur miel ; ils savent < que l’attrayant morceau de lard mis au fond de la ratière n’a été mis là que pour permettre l’emprisonnement des rats assez sots pour y mordre.
- Tout cela nos braves populations ouvrière et rurale pourraient bien se le dire et la Compagnie de Jésus pourrait bien, en raison de cela, avoir a modifier sa manière de s’y prendre.
- Mais n’oublions pas une chose : c’est que les ? Jésuites font toutes les concessions nécessaires I
- pour obtenir la réussite. Avant de s’embarquer pour une tentative ils lancent toujours quelques ballons d’essai dans le but de s’assurer de la direction du vent ; une fois fixés sur cette direction ils déploient leurs voiles en conséquence et voguent vers leur but, dussent-ils, pour y atteindre, se dissimuler et changer de nom.
- Malgré leur incontestable habileté, les Jésuites seraient peu redoutables si la conduite impolitique des républicains ne venait pas favoriser leurs intrigues. Malheureusement nos hommes politiques agissent de telle façon qu’on croirait qu’ils prennent à tâche de préparer le chemin à leurs ennemis. La majorité républicaine fait preuve à l’égard des ouvriers d’une indifférence aussi injuste que maladroite.
- La classe ouvrière aime le régime républicain. Elle l’a prouvé en maintes circonstances, elle a souffert pour lui, elle a répandu'son sang pour l’obtenir. Aussi a-t-elle considéré son avènement comme le triomphe de la cause ouvrière. Elle a cru que le nouveau régime allait s’intéresser au sort des faibles. Il semblait naturel que la république tentât quelque chose en faveur de ceux à qui elle doit le jour. Elle pouvait dégrever la consommation des charges qui pèsent si lourdement sur elle, faire tomber sur l’oisif les impôts qui pressurent le travailleur, protéger le salaire de telle manière que l’intégralité de la valeur de son travail lui fut garantie, organiser le crédit de telle façon qu’il ne puisse plus être l’apanage exclusif de celui qui pourrait s’en passer, enfin, par des institutions plus conformes aux besoins de la société moderne, permettre à la classe ouvrière de s’instruire, de s’associer, de mettre en commun ses intérêts et de s’organiser de telle manière qu’elle puisse arriver à se faire représenter directement.
- Rien de cela n’a été obtenu. La condition de l’ouvrier est la même aujourd’hui qu’il y a neuf ans. En certains cas elle a même empiré, et si aucun remède n’intervient, elle ira en empirant.
- L’ouvrier a pour la république un attachement incontestable, mais il ne faut pas s’y tromper, cet attachement ne s’étend pas — du moins avec la même intensité — aux hommes qui sont aux affaires. Il est à redouter que l’in-
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- différence de ceux-ci ne provoque contre eux une réaction. L’espérance est un baume qui soulage bien des plaies et qui fait prendre patience sur bien des maux, mais ce baume-là comme tous les autres s’évente à la longue et perd toute sa valeur. Du jour où la classe ouvrière sera certaine que les espérances qu’elle a mises dans les députés resteront à l’état d’espérance, dès ce jour il pourra naître des complications fatales à la république. Pour peu que l’aigreur s’en mêle le parti républicain sera intérieurement déchiré; son union sera perdue et sa force diminuera d’autant.
- C’est pourquoi nous n’exagérons pas en soutenant que rien ne saurait être plus propice aux affaires des ennemis de la république que l’indifférence de nos députés à l’égard des travailleurs.
- Les cléricaux comptent sur des complications et cherchent à être en mesure de pouvoir seuls en profiter. Ils savent bien que sans ces complications leurs efforts resteraient stériles ou peu s’en faut. Mais il est bien certain qu’ils ne reculeront devant rien pour faire naître une situation favorable à leurs vues. Dans la partie que nous jouons avec eux nous dédaignons les atouts et eux s’en emparent; craignons que cette suffisance ne nous amène à être battus.
- Ah ! ne perdons pas de temps, si nous voulons montrer à la classe ouvrière dans quel camp se trouvent ses vrais amis, embrassons résolument sa cause et travaillons avec persévérance à l’amélioration de son sort. Il n’y a qu’une manière infaillible de triompher d’un adversaire, c’est de faire mieux que lui. Le jésuitisme fait des promesses aux ouvriers, réalisons des réformes en leur faveur.
- Ed. Champury.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- Chaque année, vers la fin des vacances parlementaires, les chroniqueurs réactionnaires reprennent invariable ment le même thème : les avanies et les bouleversements qui, d’après eux, attendent le ministère à la rentrée du parlement. Ces prophéties de contrebande se trouvent assez régulièrement démenties par les faits et tombent au rebut dès les premiers jours de la session ; mais comme, cette année, quelques circonstances, la discussion de la loi Ferry, par exemple, leur donnent une apparence de vraisemblance aux yeux d’un certain
- public, il n’est pas inopportun de crever dès à présent les petits ballons d’essai gonflés par des mains intéressées. Or, nous avons des renseignements qui nous permettent d’assurer qu’en ce qui concerne tout au moins la politique générale et la stabilité du ministère les chefs de la majorité parlementaire sont absolument unanimes. Ni M, Waddington, ni M. Lepère, ni M. Jules Ferry, ni M. le général Gresley, ni M. Cochery, ni même M. Léon Say, n’ont rien à redouter des intentions de ceux dont l’influence domine dans les Chambres, sous la condition, bien entendu, que le cabinet tienne compte des vœux de l’opinion et de la majorité.
- La question de l’amnistie. — Il convient de remarquer, cependant, qu’il est une question sur laquelle le cabinet et un certain nombre de personnages influents sont d’une opinion toute opposée; c’est la question de l’amnistie plénière, qui se pose de nouveau et à laquelle une élection municipale à Paris, dans lè quartier de Javel, vient de donner une très-vive intensité. Dans ce quartier, en effet, un amnistié, M. Humbert vient d’accepter la candidature au nom du principe de l’amnistie plénière. On a beaucoup remarqué, à ce propos, que la. République française, jusqu’alors fort réservée déclare qu’il faut en revenir a l’amnistie totale.
- « Nous le répétons, dit-elle, l’amnistie partielle entraîne l’amnistie totale ; l’expérience est faite; ce retour des premiers amnistiés est décisif.
- « L’intérêt de la République est conforme à ce que réclament la justice et l’humanité. Il y a quelques jours, à Lyon, sur la place des Terreaux, M. Jules Ferry proclamait l’union parfaite du parti républicain. Il avait raison ; mais il y a une question, si le gouvernement n’y prenait garde, qui diviserait parfaitement le parti ; c’est la question de l’amnistie. L’élection de Bordeaux doit être une leçon. Il ne faut pas que la même situation se reproduise. Il faut liquider le passé et que les républicains de toutes nuances soient unis contre les partis monarchiques embrigadés par le cléricalisme. »
- Le gouvernement qui s’est engagé dans une impasse, paraît vouloir persister dans sa résolution de repousser l’amnistie plénière. Il fait au moins annoncer par les officieux que telle est la détermination qu’il a prise. 11 n’est pas à croire que cette obstination provoque de crise ministérielle, car il est vraisemblable que la Chambre renfermera encore à la sesison prochaine une majorité opposée à l’amnistie totale^ Cependant il faut reconnaître que le cabinet, en agissant comme il le fait tend à perpétuer une série de difficultés qu’il aurait éié à la fois sage et facile d’éviter en ne s’en tenant pas à des demi-mesures qui ne satisfont personne.
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- La croisade noire. — La croisade noire, qui préoccupe si vivement la Belgique, serait-elle sur le point de s’attaquer à la France ? Une dépêche nous apprend, en effet, que les prélats français se préparent à proclamer qu’ils acceptent entièrement les doctrines des Jésuites. Nous voulons croire que cette nouvelle ne sera pas confirmée : le clergé séculier de France sait tout ce qu’il a à perdre dans une pareille campagne.
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- L’organisation hospitalière.—Dans toutes les communes où se trouvent des hospices ou des bureaux de bienfaisance, les conseils municipaux vont être prochainement convoqués à l’effet de procéder à la nomination des membres de la commission des hospices. On sait que le conseil municipal doit être représenté dans chaque commission par le maire et par deux conseillers. Les quatre autres membres sont choisis par le préfet qui les prend ordinairement en dehors du conseil municipal. Ce travail de réorganisation s’appliqua ; 1,453 commissions hospitalières et à 14,537 bureaux de bienfaisance, formant un personnel de 110,000 membre» des commissions de bienfaisance. Il permettra d’élimi' ner de ces commissions tous les membres qui se son jusqu’ici moins occupés de bienfaisance que de pmJ'
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- tique, et qui voyaient dans les bureaux de bienfaisance et les hospices une sorte de machine électorale. Les ministres des cultes qui taisaient partie de droit des commissions hospitalières, seront dépouillés de ce privilège, dont ils abusaient pour faire du prosélytisme politique. Une circulaire ministérielle du 26 septembre dernier, en donnant aux préfets les instructions nécessaires pour l’exécution de la nouvelle loi (loi du S août 1879) exprime le désir que la réorganisation des commissions de bienfaisance soit terminée le 1er décembre prochain afin que l’administration charitable puisse fonctionner partout à partir du 1er janvier 1880.
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- L’agitation rurale en Angleterre. — On
- sio-uale, en Angleterre, une agitation croissante, dans les districts ruraux particulièrement, dirigée contre l’organisation de la grande propriété foncière qui, on le sait, est restée tout-à-fait féodale. Lord Beaconsfield a eu beau célébrer dans un discours récent la constitution agricole du Royaume uni, un nouveau crime agraire commis en Irlande vient de démontrer au trop optimiste ministre que le régime rural de l’Angleterre a graûd besoin d’être réformé : L’homme d’affaires de lord Sligo, revenant en voiture d’une tournée de perception, fut attaqué dans un lieu désert par quatre hommes armés et barbouillés de suie. Il reçut, sans être atteint, plusieurs coups de feu, et son fils, qui l’accompagnait, tua l’un des agresseurs d’un coup de carabine, ce qui mit les autres en fuite. En dehors de ces criminelles tentatives, l’agitation pour la réduction du fermage se manifeste en Irlande par de nombreux meetings. Il y a donc là des symtômes qui ne justifient pas, on doit en convenir, l’optimisme de lord Beaconsfield. Au reste, on regarde ce mouvement comme devant aboutir, dans un temps prochain, à une modification de la constitution britannique.
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- La rentré© des classes en Belgique. —
- La rentrée des classes dans les écoles primaires de Belgique a eu lieu la semaine dernière, et déjà l’on peut se rendre compte des résultats de la campagne cléricale contre les écoles du gouvernement. Les feuilles belges déclarent tout d'abord que le dénoûment de cette campagne n’est pas tel que l’espéraient les cléricaux. Il n’est pas possible de passer en revue les 4,000 écoles des 2,500 communes belges, mais on peut affirmer d’une manière générale que l’Etat n’a qu’à se féliciter de la situation. « Dans beaucoup d’écoles, dit VIndépendance belge, l’augmentation du nombre des élèves a été sensible. Dans d’autres, la diminution est insignifiante. » Gomme on pouvait s’y attendre, il s’est trouvé des villages où le clergé tout-puissant et les hauts barons du cléricalisme, possesseurs de la terre, ont réussi, par l’intimidation, à amener la désertion des écoles communales. On cite de ces villages dans les Flandres, dans la partie allemande du Luxembourg, et même dans quelques autres provinces. Mais en somme les résultats n’ont pas été ceux qu’attendait le clergé. On ne peut que s’en féliciter.
- Ouverture de reitdjsratli autrichien. —
- L’empereur d’Autriche a fait lundi l’ouverture de la Chambre des députés autrichienne (Reichsrath). François Joseph avait tenu à ce que la séance d’ouverture eût, cette année, une solennité exceptionnelle, pour bien mettre dans son jour un fait très important dans la politique intérieure de l’Autriche : la rentrée au parle ♦ment des députés tchèques de la Bohême, qui, depuis des années, se font élire, mais s’abstiennent systématiquement de se présenter à la Chambre.
- Depuis que l’Empire des Hapsbourgs s’est scindé dans le dualisme de l’empire d’Autriche et du royaume de Hongrie, ayant chacun leur Parlement et leurs lois et n’ayant plus d’autre unité que celle qui résulte de la réunion des deux couronnes sur la même tête, d’une même armée, d’une même diplomatie, et d’une uniou financière restreinte aux dépenses des ministères de la
- guerre, des affaires étrangères et du service de la dette publique, les slaves de la Bohème demandent à se détacher, comme les Hongrois, de l'empire* d’Autriche, à restaurer le royaume de Bohême et 4 remplacer le dualisme austro-hongro'is par une triade austro-tchèque-hongroise. Et sur le refus qu’on leur oppose, les députés tchèques font grève. Cette grève a pris fin.
- François-Joseph, dans le discours du trône, s’est félicité de ce que les Tchèques aient répondu à son appel en rentrant au Parlement 11 est évident, a-t-il dit, qu’un grand pas a été fait dans la voie d’un accord entre ces peuples. « Ce rapprochement, a dit l’empereur, a toujours été le but de nos efforts. » On comprend la satisfaction éprouvée par l’empereur. L’Autriche-Hongrie est' uno mosaïque de nations, de races et de langues différentes : Allemands, Magyars, Slaves de langue polo-naie, tchèque et serbe, Valaques de race latine : nulle part en Europe on ne rencontre dans le même Etat autant de races juxtaposées, et par suite, autant de difficulté à maintenir l’union entre les diverses parties de l’Etat. Pour ne parler que, des Tchèques, leur sortie volontaire du Parlement autrichien était un acte de politique séparatiste. Aussi leur rentrée est-elle considérée à Vienne comme un événement très heureux pour l’Autriche.
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- Les élections prussiennes. — On connait aujourd’hui, d’une façon aasez complète, le résultat des élections du second'degré qui ont eu lieu mardi en Prusse pour le renouvellement du Landtag.
- Sur 433 élections, 423 sont définitives. Les députés élus se décomposent en 111 conservateurs, 92 membres du centre, 94 libéraux-nationaux, 5 autres libéraux,
- 4 libéraux-modérés, 43 conservateurs-libéraux, 35 progressistes, 19 polonais, 4 particularistes, 1 démocrate et 15 candidats dont l’opinion n’est pas encore connue. Parmi les membres de la nouvelle Chambre figurent les ministres MM. de Kamecke, d’Eulenbourg, de Puttka-mer et Bitter, et les’anciens ministres : MM. Falk, Ho-brecht, Friedenthal et Achenbach.
- Les correspondances et les dépêches sont unanimes à reconnaître que ces résultats sont à peu près tels que les élections primaires les faisaient prévoir. Le centre ultramontain gagne quatre voix, les ultra-conservateurs trente ou quarante sur les libéraux-nationaux, qui demeurent néanmoins le parti le plus nombreux, mais ne pourront plus décider de la majorité avec les progressistes, qui votaient précédemment avee eux.
- Un grand nombre de fonctionnaires ou sous-préfets, assesseurs, conseillers, procureurs, ont été élus ; toutefois, le gouvernement n’aura pas à sa disposition une majorité fixe, et il devra tenir la balance entre les ultramontains et les libéraux-nationaux, qu’il opposera tour à tour les uns aux autres. Ces deux tractions du Parlement vont maintenant se disputer la prédondérance au Landtag comme ils le font déjà ou Reichstag; chacune des deux s’efforcera d’obtenir les conditions les plus avantageuses dans les compromis qu’il plaira au prince de Bismarck d’engager avec les uns ou avec les autres, au prix de concessions quelconques en matière ecclésiastique ou en matière constitutionnelle. L’essentiel pour le chancelier est de pouvoir compter sur le vote du rachat des chemins de fer, et la majorité lui esi assurée dans cette question, On verra comment il se tirera d’affaire dans les autres.
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- Les suites die l’entrevue do "Vienne. —
- La guerre de plume n’est pas close entre les journaux allemands et russes, en dépit des efforts personnels des deux empereurs. Le FremdenMatt déclare que, malgré la
- Ipaix 'boiteuse que pourraient imposer les souverains parleur influence directe, il n’en ressort pas moins pour l’Allemagne que la Russie ne sera jamais qu’un « allié peu sûr, ayant besoin d’être surveillé de près. »
- Les Italiens ne sont pas seulement inquiets du rapprochement qui vient de s’opérer entre l’Allemagne et l’Autriche; ils se montrent en outre froissés du peu d’é-
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- gards que M. de Bismarck a témoigné à leur ambassadeur pendant son séjour à Vienne.
- Pourquoi le chancelier de l’empereur Guillaume, qui a été voir les représentants de la France, de la Turquie et même du Vatican, n'est il point* allé aussi faire visite à l’envoyé du roi Humbert ? Pourquoi s’est-il contenté de lui adresser une carte de visite? M. de Bismarck a fait valoir, il est vrai, pour excuse, que le temps lui avait manqué. Mais pourquoi n’a-t-il point abrégé de quelques minutes sa visite à M. Teisserenc de Bort ou au nonce du pape pour réserver quelques minutes au comte Robilant ? Les' Italiens sont blessés, et ce n’est point tout à fait sans motifs.
- Aussi le Comte de Haymerlé, le successeur du Comte Andrassy, a-t-il fait publier une convocation dans laquelle il multiplie les témoignages de déférence à l’égard de Tltalie. Mais ce ne sont là que des paroles sans grande portée et qui n’ont d’autre résultat que d’occuper la galerie.
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- La démission dn prince Gfortsehalroff.
- — Les bruits relatifs à la démission du prince Gortscha-koff, mis en circulation par le Daily-News, prennent décidément consistance. Le Tageblalt de Berlin dit avoir appris de bonne source que le prince va réellement cesser de remplir les fonctions de chancelier de l’empire, qu’il aurait perdu toute son influence et ne serait plus écouté à Saint-Pétersbourg. Ce serait vers la fin d’octobre ou le commencement de novembre que le prince prendrait sa retraite. Les délais accordés au vieux diplomate par la feuille allemande sont, on le voit, de courte durée. Disons, à ce propos, que le chancelier russe a renoncé à aller à Berlin visiter son collègue allemand.
- Le Tageblatt fait d’ailleurs remarquer que, selon toute vraisemblance, la démission du premier ministre moscovite n’améliorera pas l’état actuel des choses, car les attaques contre l’Allemagne et l’Autriche continuent bien que le prince Gortsehakoff n’ait plus son ancienne influence et ne dirige plus, à ce qu’on assure du moins, les affaires de son pays. « L’éloignement de cet ennemi acharné, ajoute le Tageblatt, ne serait donc pas d’un grand avantage, car tout donne lieu de croire que ceux qui le remplaceraient agiraient de la même façon que lui. »
- Une dépêche du Standard affirme également que la démission du prince Gortschahoff serait un fait accompli avant la fin d’octobre.
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- L’opposition en Espagne, — Le télégraphe officiel et la presse officieuse d’Espagne font, en ce moment, de grands efforts pour atténuer la situation complexe et troublée du royaume. Ils s’efforcent de dissimuler au public de l’extérieur les progrès sans cesse grandissants de l’opposition et ils tâchent d’expliquer par des contes bleus les arrestations de généraux, d’officiers et de particuliers qui se multiplient un peu partout. Le but de ces efforts est aisé à deviner : le gouvernement de Madrid craint que l’écho de ces grondements encore vagues ne donne à réfléchir à la fiancée autrichienne du roi Alphonse et ne lui inspire par avance des résolutions analogues à celle du duc d’Aoste. Quoi qu’il en soit, ces symptômes doivent donner à réfléchir aux amis d’Alphonse XII.
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- Difficultés eu Orient. — La question d’Orient est loin d’être coulée à fond : le Mémorial diplomatique dit que la Porte se propose d’adresser une circulaire aux puissances pour leur notifier son intention d’occuper militairement la Roumélie orientale et de destituer Aleko-Pacha.
- Les journaux russes se montrent très mécontents de la visite qne le prince de Bulgarie vient de rendre au prince Charles de Roumanie. Cette démarche, dit la Gautié de Saint-Pétersbourg, nous étonne un peu, sans nous émouvoir, du reste. Il est bizarre, en effet, que le jeune souverain ait choisi, pour faire sa première visite, le
- souverain d’un pays hostile à la Russie, comme la Roumanie, plutôt que le prince de Serbie, dont les sympathies nous sont acquises. Il faut voir là, bien moins, l’idée de s’affrauchir de la prétendue tutelle de la Russie que le désir de ne pas mécontenter l'Allemagne. »
- Les mêmes feuilles signalent comme très troublée la situation de la Syrie, où les Arabes et les Kurdes se sont concentrés pour s’opposer aux réformes projetées par Midhat-pacha. La Porte se disposerait à y envoyer quarante bataillons.
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- La conférence iiirco-liel * énique. — Une
- dépêche de Constantinople nous apporte le résultat de la dernière séance de la commission de délimitation des frontières grecques, qui-a eu lieu dimanche. Le résultat n’est guère de nature à justifier les espérances de ceux qui s’attendent à un prompt dénoûement de cette question, et l’on dirait que Turcs et Grecs se débattent à tâtons dans un souterrain sans issue, aux mystérieux et obscurs replis, qui serait l’œuvre de quelque dédale moderne.
- Les plénipotentiaires grecs, pour la centième fois au moins, ont déposé un projet de déclaration commune dans laquelle les deux Etats s’engagent à accepter comme bases de discussion les indications du protocole XIII du traité de Berlin, et, pour la centième fois, les Turcs ont évité de répondre en demandant insidieusement aux Grecs s’ils accepteraient une modification du tracé indiqué par le congrès : Ceux-ci ayant évité à leur tour de répondre, Savfet a proposé un contre-projet admettant la libre discussion du tracé, et dont les Grecs ont pris acte ad referendum. Là-dessus on s’est séparé en se donnant rendez-vous à quinze jours, trois semaines, un mois, le temps que les Grecs consultent leur gouvernement sur le contre projet de Savfet ; et, quand ils auront reçu la réponse à cette communication, ils se réuniront de*nouveau avec les Turcs et recommenceront la cent unième édition de cette mauvaise plaisanterie qui s’appelle une séance de la commission turco-hellénique.
- La g-uevre eliilienne. — Nous lisons dans le Diario oficial de Santiago du Chili que les bruits mis en circulation dans les feuilles européennes, au sujet d’uue médiation des Etats-Unis d’Amérique, ne reposaient sur aucun fondement. Il s’en faut que la guerre soit près de finir. Le nouveau ministère chilien a déclaré au Congrès qu’il est résolu à continuer la lutte 'avec la plus grande énergie.
- Le Congrès a voté une loi autorisant l’émission d’une somme de 6 millions de piastres en billets du Trésor de cours forcé. Quant aux opérations de la guerre, elles ont été presquç nulles. Le monitor péruvien Huascar se présenta le 29 août devant Antofagasta, quartier général des troupes chiliennes d’invasion en Bolivie. Les canonnières chiliennes Abtao et Mygallanes, aidées des batteries de terre, firent feu sur lui*. Le Huascar, se retirant à 4 mille mètres de la côte, retourna le feu. Le combat dura quatre heures sans autre résultat appréciable que 10 hommes tués à bord de l'Abtao. Deux heures après le combat, arriva le cuirassé chilien Blanco-Encalada, mais le Huascar s’était éloigné. Si nous en croyons une dépêche qui nous arrive à la dernière heure, ce vaisseau aurait, enfin, été capturé par les chiliens dans un combat tout récent.
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- La guerre de Caboul. — En dépit des premiers succès qu’elle a remportés la petite armée anglo-indienne qui marche sur Caboul, ne laisse pas que de se trouver dans une situation qui inquiète l’opinion en Angleterre. Cette armée se compose de trois corps, sans communication entre eux, et qui exécutent un mouvement concentrique sur la capitale de l’Afghanistan. Le corps du général Hughes, venant du sud et entrant par la passe de Bolan dans cette région montagneuse, a dépassé Gandahar, la seconde ville de l’Afghanistan, et de là, u marche au nord-est dans la direction de Caboul. Le
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- corps du général Gough, quittant l’Inde anglaise a Pé-chavar, marche à l’ouest sur Caboul par le défilé de gaïber et la ville de Jellalabad.
- Enfin, entre les deux, se trouve le corps du général Roberts, qui forme le centre ; les deux autres corps ne gervent guère qu’à le flanquer et à empêcher l’ennemi de réunir contre lui toutes leurs forces. L’action principale est réservée au général Roberts ; c’est ce général {mi est spécialement chargé de prendre Caboul.
- H Roberts a marché à l’ouest par la vallée du Kurum, et les passes de Darvaza et de Païvar. Il a franchi ensuite la passe de Chutargardan et est arrivé à la ville de Ku-elii- A partir de ce point, la route de Caboul tourne au nord, en pays ouvert. Tous les obstacles sont franchis, et il semblerait qu’il ne restât plus à prévoir qu’une résistance possible en avant de Caboul ou sous les murs de la place.
- Mais les communications du général Roberts peuvent être coupées par les montagnards et l’une des trois passes qu’il afranchies depuislTnde anglaise. Et, en effet, on a vu d’abord le camn de Chutargardan attaqué ; puis la nouvelle est arrivée que le colonel Gordon était cernée puis près de l’Inde, au Païvar-Kotal, que sa position était difficile et qu'on lui envoyait des secours.
- Le moment critique est donc venu, et c’est seulement dans quelques jours qu’on saura si la campagne s’est bien terminée, ou si les grandes difficultés commencent. Quant aux difficultés politiques, elles surgiront après la victoire des Anglais.
- Que faire de l’Afghanistan vaincu? Quel gouvernement y installer? Dans quelle mesure la Grande-Bretagne pourra-t-elle compter sur la solidité et sur l’amitié sincère de ce gouvernement ? On ignore quelle solution le gouvei’nement britannique a donné par avance à ceé questions. Peut-être encore ne les a-t-il pas résolues.
- PROGRÈS DES MŒURS RÉPUBLICAINES
- On a dit bien souvent, sur tous les tons, que les Français ne parviendraient jamais à s’assimiler les mœurs des peuples libres ; que leur caractère, leur impressionnabilité s’y opposaient. Très braves sur les champs de bataille, ils sont, disait-on, d’une timidité excessive dans la vie civile : les moindres bruits, les moindres dissentiments les effrayent et c’est ce qui expliquerait la facilité avec laquelle ils se réfugient dans les bras d’un sauveur quelconque, qui leur garantit le calme intérieur et le silence absolu.
- Ce jugement a pu être vrai à certains moments de notre histoire, mais il ne l’est plus depuis que la France a donné un si admirable exemple de calme et d’énergique résolution pendant les mémorables crises des 24 et 16 Mai.
- Nous assistons aujourd’hui à une épreuve d’un autre genre et rien n’indique qu’elle nous trouve en défaut.
- Suivant l’usage des pays libres, des citoyens se réunissent quand et comme il leur plaît, célèbrent les anniversaires qui leurs conviennent, exposent librement leurs vues politiques. Adversaires du gouvernement, ils présentent et développent à leur aise
- tous leurs griefs; ils font connaître leurs programmes, annoncent ce qu’il feront quand ils seront au pouvoir ; ils résolvent à leur point de vue toutes les questions politiques, économiques et sociales; ils acclament leurs amis; ils sortent de ces réunions en chantant la Marseillaise.
- Les membres du gouvernement, de leur côté, saisissent toutes les occasions de se mettre en rapport avec l’opinion publique ; leurs discours retentissent d’un bout à l’autre du territoire et ils recueillent, eux aussi, d’enthousiastes applaudissements.
- Autrefois ces bruits divergents auraient fait naître de profondes inquiétudes et peut-être même de folles terreurs.
- Il n’en est plus ainsi aujourd’hui} et nous en félicitons notre pays. Il sait, il comprend que ces manifestations diverses sont les conditions devenues ma-* jeures, qu’elles ne lèvent aucun intérêt, qu’elles n’entravent pas le travail.
- Est-ce que la vie politique n’est pas exubérante en Angleterre et aux États-Unis ? Est-ce que les questions les plus irritantes n’y sont pas traitées, discutées en plein air, par des orateurs qui û’ont pas le souci de mesurer leur langage, devant des réunions de cent mille citoyens. Qui s’en émeut? Personne. Tout ce que les Anglais et les Américains demandent, tout ce que nous demandons nous-mêmes, c’est que l’ordre matériel ne soit point troublé, c’est que nulle violence ne soit permise, c’est que les travailleurs puissent poursuivre en paix leur œuvre féconde.
- Nos feuilles réactionnaires ne peuvent croire èn~ core que la France ait pu réaliser un tel progrès ; elles font les plus ridicules efforts pour exciter, pour troubler l’opinion publique, pour l’effrayer et elles n’y parviennent pas. En vain elles annoncent que Catilina est à nos portes, que le radicalisme, le socialisme et au besoin le nihilisme vont nous engloutir; que la famille, la propriété, l’ordre sont menacés d’un cataclysme épouvantable et prochain» On les laisse dire, et pas un atelier ne se ferme, pas une transaction n’est interrompue. »
- D’autres ont recours à un autre procédé. Loin de se plaindre des théories émises, par tels ou tels orateurs, ils les encouragent, au contraire, ils en admirent la logique puissante. Et pour qu’on në s’y trompe pas, ils ont grand soin de déclarer qu’en agissant ainsi, ils espèrent faire arriver au pouvoir les hommes les plus violents, ceux qui sont le plus résolus à tout bouleverser, et que c'est à ce moment qu’ils se présenteront comme sauveurs providentiels.
- dette tactique ne réussit pas mieux que l’autre.
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- La nation qui, par son calme et sa sagesse'à su triompher des de Broglie, des Buffet, des Fourtou, des Dupanloup et autres sauveurs, sans sortir un seul instant de la plus stricte légalité, est trop avancée maintenant pour qu’on ait raison d’elle par de tels moyens. Elle peut tout entendre et tout lire sans s’émouvoir, sans perdre de vue le but vers lequel elle tend ; elle se sent maîtresse d’elle-mème et si un ministère ne lui donnait pas les satisfactions qu’elle a le droit d’exiger elle saurait bien l’y contraindre ou le remplacer par un ministère plus intelligent de ses besoins et de ses intérêts.
- L’essentiel est qu’elle se soit habituée au bruit et au mouvement de la vie politique, au choc des opinions par la parole ou par la presse, qu’elle puisse voir défiler devant elle, toutes les utopies, toutes les excentricités, toutes les ambitions, toutes les hypocrisies, toutes les impatiences, tous les orgueils, tous les systèmes, toutes les passions, sans se. troubler, et sans se laisser un instant détourner de sa voie. Ce n’est plus le silence et l'immobilité que la France répulbicaine impose aux partis en lutte, c’est le respect de la loi et le maintien de l’ordre.
- A ces deux conditions tout est sans danger.
- [Le Siècle.)
- Progrès des femmes
- Les Simpson College, d’Indianapolis (Illinois), vient de nommer pour son professeur de langue grecque Mlle Josie Baker qui, outre le grec, possède à fond le latin, le français et l’allemand. A l’âge de huit ans elle avait déjà lu Homère et d’autres auteurs grecs ; à quatorze ans, elle fit un lexique complet d’une des tragédies de Sophocle.
- Ajoutons que Mlle Josie Baker n’est encore âgée que de seize ans et qu’elle est très-forte en mathématiques.
- Dix jeunes femmes viennent de recevoir leur diplôme de médecin au Women's Medical College de New-York.
- DE .LA JUSTICE DANS L’USAGE DE LA SOUVERAINETÉ
- .Ecrire un contrat social après celui de Rousseau, c’est tenter une aventure des plus périlleuses. De nombreux auteurs ont essayé, aucun n’a réussi. Lamartine lui-même, malgré tout s*on génie, y a complètement échoué ; nous c’royons même qu’en aucune circonstance il ne s’est montré aussi inférieur à son sujet.
- Et cependant le contrat social de Rousseau ne peut plus satisfaire les penseurs contemporains. Sous l’incomparable perfection de la forme se cachent bien des sophismes, bien des erreurs. Il porte trop le cachet de son époque. Il sent trop la protestation
- passionnée et pas assez la méditation calme. C’est une puissante machine de guerre, la plus puissante à coup sûr de toutes celles que l’esprit révolution, naire a tournées contre l’ancien régime. Malheureusement il est arrivé pour elle ce qui arrive pour toutes les machines de guerre: une fois sa valeur d’actualité perdue, on s’est aperçu qu’elle ne frap. pait pas toujours juste.
- C’est pourquoi plus personne aujourd’hui ne base ses raisonnements politiques ou sociaux sur le Contrat social du citoyen de Genève.
- Il faut à notre génération un idéal moins farouche, moins éloigné, plus de modération dans la forme des demandes, plus de rectitude dans le fond des protestations.
- C’est sans doute pour répondre à ce besoin que M. Junqua, auteur de volumes dont nous avons à plusieurs reprises entretenu nos lecteurs, a publié il y a quelques semaines un nouveau contrat social, celui des républiques de l’avenir (1).
- Ce volume fait penser au sable aurifère : il y a beaucoup à jeter mais en y regardant de près on y trouve des paillettes d’or.
- Nos lecteurs en vont juger.
- La base de tout ordre social rationnel, ditM. Junqua, est la liberté naturelle à l’homme, celle qui est donnée à l’homme par la nature.
- Il est, dit-il, une sphère de vérités, de droits, de libertés, qui échappe à la compétence du souverain ou de l’Etat, c’est-à-dire de l’association composée d’individualités. Cette sphère comprend toutes les choses que la nature donne au citoyen, avec le droit de les employer à son usage. Ce droit est son droit naturel, son droit divin. Il est propre à l’individu et ne peut devenir social que par l’application qu’en fait volontairement et librement l’individu au groupe d’homme auquel il appartient librement.
- L’état en présence de ces droits naturels a une double mission :
- 1° celle de ne rien faire contre eux ;
- 2° celle d’en protéger l’exercice et d’en garantir l’intégrité.
- Toutefois l’état n’étant pas une entité qui a une force par lui-même mais bien un organisme qui prend sa force dans la force particulière de ses organes et dans leur heureuse coordination, il en résulte que les libertés naturelles à l’individu ne peuvent être garanties par l’Etat que si les individus lui donnent la force nécessaire pour cela. Or, ils ne peuvent fortifier l’Etat qu’en aliénant quelques parcelles de
- (l) De la justice dam l’usage de la souveraineté, contrat social républiques de l’avenir, par Junqua, 1 vol. in-12, Paris, Fischbacner.
- Paris î 8 fr, 60. 1
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- leur liberté individuelle. C’est à ce moment qu’intervient le contrat.
- Ce contrat est légitime puisqu’il est conclu explicitement ou implicitement par tous les citoyens en vertu du droit que chacun d’eux possède de s’engager lui-même.
- On ne peut abandonner l’individualisme à sa faiblesse et cependant on doit craindre que la mise en commun de certaines forces n’aliène par trop la liberté de chacun. En conséquence il faut réglementer la constitution de telle manière qu’une harmonie parfaite s’établisse entre le degré de protection et le degré de liberté dont a besoin chaque individu.
- Tout peuple qui subirait une autre autorité que celle librement voulue par lui serait un peuple asservi un peuple insoucieux de sa dignité, toute autorité politique qui aurait une autre base qu’un contrat de cette nature serait illégitime. La République démocratique est donc la seule forme légitime de gouvernement. Toute autorité politique qui aurait une autre base que le libre renoncement par les citoyens d’une partie de leurs libertés en vue d’obtenir la garantie de leurs droits naturels serait illégitime.
- De plus notons ceci, la collectivité ne peut avoir d’autres droits sur les individus qui la constituent que les droits qu’ont sur eux-mêmes ces mêmes individus. Exemple : si un individu n’a pas le droit de se suicider, la société n’a pas le droit de mettre à mort.
- Jusqu’ici nous sommes parfaitement d’accord avec notre auteur. Ce n’est plus le cas pour les chapitres qui suivent ; nous y trouvons des lacunes considérables. Il ne suffisait pas de nous dire à quel signe nous pouvons reconnaître que l’Etat dépasse la limite des attributions qui lui sont conférées, il fallait nous dire encore à quel signe nous pouvons reconnaître que les individus confèrent à l’état des attributions qu’ils n’ont pas le droit de lui conférer. Cette base du contrat social est conforme à la vérité, mais il y manque précisément l’essentiel, le critère, c’est-à-dire un moyen de reconnaître constamment et avec une certitude absolue ce qu’on a droit de considérer comme une liberté inaliénable, et ce qui est une liberté aliénable. Déterminez où s’arrête le domaine de l’une et où commence celui de l’autre et du même coup vous déterminerez où doit s’arrêter la liberté de l’individu et le pouvoir de l’Etat.
- Il résulterait de cette juste détermination que toute loi venant du vote des citoyens et comprise dans les limites de ce que les citoyens ont le droit de s’engager à observer serait par cela même légitime et devrait devenir obligatoire, De cette manière
- nous aurions sur le papier, d’une part des libertés inviolables que les citoyeyens n’auront pas le droit d’engager, fassent-ils même unanimes à vouloir le faire, d autre part des libertés qu’ils ont le droit d’engager. En théorie ce serait parfait, mais dans la pratique cela n’avancerait pas à grand chose. Si les citoyens sont unanimes à vouloir engager les libertés inviolables, ils les engageront quand même. En les engageant les citoyens dépasseront leurs droits, c’est parfaitement vrai, mais ils ne dépasseront pas leur pouvoir. M. Junqua pense-t il les retenir par le seul fait qu’il affirme que 17 libertés sont inviolables.4 Si encore l’inaliénabilité de chacune des 17 libertés qu’il catalogue était démontrée! Mais co n’est pas le cas! Loin delà. M. Junqua met par exemple « la liberté du jeu et de la bourse » au rang d ?s libertés inviolables. En conséquence le jeu et la bourse sont des droits divins et la roulette et l’agiotage des bienfaits dont nous devons bénir l’Eternel. Il est vrai que pour l’auteur les personnes qui, comme nous osent soutenir l’immoralité du jeu, sont « de petits esprits appartenant au commun des foules. «Cette aménité ne suffisant pas à nous convertir nous persisterons dans notre erreur jusqu’à ce que nous soyons assez grand esprit pour nous séparer du commun des mortels.
- Si nous ne pouvons appuyer tout ce que M. Junqua affirme sur le terrain des principes, nous pouvous en revanche appuyer presque tout ce qu’il propose dans la voie des réalisations.
- Nous avons vu que le droit de la collectivité est réglé par le droit de chaque citoyen ; il en résulte que le seul gouvernement légitime est une république démocratique. Le suffrage y est universel. Les électeurs peuvent constamment révoquer les représentants ; les électeurs ont toujours le droit de se concerter, de se réunir, de s'associer, de se coaliser pour obtenir une révocation.
- Les lois, pas plus que les représentants, ne peuvent échapper aux progrès de l’opinion des électeurs. Toute loi se prescrit par elle-même si elle ne reçoit au bout d’un temps court et déterminé une nouvelle sanction des électeurs. C’est, étendu à toutes les lois, lè* système qui régit les constitutions des cantons suisses : chaque dix, douze ou quinze ans, selon les cantons, le peuple est appelé à voter sur sa constitution. Il peut soit la maintenir telle quelle, soit en demander la révision partielle, soit demander la nomination d’une constituante et la refonte totale; de plus les citoyens, s’ils réunissent un certain nombre de signatures, ont sans cesse le droit de faire consulter la nation par yoie plébiQU*
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- taire sur tout ou partie de la constitution ou des lois. Ce dernier droit ne se borne pas aux constitutions cantonales, il s’étend à celle de la confédération. De cette manière le citoyen est toujours le souverain en activité veillant à la pratique même de son droit et au perfectionnement de la législation qui le régit.
- M. Junqua étend cette pratique aux républiques de l’avenir.
- Mais il ne suffît pas que la représentation nationale et la législation soient constamment en harmonie avec la volonté des électeurs, il faut encore que l’administration le soit aussi. Pour que le citoyen soit toujours le souverain en activité, veillant à la pratique même de son droit, il faut qu’il ait la haute-main sur toutes les fonctions et qu’il ait constamment cette haute-main. En conséquence toute fonction administrative devra être amovible, non par le fait des hommes gouvernants qui n’auront plus le droit, de révocabilité, mais par le fait du peuple qui aura donné l’investiture de. la fonction. Enfin cette investiture à toutes les fonctions sera donnée par le suffrage universel ; les électeurs auront à choisir les fonctionnaires parmi des candidats qui auront subi au préalable, sous les yeux de jurys compétents, des examens établissant leurs capacité.
- M. Junqua partage donc l’opinion qui a été développée ici même à l’occasion de la réforme de la magistrature, opinion d'après laquelle toutes les fonctions doivent être soumises à l’élection et au concours .
- Tout cela est fort bon. Pourquoi faut-il qu’au milieu de tant d’idées exemptes de préjugés M. Junqua consacre un chapitre entier à refuser brutalement à la plus belle moitié du genre humain les droits qu’il revendique avec tant d’éloquence pour l’autre moitié. On éprouve un sentiment pénible à lire ces tristes pages. Elles rappellent au lecteur que M. Junqua est à la fois un disciple de Proudhon et un docteur de la Sapience. Proudhon a insulté les femmes à un tel point que l’on se demande s’il aurait osé lire devant sa mère son volume de la Pornocratie ; quant à la théologie romaine elle a fait et elle fait encore à toutes les mères l’outrage de considérer la maternité comme une souillure.
- Si la femme n’est pas toujours ce qu’elle devrait être, c’est l’influence pernicieuse de l’éducation catholique et non le naturel de la femme qu’il faut en accuser. Dans les pays qui ont le bonheur d’avoir secoué le joug romain, c’est la femme et non l’homme qui a le plus de dignité morale, le plus de sentiments élevés et généreux, le plus de respectabilité.
- D’ailleurs dans tous les pays la statistique judiciaire établit qu’il se commet moins de crimes et de délita par les femmes que parles hommes. Si donc sous le rapport de moralité il y a une différence à établir entre les deux sexes, cette différence sera précisément en sens inverse de celle que prétend établir M. Junqua.
- Ne contestons à aucune créature humaine le droit que nous revendiquons pour nous mêmes, car contester ce droit à autrui, c’est autoriser autrui à nous le contester. Il y a aujourd’hui des êtres dont certaines aptitudes se sont paralysées faute d’activité : ne disons pas qu’ils sont indignes ou incapables ; reconnaissons au contraire que c’est nous qui sommes inexcusables de les avoir forcés à rester inactifs. On applique aujourd’hui à la condition respective des femmes et des hommes le même raisonnement qu’au temps d’Aristote on appliquait *à la condition respective des esclaves et des hommes libres. Comme l’observe Rousseau (1) au sujet de l’esclave, c’est prendre l’effet pour la cause. Ceux qui naissent dans un état d’infériorité conventionnelle perdent dans cet état jusqu'au désir d'en sortir ; ils aiment leur servitude comme les compagnons d’Ulysse aimaient leur abrutissement et s’ils acceptent cette infériorité comme de nature c’est parce qu’elle leur a été imposée contrairement à la nature, par le seul fait de la puissance du plus fort.
- C’est aux sociétés du présent et de l’avenir qu’incombe le difficile mais glorieux honneur d’extirper les derniers vertiges du droit du plus fort et de réparer les injustices commises par lui.
- Es. Cha.mpurt.
- •-----h-*-»— ---
- Le la.it condensé
- L’industrie du lait condensé prend des proportions considérables. La seule fabrique de Cham, près Zoug (Suisse) fait une exportation annuelle moyenne de 11.356,600 boîtes de lait condensé. Or cette fabrique est loin d’être la seule. Il en existe dans d’autres contrées de la Suisse, entre autre dans la vailée de Gruyères. L’Autriche compte aussi une usine de cette nature dans les montagnes du Tyrol et on parle d’en fonder une dans les Alpes bavaroises.
- LETTRE AUX DUELLISTES.
- Pour Dieu ! messieurs, si vous ne voulez rendre le nom de Français méprisable, ne vous battez plus.
- On s@ moque de vous, on vous appelle üers-à-bras, blagueurs, poseurs !
- On prétend à l’étranger que vous vous arrangez toujours dans vos duels de façon à ne vous pas faire
- (1) Coivtrst social, lm I, ch. n
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- de mal, et, ma foi, on éclate de rire à chaque nouvelle rencontre de votre part.
- Le duel, grâce à vous, n'est plus haïssable, il est tout simplement risible.
- Seulement, on vous trouve quelque peu méprisables de vouloir en imposer au public bon-enfant, et de vous affubler ainsi d’une peau de lion qui ne trompe que les naïfs.
- Il est même des honnêtes gens qui disent qu’il faut
- être ou bien sot ou bien........ faible pour aller
- jouer une aussi pjate comédie par peur du « qu’en dira-t-on. »
- Messieurs, je ne vous dirai pas que le duel est une coutume barbare qui date du moyen-àge et qui déshonore notre siècle.
- Je n’essaierai pas de vous démontrer que tuer un homme qu’on a offensé ne prouve pas le moins du monde que l’on ait raison.
- Je ne tâcherai pas de vous faire sentir que tout chrétien, tout républicain qui se bat en duel insulte aux principes sacrés qu’il dit honorer.
- Vous savez tout cela aussi bien que moi, n’est ce pas, messieurs ; mais ce fyue vous ne saviez sans doute pas, c’est que l’on n’y croit plus, mais plus du tout, à vos duels ; vous ne faites pas frémir les honnêtes gens, vous leur faites, simplement hausser les épaules, et pour les vrais hommes de cœur vous n’êtes, je le répète, que des bravaches et des poseurs.
- En voulez-vous une preuve ? Ecoutez les réflexions que les trop nombreuses rencontres de ces derniers temps suggèrent à la presse anglaise ; écoutez et jugez :
- « A en juger par les centaines d’instances modernes, ces rencontres sont arrangées de manière à être inoffensives....
- « Si la mort se trouvait dans le revolver ou à la pointe de l’épée, nous n’entendrions que rarement parler de ces rencontres maintenant journalières entre journalistes rivaux et hommes politiques guerroyant l’un contre l’autre-----
- « Que le duel ait duré si longtemps chez les Français, voilà qui a étonné bien des gens raisonnables. Il a cessé d’être dangereux, et, par conséquent, ne peut plus être considéré comme une épreuve de courage.
- « Au lieu d’être une preuve d’honneur, il est devenu le refuge de la fanfaronnerie et de la vanterie. {U has become the refuge ofbrag audbluster.) C’est d’égout dans lequel les hommes enfouissent les derniers restes de courage moral.....
- « Si les Français entraient vraiment en lice avec
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- des intentions homicides nous entendrions bientôt les derniers glas du duel,.... »
- Ainsi, messieurs, puisque la vanité, pas plus que la justice ni le bon sens, n’y trouve son compte, dans cés duels, croyez-moi, n’excitez plus le rire à vos dépens, déposez vos armes inoffensives, et, s’il vous est absolument impossible de discuter sans vous insulter, remettez aux tribunaux le soin de venger votre honneur attaqué.
- Quelque imparfaite que soit peut être la justice, elle aura toujours cet avantage sur les armes d’établir, par le débat contradictoire et public qu’elle entraîne, de quel côté sont les torts réels.
- En recourant à elle, duellistes, vous recouvrerez l’estime des honnêtes gens de tous les pays, et vos compatriotes â l’étranger n’auront plus à rougir chaque jour au récit de vos turpitudes.
- Paul-Louis.
- Une nouvelle bachelière.
- La Faculté des sciences vient de recevoir une nouvelle bachelière, Mlle Léonie Mauduit.
- Mlle Léonie Mauduit est l’une des filles du regretté M. Mauduit, ancien professeur de mathématiques spéciales au lycée Saint- Louis, mort des suites du siège, et dont la digue veuve a dû, pour élever sa nombreuse famille, ouvrir un cours de jeunes filles, rue Bonaparte.
- DU ROLE HISTORIQUE DE LA FEMWE.
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- Jeanne Darc avait fait plus que chasser les Anglais de la France. Elle avait révélé deux forces inconnues au moyen-âge : la force populaire et la conscience.
- Pendant que les corps constitués d’alors : armée, université, noblesse, clergé, royauté, venaient de prouver leur incapacité à sauver la nation, l’humble fille du peuple avait appelé à elle celui qui ne corup-taibque comme bête dé somme, « Jacques Bonhomme, dont le bon dos'souffrait tout. » Elle lui fit comprendre que c’est lui surtout qui est la, patrie, car il représente ce qui en forme la grandeur : le travail et le dévouement.
- Et ce n’est point, remarquons le, au nom de l’Eglise qu’elle a parlé : c’est au nom de Dieu. Ce n’est plus en s’appuyant sur une révélation cachée dans les livres saints, qu’elle a entrepris sa mission patriotique : c’est à la voix qui parle en elle, à la voix de sa conscience qu’elle a obéi.
- A partir de ce moment, deux immenses courants s’établissent : l’un, arrachant l’âme humaine au joug
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- de la Rome papale, va aboutir à la Réforme : l’autre va sapant les droits fictifs des nobles, des rois et des prêtres, et fera surgir la Révolution, qui proclamera les Droits de l’homme.
- Quand la Réforme éclate, c’est une Jeanne encore qui semble personnifier, pour la France, le grand élan que les Jean Huss, les Wiclef, les Luther, les Calvin ont imprimé à la liberté de penser. Cette Jeanne, c’est Jeanne d’Albret, dont ce héros antique, Agrippa d’Aubigné a pu dire : « Elle n’avait de femme que le sexe, l’âme entière aux choses viriles, l’esprit puissant aux grandes affaires, le cœur invincible aux adversités. »
- C’est elle qui éleva son fils, plus tard, devenu Henri IV, parmi les fils des paysans béarnais, et marchant pieds nus comme eux. C’est elle qui le conduisit, à 15 ans, sur les champs de bataille, non pour lui faire jouer la ridicule comédie de la balle ramassée à Sarrebruck par feu l’héritier du nom de Bonaparte, mais pour lui apprendre à marcher le premier au-devant de la mort. C’est elle enfin qui fit de ce prince, le roi dont Voltaire a pu dire :
- Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire. -
- Mais, bientôt, à l’émancipation de l’esprit, dont
- «
- l’édit de Nantes marque la première victoire, allaient correspondre, dans l’ordre social, toutes les revendications des travailleurs, des misérables, trop longtemps écrasés sous les pieds des détenteurs du sol et des privilégiés de tous ordres.
- La conscience endormie a rouvert ses ailes, le peuple à genoux se lève, et ils auront beau, rois et papes, multiplier leurs lois compressives et leurs instruments de supplice, ils n’aboutiront qu’à faire éclater plus vite ce coup de foudre qui fut 89.
- Faut-il vous rappeler ici le rôle que jouèrent les femmes dans ce vaste mouvement de rénovation ? Vous les trouvez partout : dans leurs salons, avec Mme de Condorcet, encourageant les nobles esprits, pionniers de l’avenir ; vous les trouvez mêlées à la foule qui fait crouler la Bastille ; vous pouvez les suivre sur la route de Versailles, aux journées des 5 et 6 octobre. Ce sont elles qui arrachent à son incroyable insouciance, à sa coupable apathie, ce roi qui chasse dans les parcs de ses palais ou s’amuse à faire des serrures, pendant que le peuple est affamé et que Paris bouillonne comme un volcan.
- Et, quand toute l’Europe, l’Europe des rois, se sentant condamnée par les idées généreuses et libres de la France, se jette de toutes parts sur notre pays, regardez encore les femmes.
- Elles se dépouillent de leurs bijoux ; elles travaillé jQur et à çpnfeçtionoer des v^teoqents de
- guerre, à fabriquer des cartouches ; elles poussent les hommes au combat ; elles y marchent elles-mêmes, comme les demoiselles Ferning et Mme Cochet, surnommée la belle artilleuse ; et, quand nos souvenirs nous reportent à cette époque mêlée de tant de grandeurs et de tant d’égarement, et où les plus éloquents, les plus héroïques parmi les hommes, n’ont pu échapper aux faiblesses humaines, dites : ne voyez-vous pas planer une figure de femme, si pure, que rien, à travers le temps, n’a pu la ternir, et qui semble s’élever de son foyer austère à son glorieux échafaud, comme l’image radieuse de notre immortelle Révolution?... Qui n’a nommé Mme Roland ?
- Mme Roland n’est point armée de l’épée. Les principes nouveaux qui sont vivants en elle, ne veulent plus de la guerre. C’est avec la parole et la plume qu’elle combat le grand combat du droit contre la force, de la liberté contre le despotisme, de la justice contre l’iniquité. Enfant, nous la trouvons puisant aux sources fécondes de l’Antiquité et dans les écrits de J.-J. Rousseau, ce qui doit faire plus tard son énergie, son stoïcisme. Puis, la voilà assise, au milieu de ces jeunes hommes, brillante et généreuse avant-garde révolutionnaire, dont le'seul crime fut de vouloir trop tôt briser avec cette despotique centralisation monarchique qui a écrasé la France.
- C’est Mme Roland qui les inspire, les Buzot, les G-ensonné, les Vergniaud. C’est elle qui souffle dan* leur âme le feu du patriotisme ; c’est elle qui exalta en eux la haine des rois et l’amour du peuple. Aussi, ils sauront tous mourir comme ils ont vécu, pour leur cause immortelle, et elle, la noble femme, les suivra sans faiblir, à la prison et à la mort. Elle montera à l’échafaud, plus ferme encore que Jeanne-Darc sur son bûcher, et, quand la courtisane Du-barry se traînera aux pieds du bourreau, réclamant pitié pour son indigne vie, Mme Roland montrera comment une républicaine sait mourir!
- Une Républicaine... de Vavant-veille.
- [La fin au prochain-numéro.)
- La plus grande écluse du monde.
- Le général Weitzel, ingénieur des Etats-Unis, achève en ce* moment au saut Sainte-Marie, par lequel l’immense lac Huron, cette mer intérieure, communique avec le grand et beau lac Erié, la construction d une écluse qui sera la plus grande du monde.
- Elle a 515 pieds de long, 80 pieds de large et 18 pieds de chûte. Un navire de 60 pieds de largeur pourra passer par ses portes. Onze minutes suffiront pour l’entrée ou la sortie d’un navire.
- Ce magnifique travail contribuera d’une manière très active à favoriser la navigation des grands lacs amen-çains,
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- deux condamnations contradictoires
- Un de nos abonnés nous a signalé il y a quelques semaines le fait que deux individus auraient été condamnés à quelques mois d’intervalle par la Cour d’Assises d’Alençon pour un seul et même crime qui n’a pu avoir qu’un auteur unique.
- Nous nous sommes d’abord refusés à croire à l’exactitude de ce renseignement et nous avons exprimé nos doutes à celui qui nous le donnait.
- Depuis lors nous avons pris de nouveaux renseignements et nous avons acquis la certitude que ce fait, quelque anormal qu’il puisse paraître, n’est malheureusement que trop vrai.
- Nous avons fait un examen très attentif des pièces qui nous ont été remises et particulièrement d’une très volumineuse publication : Affaire Bassiêre, Compte-rendu des débats {seul récit complet), publication éditée à Alençon, E. De Broise, imprimeur, (14 pages in-folio à 4 colonnes).
- Voici ce qui résulte de cet examen :
- Le 22 janvier 1862, le sieur François Bassiêre, domicilié à S. Evroult de Montfort, était tué chez lui par un coup de fusil tiré du dehors à travers une fenêtre.
- Son fils, Albert Bassiêre, à peine âgé de 17 ans, fut accusé d être l’auteur de ce crime. Il comparut devant la Cour d’assises de l’Orne et, le 13 juillet 1862, il fut déclaré coupable de parricide avec admission de circonstances atténuantes et condamné à la peine des travaux forcés à perpétuité.
- A quelques mois de là, le 25 mars 1863, le nommé Dominique-Isidore Gibory comparaissait devant la même Cour d’Alençon comme accusé du même crime, en compagnie de 5 complices. Gibory reconnu coupable de l’assassinat de François Bassiêre fut condamné le 30 mars aux travaux forcés à perpétuité.
- Ainsi il n’y a qu'un seul coup de fusil de tiré et deux individus sont condamnés comme ayant chacun tiré ce coup de fusil-là.
- Il semble cependant que la Cour de Cassation devait choisir entre les deux alternatives suivantes :
- Ou bien le coup de fusil a été tiré par Gibory et il faut réviser le jugement de Bassiêre fils,
- ou bien il a été tiré par Bassiêre fils et il faut réviser le jugement de Gibory.
- Un seul coup de fusil ne saurait être tiré à la fois par deux personnes.
- De plus, notez ceci. La deuxième instruction, celle qui a abouti à la condamnation de Gibory établit d’une manière irréfutable que Gibory est l’auteur du coup de fusil, mais qu’il y a eu dans la perpétration de ce crime complicité morale de Bassiêre fils. *
- Nous nous étonnons qu’en présence de ces constatations le jugement de Bassiêre fils n’ait pas été révisé. Il est juste qu'il soit puni comme coupable dans l'assassinat de son père, mais il est irrégulier qu’il subisse sa peine comme parricide. La distance de l’un des crimes à l'autre est considérable.
- Dans les deux procès c’est le prenrer avocat général. M. Olivier, qui a dressé les réquisitoires. Il a reconnu dans le 2e procès que « c'est Gibory qui a tué Bassiêre père » mais il a demandé que Bassiêre fils soit considéré non pas comme complice, mais comme co-auteur du crime (Co-auteur d’un coup de fusil !)
- C’est en vertu de cette subtilité que deux hommes subissent au-delà de l’Océan les travaux forcés perpétuels comme ayant tous les deux tiré le même coup de fusil.
- Ce qui nous attriste le plus dans tout cela, c’est l’opinion émise à ce sujet par M. le premier avocat général, qui s’est déchargé de toute responsabilité sur la Cour de cassation :
- « Y a-t-il contradiction, s’est-il écrié. Non, Messieurs les jurés, et lors même qu’elle y serait, vous n’auriez pas a vous en préoccuper, l’affaire contre le fils est jugée ; elle est hors de débats ; c'est sur celle qui vous est déférée aujourd'hui que votre examen doit porter. (1) Ed. Champury.
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- Vandalisme clérical.
- Un amateur de tableaux possédait deux admirables Rubens : — sujets nus, paraît-il.
- Malade et sentant sa fin approcher, le propriétaire de ces toiles fit appeler un confesseur Celui-ci vint; mais après avoir entendu son pénitent, il déclara net qu’il refuserait l’absolution si les deux tableaux « obscènes » n’étaient immédiatement brûlés.
- Le moribond obéit.
- Les deux toiles furent livrées aux flammes.
- L’absolution promise fut alors donnée, — et le malade expira.
- On parle d’un procès.
- Les fils du défunt, fort mécontents, actionnent le prêtre qu’ils accusent d’avoir abusé de l’état de faiblesse dans lequel se trouvait le moribond, et demandent réparation du préjudice causé à l’héritage de la famille par la destruction d’objets d’une valeur d’au moins trois cent mille francs.
- Gagneront-ils? perdront-ils? nous le saurons plus tard.
- Je souhaite qu’ils gagnent, ne fût-ce que pour rappeler les confesseurs à une plus juste et plus saine appréciation des choses de ce monde
- Une indemnité de 300,000 francs, ce serait une leçon ; — et peut-être l’exemple servirait-il à protéger les innombrables chefs-d’œuvre que renferme encore l’Italie.
- + *
- Mais c’est égal : rien ne remplacera les toiles détruites.
- Tous les milliards du monde ne rendraient pas à l’art deux tableaux de Rubens.
- Oh ! les Vandales !
- {Petit Parisien) Jean Frollo.
- (!) Compte-rendu, page 10, 2» colonne.
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- LE DEVOIR
- LE NOUVEAU DISCOURS DE M. LOUIS BLANC,
- Nous empruntons au nouveau discours prononcé par M- Louis Blanc à Nimes les lignes suivantes qui contiennent la partie essentielle :
- Lorsque la Révolution de 1848 éclata, l’idée qui avait le plus fortement pris possession de l’esprit du peuple était celle qui se rapporte aux dangers que présente et aux maux que peut engendrer le régime que les économistes ont décoré du nom de : Concurrence !
- Concurrence. Que signifie ce mot ? Son étymologie l’indique : courir avec... Ainsi, dans l’ardente poursuite de la fortune, les hommes cherchent à se dépasser l’un l’autre, pour s’emparer du prix de la course ; mais supposez que la carrière soit trop étroite et les concurrents trop nombreux. — Qu’ar-‘ rivera-t-il ? Ils se heurteront ; ils se renverseront les uns les autres ; de sorte que les victorieux n’atteindront le bout de la lice qu’après avoir écrasé et broyé sous leurs pieds leurs rivaux étendus par terre et meurtris.
- La concurrence est un combat. Tout combat fait des vaincus. Quels sont les vaincus dans les batailles f. de l’Industrie ? Les vaincus ce sont les petits capita- | listes en lutte avec les grands capitalistes; ce sont les petits boutiquiers en lutte avec les grands magasins ; ce sont ceux qui ne possèdent pas les instruments du travail en lutte avec ceux qui les possèdent !
- Du reste, les économistes ne se sont pas fait faute de décrire les effets de ce régime avec une précision remarquable.
- Mais, je veux le dire en commençant, en attaquant leur système, je n’accuse en aucune façon leur cœur! Adam Smith, Turgot, tous les grands économistes furent des^hommes de bien, mais ils eurent le tort de n’étudier les phénomènes économiques qu’au point de vue du fait, sans se préoccuper du droit! Ils eurent le tort de croire que la civilisation avait atteint ses colonnes d’Hercule et qu’il fallait prendre son parti de la misère, comme on prend son parti de la mort ! Eh bien ! suivant' moi, je le répète, ces économistes se sont trompés !
- Ecoutez ce qu’a dit Adam Smith.
- Il a reconnu lui-même que dans les débats qui s’établissent entre l’ouvrier et le patron, il est impossible que l’ouvrier ne subisse les conditions qu’on lui impose, attendu que le patron peut attendre et que l’ouvrier ne le peut pas !
- Quant à Jean-Baptiste Say, voici comment il s’exprime :
- « Quand les salaires sont un peu au-dessus du taux où il est nécessaire qu’ils se maintiennent pour que l’ouvrier ne meure pas littéralement de faim, les enfants se multiplient, et une offre plus grande se proportionne bientôt à une demande plus étendue.
- « Quand, au contraire, la demande des travailleurs reste en arrière de la quantité de ceux qui s’offrent pour travailler, le gain décline, les familles les plus chargées d’enfants disparaissent, et le travail est moins offert; son prix remonte. D’où cette conclusion : que les salaires.du peuple manouvrier ne sau raient.rester longtemps ni au-dessus ni^ au-dessous de ce qui est strictement requis pour qu’il ne meure pas et pour que la classe dont on a besoin continue d’exister. »
- Voilà comment le régime où nous vivons a été dé- ,
- crit par ceux-là mêmes qui en ont demandé le maintien au nom de la nécessité, c’est-à dire par Adam Smith, le fondateur des écoles des économistes, et par un de ses plus illustres disciples, Jean-Baptiste Say.
- En d’autres termes, quand le salaire s’élève au-dessus de ce que les économistes appellent le taux normal, — et vous venez de voir ce qu’est le taux normal, — alors les pauvres font plus d’enfants et le salaire tombe.
- Si, au contraire, le salaire s’abaisse au-dessous du taux normal, alors les enfants dépérissent et disparaissent, de telle sorte que le salaire du manouvrier doit, d’après la théorie des économistes, se réduire strictement à ce qu’il leur faut pour ne pas mourir et pour que leurs familles ne disparaissent pas.
- Voyons maintenant ce que dit Malthus. Parmi tous les disciples d’Adam Smith, Malthus a signalé avec le plus de force et avec le plus de franchise la portée du système de son maître.
- Frappé de ce que l’accroissement trop rapide de la population peut avoir de meurtrier, il a prononcé contre les pauvres l’épouvantable sentence que voici.
- « Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n’a pas les moyens de le nourrir ou si la société n’a pas besoin de son travail, cet homme-là est de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n’y a pas de place pour lui. La nature lui commande de s’en aller, et elle ne tardera pas à mettre cet ordre en exécution. »
- Comment les convives surnuméraires se sont-ils pris d’amour pour un régime qui les chassaient ainsi de la salle du festin.
- Ce n’est pas tout.
- Un homme qui à une grande profondeur d’observation et de vue, joignait le cœur le plus généreux, Simonde de Sismondi a admirablement établi que, pour que la production soit un bien, il faut qu’elle soit suivie d’une consommation absolument correspondante. Tout produit non consommé représente une perte, au lieu de représenter un bénéfice. Comment sous le régime de l’antagonisme et dès intérêts, la population ne serait-elle pas aiguillonnée outre mesure et comment la consommation pourrait-elle être réglée sur l’effort de la production ?
- Saint-Simon, Charles Fourier, Cantagrel, de hardis, de vigoureux penseurs : Vital, Villegardelle, se réunirent, vers la fin du règne de Louis-Philippe, pour donner une solution à la question sociale.
- Cette solution fut très diverse, mais ils examinè-reût la question sous tous ses aspects et n’en laissèrent aucun côté dans l’ombre ; ils montrèrent ce qu’avait d’insuffisant l’économie politique qu’Adam Smith avait fondée et dont les représentants étaient, en France, Turgot et Jean-Baptiste Say.
- Alors commença parmi le peuple un travail que les hommes d’Etat du moment ne soupçonnaient point-Tandis que les représentants officiels du vieux monde se livraient à la - tribune à de frivoles batailles, étourdissant la renommée du bruit de leur ambition, de pauvres ouvriers, qu’on croyait absorbés dans le souci de leur labeur quotidien, étudiaient la cause de leur misère ; ils plongeaient au fond des plus difficiles problèmes; ils se demandaient si l’histoire avait terminé ses évolutions, et ils cherchaient, dans le secret des transformations sociales du passé, le secret de celles qu’ils pouvaient espérer et d’où pouvait résulter l’amélioration de leur sort.
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- Ce fut là un admirable travail, un travail, dont aujourd’hui encore, nous éprouvons les effets !
- On demande ce que c’est qu'un prolétaire ? C’est celui qui, s’il est seul, n’a pas de lendemain, et qui, s’il est marié, n'a pas d'autre fortune que ses enfants, et qui perd même cette fortune-là, si son salaire arrive à descendre au-dessous du taux normal.
- On demande ce que c’est que le prolétariat? C’est la condition de ceux dont le salaire ne peut, d’après les aveux même des économistes, se maintenir d’une manière permanente au dessus du taux qui a été fixé comme le taux au-dessous duquel on est obligé de mourir.
- La question sociale est celle qui se rapporte à l’extinction du prolétariat.
- Eh bien ! tous ces problèmes-là ont été examinés pendant la période dont j.e vous parle ; ils le furent avec une grande profondeur, une grande élévation de pensée, avec une grande générosité de sentiments.
- Le mal était dénoncé et il était immense. On avait dit aux ouvriers que le prix du travail était fixé par le rapport de l’offre à la demande ; que dans les relations sociales, ce prix dépendait de la proportion qui existait entre le nombre des travailleurs et cette portion de la richesse sociale qui est destinée à la rémunération du travail ; que, par conséquent, plus la population s’accroissait, eu égard à la population, plus le salaire s’élèverait.
- Mais ils ne savaient pas qu’il ne dépend pas de l’ouvrier ni d’empêcher l’accroissement de la population, ni, par conséquent, d empêcher l’abaissement des salaires. Il ne dépend aucunement de l’ouvrier de le faire hausser, en déterminant un accroissement du capital. Ils savaient, par conséquent, que l'ouvrier n’a aucun contrôle sur des circonstances' auxquelles tiennent cependant la vie de sa femme, la vie de ses enfants et sa propre vie. Ils savaient que c’est l’accroissement même de la pauvreté qui détermine l’accroissement de la population, que les familles pauvres sont nécessairement les plus nombreuses, parce que, pour celui à qui le présent échappe il n’y a pas lieu de s’occuper de l’avenir y parce que, celui qui vit-au jour le jour est naturellement conduit à dire pour ses enfants ce qu’il a dit pour lui-même : A la grâce de Dieu !
- Ils savent, par conséquent, qu’il est inutile, alors même que cela ne serait pas immoral et cruel de dire à la femme du pauvre : « Prends garde d’être féconde ». Ils savaient enfin que dans un pays qui est resserré dans des,limites déterminées, et qui n’a pas de colonies prêtes à recevoir le trop plein de ses habitants, il doit arriver fatalement un moment où la population dépassera de beaucoup les moyens de subsistance et, par conséquent, fera une multitude d’ouvriers sans emploi et sans travail.
- Le mal avait été puissamment dénoncé;, il était dans la nature d’un régime qui, au lieu de nouer entre tous les intérêts, le lien de la solidarité, les mettait aux prises les uns contre les autres.
- Il était dans l’applica4ion; d'une doctrine en vertu de laquelle chacun, au détriment de tous, est amené à voir dans son semblable un concurrent et presque un ennemi !
- Je dis au détriment de tous ! Et à ce propos laissez-moi vous faire un récit dont l’intention ironique ne vous échappera pas.
- Le colonel Thompson a écrit en Angleterre des livres remarquables sur l’économie politique, et voici
- qu’il raconte :
- « Un jour, dit-il, j’eus l’idée de visiter une ména-
- gerie de singes. On les avait placés côte à côte, dans des cages. Jamais je ne vis rien de si drôle. Quand vint l’heure du dîner, on apporta des terrines qu’on plaça devant les cages et les singes commencèrent l’opération de la manducation.
- » Voici ce qui arriva. Chacun d’eux s’avisa de glisser sa patte pour manger ce qu’il y avait dans la terrine d’à côté, pensant que lorsqu’il aurait vidé celle du voisin, il pourrait, tout à son aise, vider celle qui lui était destinée, et ainsi gagner de moitié !
- » Mais comme tous les singes firent la même chose, il en résulta que chacun d’eux se trouva dépouillé par son voisin de droite, pendant qu’il s’occupait à dépouiller son voisin de gauche.
- » Et le résultat fut qu’il y eut des rixes, qu’il y eut une grande quantité de nourriture commune qui se trouva gaspillée; et que les singes, pour avoir trop mangé, mangèrent mal, et quelqu’uns pas du tout. »
- Cependant cette concurrence, dont le récit que je viens de vous faire est une image singulièrement dessinée, cette concurrence est précisément ce que les économistes ont appelé la loi.
- Les économistes ont très savamment expliqué comment, dans notre société, les choses se passent; mais ils ne se sont pas demandé comment elles doivent se passer. Us ont fait de l’économie politique une science purement descriptive Us ont décrit avec beaucoup d’exactitude comment, dans les sociétés modernes, la richesse se crée ; comment elle se distribue ; comment elle se change.
- Mais ils ne se sont pas inquiétés de savoir si elle était répartie conformément aux règles dei la justice et de manière à donner à chaque travailleur la part qui lui est légitimement due.
- Un suicide.
- C’est à Thitomir (Volhynie)) qu’il a eu lieu. Un écrit, le suivant, trouvé sur une table près du lit du suicidé, indique les causes qui ont déterminé l’acte, les circonstances dans lesquelles il a été accompli et les réflexions de celui qui l’a accompli.
- Ce document est écrit en quatre langues, Allemand, Russe, Polonais etCzechish.
- La première partie tracée d’une main ferme est en allemand :
- a Je pensais que cela prendrait fin, mais, non ! Soit ! Mais puisqu’il en est ainsi, je propose de résoudre une importante question. Les suicidés jouissent-ils de leur bon sens, ou sont-ils victimes d'une aberration mentale ?
- « Tels sont les termes dans lesquels se pose ordinairement la question ; mais je ne crois pas que ce soit-là le vrai point en discussion.
- « Un homme prend la résolution de mettre fin à sa vie quand aucun intérêt ne l’y rattache, quand il ne peut découvrir dans ce qu’embrasse le monde rien qui éveille en lui la moindre sympathie. Dès lors la question devient celle-ci : a-t-on ou n’a-t>on pas quelque chose à espérer sur cette terre ?
- a Je n’ai rien à espérer et je jouis de toutes mes facultés intellectuelles. »
- (En Russe.) a II y a encore une autre question à résoudre. »
- (En Allemand.) « Le suicide est-il une. lâcheté ? Cet amoureux qui se laisse traîner par un cheval sous les yeux de son amante jusqu’à ce que mort s’en suive, ne prouve pas le contraire ; car s’il l’avait pu, il eut peut-être coupé la corde qui l’attachait au cheval.
- « Cet autre compagnon» qui, à Odessa, se suicida en se brûlant, n’était probablement pas un lâche ; car il eut pu renverser la lampe de pétrole et vivre. Mais ses vê-
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- tements étaient déjà en feu et la paille sur laquelle 11 était couché s’enflammait. Qui peut dire, si la chose lui eut paru possible, qu’il n’eut pas cherché à échapper à la mort.
- a Actuellement, une chandelle allumée à la flamme de laquelle on exposerait la colonne vertébrale serait bien capable de donner la mort. Une telle mort doit-être sans aucun doute précédé de souffrances atroces et la personne qui se les impose et qui n’y est contraint que par sa prop e volonté, peut en interrompre le cours par un simple mouvement de son corps-. « Je veux me soumettre à cette torture. (En Russe.) Si je ne puis supporter ce supplice, la question sera résolue... au moius pour le moment : le suicide sera un acte de lâcheté. Mais s’il est prouvé par mon cadavre que ma mort est due à ces chandelles, comme moyens, et à l’énergie de ma volonté assez forte pour dominer toute l’horreur des tourments d’une semblable fin, il sera, je le crois, suffisamment démontré que l’homme peut mourir librement à son gré. Allons, commençons !
- (Ici l’écriture devient irrégulière et de plus en plus illisible.)
- « Je me lève un moment de mon lit de douleur. Je souffre horriblement néanmoins pas autant que je l’aurais supposé. Je me lève... non point pour ne pas mourir : la vie m’est aussi à charge que jamais. Mais ^En Czechish) je veux, mon père, ma mère, vous envoyer mon dernier adieu, mon dernier souvenir, ma dernière pensée. Je pense également à ceux qui sont la cause involontaire de ma terrible mort... cause involontaire, parce qu’ils ne savent que leur amour était indispensable à ma vie. Je meurs sans leur affection, comme un poisson à qui l'eau manque, comme une créature de Dieu privée d’air... Je ne puis plus respirer... Adieu ! vous me suivrez bientôt. Quant à vous qui m’avez aimé, votre affection m’a soutenu longtemps sur cette terre. Depuis longtemps je serais mort sans cela. Mais je ne puis faire autrement. C’est si facile de mourir ! Ne pensez plus à moi cela vaut beaucoup mieux.., Je sens que je meurs!... L’épreuve réussira : j’irai jusqu'au bout. Les douleurs les plus cruelles sont passées. Je ne souffre pas beaucoup à présent... la souffrance! elle est presque mon amie, maintenant 1 Mon cœur bat aussi régulièrement, aussi tranquillement que d’habitude ; mais mon pouls n’est pas dans son état normal. Pauvre Werther ! Il pensait encore au ciel constellé... moi aussi... mais tout est désert autour de moi comme au-dessus de moi... tout est solitude, même dans mon propre cœur.»
- (En Polonais.) « Je retourne à mon silencieux lit de mort. Il faut que je mette quelque chose sous ces chandelles; elle sont trop basses. Il y a une chose qui m’ennuie ; c’est que je ne puisse mourir noblement et agréablement. L’odeur que répand ma graisse en brûlant offense mes narines.
- (En Czechish.) « Père, mère, pardonnez-moi !
- (En Allemand ) « Peut-être devrais je aussi écrire que je pardonne à celle qui a causé ma mort ; mais ce serait mentir. Je la maudis, et si mon esprit pouvait revenir sur cette terre, oh ! je voudrais qu’il ne lui laissât pas un instant de repos. C’est qu’il lui eut été si facile, sinon de me rendre heureux, au mois de ne pas me rendre malheureux. Oui ! si j’avais encore à vivre, mon existence tout entière serait vouée à me venger d’elle. Mais... je meurs... que mon dernier soupir lui arrive comme une suprême malédiction 1 »
- Là se terminait le testament de ce malheureux.
- Les journaux anglais qui ont raconté ce qui précède ne l’ont fait suivre d’aqcune réflexion. Cela s’explique : la loi anglaise punit la tentative de suicide ; mais il n’est pas une seule enquête post mortem qui ne contienne la déclaration que « l’acte était involontaire, ayant été accompli dans un moment d’aberration mentale.» Nous ne pensons pas, en dépit de l’assertion de Joseph O*** qu’il jouissait de toutes ses facultés intellectuelles, si le fait eut eu lieu ici, que la déclaration du magistrat eut été autre que celle habituelle.
- Joseph O*** le suicidé, eut pu reposer ou reposent les -,
- siens, quelqu’eut été du reste cette déclaration. Il n’en est pas de même dans certains pays où, le suicide re gardé aussi comme un acte coupable, celui qui l’a conf mis est poursuivi jusque dans la tombe par l’interdiction qui lui est faite du champ de sépulture.
- * *
- Quant aux autres questions que s’est posées lui-même Joseph O***, elles restent entières. Il n’a rien résolu pas meme celle du courage. S’il a montré, en effet, assez de force physique pour supporter jusqu’au bout le cruel supplice qu’il s’infligeait et qu’il s’attendait néanmoins à trouver plus cruel encore, il n’a pas eu assez de courage moral pour s’imposer la vie, une vie malheureuse pour lu.i, il est vrai, à cause de cet amour non partagé et qui l’a conduit au désespoir, mais une vie qui eut pu être encore utile à quelqu’un ou à quelque chose. N’avait-il donc pas son père et sa mère que sa mort a du affliger et auxquels il demande pardon ? Oubliez-mci, leur dit-il cela vaut mieux. IL sait donc que sa mort sera pour eux..! quoi ? peut-être la cause de leur propre mort. Cette seule pensée eut dû l’arrêter.
- « Avant de mettre fin à tes jours, » a dit un écrivain ' regarde autour de toi s’il ne reste pas encore un peu « de bien que tu puisse faire. »
- Nous ne sommes pas rigoristes, nous invoquerions même des circonstances atténuantes en faveur de plus d’un suicidé, mais nous le repoussons en principe et nous devons avouer que dans les 3/4 des cas où il se présente, la peur ou l’égoïsme et quelquefois les tous les deux à la fois, en sont la cause principale.
- C -P. Maistre.
- Antiquité» lacustres.
- Une découverte qui fera époque dans l’histoire des antiquités lacustres, vient d'être faite au Petit-Cortail-lod (Suisse), par MM. Bertrand Perrenoud et François Addor, amateurs de pèche de cette localité.
- Il s’agit d’un pilotis lacustre de l’âge de la pierre, qui mesure 1 mètre 65 cent., de hauteur, et dont la forme est des plus remarquables.
- C’est une colonne en bois de pin surmontée d’un chapiteau ; sous la saillie de ce chapiteau se- trouvent cinq ouvertures parfaitement taillées, assez grandes, qui correspondent avec d’autres ouvertures p^cées sur le rebord du piédestal de la colonne.
- Le chapiteau est de forme conique, la partie intermédiaire est parfaitement arrondie à la hache, le socle cylindrique est posé d’aplomb, do sorte qu’en face d’un pareil instrument, les pêcheurs ont cru qu’ils avaient découvert une idole lacustre !
- Ce pilotis a fait travailler l’imagination des notabilités en science archéologique : les uns veulent y voir un instrument destiné à attacher les bestiaux, d’autres une machine à faire courber les arcs de nos ancêtres; cette dernière supposition est assez naturelle lorsque le visiteur examine ces ouvertures correspondantes, placées a à une distance suffisante pouf de grands arcs, et creusés en inflection recourbée dans l’intérieur.
- La pièce est dans un bon état de conservation, quoique la partie intermédiaire soit légèrement crevassée ; puissent les archéologues nous renseigner sûrement à ce sujet ; toutefois cet objet curieux sera déposé au musée de Boudry, dont il ne sera pas la moindre attraction .
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- Saint-Quentin
- lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- £e numéro hebdomadaire 20 c. DIMANCHE 19 OCTOBRE 1879
- 2* ANNÉE, TOME 3 — N" 58
- JOURNAL DES REFORMES SOCIALES
- BUREAU PRINCIPAL
- A GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . ,
- Six mois .
- Trois mois.
- 10 f. »» 6 »» 3 >*
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »» Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- SOMMAIRE
- Association et ‘participation. — Semaine politique. — Notes d’un liseur. — Réforme de l'enseignement. — U assistance par le travail. — Du rôle historique de la femme. — Le Divorce. —Les femmes employées dans les banques. — Variétés,
- ASSOCIATION ET PARTICIPATION.
- ÉTAT DE LA QUESTION.
- Il en est des principes nouveaux comme des grains jetés en terre : il leur faut un long séjour dans l’ombre et dans l’oubli avant de donner signe de vie. Heureux les principes, s’ils ne doivent pas compter plus d’années pour se faire jour que les grains comptent de semaines avant de germer. Les semences de l’esprit mettent plus de temps à prendre racines que les sentences matérielles, car elles tombent dans une terre moins préparée à les recevoir. Encore les Premier germes qu’ils poussent vers la lumière du soleil, les premiers cotylédons qu’ils développent timidement à la surface du sol sont-ils si frêles, si délicats, si peu en rapport avec ce Çue l’on se croyait en droit d’en attendre, qu’on a peine à reconnaître en eux les arbres hauts et robustes qu’ils seront un jour.
- Les exemples à l’appui de cette affirmation
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente, 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures à M. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- ne manquent pas et si nous voulions en citer quelques uns nous n’aurions qu’un seul embarras, celui du choix.
- Le principe de l’association du capital et du travail présente l’un de ces cas les plus frappants.
- Révélé il y a bientôt un demi siècle par les travaux de Ch. Fourier, ce principe si éminemment conforme à la justice a été ignoré jusqu’ici et l’est encore par l’immense masse delà population. Les hommes appelés à réfléchir sur les rapports sociaux n’ont pas cessé de le méconnaître tout comme les indifférents.
- Toutefois il convient de remarquer que la situation s’améliore.^ Le principe de l’association du capital et du travail commence à se dégager. A vrai dire il ne se dégage que sous
- une forme très-incomplète, très-insuffisante_____
- celle de la participation du personnel d’une entreprise aux bénéfices réalisés — mais c’est toujours autant. C’est un premier pas dans la route qui aboutit à la répartition équitable. C’est une reconnaissance implicite de la fausseté de la doctrine économique en vertu de laquelle on refuse au travailleur autre chose que son salaire. C’est un progrès de l’idée de justice, progrès incomplet mais incontestable.
- La justice ! Mais les hommes appelés à la mettre en pratique n’ont tenu d’elle qu’un faible compte. Ils ont perdu de vue que lorsqu’un résultat est dû au concours de plusieurs forces,
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- chacune de ces forces a droit, proportionnellement à l’importance de son concours, à sa part des résultats. Cette vérité a été tellement méconnue que l’opinion générale est aujourd’hui partagée en deux camps :
- Les uns pour qui le capital a seul droit au bénéfice résultant du concours qu’il donne au travail ;
- Les autres pour qui le capital est un parasite dont le concours ne mérite aucune rétribution.
- Les uns comme les autres ont tort. Seulement le tort des premiers s’aggrave par le fait qu’ils mettent en pratique leur faux principe et le tort des derniers s’allége du fait qu’ils se bornent à une simple protestation.
- Aujourd’hui, une fois que le travailleur a touché son salaire, il n’a plus un centime à, réclamer. Le bénéfice tout entier, quelle que soit d’ailleurs son importance, est attribué au capital.
- Cela est-il équitable ? Est-il juste que celui qui a besoin du concours d’un autre pour produire — et qui sans ce concours ne produirait absolument rien — est-il juste qu’il s’approprie la totalité du bénéfice.
- Non, cela n’est pas juste ; il y a là une iniquité criante, et — sans tomber dans l’excès de ceux qui, par réaction, refusent toute part de bénéfice au capital — on est en droit de revendiquer une répartition plus équitable.
- Ce sentiment de l’iniquité de la répartition actuelle paraît se dégager depuis quelque temps.
- En effet dans ces dernières années plusieurs chefs d'industrie ont fait participer tout ou partie de leur personnel dans les bénéfices de l’entreprise. Une des grandes compagnies française de chemins de fer, celle d’Orléans, a intéressé ses nombreux employés dans les bénéfices. De grandes industries ont fait mieux et ont intéressé employés et ouvriers. Aujourd’hui ce mouvement semble prendre quelque extension. Plusieurs industriels introduisent la participation dans leurs ateliers ; une société s’est fondée à Paris dans le but d’étudier les divers modes de participation ; enfin un organe
- a été fondé pour répandre cette idée et pour élucider les questions qui s’y rattachent.
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- INSUFFISANCE DE LA PARTICIPATION.
- Nous nous félicitons de ce renouveau d’intérêt à l’égard d’un principe, autour duquel on a fait si longtemps la conspiration du silence. Toutefois nous ne nous éblouissons pas. La participation, telle qu’on la propose et qu’on commence à la pratiquer est incomplète. Elle se présente plutôt comme un mode nouveau de gratification que comme un acheminement à l’association véritable. Aussi est-elle plus un palliatif qu’un remède. Il lui manque une base scientifique suffisante.
- En effet, a-t-on un critère quelconque pour déterminer que le travail doit participer aux bénéfices dans telle proportion plutôt que dans telle autre ?
- Non, on n’en a aucun, tandis que dans l’association on en a un : celui du rapport de l’importance des concours.
- Le plus souvent la participation est octroyée par le chef d’industrie et le taux de cette participation est laissé à son bon plaisir. En ce cas elle n’est qu’une gratification déguisée, une sorte de supplément ajouté au salaire.
- La véritable participation ne doit pas être cela. Elle doit être le fruit d’un contrat synallagmatique, par lequel des engagements sont pris des deux parts et en toute liberté, par lequel aussi les participants ont un droit*de contrôle sur la réalité des chiffres qui servent de base à la participation. Il se peut même, et cela est éminemment désirable, qu’ils participent dans une certaine mesure, soit comme chambre de consultation, soit comme électeurs aux fonctions, soit de tout autre manière, à la marche même de l’entreprise.
- La participation comprise ainsi serait un acheminement vers l’association véritable, c’est-à-dire vers le mode d’association qui pi’6-side au fonctionnement de l’usine de Guise.
- Ici M. Godin n’a pas fait du bon plaisir, U pouvait organiser, comme c’était son droit, un mode de participation dans lequel il se serait réservé la part du lion. Il à préféré organise! spontanément l’association entre le capital et le
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- travail sur les bases de la plus stricte justice, c’est-à-dire :
- de telle sorte que son personnel jouisse des avantages du Familistère et qu’une fois ces avantages assurés le Capital et le Travail participent au bénéfice de la production proportion-nellemen-t à l’importance des concours.
- Cette proportionnalité a ainsi sa base dans la raison et dans l’équité. Elle est par sa nature même au-dessus de toute constestation. Elle peut et doit s’établir eu toute circonstance avec une certitude absolue; le simple examen des chiffres suffît pour cela.
- Quelques mots vont faire mieux saisir le principe en vertu duquel a été organisée l’association de Guise.
- Principe de la proportionnalité.
- Toute production humaine est due au concours e trois élément^ :
- !a Nature, le Capital, le Travail,
- Chacun de ces éléments a sa fonction distincte dans la production.
- La Nature a un rôle tout particulier. C’est elle qui met gratuitement, à la disposition des hommes — de tous les hommes et non de quelques-uns — les matières premières ou les forces indispensables à toute production. Le sol, les végétaux sauvages, le gibier à plumes et à poil, $ poissons et autres habitants des eaux, les •orces hydrauliques et celle des vents, les eaux minérales, le charbon, les minerais, le pétrole, 48 pierres à bâtir, en un mot tout ce qui ne godent pas d’un travail immédiat ou d’un tra-^ antérieur, tout cela constitue un apport ?atuit de la nature. Or cet apport étant fait distinction ni privilèges tout homme a un ^ égal à en obtenir sa quote-part. L’impor-de cette quote-part équivaut au minimum ^ssaire à l’individu pour subsister. Il faut ^ une fois la richesse produite et avant ^répartition, que la valeur de ce minimum ^ prélevée en faveur de tous et répartie entre sur un pied d’égalité absolue.
- € Prélèvement est représenté à Guise par les Mutions de prévoyance du Familistère.
- Une fois ce prélèvement fait, le bénéfice restant doit être attribué au Capital et au Travail proportionnellement à l’importance du concours de chacun d’eux.
- Cette proportionnalité a une base mathématique d’une certitude absolue.
- La voici :
- L’importance du concours du Capital est
- IDENTIQUE AU MONTANT DE L’INTÉRÊT DE CE^ CAPITAL. 1
- En effet le capital pourrait provenir de personnes totalement étrangères à l’entreprise, par exemple cl’un banquier. En ce cas le concours du capital serait récompensé par un intérêt. Or le taux de l’intérêt n’est pas fictif. Il varie suivant les circonstances, suivant les risques et suivant que le rapport de l’offre et de la demande de capital le fait hausser ou baisser ; mais il y a un point de repaire qui permet de contrôler sa légitimité : le taux de l’escompte à la Banque de France. L’intérêt du capital, cela va sans dire, sera constamment d’un tant pour cent plus élevé que le taux de la banque — ce qui se jus-tifie par le fait que les risques à courir seront plus grands — mais il ne pourra jamais s’en écarter d’une manière très sensible.
- L’addition de tous ces intérêts donne l'importance du concours du Capital.
- Ce n’est pas plus difficile que cela.
- De même pour celle du travail.
- L’importance du concours du travail est
- IDENTIQUE, elle, AU MONTANT DES SALAIRES DU travail, (en comprenant, bien entendu, dans ces salaires, la somme attribuée à la direction pour son travail.)
- L’addition de tous ces salaires, grossie de la somme attribuée à la direction pour son travail, donne l’importance du concours du travail.
- On le voit, ce mode d’association repose sur une base qui ne permet aucune contestation.
- L’importance de chacun des concours étant ainsi établie, il n’y a plus qu’à répartir le bénéfice comme suit :
- au capital, en proportion du total des sommes payées en intérêts,
- au travail, en proportion du total des sommes payées en salaires et honoraires de direction.
- Dans l’association de Guise, une fois la part du travail arrêtée, cette part est répartie entre
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- les travailleurs au prorata de leur gain de l’année, en tenant toutefois compte de l’ancienneté et de la qualité des services rendus.
- SUPÉRIORITÉ DE CE SYSTEME.
- Il est facile de comprendre que ce mode de répartition est non-seulement le plus pratique, mais qu’il est aussi le plus juste. Le Travail et le Capital sont sur le pied d’égalité. Chacun d’eux peut être plus ou moins lucratif, peut avoir ses haut et ses bas, selon que le capital ou que le travail abondent ou sont rares. C’est là une fatalité dont il faut prendre son parti. Mais cette fatalité n’a plus rien d’injuste puisqu’ici le travail et le capital y sont tous deux soumis.
- Rien dans ce mode de répartition n’est laissé au bon plaisir ou à l’arbitraire. Tout y est le résultat de conventions élaborées et acceptées librement par toutes les parties.
- Et que l’on ne vienne pas dire que la masse ouvrière refusera d’accorder une rétribution raisonnable à la direction pour sa capacité. C’est calomnier la classe ouvrière que parler ainsi. Les ouvriers ne sont pas aussi sots qu’on veut bien le dire. Ceux qui vivent auprès d’eux ont à chaque instant l’occasion de s’en convaincre. Ils savent parfaitement reconnaître la valeur d’un chef d’industrie qui fait prospérer l’entreprise à laquelle ils sont attachés. Le jour où les ouvriers seront appelés à bénéficier de ce grand acte de justice : l’association du capital et du travail, ce jour-là les sentiments de suspicion ou de jalousie que quelques-uns d’entre eux peuvent nourrir contre leurs patrons seront noyés dans les flots de la gratitude générale. Il faut ne rien connaître à la question ouvrière pour oser soutenir un instant que les ouvriers veulent tout pour eux. C’est faux; c’est archi-faux; C'est une calomnie. Il peut bien se rencontrer quelques douzaines de braillards qui crient ainsi, il peut même arriver que dans l’état actuel des choses quelques ouvriers, aigris par le sentiment qu’ils sont frustrés de leur part aux bénéfices réalisés, ouvrent l’oreille aux propos des braillards en question, mais ces sentiments cesseront d’exister le jour même où la répartition des bénéfices 'sera faite conformément à l’équité. Rien n’est plus puissant pour
- apaiser l’aigreur et le mécontentement qUe d’être juste. Encore faut-il l’être tout à fait, car si on ne l’est qu’en partie, on court simplement la chance d’avoir changé un mal très vif contre un mal moins violent. La justice absolue, voilà l’état de santé. Ed. Champury.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- Le retour du Président de la Républi. que à Paris. — M. le Président de la République a repris son séjour à l’Elysée et l’exercicede sa haute ma-gistramre. Il a quitté samedi son ermitage de Mout-sous-Vaudrey et, dès lundi, il a présidé le conseil des ministres. Mardi matin, il a remis la barette cardiualise à M. Meglia, ancien nonce du pape, accrédité près la Président de la République. C'est un vieil usage que le cour de Rome a conservé et auquel M. Grévy s’est prêté avec sa bonne grâce habituelle. Le pape avait euvoyé un garde noble et un ablégat, Mgr Tagliani, qui a pro-noncé un discours en latin dans lequel il s'est félicité de l’insigne honneur qui lui était accordé pour la l deuxième fois en quatre ans de s’acquitter de son office d’ablégat auprès d’un président de la République fran-! çâise. Mercredi le Président de la République a reçu en audience solennelle M. Czaki, le nouveau nonce papal, qui a remis au Chef de l’Etat ses lettres de créance. Toutes les formalités ont été accomplies suivant le cérémonial accoutumé. Le nouveau cardinal, le nouveau nonce et le président se sont congratulés comme si l’article 7 n’existait pas. M. Grévy était assisté de M. Wad-dington et de M. Lepère.
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- * *
- La question <lo l’amnistie, — La question de l’amnistie plénière occupe en ce moment toute la presse et tous les esprits. Deux courants très-vifs se sont manifestés à ce propos. D’une part, le gouvernement et ses amis immédiats se sont prononcés très-énergique-ment contre une amnistie totale et, comme conséquence les partisans de la politique d’oubli complet ont accentué leurs revendications. Ges revendications se sont affirmées d’une façon très-formelle par l’élection de M. Alphonse Humbert, nommé conseiller municipal de Paris, par 684 électeurs au quartier de Javel, qui ont voulu, en choisissant un ancien déporté de Nouméa, poser de la façon la plus nette, une sorte d’ultimatura au ministère. Certains journaux ont voulu voir dans l’élection de M. Humbert, ancien rédacteur d’un journal communaliste qui réclamait des exécutions sanglantes, en mai 1871, une sorte d’apothéose delà Commune etde ses excès. C’est là une exagération et pour notre par* nous nous refusons à donner un tel sens à l’élection (m quartier de Javel. Les fusillades de la rue Haxo ne non. paraissent pas moins douloureuses que celles qui on ensanglanté les rues de Paris après la prise de H Cap,ai
- sur lesùommunalistes,et nous n’admettrions jamaisd ^
- leurs une glorification de meurtres et d’incendies. Cen e: certes pas là ce qu’ont voulu les électeurs de Javeli . dépit des commentaires de divers journaux. Rs voulu seulement prouver au gouvernement que la q.^ tion deTamnistie avait reçu une solution bâtarde q fallait à tout prix rectifier0 et compléter. C’est P^u[ ie tenir ce résuttat que M. Louis Blanc a entrepris da midi une tournée oratoire qui se poursuit actuefie et non sans succès. On ne saurait dire que M. ^ Blanc cherche à réhabiliter la terrible insurreeti • 1871, puisqu’il a été le premier à déplorer les ex6 srU;. ont été la conséquence fatale de cette terrible,6" eCt sion. Dans la plupart des esprits de ceux qui reci
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- ramnistie totale, il s’agit seulement de faire triompher la logique et l’équité et il importe de ne pas laisser dénaturer la position de la question.
- La résistance du gouvernement qui se sent acculé i,ins une impasse, faute d’avoir su prendre en temps mie une décision radicale, provoquera sans aucun Lite des débats fort passionnés à la Chambre, lorsque ramnistie y sera de nouveau demandée. On va même jUS(ju’à pronostiquer la chute du cabinet Le tempérament de la Chambre est trop impressionnable et trop oodoyant pour que l’on puisse, dès à présent, prévoir l'issue de ce grave conflit entre deux grands courants ^'opinion.
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- * *
- îjes grands travaux publics. — Le gouvernement s’occupe très activement de mettre à exécution le grand programme des travaux publics'de M. de Freycinet qui comprend, on le sait, l’achèvement de notre réseau de chemins de fer, de notre réseau de voies navigables et de l’ensemble de nos ports maritimes.
- Les ministres des finances et de l’intérieur préparent an projet de loi pour hâter l’achèvement de notre réseau de chemins vicinaux. Pour cela, on distribuera aux départements, , en subventions gratuites, une somme de dominions prélevée sur les excédants libres des budget antérieurs à celui de cette année el sur les plus values d’impôts indirects de la présente année.
- C’est le tour maintenant des routes nationales. M. de Freycinet a chargé des commissions d'inspecteurs généraux des ponts" et chaussées de procéder à une enquête sur l’état des routes nationales et des route départementales classées au même titre, pour lesquelles des travaux de rectification sont nécessaires. Les résultat^ de cette enquête seront consignés dans un projet de loi qui sera soumis aux Chambres, et qui, comme pour les chemins de fer, les ports et les voies naviguables, établira un classement général de tous les travaux à exécuter. Ce bilan une fois dressé, on détachera successivement de cette ensemble, par ordre d’urgence, les travaux qu’il faudra exécuter,
- Onprévo’t que l’ensemble occasionnera ure dépense totale de 25 millions, à laquelle il sera pourvu à l’aide du fonds de 3 0/0 amortissable destiné à alimenter tous les grands travaux du système Freycinet.
- Le réseau des voies de communication de la France marchera donc à tous les degrés vers son point d’achèvement et contribuera ainsi, par le développement des rapports qu’il rendra plus faciles à l’accroissement de la richesse publique.
- La question algérienne. — On sait qu’un certain nombre de membres du Parlement ont entrepris un grand voyage d’études en Algérie. Cette tournée à propos de laquelle la presse réactionnaire se livre à des critiques qui sont sans portée par la raison qu’elles sont systématiques, entraînera deux conséquences principales devant lesquelles ne sauraient demeurer indifférents ceux qui regardent la politique coloniale de leur Pays comme l’élément essentiel de l’essor national. Ce yoyage aura d’abord pour effet de resserrer les'liens qui unissent l’Algérie à la métropole, en prouvant aux français d’outre-mer que le gouvernement n’entend pas reléguer leurs intérêts à l’arrière-plan ; il aura de plus fourni au gouvernement général l’occasion d’exposer à grands traits la réforme administi’ative qu’il se propose d/iutroduire en Algérie. Ainsi qu il le dit lui-même, les six premiers mois de sou gouvernement ont été nécessairement un temps d'étude, et maintenant que son plan est fait, il a besoin d’attendre le concours des Charnues pour m commencer l'exécution.
- } Et, en effet, pour la première de ces réformes, pour extention à donner au territoire civil, c’est-à-dire pour je Passage sous l’administration civile de légions actuellement soumises au commandement militaire, il faut organiser un personnel, et cette organisation exige que ~es crédits soient ouverts par les Chambres. De même, 16 gouverneur a besoin de créer des recettes aux nou ;
- velles communes. Mais les communes algériennes ont pour ressource principale l’octroi de mer, c’est-à-dire le droit d’entrée perçu dans les ports, au profit de la colonie, sur diverses marchandises. Cette recette se partage entre les communes, au prorata de la population. Augmenter le nombre des communes, qui sont parties prenantes, ce serait donc diminuer la part de chacun. Aussi, le gouverneur général se propose-t-il d’élever le tarif de l’octroi de mer, ce qui suppose un vote du Parlement.
- On peut en dire autant des pouvoirs spéciaux, calqués sur ceux qu’exercent les administrateurs militaires, et que M. Albert Gfrévy veut conférer, en ce qui concerne les indigènes, aux nouveaux administrateurs civils. Une loi sera également nécessaire pour résoudre une question très controversée en Algérie : le départ à faire entre les questions à résoudre par des lois, par des décrets ou par des arrêtés.
- Ce discours n’est pas un programme algérien complet. C’est une indication sommaire des questions principales étudiées par le gouverneur général, et sur chacune desquelles il prépare un projer de loi, qui sera soumis aux Chambres.
- *
- Les traités de commerce. — Cette semaine, .le Journal officiel a publié uu décret présidentiel approuvant une déclaration signée, le 10 octobre de cette année, par M. Waddington, au nom de la France, et par M. Adams, au nom de la Grande-Bretagne, à l’effet de proroger les traités et conventions de commerce existant entre les deux nations. Cette prorogation aura une durée de six mois, à partir du jour où aura été promulgué le tarif général des douanes, actuellement en préparation en France.
- On sait que le tarif général fixe le chiffre des droits à percevoir sur les marchandises des pays avec lesquels nous n’avous pas de traité de commerce. Le tarif générai pose la règle, à laquelle il est fait ultérieurement exception par des traités de commerce ; il fixe un maximum de droits, qu’on abaisse plus tard par traité, et au profit des Etats qui nous accordent des avantages équivalents.
- Il faut donc avoir en tarif général en vigueur, avant d’y déroger par des traités de commerce. Mais le tarif est actuellement sur le métier. Une commission de députés le prépare, et il ne pourra être voté avant l’expiration des traités de commerce en vigueur, il faut donc proroger ces traités, et c’est ce qui vient d’être fait avec l’Angleterre, ce qui se fera avec les autres Etats. Lorsque le tarif général aura été promulgué, on pourra négocier, et les six mois de délai suffiront pour conclure de nouveaux traités de commerce.
- * *
- La situation financière. — La situation financière de l'Etat est fort prospère, quoi qu’en puissent dire les ennemis de la République. Qu’on lise, dans le Journal officiel, le tableau des recettes du Trésor pendant les neuf premiers mois de cette année. On y verra, quant aux contributions directes, que les contribuables, malgré l’état de détresse où les place, dit-on, la République, sont en avance de près d’un mois sur le verse-, ment de leurs impôts, et que les frais de pousuite pour retard ont encore diminué. On constatera également que l’impôt sur le revenu des valeurs mobilières a produit cette année 1.710.000 francs de plus que dans les quatre années précédentes ; ce qui, l’impôt étant de 3 *|0, prouve que l’augmentation du revenu des particuliers, propriétaires de'valeurs mobilières imposables, a été, en 9 mois, de 67 millions. On s’apercevra enfin que les impôts et revenus indirects ont produits 60 millions de plus qu’en 1878. et J08 millions et demi déplus qu’en 1877 ; d’où il résulte que les particuliers ne sont pas aussi gênés qu’on le dit, puisqu’ils ont pu augmenter leurs dépenses dans une proportion telle. que la faible partie de ces dépenses qui profite au Trésor s’est accrue dans une telle mesure.
- .* *
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- TJne école d’apprentissage. — Les journaux du Havre nous apportent le compte-rendu d’une cérémonie qui mérite de ne point passer inaperçue. Il s’agit de l’inauguration du nouvel édifice que*la ville du Havre vient de faire construire pour y installer son école d’apprentissage des garçons. La ville du Havre a été la première en France à ouvrir une école d’apprentissage. C’est le développement et le succès de cette école qui ont déterminé la municipalité à faire construire, dans des conditions excellentes et avec tous tes perfectionnements que l’expérience avait indiqués, les bâtiments nouveaux qui viennent d’être inaugurés.
- Nous ne pouvons entrer ici dans le détail de l’organisation très pratique de cet établissement si utile ; mais nous formulerons le vœu de voir l’exemple de la ville du Havre imité par nos grandes cités industrielles.
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- * *
- La politic^uo anglaise. — Les ministres anglais ne lr'ssent guère passer de semaine sans prendre la parole pour défendre la politique intérieure et extérieure du gouvernement. Il y a quelques jours, c'était sir Stafford Nortlicote, chancelier de l’Echiquier, qui faisait à Dublin les déclarations les plus optimistes sur la situation financière du pays; cette fois, c’est M. Cross, ministre de l’intérieur, qui affirme que le seul but de la politique étrangère du gouvernement est d’assurer l’entente des cabinets européens, en exécutant loyalement le traité de Berlin. Mais après cette affirmation, si souvent répétée , le ministre anglais a été dur pour la Turquie : « Personne, a dit M. Cross, ne déteste l’administration turque plus que moi ; personne n’est plus i désireux devoir des réformes s’effectuer ; personne n’est disposé à soutenir la Turquie ou son gouvernement dans ses abus. »
- Pour établir que la politique du gouvernement anglais avait été et restait pacifique, le ministre de l’intérieur a cru devoir jeter quelques pierres dans le jardin de la Russie. « IJ y a en Russie trois partis, a dit M. Crosse : le parti de la paix qui, toutefois, déteste comme nous, l’administration turque ; le parti religieux, qui désire planter la croix grecque sur l'ancienne église de Sainte-Sophie ; et le parti militaire, qui aspire à la conquête de Constantinople. C’est ce dernier parti qui l’a malheureusement emporté en 1876. » De là, la guerre de Turquie, que l’Angleterre avait voulu prévenir, et dont elle a su, au Congrès de Berlin, atténuer les résultats.
- Nous citons cette argumentation du ministre anglais, parce qu’elle indique à l’avance la position que prendra, à la session prochaine, le cabinet Beaconsfield, en présence des attaques de l’opposition contre sa politique en Orient.
- Ce ne sont là, d’ailleurs, que des prologues au grand discours que doit prononcer, le 18 octobre, le marquis de Salisbury, discours qui contiendra, dit-on, l’exposé de la politique du gouvernement.
- * *
- La crise agraire en Angleterre. — On
- continue à se préoccuper au plus haut degré de la question du régime de la propriété foncière qui intéresse au plus haut degré l’avenir politique et économique de l'Angleterre. A.u congrès des sciences sociales, qui se tient en ce moment a Manchester, un des membres du congrès, M. Kingsley, a démontré de la manière la plus irréfutable que l’agriculture est ruinée par les lois qui entravent la vente et le transfert des terres et des immeubles, et le remède qu’on propose est l’abolition des majorats et du droit d’aînesse. On sait que lord Beacous-field est l’adversaire le plus absolu de toute modification à la législation anglaise, qu’il tient pour parfaite, au point qu’il en vient à prétendre que l’état de l’agriculture est florissant et ne réclarhe aucune sorte de remède ni de surveillance.- A plus forte raison le cabjnet Beaconsfield repousse-t-il avec une opiniâtreté et un aveu-hlement invincibles toute révision des lois civiles sur la propriété et l’hérédité. Ces ministres aristocratiques sentent que ces réformes'seraient le signal de l’avènement d’une démocratie jusque-là étouffée et opprimée *
- par les institutions les plus tyranniques et les piy, inhumaines en matière économique et sociale. Péri$se l’agriculture, dit lord Beaconsfield, plutôt que l’ari$to! cratie.
- On annonce d’Irlande que dans tous les comtés excepté ceux de Mayo et de Mead, les fermiers commen’ cent à s’acquitter du loyer de leurs fermages. Dans lej deux comtés récalcitrants, le gouvernement a pris toutes les mesures militaires nécessaires.
- Dans deux semaines s’ouvrira la session des juges cantonaux devant lesquels les propriétaires pourront réclamer le payement de leur dû. Les fermiers qui refo. seront de régler seront, en vertu de la loi, expulsés de leurs fermes par la force armée.
- Bien fous sont les politiques qui s’imaginent résoudre par la force d’aussi graves questions sociales I
- * ¥
- La crise religieuse eu Belgique. — gj
- nous en croyons cerlâines informations, il paraît que Je Pape aurait soumis les affaires de Belgique à une commission de cardinaux, des instructions auraient déjà été envoyées au nonce à Bruxelles. La conduite tenue par les évêques de la Belgique, qui ont lancé l’excommunication contre quiconque ferait adhésion à la nouvelle loi sur renseignement, n’a pas eu un heureux résultat : sm !20,000 instituteurs et institutrices, 17,600 sont restés à leur poste, malgré les menaces des évêques et du clergé. Le résultat a produit sur le Vatican une profonde impression, bien que le Pape n’ait pas approuvé et n’approuve pas en son entier la conduite des évêques; mais, en principe, la solidarité existe.
- Le Vatican est désireux de ne pas compromettre les relations existant avec le gouvernement belge. En conséquence, les instructions transmises à Mgr Vanulelli, nonce apostolique, lui enjoignent de ne pas irriter les esprits par une conduite hostile et de s'efforcer, au contraire, de faire preuve de ondeseendance vis-à-vis du gouvernement, tout én lui faisant comprendre qu’en ce qui coneerne la loi sur l’enseignement, le Saint-Siège a fait le possible pour maintenir le calme, mais qu’il n’a pu exercer aucune pression sur les évêques, car il se trouve en présence d’une question de principe.
- Ajoutons, toutefois, que d’après une dépêche de Bruxelles, les évêques beiges n’auraient pas écouté ces avis conciliants. Ils seraient au contraire disposés à pousser les choses à l’extrême.
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- La situation à Berlin. — Il règne une grande joie à Berlin, dans les cercles conservateurs, à cause de la défaite électorale des libéraux et aussi des progressistes. Les questions de personnes jouant toujours un rôle impoptant en politique, c’est principalement de la non-élection de M. Lasker, l’israélite éloquent, l’orateur de la gauche du parti vaincu, et plus encore de l’échec de M. Richter qœon se félicite dans le monde conservateur. M. Richter s’était posé en ennemi personnel du prince de Bismarck, et celui-ci sortait habituellement de la salle des séances lorsque M. Richter prenait la parole. Aussi, le soir de l’élection, une centaine d’électeurs de Hagen se sont-ils réunis dans un banquet, pour célébrer la défaite de l’ennemi acharné du chancefieri du progressiste intransigeant et du défenseur du libre échange contre les projets protectionnistes du chancelier. Ce sont là les derniers échos de la lutte électorale-La politique sérieuse commencera lorsque le gouvernement, après avoir étudié la composition de la' nquvelle chambra, choisira, pour sé faire une majorité à la cham-•bre, entre l’appoint des libéraux-natiopaux et celui des ultramontains. Sa politique intérieure se caractérisera par ce choix qui n’est pas encore suffisamment dessiné pour que nous puissions formuler une opinion pertinente sur les événements qui sont eu perspective.
- La retrait© o Blet elle ffn co***^ A*»-dras^y. — Le jour même pù s’imprimait upif6 derrière revue dp huitaine, la rpjtraite annqncée depuis
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- longtemps, du comte Andrassy, président du ministère commun et ministre des affaires étangères d’Autriche-Hongrie, et son remplacement par M. le baron de Heymerlé, devenaient des faits accomplis officiellement. L’organe du gouvernement autrichiens publiait la nomination du baron Heymerlé au poste de président du ministère. L’empereur François-Joseph a accepté la démission du comte Andrassy, par une lettre flatteuse, dans laquelle il exprime sa confiance qu’au besoin, le concours et les services du ministre démissionnaire' ne lui feraient pas défaut.
- Alt *
- La politique miti'icliienne. — Nous trouvons dans le Fremdenblatt quelques indications sur ta teneur de la circulaire que le nouveau ministre des affaires étrangères d’Autriche-Hongrie adressera prochainement aux représentants diplomatiques de l’empire à l’étranger. La feuille viennoise croit savoir que le comte Haymerlé fera d’abord ressortir le caractère pacifique de la politique étrangère de l’Autriche et promettra de continuer ce qui a été commencé par le comte Andrassy.
- La circulaire dont il s'agit a du être expédiée hier soir.
- Les partis continuent à se grouper au sein de la Chambre autrichienne. Les constitutionnels sont divisés en deux groupes : le premier, de cent membres, comprenant les libéraux ; le second, de soixante-dix membres avec les progressistes.
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- L’alliance austro-allemande. — On annonce de divers côtés et de - façon presque officielle que le voyage du prince de Bismarck à Vienne n’a pas eu seulement pour résultat une entente verbale entre l’Allemagne et l’autriche, mais la signature d’une alliance défensive. Le Daily Telegraph publiait hier à ce sujet une étrange nouvelle. Il affirmaii qu’on avait fait entendre au gouvernement anglais que s’il s’associe dès maintenant à l’entente austro-allemande, il pourra ie faire sous les propres conditions des autres contractants; mais, que s’il attend trop longtemps, les deux parties contractantes lui imposeront certaines conditions. Ne. dirait-on pas. comme le fait remarquer le Nord, justement, mais non sans aigreur, un de ces boniments par lesquels des commerçants adroits, pour hâter l’écoule; ment de marchandises d’un placement difficile, promettent des avantages considérables aux premiers acheteurs ?
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- La retrait© dn prince Gortcb altofl. —
- Le bruit de la retraite prochaine du prince Gortschakoff que nous anons déjà mentionné à plusieurs reprises se confirme de plus en plus. Le prince donnerait sa démission de ministre des affaires étrangères mais resterait grand-chancelier de l’empire de Russie. Le ministère des affaires étrangères, d’après le Post, de Berlin, serait confié probablement à M. Valonieff, qui prendrait le titre de vice-chancelier. Dans ces conditions, l’entrevue du prince Gortschakoff avec M. de Bismarck n’aurait
- lus de raison d’être, et contrairement à de nouvelles af-
- rmations qui se sont produites il y a quelques jours, la question de l’entrevue serait définitivement résolue dans le sens négatif. Les journaux russes déclarent d’ailleurs que cette entrevue n’est plus réalisable depuis que M. de Bismack est allé à Vienne.
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- Les Frontières lielléiii<iTï.es. —Nous avons aujourd’hui sous les yeux le texte des déclarations échangées, dans la séance du 6 de ce mois, entre les Plénipotentiaires de Turquie et ceux de Grèce, et une circulaire de Savfet-Pacha rendant compte aux agents ottomans à l’étranger du résultat de cette conférence.
- «Il est regrettable, dit le ministre turc, que la décla-* ration proposée par la Grèce ait été soumise aux ca-« binets européens et ait reçu l’approbation de la plupart « d’entre eux sans que la Porte en ait eu connaissance
- « et ait été appelée à présenter ses propres observa-« tions. »
- En même temps, une dépêche d’Athène nous apprend que la Turquie accepte décidément comme bases des négociations ie protocole XIII du traité de Berlin et que, sur cette assurance, le gouvernement grec a ordonné immédiatement à ses commissaires de commencer les négociations.
- Nous n’avons pas encore la confirmation de cette nouvelle par les dépêches de source turque, mais, après la déclaration de Savfet-Pacha que nous venons de rapporter, il est évident que la Porte n’apporte plus aucune résistance, même pour la forme : elle reconnaît qu’elle n’a plus d’autre ressource que de céder, tout en criant bien haut qu’elle a eu la main forcée. Espérons que cette fois, la capitulation n’est pas une feinte.
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- La guerre <ie Caboul. — L’Afghanistan est-il, enfin, aux mains des Anglais ? Une dépêche nous a annoncé l’entrée des troupes britanniques dans Caboul. Ce succès, en somme, n’aura pas été bien disputé, et s’il coûte à l’Angleterre nombre de millions, il ne lui coûte pas beaucoup de sang.
- Mais la prise de Caboul n’a pas mis fin aux hostilités. Un télégramme de Simla publié par le Standard annonce que le camp d’Alikheyl a été attaqué par des tribus voisines, venues en grandes masses. Les attaques ont été repoussées.
- Les anglais rencontreront, à n’en pas douter des embarras sérieux, surtout lorsqu’il s'agira de châtier les coupables qui ont assassiné l’ambassade anglaise. Pour trancher les difficultés de toutes sortes qu’elle rencontrera en Afghanistan, T Angleterre sera obligée d’entretenir dans ce pays une nombreuse garnison entre Toulla et Peschawar. Il est évident que le ministère anglais ne saurait prendre une mesure aussi grave, qui coûterait si cher au Trésor, sans consulter le Parlement, lequel ne sera guère satisfait d’une victoire qui coûte si cher.
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- * *
- La guerre Chilo-péruTienne. — Depuis que la guerre a éclaté entre le Chili et la coalition du Pérou et de la Bolivie, les Chiliens n’avaient éprouvé que des défaites. On sait quel mal a fait à leur marine le vapeur Huascar, qui, grâce à sa supériorité de marche, échappait toujours aux bâtiments chiliens plus forts que lui et atteignait et détruisait souvent ceux qui étaient plus faibles.
- La chance a enfin tourné. Les nouvelles que nous avons données dans notre dernière revue se sont confirmées, et il est certain, aujourd’hui, que le Huascar a été capturé par les Chiliens, dans un combat livré entre les deux escadres, sur la côte Bolivienne, près de la baie de Méjillones II est à désirer que les Chiliens, l’honneur de leurs armes étant rétabli, consentent à mettre fin à une guerre désastreuse, qui ruine à la fois trois Etats de l’Amérique du Sud.
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- NOTES D’UN LISEUR.
- I
- Chateaubriand exprimait il y a quarante-cinq ans dans la Revue des Deux Mondes, l'opinion suivante.
- Il est permis de croire que, s’il revenait aujourd’hui, il se garderait bien d’en rien retrancher.
- Peut-être même y ajouterait-il.
- « La trop grande inégalité des conditions et des fortunes, dit-il, a pu se supporter tant qu’elle a été cachée, d’un côté par l’ignorance, de l’autre par l’organisation factice de l’Etat; mais aussitôt que
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- cette inégalité est généralement aperçue, le coup mortel est porté.
- » Essayez de persuader au pauvre quand il sait lire, au pauvre à qui la parole est portée chaque jour par la presse de ville en ville, de village en village, essayez de persuader à ce pauvre, possédant les mêmes lumières et la même intelligence que vous, qu’il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que tel homme, son voisin, a, sans travail mille fois le superflu : vos efforts seront inutiles.
- » Un avenir sera, un avenir puissant, libre dans toute la plénitude de l’égalité ; mais il est loin encore peut-être. Avant de toucher au but, il faudra traverser la décomposition sociale. Cette décomposition est commencée.
- « Quand il ne s’agirait que de la seule propriété n’y touchera-t-on point ? Restera-t-elle distribuée comme elle l’est ?
- » Une société où des individus ont deux millions de revenus, tandis que d’autres meurent de faim, une telle société peut-elle rester stationnaire sur de tels fondements? La société moderne a mis dix siècles à se composer; maintenant elle se décompose.
- » Nous ne sommes pas dans un temps de Révolution, mais de transformation sociale : J’aperçois l’hôpital où gît la « vieille société. » Quand elle aura expiré, elle se décomposera, afin de se reproduire sous des formes nouvelles.
- » Il faut d’abord qu’elle succombe. La première nécessité pour les peuples comme pour les hommes, est de mourir.
- » La vieille société fait semblant de vivre ; elle n’en est pas moins a l’agonie ! »
- RÉFORME DE L’ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE
- • V
- L’histoire
- Nous avons établi dans un premier article que l’enseignement de l’histoire, tel qu’il est donné aujourd’hui, est inconciliable avec les idées de notre époque et les institutions de notre pays.
- Nous n’avons rien exagéré. Créé sous la monarchie, cet enseignement a été organisé pour la monarchie. Ravalé à la fonction de cheval de renfort, il a été attelé au char de l’Etat dans l’espoir de rendre plus assurée et plus durable la marche assez aventureuse de ce pauvre char. Tous les régimes monarchiques qui se sont succédés en France, ceux de la royauté comme ceux de l’empire, sont venus, chacun à son tour, demander à l’enseignement de l’histoire des services et non des jugements. Nés •
- des circonstances et non issus d’un droit, ces régimes ont senti ce qui leur manquait et ont cherché à se fortifier soit au moyen du prestige des services rendus, soit par la revendication de titres de légitimité*
- Or ces titres ou ce prestige, l’histoire seule pouvait les donner. O’est donc à elle que l’on s’adressa. On lui demanda des justifications qu’elle ne pouvait fournir, et, pour qu’elle les fournit quand même, on lui imposa le devoir d’en trouver. Il est facile de comprendre ce qui s’en suivit. L’imagination prit la place de la recherche de la vérité. La flatterie ne laissa aucune place à la critique impartiale. La rhétorique s’en mêla et l’on put voir un jour un historien se refuser à la rectification du récit d’un siège de peur d’avoir à modifier les brillantes périodes dans lesquelles le faux récit était drapé. Le plus brillant spécimen de cette déformation de l’histoire en faveur de l’effet littéraire et en vue d’être agréable au souverain est le fameux Discours sur VHistoire universelle de Bossuet.
- Plus tard la passion politique s’étant aigrie, les services demandés à l’histoire furent plus inconciliables encore avec la vérité. On poussa à outrance la dénaturation volontaire des faits et c’est ainsi que l’on en vint sous la Restauration au Manuel du Père Loriquet, sous le second empire au Spectre rouge de M. Romieu et sous le septennat à Y Anarchie spontanée deM. Taine. On put même assister à un spectacle unique, celui d’un empereur écrivant une Vie de César dans le but d’atténuer, par la comparaison avec les crimes d’un autre, l’odieux de ses propres crimes.
- L’exemple étant parti de si haut, le contre-coup ne pouvait manquer d’être considérable. C’est ce qui arriva en effet. Ce fut à qui rivaliserait de zèle pour marcher sur les traces du souverain. Les professeurs d’histoire désireux de conserver leurs chaires et les postulants impatients d’en obtenir une, ouvrirent un concours de platitude et de basse flatterie. Ce fut à qui saurait le mieux dénaturer les faits dans le but d’être agréable au souverain. D’innombrables manuels virent le jour, tous aussi faux, aussi menteurs, aussi imposteurs les uns que les autres. La force et la ruse y furent adulées ; les succès militaires y furent présentés comme les seuls titres de vraie gloire; les personnes méprisables y furent portés aux nues ; les actes les plus arbitraires, les pins vexatoires, les plus criminels, y furent excusés, légitimés ou frénétiquement acclamés. Tout ce qu’avaient fait les rois ou les empereurs y fut présenté comme étant bon, comme étant beau, comme étant parfait, comme étant glorieux, La France y
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- fut considérée comme un pays si favorisé du ciel qu’il suffisait de monter sur son trône pour être doté instantanément des plus multiples qualités et des plus édifiantes vertus.
- Et quel accord touchant, quelle harmonie parfaite, quel embrassement fraternel des historiens de l’Eglise et des historiens de l’Etat I Les cléricaux offrent la rhubarbe et les monarchistes leur passent le séné. C’est, attendrissant.
- Par malheur cette interminable comédie a eu pour résultat de contribuer pour sa part, pour sa large part, à fausser les intelligences, à dépraver les mœurs, et à développer cet amour du plumet et de l’uniforme qui devait jeter le pays dans les hontes 'de la défaite, dans les désastres de l’invasion et dans les douleurs du démembrement.
- La leçon a été terrible et on a cherché à la mettre à profit. De grands efforts ont été faits de tous côtés pour inculquer à la nation un plusjuste sentiment de la réalité. Une impulsion bienfaisante a été donnée à diverses branches d’étude et l’on a témoigné un très vif intérêt pour le développement de l’instruction.
- L’histoire n'a pas été tenue tout à fait à l’écart de ce mouvement. Il a été fait dans son domaine quelques concessions au progrès. On a diminué l’intensité du lyrisme. On a voilé certains faits honteux. On a mis en meilleur jour quelques autres qui étaient trop complètement oubliés. Malheureusement l’esprit dans lequel est donné l’enseignement de l’histoire n'a pas été modifié. Ce ne sont plus les mêmes formules administratives, mais c’est. la même faculté d’admiration......et d’admiration à faux.
- Oui, aujourd’hui comme hier, comme il y a vingt ans, comme il y a deux cents ans, l’histoire que l’on enseigne à la jeunesse n’est que l’apologie de la diplomatie et du militarisme, autrement dit : du succès du plus fourbe et du triomphe du plus fort.
- Telle est la double idole qu'encense le professeur et devant laquelle l’élève est tenu de fléchir les genoux. Tromper ou vaincre, être Jules II ou Napoléon Ier, voilà le plus haut usage que l’homme puisse faire de ses capacités. Il ne s’agit plus de savoir si les choses sont justes, il suffit qu’elles réussissent : le succès est leur légitimation. La gloire s’estime non aux services rendus mais au mouvement produit. La valeur des hommes et la mission des pays ne se mesure pas à la valeur morale, elle se mesure au nombre de contrées dévastées, de villes réduites en cendres, de familles jetées dans le deuil et la désolation. Plus un souverain a déclaré de guerres, plus un général a répandu de §ang, plus ce souverain
- m
- et ce général occupent un rang élevé dans l’enthousiasme du professeur. Les conquêtes d’Alexandre seront retracées à l’esprit de l’élève avec plus de soin que les découvertes de Colomb ; les campagnes de Napoléon tiennent plus de place dans l’enseignement que l’invention de Outemberg. Et cependant Colomb a doublé l’étendue du monde et Gfutemberg a rendu impérissable la pensée. Chaque jour l’Amérique et l’imprimerie nous rendent de nouveaux services . En est-il de même d’Alexandre ou de Napoléon ? Pas le moins du monde. A qui leur œuvre a-t-elle profité? Ni à eux, ni aux autres. Alexandre est mort à la fleur de l’âge, laissant des capitaines qui se sont entr’égorgés en se partageant son empiré ; Napoléon est mort dans rabaissement, dans l’isolement, dans l’éloignement, tandis que son pays était foulé aux pieds par les Cosaques.
- O revers ! ô leçon !
- Avoir promené le drapeau tricolore depuis Sara-gosse jusqu'à Mouscou et depuis Lubeck jusqu’aux Pyramides, avoir mis ses parents, ses amis ou ses soldats sur les différents trônes de l’Europe, avoir pris ville sur ville, conquis duchés et royaumes, gagné batailles sur batailles, imposé à l’étranger humiliation sur humiliation, et n’avoir en fin de compte abouti qu’à conquérir six pieds de terre à Saint-Hélène î
- Hélas ! plus de grandeur contient plus de néant î
- Ces réflexions-là, si le professeur d’histoire savait les faire faire à ses élèves, comme ce serait le cas d’un professeur comprenant réellement l’histoire, le temps consacré à l’étude de l’œuvre si nulle des conquérants serait du temps bien employé. Il serait excellent de rappeler à la jeunesse que la justice prend partout sa revanche de l’insolence du crime heureux et de lui montrer que ces guerres que l’on vante, ces rois que l’on glorifies, doivent être le plus souvent classés au nombre des plus sinistres malfaiteurs qui aient deshonoré l’espèce humaine. Quand François Ier dévaste la Provence, quand Tu-renne met tout à feu et à sang dans le Palatinat, quand Yillars livre à la merci de ses dragons les populations des Cévennes, quand Murat fait sabrer femmes et enfants dans les rues de Weimar, quand Pélissier enfume dans les grottes du Dahara des centaines de femmes, d’enfants et de vieillards, quand Saint Arnaud mitraille les passants inoffensifs du boulevard Montmartre, quand Palikao livre au pillage et à l’incendie les merveilleuses collections et les constructions splendides du Palais d’Eté, ces prétendus vainqueurs ne sont plus des vainqueurs, ce sont des ennemis du progrès, desepnemis de 1$ civilisation l
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- Et qu’on ,ne suppose pas que nous citons les seuls que nous pourrions citer. Loin de là. Le nombre est énorme de ceux que l’on glorifie et que l’on devrait maudire ou mépriser. Une liste qui prétendrait relever tous leurs noms serait interminable.
- Eh bien ! la plupart de ces faits honteux, de ces faits criminels, en outre de tous ceux que nous avons énumçrés, sont absous ou légitimés par nos historiens. Aux yeux de la plupart le succès lave les souillures, aux yeux de quelques-uns les maux, les crimes, les monstruosités sont des faits providentiels nécessaires au développement du genre humain. L’œuvre de Richelieu a été profitable, donc ses crimes ont été utiles.
- Des crimes utiles ! quel désolant aveu de la déchéance morale de l’histoire, de cette science qui de toutes les sciences est la mieux qualifiée pour moraliser. Des crimes utiles !
- Et c’est avec des théories pareilles que l’on prétend éduquer la jeunesse, donner à la patrie de bons citoyens, à la la société d’honnêtes gens ! Ah ! il faut vraiment que la nature humaine ait un fond de justice bien riche et bien vivace pour qu’un enseignement aussi dangereux ne fasse pas des ravages plus grands !
- Mais quelque faibles que soient heureusement ces ravages, pense-t-on qu’ils n’existent pas? Oserait-on dire que ce poison servi aux intelligences les maintienne dans un état de santé parfaite ? Oserait-on soutenir que l’âme du jeune homme est insensible à tous les efforts faits pour développer en elle l’enthousiasme pour la force, a toute la peine que l’on prend pour que cet enthousiasme atteigne son paroxysme en présence des hontes et des cruautés de la guerre
- Il y aurait un moyen de rendre l’enseignement de l’histoire aussi moralisateur qu’il est pernicieux. Il faudrait pour cela le baser sur le respect des principes fondamentaux de la morale, l’inviolabilité de la vie humaine, le droit de chaque peuple à son autonomie, le devoir d* chaque individu de respecter et d’améliorer sa propre individualité.
- Eclairée aux rayons de ces vérités, l’histoire paraîtrait tout autre, toute rajeunie, toute radieuse de promesses et d’avenir. La gloire au lieu, d’être faussement attribuée à la force, serait décernée, comme elle doit l’être, aux véritables grands hommes, à ceux qui ont agrandi et enrichi le domaine de l’humanité, soit en soumettant à la puissance de l’homme des forces naturelles jusqu’alors indomptées, soit en livrant au travail des civilisés des contrées jusqu’alors inexplorées et où le travail n’existe pas, soit en élevant, en épurant, en fortifiant les sciences, cette
- recherche du vrai, la religion, cette recherche du bien, les arts, cette recherche du beau. Heureux le pays qui dans son histoire compte beaucoup d’hommes qui ont contribué à cette œuvre, car ce pays est réellement glorieux ! Bacon disait déjà que la “vraie gloire des sociétés, c’est l’intelligence. Voici deux siècles que Bacon est mort et ces deux siècles se sout chargé de démontrer combien et à quel point il avait raison. Oui, il est prouvé aujourd’hui que la vraie gloire est dans l’intelligence et quiconque oserait soutenir le contraire serait un imposteur ou un mauvais plaisant.
- En. Champury.
- L’ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL.
- Plusieurs journaux ont raconté que l’Assistance publique, — conformément aux dispositions testamentaires de M. Moïana, marchand de diamants, mort il y a trois ans en léguant un million aux pauvres de Paris, — vient de faire une première répartition de 100,000 francs entre tous les malheureux inscrits sur ses registres. Comme ils sont au nombre de 125,000 il est revenu 80 centimes à chacun. On ne dit pas quand seront répartis les autres 900,000 francs. Sera-ce une fois par an ? Toujours est-il que lorsque tout aura été distribué, chaque pauvre aura reçu 8 francs
- Nous np commettrons pas l’inconvenance de blâmer l’emploi d’un tel legs. Les dernières volontés d’un mourant, surtout celles qui procèdent d’un sentiment d’humanité, sont sacrées. Mais qu’il nous soit permis, pour édifier les vivants, de tirer de ce fait l’enseignement qu’une charité prévoyante doit en tirer ; et pour cela nous ne ferons qu’une simple comparaison.
- Il y a neuf ans, un commerçant, charitable aussi, appliquait une somme de 2,000 francs environ à la fondation d’une petite entreprise qui, sous le nom d'Œuvre d'assistance par le travail, se proposait d’étudier les moyens de combattre le chômage et les maux qui en découlent. Installée 34, rue du Colisée, très modestement, cette petite entreprise, modifiant ses moyens d’action selon ses besoins et son développement, fonctionne aujourd’hui d’une façon très régulière et fournit les curieux résultats suivants :
- Son capital de 2,000 francs se donne beaucoup de mouvement II est sorti bien des fois depuis neuf ans, sous forme d’achat d’étoffes, payement d’employés, de journées, de façons, etc. Il a servi à faire un chiffre d’afFaires de 20,000 francs par an, soit, en neuf ans, 180*000 francs, et toujours il est revenu se con-
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- stituer dans la caisse par la vente des objets manufacturés.
- Au moyen de cette vie continue, fournie par le travail, cet essai d’œuvre est arrivé à occuper jusqu’à 20G couturières-lingères ; il y a 4 employés à l’année ; on a procuré gratuitement des positions à plus de 300 ouvriers et domestiques; on a placé gratuitement près de 100 apprentis ; et le capital est toujours là, en roulement, jamais détruit. Il aurait même pu s'augmenter, si l’œuvre avait eu pour but de bénéficier. Mais les frais généraux étant couverts et le capital réservé, le reste est réparti sur les salaires, qu’il est d’une sage économie morale de relever,
- A quoi peut on attribuer de semblables résultats? Tout simplement à ceci : c’est que ce capital se meut sur un axe qui donne vie et force à quiconque l’em ploie : le travail ! Par l’impulsion donnée à cette somme de ^,000 francs, 200 ouvrières sont annuellement aidées par du travail au lieu d’avoir recours à l’aumône. Sur les 125,000 nécessiteux qui ont reçu 80 centimes ou vont recevoir 8 francs, combien vont être sortis de la misère? Qu’on juge de ce qu’on obtiendrait si on employait en œuvres du même genre un capital semblable au legs Moïanaî
- Il est bien fâcheux que ces deux commerçants, animés tous deux de bons sentiments envers les classes nécessiteuses, ne se soient pas connus. L’union de leurs moyens respectifes pouvait produire une œuvre remarquable, bien propre à réformer la charité coûteuse et inefficace telle que la pratiquent journellement les familles bienfaisantes de Paris. (Le Siècle).
- Une charrue faite avec des épées.
- L’hôtel de ville de Genève est un lourd bâtiment de style florentin qui n’a aucune raison artistique de captiver l’attention. .Cependant chaque année il reçoit un grand nombre d’étrangers qui ne voudraient pas traverser Genève sans lui rende une visite. C'est que ce monument contient une saile qui a vu s’accomplir deux des plus grands faits de l'histoire contemporaine :
- Le traité de neutralisation des ambulances (convention internationale de secours aux blessés.)
- Et la réunion du tribunal international qui a tranché pacifiquement la question de l’Alahama.
- Depuis deux jours la salle où ont eu lieu ces délibérations mémorables a reçu comme supplément de décoration un ornement d’un caractère inusité, à coup sûr le premier du genre. Il s’agit d’une charrue faite avec des épées.
- L’ùistoire de cette charrue est curieuse. A un grand meeting donné par la Universal Peace Union de Philadelphie, à^l’occasion du centenaire américain, en 1876, quelques anciens officiers, émus des paroles de paix gu’ils.entendaient, donnèrent spontanément leurs épées a la Société, cemme un gage de leur renonciation à participer à de nouvelles guerres. Un membre du meeting offrit alors une somme pour la première charrue qui serait faite avec ces épées. Le lendemain la charrue, polie et brillante, figurait sur l’estradé du meeting. Elle
- figura plus tard aux expositions de Philadelphie et de Paris, et vient d’être, par l’intermédiaire de la Ligue de >a paix et de la liberté., offerte en hommage à la République de Genève pour être placée dans la salle où se tinrent les conférences de l’Alabama.
- DU ROLE HISTORIQUE DE LÀ FEMME.
- III
- « O liberté, s’était écriée Mme Roland, en face de la guillotine, que de crimes on commet en ton nom I »
- Est-ce à la vue de ce sang innocent que la liberté recule et replie ses ailes et que quelques années suffisent pour faire de la France révolutionnaire, la France impériale? Le sabre de Napoléon 1er s’est posé sur le cœur de la nation et l’étouffe.
- L’Europe est devenue le champ de bataille où cet ambitieux, vulgaire au fond comme tous les ambitieux* où cet homme fait oiseau de proie, va ramassant les couronnes à travérs les cadavres de ses victimes, Que peuvent les femmes devant ne tyran qui les méprise, lui qui n’estime que la force ? Ce qu’elles font ? Le mépris, elles le lui rendent en haine, ces mères à qui il enlève leur fils pour en faire de la chair à canon. Elle le lui rend en superbe dédain, cette femme si grande par le talent et par le caractère, et qu’on appelle Mme de Staël.
- Du haut de son génie, oh I comme elle le jugea petit, le grand empereur ! Et lui, offusqué par cette éclatante personnalité, ne pouvant supporter que personne autre que lui attirât les regards sur cette scène du monde où il jouait à toute heure son indigne comédie ; furieux de trouver toujours quelqu’un debout en sa présence, alors que tout rampait; se sentant impuissant à vaincre cette femme, lui qui avait vaincu tant de rois, il lui ordonna de vivre là où il n’était pas, et cette Française, qui devait être une des illustrations de la France, fut chassée de la France.
- Mais, pour le persécuteur, l’heure de l’exil approchait aussi: l’Empire s’effondra. Après les bruits de guerre et l’éclat des victoires, voici le silence, voici la nuit. C’est la Restauration voulant étouffer la France nouvelle pour faire revivre la vieille France, remplacer la fumée de la poudre par la fumée de l’en cens, le sabre par le goupillon, les habits qu’avait troués la mitraille par la robe du jésuite et du capucin. Hé bien! durant cette période rétrograde, l’esprit moderne ouvre encore ses ailes. Et où prend-il son expansion ? Dans le salpn célèbre d’une femme, Mme Récamier.
- Passons rapidement sur le règne de la royau
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- LE DEVOIR
- bourgeoise, où tout héroïsme national s’effaça -devant le précepte proclamé par Guizot au banquet de Lisieux : « Enrichissez-vous ! » Saluons la seconde République, qui donna à la France le suffrage universel. Vous savez comment, au moyen d’un infâme parjure, un aventurier étrangla cette République à son berceau (1).
- Nous ne reviendrons pas sur ces vingt années honteuses, pendant lesquelles la France, abdiquant sa liberté, plus que sa liberté, son honneur, s’est livrée pieds ( t poings liés à un misérable descendu aujourd’hui dans la tombe, sans que la justice ait été vengée.
- Nous sommes Itères ici d’être femmes, Messieurs ; car, exemptes de droits politiques, nous ne portons pas, du moins devant l’histoire, la responsabilité de tant de hontes et des épouvantables malheurs qui ont suivi.
- On nous retrouve cependant à l’heure des catastrophes. A peine le cri de guerre contre la Prusse a-t-il retenti que nous sommes à l’œuvre.
- Voyez-les, surtout ces femmes de Paris. Les premières, elles sont sur la brèche. Les riches ouvrent leur bourse, les travailleuses offrent leur temps. Il y aura des blessés à soigner, des orphelins à protéger, des ouvriers sans travail, des infirmes sans pain: « Nous voilà, s’écrient-elles. Nous sommes prêtes à tout, prêtes à panser, prêtes à travailler, prêtes à aller de maison en maison porter le secours qui fait vivre, la consolation qui rend l’espoir. »
- Oh! certes, ces femmes qui parlaient ainsi n’étaient point celles qui, la veille encore, étalaient dans les salons et sur les boulevards leurs toilettes extravagantes, leur luxe honteux, et défrayaient les conversations par le scandale de leur vie. Aucune n’avait suivi les funestes exemples qui leur venaient de haut. Non ! Semblables aux Vestales antiques, pendant que la courtisane tenait le haut du pavé, imitée par la grande dame aussi bien que par la bourgeoise, c’étaient-elles, ces femmes austères, qui avaient conservé au foyer de la nation la flamme de ces vertus qui empêchent les peuples de s’engourdir dans la mort.
- (l) Nous regrettons que l’auteur de ces lignes n’ait pas dit un mot du dévouement incomparable dont Pauline Roland fit preuve durant toute la République de 48 (dévouement qui lui valut d’être envoyée à Lambessa), ni des travaux importants par lesquels une femme de talent, Daniel Stern, et une femme de génie, Georges Sand, ont aidé à tenir haut durant les plus tristes années de l’empire, le drapeau de la liberté et du libre examen. 11 nous semble aussi qu’en parlant de Mme de Staël notre « Républicaine de l’avant-veille » aurait dû apprécier l’ouvrage capital de cette femme de génie, les Considérations sur (p évolution françcri8et un vra,i chef-d’œuvre, B. Ç,
- Et quand le siège arrive, et quand la famine sévit sur la grande ville, aucune ne veut fuir. Le bruit de la mitraille excite leur ardeur. Celles-ci encouragent leurs frères, leurs pères, leur époux, leurs fils, qui marchent aux remparts ; plusieurs y marchent elles-mêmes. Celles-là, sous les obus, élaborent un projet de réforme de l’instruction publique. Toutes sont sublimes de résignation.
- Qui n’a vu ces longues files de femmes qui, dès quatre heures du matin, attendaient, sous le vent glacé du Nord et les pieds dans la neige, qu’on leur distribuât le morceau de pain et les quelques grammes de viande qui composaient la ration de la famille ; qui n’a vu cela ne peut savoir jusqu’où peut aller l’héroïsme féminin. Aussi notre grand poète a-t-il pu s’écrier :
- Quant aux femmes... en ce moment
- Où tout penche, elles sont sublimes simplement.
- Ce qui fit la beauté des romaines antiques,
- C’étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques, Leurs doigts que l’âpre laine avait fait noirs et durs, Leurs courts sommeils, leur calme. Annibal près des murs Et leurs maris debout sur la porte Colline.
- Ces temps sont revenus. La géante féline,
- La Prusse tient Paris et, tigresse, elle mord Ce grand cœur palpitant du monde à moitié mort.
- Eh bien ! dans ce Paris, sous l’étreinte inhumaine, L’homme n’est que Français et la femme est Romaine. Elles acceptent tout, les femmes de Paris,
- Leur âtre éteint, leurs pieds par le verglas meurtris,
- Au seuil noir des bouchers les attentes nocturnes,
- La neige et l’ouragan vidant leurs froides urnes,
- La famine, l’horreur, le combat... sans rien voir Que la grande patrie et que le grand devoir.
- Telles furent les femmes de Paris en 1871, et vous n’ignorez point que le reste de la France compte aussi bien des héroïnes. M1Ie Dodu peut porter fièrement sur la poitrine la croix de la Légion d’honneur.
- C’est donc au nom de toutes les femmes dont l’histoire enregistre et le martyre à une idée et l’héroïsme patriotique ; c’est au nom de toutes celles qui vécurent et qui vivent, à l’heure présente, pour la sainte cause de la vérité et de la justice, que nous protesterons toujours, chaque fois que l’homme dira à la femme : « Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? »
- Comme nous vous l’avons prouvé, rien de ce qui fait la grandeur, la vitalité de notre monde moderne n’a pu éclore sans la femme. Espérez-vous donc créer une République sans elle ? v*’
- Non, non, Messieuts! Il ne suffit point de poser des prémisses, il faut en tirer les conséquences. Liberté, égalité, fraternité, voilà votre devise. Qu’en faites-vous vis-à-vis dû nous? Yous nous maintenez
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- les esclaves de vos préjugés et de votre ignorance. En fait d’égalité, vos codes nous traitent comme des mineures, des enfants, dans tous les actes de la vie civile et politique, et nous n’acquérons subitement la qualité d’être raisonnables, et par conséquent responsables, que le jour où il faut nous juger et nous envoyer à la prison, à la déportation ou à l’échafaud. Quant à la fraternité... Eh! Messieurs, vous ne nous connaissez même pas dignes de partager avec vous le pain du corps et le pain de l’esprit. Nous vous avons vus, cet hiver, nous bannir de cours publics où l'on professait l’histoire et la science ; nous venons de vous voir nous bannir de la fête où vous avez célébré d’une même voix, la grandeur d'une Révolution qui ne se fit pas sans nous et qui, je vous le jure, ne s’achèvera pas sans nous.
- Appelez-nous donc à vous, si vous ne voulez pas succomber dans la lutte que vous livrent les partisans du passé. Vous savez bien que vos pires ennemis ont pour soutien la femme, et le jour où ils seront abandonnés par elle, ce jour-là, mais ce jour-là seulement, sachez-le bien, le cléricalisme sera frappé à mort.
- Une Républicaine... de Vavant-veille,
- LE DIVORCE
- Voici les parties essentielles du discours que M. Louis Blanc a prononcé l’autre jour à Avignon sur ce sujet :
- I
- La loi des Juifs consacrait la radiation.
- La répudiation convient à l’enfance dos sociétés, dont le propre est de placer l’unité dans le despotisme au lieu de le placer dans l’harmonie, Mais le fréquent usage de la répudiation en fit bientôt sentir tout l’abus. Pouvait-on aller plus loin que l’école du rabbin Hillel, enseignant qu’un homme a le droit de répudier sa femme pour avoir laissé brûler son bouillon, et que celle du rabbin Akiba, permettant la répudiation de sa femme, à quiconque en trouvait une plus belle !
- Qu’advint-il de là ? Qu’après avoir permis à l’hommG de répudier sa femme, on permit à la femme de répudier son mari. Ce fut Salomé, sœur d’Hérode, qui, la première, fit l’application de ce droit de réciprocité conquis par les femmes. M. deBonald, dans son livre sur le divorce, s’élève avec emportement contre une semblable conquête, qu’il appelle une usurpation.
- Je comprends cette colère dans le plus âpre des docteurs de la tyrannie cléricale et monarchique, [
- M. de Bonald. La constitution de la famille touche à celle de l’Etat. Ceux qui veulent le despotisme dans l’une, doivent naturellement le vouloir dans l’autre.
- Heureusement la justice, elle aussi, a sa logique, à laquelle l’histoire tôt ou tard donne raison.
- Aussi, voyons-nous que ce qui était arrivé dans la société juive arriva dans la société romaine. Ici encore le divorce ne tarda pas à être pratiqué, après la mise en action du droit rigoureux de répudiation.
- Les causes du divorce à Rome étaient, ou réciproques, ou particulières, contre la femme. Il y avait lieu pour le mari, à obtenir la rupture du lien conjugal :
- Lorsque la femme s’était fait avorter volontaire-. ment ;
- Lorsqu’elle était allée au bain avec des hommes ;
- Lorsqu’elle avait mangé avec des étrangers, sans l’autorisation du mari;
- Lorsqu’elle était allée aux jeux publics ;
- Lorsqu’elle avait passé la nuit hors du domicile Conjugal.
- Du reste, c’était une coutume chez les Romains, lorsqu’ils revenaient de voyage d’envoyer prévenir leurs femmes de leur arrivée, pour ne les point surprendre.
- Chez les Athéniens, qui se distinguèrent toujours par l’urbanité de leurs mœurs et la douceur de leurs habitudes, le divorce ne fut point précédé, comme chez les Romains et les Juifs, par la répudiation ; il se trouve solennellement consacré par les lois de Solon. Seulement, les formes du divorce et les termes qui l’exprimaient étaient à l’avantage du mari ; là, ainsi que partout, les lois, même relatives aux femmes, ayant été faites par les hommes. Le divorce, demandé par le mari, s’appelait renvoi ; demandé par la femme, il s’appelait abandon. De plus, la femme était soumise à l’obligation de présenter sa requête au magistrat, obligation qui ne pesait pas sur le mari.
- Le divorce se trouve donc, dans la société juive, et dans la société payenne. Il se trouve aussi dans la société chrétienne.
- Ni les Pères de l'Eglise, ni les Conciles n’ont été unanimes sur la question du divorce. Relativement à l’indissolubilité des mariages, la proclamation des doctrines de l’Eglise se rapporte précisément à l’époque des luttes sanglantes qui s’engagèrent entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.
- En déclarant les mariages indissolubles, ou plutôt en se réservant de les dissoudre, les papes rendaient leur intervention dans la famille des princes régulière et nécessaire. Ils s'assuraient le pouvoir d’as-
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- servir les passions des rois aux vues ambitieuses du Saint-Siège ; iis faisaient de la conservation d’un lien détesté, le châtiment des princes rebelles, et de la rupture de ce lien la récompense des princes dociles.
- " Que le patriarche de la Réformatîon ait poussé trop loti! les conséquences de ce droit de divorce qu’il avait si hautement proclamé, soit. Mais l’application exagérée d’un principe vrai n’en fait point un principe faux, et il y a certainement un milieu entre l’indissolubilité absolue du lien conjugal et la consécration d’une sorte de concubinage.
- Jusqu’à la Révolution française, le divorce avait été surtout envisagé par les peuplés comme un point de théologie : à la Révolution française il appartenait d’apprécier toute la portée sociale et politique de la question.
- Toutefois, la loi de 1792 offrait peut-être trop de facilité au divorce : elle fut modifiée par le Code civil, lequel admettait, comme on sait, quatre causes de divorce :
- 1. L’adultère ;
- 2. Les excès, sévices ou injures graves ;
- 3. La condamnation à une peine infamante ;
- 4. Le consentement mutuel des époux.
- Voilà, en quelques mots, pour le côté historique de la question : examinons-la sous ses divers aspects.
- Les adversaires du divorce ont cherché à s’appuyer sur l’intérêt de la femme. N’est-il pas souverainement injuste, ont-ils dit, que la femme, entrée dans la famille avec la jeunesse et la fécondité, soit exposée à en sortir avec la stérilité et la vieillesse ?
- Oui, cela serait souverainement injuste, si cela était. Mais ne dirait-on pas, à entendre ces singuliers raisonneurs, que le divorce est la faculté donnée au mari de chasser sa femme quand il lui plaît, comme il lui plaît, et sans avoir à rendre compte à qui que ce soit de la brutalité de ses caprices ? Eh ! qui de nous a jamais entendu le divorce de cette étrange sorte ? J’ai nommé le Code civil : n’avait-il pas répondu d’avance à l’objection en décidant :
- Que le consentement mutuel des époux ne serait pas admis comme cause de divorce de la part d’un mari ayant moins de vingt-cinq ans et d’une femme en ayant moins de ving et un, ni avant le terme de deux ans de mariage ni après celui de vingt ans de mariage.;
- Et que les époux devraient faire leur déclaration devant le juge, écouter ses observations, apprendre de lui toutes les conséquences de leur démarche ;
- Et qu’ils seraient tenus de produire les autorisations authentiques de^urs prèf^-'^feymèré' ou-autres-ascendants vivants ;
- Et qu’ils avaient à renouveler leur déclaration en personne, trois fois, de trois mois en trois mois ;
- Et enfin, qu’après l’expiration de l’année consacrée à l’accomplissement de ces formalités le divorce ne serait admis que sur la vérification la plus scrupuleuse de tous les actes ?
- Etait-ce là, je le demande, abandonner le sort de la femme mariée aux caprices de son mari ?
- Non, l’intérêt de la femme ne demande pas l’indissolubilité du mariage. Ce qui est vrai, c’est précisément le contraire. Car, dans l'état actuel de nos mœurs l’indissolubilité du mariage crée à celles qui sont mal mariées la plus intolérable de toutes les servitudes.
- Comparez les situations.
- Pour l’hom re, dans les unions mal assorties, le mariage est une contrainte ; pour la femme, il est une chaîne.
- L’homme trouve mille moyens de se soustraire à l’accomplissement de ses devoirs d’époux. La société dédaigne de s’arrêter à ses infidélités. Il peut même s'en faire gloire ; et, s’il a un pouvoir de séduction dont il lui plaise d’abuser, le titre d‘homme à bonnes fortunes pourra lui rapporter en jouissances de vanité de quoi le consoler du blâme de. quelques rares probités grondeuses. Pendant que la femme, que les lois ont, en quelque sorte, rivée à sa destinée, pleurera dans le silence du foyer désert un malheur dont la confidence même serait pleine d’amertume, .il affichera, lui, ses caprices, ses prétentions, ses conquêtes, et, avec tout cela, les tristesses mortelles et l’humiliation de l’épouse abandonnée, abandonnée et cependant toujours épouse.
- Voilà l’accueil que la société garde aux erreurs triomphantes du mari : quel accueil garde-t-elle aux faiblesses de la femme?
- Ah ! qui ne sait qu’ici l’opinion est sans pitié !... Malheurà la femme coupable, non pas même de corruption, mais d’un moment de défaillance. Pour elle, plus de repos, si ce n’est dans un certain monde d’où la richesse et l’élégance ont chassé la'sévérité des mœurs. Les femmes se détourneront d’elle avec insulte ou dédain, quelques-unes avec pitié. Les hommes se croiront autorisés à la poursuivre de leurs plus insolents hommages. Vainement donnerait-elle comme excuse de sa conduite son amour trahi, son foyer devenu solitaire, ses caresses brutalement repoussées, ses larmes raillées: elle a succombé; elle portera son châtiment jusqu’au tombeau.
- En butte à la fois au mépris qui la fuit et au mépris qui la poursuit, où trouverait-elle consolation et asilë f'Eirce qui concerne les femmes, touta une vie de repentir, de larmes, de vertus, ne suffit pas tou-
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- jours, aux yeux du monde, pour faire oublier une j heure d’égarement et la défaite d’un cœur séduit.
- Et quelle raison donne-t on pour justifier cette monstrueuse inégalité ? Prétendre que l’infidélité de la femme met des enfants étrangers dans la famille, au lieu que les désordres du mari sont pour la famille sans conséquence, n’est-ce pas se jouer des mots ? Si le mari n’introduit pas par ses désordres des enfants dans sa propre famille, il en introduit dans celle des autres. Pour la société considérée dans son ensemble, le résultat est le même.
- Le mariage est un contrat également sacré pour l’un et pour l’autre des deux époux, et parce que sa violation est surtout blâmable chez celui qui, dans sa famille, représente le pouvoir et possède la force.
- Rétablir le divorce, ce serait rendre au blâme public toute sa puissance ; alors seulement, il serait répressif avec intelligence et sévère sans cruauté.
- Voyez, en effet, ce qui se passe aujourd’hui. Souvent il arriva qu’on marie une jeune fille, sans s’inquiéter de savoir si elle aime l’homme que ses parents choisissent [pour elle Un bon parti se présente, cela suffit ; et un bon partit c’est, comme on sait, un homme qui a beaucoup d’argent, eût-il avec cela beaucoup de sottise et de vices.
- Quelques temps après la célébration du mariage ou la conclusion du marché, la jeune femme s’aperçoit qu’on la délaisse et qu’on l’outrage. Chaque jour lui révèle un vice nouveau dans celui qu’on lui a imposé pour mari; chaque jour vient ajouter à la vivacité de ses répugnances. Elle les avait cambattues d’abord: peu à peu elle arrive à les trouver légitimes. L’irrévocabilité du mariage donne aux injures, aux emportements, aux mépris dont la malheureuse femme est victime, tous les caractères d’une tyrannie qui lui paraît sans mesure, parce qu’elle est sans terme. Eh bien, lorsqu’elle aura longtemps étouffé les plaintes de son cœur ; lorsqu’elle se sera vertueusement aveuglée sur la profondeur de sa blessure; lorsqu’ou-bliant la violence primitivement faite à sa volonté, elle se sera épuisée en efforts douloureux pour faire au moins accepter son sacrifice ; lorsqu’elle aura renfermé au dedans d’elle-même le trésor de ses affections condamnées ; si l’on continue à rire de ses pleurs, à abuser de sa patience, à s’autoriser de son calme apparent pour accroître ses humiliations, n’est-il pas à craindre que le découragement ne la saisisse ; que sa douleur ne lui fournisse de dangereux sophismes, et qu’elle n’en vienne à considérer l'infidélité comme ùne protestation contre les despotisme ?
- M. de Bonald a dit, il a osé dire : « Touta femme
- séparée de son époux, même pour violence et mauvais traitements, devrait à l’avenir se retirer dans le sein de la société religieuse, seule société à laquelle elle appartienne encore. »
- J’entends 1 II faut que la femme outragée se renferme dans la retraite et se résigne ! se résigne ? Est-ce donc si facile ? Sans doute : il est des peines que le temps emporte et adoucit ; mais il en est qui, à force de tourner sur elles-mêmes, pour ainsi dire, creusent dans l’âme des blessures éternellement saignantes. Il est des chagrins qui s’avouent, qui se font partager, et qui trouvent à se répandre ainsi au dehors je ne sais quoi de consolant et de doux; mais il est des amertumes cachées, il est des ardeurs muettes qui sont le poison lent des cœurs, et qui dessèchent sans compensation, sans relâche, toutes les sources de la pensée et de la vie. Il faut que la femme outragée, avilie, persécutée, se résigne ? Mais on ne nous dit pas jusqu’où elle devra pousser le stoïcisme de cette résignation. On la condamne à la douleur : la condamnera-t-on aussi à la honte ? Si le mari a commis un crime : forcera-t-on la femme innocente à porter un nom flétri ? Elle appartient déjà aux vices de son mari : appartiendra-t-elle encore à son déshonneur ?
- On invoque contre le divorce l’intérêt des enfants. Si l’objection a quelque force, pourquoi ne pas interdire aussi les séparations de corps ? Les enfants risquent d’être bien plqs malheureux dans le cas d’une séparation qui ôte à leurs parents toute considération et les livre à tous les entraînements d’une vie illicite, que dans le cas du divorce, qui leur permet de retrouver au milieu de la société une place honorable et fixe.
- D’ailleurs, est-ce veiller d’une manière bien intelligente sur leur bonheur et leur moralité que de les retenir dans la famille lorsqu’elle est devenue le théâtre d’une lutte affreuse et de tous les instants ? Comment 1 alors même que les époux laissent éclater leurs antipathies ou leurs ressentiments dans l’amertume des reproches, la violence bruyante des accusations, l’emportement des querelles, on veut que les enfants restent là, toujours là, au risque d’avoir à prendre parti, chcse horrible, ou pour leur père ou pour leur mère ! Mais c’est donner à ces pauvres créatures une précocité désastreuse, c’est dévoiler à leurs yeux les plus hideux mystères de la société, à un âge où trop savoir des choses de la vie est quelquefois le plus grand des malheurs.
- Que le divorce ait des inconvénients^graves lorsqu’il a été prononcé, qui Le nie ? Mais cela même est une garantie contre l’abus possible de la faculté de divorcer.
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- Un père peut bien vouloir enlever leur mère à ses enfants lorsqu’elle a trahi ses devoirs : le fera-t-il sans hésitation, lorsque, au lieu de les trahir, elle les remplira avec courage et dignité ?
- Une mère peut bien vouloir priver ses enfants de leur protecteur naturel et premier ami, lorsqu’elle en est venue à ne plus voir dans leur père qu’un homme qui les pervertit par ses leçons et ses exemples; mais quand de tels motifs n’existent pas, ne trouvera-t-elle rien dans son cœur qui la retienne ? Eh quoi ! braver l’éclat d’un procès, affronter le ridicule, s’humilier devant la censure publique, ouvrir en quelque sorte aux regards des passants toutes les portes de sa maison, provoquer la dispersion d’une famille, tout cela est-il donc chose si simple qu’on en vienne à de semblables extrémités sur un frivole prétexte, par pur caprice ? Ne calomnions pas la nature humaine• Non-seulement il est faux de dire que le divorce serait une provocation continuelle à r* la rupture des mariages, mais on peut affirmer que | la crainte d’une demande en divocre agirait puissamment en beaucoup de cas, préviendrait bien des désordres et introduirait en général dans les familles un système de ménagements et d’égards réciproques incompatible avec un régime où. la femme est considérée moins comme la compagne de l’homme que comme sa propriété.
- Encore faut-il ajouter'que ce qui est forcé en devient d’autant moins tolérable. L’esprit humain est ainsi fait : trop de gêne et trop de laisser-aller mènent également à la licence, Montaigne a critiqué l’indissolubilité absolue du lien conjugal d’une manière charmante lorsque, en parlant du mariage, il a dit : « II en advient ce qui se voit aux cages : les oiseaux qui sont dehors désespèrent d’y entrer, et d’un pareil soing en sortir ceux qui sont dedans. »
- suivre.)
- LES FEMMES EMPLOYÉES DANS LES BANQUES
- On lit dans le journal La Femme de France :
- Le Crédit foncier s’est adjoint un personnel féminin. Des femmes y font avec succès certains travaux exécutés précédemment par des hommes, et les chiffres cités plus bas établissent qu’un service, qui, avec des employés—hommes fonctionnait mal, fonctionne bien avec des employés-femmes.
- L’administration occupe, de 10 heures à 5 heures, 44 femmes, dont :
- 36 employées à l’émargement des bordereaux,
- 4 employées à des travaux de copie.
- Des travaux de copie, on comprend immédiatement ce que c’est ; l’on sait moins ce que signifient ces mots : Vérification, émargement des bordereaux.
- Ces vérifications, ces classements, ces écritures se font par groupe de quatre personnes, dont le travail est solidaire. Calculer rapidement et sûrement est, dans ce service, une qualité absolument exigée, un retard ou une erreur dans le travail d’un employé arrêtant le travail de trois autres.
- Le service comporte 8 groupes de 4 personnes. L’un de ces groupes est composé exclusivement de femmes.
- Nous sommes entrés dans tous ces détails professionnels, afin de bien montrer que les travaux confiés à des femmes, au Crédit foncier, sont de véritables travaux de bureaucrates, des travaux d’écriture et de contrôle tout pareils à ceux que les employés-hommes exécutent, aux échéances de coupons, dans toutes les Sociétés qui ont émis des emprunts.
- En admettant les femmes, les filles, les sœurs de ses employés à devenir les collaboratrices de leurs maris, de leurs pères et de leurs frères, le Crédit foncier ne leur a pas encore accordé le bénéfice du même régime hiérarchique et administratif. Elles ne sont, jusqu’à ce jour, que des employées auxiliaires, payées à la journée, de 3 à 4 francs seulement, n’ayant pas droit à la retraite ; mais ces conditions modestes s’amélioreront, sans doute, avec le temps et les services rendus. S’il y a des préjugés contre l’admission des femmes à certains travaux, il y a, par contre, dans les grandes institutions, des habitudes de justice distributives qui sont une nécessité administrative. Dans les bureaux, c’est l’entrée, non pas l’avancement, qui est la grande difficulté pour les femmes. Qu’on leur ouvre ces portes inexorablement fermées, les augmentations viendront ensuite, tout naturellement et par la force même des choses.
- En introduisant le travail des femmes au Crédit foncier, M. Christophe a donné un exemple qui, sanctionné par le succès, sera souvent cité, fournira de bons arguments contre la routine et finalement sera imité.
- Jeanne Calotte.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
- 1
- 4 employées à la vérification des borderaux,
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- -Le numéro hebdomadaire 20 c. DIMANCHE 26 OCTOBRE 1879
- 2e ANNÉE, TOME 3 — N° 59
- JOURNAL
- DES REFORMES SOCIALES
- BUREAU PRINCIPAL
- A GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau d® Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sens quittance.
- Franc© Un an, . . .
- Six mois. . .
- Trois mois. . .
- 10 !. »» 6 »» 3 **
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »»
- Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente, 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures à M. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Situation des agriculteurs. — Semaine politique. — Notes d'un liseur.— Les journaux prussiens etla république française. — Le droit de vivre. — Le divorce. — La veine de mort. — Bulletin bibliographique. — Variétés.
- LA SITUATION DES AGRICULTEURS
- L’agriculture est la principale source de la richesse de la France. C’est elle qui fait affluer le plus de capitaux du dehors et qui occupe le plus de bras au dedans. L’industrie, malgré tous les développements qu’elle a pris dans notre siècle ne vient qu’au deuxième rang, et le commerce, lui, n’arrive qu’au troisième. Aussi peut-on dire que tout ce qui touche à l’agriculture, touche aux intérêts les plus vitaux du pays.
- Sully le pensait déjà lorsqu’il écrivait il y a Près de trois siècles : « Le pâturage et le labourage sont les deux mamelles dont l’Etat est alimenté. » Turgot le reconnaissait aussi, lui qui un jour imprimer sous la signature du roi ces mots significatifs : « Pauvres paysans, pauvre royaume. »
- Malheureusement nous perdons trop de vue cette vérité. Nous nous sommes habitués à dire ^Ue la Révolution a enrichi les paysans et
- nous ne nous demandons pas si leur situation d’aujourd’hui ne mérite pas d’être encore améliorée.
- Cette insouciance est regrettable. L’avenir de notre agriculture, et par conséquent celui de la France, peut avoir à en souffrir.
- La situation réelle des cultivateurs est ignorée des personnes étrangères à leurs travaux. Les habitants des villes sourient en haussant les épaules quand ils entendent les plaintes des « campagnards » ; les propriétaires ignorent ou feignent d’ignorer le sort de leurs fermiers et les médecins ou avocats qui oomposent la grande majorité du parlement ne sont pas toujours bien au fait des intérêts qu’ils ont à représenter. Combien de circonscriptions élisent des députés qui ne sont ni habitants ni propriétaires dans la circonscription, ou qui, s’ils le sont, ne sont au fait que des seuls intérêts du chef-lieu.
- C’est la conséquence d’une centralisation poussée trop loin. Les intérêts de Paris priment chez nous ceux de la province; les intérêts des villes-préfectures priment ceux du reste du département.
- La population rurale est trop sacrifiée à la population urbaine. On la regarde comme une bonne vache à lait qui se laisse traire sans rien dire. Pourvu que cette brave* population débourse chaque année 400 millions de francs d’impôts indirects et qu’elle paie en plus la presque totalité de l’impôt foncier, c’est tout ce qu’on demande. Elle est faite pour cela. Quant
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- LE DEVOIR
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- au fait qu’elle peut souffrir on s’en préoccupe médiocrement. Le ministre de l’agriculture est presque toujours négociant, un banquier..... quand il A?êst pas avocat. Les préfets, eux, sont presque toujours étrangers aux départements : on envôio dés Bretons en Corse, des Gascons en Picardie et des Normands dans le Languedoc.
- C’est absurde-, mais é’est comme cela.
- Il faut,, dit-onr empêcher les influences locales, duf-6n/pour y parvenir, sacrifier les intérêts locaux.
- On les sacrifie en effet, et radicalement.
- Encore- si les agriculteurs rencontraient chez le public une sympathie qui compensât l’indiffé-réAce officielle. Mais non. Le vieux préjugé aristocratique qui ne voit dans le travail de la terre qu’une occupation inférieure à toutes les autres est resté intact ou peu s’en faut. La bourgeoisie urbaine fait peu de cas des « campagnards », les ouvriers des villes ne voient dans leurs frères des champs que « des ruraux » et le dernier des gâcheurs de plâtre est convaincu dans son for inférieur qu’il est d’un rang plus élevé que l’agriculteur.
- Nous ne parlons pas de l’opinion publique en général car elle marche un peu à la façon du troupeau de Panurge ; le plus souvent elle modèle ses demandes sur celles de la presse, ne revendique que ce que la presse revendique et se tait sur tout ce dont la presse ne parle pas.
- Or, la presse dans les départements est la propriété des populations urbaines. Elle est lue par elles et faites pour elles. Les intérêts du laboureur y sont un peu négligés quand ils n’y sont pas oubliés complètement. Et d’ailleurs que peut la presse départementale auprès de l’autorité ? Rien ou fort peu de chose. Tous les journaux ayant une influence réelle,sont réunis à Paris, c’est-à-dire dans la ville de France où l’on se préoccupe le moins des intérêts agricoles. Et pour comble de guignon, les organes parisiens influents sont presque tous entre les -mains de gens fie lettres fort peu au fait des intérêts de la province et fort peu désireux de le devenir.
- Comment s’étonner qu’en présence d’obstacles aussi multiples les cultivateurs ne puissent, arriver à faire écouter leurs griefs et à faire [
- naître pour leur situation les sentiments d’intérêt Auxquels ils ont droit.
- I Et cependant cette situation devient de jour én jour plus difficile. L’absence de crédit agricole, le# impôts écrasants dont est frappé le cultivateur, son manque dé confiance dans les - procédés nouveaux, l’infériorité de son outillage par rapport à'celui d’autres pays, le coût excessif de la main-d’œuvre, la défectuosité et la cherté du système hypothécaire, l’insuffisance des bras résultant du service militaire obligatoire, le trop petit nombre de voies de communication rapides, la cherté des tarifs de chemins de fer, enfin et surtout le prix réellement exorbitant des fermages, prix qui s’élève au fur et à mesure que les efforts du fermier Ou les travaux dé vicinalité augmentent la valeur du sol, toutes ces difficultés et d’autres encore semblent se donner le mot pour rendre impossible l’existence de l’agriculteur.
- Les producteurs de céréales Sont les plus à plaindre de tous, car en outre de toutes’les difficultés précédentes, ils ont encore à souffrir de la concurrence américaine.
- On comprendra facilement qu’il ne nous est pas possible, dans un seul article, d’examiner un problème dont les données sont si multiples, aussi nous bornerons-nous pour aujourd’hui à ce qui a trait à la concurrence américaine. Une fois cette question étudiée, l’examen des autres nous deviendra plus facile.
- Concurrence américaine.
- Un économiste anglais des plus distingués, M. Shaw-Lefèvre, membre du Parlement et l’un des leaders du parti libéral, a recherché les causes du développement subit de la concurrence américaine en matières de céréales. Il vient de publier un mémoire résumant ses études, mémoire conçu dans le but d’éclairer les intérêts des agriculteurs anglais, mais qui, malgré cette destination spéciale, est plein de renseignements statistiques précieux pour notre pays.
- D’après M. Shaw-Lefèvre, la production américaine des céréales s’est développée subitement . ensuite de circonstances tout à fait excepti°n'
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- f]]eS. Il est présumable qu’elle s’augmentera L.0re, mais en moins forte proportion. Par bre, il est certain qu’elle ne diminuera pas Lant les années prochaines ; il sera donc sage [compte** avec elle. Les circonstances qui ont Lié tout d’un coup à la culture des céréales L extension. inouïe ne se reproduiront vrai-Lblablement plus, mais rien ne paraît devoir Lrjr contre elles, du moins durant un certain
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- loin se laisse facilement gagner par ces concluons si Ton étudie les faits énumérés et les Lleaiix statistiques présentés à l’appui.
- La situation économique des Etats-Unis, de-lis une dizaine d’années, dit M. Shaw, a subi L fluctuations, tout ce qu’il y a de plus acci-Intées.
- I Durant les quatre années qui suivirent la lerre civile la prospérité des États-Unis parut Impromise. Ce ne fut qu’en 1869 qu’un meil-lir avenir s’annonça. De puissantes compares de chemins de fer s’organisèrent, et, à la Ireur des millions et des millions d’acres de Irres domaniales que le Congrès leur distribua llitre de subvention, on les vit entreprendre, travers des pays jusqu’alors inhabités et pres-e inconnus, la construction des plus gigan-fcjues voies ferrées dont l’industrie humaine lisse se faire honneur.
- Des bords du Missipipi à ceux du Sacremento de l’Orégon, des rives du Golfe du Mexique à les des Lacs du Saint-Laurent, un réseau lossal fut construit. Durant l’espace de quatre Prées, de 1869 à 1872, 17,000 milles de che-Isde fer furent livrés à la circulation.
- IQue l’on juge de l’activité inouïé' que ce dévoilement subit des railways donna à l’indus-Ie métallurgique. La main d’œuvre haussa et majorité des immigrants se jeta sur l’indus-Pdu fer.
- liais une réaction ne tarda pas à se produire, fut terrible. La seule année 1878 vit par les créanciers 7000 milles de che-f8 fer appàbtënaiit à dés compagnies en future; les usines métallurgiques se ferrât; des milliers et des dizaines de milliers |'f^vailleurs du fer se trouvèrent sans gagne f,!1‘ Force fut pour eux de se retourner d’un
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- re cete. On vit alors cette nombreuse popu-
- lation, rejetée par les manufactures, se porter en foule vers les contrées nouvelles que les che-mins dé fer avaient rendues accessibles. Le bon marché extrême du sol et lès facilités que donnent les ëngins perfectionnés, imprimèrent à l’agriciilture un essor nouveau et une faveur qui n’a pas cessé de s’accroître. Des superficies immenses furent emblavées, surtout dans l’ouest, où la production du froment1 est aujourd’hui quatre-vingt fois plus forte qu’elle ne l’était il y a 30 ans.
- La production totale du blé aux Etats-Unis est aujourd’hui dé 430 millions de boisseaux par an, ce qui permet à ce pays, une fois ses propres besoins satisfaits, d’exporter en Europe 90 millions de boisseaux. Bien que l’Angleterre a elle seule consomme plus de la moitié de cette exportation, la France en abébrbtî une quantité considérable.
- Il est facile de comprendre qu’un développement agricole dû à de semblables causes n’entrera, pas du moins avant un certain temps, dans une période de décadence. Les bras qui ont délaissé les travaux industriels pour se consacrer à l’agriculture n’abandonneront pas de si tôt les terres qu’ils ont fertilisées et dont le rendement est certain pour aller se jeter de nouveau dans les incertitudes des travaux industriels. Les ouvriers devenus propriétaires ne renonceront pas de si tôt non plus aux avantages de leur qualité de propriétaires pour redevenir ouvriers.
- Un fait cependant pourra se produire aux Etats-Unis. Le succès obtenu par l’emblave-ment de terrains nouveaux pourrait bien attirer des colons plus nombreux encore ’T on défrichera davantage ; il faudra faire appel à beaucoup de bras et si ces bras ne se trouvent pas disponibles juste à point la main d’œuvre renchérira.
- Ce jour là, la concurrence américaine ne sera plus à redouter pour l’Europe, mais ce jour là peut se faire attendre, et avant qu’il vienne que seront devenus nos producteurs de céréales si le progrès agricole français, la création de voies de communication nouvelles et l’abaissement des. prix jle transport _n’ont pas triomphé des difficultés.
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- Ils seront ruinés.
- Nous savons bien ce que l’on a proposé. On est venu dire : « Il n’y a qu’une chose bien simple à faire ; prohibez l’entrée des blés étrangers ou tout au moins frappez les à la frontière d’un droit si fort que leur prix de revient à l’intérieur soit plus élevé que le prix des blés français.»
- C’est en effet tout ce qu’il y a de plus simple. Seulement il faut tenir compte de ceci : interdire l’entrée des blés étrangers, c’est faire hausser le prix du blé à l’intérieur ; or, quand le blé hausse le pain hausse aussi et quand le prix du pain s’élève, la valeur de tous les produits et le taux de la main d’œuvre s’élève pareillement. Il en résulterait tout simplement ce fait : *
- D’une part le cultivateur vendra sa récolte plus cher ;
- Mais d’autre part elle lui coûtera une main d’œuvre plus élevée et il aura en plus à payer tous ses achats plus chers.
- Un exemple rendra évidente la vérité de notre affirmation.
- son fermier, ne manquerait pas de hauss prix du fermage.
- C’est là.... mais n’anticipons pas. Cesa»iSSe ments des propriétaires à l’égard de leurs fep mi ers demandent à être examinés avec s0;n
- Nous en ferons l’objet d’une étude spéciale
- Il nous suffisait pour aujourd’hui d’établjj que les mesures protectionnistes ne seraient cl’une efficacité réelle.
- Nos agriculteurs doivent se familiariser dà aujourd’hui avec cette idée et chercher l’amé lioration de leur sort ailleurs que dans des me sures de ce genre.
- Il nous paraît urgent que la presse agite ce questions trop longtemps négligées. Les a»ri culteurs constituent la classe la plus nombreus de la nation. Ils ont droit à toute la sollicitud du gouvernement et à toute la sympathie de personnes qui s’intéressent à l’amélioration di sort des travailleurs. Il serait injuste de le tenir dans l’oubli. En ceci comme en tout, 1 meilleure politique sera celle qui s’inspirerai mieux de l’équité. Ed. Champury.
- XJ h désastre artistique.
- Le blé se traite maintenant à Paris à raison de 36 fr. les 100 kilogs et les farines de 73 à 79. Au mois d’Avril dernier, les blés valaient 24 fr. et les farines de 58 à 60. L’augmentation est sensible, mais elle le serait bien davantage encore si l’Etat avait accordé l’augmentation des droits de douane que demandait au mois de mai dernier la Société des agriculteurs. Le prix du pain aurait subi une hausse excessive, la récolte ayant été mauvaise, et la nation toute entière aurait souffert de la mesure prise en faveur de quelques-uns. Les mêmes agriculteurs qui auraient eu déjà le malheur d’avoir une faible récolte auraient encore la charge de devoir payer plus cher la main d’œuvre et de devoir acheter à des prix plus élevés tous les produits dont ils auraient eu besoin.
- Enfin, notez bien ceci, même en admettant que le supplément de vente qu’encaisserait le cultivateur fût plus élevé que son supplément de débours, cela ne suffirait pas à améliorer sa position, car au premier renouvellement de bail, le propriétaire, profitant de l’aisance de
- Toutes les personnes familières avec les merveillf de la peinture réclament depuis longtemps que l«s (a bleaux ou fresques de maîtres qui existent dans le églises soient transportés dans des musées. Les sacris tains, par ignorance ou par paresse, laissent détériore dans les églises d’incomparable^ peintures qui, dan les musées, seraient l’objet de toute la sollicitude de directeurs.
- On sait qüe les merveilleux Rubens de la cathédral d’Anvers se détériorent de jour en jour et que des dé gats tout aussi désastreux sont signalés à Venise. Rome et à Milan. Voici maintenant qu’une des plu inappréciables merveilles d’art de Florence est mena cée de destruction. Nous lisons en effetdans l’Ar/^
- « Par suite du mauvais entretien d’une conduite d’eau une infiltration très sérieuse s’est produite dans le mu sur lequel est peint la Madonna del Sacco, cette fresçu sublime d’Andrea del Sarto. Il eut fallu prendre des m_ sures immédiates pour sauver ce chef d’œuvre. On a \als7 l’eau envahir graduellement la peinture; déjà la tém saint Joseph n’existe plus qu’à l’état de souvenir, e merveilleuse figure de la Vierge se devine plus qu ne se voit. Cet état de choses s’aggrave chaque jour, le sacristain qui vous introduit dans le cloître JoUs avec le plus beau sang froid que la fresque esl fondèment altérée qu'elle ne lardera pas à dispo.ra^ entièrement. , ^
- « Laissera-t-on compléter pareil crime, car ceuj-un et un très grand, sans rien tenter pour arrêter le Si la fresque d’Andrea reste plus longtemps sur ce ^ absolument et irrémédiablement gâté, il n’y a ] lusion à se faire, on doit la regarder comme dén ^ ment perdue à brève échéance. Il faut donc PL sans retard à l’enlèvement, pour conserver au mo ^ précieux restes d’une des plus parfaites créatio génie humain. »
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- ouvre la porte au plus scandaleux arbitraire, nous concevons à merveille que l’Etat oblige à l’obéissance et au respect les fonctionnaires qui méconnaissent leurs devoirs. Dans cet ordre d’idées l’énergie de la part des gouvernants est digne d’approbation.
- Lorsque, par exemple, sous la République, vingt-deux maires ou adjoints du Bocage vendéen se réunissent dans un banquet à la Roche-sur Yon, pour célébrer l’au-niversaire du comte de Chambord, et qu’ils y font des discours et y signent une adresse au prétendant, ces fonctionnaires commettent un délit professionnel, qui appelle une révocation. En tant que simples citoyens, ils auraient eu le droit d’agir à leur guise dans une réunion privée. Mais en acceptant la fonction de représentant, dans leur commune, du gouvernement républicain, ils s’étaient interdit à eux mêmes la faculté de manifester contre la République.
- Ils sont en faute, et leur révocation n’est pas seulement justifiable ; elle est obligatoire. Autant faut-il en dire d'un maire et d’un adjoint du Var, qui, dans un banquet auquel ils assistaient, ont autorisé une demande de substitution du drapeau rouge au drapeau national. Ces messieurs, ainsi que le maire de Virelade, M. Ca-rayon-Latour, sénateur légitimiste de la Gironde, qui appelait le retour du drapeau blanc, ont prouvé qu’ils ne comprenaient pas ou ne voulaient pas comprendre le devoir inhérent à leurs fonctions. Il y avait donc nécessité de les révoquer. C'est ce qu’a fait M. le ministre de l’intérieur et on ne saurait l’en blâmer. Au lieu de poursuivre des journaux, M. le ministre de la justice ferait beaucoup mieux de s’occuper des moyens de reformer le personnel des Cours, des Tribunaux,des Parquets qui vont se mettre à la chasse des socialistes et fermer les yeux sur les menées insolentes des partisans de l’empire et de la royauté, ou des seïdes du cléricalisme.
- Au reste, nous estimons que là principale difficulté pour le gouvernement n’est point dans la politique intérieure, mais dans la politique extérieure qui traverse, en ce moment même, une période critique. L’Europe est dans un de ces « moments psychologiques » dont tirent parti ceux-là seuls qui ont de l’œil et de la main, qui voient juste et savent agir promptemen t. Le rapprochement, à coup sûr bien imprévu, de l’Allemagne et de l’Autriche, a déplacé le centre de gravité de l’équilibre européen et créé une situation nouvelle. Voilà qui est autrement grave que l’élection de Javel ou les articles de la Marseillaise et qui mérite davantage d’attirer l’attention du gouvernement.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- [9ttvement réactionnaire. — Ainsi qu’il K s’y attendre, en présence de la mobilité de l’opi-- nul>lique en France, et du défaut d’esprit de suite caractérise la politique gouvernementale, un mou-flt assez accentué de réaction s’est produit après Manifestations auxquelles ont donné lieu l’élection Lel et les obsèques de deux amnistiés, décédés à ; dans les premiers jours de leur arrivée. Les dis-spassionnés qui ont été prononcés sur ces tombes, Lnmentaires violents dont la Marseillaise a accom-les résultats du scrutin du 15e arrondissement, Mé les alarmistes dont les terreurs réelles ou te5 0nt fini par entraîner le ministère dans la voie .répression. La Marseillaise et le nouveau conseil-«unicipal élu ont d’abord été déférés aux tribunaux; peu de jours après, à la suite de divers conseils de jet où les discussions ont été, paraît-il, fort vives, urnal officiels, publié une circulaire adressée parle ;Jdes sceaux, ministre de lajustice. aux procureurs >aux. Cette circulaire dénonce aux Parquets les Jes nouvelles que répandent certains journaux, les !pes dirigées contre la constitution, les manifesta-! factieuses et les provocations qui se produisent fies réunions, dans des discours, et par des publias de toute espèce. Le ministre de la justice dé->que de pareilles pratiques, « si elles étaient tolère tarderaient pas à porter atteinte à l’autorité des a inquiéter les populations et à compromettre les fHs du pays. » En conséquence, il invite les propre généraux à déférer aux tribunaux les discours, sou actes qui leur paraîtraient contraires aux lois nceptibles de répression.
- ,ilà donc le gouvernement inféodé de nouveau à la que de répression et lancé à corps perdu dans la des procès de presse, après avoir fait déclarer officient qu’il a laisserait tout dire » le cabinet, tire •.a arsenal toutes les armes surannées mais toujours niables qu’ont fabriquées depuis quarante ans les is régimes despotiques que la France a dû subir, louveoient de recul a produit une sensation pénible «chez ceux qui admettent que le gouvernement «adroit de se défendre contre les entreprises de ses maires. Voilà les procureurs généraux invités à sé-sec énergie. Pense-t-on que les tribunaux appli-nntavec une sereine impartialité les lois qu’on -:iinopinément de tirer de l’oubli? Un fait répon-* cette question. Le Pays poursuivi pour avoir in-t un maire de la République est acquitté par les tes magistrats qui condamment M. Humbert à six ®de prison et 3,000 francs d’amende et le gérant de b’Millaise à un mois de prison, à 7,000 francs d’a-feetà la suspension du journal pour quinze jours.
- Eidis qu’on frappe si cruellement des publicistes ùes inculpés d’outrages à la magistrature etd’im-on d’écrits signés par un personnage privé de ses Apolitiques — une lettre de Rochefort — on tolère Cnion, organe légitimiste, déclare publiquement *République de M. Grévy est entourée du « rné-1 de tous les honnêtes gens. » ÿl~ce point là une iniquité flagrante et n’est-il pas ‘•dble de penser qu’après neuf ans de République le ?Pe de l’égalité des citoyens devant la loi est à ce méconnu ? Puis qu’on veut faire de la répression en ^ de presse, ce que le Devoir réprouve hautement, ^rait-il pas, au moins, que les ennemis de la Ré-qui insultent tous les jours le régime établi ‘Aillent à sa chute fussent les premiers punis et le prennent ? La faute commise par le ministère est " Puisse la République ne pas la payer ?
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- l^ocation de maires. — Si nous sommes ^au système de répression de la presse qui est et qui, surtout avec la législation actuelle.
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- La décentralisation en Algérie. — Les
- journaux d’Alger nous apportent une circulaire du gouverneur général qui tend à décentraliser l’administration algérienne, dans une certaine mesure. On sait qu’il existe à Alger une direction générale, organisée comme un ministère, et exerçant à peu près sur l’administration départementale là même direction et le même contrôle que les ministères en France. On se plaint beaucoup en Algérie, surtout dans les deux départements d’Gran et de Gonstantine, dont les chefs-lieux sont à une centaine de lieues d’Alger, des lenteurs et des difficultés qu’apportent aux affaires locales l’intervention trop minutieuse de la direction générale.
- M. Albert Grévy, dans sa circulaire, manifeste l’intention d’établir une répartition des affaires qui laisse davantage à l’initiative du préfet et restreigne l’action de la direction générale. Les départements gagneront à cette réforme ; les affaires seront mieux étudiées sur place, car on n’administre bien que de près, et elles seront plus rapidement expédiées.
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- I^e discours de lord Salisbury. — Gomme nous l’avons dit, on attendait avec quelque impatience en Angleterre, et avec intérêt en Europe, le discours que devait prononcer vendredi soir, dans un banquet, à Manchester, le marquis de Salisbury, ministre des affaires étrangères. Quelle politique l’Angleterre va-t-ell§ suivre à l’avenir ? Voilà la question du jour.
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- Le discours du ministre n’y répond pas directement. Le but de la politique anglaise, a dit le ministre', est la sécurité de l’empire anglo-indien en face des progrès de la Russie en Asie. Elle se propose la défense de l’Empire et non la domination de la haute Asie. Tout cela ne nous apprend pas si l’intention du gouvernement est d’occuper, à. titre permanent, une partie des Etats de l’émir.
- Sur la qnestion d’Orient, voici la position prise par le ministre. La politique anglaise a eu pour effet de substituer le traité de Berlin au traité de San-Stefano. Celui-ci, en créant une Grande Bulgarie, qui aurait été sous l’influence des russes, ouvrait à la Russie la route de Constantinople et de la mer Egée. Le traité de Berlin ferme au contraire cette route aux Russes.
- Les Turcs, avec leurs qualités militaires, peuvent, s’ils consentent à se réformer, opposer, d’après lord Salisbury, une barrière insurmontable aux invasions russes. Mais s’ils se montraient inférieurs à leur tâche, alors l’Autriche, maintenant installée à Novi-Bozar, aurait la mission d’intervenir et. a ajouté l’homme d’Etat anglais, en faisant allusion à l’entente austro-allemande, l’Autriche ne serait pas isolée. Il est donc bien entendu — > nous enregistrons le fait sans le discuter— qu’aux yeux: du gouvernement britannique, les deux faits qui ont suivi le traité de Berlin, c’est-à-dire l’occupation austro- hongroise de la Bosnie, de l’Herzégovine et du Sandjak de Novi-Bazar, et enfin l’entente austro-allemande, sont dirigés contre la Russie, qu’iis ont pour but de lui fermer la route de Constantinople, qu’ils paraissent au ministère anglais, suffisants pour atteindre ce but. et qu?en conséquence, l’Angleterre se réjouirait d’un traité austro-allemand, parce que ce traité écarterait, à tout jamais, d’après lui, les Russes de Constantinople ; ce qui est le but principal de la politique anglaise.
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- La réponse de l’opposition anglaise. —
- Le discours^ de lord Salisbury ne restera pas sans réponse, et l’opposition anglaise relèvera le défi que lui a jeté le ministre des affaires étrangères. On annonce pour le 24 de ce mois un discours de lord Hartington, le chef du parti libéral, et probablement aussi de M. Bright. Déjà un autre député de l’opposition, M. Childers, a harangué ses électeurs du comté d’York, et tracé un tableau fort sombre de l’avenir, en réponse à l’optimisme de lord Salisbury : « L’alliance de l’Allemagne « et de l’Autriche, a dit M. Childers, arrive au moment « même où l’Autriche et l’Allemagne répudient à ldn-« térieur la politique libérale en renvoyant les ministres « libéraux, et il semble, à des symptômes qui ne sont « que trop évidents, que la première au moins de ces « deux puissances cherche en ce moment même de nou-« veaux champs pour son ambition. L’allemagae a aidé « la Russie à Berlin en 1878, pour la récompenser de « son aide en 1870. Elle aide aujourd’hui l’Autriche à des « annexions pour pouvoir, plus tard, réclamer l’aide1 de « l’Autriche..... Ce que l’Italie a1 été en 1815, la Turquie « va l’être maintenant. Les nationalités opprimées par « la puissance ottomane vont, paraît-il, n’être affranchies « que pour devenir les esclaves de l’Autriche, et je me « hasarde à prédire que, si nous avons vu l’Italie lutter « cinquante ans pour sa liberté, de même cette généra-« tion et la suivante verront la question d’Orient traver-« ser des phases bien plus dangereuses qu’aucune de « celles qui se sont suivies jusqu’à présent » 1
- Ce langage trouvera sans aucun doute de l’écho dans le parti libéral lorsque viendront les élections prochaines! ’ - • • ,,J‘ il
- Les affaires d’Egypte. — On annonce que les deux contrôleurs généraux de la dette égyptienne ont encore retardé leur départ pour l’Egypte, êt ne'se rendront à leur poste qu’au mois de novembre. Ils voudraient, dit on, Uaisser passer l’échéance du prochain coupon avant d’entreprendre leur mission.1 Nous ignorons si mette explication est ou non fondée, mais il serait désirable que le départ de ees fonctionnaires ne
- fût pas trop longtemps différé. On peut avoir des divers sur l’utilité d'une intervention des puissan*1 dans les affaires administratives et financière^ l’Egypte; mais, une fois qu’il a été décidé d'organiSpr^ contrôle, ou d'en faciliter l’organisation, il semble durable que ce contrôle ne chôme point pendant desa entiers. Autrement on n’en aurait que les inconvém^ et la responsabilité morale, sans en recueillir les tages. 4:1
- •k
- * *
- La question agraire en Irlande. „ -
- question agraire, sur laquelle nous insistiohs rêce1' ment pour signaler la gravité des conséquences gu'^î peut entraîner pour l’Angleterre, menace de provon» une agitation redoutable, avec laquelle le gouverneme peut avoir bientôt à compter. A Navan, en Irland M. Parnell, le député obstructionniste, vient de pronoï cer, dans un meeting, un discours d’une grande vf lence, pour engager les fermiers'à refuser leur dû ai! propriétaires.1 ^ u
- Les journaux anglais nous apprennent que ces y rôles ont été accueillies par les cris de : « A bas les pn priétaires !» — « Nous les abattrons à coups de fusil' — « Nous leur enverrons du plomb comme à Talbot Ce n’est pas là une vaine menace, car à Wornespoin dans le Devonshire des placards menaçants ont é affichées.
- Les meetings de Navan n’ont pas été les seuls, fi v eu des réunions populaires dans cinq ou six distric d’Irlandè.' 'A ces assemblées, on a vu porter des bai nières avec des devises telles que celles-ci : « L’Irlaai aux Irlandais. — A bas1 lès requins propriétaires. . Notre revendication grandira — Souvenez-vous de 41 Les assistants avaient, en général, des ceintures vert ou rameaux d’arbres verts 'comme insignes.
- A Armaghdown, un ancien fénian, M. Davitt, esta, jusqu’à annoncer pour cet hiver la marche de 2ô0.u Irlandais sur Dublin, en déclarant qu’il se chargeaiii trouver 100,000 combattants dans le comté de Cyi naught. °
- il est cependant des meetings où l’on s’est appliqué discuter la question sans divagations ni cris séditieu Par exemple celui de Newporti, comté de Tipperar Dans cette réudion, on a réclamé très pacifiquement substitution du droit romain au droit'anglais, une i duction du taux du ferfnage,' plus1 de fixité dans 1 rapports du fermier avec le propriétaire, l’abolition : droit d’ainesse et une foule d’autres réformes.
- Malheureusement, comme nous l’avons dit, i Beasconfield est sourd à tout projet de réforme. Ct ainsi qu’agît M. Guizot, en 1847.' On sait ce qui s'enr
- suivi. ' 1
- * *
- La polit Icjvio aatt* chienne. — Tout nal Tellement,' le baron dé Haymérlé, en prenant le pour a adressé une circulaire aüx agents de l’Autrick l’étranger. Cette circulaire est datée du 9 octobre. • nouveau ministre déclare que sa tâche sera de cot. nuer l’œuvre du comte Andrassy. Il tient à donuer. surance qüe cette politique répondant le mieux intérêts du pays ne subira aucun changement. Le b-. de Haynierlé cherchera à consolider l'œuvre du - J de Berlin. Il aura toujours en vue les intérêts miques de la monarchie, et, marchant dans cette il croit pouvoir compter sur le concours et l’appif1 puissances. Il fera tous ses efforts pour maintenu bons rapports avec l’étranger. J1 apportera dans sesfc tions un esprit de conciliation et de bienveillante ' sidération. Les représentants de i’Autriche-Hongrl® autorisés à communiquer cette circulaire aux cap* près desquels ils sont accrédités. • . , •
- Toute cette prose officielle est, en somme, Dr nale. C’est au reste; le propre de semblables écru-^ y Le groupement dés partis*dans le reichsratn miné et le résultat est moins défavorable au Taaffe qu’on pouvait le croire. L’élection du ronihi comme président de la Chambre n’a eu au signification,‘bien qu’irsojt partisan fie Gobfû
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- - dualiste, car ce choix a été le résultat d’un compromis entre la gauche et la droite ; mais cette dernière a obtenu uue majorité d’une vingtaine de voix dans l’élection des deux vice-présidents: MM. Smolka* député polonais, et Gœdel-Lanuoy, qui était l’an dernier commissaire autrichien à l’Exposition universelle de Paris. Le sort du cabinet n’apas été compromis dès la première rencontre, mais il ne sera assuré qu’au cas où. le comte Taaffe réussirait à constituer un parti intermediaire qui l’affranchirait de sa dépendance absolue vis-à-vis de la droite. Dans le cas contraire, le comte Taaffe sera obligé, pour se maintenir au pouvoir, d’éloigner du ministère M- Stremayr et les derniers éléments constitutionnels qu’il renferme.
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- * *
- L’alljiince austro-alleuiamle. — Depuis le voyage du prince de Bismarck à Vienne, les journaux allemands et autrichiens • en sont à discuter cette question : Un traité d’alliance défensive a-t-il été conclu entre l’Allemagne et l’Autriehe-Hongrie. La Nouvelle Presse libre de Vienne, la Gazette de Cologne disent oui : la Presse de Vienne, qui est ministérielle, dit non, ainsi que plusieurs journaux importants.
- Lundi dernier, la Gazette de VAllemagne du Nord, qui est la première des feuilles officieuses de Berlin, a dit à son tour son mot. C’est à. propos du discours de lord Salisbury, dont nous avons traduit le passage relatif à l’entrevue à Vienne du chancelier allemand et du comte Andrassy. Que l’entente intervenue à Vienne ait pris la forme d’un traité en règle, ou qu’elle ait été conclue verbalement, la différence est sans intérêt dans la pratique, 4it la Gazette de l'Allemagne du Nord ; il y a entente, et ce mot dit tout.
- Comme on le voit, la feuille officieuse ne dément ni n’affirme l’existeuce d’un traité ; elle indique seulement que, traité signé ou non, l’alliance, à son avis, est virtuellement faite.
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- Mort (lu comte de lïulow. — Nous avons appris la mort de M. de Bulow; directeur du service diplomatique sous le prince de Bismarck, et ministre de Prusse. Les journaux allemands disent que ce diplomate, qui était le bras droit du chancelier, a succombé à l’excès du travail. Prussien de naissance, M. de Bulow avait été au service du Danemark. Il avait été ministre des affaires étrangères à Copenhague, et il était, en 1852, le représentant du Danemarck à Francfort, lorsque M. de Bismarck, y représentait la Prusse à la diète germanique.
- Il passa au service prussien en 1862, deux ans avant la guerre que'la Prusse, son pays d’origine, fit au Danemarck, son pays d’adoption ; ses connaissances pratiques d’ancien ministre danois durent rendre ses services très précieux à la Prusse dans sa guerre.contre le Danemarck.
- On sait qu’au congrès de Berlin, M. de Bulow fut le second plénipotentiaire allemand. Cette mort ouvre la question de succession au ministère des affaires étrangères. Jusqu’ici on met en avant les noms de M. le comte F. A. d’Eulenbourg. actuellement ministre de l’intérieur, el de M. de Radowitz, qui est ^éjà chargé provisoirement de toutes les relations officielles avec le corps diplomatique résidant à Berlin.
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- L’Allemagne et les Petite-Etats. — La
- commission des affaires étrangères du conseil fédéral allemand a été convoqué assez inopinément ces jours derniers. Cette convocation a causé, paraît-il, une vive impression à Berlin. Elle a amené, en effet, le déplacement des trois premiers ministres des royaumes de Bavière, de Wurtemberg, dp Saxe et du grand duché de Bade qui sont de droit membres de la commission. On s’est plu à Berlin à attribuer à cette réunion des motifs plus graves; on a dit que la commission avait été convoquée "pour recevoir communication d'un traité formel d?aliiance défensive de l’empire d’Allemagne et
- Ide l’empire d’Autriche-Hongrie. Rien de tout cela n’était exact En effet, la convocation a eu lieu, non pas .sur l’initiative de M. de Bismarck, mais sur la demande de la Bavière. Cet Etat, limitrophe de l’Autriche, avait tout intérêt à avoir des éclaircissements sur les conférences de Vienne, non-seulemen^ au point de vue politique, mais principalement au point de vue commercial. En Bavière, en Wurtemberg, en Saxe, et dans le duché de Bade, où dominent les idées protectionnistes, où l’industrie locale ne serait guère capable de soutenir une lutte, à conditions égales, contre l’indusirie autrichienne, on a été fort effrayé à la nouvelle de la conclusion d’un vaste zollverein, comprenant toute l’Allemagne et toute l’Autriche, et où il était même question de faire entrer la France avec ses immenses ressources productives. Ce sont ces inquiétudes manifestées par la Bavière, au nom des autres Etats confédérés du Sud, qui ont décidé le gouvernement allemand à convoquer extraordinairement, à Berlin, ce qu’il n’avait pas fait pendant toute la durée de la guerre d’Orient, la commission des affaires étrangères du conseil fédéral allemand, afin de dissiper les craintes et afin d’obtenir son approbation de la base adoptée à Vienne pour les négociations commerciales entre l’Autriehe-Hongrie et l’Allemagne.
- Ajoutons que, si l’on en croit une dépêche* les ministres des pays ci-dessus désignés, ont fini par se déclarer parfaitement satisfaits des arrangements préparés par M. de Bismarck. »
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- Élections en Al suce-Lorraine. — Le
- feld-maréchal Manteuffel vient de faire en Alsace-Lorraine une tournée sur laquelle il convient que nous soyons sobres d’appréciations ; mais nous pouvons dire que le nouveau gouverneur des provinces conquises n’a pas reçu l’accueil qu’il attendait. A Strasbourg, par exemple, le conseil municipal a refusé son invitation à dîner. Les élections pour le Landesauschauss, auront lieu probablement le deuxième dimanche de décembre. La session s’ouvrirait alors le deuxième mardi de janvier.
- :On sait que le mode adopté est à peu de chose près celui qu’on emploie pour l’élection des sénateurs, c’est-à-dire que ce seront des délégués des communes qui auront la mission d’élire de nouveaux députés. La réunion de ces délégués aura lieu au chef-lieu de canton ou kreiss, administré par un kreissdirector. .Gomme nous l’avons déjà fait connaître aussi, ce seront ces fonctionnaires qui vont travailler pour leur compte personnel. Ge seront encore eux qui présideront je scrutin. Ils commencent déjà la campagne en mandant les maires des petites localités dans leur cabinet, afin de leur donner des instructions. Nous verrons si ces abus de la candidature officielle — poussée à un degré qui ne s’est jamais vu — produira l’effet qu’ils en attendent. Quant à nous, nous en doutons fort. Nous engageons seulement le parti de la protestation à avoir les yeux bien ouverts le jour du scrutin.
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- La politique (lu Vatican. — L’Italie assure que le pape Léon XIII vient de confier à quatre commissions, composées des cardinaux et des prélats les plus hostiles, le soin d’examiner les questions très importantes, travail qui permettra à la curie romaine de surmonter les difficultés actuelles et de faire disparaître les abus existants.
- Les questions à l’étude seraient les suivantes : Réforme dans l’administration extérieure pour compléter les économies ; réforme de tout le personnel des palais apostoliques et des autres administration du Vatican ; plan de conduite à tenir envers tous les souverains et les gouvernements étrangers ; réforme des constitutions apostoliques à l’effet de réprimer les abus que l’usage a introduits dans l’Eglise catholique, et que les exigences du jour ne permettent plus de tolérer.
- De ces questions, la plus délicate, dit l'Italie, est la troisième, qui est relative à la conduite à tenir vis-à-vis des souverains et des gouvernements étrangers ; mais Léon XIII « est fermement décidé à donner à la politi-
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- que du saint-siège une direction nouvelle destinée à rendre plus facile et plus sûre le gouvernement de l’Eglise dans quelque partie du monde que ce soit. » Toutefois, le pape veut que rien ne soit changé en ce qui touche les principes et les doctrines ; mais, quant à la forme, « il tient à ce qu’on se conforme aux exigences du temps. »
- En d’autres termes, la papauté continue à professer les principes du Syll&bus touchant la démocratie, le suffrage universel et toutes les libertés chères aux so ciétés modernes, mais on laissera dormir les anathèmes du vicaire infaillible du Christ, qui ne troublent plus personne et n’augmentent pas le prestige dusaint-Siége. Il faut avoir l’air de se résigner, en attendant des jours meilleurs. Cette résignation forcée ne trompe d’ailleurs personne.
- Crise ministérielle à Constantinople.—
- Depuis quelque temps le bruit courait qu’une nouvelle crise était imminente sur les bords du Bosphore. Puis au moment où l’on annonçait que M. de Hatyfeld était parvenu à conjurer ce bouleversement., une dépêche nous a fait part d’un véritable coup d’Etat de palais, qui amène au vizirat Saïd Pacha, le favori du harem et l'adversaire déclaré des réformateurs libéraux, c’est à-dire du groupe qui a pour chef Midhat et Kereddine. Ce qui caractérise encore mieux le nouveau ministère ottoman, c’est la nomination au département de l’intérieur de Mahmoud-Nedim, de Mahmoudoff’, comme on l’appelle là-bas, la créature de l’ambassade russe. L’intrigue ministérielle, paraît-il, a été ourdie en l’absence de l’ambassadeur anglais, M. Layard, qui était allé faire un voyage en Asie-Mineure, auprès de Midhat-Pachat. M. Layard s’occupait assez malencontreusement de travailler contre l’influence française en Syrie, pendant que le parti russe supplantait, à Constantinople, même auprès du sultan, l’influence anglaise.
- Le nouveau ministère est composé, comme on voit, des plus détestables éléments et semble être une bravade adressée aux puissances européennes. Il y a tout lieu de présumer que la chute de Safvet-Pacha a été précipitée par les négociations avec la Grèce, par le désir du premier plénipotentiaire turc de céder aux vœux de l’Europe, et tout particulièrement de la France, dans le-règlement des frontières turco-grecques. La solution de cette question est évidemment remise aux calendes grecques par l’avénement du nouveau cabinet.
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- Les juifs en Roumanie. — Au moment où paraissait notre dernière revue, on mandait de Bucha-rest que, par esprit de conciliation et pour éviter à la Roumanie les malheurs que pourrait amener la prolongation du conflit entre le gouvernement et la Chambre, au sujet de la révision de la constitution, le ministère et l’opposition étaient sur le point de s’entendre, grâce à des concessions réciproques. Cette trausaction a eu lieu et a abouti à l’adoption par 133 voix, sans discussion, d’une loi qui amende sur certains points le projet primitif du gouvernement. Les listes nominatives sont supprimées. Toutefois, la loi votée reconnaît exempts du stage ceux qui ont rendu des services importants au pays ; ceux qui ont de grands établissements industriels, enfin ceux qui sont nés et ont été élevés en Roumanie. La naturalisation sera accordée par les Chambres ordinaires sur une demande individuelle. De cette manière, le vote n’exigera que la majorité ordinaire, ce qui permet d’espérer que Ton arrivera plus facilement à l’émancipation immédiate de ceux qui y ont droit et qui la désirent. Les Israélites qui ont servi sous les drapeaux pendant la guerre seront naturalisés en bloc, par un même vote. La loi maintient cette proposition que les citoyens roumains peuvent seuls acheter des propriétés rurales, et ce paragraphe final se trouve seul en contradiction avec les règles de droit actuellement appliquées en Europe.
- Après la proclamation du vote, le président M. Rosetti a déclaré que la Chambre de révision avait terminé ses
- travaux. Le Sénat s’est réuni pour voter à son tour cette modification à la constitution, qui sera sans doute adoptée quand cet article paraîtra.
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- La Rassie l’Allemagne. — En Russie, la presse ne peut se résoudre au calme, et les journaux pans-lavistes poursuivent leur campagne contre l’Allemagne. Cependant quelques journaux commencent à tenir un langage moins passionné. Serait-ce un symptôme de pacification prochaine ? Nul ne saurait le dire, tant les prévisions ont été souvent déçues sur ce point. Cependant on considère comme un fait significatif la nomination de M. Hamburger au poste de ministre plénipotentiaire russe à Berne, en remplacement de M. Kotzebue, qui se retire pour raisons de santé. L’éloignement de Saifit-Pétersbourg de M. Hamburger, qui jouissait de l’entière confiance du prince Gortschakoff, tendrait à accréditer le bruit toujours persistant de la prochaine retraite de ce dernier.
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- Lu Ronmélie orientale. — La Porte continue à se plaindre vivement d’Aleko-Pacha, gouverneur de la Roumélie orientale. Il paraît que le sultan l’avait invité à venir à Constantinople pour lui rendre compte de la situation de la province qu’il gouverne. Aleko-Pacha aurait promis de le faire, mais il a oublié de tenir sa promesse. On lui reproche aussi de n avoir pas exécuté l’ordre que lui avait donné la Porte de dissoudre les sociétés de gymnastique et de nommer un Grec directeur de la justice. Ce sout là bien des griefs, et la façon dont on les met en avant semble indiquer que la Porte a quelque velléité de faire entrer ses troupes dans la province, comme elle Ta aunoncé si souvent
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- Li’afgh:uiis« :m. — Le général Roberts est ajca-blé sous les faveurs de la fortune. Il s’était mis en campagne pour imposer une amende aux habitants de Caboul, et voilà qu’à son approche, le hasard, cette fois complice trop zélé des conceptions britanniques, fait sauter le Bala-Iiissar et le plus beau quartier de la ville. Il avait entrepris une expédition coûteuse pour resserrer les liens de vassalité imposés à Yacoub par le traité de Gandamak, et voilà que l’émir, dépassant de beaucoup les vœux de la Grande-Bretagne, ne s’arrête pas dans la voie de l’abdication partielle et se résigne à l’état de simple particulier. Bref, l’armée anglo-indienne avait cru partir pour une promenade militaire, et voilà qu’elle se trouve en présence d’une conquête dont il lui est impossible de se débarrasser.
- Si fertile en combinaisons inattendues que soit l’esprit de lord Beaconsfield, si confiant en lui-même que puisse être lord Salisbury, il est permis de se demander par quel coup de théâtre ces deux hommes d’État réussiront a s’évader de la conquête où ils ont si malheureusement emprisonné la politique de leur pays. Un émir national est un danger, un émir anglais est une illusion. Une annexion définitive ne peut être autre chose que la plus chimérique, la plus périlleuse des aventures. Le cabinet britannique est îjiis en demeure d’opter entre trois expédients également redoutables. Voilà une situation plus embarrassante encore, que celle de l’âne de Buridan.
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- Lu guerre Chilo-péravienne. — Les derniers avis du siège de la guerre dans l’Amérique du Sud signalent un mouvement des forces chiliennes d’Antofo-gasta sur Tocopilla et un rapprochement graduel de leur ligne sur la Loa. Il n’y a aucun changement dans la position des forces alliées, qui se bornent toujours à exercer leurs troupes. A moins que les Chiliens ne fassent une descente sur la côte du Pérou, il est presque certain qu’il n’y aura pas d’opérations de terre.
- On annonce une nouvelle émission de 5,000,000 de piastres de papier-monnaie, par le Pérou, les Péruviens préférant une monqaie dépréciée à de nouvelles taxes.
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- Par contre le budget du Chili est eu excédant. Cette différence dans la position financière des deux pays peut faire prévoir d’une manière certaine, en dehors même des faits de guerre, le sens du dénouement plus ou moins prochain de" la guerre du Pacifique.
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- Le Congrès mexicain. — Le Message du Président de la République mexicain a été lu au Congrès le 16 octobre et est regardé comme un excellent document. Il est long et traite principalemet des affaires internationales.
- Les relations étrangères du Mexique, y est-il dit, sont de la nature la plusamicale. La Belgique a renoué ses relations avec le Mexique. Il n’est pas survenu de nouvelles difficultés de nature à mettre obstacle à un complet accord avec les Etats-Unis,
- Le Message parle du commencement des nombreux chemins ae fer et montre que plus de 60 milles de voie ferrée ont été construits pendant l’année. Il y a eu un prolongement considérable des lignes télégraphiques ; le nombre des écoles et celui des élèves ont aussi augmenté, et la situation financière du gouvernement s’est améliorée La paix règne dans toutes les parties de la république.
- Dans son Message, le Président âe prononce contre une réélection. Il s’abstient de formuler aucune opinion sur les événements de Vera-Cruz, attendu que le grand jury de la nation s’occupe de cette affaire. Il désire que justice soit faite avec impartialité et indépendance.
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- Le Zululmul. — Les dernières informations venues du Cap au sujet de la situation dans le Transvaal s’accordent assez peu avec les dépêches antérieures parlant de l’apaisement qui se serait fait dans les esprits. C’est ainsi qu’on mande, sou-' la date du 30 septembre au Standard, organe ministériel, que le gouverneur général, sir Garnet Wolseley, ayant insisté dans plusieurs villes du Transvaal sur l’inutilité des efforts des Boers pour reconquérir leur autonomie, un meeting s’esi réuni et a voté une résolution portant que les Boers n’accepteraient d’autres combinaison que le rétablissement complet de la liberté et de l’indépendance de la République.
- Un autre meeting de Boers doit avoir lieu au commencement de novembre.
- Les journaux du Cap et du Natal continuent d’ailleurs à attaquer le plan d’organisation du Zululand élaboré par sir Gernet Wolseley, et le considèrent comme éminemment dangereux.
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- Nouvelle révolte ü Haiti. — Il vient d’éclater une nouvelle révolte à Haïti, nous annonce le télégraphe transatlantique, mais sans effusion de sang, cette fois. Le général Salomon a simplement expulsé le gouvernement provisoire de cette pétaudière de couleur, et pris sa place en convoquant la chambre pour élire un président — qui sera le général Salomon lui-même, naturellement.
- NOTES D’UN LISEUR
- il
- t Une idée qui se révèle à travers l’histoire en étendant chaque jour son salutaire empire, une idée qui, mieux que toute autre, prouve le fait si souventcon-testé, mais plus souvent encore mal compris, de ia perfectibilité générale de l’espèce, c’est l’idée d’humanité. C’est elle qui tend à faire tomber les bar-ières que des préjugés et des vues intéressées Je
- toutes sortes ont élevées entre les hommes, et à faire envisager la race humaine dans son ensemble, sans distinction de religion, de nation, de couleur, comme une grande famille de frères, comme un corps unique marchant vers un seul et même but : le libre développement des forces morales. Ce but est le but final, le but suprême de la sociabilité et en même temps la direction imposée à l’homme par sa propre nature, par l’agrandissement indéfini de son existence. Humboldt.
- ...... -^wuVVAAATJVvwn.--- —
- Les fouilles «tes allemands à Pergame.
- Les journaux ont gardé jusqu’ici le plus grand silence sur les fouilles faites à Pergame pour le compte du gouvernement allemand. C’est peut-être une raison pour que le Devoir en dise deux mots.
- Il y a trois ans environ, un ingénieur allemand, M. Hummann, avait été chargé par les autorités locales de faire à forfait une route carrossable allant de Pergame à l’une des stations du chemin de fer de Gassaba. Les ouvriers employés parM. Hummann avait attiré l’attention de leur chef sur certains bas-reliefs en marbre trouvés sur le parcours à une faible profondeur L’ingénieur, qui est aussi, parait-il, un archéologue distingué, fit les observations nécessaires et adressa secrètement et sans perdre de temps un rapport à l’ambassade allemande à Constantinople. Il paraît que ce rapport était accompagné de quelques marbres ornés de certaines inscriptions qui mirent une commission de savants réunis à Berlin sur les traces de véritables trésors archéologiques enfouis dans cet endroit et que l’on croyait perdus pour la science. Obtenir un firman de la Porte et mettre M. Hummann en position de commencer immédiatement des fouilles à Pergame fut pour le cabinet de Berlin chose facile. L’ingénieur se mit résolument à l’œuvre, et aidé par ses connaissances et de larges crédits qui lui furent ouverts à la Banque ottomane, il ne tarda pas à obtenir des résultats inespérés :
- Les statues de prix, les bas-reliefs, les médailles, les colonnes de marbre ornées d’inscriptions qui gisaient là depuis des siècles surgirent comme par enchantemeut et en nombre prodigieux.
- Plus de 250 caisses de grande dimension et contenant les objets les plus rares ont été déjà embarqués à bord de bâtiments de guerre allemands envoyés à Dikili ; ces objets garnissent à l’heure qu’il est le Musée de Berlin.
- LES JOURNAUX OFFICIEUX PRUSSIENS ET LA RÉPUBLIQUE.
- Il existe en Allemagne et surtout en Prusse un certain parti qui nous voit d’un fort mauvais œil, et dont nous ne saurions trop nous méfier, car il nous guette incessamment, il épie et critique nos moindres gestes, il recueille nos paroles les plus insignifiantes et les commente méchamment, dans l’espoir d’y trouver un prétexte à querelle....... querelle d’aile?
- mand, cela va sans dire.
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- Die Post » et « die Nord Deutsche Allgemeine Zeitung » sont les porte-voix de ce parti qui, je m'empresse de le dire, compte dans son sein plus de “ Junker » réactionnaires que de libéraux.
- Or, il y a quelques jours, les deux feuilles précitées publiaient, chacune de son côté, deux articles aigre-doux, dans lesquels elles reprochaient à la presse française de ne négliger aucune occasion d’attaquer l’Allemagne, et elles terminaient en nous avertissant charitablement de ne pas tant parler de guerre si nous étions vraiment désireux de conserver la paix.
- C’est à cette insinuation à la fois fausse et méchante que nous voulons répondre ici.
- La presse française, celle qui, sur ce point, représente l’opinion du gouvernement aussi bien que celle du pays, en un mot, la presse républicaine n’attaque pas l’Allemagne à tort, et à travers, et est bien loin de pousser à la guerre comme voudraient le faipe entendre la Pcst et la Nord Deutsche Allgemeine Zeitung, et cela par la simple raison qu’une guerre, même heureuse, ferait à la République plus de mal que de bien-
- Que des journaux orléanistes désirent qu’une occasion se présente qui permette à cepfain duc des plus haut gradés dans l’armée de se distinguer, dans l’es-ppir que le funeste gtpqur de la gloire mHitaire, qui a déjà coûté si cher aux Français, leur fasse une fpi$ de plus perdre la jtète pt échanger un président ciyil et honnête homme pour un militaire non seulement qmhitieux mais capable, c’est possible, c’ept même probable.
- Il est tout aussi vraisemblable qup certaifis or ganes bonapartistes ne seraient pas fâchés d'attirer une méchante affaire à la République, dans l’honnête espoir de pêcher aussi en eau trouble, mais ces souhaits anti-patriotiques dp deux infimes mîwcrf-tés ne sauraient pas plus tromper des journaux aussi bien renseigné que la Post ou la N- D. A. Zeitung sur les vrais sentiments de l’immense majorité des Français, que les coups de la langue, les excitations indirectes des quelques feuilles royalistes oq bonapartistes qui végètent encore en France ne peuvent donner le change sur la modération de toute la presse républicaine sérieuse.
- La preuve, c’est qu’un autre journal allemand, prussien, la Vossiche Zeitung de Beplin, nous juge tout autrement. Pourquoi ? parce que la gazette de Voss, organe bourgeois, voit les choses comme elles sont, tandis que la Post et la N. D. A. Zeitung, organes officieux, les yoient comme elles les désirent.
- Ecoutez ce que dit la Vossische Zeitung. : La posi-
- tion de la République française qui ne songe qu'à ses propres affaires est digne d’envie. Cette position, grâce à laquelle l,es autres puissances font la cour à la France provient de ce que ce pays a renoncé à toute vanité coûteuse et à toute gloire frivole. Espérons qu’il ne se laissera pousser, ni par la crainte, ni par flatterie, à sortir d’une si avantageuse position. » {*)
- Or, la « Tante Voss » comme les berlinois l’appellent. est un organe influent du parti progressiste allemand.
- « The wish is father to the thought » (***) disent les Anglais. Ce dicton nous explique le motif des réçriminations de la Post et de la N. D. A. Zeitung.
- En effet, le parti auquel ces deux journaux appartiennent voit avec envie la France, après avoir cicatrisé ses blessures, se relever plus ferme que jamais, et acquérir, sous l’égide de la République, une force et une influence toujours croissantes.
- Non contents de nous avoir abattus et humiliés, ces ennemis invétérés de tout ce qui touche de près ou de loin à la France voudraient empêcher notre pays de reprendre son rang en Europe : haineux de leur pâture, il nous jugent d’après eux-mêïnes et craignent une Revanche, or, cette revanche, ils ne comprennent pas que nous puissions la prendre autrement que parles armes.
- Réactionnaires dans l’âme, ils ont peur que nos idées de liberté et d’égalité, franchissant le Rhin, ne viennent à s’jmplapter pigez eux : voilà pourquoi ils voudraient étouffer au berceau l’idée moderne, cet Hercule qui menace de faire table rase dp la superstition, des injustices et des privilèges, fléaux de notre époque.
- Mais pour attaquer un pays, il faut avoir un prétexte, car, on a beau dire que lafqrce prime le droit, l’expérience a prouvé que, même dans notre siècle d’égoïsme, jl est bon de. pouvoir mettre de son côté, sinon le droit, du moins l’apparence du droit. ...
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- Donc, Républicains, veillons !
- Soyons sur* nos gardes, ne donnons pas à nos ennemis le moindre prétexte de se dire offensés
- Plus que jamais spyops circonspects, car les der nières élections en Allemagne ont augmenté les forces de ces « Franzosenffesser », de ces mangeurs de Français, comme les appellent les libéraux allemands eux-mêmes.
- Il ne faut pas que Ton puisse nous repropher avec la plus petite apparence de justice de chercher querelle à l’Allemagne. Il est nécessaire que l’Europe soit bien convaincue que nous voulons la paix, afin
- (*) Vos Zeit. du 3 oct. 1879.
- (**) littéralement : le désir est le père de I4 pensée.
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- que si malheureusement, malgré tous nos efforts, la guerre devait éclater entre nous et l’Allemagne, la responsabilité en retombât toute entière sur cette dernière.
- Un procès pour un poil (le barbe.
- L’Orient n’est pas seulement le pays des merveilles, c’est aussi le pays des surprises. Un grave débat qui a passionné, paraît-il, toute la population d’une province de l’Inde, et que le grand juge de Madras, M. Innés, vient d’avoir à trancher, nous apprend, dit notre confrère maître X..qu’il existe dans une mosquée une précieuse relique de Mahomet; cette relique c’est... un poil de la barbe du Prophète ! Conservé précieusement dans un riche coffret, sous le nom de Aussaree-Sharif (la relique sacrée), ce poil vénérable qui date de plus de douze siècles, est l’objet d’un véritable .culte delà part des mahométans de la présidence de Madras et même des contrées voisines. Les fidèles font des pèlerinages pour venir,le contempler, et de fréquentes cérémonies entretiennent cette pieuse coutume.
- Une pension mensuelle de 120 fr. environ, legs d’un nabab dévot, est servie par le gouvernement de l’Inde au gardien de ce trésor, qui bénéficie en outre de tous les petits profits qu’il peut tirer de la piété des croyants. Les fonctions de conservateur du poil sacré sont donc très lucratives et éveillent force convoitises lorsqu’une vacance se produit. Tel était le cas qui a amené le procès dont nous parlons.
- Au décès du dernier gardien, six concurrents se présentèrent pour se disputer la place, tous munis d’excellentes pièces à l’appui de leurs droits. Deux d’entre eux s’appuyaient sur les termes du testament du précédent titulaire ; les quatre autres prétendaient à la nomination en vertu d’un droit de succession régulièrement établi, depuis plusieurs générations, dans leur famille.
- Le pauvre juge se perdait dans toute ces prétentions, aussi bien fondées les unes que les autres ; il avait eu beau traîner les choses démesurément en longueur, son esprit ne trouvait pas une solution équitable, et pendant ces délais successifs le poil restait sans gardien, au grand scandale des fidèles.
- Par bonheur pour lui, le hasard — ou Mahomet peut-être? — lui vint en aide. Trois des candidats abandonnèrent la partie, et ce désistement inespéré lui permit de prononcer son jugement avec une équité que Salomon ti’eût point désavouée.
- Le premier postulant étant une femme, cette condi-dition l’excluait tout naturellement des fonctions religieuses : les deux autres étant frères, le magistrat attribua à l’aîné la garde de Y Aussaree-Sharif effle privilège de toutes les cérémonies. Puis, pour régler le côté financier, il décida ' que trois parts égales seraient faites des bénéfices du culte, pour être distribuées au conservateur, à son frère cadet et à la femme évincée. Quand aux arrérages de la pension, ils devaient être exclusivement réservés au conservateur. Ce jugement a satisfait les intéressés et a calmé l’agitation que ce procès avait soulevée chez les disciples de Mahomet de l’Inde qrientale.
- LE DROIT DE VIVRE.
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- « Un homme qui naît dans un monde occupé, si sa famille n’a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n’a pas besoin de son travail,- cet homme, dis-je, n’a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture, il est réellement de
- j trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n’y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s’en aller et ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. »
- Qui a écrit cela ? Un ministre du St-Evangile, un Anglais, Malthus. Le cynisme en rabat excommuniant les pauvres 1
- Il semble impossible que cet homme ait pu faire école, et cependant... Ecoutez, car ceci s’adresse également aux pauvres : « Vous arrivez un peu tard, j’en conviens ; il y a bien des places prises, et en acceptant 1a. raison de Cicéron qui assimile la propriété à un théâtre où toutes les places seraient occupées, je vous adresserai la réponse suivante ; Les propriétaires de ce théâtre sont gens bien mal ap-appris, assurément, de ne vous avoir pas réservé une place ; mais en seriez-vous beaucoup plus heureux si ce théâtre n’existait pas ? Il existe, je le sais, et cela vous cause un mal auquel je comptais : c'est le déplaisir de savoir que d’autres s’amusent sans vous. Mais les propriétaires, je le répète, auraient pu ne pas construire ce théâtre, et vous n’en seriez pas fort avancés. »
- La même pensée malthusienne sous une autre forme. L’anathème grimaçant un sarcasme !
- Nous n’avons rien à faire avec Malthus qui, effrayé de L'effet produit par sa doctrine, effaça les lignes ci-dessus des éditions suivantes de son ouvrage. Mais nous avons affaire avec l’auteur du livre de la propriété, M. Thiers, commentateur du ministre protestant, évangéliste des riches, niant comme celui-ci le droit de vivre à celui qui n.ait pauvre.
- Nous avons eu l’occasion d’entendre M. Thiers;
- nous avons lu ses œuvres. Dans ses discours comme
- dans ses écrits, il s’est toujours montré l’admirateur
- de 1789, le partisan et, à son point de vue, l’apôtre
- des libertés inaugurées par cette époque. Eh bien,
- c’est à l’œuvre même de 1789 que nous en appelons
- pour établir ce qu’a nié M. Thiers.
- Avant 1789, avec la doctrine du domaine émanant de la société représentée par l’Etat, sur les biens des particuliers membres de cette société, la propriété était une création de la loi civile. La législation de la grande époque l’a placée parmi les droits naturels et imprescriptibles der l’homme.
- Mais placer la propriété parmi les droits naturels et imprescriptibles de l’homme, qu’était-ce faire, sinon proclamer, comme titre originel d’investiture pour les biens de la terre, la qualité d’homme, et ajouter que cette qualité suffisait à elle seule à donner à qui la possédait, droit à une quantité déterminée de ces biens.
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- Et qu’était-ce que cette proclamation, sinon la reconnaissance solennelle du droit de vivre pour tout individu appartenant à l’espèce humaine ?
- Or, comme nous ne sachions pas qu'il soit entré danslapensée delà nature humaine, de créer des pa-’ rias,comme au contraire la nature humaine, quant au fond, est une et la même en tous les hommes, ce droit de vivre doit être égal pour tous et chacun a à revendiquer sa part du patrimoine primitif.... du patrimoine primitif, première propriété, source, fondement et moyen de toutes les autres.
- Tel est, il nous semble le raisonnement qu’eut dû faire M. Thiers, s’il eut été logique ; mais l’admettre c’eut été reconnaître que la société, dans sa constitution actuelle, ne repose pas sur un principe très équitable et qu’y apporter certaines .modifications» y introduire quelques réformes, ne serait pas une superfétation, c’eut été, en un mot, appeler le socialisme à la rescousse.... le socialisme, le spectre rouge, l’ennemi qu'on voulait écraser, dont on voulait avoir raison à tout prix.
- (A suivre.) G.-P. Maistre.
- - LE DIVORCE .
- il
- Et puis, admettre la séparation de corps, quand on repousse le divorce, quelle contradiction grossière ! La séparation de corps dissout le mariage matériellement ; elle le dissout moralement : que faut-il déplus? Elle rend, dit-on, un rapprochement possible. Possible, oui à la rigueur, mais, en fait, quoi déplus rare? Quand deux époux en sont venus à rompre aussi violemment tout commerce, même extérieur, c’est qu’à leurs yeux l’impossibilité d’une union plus longue est constatée. Etre à la fois marié et ne l’être pas ; porter le nom d’une famille de laquelle on est exclu ; ne pouvoir retrouver dans la société une place que, souvent, on n’a pas mérité de perdre ; voilà la situation ridicule et dangereuse que crée la séparation de corps. On craint de consacrer le divorce et on légalise l’adultère !
- Tel se présente le divorce dans ses rapports avec la société domestique : comment le juger dans ses rapports avec la société publique ?
- On n’a pas assez remarqué, ce me semble, que l’indissolubilité matérielle du mariage ne faisait, bien souvent, que servir de prétexte, d’excuse, de provocation à la dissolution morale.
- Bn quoi doivent résider la force du mariage, sa majesté, Les gages de sa durée? Est-ce dans |e rap-
- prochement légal d’un tyran et d’une esclave, ou bien dans l’union volontaire de deux cœurs associés pour porter en commun le poids de la vie et s’en partager les plaisirs ?
- Si c’est à l’idée de cette union volontaire que le mariage doit répondre, que penser de ces philosophes à courte vue qui, en repoussant le divorce, s’imaginent défendre la cause des bonnes mœurs contre l’invasion du libertinage ? Le libertinage ! Mais l’indissolubilité du mariage, dans les unions mal assorties, le crée ; elle* l’introduit au sein des familles; elle l’y installe ; elle fait plus : elle lui donne les dehors de la justice, et ajoute quelquefois à ses séductions l’attrait de la vengeance.
- La grande erreur de beaucoup de moralistes est d’étudier les passions individuelles en dehors du milieu où elles se développent. On ne saurait trop répéter que c’est quelquefois de la nature de ce milieu que dépend le caractère, bon ou mauvais, des passions. Le véritable philosophe n’est pas celui qui élève devant elles un mur d’airain, mais bien celui qui leur donne à traverser une atmosphère où elles soient obligées de s’épurer. Ce n’est donc pas à réfréner les passions, mais à régulariser leur activité que doit s’attacher le législateur philosophe.
- Les institutions qui n’ont pas pris ce point de départ ont créé plus de crimes qu’elles n’en ont empêché et fait naître plus de résistances victorieuses qu’elles n’ont établi d’obstacles infranchissables. La contrainte rend la passion plus vive, plus énergique plus ingénieuse. Qui ne sait quel attrait donnent au succès les difficultés de la lutte, et combien, au contraire, la facilité de satisfaire un désir en émousse l’aiguillon ? Tacite rapporte que Messaline, après avoir épuisé tous les moyens d’éveiller la jalousie de son époux, s'avisa, lui vivant, d’épouser Silius, pour trouver dans la colère de Claude un stimulant au plaisir.
- C’est bien là un effet de la marche des passions. La défense, comme dit Montaigne, les incite et convie. Pauvres philosophes que ceux qui ne voient que dans l’indissolubilité du mariage la garantie des bonnes mœurs et la sainteté de la vie de famille !
- Et lorsqu’à cette corruption vient se joindre la violence 1 Car, ces liens, qu’il est impossible de dénouer, n’arrive-t-il jamais qu’on les brise? Que d’exemples pourrai-je citer ici, depuis Henri VIII, livrant à la mort Anne de Boleyn pour épouser une autre femme, jusqu’à Jeanne Irc de Naples, faisant étrangler André, son premier mari, et le faisant pendre aux barreaux de sa fenêtre avec un cordonnet de soie qu’elle avait tressé de sa propre main I i fl est T?ai, que, da»$ ces hautes sphères, l’impu-,
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- nité sert de provocation au crime : le meurtre y est plus facile, parce qu’il se déguise sous les insignes de la toute-puissance. Mais, quelle horrible démonstration les fastes judiciaires ne donnent-ils pas des excès auxquels, dans toutes les classes de la société, se peut porter la passion trop violemment comprimée ! Laissez-moi vous rappeler ici un des procès les plus fameux du dix-huitième siècle, celui de la Les-combat. Mariée à un architecte dont la jalousie veillait attentivement sur toutes ses actions, la Les-combat aimait un jeune homme nommé Mongeot, âme faible et qui pouvait devenir criminelle par faiblesse.
- Lescorubat découvre les liaisons coupables de sa femme, et Mongeot est ignominieusement chassé de la maison La Lescombat en conçoit un vif ressentiment, et se voyant indissolublement enchaînée à son mari, elle forme l’affreux projet de se défaire.de lui. C’est à son amant qu’elle s’adresse. Il faut lire les lettres qu’elle lui adressait à ce sujet pour avoir une idée des effroyables ravages que peuvent faire dans,, un cœur ulcéré les passions qui voient devant elles une insurmontable barrière.
- On peut voir dans les Causes célèbres, les détails et la fin de cette tragique histoire.
- Non, l’indissolubilité du mariage n’exerce pas sur la société une influence corruptrice, et ce qui le prouve c’est qu’en général les mœurs ont toujours été plus sévères dans les pays protestants, où le divorce est admis, que dans les pays catholiques, où il ne l’est pas.
- Si encore les mariages se contractaient sous la loi des sympathies réciproques, des affections du cœur, des convenances de caractère ! Mais aujourd’hui combien de mariages ne sont que des mariages d'argent ! On épouse dix, vingt, trente mille livres de rente ; car telle est l’élégante ex >ression qui caractérise le plus important contrat de la vie. Et c’est lorsque, si souvent on fait du mariage un objet de négoce, une manière d’entreprise industrielle, la condition de quelque place accordée, un moyen d’achalandage pour quelque boutique, c’est alors qu’on le déclare trois fois saint, et que l’on prononce le mot éternel !
- Autre inconséquence : ces unions auxquelles nos lois actuelles n’assignent d’autre limites que celles de la vie, de quelle manière se contractent-elles ?
- Les époux paraissent devant un monsieur ordinairement vêtu de noir, qui, après avoir psalmodié un article du Code, leur demande d’un ton machinal s’il leur plaît d’être mariés. On répond oui. Cela fait, trois ou quatre noms sont inscrits sur un registre. Et voilà le mariage conclu civilement.
- Oh ! que les anciens étaient plus sages que nous! Chez les Romains, par exemple, on n’avait garde de déclarer le mariage indissoluble, et, d’un autre côté, on avait recours à tous le prestige de cérémonies symboliques pour lui donner un caractère de majesté.
- Le jour des noces, on séparait avec le fer d’une je-valine les cheveux de la mariée, et on les partageait en six tresses, à la manière des Vestales, appel symbolique à la chasteté. On revêtait la mariée d’une robe blanche retenue par une ceinture que nouait le nœud herculéen, et il n’appartenait qu’au mari de le dénouer. Le soir on allumait, en l’honneur de Jupiter, de Junon, de Vénus, de Diane, de la Déesse de la Persuasion, cinq flambeaux qu’agitaient les Pueri lanti élégamment vêtus et parfumés d’essences. Conduit par deux enfants, q ue précédait celui qui portait le flambeau de l’hymen, la jeune femme s’avançait, au bruit du chant nuptial, vers la maison de son époux, et pour marquer qu’elle y devait entrer pure, on jetait sur la route de l’eau lustrale.
- Arrivée sur le seuil, on lui présentait l’eau et le feu, symbolique désignation de la part qui lui revenait dans la fortune de son mari. Puis, on lui remettait les clefs de la maison, et on la faisait asseoir sur un siège couvert d’une peau de mouton avec sa laine, pour indiquer le genre de travaux réservé à son sexe. Il serait trop long de faire ici l’é'numéra-tion complète de toutes les cérémonies employées à Rome pour parler à l’imagination et au cœur, pour rendre l’union des époux solennelle et touchante. Et pourtant les Romains admettaient le divorce !
- A vous de décider lequel est le plus sage du Législateur qui fait de l’union des époux un pacte plein de grâce, plein de majesté, sans toutefois déclarer le mariage indissoluble, ou de celui qui le déclare indissoluble, après l’avoir dépouillé de tout ce qui serait de nature à lui donner un grand caractère.
- Excentricités en matière de Testament
- Le testament de Louis Cortusio, jurisconsulte à Pa-doue dans le quinzième siecle, est un des plus singuliers que l’on connaisse.
- Il défend à. tous ses parents et amis de pleurer à son convoi. Celui d’entr’eux qui pleurera sera exhérédé et, au contraire, celui qui rira de meilleur cœur, sera son principal héritier ou son légataire universel. Il défend de tendre en noir la maison ou il mourra ainsi que l’église où il sera enterré, voulant, au contraire, qu’on les jonche de fleurs et de rameaux verts le jour de ses funérailles. Il veut que la musique remplace le son des clo ches. Tous les ménétriers de la ville seront invités à son enterrement, marcheront avec le clergé, faisant retentir l’air de leurs instruments et chantant alléluia comme le jour de Pâques. Son corps, enfermé dans une bière couverte de drap de diverses couleurs joviales et éclatantes, sera porté par douze filles à marier vêtues de vert
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- et qui chanteront des airs gais et récréatifs... L’exécuteur testamentaire devra veiller à l’accomplissement de toutes ces formalités dans leurs plus grands détails, et cela sous peine de nullité. Cet acté fut attaqué, mais le jugement le déclara valable.
- Maximilien Ier, empereur d’Allemagne, fait son testament en 1519 et il veut qu’aussitôt après son décès, ses cheveux soient coupés, ses dents soient broyées et réduites en cendres publiquement, Il désire encore, pour montrer le néant des choses humaines, que son .corps, après avoir été exposé toute la journée, soit enfermé dans un sac rempli de chaux vive, etc... Une circonstance digne de remarque, c’est que cet empereur fut le grand-père de Charles Quint, qui eut la sinistre fantaisie de faire célébrer ses funérailles avant sa mort.
- Winslow, le professeur de chirurgie, introduisit dans son testament cette clause assez singulière : j’ordonne que mes chevaux de carrosse soient fusillés, pour qu’a-près ma mort ils ne soient pas tourmentés par ceux qui pourraient les acheter.
- Une riche habitant de Londres meurt et laisse à Miss B..., qui ne le connaissait nullement, une fortune de plusieurs millions. On me se douterait jamais du motif de cette munificence. « Je supplie, écrit-il, Miss B... d’accepter le don de ma fortune entière, trop faible auprès des inexprimables sensations que m’a fait éprouver pendant trois ans la contemplation de son admirable nez. Croyant à une erreur ou à une mystification, Miss B... s’était fait conduire près du défunt : « C’est lui, s’écria-t-elle, c’est l’homme qui, pendant trois ans, me poursuivit de ses hommages et de ses vers, en l’honneur de mon nez ! A Hyde-Park. à Covent- Garden, il était toujours devant moi et me fixait constamment, » Miss B... a accepté les millions.
- En 1776, il mourut à Londres un individu qui avait amassé, dans le commerce, une fortune de 60.000 livres sterling. Voulant rendre une espèce d’hommage à la Bourse, où il avait gagné tout cet argent, il institua un de ses cousins (qui notait pas négociant) son légataire universel, avec cette clause formelle qu’il serait obligé de se rendre tous les jours à la Bourse et d’y rester depuis deux heures jusqu’à trois. Ni le temps ni les affaires ne devaient jamais l’empècher de s’acquitter de ce devoir dont pouvait seulement le dispenser une maladie bien prouvée. Il suffisait d’une omission pour que l’héritage passât en d'autres mains. Le légataire vécut en esclave, maudit sa fortune, devint mélancolique et mourut enfin du spleen.
- Les legs faits à des animaux dans les testaments sont très fréquents. Un riche gentilhomme anglais, M. Berkey, laisse en 1805 une pension de vingt-cinq livres sterling à quatre de ses chiens.
- En 1875, un Américain, sir Trumph, légua une somme de un million affectée à la construction et à l’entretien d’un hospice pour une cinquantaine de chevaux, l’établissement devant contenir une cinquantaine de pensionnaires, choisis parmi les chevaux âgés, hors de service ou infirmes que recommanderaient de longs services. Une dame anglaise laissait dix livres à son singe Jocko, cinq livres* à son chien Shok et à son chat Tib, sous forme de pension annuelle. En cas de mort de l’un des légataires, la rente devait passer sur la tête des survivants et en dernier lieu à la fille de la défunte, « à cause de sa nombreuse famille qu’elle avait tant de peine à nourrir et à élever. »
- Un nommé Gothard mourut vers la fin d’août 1849, près de Gheltenham où il avait fait une espèce de fortune dans le commerce de marchand de légumes. Le défunt avait conservé une vive affection pour son âne, compagnon soumis de ses travaux pendant vingt-six ans. Il l’appelait son cher Mock, et lorsqu’il célébrait, comme tout bon anglais, les fêtes de Noël par un repas solennel, il faisait placôr son âne à table et lui donnait la première tranche de plum-pudding. Ce vieux serviteur n’a point été oublié dans le testament de Gothard; une rente a été léguée pour lui assurer pendant le reste de sa vie une existence confortable1. Mais ce n’est pas tout ;* le testateur a exigé, sous peine d’exhérédation de ses
- légataires et de la destitution de son exécuteur testamentaire. que Mock figurât à la cérémonie de ses funérailles comme conduisant le deuil, affublé d’une espèce de manteau avec des pleureuses et un crêpe autour de ses oreilles.
- Les ecclésiastiques et les autorités se sont refusés à cette profanation ; mais les légataires, et particulièrement celui à qui était confié la garde de l'âne, ont positivement déclaré qu’ils ne voulaient point perdre les bénéfices du testament, et que la force seule les empêcherait d’en accomplir les . charges. Le cortège s’est donc acheminé à l’heure fixée vers l’église pour se rendre ensuite au cimetière.
- L’âne marchait gravement derrière le corps et à la tète dès parents du légataire, rangés deux par deux et marchant de l’air le plus recueilli. Cependant, pour éviter que l’entrée de l’église ne fut forcée, et qu’il arrivât quelque accident au milieu de la'foule immense qui était accourue, on obtint que l’âne s’arrêterait sur la place, à l’entrée du temple, et qu’il ne dépasserait pas le seuil du cimetière. Le service divin a été célébré selon le rite protestant, et après l’enterrement Mock a été conduit en grande pompe, jusqu’à l’écurie où il devait finir paisiblement ses jours.
- (Abeille Médicale.)
- LA PEINE DE MORT.
- La peine de mort continuera-t-elle a être appliquée ou bien la rayera-t-on du code pénal ?
- Avant d’entreprendre la discussion de cette thèse il est indispensable de poser un principe : ' c’est quUci-bas toute vengeance est interdite.
- Aussi bien dans les rapports de l’Etat avec l’individu, que dans les rapports de l’homme privé avec ; son semblable, ce principe doit-être mis en vigueur ; la vengeance ne nous appartient pas et s’il était reconnu que la peine de mort est une vengeance de la | part de la société, il faudrait la supprimer immédiatement sans qu’il soit besoin d’autre discussion.
- | “Le motif de la vengeance une fois écarté l’Etat ! peut-il légitimement mettre à mort un individu ? si i l’on écoutait Rousseau, qui ce jour-là s’est trompé, l cette question ne souffrirait pas de difficultés :
- « Tout malfaiteur, dit-il, attaquant le droit social « devient par ses forfaits rebelle et traître à I*» i « patrie ; la conservation de l’Etat devient dès lor^
- | « incompatible avec la sienne... Alors le crimine « doit'être séparé de l’Etat par la mort, comme « ennemi public, car un tel homme n’est pas une per-« sonne morale, et c’est alors que le droit du vain-« queur est de tuer le vaincu. »
- On le voit, Rousseau est catégorique, et beaucoup de penseurs ont suivi ses traces ; la question cependant n’est pas susceptible d’être résolue sans discussion.
- Distinguons d’abord le point dé vue du droit. Tout homme, nous dit la morale, attaqué par un autre, a1 le droit de légitime défense et, s’il tue son agresseur, ne sera pas coupable ; or la société attaquée dans 4a personne d’un de ses -membre-s: par un criminel n’a-t-elle pas le droit de légitime défense, et par là
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- même celui de le mettre à mort? Le raisonnement semble juste de prime abord, mais ce que l’on ne fait pas remarquer, c est que l’iiomme qui est attaqué n’a moralement le droit de tuer son agresseur qu’au moment même de l’agression et que dans le cas où il ne peut faire autrement ; or en est-il de même pour la société ? Elle n’à le droit de mettre un criminel à mort qu’au moment même où elle se défend et que si elle ne peut se défendre que dé cette manière ; s’il en était autrement elle devrait employer d’autres moyens; en un mot,comme l’a dit M. Jules Simon, la mise à mort n’est légitime qu’autant qu’elle est nécessaire. Voyons donc si elle est nécessaire'.
- Quel est l'é but que se propose la société en maintenant la peine de mort ? Avertir par la mort du coupable ceux qui voudraient suivre ses traces, prévenir toute conception de crime. Or ce but est-il atteint'? Nullement; on s’imagine l’influence de la peine de mort bien plus grande qu’elle n’est. Et en effet, si cette peine devait avoir une telle influence sur l’esprit de ceux qui n’ont pas encore commis de crime, il semble qu’elle devrait être bien grande sur celui du criminel condamné A mort, et qui pour Une cause quelconque échappe à cette mort. Or de cette influence si grande de la peine de mort sur l'esprit* de celui qui y échappe que résulte-il ? C’est que ce criminel qui vient de s’échappër recommencera ses crimes jusqu’à ce qu’il soit saisi de nouveau ; et certes les faits ne manquent pas pour appuyer dette opinion. Or, si cette peine a si peu d’iiifluénce sur celui qui a été sur le point de la subir, nous pouvons conjecturer de là qu’elle en aura bien moins encore sur ceux que la justice n’a pas'enCoré saisis.
- Et du reste sur quels esprits prétendrait-on faire agir cette influence ? Sur ceux qui’ont déjà formé le projet d’assassiner un de leurs semblables ? Alors c’est peine inutile. M. Michaux dans son livr'e sür la question des peines a dit :
- « Üne fois conçu, le crime menace déjà la’société.
- « Quand il monte au cerveau, les yeux voient’rouge,
- « à travers ce voile de sang l’homme ne distingue « plus l’échafaud, l’esprit envahi par l’idée du mal « est déjà sourd à la peur. »
- Mais alors est-ce sur ceux qui n’ont pas encore conçu le crime ? Mais si vous prétendez que cette peine a de l’influence sur Ceux quiJ n’ont pas encore là conception du crime, comment sè fait-il que chez les peuples où la peine de mort est le plus employée, les crimes soient plus fréquents-qu’ailleurs ? Non, la peine de mort n’écarte pas plus Ja peur qu’elle n’ém-pêche la conception du vice ; j’irai même plus loin, je dirai qu’elle la fait naître. Et-en effet, un-criminel meurt il courageusement sur l’échafaud, aussitôt le sentiment public le prend en pitié ; et cette mort
- aura une influence funeste sur certaines imaginations. Cette influence pernicieuse de la mort courageuse d’un criminel, est attestée par tous et l’on a recueilli des conversations curieuses tenues devant un spectacle de ce genre par des gens qui plus tard devaient devenir des criminels et que cette mort courageuse sur l'échafaud avait pour ainsi dire enthousiasmés. D’ailleurs cette influence malheureuse a de tous temps été signalée aux législateurs, et certains magistrats, des plus compétents, ne pouvant obtenir la suppression de la peine de mort elle-même, ont demandé què l’exécution des condamnés ne soit plus publique ; ils avaient reconnu l’influence pernicieuse des exécutions capitales sur le caractère faible de certaines gens.
- La peine de mort ne remplit donc pas le but proposé puisqu’elle n’arrête ni ceux qui ont déjà cohçii un crime, ni ceux qui n’en ont pas encore conçu ; bien au contraire elle aide à la Conception du crime ; mais en dehors de ce fait nous pouvons trouver d’autres arguments en faveur de la suppression de la peine de mort. Signalons d’abord le plus important sur lequel nous ne nous arrêterons que péù car c’est celui que développent chaque joui4 les journaux. L’homme n’est pas infaillible, le magistrat ne l’est pas plus que l’homme ordinaire, il peut donc se tromper, il peut donc condamner à mort un liomme inhocent. Or, devant une telle considération 1a. peine de mort ne devrait-elle pas disparaître? Et èVst ici le moment de constater la justesse de ce vieux proverbe : « Mieux vaut absoudre dix coupables'que de tuer un innocent. »
- Et de plus si l’homme n’était1 pas libre, s’il était gouverné par la fatalité, on pourrait encore soutenir la peine de mort, en considération du sort de la société, mais l’homme est libre et c’est une raison de la supprimer. Pour l’homme en effet qui a commis un crime, il peut venir un jour où il se repentira, où il sentira le besoin de mener une meilleure vie, et oùè il rachètera son crime; Or, en le conduisant à* l’échafaud nous lui enlevons tout moyen dé se ùepentir : n’est-ce donc pas là outrepasser nos droits. Il est vrai qu’on cite de nombreux criminels qui après avoir échappé à la mort ont recommencé la même vie, mais on en cite d’autres qui ont renoncé à leur vie criminelle, et c’est en faveur de ceux qui sont capables d’un tel retour que nous demandons la suppression de la peine de mort. - „
- Autre argument : Vous reconnaissez que l’individu qui tue son semblable a tort, et ce tort vousôle punissez par la mort ; or, la société ne devrait-êllè pas être plus sage que l’individu ? Puisqu’il a tort pourquoi suivre son exemple? Il a tué, dôffc il faut .le
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- tuer, raisonnement digne des" temps barbares et que des hommes civilisés osent encore tenir aujourd’hui.
- Non la société doit-être plus sage et montrer l’exemple. L’individu, en effet, suit toujours l’exemple de la société ; et de même qu’au temps des tortures et des bourreaux cruels correspondaient des assassins cruels, de même à une société qui punit de mort correspondent des criminels.
- J. Turquais.
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- Le Renouveau d’Isis, traduction libre de l’allemand, par Esslie. 1 vol. in-8, Paris. Librairie des bibliophiles.
- « La religion (du latin religare, lier) devrait être un lien d’amour, non pas seulement de l’espèce humaine avee la Divinité, mais aussi et surtout de tous les hommes ; ils ne sauraient trop s’aimer entre eux.
- « Il n'en est pas ainsi, par suite de l’esprit de particularisme qui divise le genre humain en sectes hostiles les unes aux autres : car chacune, se prétendant seule privilégiée d’une révélation surnaturelle de la vérité absolue, taxe d’erreur ou d’imposture, les autres, qui ne se font faute de le lui rendrè sans ménagement.
- « Les philosophes de toutes les nations et de tous les siècles ont vainement tenté jusqu’ici de réaliser un accord qui mit fin aux dissensions religieuses dont la terre est le triste théâtre.
- «Y réussiront-ils jamais?
- « Je ne sais.
- « Peut être le défaut de leurs systèmes, basés trop étroitement sur la libre pensée, a-t-il été de ne tenir pas suffisamment compte du sentiment de religiosité, qui est tellement instinctif à l’espèce humaine que nulle déception, nul abus, si révoltant fut-il, n’a pu l’en détacher.
- « La philosophie, seule capable, si la chose est possible, d’unir le genre humain dans une même théodicée, exclusion faite de toute idolâtrie et de toute pratique superstieuse, sera non pas celle qui posera a priori le regret de tous les antiques symboles religieux mais bien celle qui parviendra à dissoudre ces symboles l’un par l’autre, et à les fondre tous dans un prototype original qui concilie et efface leurs divergences dans sa majestueuse simplicité. »
- Telles sont les belles paroles et les excellentes pensées par lesquelles s’ouvre le Renouveau d'Isis. L’auteur les fait suivre de cinq des Yogas les plus remarquables du poème sacré indou Bagavad-Gita, après quoi il entreprend l’histprique succinct delTslanisme ; l’ancienneté, la provenance, l’esprit primitif de cette donnnée religieuse sont tour à tour examinés ; puis vient l’étude de ses 3 époques :
- La première qui s’étend des temps préhistoriques jusqu’à Ménès, période pendant laquelle, au dire de l'auteur, la doctrine est pure (Isis, la grande nature primor-mordiale, y figure comme emblème de l’esprit actif, foulant à ses pieds le serpent Apoph, emblème des résistances instinctives de la matière passive).
- La deuxième qui finit à Moïse, période durant la quelle le Sacerdoce égyptien a fait dégénérer le culte d’Isis ;
- La troisième qui comprend les temps postérieurs à Moïse, période de décomposition totale durant laquelle le souvenir du prototype d’Isis est complètement effacé.
- Nous regrettons que l’auteur n’ait pas donné de preuves à l’appui de cette classification qui nous paraît des plus arbitraires. En effet, nous ne savons absolument rien du culte égyptien avant Ménès et même longtemps après lui, mais ce que nous savons a'une maniéré positive
- c’est que le dieu suprême à Memphis était Ptah, et que ce dieu a longtemps été tenu dans une sphère élevée, immatérielle. Ce n’est que fort tard qu’il fut dans certains lieux identifié avec le soleil et dans d’autres indiqué comme le père de cet astre. Plus tard encore lorsqu’on eut imaginé des divinités locales, ce fut Ra, c’est à-dire le soleil lui-même, qui fut invoqué généralement comme le dieu supérieur. On ajouta son nom à celui des divinités locales et c’est par des identifications de cette nature que l’on eut Ammon-Ra et autres divinités symboliques dont le culte caractérise la nouvelle période de la religion égyptienne.
- Nous nous étonnons que l’on puisse assimiler ou plutôt substituer dans un ouvrage contemporain le culte d’Isis que les Grecs ont cru reconnaître en Egypte au culte de Ptah dont la science moderne a irréfutablement démontré l’existence. Nos égyptologues connaissent mille fois mieux l’Egypte que ne pouvaient la connaître Plutarque au Diodore de Sicile.
- Il est à présumer aussi que les transformations religieuses ont dû correspondre, en Egypte comme ailleurs, aux transformations politiques. Ce serait une raison de plus pour établir que les divisions de M. Esslie sont arbitraires. En effet, les égyptologues contemporains divisent l’histoire égyptienne en six grandes périodes, sans compter les temps phéhistoriques, (théocratie sacerdotale des hiérophantes de Saïs d’après Ghampollion).
- Ce sont :
- l°L’AncienEmpire,(deMénèsà lafin delà Xedynastie).
- 2° Le Moyen Empire qui dure jusqu’à la conquête par les Hyksos.
- 3° L’occupation du pays par les Hyksos (peuples pasteurs) occupation dont nous n’avons a'ucun moyen raisonnable de mesurer l’immense durée.
- 4° La Renaissance, de la XVIIIe à la XXVe dynastie qui s’ouvre par la domination du prince thébain Raske-nen-Taaken et l'expulsion définitive de Hyksos sous Amosis, l’un de ses successeurs.
- 5° La conquête par Gambyse, l’an 327 avant J.-G., et le règne des rois perses.
- 6° Le Nouvel Empire et la conquête d’Alexandre.
- Tout cela est encore compliqué d’une invasion des Ethyopiens et du fait d’usurpations politiques (ainsi la XXIe dynastie est double : la famille des Rhamsès règne à Tanis tandis que Thèbes est aux mains des usurpateurs.)
- Tant de commotions politiques ont dû influencer énormément la religion égyptienne et lui faire revêtir non pas trois formes successives, comme dit M. Esslie, mais des formes diverses assez nombreuses,
- Ges observations ne sont pas les seules que nous aurions à faire sur ou plutôt contre le Renouveau d'Isis ; les chapitres sur la Théodicée et sur le Culte égyptien ne sont pas mieux au courant des constatations de la science contemporaine. L’auteur met sur le compte des Egyptiens d’autrefois de nombreuses pensées qui sont excellentes.
- Après ces chapitres qui nous sont donnés comme traduits librement de l’allemand, (très librement en effet car ils jurent avec la science allemande) le Renouveau d'Isis se termine par un épilogue extrêmement curieux où l’on s’efforce d’établir au moyen de l’étymologie (Parisii) qu’Isis a été la première patronne de Paris; cet épilogue de la plus haute fantaisie. Il clôt dignement un volume qui est fort bien écrit comme français, qui est superbement imprimé, qui pique la curiosité du lecteur, qui a du coûter à M. Esslie bien des recherches, mais qui malheureusemeut est en beaucoup d’endroits en contradiction flagrante avec les travaux des égyptologues contemporains les plus distingués.
- Quant à croire que ce volume soit traduit de l’allemand, nous nous y refusons. Dans le pays de Lepsius, les écrivains sont plus familiers que cela avec la science contemporaine. E. G.
- Le Directeur- Gerant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- 2e ANNÉE, TOME 3 — N° '60
- Le numéro hebdomadaire 20 c. DIMANCHE 2 NOVEMBRE 1879
- BUREAU PRINCIPAL
- A GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau d® Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou d@ mandats de poste, dont le talon sert quittance.
- Franc©
- Un an. . . .
- Six mois. . .
- Trois mois. . .
- 10 f. »»
- 6 »» 3 »*
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »» Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- SOMMAIRE
- Situation des agriculteurs. — Semaine politique. — Notes d'un liseur. — Réforme de l'enseignement universitaire. — Nouveau discours de M• Louis Blanc. — Les cléricaux et la question sociale. — Les musées à la campagne. — Le droit de vivre. —Les sociétés de la vaix. — Politique des peuples. — Un monopole à supprimer — Variétés.
- SITUATION DES AGRICULTEURS
- La situation des fermiers est au plus haut point digne d’intérêt. Cela n’est pas seulement vrai pour la France, c’est vrai pour tous les pays, notamment pour l’Irlande et l’Allemagne. Malgré cela nous nous occuperons surtout de la France que nous connaissons mieux.
- Chez nous la situation des fermiers n’est pas la même dans tous les départements, mais dans tous elle est difficile. La petite exploitation agricole manque des ressources nécessaires pour se pourvoir des engins perfectionnés qui favorisent les grandes exploitations. De plus les fermiers et les petits agriculteurs manquent de l’esprit d’association qui seul pourrait les mettre en mesure de lutter. Chacun tire de son côté au lieu de mettre ses intérêts en commun avec ceux de son voisin. Il en résulte que chacun reste isolé et par conséquent impuissant.
- En agriculture, plus peut-être que dans toute autre branche de l’activité humaine, celui qui
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures à M. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- possède peu se trouve aux prises avec de redoutables concurrences.
- Par suite de son esprit d’isolement il est en infériorité fatale pour tout ce qui touche aux procédés économiques de produetion. En outre il a contre lui le nombre énorme de ses concurrents.
- C’est là un point à noter. Et effet, tandis que dans l’industrie et dans le commerce la lutte ne s’établit qu’entre le nombre toujours assez restreint des personnes s’occupant d’une même spécialité, en agriculture le nombre des concurrents est écrasant. Le bijoutier n’a d’autre concurrence que celle des bijoutiers, et le négociant en tissus que celle des négociants en tissus ; petit nombre par conséquent. Mais l’agriculteur, c’est par dizaines et dizaines de millions qu’il doit compter ses rivaux. Si donc les faibles ne s’associent pas pour former des collectivités puissantes ils sont infailliblement écrasés.
- Une autre distinction est à faire entre l’état du fermier et celle de l’ouvrier industriel.
- Tandis que dans l’industrie les efforts de l’ouvrier auront pour résultat d’améliorer son sort, dans l’agriculture les efforts du fermier n’aboutissent qu’à faire empirer le sien. Tout ce qu’il fait pour améliorer le sol qu’il cultive tourne contre lui. La plus-value qu’il donne au sol a pour conséquence de faire hausser le prix du fermage au premier renouvellement de bail.
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- Cela semble paradoxal, c’est cependant vrai, strictement vrai.
- Hâtons-nous de le dire. Nous n’accusons ici personne ; nous constatons des faits, voilà tout. Il est incontestable que cet état de choses repose sur une injustice, mais nous reconnaissons que cette injustice n’est pas un fait individuel. Elle tient à un vice fondamental de l’ordre social actuel. Les propriétaires qui bénéficient de ce défaut de justice distributive, ne l’ont pas créé. Il se peut même que le plus grand nombre d’entre eux ne sachent pas le premier mot de la situation. Ils n’ont vraisemblablement jamais réfléchi à ce qu’elle renferme de contraire à l’équité. Ils suivent des errements antérieurs
- eux ; ils subissent les choses sans les créer.
- Mais le fait que nous respectons les personnes ne nous empêche pas d’apprécier les faits. C’est ce que' nous faisons, c’est ce que nous considérons comme un devoir de faire.
- Ceci dit, appuyons par un exemple ce que nous avons affirmé plus haut.
- Paul possède un terrain d’une certaine superficie. Il offre de louer son terrain à un fermier moyennant une certaine somme. Pierre se présente et accepte le taux de location demandé par Paul. Que ce taux soit élevé ou qu’il soit bas, personne n’a le droit d’intervenir dans cette convention qui est le fait de l’accord de deux volontés. Supposons que le loyer ainsi consenti soit de 1600 francs. Pierre travaille. S’il laisse ce terrain sans l’épuiser ni l’améliorer, et si aucune circonstance extérieure — telle que l’ouverture d’une route ou d’un chemin de fer— ne vient modifier la valeur du sol, il est probable que Pierre continuera à payer la même somme à Paul.
- Jusqu’ici il n’y a rien à redire,, mais voici où cela change.
- Si Pierre est Un travailleur habile, s’il arrive par sa persévérance, par son travail intelligent ou par tout autre moyen à améliorer le sol dont il est fermier, à lui faire rendre plus que son prédécesseur ne savait lui faire rendre, qu’arrivera-t-il ?’ Il 'arrivera tout simplement ceci : c’est qtié le jbur où il s’agira de renouveler le bail, PauL demandera à Pierre un prix ' *
- plus élevé que celui exigé jusqu’alors. Ainsi non seulement Pierre ne sera pas récompensé
- de ses efforts, non-seulement il n’aura rien à recevoir pour la plus-value qu’il aura donnée au sol, mais encore ces efforts, cette augmentation de valeur seront cause que Paul augmentera la location de son terrain. Ainsi en supposant que la terre de Paül ait valu à l’origine 50,000 fr. et qu’il l’ait louée à raison de l,600fr. par an, en supposant aussi que les travaux de Pierre aient amélioré le sol au point de lui faire valoir 65,000 fr., ce n’est plus 1,600 fr. mais 2,080 fr. que Paul exigera de Pierre pour lui louer à nouveau. Les efforts de Pierre auront donc eu pour plus clair résultat de l’amener à payer 480 francs de location déplus par an.
- Et l’on comprendra très bien que Paul demande ce prix là puisqu’il tient à recevoir le même intérêt de son argent et puisque d’ailleurs si Pierre ne consent pas à renouveler à ce prix-là, Paul trouvera d’autres fermiers qui accepteront.
- * Un autre cas peut se présenter — et il en existe de nombreux exemples — où la condition du fermier s’aggrave sans qu’il ait rien fait qui le méritât. C’est dans le cas d’un progrès de la vicinalité. En ce cas le fermier est tenu de par la loi à des prestations en nature qui lui sont onéreuses et dont le propriétaire ne le rétribue pas. S’il s’agit d’ouvrir un chemin ou une route, le fermier est tenu de fournir des chevaux, des journées de travail ou autres prestations. Or, une fois la route ou le chemin ouverts, le sol ayant par cela même augmenté de valeur, le propriétaire ne manquera pas, aussitôt le bail arrivé à son terme, d’élever le prix du fermage» Le fermier aura donc contribué à une amélioration dont bénéficie le propriétaire mais qui se retourne contre lui, fermier.
- Appliquons à ce nouveau cas l’exemple de tout à l’heure.
- Pierre prend à ferme pour une somme annuelle de 1,600 fr., le terrain que possède Paul, terrain qui vaut à ce moment-là 50,000 fr. On décrète l’ouverture d’une route ou d’un chemin à l’intérieur ou à la lisière de ce terrain. Pierre fait, conformément aux exigences de la loi, des prestations en nature, qui lui coûtent une cër-taine sorrtme. Une fois la route ouvertê, la propriété 4e'Paul 'Or augmentécle valeur ^eltë~vâùt par exemple un cinquième de plus, soit 60,000 fr.
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- piul, Ûue cette amélioration enrichit déjà, de-ande à Pierre un loyer d’un cinquième plus juyé, soit 1,920 fr. Pierre aura donc à payer à favenh*? et chaque année, une surcharge dé $ fr. (sans compter ce que lui ont coûté les ^stations), et cela par le seul fait que son prolétaire se sera enrichi.
- O’est ainsi que vont les choses dans l’ordre ^ial actuel. Les sacrifices que la nation s’im-jose dans le but d’améliorer ses voies de communication profitent à ceux qui possèdent et sont une surcharge pour ceux qui ne possèdent pas. Et cependant il serait équitable que chacun fût récompensé en vertu de ce qu’il fait et non en vertu de ce qu’il a, en raison de ce qu’il crée non en .raison de ce qui est préalablement créé.
- Malheureusement l’équité n’est pas ce qui régit la société actuelle. Peut-on dire qu’elle règne, lorsque l’on voit le propriétaire qu’enri-üt le fermier ne pas rétribuer celui-ci de la lus-value donnée au sol, mais lui demander au contraire des fermages plus élevés ? (1)
- Ainsi, celui qui ne participe pas au travail s’enrichit aux dépens de celui qui agit. Ainsi le ipital exproprie le travail.
- Le fermier n’est plus qu’une sorte de serf qui lépense ses forces ou coùsacre sa vie à enrichir iû propriétaire qui ne lui en tient aucun compte t qui, la plupart du temps, ne s’en rend pas »mpte à lui-même.
- Pendant que le pauvre laboureur peine à sa ^ture par la pluie comme par le brouillard, ^ la bise glaciale comme par le soleil dévo-^t, pendant qu’il vit brisé par la fatigue, usé les privations, rongé par les soucis, s’effor-•ant de rogner sur son maigre pécule et de étreindre encore les dépenses indispensables de pouvoir faire face au terme, pendant ce ^Ps-là le propriétaire peut vivre largement, i,üle vie exempte d’inquiétude, ignorant la fati-•lej ne sachant rien des privations, n’ayant pas 1 redouter la médiocrité des récoltes, pouvant •Payer bien des fantaisies et même bien des utilités, le tout, râce à ce que lui rapporte, Ul étranger aux travaux, le travail incessant
- *LU0 fermier s’expose à être renvoyé à raison de sa bonne ll0n- » Sismondi, Nouv. principes d'Econ. polit. 1,246.
- et les fatigues continues de son malheureux fermier.
- Encore une fois, nos critiques s’adressent non pas aux individus, mais aux institutions, non pas à la personnalité des détenteurs du sol, mais aux coutumes sociales, aux traditions économiques qui placent les propriétaires dans la nécessité d’agir ainsi. Ils vivent dans un milieu qu’ils n’ont pas créé et, aussi longtemps que ce milieu restera tel quel, ils ne pourront, sous peine de se ruiner, améliorer la situation de leurs locataires.
- Quand nous réfléchissons à cet état de choses, un profond sentiment de tristesse s’empare de nous. Il nous est pénible de songer que la société peut vivre ainsi, que des faits aussi regrettables peuvent se produire tous les jours, à côté de nous, sous nos yeux, par des millions-et des millions de cas, sans que l’opinion publique s’en préoccupe, sans que les hommes de pensée _s’en émeuvent, sans que les pauvres fermiers sachent se rendre compte à eux-mêmes des causes de leur pénible situation, sans que ceux qui détiennent le pouvoir se soucient le moins du monde de la transformer ou tout au moins de l’adoucir.
- Il est vrai que si on laisse le mal se développer à outrance, il arrivera ici ce qui arrive en beaucoup d’autres cas : le mal sera tué par ses propres excès. Un jour peut venir en effet où nos fermiers, las de la vie de misère que leur fait l’état actuel des choses, se refuseront à la culture, et où l’on verra chez nous ce qui se voit en Allemagne et en Irlande, les populations agricoles déserter les campagnes, se jeter, sur les villes ou même émigrer par delà l’Océan. Ce jour-là les propriétaires seront forcés de cultiver eux-mêmes ou de louer à vil prix. La situation actuelle n’existera plus, mais la prospérité de la France, pays essentiellement agricole, aura reçu un coup d’assommoir.
- C’est là ce qu’il faut prévenir. On le peut, il suffit de le vouloir. Que le propriétaire et le fermier, au lieu de vivre comme deux hommes en compétition d’intérêt, s’efforcent de vivre comme deux frères se soutenant l’un l’autre, indispensables l’un à l’autre, et associant leurs efforts. de telle manière qu’ils n’aient plus^Fun^ et l’autre que des intérêts communs; que les
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- fermiers, les propriétaires et les petits agriculteurs entrent résolument clans la voie de l’association, qu’ils réunissent leurs efforts au lieu de les diviser, et que, à la faveur des ressources nouvelles qui résulteraient de cette union, ils acquerrent un matériel de production perfectionné; enfin que l’Etat de son côté intervienne, et que, par l’amélioration des voies de communication existantes et la création de voies nouvelles, il ouvre aux agriculteurs des débouchés nouveaux. Voilà ce qu’il convient de faire pour empêcher la ruine irrémédiable de l’agriculture française, de cet élément essentiel de la prospérité nationale, de cette colossale branche de travail dont les produits s’élèvent chaque année à la somme énorme de quinze milliards de francs.
- Ed. Champury.
- \JTî*it
- Les Intrigues. — La mollesse du gouvernent
- a rendu une vigueur soudaine au centre
- gauche r
- petite coterie qui obéit aux inspirations de M. Dufa, s’agite beaucoup, en ce moment, et noue les fils de min5 intrigues dans le but de ressaisir le pouvoir qu’il a perd avec la chute du maréchal de Mac-Mahon. M. de Marcè fait, dans le Nord, des conférences contre l’article 7 t commeM.DepeyreouM.de Mun dans le Midi et» annonce que grâce à un tour d’escamotage la discussio sur le fameux' article de M. Ferry sera ajournée par i Sénat qui renverrait, comme fit en 1830 l'Assemblée na tionale, le débat à la discussion de la loi sur les as<r dations. Entre temps, ces messieurs du centre gauch protestent contre l’épuration du personnel administram qu’ils considèrent comme ayant été déjà beaucoup tro» éprouvé ; bref les ambitieux se remuent et les intrigants ourdissent leurs trames. Reste à savoir de quel œü \,. cabinet voit ces crieurs du centre gauche. Après tout il n’en est peut être point si navré, puisque les critiques des Simon et des deMarcère lui fournissent prétexte 1 justifier la politique de réaction qu’il vient d'inaugurer si inopinément.
- TJ» nouveau gouverneur civil colonial
- — Un décret inséré cette semaine au Journal offlcid appelle M. Gent. député de Vaucluse, au poste de gouverneur de la Martinique. M. Gent est, après MM. Albert Grévy et Lacascade, le troisième membre du Parlement appelé au gouvernement d'une colonie.
- ün ne peut que féliciter le cabinet de substituer partout l’élément civil à l’élément militaire.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- L’omnis-tie. —La politique de résistance n’a point cessé d’être à l’ordre du jour et nos gouvernants persévérant dans la voie de réaction où ils sont entrés, les électeurs des grandes villes persistent tout naturellement à donner leurs suffrages à des candidats intransigeants. C’est ainsi qu’un déporté récemment amnistié vient d’être élu membre du Conseil municipal de Lyon dans le quartier des Brotteaux. Trois autres conseillers sont entrés le même jour dans l’assemblée communale lyonnaise. Sans être de nuance aussi accusée que leur collègue, ils n’en sont pas moins partisans de J’amnistie totale. Ajoutons, enfin, que le Conseil général de la Seine a formulé, à la quasi-unanimité un voeu en faveur de la mesure d’oubli que le gouvernement s’obstine à repousser. On voit donc que la question de l’amnistie est loin d être close comme l’a prématurément annoncé le Président du Conseil. Si le Parlement refuse de s’en occuper. L’opinion ne fera que se passionner davantage. Voilà tout ce qu’on gagnera à s’obstiner dans un parti pris de résistance à la seule solution logique que puisse recevoir un débat qui devient de jour en jour plus irritant.
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- L’impunité aux réactionnaires.— Tandis que l’on accable la Marseillaise sous les amendes et la prison, la presse réactionnaire poursuit impunément le cours de ses exploits. Le Pays a outragé grossièrement l’honorable M. AlphonseGent, nommé cesjours d.erniers gouverneur civil de la Martinique ; Y Union excite dans chacun de ses numéros les populations à la haine et au mépris du gouvernement ; un de ses rédacteurs, officier dans l’armée territoriale, se vante d’avoir crié : Vive le Roi ! dans un banquet légitimiste ; malgré ces scandales, le parquet demeure immobile et M. le ministre de la guerre ne punit point l’officier provocateur. Il paraît que sous le régime de la politique de résistance les rigueurs de la loi ne sont destinées qu’aux seuls écrivains de la gauche extrême. Nous concevons à merveille que ces façons d’agir provoquent les vives critiques dé la presse indépendante. Et voilà comment il se fait que les mots réaction et arbitraire sont presque toujours synonymes, tandis que la justice et la liberté se correspondent.
- Elections sénatoriales. — Deux départements auront à nommer dimanche prochain un sénateur : celui de la Charente et celui des Hautes-Alpes Dans le premier, aucune candidature républicaine ni s’est produite jusqu’à ce jour: la lutte, s’il en existe sera entre légitimistes et bonapartistes. Dans le-Hautes-Alpes, un député invalidé, M. Bontoux, anciei candidat officiel du 16 Mai, se présente contre M Georges Guiffrey, Toutes nos sympathies sont ac quises à ce dernier, dont le succès paraît assuré.
- * ^
- Lest affaires d’Egypte. — La question égyp tienne donne toujours lieu à des tiraillements fâcheux par suite de l’insistance de l’Italie à être admise dansh concert anglo-français. Le Standard rend compte Tue entretien du général Menabrea avec lord Salisbury.daui lequel le chef du Foreign-Office, après avoir exprimé le regret de n’avoir pas réussi à donner satisfaction au gouvernement italien à propos de la composition du ministère égyptien, aurait insisté sur le vif désir qui l’Angleterre de conserver des relations amicales av« l'Italie. Nous voudrions pouvoir mettre en doute l’exactitude de cette nouvelle : elle prouverait en effet que l’Angleterre, dans le désir de maintenir de bons rapports avec le gouvernement italien, n’hésiterait pas* rejeter sur la France seule une mesure prise en commU“ par les deux alliés. Ce serait là rien moins que l’enten cordiale.
- Le ministre de la justice de Belgique vient
- aux gouverneurs de province une circulaire quiIor un épisode intéressant de la lutte engagée dans ce P.,-entre le gouvernement et le clergé. Les fabriques glise et les administrations hospitalières ont, sur,dl Jj points, mis à la disposition d’écoles libres des lo ^ dépendant des presbytères ou des hospices. Ehes ^ facilité ainsi la concurrence organisée par le c e fcj contre les écoles laïques soumises à la loi du Ie J e dernier et relevant de l’Etat. Le ministre rappeh des établissements, n’ayant d’existence qu’en ver tjeo
- lo 1/\X n A A /Al TT/ATA + TA /~\ î Tl 4 faiWQ Ol1\71 T* Ail .»
- la loi, ne doivent point faire servir
- ipiir
- d’une œuyre privée les biens dont la gestion ^ confiée en vue d’un service public déterminé. H ® > cej aux gouverneurs de faire cesser immédiateme0
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- Nous notons au passage cet épisode d’un conflit présente pour notre propre pays un si vif intérêt.
- t discug^ion de l’adresse en l’Autri-
- , * _ La Chambra des seigneurs de Vienne, malgré C nrésence du ban et de l’arrière-ban du parti féodal, Xrré celle de trois archiducs, des cardinaux, des évè-3 J et de tous les prélats, a accepté.le projet d’adresse vdiffé par la majorité de la commission. Ce résultat 'était pas imprévu La Chambre haute est en ce mo-3 nt en Autriche, le refuge-des idées centralistes, allemandes et libérales, qui sont en minorité à la Chambre 7. députés. Nous apprendrons dans quelquesjours que iCbambre des députés aura voté une adresse animée qui esprit opposé à celui qui inspire la majorité do •autre Chambre, et l’empereur demeurera assez embrassé entre ces vœux contradictoires. Aussi est-il iiobable que la session du Parlementsera courte, qu’on le bornera à voter le budget et quelques lois d’affaires, liais pour être ajourné, le problème ne sera pas résolu.
- Agitation en Herzégovine. — Un mouvement d’une certaine gravité s’est produit dans les ieruiers jours en Herzégovine, et semble n’ètre pas encore apaisé. Chose curieuse : le trouble ne vient pas des musulmans, mais des chrétiens. Il se produit, dans cette 3rovince éloignée, une agitation assez analogue à celle 'ontl’Irlande souffre profondément. La propriété du «lest entre les mains d’un petit nombre de personues,
- ^les paysans qui cultivent la terre se plaignent d’être soumis par les propriétaires à des redevances trop élevées: ils en refusent le paiement. En Herzégovine, smme en Irlande, la question agraire se complique de iissentiments religieux. Les propriétaires sont maho-aétans, les paysans sont chrétiens. Excités, dit on, par les Monténégrins qui sont leurs proches voisins, ils me-aacent de se soulever contre l’occupation autrichienne.
- 'lemouvement n'aura sans doute pas d’autres suites; mis il aura démontré une fois de plus à l’Autriche p’elle a entrepris une rude tâche en acceptant le mandatée l’Europe, et en occupant des provinces aussi dif— àciles à gouverner.
- * + *
- L’ouverture du Landtag prussien. —
- Le discours du trône prononcé à cette occasion ne répondra pas à l’attente générale de la fraction du public, qui espérait y trouver des indications définitives au sujet des résultats de l’entrevue et des pourparlers de Vienne. Il n’y est fait aucune allusion. Sauf uu simule vœu en faveur de la paix à l’intérieur 'comme à l’extérieur, qui le termine, le discours impé-cial ne renferme rien qui se rattache de près ou de loin, iirectement ou indirectement, aux graves questions agitées depuis tantôt deux mois dans la presse politique de •Europe. Tout le discours du souverain allemand, est consacré à la situation intérieure, financière et économique, de la Prusse.
- On ignore encore quelle attitude le gouvernement prussien va prendre après l’ouverture du Landtag. Il hésite sans doute entre l’appui du centre catholique et ‘'appui des nationaux-libéraux ; son choix tombera sans foule sur celui de ces deux partis qui lui offrira le plus, ou qui lui demandera le moins. Si l’on peut s’en rapporta certaines informations récentes, la balance incline eû ce moment vers le parti national-libéral. On parle, jj11 effet, du renvoideM.de Puttkammer, le ministre fos cultes et de l’instruction publique, le successeur de ^Falk. On annonce également que M. de Bennigsen •erait nommé président de la Chambre des députés par Jae coalition de conservateurs et de libéraux. De même lue M. Falk a été sacrifié, il y a quelques mois, pour frguer les catholiques, de même M. de Puttkammer tvirait aujourd’hui de victime pour ramener les libé-.u*- Ces renseignements sont encore fort incertains : ’û ‘es dément même au dernier moment. Quoi qu’il eu Jl*» on suit avec intérêt et curiosité ce jeu de bascule élémentaire,
- L’armée allemande. — Le Alorning Post publie une dépêche privée de Berlin, datée du 23, qui dit que, d’après le bruit public, le gouvernement s’occuperait d’une mesure destin°e à fournir uu nouvel appoint aux ressources militaires de l’Allemagne. Cette nouvelle a fait sensation et les dispositions du projet en question sont vivement discutées dans les cercles militaires.
- On prétend que l’effectif de l’armée allemande sur le pied de paix, n’a pas encore atteint son chiffre règlementaire, parce que le ministère de la guerre est d’avis que cette mesure pouvait être ajournée sans crainte, vu que le fomidable pied de paix de la France et de la Russie n’est jusqu’à présent qu’un chiffre formidable de troupes sur le papier. On assure que les cadres de l’armée allemande ne seront pas complétés jusqu’au chiffre fixé par la loi, mais qu’on augmentera de 72 nouvelles batteries l’effectif de l’artillerie de campagne.
- De plus, le 15e corps sera, dit-on, complété et placé sur uu pied permanent. On prétend, en outre, que le projet récemment agité par le gouvernement, mais ajourné provisoirement pour des motifs d’économie, de construire de nouvelles casernes, des hôpitaux et des lazarets dans les villes de garnison, va de nouveau être mis sur le tapis. La question sera soumise au Reichstag.
- Voilà des préparatifs qui n’ont rien de rassurant pour le repos de l’Europe.
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- IVivlli une© austro-allemande. — Sans s’émouvoir des démentis de la presse officieuse de Vienne et de Berlin, le Standard poursuit le cours de ses révélations sur l’accord survenu à Vienne entre le prince de Bismarck et le comte Andrassy.
- D’après le journal ministériel anglais, ces deux hommes d’Etat auraient discuté les éventualités suivantes et adopté les moyens d’y faire face : Ie En cas d'attaque directe ou indirecte de la France contre l’Allemagne, l’Autriche couvrirait le flanc de l’Allemagne; 2° si l’Autriche était attaquée, l’Allemagne protégerait ses frontières du Nord et du Sud ; 3° en cas d’action combinée de la Russie et de la France, l’Allemagne et l’Autriche uniraient leurs forces. Les détails d’exécution seraient réglés suivant les circonstances.
- Il n’y a là rien d’invraisemblable. Ces renseignements concordent avec le langage tenu par la Correspondance politique de Vienne, dont on connaît le caractère officieux. « La nouvelle politique, dit elle, ne tend nullement à diviser l’Europe en deux camps. Il s’agit d’intérêts non pas européens, mais allemands et autrichiens. qui, à l’avenir, devront être respectés de chacun, aussi bien par la France que par la Russie. »
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- Le mécontentement russe. — Si l’opinion publique, en Allemagne, a accueilli avec enthousiasme la nouvelle évolution diplomatique de M. de Bismarck et la nouvelle de la signature du traité de Vienne par l’empereur Guillaume, l’effet en sens contraire n’a pas été moins vif en Russie, et il n’y a pas lieu de s’étonner que la « guerre de plume » entre les deux pays ait recommencé de plus belle. Deux mots typiques à ce sujet : les journaux de Pétersbourg déclarent d’un ton hautain « que la Russie ne saurait endurer indéfiniment les insolences des hommes d’Etat étrangers, qu’elle arrachera leur masque pacifique et démontrera qu’on ne peut offenser impunément la Russie; » à quoi ceux de Berlin répondent par ce sarcasme : « Un officier russe disait, il y a quelques années, que la route de Constantinople passait par Vienne, et les événements lui ont donné raison. On comprend maintenant en Russie qu’il faut taire un plus grand détour et passer par Berlin. »
- Il nous semble, et cet avis sera partagé par plus d’un lecteur, qu’il faudra autre chose que la visite annoncée du czar a Berlin pour vider une querelle montée à ce diapason.
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- L’nibion des gauches en Italie. — Nous j avons parlé, en tout temps, de l’état déployable de divi- I sion où se trouvait la gauche dans le Parlement italien. ' Si nous en croyons certaines informations, la réconciliation des gauches serait un fait accompli. Il était temps que ce rapprochement s’opérât. Encore une preuve comme celle de juillet, et la désorganisation du parti était complète ; on commençait à plaisanter en Italie sur l’arrivée alternative au pouvoir d’un cabinet Gairoli et d’un cabinet Deprétis ; l’un était le ministère d’été, l’autre le ministère d’hiver. Mais le ridicule tue là bas comme ailleurs, et ce jeu dangereux ne pouvait être prolongé. Espérons qu’il ne se renouvellera plus.
- L’Italia irredenta. — La campagne de Yltalia irredenta vient d’être rouverte d’une manière malencontreuse par le propre gendre de Garibaldi, Stefano Canzio. Sur son invitation, les Carabiniers Italiens et les Volon- -taires de la Liberté se sont réunis à Rome en un banquet frugal sous sa présidence et ont juré de « ne pas déposer les armes de Varèse. Galatafini, Volturne, Bezzecca. tant que l’Autriche aurait en Italie une Bosnie et une Herzégovine s’appelant Trieste et Trente-, » Puis Ganzio leur a adressé une harangue enflammée.
- A la suite de cet incident que le ministre de l’intérieur a ordonné à toutes les municipalités de consigner, dans les vingt-quatre heures, au corps de la gendarmerie, toutes les armes et toutes les munitions* de guerre dont elles sont pourvues.
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- Le Congrès <1© la paix. — Mercredi a du avoir lieu à Naples, un grand meeting dont le but est la paix générale e t le désarmement simultané, partiel et proportionnel des puissances européennes. Nous ignorons encore qu’elles sont les résolutions votées par cette réunion d’hommes considérables par leur savoir ou leur amour pour l’humanité, mais nous applaudissons.chaleureusement au meeting de Naples. Certes, nous n’avons pas la candeur de croire qu’il va improviser la paix universelle, et que, demain, les puissances vont jeter leurs fusils, enclouer leurs canons et se précipiter dans les bras les unes des autres. Mais c’est en affirmant les vérités qu’on en prépare et qu’on en hâte le triomphe.
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- L’esclavage à Cuba. — La question des réformes cubaines, et spécialement de l’affranchissement des esclaves, paraît devoir être la grande difficulté de la session prochaine des cortès espagnoles.
- La commission des réformes veut émanciper les esclaves par catégorie d’âge, dans un espace de dix années à partir de 1880. *
- Contrairement à cet avis le conseil des ministres espagnols vient de prendre, en ce qui concerne l’abolition de l’esclave, une résolution radicale. Il en a décidé l’abolition immédiate et sans indemnité. Le maréchal Martinez-Campos a fait sienne cette résolution et il la défendra vigoureusement devant les Cortès
- On peut donc avoir quelques espérances de l’adoption par les Chambres espagnoles de l’affranchissement immédiat des esclaves ; ce qui satisferait les philanthropes et épargnerait à l’Espagne le danger d’une nouvelle insurrection cubaine.
- * *
- L©n juifs ©u Roumanie. — Ainsi que nous l’avions prévu le Sénat a voté la loi relative à la naturalisation des juifs. Les Roumains sont dans la joie, depuis ce vote. A Bucarest, l’on acclame et Ton fait la conduite aux sénateurs et députés qui retournent en province. On croit avoir trouvé, dans cette loi, un compromis qui satisfasse au vœu du Congrès de Berlin, en effaçant l’inégalité civile et politique dont étaient frappés en Roumanie les non-chrétiens, et l’on se félicite en môme temps d’avoir évité la naturalisation en masse des Israélites étrangers, installés en Roumanie.
- Il reste à savoir quel accueil les grandes puissances
- feront à la loi votée par les Chambres constituantes, p accueil dépendra probablement de la façon large 1 étroite, dont elle sera appliquée. Si, maintenant qu’on011 abrogé l’article anti-libéral ae la constitution, qui iQtp dissait la naturalisation des non-chrétiens, on accord largement la qualité de citoyen aux israélites nés^ installés dans le pays, devenus Roumains de fait m remplissant les conditions qui font le bon citoyen n?1 exemple, l’honorabilité, il est probable que les pniT sances trouveront la loi suffisante.
- Les Chambres constituantes ont été closes aussitôt après le vote révisant la constitution ; et immédiate1 ment le prince les a convoquées à titre des Chambres législatives.
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- !Ta «citation des Boërs. — Après les zoulous lesboërs. On sait que les anglais, en 1877. ont agi avec une incroyable désinvolture à l’égard du territoire, jusque-là indépendant des colons hollandais : ils ont pu-rement et simplement annexé le Transwall à leurs possessions du Cap, et dans ses derniers temps une proclamation de sir Garnet Wolseley a déclaré cette annexion irrévocable. Ces procédés n’ont pas satisfait les boërs, qui s’agitent en ce moment et manifestent des velléités de résistance. Il y a déjà eu des troubles sur divers points et des détachements de troupes ont été envoyés. C’est tout ce qu’on sait jusqu’ici. Mais il est trop aisé de prévoir que les protestations des boërs, sujets britanniques malgré eux, seront étouffées par la force.
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- L’Algb nn ï s t fin. — En Afghanistan, tout n’est pas fini, en dépit des télégrammes anglais assurant que « le pays est tranquille. » Des milliers de montagnards ont donné un assaut furieux au camp de Shutargardan ; la victoire a fini par rester à la discipline et aux armes e uropéennes, et les communications anglaises sont rétablies ; mais cela prouve que 1 Afghanistan est encore loin d’être « pacifié. »
- Guerre dans l’Asie centrale. — Les nouvelles de Kasehgar représentent l’Asie centrale comme en proie à la guerre. Les kirghizes, poussés parles russes, dit-on, ont assailli les forces chinoises, et de nouvelles bandes de nomades convergent en ce moment vers le théâtre de ces dissensions! La Russie cherche sans doute vers le Turkestan chinois une compensation à l’extension de l’influence anglaise en Afghanistan.
- NOTES D’UN LISEUR.
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- L'homme simplement religieux accepte l’ordre de choses actuel tel qu’il est, s’y résigne en y voyant l'ouvrage de Dieu, et en portant ses regards sur un monde meilleur ; l’artiste travaille à le transformer à l’image de la raison divine : il est religieux dans un sens plus haut et plus vrai.
- Fichte,
- Tr. par Willm, Ilist. de la phil. alW1-
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- RÉFORME DE L’ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE
- LA GÉOGRAPHIE.
- Les Français ont la réputation de ne pas savoir la géographie.
- L’absence totale ou le très petit nombre des explorateurs nés en France comparé au nombre considérable d’explorateurs nés dans des pays moins grands, tels que l’Angleterre et la Hollande, ou moins riches tels que la Suède et l’Allemagne ; le dédain que les ministères français de la marine et de l’instruction publique ont constamment témoigné à l’égard des voyages dé découverte alors que les autres pays rivalisaient de zèle et d’ardeur dans leurs expéditions ; l’absence de cartes sérieuses et de bons atlas édités en France, alors que l’Allemagne et l’Angleterre en ont de si merveilleusement dressés; le fait que pendant la guerre de 1870 des généraux et même des commandants de corps d’armée ont prouvé qu’ils ignoraient la géographie de leur propre pays — ce qui laisse présumer qu’ils ignoraient davantage encore celle de l’étranger; — {outes ces raisons et d’autres encore ont accrédité l’opinion que les Français ignorent la géographie.
- Eh bien, nous pensons que l’on se trompe, ou du moins que l’on exagère. La France officielle, d’est-à-dire l’Etat et toutes les administrations qui en dépendent ignorent la géographie. Mais heureusement la nation tout entière n’est pas englobée dans les administrations. L’initiative privée, celle des sociétés de géographie, celle de quelques libraires puissants, celle surtout des principales chambres de commerce, a donné à l’étude de la géographie un renouveau de faveur qui est réellement très remarquable. Les personnes qui ont examiné l’année dernière au Palais du Champ de Mars la section de l’exposition française consacrée à la géographie, ont pu se convaincre des immenses progrès réalisés en peu de temps.Nous sommes très loin de la honteuse ignorance géographique qui caractérisait si bien la suffisance du dernier empire.
- Cette faveur nouvelle des connaissances géographiques a déjà porté ses fruits. Allez à Marseille, allez un Havre, allez à Bordeaux et regardez à quels pays sont destinées les marchandises que l'on y embarque et de quels pays proviennent celles que l’on y décharge. Ce simple coup d’œil sur l’importance du commerce extérieur vous démpntrera que dans les ports de mer on connaît à fond la géographie, et que c’est à pause de, cette connaissance que leur commerce se développe d’une manière aussi brillante et s’étend depuis peu jusqu’aux parages les plus lointains.
- C’est qu’en effet la géographie est la plus précieuse des sciences pour les relations commerciales. C’est" elle qui vous indique dans quel pays croit en abondance tel produit végétal apprécié chez nous. C’est elle qui vous désigne les contrées où gisent la houille et les minerais. C’est-elle qui vous révèle l’existence de pays où les espèces animales généralement répandues sont préférables aux nôtres au point de vue des services à en tirer. Sans la géographie, nous n’aurions jamais connu le coton, le sucre de cannes, le cacao, le caoutchouc, le quinquina et mille autres produits précieux qui ont pris dans la vie moderne une importance qui va toujours croissant. C’est la géographie qui a donné l’idée de transporter dans les Antilles la culture du café si longtemps circonscrite dans les pays qui avoisinent la*mer Rouge. C’est la géographie qui permet à l’industrie lyonnaise de s’enrichir chaque année par l’arrivée de millions d’œufs de vers à soie de la Chine et du Japon. C’est la géographie qui... mais nous n’en finirions plus si nous voulions énumérer tous les services que cette magnifique science a rendus à la -cause du progrès.
- Il semble qu’en présence de services aussi considérables, aussi nettement signalés, le gouvernement aurait dû déployer à l’égard de l’enseignement de la géographie une sollicitude toute particulière, qu’il aurait dû faire des sacrifices pour elle et veiller, avec une attention incessante, à ce que rien ne vienne entraver son développement.
- Eh bien, non, il n’en est rien. Le gouvernement reste étranger au progrès de la géographie. Il se repose sur l’action des chambres de commerce. Il permet à l’Université d’enseigner cette science sous une forme qui est plus pédante qu’utile, plus ridicule que sérieuse.
- Si l’on compare les manuels en usage dans nos établissements officiels français avec ceux en usage dans d’autres pays, on se voit bien vite forcé de convenir de leur honteuse infériorité. Les Allemands ont un enseignement théorique et les Anglais un enseignement pratique qui laissent bien loin en arrière le nôtre, où l’absence de sens pratique s’ajoute aux erreurs de I4 théorie,
- La géographie est rabaissée dans nos classes à un rôle fastidieux. Elle n’est guère qu’une nomenclature de chiffres et de noms propres. Si la forme sous laquelle on l’enseigne a été choisie en vue d’un but déterminé, ce ne peut être que dans celui de permettre à l’élève ec. au professeur de faire parade de connaissances inutiles.
- Ainsi par exemple l’élève est tenu d’apprendre la
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- nomenclature des caps des cinq parties du monde. Il doit pouvoir vous énumérer tous les archipels de la Polynésie. Il doit savoir qu’il y a un détroit de Mac Clure, un isthme de Pérékopp, un golfe nommé Péchili, une ile Tristan d’Acunhia, un cap Sainte-Marie, une rivière Saskastchevan, un lac Quinipeget mille autres détails d’égale utilité. De plus il doit savoir vous renseigner sur la hauteur du Kilomand-jéro et la population de Santé Fé de Bogota. Enfin, pour que votre ébahissement soit sans borne, il doit pouvoir vous expliquer quelles sont les situations respectives des provinces d’Irak-Arabi et d’Al-Djézireh.
- Après cela, si vous n’êtes pas content c’est que vous avez ie caractère mal fait.
- Eh bien, dussions nous paraître trop difflcile, nous n’hésitons pas à dire que cet enseignement est fait en dépit du bon sens et que si à l’étranger il est un objet de risée, c’est qu’il ne peut être pris au sérieux.
- Il importe que ces vieux errements soient abandonnés. La France républicaine est un pays de travail. Elle n’attend rien du hasard et demande sa prospérité au commerce, à l’industrie, à l’agriculture.
- L’Université ne saurait rester étrangère à cet état nouveau. Il faut qu’elle modifie en conséquence ses programmes qu’elle y adapte son enseignement, qu’elle prépare dans ce but ses élèves.
- Le commerce, l’industrie, l’agriculture ont le plus grand intérêt à être exactement renseignés sur les ressources du pays et sur celles de l’étranger, sur les mines sur les produits agricoles, sur les animaux utiles, susceptibles d’acclimation, sur la possibilité d’ouvrir de nouveaux débauchés à l’extérieur et d’étendre ainsi le marché, etc., etc.
- Le jour où la géographie sera enseignée chez nous comme elle est à l’étranger elle fournira aux élèves, et par conséquent aux générations nouvelles, ces précieuses informations. Elle cessera d’être une inutile perte de temps et deviendra l’un des plus précieux auxiliaires du développement du travail.
- Ed. Cha-mpury.
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- NOUVEAU DISCOURS DE M. LOUIS BLANC.
- Dans le discours qu’il a prononcé dimanche, M. Louis Blanc a répondu en ces termes aux objections présentées par divers journaux à son précédent exposé de la question sociale :
- Le projet de réforme sociale présenté eu 1848 par la commission du Luxembourg consistait tout simplement à provoquer, dans l’iutérèt du travail, une intervention de même nature que celle à laquelle on a eu recours en Angleterre, dans l’intérêt de l’éducation, avec cette différence que les, vuçs émises au Luxembourg n’étaient
- en aucune sorte sujettes aux objections élevées par sir Robert Peel ; car, d’une part, il s’agissait uniquement d’un prêt à faire à des associations libres et ouvertes d’ouvriers, prêt hypothéqué sur la valeur de leurs établissements, et, d’autre part, rien ne devait être décidé à cet égard que dans l’Assemblée nationale, et par elle. C’était la nation qui, par ses mandataires, si telle avait été sa pensée, aurait jeté au milieu du système social actuel les fondements d’un autre système, celui de l’association en donnant au dernier, non pas le caractère d’une faveur accordée à quelques-uns aux dépens des autres, mais le caractère d’une grande expérience nationale faite au nom et pour le compte de la société tout entière.
- Ainsi deux modes de relations industrielles auraient été mis en présence :
- L’un, partant du principe d’antagonisme ; l’autre, du principe d’association ;
- L’un, poussant chaque individu à poursuivre son but propre, éperdument, sans se préoccuper de ses semblables, et même au risque de leur passer sur le corps, l’autre, conduisant chacun à identifier son intérêt particulier avec l’intérêt commun ;
- L’un, par essence, semant la discorde, l’envie, la haine ; l’autre, reposant.sur la concorde ;
- L un, ressemblant à un duel où le salut de celui-ci exige la mort de celui-là, et quelquefois amène la mort des deux; l’autre, créant l’émulation véritable, celle qui aiguillonne l’intérêt personnel, sans le mettre en hostilité avec la prospérité d’autrui ;
- L’un, transformant la production en un formidable jeu de hasard ; l’autre, tendant à la régler sur les besoins connus et les exigences de la consommation ;
- L’un faisant du'succèsle prix d’une sagacité servie par la fortune et bien souvent l’affaire d’un coup de dé : l’autre ayant pour but d’assurer le succès à la science, à la sagesse et au travail ;
- En tout cas, l’expérience étant appelée à décider lequel des deux modes était le meilleur, celui en faveur duquel elle se serait prononcée aurait gagné peu à peu du terrain, sans violence, sans commotion, par la seule puissance de l’attrait.
- Etait-ce là, je le demande, ne tenir aucun compte de l’intérêt privé, détruire toute initiative industrielle, proclamer l’Etat omnipotent et omniscient, faire de lui tout et de l’individu rien ?
- Est-ce que le rachat des chemins de fer et des mines par l’Etat, la transformation de la Banque de France en Banque nationale, la centralisation des assurances, sont choses avec lesquelles le bien public n’ait rien à voir ?
- En ce qui concerne le rachat des chemins de fer, est-ce que les compagnies qui sont obligées pour couvrir leurs dépenses et réalise)' des bénéfices, de lever tribut sur le développement même de l’industrie, valent l’Etat qui, retrouvant le capital dépensé dans les sources de l’impôt élargies, est plus intéressé à abaisser qu’à élever les tarifs, et qui stipule pour tout le monde, à la différence des Compagnies, qui stipulent pour elles-mêmes ? En ce qui concerné la Banque, est-ce que sa fonction ne se borne pas à donner du crédit à ceux qui en ont déjà ? Est-ce qu’on ne pourrait pas la comparer à une Compagnie d’assurances des maisons incombustibles ? Et si le crédit est un puissant moyen de travail, une source abondante de richesse, pourquoi ne conférerait-on pas le soin d’en dispenser les bienfaits à l’Etat, seul capable d’admettre à en jouir tous les citoyens, grands et petits? Et si l’opération de l’escompte a pour résultat, tout en facilitant les relations commerciales et en fécondant l industrie, d’assurer à ceux qui s’y livrent d’énormes bénéfices, pourquoi ces bénéfices n’iraient-ils pas grossir le Trésor public, au lieu de s’entasser dans quelques caisses particulières?
- En ce qui concerne les assurances, est-il besoin d’insister sur les avantages d’un système qui établirait une étroite solidarité entre tous les citoyens, ferait baisser le taux des primes, et, tout en garantissant aux assurés la sécurité la plus complète, donnerait des revenus considérables, (A suivre).
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- O© que conte la paix armée.
- Veut-on savoir à combien s’élève, sur le pied de paix, le contingent actif des dix principaux Etats de l’Europe ; combien d’hommes dans toute la force de l’âge sont rendus improductifs et deviennent en même temps une charge écrasante, en prévision d’une guerre future ?
- La voici :
- L’Allemagne a sous les armes 418.821 h.
- L’Autriche................... 269.577
- La Belgique................... 46.383
- L’Espagne..................... 91.400
- La France.-................. 446.424
- La Grande-Bretagne.......... 228.624
- L’Italie...................... 217.949
- La Russie................... 447.370
- La Suisse................... 120.077
- La Turquie.................. 170 000
- pour ces dix Etats seulement, c’est un total de 2 millions 466,625 hommes.
- Nous laissons de côté, bien entendu, dans ce chiffre, les armées de réserve, les armées territoriales, les milices, les troupes irrégulières, etc.
- Maintenant, les budgets :
- L’Allemagne dépense.
- L’Autriche...........
- La Belgique..........
- L’Espagne............
- La France............
- La Grande-Bretagne..
- L’Italie.............
- La Russie............
- La Suisse............
- La Turquie...........
- 409.769.942 fr. 329.254.720 41.063.000 122.290.918 552.941.362 401.495.262 171.871.736 626.446.076 13.298.367 145.816.475
- Ainsi, dans ces dix Etats, pour maintenir l’armée sur le pied de paix, on dépense une somme annuelle de 2,684,247,858 fr. (deux milliards six cent quatre-vingt-quatre millions deux cent quarante sept mille huit cent cinquante-huit francs !)
- LES CLÉRICAUX ET LA QUESTION SOCIALE
- Nous empruntons les lignes suivantes au journal Le Temps, elles appuient d’une mauière trop évidente ce que nous avons dit nous mêmes sur ce sujet pour que nous ne les reproduisions pas.
- « La famille et la propriété ne sont pas en danger pour quelques rêveries humanitaires ou pour quelques excitations sans écho.
- « Mais si vraimentelles pouvaient être menacées, si un péril social pouvait être créé, c’est par ce parti des sauveurs qui s’incarne aujourd’hui dans le parti clérical, Quelles doctrines économiques a-t-il donc, quels principes, qui ne soient en opposition avec la société moderne, sa constitution harmonique et ses lois les plus essentielles : l’indépendance individuelle et l’initiative privée?
- « Il n’est pas besoin, pour le savoir, d’aller puiser à des livres anciens. Il suffît de suivre d’un peu Près l’enseignement officiel des docteurs de nos universités catholiques. L’un d’eux, professeur de droit public et d’économie politique à l’Université catholique de Louvain, et correspoudant de l’Institut de France, écrivait récemment :
- “ La Révolution, toujours inspirée par l’individua-Dscae, s’est acharnée à briser la forme de vie assolée que l’Eglise avait généralisée dans le monde jurais à son empire. Elle a prétendu faire régner la société moderne, comme expression dernière
- de la justice sociale, et comme forme parfaite des rapports sociaux, l’effort individuel et le droit individuel, sans autre frein que les prohibitions d’une légalité tout humaine.
- « A cet individualisme, fruit de l’orgueil libéral, les catholiques ont déclaré franchement la guerre. »
- « Mais, pourrait on-dire. ce sont là choses de Belgique. En France, de telles doctrines ne seraient pas reçues. — L’on se tromperait. — Il y a un an environ, le docteur de Louvain était appelé à prononcer, à Chartres, un discours. C’était à l’ouverture du congrès des directeurs’des Associations ouvrières catholiques. « Il faut, dit l’orateur, que nous nous en prenions directement à l’erreur libérale, qui est l’essence même de la Révolution, et que nous combattions sans ménagement, sous toutes ses formes, la doctrine d’orgueil dont le libéralisme s’inspire... Il faut s’attaquer à ces erreurs fondamentales par l’audace des affirmations totales... Dans les combats livrés au génie du mal, auteur et fauteur de tout individualisme, nous avons avec nous Dieu, auteur et protecteur de tout bien et de toute charité. »
- « Voilà de quelles idées l’on cherche à leurrer les classes ouvrières. On les sollicite à former de nouvelles corporations, à se placer sous de puissants patronages, à rompre avec l’esprit moderne et avec notre société actuelle. Liberté, responsabilité? Mots vains et sonores, bons pour les fils de la Révolution. Pétrissons à nouveau les hommes ; qu’ils s’inclinent devant une autorité supérieure, et qu’abdiquant cet individualisme abhorré, ils se laissent guider comme un troupeau vers le but que notre sagesse leur aura assigné !
- « Et, qu’on le remarque, ce travail de décomposition sociale qu’a entrepris le parti clérical s’étend de plus en plus. Une impulsion venue de haut imprime une direction commune à tous ces efforts. Dans un volume qui vient de paraître, le R. P. Félix, de la Compagnie de Jésus, tire hardiment la conclusion de ces doctrines anti-économiques :
- « Pour sauver la société et vous-mêmes avec elle que faut-iï faire ? Ce qu’il faut faire, je ne le sais pas, si vous voulez. Et ce n’est pas ici le lieu de vous le dire avec la dernière précision. Ce qui est manifeste, ce qui est évident, c’est qu’il y a quelque chose à faire, et que vous n’avez plus de temps à perdre. En toute hypothèse, ii faut se compter, il faut s'unir, il faut s’ rganiser, il faut combattre... Que de tant de forcesose compose une seule force ! »
- « L’on connaît les dogmes dont s’inspire cette coalition ténébreuse. L homme est un être misérable. Une curiosité coupable l’a fait déchoir du rang où Dieu l’avait appelé. Voué désormais à l’erreur, au travail sans espoir, à la misère sans fin, il n’a d’autre lot ici bas que le sacrifice, la douleur, la renonciation aux trompeuses jouissances, de ce monde. S’il croit en son génie, c’est orgueil ; s’il a foi dans la liberté, c’est péché. L’invidualisme n’est qu’une inspiration du démon. L’homme qui prétend penser et agir par lui-même est‘en dehors des lois divines. Mais qui rendra ces lois intelligibles au vulgaire, et qui les lui imposera au besoin ? Les représentants de Dieu sur la terre, les dépositaires de l’autorité divine. Ainsi la doctrine se complète. La société n’est plus qu’un levier aux mains de quelques habiles, jusqu’à ce qu’il se rencontre un homme, pape, roi, peu importe, pour se déclarer infaillible, et pour dire :
- « l’Eglise oul’Etat, c’est moi ! »
- « Et nous disons : Voilà le vrai péril social. C’est
- notre personnalité détruite, notre consçiençe
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- sée, notre droit anéanti. C’est l’œuvre de la Révolution, ce couronnement de tant de siècles d’efforts et de souffrances, arrachée de nos cœurs et vouée à notre mépris... Mais, à cette pensée seule, l’âme de la France s’indigne. Paysans, ouvriers, bourgeois, toute la foule immense des travailleurs est débout, autour du même drapeau, prête à repousser les attaques de la contre-révolution. »
- Nous croyons autant que notre cenfrère à l’opposition qui sera faite à des. tentatives cléricales de contre-révolution. Seulement nous pensons qu’il vaudrait mieux ne pas attendre ces tentatives et qu’il serait de bonne politique que le parti républicain examinât loyalement la condition des travailleurs et réalisât les réformes de nature à l’améliorer. Il trancherait ainsi à leur racine les motifs de mécontentement qui seuls peuvent permettre les tentatives du parti clérical. E. C.
- Légende berrlclionue.
- Je me rappelle avoir entendu raconter une légende qui se passait dans un vieux château situé à quelques kilomètres de Reuilly. Là, le jour des Rameaux, au moment même où la procession, revenant à l’église, s’arrête un instant devant les portes closes, une cachette pratiquée dans l’épaisseur d’une énorme muraille s’entrouvrait d’elle-même.
- Un jour, une femme, ayant son enfant à la mamelle, eut l’audace d’y pénétrer. Un monceau d’or frappa ses regards. Incapable de résister à la tentation, elle posa son enfant, remplit son tablier et sortit, emportant une faible partie du trésor ; puis elle revint précipitamment chercher son nourrisson : la muraille s’était refermée. La pauvre mère affolée pria, implora la Vierge et les saints ; tout fut inutile. La nuit suivante, une fée lui apparut et lui dit : « Ne pleure plus ; dans un an, jour pour jour, heure pour heure, ton enfant te sera rendu, si tu rends, toi, intégralement tout ce que tu as pris, î^ets tous les samedis soir une chemise blanche au pied du mur, vis-à-vis de la « cache ; » tous les dimanches matin, tu trouveras à la place la chemise sale de la semaine. Ainsi fut fait. L’année suivante, le dimanche des Rameaux, à l’instant précis où le prêtre s’arrêtait à la porte de l’église, la muraille s’entrouvrit .de nouveau. La mère, anxieuse, courut reporter le trésor à sa place, reprit son fils, et la muraille se referma pour toujours. Quant à l’enfant, il avait grandi, profité, et il se portait à merveille. {Union républicaine.)
- LES MUSÉES A LA CAMPAGNE.
- Musée de Morlaas.
- La petite bourgarde de Morlàas (Basses-Pyrénées) peuplée seulement de 1483 habitants possède un musée qui mérite d’être signalé. .
- Voici en quels termes le Mémorial des Pyrénées, par la plume de M. Larrea rend compte d'une visite faite à ce musée.
- Morlàas, la vieille et noble bourgade béarnaise Morlàas a un musée, œuvre utile, résultat surprenait et d’un salutaire exemple, dan$ un pays où l’i-
- nitiative privée, moins timide, pourrait tant, si elle osait un peu plus ! œuvre et résultat, qui prouvent que rien ne résiste à une volonté persistante et éclairée : Labor improbus omnia vincit.
- Les difficultés du premier moment ont été surmontées : aujourd’hui, le Musée de Morlàas est sérieusement fondé et prochainement son intelligente municipalité va consacrer à ces nombreuses collections une installation définitive digne d’elle et du but poursuivi.
- Tous les produits du pays s’y montrent en échantillons curieusement groupés : des réductions d’instruments agricoles, la collection des bois du canton pittoresquement étalés, des spécimens des animaux utiles et nuisibles, mettant à la portée de l’observateur l’ensemble des connaissances agricoles qui doivent nécessairement amener le progrès.
- A côté d’un herbier précieux auquel le naturaliste béarnais Gaston Sacaze a attaché le prix de ses recherches et de son nom, la minéralogie pyrénéenne y étale ses richesses, que M. l’Ingénieur Genreau veut bien, pendant ses loisirs, classer méthodiquement : la paléontologie y a fourni une intéressante collection de fossiles et d’objets préhistoriques qu’un savant spécialiste qualifie.
- Enfin, le musée scolaire, dès aujourd hui complet, offre aux études de l’élève, aussi bien qu’à la leçon du maître, 80 tableaux synoptiques, cartes murales, cartes géographiques en relief, deux globes terrestre et céleste, une sphère, un nécessaire métrique et une bibliothèque déjà volumineuse qui s’enrichit chaque jour en livres, dictionnaires et atlas, spontanément offerts par de généreux donateurs.
- La partie la plus difficile à constituer était sans contredit la partie historique : les grandes villes absorbent au profit de leurs musées et centralisent avec un soin jaloux les plus précieux monuments du temps passé. C’est aussi là qu’a dû se montrer, plus active et plus infatigable l’initiative créatrice de l’œuvre ; on s’-est adressé à tous ceux qu’un sentiment vraiment patriotique attache à notre histoire nationale.
- De toute part, on a répondu à un appel dicté par le seul amour du progrès des études, inspiré par cette pensée si saine et si juste qu’on lit à la porte du musée : Moraliser par l'instruction, enrichir par la science.
- L’histoire générale est représentée par des vases gallo-romains, des armes et urnes celtiques que les tumuli du pays ont livrées aux investigations de nos savants : un album important des spécimens d’écritures du VI au XVII siècle permet d’apprécier, par la comparaison, le progrès et les charmes
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- notre calligraphie moderne : une collection de monnaies romaines, étrangères et françaises remontant aux temps les plus reculés, complète les recherches historiques et le dispute en intérêt avec les vieilles monnaies Béarnaises dont le cours honorable s’imposait si loin de l’autre côté des Pyrénées.
- Saluons, en Béarnais jaloux, les souvenirs de notre histoire locale : d’abord, le siège, quelque peu vermoulu, du Sénéchal de Morlàas, près duquel pendent, heureusement démodés et impuissants, deux fouets de justice au manche de bois et à la longe de fer.
- Cette vue seule nous donne le frisson : le manche de l’un est brisé, comme l’institution qui lui avait donné naissance. A en croire la légende, ce manche
- aurait été brisé sur le....... dos d’une femme qui
- avait trop parlé ! Oh ! rassurez-vous : à Morlàas, on ne fouette plus personne : ce charmant défaut, ainsi puni, n’y est plus connu ! les femmes ne parlent plus trop à Morlàas : elles agissent simplement, dignement, et pour s’en convaincre,'il suffit de jeter les yeux sur la liste des nobles et gracieuses donatrices du musée.
- Puis, viennent les poids célèbres de l’ancienne capitale et ses mesures en pierre : les clefs de la ville qui restent inoccupées à côté du collier de fer des expositions criminelles : le plan de la ville: le plan en relief du château de Pau ; le plan en relief de l’Evêché de Lescar et une masse d'autres objets historiques, qui rappellent ce que fut notre cher Béarn et attestent, par leur présence au musée de de Morlàas, ce que . ont toujours les Béarnais, féaux é courtés, fidèles et courtois !
- Ajoutons que ce musée est dû. à l’initiative de M. de Bordenave d’Abère, membre du conseil général des Basses-Pyrénées et conseiller à la cour de Pau.
- A quoi la civil!nation pousse leN Chinois
- La maison Armstrong vient de terminer quatre canonnières pour le gouvernement chinois. Les essais ont été faits par les soins de l’amirauté et du ministère de la guerre, en présence de l’ambassadeur du Céleste-Empire, et ont donné de très bons résultats. Chaque canonnière porte un canon de 35 tonnes chambré, dont l’effet est supérieur à celui du canon de 38 tonnes actuellement en service.
- Ces canons de 35 tonnes sont dus au capitaine Noble ; ils ont une puissance supérieure à celle des pièces de 38 tonnes en service tirant la battering-charge de 235 livres (106 kil.) ou même 250 livres (123 kil.). Le calibre est de 11 pouces ("28 centimètres). Le projectile pèse 525livres (238 kil.). La battering-charge §e compose de deux gargousses, chacune d’elles contenant 117 1/2 livres (53 kil.) de poudre pebble Le projectile possède une vitesse initiale de 1,817 pieds (554 mètres) qui donne une force vive de 12,267 pieds-tonnes (3,799,0Q0kilogrammes) correspondant à 357 pieds-tonnes par pouce de circonférence (44,200 kil. par centimètre de circonférence).
- Le canon de 38 tonnes non chambré, actuellement en
- service, tire un projectile du calibre de 12 1/2 pouces (31 c. 7) et de 812 livres (368 kil.) avec une charge de 130 livres (59 kil.) de poudre ; la vitesse initiale est de 1,450 pieds (442 mètres).
- Le canon de 38 tonnes, chambré, qui n’est pas encore en service, a une vitesse initiale de 1,540 pieds (469 mètres).
- Aussi, la réduction du calibre et l’augmentation de vitesse initiale de ce nouveau canon de 35 tonnes amènent une tension plus considérable de la trajectoire.
- LE DROIT DE VIVRE.
- il
- Cependant, à l’évangéliste de la richesse il devenait nécessaire de trouver à cette richesse une source qu’on proclamerait légitime et qu’on'jessaierait de démontrer être telle.
- On avait à choisir de trois choses la meilleure : Le capital, le travail, la nature ; ou choisit le travail et, après n’avoir rien démontré, plus ou moins persuadé qu’on ne pouvait être réfuté, on affirma dogmatiquement que « le fondement indestructible du droit de propriété, c’est le travail. » Mais aussitôt se rappelant que, de même que pour faire un civet (un véritable civet), il faut se procurer un lièvre, ainsi pour travailler il importe d’avoir : 1° l’élément du travail, 2° l’instrument de ce travail, on se hâta d’ajouter que « pour travailler il faut commencer par se saisir de la matière de son travail, c’est-à-dire de la terre, matière indispensable (vérité à la Lapa-lisse) du travail agricole ; ce qui fait », écrivit-on, « que l’occupation doit être le premier acte par lequel commence la propriété, et le travail, le se-cond. »
- De telle sorte que, d’un seul trait de plume, on effaçait ce qu’on venait d’écrire et que, prestidigitateur exercé, on escamotait lestement le fondement indestructible de la propriété, le travail, pour lui substituer l’occupation.
- *
- ¥ *
- En faisant choix du travail comme origine du droit de propriété, on semblait dire raca à la paresse et crier haro sur le parasitisme. Mais on se taisait sur le droit réel, le droit primitif pour ne s’occuper que du fait accompli. La doctrine paraissait acceptable, elle trouva même des adeptes jusque dans les rangs d’hommes dévoués à la défense des intérêts populaires et à l’émancipation des salariés. On ne s’apercevait pas que la proclamation de ce dogme était l’interdiction au travailleur de tout accès à la pro^ priété, matière ou instrument du travail, avant le travail même, on faisait fausse route. Si, de droit naturel, en effet, le travailleur n’a à prétendre à rien, à aucune avance, à aucun capital, qu’a-t-il à
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- faire de parler de liberté, d’émancipation ? Il doit se résigner à rester sous le joug des détenteurs du patrimoine primitif, à voir éterniser son servage. Mais non ; car tout n’est pas dans l’acte extérieur et c’est avec raison qu’un écrivain distingué a pu dire : « Quelque important que soit le travail, il ne fournit jamais, ni pour la propriété, ni pour la valeur, une source originelle et entièrement distincte. »
- M. Tliiers était un esprit trop éminent pour ne pas comprendre cette vérité. De là son évolution du travail à l’occupation.
- Quoiqu’il en soit, voyons quel caractère revêt cette nouvelle base donnée à la propriété : « Toute société, — continue l’auteur — présente au début ce phénomène d’une occupation plus ou moins violente, auquel succède peu à peu le phénomène d’une transmission régulière, du moyen de l’échange de la propriété contre le fruit légitime d’un travail quelconque. *
- Une occupation plus ou moins violente ressemble à s’y tremper à ce que le code définit en trois lettres : Vol. Mais alors ?.. ma foi, Proudhon a dû. bien rire en lisant cette phrase! M. Thierslui emboitant le pas !
- Nous ne savons pas si cette occupation plus ou moins violente e^t, en effet, un phénomène, mais c’en est un assurément de la présenter comme un principe fondamental. Et ce qui n’est pas moins merveilleux, c’est l’aflirmation qui suit que le fruit de ce premier acte qualifié, ou à peu près, comme nous l’avons dit, va perdre de son caractère de violence pour en revêtir un plus régulier, en se transmettant par l'échange contre le fruit légitime d’un travai quelconque.
- Ou notre intelligence nous fait défaut, ou nous ne comprenons pas trop bien.
- Si notre intelligence nous fait défaut, ce que nous souhaitons, nous demanderons à ceux qui, dans cette voie,-ont suivi M. Thiers, comment et où il est possible de trouver le fruit légitime d’un travail là ou la définition de la propriété par M. Proudhon se trouve partout, et comment encore un objet acquis violemment (ne lisez pas volé), peut en s’échangeant contre un produit même légitime, donner le droit de propriété à celui qui a acquis violemment (ne lisez pas volé) cet objet ?
- Si, au contraire, nous ne comprenons que trop bien, nous ne pouvons que recommander la recette aux coupeurs de bourses, aux détrousseurs de grands chemins, aux banqueroutiers frauduleux, aux dépositaires infidèles, à tous ceux enfin qui auront occupé le bien d’autrui d’une manière plus ou moins violence, L’fcbange de cette acquisition, (lisez ce
- vol), contre le fruit légitime d’un travail quelconque leur donnera le droit de propriété. Ils seront en règle avec le code, et si par hasard leur conscience leur reprochait quelque chose, ils trouveraient bien quelque part un digne disciple de St-Ignace de
- Loyola pour leur donner l’absolution.
- * *
- Nous n’osons pas croire que ces réflexions se soient présentées à l’esprit de M. Thiers; car il se serait arrêté en route, ou bien il aurait disparu dans un contour quelconque du chemin avec ses phénomènes. Il semble au contraire prendre goût à la chose et au moment où l’on s’y attend le moins, il nous présente une merveille non moins étonnante que les premières. Il nous dit en sorte de conclusion : « Toute propriété a donc pour origine le travail, et si elle n’a pas d’abord cette origine, elle ne tarde pas à l’acquérir, après un certain temps de transmission régulière. »
- Une chose acquérant une origine qu’elle n’avait pas d’abord, c’est très fort! Est-ce donc que M. Thiers pense qu’il émane de cette transmission qu’il continue de qualifier de régulière, une certaine consécration mystiqu > des choses qui se transmettent? Nous ne le croyons pas.
- Est-ce tout simplement, sans la poser nettement en principe comme l’ont fait les jurisconsultes, la distinction du fait et du droit A cette distinction nous répondrons : « Qn occupe légitimement parce qu’on est propriétaire : On n’est pas propriétaire parce qu’on occupe » La non occupation n’annule pas le droit. L’occupation légitime, c’est-à-dire celle qui résulte du droit est seule un acte de propriété ; tout autre occupation n’est qu’un acte d’usurpation. Ce n’est point parce qu'on est arrivé le premier, qu’on a le droit d’occuper. Un droit ne s’acquiert pas comme le cheval le premier arrivant gagne un prix dans les courses.
- Le premier venu sur terre accupe ; c’est son droit. Mais le 2e a le même droit que le 1er ; mais le 3e a le même droit que le 2e et ainsi de suite. Il y a, en un mot, autant de droit qu’il y a d’âmes.
- Le code lui-même en disant que les biens qui n’ont pas de maître appartiennent à l’Etat, c'est-à-dire à tout le monde, reconnaît à tous les hommes, sans exception, un droit naturel et égal d’occupation.
- Est-ce enfin l’invocation de la prescription ? Mais comment pourrait interrompre la prescription invoquée par ses devanciers, celui qui n’est pas là ? C’est donc toujours l’anathème de M. Thiers et l’excommunication de Malthus ! A quelle génération s’arrêtera le droit d’interrompre cette prescription ? Combien faudra-t-il qu’il y ait d’hommes sur telle et telle
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- partie du globe pour que la propriété, c’est-à-dire le droit de vivre devienne un privilège exclusif en leur faveur ?
- Ah ! que les heureux possesseurs de ce monde réfléchissent à tout cela!
- Qu’ils se pénétrent bien, esprit et cœur, de cette vérité : que s’il existe un droit acquis de par le travail, droit que nous ne songeons pas à nier, mais que nous limitons à ce qu’il doit être, il en est un autre antérieur à celui-ci, le primant parcequ’il résulte de l’unité de la nature humaine, existant dans tout homme et lui appartenant par cela seul qu’il a la qualité d'homme.
- Qu’ils sachent bien que l’on ne peut pas prescrire contre ce droit ; que l’on ne peut pas plus lui dire tu cesses d’exister, que l’on ne peut dire à une génération tu t’éteindras sans postérité, que l’on ne peut ordonner à l’humanité de s’arrêter dans son œuvre de procréation.
- C’est ce droit que nous appelons le droit de vivre, droit que nous revendiquons non point pour déposséder ceux qui ont, mais pour qu’on l’inscrive en tiers avec le travail et le capital, comme on l’a fait en théorie dans ce journal et comme on le fait en pratique dans l’association du Familistère de Guise.
- C.-P. Maistre.
- Un évènement astronomique.
- D’après les journaux allemands, les astronomes ont pour la première fois récemment observé sur la planète Jupiter une tache rouge-cinabre qui couvre environ 1/50® de la surface de cette planète. Elle se trouve sur son hémisphère septentrional et affecte une f orme elliptique; d’après les constatations qu’on a faites, cette tache n’appartient pas à l’atmosphère de Jupiter, mais est adhérente à la planète elle-même. On ne peut s’expliquer le phénomène dont il s’agit autrement que par quelque grandiose incident survenu sur ce corps céleste. Proportionnellement, la tâche de Jupiter occuperait sur cette planète une aussi grande étendue que la surface de l’Europe sur notre globe terrestre.
- LES SOCIÉTÉS DE LA PAIX.
- A l’Assemblée générale de la Ligue de la Paix et de la Liberté, notre ami M. Ch. Lemonnier, son président, a fait en ces tenues l’historique et l’énumération des sociétés de la paix :
- « La Peace Society de Londres, la plus ancienne de toutes les sociétés de la paix du continent, née en juin 1816 ; qui tint de 1843 à 1848 quatre grands Congrès à Edimbourg, à Bruxelles, à Paris, à Francfort, dont le secrétaire général, l’infatigable M. Henri Richard eut l’honneur d’obtenir du Parlement anglais le premier vote d’un corps public en faveur de l’arbitrage international ;
- v La Universal Peace Union de Philadelphie, qui, née à la suite de la guerre de sécession, rallie à elle quinze autres sociétés américaines, et, radicale pour la paix, condamne absolument toute guerre même de défense, professant et pratiquant ces deux maximes généreuses mais contraires au droit et à la justice :
- Mourir plutôt que tuer ;
- Souffrir plutôt que faire souffrir ;
- « La Ligue internationale de la paix et de la liberté formée à Genève en septembre 1867, qui s’honore d’avoir à sa tète Garibaldi et Victor Hugo, s’ap* puie avec Kant sur le principe de l’autonomie de la personne humaine, déclare légitimes les guerres de défense, et affirme que le problème de la paix est un problème de droit international qui doit se résoudre par la constitution d’une Fédération républicaine de peuples.
- « La même année, le même mois peut-être, où se formait à Paris le comité d’initiative qui devait enfanter la Ligue Internationale de la paix et de la liberté, M. Frédéric Passy fondait, sous le nom de Ligue permanente de la paix, la Société française des amis de la paix, dont le président est M. Ad. Franck, membre de l’Institut de France.
- « Quelques années plus tard se créait à La Haye la Ligue néérlandaise de la paix, dirigée par deux hommes éminents : M Van Eck, qui en est le prési-sident, et M. Belinfante, qui en est le secrétaire.
- « La Workmeris Peace Association de Londres a pour secrétaire l’habile et infatigable M Cremer.
- « L’année dernière a vu naître, l’une à Milan, l’autre à Reggio d’Emilia, deux sociétés de la paix. La première est cette Lega di Fratellanza Pace e Libéria qui en mai dernier a tenu sous la présidence de M. Aurelio Saffi, ce meeting magnifique dans lequel la population tout entière de Milan a pu déployer l’esprit pacifique mais en même temps profondément libéral dont elle est animée. L’autre société italienne est la Societa di liberia e pace de Reggio.
- « La plus jeune des Sociétés de la paix est celle des Travailleurs amis de la paix de Paris. Composée de Travailleurs, cette société se rattache naturellement d’un côté à la Workmeris Peace Association de Londres, et de l’autre au Consolalo operaio de Milan, admirable association formée de trente-cinq sociétés ouvrières qui comptent ensemble plus de 4,000 membres et qui, sans prendre rang parmi les sociétés de la paix proprement dites, est naturellement leur alliée.
- « Ajoutez à cette énumération deux autres groupes, Y Association pour la <odif cation du droit
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- international qui vient de tenir sa session à Londres, et Y Institut de droit international qui a tenu la sienne à Bruxelles, et vous aurez sous les yeux le tableau à peu près complet des forces du parti de la paix.
- « Faible armée assurément, biens faible si vous l’opposez aux six millions d’hommes dont nous voyions tout à l’heure s’aligner les épaisses phalanges !
- « Faible armée, mais qui a pour elle le droit, le bon sens, l’intérêt véritable des peuples et cet amour invincible des hommes pour la liberté et pour la justice. »
- 3h» jR ollîintle et le libre échange.
- A la seconde Chambre des Etats-Généraux des Pays-Bas, la discussion de l’adresse en réponse au discours du trône a fourni au gouvernement l’occasion d’exposer sa politique commerciale. En réponse à ces questions : Où en est l’affaire des traités de commerce, et quel sera le point de vue que prendra le gouvernement lors des négociations ? le ministre des affaires étrangères, M. de Lynden de Sandenburg, a fait cette déclaration :
- «• Aucun pays n’a résilié ses traités de commerce, ni « demandé à les résilier. Il se peut toutefois qu’une pa-« reille intention existe ; mais le ministère n’a été saisi « d’aucune proposition de ce genre. Chaque cas spécial « sera examiné à part. La crise que traversent l'indus-« trie et le commerce est générale ; elle tient è des cau-« ses secondaires, dans' lesquelles la théorie libre-« échangiste n’est pas intéressée :
- « L’énormité de la production par rapport à la con-« sommation ;
- « Les dépenses de guerre excessives en Europe.
- « La menace constante de conflits internationaux ;
- « Les souffrances de l’agriculture.
- « Que serait-il arrivé, si des tarifs protecteurs avaient « empêché l'Amérique de venir en aide à la Hollande « éprouvée ? »
- « On dit, a. ajouté le ministre des finances, M. Visse-« ring, que le gouvernement doit protéger l’industrie « nationale; mais a-t-on réfléchi aux conséquences? « Suivrons-nous l’exemple de l’Allemagne? Le gouverne nement estime, au contraire, que puisqu’il y 'a de di-« vers côtés une réaction dans la politique commerciale, « il doit d’autant plus s’attacher à maintenir les princi-« pes de liberté commerciale qui ont toujours été le fon-« dement de la politique de tous le gouvernements « néerlandais. » .
- Les protectionnistes ne seront pas plus satisfaits de ces déclarations que les pauvres esprits qui voudraient rendrela République responsable.de la crise que tous les gouvernements reconnaissent être générale.
- LA POLITIQUE DES PEUPLES
- Quelle est-elle la politique des peuples ? — C’est à eux d’y réfléchir et de choisir la voie qu’ils ont à suivre, car aujourd’hui le peuple compte pour quelque chose partout.... même en Russie ! — Le gouvernement fusse s’en aperçoit.
- Il y a un peu plus de cent ans, il n’y avait pas de peuples en Europe. L’écrasement de&. Jacques et le, massacre des Huguenots avaient donné aux classes
- dirigeantes un repos de quelques siècles, quand vint la révolution de 89 qui prononça ce mot à l’oreille des Français : dignité. Avec le servage corporel, le servage moral fut vigoureusement atteint; depuis, les vilains ont été remplacés par le peuple, et il n’a plus suffi d’employer la force contre ces masses raisonneuses; il a fallu se servir de la ruse, flatter le lion populaire, caresser sa crinière aux moments critiques, et, grâce à son bon naturel, le calmer en lui disant : « N’oublie pas de me rappeler que je veux te promettre quelque chose. »
- Ce peuple d’invention récente et dont les têtes rondes, en Angleterre, donnent une première idée, ce peuple, découvert par les "Voltaire, les Jean-Jacques, les Diderot et consorts (voire même les Beaumarchais I), il existe et existe bien !
- Mais hélas ! après l’essor donné à la politique des peuples en 1789, lorsque Y autre politique, celle, qui aujourd’hui encore entrave la marche du progrès, lorsque, disons-nous, cette autre politique fit que l’Europe monarchique coalisée se rua sur la République française, il se trouva parmi les héros de 92 et de 93 des Moreau, des Pichegru, des Bonaparte!... Oh ! s’il n’y avait eu alors que des Hoches, des Marceau, des Kléber, la France dans le cas de légitime défense n’eùt pas passé le Rhin et aujourd’hui non-seulement elle eut gagné sa propre cause, mais celle de tous les peuples européens et 86 ans après le sublime élan de nos pères défendant les droits de l’humanité, on saurait ce que c’est que la politique des peuples.
- Malheureusement les lauriers de Washington n’auraient pas suffi à Bonaparte, son ambitieuse présomption rêvait la célébrité des César, des Alexandre, et tout en précipitant l’Europe dans l’abîme des injustices du passé il se brisa les reins sur le rocher de Saint Hélène.
- On sait la suite...
- Si, sautant du commencement du siècle à la fin, après 50 ans de lutte entre la politique des rois et celles des ^peuples, nous examinons où nous en sommes arrivés', au lieu de l’émancipation des peuples par l’enseignement répandu partout, nous trouvons les résultats que le Réveil du Dauphiné établit comme suit :
- Le second empire a coûté à la France :
- L’ex empereur, sa famille et ses complices ont reçu en liste civile, dotations, etc., soixante-cinq millions par an, SGit en dix-huit ans : un milliard cent soixante-dix millions. ,
- L’empire et. l’homme de Sedan ont coûté : 637,000 hommes morts, — lJ.jnlll^ar/l^gQO jïüünmaq. ^ 1,500,000 habitants.
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- Avec le prix que nous a coûté l’empire, on pourrait faire :
- 36,000 écoles de garçons, dans les villages, à 50,OOP francs . . . . . . 1.800 millions
- 36,000 écoles de filles. . . . 1.800 millions
- 340,000 kilomètres de chemins vicinaux à 20,000 francs. . . . 6.800 millions
- 26,000 kil. de chemins de fer départementaux, à 150,000 francs . 3.900 millions
- Capital de dotation de 72,000 écoles, à 1,000 francs par an . . 1,500 millions
- Total. ... 15 MILLIARDS
- Voilà l’emploi que la politique des peuples aurait fait des ressources englouties par la politique des souverains.
- Pour revenir aux erreurs du passé, on essaya d’annihiler le peuple par deux moyens : en favorisant la corruption, le relâchement des moeurs, et en le faisant se battre contre lui-même, mettant ainsi en présence ces deux principaux éléments : la bourgeoisie et le prolétariat.
- Il suffisait pour ce faire de laisser agir les errements monarchistes du passé, de laisser subsister en partie les abus, les privilèges, les monopoles, les spoliations de par l’injustice. De cette façon la scission devait s’opérer entre les nouveaux spoliateurs et les spoliés, étant donnés les mauvais penchants de l’espèce humaine.
- Soyez contents, partisans des demi-mesures, cela a réussi dans le premier moment, mais heureusement cela ne durera pas ; il suffit pour faire cesser tout antagonisme de dessiller les yeux aux deux partis.
- Est-ce à dire qu’on n’a qu’à montrer aux privilégiés l’injustice de leurs monopoles pour qu’ils y renoncent ? Nous ne sommes pas assez naïfs pour, le prétendre, mais les ouvriers intelligents et les bourgeois qui ont quelque esprit, finiront par se trouver un jour la main dans la main sans trop savoir comment; alors ils chercheront ensemble la solution sociale, la conciliation du capital et du travail par la juste répartition de la part due à chacun.
- L’instérêt commun, ce grand instituteur, éclairera les cœurs et les. esprits, et l’égoïsme isolé deviendra impuissant.
- Espérons-le, ce jour-là, le triste mot classe dispa-raitra du dictionnaire des vivants, pour être relégué dans les vocabulaires anthropologiques.
- Mais ne nous écartons pas de notre sujet. Les vérités rédèmptrices ne sont pas encore bien comprises p-ar-'toaiaq £l]gs sont que pressenties, et c’est beaucoup ! De là cette'force acquise par le peu-
- ple, cette influence que ce progrès lui a déjà donnée dans les décisions de ses gouvernements.
- En France, par exemple, où de la République nous avons du moins le nom, n'a-t-on pas à le consulter ? N’est- ce pas lui qui décide en dernier ressort ?
- Le peuple n’a plus qu’à s’instruire pour être capable de faire valoir ses droits.
- Eh bien, — pour ne nous en tenir qu’à notre pays aujourd’hui — que doit faire le peuple français pour arriver à cela.
- Comprenant que la dernière raison des rois ne doit pas être la première raison des peuples, qu’il continue son œuvre de patience, de persuasion, de propagande', qu’il initie, par son exemple, les peuples, ses voisins, à l’art d’avancer sans avoir à craindre les soubresauts en arrière de la réaction, et qu’il raie de son vocabulaire le mot de ses antagonistes : violence, pour ne laisser sur son drapeau que les belles paroles de celui qui inventa l’imprimerie, un de ses meilleurs instruments de progrès : Fiat Lux 1
- Edmond Potonié.
- L’éléphaat gendarme.
- On écrit de Yienne au Globe, de Londres :
- « Le cirque Orozky, dont l’imprésario est une noble, riche et excentrique veuve hongroise, vient de transporter à Pesth sa troupe de clowns, chevaux, éléphants, etc. Un de ces derniers est l’animal le mieux dressé de son espèce, et, depuis son arrivée dans la capitale de la Hongrie, il vient de se distinguer par un acte éminemment méritoire.
- a Une nuit après la représentation qui, comme de coutume, avait attiré une affluence considérable de monde, la Puce (c’est le nom de l’éléphant) et son maître se livraient au repos dans leur appartement commun, lorsque l’homme, réveillé tout à coup, entendit un bruit insolite qui excita s.es soupçons, car ia caisse, qui contenait de 2 à 3,000 florins, se trouvait tout près.. L’idée lui vint de lâcher la Puce pour voir ce qu’il ferait dans cette circonstance. Il débarrassa donc l’éléphant de son lien dans l’obscurité, et un moment après on entendit le bruit et les cris d’une lutte violente.
- « Aussitôt que la lumière eut été allumée, on aperçut la Puce qui tenait gentiment, mais solidement enlacé de sa trompe, un individu qui faisait des efforts incroyables pour se dégager, mais qui réussissait aussi peu que s’il eût été attaché par des centaines de cordes. Le prisonnier ayant-essayé d’égratigner la trompe qui le tenait, la Puce, avec beaucoup de gravité, lui administra contre la muraille une correction qui le fit tenir tranquille définitivement. L’intelligent animal regardait son maître comme pour lui demander ses instructions, et il maintint le voleur tant que son maître le lui ordonna. Lorsque la police arriva, il remit son prisonnier gracieusement entre ses mains.
- « Get homme a été reconnu par la police pour un criminel endurci bien'connu, qu’on recherchait depuis longtemps. La Puce, après s’en être débarrassé entre les mains des agents, retourna majestueusement reprendre son sommeil interrompu, avec le calme d’une conscience sûre d’avoir fait son devoir.
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- UN MONOPOLE A SUPPRIMER.
- L’existence des monopoles est inconciliable avec les principes républicains. Toute République vraiment digne de ce nom doit s’interdire de la manière la plus absolue d’accorder aucun monopole nouveau et doit ne perdre aucune occasion de restreindre ou de supprimer ceux qui existent.
- Au nombre des monopoles que la République française a hérités du dernier empire, l’un des plus déplorables dans ses conséquences est celui des agents de change. Les funestes résultats qu'il peut avoir ont été rendu évidents aux yeux de tous lors du fameux incident de bourse qui faillit compromettre au mois de mars dernier la situation de M. Léon Say. Par le fait du monopole des agents de change, les déclarations du ministre des finances, au lieu d être portées à la connaissance du public, restèrent le secret d’un petit groupe. Ces initiés en profitèrent pour spéculer à coup sùr. Il en résulta en moins d’une heure des bénéfices fabuleux pour les uns et des désastres accablants pour les autres.
- Dans un pays où la bourse est libre cet incident scandaleux n’aurait pu se produire. Avec le maintien du monopole, rien n'empêche l’incident de se renouveler.
- Mais le monopole a des résultats bien plus déplorables encore.
- En effet, c’est le syndicat des agents de change qui accorde ou refuse aux valeurs l’inscription à la cote officielle. Il en résulte que le public se méprend sur la qualité des valeurs inscrites.
- L’inscription à la cote ne devant être autorisée qu’après examen, le public accorde confiance aux valeurs inscrites car il est assez candide pour se se figurer que ^et examen est consciencieusement fait; quelle illusion 1 II serait long à dresser, le catalogue de toutes les valeurs véreuses qui ont été admises à la cote, alors qu’un examen de bonne foi, même superficiel, aurait suffi à les faire rejeter.
- « Aujourd’hui, dit à ce sujet le Nouveau Journal républicain, les résultats du monopole des agents de change ont surtout contre eux, non plus seulement les plaintes du public, mais celles, plus autorisées encore, des hommes spéciaux que le tribunal de commerce a chargés de la liquidation des sociétés en déconfiture.
- N’a-t-on pas vu récemment, en effet, le syndic de la faillite du Crédit foncier suisse prendre à partie le syndicat des agents de change, et chercher à obtenir des tribunaux que la responsabilité du désastre de cette affaire remontât jusqu’à ceux qui accordèrent si facilement la cote officielle à ces valeurs Il a tenu à bien peu de chose que nos tril unaux ne donnassent raison au représentant des créanciers ; /et, si la cause du syndicat des agents de change a triomphé en droit, il est certain quelle a été morale-
- ment perdue dans l’esprit de ceux là même qui ont redouté les effets d’une condamnation méritée. 1 De tous les résultats qu’implique le monopole des agents de change, le plus funeste est évidemment celui dont le syndic du Crédit foncier suisse a fait ressortir la gravité, et qui consiste dans la confiance inspirée au public par l'obtention de la cote offi. cielle.
- Rien ne nous serait plus facile que de démontrer immédiatement que cette cote est la plupart du temps obtenue pour les titres émis par des adversaires déclarés de nos institutions actuelles, naturellement mal vues d’une corporation investie d’un monopole dont l’existence jure si éloquement avec ces institutions.
- Mais l’évidence ici n’a pas besoin qu’on la fortifie de telles démonstrations. La cote officielle, dépendante d’un syndicat agissant en vertu d’un monopole constitue une inégalité flagrante entre ceux qu’elle favorise et ceux qu’elle exclut, puisque, dès qu’elle est obtenue, elle est immédiatement considérée, par le public, comme une garantie de sécurité trop souvent mensongère.
- Que nous en pourrions citer de ces valeurs, qui ne résisteraient pas un instant à l’épreuve du marché libre, et qui demeurent cotées à des cours insensés ! et cela, uniquement parce que, au premier coup de cloche de la clôture, l'entente de deux agents fait qu’il y a eu transaction sur tels ou tels titres, à des cours auxquels il est impossible à un vendeur honnête de jamais trouver le placement de titres semblables.
- Que nous en pourrions citer aussi de ces valeurs, dont la hausse est impossible, parce que la volonté omnipotente des agents exige que tels ou tels titres demeurent voués à la ruine I Il est donc indispensable, au moins à ce point d3 vue, que nos législateurs se préoccupent des résultats du monopole des agents de change, et fassent eD sorte que le marché devienne libre, ou que le syndicat des agents de change soit déclaré responsable du sort des valeurs qu’il admet à la cote.
- Nous ne cachons pas que nous sommes pour le marché libre, sur lequel, l’attention de tous étant éveillée, chacun saurait qu’il doit se défendre contre tout engouement non justifié par des faits ou des témoignages authentiques à l’appui, tandis que l’existence du monopole, même impliquant la responsabilité, ne cessera de fournir à certains habiles les moyens de surchauffer les cours de certaines valeurs.
- Nous n’ajouterons que deux mots aux réflexions si sensées du journal de M. Pascal Duprat-A nos yeux la liberté à toujours été et sera toujours la meilleure des protections. Chaque fois qu’est prise une mesure contraire à la liberté, cette mesure tourne à l’encontre de l’intention qui l’a déterminée. Chaque fois que l’on croit servir les intérêts du public en les aliénant comme privilège à un homme ou à une collectivité, cet homme ou cette collectivité s’occupent avant tout de faire leurs propres affaires et ne s’occupent plus du tout des intérêts du public.
- E. C.
- Le Directeur Gérant : Comn-
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- £e numéro hebdomadaire 20 c. DIMANCHE 9 NOVEMBRE 1879
- 2e ANNÉE, TOME 3 — N° 61
- BUREAU PRINCIPAL
- A GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- SOMMAIRE
- Le Congrès ouvrier de Marseille — Semaine 'politique. — Notes d’un liseur. — Le nouveau discours deM. Louis Blanc. — Unejête en l’honneur du travail. — Conciliation des intérêts — Association agricole aux Etats-Unis. — La question irlandaise. — Droit politique des femmes. — De Vexercice du droit de vivre. — Le progrès sur la terre et dans l’immortalité. — Bulletin bibliographique. — Ministère des Postes et des Télégraphes. — Variétés.
- LE CONGRÈS OUVRIER DE MARSEILLE
- Le Congrès ouvrier de Marseille est fort discuté. Les appréciations qu’il a fait'naître sont si nombreuses et si diverses qu’il nous faudrait une place considérable pour les analyser. O’est pourquoi nous ne nous en occuperons pas et nous bornerons à donner ici celles qui nous j sont propres.
- Pour nous, tout en avouant que ce Congrès a été très loin de répondre à ce que nous en espérions, nous estimons que l’on est injuste à son égard.
- Oui, il est vrai que le Congrès de Marseille n’a pas su se maintenir dans la voie sage et parlementaire tracée par le Congrès ouvrier de Paris en 1876 et par celui de Lyon en 1878; il est encore vrai qu’il s’est prêté à la propagation de paradoxes destinés à faire peur aux uns et • illusion aux autres ; qu’il s’est livré à des incursions incessantes et superflues sur des terrains
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente, 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- étrangers à celui de ses travaux ; qu’il n’a pas su éviter le débit à la tribune de paroles qui n’ont d’autre but que de satisfaire à des ambitions ou à des rancunes personnelles; enfin qu’il s’est montré fertile en déclamations passionnées, en déclamations dont le moindre défaut est de ne pouvoir maintenir leur effet jusqu’au bout sans augmenter toujours de violence et aboutir à l’absurde.
- i
- Oui, tout cela est vrai, nous le reconnaissons. Mais avouez aussi, Messieurs des classes dirigeantes, que si les ouvriers en sont là c’est surtout de votre faute. Qu’avez-vous fait pour leur donner l’instruction qui leur manque ? Qu’avez-vous tenté pour adoucir leurs souffrances et apaiser leur aigreur ? Rien, rien, absolument rien. Et vous voudriez que des hommes qui sont ainsi abandonnés à eux-mêmes, que les pauvres gens qui n’ont pour s’instruire que de rares heures de loisir qu’ils peuvent prendre après des travaux pénibles, vous voudriez que ces hommes-là fussent constamment calmes, qu’ils eussent la sagesse infuse et qu’ils ne prononçassent à la tribune que des discours d’académiciens !
- Eh, Messieurs, prenez garde ! êtes-vous toujours exempts de passion au point de ne jamais prononcer des paroles exaltées ? Il nous semble cependant que les mandements de M. Freppel, que les banquets royalistes de la Saint Michel et les congrès ultramontains d’Angers ou d’ailleurs ont vu éclore des fleurs de rhétorique dont
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de ôuise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou d& mandats de poste, dont le talon sert ç© quittance.
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »»
- France
- Un an. .
- Six mois .
- Trois mois.
- 10 f. 6 3
- Autres pays
- Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
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- le bon sens public s’est fort amusé. De grâce, Messieurs, ne criez pas trop contre la paille qui est dans l’œil de votre voisin, car vous pourriez faire crier contre la poutre qui est dans le vôtre.
- Disons-Ie franchement, nous ne voyons que du bien à ce que de temps à autre les idées soient remuées par les exaltés d’un parti quelconque. Le conflit des constestations désintéressées de la science et des élucubrations les’ plus échevelées n’a rien qui nous effraie. Il en résulte toujours quelque heureuse conséquence, ne fut-ce que celle d’inviter l’opinion publique à réfléchir sur ces questions.
- La liberté de discussion est la meilleure sauvegarde de la vérité. Elle réduit elle-même à rîmpuissance ses propres excès. L’entrave au contraire se tourne toujours en fin de compte contre ceux qui tentent de l’imposer. Elle enfielle les questions sans les résoudre et envenime les mécontentements sans en supprimer la cause. Etrange conduite en effet que celle qui consiste à fermer, par peur du bouillonnement, toute issue à la vapeur ! Il vaut mieux avoir un manomètre et une soupape de sûreté, l’un qui vous renseigne sur l’intensité de la pression, l’autre qui permet à la vapeur trop comprimée de se frayer une issue par un moyen autre que ï’explosion.
- Eh bien 1 dans le cas qui nous occupe, les débats 'du Congrès de Marseille ont rempli les fonctions de manomètre pour les idées qui chauffent dans les cerveaux ouvriers, et la liberté laissée au Congrès, celles de soupape de sûreté en laissant diminuer un peu la tension.
- C’est grâce aussi au Congrès de Marseille que les personnes qui s’intéressent sincèrement à l’amélioration du sort des travailleurs ont pu voit* combien sont divergeantes les aspirations delà classe ouvrière.
- Jamais peut-être la séparation de ces aspirations en deux grands courants ne s’était plus nettement dessinée. La division actuelle des ouvriers est bien tranchée :
- Les uns sont franchement socialistes,
- les autres franchement révolutionnaires.
- Les révolutionnaires ont eu la majorité au Congrès ce qui ne veut pas dire qu’ils aient la majorité dans la classe ouvrière. Nous croyons
- au contraire que la majorité des ouvriers est socialiste, ce qui est tout différent.
- . Ce n’est que par un emploi abusif des termes que certains délégués révolutionnaires du Con-grès de Marseille ont réclamé pour eux le titre de socialistes auquel ils n’ont pas droit. En effet Révolution et socialisme sont deux termes inconciliables. Les révolutionnaires procèdent de Saint-Just ou de Robespierre, les socialistes procèdent de Saint-Simon, de Fourier,deCabet de Pierre Leroux, de Bûchez, de Lamennais de Louis Blanc,de Georges Sand et d’autres penseurs tout aussi ennemis des procédés violents.
- Les ouvriers socialistes n’attendent rien de la force ; ils ne poussent pas à 1’ ostilité des classes; iis ont pleine confiance dans leur bon droit et dans le succès de l’association de leurs efforts ; ils demandent tout à l’union, à la persévérance, à la légalité et à la liberté ; enfin ils comprennent que dans la société comme dans la nature les changements utiles, loin de s’improviser tout d’un coup, sont la conséquence d’évolutions partielles successives.
- Les ouvriers révolutionnaires, eux, sont aux antipodes de ces pensées. Ils en sont encore à parler révolution clans un pays de suffrage universel; à croire que la meilleure, des politiques est celle qui s’occupe des personnalités et non des principes ; enfin à faire assez peu de cas des enseignements de l’histoire pour se figurer qu’on peut, d’un seul coup de baguette, transformer la société du tout au tout et la retourner comme on retourne un gant. C’est toujours l’ancienne foi au rôle du miracle dans l’histoire, seulement au lieu que le miracle soit l’œuvre d’u.i Père céleste commun à l’humanité tout entière, il n’est plus à leurs yeux que le résultat de la force de quelques-uns.
- A plusieurs -reprises, des orateurs révolutionnaires ont comparé la société actuelle à un édifice que l’on peut détruire de fond en comble puis reconstruire d’après un meilleur 'plan et sur de meilleures bases. Assimilation absurde. La société n’est pas un édifice auquel peut rester étranger celui qui l’a construit, elle est un organisme dont chaque individualité humaine fait partie intégrante. Uu homme peut quitter
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- maison dormir à la belle étoile, il ne sau* j riit sortir cle la société sans périr de misère. £’est pourquoi on ne peut pas « démolir » la j ^ciéte pour la reconstruire. Quant un malade j le corps débile on ne le « démolit » pas pour le joter ensuite d’un corps sain. Gardons-nous \ ijonc d’assimiler des choses aussi inassimilables j ^’un édifice et la société. En substituant | an édifice neuf à un vieux, vous n’avez au- ; cune vie à suspendre, tandis que pour pouvoir ] substituer une société entièrement neuve à une société ancienne, il faudrait suspendre la vie j sociale tout entière ;
- Autrement dit :
- Pour empêcher les déshérités d’aujourd’hui île souffrir, il faudrait prendre des mesures telles qu’ils en mourraient.
- Combien sont plus sensées les manières de voir et d’agir de ceux qui comprennent que la société est un organisme. Ceux-ci veulent qu’il se fasse en elle des changements partiels et continus, comme le sont ceux du corps humain. C’est molécule à molécule que les organismes se renouvellent. Il est indispensable qu’il en soit ainsi et non autrement. Une trop grande activité dans le renouvellement des molécules entraîne la fièvre, une trop grande lenteur dans ce renouvellement entraîne l’anémie. Ni fièvre, ni anémie, voilà ce qu’il faut à la santé, à la santé sociale comme à la santé individuelle.
- il y a à prendre et à laisser dans ce qui s’est dit à Marseille : très peu à prendre et beaucoup à laisser. Nous ne ferons pas ici ce vannage. Nous laisserons au souffle de la science et à celui du sens commun le soin d’emporter les pailles inutiles et de ne nous laisser que le ton grain.
- Toutefois la sympathie profonde que nous portons à la grande cause de l’émancipation des travailleurs nous impose le devoir de formuler quelques regrets à l’occasion de ce qui 3est dit et de ce qui ne s’est pas dit à Marseille.-Les réunions ouvrières veulent faire trop de tosogne à la fois. C’est un tort. A chaque jour doit suffire sa peine. Quand on veut 'trop em-toasser on étreint mal.
- les délégués de Marseille s’étaient dit cela ds auraient fait avancer davantage les ques-"
- tions qu’ils ont effleurées, et qui, pour la plupart, au lieu d’être résolues, ont simplement été posées d’une nouvelle manière.
- Ainsi la discussion sur les chambres syndicales n’a été qu’un ensemble d’élucubrations sans suite, sans idées pratiques, par conséquent sans virtualité. Et cependant la question est capitale et le congrès aurait dû ne pas avoir de vœu plus cher, de sollicitude plus constante, que l’élaboration cl’un système de réformes permettant d’étendre à l’universalité des travailleurs l’institution des chambre syndicales. Il fallait arriver à poser la, formule de l’universalisation de cette institution.
- Une formule qu’il fallait aussi poser, c’était celle des garanties auxquelles la classe ouvrière a droit. Rester dans le vague en semblable matière, c’est se condamner à la stérilité. Il ne suffit pas de savoir ce que l’on ne veut pas, il faut encore savoir très-exactement ce que l’on veut.
- Cette nécessité paraît encore plus évidente quand on parle de la représentation directe des ouvriers au Parlement. Certes cette représentation est désirable, mais nous ne nous illusionnons pas sur ses conséquences. Elle ne sera profitable à ceux qu’elle prétendra servir qu’au-tant que les députés ouvriers auront un programme parfaitement défini. A défaut de ce programme ils seront frappés d’impuissance. S’ils n’apportent à la tribune que des critiques ou des propositions vagues ils seront bien vite mis à l’écart et ne pourront rien faire. La difficulté n’est pas d’arriver au Parlement, mais de s’y rendre utile. Pour cela il faut étudier, il faut mûrir auparavant les mesures qu’il conviendra de proposer.
- Il faut aussi qu’une propagande loyale soit entreprise afin de prédisposer l’opinion publique en faveur des réformes que l’on demandera. Des réformes qui seraient promulguées sur le papier et qui ne répondraient pas aux aspirations de la majorité de la nation seraient des réformes mortes-nées. Elles ressembleraient à la constitution turque, laquelle a toutes les qualités sauf une: celle d’être applicable. Une propagande faite avec loyauté, sans exagération, saris immixtion de haine ou d’envie, sans prétention à faire dominer la minorité sur la majorié, une
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- propagande semblable grouperait autour de la question ouvrière bien des sympathies que les déclamations violentes ne peuvent qu’aliéner.
- Les hommes ne sont pas aussi méchants, aussi ennemis de la vérité et de l’équité qu’on veut bien le dire. Beaucoup ne se rendent pas compte de l’injustice qui règne aujourd’hui dans la société. Le jour ou chacun saurait exactement ce qui se passe et verrait de quelle manière il est possible d’y remédier, ce jour là il ne resterait qu’un petit nombre d’hommes opposés à des réformes reconnues légitimes. Il incombe à la propagande du vrai de hâter la venue de ce jour là.
- Enfin, il.faut encore, il faut surtout que la classe ouvrière, au lieu de faire fi, comme elle le fait, de la puissance de l’initiative privée et de l’association des efforts, comprenne que c’est d’elles au contraire qu’elle a le plus à attendre. Qu’elle s’aide elle même et le ciel l’aidera. Assurément les associations coopératives de consommation, et surtout celles de production, n’ont pas répondu à toutes les espérances; de même la participation des ouvriers aux bénéfices n’est pas, — du moins dans la forme où elle existe aujourd’hui — une mesure suffisante; mais c’est toujours autant : c’est un acheminement à un état plus parfait. Ne dédaignons pas les petits ruisseaux car ce sont eux qui font les grandes rivières. N’attendons pas pour manger que les cailles tombent du ciel toutes rôties car nous pourrions mourir de faim. La société ne s’est pas faite en un jour et ce n’est pas en un jour qu’elle peut se modifier. Ne différons aucune tentative de réforme, car plus la tentative est différée, plus tardive est la réalisation. Que les travailleurs sans attendre davan-
- LA SEMAINE POLITIQUE
- Les bruits de presse.
- chose à dire touchant l’intérieur, ua presse nouvelles à sensation met en circulation les
- Nous avons peüdfl
- plus extravagants. Elle ne parle de rien moins quIlles future seize mai clérical et le langage de certain*0 Ua ganes du centre gauche est, du reste bien fait nnN donner une aoparenee de réalité à ces informatin étranges. Cependant, malgré les tendances sensibleme i réactionnaires qui se sont manifestées dernièremp dans les conseils de l’Etat, ne croyons pas que ] gouvernement justifie les pronostics pessimistes de-feuilles dont nous parlons et qui sont inspirées par non-ne savons quelle résurrection de l’idée chimérique (p^r nouvelle conjonction des centres ; le sens poLitique n lui fait pas défaut à ce point. Nous ne croyons davantage à la chute du cabinet, à la reprise de la ses
- sion, non pas que nous estimions qu’aucun grief sérieux
- ne puisse être articulé contre le ministère du 4 février mais parce que ce ministère, si insuffisant qu'il soit a divers points de vue, représente assez exactement la moyen ne des tendances d’une Chambre issue du scrutin d’arrondissement, et condamné par le vice originel de sa naissance même à l’étroitesse dans les vues et à la pusillanimité dans les actes ; on a pu le constater lorsqu’il s’est agi des poursuites contre les ministres du 16 mai et de l’amnistie qui demeure la question capitale du moment.
- Mous ne croyons donc pas que la réouverture delà session sera marquée par des incidents importants. C’est paraît-il, le 27 novembre que les travaux législatifs reprendront officiellement leur cours.
- * #
- réélection de Javel. — On sait que le Préfet de la Seine a déféré au tribunal compétent l'élection du quartier de Javel, comme étant entachée d’irrégularité, M. Humbert, ayant, par le fait moins de six mois d’habitation réelle à Paris, au moment de son élection. Le conséii de préfecture a annulé le vote des électeurs du quartier de Javel, et n’a pas admis que l’amnistie eut , d’effet, au point de vue du domicile. Nous ne voulons pas examiner la question de droit, qui, au jugement de très-bons esprits, est au moins douteuse. Nous prenons le fait. M. Humbert est déclaré inéligible. Que va-t-il se passer ? Il n’est pas malaisé de le prévoir. M. Humbert épuisera les délais d’appel, soit devant le conseil de préfecture, soit devant le conseil d’Etat. Eu attendant, il continuera à siéger au Conseil municipal. Puis, quand son pourvoi aura été définitivement rejeté, il aura les six mois de domicile qu’on lui demande, il se représentera devant les élécteurs de Javel et il sera réélu sansl» moindre difficulté. Le gouvernement sera alors bien avancé. C’est ce qu’on appelle reculer pour mieux sauter;
- tage prennent la ferme résolution d’associer leurs efforts et leurs ressources; qu’ils comptent sur eux-mêmes avant de compter sur autrui ; qu’ils tentent des réalisations au lieu de se borner à émettre des vœux; qu’ils appellent à eux le capital au lieu de le frapper d’ostracisme ; qu’ils demandent à leur persévérance, à leur discipline, à leur activité, à leur amour de la justice, le succès de leurs efforts, et ils verront peu à peu l’opinion publique s’intéresser à leur cause, les encourager, leur prêter son précieux concours et les aider ainsi à triompher.
- Ed. Champury,
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- Une prédication subversive. —Mgr Freppel, évêque d’Angers, vient de prononcer, sous prétexte d’oraison funèbre, à l’occasion de l’inauguration du tombeau du général La Moricière à Nantes, l’une des plus scandaleuses catilinaires que l’ultramontanisme se soit permises en'France depuis la chute de l’Empire. Ila jeté l’anathème à la Révolution, décrié honteusement^ suffrage universel, et fait l’éloge du coup d’Etat de 18oL Il a traité en passant, la question de l’Agérie et recommande une solution qui surprendra ceux de nos dépu' tés et de nos sénateurs qui reviennent de ce pays : d apres lui. le seul moyen efficace serait d’employer la nos armes à en arracher le croissant et à y planter ^ croix. Nous n’en finirions pas si nous voulions enregi»; trer toutes les extravagances coupables de ce discours politique débité en violation des lois du Concordat, u poursuit les auteurs de harangues prononcées sur h tombe des amnistiés, mais on permet à un évêque a
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- er publiquement les bases fondamentales denosins-wtioQs- Cette façon d’instruire le principe de l’égalité :Vant la loi est très-édifiante.
- "Valentin, — Le parti républicain a ... cette semaine une perte cruelle. M. Valentin, séna-** ie vaillant préfet de Strasbourg assiégé succombé a *! 'rupture d’un anévrisme. Engagé fort jeune dans ‘.faalerie, M. Valentin était, en 1850, sous-lieutenant bataillon de chasseurs à pied, Le département du S;-Rhin l’envoya à l’Assemblée législative, .où il prit ^ce à l’extrême gauche. Arrêté au 2 décembre, il fut Clé. A la chute de l’Empire, le gouvernement delà Dénie nationale chargea M. Valentin du poste difficile de Set de Strasbourg.
- \près mille prodiges d’audace, M Valentin réussit à -iDchir la rivière à la nage sous le feu croisé de l’en-'mi et de la place, et entra le 20 septembre, dans îuasbourg où il se fit reconnaître, et prit possession de 1 préfecture. Il fut ensuite nommé préfet de Lyon, puis ;u député de Seine-et Oise et sénateur du Rhône. Lorsque la mort a teint des hommes de cette trempe, <nest pas seulement leur parti qu’elle frappe, c’est patrie même. La France a fait de nobles funérailles jjl, Valentin et l’histoire lui conservera une belle page.
- ^amnistie et la. Légion d’honneur. — Le
- snseil de l’ordre de la Légion d’honneur a rejeté hier, i l'unanimité moins deux voix, les demandes en réin-igration présentées par des légionnaires ou médaillés, jvésdes matricules de l’ordre à la suite de condamna-ions pour participation à la Commune et récemment anistiés.
- L’éminent jurisconsulte Faustin-Hélie s’est élevé sergiquement contre cette solution. Fort de nombreux rrèisdela cour de cassation, il a montré que l’amnis-:e effaçait d’une façon absolue la condamnation en-jjurue.
- Interprétant la loi du mois de mars dernier, il a éta-ilique le conseil avait tout au plus le droit de distin-raer, parmi « les faits relatifs à l’insurrection de 1871 » jn’amnistie cette loi, ceux commis au bénéfice de l'insurrection et ceux accomplis au profit de l’individu. Résumant son savant commentaire, il a conclu que le :onseil devait réintégrer les anciens condamnés frappés >jur des actes absolument politiques —exemple, l’in-indant Brissy — et maintenir l’exclusion pour ceux 3ntre lesquels ont été relevés des délits de droit commun, — exemple, un officier de fédérés condamné en sème temps pour commandement de bandes armées et jour pillage d’une maison de la banlieue.
- Cette argumentation du magistrat illustre que M. Le %er a appelé au Sénat « le prince des j urisconsultes », Ùchoué.
- Il reste maintenant à voir quel accueil fera le Prési-;{nl de la République à l'avis émis hier par le conseil l’ordre, avis que le chef de l’Etat a le droit de repasser ou d’accepter, aux termes des statuts de "l’ordre. *
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- L!A«gleterr© et la Fort<c — Un dépêche à ^osation, partie de Vienne, a annoncé cette semaine jUe V. Layard avait remis à la Porte un ultimatum «mandant l’application des réformes promises en Asie-moeure. Elle parlait de notes assez raides échangées ,yre le ministère ottoman et l’ambassadeur d’Angle-^e, à propos de certains mouvements de la flotte an îjiise de la Méditerranée ; enfin elle ajoutait qu’il était gestion, si le sultant repoussait l’ultimatum, de le rem-.jacer par un de ses frères qui régnerait sous la tutelle A Angleterre, de la France, de P Autriche, et par con-duent aussi de l’Allemagne, le tout contrairement au u de la Russie, laquelle soutenait Abd-ul-IIamid et 1 ministres actuels.
- ‘y avait de l’exagération sur la façon dont cette nou-üir iPrésentée. Il n’y a pas eu d’ultimatum envoyé w iAngleterre. Cette puissance s’est bornée à faire
- une démonstration en vue d’obliger la Porte à exécuter les réformes depuis longtemps promises aux chrétiens de Syrie. Et l’explication de l’attitude si soudainement active de l’Angleterre, c’est le coup d’état de palais qui a constitué le ministère Saïd-Mahmoud-Nedim, pendant que l’ambassadeur anglais, M. Layard, était allé concerter avec Midhat-pacha, en Syrie, la réorganisation de cette provinçe conformément aux vues du cabinet de Saint-James.
- Apprenant à son retour à Constantinople, le changement survenu dans le gouvernement de la Porte. M. Layard fit avancer la flotte anglaise jusqu’à la baie de Vourla. Ce mouvement menaçant jeta l'émoi dans le divan, et des explications furent demandées à l’ambassadeur britannique. C’est en réponse à cette demande d’exnlication que M. Layard aurait déclaré, parait-il, que l’escadre anglaise resterait pour le moment dans la baie de Vourla, mais que plus tard elle pourrait recevoir une autre destination, et il aurait ajouté que l’Angleterre ne pouvait pas tolérer l’oppression à laquelle étaient assujettis les chrétiens dans les provinces de la Turquie d’Asie, et qu’elle insistait pour l’exécution des réformes dans ces provinces.
- Telle qu’elle reste acquise, la situation est encore tendue et sérieuse. Vous verrons comment elle se dénouera. En tout état de cause, la France n’y est pas mêlée, et il nous paraît improbable qu’elle ait a y intervenir directement.
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- IFA/u-trielie et, Ici TPorte. — Le Journal allemand, de Vienne, feuille officieuse, annonce que le ministère des affaires étrangères d’Autriche-IIongrie vient d’inviter d’une façon très catégorique la Porte ottomane à remplir enfin la promesse donnée, lors de de l’occupation de Novi-Bazar. de conclure avec la Bosnie et l’Herzégovine une convention postale, douanière et télégraphique. L’Autriche somme la Turquie d’envoyer à cet effet des délégués à Pesth.
- On voit par là que T Autriche entend jouer très serré son rôle de médiatrice du côté où elle a pris position, tandis que l’Angleterre opérerait de l’autre côté. Nous ne doutons pas" que le .sultan ne cède, qu’il ne promette.., mais tiendra-t-il plus que les autres fois ?
- Reste à savoir si l’Angleterre et l’Autriche, qui en apparence semblent agir de concert, n’agissent pas, au fond, dans une pensée tout à fait opposée? Le mouillage de la flotte autrichienne de l’Adriatique dans le golfe de Salonique a-t-il pour but d’appuyer la démonstration de la flotte anglaise ou de la surveiller ? Les opinions touchant les vues soi-disant communes des cabinets de Londres et de Vienne sont fort partagées.
- La retraite du comte Sohouwaloff, —
- En même temps que les nouvelles précédentes nous arrivaient, on apprenait la retraite du comte^Bchouwaloff. Ce représentant de la Russie a reçu ses lettres de rappel et quitte définitivement Londres. Cette retraite, bien que prévue depuis plusieurs mois, ne laisse pas que de produire à prêtent une certaine'émotion dans le monde diplomatique. L’ambassadeur russe à Londres, en'quit-tant, au lendemain de l’entrevue de Vienne, un poste où il a contribué à apaiser, durant près de six années, les discordes sans cesse renaissantes entre la Russie et l’Angleterre, semble indiquer qu’il existe un désaccord désormais irréparable entre les deux puissances. Et ce désaccord ne peut que porter sur un point spécial, celui-là même sur lequel le comte Schouwaloff a constamment concentré toute son habileté diplomatique : la question de l’Asie centrale.
- C’est en effet sur cette question qu’ont porté les dernières négociations entamées par l’ambassadeur russe avec le gouvernement anglais, au moment où l’expédition des Russes sur Merv et celle des Anglais sur Caboul absorbaient toutes les préoccupations des deux Etats ; il semble donc qu’en se retirant définitivement, sans qu’un successeur, dit-on, doive lui être désigné d’ici long-
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- temps, il ait dû constater que toute entente était devenue impossible.
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- X-tSi -vie parlementaire. — Les sessions parlementaires s’ouvrent un peu partout en ce moment. Nous avons vu successivement leur inauguration à Vienne et à Berlin ; cette semaine c’était celle de Bulgarie, où le discours du trône ne se signale à l’attention publique que par ses effusions de reconnaissance à l’égard de la Russie et du czar ; c’était aussi celle de la Grèce ; et, enfin, celle des Cortès de Madrid.
- Quant l’Angleterre, la reine vient de proroger le parlement jusqu’au 19 décembre ; il n’y aura donc pas de session d’automne. Faut il voir là un indice en faveur de la dissolution annoncée ?
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- X^e Langtad prussien,— Le résultat des opérations du Landtag prussien pour la constitution de son bureau est aujourd’hui connu. La nouvelle fraction formée par la fusion des anciens et des nouveaux conservateurs portait à la présidence M. Kœller. et à la première et à la seconde vice-présidence MM. Benda, du parti national, et Heeremann, du centre ultramontain. Ces trois candidats ont été nommés. Leur triomphe, au point de vue du groupement des partis et de la constitution d’une majorité parlementaire, avait une grande importance. Il était intéressant, en effet,, de savoir si le centre parviendrait à porter l’un de ses membres au bureau ou si le parti libéral, au contraire, parviendrait à l’en exclure.
- Les conservateurs libéraux et les nationaux libéraux proposaient comme président M. de Bennigsen, comme premier et second vice-présidents un conservateur et un conservateur-libéral. Leur combinaison a entièrement échoué, et M. de Bennigsen n’a obtenu que 164 voix, contre 218 données à M. Kœller.
- La candidature de M. Lasker, à Breslau, vient d’être repoussée par les électeurs du second degré du parti libéral-national. On sait que M. Lasker, arrivant à siéger, détacherait infailliblement un certain nombre des plus avancés parmi les députés dont a besoin M. de Bennigsen pour arriver au pouvoir.
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- Kn Afganistnn. — On se bat toujours en Afga-nistan. Le dernier engagement a eu lieu entre Khélat-i-Ghilzaï et Ghuzni. Cette dernière citadelle, un des centres de la résistance afghane, devra être occupée tôt ou tard par les troupes anglaises, car elle barre le chemin de Gandahar à Caboul. Une dépêche du Standard, parle de la haine profonde que les habitants de Caboul cachent sous les dehors d’un calme forcé ; mais le général Roberts espère réunir, d’ici au 15 novembre, des vivres pour cinq mois, et, ce souci ôté, il pourra passer un hiver assez tranquille en attendant la reprise des opérations.
- Une autre dépêche nous a'apporté l’analyse d’une proclamation très-importante du général Roberts annonçant aux afghans la résolution du gouvernement anglais d’occuper Caboul et tout le pays. Elle invite les chefs de districts à venir conférer avec le commandant en chef. Elle annonce l’organisation d’une administration permanente ; elle dit enfin, en termes très-nets, que la religion et les coutumes du peuple afghan seront respectées, la loyauté et la bonne volonté récompensées et la trahison punie. C’est donc bien comme nous le disions récemment : l’Afghanistan devient une province de l’empire indo-britan»ique.
- L’esclavage à. Cuba. — Nous avons dit que la question de l’abolition de l’esclavage à Cuba serait l’objet capital des délibérations des Cortès espagnoles. Le ministre des colonies vient de donner lecture au Sénat du projet de loi du gouvernement. L’exposé des motifs porte que l’esclavage est impossible- chez une nation civilisée et contraire aux lois de l’humanité.
- La situation du Trésor espagnol empêche le gouve nement de donner une indemnité aux propriétaires. N Le gouvernement considère comme indispensable qu les nègres affranchis restent sous le patronage de iekj® anciens maîtres, on évitera ainsi les dangers qui p0|r* raient entourer un affranchissement immédiat.
- Ce projet assure les droits de l’homme libre et le g0n vernement présentera bientôt les ré/ormes économisai destinées à Cuba. H **
- L’esclavage cessera à partir du jour de la promut tion de la îoi par la Gacela de la Havane. ë
- Tous les esclaves seront soumis pendant huit ans an patronage de leurs maîtres. Ces derniers auront l’obli-gation de les habiliter de les soigner s’ils sont malade? de les payer et d’instruire leurs enfants. ’
- A la fin de la 5e année moyennant un tirage au sort le 1/4 des esclaves sera- complètement affranchi, et te patronage cessera complètement après la 8e année.
- Les propriétaires ne pourront pas infliger de puni-lions corporelles.
- Les procureurs du roi sont chargés de poursuivre les affranchis qui auront commis des délits; les conseils de guerre, statueront dans les cas de révolte.
- On s’attend à des débats très-passionnés.
- NOTES D’UN LISEUR, iv
- Une nation peut rester stationnaire ; mais l’esprit universel- ne se repose pas : sa vie est action.
- Herder.
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- NOUVEAU DISCOURS DE M. LOUIS BLANC.
- Il
- J’avais dernièrement sous les yeux un article publié en 1844 par M. Michel Chevalier, et j’y lisais en réponse aux socialistes ceci :
- « Dans le cœur de la très grande majorité des hommes et dans le plus grand nombre des circonstances, dans les actes de la vie courante, le sentiment de l’intérêt personnel prime celui du devoir-Le sentiment immédiat et direct du gain individuel est un mobile sans cesse agissant : il mène et mènera toujours le genre humain »
- Or cette puissance de l’intérêt personnel,M- Michel Chevalier la proclamait- comme une justification décisive du régime social, basé sur l’antagonisme de» efforts .
- Mais qui donc a j'amais nié que l’activité humaine eût dans l’intérêt personnel un très énergique mobile? La question n’est pas là. La question est de savoir si l’énergie même de ce mobile n’est pas 11 mal lorsqu’il agit sur la société d’une manière subversive ; la question est de savoir s’il ne peut paysans perdre de sa force, se concilier avec le sent * ment du devoir, et si le régime de l’antagonisme, Q, tend à rendre cette conciliation impossible, va celui de l’association, qui la rend naturelle etperm
- nente. ef
- Est-il bon que l’intérêt personnel ait les aue» la capacité du vautour ; qu’il arme producteurs con producteurs, commerçants contre commerçants, w tiquiers contre boutiquiers, ceux qui possèden * instruments de travail contre ceux qui en manqu chacun, contre tous et tous contre chàcuri ? . ^
- Ést-il conforfne àu bon ordre que rimpétüosn
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- l’intérêt personnel soit attestée par l’irruption dans toutes les avenues de la fortune d’une foule de rivaux frémissants qui s’y heurtent et s’y renversent ?
- Si l’on considère, d’un côté, la force du prinv.pe dissociation, sa fécondité presque sans bornes le nombre des gaspillages qu’il évite, le montant des économies qu’il permet ; et d’un autre côté, si l’on calcule l’énorme quantité de valeurs perdues que représentent, sous l’influence du principe contraire, les faillites qui se déclarent, les magasins qui disparaissent, les ateliers qui se ferment, les chômages qui se multiplient, les marchés qui s’engorgent, les crises commerciales enfin qui,-à des époques de plus en plus rapprochées, éclatent comme la foudre, sans passer comme elle, il faudra bien reconnaître que, par la substitution du premier principe au second, les peuples gagneraient en richesse ce qu’ils auraient gagné en moralité.
- Car on ne prétendra pas, j’espère, que la morale trouve son compte à l’emploi que l’intérêt personnel fait des armes nécessitées par un tel combat : baisse systématique des prix, falsification des marchandises, réclames mensongères, ruses de toute espèce pour grossir sa clientèle aux dépens de celle du voisin.
- Et quand je rappelle ceci, mes chers concitoyens, ce n’est pas pour dénoncer la perversité de la nature humaine. Je suis convaincu que, parmi ceux qui, dans la lutte, cherchent à vaincre coûte que coûte, il est des hommes dont le cœur souffre des moyens qu’ils mettent en usage. Mais le régime économique où ils vivent plongés est là qui les y condamne. Il faut qu’il tâchent de ruiner autrui, sous peine d’être ruinés eux-mêmes. S’ils s’efforcent de diminuer les salaires et d .ugmeuter 1? durée du travail, s’ils s’ingénient à sous-verure leurs compétiteurs ; s’ils font travailler des enfants et des femmes par économie, au risque de lever sur ces frêles créatures un impôt meurtrier, c’est parce qu’ils y sont contraints par l’inexorable loi de la concurrence, par l’irrésistible pression du mil'eu qui les enveloppe.
- Le mal en ceci provient moins des individus que des choses. Ce sont les imperfections du régime économique existant qui sont coupables. C’est donc à elles surtout qu’il convient de s’en prendre, et les faire graduellement disparaître est affaire non de haine et de colère, mais d’étude, non de violence mais de science. Travailler à rapprocher les hommes, à leur prouver que, sainement considérés, leurs intérêts sont solidaires, à les unir dans un noble sentiment de concorde et de fraternité, est la tâche imposée à tout généreux penseur. Mais il y faut plus que des recommandations dans un régime constitué de manière à en détruire l’effet. C’est la nature de ce régime qu’il importe d’étudier, et ceux-là la défendent mal qui ne lui trouvent d’autre fondement que l’égoïsme décoré d’un nom d’intérêt personnel.
- L’intérêt personnel est une puissance qu’il serait absurde de méconnaître ; mais ce n’est ni la méconnaître ni la diminuer que de l’épurer, que de l’ennoblir, que de lui donne * l’intérêt commun pour consécration et pour point d’appui. C’est ce que fait l’association, qui emploie le pouvoir de tous à mettre en action celui de chacun et appelle chacun à profiter de ce qui est le profit de tous ; c’est ce que fait l’association, qui, loin d’arrêter l’essor de l’initiative individuelle, le favorise, en fournissant à cette initiative, au moyen de l’union des forces, les ressources dont elle a besoin pour s’exercer.
- On a prétendu que, dans tout système d’associa-
- tion, l’intérêt personnel manquait de ressort par cela seul qu’il revêtait un caractère collectif, Et depuis quand faut-il exclure de la catégorie des stimulants énergiques les intérêts collectifs? Qu’on ne doive pas attendre de l’intérêt collectif dans les actes ordinaires de la vie, la ferveur et l’exaltation du sentiment auquel se rapporte, dans l’armée, la fidélité au drapeau, c’est certain, et il n’y a pas ici de comparaison bien exacte à établir. Mais enfin, pour être collectif, il n’en est pas moins puissant l’intérêt qui, sur les champs de bataille, s’appelle la gloire; qui, dans une nation s’appelle la patrie, et qui, dans la région des grandes âmes, s’appelle l’humanité .
- UNE FÊTE EN L’HONNEUR DU TRAVAIL.
- On nous écrit de Turin :
- Monsieur,
- Connaissant l’intérêt que vous portez en général à tout progrès de tout pays, je prends la liberté de vous adresser le récit d’une fête qui me semble avoir beaucoup d’analogie avec celles que votre Familistère célèbre tous les ans.
- Voici ce qu’à ce sujet je trouve dans la Gazetta Piemontèse de Turin :
- Une belle fête ouvrière a été célébrée hier à Schio (Vénitie), par l’Association générale, à l’occasion de la distribution des mentions honorables aux médecins et aux professeurs de ses écoles, des récompenses à leurs élèves et des prix aux personnes qui ont concouru au tir.
- Pour vous faire comprendre l’importance de cette solennité, je dois vous dire que l’Association générale de Schio est l’une des principales associations de l’Italie ; elle compte 4000 associés et fut fondée en 1848 ; dissoute par l’Autriche, elle se reconstitua en de meilleurs temps ; elle a un capital très-consî-dérable et malgré les nombreux subsides qu’elle distribue, ses finances sont si florissantes que bien des membres d’autres sociétés demandent à faire partie de celle qu’ils nomment leur « caisse d’épargne » — Elle jouit d’une administration modèle, exemple et émule de tout sentiment d’épargne,.. Elle possède des écoles sérales et dominicales de tous genres, une école de dessin qui sert de préparation à celle plus élevée qu’a instituée le Municipe; elle s’est fait aussi construire un tir, tout cela sans bruit, sans tapage, si bien qu’on en entend moins parler que de certaines société qui ne comptent tout au plus que 10 ou 12 associés.
- La fête d’hier s’est terminée par un banquet très-simple, mais où intervinrent le préfet,, le syndic et les représentants de la presse, dans l’élégant local du jardin d’Italie, au delà du chemin de fer, presque en pleine campagne.
- Les associés selon l’usage Ambrosien, y avaient conduit leurs familles, de telle sorte que ce banquet a présenté l’aspect gai et familier d’un dîner de noce.
- Au dessert je ne puis dire au « champagne » — deux ouvriers ont prononcé des paroles très sensées suivies de vives acclamations pour le président, celui-ci répondit par un petit discours dont je veux vous rapporter une partie :
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- » Votre association, dit-il, compte désormais » plusieurs années d’existence, et notre expérience » jointe à celle des autres nous a sérieusement pro-» flté à tous ! Sur notre drapeau est écrit la date » de 1848 ! Il y eut une longue et triste interruption » c’est vrai, mais nous sommes nés sous cette date » fameuse. Il y a plus de 30 ans ! Trente ans d’his-» toire, la plus riche d’expérience, laplus profitable, » pour qui sait observer et comprendre. Trente ans, » pendant lesquels, toute action si belle soit-elle, » lorsqu’elle est étourdiment constituée, trouve im-» manquablement sa défaite; tandis que tout acte
- * mûri, pondéré, est accompagné de sa victoire ! » (C'est vrai / C’est vrai ! applaudissements) • Et » vous qui avez fait ces expériences en vrais patrio-» tes, les avez portées au sein même de votre asso-
- * ciation, vous ne vous êtes laissés émouvoir ni par » les décisions, ni par les incessantes railleries (on » rit) qui ne font jamais défaut et vous avez continué » sérieusement votre chemin qui est peut-être an-» cien, mais au moins qui est sûr ! »
- Le président ajouta encore qu’au milieu de tant de bavardages,la meilleure devise pour des hommes honnêtes et laborieux est sans contredit celle-ci : « bien faire et laisser dire » — Il conclut en invitant les associés à remercier par un « Evviva » ceux qui avaient honoré, le banquet de leur présence.
- De leur côté, les ouvriers de l’établissement Rossi (manufacture de laine), ont voulu ne point oublier l’illustre sculpteur Monteverde. qui a su si bien interpréter en marbre, par sa statue du Tisserand, la noble idée du sénateur Rossi. —* Ces braves ouvriers ont pensé honorer le grand artiste par l’hommage d’un album , ouvrage admirable du professeur J. Lorenzoni, de Bassano. — L’album porte 1782 signatures, (remarquez ce chiffre d’ouvriers de Schio, sachant tous écrire) et porte le frontispice suivant :
- A GIULIO MONTEVERDE Roma
- « Dans la statue du « Tisserand ”, nous reconnais-» sons nous et nos confrères d’Italie.
- » Personne mieux que vous, qui de simple ouvrier » êtes monté si haut, ne pouvait comprendre nos « sentiments et les incarner dans le marbre. Per-» sonne mieux que vous ne pouvait s’inspirer de » l’idée fraternelle de notre chef bien aimé, le séna-» teur Rossi. Lui aussi a été, et est encore ouvrier; » et si le don de ce monument nous est un gage de » son affection, vous nous pariez en cette statue le » langage du travail, de ce travail qui est le symbole » de la force et de la vertu. Acceptez nos poignées » de mains ; conservez-nous votre affection et soyez » heureux !
- Schio, 21 septembre 1879.
- Les ouvriers du « Lanificio Rossi. »
- Est-il nécessaire de commenter cet écrit ?
- Je ne le pense pas.
- Monteverde n’était pas présent à la fête ; on lui annonça donc par télégramme le précieux don des ouvriers, Monteverde répondit de suite, remerciant
- très-affectueusement et promettant de venir sous peu, serrer la main à tous ces champions du travail et prendre de leurs mains l’album qui lui était dédié.
- Après visite à la statue du « Tisserand » tout le cortège des représentants et des invités s’est dirigé vers l’« Asile de la Maternité. »
- Ici le sénateur Rossi éprouva une agréable surprise et une ovation que le grand industriel n’oubliera de sa vie.
- Dans la grande salle de l’Asile, une députation de tisserands l’attendait : le président adressa à M. Rossi quelques paroles pleines de cœur et d’affection.
- M. Rossi était ému ; mais il ne put retenir ses larmes lorsqu’un élève tisserand déplia un parchemin dédié au sénateur par tous s~s ouvriers.
- L'œuvre est du même artiste que l’album Lorenzoni. C’est magnifique ! La conception en est remarquable. — La gloire couronne Alexandre Rossi, qui se voit entouré par l’industrie, le commerce, la foi, l’espérance et la charité. Dans le fond de ce tableau merveilleux on reconnaît, artistiquement retracées, toutes les grandes œuvres de cet homme remarquable : — Les Officines, les Sociétés ouvrières, les Écoles élémentaires, l’École industrielle, l’Asile d’enfance, TAsile de la maternité, les Temples, ies Maisons ouvrières, en somme, tout ce qui constitue la « Nuova Schio » , cetto ville féerique du travail et de l’honnêteté, de la première à la dernière pierre œuvre toute entière de cet homme inimitable.
- Je l’ai dit, Rossi pleurait, larmes ineffables delà joie ; tous les yeux des tisserands étaient remplis de larmes ; aucun assistant n’avait les yeux secs. — Rossi s’approcha du tableau et quand il lut ces simples paroles :
- Au grand ouvrier Alexandro Rossi,
- Les ouvriers du « Lanificio ».
- Le sénateur s’écria: « Me enfants! je vous » tends à tous la main ! Sur ce parchemin vous avez » voulu en quelque sorte tisser ma biographie,
- » mais vous 1 avez fait avec trop de bonté.... On en » peut pardonner l’excès, car il provient de Taffec-» tion profonde que vous portez à votre père.
- » Ce que j’ai fait, c’est tout au plus, Taceomplis-* sement de mon devoir. J’ai été ouvrier comme » vous, voilà tout ! Vous fûtes mes collaborateurs, " mes compagnons et c’est ensemble que nous avons » fait ce petit Schio industriel que tous admirent et » respectent... Mon histoire d’ailleurs est bien » simple... J reçus de mon père les traditions d’hon-» nêteté et d’affection envers mes compagnons de » travail: puis, j’eus foi dans le travail... La foi ne » me fit jamais défaut, j’ai toujours cru àla puissance » suprême qui nous aurait aidé, et nous aida ; je crus » en vous, en votre coopération et vous n’avez pas » trompé mon espoir; j’ai cru aux destinées de
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- » l’Italie, et l’Italie se fit... Tel est le secret de ma » réussite : foi, et amour pour vous ! » 'Et c’est cet » amour qui m’a toujours guidé durant les 40 années » que vous avez été mes compagnons. — En 1848, » j’avais juré d’émigrer pour ne point voir entrer l’Al-» lemanddans mon domaine, mais ensuite j’ai pensé » à vous, et je n’eus plus le courage de part;r. Mon » affection pour mes ouvriers fut supérieure à ma » haine pour l’étranger. En 1859 la paix de Villa-» franca nous laissa de nouveau asservis à l’Autri-» che et nous délivra de notre marché. Nous avons » payé ensemble et avec résignation 1,400,000 francs » au royaume d’Italie. En 1866 on voulut envoyer au » Parlement un ouvrier. J’y fus ; mais en 1870, de-» vant choisir entre les devoirs de l’homme politi-» que et celui de l’ouvrier, je résolus de rester ou-» vrier et donnai ma démission Le roi me fit séna-» teur. Il pensa de cette manière vous honorer en la » personne de votre compagnon : glorifier le travail » qui seul peut régénérer moralement l’Italie. — Mes » amis, je termine en vous remerciant de votre don » précieux. Ce parchemin sera le plus cher souvenir » de ma vie, le legs le plus important que je trans-» mettrai à mes fils, à mes fils qui seront vos com-» pagnons et vos frères, à mes fils qui, je vous le » promets, suivront mon exemple dans l’amour du » travail et l’amour pour l’ouvrier.»
- Dois-je vous dire que ce discours fut religieusement écouté puis couvert d’applaudissements qui ne décessaient plus?
- Que vous dirai-je du banquet ? Il fut vraiment fraternel. Tel est le mot juste.
- A la droite du sénateur Rossi siégeait le syndic de Schio , et à sa gauche le chevalier Piana, en qualité de représentant du Municipe de Turin, de la Société Protectrice des Industries et de l’Associa-
- » pensez comme moi que l’éducation et l’instruction » du peuple préparent l’édifice à fonder sur les vraies » bases intellectuelles — par conséquent durables — » l'accord prédit entre le capital et le travail.
- » Oh ! si vous pensez ainsi, et s’il vous semble voir » en moi uo précurseur, j’accepte vos sympathies.
- » Les hommes passent, mais les idées restent, et » font leur chemin.
- » Ces idées nous conduiront en peu de temps à la « possession d'un monde nouveau, le monde des tra-» vailleurs ; dans ce monde nouveau, les travailleurs » finiront par dominer au nom de la souveraine » démocratie de l’Evangile» — Telle est la significa-» tion de la fête actuelle. — Telle est la pensée que » Monteverde a su si étonnement exprimer dans « son marbre. - Vive l’ouvrier italien ! »
- Après ces paroles la voûte du théâtre Jacquard sembla vouloir s’écrouler sous les applaudissements.
- A la levée de table, on se dirigea vers la gare pour accompagner les députations, en passant par les rues de la « Nuova Schio » — Quelle foule immense ! Quel spectacle enchanteur offrait la ville ouvrière toute illuminée par des feux de Eengale ! Le décrire est impossible. Les derniers adieux eurent lieu à la gare et le convoi partit aux sons de la marche Royale exécutée par la musique ouvrière.
- Ainsi s’achevait cette journée que Schio ne pourra jamais oublier. J’écris le cœur ému, l’esprit ébloui et l’ame agitée pendant 14 heures par un spectacle unique dans son genre, et je termine en faisant appel à toute votre indulgence pour cette narration si imparfaite ; mais je vous le demande, peut-on
- tion des constructeurs mécaniciens. Les toasts furent nombreux, les discours en petit nombre, mais brefs et bons. — Le syndic parla premièrement et très bien, il remercia au nom de Schio l’homme qui a fait de ce village le Manchester italien.
- L’honorable M. Berti se montra vraiment inspiré en parlant du « Champion du travail, » M. le chevalier Piana ajouta ces courtes paroles : »
- » Messieurs, cette petite statue mise sur la place » de la Nuova-Schio, est pour moi bien plus grande » que la statue colossale de la Liberté que le-s Amé-» ricains vont poser comme un phare à New-York :
- » le tisserand de Monteverde est l’apothéose du tra-» vail,
- Le sénateur Rossi parla en dernier lieu, et comme lui seul sait parler.
- Il termina par ces mots : * Ainsi, ô Messieurs, en 8 couronnant aujourd’hui mon œuvre , votre inten-
- * tion est de faire l’apothéose du Travail.
- » Si vous m’adressez aujourd’hui encore des ex-
- * pressions si courtoises c’est parce que vous pensez 8 que je personnifie l’idée du travail. Peut-être que 8 vous pressentez comme moi la portée des temps nou-
- * '«aux, et que vous pensez que les libertés politiques 8 — particulièrement pour l’ouvrier — seraient une ” semence tombée sur la pierre, si les progrès de la
- * science dans l’industrie devaient être qa obstacle, >
- et non .le perfectionnement de l'édifice social Vous
- avoir ses esprits à soi, dans un jour tout entier d’émotions si vives et si variées ?
- Turin, 24 octobre 1879. S. T.
- Un sinistre bocal.
- On vient d’adjuger à l’hôtel Drouot, salle n° 5, une pièce extrêmement curieuse et telle que jamais commissaire priseur n’en avait eu à mettre aux enchères -Cette pièce n’est autre qu’un prince de la famille impériale de Monlézama.
- Le dit pi -vie. enfermé dans une grande boîte de cristal, a été adjugé — y compris l’enveloppe — pour 2,375 franco. L’acquéreur est lè South Kensington Muséum de Londres.
- Rien n’e.,1 plus tristement curieux que l’histoire de cette mon.-le.
- Le Montézuma dont il s’agit était l’oncle du célèbre cacique.il fit fait prisonnier par les Espagnols, enfermé pendant .ta» mois, en compagnie de sa fille, au couvent mexicain deSan Isidoro, puis, un beau jour, les Inquisiteurs^ murèrent virant avec l'enfant.
- Les propriétés chimiques de l’enduit qui l’entourait le conservèrent, et il présente aujourd’hui l’aspect d’une statue de bois jaune foncé.
- Tout ce corps qu’on voit debout, derrière la glace de sa boîte, est épouvantablement contorsionné. Une épaule est plus longue que l’autre ; les deux mains sont croisées et crispées par devant. La corde qui évidemment
- fiai! a' dis paru,
- Les. joues sont caves, 1<*« pVupières baissées et toutes idées. Une grande partie cheveux est tombée-.
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- La figure de la petite fille, qui est âgée d’environ \ douze ans, est beaucoup plus calme. Elle avait été murée au-dessous de-son père, mais pas dans le même trou.
- Tous les papiers qui établissent cette étrange histoire sont absolument authentiques.
- • (Musée artistique et littéraire).
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- CONCILIATION DES INTÉRÊTS.
- Ce qui fait le fond des difficultés sociales, c’est l’antagonisme et la lutte, partout flagrante, entre les résultats accumulés d’un travail antérieur, (capital), et le travail actuel, le travail en cours d’exécution.
- Cet antagonisme existe entre le propriétaire rural et le fermier (1). L’un a intérêt à élever le prix de fermage à chaque renouvellement de bail, et il ne manque pas de le faire, autant que les circonstances le lui permettent. L’autre, le fermier, doit craindre d’améliorer le domaine qu’il cultive, car il n’ignore pas que ces améliorations mêmes deviendront un motif de surélévation du prix de fermage.
- Entre ce même fermier et les salariés qu'il emploie à titre de journaliers ou de domestiques, une autre opposition d’intérêt se produit.
- Ici l’antagonisme se présente dans les mêmes conditions qu’entre les salariés des autres industries et les patrons. Mais c’est dans ce dernier cas, où les salariés sont réunis par masses de plusieurs mille, dans les grands centres manufacturiers, dans les exploitations minières et autres, que les perturbations éclatent sous forme de coalitions, de grèves, avec accompagnement de privations cruelles et de ruines désastreuses.
- Nous n’avons pas encore fini l’énumération des contrariétés d’intérêt qu’établit le régime actuel de l’industrie. Cette contrariété existe entre l’intermédiaire et le producteur d’une part, entre le même intermédiaire et le consommateur d’une part : situation de laquelle résultent la plupart des désordres économiques de nos sociétés.
- Or, le remède à tous ces conflits d’intérêts ne saurait se trouver que dans une combinaison qui accorderait les intérêts contradictoires et qui, d’ennemis qu’ils sont présentement, les ferait alliés et solidaires les uns des autres.
- Un premier mode de rapprochement a été tenté dans quelques établissements industriels, par la participation des salariés aux bénéfices de l’entre-
- (1) Cet antagoniste est présentement à l’état sur-aigu en Irlande, cft le spl appartient à qn petit nombre de propriétaires. Là qqp-seu-lemânl Us refusent le ; ayement ues fermages, nmis iis menacent de BiQft qui Voudraient Ei nantiaindre à payer ou à quitter les fuit» tonnent à bail.
- prise. C’est là une excellente chose, à coup sûr,mais difficile dans la pratique, parce que la participation est un premier pas dans la voie de l’association, et que la société actuelle est fondée tout entière sur le principe opposé à l’association, sur le morcellement.
- Ce à quoi il faudrait viser aujourd’hui, c’est à substituer graduellement le principe d’association, condition de bon accord, de bien-être et d’enrichissement général, à la routine du morcellement qui entretient partout la discorde, le malaise, allant pour un grand nombre de nos semblables jusqu’à la détresse et au dénùement.
- [Finance nouvelle) Ch. Pellarin.
- ASSOCIATIONS AGRICOLES AUX ÉTATS-UNIS
- Nous avons entretenu nos lecteurs du développement de la culture du blé dans les Etats-Unis de l’Ouest. De nouveaux renseignements nous parviennent à ce sujet. Il paraît que la culture du blé qui, à l’origine, était l’objet d’efforts individuels, tend à devenir de plus jen plus l’objet d’efforts collectifs. L’association agricole s’organise là-bas sur un grand pied.
- La Tribune de New-York publie sur cette grande révolution du mode de culture du blé des détails intéressants.
- Ces sociétés agriculturales sont fondées sur le même principe que les sociétés de chemin de fer ou de bâtisses. .
- Du capital et un homme capable pour mener l’entreprise, tout est là.
- Aussi la plus grande partie de ceux qui font à cette heure pousser.le blé dans les grandes plaines du Far West n’y sont ils présents que par leurs dollars.
- On estimé en général qu’il faut quatre ans pour retrouver le capital engagé dans ces entreprises ; c’est bien le cas de dire, aux deux sens du mot, que l’on commence par semer avant de récolter,
- Le journal cité plus haut a mis la main sur un devis dressé en vue de l’exploitation d’une étendue de 3 milles carrés soit environ 800 heptares. En voici les principales données :
- ire Année. — Achat du terrain 32,000 fr.
- De 30 chevaux»15,000 fr.
- 10 ouvriers pendant six mois à raison de 100 fr-par mois, 6,000 fr.
- Un contre-maîtré à l’année, 1,500 fr.
- Maison, 1,500 fr.
- Divers (en particulier instruments agricoles, nourriture des hommes et des chevaux), 18,000 fr.
- Dépense totale : 80,000 fr. — Récoltes pendant
- eette année 0.
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- 2e Année. — Dépenses 67,000 Ir.; recettes, soit première récolte 75,000 fr.
- 3e Année. — 50,000 fr.- de dépenses, recettes 115,000 fr.
- 4° Année. ~ 38,000 fr. de dépenses, 115,000 fr de recettes.
- Comme on voit au simple examen de ces chiffres naturellement approximatifs, le placement est bon et on trouvera longtemps encore, en Amérique, des capitaux pour faire croître le blé.
- ------—f—*-------
- X7ii boa exemple.
- La Société d’Agriculture de Quimperlé décernera a l’avenir et chaque année, des médailles et des livres agricoles aux instituteurs qui auront introduit l’enseignement agricole dans leurs écoles et qui auront obtenu les meilleurs résultats.
- Cette idée de récompenser les instituteurs par le don d’ouvrages spéciaux est très-heureuse. L’instituteur est très-peu rétribué et il e~d bien rare qu’il ait les ressources voulues pour se procurer les ouvrages qui pourraient améliorer son enseignement.
- Nous voudrions voir d’autres Sociétés; celle d’hygiène de l’enfance, par exemple, agir de même à l'égard des instituteurs.
- LA QUESTION IRLANDAISE.
- Tous les jours, les journaux anglais sont pleins d’articles, de lettres, de comptes rendus qui se rattachent de près ou de loin à la question agraire en Irlande. On sent partout qu'il y a là un mouvement comme l’Irlande n’en avait pas connu depuis les temps d’O’Connell.
- Il nous faut donc préciser en quelques mots le caractère de cette grave question, la seule qui excite aujourd’hui chez nos voisins un intérêt égal à celui des discussions sur la politique extérieure.
- Après la soumission définitive de l’Irlande sous Cromwell, les propriétaires fonciers irlandais furent pour la plupart dépouillés de. leurs biens, et on partagea le sol entre un petit nombre de nouveaux propriétaires, presque tous d'origine anglaise. C’était une nouvelle application du système en vertu duquel Guillaume le Conquérant avait donné des terres à «es barons, mais elle se faisait cinq cents ans plus tard et après des luttes prolongées où l'Irlande avait beaucoup souffert pour son indépendance nationale. Cette origine violente des droits des propriétaires actuels est une fatalité qui pèse encore sur les rapports des maîtres et des tenanciers, L’Irlande, avec ses traditions d’autonomie, avec ses chants nationaux re’stés vivants dans la mémoire du peuple, avec sa langue à part, la seule vulgaire dans certains districts, n’a jamais oublié la conquête. L*agi^ation d’CTOonnell, le ribboiiianlsme, le fénianisme, la ligne
- du Hqme rule n'ont été que des formes différentes de la même protestation. Ajoutons que la législation anglaise a tout fait pour perpétuer l’état de choses créé il y a deux siècles. En effet, des principes depuis longtemps abandonnés dans les autres pays d’Europe, même dans ceux qui passent pour les plus arriérés, comme la Russie, sont restés en pleine vigueur dans un pays que sa position insulaire et la politi-: que de Pitt ont tenu en dehors du courant de la Ré-; volution. La règle desmajorats, l’énormité des droits
- de transfert qui frappent la propriété rurale et qui [ avaient pour but de prévenir le morcellement du sol \ en empêchant la vente des biens-fonds, ont immobi-
- lisé dans quelques mains la terre irlandaise. On ne ^ se représente pas toujours bien ce que sont ces do-| maines dont les tenanciers, nous dit-on, refusent de
- payer leurs fermages. Prenons-en un comme exemple: la baronnie de Farney, l’ancien pays des Mac-Mahon. D’après les renseignements fournis par un de ses administrateurs, il y a trente ans, quarante-cinq mille âmes vivaient alors sur cette propriété dont le revenu annuel était de près de trois millions de francs.
- La statistique foncière du Royaume-Uni, publiée il y a deux ans sous le titre de Domesdày frooft, montre qu'un-tiers de l’Irlande est possédé par 292 personnes ; la moitié environ de l’ile appartient à 744 individus ; et, si Ton prend les deux tiers au lieu de la moitié, oh ne trouve pas pour ces deux tiers plus de 1,942 propriétaires.
- Ce régime de grande propriété est en même temps un régime de petite culture. Les possesseurs du sol résident le plus souvent hors d’Irlande ; iis Laissent la_gérance de leurs domaines à des agents fonciers, qui sont eux-mêmes d’importants personnages, mais dont les fonctions se bornent à faire rentrer les loyers. Comme les capitaux manquent pour entreprendre de grandes exploitations, le nombre des fermiers est très grand et l’étendue de chaque ferme très petite. Il en résulte que l’agriculture ne saurait prospérer. Un climat favorable à la culture herba-gère, le désir d’avoir le moins possible affaire à des fermiers ou à des ouvriers, font aussi que beaucoup de propriétaires transforment leurs terres arables en prés et s’adonnent à l’élevage, ce qui diminue d’autant la production du pays en céréales ou en pommes de terre. Que la récolte manque quatre ans de suite, comme cela vient d’arriver, que la concurrence des blés américains et russes empêche les cultivateurs de trouver, comme autrefois, un dédommagement dans la vente plus élevée de leurs produits après une mauvaise année, et la situation des classes agricoles devient fort préeaire. Que la mai prenne laa prapoc» tioas d'a* désastre, ea 18^, lerâ de la graftlü
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- maladie des pommes de terre, et l’on a d’horribles I famines qui peuvent, comme alors, coûter la vie à r 200,000 personnes malgré tous les efforts de la charité privée ou publique.
- Cet état peu brillant de l’agriculture en Irlande explique assez la peine que les fermiers de ce pays ont eu de tout temps à payer la rente du sol ; mais il est arrivé très souvent qu’après une ou deux bonnes années, les propriétaires ont élevé le taux de la rente et qu'ils ne l’ont pas réduit depuis.
- Quand le tenancier ne pouvait pas acquitter le prix de son fermage, plutôt que d’abaisser le taux, on lui faisait crédit, comptant qu’il se libérerait à l’aide d’une récolte plus fructueuse. Ces crédits, trop légèrement accordés, se sont accumulés quelquefois pendant dix, vingt années et même davantage; le fermier s’habituait ainsi à ne rien payer, et, quand la patience du propriétaire se lassait enfin, la somme en retard devenait trop forte pour qu’on pût en obtenir le remboursement. Dans ce cas extrême, lorsque tous les moyens de contrainte possibles sont épuisés, lorsque le récalcitrant a reçu mainte et mainte visite d’huissier, lorsqu’on a saisi et mis en fourrière son bétail, lorsque le bailli du lieu est intervenu armé des dernières ressources de la loi, il n’y a plus qu’uue mesure à prendre : l’éviction. Le tenancier est expulsé de sa ferme; mais, sur cette ferme, c’est lui qui a élevé des clôtures, enlevé les pierres, drainé et fumé le terrain, entretenu ou agrandi les bâtiments agricoles C’est alors que, trop souvent, le paysan irlandais prend un fusil et tire sur le propriétaire ou sur son agent. En 1847, on ne trouva pas d’autre remède à la détresse exceptionnelle causée par la grande famine que de procurer l’émigration gratuite à des centaines de milliers d’habitants sans ressources, d’abord employés à construire des routes et à exécuter certains autres travaux d’utilité publique aux frais du gouvernement. Alors eut lieu cet exode resté fameux qui conduisit tant d’Irlandais en Amérique.
- Après avoir lu ces renseignements empruntés au journal « Le Temps » nous n’avons qu’une réflexion à faire, c’est qu’en Irlande, plus peut être que partout ailleurs, il convient de transformer au plus tôt la condition des fermiers, par la voie de l’association du capital et du travail.
- DROIT POLITIQUE DES FEMMES
- L’Angleterre et ses colons? font pour le gouvernement d’une reine. La Chine sons celui d’une impératrice régente. Une’ femme est reine de Corée, une
- autre de Madagascar ; enfin l’héritier présomptif de l’empire du Brésil est. une princesse. Cependant quand les femmes du peuple demandent à participer au gouvernement de leur pays, on leur répond que l’exercice d’un pouvoir politique quelconque est contraire aux enseignements du passé et aux lois de la nature.
- ( Woman Suffrage Journal.)
- Autres lieux autres mœurs.
- Un mariage vient d’être célébré en Californie sous une forme qui paraîtra à notre vieille Europe tant soit peu extraordinaire;
- Pour nous, nous saluons celte innovation qui n’est en réalité que la pratique de nos soi-disant utopies.
- Ce mariage était celui de M. Georges Pyburn, médecipt du Sacramento, et de Mlle Jennie Bearby, docteur; la cérémonie fut consacrée par Mmo Ada C. Bowles de l’université de San-Francisco.
- Une nombreuse et élégante compagnie assistait à cette cérémonie qui avait lie i chez le père de la demoiselle dans une suite de salons tous grands ouverts, artiste-ment décorés et ornée de fleurs.
- Madame Bowles s’adressant à la société dit alors :
- « Mes amis, appelée pour bénir le mariage du jeune couple ici présent, je déclare avec plaisir qu’à la requête des époux je les dispense du service religieux et que je les unis par une cérémonie strictement civile, selon les lois de i’Etat de Californie. Vous êtes invités à être témoins de leur engagement mutuel. » — S’adressant ensuite à la fiancée dont elle mit la main dans celle du fiancé, Mme Bowles dit :
- « Prenez-vous cet homme pour être votre mari légal devant la loi, et promettez-vous de l’aimer et de le chérir ? »
- La fiancée répondit: « Oui »
- Les mêmes questions furent alors adressées au fiancé qui donna la même réponse.
- Se tournant de nouveau vers les invités, Mma Bowles termina la cérémonie en disant : « Amis, vous êtes témoins du contrat passé entre cet homme et cette femme, et je répète qu’ils sont maintenant mari et femme d’après les lois de l’Etat de Californie. »
- [La Solidarité.)
- DE L’EXERCICE DU DROIT DE VIVRE.
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- Nous avons affirmé le droit de vivre ou droit au patrimoine primitif, droit naturel reconnu par la législation de 1789.
- Nous avons dit que nous voudrions que les ~beat\ possidentes lui rendissent l’hommage que lui rend le Familistère de Guise en, comme fait celui-ci, l’admettant en tiers avec le capital et le travail et l’autorisant, en sa qualité d’agent de production, à participer aux fruits ou bénéfices résultant de cette triple collaboration.
- En formulant ce vœu modeste pour les droits de la nature, nous avons la conscience d’être resté dans des limites telles que, en fait de réformes sociales, on pourrait plutôt nous taxer de trop de timidité, ' que ûous accuser de trop de témérité. C’est que si,
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- dans notre conviction, le droit naturel de propriété subsiste dans la série des siècles, comme à l’origine des âges, nous ne sommes pas moins persuadés que l’enchaînement des générations humaines ne saurait être sans influencer l’exercice de ce droit aussi bien en ce qui a t^ait aux possesseurs actuels qu’aux nouveaux venus sur cette terre. Cette persuasion n’est pas chez nous une intuition divine, nous ne sommes pas assez bien avec le ciel pour cela, elle est le fruit
- de l’observation de l’expérience, de la pratique.
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- * *
- Nous avons cru voir au fond de toutes les législations, même les moins équitables, que l’on faisait une différence entre les biens transmis à titre gratuit et ceux qui sont le produit, soit du travail personnel, soit de l’épargne faite sur les fruits des biens transmis.
- Cette différence qui témoigne du bon sens des peuples, n’apparaît pas, il est vrai, aussi distincte qu’elle pourrait l’être, aussi radicale que nous la comprenons, mais, telle qu’elle est, elle n’en atteste pas moins le double caractère dont est revêtue toute chose possédée.
- Il n’est rien, en effet, des richesses de ce monde qui ne soit dû., ah ovo, à ce patrimoine primitif que trouva le premier homme à son apparition sur la terre et auquel continue d’avoir droit tout être humain, quel que soit le sol sur lequel il naisse et l’époque à laquelle il naisse.
- Il ne devrait donc pas y avoir une seule chose possédée dont une certaine partie (que nous appellerons patrimoniale) ne dut être conservée, transmise et tenue en réserve, fonds commun des générations hu maines.
- Si donc, l’ordre naturel demande que l’on puisse avoir la libre disposition, la libre consommation des biens acquis, produit du travail personnel, le droit naturel exige, de son côté, que l’on use des biens transmis aux patrimoniaux, seulement dans un but de conservation et de reproduction. Ces biens nous le répétons de nouveau, ne sauraient jamais perdre le caractère qu’ils tiennent de leur première origine .
- Cela ne veut pas dire cependant que l’usage de ces biens doive être considéré comme un simple usufruit et que l’on soit tenu de les transmettre ou conserver en nature. Le travailleur possède personnellement et d’une façon permanente ses instruments de travail ; il doit pouvoir les modifier ou les transformer selon les progrès accomplis ou en voie d’accomplissement, selon les nécessités des situations et ses propres aptitudes. Mais, et nous y insistons, quelque inviolable et sacrée que soit la propriété de ces biens
- patrimoniaux ou instruments de travail, elle ne doit pas s’étendre jusqu’à en frustrer les cohortes de l’avenir. Laisser à ses successeurs l’équivalant au moins de ce que l’on a reçu de ses devanciers, ne serait donc que se conformer aux simples lois de l’équité, quelque soit du reste la position que l’on occupe et les conditions dans lesquelles on se trouve.
- Si donc, à nos yeux, le Code civil a bien fait de restreindre le droit de tester chez le père de famille, il a eu tort de disposer « qu’à défaut d’ascendants, les libéralités par acte entre-vifs ou testamentaires pourront épuiser ia totalité des biens. «
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- Si nous avons été assez heureux pour nous rendre intelligible, on doit voir que nous admettons dans son esprit comme dans sa lettre cette définition de la propriété : « Le droit de considérer comme sienne une portion déterminée des choses, d’en jouir et d’en disposer à son gré, sauf le respect constant des droits d’autrui. «
- Réserve la plus complète y est faite du droit de libre disposition et de jouissance d’une certaine somme de choses, mais l’on y trouve également inscrit le respect intégral des droits d’autrui.
- La part légitime de la propriété y est reconnue ; mais en même temps celle non moins légitime et inaliénable de la communauté y est affirmée.
- D’un côté, consécration de la liberté ; de l’autre mise en pratique de l’égalité et de la fraternité.
- Enfin proclamation de la solidarité par l’intérêt que présente à tous et à chacun ce respect constant des droits d’autrui.
- * *
- Actuellement, une question double se présente :
- 1° Comment déterminer la portion de la propriété qui doit de la part de tout possesseur être transmise à titre de bien patrimonial ?
- 2° A qui cette portion doit-elle être transmise au fur et à mesure qu'elle devient vacante par le décès des possesseurs?
- Nous n’hésitons pas à répondre immédiatement à la deuxième question, qu’à chaque décès les parts vacantes du patrimoine primitif reviennent également à tous les jeunes travailleurs ;
- Quant à la première interrogation, la réponse se ferait d’elle-même, si le groupement des intérêts s’accomplissait par l’association libremeut consentie et en conformité du principe de la solidarité. Malheureusement, le « chacun chez soi, chacun pour soi » est encore la loi dominante de notre état social actuel.
- Certainement, s’il ne s’agissait pour déterminer la
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- portion afférente au patrimoine primitif, que de faire l’inventaire de la richesse publique et, en remontant le cours des âges, de suivre son développement progressif, de calculer d’après ce développement quel a du être la somme des biens patrimoniaux fondement, cause première de cette richesse publique, puis enfin de diviser cette somme de façon à ce que chaque propriété particulière ait à en restituer à la communauté une part personnelle, selon son importance ; certainement, disons-nous, cela pourrait se faire. Mais à quelles taxations arbitraires ne s’exposerait-on pas ! Et si l’on voulait, pour prévenir autant que possible cet arbitraire, remonter à l’origine de chacune des fortunes particulières afin de fixer ce qui de chacune d’elles appartient au domaine commun, quel travail ! Plus facile serait-il de retrouver* dans le vaste Océan, depuis le plus mince filet d’eau, jusqu’au fleuve le plus considérable, tout ce qui l’a formé et tout ce qui continue de l’alimenter.
- Des mesures aussi radicales que celle-ci ne s’improvisent pas, et ce n’est pas dans un milieu social comme celui dans lequel nous vivons qu’il est possible de les appliquer. Il faut donc avoir recours aux moyens de transition.
- [A suivre). C.-P, Maistre.
- LE PROGRÈS D’ABORD SUR LA TERRE.
- En insérant dans « Le Devoir » l’article qui va suivre, nous devons faire quelques réserves.
- Nous croyons avec l’auteur au progrès des individus par la succession des existences, mais nous ne pensons pas pour cela qu’il soit bon de professer, ni de pratiquer la doctrine de renoncement dont cet article est empreint. Le Devoir, au contraire, s’est efforcé de démontrer que c’est par des actes utiles dans la vie terrestre que l’homme acquiert les mérites qui le font progresser dans ses existences successives.
- Il faut tâcher de ne pas se tromper sur le but réel de l’existence. La vie terrestre est surtout un champ de travail, d’actions, d’œuvres et non un champ de contemplation stérile. Il ne suffit pas d’examiner la vie en se transportant par la pensée au-dessus des horizons actuels, l’homme est et doit être l’auxiliaire de la vie et du Créateur ; il a pour mission la transformation incessante de la matière ; il doit par le travail vivifier la nature entière ; il doit par ses actions aider ses semblables dans le travail de la vie ; il doit par ses œuvres chercher à améliorer l’existence de tous. Voilà ou se trouve la loi du progrès et non dans le renoncement catholique aux choses terrestres, renoncement qui a porté de si mauvais fruits.
- L’homme ne doit pas abuser de la vie, mais il doit en bien user, il doit la bien employer; c’est ainsi qu’il accomplit sa part de progrès. Pour être méritoires dans la vie, nos actions etncs œuvres doivent être utiles au milieu dans lequel nous existons, d’où nous concluons que s’il est bon de savoir ce que l’âme devient après la mort, il ne faut pas que cela nous fasse perdre de vue ce que l’homme doit faire dans l’existence présente pour y accomplir sa mission.
- Celui qui se plaçant en esprit au-dessus des choses terrestres, ne les regarderait que d’un œil de dédain, n’avancerait point d’un pas dans le progrès de sa propre existence. C’est par les faits, parles actions et les œuvres utiles, voulues et vécues, que l’homme progresse et non pas autrement.
- G.
- Ces réserves faites laissons la parole à notre correspondant •
- LE PROGRÈS DANS L’IMMORTALITÉ
- L’immense majorité des hommes marche à travers la vie comme au milieu d’une nuit obscure, ignorant d’où elle vient, ne sachant où elle va, n’ayant jamais songé au but réel de l’existence.
- D’épaisses ténèbres voilent la raison humaine, les rayons de ces puissants foyers : la Justice, la Vérité, l’Amour, n’arrivent à elle que pâles, affaiblis, insuffisants à éclairer les voies, sinueuses que suivent les innombrables légions en marche, à faire resplendir à leurs yenx le but idéal et lointain.
- Ignorant de ses 'destins, flottant sans cesse du préjugé à l’erreur, l’homme maudit parfois la vio. Défaillant sous son fardeau, il blasphème la douleur qui lui est donnée commeun moyen d’épurationgl rejette sur ses semblables la cause des épreuves qu’il endure et qu’engendre trop souvent son imprévoyance. Révolté contre Dieu qu’il accuse d’injustice, dans sa folie et son désespoir il arrive même à déserter le combat salutaire, la lutte qui seule peut fortifier son âme, éclairer son jugement, le préparer à des travaux d’un ordre plus élevé.
- Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi l’homme descend-il si faible, si désarmé dans la grande arène où se livre sans trêve, sans relâche, l’éternelle et gigantesque bataille? C’est que ce globe de la terre n’est qu’un des degrés inférieurs de l’échelle de progression. Il n’y réside guère que des êtres-enfants, c’est-à-dire des âmes dégagées depuis peu de l’animalité et sur lesquels la matière a conservé tout son empire. Cette toute-puis-; santé matière trône en souveraine sur notre monde. Elle courbe sous son joug jusqu’aux meilleurs d’entre nous ; elle limite nos facultés, arrête nos élans vers le bien, nos aspirations vers l’idéal.
- Aussi pour discerner le pourquoi de la vie, pour con-r naître sa raison d’être, pour entrevoir la loi suprême
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- qui régit les âmes et les mondes, faut-il savoir s'affranchir de ees lourdes influences, se dégager des préoccupations d’ordre matériel, de toutes ces choses passagères et changeantes qui encombrent notre esprit, obscurcissent nos jugements. Ce n’est qu’en nous élevant par ; ]a pensée au-des&us des horizons mêmes de la vie, en faisant abstract’on du temps et du lieu, en planant en ; quelque sorte .au-dessus des détails de l’existence que ; nous apercèvrons la vérité. i
- Par un effort de volonté abandonnons un instant la terre et gravissons ces pentes sublimes. Du haut des cimes intellectuelles se déroulera pour nous l’immense panorama des âges sans nombre et des espaces sans limites. De même que le soldat perdu dans la mêlée ne voit que confusion autour de lui tandis que le général dont le regard embrasse toutes les péripéties de la bataille en suppute et en prévoit les résultats ; de même que le voyageur égaré dans les replis de terrain peut en gravissant la montagne les voir se fondre en un plan grandiose, ainsi l’âme humaine, de ces sommets où elle ; plane loin des bruits de la terre, loin des bas fonds obs- i cnrs, découvre l’harmonie universelle. .Ce qui d’en bas lui paraissait confus, inexplicable, injuste, vu d’en haut se relie et s’éclaire. Les sinuosités de l’existence, se re- ; dressent. Tout s’unit ; tout s’enchaîne. A l’esprit ébloui ' apparaîtTordre majestueux qui règle le-cours des existences et la marche des univers.
- De ces hauteurs illuminées la vie n’est plus à nos yeux comme à ceux de la foule la poursuite vaine, insensée de satisfactions éphémères, mais un moyen de perfectionnement intellectuel, d’élévation morale, une école où s’apprend la douceur, la patience, le devoir. Et cette vie pour être efficace ne peut .être isolée. Hors de ses limites, audelà de la connaissance et de la mort nous voyons dans une sorte de pénombre se dérouler une multitude d’existences à travers lesquelles, au prix du travail et de la souffrance, nous avons conquis pièce à pièce, lambeau par lambeau, le peu de savoir et de qualités que nous possédons et par lesquelles aussi nous conquerrons ce qui nous manque : une raison parfaite, une science sans bornes, un amour infini pour tout ce qui vit.
- L’immortalité, semblable à une chaîne sans fin, se déroule pour chacun de nous dans l’immensité des temps. Chaque existence est un chaînon qui se relie en arrière et en avant à un chaînon distinct, à une vie différente mais solidaire des autres. L’avenir est en préparation dans le présent de même que le présent est la conséquence du passé. De gré en gré l’être s’élève et grandit. Artisan de ses propres destinées l’homme, libre et responsable, choisit sa route, et si cette route est mauvaise, les chutes qu’elle y fera, les cailloux et les lances.qui le déchireront auront pour effet de développer son expérience, de fortifier sa raison naissante.
- La loi suprême du Monde est donc le progrès incessant, l’ascension des êtres vers Dieu, foyer des perfec- J tions. Des profondeurs de l’abîme, des formes les plus jf rudimentaires de la vie par une route infinie et à l’aide §
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- de transformations sans nombr i \ • f . . prochons
- de lui. Au fond de chaque âmel’Eternel a placé le germe de toutes les facultés, de toutes les puissances ; à nous de les faire éclore par nos efforts et par nos luttes! Envisagé sous ces aspects nouveaux notre avancement, notre bonheur à venir est notre oeuvre. La grâce n’a plus de raison d’être. La Justice rayonne enfin sur le monde car si tous nous avons lutté et souffert, tous nous serons sauvés.
- De même se révèle ici dans toute sa graudeur le rôle de la douleur, son utilité pour le progrès des êtres. Chaque globe roulant dans l’espace est un vaste atelier où la substance des âmes est incessamment travaillée. Ainsi que le grossier minerai sous l’action du feu et des eaux se change peu à peu en un impur métal, ainsi l’âme humaine sous les lourds marteaux de la douleur se transforme et se fortifie. C’est au milieu des épreuves que se trempent les grands caractères. La douleur est la purification suprême, la fournaise où fondent toutes ces scories impures qui souillent l’âme : l’orgueil, l’égoïsme, l’indifférence. C’est la seule école où s’affinent les sensations délicates, où s’apprennent la pitié, l’humilité, la résignation stoïque. Lé bien-être, les jouis» sances sensuelles en nous attachant à la matière retardent notre élévation, tandis que le sacrifice, l’abnégation nous dégageant par anticipation de cette épaisse gangue, nous préparent à de nouvelle étapes, à une ascension plus haute. L’âme s’élève ainsi sur l’échelle magnifique des mondes ; elle parcourt le champ sans bornes des espaces et des âges. A chaque nouvelle conquête sur ses passions, à chaque pas en avant, agrandie et purifiée, elle voit ses horizons s’élargir, elle aperçoit de plus en plus distinctement la grande harmonie des lois et des choses et y participe d’une manière plus étroite, plus effective. Alors le .temps s’efface pour elle,,, les siècles s’écoulent comme des secondes. Unie à ses sœurs, compagnes de l’erraticité, elle poursuit sa marche éternelle au sein d’une lumière toujours grandissante.
- De nos recherches et de nos méditations ,se dégage ainsi une grande loi : la pluralité de s existences de Tâjme.. Nous avons vécu avant la naissance et nous vivrons après la mort. Cette loi donne la clé de problèmes jusqu’ici insolubles. Elle seule explique rinégalité des conditions, la variété infinie des caractères et des aptitudes. Nous avons connu ou connaîtrons successivement toutes les phases de la vie terrestre, traverserons tous les milieux. Dans le passé nous étions comme ces sauvages qui peuplent les continents attardés; dans l’avenir nous pourrons nous élever à la hauteur de ces génies immortels, de ces esprists géants qui, semblables à des phares lumineux éclairent la marche de l’humanité. Le temps et le travail, voilà les deux éléments de notre progrès. Cette loi de la réincarnation montre d’une manière éclatante la souveraine justice régnant sur tous les êtres. Tour à tour nous forgeons et nous brisons nous-mêmes nos chaînes. Les épreuves affrayantes dont souffrent certains d’entre nous sont la conséquence de leur con-
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- chiite passéé. Le despote renaît esclave ; la femme altière, vaniteuse de sa beauté, reprendra un corps infirme et souffreteux; l’oisif reviendra mercenaire, courbé sous une tâche ingrate. Celui qui a ih.it souffrir souffrira à son tour. Inutile de cherch r l’enfer dans jies régions inconnues et lointaines. L’enfer est autour de nous ; il se cache dans les replis ignores de l’âme coupable dont l'expiation seule peut faire cesser les dou-leurs.-
- {A suivre) Léon Denis.
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- Une tendre dévote, par Mme Angélique Arnaud. 1 vol. in-12. Paris, chez Dentu. Prix: 3 fr.
- Mme Angélique Arnaud n’est pas une nouvelle venue dans le monde des penseurs. Durant les dernières années de l’Empire elle luttait déjà pour les idées nouvelles. Ses romans sont tous conçus de manière à faire réfléchir leurs lecteurs. C’est le cas de Clémence, de Co ralie, de la comtesse de Servy. C’est le cas surtout de son dernier roman : Une. tendre décote.
- Ici nous sommes en présence de deux ménages, celui des Ferguraud et celui des Monglade.
- Ces deux ménages étant fondés sur des principes différents et même opposés, le lecteur assiste à deux genres de vie conjugale, contrastant l’un avec l’autre au plus haut point.
- Johan Ferguraud est un journaliste clérical, ancien séminariste, sorte d’Abeilard de bas étage, qui a eu pour élève une Héloïse insignifiante, Cécile Jérôme dont il fait une tendre dévote. Johan a enlevé Cécile, puis l’a mariée en ayant soin de profiter de l’occasion pour dépouiller de son bien Mme Gférôme, la mère de Cécile. Les deux époux constituent une sorte de mariage dévot où la stricte application des prescriptions de laAeligion •romaine permet au mari de tyranniser la femme et à celle-ci, de se liv,er à des effusions qui pour être mystiques ne font qu’aiguiser en elles le tempérament volup tueux. Il en résulte que Cécile, privée de liberté, de sympathie conjugale, de p ix intérieure, réduite au rôle de servante ou d’odalisque envers son prosaïque mari, cherche ailleurs une âme dans laquelle elle puisse s’épancher.
- Cette âme, Cécile croit la rencontrer une première fois dans la personne d’un ami de son mari, de Frank Monglade, nature élevée, poète de talent, homme de bonne compagnie, raison ouverte à la libre pensée, âme toute pleine du sentiment du beau et du bien, et qui tient à n’avoir dans sa vie que ce qui peut s’avouer à la face du monde.
- Monglade qui est marié ne répond que par une amitié prudente à la passion de Cécile.
- Le ménage des Monglade est l'antithèse de celui des Ferguraud. Le mari laisse à sa femme des coudées franches et celle-ci ne songe pas une seconde à abrfser de cette liberté. Aussi les deux époux s’entendent à merveille ; on rit chez eux, on y plaisante ; c’est un ménage ensoleillé. Malheureusement, Frank qui tout libre'penseur qu’il est, et peut-être parce qu’il est libre penseur, n’a pas d’idée religieuse bien arrêtée, se laisse capturer peu à peu par la jésuitique amitié d’un habile l'lituanien, le nommé Carlowich, protecteur de Ferguraud, sorte de Rodin perfectionné, qui par une habileté parfaite jette peu à peu du froid entre les époux Monglade. Franck cependant est poussé un jour si loin que ses yeux se désillent et que, voyant ce que veut faire do lui la co-
- terie de Carlowich et de Ferguraud, i) rompt avec eux et rend à la personne supérieure qu’il a pour femme, la confiance absolue qu’il n’aurait jamais dû lui retirer. Malheureusement il est trop tard. Son ancienne coterie ne lui permet pas ce retour. On lui suscite un duel avec un brelteur et il meurt des suites d’une rencontre. Cécile Ferguraud ne tardepas à se consoler dela-mort de cet honnête homme qu’elle aimait et qui n'a jamais voulu faire d’elle une femme coupable et à peu de temps de là elle s’enfuit avec un intrigant. Son mari n’a qu’une réflexion à faire, lui qui a montré autrefois à la jeune fille comment on s’enfuit de chez une mère. Cécile n’a fait que suivre la voie qu’il lui avait enseignée.
- Il va sans dire que dans ce court résumé nous ne faisons que présenter le canevas du roman. Mn,e Angélique Arnaud a su le remplir avec art, avec science. Partout le talent littéraire se révèle sous une sobriété de forme qui est intentionnelle. Les scènes sont vraisemblables, les caractères pris sur le vif. L'action un peu lente au commencement s’accélère au fur et à mesure que les incidents se succèdent et l’on arrive, vers la fin du volume, à des scènes extrêmement belles, que le naturel du dialogue rehausse encore.
- En somme, Une Tendre dévote est un des meilleurs romans que nous ayons lu depuis longtemps.
- Nous n’avons qu’une critique ou plutôt qu’un regret à exprimer Le voici : Mme Arnaud a su nous montrer de quelle manière Franck se laisse prendre aux lacs tendus autour de ’ui, libre penseur, par une coterie dévote. Il aura:t fallu compléter ce tableau en établissant, comme George Sand a si bien su le faire dans une situation qui a quelque analogie (Mademoiselle de La, Quintmie), combien iL est nécessaire, indispensable à un libre penseur, pour rester libre penseur, d’avoir un fond de croyances bien-groupées, bien systématisées. Le vague de. la conscience c’est Une porte ouverte à la superstition.
- Espérons que dans un prochain roman Mme Angélique Arnaud saura mettre en relief, avec le talent remarquable qui la caractérise, l’impérieuse nécessité pour chacun de fixer bien exactement sa foi. E. G
- -----K-----
- MINISTÈRE DES POSTES & DES TÉLÉGRAPHES
- Un concours pour le surnumérariat aura lieu le Jeudi 20 Novembre 1879 au chef-lieu de chaque département.
- Peuvent y prendre part les jeunes gens de 17 à 25 ans sans infirmités, 'ainsi que les instituteurs, les militaires et tous les fonctionnaires publics comptant cinq années de services rendus à l’Etat et âgés de moins de 30 ans.
- Les candidats devront adresser sans retard leur demande au Directeur des Postes et des Télégraphes du département, qui leur transmettra le programme de l’examen.
- La liste d’inscription sera close le 12 novembre.
- Le Directeur-Gérant : Gqdin.
- Saint-Quer/ca — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- numéro hebdomadaire 20 c. DIMANCHE 16 NOVEMBRE 1879
- T ANNÉE, TOME 3 — N° 62
- BUREAU PRINCIPAL
- A GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- terprogramm, sorte de manifeste qui groupa en un parti les socialistes prussiens.
- Cette proposition pouvait être, à l’époque et dans le pays où elle vit le jour, une idée politique soutenable. Il y aveit alors dans le Royaume de Prusse une division du pays en classes bien tranchées, division qui n’était pas sans analogie avec celle de la France avant 89.
- Chez nous les classes ont été légalement supprimées par la révolution de 89, en Prusse elles ne l’ont pas encore été complètement.
- Aussi, dans son pays d’origine, l’idée de constituer un Quatrième Etat compte encore de nombreux partisans. Les socialistes là-bas vont répétant que les classes qui jouissent de privilèges, se trouvent par le fait même de ces privilèges, les ennemis-nés de tout progrès. En effet le progrès tendant à l’abolition des inégalités sociales, les classes qui bénéficient de ces inégalités tiennent le progrès pour leur ennemi et le traitent comme tel. Elles mettent constamment leurs intérêts particuliers en opposition avec l’intérêt social que le peuple représente au plus haut degré. Le seul remède à cet état de choses, concluent les socialistes allemands, est donc l’avènement du quatrième Etat.
- Il serait facile de démontrer qu’en parlant ainsi les socialistes allemands ne font que croire général un mal qui est particulier à leur pays et à ceux où des privilèges existent encore.
- Mais la France n’est pas l’un de ces pays.
- SOMMAIRE
- Le Quatrième Etat. — Semaine politique. — Notes d'un liseur. — Le progrès sur la terre et dans l'immortalité. — Question financière. — Réforme de Venseignement. — L'égalité devant la loi. — Du droit de vivre. — Un mot de politique. — Bibliothèque du Familistère. — Variétés.
- LE QUATRIÈME ÉTAT
- L’une des idées qui ont eu le plus de retentissement au Congrès ouvrier de Marseille, c’est celle de la constitution du Quatrième Etat.
- Constituer le « Quatrième Etat », voici une phrase qui n’est pas sans sonner étrangement à l’oreille des républicains français. Elle a quelque chose d’exotique ou de suranné. On sent qu’elle doit n’appartenir ni à notre temps ni à notre pays. Et c’est effectivement le cas. Elle a été lancée pour la première fois à l’étranger et pour l’étranger il y a déjà bien des années. D’une vieillerie allemande on veut faire chez nous une nouveauté.
- C’est le socialiste prussien Lassalle qui le premier a émis le mot et formulé la chose. Il l’a foit dans un très-remarquable opuscule, Arbei-
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . .
- Six mois .
- Trois mois.
- 10 f. »» 6 »»
- 3 *»
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »» Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE A PARIS 32, rue Serpente, 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures àM. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
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- Ô78
- LE DEVOIR
- Grâce aux principes de 89 nous n’avons plus de castes fermées. Noblesse, clergé et Tiers-Etat se font fondus en une seule classe, la clase dirigeante. Chaque ouvrier a droit de faire partie de cette classe, et nous en connaissons qui sont devenus patrons, députés, sénateurs. Aussi venir proposer chez nous de constituer le Quatrième Etat c’est prouver que l’on ne sait pas du tout ce que l’on dit. C’est se tromper de pays ou se tromper d’époque.
- Il n’y a pas à se faire illusion. Ceux qui prô-proposent chez nous la constitution du Quatrième Etat entendent par là la constitution d’un parti politique de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent. Eh bien, disons-le franchement, nous ne savons rien au monde de plus dangereux pour la République et nous sommes profondément convaincus qu’aucun acte ne ferait aussi bien que celui-là l’affaire des ennemis de nos libertés.
- Constituer le Quatrième Etat, ce serait transporter sur le terrain de la politique militante une question qui appartient à l’étude calme de la science sociale ; ce serait élever l’hostilité entre classes à la hauteur d’un principe ; ce serait substituer brutalement la politique de satisfactions matérielles Immédiates à la politique du progrès continu ; ce serait demander à la haine, à l’arbitraire, à là spoliation des réformes qui ne peuvent être rendues possibles que par l’organisation des intérêts ; ce serait enfin commettre une imprudence, une énorme imprudence, qui amènerait infailliblement un jour ou l’autre la plus terrible des guerres, la guerre de classe à classe.
- Heureusement nous n’en sommes pas là. Le Quatrième Etat ne se constituera pas. Sa constitution irait à contre sens du développement du genre humain, par conséquent elle est illusoire.
- En effet la grande loi qui préside au développement du genre humain, c’est la. marche vers L’tmîTÉ. C’est en vain qu’on essayera de réagir contre cette grande loi, elle aura toujours le dernier mot. On peut l’entraver partiellement et momentanément, mais
- Arrêter une goutte est-ce arrêter un fleuve ?
- La France, et c’est là son honneur, est un des pays qui suivent le mieux ce grand courant qui 1
- emporte l’humanité vers des destinées meib lettres. Chaque année la France fait de non-veaux pas dans ce sens. Tous ses citoyens ont des droits politiques égaux. Il n’y a plug cje classes chez nous et si parfois ce mot est encore employé, c’est faute d’un mot plus exact. Non il n’y a plus de classes chez nous, il n’y ! a plus que des groupes sociaux. Et chaquejour | la distance qui sépare ces groupes tend davan-j tage à s’effacer. On peut passer de l’un àTautre. L’égalisation se fait. Voici trois siècles quecette grande oeuvre s’élabore. Ebauchée par les Huguenots, continuée par les hommes de la Révolution, elle a été reprise par les socialisteg; déjà elle commence à porter ses fruits. Prétendre lui opposer une barrière nouvelle sous la forme d’un Quatrième Etat, c’est faire preuve d’une outrecuidance sans égale. Quand un fleuve a une fois tracé son lit, tous les efforts des riverains sont impuissants à le faire remonter vers sa source.
- Nous nous étonnons que des hommes appartenant à la classe ouvrière puissent rêver la restauration d’un régime où existeraient des classes séparées. S’il peut appartenir à quelqu’un de désirer cette restauration, c’est à ceux qui sont inféodés aux idées de l’ancien régime, à ceux qui ont possédé autrefois des privilèges et qui aujourd’hui ne les possèdent plus. Au Congrès ultramontain d’Angers on a émis quelques désirs de cette nature, ce qui n’a pas lieu d’étonner ; mais n’est-il pas étonnant que le Congrès de Marseille se trouve en ceci donner la main au Congrès d’Angers ?
- Et d’ailleurs quel intérêt les ouvriers auraient* ils à constituer un Quatrième Etat ? Y gagneraient-ils des droits plus étendus que ceux dont ils disposent aujourd’hui ? Cette conduite n’aurait-elle pas au contraire pour conséquence de détacher de la cause ouvrière les sympathies de bien des personnes qui, n’étant pas ouvrières elles-mêmes, se verraient repoussées et tenues à l’écart? Que gagneraient les ouvriers à perdre ce renfort? Osera-t-on soutenir sérieusement que quelqu’un en ce monde, riche ou pauvre, ait intérêt à s’isoler?
- Mais ce serait méconnaître au plus haut point la solidarité humaine. Ï1 faudrait ignorer tôt»'
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- eiïient l’histoire pour oser en parler ainsi. Les classes qui s’isolent sont bien vite réduites à la stérilité. Il arrive pour elles ce qui arrive dans es peuplades où les mariages consanguins sont céqueiits : le sang nouveau n’est pas infusé à dose suffisance et l’espèce dégénère.
- P y a déjà plus de 23 siècles que le consul romain Menenius Agrippa se rendit sur le Mont Xveûtin où s’était retirée la plèbe romaine révoltée et la réconcilia avec le Sénat en rappelant, par son admirable apologue des Membres et l’Estomac que tout dans la société comme dans l’être humain est solidaire, que la vie, que la santé, que le développement de l’un est indispensable à la vie, à la santé, à la conservation de l’autre. Eh bien ! malgré les 23 siècles que cette apologue a vu passer sans le ternir, il se trouve encore des personnes qui parlent comme si cette vérité n’avait jamais été dite. O persistance du préjugé ! ô lenteur des progrès du bon sens !
- Nous ne blâmons pas les ouvriers de ce qu’ils veulent faire autant que possible leurs affaires eux-mêmes. Les efforts que l’on fait soi-même pour s’élever ennoblissent les caractères. Mais il y a manière et manière de compter avant tout sur soi-même. On peut le faire avec dignité, sans outrager personne, sans faire fi des sympathies extérieures. On recueille en ce cas l’estime et quelquefois l’appui de ceux qui sont témoins de ces efforts. Si au contraire on s’isole de parti-pris, si on fait maison close, si on affiche de la suspicion envers les autres, on tourne tout le monde contre soi et au lieu de rencontrer des sympathies sur son chemin on ne rencontre lue des animosités.
- La distinction entre l’émancipation par soi-’uêuie et l’exclusivisme d’autrui est une clistinc-essentielle, et malheureusement nous ne ï(tyOïis pas que les ouvriers sachent la faire, ^est fâcheux.
- bailleurs, ne l’oublions pas, l’exclusivisme do tout concours bourgeois est impraticable. Le ^Pital contre lequel on crie si fort est indisponible aux grandes actions. Nous ne sommes au temps où le travail manuel constituait l’activité humaine. Aujourd’hui la richesse ^âle est-en grande partie le fruit de travaux-Paniques. Le génie humain n inventé outils
- sur outils, machines sur machines, et plus la civilisation se développe", plus ce rôle de la mécanique devient grandiose et imposant. Les forces de la nature subjuguées sont contraintes de se plier aux volontés de l’homme. On leur fait accomplir des travaux énormes au moyen d’engins colossaux. Et c’est ce prodigieux développement de la mécanique qui a fait la richesse moderne en permettant de produire à bon marché, c’est lui qui tend à soulager le travailleur en rendant son effort corporel de moins en moins pénible et fatiguant.
- Or les machines coûtent cher; elles constituent des capitaux importants ; leur coût est de beaucoup supérieur aux ressources des ouvriers. Il faudra pour les posséder recourir au concours du capital. Raison de plus pour ne pas le frapper d’anathème.
- Ah ! il est facile de proclamer du haut d’une tribune que le capital est un ennemi qu’il faut anéantir. On peut faire sur ce sujet des phrases très redondantes, mais en le faisant on ne prouve qu’une chose : l’ignorance complète de
- la question...à moins toutefois qu’il ne s’agisse
- d’une intention cachée de spoliation.
- Ce capital contre lequel on crie tant n’est pas tombé du ciel. Il a été produit par un travail antérieur. Il est relativement au travail présent ce que le travail présent sera au travail à venir. C’est là ce que l’on perd trop de vue. Les époques sont solidaires les unes des autres. Le travail de nos pères coopère à notre travail comme le nôtre coopérera à celui de nos enfants. Ce n’est pas regrettable, cela, au contraire; il est juste, il est précieux qu’il en soit ainsi. II est consolant que nos efforts ne périssent pas avec nous. Notre corps a beau devenir la pâture des vers, la somme de travail profitable qu’il aura fait lui surviva et prendra part dans une certaine mesure forte aux travaux des générations à venir. Quelque petite que soit la somme de capital que nous créons, elle nous survit, et tant que cette part de création qui nous est propre n’aura pas été anéantie par la paresse, l’imprévoyance ou l’incurie des ^générations futures elle fécondera les efforts de nos successeurs.
- Voilà ce que l’on oublie trop, ce que l’on méconnaît totalement quand on maudit le capital ou quand on déblatère contre lui.
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- Le capital remplit un rôle social, il a conséquent des droits. Que ces droits soient aujourd’hui excessifs, qu’ils revêtent sous leur forme actuelle un caractère déplorable, qu’ils soient même tels que le travail antérieur (dont le rôle est passif) exproprie à son profit la presque totalité du bénéfice produit par le travail présent, (dont le rôleestactif), c’est là ce qui est vrai, c’est là ce qui est regrettable, c’est là ce contre quoi il faut s’élever.
- Mais entre ramener les prétentions du capital à une juste limite et frapper le capital d’ostracisme, il y a un abîme. Autant la première idée est juste, autant la seconde serait inique; autant le première est réalisable, autant il est impossible que la seconde le soit.
- Il ne s’agit pas d’anéantir la fortune sociale, il s’agit de la faire tourner au profit de tous. Il ne s’agit pas d’arracher le capital à ceux qui le possèdent, il s’agit d’organiser les choses de telle sorte que chacun par son travail puisse avoir un capital à soi. Il ne s’agit pas de soulever une moitié de la société contre l’autre et de dépouiller celle qui possède au profit de celle qui ne possède pas, il s’agit au contraire, au nom de la fraternité, au nom de la morale, au nom de la justice, de concilier les intérêts, de rendre à chacun ce qui lui est dü, rien que ce qui lui est dû, mais tout ce qui lui est dû, et d’arriver par là à réunir tous les‘membres de la famille humaine en une seule famille, unie, heureuse et prospère.
- Arrière donc à toutes les basses envies, à toutes les suggestions de la haine, car il faut j bien l’avouer, au fond de l’idée de constituer un Quatrième Etat il y a de la haine. Qu’ory l’affiche ou qu’on la cache, elle y est. Si tous ceux qui ont approuvé l’idée n’ont pas compris sur quoi elle repose, il est certain pour nous que ceux qui l’ont lancée savent à quoi s’en tenir. Oui, il y a de la haine au fond de cette proposition. Or la haine, comme tous les sentiments coupables, est impuissante à rien produire de fécond. Bien des fois on l’a vue à l’œuvre, jamais elle n’a profité à personne, Là haine est le plus corrupteur des sentiments, le plus contraire aux destinées du genre humain. L’opposer à l’injustice c’est prétendre guérir un mal par un mal. Mau- *
- par 1 vaise médecine, qui ne conduit qu’à substituer un mal à un autre quand elle n’aboutit pas • faire régner deux maux à la fois.
- Le bien seul peut être opposé au mal avec fruit. C’est sur le bien qu’il faut bâtir si 0n veut avoir un édifice solide. C’est par l’amour du bien qu’il faut être mû si on veut réaliser de grandes choses. La fraternité est profitable à tous, l’égoïsme des individus ou l’esclusivisrue des classes est nuisible à chacun. Substituer le « chacun pour soi » des groupes sociaux au « chacun pour soi » des individus ce n’est pas supprimer le mal, c’est le déplacer. La concilia-tion des intérêts par le strict fonctionnement de la justice peut seul le supprimer. Il y a 2000 ans que le maître du monde d’alors, Marc Aurèie, disait que « ce qui n’est point utile à la ruche toute entière n’est pas véritablement utile à l’abeille. » Cette pensée de l’empereur philosophe est aussi vraie aujourd’hui qu’à son premier jour. Retenons-la, gravons-nous la dans la mémoire, et surtout agissons en conséquence, L’avenir doit être meilleur que le passé, demain I doit valoir mieux qu’aujourd’hui. A l’œuvre donc ! C’est dans l’association des efforts et non dans leur émiettement, c’est dans l’union du capital et du travail et non dans leur antagonisme que se trouve la force utile. Tout ce qui unit est favorable au progrès, tout ce qui divise lui est contraire. Ed. Champury.
- . LA SEMAINE POLITIQUE
- Convocation des Chambres. — Un décret inséré au Journal officiel a fixé au 27 novembre l’ouverture de la session parlementaire. La promulgation dece décret a attiré l’attention sur l’ordre du jour des pr®‘ mières séances. Rappelons à ce propos que la premier* journée n’offrira pas plus d’intérêt que les rentrées ordinaires : elle sera absorbée dans les deux Chambres p»1 le tirage au sort des bureaux meusuels et i’établissemen* de l’ordre du jour ; il n’y aura point lieu de soumettre les dignitaires à une réélection, leur nomination étan valante, aux termes de la constitution, pour toute J durée de l’année. Il est probable que le Sénat s’ajourner» immédiatement à quelques jours pour laisser le temp= d’imprimer et de distribuer les rapports de M. sur le budget, et de M. Jules Simon sur les lois Feu/ Quant à la Chambre, en attendant que le rapport sur arif douanier soit terminé et imprimé, elle s’occup?^ de la proposition Maigne sur l’abrogation de la lot 1819 interdisant le travail le dimanche, et probable® aussi d’un nouveau projet sur l’amnistie.
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- Election sénatoriale. — La huitaine qui»1
- de s’écouler, n’a été signalée par aucun événement
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- vje et les polémiques des journaux font tous les frais f la politique du moment. La proximité de*la reprise fia session ôte, d’ailleurs, beaucoup d’intérêt aux dé-ft5dela presse et il nous paraît tout à fait superflu nEnregistrer les commentaires auxquels se livrent les 1 cersOrganes de publicité, touchant la chute ou la profanation de l’existence du cabinet. Dans peu de jours ous serons fixés sur ce point. En ce qui nous concerne, ousnc croyons pas à l’éventualité prochaine d’une crise Ministérielle. Nous avons déjà donné les raisons de notre
- •entimsiit.
- Le seul incident qui mérite donc d’être consigné est l’élection sénatoriale qui a eu lieu dans les tlaultes-.jpes et dans la Charente. Dans le premier de ces dé-Bartements, un républicain, M Guiffrey, a remplacé un Lctionnaire, M. de Ventavon, célèbre, jadis, par le ridule de ses conceptions constitutionnelles. Dans la Charente, un bonapartiste a été élu et a succédé à un sénateur de la même nuance. Ce nouveau membre de :a Chambre haute est le maréchal Canrobert, dont le Lot, m pays natal n’avait pas voulu, aux élections trien-Lles. Le maréchal qui a adhéré à un. programme radicalement hostile à la République doit comprendre qu’il Depeut conserver ses fonctions de président de la commission de classement des officiers pour l’avancement au choix. Si le maréchal ne comprenait pas les devoirs îUe sa situation lui impose, nous aimons à croire.que 3. le ministre de la guerre saura éclairer l’entendement de cet ancien complice au crime de Décembre. Une révocation devra intervenir.
- Les Oon.sei.ls généraux. — Le Journal officiel a publié un rapport du conseiller d’Etat, directeur de l’administration départementale et communale, adressé au ministre de l’intérieur et relatif aux travaux des conseils généraux pendant les sessions de l’année courante.
- Le rapport constate les diverses améliorations qui ont été apportées à la situation dés départements, et l’extension, par le moyen de ciculaires interprétatives de la loi, des attributions des conseils généraux : la liberté plus grande laissée à ceux-ci de déléguer, dans l’intervalle des sessions, leurs pouvoirs aux commissions départementales; l’augmentation de la dotation de la caisse des chemins vicinaux et le droit, pour les départements, d’y puiser, dans une large mesure, les fonds nécessaires pour achever le réseau vicinal ; les nombreuses études faites pour la construction des chemins de fer d’intérêt local; les applications de la loi du 9 août 1879 rendant obligatoire, pour les départements, l’établissement d’éco'es normales d’instituteurs et d’institutrices .
- Nous sommes loin des temps où les gouvernements monarchiques se laissaient arracher quelques allocations parcimonieuses auxquelles les questions d'influence électorale étaient rarement étrangères. Le rapport dont nous parlons prouve que les affaires locales, pas plus que les affaires du pays en général, n’ont eu à souffrir de l’arrivée au pouvoir des nouvelles générations et de l’établissement des institutions républicaines.
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- Les plus-values budgétaires. — Les impôts indirects, dans le mois d’octobre, ont dépassé de Quatorze millions et demi les évaluation budgétaires. La plus-value totale, pour les dix premiers mois de l’année, s’élève à cent vingt-trois millions de francs. Cette prospérité financière de la France, dont la persistance étonrtp l’Europe, et qui prouve la solidité, dans notre pays, de la fortune publique et de la fortune pri-vôe, se maintient au milieu d’une crise commerciale universelle, d’une durée et d’une profondeur exceptionnelles, qui, presque partout en Europe, a compromis °u même détruit l’équilibre des budgets.
- Cette crise commerciale pèse sur le monde depuis tandis que celle qui l’a précédée a duré seulement uu printemps 1866 à l’automne 1868, et a été moins éten-
- due et moins grave. Cette année la crise s’est encore accrue par l’effet de la mauvaise récolte. Le cultivateur qui a moins de blé à vendre, et l’ouvrier qui paie son pain plus cher, ont en effet moins d'argent disponible pour acheter les produits industriels, et la crise s’accroît d’autant. En même temps le phylloxéra anéantit déjà en France un revenu annuel d’environ ffiO millions. Enfin, l’éLranger, qui est dans la gêne, nous achète moins de produits. La crise universelle et les fléaux de la nature, tout enfin conspire donc, à l’intérieur et à l’étranger, pour déprécier la prospérité de notre pays. Cependant, telle est l’élasticité de notre force économique, que, dans ces conditions, les Français peuvent dépenser cette année plus que les années précédentes. La preuve qu’ils dépensent plus, c’est que les impôts de consommation rendent davantage. Dans la plupart des autres pays, au contraire, la crise commerciale a produit un appauvrissement qui se traduit par un déficit budgétaire.
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- La question cléricale, en Belgique. —
- Une correspondance de Rome que nous communique l’Agence Havas, fait prévoir une détente relative dans la situation intérieure de la Belgique. Le" pape et le cardinal Nina, avec beaucoup de modération, ont fait observer au gouvernement neige, y est-il dit, « que les évêques, dans la question présente, qui est une question de droit, devaient forcément tenir la conduite qu’ils ont tenue : en agissant différemment, ils auraient en effet, manqué au premier de leurs devoirs. » D’autre part, le gouvernement belge, en présence des faits accomplis, « ne croit pas pouvoir reculer au moment même de mettre la loi à exécution. » Seulement les deux parties sont d’opinion qu’il faut éviter d’envenimer la lutte et s’efforcer de calmer les passions des partis en recourant à des moyens termes. Le gouvernement adopterait des mesures moins rigoureuses en ce qui concerne les écoles que pourraient ouvrir les évêques et les curés. Quant à ceux-ci. ils recevraient des instructions leur enjoignant d’éviter, autant que possible, de soulever de nouveaux sujets de discorde.
- Nous craignons bien que, dans toute cette affaire, le gouvernement belge ne fasse un métier de dupe.
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- L’Angleterre et la Porte. — L’Angleterre devient décidément le pays des surprises. Notre dernier bulletin avait paru à peine que des dépêches sont venues nous apprendre qu’il n’y avait plus d’incident anglo-turc, et quo la grande colère des ministres anglais contre la Porte s’est tout à coup radoucie. Elles nous ont appris, en outre, que l’escadre anglaise de la Méditerranée n’était pas encore partie pour le golfe de Smyrne, où on la croyait arrivée pour appuyer les réclamations de sir A. IP Layard. L’amiral Hornby, qui n’a plus sous ses ordres que quatre bâti nents. VAlexandra, YAchiUes, le Téméraire et le Monarch, était entré dans le port de Malte le 14 du mois dernier, venant de Chypre, pour réparer de graves avaries essuyées par YAehilles et 1M-Idxândra dans une récente collision. L'Achilles avait dû être placé dans le grand dock. Sur ces entrefaites, une dépêche partie de Londres enjoignit à l’amiral de hâter ses réparations pour se rendre le plus tôt possible dans l’archipel, et l’escadre allait quitter son mouillage avant-hier, laissant YAchiUes derrière elle, quand son départ a été contremandé.
- Les cuirassés anglais restent donc à Malte ; quant aux réformes demandées par l’Angleterre, l'ambassadeur de Turquie à Londres, Musurus-Pacha, en a promis l’exécution. Gravement, le télégraphe ajoutait hier : « La Porte, sans agir avec précipitation, étudie l’exécution prochaine des "réformes. » Cette déclaration serait assurément le comble de la naïveté ottomane ou de l’impertinence diplomatique, et la Porte n’aurrit pas pu s’exprimer mieux si elle avait voulu se moquer à la fois delle-mème et de l’Angleterre, qui, de son côté, nous a tout l'air, en ce moment, de se moquer quelque peu de l’Europe.
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- Éle^tious municipales en An gle ærre. —
- Il y a eu le 8 novembre, dans toute l’Angleterre et dans le pays de Galles, des élections municipales qui ont tourné pour la plupart à l’avantage des libéraux. La politique, en général, n’iniervient dans le choix des corps municipaux que pour une part assez faible, mais en Angleterre, comme ailleurs, chaque parti cherche à peupler ces assemblées de ses candidats. Le triomphe des libéraux anglais, dans ces élections est donc un fait remarquable, d’autant plus que la victoire des conservateurs aux élections parlementaires de 1874 avait été précédée d’un succès analogue, lors du renouvellement des conseils municipaux.
- Le Times, qui soutient le ministère tory, a lui-même constaté que, dans le plus grand nombre des cas, les libéraux ont eu le dessus. « Là même, dit-il, où le gain « des libéraux a été insignifiant, où une faible minorité « n’a été renforcée que d’une seule voix, les espérances « politiques du parti seront accrues par les résultats, qui « seront interprétés comme signifiant que l’opinion pu-« blique change de direction. » Sans doute aussi le ministère verra dans ce' résultat des élections municipales un pouveau motif pour ne pas dissoudre le Parlement avant l’époque où il sera forcé de convoquer les électeurs en vertu des prescriptions constitutionnelles.
- Ou avait attendû avec une assez vive impatience le discours que lord Beaconsfield devait prononcer au banquet traditionnel qui suit rélection du lord-maire. Cette harangue sur laquelle, du reste, les journaux n’oct rien appris do nouveau sur la politique anglaise. Fidèle à ses habitudes, le premier ministre a parlé pour ne rien dire.
- Il demeure impénétrable. Il se pourrait, après tout, que ce sphinx n’eût pas de secret. De là son silence.
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- ïbes GlieiMlus de fer de 3?na$sse. — La
- Chambre des députés de Prusse a abordé une grosse question qui ne tardera vraisemblablement pas à avoir son pendant au parlement français : celle du rachat des chemins de fer particuliers parl’Ltat. Le gouvernement allemand, mii né perd jamais de vue son but qui est lè perfectionnement de son système militaire, tient à avoir en mains tout le réseau ferré qui constitue le principal instrumept de mobilisation. Cette question, ou tout au moins son principe, ne donnera lieu à aucune opposition sérieuse à la chambre de Berlin.
- La Gazette de Cologne annonce comme certaine la nomination du prince de Hohenlohe, ambassadeur cfAllemagne, à Paris, aux fonctions laissées vacantes à Berlin pàr là mort de M. de Bulow, ministre d’Etat; le titre de «vice-chancelier» serait en même temps a'ccordé à M. de Hohenlohe, lequel serait remplacé dans l’ambassade de Paris par le prince Repss. Toutefois, la Gazette de Cologne ajoute que l’agrément du prince de Hohenlohe pôur ce changement de position, n’est pas encore obtenu.
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- * ¥-
- ïhes élections en Sufiæse. — Chaque année, les pouvoirs publics du canton de Genève se renouvellent par moitié. L’an dernier, on élisait le Grand Conseil, qui est le pouvoir législatif ; dimanche, on a élu le Conseil d'Etat, qui constitue le pouvoir exécutif. Le canton a en topt, cette année, 16,837 électeurs. La lutte qui a précédé l’élection a été très-vive. Elle a porté principalement sur la politique religieuse.
- De pogvoir exécutif élu il y a deux ans, et dont les fonctions se terminaient cette année, est autoritaire en matière de relation de l’État avec les églises. J1 s’est formé en opposition, un parti dit libéral, qui soutient la doctrine de la neutralité absolue de l’Etat à l’égard de toute religion et de toute secte. Les électeurs ont à peu près départagé ces deux groupes d’opinion. Trois membres du premier parti ont échoué. Trois autres du parti opposé ont été élus. Au milieu d’eux se trouve un personnage qui était porté à la fois sur les deux listes.
- Il ne faudrait pas croire que cette élection indique, de la part du canton de Genève, une réaction vers le cléri- 3 caljsme. Le top attristé des feuilles catholiques du crû | suffit à mettre en garde contre une semblable erreur. § Mais il est reconnu que l’ancien conseil d’Etat avait |
- poussé fort loin les mesures autoritaires en ce qui cou» cerne la rejligion et ses ministres; la limite que s’assigna la masse daus ses sentiments instinctivement libéraux avait été dépassée ; c’est à cette limite qu’elle a ramené le pouvoir exécutif, et en opérant fort sagement, sans sauter d’un extrême à l’autre, d’une façon enfin qui est digne de servir de modèle aux nations qui manient le suffrage universel.
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- * *
- Les élections sans — Les élec.
- lions qui viennent d’avoir lieu dans onze Etats de rfi-nion américaine ont été défavorables au parti démocratique, c’est-à-dire à celui des deux grands partis américains qui compte surtout des adhérents dans le Sud et qui a de tout temps représenté au sein de la Confédération les idées centrifuges, tandis que les républicains tendent à augmenter les attributions du pouvoir central. Les démocrates ont conservé leur prépondérance dans le Sud ; en revanche, iis voient leur échapper quelques-uns des Etats sur lesquels ils comptaient le plus dans le Nord, et, on ne saurait l’oublier, c’est cet appoint du Nord qqi seul peut faire pencher la balance en leur faveur. L’Ohio, la Pensylvanie, l’Illinois, paraissent perdus pour eux ; ils n’ont pas non plus maintenu leurs positions dans les Etats de New-York, de New-Jersey, de Connecticut et de Massachussetts. Ces défaites, à vrai dire peuvent être attribuées surtout aux divisions du parti démocratique et à l'ensemble avec lequel .agissent les républicains ; et, pour le dire en passant, il est remarquable que les grandes villes votent de préféréncç pour les candidats démocratiques. Toutefois, il faudrait aux anciens électeurs deM. Tilden beaucoup d’énergie pour regagner le terrain perdu, et pour faire triompher aux prochaines élections présidentielles, M. Tilden lui-même ou un autre candidat contre le général Grant ou M. Sherman, sur lesquels se portent déjà les vues du parti républicain.
- » *
- Ïe! mvsï.ero àt, Ou.t>a. — Le gouvernement espagnol se fait expédier d’un peu partout des avis, des dépêches qui assurent que « la presse, aussi bien que les personnages influents » et même tout le monde approuve le projet de loi relatif à l’abolition de l’esclavage a Cuba, tel que le ministre i’a présenté aux Chambrés. Ou a rarement vu un semblable assentiment général. Seulement, il y a une ombre au tableau : c’est qu’en ayant Funafiimité pour lui, le gouvernement espagnol risque fort de ne pàs même trouver une majorité dans les Cortès.
- La vérité est que le cabinet Martinez Campos se trouva dans une situation des plus critiques. Si la question de l’esclavage était seule à résoudre, il s’en tirerait assez facilement; mais la question humanitaire se double d’une question économique, et l’on sait que les intérêts sont généralement féroces. Aussi est-il, fort à croire que le cabinet Martinez-Campos succombera prochainement devant le vote des Cortès.
- NOTES D’UN LISEUR.
- Y
- Sans doute il ne faut pas se plaire à abaisser le passé : c’est un mauvais sentiment, et qui n’ajamais profité à personne ; mais il ne faut pas souffrir non plus qu’on l’exalte outre mesure pour humilier le présent. Il n’est pas salutaire de dégoûter les gens de l’époque dans laquelle ils vivent. Quand on les a découragés d’avance, quand on leur aoté tout ressort pour faire le bien en leur enlevant l’espérance dy réussir, ils s’abandonnent eux-mêmes et finissent par mériter l’opinion que l’on avait d’eux.
- Gaston Boissier,
- de V4cadémie française.
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- tji' ~i —i tmi i i -i - 'ni >! uni ii ii 10 "n ii 11 iiiii —irai n w«~n~>i ii ii ni wam
- LE PROGRÈS D’ABORD SUR LA TERRE, ir
- Sous ce titre, nous avons déjà fait dans le précédent numéro du Devoir des réserves que nous croyons utile de rappeler à propos de la seconde partie de partiels « De progrès dans l'immortalité.
- Cette seconde partie, en effet, plus encore que la première nous porte à insister sur ce fait qu’au nom du bien et du progrès de la vie sociale le rôle de l’homme sur la terre ne doit être ni rabaissé, ni méconnu.
- Il est moins vrai et moins profitable de considérer la vie terrestre Gomme un moyen d’expiation que comme un moyen de perfectionnement de l’jndividu et de l’humanité.
- Puisque, d’après l’auteur « le but de la vie est le perfectionnement intellectuel et moral de l’homme, » il faut comprendre que le progrès s’accomplit surtout par les conquêtes de l’homme sur la matière, conquêtes grâce auxquelles la vie matérielle devient meilleure et plus agréable pour tous. Il faut comprendre que la perfection individuelle et sociale n’est que le résultat du travail accompli par les générations successives.
- Il y a donc lieu de se mettre en garde contre les doctrines du passé qui invitent les hommes à se contenter du strict nécessaire et qui condamnent le su* péril u.
- « L’amour du progrès et des améliorations sociales qui, » comme le dit l’auteur « réchauffe les âmes généreuses » consiste, selon nous, à donner d’abord le nécessaire à ceux qui en sont privés, puis à y ajouter l’utile, le commode, l’agréabla ; car c’est ainsi que tous les hommes pourront employer digne-ment leur existence à travailler à leur propre progrès et au progrès de la société toute entière. GL
- LE PROGRÈS DANS L’IMMORTALITÉ
- (Suite.)
- II
- Mais, dira-t-on* si d’autres vies opt procédé la nais^poe, pourquoi ep avaps-neus perdu le, souvenir, pt comment pourrions-nous expier avec fruit des fautes oubliées î
- Le $ouvenjp ! ne serpitrce pas pn effrayant boulet attaché à nqs pieds. Sortant à peine des âges de fureur, échappés d’hier à la bestialité farouche, que doit être ce passé de chacun de nous ? A travers les étapes franchies, qpe de larmes n’avons-pous pas fait coulpr, qpe de sang p’pvppsrPO.us pps Yô?sé l Nous
- avons connu la haine et pratiqué l’injustice. Quel fardeau moral que cette longue perpeciive de fautes, de crimes pour un pauvre esprit déjà débile et chancelant. Et puis le souvenir de notre propre passé ne serait-il pas lié d’une manière intime au souvenir du passé des autres. Quelle situation pour le coupable, pour l’infâme marqué au fer rouge pour l’éternité 1 Et les haines, les erreurs se perpétueraient par la même raison, creusant des divisions profondes et ineffaçables au sein de cette humanité déjà si déchirée. Qui, Dieu a bien fait d’effacer de nos faibles cerveaux le souvenir d’un passé redoutable. Après avoir bu les eaux du Léthé nous renaissons à une vie nouvelle. Une éducation différente, une civilisation plus large faif évanouir les fantômes qui hantèrent autrefois notre esprit, Allégés de ce bagage encombrant nous avançons d’un pas plus rapide dans les voies qui nous sont ouvertes*
- Cepandant ce passé n’est pas tellement éteint que nous ne puissions en entrevoir quelques vestiges, Si* nous dégageapt des influences extérieures, nous descendons au fond de notre être, si nous analysons avec, soin nos goûts, nos tendances, nos aspirations, nous découvrirons des choses que rien dans notre axis* tence actuelle et dans l’éducation reçue ne peut ex* pliquer. Partant de là nous arriverons à reconstitua? çe passé, sinon dans ses détails, au moins dans ses grandes lignes. Quant aux fautes entraînant dans cette vie une expiation voulue, quoique effacées momentanément à nos yeux, leur cause première n’en subsiste pas moins toujours visible, c’est-à-dire nos passions, notre caractère fougueux que l’expiation a pour but de courber et d’assouplir*
- Ainsi donc si nous laissons sous les péristyles dé la vie les plus dangereux souvenirs nous apportons du moins avec nous le fruit et les conséquences des travaux naguère accomplis : une conscience, un ju*-emenfc, un caractère tels que nous les avons façon* nés nous-mêmes. Ce que l’on nomme l’innéité n’est pas autre chose que Vhéritage intellectuel et moral que nous, lèguent les vies évanouies,
- Et chaque fois que s’ouvrent pour nous les portes de la mort, lorsque affranchie du joug matériel notre âm§ s’échappe de sa prison de chair pour entrer à nouveau dans Vampire des esprits, alors le passé re-* paraît tput entier devant elle* L’une après Vautre* sur la poute suivie elle reyoit son existences, les chutes, les haltes, les marches rapides. Elle se juge elle-même en mesurant le chemin parcouru. Dans le spectacle de ses sucGès ou de se,s hontes étalés devant elle, elle trouve son châtiment ou sa récom-" pense.
- Le but de la viô étant le perfectionnement intellect
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- tuel et moral de l’homme, quelle condition, quel milieu nous conviennent le mieux pour réaliser ce but? On répondra que l’homme peut travailler à son perfectionnement dans toutes les conditions, dans tous les milieux sociaux. Oui, sans doute, mais il y travaillera plus fructueusement dans des conditions déterminées.
- La richesse procure à l’homme de puissants moyens d’étude ; elle lui permet de donner à son esprit une culture plus développée et plus parfaite ; elle met entre ses mains des facilités plus grandes de soulager ses frères malheureux, de participer en vue de l’amélioration de leur sort à des fondations utiles. Mais ils sont rares ceux qui considèrent la richesse comme un dépôt de Dieu, ceux qui, prélevant sur leurs ressources ce qui est strictement nécessaire à leurs besoins, consacrent le surplus au soulagement de la misère, à l’instruction et à l’amélioration de leurs semblables. Ils sont rares les riches qui conforment leurs actes à ce précepte de souveraine justice qui veut que jusqu’au jour ou tous les hommes n’auront pas ici-bas le nécessaire nul n’ait droit au superflu. La richessse dessèche trop souvent le cœur de l’homme ; elle élève une barrière entre les puissants et les humbles ; elle fait vivre dans une sphère ou n’accèdent pas les déshérités de ce monde et où par conséquent les besoins, les maux de ceux-ci sont ignorés, méconnus.
- La possession des biens matériels n’apportent trop souvent avec elle qu’amertume et regrets. Loin de donner à notre esprit le calme et la paix, ils créent en lui un vide immense ; ils éteignent cette flamme intérieure, cet amour du progrès et des améliorations sociales qui réchauffe toute âme généreuse ; ils l’emplissent d’inquiétude, y soufflent l’égoisme, l’envie, l’orgueil, toutes ces furies qui font de notre être comme un vaisseau battu des tempêtes, privé de boussole et voguant au hasard sous un ciel sans rayons.
- La misère a aussi ses effroyables dangers : la dégradation des caractères, le désespoir, le suicide. Mais tandis que la richesse nous rend indifférents et égoïstes, la pauvreté, en nous rapprochant des humbles nous fait compatir à leurs douleurs. Il faut avoir souffert soi-même pour apprécier les souffrances d’autrui. Alors que les puissants, au sein des honneurs, se jalousent entr’eux et cherchent à rivaliser d’éclat, les petits, rapprochés par le besoin, vivent parfois dans une touchante confraternité.
- Voyez les oiseaux de nos climats pendant les mois d’hiver, quand le ciel est sombre, quand la terre est couverte d’un blanc manteau de neige, serrés les uns contre les autres au bord d’un toit, ils se réchauffent
- mutuellement en silence. La nécessité les unit. Mais viennent les beaux jours, le soleil resplendissant, la provende abondante, ils piaillent à qui mieux mieux, se poursuivent, se battent, se déchirent Ainsi est l'homme. Doux, affectueux pour ses semblables dans les jours de tristesse, la possession des biens matériels lui donne le vertige, le rend vaniteux et dur.
- Une condition modeste convient donc mieux à l’esprit désireux de progresser, d’acquérir les vertus nécessaires à son ascension morale. Loin du tourbillon des plaisirs menteurs, il jugera mieux la vie. Il ne demandera à la matière que ce qui est nécessaire à la conservation de ses organes. Il évitera de tomber dans ces habitudes pernicieuses, de devenir la proie des innombrables besoins factices qui sont le fléau de l’humanité, il sera sobre et laborieux, se contentant de peu, proscrivant de sa demeure toutes ces choses inutiles : boissons capiteuses, mets succulents, vêtements somptueux et bijoux, choses qui nous enchaînent à la matière et nous rendent esclaves. Il ne laissera de place en lui que pour les plaisirs de l’intelhgence et les joies du cœur.
- Ainsi fortifié contre les assauts de la matière, le sage sous la pure lumière de la raison verra resplendir ses destinées. Eclairé sur le but de la vie et le pourquoi des choses, il restera ferme et résigné devant la douleur ; il la fera servir à son épuration, à son avancement. Il affrontera l’épreuve avec courage, sachant que l’épreuve est salutaire, quelle est le choc qui déchire nos âmes et que par cette déchirure seule s’épanche tout ce qu’il y a en nous de fiel et d’amertume. Et si les hommes se rient de lui, s’il est victime de l’intrigue et de l’injustice il apprendra à supporter patiemment ses maux en reportant ses regards vers vous, ô nos frères aimés, vers Socrate buvant la ciguë, vers Jésus en croix, vers Jeanne au bûcher. lise consolera dans la pensée que les plus grands, les plus vertueux, les plus dignes ont souffert et sont morts pour l’humanité.
- Et quant enfin après une existence bien remplie viendral’heure solennelle, c’est avec calme,c’est sans regrets qu’il accueillera la mort, la mort que les humains entourent d’un sinistre appareil, la mort, épouvante des puissants et des sensuels et qui, pour le penseur austère n’est que la délivrance, l’heure bénie de la transformation, la porte qni s’ouvre sur l’empire lumineux des esprits.
- Ce seuil des régions heureuses il le franchira avec sérénité et à sa conscience qui, dégagée des ombres de la matière, se dressera devant lui comme un juge^ représentant de Dieu, lui demandant: Qu’as-tu fait de la vie ? il répondra: j’ai lutté, j’ai souffert, j’ai aimé ! j ’ai enseigné le bien, la vérité, la justice ; j’ai
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- donné à mes frères, l’exemple de la droiture, de l’hu milité, de la douceur; j’ai soulagé ceux qui souffrent consolé ceux qui pleurent. Et maintenant, que l’Eter nel me juge, me voici entre ses mains! . . .
- Homme, mon frère, aie foi en ta destinée car elle est grande. Puise dans les vastes perspectives qu’elle ouvre à ta pensée l’énergie nécessaire pour affronter les vents et les orages du monde. Marche, vaillant lutteur, gravis la pente qui conduit à ces cimes qu’on appelle vertu, devoir, sacrifice. Ne t’arrête pas en chemin pour cueillir les fleurettes du buisson, pour jouer avec les cailloux dorés. En avant, toujours en avant et plus haut !
- Vois-tu dans les cieux splendides, ces astres flamboyants, ces soleils innombrables entraînant dans leurs évolutions prodigieuses de brillants cortèges de planètes. Que de périodes étonnantes, que de siècles accumulés n’a-t-il pas failu pour les former. Que de siècles ne faudra-t-il pas pour les dissoudre. Eh bien, un jour viendra ou tous ces feux seront éteints, ou ces mondes gigantesques s’évanouiront pour faire place à des globes nouveaux, à d’autres amilles d’astres émergeant des profondeurs. Rien de ce que tu vois aujourd’hui ne sera plus. Le vent des espaces aura à jamais balayé la poussière de ces mondes usés, mais toi tu vivras toujours poursuivant ta marche éternelle au sein d’une création sans cesse renouvelée. Que seront alors pour ton âme épurée, agrandie, les ombres et les soucis du présent. Et ce monde de la terre, et la France, que seront-ils? Formes passagères d’une société d’âmes immortelles, lieux de passage, accidents éphémères de notre course, ils ne laisseront plus au fond de notre mémoire que de tristes et doux souvenirs. Devant les horizons infinis de l’immortalité, les maux du passé, les épreuves subies seront comme un nuage fugitif au milieu d’un ciel serein.
- Mesure donc à leur juste valeur ces choses de la terre. Recherche avant tout les enseignements qu’elles contiennent, enseignements grâce auxquels tu pourras gravir d’un pas ferme les degrés de l’échelle d’or qui conduit aux espaces lumineux, à l’éternelle et véritable patrie des âmes.
- Léon DENIS.
- QUESTION FINANCIERE.
- On lit dans la Finance nouvelle :
- Nous sommes témoins en ce moment d’un spectacle affligeant.
- Alors qu’on aurait pu créer tant d’œuvres fécon-
- | des, entreprendre des affaires si utiles avec la masse des capitaux qui ne demandent qu’à s’employer, on gaspille sans pudeur cet argent dans des combinaisons bâtardes qui ne font pas avancer d’un pas l’œuvre de la civilisation, qui n'augmentent pas d’un centime la richesse publique.
- Ceux qui s'arrogent aujourd’hui le droit de diriger les capitaux n’ont pas conscience des devoirs que leur impose leur situation. Ils ne poursuivent qu’un but ; pour l’atteindre ils n’emploient qu’un moyen. La richesse par l’escamotage, voilà le but et voilà le moyen. On ne songe plus qu’à gagner de l’argent aux dépens du public. Nous sommes dans une phase d’agiotage effréné. Les folies commises en Allemagne et en Autriche après la guerre de 1870, nos syndicats financiers les rééditent en les amplifiant.
- Cela nous conduira inévitablement à un cataclysme financier comme le Krach de Vienne ; et il serait grand temps que l’on s’occupât de réagir contre des manœuvres qui accumuleront un jour ou l’autre des ruines innombrables sur notre marché. Il nous semble que le gouvernement a le devoir de ne point rester indifférent à des tripotages sans nom qui finiront, si l’on n’y prend garde, par ôter aux capitaux la faculté de produire. Iï suffirait, pour combattre la capacité des syndicats, de recourir à de nouvelles dispositions législatives en matière de constitution de sociétés anonymes et de négociation des titres de ces sociétés.
- Il y a là une grosse question qui doit être examinée de près. Si on tolère plus longtemps les agissements coupables des syndicats, il se constituera, avant peu, un nouveau pouvoir de l’État, le pouvoir de l’argent, lequel sera entre les mains d’un petit groupe qui aura promptement dépouillé la masse, et ce petit groupe commandera en maître ; il aura la haute main sur les destinées du pays. Déjà ses chefs actuels se vantent de pouvoir arriver, à force de millions, à prendre possession de tous les journaux et à diriger l’opinion publique même dans le sens de leurs intérêts politiques. Il y a ià, qu’on en soit convaincu, un vaste complot qu’il faut étouffer dans son germe.
- L’argent qu’accapare audacieusement, par des moyens inavouables, la nouve le école financière doit retourner au plus vite dans les opérations honnêtes. Les débouchés fructueux ne lui feront pas défaut le jour où l’on aura donné congé à cette troupe de sonneurs de trompe qui, sur un char festonné de primes, font un bruit infernal autour d’un charlatan, débitant à la foule ignorante des flacons d’eau claire vendus sous l’étiquette d’un élixir de longue vie.
- Nous avons mille entreprises sérieuses à créer,
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- mille réformes à aborder, si nous voulons activer la production et la consommation. A quoi doivent s’employer les millions qui passent de la poclie des simples dans celle des charlatans ? À l’organisation de docks communaux mettant le consommateur en rapport direct avec le producteur, à l’institution d’établissements supprimant le parasitisme, émancipant le travail, empêchant que le producteur ne soit rançonné par le commerce, que celui qui consomme ne soit astreint à payer à une nuée d’intermédiaires un tribut qui se4 chiffre aujourd’hui par milliards. L’argent a tout à faire, tout à refaire. Il s’agit de bien l’employer, et on l’emploiera bien si, comme certains indices le font espérer, il se produit une scission dans le monde financier, scission mettant d’un côté le groupe des agioteurs qui tombera bientôt dans le discrédit, et de l’autre côté celui des hommes de cœur et d’initiative qui recevra les encouragements d’en haut et qui prendra vite possession de la confiance publique.
- Le ® études 01‘ieataies fe Lyon.
- Depuis plusieurs années le commerce lyonnais tend à s’affranchir de tout intermédiaire entre lui et les producteurs de soie de la Chine et du Japon. De grandes maisons lyonnaises ont fondé à Yokohama des comptoirs pour l’achat sur place et l’expédition en Europe de crêpes de chine ou même de cocons de vers à soie et de « cartons de graines » (on nomme ainsi les feuilles de carton sur lesquelles on colle les œufs de vers à soie afin d’en permettre le transport. )
- Il ést facile de comprendre qu’il est nécessaire à la prospérité d'un commerce semblable de former un grand nombre d'interprêtes et de négociants parlant à la fois les langues française et chinoise ou les langue française et japonaise.
- Lyon possède déjà plusieurs orientalistes distingués, entr’autres M. Guimet qui s’impose pour la science des sacrifices considérables. Nos lecteurs ont déjà rencontré son nom dans nos colonnes et ils ont pu admirer sa splendide collection d’objets japonais et chinois dans l’aile orientale du Palais du Trocadéro.
- ^Aujourd’hui M. Guimet s’occupe de doter sa Ville d’institutions orientales ,qui pourront avoir une grande utilité scientifique et commerciale :
- Ces institutions comprennent :
- 1* Un musée religieux qui contiendra tous les dieux de l’Inde, de la Chine, du Japon et de l’Egypte ;
- 2° une bibliothèque spéciale ; plus de trois mille volumes sont déjà rassemblés;
- 8° une école dans laquelle les jeunes Orientaux pourront apprendre le français, et les jeunes Français apprendre lés langues mortes ou vivantes de l’extrême Orient. Cette école a déjà une dizaine de professeurs de croyances différentes.
- Espérons que lés commerçants marseillais sauront profiter, eux aussi, de ces institutions pour préparer de nombreux jeunes, gens au développement du commerce français dans l’extrême Orient.
- RÉFORME DE RENSEIGNEMENT
- L’étude des langues
- L’étude des langues pour être bien comprise doit se proposer un triple but. Elle doit servir :
- A favoriser le développement matériel du genre humain par l’augmentation de la facilité des rapports entre pays différents;-
- A favoriser le développement intellectuel du genre humain par un échange plus facile des idées exprimées dans des langues différentes;
- A favoriser le développement moral du genre humain par une contemplation plus facile des créations géniales des diverses littératures.
- Ce sont là les trois aspects d’une même mission, aspects qui trop souvent, quand on discute sur ces questions, sont perdus plus ou moins de vue.
- L’avantage matériel de l’étude des langues est celui sur lequel les novateurs sont le plus d’accord. Il est devenu incontestable aujourd’hui que le développer meut des relations internationales impose impérieuser ment celle étude. Nous ne sommes plus à l’époque oùN chaque pays vivait pour soi et chez soi, comme autant de colimaçons dans leurs coquilles. Aujourd’hui les voies de communication ont supprimé les frontières, les fleuves sont franchis, les montagnes sont percées, les mers rapprochent les peuples au lieu de les séparer. De gigantesques voies de fer réunissent les nations entre elles, d’innombrables navires entretiennent des relations entre des pays situés aux antipodes l’un de l’autre et d’immenses réseaux télégraphiques portent instantanée ment sur les ailes de la foudre, la parole à tous les coins de notre terre.
- Un aussi prodigieux développement des communications rapides et des rapports entre nations a fait naître des besoins nouveaux. Les peuples ont senti combien il leur estindispensable de se comprendre.Dans plusieurs pays les gouvernements ont eu à cœur de satisfaire à ces besoins nouveaux en introduisant dans les établissements d’instruction l’enseignement des principales langues étrangères. En Allemagne, dans les Reals Schule l’étude des langues vivantes prend presque autant d’importance qu’en a chez nous l’étude des langues mortes. En Suisse, dans les collèges industriels et commerciaux institués côte à côte avec les collèges classiques, l’étude des langùes vivantes prend une très grande place. De même en Angleterre. Il n’y a guère qu’en France où la routine du Moyen Age se soit maintenue avec assez de force pour que l’on en soit toujours à faire rabâcher du latin à des centaines de milliers d’enfants qui n’en auront pas besoin une seule fols dàiis leur vie, tandis qu’ils n’apprennent pas certaines langues étrangères qu’ils auraient tout intérêt à connaître.
- La France est la puissance de l’Europe où l’étude des langues étrangères est le plus en retard. Voyagez hors France et vous serez frappé d’une chose : du, nombre
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- insignifiant de Français qui voyagent. C’est déplorable. La conviction que l’on peut se suffire à soi-même porte un nom : la suffisance. Ne soyons pas suffisants. Ouvrons les yeux à ce que font les autres peuples. Ne vivons pas comme ces bonzes qui passent leur existence à contempler leur nombril. Les plus chers intérêts de la France sont mis en péril par cette ignorance des langues. Les Anglais qui, eux, sont polyglottes, nous ravissent une forte partie de nos débouchés extérieurs. Si nos générations nouvelles ne sont pas mieux armées pour lutter contre la concurrence d’hommes mieux instruits que nous, le commerce extérieur de la France pourra être grandement compromis. Tous les gouvernements étrangers s’efforcent d’améliorer dans leurs pays l’étude des langues, imitons-les et ne nous laissons pas reléguer à leur queue.
- Du Jour où dans tous les pays on saura parler plusieurs langues, un immense pas aura été fait dans la voie du développement matériel du genre humain. Les différents peuples connaîtront mieux leurs ressources mutuelles. Les échanges deviendront plus nombreux et plus rapides. Or, ne l’oublions pas, une plus grande rapidité des échanges équivaut à une augmentation de richesse. Plus vite un produit est échangé, plus vite aussi la valeur de ce produit est rendue à la production. La rapidité de l’échange est donc un bienfait social. ÜLa connaissance des langues étant une des conditions de cette rapidité, il y a donc lieu pour les gouvernementg de donne?.’ toute leur sollicitnde à cet enseignement.
- En insistant davantage sur la nécessité de cette étude au pçint dé vue du développement matériel de l'humanité nous croirions faire outrage au sens de nos lecteurs.
- Op se rend moins compte de Futilité de cette étude au point de vue du développement intellectuel. Et cependant il suffit de réfléchir un peu pour s’en convaincre. Aucun peuple n’a le monopole exclusif de la sagesse. Telle pensée voit le jour dans une langue plutôt que dans une autre. Moïse écrit en hébreu, Confucius en phiupis, Platon en grec, Bacon en Anglais, Kant en allemand, etc., etc. A qui, sinon à la connaissance des langues, devons-nous de savoir ce qu’ont dit ces pen-spurs ? Pense t-on que le fait que la comparaison de travaux si différents a été rendue possible soit resté sans fruit pour l’humanité? Poser la question suffit à faire naître la réponse. L’échange des idées est
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- plus précieux encore que l’échange des produits, car les produits sont les enfants des idées. Les découvertes, les inventions, les méditations n’obtiennent le retentissement auqüel elles ont droit que si elles franchissent les frontières de leur pays natal, que si elles détruisent les barrières qni prétendent les emprisonner dans la langue qù elles ont été formulées de prime abord.
- Notons en passant un petit bienfait à l’actif de l’étude des langues étrangères. Cette étude — quelque paradoxal que cela puisse paraître — est un précieux auxiliaire pour l’art de bieü formuler la pensée. En effet la traduc
- tion est un exercice qui familiarise le traducteur avec toutes les ressources qu’il a à sa disposition. Elle l’exerce à chercher et à trouver le mot propre. Elle lui révèle de nouvelles tournures, d’heureuses combinaisons de mots, auxquelles il n’aurait jamais songé. L’effort pour rendre sensible dans une langue les nuances de pensée ou de sentiment d’une autre langue initie à l’un des talents les plus précieux pour le développement de la pensée humaine, le talent d’être clair. Celui qui par des traductions aura acquis ce talent le conservera pour en embellir ses créations personnelles. Ah ! c'est un talent précieux car il ne suffit pas de bien penser, il faut encore que la pensée s’impose au lecteur par sa clarté. Le scrupule d’être clair favorise au plus haut point la propagande du vrai; il fait plus encore : il en facilite quelque peu la découverte. Eu effet, tous ceux qui ont l’habitude d'écrire savent par expérience que la recherche de l’expression exacte captive l’attention sur le sujet, la force à le serrer de pins près et révèle parfois des lacunes et des erreurs qui, sans ce travail, auraient passé inaperçues* La pensée de l’improvisateur ne vaudra jamais celle de celui qui médite, et la pensée de celui qui médite mentalement n’atteindra jamais à un aussi haut degré de netteté que si elle est contrainte de s’exprimer en une forme claire.
- Ainsi, même sous ce point de vue secondaire la cause du vrai est intéressée A l’étude des langues.
- 'Mais où le rôle de cette étude s’élève à la hauteur d’une mission, c’est dans les ressources qu’elle offre pour la contemplation du beau. En nous initiant à la manière dont les hommes d’autres langues comprennent le beau et savent l’exprimer, elle nous incite à penser avec eux, à'leur donner notre sympathie, à les aimer. En nous faisant voir à quel point les rêves, les espérances, les aspirations, les élans vers le beau ressemblent chez les étrangers à nos rêves, à nos espérances, à nos aspirations, à nos élans propres, elle nous rappelle que le cœur humain est partout le même et que le fait que les hommes ne parlent pas de même façon ne les empêche pas d’être tous frères.
- L’esthétique a cela de supérieur qu’elle supprime les frontières. Pour elle le beau est partout le beau, qu’il s’exprime en allemand, en anglais, en italien ou en français. Où que ce soit qu’elle lerencontre elle le signale l’encourage, l’acclame. Les grands écrivains n’appartiennent pas à leur seul pays' natal, tils appartiennent à l’humanité tout entière. Ce n’est pas pour F Angleterre seule qu’ont pensé et écrit Milton et Shakespeare, Bacon et Byron, ce n’estpas pour l’Allemagne seule qu’ont chanté Schiller et Goethe, qu’ont médité Ficbte et Ilerder, c’est pour le genre humain tout entier. Les œuvres de génie sont un patrimoine commun à tous et if est du devoir de chaque gouvernement de permettre à chacun d’en jouir.
- Ah ! combien il est à plaindre celui qui n’a jamais été ému par le beau! Il n’a vécu qu’avec la moitié de lui-
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- même. Heureux au contraire celui qui ouvre Bon âme à l’impression d’une œuvre de génie et qui s’élève jusqu’à la contemplation du beau. Heureux davantage encore celui qui, ayant épuisé toutes les émotions que peuvent donner les belles couvres de sa langue maternelle, a le bonheur de pouvoir puiser de nouvelles émotions dans les belles œuvres des langues étrangères. Il sent mieux combien l’humanité est une, combien tous les hommes sont d’une même famille, combien ce qui élève réunit.
- Ne fut-ce que pour obtenir ce résultat, l’étude des langues mériterait toute la sympathie des hommes de progrès.
- On nous objectera peut-être que nous nous sommes élevé précédemment contre le fait qu’on sacrifie un temps considérable dans nos établissements d’instruction à l’étude du grec et du latin, langues dont les littératures sont riches en chefs-d’œuvre. On croira peut-être qu’il y a contradiction entre ce que nous disons aujourd’hui et ce que nous avons dit alors.
- Non, il n’y a pas de contradiction. 11 y en aurait une si les littératures latine et grecque étaient seules riches en chefs d’œuvre, mais ce n’est pas le cas. L’italien et surtout l'anglais n’ont rien à enviera l’antiquité. Toutes les personnes qui connaissent aussi à fond la littérature anglaise que la littérature latine sont forcées de reconnaître que la littérature anglaise l’emporte non-seulement par la quantité des chefs-d’œuvre, mais aussi par leur qualité. La forme est peut-être moins parfaite, mais le fond est plus sérieux. L’art est peut-être moins accompli, mais l’inspiration est plus élevée. Oser comparer l’Enée de Virgile au Satan de Milton, c’est oser comparer la tisane au vin de Bordeaux.
- Prolongerons-nous le parallèle? Prendrons-nous les divers genres littéraires ? Passerons-nous de l’anglais à l’italien et à l’allemand ? L’étude serait curieuse mais ce n’est pas ici Je lieu de la faire, il nous suffit de la signaler à nos lecteurs. Qu’ils la fassent eux-mêmes et ils se convaincront bien vite que plusieurs des langues vivantes ont au point de vue littéraire plus de valeur que le latin et autant que le grec.
- Ainsi donc quelques-unes des langues vivantes peuvent soutenir à tous égards la comparaison avec les langues mortes.
- Elles ont de plus sur celles-ci cinq avantages :
- Elles sont plus riches en monuments philosophiques,
- Elles sont plus rapprochées de nous par les manières de sentir et de penser, et par conséquent peuvent rendre de plus grands services intellectuels,
- Elles s’enrichissent chaque jcur de nouvelles productions,
- Elles sont le véhicule' des progrès réalisés par les différents peuples dans le domaine de la science,
- Elles sont enfin d’une connaissance de plus en plus nécessaire pour les exigences quotidiennes de la vie et pour les intérêts matériels de l’humanité.
- En somme les littératures vivantes peuvent servir au
- progrès matériel, intellectuel et moral du genre humain, tandis que les littératures mortes, épuisées comme de vieux citrons dont on a fait sortir tout le jus, sont impuissantes à participer à l’œuvre du progrès. En raison de cette quintuple supériorité des langues vivantes, il convient donc de leur donner le pas sur les langues mortes.
- L’anglais qui est la langue moderne la plus répandue, la seule qui se parle dans les cinq parties du monde,. doit avoir la priorité ; puis l’allemand en raison de ses inappréciables trésors philosophiques et scientifiques, enfin l’italien à cause de ses richissimes ressources littéraires.
- L’enseignement de ces trois langues là doit devenir obligatoire, et comme on ne peut surcharger les programmes, il faudra pour lui faire place enlever aux langues mortes le privilège de l’obligation ; leur étude deviendra facultative. N’en pleurons pas. Laissons les morts s’enterrer auprès des morts et permettons aux vivants de vivre au milieu des vivants,
- Ed. Champury.
- L’ÉGALITÉ DEVANT LA LOI.
- L’article Ier de la Déclaration des droits de l’homme est ainsi conçu :
- « Les hommes naissent libres et égaux en droits ; les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »
- L’article 6 ajoute : <r La loi doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’eiie récompense. »
- Ouvrez maintenant tous les ouvrages classiques de droit, et vous y trouverez cette affirmation solennelle :
- « En France, tous les citoyens sont égaux devant la loi »
- Soit ; mais je maintiens que les lois ne sont pas égales pour tous les citoyens.
- Les ouvrages classiques de droit, pour prouver la vérité de leur affirmation, disent :
- « Dans le droit administratif, le principe d’égalité des citoyens se produit par l’égalité, proportionnelle aux facultés des contribuables, de toutes les charges de l’impôt ! > C’est en vertu de ce principe d’égalité qu’à l’octroi, le vin de Suresnes paye autant que le château-Yquem ; que partout les objets de consommation indispensables, comme le sel, sont frappés de telle sorte que ce sont les familles les plus pauvres et les plus nombreuses qui payent le plus, etc. Et les lois fiscales, pour percevoir ces impôts, ne créent-elle pas des catégories de citoyens, qu’elles mettent hors du droit commun? Ne violent-elles pas, pour tous les assujettis à l’exercice, la liberté du domicile.
- Les auteurs classiques continuent : « Admissibilité égale à tous les emplois et dignités. » C’est pour la faciliter, sans doute, qu’on a institué l’examen du baccalauréat qui exclut de la plupart des emplois et dignités ceux qui n’ont pas eu le moyen de se soumettre à une
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- dispendieuse épreuve. Elle n’a pas d’autre but, du reste, que d’établir deux classes de citoyens : les mandarins et les non-mandarins.
- Les auteurs classiques continuent en faisant l’énumération des écoles du gouvernement ; mais l’Ecole polytechnique est destinée à faire des privilégiés, qui, dans le corps des ingénieurs, par exemple, seront seuls propres à remplir les hauts emplois.
- Les auteurs classiques osent invoquer, comme preuves de l’égalité des citoyens devant la loi, « les règles relatives à la composition de l’armée et à l’avancement militaire ». Un jeune homme est riche, il va à une école spéciale : il sort officier immédiatement. Deux jeunes gens sont en présence : l’un peut donner 1,500 fr. il sera un an de service sous les drapeaux ; l’autre est pauvre, il fera cinq ans. Où y a-t-il égalité?
- Les auteurs classiques disent encore : « Dans le droit civil, c’est le principe d’égalité qui préside à l’organisation de la famille française. » C’est pour cela que l'article 213, s’inspirant de saint Paul, prescrit à la femme « obéissance à son mari ». C’est pour cela que l’article 214 donne au mari le pouvoir de charger des gendarmes d’amener sa femme dans son habitation ; c'est pour cela que la femme reste une mineure perpétuelle, n’ayant jamais l’administration de ses biens ! C’est pour cela que l’article 324 du code pénal excuse le meurtre de la femme par son mari !
- Il est vrai que les auteurs classiques disent bien que « les citoyens sont égaux devant la loi ! » mais ils ne parlent pas des femmes ; et ils ont bien raison !
- Bien plus, à l’égard des femmes, en violation de toute légalité, la police, dans la plupart des villes, ne s’est elle pas attribué le droit d’arrêter sans mandat, de juger sans tribunal et de détenir sans jugement, toutes les femmes qu’il lui plaît, sous prétexte de prostitution ?
- Est-ce là l’égalité devant la loi ?
- Quant aux lois ayant un caractère politique, personne -n’ose parler de l’égalité devant elles.
- D’abord, il y a les lois de proscription, comme la loi de sûreté générale, faite uniquement pour donner à l’empereur le droit de se débarrasser des individus qui lui déplaisaient. L^s républicains qu’elle a frappés étaient-ils égaux, devant la loi, à leurs prescripteurs ?
- Mais ne parlons pas de Cette loi. On nous répondrait qu’elle est une monstruosité. Soit ; mais elle n’est pas la seule de son genre dans notre législation.
- Voyez les lois sur la presse : si nous avions le temps de suivre l’histoire de leur élaboration, nous verrions qu’à tel et tel moments, tel article introduit a été dirigé contre tel et tel groupes de personnes représentant telle et telle opinions ; bien plus même, contre une ou deux personnes. La loi de 1849, portant interdiction de discuter la propriété et la famille, a été faite pour Proudhon.
- Le décret de 1852, qu’on applique encore, a été fait pour empêcher Victor Hugo et Louis Blanc de signer dans un journal, et on le maintient aujourd’hui pour empêcher Rochefort d’imprimer son nom au bas d’un article. * !
- Dans le projet de loi sur la presse qui vient d’être déposé, et qui laisse à l’arbitraire gouvernemental le droit de poursuivre les individus qui lui déplairont sous prétexte d’outrage, on peut voir les catégories de journalistes qu’a eu en vue la commission : Iss radicaux d’abord, certains bonapartistes ensuite.
- Les articles 291 et 292 ont été faits pour empêcher les ouvriers de s’associer ; on ne les abroge pas parce qu’on a peur des associations d’ouvriers. Au lieu de les supprimer tout simplement, on veut faire une loi spéciale pour une catégorie spéciale de citoyens ; et c’est ce qu’on appelle une loi sur ou plutôt contre les syndicats.
- En attendant, on a fabriqué la loi sur l’Internationale, arme de proscription dont l’effet est certain aux mains de la magistrature.
- La loi de 1861 sur les grèves n’a été faite que pour tendre des pièges aux ouvriers qui voudraient en profiter et mettre les patrons dans la main de l’empereur.
- La loi de 1868 sur les réunions n’a eu pour but que d’épouvanter les imbéciles par l’évocation du spectre rouge, de désigner des dupes et de permettre au gouvernement de se servir des farceurs.
- La loi dite de la liberté d’enseignement supérieur, faite par l’ancienne assemblée, a eu pour but unique de permettre au clergé de créer des universités, et a été combinée de telle sorte que les laïques n’ont, pas,plus qu’auparavant, le droit de faire des cours d’enseignement supérieur. Par représailles, l’article que présente M. Ferry exclut de l’enseignement les congréganistes non autorisés, mais maintient le droit des autres. Pourquoi ces deux catégories ? Pourquoi les uns ? Pourquoi pas les autres ? Enfin, le chef d’œuvre de l’inégalité de la lo devant les Français, c’est la loi sur l’amnistie. Elle a été faite pour empêcher le retour en France et l’entrée au Parlement d’une ou deux douzaines de Français tout au plus.
- En leur faisant tant d’honneur, on arrive tout simplement à les désigner du doigt à l’admiration des uns et à la haine des autres. Mais, de toutes manières, le législateur malin s’est donné beaucoup de peine pour leur dresser un piédestal qui les mette bien en vue. Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’il paraît étonné qu’on les voie !
- Je pourrais continuer longtemps ainsi, parler, par exemple, des catégories d’électeurs du Sénat; des catégories d’électeurs politiques et municipaux, etc. Je m’arrête. Ce que j’ai dit suffit pour prouver que, contrairement aux assertions des professeurs officiels de droit en France, les Français ne sont pas plus égaux devant la loi que la loi n’est égale devant les Français. Dans notre législation, l’exception, c’est la règle.
- Quand done arrivera-t-on au droit commun pour tous ? Ni privilégiés, ni proscrits ! [La Lanterne).
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- DE L’EXERCICE DU DROIT DE VIVRE
- IV
- Dans une petite étude que nous ayons faite sur l’impôt, nous avons présenté comme devant payer la contribution, les biens acquis à titre gratuit.
- Cette contribution assise équitablement, avec le double caractère de proportionnalité et de progression', produirait,nous le croyons, une somme ronde. C’est une sommé que nous voudrions voir, comme n oyen de transition, consacrée à assurer l’exercice du droit de vivre à tous les membres de la grande famille. Mais pour que cela fût réellement, il faudrait que ce produit fiscal fut employé exclusivement au profit de ceux queM Thiers déshérite avec une désinvolture que nous avons déjà qualifiée.
- Cet impôt serait, de la part de l’Etat représentant la collectivité, le tribut mis à sa charge dans la mafia te wae du patrimoine primitif. L’administration de ce patrimoine serait une brandie spéciale du ministère, La caisse créée par ce fond social prendrait le nom de « Caisse de solidarité, » ou celui de Caisse de Prévoyance.
- Caisse de solidarité ou Caisse de prévoyance, quelque soit le nom adopté, ce nom indique assez la façon dont devrait se faire l’emploi des fonds dont elle serait formée. Là, moins que partout ailleurs, le privilège devrait avoir accès.
- Cette source de revenus ne serait pas la seule dont pourrait s’alimenter la Caisse de solidarité.
- I>es statistiques reconnues exactes constatent qu’il existe encore en France, à l’heur® qu’il est, une immense étendue de terrain qui, grâce aux dénis de libre propriété faits à nos communes, ne rapportent pas ep moyenne plus de huit à neuf francs par hectare.
- Les mômes statistiques admettent que, mieux cultivées, ces terres produiraient en peu de temps près d’un milliard par an.
- Défalquant le 60 pour cent représentant largément les dépenses de toutes sortes nécessitées par Gette exploitation, il resterait eneore net le 40 pour cent dont une partie, sinon la totalité, pourrait être aussi attribuée au patrimoine primitif.
- Supposant la commune agrandie dans des proportions raisonnables pour qu’elle put trouver dans son sein des administrateurs capables, ce revenu pourrait être réparti d’une manière égale entre chacune de ces parties intégrantes de la nature, pour par elles être attribué aux déshérités de M. Thiers et aux condamnés de Malthus.
- Nous nous contentons d’indiquer ces deux sources où puiser pour aliment ;r notre Caisse de solidarité.
- Elles formeraient déjà par elles-mêmes un chiffre assez important pour appliquer cette idée de justice primordiale. Mais combien plus ne pourrait-on pas réaliser si Ton se décidait à introduire de sages réformes dans nos administrations ! Sinécures et cumuls d’emplois, budgétivores mangeant à plusieurs râteliers, ces traditions de l’Énapire qui semblent vouloir se perpétuer sons un régime républicain-, si elles venaient enfin à disparaître, permettraient d’ajouter encore à cé fonds social. Et si, à l’ombre cTe la décentralisation, sous l’égide d’une liberté féconde, les intérêts pouvaient se grouper et se solidariser, combien cette tâche qui aujourd’hui peut paraître ardue, deviendrait plus facile à accomplir.
- Néanmoins quelques soient en l’état actuel les obstacles à surmonter, nous croyons qu’il est possible de faire quelque chose. Vouloir, c’est pouvoir ! Les éléments ne font pas défaut et déjà le bon exemple a été donné... Utilisons donc ces éléments et suivons le bon exemple en faisant mieux encore si nous pouvons.
- Ce n’est pas seulement à l’initiative privée que notre appel s’adresse, ainsi qu’on peut le voir, mais encore à l’action gouvernementale. Que celle-ci favorise celle-là ! qu’elle l’encourage, c’est son devoir 1
- Une société républicaine où le droit de vivre serait nié ou méconnu, ne serait pas digne de ce nom. Vainement inscrirait-elle sur son drapeau la flamboyante devise Liberté, Égalité, Fraternité : si cette devise n’était pas consacrée par l’exercice du premier des droits de l’homme, elle ne serait rien qu’un mensonge et un mensonge d’autant plus impudent qu’on semblerait vouloir tenir plus haut ce drapeau sur lequel elle est inscrite.
- C. P. Maistre.
- UN MOT DE POLITIQUE
- Il n’est pas de gouvernement qui n’ait à son heure et au service de sa politique, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur, quelque spectre â évoquer, quelque croquemitaine à mettre en scène pour effrayer les récalcitrants, en imposer aux naïfs et faire avancer les hésitants.
- Parfois, il est vrai, le spectre a sang et chair et le croquemitaine n’existe pas seulement dans l’imagination ; mais il est bon, précisément à cause de cela, d’examiner de près les deux épouvantails et de se rendre compte de ce qu’ils sont et de cé qu’ils peuvent. Les prestidigitateurspolitîques ne font.pas défaut par le temps qui court ; il en est de fort habiles; les trucs ne leur manquent pas et, entre leurs
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- mains, la fiction vue à distance ressemble à s’y méprendre à la réalité.
- Si nous jetons un coup d’œil rapide autour de nous à l'heure qu’il est, nous pouvons voir l’Angleterre aristocratique et protestante, avec lord Beacon-field pour leader, poursuivre à l’intérieur sa politique conservatrice à outrance ayant l’agitation Irlandaise pour prétexte, tandis qu’à l’extérieur le croquemi-taine de Russie et ses intrigues lui fournissent un prétexte pour rendre ses frontières de plus en plus scientifiques.
- La France républicaine nous apparaît d’un autre côté ayant à l’intérieur son spectre noir, le Jésuitisme et à l’extérieur, ayant cette menace à sa tranquillité : les 50 ans de paix armée de M. de Moltke.
- La Russie, elle aussi, a ses dangers : à l’intérieur, le nihilisme, sa torche, ses poignards et ses pamphlets ; à l'extérieur, parmi ses cauchemars, John Bull toujours prêt à se ruer sur elle et, point noir qui pourrait bien être l’indice d’une tempête,l’alliance de l’Autriche avec l'Empire allemand.
- Quant à ce dernier, c’est sur lui surtout que nous désirons que se porte l’attention de nos hommes d’Etat. Spectre noir et spectre rouge, ultramontanisme et socialisme, merveilleuse est l’habileté de celui qui la-bas les met en scène tour à tour 1 Prodigieuse est l’adresse avec laquelle il sait en jouer ! Et jamais, soit qu’il se serve de l’un, soit qu’il use de l’autre, jamais, à l’intérieur, il ne cesse de les faire mouvoir dans le sens de son objectif : la France.
- Qu’on en juge.
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- C'était hier. Le gouvernement de la République française était exclusivement entre les mains de la réaction ; on semblait marcher à une restauration royaliste ou impérialiste. Le clergé catholique allemand assombrissait l’horison politique du Grand Chancelier. On fera d’une pierre deux coups : On accusera l’ultramontanisme de prêcher une croisade religieuse dont une France monarchique doit prendre la direction et l’on battra cette dernière sur le dos du Clergé.
- Mais les choses sont changées depuis hier, et le gouvernement de la France est républicain... On le considère du moins comme tel.
- A coup sùr si ce gouvernement a à s’embarquer dans une croisade, ce sera plutôt contre que pour l’ultramontanisme : le ton de la presse démocratique le dit assez et certain article de la loi sur l’instruction est aussi là pour en témoigner. Dès lors le clergé catholique ne saurait être sympathique à la République et, comme en définitif, on n’éprouve pas, au fond, d’antipathie réelle pour l’internationale noire,
- on ne voit pas trop pourquoi on ne vivrait pas en bonne intelligence avec elle.
- De son côté, cet excellent clergé qui doit pratiquer le pardon des injures... quand c’est dans ses idées, est bien trop clairvoyant et prévoyant pour .ameuter les esprits contre l’Empire allemand, s’aliéner Dieu et le Diable et compromettre tout ce qui lui tient à cœur. Il se montrera donc tout ce qu’il y a de plus chrétien, laissera la France républicaine pour ce qu’elle vaut et deviendra l’allié de celui qui le persécutait hier et qui, aujourd’hui, est prêt à lui tendre une main amie. Bh 1 Qui sait? Peut-être l'Allemagne autoritaire remplaçant en ceci la France devenue libérale, sera-t-elle à un moment donné un auxiliaire puissant du Sk Père prisonnier, contre l’Italie, son geôlier ! On a vu de plus grands vents courir.
- Ce n’est pas tout.
- La Russie, on l’assure, a depuis 1870 rendu un grand service à la France. En mai 1875, de hauts personnages qui passent pour être les pilotes de l’Etat allemand, jaloux ou inquiets de voir la France se relever de ses désastres, matériellement et mora-, lement, et si bien qu’elle semblait plus forte et plus à redouter qu’avant 1870, laissèrent percer leur intention dé l’écraser avant que sa résurrection ne fut complète. La Russie, s’il faut en croire la presse anglaise, intervint et fit comprendre par l’organe du prince Gortehakoff qu’elie ne resterait pas les bras croisés si une guerre sans motif et que rien ne provoquait, venait à s’engager. La paix fut maintenue, mais un froid sensible se manifesta entre les deux chanceliers et ce froid, s’il faut toujours- en croire les on-dit du Royaume-Uni, serait bien pFès de prendre le caractère d’une profonde inimitié.
- Quoiqu’il en soit, le prince Gortehakoff en laissant répéter comme venant de lui que « la France et la Russie avaient des intérêts communs, » a fourni un prétexte à certains organes officieux et officiels allemands, de chercher à raviver les haines nationales contre la République. Craignant ou faisant semblant de craindre l’éventualité d’une alliance entre le Czar et le gouvernement républicain, M. de Bismark, toujours au dire de la presse anglaise, chercherait à isoler la Russie, battant ainsi îa France sur le dos de celle-ci, en attendant une occasion favorable de les écraser l’une et l’autre, c’est-à-dire l’une après l’autre.
- Si l’on veut bien se rappeler l'isolement de l'Autriche avant Sadowa et celui de la France avant la capitulation de Paris, il ne semble pas improbable que tel ne soit, en effet, le but secret visé par M* de Bismark. - —
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- Le moment est, du reste bien choisi de faire cet isolement de la Russie. La France peut très-bien, sans se montrer ingrate, ne point s'engager dans une alliance au bout de laquelle elle n’a aucun avantage réel.
- D’une autre part, la question d’Orient toujours debout, en dépit ou peut-être à cause du traité de Berlin, la question d’Orient, disons-nous, offre un vaste champ sur lequel on pourra dresser des batteries, et le terrain est assez bien préparé pour que que l’Allemagne, l’Autriche et l’Angleterre puissent entrer dans une combinaison contre la Russie... combinaison belliqueuse, s’entend.
- A coup sûr, l’on ne peut affirmer que M. de Bismark ait résolu de provoquer une telle guerre ; mais on ne peut du moins contester que ce ne soit là une de ses façons de procéder.
- C.-P. Maistre,
- Heureuse idée.
- Nous avons déjà parlé ici de l’organisation des bibliothèques américaines, et notamment de celle de Boston, qui peut passer pour un modèle et qui est pour les Etats-Unis ce que le British-Muséum, de Londres, est pour l’Angleterre.
- La bibliothèque publique de Boston a, comme nous l’avons dît, sept à huit succursales en vide ou dans la banlieue ; outre cela, elle a établi ce qu’on appelle^ des agences de distribution, c’est-a-diredes bureaux, ouïes habitants des quartiers excentriques trouvent, à de certains jours, un agent qui reçoit leurs demandes de prêts de livres ou qui reprend les livres que le public rapporte.
- Mais voici une innovation tout à fait récente et qui renchérit encore sur les facilités offertes aux lecteurs et aux emprunteurs de livres, dans les bibliothèques de la ville de Boston, la cité scientifique des Etats-Unis.
- L'Athenæum de Boston vient, nous apprend le Lïbrary Journal, d’adresser en ville une circulaire par laquelle les directeurs de cet- établissement font savoir que désormais la bibliothèque fera remettre à domicile les livres qu’elle prête, puis les fera reprendre quand ils seront lus ; le tout ne coûtera aux lecteurs que 5 cents (0 fr. 25 c.). On ne payera qu’une des deux courses, l’aller le retour est à la charge de l’établissement.
- Des cartes postales seront mises à la disposition des emprunteurs : ceux-ci n’auront qu’à y inscrire le titre du livre ou des livres qu’ils demandent avec le nom de l’auteur ou des auteurs, puis mettre leur adresse, signer et jeter à la boite aux lettres. A l’arrivée des cartes postales, on * herehera les livres et on les expédiera aux demandeurs.
- Notez que le même établissement publie depuis longtemps, au fur et à mesure, des listes de ses livres nouveaux, listes que chacun peut se procurer par abonnement, au prix de 25 cents (1 fr. 25).
- On ne peut, on l’avouera, pousser plus loin la sollicitude pour le public qui use des livres d’une bibliothèque. Désormais, dit le Courrier de Boston, les livres seront distribués dans nos maisons, comme le sont les lettres et les journaux, et la science s’y déversera, de Boylstonstreet et de Beacon-IIill (où se trouve la bibliothèque), comme déjà le gaz y est déversé du gazomètre oublie et l’eau du réservoir de Ghesnut-Hill.
- Quel avantage ne sera-ce pas, ajoute le même journal, pour l’homme d’affaire qui ne peut se rendre à la bibliothèque et attendre qu’on lui ait trouvé son livre, pour
- l’ouvrier qui ne peut quitter son atelier, pour les gens infirmes et malades, enfin, pour nous tous dans les temps neigeux ou pluvieux, quand le pavé est glissant ou la température torride. ’
- BIBLIOTHÈQUE BU FAMILISTÈRE.
- Depuis le dernier bulletin la Bibliothèque du Familistère a reçu les dons suivants : de M. E. Yansittart-Neale :
- Voltaire Dictionnaire philosophique 7 volumes
- » Théâtre 6 »
- » Essai sur les mœurs S »
- » Romans 2 »
- B Poèmes et épitres . 1 »
- » Siècle de Louis XIV. . 3 B
- » Dialogues 1 »
- » Mélanges historiques . 3 »
- » Charles XII 1 »
- » Parlement de Paris . 1 »
- Rousseau Emile 2 »
- » Confessions1 2 B
- » Nouvelle Héloïse . 2 >
- Bossuet Histoire universelle 1 »
- Malherbe Œuvres 1 B
- Boileau Œuvres 1 B
- Ensemble .... 39 volumes
- de M. Frédéric Borde \
- Nos 43 à 51 de la Revue la Philosophie de l'Avenir.
- Ensemble . 9 livraisons.
- La Bibliothèque du Familistère étant destinée à fournir de saines lectures à une population ouvrière de plus d’un milier de personnes est une fondation digne de sympathie et d’intérêt.
- •Nous rappelons à ceux de nos lecteurs qui comprennent l’importance des bons livres, que leurs dons seront toujours reçus avec reconnaissance et qu’il en sera accusé réception dans les colonnes du Devoir.
- Beaucoup de nos lecteurs ont sous la main des volumes qui ont servi à leurs études et qui ne sont plus pour eux que des embarras ; nous nous permettons de leur signaler l’utile emploi qu’ils pourraient faire de ces volumes devenus sans valeur pour eux.
- Les envois doivent être adressés à la direction ou à la rédaction du Devoir.
- Rappelons enfin que le Devoir rend compte de toute publication nouvelle dont il lui est adressé deux exemplaires (l’un des deux est remis à la Bibliothèque du Familistère.)
- Le Directeur-Gérant : G-odin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- 2* ANKÉE, TOME 3 — K° 63 Ze numéro hebdomadaire 20 c. DIMANCHE 23 NOVEMBRE 1879
- BUREAU PRINCIPAL
- A GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN
- Fondateur du Familistère Directeur-Gérant.
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France Un an. . ,
- Six mois .
- Trois mois.
- 10 f. »* 6 »» 3 **
- Pays d’Europe
- Un an. . . , 11 f. »» Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- BUREAU AUXILIAIRE
- A PARIS 32, rue Serpents , 32
- Pour tous renseignements, s’adresser de 2 à 5 heures à M. Ed. THIAUDIÈRE, Représentant du DEVOIR.
- SOMMAIRE
- Les Chambres syndicales. — Semaine politique. — Notes d'un liseur. — Bévue inconcevable. — La politique d'ajournement. — Banque populaire genevoise. — La poésie dans l'éducation. — Les cléricaux et la question sociale. — Situation des fermiers. — Un document historique. — La peine de mort. — Encore le Congi ès de Marseille. — Pétition des ouvriers hollandais — Instituts de petits ouvriers. — Bulletin bibliographique. — Variétés.
- LES CHAMBRES SYNDICALES
- Nous avons signalé à plusieurs reprises comme l’un des caractères particuliers de notre époque la tendance à substituer l’effort collectif à l’effort individuel. C’est un courant général qui emporte vers des destinées nouvelles 1 activité du genre humain. Les efforts se groupent, les capitaux s’associent, les intérêts se mettent en commun, et, à la faveur des forces et des ressources nouvelles ainsi créées, le progrès marche d’un pas plus décidé qu’autrefois. Chaque année voit quelques parcelles du domaine de l’effort individuel passer dans le domaine de l’effort collectif.
- Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que les intérêts professionnels suivent le courant et cherchent eux aussi à se fortifier par leur réunion. Le droit de s’associer pour'la défense d’intérêts de mémo nature est un des aspects
- du droit d’association. Nous ne voyons aucune raison sérieuse, aucun prétexte légitime pour contester ou refuser à des personnes ayant les mêmes intérêts le droit de se réunir et de se concerter pour la défense de ces intérêts.
- Et cependant la législation actuelle le leur interdit. S’il existe des chambres syndicales de patrons et des chambres syndicales d’ouvriers, c’est au mépris de la loi. Leur existence est affaire de tolérance, elles sont à la merci de l’autorité. Elles tombent sous l’application de deux textes de loi, l’art. 291 du Code Pénal et la loi des 14-17 juin 1791.
- Voici en quels termes s’exprime l’article 291 du Code Pénal :
- « Nulle association de plus de vingt personnes, « dont le but sera de se réunir tous les jours ou à « ceriains jours marqués, pour s’occuper de sujets « religieux, littéraires ou autres, ne pourra se for-« mer qu’avec l’agrément du gouvernement et sous « les conditions qu’il plaira à l’autorité publique d’im-« poser à la société. »
- Dans cet article du Code, outrage à la dignité et à la liberté, on reconnaît la griffe de l’homme de Brumaire. Bien que nous ayons eu à deux reprises la république depuis que cet article est entré en vigueur et bien que la république actuelle ait déjà neuf ans d’existence, rien n’a été fait pour supprimer ce parfait instrument de tyrannie. Les chambres syndicales sont tenues de compter avec lui. De même elles sont tenues de compter avec la loi des 14-17 juin 1791 dont voici les points principaux :
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- Art 1er __ L’anéantissement de toutes espèces de corporations de même état et profession étant 1 une des bases fondamentales de la constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque nréteœte et quelque forme que ce soit. .
- a r*t. 2._Les citoyens de même état et profession,
- entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d’un art quelconque, ne pourront, lorsqu’ils se trouveront ensemble, se nommer de président, ni secrétaire ou syndic, tenir des
- registres, prendre des arretés ou deliberations, former des réglements sur leurs prétendus mtei ets
- patrons qui commencèrent â se grouper sans
- tenir compte de la loi. Le gouvernement laissa faire. Plus tard, durant les dernières années du dernier empire, les ouvriers constituèrent timidement quelques chambres syndicales. L’autorité n’y mit pas opposition, mais elle ne cacha pas qu’elle avait l’œil ouvert sur ces orga-nisations. Quand vint la tentative de fédération des chambres syndicales ouvrières de Paris et
- communs.
- L’art. 3 donne des instructions en conséquence aux corps administratifs. Les art. 6, 7 et 8 formulent des pénalités sévères. Quant aux articles 4 et 5, ils ont été abrogés par la loi de 1866 sur les coalitions.
- Ces deux dispositions législatives répondent à deux ordres différents d’idées dont il importe
- l’ouverture Place de la Corderie d’un local où les délégués des diverses chambres syndicales pouvaient se rencontrer, le ministère Ollivier fit la grimace. A la même heure où des syndicats financiers vivaient libres et comptaient des ministres dans leurs rangs, les syndicats ouvriers étaient menacés. De tout temps il y a eu en France deux poids et deuxmesures :
- de faire la distinction.
- L’art. 291 du Code pénal a tout le caractère d’une loi de circonstance. Bonaparte devenu empereur tenait à isoler ses sujets afin de les mieux tyranniser. La suppression de cet article, demandée depuis longtemps par tous ceux qui tiennent à ce que le gouvernement respecte la dignité des individus, n’a pu encore être obtenue. L’incurie dont les députés républicains font preuve à son égard est tout à fait inqualifiable. Dans nos articles sur la liberté dissociation nous avons dit ce que nous pensons à ce sujet.
- L’ordre d’idées qui a inspiré la loi des 14-17 juin 1791 est toute autre. L’Assemblée constituante a rendu cette loi dans un moment où le zèle de destruction de l’ancien régime était dans toute son ardeur. Poussant à outrance son œuvre de libération du travail, elle ‘confondit avec les corporations oppressives et fermées que 1 on voulait détruire les associations volontaires et libres qui pouvaient se former et frappa les unes et les autres du même ostracisme.
- Ces.prohibitions n’ont pas empêché les syndicats de se former. Certaines lois sont tellement contraires à notre état social qu on n ose les appliquer en temps ordinaire. Il n’y a que dans les moments de crise, lorsque les rênes du char de l’état reviennent dans les mains des hommes des anciens partis que ces vieux textes sont remis au jour pour être tournés contre la cause du progrès.
- Dans le cas qui nous occupe, ce furent les
- Selon que vous serez puissant ou misérable Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
- La fédération des chambres syndicales ouvrières fut supprimée au lendemain de la Commune, sous prétexte de prétendue similitude entre ses tendances et son action et l’action et les tendances de l’Internationale. Depuis cette époque l’administration a laissé une grande latitude aux ouvriers, mais elle s’est constamment opposée à toute tentative de fédération. La loi de juin 1791 n’est pas appliquée en raison même de l’excès de ses rigueurs. Aussi le nombre des syndicats va-t-il toujours en augmentant. En 1874, au moment où M. Tailhand, alors garde des sceaux, crut devoir s’occuper d’elles et lancer une circulaire leur rappelant quelle situation délicate est la leur, les chambres syndicales de patrons étaient à Paris au nombre de 108. Quant à celui des syndicats ouvriers il devait être à peu près égal. Ces chiffres n’ont pu qu’augmenter depuis.
- Il est à remarquer que cette inobservation de la loi n’a entraîné aucun désordre; nous nous croyons donc fondés à demander la suppression de cette loi qui, en un jour de réaction, pourrait devenir un instrument d’arbitraire aux mains du pouvoir.
- Mais, dira-t-on, il y a du danger à supprimer la loi de 1791. En laissant la liberté aux Chambres syndicales, n’introduirait-on pas un brandon de discorde dans la société ?
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- Appréhensions sans fondement ! Chaque fois qu’il s’agit d’accorder une liberté nouvelle on annonce que cette liberté entraînera des désastres sans nombre et des calamités épouvantables. Ces prophéties sont parfois d’un effet très saisissant; elles trouvent de nombreux avocats ; elles inspirent des prôneurs convaincus. Leur seule imperfection est de ne jamais se réaliser. Une fois la liberté obtenue, on est tout étonné de voir s’envoler en fumée les lugubres pronostics des pessimistes. Toutes les libertés dont nous jouissons aujourd’hui au milieu d’une quiétude parfaite ont passé autrefois pour devoir être des ferments de révolution.
- C’est à tort que l’on feint de s’effrayer de ce que deviendraient, une fois libres, les Chambres syndicales ouvrières. Cette frayeur est tout simplement absurde. Les faits la démentent. Nous avons sous les yeux les Statuts de la Chambre syndicale de la Bijouterie à Paris et voici ce que nous y lisons :
- Art. 1er. La Chambre syndicale a pour but :
- De chercher à réaliser, en vue du progrès moral et matériel de notre corporation, toutes les améliorations qu’elle est susceptible d’obtenir par l’étude, la concorde et l’équité.
- De prévenir les conflits entre patrons et ouvriers, ou d’en atténuer l’effet par la conciliation.
- De servir d’école pour apprendre à chacun de nous à faire ses affaires soi-même.
- Il nous semble que cela n’a rien de bien terrifiant.
- Il est vrai qu’au congrès de Marseille quelques orateurs ont parlé de faire des chambres syndicales des machines de guerre révolutionnaires. Chansons que tout cela ! Les chambres syndicales sont électives ; elles sont donc ce que la masse des ouvriers veut qu’elles soient. Or la masse des travailleurs, quoiqu’on en dise, a trop de bon sens pour attendre de vaines déclamations l’amélioration de son sort. Ce qui se passe à Paris en est la preuve. Les chambres syndicales ouvrières y sont composées de gens sérieux. Si donc dans la population facilement irritable de Paris l’élément sé-heux prédomine, combien à plus forte raison d°it on compter qu’il prédominera au milieu de Populations plus calmes.
- Mais, objectera-t-on encore, il est à redouter îUe la liberté des chambres syndicales n’en-des défenses, des proscriptions, des in-
- terdictions qui porteraient atteinte à la liberté individuelle des travailleurs et au libre exercice de l’industrie et du commerce ; peut-être même pourrait-on craindre une restauration du régime des corporations.
- II nous est facile de répondre.
- Le premier cas, celui des entraves au travail individuel est prévu par le code pénal et tombe sous l’application de son article 416.
- Quant à redouter le retour aux corporations, c’est se méprendre du tout au tout sur la réalité des choses. Comment supposer que les ouvriers rétabliraient de gaieté .de cœur un régime où les maîtres formaient une caste hériditaire, d’un accès difficile et surtout onéreux ; où l’apprenti était soumis à de nombreuses taxes ; où enfin pour être élevé au rang de compagnon salarié il devait 7 ans de travail à son maître ! Si même, chose impossible, les ouvriers voulaient rétablir ces corporations, il leur serait do la plus absolue impossibilité d'e le faire. La différence des temps s’y opposerait. Nous vivons sous le régime du suffrage universel et non sous celui du bon plaisir du roi. La France a le gouvernement que lui donne la majorité des électeurs. Comment supposer que cette majorité des électeurs voüdrait rétablir les corporations d’autrefois, avec les privilèges et les droits de juridiction indispensables à leur existence? Autre temps, autres mœurs. Ce qui était possible autrefois ne l’est plus aujourd’hui. Les corporations ne se soutenaient plus que grâce à leur ancienneté ; croire que des corporations nouvelles pourraient se soutenir c’est se tromper étrangement. Elles appartiennent à une époque de barrières multiples et-de réglementation à outrance. Ce monde là est mort, bien mort, et ne ressuscitera pas. Certaines institutions, certaines erreurs, certaines coutumes, une fois mortes ne peuvent plus revivre quoiqu’il advienne, et lors même qu’il n’y aurait aucun obstacle légal à leur réviviscence. Ce qui est tombé sous le poids de l’animadversion universelle est impuissant à jamais se relever. Dans la plupart des pays civilisés les lois sont muettes sur les questions d’esclavage et de servage, et malgré cela on n’y connaîtra plus jamais ni serfs, ni esclaves.
- Redouter le retour aux corporations d’autre-
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- fois serait aussi insensé que croire au retour du droit d’ainesse et de la loi du sacrilège. Des institutions qui sont depuis si longtemps clouées dans le cercueil sont condamnés à n’en jamais sortir.
- Ne nous effrayons donc pas de chimères.
- Ne faisons pas la guerre aux fantômes. Ne prenons pas comme Don Quichotte d’inoffensives marionnettes pour de redoutables Sarra-zins. Ayons confiance en l’avenir. L’avenir est à la liberté, l’avenir est à l’égalité, l’avenir est à l’association. Le monde marche vers la solidarité générale et-non vers la lutte et l’esprit de coterie. Les hommes luttent tant qu’ils sont dans l’erreur, parce qu’ils ne peuvent distinguer dans son ombre la solidarité d’intérêts qu’ils croient contradictoires, mais dès que le grand soleil de la vérité vient mettre en relief cette solidarité méconnue, ils se tendent fraternellement la main.
- Le progrès de l’idée de solidarité dans le domaine du travail se fait avec lenteur et presque en secret, mais il se fait. Les points de vue changent, les moyens d’action s’améliorent. Des réformes qui préparent aux générations à venir un sort meilleur que le nôtre s’élaborent avec lenteur, mais avec continuité. Les aspirations sont encore vagues, confuses, indécises, mais de jour en jour elles se dessinent plus nettement. L’élan est donné, il parcourra une longue carrière. Des liens professionnels se reformeront, mais sur la base de la liberté. Qu’on ne les entrave point et ils participeront à l’oeuvre du progrès. Laissons toute latitude aux intéressés pour qu’ils cherchent par eux-mêmes la forme qui s’adoptera le mieux à cette belle oeuvre. N’entravez pas leur liberté et leurs efforts se tourneront vers le bien.
- On croit les ouvriers plus mauvais qu’ils ne sont. Ceux qui les connaissent comme nous, savent bien que l’on se trompe. Les ouvriers n’ont pas de haine native, seulement la manière dont on les traite trop souvent les aigrit. Ils aiment d’un grand amour la justice et la liberté. Si quelquefois il leur est arrivé d’être injustes, cela a toujours été parce qu’on les empêchait d’être libres. Soyez justes à leur égard, laissez les libres et vous n’aurez qu’à vous louer d’eux. Pour nous, nous avons grande
- confiance dans ce qu’ils feront des chambres syndicales si on n’y met pas obstacle. Ils n’y riveront peut-être pas du premier coup, ce ne sera peut-être pas demain ; mais ils y arriveront un jour ou l’autre.
- Les chambres syndicales sont vraisemblable-ment appelées à une grande mission. Elles deviendront à leur heure la transition naturelle entre l’état d’anarchie dans laquelle se trouve actuellement la production et l’état d’organisation qui caractérisera l’avenir ; elles seront pour la masse des travailleurs les gardiennes de leur droit, la sauvegarde de leurs intérêts, l’école de leurs devoirs professionnels ; elles arriveront à constituer des bureaux de statistique qui proportionneront l’offre à la demande, clés' bureaux de renseignements qui pareront dans une certaine mesure aux inconvénients du chômage, enfin des tribunaux arbitraux où patrons et ouvriers, siégeant côte à côte, résoudront pacifiquement les conflits qui aboutissent aujourd’hui aux procédés violent et ruineux de la grève. - Ed. Champury.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- 3Aa délmele de la, Bourse. — La huitaine n’a guère été signalée à l’intérieur que par une sorte de débâcle qui s’est produite à la Bourse et qui a provoqué quelques désastres financiers. La spéculation effrénée à laquelle on s’est livré dans ces derniers temps, ne permettait que trop de prévoir les événements qui se sont produits, parmi lesquels le plus saillant est la fuite, absolument certaine de M. Philippart qui a disparu subitement et dont la retraite est demeurée inconnue. Cette disparition a produit une émotion très-vive et la déconfiture du célèbre financier a entraîné celle de plusieurs autres spéculateurs. Des suicides ont été la conséquence de cette débâcle, à laquelle les nouvelles venues d’Angleterre et d’Allemagne u’ont, d’ailleurs, pas été étrangères. On avait répandu le bruit que des armements formidables avaient lieu sur la frontière de Russie et que la flotte anglaise allait se mettre en mouvement pour leseaux Turques. Cas informations propagées p*r la presse anglaise ont déterminé une sorte de panique, qui a violemment agité notre marché. Aujourd’hui le calme est revenu ; mais les désastres qui ont été la conséquence de la panique dont nous parlons ne pourront pis être réparés. Il serait à désirer que cette leçon pu* profiter à la spéculation qui s’est lancée, depuis quelque temps dans les entreprises les plus hasardeuses pourn pas dire plus.
- L’ovganisatioa de la défense ^
- cléricalisme. — Le gouvernement parait, ecu i avoir compris la nécessité d’organiser sérieusement défense contre le cléricalisme. Le ministre de l’interie et des cultes a adressé aux préfets, une circulaire P° les inviter à faire exécuter la loi qui prescrit aux cur
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- de faire dire des prières, chaque dimanche pour la République ; de plus il les a conviés à l’avertir des voyages que font les évêques hors de leurs diocèses et, notamment à Rome, sans autorisation, au mépris formel du
- Concordat.
- Ce qui est plus important, c’est que M. Lepère vient de saisir le Conseil d’Etat de trois projets de loi dont l'intérêt est capital.
- Le premier tend à supprimer la personnalité civile du diocèse et à circonscrire la capacité des fabriques et éta-. glissements ecclésiastiques dans la sphère des attributions dont ils sont investis par les lois et règlements principalement en ce qui concerne la création des écoles et les fondations charitables ; le second est un projet de règlement intérieur de l’Eglise de la confession d’Augs-bourg, réorganisées par une loi récente ; le troisième tend à soumettre la comptabilité des fabriques au contrôle des conseils de préfecture et de la cour des Comp-tes.
- Cette comptabilité fait aussi l’objet d’une circulaire très développée, qui va être adressée aux évêques et aux préfets, et qui, par l’établissement de sanctions efficaces, mettra un terme aux irrégularités et aux omissions nombreuses qu’on y relevait.
- Nous ne pouvons qu’applaudir à ces mesures et nous manifestons l'espoir que les Chambres ne tarderont as à voter les projets dont nous venons de donner le résumé.
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- La cote des valeurs étrangères. — C’est sans doute comme conséquence des incidents dont il vient d’être parlé plus haut que le gouvernement a soumis à l’examen du conseil d’Etat un projet de décret qui dégagerait le gouvernement d’une responsabilité morale à laquelle il doit désirer se soustraire. On sait que, d’après un décret de 1858, les valeurs étrangères ne sont admises à être cotées à la Bourse que sur décision du gouvernement. Si donc l’admission est accordée, le public est disposé à croire que le gouvernement admet cette valeur comme bonne, et à le rendre, injustement, mais très naturellement, responsable de pertes subies, si cette valeur, admise par lui à la cote, se trouve par malheur être mauvaise. Par le décret projeté, le gouvernement n’aurait plus même cette apparence de responsabilité. L’admission à la cote serait prononcée par le syndicat des agents de change.
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- La campagne protectionniste, — On
- continue à se préparer, dans le monde parlementaire, à la grande bataille entre le libre-échange et le protectio-Disme, qui sera livrée à la session prochaine de 1880, sur la question du tarif général de douane et sur les futurs traités de commerce.
- De part et d’autre, on a profité des vacances parlementaires pour faire de 1-a propagande en province. En ce moment, ce sont les protectionnistes qui font campagne. Ils circulent en Flandre, en Picardie, et l’un des plus ardents, M. Pouyer-Quertier, va faire, ce mois-ci, une conférence à Toulouse. Les protectionnistes à outrance qui enrôlent, en ce moment, l’agriculture française sous leurs drapeaux devraient bien, cependant, être frappés de ce fait, que si des droits importants avaient frappé les arrivages de blés étrangers, le prix du pain aurait pris des proportions telles, que des désordres seraient devenus imminents. Après tout, c’est peut-être là une éventualité qui n'est pas faite pour déplaire à Pouyer Qnertier et consorts, dont la sympathie Pour la prospérité du régime républicain est plus que médiocre.
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- Le cléricalisme eu Belgique. — Un débat très important est porté eu ce moment devant la bbambre des représentants belges. Une interpellation a fourni à M. Frère-Orban, chef du cabinet et ministre des auaires étrangères, l’occasion de faire l’historique de ses relations avec le Saint-Siège. Il a porté un coup très
- sensible à la politique intransigeante en donnant lecture de pièces diplomatiques prouvant avec évidence que le Saint-Siège dans se3 rapports avec le gouvernement belge blâme la violence, en paroles et en actions, des év -ques de Belgique, •
- Le nouveau pape n’approuve ni les attaques du clergé coutre la coustitutiou belge, ni la.résolution de ne point prendre part à la célébration du cinquantième anniversaires de l’indépendance de la Belgique, ni les attaques contre le gouvernement et,1a personne royale, ni les violences exercées sur la conscience des fidèles pour entraver l’exécution de la loi sur l'instruction primaire. Toutefois, on remarque dans le langage du pape et dans celui du cardinal Nina, un embarras très sensible, qui provient sans doute de ce que le chef de la catholicité sait, à l’avance, que ses conseils ne seront pas suivis, pour uue raison ou pour une autre. En résumé le point essentiel à retenir de cet important débat est celui-ci : Les instructions officielles du pape sont en contradi-tion formeUe avec l’attitude du clergé belge. Mai1,1 comme les évêques contreviennent absolument aux prescriptions du chef de l’Eglise catholique, il faut en conclure ou bien que les ordres du pape sont mis à néant par un mot d'ordre secret parti on ne sait d’où, que le (lésé, sorte de gouvernement occulte en face du Saint-Siège, impose à la fois au monde catholique et au Vatican, ou bien que le pape lui même autorise secrè • tement les actes qu’il désapprouve tout haut:
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- Les affaires égyptiennes. — Uu des épisode de l.i liquidation des finances égyptiennes s’est terminé cette semaine par un décret du Khédive. On ne sait peut être pas que la maison Rothschild s’était engagée à prêter au gouvernement égyptien 150 millions, en recevant pour gage les domaines cédés à l’Etat par la famille du Khédive. Mais il advînt que 57 créanciers autrichiens prirent hypothèque sur ces biens, que l’hypothèque fut déclarée valable par les tribunaux internationaux, qu’alors la maison Rothschild, après avoir versé 75 millions, se trouva privéejdu gage promis.
- A Vienne, les deux commissaires anglais et français, MM. Baring et de Blignières, n’ayant pas obtenu du gouvernement autrichien qu’il n’insistât point pour le maintien de l'hypothèque de ses nationaux, la maison Rothschild proposa un expédient, qui fut adopté. Elle offrit de verser le reliquat de 75 millions, à la condition que les 35 premiers millions fussent'employés à rembourser les créanciers hypothécaires. Par là, elle se trouvait substituée aux droits de ceux-ci, et elle acquérait première hypothèque à ce qui s’est fait, par décret du Khédive, et avec approbation des puissances. Les 40 millions restant libres sur les versements seront employés à l’extinction de la dette flottante.
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- La loi itt.ilita.ii*© autricliienue. — Parmi les questions qui doivent être résolues prochainement par le Reichsrath de Vienne se trouve en première ligne le renouvellement de la loi militaire. La loi qui fixe l’effectif de l’armée autrichienne à 800,000 hommes avait été votée pour dix aunées en 1870. Elle a donc pour terme 18.80, et le gouvernement propose qu’elle soit prorogée daos ses effets pour uue nouvelle période de dix ans. Cette prolongation a touvé à la Chambre des députés de Vienne uue assez vive opposition, et le président du cabinet cisleithan a cm devoir réunir en conférence tous les chefs des diverses fractions du Reichsrath pour leur démontrer à la fois la nécessité et 1 urgence d'adopter les propositions du gouvernement.
- A la suite de cette conférence, la commission à laquelle le projet de loi avait été soumis l’a adopté saus modifications. On croit généralement à Vienne que la loi passera à uue assez forte majorité, uu échec^pour le cabinet Taaffe ne pouvant en ce moment avoir d’autre résultat que d’amener aux affaires un ministère fédéraliste. Or, les libéraux sont, parait-il, loin de désirer une solution si radicale.
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- Ij’îîo-iiaiion «le ïa 3?o**t©. — La grande colère du lion Britannique a été soudainement" apaisée. La flotte anglaise demeurera au repos. L’amiral Plornby ne quittera décidément pas Malte; de part et d'autre, paraît-il, on ne demandait qu’à s’entendre; la Porte, ramenée — probablement par la crainte — à de meilleurs sentiments, fera tout ce que l’Angleterre voudra et, s’il le faut, davantage encore !
- Une dépêche de Constantinople nous apprend que le sultan a ratifié le projet de réformes qui lui a été soumis par son gouvernement pour les provinces européennes. Des commissions provinciales seront établies pour êh surveiller l’exécution. Le sultan a également ratifié les réformes proposées pour les provinces d'Asie, et a consenti à reconnaître en principe la responsabilité ministérielle.
- De plus, Baker-pacha, ahcien colonel anglais fameux par uu procès que lui valut un accès de galanterie en chemin de fer, entre ensuite au service ' de ta Porte, chargé de surveiller le développement des réformes en Asie. On ne saurait pousser plus loin l’amour de la conciliation.
- Ce n’est pas tout encore. Après la conférence qu’il vient d’avoir avec le prince Lobanoff, le sultan aurait ordonné l’armement à nouveau des forts des Dardanelles. Un grand nombre de canons auraient été déjà envoyés dans ces forts.
- Le sultan jouerait-il la contre-partie ? Intriguerait-il d’une main pour reprendre ce que l’autre concède ? Certes, voilà de quoi jeter un doute étrange sur la sincérité d’Abdul Hamid. Il n’y a d’ailleurs là rien qui nous surprenne. Le gouvernement turc n’en est pas à ses premières promesses, et l’on sait le compte que généralement il en tient. Nous ne sommes pas encore arrivés au dénouement de la comédie entremêlée de drame, dont l’Orient est le théâtre.
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- 3ba question «le Cuba. — Une petite insurrection est venue très à propos tirer d’affaire le ministère Martinez Campes et lui rallier la majorité des Cortès, qui était fort divisée sur la question de l’affranchissement des esclaves. L’union de la majorité pour soutenir le gouvernement dans la question de Cuba est dès maintenant un fait certain. L’opposition, comprenant aussi qu’il s’agit des intérêts nationaux, se rallie au cabinet dans cette circonstance. Toute la presse offre au maréchal Martinez Campos, président du conseil, son appui, sans conditions, pour sauvegarder les droits de l’Espagne, à Cuba, d’une façon énergique. Les journaux de toute nuance félicitent le maréchal d’avoir lu devant les Chambres les dépêches relatives à l’insurrection. Le mouvement insurrectionnel qui a éclaté à Cuba est de peu d’importance. On poursuitdes rebelles avec activité.
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- Iba cris© italieisise. — Une nouvelle crise mD nistérielle vient d’éclater en Italie. Mardi soir, M. Cairoli a remis au roi sa démission et celle du Conseil tout entier. Les divergences sur les questions financières n’ont pu être aplanies et ont amené la dislocation du cabinet. On paraît croire, à Rome, à la formation d’un ministère Cairoli-Deprelis. Les deux anciens adversaires ont eu, en effet, des conférences, à la suite desquelles ils se sont mis d’accord sur un programme qui peut se résumer en trois points: abolition de l’impôt de la mouture; révision des budgets; discussion du projet de réforme électorale. Il est probable que la date primitivement fixée pour la rentrée de la Chambre sera prorogée.
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- La dénoigsion «lu général Oialctini. —
- M. le général Cialdini. sur sa demande, a été relevé de ses fonctions d'ambassadeur à Paris. Depuis quelque temps déjà, l’honorable général avait manifesté le désir de résigner son poste. Cette intention était attribuée à certains froissements qui s’étaient produits entre l’ambassadeur et son gouvernement, à propos de la publication du dernier Livre Vert; mais il ne semblait pas
- impossible que le ministère italien, dont le générai Cialdini croyait avoir à se plaindre, réussit à îe faire revenir sur sa première détermination, La Gazette offi~ eielle de Rome annonce que sa démission est acceptée-elle ne désigne pas encore son successeur. ’
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- Xjr près e et le Vatiean, — Quelques feuilles officieuses de Tienne publiënt une dépêche de Rome •annonçant que Mgr Jacobini a adressé au pape une lettre dans laquelle il dit que les négociations entamées entre l’Allemagne et la Curie viennent d’aboutir à un heureux résultat. Le nonce apostolique ajoute qu'il se tendra au mois de décembre à Berlin, où il aura une entrevue avec le prince de Bismarck, et qu’il ira ensuite à Rome. Voilà bien vingt fois que pareille nouvelle est lancée dans la circulation. Elle n’a encore été démentie que dix-neuf.
- îbe ooïùlit d’Arîib'Tapiah . — Il y a quelque huit ou dix mois, un conflit qui faillit mettre aux mains les troupes russes et les soldats romains qui avaient combattu côte à côte à Plevna éclata devant Silistrie à propos de la possession d’Arab-Tabiah. Les Russes prétendaient que la ligne frontière de la Bulgarie et de la Bessarabie devait passer à l’est de la position et la faire comprendre dans le territoire de la Bulgarie. Les Roumains qui occupaient la redoute ne voulaient pas s’en dessaisir. Après des pourparlers difficiles, il fut convenu que le différend serait pçrté devant une commission technique qui donnerait un avis motivé. Cette commission composée des délégués des puissances signataires du traité de Berlin, vient de terminer ses travaux, et l’on croit généralement que sa décision est favorable à la Roumanie. Ainsi va se trouver hors de cause un des derniers articles non encore complètement exécutés du traité de Berlin.
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- Oio.vertxi.re «le la @k<mpelitixm. — L’ouverture de la Skoupchtina a eu lieu cette semaine à Nisch. C’est 1a. première Assemblée serbe qui se réunit depuis que l’indépendance de la principauté a été reconnue par toutes les puissances. Les progrès réalisés par la Serbie dans les dernières années ont été grands, mais il lui reste encore beaucoup à faire, notamment en ce qui concerne l’instruction publique. Les questions de chemins de fer sont également vitales pour t’avenir de la principauté, et le gouvernement du prince Milan devra y appliquer tous ses efforts- C’est d’ailleurs ce que promet le discours princier qui a été accueilli avec faveur.
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- En « fgïwniistîui. — Si l’on en croit certaines dépêches publiées par la presse de Londres, l’Angleterre aurait acquis la preuve de la trahison de l’ex-émir de Caboul et aurait décidé en conséquence de le retenir prisonnier. Des coups de théâtre de ce genre ne sont ipas précisément nouveaux aux Indes, et l’Angleterre s’est déjà servi de pareils moyens pour supprimer des personnages gênants.
- IL» g’Ts.er-a'e du Pac fique. — Sur la côte du Pacifique la guerre continue à l’avantage des chiliens, qui ont pris aux péruviens le port de Pisagua, près d’Iquique.
- Le bruit d’une révolution à Lima a couru, mais aucun document sérieusement digne de foi n’est venu confirmer cette nouvelle d’une façon suffisante
- NOTES D’UN LISEUR.
- VI
- L’Etat n’est qu’un moyen pour former la société la plus parfaite ; il doit tendre à se rendre inutile.
- FlCHTE.
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- BÉYUË INCONCEVABLE
- On lisait dans le Siècle du 4 novembre (P8 page’ 4e colonne) :
- « On (c’est-à-dire le Congrès ouvrier) nous a ra-u mené au Communisme primitif de 1835 et de 1848,
- « et comme pour le rendre plus absurde et moins « tolérable, on l’a dépouillé du caractère pacifique,
- « de l’allure généreuse et fraternelle que lui avaient u donné ses fondateurs, le savant Fourier et u l’honnête Cabet ne se reconnaîtraient certaine-« ment pas dans les hommes qui se-prétendent leurs « disciples. Le communisme naïf et paisible de ces u rêveurs n’a rien de commun avec le collectivisme « brutal et violent de certains orateurs du Congrès « de Marseille. »
- Dire que les systèmes de Fourier et de Cabet n’ont aucun rapport, même lointain, avec les déclamations du Congrès de Marseille, c’est dire une chose vraie. Mais accoupler les noms de Fourier et de Cabet sous une même épithète de communistes naïfs c’est prouver jusqu’à la dernière évidence que l’on ne sait pas le premier mot de ce que l’on dit. Trouver que Cabet est naïf, c’est déjà raide, mais faire de Fourier un communiste et même un des fondateurs du communisme, c’est d’une énormité sans égale. Rien n’est plus, rien ne saurait être plus diamétralement opposé au système de Cabet que ce système de Fourier. Ce sont les deux pôles : un monde entier les sépare.
- Et voilà cependant quels rapprochements absurdes, quelles bévues impardonnables commettent les rédacteurs de grands et puissants journaux républicains. Et les mêmes écrivains qui tranchent ainsi dans des questions dont ils ne savent pas le premier mot raillent les ouvriers de ce que ceux-ci ne connaissent pas les questions qu’ils ont à débattre.
- A entendre ces braves journalistes on pourrait croire qu’ils ont passé bien des heures à étudier les écrivains dont les noms viennent si facilement sous leur plume. Erreur, ils ne les ont même pas feuilletés. Si par exemple ils avaient lu quelque chose de Fourier, tout en différant peut être de lui sur ses idées d’organisation, ils auraient été forcés de reconnaître que ses critiques sont parfaitement fondées et que tant que le monde social actuel présentera des anomalies aussi nombreuses et aussi violentes que celles qu’il signale il y aura des malheureux fondés à se plaindre et enclins à rêver la transformation de toute chose.
- Il est étrange que des hommes de lettres qui ont des loisirs et qui sont sensés avoir une instruction érieuse viennent reprocher à de pauvres ouvriers 3
- sans loisir d’ignorer l’économie politique alors qu’eux-mêmes ignorent jusqu’aux notions les plus élémentaires du socialisme. Il nous semble que nos confrères seraient plus sages s’ils modéraient davantage leurs critiques, s’ils examinaient avant de condamner, s’ils se débarrassaient de leur propre ignorance avant de reprocher aux autres d’être ignorants. Ce n’est pas aux aveugles qu’il appartient de crier contre ceux qui ont la vue courte. Ce n’est pas à ceux qui en sont encore à prendre Fourier pour un communiste qu'il appartient de poser comme connaisseurs en matière sociale. Pour pouvoir traiter autrui d’un ton de pédagogue à élève, il faut savoir soi-même ce que l’on reproche aux autres d’ignorer. Avant de se permettre de donner des leçons, il faut prendre la peine d’étudier au moins l’alphabet. E. C.
- LA POLITIQUE D’AJOURNEMENT
- La politique d’ajournement est la pire des politiques. Nous avons aujourd’hui un exemple frappant des inconvénients qu’elle entraîne. Nous voulons parler de l’élection au Sénat du maréchal Canrobert. Depuis longtemps il était question de retirer à cet ancien complice du 2 Décembre ses fonctions de président de la commission de classement des officiers pour l’avancement au choix, fonction dont M. Canrobert abuse pour faire monter en grade les officiers ennemis du gouvernement que le pays s’est donné ! Le ministère avait cru bon d’ajourner cette révocation ; aujourd’hui l’opinion publique demande au ministère de ne pas ajourner plus longtemps. Il faudra en venir là, seulement la révocation devra aujourd’hui frapper ce fonctionnaire devenu sénateur, ce qui donnera à cette révocation un caractère un peu exceptionnel.
- Voilà ce que l’on gagne à ajourner.
- Le Siècle fait à ce sujet les réflexions suivantes qui ne s’appliquent pas seulement au cas en question, mais à la politique d’ajourneuient elle même :
- « On se croit souvent bien habile, dit-il, en remettant de jour en jour, de semaine en semaine, de mois en mois, telle ou telle affaire particulièrement gênante ; l’on croit tout gagner en gagnant du temps, et il se trouve que l'on à, tout au contraire, perdu l’occasion de faire acte de gouvernement et preuve d’initiative en donnant spontanément à l’opinion publique une satisfaction légitime. En ajournant la question, l’on se flatte de l’avoir supprimée ; on arrive presque à l’oublier et l'on s’imagine qu’elle sera oubliée de tout le monde ; l’on serait ainsi dispensé de la résoudre et même d’y songer. Quoi de plus agréable ? Tel le débiteur qui vfent de renouveler ses échéances. Qui a terme ne doit rien, se dit-il, et le terme lui paraît ne devoir jamais venir. Il vient pourtant ; il arrive aussi dans la politique, avec cette différence que l’on ne peut pas s’y préparer.
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- LE DEVOIR
- C’est quelque brusque incident, toujours imprévu, parfois improbable, qui vous met tout à coup en face de l’échéance Vous êtes alors contraint d’agir, et cette contrainte,en même temps qu’elle accuse votre imprévoyance, qu’elle met en relief votre timidité, semble aussi faire échec dans quelque mesure à la dignité gouvernementale. »
- BANQUE POPULAIRE GENEVOISE
- Le rapport du Conseil d’administration de la Banque populaire enevoise, société coopérative de crédit mutuel, constate que le mouvement de caisse durant cette année s’est élevé à six millions dt francs. Le capital social s’élève à 123,550 fr. montant de 2471 actions de 50 francs possédée par les 978 personnes qui constituent aujourd’hui l'effectif de ses membres.
- Le public genevois témoigne à cette société coopérative de crédit mutuel une telle confiance qu’il l’envisage comme une autre caisse d’épargne. Les dépôt de ce genre s’élèvent à 216,765 fr. presque deux fois le montant du capital.
- L’assemblée réunie le 11 novembre a voté un divi-dente de 4 1/2 0/0 aux actionnaires et mis 500 fr. au fond de réserve.
- LA POÉSIE ET L'ART DE BIEN DIRE DANS LA PREMIÈRE ÉDUCATION
- Voulez-vous qu’une fois par hasard et pour changer u-n peu, nous parlions aujourd'hui poésie? C’est passer d’un extrême à l’autre ; mais je ne m’écarterai pourtant, je pense, ni de mon domaine, ni d’une certaine actualité.
- Un spirituel académicien soulevait, il y a quelque temps, dans ces colonnes, la question de savoir si, dans les premières leçons de lecture à haute voix c’est la prose ou les vers qu’il faut employur de préférence. Et, pour les commençants de tout âge, il se prononçait exclusivement pour la prose. A l’égard des enfants, il condamnait absolument, et dans les termes les plus forts, ces plates réductions de fables, versifiées tout exprès pour eux dans ces derniers temps.Or,malgré tout le poids qu’apour moi l’opinion d’un tel maître, je suis de ceux qui croient encore à l’excellence delà méthode poétique, surtout pour l’enfance; et c’est en ce qui concerne cet âge que j’aurais quelques mots à dire et de la méthode elle-même telle que je la vois pratiquer ici, et d’une spécialité de poésie enfantine qui me semble vraiment recommandable comme article d’importation à l’usage de notre petit monde.
- En Allemagne — ce pays de la pédagogie ration-
- nelle — c’est presque exclusivement par la poésie que commence l’éducation. Les premiers livres dont se servent les mères, allemandes pour amuser leurs bébés sont des livres en vers. Ce sont ou de gracieux badinages ou des couplets naïfs et populaires illustrés, qu’elles leur lisent avec une modulation musicale en leur montrant les images (1). C’est ainsi que l’enfant est d’abord initié à ces premières éléments du langage auxquels il soit sensible : les sons, le ton et la cadence. Dès qu’il commence à comprendre et à parler, on lui donne alors un petit volume aussi répandu peut-être que Va & c, les fabulettes enfantines de Wilhelm Hey, illustrées par Otto Spekten, dont je veux précisément vous citer quelques pièces.
- Il ne s’agit point ici de fables dans le sens ordinaire du mot. Ce sont de petites scènes naïves qui ne visent qu’à plaire à l’enfant, sans vouloir prouver autre chose que ce que prouve par exemple un joli tableau de genre.
- J’ouvre le iivre à la première page. C’est une scène d’hiver. Une mère avec ses enfants dans sa chambre. A la fenêtre close un passereau semble demander asile.
- Toc, toe ! Qui frappe au carreau ?
- C’est un pauvre petit oiseau.
- « IJ gèle, il neige ; ouvrez vile !
- Je meurs de froid et de faim.
- Mes bonnes gens, un gîte 1 Et quelques miettes de pain ».
- Pauvre petite créature,
- Entre, réchauffe-toi, prends celte nourriture.
- Il demeure avec eux, gentimeat tout un mois,
- Mais lors qu’après les grands froids,
- Le beau temps commence à paraître,
- L’oiseau se tient toujours pensif à la fenêtre.
- Il veut s’en aller le petit ami ;
- Il faut bien ouvrir. Pst ! le voilà parti.
- Il faut se réjouir de les voir, les entendre,
- Les bons petits oiseaux, il ne faut pas les prendre !
- Supposez maintenant une jeune mère aimante et qui sache lire. Après avoir montré l'image à son petit élève, elle lui dit ces vers avec toutes les nuances d’expression qu’ils comportent. Entendez-vous ces modulations charmantes, tour à tour attendries, enjouées et sérieuses ? Yoyez-vous cet échange animé de regards curieux, de mines étonnées, de mouvements ingénus et sympathiques ? Parole, musique, mimique, toute la magie du langage est mise en jeu dans ce petit cadre. Où trouverez-vous un morceau de prose qui se prête à un débit aussi vif, aussi varié et aussi facile à reproduire ? L’enfant a écouté
- (1) Nous aurions quelque chose d’à peu près pareil dans les « Enfantines du bon pays de France » recueillies par M. Kuhfl, fi ce recueil — un peu trop riche --*> était accompagné d’illustrations.
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- le devoir
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- sa mère avec ravissement. A 1a seconde fois, il essaye de faire comme elle ; il imite ses intonations, il retient les mots les plus jolis, et bientôt il les gazouille tout seul en tournant lui-même les pages de son livre.
- N’avez-vous pas là — avant l’alphabet même — la meilleure leçon de lecture et de diction ? Or, on le sait, rien n’est plus efficace, rien n'est plus durable que cette première et exquise éducation de la voix et de la parole qu’une mère intelligente seule sait donner. L’homme qui l’a reçue dans son enfance en conserve un accent qui le distingue entre tous.
- Remarquez que le dialogue qu’emploie notre poète est le procédé de la nature elle-même Quels sont les entretiens d’une mère un peu imaginative avec son bébé ? Uue véritable fable en action, où chacun à son tour prend la parole, interpellant le chat, le chien, l'oiseau qui vole, l’animal qui passe dans la rue ou dans la cour, l’arbre et les fleurs du jardin, le soleil et la lune au ciel ; bref, en faisant du monde entier Une ample comédi# aux cent actes divers.
- Tournons la page. La scène change, et le ton de la mère, guidé par la forme dramatique, va tout naturellement changer aussi. Ce n’est, cette fois, qu’un badinage ; mais quelle grâce y peut mettre encore une voix maternelle 1
- Venez ici, minets mignons,
- Et nous dites vos petits noms 1 — Bibi, Raton, Grippefinette.
- — Et celui-ci qui ne dit mot Et n’a jamais barbette nette 7 — Ah! celui-ci, c’est Fouille-au-pot.
- Et de talent comme de mine Chacun d’eux répond à son nom.
- Bibi fait sa cour au salon ;
- Âu jardin guette Grippefine ;
- Raton traque au grenier les rats t Fouille-au-pot, lui, tient la cuisine,
- Et met la cuisinière, hélas !
- Souvent en terrible embarras.
- J’en sais mains petits chats et chattes.
- Pareils, qui n’ont pas quatre pattes. '
- Notre petit livre est une ménagerie complète, mais il va sans dire que les familiers du logis, ces premiers camarades de l’enfant, jouent le principal rôle.
- Le Minet et Bébé se plaisent bien ensemble,
- Mais ne sont pas toujours d’accord, à ce qu’il semble.
- — Il ne faut pas égratigner !
- Dit Bébé, rentrez -moi cette griffe pointue,
- Minet, et gentiment donnez patte pelue.
- — Bébé, répond Minet, je veux te la donner.
- Mais écoute aussi, toi, ce que je te conseille;
- Ne commence pas par me taquiner Et par me tirer la queue ou l’oreille...
- Minet s’en va ; Bébé le retient et le bat ;
- Cela fait du mal au pauvre petit chat.
- Un coup de griffe alors, voiià ce qu’il en coûte.
- Ah ! cela saigne, il vient une petite goutte.
- Pourtant ni l’un ni l’autre au fond n’est si méchant;
- Us restent bons amis après comme devant.
- On le voit, la « moralité » de ces petites fables, en cela déjà vraiment enfantines, consiste uniquement dans leur gentillesse et leur innocence, dans l’impression agréable qu'elles font sur l’enfant, dans les idées riantes qu’elles lui inspirent et l’aimable disposition qu’elles donnant à son esprit. Tout au rebours, et par respect sans doute .pour la tradition ésopique, les poètes dont l’auteur des Nouvelles Etudes qualifie si dédaigneusement les apologues soi-disant enfantins se sont appliqués à parler sérieusement morale à des bébés. On conçoit qu’un homme de goût réprouve ces pédanteries comme « la plus abominable et la plus irritante littérature poétique ad usurn infantiœ corrumpendœ ». Imposée aux enfants, une telle poésie n’est assurément propre qu’à les ennuyer et à leur gâter leur belle humeur.
- Mais voici Minette qui vient, à son tour, causer avec la petite fille.
- Ça tous les quarts d’heure, Minette,
- Lui dit la petite fillette,
- Pourquoi donc fais-tu ta toilette 7 — Pourquoi ? parce que c’est trop laid Quand on n’est pas bien propre et net.
- Tout soigné, pattette et barbette,
- C’est la manière de Minette.
- Aussi Minette a bon renom ;
- Au salon elle a son entrée,
- Elle est choyée et caressée ;
- Chacun Ja prend sur son giron.
- C’est le soin, le débarbouillage Qui lui valent cet avantage...
- Propre au dehors, net au dedans,
- C’est le mot des gentils enfants.
- (4 suivre.)
- ïnstraction au. Japon.
- Le Japon est certainement le pays où l’instruction publique a fait, depuis quelque temps, le plus de progrès. C’est ce dont témoigne un rapport que vient de publier le ministre de l’instruction publique du mikado. D’après ce rapport, le Japon se divise eu sept grands districts scolaires, comprenant une population générale de 34,008,087 individus. On comptait l’année dernière, dans ces sept districts, 45,778 écoles élémentaires publiques et privées,dirigées par 40,511 professeurs et 538 institutrices. Le nombre des écoliers s’est élevé au chiffre de 1,920,125, divisé comme suit: 1,462,059 garçons et 464,066 filles.
- Il résulte de ces chiffres, de ceux de la population et du nombre des professeurs, qu’il y a une école élémentaire par 1,644 habitants; un écolier par 17.65 delà popu-
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- lation, et 1.84 professeurs et 79.51 écoliers pour chaque école.
- Il y a 90 écoles normales, dont 8 sont dirigées par le gouvernement et 82 par les autorités locales. A l’exception de l’école normale pour femmes de Tokio et celle pour hommes de Iohikawa, tous les jeunes gens qui sortent de ces établissements sont destinés au professorat élémentaire. ”
- L’enseignement secondaire et supérieur est relativement moins avancé. Cependant il y a à Tokio une université impériale qui compte 40 professeurs, dont 10 étrangers et 21 japonais, et 324 étudiants. En outre, la médecine est enseignée à 488 étudiants par 29 professeurs, dont 10 étrangers et 19 japonais.
- De plus, il existe encore au Japon 6 écoles de sciences spéciales, placées sous le contrôle des autorités locales : école d’agriculture, école de droit, école de médecine à Tokio; école de médecine dans la province d’Aichi; école de droit à Iohikowa, et école de médecine dans la province de Shikama. Mais on ne compte pour ces 6 écoles spéciales que 10 professeurs et 124 étudiants.
- Enfin, à tous les établissements que nous venons d’énumérer, il faut ajouter 103 institutions où l’on apprend les langues étrangères. Les écoles anglaises sont les plus suivies ; ensuite viennent les écoles françaises et allemandes. On y enseignait autrefois le hollandais, mais aujourd’hui on ne le parle plus. Elles emploient 411 professeurs, dont 341 sont japonais et 70 seulement étrangers. Le chiffre des écoliers s’élevait à la fin de l’année à 6,763, dont 6,392 jeunes gens et 373 jeunes filles.
- LES CLÉRICAUX ET LA QUESTION SOCIALE
- Les cléricaux continuent à s’efforcer de se mettre entre les ouvriers et les hommes politiques du parti républicain.
- Le Congrès de Marseille leur a fourni une occasion nouvelle de déployer leur tactique. Le journal cléri cal la Civilisation fait aux ouvriers, au nom de son parti, les plus engageantes promesses. Ce journal fait observer que la République n’a rien fait pour les ouvriers et que, du train dont vont les choses, elle n'a pas l’air de vouloir jamais rien faire pour eux, tandis que, ajoute-t-il, « la 'paternelle sagesse du gouvernement que nous voulons iustüucr ne sera pas indifférente aux cris de la misère. » Ce gouvernement aurait recours — toujours, au dire de la Civilisation « à une application plus large et plus téconde de la charité. » Enfin la Civilisation ne cache pas que les efforts des cléricaux ne sont pas perdus. Les cléricaux, dit-elle, « ne sont pas si loin de s’entendre avec le peuple que les ambitieux égoïstes et repus dont le peuple secouera le joug. »
- Nos lecteurs savent ce que nous pensons de la sincérité de ces promesses. Pour nous l’illusion n’est pas possible, les sacrifices que s’imposent les cléricaux par l’organisation de cercles catholiques d'ouvriers, par la fondation de journaux illustrés bien pensants et à bon marché, par la multiplication des conférences, etc., etc , tous ces sacrifices n’ont qu’un but, celui de mettre à la disposition de leur politique des moyens de propagande qui, au jour des élections,
- peuvent devenir des forces véritables. Il y a des départements où ces efforts seront perdus, mais il y en a d’autres où ils ne resteront pas sans effets N’y eut-il qu’un seul de ceux-là, ce serait encore un de trop. Quoiqu’il en soit, nos députés républicains devraient ouvrir les yeux. Ils devraient comprendre qu’en affichant comme ils le font leur indifférence pour tout ce qui touche à l’amélioration du sort des travailleurs ils mettent des atouts dans le jeu de leurs adversaires. Sans s’en rendre compte, les députés les plus épris du régime républicain font, par leur mépris des questions sociales, les affaires des ennemis de nos libertés. E. C.
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- SITUATION DES FERMIERS.
- En parlant delà situation des fermiers nous avons dit que trop souvent les injustices dont ils sont les victimes proviennent du fait que les propriétaires ne se rendent pas au juste compte de la situation et suivent sans réflexion les errements qui ont régi avant eux les rapports de propriétaires à fermiers.
- Un de nos abonnés, propriétaire rural dans le Loir-et-Cher, nous communique à titre de rensei-'1 gnement les conditions sous lesquelles il loue à ses* fermiers. Nous nous empressons de publier ce document qui donne une haute idée des sentiments d’équité qui animent notre correspondant. Nous serions heureux de penser que le bon exemple donné par M. G-outé trouvera des imitateurs.
- Ceci dit, laissons lui la parole.
- Monsieur,
- En réponse à votre premier article du Devoir du 2 novembre 1879 accusant d’ignorance, sur les besoins des campagnes, les propriétaires d’immeubles, j’ai l’honneur de vous transmettre un extrait des conditions du bail par adjudication du 5 octobre 1879 pour 15 années, à partir du 1er novembre 1879, de terres que j’ai affermées à plusieurs habitants des communes des Montils, Monthou-sur-Bièvre et Ou-champs en présence de Me Deschamps, notaire à Blois.
- EXTRAIT DES CONDITIONS.
- « Les adjudicataires qui, durant le cours du bail, auront régulièrement payé leurs fermages auront droit au bénéfice des conditions suivantes :
- « 1° Ceux qui auraient élevé des constructions durant leur bail, auront la faculté de les conserver 75 années après son expiration, en payant 10 francs par année pour chaque 5 ares 06 centiares de terrain qu’ils se seront réservé.
- « 2® Ceux qui auraient planté des vignes pourront en jouir 15 années après l’expiration du bail, à la condition de les rendre en bonne culture de vign® après cette époque, et en payant pour chaque année un fermage annuel de 3 fr. 50 cent, pour chaque 5 ares 06 centiares.
- « 3° Après l’expiration du bail les fermiers quin’oc-
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- cuperaient plus les terres auront, si les terres sont affermées à nouveau et si il y a augmentation de fermage, la moitié de cette augmentation durant les 6 années suivantes si ces 6 années sont intégralement payées, »
- Tous les baux qui me sont personnels sont faits dans des conditions semblables.
- La grande majorité des anciens fermiers touchent la moitié des plus values qui sont assez considérables ; beaucoup de ces.anciens fermiers ont planté des vignes dont ils sont très satisfaits.
- Quand aux terres du bail duO octobre 1879 presque tous mes fermiers se disposent à les planter en vignes; un seul jusqu’aprésent a formé le projet d’y construire son habitation avec pressoir et cellier pour loger ses récoltes.
- L’augmentation du prix du fermage en raison de la longueur du bail est strictement calculée d’après la dépréciation ordinaire du numéraire.
- Telle est, monsieur, la situation de mes engagements en attendant les modifications que le progrès pourra y apporter.
- Agréez les sentiments d’estime et de toute considération de votre dévoué
- . Goûté, à Ouchamps.
- Nouveau procédé de eréiuatioti
- La dernière crémation qui vient d’avoir lieu dans le cimetière monumental de Milan a été pratiquée au moyen de l’appareil G. Poma et Yenini, en présence des membres de la Société de crémation, des délégués de la Société italienne d’hygiène, et des médecins officiels (Province et Municipe)
- A 8 h. 36 du matin, le cadavre d’une femme âgée de SO ans, du poids de 35 kil. 400 gr., a été introduit, par un procédé aussi simple qu’ingénieux, dan le four crématoire, à ce moment en pleine incandescence.
- A 9 h. SO l’incinération était complète; aucune odeur dans les environs, aucune trace de fumée dans la cheminée (durée totale 1 h. 14). Les cendres blanches, légères, recueillies avec soin, pesaient 1 kii. 650 grammes, c’est à-dire, 4,7 p. 100 du poids du cadavre.
- Le combustible consistait en bois ordinaire de cheminée (130 kilogrammes).
- Lés conditions nouvelles sont : la combustion des gaz de chauffage rendue plus active par de l’air surchauffé ; l’utilisation des gaz provenant du cadavre lui-même ; la destruction de la fumée dans la grande cheminée d’appel.
- Du générateur de la ehaleur coynposé d’un réservoir central, où l’on met le bois qui va être soumis à la distillation, partent une série de tuyaux qui traversent un espace limité parla paroi extérieure de l’appareil, espace dans lequel se fait un appel constant d’air qui s’échauffe.
- Lorsque les gaz de combustion du bois, à leur sortie des tubes, rencontrent cet air surchauffé,ils s’enflamment à son contact et sont alors dirigés dans l’intérieur de la chambre crématoire.
- A ce moment est amené de l’extérieur, au moyen d’un tuyaux d’appel, une colonne d’air qui active la combustion de tous les gaz qui enveloppent le cadavre, produisant ainsi une température très élevée de plus de ^ ,500 degrés.
- Les parties non utilisées s’échappent directement par un tuyau de cheminée, à la base de laquelle est installé un système fumivore, qui détruit sur place, et avant de les lancer au dehors, toutes les substances de nature à donner de l’odeur.
- D’après les premiers rapports de nos correspondants, l’appareil Poma et Yenini réalise un progrès sur ceux qui ont été employés jusqu’ici ; c’est à ce titre que nous avons désiré mentionner cette nouvelle expérience,
- (Journal et'hgg uni).
- UN DOCUMENT HISTORIQUE
- A l’heure où le parti bonapartiste fait introduire en France à destination des campagnes, des ballots de brochures sous ce titre caractéristique « Napoléon n'est pas mort d il nous semble qu’il n’est pas hors de propos de publier le document historique suivant dont la presse n’a pas eu connaissance.
- ACTE PUBLIC
- Par cet acte public, soit porté à la connaissance de tous que moi John William-Turnbull, notaire public par autorité légale dûment admis et assermenté, résidant et exerçant dans la ville de Petermaritzburg, dans la colonie de Natal, Afrique du sud, je certifie par les présentes et atteste que ce jourd’hui le huit juin de l’année de Notre Seigneur 1879, je me suis trouvé à l’Ecole catholique dans ladite ville en présence de Henry Hugh Cliffort Y. G. G, B., major général à Natal, Jean -Mathieu-Eugène-Paul De'éage, correspondant du Figaro, né a Toulouse (Haute Garonne) France, le 17e jour de juin 1850, et Xavier Uhlmann, valet de chambre de son Altesse impériale, Monseigneur le Prince impérial de France, ledit Xavier Uhlmann étant né à Meistrutzheim (Bas-Rhin) France, lesdits comparants se trouvant en ce moment à Petermaritzburg, sus-indiqué et dont les signatures sont apposées au bas de ce document.
- Qu’alors et en cet endroit j'ai vu le corps d’une personne décédée,couchée dans un coffre ou cercueil ou vert, et que les dits Henry-Hugh Cliffort, Jean-Eugène Mathieu Eugène Paul Deléage et Xavier Uhlmann, après avoir examiné en ma présence le corps de la dite personne défunte, ont chacun déclaré qu’ils reconnaissaient ce corps comme étant celui de Napoléon Eugène-Louis-Jean Joseph, généralement appelé Son Altesse impériale Monseigneur le Prince Impérial de France, né à Paris en France, le seizième jour de mars dans l’année de Notre Seigneur 1856, et fils de Charles-Louis Napoléon alors Napoléon III, Empereur des Français, et de son épouse Eugénie Marie de Guzman, comtesse de Teba.
- Et au môme intant et lieu, il m’a été déclaré à moi, le dit notaire, que le dit décédé avait été tué dans les pays de l’Amazulu, près des confins de la colonie de Natal, le premier jcur de ce mois de juin par des indigènes de ce pays avec le roi duquel la Reine de la Grande-Bretagne et d’Irlande est en guerre.
- Et moi, le dit notaire, je certifie en outre et atteste que la partie supérieure du dit coffre ou cercueil a été placée comme fermeture sur le corps du dit Prince Impérial en présence de moi notaire et des dits Henry-Hugh Cliffort, Jean-Mathieu-Eugène-Paul Deléage et Xavier Uhlmann.
- Et moi, le dit notaire, j’ai à l’instant et au dit lieu apposé mon sceau d’office, le même que celui attaché à cet acte, sur la partie supérieure du dit cercueil pour en assurer la fermeture.
- Un acte ayant été requis pour établir d’une façon formelle et officielle l’identité du corps dudit déeé'dé et le dépôt dudit corps dans ledit coffre, ou cercueil, j’ai, ledit notaire, délivré ces présentes pour servir et valoir selon que les circonstances exigeront ou pourront l’exiger, et j’ai signé mon nom et apposé mon sceau d’office à Petermaritzburg sus dit, les jour, mois et an ci-dessus indiqués dans cet acte, en présence desdits Henry-Hugh Cliffort, Jean-Mathieu-Eugène-Paul Deléage, et Xavier Uhlmann qui, à l’appui de leur dite déclaration et comme témoins ont aussi signé leurs noms respectifs.
- L’interprétation de ces présentes a été faite comme il était nécessaire dans ce cas, ce que j’atteste.
- J. W. Turnbull, notaire public.
- Comme témoins :
- H. H. Cliffort, major généra] ;
- Deleage, correspondant du Figaro ;
- Uhlmann, valet de chambre de Son Altesse Monseigneur le Prince Impérial.
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- A tous ceux qu’il appartiendra, ce, Charles Bullen, Hugh Mitchell, lieutenant colonel , R. M. agissant comme secrétaire colonial de la colonie de Natal, Afrique du Sud, certifie par les présentes que John William Turnbull, dont la signature est apposée sur le document ci-dessus, est un notaire public dûment assermenté et exerçant dans çette colonie à Petérmaritzburg par et avec autorité légale, et qu’à tous actes, instruments, et écrits par lui signés en cette qualité, toute foi et crédit sont accordés dans cette colonie, en cour ou ailleurs* Délivré sous ma signature et mon sceau d’office ce huitième jour de juin dans l’année de Notre-Seignsur 1879.
- Ch. B. H. Mitchell,
- Lieutenant-colonel, secrétaire colonial de Natal.
- La maternité cause de longévité.
- L’expérience a prouvé, depuis longtemps, que les femmes qui ont eu beaucoup d’enfants figurent sur les listes des centenaires en plus grand nombre, — relativement, bien entendu, — qne celles qui ont été peu fécondes, et surtout que celles qui ont été stériles. Ces dernières, non-seulement n’atteiguentjamais les grandes longévités d’un siècle et plus, mais encore dépassent rarement les deux ou trois lustres qui suivent l’âge critique.
- Beaucoup de maladies frappent les vieilles filles et les femmes stériles en bien plus grande proportion que les femmes fécondes ; presque toutes les maladies nerveuses, notamment l’hystérie et la chorée (danse de St-Guy) sont dans ce cas ; quelques maladies leur sont presque exclusives, telles, par exemple, telles que les hydropisies désignées sous le nom de kystes des ovaires, hydropisies qui sont presque constamment mortelles.
- La première vérité, la première loi, si l’on veut, que nous enseigne la physiologie ou la science de la vie, c’est que toutes les fonctions des êtres, aussi uien végétaux qu’animaux, sont faites pour être accomplies, et que lorsqu’une d'entre elles ne l'est pas, suivant son importance plus ou moins grande, l’organisme en souffre plus ou moins.
- La vie des religieuses est de dix ans environ plus courte que celle du reste de la population, malgré les conditions hygiéniques, sous beaucoup de rapports excellentes, dans lesquelles vivent ces personnes, telles que la sobriété, la salubrité de l’alimentation, la régularité de la vie, etc.
- LA PEINE DE MORT
- Réfutation d’an argument.
- Les arguments apportés par les partisans de la peine de peine capitale ne font pas défaut .. nous n’oserions pas dire quant à la valeur, mais du moins quant au nombre.
- Parmi ces arguments, l’un d’eux nous a frappé plus particulièrement, sans doute à cause de la crudité avec laquelle il nous a été présenté.
- On nous a dit : « Le droit à l’existence est annulé quand il s’attaque au droit d’autrui similaire. Il est évident, en-effet, que chacun peut tuer le malfaiteur et même le fou qui attente à ses jours. »
- Cette assertion si carrément exprimée nous a paru d’autant plus bizarre qu’elle tombait des lèvres d’un homme professant le plus profond respect pour la liberté de conscience.
- « Comment, » avons-nous répondu, « vous vous
- inclinez devant la liberté de conscience ! Vous la considérez comme un droit sacré auquel il n’est permis à personne de toucher et, du droit à l’existence, droit au moins aussi précieux que la liberté de conscience, vous faites une chose attaquable et qui peut être anéantie I
- « Etrange contradiction 1
- « Comment, vous voulez que l’on se borne à punir celui qui attente à la liberté de conscience d’autrui, sans qu’il soit permis d’annuler cette liberté chez celui que vous punissez, et vous prétendez annuler le droit à l’existence chez celui qui s’attaque au droit d’autrui similaire ! Je vous refuse ce pouvoir 1
- « Je vous le refuse par la même raison que vous déniez la faculté d’annuler la liberté de conscience hez celui'qui s’est rendu coupable d’attentat à cette liberté.
- « Je vous le refuse en vertu de ce respect égale-meni dû au même titre et au même degré, à tous les droits naturels de l’homme, respect qui puise son autorité et sa sanction dans des considérations dont on ne peut contester la supériorité.
- « Nemo dat quod non habet !
- « Celui qui n’a pas ne peut donner 1 Une vérité à la Lapalisse.
- « Or est-ce la société qui donne à l’homme le droit à l’existence ? Non, incontestablement !
- « Eh bien, comment voulez-vous et pourquoi voulez-vous lui donner le pouvoir de reprendre ce qu’elle ne donne pas, ce qu’elle ne peut pas donner ?
- « Est-ce logique ? Est-ce juste ?
- « La société n’a qu’une mission : maintenir en équilibre tous les éléments qui la composent et, pour cela, faire respecter les droits de chacun et de tous tout en punissant les attentats à ces droits.
- « La société n’a pas plus le droit de tuer l’assassin, que cet assassin soit un individuet se nomme Charles Peace, qu’il soit une collection d’individus et se nomme la secte des Thugs ou le nihilisme. Elle ne peut que punir l’attentat au droit sans annuler le droit, et, allant plus loin encore, nous affirmons que tout en punissant, il lui est imposé d’assurer à celui qui est châtié, l’existence auquel il a droit.
- « Comment! Votre loi anglaise punit l’homme qui tente de se suicider lorsqu’il est prouvé que cet homme n’est pas en état de démence... Et prétendez-vous avoir le droit de tuer impunément cet homme ! Etes-vous donc continuellement en état de démence ? On serait tenté de le croire.
- « Quant à l’argument que vous cherchez dans le cas particulier du malfaiteur ou du fou qui attenterait à vos jours, il ne justifierait pas davantage votre assertion.
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- « En effet, que fait le malfaiteur ou le fou en question? Il viole chez vous, en attentant à vos jours, le droit à l'existence sacré chez tout !e monde.
- « Violant ce droit, il est punissable.
- « Que faites-vous, vous homme attaqué, en vous défendant contre celui qui vous attaque? En défendant votre vie, vous défendez votre droit violé par cette agression.
- « En ce faisant, il arrive que vous tuez votre agresseur. C’est un accident, en ce sens, que vous n’avez pu mieux faire. Il est évident, en effet, que si vous aviez pu mettre votre agresseur hors de combat, dans l’impossibilité d’accomplir son crime, vous ne vous seriez pas acharné sur lui, vous ne l’auriez pas frappé jusqu’à ce que mort s’en suive. Vous auriez respecté en lui le droit à l’existence pour livrer le coupable à la société chargée de le punir, à la société qui n’ayant pu, dans ce cas particulier prévu par elle, faire respecter votre droit et vous protéger, vous excuse d’avoir commis ce meurtre.
- « Il n’y a rien de plus, rien de moins dans ce fait. Le droit à l’existence reste intact en tant que droit chez votre agresseur comme chez vous. Il peut se faire que la société à laquelle vous livrez cet assassin non patenté, le tue par son tueur patenté ou autorisé, le bourreau, mais en le faisant elle abuse de son pouvoir, elle commet elle même un attentat ! »
- — « Oh ! sentimalisme que tout cela 1 Pure abstraction ! Que ferez-vous donc, dites-moi, des grands criminels ? »
- — « Non point sentimalisme, mais justice ! Non point abstraction, mais logique.
- « Vos grands criminels, comme vous les appelez, je les mettrai dans l'impossibilité de nuire, sans les tuer. Je ferais mieux : Je ferais que les institutions du pays fussent telles que donnant satisfaction mutuelle è\ tous les besoins justifiés des membres du corps social, à tous leurs droits, le sentiment de la vraie solidarité les pénétrât si bien qu’il ne pût plus y avoir qu’un fou capable de devenir assassin, et alors.... »
- — *« Alors ? »
- — « Alors les causes fâcheuses ayant cessé d’exister, les effets pernicieux disparaitraient. Alors la véritable solidarité étant parfaitement comprise, il serait démontré matériellement aussi bien que moralement, que le crime est un mal aussi bien pour celui qui le commet que pour celui qui en est la victime.
- « Alors enfin, à défaut de tout autre mobile, l’égoïsme bien entendu ferait que vos lois pénales n’ayant plus besoin d’être appliquées deviendraient
- peu à peu une lettre morte. Et le règne du bien serait arrivé. »
- — « Nous en sommes encore bien loin ! »
- — « Raison de plus pour nous y acheminer le plus vite et le mieux possible. »
- — « Alors dites donc aussi tout cela à vos législateurs, à vos gouvernants, car vous aussi, messieurs les Français, vous avez connu, inscrite dans votre code, la peine capitale. »
- — « C’est justement ce que je me propose de faire en rapportant votre conversation à certain journal qui n’hésitera pas à la publier. »
- G. P. Maistre.
- Fontaine» miraculeuses du Berry,
- Beaucoup de ces fontaines se bornent à guérir la fièvre, les douleurs et les autres maladies : telles sont celle de Saint-Firmin, à Bourges et à Primelles ; de la chapelle-Saint-Léger, dans la commune de G-rond ; de Grrandfonds, à Genouilly; de Saint-Pantaléon à Cours-les-Baeres, etc^La fontaine Saint Sulpice, à Vendœuvres, près de la forêt Thibaud, est une des plus souveraines pour la guérison des douleurs ; de même la fontaine de Saint-Genou qui autrefois était le seul remède efficace contre « le mal-des-ardents. »
- La fontaine de Saint-Palais, sur le territoire de la commune de Saint Martin, possède également une foule de propriétés merveilleuses : on invoque le Saint pour guérir les enfants des fièvres et des maladies de langueur; on promène également ses reliques, en temps de sécheresse, pour obtenir de la pluie.
- A Lury, il existe une fontaine très froide où, vers le temps de Noël, on plongeait autrefois les enfants atteints de la fièvre : la moitié au moins succombait à l’épreuve Il n’y a pas fort longtemps que l’on avait encore, dans cette commune, l’habitude d’éteindre les incendies avec des gouttes de lait.
- A Argy, la fontaine miraculeuse de Saint-Martin est en grande vénération dans la contrée : le Saint s’étant couché au bord de la fontaine et ayant planté près de lui son bâton et celui de son compagnon, les deux bâtons devinrent soudain des arbres magnifiques qui l’abritèrent de leur ombre. Depuis ce temps, les arbres de Saint-Martin sont sacrés, et celui qui aurait l’audace de les couper mourait dans l’année.
- Un certain nombre de ces fontaines possèdent des spécialités patfaitement déterminées : A La Châtre, on fait brûler des cierges devant la fontaine de Granfont pour la délivrance des femmes en couches. C’est devant cette fqptaine que s’arrêtaient les « Michelets », au retour de leur pèlerinage à Saint Michel-sur-Mer ; là, le clergé venait les chercher pour les conduire procession-nellement à la chapelle de Notre-Dame-de-Vaudouan.
- A Yasselay, la fontaine Saint-Julien, qui a des propriétés merveilleuses pour la guérison des maux d’yeux, guérit également de la « jalousie innommée» ; aussi l’ap-pelle-t on la Fontaine-des-Jaloux : c’est là que l’on vient puiser un remède à ses peines.
- La commune d’Argent possède une source qui est probablement unique dans son genre : C’est la fontaine de Saint-Mauvais, au bord de laquelle on va prier pour demander la, mort d un ennemi, d'un rival, d une belle-mère, d'un parent à succession, etc. Heureusement que tout près de là se trouve la chapelle Saint-Bon, grâce à l’interception duquel il est possible de remédier au mal causé par Saint-Mauvais.
- Enfin, plusieurt de nos fontaines sacrées ont la spécialité de féconder les femmes stériles. Je me bornerai à citer, dans cette eatégone, la fontaine Saint-Pierre, de Reboursin, consacrée autrefois à Saint-Greluchon, de
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- même que saint Guignolet, en Bretagne, et autour de laquelle une assemblée se tient tout les ans, le premier dimanche après la Bonne-Dame de septembre.
- Aujourd’hui ses vertus ont considérablement baissé dans l’estime publique, sans doute parce que la commune ne possède ni église, ni chapelle ; pourtant on vient encore, parfois même d’assez loin, implorer la toute puissante intercession du saint.
- Tout récemment, au mois de septembre dernier, un élégant coupé, traîné par un fringant cheval isabelle, s’arrêtait devant le petit monument passablement délâ-bré qui abrite la fontaine : un jeune homme et une jeune femme en descendirent. Ils restèrent quelques instants la main dans la main, en contemplation muette ; puis, se baissant, ils burent lentement, à petite gorgées, à la même source miraculeuse, et ils remontèrent en voiture. Les deux époux, — ils étaient unis depuis un mois à peine, — venaient déjà demander au saint vénéré la consécration palpable de leur récente union.
- Ludovic Martinet.
- Les femmes en Russie.
- La Russie marche à la tête de l’Europe pour l’instruction dès femmes. Les universités de Pétersbourg, de Moscou et de Kiew ont de nombreux élèves féminins Plusieurs universités allemandes et les quatre universités suisses comptent des étudiantes russes et nous avons signalé la présence de plusieurs jeunes personnes du même pays dans les facultés françaises.
- Des cours supérieurs spécialement consacrés aux dames et demoiselles viennent de s’ouvrir à Saint-Pétersbourg. Six cents personnes y ont subi leur examen d’admission à ces cours, les unes s’inscrivant dans la section de philologie et de littérature, les autres dans celle des sciences mathématiques et naturelles.
- En outre des étudiantes de ces cours il y a plus de quatre cents dames et demoiselles distribuées dans les 5 années des cours d’étude de l’école de médecine et de chirurgie.
- Il y a donc, dans la seule ville de Saint-Pétersbourg, plus d'un millier d'étudiantes.
- Combien n’avons-nous pas de progrès à faire sous ce. rapport pour rattraper la Russie ?
- ENCORE LE CONGRÈS DE MARSEILLE
- Un écrivain distingué que toutes les personnes familières avec les questions sociales sauront bien reconnaitre sous les initiales C. P. a publié dans la Finance nouvelle quelques bons articles sur le Congrès ouvrier, auquel il n’épargne pas les critiques.
- Après avoir relevé les protestations d’un certain nombre d’ouvriers contre les décisions du Congrès notre auteur termine par les réflexions suivantes :
- « Il ne faudrait pas, toutefois, se prévaloir d-e ces bonnes dispositions d’une grande partie de la classe ouvrière pour conclure que, de la part du Gouvernement et des classes favorisées de la fortune, il n’y a point à se préoccuper de la question sociale. Sous la monarchie de 1830, on a répété pendant dix-huit ans : « Il y a quelque chose à faire, » et entre temps on ne fit rien, pas même une toute petite et très inoffensive réforme électorale, jusqu’au jour de la catastrophe et de l’écroulement. Il ne faudrait pas que la République imitât cette inertie, si elle veut vivre et
- durer. La sollicitude pour l’amélioration de la condition du peuple, surtout pour diminuer ce qu’il y a de précaire dans les moyens d’existence des salariés de l’industrie, doit se traduire par des mesures efficacement bienfaisantes. C’est dans l’application progressive des principes d’association et de solidarité qu’il faut les chercher et qu’on les trouvera.
- « Quant aux moyens, ils ne peuvent, sous peine d’avortement, qu’être pacifiques, et leur mise en œuvre exige des temps calmes, non troublés parles discordes civiles. Vous donc qui, pour agir sur l’opinion, avez à votre service soit la tribune, soit la presse, orateurs et publicistes, prêchez à tous la concorde et la paix : ce n’est que sous leurs auspices et à leur faveur que les améliorations peuvent se faire et que, pour les travailleurs, la situation précaire des salariés pourra se changer en celle”de participants et d’associés, et cela à l’avantage et pour la sécurité de toutes les classes; j’ajouterai volontiers : pour leur fusion progressive dans les travaux des champs et de l’atelier, embellis, poétisés par le concours de l’art. L’avenir sera beau, si les hommes peuvent guérir un jour de'la haine, de l’envie et du faux orgueil. » C. P.
- ......—• ——
- Situation «legs chemins tlo fer français.
- Le ministre des travaux publics vient de. publier le recueil de documents statistiques qu’il fait paraître chaque année sur la « situation des chemins de fer français. »
- D’après ces documents, au 31 décembre 1878, l’ensemble des chemins concédés par l’Etat représentait une longueur de 25,231 kilomètres, dont 20,791 kilomètres livrés à l’exploitation, 4,33b kilomètres restant à cons-truiré et 2S5 kilomètres consédés éventuellement.
- Le réseau de l’État compte 1,584 kilomètres livrés à l’exploitation, et sa longueur totale, avec les lignes à construire ou en construction, est de 2,610 kilomètres.
- Les chemins non concédés, déclarés d’utilité publique ou dont l’étude est prescrite par la loi, présentant une longueur de 2,991 kilomètres.
- Enfin, le réseau des chemins de fer d’intérêt local est de 4,S00 kilomètres, dont 2,049 kilomètres sont livrés à l’exploitation.
- En résumé, l’ensemble du réseau français, non compris les chemins de fer de l’Algérie et des colonies, présentait, au 1er janvier de cette année, une longueur totale de 35,332 kilomètres, dont 24,424 kilomètres livrés à l’exploitotion au 1er janvier 1878 ; la longueur livrée à l’exploitation, y compris 2,307 kilomètres de chemins d’intérêt local, était de 23,332 kilomètres.
- Au 1er janvier de cette année, 281 places de guerre ou de casernement étaient desservies par des lignes exploitées, et 24 étaient reliées par des lignes en construction ou à construire. Il reste à desservir 24 places de guerre et 9 places de casernement.
- Le nombre des lignes internationales exploitées est de 29; celles à construire ou en construction, de 11. Soit en tout 40.
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- PÉTITION DES OUVRIERS HOLLANDAIS
- Les ouvriers des Pays-Bas viennent d’adresser au roi une pétition dans laquelle, sous une forme des plus polies, ils manifestent leur indignation de certains agissements du ministère.
- Ils demandent que le gouvernement néerlandais mette au concours les travaux publics et la fourniture de tous les produits commerciaux ou industriels nécessaires au service de l’Etat.
- Cette requête au roi a eu un grand retentissement dans tout le pa}rs, et des organes qui n’ont aucun rapport avec la classe ouvrière, comme le Han-delsUad et les Niews van den Dag, l’appuient chaleureusement.
- La réforme demandée en Hollande étant réalisée depuis de nombreuses années dans la plupart des pays civilisés nous n’aurions pas à la signaler si elle ne prouvait pas une fois de plus qu’il ne suffit pas d’avoir raison quant au fond, il faut encore observer les convenances quant à la forme.
- Autant il est certain que les ouvriers hollandais obtiendront satisfaction à leur demande, autant il est Certain aussi que cette satisfaction leur aurait été refusée s’ils l’avaient formulée dans le ton violent qu’emploient presque toujours les ouvriers français.
- Nous sommes convaincus que le jour où les ouvriers français exposeront sous une forme calme leurs justes griefs, ils verront se rallier à eux de nombreuses sympathies qu’ils s’aliènent aujourd’hui.
- INSTITUTS DE PETITS OUVRIERS
- A Londres, l*e 27 octobre 1876, une association de personnes considérables s’est constituée, à Mansion-House, sous la présidence du lord-maire, pour créer une institution nouvelle, les Instituts des petits ouvriers .
- Le premier essai a été fait le 13 novembre suivant par un établissement spécial ouvert dans le quartier pauvre de l’est de Londres, Whitechapel.
- L’institution a parfaitement réussi dans son but : d’attirer les petits ouvriers le soir après la journée de travail et de les captiver par des jeux, des récréations convenables, éducatives et appropriées à leur âge, des lectures bien choisies, des leçons et des conférences illustrées, et aussi de les conseiller, les guider, les aider, pour leur placement, leur logement
- et la gestion de leurs petites affaires.
- ¥• *
- » Je ne sache pas déclassé qui mérite plus d’at-
- tention que la classe de ces petits ouvriers, a dit le savant Leone Levi. Ces jeunes garçons sont trop âgés pour être traités en enfants ; et encore trop jeunes pour être livrés à eux-mêmes.
- » Dans les prisons de Londres, j’ai constaté que 28 0J0 des prisonniers mâles étaient des garçons de douze à vingt-et-un ans. Il y a donc quelque chose à faire à l’égard de cette classe, et l’on fera beaucoup si l’on sauve des rues et des mauvais endroits ces jeunes garçons, en leur offrant un asile agréable et éducatif après la journée de travail. »
- L’alderman sir R. Carden, ancien lord-maire, a dit ces paroles qui s’appliquent aussi bien à Paris et aux autres grandes villes qu’à Londres :
- « C’est une pensée très sage non moins que généreuse d’avoir pris en considération la condition de ces milliers de jeunes garçons occupés pendant le jour dans les boutiques, ateliers et magasins, et qui n’ont pas d’intérieur confortable ou de lieu convenable pour se distraire le soir en sortant de leur travail. »
- Les princes marchands de la cité de Londres savent, par leur expérience, combien il importe de procurer des amusements et des distractions à leurs employés, après la fermeture des magasins ; ils admettent que la récréation est nécessaire après les labeurs du jour. Ils comprendront cet institut, qui satisfait à cette nécessité pour les plus jeunes et les plus modestes des employés. »
- Et sir R. Carden appuya son conseil d’une souscription de 2,500 fr. (190 1. st.)
- Après l’économiste Leone Levi et le magistrat municipal sir R. Carden, l’évêque Claugton, archidiacre de Londres, donna son adhésion à l’institution nouvelle en s’étonnant avec regret qu’une telle œuvre
- neût pas été déjà créée, tant elle apparaît comme nécessaire.
- Avec de tels patronages, qui assuraient les appuis les plus divers et les plus solides, et montraient de tous côtés les sympathies de l’opinion publique, l’œuvre devait réussir. Elle a réussi,
- * *
- L'Institut des petits ouvriers est ouvert chaque soir depuis six heures jusqu’à dix heures.
- Tous les petits ouvriers peuvent être admis, en payant une cotisation de soixante centimes par mois, et un droit de première entrée de soixante centimes.
- Une grande salle de lecture, très confortable, leur offre des journaux, des revues, et une bibliothèque appropriée à leur âge et à leur état.
- Ils peuvent suivre des cours de lecture, d’écriture-, d’arithmétique, de dessin, de grammaire et littéra- ' tare, de français, etc.
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- Des conférences ou lectures sont données une fois par semaine, avec illustrations d'expériences de physique, de lanterne magique, etc. Le lundi soir, une sorte d’orphéon, composé des jeunes ouvriers, forme un concert.
- Un buffet leur procure à des prix très modérés du thé, du café, du chocolat et des rafraîchissements sains et économiques.
- Une caisse d’épargne scolaire leur offre l’occasion et leur ménage l’habitude de régler leur vie en mettant à l’épargne quelque part de leur salaire, et en les invitant à tenir compte de leurs recettes et de leurs dépenses.
- Enfin un registre d'emplois demandés ou offerts leur permet de se placer et donne aux maisons de commerce un moyen nouveau de trouver aisément des employés déjà connus par de bonnes habitudes de vie.
- Dès les trois premiers mois, 230 petits ouvriers étaient devenus membres de cette institution, qui s’est dès lors propagée par d’autres établissements.
- [Petit Journal).
- Un© femme pharmacien.
- A Toulouse, Mmo Gaillard vient de subir avec succès ses examens comme pharmacien. Elle a été reçue.
- Espérons que cet exemple ne restera pas sans imitateurs.
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- LÀ PHILOSOPHIE POSITIVE, Revue politique, littéraire et scientifique, dirigée par MM. E. Littré et Wyrouboff, vient de publier le troisième numéro (Novembre-Décembre 187P) de sa douzième année.
- ' Ce numéro contient :
- Les Temps oubliés, par E. Littré. — Les Moteurs animés des armées (suite), par À. Sangon. — François Arayo, par le Dr Charles Pellarin. — La Conscience dans le Brame (suite) : critique des idées de la morale parle moyen de l épopée, du théâtre el du roman, par Lucien Arréat. — La Librairie d'éducation laïque, par Hipp. Stupuy. — Le moi, ses absences, ses troubles et ses dédoublements, par Hubert Boëns.—Institutions et mœurs annamites, par Truong Vinh Ky. — Le clergé depuis la révolution, par Achille Mercier. — Mémoire sur la réforme des méthodes et des programmes d'enseignement, par Ch. Mismer. — Des origines et de l'évolution du droit économique, par M. Denis, — De la durée de la république, par E. Littré, — Variétés ?
- E. Littré ; Les Canadiens français : — Jules Rig. Emploi des jeunes dames, et particulièrement de celles qui sont munies d'un brevet, à donner gratuitement l'instruction élémentaire. — Bibliographie; Hipp. Stupuy : La conversion d'une bourgeoise. par Louis-Xavier de Ricard; — P. P. : Voyage au pays des peintres, salon universel de 1879, par Mario-Proth.
- ENTRETIENS SUR LE SPIRITISME Par François Vallès, Inspecteur général honoraire des Ponts et Chaussées.
- 1 vol. en vente à la librairie des sciences psychologiques, 5, rue Groix-des-Petits-Champs, Paris,
- Ce volume semble véritablement fait pour éclairer d’un certain jour les phénomènes psychologiques si controversés encore du spiritisme. Il a le mérite d’ouvrir les yeux aux personnes qui par un abandon irréfléchi se laisseraient entraîner à des erreurs regrettables dans l’observation de ces phénomènes.
- Toutes les personnes désireuses d’entrer dans l’étude de l’inconnu peuvent lire avec fruit ce volume.
- . Cachemires et Bégonias.
- Il y a deux siècles environ, un intendant de la marine française, nommé Bégon, apporta d’Asie une plante nouvelle à la quelle est restée son nom : Bégonia. Nos lectrices ne se doutent peut-être pas, disent les Délais du rôle que cette plante a joué dans - la confection de leurs plus riches vêtements.
- On sait que les châles les plus estimés; proviennent de Cachemire, contrée de l’Inde située au pied de l’Hymalaya.
- C’est avec les beaux duvets des chèvres du Thibet que les ouvriers de Cachemire tissent les châles si estimés en Europe.
- Les dessins les plus éclatants, les plus remarqués sur ces châles sont les palmettes et les palmes. Ces dessins sont ils le résultat du pur caprice et de la seule imagination? Qu’on se garde de le croire !
- La nature, en Orient, fournit des feuilles à contours admirables sur lesquelles le soleil a dessiné des ornements délicats, et les ouvriers du cachemire les imitent comme les sculpteurs de la Grèce imitaient les découpures de l’acanthe dans les chapitaux corinthiens.
- Ces feuilles sont celles du Bégonia.
- Lorsque les Français arrivèrent en Egypte, le siècle dernier,ils furent frappés de voir les tissus de cachemire au costume des Orientaux sous forme de châles, d’écharpes, de turbans de ceintures, de robes,de tuniques. Leurs yeux étaient éblouis par l’éclat de ces couleurs.
- Us admiraient ces tissus propres à tous les climats, qui suivant les convenances, donnaient à la parure des deux sexes tant de grâce et de majesté.
- Les châles et les écharpes se montrèrent en France au retour des vainqueurs des Pyramides. Us obtinrent le suffrage des femmes distinguées.
- C’est de cette époque que date la mode des châles en France. Les cachemires firent fureur. Leurs prix vari-ent de 1,000 fr à 7,000 fr.
- Le Direct eur- Gérant : Godin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- Le numéro hebdomadaire 20 c, DIMANCHE 30 NOVEMBRE 1879
- 2‘ ANNÉE, TOME 3 — N° 64
- BUREAU
- A GUISE (Aisne
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN Directeur-Gérant. Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . .
- Six mois. . .
- Trois mois. . .
- 40 !. 6 3
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f.
- Autres pays Un an . . . . 13 f.
- 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5 ,r. N euve-de s-P etits-Champs
- Passage des Deux-Pavillons)
- S’adresser à M. LEYMARIE, administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- De la représentation des ouvriers au Parlement. — Semaine politique. — Notes d'un liseur. — Question agraire en Russie. — Petites nouvelles. — Ecoles de réforme. — La coopération en Allemagne. — Quelques erreurs judiciaires. — A propos de l'alcoolisme. — La poésie dans l'éducation. — Respect de la vie humaine. — Bulletin bibliographique. — Bibliothèque du Familistère. — Variétés.
- DE LA REPRÉSENTATION DES OUVRIERS AU PARLEMENT
- Décidément le Congrès de Marseille n’aura pas été perdu. Plus d’une question qui dormait depuis longtemps déjà et qui promettait de dormir longtemps encore s’est réveillée tout à coup au bruit qu’il a fait. Elles ont surgi de toutes parts comme s’envolent les oiseaux d’un bois à la détonation d’un coup de fusil.
- La représentation des ouvriers au parlement compte parmi les plus importantes des questions qui viennent de ressusciter ainsi. Il y a quelques semaines personne n’en parlait, aujourd’hui la presse s’en occupe et les conférenciers s’en emparent.
- A vrai dire le sujet le méritait. Seulement ii bous parait que l’on en a mal compris l’importance et que l’on discute à côté de la question.
- On est venu dire que la loi est égale pour tout
- le monde, que les ouvriers sont électeurs et éligibles au même titre que les autres citoyens, que, par conséquent, s’ils ne sont pas représentés dans le pouvoir exécutif, c’est de leur faute.
- Cela n’est pas exact. Si les ouvriers ne sont pas représentés cela tient aux vices de la loi électorale qui nous régit, à l’insuffisance des ressources matérielles dont ils disposent et au manque de précision des programmes qu’ils mettent en avant.
- La loi électorale actuelle est vicieuse. Elle exige que le citoyen soit domicilié depuis six mois dans le lieu du vote pour qu’il soit électeur. Or c’est par centaines et centaines de milliers que se comptent les ouvriers dont Iç domicile est forcément changeant. Certaines professions nécessitent des déplacements continuels. Toute l’industrie du terrassement, par exemple, et une forte partie de celle du bâtiment occupent des ouvriers nomades. Tous ces ouvriers, qui se comptent par centaines de mille, sont par cela même exclus des élections. Cette stipulation d’un long domicile n’a du reste pas été introduite par hasard, dans la loi électorale : on tenait à restreindre le plus possible la participation des ouvriers aux élections et l’on a fort bien réussi.
- En présence d’une loi aussi vicieuse, il est faux de dire que les ouvriers sont électeurs aussi bien que les autres citoyens.
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- Il n’est pas moins faux de dire que l’éligibilité leur est aussi facile qu’à d’autres. Cette facilité toute platonique s’évanouit devant les faits. L’insuffisance des ressources matérielles dont disposent les ouvriers est un obstacle presque insurmontable. Les élections coûtent cher; elles coûtent même très cher. Le système actuel de la représentation par circonscription les renchplus onéreuses encore. Il faut autant de comités électoraux que de candidats et les ouvriers ne peuvent s’imposer des sacrifices suffisants pour fournir des ressources à tous ces comités. De plus il y a les intrigues locales, les influences de clocher. Avec le scrutin uninominal c’est souvent le plus riche qui l’emporte. En principe, un ouvrier peut bien être élu député ou sénateur ; en fait, cela est presque impossible.
- Mais admettons même qu’il soit élu. Cela suffit-il pour qu’il puisse siéger? Loin de là. Une fois député ou sénateur, de nouveaux obstacles matériels se dressent devant lui. L’indemnité parlementaire ne se touche qu’après la validation du pouvoir. Or les vérifications de pouvoirs durent parfois de longs, de très longs mois. La Chambre actuelle en a donné une preuve éclatante. Qu’arrivera-t-il pour le député ouvrier si la validation, de son pouvoir n’a pas la bonne fortune d’être au nombre des premières? Tout simplement ceci, c’est qu’avant d’avoir droit à l’indemnité parlementaire ses modestes ressources auront été dévorées par les dépenses inhérentes à sa situation. Ce mode de rétribution des députés interdit donc, ou peu s’en faut, l’accès de la Chambre aux ouvriers.
- Mais quelque considérables que soient les obstacles que nous venons de mentionner, ils sont peu de chose en comparaison de ceux qui résultent de l’instruction insuffisante des ouvriers.
- Les gouvernements qui se sont succédé en France jusqu’ici n’ont rien fait pour répandre l’instruction dans la classe ouvrière. Or pour s’occuper sérieusement des affaires d’un pays, pour ne pas se trouver déplacé dans une assemblée de législateurs, il faut une solide instruction. Certes il né manque pas dans la classe ouvrière d’hommes qui font de louables efforts
- pour acquérir ce qui leur manque à cet égard ; malheureusement la France est pauvre en institutions pour l’instruction des adultes. Les bibliothèques sont rares; elles sont souvent inaccessibles aux heures où les ouvriers en pourraient profiter ; les conférences sérieuses n’abondent pas non plus ; quant aux enseignements réguliers pour adultes, ils ne sont organisés qu’à Paris. De plus la liberté de réunion et celle d’association étant choses inconnues chez nous, les ouvriers français n’ont pas pour s’instruire les facilités que les ouvriers d’autres paystrou-' vent chez eux. Ainsi condamné à travailler dans l’isolement, ainsi réduit à ses seules ressources financières, ainsi forcé de n’accorder à l’étude que les heures trop peu nombreuses que lui laisse la nécessité de gagner son pain, l’ouvrier français, à moins d’aptitudes exceptionnelles, éprouve la plus grande difficulté à perfectionner son instruction et à rattraper l’avance qu’ont sur lui des hommes qui ont fait dès l’enfance de bonnes études, qui ont des ressources suffisantes pour compléter leur instruction et qui ont tout le temps désirable pour s’y consacrer.
- Comprend-on maintenant pourquoi il n’est pas juste de dire que c’est la faute de la classe ouvrière si elle n’est pas représentée au parlement ? Non, ce n’est pas sa faute, c’est au contraire la faute des classes dirigeantes, qui ont manqué envers elle à tous leurs devoirs, et la faute du gouvernement personnel qui a constamment fait ses efforts pour empêcher les ouvriers de sortir de leur condition inférieure.
- Il importe de réparer aujourd’hui cette injustice. C’est le rôle, c’est la mission de la République d’accorder toute sa bienveillance, tous ses soins, toute sa sollicitude à ces victimes du gouvernement personnel. Elle a déjà fait quelque chose dans ce sens, elle se propose de faire mieux encore en rendant l’instruction primaire gratuite et obligatoire. Ce sera une excellente mesure qui réparera le mal passé au profit des générations à venir. Mais quelque excellente que soit cette mesure, elle ne suffit pas. Faire quelque chose pour les ouvriers à venir, c’est très-bien, mais ce n’est pas assez : il faut faire quelque chose aussi pour ceux du présent. Il est juste de leur donner les moyens de s’instruire, * soit en multipliant les conférences à leur inten-
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- lion, soit en créant pour eux des cours d’adultes, «oit surtout en proclamant les trois grandes libertés qui seules pourront leur permettre de ^instruire et de s’éclairer :
- La liberté de la presse;
- La liberté de réunion ;
- La liberté d’association.
- “"Toutefois il ne faudrait pas se bercer d’illusions et croire qu’une meilleure instruction des ouvriers suffirait à élever au Parlement un grand nombre d’entre eux. Ce qui seul pourra les y amener, ce qui les y amènera certainement un jour ou l’autre ce sera la valeur de leur programme.
- Si les ouvriers n’ont aujourd’hui aucune autorité dans la nation, s’ils n’ont pu jusqu’ici et s’ils resteront peut être longtemps encore sans pouvoir s’organiser en parti politique, c’est qu’ils n’ont pas précisé ce qu’ils veulent. Il n’est même pas prouvé qu’ils le sachent bien eux-mêmes.
- Cela est fâcheux. Les ouvriers sentent le mal parce qu’ils en souffrent, mais ils sont incapables d’en formuler le remède. Ils aspirent vers le mieux, mais des aspirations, même légitimes, perdent toute leur puissance si elles sont vagues. En tout la netteté est une force. Ce sont les choses précises qui attirent l’attention. Les nébuleuses de l’espace que nos yeux ne savent pas voir les frapperaient sûrement si elles étaient condensées en étoiles. Tout ce qui est vague, tout ce qui est diffus, perd en consistance ce qu’il gagne en étendue. Quand un bouilleur de crû veut que son produit soit recherché, il renferme dans quelques flacons la quintessence de toute une vendange. Quand un poète veut faire pénétrer dans l’âme du lecteur le sentiment <îui l’émeut ou la pensée qui l’inspire, il les coule dans un sonnet énergique ou dans une strophe nourrie dont chaque vers a sa valeur a soi. Grâce à cette condensation les forces se Multiplient.
- Voilà malheureusement ce qui fait défaut dans les revendications ouvrières. Elles sont diffuses. |Ce qu’elles ont de pratique est délayé, n°yé dans des rêves chimériques, dans des élucubrations qui ne peuvent pas soutenir un ins-knt l’examen cl’un homme sérieux. Le but
- qu’elles visent est légitime. Les maux qu’elles dénoncent sont réels, trop réels. Quant aux moyens qu’elles imaginent pour y remédier, ils sont irréalisables. Ils font songer à ces bulles de savon qu’un souffle a gonflées, qui s’irisent au dehors de toutes les couleurs de l’arc en ciel, mais qui, vides à l’intérieur, crèvent au moindre choc et se résolvent en gouttelettes insignifiantes.
- Et dire que l’on parle de porter à la tribune des revendications aussi vagues, aussi nuageuses! Voyez-vous un député venant proposer à la Chambre comme on l’a fait au Congrès de Marseille la substitution de la propriété collective à la propriété individuelle! Le pauvre député ferait rire de lui. On lui demanderait de réduire sa proposition en formules législatives, et cela lui serait impossible. Aucun écrivain collectiviste n’a élaboré un projet de loi faisant comprendre la praticabilité de son système. Et cela par une raison bien simple, c’est que quiconque entreprendra ce travail en reconnaîtra bien vite l’impossibilité. Il en est du collectivisme comme des bâtons flottants de la fable :
- De loin c’est quelque chose et de près ce n’est rien.
- Tant qu’on reste dans les généralités ce système paraît soutenable, aussitôt qu’on cherche quels rouages en permettraient le fonctionnement, on reconnaît son impossibilité.
- Aussi sommes-nous convaincus que lorsque les ouvriers attendent du collectivisme l’amélioration si désirable de leur sort, ils font fausse route et perdent un temps qu’ils pourraient mieux employer.
- Combien davantage ils auraient de force s’ils se mettaient résolument à étudier à fond les mesures réalisables, à en faire sentir au public le bien fondé, l’équité, la praticabilité! Du jour où les ouvriers demanderont des réformes étudiées avec soin et formulées d’une manière précise, ils trouveront toujours dans le parlement des députés pour les présenter et les défendre. Ils trouveront de plus dans l’opinion publique un appui d’un prix appréciable et d’une puissance très effective, celui de nombreuses sympathies.
- Ne l’oublions pas, la difficulté consiste moins à arriver au pouvoir qu’à savoir s’y maintenir
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- utilement. Le pouvoir n’est rien par lui-même, ce qui est quelque chose c’est l’usage que l’on en sait faire. Voyez la Commune. Quel spectacle douloureusement instructif elle nous a donné ! Avait-on jamais vu insurrection avoir plus de chances de réussite et en a-t-on jamais vu avorter plus complètement ? Qui ne se souvient de l’embarras dans lequel se sont trouvés au lendemain du 18 mars les révolutionnaires détenteurs du pouvoir? Ces hommes, dont plusieurs avaient de grandes capacités, et que nous voulons croire tous sincères, tous désireux de faire triompher leur parti, arrivaient au pouvoir sans programme mûri, sans idées précises, sachant ce qu’ils voulaient renverser mais indécis sur ce qu’ils mettraient à la place. Pendant près de deux mois on les vit à l’œuvre. L’usage qu’ils firent du pouvoir est d’une insuffisance navrante. Ils gaspillèrent leur énergie dans des discussions intérieures; ils émiettèrent leur force sur d’innombrables points de détail ; ils ne purent jamais arriver à se mettre d’accord entre eux; manquant de précision dans les pensées, ils manquèrent de décision dans les actes; enfin ils en vinrent à ne pas trouver de meilleur emploi à leur temps que de le consacrer à se faire arrêter les uns les autres. En somme, ce mouvement insurrectionnel fait dans un but d’affranchissement n’aboutit qu’à la dictature des comités. La Commune avait rêvé d’améliorer le sort du peuple, elle ne laissa d’autres traces de son passage que des ruines et que l’aggravation de la misère.
- Jamais événement politique n’a démontré avec une évidence plus éclatante à quel point la force est impuissante par elle-même et à quel point le sens pratique et la mâturité des idées sont indispensables pour obtenir un bon résultat.
- Le Devoir s’est constamment efforcé d’étudier longuement les idées et de ne demander que des réformes praticables. Les idées qu’il a émises, les réformes qu’il a réclamées sont le fruit de longues réflexions; l’expérience les a sanctionnées; leur praticabilité est établie. Dans peu de jours on pourra voir, par la publication de statuts qui s’impriment en ce moment comment elles s’enchaînent, comment elles sont solidaires les unes
- des autres, et à quel degré de réalisation pratique elles ont été conduites.
- Ces idées, nos lecteurs le savent, sont assise^ sur deux bases fondamentales :
- l’or g sinisation au profit de tous d’une mutualité nationale
- et la participation de tous aux bénéfices de la production.
- Nous sommes profondément convaincus que le jour où les ouvriers, au lieu de rêver l’impos. sible, se mettront résolument à l’étude des réformes pratiques que nous proposons et en feront l’objet de programmes précis, nous sommes profondément convaincus, disons-nous, que ce jour-là la cause ouvrière sera gagnée ou bien près de l’être.
- La vérité est irrésistible ; l’histoire tout entière du genre humain est là pour établir d’une manière irréfutable que lorsqu’une idée est juste, lorsqu’elle a été longuement étudiée, lorsqu’elle est réclamée dans une juste mesure la barrière qu’on peut lui opposer, les obstacles que l’on peut entasser sur sa route, sont impuissants à l’arrêter. Ed. Champury.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- resitrée parlementaire. — Au moment où nous écrivons ces lignes, les Chambres se réunissent en session extraordinaire et le cours de la vie parlementaire, si longtemps interrompu, va reprendre sa direction normale. Il ne faut pas se le dissimuler, les représentant du pays se réunissent dans des circonstances graves. Il est hors de contestation qu’un malaise profond règne dans les régions politiques et menace d’envahir le pays II n’y a pas d’union, pas d’entente entre les ministres; l’incident Gent dont nous parlons plus loin le prouve avec éclat. Il n’y a donc pas d’unité dans les vues du gouvernement, pas de plan commun nettement défini et résolument exécuté. Les membres du cabinet administrent leurs départements respectifs au jour le jour et c’est là tout. Encore cette besogne n’est-elle pas toujours accomplie avec la fermeté désirable. Mais tous ces hommes appartenant à des nuances diverses de l’opinion républicaine, ont les vues les plus opposées sur une foule de points essentiels et il ne faut pas s’étonner si cette réunion d’éléments hétérogènes n’a jamais pu s’agglomérer pour former un tout compact. Dans ces conditions, il est bien difficile de ne Pa? prévoir une crise prochaine. Certes nous concevons a merveille que les ministres fassent de leur mieux pour dissimuler les vices de la situation et nous connaissons trop la timidité de la Chambre actuelle pour croire la
- majori té capable de prendreles résolutions susceptibles de
- donner au gouvernement l’homogénéité qui lui fait defaut. Mais souvent la force des choses l’emporte sur ta faiblesse ou le mauvais vouloir des hommes et ces cette force des choses qui amènera certainement dan quelques mois au plus tard, dans quelques semaine
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- „eut être, des modifications ministérielles dont on a narlé prématurément il est vrai, mais qui sont dans la logique de la situation. Il faut donc que la Chambre prendre cette transformation et qu’elle l’amène graduellement à s’opérer, de telle sorte que l'opinion ef les intérêts n’en ressentent ni surprise, ni inquiétude vraie ou qmulée. On est résolu de part et d’autre à faire ce qw’on appelle plaisamment « la trêve des confiseurs ». Soit. Mais qu’on ne s’endorme pas pendant cette trêve; qu on je pénètre bien des nécessités de la politique; qu’on dégage la situation des intrigues qui pouraient tendre à ^obscurcir et. quand le moment sera venu, qu’on prenne résolument les mesures nécessaires pour placer à la tête du pays, un ministère uni, ferme, actif et prudent tout à la fois, ayant un programme gouvernemental clair, précis et tendant vers un but nettement défini.
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- I/aflfaïre Gcnt. —Le ministère a commis, cette semaine. une ce ces fautes, qui, sans avoir une influence directe sur la marche générale des affaires, ne jettent pas moins un irrémédiable discrédit sur ceux qui les ont commis. Il y a un peu plus d’un mois, le ministère de la marine, appuyé par l’unanimité du Conseil, nommait M. Gent, député de Vaucluse, gouverneur de la Martinique. Les cléricaux et les bonapartistes firent rage. Ils exhumèrent dans leurs journaux^ un douloureux drame de îamille auquel M. Gent s’était trouvé mêlé, il y a quarante ans et avec le récit duquel on avait déjà tenté, en 1848, de déshonorer, ce vieil apôtre de la République. Un jury d’honneur composé d’adversaires de M. Gent, avait dès cette époque, déclaré que les faits imputés au député d’Orange étaient faux, ce qui n’empêcha pas, il y a d8ux ans, M. de Cassagnacde venir calomnier à la tribune un collègue qu’il haïssait d’autant plus qu’il avait été une des victimes du 2 décembre. Le cabinet connaissait donc tout le passé de 11. Gent et il savait, à merveille, ce qu’il faisait en l’élevant au poste de gouverneur de la Martinique. On n’a donc pas été peu surpris lorsqu’on a su qu’à la suite des articles odieux publiés par les feuilles cléricales et bonapartistes, le ministre de la marine exigeait le rapport du décret relatif à M. Gent. On espéra d’abord que lecabinet ne céderait pas à ce caprice de M.Jauréguiberry; malheureusement on avait trop compté sur la fermeté du ministère ; il sacrifia M. Gent aux scrupules difficiles à qualifier de M. Jauréguiberry, un de ces protestants fanatiques qui ne sont pas moins cléricaux que les catholiques. Cet acte de faiblesse est d’autant plus coupable que M. Gent a donné sa démisson de député. L’opinion a été vivement émue de cette tergiversation sans exemple qui aurait soulevé des scènes assez vives dans le sein du Conseil et l’on s'accorde à penser que cet incident fera ouvrir les yeux à beaucoup de députés et leur permettra d’apercevoir la nécessité de modifications sérieuses dans le personnel gouvernemental.
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- Los projets do loi. — Le gouvernement doit déposer dès l’ouverture de la session, sur le bureau des Chambres, un assez grand nombre de projets de loi qn’il D’est pas sans intérêt d’énumérer.
- M. Le Royer, ministre de la justice déposera un projet de loi en 136 articles modifiant toute la première partie du code d’instruction criminelle. Ce projet introduit dimporlantes réformes dans la législation, notamment su ce qui concerne la suppression du secret de l'instruction et l’abréviation de là détention préventive.
- . *d. Léon Say, ministre des finances, déposera, conjointement avec sou collègue de l'intérieur, le projet relatif à l’allocation aux départements d’une subvention de 80 millions pour l’achèvement des chemins vicinaux, Léon Say déposera en outre, conjointement avec collègue de ['instruction publique, le projet tenant à allouer une somme de 20 millions pour l’amé-horatiou des lycées de l’Etat.
- M. Goehery, ministre des postes et télégraphes, déposa ; qo uüe Série de projets portant approbation de conventions conclues entre la France et l’Angleterre, la
- Belgique, la Suisse, l’Espagne et l’Italie, pour l’abaisse-sement dqs taxes télégraphiques; 2® Un projet autorisant l’administration des postes à faire effectuer le protêt des effets de commerce dont le recouvrement lui est confié ; 3° Le projet de loi relatif à la reconstruction de rHôlel des Postes de Paris ; 4° Le projet de loi relatif à la création des caisses d’épargne postales.
- M. le général, Gi’esley, ministre de la guerre, déposera un projet de loi réglant les conditions de l’avancement dans l’armée.
- M. Lepère, ministre de l’intérieur, déposera un projet de loi relatif à la création d’hospices cantonaux
- M. Tirard présentera un projet relatif à l’organisation de l’enseignement agricole en Algérie.
- ^ M. Le Royer présentera, conjointement avec son collègue, le ministre des finances, un projet réformant en plusieurs points la loi de 1867 sur les sociétés, pour prévenir le retour ees scandales financiers qui se sont produits dans ces derniers temps.
- Enfin, M. de Freycinet ministre des travaux publics, déposera une série de projets de loi, dépendant de son grand système des travaux et destinés à autoriser la construction des divers ports maritimes, canaux et chemins de fer compris dans les classements généraux votés par les Chambres.
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- L’ex-impératrice en France. — La veuve de Napoléon III a traversé, cette semaine, en simple voyageuse, le pays sur lequel son époux a malheureusement régné pendant vingt ans. Informée par dépêche que l’état de sa mère, Mme la comtesse de Montijo, s’était subitement aggravé en inspirant de sérieuses inquiétudes pour sa vie, l’ex-impératrice a demandé et obtenu l’autorisation de traverser incognito le territoire français pour se rendre à Madrid. Elle a débarqué à Calais, venant directement de Cliislehurst, accompagnée du duc de Bassano, et elle est arrivée par l’express du soir à Paris où elle a passé la nuit, chez le duc de Mouchy. Elle est repartie le lendemain pour Madrid. Ce voyage n’a donné lieu à aucune manifestation. Il nous fournit une preuve de plus de la solidité de nos institutions constitutionnelles. Ce n'est pas l’empire qui eût permis à un prince d’Orléans de traverser la France.
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- La question cléricale en Belgique. —
- La question des rapports de l’Etat avec l'Eglise est revenue à la Chambre des représentants belges, cemmeon l’a vu hier aux dépêches de la dernière heure. Les journaux de Bruxelles nous ppportent le compte- rendu de cette intéressante discussion, provoquée par le comte Goblet d’Alviella. Le député de Bruxelles avait annoncé qu'il p/oposerait une diminution du traitement des évêques et la suppression des subventions accordées pour construire dès églises, et il motivait cette proposition par l’hostilité que manifeste le clergé pour la Constitution belge et par la résistance violente opposée à l’application de la loi sur l’instruction primaire. Il se plaignait aussi de ce qu’on n’appliquât pas les dispositions pénales du code aux excès commis en chaire.
- M. Bara, ministre de la justice, a répondu que le clergé courait après des procès, et que cela suffisait pour qu’on ne dût pas lui eu faire ; que si l'ou supprimait 5,000 francs sur le traitement des évêques, leurs partisans leur en donneraient cent mille ; et, enfin, il a affirmé et réservé le droit de l’Etat à supprimer ultérieurement ou à diminuer le budget des cultes, si le clergé faisait grève, s’il restreignait, par des excommunications, le nombre des fidèles, et s’il prouvait, en employant nombre de ses membres à l’enseignement privé, qu’il est trop nombreux pour le service religieux : seule fonction pour laquelle il ail droit à un traitement.
- I^Vigitation en Trln-ncle. — Les provocations de jour en jour plus violentes adressées par les home r nier s aux fermiers, pour les exciter à refuser le paiement des fer nages, ont amené enfin les autorités an-
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- glaises à. prendre quelques mesures coercitices. Trois agitateurs ont été arrêtés et cooduits à la prison de Siigo. Cette mesure violente qui n’aboutira à rien de sérieux, car les trois agitateurs seront acquittés certainement par les jurés, a achevé de mettre les esprits en efferverscence. Un meeting, où Ton comptait cinq mille personnes, a été tenu à Dublin pour protester contre les arrestations « arbitraires, inconstitutionnelles et attentatoires au libre droit de la parole, » qui viennent d'être opérées par ordre du gouvernement britannique ; M. Parnell y a été désigné comme chef du parti irlandais à la Chambre des Communes, et décision a été prise de constituer un fonds de défense nationale.
- Si montés que soient les esprits, il ne nous semble pas que les orateurs aient fait cette fois, appel à la sédition, comme ils l’avaient fait dans d’autres circonstances. Quoi qu’il en soit, la situation est très grave et il semble difficile qu’elle ait une issue pacifique Le gouvernement ne pense qu’à la résistance et ne parait nullement se préoccuper de ce qu’il peut y avoir de légitime dans les revendications des malheureux Irlandais, qui risquent fort de voir une fois de plus, la force les réduire au silence et à la misère.
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- La convention, aastro-alïeraaade. On
- commence à être fixé assez exactement sur l'existence et même sur la nature du traité signé entre l'Allemagne et l’Autriche. Le Journal de Bruxelles et le Journal des débats ont reçu, touchant cet instrument diplomatique, des informations qui paraissent dignes de foi. La convention qui a été revêtue de la signature des deux empereurs pprès le retour du prince de Bismarck, à Berlin, stipule que, dans le cas où Tune des parties contractantes aurait une guerre à soutenir, l’obligation pour l’autre de lui prêter assistance n’existerait qu’au-tanl que son alliée cesserait d’avoir devant elle un adversaire isolé. Ce traité, d’un caractère purement défensif et d’une portée restreinte, ne vise donc aucune puissance prise en particulier. Il est dirigé préventivement contre toutes les alliances hostiles à l’Allemagne ou à TAutriche-Hongrie qui pourraient se former en Europe.
- Les deux puissances signataires sont convenues en outre de conclure un arrangement commercial, sinon précisément une union douanière, pour faciliter autant que possible le trafic entre les deux pays.
- Les feuilles réactionnaires persistent à considérer l’acte austro-allemand comme dirigé exclusivement contre notre pays. On jugera de la bonne foi et du patriotisme de ces tristes adversaires de la République par ce seul fait que les stipulations dont il s’agit n’ont qu’un caractère purement défensif, c’est-à-dire éventuel, et que rien ne les autorise à accuser le gouvernement républicain d’entreprendre une agression coutre l’un ou l’autre des deux grands Etats contractant?. Notre attitude pacifique et désintéressée est la meilleure réponse à de telles insinuations.
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- Le Czarcwitcîi d Berlin. — Dans le courant de ce mois, le czarewitz a fait à Vienne et à Berlin un court séjour auquel les nouvelles se sont attachées à donner une grande importance. Le prince de Bismarck, cependant, n'a point quitté Varzin et s’est abstenu de voir le fils de l’empereur de Russie. La presse russe s’est plainte avec une certaine acrimonie de cette réserve du chancelier allemand et, à ce propos, l’organe officiel du gouvernement autrichien a publié une lettre venant de Berlin, lettre dont la source officieuse est évidente et qui contient des réflexions assez curieuses. « Personne, est-il dit dans ce document, ne pouvait sérieusement espérer que le prince de Bismarck vint à Berlin pendant le séjour du czarewitch dans cette ville. Il n’y avait aucune raison qui permît d’attacher une grande importance à une visite qu’on disait n’avoir qu'un caractère privé. Même si le czar était venu à Berlin, il n’y aurait pas eu plus de raison pour que le prince de Bismarck y fût présent. L’Allemagne estime la santé et les forces du
- prince à un prix trop élevé pour qu’elle exige qu’il serve d’ornement aux visites princières. » Une lettre pareil^ prouve surabondamment que, quelle qu’ait été la mis, sion du grand-duc Alexandre à Vienne et à Berli^ visite n’a changé en rien la situation politique, qjjj demeure toujours as^ez tendue.
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- Le petit <ôt«it <le ssièg-e. — Les journaux offi. cieux de Beriin annoncent que le gouvernement prussien va proposer au conseil fédérai la prorogation, pour un an, à Berlin, « du petit état de siège », lequel a été pr0. clamé, il y a bientôt un an, à l'occasion des socialistes et de leurs actes. On ne paraît pas douter de l'assentiment du conseil fédéral.
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- Le roi de Danemnrr k à Berlin. — L’arrivés du roi et de la reine de Danemarck dans la capitale de l’Allemagne excite une vt,ritabie émotion chez nos voisins, qui constatent l’impor!ance de cet événement au point de vue de la consécration solennelle qu’il apporte au fait accompli. Ce n’est pas, en effet, sans une certaine hésitation que le roi Christian a dû se rendre aux sollicitations de son gendre, le duc de Cumberland, pour saluer le souverain et le ministre qui ont, à la suite d'uoe des guerres les plus odieuses de ce temps, fécond pourtant en guerres inhumaines et iniques, annexé à l’Allemagne les populations danoises du Sleswig. Cependant le roi de Danemarck a cédé et sa visite peut être regardée comme une adhésion définitive à un état de choses qu’il se sent désormais impuissant à modifier. C’est là un triste spectacle que celui de cet effacement volontaire du droit devant la force brutale et il nous semble qu’un souverain soucieux de la dignité de son peuple aurait dû résister aux sollicitations qui ont fini par déterminer le roi Christian à accomplir un acte qu’on ne peut considérer sans douleur.
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- La situation en Espagne. — Bien que las nouvelles de Madrid offrent encore quelques contradictions, nous sommes portés à penser que toute crise ministérielle au sujet de la question de Cuba est momentanément conjurée. D’après une dépêche particulière adressée au Temps, l’énergie déployée par le maréchal Martinez Campos serait parvenue à avoir raison de la résistance de M. Canovas et des principaux chefs de la majorité, que la perspective d’une dissolution et de l’arrivée au pouvoir des constitutionnels effrayait fort. D’autre part, la Correspondencia de Espana annouce que l’entente entre la majorité et le gouvernement est assurée au sujet des réformes de Cuba, le gouvernement acceptant les conclusions du rapport de la commission du Sénat au sujet de l’esclavage.
- Nous ne savons pas encore exactement quelles sont ces conclusions, mais, pour servir de bases à un arrangement, elles ne doivent pas sensiblement s’écarter du projet primitif du gouvernement, car le maréchal, con-vaincu'que la solution proposée par lui est le minimum des solutions capables d’enrayer les progrès du mal dans la colonie de Cuba, exprimait hautement cette opinion • en cas de rejet du projet du gouvernement, dissolution des Cortès et publication d un décret qui édictera le-réformes cubaines, sous la res onsabilité soit d’un cabinet Sagasta, soit d’un cabinet Martinez Campos. .
- Voilà des éventualités dont la perspective doit jete quelques nuages sur la lune de miel du jeune r. Alphonse, qui épouse l’archiduchesse Charlotte d’Autr che, à l’heure même où parait le journal.
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- Le ministère Oairoli-üepiretis. —; Ba cr1-^ gouvernementale provoquée en Italie par les ^in1^ j financières^ été heureusement résolue, conforment ^ à nos prévisious, par l’entrée de M. Depretis ministère Cairoli. Il est donc permis d’espérer qu ^ de s’occuper de la réforme électorale la Chambre en a ‘ fini avec la question de l’abolition du droit de m°ul
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- qui a eausé tant de crises parlementaires et que la gauche s’est engagée d’honneur à résoudre avant les élections générales.
- Le cabinet se trouve aujourd’hui plus fort et plus homogène, et la majorité le suivra, dût-il, comme il y a quelques mois, engager la lutte contre le Sénat sur le terrain constitutionnel, où la Chambre a déjà eu l’occasion de revendiquer ses prérogatives, non sans effort ni sans péril.
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- L*A»erleteri*e et la, Porte. — Les dépêches de Londres et de Constantinople s’accordent à confirmer la nouvelle que le sultan a accédé aux demandes de réformes faites par la Grande Bretagne. Ainsi, le différend anglo-turc est apaisé. Reste l’exécution des promesses de la Porte ottomane, et l’application dans les provinces des réformes mises sur le papier. Et c’est là toujours le point délicat et la question douteuse.
- NOTES D’UN LISEUR.
- Vil
- On doit toujours et partout commencer parle commencement, tandis qu’on ne cherche toujours et partout que la fin.
- Gcethe,
- Affinités électives.
- VIII
- Les hommes croient facilement à la fatalité et aux prophéties, dans les temps malheureux.
- Cette croyance leur fait oublier qu’ils ont eux-mêmes fait leur passé, et qu’ils doivent eux-mêmes faire leur avenir.
- Ainsi leur amour propre se console d’avoir gâté l’un et leur paresse s’accomode beaucoup de ne pas préparer l’autre.
- Ancillon.
- LA QUESTION AGRAIRE EN RUSSIE
- On ne peut qu’applaudir sans réserve aux deux plus grands événements sociaux qui ont signalé la dernière moitié de ce siècle, l’émancipation des nègres aux Etats-Unis et celle des serfs dans l’empire des Czars. Malheureusement il est douloureux d’avoir à constater que, dans une démocratie et une monarchie également absolues, l’émancipation, sans mesures complémentaires suffisantes, n’a fait qu’empirer la situation économique du serf, aussi bien que celle de l’esclave.
- La démocratie américaine n’avait pris aucune précaution sérieuse pour prévenir ce déplorable résultat. Mais il n’en est pas de même en Russie, où l’on avait prévu que la substitution du prolétariat au servage devait être la source des plus graves dangers pour l’autocratie impériale. Aussi avait-on eu soin d’assigner aux serfs affranchis des parcelles
- de terrain dont la propriété pleine et entière devait les transformer en une classe de petits propriétaires fonciers, c'est-à-dire celle de toutes les classes sociales modernes qui s’est toujours montrée la plus conservatrice et la plus docile.
- Malheureusement l’improbité administrative est pour la Russie une plaie invétérée qui, tant qu’elle n’aura pas été radicalement extirpée, n’en fera qu’un enfer pavé de bonnes intentions.
- L’expérience a démontré que les pays les plus prospères ne sont pas ceux qui ont été les plus favorisés de la nature, sans quoi le fellah égyptien ne serait pas le plus misérable de tous les cultivateurs connus. La première base de la prospérité publique est la juste répartition des charges et des impôts-
- Il résulte au contraire de tous les renseignements qui se recueillent en Russie par les chambres provinciales que les parcelles de terrains concédées aux serfs affranchis ont été estimées trop cher, que la plupart sont incultivables et que la redevance qu’ils doivent payer aux anciens propriétaires à titre d’indemnité est trop élevée. Les pauvres hères s’en étaient bien aperçus, mais que pouvaient-ils contre des comités composés exclusivement de représentants de la noblesse locale et de fonctionnaires ?
- Encore s’ils n’avaient eu à payer qu’une redevance trop forte ? Mais ils sont, en outre, grevés d’une lourde taxe de capitation et, dans beaucoup d’endroits, le chiffre des impôts dépasse celui du produit net. Pour lutter avec avantage contre la misère dans d’aussi déplorables conditions, il faudrait être intellectuellement et matériellement mieux outillé que ne l’est le paysan russe. La plupart du temps il ne possède pas même une charrue, et il n’a à sa disposition que l’unique instrument agricole de ses ancêtres d’il y a mille ans, la bêche. Il en résulte qu’au dire de la commission impériale d’enquête sur la répartition des impôts, les gouvernements de Koursk, de Kos-trow, de Tambo w et de Kasan, qui ne comptaient pas un seul prolétaire rural il y a dix ans, en possèdent aujourd’hui plus de 300,000.
- Il existe des pays dans lesquels le paysan manque de terrain et l’afferme moyennant le quart ou le tiers du produit, tandis que des millions d’hectares de terre cultivable restent en friche.' En 1873 et 74 la famine a cruellement sévi dans la province de Sa-mara, parce que la moitié des terres seulement se trouve en culture et que l’autre moitié, qui appartient à l’Etat n’est pas cultivée.
- En Russie la petite propriété ne représente au plus que le quinzième de la propriété générale, mais au lieu d’augmenter elle diminue, la terre se concerR de plus en plus dans un petit nombre de maine
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- prolétariat rural va toujours en augmentant.
- C’est ici que se montrent sous leur plus mauvais jour les vices de l’administration russe. La Couronne possède d’immenses domaines dont elle eût pu tirer le plus heureux parti pour constituer une classe agricole nombreuse et aisée en les lui détaillant à terme ou en toute propriété à des conditions équitables. C’est ce que vient de faire tout récemment le gouvernement britannique lorsqu’il a supprimé l’Eglise établie d’Irlande et morcelé ses immenses propriétés. Le gouvernement russe afferme au contraire en bloc ses terres domaniales à une classe dangereuse de spéculateurs en gros qui en font une affaire d’agiotage de bourse et ruinent la Russie. Ces inutiles parasites sous-afferment en détail ce qu’ils ont pris en bloc, avec un bénéfice qui dépasse souvent 100 0/0 et serait entré dans les caisses de l’Etat s’il avait traité directement avec le cultivateur. Les sous-fermiers ne recherchent pas le profit immédiat et ne s’inquiètent nullement d’épuiser le terrain qu’ils laissent à l’état de désert stérile à-la fin de leur bail. Peu leur importe, puisqu’ils n’en sont pas propriétaires.
- A cette plaie qui s’étend de plus en plus, il faut joindre celle du déboisement inconsidéré de la plupart des forêts de l’Etat, opéré par les administrateurs cupides et prévaricateurs, de sorte que le sol s’appauvrit de toutes les façons, et que dans l’espace de 20 ans, sa productivité a diminué de 50 0/0, tandis que la population s’est accrue de plus du sixième. De 1855 à 1871, dans treize gouvernements, les semailles ont diminué de 14 0/0, les animaux de labour de 17 0/0 et la récolte de 27 0/0.
- Cette diminution des animaux de labour est surtout effrayante, car elle démontre que la location en bloc des terres domaniales, loin de perfectionner l’agri- J culture russe par l’introduction de l’outillage moderne, ne fait que la ramener à la bêche grossière des anciens Russes, et autant de bêches, autant de prolétaires. Quant à ceux-ci, les fermiers du gouvernement ne leur laissent que la famine, car ils abandonnent les terres qu’ils ont épuisées et vont exercer leur déplorable industrie dans les districts plus fertiles.
- Pour comble de misère, les impôts marchent en raison inverse de la prospérité publique et en raison directe de l’appauvrissemeut des classes inférieures, qui en supportent tout le poids. En 1845, le budget russe s’élevait à 264 millions de roubles; en 1878, il dépassait 600 millions.
- Mais ce qui donne encore une mesure plus exacte de la misère publique, c’est l’arriéré des taxes, qui
- atteint des proportions incroyables, bien qu’en Russie I ôl
- les recouvrements s’en opèrent avec une rigueur impitoyable qui va jusqu’à arracher au paysan la dernière tête de bétail qui le nourrit Tels sont les renseignements que donnent les enquêtes les plus officielles.
- (Moniteur universel.)
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- PETITES NOUVELLES.
- Un tiers environ de la population ouvrière d’Alcoï (Espagne) est privé de travail depuis de longs mois. La misère y est épouvantable et le gouvernement ne fait rien pour la soulager.
- Le même gouvernement s’occupe de donner des fêtes éblouissantes à l’occasion du second mariage du roi.
- Le Daily-News dit qu’il y a encore dans les Iles Britanniques plus de 5000 femmes travaillant dans les houillères. Un grand nombre de ces malheureuses n'a pas atteint l’âge de 13 ans.
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- La crémation fait des progrès à Milan. Le 15 novembre Madame Amélia Triulzi, âgée de 67 ans, a été incinérée conformément au désir qu’elle avait témoigné. Madame Triulzi était une fervente catholique.
- Le surlendemain, 17 novembre, a eu lieu dans le même cimetière l’incinération du corps de M, Volonteri, géomètre, mort à l’âge de 30 ans.
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- La misère est telle dans les contrées de la Haute-Silésie, surtout à Oppeln, que de grandes acquisitions de céréales ont dû être faites sur l’ordre de M. de Bismarck, en Russie.
- Tous les entrepôts de la frontière russe ont été immédiatement dirigés par chemin de fer sur Kœnisberg. Les banques de Moscou achètent pour le compte de l’Allemagne tout ce qui est disponible à proximité de la frontière.
- Dans les contrées où règne la famine, la situation de la population ouvrière est des plus tristes ; les familles vivent au jour le jour; plus d’ouvrage, les salaires sont réduits à la plus simple expression Les gens du pays vivent de pommes de terre et de pâte échauffée, appelée Zur (le pays est à moitié polonais) ; aujourd’hui, ces aliments manquent.
- Le terrible typhus de la faim ravage Latscha et ses environs.
- On signale la même misère dans certaines parties de la Thuringe. Les cris de famine vont bientôt retentir d’un bout à l’autre du royaume, et peut être de l’empire.
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- Le peuple du canton suisse de Bâle-Campagne consulté en plébiciste (referendum) sur une loi qui abolit la tutelle légale des femmes, a donné son approbation à cette loi,
- * *
- Le temple protestant de Versailles est l’objet de transformations qui rendent impossible la célébration du culte. Une des salles du Palais national de Versailles, celle dite a Salle des Résidences Royales » a été mise, depuis le 2 novembre, à la disposition du pasteur de Versailles.
- N’est-ce pas un signe des temps que ce Choral de Luther chanté par un nombreux auditoire dans le palais même où Madame de Maintenon fît signer au roi la Révocation de l’Edit de Nantes ?
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- Les boulangers de Paris viennent d’augmenter le prix
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- le devoir
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- du pain dans des proportions absurdes. Les uns demandent 5 centimes, les autres 10 centimes de plus par 2 kilos. Les patrons boulangers prétendent que ceLe mesure est la conséquence de leur adhésion au nouveau tarif de leurs ouvriers.
- La prétention est plus qu’étrange. En effet, la paie nouvelle des ouvriers boulangers ne dépasse l’ancienne que de 1 fr. par jour. Or comme chaque ouvrier cuit par jour 4 fournées de 100 kilos chacune, soit 400 kilos l’augmentation du prix de revient du pain n'est que de un centime par quatre kilos,
- Les patrons boulangers demandent donc de 10 à 20 fois plus qu’ils n’ont raison de demander. Est-ce loyal ?
- ÉCOLES DE RÉFORME
- Le projet de loi concernant l’instruction obligatoire nous amène à parler d’une remarquable institution qui, selon le vœu de quelques-uns, viendrait compléter notre système scolaire. Il s’agit des écoles primaires industrielles ou écoles de réforme destinées à recevoir les enfants insoumis, abandonnés, vagabonds, vicieux. Ces enfants, ainsi que s’exprimait déjà en 1872 la délégation cantonale du 20® arrondissement,
- « sont évidemment ceux qui auraient le plus besoin de l’instruction élémentaire et professionnelle, et qui n’y ont aucune part. » En vain nous perfectionnons notre mécanisme scolaire pour atteindre jusqu’aux couches les plus profondes de la population : ils s’y dérobent, soit par leur volonté, soit par la négligence des parents. Plus tard ils se font arrêter pour délits de mendicité, de vagabondage ou de vol; et de chute en chute ils finissent par devenir les pensionnaires d’une maison d’éducation correctionnelle, c’est-à-dire d’une prison, où des camarades, plus mûrs et plus corrompus qu’eux, se chargent de les initier à tous les mystères du mal. En sortant de là, quelles chances de relèvement, quelles facultés pour le bien leur reste-t-il; et que peut attendre la société, dans l’avenir, de jeunes gens si prématurément pervertis ?
- Les enfants de cette catégorie sont rares dans les petites villes et dans les campagnes; mais ils ne sont que trop nombreux dans les grandes villes. A Paris, par exemple, on estime qu’il y a environ 10,000 vagabonds de 10 à 16 ans. En 1870, il n’a pas été arrêté moins de 1,754 garçons et filles, outre 500 autres remis immédiatement en liberté. Sur les 1,754 conduits à la préfecture de police, plus de 680 y venaient pour la deuxième, troisième, quatrième, cinquième fois. Dans ce nombre, 1,300 ont été rendus â leurs familles, c’est-à-dire replongés dans le milieu malsain où ils ne pouvaient que se corrompre davantage. Parmi les 8,000 garçons ou filles qui peuplaient, en 1868, nos 55 établissements de correction, plus de la moitié n’étaient que des vagabonds et des mendiants
- qui auraient dù en bonne règle, être envoyés à des écoles préventives de réforme et non à des prisons.
- De telles écoles, inconnues chez nous, existent en Angleterre et en Amérique, et l’expérience déjà longue de ces pays nous permettrait de marcher en pleine lumière. A la faveur du bill de 1867, l’Angleterre a créé en 15 ans 110 écoles industrielles, c’est-à-dire de réforme pour les enfants : presque aussitôt ou a vu décroître le nombre des détenus des maisons correctionnelles. Aux Etats-Unis, où le flot toujours renouvelé de l’émigration rendait inutiles les lois, ainsi que les vœux pressants de l’opinion publique concernant l’obligation scolaire, le mal a été conjuré ou singulièrement atténué par une disposition législative qui autorise le magistrat à envoyer tout enfant vagabond dans les écoles industrielles. Aussi la population de ces établissements s'élève t elle aujourd’hui, pour tous les Etats de l’Union, à plus de 100,000.
- Personne ne contestera sans doute qu’il n’y ait ici un grand intérêt social engagé et un grand devoir à remplir. Les philanthropes anglais, toujours positifs et pratiques dans leurs meilleures conceptions, ajouteraient qu’il y a économie pour les particuliers et pour le public à prendre de rigoureuses mesures préventives d’éducation pour détourner ces malheureux enfants d’une carrière de crime presque inévitable. Mais utilité ou charité, il n’importe; et le gouvernement de la République se ferait infiniment d’honneur en prenant l’initiative d’une institution si salutaire.
- Que demandent les promoteurs des écoles industrielles de réforme en France ? L’un d’entre eux, M. Robin, nous l’apprend dans son livre sur la Question 'pénitentiaire. Ils voudraient que l’application de la loi sur l’instruction obligatoire atteignit les enfants les plus « déshérités » par l’établissement d’écoles internats ou externats, selon les besoins) où l’autorité compétente pourrait, en des cas déterminés de vagabondage ou de petits délits, les envoyer d’ofBce.
- A l’enseignement élémentaire s’ajouterait l’apprentissage d’un métier. On p’v serait pas admis avant l’âge de 11 ans environ, ni après l’âge de 16 ans.
- Il va sans dire, qu’il faudrait provoquer le concours des sociétés de patronage pour compléter le traitement moral et le rendre définitif.
- L’internat serait, à n’en pas douter, le système préférable pour isoler l’enfant de la corruption ambiante, encore plus pernicieuse la nuit que le jour. Dans ce cas, M. Robin recommande l’adoption de la loi suédoise qui met à la charge des parents obstinés toutou partie des frais de pension, exigibles en argent ou en prestation manuelles. iMais, à dé-
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- faut des internats qui coûtent cher à fonder et à entretenir, qu’on ait au moins des externats où les élèves soient tenus de passer la journée entière et d’apprendre un métier. Ce serait un commencement, un gage de bon vouloir pour une classe d’autant plus à plaindre qu’elle est plus commune et plus dangereuse. L’expérience dicterait ensuite ce qu’il y aurait à faire.
- Il n’y a rien de tout cela qui ne réponde a des besoins malheureusement trop réels ; rien non plus de chimérique, puisqu’une telle réforme est établie depuis vingt ans chez les nations les plus civilisées, et que l’expérience a prononcé en sa faveur; et quant aux abus possibles, par exemple aux excès d’autorité, il est facile de les conjurer. Aussi n’hésitons-nous pas à dire que le gouvernement et les Chambres ne feraient que remplir un devoir strict de tutelle et de préservation sociales en créant dans les grandes villes, surtout à Paris, avec l’aide des municipalités, des écoles de ce genre, bien organisées et bien dirigées, et en instituant, par une disposition législative particulière, les moyens d’y faire entrer d’office les enfants abandonnés ou récalcitrants.
- [Le Temps).
- COOPÉRATION EN ALLEMAGNE
- En Allemagne, on vient de publier le rapport annuel sur le mouvement coopératif en ce pays pendant l’exercice 1878.
- Nous en empruntons le résumé à la Gazette d'Augsbourg.
- Le nombre des associations de crédit ou banques d’avances est actuellement de 1,841, dont les deux tiers ont publié leurs rapports. Le crédit qu’elles ont accordé aux sociétaires (qui sont au nombre d’un demi-million) a été de 1,456 millions de marks (le mark vaut 1 fr. 25) C’est 94 millions de moins que pendant l’exercice précédent. On avait jugé utile de restreindre les prêts, en raison de la situation économique : les sociétaires étaient contraints de cette façon de se restreindre eux-mêmes dans leurs opérations industrielles. Mais, nonobstant, ces sociétés sont, dit le rapport, restées fidèles à leur mission sociale qui consiste à venir, en première ligne, au secours du petit artisan; aussi la restriction du crédit a-t-elle d’abord été appliquée aux sociétaires les plus à leur aise.
- Les sociétés de consommation, qui ont moins d’extension, mais qui rendent aussi leurs services, quoique soumises à de rudes attaques, ces sociétés, disons-nous, sont au nombre de 621, dont un tiers en-
- viron ont publié le résultat de leurs opérations de l’année. On y compte 100,000 affiliés appartenant pour moitié à la classe des salariés. Le capital commun est de 3 millions de marks, soit une diminution de 300,000 marks sur l’exercice précédent : encore une conséquence de la situation économique défavorable de l'année. Cependant, le fonds de réserve a pu être augmenté.
- Enfin, une autre preuve de cet état économique peu favorable, c’est la vente à crédit des denrées usuelles aux membres de l’association, vente qui a pris une assez grande extension ; or, si nous ne nous trompons, la vente à crédit est contraire aux statuts de ces sociétés et il faut y voir une concession temporaire qu’on n’a pu refuser dans les circonstances économiques actuelles.
- Quant aux associations pour des branches d’industrie isolées et aux associations pour le bâtiment, elles sont au nombre d’à peu près 700. Mais la statistique relative à ces dernières sociétés est encore dans son enfance.
- QUELQUES ERREURS JUDICIAIRES
- A l’occasion de l’affaire Baussière dont nous avons entretenu nos lecteurs le défensenr de l’assassin G-i-bory, Me Baudry a rappelé éloquemment combien il est facile à la justice de se tromper.
- Voici quelques passages du discours de M* Baudry :
- « Notre justice française, a-t-il dit, si éclairée « pourtant, si vigilante, si désireuse de la vérité, est « depuis quelques années affligée d’erreurs que tous « ses soins n’ont pu conjurer.
- « Le 30 juin 1848, un institueur, Lasnier, fut con-« damné par une Cour d’assises du midi, au travaux « forcés perpétuels, pour crime d’incendie et d’as* « sassinat ; il passa 7 ans au bagne. Plus tard son « innocence a été pleinement reconnue par arrêt « d’une nouvelle cour. L’empereur l’a nommé com-« missaire de surveillance au chemin du fer du midi, « mais, usé par toutes ses souffrances physiques et « morales, le malheureux est mort le 22 décembre « 1858 à l’âge de 36 ans.
- « Les 18 janvier 1851, la Cour d’assises du Finis-« tère condamna pour vol à 20 ans de travaux forcés « Jean-Marie Lescours ; les 11 juillet 1861, la Cour « d’assises du même département condamna, pour « le même fait, commis par un auteur unique, Marie « Legris. Il y eut renvoi par la Cour de cassation « pour cause d’arrêt contradictoire devant lâ « Cour d’assises des Côtes *du-Nord et Lescours fut
- « déclaré innocent.
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- « Le 23 décembre 1853, la Cour d’assises du Tarn « condamna Jean Pagès à un an de prison pour coups
- * et blessures; il subit sa peine. Le 9 septembre
- * 1855 un nommé Aussal fut condamné à 7 ans de « travaux forcés pour ces mêmes coups et blessures « portés par un auteur unique. La Cour de cassation « renvoya les deux condamnés devant la Cour d’as-« sises de Tarn et-Garonne ; Pagès fut innocenté.
- « Le l,r avril 1854, Raffet et Louarn furent a condamnés pour assassinat et vol; le premier aux « travaux forcés à perpétuité, le deuxième à 20 ans « de la même peine. Raffet, envoyé à Cayenne, a été « dévoré par le climat; heureusement Louarn est « resté quelque temps à Rochefort attendant le dé « part du convoi qui devait l’emporter vers le sol « meurtrier : en 1860, quatre autres accusés, Mil-« lour, une veuve Sinquin, Jambon, Olivier, furent « condamnés, pour le même fait, les deux premiers, « aux travaux forcés perpétuels ; Jambon à vingt « ans, Olivier à 15 ans de la même peine. Raffet et « Louarn étaient innocents !
- * Ces jours derniers les journaux contenaient la « liquidation de l’indemnité donnée par la pitié pu-« blique à cette veuve Douaize, condamnée pour par-« ricide aux travaux forcés perpétuels, seulement et « Dieu merci. Elle avait avoué sous l’influence de la « terreur un crime dont elle était innocente, et après « la condamnation du vrai coupable, son innocence « a été proclamée.
- « Aujourd’hui même les journaux judiciaires nous « disent que, le 18 novembre 1861, la Cour d’assises « de Bastia condamna Renaudi pour meurtre à 20 « ans de travaux forcés ; que le 25 novembre 1862,
- « la même Cour condamna un nommé Simoni, pour « le même meurtre, nécessairement commis par un « auteur unique, et que, sur renvoi par la Cour de « cassation, Renaudi vient d’être reconnu innocent. »
- Ceci était dit en mars 1863. Depuis lors de nombreuses erreurs judiciaires se sont produites et le Devoù en a rappelé quelques-unes.
- La fréquence de ces erreurs ne plaide t-elle pas éloquemment en faveur de la suppression de la peine de mort. Pour que des châtiments irrémédiables fussent sans trop de danger inscrits dans les codes, il faudrait que les juges et les jurés fussent infaillibles. La plus récente des exécutions, celle de Prunier, dont le recours en grâce avait été rejeté par M. le Président de la République, qui est cependant large dans les commutations de peine, a donné une preuve de plus du danger de cette peine. Les docteurs qui ont examiné après l’exécution la tête de Prunier ont reconnu que ce malheureux ne jouissait pas de la plénitude de ses facultés, On l’a donc
- guillotiné parce qu’il était malade. Il fallait le mettre dans un asile et tâcher de le guérir.
- E. C.
- A PROPOS D’ALCOOLISME.
- Nous extrayons les lignes suivantes d’un très remarquable discours prononcé par le docteur Ba-relia — une autorité en semblable matière — à l’assemblée générale de l’Association belge contre l’abus des boissons alcooliques.
- Dans un mémoire publié en 1828 par l’Académie de médecine de France, dit M. Barella, M le docteur Mélier a mis cette vérité en lumière que la mortalité est d’autant moindre que l’instruction populaire est plus répandue. En d’autres termes : « l'instruction populaire n’influe pas moins sur la santé publique que sur l’industrie et la richesse des nations »
- Examinant la carte de l’ignorance en France dressée par M. Charles Dupin, le docteur Mélier a remarqué que les départements où l’intruction est le plus répandue, sont en même temps ceux où la mo-talité est moindre que la moyenne proportionnelle de la France, et qu’au contraire, ceux qui sont le moins éclairés, présentent une mortalité plus grande que la moyenne. Ce savant a dressé la carte de la moralité à côté de la carte de l’ignorance. Les deux cartes se ressemblent au point qu’on les prendrait aisément l’une pour l’autre.
- Ce n’est pas tout. Longtemps après, M. Lunier a dressé à son tour la carte de la consommation de l’alcool en France, et, en comparant les données qui découlent des travaux de ce savant aliéniste, avec les recherches de M. Charles Robert, ancien secrétaire-général du ministère de l’Instruction publique en France, je suis arrivé à cette conclusion que la carte de l’ignorance qui ressemble à s’y méprendre à la carte de la mortalité, peut également être confondue avec la carte de la consommation de l’alcool. Ainsi les parties de la France qui consomment le plus d’alcool d’industrie, la Normandie, la Bretagne, ont le triste honneur, avec la Vendée, qui boit surtout des vins blancs très alcoolisés, de marcher à la tête de l’ignorance en France. Il ne pouvait en être autrement : ignorance, ivrognerie mortalité, folie, criminalité, autant de formes de la dégradation chronique.
- Nous ne voulons pas dire que l’ivrognerie ne se rencontre pas dans les classes lettrées, mais il n’en est pas moins vrai qu’elle est beaucoup plus commune chez les natures inférieures, sevrées de délassements intellectuels.
- Les travaux statistiques de M. Lunier prouvent encore qu’il existe une espèce d’antagonisme entre la consommation d s vins et de la bière et celle des alcools d'industrie, d’où il faut tirer pour notre pays cette conclusion qu’il importe d’honorer et d’encourager par tous les moyens la fabrication de la bonne bière, afin de détourner le peuple de la consommation de spiritueux, qui deviendront de plus en plus mauvais à mesure que le fisc en retirera davantage.
- Donc, combattre l’ignorance, améliorer la fabrication de la bière, voilà déjà deux armes pour combattre l’abus de l’alcool.
- Et l’Etat, en dehors de sa mission d’éducateur, de maître d’école, n’a-t-il aucun rôle à remplir dans
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- cette grande lutte contre l’alcoolisme? Etant donné, comme la science l’a établi, que l’alcool varie d’après sa provenance et sa composition (car ii n’est pas un bain d’alcool éthylique pur et d’eau, l’alcool du com-mer ce il contient encore d’autres produits qui passent avec l*i à la distillation), il y a lieu, me semble-t-il, pour l’Etat, d’instituer un prix d’une valeur considérable pour la découverte d’un alcool, d’où seraient éliminés l’alcool amylique, le propylique, le butylique, l’aldéhyde, etc Cette découverte serait le progrès le plus considérable de l’hygiène publique moderne.
- Il faut donc parvenir à trouver un procédé, et ceci est un appel que nous faisons à la chimie industrielle qui ne laissât plus passer à la distillation que l’alcool éthylique dépouillé de tous les malfaiteurs qui se collent à lui. Cet alcool vaudrait mieux, pour être livré à la consommation, sous la forme ^'eau-de-vie, puisque eau-de-vie est le nom, que ce que nous avons aujourd’hui ; il contiendrait des éléments mauvais en moins ; toutefois, l’abus de l’alcool éthy lique pur, même dilué, ne serait pas encore la recette pour devenir aussi vieux que Mathusalem.
- Et quand on possédera cet alcool relativement assaini, il faudra s’ingénier à découvrir des réactifs chimiques, à la portée de tout le monde, capables de déceler la présence des impuretés dans une liqueur quelconque. On a déjà quelque chose de ce genre pour l’alcool amylique dans le procédé calorimétrique suédois : c’est un premier jalon posé dans une voie qui deviendra féconde, il faut l’espérer, pour le bonheur de l’humanité. Quand on possédera ces réactifs, ne s empoisonnera plus que qui voudra.
- Ce n’est pas tout. Ce n’est pas assez que des rectifications successives ne parviennent pas à fournir au public des alcools débarrassés des produits toxiques qui passent avec lui à la distillation ; à partir du moment où la distillerie livre les spiritueux au coin merce, que de sophistications, que de fraudes coupables ! Le commerçant, puis le cabaretier, s’étudient à adultérer les liqueurs de toutes façons : on y introduit poivre, pyrètre, savon, ammoniaque, térébenthine, etc , tout ce qui peut donner du piquant et du mordant.
- Ici naît la question si importante de la falsification des boissons et des denrées alimentaires, de la répression de ces falsifications, de la création de 'bureaux d'analyse des substances, solides ou liquides, destinées à être consommées.
- Il s’agira donc d’organiser, ce qui n’existe pas encore chez nous, la police sanitaire des boissons domestiques, ou plus généralement des denrées alimentaires Il ne faut pas seulement qu’il y ait dans les grandes villes des vétérinaires chargés de la surveillance des abattoirs : c’est déjà beaucoup que de ne pas permettre le débit de viandes de mauvaise qualité, mais cela ne sutfit pas; les boissons malsaines doivent être interdites au même titre.
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- Les Dessin» du Va.1 d’Enfer,
- Au nord-est du col de Tende, dit M. Georges Pouchet, au fond d’un vallon sauvage et presque inaccessible, appelé le Yal-d’Enfer, on remarque sur la roche des dessins qui ont depuis longtemps appelé l’attention des ethnographes.
- En 1877, une reproduction de ces entailles, donnée par M. Cluguet les fit mieux connaître, et le ministre de l'instruction publique donna à MM. Rivière et de Yesly
- la mission de les aller étudier. On compte environ une quarantaine de roches gravées ; elles sont formées d’une ardoise grisâtre, qui est devenue jaune dans les parties exposées depuis longtemps à l’air. Cette couche a disparu au niveau des entailles qui se détachent par conséquent en gris sur le fond jaune de la pierre. Toutes sont formées par des séries de points en creux Les unes représentent des têtes de bêtes et spécialement d’animaux à cornes, teis que des bœufs et des cerfs ; les autres, des armes, des instruments et un certain nombre d objets que nous ne savons plus reconnaître; il est possible que ce soient des paniers, des filets ; enfin, certaines formes peuvent être interprétées comme des représentations humaines, mais sur ce dernier point il y a doute.
- Une légende du pays attribue ces dessins aux soldats d’Annibal. Cette opinion ne résiste pas à l’examen le plus superficiel ; cependant il a fallu reconnaître que ces figures étaient identiques à d’autres découvertes en 1875 dans la province de Sous, au Maroc, et peut-être à d’autres encore que l’on a retrouvées aux Canaries. Sont-elles l’œuvre d’une même race? On ne saurait être trop circonspect dans les déductions de ce genre, parce rien ne ressemble plus aux dessins d’un sauvage que ceux d’un enfant du peuple civilisé, ou même d'un individu qui n’aurait point appris le dessin.
- Il ne faut jamais oublier la triste aventure arrivée à l’abbé Domeneeh : C’était un missionnaire qui passait Sun temps à convertir les Peaux-Rouges. Un beau jour il trouva au fond d’une tribu lointaine, un vieux cahier couvert de signes bizarres ; on y reconnaissait des soleils, des cabanes, des bonshommes, dans les postures les plus diverses et même les plus inconvenantes, puis des signes plus ou moins répétés un certain nombre de fois et qui devaient représenter les ébauches d’une numération.
- L’abbé Domeneeh fut convaincu qu’il avait découvert un document important de l’histoire des peuples primitifs de l’Amérique du Nord. Laissant là le soin de ses conversions et des intérêts du ciel, il revint en France avec son précieux trésor. Au lieu de s’adresser aux gens competents, il alla droit porter le fameux cahier aux Tuileries, à l’impératrice, qui fut émervei lée ; car l’histoire n’est pas vieille et remonte seulement à vingt ans. L’abbé Domeneeh qui avait ébloui la cour par son savoir et par l’éclat de sa découverte, obtint tout ce qu’il voulut. Le gouvernement promit une souscription importante et le Livre des Sauvages fut publié luxueusement Tous les dessins étaient reproduits avec de longues dissertations savantes de l’abbé Domeneeh, qui établissaient les corrélations de ces caractères hiéroglyphiques, leur date et finalement leur signification.
- Hélas! il faut avoir été à cette époque à l’étranger pour savoir à quelle point on s’est moqué de nous. On fit la France solidaire de la naïveté de ce missionnaire de cour. Nous étions alors en Allemagne ; les brochures pleuvaient sur le Livre des Sauvages, quelques-unes sérieuses, la plupart plaisantes, car il y avait matière. Ce fameux manuscrit, où l’abbé Domeneeh avait su lire l’histoire d’un peuple, ses batailles, ses conquêtes, ses richesses, élait tout bonuement le journal d’un colon irlandais, qui avait dû dans sa première jeunesse fréquenter quelquefois l’école de son village natal. Les accroissements du troupeau, les ventes, les réparations à la ferme, les journées de travail, tout cela était indiqué par des signes plus ou moins ingénieux ; c étaient des hiéroglyphes, mais qui n’avaient rien à faire avec les fastes d’un peuple. Gertains assemblages de traits étaient même des ébauches d’écriture, où on finit par reconnaître des prénoms anglais, John, Mary, etc. Enfin, sur le blanc des pages non remplies, l’ingénieux colon, aux heures de loisir, avait, comme font les écoliers sur leurs livres, dessiné des bonshommes et des emblèmes en rapport avec son éducation peu soignée, tels qu’on en trouve partout sur les murs, même sur les murs exhumés de Pompéi.
- Certes, nous ne croyons pas qu'une mésaventure semblable à celle de l’abbé Domeneeh arrive aux savants
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- explorateurs qui ont relevé les dessins du val d’Enfer, mais il semble qu’on ne saurait apporter trop de prudence dans la détermination de l’âge de ces sortes de monuments, qui peuvent être aussi bien le fait d’artistes consommés des temps préhistoriques que de bergers ignorants vivant dans notre siècle.
- L’ignorance moderne était le savoir d’autrefois. La distance de deux civilisations ne peut se mesurer que par l’écart des meilleures œuvres de l’une et de l'autre. Si les dessins du val d’Enfer et de la province de Sous sont les plus accomplis qu’on ait su exécuter à l’époque où ils ont été entaillés, ils remontent bien évidemment fort loin dans le passé, et c’est par milliers d’années qu’il faut compter leur âge.
- LA POÉSIE ET L’ART DE BIEN DIRE DANS LA PREMIÈRE ÉDUCATION
- Quand l’enfant commence à grandir, ce qui l’amuse surtout dans l’animal, c’est que celui-ci n’est pour ainsi dire comme lui qu’un écolier dans la maison ; écolier souvent en faute et à chaque instant réprimandé, puni.
- En riant des incartades, des balourdises et des mésaventures de cet être incorrigible, mais bon, l’enfant, sans le savoir, fait retour sur lui -même, et, s’il a bon cœur, sa gaieté se tempère déjà de cette sorte de compassion qui dans l’homme fait sera plus tard de l’humour.
- Caniche hier, le friolet,
- Lapait en cachette le lait.
- Voilà que la maîtresse arrive,
- Et le fripon, tout doux, s’esquive.
- — Caniche, voyons donc cela.
- Quelle barbe blanche as-tu là?
- Quoi, tu fais des choses pareilles ?
- Disait la maîtresse en riant.
- Ah ! fi donc ! fi ! le petit chien friand.
- Et caniche baissait la queue et les oreilles,
- Et il hurlait. Ah ! il était si soti
- Il ne Mandera, bien sûr, pas de si tôt.
- Petits friands, qui pillez en cachette.
- On vous reconnaîtra de même, à la barbette.
- Et voyez le honteux délit :
- Un animal même en rougit 1...
- Le dialogue de notre poète est toujours si vif, si caractéristique, qu’il peut, on le voit se passer d’illustrations. Rien qu’à leur style, à leur accent on reconnaît chacun de ses petits personnages (1).
- Biquet trouve importun Roquet,
- Mais Roquet aime tant Biquet.
- Sauve toi, Biquet, je te croque !
- — Gare à loi, Roquet, je te choque !
- — Vois tu bien ce bon croc pointu?
- — Toi, ces deux cornes, les vois-tu?
- — C’est pour rire Biquet, soyons bons camarades.
- Viens, jouons, faisons des gambades.
- (?) Il convient de ne pas oublier que l’original de ces poésies est écrit en allemand et qu’il est impossible de rendre en français le charme des poésies de langue allemande.
- Et tout le jour se pourchassant,
- Us courent, sautent au plus leste.
- Roquet aboyé, en menaçant Biquet montre les cornes preste.
- Us repartent à qui mieux mieux.
- Ab ! il faut les voir tous les deux...
- Qu’on s’agace, qu'on se lutine,
- Quand on sait rire, on prend tout bien,
- Un bon cœur volontiers badine ;
- Le méchant se fâche d’un rien.
- Un peintre reproduirait-il mieux que la conversation suivante l’allure et la physionomie de ces deux types extrêmes de la gent canine ?
- Le svelte lévrier, fier de sa belle taille,
- Regarde en pitié le basset, et le raille.
- — Basset, es-tu vraiment si petit que cela?
- Ah ! quels bouts de patte as-tu là I — Lévrier, le voilà si haut, si long, si grêle Et si timide, ah ! pauvret, et si frêle l — A la course j’atteins le lièvre et le perdreau...
- — Moi, dans son trou, je force le blaireau.
- Taiaut ! taiaut ! le chasseur les appelle.
- Us laissent là bien vite leur querelle.
- Voyez ! voyez le grand dans la plaine arpenter. Regardez le petit par le bois fureter.
- A leurs talents divers tous deux se font connaître.
- Et chacun à son tour est loué par le maître...
- Qu’importe que les gens soient bâtis bien ou mal.
- Ce qu’ils font est le principal.
- Cette dernière scène n’est pas moins plaisante :
- Carlin, le paresseux, est taquin ; il attaque
- Sans cesse l’ami Braque.
- Moi, je ne voudrais pas, par le chaud et le froid, Toujours courir, dit-il, et trimer comme toi.
- — Ni moi croupir tout le jour dans la salle,
- Comme toi, répond Braque, en quelque recoin sale.
- — Sur le canapé, moi, je puis dormir...
- — Courir et sauter, voilà mon plaisir.
- Explorant plaine et bois. Braque gaîment arpente,
- Il ne s’informe pas s’il pleut, s’il neige ou vente.
- Carlin, lui, reste à la maison,
- Tout le jour couché, pensif et grognon.
- Ouf ! que sa. graisse le gêne !
- Il n’a plus de force, il n’a plus d’haleine...
- Fi du noir fainéant qui croupit dans l’ennui J Vive un brave gaillard, l’univers est à lui !
- Ces dernières pièces sont de celles qu’on fait non-seulement répéter, mais représenter même par les enfants. J’ai vu souvent ainsi dans les familles et dans les écoles deux petits garçons jouer ces bouts de rôles, tandis qu’un troisième lisait le commentaire en manière de chœur. C’est d’un comique délicieux.
- Il n’est point de bambin de cinq à six ans qui, après quelques leçons, n’arrive à dire ainsi couramment sa petite fable. Guidé par le rhythme et la rime, il met tout naturellement en relief les mots qui font image, et les dit avec l’expression juste. Plus tard, lorsqu'il saura raisonner, l’école lui donnera les raisons d’un procédé qu’en attendant il aura très bien pratiqué d’instinct.
- En lui enseignant la psychologie de la phrase, sa
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- construction et son accentuation, la grammaire, l’analyse logique et la prosodie lui fourniront ensemble les formules des cinq ou six règles de la diction qui se laissent préciser. Que des simples propositions de la poésie enfantine et populaire il passe alors aux périodes savantes de la prose et de la poésie classique, qu’il apprenne, la rhétorique aidant, ce que c’est que le style, la composition, la perspective et le dessin dans une œuvre littéraire, et avec de l’exercice, du goût, de la voix et une bonne prononciation, il pourra devenir un maître à son tour dans l’art si difficile de bien dire et de lire bien.
- Je m’arrête et reviens à ma thèse. Les jolies bluet-tes dont on a les échantillons sous les yeux, — échantillons un peu défraîchis, je le crains, — ne pourraient-elles pas servir également chez nous au premier enseignement d’un art si utile et qu'on ne saurait cultiver trop tôt ? Ce n’est pas la première fois que j’essaie de les faire connaître. Les traductions qu’on vient de lire ont paru il y a quinze ans déjà dans un recueil où personne encore ne les a remarquées (l). Mais ce petit genre, si humble qu’il soit, exige la main d’un maître, tout comme les plus relevés. Un vrai poète qui s’inspirerait de l’original, obtiendrait, je n’en doute pas* le même succès que Wilhelm Hey en nous donnant un livre semblable au sien. Un tel livre en tout cas, serait le très bien venu à l’étranger, où notre langue entre souvent dans l’éducation du premier âge concurremment avec la langue maternelle. Lâ, il faut l’avouer, à côté des rimes naïves et des jolis enfantillages dont l’allemand et l’anglais sont si riches, notre poésie enfantine, malgré le luxe dont on la pare aujourd’hui, semble encore bien pauvre, bien prosaïque, bien gourmée, et, pour tout dire, bien singulièrement pru-dhommesque, si l’on considère qu’elle représente en matière d’éducation l’esprit d’un pays où l’on aime pourtant avant tout, la grâce, le naturel et la gaieté.
- [Le Temps).
- LE RESPECT DE LA VIE HUMAINE
- C’est en Angleterre que cette scène s’est passée il y a quelques semaines.
- Un homme du nom de Mainwaring est aecusé du
- (1) On connaît le type de ce genre d'apologues. Un enfant monte sur une table et s’éciie . « Vois pa*>a, comme je sms grand ! » Le père le descend de son piédestal et lui dit gravement : « Se grandir n’est pas ê,re grand, Il faut être et non paraître, etc. » Nous ne possédons pas moins de trois versions de ce même sujet digne d’inspirer M. Prudhomme.
- meurtre d’un policeman à Derby. Il est reconnu coupable; mais y a-t-il meurtre avec préméditation entraînant la peine de mort, ou est-ce simplement un homicide involontaire. Là est la question que doit résoudre le Jury.
- Douze membres composent ce jury parmi lesquels un premier juré, (Foreman), mais dont la voix ne compte que pour une unité comme celle de chacun de ses collègues, et, lorsqu’il s’agit de rendre le verdict, six membres se prononcent pour l’homicide involontaire, tandis que les six autres décident qu’il y a meurtre volontaire, prémédité, tout en admettant néanmoins qu’il y a lieu de recommander fortement le coupable à la clémence royale.
- Ainsi qu’on le sait, la loi anglaise exige pour que le verdict soit valable qu’il y ait unanimité de la part du jury. Grand est l’embarras de nos 12 hommes qui veulent arriver à une conclusion formelle.
- Enfin, après une délibération de trois heures et au moment de se vouer à je ne sais qui ou je ne sais quoi, une idée lumineuse surgit à l’idée du Foreman ;
- « Ncus n’avons pas de président, dit il, choisissons-en un et que la majorité décide du verdict. En cas de partage égal des voix, le vote du président tranchera la question. »
- Ainsi fut dit, fut fait. Douze noms, douze billets furent mis dans un chapeau. On agita cette urne d’un nouveau genre, le plus jeune de nos jurés tira et le nom qui sortit fut celui d’un des membres qui s’étalent prononcés pour le meurtre avec préméditation. La difficulté était vaincue, la question était vidée et Mainwarin fut déclaré coupable de wilfal murde^. Le juge prononça la peine de mort contre lui.
- *
- * *
- Commentant ce fait, une publication hebdomadaire, à Londres, avoua que ce n’est pas la première fois qu’on a rencontré un jury aussi peu éclairé sur la tâche qui lui incombe.
- A quoi tient cependant, sous l’empire d’une législation pénale vicieuse, la vie d’un homme.
- Affaire de loterie, pile ou face ou à la courte paille.
- C.-P. Maistre.
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- La Dévorante par M*8 Jenny Touzin, 1 vol. in-18 Jésus. Dentu, éditeur. Prix : 3 fr.
- Etrange volume que celui-là ! Sur les 283 pages qu’il compte les 160 premières constituent une œuvre forte, bien pensée, l ien menée, bien écrile, d’une grande originalité, nous dirons même d’un réel courage, les 123 autres formeut un simple roman, sans pensée, sans logique dans les caractères, sans nouveauté dans les scènes et dans l’intrigue, en un mot un simple roman au goût
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- du jour, c’est-à-dire banal. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que l’on ne s’explique pas pourquoi .MB* Touzin a jugé bon à un moment donné de faire dérailler son œuvre, de la faire descendre au niveau d’un roman ordi naire après l’avoir élevée à la hauteur d’un roman de pensée.
- C’est tout ce qu’il y a de plus regrettable, car si Mme Touzin avait suivi jusqu'au bout son inspiration première elle aurait créé une œuvre à la fois utile et retentissante.
- En effet la première partie de La Dévorante nous intéresse à une jeune fille de caractère supérieur, de volonté ferme, de vertu irréprochable, qui sent en elle une vocation irrésistible pour la médecine. Malheureusement Marthe Müller est à la fois pauvre et belle : sa pauvreté lui créera des privations matérielles et des obstacles sans nombre, sa beauté l’exposera à bien des soupçons humiliants, à bien des propositions outrageantes Malgré cela elle écoutera la voix de son cœur qui lui crie de soulager la souffrance et d’empêcher les morts prématurées. C’est en vain que son père la chasse, que ses autres parents la raillent, que le public l’outrage de ses soupçons, elle poursuit avec ardeur ses études, elle passe ses examens, elle prend ses grades, elle devient la femme docteur qu’elle a voulu être. Mais il ne suffit pas dans le monde où nous vivons qu’une femme soit reçue docteur pour qu’elle puisse exercer la médecine, il faut encore que le préjugé public qui considère la femme comme incapable de travaux sérieux ne lui interdise pas toute possibilité d’action. Ce préjugé, c’est l’obstacle terrible contre lequel vient se heurter et se briser Marthe Müber. Personne ne vient frapper à la porte de la femme docteur. Personne ne lui adresse de clieuts... sauf peut être certain pharmacien qui pense se faire agréer d elle et arriver par là... Marthe comprend enfin bien vite où ce protecteur en veut venir, et rompt avec lui. Alors commence la lutte avec l’isolement. Point de clients au cabinet de la doctoresse, point de libraire qui veuille éditer ses écrits. Un jour, un accident survient dans la rue et va offrir au talent de Marthe l’occasion de s’affirmer. Une dame s’est brisé un membre. La doctoresse accourt, mais le mari de la dame à qui l’accident arrive ne veut pas qu’une femme soigne sa femme et envoie quérir le médecin Le même guignon poursuit Marthe jusqu’au jour où ses dernières ressources sont épuisées et où la pauvre infortunée n’a plus un morceau de pain à se mettre sous la dent.
- Ici s’arrête la première partie du volume de Mm® Touzin ; la deuxième ne vaut pas la peine d'une analyse. Faire tomber une femme supérieure comme Marthe au rang de femme entretenue, nous montrer celle que l’on appelait la Doctoresse déchue au point qu’on l’appelle la Dévorante, c’est une énormité qui ne peut s’admettre un instant. IL faut aux femmes docteurs un courage à toute épreuve, or les femmes courageuses acceptent les conditions les plus modestes, les plus inférieures à leur rang, les plus indignes d’elles, plutôt que de demander des ressources au déshonneur.
- M“» Touzin a manqué la plus belle partie du roman qu’elle avait si admirablement ébauché. Au lieu de nous montrer la Dévorante prenant la place de la doctoresse, il fallait nous montrer la doctoresse acceptant des situations douloureuses mais ne renonçant pas à sa vocation. Une femme docteur, même si elle échoue comme doc teur, possède une instruction qui lui permet de vivre. Elle peut être institutrice ou même sage-femme. Eu raison de ces ressources intellectuelles elle n’a aucuue excuse si elle descend dans les cloaques de la prostitution.
- Voilà ce que Mme Touzin aurait dû nous montrer. En le faisant elle eut fait œuvre utile. Son roman au contraire peut être tourné contre la cause qu’il voulait servir. Il tend à décourager les femmes de se faire médecin; il fallait au contraire les encourager à le devenir, tout en ne leur cachant pas que les premières arrivées seront •peut-être sacrifiées au préjugé. E. G.
- .Le percement du Mont-Blanc.
- Nous avons déjà signalé à nos lecteurs ce projet colossal qui intéresse à un si haut point l’avenir du commerce de la France.
- En effet ce percement mettra la France en mesure de lutter contre les conséquences désastreuses pour elle de l’ouverture de la ligne du Gothard.
- Jusqu’ici le passage concurrent qui paraissait réunir les préférences des autorités françaises était celui du Simplom. Ce passage en effet, présente ce grand mérite que la ligne pour atteindre le tunnel de Brigue est achevée, que son accès est facile et que l’on y arrive par une vallée qui offre infiniment moins de pentes et de difficultés que le Mont-Genis et le Gothard.
- La Confédération suisse, le canton de Vaud et la compagnie delà Suisse-Occidentale ont déjà pris les devants pour assurer leur concours à ce tracé, dans l’éventualité -où il serait définitivement adopté
- La solution dépend, on le comprend, avant tout de la France dout un large subside est indispensable pour assurer le succès de cette entreprise.
- Mais voilà qu’un nouveau concurrent se présente dans la personne du Mont-Blanc. Ses débuts ont été timides, mais depuis quelques temps il fait parler davantage de lui — et cela principalement à la suite du rapport présenté au Sénat par le général Billot, qui le recommande en sa qualité de rapporter de la commission sur le réseau complémentaire des chemins de fer.
- Nous avons sous les yeux une brochure que vient de publier sur le même sujet M. Chardon, sénateur de la Haute Savoie.
- Comme on peut le supposer, M. Chardon estime que le percemeut du Mont-Blanc est infiniment supérieur à celui du Simplon :
- 1° Parce qu’il est sur le territoire français;
- 2° parce qu’il abrège encore les distances relativement au Simplon entre
- Paris et Gènes de 97 kilomètres.
- » et Milan 44 »
- M. Chardon estime également que le coût de ce tracé sera inférieur à celui du Simplon, qu’il pourra être construit plus rapidement que celui-ci et terminé en même temps que l’ouverture de la ligne du Gothard.
- Le tunnel se prolongerait de Chamonix a Courmayeur sur.une longueur de 15 kilomètres, à 1 014 mètres d’altitude — et selon l’honorable auteur, avec un coût relativement restreint de 75 millions — tandis qu’il évalue celui du Simphon à 136 millions.
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- Ivrognes (PFther.
- Une habitude étrange existe aujourd’hui en Irlande, c’est l’abus de l’Ether comme boisson enivrante.
- Un médecin à qui l’on avait donné l’éveil sur cette coutume étrange, part pour les pays où elle se pratique et nous raconte l’histoire de sa visite.
- Sur la route, il ne rencontre que des paysans bien mis, propres et soignés, qui ne manifestent aucun symptôme d’ivresse ; mais en arrivant à la petite ville de Drapers-Town, l’odeur pénétrante de l’éther le saisit à la gorge aussi fortement que s’il était entré dans une chambre de maiade. Au marché de la ville, l’air était empoisonné par l’haleine des paysans rassemblés dans le carrefour. La personne qui avait mis l’auteur au courant de cet usage pernicieux ayant prétendu que sous le vent on pouvait sentir l’odeur de l’éther à un demi-mille, le docteur vérifia la véracité de ce fait, qui lui avait paru une exagération absurde.
- Ce n’est que par suite d’une vigilance extrême, dit-il, que j’ai pu arriver à la preuve que je cherchais. La crainte du clergé catholique tend à faire garder le secret sur la consommation de cette drogue nuisible. Le docteur a voulu absolument remonter à l’origine de l’usage qui s’en est introduit parmi de pauvres gens que l’on aurait pu croire ignorer jusqu’au nom même de cet agent funeste.
- C’est lors de la mission de tempérance du père Ma-
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- thews, après la visite du révérend père à Drapers-Town, que le wiskey. le gin et l’eau de-vie ayant complètement disparu, le diable inspira au pharmacien de l’endroit l’idée de remplacer les alcools ordinaires par l’éther, que le père Mathews n’avait pas songé à proscrire.
- La quantité d’éther que peut absorber un buveur renforcé peut s’élever à une demi-once quantité que, dans la pratique médicale journalière, il paraîtrait impossible de faire prendre sans danger à un individu.
- Depuis ses révélations faites par le docteur sur Dra pers-Town, les autorités médicales recherchent les traces du même vice en Angleterre, mais elles n’ont encore pu découvrir que des cas isolés. Cependant cette dépravation augmente et, chose étrange, se répand parmi les dames de la haute classe de la société, à tel point, dit-on, que le gazon de Hyde-Park est parfois jonché de flacons d’éther vides, que les élégantes promeneuses ont jeté par les fenêtres de leurs voitures. C’est le cas de rappeler l’axiome du prince de Talleyrand : « Vous croyez,disait-il, éteindre les vices par la police et lois..., vous ne faites que les déplacer.
- — 1 -
- Utilisation de la plxosplioresceace.
- La plupart des corps sont phosphorescents, et peut-être même, d’après M. Becquerel, pourrait-on être porté à croire qu’ils le sont tous; mais que, pour quelques-uns la durée de l’action est trop faible pour qu’il ait été possible de la mettre en évidence, bien que l’on puisse, à l’aide du phosphoroscope faire des observations moins de un millième de seconde après que la cause a cessé d’agir.
- Par contre, la phosphorescence dans quelques cas, peut se prolonger pendant plusieurs minutes, pendant plusieurs heures même : certaines sulfures (sulfures de barium, de calcium, de strontium,', sont encore visibles dans l'obscurité après trente fleures.
- On trouve maintenant dans le commerce, à Paris, des corps auxquels on peut donner toutes les formes désirables et qui, dans l’obscurité, brillent d’un éclat faible, mais permettant cependant de les distinguer immédiatement et par conséquent de mettre la main sur eux sans aucun tâtonnement. Ce sont des boutons de porte ou de rampes d’escalier, des porte-allumettes, des tubes de diverses formes et de diverses dimensions que l’on place dans les points où l’on veut appeler l’attention, des sortes de lanternes ou merveilleuses, lumineuses par
- elles-mêmes, sans contenir ni substances combustibles, ni flammes et par conséquent évitant toutes les taches, éloignant toutes les causes d’incendie, enfin, des cadrans d'horloge qui, pendant la nuit, répandent une lueur douce et sur lesquels les heures et les aiguilles, se détachant en noir, sont nettement visibles.
- Pour que ces divers objets jouissent de la propriété curieuse que nous venons de signaler, il n’y a aucun entretien, aucun soin spécial à leur donner : il suffit seulement que, chaque jour, ils soient exposés à l’action de la lumière, soit la lumière diffuse, soit la lumière du soleil ou même une lumière artificielle un peu vive. Le plus souvent, par leur position même, ces objets se trouveront quotidiennement dans cette condition, et l’on n’aura absolument pas à s*en occuper.
- C’est sur une propriété spéciale que possèdent quelques corps et qui est connue sous le nom de phosphorescence qu’est basée la construction des appareils dont nous venons de parler.
- BIBLIOTHÈQUE DU FAMILISTÈRE.
- Depuis le dernier bulletin paru il y a quinze jours la Bibliothèque du Familistère a reçu comme don De M. Ch. Fauvety :
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- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- 2* ANNÉE, TOME 3 — N° 65
- £e numéro hebdomadaire 20 c.
- DIMANCHE 7 DÉCEMBRE 1879
- BUREAU
- A GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications • doivent être adressées à M. GODIN Directeur-Gérant. Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
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- Sis mois .
- Trois mois.
- 10 f. »» 6 »» 3 **
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. »» Autres pays Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5,r.Neuve-des-Petits-Ghamp* Passage des Deux-Pavillons)
- S’adresser à M. LEYMARIE, administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Quelques avantages de Vassociation. — Semaine politique. — Notes d'un liseir. —• Les cléricaux et la question sociale. Petites nouvelles. — Situation des fermiers. — Caisse de retraite pour les vieillards. — Les écoles mixtes. — Education médicale des femmes. — Dédain de la vie humaine. — Droit de réunion. — Banques populaires en Italie. — Variétés.
- QUELQUES AVANTAGES DE L'ASSOCIATION
- Notre siècle est un siècle de grandes entreprises. Il ne doute de rien. Il ne s’épouvante pas de ce qui épouvantait ses devanciers. Il réalise ce qui était déclaré irréalisable. Il semble obéir à un instinct qui lui commande de faire grand. Il accomplit, par la seule puissance de l’association des capitaux, des travaux qui laissent bien loin derrière eux, par lotir importance et par leur, utilité, tout ce qui avait été fait jusqu’ici.
- Cette hardiesse trop longtemps inconnue du genre humain est la conséquence d’une certitude tout récemment acquise. L’expérience est venue sanctionner une idée nourrie depuis longtemps mais dont la vérité n’avait pas été prouvée jusqu’ici. Maintenant les avantages que 1 on trouve à produire en grand sont établis d’une manière indiscutable. Des faits nombreux et considérables sont là pour le démontrer. Il
- n’est plus permis aujourd’hui de mettre en doute que le groupement du travail en grandes entreprises permet à celles-ci d’acquérir les matières premières à meilleur compte, de réaliser des économies sur les frais généraux, de s’affranchir des intermédiaires inutiles, de se créer des débouchés plus nombreux et plus sûrs, d’employer des outillages plus perfectionnés, et, par suite de ces divers avantages, de livrer au public des produits en plus grande abondance, à meilleur compte et en meilleure qualité.
- Plusieurs branches du commerce, plusieurs spécialités de l’industrie ont été transformées par ce groupement du travail en grandes entreprises. Est-il besoin de rappeler les compagnies d’assurances, celles de navigation, celles de chemins de fer, celles d’éclairage au gaz, celles d’exploitation des mines ou des carrières, celles de distribution d’eau dans les villes et les innombrables compagnies de construction d’immeubles et d’opérations financières? L’entreprise de ces divers genres de travaux est presque absolument accaparée par de puissantes associations. Le commerce des articles de nouveautés, et les industries métallurgiques et chimiques tendent de plus en plus à faire la même évolution. Il n’est pas jusqu’aux industries les plus modestes, jusqu’aux branches de commerce les moins en vue qui ne voient l’association s’emparer d’elles. C’est un courant général qui emporte l’industrie et le commerce de notre époque vers des destinées nouvelles.
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- Le public bénéficie des avantages de cette transformation ; il en apprécie très bien les résultats quoique peut-être il ne se rende pas un compte bien net de leurs causes. Le fait qu’il profite des conséquences de ce groupement suffit pour qu’il l’approuve et pour qu’il souhaite de le voir s’étendre et se multiplier.
- Eh bien — contradiction étrange — ce même public qui a une intuition si juste de l’avenir du travail groupé par grandes entreprises, paraît n’avoir qu’une idée très vague des vices fondamentaux de l’organisation économique actuelle. Il paraît ne pas se douter que la plus grande partie des forces et des richesses dont il pourrait bénéficier sont gaspillées en pure perte.
- Et pourtant c’est comme cela !
- L’agriculture qui occupe à ses travaux les 52 pour cent de la population française (1), semble rester étrangère à ce mouvement. L’association agricole n’existe pas. Presque partout en France la propriété est trop morcelée pour permettre la grande culture. Là où le terrain constitue de grands domaines, le propriétaire n’exploite pas directement, il afferme sa culture à différents fermiers. Il en résulte que les cultivateurs des grands domaines comme ceux des petites propriétés n’ont souvent ni les ressources voulues ni l’instruction spéciale nécessaire pour réaliser de sérieuses améliorations. Si au lieu de vivre à l’écart les uns des autres ils associaient leurs efforts et leurs ressources ils pourraient se livrer à des travaux qui leur sont impossibles dans l’état actuel des choses': dessèchement des marais, drainage des terrains trop humides, irrigation des terrains trop secs, amendement des terres, défrichement des taillis inutiles, mise en culture des bandes incultes, reboisement des versants des vallées déboisées, meilleur choix des qualités de semences, amélioration des races d’animaux, etc., etc.
- De plus la grande culture permet les mêmes économies que le grand commerce et la grande industrie. En réalisant dans l’exploitation agricole la transformation que subissent aujourd’hui le commerce et l’industrie, une quantité prodigieuse de forces qui sont aujourd’hui inoc-
- (1) Nombre exact 18,513,325 travailleurs agricole. (Rapport Ducarre.)
- cupées et de richesses qui sont aujourd’hui gas-pillées inutilement recevraient des destinations utiles. La richesse sociale s’augmenterait d’autant et la vie deviendrait plus facile aux prolétaires.
- Le morcellement infini de la propriété exige l’émiettement des efforts des travailleurs. Il en résulte des doubles emplois innombrables. La petite industrie, le petit commerce et surtout la petite culture exigent beaucoup plus de bras et de capitaux qu’il n’en faudrait pour obtenir le même résultat au moyen des grandes entreprises. Ces bras et ces capitaux de trop pourraient, sous une meilleure organisation produire des richesses nouvelles.
- De plus ce morcellement du travail fait que les travailleurs se méprennent sur leurs véritables intérêts. Croyant avoir des intérêts différents, ils ont des intentions contradictoires. Ces travailleurs qui agissent chacun isolément comme autant de Robinson Crusoé, s’attachent à ne travailler que pour eux; trop souvent même ils croient d’une bonne concurrence de chercher à nuire le plus possible à leur voisin. Il en résulte que des richesses importantes se perdent dans des luttes sans fruit et que des forces qui pourraient être d’un précieux concours pour l’oeuvre du bien sont stupidement sacrifiées à l’oeuvre du mal.
- Il fut une époque où la presse signala ces stérilisations de forces, ces gaspillages de richesses et fit de nombreux efforts pour attirer sur eux l’attention du public, C’était à l’époque où les écrits de Fourier avaient fait naître toute une école de penseurs, qui, rompant avec les errements du passé, demandaient à l’association libre et volontaire l’éléyation du genre humain à un état plus heureux. La presse qui avait senti le bien fondé des critiques de l’école sociétaire s’était vouée à l’étude de ces questions. Cela se passait il y a trente ans et plus.
- Que les temps sont changés !
- Aujourd’hui la presse ne s’élève plus à cette hauteur. Atteinte d’une myopie qui l’empêche cte voir plus loin que le bout de son nez elle renonce à porter ses regards vers l’horizon. Elle se consolé de cette impuissance en se rabattant
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- sur les personnalités. La stratégie clu bout à bout lui suffît. Pauvre presse, trop souvent elle fait songer à ces aveugles qui depuis des années tirent de leur orgue de Barbarie deux ou trois vieux airs toujours les mêmes, fanés et décodés. -Les journaux radicaux qui affirment s’intéresser à la cause ouvrière ne la servent pas mieux que les autres sous ce rapport. Ils négligent de s’occuper des questions sérieuses et se consacrent à la polémique; ils laissent dans l’ombre les principes et ne s’occupent que des personnes. Il n’en est pas un seul d’entre eux qui s’efforce de rechercher les moyens pratiques d’améliorer le sort de 1’ouvrier,.
- Combien ces journaux serviraient plus efficacement la cause qu’ils croient servir s’ils s’occupaient do ramener au jour les idées sociales que l’empire a tout fait pour anéantir. L’opinion publique était plus éclairée sur ces questions en 48 qu’elle ne l’est aujourd’hui. La génération nouvelle ne sait rien ou presque rien de ce qui s’est pensé et étudié avant l’empire. Une masse énorme d’idées ont été remuées qui sont retombées depuis lors dans l’oubli. Les hommes qui ont pris part à ces luttes de l’intelligence deviennent chaque jour moins nombreux et il ne forme pas de nouveaux initiés. Une somme énorme de travaux intellectuels relatifs à la question sociale gît aussi ignorée que si elle n’existait pas. Ainsi toute la partie critique des travaux de Fourier et de son école est inconnue de la grande masse du public, et cependant cette critique de notre ordre social actuel est faite de main de maître. La presse devrait remettre tout cela sous les yeux de chacun afin que les jeunes générations comprennent combien est immense, dans le régime individualiste i actuel, le gaspillage des forces et des richesses. Il faut entendre Fourier estimer la dépense la duperie qui résulteraient du morcellement du certains travaux qui s’exécutent en grand, fols que celui de la brasserie. Il faut l’entendre fistimer l’économie d’argent, de temps et de ^as, qui résulterait du groupement en grandes entreprises par association de certains tra-vaux dont l’exécution est aujourd’hui morcelée. Quelle justesse dans ses appréciations ! quelle ^°nditê d’exemples surtout ! Il revient en une *°ule de passages ; l’ardeur de sa conviction lui
- donne dans cette partie critique de son œuvre une facilité d’expression et une abondance de preuves qui ne se retrouvent pas dans les autres parties de ses écrits.
- Ici il nous montre combien le morcellement de la propriété exige de fossés, de haies, de murs, de clôtures de toute espèce occupant du terrain utile et entravant par leur ombre l’action bienfaisante du soleil.
- Plus loin il fait sentir comment l’association peut seule faire cesser les difficultés inextricables que rencontrent trop souvent dans nos communes les améliorations les plus évidemment utiles.
- Ailleurs il insiste sur ce fait que l’association agricole permet une meilleure adaptation des cultures aux convenances du terrain.
- Mais Fourier ne s’en tient pas à ces avantages d’économie, il rappelle encore — et avec beaucoup de raison —les avantages de l’unité d'action, avantages qui sont souvent perdus-dans le système parcellaire par le seul fait de la mort ou de la maladie du propriétaire. Dans l’association ce danger n’existe plus. Faute d’un moine l’abbaye ne chôme pas. Le service des chemins de fer n’est pas entravé par la mort d’un administrateur.
- Toutes ces justes observations que le public a le tort de ne pas faire, Fourier les a faites. Ses plus sévères critiques ont encore toute leur valeur. Seulement si Fourier avait à les formuler aujourd’hui il lui serait facile de présenter à l’appui des exemples beaucoup plus frappants encore que ceux que lui offrit la société de son . temps.
- En effet les progrès de la mécanique et de la chimie ont mis à la portée des grandes entreprises une foule de ressources précieuses, dont il y a 40 ans on ne soupçonnait même pas l’existence. Les conditions matérielles de la production ont été transformées du tout au tout. Les forces de la matière ont été subjuguées. Les éléments les plus rebelles ont été soumis au % génie humain.
- Chaque jour à la somme déjà colossale de ces forces on voit s’ajouter des forces nouvelles trop longtemps, méconnues. Il ne se passe pas d’année sans que de nqjçnbi’ÊUses inventions ne
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- viennent rendre l’homme de plus en plus maître de la nature.
- Eh bien, de toutes ces forces nouvelles, quelques-unes seulement sont utilisées. Pour une utilisation plus complète de la plupart d’entre elles il faudrait le concours d’efforts mul-
- son temps. Il n’y a pas à en douter, un régime gouvernemental qui, protégeant le développa ment de l’association, saurait donner à s0n peuple le bien-être et la liberté, serait un régi^g aimé des masses et des hommes éclairés et n’ayant à craindre aucune concurrence.
- tipliés, qui, par leur association, fourniraient des ressources qui manquent avec le morcellement actuel. Les critiques de Fourier, loin d’avoir perdu leur valeur, en ont au contraire bien plus que jamais. Si quelque homme de pensée et si la presse périodique voulaient les reprendre et les mettre au niveau des exigences du jour ils rendraient un immense service.
- Malheureusement les préoccupations politiques captivent trop exclusivement l’attention générale. On perd un temps des plus précieux à discuter sur les faits et gestes de MM. tel et tel et l’on oublie qu’audessus de ces préoccupations passagères il y a de grands intérêts à étudier. A force de consacrer son temps- à discuter sur la qualité des graines on laisse passer l’époque des semailles. Chose triste à dire, il y a des millions d’électeurs en France auxquels on n’a jamais exposé les bienfaits de l’association et la presse consacre la totalité de ses colonnes à des questions d’une importance très secondaire. Il faudrait au contraire que d’un bout à l’autre de la France tous les journalistes et tous les conférenciers qui veulent rendre définitif le régime politique que le pays s’est donné se missent résolument à l’œuvre. Que l’on ouvre une campagne de discussion sur le sujet de l’association, en montrant sa puissance, en faisant toucher du doigt l’enrichissement générai qu’elle procurera, en rendant sensibles à toutes les intelligences les avantages qu’elle entraînera pour l’habitation, pour la culture, pour le commerce, pour l’approvisionnement domestique, par l’accroissement de la production et la suppression des parasites; que l’on réclame et obtienne la suppression complète et définitive des entraves qui s’opposent aujourd’hui à son développement ; qu’on le fasse sans tarder, sans hésiter et sans rien concéder aux anciens errements et l’on aura plus fait pour la grandeur et la prospérité du pays et pour le développement de la civilisation que ne peuvent faire toutes les vaines querelles auxquelles on perd aujourd’hui
- Ed. Champury.
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- LA SEMAINE POLITIQUE
- L’ouverture cio la wessüloïi. — Ainsi qu'il était aisé de le prévoir, la session s’est ouverte au mi-lieu d’un calme parfait de la population parisienne. Contrairement aux. espérances manifestées par les feuilles réactionnaires aucune manifestation ne s’est produite Seuls quelques curieux ont pris plaisir à assister au défilé de nos députés et de nos sénateurs.
- La Chambre haute n’a guère fait qu’acte de présence. Son président, M. Martel, est gravement malade. Quant à la Chambre elle s’est immédiatement mise aux affaires et les travaux ont été inaugurés par un excellent discours de M. le président Gambetta, qui après avoir rendu hommage à la ville de Paris, si indignement calomniée a convié la représentation nationale' à se mettre k l’œuvre pour accomplir les réformes attendues depuis si longtemps. « Il faut aboutir », a dit M. Gambetta. C’est bien là le mot de la situation. Toute la question est de savoir si le conseil du président de la Chambre sera suivi.
- * *
- Le miwistère et la majorité. — Au point de vue de la politique générale, on patauge depuis huit jours dans le gâchis le plus compact, et l’irrésolution de la majorité est, ainsi que nous l’avions prévu, apparue dans tout son jour. L’insuffisance du ministère et la fai blesse quant il s’agit de prendre des mesures décisives sont reconnues par tout le monde. Mais, à l’exception de quelques défauts de caractère, personne n’a vu placer la question sur son véritable terrain : celui d’une réforme ministérielle. Il faut bien reconnaître, aussi, qu’aucun des hommes sérieux du Parlement ne se soucie fort de prendre la succession des ministres actuels. M. Gambetta se réserve et beaucoup d’autres personnages de valeur en font autant. Cette attitude s’explique par ce fait qu’il devient très difficile de pouvoir compter sur uue majorité homogène. Il est évident que les liens qui réunissaient les quatre groupes de gauche sont à peu pré; brisés à l’heure qu’il est. Aussi était-il difficile de compter sur la réussite d’un expédient que certains politiciens ont imaginé, dans le but de débrouiller la situation. On a eu la pensée de faire rédiger par les quatre groupes de la gauche un programme commun que l’on présenterait à l’acceptation du ministère. Mais onn’a pk tardé à voir que la rédaction de ce programme était impossible puisque, sur certaines questions capitales, comme celle de l’amnistie, par exemple, les diverses fractions de la majorité avaient des vues absolument opposées.
- Le ministère a tout naturellement tiré parti de cette impossibilité où les gauches se trouvaient de formule^ un programme parfaitement précis et parfaitement acceptable pour tous les groupes. Aussi, quand M. le Pre" sident du conseil a reconnu qu’il n’avait pas à redoutera se trouver devant une majorité compacte, unie, résolue obtenir du gouvernement une politique plus accepw et des réformes plus profondes, il est monté à la tribu et, sur le premier prétexte venu, il a porté une sorte défi à la majorité en lui déclarant que jamais le cabm ne se laisserait imposer de programme et, en la s0 mant de voir si oui ou non le ministère avait sa c fiance.
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- En formulant cet appel à une interpellation, le ministère s'est montré brave à peu de frais, car il sait à mer-eüieque la majorité est trop divisée pour le renverser. Et, ie fait, a la suite de réunions qui ont eu lieu à la suite de la déclaration ministérielle, le centre gauche et la gauche républicaine ont déclaré retirer leur épingle du jeu et de laissera l’Union républicaine l’initiative de l’intefpella-tion qui sera sans doute portée à la tribune par MM. Flo-auet et Brisson.
- Par les raisons que nous avons déjà cent fois exposés, nous ne croyons pas que l’issue de cette interpellation ouvre une crise ministérielle. Nous ne serions pas surpris que la majorité obtenue par le cabinet ne fût assez restreinte et que les ministres se contentassent même d’un ordre du jour pur et simple, au lieu, d’un ordre du jour très explicite ; mais il y a gros à parier que les modifications ministérielles, si indispensables qu’elles paraissent, seront encore ajournées, grâce à l’indécision politique de la majorité.
- Ees travaux j>;îrl<anentaii'eH. — En dépit de la fâcheuse situation dont nous venons de tracer le tableau, la Chambre n’a point trop mal employé sespre-mières séances. On a d’abord voté en seconde délibération, par 335 voix contre 102, l’abrogation de la loi clé-cale de 1814, portant interdiction du'travail le dimanche et les jours fériés.
- La Chambre a ensuite pris en considération une proposition tendant à abroger la loi de 1876 sur l’aumônerie religieuse dans l’armée, qui a donné naissance à tant de scandales et abus. Elfe a voté les modifications proposées a son règlement dans la session dernière, et dont les violences de certains députés ont prouvé l’absolue nécessité. Désormais, le président et la Chambre trouveront dans le règlement des armes suffisantes pour protéger la dignité' du Parlement.
- Enfin nos députés ont voté la prise en considération de la proposition Boysset,endant a suspendre l’inamovibilité de la magistrature, afin de soumettre à une nouvelle investiture tous les magistrats. M. le garde des sceaux ne s’est pas opposé à la prise en considération, mais il a fait expressément ses réserves, motivées sur la présentation prochaine d’une loi organique. Nous espérons que la Chambre commencera par voter la proposition Boysset. Un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras.
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- La gew<ïa)r*B>«ex*ie.—On sait que depuis longtemps l’opinion publique, par l’organe de ses interprètes dans les Chambres demande que la gendarmerie ne soit plus sous la dépendance exclusive de l'autorité militaire, système qui a provoqué des abus et des conflits d’autorité fort regrettables. Ainsi, on se plaignait avec raison du peu d’empressement que mettaient certains officiers de gendarmerie à déférer aux réquisitions des autorités administratives ou judiciaires. On faisait remarquer avec non moins de raison que l’autorité militaire, étant maîtresse de favoriser ou de retarder à son gré l’avancement des gendarmes, avait toujours le dernier mot.
- Bref une réforme était reconnue indispensable. On n’a donc pas été peu surpris de voir paraître au Journal officiel,un décret présidentiel qui est loin de donner satisfaction aux fortes réclamations du pouvoir civil. Ce décret réduit-à vingt le nombre des légions de gendarmerie. Il y aura une légion par corps d’armée, plus une légion dans la circonscription du gouvernement de Paris. L unité sera la compagnie départementale, et ces compagnies seront sous le commandement supérieur du colonel, dont la résidence sera au chef-lieu du commandement de corps d’armée. C’est-à-dire qu’à l’avenir la gendarmerie va être absolument livrée aux dix-neuf états-majors qui se partagent le pays. Il était impossible, il taut en convenir, de porter un défi plus direct à l’opinion fin pays et au sentiment de la majorité parlementaire.
- Convocation éleetor;ile.—Un décret présiden-wel convoque pour le 7 décembre prochain les électeurs
- de la deuxième circonscription de l’arrondissement de Versailles, à l’effet d’élire un député, en remplacement de M. Journault.
- Les électeurs de l’arrondissement d’Orange sont aussi convoqués à la même date, pour élire un député, en remplacement de M. Gent, contre lequel M. Alphonse Humbert, le nouveau conseiller municipal de Paris, a vainement essayé de faire accepter sa candidature. Nul doute que M. Gent ne soit réélu. Ce sera une verte réponse à l’acte inqualifiable de M. Jauréguiberry, minis-de la marine.
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- Les traités de commerce. — La semaine
- dernière on avait annoncé la prorogation du traité de commerce entre la France et T Autriche-Hongrie. ¥ne note insérée hier au Journal officiel constate officiellement la signature de la convention. La prorogation est sans limites fixées à l’avance; elle cessera six mois après dénonciation du traité par l’une ou l’autre des deux puissances. Ajoutons que les traités de commerce avec l’Italie, la Suisse et la Belgique sont également prorogés, mais à date certaine : jusqu’au 1er janvier 1881. Ce délai suffira sans doute pour négocier de nouveaux traités.
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- L© Cabinet italien. — Le nouveau Cabinet a été accueilli très-froidement par la Chambre. Seulement, les adversaires des ministres en dirigeant contre eux, à brûle-pourpoint des attaques très-vives, ont contribué peut-être, a assurer le succès de la combinaison Cairoli-Depretis.
- On écrit de Rome que l’on espère, moyennant la coopération de divers patriotes, un rapprochement entre le cabinet et quelques membres influents de la gauche dissidente, et l’attitude hostile prise par la droite doit contribuer à favoriser ce rapprochement si désirable.
- La Gazette d'Italie assure que le ministère a offert l’ambassade de Paris à M. Crispi, mais que l’acceptation de celui-ci est douteuse. On affirme, d’autre part, que la majorité va se réorganiser sous la direction de M. Crispi.
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- L’agitation électorale ©a Angleterre,
- — M. Gladstone étonne actuellement l’Angleterre par la vigueur de sa campagne électorale dans le Midlothian. Discours mardi, discours mercredi, discours jeudi, discours samedi, discours lundi, et pour se refaire, discours, dans la semaine, à l’Université de Glasgow : cet homme d’Etat septuagénaire a conservé assez de force pour remplir ce programme accablant, et son éloquence est restée aussi passionnée que par le passé.
- Dans la plupart de ses harangues, l’orateur a exposé le plan qu’il aurait voulu voir suivre dans la question d’Orient. C’-eût été une pression collective et au besoin une action militaire des grandes puissances sur la Turquie, pour que l’Europe contraignît la Porte ottomane à faire ce que la Russie lui a imposé par la guerre, substitution de l’action de l’Europe à l’action de la Russie : tel est sommairement le plan qu’aurait suivi M. Gladstone. A côté de cette politique rétrospective, l’ancien chef du parti libéral s’est surtout occupé de politique intérieure.
- On a beaucoup remarqué sa vive attaque contre la loi testamentaire anglaise, spécialement contre les substitutions, ainsi que son projet de décentralisation législative. M. Gladstone voudrait rendre les assemblées locales compétentes sur un grand nombre d’affaires dont le Parlement est juge, et qui encombrent ses séances ; par conséquent, en ce qui concerne l’Irlande, s’il n’admet pas le rétablissement d’un Parlement irlandais, il laisserait du moins aux Irlandais la décision sur leurs affaires locales.
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- Attentat contre le C*ar. — L’empereur Alexandre a quitté Livadia pour revenir à Saint-Pétersbourg, et on annonce que le conseil des ministres et le conseil d’Etat se réuniront dès que le souverain sera
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- rentré dans sa capitale. Cette fois encore on fait courir le bruit que le czar se propose d’accorder à la Russie une nouvelle constitution qui serait proclamée le 2 mars. Le Czar, de Cracovie, va même jusqu’à affirmer que ce projet de constitution comprendrait l’établissement de deux chambres électives. Nous ne prendrons pas la peine de démentir cette nouvelle à sensation.
- Ce qui est plus certain, malheureusement, c’est qu’un nouvel attentat paraît avoir été dirigé contre la vie de l’autocrate russe. La voie du chemin de fer où. le train impérial devait passer lundi soir, à l’entrée de la gare de Moscou, avait été minée. La mine a éclaté trop tard : l’explosion n’a eu lieu qu’une demi-heure après le passage du czar, au moment où partait le second train impérial portant les bagages.
- Le train a déraillé et un wagon a été renversé ; deux autres ont été retournés. On se demande comment cette mine a pu être établie sans qu’on s’en soit aperçue. Peut-être y a-t-il quelqu’exagération dans les informations livrées aux journaux. Quoiqu’il en soit, le czar, a déclaré à la suite de cet attentat, qu’il fallait que « l’esprit révolutionnaire soit extirpé. » On comprend toute la portée d’une pareille menace. Quel sera donc le terme de cette ère de réaction impitoyable qui accablait déjà la malheureuse Russie lorsque l’attentat de Moscou a été conçu et exécuté par quelque fanatique jusqu’ici inconnu, qui ne peut être qwun fou ou un policier ?
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- La couronne de Hanovre. — D’après VEve-ning Standard, journal officieux anglais, le roi de Danemark aurait décidé son gendre, le duc de Cumberland, à renoncer à ses droits à la couronne de Hanovre. De plus, la Presse de Vienne croit savoir que, pour prix de cette renonciation, l’Allemagne, de son côté, reconnaîtrait les droits du duc sur le duché de Brunswick. Ce serait donc là le secret de la visite du roi et de la reine de Danemark à la cour de Berlin. Christian y aurait été moins comme souverain qu’en qualité de beau-père. Cette démarche, réduite à ces modestes proportions, ne semblera pas moins étrange, quand oh considère qu’il y a un mois à peine le ministre de la guerre déclarait du haut de la tribune, à Copenhague, que l’Allemagne était l’ennemie acharnée du Danemark.
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- La situation en Turquie. — Les dépêches de Constantinople parlent de dissentiments entre le ministre de l’intérieur et le président du conseil qui pourraient amener le renversement du cabinet. Mais que Mahmoud-Nedim et Saïd pacha s’entendent ou se querellent, qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas crise ministérielle, peu importe. La grande question, c’est de vivre, et pour vivre il faut de l’argent, qu’on n'a pas, qu’on ne peut avoir. Les fournisseurs du palais, les fournisseurs de l’armée ne veulent plus rien donner, sinon contre paiement. Les officiers et les agents civils ne sont pas payés. Les femmes et les veuves d’officiers assiègent le ministère pour avoir de quoi manger. Ce n’est qu’en cachette que le ministre des finances se rend à son ministère de peur d’être assailli de réclamations. Tout mahque donc à Constantinople* et les provinces, épuisées, ne peuvent plus supporter les anciens impôts.
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- Agitation en AlLanie. — Moukhtar-Pacha avait été chargé de remettre aux Monténégrins les territoires de Plava et de Goussigne, cédés par la Turquie en vertu du traité de Berlin. Une dépêche de Vienne confirmée par d’autres télégrammes venus de Londres a d’abord annoncé l’assassinat de l’ancien général en chef de l’armée d’Asie, victime de la trahison des Albanais. Moukhtar a été réputé mort pendant deux jours. Une dépêche officielle de la" Porte ottomane l’a ressuscité le troisième ; on en trouvera plus loin le texte.
- La difficulté subsiste toutefois et la voici : le traité de Berlin a imposé à la Porte ottomane la cession au Monténégro de divers territoires. Or, dans le nombre se trouve le district de Podgoritza et celui de Plava-Gousi-
- nié, habités en majorité par des musulmans. On est parvenu, à grand’peine à effectuer la cession de Podgoritza. Celle de Plava-Gousinié, que Moukhtar pacha est chargé d’opérer, parait devoir être plus difficile, et l’on assure même qu’une insurrection est imminente si l’on persiste à vouloir remettre la place en question aux Monténégrins.
- En Bulgarie, la situation est également fort tendue et le prince qui ne sait constituer son ministère, serait sm-le point d’abdiquer. Cependant toutes ces nouvelles ont besoin de confirmation.
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- 3he soulèvement des ïîoëjns. — Les nouvelles de l’Afrique méridionale sont peu satisfaisantes. Le Cafre Times rapporte le bruit que deux des chefs du Zoulouland sont en lutte au sujet des troupeaux de l’ex-roi. Les troupes sous les ordres du colonel Baker-Russell, sont en marche pour combattre Secocoeni. On attend des nouvelles de quelque combat très-prochain. Le correspondant de ce même journal à Komatilui écrit que les Boers se sont tous soulevés et qu’ils se sont violemment emparés de 8,U0Q livres de munitions emmagasinées àLake-Chrissie. Environ BOOBoërs attendent Paul Kruger pour marcher sur Middlebourg. Si le gouvernement essaye de les arrêter, il y aura lutte, et les Boers saisiront les voitures qui se trouveront sur les routes de Newcastle et de Pretoria, et qui ne seront pas protégées par des escortes.
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- Le messager du président Hayès. — Les
- journaux anglais nous ont apporté une longue analyse du message du président des Etats-Unis, lu cette semaine au Congrès. Un point dans ce message intéresse le monde entier. On sait que la crise commerciale qui dure depuis 1873 a commencé aux Etats-Unis, que de là elle s’est étendue d’abord à l’Angleterre, puis à l’Autriche-Hongrie et à l’Allemagne, et enfin à la France, atteinte la dernière et moins gravement que les autres pays. Or, le message présidentiel, comme avant lui le rapport du ministre des finances, constate officiellement une reprise très sérieuse des affaires.
- En Angleterre, on signale également, depuis un mois, une amélioration.
- Or, le commerce de tous les pays est solidaire. Une grande crise sur un point amène nécessairement une crise sur les autres, et la prospérité est contagieuse aussi bien que le marasme commercial. On peut donc espérer que la reprise des affaires se propagera d’un pays à l’autre, comme s’est propagée la crise. Déjà, quelques symptômes d’amélioration peuvent être signalés en France.
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- La guerre de Paedu|u<5. — Le Chili poursuit le cours de ses succès militaires. La division débarquée entre Iquique au sud de la rivière de Pisagua au nord,, sur le territoire péruvien, s’est successivement emparée des ports de Pisagua et d’Iquique sans que le gros de l’armée péruvienne ait eu le temps de secourir les corps alliés du sud, qui ont été successivement battus. Aujourd'hui, les Chiliens sont libres ou d’attendre l’attaque de l’armée péruvienne sur les positions conquises, ou de marcher à sa rencontre dans la direction d’Arica, après avoir été renforcés par de nouveaux débarquements de troupes. C’est ce dernier parti que les Chiliens semblent avoir pris.
- * *
- P. S. — Au moment de mettre sous presse nous parvient le compte-rendu de la séance où l'interpellation au Cabinet a été discutée. Les choses se sont bien passées comme nous l’avions prévu. M. Brisson a reproché au Cabinetson indécision et safaiblesse M. Waddingtou s’est défendu et a défendu-àes collègues d’avoir manqué d’initiative, et le débat s’est terminé par le vote d’un ordre du jour présenté par M. Devès membre de la gauche républicaine, ordre du jour ainsi conçu:
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- « La Chambre, après avoir entendu la déclaration du » Cabinet, persuadé que celui-ci est résolu à faire res-» pecter le gouvernement de la, République, et confiant » dans la vigueur avec laquelle il écartera tous les fone-» tionnaires hostiles, passe à l’ordre du jour. »
- M. Wâddington avait uéclaré accepter cet ordre du jour, qui a été adopté par 243 voix, contre 107.
- Là droite s'ést abstenue.
- On le voit, la majorité obtenue par le Cabinet est bien faible. Le ministère demeure debout, mais il vient de recevoir un sérieux avertissement. C’est presqu’une victoire à la Pyrrhus.
- . NOTES D’UN LISEUR.
- IX
- C’est par une bonne direction donnée à Renseignement général des connaissances les plus usuelles qu’un pays peut arriver à tirer complètement parti des forces productives qu’il renferme, et qu’il peut atteindre tout le développement moral auquel un travail intelligent ét une aisance générale permettent éeüls d’aspirer, Horace! Say.
- "————
- LES CLÉRICAUX ET LA QUESTION SOCIALE-
- Les agissements des hommes des anciens partis visent de plus en plus à faire croire aux pauvres gens, ouvriers des villes, fermiers et ouvriers des campagnes, qu’ils n’ont rien a gagner au maintien de la République.
- La prétention est étrange, mais il est incontestable que l’indifférence systématique du parti républicain pour tout ce qui a trait a l’amélioration du sort des classes ouvrières, met aux mains de ses adversaires de dangereuses armes de combat. Si au fond ils ne disent pas une chose vraie, on donne à leurs dires, par une conduite inconsidérée une apparence de vérité. De plus, comme la campagne entreprise sur ce terrain s’adresse plus spécialement à des peu instruits, comme elle est développée avec une infatigable insistance et que ceux qui l’ont entreprise ne reculent ni devant les démarches, ni devant les sacrifices, il faut bien reconnaître qu’elle n’est pas sans danger et qu’elle ne sera réduite à l’impuissance que lorsque la m: jorité républicaine générale du Parlement comprendra qu’aucune souffrance ne doit rester étrangère à sa sollicitude.
- Les journaux ultramontains profitent de celte-indifférence de nos législateurs et les organes et orateurs bonapartistes emboitent le pas derrière eux. Le jour même de la rentrée des Chambres, les députés bonapartistes "ont affiché leur intention de faire de jla popularité en feignant de suntéresser aux classes laborieuses, Trois députés bonapartistes ont pris la parole en ce sens, deux pour reprocher au gouvernemeht de ne pas prendre de mesures contre le malheur croissant des populations peu fortunées, l’autre pour demander que des félicitations soient adressées aux ouvriers qui ont participé à un titre quelconque aux travaux nécessités par le retour des Chambres à Paris.
- Il est visible que si dès le premier jour la minorité porte à la tribune ses récriminations, c’est qu’elle entend Re pas s’en tenir là.
- Une autre preuve de l’attitude des anciens partis en présence de la question sociale c’est ce que l’on a appelé : * la grève de la bienfaisance ». En présence des lois et circulaires ministérielles qui donnent aux hospices et aux bureaux de bienfaisance des administrations plus raisonnablement composées et qui interdisent que des pressions morales, contraires à la liberté de conscience, puissent continuer à se produire au chevet des malades
- des hospices, la presse réactionnaire a donné à ses lec* teurs le honteux conseil de s’abstenir d© toute donation à ces établissements.
- Cette conduite a inspiré à la plupart de nos confrères de la province des réflexions indignées. Que l’on en juge par les lignes suivantes empruntées au Journal de Montdidier.
- « Ainsi, tu l’entends bien, pauvre ouvrier que l’excès du travail a jeté, poitrinaire, sur un grabat : — lu n’auras plus un sou des « conservateurs 1 »
- « Ainsi vous l’entendez bien, njisérable veuve, pauvres orphelins, qui, livides, amaigris, râlez la faim et grelottez, de froid dans un taudis sans pain et sans feu ; — vous n’aurez plus un sou des « conservateurs ! »
- « Ainsi, vous l’entendez bien, malheureux ménages, dévorés par ia misère, sombre fille de la maladie et du chômage : — « vous n’aurez plus un sou des conservateurs J »
- « Ouvrier pthisique, tu « crèveras» demain faute de médicaments,—maisTes « bons conservateurs » se seront vengés de la République !
- « Veuve, tu verras tes mignons bébés, le visage marbré, bleui par le froid, se raidir dans tes bras maternels impuissants et s’endormir du dernier sommeil, mais les « bons conservateurs seront vengés de la République 1
- « Familles pauvres, vous connaîtrez toutes les tortures du paupérisme, vous verrez l’ange pâle de la mort s’asseoir à votre foyer, — mais les « bons conservateurs » se seront vengés de la République !
- Ainsi une église qui a la prétention de se dire chrétienne, c’est-à-dire gardienne de la doctrine de charité prêchée par le Christ, en vient à demander à ses fidèles cette honteuse conduite : prostituer la bienfaisance à la politique.
- PETITES NOUVELLES.
- Une réunion de plus de 8,000 tisseurs de soie tenue au nouvel Alcazar de Lyon a adopté à l’unanimité moins une voix les résolutions suivantes :
- 1° Réforme immédiaie de l’impôt;
- 2° Suppression totale des droits d’octroi;
- 3° Création de conseils de prudhommes dans tous les centres industriels;
- 4° Extension de leurs attributions, leur donnant le droit d’une surveillance active sur le travail, spécialement sur celui que les patrons font exécuter hors des villes ;
- 5° Adoption par les Assemblées du droit de réunion, du droit d’association et de la liberté de la presse.
- Cette importante réunion mérite d’ètre remarquée. Elle proave ce-que nous avons toujours dft, et ce que disent toutes les personnes qui voient de près la classe ouvrière, que la majorité de cette classe tout en désirant énergiquement l’amélioration de son sort, n’est pas inféodée aux idées révolutionnaires.
- Les ouvriers ont plus de tact politique que Ton ne pense. Ils comprennent très bien que la Société ne peut être transformée du jour au lendemain. Ils ne croient plus à Tonmipotence des révolutions dans un pays de suffrage universel. Cette croyance démodéeaux miracles de la force s’éteint peu à peu comme toute croyance aux miracles.
- 8,000 ouvriers se sont chargés de donner un démenti aux 180 délégués-du Congrès de Marseille. Les réactionnaires seuls peuvent se méprendre de plus ou moins bonne foi, sur le peu d’importance que les déclamations de Marseille ont relativement aux résolutions de l’im-mensp assemblée de Lyon.
- * *
- Dans les départements du centre le prix de la viande a diminué de 10, 15 et même de 20 centimes par kilogramme.
- Cette diminution de prix est la conséquence de la di-zette des fourrages.
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- Il est à remarquer que dans beaucoup de départements où les fourrages font défaut tout aussi bien que dans le centre, le prix de la viande n’a baissé que dans des proportions à peine sensibles.
- Gela vient tout simplement de ce que les bouchers se sont entendus pour bénéficier de cette circonstance ignorée du consommateur,
- * .
- * *
- Les recettes de l’octroi de Paris continuent à suivre une marche ascendante.
- Ces produits atteindront cette année, selon toute probabilité la somme énorme de 133 millions et demi, soit 6 millions de plus que le chiffre prévu.
- N’est-il pas effrayant de songer qu’un impôt aussi considérable est payé par les objets de première nécessité, tandis que les objets inutiles ne paient rien.
- * *
- Au dire de la Voix de VOuvrier l'enquête des autorités autrichiennes sur les actes des nombreux socialistes emprisonnés à Gracovie se prolonge à un tel point que les détenus avaient pris le parti de la faire cesser.
- Quarante d’entre eux avaient décidé de se laisser mourir de faim plutôt que d’attendre encore. Le quatrième jour de jeûne le président effrayé, est accouru et à promis que le procès serait accéléré.
- Cette affaire fait grand bruit dans le pays.
- *•
- * *
- Une circulaire de M. de Freycinet, ministre des travaux publics, appelle l’attention de MM. les ingénieurs en chef sur l’opportunité d’ouvrir le plus grand nombre possible de chantiers pour cet hiver. A mesure que la saison avance, cette nécessité devient plus manifeste. « Je vous prie donc instamment, dit-il, de redoubler « d’efforts et de chercher toutes les combinaisons qui « permettraient de donner du travail aux bras inoe-« cupés. »
- Excellente intention.
- ***
- Un signe des temps.
- Bjoernestorne est un poète et auteur dramatique norvégien très connu et très estimé dans son pays et même en Allemagne ou plusieurs de ses comédies ont été traduites et représentées avec grand succès, ce poète, comme beaucoup de poètes, est un esprit original.
- Ayant appris que le roi de Suède s’était exprimé, sur son compte d’une façon blessante au sujet d’une attitude politique prise par lui, le poète a adressé une lettre au ministre d’Etat pour l’informer que si les insultes qui ont été rapportées avaient réellement été proférées, il serait ffrcé d’en demaander au roi satisfaction d’homme à homme.
- On ne sait te que donnera cette querelle, car Bjœr-nestorne est homme à ne pas retirer sa parole.
- Curieux spectacle, que celui d’un poète provoquant son roi.
- Décidément les rois s’en vont.
- Les ouvriers vanniers de Paris demandent aux patrons une augmentation de tarif. Us sont payés aujourd’hui de 40 à 45 centimes l’heure, en moyenne, et n’arrivent pas par semaine à un total supérieur à 30 francs.
- + *
- Une jeune fille de Ferrières-Gâtinais (Loiret), Mllc Jeanne Défloré, déjà pourvue du diplôme de bachelier-ès-sciences, vient de subir avec mention, à Paris, la première épreuve du baccalauréat ès lettres. (Rappel).
- *
- •¥• *
- La Cour dtAssises de la Seine-Inférieure vient de condamner à mort pour assassinat un jeune homme nommé Déporté. Ge malheureux n’a pas encore 18 ans.
- Nous lisons dans la Flandre libérale que dans certaines communes du pays de Vaes; qui est au reste la région la plus arriérée de la Belgique, le clergé a si bien surexcité le fanatisme qu’un instituteur laïque s’est vu refuser la nourriture et le logement par la bouchère chez laquelle il demeurait. Il y allait, disait la pauvre femme les larmes aux yeux, de son gagne pain, ses meilleurs clients, poussés par le vicaire, avaient déclaré qu’elle eût à faire déguerpir l’instituteur ou à perdre leur pratique.
- *
- * *•
- Au cours du voyage qu’il vient de faire en Ecosse M. Gladstone a reçu à Garlisleune députation d’ouvriers qui lui ont présenté une pièce de drap fabriquée par eux pour son usage. A Galashiels nn cadeau de même nature lni a été offert.
- Il est consolant de voir un des plus grands hommes d’état de notre siècle recevoir de pauvres populations ouvrières de tels témoignages d’affection M Gladstone en est fier, lui qui a été le premier à dire que « le xixe siècle est le siècle des ouvriers. »
- Il Secolo nous apprend que le Sénat de Samos (île turque de l’Archipel) a voté, et que le prince a promulgué une loi qni défend à tout citoyen de se battre en duel et même de prendre part comme témoin ou de favoriser de quelque manière que ce soit un acte qui maintient dans les temps modernes la barbarie du moyen âge. Quiconque provoquera ou répondra à la provocation quand même le duel n'aurait pas lieu, sera passible de deux ans de prison. Les témoins sont assimilés aux complices d’un homicide prémédité et resté sans effet, Quand il y aura eu duel et mort de l’un des combattants, le survivant sera conduit à la potence.
- * *
- Les scieurs de pierre se préparent à réclamer une augmentation des salaires. Leur métier, si pénible peut rapporter quand les circonstances sont favorables un maximum de deux cents francs par mois. Malheureusement il y a des hauts et des bas, qui tiennent, non à l’assiduité ou au chômage des « coteries, » comme s’appellent eux-mêmes ces intéressants travailleurs, mais à la nature des blocs qu’ils ont à manier.
- Ges blocs, qui provienneut de toutes les carrières voisines de Paris, ont des qualités différentes. Les plus durs sont payés trente-cinq francs ; les plus tendres cinq francs. Les prix sont gradués de telle façon que l’équilibre soit à peu près rétabli à la fin des journées. Ainsi, le sciage de quatre blocs de cinq francs exige, en principe, le même espace de temps que le sciage d’un seul de vingt.
- Seulement, dans la pratique, il n’est pas rare que des veines dures, inattendues, entravent et prolongent iout à coup la besogne. La rémunération n’en est pas changée pour cela, et le tarif reste immuable. Conséquence fréquente : des minima tout à fait infimes.
- Aussi une assemblée réunie avant-hier, a-t-elle résolu de réviser les cotes, en a proposé de nouvelles, qui seront discutées avec la chambre syndicale, et soumises, lorsque l’accord sera complet, aux patrons. De la sorte, l’entente se fera, selon l’espoir général, avaut le mois d’avril, et aucune espèce de grève ne sera nécessaire.
- Il est vrai qu’un membre de la corporation a fait observer que, pour parvenir à un revenu fixe et sur lequel on^ puisse toujours compter, il serait meilleur d’étre payé à la journée. Mais ce côté de la question ne parait pas encore avoir été étudiée et rencontrerait peut-être des oppositions trop vives.
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- La cour d’assises d’Aix a jugé l’héroïsme d’un drame d’amour qui a fait beaucoup de bruit, il y a deux ou trois mois.
- Thérèse Grangier, jeune Arlèsienne, avait été séduite, et, devenue mère, attendait que le père de son enfant l'épousât, ainsi qu’il l’avait promis, Un jour, elle ap«
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- prend son prochain mariage avec une autre. Elle prend des vêtements d’homme, s’embusque derrière la maison du coupable et l’orsqu’il paraît, lui tire à bout portant un coup de pistolet chargé à plomb. Huit jours après, le blessé était rétabli.
- Le jury d’Aix a acquitté Thérèse Grangier.
- Les attentats de cette nature deviennent de plus en plus nombreux et les jurys qui ont à les juger se montrent de plus en- plus généreux. Il y a cependant un danger à ne pas protéger davantage la vie humaine.
- Il est probable que lorsque la recherche de la paternité sera admise chez nous comme elle l’est dans d’autres pays, ces attentats seront moins nombreux et que les jurys seront moins indulgents sur les attentats qui se produiront encore.
- Après 14 mois de détention préventive les Lazzaret-tistes de l’Apennin toscan ont été tous acquittés par la cour de Sienne.
- Les Lazzarettistes formaient une sorte de secte socialiste et catholique, très superstitieuse et très inoffensive.
- Ces malheureux étaient poursuivis pour avoir le 18 août 1878 formé un cortège qui s’élait rendu de Monte-Labro à Arcidasso, cortège sans armes et où figuraient des femmes et des enfants, mais précédé d’un drapeau rouge sur lequel se lisaient ces mots : La république est le règne de Dieu.
- La gendarmerie d’Arcidosso, pour faire preuve de zèle, fit feu sur ce cortège, tua Lazzaretti, fondateur de la secte nouvelle, ainsi que quatre de ses sectaires. Quinze de ces malheureux sont restés estropiés de leurs blessures, deux sont morts en prison et les autres ont fait quatorze mois de prison après quoi on les a reconnus innocents.
- Ges poursuites dont le ridicule n’a d’égal que l’odieux prouvent que la police italienne s’efforce de copier le honteux agissement de la police russe. Gomme elle, elle emprisonne ou fusille les gens les plus pacifiques.
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- Le mouvement ouvrier longtemps étouffé à Genève vient de donner de nouveaux signes de vie. Une loi sur les Conseils de Prudhomme et la mise à l’étude d’un « projet d’assurance mutuelle pour tous les citoyens » viennent d’être mis en avant par le « parti du Peuple travailleur. » Un banquet de 300 convives tenu à l’Hôtel-Bellevue, laisserait croire à une entente entre ce nouveau parti ouvrier et l’ancien parti radical qui ne possède plus aujourd’hui le pouvoir législatif et qui ne possède qu’en partie le pouvoir exécutif.
- Malgré la demande que’nous en avons faite à Genève, nous n’avons pu jusqu’ici nous procurer le texte du projet d’assurance mutuelle pour tous les citoyens dont parle le Parti du Peuple travailleur, (sans doute parceque que ce texte n’est pas encore arrêté définitivement.)
- I.a réduction des salaires» en Angleterre.
- Nous lisons dans le Bulletin de Correspondance, publié au Havre : « Nos industriels commencent enfin » à prendre les mesures dont nous pressentions l’adop-» tion comme indispensable dès le mois de janvier. La » réduction du travail, quand il y a trop plein, est le » seul remède efficace ; et l’on peut voir, en se repor-» tant à nos Bulletins du commencement de l’année, » que nous avons montré souvent la mauvaise voie dans » laquelle s’engageaient les Anglais en abaissant les i salaires
- » Get abaissement des salaires n’a produit d’autre effet » que d’appauvrir la classe ouvrière et, par conséquent, » de lui enlever sa force consommatrice. On a donc » continué le travail plein avec moins de débouché que
- * précédemment. Depuis plus de deux mois, les Anglais » se sont vus obligés d’en passer par où ils auraient dû » commencer. U pavait même qu’une réduction d’un » cinquième à un quart dans le travail ne suffit plus
- * maintenant,
- o En effet, depuis une quinzaine, nous avons eu » à signaler un nouvel abaissement de 5 p. c. sur les » salaires dans les districts de Burnley, Oldham, Staly-» bridge, Glossop et autres. C’est encore une mesure » détestable pour les Anglais, mais détestable surtout » pour nous... Avec cette nouvelle réduction de salai-» res, les Anglais vont abaisser d'autant leur prix de » revient et, tout en se ruinant, feront plus de mal » encore à nos industriels. Quoiqu’il en soit, bon nombre « de nos établissements viennent de prendre la déter-» mination de réduire leur production. Nous craignons » que le retard apporté à cette mesure ne la rende inef-» ficace. »
- Les anciens courtiers du Havre confirment tous ces renseignements. Nous lisons dans un de leurs derniers bulletins, sous la rubrique de Manchester : « Hier, nous » enregistrions de nombreuses réductions de salaires. » Aujourd’hui, nous avons à signaler des pétitions ou-» vrières adressées à l'inspecteur en chef des usines, » au sujet de la violation de la loi sur les heures de tra-» vail. Les patrons exigent 11 heures de travail au lieu » de 10. Ils se montrent en outre disposés à préférer les » femmes et les enfants. En remplaçant les ouvriers » pendant les heures des repas, ils poussent le travail » jusqu’à 13 et 14 neures, et cela dans un moment où il » y a tant d’ouvriers sans ouvrage. On voit souvent » la femme et les enfants soutenir le mari, le père, les » frères... »
- Nous nous demandons où s’arrêtera cette indigne exploitation de l’ouvrier.
- LA SITUATION DES FERMIERS
- Brest, le 22 novembre 1879.
- Monsieur le Rédacteur,
- En terminant vos excellents articles sur la situation des agriculteurs, vous dites que le remède au mal c’est l’association. Rien n’est plus vrai mais il faudrait la réaliser au plustôt et sous une forme tout autre que celle en usage aux Etats-Unis.
- Il est un genre d’association facilement praticable qui rendrait des services incalculables, s’il était généralement adopté. Voici en quoi il consiste :
- Les propriétaires du sol ayant des capitaux disponibles formeraient avec leurs fermiers une association dans laquelle chacun entrerait avec les ressources dont il dispose, l’un avec son argent, l’autre avec son intelligence et ses bras.
- A présent, comme vous l’avez si bien dit, le propriétaire exige souvent beaucoup trop du fermier sans s’inquiéter du dommage qui doit en résulter pour tous deux. Dans ces conditions qu’advient-il toujours? D’abord une hostilité constante entre intérêts opposés; et tandis que le paiement de la rente est parfois difficile à obtenir le fermier ne songe qu’à tirer du sol tout le produit possible même en l'épuisant pendant la trop courte durée de l’exploitation. Supposons qu’à l’encontre de ce qui se pratique, le propriétaire promette à un fermier bien choisi des prolongations successives du bail avec l’assurance de recevoir une récompense méritée si le
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- sol est amélioré ? Tout aussitôt l'hostilité cesse de la part du fermier.
- Mais, dira-t-on, comment le propriétaire pourra-t-il être dédommagé de ces sacrifices? la réponse est très simple. Ce propriétaire pourra, sans difficulté, augmenter le prix du bail à la fin de chaque période convenue, car le fermier au lieu d’être surchargé par l’augmentation du fermage, étant au contraire encouragé par les récompenses accordées, se prêtera volontiers â un arrangement dans lequel il trouve des avantages réels» Il est évident qu’une proportionalité exacte doit être établie entre la val*«r des sacrifices consentis et celle des avantagés recueillis.
- Prenons un exemple : Il s’agit d’une ferme valant jusque là 1,000 fr» de revenu. L’intérêt du fermier est que tout en subissant des augmentations à chaque renouvellement de bail il jouisse du produit de son labeur ; or, admettons que, par chaque 50 fr. d’accroissement du loyer de la ferme, le fermier reçoive 1,000 francs.
- Pour le cultivateur l’encouragement est puissant, mais le propriétaire place ainsi son argent à cinq pour cent, avec les garanties lés plus sûres, et certes il n’a pas à se plaindre. C’est on le voit l’opposé de ce qui se fait aujourd’hui.
- Mais pour peu qu’on y réfléchisse, on aperçoit de suite les conséquences fécondes de ce changement radical dans les relations entre les propriétaires du sol et ceux qui le font valoir au prix d’un labeur des plus rudes.
- Détaillons les conséquences heureuses des relations nouvelles ainsi établies ;
- 1° Disparition de tout antagonisme entre propriétaire et fermier par la fusion des intérêts,
- 2° Double accroissement du revenu des possesseurs du sol par l’élévation graduelle du prix du fermage et de la plus grande abondance des produits, aussitôt que l’adoption du nouveau système se généraliserait.
- 3° Amélioration considérable du sort des cultivateurs acquérant un capital auquel aujourd’hui ils ne peuvent prétendre.
- 4° Tendance à peu près certaine à l’association des propriétaires voisins quand les bienfaits de l’association entre propriétaire et fermier seraient bien appréciés»
- 5° Facilité immédiate par laréalistation de ce nouveau genre d’association, de l’entente nécessaire pour l’exécution de certains travaux d’intérêts communs en dehors des attributions de la commune et du département.
- 6® Enfin, du jour où des collectivités suffisamment nombreuses seraient formées, il deviendrait possible
- de créer des relations commerciales, des débouchés avantageux, à toutes distances \ d’acquérir des machines, des outils perfectionnés, de se procurer des semences de choix ainsi que les engrais les plus puissants. D’opérer sur une grande échelle des cultures hors de la portée de l’exploitation morcelée.
- De plus la collectivité aurait le pouvoir de protéger les intérêts de ses membres alors que l’isolement les laisse trop souvent sans défense à la merci d’ennemis nombreux.
- N’y a-t-il pas là un cbarnp d’activité d’une étendue illimité et le début d’une transformation devenue indispensable en présence de la concurrencé américaine plus menaçante dé jour en jour ? J’ose croire que la réponse â la question sera affirmative.
- Telles sont à grands traits, monsieur le Rédacteur, etc.
- Jules Feillet»
- Les idées contenues dans Cet article nous paraissent pouvoir être fécondes eh applications.
- Il nous serait agréable de voir leur auteur leur donner de nouveaux développements.
- , . i ~ ? ' ;
- Dëeotiverte en Grèce.
- D’importantes découvertes archéologiques ont été faites dernièrement à Marathon, près de l’emplacement dii temple de Némésis, pû l’on admirait ütie statue de celle déeâse, œuvre de Phidias. G’ëst près dé là que les Athéniens avaient, après la destruction ue l’armée persane, élevée un trophée à la Victoire»
- Ges découvertes consistent en bas-feliefs en statues, dont une, de grandeur colossale, est assez bien conservée. L’ôphore général des antiquités à voulu tràiisférër cés objets d’art au musée archéologique d’Athènes» mais les habitants des villages des environs s’ÿ sont opposées, en vertu de la loi sur les antiquités, qui permet à chaque commune de garder les antiquités découvertes sur son territoire.
- » M..Ç.H f'-.
- CAISSE DE RETRAITE POUR LES VIEILLARDS
- Il existe depuis plusieurs années à Paris un groupe d’initiative pour la création d’une caisse nationale des retraites civiles. Le 25 novembre, ce comité avait invité les présidents des sociétés ouvrières du département de la Seine à une réunion qui se tenait à l’Ecole centrale de la rue Thorigny, pour leur faire entendre l’exposé de plusieurs projets concernant cette si intéressante question» L’assistance était nombreuse. M. Nadaud, député, présidait, et, à ses côtés, des économistes zélés avaient pris plaée.
- Tons les orateurs qui se sont succédé sont d’accord sur la nécessité d’assurer aux vîëillards là vie de tous les jours, et pour cela réclament Pinterven-tion de l’Etat, soit qu’il prélève une taxe proportion^ nelle sur le capital ét le travail, soit qu’il puise les [ ressources indispensables dans les impôts actuels.
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- MM. Jacquet, membre du Conseil général ; Lavi-ron, Çh. Limousin, E. Copoix ont développé leurs idées, qui ne diffèrent pas sensiblement, et ont combattu avec vigueur ceux qui essayent d’enrayer leurs efforts, sous prétexte que,'fonder une caisse de cette nature, ce serait supprimer la liberté. « Oui, s’est écrié l’un d’eux, nous voulons supprimer la liberté de mourir de faim ! »
- M. Nadaud, avant de lever la séance, a déclaré que, dès la semaine prochaine, il déposerait, sur le bureau du président de la Chambre des députés, un projet de loi, conçu conformément aux intérêts de la vieillesse. Et, tout en confessant qu’il ne se fait aucune illusion sur le sort qui attend sa proposition généreuse, il a justement fait remarquer qu’il est bon d’en saisir l’opinion publique, de la faire entrer dans les préoccupations des penseurs, et de l’inscrire parmi les principales conditions, que, lors des élections, le mandant devra imposer à son mandataire.
- Dépenses militaires.
- Défenses militaires par tête de population (sans compter la marine) :
- France, Fr. 18,70
- Angleterre, » 12,80 (Sans
- Autriche^ » 8.08
- Italie, » 7,03
- Russie, » 9,86
- Roumanie, » 8,20
- Suisse, » 4,70
- Dépense annuelle par homme
- (l’armée toute mobilisée) ;
- France, Fr. 800
- Angleterre, » 1700
- Autriche, » 338
- Italie, » 292
- Russie, » 486
- Roumanie, » 228
- Suisse, » 70
- LES ÉCOLES MIXTES
- S’il était donné à un habitant d’une planète quelconque de descendre sur la terre pour venir y étudier nos mœurs et nos habitudes, et que sa bonne étoile le conduisît d’abord en France, il ne tarderait pas à s’apercevoir que, suivant toute apparence, il y a chez nous deux races différentes (homme et femme) dont l’une pense et agit pour l’autre qui n’en peut mais.
- Il se rendrait compte que la conquête domestique faite par l’homme est le résultat de cette guerre civile intestine dans laquelle le triomphe n’a pas été long à se déclarer, car c’était la lutte du pot de terre contre le pot de fer, et l’issue n’était pas douteuse.
- Prenant â leur début l’homme et la femme, notre visiteur s’apercevrait bien vite que les femmes sont attachées presque dès le berceau à un régime minutieusement indiqué par les lois et par les usages. Il s’étonnerait de voir toujours les filles étroitement séquestrées de la société des garçons, apprendre ce qu’ils n’apprennent pas et ignorer ce qu’ils apprennent.
- Il se demanderait si ces deux races qui se ressemblent si bien sont faites pour vivre éloignées l’une de l’autre, si chacune doit, au terme de l’éducation, être exilée dans une planète différente. Et lorsqu’il s’apercevrait que ces deux êtres qu’on a pris tant de peine à élever de manière à ce qu’ils ne puissent pas se comprendre, doivent*être en commun la souche des jeunes générations et vivre côte à côte toute leur existence, il douterait que le monde actuel soit dans son bon sens.
- Alors il se demanderait comment une société formée d’êtres si divers pourra subsister et pourra s’entendre. Il se sentirait en même temps attiré vers l’homme qui sait et comprend et vers la femme qui souffre.
- Mais en étudiant l’organisme social, en scrutant les lois, en observant les résultats obtenus, une indignation toujours croissante s’emparerait de lui, indignation contre l’homme dont l’immense pouvoir est injustifiable, et parce qu’il est immense et parce que c’est lui qui se l’est arrogé, et d’indignation aussi contre la femme qui voyant qu’elle ne sait rien, qu’elle ne peut rien, n’essaie ni de savoir, ni de pouvoir.
- Savoir, c’est tout. La force mécanique, la force musculaire ne sont la loi que dans les siècles de la violence, et les siècles de la violence sont passés.
- Aussi notre hôte n’aurait-il pas besoin de beaucoup réfléchir pour indiquer aux deux races rivales, que lanature a si bien créées pour constituer la communauté dans l’union d’efforts, de recherches, d’organisations sociales, le moyen de trouver le bonheur dans l’harmonie par la science et la justice.
- Convaincu que la base de la vie sociale, c’est l’éducation, il dirait : habituez de bonne heure tous vos citoyens à ne pas voir plus tard dans les citoyennes de jolies nullités propres à avoir des enfants mais incapables de faire ou de comprendre des livres ; à ne pas penser qu’il faut un chef et que dans le choix de ce chef, entre l’homme et la femme, la femme ne compte pas ; à ne pas déclarer par les lois, ce que personne ne pourra croire, c’est qu’on ne soit pas après avoir pris un mari ce qu’on était auparavant, à moins d’attribuer au contact des maris un étonnant .effet d’abêtissement.
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- Puisque la justice est dans l’égalité, ouvrez, citoyens, l’intelligence delà petite fille en même temps que celle du petit garçon.
- Y a-t-il donc déjà trop de lumière que vous ayez peur de laisser pénétrer le rayon jusqu’à la cervelle de la femme. Ouvrez devant les deux enfants les mêmes livres, accoutumez les aux mêmes études, présentez-leur à tons 'deux la vie sérieusement et, camarades de travail, ils auront bientôt les mêmes préoccupations.
- Etudiant les mêmes leçons, préparant les mêmes devoirs, ils seront tous inl éressés aux mêmes choses ; ils s’imprégneront de la même morale rationnelle ; ils se prépareront l’un près de l’autre à devenir des membres utiles et solidaires de la société-
- Ils se moraliseront l’un l’autre par le travail et l’émulation, ou plutôt ils n’auront pas besoin de se moraliser, car on les créera moraux par leur éducation même.
- Ce ne sont pas des compagnons d’étude et de jeux de toutes les heures qui penseront à rêver les songeries malsaines qu’on inculque pour ainsi dire aux enfants par l’éducation qu'on leur donne aujourd’hui.
- Pour en revenir à notre homme sidéral, il ne croirait certes pas que la moralité pût exister chez l’un sans exister chez l’autre. Où l’homme se trouve immoral, on trouve la femme immorale aussi. C’est une loi inflexible. Il faut créer les deux sexes purs et honnêtes ou il n’existera pas de vraie moralité ; il faut faire naître entr’eux l’estime réciproque, et cela dès l’enfance, autrement il n’y a pas de société normale possible.
- Et il aurait raison notre habitant extra terrestre, La preuve de l’excellence de son système est faite déjà et nous voulons citer, à l’appui de notre dire quelques lignes extraites du remarquable discours d’une Américaine au Congrès du droit des femmes :
- « J’ai entendu, il n’y a pas longtemps, le récit « suivant d’un professeur qui est à la tête d’une « grande école publique de Boston. Son école était « autrefois divisée de telle manière que les deux « classes de garçons et de filles les plus avancés, se « trouvaient dans des salles différentes sur le même « étage ; la classe des garçons d’un côté, celle des « filles de l’autre, avec une grande salle publique a entre les deux. Ces enfants étaient à l’âgo où la « jeunesse aime à s’amuser, où rien n’est sérieux. « Les garçons et les filles se regardaient comme la « plus grande curiosité qui existe sur la terre Quand « ils se trouvaient réunis dans la grande salle, ce « qui arrivait souvent, au lieu de faire attention aux « exercices, on pouvait apercevoir des grimaces, des « billets d’amitié sans grande profondeur qui che-
- « minaient sous mains entre eux. Leurs instituteurs « trouvaient bien difficile de régler leur conduite ou | « de fixer leur attention sur un devoir utile. Après « quelques mois ainsi passés, le comité des écoles « décida de réunir partout ces deux classes dans la « même salle, dans le but d’économiser les frais de « l’enseignement.
- « Ce professeur ajouta que, pendant quelques jours,
- « les folies augmentèrent. La maîtresse qui se char-« gea de la classe était d’abord un peu inquiète, — « mais patiente, sage et confiante dans le droit du « principe de co-éducation, elle commença son en-« seignement, elle fit des appels aux intelligences, « et invita tout ce petit monde au repas intellectuel « servi de la façon la plus attrayante. Les élèves « commencèrent à étudier, à penser et à réfléchir « ensemble ; à parler et à discuter entre eux les « grands problèmes de science, de littérature, etc. « Peu à peu les grimaces, les billets et les sottises « furent oubliés ; les sentiments devinrent plus « sains, les têtes se calmèrent, et chacun fut naturel « et respectable, se conduisant comme chez ses pa-« rents. »
- On comprend que des femmes qui reçoivent une éducation égale â celle des hommes puissent se distinguer d’aussi brillante façon qu’eux. C’est ce qui se voit aux Etats-Unis.
- C’est pourquoi nous qui voulons voir la femme reconnue l’égale de l’homme, nous demandons que, chez nous, comme aux Etats-Unis, on donne aux jeunes filles une éducation aussi sérieuse et aussi complète que celle donnée aux jeunes garçons.
- Les femmes participent aux charges publiques, elles paient leur part des impôts directs et indirects, elles ont droit que l’on s’on s’occupe sérieusement de leur sort.*
- La question de la femme a besoin, permettez-nous l’expression, qu’on lui fasse de la réclame.
- Presque tous les hommes et beaucoup de femmes hélas ! non encore éclairées ne demandent pas mieux que d« l’étouffer dès le début.
- S’ils pouvaient employer pour éteindre le bruit des voix qui réclament et proclament l’équivalence des deux sexes une invention identique à celle de cette dame américaine qui a trouvé un moyen pour amortir le bruit des trains de chemins de fer, je suis convaincue, quant à moi, qu’ils n’y manqueraient pas.
- Jeanne P.
- L’enfance à Paris.
- Un criminel dont le nom est resté tristement célèbre, Maillot dit le Jaune, étant interrogé par le président de ] la Cour d’assises sur les raisons qui avaient pu le con-1 duire à commettre d’horribles forfaits, répondit :
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- « Que voulez-vous que je vous dise, monsieur le président ? Depuis l’âge de sept ans, je me suis trouvé seul sur le pavé de Paris. Je n’ai jamais rencontré personne qui se soit intéressé à moi. Enfant, j’étais abandonné à tous les hasards, je me suis perdu. J’ai toujours été malheureux. Ma vie s’est passée dans les prisons et dans les bagnes. Voilà tout. C’est une fatalité. Je suis arrivé ainsi où vous savez. Je ne dirai pas que j’ai commis ce crime par des circonstances indépendantes de ma volonté, mais enfin... (ici la voix de Maillot devient tremblante) je n’ai jamais eu personne à qui me recommander; je n’âvais en perspective que le vol. J’ai volé, j’ai fini par tuer »
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- ÉDUCATION MÉDICALE DES FEMMES.
- L’étude de la médecine par les femmes, en Angleterre, ne sera plus désormais un fait isolé. Une école spéciale vient d’être fondée à Londres : elle existe et fonctionne régulièrement dans Henriette-Street, Brunsvvick-^Square. Son annexe est l’hospice libre de Gfray’s Inn Road où se fait la clinique.
- Comme bien on le pense, cette émersion téméraire de la part du beau sexe, n’a pas manqué de soulever bien des objections de la part du sexe laid, et les sarcasmes décochés par celui-ci- n’ont pas non plus fait défaut à l’adresse de celui-là. j
- En attendant que les résultats aient fait justice des objections et que les sarcasmes se soient retournés contre ceux qui les ont lancés, nous applaudissons de toutes nos forces à ce nouveau pas fait par la femme dans la voie des revendications.
- Nous y applaudissons et nous soutenons, contrairement à ce que l’on a dit, qu’il n’y a rien dans les études médicales qui soit en désharmonie avec la nature féminine, rien qui porte atteinte à son élégance, rien qui puisse émousser sa délicatesse et sa sensibilité.
- Nous faisons mieux : nous affirmons que ces études qui ouvrent tant de perspectives à ceux qui s’y livrent sérieusement, loin d’être incompatibles avec la nature de celle que le poète appelle un ange sur la terre, donneront une satisfaction de plus à cette nature en offrant à l'ange une occasion sans cesse renaissante de déployer ses ailes, de voler aux chevets des pauvres malades et des malades pauvres, et d’apporter aux uns et aux autres les secours et les consolations dont ils pourront avoir besoin.
- Nous affirmons que loin de porter atteinte à son élégance, elles ne pourront que la rendre plus vraie en la corrigeant de cette affectation que provoquent souvent les gâteries du monde.
- Nous affirmons enfin que, loin d’émousser sa délicatesse et sa sensibilité, elles ne feront qu’aiguiser la première comme s’aiguise et se développe le courage au milieu du danger, et ne pourront que rendre la seconde plus touchante -eh lui permettant de se
- dépouiller de cette sensiblerie qui est à la sensibilité ce qu’est une mauvaise copie à un bon original.
- Homme ou femme, nul sentiment droit n’est outragé par celui qui, désireux de s’instruire, va chercher cette instruction dans des hôpitaux comme dans des
- lieux où les maux viennent fondre sur l’humanité.
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- Nous ne savons pas si, comme on l’a dit en thèse générale, la femme n’est pas assez forte pour faire sa carrière de la science médicale.
- Si l’on a voulu parler seulement de la force physique, nous n’infirmerons ni ne confirmerons ce dire. Nous nous contenterons de conseiller d’attendre les résultats pour porter un jugement certain.
- Mais si l’on a sous-entendu la puissance intellectuelle, nous répondrons qu’il serait tout simplement stupide de mettre en doute cette puissance. Mais nous ajouterons qu’à elle seule.elle n’est pas suffisante ; qu’il faut qu’elle ait à son service assez de force physique pour permettre à la femme qui veut parcourir cette carrière avec fruit, de joindre la pratique à la théorie.
- Vainement, en effet, beau sexe ou sexe laid, homme fort ou faible femme, on lirait livres sur livres, on assisterait à conférences sur conférences, on suivrait cours sur cours, si l’on ne fait pas connaissance avec la réalité, si l’on ne pratique pas, les connaissances acquises sont de peu de valeur. C’est seulement aux chevets des lits des patients où le concours actif et simultané des yeux, des oreilles et des mains, est incessamment réclamé, c’est seulement dans legardien-nat des malades, face à face avec le concret, qu’une méthode convenable d’examen peut s’acquérir.
- Certainement la lecture des ouvrages spéciaux est une bonne chose : certainement les conférences ne sont pas moins bonnes parce qu’elles préparent le terrain et apprenxient à l’élève comment l’étude de la clinique peut être systématiquement et fructueusement appliquée.
- Certainement les cours sont indispensables parce qu’ils présentent à ceux qui les suivent le tableau des connaissances acquises et font de chacune des leçons comme unjalon planté pour en acquérir de nouvelles* Mais nous le répétons, sans la pratique il reste fort peu de tout cela dans l’esprit de l’étudiant.
- Le jalon dont on ne se sert pas est un pointde repère complètement inutile.
- Le conseil donné sous forme de leçon et qui reste à l’état de conseil, sans mise à exécution, n’est plus rien qu’une parole perdue.
- Conseil et mise à exécution de ce conseil, c’est à-dire théorie et pratique, voilà ce qu’il faut I
- « A force de forger on devient forgeron. »
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- En médecine comme en tout autre chose, le vieux proverbe est vrai.
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- On a dit encore que parmi les femmes qui se voueront à l’étude de la médecine un grand nombre se mariera, aura des enfants, et que cela les rendra incapables de pratiquer convenablement.
- Il n’y a pas de doute qu’un certain nombre se mariera, aura des enfants et que cela les empêchera de travailler autant qu’elles l’auraient pu faire à l’état de célibataires. On ne visitera pas autant de malades qu’on eut pu le faire n’étant pas marié.
- Les distractions de la vie domestique, les soins à donner aux enfants empêcheront q u’on ne se livre à un travail assidu, suivi, comme celui d’écrire ou de faire des recherches. Mais en pareille matière surtout, qualité vaut mieux que quantité. La somme d’expérience que la vie de femme mariée donnera à la femme-médecin, fera d’elle une praticienne beaucoup plus prudente, beaucoup plus sage et par conséquent beaucoup plus utile à ses malades que si elle n’avait pas cette expérience.
- Déjà des faits isolés ont prouvé ce qu’il y avait de possible pour la femme dans la carrière médicale. Malgré leur éloquence, ces faits n’ont pu convaincre les incrédules.
- « Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. »
- Aussi craignons-nous que tout ce que nous disons et tout ce que pourront dire avec nous et mieux que nous ceux qui partagent notre manière de voir, ne reste sinon complètement inutilè, du moins, sans produire grand effet sur le parti pris ou les préjugés. Néanmoins, nous sommes loin de désespérer et nous espérons au contraire que l’épreuve qui est en train de se faire actuellement sera plus efficace et que, dans un avenir très-prochain, les résultats obtenus triompheront même des plus entêtés.
- Cependant ne nous faisons pas non plus trop illusion sur certains avantages prédits par quelques-uns de nos coréligionnaires."
- N’ajoutons pas trop foi, entre autres choses, à cette sentence un peu paradoxale à notre avis : que, parce que femmes et en vertu d’une sympathie toute naturelle, les femmes-médecins comprendront mieux que les hommes les maladies de leur sexe.
- Ceci ne peut être vrai que si elles prêtent plus d’attention que les hommes à ces maladies.
- Ce ne sera point parce que femmes et à la faveur d’une sympathie occulte ou mystérieuse qu’elles s’initieront mieux que les hommes à tels ou tels autres cas, mais tout simplement parce que leur intelligence sera plus élevée, leurs connaissances
- plus étendues et, ainsi que nous venons de le dire, leur attention plus profonde.
- Pourtant, il faut le reconnaître, elks comprendront mieux que les hommes, les conditions de la vie qui occasionnent et entretiennent beaucoup de maladies chroniques. Les causes de débilité leur seront également plus familières et, sous ce rapport, en effet, elles auront l’avantage sur les hommes,
- En quoi leur qualité de femme rendra d’immenses services, c’est dans le fait que beaucoup de femmes et presque toutes les jeunes filles atteintes de certains accidents particuliers au sexe féminin éprouveront moins de répugnance à se confier à des femmes qu’à des hommes.
- Dans l’état actuel des choses souvent le docteurs sont induits en erreur par la réserve outrée des malades du sexe féminin.
- *
- * *
- En terminant, nous ferons des voeux pour le plein-succès de la nouvelle Ecole de médecine et de ses vaillantes étudiantes. Puis nous nous permettrons de rappeler à qui de droit que le succès d’une cause repose sur le bon goût, le jugement sain et la modération de ses promoteurs. Il importe que les actes parlent par eux-mêmes.
- Et ce n’est pas seulement en Angleterre que l’on doit, si l’on veut réussir, se conformer à ces conditions ; c’est partout et, s’il m’était permis de le dira, surtout en France où nous souhaitons que soit bientôt suivi l’exemple donné par l’Angleterre,
- Comme dernier détail nous dirons que le cours des études dans l’Ecole en question, placé, sous la direction du médecin en chef de l’hospice de Gray’s in Road et de madame Oarrett Anderson qui est elle-même docteur en médecine, est divisé en quatre parties.
- La Ire partie comprend (pour ne pas nous servir des termes scientifiques), Vétude du fonctionnement de l’organisme humain en bonne santé.
- La 2e partie est l'étude des maladies.
- La 3° partie comprend le mécanisme de recherche du mal et des moyens de le guérir, la pharmacie et la chirurgie opérative proprement dite étant comprises sous cette dénomination générale.
- La 4e enfin embrasse dans son entier ihe art of healing, ce que nous pouvons traduire par l’art du pansement ou l’art curatif.
- Ainsi que nous l’ayons dit dans nos premières lignes, l’Ecole existe et fonctionne régulièrement.
- Avis à notre faculté 1
- C.-P. Maistre.
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- DÉDAIN DE LA VIE HUMAINE.
- La police londonaise ramasse un homme dans un coin de rue.
- Cet homme, aux questions qui lui sont posées répond d’une façon presque inintelligible. Sa langue est épaisse, embarassée. Son œil est hagard, hébété. Sa tête est lourde et ses jambes fléchissent sous lui. « Oh, encore un ivrogne! » Et l’honorable gardien de l’ordre public conduit» je veux dire, traine sans plus de façon notre homme jusqu’au plus prochain bureau de police et là, le jette dans une cellule. « Cuve ton vin, mon ami ! »
- Cependant quelques heures s'écoulent. « Voyons ce que devient notre homme, » se dit le chef de poste ; « c’est étrange, il semble que son état d’ivresse au lieu de diminuer h’ait fait qu’augmenter.» En effet, le prétendu ivrogne qui, lorsqu’il avait été arrêté, parlait, mais avec difficulté, ne parle plus du tout, sa figure a pris une teinte violacée. On s’étonne, on s’inquiète et en fin de compte on fait appeler un médecin qui déclare que cet homme est très malade mais n’est pas ivre le moins du monde.
- Bref, peu d’instants s’écoulent et le prisonnier meurt.
- Une enquête est faite dont le résultat est la constatation par le médecin ad hoc que le décédé a succombé à une attaque d’apoplexie lente et qu’il eut été sauvé si on lui eut donné les soins nécessaires au moment où on l’a conduit au poste de police.
- Le magistrat appelé à statuer sur le fait, déclare que c’est là une chose vraiment fâcheuse et qu’il serait utile que chaque poste de police fut pourvu d’une infirmerie où déposer les gens se trouvant dans le cas de cet homme.
- De reproches ou d’avis à la police dont l’incurie a été la cause de cette mort, pas un mot. Un désir très platonique, voilà tout I
- Le même jour, le même magistrat est appelé à statuer sur un cas apporté devant lui par la Société protectrice des animaux.
- Un marchand de chevaux, fournisseur de l’armée, est accusé d’avoir occasionné la mort d’une jument à lui appartenant, en lui faisant faire 78 milles (26 lieues de France) en onze heures,'
- Le fait est prouvé; le marchand est condamné à payer une amende de 5 livres sterling, tous frais et dépens étant également à sa charge.
- Ainsi de 5 à 6 livres sterling pour une tête de cheval.
- Mais pour la vie d’un homme, d’un père de famille,
- : rien... ...
- C’est en Angleterre que cela se passe.
- Le magistrat en question nous rappelle ce paysan qui avait dans le même moment sa femme et sa vache malades. « Il faut aller chercher un homme de l’art, » lui dit quelqu’un. — « C’est bien ce que je vais faire, » répond notre homme ; et il envoie chercher le vétérinaire.
- *
- * *
- Il n’est pas bien étonnant, en présence de pareils faits, que la peine de mort conserve sa place dans l’arsenal des lois anglaises ; mais que cette horrible chose reste dans le. code d’une nation qui a la prétention de marcher à l'avant-garde de la civilisation, d’une nation républicaine... Je ne le comprends pas. Et cependant cela est.
- SCRIBONIUS.
- Le Divorce.
- Que chacun regarde autour de soi. Qu’il sq remémore les faits qu’il a vus, les drames auxquels il a assisté et l’on s-era hieu obligé de reconnaître que c’est en vue des enfants, des enfants surtout, qu’il est nécessaire d’admettre le divorce ; que non-seulement leur intérêt exige cette réforme tout comme celui des époux, mais qu’il l’exige à un degré bien plus élevé encore. Les époux peuvent, ù la rigueur, se suffire. Les enfants ne le peuvent pas. Us ont besoin de protection, de quelqu’un qui réponde d’eux devant le monde. Ce protecteur, ce répondant, la séparation de corps le leur refuse, le divorce le leur accorde. • (Le Voltaire).
- DROIT DE RÉUNION
- La commission chargée d’examiner les propositions de M. Louis Legrand et de plusieurs de ses collègues sur les réunions électorales, de M. Alfred Naquet sur le droit de réunion, de M. Louis Blanc et plusieurs de ses collègues sur les droits de réunion et d’association, a arrêté les termes d’un projet de loi qu’il nous paraît intéressant de résumer.
- Les décrets du 28 juillet 1848, du 25 mars 185g, la loi des 6 et 10 juin 1868, sont abrogés dans toutes celles de leurs dispositions qui s’appliquent aux réunions publiques.
- Les réunions publiques peuyent avoir lieu, sans autorisation préalable, quelles que soient les matières que l’on doive y discuter, à la condition de remettre au maire de la commune une déclaration signée d'une personne jouissant de ses droits civils et politiques, déclaration indiquant le lieu, le jour et l’heure de la séance. Récépissé sera donné immédiatement et la réunion aura lieu de droit vingt-quatre heures après.
- Le délai, pour la déclaration,, est réduit à deux heures, et pour les communes de moins de 3,000 habitants la déclaration cesse d’être obligatoire si la réunion a pour but la désignation où l’audition de
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- candidats à des fonctions publiques électives et si elle est organisée par un sénateur, un député, un conseiller général ou un conseiller d’arrondissement dans les limites de la circonscription qui l’a élu.
- Une réunion ne peut être tenue sur la voie publique, sauf autorisation de l’autorité municipale. Chaque réunion doit avoir un bureau ou un président élu par les citoyens, ou désigné par le signataire de la déclaration.
- Un fonctionnaire de l’ordre judiciaire ou administratif, délégué par l’administration municipale,pourra assister à la réunion, revêtu de ses insignes, et aura le droit d’y prendre une place à son choix. 11 est autorisé à en prononcer la dissolution :
- 1° Si, contrairement à l’art. 5 de la présente loi, elle n’a pas de président ;
- 2° Si la réunion devenant tumultueuse et refusant de se disperser, quoique le président ait levé la séance, il en est requis par le président;
- 3° Si elle a lieu sur la voie publique sans autorisation de l’autorité municipale.
- Suivent les peines édictées contre les manquements à la présente loi. Ainsi les agents de l’autorité qui refuseraient de délivrer immédiatement récépissé seront punis d’une amende de 500 à 2,000 francs et d’un emprisonnement de un mois à six mois, et cela, soit sur la requête du ministère public, soit sur la plainte des parties lésées.
- Les dispositions de la loi ne peuvent s’appliquer aux réunions privées qui demeurent entièrement libres, quel que soit le nombre de leurs invités.
- Étude chimique du tabac.
- Nous annonçons à nos lecteurs, que les expériences du Dr G.. Le Bon, sur la composition chimique de la fumée du tabac, continuent avec un plein succès. Il n’a pas suffi à notre habile collaborateur de reprendre des opérations du dosage de l’alcaloïde du tabac, la nicotine, qui ont déjà été tentées avant lui; ses recherches l’ont entraîné dans un champ encore peu exploré, où il poursuit sans relâche des découvertes qui paraissent offrir le plus haut intérêt.
- Les investigations actuelles du savant chimiste, portent spécialement sur trois points :
- 1° Doser la quantité d’oxyde de carbone contenue dans la fumée du tabac, dans les divers espaces clos où se renferment habituellement les fumeurs, tels que voitures, wagons, estaminets, fumoirs. Pour apprécier à quelle dose l’oxyde de carbone devient nuisible, l’expérimentateur s’est enfermé dans une cuisine où brûlait du charbon, jusqu’au moment où l’aimospbère fut devenue entièremen. irrespirable, Recueillant alors l’air de la cuisine et l’analysant, il a vu ainsi à quelle dose l’oxyde de carbone commençait à devenir dangereux.
- 2’ Jusqu’à présent à peine quelques chimistes attachés aux manufactures de tabac, avaient-ils isolé de faibles quantités des huiles essentielles du tabac. Le Dr Le Bon ne s’est pas contenté d’extraire ces produits empyreu-matiques, il a cherché à les distinguer les uns des autres et à les classer, et surtout il en a recherché l’action physiologique sur les animaux. ’
- 3° De plus l’infatigable chercheur pense pouvoir séparer dès produits entièrement inconnus jusqu’ici, et qui donneraient à la fumée du tabac une partie de ses propriétés toxiques. Ces produits possèdent une odeur aromatique rappelant un peu celle des amandes amères. Us sont tellement toxiques qu’il suffit d’en faire absorber une quantité extrêmement minime pour déterminer chez les animaux en quelques minutes, de la paralysie suivie de mort rapide. Leurs proportions varient suivant les tabacs, et c’est probablement à leur présence qu’est dû ce fait, que certains tabacs peu riches en nicotine, sont cependant, comme le disent les fumeurs, très-forts.
- Toutes ces expériences sont exécutées avec une grande précision, et tiendront, nous le croyons, une place importante dans les découvertes de notre époque.
- (.Journa l de la Société contre Valus du tabac).
- LES BANQUES POPULAIRES EN ITALIE
- On écrit de Naples au Rappel :
- Aujourd’hui qu’il est question de mettre le crédit à la portée de tous, il n’est pas inutile d’appeler l’attention sur une institution implantée en Italie et où les plus petites bourses peuvent trouver soit des placements, soit des ressources qui leur font généralement défaut.
- Il s’agit des banques populaires qui, basées sur l’Epargne et la probité des administrateurs, réunissent les petits capitaux, trop faibles pour trouver seuls un placement avantageux, et les font fructifier en les prêtant à ceux qui, par leur situation modeste, ne peuvent prétendre autrement aux avantages du crédit.
- La première de ces banques date de 1865 ; elles se sont multipliées et il en existe aujourd’hui 67 dans la Haute-Italie, 39 dans l’Italie centrale et 25 dans l’Italie méridionale. Les actions valent au pair de 25 à 50 francs. La plupart font prime en raison des bénéfices réalisés.
- Les prêts dépassent rarement 100 francs. L’intérêt perçu a varié entre 6 et 10 0/0 ; il paraîtra relativement très modéré, si on le compare au taux habituel du pays, qui s’élève généralement à 12 et 15 0/0 quand le remboursement se fait en espèces, et à 20 et 25 0/0 quand le remboursement se fait en produits agricoles.
- En 1878-79, les banques populaires d’Italie ont fait pour 27 millions de francs d’opérations avec un capital qui n’a pas dépassé 38 millions 1/2. C’est un accroissement sur l'exercice précédent de 3,300,000 francs.
- Ces chiffres marquent un progrès évident; ils montrent, en même temps, combien le sentiment de l’épargne s’est développé en Italie, et font bien augurer de l’avenir des banques mutuelles de prêt.
- Le Directeur-Gérant : G-odin.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- •Le numéro hebdomadaire 20 c. DIMANCHE 14 DÉCEMBRE 1879
- 2e ANNÉE, TOME 3 — N° 66
- BUREAU
- A GUISE ( Aisne ).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN Directeur-Gérant. Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert d<§ quittance.
- France
- Un an . . . 10 i. »*
- Six mois ... 6 »»
- Trois mois. 3
- Pays d’Europe
- Un an. . . . ld f. »» Autres pays Un an. . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5,r.Neuve-des-Petits-Champs
- Passage des Deux-Pavillons)
- S’adresser à M. LEYMARIE, administrateur delà Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE -
- Les habitations ouvrières. — Quelques avantages de Vassociation. - Semaine politique. — Note d'un liseur. — Question irlandaise. —Ecoles du travail manuel. — Petites nouvelles. — Nouvelle exclusion des femmes. — L’association chez les Gaulois. — Le siècle des inventions. — Variétés .
- LES HABITATIONS OUVRIÈRES
- C’est toujours avec bonheur que nous voyons faire des efforts pour améliorer le sort de la classe ouvrière. Qu’ils viennent de l’état, des municipalités ou de l’initiative privée, ces efforts ont droits à nos sympathies. Même au cas où, nous désapprouvons les moyens, nous respectons l’intention. D’ailleurs des tentatives de cette nature, même incomplètes, même erronées, rendent toujours service à la cause des travailleurs, ne fut-ce qu’en attirant sur elle l’attention du public.
- C’est le cas d’une Société qui se constitue à Paris.
- Frappés du prix trop excessif et de l’insalubrité trop générale des locaux accessibles aux ouvriers, M. de Plosman, ancien magistrat, et M. Meyer, ancien tailleur, ont eu l’idée de fonder une Société qui procurerait aux travailleurs des logements plus salubres et à plus bas prix.
- A défaut de tout appui et de tout concours des pouvoirs publics, ils ont fait appel aux capitaux privés. Les premiers fonds ont permis l’achat de terrain et la construction de maisons, boulevard Murat et rue de Billancourt; la souscription reste ouverte et des personnages influents lui accordent leur appui.
- La question des habitations ouvrières à Paris se trouve ainsi soumise à l’opinion publique, qui ne manquera pas de s’y intéresser. C’est qu’en effet la population ouvrière de Paris ne peut loger indéfiniment dans les locaux infects où elle est confinée aujourd’hui.
- L’étranger qui visite la capitale ou le parisien que ses travaux ou ses plaisirs appellent dans le quartier des affaires ou dans celui du luxe, ne connaissent qu’une des parties de Paris, la plus belle mais la moins grande. Ces grands boulevards à perte de vue, ces larges avenues bien aérées, ces rues droites où l’air et le soleil pénètrent avec facilité, frappent et charment à tel point les yeux que l’on oublie bien vite l’énorme superficie des vieux quartiers à démolir et celle plus grande encore des faubourgs que l’incurie impériale a laissé construire sans aucun plan préconçu.
- Dans ces labyrinthes, l’étranger de passage, l’homme d’affaires ou de plaisir ne s’aventurent jamais. Charonne, Ménilmontant, les Buttes-Chaumont, sont autant d’agglomérations très importantes, oubliées de tout le monde, même
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- et surtout de l’édilité parisienne. Là pas d’é-‘goût, pas de trottoir, pas de pavage, pas d’alignement imposé aux maisons, pas de largeur exigée pour les rues. On a construit au hasard, à tort et à travers, dans toutes les directions et à tous les niveaux.
- Ces faubourgs déshérités n’ont d’égaux en laideur et en sordidité que les vieux quartiers du cœur de la ville. Ici on balaye; on a créé des égoûts. Par contre, les masures qui servent à loger les populations sont plus niQ,l construites encore que celles des faubourgs. Elles ont la vétusté en plus. Les ruelles noires, étroites, tortueuses, se fraient un chemin difficile au travers de maisons démesurément hautes et horriblement laides. Des boutiques obscures et des allées bâtardes remplissent l’air d’odeurs suspectes. Le pavé, toujours humide dans son ombre éternelle, est défoncé et là où se rencontre par hasard quelque bout de trottoir, large de deux pieds tout au plus, l’encombrement empêche presque toujours d’en profiter. Il suffit de parcourir les quartiers du lycée Charlemagne, de l’église Saint-Séverin, de la rue Beaubourg ou de la rue Maubuée pour se convaincre que ce que nous disons est encore au-dessous de la réalité. Un poète que l’on n’accusera certes pas de tenir trop chaudement le parti du peuple, Théophile Gautier, a tenté de décrire ces entassements de taudis et n’a pu, malgré tout le prestige de son talent, en donner qu’une. bien faible idée :
- Aucun soleil jamais n’y dore les fronts hâves Et n’y jette à travers la noire humidité Un blond fil de lumière aux chauds jour de l’été.
- Une odeur de prison et de maladrerie,
- Je ne sais quel parfum de vieille juiverie Vous écœure en entrant et vous saisit au nez.
- Des vivants comme nous sont pourtant condamnés A respirer cet air aux miasmes méphitiques,
- Ainsi qu’en exhalaient les Avernes antiques.
- Les belles fleurs de mai ne s’ouvrent pas pour eux,
- C’est pour d’autres qu’en juin les deux se font plus bleus,
- Ils sont déshérités de toute la nature
- Et n’ont point d’autre part que fange et pourriture.
- Eh bien ! ces déshérités dont parle le poète, ce sont les ouvriers, les travailleurs, et on les compte parcentaines de mille. Rien ou presque rien n’est fait pour eux, tandis que l’on sacrifie d’énormes sommes pour les quartiers riches. Et
- cependant les ouvriers paient comme d’autres leur part d’impôt, ils entrent pour une propor-tion très forte dans les recettes de l’octroi.
- Le mal étant signalé, voyons quel remède on y propose. Laissons parler M. de Plosmann :
- Du pain, du travail, une petite maison bien saine, bien aérée, un petit jardinet, voilà, dit-il, la santé et le bonheur du peuple travailleur, et, par voie de conséquence, la tranquillité et le bonheur de la société entière.
- Comment parvenir à la solution de ce problème ?
- Le moyen, ce n’est pas de construire, comme on l’a fait sous Napoléon ÎII, une cité où l’on réunissait et parquait, en quelque sorte, deux ou trois mille familles pauvres. Cela ne pouvait réussir. L’ouvrier, surtout s’il y a en lui un caractère artiste, — ce qui est très-fréquent à Paris, où le peuple a l’instinct du beau, — n’aime pas à avoir toujours sous ies yeux la pauvreté en haillons ; il gémit et s’éloigne.
- Ce qu’il faut se hâter d’entreprendre, c’est d’établir des habitations séparées pour chaque famille ouvrière, mais qui seront réunies ensemble par groupe de deux ou quatre familles au plus, ayant chacune une clôture distincte et, autant que possible, un petit jardinet; puis d’organiser une société qui devra louer ces maisons à un prix très modéré, se contenter d’un intérêt de 4 0/0 au plus. Voilà une vraie cité ouvrière.
- Eh bien, non, cela n’est pas la vraie cité ouvrière, c’est tout simplement le village ouvrier. Ramener le travailleur aux petites maisons isolées, c’est le ramener à l’existence villageoise, aggravée par la cherté de la vie.
- Certes, il est juste de dire que les cités ouvrières construites sous Napoléon III doivent ne pas être imitées. Ces grandes bâtisses n’ont jamais été du goût des ouvriers. A l’époque où elles étaient toutes neuves et offraient par conséquent de très grands avantages sur les locaux dont dispose la classe ouvrière, elles ont eu de la peine à recruter des locataires parmi les ouvriers. Soumises comme elles l’étaient à une réglementation excessive, elles entravaient la liberté des habitants, or les ouvriers sont aussi jaloux de leur liberté que qui que ce soit: la tutelle leur pèse à l’égal d’un joug et ils ont raison de n’en pas vouloir.
- Ajoutons que les cités ouvrières de l’empir® n’ont pas été conçues d’après une donnée architecturale nouvelle, d’après un système ad hoc. Ce sont tout simplement des maisons locatives un peu mieux faites que celles occupées en général par les ouvriers. La politique n*a pas été étrangère à leur subventioiinement : Tempe* reur tenait moins à améliorer le sort des ou-
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- vriers qu’à témoigner quelque intérêt à leur sort. Il les dota donc de casernes. C’était un progrès, car les casernes valent mieux que les masures, mais ce n’était pas encore là ce qu’il fallait.
- C’est pourquoi si les cités ouvrières ont été mal comprises sous Napoléon III, cela ne doit pas faire proscrire le groupement des ouvriers dans de grands édifices. Ce qu’il faut ce n’est pas de condamner le groupement, c’est de de-l’organiser de telle manière que l’on puisse obtenir dans les grands édifices des avantages que ne sauraient donner les autres modes d’habitation. La chose n’est pas impossible, et la preuve, c’est que chacun peut en voir la réalisation au Familistère de Guise.
- M. Godin, qui a étudié la question des habitations ouvrières de plus près que qui ce soit et qui lui a consacré de nombreuses pages dans son livre Solutions sociales, remarque excellemment que des populations disséminées seront impuissantes à organiser les services d’hygiène et de propreté qui, dans l’habitation unitaire, sont l’objet des soins d’une administration intelligente. De plus, si l’esprit d’association s’en mêle, cette même administration pourra prendre des mesures d’économie domestique, mettre à la portée des locataires des approvisionnements de choses indispensables à la vie, organiser des lieux de distraction et de récréation communes, salles de lecture, de conversation, de conférences, rendre accessibles à tous également certaines facilités de la vie matérielle, bains, buanderies, distribution d’eau, éclairage au gaz, crèche, boîtes de secours pour les accidents, etc., etc. La concentration bien comprise dans un même ensemble d’édifices de toutes les choses d’un usage général, supprime les pertes de temps inutiles, affranchit des intermédiaires superflus et évite des dérangements quelquefois onéreux.
- Voilà ce que les constructeurs de petites maisons isolées ont totalement méconnu. A Mulhouse on s’est efforcé d’y remédier par la création de services communs, mais ces services répondraient bien mieux au but qui les a inspirés s’ils étaient groupés dans un seul ensem-' ble au lieUr4’4tre disséminés*- • -
- On parle de l’avantage hygiénique des jardinets, mais y a-t-il une comparaison à établir entre les avantages de jardins, grands comme un mouchoir de poche, annexés à chaque maisonnette et séparé les unes des autres, et les jardins ou parc spacieux que l’on peut obtenir par leur réunion en un seul tenant ?
- Y a-t-il comparaison possible entre les facilités d’égout, de balayage, d’éclairage, de distribution d’eau que permettent les grands édifices et' les difficultés ou les impossibilités que présente la création des mêmes avantages dans des maisonnettes isolées ?
- La comparaison n’est pas soutenable.
- La classe riche comprend à merveille les avantages du groupement de l’habitation en grands édifices. Pense-t-on que l’on pourrait à prix égal jouir dans de petits hôtels de toutes les facilités dont on jouit dans l’hôtel du Louvre ou dans le Grand-Hôtel ? Des familles princières se trouvent fort bien de venir passer une saison dans ces vastes locaux, de préférence à des maisons isolées. Comment donc ne comprend-on pas que les mêmes‘avantages que l’habitation en grand donne aux classes bourgeoises et aristocratiques, peuvent «être donnés, toute proportion gardée, à la classe des travailleurs ? Comment a-t-on pu se fourvoyer au point de croire que l’amélioration de ’ l’habitation des pauvres devait se demander à un procédé diamétralement opposé à celui qui a réalisé l’amélioration de l’habitation des riches ?
- Il ne suffit pas d’améliorer les habitations ouvrières dans un seul but d’hygiène publique ou d’embellissement des villes ; il faut encore que cette amélioration soit faite de telle sorte qu’elle contribue dans une certaine mesure à sortir l’ouvrier de la misère.
- Or les habitations isolées sont impuissantes à amener ce résultat, tandis que l’habitation par grands édifices l’amènera forcément. Si l’ouvrier vit à l’écart, il tendra à vivre pour lui seul et par conséquent à négliger les bienfaits de la coopération; si au contraire il loge dans le même édifice que beaucoup. de ses camarades, il aura toutes les facilités possibles et toutes les incitations désirables pour se concerter avec eux et tenter ainsi d’améliorer son sort. Dans
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- le premier cas il persistera clans sa misère, dans le second il s’en affranchira.
- Enfin il importe de remarquer que l’idée de confiner les familles ouvrières dans de petites maisons va à contre-sens du mouvement de la civilisation. En effet, plus le progrès se développe, plus l’homme tend à constituer des agglomérations nombreuses. On vit de moins en moins à l’écart. Les habitations très isolées trouvent difficilement à se louer. Les grands propriétaires qui demeuraient autrefois dans leurs domaines, les abondonnent aujourd’hui pour le séjour des villes. Les paysanseux-mêmes quittent leurs hameaux pour venir vivre dans les grands centres.
- C’est donc un courant général qui pousse les hommes de notre époque à rechercher de plus en plus le voisinage et la compagnie de leurs semblables.
- Pense-t-on avoir la puissance de réagir contre cette disposition ? Pense-t-on qu’il sera bon au point de vue moral et intellectuel de réagir contre elle? Nous croyons tout le contraire. Plus les hommes vivent près les uns des autres, plus ils apprennent à se connaître et à s’aimer; plus ils vivent à l’écart les uns des autres, plus ils ont de tendance^ se laisser aller à l’égoïsme. Les abeilles et les fourmis qui vivent en société sont plus développées et plus intéressantes que les huîtres et les escargots qui vivent pour eux seuls.
- L’homme n’est que trop porté à l’égoïsme ; il n’a que trop de tendance à dire : « Tout pour moi et rien que pour moi. » Tenter d’éparpiller la classe ouvrière dans une multitude de maisonnettes isolées, c’est la pousser inconsciem -ment à l’égoïsme ; tenter de la réunir dans de grands édifices où chacun bénéficie des mêmes avantages, c’est la pousser à la fraternité. L’hésitation ne nous paraît plus permise entre un mode d’habitation qui ramènerait l’ouvrier à la vie du village, qui le maintiendrait dans son ignorance et sa pauvreté, qui le pousserait vers l’égoïsme, et un mode d’habitation qui lui accorderait certains des avantages de la richesse, qui lui permettrait de s’instruire et d’épargner et qui l’inciterait à la fraternité et à l’association.
- Ed. Champury.
- QUELQUES AVANTAGES DE L’ASSOCIATION
- Citation de Fourier
- « Que l’on compare spéculativement les cultures d’un « canton géré en une seule ferme et les mêmes cultures « morcelées soumises aux caprices de 300 familles. L’un « met en prairie telle pente que la nature destine à la « vigne, l’autre place le froment là où conviendrait le « fourrage : celui-ci, pour éviter l’achat de blé, défriche « une pente roide que les averses déchausseront l’année « suivante ; celui-là, pour éviter l’achat du vin. plante « des vignes dans une plaine humide. Les 300 familles « perdent leur temps et leurs frais à se barricader par « des clôtures et à plaider sur des limites et des voleries; « toutes se refusent à des travaux d’utilité commune « qui pourraient servir des voisins détestés ; chacun « ravage à l’envi les forêts, et oppose partout l’intérêt « particulier au bien public,
- « Les précautions contre les « insectes et les animaux a sont illusoires, parce que la masse n’y coopère pas. « Si, à force de soins, vous détruisez les rats de vos « greniers, vous serez bientôt assaillis par ceux des « greniers et des champs voisins. ®
- Gomment, la politique moderne, tout enfoncée « dans les minutieux calculs, dans les balances par « sous e deniers, n'a t-el!e pas songé à développer « ces germes d’économie sociétaire et proposé d’étendre « aux villageois et citadins cette Association domestique « dont on trouve des lueurs dans notre système social ? « Ne pourrait-on pas amener trois cents familles decul-« tivateurs à une réunion actionnaire? Aucun écono-« miste ne s’est occupé de ce grand problème; cepen-« dant, quelle' serait l’énormité du bénéfice dans le cas « où ou aurait un seul et vaste grenier bien surveillé, « au lieu de trois cents greniers exposés aux rats et aux « charençons, à l’humidité et à l’incendie ! Une seule « cuverie pourvue de foudres économiques, au lieu de « trois cents cuveries, meublées souvent de futailles « malsaines et gérées par des ignorants qui ne savent ui « améliorer, ni conserver les vins dont on voit chaque « année d’immenses déperditions.
- « Cent laitières qui vont perdre cent matinées à la « ville seraient remplacées par un petit char suspendu « portant un tonneau de lait. Cent cultivateurs qui vont « avec cent charrettes ou anons, un jour de marché, « perdre cent journées, seraient remplacées par trois ou « quatre chariots que deux hommes suffiraient à con-« duire et servir.
- « On est ébahi quand on évalue le bénéfice colossal qui « résulterait de ces grandes associations.
- « Nos usages, emploient cent personnes à un travail « qui en exigerait à peine une.
- « Il suffirait de vingt hommes pour approvisionner « le marché d’une ville où se rendent aujourd’hui mille « paysans. Nous sommes en fait de mécanisme indus-« triel, aussi neufs que des peuples qui ignoreraient « l’usage des moulins et qui emploieraient cinquante « ouvriers à triturer le grain que livre aujourd’hui une « seule meule.
- « Aussi voit-on pulluler les marchands jusque dans « les villages. Les chefs de famille renoncent à la culture « pour s’adonner au brocantage ambulant. N’eussent-ils « à vendre qu’un veau, ils iront perdre des journées à « causer dans les marchés, halles et cabarets. Cependant « la libre concurrence élève à l’infini le nombre des « marchands et des agents commerciaux. Dans telle « grande cité on compte trois mille épiciers quand il en « faudrait à peine trois cents pour suffire au service « habituel.
- « Cette multiplicité des rivaux les jette à l’envi, dans « les mesures les plus folles et les plus ruineuses.
- « Plus on disserte, sur cette hypothèse d’associa-« tion, plus on se convainc que l’agricultare civilisée, « le morcellement domestique est le contre-sens de « la destinée humaine, et qu’il fallait cherc her le se-
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- « cret d’associer des masses "nombreuses, les petits ne « pouvant pas s’élever aux dispositions des haute éeo-* nomie, ni réunir la variété de connaissance qu’exi-« gérait la perfection de chaque branche. »
- LA SEMAINE POLITIQUE
- X>e scrutin du 4 décembre. — La victoire que le gouvernement a remportée dans la séance du 4 décembre était bien, comme nous l’avons dit une victoire à la Pyrrhus. Par le fait, le cabinet a été mis en minorité. Voici, en effet, quels sont les chiffres officiels du scrutin : pour l’adoption de l’ordre du jour de confiance, 221 voix ; contre 97 voix. Or la Chambre compte 533 membres; on voit donc que le ministère n’a obtenu qu’un succès tout à fait circonstanciel. Si la moyenne partie de l’Union républicaine et de la gauche extrême ne s’était pas abstenue pour ne pas paraître se coaliser avec la droite, qui, contrairement à ce qu’on avait d’abord télégraphié aux journaux a voté contre le ministère, celui-ci se serait vu dans la nécessité de se retirer.
- Le vote du 4 n’a donc en aucune façon consolidé le ministère Waddington et n’a nullement débrouillé la situation ; il l’a peut-être rendue, au contraire, plus délicate en accusant une scission profonde dans la majorité républicaine. Ce vole si étrange a eu pour conséquence de mettre à l’ordre du jour la question de la dissolution delà Chambre. Et encore n’est-ce point là une solution qu’on puisse hardiment préconiser, car la faiblesse du gouvernement et l’indécision des députés républicains a' produit une impression si fâcheuse dans le pays, qu’il n’est pas sans raison de craindre que des élections pro chaines ne fournissent à nos adversaires du régime actuel le moyeu de regagner du terrain. Voilà les points de l’exagération de la doctrine opportuniste !
- Quant'au ministère, il paraît devoir s’émietter pour aiusi dire de lui-même. M.'Leroyer a donné sa démission et la considère comme purement intérimaire. M. Waddington songerait aussi à se retirer ou tout au moins à abandonner la présidence du Conseil. Il serait bien à désirer qu’un remaniement ministériel sérieux put rendre un peu de cohésion, d’unité et d'énergie à un gouvernement qui s’affaisse sous le poids de ses propres maladresses.
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- La Cïmmbre. — Dans le courant de cette huitaine, la Chambre des députés a pris en considération un grand nombre de propositions. Signalons seulement les plus intéressantes.
- Proposition de remplacer le permis de chasse par un droit de 3 francs sur les fusils à deux coups, et de 1 fr. 50 sur les fusils à un coup.
- Proposition tendant à modifier l’article 443 du code d’instruction criminelle, dans le but de rendre plus facile la révision des arrêts entachés d’erreur judiciaire.
- Proposition obligeant le gouvernement à n’accepter comme soumissionnaires que des Français, et, pour l’exécution des marchés ou travaux, que des produits français.
- Proposition modifiant la composition des conseils de fabrique. On sait qu’une circulaire ministérielle a récemment soumis à la vérification de la cour des comptes la comptabilité des conseils de fabrique. On sait que les communes doivent contribuer aux dépenses des fabriques, en cas d'insuffisance des recettes fabriciennes, Qiais que, par abus, sous les gouvernements antérieurs, ou n’obligeait pas la fabrique à justifier de cette insuffisance : ce qu’il est nécessaire de lui imposer. La proposition composerait {es fabriques de délégués du conseil général et du conseil municipal. Le gouvernement objecte, avec raison, que l’Eglise catholique ne peut être administrée que par de vrais catholiques ; ce qui pourrait ne pas avoir lieu dans le système proposé. Sous le bénéfice de cette réserve, la proposition est prise en considération,
- A la fin de la séance de lundi, M. le président Gambetta a demané au président de la commission des douanes si le projet de tarif général est prêt : « Voici le rapport général, a répondu M. Malézieux, mais il fau't le lire et le discuter en commission. Peut-être la discussion pourra-t-elle commencer dans la seconde quinzaine de décembre. » Nous n’y comptons guère, et nous le regrettons.
- L’ordre du jour étant épuisé, la Chambre s’est ajournée^ à jeudi.
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- Le Sénat. — Le Sénat a voté lundi au galop le budget de neuf départements ministériels. Il a donné mardi une séance tout entière à la discussion du budget de l’instruction publique C’est que la droite voulait traiter la question des écoles congréganistes.
- M. de Larcy a soulevé la question de l’école congréganiste d’Alais, dont les frères révoltés contre un arrêté préfectoral ont dû être chassés manu militari. Le ministre n’a pas eu de peine à démontrer que le droit était du côté du préfet qui avait scrupuleusement appliqué la loi.
- M. Chesnelong a élargi la question en attaquant d’une manière générale la transformation, qui s’opère sur beaucoup de points, des écoles congréganistes en écoles laïques. Mais ce changement s’effectue par application de lois que la République n’a pas faites et dont l’admi-Distration communale se sert, fort légalement, dans l’esprit du temps actuel. C’est ce que le ministre a mis très habilement en lumière. Mais on sait que les cléricaux font bon marché des lois lorsqu’elles ne les favorisent point exclusivement.
- Ajoutons que le Sénat a rétabli dans son intégrité le traitement des évêques et des archevêques, réduit de 5,000 francs par la Chambre et que M. Jules Simon a enfin déposé son rapport sur l’enseignement supérieur. Mais lecture n’a pas été donnée de ce document.
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- La raeig-e. — Depuis le 4 décembre une véritable avalanche de neige s’est [abattue sur la France presque tout entière et la rigueur exceptionnelle de ce début prématuré de l’hiver est devenue une véritable calamité. Les communications ont été interrompues sur presque tous les chemins de fer et le service fonctionne à cette heure encore très irrégulièrement. Dans beaucoup de régions les transmissions télégraphiques elles-mêmes ont été suspendues. La misère est tout à coup devenue extrême, surtout à Paris. Le Conseil municipal a voté 500,000 francs pour secourir les malheureux et le gouvernement a demandé, dans le même but un crédit de deux millions porté ensuite à cinq- millions. Il a également autorisé une loterie à deux millions de billets dont le produit sera affecté au soulagement des indigents. Enfin l’initiative privée se met partout en mouvement pour lutter avec efficacité contre le fléa'u glacial qui est venu si inopinément s’abattre sur notre pays au moment mémo où l’on pouvait espérer une reprise des affaires.
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- L’élection «le Cambrai. — L’élection législative qui a eu lieu dimanche dans la circonscription de Cambrai est assez intéressante. Il y avait en présence M. Cirier,. républicain et M. Amigues, impérialiste, mais un impérialiste qui n’a pas voulu reconnaître le prince Jérome Napoléon à la succession de son défunt cousin. Tous les organes du bonapartisme orthodoxe s’étaient entendus pour combattre M. Amigues, ou tout au moins s’étaient séparés de lui, non sans éclat. Qr, entre le scrutin de l’an dernier et celui de dimanche, M. Amigues n’a perdu que 600 voix. On voit donc que l’impérialisme jérômiste n’a aucune influence sur les électeurs. Ce point constaté, ajoutons que M. Amigues a été battu par le candidat républicain, M. Cirier, qui a obtenu une ma-juriffi de près de mille voix, supérieure à celle de son prédécesseur, feu M. Bertrand-Milcent. En résumé la Républiqae gagne du terrain même dans les centres où elle est le moins en faveur, l’impérialisme baisse et le
- ô mis me n 'existe pas,
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- LE DEVOIR
- Les inspection». — Le Jour ml officiel a publié un important rapport du ministre de l’intérieur au sujet des réformes à apporter dans le service des inspections générales de ce département. Le ministre voudrait arriver à simplifier le rouage administratif de façon à ce qu’un seul délégué ministériel pût inspecter divers services dans une'même ville, sauf les cas exceptionnels. On va fondre l’inspection des aliénés avec celles des établissements de bienfaisance, ce qui réduira à trois les sections d’inspecteurs pour ce ministère. Une utile création, c’est celle des élèves inspecteurs dont l’instruction sera dirigée de façon à faire aborder tous les services. Ce sera une véritable pépinière de jeunes instruits et préparés en vue de leur mission. Le ministre choisira pour la première fois les élèves inspecteurs, qui seront ensuite nommés au concours, lorsque le règlement définitif d’administration publique aura été rédigé par le conseil d’Etat et publié par le Bulletin des Lois.
- ï^a. magitrature. — La cpur de cassation a annulé les étranges motifs d’un jugement rendu à Angers, à l’occasion d’un procès intenté par le substitut du procureur général contre un journal qui l’avait injurié, le tribunal avait exprimé par voie détournée, mais très clairement, un blâme sur un discours prononcé par ce magistrat. La cour de cassation a jugé qu’un tribunal n’avait pas qualité pour apprécier les paroles d’un membre du parquet. Il a en conséquence annulé, pour excès de pouvoir, les motifs de jugement qui exprimaient un blâme.
- D’autre part, la cour de cassation a prononcé contre un juge toulousain, M. de Marion-Brézillac la peine de la suspension de ses fonctions pendant un an, pour avoir assisté, le i b juillet dernier à un banquet légitimiste qui a eu lieu à Toulouse.
- Ces incidents prouvent l’urgence d’une prompte réorganisation de notre système judiciaire.
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- ILes Congréganiste» ©t le Conseil â’îïï-tat. — Le conseil d’Etat a rendu mardi son arrêt dans l’affaire des instituteurs et institutrices congréganistes, qui s’étaient pourvus contre les arrêts préfectoraux ayant ordonné leur remplacement par des instituteurs laïques.
- Les congréganistes soutenaient cette thèse que les préfets n’ont pas le droit de révoquer un instituteur et que, par conséquent, tous les arrêtés préfectoraux prononçant le remplacement d’un maître congréganiste par un maître laïque constituaient un excès de pouvoir.
- A chaque arrêté d’expulsion, les congréganistes ont opposé une demande en maintien dans leurs fonctions, soit devant le juge des référés, soit devant les tribunaux ordinaires; mais ces tribunaux n’étant pas compétents pour connaître de l’exécution des actes administratifs, c’est le conseil d’Etat qui, à la suite d’arrêtés de conflit pris par les préfets, a été saisi de la demande en annulation des arrêtés préfectoraux formulés par les instituteurs congréganistes.
- La décision du conseil d’Etat ne pouvait être douteuse, car ce que demandaient, en fait, les instituteurs révoqués, c’est qu’on leur reconnût le privilège de l’inamovibilité. Le conseil a donc rejeté les pourvois et rendu un arrêt définitif qui stipule que les supérieurs des congrégations religieuses vouées à l’enseignement et autorisées par la loi n’ont pas qualité pour se pourvoir, devant le conseil d’Etat, contre l’arrêté par lequel le préfet relève de ses fonctions un instituteur communal.
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- Crise ministérielle en Espagne. — Le
- cabinet présidé par le maréchal Martinez-Campos a donné sa démission lundi, par suite de dissentiments intérieurs sur la question de Cuba.
- Le maréchal, nous l’avons dit, lié par ses engagements avec les Cubains, qui ont mis bas les armes sur ses promesses, et de plus faisant passer, par-dessus tous les intérêts particuliers, l’intérêt national du maintien de la
- paix à Cuba, a préparé un projet d’émancipation immé diate des esclaves et, de plus, pour compenser les pertes que causera l’émancipation, un projet qui porte atteinte au régime protecteur en laissant entrer les farines des Etats-Unis et les produits industriels du monde entier, en concurrence avec les produits agricoles et industriels de la métropole.
- Mais il a rencontré, dans les Chambres et dans le cabinet lui-même, la résistance des protectionnistes. Ceux-ci consentiraient, à la rigueur, à l’émancipation immédiate et sans indemnité, qui nuira seulement aux propriétaires d’esclaves; mais ils n’admettent pas que l’agriculture, l’industrie, la marine étrangère leur enlèvent le monopole dont ils jouissent dans les Antilles.
- Ces résistances se sont fait jour jusque dans le cabinet et le ministre des finances embrassant la cause des adversaires du maréchal Martinez a donné sa démission entraînant à sa suite trois de ses collègues. G’est alors que le Président du Conseil a remis au roi une démission qui a été acceptée. Alphonse XII a chargé de la composition d’un nouveau cabinet M. Posada-Herrera, l’adver-aaire le plus acharné de la politique du maréchal relativement à Cuba.
- L’entrée de M. Posada-Herrera aux affaires aurait signifié un retard dans l’émancipation des esclaves et le maintien du monopole commercial de l’Espagne dans les Antilles espagnoles ; par conséquent, selon toutes les probabilités, une nouvelle insurrection à Cuba.
- Mais cet homme d’Etat n’est pas parvenu à composer un cabinet, et alors, un homme plus modéré. M. Canovas del Castillo, le prédécesseur, comme premier ministre, du maréchal Campos, a constitué un nouveau cabinet.
- L’affaire en est là. Cette question ministérielle est plus grave que de coutume, car du ministère actuel dépendra la solution de la question cubaine, et de la solution donnée dépend le maintien de la paix à Cuba.
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- La loi militaire autrichienne. — La
- Chambre des députés d’Autriche vient, après une longue discussion, d’adopter en troisième lecture le projet de loi réglant pour dix ans l'effectif de l’armée austro-hongroise sur le pied de guerre et sur le pied de paix. Aux termes de la constitution, un des articles de cette loi, celui qui stipule la durée décennale de la loi, doit réunir la majorité des deux tiers'de la Chambre. Le gouvernement n’â pu réunir cette majorité. Il en résulte donc que la loi est votée sans l’être. La loi va être maintenant présentée à la Chambre des seigneurs, où elle réunira certainement la majorité exigée par la constitution. Dans ce cas la loi sera renvoyée à la Chambre des députés, et il est probable qu’un compromis interviendra alors. En effet, si ©n ne trouvait pas les bases d’un compromis, il n’y aurait d’autre moyen à adopter qu’une dissolution, et la gauche a lieu de craindre une semblable mesure. Les élections dernières l’ont malheureusement trop prouvé.
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- L’agitation eu Irlande. — Faute de pouvoir atteindre M. Parnell, qui est couvert par l’immunité parlementaire, le gouvernement anglais a fait arrêter, à Dublin, M. Thomas Brennen, secrétaire de la Ligue nationale irlandaise et l’un des’principaux agitateurs du parti qui s’oppose au paiement du fermage des terres. Ce qui encourage tout particulièrement le gouvernement anglais à prendre des mesures énergiques pour empêcher l’agitation de s’étendre en Irlande, c’est l’abstention presque générale du clergé catholique, qui est due aux instances du Vatican,
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- La ï£n.»»i© ©t la Pologne. — SL l’on en croit certaines informations, le gouvernement russe tiendrait à prendre une attitude nouvelle vis-à-vis de la Pologne. Les journaux autrichiens s’occupent naturellement de cette question si intéressante, dans les circonstances présentes. Il résulte d’une correspondance adressée à la Presse, de Vienne, que, dès le printemps de 1879, le gé-
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- néral Kotzebue, gouverneur général de Varsovie, avait reçu l’ordre d’entrer., en négociations avec Kraizie-wski, le célèbre écrivain, pour qu’il prît la direction d’un grand journal polonais dont le programme aurait été la conclusion d’un compromis russo-polonais, sur la base autrefois tracée par le marquis Wielâpolski. L’écrivain aurait refusé ; mais, cédant depuis à de nouvelles instances, il se serait décidé à adresser un Mémoire au czar sur la question polonaise. La feuille viennoise parle aussi de tentatives faites, sous l’influence de l’impera-trice, pour amener un rapprochement entre l’aristocratie des deux pays.
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- La ïïta.g!@ie et l’Italie. — Les journaux officieux de Pesth et de Vienne ne semblaient pas très-éloignés de croire à la conclusion prochaine d’une alliance russo-italienne, Le Pester Lloyd avait invité les Italiens à ne pas oublier que le royaume d’Italie, « qui jusqu’ici n'est qu’uue expérience très-peu réussie », risque de se perdre dans une semblable aventure. Sans viser directement l’hypothèse d’une alliance de la Russie et de l’Italie, le Fremdenblatt s’est préoccupé de la nomination éventuelle du général Ignatiefï à l’ambassade de Rome.
- L’organe officieux autrichien voulait douter que les deux gouvernements s’accorderaient sur un pareil choix, qui équivaudrait à une provocation a' l’adresse de l’Autriche. Les prévisions du Fremdenblatt se sont réalisées ; il résulte d’une dépêche télégraphique de Rome que le général Ignatiefï ne sera.pas appelé à remplacer le baron d’Uxkull-Gillenbandtà l’ambassade de Rome. Cette décision dissipera sans doute les appréhensions qu’on avait en Autriche-Hongrie, d’une alliance de la Russie et de l’Italie.
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- Les s» tfaircs d’Égypte. — A en croire une dépêche télégraphique adressée de Vienne au Daily Télégraphe toutes les difficultés qui existaient au sujet de la question égyptienne seraient définitivement aplanies. — L’Autriche et l’Allemagne, dit-elle, ont témoigné une confiance illimitée en MM. de Blignières et Baring. Cet heureux résultat est dû non-seulement aux négociateurs autrichiens, mais encore à MM. Egerton et Teîsserenc de Bort, qui représentaient l’Angleterre et la France. Il y aurait tout lieu de se féliciter de ce résultat, mais nous craignons que ces renseignements ne soient empreints de trop d’optimisme.
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- L’JÉGgrypte et PA.l>yssiijaSe. — Le Daily Télégraphe annonce que le gouvernement égyptien fait des préparatifs de guerre fort actifs contre l’Abyssinie. Il faut espérer que la France et l’Angleterre, qui ont à juste titre une influence considérable en Egypte, s’opposeront à cette ruineuse expédition.
- On se demande en outre où le gouvernement égyptien pourrait bien trouver l’argent nécesssaire pour subvenir aux frais d’une semblable entreprise. Il y aurait là de quoi consommer la ruine de l’Egypte, si cette ruine n’était déjà si complète.
- Lu. crise lùwlg-aré. — Les crises ministérielles ne sont pas épargnées aux plus petits des Etats. Tandis qu’en Serbie, giaceà l’activité de M. Mikhaïlovitch, chef de l’opposition, une majorité s’est formée dans laSkoup-chtina, qui chaque jour prend vis-à-vis du cabinet Ris-tich une attitude de plus en plus hostile, la Bulgarie, un Etat né d’hier, est également en proie à ces petites convulsions politiques qu’on nomme des crises parlementaires : le cabinet bulgare a été renversé !
- On disait même que le prince Alexandre mécontent d’une phrase de l’adresse des députés allait donner sa démission ; mais il paraît que les choses se sont arrangés car on annonce qu’un nouveau cabinet vient d’être constitué, et que la dissolution de la Chambre est prononcée. M. Clément, évêque de Tirnova et écrivain dis-
- tingué, est nommé président du conseil et ministre de l’instruction publique.
- On dit que la dissolution n’a pas été mal accueillie en Bulgarie. Mais c’est peut être là un propos d’officieux. Quoi qu’il en soit, le spectacle de cette petite Principauté traversant sa première crise constitutionnelle, ne saurait manquer d’intérêt.
- La g'iier’ï'e du Pacilifiiie — La fortune se lasserait-elle de favoriser les Chiliens? On annonce, en effet, que les troupes chiliennes auraient été battues à Loa. Cette nouvelle est démentie par le gouvernement du Chili, mais une dépêche arrivée par voie de Rio-Janeiro donne, au contraire, des renseignements assez précis sur la défaite des Chiliens, qui auraient perdu 2,000 hommes.
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- NOTES D’UN LISEUR.
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- La crainte fait rarement tout ce qui doit se faire, et d’ailleurs elle n’agit pas toujours également. Il n’y a que l’amour qui conduise jusqu’au bout avec courage. La crainte s'abstient plus qu’elle n'agit, et elle fait l’un et l’autre sous le fouet ; l'amour a des besoins qui lui sont particuliers et qui le font voler vers tout ce qui est bien et loin de tout ce qui est mal. Après cela, il vaut mieux faire quelque chose par la crainte que rien sans elle.
- Thomas Adam.
- QUESTION IRLANDAISE.
- L’Irlande a déjà passé par bien des crises depuis la suppression du Parlement national qui lui avait été un instant accordé, un siècle après la conquête de Cromwell, lors de la guerre malheureuse soutenue par l’Angleterre contre ses colonies américaines révoltées ; mais le mouvement dont cette île est aujourd’hui le théâtre présente deux caractères que n’offraient pas les agitations précédentes et qui en font la nouveauté et l'originalité. C’est d’abord l’attitude extrêmement réservée du clergé. Les prêtres,. jusqu’à présent, avaient toujours joué un rôle très-actif dans les manifestations irlandaises. O’Connell s’appuyait principalement sur eux. Hostiles à l’union avec l’Angleterre, on les trouvait au premier rang des propagandistes qui s’efforcaient d’entretenir et de développer dans les cœurs irlandais la passion de i’autonomie. Or, M. Parnell, le chef du mouvement actuel, est un protestant, et même un protestant convaincu, qui fait volontiers intervenir dans ses discours sa divinité à lui ; il n’y a pas trace de préoccupations religieuses dans les meetings irlandais ; quand des prêtres figurent parmi les orateurs de ces réunions, c’est en seconde ligne et surtout pour faire entendre des paroles de modération; enfin,
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- LE DEVOIR
- l’archevêque de Dublin vient de rédiger une lettre pastoralo qui a été lue avant-hier dans toutes les ’ églises catholiques de cette ville et qui renferme un blâme peu déguisé à l’adresse des chefs de l’agitation agraire. Ce document porte l’empreinte d’un véritable malaise, car la situation du clergé est assez difficile en présence de ce qui se passe. L’Eglise d’Irlande a été longtemps habituée à confondre sa cause avec celle du peuple irlandais ; *le peuple, de ^son côté, a toujours cherché en elle son appui et ne savait attendre une direction que d’elle. Nul doute qu'au-jourd’hui encore le clergé des campagnes ne partage en majorité les sentiments de ce peuple d’où il sort, au milieu duquel il vit, et dont il ne saurait condamner les tendances sans s’exposer à perdre toute autorité sur les âmes. Mais le rôle traditionnel de l’Eglise irlandaise a ses inconvénients et ses dangers lorsque, comme aujourd’hui, l’agitation populaire prend la forme d’une revendication sociale.
- L’autre caractère du mouvement actuel, c’est précisément de n’être pas ce qu’était celui du Home’rule. M. Parneil et ses amis ont déclaré à plusieurs reprisas qu’ils ajournaient, sans y renoncer d’ailleurs, la réalisation de leurs rêves d’autonomie politique. Ce n’est pas la séparation, ce n’est pas l'indépendance que demandent en ce moment les agitateurs irlandais. Ils sentent qu’ils n’obtiendraient rien et qu’ils s’aliéneraient peut-être sans retour les sympathies sur lesquelles ils croient pouvoir compter de la part des libéraux et des masses agricoles anglaises. 11 suffit de parcourir les discours prononcés dans les meetings d Irlande pour se convaincre que les chefs du mouvement restent fidèles à leur programme, qu’ils évitent avec soin d’effleurer même la question de l’union avec l’Angleterre, et que M. Parneil n’avait pas .inutilement posé en principe, dans son grand discours de Navan, le maintien de cette union. Le terrain de la lutte a été habilement circonscrit : ne pas payer les fermages et garder une forte prise sur la terre (to hold a firm gripe on the land), tel est le‘mot d’ordre donné. Or, c’est justement ce qui assure dans certains cas aux agitateurs une véritable supériorité sur le gouvernement. Le gouvernement peut faire exécuter les lois et maintenir l’ordre. Mais que peut-il faire quand un landlord, elfrayé par les manifestations populaires, n’ose pas prendre sur lui le responsabilité d’une collision sanglante et, après avoir menacé un tenancier d’éviction, cède au dernier moment ? Rien. La victoire reste alors aux fermiers sans que le gouvernement ait même l’occasion d’intervenir. {Le Temps)-.
- Trépanation préhistorique.
- Voici une assez curieuse histoire Il résulte de fouilles pratiquées dans des terrains de formation ancienne la découverte de crânes humains ayant subi l’opération du trépan. On sait que cette opération consiste dans l’enlèvement d’une rondelle de la substance osseuse : elle est nécessitée par certaines maladies du cerveau, telle que des kystes ou des tumeurs, et elle réussit souvent.
- Ainsi nos ancêtres — et quels ancêtres ! — ne reculaient pas devant des pratiques chirurgicales qui exigent quelque audace et une main exercée. Le fait ne paraît pas pouvoir être nié. M. Prunières n’a pas trouvé moins de soixante nièces de ce genre dans les grottes des Baumes-Cliaudes ; M. Broca a constaté sur trois crânes de la caverne de l’Homme-Mort de larges pertes de substance qu’il est impossible d’attribuer à des causes accidentelles; M. de Baye possède dans sa collection plus de vingt exemples de trépanation. M. de Nadaillac enfin communique au Correspondant une liste de découvertes semblables.
- Ce n’est pas tout : plusieurs de ces rondelles sont manifestement étrangères au crâne primitivement perforé. La différence d’épaisseur, de couleur, de densité ne permet aucun doute à cet égard. Il y a eu deux genres de irépaDation, les unes faites durant la vie, les autres après la mort, probablement au moment des funérailles marquées par l’étrange coutume de l’introduction dans le crâne d’une rondelle osseuse pour remplacer le fragment enlevé.
- Les premières trépanations sont méthodiques et régulières. Elles devaient être en usage dans le traitement de troubles nerveux, tels que l’aliénation mentale, que la superstition attribuait à la présence d’esprits malfaisants logés dans le cerveau. On perçait alors le crâne pour leur donner issue. Le même expédient est usité dans des peuplades sauvages_ chez qui il est utile de chercher des points de comparaison quand on veut tenter de deviner les moeurs des ancêtres de l’homme civilisé. En Algérie, les Kabyles ont eu recours à cette opération.
- Mais l’explication thérapeutique ne suffit pas. M. Broca a remarqué la similitude des rondelles crâniennes, leur fabrication toujours semblable et sans doute soumise à des règles fixes. Les individus trépanés, hommes et femmes] avaient dû être opérés dans leur jeunesse ; la blessure était fréquemment recouverte d’une lame compacte, indice certain d’un ancien travail de réparation. Puis, après la mort. les parents, les assistants- avaient enlevé des rondelles du crâne, choisies le plus près possible de la blessure primitive.
- M. Broca a conclu de ces observations que la trépanation dans les temps préhistoriques était une pratique religieuse, le précepte d’un culte établi. L’enDnt qui y survivait était considéré comme jouissant d'un privilège particulier, et après sa mort on se disputait les fragments de son crâne comme autant de reliques. Ces reliques avaientun prix réel aux yeux de leurs possesseurs; on les inhumait avec eux ,• et e est ainsi qu on cite un torque gaulois où était appendue comme amulette une rondelle provenant d’un crâne humain^ et percée de trois perforations. La vogue de ces emblèmes était telle que la contrefaçon s’en est mêlée. La contrefaçon a propos de crânes et dans les temps préhistoriques, qu’en pensez-vous? Les Belges vont être jaloux. Le docteur Prunières a trouvé en effet, aux Baumes-Ghaudes des rondelles exactement semblables aux rondelles humaines et fabriquées aux dépens de la meule d’un bois^ de cerf. Après cela, il n’y a pins qu’à tirer l’échelle.
- Et pourquoi ces mutilations posthumes?
- Il est clair qne nos ancêtres ne voulaient pas que les morts qui les avaient subies entrassent incomplets dans l’éternité : ils empruntaient à un autre crâne une rondelle qui venait remplir le vide causé par la perforation. Telle est du moins l’explication de M. Broca, éditée par M. de Nadaillac; on peut y chercher une preuve de la croyance que ces peuples primitifs avaient dans lim-mortalité de l’âme. — «Unenouvelle existence dit M. Broca, dans l’esprit de nos ancêtres, attendait la mort ;
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- LE DEVOTE
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- car sans cela la cérémonie de la restitution eût été ab-* solument inutile. »
- Gomment, dira-t-on, agissaient ces opérateurs pourvus d’instruments très imparfaits? Autant qu’on peut en juger, ils se servaient d’un silex agissant comme un burin ou comme une scie. Ils devaient racler l’os après l’avoir dénudé sur le point choisi. L’opération, si barbare qu’elle paraisse, n’est nullement impraticable : M. Broca l’a faite sur un jeune chien, avec un silex de l’époque quaternaire ; l’expérience a duré huit minutes et demie, et l’animal n’a même pas eu la fièvre. On le voit, la chi-urgie ne date pas d'hier. Kle Ternes.)
- ÉCOLES DE TRAVAIL MANUEL.
- Les peuples du Nord possèdent un genre d’institution que les autres pays devraient leur emprunter : ce sont les écoles de travail manuel.
- On rencontre des écoles de cette nature en Dane-marck, en Suède, en Hollande et en Prusse. Ces institutions tendent à se généraliser de plus en plus dans ces pays, surtout en Suède où leur nombre dépasse déjà la centaine.
- Rien de plus original que ces écoles suédoises.
- Elles ont pour but, non de faire de leurs élèves des spécialistes habiles (c’est l’affaire d’autres écoles créées dans ce but et organisées en conséquence) mais de « leur communiquer une certaine adresse manuelle générale, de leur donner l’amour du travail, l’habitude de l’ordre, de la précision, de la persévérance. » Elles ont déjà fait leurs preuves sous ce rapport et l’on a pu se convaincre qu’elles sont un excellent moyen de perfectionner la main et l’esprit de l’enfant et de lui faire révéler ses goûts, ses aptitudes, en un mot sa future vocation.
- Les écoles manuelles suédoises sont tantôt indépendantes, tantôt annexées à des écoles primaires. Il y en a pour les garçons ; il y en a aussi pour les filles.
- A Naas, district d’Elfsborg, il y a même une école normale spécialement destinée, à former des jeunes gens capables d’enseigner dans les écoles de travail manuel.
- On enseigne à ces jeunes gens l’arithmétique, la géométrie, la physique et la mécanique, la pédagogie manuelle spéciale et le dessin linéaire. On leur fait exécuter et réparer, à l’aide des outils du forgeron, du menuisier, du tourneur, du sculpteur sur bois, les plus simples instruments et ustensiles, meubles de ménage, roue's, brouettes et trains pour tombereaux et charrettes, objets de grosse taillanderie et de travail à la lime.
- Le cours dure, une année, à raison de 54 heures par semaine, sur lesquelles 36 heures sont exclusivement consacrées aux travaux manuels .
- Un examen de sortie, portant sur l’instruction gé-
- nérale et sur l’éducation manuelle, donne droit à un diplôme d’aptitudes.
- L’école normale de travaux manuels de Naas admet aussi à ses cours de dessin et de travail manuel des instituteurs des écoles primaires générales. Cette facilité a pour but de permettre un jour ou l’autre l’introduction partielle de l’enseignement du travail dans les écoles primaires habituelles.
- Les écoles primaires de travail manuel sont en général établies sur le même principe que cette école normale spéciale.
- C’est en particulier le cas pour celle de Naas. Là, parallèlement à l’instruction intellectuelle ordinaire, on donne aux élèves l’instruction manuelle, c’est-à-dire qu’on les familiarise avec les outils de manière à leur donner une certaine adresse de main.
- On a constaté que l’enseignement manuel n’a pas seulement son utilité pratique; il se présente encore comme un adjuvant des études générales. L’alterne-ment des leçons manuelles avec les leçons ordinaires empêche la fatigue chez l’élève et lui fait apporter aux leçons un intérêt plus vif et sans cesse renouvelé. Chaque jour quatre heures sont consacrées aux leçons rrdinaires ; trois aux travaux manuels. Cette proportion a paru la meilleure et on n’a qu’à se féliciter des résultats qu’elle a produits.
- L’âge des élèves varie de 10 à 14 ans, Les travaux dont on leur demande l’exécution sont proportionnés à l'âge des élèves. On ne doit pas s’attendre à voir sortir des écoles des chefs-d'œuvre, ni même des produits très corrects : elles n’ont pas été du tout organisées'pour cela. Les travaux exécutés sont en général des objets de bois de très peu de valeur, mais construits d’après des principes, cuillères, salières, roues, brouettes, bancs, etc Toutefois les élèves n’en restent pas toujours là et beaucoup d’entre eux font des objets' domestiques et ruraux tout à fait charmante.
- En Hollande,où des écoles de ce genre fonctionnent dans trois villes, Amsterdam, Rotterdam et Gro-ningue, sous le nom d’écoles techniques, la méthode suédoise à été légèrement modifiée. Quatorze heures par semaine sont employées à l’instruction intellectuelle primaire et à des cours spéciaux de chimie et d’électricité ; seize heures sont consacrées aux occupations manuelles, travaux de charpenterie, forge, tour, conduites de machines. Les jeunes filles apprennent le ménage, l’usage des machines à coudre, et autres occupations de leur âge et de leur sexe.
- Ces écoles techniques hollandaises 's’adressent à des enfants ayant 2 ou 3 ans de plus que ceux des écoles suédoises.
- Eh Allemagne, à Eêrlin principalement, la mé*
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- thode suédoise a d’abord été essayée dans les écoles d’adultes, puis on l’a introduite en partie dans les écoles primaires privées et même dans les écoles enfantines (jardins d’enfants de la méthode Frœbel). Les travaux consistent dans la confection d’objets en osier, en paille tressée, en crins tressés, dans le découpage du bois et de la corne, la menuiserie, le cartonnage, etc., etc.
- Enfin n’oublions pas de dire que les écoles manuelles de travail, méthode suédoise, promettent de prendre pied en France. En effet M. de Salicis a eu l’honneur d’introduire dans l’école d’apprentissage de la rue Tournefort, à Paris (1), quelques unes des pratiques des écoles suédoises. Nous croyons même savoir qu’il se propose de persévérer dans la même 'voie.
- Ajoutons quelques réflexions à ces renseignements .
- Les avantages qui résulteraient pour la jeunesse d’une instruction manuelle suffisante nous paraissent incontestables. L’immense majorité des enfants des écoles primaires appartient à la classe laborieuse. En familiarisant de bonne heure ces enfants avec les outils les plus usuels on rendra plus court leur apprentissage et plus facile le gain de leur vie. Si donc un grand nombre de ces écoles étaient organisées en France, la classe ouvrière n’aurait qu’à y gagner.
- La méthode actuelle d’éducation est vicieuse de la base au sommet. On impose -aux enfants pendant le cours de leurs études des travaux intellectuels sans aucun travail manuel. Puis ils entrent sans transition dans une période d’apprentissage qui ne leur laisse plus le temps de s’instruire et leur fait oublier bien vite une bonne partie de ce qu’ils ont appris. Il en résulte que les années passées à l’école sont des années perdues ou peu s’en faut. En quittant subitement la plume pour prendre l’outil, l’enfant a tout à recommencer.
- Il n’en serait plus de même avec une méthode qui ferait alterner des travaux manuels variés et des travaux intellectuels.
- « Le grand secret de l’éducation, a dit Rousseau, est de faire que lés exercices du corps et ceux de l’esprit servent toujours de délassements les uns aux autres. » Pour qu’une éducation soit bonne il faut qu’elle donne à l’élève « tout ce qu’il n’a pas à sa naissance et dont il aura besoin étant grand. »
- Voici 117 ans que ces vérités ont été proclamées dans cet admirable livre de YEmile qui donna le jour à la pédagogie moderne et qui, a la face de la plus aristocratique des sociétés, et avec une éloquence
- sans égale, réhabilita le travail manuel considéré jusqu’alors avec mépris. Eh bien! quoique 117 années aient passé depuis la proclamation de ces vérités, on commence seulement et d’une manière bien timide, à comprendre l’importance capitale de l’adjonction de travaux manuels aux travaux intellectuels de la jeunesse. Espérons que puisque l’on a pu enfin rompre avec la routine, on saura s’en dégager tout à fait et marcher d’un pas ferme dans la voie signalée par Rousseau.
- E. C.
- Statistique des faillites.
- Elle a été fournie par le Journal officiel du 25 août 187*9 ;
- En 1877, il a été ouvert 5,480 faillites; ce chiffre accuse un accroissement de 288 sur celui de 1876.
- Suit la distribution de ces faillites d’après le genre d’industrie ou de commerce qui les ont produites.
- Les dividendes réels ont été répartis de la.sorte :
- 961 dans lesquelles le dividende est resté au-dessous de 10 0[0.
- 1094 dans lesquelles le dividende a été de 10 à 25 0/0.
- 768 dans lesquelles le dividende a été de 26 à 50 0/0.
- 133 dans lesquelles le dividende a été de 51 à 75 0/0.
- 25 dans lesquelles le dividende a été de 76 à 99 0/0.
- 128 dans lesquelles les créanciers ont été complètement désintéressés.
- 267 dans lesquelles l’actif a été absorbé par les frais et les créances privilégiées. .
- Ainsi, dans cette statistique que personne me peut contester puisqu’elle est officielle, nous trouvons 133 débiteurs qui ont payé plus de la moitié de leurs dettes, sans compter les lourds frais qu’ils ont dû supporter, ce qui équivaut à un avoir chez eux, avant la faillite, à peu près égal à ce qu’ils devaient.
- Nous trouvons ensuite 25 débiteurs qui n’ont laissé qu’un passif insignifiant, puisqu’ils ont payé de 76 à 99 pour cent. Ceux-là possédaient plus qu’ils ne devaient, et cependant on les a ruinés et endettés.
- Nous trouvons ensuite 128 débiteurs qui ont désintéressé complètement leurs créanciers. Nous mettons en fait que ceux-là avaient au moins un actif de 59 pour cent plus élevé que leur passif.
- Enfin, le bouquet consiste dans les 267 faillites qui ont absorbé l’actif par les frais et les créances privilégiées. Ce dernier paragraphe en dit plus long que tous les réquisitoires possibles contre les syndics. Il est leur condamnation sans phrases.
- Aussi le Journal officiel est-il obligé de faire suivre cette statistique par cette réflexion :
- « Ces chiffres révèlent une situation essentiellement regrettable et qui a depuis longtemps frappé l’attention du gouvernement. Pour y remédier dans la mesure du possible, j’ai soumis au Conseil d’Etat un décret dont les dispositions auront pour effet de faire disparaître les abus auxquels donne lieu la liquidation des faillites et de reqdre plus efficace la surveillance des opérations par les autorités judiciaires. »
- Ce langage est tenu par M. le Ministre de la justice. Pour que de tels abus soient signalés au Journal officiel, il faut que la mesure soit comble et déborde. En tous cas, rien ne peut donner, quoi qu’en dise le Bulletin des Actionnaires, plus raison au comité de la rue de Lancry. comité demandant la réforme de la loi sur les faillites.
- Nous serions bien aise de connaître le décret que M. le Ministre de la justice a soumis au Conseil d’Etat.
- (La Réforme commerciale).
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- PETITES NOUVELLES.
- Le préfet de police avait réuni une commission pour étudier les moyens qu’il y aurait lieu de prescrire aux entrepreneurs de travaux pour prévenir les accidents qui peuvent résulter de l’emploi des échafaudages.
- Cette commission vient de terminer ses travanx et de soumettre à l’approbation du préfet de police un projet d’ordonnance réglementant tous les échafaudages.-
- L’emploi des filets n’a pas été admis parla commission en raison des difficultés que présentent leur installation. Les mesures proposées consistent dans la solidité des matières employées, la pose de garde-fous et, pour les échafaudages votants, la suspension à l’aide de trois cordes au lieu de deux.
- Espérons que le préfet de police approuvera ce projet. Il est temps que l’on garantisse les malheureux ouvriers contre l’incurie et l’imprévoyance des entrepreneurs.
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- Une réunion privée a été tenue à Bordeaux, dans la salle de l’Alhambra par la Chambre syndicale des ouvriers cordonniers de cette ville.
- Le procès-verbal constate que la corporation des on-vriers cordonniers de Bordeaux répudie « les doctrines « insensées qui se sont produites au Congrès ouvrier de « Marseille, et que, comptant uniquement sur le progrès « de l’instruction et sur les effets de la solidarité déve-« loppée par les associations ouvrières, elle ne s’associe «t pas aux revendications brutales et menaçantes de « ceux qui prétendent résoudre les questions sociales « par la violence. »
- Gette répudiation est fort juste, mais il fallait demander en faveur des ouvriers plus que le développement de l'instruction et de la coopération. Il faut la liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté d’association et la réforme totale de l’impôt qui pèse aujourd’hui sur le travail au lieu de peser sur le revenu, et l’organisation d’assurances légales contre tous les risques.
- Le journal ouvrier le Prolétaire contient le compterendu d’une conférence donnée à Saint-Quentin par M. Béghin, ex-délégué au Congrès de Marseille.
- Voici la partie essentielle de ce compte-rendu :
- L’orateur, dans une brillante plaidoirie qui a duré environ une heure et demie, a démontré avec beaucoup de facilité que les chambres syndicales ne cherchent nullement la division entre les patrons et les ouvriers, et si, toutefois, il en existe, c’est que certains patrons ne veulent pas discuter les différants qui se produisent.
- Parlant des grèves, l’orateur repousse les grèves de toutes ses forces ; ce n’est pas là l’arme que l’ouvrier doit chercher pour assurer son émancipation. Prenez pour exemple, dit-il, le passé, tel que la grève du Creu-sol, en 1868; les grèves d’Aubin, de la Ricamarie, de la Belgique, de l’Allemagne, de l’Angleterre, et vous verrez que toutes ces grèves n’ont abouti qu’à la ruine des sociétés et à mettre la division entre les patrons et les ouvriers; il n'y a, dit-il, qu’une seule arme que les ouvriers doivent prendre aujourd’hui, c’est l’association et la solidarité, hors de cela l’ouvrier n’a rien à attendre.
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- Le même journal rend compte d’un banquet donné au salon des Mille Colonnes par la chambre syndicale des relieurs doreurs de Paris.
- Voici quelques passages du remarquable discours prononcé au dessert par M. Jacques Àlary, délégué de la société typographique parisienne.
- « Isolés, les ouvriers n’arriveront jamais, par leurs « efforts individuels, à provoquer une plus juste réparti-« tion des salaires ; ils resteront à la discrétion des mai-« très jusqu’au jour où ils comprendront que les cham-« bres syndicales sont le moyen régénérateur de la « société, se traduisant par cet axiome : « Faire et
- * vouloir pour tous ce que l’on fait et veut pour soi-« même, » En un mot, l’exercice, dans l’intérêt de tous, < de la souveraineté du travailleur ; l’élévation, pour le « mieux-être de tous, du niveau social ; l’amélioration « physique, intellectuelle et morale du travailleur qui « souffre, en rehaussant le sort des uns sans abaisser les « autres.
- « Aujourd’hui que la République est faite, un rôle « noble et éievé nous est assigné, celui d’établir entre « les corporations des liens de solidarité, d’aider à la « création d’une vraie famille professionnelle, en dehors « et à côté de la famille privée, enfin, de faire aimer « l’association, base de la solidarité et de la justice qui
- doivent régir l’humanité ; qui, tout en nous permettant « de travailler pour nous-mêmes, contribuera puissam-« ment à l’affranchissement des générations futures. »
- Une jeune| anglaise, Mlle Blanche Edwards, a passé avec succès son premier examen de médecine à la Faculté de Paris.
- Le nombre des jeunes filles inscrites dans les universités italiennes est de neuf cette année.
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- La Société des inventeurs ouvriers vient de se constituer légalement sous la forme anonyme, avec des actions de 50 fr., payables : 5 fr. en souscrivant, le reste à raison de 2 fr. par mois.
- Ssn but est clairement indiqué dans l’article 20 des statuts, ainsi conçu :
- « Le capital est’destiné à venir en aide aux sociétaires, soit en leur facilitant la prise de leurs brevets, soit en leur procurant les moyens d’exécuter leurs inventions, soit en leur facilitant le placement de leurs produits. »
- Aujourd’hui les sociétaires sont au nombre de vingt-trois.
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- L’Union syndicale des Travailleurs de la Seine, se conformant au mode de fonctionnement usité dans les Sociétés professionnelles, a demandé à M. le préfet de police l’autorisation de réunir ses adhérents en assemblée publique, afin de satisfaire sux prescriptions des statuts déposés entre les mains de l’autorité gouvernementale, lors de la constitution de cette Association syndicale.
- Cet autorisation ayant été refusée, les divers comités de l’Union syndicale des Travailleurs de la Seine ont décidé qu’ils useraient des bénéfices de la loi de 1868, sur les réunions publiques. (Le Prolétaire).
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- Le Comité de la Société pour Vamélioration du sort des femmes, considérant la séparation de corps comme inefficace, pleine de périls, de misères pour les époux et pour les enfants, abusive et tyranuiqne, pour la femme surtout, adhère au projet de loi rétablissant le divorce, présenté par M. A. Naquet à la Chambre des députés.
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- M. Never, employé au chemin de fer de l'Ouest, en France, chargé en sa qualité d’ouvrier mécanicien de l’impression des tickets, vient d’être reçu bachelier ès-sciences. M. Never est âgé de 40 ans et père de famille. Il y a deux ans, il ne possédait qu’une instruction élé-mentair. Seul, sans maître, sans avoir suivi aucun cours, il a conquis son diplôme.
- M. le directeur du chemin de fer de l’Ouest a adressé une lettre de félicitation à cet excellent employé.
- La corporation des ouvriers peintres en bâtiment, réunie en assemblée générale extraordinaire, salle Diderot, a entedu le rapport de son délégué, M. Finance, au congrès ouvrier socialiste de Marseille, et lui a voté des remerciements et des félicitaiions pour son intervention
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- en faveur de la propriété individuelle, considéré comme fruit légitime du travail.
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- Il y a encore des naïfs qui se figurent que la conciliation est possible entre la société civile et la papauté, prenant pour argent comptant la feinte modération de Léon XIII. Voici pour l’édification de ces braves gens uu passage de saint Thomas d’Aquin dont Léon XIII prescrit, on le sait, la mise à l’étude dans la catholicité :
- « Aussitôt qu’un prince apostat a reçu une sentence d’excommunication, dit-il. ses sujets sont, ipso facto, dispensés de l’obéissance- et de leur serment de fidélité. On objecte l’exemple de Julien l'apostat auquel l’Eglise n’a pas ôté son pouvoir ; l’Eglise n’était pas assez puissante alors pour contraindre les princes de la terre, et voilà pourquoi elle a toléré que ses sujets continuassent d’obéir à Julien. (Etats-Unis d'Europe).
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- La chambre syndicale des marbriers de Paris, a voté dans son assemblée générale du 30 novembre, une pétition à la Chambre des députés, demandant la création d’une caisse de retraite pour les vieux travailleurs.
- La chambre syndicale estime que ce serait un grand pas fait dans la voie des améliorations matérielles que réclame la condition actuelle du travail en France, et engage vivement les autres sociétés ouvrières à examiner aussi cette grave question, qui est le salut de la France et l’avenir de la République.
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- Le correspondant de Rome du Temps signale ce fait que le couvent de la Minerve, le même où Galilée dut accomplir sa fameuse rétractation, est aujourd’hui occupé par le plus séculier des ministères d’Ualie, celui de l’instruction publique. Le conseil supérieur de l’instruction publique tient ses sessions ordinaires à la place même où siégeaient il y a trois siècles les juges du Saint-Office.
- Le même ancien couvent renferme deux bibliothèques et un musée pédagogique.
- Qui aurait dit cela il y a dix ans ?
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- Le Bulletin du mouvement social nous apprend que l'Union des ouvriers en instruments de musique, de Paris, a adopté en assemblée générale une pétition aux Chambres demandant l’étabîissement d’une caisse naiionale de retraite pour les vieux travailleurs.
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- Au grand Conseil de Genève (corps législatif) M. Malet, député, a invité le Conseil d’Etat (ministère) à instituer une pharmacie populaire fournissant les médicaments à prix réduits. *
- A propos des chûtes de neige de la semaine dernière, on lit dans le Rappel :
- Au bord des toits, guettant une miette problématique, des rangées de moineaux attendaient tout ébouriffés que la providence fît honneur à la parole de Racine, lequel dit :
- Aux petits des oiserux il donne la patùre.
- Puisse la vue de ces pauvres de Pair faire songer à ces autres pauvres qui, selon la définition que Platon donnait de l’homme, sont des êtres à deux pieds et sans plumes,
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- Le rapport prrésenté au Conseil fédéral suisse par les inspecteurs chargés de veiller à l’observation de la loi sur les fabriques, constate que les inspecteurs ont dû exiger dans 114 fabriques l’intallation d’appareils protégeant les ouvriers oontre les accidents produits par les machines,
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- Le peuple du canton suisse de Soleure consulté en referen dum (plébiscite) sur l’introduction dans ce canton de l’impôt progressif a repoussé ce projet de loi.
- Le nombre des partisans de l’impôt progressif n’a été inférieur que de 1,800 au nombre des adversaires.
- La littérature anglaise vient de faire une perte sensible dans la personnes d’une dame abonnée à la culture des sciences.
- Lady Sobine vient de mourir à Londres à l’âge de 72 ans. Elle avait épousé, en 1827, le général Sobine, le doyen des explorateurs du pôle nord. La majeure partie des innombrables calculs nécessités par la publication des mémoires de son mari ont été exécutés par cette dame, à qui l’on doit la traduction anglaise de Hum-boldt.
- Lady Sobine a publié également en son nom plusieurs traditions scientifiques de moindre importance.
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- M. Gladstone pose dans le collège électoral de Midlo-thian (ville d’Edimbourg et territoire au sud de cette ville) sa candidature à la Chambre des commumes. Cette circonscription est reprentée à l’heure qu’il est par un conservateur richissime, lord Dalkeit, fils aîné du duc de Buccleuch, le plus grand propriétaire foncier dEcosse.
- M. Gladstone aura beaucoup à faire pour remporter la victoire. La raison en est simple.
- Les Buccleuch possèdent un demi million d’acres (200,000 hectares) dans le « Midlothian, » avec un « rent-roll » (revenu) d’un demi-million de livres sterling (12 112 millions de francs), et cela représente un nombre de fermiers, de locataires de maisons d’habitation, de médecins, de commerçants, en un mot de « clients, » dans le sens cicéronien de l’expression, qui constitue la majorité des électeurs; or il sera difficile de détacher ces masses de leur « patron, » malgré les sauvegardes du scrutin secret.
- C’est justement à cause de cela que M. Gladstone se présentera dans le Midlothian plutôt qu’ailleurs. Il tient à vaincre ses adversaires dans leur plus foite citadelle.
- Le point du programme de M. Gladstone qui soulève le plus d’émotion en Ecosse est l’abolition de la loi de l’hypothèque, ce qui logiquement comporterait en Angleterre l’abolition du b! 11 connu sous le nom d’« Agri-cultural Distrain. »
- Ce qu’on appelle en Ecosse la loi de l’hypothèque, écrit-on d’Edimbourg au Journal de Genève, consiste, dans le privilège qu’ont les propriélairos fonciers d’être en toutes circonstances et jusqu’à concurrence de l’intégralité de leurs créances, en cas de faillite de leurs fermiers, payés avant et au détriment de tous les autres créanciers ; c’est quelque chose d’analogue au privilège de vendeur, reconnu par le Code Napoléon.
- Supposez en effet un fermier qui aurait acheté^ crédit tout son stock d’exploitation : chevaux, troupeaux, instruments aratoires, voir même les semences qu’il a confiées à la terre. Si, avant que les récoltes soient enlevées, ce fermier se déclare en faillite ou si un créancier poursuivant l’y met, le propriétaire entre en scène et, saisissant tout l’avoir de son fermier, se paye d’abord intégralement ; le reliquat seul, de ce qui est produit par la vente des choses saisies, si reliquat il y a, — cas assez rare du reste eu égard aux frais exorbitants de justice, — appartient aux autres créanciers qui se le partagent au prorata de leurs créances. Et ce n’est pas seulement pour la dernière année du fermage que le privilège du propriétaire de la terre s’exerce, mais pour le total de toutes les années dont il lui a plu de faire crédit à son fermier.
- Ainsi, par exemple, il arrive souvent qu’un landlord voyant son fermier presque insolvable, lui fait crédit de deux, trois, cinq, huit années de fermage. Cela a pour résultat, souvent prévu et favorisé par le landlord, de donner au fermier un crédit fictif auprès de tous ses fournisseurs. Grâce à ce crédit, à un moment donné, le fermier, aussi malhonnête que son propriétaire, rassemble sur sa ferme un matériel énorme qui couvre le
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- landlord de la totalité de sa dette, au détriment des marchands de chevaux, de bestiaux, d’engrais et de semences- Et, grâce à la connivence de son propriétaire, le fermier lui-même, tout en faisant faillite, se retire à peu près indemne, grâce aux économies qu’il a pu faire et cacher pendant les années où ont couru ses fermages impayés.
- Le cas se présente, plus ou moins, dans six faillites de fermier sur dix.
- * *
- Nous avons dit, d’après le Daily News, que le nombre des femmes employées aux travaux des houillères en Angleterre s’élevait à b,000.
- Il résulte de nouveaux renseignements que nous avons sous les yeux que ce chiflreest de 4,9b6,pourles ouvrières des seules mines de charbon ; il se décompose comme suit :
- 21 filles ayant moins de 13 ans,
- 433 ayant de 13 à 16 ans.
- 4502 femmes ou filles ayant 16 ans au plus.
- 4956
- Dans les mines de métaux on compte 2818 ouvrières, savoir *.
- 96 fillettes de 8 à 13 ans.
- 981 filles de 13 à 18 ans,
- 1741 femmes ou filles ayant plus de 18 ans.
- 2818
- IL est juste d’observer que quelques-unes de ces ouvrières sont occupées dans les travaux extérieurs de la mine. Malgré cela cette statistique est d’une navrante éloquence.
- *
- + *
- M. le Baron de Rothschild de Vienne est grand amateur de chevaux. Il a fait construire à ses quadrupèdes favoris une somptueuse écurie avec murs voûte et dallage de marbre, peintures à l’encaustique dues à des artistes distingués représentant des scènes de chasse, anneaux et chaînes en métaux rares, et le reste à l’avenant.
- Ce palais destiné à loger des chevaux, a coûté la jolie somme de 400,000 fr.
- Tout commentaire serait superflu.
- * *
- UOpèraio de Venise fait le tableau suivant de la misère au-delà des Alpes :
- Il n’est, dit-il, aucun pays où l’ouvrier soit aussi malmené et mal payé qu’en Italie.
- Le nombre de nos prolétaires est monté jusqu’à 22 millions; et, tandis que d’un côté le salaire baisse, de l’autre il y a renchérissement des vivres.
- Les 300,000 ouvriers des filatures de lin de la Lombardie gagnent en moyenne 4 fr. par semaine.
- L’insalubre travail du labour dans les plantations de riz ne produit à la pauvre ouvrière, consumée par la fièvre, qu’un salaire journalier de 50 centimes au maximum.
- Dans la province de Côme, 2,000 enfants au-dessous de neuf ans travaillent jusqu’à quatorze heures par jour pour 10 ou 15 centimes.
- Le travail au service de l’Etat n’est pas mieux payé. D’après une statistique dressée par le professeur Elleno — l’illustre auteur de la Tyrannie bourgeoise — le nombre des employés publics, en Italie, s’élève à 69,000, sans compter les employés des communes ; plus d’une moitié d’entre eux doivent se contenter d’un traitement de 1,080 francs.
- Venise, qui, à la fin du siècle dernier, n’avait que 2,000 pauvres sur une population de 123,000 habitahts, comptait, en 1862, 122,594 habitants et 32,422 pauvres inscrits ; le nombre des pauvres s’élevait à 35,000 en 1867, et à 35,728 en 1870, tandis que la population tend plutôt à décroître qu’à augmenter.
- Le salaire des ouvrières de Venise, dans la fabrication des perles, varie entre 26 et 30 centimes par jour.
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- La Confédération argentine a adhéré à la Convention de Genève pour l’améfioration du sort des blessés et la neutralisation des ambulances.
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- Nous avons ici souvent parlé des dons considérables qui sont faits de temps à autre en Amérique, aux établissements d’instruction tels que collèges, universités, bibliothèques, etc. A celte liste déjà longue, il faut joindre la mention d’un legs qui vient d’être fait à l’Université de Harvard et que nous relevons d’après le New-York Hèrald. M. Walter Hastings a laissé à cet établissement un capital évalué à 500,000 dollars (2,500,000 fr.), sa veuve eu à la rente viagère mais l’établissement en question en aura <a nue-propriété.
- L’Université de Harvard est une des principales universités des Etats-Unis. Elle a déjà beaucoup d’autres fondations importantes. Sa bibliothèque est une des plus considérables du pays. On peut en juger par ce fait que l’administration de cette bibliothèque, outre un bulletin trimestriel enregistrant les acquisitions nouvelles, fait paraître des publications spéciales très intéressantes pour la science. C’est ainsi que cous avons reçu tout récemment, venant de cette provenance, un catalogue fait à l’usage des professeurs et des étudiants de l’université, catalogue renfermant l’énumération de tous les recueils périodiques et de tous les mémoires des sociétés savantes du globe, pour ce qui concerne les sciences naturelles, physiques et mathémathipues, depuis le milieu du dix-septième siècle, jusqu’à l’année 1876. Cette œuvre si utile, due à M. Samuel E Seudder, est un spécimen des travaux qu’on entreprend à l’Université qui vient de recevoir le beau legs dont nous parlons plus haut.
- Le président Hayes, dans son Message au Congrès américain, annonce que le gouvernement des Etats-Unis offrira sa médiation à la Chine et au Japon au sujet du différend qu’a élevé entre ces deux empire la prise de possession par les Japonais de l’archipel de Léou-Kiou, jusqu'ici indépendant.
- Ce n’est pas sans une vive satisfaction que nous voyons les Etats-Unis persister dans la sage conduite politique qui consiste à substituer les procédés si élevés de l’arbitrage international aux procédés brutaux de la guerre.
- Il serait déplorable de voir le Japon et la Chine qui depuis une dizaine d’ànnées, font de si étonnants progrès dans la voie de la civilisation engouffrer dans une guerre qui promettrait d’être longue et difficile, des ressources matérielles et des efforts d’activité qui pourraient leur rendre de si grands services s’ils étaient employés à des réformes intérieures.
- Les Etats-Unis en acceptant sur la question de l’Ala-bama un arbitrage international se sont épargné des sacrifices, qui, s’ils avaient dû être faits, auraient empêché les Etats-Unis de rentrer dans l’ère prospère où ils se trouvent actuellement.
- La confession par 1© téléphone
- Un curé irlandais vient de mettre en pratique... religieuse le fameux téléphone d’Edison.
- Science et religion mêlées.
- Voilà du nouveau, j’espère.
- Désormais, sans sortir de chez soi on pourra se confesser téléphoniquement.
- Des fils mettront en communication les confessionnaux avec les vieilles dévotes que les rigueurs de l’hiver empêcheraient de se rendre à l’église.
- Elles recevront l’absolution delà même manière.
- A quand l’application du maglophone à la confession?
- Ce serait encore plus drôle.
- Cet instrument ayant la propriété de magnifier les sons, tons les péchés véniels arriveraient péchés mortels à l’oreille du confesseur !
- {Le Voltaire).
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- NOUVELLE EXCLUSION DES FEMMES
- Nouvelle IProtest&tiosi
- La municipalité de Bourges a organisé pour cet hiver des cours publics. Malheureusement, par une inconcevable inconséquence 6lle a refusé aux femmes l’accès de ces cours.
- Cette mesure absurde devait faire naître des protestations. Elles ont eu lieu en effet. Voici d’après l’Union républicaine quelques passages de celles de Mme Garcin, auteur des articles sur le Rôle historique de la femme que nous avons reproduits :
- Cette exclusion inexplicable, j’ai voulu cependant, dit Mme Garcin, me l’expliquer. J’ai cherché, avec la plus entière bonne foi, s’il n’y aurait point de par le monde quelque secte religieuse ou politique, quelque système philosophique ou social professant pour le sexe féminin une sainte horreur, et qui aurait pour affiliée, pour adepte, votre municipalité républicaine. Dans la sphère de mon humble savoir, je n'ai rien pu découvrir.
- Il y a bien eu autrefois un certain concile de Mâcon, qui se demanda si la femme a une âme. Cela se passait au VIe siècle. Est il possible qu’on puisse faire une telle enjambée en arrière ? Puis, autant que nous sachions, la majorité des évêques daigna résoudre la question par l’affirmative. Est-ce que par hasard la municipalité de Bourges, à un aussi long temps de distance, serait restée parmi les intransigeants... de ce concile?
- Il y a bien encore, de nos jours, le système darwinien, qui nous fait descendre, nous femmes, des macaques et des guenons. Mais il nous semble que l’homme, parla même filiation, descend du singe. Donc, ici encore, égalité devant le Tranformismel
- Ah! si nous étions, ici, une petite colonie française transplantée dans un pays d’Orient, là où les femmes vivent enfermées ou ne sortent qu’enveloppées de longs voiles, nous pourrions comprendre que, malgré notre origine et nos habitudes différentes, les mœurs indigènes aient pu déteindre sur nous. Mais quoi ! c’est quand nous habitons le point le plus central de la France, et que nous devrions recevoir tous les rayonnements de cette généreuse nation; c’est à cinq heures de Paris, la ville du génie moderne, là où la femme est appelée dans les banquets politiques, aux conférences scientifiques et littéraires, aux cours des facultés, à ceux du Collège de France comme à ceux de la Sorbonne ; c’est au moment où un projet de loi réclamant l’instruction secondjaire pour les jeunes filles, va être voté par les Chanibres ; c’est lorsque le Siècle, un journal
- '•v- ....
- dont on ne récusera pas l’autorité, écrit ces lignes, à la date de dimanche 16 novembre : « La Convention avait décrété l’enseignement primaire et laïque des filles. On sait quelle succession d’évènements formidables empêcha l’exécution de ce décret qui aurait en 20 ans changé la face de notre pays ; » c’est lorsque de toutes parts enfin, on entend proclamer la nécessité, l’urgence d’instruire les femmes, c’est ce moment que choisit la municipalité de Bourges, pour leur fermer le lieu unique où l’on puisse recevoir cette instruction d’un peu haut !...
- Vous déclarez cependant, vous aussi, la guerre au cléricalisme. Que faut-il suspecter ici : Votre sincérité ou votre logique ?
- Nous vous l’avons déjà dit: « Prenez-garde ! Vous ne vaincrez pas sans la femme le plus terrible de vos ennemis. » Est ce en la repoussant, que vous espérez l’attirer à vous ? Non ! non ! Pendant que vous lui fermez une porte, une autre porte lui est toujours ouverte, et vous savez laquelle. Vous l’empêchez d’aller entendre la parole libérale des professeurs de l’Université : elle va écouter le sermon rétrograde des prédicateurs du Syllabus. Qui a le droit d’en être surpris ? Qui de vous oserait la blâmer ?
- « L’homme ne vit pas seulement de pain, » dit l’Evangile. Quel être humain, en effet, après la satisfaction des besoins du corps, n’aspire à la satisfaction non moins intense des besoins de l'esprit et de l’âme ? Eh ! bien, toutes nos villes de province, sauf quelques exceptions bien rares, nous offrent le triste spectacle de toute source intellectuelle tarie.
- Monarchies et Empires ont travaillé à dessein, depuis surtout un siècle, à cette œuvre de matérialisation, qui conduit forcément à l’affaissement et bientôt à l’anihilation des forces morales. La femme n’est plus même l’esprit ardent, l’âme passionnée dans sa foi, qui enfantait les Catherine de Sienne, les sainte Thérèse, les Angélique Arnaud, les Madame Guyon. Sa dévotion d’aujourd’hui, étroite et fade, elle l’amalgame avec des goûts effrénés de luxe, avec une coquetterie qui s’affiche sans scrupule.
- Il est temps d’arracher cet esprit aux choses futiles, cette âme aux penchants malsains, pour lui donner le goût des nobles préoccupations, la mettre sur la voie des vertus austères.
- A la République, qui ne sera la République qu'en étant faite de liberté et de lumière, à elle de reconstituer, sous toutes les formes, au sein de la nation, la vie intelligente qui s’éteint I
- Faire participer à cette vie surtout ceux qui ignorent, surtout la femme, dont l’action est si puissante, si vivace au foyer où grandit l’enfant, tel doit être le | but fixe de tout homme tenant en main une puis-
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- le devoir
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- sance et ayant quelque souci du salut de la République, c’est-à-dire de l’avenir de la France.
- Certes, il est bon de prendre des mesures de salubrité publique ; il est bon d’agrandir et d’embellir une ville. Mais rappelez-vous que c’est au son de la lyre qu’Amphion bâtissait les cités. Or, que signifie ce symbole, sinon que c’est l’intelligence des hommes qui crée ou transforme leurs demeures, et que la ville de pierre finit par être faite à l’image de la cité morale ?
- Voilà pourquoi il importe avant tout de chasser à jamais du milieu social les miasmes délétères du jésuitisme, et d’éclairer si bien les esprits, d’élever si haut les cœurs, que la superstition n’y trouve plus un asile, et que tout despotisme, petit ou grand, soit obligé de fléchir devant la fière indépendance des âmes.
- Longévité volontaire
- Cornaro, né avec une constitution faible, avait, en outre, mené jusqu’à quarante ans, la vie la moins hygiénique possible, comme il a pris la peine de nous l’apprendre lui-même. Quand il prit le parti de réformer sa conduite et son hygiène, sa santé était altérée au point que les médecins les plus célèbres de son temps, considérant comme inutiles toutes les précautions qu’il pourrait prendre désormais, et ne lui donnaient à vivre que quelques années au plus. L’évènement ne justifia pas plus ce triste pronostic, dans ce cas que beaucoup d’autres plus ou moins analogues. Cornaro se mit lui-même à un régime qui, pour bien des individus, serait d’une sobriété excessive, sous le rapport de l’alimentation du moins ; il suivit ce régime avec une constance inébranlable, et le résultat en fut que, malgré sa triste constitution, ses écarts antérieurs, et le pronostic des célébrités médicales, Cornaro vécut juste un siècle.
- Chose remarquable et pourtant bien naturelle, c’est surtout chez des personnes d’une constitution faible que les exemples de prolongation de la vie ont été observés, et cette circonstance a même fait dire à quelques observateurs, que la faiblesse de constitution était un brevet de longue vie ; comme on le pense bien, ce n’est là qu’une supposition erronée; la véritable explication de ces faits, c’est que les personnes de constitution faible sentent plus que les autres les mauvais effets des écarts de régime et la nécessité de se soumettre aux règles d’une hygiène rationnelle, et qu’une prolongation de leur vie est la récompense de la régularité de leur conduite, Chez Cornaro, le résultat d’un régime rationnel, commencé à quarante ans seulement, a été une prolongation de la vie de cinquante ans au moins ; on voit quelle perspective un tel résultat peut faire espérer à ceux qui commenceraient un régime d’hygiène rationnel plus tôt et dans de meilleures conditions.
- {La Vie).
- L’ASSOCIATION CHEZ LES GAULOIS.
- Les Utrieulaireg.
- Notre vieille Oaule a connu les associations, cela est hors de doute.
- Nous en donnerons aujourd’hui un exemple bien peu connu.
- Les côtes de la Méditerranée sont encore aujourd’hui, dans plus d’un endroit, fort basses et semées d’étangs, quelquefois peu profonds. Jadis, cet état de nos rivages était plus sensible qu'il n’est à présent. De plus, certaines villes, Arles, par exemple, étaient baignées par des eaux boueuses dont le niveau baissait bien souvent et qui recouvraient d'immenses espaces.
- Nos pères à la longue chevelure, en venant s'établir dans notre pays, avaient apporté avec eux un mode de navigation, encore usité sur les grands fleuves de l’Asie, et qui leur permettait de sillonner dans tous les sens les vastes marais de notre littoral. Iis préparaient des peaux de chèvres pour en former des outres solides qu’ils réunissaient après les avoir gonflées. Ils posaient sur elles un plancher fait en branches entrelacées et ils se trouvaient avoir de la sorte des radeaux extrêmement légers et qui pouvaient franchir toutes les passes. Incessamment, ils modifiaient, suivant le besoin du moment, le tirant d’eau. Pour cela il n’y avait qu’à enfler plus ou moins les outres.
- Ces frêles esquifs pouvaient même affronter la mer. Les petites îles de la côte avaient, en effet, leurs utriculaires.
- Ces radeaux plus d’une fois furent employés en temps de guerre pour le passage de corps de troupes importants. César appréciait les services qu’ils peuvent rendre,
- Quand les Romains se furent établis sur notre littoral, nous savons que ces étranges mariniers formèrent des sociétés ayant leurs règlements et leurs privilèges. L’archéologie livre à nos. études un assez grand nombre d’inscriptions concernant les utriculaires. Tous ces textes ne datent, il est vrai, que du temps qui suivit la conquête.
- Nous pensons qu’il faut remonter à une époque bien antérieure pour retrouver l'origine de ces corporations. Les utriculaires d’une même région devaient, à coup sûr, considérer les marais sur lesquels s’écoulait presque entièrement leur vie comme étant une propriété commune. Il y eût en un mot sur les bords de la Méditerranée, des communautés aquatiques, si nous pouvons nous servir de cette expression, rappelant beaucoup les « communautés rurales qui dans le Morvan, ont traversé sans altération avec leur principe électif, l’époque romaine, tout le moyen âge, pour arriver jusqu’à nous.
- Nous partageons l’opinion de Messieurs Bulliot et Roidot qui, dans leur Cité Gauloise, pensent que ces curieuses institutions dont on observe encore quelques restes dans le pays situé entre FArroux et
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- la Loire nous révèlent l’état social de nos pères, les Gaulois,
- Les utriculaires, suivant nous, devaient donc former des sortes de clans mettant en commun les profits de la navigation et de la pêche et ayant à leur tête un chef électif, pris, au besoin, en dehors de la hiérarchie naturelle de la famille.
- Les Romains laissèrent substituer un état que, d’ailleurs, ils n’auraient pas pu détruire. Etant donné, l’état du littoral, en supprimant les utricu-
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- laires, ils eussent amené la ruine de cités importantes dont l’approvisionnement ne pouvait être fait que par eux.
- De nos jours, nous autres Français, nous aimons à tourner nos regards vers la vieille Gaule. N’agissons pas que dans un sentiment de curiosité, certes bien légitime. Demandons lui des enseignements. Puisons dans les antiques institutions de notre pays, comme dans les livres des penseurs modernes, la conviction absolue qu’il n’y a point de salut en dehors de l’association. Lionel Bonnemère.
- LE SIÈCLE DES INVENTIONS.
- Il ne manque pas d’esprits chagrins qui vont répétant sans cesse que nous marchons vers une complète décadence.
- D’après eux, nous sommes en pleine décomposition. Le passé seul est grand, notre siècle est petit et mesquin, stérile et. sans virilité. De quelques côtés qu’ils tournent leurs regards, ils voient les sociétés atteintes de maladies organiques, dont elles ne sauraient se relever.L’humanité s’agite ; mais, faute d'être restée attachée à des formules amiques, elle tournoie sur elle-même, comme un vaisseau désemparé et. sans boussole, livré à la merci des tempêtes.
- Tout est mal et tout va mal.
- Serait-il vrai que la plante humaine ait perdu sa sève et sa vigueur ?
- Nous sommes fort loin de le croire. En dépit de ceux qui veulent l'enserrer dans des formes étouffantes et vermoulues, jamais, il nous semble, elle ne s’est élancée a vec plus d’impétuosité vors la lumière, jamais elle n’a vô orté de fruits plus étonnants.
- Pour le démontrer une seule preuve nous suffira.
- Qu’on compte ce que ce siècle a produit d’inventions et de découvertes en tous genres ! bon-seulement on verra que nul autre ne peut lui être comparé, mais encore que les quatorze premiers siècles de notre ère n’ont pas enfanté, à eux tous, le quart des inventions utiles qui ont été mises au jour depuis quatre-vingts ans.
- Au début de ce siècle, Humphry Davy découvre la lumière électrique, et Ghaptal l’alun artificiel.
- En 1803, Fui ton fait marcher sur la Seine un bâteau à vapeur. Le problème de la navigation rapide, perfectionné depuis lors, est résolu. L’année suivante, la locomotive à vapeur est inventée, mais il faudra un quart de siècle pour qu’elle arrive à donner tous ses résultats pratiques.
- Il en est de même de la machine à coudre, inventée en 1804, par Enderson et Stone, ressuscitée par Thimonnier en 1830, puis perfectionnée et vulgarisée par Elias liowe.
- Jacquard crée la machine à tisser en 18u4 ; Parlhouse,
- la peigneuse mécanique en 180b ; de Girard, la filature du lin à la mécanique en 1810 et la lampe hydrostatique en 1811.
- C’est également en 1811 que Courtois trouve l’iode, et Chevreul l’acide stéarique, qui a permis de créer l’importante fabrication des bougies stéariques.
- Puis, viennent les découvertes de la lithographie par Guithuysen, de la lampe de sûreté par Davy, de l’ausr-cultation par Laennec, de la chromolilhographie par Senefelder. des capsules et des fusils è percussion.
- En 181 J, Œsted découvre l’électro-magnétisme. L’année suivante, Ampère résoud théoriquement le problème de la télégraphie électrique.
- Viennent ensuite les inventions des phares lenticulaires par Fresnel, de l’alcoomètre par Gay-Sussac. de l’accordéon, de l’alumiuium par Wœhler, de la téléphonie par Sudre, du fusil à aiguille par Dreyse, de l’hydrothérapie par Priessnitz.
- En 1828, Seguin construisit la chaudière tubulaire, qui permit, deux ans plus tard, à Stephenson d’établir une locomotive à grande vitesse. Grâce à ces deux perfectionnements capitaux, le premier chemin de fer pour voyageurs fut inauguré à Manchester le lb septembre 1830.
- Après cette admirable invention, qui ne date que d’un demi-siècle, nous mentionnerons la découverte des allumettes phosphoriques, du revolver par Colt, de l’hélio-graphie par Niepce de Saint-Victor et Daguerre, de la galvanoplastie par Jacobi.
- En 1837, Wheatstone construisit le premier appareil que rendit pratique la télégraphie électrique et qui a reçu depuis des perfectionnements de tous genres.
- Â partir de cette époque, Schœnbein trouve le coton-poudre; Wheatstone, le stéréoscope; Debain, l’harmonium; Jackson, l’éthérisation; Flourens, les propriétés anasthésiques du chloroforme ; Foucault, l’appareil régulateur qui a permis d’appliquer à i’élairage la lumière électrique (1844).
- Quatre ans plus tard, Stephenson construit le premier pont tubulaire. Cette même année, on invente les allumettes au phosphore amorphe; puis Ruhmkorff découvre son appareil à induction ; Gaselli, le pantélégraphe ; Lenoir, le moteur à gaz; Colladon, celui à air comprimé.
- En 1861, Bunsen-et Kirchhoff firent l’admirable découverte de l’analyse spectrale.
- Comment citer toutes les découvertes qui ont été faites depuis lors dans les sciences naturelles et appliquées, en physique, en chimie, en chirurgie, eu mécanique? Comment énumérer les innombrables machines industrielles et agricoles qui ont été créées ou perfectionnées, sans compter les engins de destruction, depuis le canon rayé et la mitrailleuse jusqu’au vaisseau cuirassé et au monitor ?
- Mentionnons, au hasard, parmi les découvertes les plus récentes, les cartouches de dynamite, les machines perforatrices l’acier de Bessmer, l’injecteur de Gif-fard, le verre trempé de La Bastie, le pyrophone de Ka-stner, le radiomètre de Crooks, le téléphone de Bell, Jle phonographe d’Edison, les bougies électriques de Jablo-chkoff, etc.
- Devant cette prodigieuse fécondité du génie humain, qui cherche sans cesse des voies nouvelles,, qui accroît sans cesse le domaine de la science, qui dompte chaque jour davantage la matière au profit de l’homme, comment admettre une décadence, comment ne pas reconnaître, au contraire, que le progrès n’est pas un vain mot? v {La Paicc).
- Le hh'ecieu'e Oemni. : Godin
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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- 2e ANNÉE, TOME 3 — N° 67
- Le numéro hebdomadaire 20 c. DIMANCHE 21 DÉCEMBRE 1879
- ES SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN Directeur-Gérant. Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau d© Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert d® quittance.
- France Un an. . . .
- Six mois. . .
- Trois mois. . .
- Pays d’Europe
- 10 f. »» Un an. . . . 11 f. »»
- 6 »» Autres pays
- 3 *• » Un an . . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5,r.Neuve-des-Petits-Champ» Passage des Deux-Pavillons)
- S’adresser à M. LEYMARIE, administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Les habitations ouvrières. — Semaine politique. — Notes d’un liseur. — Les cléricaux et la question sociale. — Enseignement professionnel. — Petites nouvelles. — Participation des ouvriers aux bénéfices. — L’Irlande. — Lamisère.—Ledécime universel.—Variétés.
- LES HABITATIONS OUVRIÈRES
- II •
- Que demandent les ouvriers en fait d’habita -tion ?
- Mon Dieu, ils ne demandent rien d’irréalisable.
- Qu’on leur donne des locaux sains, pas trop à l’écart, dont les prix ne soient pas trop élevés et dans lesquels ils puissent jouir à la fois de leur liberté individuelle et des avantages de la sociabilité et ils cesseront de se plaindre.
- Le mode d’habitation qui satisfait le mieux à ces diverses exigences, est-ce celui du groupement par grands édifices bien compris ou celui de la dissémination dans des maisonnettes dis-
- L’habitation par grands édifices présente des avantages qui ne peuvent se rencontrer dans aucun autre genre d’habitation, surtout dans celui des maisonnettes.
- Et cl’abord '
- L’emplacement
- N’est-il pas évident que si vous voulez construire des maisonnettes n’ayant qu’un rez-de-chaussée avec un seul étage au-dessus et jouissant chacune d’un petit jardin, vous devez disposer d’un terrain considérable.
- Or de deux choses l’une :
- Ou bien le terrain que vous choisirez sera bien situé, auquel cas il coûtera cher et] les maisons qui y seront construites devront être louées à un prix élevé,
- ou bien le terrain choisi sera mal situé, c’est-à-dire se trouvera soit à de grandes distances des affaires, soit dans des emplacements désavantageux par suite de l’inclinaison du sol, de l’exposition au vent, d’un voisinage désagréable ou malsain, etc., etc. ,
- Dans le premier cas vous ne pourrez pas fournir aux ouvriers un local à bon marché, dans le second vous ne pourrez pas leur offrir un local salubre.
- tinctes ?
- Les deux systèmes ont été expérimentés; tous deux continuent à l’être.
- Comparons-les.
- Avec l’habitation unitaire vous ne rencontrez plus les mêmes difficultés. Du moment que vous entendez construire un bâtiment de trois ou quatre étages, pouvant loger cent familles ou même plus, vous pouvez engager un capita
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- d’une certaine importance et par conséquent choisir un emplacement bien accessible, bien exposé, en un mot présentant les conditions nécessaires de salubrité et d’agrément.
- La même supériorité se présente pour la
- Qualité des matériaux
- Si vous n’avez à supporter qu’un étage de murs et qu’une toiture de petite dimension, vous ne ferez que des fondations légères ou même vous n’en ferez point du tout et vous n’emploierez poun les murs, pour les planchers et pour la.toiture que des matériaux légers; si vous vouliez en employer d’autres, le prix de revient de votre maisonnette serait trop élevé pour que vous puissiez la louer à des ouvriers.
- Il n’en est plus de même avec l’habitation unitaire. Là, vous avez plusieurs étages de murs et de planchers ainsi qu’une forte toiture à soutenir. Il faut en conséquence avoir de bonnes fondations ce qui a le double avantage de procurer des Gaves en bonne condition et de rendre plus secs les rez-de-chaussée; il faut en plus utiliser de bons matériaux pour l’ensemble de la construction. Or un bâtiment construit en bons matériaux est toujours préférable comme siccité et comme sécurité à un bâtiment mal construit.
- Les avantages de
- Place gagnée
- ne sont pas moins considérables.
- Chaque maisonnette exige un escalier et des combles qui lui soient propres. Or comme on ne peut sans élever le prix de revient de la maison donner de la largeur à l’escalier et de la hauteur aux combles, combles et escalier ne peuvent être que fort incommodes.
- Avec l’habitation unitaire il n’en est plus ainsi. Des escaliers larges y donnent accès à de nombreux locaux et des combles étendus et soigneusement couverts donnent la place nécessaire pour de nombreux greniers.
- Passons à
- ^hygiène
- , : V ’ ï ' • .'-i .• '* . i V . ' V' •.?. -!4; -
- Pour qu’une habitation soit hygiénique, il
- faut qu’elle réunisse les conditions suivantes : Bonne exposition de remplacement, bonne qualité des matériaux, propreté des locaux, facilité des égouts, ventilation suffisante.
- Nous avons vu plus haut que les deux premières de ces conditions sont mieux remplies dans l’habitation unitaire que dans la maisonnette; voyons ce qui en est pour les trois autres.
- La propreté s’obtient facilement dans le grand édifice. En effet on y a des robinets d’eau pure à tous les étages. Les escaliers, cours et autres passages publics sont entretenus par les soins d’une administration intelligente.
- Les égoûts bénéficient de ces mêmes avantages de surveillance de personnes éclairées et d’abondance d’eau.
- Impossible avec les habitations isolées d’obtenir le même résultat sans augmenter consi-blement leur prix de revient. Autant de maisonnettes autant de fosses ou de canaux.
- Dans le grand édifice au contraire le nombre des canaux ou des fosses est limité, ce qui permet de les établir dans de bonnes.conditions.
- Les water-closets peuvent être pourvus d’eau à toute heure, ce qui est impossible dans la maisonnette.- ,
- La facilité de ventilation n’est pas moins grande aussi que celle des égoûts. Quoi de plus facile en construisant l’édifice unitaire que d’y ménager à chaque pièce un cube d’air suffisant? On peut de plus supprimer les-corridors. Au Familistère de Guise ils sont remplacés par des balcons continus, entourant des cours bien ventilées et protégées contre les intempéries au moyen d’un couvert vitré.
- D’ailleurs, on serait mal inspiré si l’on vantait comme aération le type de maisons ouvrières adopté pour celles qui vont se construire a Paris.
- Il s’agit dans ce système de maisonnettes groupées par quatre sous le même toit, collees les unes aux autres de manière à former nu carré parfait dont chaque angle appartient a une maison distincte; elles renferment des logements qui tous ont deux côtés aérés et deux
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- côtés non aérés, disposition qui s’oppose à la libre circulation de l’air.
- La
- Facilité des relations
- I eSt aussi un avantage important de l’habitation | unitaire.
- Dans le système des maisonnettes, si l’on veut communiquer de l’une à l’autre, il faut sortir clans la rue. Pour aller chez son voisin le | plus proche il faut décrire un long détour et se mouvoir à la façon des tours dans le jeu d'échecs, à angles droits.
- Dans l’habitation unitaire on circule à cou-| vert d’un bout à l’autre de l’édifice et l’on peut [avoir sous la main, au rez-de-chaussée, par exemple, les magasins de toutes les choses d’un usage quotidien. On gagne ainsi du temps et l'on n’a rien à redouter des changements de | température.
- Reste en faveur du mode d’habitation uni-I taire umayantagedont nous n’avons pas encore | parlé, celui de 1’
- Intelligence dans la direction
- La classe ouvrière, obligée comme elle l’est Ide consacrer tout son temps à gagner sa subsistance, ne .peut trouver celui nécessaire à la bonne administration de ses propres intérêts. Rentré du travail, l’ouvrier a besoin de repos et ne peut s’occuper à embellir sa demeure ou à l’améliorer. Il faut donc que les .choses soient organisées de telle façon qu’une administration intelligente puisse y suppléer. Cela est impossi ble à obtenir dans la maisonnette ; cela est très kcile dans l’habitation unitaire. ‘Une bonne direction saura créer des services communs, tels hue crèches, bains, buanderies, magasins des pjets.'de première utilité, caisses d’épargne ou [de retraite, lieux de récréation, etc., etc.
- L’ouvrier tient à sa dignité. Il se révolte avec Nson à l’idée de subir une tutelle, mais il sera l^ureux de trouver un milieu qui le laisse libre prt en lui «facilitant le bon emploi de ses res-purces et le développement de ses facultés.
- Ce milieu l’habitation unitaire peut seule le fournir.
- Du court examen que nous venons de faire on peut tirer la . -
- Conclusion
- que voici.
- L’habitation par petites maisons — si tco-quettes qu’on puisse les .rêver— n’innove tien,, n’améliore rien, ne perfectionne rien; elle n’est issue d’aucun système nouveau ; elle .ne répond à aucun nouveau besoin; elle n’entraîne aucune réforme utile dans l’économie domestique des ouvriers; elle n’introduit aucune amélioration dans l’emploi du salaire. La petite maison, même lorsque l’ouvrier en est propriétaire, n’est pas pour lui une garantie de la sécurité de son lendemain; elle est bien plutôt un obstacle à l’association des forces et des .ressources des classes laborieuses, association sans laquelle ces classes ne pourront jamais améliorer leur sort.
- Au contraire, la concentration des familles dans des édifices unitaires, conçus et exécutée d’après des plans étudiés dans ce but est le meilleur moyen de donner à ces familles les locaux propres, agréables et hygiéniques-qu’elles souhaitent si ardemment. Ce mode d’habitation constitue un réel progrès architectural ; il permet de ne plus languir dans les errements, dans les habitudes pernicieuses du passé ; il (donne satisfaction aux besoins matériels et intellectuels nouveaux que donne à la classe ouvrière le développement de la civilisation ; enfin il crée un milieu qui ouvre la porte à tous les genres de coopération, à tous les genres de groupement de l’industrie, et par conséquent à l’association des hommes entre eux.
- En conséquence il est juste de dire :
- Que la, petite maison nlest pas l’habitation de l’avenir, mais celle du passé;
- Que Vhabitation unitaire inconnue, dans le passé, >est la véritable habitation de l’avenir.
- Ed. Cfmmpüry.
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- LA SEMAINE POLITIQUE
- 3La situation. — Loin de s’éclaircir la situation politique s’est, à notre avis, singulièrement aggravée dans ces derniers jours, par une nouvelle constatation de l’impossibilité de constituer dans la Chambre une majorité gouvernementale et persistante. Nous avons dit que M. lé garde des Sceaux et son sous-secrétaire d’Etat avaient donné leur démission : Le fait est devenu officiel. Néanmoins, M. Lockroy et plusieurs de ses collègues ont cru devoir interpeller le ministre démissionnaire sur l’application de la loi d’amnistie M. Clémenceau a joint ses efforts à ceux de M. Lockroy et ces deux députés de la gauche avancée ont facilement démontré que l’arbitraire le plus absolu avait précédé à la mise en pratique des dispositions de la loi du 7 mars 1879. Le Cabinet n’a pu que balbutier des explications sans réelle portée et qui laissassent subsister intacts les arguments des partisans de l’amnistie. M. Waddington a même risqué un mot malheureux en faveur des hommes du 16 Mai. Deux ordres du jour ont été déposés : l’un par M. Clémenceau, « regrettant que le ministre n’ait pas fait une application » plus politique et plus équitable de la loi d’amnistie ; » l’autre de M. Bernard-Lavergne « approuvant les explications ministérielles », M. Lelièvre a demandé l’ordre du jour pur et simple que le Cabinet a déclaré repousser. Qu’est-il arrivé ? L’ordre du jour pur et simple a été repoussé par 246 voix contre 108, et l’ordre du jour approbatif de M. Bernard-Lavergne a été adopté par 254 voix contre 55. La droite entière s’est abstenue au nombre de 150 députés environ, en compagnie de 90 à 95 républicains. Que signifient ces chiffres ? Que la majorité républicaine est aujourd’hui profondément divisée, disloquée et que la majorité gouvernementale est insuffisante. Yoilà, évidemment, ce qu'ont voulu prouver MM. Clémenceau, Lockroy et leurs amis de la gauche extrême, sans doute dans le but de démontrer là nécessité d’une dissolution prochaine, car il ne suffira pas d’un changement dans la personne du président du Conseil, ni d’un chassé-croisé de quelques ministres entre eux pour débrouiller une situation politique qui s’obscurcit de plus en plus. Or, c’est là, parait-il, tout ce que ces politiciens officiels ont trouvé comme remède aux difficultés de l’heure présente. M. Freycinet deviendrait président du Conseil; on donnerait les Sceaux à M. Lepère. M. Waddington garderait le portefeuille des affaires étrangères et l’on*mettrait à l’intérieur un membre plus ou moins ferme de la gauche républicaine. Afin de donner un peu plus de solennité à cette combinaison passablement puérile le cabinet reconstitué se présenterait aux Chambres, en janvier, précédé d’un messager présidentiel. En vérité tout cela est assez pauvre et ce système de rapetassages ministériels ne nous dit rien qui vaille. Attendons.
- *
- + *
- La Chambre. — L’événement parlementaire le plus important de la semaine est la nomination de la commission chargée d’examiner la proposition Boysset relative à la suspension de l’inamovibilité de la magistrature assise. La grande majorité des commissions élues 19 contre 2, est favorable à l’adoption de cette proposition. Le gouvernement a même tenu, dans cette circonstance, l’attitude la plus bizarre; il s’est abstenu de paraître dans les bureaux et nul ne sait ce qu’il pense de la proposition Boysset.
- La Chambre a voté en première lecture et après discussion, la proposition de M. Camille Sée, relative à l’enseignement secondaire des jeunes filles. Nous signalerons seulement, dans cette discussion, l’opinion singulière exprimée par M. le comte de Perrochel, qui voit, dans le proposition « une suite des entreprises tentées contre Dieu et la religion ».
- On a également discuté et voté, en première délibé- I ration, l’enseignement obligatoire de la gymnastique I pour les garçons. Enfin, M. Malézieux, auquel M. le pré- |
- sident Gambetta demandait si le rapport sur le tarif qe. douanes serait déposé samedi, a répondu que ce rap; port sera imprimé pendant les vacances de fin d’année
- Ajoutons que la Commission du budget n’a pas admi$ les augmentations de crédits votés par le Sénat, notam. ment celles qui ont pour objet de rétablir à leur chiffre an'érieur les traitements des évêques diminués ée 5,000 francs par 1a. Chambre.
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- 3Le Sénat. — Le Sénat a discuté et adopté à ]’uQa. nimité le budget des recettes de 1880. Le point saillant dans cette séance,'a été l’exposé de la situation filial cière fait par le ministre des finances. M. Paris venait de développer un amendement réduisant de (10 à 55 mil. lions l’impôt sur les sucres. M. Léon Say n’a pas voulu s’engager à faire porter sur un seul article un dégrèvement aussi considérable.
- Le minisire opérera divers dégrèvements en 1880, eu prenant pour base l’excédant de recettes déjà acquis ea ce moment, et, qui s’élève à la somme énorme de l3j millions. Il compte en outre que, ces dégrèvements opîj rés, l’excédant de recettes sera encore l’an prochain de 60 à 65'millions, qu’on pourra affecter à des dégrèvements nouveaux. L’excédant actuel lui a déjà permis de faire rentrer dans le budget ordinaire une dépense extraordinaire : le solde de l'emprunt fait à la Banque de France. A ce propos, le ministre des finances a rappelé que la France avait pu rembourser à la Banque un milliard 350 millions, et c fia sans augmenter les découverts du trésor; le découvert actuel ne dépasse point en en effet celui de 1869. « C’est une liquidation sans préeé-cédents dans notre histoire, » a dit M. Léon Say, avec une légitime satisfaction
- Il est inutile de parier dos questions posées par M. Wallon au ministre de l’instruction publique, relativement a la fermeture de certaines écoles congréganistes parisiennes. M. Wallon s’est montré d’un ridicule achevé et M. Ferry n’a pas eu de peine à triompher d’un si piètre adversaire.
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- 3La crise espagnole. —La situation gouvernementale devient grave, en Espagne. La retraite du maréchal Martinez Gampos, dont la politique équitable était appuyée par la presse indépendante, et l’attitude provocante de son successeur, M. Canovas del Castillo. ont créé une fermentation des plus vives dans le parlement et dans le pays. La séance dans laquelle le nouveau cabinet s’est présenté aux Chambres a été signalée par un tumulte sans précédent. Les esprits étaient tellement excités qu’il a suffi de quelques mots du premier ministre pour provoquer une scène d’une violence exceptionnelle, à laquelle les tribunes ont pris part, et où l’on a vu, dans la tribune des anciens députés, quelqu’un menacé de la canne les députés en séance. Cet incident n’est pas terminé. La gauche a décidé qu’elle ne siégerait pas, tant que M. Canovas ne ferait pas. des excuses à la Chambre.. Au Sénat, en répondant à une interpellation sur Cuba, M. Canovas del Castillo a dit :
- « Dans la péninsule et en dehors de la péninsule, partout il y a des criminels qui se révoltent contre le gouvernement, et le gouvernement les poursuit, ici comme ailleurs. En face de traîtres, la nation n’a qu’une chose à faire. S’ils veulent la guerre, nous ferons la guerre. Je n’ai rien autre chose à dire, » Ce langage violent et inusité dans la bouche d’un chef de cabinet. En outre, la situation politique se complique du mécontement causé dans l’armée par la chute de Martinez Gampos et par la perspective* à peu près certaine d’une nouveile guerre cubaine, que la politique du maréchal aurait épargnéea l’Es .agne. Les démissions de généraux se multiplie^ et c'est là un symptôme inquiétant. Les feuilles om* cieuses essayent d’atténuer la portée de ces divers iucl" dents; mais la vérité est qu’en dépit d’un prétendu vot^ de confiance anuexé à M Canivet, par les députés Prej sents, la situation parlementaire est violente et que r*u ne peut prévoir le dénouement de cette crise.
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- IjH campîsgne lit>éi’ï>le en Angleterre
- La campagne électorale de M. Gladstone est terminée, y'ous ne saurions dire si les nombreux et brillants discours de l’ancien premier ministre ont grandement servi la cause du parti libéral, mais autant qu’il nous semble, jl. Gladstone a réussi à assurer sa réélection dans le comté de Midlothian ; et c’était là, sans nul doute, le but le plus direct de son voyage oratoire Cependant les li-bér aux anglais veulent tirer parti de l’agitation causée par la tournée de M. Gladstone, et ils organisent plusieurs meetings, malgré la rigueur de la saison.
- Il n’y a rien de nouveau d’Irlande, si ce n’est le départ de M. Parnell pour les Etats-Unis, évidemment dans le dessein d’y recueillir des souscriptions. L’agitateur irlandais y trouvera, malgré l’opposition du Herald, non-seulement de riches offrandes destinées à venir en aide à ses malheureux compatriotes, mais aussi de vives et actives sympathies.. Dans la chambre des représentants,
- M. Trost ainvité l’assemblée à manifester par un vote ses sympathies en faveur des efforts des Irlandais pour améliorer leur sort et conquérir leur autonomie. Cette motion a été appuyée par M. Gillette, qui a proposé d’inviter, par une adresse, le président Hayes à intervenir auprès du gouvernement anglais en faveur des Irlandais. Les auteurs de ces motions 11e pouvaient évidemment espérer, en les présentant, de les voir accueillies par le Congrès, mais ils auront du moins réussi à préparer le terrain à l’agitateur irlandais.
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- IL» loi ne ili« idre on Æ.Tiftirtol'm. — En Autriche, la Chambre des seigneurs a adopté à l’unanimité, en deuxième et eu troisième lecture, le projet de loi concernant l’armée, conformément aux motions de la commission, c’est-à-dire sans modifier la rédaction proposée par le gouvernement, et a adhéré ainsi à la résolution prise à une grande majorité par la Chambre des députés.
- Au cours de la discussion générale, M. le baron Koller, le prince de Schœnbourg, lè prince Charles Auersperg, le comte Hugues de Salm, M. de Schmerling, le prince Charles de Schwarzenberg, ont parlé en faveur du projet delà commission. Le ministre, M. Ilorst, a remercié les orateurs des sentiments patriotiques qu’ils ont exprimés.
- Il a déclaré que les charges de la loi concernant le logement des militaires, et les frais des exercices de l’armée seraient supportés à l’avenir par le budget ordinaire de la guerre, ce qui produira, a ajouté M. ‘Horst, une économie de près de 4 millions de florins.
- Les déclarations de M. Horst ont été accueillies par de très vifs applaudissements. Le projet du gouvernement sera de nouveau présenté à la Chambre des députés, et vraisemblablement voté par les deux tiers des représentants. Tout conseille à l'opposition l’adoption de cette mesure, puisqu’il y va de sa propre vie et de son intégrité.
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- Le nüsiliîsîsie russe. — Le parti nihiliste ne semble nullement découragé par l’avortement de l’attentat de Moscou. Le jour même de cette tentative révolutionnaire il publiait un manifeste dans lequel il se déclare hautement l’auteur de l’acte régicide. Cet audacieux document exprime même l’espoir que cet insuccès servira d’enseignement et apprendra à prendre de nouvelles précautions dont profiteront d’autres assassins Ce qui tend à encourager les nihilistes dans leurs criminels desseins, c’est que la vie du czar n’a été sauvée que par un pur effet du hasard. La police de Moscou et de Saint-Pétersbourg ignorait entièrement Les préparatifs qui Paient été"faits, quoiqu’elle eût été prévenue depuis ïuelques mois par le comte Schouwaloff qu’un attentat serait commis sur la vie du czar dans un de ses voyages eu chemin de fer.
- A en croire une dépêche télégraphique de Berlin, la Menace contenue dans le manifeste nihiliste aurait déjà reçu un commencement d’exécution : on aurait arrêté un individu muni de cartouches de dynamite et de bat- ! leries électriques, qu’on accuse d’avoir tenté de faire *
- sauter le palais d’hiver. Quoi qu’il en soit de cette accusation, qu’elle soit fondée ou non, il ne faut pas moins conclure que le mouvement nihiliste est loin d être étouffé et que le gouvernement se trouve plus que jamais menacé par un redoutable adversaire, auquel ni l’argent ni le dévouement fanatique ire font défaut, et qui a rencontré une certaine sympathie dans une partie des masses et plus encore dans les classes aisées ou élevées de la société russe.
- Lu reconnaissance de la Roumanie. —
- Mardi, à la Chambre des députés, M. Legrand a adressé une question à notre ministre des affaires étrangères. On sait que le traité de Berlin a mis pour condition à ia reconnaissance de la Roumanie comme Etat indépendant l’abrogation des lois exceptionnelles relatives aux israé-lites. On se rappelle également que les Chambres constituantes ont supprimé dans la constitution roumaine üarticle qui interdisait la naturalisation des non chrétiens, et que plus tard les Chambres législatives ont réglé par une loi le mode de naturalisation de cette catégorie d’étrangers résidant en Roumanie. M. Legrand demandait si, en conséquence, le gouvernement se proposait de reconnaître l’indépendance de la Roumanie, à l’exemple de l’Autriche, de la Russie,-de la Turquie, et tout récemment de l’Italie.
- M. Waddington, après avoir manifesté les sympathies qui régnent en France pour la nation roumaine et rappelé ce qui avait déjà été fait en Roumanie, au milieu de difficultés très-grandes, en faveur des israélites, a répondu que la France poursuivait actuellement des négociations avec les puissances signataires du traité de Berlin et qu’on pouvait espérer que, prochainement, la reconnaissance de la Roumanie serait un fait accompli.
- On dit que l’Allemagne est peu sympathique à la reconnaissance de la Roumanie.
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- L’Aagletei're en ALwie. — Cette semaine, des nouvelles graves sont arrivées des Indes à Londres. Une tentative d’assassinat a été commise sur la personne du vice-roi de l’Inde, qui rentrait à Calcula. Le coupable dit-on, est un Indien, qui était ivre.
- Ce crime rappelle le triste souvenir de l’assassinat, par un fanatique, de lord Mayo, l’un des vice-rois les plus remarquables de l’Inde-anglaise.
- Dans la même journée, des insurgés afghans, disposant, dit le général en chef Roberts, de forces considérables, ont attaqué l’armée anglo-indienne sur les hauteurs au sud du Bala-Hissar, qui est la citadelle de Caboul. Les Anglais sont donc attaqués au centre même de l’occupation Afghanistan. Le général Robert a dû se retrancher dans le camp deShirpouret abandonnera l’ennemi la possession des hauteurs qui dominent Caboul. Le général Gough et le général Arbuthnot ont reçu t l’ordre de marcher 'immédiatement sur Caboul. Les communications avec le général Roberts sont mainte-dant interrompues, et l’insurrection gagne en intensité.
- Il y a quelques jours le Times recommandait l’évacuation de l’Afghanistan. Les recommandations sont arrivées trop tard.
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- L’Egypte et — Le différend
- entre l’Abyssinie et l’Egypte ne paraît pas aussi près de s’aplanir que le donnaient à penser les dépêches transmises du Caire à.-l’agence Reuter. Il se confirme que Gordon pacha est rentré à Massaouha porteur d’une lettre du roi Jean au khédive ; seulement les conditions de paix qu’elle renferme constitueraient en réalité un ultimatum.
- + *
- L’Allemagne en Polynésie. — La faillite d’une maison importante de Hambourg, de la maison Godefroy et fils, cause en ce moment une sensation très-vive dans le monde politique et dans le monde commercial. Cette maison possédait de vastes plantations dans les îles Samoa, et c’est à ces établissements que se
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- rattachaient les espérances de colonisation que l’on entretenait dans certains cercles politiques de Berlin. La mafébü1 Godefroy laisse un passif d’une vingtaine de milliônS; La catastrophe a été amenée par le retrait imprévu et subit du crédit que la maison Baring, de Londres, avait ouvert à MM. Godefroy. Baring étant le principal créancier de la faillite, rétablissement de Samoa va passer1 entre des mains anglaises, et l’Allemagne perd, avec l’espoir d’une station coloniale, tout prétexte d’intervenir désormais en Polynésie.
- NOTES D’UN LISEUR
- XI
- Il se fait beaucoup de grandes actions dans les petites luttes. 11 y a des bravoures opiniâtres et ignorées qui se défendent pied q pied dans l’ombre contre l’envahissement fatal des nécessités. Nobles et mystérieux triomphes qu’aucun regard ne voit, qu’aucune renommée ne paye, qu’aucune fanfare ne salue. La vie, le malheur, l’isolement, l’abandon, la pauvreté, sont des champs de bataille qui ont leurs héros ; héros obscurs plus grands parfois que les héros illustres. Victor Huôo.
- LES CLÉRICAUX ET LA QUESTION SOCIALE
- rités en France en présence des intérêts populaires que nous voulons tous servir, un grand fait se pr0„ duira, car je connais l’esprit français et je sais droite comme à gauche, devant les‘faits, dans une discussion publique, il n’y aura ni journaux, ni presse, ni comité de Manchester qui pourront empêcher la vérité d'éciater et de se faire jour. Ces délibérations ont été trop longtemps retardées, mais elles vont venir enfin; elles ne peuvent plus être ajour-nées, et elles nous donneront ces deux avantages ; nous nous occuperons d’intérêts immédiats, de souffrances poignantes, d’inquiétudes, d’anxiétés pro-fondes, source de tourments journaliers pour nos industries ; par contre, nous verrons chômer, je l’espère, des discussions d’un autre ordre, dont ce qu’on peut dire de plus modéré, c’est qu’elles n’ont jamais donné et ne donneront jamais de travail ni de pain à personne.
- Nous savons bien ce qu’on va nous dire, M. Fresneau n’est pas une puissance, même chez les cléricaux. C’est vrai mais il faut iui rendre cettejus-tice qu’il ne craint pas de proclamer tout haut à la tribune ce que ses amis politiques pensent tout bas,
- Quand il parle de « reconstituer en France des majorités grâce à l'étude de la question sociale » nous savons ce qu’il veut dire. Il faudrait ne rien connaître aux agissements du cléricalisme pour pouvoir se méprendre un seul instant sur la portée de cet aveu.
- La campagne entreprise par les cléricaux contre la République sur le terrain de la question sociale rfést pas près de prendre fin. Chaque semaine, pour ne pas dira chaque jour, quelque discours ou quelque article de journal vient prouver que les adversaires de la république comprennent mieux que ses défenseurs à quel point la question politique, malgré les apparences contraires, est subordonnée à la question sociale*
- Le 12 décembre au Sénat, M. Fresneau s’écriait en terminant son discours :
- Il est grand temps que les commissions douanières finissent leurs travaux et que nous discutions cette grande question qui, je le crois, nous permettra de réduire considérablement l’octroi des villes, les contributions intérieures et de donner ainsi plus de réalité à des salaires nominaux.
- Nè nous y trompons pas en effet, messieurs ; lorsqu’un Allemand ou un Suisse obtient pour la moitié de nos prix les denrées nécessaires que nos combinaisons financières ou autres font payer à nos ouvriers le double, nous pouvons dire que les salaires mêmes élevés ne s’en traduisent pas moins en une gêne universelle, et pour les classes laborieuses en une diminution véritahle de bien-être.
- Quand viendront les discussions que nous attendons depuis si longtemps et à la place desquelles nous n’avons eu, malheureusement, pendant toute l’année qui va finir, que des discussions trop souvent irritantes, quand nous aborderons ces questions sociales qui ont suffi pour reconstituer des majorités de l’autre côté du Rhin dans les conditions les plus difficiles et quipourront aussîreçonstituer des majo*
- Malheureusement les hommes en relief dans le parti républicain persistent à faire la sourde oreille. Ils laissent le clergé, et, ce qui est pis, les laïques cléricaux, se placer entre eux et le peuple. En ne voulant pas toucher à l’étude des questions sociales ils font la partie belle aux ennemis de la république. Ceux-ci l’ont compris à merveille. Ils jettent silencieusement leurs nasses et leurs filets dans l’eau trouble que les républicains auraient du purifier. Plus d’un petit poisson se fera prendre. D’ailleurs on fera tout ce qu’il faudra pour l’amorcer.
- En voulez-vous une preuve ?
- Ouvrez un recueil qui vient de paraître, celui des sermons du R. P. Félix sur le Progrès :
- La haute notorité dont jouit dans son église le fougueux orateur donne une grande importance aux hardiesses qu’il s’est permises, hardiesses qui ont dû sourire à M. l’archevêque de Paris, puisque ce prélat tolérant n’a pas rappelé à l’ordre le R. P. Félix, tandis qu’il a coupé la parole à un autre orateur bien moins hardi, le P. Didon.
- Yoici ce que Pon trouve dans les discours du P. Félix :
- « A l’Orient et l’Occident, dit-il, au midi et an septentrion, et là surtout où l’industrie moderne et le luxe qu’elle alimente ont pris un plus rapide essor, que ne verriez-vous pas à l’heure même où je parle, si vous vouliez regarder seulement à la surface des choses. Vous verriez les. deux extrémités du monde
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- social deux humanités se lever en face l’une de l’autre, l’une couverte de pourpre, l’autr.e couverte de haillons , l’une montrant la splendeur d’un luxe inouï, l’autre l’opprobre d’une misère inconnue de nos siècles chrétiens. Vous en appeliez au fait, voilà le fait, le fait vivant. »
- Voilà qui est déjà très hardi, mais le R P. ne s’en tient pas là :
- « Vous vantez, continue-t-il, la puissance des temps modernes pour multiplier les produits et agrandir, comme disent vos poètes de l’industrie, le festin de la création. Oui, mais devant ces merveilles que j’admire, j’éprouve toujours le besoin de me demander : que revient-il de tout cela à mon frère, le pauvre ? Après que vos machines ont fonctionné, après que l’industrie a réalisé pour le plaisir des fortunés les prodiges dont vous êtes si fiers, le peuple en a-t-il moins faim ? Est-ce que vous ne voyez pas que les créations de l’industrie moderne servent surtout à enrichi ceux qui sont déjà riches et trop souvent à ruiner ceux qui sont déjà pauvres ? Est-ce que vous ne voyez pas que la grande industrie fonctionne presque exclusivement pour alimenter le luxe, c est-à-dire pour multiplier les jouissances de ceux qui jouissent déjà trop et que les hommes qui ont faim ramassent à peine -pour ne pas mourir quelques miettes de ces festins que vous dressez tout entiers pour ceux qui sont déjà rassasiés ?
- « Est-ce que vous ne voyez pas qu’à mesure que le règne du luxe fait abonder le superflu,, il rend plus rare et plus inaccessible au pauvre le nécessaire lui-même ? Est-ce que vous ne voyez pas que jamais on n’a craint, comme dans ce siècle de luxe inouï, cette menace suspendue partout sur la société moderne : Y aura-t-il du pain ? »
- Ne pensez-vous pas, cher lecteur, que si ces paroles, au lieu d’être prononcées par un prêtre dans une chaire, l’avaient été par un ouvrier dans une tribune, le commissaire aurait ceint son écharpe et dissous la réunion', que l’orateur aurait été poursuivi et que les journaux bien pensants , enchantés de trouver un thème nouveau pour leurs sempiternelles variations, se seraient lamentés sur 1 esprit du siècle et sur l’audace des orateurs ?
- Au fond le R. P. Félix, ma;gré les exagérations dont il foudroie la Société moderne n’a pas tout à fait tort dans ce qu’il dit Le luXe serait un bien dans une société où chacun aurait le nécessaire, il est un mal dans un état social où tant de malheureux n’ont pas de quoi subsister. Le luxe en immobilisant dans des objets superflus des capitaux qui pourraient être employés à la production de choses utiles, rend plus rares, et par conséquent plus chers les objets de première utilité. Il est donc bien une des causes de la misère.
- Mais appartient-il à un prêtre de l’église romaine de s’élever avec violence contre le luxe? Et qui donc donne l’exemple du luxe sinon l’église romaine elle-même ? Alors qu’au Moyen-Age, par suite des extorsions et des voleries de l’an 1000, les populations étaient réduites au dénuement le plus absolu, l’église
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- affichait l’opulence la plus insolente. C’est elle qui a été l’éducatrice du monde moderne dans le goût du luxe. Aujourd’hui encore quel exemple nous donne-t-elle ? La moindre église de bourgade est décorée d’autels luxueux ; le moindre' curé de village revet pour officier des insignes brodés d’or; dans les villes les églises sont étincelantes de marbres rares et de métaux précieux ; aux jours de fête depuis les suisses jusqu’aux cardinaux, tous déploient l’appareil d’un luxe éblouissant. Et plus haut, à la tête de l’église, dans les jardins somptueux qui dominent Rome et dans ce palais du Vatican, le plus luxueux qui existe sous la voûte céleste, qui voyons-nous ? Le Pape, le Pape avec sa soutane de soie, avec son camail d’or, avec sa tiare formée de trois couronnes où resplendit comme une étoile de première grandeur un diamant énorme, l’un des plus beaux qui soient connus.
- C’est pourquoi l’église romaine n’a pas le droit de . s’élever contre le luxe, et contre les misères qu’il entraîne après lui. L’église en témoignant de l’intérêt envers la misère et de la répulsion pour le luxe dit le contraire de ce qu’elle croit.et feint de faire le contraire de ce qu’elle fait. Elle n’a pas le droit de dire aux ouvriers qu’elle leur fera avoir ce qui leur manque. Si ceux-ci veulent s’adresser à quelqu’un pour obtenir l’amélioration de leur sort, ce n’est à coup sûr pas à l’église romaine. Rien dans la compassion qu’elle affecte n’est sincère. Il n’y a dans tout cela qu’une manœuvre politique, qu'une ficelle électorale.
- L’église romaine a compris que l’indifférence des hommes politiques républicains en fait de matière sociale mettait à sa disposition tout un riche arsenal d’armes et de munitions. Elle a mis la main dessus et elle les emploiera pour battre en brèche les institutions que la France s’est donnée.
- La conduite de l’église s’explique : elle n’est pas sincère mais elle est habile. Ce qui ne s’explique pas c’est la conduite des républicains. E. C.
- ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL
- Nous venons de lire avec un intérêt très vif un excellent discours de M. Auguste Desmoulins sur la nécessité de créer en France un enseignement professionnel ou pour mieux dire un enseignement technique.
- M. Desmoulins expose comment l’abolition des anciennes corporations, la destruction des Ecoles centrales créées par la Convention, la constitution tout-aristocratique imposée par Napoléon Ier à l’Université, l’introduction de la mécanique et de la division
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- du travail dans les ateliers ont donné aux classes bourgeoises le monopole de l’instruction secondaire maintenu aussi bas que possible le niveau de l’instruction primaire et, de plus, supprimé l’apprentissage.
- Les gouvernements qui ont suivi ont plutôt aggravé cet état de choses en sorte que, d’un côté le travailleur ne peut aspirer au bienfait de l’instruc tion secondaire, et que de l’autre il est même privé des moyens d’apprendre une profession.
- Exclusivement et spécialement employé sur une seule branche de travail, l’apprenti devient ouvrier sans connaître le métier, il ne sait que ce qu’on lui a fait faire et on ne lui a fait faire qu’une seule chose, il a joué le rôle de machine ; bientôt il n’y aura plus d’ouvriers.
- Les conséquences économiques, politiques, sociales de cette situation ressortent. Déchéance de l’industrie française, plus d’ouvriers, des manœuvres. Igno rance en bas, ignorance en haut, car les classes dirigeantes qui se réservent le monopole des con naissances secondaires, méprisent plutôt qu’elles ne l’estiment l’enseignement technique, elles-mêmes ne le reçoivent point; elles font quelque théorie, mais elles n’ont aucune pratique ; on obtient des ouvriers nuis et des ingénieurs incapables.
- A ce double danger quel remède ? '
- Refondre, répond M. Desmoulins, à la fois l’ins truction primaire qu'il faut élargir, étendre, hausser, et l’instruction secondaire qui doit devenir la suite, la continuation de la première ; et pour cela intro duire dans l’une et dans l’autre l’enseignement tech nique. A côté de chaque classe mettre un atelier, non-seulement dans les écoles mais dans les collèges et dans les logis. Etablir ainsi l’union, l’égalité, la fraternité, égaliser les classes par l’égalisation des connaissances et des mœurs.
- Et où trouvera-t-on le temps nécessaire ?
- On trouvera le temps nécessaire en ce que l’alternance des travaux manuels et des travaux purement cérébraux reposera des uns par les autres, en ce que le meilleur emploi des forces élèvera et maintiendra la vigueur et la santé de tous à un niveau supérieur à celui où nous les voyons aujourd’hui.
- Ajoutons que ces idées ne sont point à l’état de rêve ou de pure utopie, que le Conseil municipal de Paris a déjà créé des écoles professionnelles et que la Chambre française est saisie par un ancien ouvrier, M. Nadaud, d un projet de loi qui établirait dans chaque département des écoles d’apprentissage technique.
- PETITES NOUVELLES.
- [Etats-Unis et’Europe),
- Ch, L.
- Franco
- La commission ouvière des menuisiers en bâtiment de la ville de Paris, 15, rue de Jouy, a pris la décision de mettre à la disposition des propriétaires qui auraient des travaux de menuiserie à faire exécuter un certain nombre d’ouvriers munis d’un outillage complet.
- Bonne idée qui pourrait trouver des imitateurs dans d’autres branches d'industrie.
- D’après le dernier relevé, le uombre des , pauvres secourus par la bienfaisance publique daus la seule ville de Paris s’élève a 113,317.
- * *
- Un ancien rédacteur du Père Duchène devenu candidat daus l’arrondissement d’Orange va répétant daus ses discours et ses écrits que son concurrent n’a pas craint de « troquer sa représentation de Vaucluse contre le gouvernement des nègres de la Martinique. *
- Voilà où en sont encore nos fameux révolutionnaires. Les nègres sont pour eux un objet de mépris. .
- La Gironde dit qu’en application de la circulaire de, M. de P’reycinet, on se dispose, dans le Lot-et-Garonne-à venir en aide aux travailleurs nécessiteux par l’ou verture de grands chantiers On a déjà piqueté la nouvelle voie ferrée de Tonueius à Villeneuve-sur-Lot
- M. Laterrade, ingénieur en chef de cette ville, a demandé un premier crédit de 150,000 francs, etM.de Freycinet attend les prochaines résolutions de la Chambre pour en disposer en faveur de cette entreprise.
- U Avenir de la Dordogne dit qu’ensuite de la même circulaire l’entrepreneur de la ligne du Queyroy à Non-tron a été invité à organiser dès ateliers qui puissent fournir de l’ouvrage aux ouvriers pendant l’hiver.
- Les ouvriers maçons et tailleurs de pierre se sontréu-nis hier soir à la salle des Ecoles, rue d’Arras; ils ont décidé de réclamer le prix de 80 centimes l’heure pour les tailleurs de pierre et de 1 franc pour les ravaleurs. Les patrons offrent 75 centimes.
- Les ouvriers, pour montrer leur esprit de conciliation, n’ont formulé leurs revendications qu’à une époque d.; l’année où le travail est généralement suspendu.
- Un délégué des scieurTde pierre a donné lecture d'un tarif délibéré et adopté dans une réunion de 'oü ouvriers.
- La chambre syndicale ayant prétendu maintenir le sien, le délégué des scieurs de pierre a déclaré alors qu’ils feraient scission et fonderaient uue chambre syndicale des scieurs de pierre.
- Après l’affaire Godefroy, l’affaire du gardien de la paix Prévost est venue signaler l’inconvénient des témoignages publics qui sont à la fois inutiles pour la découverte de la vérité et destinés à blesser les intérêts privés les plus respectables. Ou se rappelle que, dans la première de ces affaires, une malheureuse femme chercha dans la mort ou trouva dans la folie l’oubli de la boute que lui avait infligée sa comparution comme témoin. Dans la seconde affaire, une ancienne maîtresse de l’accusé, devenue une honnête femme, a été obligée, au milieu de ses sanglots, de jeter à la face d’un publie toujours avide de scandale, le nom de son mari et de ses enfants et le récit d’une faute aujourd’hui oubliée et rachetée.
- Prévost-ayant fait préalablement l’aveu complet du double crime qui lui est imputé, le témoignage public de la dame en question était superflu.
- En Suisse et en Angleterre, c’est une règle admise
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- dans la pratique qu’on doit écarter d’un débat criminel tout ce qui ne se rattache pas nécessairement à l’accusation.
- Une jeune personne de 17 ans MUe Robert vient d'être reçue à Paris bacbelière-ès-sciences.
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- La Gironde de Bordeaux rend compte d’une intéressante réunion organisée à l’Alhambra par l’Union syndicale de Bordeaux, qui comprend les syndicats de"qua-torze corporations.
- M. Rousset, délégué de l’Union au congrès de Marseille,, était appelé à rend're compte de son mandat.
- Dans son rapport, dit la Gironde, M. Rousset a combattu, comme il l’avait fait au sein du congrès, les doctrines collectivistes ; il s’est déclaré partisan des associations ouvrières par lesquelles, dit-il, le prolétaire doit arriver à son émancipation et se soustraire à la tutelle du capital.
- Il s’est déclaré partisan de l’instruction, débarrassée de tout élément religieux, et de l’émancipation civile de la femme, qu’il ne voudrait pas voir employée dans les usines.
- Il invite les prolétaires à faire tous leurs efforts pour envoyer des ouvriers dans les corps élus, mais se pro-pronce énergiquement contre la formation d’un parti ouvrier constituant un quatrième Etat, réclamée par les collectivistes comme devant hâter le moment de l’application de leurs théories.
- Il critique la plupart des résolutions du congrès, qui ne sont autres que l'approbation des théories collectivistes, théories pour l’application desquelles il faudrait faire appel à la violence.
- D’après lui, les collectivistes ont dû leur majorité à un fait purement local, la délégation marseillaise ayant fourni à elle seule un appoint d’au moins quarante "partisans de la collectivité :
- a Vous espériez sans doute comme moi, dit M. Rousset, « que de ces assises populaires sortirait une œuvre plus « profitable aux intérêts du prolétaire, plus conforme à « nos aspirations et plus en harmonie avec les progrès « et les réformes dont la revendication peut être suivie « immédiatement de la réalisation ; mais soyez persuade dés que si le développement des théories collectivistes « a pu nous nuire auprès de ceux qui ne veulent voir « dans les socialistes que des hommes de désordre, d’un « autre côté nous sommes en droit d’espérer que les «hommes qui sont actuellement au pouvoir, éclairés par « la minorité du congrès sur nos besoins et nos aspira-« tiôns, se feront un devoir de provoquer dés mesures et « de voter des lois qui donnent entière satisfaction aux « justes réclamations que nous faisons entendre
- « Du reste, la minorité du congrès a cru devoir faire « insérer dans les journaux la protestation que l’on conte naît...
- « En me retirant du congrès de Marseille, conclut « M. Rousset. j’ai emporté la ferme conviction que nos « revendications devaient et pouvaient se produire paci-« fiquement, puisque nous possédons le suffrage univer-« sel ; que ce que nous avions à demander par dessus tout « à nos élus était .la liberté et toujours la liberté ! Que « c’était à nous à en usersagement en créant des Chambres « syndicales pour nous protéger contre le chômage et « l’abaissement du prix de main-d œuvre ; des sociétés de « secours pour nous venir en aide dans la maladie et la « vieillesse; des associations coopératives pour arriver à « la possession du capital ; en établissant des cercles où « seraient développées toutes les questions d’ordre social « et politique ; car, si je désire que la politique soit ex-« due des chambres syndicales et des associations, je « voudrais, au contraire, que chacun s’y intéressât assez « pour faire de bons choix de candidats pour les corps « élus, et former des ouvriers capables non-seulement « d’y défendre nos intérêts purement sociaux, mais « encore de fortifier les institutions qui seules peuvent « nous assurer dans l’avenir la réalisation de nos vœux!
- Le rapport de M,. Rousset terminé, l’assemblée a voté
- un ordre du jour approuvant sa ligne de conduite au congrès, Cet ordre du jour a été adopté à l’unanimité moins 4 voix.
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- L’abaissement prolongé de la température a eu à Paris les plus tristes conséquences.
- Les services des hôpitaux se sont trouvés tellement insuffisants que l’administration s’est vu dans la nécessité de refuser, tant au bureau central qu’aux consultations particulières des établissements, plus de cent malades par jour.
- Un historien distingué, M. Marius Topin, inspecteur général de l’enseignement primaire, raconte que la lecture du catalogue de la bibliothèque d’Avignon a été pur lui l’occasion d’une douce hilarité. Les administrateurs de celte bibliothèque ont imaginé de supprimer tout du long dans le catalogue le moi « Révolution » et de le remplacer par le mot « Anarchie, » de telle sorte que les ouvrages s’occupant des événements qui se sont produits de 1789 à 18)5 et de 1830 à 1879 sont inscrits comme concernant l’époque de « l’Anarchie ».
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- Autrefois l’exemple du progrès était donné par Paris à la province, aujourd’hui c’est la province qui donne le bon exemple à la capitale. Tandis que Paris loge ses facultés dans de vieilles masures vermoulues et mal commodes — témoin la Sorbonne — la province édifie des palais à ses facultés. La faculté de médecine de Lyon avait déjà depuis peu le plus bel édifice de ce genre de toute la France, aujourd’hui c’est la ville deGrenoble dont les facultés sont le mieux logées. Le pal iis qui leur est consacré a été inauguré le 8 décembre. Les frais de construction, sans compter la valeur du terrain, se sont élevés à 1.080.000 fr., dont 730.000 à la charge de la ville et le reste fourni par l’Etat (300.000) et le département (50,000).
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- Quand nous parlons des Etats-Unis d’Europe et de la formation d’une Fédération pacifique de peuples libres, on nous répond souvent ; impossible! l’Europe n’est rien qu’une expression géographique, il n’y a point de peuple européen. Nous répliquons: Les choses nouvelles sont dans les mœurs avant de passer en institutions.
- Peut-on nier la fraternité, la solidarité des peuples quand on voit avec quelle facilité s’est préparée, avec quel entrain s’apprête, avec quelle poésie Paris va célébrer cette fête qui en quelques heures réparera les malheurs autrement irréparables de l’inondation de Murcie.
- Toute une province perdue, toute une province sauvée.
- Fête admirable où s’associent non-seulemeut l’Espagne et la France mais toutes les nations, qui sera non-seulement une bienfaisance mais une fraternité . un gage do paix et de liberté, un accord de peuples, œuvre gigantesque des arts, des lettres, des métiers et des sciences. (Etats-Unis d’Europe).
- La Ruche féminine, œuvre laïque de l’asile et du travail des femmes, est transférée, 13, rue de Maistres, à Montmartre.
- Les personnes qui s’intéressent à cette organisation si utile, si nécessaire à la dignité humaine, du secours par le travail, sont priées de s’adresser à la Ruche pour les employées, ouvrières, femmes de ménage, etc., dont elles pourraient avoir bosoin.
- Depuis trois mois la Ruche a recueilli, fait travailler et placé gratuitement plus de huit cents femmes.
- Par cet hiver si dur où le chômage frappe tant de malheureuses familles, nous se saurions trop rappeler à nos lecteurs que les femmes sans ouvrage trouvent, à la Ruche, travail et au besoin asile.
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- LE DEVOIR
- « Vendredi dernier, au quartier Saint-Germain, une chapelle ardente, sous une grande porte cochère, annonçait aux passants qu’un mortel était là, couché dans son cercueil, attendant le moment d’être transporté au champ du repos. Au-dessus des draperies noires se trouvaient des armoiries à couleurs éclatantes avec cette devise : « C’est mon plaisir ! » Si les livres ont leur sort, les devises ont aussi le leur; et ici quelle cruelle ironie dans cette inscription de la vanité ! />
- (Le Signal).
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- Mme Chaplin-Ayrton à soutenu à la Faculté de médecine de Paris une thèse pour le doctorat en médecine.
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- Suisse
- Chaque hiver, ou à peu près, l’initiative privée organise à Genève des restaurants économiques permettant de livrer à des prix très avantageux de bonne et saine nourriture.
- Des cuisines sont organisées sur un pied assez larges pour pouvoir livrer — grâce à l’économie résultant de cette fabrication en grand — la soupe à raison de 10 c. le litre et la ration de viande à raison de 25 centimes. Avec 35 centimes l’ouvrier genevois peut avoir une bonne soupe et un bon morceau de viande.
- Cette institution n’a aucun caractère politique ou con-fessionne'.
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- Roumanie
- Durant le mois d’octobre dernier, cinq jeunes filles roumaines dont la plus âgée avait 19 ans, ont été reçues bachelières ès-lettres et bachelières ès sciences avec les mentions les plus flatteuses. [Le Droit des Femmes).
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- Allemagne.
- Depuis les événements de 1870, une progression alarmante s’est produite en Allemagne dans la criminalité.
- La Revue d’Edimbourg, dans son numéro d’octobre, a publié à cet égard des chiffres très-frappants. En Prusse, dans l’année 1871, 6,403 individus accusés de crimes avaient comparu devant le jury. En 1877, ce nombre s’est élevé à 12,807. Dans la même période les meurtres ont augmenté de 144 pour cent; les crimes contre les mœurs de 102 pour cent ; les banqueroutes frauduleuses de 286 pour cent. Il en a été de même, ou à peu près dans les autres Etats de l’Allemagne.
- L’Alsace-Lorraine seule a fait une honorable exception. Ces populations françaises devenues allemandes malgré elles sont les seules de tout l’empire allemand qui ne soient pas démoralisées.
- Ces mêmes Allemands qui ont tant crié avant 1870, et même depuis,contre la corruption française sont aujourd’hui le peuple le plus corrompu de l'Europe. Un magistrat prussien qui jouit d’une grande estime dans son pays. M. Mittelstadt, a publié récemment une brochure dans laquelle il préconise le retour aux pénalités barbares comme le meilleur moyen de réagir contre le dévergondage et la mauvaise foi de la population allemande. « On peut se demander, dit-il, et —- c’est une question « que les mots creux de « dignité humaiue » ne réussis-« sent pas à faire, écarter, — on peut se demander si une « certaine quantité de coups de fouet ne serait pas une « punition plus naturelle et plus efficace que quelques a jours, quelques semaines ou quelques mois d’empri-« sonnement pour châtier des actes de brutalité, de3 « dégâts causés par la méchanceté, des blessures ou « autres excès du même genre. Pourquoi ce droit serait-« il refusé à l’Etat, puisque les lois et les mœurs l’accor-« dent à l’homme adulte sur celui qui ne l’est pas, dans * la famille, dans l’école et dans l’atelier ? »
- C’est joli, n’est-ce pas?
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- )A la suite d’un rapport qui lui a été présenté sur un projet d’établissement à Berlin d’un appareil pour la crémation des corps, la municipalité de cette ville vient de recommander l’adoption de ce mode de sépulture pour toute la population de la capitale La municipalité berlinoise a exprimé l’avis que l’introduction de la crémation serait, sous tous les rapports, un progrès salutaire.
- Les familles qui en feraient la demande auraient la libre disposition de l’apparetl moyennant des rétributions fixées par tarif, et les cendres resteraient déposées aux cimetières dans des urnes funéraires.
- La Volkzeitung (Gazette du Peuple) annonce que dans le district de Pless (Haute-Silésie), sur une population de quatre-vingt mille habitants, plus de la moitié sont absolument dépourvus ds moyens d’existence. Un grand nombre d’ouvriers de la Silésie se rendent à Berlin pour y chercher du travail. Il en est déjà arrivé plusieurs centaines, qui ne demandent qu’un salaire de 75 c. par jour.
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- La Gazette nationale dit qu’à Berlin la misère est telle que, tous les soirs, des centaines de malheuraux viennent demander un asile pour la nuit aux établissements de refuge pour les pauvres, et que ces établissements, encombrés déjà, se voient forcés de les repousser.
- Autriche.
- Il n’y a qu’une voix à la Chambre des députés autrichienne sur la nécessité de désarmer, afin de réduire les dépenses qu’entraîne le maintien d’un grand effectif de troupes en service permanent.
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- Italie.
- L’Eglise de Riealdone, près d’Acqui, Piémont, est en possession, de tout temps, du droit d’élire son curé. À la dernière élection, le 17 novembre 1878, l’évêque d’Acqui, voulant mettre fin à cet usage par trop libéral, a refusé de donner l’institution canonique à l’élu. Le peuple a insisté, déclarant qu’il veut avoir pour curé « le prêtre « homme d’honneur libéral et patriote sincère don Mel-« chiade Geloso, notre bon ami et frère. » L’évêque a tenu bon et, sans autre motif que l’acceptation par celui-ci de son élection, a déposé don Geloso de la « charge et du bénéfice de Riealdone. » Alors l’administration paroissiale, « en vertu des pouvoirs à elle conférés par le peuple de Riealdone, » a promulgué le décret suivant :
- Art. 1er. — L’église de Riealdone est placée sous la protection de S. M. le roi d’Italie et des lois de l’Etat. Elle est proclamée libre et indépendante des. curies antinationales et liberticides d’Acqui et de Rome.
- Art. 2.— Tout décret, sentence et ordre desdites curies seront déclarés nuis.
- Art. 3. — Il appartient à l’administration de l’église de surveiller et de régler les fonctions du curé élu, en se conformant à l'Evangile, à la volonté du peuple et aux lois.
- Art. 4. — Dans la société des chrétiens réside exclusivement le droit d’élire ses ministres du culte.
- Art. 5. — Le curé élu suivra, dans l’exercice de son ministère, les rites, les dogmes et les enseignements de l’Eglise du Christ.
- Ordonne d’intimer le présent décret à l’évêque d’Acqui, etc.
- De la maison paroissiale de Riealdone, le 5 octobre 1879.
- Le président, Melchiade Geloso, curé élu ; Jean Moretti, prieur; Garbarino, Suiti, Fi~
- LIPELLO, SBURLATI, IVALDI,
- Cuttica, le secrétaire Impé-rialï, avocat.
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- La Société de la Paix de Reggio convoque pour le 1er janvier prechain un meeting national italien auquel seront, soumises les résolutions suivantes :
- 1° Inviter le Sénat italien à voter le principe de l’arbitrage international déjà adopté par la Chambre le 24 novembre 1874 ;
- 2° Inviter le gouvernement à prendre l’initiative pour des démarches diplomatiques auprès des puissances européennes, afin d’obtenir un désarmement général simultané et en donnant l’exemple d’une réduction de Tarmée sur le pied de paix.
- 3° Poser aux électeurs politiques ces deux questions capitales : « Voulez-vous le désarmement ou la guerre? »
- Les sections italiennes de la Ligue de la paix et de la liberté se sont donné rendez-vous à Savone pour de--mander que l’armée italienne soit mise sur le pied de paix.
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- Angleterre
- Le dernier numéro de The Cooperative,News contient d’intéressants renseignements sur The Co -operative provident Society de Derby, fondée en 1850. Celte so ciété dont les débuts furent assez modestes mais dont la prospérité durant ces 4 dernières années est étonnant compte aujourd’hui 4,400 membres. (La ville de Derby n’a que 50,000 âmes). Elle compte 12 établissements distincts. Elle possède une boulangerie et un édifice contenant locaux d’exposition, magasins, halle, salle de lecture, ateliers, etc.
- Durant les 3 dernières années la caisse a reçu pour les marchandises vendues 18,132 livres sterling pour la draperie en pièce, 14,151 L. S. pour la chaussure, 9,191 pour les vêtements, 41,108 pour la boucherie, plus de 14,000 L. S. pour le charbon, bref, pour un total de 299,689 livres sterling, soit plus de7 millions et demi de francs. Le bénéfice net réalisé, déduction faite du' service des intérêts et de l’amortissement, a été de 28,250 L. S. Le capital qui n’était 11 y a 4 ans que de 16,000 livres est aujourd’hui de 60,000 et il s’accroit constamment.
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- Le mouvement coopératif a pris une telle extension dans le comité de Lancaster que les commerçants de la contrée viennent de fonder une ligne, The Manchester and District Anti-co-operative association pour combattre le mouvement coopératif et protéger les intérêts de ses membres contre les empiétements (encroache-ments) et les influences malfaisantes (mischievous 'influence) des associations coopératives.
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- A Manchester ou commence à employer des femmes pour le service des bibliothèques publiques de l’Etat.
- D’après le Droit des femmes 31 femmes sont aujourd’hui employées à ce service.
- L’épreuve a bien réussi.
- Les appointements de ces employées varient de 80 à 100 francs par mois.
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- Voici les deux principales résolutions votées par les Irlandais réunis en meeting à Londres dans Hyde Park :
- Deuxième résolution :
- « Nous offrons nos sympathies au malheureux peuple d’Irlande dans sa misère actuelle, et estimons qu’une réforme des lois qui régissent la propriété dans ce pays, dans le sens de favoriser l’acquisition du sol par celui qui actuellement le travaille et le cultive est impérieusement nécessaire 1 Nous estimons, en outre, que la condition actuelle de la population agricole irlandaise est le résultat du système vicieux de propriété maintenu par le gouvernement anglais, au bénéfice exclusif d’une classe et au grand détriment de la majorité.
- « En outré, nous protestons de toutes nos forces contre la tentative de supprimer l'agitation constitutionnelle qui a pour but d’obtenir le redressement d’in- f
- justices reconnues, parce que nous considérons cette tentative comme destinée à pousser le peuple à l’adoption de remèdes violents. »
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- Souper de voleurs. — Le 18 novembre dernier, un souper était offert aux a malfaiteurs de profession » dans le quartier de Saint-Giles, à Londres, parles soins delà Mission aux voleurs. Deux cents de ces malheureux, la plupart repris de justice, ont pris place à table et ont ensuite assisté, de leur plein gré et dans l'ordre le plus parfait, à une exhortation à leur adresse. Ce qu’il y a de plus remarquable et d’essentiellement anglais dans tout cela, c’est que les orateurs, en cette circonstance, étaient, les uns, d’anciens voleurs convertis, les autres, des magistrats ou des directeurs de prisons. La réunion, cela va"sans dire, était exclusivement le résultat de l’initiative privée, l’autorité n’y était pour rien, et aucun appareil de force publique n’entourait les hauts fonctionnaires, qui n’avaient pas craint de venir passer quelques heures dans un quartier aussi mal famé, et en aussi redoutable compagnie. Il est vrai qu’un de ces fonctionnaires, le colonel Colville, ancien directeur de maison de correction, avait vu passer entre ses mains, durant le cours de sa longue carrière officielle, près de deux cent cinquante mille détenus.
- Le froid qui sévit de l’autre côté de la Manche avec autant d’intensité que chez nous sera particulièrement ressentie en Irlande par les classes peu fortunées. Les paysans irlandais se chauffent avec de la tourbe, et la récolte de ce combustible a été plus mauvaise que de coutume dans leur pays. On avait mal auguré de l’hiver chez nos voisins; le voilà venu. Les souffrances qu’il semble devoir amener à sa suite ne seront pas sans effet sur des esprits déjà surexcités.
- On sait que l’hiver terrible de 1788 ne fut pas sans action, par les souffrances qu’il entraîna, sur le mouvement révolutionnaire qui éclata en,France quelques mois plus tard.
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- Le Duc de Porland vient de mourir à Londres.
- C’était un des plus grands propriétaires fonciers d’ou-tre-Manche; il figure sur le Doomsday Dook parmi les personnes qui ont plus de 150,000 acres, c’est-à-dire plus de 61,000 hectares de terre; il possédait à Londres un grand nombre de maisons. Son revenu foncier annuel' était de plus de 7 millions de francs (vingt mille francs par jour), sa fortune est évaluée à un "milliard deux cent cinqbante millions de francs.
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- L’Association métropolitaine qui a pour but la réduction du nombre des heures de service imposées aux employés des magasins et des boutiques a constaté qu’il y a dans Londres et ses faubourgs 30000 boutiques où l’on retient plus de 100000 employés de 13 à 15 heures par jour, et même plus longtemps encore le samedi.
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- E fcats-dCT ni*!».
- Au dire du National Citoyen les femmes de New-Jersey (Etats-Unis) mènent rondement dans cet état la campagne en faveur du suffrage des femmes. Madame C. G.Hussey prépare l’historique de cette question.
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- Asie,
- D’après le même journal, un collège normal de fiilas viendrait d’être ouvert à Bankok (Siam) sur le même plan que celui qui existe déjà à New-York.
- Ce petit fait en dit long sur le développement de la civilisation en Asie.
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- PARTICIPATION DES OUVRIERS AUX BÉNÉFICES.
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- Les grèves nombreuses qui, depuis quelque temps, ont éclaté en France ne semblent pas montrer que le mode actuel de rémunération du travail ait atteint le dernier degré de perfection. Du jour au lendemain, ou peu s’en faut, des industries considérables se voient soumises à cette alternative : perdre leur personnel, ou subir un renchérissement de la main-d’œuvre que, pour leurs marchés en cours, il 11e leur avait pas été possible de prévoir. Il y a, dans cet état, de choses, une cause permanente de crises qu’il est tout d’abord permis de regretter.
- Remarquons que, dans ces conflits continuels, il est bien difficile qu’aucune erreur ne soit commise, que tout excès soit évité. Voici, par exemple, à Paris, les maçons qui réclament une augmentation d.e 23 0/0, sur les prix portés à la série de la Ville, et de 14 0/0 sur ceux qu’ils touchent habituellement. D’autre part, à Lyon, les tisseurs étaient mis en demeure, il y a six mois, de subir, sur le prix de leurs façons, une diminution de 20 0/0. Pourquoi ce tarif nouveau, plutôt que tel autre? Quel est le juge qui décide de la nécessité de ces changements, de leur à-propos, de leur correspondance exacte avec les faits ? Où est l’arbitre qui s’interpose en cas de réclamations déplacées ? On marche au hasard, on frappe à l’inconnu, et les rapports mutuels s’aigrissent dans un heurt de tous les instants. Que devient l’harmonie sociale en tout cela ?
- On parle souvent du rôle des chambres syndicales. Ce n’est pas nous qui voudrions l’amoindrir. Bien que leur organisation laisse beaucoup à désirer, et que la situation mal définie où elles vivent ne soit pas faite pour les affermir, ces chambres peuvent rendre de sérieux services. On arrivera, croyons-nous, à les consulter davantage. A mesure que lapo-tique pure s’effacera, l’on pourra mieux s'inspirer des intérêts qu’elles représentent et dont elles ont ou pourraient avoir une connaissance approfondie. Chambres syndicales d’ouvriers et de patrons, c’est peut-être l’un des grands foyers d’éducation de /avenir. Mais que peut leur influence sur la question très*précise dont nous nous occupons, celle des relations du capital et du travail, celle des salaires ? Une grève survient ; chaque chambre adopte une doctrine, ouvriers contre patrons ou réciproquement, et n’en démord plus. Chacun reste juge et partie dans sa cause. Ce n’est point de là que peut venir la conciliation.
- Serait-elle donc impossible ? II ne se peut pas f
- qu’elle le soit. Ce n’est pas en vain que l’humanité s’affranchit peu à peu de son ignorance, que des masses de plus en plus nombreuses parviennent au bien-être, que le progrès se fait dans les esprits et dans la condition matérielle des individus. L’harmonie économique est la loi.
- C’est elle qui, montrant aux plus imprévoyants les défauts de la rémunération actuelle des salariés, inspirera et fera pénérer dans les mœurs les améliorations qui sont indispensables. La fixité absolue ne peut pas plus être la loi des salaires que leur incessante mobilité. Les fluctuations de l’offre et de la demande rendraient bientôt illusoires les tarifs les mieux combinés, et, par contre, il est de l’intérêt commun des ouvriers et des patrons d’éviter ces conflits qui nuisent également à leur commune sécurité. La solution ne semble-t-elle pas sortir d’elle-même des termes du problème ?
- Si les ouvriers étaient assurés qu’ils auront part aux plus-values que l’industrie retire d’une situation plus prospère, songeraient-ils à cet ultimatum qui est la grève? Et s’ils voyaient ensuite décroître cette part, sous l’influence d’une crise quelconque, leur viendrait-il à l’esprit de s’insurger contre un cas de force majeure ? Nous cherchions un arbitre des salaires ? Mais quel meilleur et plus infaillible conciliateur que l’intérêt solidaire des ouvriers et des patrons? Travail et capital, ce sont les deux bras d’un même être. Les armer l’un contre l’autre, c’est folie.
- C’est par de telles initiatives que la condition des ouvriers peut être améliorée, l’entente du travail et du capital établie, la question du salariat éclairée et pacifiquement résolue. Plus nous nous approchons de la fin de ce siècle, plus il semble que le problème économique acquière d’importance. Dans les couches les plus profondes de la société, l’instruction pénètre, la curiosité grandit, et la loi du travail, fatalité ou dogme devaot lesquels on s’inclinait naguère ou plutôt sous lesquels on pliait, se voit interrogée dans ses causes et scrutée dans ses effets.
- Applaudissons à ce mouvement : c’est l’humanité qui s’élève.
- Facilitons le, autant qu’il est en nous, par l’union de toutes les classes, la démonstration de leur solidarité, l’appel de tous les collaborateurs d’une même entreprise aux bénéfices qu’elle peut, produire. Dans cette voie sont la vérité et la justice, et non dans la violence, les grèves et dans la séparation arbitraire des divers intérêts sociaux. {Le Temps).
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- L’IRLANDE
- L’agitation continue en Irlande, agitation profonde qui pourra sans doute être étouffée momentanément par la force, mais qui n’en continuera pas moins d’exister dans les esprits quand elle ne se traduira pas en faits, et ceci aussi longtemps que le pays ne sera pas complètement écrasé, ou qu’il n’aura pas obtenu les réformes qu’il réclame.
- Ces réformes, on le sait, portent sur deux points principaux :
- l’accession à la propriété du sol de la part de celui qui le trouve rude
- et le gouvernement du pays par le pays.
- Quelques mots sur le passé de l’Irlande feront mieux comprendre le caractère des évènements qui s’y déroulent et la profonde animosité, pour ne pas dire haine, qui existe entre l’Angleterre et cette partie du Royaume-Uni.
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- Les premiers habitants de l’Irlande appartenaient à la grande famille celtique et, parmi les monuments de l’ancienne langue de ces puissantes tribus, c’est en Irlande que l’on retrouve le dialecte le plus pur. Organisée en clans indépendants les uns des autres et dont les chieftains qui prenaient le titre de rois, se livraient entre eux de furieuses batailles, elle resta une longue suite d’années en dehors de la civilisation européenne, en dépit même de l’introduction du christianisme dans son sein. Affaiblie par ces guerres intestines perpétuelles, elle permit à des barons anglais, aventuriers en quête de fortune, de s’établir dans la province de Munster. Ceux-ci qui d’abord s’étaient présentés comme des alliés apportant à des alliés le secours de leurs armes, se formèrent bientôt en colonie, grâce aux terres par eux obtenues en récompense de leurs services.
- L’enclos occupé par cette colonie dont les mœurs et les habitudes étaient si différentes de celles des autres habitants du pays, se nommait le Pale et les seigneurs qui en occupaient le territoire s’appelaient les barons du Pale. Ils s’assemblaient au Parlement pour diriger les affaires de la colonie et quoique dépendants des rois Anglais, ces derniers n’avaient sur eux qu’une autorité nominale. L’Angleterre était elle-même déchirée par la guerre civile et la bulle du Pape Adrien IV qui, en 1155 annexait l’Irlande aux Etats de Henri II, eut été impuissante à soumettre cette île à la Grande Bretagne, si le roi n’en eut eu raison par la force des* armes. Néanmoins ce ne fut qu’en 1361 par le mariage du duc de Clarence, fils d’Edouard III, avec l’héritière des rois de l’Ulster,
- que s’acheva la soumission du pays, sur lequel les Anglais commencèrent dès lors à faire peser le joug le plus tyrannique.
- Mais c’est de l’avènement de la famille des Tudors que date surtout l’ère des tyrannies légales et autres dont l’Irlande n’a pas cessé de souffrir. Henri VII ordonne que ses possessions irlandaises seront soumises aux mêmes lois que l’Angleterre. Il stipule en outre que le Parlement Irlandais ne se réunira qu’en vertu d’une ordonnance royale et déclare que les lois de ce Parlement seront obligatoires pour toute l’Irlande.
- Henri VIII aux persécutions laïques ajoute les persécutions religieuses. Réformateur quelque peu burlesque, il veut imposer sa religion à lamalheureuse contrée dont il prend le titre de Roi et le système d’oppression qu’il inaugure ne fait que se perpétuer sous ses successeurs, sans pouvoir lasser l’esprit de résistance des opprimés.
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- Cet esprit de résistance s’explique.
- Le clergé anglais, lorsque la réforme lui fut imposée, était déjà initié aux controverses qui avaient agité le Continent. Plus d’un ecclésiastique était tout prêt à faire plus que mettre en doute l’autorité du pape. L’ordre de méconnaître cette autorité ne fut donc pour la plupart qu’une douce violence faite à leur conscience.
- Les choses étaient bien différentes en Irlande. Les hauts dignitaires de l’Eglise étaient, on peut le dire, tous anglais. Le bas clergé était irlandais.
- Le haut clergé n’avait aucune communication avec le bas clergé qui parlait la langue de ses fidèles et se considérait avec eux comme appartenant à une nation différente. L’abjuration des évêques ne fut donc pour les humbles curés et leurs paroissiens qu’un acte d’apostasie qui ne fut pour tous les Irlandais qu’un nouveau motif de haine contre les Anglais. Puis, comme si l’on eut pris à tâche de fomenter ces haines, on interdit aux catholiques l’entrée du Parlement irlandais qui n’était en réalité composé que d'étrangers; en sorte que le pouvoir civil et le pouvoir religieux placés entre des mains regardées comme hérétiques, mieux que cela, des mains d’apostat, furent vus tous deux avec une profonde horreur.
- Enfin, mettant le*comble à la coupe, vinrent les confiscations des biens ecclésiastiques, d’abord, qui furent bientôt suivies de celles des biens des particuliers. Tous les chefs irlandais qui ne pouvaient pas justifier d’un titre de propriété conforme aux lois anglaises, étaient expulsés de leurs domaines et leurs biens étaient donnés à des seigneurs anglais.
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- JjE devoir
- Elisabeth, la Reine Vierge, se surpassa dans cette œuvre de spoliation et ne prit même pas la peine de dissimuler sa pensée : Extermination des indigènes pour les remplacer par des colons venus d’Angleterre et d'Ecosse.
- [A suivre). C.-P. Maistre.
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- Les Crânes du Musée de Caen.
- M. le docteur Bordier, professeur à l’école d’antrhopo-logie de Paris, a publié il y a quelque temps, dans une revue spéciale, un mémoire extrêmement curieux. Il s’agit de l’examen d’une collection de trente-six crânes, qui figurait à l’exposition antropologique du Trocadéro. l’année dernière, et désormais célèbre sous le nom de collection des crânes d’assassins du Musée de Caen : ce sont les crânes de trente-six criminels exécutés depuis le commencement du siècle dans cette ville. Le cubage de ces crânes a donné ce résultat paradoxal que la tête des assassins était plus volumineuse que ceile de la moyenne des hommes — ce qui est en général regardé comme un signe de supériorité.
- Voici les chiffres de M. Bordier : sur 100 crânes parisiens, 22 présentent une capacité réduite de 1300 à 1400 centimètres et sur les 36 crânes d’assassins examinés, 11 pour cent seulement offrent ce minimum, soit moitié moins. Si l’on considère les têtes volumineuses, dont la capacité crânienne varie de 1600 à 1700 centimètres cubes, on trouve seulement 3 pour 100 de crânes parisiens atteignant à ce maximum ; par contre, la série des crânes du musée de Caen offre près de 23 pour 100 de crânes d’assassins présentant cette forte capacité.
- Est-ce à dire que ces criminels étaient, dans une aussi grande proportion, doués d’une intelligence supérieure ?
- Non pas en vérité, et on en a la preuve dans ce fait que la région frontale de ces crânes est extrêmement peu développée ; elle se rapproche de celle des crânes préhistoriques, avec lesquels ils offrent une assez grande ressemblance.
- Cette observation concorde avec la doctrine qui assigne à la partie antérieure.du cerveau le siège des facultés intellectuelles. « Moins de région frontale et plus de région rapiétale, dit M. le docteur Bordier, moins de réflexion et plus d’action ; telle paraît être la caractéristique commune de l’honme préhistorique et de l’assassin moderne. » Et le savant anthropologiste conclut de cette première partie de son étude que, d’après ses caractères crâniens, l’assassin moderne est comparable à un sauvage conservant un type préhistorique au milieu de notre nouvelle civilisation.
- La seconde partie du travail de M. le docteur Bordier est relative aux caractères pathologiques des crânes du musée de Caen. Sur cent crânes d’assassins, en admettant qu’on puisse généraliser les observations faites sur trente-six individus, 8 crânes seulement seraient normaux ; 33 0/0 seraient anormaux sans être pathologiques et 59 seraient positivement des crânes de malades ; M. Bordier a constaté que 14 des 36 crânes examinés, soit près de la moitié, présentaient des lésions osseuses révélant l’existence d’une ancienne méningite limitée. Sur ces quatorze anciennes méningites, 13 avaient affecté les régions rapiétales, celles que nous considérons aujourd’hui comme le siège des centres moteurs, et qui, avons-nous dit plus haut, sont toujours extrêmement développées chez les criminels.
- Il y a plus, et ceci montre quel sérieux caractère présentent les observations de M. Bordier, en étudiant les crânes de deux criminels exécutés pour le même forfait, il a été possible de déterminer par les mesures cranio-métriques que l’un des deux assassins associés devait posséder une intelligence réelle, tandis que l’autre était une vraie brute, complètement dominée par le premier.
- En recherchant dans les annales de la Cour d’assises de Caen, on a pu vérifier par les circonstances du procès que tels étaient en effet les deux criminels, dont M. le docteur Bordier avait eu seulement les crânes dans la main.
- Quelle conclusion philosophique faudrait-il tirer de ces observations?
- {Journal de Genève).
- LA MISÈRE.
- Ainsi que l’observait l’autre jour M. Eug. Garci.n, nos gouvernants sont enfin forcés d’ouvrir les yeux. Les cris montent aujourd’hui si haut qu’on est bien forcé de les entendre.
- Puisse l’avertissement que donne celterrible fléau, l’hiver de 1879-1880, n’être point perdu pour les gouvernements de l’Europe et surtout pour les chefs de notre République ! Puissent-ils écouter les conseils qui leur arrivent de toutes parts et comprendre enfin que le but de l’humanité est de travailler à vaincre les fatalités de la nature, que la vraie politique consiste à améliorer, au triple point de |vue physique, intellectuel et moral, le sort de la classe la j>lus pauvre et la plus nombreuse.
- Il y a longtemps que cette formule a été donnée. * De plus en plus elle s’impose.
- Ecoutez ce que dit à ce sujet M. Emile de Gri-rardin :
- Lorsque l’on se rend compte de l’impuissance des souscriptions et même des loteries pour venir efficacement en aide aux pauvres si nombreux expirant en Europe, et particulièrement en Allemagne, de faim et de froid faute de pain et faute de feu, il est une condamnation qu’on ne peut s’empêcher de .prononcer mentalement, c’est celle des gouvernements qui dépensent des milliards*à armer les uns contre les autres des peuples qui ne demandent qu’à ,se tendre et à se serrer cordialement la main, <au lieu d’employer ces milliards à combattre la misère par tous les grands travaux que réclame impérieusement la civilisation attardée.
- De grands travaux d’utilité publique, cela est vrai, ont été entrepris depuis vingt-cinq ans; mais que sont ces travaux, comparés à ceux qui restent à entreprendre?...
- La misère des peuples, en Europe, étant la conséquence de la politique arriérée de leurs gouvernements, c'est à eux-mêmes que ceux-ci devront s’en prendre, si le juste mécontentement qu’ils compriment et qui couve finit par une terrible explosion sociale.
- La fermentation des esprits est une laide la souffrance des corps.
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- LE DEVOIR
- A cette souffrance, quand elle est excessive, gouvernement européens qu’opposez-vous ?
- A peine des palliatifs.
- L’instinct de conservation est-il donc si peu éclairé en vous qu’il ne vous avertisse pas du danger qu’il y a à demeurer stationnaire, tandis que tout change au-dessus de vos têtes, sous vos pieds et à vos côtés ?
- Est-ce qu’un peuple qui a appris à lire, à écrire, à compter, à réfléchir et à raisonner, peut se gouverner longtemps comme un peuple qui ne sait ni raisonner, ni réfléchir, ni compter, ni écrire, ni lire ?...
- Gouvernements arriérés, quand donc comprendrez vous que la responsabilité que vous assumez sur vos têtes est d’autant plus forte que la liberté que vous laissez à vos peuples est plus faible ?
- Le jour où les peuples, en Europe, seront tous en possession de l'a liberté qui a été usurpée sur eux, combien de dépenses inutiles et stériles seront supprimées et remplacées par des dépenses nécessaires et fécondes !
- Alors, sous la pression de la liberté de la presse aidant la liberté de réunion, et celle-ci aidée de la liberté d’association, tous les problèmes solubles se résoudront et ne s’ajourneront plus, toutes les améliorations qui seront mûres deviendront des faits accomplis, la misère ne sera plus que le châtiment de la paresse et de l’imprévoyance, puisqu’il n’y aura plus un seul risque qui, grâce au travail n’ait son assurance...
- Gouvernements européens qui piétinez dans le vide, quand vous ne bataillez pas dans le sang, qu’attendez-vous donc pour vous mettre glorieusement à l’œuvre de rédemption et de salut social ?
- Attendez-vous qu’il soit trop tard ?
- République française, plus que tout autre gouvernement, vous êtes tenue de prendre l’initiative et de donner l’exemple.
- Prenez-la et donnez-le !
- Le cïiairlboix
- M. Pasteur se livre depuis quelque temps avee une grande ardeur à des recherches minutieuses sur le fléau appelé charian dont les atteintes sont si terribles ; il a entrepris des expériences fort intésessantes dans le foyer le plus considérable de la contagion, en Beauce, dans les alentours de Chartres.
- L’illustre chimiste est loin d’avoir terminé ses travaux sur la matière ; il a pu cependant déjà tirer des faits acquis un certain nombre de conclusions pratiques qu’il est bon de connaître.
- M. Pasteur prohibe complètement le dépouillement des cadavres d’animaux hors des ateliers d’équarrissage, puisque, d’après ses expériences, partout où on le pratique, on ensemence le sol des germes du mal qui perpétuent ainsi l’épouvantable maladie.
- La terre étant ainsi des plus propices à servir de milieu
- ion
- de culture aux germes du charbon, M. Pasteur ne peut admettre l’enfouissement; il conseille d’y substituer la crémation des cadavres. A défaut des fours spéciaux, les procédés d’équarrissage doivent toujours être préférés au simple enfouissement. Lorsque, faute de mieux, c’est à celui-ci qu’on est obligé de recourir, il est nécessaire, prétend M. Pasteur, d’associer au cadavre une substance chimique active, la chaux vive, par exemple.
- Voilà déjà des résultats qui sont très-précieux.
- LE DÉCIME UNIVERSEL
- Il ne suffît pas de venir en aide à la misère pré* sente : il faut voir plus haut et plus loin. Le moment est opportun pour organiser une grande enquête nationale sur les causes de la pauvreté et sur les moyens de la combattre.
- Dans le commerce, dans l’industrie, l’homme est naturellement sollicité à l’économie. En plaçant une 'Somme de mille francs, de cinq mille francs, de dix mille francs, il sait d’avance qu’elle somme de jouissance lui rapportera le revenu de cette somme.
- L’ouvrier n’a pas les mêmes sollicitations. Les sommes qu’il peut prélever sur son modeste salaire sont toujours tellement faibles que, même en les additionnant toutes entre elles pendant une durée de vingt ou trente ans, elles ne constitueront jamais qu’une somme dérisoire.
- L’ouvrier le sait : il n’a pas assez d’intérêt à économiser; aussi n’écanomise-t-il guère. Il s’habitue à dépenser tout ce qu’il gagne. Il a rarement une réserve en prévision de la maladie, du chômage ou du grand froid.
- Là est le mal. Le moyen de le combattre est tout indiqué : il consiste à inspirer à l’ouvrier le goût de l’épargne en organisant une grande société d’assurance nationale à laquelle tous les ouvriers apporteront leurs faibles économies et de laquelle iis tireront en échange, soit des indemnités en cas d’incapacité de travail, soit une retraite pour la vieillesse.
- M. E. de Girardin se fait le promoteur de oette idée dans le journal la France ;
- « Le décime universel, c’est la question de l’extinction du paupérisme réduite à sa plus simple expression.
- Eteindre partout et à jamais la misère, ce n’est qu’une question de deux sous.
- En effet, pour éteindre à jamais et partout la misère, que faut-il? Prélever 1 centime sur chaque heure de travail, 10 centimes par jour, 2 francs 50 centimes par mois, 30 francs par an, et, pendant trente années, 900 francs.
- Au moyen de ces versements successifs, centralisés dans une caisse commune, et concourant à toutes les combinaisons que multiplient la mortalité, deve-
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- nue une science exacte, tout travailleur peut s’assurer contre le risque de misère avec autant de certitude et plus de facilité qu’il ne s’assurait en France, moyennant une prime de 1,200 à 1,500 francs, contre le risque du recrutement militaire par la voie du tirage au sort.
- S’il contracte, dans l’exercice de sa profession, une infirmité, ou s’il reçoit une blessure équivalant à une incapacité constatée de travail, le cas est prévu, et, dans ce cas la pension de prévoyance n’en est pas moins légitimement acquise, quoique avant terme à l’invalide du travail.
- L’impuissance de la charité, — charité privée et charitée publique, — est attestée par les siècles.
- La charité a fait son temps.
- Le temps est prévu de l’assurance individuelle et universelle.
- Au lieu de donner comme on donne communément, inconsidérément, inutilement, un sou, deux sous au pauvre qui mendie, que quiconque fait travailler consente et s’habitue à allouer au travailleur un décime de plus, mais que ce décime soit centralisé, universalisé dans une caisse de retraites pour y servir à la constitution de la pension de prévoyance.
- Certes, rien de plus simple, et, quoique cela paraisse petit, rien de plus grand.
- Rien de plus grand, car universaliser ainsi l’épargne individuelle, ce serait élever à sa plus haute puissance l’épargne collective. »
- Le projet est séduisant, reste à lui trouver une organisation simple et sûre. L’exécution pratique
- présente des difficultés : ce n’est pas une raison pour ne pas entreprendre de les résoudre.
- (Progrès de VEst).
- En Amérique
- On écrit de New-York au Siècle ;
- On calcule que, de 1871 à 1878, la population des Etats-Unis a augmenté de 20 pour 100, tandis que la surface cultivée en céréales a augmenté de 30 pour 100. Ajoutez que notre prix de revient ira toujours baissant, parce que nous employons de plus en plus les machines perfectionnées,parceque la terre est donnée par l’Etat presque pour rien au pionner qui veut la défricher,parce que les impôts -sont réduits chez nous au minimum, parce que tous nos fermiers savent lire, écrire, compter, connaissent un peu de géométrie, de physique, de chimie, d’histoire naturelle, d’agronomie. Leurs femmes en savent autant et même plus qu’eux sur ces matières, les aident de grand cœur; les enfants, dès qu’ils sont grands, mettent aussi la main à la pâte ou vont défricher p lus loin, et voilà comment il se fait que nous sommes peu à peu devenus les premiers paysans du monde, comme nous sommes aussi les premiers éleveurs de bétail, les plus audacieux exploitants de mines,les plus habiles manufacturiers.
- La criminalité et le prix du pain.
- Le paix du pain influe sensiblement sur le nombre des crimes.
- M. Maxime Du Camp dans ses études sur Paris a comparé le coût de l’hectolitre de froment avec le nombre des condamnés durant 7 années, 1845, 1857, 1856 à 1859 et 1861._
- Sur dix mille habitants il a trouvé, en chiffres ronds, onze, dix, sept, quatorze et seize condamnés, les prix du froment étant dans les années correspondantes de 20 fr., 29 fr., 17 fr. et'24 fr. 50.
- Que de réflexions font naître ces simples chiffres !
- Le Directeur-Gérant. : Qodin.
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- 2e ANNÉE, TOME 3 — N° 68
- ie numéro IMcrmadaire 20 c. DIMANCHE 28 DÉCEMBRE 1879
- Le Devoir
- JOURNAL DES RÉFORMES SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne).
- Toutes les communications doivent être adressées à M. GODIN Directeur-Gérant. Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau dg Clfâles, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou ds mmé&ts de poste, dont le talon sert quittance.
- France
- Un an. . . .
- Six mois. . .
- Trois mois. . .
- 10 f. »» 6 »» 3
- Pays d’Europe
- Un an. . . . 11 f. 1)»
- Autres pays
- Un an. . . . 13 f. 60
- Rédacteur en chef : M. Ed. Champury
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5,r.Neuve-des-Petits-Champs
- Passage des Deux-Pavillons)
- S’adresser à M. LEYMARIE, administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Habitations ouvrières. — La rédemption. — Semaine politique. — Notes d’un liseur. — Petites nouvelles. — Deux mots a nos correspondants. — Les associations dans la Russie méridionale. — Bulletin bibliographique. — Variétés — Table analytique.
- LES HABITATIONS OUVRIÈRES
- III
- Notre parallèle de l’habitation par familles isolées et de l’habitation unitaire d’après un plan bien conçu, n’a touché que le côté matériel de la question. Le côté moral, vu son importance, ne pouvait être traité incidemment et nous l’avons réservé pour aujourd’hui.
- Cet ordre était le seul logique puisque les avantages moraux de l’habitation résultent en bonne partie de l’influence des dispositions matérielles.
- Les milieux ont une influence considérable sur les personnes appelées à y vivre. Cette vérité qui est aujourd’hui à la base de l’anthropologie et même de l’histoire naturelle toute entière, doit prendre place dans l’économie sociale.
- En effet l’habitude est une seconde nature et c’est le milieu qui fait contracter l’habitude. L’enfant qui aura grandi dans un milieu mal-
- propre et qui n’aura eu sous les yeux que le spectacle de l’incurie et du désordre, n’aura ni les mêmes idées, ni les mêmes goûts que celui qui aura grandi dans un milieu bien tenu, où chaque chose est à sa place et où l’on veille constamment à la propreté.
- Eh bien, cette même influence qui est très-visible quand elle s’attaque à un enfant existe, quoique avec un degré d’intensité moindre, à l’égard de l’homme fait.
- Prenons comme exemple le cas de deux ouvriers logés différemment.
- L’un,qne nous nommerons Paul,a sa demeure dans un vilain quartier. La maison est noire, humide et vermoulue ; l’escalier est infecté par la puanteur des cabinets d’aisance ; le logis est malcommode, sombre, sans air, sans vue, sans agrément ; le voisinage est ennuyeux parfois, bruyant toujours ; l’air que l’on respire, jamais renouvelé, est chargé d’odeurs fétides, enfin on suffoque durant l’été dans ce local et on y gèle durant l’hiver.
- L’autre ouvrier, que nous nommerons Pierre, demeure dans une rue gaie et large. La maison est bien bâtie, encore neuve ; le logis est commode, clair, aéré, agréable ; le voisinage est tranquille ou peu bruyant; l’air que l’on respire est pur et sans cesse renouvelé ; les portes et les fenêtres fermant bien, on y est durant l’hiver bien à l’abri du froid.
- N’est-il pas raisonnable de présumer que Pierre, logé comme il l’est, aura une certaine
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- tendance à rester chez lui, à embellir son appartement, à contracter des habitudes d’intérieur et des goûts de confort, et par conséquent à épargner dans ce but, tandis que Paul, que rien n’attire ou ne retient dans son taudis, sera enclin à y rester le moins possible et ira gaspiller au cabaret ou ailleurs son temps, son argent et sa santé.
- Ce sont là des exemples qui se rencontrent tous les jours et qui se comptent par milliers.
- Il peut se présenter parfois que les rôles soient intèrvertis, mais ce sera toujours l’exception, jamais la généralité.
- La différence de manières qui existe entre les personnes des classes aisées et celles des classes nécessiteuses vient en partie de l’influence de l’habitation. On ne se conduira pas de même dans un palais que dans un grenier. L’ouvrier qui entre le dimanche dans les galeries du Louvre s’y comporte d’une autre manière que dans son pauvre logis.
- Voilà donc un point établi : les dispositions matérielles de l’habitation influent sur les habitudes et par conséquent sur le caractère de l’habitant. Il en résulte que plus ces dispositions seront heureusement comprises, plus leur influence sera puissante et profitable ; que plus les habitations ouvrières de l’avenir seront supérieures à celles du présent, plus la condition morale des ouvriers en bénéficiera.
- Nous avons établi d’une manière assez évidente, combien les dispositions matérielles de l’habitation unitaire sont supérieures à celles de l’habitation isolée. Il est donc bien certain que si l’on veut améliorer le sort des travailleurs, l’habitation unitaire, ce véritable palais, social, est préférable, non seulement au point de vue des avantages matériels, mais encore à celui de l’influence moralisatrice de ces avantages.
- Certes, cette influence bienfaisante ne portera pas ses fruits du jour au lendemain, elle n’aura pas la puissance d’effacer d’un seul coup les défauts que des siècles d’ignorance ont fait contracter à une partie de la classe ouvrière, mais elle atténuera peu à peu ces défauts et à la longue les remplacera par des qualités. Les générations nouvelles qui naîtront et grandiront dans des milieux nouveaux contracteront des habitudes nouvelles, plus profitables à leur
- bien être matériel et à leur développement moral.
- « Qu’on se figure écrivait dernièrement notre ami E. de Pompery au sujet de l’exemple d’habitation unitaire que donne le Familistère de Guise, qu’on se figure par la pensée ce que pourra devenir une masse ouvrière, instruite, élevée dans un milieu favorable, habituée à se "diriger elle-même, n’ayant jamais connu la faim et la misère, n’ayant reçu que des impressions propres à développer les bons sentiments qui distinguent l’espèce humaine, travaillant à une chose qui est la sienne et dont la prospérité assure son bien être.
- Eh ! mais réellement, voilà d’autres cieux et une nouvelle terre : cela dépasse ce que nous connaissons (1). »
- Mais l’influence heureuse du palais social ne se borne pas là ; elle agit encore par le développement plus facile, par la sollicitation plus constante des instincts de sociabilité.
- L’homme est fait pour la vie sociale ; son organisme est disposé pour elle ; c’est vers elle qu’aspirent ses instincts les plus élevés. Impossible à lui de s’en affranchir totalement de la vie sociale ; s’il a le tort de s’affranchir partiellement il contracte des habitudes de raideur, de suffisance, d’entêtement et d’égoïsme, qui sont un obstacle à son bonheur.
- L’isolement est toujours une privation et devient une souffrance à la longue. Cela est si vrai que l’on n’a pas de plus terrible châtiment après la peine de mort que la peine de la réclusion.
- La vie sociale rend plus éclairé, plus affectueux, plus tolérant. Elle atténue l’égoïsme; elle habitue à la fraternité. Aussi les sociétés les plus développées ont elles été de tout temps et en tous pays celles où la sociacilité était le plus en faveur.
- Grâce à la sociabilité l’homme peut rendre son existence plus agréable, plus intelligente, plus mouvementée. C’est surtout un grand bien pour la classe ouvrière dont l’existence est .monotone et sevrée de plaisirs. Les distractions de la sociabilité permettent au travailleur de se reposer de la fatigue matérielle de son corps. La division du travail qui est un bienfait pour la classe ouvrière puisqu’elle lui rend deux immenses services, celui de diminuer l’effort musculaire et celui de rendre accessibles à leur bourse une foule de produits dont l’ancien mode
- > [1) Philosophie positive, n* de juillet 1879.
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- de fabrication rendrait le prix trop élevé, cette division du travail, disons-nous, a cependant un mauvais côté : elle ne demande à l’intelli-•gence de l’ouvrier qu’un travail constamment le même. C’est aux jouissances de la vie sociale à compenser cet inconvénient. Plus donc le travail se subdivise, plus la vie sociale doit offrir •de jouissances à l’ouvrier.
- C’est pourquoi l’intérêt de la classe laborieuse exige qu’on proscrive de la manière la plus énergique tout ce qui tend à diminuer la vie sociale, et qu’on recommande au contraire, de la manière la plus instante, la plus chaleureuse, tout ce qui tend à la faciliter, à la développer.
- L’habitation par familles isolées a précisément ce défaut de s’opposer à la vie sociale. Elle confine les familles à l’écart les unes des autres ; elle tend à les empêcher de se connaître, de se rendre visite et de s’aimer. C’est une vie dans laquelle chaque famille, constamment préoccupée des moyens de se suffire, vit chez elle et ne vit que pour elle. Aucune sympathie portée aux autres, aucun égard envers eux.
- Le palais social donne les résultats opposés. Tout dans la manière dont il est conçu tend à faciliter et à développer la vie sociale. Il groupe les familles ; il les met en rapports constants les unes avec les autres; il leur permet de se mieux connaître et par conséquent de se mieux aimer, et les entraîne, par les facilités qu’il offre, à des sentiments de solidarité et de prévoyance ; c’est une vie plus large, plus animée, plus généreuse. L’égoïsme y diminue au grand profit de la fraternité.
- Que le système de l’habitation unitaire vienne à se généraliser et l’état moral des populations ne tardera pas à en ressentir les favorables effets. « L’état social, a dit M. Godin, passera certainement par des améliorations bien diverses, mais il n’entrera véritablement dans sa voie régulière et définitive qu’avec la conception architecturale la mieux comprise pour faciliter, au peuple tout entier, l’accès à tous les avantages de la vie sociale, »
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- ciation. La partie éclairée de la classe ouvrière comprend que c’est par cette voie là et non par une autre qu’elle arrivera à l’amélioration de son sort. Déjà des efforts nombreux ont été faits en ce sens, mais trop souvent ils ont échoué-
- Ces avortements n’ont rien qui doive surprendre; ce qui au contraire aurait fieu de surprendre ce serait qu’ils ne se fussent, pas produits car la dissémination actuelle des loge-, ments est un obstacle capital à la coopération.
- En effet, de deux choses l’une : ou bien l’association pour être à la portée des associés, multiplie ses magasins, auquel cas il lui faut augmenter ses prix et diminuer les avantages qu’elle offre,
- ou bien pour ne pas charger ses prix de vente elle n’a qu’un seul magasin, auquel cas elle cesse d’être à la portée de tous les associés ; dans le premier cas elle n’offre plus les avanta^ ges de bon marché,
- dans le second elle n’offre plus les avantages de la proximité.
- Ces inconvénients sont d’autant plus sensibles que les logements sont plus disséminés; ils sont d’autant moins sensibles que les logements sont plus groupés. Avec le système des maisonnettes ouvrières isolées les 'chances de succès de la coopération sont aléatoires au plus hautpqint; avec l’habitation unitaire le succès de la coopération est assuré. Quand un seul édifice groupe 1,000 à 1,200personnes (comme c’est le cas duFa; milistère de Guise,) la coopération dans la consommation naît d’efie-même; elle est la consé? quence logique du milieu. La coopération en matièrede production y estdebeaucoup facilitée. Enfin le rapprochement des personnes ayant les mêmes intérêts entraîne par la force des choses la formation de caisses de prévoyance ou de retraite et autres institutions de solidarité.
- Sous ce rapport là comme sous les autres, et peut être plus encore que sous les autres, la palme doit revenir à l’habitation unitaire.
- Ainsi d’un côté, le système des petites maisons laisse à l’ouvrier ses anciennes habitudes, l’isole de ses compagnons de travail, le maintient dans son insouciance, dans ,son incurie,, dans sa pauvreté, et le, pousse à une vie égoïste, purement matérielle, presque animale;
- Une dernière considération mérite de nous arrêter
- On parle beaucoup, dans le monde des penseurs, de la puissance et des bienfaits de l’asso-
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- de l’autre le système de l’habitation unitaire donne à l’ouvrier des habitudes meilleures, éveille son émulation par le point d’honneur et le bon exemple, lui fait jouir de plus près des avantages de la sociabilité, l’incite à la prévoyance, à la mutualité, à l’association, en un mot à tout ce qui peut tendre, par l’union des efforts, à lui rendre l’existence plus variée, plus intelligente.
- Que les personnes qui portent un réel intérêt à l’amélioration du sort des travailleurs réfléchissent à ce que nous venons de dire ; qu’elles comprennent que nourrir des désirs platoniques n’avance à rien et que les bonnes intentions sont des intentions perdues quand elles ne se traduisent pas par des actes. Le sort des travailleurs ne s’améliorera pas tout seul. Il ne s’améliorera pas non plus par les seuls efforts des ouvriers : ils n’ont ni l’influence morale ni les ressources matérielles nécessaires pour cela. Les classes aisées ont le devoir de faire quelque chose pour doter les ouvriers d’habitations perfectionnées. Il leur est facile de fonder des compagnies immobilières qui construiraient des bâtiments d’après les principes qui ont présidé à l’édification du Familistère de Guise et qui, par cela même faciliteraient aux ouvriers les moyens de s’associer et de coopérer à l’amélioration de leur sort. N’oublions pas cette pensée de M. Godin : « L’habitation ne vaut par elle-même qu’autant qu’elle augmente le bien-être de l’homme par ses dispositions et qu’elle entraîne ou facilite le développement d’institutions concourant au progrès de l’espèce. »
- L’habitation unitaire satisfaisant à ces conditions, et étant seule à y satisfaire, il n’y a plus qu’à se mettre résolument à l’œuvre. Les promoteurs de petites maisons ont obtenu pour leur œuvre bien intentionnée mais mal comprise de précieux appuis moraux et de sérieux concours financiers ; ne sommes-nous pas en droit d’augurer que les promoteurs d’habitations unitaires en obtiendront pour leur œuvre au moins autant, puisque leur œuvre est mieux comprise et plus profitable que l’autre.
- , Ed. Champury.
- LA RÉDEMPTION
- Chateaubriand, dans ses Essais historiques sur la littérature anglaise, a dit : « Le salaire n’est que de l’esclavage prolongé, » et dans ses Mémoires d’outretombe, poursuivant la même pensée : « sans la propriété individuelle, nul n’est affranchi. Quiconque n’a pas de propriété, ne peut être indépendant.... La propriété n’est pas autre chose que la liberté. »
- Depuis que l’auteur du Génie du christianisme a écrit ces lignes, bien des événements se sont succédé, bien des questions ont été mises sur le tapis. Mais au milieu de cette succession d’événements, un fait constant n’a pas cessé d’être : l’antagonisme du capital et du travail. Parmi toutes ces questions, celle de mettre un terme à l’antagonisme apparent de ces deux facteurs de la production n’a pas cessé d’être agitée.
- Une puissance irrésistible, le progrès industriel, a décuplé les relations entre les hommes, rapproché de la consommation la production considérablement accrue, employé les forces dévastatrices elles-mêmes à la prospérité du genre humain. Dans ces évolutions du monde matériel au profit du bien-être, du progrès intellectuel et moral, une seule chose est restée intacte : la situation précaire du travailleur.
- Et qu’est-ce que le travailleur? — L’élément actif dans ces merveilles de la production. Le capital sans le travail serait stérile ; et cependant tandis que le premier jouit de tous les privilèges et de toutes les protections le travailleur soumis à l’arbitraire, dépourvu de garanties, a souvent manqué du nécessaire au milieu des richesses produites par lui.
- Le salarié est resté salarié.
- Non pas que nous n’entrevoyons de salut pour lui que dans la propriété individuelle comme le comprend Chateaubriand : Ce qu’il faut c’est que le salarié ait accès à la propriété par l’association ; c’est qu’il devienne en qualité d’associé, d’actionnaire, intéressé à tous les éléments de la production.
- Là est le salut du travailleur ; là est l’émancipation.
- Mais cette émancipation ne sera pas possible, tant que chacun ne retrouvera pas au nom du droit à la propriété dans toutes les garanties sociales l’assurant contre la misère et le dénûment, l’équivalence de sa part du patrimoine commun ; tant que ne sera pas organisée la mutualité sociale, objet de la préoccupation constante du Devoir, et que l’hiver exceptionnellement rigoureux que nous traversons met à l’ordre du jour de la presse.
- Sans doute en présence des calamités publiques, la charité se multiplie; toutes les ressources de
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- notre civilisation se prêtent spontanément un mutuel concours; et c’est un beau spectacle que celui de la presse, cette grande puissance du XIXe siècle, conviant les arts et la fortune au soulagement de ceux qui souffrent des rigueurs de la saison. Mais si généreux que soit l’élan, si prompte que soit l’organisation des secours, la misère plus rapide frappe, et bien grand est le nombre de ceux qui n’ont pu attendre.
- L’organisation de la prévoyance sociale est nécessaire ; elle doit être l’œuvre de l’atelier, de la commune, du département, de la nation, en un mot, de la collectivité.
- Mais celle-ci ne doit pas borner là son rôle : Elle doit organiser l’éducation et l’instruction publique de manière à favoriser le développement intégral des facultés de chacun, à élever 1e niveau moral de tous.
- Telles sont les grandes institutions qui sont dues par la société, en compensation de l’abandon des droits de chacun au fonds commun de la nature.
- Ce devoir rempli, le droit à l’existence assuré, il reste à garantir au travailleur les droits aux fruits de son travail par la participation aux bénéfices de la production dans la proportion du concours qu’il y apporte. Alors le salarié disparaît : le travailleur entre dans le grand mouvement de la civilisation.
- Alors les hommes se concertent pour éviter le chômage ; plus de changements brusques et arbitraires à redouter dans telle' ou telle profession ; plus de perturbation en haut, ni en bas.
- Alors machines supprimant les bras, perfectionnements économisant le temps, tout sert l’intérêt général. La part de rémunération ne diminue pas. Ce n’est plus seulement comme consommateur que le travailleur devenu l’associé réel profite d’un bénéfice, c’est comme producteur. Tout à la fois travailleur et capitaliste, ce qu’il perd au premier titre, il le regagne au second.
- Les fonctions sont dévolues aux plus capables et aux plus dignes : le concours établissant le mérite intelligent, les élections le mérite caractériel. L’éducation publique doit être dirigée dans ce sens L’association après avoir fait du travailleur le propriétaire actionnaire de l'atelier, de la ferme et de l’instrument de son travail lui refusera-t-elle ce que la vieille société égoïste lui fait espérer sans lui donner le moyen d’y atteindre : la propriété de la maison qui l’abrite? Non. Tous les progrès sont solidaires. S’il fut nécessaire d’organiser la production, la mutualité, la répartition, il ne l’est pas moins d’organiser la consommation des fruits du travail.
- # L’usage et l’emploi de la Richesse, » a dit dans
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- ses Solutions sociales le fondateur du Familistère, « n’atteignent un but conforme aux lois de la vie qu’en créant le milieu dans lequel ils peuvent réellement produire le bien-être au profit de tous, et concourir au progrès de la vie humaine par le complet développement des facultés de chacun. »
- L’association seule peut donner accès à la propriété de l’habitation sociétaire dont les avantages peuvent être appelés à juste titre les équivalents de la richesse.
- Et quand, à l’aide de tout cela, le bien-être se distribuera partout d’une manière équitable, lorsque le progrès consistera principalement au point de vue du travail en des réductions de frais et de main-d’œuvre; lorsque les bénéfices auront pour principal objet de servir à la perfection de l’existence humaine; lorsque le travailleur sera possesseur actionnaire du sol, de l’usine, de l’habitation, en un mot de tous les éléments de bien-être matériel, intellectuel et moral; alors nul n’aura plus le droit d’écrire : « Le salaire n’est que l’esclavage prolongé ; » parce qu’il n’y aura plus de salariés, il n’y aura plus que des associés ; il n’y aura plus que des hommes libres, la rédemption du travailleur sera consommée.
- Utopie, nous dira-t-on !
- Utopie, certainement, répondrons-nous; car est utopie tout ce qui n’est pas réalisé. Mais qu’au lieu de mettre en doute, qu’au lieu de nier ou de rire, chacun se voue à l’œuvre ! Que l’Etat républicain fasse d’un côté ce qui lui incombe ; que d’un autre côté l’individu, l’homme privé suive les quelques bons, quoique encore trop rares exemples qui lui sont donnés; qu’aux premiers pas faits par des individualités généreuses dans la voie des réformes, d’autres pas viennent se joindre et la Rédemption se fera sans qu’il soit besoin d’un nouveau Christ et l’utopie deviendra une réalité.
- LA SEMAINE POLITIQUE
- La crise ministérielle. — La session est close et le ministère est démissionnaire, bien que le Journal officiel n’ait pas cru devoir consigner cet événement Les victoires successives que le cabinet a remportées devant la Chambre et les ordres du jour de confiance qu’il a obtenus ont achevé de le tuer. Comme bien on Je pense, on critique fort, dans l'entourage du président de la République, les efforts faits pour empêcher l’avénement d’un seul ministère qui soit viable, c’est-à-dire un ministère composé de membres de l’union et de la gauche républicaines. On a même agité devant les yeux de M. Grévy, le spectre de l’étranger. Grâce à ces manœuvres, M. de Freycinet que tout le monde croyait prêt à prendre la direction des affaires avec un cabinet profondément rénové, a dû décliner la mission à laquelle on le croyait appelé.
- M. Grévy se laissait entraîner à proposer la pré-} sidence du conseil à M. Léon Say, le -plus incolore,
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- le moins populaire, et le moins digne de confiance au point de vue républicain, des membres du cabinet démissionnaire ; mais il parait que l’absurdité d’une pareille conception a frappé M. Say lui-rnêm.e et que1 ce personnage a demandé à ne conserver que son portefeuille de^fmancier. M. Grévy, alors, a insisté pour que M. Waddington reprit la présidence du conseil, ce qui n’était pas moins singulier; M. Waddington a, dit-on, repris à l’heure qu’il est, on en revient, si l’on en croit les nouvellistes, à la combinaison Freycinet. Mais celui-ci ne serait autorisé à opérer dans le cabinet que le moins de changements possibles, et encore n’y devrait-il introduire que les membres les plus modérés de fa gauche et de l’union. G’est la condition que M. Waddington et M. de Saint-Yallier, notre ambassadeur à Berlin, auraient mise à leur maintien aux affaires, ou ifs sont im disaensables, du moins au dire des feuilles à la dévotion de ces hommes d’Etat. Les choses en sont là. Pauvre politique, en vérité !
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- Le® €31iamt>**e®. — Le budget des dépenses et le budget des recettes sont revenus à la Chambre des députés, avec les modifications que le Séuat y a apport tées. Une seule a été acceptée par la Chambre ; elle porte sur le budget des dépenses aux ressources ex» traordinaires. Une seule a été l’objet d’une discussion j c’est celle qui est -relative au traitement des éyêques e| archevêques.
- On se souvient que le gouvernement avait proposé pour 1880 l’ancien chiffre du traitement ; que la Chambre a opéré une réduction sur ce crédit, et que le Sénat a. rétabli le chiffre ancien. La commission de la Chambre des députés a au contraire maintenu la réduction, et, eu dépit de l’intervention du. gouvernement en faveur des évêques, les députés ont voté dans le sens de leur commission. Le budget a donc dû retourner au Sénat. Les droites ont essayé de faire naître un conflit, mais la Chambre haute, a une faible majorité il est vrai, ne s’est pas obstinée à maintenir les crédits supprimés par l’autre moitié du Parlement et le budget a pq. être voté paisiblement.
- Avant de se séparer la Chambre a discuté une interpellation tendant à ce que les dispositions dq décret du 31 août 1878 soient appliquées à des officiers de l’armée territoriale qui ont pris part au banquet légitimiste de Bordeaux.
- Au cours du débat, le ministre de la guerre s’est emporté et a déclaré tout net qu’il ne reviendrait jamais sur la décision qu’il avait prise, Ensuite de quoi il a quitté la salle et a remis sa démission Cet incident qui a produit une assez vive émotion n’a plus aucun intérêt à cette heure, puisque M. Gresley disparaît du ministère. Mais de pareilles incartades ne se produiraient pas si l’on avait un ministre de la guerre civil. Ajoutons que le scrutin qui a clos l’incident, sans blâme pour le cabinet, n’a fait qu’accentuer la scission des gauches'.
- La question de la magistrature. — On
- s’occupe toujours activement, dans la presse de la question de la magistrature. Les journaux ont publié récemment un projet de M. Brisson, qu’on espérait voir entrer dans le nouveau cabinet, mais qui a paru trop énergique, au gré de l’entourage présidentiel. Le projet de M. Brisson se divise en deux parties : la première supprime un certain nombre de sièges dans les cours et les tribunaux ; la seconde soumet tous les magistrats à une nouvelle investiture et prononce l’aqnulation des effets de l’inamovibilité pour tous les magistrats qui qe seront pas compris dans le nouveau décret de nomination- Aux termes de ce projet, la cour de cassation serait réduite à 27 juges; les cours d’appel 4 deux chambres, sauf celles de Bordeaux, Douai, Lyon et Aix qui en auront trois, et chaque chambre à trois membres ; les cours d’assjses à un conseiller par département du ressort, plus qq. Par ces réductions, 457 sièges et 52 magistrats du par-qqet disparaissent, dans les tribunaux supérieurs. Quant aux tribunaux de première instance, la réduction
- y est sensiblement moindre : elle porte sur 181 sièges et environ 50 magistrats du parquet. Parmi les tribunaux réduits à deux juges, nous remarquons ceux de Douai et Dunkerque, à quatre juges, ceux d’Amiens et de St-Omer. Telle est l’économie de ce projet qui sera vraisemblablement renvoyé à la commission Boysset,
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- -fcleotions ïég'f alative®. — Les deux élections législatives qui oqt eu lieu dimanche, 21 décembre, ont donné des résultats intéressants. Dans l’arrondissement d’Qrange, M. Alphonse Gent est réélu à une grande 'majorité. Les électeurs avaient vivement ressenti la blessure faite à leur représentant; ils se devaient à eux-même de le venger d’une manière éclatante en renvoyant M, Gent sur les bancs de la Chambre. L’hésitation était d’autant moins possible que M. Gent avait devant lui un concurrent ouvertement patronné par toutes les feuilles monarchiques et dont la candidature tapageuse ne s’appuyait sur aucun service rendu à la démocratie. Justice est faite aujourd’hui, et doublement faite, de l’injustice qui avait frappé M. Gent et de la politique intempérante représentée par M. Humbert, il faut féliciter les électeurs d’Orange de l’esprit politique dont ils viennent de faire preuve.
- Dans la deuxième circonscription de Versailles, M. Hippolyte Maze, qui avait pour concurrent le fameux Buffenoir, est élu par plus de 4,000 voix, contre un socialiste suspect, 1,200 environ données à son adversaire.
- ïba, ©irise espagaole. — La situation est toujours très-grave en Espagne,, où l’infatuation de M. Canovas del Castello met la monarchie d’Alphonse à deux doigts de la perte. Des scèües assez violentes ont lieu presque chaque jour dans le Sénat espagnol. Trois généraux occupant un poste important, le comte Vaimeseda, directeur général de la cavalerie, le général Riquelme, inspecteur général des carabiniers, et le général Cassola, membre du conseil suprême de la guerre, avaient offert leur démission à la suite de la dernière crise ministérielle. M. Canovas après avoir refusé cette démission, qui lui fut offerte par deux fois, vient de révoquer ces trois généraux Le maréchal Martinez Campos a pris la parole dans le Sénat pour reprocher amèrement au goùvernement la conduite qu’il avait cm devoir adopter dans cette affaire, et il en est résulté une scène violente. Jusqu’à présent le maréchal Gampos avait adopté une attitude toute conciliante vis-à-vis du nouveau cabinet, malgré la défection de ses aneiens collègues, qui en font presque tous partie Le discours qu’il vient de prononcer est une déclaration de guerre et nous croyons que c’est un coup terrible dont lé cabi-’ set Canovas aura bien de la peine à se relever.
- ^ L’opposition persiste à ne pas prendre part aux travaux du Sénat et du Congrès. Seuls, les moderatos et les députés créoles, ceux-ci parce qu’on discute sur l’abolition de l’esclavage, assistent aux séances du Sénat.
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- La triple ailiaaee. — Le Standard se fait l’écho d’une grave nouvelle. La feuille anglaise assare que rAutricbe-Hongrie s’est émue de la concentration des troupes russes en Pologne et en Lithuanie,' et qu’en conséquence, le cabinet autrichien croit indispensable d’augmenter Peflectif de ses garnisons eu Galicieetsur ses frontières de l’Est. On assure que ce mouvement de troupes serait approuvé par l’Allemagne. Nous laissons au Standard l’entière responsabilité de cette nouvelle-Nous nous bornerons à faire remarquer qu’elle ne semble pas concorder avec des renseignements qui nous parviennent de tous côtés relativement aux résultats de l’entrevue qu’ont eue à Varzin le prince de Bismark et le comte ScbonwaloS'. Ces renseignements, tout contradictoires qu’ils soient sur une foule de détails, concordent cependant sur uu point principal : la triple alliance rompue ah lendemain cjel’aeeord Plus intime intervenu
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- entre l'Allemagne et l’Autriche aurait été renouvelée à à Varsin sous les auspices du' comte Schouwaloff, agissant d’ailleurs d’après les ordres formels du czar. Il va sans dire que cette alliance reposerait sur de nouvelles hases. Quelles .sont ces bases ? A cet égard nous n’avons aucun renseignement. En tout cas il importe de surveiller avec soin les agissements des trois empires du Nord.
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- La sitiîsa f ion en "Russie. —• On signale de. Saint-Pétersbourg une recrudescence de rigueur dans les mesures prises contre le nihilisme, ce qui ne doit pas surprendre à la suite de l’attentat ‘ de Moscou et du réveil de l’agitation révolutionnaire en Russie. Suivant le Tagblatt, de Berlin, toutes les missions russes accréditées auprès des gouvernements étrangers ont reçu du comité nihiliste résidant à Genève une circulaire qui a produit sur tous les représentants de la diplomatie russe une profonde impression.
- Cette circulaire déclare que le tsar sera détrôné s’il ne donne pas une Constitution libérale à la Russie. Or, il est à peu près certain que l’Empereur ne veut faire aucune concession à l’opinion publique ; aussi la froideur persiste entre Sa Majesté et le Czarewitch qui se tient à l’écart des conseils de l’Empire. Auprès du Czar il n’est plus question d’expédition en Asie, de propagande panslaviste en Orient; il faut à tout prix dominer la situation intérieure, etc., ce qui corrobore cette conjecture c’est la démarche de M. le comte Schouva-loff à Varzin pour renouer avec l’empire allemand une alliance, qui affranchirait la Russie de tout souci à l’extérieur.
- Il paraît que l’Impératrice de Russie qui est actuellement à Cannes est dans un état presque désespéré, et le Czarewitch est atteint d’un érysipèle à Trarskoe-Sélo.
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- Les froiatiisress grecques. — La comédie de la délimitation des frontières turco-helléniques continue son cours. Une correspondance de Vienne annonce que la France a soumis aux puissances signataires du traité de Berlin une proposition nouvelle relative à la question turco- grecque. La France aurait pris l’initiative d’un tracé de la frontière. Ce tracé adopterait la ligne frontière proposée par la Porte en Epire et celle proposée par la Grèce en Thessalie. Il en résulterait que la ville de Janina continuerait d’appartenir à la Turquie. Le correspondant ajoute que l'Autriche approuve entièrement ce projet. Nous ne savons pas quel degré d’authenticité il convient d’attribuer à cette nouvelle. Nous serions, quant à nous, assez disposé à croire qu’il n’y a rien de bien fondé dans ce nouveau tracé. Il y a si longtemps que la question est pendante, et il devient tellement indispensable qu’elle reçoive une solution quelconque, qu’il est tout naturel qu’un correspondant, en quête d’une nouvelle à sensation, s’ingénie à délimiter la frontière turco-grecque. Mais il nous semble que la Grèce, après avoir si énergiquement réclamé la ville de Janina, serait peu disposée à accepter cette nouvelle proposition.
- A la derrière heure, on annonce de Constantinople que le gouvernement hellénique est résolu à ne pas prolonger les négociations pour la rectification des frontières grecques, si avant le 27 décembre, il n’y a pas eu une nouvelle séance de la commission et si le gouvernement turc n’a pas fait à cette époque des propositions formelles.
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- La reco s naissance do la Roumanie. —
- Le différend qui s’est élevé entre la Roumanie et l’Allemagne, à l’occasion du rachat des chemins de fer roumains, construits par une compagnie allemande dont le siège est à Berlin, est aplani, et rien ne s’opposera sans doute plus à la reconnaissance de l’indépendance de la Roumanie par l’Allemagne.
- L’espagne, à son tour, vient d’accréditer un ministre plénipotentiaire à Bucharest, et bientôt ii ne restera plus
- guère que la France qui sera en retard, malgré les déclarations de M. Waddingtonà la tribune de la chambre des députés.
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- L’Afghanistan. — On a peu de renseignements sur la situation des Anglais à Caboul, situation qui paraît toujours assez grave. — On affirme cependant que le général Roberts a pu faire passer au général Gough l’ordre de venir le plus promptement possible à son secours. Les fourrages, paraît-il, lui font absolument défaut et les vivres sont loin d’être abondants. Le général Gough s’est mis en marche à la tète environ de 2,000 hommes. Il a été arrêté par l’ennemi et forcé de livrer un combat très sérieux dont on ne connaît pas encore le résultat.
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- Les Anglais sui' le Niger. — L’Afghanistan et le Zululand ne sont pas en ce moment les seuls théâtres où se manifeste l’activité militaire de l’Angleterre. La marine britannique vient de faire une « démonstration » sur le Niger. Buisha-Town et une ville de l’intérieur ont été détruites par le feu. L’expédition, commandée par les capitaine Burr et Barron, se composait d’un régiment de ligne et d’infanterie de marine anglaise, appuyé par un détachement de troupes indigènes. Il paraît que l’effet de ce châtiment s’est fait immédiatement sentir, car l’huile et les produits que les indigènes du pays refusaient aux Anglais, arrivent, depuis, en grandes quantités. Les bateaux portant l’expédition sont allés jusqu’à Nupé ; il n’y a eu ni maladie, ni mort d’homme — du côté des Anglais, cela va sans dire. Les navires Dido Pioneer et Pwarf sont ensuite allés jusqu’au Nouveau-Calabar.
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- ILa guerre du Pacifique. — Les Chiliens démentent une seconde fois qu’ils aient été défaits à Tarapaca ; ils prétendent, au contraire, que toute la province de ce nom est en leur pouvoir. Nous ne nous chargerons pas de démêler la vérité au milieu de tous ces démentis.
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- NOTES D’UN LISEUR.
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- A part les nécessités de la hiérarchie ou les conséquences de la conquête, les foules se plaisent 4 entourer leurs chefs de privilèges ; soit qu’elles mettent leur vanité à agrandir ainsi une de leurs œuvres, soit qu’elles s’efforcent de cacher l’humiliation de la dépendance en exagérant l’importance de ceux qui les dominent.
- E. SOUVESTRE.
- PETITES NOUVELLES.
- Paris
- La Compagnie de l’Est vient de décider que vu la rigueur de la saison tous ceux de ses employés dont les appointements ne dépassent pas 1800 fr. à Paris et 1500 en province, recevraient une indemnité de 10 0/0 sur leurs émoluments ; qu’en outre de cette indemnité, les employés dont les charges sont nombreuses et les pères de famille recevront des secours individuels ; le tout en dehors des gratifications de fin d’année.
- Cette décision est généreuse et honore ceux qui l’ont
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- prise. Mais pourquoi esl-ce une mesure exceptionnelle? La Compagnie d’Orléans fait participer ses employés et ouvriers aux bénéfices, la Compagnie de l’Est ne pourrait-elle pas imiter ce bon exemple ?
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- Nous avons signalé à plusieurs reprises le mal que fait à la cause ouvrière l’exagération et la grossièreté des récriminations de nos fameux révolutionnaires.
- Voici un échantillon caractéristique de cette rhétorique épicée. Nous la cueillons dans le Prolétaire du 20 décembre.
- L’auteur récapitulant les gouvernements qu’a eus le peuple français s’écrie :
- a II a eu un parvenu de la Révolution qui l’a saôulé de guerre, l’a conduit à la boucherie, l’a désarmé et réduit au silence.
- « Il a eu Louis XVIII tonneau ; Charles X, qui l’a fait aller à confesse.
- Louis-Philippe, qui l’a livré à la bancocratie, à la féodalité industrielle et financière.
- « Il a eu la République, qui l’a fusillé et déporté en juin, sous les ordres de Cavaignac.
- « L’empire, qui l’a massacré, qui lui a valu la perte de
- l’Alsace-Lorraine, cinq milliards de rançon, l’avilissement des consciences et des caractères ; la défense nationale, avec l’avocat Trochu, le pleureur Jules Favre, le capucin Simon, l’afFameur Ferry.
- « Il a eu Thiers, le bourgeois sanglant ; la loyale épée, le cancre Cumont, l’araignée Fourtou, la colique Broglie, le marmiteux Buffet; et après ces nombreuses révolutions, après tous ces changements de personnel gouvernemental, le pauvre peuple, — taillable et corvéable à merci, — est toujours resté Gros-Jean par derrière comme par devant. »
- Et les mêmes personnes qui écrivent ces choses-là crient contre les hommes modérés qui comprennent que les transformations sociales ne peuvent s’improviser.
- Qui, d’eux ou de nous, sert le mieux la cause ouvrière ?
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- Le Bulletin du Mouvement social, contient une lettre de M. Victor Considérant relative à 1a. tombe de Fourier,. On y apprend que la préfecture delà Seine, après enquête sur la situation de cette sépulture, a décidé qu’en raison du temps écoulé depuis l’occupation du terrain où les restes de Fourier ont été inhumés, il y a lieu de considérer la concession de ce terrain comme devenue définitivement perpétuelle.
- C’est fort heureux, car quelle que soit l’opinion que l’on professe sur l’ensemble des idée de Fourier, ce penseur appartient désormais à la grande histoire de la pensée humaine.
- Espérons que le Conseil municipal de Paris accueillera favoi’ablernent la proposition qui lui est faite par M. Considérant de charger l’administration municipale d’assurer la garde et la conservation de cette sépulture.
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- Départements.
- Nous avons entretenu il y a quelques mois nos lecteurs de la pétition des héritiers de Dussud, l’infortunée victime d’une erreur judiciaire,
- Dussud est ou plutôt était ce malheureux cultivateur qui fut injustement condamné à quinze ans de travaux forcés, pour un crime qu’il n’avait pas commis. Il subit sa peine avec résignation, et de retour dans son pays natal, mena une vie exemplaire, Le vrai coupable fut enfin découvert, et Dussud fut réhabilité en 1872. Mais il était resté trente-deux ans sous le coup d’une condamnation afflictive et infamante ; trente-deux ans, dont quinze au bagne.
- L’erreur judiciaire dont il a été victime a eu naturellement les plus tristes conséquences pour ses enfants ; leur honorabilité ainsi que leur situation digne d’intérêt ' est attestée par M. Varambon, député du Rhône, qui a
- déposé la pétition à la tribune de la Chambre, par le directeur de l’usine de tissage mécanique Rofïïn frères et Dumarest à Roanne, et enfin par le maire de cette dernière ville, qui n’a pas voulu se contenter de légaliser la signature des recommandations et a tenu à y joindre son attestation.
- Les héritiers Dussud se sont adressés à la Chambre pour obtenir une indemnité du préjudice qui leur a été causé, comme cela fut fait sous l’empire aux familles Lorcam et Bosset, victimes d’une erreur judiciaire de la Cour du Finistère.
- La pétition des consorts Dussud a élé renvoyée au ministère ; le rapporteur l’a appuyée de l’expression de sa vive sympathie.
- Italie.
- A Milan les sociétés ouvrières de secours mutuels ont délibéré avec beaucoup de calme sur la proposition de créer une caisse de retraite pour les travailleurs vieux ou infirmes. Le Secolo a rendu compte de ces discussions où les ouvriers ont fait voir beaucoup de sagesse et de prudence, nous espérons que cette heureuse idée fructifiera. — Ce qu’il était aisé de prévoir et possible de prévenir en créant du travail arrive maintenant : à Faenza, à Forli, à Sermide, à Ravenna, des misérables affamés, l’œil hagard, la peau livide, la tête en feu, demandant du travail et n’en trouvant point, enfoncent les boulangeries et ravissent le pain! Voleurs ? qui osera donc les condamner? (Etats-Unis d’Europe).
- Nous avons signalé il y a trois semaines la résurrection d’un parti politique ouvrier à Genève.
- Ce parti a donné pour la première fois le 14 décembre. Il s’agissait d’une élection complémentaire, celle d’un membre du Conseil administratif en remplacement d’un membre élu à de plus hautes fonctions. (Le Conseil administratif remplit à Genève les fonctions exécutives municipales.)
- Grâce à la coalition avec l’ancien parti radical, le parti du peuple travailleur a fait passer à eette élection son candidat, M. Malet.
- Bulgarie
- Un auteur dramatique bulgare vient de composer une comédie en un acte, intitulée Beaconsfield, qui sera jouée incessamment à Philippopoli.
- IBelgdçiiàe
- Les grèves continuent en Belgique.
- On écrit de Mons que plus de 9UU0 houilleurs sont en grève dans les environs directs de cette ville.
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- La Belgique donne l’exemple d’une noble et habile politique. Dans une assemblée solennelle des associations libérales d’ouvriers, les chefs principaux du libéralisme, MM. E. Pecher, V. Lynen, Delvaux, Vanderta-len, se sont ouvertement expliqués sur la situation faite au pays par les négociations suivies avec le Vatican. M. Pecher estime que le pape a réellement donné tort aux évêques et que ses réponses ont fortifié le cabinet ; M. V. Lynen au nom des Gueux déclare que les évêques et le pape ont tout simplement dupé le ministère, et nous croyons qu’il a bien raison, mais finalement tout le monde conclut à ne point renverser le cabinet, à supporter quelque temps encore l’embarras d’une ambassade, jugeant cet inconvénient infiniment moindre que la chûte d’un ministère qui sur tous les autres points est d’accord avec le parti libéral. Union, par abnégation, adit M. Pecher, généreuse résolution qui déjoue les manœuvres déloyales des évêques et du pape, exemple dont il nous semble que les gauches françaises pourraient faire leur profit. (Etats-Unis d’Europe) :
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- Allemagne
- Malgré les mesures draconiennes prises contre eux el les difficultés inouïes qui s’opposent à leur activité, les socialistes allemands vivent toujours.
- Us viennent d’en donner une nouvelle preuve frappante.
- Une élection pour le Reichstag a eu lieu le 10 à Mag-debourg, une ville prussienne de la province de Saxe
- Le candidat libéral a obtenu 5100 voix, le candidat-socialiste 4700 et celui du parti progressiste 4000.
- Au ballottage les progressistes voteront sans doute en grande partie pour le libéral, ce qui empêchera l’agitateur Bracke d’entrer au parlement.
- Si l’on ne peut pas dire que le socialisme a fait de notables progrès dans la circonscription de Magdebourg, on ne pourrait guère soutenir non plus qu’il y a faibli.
- Plusieurs expériences ont été faites depuis la mise en vigueur de la loi qui devait détruire, annihiler le socialisme dans l’empire, et jusqu’ici ses effets ne sauraient être constatés. L’agitation a été étouffée, mais l’idée subsiste.
- Etats-Unis.
- L’ingénieur américain Erickson, le même qui inventa il y a 20 ans, les navires cuirassés â tourelles, fait construire en ce moment à New-York, un bateau-torpille d’une force destructive si formidable que M. Erickson prétend que cet engin rendra les guerres maritimes désormais impossibles.
- Hélas l cette illusion ne peut plus être partagée. Ii est aujourd’hui prouvé que plus les engins de guerre deviennent formidables moins on redoute de se battre.
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- Asie
- Le progrès marche à grand pas en Asie. Des peuples longtemps endormis se réveillent; .des barrières longtemps infranchissables sont réduites à néant.
- C’est ainsi que le roi de Siam vient de proclamer dans ses états la liberté de conscience. Les nombreux Siamois convertis au protestantisme anglican pourront se dispenser de tout travail le dimanche, sauf les cas de force majeure.
- Le roi a donné 2000 dollars à Mlle Gorts pour la construction d’une école.
- Le premier Journal.
- Il y a plus de vingt siècles que Rome vit paraître son premier journal. Il n’était, à la vérité, publié qu’une fois par an, d’où le nom qu’on lui donnait d’Annales Maximi.
- Il avait pour rédacteur en chef un gros bonnet, le pon-tifex Maximus, dont les fonctions harassantes consistaient à enregistrer les faits de quelque importance au fur et à mesure qu’ils lui étaient rapportés, et, année écoulée, à les faire transcrire sur des tablettes blanches en bois, que l’on accrochait ensuite sur les principales maisons de la ville. Le peuple se pressait en foule autour de ces tablettes pour se mettre au courant des dernières nouvelles, et le spectacle présenté par ces groupes composés d’éléments plus ou moins hétérogènes, et où toutes les classes de la société romaine venaient périodiquement se coudoyer, ne devait pas laisser que d’être fort intéressant, en même temps que fort instructif pour un observateur.
- ~ Ce recueil annuel ne devait pas tarder à devenir insuffisant. Le peuple se montrait impatient de nouvelles, et. son avidité allant toujours croissant, le gouvernement qui jouissait du monopole absolu du journalisme, se vit bientôt forcé d’en publier d’autres à des époques plus rapprochées, jusqu’à ce qu’il finit par en arriver à faire une émission quotidienne. Après plus de deux mille ans bien comptés, il reste encore quelques exemplaires de ces tablettes. Ces reliques sont en petit nombre, mais il en reste assez toutefois pour attester la véracité des Afita Populi Romani diurna, tel fut le titre donné à ‘
- cette première gazette, paraissant chaque jour : elle était publiée sous forme d'album, autrement dit de tablettes blanches, que l’on exposait dans les lieux publics. On avait aussi l’habitude d’en crayonner en encre rouge le contenu sur les murs. Cette sorte d’album semblerait se rapprocher de ce qui se fait actuellement encore chez nous, dans la colonne des « faits divers. » Néanmoins, la chronique politique n’y entrait absolument pour rien, et pour cause probablement. Les autorités se targuaient de n’y publier que des faits véridiques, sur l'authenticité desquels les lecteurs pouvaient compter. La rédaction de ces tablettes était des plus laconiques. Elle ressemble singulièrement, par sa concision, à celle des dépêches télégraphiques d'à présent. d
- Yoici une traduction à main-levée du plus ancien des journaux romains que nous possédons, et dont la publication précède de cent soixante-huit ans l’inauguration de l’ère actuelle :
- « Le consul Sicinus était aujourd’hui le magistrat siégeant, — Il y a eu un grand orage et la foudre a déchiré un chêne au bas delà colonne de Yeli, — Dans une auberge au pied des monts Janus, une rixe a eu lieu, dans laquelle le propriétaire a été grièvement blessé. — Titiniua a puni plusieurs bouchers pour avoir vendu de la viande qui n’avait pas été inspectée ; les sommes payées ont été consacrées à la déesse Laverea. — Ausidius, l’homme d’affaires, s’est enfui de la ville, emportant avec lui de l’argent appartenant à autrui; il a été arrêté et contraint de restituer les espèces. — Le brigand Demiphon, qui fut arrêté par l’officier Nerva, a été crucifié ce jour même. — La flottille est arrivée aujourd’hui d’Asie. »
- Ne serait-on pas tenté de croire qu’on lit une colonne de journal écrite hier, à cette seule différence qu’on n’arrête plus guère les hommes d’affaires comme Ausidius, et qu’ils ne rendênt au moins jamais l’argent.
- L... N.
- --— .—------------.
- DEUX MOTS A K0S CORRESPONDANTS
- Il nous arrive assez souvent de recevoir des communications ou des articles signés d’initiales ou de pseudonymes qui sont pour nous un mystère. Il nous serait agréable de toujours connaître le nom des personnes qui nous font ces communications, quitte à nous de ne pas publier ces noms et de les conserver par devers nous, chaque fois que cela nous sera demandé.
- A NOS CONFRÈRES
- Nous sommes toujours heureux de voir nos confrères reproduire tout ou partie de nos articles. La cause que nous défondons n’a qu’à gagner à cette publicité. Toutefois il nous plairait de voir nos confrères citer la provenance des emprunts qu’ils nous font. Nous admettons que lorsqu’il s’agit de reproduire une Variété ou une Petite nouvelle ils puissent s’abstenir de dire où ils l’ont prise — ce procédé est-entré dans les coutumes de la presse — mais il nous semble juste de citer la provenance de tout article de quelque importance ou même de toute pensée extraite d’un des articles de fond du Devoir.
- Nous citons toujours nos confrères; c’est bien le moins qu'ils nous accordent cette réciprocité.
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- LÉ DEVOIR
- LES ASSOCIATIONS DANS LA RUSSIE MÉRIDIONALE.
- Il existe, dit M. Elysée Reclus, dans toute la Petite-Russie des associations de pêcheurs, de faucheurs, de moissonneurs, qui rappellent celles des anciens Zaporogues, avec cette différence qu’au lieu de travailler pour leur propre compte elles sont pour la plupart utilisées par des entrepreneurs : le principe de l’association égalitaire ne s’y montre que dans l’organisation du travail et la distribution du bénéfice.
- Dans quelques districts les paysans louent des terres aux seigneurs pour les cultiver en commun et en partagent le produit : « La besogne, disent-ils, se fait ainsi plus vite, mieux et plus gaiement ».
- Dans le gouvernement de Tchernigov, où les associations sont le mieux étudiées, les associés ont pris le nom de seb’or ou s'aber —- camarades — qu’on trouve dans les documents anciens et qui est employé aussi par les associations du nord et de l’orient de la Russie. Le travail en commun entre si bien dans les mœurs, que sur les plantations de tabac les jeunes filles se groupent en associations pour accomplir tous les travaux, plantation, sarclage, choix des feuilles, préparation du tabac pour la vente. Le propriétaire n’a qu’à faire labourer le sol et à construire des maisons pour les travailleuses et des hangars pour le tabac. Les jeunes filles reçoivent la moitié du produit, qu’elies partagent toujours également.
- BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
- La Cousine Adèle, parMme Angélique Arnaud. 1 vol. in-18jésas. E. Denlu, éditeur. Prix : 3 francs.
- Le nouveau roman de Mm* Angélique Arnaud est loin, très loin de valoir le précédent. ‘Une tendre dévote était un livre de pensée soutenant avec grand art une thèse juste en elle-même ; la Cousine Adèle est un roman qui, par places, fait penser, mais qui ne soutient aucune thèse. On le lit pour se distraire, non pour se fortifier.
- Nous savons bien que les auteurs de ce temps ci ne peuvent faire passer des œuvres honnêtes, à travers les livres réalistes qu’à la condition de beaucoup de sacrifices. Journaux, éditeurs et public semblent se donner le mot pour ne rien vouloir d’élevé. Toutefois il faut bien convenir que les auteurs ont le tort de céder trop facilement. Ainsi que le faisait observer l’autre jour M. Sar-eey au sujet du Roman d’un brave homme que prépare M. About,le public prend ce qu’on lui donne. Ce sont les auteurs qui le mettent en goût de saine ou de mauvaise littérature. S’il se trouve des personnes pour lire l’Assommoir et Nana, c’est parce que les auteurs qui respectent leur plume se donnent moins de peine pour faire des œuvres élevéçs que M. Zola s en donne pour écrire ses insanités, Il faut rendre cette justice au grand pontife du naturalisme qu’il est consciencieusement infect, Que les écrivains avouables s’efforcent de présenter des
- œuvres fortement conçues, Lien méditées, logiques avec elles-mêmes dans toutes leurs parties et non bâclées à la hâte et l’on verra le public déplacer ses prédilections. Le visiteur de Paris ne craint pas de donner un coup d’œil aux égouts, mais il revient bien vite aux musées et aux jardins.
- Mme Arnaud est des mieux qualifiées pour tenter une œuvre puissante. On peut tout attendre de qui a écrit une tendre dévote. Noblesse oblige.
- La Cousine Adèle n’est pas une œuvre qui puisse réagir contre l’engouement général. Les pensées qu’elle renferme sont trop dissimulées ; l’auteur les a trop sacrifiées aux situations et aux faits. M. de Frankaliais est une personnification du séducteur égoïste, froid, sans principes, mais il n’a pas été assez « poussé au noir » pour que le lecteur s'indigne violemment contre lui ; Madeleine Vallée, la lingère qui devient princesse, nous montre la démocratie s’élevant sans calcul, par la seule puissance de l’intelligence et de la vertu, à une position sociale des plus éclatantes, mais aux yeux du penseur la princesse oisive ne vaut pas autant que la lingère travailleuse; enfin Mm0d’Aubépin nous fait penser au danger d’une religion puérile, mais cela durant un temps trop court et d’une manière trop peu sensible.
- En somme ce roman dans lequel sont retracés par le main d’un connaisseur certains types et certaines coutumes de Bourbonnais a cet avantage sur la plupart de ceux qui s’écrivent aujourd’hui d’être d’une lecture agréable et de pouvoir être laissé sans danger sur la table d’une famille.
- Astronomie POPüLAiREpar Camille Flammariou. 1 fort vol. gr. in-8, avec de nombreuses gravures et planches en couleur. Chez Marpon et Flammarion, Galeries de LOdéon. Prix : 10 fr.
- Voici un volume à la fois excellent et magnifique, un livre à donner pour étrennes et à posséder dans sa bibliothèque, une œuvre de science et d’agrément que tout le monde devra livre et que chacun tiendra à posséder.
- Nos lecteurs ont pu remarquer que nos bulletins bibliographiques ne sont pas suspects de flatterie : le plus souvent nous faisons beaucoup de réserves sur les ouvrages que nous apprécions. Cette vérité qui nous est habituelle nous met à l’aise pour recommender sans restriction Y Astronomie populaire du savant auteur de la Pluralité des mondes hdbitès et des Terres du ciel.
- Nous n’avons pas à rappeler avec quel magnifique talent Mv Flammarion rend saisissahle à chacun des problèmes scientifiques de leur nature fort abstraits. Le style de notre auteur est apprécié depuis longtemps : fraîcheur, sonorité, coloris, limpidité de cristal, élévation soutenue et justesse de l’expression, toutes ces qualités il les réunit au plus haut point, mais jamais, croyons-nous, il n’avait trouvé meilleure occasion de les déployer que dans cette Astronomie populaire.
- Bien que cet ouvrage ait été d’un bout à l’autre rédigé pour le public non scientifique et dans le but de pouvoir être lu sans mathématique il n’en est pas moins d’une réelle valeur pour toutes les personnes familières avec les grandes questions de l’astronomie. En effet, cette science, la plus étendue et la plus cemplexe de toutes, fait de tels progrès d’une année à l’autre que le public lettré a de la peine à se tenir au courant de ses dernières constatations. C’est ce que M. de Flammarion a admirablement compris, car, chaque fois que l’occasion se présente — et c’est souvent le cas — de consigner une dé -couverte toute récente ou un aperçu nouveau il ne manque pas de le faire.
- En somme il se dégage de la lecture de ce volume une poésie grandiose qui charme l’intelligence et qui fortifie le cœur.
- Ajoutons comme renseignement pour le public un peu spécial qui nous lit, que l’on rencontre dans Y Astronomie populaire de nombreuses, très nombreuses réflexions philosophiques’qui ouvrent à la pensée des horizons infinis. E. G.
- Le Directeur-Gérant : Godin.
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- LE DEVOIR
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- Dix 31 BÆetars 1 3*79 au SS Décembre X Sr79
- Abolition de la peine de mort. (Voyez Peine de mort/) Accident produit par le tabac, 656.
- Accidents de travail, mesures de préservation, 1051. Accord des intérêts, 838,
- Acrostiche électoral, 739.
- Administration. Un de ses hauts faits, 864, Ad>ption,|47i.
- Adoucissement des mœurs, 497,
- Affaires de bourse, 874,
- Affaires d’Egypte, 484, 600, 517, 532, 570, 597, 613, 661, 678, 710, 789, 805. de Longepierre, 507,
- Sfaunton, 719.
- Afghanistan. Campagne des Anglais, 469, 518, 570, 580. 597, 662, 886, 902, 910, 936, 908.
- Massacre de l’ambassade-anglaise, 839, 854. Agiotage, Impôt sur lui, 472.
- Question financière, 985.
- Agitation cléricale, 484,
- garibaidienne, 532. rurale en Angleterre, 901,
- Agréés, illégalité de leur monopole, 574.
- Agriculteurs, Leur situation, 929, 945,1002, 1015. Alcoolisme. Questions y relatives, 1018.
- Algérie. Son gouvernement civil, 649, 852, 917, 933. Allaitement artificiel, 892.
- Alsace-Lorraine. Question de son autonomie, 469,533, 570. Amélioration du sort des travailleurs, 719.
- Amnistie, 612, 821, 900,916, 948, 964.
- Andrassy. Retraite de ce ministre, 773 790, 805, 822. Antiquités lacustres, 912,
- Animal transparent, 868.
- Animaux nuisibles, Nécessité de quelques-uns. 745, Appel en faveur de la paix, 589,
- Appel comme d’abus, 838,
- Applications de la pâte de papier, 572.
- Armées. Effectif de quelques-unes, 576,
- Charges que s’impose l’Allemagne, 855.
- Art. Profession de foi à son sujet, 630,
- Asile de nuit pour les femmes, 624,
- Aspergier de Dœhren, 590.
- Assemblée des tisseurs de Lyon, 1031.
- Assistance par le travail, 922,
- Association, Avantages qn’elle présente, 1025, 1044.
- Sa vraie base, 481.
- Ce qui la distingue de la participation, 913. Son rôle, 577, 705
- Sa liberté, 641,657, 673, 689, 739, 763. Nécessité de sa généralisation, 595.
- Celle du Familistère, 564. des agriculteurs américains, 970. contre la prostitution, 697. des cochers de Londres, 696.
- Ce qu’elle était chez les Gaulois, 1055. Dans la Russie méridionale. 1082. Attentats contre le czar, 501, 1029.
- Autonomie de l’Alsace-Lorraine, 469.
- Avantages de l’association, 1025, 1044, Avertissement au clergé, 532.
- aux riches, 872.
- Aveu significatif, 717.
- 13
- Baccalauréat, sa réforme, 793.
- Baleines dans un aquarium, 728.
- Banque de France, dette du pays envers elle, 550. Banque populaire genevoise, 1060.
- en Italie, 1040.
- Banquets du 21 septembre, 868.
- Base de la Science sociale, 481.
- Batybius, sa non-existence, 876.
- Bégonias, leur origine, 1008.
- Berlin, augmentation de sa population, 784.
- Bévue inconcevable, 999.
- Bibliothèque du Familistère, 512, 992.
- .pédagogiques dans l’Aisne, 843. de Boston, 992.
- Blanqui. Incidents soulevés par son élection, 515, 532, 540, 612, 821.
- Blé. Questions qui s’y rattachent, 537, 1072.
- Bolivie. Guerre contre le Chili, 486, 533, 571, 614, 630, 647, 870, 886, 902, 919, 998, 1030. Bonapartisme. Sa situation, 677.
- Son discrédit en Angleterre, 772.
- Bon exemple, 771, 971.
- Bosnie. Son organisation, 469.
- Bourses à l’école de commerce, 477, dans les séminaires, 484.
- British muséum, ses acquisitions, 608.
- Budget de 1880, 484, 710, 725, 739.
- Bulgarie. Election de son souverain, 551, 570.
- Bulletin bibliographique, 511, 528, 560, 575, 640, 719, 730, 752, 784, 800, 864, 880, 944 976, 1008, 1022, 1082. Bulow. Mort de ce diplomate, 935.
- O
- Cachemires. Lear origine, 1008.
- Caisse des écoles, 889.
- Caisse de retraite pour les vieillards, 1034.
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- LE DEVOIR
- Caisses d’épargnes postales au Japon, 574.
- moyens de les encourager, 806. Campagnes. Voyez aux mots : Afghanistan, Zoulou. Canal intérocéanique, 6)2, 777, 1G53.
- Canon monstre, 592, 776,
- réflexion à leur sujet, 809.
- Cap. Voyez Zoulous Cas du sergent Hoff. 492.
- Catéchismes. Leurs dangers. 585.
- Catholicisme. Conduite à tenir envers lui, 846.
- Gastelar, ses hommages à la République, 839.
- Caverne des temps préhistoriques, 816.
- Cendres de houille, leur utilisation, 490.
- Cerveau des criminels, 623.
- Chambre des dénutés. 549, 568, 579. 595, 612, 627, 645 676, 725, 739, 756, 980, 1028, 1044, 1060. Chambres syndicales, 993.
- Charrue faite avec des épées, 923.
- Châtiments corporels en Angleterre, 662.
- Chemins de fer, réseau complémentaire, 468,709, 725. du Soudan, 709. leur situation en France, 1006.
- Cialdini. Démission de cet ambassadeur, 998.
- Charbon. Etude sur cette maladie, 1071.
- Chllds. Vie de ce journaliste, 470.
- Chili. Guerre contre le Pérou et la Bolivie. 486, 533, 571, 614, 630,647, 870.886, 902.'919, 998, 1030. Chine. Guerre contre le Japon, 886.
- Ses dépenses militaires, 955.
- Chypre. Disette dans cette île, 551.
- Classe dirigeante, sa mission, 753.
- Classe pauvre, sa générosité, 774.
- Classe ouvrière. Ses plaintes et ses demandes, 609. Classement des nouveaux chemins de fer, 468.
- Clergé. Ses manœuvres, 468, 484, 953.
- libéralités qui lui sont faites, 799.
- Cléricalisme, organisation de la défense contre lui, 996. Cléricalisme et religion, 524, 721.
- Cléricaux et la question sociale, 763, 857, 1002, 1031, 1063 Clinique féminine de Berlin, 760 Coalition monarchique, 828.
- Cochers de Londres Leur association, 696.
- Collation des grades, 660, 676, 692, 709, 724, 740. Collectivité, ses progrès, 625.
- Collège Vassard aux Etats-Unis, 591.
- Combat naval, voir Iquique.
- Commission du budget, voir budget.
- Commune rurale en Russie, 604, 634.
- Conciliation des intérêts, 970.
- Concours d’hygiène, 638.
- Concours général de 1879, 757.
- Concours littéraire, 528,
- Concurrence. Ce quelle est, par M. Louis Blanc, 910. Condamnations contradictoires, 909.
- Conduite à tenir envers l’église romaine, 847.
- Confession pai téléphone, 1053.
- Conflit greco-turc, 551, 629, 679, 756. 790, 806, 840. Congrégations. Questions y relatives, 1046.
- Congrès de Renseignement, 791.
- Congrès slave, 517".
- Congrès ouvrier de Marseille, 765, 961, 1006.
- Congrès. Sa réunion, 644.
- Congrès catholique, 838.
- Congrès pour l’éducation populaire, 845.
- Conseil d’Etat, sa réorganisation, 660, 709, 725.
- Conseils. Réforme des prud’hommes, 477, 486.
- Compétence des conseils généraux, 521. Session des conseils générauv0 532, 788, 804, 821, 981.
- C. supérieur de l’instruction publique, 725. 741 Consolato delle societa operaie, 812.
- Constitution du quatrième Etat, 977.
- Contagion des maladies par les voitures publiques, 585. du crime, 656.
- Consommateurs. Leur intérêt vis à vis des protectionnistes, 513.
- Convention austro-allemande, 1014.
- Convention austro-turque, 517, 533.
- Coopération. Réflexions à son sujet, 694, 607. Voir association
- en Allemagne, 1018.
- Correspondance, 558, 862.
- Cote des valeurs étrangères, 997.
- Couvents, concurrence qu’ils font aux ouvrières, 553. Crânes du musée de Caen, 1070.
- Création d’universités populaires, 617.
- Crédit foncier. Acquittement de ses administrateurs, 485 Crémation, 666, 732, 1003, 1016.
- Grime, sa contagion, 656. ,
- Criminalité. 828.
- son rapport avec le prix du pain, 1072. en Allemagne, 1066.
- Criminels. Leur cerveau, 623,
- Grise religieuse en Belgique, 789, 852,918.
- Culture du ricin contre le phylloxéra, 511.
- D
- Danse des Sioux, 896.
- Danseuses. Ce que coûtent aux contribuables celles de l’Opéra, 524.
- Darwinisme Sa condamnation au nom des principes de 1789, 605, 679, 775.
- Décentralisation en Algérie, 933.
- Décoration des édifices publics, 692.
- Découverte archéologique, 554, 1034.
- Débâcle à la bourse, 996.
- Décime universel, 1071.
- Dédain de la vie humaine,’1039.
- Défr'chement de l’Algérie par les prisonniers, 502.
- Dégrèvements d’impôts. 596.
- Demandes de la classe ouvrière, 609,
- Dentition tardive, 576.
- Dépenses militaires, 1035.
- Dépeuplement des campagnes, 748.
- Déphosphoration de la fonte, 638.
- Désastre artistique, 932.
- Dessins du Val d’Enfer, 1020.
- Dette à la Banque, 550.
- Deux mots « nos correspondants. 108°.
- Devoir, son œuvre, 465.
- Direction des Indes françaises, 838.
- Discours de M. Godin, à la Fête de Travail, 563.
- id. à la Fête de l’Enfance, 835. de M. Renan à l’Académie, 495. de M. Jules Ferry, 516, 520, 531, 676. de M. Tirard, 516, 569, 613. de M. Lepère, 532, 788, 884. de M Louis Blanc, 580, 868, 910, 925, 953, 9Ç7. de M. Victor Hugo, 781. de M. Jules Simon, 774. de M. Cochery, 788. de M. Brissou, 820. de M. Lud Martinet, 820. de Lord Iiartington, 869. de Lord Salisbury, 935.
- Discusssion contradictoire, 589.
- du budget (Voir budget).
- Divorce, 598, 628, 660, 794. 925, 940, 1039.
- Doceh, Fête du cheval, à la Mecque, 488.
- Documents curieux, 469, 1003.
- Donations à l’Eglise, 607
- Droit. Celui de défense, 826.
- de réunion, 1039. de vivre, 939, 955, 973, 990. des femmes, 512, 535, 583, 599, 733, 745, 763, 765, 777, 972.
- Duel, 671.
- Dynamite. Son emploi, 809.
- JE
- Echec pour la réaction, 645.
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- Eclairage électrique à San-Francisco, 471.
- d’une mine de sel, 388.
- Ecluse. La plus grande du monde, 908.
- Ecoles primaires supérieures, 820. protestantes à Rome, 572. professionnelles, 388. de travail manuel, 1049. techniques en Hollande, 399. manuelles d’adultes, 617. avec réfectoires, 782. d’apprentissage du Ilâvre, 918. de réforme, 1017. mixtes, 1033.
- système mixte en Hollande, 473. de commerce, bourses, 477.
- Ecrevisses. Leur instinct, 780.
- Education des femmes, 489. populaire, 843. médicale des femmes, 1037. ;;
- Effectifs de quelques armées, 576.
- Egalité devant la loi, 988.
- Eglise anglicane. Ses ressources, 471.
- Election Blanqui. (Voir Blanqui.)
- du prince de Bulgarie, 533.
- Elections législatives. 484, 500, 515, 532, 550, 852, 868, 1045.
- sénatoriales, 550, 580, 661, 868, 948. en Espagne, 501, 517, 550.
- Electricité industrielle, 638, 718.
- Eléphant, gendarme 959.
- Engrais. Utilisation du sang, 511.
- Emancipation des travailleurs, 647.
- Emigration vers les villes, 748.
- Emprunt de la ville de Paris, 678.
- Encyclique de Léon XIII, 790.
- Enfants. Leur protection, 526.
- Enfants abandonnés, 1036.
- Enseignement supérieur, 468.
- de la langue française, 808. rôle des femmes, *478. universitaire, sa réforme, 841, 854, 871, 887, 920, 951,986. celui des Jésuites, 503. professionnel, 1063-agricole en Hongrie, 573.
- Entrevue de Gastein, 773.
- d’Alexandrovo, 839.
- Epargne. Droit de la femme, 535.
- Erreurs judiciaires, 487, 507, 727, 793, 829, 1018.
- Législation à leur égard. 879 ^
- Esolavage. Projet de l’abolir à Cuba. 950, 967.
- Esprit religieux dans le socialisme, 547 Ether. Ivresse qu’il produit. 1023.
- Etude chimique du tabac, 1040.
- Etude du piano, 560.
- Etudes. Leur variété, 766.
- orientales à Lyon, 986.
- Evêché d’Amiens. Gompétion à ce sujet, 821.
- Evénement astronomique. 956.
- Excentricités en matière de testament, 941.
- Exécution de Solowieff, 629.
- Exemple à suivre, 777.
- Expéditions. (Voir aux mots Zoulous, Afghanistan, etc.)
- F
- Faillites aux Etats-Unis, 495. en France, 1050.
- Familistère. Opinion de M"° Bristol à son sujet, 495. Sa bibliothèque, 512.
- Fêtes qui s’y donnent, 561, 833.
- Statuts de l’Association, 565.
- Famines irlandaises, 749.
- Femmes leur emploi dans les banques, 928.
- leur emploi dans les mines, 1016, 1053. leur rôle dans l’histoire, 889, 907, 923.
- Femmes candidature féminine à la présidence des Etats-Unis, 870.
- Progrès de leur droit, 763, 777, 813, 815, 1031. Romans relatifs à leur situation, 640..
- ^ Collège Vassard en leur faveur, 391.
- leur admission aux grades de l’Université d’Harward, 471.
- leur exclusion des cours publics, 1054. leur rôle dans l’enseignement, 478, 903. leur éducation, 489. leur" éducation médicale, 1037. leurs droits dans le Nebraska, 512. leur droit à l’épargne, 534.
- Une femme secrétaire de ministère, 558. pharmacienne, 1008.
- leur droit. Journal d’une anglaise, 583, 599,733. 745, 765.
- leur instruction en Russie, 1006.
- leur instruction en France, 632. 746, 808.
- leur rôle moral et social, 843, 857.
- Fermiers leur situation, 929. 945, 1002, 1033.
- Fermiers anglais, 876. 888.
- Ferry. (Voyez lois Ferry).
- Fêtes de Nancy, 756.
- en l’honneur du travail à Schio, 967. du travail au Familistère, 563. de l’enfance » » 833.
- nationale, 710, 822. du 21 septembre, 867.
- Feuilleton. La fille de son üère, 474, 491, 504, 522, 534 556, 585, 602. 618, 635, 652, 665, 686. Finances égyptiennes, 468. françaises, 918.
- Fontaines miraculeuses, 1005.
- Fonte. Sa déphosphoration, 638.
- Force, son droit. (Voyez Darwinisme).
- Forth. Pont sur ce bras de mer, 512.
- Fouilles de Pergame, !937.
- Freppel, prédication subversive de cet évêque, 964. Fumeurs d’opium, 792.
- G-
- Garibaldi, son voyage à Rome, 501.
- Gaspillage financier, 741.
- Gendarmerie. Sa transformation, 1029. Générosité de la classe pauvre, 774.
- Géographie. Son enseignement, 951.
- Gloire militaire, ce qu’est ce préjugé, 559. Gortchakoff. Retraite de ce diplomate, 901, 919. Gouvernement de l’Algérie, 549, 569, 852. Grèce. Son agrandissement territorial, 469. Grisoamètre, 592.
- Guerre. Ce qu’elle coûte, 857, 872.
- (Voir aux noms des pays). Gymnastique, 661, 712.
- H
- Habitations ouvrières, 1041, 1057, 1973.
- Histoire, Réforme de son enseignement, 896, 920. Hoff, son cas, 492.
- Homme préhistorique, 518.
- » sujet d’cxpérince, 713.
- Hôpitaux, leur nouvelle organisation, 900. Hospitalité de nuit, 624.
- Houille. Utilisation des cendres, 490.
- Hygiène publique, 598.
- des écoles, 800.
- 1
- Idée. Ses progrès, 571.
- | Ignorance en matière de socialisme, 733.
- p.1085 - vue 622/626
-
-
-
- 1086
- LE DEVOIR
- Importance croissante du rôle de l’association, 577. Impôt sur l’agiotage, 473,553.
- Impôt. Ce qu’il doit être pour être équitable, 621, 638, 704, 758, 782.
- Leur rendement en France, 805.
- Inchgarvie, pont de ce nom, le plus grand du monde, 512. Incident comique à Arras, 774.
- Imfirmités. Leur statistique, 684.
- Influence deS-couleurs, 735.
- Initiative privée en Allemagne, 504.
- en matière d’instruction. 617. en matière politique, 893.
- Inspection de l’instruction publique, 1046.
- Instinct des écrevisses, 780.
- Instituts des petits ouvriers, 1007.
- Instruction en Allemagne. 470.
- primaire supérieure, 817, 820. en France. Lois Ferry, 484, 582, 660,676, 692, 724, 740, 741, 756, 821. -au Japon,1001. en Belgique, 516, 628, 773. des femmes à l’étranger, 591,1006. dans la République argentine, 864. supérieure des femmes en France, 632. secondaire « « 746, 808-,
- son inspection, 1046.
- Insurrection au Maroc, 551.
- à Caboul, 839, 854.
- en Algérie, 612, 628, 646, 661 677, 838. à Cuba, 854. à Haïti, 630, 694.
- dans l’Amérique du Sud 694, 712. Intelligence des animaux, 615.
- Intérêts, leur accord, 859,
- Intolérance en Belgique, 1032.
- Inventions du XIXe siècle, 1056.
- Iquique. Combat naval, 614.
- Irlande. Ses famines, 749.
- Etat de ses habitants, 971, 1047,1069.
- Ivrognerie de ses habitants, 720.
- Isiset la Région égyptienne, 944.
- Israélites, voir Juifs.
- Ivrognerre, 720, 1,023,
- J
- Japon. Guerre contre la Chine, 886.
- Jésuites. Leur enseignement, 503.
- Leur attitude envers la question sociale, 897. Leur dénonciation sous la Restauration, 543. Jésus, tragédie sacrée, 560.
- Journal d’une jeune anglaise, 583, 599, 733, 745, 765. Journaux prussiens et la République, 937.
- Juifs, leur situation en Roumanie, 790, 823, 853, 870, 886. 936, 949.
- Justice rendue. 760.
- dans l’usage delà souverainté, 904.
- K
- Kiew. Détails sur cette ville, 575.
- L
- Lait condensé, 906.
- Langues. Travaux du linguiste Adelung, 507.
- Leçon à la magistrature, 646.
- Légende berrichonne, 954.
- Législation monstrueuse en cas d’erreur judicaire, 878. Legs fait par la ville de Cbâlon, 470.
- Lettres. Ce qu’elles doivent être en république, 529. 545.
- D’obédience, 614, 628.
- Libéralités au clergé, 799.
- Liberté d’association, 641, 657,673, 689, 737, 763,848 865 de la presse, 717. *
- de réunion, 763, 801, 825, 849, 865.
- Libre échange et protection, 513, 528, 541, 553, 599, 615.
- 645, 658, 997, 1029. *
- Ligne du Golthard, 878.
- Ligue catholique universelle, 569.
- des transports à bon marché, 815. anti-coopérative à Manchester, 1067.
- Liqueurs. Leur monopole en Suède, 592.
- Lois Ferry, 484, 582, 660, 676, 692, 724, 740, 741, 756,821. Longévité volontaire, 1055.
- Lyon jugé par Michelet, 702.
- M
- Machines. Leur rôle envers les travailleurs, 502. Magistrature. Mouvement dans son personnel, 484.
- » Leçons qu’elle s’attire, 646, 1046,
- Maisons Peabody, à Londres, 478*
- Maladresse de la presse républicaine, 728.
- Mandarin. D’où vient l’expression : tuer le Mandarin,891, Manifestations royalistes, 884.
- Manœuvres clêrieaîes, 468.
- Marche à suivre pour arriver aux solutions sociales. 769, Mariages royaux, 530.
- b civils. 576, 580.
- Massacre de Caboul, 839, 854.
- » en Roumélie, 853.
- Matacong, 527, 543.
- Matelas de sauvetage, 896.
- Mer artificielle en Amérique, 585.
- en Afrique, 868.
- Mesure excellente, 788.
- Michelet, son volume : Le Banquet, 702.
- Militarisme, ses conséquences, 667.
- ses progrès en France, 846.
- Mir, commune rurale en Russie, 604, 634,
- Misère, sa suppression, F04, 1870. en Espagne. 1016. en Allemagne, 1016.
- Mœurs. Leur adoucissement, 497.
- d Autrefois en Russie, 583. leur progrès dans le sens républicain, 903. Monopole des Agréés. Son inégalité, 574. des liqueurs en Suède, 592. des Agents de change, son danger, 960. Mont-Blanc, son percement, 888, 1023.
- Moralité financière, 469.
- congréganiste, 481.
- Mormons, 826.
- Mort du prince impérial, 660.
- Mortalité en Russie, 512.
- Mot d’Arago, 793.
- Mouvement administratif, 468, 500, 933. judiciaire, 484, 822. en faveur de la paix, 536, 558,581, 869. social en Angleterre, 551. du clergé contre la loi, 569. réactionnaire en France, 933.
- Musée artistique et littéraire, 640.
- polonais à Rapperscfiwyl, 729.
- Musées, cantonaux et musées scolaires, 824, 954.
- N
- Natal. Voyez Zoulous.
- Naturalisme, 529.
- Nebraska. Droit dont y jouissent les femmes, 512. Nécessité d’une instruction civique, 873, Neutralisation d’un canal interocéanique^777. Nihilistes, 518, 540, 555.
- Noblesse, abolition de ses titres, 891.
- Notes d’un liseur. — Voir pensées à méditer. Nuptialité. 534,
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-
-
-
- LE DEVOIR
- 1087
- O
- Occupation de la Roumélie, 488.
- » de la Novi-Bazar, 840. Octrois en France, 825.
- de Paris, 1032.
- Œuvre. La nôtre, 465.
- Oiseaux, leur protection, 861. Opéra, où passe la subvention, 524. Opium, ses ravages, 792. Organisation hospitalière, 900. Oubli réparé, 492,
- Pain. Son prix, 1017.
- Paix. Mouvement en sa faveur, 536, 558,581, 589,671, 869. Sociétés y relatives, 536, 671, 957.
- Paix armée, 855, 953.
- Pape, sa conduite à l’égard des écoles protestantes, 573. Parlement italien, 580.
- Parlement allemand, 485, 569.
- s cisleithan, 822.
- Parti légitimiste, ses agissements, 805.
- Participation, 913, 1068.
- Passavanti. Grâce de ce meurtrier, 468.
- Passage des Alpes par des papillons, 647.
- Passe-temps coûteux, 553.
- Pâte de papier. Ses applications, 572.
- Pêche à la dynamite, 809.
- Peine de mort, 468, 479, 487, 508, 570, 581, 607, 633, 727, 751, 828, 859, 943, 1003.
- Pensées à méditer, 467, 483, 499, 514, 531, 547, 568. 595, 919, 937, 950.966, 982, 998,1015, 1031, 1047, 1063, 1079.
- Percement de l’isthme- de Panama. Voyez canal inter-céanique.
- du Mont-Blanc, 888, 1023.
- Péril social. Sa résurrection, 881.
- Pérou. Guerre contre le Chili, 486, 533, 57f. 614,630, 647,
- 870,886, 902/919, 998,1030. Petites nouvelles, 1016, 1031, 1079.
- Pétition contre l’usage du tabac, 718, la loi Ferry, 788.
- Phénomène étrange, 796.
- Phylloxéra. Emploi du ricin contre lui, 511.
- Plaintes de la classe ouvrière, 609.
- Plus-values dans l’exercice financier de 1879, 569, 980. Poésie. Son état actuel, 784.
- Son rôle dans la première.éducation, 1000, 1021. Police des mœurs, 677.
- Police Russe, 468._
- Politique maladroite, 729.
- coloniale française, 789, 843, 861. des peuples, 958. d’ajournement, 999.
- Pont. Le plus grand du monde, 512.
- Population de Berlin, 784.
- Pramantha, 844.
- Presse, ses procès, 692, 702. sa liberté, 717.
- , appréciations de celle d’Angleterre sur les lois Ferry, 830.
- Prévoyance, manière de l’encourager, 806.
- Prince impérial, sa mort, 660.
- Prison. Leur réforme, 473.
- ses obsèques, 710. procès Garey, 805.
- Prisonnier. Leur emploi utile, 502.
- Procès des socialistes de Gracovie, 1032. des Lazzarettistes à Sienne, 1033. de presse, 692, 702, 933. pour un poil de barbe, 939.
- Processions, question de leur liberté, 596, 628.
- Profession de foi artistique, 630.
- Pronuneiamento au Mexique, 647.
- Sur la terre et dans l’éternité, 974, 983.
- Progrès. Ceux de la collectivité, 625.
- des mœurs républicaines, 903. des femmes, 813, 815. de l’idée soutenue par le Devoir, 571. en Asie, 1067.
- Propagande nihiliste, 555.
- Prophète. Un homme qui-se dit tel, 701.
- Propriété rurale. Qu’elle est favorable à la république, 533.
- foncière en Angleterre, 1052, 1067.
- Proscrits. Leur protestation, 765.
- Protection des enfants, 526.
- douanière, (voir au mot Libre-Echange.) Protectionnistes. Leur attitude, 513.
- Protestation des proscrits, 765.
- Prudhommes. Réforme de cette juridiction, 477, 486. Puces savantes, 536.' ’
- Puissance magnétique du serpent, 634.
- Quatrième Etat, 977.
- Question. (Voir à chaque nom propre correspondant ou à Affaires, Situation, Incident, Socialisme.
- 'R
- Rage. Son remède, 815.
- Rajeunissement d’un obélisque, 602.
- Rapprochements intéressants, 845.
- Réaction religieuse à Genève, 581.
- Réclamations de la classe ouvrière, 609.
- Rédemption, 1076.
- Réduction des salaires en Angleterre, 1033.
- Réfectoire à l’école, 782.
- Réformes. L’esprit de réforme et celui de routine, 785. Celle de la magistrature, 580. des prisons, 473. du baccalauréat, 793. des conseils de prudhommes, 477, 486. de l’enseignement universitaire, 841. 854,871,887,920,951,986. Réhabilitation du travail, 508,
- Religion et cléricalisme, 524, 763.
- et socialisme, 547.
- Remède contre la rage, 815.
- Rendement des impôts, 805.
- Réplique à la philosophie de l’avenir, 559. Représentation des ouvriers au Parlement, 1009. République naturaliste, 575.
- Réseau complémentaire des chemins de fer, 468.
- Respect de la vie humaine, 1022.
- Restaurant économique à Genève, 1066 Rétablissement de la peine de mort en Suisse, 581. Retour des Chambres à Paris, 467, 629, 644, 660 692, 709, 724.
- Réunions, leur liberté. 763, 801, 825, 849.
- Réunions ouvrières, 1051, 1064, 1065.
- Réveil de la vie par la lumière, 559.
- Revue de Longchamp, ,710.
- Ricin, sa culture contre le phylloxéra, 511.
- Rôle des femmes dans l’enseignement, 478.
- de l’association. Son importance croissante, 577.
- - moral et social de la femme, 438. historique de la femme, 889, 907, 923.
- Roues de wagons en pâte de papier- 608.
- Roumanie. Révision de la constitution, 485.
- Roumélie. Quest. concernant ce pays, 469,485, 517,570 Routine et réforme, 785.
- Ruche féminine. Ge qu’est cette œuvre, 1065.
- B
- ^alaires. Leur réduction en Angleterre, 1033.
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-
-
-
- 1088
- LE DEVOIR
- Saint-Gotthard. Infériorité de cette ligne à celle du Sim-plon, 573.
- Salon de 1879, 631, 648, 663, 681, 698, 713, 729, 742, 760, 777, 796.
- Sang. Son emploi comme engrais, 511.
- Scandale à la Chambre, 612. 645. à Lyon, 723.
- Science sociale. Sa vraie base, 481.
- Semaine politique. 467, 483, 50C. 515, 53!. 549, 568, 579, 595, 612, 627, 644, 660, 676, 692, 709. 724, 739, 746, 773 788, 804, 82838, 852, 867. 885, 900, 916, 933, 985. 980,996, 1013,1028, 1045, 1060, 1077.
- Sénat. 580, 596, 725, 740, 756, 1045, 1061.
- Sergent Iioff, son cas, 492.
- Simplon. Avantages de cette ligne, 573.
- Sinistre local, 969.
- Socialisme, son esprit -eligieux, 547.
- son appréciation, parM. Hypp, Passy, 667. en Allemagne, 739, 756.
- Société originale, 492.
- coopérative de consommation en Angleterre, 815 française des amis de la paix, 536. 957. des travailleurs amis de la paix, 671, 957. du Familistère de Guise, 565. d’encouragement au bien, 651.
- Solidarité, journal, 640.
- imprévue, 781.
- Solowieff, son attentat contre le czar, 501. son exécution 629.
- Solutions sociales. Marche à suivre pour y arriver, 769. Soulèvement des Bœrs, 1030.
- Statistique, 800.
- Statuts de la Société du Familistère, 564.
- Suicide étrange, 911.
- Superstitions il y a cet ans, 496.
- Suppression de la misère, 504.
- des lettres d'obédience, 614. des intermédiaires, 686.
- Situation en Allemagne, 550, 581, 596, 612.
- 629, 661, 678, 692.
- 710, 726, 740, 757.
- 839, 853, 861, 884.
- 901, 919, 934, 949, 963,982. en Alsace Lorraine, 726, 757, 934. en Angleterre, 772, 788,869, 901, 919, 933. 781, f013, 1029, 1061.
- en Autriche-Hongrie, 581, 646. 679, 692, 726, 741,788,805, 822,869,885, 901, 919, 934 , 949, 965, 997, 1046, 1061.
- en Belgiquo, 773, 788, 823, 853, 869, 884, 901, 918. 981, 997, 1013. en Bulgarie, 854, 1046. à Cuba, 886, 966, 982, 960. en Chine, 886.
- en Egypte, 469, 484. 500, 517, 532. 570, 597, 612, 661, 678, 692,710, 740, 788, 805,934, 949,997,1046.
- en Espagne, 501, 517, 597, 612, 710, 822. 901 1014, 1046,1061.
- aux Etats-Unis, 571, 870, 886, 982, 1031. en Grèce. 726, 741, 806,885,901, 919. à Haïti, 758, 936. en Hollande, 757, 957.
- en Italie, 468, 532, 581. 661, 678, 692, 710, 726, 805,949,998, 1014, 1029, en Japon, 886. au Mexique, 937. en Portugal, 612.
- en Roumanie, 692, 710, 726, 773, 788, 822, 853, 870, 886, 936, 949. en Roumélie, 501, 597, 612, 629, 853. en Russie, 468.501,517,518,540, 551,582, 612, 629, 646, 692, 741, 774, 805, 823, 901,919, 949, 1029,1046, 1051. en Serbie, 998.
- Situation en Suisse, 982.
- e n Turquie, 597, 612, 629, 646, 679, 741,757, 774, 806,901,936,965, 981, 998,1014, 1031.
- T
- Tabac. Pétition à son sujet, 718.
- Son étude chimique. 1040.
- Taches du soleil. Leur influence, 781, 862.
- Tchèques. Leur présence au Parlement autrichien, 870. Télégraphes souterrains, 402.
- Téléphone au Brésil. 720.
- Terreur en Russie, 517, 533.
- Titres de noblesse, 891.
- Tolérance. Ce qu’elle est et ce qu’elle doit être, 666, 684. Traité de Berlin, 550, 72a.
- Traités de commerce, 516, 645, 726, 756, 868, 917.
- Travail, sa réhabilitation, 508.
- sa fonnction religieuse, 493. prodigieux, 512, des enfants, 526.
- des femmes, concurrence des couvents, 553.
- aux amnistiés, 831.
- écoles de travail manuel, 1089.
- Travailleur, journal, 640.
- Travailleurs. Leur situation en présence des machines. 502.
- Travaux publics. Leur reprise, 917.
- Trépanation préhistorique, 1089.
- Troubles. (Voir insurrection.)
- Tunnel. Le plus long du monde, 589.
- ♦
- XJ
- Unité de la vie, 750; 767.
- Utriculaires gaulois, 1055.
- Universités en Allemagne, 493. populaires, 617.
- réforme de son enseignement, 840, Utilisation des cendres de houille, 491.
- du sang des abattoirs, 511, du tourteau de ricin, 511.
- V
- Vacances parlenentaires, 483. Valentin, sa mort, 965.
- Valeurs, leur cote à la bourse, 997. Vandalisme clérical, 909.
- Variété des études, 766.
- Viaduc colossal, 592.
- Vie. Son unité, 1039.
- Dédain à son égard, 1039.
- Vie et travail, 493.
- Villa école de Bruxelles, 688.
- Ville qui s’enfonce, 592.
- Vitaliié du poison diphthérique, 896, Votation en Suisse, 596.
- Voyage d’un mollusque, 874.
- Z
- Zoulous. Campagne des Anglais contre eux, 486, 518, 581, 570, 597, 647, 662, 627. 758, 790, 870.
- Paix avec eux, 893.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
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