Le Devoir
-
-
- 7e Année, Tome 7. --- n° 226. Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 7 Janvier 1883
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr. »» Six mois ... 6 »» Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr. »» Autres pays Un an. . . . 13fr. 60
- on s’abonne A PARIS 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- AW ÏC fil
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement a titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- Le Jour de Van au Familistère. — La Sagesse antique. — Faits politiques et sociaux. — 7e Conférence au Familistère. — Principes de sociologie. —- Léon Gambetta. — Religion\ et Progrès. — Les Femmes médecins en Russie. — Connaissances utiles. —Bibliothèque du Familistère. — Ouvrages reçus.
- a——a———mmipmbbmaaigiMBpeaBB——i
- LE JOUR DE L’AN AD FAMILISTÈRE
- L’année qui vient de se terminer a eu sa fin marquée par un événement d’une importance sérieuse et considérable dans, les fastes de la démocratie politique et sociale, à notre avis. Cet événement en faisant disparaître de la scène politique un homme éminent à bien des points de vue, grand orateur, grand patriote, et tribun extrêmement doué, enlève au pays un personnage qui peut-être à son insu était une cause de division politique en ce sens qu’il était devenu un drapeau divisant profondément la nation républicaine, et que cette division para-
- lysait dans une certaine mesure la marche en avant de la démocratie vers le progrès social.
- Dans la fougueuse ardeur de sa polémique de tribun, il n’avait point compris toute la portée de la mission de l’homme d’Etat à notre époque, et aveuglé par ses aspirations trop exclusivement politiques, il n'avait point craint de n ier ouvertement à la face du monde l’existence pourtant si douloureusement évidente de la question sociale. Il n’y a point de question sociale, a-t-il dit un jour, et cette parole malheureuse l’a fait déchoir du coup dans l’estime de bon nombre de républicains, jusqu’alors ses admirateurs. En même temps qu’il descendait ainsi dans l’esprit des uns, il s’attirait d’ardentes sympathies de la part des autres, et c’est ainsi qu’il était arrivé à diviser profondément le parti républicain, c’est-à-dire la nation à peu près toute entière. C’était à tous les points de vue un grand malheur, que sa mort ne fera peut-être pas disparaître mais qu’elle semble devoir atténuer.
- Gambetta a certainement rendu d’immenses services au pays et à la cause républicaine, sa place dans l’histoire est marquée à côté des Mirabeau, des Manuel, des de Foy, et il serait éminemment injuste de ne pas lui tenir compte des résultats dûs à son action. Mais depuis son passage si court au pouvoir, comme chef du cabinet des ministres, son rôle utile était terminé à notre avis, et son tempérament admirable de chef d’opposition ne pouvait en aucune façon se plier aux exigences impérieuses d’un naturel d’homme de gouvernement. Le gouvernement personnel n’est plus de notre époque et tout ce qui peut paraître avoir des tendances vers lui éveille les légitimes susceptibilités et même les défiances. Un
- Page de titre 1 - vue 1/832
-
-
-
- 2
- LE DEVOIR
- président de République, un chef d’Etat, dans les limites étroites d’une Constitution démocratique, doit avant tout professer et pratiquer le plus profond respect de l’opinion publique.
- Un autre fait, en apparence moins important, a pour nous une portée qui peut être considérable pour l’avenir de la Société, si nous ne nous faisons point illusion dans une question dans laquelle nous ne sommes pas absolument désintéressé. La nomination de notre illustre directeur dans l’Ordre national de la Légion d'honneur n’est point en effet une décoration banale, comme le gouvernement en prodigue le plus souvent à la fin de chaque année à des fonctionnaires plus ou moins méritants, à des employés vieillis dans les bureaux, parmi les dossiers poudreux où tant d’affaires dont la solution serait utile viennent s’enterrer à jamais. Non, cette nomination a une signification tout à fait exceptionnelle et digne d’attirer l’attention.
- Décorer, au moment où disparaît l’homme qui a nié la question sociale, celui qui pendant quarante années a travaillé sans relâcha, sans découragement, sans faiblesse, à résoudre cette question vitale et prépondérante, celui qui à cette étude humanitaire au premier chef a consacré non-seulement ses veilles, son intelligence, les hautes facultés de son remarquable esprit, mais encore sa fortune, le fruit de ses incessants travaux, de ses inventions industrielles, de ses créations, c’est, pour ainsi dire, de la part du gouvernement, reconnaître officiellement l’existence de cette question sociale d’abord niée,l’efficacité de la solution trouvée ainsi récompensée, et cette reconnaissance implique comme un engagement tacite de faciliter par tous les moyens possibles l’application de cette solution, sa propagation dans le pays et son inauguration officielle.
- La grande idée de l’association du Travail et du Capital liée à celle de l’équivalent de la richesse dans 1 habitation et de l’organisation de la mutualité sociale n’est plus seulement un fait consacré par la pratique et l’expérience depuis 1859, c’est désormais un programme social adopté implicitement par le gouvernement,et pour ainsi dire, l’engagement moral de l’appliquer et de le propager au grand avantage du progrès, et en vue de l’amélioration efficace des conditions d’existence des travailleurs.
- A ce point de vue, ce fait insignifiant en apparence devient un événement considérable, une date à consigner. L’étude de l’organisation du Familistère s’impose malgré elle à la Presse, qui jusqu'à présent s’y était déroDée, et donnait lieu de penser à un parti-pris de méconnaissance voulue, à une
- conspiration du silence autour d’une des institutions les plus incontestablement utiles de notre époque. La lumière va se faire éclatante sur elle, et comme pour les œvres de cette nature, les montrer au grand jour, c’est nécessairement contraindre le spectateur à les admirer, comme ce que l’on admire on est inévitablement conduit à l’imiter, il n’est nullement présomptueux d’espérer que des institutions similaires ne tarderont point à se produire sur d’autres points de la France, et la contagion de l’exemple aidant, que l’on arrivera dans un temps plus ou moins court à détruire ainsi tous les germes de malaise et de mécontentement qui parmi les travailleurs provoquent les grèves, les révoltes et les excès si habilement exploités naguère encore à Montceau-les-Mines, par exemple.
- C’est de cette façon que cet événement si intéressant pour les travailleurs de l’association du Familistère a été compris par la plupart des habitants du palais social, et aussi la journée du 1er janvier 1883 devait-elle être marquée par une manifestation touchante et pleine de cordialité. Les travailleurs des deux usines de Guise et de Laeken, les habitants du Familistère et jusqu’aux enfants de ses écoles s’étaient cotisés dans le but d’offrir au fondateur aimé de l’Association une croix d’honneur et les palmes académiques enrichies de diamants, et la somme relativement considérable qu’exigeait cet achat avait été réuni en deux jours par le versement uniforme de cinquante centimes de la part de chaque souscripteur. Près de douze cents noms figurent ainsi sur les listes.
- A dix heures, suivant l’usage, la population, musique, pompiers, archers et Conseils en tête,se dirige du pavillon de gauche vers celui de droite, en passant par la grande cour du pavillon central, où le cortège se grossit des enfants des écoles groupés autour de leurs bannières, et les membres du Conseil de gérance montent à l’appartement de l’administra-teur-gérant qui descend salué par le pas redoublé « le Vengeur » exécuté avec son entrain ordinaire par l’Harmonie du Familistère.
- Le cortège et les conseils se rangent en face de l’enfancedesécoles,puis deux des aînés parmi les écoliers s’avancent vers Mme Marie Moret, Mme Dallet et M. Godin et leur font, au nom des écoles, lecture d’une adresse de félicitations sur les bienfaits de leur intervention dans la direction de l’instruction au Familistère.
- M. Godin répond :
- « Mes chers enfants,
- « Nous sommes sensibles à vos témoignages de
- p.2 - vue 2/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 3
- reconnaissance et nos souhaits pour vous sont semblables aux vôtres. Nos désirons ardemment que les écoles du Familistère puissent servir de modèle. Mais les souhaits doivent être le prélude des actions, si nous voulons qu’ils servent utilement nos désirs. Aussi comptez que notre dévouement, que celui de vos professeurs ne vous feront pas défaut.
- « Et vous, chers élèves, par votre assiduité au travail, par votre attention, par votre désir de bien faire, vous vous pénétrerez des leçons de vos maîtres et développerez vos intelligences.
- « Ayez toujours présent à l’esprit que de vous dépend en grande partie l’avenir de l’association ; que c’est vous qui devez succéder à vos parents ; que c’est vous qui devez prendre un jour les fonctions des travailleurs, des contre-maîtres, des directeurs qui, aujourd’hui, travaillent au bien commun de l’association, et que c’est par une bonne instruction que vous serez dignes de bien les remplacer. »
- Les membres des comités des assurances mutuelles s'avancent ensuite vers M. Godin.
- M. Léguiller-Blondel, président de comité, prononce les paroles suivantes :
- « Monsieur Godin,
- « Tous les ouvriers des deux usines de Guise et de Laeken m’ont fait l’honneur, dont je suis fier, de me charger de vous présenter en leur nom ce joyau acquis avec le produit de leurs cotisations.
- * Ils se sont tous flattés, en vous l’olfrant, qu’ij serait pour vous un gage de leur respectueuse affection, de leur dévouement et de leur reconnaissance pour tout ce que vous avez fait en vue d’améliorer leur sort; et ils espèrent que chaque fois que vous aurez occasion de le porter, il vous rappellera leurs sentiments à votre endroit.
- « Vous avez fait de vos travailleurs une famille dont vous êtes le père; à l’occasion du renouvellement de l’année, ils vous expriment avec plaisir leurs souhaits les plus ardents pour votre bonheur, qui est en même temps le leur ; car il y a longtemps que vous avez placé votre bonheur dans tout ce qui peut contribuer à rendre heureux tous ceux qui vous entourent. »
- Après ces paroles, M. Froment Alexandre ouvre un écrin contenant une croix et des palmes d’officier d’Académie en brillants,qu’il invite Mmê Marie Moret à attacher à la boutonnière de M. Godin.
- M. Godin remercie en ces termes la députation des ouvriers de l’association :
- « Mes ch8rs amis,
- « Je suis sensible à la sympathie que vous me té-Imoignez, et bien que je ne sois guère flatté des insi-
- gnes et que je puisse regretter que les sacrifices que vous vous êtes imposés pour m’offrir ce présent n’aient point été consacrés à une œuvre directement utile à vous tous, je n’en garderai pas moins ce bijou comme un gage précieux de votre attachement pour moi.
- « Il me rappellera, je l’espère, mes amis, une phase nouvelle dans la marche de notre Société ; il me rappellera le moment où les circonstances vont faire de vous ouvertement les pionniers militants de l’association.
- « Ce n’est plus, en effet, pour vous seuls, mes amis, que vous êtes appelés à lutter sur le champ du travail ; ce n’est plus seulement pour nourrir vos familles par vos gains de chaque jour ; c’est pour servir la cause des ouvriers en général. Vous êtes maintenant placés sur le champ du travail pour servir d’exemple aux autres. Rappelez-vous combien de fois je vous ai dit, il y a déjà des années, qu’un jour le Familistère attirerait l’attention du monde. Eh bien, mes amis, il semble que le moment approche; je pressens que vous allez voir le monde s’occuper de nous.
- « Ne concevez-vous pas, mes amis, quoique notre association ne soit pas encore l’idéal du bonheur, combien il serait déjà heureux de voir la France industrielle couverte d’associations comme la nôtre mettant les populations ouvrières à l’abri de la misère et du besoin et garantissant à l’ouvrier le fruit intégral de son labeur.
- « Voilà, mes amis, ce que vous êtes appelés à propager par l’exemple, et cela vaudra mieux que de vaines déclamations dans lesquelles on ne sait prêcher que ruine et dévastation de ce qui existe, sans montrer en quoi que ce soit par quel moyen ni comment le sort de l’ouvrier peut devenir meilleur.
- « Vous, au contraire, vous pouvez déjà vous dire propriétaires associés de vos instruments de travail; vous pouvez montrer comment les populations ouvrières peuvent habiter des palais ; comment les enfants des classes ouvrières peuvent recevoir une éducation et une instruction égales, si ce n’est supérieures à celle des enfants de la bourgeoisie ; vous pouvez montrer comment le paupérisme et la misère sont écartés de notre association; comment les plaisirs et les satisfactions du dimanche vous sont faciles. Eh bien, toutes ces choses, il ne faut pas les désirer pour nous seuls; il faut maintenant qu’eD redoublant de zèle à l’œuvre de notre association,nous servions à propager dans le monde les saines idées sociales. Ne concevez-vous pas quel immense bienfait ce serait si l’on réalisait seulement dès maintenant, d'une façon générale, en France, et pour toutes les classes laborieuses les assurances mutuelles
- p.3 - vue 3/832
-
-
-
- 4
- LE DEVOIR
- dont vous jouissez ici. Tout cela serait pourtant facile maintenant.
- « C’est en cela, mes amis, que je vous souhaite de remplir un beau rôle. L’année 1883 semble s’ouvrir pour nous sous des auspices plus favorables à la propagation des saines idées sociales qu’à la prospérité des affaires industrielles. Le bouleversement des saisons nous porte un préjudice considérable; les inondations ne rendront pas les affaires plus faciles, et nos magasins sont pleins. Malgré cela, ayons confiance en l'avenir. Les épreuves du présent tendent à nous montrer combien nous devons chercher à consolider l’avenir au profit de nos enfants. Pour y parvenir, il faut travailler à l’amélioration de la société entière. Cette œuvre, il appartient surtout à la République de la réaliser ; aidons-la, engageons-la, dans la voie des réformes sociales, capables d’améliorer réellement le sort des classes ouvrières.
- « Nous les possédons parmi nous ces réformes ; mettons-les en évidence, afin que la République en fasse l’application. Vive la République ! »
- Après ces paroles de M. Godin, les cris de « Vive la République ! » sont répétés par la foule et la musique entonne un des plus jolis morceaux de son répertoire.
- M. Godin rentre chez lui avec Mesdames Marie Mo-ret et Emilie Dallet, reconduits par les conseils et les comités de l’association. Au salon,M. Sékutowicz adresse à M. Godin les paroles suivantes :
- « Monsieur Godin,
- « Aux défenseurs de la patrie on offre parfois en souvenir des services rendus un gage qui est le symbole de la reconnaissance publique.
- « A vous qui avez entrepris d’émanciper le travail en montrant, par l’exemple de votre vie entière,qu’il cesse d’être un fardeau le jour où l’homme l’accepte comme une mission divine; — qu’il cesse d’être une injustice le jour où chacun participe à ses fruits selon ses œuvres; — les travailleurs ont remis aujourd’hui un souvenir de leur reconnaissance pour vous exprimer ces mêmes sentiments.
- « Depuis les enfants de nos écoles, jusqu’aux plus anciens de vos collaborateurs, tous y ont participé et tous y ont pris une part égale.
- « S’adressant à un homme tel que vous,nous avons pensé que c’est dans cette fraternelle unanimité de la souscription qui est en même temps l’expression fidèle de nos sentiments, que repose toute la valeur de ce modeste souvenir. »
- M. Godin répond en ces termes :
- « Mes amis,
- « Le caractère du souvenir que les membres de notre association viennent de m’offrir en fait tout le prix pour moi. Je me trouve peu honoré des signes extérieurs, mais un témoignage de sympathie aussi générale, je dois le considérer comme une des belles récompenses de ma vie.
- « Ce témoignage, du reste, a un autre mérite à mes yeux, c’est de correspondre à un mouvement de l’opinion publique vers les questions sociales.
- « C’est une occasion pour moi d’appeler l’attention de vous tous qui, comme membres des conseils, collaborez plus directement à l’œuvre de l’association que j’ai fondée, sur l’importance du rôle que vous avez à remplir.
- « Yous n’êtes plus, en effet, de simples chefs de fonctions industrielles, vous êtes maintenant mes amis, les directeurs d’une association ouvrière sur laquelle l’attention du monde doit inévitablement se porter très-prochainement.
- « Il n’est pas possible qu’avec les besoins de réformes sociales que notre société éprouve jusque dans ses fondements, la seule association du capital et du travail qui existe dans le monde, la seule association qui embrasse dans leur ensemble toutes les grandes questions qui intéressent les travailleurs, il n’est pas possible que l’opinion publique, que la société, que la République s’en désintéressent plus longtemps.
- « Eh bien, mes amis, cette association est entre vos mains ; c’est vous qui lui imprimez sa direction ; c’est vous qui ferez son avenir en unissant vos efforts, en travaillant de concert en vue du bien, commun de tous ses membres et en éloignant de vous les mesquines considérations d’égoïsme et d’amour propre personnel qui font en général, le malheur de toutes les directions.
- « En tournant sans cesse vos regards sur la grande tâche qui vous incombe, en vous représentant que vous pouvez largement contribuer au bonheur de centaines de familles, mais qu’à côté de cela et même au-dessus de cela, vous avez un grand exemple social à faire grandir et prospérer, exemple qui doit aider au triomphe des principes d’association comme moyen d’émancipation des classes laborieuses, vous voudrez, dis-je, en tournant vos regards de ce côté, faire honneur à la responsabilité morale qui s’attachera devant le monde à votre conduite dans l’association.
- « Oui,mes amis,votretâche n’est pas aussi obscure que vous l’avez cru jusqu’ici. Quelle qu’elle soit la
- p.4 - vue 4/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 5
- société du Familistère aura sa place dans l’histoire. Ses faits présents et ceux à venir seront transmis aux générations qui nous succéderont et les premiers pionniers de l’œuvre auront leurs noms attachés à ses succès ou à ses revers.
- « Travaillons donc, travaillons tous au triomphe des grandes questions dont nous avons la responsabilité. Que notre désintéressement à l’égard les uns des autres, notre dévouement et nos sentiments de i justice dans l’exécution de notre tâche nous méritent la reconnaissance des générations qui nous succéderont et l’approbation de l’histoire. »
- LA SAGESSE ANTIQUE "
- II
- Principe dix devoir
- (Suite)
- La plus grande vertu des hommes, c’est l’amour des hommes...
- L’humanité est une amitié générale étendue aux bons comme aux méchants.
- (.Pîthagore)
- Si vous accomplissez la loi en suivant ce principe de l’Ecriture : « Vous aimerez votre prochain comme vous-même, » vous faites bien. Mais si vous avez égard à la condition des personnes, vous commettez un péché, et vous êtes condamnés par la loi comme en étant les violateurs.
- (.Epiire de Saint-Jacques).
- Ce qui vous a été annoncé et que vous avez entendu dès le commencement est que vous vous aimiez les uns les autres...
- Si quelqu’un dit : J’aime Dieu et ne laisse pas de haïr son frère, c’est un menteur. Car, comment celui qui n’aime pas son frère qu’il voit,peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ?
- (Epitre de Saint-Je an)
- Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, et de tout votre esprit.
- C’est-là le plus grand et le premier 'commandement.
- Et voici le second qui est semblable à celui-là : Vous aimerez votre prochain comme vous-même.
- Toute la loi et les prophètes sont renfermés dans ces deux commandements. ^
- [Evangile selon St-Mathieu).
- (1) Voir le Devoir du 24 décembrei882.
- | Quand je parlerais toutes les langues des hommes, | et le langage des anges mêmes, si je n’ai point la jj charité je ne suis que comme un airain sonnant, et j une cymbale retentissante.
- [ Et quand j’aurais le don de prophétie, que je pénétrerais tous les mystères, et que j’aurais une parfaite science de toutes choses ; quand j’aurais I encore toute la foi possible jusqu’à transporter les j montagnes, si je n’ai point la charité, je ne suis rien.
- Et quand j’aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que j’aurais livré mon corps pour être brâlé, si je n’ai point la charité tout cela ne me sert de rien.
- La charité est patiente ; elle est douce et bienfaisante ; la charité n’est point envieuse; elle n'est point téméraire, précipitée ; elle ne s’enfle point d’orgueil ;
- Elle n’est point dédaigneuse ; elle ne cherche point ses propres intérêts, elle ne se pique et ne s’aigrit de rien, elle n’a point de mauvais soupçons ;
- Elle ne se réjouit point de l’injustice ; mais elle se réjouit de la vérité ;
- Elle supporte tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout.
- {Saint-Paul aux Corinthiens.)
- Que chacun ait pour son prochain une affection et une tendresse vraiment fraternelles ;...
- Celai qui aime le prochain accomplit la loi ; parce que ces commandements de Dieu : Vous ne commettrez point d’adultère ; Vous ne tuerez point; vous ne déroberez point ; Vous ne porterez point de faux témoignage ; Vous ne désirerez rien des biens de votre prochain ; et s’ily en aquelqu’autre semblable ; tous ces commandements, dis-je, sont compris en abrégé dans cette parole : « Vous aimerez le prochain comme vous-même. »
- L’amour qu’on a pour le prochain ne souffre point qu’on lui fasse du mal ; ainsi l’amour est l’accomplissement de la loi.
- {Saint-Paul aux Romains.)
- [A suivre).
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Héroïsme. — Le 6 octobre dernier, un train arrivait dans la gare d’Onnaing (France). Un voyageur trébuche sur la voie et tombe devant la machine. M. Culot, chef de la gare, se précipite et rejette sur le quai le malheureux qui allait être écrasé, mais lui-même glisse
- p.5 - vue 5/832
-
-
-
- 6
- LE DEVOIR
- et la machine lui broie la jambe gauche et le pied droit. Le Président de la République a décerné une médaille d’or à M. Culot. On ne dit point ce qu’a fait la Compagnie.
- * *
- Triste statistique. — Un journal publiait dernièrement le tableau suivant de la dépense annuelle faite par chacun des Etats d’Europe pour leurs armements militaires :
- Russie,
- Angleterre,
- France,
- Allemagne,
- Autriche,
- Italie,
- Espagne,
- Turquie,
- Hollande,
- Belgique,
- Etats détachés de la Turquie, Portugal,
- Suède,
- Danemark,
- Grèce,
- Norwège,
- Suisse,
- 912,800.000 fr. 806,200,000 675,000,000 533,700,000 278,700,000 234,200,000 151,200,000 125.000,000 73,700,000 47,500,000 47,500,000 45,000,000 32,500,000 22,500,000 15,000,000 13,700.000 13,700,000
- 4,027,600,000
- Ainsi, c’est quatre milliards vingt-sept millions que l’Europe dépense par an pour la guerre! Ajoutez qu’elle tient sous les armes, en temps de paix, 4,500,000 hommes retirés à l’industrie et à l’agriculture ! Oh ! quand les Etats-Unis d’Europe nous donneront-ils l’arbitrage international et le désarmement ?
- {Phare de la Loire.)
- *
- » ¥
- Les journaux ont annoncé le grand événement de la semaine, la mort de celui qui fut un grand patriote, un tribun d’une éloquence merveilleuse et un chef d’opposition un moment tout puissant M. Gambetta. Les uns considèrent cette mort comme un deuil national, les autres l’envisagent comme une délivrance. Les uns et les autres tombent, selon nous, dans l’exagération, et l’heure du verdict équitable prononcé en pleine et calme connaissance de cause n’a point encore sonné.
- M. de Brazza, en recevant des mains de M. Duveyrier le beau drapeau que lui a offert la Société française de géographie, a prononcé ces paroles qui méritent d’être recueillies :
- « Partout où j’aurai mission de le porter, le drapeau que vous me remettez sera un symbole de paix, de liberté, de eommerce. Il sera humain et compatissant avec les faibles, courtois mais fier avec les forts. »
- DANEMARK
- On annonce la formation à Copenhague d’une Société qui se propose de provoquer la déclaration et la reconnaissance de la neutralité du Danemarck : Nous applaudissons. Autant de nations neutres, autant de nations gagnées à la paix, et soustraites à la guerre. Quand les Neutres seront en majorité, la guerre sera bien près d’être éliminée. La Société va publier un journal, La Paix. dirigé par M. Beyer, membre de la Chambre des députés.
- ESPAGNE
- Il avait été question en Espagne de rallier toutes les fractions de la démocratie autour de la Constitution de 1869 et ce projet avait été l’occasion d’un grand meeting dans lequel M. Salmeron avait fait un grand éloge
- de la République française, mais M. Serrano en est pour ses frais, la Chambre vient de yoter à plus de 200 voix de majorité qu’elle n’entendait faire aucun changement à la Constitution actuelle. Ruiz Zoiilla avait raison : la poire mûrit, mais elle n’est point mûre.
- ¥ *
- 576,090 liv. st. par mois, soit 14,700,000 francs, voilà ce que coûtent au plus juste prix les 12,000 soldats anglais qui occupent l'Egypte. La Grande-Bretagne a remis au khédive sa note payable pour la première échéance trimestrielle le 1er mai 1883. Elle se monte à 88,200,000 francs. Est-ce ainsi que l’on entend dégrever le fellah? et combien de temps portera-t-il ce nouveau fardeau ?
- ALLEMAGNE
- Les « reptiles » de M. de Bismarck ont célébré la fin de l’année par de véritables tempêtes ; après avoir pendant quinze jours soufflé, à tout renverser, le froid et le chaud, les menaces et l’apaisement, ils ont mis fin au tumulte par ce chant célèbre : « l’empire c’est la paix » que l’homme de Décembre entonnait à. Bordeaux quelque vingt ans avant l’effondrement de Sedan. De tout ce fracas auquel l’Europe est habituée se détache cependant un avertissement adressé à l’Autriche, c’est qu’en signant ce traité de 1879 dont le Chancelier vient de révéler l’existence elle s’est donné un maître, et que ce maître entend qu’elle s’empare de la presqu’île des Balkans et qu’elle descende un peu plus vite jusqu’à Salonique. On avait deviné depuis longtemps ce grand secret. C’est une raison de plus pour les démocraties française, italienne et anglaise de se tenir étroitement unies.
- L’évêque de Metz, M. Dupont des Loges, que M. de Bismarck avait voulu rallier, ou plutôt compromettre en le décorant de l’Ordre de la Croix de Fer, a donné par un refus d’une politesse ironique une leçon et un exemple. Le leçon sera perdue sans doute, mais point l’exemple.
- ITALIE
- La nouvelle Chambre italienne a mal débuté. Elle a voté à la majorité de 222 voix contre 27 une loi qui, sous peine de déchéance de son mandat, oblige tout député à jurer que « l’intérêt du roi est inséparable de l’intérêt du peuple ». C’est un recul d’un siècle, c’est la négation de la souveraineté du peuple. Ceneri a été admirable dans la discussion, et Berta d a pu dire et démontrer publiquement que si la monarchie est plébiscitaire, le Statut ne l’est point, et que la constitution actuelle du royaume n’a jamais été votée ni acceptée par la nation. Cette démonstration n’avait jamais été faite à la tribune avec cette vigueur, avec cette clarté. Elle ne sera point perdue, elle a ouvert la brèche par où passera la démoçratie. Quant à la loi nouvelle, elle abolira le serment en fait, en attendant qu’il le soit en droit. Le serment devient une pure comédie, une formalité sans valeur imposée par la force.
- Oberdank a été pendu à Trieste le 20 décembre et sa pauvre mère est morte de douleur trois jours après. Oberdank devient un martyr, toute la jeunesse italienne se soulève pour acclamer sa mémoire. A Rome, à Milan, à Naples, à Turin, à Pise, à Bologne, des protestations publiques ont éclaté. La haine de TAutriche était un feu sous la cendre, ell8 devient une flamme qui éclate et brûle. Voilà le fruit de lexécution. Le mot de Tertullien tant de fois vérifiée par l’histoire s’applique ici :
- Sanguis martyrum semen Le sang des martyrs est une semence On écrit de Rome aux « Etats-Unis d'Europe : »
- « Non, l’empereur d’Autriche ne fera pas grâce, êcri-» vait notre grand poète Caducci au plus grand des gé-
- p.6 - vue 6/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 7
- » nies de notre siècle —• Victor Hugo.—Non seulement » l’empereur d’Autriche ne saurait faire une chose » grande, mais il ne fera jamais une chose juste. La vie » du jeune Oberdanksera brisée parle bourreau. Alors, » qu’une fois encore l’empereur soit maudit I Un jour » viendra, — ce sera l’apothéose du martyre — où le » drapeau italien flottera sur l'arsenal et sur les collines » de Saint Juste. Pour le moment silence... »
- Oberdank n'est point un criminel, c’est un martyre de la foi à la Patrie ; ce n’est pas un jugement que l’arrêt de la Cour martiale de Trieste, c’est une exécution, disons le mot : un assassinat ! Oberdank n’avait tué ni volé — ni trahi personne, il n’a lancé aucune bombe, il n’était pas même à Trieste lors de l’attentat.
- Malgré lui on l’envoie combattre les insurgés de la Bosnie et de l’Herzégovine qui défendent leur sol, leur foyer, leurs familles et leurs biens. Oberdank ne veut, ne peut tuer des hommes qui luttent pour la sainte liberté. Il s’enfuit en disant à sa mère désolée : « Je vais à Rome pour assurer ton existence et la mienne, j’espère qu’un jour nous vivrons heureux et libres. » Puis il apprend que l’empereur d’Autriche doit venir à Trieste pour insulter aux sentiments patriotiques de toute une ville, pour affirmer une fois de plus son droit de conquérant, de ravisseur de patries. Alors son cœur frémit d’indignation et il décide de jouer sa tête dans l’enjeu entre le Colonel du 22e de ligne autrichien et l’oppresseur insolent des nations. Il part avec un compagnon et, fatigué d’un voyage à travers mille péripéties, il s’arrête pour passer la nuit dans un village de la frontière. Les sbires qui le traquent, le surprennent dans son sommeil : Oberdank se lève en sursaut, saisit un revolver, essaie de se tuer, mais il est terrassé, garrotté et enfermé dans un cachot — d’où il ne sort que pour monter à l’échafaud. Oberdank à 23 ans, à l’âge des emportements généreux ; à la nature passionnée s’exalte à l’idée du sacrifice : il va seul combattre l’empire. — Un gendarme est légèrement bléssé, lui est accablé de coups et couvert de sang; Voilà l’histoire, voilà le crime î
- Oberdank avait-il mérité la mort? L’empereur d’Autriche avait-il le droit de le faire pendre? Non, L’empereur d’Autriche n’avait pas plus de droit sur la vie d’O-berdank que sur la mienne, que sur la vôtre : il n’a d’autres titres à l’asservissement et à l’occupation de Trieste, patrie du jeune étudiant, que celui du plus fort. Le cadavre d’Oberdank sera désormais une barrière infranchissable entre l’Italie et l’empereur d’Autriche, une tache de sang sur le manteau royal de Humbert Ier. Le vieux Drepretis peut promener ses sbires dans toutes les villes d’Italie pour empêcher la jeunesse italienne de manifester son horreur pour ce crime d’état, il en sera pour sa honte. La postérité dira qu’on peut assassiner un homme, jamais effacer le droit inaliénable des peuples de s’appartenir. Depretis qui a promené à Vienne son roi à lui, ne sauvera pa3 plus la monarchie, que les soudards autrichiens qui ont condamné Oberdank ne sauveront Tempereur de la terrible justice de l’histoire.
- CHILI
- On annonce que le Ghili.prétend faire payer aux Etats-Unis de Colombie une indemnité de 24 millions sterling pour avoir laisser passer sur leur territoire des munitions de guerre destinées au Pérou. Si la nouvelle est vraie, la question doit être soumise à un tribunal arbitral comme le fut le procès de l’Alabama.
- Il y a trois ans que le Chili, qui au début de la guerre reprochait au Pérou et à la Bolivie de se refuser à régler par voie d’arbitrage les difficultés qu’il avait fait naître, s’acharne sur le Pérou avec une violence dont l’histoire des temps modernes n’offre point l’exemple. Les Etats-Unis d’Amérique ont à plusieurs reprises vainement offert leur médiation, et non moins vainement conseillé l’arbitrage. M. Arthur explique dans son dernier Message les raisons qui ont décidé la grande République à ne point dépasser le droit de conseil. Nous reproduisons ce passage du Message, et, en nous gardant bien de blâmer la réserve des Etats-Unis d’Amérique, nous re-
- grettons sincèrement que les Républiques du Sud américain n'aient point encore constitué entre elles une Juridiction internationale, devant laquelle le Pérou et la Bolivie puissent pacifiquement traduire le Chili.
- Voici les paroles du président Arthur :
- « Si nous avons insisté pour que la paix se fasse entre le Chili et le Pérou, c’est que le caractère de notre peuple et l’esprit de ses institutions ne s’accordent pas pour une intervention par la force. Une semblable manière de procéder conduirait à l’établissement d’un protectorat contraire à notre politique et à notre intérêt. Il est tout à fait déplorable que le Chili impose des conditions aussi rigoureuses, et qu’il refuse de se soumettre à un arbitrage. La paix ne peut être durable tant qu’elle ne reposera pas sur des bases assez équitables pour obtenir l’approbation des autres nations. »
- (États-Unis d’Europe).
- T CONFÉRENCE AD FAMILISTÈRE
- 20 décembre 1882.
- M. Oodin :
- Mes amis,
- Je vais aborder aujourd’hui la grande loi du travail afin de rechercher comment elle se rattache intimement aux lois de la vie que j’ai précédemment discutées devant vous. Ce n’est pas sans raison que j’ai cherché à démontrer que la vie est le principe universel de l’Univers, qu’elle est l’Etre infini qui est et qui comprend tout être et toute chose. Je vous ai signalé avec intention que la vie est en nous et que nous sommes en elle. Nous sommes les agents de la vie. Je veux, aujourd'hui, examiner comment nous travaillons pour elle en travaillant pour nous, et comment le travail, tout borné qu’il soit, sert aux fins de la vie universelle.
- Je veux aussi examiner la valeur de l’existence humaine, son importance dans la marche des choses, et le cas qu’on en doit faire.
- Nul ne contestera que l’homme est le premier agent de la vie sur la terre, l’être le plus complet de la création.
- La supériorité de l'homme tient surtout à ce qu’il est doué de la faculté du travail ; c’est là ce qui fait de lui un être infiniment supérieur aux autres créatures terrestres.
- Je pose donc en fait que la vie humaine est la chose la plus précieuse entre tout ce qui existe sur la terre ; que par cela même nous devons et la société doit elle-même les plus grands égards à toute existence humaine. Nul être au monde n'a droit à plus de respect et de sollitude que l’homme, car il est l’être de prédiction de la vie sur la terre.
- C’est pourquoi nous devons, politesse, égard, bienveillance, fraternité et amour à nos semblables.
- (1) Voir le Devoir des 5, 12, 19, 26 Novembre ; 17 et 24 décembre 1882.
- p.7 - vue 7/832
-
-
-
- 8
- LE DEVOIR
- C’est pourquoi tout ce qui est utile et bon à la vie j agît avec la volonté, la pensée et l’intention de ren-
- humaine est une bonne action, et pourquoi tout ce qui est nuisible à la vie humaine est une mauvaise action.
- Il n’est rien pour nous qui égale la valeur de l’existence La vie qui est en nous est la chose la plus précieuse dont nous puissions jouir.
- C’est pour satisfaire à ce premier des biens que nous recherchons tout le reste. Riches ou pauvres, ce que chacun de nous désire ou ambitionne, c’est la satisfaction des besoins de l’existence. Donc l’existence est la chose primordiale digne du plus grand amour et du plus grand respect.
- Quiconque commet un acte de nature à troubler ou à compromettre le progrès de la vie dans son semblable, commet une indignité, puisqu’il porte atteinte au bien le plus précieux dont l’homme puisse disposer.
- Notre principal devoir est donc d'adapter nos actes de chaque jour à l'observation incessante du respect et de l’amour de la vie humaine, à la pratique constante de la fraternité.
- La valeur des actes humains pouvant se mesurer à leur degré d’utilité pour la vie générale, nous pouvons examiner quel est l’acte qui sert le plus utilement la vie humaine.
- Eh bien, mes amis, cet acte, c’est le travail productif.
- Vous, travailleurs, qui agissez du matin au soir pour créer des produits utiles, non seulement à vous-mêmes, mais à la société en général, vous accomplissez par cela la première des œuvres au profit de la vie : vous concourrez au développement, au bien de la vie humaine. Et cette mission sainte, je vous l’ai dit en vous parlant de l’antériorité de notre existence, c’est vous qui l’avez choisie avant votre incarnation dans la vie matérielle ; vous avez voulu, en venant exercer votre activité sur la matière, cher*-chor le moyen d’apprendre à être utile aux autres . vous avez voulu ainsi travailler à votre amélioration, en travaillant au bien de vos familles, au bien de l’humanité tout entière, car le travail étend ses bienfaits sur toute la terre.
- Voyez combien cette morale agrandit les horizons de la vie, en reliant notre présent au passé et en élevant le présent à l’avenir, en montrant comment nos actes en ce monde préparent nos progrès futurs.
- En envisageant ainsi la loi d’ordre dans l’humanité, n’est-il pas facile de concevoir que les actes les meilleurs sont ceux qui servent le mieux, le plus utilement la vie humaine, et que l’élévation morale de la personne humaine résulte surtout de ce qu’elle
- dre ses actions véritablement bonnes et utiles aux autres. Oui, nos actions ont plus ou moins de valeur selon l’intention qui y préside. Le travail lui-même est exécuté avec plus ou moins de mérite, selon les sentiments de celui qui l’exécute.
- Celui qui fait le mieux sa tâche terrestre se préoccupe non seulement du fruit qu’ii retirera personnellement de son travail pour le bien de sa famille, mais des conséquences utiles que ce travail peut avoir pour la société. Celui-là donne satisfaction à tous ceux qui ont des rapports avec lui ; il contribue jusqu’au bien du consommateur qui achètera et utilisera le bon produit qu’il a créé.
- Au contraire, le mercenaire qui ne voit dans le travail qu’un moyen de subsistance et qui l’accomplit à contre-cœur, ne fait qu’à moitié sa besogne et tâche de faire passer pour bon un produit imparfait ; il trompe ainsi tout le monde autour de lui et commet une sorte de mauvaise action, car le consommateur qui achètera le produit exécuté sans conscience sera trompé et n’en tirera qu’un mauvais usage.
- On le voit, des mérites moraux bien divers s’attachent aux œuvres des hommes, suivant la volonté qui les produit.
- L’acte qui sert le plus au développement de la vie à la surface de la terre, c’est, nous l’avons vu, le travail, ce créateur du bien-être et de toutes les richesses matérielles et intellectuelles de l’humanité.
- Mais le travail accompli avec le sentiment d’être utile aux autres, comme à soi-même, comporte pour son auteur des mérites exceptionnels dont les conséquences morales et spirituelles, si elles n’ont pas toujours leur récompense en cette vie par une rémunération méritée, sont pour la vie future les vraies richesses morales que l’âme humaine accumule ainsi à son profit.
- Pour se faire une idée de ce qu’est le travail humain dans le mouvement de la vie terrestre, considérons, mes amis, l’œuvre incessante que l’homme accomplit à la surface de la terre.
- Jetons un regard sur nos campagnes et voyons comment de toutes parts, à perte de vue, autour de nous, l’activité de l’homme s’exerce ; les champs sont sans cesse labourés, ensemencés, mis en fructification; les récoltes succèdent aux récoltes sans que jamais ce labeur arrête.
- Quel formidable mouvement d’ascension vers la vie est imprimé par l’homme à la matière dans ces continuels labeurs. Qui ne serait frappé de cette mission du travail humain qui partout féconde et transforme ainsi la matière ; car ce n’est point seulement dans les champs, les prairies et les bois que l’homme
- p.8 - vue 8/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 9
- travaille ; c’est partout dans les ateliers, il modifie et transforme la matière pour la mettre au service des besoins de l’homme ; dans les entrailles de la terre, le mineur va chercher ces richesses houillères qui font la puissance de l’industrie, et qui, dans les jours de froidure, nous donnent, grâce aux appareils de chauffage que vous-mêmes fabriquez, le moyen de passer des heures douces et paisibles auprès d’un bon feu en compagnie de nos familles ou de nos amis.
- Ne croyez-vous pas, mes amis, que cette action incessante de l’homme sur la matière soit une œuvre voulue et calculée par la vie suprême, pour élever l’homme au sentiment de la vie morale ; nous sommes donc par le travail les ouvriers de la vie, les ouvriers de Dieu. Oui, c’est la vie même qui vit en nous, qui agit par nous, pour la vivification et la régénération de tout ce qui est.
- C’est par le travail humain que le sort de l’humanité s’améliore peu à peu ; l’instruction et le bien-être se répandent ; néanmoins l’homme est encore bien loin des perfections auxquelles il doit élever sa destinée sur la terre, tout en travaillant à son progrès moral.
- L’ignorance est encore grande à la surface de notre globe. Il est encore des peuples primitifs ignorants qui travaillent pour entretenir strictement leur existence. A mesure que l’homme s’instruit et devient plus intelligent, son travail produit davantage et crée plus de ressources et d’aisance.
- En France même, nous avons encore des populations dont le travail, peu productif, les sauve à peine de la misère.
- A mesure que l’homme s’élève en intelligence et en désir de bien-être, il comprend mieux Futilité du travail, il songe à le rendre plus productif; il cherche à en mieux répartir les fruits. Il s’instruit de ses droits et de ses devoirs et arrive ainsi peu à peu au désir d’organiser le travail de façon à le rendre profitable à tous, et à ce que ses produits se répartissent équitablement entre leurs auteurs.
- C’est à ce point que nous touchons dans les sociétés européennes, mes amis.
- L’équité de la répartition des richesses est aujourd’hui le grand problème dont la solution s’impose.
- Eh bien, mes amis, ici vous la tenez, cette solution. Vous n’êtes plus le salarié qui n’a que son gain de chaque jour pour tout profit; vous êtes des associés qui touchez la plénitude du fruit de vos labeurs. C’est là un fait sur lequel il est indispensable que vous méditiez profondément ; car l’ignorance est le *>• and malheur qui nous empêche de voir le bien.
- Pour que le problème de l’équitable répartition des richesses trouve sa solution, il a fallu des siècles de luttes et d’efforts, et maintenant encore le monde est rempli d’incertitudes sur ce point.
- Nos sociétés touchent pourtant à la phase de la mutualité sociale pour l’existence et de l’association pour inaugurer entre les hommes l’avènement du règne de la justice. Mais combien semble près de nous encore le temps où le travailleur était asservi et exploité par des castes privilégiées.
- La Révolution française a donné à tout citoyen la liberté politique, liberté que le peuple n’exerce encore qu’insuffisamment faute d’instruction. Cette lacune tend à se combler chaque jour, les masses s’élèvent en intelligence et tendent à ne plus laisser le monopole des directions à une minorité privilégiée.
- En même temps que le peuple s’élève à un niveau supérieur d’instruction, le besoin de résoudre le grand problème de l’équitable répartition des richesses devient plus pressant.
- C’est celui-là, mes amis, dont ici vous offrez le mot au monde.
- En effet, votre travail ne vous vaut pas seulement la subsistance de chaque jour; il vous vaut des économies annuelles du produit réel de vos labeurs.Chacun de vous a un certain capital qui grossit avec les années, et dans peu vous serez les propriétaires-actionnaires de vos instruments de travail : les usines et de votre palais d’habitation : Le Familistère et ses dépendances.
- Bien persuadés que c’est dans l’instruction que l’avenir repose, vous avez à côté de cela vos écoles sur l’organisation desquelles la plus grande sollicitude doit toujours se porter; car c’est là que vos enfants, garçons et filles, se préparent à devenir des hommes et des femmes qui seront la ressource et la prospérité de l’association.
- Pour compléter cet ensemble de mesurés convergeant toutes au bien, au progrès de vos familles, nous organisons maintenant sur de nouvelles bases l’enseignement professionnel, de façon à donner à tout apprenti les notions théoriques et pratiques nécessaires pour faire de lui, non seulement un bon ouvrier, mais selon sa capacité, un bon contre-maître, un chef de fonctions, un directeur même s’il est possible.
- Mais toute œuvre nouvelle ayant ses difficultés d’installation, nous avons besoin, mes amis, de votre aide pour réussir. Il faut que vous encouragiez vos jeunes gens, qui ont jusqu’ici, travaillé à l’atelier sans guide suffisant, à recevoir avec bonne volonté, attention, empressement, les leçons qui leur seront données. Il faut qu’au besoin vous interveniez de
- p.9 - vue 9/832
-
-
-
- 10
- LE DEVOIR
- votre autorité pour que l’apprenti ne manque pas d’assister aux cours techniques qui vont être faits une ou deux fois par semaine.
- Songez, mes amis, combien il serait heureux pour l’association de recruter dans son sein même les capacités dont elle a besoin.
- Si les plus hautes fonctions pouvaient incomber aux plus remarquables d’entre vos enfants, quel exemple et quel encouragement au travail ce serait pour toute la population de nos écoles.
- Comme chacun rivaliserait de travail et de zèle à la perspective d’un avenir donnant place à toutes les capacités, à tous les mérites.
- Et vous, mes amis, ne devez-vous pas être séduits vous-même par cette perspective de prospérité ; yos enfants devenu des ouvriers capables, intelligents, des contre-maîtres habiles, des ingénieurs distingués ; cet avenir, cet exemple à donner au monde n’est-il pas digne de nos plus grands efforts pour y atteindre.
- Ce sont là de ces questions dont il eut été prématuré que je vous entretinsse il y a quelques années.
- Il y a 5 à 6 ans, par exemple, je vous ai fait pendant deux ans des conférences dans lesquelles je n’avais d’autre but que de vous amener à constituer cette association enfin réalisée entre nous. Eh ! bien la plupart n’ajoutait point foi à mes paroles ; la plupart ne croyait pas possible la réalisation de l’association que je proposais. Les critiqueurs étaient ardents, ils voyaient tout en noir et, bien que je leur eusse prouvé par le succès qui avait largement couronné mes entreprises, que mes prévisions pouvaient mériter une certaine confiance, ils perdraient de vue des résultats qui eussent dû me rendre moins suspect à leurs yeux, et les porter à accorder une plus sérieuse attention à mes propositions. Ce sentiment de défiance fut poussé si loin que lors d’une répartition annuelle où je vous offrais, à vous travailleurs, cent mille francs, la plupart, d’entre vous refusèrent les titres qui leur étaient échus, titres que, mieux avisés depuis, vous avez tous réclamés.
- C’est qu’il y a, mes amis, dans l’homme, une tendance mauvaise et malheureuse, dont il faut que l’humanité se guérisse : on cherche toujours le mal, on croit difficilement au bien.
- Aussi, quand le bien se présente, trouve-t-on toujours des gens qui, cherchant une popularité de mauvais aloi, se préoccupent de critiquer quand même et de chercher les moyens de tout empêcher.
- Ceux-là généralement sont des incapables qui ne se préoccuperaient jamais du bien d’autrui et qui trouvent bon d’empêcher les autres de faire mieux qu’eux.
- Eh ! bien, mes amis il ne faut point que ce mauvais esprit ait place davantage parmi nous.
- En ce qui concerne l’enseignement professionnel de nos apprentis, attendons-nous à quelques difficultés de début, parce que de telles difficultés sont inhérentes à tout ce que l’homme inaugure ; mais sachons vaincre tout embarras, tout obstacle. Il s’agit de réaliser une bonne œuvre, il s’agit du plus grand bien de vos enfants, deieur avenir industriel ; ne perdez jamais cela de vue et venez-nous en aide pour le succès de toutes les mesures qui seront instituées en vue de cet enseignement ; aidez-nous à réaliser dans cette association les rouages nécessaires à sa bonne marche, à son parfait développement.
- Je vous montrerai dans nos conférences ultérieures comment l’association* est intimement reliée au principe de la vraie morale de la justice qui est la loi de vie.
- En attendant, sachez, mes amis, qu’en travaillant à l’œuvre du Familistère, vous faites œuvre de progrès social; vous assurerez pour vous-mêmes en cett vie de meilleures conditions d’existence, vous préparez un bon avenir à vos enfants, et vous vous amassez pour la vie future les impérissables trésors que la mort ne peut nous ravir.
- Yous êtes les ouvriers de la première heure, ceux qui ont été appelés entre tous pour donner au monde ce grand exemple que l’association est possible entre les hommes ; que les travailleurs, ouvriers et employés, peuvent vivre en se répartissant équitablement les produits de leurs labeurs communs.
- Yous êtes appelés à démontrer au monde que cette évolution sociale peut s’accomplir dans l'ordre et la paix, sans spoliation ni égorgement de qui que ce soit ; vous êtes appelés à démontrer que les décla-mateurs qui veulent bouleverser l’ordre social sont à côté de la vérité ; qu’ils sont dans la voie de l’impuissance; que c’est par le travail, par l’instruction, par la pratique de la fraternité que doit se résoudre la plus grande des questions sociales, celle de l’inauguration de la justice dans le monde, celle de la répartition des biens d’après ces principes : respect et vénération de la vie humaine.
- A chacun suivant les services rendus.
- PRINCIPES DE SOCIOLOGIE(>)
- par Herbert SPENCER IY
- Ce qui caractérise Spencer, comme les adeptes de l’école positiviste dont il se rapproche à plusieurs
- (1) Yoir les nos du Devoir des 10, 17 et 24 décembre 1882.
- p.10 - vue 10/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 11
- égards, c’est l’horreur de l’idéal, l’aversion pour tout plan de réforme et d'amélioration. Il loue Aug. Comte d’avoir, contrairement à Hobbes et à Platon, reconnu que les appareils sociaux ne sont pas des produits d’une création artificielle mais des produits d’un développement graduel.
- En quoi donc, je le demande, ces deux modes s’excluent-ils ? Est-ce que le développement graduel des sociétés n’est pas influencé par l’esprit humain et par les conceptions qui en émanent ?
- Quel édifice plus artificiel, par exemple, que cette grande institution catholique, objet de la part de Comte d’une admiration si outrée! Est-ce-à-dire que toute intervention de la pensée, du raisonnement doive être exclue de l’arrangement, des phénomènes sociaux? Spencer reproche à Comte comme une inconséquence, comme un contradiction à sa doctrine, d’avoir voulu réorganiser la Société d’après les principes de la philosophie positive. A quoi servirait cependant cette science sociologique que s’évertuent à édifier de hautes intelligences, si ce n’est à redresser, à rectifier et amender les règles <ou dispositions sociales dans Je sens de la justice et de la vérité, pour le plus grand bien de la collectivité humaine, bien qui ne saurait résulter que de l'application de la justice dans la réglementation de choses sociales ?
- En sociologie, il y a deux manières de voir opposées : l’une qui, avec les positivistes et Spencer professe que les sociétés évoluent comme poussent les plantes, en vertu d’une sorte de fatalité ; — l’autre qui avec les philosophes du xvm6 siècle et leurs exécuteurs testamentaires, les hommes de 1789, — avec les socialistes Fourier, Saint-Simon, Owen, Proudhon, admettent que la volonté humaine, plus ou moins bien éclairée par la raison, est un des facteurs les plus influents, sinon le principal des arrangements sociaux. En tout ce que font les hommes, nous voyons que l’idée précède l’acte. Le premier qui s’avisa de tailler une pierre pour s’en faire une arme,fut conduit à cette tentative par une pensée, par un raisonnement, quelque bornée et grossière ! que fût son intelligence. Pourquoi donc l’idée, qui j partout ailleurs marche en avant, devrait-elle abdi- j quer ou se mettre à la queue des évènements, lors- \ qu’il s’agit des choses sociales et des combinaisons j dont elles sont susceptibles?
- Malgré son parti pris d’abstention quant à tout plan d’organisation sociale à tracer, Spencer lui-même est bien tenté parfois de déroger à l’absolutisme du système. Témoin le passage suivant de la fin de son chapitre X, intitulé : Types sociaux et constitutions.
- « Si le moment était convenable, nous pourrions ajouter ici quelques pages pour tracer les linéamens d’un type social à venir, différant autant de l’industriel que celui-ci diffère du déprédateur, c’est-à-dire d’un type possédant un appareil d’entretien encore plus complètement développé qu’aucun de ceux que l’on connaisse en ce moment, qui ne se servira d’aucun des produits de l’industrie pour conserver une organisation déprélatrice, ni pour les consacrer exclusivement à l’agrandissement matériel, mais qui les emploiera à faire marcher des fonctions plus élevées. Comme le contraste entre les types déprédateur et industriel a pour signe la transformation de la croyance que les individus existent au profit de l’Etat en une autre croyance d’après laquelle l’Etat existe au profit des individus; de même le contraste qui existe entre le type industriel et le type qui doit probablement s’en dégager, a pour signe la transformation de la croyance que la vie a pour but le travail, qui deviendra cette autre croyance que le travail a pour but la vie. »
- J’ai cité ce passage par ce qu'il est à mon gré le meilleur et le plus significatif de tout le livre de Spencer sur la sociologie. Il est vrai que l’auteur revient aussitôt sur ce qu’il a osé laisser entrevoir. « Mais « nous n’avons ici, dit-il, à nous occuper que des in-« ductions tirées des sociétés qui ont existé ou qui « existent, et nous ne devons pas nous mettre à spé-« culer sur les sociétés possibles.»
- Ce serait là cependant la tâche utile d’une sociologie qui ne voudrait pas se condamner à la stérilité, à l’inanité.
- Proposer pour but aux institutions sociales la vie, l’expansion de la vie, ou ce qui est la même chose, l’amélioration des conditions de la vie, c'était se placer dans le vrai. Spencer aurait dû insister là-dessus et poursuivre cette visée féconde.
- Un homme qui fait, lui, du socialisme pratique, le fondateur du Familistère de Guise, M. Godin, dans son remarquable ouvrage [Solutions sociales), a posé aussi la vie comme loi suprême. « L’humanité, y dit-« il, n’a d’autre mission sur la terre que d’y faire « prospérer et fructifier la vie. La vie et le travail » sont la loi suprême de l’homme, car vie et travail « ne font qu’un. L’homme a la vie pour travailler et « le travail pour accomplir la loi de la vie.»
- Mais s’inspirant surtout de la théorie sociétaire de Fourier, M. Godin a tracé un plan d’organisation fondé sur le principe de l’association du travail et du capital, plan dont il a commencé avec succès l’application dans son établissement industriel, qui n’occupe pas moins de 1,500 personnes, ou associées déjà ou en voie de le devenir. C'est là un fait qui mérite d’appeler l’attention de tous les esprits préoccupés des questions sociales : il en dit plus que bien des volumes de doctrines.
- p.11 - vue 11/832
-
-
-
- 12
- LE DEVOIR
- V
- Pour revenir à Spencer, il a un chapitre sur les métamorphoses sociales qui aurait pu, sans être neuf, offrir un véritable intérêt sociologique.
- Il n’avait, à l’exemple de Condorcet, qu’à suivre l’évolution depuis la vie sauvage, où l’homme a pour toute industrie la chasse et la pêche, à la vie pastorale et patriarcale ; puis il nous eût exposé, l’agriculture s’étant développée, la formation de ces grands empires primitifs d’Egypte, d’Assyrie, de Perse,avec le despotisme au faîte, l’esclavage des travailleurs à la base, concurremment avec la réclusion des femmes : types sociaux qui subsistent encore dans les Etats musulmans, la Turquie, la Perse moderne. De là il eût passé à la civilisation grecque, caractérisée par un splendide essor des arts et par un commencement de culture des sciences, pour arriver, en traversant la domination quasi universelle des Romains, à notre civilisation actuelle, héritière des deux autres et qui a pour tâche principale la création, le développement des sciences et leur application à tous les ordres de travaux. Cette civilisation brillante, si fière de ses progrès, a pourtant des ombres et des taches, témoin la plaie du paupérisme qui grandit en raison, pour ainsi dire, de la marche ascendante de l’industrie et de là richesse. C’est à découvrir, à décrire méthodiquement les vices de notre état social, à rechercher, à indiquer ensuite les moyens d’y remédier, que devraient s’appliquer les sociologistes.
- Autres sont les préoccupations de Spencer.
- Après avoir employé la plus grande partie de son ouvrage à établir des analogies entre les organismes biologiques et les organismes sociaux, voici ce que dans un chapitre intitulé : Réserve et résumé, l’auteur déclare « qu’il n’existe point d’analogie entre le corps politique et le corps vivant. » N’est ce pas détruire d’un trait de plume toute son œuvre laborieusement édifiée ?
- (A suivre) Ch. Pellârin.
- LÉON GAMBETTA
- Léon-Michel Gambetta naquit le 2 avril 1838, à Cahors, de parents d’origine italienne, mais français. Son droit fait, il se fît inscrire au barreau de Paris, fut secrétaire de Crémieux et président de la conférence Molé. Il se prépara, tout jeune, au rôle qu’il devait jouer, et personne n’était pûus assidu que lui aux séances du Corps législatif.A vingt-cinq ans, il fut impliqué dans le Procès des Treize.
- En 1868, une souscription s’ouvrit dans plusieurs journaux pour élever un monument à un des assassinés du coup d’Etat, le représentant du peuple
- Baudin. On se souvient qu’un des souscripteurs fut Berryer; alors les légitimistes n’auraient pas mis leur main, comme ils ont fait depuis, dans la main sanglante du bonapartisme. Ces journaux furent poursuivis. Un d’eux, le Réveil, se fît défendre par le jeune secrétaire de Crémieux. Le soir du procès, le nom de Gambetta était dans toutes les bouches.
- Quelques mois après,un arrondissement de Paris, par 35,417 voix, et un arrondissement de Marseille, par 42,865, envoyaient Gambetta à la Chambre. Il opta pour Marseille et fut remplacé à Paris par Rochefort.
- L’empire alla se suicider à Sedan. Gambetta enjamba du palais Bourbon à l’Hôtel-de-Ville. En octobre, il fut adjoint à la délégation de province, composé de MM. Crémieux, Glais-Bizoin et Fouri-chon; Paris étant investi, ce fut en ballon qu’il dût se rendre à son poste. Il y prit d’une main le portefeuille de l’intérieur et de l’autre le portefeuille de la guerre, et déploya une activité prodigieuse, que lui ont reprochée ceux qui auraient voulu que la République se rendît sans tenter un suprême effort, mais dont lui sauront gré ceux qui tiennent plus à l’honneur de la France qu’à la monarchie.
- Il dut obéir au gouvernement de Paris qui avait conclu un armistice et ordonné la convocation de l’Assemblée nationale. Il pressentit l’Assemblée qui allait être nommée dans les circonstances terribles où l’on était, et il décréta l’inéligibilité des anciens fonctionnaires et des anciens candidats officiels de l’empire. Le gouvernement de Paris ayant annulé son décret, il donna sa démission.
- Le 8 février 1871, il fut élu par dix départements : Bouches-du-Rhône, Meurthe, Moselle, Bas-Rhin, Haut-Rhin, Seine, Seine-et-Oise, Var, Alger, Oran. C’est pour le Bas-Rhin qu’il opta. Il s’opposa énergiquement dans les bureaux à l’adoption des préliminaires de la paix. La paix votée, il donna sa démission, avec ses collègues d’Alsace-Lorraine, et se retira à Saint-Sébastien, où il fit ie mort pendant la Commune.
- Aux élections partielles du 2 juillet 1871, trois des départements qui l’avaient élu en février le réélurent : la Seine, les Bouches-du-Rhône et le Var. Il opta pour la Seine.
- Il contribua beaucoup au vote de la Constitution. Bien des républicains hésitaient à reconnaître le pouvoir constituant à une Assemblée nommée comme celle de Versailles; son éloquence les entraîna. Ce fut alors qu’à Belleville, dans une réunion privée, il qualifia le Sénat de « grand conseil des communes. »
- La République légalisée, l’Assemblée n’avait plus qu’à s’en aller. Bon voyage ! Dans un discours qu’il rononça pendant la période électorale, M. Gambetta éfînit sa politique, « la politique des résultats », et la résuma ainsi : « Fermeté sur les principes, prudence et mesure dans les procédés ; le progrès indéfini pour but, la raison pour moyen et la République pour égide. »
- Son plus beau moment après celui où il avait lutté contre l’invasion est celui où il lutta contre le Seize-Mai. Il le frappa à la tête en déclarant que le maréchal dont les ennemis de la République s’étaient fait un instrument n’avait de choix qu’entre la soumission ou la démission. Ce fut un des coups dont mourut la conspiration monarchique. Dès lors M. Gambetta fut le chef des républicains qui acceptent un chef.
- Il était tellement désigné pour gouverner qu’il ne
- p.12 - vue 12/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 13
- put retarder son entrée au pouvoir qu’en se réfugiant à la présidence de la Chambre. Mais les ministres n’étaient plus pris au sérieux ; à tort ou à raison, l’opinion publique ne voyait en eux que les pantins qu’il faisait mouvoir * cette situation ne pouvait s’éterniser; il comprit lui-même qu’il devait se résigner, on peut dire que le portefeuille lui fut mis sur la gorge.
- Il lui arriva alors ce qui arrive aux gens qui se sont trop fait attendre et dont on a trop attendu. Il y eut une forte désillusion. Au lieu de trouver en lui le grand homme de gouvernement qu'on croyait, le réformateur prêt dès longtemps, l’auteur de projets mûrement médités, on trouva un maître à la fois incertain et impérieux, qui semblait vouloir se venger sur la Chambre de lui avoir imposé le ministère, qui déclara qu’il n’y avait rien de possible avec une majorité de quatre cents voix, et dont lé don de gracieux avènement fut de demander à une Chambre à peine installée de se mettre à la porte >
- La Chambre, peu flattée, se refroidit pour celui qui lui faisait ce compliment. Elle écouta ceux qui criaient à la dictature. Un courant libérai se forma et s’accentua. M. Gambetta sentit que son prestige baissait. Il donna sa démission.
- Nous ne doutons pas que le puissant orateur, s’il avait vécu, n’eût retrouvé une partie du prestige que son ministère lui avait fait perdre; mais il ne l’aurait jamais retrouvé tout entier. Sans rien supprimer des grands services qu’il a rendus à la France en 1870 et à la République en 1877, son passage au pouvoir l’avait amoindri. Son intérêt aurait été de mourir dix-huit mois plus tôt.
- (Rappel).
- RELIGION ET PROGRÈS
- (Suite)
- La croyance à l’immortalité de l’homme, où si mieux on aime à sa transformation, à sa régénération dans la suite des temps, entraîne de soi l’idée de châtiment et de récompense.
- Cette idée apparaît dans toutes les doctrines religieuses ; mais elle s’y mêle, par une de ces erreurs si communes de l’imagination des peuples, à l’intervention matérielle de la Divinité.
- Que les hommes se soient préoccupés d’une vie future, possibilité pour quelques-uns, certitude pour quelques autres, rien de plus naturel.!
- Que les croyants d’entre eux, selon leur connaissance du Bien et du Mal, aient cherché à lier les conditions de cette vie future aux actes de l’existence présente, rien de plus rationnel : le bon et le mauvais succès de la récolte ne tient-il pas, non-seulement aux qualités intrinsèques de la semence, mais encore aux soins intelligents de la culture 1 Malheureusement les causes absurdes mises en avant à toutes les époques par les docteurs de la loi pour expliquer l’existence des bons et des méchants, ont faussé complètement la notion du bien et du mal,
- dénaturé, gâté la semence, tandis que d’une part, les pasteurs des peuples, dans le but d’asseoir leur autorité et de sanctionner les privilèges des castes, faisant reposer les sociétés sur des divisions arbitraires de l’humanité, ont donné une direction pernicieuse à la culture, et compromis, pour ne pas dire plus, l’excellence de la récolte.
- C’est ainsi que le Judaïsme divisait les hommes en circoncis et incirconcis : les premiers jouissaient de toutes les faveurs du ciel, les derniers en étaient systématiquement exclus.
- C’est ainsi que, par la Prédestination, les chrétiens font naître une partie des mortels assurés contre la damnation éternelle, tandis que les autres y sont voués dès le sein de leur mère.
- Cette doctrine de réprouvés et d’éîus dans ce monde comme dans l’autre, dans le présent comme dans l’avenir, c’est la justification de toutes les aristocraties, de toutes les oppressions, de toutes les tyrannies .
- Cette tache dont on marque le front de l’homme, cette tache que rien ne peut effacer si ce n’est le salut dont l’Eglise, dans sa logique inexorable, fait une oeuvre de grâce, une nouvelle œuvre surnaturelle, cette tache, c’est le cruel T. F. d’autrefois mis sur l’épaule de l’innocent, avec cette différence que la main qui l’imprimait jadis croyait frapper un coupable, tandis que le bourreau rnîtré qui essaie aujourd’hui d’en flétrir l’humanité, a conscience de l’indignité qu’il commet.
- Réprobation sur ce dogme connexe de celui de la déchéance et du péché originel 1 Honte sur ses auteurs, fauteurs de mensonges, calomniateurs du Dieu même au nom duquel ils prétendent parler.
- Non, l’homme ainsi que nous l’avons présenté, créature des créatures qu’il domine de toute sa tète ; l’homme, attestation du mouvement dans cette grande collectivité dont la croissance n’a point de terme assignable ; l’homme ce révélateur des lois en vertu desquelles l’humanité s’avance incessamment, distribuant la vie aux organes divers qui perpétuellement la renouvellent en se renouvelant eux-mêmes perpétuellement ; l’homme ne saurait être condamné d’avance, forçat puni d’une offense qu’il n’a jamais commise ! Non, il n’est point fatalement prédestiné ?
- Possesseur, au contraire, des trois qualités qui le distinguent si éminemment des autres êtres, il est dans cette œuvre incessante de la création, l’auteur, Yartifecc de ses destinées futures. Enchaîné nécessairement à ses œuvres bonnes on mauvaises, il en est essentiellement responsable et, dans leur accomplissement, il se trouve quelque chose d’impérissable, qui s'incorpore à la vie future.... C’est en quelque
- p.13 - vue 13/832
-
-
-
- 14
- LE DEVOIR
- sorte une gravitation de l’âme vers les récompenses ou les châtiments, selon le bien ou le mal accompli dans sa liberté d’action.
- Le Règne de Dieu, pour nous servir de l’expression consacrée, c’est lui-même qui le prépare. Point n’est donc besoin d’une intervention hors nature pour faire la part des bons et celle des méchants.
- Mais quelle sera cette part respective à chacune de ces deux catégories ? En d’autres termes, en quoi consistera le châtiment ? En quoi consistera la récompense ?
- Essayons de le déduire de nos conceptions premières.
- *
- * *
- Rappelons d’abord que, parmi ces conceptions, nous avons énoncé d’une manière générale l’immortalité de l’homme, en expliquant comment nous la comprenions.
- Rappelons également que, dans notre exposé de doctrine, nous avons présenté chacune de nos actions comme portant en elle-même des conséquences aussi bien pour le présent que pour l’avenir.
- Or chacune de ces actions étant la manifestation libre de notre volonté, ayant lieu sous l’inspiration de notre conscience, les caractères de notre immortalité, c’est-à-dire de nos destinées futures, devront (qu’on nous pardonne l’expression), être calqués sur les traits de notre conscience.
- Les effets, dans notre système, étant liés étroitement aux causes qui les produisent, chacun de nous sera puni par où il a péché, comme il sera récompensé dans les points où il aura mérité de l’être. Dans le châtiment, de même que dans la récompense, il n’y aara donc rien d'absolu ; tout au contraire y sera relatif.
- L’homme pouvant racheter ses fautes par l’expiation, la punition ne saurait donc être éternelle. Elle devra être limitée dans sa durée comme dans sa gravité. « L’ignorance, l’inquiétude, le remords, la souffrance physique et intellectuelle, seront les résultats inévitables du mal, son expiation. La lumière, la paix intérieure, la satisfaction du cœur, le bien-être matériel et moral, seront les fruits du bien, sa récompense. » Mais tout cela, redisons-le, à des degrés divers, dans les proportions et selon la nature des actes bons et mauvais.
- Il est bien évident, en effet, « que les âmes qui sortent du corps sans s’être jamais connues » ne sauraient, dans le mouvement de gravitation que nous sommes autorisé à soupçonner, avoir l’allure « d’âmes qui se sont niées elle-mêmes avec passion. » « D’autres enfin qui, dans leur commerce avec la matière, ont contracté une espèce d’engourdissement,
- ne sauraient participer à la résurrection dans une mesure égale avec les âmes des croyants et des philosophes. »
- Donc, selon nos conjectures, des inégalités dans la vie future, mais inégalités conformes à l’équité et qui seront déterminées par ce que nous aurons été dans la vie présente, en même temps hâtons-nous de l’ajouter, qu’elles seront limitées par l’organisme plus ou moins parfait dont nous aurons été doués.
- (A suivre). C. P. Maistre.
- LES FEMMES-MÉDECINS EN RUSSIE
- Dès que la question de l’émancipation des femmes s’est posée en Russie, les femmes russes lui ont aussitôt donné une solution pratique.
- Les hommes n’ayant aucun droit politique dans ce pays, les femmes n’ont pu entrer en compétition avec eux sur ce terrain, elles n’ont demandé qu’à participer à la même instruction.
- Elles se sont adonnées de préférence à deux branches de la science : la médecine et la pédagogie. Ce choix leur fait grand honneur en prouvant qu'elles ont d’emblée compris les besoins les plus sérieux de leur patrie.
- Qui peut se rendre plus utile au malheureux paysan que l’institutrice qui dissipe les ténèbres d’ignorance où il est encore plongé, et cherche par tous ses efforts à le préparer pour un avenir meilleur?
- Les paysannes russes croient encore aux sorciers; la femme médecin, en rendant la santé à l’enfant que les sortilèges n’ont pas guéri, arrache la mère à ses superstitions,et peut mieux que personne lutter contre les vieilles routines.
- Comme partout, le gouvernement et. les amis des préjugés se sont opposés aux légitimes revendications des femmes.
- Seuls, les étudiants encourageaient les efforts de leurs sœurs et consacraient tous leurs loisirs à 18s instruire dans des cours particuliers.
- La récompense ne se fit pas attendre ; des liens intellectuels s’établirent entre les deux sexes, ils réagirent l’un sur l’autre : la femme acquit plus d’énergie, l’homme plus de délicatesse et tous les deux, la main dans la main, jurèrent de remplir ensemble leur mission humanitaire.
- Après de longues luttes les femmes russes eurent le bonheur de trouver une protectrice en la personne d’une grande dame russe, qui donna 500,000 roubles pour fonder une école de médecine pour les femmes. Elle fut appuyée par le ministre Miloutine, et en no-
- p.14 - vue 14/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 15
- vembre 1872 les bachelières ès sciences furent autorisées à étudier l’art d’fîsculape aux mêmes titres que leurs collègues masculins.
- Ces études leur assuraient le droit de pratiquer leur art en soignant les femmes et les enfants, et en outre elles recevaient une décoration portant les lettres F. M. (femme médecin).
- Le nombre des candidates fut considérable.
- Voici la statistique détaillée des aspirantes et des étudiantes reçues à St-Pétersbourg après examen :
- Années Aspirantes Elèves reçues
- 1872 109 90
- 1873 98 59
- 1874 111 88
- 1875 123 93
- 1876 146 130
- 1877 196 121
- 1878 176 110
- 1879 112 33
- 1880 111 77
- 1881 127 78
- La plus grande partie de ces élèves, après avoir terminé leurs études, ont pratiqué la médecine avec succès. Plusieurs sont entrées au service des zems-tro, conseils généraux, qui, en Russie, sont chargés de procurer aux paysans des soins médicaux. On compte environ 50 districts qui ont maintenant des femmes pour médecins. Rappelons encore une fois à la louange des femmes qu’elles ont accepté des postes dans des endroits reculés où les hommes avaient refusé d’aller porter leurs services aux paysans déshérités.
- 40 femmes médecins pratiquent dans les hôpitaux des grandes villes, un nombre à peu près égal d’entre elles se consacre à une clientèle privée qui est assez nombreuse pour porter ombrage à leurs émules du sexe fort.
- Le gouvernement qui avait cédé à contre cœur sous la pression d’une minorité influente de la cour, a feint de voir dans ces écoles de médecine pour femme un foyer de révolution.
- D’abord en 1873 parut le fameux ukase du Tzar Alexandre II, qui défendait aux femmes russes d’étudier la médecine à Zurich.
- Cet ukase a eu pour effet de faire affluer les étudiantes en médecine à l’école de Saint-Pétersbourg comme le témoigne le nombre des inscriptions pendant les années 1874 et 1875.
- Ce résultat que le gouvernement n’avait pas prévu ne fut point de son goût, on chercha par des mesures vexatoires de décourager les étudiantes.
- Une inspectrice fut nommée, qui exigeait des élèves, dont plusieurs étaient déjà mères de famille, la
- tenue qu’on impose aux petites pensionnaires, révérences et simagriées de toutes sortes. Il en résulta
- des désordres, et l’école de médecine des femmes fut
- fermée à plusieurs reprises pour cause d’insubordination.
- Pour surcroît de malheur, la fondatrice de cette institution vint à mourir. Le ministre Miloutine, si favorable à l’école de médecine des femmes fut remplacé par un sabreur,qui trouvait l’instruction supérieure du beau sexe tout-à-fait superflue.
- L’avènement de la Tzarine porta un dernier coup à cette école. La femme du Tzar qui a pu demanderà un de nos remanciers : « Comment pouvez-vous écrire dans la langue des moujicks », trouve tout-à-fait inutile de préparer des docteurs pour soigner ces mêmes moujicks.
- Il y a un mois, le digne fils d’Alexandre II a tenu à continuer l’œuvre de destruction commencée par son père, il a publié un ukase qui supprime entièrement l’école de médecine des femmes.
- C’est alors que l’on a pu voir tout ce que la nation russe renferme de ressources. Malgré la tyranie qui pèse sur elle nous la voyons recourir à l’initiative privée pour rétablir les écoles de médecine. Les dons pour la fondation d’une école de médecine pour les femmes, ont abouti non seulement dans la capitale de la Russieou dans les principales villes de province mais dans les moindres petites villes. Ainsi, Mme No-rosof souscrit pour la somme de 1,000 roubles pendant 10 ans, M.Lepechkine, 10,000 roubles, M. Scba-nayewki, 10,000 roubles, M. Baranof, 10,000 roubles annuellement pendant 10 ans. En tout, on a déjà recueilli une somme de 100,000 roubles. Dernièrement, un négociant de Moscou a promis 200,000 roubles si le Conseil municipal de Saint-Pétersbourg consent à prendre cette institution sous sa protection.
- De cette manière il est possible que la campagne menée par l’Impératrice contre cette école soit déjouée, mais dans ce pays où la volonté d’un seul homme est omnipotente, il suffit que le Tzar dise un mot pour anéantir l’œuvre de milliers et de milliers de ses sujets.
- Fait digne de remarque, et que nous réservons pour notre conclusion, les médecins qui d’habitude sont les pires adversaires des femmes médecins se sont associés à ce mouvement en leur faveur. Tous les médecins du gouvernement de Koursk, dans leurs assemblées ont pris la résolution de sacrifier 1 0/0 de leurs honoraires pour soutenir la fondation d’une nouvelle école de médecine pour les femmes.
- Il y a tout lieu d’expérer que les autres médecins de la Russie suivront leur exemple, et alors l’existence matérielle de cetto école est assurée. Faisons des vœux pour qu’elle puisse triompher de tous les obstacles et souhaitons lui un long et glorieux avenir. Mikhaïl Achkinasi.
- p.15 - vue 15/832
-
-
-
- 16
- LE DEVOIR
- CONNAISSANCES UTILES
- Nous empruntons au journal Y Hygiène pour tous, les excellents conseils qui suivent :
- Ne faites jamais peur à un enfant. C’est là un précepte qu’on ne saurait trop répéter. En dehors, en effet, des désordres nerveux, des maladies même que vous pouvez ainsi provoquer, vous donnez à son esprit une tournure spéciale, que, dans l’avenir, on ne pourra que bien difficilement, modifier. Parbleu ! c’est un moyen si simple de gouvernement domestique que ce sentiment vil et bête de la peur ! C’est le premier qui se présente à l'esprit.
- Les tyrans, les théologiens, et, d'une façon générale, tous les maîtres de notre pauvre et sotte humanité n’ont eu garde de méconnaître cette .arme si puissante et si facile à manier. — C’est l’éternel quos ego... Fais ceci ou je... Ne fais pas cela ou je... Obéis, ou Croque-mitaine, père Fouettard, les gendarmes, le diable, etc., vont venir t’emporter.
- Le procédé, je le répété, est tellement naturel, et, il faut bien le dire aussi, si rapidement efficace, que le papa et la maman ne croient pas beaucoup déroger en l’employant après le haut, puissant et grand personnage qui, de tout temps, l’a mis en pratique.
- Mais ce n’est pas une raison parce que le procédé est ancien pour que nous le gardions ; au contraire.
- Réfléchissez un peu à la nature intime du ressort que vous faites ainsi mouvoir, et vous reconnaîtrez aisément que l’œuvre est bien peu méritoire.
- Un enfant qui arrive à la vie, ignore. Vous lui diriez : nous habitons la planète Sinus, ou la lune, tous les hommes sont bleus, la terre est carrée, le vent est produit par le souffle d’un gros animal caché derrière la montagne, etc., toutes les absurdités que vous pourrez imaginer, il vous croira, le pauvre petit. Pourquoi et comment ne vous croirait-il pas ? Il ne sait rien.
- Eh bien, lorsque, pour apaiser une colère, vaincre un capyice, ou le faire obéir à un ordre, vous le menacez d’un diable quelconque qui, caché dans la cheminée, derrière une porte, un meuble, ou sous la forme d’un chiffonnier, va venir l'emporter, vous ne faites qu’abuser de votre science contre son ignorance, autrement dit de votre force contre sa faiblesse.
- Vous commettez une lâcheté, — mais ce n’est pas tout, quoique la chose soit grave, — vous déterminez, je le répète, dans son intelligence, dans sa sensibilité, une modification profonde et d’autant plus tenace qu’elle est faite à un âge plus tendre.
- Déjà préparé, sollicité même par sa faiblesse à prendre peur de tout objet inconnu, vous augmentez encore le nombre de choses qui peuvent l’impressionner. i
- Par sa propre nature, il n’aurait eu peur que de ce qu’il voit pour la première fois ; vous lui inspirez la crainte de ce qu’il 11e peut voir et ne verra jamais. C’est le comble de l’absurde et de l’imprudence.
- BIBLIOTHÈQUE DU FAMILISTÈRE
- Mme Pauline Dupont (de l’Eure), fait don à notre bibliothèque des deux ouvrages suivants pour lesquels nous lui offrons nos vifs remerciements :
- Mères et Nourrices, par Mme Eugénie Hippeau ;
- Ivan Sterioff, par Marie de Besneray.
- OUVRAGES REÇUS
- Suites des grèves de 1880, par J. P. Mazaroz.
- Causes et conséquences de la grève du faubourg Saint-Antoine 1882, par M. J. P. Mazaroz.
- Histoire de Saint-Gobain, par M. A. Davroux.
- JJ? Astronomie, Revue mensuelle d’Astro-nomie populaire, de Météorologie et de Physique du globe, par M. Camille Flammarion. — Sommaire du N® de Janvier : — Les Etoiles, Soleils de Vinfini, et le mouvement perpétuel dans V Univers, par M. C. Flammarion. — La conservation de Vénergie solaire, par M. Hirn, Correspondant de l’Institut. — Académie des Sciences : Léolipse totale du 6 mai 1883 et la constitution physique du Soleil, par M. Janssen, de l’Institut. — Nouvelles de la Science : Le passage de Vénus. La grande Comète. Un généreux ami de la Science. — Annuaire astronomique pour 1883. — Ce Numéro contient 12 figures. — Abonnement d’un an : Paris, 12 fr. ; départements, 13 fr. — Première année, 1882, prix du volume : broché, 10 fr. ; relié avec luxe, 14 fr. — (Librairie Gauthier-Villars, quai des Augustins, 55, Paris).
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 36*
- p.16 - vue 16/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. - n° 227. "Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 14 Janvier 1883
- ¥©ia
- BEVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur*Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franc©
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 lr. »» Autres pays Un an. . . . 13fr.60
- ON S’ABONNE
- A PARIS 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- Le journal « LE DEVOIR » gratuitement à titre d’essai.
- est envoyé
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- Les Sociétés de secours mutuels. — La presse et l'association du Familistère. — La sagesse antique. — Faits politiques et sociaux. — Gambetta. Gambetta et Chanzy. — 8e Conférence au Familistère. — Principes de Sociologie d’Herbert Spencer. — Etat-civil du Familistère. — Bibliothèque du Familistère. — Société académique de Saint-Quentin. — Un miracle facile.
- ....................... mil —wwaan , Mi^i"wiHi|wiiidiwiiwiwmiHiiiiiBiiiwi
- LES SOCIÉTÉS DE SECOURS MUTUELS
- On a distribué dernièrement aux députés le rapport très complet et fort intéressant de M. Maze sur le projet de loi présenté par lui et plusieurs de ses collègues, sur celui du gouvernement, et sur le projet modificatif de ce dernier, sur les Sociétés de secours mutuels considérées en elles-mêmes, et dans leurs rapports avec la Caisse nationale des retraites de la vieillesse.
- Ce rapport est remarquable par la largeur et la netteté de vues, par le libéralisme des idées qu’il renferme et par l’ensemble de précieux renseigne-
- ments qu’il fournit. L’auteur débute en disant que « si l’on essayait de résumer les grands devoirs qui s’imposent en ce moment au législateur républicain, on pourrait dire que sa tâche consiste surtout à lutter contre l’ignorance et la misère, ces deux ennemies mortelles de toute civilisation et de toute liberté », et il déclare qu’après s’être occupée comme elle l’a fait de l’enseignement,l’heure est venue pour la Chambre de porter d’une façon pressante son attention sur les problèmes économiques et sociaux dont la solution peut contribuer à diminuer la misère. Parmi ces problèmes, il place au premier rang les questions de Mutualité.
- C’est donc sur les réformes à introduire dans l’organisation et le fonctionnement des associations de prévoyance, dont chaque jour démontre la haute portée sociale, que porte principalement le rapport de la Commission et le projet de loi soumis au vote de la Chambre. Il n’y a point assurément beaucoup de problèmes'plus dignes que celui-là d’attirer l’attention du législateur, et le rapporteur est dans le vrai en l’affirmant comme il l’a fait.
- La question des réformes sociales a opérer pour faire disparaître la misère du sein des sociétés humaines est tellement considérable et complexe, qu’il paraît impossible de la résoudre complètement aujourd’hui, dans l’état d’ignorance relative où se trouvent nos législateurs des véritables principes sur lesquels ces réformes doivent être basées,et des voies et moyens les plus propres à les mener à bonne fin. Grâce aux erreurs et aux préjugés dont les hommes ont été imbus pendant tant de siècles, et dont la trace est encore loin d’être effacée parmi nous, nous ne connaissons point d’exemple que dans l’organi-
- p.17 - vue 17/832
-
-
-
- 18
- LE DEVOIR
- sation des sociétés, lorsqu’un mal a été constaté, on ait eu recours au véritable remède, et au lieu de tâtonnements de palliatifs, d’atténuations plus ou moins efficaces, que l’on ait adopté les mesures radicales propres à le faire disparaître.Cela a toujours été, et cela sera malheureusement peut-être longtemps encore. Aussi ne peut-on qu’être reconnaissant aux législateurs, lorsque, comme aujourd’hui dans la proposition de loi sur les sociétés de secours mutuels,ils portent leur attention sur l’une des faces les plus utiles du problème.
- La Mutualité bien organisée est en effet un des éléments les plus utile de la solution sociale cherchée pour détruire le paupérisme.Seule, elle ne peut que diminuer les chances et les progrès de la misère, ainsi que le reconnaît lui-même M. Maze dans son rapport,mais, mise efficacement en oeuvre, elle constitue un bon commencement de l’œuvre sociale qui s’impose.
- M. Hippolyte Maze retrace tout d’abord l’historique des Sociétés de secours mutuels qui, nées sous la première Révolution après l’abolition des corporations, reçurent une puissante impulsion sous celle de 1848, enrayée presqu’aussitôt par le gouvernement du violateur de la Constitution,du massacreur du boulevard Montmartre, de l’homme de Sedan, en un mot, et depuis se sont traînées plus ou moins languissantes dans les nombreuses entraves qui gênent leurs mouvements.
- On n’a plus à insister aujourd’hui sur la haute influence morale des sociétés de secours mutuels ; elle est reconntie de tous et considérée comme l’application la plus touchante du principe de la fraternité.
- « Dans ces sociétés », dit avec raison le rapporteur, « règne une discipline morale, souvent rigoureuse, qui transforme fréquemment les jeunes gens et parfois les hommes ; nous ne connaissons pas de meilleure école de probité, d’honneur, d’exactitude, de tenue même; prenez au hasard un membre de ces sociétés, en désignant telle d'entre elles qu’il vous plaira, dans telle région de la France que vous voudrez; il y a cent à parier contre un que cet homme n’a jamais donné lieu à une poursuite judiciaire,ou tout au moins qu’il n’a jamais subi de condamnations. Ce ne sont pas eux qui encombrent nos établissements pénitentiaires ; visitez nos prisons ; sur cent détenus vous ne trouverez pas un de ces travailleurs prévoyants, économes, peut être pas un sur cinq cents. »
- Ces associations que M. Maze nomme des forteresses pour la défense de la paix sociale, il les place bien au-dessus des Caisses d’épargne, qui ne sont que l’école primaire des capitaux populaires, suivant
- un mot heureux de M. Dupin, et qui ne sont pas, comme les Caisses mutuelles, une application du principe de la fraternité en même temps qu’un appel à l’accumulation des capitaux qui font défaut aux travailleurs.
- On voit que l’une des préoccupations principales des auteurs du projet de loi est d’aider par tous les moyens possibles au développement et à la propagation de la mutualité dans le pays. La dégager des liens dans lesquels l’Empire avait enserré les Sociétés de secours mutuels est donc un des moyens qu’ils proposent d’adopter. Dans ce but, à la formalité humiliante autant qu’abusive de l’autorisation préalable ils substituent la liberté, et le rapporteur cite à ce propos le passage remarquable d’un rapport de M. Benoît-d’Azy à l’Assemblée Législative en 1849, dans lequel on lit :
- « La base première, indispensable des Sociétés de Secours mutuels, c’est la liberté toute entière, liberté dans les formes de l’Association, dans le nombre, dans l’origine, la profession, l’âge, le sexe, les associés, dans les règles même de l’administration, la distribution des secours, l’emploi des fonds, la quotité des cotisations, l’intervention des patrons ou des associés charitables ; la loi ne peut rien ordonner ; elle ne peut que protéger. »
- En conséquence, la Commission dont M. Maze est l’interprète commence par donner aux Sociétés en question toute la liberté compatible avec l’ordre public. Les formes qu’elles prennent étant très diverses, l’ancienne dénomination des « Sociétés de Secours mutuels » ne lui paraît pas assez large, et elle propose la dénomination d’ « Associations de Prévoyance mutuelle. » Ces associations jouiraient, d’après le projet, comme les syndicats, du droit de se constituer sans l’autorisation du gouvernement ; elles auraient la personnalité civile, elles pourraient ester en justice, ^employer les cotisations de leurs membres, prendre à bail et acquérir les immeubles nécessaires à leurs réunions, tout en étant empêchées de constituer d’une façon quelconque des biens de main-morte. Elles auraient en outre le droit normal et légitime de constituer à la Caisse des Dépôts et Consignations, avec intérêt de 4 1/2 p. 0/0, un fonds spécial affecté à perpétuité à des pensions viagères servies par la Caisse des retraites de la Vieillesse, et elles seraient autorisées à faire, au moyen de prélèvements sur ce fonds, des versements individuels à cette dernière Caisse pour constituer des pensions viagères à leurs membres participants, quel que soit l’âge de ces derniers.
- Ces modifications empreintes d’un caractère de libéralisme si accentué forment une série d’amélio-
- p.18 - vue 18/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 19
- rations réelles que nul républicain ne pourra qu’approuver chaudement, parce qu’elles sont de tout point conformes à la justice, à l’équité, et à l’idée que l’on doit se faire de la véritable liberté et de la fraternité républicaines.
- Mais l’auteur du rapport ne s’arrête point là, et il demande en outre pour les associations de la Mutualité la faculté de former entre elles des unions qui permissent aux membres d’une Société établie dans une ville se rendant sur un autre point du territoire de ne point perdre le bénéfice de sa qualité, et de retrouver dans sa nouvelle résidence auprès de la Société locale les mêmes avantages que dans celle de la ville qu'il vient de quitter. C’est ce que le rapporteur appelle le second degré de la mutualité. Il propose de leur accorder ce droit d’union, sous la condition expresse de déclaration préalable permet -tant à l’autorité compétente de savoir exactement sur quelles bases serait fondée, et comment serait composée chaque union,
- La Commission attache une grande importance à cette réforme; actuellement, en effet, un grand nombre de travailleurs refusent d’entrer dans les Sociétés de Secours mutuels, parce qu’en cas de déplacement, leurs versements à la Caisse mutuelle se trouvent perdus. Le membre qui est obligé, par une circonstance quelconque de se transporter dans une autre commune perd le fruit de ses économies, ce qui est souverainement injuste, et doit recommencer sur nouveaux frais à reconstruire son fonds de prévoyance. C’est à cette injustice que la proposition de loi veut remédier par l’institution des unions ou fédérations des Associations entre elles, et on ne saurait lui refuser son approbation.
- Un autre point important a fixé l’attention de la Commission ; c’est l’insuffisance absolue des pensions servies jusqu’à présent par les Sociétés mutuelles dont la moyenne est de 66 francs, 5 fr. 50 par mois. A quoi tient cette insuffisance? se demande le rapporteur ; à ce que le nombre des membres de chaque Société n’est pas, suivant lui, assez élevé en général, et surtout à ce que les Sociétés ne peuvent pas légalement grouper leurs forces. Il faut donc, dit-il, autoriser les unions comme il en existe déjà par tolérance, qui presque toutes ont donné d’excellents résultats ; et il cite le Grand ^Conseil de Marseille, le Conseil supérieur de Grenoble, l’Union générale de Nantes, etc.
- Enfin, pour compléter la série des innovations que la Commission propose, le rapport indique la création d'Un Conseil supérieur de la mutualité qui serait chargé de contrôler la situation financière des Associations, et dans la composition duquel les deux
- Chambres, les ministères intéressés, la Caisse des retraites et les associations de prévoyance elles-mêmes seraient représentés.
- Tel est, dans ses lignes principales, le projet de loi sur lequel la Chambre va être appelé à statuer. Dans son ensemble il constitue un progrès incontestable dans la législation sur la matière, C’est un premier pas dans la voie de l’organisation de la mutualité nationale, telle qu’elle qu’elle devra être établie un jour dans la commune, dans le département et dans la nation. Nous reviendrons dans un prochain numéro sur cet intéressant sujet, et nous aurons à démontrer tout ce que ce projet à d’insuffisant et d’incomplet.
- (4 suivre).
- ----
- La Presse et l’Association du Familistère (I)
- VI
- La Revue Icarienne de novembre dernier, en parlant du compte-rendu des opérations de l’Association du Familistère, publié dans les numéros du Devoir des 8 et 15 octobre, s’exprime comme suit, après avoir cité les chiffres du rapport :
- « En faut-il davantage pour prouver ce que peut l’Association, même incomplètement pratiquée, comme elle l'est au Familistère ?
- « Seulement, et c’est ce que nous reprochons à l’entreprise de M. Godin, il y a encore au Familistère des pauvres et des riches, des gros et des petits, des associés, des sociétaires, des participants, des intéressés et de simples ouvriers, qui n’ont droit qu’aux assurances mutuelles; c’est-à-dire que l’individualisme y est conservé, et que là, comme ailleurs,ce ne sont pas ceux qui pensent le plus qui ont la plus grosse part du gâteau social.
- « La Justice et l’humanité réclament contre cette solution bâtarde de la question sociale. »
- Nous avons répondu tant de fois à ces critiques ressassées quoique peu fondées, qu’il semble oiseux d’essayer encore une fois de les réfuter. Disons en néanmoins quelques mots, ne fût-ce que par égard pour les convictions sincères de nos amis d'Icarie.
- L’Association est incomplètement pratiquée au Familistère, disent-ils. Pourquoi ? Parce qu’elle n’est point basée absolument sur les principes du communisme égalitaire sans doute. Mais le communisme n’est point la forme équitable de l’Association, puisqu’il ne tient aucun compte des inégalités qui
- (1) Voir le « Devoir % des 5, 12, 19, 26 Novembre : et 10 décembre 1882.
- p.19 - vue 19/832
-
-
-
- 20
- LE DEVOIR
- existent dans la nature elle même,et qui ne peuvent point ne pas exister. L’application du principe égalitaire absolu, sur lequel repose le communisme icarien, n’empêchera jamais qu’il y ait des hommes robustes et des êtres malingres, des hommes de génie et des idiots, des travailleurs actifs et des paresseux. Attribuer dans une association à ces derniers la même part dans les produits qu’aux premiers, serait le comble de l’injustice, puisque l’ouvrier laborieux aura contribué à la production pour une part double, triple, décuple peut-être que le paresseux. Ce serait l’exploitation du mérite par l’incapacité, une des pires exploitations qu’il y ait. La justice réclame que chacun soit garanti contre la misère, voilà ce que veut et fait l’Association.
- Et si l’on s’en rapporte aux résultats, il est certain que, si c’est la communauté Icarienne qu’on veut donner en exemple, elle n’en a produit que de négatifs, depuis près de quarante ans, tandis que l’Association du Familistère, toute incomplète qu’elle soit, en a produit d’assez sérieux depuis le peu de temps qu’elle existe.
- Aux yeux de l’auteur des lignes citées, ceux qui peinent le plus et qui n’ont pas la plus grosse part du gâteau social, sont sans doute les manœuvres qui transportent de lourds fardeaux et font les grosses besognes de l’usine. Les autres sont probablement les ingénieurs qui créent chaque jour de nouveaux procédés de fabrication ou des modèles nouveaux qui étendent dans une large mesure le champ fécond de l’exploitation industrielle de la manufacture. Pour être dans la justice, suivant la Revue Icarienne, il faudrait donc allouer une part égaledes bénéfices au manoeuvre; dont un treuil ferait aussi bien et plus économiquement la besogne,qu’à l’ingénieur qui par sa création a doublé peut-être la source de ces mêmes bénéfices. Poser de la sorte la question, comme l’on dit au barreau, c’est la résoudre, et nous n’insisterons pas davantage sur cette réfutation.
- L’absolu en toutes choses est une chimère, et la communauté Icarienne est une preuve expérimentale ajoutée à tant d’autres, que vouloir l’appliquer dans la pratique, c’est poursuivre une utopie irréalisable et contraire aux lois d’ordre universel.
- L’auteur de l’article d’ailleurs se réfute lui-même, en reconnaissant que l’individualité de chacun est conservée et respectée dans l’Association du Familistère; car que serait une association dans laquelle l’individualité devrait disparaître ? Ce serait l’annihilation de la personnalité humaine, son absorption, son anéantissement, ce serait l’abnégation
- du Jésuite, l’antipode Üe la liberté et de la véritable fraternité.
- La revista Europea y de sud America, Londres, novembre 1882, après avoir donné les principaux chiffres du bilan de l’Association du Familistère, exercice 1881-82, ajoute :
- « Nous sommes convaincus qu’en étudiant avec soin les principes qui ont guidé le fondateur de l’institution de Guise et son régime intérieur, nos hommes d’état qui travaillent à résoudre le plus grand problème de l’époque , savoir l’équitable répartition de la récompense du capital et du travail, ne tarderaient pas à provoquer des entreprises semblables; conférant de cette façon d'incalculables bienfaits non-seulement aux classes laborieuses mais encore à la Communauté en général. »
- Le Journal de lournus, Saône-et-Loire, 26 décembre 1882, contient la fin de la remarquable étude qu’il a consacrée au Familistère et dont nous avons entretenu nos lecteurs dans le « Devoir » du 10 décembre dernier. Cette étude, signée Aristide, est reproduite par Y Union républicaine de Mâcon.
- Le Figaro dans un article étendu et bien écrit, après avoir indiqué les résultats produits par l’Association en faveur des travailleurs, dit que « dans une dizaine d’années, même avec des années médiocres, les ouvriers du Familistère se trouveront les propriétaires de l’usine de Guise et de celle de Laeken où ils travaillent.
- « C’est là, ajoute-t-il, ce que demande généralement l’ouvrier sensé, récriminant contre le capital éternellement propriétaire. Nous avons eu plus d’une fois l’occasion de préconiser une sage entente des philanthropes et des ouvriers sur ce terrain de conciliation.
- ... « Il n’ÿ a que deux raisons, » dit encore M. Pierre Giffard, signataire de l’article, » il n’y a que deux raisons pour lesquelles le grand public ne s’occupe pas de la tentative philanthropique de M. Godin. La première c’est que les philanthropes conservateurs ne voient pas tous l’amélioration du sort des classes ouvrières dans la vie en commun, comme cela se passe au Familistère. »
- « La seconde, c’est que les chefs du parti socialiste, ceux qui pérorent et ceux qui s’agitent d’un bout à l’autre de la France, sont de joyeux farceurs qui se moquent agréablement et des ouvriers et de leur sort, et de son amélioration et des moyens d’y parvenir.
- « Voilà pourquoi M. Godin reste seul, bien que sa tentative ait vingt ans de prospérité derrière elle,
- p.20 - vue 20/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 21
- seul entre les philanthropes sérieux qui ne sont pas de son avis sur les moyens à prendre, et les socialistes pour rire qui n’ont dans leur poche que des lambeaux de phrases démodées à offrir au prolétariat.
- « En attendant, » dit l’auteur en terminant, « je conseille à tous les conseillers municipaux, architectes, ingénieurs, qui s’occupent à Paris de la grosse question des loyers, d’aller visiter le Familistère de Guise. Il y a là des idées à prendre.
- Dans son numéro du lendemain 5 janvier, le Figaro répond à des lettres à propos du Familistère, que l'on se rend maintenant à Guise par St-Quentin, où s’ouvre le chemin de fer d’intérêt local de Saint-Quentin à Guise. Rajoute que la bonne rémunération du capital employé prouve que le Familistère peut être proposé pour modèle, et que ce n’est point une fantaisie dans laquelle le millionnaire peut perdre de l’argent.
- [A suivre).
- LA SAGESSE ANTIQUE (,)
- III
- Commandeineats et préceptes
- Les péchés sont :
- Faire du mal à quelqu’un ;
- Prendre quelque chose en trompant ;
- Ne pas donner l’aumône au pauvre;
- Frapper et blesser ;
- Voir le mal et ne pas avertir celui qui le fait;
- Enseigner le mal, le mensonge, faire douter du bien ;
- Mentir, tromper, se moquer, soutenir celui qui fait le mal.
- Les pensées superbes et hautaines, la soif de l’or, le désir violent, la colère, l’envie, les yeux violents, méprisants, l’obstination à soutenir que le mensonge est vérité, l’opposition à la paix, n’écouter que soi, empêcher le bien, ne pas rendre aux personnes le respect qui leur est dû, faire le contraire de ce qui convient, semer la discorde entre les hommes, prononcer des paroles violentes, commander le mensonge... voler, se faire avorter, se prostituer.
- ... Au nom d’Ormuzd... Appliquez-vous à penser le bien, à dire le bien , à faire le bien. Eloignez de vous tout ce qui est mal de pensée ; diminuez tout ce qui est mal de parole; anéantissez tout ce qui est mal d’action ;... Dites la vérité au milieu des grands.
- Ayez le visage doux, les yeux bienfaisants. Ne
- (1) Voir le Devoir des 24 décembre 1882 et 7 janvier 1883.
- faites pas de mal à votre prochain. Ne vous emportez pas de colère. Ne faites pas le mal par honte. Ne vous laissez aller ni à l’avarice, ni à la violence, ni à l’orgueil, ni à la vanité.
- Ne prenez pas le bien d’autrui.
- Abstenez-vous de la femme de votre prochain.
- Faites vos actions avec attention. Ne disputez pas avec l’envieux. Ne soutenez pas l'avare. N’allez pas avec celui qui fait du mal à son prochain. Ne vous liez pas avec les mauvais caractères, avec ceux qui savent le mal.
- Répondez avec douceur à votrennemi. Soyez aimable à vos amis. Ne faites pas le mal en présence des personnes simples et ignorantes... Comme l’âme et le corps sont amis, soyez-le de vos frères, de votre femme, de vos enfants !
- Le pauvre est égal au puissant.
- Quelles sont les choses qui plaisent à cette terre que nous habitons.
- C'est lorsqu’on la cultive, que l’on y plante du grain, de l’herbe et des arbres, que l’on donne de l’eau à celle qui n’en a pas, et que l’on desssèche celle qui a trop d’eau...
- C’est lorsqu’après l’avoir bien cultivée on y fait naître en abondance les animaux domestiques et les bestiaux...
- Quelles sont les choses qui déplaisent à cette terre que nous habitons?
- C’est lorsqu’elle devient le séjour de la violence... que les Dews (mauvais génies) courent dessus et y portent l’injustice...
- Quel est le point le plus pur de la 1 oi des Mazdéïes-nans ? (ceux qui prient Orrnuzd, les disciples de Zo-r o astre).
- Ormuzd répondit : c’est de semer sur la terre de forts grains... Celui qui sème des grains, et le fait avec pureté, remplit toute l’étendue de la Loi des Mazdéïesnans...Celui qui donne du grain à l’indigent, brise les Dews (mauvais génies). Lorsqu’on en donne suivant le besoin, les Dews sont attérés. Donnez-en encore davantage, et les Dews pleureront de dépit. Quelque peu que l’homme en donne, il frappera, il détruira, le Dew dans le lieu où il donnera ce peu de grains. La vaste gueule et l’énorme poitrine du Dew seront brûlées, lorsque le grain sera en abondance. Alors on lira la parole sacrée avec plus d’attention. Si l’on ne mange rien, on sera sans forces, on ne pourra faire d’œuvrec pures. Il n’y aura ni forts laboureurs, ni enfants robustes, si l’on est réduit à désirer la nourriture.
- (A suivre). Z end Avesta..
- p.21 - vue 21/832
-
-
-
- 22
- LE DEVOIR
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Le gouvernement anglais se heurte en Egypte à des obstacles auxquels il faillait s’attendre. Dégager l’Egypte des liens de la suzeraineté ottomane ; de vassale, la faire libre ; la délivrer de l’usure ; rendre son peuple capable de devenir à la fois autonome et neutre ; faire tout cela d’accord avec les autres Puissances, c’est une tâche épineuse, compliquée, et que le crime du bombardement d’Alexandie n’a point rendue plus facile. ^
- Les ambassadeurs des six Puissances vont tenir a Londres une Conférence du Danube. Est ce que la Serbie et la Bulgarie n’y seront point appelées ? La difficulté est le refus que fait la Roumanie de reconnaître la prépondérence de l'Autriche, qui, à partir desPortes-de-fer, n’est même point riveraine du fleuve. Nous espérons que la Roumanie*restera ferme dans sa résistance ; son intérêt est l’intérêt de l’Europe. Il serait digne de la France et de l’Angleterre de mettre en avant, ne fût-ce qu’à titre de transaction, la neutralité absolue du fleuve sous la garantie de l’Europe.
- * *
- On sait que Léon XIII vient de se réconcilier avec ie Tzar et que l’ambassade russe va reparaître au Vatican. La Flandre libérale relève avec une ironie charmante ce « nouveau coup de la providence:
- « Il y a en Europe, dit-elle, deux Syllabus : le Sylla-bus religieux de Rome et le Syllabus politique de Saint-Pétersbourg. S’inspirant de la même source allant au même but, par suite de quel malentendu étaient-ils en état d’hostilité ? Comment le Pape et l’Autocrate, si bien faits pour travailler en commun au bonheur du genre humain, avaient-ils pu se brouiller et se déclarer la guerre ? Désormais cette monstrueuse anomalie va cesser ; ils se sont entendus, par traité ; 3’un enverra un représentant à l’autre, celui-ci fera don à son nouvel allié d’un certain nombre d’évêques dûment sacrés et consacrés, l’ordre naturel des choses sera rétabli. C’est par des faits de ce genre qu’on voit bien que l’Eglise est divine et que ses apparentes défaites finissent toujours par se changer en victoires. Avant de conclure amitié avec le Tzar, Léon XIII avait déjà renoué avec le Grand Turc et avec M. de Bismarck. Le chancelier de fer, le Sultan, le Pape et l’Autocrate russe, quel admirable quatuor 1 quel lustre nouveau pour 3a Papauté que cette alliance avec le knout, la schlague et le croissant! »
- •*
- * ¥
- La Pensylmnia-Peace Society a célébré il y a quelques jours à Philadelphie son quinzième meeting annuel sous la présidence de Mme Sarab T. Rogers. Voici les résolutions votées par cette société:
- Attendu que la paix est une bénédiction, et la guerre une calamité pour le genre humain.
- Nous déclarons :
- 1° Que la religion et la civilisation se démentent elles-mêmes et deviennent un danger pour l’humanité quand elles ne s’expriment point radicalement sur les principes de la paix ;
- 2° Que l’établissement de Cours d’arbitrage est un moyen pratique de fonder la paix, non seulement entre les nations, mais dans toutes les affaires et dans toutes les relations de la vie, et qu’à cette fin nous demandons énergiquement au gouvernement des Etats-Unis de donner suite à la proposition de tenir en 1883 un Congrès universel de la paix;
- 3° Que les nombreux cas d’arbitrage international qui se sont succédé depuis l’immortelle sentence de Genève ont excité et exciteront toujours les nations à marcher plus avant dans cette voie ;
- 4° Que parmi les moyens de faire avancer la cause de
- la paix il faut compter une bonne justice, l’égalité des droits sans égard à la couleur, au sexe, à la nationalité, ia tempérance et la reconnaissance des droits du créateur de toutes choses ;
- 5° Que, aussi longtemps que les armées permanentes et le service militaire seront regardés comme des forces réservées pour faire cesser les difficultés, la guerre sera toujours imminente;
- 6° Que la transformation des forts et des casernes en asiles, en écoles, en hôpitaux et celle des navires de guerre en vaisseaux marchands, fortifieront les nations et avanceront la civilisation ;
- 7° Que les exercices militaires, les camps, les parades, le déploiement des instruments de mort, excitent l’esprit de guerre ;
- 8° Que la vie étant un droit national et inaliénable et le « Tu ne tueras point « étant un commandement rigoureux, personne n’a le droit de prendre la vie d’un autre homme dans quelques circonstances que ce soit ; la multitude des crimes ne peut créer le droit;
- 9° Que M. John Bright mérite ia gratitude des amis de ia paix pour avoir protesté contre la guerre engagée par l’Angleterre en Egypte ; que les décorations accordées aux soldats qui ont tué des Egyptiens, aux marins qui ont détruit ieurs cités est une ironie, une prime accordée au meurtre légal, à l’incendie et au pillage;
- 10° Que les Indiens ont tous les droits humains, que l’application de « la règle d’or » dans nos rapports avec la race indienne, la stricte justice, la loyale observation des traités, la reconnaissance de leur qualité de citoyen établiront 3a paix et mettront fin aux guerres longues et ruineuses que nous soutenons contre eux, que dans la nouvelle qui nous arrive aujourd’hui que les Indiens de la Réserve de Montana consentent à livrer passage au Northern-pacific railway nous voyons une preuve de l’application des principes de la paix.
- ir
- * *
- Procès d’Oberdank, — Voici les détails que le journal Pro Patria a reçu de Trieste sur le procès et le condamnation d’Oberdank :
- Lorsque Oberdank s’échappa de Trieste pour ne point servir dans l’armée autrichienne contre les Bosniaques, la guerre n’était pas déclarée, elle ne le fut que quinze jours plus tard. Il n’était donc point déserteur en temps do guerre, ni, de ce chef, passible de la peine capitale.
- Il fut arrêté sur la frontière autrichienne détenteur d’une bombe, mais on n’avait aucune preuve qu’il eût voulu attenter à ia vie de l’empereur, et l’attentat n’a été ni accompli ni même tenté.
- On ne pouvait donc le condamner à mort ni comme déserteur ni comme meurtrier. Suivant le code autrichien, il aurait dû être jugé publiquement par ies tribunaux ordinaires, et non traduit devant un conseil de guerre.
- Il y a plus, le général Scbenfeld, ancien chef d’état-major autrichien, commandant militaire de Trieste, examen fait des pièces du procès, refusa de signer la sentence. Appelé d’Inspruk pour donner son avis, un vieil Auditeur général déclara, lui aussi, que la sévérité la plus extrême ne permettait pas d’appliquer la peine de mort. Le procureur d’Etat Scbrott, saisi à son tour delà question par le gouvernement, déclara que la peine la plus forte qu’on pût appliquer était celle de vingt ans de forteresse.
- Quinze jours plus tard le général Scbenfeld était appelé à commander la forteresse d’Hermenstadt en Tran-silvanie, et remplacé à Trieste par le général Gorsk, trop connu pour sa férocité ; le vieil Auditeur militaire d’Ins-pruk était mis à la retraite ; le Procureur d’Etat était appelé à Vienne,et Oberdank était pendu par ordre signé du nouveau commandant militaire de Trieste. Oberdank n’a donc été ni jugé ni condamné juridiquement. Il a donc été condamné et exécuté par ordre.
- *
- * ¥
- Testament d’Oberdank. — Voici le testament que, d’Udine, Oberdank envoya à ses amis de Rome. Cette pièce a paru impunément dans le Dovere
- p.22 - vue 22/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 23
- et dans Pro Patria, mais le Secolo de Milan a été saisi pour l’avoir reproduite. L’original en est conservé dans les bureaux du Dovere.
- A mes frères d'Italie,
- Je vais accomplir un acte important et solennel.
- Solennel,parce que je me dispose au sacrifice, important parce qu’il portera ses fruits.
- Il est nécessaire que des actes pareils secouent de sa torpeur honteuse l’esprit des jeunes gens, de ceux qui sont libres et de ceux qui ne le sont point.
- Depuis trop longtemps les sentiments généreux se taisent ; depuis trop longtemps les fronts s’inclinent et s’avilissent sous toutes les insultes de l’étranger. Les fils oublient leurs pères, le nom italien menace de devenir synonime de bassesse ou d’indifférence.
- Non, il ne se peut que les instincts généreux meurent ainsi !
- Ils sont assoupis, ils se réveilleront.
- Au premier cri d’alarme les jeunes Italiens accourront et, les noms de nos grands citoyens sur les lèvres, ils courront chasser de Trente et de Trieste l’odieux étranger qui depuis tant d’années nous menace et nous opprime.
- Ah ! puisse l’action que je vais faire, conduire l’Italie à la guerre contre l’ennemi.
- A la guerre, notre seul salut, seule digue qui puisse arrêter la défaillance morale toujours croissante dé notre jeunesse.
- A la guerre donc, jeunes gens, puisque nous sommes encore à temps d’effacer les hontes de la génération présente, en combattant comme des lions.
- Chassons l’Etranger ! Et vainqueurs, fortifiés par Ta-mour de la patrie vraie, nous nous préparerons à d’autres batailles, à vaincre pour l’idée vraie, pour celle qui a toujours poussé les esprits vaillants aux initiatives sanglantes, pour l’idée républicaine.
- Indépendants d’abord, puis libres. Frères d’Italie, délivrez Trieste, délivrez-vous.
- Udine, septembre 1882. Guglielmo Oberdank.
- ¥ ¥
- Xi a. guerre an Pérou. — The Spectator décrit les effets terribles de la guene que le Chili fait depuis trois ans au Pérou et à la Bolivie :
- « Les Péruviens n’ont point voulu ou n’ont jamais su former un gouvernement capable de conclure la paix avec le Chili, et leurs chefs ont commencé une guerre de guérillas, patriotique mais peu utile. Les Chiliens qui ne peuvent occuper le territoire assez complètement pour le gouverner, tâchent de supprimer la guerre par une sévérité excessive. Suivant le Panama-star les généraux chiliens ont ordonné que toute ville qui donnerait asile à des guérillas serait incendiée, et ils se servent certainement de cette menace pour lever des contributions.Ni d’un côté ni de l’autre on ne fait quartier, et les prisonniers sont passés par les armes ; naturellement tout commerce a cessé ; les travaux de l’agriculture sont même interrompus,et il est hors de doute qu’à Lima les riches engagent leurs bijoux pour se procurer les choses nécessaires à la vie. Il n y a guère d’espoir de voir la fin de ce conflit qui rejettera lePérou dans la dernière barbarie ; les tribus sauvages qui peuvent se retirer dans les forêts devenant trop fortes vis-à-vis du petit nombre de blancs qui survivront, aucune puissance européenne ne peut intervenir, et les Etats-Unis ne sont point en mesure de faire aux Chiliens une guerre maritime. Les Chiliens,bien que victorieux, finissent peu à peu par s’épuiser eux-mêmes, et quelques années d’une pareille guerre suffisent à rejetter une nation dans la brutalité. »
- Les réflexions du Spectator sont très justes mais il oublie d’en faire une qui se présente naturellement.
- S’il existait entre un certain nombre de républiques américaines une fédération de paix et d’arbitrage instituant par la volonté de peuples fédérés un tribunal arbitral et disposant d’une force suffisante pour ramener à exécution les décisions souveraines de ce tribunal, de telles horreurs disparaîtraient bientôt de la face de la terre.
- GAMBETTA
- Le Temps :
- C’est le jour de l’adieu suprême, et jamais, on ne saurait le méconnaître, pareil adieu ne fut adressé par une nation à un homme. On peut regarder dans l’histoire et, si loin qu’on reporte ses investigations, on ne trouvera pas un spectacle analogue à celui qui se produit aujourd’hui. Nous ne parlons pas des pompes officielles, des régiments et des escadrons faisant cortège au char funèbre, de la présence de tous les corps constitués, de tous les représentants des pouvoirs publics et des Assemblées élues ; non, ce n’est point ce concours de l’armée, de la magistrature, du gouvernement, de tout le monde officiel, en un mot, qui nous frappe dans la cérémonie funèbre d’aujourd’hui. Ce qui donne à cette cérémonie son caractère exceptionnel, ce qui nous touche et nous émeut, plus que nous ne saurions l’exprimer, c’est que nous nous trouvons incontestablement en présence d’une des plus imposantes manifestations nationales qui aient jamais eu lieu. Il suffit d’avoir ce matin, depuis le point du jour, mis le pied dans les rues de Paris pour se rendre compte de la grandeur inouïe de cette manifestation- C’est par masses profondes qu’on voit les habitants, sans distinction d'âge et de sexe, s’acheminer vers les rues par où doit passer le cortège ; et à voir l’air recueilli de ces foules, on sent que chacun a le sentiment qu’il va non point satisfaire une vaine curiosité, mais accomplir un grand devoir civique. En dehors des voies qui conduisent sur le passage du cortège, il semble que la vie publique soit suspendue. C’est le désert et le silence.
- La raison de cette extraordinaire émotion qui pousse tout un peuple — car les départements ne se séparent pas ici de Paris, comme l’attestent les nombreuses délégations envoyées par la province, — à venir s’incliner devant un cercueil se conçoit aisément. Quoi qu’on puisse penser de l’action de Gambetta, de la grandeur de ses services, de son génie politique, il est incontestable que l’existence delà France a été liée, pendant douze ans, à l’existence de cet homme remarquable. Il a été la pensée, la voix, le bras, de ce parti républicain qui est devenu le grand parti national, on pourrait dire qui est devenu la nation elle-même. Que cela ait été un bien ou un mal, personne, pour l’heure, ne s'en préoccupe. On pense à une seule chose, à savoir que tous, plus ou moins, nous avons vécu de la vie du puissant j tribun, de l’ardent patriote, qui a marqué de sea
- p.23 - vue 23/832
-
-
-
- 24
- LE DEVOIR
- empreinte ce grand événement historique de la fondation de la République. Aussi, comme nous l’avons dit au jour même de la mort, c’est quelque chose de nous qui s’en va avec ce superbe athlète, avec ce merveilleux compagnon de toutes nos luttes, de toutes nos souffrances, de toutes nos aspirations depuis tant d’années.
- Ce sentiment que nous avons éprouvé, la France entière l’a ressenti, et c’est ce sentiment qui explique les funérailles sans précédent de Gambetta. La nation a senti, comme nous, que quelque chose d’elle, de son passé, de ses résistances désespérées à l’invasion, de ses luttes pour le maintien de la République, allait être enseveli dans le tombeau de Gambetta, et c’est pourquoi elle a voulu assister, par ses mandataires, par ses délégués, par tous ceux qui ont autorité pour agir et parler en son nom, aux obsèques du citoyen illustre, dont le nom restera la plus haute expression peut-être du patriotisme français.
- Le Progrès du Puy-de-Dôme :
- Ce que l’on peut dire sans crainte d’être démenti, c’est que le nom de Gambetta tiendra une large place dans l’histoire de ces quinze dernières années, et qu’il restera gravé en caractères ineffaçables sur le livre d’or de la France, au premier rang parmi ceux qui ont contribué à la fondation de la République.
- En relevant le drapeau de la France, après l’envahissement et les trahisons de l’empire, Gambetta a aidé la France et la République à racheter les vingt années d’abandon, de servilisme et d’ignominie que l'empire avait imposées au peuple.
- En arrachant la France à sa quiétude, il l’a lavée en quelque sorte de vices dans lesquels le génie national menaçait de sombrer.
- Plus tard, en initiant le pays à la pratique du gouvernement républicain, en activant l’action des uns, en calmant l’impatience des autres, Gambetta a encore rendu des services incontestables à son parti, à la République et à la France.
- Les Etats-Unis d'Europe :
- La France en deuil vient d’honorer comme elle le devait la mémoire du grand citoyen qu’elle a perdu. L’histoire n’offre point d’autre exemple d’une vie aussi courte, illustrée par d’aussi grandes actions. A peu près inconnu avant 1868, Gambetta, devenu dès sa première attaque l’un des plus redoutables parmi les adversaires déclarés de l’empire, fut après le Quatre-Septembre le plus dévoué, le plus audacieux, le plus énergique et de beaucoup le plus capable de ceux qui formèrent le gouvernement de la Défense nationale.Si M.Thiers mérita d’être appelé le Libérateur du territoire, Gambetta garde la gloire
- d’en avoir été le Défenseur jusqu’à la dernière minute et au-delà. On sait avec quelle force, à côté de M. Kablé, il protesta contre l’abandon de l’Alsace et de la Lorraine, avec quelle obstination il refusa de signer le traité du 10 mai 1871. Ce qu’il avait fait contre les ennemis du dehors, il le fit contre les ennemis du dedans. Il sauva deux fois la République.
- L'Électeur Libre :
- Que de rapprochements entre Mirabeau et Gambetta 1 Tous deux d’origine italienne, ayant eu une jeunesse gênée et orageuse, qui a pesé sur leur âge mûr, doués de grandes qualités, et fanfarons tous deux de leurs défauts, d’une éloquence également fougeuse et emportée, les deux plus puissants tribuns populaires des temps modernes, tous deux excitant l’envie par l’éclat de leur fortune politique et la rapidité de leur élévation, tous deux succombant, dans la force de l’âge, au cours d’une carrière brillante qui était loin d’avoir dit son dernier mot, arrêtés par la mort au milieu d’une évolution de leur esprit, débutant en révolutionnaires, pour dépouiller peu à peu le vieil homme et se transformer, au contact de l’expérience, en hommes de gouvernement, et surprenant tous deux le monde par la fin dramatique qui les enlève à son admiration, Mais là s’arrête la ressemblance. M. Gambetta ne se préparait pas à déserter la cause qu’il avait embrassée, celle de la démocratie; il ne voulait, en quoi il se trompa, à mon avis, que discipliner à l’excès ses forces, et ce qui n’a point d’équivalent dans la vie de Mirabeau, c’est cette magnifique défense du sol de la patrie envahie, qui, bien plus que ses admirables harangues, sera l’éternel bonheur du grand patriote dont nous pleurons aujourd’hui la perte. Avec M. Gambetta, une grande figure disparaît ; il fut, n’en déplaise aux survivants, la plus brillante personnification du parti républicain qui est né à la vie politique en 1870. Après Thiers, qui fut le premier fondateur de la troisième République, c’est à Gambetta que nous sommes redevables de sa consolidation. Il fut un moment dans une crise douloureuse, l’incarnation même de l’âme du pays. Sa mort, qui est un deuil pour nous, ne pourra réjouir que les ennemis de la France.
- GAMBETTA & CHANZY
- Hier, le grand patriote, l’organisateur de la Défense nationale ; aujourd’hui, un de ses généraux les plus illustres, celui qui a conduit à sa dernière bataille la dernière armée de la France envahie.
- p.24 - vue 24/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 25
- Double deuil pour la République !
- La perte de Chanzy est venue ajouter une tristesse de plus aux douloureuses funérailles que nous avons menées hier.
- Mais, réunis maintenant dans la mort, comme ils furent unis dans leurs héroïques efïorts pour sauver la patrie, Gambetta et Chanzy se rendent réciproquement témoignage.
- Et c’est ce témoignage qu’au point de vue de l'histoire il est intéressant de rappeler, de mettre en lumière.
- On a dit, on a écrit, on a répété à satiété que Gambetta n’avait soutenu la résistance, en 1870, que dans un intérêt de parti, pour sauver la République et non pour sauver la France.
- On a dit, on a écrit que Gambetta, pour conserver le pouvoir, n’avait pas craint de continuer la lutte, alors que de l’avis de tous elle était sans espoir, alors qu’elle ne pouvait plus aboutir qu'à la ruine complète de la France.
- La déposition de Chanzy, devant la commission d’enquête, sur les actes du gouvernement de la Défense nationale réfute victorieusement la première de ces calomnies ; son histoire de la Deuxième Armée de la Loire fait justice de la seconde.
- « Je le déclare, a répondu Chanzy au comte Daru, dans l’armée que j’ai eu l’honneur de commander, on ne s’est jainais,oecupé de politique... Quant à moi, qui ne m’en étais jamais mêlé, je tenais à ce qu’il en fût ainsi... Arrivé à l’armée, j’étais bien décidé à combattre toute tendance de cette nature, je voulais que mes troupes n’eussent qu’une pensée : la défense du pays. Il ne fallait donc pas laisser subsister d'équivoque, et, quand M. Gambetta est venu me voir à Josnes, je lui ai posé nettement la question... « Il s’agit, lui ai-je dit, de définir le mobile qui nous fait agir; il nous faut savoir si, en réalité, nous combattons pour la France ou pour un parti. » M. Gambetta me déclara positivement qu'il n'y avait, dans ce que nous faisions, aucunne idée politique, que le seul but était la défense du pays et que jamais je ne trouverais, de sa part du moins, la moindre résistance pour maintenir l’armée sur le seul terrain acceptable pour maintenir sa tâche. »
- Cette affirmation du patriotisme sans mélange déployé par Gambetta en 1870, Chanzy, malgré les questions captieuses du comte Daru, n’hésite pas à la réitérer dans sa déposition chaque fois que l’occasion s’en présente, notamment lorsqu’il s’agit de son entrevue avec Gambetta après la bataille du Mans.
- « Je fis alors à Laval, déclare Chanzy, ce que j’avais fait à Josnes. Lorsque le ministre de la guerre et de l’intérieur arriva, je lui dis de nouveau : « Il est
- I essentiel qu’il n'y ait aucune idée politique dans ce que nous allons entreprendre, car, en ce moment surtout, nous touchons à un pays où il faut ménager la susceptibilité des partis. » Je lui demandai de réunir dans le salon de la préfecture de Laval tous les généraux et chefs de corps et de leur donner cette assurance en leur rappelant qu’il ne s’agissait que de la défense du pays, et non de République ou de monarchie. Cela fut fait, et Charette et Cathelimau furent nommés généraux. L’armée sut donc encore une fois qu'elle n'avait à se préoccuper que de la défense nationale... »
- Au moment où chacun discutait et cherchait à se rendre compte des causes de nos désastres, Chanzy a considéré comme un devoir de publier les faits im portants que sa position lui avait permis de voir d’assez près pour les exposer fidèlement. Il avait commandé une de nos armées les plus importantes, il lui devait de raconter ses efforts pour défendre le pays et sauver son honneur.
- L’histoire de la Deuxième Armée de la Loire est un récit impartial et sincère, où les faits militaires sont rapportés sans commentaires, mais avec une exactitude que personne n’a contestée. Ce récit répond péremptoirement à la seconde accusation le plus souvent reproduite contre Gambetta : celle d’avoir persisté à continuer la lutte alors qu’elle était devenue impossible.
- Le premier de tous, parmi les généraux dont la guerre de 1870 a mis les talents en relief, Chanzy, il faut qu’on ne l’oublie pas, n’a jamais voulu douter du succès final de nos armes. En toute circonstance, il s’est prononcé pour la continuation de la lutte.Comme Gambetta, jusqu’au dernier moment, il a été un de ces héroïques « fous furieux » auxquels M. Thiers devait reprocher si amèrement de n’avoir point voulu désespérer de la patrie !
- Le 26 février, Chanzy était prêt à reprendre la lutte sur toute la ligne, au moment où l’ordre lui arrivait de s’abstenir de toute hostilité, l’entente sur les préliminaires de paix paraissant assurée. Il revint alors à Bordeaux. Nommé député des Ardennes, il vota contre la cession de l’Alsace et de la Lorraine et, malgré les objurgations de M. Thiers, « pour la continuation de la guerre ».
- Cette inébranble confiance dans la prolongation de la lutte chez le plus illustre et le plus compétent de nos généraux, chez celui que sa situation mettait le mieux à même d’apprécier nos ressources et le parti à en tirer, cette conviction n’est-elle pas la justification la plus éclatante de la lutte à outrance à laquelle Gambetta voulait convier la nation ?
- Et cette conviction, qu’on ne s’y trompe pas, ne
- p.25 - vue 25/832
-
-
-
- 26
- LE DEVOIR
- procédait nullement d’un patriotisme exalté jusqu’à la folie, comme on a bien voulu le dire, cette conviction était parfaitement raisonnée.
- Dans un discours pour lequel il ne put obtenir la parole à l’Assemblée de Bordeaux, mais qui fut communiqué à MM. Eethmont et Margaine, Chanzy s’exprimait ainsi :
- « Il m’a été donné de suivre les événements d’assez près pour me permettre d’en apprécier les causes, la marche, les conséquences. Mais loin d'en être découragé, j’apporte la conviction profonde que notre pays peut et doit se relever... Nous ne sommes à bout ni de forces, ni d’énergie, ni de patrio-trisme... On m’a remandé, à différentes reprises, si je croyais la résistance encore possible après la réduction de nos armées. Pour moi, elle est non seulement possible, mais elle ne peut manquer d’être efficace si le pays la veut sérieusement... Je ne peux, on le comprendra, entrer publiquement ici dans le détail de nos forces. Elle sont, croyez-le bien, encore de nature à nous donner espoir et confiance... »
- Etait-ce donc là le langage d’un « fou furieux », ou celui d’un patriote éclairé, d’un vrai Français ?
- [Le Siècle).
- 8‘ CONFÉRENCE AU FAMILISTÈRE ">
- M. Qodin :
- 3 Janvier 1883.
- Mes amis,
- Je vais vous parler aujourd’hui des erreurs et préjugés de la morale vulgaire et du mal qu’ils causent dans la société.
- Nous ne nous doutons généralement pas de la quantité d’actions accomplies journellement sous le seul empire de l’habitude et sans que nous nous rendions compte si réellement le vrai et le bien sont contenus dans ces actes.
- Très peu de personnes se dirigent par elles-mêmes, par la raison et avec le sentiment du juste et du vrai. La plupart des gens n’ont d’autres règles que la tradition et l’habitude, et trouvent leurs actes suffisamment justifiés s’ils peuvent se dire qu’ils suivent la coutume et les enseignements reçus, que d’autres ont fait ce qu’ils font.
- Cet état d'esprit est certainement un état d’infériorité morale. Il est nécessaire, il est bon que l’être humain se rende compte par le raisonnement de la
- (1) Voir le « Devoir » des 5, 12, 19, 26 24 décembre 1882 et 7 janvier 1883.
- novembre; 17,
- valeur exacte de toutes ses actions ; qu’il possède en lui-même une règle de conduite, un principe de direction lui indiquant la marche à suivre dans quelque circonstance que ce soit de la vie.
- Il est des actions que chacun de nous accomplit sous l’empire des besoins de l’existence, comme le travail par exemple. Et il est à constater que ces actes rendus obligatoires par la vie sont bons en essence.
- Le travail qui sert à notre bien propre et au bien de nos semblables est un des meilleurs actes de l’être humain.
- Mais en dehors des faits nécessités par les besoins mêmes de l’existence, que de pratiques erronnées et superstitieuses sont le lot des hommes en tous pays î
- C’est surtout quand nous examinons ce qui se passe hors de notre pays, en dehors de nos habitudes et de nos croyances, que nous nous rendons compte de ce fait, et que nous saisissons l’absurde ou le ridicule des actes non fondés sur le vrai et le bien réels. Quantité de peuplades du globe que nous habitons pratiquent encore, par exemple, les sacrifices humains volontaires, ou s’imposent des tortures et des privations pour se rendre les divinités favorables.
- Dans certaines fêtes religieuses, des gens, par fanatisme et dans le but de se rendre agréables à Dieu, se passent dans le dos des crochets de fer et se font suspendre ainsi au bout de longues perches, les chairs déchirées et sanglantes, devantla foule ahurie qui les considère comme des saints en raison de ces actes mêmes, qui pourtant n’ont rien d’utile ni pour celui qui s’abandonne à ces fanatiques pratiques, ni pour la foule insensée qui en fait un spectacle. Ce ne sont là que des pratiques sans utilité, nuisibles à la vie humaine, et par conséquent condamnables à tous les points de vue.
- En vain la superstition et les croyances établies prescrivent de tels actes ; il arrive un moment où la conscience humaine, mieux éclairée, les condamne. Pourquoi ? Parce que pour être bonnes les actions des hommes doivent toujours être utiles à la vie et à l'existence humaine, avoir toujours pour objet le bien et le progrès de la vie humaine, et qu’au contraire des actions comme celles dont nous venons de parler pervertissent le jugement et la pensée.
- Les considérations que je vous ai exposées, la règle que je vous ai déjà longuement établie que le bien, le progrès, le développement de la vie humaine est la règle suprême de conduite dans nos actions, vous démontrent l’inanité et la sottise de tels actes.
- Passons aux coutumes de peuples plus policés. Nous en trouverons de moins cruelles,de moins abo-
- p.26 - vue 26/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 27
- minales, certainement,mais d’aussi absurdes.Les Musulmans, par exemple, se croiraient privés du paradis de Mahomet s’ils buvaient du vin ; l’abstinence du vin doit être absolue pour un bon musulman. Pourtant leur pays est favorable à la culture de la vigne, la loi du Coran est donc en contradiction avec celle de la nature.
- On conçoit que la morale prescrive de ne point abuser du vin ; l’homme ne doit abuser de rien ; le vin pris raisonnablement est une boisson hygiénique et salutaire, mais qu’importe pour le musulman, Mahomet a proscrit le vin, donc il n’en faut pas boire sous peine d’offenser Allah! Cet Allah de qui pourtant la vigne est venue.
- Nous, qui journellement,buvons le vin sans crainte d’offenser Dieu, nous jugeons absurdes les restrictions musulmanes, sommes-nous bien surs de n’en point pratiquer d’analogues ?
- Passons aux juifs; eux s’abstiennent complètement de la viande de porc. Moïse, il y a plus de 3,000 ans, a défendu d’en manger, donc le bon croyant juif se croirait perdu s’il en mettait entre ses lèvres. Son horreur de la viande de porc est telle qu’il ne peut nous la voir manger sans frémir. Evidemment tout celà est le résultat des erreurs, des vices de l’éducation ; toutes ces coutumes ne reposent sur rien de fondé.
- Pourquoi la vie produirait-elle le porc et le rendrait-elle d’un élevage si facile, si l’homme n’en devait faire aucun usage ? Quelques-uns parmi les juifs sont certainement revenus de ces erreurs et ne s’abstiennent pas plus que nous de manger du porc. Mais il n’est pas moins vrai que telle est la loi des juifs et qu’ils l’ont conservée à travers toutes les vicissitudes qui ont dispersé leur nation.
- N’en soyons point trop étonnés, mes amis, car nous aussi avons nos coutumes ineptes et sans fondement devant la loi du vrai bien et du vrai progrès de la vie. Les catholiques n’ont-ils pas le carême, l’abstinence de viande à certains jours ? Que de gens parmi nous ne voudraient pas encore manger de viande le vendredi, ni durant le carême. Et pourtant, de quelle utilité peut être cette abstinence au point de vue du bien individuel ou social ?
- Nous at/ons les mêmes besoins de nourriture les vendredis que les autres jours, et les mêmes besoins également à l’époque du carême qu’aux autres temps de l’année.
- Malgré le peu de fondement de ces prescriptions du culte, bien des catholiques, à l’instar du juif qui voit manger du porc ou du musulman qui voit boire du vin, se scandalisent en voyant leurs semblables manger de la viande le vendredi.
- Il est nécessaire pour le progrès social que les
- masses s’élèvent au-dessus de telles erreurs. Il faut, par le raisonnement, rompre avec les absurdités et n’accorder attention qu’aux pratiques réellement utiles à la vie même, et par conséquent en accord avec les lois naturelles de l’existence. Au degré de civilisation où nous sommes arrivés, l’homme doit s’élever au sentiment vrai de la valeur de ses actes. Il doit secouer le joug des préjugés et ne considérer réellement comme acte mauvais que ce qui est nuisible à la vie humaine.
- Nous vivons à une époque où la lutte est engagée entre la raison et les pratiques surannées de l’esprit humain.
- La société est en proie à des conflits permanents entre les partisans des vieilles croyances qui veulent le maintien des erreurs et les partisans du progrès qui veulent l’affranchissement de la raison humaine, et repoussent en bloc tout ce qui est entaché delà couleur du passé.
- Au milieu de ces luttes, la morale pratique cherche sa voie nouvelle. Cette voie est bien simple, mes amis. La loi de la vie nous l’indique : Toute action qui sert à son auteur et à la vie générale est bonne.
- Toute action qui nuit à son auteur et à la vie générale est mauvaise.
- Ce principe de direction applicable à tous les faits de l’existence est ce qui manquait aux morales anciennes.
- Les adeptes se perdaient dans des pratiques absurdes qui faussaient le jugement et ne laissaient aucune règle de direction dans les cas non prévus.
- La morale de la loi de vie fait le contraire ; elle s’applique en tout et partout ; elle se traduit en actions et en œuvres utiles ; toujours elle se justifie comme une vérité mathématique.
- C’est à sa lumière que resplendissent les mérites du travail humain. Le travailleur dont les efforts contribuent à l’entretien de sa famille et de la société en générai, accomplit la plus sainte des fonctions de la vie terrestre et ses mérites sont proportionnés à l’intention plus ou moins humanitaire qui l’anime dans son travail.
- Partout le bien de l’existence humaine devant être mauvaises celles qui nuisent à la vie de l’individu ou de l’espèce, nous avons une règle de morale pratique qui nous indique comment nous devons nous conduire dans l’association fondée ici. notre régie morale, les bonnes actions étant celles qui concourent au bien de l’existence de tous, et les
- Nos actes journaliers seront justifiés à nos propres yeux et aux yeux de tous,s’ils ne nuisent pas à nous-mêmes et s’ils sont utiles aux autres. Ils seront blâmables s’ils sont nuisibles à nous et à autrui ; ils se-
- p.27 - vue 27/832
-
-
-
- 28
- LE DEVOIR
- ront blâmables encore si, utiles à nous momentanément et en apparence, ils sont nuisibles au bien de nos semblables. L’acte réellement bon correspond à la fois au bien de l’individu et au bien des autres hommes.
- Dans une précédente conférence, j’ai attiré votre attention sur la nécessité pour l’homme d’avoir une règle de conduite supérieure à celle de l’animal. Je vous ai montré que la satisfaction des besoins individuels, la satisfaction du moi, l’égoïsme en un mot, qui est la loi naturelle de la bête est au-dessous de ce que doit pratiquer l’être humain. L’homme qui se confine à ce degré moral se ravale au niveau des êtres inférieurs de la création.
- C’est pour concourir au bien de la vie individuelle et sociale que l’homme, l’être supérieur de la création terrestre, a été doué de la faculté d'étendre ses actions sur la nature entière, de la faculté du travail et de tous les mérites qui le distinguent. Chercher son bien propre en même temps que le bien d’autrui et que le progrès de la vie universelle : telle est la loi morale de l’homme.
- Voyons comment cette règle s’applique aux plus menus faits de notre existence. Ici, par exemple, nous vivons ensemble dans un palais unitaire.
- Chacun de nous a donc pour devoir envers lui-même, envers sa famille, envers la population tout entière, de maintenir ses appartements en parfait état de propreté et de salubrité ; car agir autrement, dégrader les logis du palais, y introduire la saleté, serait se conduire comme la bête dans sa tanière. L’homme n’est policé qu’en réalisant le logement propre, salubre et confortable pour lui et ses semblables ; les progrès de l’habitation sont les signes réels de l’avancement des peuples.
- Le premier devoir de l’habitant du Familistère, s’il veut se montrer au niveau intellectuel et moral du palais qu’il habite, est de maintenir son logement en parfait état ; car la malpropreté engendrerait les mauvaises odeurs, l’insalubrité et nuirait ainsi à la santé du locataire lui-même, de sa famille, de ses voisins et de la population.
- C’est pourquoi, mes amis, nous veillons avec tant de soins, en admettant les personnes au Familistère, à leur recommander les habitudes de la propreté ; c’est pourquoi nous entretenons partout en parfait état les murs, les carrelages, etc,; c’est pourquoi la propreté des choses d’un usage commun est assuré ici avec vigilance et ponctualité par les soins de l’administration.
- Les personnes qui ne pourraient se plier à ces habitudes d’ordre, celles qui, par exemple, habituées à .loger dans des chaumières où le sol n’est que de la
- terre battue, fendent et cassent le bois à domicile, lavent le linge dans leurs chambres et détériorent ainsi l’appartement, celles-là ne seraient point à leur place dans un palais social ; car si le logis appartient au locataire et si la liberté de celui-ci y est scrupuleusement respectée, il n’en est pas moins vrai que le palais dans son entier appartient à tous, et que la propreté générale doit en conséquence y être respectée. Or pour cela il n’y a pas seulement dans l’habitation unitaire à considérer ce qui se passe à domicile, il faut que les habitudes de soins et d’ordre s’étendent à toutes les choses d’un usage commun : aux escaliers,galeries,couloirs, fontaines, cabinets aux balayures, privés, etc..etc...
- Dans l’usage de toutes ces choses,dont la propreté journalière est entretenue par les soins de l’administration commune, il faut apporter le même respect du bien général que dans tout ce qui concerne les actes d’intérêt individuel.
- Certes, les choses se passent convenablement ici, je me plais à le reconnaître, et le fait serait éclatant si le Familistère était brusquement occupé par 1,200 nouvelles personnes, non habituées comme vous aux bonnes coutumes de l’habitation unitaire. Mais il est certain qu’on peut y apporter plus de perfection encore. Il faudrait pour cela que tous fussent également préoccupés du même amour du bien, que chacun eût le désir de laisser les choses communes en aussi bon état après s’en être servi qu’il les a trouvées ; alors la propreté serait constante et chaque ménagère aurait la satisfaction en allant aux fontaines, par exemple,de ne jamais trouver les grilles bouchées par des épluchures qu’on n’eût point dû jeter là.
- Se préoccuper sans cesse du bien-être et de la satisfaction d’autrui ; ne rien faire qui puisse rendre les choses moins agréables aux autres qu’elles ne le sont pour nous mêmes; observer cela dans tous les faits de la vie : c’est là ce qui doit devenir pour chacun de nous une règle de conduite. Habituez-vous et surtout habituez vos enfants à la pratiquer ; eux et vous y trouverez une intime et très-douce satisfaction, car c’ost la loi morale de l’existence.
- Ce sont les caractères bas et grossiers qui peuvent se plaire à salir, à gâter les choses mises au service de tous. Les gens vraiment élevés au moral s’efforcent de laisser autant que possible les choses dont ils se servent en ausii bon, si ce n’est en meilleur état qu’ils ne les ont trouvées.
- Yoiià, mes amis, comment la morale de la loi de vie trouve son application dans les faits les plus infimes de l’existence. Cette morale embrasse toutes nos actions, contrairement à la morale supersti-
- p.28 - vue 28/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 29
- tieuse, absurde, irraisonnée dont tant d’enfants reçoivent encore aujourd’hui les leçons.
- C’est par l’adoption de cette morale du bien et du progrès de la vie humaine qu’on mettra fin aux luttes de croyances qui divisent actuellement notre société. Il est intéressant, mes amis, de constater avec quelle vigueur et quelle rapidité les esprits avancent dans cette voie d’anéantissement des croyances surannées et de la morale sans but.
- Il y a dix ans à peine, la lutte s’est caractérisée par la question des enterrements civils. Les esprits indépendants trouvaient dans ce mode d’enterrement une protestation éclatante contre l’erreur que le salut des âmes peut s’obtenir avec de l’argent, des messes et des prières.
- C’était une éclatante manifestation de la volonté de s’affranchir et d’affranchir la société de ces croyances préjudiciables à la saine morale.
- Le gouvernement du prétendu ordre moral du 24 mai, alarmé de cette évolution des consciences, prit mesures sur mesures pour contrecarrer et ravaler ce qu’il appelait des enfouissements. L’idée a vaincu tout obstacle ; elle est triomphante aujourd’hui. Les pompes gouvernementales s’y associent, quand il y a lieu, avec le même empressement qu’aux enterrements suivant les rites de l’Eglise.
- Nous en avons eu un frappant exemple aux obsèques du vénéré Louis Blancet le même fait va se reproduire à celles du grand citoyen Gambetta. Aujourd’hui le nombre des enterrements civils est considérable ; la raison triomphe de l’erreur ; ce nombre va et ira en augmentant sans cesse. Mesurez quel terrain conquis par la vérité sur les préjugés et les fausses croyances, en quelques années.
- Les cérémonies de l’enterrement, quelles qu’elles soient ne sont qu’un adieu de ceux qui restent à celui qui est parti. L’enterrement catholique ne vaut pas plus pour le défunt que l’enterrement civil. Dans un cas comme dans l’autre, le décédé n’emporte avec lui que les mérites de ses actes personnels. i
- Les prières des prêtres ne sont en réalité qu’un cérémonial dont le clergé tire profit ; les familles pauvres qui jugent à propos d’en faire l'économie au profit de leur famille font une bonne action.
- Y en a-t-il un seul parmi vous qui, au fond du cœur, admettrait que les messes ou les prières pussent effacer les fautes et douer subitement de toutes les vertus et de tous les mérites, 'un homme qui n’aurait vécu que pour exploiter ses semblables, leur faire tort,leur nuire et chercher à leur détriment ses seules satisfactions personnelles.
- Evidemment non, la justice humaine ne doit pas s’acheter avec de l’argent, à plus forte raison, la justice divine doit-elle nous prendre en pitié, quand nous avons la prétention d’effacer le crime par des prières.
- Que les prêtres sonnent les cloches et chantent leurs cantiques, qu’ils étalent leurs pompes et que le monde coure en foule aux funérailles, cela ne fera pas que le défunt avare, égoïste, voleur et trompeur trouve plus vite la porte du ciel que l’humble et honnête ouvrier, enterré civilement, mais qui aura consacré toute sa vie à bien élever ses enfants, à garantir sa famille du besoin, à servir au mieux la société par son labeur.
- C’est cet honnête ouvrier, mes amis, qui sera paré de toutes les vraies vertus, des’mérites impérissables qui feront défaut au méchant, malgré la pompe de ses obsèques.
- L’augmentation des enterrements civils est donc une chose bonne et logique en soi. On comprend que ce n’est point la prière d’autrui qui peut nous douer de vertus, que c'est à nous-mêmes de prouver notre valeur par nos acles. Les prêtres ne rachètent pas davantage le mal qui a été commis. C'est à celui qui a erré de réparer ses fautes en se conduisant mieux. C’est Je retour à la pratique de l’amour universel qui peut seul régénérer l’homme tombé dans la voie du mal ; et s’il n’y revient en ce monde, vainement prieriez-vous pour lui à sa mort, il devra lui-même faire son salut dans une vie ultérieure par la pratique du vrai bien.
- Ce sont là, mes amis, des vérités essentielles à l’évolution de la société présente. C’est par elles que nous retrouverons la liberté morale essentielle au progrès.
- La liberté dont nous invoquons le nom avec tant d’ardeur, n’est réelle pour nous que lorsque nous avons secoué le joug de l’ignorance et du préjugé, et que nous en sommes arrivés à juger par nous-mêmes de ce qui est réellement bien ou mal dans la vie.
- C’est là un premier pas à accomplir. Ne le perdez point de vue, mes amis, sachez reconnaître et pratiquer ce qui est le bien réel ; sachez distinguer et fuir ce qui est réellement le mal.Yous avez pour cela une règle qui ne vous fera jamais défaut et que je vous répéterai pour terminer:
- Toute action est d’autant meilleure qu’elle contribue davantage au bien et au progrès de la vie humaine.
- Tout acte est d’autant mauvais qu’il nuit davantage au bien et au progrès de la vie humaine.
- p.29 - vue 29/832
-
-
-
- 30
- LE DEVOIR
- PRINCIPES DE SOCIOLOGIE 111
- d’Herbert SPENCER.
- VI. — La Famille
- La troisième partie de l’ouvrage est consacrée aux relations domestiques. Il eût été logique peut-être d8 commencer par celles-ci, car le premier groupement social s’est probablement formé par les rapports de l’homme et de la femme.
- L’auteur commence à étudier comment dans la série animale s’opère la continuation de la vie de l’espèce :
- « Les frais matériels de la reproduction, dit-il, supposent que le développement et l’activité de l’individu subissent une soustraction équivalente, pour laquelle chez les animaux inférieurs il n’y a point de compensation, mais à mesure que nous montons dans l'échelle animale, nous apercevons une compensation qui grandit : c’est le plaisir des parents.
- « Chez la plupart des poissons et des amphibies la laitance une fois déposée, reste abandonnée à son sort, et si les parents ne font pas d’efforts subséquents, ils ne goûtent non plus aucune affection concomitante. Il en est autrement des oiseaux et des mammifères. L’éducation du rejeton impose, il est vrai, de la peine à l’un des parents ou à tous les deux ; mais les fonctions de parent sont des sources d’émotion agréable.
- « Quand des moins intelligents des vertébrés supérieurs qui produisent beaucoup de jeunes à do courts intervalles et doivent les abandonner de bonne heure, nous nous élevons aux plus intelligents qui produisent des jeunes en petit nombre et qui leur donnent leur assistance pendant plus longtemps, nous nous apercevons que si d’une part le chiffre de la mortalité des jeunes se trouve diminué,'il en résulte d’autre part une diminution des frais matériels de l’espèce et un accroissement de la satisfaction des affections.
- « Nous avons donc, ajoute Spencer, des mesures exactes qui nous permettent de déterminer ce qui constitue un progrès dans les relations des parents avec les rejetons et des parents entre eux. »
- Cet excellent préliminaire posé, l’auteur passe à l’examen des rapports entre les sexes dans l’humanité depuis les premiers temps jusqu’à nos jours, dans les diverses régions du globe et selon les différents degrés d’avancement des groupes sociaux. Il rencontre successivement la promiscuité, la polyandrie, la polygynie (improprement nommée polygamie, mot qui s’applique aussi bien à la pluralité des maris qu’à celle des épouses) ; puis il arrive à la monogamie qui, plus ou moins réelle et sincère, est la forme de l’unîon conjugale chez les peuples civilisés.
- « La famille monogame occupe évidemment, dit Spencer, le degré le plus élevé Je l’évolution so-
- (1) Voir les hos du Devoir des 10, 17, 24 Décembre et 7 Janvier.
- ciale. » Et ihen fait ressortir les avantages pour les enfants, pour la femme et pour le mari lui-même.
- j Mais Spencer n’admet pas que cette forme, qui suppose l’accomplissement préalable d’un certain nombre de progrès sociaux, doive jamais s’étendre à tous les peuples de la terre.
- « Nous devons, dit-il, nous garder de supposer que les sociétés avancées finiront par remplir le globe;.. C’est pourquoi les relations domestiques aussi bien que sociales propres aux variétés inférieures de l’homme continueront probablement de subsister. Il est possible que la polyandrie survive au Thibet,que dans certaines parties de l’Afrique la polygamie dure jusqu’aux âges les plus reculés et il est probable que, chez les groupes les plus lointains des races hyper-boréennes,la promiscuité et les relations irrégulières des sexes se maintiendront. »
- Spencer est, comme on voit, fort éloigné d’admettre que les populations humaines paissent arriver jamais à l’unité de lois et de coutumes matrimoniales.
- Pour lui « la forme monogame de l’union sexuelle est évidemment la forma dernière ; les changements que l’avenir peut y apporter contribueront nécessairement, affirme-t-il, à la compléter et à l’étendre. »
- Littré, dans un article de la Philosophie positive (livraison de janvier-février 1879), conclut aussi « que le mariage monogame est le couronnement d’une longue série de perfectionnements moraux.Sans doute, ajoute-t-il, on y signale des défectuosités, des maux, des dangers, et il importe de les étudier soigneusement pour y apporter tous les remèdes compatibles avec l’infirmité humaine. Mais on doit réprouver comme antisociale et antihistorique tout effort tendant à supprimer le mariage monogamique. »
- Et pourtant, au commencement de son article, qui rendait compte d’un écrit portugais sur la Constitution ôœ la famille primitive, Littré constatait une vérité, en apparence au moins, peu favorable à sa thèse.
- « Nulle part, écrivait-il, soit que l’on considère ce qui se passe chez les sauvages, soit que l’on se réfère aux inductions que permettent les documents historiques, l’homme ne paraît comme monogame d’instinct et d’origine. »
- Est-il bien certain que le résultat de l’éducation, de l’action multiséculaire des religions et des législations ait fait naître et développé chez l’homme cet instinct, ce goût de la monogamie que lui refusa la nature? Il y a lieu d’en douter, si l’on en juge par les mœurs des plus éminents personnages des temps modernes, de ceux-là qui ont été le plus en vue, ou à raison de talents hors ligne, ou à cause de leur posi-
- p.30 - vue 30/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 31
- tioa élevé8 dans l’Etat, et dont par suite la vie a été mieux connue jusque dans ses intimités.
- A ne considérer que le xix® siècle qui passe pour moralement meilleur que le précédent, est-ce que l’homme qui en domina les quinze premières années, montra quelque respect pour la règle monogamique ' qu’il inscrivait dans son Code? A moins que sa première femme ne l’ait odieusement calomnié, Napoléon préluda à ses nombreux adultères par l’inceste avec ses sœurs. (1) Une autre illustre personnalité de la même époque, l'auteur du Génie du Christianisme, se montrait-il plus scrupuleux observateur, au point de vue monogamique, du rigoureux précepte de la religion qu’il s’évertuait par sa plume à remettre en crédit? » Chateaubriand est un épicurien à l’imagination catholique, » suivant la définition de Sainte-Beuve,qui lui-même demandait à être placé aux champs élysées dans le coin réservé aux larrons de l’honneur marital,inter mœchos. Où trouverons-nous donc parmi les gloires de l’âge le plus rapproché du nôtre, des modèles de fidélité conjugale ? Sera-ce le chantre d’Elvire, le peintre de Grasiella? Ou bien le grand orateur de la légitimité Berryer, tel que nous le montrent les Souvenirs de Mmu la présidente Jaubert, entre Alfred de Musset et Henri Heine ? Berryer, l’irrésistible, de l’aveu de plusieurs belles dames qui parlaient d’après leur expérience personnelle (2).
- Spencer alléguera que dans sa patrie, le pays du Cant, les choses ne se passent point ainsi. Parmi les compatriotes de l'auteur, je me bornerai à citer le vieux Palm (lord Palmerston),l’illustre chef duforeign-office,k qui ses fredaines d’amour sénile n’enlevaient la confiance ni de la chaste reine Victoria ni du Parlement. En fait de scandales éclatants portés devant les tribunaux, le procès de lady Mordaunt dépasse tout ce qui s’est vu chez nous dans les affaires de Chaulnes, de Beauffremont, etc.
- Les princes des siècles derniers, élevés presque tous par des évêques, ne paraissent guère avoir profité de l’enseignement religieux au point de vue mo-
- (1) Mémoires de M“® de Rèmusat, t. î, ch. 1er, p. 201.
- (2) Quelques lignes du livre mentionné de Mmo Jaubert feront voir avec quelle désinvolture on traite dans le monde l’engagement de fidélité qu’impose aux époux la loi monogamique :
- « Berryer, aimant uniquement la société des femmes,
- “ se plaisait fort dans un semblable milieu. Sensible à
- • tous les charmes, il se trouvait singulièrement exposé
- * à ces amours fractionné* qui le rendirent plein de » séduction, quand il était stimulé, quand il subissait » l entraînement causé par la personne aimée.
- » Sa femme parlait plaisamment de ces règnes épha-» mères et mettait une certaine vanité à prétendre » n être jamais prise pour dupe, à connaître avec plus » de précision que l’époux lui-même ses bonnes fortu-« nés et l’état de son cœur. »
- nogamique. Parmi ceux de notre temps, Léopold Ier de Belgique, ce parfait roi constitutionnel, était loin de passer pour le modèle des époux quant à la fidélité. L’héroïque Victor-Emmanuel qui fonda l’unité italienne avec l’aide imprévoyante du dernier de nos sires, non plus respectueux lui-même du serment conjugal que de ses serments politiques ; le roi d’Italie, Victor Emmanuel a laissé, avec le renom de galantuo homo, celui de grand coureur de filles.
- Dans les classes inférieures, objectera-t-on, la loi monogamique est mieux observée. Il est vrai que les mêmes facilités aux infractions n’existent pas pour les pauvres diables qua pour les grands et les millionnaires. Néanmoins comme indice du degré de la moralité sexuelle dans la population nécessiteuse, je ferai remarquer que le dixième au moins des femmes inscrites aux bureaux de bienfaisance de Paris et probablement aussi des autres grandes villes, sont des épouses abandonnées par leurs maris avec un plus ou moins grand nombre d’enfants à leur charge.
- Lorsque, nonobstant cette multitude d’infractions avérées, Spencer et l’Ecole positiviste affirment que la monogamie suit et suivra une marche progressive et qu’elle se complétera de plus en plus dans nos sociétés civilisées, je crains un peu qu’ils ne prennent leur désir du bien et de l’ordre pour une réalité,en tant du moins qu’il s’agirait d’uue monogamie effective en non pas seulement inscrite dans le Code.
- Les hommes feront volontiers des lois monogamiques, sauf à les très mal observer chacun pour son compte. — Toute assemblée législative devant laquelle se poserait la question, proclamera d’emblée et à l’unanimité la monogamie : cependant si, avant d’émettre son vote, chaque membre était tenu de jurer sur l’honneur qu’il n’a jamais enfreint la règle, je doute qu’on parvînt aisément, dans aucun des parlements d’Europe, à trouver une majorité pour faire en conscienee cette déclaration. — Légalement monogames, soit; quant à empêcher la plupart des hom-d’être polygynes plus ou moins dans le cours de leur vie, celà paraît bien difficile.
- De ces observations, je n'entends point d’ailleurs faire un argument contre la loi monogamique, le seul mode d’union légale possible dans l'état présent de la société.
- (4 suivre). Ch. Pellarin.
- p.31 - vue 31/832
-
-
-
- 32
- LE DEVOIR
- ÉTAT-CIVIL DD FAMILISTÈRE
- mariage: :
- Le 25 décembre 1882, de Louis Edmond, mécanicien, et de Àliiot Marie.
- NAISSANCES :
- Le 2 janvier 1883, de MagnierEugène-Jules, fils de Magnier Eugène, et de Eugénie Josquin.
- Iiô 5janvier, de Francis-Florentin Drouin, fils de Drouin Francis, et de Lesur Anna.
- BIBLIOTHÈQUE DD FAMILISTÈRE
- Madame Griess Traut fait don à notre bibliothèque de ia brochure intitulée :
- IGNACE DE LOYOLA
- et ses exercices spirituels Far Li . L eb loi s Nous l’en remercions sincèrement au nom de la population du Familistère.
- SOMMAIRE du dernier numéro de la Revue du Mouvement social :
- Jules Giraud : DuGarantisme. — Rouxel et Charlès» M. Limousin : Àrchie ou Anarchie. — Â. Fouge-rousse : Une application du Collectivisme. — Ernest Brelay : Les Banques populaires en Russie. — Le Mouvement social en France. — C.-L. : les contradictions de M. Malon. — Emile de Laveleye : M. Emile de Laveleye et le Socialisme. — Le Mouvement social en Belgique. — Les Lois sur le travail dans le Massachussets. — LaQuestion de la femme. — La Question de la paix et du désarmement. — Chronique.
- ABONNEMENTS : rue d’Alésia, 64, à Paris.
- SOCIÉTÉ ACADÉMIQDE DE ST-QÜENTIN
- CONCOURS IDE JJ ANNÉE 1883
- POÉSIiti
- Le sujet est laissé au choix des concurrents.
- HISTOIRE
- Premier Concours. — Faire l’histoire d’une localité quelconque de l’ancien Vermandois, ou du département de l’Aisne.
- Deuxième Concours. ~ Raconter la vie et apprécier les travaux d’un personnage célèbre du Vermandois ou du département de l’Aisne.
- HYGIÈNE PUBLIQUE
- Etudier l’influence des marais de la Somme sur la santé publique, spécialement à Saint-Quentin.
- Dispositions générales
- Les manuscrits des concurrents devront parvenir, francs de port, au Président ou au Secrétaire-Archiviste de la Société avant le ltr «Juin 1883.
- CONCOURS DE L’ANNÉE 1883
- HISTOIRE
- (Concours «le Biographies)
- Mention honorable avec médaille d’argent à : M. l’abbé Frérot, archiprêtre, curé-doyen de Chàtillon-sur-Seine (Côte-d’Or), auteur da la Biographie de saint Médard, évêque de Noyon.
- Le Président,
- Emm. LEMAIRE,
- S’adresser pour tous renseignements à M. Jean Monnier, Secrétaire-Archiviste, rue Neuve-Saint-Martin, 21, à Saint-Quentin.
- JJ TV MIRACLE FACILE
- Le père Brydaine, célèbre missionnaire, voyageait toujours à pied, sans argent, s’en rapportant à la Providence du soin de son asile et de sa nourriture. En 1753, se trouvant dans un village de Seine-et-Marne, il alla, selon sa coutume, demander un gîte au curé qui ne put lui offrir que la moitié de son lit. Tous deux se déshabillèrent, mirent leurs vêtements sur la même chaise, se couchèrent, et s’endormirent.
- Mais le père Brydaine, réveillé plus matin que le curé, se hâtant de s'habiller avant le jour, pour précéder l’heure à laquelle les habitants de la campagne se rendent au travail, prit les premiers vêtements qui tombèrent sous sa main, et s’aperçut d’autant moins qu’il y eut quelque méprise, qu’il était de la même taille que le curé et que leurs habillements étaient semblables.
- Il sort, et la première personne qu’U rencontre est un pauvre arrivé dans la nuit, qui lui demande l'aumône avec les plus vives instances.
- Le missionnaire lui répondit avec sensibilité qu’il n’avait rien à lui donner ; le pauvre insiste ; le père Brydaine veut lui prouver qu’il est incapable de le tromper, et se prépare à lui montrer sas poches vides, lorsqu’en mettant la main dans son gousset, il en retire avec le plus grand étonnement dix louis en or, qu’il se hâte de donner à ce pauvre en l’embrassant, et criant au miracle.
- A sa voix une foule accourt autour de lui, il raconte avec enthousiasme le prodige qui vient de s’opérer, et fait sur l’aumône un sermon très pathétique. Au milieu de ce discours, arrive le curé tout essoufflé qui, en s’habillant, avait aperçu l’erreur, et venait réclamer la somme qu’il avait laissée dans sa culotte.
- Ce n’est pas sans douleur qu’aux premiers mots qu’il entendit, il comprit le bon usage qui avait été fait de ses économies, auxquelles il avait certainement donné une autre destination ; mais il n’était plus temps de remédier à la perte.
- Le pauvre, par cette aumône, avait retrouvé ses forces, et, craignant les réclamations, il s’était hâté de s’échapper de la foule, et de continuer sa route sans qu’on pût connaître celle qu’il avait prise.
- Le Directeur-Gérant : GODIN.
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Piace, 36.
- p.32 - vue 32/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. - n° 228. Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 21 Janvier 1883
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 41 fr. »» Autres pays Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- Les Sociétés dè Secours mutuels. — La Sagesse antique. — Faits politiques et sociaux. — Erratum. — 9® Conférence au Familistère. — Principes de sociologie d’Herbert Spencer. — Religion et Progrès. — Le Travail à travers les âges.
- LES SOCIÉTÉS DE SECOURS MUTUELS(,)
- Tout progressifs que soient sur ce qui a été fait antérieurement, les projets de loi dont nous avons analysé le rapport dans notre dernier article, il est mpossible , lorsqu’on veut étudier sérieusement les conditions normales dans lesquelles doit fonctionner la mutualité, de ne pas reconnaître que l’organisation que l’on propose est insuffisante et incomplète.
- Le rapporteur, en soumettant à l’approbation de la Chambre la dénomination plus large, suivant lui, d’Associations de prévoyance mutuelle,indique claire-(1) Voir le Devoir du 14 janvier 1883.
- ment l’insuffisance de Porganisation dont il s’agit. En effet, le projet; réserve les avantages de l’institution pour les citoyens qui auront fait acte de prévoyance dans les jours de prospérité, pour les temps où l’adversité viendra les frapper. C’est sage et moralisateur au plus haut degré pour cette catégorie d’individus. Mais ceux qui n’ayant jamais compté de jours prospères dans le cours de leur existence, n’ont jamais eu les moyens de faire acte de prévoyance, ceux qui entraînés par une confiance optimiste aveugle, n’ont pas songé à se prémunir contre les éventualités de l’avenir, ceux qui ignorants des bienfaits de ces associations n’auront pas cherché à en devenir membres, tous ceux là sont complètement exclus delà participation aux ressources créées par la mutualité.
- Or ceux-là sont incontestablement les plus nombreux ; ils forment la grande majorité de la nation, et ce sont eux qui ont le plus besoin d’aide et de secours. Plus déshérités, plus malheureux, plus à plaindre que les autres, ils devraient être les premiers dans les préoccupations des hommes d’Etat véritablement pénétrés de la nécessité des réformes sociales propres à faire disparaître la misère du sein de la Société, et pourtant ce sont eux dont on ne parle pas, et que l’on continue à exclure de la mutualité.
- Cela tient à ce que l’on n’a point ^encore compris sur quelles bases repose la véritable mutualité fraternelle entre les hommes, ni quels sont les devoirg rigoureux de la Société à l’égard de tous ses membres . La base équitable et rationnelle de la mutualité, c’est le droit certain,positif, inéluctable et sacré de tout homme à l’existence sans distinction de pau-
- p.33 - vue 33/832
-
-
-
- 34
- LE DEVOIR
- vres ni de riches, de vertueux ni de non vertueux, de doués moralement ni de non doués, droit dont il ne doit être privé à aucun titre, ni sous quelque prétexte que ce soit. Prévoyant ou non, utile ou non, bon ou mauvais, vertueux ou vicieux,le citoyen a le droit de vivre, et toute entrave apportée à la libre expansion de la vie en lui est une atteinte coupable à ce droit imprescriptible et souverain,droit primordial contre lequel aucun autre droit ne saurait légitimement prévaloir.
- Le devoir le plus impérieux, le plus essentiel, le premier de tous les devoirs d’une Société envers tous ses membres sans exception est de leur garantir les moyens de vivre, de les mettre à l’abri de la misère , d’assurer leur existence en tous temps. Tous les autres devoirs sont secondaires comparés à celui-là, et tant que l’on ne songera pas à le remplir avant tout autre, l’on ne pourra pas compter avoir fait de la bonne besogne. Que par l’instruction on moralise les hommes, et qu’on les rende par ce moyen moins accessibles aux étreintes du malheur, c’est assurément une excellente chose ; qu’en créant des institutions qui,en donnant aux citoyens la plus grande somme possible de liberté, leur assurent le plein exercice de leurs droits de souveraineté et de self~government, c’est encore fort bien ; mais qu’est-ce que tout cela sans la possibilité de vivre, sans la faculté de faire un libre usage de ces biens ? Placer devant un homme affamé une table bien servie .chargée des mets les plus succulents, c’est bien agir certainement; mais si cet homme est enchaîné de façon à ne pouvoir remuer ni bras ni jambes, ni s’approcher, par conséquent, de ces mets appétissants, la bonne action devient tout simplement une cruauté, un véritable supplice qu’on lui inflige.
- On aura donc beau créer toutes les associations de prévoyance mutuelle possibles, si les prévoyants seuls, c’est-à-dire, ceux qui, gagnant leur vie, peuvent économiser sur le produit de leur travailla somme nécessaire pour payer les cotisations de la mutualité doivent en profiter exclusivement, on n’aura rien fait d’utile à l’extinction du paupérisme, puisque l’on aura laissé de côté ceux qui plus déshérités, plus malheureux,ne peuvent rien prélever sur un salaire insuffisant, et ont par conséquent plus besoin que personne d’être secourus et aidés. C’est à tous, et à ces derniers plus spécialement, que la Société est tenue rigoureusement d’assurer les bienfaits de la mutualité, et pour elle c’est un devoir strict, ce qu’on appelle, en termes de palais, de droit étroit, une obligation absolue à laquelle on ne peut en aucun cas se soustraire.
- Ce devoir, la Société ne peut le remplir utilement, qu’en organisant la mutualité sur des bases plus larges que celles sur lesquelles repose actuellement l’institution des sociétés de secours mutuels ou des associations de prévoyance mutuelle, telle que les comprend le rapport de la commission parlementaire dont nous nous occupons.
- C’est donc à tous les citoyens besogneux sans exception, à tous les infortunés, que la société doit assurer les garanties nécessaires de l’existence, et non pas seulement à ceux qui ont la possibilité de payer régulièrement une cotisation. Ces derniers, à la rigueur en auraient moins besoin que les autres, et dans ces conditions, les Associations de Prévoyance ressemblent davantage à des Compagnies d’assurances qu’à de véritables institutions de Mutualité sociale.
- Mais, nous objectera-t-on, est-ce que la société devra fournir des moyens d’existence aux gens qui manquent de tout par leur faute, aux paresseux qui refusent de demander au travail les ressources dont ils ont besoin, aux êtres foncièrement vicieux et incorrigibles, qui sont non-seulement inutiles mais nuisibles à la société et dangereux pour tous ? Ne serait-ce point encourager la paresse et le vice, que de leur garantir ainsi le nécessaire, et se rendre pour ainsi dire complice des actes coupables qu'ils ne manquent jamais de provoquer ?
- La réponse à cette objection est d’autant plus facile à faire que nous la tirerons de ce qui se pratique journellement dans tous les pays civilisés, où la société assure régulièrement le nécessaire aux criminels et aux délinquants, dès qu’elle a constaté leur méfait, et qu’elle se met en devoir de le châtier. Lorsqu’un homme est surpris mendiant, ou volant, ou commettant un acte délictueux quelconque, on le met en prison, et là, tout le nécessaire à la vie lui est fourni. Si la société agit de la sorte à l’égard du criminel, n’est-ce point parce qu’elle reconnaît que c’est pour elle un devoir de pourvoir aux besoins de ces infortunés ? Et n’y a-t-il même pas quelque chose d’anormal dans ce fait que, pour qu’elle remplisse ce devoir à l’égard des déshérités de l’existence, il faille qu’ils se soient mis dans le cas d’être poursuivis suivant la loi, de telle sorte, que de deux malheureux dénués de tout, si l’un a assez de dignité et de respect de soi-même pour ne pas demander l’aumône ou pour s’abstenir de tout acte délictueux, la société se considère comme ne lui devant rien, tandis qu’à celui qui mendiera ou commettra un acte coupable elle fournira le secours nécessaire ?
- Oui, la société doit le nécessaire à la vie, même à
- p.34 - vue 34/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 35
- ceux qui par leur faute sont réduits à la misère, aux paresseux et aux gens vicieux. Elle le leur doit, parce que ne pas le leur donner, ce serait les condamner à mourir de faim, ce qui constituerait un châtiment hors de toute proportion avec le délit ou le crime qu'on pourrait leur reprocher, et que, par conséqnent, en le leur infligeant, ce serait la société qui outrepasserait ses droits et ses pouvoirs, et qui se rendrait coupable d’un crime monstrueux. Elle le leur doit, parce qu’en prenant possession des ri-chesses naturelles qui sont le patrimoine de tous, elle a contracté l’obligation de dédommager ceux qu’elle dépossédait de la sorte, par un équivalent, qui ne peut être moindre que le strict nécessaire à la vie.
- Est-ce à dire qu’en remplissant ce devoir, la société sera tenue d’encourager la paresse et le vice, et de se rendre complice des méfaits qui en sont presque toujours la conséquence ? En aucune façon ; elle ne restera point désarmée pour cela contre les malfaiteurs, et elle conservera entier le droit de punir le crime partout où il se produira. Rien ne l’empêchera d’imposer au paresseux valide l’obligation de travailler, et ce n’est là qu’une question de réglementation pure et simple de la mutualité. Puisqu’elle le fait à l’égard des délinquants, pourquoi ne pourrait-elle point le faire pour ceux qui ne sont point encore tombés en faute ? Ce qu’elle pratique après le crime, pourquoi ne le pratiquerait-elle pas avant ? Il est absolument inadmissible [qu’une violation de la loi paraisse ainsi conférer seule un droit qui sans elle n’existerait pas. Le droit existe donc en tout temps pour les nécessiteux, et c’est à tort qu’on n’en tient compte que lorsque le dénuement, la misère les ont entraînés à des actes répréhensibles.
- Ce droit n’est pas plus subordonné au mérite ou au démérite de l’homme, que le besoin de respirer ou de se mouvoir. Il n’est pas plus une récompense réservée à la prévoyance, qu’une conséquence de la nécessité où la société se trouve de mettre le criminel sous les verroux, pour assurer son châtiment. Ce droit est inhérent au fait même de l’existence, et il suffît qu’un homme naisse pour qu’il en soit pleinement investi. C’est pour cela que la société a le devoir rigoureux d’assurer à tous le nécessaire à la vie. Ce devoir est le corollaire obligé du droit incontestable de chacun à l’existence, et tant qu’elle ne se mettra pas en mesure de le remplir d’une façon complète et efficace, elle sera coupable d’omission grave, d'un manquement éminemment blâmable.
- Quant aux êtres foncièrement vicieux et incorrigibles, qui sont non-seulement inutiles mais encore
- nuisibles à la société et dangereux pour les autres, est-on absolument eertain qu’il en existe, et que, placés dans un autre milieu, dans des circonstances différentes plus favorables à leur amendement moral, ils ne se corrigeraient pas, et ne pourraient pas modifier du tout au tout leurs dispositions et leur conduite ? Est-on sûr qu’il y ait des êtres pervertis à ce point, que rien ne puisse les convertir et les ramener dans la bonne voie, d’où la misère, le mauvais exemple, l’absence d’éducation, ou une éducation vicieuse les ont fait sortir ? Qui pourrait l’affirmer avec certitude ? Qui pourrait répondre pertinemment d’une manière affirmative à cette question? Qui a sondé suffisamment les insondables replis de l’âme humaine, pour soutenir avec toute l’autorité nécessaire une pareille thèse ? Y a-t-il au monde un homme qui puisse oser assurer que bien des crimes ou délits commis sous les fâcheuses inspirations du besoin et de la misère l’auraient été de même si leur auteur n’eût point subi ces influences et n’eût manqué de rien ? Pourquoi par exemple, à moins de cas pathologiques de monomanie qui ne sont point rares, il est vrai, ne voit-on de voleurs à l’étalage ou à la tire que parmi les pauvres ? N'est-ce pas parce que les riches n’ont pas besoin de voler, pour se procurer ce qu’ils croient leur être nécessaire ?
- Mais même en supposant, ce qui est d’ailleurs possible, qu’il y ait des êtres pervers incapables en aucun cas d’amélioration morale, qu’est-ce que la bonne organisation de la mutualité nationale changerait, en ce qui les concerne, aux lois répressives des délits et des crimes ? En faisant disparaître la misère, la société détruit une des causes les plus puissantes des délits et des crimes, mais elle reste armée du droit de les puni? dès qu’ils ont été commis, et dans cette situation, tout en remplissant un devoir qu’elle a paru ignorer jusqu’à présent, elle n’a rien perdu de ses droits .
- Une autre objection s’offre sans doute à l’esprit du lecteur en ce moment. Comment, se demande-bil probablement, créer les ressources énormes qui seraient nécessaires pour assurer l’indispensable à la vie à tant de nécessiteux, à tant de pauvres, à tant de gens plongés dans la misère ? L’Etat n’a point d’autres ressources que celles que l’impôt lui fournit, et les charges sont si souvent écrasantes que les impôts sont devenus aussi lourds que possible. Les augmenter encore serait impraticable et par conséquent la réalisation de la mutualité sur d’aussi larges bases est chose impossible.
- A cela nous répondrons que loin d’augmenter les impôts, c’est à les supprimer au contraire qu’il faut
- p.35 - vue 35/832
-
-
-
- 36
- LE DEVOIR
- songer, et que loin d’être impossible sans une aggravation insupportable de l’impôt, l’organisation nationale de la mutualité sera au contraire facile avec sa suppression complète ; c’est ce que démontre très clairementlle fondateur du Familistère, dans nos ouvrage actuellement sous presse « Le Gouvernement, ce quHl a été, ce qu'il doit être, et le vrai socialisme en action » dont nous pourrons peut-être un jour donner une analyse à nos lecteurs. Quant à présent, l’exposé du système nous entraînerait trop loin, et dépasserait de beaucoup les limites d’un article destiné à faire ressortir les lacunes fondamentales d’un projet de loi, réalisant un véritable progrès sur la législation existante des sociétés de secours mutuels, mais, qui ne portant que sur les bases insuffisantes actuellement admises, ne donne point encore satisfaction à ce désidératum social si important, la mutualité nationale.
- LA SAGESSE ANTIQUE
- IV
- Commandements & préceptes
- [Suite)
- On ne doit jamais montrer de mauvaise humeur bien qu'on soit affligé, ni travailler à nuire à autrui, ni même en concevoir la pensée ; il ne faut pas proférer une parole dont quelqu’un pourrait être blessé...
- Que l’homme sage dise la vérité, qu’il dise des choses qui fassent plaisir, qu’ii ne déclare pas de vérité désagréable, et qu’il ne profère pas de mensonge officieux...
- Qu’il ne conserve point d’inimitié et ne cherche querelle à personne mal à propos.
- Qu’il n’insulte pas ceux qui ont un membre de moins, ni ceux qui en ont un de trop, ni les ignorants, ni les gens âgés, ni les hommes dépourvus de beauté, ni ceux qui n’ont pas de bien...
- Qu’un homme ne soit pas fier de ses austérités ; après avoir sacrifié qu’il ne profère pas de mensonge ;... après avoir fait un don qu’il n’aille pas le prôner partout...
- Un sacrifice est anéanti par un mensonge ; le mérite des pratiques austères, par la vanité ;... le fruit des charités, par l’action de les prôner...
- Celui qui est ferme dans ses entreprises, doux, patient, étranger à la société des pervers, et incapable de nuire, s’il persiste dans cette bonne con-
- (1) Voir le « Devoir » des 24 décembre 1882; 7 et 14 janvier 1883.
- duite, obtiendra ie ciel par sa continence et sâ charité. ..
- La main d’un artisan est toujours pure pendant qu’il travaille...
- Quel que soit l’ordre dans lequel un homme se trouve, bien qu’il ait été accusé faussement et injustement privé des insignes de son ordre, qu’il continue à .remplir son devoir et se montrer le même à l’égard de toutes les créatures ; porter les insignes d’un ordre n’est pas en remplir les devoirs...
- La résignation, l’action de rendre le bien pour le mal, la tempérance, la probité, la pureté, la répression des sens, la connaissance des lois, celle de l’âme suprême, la véracité et l’abstinence de colère : telles sont les dix vertus en quoi consiste le devoir....
- L’empressement à divulguer le mal, la violence, l’action de nuire en secret, l'envie, la calomnie, l’action de s’approprier le bien d’autrui, celle d’injurier ou de frapper quelqu’un composent la série des huit vices engendrés par la colère....
- Qu’un homme sensé ne fasse jamais un serment en vain, même pour une chose de peu d’importance...
- Se garder de faire le mal, dire toujours la vérité, s’abstenir de tout vol, être pur, et réprimer ses organes, voilà sommairement en quoi consiste le devoir. ...
- Penser au moyen de s’approprier le bien d’autrui, méditer une action coupable, sont deux mauvais actes de l’esprit....
- Dire des injures, mentir, médire de tout le monde et parler mal à propos sont les quatre mauvais actes de la parole.
- S’emparer de choses non données, faire du mal aux êtres animés sans y être autorisé par la loi, et courtiser la femme d’un autre, sont reconnus comme trois mauvais actes du corps ; les actes opposés sont bons au même degré.
- (Lois de Manou). (A suivre).
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- ANGLETERRE
- On ne connaît que par les indiscrétions autorisées ou calculées des journaux anglais et français la teneur de la circulaire que le cabinet anglais adresse aux Puissances pour leur exposer la conduite que la Grande-Bretagne a tenue et se propose de suivre en Egypte, mais il est certain que l’accord n’a pu s’établir entre l’Angleterre et la France, que les propositions de l’Angleterre n’ont pu être acceptées, et que la France n’ayant fait aucune contre-proposition, les négociations ont cessé. La France, paraît-il, n’a point consenti à supprimer le contrôle ni à rien modifier à cette loi de liquidation qui a placé l’Egypte sous la pression de la
- p.36 - vue 36/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 37
- ierrible usure que nous avons dénoncée. S’il en est ainsi la France a commis une grosse faute, son devoir et son rôle étaient de sauvegarder et de relever le peuple égyptien. Nous ne savons pas encore le plan de l’Angleterre. Elle ne se considère point comme ayant reçu de l’Europe un mandat dont elle ait à rendre compte, elle entend faire un simple exposé. Quand nous connaîtrons cet exposé de l’Angleterre,nous en dirons notre avis, mais dès à présent on peut entrevoir, en ce qui concerne le canal de Suez, qu’au lieu d’une convention qui établisse sous une sanction internationale la neutralisation du canal, l’Angleterre entend se borner à une déclaration platonique qui laissera les choses en l’état. On affirmera très haut que le canal doit être neutre, ouvert en tout temps à tout navire de commerce ou de guerre, exempt de blocus, de séquestre, d’embargo, interdit à tout acte d’hostilité, mais en même temps on laissera comme précédent l’exemple qu’a donné l’Angleterre elle-même de violer cette neutralité,et de faire du canal et de ses dépendances un instrument de guerre. Si MM. Gladstone et Derby manquent cette occasion unique de faire faire à l’Europe un premier pas vers le désarmement par l’institution d’une Juridiction internationale, ils engageront de la façon la plus grave leur responsabilité devant leurs contemporains et devant l’histoire.
- La Pall Mail Gazette examinant l’avenir réservé au canal do Suez, s’exprime ainsi : Il y a lieu de croire que les négociations seront prochainement reprises, si elles ne le sont déjà, pour placer la liberté de la navigation du canal de Suez sous l’égide d’un traité européen. L’occupation permanente de quelques points du canal par les Anglais serait contraire aux idées politiques de M. Gladstone. Nous proposerons d’interdire toutes opérations militaires dans le canal et sur ses bords. Les navires de guerre de toutes les nations, même de celles qui seraient en guerre avec la Turquie, seraient libres de traverser le canal et en temps de paix et en temps de guerre, mais aucune opération militaire ne serait autorisée dans l’isthme, ni à une distance de trois milles de Port-Saïd et de Suez.
- La conquête paclfiquode M!. de Brassza.
- — M. de Brazza assistant à un punch qui lui était offert par la Société historique de Paris, a raconté brièvement son premier voyage au Congo et très simplement découvert le secret de ses succès.
- • Il y a déjà cinquante ans, a-t-il dit, que jusque dans le centre de l’Afrique le bruit s’est répandu qu’il y avait sur les côtes, une terre qui rendait libres ceux qui la touchaient. Quand j’ai pénétré dans ce pays, nos couleurs étaient celles de la liberté. Ce sont des esclaves libérés qui ont été les premiers habitants de Fran-ceville.
- » La question de l’esclavage est très complexe. Sur le territoire déjà occupé par nous, il faut toujours compter avec l’administration. Mais dans mon exploration du haut Ogooué, je me trouvais libre d’agir à ma manière. La traite y était encore florissante, Yoiciceque je fis pour y faire aimer notre drapeau. J’achetai d’abord quelques esclaves que je piyai fort cher: trois ou quatre cents francs chacun. Je les conduisais dans mon camp, la fourche au cou et les pieds dans des entraves. Là j’avais fait dresser un mat avec le pavillon français à la cime. Je disais à chacun de ces malheureux d’approcher et de toucher le mât ; aussitôt un soldat le délivrait de sa fourche et brisait ses entraves, et je lui disais : Tu es libre ; tu peux m’accompagner à France-ville, ou, si tu le préfères, retourner dans ton pays. » Plus tard, j’avais un esclave pour quatre colliers valant bien dix centimes. L’Afrique rend la guerre à qui sème la guerre ; mais, comme dans tous les autres pays, elle rend la paix à qui sème la paix. C’est ainsi que ma réputation allait devant moi, m’ouvrant les routes et les cœurs. Un jour, j’entendis du bruit autour de mon campement. Je fis examiner ce que c’était. On
- vint me dire qu’il y avait là une troupe de cent vingt esclaves qui venaient implorer la protection du père des esclaves. C’est le beau nom qu’à mon issu on me donnait parmi les indigènes. Ils demandaient à se rendre à la ville française (Franceville), où l’on disait que tout le monde est libre. Tout cela ne s’est pas fait en un jour. J’ai passé sept années à explorer l’Ogooué sur une longueur de huit cents kilomètres, et à répandre dans toute la région ce bon renom de la France. Ce n’est là qu’un commencement que je sollicite l’autorisation de continuer sur le Congo. Si les débuts sont humbles, l’œuvre est grande. »
- *
- * *
- Finir par où il 'Faudrait commencer.
- — Le Chili, le Pérou, la Bolivie vont tenir une Conférence dont on espère que sortira enfin la paix. Ces peuples auraient mieux fait de commencer par où ils vont finir, par s’entendre. Rien assurément n’est préférable à un accord entre les intéressés, souvent cependant un arbitrage vaudrait mieux. Devant des arbitres tous les droits sont d’égale valeur ; le droit du plus faible pèse autant que le droit du plus fort. Dans les traités qui suivent les guerres, l’accord se fait souvent par l’épuisement, et c’est encore en réalité le droit de la force qui prononce et non la justice.
- ITALIE
- Suivant une dépêche de Rome, reçue par V Exchange Company, la police a fait dans la nuit de vendredi à samedi des visites domiciliaires dans cent trente-cinq maisons de la capitale italienne. Les agents ont fait plus de cent arrestations et ont saisi une quantité considérable de documents se rapportant au mouvement irrédentiste.
- Nous lisons dans le Moniteur de Rome :
- Quelques journaux s’évertuent à vouloir démontrer que les derniers événements n’ont pu donner lieu à aucune démarche de la part du gouvernement de Vienne.
- Sans vouloir trop appuyer sur la nature et la forme des communications eu cours entre la Consulta et le gouvernement autrichien, nous sommes à même d’affirmer que tant à Rome qu’à Vienne les incidents de ces derniers jours ont été l’objet des plus vives remontrances.
- Le gouvernement a fait saisir les journaux qui ont publié le testament d’Oberdank. Mais voilà que le tailleur Valeriani lance une pierre contre le carrosse de l’ambassadeur d’Autriche, voiià qu’un autre jeune homme, Rigattieri de Reggio-Emilio, compositeur-typographe dans l’imprimerie du journal la Ri forma, va tirer des coups de rôvolver contre l’écusson du palais de l’ambassadeur autrichien près du Vatican. Arrêté, il déclare avoir voulu protester contre l’exécution d’Oberdank, qui est ainsi devenue le Mane tekel *phare de la monarchie.
- On s’excuse, on s’aplatit devant le comte Ludolf, ambassadeur d’Autriche, et on l’invite à un banquet diplomatique au Quirinal.
- La violence que M. Depretis met à réprimer^ fas ei nefas les manifestations innombrables qui se produisent contre l’Autriche donne plus de profondeur et d’intensité aux sentiments que l’exécution d’Oberdank a soulevés d’un bout à l’autre de l’Italie. L’abîme se creuse. Ce n’est point la guerre que nous conseillons à Tltalie, mais l’alliance avec l’Angleterre et avec la France, la concentration de ses forces, le développement de ses ressources intérieures et le soin de rallier autour d’elle les petits peuples. L’Italie ne voit-elle point que la liberté des peuples du Danube et des Balkans est liée à sa propre sécurité, et qu’elle doit tout faire, hormis la guerre, pour aider à l’indépendance de ces peuples ?
- ESPAGNE
- Le livre rouge espagnol nous fait voir que l’Espagne
- p.37 - vue 37/832
-
-
-
- 88
- LE DEVOIR
- elle aussi s’inquiète de Suez et de Panama, qu’elle a fait valoir son droit à prendre part au règlement international nécessaire pour asëurer la sécurité de ces grandes voies. Elle conseille aux Etats-Unis d’Amérique démettre un peti d’eau, beauééup même, dans leur vin, et de reconnaître que leur intérêt particulier, conforme à l’intérêt général, est d’appliquer généreusement et hardiment les principes qu'ils ont eux-mêmes inscrits dans le traité Glay ton-Bulwer. En ce qui concerne Suez, l’Espagne a fait valoir auprès de toutes les puissances son droit, égal àü leur* de résoudre de concert avec elles les questions relatives à la neutralité du canal. Toutes les réponses ont été favorables* hormis celle du gouvernement anglais. — Il y a eu Crise ministérielle en Espagne. M. Cotnaehd, ministre des finances â donné sa démission. Mais c’est M.Sàgastà qui a été chargé de composer le nouveau càbihet, et M. Séirano qui était à l'affût pour faire passer un ministère libéral et quasiment teinté de républicanisme, à été déçu daüs ses espérances et impuissant dans ses efforts.
- ALLEMAGNE
- Pour là seconde foiS#M. de Bismarck vient d’être battu dans la lutte qu’il a engagée contre M; Mommsen, l’historien allemand. On se souvient que M. Mommsen, accusé de diffamation à l’égard du chancelier, en raison d’un discours électoral,avâit été acquitté par le tribunal de Berlin. Le ministère public ayant appelé de ce jugement, la cour dé Leipzig l’avait cassé et l’affaire est revenue devant d’autres juges. A la suite d'un plaidoyer de M. Mommsen lui-même, un Second acquittement a été pronoücé.
- M. de Bismarck eh férà une maladie.
- *
- * *
- Le Reichstag lui aussi va reprendre ses séances* et probablement ses luties contre le grand-chancelier. L’unité allemande est faite parce que cette Unité est au fond voulue par le peuple allemand. Mais l’empire n'est point fait, ni son unité fondée. L’empiré est au fond de créa-, tion prussienne et d’esprit prussien, or l’Allemagne n’est* point du tout prussianisée. La mort dé Gambetta célébrée par les a Reptiles » comme étant, aussi bien que celles de Skobeleff et de Chanzy, un coup de la Providence et une preuve de la protection divine, apporte à M. de Bismarck plus de souci que de tranquillité. Ni l’Alsace ni la Lorraine n’ën deviennent plus allemandes* leur droit n’en demeure pas atteint ni le devoir de la France moins profondément tracé, bien au contraire. Plus on avancera, plus on sentira la faiblesse de la politique de guerre et la forcé réelle de là politique de la paix par la justice et par la liberté; or la paix dont les journaux d’Allemagne et d’Autriche chantent les bienfaits et la solidité est une fausse paix sous l’apparence de laquelle se déguise mal l’oppression, la conquête, la servitude. Aucune démocratie, à commencer par la dé-inocratie allemande, ne se laissera duper.
- *
- » *
- La Gazette du Peuple dit que, dans une conversation intimé du pritibe de Bismarck avec les députés chargés de là répartition des secours aux inondés, le chancelier a dit :
- J’ai essayé de conjurer lés dduleürs de la face en laissant croître lâ barbe. Le matin je Souffre beaucoup. Si le Rëicbstag tenait ses séances après midi, je me serais fait ün honüëur d’y assister pendant le mois de décembre. Gen’ést que lorsque j'ai pris ün repas complet que les douleurs se calment; elles sont d’ailleurs souvent si vives, que je suis obligé de m'arrêter au milieu de la phrase. Tous les jours, on m’envoie d'Angleterre des ordonnances de médecine et des médicaments, dont quelques-uns ont produit un bon résultat ; malheureusement il ne dure pas.
- Dans Le Devoir du 14 janvier, page Tl, î° colonne, avant dernier alinéa, deux lignes déplacées ont rendu inintelligible le texte de la conférence de M. Godin. Il faut lire ;
- « Partout le bien de l’existence humaine de-« vant être notre règle morale* les bonnes ac-« tions étant celles «qui concourent au bien de « l’existence de tous, et les mauvaises celles « qui nuisent à la vie de l’individu ou de l’este pèce, nous avons une règle de morale pra-« tique qui nous indique comment nous devons « nous conduire dans l’association fondée « ici. »
- 9’ CONFÉRENCE AU FAMILISTÈRE (,)
- 10 Janvier 1888.
- M. Qodin :
- Mes amis,
- La Conférence de dimanche dernier faite aux élèves de nos classes et à la jeunesse du Familistère, a traité une question que je désire reprendre ce soir avec vous.
- Cette question est celle du rôle de ia volonté et de l’intelligence dans toutes nos actions.
- Chacun peut voir que par la volonté èt par l’Intelligence nous commandons à tous nos actes et que c’est l’influence de l’intelligence et de la volonté qui fait le mérite et la qualité de nos actions.
- Nous avons déjà vu ensemble un des aspects de cette question quand je vous ai montré combien de gens agissent d’après l’influence de la tradition et des coutumes ou de l’opinion publique, sans faire par eux-mêmes aucun retour sur le bien et le vrai réels, sans examiner quels sont les principes les meilleurs de direction dans la vie.
- Nous avons déjà fixé ces principes, mais j’y reviens encore au point de vue de leurs conséquences directes sur nos actes journaliers.
- it est sensible que nous sommes un ensemble de vie, d’esprit et de substance.
- Tout ce qui existe contient en soi ces trois aspects de l’Etre Infini.
- Cette conception du principe des choses contenant
- eh elle-même la base de la morale, que je cherche à
- établir devant vous, ne soyez point étonnés que j’y
- (1) Voir le Devoir des 5* 12, 19, 26 novembre ; 17* 24 décembré 1882 ; 7 et 14 janvier Ï88â.
- p.38 - vue 38/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 39
- revienne. C’est du reste le seul moyen de vous la rendre familière et de faire que la morale de la vie n?ait point d’obscurité pour vous.
- La vie qui est en nous existe dans l’Être suprême, infini, qui comprend tout ce qui est ;
- L’esprit existe dans l’être universel ;
- La substance, elle aussi, existe dans l’Être infini, qui est tout être et toute chose : Dieu.
- Dieu ainsi conçu est le Principe de tout ce qui est. Nous ne pouvous pas le saisir dans son essence infinie, mais il a des représentants saisissables pour nous dans la vie même, dans l’esprit, dans la substance qui nous constituent et constituent tout ce qui est.
- La vie est partout et la vie c’est Dieu-même.
- Mais ce que je dis là peut aussi être dit de l’esprit et de la substance.
- Car la vie, l’esprit et la substance ne peuvent se concevoir isolés les uns des autres. Pas d’esprit sans vie ; pas de vie et d’esprit sans une subsistance, une forme en quoi et par quoi se manifestent la vie et l’esprit ;
- Dieu est l’expression infinie de cette infinie Trinité.
- A ces notions préliminaires,il faut ajouter celles-ci :
- La vie ne se conçoit point sans la volonté ;
- L’esprit ne se conçoit point sans l’intelligence ;
- La substance ne se conçoit point sans la forme ;
- C’est par la volonté que nous décidons d’agir ;
- C’est par l’intelligence que nous concevons ce qui est à faire ;
- C’est par la forme, par le corps, par la chair, les muscles et les os que, dans le monde matériel, nous réalisons les actions conçues et voulues par l’intelligence et la volonté.
- Il nous serait impossible de concevoir un être vivant, non doué, à un degré quelconque, de ces trois facultés de la vie :
- La volonté, l’intelligence, la forme.
- Nous allons voir maintenant que selon la direction prise par la volonté, communiquée à l’intelligence et exécutée par la forme, l’être vit pour accomplir de bonnes ou de mauvaises actions.
- La vie, l’esprit et la substance portent partout en eux-mêmes la volonté, l’intelligence et la forme. Il en résulte que tout être et l’être humain en particulier est appelé à l’amour par la volonté, à la sagesse par l’intelligence, à l’action par la forme substantielle, c’est-à-dire par les besoins du corps.
- Donc, en nous résident les facultés d’aimer, de savoir et d’agir, de faire des actes quelconques bons ou mauvais, utiles ou nuisibles, selon les déterminations de notre intelligence et de notre volonté.
- Car nous pouvons aimer ou le bien, ou le mal. La faculté d’aimer, que nous tenons de la vie-même est une disposition générale dont l’usage varie.
- De même que la volonté se tourne au bien ou au mal, l’intelligence reçoit le vrai ou le faux, et selon ces voies différentes, les actes de l’individu sont utiles ou nuisibles à lui-même et à la vie générale.
- Car Dieu, la vie suprême, en nous douant des facultés qui sont propres à l’homme, nous a doués de liberté ; il nons a faits moralement libres ; c’est donc volontairement que l’être agit pour le bien ou le mal, qu’il applique son intelligence â la conception et ses facultés corporelles à la réalisation de bonnes ou de mauvaises actions.
- Vouloir, concevoir, agir,
- Aimer, savoir faire,
- Sont donc six verbes qui embrassent la quintessence de la Vie.
- En voulant et aimant, en concevant et sachant, en agissant, enfin, nous faisons fonction de vivre.
- Mais, je vous l’ai dit, nous pouvons vouloir le bien ou le mal. Qu’est-ce donc que le bien ? Qu’est-ce donc que le mal ?
- Le bien moral c’est tout ce qui est utile à la Vie humaine, tout ce qui rend service aux autres comme à nous-mêmes.
- Le mai moral, c’est tout ce qui est nuisible à la vie humaine.
- Un acte n’est pas bon quand, servant à un individu, il nuit aux autres. Ce qui est nuisible à quelqu’un renferme le mal par quelque côté.
- L’homme doit sans cesse chercher la bonne application de sa volonté, de son intelligence et de son activité ; il doit en faire bon usage pour la direction de tous ses actes à l’égard de sa famille et de ses semblables ; pour l’usage personnel qu’il fait de toutes choses dans la vie journalière, à l’atelier, au travail, en son logis, dans tous les actes enfin nécessités par les besoins de la vie.
- Un homme, par exemple, qui s’adonne à l’ivrognerie commet un acte immoral à tous les points de vue. Il abuse de choses créées pour servir utilement à la vie humaine ; il nuit à sa propre santé; il gaspille ses ressources et celles de sa famille ; il nuit à ses proches, à son entourage; de l’action de l’ivrogne enfin, il ne résulte rien de bon pour l’individu, pour la société, ni pour l’humanité. Donc l’ivrogne accomplit le mal.
- Souvent, il est vrai, c’est par dégoût, dépit et découragement qu’il cherche dans ces excès sensuels quelques moments d’oubli ; mais c’est faiblesse morale de sa part ; il ne sait pas accomplir la mission de lutte qu’il a acceptée contre le malheur ; il res-
- p.39 - vue 39/832
-
-
-
- 40
- LE DEVOIR
- terapar ce fait dans les voies attardées, obscures,de l'existence. Il est cependant moins blâmable que celui qui fait le mal pour le mal même et de propos délibéré.
- Qu’est-ce, en effet, que le mal 'l
- Nous avons dit que le mal c’est ce qui est nuisible à la vie humaine soit individuellement, soit dans la société, soit dans l’humanité.
- Le mal c’est tout ce qui est contraire au bien et au progrès de la vie humaine ; c’est tout ce qui est contraire au bonheur de l’espèce, à son avancement dans la vie.
- C’est pourquoi, mes amis, la volonté, qui détermine nos actes et l’intelligence qui sert notre volonté dans ses décisions, contiennent en elles-mêmes le point de départ de notre responsabilité dans la vie ; carne perdons pas de vue que nous avons en partage la liberté morale.
- Il est à constater un fait ; c’est que l’homme abandonné volontairement et sciemment au mal en fait son plaisir.
- De même l’homme qui se livre tout entier, volontairement et sciemment au bien, y trouve les plus pures et les plus durables des jouissances.
- Ne soyons donc point étonnés devant les dévouements et les courages sublimes, incompréhensibles pour les âmes sans volonté et sans intelligence; comprenons ces grandes personnalités humaines qu’on voit travailler au milieu des plus rudes épreuves et sans que rien les lasse, au bien et au progrès de l’humanité. Ces êtres portent en eux l'amour de l’huma* nité et sa chaleur ardente, la volonté infinie du bien qui fait leur force et les élève au-dessus de tout obstacle.
- Malheureusement, beaucoup de gens encore en ce monde se réjouissent du mal et aiment même à le pratiquer. En vain l’on dit que la conscience torture le coupable ; il s’en faut de beaucoup que ce soit là une réalité.
- L’homme qui aime le mal se confirme aisément par des raisonnements spécieux que le mal qu’il aime est un bien d’un certain degré et sa conscience ainsi ne le tourmente guère.
- J’admets qu’il y ait néanmoins au fond du cœur de tout homme, quelque abandonné qu’il soit au mal, le levain du bien ; mais, chez le pervers, ce levain est impuissant pour l’amener à lutter contre le plaisir qu’il éprouve à satisfaire ses vices. Que de gens ne voyons-nous pas rire du mal qu’ils font ou qu’ils ont fait, ou s’en glorifier publiquement : leur sens moral perverti ne leur permet pas de concevoir leur état de dégradation morale ; ils ne savent pas ce qu’ils font;
- c'est pourquoi ils trouvent un malin plaisir dans la pratique du mal.
- Ne nous arrêtons pas davantage à la conduite des méchants, voyons plutôt par quels moyens nous pouvons faire et appliquer le bien dans les actes journaliers de notre existence.
- C’est à lui-même, avons-nous dit, que l’homme doit d’abord appliquer la règle de la morale.
- Si, en effet, l’homme ne sait pas se conduire et se bien gouverner lui-même, comment concevoir qu’il soit capable de bien conduire et de bien diriger qui ou quoi que ce soit; il est incapable de bien diriger sa maison, il est incapable de bien diriger sa famille; il ne peut bien conduire aucune entreprise, ni bien remplir aucune fonction.
- C’est pourquoi lorsque nous avons à arrêter de nouveaux employés, de nouveaux chefs de fonctions, nous apportons les plus grands soins à nous assurer de leur moralité, de leur conduite et de leurs aptitudes.
- C’est aussi pourquoi nous avons demandé parmi vous, aux condidats à la fonction de conseillers de gérance de déposer un mémoire nous exposant les vues morales et intellectuelles, et les opérations usuelles du candidat. Car les choses ne peuvent être bien dirigées si elles n’ont à leur tête des hommes capables, moraux, à la hauteur enfin du rôle dont ils sont chargés.
- Mais revenons au point de départ de la pratique de la morale ; prenons l’homme dans le gouvernement de lui-même et de sa famille, dans la règle de sa conduite journalière, et quand je dis l'homme, j’entends l’être humain, c'est-à-dire l’homme et la femme aussi bien que l'enfant. Chacun devant dans la famille, s’inspirer de l’amour du bien, le père et la mère doivent en donner l’exemple dans tous leurs actes, n’agir à l’égard de toute la famille, qu’avec bonté et bienveillance ; éviter toute parole de rudesse, de colère ou de grossièreté.
- La paix, l’harmonie,le bonheur du foyer dépendent de cette conduite de la part de chacun des membres de la famille.
- Si nous avons l’amour et la sagesse de rester toujours dans des sentiments de douceur et de bonté, nous rendons heureux ceux avec qui nous vivons et ils sont entraînés à nous témoigner les mêmes égards que nous avons pour eux.
- Quand cet exemple du bien est donné par le père et la mère au sein du ménage, il y a de grandes chances pour que les enfants l’imitent, et alors c’est la tranquillité et la paix dans la famille, c’est le bonheur entre époux.
- Je dis qu’il y a de grandes chances, mes amis,pour
- p.40 - vue 40/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 41
- que les enfants suivent le bon exemple des parents, maisjenedis pas certitude absolue; car, vous le savez, chacun de nous est créé libre et se détermine par sa volonté et son intelligence dans ses actions. L’enfant apporte ses propres tendances dans la vie générale ; il est ou préparé pour agir en vue du bien et du bonheur des autres, ou disposé à sacrifier les autres à lui-même. L’un ou l’autre cas rend la tâche plus ou moins difficile aux père et mère.
- Les bons parents qui ne donnent à leurs enfants que de bons exemples ne sont donc pas par cela même sûrs que leurs enfants les imiteront.
- Mais ce qui est certain, c’est que si l’enfant mauvais reçoit de mauvais exemples, il devient pire encore.
- Au contraire, sa méchanceté a tendance à s’atténuer dans une atmosphère de tendresse et de bonté.
- Le plus grand bien de la famille est donc que les membres vivent dans des sentiments d’amour et de sagesse, les uns à l’égard des autres; que chacun d’eux, par la volonté et l’intelligence, donne à ses actes le but le plus favorable, le plus utile au bien commun.
- Il n’y a point de vrai, de réel bonheur, mes amis, en dehors de l’affection et de la bonté.
- Je vous parlais tout à l’heure de l’ivrogne qui veut boire et aime à boire; il y trouve un plaisir momentané ; mais ce plaisir est rapidement empoisonné par la fatigue, le malaise et les remords du lendemain ; combien parmi les ivrognes se promettent de ne plus recommencer. Le plaisir du mal n’est point, n’est jamais le vrai et durable plaisir.
- Seul l’amour du bien cause des satisfactions qui sont sans amertume ; seuls les actes bons en eux-mêmes recèlent les causes de véritable contentement et des joies dont le souvenir reste toujours agréable pour nous.
- Les plus pures, les plus durables des joies sont celles du dévouement et des services rendus pour le bien et le bonheur d’autrui. Le père et la mère, les frères et les sœurs doivent donc tous entretenir en eux, au plus haut point, les meilleurs sentiments de bienveillance les uns à l’égard des autres, d’abord dans la famille, puis étendre ces sentiments à leurs voisins, à la société et â l'humanité.
- Les actions bonnes en elles-mêmes sont celles qui sont utiles et bonnes à tout le monde. Le Familistère et notre association, mes amis, sont pour nous tous une occasion incessante de pratiquer le bien, d’être vrais et sincères, de bien agir, de faire de bonnes actions ; nous avons le plus grand intérêt à ce que
- chacun des membres de l’association soit bien convaincu de ces vérités et les mette en pratique.
- Car nous sommes les uns à l’égard des autres comme les membres d’une même famille ; nous vivons dans un palais unitaire qui nous rend étroitement solidaires du bien-être, du progrès et de la bonne conduite de chacun et de tous.
- Ici, la conduite individuelle rend plus évidente que partout ...ailleurs l’influence qu’exercent la volonté et l’intelligence, l’amour et la sagesse, dans la famille, sur le logement, sur la bonne direction du ménage et de l’intérieur, non-seulement au point de vue des satisfactions personnelles, mais encore au point de vue de la tranquillité, du bien-être et de l’harmonie du palais social tout entier.
- Car c’est par la pratique du bien dans chacune des familles que le Familistère donne l’exemple d’une population vivant dans les meilleures conditions de propreté, de salubrité, d’hygiène, de confort, de santé, de bien-être, d’accord et de tranquillité désirables pour l’être humain.
- Or, c’est à la part que prend chacun de nous à la bonne direction de ses actions que sont dus ces résultats. Ce n’est pas, en effet, à l’égard des personnes seulement que nous avons à bien diriger nos volontés et nos intelligences ; mais la morale de la loi de vie en nous engageant envers les personnes, nous engage tout autant envers les choses.
- Nos travaux, ceux de l’homme dans les ateliers, ceux de la femme dans le ménage, doivent être accomplis dans les conditions les plus propres au bien de nos familles, au bien de la vie humaine.
- Abordons l’examen de nos actions par rapport aux choses et jetons un coup d’œil sur la tenue matérielle du logis.
- Au Familistère, les bonnes habitudes sont remarquablement développées sous ce rapport. La grande généralité des appartements est bien tenue. Mais il est bon de rappeler en quoi consistent les bonnes mesures d’ordre, de propreté, de salubrité et d’hygiène ; comment dans la famille la volonté et l’intelligence servent efficacement à ce bienfaisant résultat général. Ce que je vous dis ici, est dit à vos enfants dans leurs conférences spéciales ; répétez-le dans la famille et entre vous afin de répandre partout les habitudes du bien.
- L’habitation est un des premiers éléments du bien-être et de l’existence de la famille ; la propreté du logis est une des premières nécessités qui s'imposent ; un des premiers soins doit être celui donné au carrelage.
- Pour tenir le carrelage en bon état* il faut éviter
- p.41 - vue 41/832
-
-
-
- 42
- LE DEVOIR
- dé frapper dessus avec aucun instrument ; il faut que les carreaux soient conservés dans leur état neuf; le carrelage doit être lavé, bien nettoyé et tenu propre.
- Au Familistère, jamais vous n’avez ni boue ni saleté autour de l’habitation ; de larges trottoirs à l’extérieur et de grandes cours intérieures, recouvertes d’un ciment dur, précédent l’entrée des escaliers et des balcons ; vous n’apportez jamais de boue au logis, il est donc à peine nécessaire d’employer autre chose que de l’eau claire pour le soin du carrelage de l’appartement.
- Mais il est des ménagères qui ont apporté ici, en Venant du village, de mauvaises habitudes sur lesquelles je veux encore appeler votre attention.
- D’abord elles pratiquent le lavage du linge à domicile contrairement aux bonnes règles du Familistère. Puis le lavage fait, elles gardent leurs eaux sales pour laver le carrelage de leur maison.
- C’est là une habitude et une pratique des plus préjudiciables à la santé et à l’hygiène.
- Pourquoi, en effet, lave-t-on le linge si ce n’est parce qu’il s’est imprégné de substances animales, de malpropretés dont il faut le débarrasser.
- L’impureté du liage passe dans l’eau par l’opération du lavage ; elle passe aussi dans l’atmosphère par la buée qui se dégage des eaux de lavage. C'est une des causes qui font que le lavage à domicile doit être soigneusement évité. Donc, mes amis, voyez quel peu d’intelligence la ménagère apporte à ses fonctions, quand elle garde au foyer un baquet d’eau corrompue par le lavage et, chose pire, quand elle répand cette eau sur le sol et en frotte les carreaux !
- Ainsi, les miasmes putrides dont on a voulu débarrasser le linge restent en partie dans le logis et y deviennent source d’inconvénients pour la salubrité de l’appartement et pour la santé.
- Dans des logements ainsi gouvernés, rôdeur est nauséabonde ; les personnes qui y sont habituées ne la sentent point ; mais quiconque est accoutumé à un air pur, à demeurer dans des appartements bien tenus, ne peut supporter cette odeur sans être gêné.
- Le lavage du linge à domicile au Familistère doit bientôt cesser complètement ; quelques ménagères le pratiquent encore, mais, lorsque les travaux qu’on achève en ce moment seront terminés ; la réorganisation de notre établissement de lavoirs et buanderies aura lieu sur un pied tel, avec de telles facilités d’usage, que les ménagères seraient inexcusables à l’avenir de laver le linge à domicile, quand elles au-
- ront, dans un établissement spécial, gratuitement, et dans les meilleures conditions possibles, l’eau chaude, l’eau froide et tous les ustensiles les plus perfectionnés.
- Pour la bonne direction du ménage, non seulement il faut éviter de laver le linge à domicile, non seulement il faut tenir le carrelage en parfait état avec l’eau pure que vous avez ici, à tous les étages, à discrétion et sous la main ; il faut encore porter vos soins sur les portes, les fenêtres, les placards, etc., sur les murs de vos appartements.
- Tout cela doit être maintenu en parfaite propreté. Les serrures doivent jouer à l’aise ; les fenêtres s’ouvrir et se fermer sans effort. C’est du bon entretien de toutes ces choses que se composent, pourune forte part, les satisfactions du foyer. On arrive à ces bonnes pratiques, mes amis, par le sage exercice de la volonté et de l’intelligence que nous tenons de la vie suprême ; en donnant pour but à toutes nos actions le bien et le progrès de la vie en nous et autour de nous, nous obéissons à la grande loi divine de la vie.
- Combien donc la morale de la vénération et du respect de la v|e humaine diffère de cette morale sans raison, basée sur le caprice et la sottise des hommes, sur de vaines et inutiles pratiques, sur la superstition et l’absurdité, sur l’incompréhensible et le mystère dont on a jusqu’ici bercé l’humanité,
- Il faut rejeter ces erreurs, mes amis, et nous attacher de toutes nos forces à la seule vraie morale, celle qui est utile à la vie humaine, celle qui place le bien dans la recherche du bonheur pour tous et le mal dans quoi que ce soit qui nuit au bien et au progrès de la vie.
- Armés de ce critérium de conduite, sachez toujours vous rendre compte en vous-même de la valeur vraie de vos actions ; repoussez tout acte dont le but utile ne vous est point démontré et pratiquez avec zèle, avec courage tout ce qui, manifestement» sans nuire à personne, concourt au bien et au progrès de la vie humaine en vous-mêmes, dans vos semblables, dans l’humanité. C’est ainsi, mes amis, que vous acquerrez les gloires impérissables de la vie, dont je vous ai entretenu dans les précédentes conférences.
- OUVRAGES REÇUS
- UEpargmdu Travailleur, par Albôrt PeUrin. Psychologie humaine, par A. Simonin, trois volumes intitulés :
- Le Matérialisme démasqué ;
- Traité de Psychologie ;
- Histoire de la Psychologie.
- p.42 - vue 42/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 43
- PRINCIPES DE SOCIOLOGIE <*>
- d'Herbert SPENCER.
- (SUITE)
- Spencer admet que dans le mariage ii y a trois buts à remplir ; et, d'après l’ordre de leur importance, îl les classe ainsi : le bien-être de l’espèce, le bien-être des enfants et en dernier lieu celui des parents.
- Il faut convenir que dans la pratique, C’est en général suivant l’ordre inverse que s'exercent les motifs déterminants des unions. Le couple d’épôüsants recherche d’abord ses convenances d’affection et trop souvent d’intérêt, avant de sô préoccuper, comme il serait à désirer, du bien-être des enfants à naître et de l’avantage de l’espèce.
- Sous ce dernier rapport, celui du bien de l’espèce, lâ nature avait pris ses précautions afin d’y pourvoir, Elle a donné aux individus de chaque sexe attrait pour les qualités du sexe opposé les plus précieuses â transmettre héréditairement. Ce qui* en effet, séduit l’homme chez la femme, c’est l’élégance des formes, la finesse et la régularité des traits, la grâce de la personne, le développement harmonieux de tous les attributs féminins. De son côté, la femme est attirée vers l’homme par les qualités vraiment Viriles, la force, le courage, l’adressé, et dans les sociétés cultivées, l’esprit. Il n’y aurait donc eu qu’à laisser les individus de chaque sexe, parvenus à la pleine adolescence, suivre dans leur choix l’attrait naturel, pour que les unions se fissent au plus grand avantage de l’espèce.
- Mais nos institutions ont mis plus d’un genre d’obstacle â ce qu’il en aille ainsi. Elles ont eu pour résultat de substituer fréquemment des motifs intéressés aux impulsions naturelles qui devaient présider aux unions. De là des reproducteurs affectés de diverses tares qui se transmettent par voie héréditaire, et qui nous donnent des générations en partie malingres, valétudinaires, estropiées, soit de corps, soit d'esprit.
- D’autre part, nos lois militaires condamnent au
- célibat la moitié pour le moins de nos jeunes hommes
- valides pendant la phase de leur plus grande aptitude
- à procréer une descendance robuste et saine, tandis
- que les sujets réformés pour cause d’infirmités et de
- maladies constitutionnelles font souche tout à leur
- aise d’êtres disgraciés, avariés comme leurs pères 4
- Oh voit une foule de belles filles réduites, faute de
- dot, à coiffer, comme on dit, Sainte-Catherine, ou
- (1) Voir les n»s du Bev&ir des 10, 17, 24 décembre et 7 et 14 janvier derniers.
- bien devenir ta proie de la débauche qui flétrit mais ne féconde pas.
- Ne serait-il pas juste de dire que des dispositions sociales qui donnent lieu à de tels effets semblent faites tout exprès en vue d'amener la dégénérescence de l’espèce ?
- Quant au but du bonheur des époux que Spencer ne met qu’au troisième rang, a-t-il d’ailleurs beaucoup de chances d’être atteint par les formes et les dispositions légales du mariage telles qu’elles sont instituées parmi nous autres civilisés? Sans rappeler tant de critiques sur ce sujet, graves ou railleuses, je citerai seulement un mot récent du plus célèbre homme d’Etat de notre époque. Agacé des difficultés que lui suscitait le Reigstag, M. de Bismarck disait un jour : « On prétend que j’aime la politique comme une maî-« tresse ; elle me cause assez d’ennuis pour que j’aie « le droit de la considérer comme une femme lêgi-« timé. » S’il est vrai que les hommes, à qui les lois du mariage font des conditions bien plus avantageuses qu’aux femmes, ont sujet d’accuser les ennuis qu’il leur Cause, avec combien plus de raisons celles-ci pourraient-elles se plaindre de tant de chagrins et de déboires qu’elles rencontrent Communément dans l’union ? Il s’en faut donc que le lien conjugal, tel qu’il est établi, soit un gage assuré de bonheur pour Ceux qui le contractent.
- Le mot du prince de Bismarck n’est, dirà-t-on, qu'une boutade sans portée. Mais il n’eùt pas été prononcé, s’il n’aVait pas répondu à l’opinion présumée de bon nombre dé ses auditeurs.
- Déjà Spencer convient que notre monogamie n’offre pas les caractères de pureté et d’élévation qu’il voudrait lui voir acquérir.
- « Evidemment, dit-il, l’achat des femmes et des maris qui subsiste dans quelques sociétés demi civilisées, quoique ces usages aient perdu la grossièreté de leur forme primitive, persistent sous des formes déguisées. Déjà l’on affirme quelque sentiment de désapprobation à l’égard des gens qui se marient par des considérations d’argent ou de position ; que ce sentiment devienne plus puissant, et l’on peut pré* voir qu’il épurera l’union monogame, en la rendant toujours réelle au lieu qu’elle est quelquefois nominale. De même que le caractère de la monogamie s’élèvera probablement, grâce à l’opinion publique qui exigera que l’on ne contracte le lien légal que s’il représente le lien naturel, de même il pourra arriver qu’on regarde mai de maintenir le lien légal dès que le lien naturel est rompu, »
- Aïe ! aïe ! nous voici au divorce, auquel une large brèche est ouverte, contrairement aux visées d’Aug. Comte qui interdit les secondes noces, vouant au célibat à perpétuité les veufs et veuVës de tout âge 4
- p.43 - vue 43/832
-
-
-
- 44
- LE DEVOIR
- Spencer, lui, va fort loin dans le sens de la dissolubilité du lien conjugal :
- « A présent, dit-il, l’union par la loi est censée la plus importante,et l’union par l'affection la moins importante ; un temps viendra où. l’union par affection sera censée la plus importante et l’union par la loi la moins importante : ce qui donnera lieu à la réprobation des unions conjugales où l'union par affection sera dissoute. »
- Or l’affection-amour est sujette au variable, et voici sapé dès lors tout fondement solide du mariage par la main même du sociologue qui déclarait tout-à-l’heure que la monogamie, la monogamie rendue plus complète encore, et par conséquent plus exclusive que par le passé, était la seule forme des relations sexuelles qu’admettraient les sociétés avancées de l’avenir.
- Quant à compter, avec Spencer, sur l’influence de l’opinion pour couper court aux unions intéressées, c’est, je le crois se leurrer d’un vain espoir. Tant que les charges d’un ménage à entretenir, tant que les nécessités d’un confort ou d’un luxe relatif s’offriront en perspective à la plupart des candidats au mariage, il n’y a guère lieu d’attendre que tout calcul d’intérêt disparaisse des considérations qui déterminent les unions conjugales. L’opinion est encore si loin de se prononcer avec énergie dans le sens réprobateur indiqué par Spencer que l’homme, quelqu’il soit à peu près, qui, en épousant une riche héritière, se sera mis en mesure de tenir maison, d’offrir des dîners et des fêtes, y verra affluer le monde, tout comme s’il n’eût pas fait un mariage d’argent, et comme si sa fortune venait d’une source entièrement honorable.
- Spencer se livre enfin à des conjectures sur l’avenir réservé aux femmes.
- « Si, dit-il, guidés par l’observation de la marche antérieure de l’évolution, nous demandons quels changements l’on peut prévoir dans la condition des femmes, la réponse sera qu’on s’approchera encore davantage de l’égalité entre les sexes à mesure que le militarisme déclinera, et que l’industrialisme se développera, plus on aura conscience des droits personnels, l’infériorité politique et domestique des femmes diminuera, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’infériorité provenant de la constitution corporelle.
- « Il est hasardeux de faire des conjectures plus précises. Si, sous quelques rapports, l’émancipation des femmes doit être poussé plus loin, nous pouvons croire que sous d’autres leurs privilèges ont été déjà étendus au-delà des justes limites. Si de cette phase de la dégradation primitive où i’on ravissait, achetait, vendait réduisait à l’état de bête de somme, et tuait les femmes à volonté, nous passons à la phase que l’Amérique nous montre où une dame en quête d’un siège, fixe les yeux sur un monsieur assis et le regarde jusqu’à ce qu’il quitte sa place dont elle s’empare sans dire merci, nous pouvons conclure que le rhythme suivi à travers tous les changements
- réalisés, a atteint dans l’usage américain une limite extrême qui sera suivie d’un retour en arrière. »
- Peut-on, comme le fait ici Spencer, attacher une importance sérieuse à un incident de société, en induire la conséquence que l’on a dépassé chez les Yankees la mesure des concessions à faire aux femmes? — Tirer d’un semblable fait une conclusion sociologique, c’est vraiment puéril. Une femme mal élevée ou trop prévenue en sa faveur peut se rencontrer dans un salon de New-York ; elle n’aura pas répondu convenablement à laprévenance courtoise d'un cavalier, qu’est-ce que cela prouve ?
- Voici d’autres prévisions du sociologue où s’entremêlent la vérité et l’erreur.
- « Sous le rapport du pouvoir domestique, la position relative des femmes s’élèvera certainement, mais il ne semble pas probable qu’elles arrivent à l’égalité absolue.»
- Spencer admet que la civilisation est parvenue à exempter de plus en plus les femmes du. labeur, du gagne pain ; ce qui n'est exact que pour un certain nombre de femmes et pas pour toutes, bien s’en faut. Il trouve étrange qu'elles réclament de concourir avec les hommes pour les occupations de l’extérieur.
- Cependant, Spencer fait la concession suivante sur laquelle il ne tardera pas à revenir pour la retirer et l’annuler.
- a II est évident qu'un état de choses qui interdit à beaucoup de femmes la carrière naturelle où les hommes leur assurent la subsistance, justifie la demande qu'elles font d’avoir la liberté d’embrasser des carrières indépendantes. Il faut consentir à ce que tout obstacle qui leur en barre le chemin doit être aboli, mais en même temps il faut affimer qu’aucun changement considérable dans la carrière des femmes en général ne peut et ne doit être amené par cette abolition, et de plus que toute modification importante dans l’éducation des femmes, en vue de les rendre propres au commerce ou à l’industrie,est mauvaise.»
- On voit que, s’il siégeait dans une de nos Chambres, Spencer ne voterait pas les lycées de jeunes filles.
- « Dans l’avenir, se demande notre auteur, la condition politique des femmes s’élèvera-t-elle jusqu’à les mettre sur un pied d'égalité avec les hommes ? Cette égalisation approximative qui est l’accompagnement normal d’une structure sociale du type complet industriel, est incompatible avec des types demeurés en partie militants. »
- « Il y a une raison directe, ajoute Spencer, de redouter l’exercice du pouvoir politique par les femmes. Dans la famille il faut accorder le plus d’avantages aux êtres les plus faibles ; dans l’Etat il faut proportionner les avantages au mérite : pour l’enfant la générosité sans limite ; pour le citoyen la justice absolue. La morale de la famille répond aux sentiments des parents qui,chez la femme sont moins
- p.44 - vue 44/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 45
- modifiés par d’autres sentiments que chez l’homme. Déjà les émotions propres à l’état de parents, telles qu elles existent chez les hommes, les portent à introduire la morale de la famille dans la politique de l’Etat ; et le mal qui en résulte se trouverait augmenté si les émotions telles qu’elles existent chez la femme venaient exercer une influence directe sur la politique. La marche progressive vers la justice dans les arrangements sociaux en serait beaucoup retardée, et le démérite serait favorisé aux dépens du mérite encore plus qu’il ne Test maintenant. »
- Voilà une observation d’une justesse incontestable. Par l’intervention des femmes dans la politique, le népotisme jet le favoritisme acquerraient, suivant toute probabilité, encore plus d’influence qu’ils n’en ont à présent. Ce qui tient à ce que l’affection amour et l’affection familiale prédominent généralement chez la femme ; non pas que le sens génésique soit plus éveillé ou plus ardent chez elle (c’est tout le contraire), mais parce qu’elle met plus de son cœur dans les relations d’amour, et qu’elle s’attache plus que l’homme après la possession. De même la tendresse de la mère pour l’enfant dépasse communément (et c’est fort heureux) celle du père.
- Mais, à d’autres égards et pour avoir raison par exemple du militarisme, pour écarter les causes de guerre, combien l’intervention des femmes dans la politique serait heureuse et salutaire !
- Nonobstant ce qu’il a dit plus haut des fâcheux effets à prévoir de l’influence féminine dans les affaires de l’Etat, Spencer arrive, dans l’alinéa suivant, à déclarer que moyennant certaines conditions, « à mesure que l’industrialisme aura donné naissance à son pouvoir politique propre et qu’il restera dénué de tous les autres pouvoirs régulateurs propres au type militant, ce pouvoir politique des femmes pourra s'accroître sans danger. »
- [A suivre). Ch. Pellarin.
- RELIGION ET PROGRÈS
- (Suite)
- Ainsi, dans tous les cas et d’une manière générale, renaissance dans les temps ! Renaissance dans les conditions que nous avons déterminées ; incarnation se succédant les unes aux autres, cercles d’épreuves par lesquels l’être passe jusqu’à ce que, selon une hypothèse très admissible, il ait atteint le degré de perfection nécessaire pour recommencer dans une autre sphère une existence supérieure à celles qu’il a traversées... Tel est ce qu’il est permis d’entrevoir au-delà du tombeau !
- Quelle est la somme de progrès que l’homme doit
- avoir réalisée pour commencer eette vie nouvelle dans un autre monde ? Nous avouons très humblement ne pouvoir le dire, mais nous ne désespérons pas de voir la Science et la Philosophie le déterminer un jour.
- Quoiqu’il en soit de cette existence ignorée, de la forme sous laquelle elle doive se réaliser, toujours est-il que rien ne disparaît en entier de ce globe.
- Oui, répétons-le, il y a en l’homme Esprit et Matière, un principe immortel. Sur sa poussière, alors qu’il devient poussière, rayonne encore son intelligence, sa volonté. Il reste encore après sa mort par la pensée qu’il a laissée, par ses œuvres, par sa postérité, par le bien et le mal qu’il a pu ou voulu faire.
- Oui, de ses organes en dissolution se dégage un élément qui, selon les lois de l’attraction et de la transformation, sert « à revêtir dans toute la nature de nouveaux germes en mal d’existence. »
- Oui, il se survit embrassant tous" les segments d’existence dont la succession, à travers les intervalles du temps compris entre la vie et la mort, forme, dans notre pensée, la véritable étendue de la vie.
- Ce n’est donc point à un des segments de cette existence que nous devons borner nos vues !
- Ce n’est point seulement à cette vie fugitive, provisoire, éphémère, que la science politique et sociale doit limiter ses calculs.
- Nous devons regarder plus loin.
- Nous devons, songeant aux Ans dernières de l’homme, disposer toutes choses en raison de ce passage progressif des sociétés dans chaque sphère de régénération physique, intellectuelle et morale.
- Mettre en harmonie, dans ce monde, nos doctrines et nos actes avec ce règne à venir que nous avons appelé le règne de Dieu ; fonder des institutions sociales qui le préparent, tel doit être le but de nos efforts !
- Ce but, nous pouvons l’atteindre : nous sommes doués pour cela et plus que jamais les moments sont favorables.
- Jusqu’à ce jour la religion a été un grand instrument politique entre les mains des classes privilégiées. « Il faut une religion au peuple, » a-t-on dit, et l’Eglise habile à profiter de l’appui qu’elle trouvait dans ceux qui ne se sentent ni assez forts ni assez justes pour diriger les hommes vers ce qu’ils nommaient le bien, ont eu recours à l'intervention divine; l’Eglise voulant dominer l’univers a fait du Ciel un monastère invisible.
- Elle a placé le roi de cette monarchie, le Roi des Rois, en dehors de l’humanité à laquelle il n’a pu se
- p.45 - vue 45/832
-
-
-
- 46
- LE DEVOIR
- révéler que par des moyens surnaturels, en maître absolu dont les lois sont immuables, les décrets imprescriptibles.
- La Divinité, selon le dogme liberticide, Est et ne devient pas.
- Son œuvre, la création a été une fois pour toutes.
- La durée de cette œuvre n’est limitée que par la volonté du Créateur.
- Il l’a immobilisé en attendant qu’il l’anéantisse,,. Affaire de temps et de caprice.
- Etre Suprême, il a le droit exclusif à toutes les adorations. En dehors de son culte il n’est pas de salut.
- Aujourd’hui, l’instrument se brise entre les mains de ceux qui continuent de s’en servir. L’Eglise , même à défaut de la foi, n’a pas la sympathie pour le protéger. Elle se plaint du bras séculier et, par une contradiction qu’on pourrait trouver étrange si l’on ne connaissait ses appétits, elle accepte de lui une subvention que sa dignité, si elle en avait, devrait lui faire un devoir de rejeter.
- L’heure est venue de faire de la religion ce qu’elle doit être : une affaire de conscience, et de mettre la morale à la place de l’Eglise.
- Nous devons démonarchiser l’univers pour démocratiser le monde,
- C’est dans le sein même de l’humanité que nous trouvons la cause première. Elle se révèle à nous naturellement, dans le libre développement, à travers les âges et conformément aux lois du progrès, de cette humanité dont la création est incessante, illimitée.
- Nos adorations n’ont pas besoin de fétiche, et ce culte de l’Etre Suprême no us le remplaçons par « la culture de l’humanité. »
- (A suivre), C. P, Maistre,
- LE TRAVAIL A TRAVERS LES AGES
- Période néolithique. — Emiafration du renne. — ânimaux domestiques.—Nouvelles industries. — Cités lacustres. — L’Agriculture,
- « On a cru longtemps », ditM.Zaborowski, « qu’entre l’époque récente et l’époque quartenaire il existait un véritable hiatus. Quelques archéologues ont cru même que les peuples de l’âge du renne ayant abandonné notre sol pour remonter vers le Nord peu à peu ou à la suite de fléaux destructeurs, il était resté quelque temps inhabité. »
- Ce qui a donné lieu à cette opinion, c’est que dans certaines cavernes le dépôt madgalénien est séparé du dépôt néolithique par une couche complètement
- stérile et nue. Mais comme cela n’a rien de général, ces idées sont maintenant abandonnées, d’autant plus que, comme nous l’avons dit précédemment, la race de Cro-Magnon était représentée à l'époque néolithique par une population plus dense qu’aupa-ravant.
- Mais si la lacune complète d’abord présumée entre ces deux âges n’a point existé réellement, il n’en est pas moins positif que la transition de l'un à l’autre est extrêmement obscure, et que les études faites sur les divers dépôts de C8S deux périodes produisent l’effet d’un changement à vue. Les variations du climat ne suffiraient point pour l’expliquer ; mais il est fort probable que par suite de l’élévation générale de la température et de la fonte des glaces qui en fut la conséquence naturelle, il y eut des inondations périodiques fréquentes.
- L’épaisseur de certains dépôts indique que les pluies étaient en même temps devenues plus fréquentes qu’elles ne le sont maintenant. C’est tout ce que l’on peut conclure de sérieux et de plausible de l’examen des assises intermédiaires de cette période de transition.
- Un fait constant,au début de l’âge néolithique, c’est que les cavernes cessent brusquement d’être habitées, pour ne plus servir que de sépulture, et que le renne semble du même coup disparaître complètement. On a cherché à expliquer cette disparition par le fait de la domestication de cet animal à la fin des temps magdaléniens. M. Piette dit formellement que dès le début de l’époque caractérisée par les harpons non percés, l’homme avait apprivoisé et peut-être domestiqué quelques animaux. Les gravures trouvées à Laugerie et à Gourdan ne lui paraissent laisser aucun doute à cet égard. On voit gravées sur une pierre de la collection de M. de Vibrayeles amours du renne, et le mâle porte un licol, A Gourdon on a recueilli une gravure de bœuf ayant une couverture sur le dos, et une pierre de la même collection porte une gravure semblable. Il y a encore la gravure de la femme au renne découverte par l’abbé Landesque et publiée dans les « Matériaux 'pour Vhistoire de l'homme. »
- Mais si cette opinion compte des adhérents, il yen a qui sont opposés à cette manière de voir, et qui contestent la domestication en s’appuyant principalement sur l’absence du chien, qui est incontestablement l’animal le plus anciennement domestiqué, et nécessaire pour la domestication, des autres animaux.
- Quoiqu’il en soit, l’opinion deM. Piette fournit une explication plus péremptoire de la disparition du renne. Comme cet animal, en effet, ne se maintenait plus à la fin des temps magdaléniens que par les soins
- p.46 - vue 46/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 47
- de l’homme, lorsque celui-ci, entraîné par les avantages plus grands quelui offrait l’élevage des chèvres, des bœufs et des chevaux, et rebuté par les difficultés croissantes de celui du renne, eût abandonné ce dernier il ne tarda point à disparaître.
- Ces changements divers donnèrent lieu à une transformation complète de l’industrie de l’homme, et à un progrès réel dans ses travaux. En cessant d’être troglodyte et de vivre dans les cavernes, il va occuper des positions défensives sur les bords des plateaux ou des cours d’eau,dans les lacs eux-mêmes, où il se construit des habitations dont on trouve tant de vestiges dans les nombreuses cités lacustres de la Suisse. Ses outils sont encore en silex, mais fabriqués avec beaucoup plus de soin et d’habileté ; la pierre polie remplace partout le silex fruste et brut, et au lieu des flèches barbelées en os de la Madeleine, ce sont les flèches à ailerons en silex finement retaillé qu’il emploié.La hache en pierre polie est d’un type tout à fait différent et plus parfait que celui des anciens outils; au lieu de trancher par le bout pointu, c’est par le bout large, comme aujourd’hui, qu’elle sert, et elle est emmanchée par un travail industrieux dans du bois de cerf. Souvent même elle était fabriquée en pierre dure, comme la serpentine, la néphrite, etc.
- La hache en pierre polie resta longtemps l’objet de superstitions dont il subsiste encore des tracés. Les Germains la portaient en guise d’amulette sur leurs casques d’or. Elle était sacrée pour les Grecs, les Romains, etc. Au moyen-âge, on la crut lancée par la foudre, un aérolithe, aussi, dans certaines contrées, la nomme-t-on encore pierre de foudre. Les bergers de l’Aveyron croient encore à son efficacité pour protéger leurs troupeaux contre le feu du ciel.
- Elle passait encore au moyen-âge pour un préservatif et même pour un remède contre la gravelle. Une inscription conservée au Musée de Nancy nous apprend que l’expérience fait voir journellement qu’il suffit pour cela de la porter au bras ou sur les reins.
- Outre la hacha en pierre polie, instrument néces* saire pour couper le bois, outre les couteaux, les grattoirs et les outils déjà connus, on trouve pour la première fois à cette époque l’existence de la meule, indice certain d’une culture naissante, car elle ne pouvait évidemment servir à aucun autre usage qu’à écraser le grain, et enfin la poterie indispensable pour la cuisson des légumes, et qui témoigne d’une vie plus sédentaire.
- C’est la découverte des cités lacustres de la Suisse qui nous a révélé l’état de civilisation, les mœurs et les coutumes des peuples néolithiques. Dans l'hiver particulièrement sec de 1853-54, les habitants
- de Meilen trouvèrent dans les eaux extraordinairement basses alors du lac, de Zurich, une couche d’une argile sablonneuse colorée en noir par une grande quantité de matière organique, dans laquelle étaient plantés des pieux. Elle renfermait une quantité considérable d’instruments en silex, en os, en corne, des vases grossiers d’argile crue, des perles d’ambre jaune, un boule de bronze, des noisettes cassées, et la partie supérieure d’un crâne humain.
- Le docteur Keller comprit immédiatement que ces pieux, auxquels les pêcheurs avaient si souvent déchiré leurs filets, étaient des pilotis qui avaient du servir à supporter des habitations. Des populations connaissant à peine les métaux et la façon de les travailler et de s’en servir devaient avoir construit là leurs maisons ; on se trouvait en présence d’une habitation lacustre.
- La suite a démontré que son opinion était fondée. Aujourd’hui il est avéré qu’il n’y a point de lac ou de tourbière, dans la plaine Suisse qui s’étend des Alpes au Jura, qui ne renferme de ces pilotis, et l’on en a découvert en outre en France, en Italie et en Allemagne.
- G’est pour la plupart au milieu de l’époque de la pierre polie que les habitations lacustres de la Suisse appartiennent. Quelques-unes renferment des métaux, et il en est dans le nombre qui ont été habitées jusqu’à l’Age de fer, ce sont des exceptions, Presque toutes les stations de l’Est ne l’ont été que pendant l’époque néolithique. Le lac de Constance en offre plus de trente ; celui de Neuchâtel en a douze de l’âge de pierre, et vingt-cinq de l’âge de bronze ; dans le lac de Bienne c’est le bronze qui prédomine. Les deux derniers ont même des stations de l’âge du fer, savoir: le premier celle de la Tene prés de Marin ; le second celle de Steinberg. En fait de stations purement néolithiques on peut citer, entre autres, celles de Moosseedorf, de Vauwyl, de Meilen, de Yangen, de, Robenbhausen. M. de Mortilet a donné même à cette époque le nom de Robenbhau-sienne, parce que c’est cette dernière station qui a fourni' la meilleure caractéristique industrielle de cette période.
- La plupart de ces stations ont une étendue très considérable. Celle de Morges de l’âge du bronze dans le lac de Genève ne compte pas moios de 60,000 mètres de superficie. Au village de Wangen, dans le lac de Constance, on a compté plus de 40,000 pilotis; travail prodigieux si l’on songe qu’il a été exécuté avec de pauvres outils en pierre !
- Les pilotis fort épais étaient formés à l’époque néolithique de troncs entiers dont l’extrémité était
- p.47 - vue 47/832
-
-
-
- 48
- LE DEVOIR
- brusquement fendue après avoir été entaillée circulai-rement. Plus tard, à l’âge de bronze, ces troncs se trouvent souvent partagés en quatre dans la longueur. Lorsque le fond rocheux ne permettait pas de les planter, ils étaient fixés et retenus par des amas de pierre qui s’élevaient parfois au-dessus du niveau de l’eau. C’est d’un empierrement de ce genre qu’est formée l’île des Roses dans le lac de Starnberg en Bavière. Dans ces cas pour ainsi dire exceptionnels, ce ne sont plus des habitations sur pilotis, mais de véritables îles qui portent le nom de Ténevières, et dont quelques-unes n’ont plus cessé d’être habitées. Le plus communément, c’est dans une couche calcaire formée de coquilles d’espèces encore existant aujourd’hui que les pieux étaient enfoncés. Pour en assurer la solidité, on plaçait sur les pilotis et entre eux une série de planchers entre lesquels on entassait de l’argile et de menus branchages.
- « La manière dont ces villages sur pilotis étaient construits », dit M. Zaborowski, « peut encore être étudiée chez certains sauvages, tels que ceux du Havre de Doreï (Nouvelle G-uinée). On en construisait encore en Europe aux premières époques de l’histoire, au témoignage d’Herodote, et cela, surtout à cause de la sécurité qu’ils offraient contre le3 ennemis ».
- C’est probablement ainsi qu’ils construisaient leurs habitations, avec des branchages et de l’argile, et la forme parait avoir été celle adoptée par les anciens Germains, et rappelant les ruches d’abeilles telles qu’on les voit partout aujourd’hui.
- Le nombre considérable de pilotis carbonisés et les grands amas de charbon et de cendre qu’on trouve dans ces stations, prouve que malgré leur situation au milieu des eaux, le feu prenait facilement à ces constructions. Mais c’est grâce à ces incendies que bien des objets de cette époque sont parvenus jusqu’à nous. On a trouvé, en effet, des vases remplis d’aliments, le matériel et les provisions de villages entiers ; toutes choses qui n’auraient pu sans cela traverser intactes tant de siècles. Pendant que les cabanes brûlaient, les objets entassés à l’intérieur se carbonisaient, faute d’air, et se recouvraient d’une couche goudronneuse qui les préservait de la destruction une fois dans l’eau.
- Dans le lac de Robenhaussen, on a trouvé des filets de pêche que l’on ne peut pas faire remonter avec certitude jusqu’à ces époques reculées, mais à Meilen, à Moosseedorf, à Wangen on a découvert de grandes quantités de grains de froment sans glume, de la forme et de la grosseur de notre froment actuel. Dans la dernière de ces stations, les épis étaient nombreux, ainsi que les grains battus rassemblés en grands tas. L’orge à six rangs y était
- aussi très commune, et l’on sait que c’est aussi celle qui fut la plus cultivée dans l’antiquité.
- C’est à ce procédé naturel et involontaire de conversation par l’incendie que nous sommes redevables de la connaissance de leur agriculture naissante dont nous avons à parler.
- [A suivre).
- M. de X... surprend sa femme en flagrant délit et provoque l’amant.
- Un duel s’ensuit, et le mari touche au bras son adversaire.
- Cette fois conclut un médecin, le plus heureux des trois n’est pas celui qu’on panse.
- Us vont bien, nos lycéens!
- On demandait, il y a quelques semaines, à un élève du collège *** :
- — A quel âge Louis XIII est-il monté sur le trône?
- L’élève de répondre :
- — Probablement quand il était tout petit.
- — Pourquoi cela ?
- — Dame, m’sieu, quand il est devenu plus grand, il a dû se contenter de s’y asseoir.
- La bêtise est quelquefois féroce.
- On parlait devant Galino de l’effroyable sinistre de la Ville-du-Havre.
- — Moi, dit-il, je ne me déciderai jamais à faire une traversée... j’en ai d’autant plus peur qu’un médecin m’a prédit que je mourrai de la rupture d’un vaissaau.
- Dans une soirée officielle, un savant, abruti par ses hautes études, reste obstinément dans un coin, sans lever les yeux.
- — Quel est donc ce monsieur ? demande une dame curieuse.
- — C’est le fameux X..., un puits de science, madame.
- — Alors, pourquoi est-il si terne?
- Le Directeur-Gérant : GODIN.
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’PIace, 36.
- p.48 - vue 48/832
-
-
-
- 7e Année, Terne 7. - n° 229. "Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 28 Janvier 1883
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Union postale
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »» Trois mois . . 3 »»
- Un an. . . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13 fr. 60
- on s’abonne A PARIS 6,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LETMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- jm. w m m*
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement a titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- La Caisse des Retraites pour la vieillesse et les Invalides du Travail. — Principes de Sociologie d'Herbert Spencer. — Faits politiques et sociaux. — M. Pierre-Louis Tourasse. — 10e Conférence aux Familistère. — Le Travail à travers les Ages. — A Ithaques. — Etat civil du Familistère.
- La Caisse des Retraites pour la Vieillesse et les Invalides du Travail
- « S’il est un spectacle affligeant, digne de toucher les cœurs, c’est celui que donne la vieillesse malheureuse ; on voudrait la voir toujours entourée de soins, de respect et elle est trop souvent réduite à implorer la compassion dans les villes comme à la campagne. »
- Ainsi s’exprime le rapport fait au nom de la Commission chargée d’examiner les propositions de loi sur la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse,
- présentés tour à tour par MM. Guyot et Maze, par M. Waldeck-Rousseau, et par M. Laroche-Joubert, rapport rédigé par M. Hippolyte Maze, député.
- C’est en efiet un des tableaux les plus navrants que l’on puisse voir que celui de ces travailleurs pliés sous le poids de l’âge réduits désormais à l’impuissance, et contraints de solliciter la pitié de leurs concitoyens ou de se laisser mourir d’inanition, si leur cœur trop haut placé les empêche de tendre la main pour recevoir l’avilissante aumône. La faiblesse de l’enfance trouve généralement dans la famille l’appui dont elle a besoin, et rarement il lui fait défaut ; mais celle de la vieillesse, le plus souvent isolée, son unique appui, c’est le plus communément la charité, insuffisante toujours et humiliante parfois.
- La Caisse nationale des retraites pour la vieillesse a été instituée pour obvier à cet inconvénient grave, et elle est le corollaire naturel de la création des Sociétés de secours mutuels dont nous nous sommes occupés dans de précédents articles. Etablie sur les mêmes bases que les Sociétés de prévoyance mutuelle, elle prête le flanc aux mêmes critiques et présente les mêmes lacunes que nous avons déjà signalées.
- Le rapport que nous avons sous les yeux s’attache à démontrer que faciliter l’accès de la Caisse des retraites pour la vieillesse, c’est contribuer puissamment à une œuvre efficace de moralisation, puisque, suivant le manifeste du Comité de l’Association de Mulhouse pour la défense du travail national, dont il cite les termes, « une des causes les plus puissantes de démoralisation pour les ouvriers, est la conviction de ne pouvoir épargner pour leurs vieux
- p.49 - vue 49/832
-
-
-
- 50
- LE DEVOIR
- jours. » Il rappelle les paroles de M. Thiers déclarant que « le plus grand acte de prévoyance de l’ouvrier, celui qu’il faut solliciter et provoquer le plus vivement de sa part, c’est celui qui consistera à faire des économies... pour s’assurer une pension suffisante sur ses vieux jours. »
- Mais ce difficile et viril effort, demande le rapporteur, comment le déterminer ? Par quels moyens le solliciter et le provoquer, comme le demandait M. Thiers? La loi peut-elle intervenir dans ce but, et comment? Doit-elle imposer la prévoyance aux travailleurs? Faut-il, par exemple, prélever sur le salaire de l’ouvrier une retenue obligatoire, en imposant aux patrons et à l’Etat des versements proportionnels ? Le rapporteur déclare la chose inadmissible en principe, et impraticable en fait.
- C’est l’opinion qu’expriniait, au nom du Comité du travail, M. Ferrouillat, sénateur. « La prévoyance, dit-il, si utile qu’elle soit, ne doit pas être imposée. L’autorité, en pareil cas, ne fait jamais bien. Il faut encourager l’ouvrier à s’affranchir lui-même de la servitude de la misère qui pèse encore sur lui, mais non l'y contraindre de par la loi. Lui ôter sa liberté d’action, avec ses faiblesses, c’est lui ôter sa dignité avec sa grandeur,c’est tarir la source première de tout progrès pour lui dans l’avenir. » Les ouvriers consultés se sont généralement récriés contre une ingérence autoritaire dans leurs affaires, et contre cette espèce de Caisse-providence qui leur eût pris, sans demander s’ils pouvaient donner, et qui eût prétendu faire leur bonheur malgré eux.Une retenue sur le salaire ne peut être faite qu’en vertu d’un contrat librement intervenu entre le patron et ses employés.
- Il y a de nombreuses réserves à faire sur cette opinion, qui est le plus généralement professée, parce que l’on ne consulte, pour se la former, que les principes erronés de la science économique du passé, et non les données plus justes du véritable droit social. Mais si on consultait ceux qui tembent de froid et d’inanition dans la rue, ou ceux qu imeu-rent de faim sur leur misérable grabat, on aurait un avis différent, on verrait que les malheureux ne se trouveraient pas humiliés de recevoir de l’Etat les secours qu’ils ne reçoivent qu’insuffisamment de l’aumône. Au dessus de toute autre considération, en effet, le droit social naturel, véritablement divin, celui-là, pose le principe suivant : « Tout homme a droit à l'existence, et le devoir de la Société est de garantir mutuellement ce droit à chacun. » La Société n’a point de raison d’être sans ce devoir primordial, et par conséquent pour être dans son rôle, elle doit réformer sa constitution dans ce but. Lorsqu’un
- Louis XIV peut dire « l’Etat c’est moi », c’est-à-dire un simple individu, il est évident que les droits de l’Etat sont bien différents de ceux du gouvernement fondé sur la souveraineté du peuple. Pour être plus vrai, nous devrions dire que lorsqu’on parle des droits de la Société, on tombe dans une erreur très commune mais réelle, car la Société n’a point, à proprement parler de droits, elle n’a que des devoirs, corollaire logique des droits des individus. Mais le gouvernement de la nation elle-même étant le représentant naturel autorisé du peuple, qui lui délègue son autorité souveraine, il est clair qu’il doit avoir le moyen de remplir complètement son devoir d’assurer le droit de chaque citoyen à l’existence, et que par conséquent, tel acte qui chez un gouvernement autocratique ou monarchique constituerait une atteinte coupable à la liberté, peut être accompli par lui légalement et sans violation de la liberté. L’homme qui s’impose volontairement une privation, par exemple, ne porte aucune atteinte pour cela à sa propre liberté, et il l’exerce au contraire dans toute sa plénitude. Là où l’Etat c’est le peuple, la loi peut donc intervenir dans la création des ressources de la mutualité, et imposer une retenue sur les salaires du travailleur, afin de lui créer le droit d’administrer lui-même le fonds de la mutualité, sa caisse d’assurances mutuelles.
- On oublie trop en général, par suite des préjugés encore subsistants, lorsqu’on parle de liberté, que les conditions de son exercice sont tout à fait différentes dans une Société où. l’Etat a des intérêts diamétralement opposés à ceux de l’ensemble des citoyens, comme dans une monarchie, et dans un pays ou au contraire, les intérêts du gouvernement sont identiques à’ceux de la population, comme dans une République démocratique, où le suffrage universel est souverain. De là, les fausses appréciations faites de certaines mesures en apparence autoritaires, mais fort libérales au contraire. N’est-ce pas sur cette manière erronée d’envisager la liberté que s’appuient les adversaires de l’instruction obligatoire, et de l’expulsion des ordres religieux non autorisés ? La liberté ne consiste point à laisser subsister les causes d’un mal social évident, qui porte atteinte au droit primordial et imprescriptible de l’homme à l’existence. La liberté ne peut pas exiger que l’on permette au criminel de perpétuer à l’aise ses forfaits, et les mesures efficaces prises en vue de l’en empêcher ne peuvent en aucun cas être taxées d’illibéraies. La plus grave des atteintes portée à la liberté humaine est celle qui nie aux faibles, aux incapables d'économie ledroit aux garanties del’exis-
- p.50 - vue 50/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 51
- tence, car c’est à ceux-là et à ceux-là seulement que la Société les doit.
- Ces réserves faites revenons au travail de la Commission de la Caisse des Retraites.
- Le rapport écarte donc le système des versements obligatoires, et il passe ensuite à l’examen de la question suivante : La Caisse des Retraites fondée en 1850 est-elle suffisante ? Il reconnaît qu’elle a besoin d’être profondément réformée, et qu’elle peut rendre d’immenses services, à la condition d’être véritablement mise à la portée de tous. Pour cela, diverses modifications lui paraissent nécessaires.
- La première est relative au taux de capitalisation, qui varierait dans les proportions suivantes : 5 p 0/0 pour les pensions n’excédant pas 600 francs, servies par les associations de prévoyance ; 4 1/2 p 0/0 pour toutes les autres pensions n’excédant pas 600 francs ; et 4 p 0/0 pour les pensions dépassant 600 francs.
- La deuxième a trait au maximum des versements annuels, qui serait fixé à trois cents francs, pour empêcher la spéculation de se porter sur cette institution uniquement réservée à la prévoyance laborieuse.
- La troisième consiste dans l’obligation imposée au gouvernement d’établir des tables exactes de mortalité nécessaires pour la bonne organisation de la Caisse, fondée sur la capitalisation de l’épargne combinée avec les lois de la mortalité, ce qui exige une connaissance approfondie de ces lois, afin d’éviter des erreurs préjudiciables soit aux déposants, soit à la Caisse elle-même.
- Une quatrième modification porte sur la révision du système de liquidation des pensions dont le mécanisme actuel paraît défectueux à l’auteur du rapport. Voici en effet comment on procède encore aujourd’hui :
- Lorsqu’un déposant fait un versement, il doit indiquer l’âge auquel il désire entrer en jouissance de la rente viagère qui lui est assignée d’après les tarifs, selon qu'il verse à capital réservé ou à capital aliéné.
- La Caisse doit convertir le montant du versement en rentes qu’elle achète à la Bourse, et qu’elle fait transférer immédiatement.
- Quand arrive la liquidation de la retraite, la Caisse détermine exactement le capital, qui est nécessaire pour servir au déposant la somme de rentes viagères inscrites sur son livret. Ce capital représenté par une inscription de rente au cours moyen du trimestre précédent, est tranféré à la Caisse d’amortissement qui l'annule immédiatement ; le traité est ensuite inscrit au grand livre de la dette publi-
- que, et c’est au Trésor qu’il va toucher ses arrérages.
- Ainsi la liquidation donne lieu à deux opérations distinctes, l’une à la Caisse des Dépôts et Consignations, et l’autre à la Direction de la dette publique au Ministère des Finances, n’ayant aucune relation entre elles, si bien que la Caisse des Retraites ne participe en rien au service des rentes, et n’est m:me pas en état de donner la statistique des pensions en cours. Cette distinction multiplie nécessairement les chances d’erreur, et n’offre pas de compensation suffisante aux graves inconvénients qu’elle présente.
- Le rapporteur demande que l’on régularise cette situation et que l’on supprime surtout les causes multiples de pertes pour la Caisse, mais il n’en indique pas les moyens.
- Mais la partie véritablement originale du projet qu’il préconise est celle que résume l’article 4 du projet de loi de la Commission, disposant que, dans les cas soit de blessures graves soit d’infirmités prématurées, régulièrement constatées entraînant incapacité de travail, la pension peut être liquidée avant l’âge réglementaire, moyennant un supplément qui sera alimenté par les arrérages d’une dotation de dix millions fournie par l’Etat.
- En somme cette disposition est fhumanitaire et constitue un véritable progrès. Tandis que la loi de 1850 n’accorde au travailleur infirme qu’une pension proportionnée aux versements opérés par lui jusqu’au moment où la maladie l’a frappé, la commission demande qu’on joigne à cette pension, à titre de don national, un supplément qui lui permette de ne point mourir de faim. Ce supplément, d’après le vœu du rapporteur, pourrait être égal au montant de la pension liquidée prématurément.
- Le rapporteur termine son travail par ces mots .* « Nous n’avons pas trouvé de formules pour résoudre en quelques jours, en quelques mois, ni même en quelques années des problèmes qui agitent le monde depuis des siècles, et qui l’agiteront sans cesse; personne d’autre part, n’est venu nous en offrir de sérieuses et personne ne viendra, pour Vexcellente raison que ces formules n'existent pas. «
- Tout en rendant un juste et légitime hommage aux excellentes intentions de l’auteur du rapport dont nous venons de donner une analyse rapide, nous ne pouvons nous empêcher de trouver l’assertion qui précède éminemment imprudente, car si l’on peut formuler aussi péremptoirement une affirmation pareille en ce qui concerne le passé, nul ne peut jamais répondre de l’avenir, et par conséquent on s’expose en le faisant avoir les faits nous donner
- p.51 - vue 51/832
-
-
-
- 52
- LE DEVOIR
- un éclatant démenti. Que de fois n’avons-nous pas vu cela de nos jours ? Napoléon n’a-t-il point refusé d’admettre la puissance de la vapeur, et M. Thiers n’a-t-il pas hautement déclaré impossible le fonctionnement des chemins de fer ? La plupart des découvertes scientifiques, économiques et financières n’ont-elles pas été d’abord niées et taxées d’utopie, de chimère, que sais-je ? M. Maze, en déclarant que les formules sérieuses donnant la solution des problèmes sociaux n’existent pas, et que, par conséquent, personne ne viendra les offrir, se trompe certainement, car ces formules existent, et elles ont été données.
- Il est vrai que dans son rapport il déclare ne pas admettre le droit général et absolu à une retraite pour le vieillard, et que tout en admettant celui des fonctionnaires et des soldats à des pensions, il le conteste complètement à l’ouvrier, sous prétexte qu’il n’y a point de comparaison à établir entre les services spéciaux, déterminés, rendus par les fonctionnaires et les soldats à la nation, et ceux du travailleur non fonctionnaire ni soldat.
- Nous sommes parfaitement de son avis, en ce sens que nous reconnaissons qu’il n’y a point de parallèle possible à établir entre les services problématiques et éminemment contestables des fonctionnaires et de l’armée improductive, et ceux très réels et très positifs des travailleurs qui créent seuls la richesse et la prospérité de la nation, que les autres compromettent infailliblement presque toujours.
- On s’étonne de voir des esprits aussi éminents que celui du rapporteur accepter ainsi légèrement des opinions toutes faites, résultat des idées rétrogrades du passé, et considérer encore l’état militaire ou le fonctionnarisme comme des carrières plus utiles à la nation toute entière, au pays, suivant ses propres expressions, que le travail industriel ou agricole, sans lequel il n’y a point de prospérité possible pour un peuple, sans se rendre compte que les fonctionnaires et les militaires consomment aux frais de l’Etat sans rien produire, tandis que les ouvriers produisent beaucoup plus qu’ils ne consomment à leurs frais. S’il trouve dans cette situation plus de titres à la garantie d’existence pour le consommateur non producteur, que pour le producteur, c’est qu’il ne voit pas les choses sous leur véritable point de vue, et qu’il n’est pas encore pénétré des idées sociales qui seules peuvent permettre de rétablir l’équilibre entre les droits des citoyens et les devoirs des sociétés.
- Si cette opinion du rapporteur venait à prévaloir, la caisse des retraites continuant à ne fonctionner exclusivement qu’en faveur de ces travailleurs rela- i
- tivement privilégiés, qui toute leur vie auront pu économiser sur leur salaire la somme nécessaire pour les versements à faire, il en résulterait naturellement que tous ceux qui plus faibles, plus inhabiles, plus imprévoyants même, si l’on veut, n’ayant qu’un salaire insuffisant pour qu’il fut possible d’y faire le moindre prélèvement, ou n’ayant pas, avec un salaire suffisant, compris la nécessité de se mettre en garde contre les fâcheuses éventualités de l’avenir, auront négligé d’opérer ces versements, tous ceux là, le plus grand nombre, seront irrévocablement condamnés sur leurs vieux jours, ou, en cas d’incapacité de travail, dans l’âge mûr, à mourir de misère et de faim, ce qui est, on l’avouera, un résultat peu satisfaisant. Conçues comme le projet les présente, les caisses de retraite n’ont aucune efficacité contre le paupérisme, et nous paraissent sans valeur comme réformes sociales.
- Quant aux formules pour l’extinction du paupérisme dont M. Hippolyte Maze conteste l’existence, non-seulement elles existent, au contraire, depuis longtemps, nous le répétons,, mais encore il les trouvera très clairement énoncées dans l’ouvrage sous presse du fondateur du Familistère, dont nous avons déjà parlé. « Le Gouvernement, ce qu’il a été, ce qu'il doit être, et le vrai socialisme en action. » Nous aimons à espérer que sa lecture inspirera à l’honorable rapporteur des idées plus conformes aux véritables principes sociaux trop longtemps méconnus par les hommes politiques de tous les temps.
- PRINCIPES DE SOCIOLOGIE (1)
- d’Herbert SPENCER.
- (suite)
- Qu’est-ce qu’entend Spencer par la prévision qu’il énonce ainsi : « A mesure qae l’industrialisme aura donné naissance à son pouvoir politique propre », c’est-à-dire à son pouvoir régulateur, car les deux mots sont pour lui synonymes?
- Or l’économie politique orthodoxe enseigne que la perfection du régime industriel et commercial est de ne subir aucune réglementation. Laissez faire, laissez passer est ici le mot d’ordre.Liberté absolue. Aux particuliers le soin de se défendre comme ils pourront contre les fraudes, les sophistications, falsifications et autres mauvaises pratiques du mercantilisme. Spencer entend-il rompre avec la doctrine d’Adam
- (1) Voir les n°s du Devoir des 10, 17, 24 décembre 1882; 7, 14 et 21 janvier dernier.
- p.52 - vue 52/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 53
- Smith,et J. B. Sa y et de leurs continuateurs,se rapprochant par là des écoles socialistes ? Et dans ce cas, de quelle façon pense-t-il constituer le gouvernement de l’industrie, en d’autres termes organiser le travail ? car tout cela revient au même.
- Cependant, après avoir interdit aux femmes le domaine politique à raison de la prédominance chez elles de l’esprit de famille, voici que Spencer le leur ouvre largement et sans restriction dès qu’il s’agit du gouvernement de l’industrie, où la passion familiale n’engendrerait, pas moins d’abus contre le mérite, si elle s’y exerçait sans contrepoids. La solution vraie, c’est que les femmes, tout comme les hommes, doivent voter et concourir pour les grades dans les genres d’occupation auxquels elles prennent part. Mais ceci n’est possible que dans un système d’organisation industrielle fondé sur le double principe de l’association et delà distribution sérielle des travaux et des travailleurs.
- Quoiqu’il en soit, on a pu voir qu’il y en a un peu pour tous les goûts dans les opinions et prévisions de Spencer sur l’avenir réservé aux femmes.
- Même vague en ce qui concerne les relations entre parents et enfants.
- Il n’y a pas, dit Spencer, de conclusion précises à tirer touchant les changements futurs de la condition légale des enfants. Jusqu’où doit s’étendre l’autorité des parents ? A quel point l’autorité politique doit-elle la restreindre? Ce sont là des questions auxquelles on ne peut répondre d’une manière satisfaisante. J’ai déjà donné des raisons qui me portent à croire que l'Etat a trop empiété sur la puissance et les fonctions des parents. »
- Combien une telle opinion parait contestable quand il n’y a guère de jours qu’on n’apprenne par les feuilles publiques que de malheureux enfants ont été, dans leurs familles, l’objet de sévices et de tortures devenues quelquefois mortelles, avant que l’autorité fût avisée et qu’elle se crût en droit d’intervenir. Ce supplice des innocents a lieu surtout dans les ménages où il y a soit un beau-père soit une belle-mère. D’autre part, n’a-t-il pas fallu, chez nous, une loi pour vaincre la résistance de certains parents, obstinés à repousser le bienfait de l’instruction pour leurs enfants ?
- Parmi les sentiments qui maintiennent l’union de la famille, Spencer signale, comme étant le dernier à se produire, celui qui pousse les enfants à avoir soin de leurs parents vieillis, et qui est appelé à prendre un plus grand développement. Mais suivant lui, « ce progrès ne s’accomplra qu’autant que la culture morale et intellectuelle se trouvera portée par les parents à un très haut point; quand les premières phases de l’éducation étant parcourues dans
- le cercle de la famille, on ne laissera à des étrangers que les matières de l’enseignement spécial. »
- Par opposition à ce bel essor que prendra l’instruction donnée ainsi exclusivement par la famille, l’auteur stigmatise « l’enseignement machinal de « maitres stupides, qui contrarie, arrête et déforme « l’intelligence des enfants. »
- Reste à savoir si ce n’est pas un pur contresens, quant au développement intellectuel du moins, que de placer l’enseignement familial au-dessus de l’enseignement collectif et public, et d’attribuer au premier plus d’efficacité qu’au second.
- Spencer prétend aussi que renseignement qu’il préconise causera, « au lieu d’un ennui réciproque, un plaisir mutuel. »
- Un socialiste français, non pas de ceux qui rêvent bouleversement et anarchie, mais un homme au génie organisateur, épris de l’amour du bien public et de l’harmonie sociale,Fourrier,il y a une soixantaine d’années, émit l’idée de 1*éducation attrayante, en posa les conditions et en traça le plan; mais, à cette fin, il se garda bien de douner le père pour maître d’école à l’enfant. Il avait très justement observé que dans le groupe de famille le ton naturel est la condescendance du fort pour le faible ; ce que Spencer lui-même constate et ce qui aurait dû lui faire soupçonner qu’eûl-il le savoir nécessaire, un père est peu apte au rôle d’instituteur de son fils. Ce dernier, de son côté, aura généralement assez peu de disposition à écouter d’une oreille attentive et docile et à prendre au sérieux les leçons paternelles. L’affection réciproque risquera d’en souffrir, sans profit notable pour le développement intellectuel. Il n’est donc guère à présumer que ce soit par cette méthode de pédagogie familiale qu’on atteindra le but utopique sur lequel se clôt l’ouvrage de Spencer, dont voici les dernières lignes :
- « Quand on ne laissera à des étrangers que les ma-« tières d’enseignement spécial, on verra les derniers « jours de la vie adoucis par une grande sollicitude « filiale, qui répondra à la sollicitude plus grande « que les parents auront montrée pendant la première « phase de la vie de leurs enfants. »
- (A suivre). Ch. Pellarin.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- La. République & le « prétendants. —
- Les complots divers mentionnés par la Presse et révélés à l’occasion du Manifeste du prince Jérôme Napoléon existent-ils ou n’existent-ils pas réellement ? Pour qu’un complot, quel qu’il soit, puisse aboutir à un résultat, il
- p.53 - vue 53/832
-
-
-
- 54
- LE DEVOIR
- est nécessaire que le but poursuivi soit conforme aux aspirations populaires,et que le cri poussé par les conspirateurs puisse trouver écho au sein de la nation. Or tel n’est le cas ni pour les légitimistes, ni pour les bonapartistes, ni pour les orléanistes, qui tous réunis ne forment en définitive qu’une infime minorité dans le pays. Ces différents partis ne sont plus aujourd’hui composés que de petits états majors sans troupes,formés de gens ayant un intérêt personnel plus ou moins positif au triomphe de leurs chefs.
- Mais ce qui existe bien réellement, ce que tout le monde sait et voit, c’est la présence dans le pays des représentants des régimes déchus, animés du désir et nourrissant activement l’espoir de reprendre le pouvoir, et qui pour atteindre ce but tant désiré ne reculeront devant aucun moyen fut-il violent. Ce qui existe réellement,c’est que quelques-unes de ces individualités dangereuses dans une certaine mesure pour l’ordre et la paix publique font partie de l’armée, et qu’elles sont même pourvues de grades et investies de commandements qui étendent considérablement leur sphère d’action contre le gouvernemeni établi.
- Evidemment la République n’a rien à craindre pour son existence de leurs tentatives fatalement vouées à l’avortement. Mais tout impuissantes que doivent être ces tentatives, elles pourront à un moment donné, provoquer des désordres et troubler la paix et la sécurité des citoyens, et c’est là l’unique danger qu’elles offrent en somme ; mais ce danger, il est du devoir du gouvernement de le prévenir à tout prix.
- Le ridicule factum de ce prince de hasard que l’on a nommé un César déclassé n’est certainement autre chose qu’un aliment nouveau à la gaieté Française sevrée de nourriture depuis quelque temps ; il n’aurait dû provoquer qu’un formidable éclat de rire des côtes de la Manche aux Pyrénées. Mais il prouve jusqu’à l’évidence que malgré leurs déclarations solennelles, malgré leurs protestations et leurs promesses très formelles, ces soi-disant simples citoyens sont et demeurent toujours prétendants, prêts à violer leurs serments pour reprendre le pouvoir et recommencer à opprimer le peuple, à exploiter le pays à leur profit, et à disposer au gré de leurs caprices, de ses destinées.
- Le passé ne leur a rien appris. Bien loin que les malheurs de la Patrie aient réveillé dans leur âme le moindre sentiment de patriotisme, ils n’envisagent le relèvement de la France sous la paternelle direction d’un gouvernement populaire que comme un état de choses déplorable qu’il serait nécessaire de faire cesser. Comme si l’empire, par exemple, n’avait pas par deux fois mis le pays à deux doigts de sa perte, le prétendant Napoléonien ose soutenir que le pays qui, aujourd’hui, après avoir payé son exorbitante rançon à la Prusse, a pu obtenir plusieurs centaines de millions de dégrèvement sur les impôts, languit et souffre parce qu’il n’a plus à sa tête un Napoléon,qùi grèverait son budget d’une liste civile colossale, et le mènerait infailliblement encore pour la troisième fois à quelque effondrement nouveau où il pourrait bien périr celte fois.
- Comme les visées de tous ces prétendants sont essentiellement hostiles au progrès social désormais indispensable au pays, et comme c’est surtout et pour ainsi dire exclusivement à développer ce progrès que le gouvernement est tenu de travailler, il est urgent que ce dernier ee débarrasse au plutôt de cette cause de désordre et d’inquiétude. Le manifeste Plonplouuien lui fournit une excellente occasion de les renvoyer à l’exil auquel ils sont fatalement voués, qu’il se bâte de la saisir, le pays attend de lui cette mesure préventive éminemment utile*
- Vainement objecte-t-on qu’il n’en a pas le droit, car on a toujours le droit de se défendre contra tout danger non seulement actuel mais possible. Si l’en enclôt soigneusement sa propriété de façon à en rendre l’acrès impossible autant qu’on le peut, n'est-ce point eu vue du danger pussible des tentatives des voleurs ? Lorsqu’on expulse un malfaiteur d’une commune n'est-ce point en vertu de ce droit incontestable d’assurer sa tranquillité et sa prospérité ?
- Les princes, disent certains politiques à courtes vues, sont des citoyens et les expulser du territoire, c’est porter atteinte à leur liberté. Allons donc, est-ce que ce sont des citoyens ces hommes dont les ascendants ont toujours opprimé les populations, et qui eux-mèmes n’ont jamais cessé de se considérer comme au dessus des citoyens et comme destinés par droit de naissance à posséder l’autorité et le pouvoir ? Est-ce que ce sont des Français, ces êtres qui pour conserver ou reconquérir leurs prérogatives usurpées n’ont point craint de pactiser avec l’étranger contre la France, et de rentrer en vainqueurs à la suite de l’ennemi envahissant le pays ?
- Mais fussent-ils plus citoyens et plus Français encore qu’ils ne le sont, dès qu’ils sont un danger pour la sécurité et pour la prospérité du pays, dès que leur présence en France est un obstacle direct ou indirect aux réformes sociales nécessaires pour assurer le progrès, on n’est pas plus tenu de les y laisser séjourner au nom de la liberté, qu’on n’est tenu de garder dans sa maison un animal malfaisant qui peut d’un moment à l’autre vous donner la mort.
- Pourquoi a-t-on poursuivi les anarchistes ? N'est-ce point parce que leurs doctrines, leurs menées et leur but sont considérées comme un danger pour la société ? Les doctrines, les menées et le but des prétendants monarchistes sont au moins aussi dangereux pour la société que ceux des anarchistes, l’équité et la justice exigent donc impérieusement qu’on traite exactement les derniers comme l’on a traité les premiers. Pour les êtres dangereux de tout ordre le droit et le devoir du gouvernement, c’est l’expulsion.
- ITALIE
- Ce n’est plus vingt-cinq ou trente étudiants qui ont été arrêtés à Rome pour l’affaire de l’inauguration du buste d’Oberdank, mais plus de cent qui ont été écroués à la Madeleine, pêle-mêle avec les voleurs et les filous. En province, où les souscriptions pour un monument à Oberdaok vont leur train, le nombre des jeunes gens arrêtés est encore plus considérable. A Rome, ceux qui étaient dans les salles de la Société « des droits de l’homme » seront déférés à la cour d’assises comme coupables d’avoir exposé l’Etat à une déclaration de guerre (art. 176) ; les curieux qui se trouvaient autour du bâtiment du Cercle des étudiants seront jugés par le tribunal correctionnel ; quant à Valieriani et à Rigat-tieri, qui avouent tous deux avoir bel et bien voulu par leurs actes protester contre la connivence du gouvernement italien à l’assassinat politique de l’étudiant tries-tin, ils seraient, dit-on, envoyés aussi devant la cour d’assise, ce dont je doute fort, car il y a à parier que les jurés feraient bonne justice des actes arbitraires de M. Depretis et des violences de la police. En effet, la manie de répression, conséquence de la peur et du « transformisme » (lisez fusion de la gauche gouvernementale avec tous les éléments réactionnaires de la Chambre), est arrivée à son état aigu ; les organes du « vieux de Stradella » réclament à grands cris de serrer les freins », c’est-à-dire de voter une loi draconienne sur la presse et sur les associations politiques.
- On ne saurait dire combien de journaux ont été saisis ces jours-ci, et combien il y a eu de violations de domicile sous prétexte de perquisition en vue de découvrir les fils de Ylrrèdenta dont les ramifications s’élendent comme un immense filet qui enveloppe toute l’Italie de Trieste à Palerme. Il se confirme que le comte de Ludolf a fait de sérieuses remontrances au gouverneur à cause des manifestations hostiles à l’Autriche, et qu’il exige comme satisfaction la punition des coupables, ce qui a mis le « vieux » de mauvaise humeur. Conformément aux ordres du général François-Joseph, le colonel Humüeit a exprimé à ses subordonnes sa volonté de donner un exemple et plusieurs môme s il le fallait. On est colonel ou on ne 1 eot! Si on a renoncé à Trieste et à Trente, il faut bien s’exécuter ! Quand on a été à Ganossa, ii n’est plus permis de lever la tête devant son
- p.54 - vue 54/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 55
- supérieur hiérarchique. Aussi, comme preuve de ses bonnes intentions, le gouvernement du roi vient-il d’ordonner la dissolution de la Société des « droits de l’homme » du Cercle des étudiants romains et des cercles anti-cléricaux de la capitale, mesure par laquelle on espère contenter aussi un peu le Vatican. Peine inutile I Le Dovere, au nom des sociétés populaires et républicaines de l’Italie qui continuent à voter et à publier des adresses, des protestations et des souscriptions pour Oberdank, demande qu’on poursuive ces innombrables sociétés, leurs membres (150,000 environ) et tous les journaux qui ne cessent d’afïïrmer leur peu de sympathie pour les bourreaux autrichiens et leurs alliés à l’intérieur. Et encore faudrait-il entendre une kyrielle d’interpellations de discours et de protestations à la Chambre, du fait des députés de l’extrême gauche qui en ont reçu le mandat de leurs électeurs.
- Parmi les citoyens arrêtés à Rome, l’on compte M. Antoine Fratti, député de Forli et directeur du Dovere, et Félix Albani, collaborateur au même journal, lequel journal, malgré les saisies, n’a cependant point cessé de paraître régulièrement et de continuer sa lutte pour la cause sacrée de la justice, de la patrie et de la liberté. Comme je le disais, le gouvernement s’est fourré dans un guêpier d’où il aura de la peine à se sortir ; et si le parti républicain sait se maintenir à la hauteur de la situation, il accélérera les dolci tramonti dont parle Alberto Mario. L’échafaud de Triste pourrait bien fournir Iss planches pour le fameux pont que l’honorable Bertani ménage pour la retraite en bon ordre du colonel et de ses moutardiers. L’exécution barbare du jeune Oberdank est la goutte de sang qui fait déborder la coupe, la boule de neige qui détermiue l’avalanche. Le pays s’est réveillé : il est las de Byzance, de ses turpitudes, de ses lâchetés. Les élections complémentaires en ont fourni l’indice. L’honorable Cavallotti l’a emporté à Plaisance malgré la coalition des soi-disant progressistes avec les royalistes et les cléricaux ; à Turin, la citadelle de... la plus ancienne maison princière de l’Europe, Cavalloti a obtenu 1,400 voix. On évalue à 170,000 les voix qu’il a obtenues dans les différents endroits où sa canditure a été posée. Après son élection il a reçu plus de mille lettres et environ cinq cents télégrammes de félicitations. C’est un plébiscite qui en vaut un autre, car on sait que Cavallotti représente la politique des revendications légitimes, il est le député anti-autrichien et anti-dynastique par excellence. Aussitôt qu’il a connu son élection, M. Cavallotti a télégraphié à M. Depretis qu’il ira à Rome lui demander compte des actes arbitraires et de la violation de toutes les libertés. A Ravenne, M. Venturini, candidat socialiste, n’est resté qu’à 47 voix au dessous de son concurrent’ royaliste, le comte Pasalini, dont l’élection du reste est constaté et qui a, dit-on, donné sa démission, ne voulant pas représenter un collège qui ne l’a élu que sous la pression du gouvernement.
- {Etats-Unis d'Europe). A. U.
- *
- * *
- M. Duclerc a fait à la Chambre française, sur la cessation des négociations entre l’Angleterre et la France, une déclaration très correcte, trrès modérée, mais sans conclusion, de laquelle il ressort que la divergence entre les deux gouvernements est venue de la persistance qu’a mise la France à défendre le statu quo anlè et le contrôle qui en était la conséquence, tandis que l’Angleterre a voulu l’abolition du contrôle et rendu nécessaire par cette abolition la révision et, nous l’espérons, la réforme de cette fameuse loi de liquidation qui ne fut en réalité qu’un empiètement sur les droits du peuple égyptien. Le rôle de la France, son devoir, sa politique, son intérêt étaient et sont encore, à notre avis, de mettre moins de zèle à défendre les intérêts privés des créanciers de l’ancien khédive, et de travailler plus qu’elle ne l’a fait à réduire la charge écrasante qui pèse encore contre toute justice sur les misérables fellahs.
- ALLEMAGNE
- M. Liebknecht a proposé cette semaine au Reichstag l’abrogation des cinq lois d’exception qui sont comme les ressorts du lourd filet dont l’ample réseau enferme et comprime les libertés du peuple allemand. Bien que l’éminent socialiste eût compris dans sa motion, avec la loi contre les socialistes, la loi qui pèse le plus durement sur le clergé catholique. M. de Windhorst, au nom du Centre, a combattu et fait échouer la proposition. Le parti socialiste, a-t-il dit, est trop révolutionnaire pour que les catholiques puissent, même un moment, s'accorder avec lui. Le cathoiicisme a déclaré là ce qu’il déclarera chaque fois qu’on lui sériera le bouton, c’est qu’il est et qu’il restera toujours le complice de César pourvu que César lui fasse une part suffisant. En demandant l’abrogation des lois d’exception contre le socialisme et contre le clergé catholique, Liebknecht avait aussi demandé la suppression de l’article 10 de la loi organique de l’Alsace-Lorraine qu’on appelle ordinairement l’article de la dictature, et à ce propos il a prononcé les belles et simples paroles dont on trouvera le texte plus bas. Ces paroles caractérisent admirablement la situation respective de l’Allemagne, de l’Alsace-Lorraine et de la France. « Ni revanche française, ni annexion allemande; pleine autonomie, indépendance entière de l’Alsace-Lorraine. » Telle est la solution que le parti démocratique allemand veut donner à la question alsacienne. Il y a douze ans que l’avis de Liebnecht est le nôtre. Non-seulement la justice, mais la vraie politique la réclament impérieusement cette solution. Tout Allemand, tout Français qui saura faire trêve à la passion pour n’écouter que le droit et le bon sens, en tombera d’accord. Nous félicitons M. Liebknecht d’avoir courageusement proclamé de nouveau cette vérité, et nous espérons que la démocratie française et la démocratie allemande recueilleront et pratiqueront ses conseils.
- Yoici les paroles excellentes que M. Liebknecht a prononcées devant le Reichstag le H janvier en demandant l’abrogation de l’article 10 de la loi soi-disant organique de l’Alsace et de la Lorraine :
- « .... En 1870 j’ai voté contré l’annexion parce que cette annexion était un crime de lèse-humanité et parce qu’on rendait ainsi permanentes en France les idées de revanche. Les faits m’ont donné raison. La conséquence de l’annexion c’est que nous devons toujours dépenser plus d’argent pour compléter nos armements, et c’est dans la poche des pauvres gens que l’on prend, en fin de compte, les sommes nécessaires. Le jour où l’Alsace-Lorraine sera, non pas rendue à la France, car la France a aussi peu pour nous le droit de dominer ces provinces, mais rendue à elle-même et vraiment autonome, ce jour sera le commencement de l’ère des réformes et des prospérités. Nous ne voulons pas que le développement delà nation allemande la mette en antagonisme avec une autre nation. »
- RUSSIE
- Il est bon de savoir et de répéter que si le budget de la Russie, qui se balançait en 1876 par un excédant de recette, solde en 1881 par un déficit de cent millions de roubles, c’est à la nécessité de liquider les dépenses de la guerre de 1879 qu’elle le doit. Cette guerre aura coûté à la Russie peux millions de roubles. Or quel profit les ouvriers et les paysans, dont le travail paiera ces deux milliards sans compter les flots de sang répandus, ont-ils retiré de cette guerre ?
- AUTRICHE
- L’Autriche vient de démontrer sans y songer la nécessité d’une juridiction internationale. Il y a quelques semaines, les policiers autrichiens ont franchi la frontière suisse et arrêté sur le territoire du canton de Saint-Gall deux socialistes qu’ils poursuivaient. Le
- p.55 - vue 55/832
-
-
-
- 56
- LE DEVOIR
- Conseil fédéral a protesté aussitôt contre cette violation de territoire, et réclamé la remise des prisonniers. Toutes ses réclamations sont restées vaines, l’Autriche est restée sourde; ses oreilles se seraient ouvertes si la Suisse, à défiut d’une armée de 500,000 hommes et de trois mille canons, eût pu recourij à. l’autorité d’un Tribunal européen.
- M. PIERRE-LOUIS TOURASSE
- Un ami nous prie de rectifier quelques points erronés de notre article nécrologique du 26 novembre consacré à M. Pierre Louis Tourasse. Nous nous faisons un plaisir en même temps qu'un devoir de donner satisfaction à cette légitime demande :
- M. Tourasse n’était point un ouvrier basque , retour d’Amérique, où il aurait fait fortune, et il n’est point mort à 76 ou 82 ans.
- Né à Paris, le 17 août 1816, M. Tourasse perdit son père, tout jeune encore et vécut depuis lors auprès de sa mère. Elève de la pension Savouré, il fît de bonnes études, eut de nombreux succès au Lycée Louis-le-Grand et au Concours général et fut reçu bachelier ès-sciences , en 1836 ; esprit réfléchi, il était déjà si raisonnable à la pension que ses condisciples l’avaient surnommé Socrate ; concentré, taciturne, il se mêlait peu à leurs jeux ; sa surdité avait commencé à l’âge de quinze ans.
- Après un voyage eu Italie, il revint vivre tantôt à Paris, tantôt à la campagne, mais toujours près de la capitale qui offrait de grands attraits à sa vive intelligence.
- Bien que sa mère fut aisée, comme elle était sévère pour son fils, il dut satisfaire ses penchants généreux et studieux en faisant de « l’horticulture en chambre » et de la « philanthropie sur le papier. »
- En 1868, à la mort de sa mère, devenu maître d’une fortune assez importante déjà, il la grossit rapidement par d’heureuses spéculations au comptant; (il était un des gros actionnaires du chemin de fer du Nord et du Canal de Suez), et en 1870, il venait se fixer à Pau, possesseur d’environ deux millions.
- Il y acheta un terrain de 20 hectares, y construisit une villa à la fois simple et confortable, planta un parc auprès duquel il forma de vastes enclos pour ses pépinières et ses cultures d’arbres à fruits et d’arbres verts, et là vivant dans une retraite presque absolue il se livra aux seuls jouissances que sa santé pouvait lui permettre : les expériences d’arboriculture, les œuvres d’éducation populaire (instruction et prévoyance), et la propagande en faveur de la République, qui lui semblait le seul gouvernement possible du pays.
- Ayant mis, à rente viagère la plus grande partie de sa fortune, il dépensa pour ses œuvres près de deux millions en 10 années.
- Esprit original et puissant, il a fait tant de bien que son nom mérite d’être inscrit, dès aujourd’hui, au livre d’or des bienfaiteurs du pays.
- A la levée des scellés, on a trouvé dans le bureau de M. Tourasse le testament ci-dessous :
- Moi, Pierre-Louis Tourasse, propriétaire à Pau, ai fait mon testament, ainsi qu’il suit :
- Je donne tous mes biens, meubles et immeubles, à M. Albert Piche, avocat, ancien Conseiller de Préfecture, demeurant à Pau :
- A la condition d’employer aux œuvres suivantes dans le département des Basses-Pyrénées, en l’es pace de cinq ans :
- 1° Soixante mille francs pour compléter l’œuvre des Caisses d’épargne scolaires, celle des Bibliothèques scolaires et pour organiser celle des Musées scolaires ;
- 2° Quarante mille francs pour compléter l’œuvre des Bibliothèques cantonales ;
- 3° Soixante mille francs poùr compléter l’œuvre des Sociétés de Seeours mutuels ;
- 4° Quarante mille francs pour organiser l’œuvre des Caisses scolaires (Caisses des Ecoles.)
- Suivent des legs particuliers.
- Pau, le 3 août 1879. Signé, Tourasse.
- 10' CONFÉRENCE AU FAMILISTÈRE <0
- 17 Janvier 1883.
- M. Godin :
- Mes amis,
- La conférence dernière a été consacrée à examiner la valeur de nos actes dans la vie usuelle et spécialement de ceux qui concernent l’entretien du logement.
- Nous avons vu comment lorsque l’arnour du bien a fait son entrée dans la volonté et l’intelligence des personnes, il contribue au bon ordre dans la famille, dans la société et dans l’humanité ; comment l’amour du mal produit des résultats tout opposés.
- Je me suis attaché à vous faire voir que la patience, la bienveillance, la bonté de la part du père, de la mère et des enfants,contribuent au plus grand bonheur de la famille ; que sans la pratique de ces vertus, la vie, déjà si chargée de peines inévitables, devient un enfer.
- (1) Voir le Devoir des 5, 12, 19, 26 novembre ; 17, 24 décembre 1882; 7, 14 et 21 janvier 1883.
- p.56 - vue 56/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 57
- Tout le monde sait qu’il en est ainsi, malgré cela, souvent on oublie de mettre on pratique ces vertus si nécessaires au bonheur domestique.
- Ces considérations sur la pratique du bien dans les faits usuels de la vie, dans le soin du ménage, je les reprendrai ce soir pour compléter ce que j’avais à vous dire à ce sujet.
- Constatons d’abord les avantages matériels que comporte une habitation unitaire comme le Familistère. L'eau potable se trouve en abondance à tous les étages ; les tuyaux de descente pour les eaux ménagères et les balayures s’y trouvent également ; tout se prête au bon ordre et à la bonne tunue des ménages.
- Chaque logement est pourvu de placards et de cabinets de débarras où vous pouvez ranger tous vos ustensiles et laisser ainsi à l’habitation la propreté et l’arrangement désirables.
- A côté du logement, les magasins de provisions de toutes sortes permettent à la famille de trouver tout ce qui lui est nécessaire sans quitter les galeries couvertes et à l’abri des imtempéries. Ce sont ces dispositions intérieures jointes aux excellentes conditions d’éclairage et de ventilation et à toutes les facilités extérieures que le palais comporte qui font que les logements au Familistère, même dans leur plus grande simplicité, sont bien supérieurs à la plupart des habitations soignées de nos campagnes.
- Quelle différence, en effet, entre le logis du paysan comparé au logis de l’ouvrier au Familistère. Quiconque a vécu au village sait à quci s’en tenir sous ce rapport.
- Les chaumières au sol battu, aux murs en palissades, à la toiture grossière, aux fenêtres étroites souvent disjointes, protègent à peine l’habitant centre les intempéries.
- Le séjour dans une telle demeure S8 supporte encore en été ; mais il est déplorable en hiver. Ces maisons placées dans toutes sortes de situations sont souvent humides, mal éclairées, malsaines, incommodes ; les pièces habitées sont encombrées de tous les ustensiles du ménage; dans ces logis ouvertes sur la rue, l’habitant grelotte même devant son poêle rouge; les enfants ne peuvent sortir sans courir dans la boue ; il faut aller chercher l’eau souvent à de grandes distances.
- L’humidité, le froid, le malaise, la malpropreté,
- ’ l’ignorance, l’abandon dans l’isolement: voilà le lot de la plupart des paysans.
- Quelles modifications profondes entre cet état de choses et la vie au palais social !
- Mais l’être humain est tellement fait pour le progrès et le bien-être, qu’il est de suite accoutumé à
- de meilleures conditions d’existence ; il trouve même ces conditions si nécessaires, si naturelles qu’il n’en remarque plus la supériorité, entraîné qu’il est par sa nature vers un mieux incessant.
- Ce mieux, mes amis, c’est par le bon exercice de notre volonté et de notre intelligence qu’il se réalise parmi nous dans l’intérieur des familles et dans l’association tout entière.
- Améliorer la vie en nous et autour de nous, c’est le devoir de chacun. Continuons donc l’examen des soins auxquels l’habitation au Familistère nous invite.
- La propreté doit régner non-seulement dans tout ce qui se voit du logis: le carrelage, les mur.-, les portes, les fenêtres, les lits, etc..., mais aussi dans tout ce qui n’éclate point à la vue, c’est-à-dire dans l’intéreur des cabinets de débarras, des placards, des armoires, enfin sur tous .les ustensiles du ménage.
- La bonne ménagère est celle qui ne néglige rien. La famille a tout à gagner à la vigilance de ces soins. La bonne conservation des comestibles et des aliments, par exemple, sera la conséquence d’une rigou-goureuse propreté de l’intérieur des meubles destinés à les conserver.
- Si les aliments mis en réserve prennent souvent mauvais goût, cela tient à ce que le lavage et le nettoyage ne sont pas assez souvent faits dans les endroits où sont placés ces mets. Pour que les aliments ne perdent rien de leur qualité, il faut que les garde-manger soient bien assainis par un nettoyage régulier.
- Pratiquer toutes ces choses, c’est, de la part de la ménagère et des membres de la famille, acomplir le bien, et chacun y trouve son avantage ; la bonne volonté, les bonnes actions ont toujours des conséquences heureuses et utiles.
- Mais toutes les habitudes d’ordre et de propreté que nous jugeons bonnes à l’intérieur de l’appartement ne le sont pas moins dans tout ce qui a trait à l’usage des choses communes dans l’habitation unitaire ; car, dans le palais social on n’a pas seulement à se ménager des agréments intérieurs ; il faut entretenir la propreté et l’ordre pour le plus grand bien de la population entière dans toutes les dépendances du palais.
- Les balcons qui servent d’abords aux logemenis, les passages, les escaliers, les cours, tout étant entretenu en bon état donne un charme réel à l’habitation.
- C’est pourquoi c’est un devoir pour tous d’éviter toute malpropreté extérieure autant qu’intérieure,
- p.57 - vue 57/832
-
-
-
- 68
- LE DEVOIR
- d’éviter enfla toute chose qui gâterait l’ordre nécessaire aux satisfactions de tous.
- Je vous rappelle qu’un jour une pelure de poire nér gligerament jetée sur un balcon a causé la chute d’une jeune fille qui portait un petit enfant sur ses bras ; cette jeune fille s’est cassé la cuisse en tombant. Mesurez par ce fait combien il est important de nous inspirer toujours et jusque dans nos actes les plus intimes, de ce qui peut concourir au bien d’autrui et surtout lui éviter du mal. Evidemment laisser tomber une pelure sur un balcon ou sur un escalier est peu de chose en soi ; cependant vous voyez quelles conséquences cette négligence peut avoir. Mesurons donc toujours les suites de nos actions ; évitons tout ce qui porte atteinte au bon ordre ; ayons toujours présent à la pensée dans tous nos ac-, tes les égards et le respect que nous devons avoir les uns pour les autres dans la vie.
- Quiconque agit sans jamais se préoccuper des suites de ses actions prouve par là son peu d’élévation morale ,• c'est un être égoïste qui ne pense qu’à ses satisfactions personnelles et qui, à la façon de l’animal, ne peut étendre son intelligence jusqu’à la prévoyance pour ses semblables.
- L’être doué de la véritable moralité humaine se préoccupe de faire concourir toutes ses actions au bien de la vie générale. Il évite en toute chose ce qui peut être désagréable ou nuisible à autrui; aussi sa volonté et son amour du bien laissent-ils leurs traces dans tout ce qu’il fait ; contrairement à l’être égoïste, grossier, attardé dans la vie,dont les actes n’ont que de mauvaises conséquences pour ses semblables. Je résumerai donc, mes amis, ces considérations sur le bon entretien de toutes les choses d’un usage particulier ou d’un usage commun en disant que nous devons les entretenir toujours dans le meilleur ordre et dans le meilleur état possible, en vue du bien et des satisfactions de chacun et de tous.
- Veillez donc toujours dans les choses qui servent à la population en général, escaliers, galeries, balcons, privés, etc... à l’observation constante par vous et par vos enfants des bonnes mesures que je viens d’indiquer.
- Les choses se passent généralement bien sous ce rapport au Familistère ; mais elles peuvent s'améliorer encore ; c’est cette amélioration qui augmentera notre contentement et nos satisfactions domestiques.
- Or, ce n’est que par le bon usage de notre volonté et de notre intelligence que nous atteindrons ce but.
- Ne perdez point de vue, mes amis, qu’en suivant cette voie de la vraie morale de la vie, non seulement vous vous assurez de meilleures conditions
- d’existence pour vous et vos enfants, mais encore vous vous enrichissez moralement vous-mêmes des seuls trésors impérissables qui constituent la vraie perfection de l’être et font sa grandeur dans la vie : car celui qui s’attache en toutes ses actions à pratiquer le bien ne travaille pas seulement au bien des autres ; il travaille encore davantage à son bien propre, car il réalise son progrès moral par lequel seulement il est donné à l’homme d’atteindre aux gloires supérieures qui lui sont réservées.
- Notre vie sur la terre est une succession d’épreuves; sachons en tirer profit ; n’en aggravons pas les difficultés par le mauvais usage de notre volonté et de notre intelligence ; sachons sortir des errements de l’égoïsme ; sachons nous inspirer de la fraternité et travailler au plus grand bien les uns des autres.
- Notre association se donne pour but de travailler au bien commun dans lequel chacune de vos familles trouve son bien particulier; mais l’expérience nous démontre que c’est par la volonté et l’intelligence bien dirigées que ce but peut être atteint. Or la bonne direction de la volonté et de l’intelligence résultent de l’éducation et de l’instruction; c’est pourquoi nous faisons tant d’efforts pour perfectionner l’enseignement à l’égard de vos enfants, afin de leur inculquer les bons principes; il faut donc que vos efforts s’unissent aux nôtres dans ce but-; il ne faut point que nos efforts soient stérilisés ou contrecarrés dans les familles par des enseignements contraires, par de sottes réflexions ou des observations maladroites ou mal intentionnées,
- Iæ bien général est notre plus grand intérêt à tous. Nous devons donc veiller à ce que tous nos enfants se pénètrent de ce sentiment.
- Quand nous les voyons commettre quelque étourderie nuisible à l’ordre général, quand nous les entendons répéter quelques mots grossiers, inconvenants, nous devons avec bienveillance les rappeler à une meilleure conduite.
- Certains enfants, il faut le reconnaître, emploient des expressions que certainement ils ont entendues dans la famille et qu’ils devraient ignorer. Il faut absolument, mes amis, que la population du Familistère se débarrasse de ces laideurs morales et nous vienne en aide de toutes ses forces pour la bonne éducation des enfants. Ne parlez donc point grossièrement devant eux, et évitez avec le même soin de critiquer à la légère, les mesures prises en classe soit pour la discipline, soit pour le ♦ travail. Tout est fait en vue du bien de tous, aidez donc à ce bien, c’est votre plus grand intérêt commô votre plus grand devoir.
- Que je vous cite un exemple de certaines légèretés.
- p.58 - vue 58/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 59
- Des mesures de gymnastique nouvelles viennent d’être inaugurées pour le défilé des élèves à l’heure de l’entrée et de la sortie des classes ; on divise les enfants en groupes spéciaux à chaque classe relevant chacun de son professeur habituel. Eh bien, quelques commères trouvent à redire à cela, sans aucune raison et sans rien comprendre au but poursuivi
- Soyez donc plus attentifs avant de juger mal les choses. Ne soyons pas si ennemis des nouveautés dans la voie du bien. N’est-ce pas un coup d’œil charmant que celui du défilé de ces groupes scolaires qui s’en vont chantant, bannière en tête, prendre leurs travaux ou qui reviennent dans la famille prendre leurs repas et se livrer à leurs jeux.
- La bonne discipline dans les rangs habitue l’enfant à la bonne tenue, à la politesse, à l’urbanité, à l’amour de l’ordre et de l’harmonie ; et n’est-ce point un de vos plus chers intérêts que celui du bien et du progrès de vos enfants.
- Ces considérations, mes amis, seraient à étendre à l’infini. Vous parlerai-je aussi des jardins, des promenades, des arbustes, des massifs et des fleurs qui ornent la propriété et en font le charme dans la belle saison. Ge sont là pour vous des causes des distractions, de plaisir et de repos ; mais à la condition que nos 380 enfants ne les ravageront pas, qu’ils respecteront toutes choses ; qu’ils n’écorceront pas les arbres ; qu’ils ne cueilleront point les fleurs ; qu’ils ne renverseront ni ne briseront les bancs ; qu’ils laisseront enfin toutes choses comme elles sont installées.
- C'est ce qui a lieu, mais à quelles conditions ? A condition que vous veillez vous-mêmes à faire respecter les leçons données en classe à ce sujet. Il en doit être de même en toutes choses.
- Les gaspillages dans les jardins sont rares ici ; il faut remonter à plusieurs années pour en trouver un exemple qui fit, à l’époque, assez de bruit pour être resté dans tous les souvenirs.
- On avait planté dans le parc une centaine de jeunes marronniers quand des écoliers mal avisés abîmèrent ces jeunes arbres, en frappant contrôle tronc pour faire tomber les hannetons.
- Une forte amende fut imposée aux parents des délinquants et servit à faire comprendre que les pères et mères ne doivent pas rester sans faire de sages recommandations à leurs enfants.
- Les arbres furent rigoureusement respectés depuis. Il vaut donc bien mieux prévenir le mal que le réprimer. Prévoyez donc toutes ces choses nécessaires à vos propres satisfactions et habituez vos enfants à consulter toujours avant d’agir, ce que prescrit la recherche du bien pour tous.
- Alors on ne les verra plus bousculer les brouettes et les tombereaux, déranger les outils des ouvriers pour jouer, et comme quelques-uns l’ont fait dernièrement, s’emparer de la pompe à incendie, pendant qae les pompiers avaient le dos tourné, un jour de manœuvre, mettant tout en désordre. En habituant nos enfants à rechercher en tout et partout le bien et à éviter le mal, nous en ferons de dignes hommes et de dignes femmes aptes à nous remplacer plus tard et à bien remplir leur rôle dans l’association.
- L’observation des bonnes règles delà vie, les soins du ménage, la propreté et le bon ordre en toutes choses, la bonne éducation des enfants ont des conséquences considérables sur l’état de l’existence. Le bien et le mieux dans tout ce qui nous entoure prédisposant au contentement, à la bonne humeur. La bienveillance est facile, le cœur est ouvert à la bonté en même temps qu’à la joie, et le bonheur est le lot de chacun. Quand on n’observe rien de ce que je viens de dire, od est mal à l’aise au sein du ménage incommode, mal tenu, troublé par la mauvaise conduite des enfants. Alors les parents sont irritables, les discussions s’élèvent à propos de rien ; c’est la souffrance pour tous.
- Un des plus frappants témoignages de l’aisance et de la bonté générales de la vie au Familistère est justement cet esprit de paix, de mansuétude, de cordialité qui règne constamment parmi vous. Cet excellent esprit est de règle, non seulement au Familistère, mais à l’usine. On n’entend point parler de querelles ni de prises de corps. Pourquoi ?
- Parce que les conditions plus faciles, plus heureu-res, mieux garanties de votre existence donnent essor à de meilleures sentiments et paralysent les pensées de haine et de discorde.
- Quelle différence entre cet état de choses et ce qui se passe communément dans les populations attardées, dans les centres industriels, où rien n’est fait pour les familles ouvrières, où la gêne existe partout. Je sais bien qu’il y a tendance générale à l’amélioration des mœurs ; mais il y a une avance considérable à ce sujet au Familistère. Aussi les querelles ou les rixes, si elles se produisaient parmi nous, loin d’être regardées comme un attirant spectacle, seraient-elles réprouvées, honnies, empêchées et leurs auteurs méprisés.
- Pourquoi en est-il ainsi? Par ce que notre état physique et moral est mieux équilibré, mes amis, que celui des gens moins bien garantis que vous contre les peines et les incertitudes de l’existence.
- Ceux qui se querellent toujours sont la plupart du temps des souffrants du corps ou d’esprit, des gens
- p.59 - vue 59/832
-
-
-
- 00
- LE DEVOIR
- pour qui la vie est plus pleine de douleurs que de satisfactions.
- Il nous est donc plus facile ici qu’ailleurs de pratiquer la véritable morale de la loi de vie. Le bien appelle et facilite un bien plus grand. Sachons donc, mes amis, qu’aucun des actes n’est sans portée dans l’habitation unitaire, et veillons en tout et partout à assurer le plus grand bien de notre société en général.
- L’adoucissement des mœurs au Familistère, l’urbanité qui est devenue générale ici, se révélait à moi, il y a quelques jours, dans ce simple fait. Je voyais une femme, avant d’entrer chez sa voisine, ouvrière comme elle, frapper doucement à la porte et entrer ensuite avec précaution. C’est peu de chose, direz-vous; mais quel progrès sur les mauvaises habitudes des populations grossières; et comme cette simple action indique combien l'attention, la prévoyance et le respect d’autrui ont fait de progrès parmi nous.
- Toute une évolution morale est indiquée par cette modeste action.
- Ce progrès des mœurs et l’absence absolue de querelles parmi vous révèlent, mes amis, que vous êtes supérieurs en moralité à bien des gens qui se considèrent comme occupant le premier rang dans la société.
- En effet, tandis que vous vous éloignez de plus en plus des mœurs sauvages et barbares d’autrefois, nombre de gens des classes élevées s’en rapprochent aujourd’hui par leur facilité à se jeter les déflts à tous propos.
- Dans les temps barbares, l’amour de la violence, de la lutte, la brutalité des mœurs mettaient le pugilat en honneur ; on vidait ses différends à coups de poing, quand le couteau ne s’en mêlait pas.
- Aujourd’hui, chez les gens de distinction, l’usage de la raison dans les rapports entre les hommes se perd ; c’est l’épée, le sabre et le pistolet qui en prennent la place et deviennent à la mode pour vider les différends.
- Cette monstruosité tend à se propager sous le prétexte d’un point d’honneur, aussi faux et aussi absurde que les duels eux-mêmes.
- En effet, les coups d’épée ou de pistolet aujourd’hui prouvent-ils plus le bon droit et l’honorabilité des personnes que les coups de poing et les coups de couteau d’autrefois ?
- Non, mes amis, que de fois au contraire dans ces sauvages moyens de vider les querelles et les différends ; c’est l’innocent qui est frappé et vaincu. Il semble qu’il y ait là comme un enseignement tiré des f choses mêmes pourfaire éclater l’absurdité, lamons- 1
- truositéduduel comme réglement des désaccords, au mépris de la raison et des moyens légaux.
- Vainement on affiche les grands mots d’honneur, de réparation et de satisfaction pour voiler la grossièreté de tels procédés, où si souvent le plus coupa-pable est vainqueur, les duels n’en sont pas moins une monstruosité devant la morale de la loi de la vie qui est la loi du bien, de l’utile, du progrès et non celle de la force consommant le meurtre pour assouvir des haines.
- Si les mœurs des duellistes se généralisaient, ce serait le recul de la société française à plusieurs siècles en arrière. C’est déjà un triste symptôme que la loi ne soit plus respectée sous ce rapport. Ce n’est point en protégeant la violence et la fausseté des idées que nous réaliserons la justice ; c’est par la vérité et en banissant toutes les formes de l’erreur. Recourir à une autre voie, c’est renier tous les principes qui sont la gloire de nos sociétés modernes.
- Vous le voyez, tous les faits nous ramènent à l’excellence de ce principe moral :
- Le bien et le bon, c’est tout ce qui est utile à l’existence humaine.
- Le mal c’est tout ce qui peut y apporter atteinte à un titre quelconque.
- Cette règle du bien, mes amis, est contenue sous d’autres formules dans les enseignements de tous les sages qui ont apparu dans l’humanité.
- La loi d’amour de la vie humaine a été enseignée en Chine, dans l’Inde, dans la Médie,la Perse, l’Egypte, la Palestine, partout enfin.
- Aussi avez-vous pu remarquer dans « Le Devoir » que nous publions en ce moment sous le titre « Sagesse antique » des préceptes conformes à cette loi morale, préceptes qui nous sont fournis par Khoung-fou-tseu,Zoroastre, Manou, Boudha, Pythagore, etc., etc.....
- Ces citations se poursuivront'un certain temps et vous feront voir qu’en fait de morale individuelle et de morale sociale, c’est en définitive la morale de la loi de vie qui est au fond des plus purs enseignements des sages de tous les pays et de tous les temps. S’il n’en était point ainsi, mes amis, nous ne serions point sur la voie de la vérité, car la vérité est une et éternelle.
- Elle vient d’une source unique, de l’Être infini ;
- Elle est, dans la vie, la lumière et le bien ; elle est l’ordre universel ; aussi ne peut-elle qu’enseigner l’amour et le bien de l’humanité.
- — - - ---—-"•iffit - - -
- p.60 - vue 60/832
-
-
-
- LS DEVOIR
- 61
- LE TRAVAIL A TRAVERS LES AGES
- L’Agfriculture iiux temps néolitriques, — Leur faune. — Lt;ui- civilisation. -Les sépultures. - ï-<© culte.
- L’Agriculture chez les peuples est toujours la deuxième étape sur la route de la civilisation. Chasseurs au début, lorsqu’ils sont encore plongés en plein état de barbarie, les hommes deviennent pasteurs en progressant, et remplacent les huttes et cavernes souteraines du premier âge, par la tente mobile du nomade courent après les pâturages pour ses troupeaux. Pais ils se fixent, s’établissent à demeure, dans une contrée où ils commencent à cultiver le sol pour en tirer leur nourriture. L’abondance de larécolte fait alors naître chez eux le besoin de tirer parti des excédants, et de là le commerce qui forme une nouvelle étape conduisant à la civili • sation plus avancée caractérisée par l’industrie.
- Avec la période néolithique que nous étudions, nous arrivons aux rudiments d’agriculture au sein de l’humanité.
- « Toutes les céréales qui nous sont parvenues de ces temps reculés, dit le professeur Heer, sont dans un état de carbonisation, et tous les grains nettoyés du limon qui les entoure, ont une couleur noire brillante.
- « Les peuples de l’âge de pierre, ne possédaient naturellement pas de moulins, et pour préparer les céréales, ils se servaient de pierres rondes polies entre lesquelles ils brisaient et écrasaient les grains. On a retrouvé une grande quantité de ces pierres. Il est probable que les grains étaient préablement grillés, puis broyés et introduits dans un vase, humectés et mangés ».
- On trouve encore ce mode de préparation des grains dans diverses contrées du globe et entre autres dans les îles Canaries. Mais il est à peu près certain que le froment était aussi préparé d’une autre manière, dès l’époque des lacustres, car on a retrouvé de véritables gâteaux, des pains. On a pu constater, en brisant ces pains, l’existence de restes de glumes et môme de portions de grains de froment parfaitement conservés.
- Il en résulte que les glumes n’étaient pas toujours bien enlevées, et que les grains n’étaient qu’incom-plètement broyés. Il est probable que la masse pilée était amenée à un état pâteux assez épais, et cuite ensuite entre des pierres chauffées. Ces pains grossiers étaient minces, de forme, aplatie, et ils offraient des pores serrés.
- Les habitants des cités lacustres cultivaient donc l’orge et le froment. Ils cultivaient encore use variété de lin très court dont il faisaient des fils et des cordes pour leurs engins de pêche, ainsi que des étoffes dont les plus anciennes sont tressées. Le tissage ne leur fut point connu dès le début, la chose est évidente ; mais ils le trouvèrent sans doute après bien des tâtonnements, car on peut voir au Musée de Saint-Germain des échantillons de ces étoffes, ainsi que de tous les autres objets de cette époque, dont nous venons de faire mention, pain, orges, filets, etc.
- Ils cultivaient les arbres fruitiers ; on a retrouvé dans les mêmes gisements des poires et des pommes carbonisées ordinairement coupées en deux morceaux. Elles semblent avoir été déssécbées comme provisions dGiiver, et ce qui est bien une preuve de culture, c’est que parmi ces fruits il y a des poires d’une espèce qui n’est point originaire de ces contrées. Il y avait aussi des noisettes, des faines, etc, évidemment ramassées et gardées pour l’approvisionnement d'hiver.
- Comment cultivaient-ils le sol? On n’a aucune indication précise sur la façon dont il procédaient à culture. On présume qu’ils employaient comme charrue un tronc d’arbre à branche recourbée, faisant l'office de soc. Comme ce procédé a été longtemps employé et l’est encore par nombre de peuples, il n’y aurait rien de bien surprenant à ce qu’il ait été découvert de cette époque. Comme d’autre part parmi les outils de silex en usagé durant cette période, on n’en aperçoit pas qui aient pu servir à cet emploi, l’hypothèse de la charrue rudimentaire n’est nullement inacceptable. Quoiqu’il en soit, la chose certaine c’est qu’ils se livraient à la culture des céréales et autres dont nous avons donné la nomenclature.
- Pour leur culture ils avaient eu besoin de domestiquer quelques animaux. On retrouve le chien domestiqué dans les plus anciennes stations, et l’on peut dire ainsi que si le chien est le plus fidèle ami de l’homme, il est aussi le plus ancien de ses compagnons. Il semble qu’il y ait eu dès cette époque des tentatives de domestication du bœuf primitif ou urus, de qui descendrait la puissante race actuelle des Pays-Bas; mais le bœuf domestiqué certainement même à Wangen ’et le plus répandu, c’est le bos Ion-gifronSy ou bœuf des tourbières, espèce à membres grêles qui serait la souche de la petite race de sclrwytz, dite race brune ou suisse et remarquable par ses qualités laitières. Les habitants des stations lacustres utilisèrent et développèrent ces précieuses
- p.61 - vue 61/832
-
-
-
- 62
- LE DEVOIR
- qualités. Dans plusieurs localités on a retrouvé des vases percés jusqu’à la base de séries de trous qui les rendaient impropres à recevoir des liquides, mais qui pouvaient servirà retenir la partie caillée du lait, en laissant égoutter le petit lait.
- Ils comptaient encore parmi les animaux dont ils faisaient usage, soitpour se nourrir soit pour le travail, l'aurochs, le sanglier, le porc des marais qui était domestique peu après l’époque de Mooseederfet de Wangen. Le sanglier, d’où descendent nos porcs à longues oreilles, ne le fut que plus tard à la période à laquelle appartient la station de Concise, qui marque le plus haut degré de civilisation de l’âge de pierre.
- Il existait aussi une espèce de mouton à cornes de chèvre, que l’on a appelé mouton des tourbières, et qui a été supplantée depuis par l’espèce à cornes recourbées, d’un rapport supérieur. Cette petite espèce de mouton l’avait emporté d’elle-même à la longue sur la chèvre, très abondante dans les anciennes stations. Quant au cheval, sa domestication n’a point laissé de traces à cette époque, et le professeur Rütimayer la considère en conséquence comme fort douteuse et improbable.
- Naturellement plus les stations sont récentes et plus les débris de tous ces animaux deviennent abondants, et cela démontre clairement que plus il progressait et plus il abandonnait la ressource primitive de la chasse, pour se consacrer à la pêche, à l’agriculture et à l’élève des bestiaux. On voit en effet diminuer les restes des espèces tout à fait sauvages au fur et à mesure qu’augmentent ceux des espèces domestiques. Cette corrélation est très significative, et il n’y a point d’erreur possible sur les causes qui l’ont produite.
- Ainsi ont été posées et affermies les deux bases pessentielles de toute civilisation : l’agriculture et l’asservissement des animaux, qui concourent à affranchir l’homme de l’absorbante nécessité de courir chaque jour après une nourriture incertaine. Grâce à ces deux précieux éléments, le travail n’aura plus pour but exclusif la subsistance, puisque celui d’une partie de l’année suffit pour assurer la subsistance de l’année entière, etl’homme pourra le consacrer à créer à son profit la propriété, en l’appliquant à des objets qui n’ont pas pour but immédiat son entretien personnel, et en prenant pour objectif l’acquisition de la richesse.
- Dans ces conditions, l’organisation sociale des groupes d’individus ne tardera pas à se modifier dans un sens progressif. A la tribu, groupe normal des peuples chasseurs et pasteurs, essentiellement nomade et mobile, se substitue le municipe agricole,
- germe fécond de la cité, qui constitue déjà une patrie, une nation en miniature.
- Il y a à l’époque néolithique une distinction à faire, pour être tout à fait exact, entre les diverses régions de l’Euroqe ou des stations ont été découvertes,sous le rapport de l’état de civilisation des peuples contemporains. Si ceux des cités lacustres de la Suisse dont nous venons de parler avait atteint un degré relativement élevé, les populations répandues dans le Nord étaient plus arriérées. Ainsi,dans les UyoU-ken-moddings du Danemark, amas de débris de cette époque formant de véritables collines ayant 300 mètres de long sur 70 de large et jusqu’à 3 de hauteur, on trouve des silex polis de l’époque néolithique, mais d’un travail assez grossier. On y trouve aussi des traces de la domestication du chien et d’abondants débris d’urus, de castor, de pingouins et de coqs de bruyère.
- La présence de harengs, de morues et autres poissons qui Vivent dans la haute mer indique clairement que l’usage des canots et des filets de pêche était connu. Des cailloux arrondis portant une rainure ou un trou devaient servir de poids aux filets.
- Comme ces amas de débris correspondent au niveau inférieur des tourbières qui remplissent dans ce pays de profondes cavités creusées dans le terrain glaciaire, ils ont donné lieu à des constatations intéressantes au point de vue de la flore de l’époque. Dans le fond des tourbières il y a des pins d’une belle venue annonçant par le nombre de couches annuelles un âge de plusieurs siècles. Or le pin ne croit plus en Danemarck; il n’y a même jamais existé dans les temps historiques, et aucune tradition n’indique qu’il ait jamais été connu des habitants du pays. Les chênes se substituèrent au pin, et ils forment avec le bouleau noueux, les noisetiers et les aulnes la partie supérieure des tourbières. Aujourd’hui c’est le hêtre, qui fait complètement défaut à l’a surface des tourbières, qui constitue les forêts Danoises.
- Lyell dit qu’ « au temps des Romains, les îles du Danemarck étaient déjà couvertes de magnifiques forêts de hêtres. Dix-huit siècles semblent donc n’a voir eu aucune influence sur le caractère de la végétation de ces forêts. » Que de temps n’a-t-il donc pas fallu pour amener des changements aussi complets que ceux que nous venons de signaler! Les tourbières acquièrent une épaisseur de dix pieds, selon le savant Danois Steeustrup, en un laps minimum de temps de quatre mille années, et celles du Danemarck ont jusqu’à quarante pieds d’épaisseur. M. Boucher de Perthes affirme qu’ « il est telles tourbières qui, si l’on en juge à l’épaissenr de leur
- p.62 - vue 62/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 63
- couche et au temps qu’il a fallu pour les produire, ont une vieillesse égale, si elle n’est supérieure, à celle des dépôts diluviens. »
- Les plus beaux échantillons de l'industrie néolithique se trouvent dans les sépultures, les dolmens de cette époque. Un dolmen de l’île de Mœn contenait jusqu’à 22 pointes de tance, 40 éciats ou couteaux, des haches, des ciseaux, un beau marteau, des perles d’ambre et 40 vases en terre faits à la main.
- En fait de sépulture, après les cavernes de la fin de l’âge quaternaire, on trouve les grottes artificielles d’abord, les puits artificiels et les dolmens, ou à leur défaut, les tumuli à chambre de pierre.
- Les grottos artificielles, celles de la Marne, par exemple, les plus célèbres, sont presque des souterrains creusés avec la hache polie dans le calcaire tendre de la vallée du Petit-Morin. M. de Baye qui les a fouillées en a extrait les restes de plus de deux cents individus. Il y en avait plusieurs près de Mon-tereau qui contenaient un grand nombre d’ossements. L’usage de ces grottes artificielles s’est prolongé en Afrique, jusqu’après l’introduction des métaux.
- Les puits funéraires étaient des excavations naturelles mis à profit ou creusées même quelquefois par l’homme de l’époque néolithique. A Tours-sur-Marne dans six puits, MM. Nicaise, Armand et Morel ont trouvé environ 150 squelettes d’hommes, de femmes et d’enfants, entourés d’objets divers, tels que ciseaux ou flèches à tranchant transversal, flacons en os, débris de poterie, un biberon entier, et un grain de collier en bronze. Ce dernier objet indique que le bronze commençait à être utilisé déjà, au moins pour la parure, lorsque ces puits servaient de sépulture.
- Le mode de sépulture le plus en usage à coup sûr dans la seconde partie de l’époque néolithique était celui des dolmens, et, dans les régions où les pierres nécessaires à leur construction manquaient, celui des tumuli à chambre de pierre. M. de Mortiliet dit que tandis que l’on connaît en France 76 grottes sépulcrales naturelles et 144 grottes sépulcrales artificielles, on ne compte pas moins de 2,314 dolmens. Leur usage s’est du reste perpétué encore longtemps après l’introduction du bronza dans l’industrie humaine, et même après celle du fer, en Afrique. Ils atteignent parfois des dimensions colossales, et leur construction a exigé des engins perfectionnés pour dresser les énormes blocs qui les composent. Leur extension est probablement due, selon M. Zaborowski au développement d’un culte organisé des morts et d’un profond sentiment religieux.
- Différents indices tels que la perforation artificielle
- des crânes, le trépan et l’existence de rondelles crâniennes, constatés toujours sur des sujets vivants et jeunes ont donné à penser que ces opérations se rapportaient à quelque pratique religieuse, quelque cérémonie d’initiation, sinon à des sacrifices humains. Les sculptures grossière\ de cette époque représentant une divinité féminine semblent dénoter que le cuite des temps néolithiques en était même arrivé à l’anthropomophisme. [A suivre).
- A ITHAQUES
- Il ne s’agit point ici de là pauvre Ithaques d’Homère et de Fénelon. Ithaques ou Ithaca est une ville américaine, qui appartient à l’Etat de New-York. Son nom est célèbre là-bas, moins pour la grandeur de la cité et le nombre de ses habitants, qui ne dépasse pas dix mille, que pour l’éclat de son université, qui est connue dans le monde entier sous le nom d’üniversité de Cornill.
- M. Edza Cornill qui la fonda de ses deniers, est un de ces Américains qui, grâce à l’énergie de leur caractère, s’instruisent sans maître, et ne doivent qu’à eux-mêmes leur fortune et leur élévation. Il fit de l’une et de l’autre l’usage le plus noble, et parmi les nombreuses institutions qu’il eut l’honneur de créer, l’université qui porte son nom est la plus originale et aussi la plus fameuse.
- La Nouvelle Revue publie sur cette université un article extrêmement curieux, de M. Théodore Stan-ton, qui en parle en témoin oculaire.
- Parmi les renseignements qu’il nous donne, deux m’ont surtout frappé. Le premier touche les exercices religieux :
- M. Cornill ne les a pas proscrits ; la chose, à ce qu’il paraît, n’eût pas été possible en Amérique. Mais il a imaginé un système de neutralité, extrêmement singulier, qui ferait en France pousser des cris d’aigle, mais qui fonctionne là-bas de la façon la plus simple.
- Dans les autres écoles, il y a un aumônier, des prières, des sermons, des leçons sur l’Ancien et le Nouveau Testament, au profit de telle ou telle secte déterminée.
- A Cornill, rien de pareil ; pas de prières, pas d’aumônier, pas de leçons au profit de tel ou tel culte. La liberté de prêcher y est absolue, ouverte sans distinction à toutes les sectes, à tous les cultes. Les prédicateurs les plus célèbres, à quelque église qu’ils .appartiennent, ont droit de cité.
- Il paraît que tous ont en effet passé par cette école, tous, excepté les prédicateurs catholiques.
- Ce n’est pas au moins qu’on leur ait fermé la porte
- p.63 - vue 63/832
-
-
-
- 64
- LE DEVOIR
- plus qu’aux autres; mais ils se sont refusés, par scrupule de conscience, à venir dans une ville où ils seraient traités sur le même pied que les protestants de toute secte ou les israélites.
- Ne reconnaissez-vous pas à ce trait l’intolérance de nos prêtres ? Tout ou rien : c’est leur devise. Nous le voyons bien ici, par la guerre qu’ils font à nos écoles laïques.
- Le second trait que je veux mettre en lumière, parce que rien ne semble plus singulier, et j’oserai dire plus antipathique à des esprits français, c’est un essai en grand (essai qui dure depuis dix années) de ce qu’on appelle là-bas, la coéducation.
- Qu’est-ce que la coéducation ?
- C’est le système en vertu duquel le même enseignement est distribué sur les mêmes bancs et jusqu’au même âge aux enfants de l’un et l’autre sexe, sans distinction aucune.
- Ce système si curieux a pu être étudié par M. Stan-ton dans toutes ses phases, depuis l’enseignement de l’alphabet jusque aux plus hauts degrés de l'instruction supérieure, depuis l’école primaire jusqu’à l’Université.
- À Cornill, il nous fut loisible d’examiner la coéducation dans toutes ses formes, dans toutes ses variétés. Nous la vimes à l’école primaire dans la gram-mari school, degré au-dessus des écoles primaires ; dans la high scool, espèce de lycée américain, et partout l’ordre, la bonne tenue, l’attention, la discipline y étaient aussi remarquables que dans les établissements où les deux sexes sont séparés.
- Dans la high scool, où les examens annuels étaient en train au moment de notre visite, noas vimes de nos yeux les jeunes gens et les jeunes filles travailler avec la même ardeur dans les mêmes salles et aux mêmes tâches.
- Mme Stanton, qui m’accompagnait, en fut frappé d’admiration, et la curiosité nous prit d’interroger les institutrices et les professeurs et de leur demander s’ils trouvaient des inconvénients à ce système.
- On leur répondit qu’il n’y en avait point. Et. chose qui vous paraîtra bizarre, presque monstrueuse, c’est que celui auquel vous avez tous pensé tout d’abord n’inquiète personne aux Etats-Unis.
- On a craint que cette éducation un peu forte pour des jeunes filles ou ne troublât leur santé, qui est moins robuste que celle des garçons, ou ne les constituât vis-à-vis d’eux en un tel état d'infériorité que les deux sexes ne pussent suivre longtemps les mêmes leçons, en tirer le même profit.
- Mais des accrocs qui peuvent résulter pour la moralité de ce mélange des sexes, personne n’a semblé, en Amérique, prendre aucun souci.
- La coéducation, dit Mme Stanton, loin d’être nuisible au développement des caractères et à la moralité proprement dite, trouve au contraire sa plus forte raison d’être dans l’heureuse et salutaire influence qu’elle exerce sur les jeunes gens des uni-
- versités, sur leur tenue, sur leur conduite.
- Le spectacle de ce qui se passe à Cornill à même déjà converti bien des esprits prévenus, qui étaient d’abord opposés à cette nouveauté, et qui depuis y sont devenus tout à fait favorables ou du moins ont cessé de la combattre.
- Bref, on n’a jamais eu, de co côté, qui est pourtant bien délicat, aucun accident à signaler.
- Je constate le fait, sans l’expliquer autrement, et même sans le comprendre.
- Cette réserve pudique de jeunes gens assis à côté de jeunes filles, babillant, travaillant et jouant avec elles est quelque chose de si étrange, à nos mœurs, de si prodigieux, de si anormal, que j’en suis réduit à dire que les Anglo saxons n’ont pas le crâne fait comme nous.
- M. Stanton ne fait pas difficulté de reconnaître que les craintes conçues pour la santé des jeunes élèves du sexe faible se sont trouvées chimériques.
- M. Ernest Legouvé, dans un article intitulé: « Comment il faut instruire les femmes », avait dit à propos des nouveaux lycées de filles : «
- « Je ne puis penser sans émotion à l’âge de ces nouvelles élèves ; les lycées leur prendront les années de 12 ans à 17 ou 18, c’est-à-dire les cinq années les plus fécondes, les plus laborieuses de la vie des femmes; l’époque où j’espère cette prodigieuse transformation qui métamorphose, par une suite de coups de théâtre, l’enfant en adolescente, l'adolescente en jeune fille et la jeune fille en femme. La nature a tout à faire dans ce temps-là 1 Laissons-iui des forces! Pensons à la santé ! pensons à la beauté! »
- Eh bien! la santé ni la beauté des jeunes Américaines ne se sont trouvées compromises à ce régime. Elles l’ont tout aussi vaillamment supporté que leurs frères, et ce qu’il est pénible à notre amour-propre de confesser, c’est — qu’à Cornill du moins — elles les battent presque toujours. La primauté n’est pas du côté de la barbe. Les jeunes filles ont l’esprit plus éveillé, et elles sont plus laborieuses.
- A Çornill, du moins!
- Voilà qui va faire plaisir à ceux qui prétendent que les sexes sont égaux 1 Francisque Sarcey.
- ÉTAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- NAISSANCES x
- Le 18 janvier, de Louise-Marie Gordien, fille de Gordien Alphonse fils et de Dieux Louise.
- Le 22 janvier, de Blanche-Augustine Valentin, fille de Valentin Etienne et de Hutin Marthe.
- DÉCÈS :
- Le 19 janvier, de Elise Hamel, âgée de 2 ans.
- ie Mrecteur-Gérant : GODIN.
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’PIace, 36.
- p.64 - vue 64/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. — n° 230. "Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 4 Février 1883
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr. »» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . llfr.»»
- Autres pays Un an. . . . 43 fr. 60
- ON S'ABONNE A PARIS 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S'adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- m. si
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- La stabilité des gouvernements démocratiques. — La Sagesse antique. — Principes de sociologie d'Herbert Spencer. — Faits politiques et sociaux. — He Confèrence au Familistère. — Bibliographie : History of Woman Suffrage. — Etudes anti-catholiques : la Résurrection des corps. — Etat-civil du Familistère.
- LA
- Stabilité des gouvernements démocratiques
- Le journal « le Temps », dans son numéro du 25 janvier, constate que depuis quelques jours il s’est produit, non seulement dans ce qu’on appelle le monde des affaires, mais aussi dans le pays, une vague impression d’inquiétude, comme si l’on se sentait à la veille de quelque événement imprévu. « Certes, » dit-il, « il convient de faire la part,dans ce qui se passe, et des exagérations intéressées et de cette propension aux alarmes injustifiées dont nous
- ne savons pas toujours suffisamment nous défendre; mais, quoi qu’il en soit, il est certain que, même en dehors des gens qui, pour une cause ou pour une autre, s'imaginant aisément, au moindre accident, que tout est perdu, chacun se tient sur la réserve et dans une certaine suspicion du lendemain. »
- Et l’auteur de l’article se demande quelle est la raison de cette impression générale et dont on ne peut contester l’existence. « Pourquoi, » dit-il, « le pays, si tranquille il y a huit jours, se montre-t-il aujourd’hui moralement troublé? Pourquoi la République semble-t-elle avoir perdu du terrain, non point auprès de l’immense majorité de la nation, mais auprès de ces esprits hésitants que la moindre inquiétude fait rejeter en arrière? Il reconnaît que l’incident des prétendants ne suffirait aucunement à expliquer et à justifier cette sorte de crise morale et cette émotion excessive. Même après leur expulsion suivant la proposition Floquet, le travail national suivrait tranquillement sa marche accoutumée.
- D’après le Temps, la cause réelle de ces inquiétudes est ailleurs ; elle est dans une pensée qui a longtemps détourné nombre de gens de la République, et que les incidents de ces derniers jours tendent à faire revivre, à savoir que le régime républicain n’est pas compatible avec la stabilité d’un ordre de choses quelconque.
- « Beaucoup de personnes qui vivent en dehors des agitations politiques, dit l’auteur de l’article en question, qui n’appartiennent en réalité à aucun parti, qui constituent ce qu’on appelle, dans le bon sens du mot, l’élément conservateur, élément dont il est impossible de ne pas tenir compte, se demandent encore si la forme républicaine se concilie avec
- p.65 - vue 65/832
-
-
-
- 66
- LÉ DEVOIR
- cette sécurité du lendemain, qui est la condition sine qua non de la prospérité matérielle et morale d’un pays. C’est là sans doute un préjugé, dont on tend chaque jour à revenir ; mais quand ceux qui en sont imbus voient, du jour au lendemain et sans motif sérieux, remettre en question des situations qu’on croyait liquidées ; quand on voit la République aiguiller subitement d’une voie sur une autre, et aller d’un régime de droit commun au régime des lois d’exception, on se demande si l’on n’est pas exposé à voir se déplacer ainsi, à chaque instant, le terrain de la politique, et à voir se produire dans la marche de la République,des changements de direction bien autrement graves que celui dont les mesures projetées contre les prétendants sont la manifestation. »
- Certainement il est des gens qui dans tous les temps, sous tous les régimes et dans n’importe quel lieu, ont toujours eu peur ; qui semblent avoir besoin d’être effrayés, comme le cheval a besoin de l'éperon pour se tenir en haleine ; des gens pour qui le chant de la chouette sur leur tête, le vol de la corneille à leur gauche, le craquement d’an meuble dans le silence du soir sont de fâcheux augures, des causes d’inquiétude et de trouble. Ces gens,plus nombreux qu’on ne pense, aiment à vivre tranquilles, se laissant aller mollement au cours de l’existence, sans avoir la peine de faire le moindre effort pour la régler et la diriger. Ils aiment à être protégés, guidés, débarrassés de tout soin et de tout souci, et à se reposer sur les autres de tout effort à faire, de toute direction, de toute impulsion. Ce sont eux qui acclament toujours les prétendus sauveurs des sociétés, les soi-disant hommes providentiels qui ne craignent pas de s’élever en foulant aux pieds les institutions, les hommes et le droit. Ils sont toujours et invariablement partisans de tout gouvernement qui réussit à s’établir, légitimistes sous les rois de droit divin, constitutionnels sous la monarchie d’Orléans, impérialistes sous les Bonaparte, et républicains sous la République. Mais, trembleurs par nature, sous un quelconque de ces régimes, un rien suffit à les effrayer, et l’on peut dire en toute assurance que le calme et la tranquillité d’esprit n’existent jamais pour eux. Ce sont les conservateurs par excellence, et le champ de leurs aspirations ne dépasse jamais le maintien du régime établi, quel qu’il soit.
- On comprendrait que les inquiétudes que « le Temps » constate dans son article préoccupassent les hommes politiques sérieux, et que les doutes manifestés sur la stabilité du gouvernement républicain les fissent réfléchir, si ce phénomène moral
- ne se produisait que sous ce régime, et si une autre forme de gouvernement, en offrant des chances plus sérieuses de stabilité, mettait les peureux conservateurs à l’abri de toute crainte, de toute appréhension. Mais en est-il ainsi? Les autres régimes sont-ils plus stables que le régime républicain ?
- L’histoire de notre siècle est là pour répondre à cette question. Avant la révolution de 1789, cette stabilité a pu paraître exister, tant que les peuples n’ont pas senti le besoin de secouer le joug des nombreux tyranneaux qui les traitaient comme un vil bétail, dont on peut tout exiger sans aucune réciprocité. Mais du jour où ce besoinse fit sentir chez le peuple, depuis les glorieux jours de l’émancipation, en quoi a consisté cette prétendue stabilité des régimes antirépublicains? A part Charles X, qui a succédé tranquillement à son frère, pas un héritier présomptif n’a pu monter sur le trône après son prédécesseur naturel, et, bien mieux, pas un monarque n’a pu achever sa carrière sur le trône, sauf bien entendu Louis XVIII, et tous en ont été renversés par une révolution violente.
- Si la première République n’a duré que douze ans (de 1792 à 1804), le premier Empire n’en a vécu que onze en tout; la restauration s’est maintenue quinze ans, la monarchie constitutionnelle dix-huit; et le second empire pas davantage. Cela donne une moyenne de moins de quinze ans, et en fait de stabilité, c’est maigre, on en conviendra. Il faut une dose tout à fait pyramidale de bonne volonté, pour prétendre, en présence de pareils exemples, que les régimes monarchiques offrent plus de garanties de stabilité que le régime républicain. Si encore, sous ces gouvernements la tranquillité politique avait été assuré à un tel point, que jamais les inquiétudes dont parle l’article du Temps n’eussent pu se produire, l’on pourrait comprendre, jusqu’à un certain point, les doutes manifestés au sujet de la compatibilité des institutions républicaines avec la sécurité du lendemain, nécessaire à la prospérité matérielle et morale du pays.
- Mais quand est-ce que la tranquillité a régné sous e premier Empire, au milieu des guerres incessantes, qui metttaient constamment la France en lutte avec l’Europe entière ? Et, sous la Restauration, est-ce à l’époque de la terreur blanche, ou au sein des luttes ardentes du pays contre la Congrégation toute-puissante que l’on avait le calme et la sécurité du lendemain ? Louis-Philippe fut-il plus heureux avec ses mitraillades de La rue Transnonain et de Lyon au début, avec les vingt attentats des régicides, avec l’agitation à laquelle donna lieu l’indemnité Pritchard d’abord, et la Compagnie des ban-
- p.66 - vue 66/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 67
- quets réformistes ensuite ? Quant au funambulesque sauveur de la Société, qui dressa son trône impérial sur les cadavres des femmes et des enfants assassinés par ses prétoriens sur le boulevard Montmartre, est-ce une tranquillité enviable que celle qu’il donna à la France, avec ses guerres périodiques aussi coûteuses qu’inutiles, ses expéditions au fiasco final, ses complots sans cesse organisés par sa police, servie par les fameuses blouses blanches, et la honte de Sedan pour clôture ?
- Les peureux incorrigibles dont nous avons parlé avaient-ils de sérieuses raisons de ne pas s’alarmer alors, eux qu’une agitation toute superficielle et passagère paraît faire trembler d’épouvante aujourd’hui ?
- Tous les gouvernements monarchiques qui se sont succédés en France, depuis la fin du siècle dernier, ont été troublés par des guerres ou des insurrections, ou tout au moins par de profondes agitations causées par des questions capitales, qui tenaient aux aspirations les plus ardentes du pays, et qui ont toutes ûni par provoquer des révolutions dans lesquelles ont sombré les trônes et les institutions sur lesquelles ils s’appuyaient. Ce sont là des faits incontestables, dont les témoins vivent encore nombreux et irrécusables. Si telles sont les conditions de stabilité que réclament les conservateurs avides de sécurité, il faut avouer qu’ils ne sont pas difficiles, et que leur sécurité se contente de peu.
- La République actuelle, au contraire, née dans l’effondrement presque complet de la Patrie, ayant dès sa première heure à lutter contre les hordes Teutonnes occupant la meilleure partie du Territoire, et contre la trahison des chefs des dernières armées du pays, après avoir improvisé des légions qui ont remporté les seuleg victoires de cette campagne à jamais néfaste, combattue après la paix, par les représentants nommés par le pays dans un jour d’affolement et de malheur, contrainte de soutenir la guerre civile précisément contre ceux qui voulaient la maintenir et la défendre,sans cesse entravée par les hommes qui auraient dû l’aider et l’appuyer, la République actuelle a vécu, et elle a prolongé malgré tout son existence depuis treize ans. Dans ce laps de temps, trois chefs du pouvoir exécutif et trois législatures se sont succédés sans secousse et sans le moindre trouble. Pas une guerre n’a contristé le pays, pas une émeute ne s’est produite, pas un attentat sérieux n’a été commis, et la prospérité du pays n’a rencontré aucun obstacle. Les impôts ont été réduits dans une certaine mesure, des réformes politiques considérables ont été réalisées, |
- prélude certain de réformes sociales plus considérables et plus nécessaires encore.
- Tout cela a été obtenu par le régime républicain agissant dans les plus mauvaises conditions possibles. Les pouvoirs publics, les administrations, les assemblées législatives, tous les rouages essentiels de la machine gouvernementale étaient formés d’éléments nettement hostiles ; et servis par des hommes très ouvertement anti-républicains, au point que l’un au moins des présidents de cette République était franchement Regitimo-Orleano-Bonapar-tiste et ne comprenait son rôle que comme un intérim destiné à préparer l’avènement d’un des prétendants monarchiques en ligne. Elle n’a été jusqu’à présent pour ainsi dire qu’une République sans républicains, et malgré cela, telle est l’admirable vertu de son principe, qu’elle a fait incontestablement mieux qu’aucun des autres régimes ses devanciers pour la prospérité du pays.
- Si dans ces conditions défavorables elle a pu produire de pareils résultats, que n’aurait-elle point fait, si les hommes chargés de l’installer et de diriger ses destinées avaient été ce qu’ils auraient dû être? Peut-on de bonne foi, lorsqu’on constate les progrès réalisés par elle, concevoir des doutes sur sa stabilité ? Quel est donc le gouvernement qui a donné plus de gages qu’elle â cette sécurité du lendemain, qui, de l’aveu du « Temps, » est la condition sine qua non de la prospérité matérielle et morale du pays ?
- Est-ce que le principe de l’hérédité qui depuis près d’un siècle n’a point trouvé d’application en France a jamais assuré une transmission plus calme des pouvoirs que celle dont nous avons été témoins, de Thiers à Mac-Mahon et de Mac-Mahon à Grévy ?
- C’est donc à tort que l’on conçoit ou paraît concevoir des doutes sur la stabilité des institutions démocratiques, et sur la compatibilité du gouvernement républicain avec la stabilité d’un ordre de choses quelconque Peut-être ce régime est-il plus incommode pour les gens qui aiment à laiser agir les autres, parce qu’étant le gouvernement vrai du pays par le pays, il les oblige à s’occuper personnellement des affaires. Mais s’il est vrai que l’on n'est jamais mieux servi que par soi-même, aucun gouvernement n’a jamais pu et ne pourra jamais mieux sauvegarder les intérêts du pays que le gouvernement républicain. Seul conforme au droit im* muable des hommes, seul compatible avec l’organisation sociale destinée à équilibrer les droits et les devoirs de tous, en établissant les véritables règles de la justice sur la terre, il est le seul qui puisse
- p.67 - vue 67/832
-
-
-
- 68
- LE DEVOIR
- supporter, sans périr, les réformes sociales indispensables pour éteindre le paupérisme, et fournir à tous les citoyens le moyen d’exercer dans toute sa plénitude leur droit imprescriptible à l’existence.
- L’agitation produite par l’intérêt que chacun prend aux affaires publiques est salutaire et utile ; elle est une preuve de vitalité chez un peuple ; et au point de vue de ses progrès, elle est infiniment préférable à l’apathie désolante qui fait que l’on se désintéresse complètement des faits, et qu’on s’en remet de ses destinées à la volonté ou au caprice d’un homme. Lorsque les citoyens sont naturellement portés à discuter eux-mêmes les questions importantes de la politique nationale, la lumière qui en résulte éclatante et vive éclaire les gouvernants, et les empêche de rien faire de contraire aux volontés et aux aspirations du pays. Une guerre comme la guerre Franco-Allemande n’eut jamais été possible sous le régime républicain.
- Nous en concluons donc que nulle forme de gouvernement n’offre plus de garanties de stabilité et de sécurité du lendemain que la forme républicaine, basée, non pas sur les principes monarchico-consti-tutionnels, mais sur les véritables principes démocratiques et sociaux.
- LA SAGESSE ANTIODE ">
- V
- Commandeme»t8 précepte®
- [Suite)
- 1° Ne pas tuer.
- 2° Ne pas voler.
- 3° Ne pas commettre d’adultère.
- 4° Ne pas mentir.
- 5° Ne pas calomnier.
- 6° Ne pas employer de termes grossiers.
- 7° Ne pas employer de ces paroles qui ne sont sont faites que pour nuire.
- 8° Ne pas désirer le bien d’autrui.
- 9° Ne pas être envieux.
- [Règles de conduite. — Buddha Çakyamuni.)
- Si l’on voit une chose juste, et qu’on ne la pratique pas, on commet une lâcheté.
- Dans sa démarche et dans son attitude, l’homme supérieur a soin d’éloigner tout ce qui sentirait la brutalité et la rudesse; il fait en sorte que la véritable expression de sa figure représente autant que possible la réalité et la sincérité de ses sentiments.
- (1) Voir « le Devoir » des 24 décembre 1882; 7,14 et 21 Janvier 1883.
- Etudiez toujours comme si vous ne pouviez jamais atteindre au sommet de la science, comme si vous craigniez de perdre le fruit de vos études.
- On ne doit jamais penser à la distance, quelle qu’elle soit qui nous sépare de la vertu.
- Si vous commettez une faute, ne craignez pas de changer de conduite.
- Réfléchissez mûrement; ne vous lassez jamais de faire le bien et de traiter les choses avec droiture.
- Il faut placer avant tout le devoir de faire ce que l’on doit pour acquérir la vertu, et ne mettre qu’au second rang le fruit que l’on en obtient.
- Tseu-lou demanda en quoi consistait l’homme accompli ? Le philosophe répondit :
- Si, en voyant un profit à obtenir, il pense à la justice; si, en voyant un danger, il dévoue sa vie; si, lorsqu’il s’agit d’anciens engagements, il n’oublie pas les paroles de ses jours d’autrefois : il pourra être considéré comme un homme accompli.
- L’homme supérieur fait de l’équité et de la justice la base de toutes ses actions; la déférence et la modestie le dirigent au-dehors ; la sincérité et la fidélité lui servent d’accomplissement.
- Ceux qui embrassent la vertu sans lui donner aucun développement, qui ont su acquérir la connaissance des principes de la droite raison, sans pouvoir persévérer dans sa pratique, qu’importe au monde que ces hommes aient existé ou qu’ils n’aient pas existé ?
- L’homme supérieur étudie pour porter à perfection les règles des devoirs.
- [Lun-yu — Un des livres classiques de la Chine.)
- Si l’on sait que ce l’on pratique n’est pas conforme à la justice, on doit cesser incontinent.
- De tout ce que l’on conserve et protège dans le monde, qu’y a-t-il de plus important ? C’est de se conserver soi-même dans la droite voie.
- La conservation de soi-même dans la droite voie est la base fondamentale de toute conservation.
- Le sage est toute sa vie intérieurement plein de sollicitude pour faire le bien, sans qu’une peine ayant une cause extérieure l’afflige pendant la durée d’un matin.
- [Meng-tseu — Un des livres classiques de la Chine.)
- [A suivre).
- p.68 - vue 68/832
-
-
-
- LK DEVOIR
- 69
- PRINCIPES DE SOCIOLOGIE (1)
- d’Herbert SPENCER.
- (suite)
- Oserai-je exprimer une réflexion qui m’est venue après la lecture des Principes de Sociologie d’Herbert Spencer?
- Il me semble que les sociologues qui vont chercher bien loin, soit dans l’évolution biologique, soit dans les coutumes de telle et telle peuplade sauvage, les bases de la science sociale, négligent beaucoup trop une source d’enseignement qui est toute à notre portée et qui pourrait être des plus fécondes. Je veux parier de l’observation directe et de l’étude des tendances, des penchants et des passions tels que nous les ressentons en nous-mêmes et que nous les voyons se produire chez ceux qui nous entourent et avec qui nous sommes chaque jour en contact.
- On pourrait ainsi reconnaître qu’il y a un nombre déterminé et fixe de liens sociaux correspondant aux quatre affections fondamentales du cœur humain,aux quatre penchants qui nous portent à nous unir à nos semblables. Ces principes affectifs (je les ai déjà spécifiés, mais il est bon d’y revenir et d’y insister) sont l’amitié, l’amour, le familisme et l’ambition ou sentiment hiérarchique, esprit de corps.
- L’individu absolument étranger à ces quatre sentiments affectifs serait un être insociable, un corps sans âme, une brute.
- Chacun des groupes que forment ces affections a des caractères propres et distincts.
- Dans celui d’amitié règne l’égalité cordiale. Ici le ton est à la plaisanterie bienveillante; la masse critique facétieusement l’individu.
- Dans le groupe d’ambition ou hiérarchique les supérieurs entraînent les inférieurs qui doivent aux premiers respect et obéissance. Le chef critique, reprend gravement le subordonné fautif.
- Dans le groupe d’amour déférence du sexe fort au sexe faible, absence de toute critique; tout semble parfait dans l'être aimé; l’individu excuse aveuglément l’individu.
- Dans la famille,condescendance des supérieurs aux inférieurs. Le père et la mère, l’aïeul et l’aïeule encore plus, cèdent avec bonheur aux désirs, aux caprices mêmes de l’enfant. Le gâtement est la tendance naturelle. La masse excnse indulgemment l’individu.
- Dans les deux premiers genres de liens sociaux, qui correspondent plus particulièrement aux deux
- (1) Voir les n08 du Devoir des 10, 17, 24 décembre 1882 ; 7, 14 21 et 28 janvier dernier.
- fonctions que Spencer appelle d’entretien et de gouvernement, le sexe masculin a la prééminence. Dans les deux autres, qui ont pour objet la continuation de l’espèce, c’est le sexe féminin qui doit prédominer. De façon que,sans qu’il y ait égalité proprement dite et parité entre les deux sexes, ils ont une véri-ritable équivalence sociale : chacun d’eux a le pas tour à tour dans sa sphère.
- Comme conséquence des aperçus pui précédent les femmes devront prendre part un jour, et part prépondérante même, à la confection des lois sur l’union des sexes, sur la constitution et sur le régime de la famille. De même encore dans les jurys appelés à prononcer sur les faits délictueux ou criminels, se rapportant aux deux ordres de relations d’amour et de famille,les femmes devraient être en majorité.
- Il y eut au moyen âge une ébauche prématurée de uridiction féminime dans les Cours d’amour, qui tombèrent bientôt parce qu’elles étaient' en plein désaccord avec les institutions et les mœurs d’une époque de violence et de supertition. Il faut dire aussi que la plupart des questions qu’elles agitèrent roulaient sur des subtilités sentimentales. ,
- Ce fut donc un pas’setemps de châtelaines désœuvrées, plutôt qu’une tentative sérieuse pour introduire un régime d’équité, de droiture et de délicatesse dans les rapports entre l’homme et la femme.
- On ne pouvait songer à rien de semblable dans ces temps de misère affreuse du peuple et d’ignorance générale, sous le régime des castes, au milieu des guerres incessantes que se faisaient les barons, au détriment surtout et pour la désolation des vilains de leurs domaines respectifs.
- Aujourd’hui même, quand il y a près d’un siècle que la Révolution française a proclamé la liberté et l’égalité, nous ne sommes pas mûrs encore pour l’avènement de la femme au rôle et au rang social qui lui appartient. Afin qu’elle puisse y atteindre, il faut préalablement qu’une bonne organisation du travail, mettant fin aux conflits industriels et aux déperditions de force, élève assez la quantité des produits pour qu’ils satifassent aux besoins de tous et que, suivant l’expression de Michelet, la suffisante vie soit assurée à chacun.
- Ce bien-être général ne peut résulter que de l’association du capital et du travail, appliquée à l’œuvre agricole aussi bien qu’industrielle. C’est donc vers ce but que doivent tendre les efforts de tous ceux qui veulent qu’enfin la justice et la vérité président aux relations sociales de tout ordre.
- Ch. Pellarin.
- p.69 - vue 69/832
-
-
-
- 70
- LE DEVOIR
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- U Evènement publie, sous la signature de M. Auré-lien Scholl, de curieux détails sur la conspiration royaliste ;
- Serait-il discret de demander quelle a été pendant ces dernières nuits, l'occupation des patronages et des cercles catholiques ?
- N’y a-t-on pas fabriqué des cartouches ? N’a-t-on pas employé à cette besogne les jeunes gens élevés par les établissements religieux et devenus ouvriers dans des industries dont les travaux peuvent donner une aptitude aux manipulations de la poudre ?
- L’éveil étant donné, les patronages et les cercles catholiques opérèrent leur déménagement. Depuis deux jours, les draps, matelas et autres objets de literie disparaissent des immeubles connus. Les cartouches sont-elles dissimulées entre le crin et la laine ? C’est ce que j’ignore.
- Le prodigieux établissement bâti par Mme de Galiera, pour les ingnorantius, sur le point culminant de la lisière du bois de Clamart, au-dessus de Fleury-sous-Meudon, comporte des substructions considérables.C'est un dédale de souterrains superposés. Le palais — car c’est un palais — est terminé. Il est situé sur la butte même. Les bâtiments sur la rue et sur le flanc de la montagne, en dedans des murs de clôture, sont inachevés. On dit qu’il en coûte plus de quarante millions à Mme de Galiera.
- Personne ne peut pénétrer dans l’enceinte ; mais en faisant le tour du grand mur sur les deux chemins et ne continuant sous bois, à partir de la sablière, on peut se rendre compte de l’importance de cette fortification.
- Le développement complet vous apparaîtra si, traversant Meudon, vous gagnez la terrasse du vieux château en ruine.
- Cet immense édifice et ses inimaginables souterrains seraient fort bien choisis pour arsenal d’une conspiration. Remarquez que la citadelle des ignorantins se trouve à mi chemin de Versailles et de Paris, sur le point le plus élevé de l’horizon, et qu’elle serait facile à défendre.
- Je serais fort étonné qu’il n’y eût pas là d’armes et de munitions.
- Nous ne reproduisons ces détails que sous toutes réserves ; mais s’ils sont exactes, ils ont une haute gravité !
- Nous ferons seulement remarquer que la duchesse de Galiera, dont le mari s’est enrichi en France en spéculant sur les valeurs de chemins de fer n’est point Française et appartient, comme le feu duc à une famille ancienne de Gènes.
- Faisant allusion aux événements qui se produisent actuellement en France, le journal russe le Noviè-Vré-mia s’exprime de la manière suivante ;
- « Il faut que le gouvernement de la République française montre une vigoureuse initiative et attire ainsi sur ses actes l’attention de ses administrés pour les éloigner tous des prétendants et des anarchistes, pour forcer ses amis et ses ennemis à croire aux facultés gouvernementales du parti républicain, et pour entretenir dans l’esprit de la nation la confiance dans le maintien de l’ordre :
- Le journal Novosti fait de son côté la réflexion suivante :
- «c Une restauration monarchique serait le prélude d’une guerre ; c’est pourquoi toute l’Europe souhaite le maintien de la République en France. »
- On mande de Berlin à la Gazette de Cologne :
- Il est probable que la crise actuelle en France n’est pas aussi violente qu’on pourrait le croire à la lecture des journaux. Il faut se rappeler que la République, à une époque où elle était moins solidement établie qu’aujour-d’hui, a traversé des moments plus difficiles sans encombre, ainsi, la chute de M. Thiers, le 16 Mai. La République saura repousser toutes les attaques, même si elle commet quelques fautes dans le choix des moyens à employer pour se défendre.
- *
- * *
- JLa gueir re et les budgets. — Le budget de la France étant de 3 milliards 413 millions et ses dépenses militaires de 570 millions, ces dernières représentent 16 0/0 du budget total.
- Pour l’Allemagne, dont le budget est de 2 milliards 470 millions et le budget militaire de 600 millions, ce dernier représente 24 0/0 du total.
- Pour la Russie (budget de 2 milliards 570 millions et 663 millions pour la guerre), la proportion est de 26 0/0.
- Pour l’Angieterre (2 milliard 970 millions et 387 millions pour la guerre), elle n’est que 13 pour cent.
- Pour l’Autriche-Hongrie (2 milliards 182 millions et 305 millions pour la guerre), elle s’élève à 14 pour cent.
- Pour l’Italie (1 milliards 285 millions et 213 millions pour la guerre), la proportion est de 16 pour cent.
- Enfin, pour l’Espagne (922 millions de budget total et 124 pour la guerre) la proportion est de 16 pour cent.
- Et puisque nous parlons des budgets de l’Europe, voici une particularité curieuse :
- Le budget de la ville de Paris (260 millions), est supérieur à celui de six nations européennes.
- Les Pays-Bas (245 millions), le Portugal (190), la Suède et la Norwège (167), la Grèce (111), la Suisse (62), et le Danemarck (58).
- La population de Paris, qui dépasse deux millions, est supérieure à celles de la Grèce et du Danemarck qui atteignent deux millions, sans les dépasser.
- IRLANDE
- Une correspondance de Limerick donne de tristes détails sur la misère qui règne dans la partie ouest de l’Irlande ;
- « Si l’on ne peut pas dire précisément que les habitants du comté de Galway sont exposés à une disette extaordinaire, il n’en est pas moins vrai que la population entière de ce comté est constamment menacée de mourir de faim, même en temps ordinaire.
- Les terres sont mauvaises, le climat peu favorable, ia division de la propriété, déjà excessive, tend encore à s’exagérer, et il parait complètement impossible de gagner la vie d’une famille sur une de ces fermes minuscules telles qu’on les voit ici. »
- De Higo, on écrit au Globe :
- On affirme que plusieurs personnes sont déjà mortes de faim dans pile d’Innish-Murray de ce comté.
- Cette île, très-petite, et inabordable par le mauvais temps, appartient aux héritiers de lord Palmerston.
- DANEMARK
- Une vive émotion a été causé dans la population du Danemarck par un décret du gouvernement allemand, expulsant du Schlesving du Nord, annexé en 1864, tous les citoyens danois nés en 1863, qui ne se font fait pas inscrire sur les rôles militaires comme sujets prussiens.
- ALSACE-LORRAINE
- Dans sa séance du 28 septembre dernier, le conseil municipal de Metz avait voté une somme de 20,000 m. destinée à couvrir les frais des funérailles de M. Paul Besançon, et à ériger un monument au cimetière de
- p.70 - vue 70/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 71
- l’Est à l'ancien maire de la ville de Metz. Le président du département de la Lorraine n’a pas approuvé le vote du conseil municipal, le nombre des membres présents à la séance du 28 septembre étant légalement insuffisant. Jeudi dernier, le conseil municipal, après une longue discussion, a maintenu purement et simplement sa délibération.
- ALLEMAGNE
- La mort de son frère, le prince Charles de Prusse, qui vient de survenir, a vivement affecté l’empereur, écrit-on de Berlin aux journaux anglais.
- On craint très sérieusement que l’effet moral de cette mort ne soit funeste à la santé du souverain octogénaire et qu’il ne soit enlevé aussi brusquement que l’a été son frère cadet.
- D’un autre côté, M. de Bismarck aurait dit à des personnes de sa famille que l’année 1883 serait le terme de sa propre existence. Il n’en faut pas davantage pour que les biographes des deux mondes taillent leurs plumes.
- La presse allemande se réjouissait dernièrement de la disparition de Gambetta et de Chanzy. Elle s’aperçoit aujourd’hui que la mort ne connaît pas de frontières.
- Les attaques contre le gouvernement allemand se multiplient au Parlement de Berlin. A propos du budget de l’armée, un député de Stuttgard, M. Chott a critiqué l’énormité croissante du budget de la guerre, due à la politique actuelle. Il a blâmé également les mauvais traitements infligés aux simples soldats, l’exploitation pêcuDiaire des volontaires d’un an par les sous-officiers, les préférences dont la noblesse est l’objet dans la collation des grades supérieurs, l’entretien inutile et dispendieux d’une grosse cavalerie de parade dans la garde, etc., etc.
- Le ministre de la guerre, M. Kameke, a déclaré que si les noms de nobles l’emportent en grande majorité sur la liste des officiers supérieurs, c’est parce que, dans la dernière guerre, nombre d’officiers ont été anoblis, et parce que la bourgeoisie est moins portée vers la carrière militaire.
- M. Richter, député progressiste, a réclamé l’égalité des classes dans l’armée comme devant la loi.
- On le voit, les défenseurs de l’Alsace-Lorraine ne sont pas les seuls qui attaquent le gouvernement de M. de Bismarck. Les députés allemands se mettent de la partie,
- *
- * ¥
- I
- M. de Bismarck a cherché partout des alliés à l’Allemagne et des ennemis à la France. Les partis hostiles à la République n’ont pas manqué de circonstances pour viser notre isolement. M. de Bismarck, disait-on, nous a encouragés à prendre la Tunisie pour mieux nous brouiller avec l’Italie et la Turquie ; puis, par surcroît d’habileté, c’est lui qui conseille et qui soutient cette dernière puissance pour la séparer plus complètement des deux nations qui ont peut-être pour nous quelques velléités de sympathies : l’Angleterre et la Russie. Sûr de l’Autriche, ami de la Turquie, comptant sur l’hostilité de lltalie à notre égard, que craindrait-il ? Contre la Russie, il s’est assuré un concours inattendu. Dans un entretien récent et resté célèbre, il a donné des espérances à la Pologne, faisant miroiter devant ses yeux une reconstitution — sous la domination de l’Allemagne, bien entendu — mais enfin une reconstitution.
- II
- Tout cela est fort habile. Mais, enfin, il y a de ces alliés qui ont pu déjà réfléchir et qui se sont dit qu’en servant les intérêts de l’Allemagne ils n’étaient pas sûrs de servir aussi bien les leurs.
- Fascinée par M. de Bismarck, l’Italie nous a suscité
- en Tunisie tant de difficultés, que nous avons fini par perdre patience, et nous avons pris la Tunisie.
- Le grand chancelier s’en est applaudi: mais l’Italie, qu’y a-t-elle gagné ? Rien absolument, et elle l’avoue. Elle s’est dit qu’elle n’avait peut-être pas fait assez d’avances, et elle en a fait de nouvelles. On lui répond alors que sa force militaire n’était pas assez grande pour lui valoir l’honneur insigne d’entrer dans la grande alliance germanique. On lui fait comprendre de plus qu’en revendiquant Trente et surtout Trieste, elle touche à des pays dont l’Allemagne du Nord se réserve de fixer un jour la destinée.
- Alors l’Italie a vu clair, et son nouvel ambassadeur à Paris a tenu à rappeler au président de la République française les souvenirs de Magenta. Bref, un changement remarquable s’est produit dans les dispositions politiques de l’Italie, et U est l’objet de commentaires à peu près unanimes dan J toute la presse européenne.
- III
- M. de Bismarek a prêté aussi à la Turquie l’appui... de ses conseils, de ses excitations et de quelques officiers qui sont venus lui donner des leçons d’art militaire, nullement indispensables, à ce qu’il semble, dans la patrie d’Osman-Pacha.
- Elle aussi, cependant, la Turquie, s’est sentie fière d’une telle amitié, elle a tenu tête à son ancienne alliée l’Angleterre, et... elle y a perdu l’Egypte, que l’Allemagne ne lui rendra pas. Voilà le produit que, jusqu’à présent, elle a retirée de l’amitié de M. de Bismarck.
- IV
- L’Autriche est liée plus étroitement à ses anciens vainqueurs ; mais ceux de ses hommes d’Etat qui ne sont pas d’origine allemande doivent bien s’apercevoir qu’ils ont fait un marché de dupes. L’Autriche et l’Allemagne se sont engagées à se soutenir réciproquement, si l’une d’entre elles était attaquée par deux ennemis. Cela est parfait pour l’Allemagne, qui craint à la fois la France et la Russie; mais ou sont les deux ennemis héréditaires que peut redouter l’Autriche î Elle donne donc beaucoup... et ne reçoit rien.
- Il est vrai que depuis quelque temps, elle était en froid avec la Russie, mais pourquoi ? Parce que M. de Bismarck l’avait lancée, malgré la répugnance des Hongrois, dans la Bosnie et dans THerzégovine pour y faire échec au Panslavisme.
- Elle a senti les inconvénients de sa nouvelle situation, et elle a cherché tout récemment à se rapprocher de la Russie. Aussitôt le tyrannique chancelier lui a rappelé publiquement et brutalement ses obligations. C’est donc pour l’intérêt de son alliée, aucunement dans le sien, que l’Autriche devait agir. La Bohème et la Hongrie ne peuvent plus se le dissimuler.
- V
- Enfin, les avances de M. de Bismarck â l’un des grands personnages de la Pologne ne pouvaient ne pas attirer l’attention des deux grandes puissances co-parta-geautes. Chacune d’elles a pu se dire qu’il ne dépendait que d’elle de faire des avances toutes pareilles. A l’unité de la Pologne sous la protection de la Prusse, s’est opposée tout naturellement l’idée de l’unité de la Pologne sous la protection de la Russie. Les négociations qui viennent d’aboutir entre le czar et le pape Léon XIII au sujet des intérêts catholiques de la Pologne, les immenses concessions faites par lé premier au second, sont des signes éloquents de la vigilance que la Russie apporte à ses affaires. Il semble que ce soit aujourd’hui une lutte entre les trois ravisseurs, à qui flattera le plus la portion qu’il détient, pour en faire le centre attractif des populations des deux autres.
- En présence de tous ces faits, d’éminents publicistes ne peuvent s’empêcher de penser et de dire que cette question de la Pologne, soulevée ainsi à nouveau et très inopinément,pourrait devenir un brandon de discorde de plus entre les alliés d’autrefois.
- (.Électeur liïre) Jules Proal.
- p.71 - vue 71/832
-
-
-
- 72
- LE DEVOIR
- 11* CONFÉRENCE AU FAMILISTÈRE
- 24 Janvier 1883.
- M. Godin.
- Mes amis,
- Nous n’avons pas oublié que la vie est la loi suprême de tout ce qui est ; que l’homme est sur la terre le principal agent et serviteur de la vie ; que la vie enfin est l’Être suprême, infini, puisque elle comprend tout ce qui est, que tout est en elle.
- Partant de ce principe, nous sommes amenés à reconnaître que la loi primordiale de l’individu, des sociétés et de l’humanité est celle du progrès et du perfectionnement dans la vie-même. Nou3 trouvons en cette conception la base morale de tous nos actes, c'est-à-dire la règle suivant laquelle nous devons nous conduire ; le but que nous devons assigner à toutes nos pensées, à tous nos efforts, doit-être le bien et le progrès de la vie sur la terre.
- Remarquez, mes amis, que l’individu comme la société, comme l’humanité, doit, sous peine de déchéance, suivre constamment la voie du progrès qui est celle de l’avancement dans la vie.
- Vivre, c'est se modifier incessamment ; rien n’est réellement stationnaire ; il faut donc s’élever ou déchoir dans la vie même. Cette condition s’impose à tout ce qui est.
- La voie descendante est la voie du mal, celle de l’obstacle au progrès, au perfectionnement des individus et des sociétés.
- La voie ascendante est celle du bien, celle du progrès et du perfectionnement*de tout être et de toutes choses.
- Le mal, c’est la recherche et la pratique de ce qui est nuisible à la vie individuelle et sociale.
- Le bien, au contraire, c’est la recherche et la pratique de tout ce qui est utile à la vie de l’individu, de la société et de l’humanité.
- L’homme, bien pénétré de ces vérités morales, cherche dans toutes ses actions à concourir à son bien propre, en même temps qu’au bien de sa famille, de ses voisins, de la société dans laquelle il vit, de sa patrie et enfin de l’humanité.
- Dans nos dernières conférences, j’ai examiné quelle influence les actes individuels pouvait avoir sur le bien-être et la moralité de la famille, sur les charme et les agréments de notre association. Nous avons mis en évidence que le Familistère constitue
- (1) Voir le Devoir des 5, 12, 19, 26 novembre ; 17, 24 décembre 1882 ; 7, 14 21, et 28 janvier 1883.
- une grande famille dont les membres ont mille moyens de concourir au bien-être les uns des autres.
- Vous avez tous compris combien l’existence serait ici remplie de charme et de satisfactions, si chacun s’employait dans tous ses actes au plus grand bien de l’association entière.
- L’examen que nous avons fait de l’influence des actions à domicile et dans le Familistère, faisons-le maintenant pour nos actions dans l’usine, dans les ateliers et dans nos magasins d’approvisionnements; cherchons partout quelles sont les meilleures règles de la morale vivante que nous devons suivre.
- L’industrie, le travail, par lesquels se créent la richesse, nous offriront les éléments les plus complets d’application de la morale de la vie.
- Voyons d’abord ce qui concerne l’industriel, le directeur d’établissement. Et prenons pour commencer l’industriel honnête, intègre, loyal, celui qui est inspiré de l’amour du bien.
- L’industriel qui accomplit son devoir dans la vie, se maintient dans la voie droite, dans la voie du juste, du vrai et de l’utile.
- Il veut d’abord ne fabriquer que d’excellents produits donnant toute satisfaction au consommateur. En vue de cela, il commence par n’acbeter que de bonnes matières premières afin que le produit soit constitué en marchandise de première qualité.
- Ce point résolu, il s’applique à fabriquer le produit dans les meilleures conditions possibles de durée, de solidité et de bon usage, enfin dans les conditions les plus propres à satisfaire le consommateur.
- L’industriel honnête emploie toutes ses [facultés à la perfection des produits qu'il vend et des moyens de production usités dans ses ateliers.
- En toutes ces choses il ne se contente point d’à peu près, il veut le bien aussi complet que possible.
- S’il s’agit de la création d’un type ou modèle nouveau, il ne juge l’œuvre achevée que lorsqu’il a obtenu une création véritablement propre à répondre excellemment aux besoins du consommateur. Tant qu’il voit un côté défectueux dans l’objet à l’étude, il cherche, corrige, perfectionne, subordonnant toutes choses à cette règle primordiale pour lui : servir au mieux la vie humaine.
- Quelles sont les conséquences de cette conduite, c’est que l’industrie ainsi dirigée jouit d’une excellente réputation, que le commerce y trouve toute satisfaction, que la prospérité y règne et que l’ouvrier y trouve un sûr et facile gagne-pain pour lui et sa famille.
- L’industriel déshonnête agit, en tout, contraire-
- p.72 - vue 72/832
-
-
-
- LS DEVOIR
- 73
- ment à ce que nous venons de voir; son but tout d’abord n’est point de servir la vie humaine, mais de chercher son bien propre et, par dessus tout, de gagner promptement le plus d’argent possible « Après moi, le déluge », se dit-il en se jetant dans la mêlée des affaires ; il veut se pourvoir au plus vite et laisser les autres se débrouiller comme ils pourront.
- Un tel industriel se préoccupe peu, vous le comprenez, de la qualité des matières premières avec lesquelles il fera ses produits. Ce qu’il cherche, c’est le bon marché et l’apparence de qualité. Le reste ne lui importe pas.
- Quant à la fabrication même, il l’aborde avec des sentiments analogues. La solidité, la durée, le bon usage, l’hygiène, tout cela lui importe peu. Le produit est plus ou moins la copie, la contrefaçon de ce qui se fait ailleurs, tout cela disparaît devant cette question principale pour lui : Que le produit se vende immédiatement et rapporte des bénéfices.
- Cette âpreté au gain dominant tous ses actes, un tel industriel cherche avant tout l'abaissement des salaires. Autant que possible il s’oppose donc à leur élévation et les réduit toutes les fois qu’il le peut.
- Il ne se préoccupe point si l'ouvrier accomplit son travail dans des conditions gênantes, pénibles ; il en coûterait pour modifier ces conditions, pour installer des machines soulageant l’homme des plus rudes parties de son labeur; l’industriel qui met l’amour du gain par-dessus tout, laisse les choses comme elles sont.
- Les conséquences de telles directions industrielles conduisent à la concurrence dépréciative, une des grandes plaies de l’industrie. Le commerce est encombré de produits qui n’ont qu’une valeur apparente. Pour arriver à écouler ces mauvaises créations, on les abandonne à vil prix; l’écoulement des bons produits en éprouve un tort considérable. La fabrication devient peu rémunératrice ; l’influence fâcheuse de l'industriel malhonnête jette ainsi la perturbation jusque dans les salaires des ouvriers et fait le plus grand tort aux travailleurs.
- Bien des gens, cependant, en telle occurence, se glorifient de leur astuce, tant que la ruine n’est pas la conséquence de leur mauvaise règle de conduite.
- Bien des gens ont les yeux fermés sur les conséquences toujours funestes de ces luttes ; ils les considèrent comme irrépréhensibles, s’ils ont su dans leurs manœuvres de mauvais aloi, éviter de tomber sous le coup de la législation, s’ils ne donnent prise ni aux gendarmes ni aux tribunaux.
- Leur abaissement moral ne leur permet point de distinguer le bien du mal. Remarquons que la grande masse des hommes pratiquent le bien ou le mal de la
- vie humaine sans en faire la théorie morale. Nombre de gens font le bien parce qu'ils sont arrivés en ce monde avec l’acquis de progrès antérieurement accomplis qui les ont tout disposés à la pratique du bien de la vie humaine. Us se conduisent bien parce que leur état d’avancement et de pureté morale leur fait aimer le bien.
- Beaucoup d’autres, au contraire, font de mauvaises actions sans le raisonner davantage; ils suivent simplement le courant de leurs tendances natives vers le mal ; c’est à ceux-là surtout qu’il est nécessaire d’offrir la lumière de la loi de vie pour les ramener dans une voie profitable à eux-mêmes et à la société tout entière.
- Examinons maintenant la conduite morale de l’artisan, de l’ouvrier. Beaucoup d’honnêtes travailleurs pratiquent le bien de la vie en toutes choses sans se l’être donné pour but. L’ouvrier honnête accomplit au mieux sa besogne, avec soin, avec vigilance, ne voulant toucher le prix de son labeur que contre échange d’un travail parfait.
- Jamais vous ne verrez celui-là dissimuler les défauts du travail qui sort de ses mains. S’il lui arrive un accident qui gâte le produit, ou il le réparera si la chose est réparable, ou il sera le premier à signaler à qui de droit ce qui est arrivé, ne voulant en rien tromper l’attente de personne par la moindre surprise malhonnête.
- L’ouvrierdéshonnêtetiendraune conduite toute opposée. Cherchant avant tout à se faire payer sa journée, il fera comme le mauvais chef d’industrie dont je viens de parler; il n’apportera à son travail que les soins strictement nécessaires pour le faire accepter ; il dissimulera tous les défauts qu’il pourra cacher pour se faire payer le produit défectueux comme un produit parfait, sans s’arrêter au préjudice qu’il cause à l’industrie, au commerçant ou au consommateur qui achètera ce mauvais produit.
- Comme le mauvais industriel, un tel ouvrier se réjouira parfois de l’adresse, de l'astuce qu’il aura apportée dans ses actions; ou bien il croira ces actes tout naturels et pas du tout répréhensibles ; il prétendra, comme le font bien des gens foncièrement malhonnêtes, que la fraude est permise tant qu’elle n’est pas découverte. Quiconque raisonne ainsi est profondément immoral ; il a beaucoup à seperfec-fectionner lui-même pour avancer dans la vie.
- Du moment où l'homme pratique et excuse la fraude, il fraudera toutes les fois qu’il se croira certain de l’impunité et dans la mesure aussi large que les circonstances le lui permettront.
- Débarrassons donc les âmes de ces souillures, pratiquons en tout et partout l’honnêteté, la vérité, la
- p.73 - vue 73/832
-
-
-
- 74
- LE DEVOIR
- sincérité,la justice ; soyons méritants par nos actions et par nos œuvres.
- Après avoir parlé de l’industriel, de l’artisan et de l’ouvrier, examinons maintenant la règle de conduite du commerçant.
- La fonction du commerçant n’est pas de fabriquer le produit. Elle consiste à acheter pour revendre, à tenir en magasin les choses nécessaires aux consommateurs.
- Que fera le commerçant honnête ?
- Il achètera de bons produits dont il vérifiera la qualité avec soin, dans l'intérêt même des clients auxquels il doit revendre. Qes produits achetés, il les emmagasinera et veillera à leur parfaite conservation, toujours en vue de les faire servir au mieux des intérêts de la vie humaine en servant bien sa clientèle.
- Naturellement un tel commerçant s’adressera autant que possible aux industriels de confiance, aux producteurs qui de leur côté ne veulent livrer au commerce que des produits de bonne qualité.
- Au contraire, le commerçant avide du gain avant tout ne se préoccupe que d’une façon secondaire de la qualité des produits à offrir au consommateur. Il ne demande que l’apparence de la qualité ; ce qu’il cherche, ce sont les produits à bas prix, afin de réaliser un plus gros bénéfice ; il se fait ainsi l’agent de la concurrence dépréciative si funeste dans ses résultats.
- Le commerçant malhonnête ne cherche pas seulement à acheter des produits à bas prix ; il s’étudie à la falsification : pour augmenter ses bénéfices, il met de l'eau dans le vin, dans le lait, dans les spiritueux; il donne le goût et le ton à ceux-ci à l'aide de substances corrosives, nuisibles à la santé.
- Continuant les pratiques les plus nuisibles au bien général, il vendra en baisse des produits qui n'ont plus la qualité voulue, des produits gâtés par les manipulations qu’il leur aur£ fait subir.
- Outre cela, il trompera, sur le poids et la mesure, chaque fois qu’il pourra le faire impunément; car c’est là un bénéfice tout trouvé et le marchand déshonnête n’assigne pas d'autre but à ses actions.
- Pourvu que son commerce se soutienne quelques années, le temps de faire une petite fortune, il ne demande pas davantage et ne se soucie pas des mauvais résultats de la concurrence déloyale qu’il fait ainsi aux marchands honnêtes.
- Ii réalise ses bénéfices en trompant les acheteurs, et j’en ai vu se glorifier en racontant comment ils dupaient leur clientèle.
- La vente à faux poids, à fausse mesure est le complément de ces fraudes. Le commerçant déshonnête
- emploie des litres à double-fond qui permettent de soustraire un dixième ou un vingtième, du liquide vendu; de fausses balances, de faux poids qui permettent de faire un bénéfice sur chaque pesée.
- Qu’un tel commerçant arrive quelquefois à la fortune, cela se conçoit; il est sans cesse préoccupé de voiler ses fraudes sous des aménités ; il sait prendre les gens avec des paroles flatteuses et réussit parfois mieux que le commerçant honnête et loyale.
- C’est encore bien le cas, mes amis, de confirmer par le raisonnement que justice doit se faire des bonnes et des mauvaises actions, et que les affinités pour le mal, préjudiciables à la société, doivent avoir dans la destinée de l’homme d’autres conséquences que celles apparentes pour nous dans la vie terrestre. Oui, celui qui arrive ainsi à la fortune par la déloyauté, n’en est pas moins une âme dégradée, basse, qui aura de longs efforts à faire pour se relever dans la voie du bien qui est notre seul moyen d’avancement à tous. Oui, elle aura la peine de remonter la pente de la fraude et du mensonge sur laquelle elle s’est complue et laissée entraîner.
- Voyons maintenant ce qu’est la morale dans notre association. Au Familistère, mes amis, les voies sont largement ouvertes à la pure morale et à la pratique du bien et de l’honnêteté,
- Les choses sont constituées de telle sorte que nul ri’a intérêt à faire le mal et que chacun, au contraire, a pour intérêt dominant le bien général dont dépend son bien propre.
- Si je reprends à ce point de vue chacune des choses examinées ce soir l’industrie : le travail, le commerce, je vous dirai :
- N’est-il pas de notre plus grand intérêt à tous que l’industrie soit conduite parmi nous le mieux possible, de façon à ce que l’excellente réputation de la société du Familistère dure non-seulement quelques années, mais toujours pour votre bien propre maintenant, pour celui de vos enfants dans l’avenir.
- Il faut donc que nous ne livrions au commerce que des produits faits en matière de première qualité et excellemment conçus pour l’usage.
- Les ouvriers dans les ateliers n’ont pas d’intérêt plus grand que celui d’une fabrication parfaite, afin de maintenir l’activité des ventes, garantie de travail et de prospérité pour la société.
- Quant aux opérations commerciales qui s’accomplissent dans nos magasins au profit de vos familles, vous êtes ainsi vous mêmes vos propres fournisseurs ; les vendeurs n’ont aucun motif de tentation, ni à la fraude, ni à la falsification ; ils n’ont pas d’intérêt plus direct que celui de vous satisfaire.
- Les bénéfices reviennent, non à eux individuelle-
- p.74 - vue 74/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 75
- ment, mais à vous tous ensemble. Pourquoi, en vue de quoi, les vendeurs chercheraient-ils à vous tromper, puisqu’ils n’y peuvent trouver personnellement ni bénéfice ni avantage ? Une seule tentation peut naître chez eux ; ce serait au contraire de favoriser certains consommateurs au détriment de l’assucia-tion; mais alors ils risqueraient leur position personnelle.
- Ainsi donc toutes choses sont constituées de façon à rendre le bien de l’individu étroitement et directement solidaire du bien de la masse. L’association a cette propriété que toutes choses sont instituées de façon à faire que la prospérité individuelle est solidaire de la prospérité commune; personne parmi nous ne peut songer à faire une fortune mal acquise pour se retirer des affaires.
- L’association ne doit jamais se retirer, elle subsiste toujours, elle transmet aux générations qui se succèdent la suite des travaux de leurs prédécesseurs ; nos prévisions sont donc bien differentes de celles des industriels qui ne songent qu’à s’enrichir et qui n’ont même point à laisser à leurs enfants la suite de leurs affaires, car souvent ceux-ci prennent une autre voie.
- L’intérêt bien compris de chacun de nous s’accorde donc avec les vrais principes de nos devoirs ; il vous fait une nécessité de la pratique de la loyauté, de l’honnêteté, de toutes les vertus qui distinguent l’honnête industriel, l'honnête travailleur, l’honnête commerçant. C’est pour cela, mes amis, que nous devons tous nous efforcer de nous bien pénétrer de la morale de la loi de vie qui est le plus sûr guide du bien dans tous les actes de notre existence.
- Cette morale embrasse tous les faits ; pas un n’y échappe.
- Je vous citerai pour terminer un dernier exemple de l’amour du mal que professent certaines personnes. Je fais distribuer à la porte de l’usine de notre association, aux malheureux des environs, pour 5 à 6,000 francs de pain chaque année. Eh bien, il est des gens qui savent si peu se conduire honnêtement et délicatement, qu’ils envoient leur domestique, car ce sont des gens assez aisés pour avoir domestique, ils envoient donc cette personne à la porte afin qu’elle reçoive le pain destiné aux malheureux mendiants ; et de cette aumône prélevée sur la part des pauvres, ils se font gloriole en disant qu’il y a de quoi faire la soupe pour la famille ou nourrir leur chien, Une telle action est tout simplement monstrueuse ; elle suffit à elle seule pour établir l’absence de tout sens moral chez ceux qui la commettent.
- Quiconque se livre à de telles actions n’est contenu
- dans ses actes que par la crainte des gendarmes et de la prison.
- Il n’est point nécessaire, au contraire, que le gendarme et la loi tracent à l’homme de bien sa règle de conduite. Fort de sa conscience, il ne craint point le jour où la lumière se fera pleine et entière sur toutes ses actions; il livre avec confiance ses actions et ses oeuvres aux réserves de la vie, certain qu’elles ne peuvent être pour lui qu’une cause de progrès dans la vie même.
- Au contraire, l’homme qui a vécu dans l’hypocrisie, la fausseté, le mensonge ; l’homme qui n’a cherché que ses satisfactions personnelles au détriment du bien d’autrui se sent mal à l’aise devant lui-même. Qu’en sera-t-il lorsqu’il verra toutes ses actions visibles pour tous ceux qui dans l’autre vie auront le désir de les regarder ?
- Alors, en vertu de la grande loi des affinités, le mal attirera le mal, le bien attirera le bien. Tel il en sera, mes amis, chacun de nous répondra de ses actions dans la vie et sera classé en conséquence. Que de regrets alors pour ceux qui auront mal employé leur existence, qui auront préféré les convoitises matérielles à la perfection morale par l’observation du juste, la pratique journalière et constante du bien et du progrès de la vie en nos semblables, en nous-mêmes et autour de nous.
- Efforçons-nous donc, mes amis, de mettre nos pensées, nos paroles et nos actions en constant accord avec les lois de la vie; cela servira autant à notre progrès matériel qu’à notre progrès moral, et nous assurera pour l’autre vie les conditions d’existence qui attendent ceux qui se vouent à la pratique du bien.
- -----——#>---------
- BIBLIOGRAPHIE ^
- HISTORY OF WOMEM SUFFRAGE (1) HISTOIRE DU SUFFRAGE DE LA FEMME
- Nous avons sous les yeux un ouvrage d’un intérêt tout à fait supérieur au point de vue des réformes sociales, dont les auteurs Mmea Cady Stanton Suzan, B. Anthoni et Matilda Joslyn Gage ont fait don à l’association du Familistère, et qui porte le titre d’ « Histoire du Suffrage de la Femme».
- Malgré son étendue considérable, car il forme deux grands vol. gd in-8° de plus de neuf cents pages chacun, il n’est pas possible que nous ne parlions pas un peu
- (1) En vente à la librairie Fischbacher, 33, rue de Seine, Paris,
- p.75 - vue 75/832
-
-
-
- 76
- LE DEVOIR
- longuement de cette œuvre capitale, dont la publication est un véritable service rendu à la cause de l’émancipation civile et politique des femmes, si chère à tous les socialistes convaincus et sincèrement dévoués au progrès.
- La question de l’émancipation de la femme constitue, en effet, une des réformes les plus essentielles à opérer dans la constitution des sociétés, où il est impossible d’introduire des modifications utiles et efficaces, tant que les principes de liberté et d’égalité ne seront pas appliqués dans toute leur étendue etde la façon la plus large possible, non seulement à tous les individus qui composent le sexe fort, mais encore à ceux du sexe faible qui ne le cèdent en rien aux autres.
- Les auteurs de l’ouvrage dont nous nous occupons ont voulu réunir en un faisceau permanent, et former comme un arsenal de faits, suivant leurs propres expressions, des souvenirs éparpillés du mouvement provoqué depuis plus de trente ans en faveur de cette grande question de l’émancipation de la femme. Ils espèrent faciliter de la sorte les travaux futurs des enquêtes que ne manquera point de provoquer à un moment donné la solution de ce problème social, et c’est la conviction de l’immense utilité de leur œuvre qui les a soutenus au milieu des épreuves et des obstacles nombreux qu’ils ont eu à surmonter pour l’accomplir.
- Aucun travail de ce genre n’avait encore été entrepris, et ces vaillantes héroïnes d’une cause sacrée ont pensé que lorsqu’on lutte depuis si longtemps, il est bon de recueillir pieusement les armes dont se sont servis les combattants, afin d’en armer le bras de ceux qui entreront après eux dans la carrière.
- Etait-ce trop tôt, comme l’ont prétendu certains critiques, se demandent-elles, et était-ce bien à des personnalités ayant joué dans le mouvement un rôle actif qu’il appartenait de faire l’historique des faits qui l’ont marqué dès le début ? Non ; ce n’était pas trop tôt, et seuls les acteurs dans le mouvement eux mêmes pouvaient fournir au lecteur les indications qu'il aime à posséder, sur les motifs qui ont déterminé les incidents de la lutte soutenue contre l’opposition, les défaillances momentanées causées par les moqueries qui ne manquaient point d’accueillir les efforts les plus vigoureux, ce ridicule qui tue si bien les meilleures initiatives, et enfin les accès de désespoir causés par les retards apportés à un succès qui s’éloigne à mesure que l’on se croit près de l’atteindre.
- A tous ces points de vue, il est certain que l’Histoire du Suffrage des Femmes est non seulement d’une incontestable utilité, mais d’un intérêt consi-
- dérable. Son étendue et les limites restreintes d’un article bibliographique ne nous permettent point d’en faire une analyse même incomplète, et nous ne pouvons que glisser très rapidement sur les nombreux renseignements très remarquables que ce livre hors ligne nous fournit.
- Après avoir dans l’introduction réfuté victorieusement tous les arguments assez faibles d’ailleurs, il faut en convenir, que l’on a invoqué jusqu’à présent pour refuser à la femme la jouissance de ses droits civils et politiques, l’on nous montre dans le courant du livre que les revendications des femmes dans ce sens remontent en Angleterre au règne d’Elisabeth, sous lequel, grâce à la Réforme qui fit perdre entièrement à l’Eglise son empire sur la femme, l’Angleterre fut appelée le Paradis des femmes.
- Sous la reine Anne, on citait la science d’Elisabeth Elstob qui parlait,neuf langues, et Mary Astell qui avait élaboré un plan d’organisation d’un collège de femmes accepté favorablement par la reine, mais que l’opposition obstinée de l’évêque Burnett empêcha de réaliser.
- Les discussions publiques en faveur de cette cause se multiplièrent et s’étendirent en Angleterre dans la dernière partie du dix-huitième siècle, et lorsqu’é-clata la grande révolution d’où sont issus les Etats-Unis d’Amérique, les femmes jouèrent un rôle très actif dans cette héroïque lutte. Ce fut chez Mrs Warren que furent conçus, discutés et arrêtés les plans d’organisation politique, et comme elle était basée sur les droits inhérents à chaque individu, elle soutint énergiquement et fit admettre en principe que ces droits inhérents, qui formaient la pierre angulaire de la Constitution nouvelle, appartenaient à tout le genre humain sans distinction de sexe, et qu’ils lui avaient été conférés dans ces conditions par le Dieu des nations. L’influence de ses opinions dont s'inspirèrent Jefferson, John Adams, Gerry et Knox se fait sentir dans la Déclaration d’indépendance de 1774.
- Mrs Warrensne fut point la seule à plaider à cette époque la cause de la femme. Elle fut secondée dans cette noble tâche par Abigail Adam, la femme de l’un des signataires delà Déclaration,qui protesta contre la formation d’un nouveau gouvernement dans lequel les droits de la femme ne seraient point reconnus, et où elle ne serait point représentée.
- Deux années après l’acceptation de la Déclaration d’indépendance, la sœur du général Lee fit reconnaître les droits politiques de son sexe, et les femmes votèrent à cette époque dans l’Etat de Virginie. Il en fut de même pendant plus d’un tiers de siècle dans le New Jersey. C’est même en déclarant très nette-
- p.76 - vue 76/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 77
- ment, comme de nos jours Mlle Hubertine Àuclerc, que les femmes ne devaient pas jpayer d’impôt du moment qu’elles ne pouvaient le voter, que ce résultat fut obtenu, ce qui prouve une fois de plus que rien n’est nouveau sous le soleil. /
- Sur cette terre privilégiée du Nouveau monde, depuis la fondation de la nation Américaine, innombrables sont les héroïnes qui ont ardemment travaillé à faire triompher ce principe de l’égalité civile et politique des femmes, et il nous serait impossible dans ce rapide aperçu d’en citer seulement la moitié. Depuis la protestation de celles que les auteurs nomment les Mères de la Révolution, les citoyennes des Etats-Unis n’ont à proprement parler, jamais cessé de revendiquer ce droit, et leurs efforts n’ont pas toujours ni partout été stériles. Elles luttèrent par la parole, se faisant remarquer par leur éloquence, par les écrits, par l’exemple, comme Sarah et Angélina Grimske, qui libérèrent d’un seul coup tous leurs esclaves dans leur opulente plantation de Charleston, pour se consacrer à la propagande de leurs idées libérales et anti esclavagistes dès 1828.
- On se ferait difficilement une idée du nombre de femmes qui, dans plus de 50 journaux, écrivirent en faveur de cette thèse de justice etd’équité, l’abolition de l’esclavage d’abord, et l’émancipation de la femme, cette autre esclave dans la famille et dans la société. Leur cause gagnant du terrain, une convention fut réunie à Londres en 1840, et l’on y vit plusieurs orateurs défendre énergiquement les droits de la femme. L’un des délégués américains retardé dans la traversée par l’état de la mer, apprenant qu’il était arrivé trop tard pour empêcher le vote contraire aux revendications féminines refusa de siéger dans la Convention ; le rédacteur en chef du Herald of Freedom de Concord se joignit à lui, et protesta par son refus de siéger contre la mesure illibéralo adopté par l’Assemblée.
- A partir de cette époque, lès Congrès se multiplent dans ce but dans tous les Etats de l’Union. La question toujours discutée et chaque jour de plus en plus élucidée fait son chemin ; elle triomphe partiellement dans quelques Etats, en attendant que, comme la tâche d’huile, elle s’étende victorieuse partout et couvre toute la surface de l’Union.
- Mais s’il nous est impossible de donner les noms de toutes les nobles femmes qui ont pris en main la défense des droits de leur sexe, si nous ne pouvons citer la plus faible partie des faits qui seraient à signaler dans cette campagne remarquable, nous signalerons du moins à l’attention des futurs lecteurs de ce livre, tout ce que ces lutteuses intrépides ont déployé de zèle, d’énergie, de talent, de patience et
- de persévérance, de dévouement et d’abnégation, et nous dirons que peu d'hommes auraient su déployer autant de vertus dans une entreprise aussi peu encouragée et aussi ingrate.
- Citons un nom pour terminer, et pour en donner une légère idée. C’est, celui d’une enfant, Anna Dickinson, âgée de dix-sept ans, qui pendant la guerre de sécession, se fît remarquer par ses éloquents dis-cours,dans lesquels elle blâmait cette guerre fratricide, et ne craignit pas de formuler en face des intéressés eux mêmes publiquement les accusations de forfaiture et de trahison. C’était une simple ouvrière, travaillant à la Monnaie des Etats Unis à Philadelphie, de sept heures du matin à six heures du soir.
- Dans un meeting à Kennett Square, elle s’exprimait en ces termes : « On nous dit de respecter les Constitutions parce que ce sont des constitutions, et les compromis parce que ce sont des compromis. Mais qu’est-ce encore que ces compromis, et qu’y a-t-il dans ces constitutions ? D'éminents législateurs ont affirmé que certaines grandes idées fondamentales du droit sont communes au monde entier, et que toutes les lois faites par des hommes, en contradiction avec ces idées, sont nulles et non avenues, que c’est un mal de leur obéir, et un bien au contraire de ne pas leur prêter obéissance. La Constitution des Etats-Unis est dans ce cas, lorsqu’elle reconnaît l’esclavage humain, et qu’elle transforme les âmes des hommes en marchandises que l’on vend et qu’on achète. »
- Ses critiques énergiques sur la guerre et ses chefs lui firent perdre sa place à l’atelier, dont elle était pourtant une des plus habiles ouvrières. Cela ne fit que la confirmer dans sa vocation d’orateur, et elle acquit une réputation telle, que partout elle était acclamée et l’objet d’ovations enthousiastes. Dans un meeting tenu après la bataille de Ball’s Bluff, en parlant de cet événement, après avoir excusé les généraux Stone et Baker, elle s’écrie dans un mouvement d’indignation : « L’histoire future montrera que cette bataille a été perdue, non par ignorance ou par incapacité, mais par la trahison du général commandant en chef, Georges B. Mc Clellan, et le temps prouvera la vérité de mon assertion. » Cette parole hardie fut accueillie par des huées, mais cela ne l’empêcha point de la répéter par trois fois, ce qui n’était pas sans danger, car Mc Clellan était alors l’idole de la nation, et de reproduire son accusation trois ans après devant le Comité Républicain de Pennsylvanie. Et le temps a donné raison à son accusation.
- Son talent d’orateur était tel, que dans une réunion ou elle avait parlé pendant deux heures, tenant
- p.77 - vue 77/832
-
-
-
- 78
- LE DEVOIR
- ses auditeurs sous le charme, le Président, lorsque les applaudissements eurent cessé, s’écria : « Que pas un homme n’ouvre la bouche ici ce soir ; la musique est le seul accompagnement possible aux magnifiques accents que nous venons d’entendre »
- Avons nous besoins de citer les noms de Mrs Cady Stanton, Suzan, B. Anthony et Matilda, Joslyn Gage que l’on trouve toujours sur la brèche dans cette admirable Campagne, dont l’infaillible résultat sera un jour la reconnaissance officielle des droits civils et politiques de la femme et de l’égalité absolue des deux sexes ?
- Certes nous n’avons pas dit la centième partie de ce qu’il y aurait à dire sur ce livre ; mais nous en avons dit assez pour justifier amplement le conseil que nous donnons volontiers aux partisans de cette cause si légitime et si juste de le lire, s’ils le peuvent, car il est écrit en Anglais.
- ÉTUDES ANTICATHOLIQUES
- La Résurrection des Corps
- Le dogme de la résurrection des corps est certainement un de ceux qui démontrent le plus péremptoirement l’ignorance et la sottise de ceux qui l’ont imaginé et enseigné comme un article de foi.
- Ce dogme impose aux fidèles la croyance qu’au jour du jugement dernier leur âme rejoignant leurs corps les ranimera, leur rendra la vie, afin de leur permettre d’assister en personne au prononcé de la sentence qui assurera leur bonheur ou leur malheur éternel, et de jouir de la récompense ou subir la peine qui en sera la conséquence.
- Il est basé, on le voit, sur la croyance aux peines éternelles qui, ainsi que nous l’avons déjà montré précédemment, est la négation catégorique et incontestable de la justice divine, et pas plus que la plupart des autres dogmes, il ne soutient une minute d’examen.
- Sans parler de l’inutilité de ce prétendu jugement dernier, qui a pu inspirer de sublimes conceptions à Michel-Ange et à Raphaël, mais qui n'a aucune raison d’être, puisque, d’après le dogme catholique,les âmes sont jugées au moment de leur séparation d’avec le corps, à l’heure du trépas, et subissent immédiatement le sort que ce jugement leur assigne, la chose est manifestement impossible à tous les points de vue.
- Que Jésus dont le langage était allégorique ait tracé sous cette figure le tableau de sa venue dernière
- à la fin des temps, dans un but facile peut-être à comprendre, que dans leur ignorance des lois qui régissent la matière, ses disciples immédiats, les apôtres, malgré la science infuse qu’ils reculent du St-Esprit le jour de la Pentecôte, aient professé cette croyance inepte, cela n’a rien, à la rigueur.qui puisse nous surprendre. Mais que plus tard des hommes réellement instruits, des docteurs, des savants aient partagé leur erreur, c’est ce qui paraît complètement inconcevable.
- Chaque âme, dit la doctrine catholique, à l’appel des trompettes angéliques, retrouvera son corps, qu’elle ranimera et à qui elle rendra la vie; l’homme ainsi reconstitué comparaîtra devant le tribunal suprême pour être, suivant ses mérites, rangé à la droite du Verbe parmi les brebis et les agneaux, ou à sa gauche parmi les boucs.
- Pour que la chose fut possible, il faudrait que les corps pussent être en effet reconstitués de toutes pièces,afin de servir de nouveau d’enveloppe à l’âme. Or tout le monde sait que le corps confié à la terre s’y décompose rapidementet que sesmoléculesdésag-grégées se divisent à l’infini, sous toutes les formes, pour composer d’autres corps, soit gazeux, soit liquides, soit solides qui se transforment à leur tour, de telle sorte que s’il était possible de suivre dans ses odyssées diverses chacune de ces molécules,chacun de ces atomes dont le corps humain fut formé,on la retrouverait au bout de quelques années faisant partie, à la suite d'une série de métamorphoses multiples, d’un autre corps humain différent du premier et ainsi de suite jusqu’à la consommation des siècles. Dans ces conditions, si cette molécule retourna au premier corps auquel elle a appartenu, comment le second, le troisième et les autres pourraient-ils se reconstituer? Il y à évidemment là une impossibilité matérielle.
- Cette molécule désagrégée dans le sein de la terre a pu certainement passer dans la plante dont la racine puise la nourriture en cet endroit même, de là dans le corps de l’animal qui vient se nourrir de cette plante, et qui à son tour va servir d’aliment à une créature humaine. Celle-ci privée de vie à son tour, fournit par une transformation analogue les éléments d’un troisième individu de la race, si bien qu’au bout d’un siècle ou deux, l’atome primitif aura pu appartenir successivement à plusieurs hommes.
- Le dogme chrétien de la résurreciion des corps est donc une ineptie basée sur l’ignorance la plus absolue des lois naturelles.
- C’est pourtant ainsi que l’a entendu Paul qui n’était point un ignorant, le 4e Concile général de La-tran assemblé par Innocent III en 1215, St-Augustin
- p.78 - vue 78/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 79
- qui soutient que l’on ne peut être chrétien si l’on ne croit à la résurrection de la chair, Thomas d’Aquin qui, lui, n’admet pas la chûte des corps célestes, mais leur arrêt pur et simple dans l’espace ; la théologie de Bailly qui s’appuie sur un texte plus que douteux de Job, M. de G-enoudequi divinise les corps ressuscités, et une foule d'autres pères ou docteurs de l’Eglise.
- Cela est si vrai, les théologiens entendent si bien, comme nous l’avons exposée,la doctrine de la résurrection des corps, que nous en voyons plusieurs discuter sérieusemeut la question de l’âge, de la taille, et même du sexe qu’aura le corps ressuscité ; et ils raisonnent sur la parole du Christ qui dit qu’il n’y aura dans l’autre monde ni maris, ni femmes, d'où ils concluent que la distinction des sexes n’y existera pas puisqu’elle sera devenue inutile. Pour ce qui est de la taille et de l’âge, Saint-Augustin affirme que le corps ressuscité ne saurait avoir ni les imperfections de l’enfance, ni les défauts de la caducité, et que, par conséquent, il aura la taille et la force que l’on possède à l’âge de trente ans. Dieu suivant lui, reviserait son oœuvre à ce moment rajeunissant les uns, vieillissant les autres, dégrossissant ceux qui sont trop chargés d’embonpoint, en donnant à ceux qui n’en ont pas assez, allongeant ceux-ci, raccourcissant ceux-là, enlevant à tous le superflu et conservant néanmoins à chacun toute la matière qui lui était propre.
- Les théologiens, pour justifier cette croyance ridicule, raisonnent de la manière suivante : « Le corps ayant été associé à l’âme pour faire le bien ou le mal, il est juste qu’il soit associé à la récompense ou au châtiment, et pour cela il faut bien qu’il ressuscite. »
- A ce raisonnement spécieux, la réponse est bien simple : Pour être récompensé ou puni, il est indispensable de pouvoir mériter ou démériter, de pouvoir faire le bien et le mal, il faut être en un mot une cause intelligente et libre. Or, le corps n’a aucune de ces qualités : il n’est ni intelligent ni libre, ni cause proprement dite ; il est un instrument passif et passager de l’âme, en qui seule réside la véritable personnalité humaine, qui seule connaît le bien et le mal, qui seule les pratique, et qui seule, par conséquent, mérite ou démérite, et doit être récompensée ou punie. Donc le corps ne peut ni mériter ni démériter et il ne saurait être justement récompensé ni puni.
- Le dogme de la résurrection, dans le sens catholique, est donc complètement inadmissible, et un homme doué de son bon sens ne peut point en adop-
- ter la croyance. Or, comme d’après l’Eglise, c’est un article de foi, cela seul suffirait à faire rejeter comme fausse la religion chrétienne.
- Mais, la doctrine enseignée de la sorte par l’Eglise est-elle bien la doctrine que le Christ a prêché ? Si l’on prend les textes au pied de la lettre, oui ; mais si l’on en recherche l’esprit, le doute au moins est possible.
- Pour se faire une idée exacte peut-être du sens que Jésus attachait au mot résurrection, il suffit d’examiner certaines carconstances dans lesquelles il l’emploie et qui peuvent faire la lumière sur sa manière d’entendre la chose.
- Lorsqu’après la transfiguration, ses disciples lui demandent pourquoi les Scribes affirment qu’il faut qu’Élie vienne avant l’avènement du Messie, Jésus répond : (Mathieu xvn. 12. Marc ix. 12.) : «Il est vrai qu’Elie doit venir et rétablir toutes choses; mais je vous dis qu’Élia est venu, et il ne l’ont point connu , mais ils l’ont traité comme ils l’ont voulu ; ainsi le fils de l’homme doit aussi souffrir de leur part. » Alors, ajoute l’évangéliste, ses disciples comprirent que c’est de Jean-Baptiste qu’il avait voulu parler.
- Cette réflexion de l’évangéliste est topique, à notre sens. En effet, comme l’évangile raconte la naissance de Jean le Baptiste que ces mêmes disciples du maître avaient pu connaître enfant, puisqu’il était à peu près du même âge que Jésus Christ, il est évident que ce n’est point du corps d’Élie ressucité, c’est-à-dire reconstitué qu’il s’agit, lorsqu’on, assure que Jean était Élie. Ce dont il était question, c’était certainement de l’âme du prophète réincarnée dans le corps du précurseur du Messie, pour nous servir d’une expression claire et précise appartenant à la langue des spiritualistes modernes, et, par conséquent, dans cette circonstance, c’est dans le sens de réincarnation et non dans celui d’une résurrection impossible matériellement, que Ton l’entendait dans l’entourage du jeune maître de Nazareth.
- C’est sans doute encore ce qu’il a voulu faire comprendre lorsqu’il a dit à Nicodème : « En vérité, en vérité, je vous le dis, personne ne peut voir le royaume de Dieu, s’il ne naît de nouveau, » et à la question de Nicodème : « Comment un homme peut-il naître de nouveau quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître une seconde fois ? » Jésus répond : « Si quelqu’un n’est né d’eau et de l’esprit, il ne peut point entrer dans le royaume de Dieu. »
- On a interprété ces paroles « né d’eau et de l’esprit », dans le sens de la régénération par le baptême, et c’est même pour rendre cette interprétation
- p.79 - vue 79/832
-
-
-
- 80
- LE DEVOIR
- pius probable que dans certaines traductions de l'Evangile on a mis Saint Esprit au lieu d’esprit; mais, appliquée de la sorte, cette phrase n’a plus de sens, car si le baptême peut être considéré comme une condition de salut, elle n'est point la seule, et dans le texte, le Christ en fait au contraire la condition sine qua non, la condition unique, pour entrer dans le royaume de Dieu. D’ailleurs il fait lui-même la distinction, puisqu’il ajoute : Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’esprit est esprit, mettant cette fois la chair à la place de l’eau, en opposition avec l’esprit. Or si l’on tient compte de ce fait que le langage de la Bible emploie souvent et presque toujours l’expression eau pour désigner la matière, on trouvera à cette fameuse parole du Christ un sens différent de celui du baptême. L’esprit de Dieu, dit la Genèse, était porté sur les eaux, c’est-à-dire sur la matière inerte attendant sa fécondation.
- Pou1" les gens qui croient à la pluralité des existences, et il ne paraît pas douteux que Jésus-Christ fût de ce nombre, cette phrase est caractéristique et très claire. Dans tous les cas, elle est absolument inapplicable à la résurrection des corps qui n’est qu’un absurde non-sens, une ineptie inacceptable.
- COLONEL ET LIEUTENANT
- A la suite d’une revue de linge et chaussures, le colonel Ramollot invita dernièrement quelques officiers à venir prendre l’absinthe avec lui au café de la Sous-Préfecture.
- Ramollot. — R...çon! hjsinthe, n... deD...? quelle chaleur, messieurs, trouvez pas ?
- Un capitaine. — Fait’ment, mon colonel.
- Ramollot.— Eh bien, lieut’nant Mitourette, c’que vous pensez d’là proposition Labordère ?
- Mitourette. - Mon Dieu, mon colonel, je ne dis rien, je n’ai rien à voir dans les décisions de la Chambre.
- Ramollot. — Possible ! parbleu ! c’t’évident, attendu que ce sont des pékins qui n’ont pas fait dans... le métier, mais c’fait rien d’mande c’que vous pensez.
- Mitourette. — Mon colonel, comme la chose touche de près la politique, je préfère m’abstenir de toute réflexion; quand on se trouve sur un terrain aussi brûlant : on peut ne pas être du même avis, ou s’échauffe, on...
- Ramollot (très en colère). — M’échauffe pas, n.. de D... 1 m’échauffe pas, moi, lieut’nant, n’as’git pas d’ça, pas vrai cap’taine ?
- le capitaine. — Fait’ment, mon colonel, fait’ment !
- Ramollot. — VTentendez, Mitourouelte, s’agit pas d’ça, on cause, voilà tout m’f... pas en colère, moi (furieux) suis calme, moi, n.. de D...! n’suis pas comme vous, avec vot f... caractère.
- (Plus calme.) D’ailleurs, la chose, j’m’en f..., tendez bien c’que j’vous parle ; vous d’mande seui’ment votre opinion.
- Mitourette. — J’aimerais mieux parler d’autre chose mon colonel, car, je vous l’assure, il me serait pénible, pour une cause tout à fait étrangère aux...
- Ramollot (très en colère). — N-. de D... ! lieut’nant, c’t’assommant ! vous v’iè bien, avec vot’ f... caractère, toujours à vous f... en colère ! (Rouge de colère.) Est-ce que m’f... en colère, moi ? cause et voilà tout. (Hurlant.J Pas besoin d’crier comme vous l’iaites depuis une heure. N’m’emporte jamais, moi, n... de D...1 n’suis pas une brute j’intitule.
- Avec vot’ entêtement, c’t’embêtant à la fin, on n’peut pas vous tirer une parole du ventre, pour lors !
- Autant dire que vous vous f... d’supériors ; épaulette et tout ça, mon sac pour vous, pas vrai ?
- Mitourette (toujours calme). — Oh ! mon colonel !
- Ramollot (plus doux). — Eh bien ! pour lors, pouvez bien parler c’que vous pensez !
- Mitourette. — Eh bien ! mon colonel, si vous tenez absolument à savoir ce que je pense, je vous dirai que je regrette profondément que sa proposition ait été repoussée.
- Ramollot (stupéfait). — Hein!... c’ment ça, n.. de D...I r’grettez profondément la... du... Lieut’nant! je suis très étonnant, tendez-vous, d’vous voir parler comparativement à la... la chose comme celui-ci, tentez-vous, c’que j’vous parle ?
- (S’échauffant). — J’suis calme, n’menporte pas comme vous, avec vot’ f... caractère de n.. de D...! n’suis pas une croûte s’crongnieugnieu ! mais je n’suis pas d’un avis susceptible à, la vôtre ; et quand on a des idées comme ci-dessus, je suis vraisemblablement surpris du... c’t’évident. pas vrai, capitaine ?
- le capitaine. — Fait’ment, mon colonel, fait’ment !
- Ramollot (furieux).— Pour vous, supériors tas d’brutes, pas vrai ?
- Mitourette. — Mon colonel...
- Ramollot (rageur). — N’aggravez pas vot’ position, n... de D...! lieutenant, suis fixé sur vot’ compte maintenant, s’crongnieugniéu ! tendez-vous c’que j’vous parle? V’s’êtes encore un disciple de c’n... de D .. d’Marat ! un rouge, qui s’app’lait comme ça exprès pour se faire remarquer ; un jouisseur qui s’baignait avec un foulard, j’iai vu... sur des images ; pourquoi pas avec une robe de chambre ?
- (Ecumant de colère ) Un cochon qui profite de c’qu’il est tout nu, pour se faire assassiner, et par une femme encore ! Les voilà bien vos républicains !... T’nez, lieutenant, n’me fâcbe jamais, n... de D...! c’pas comme vous, avec vot’ rosse de caractère, mais quand j’entends les choses dont vous êtes susceptible, préfère m’en aller, tendez-vous c’que j’vous parle. J’f... le camp, n... de D...! j’rentre au quartier et gare aux hommes de garde !
- ÉTAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- NAISSANCE :
- Le 28 janvier, de Emilia-Comille Caudron, fille de Caudron Ferdinand et de Lemaire Aliné.
- Vient de paraître
- Le Bulletin officiel des Assemblées et de la Conférence tenues à Genève les 10, 11 et 26 septembre 1882 par la Lig-.ue internationale de la paix et de la liberté. Rapports et résolutions sur la neutralisation du canal de Suez et du canal de Panama. — Prix : 3 fr, Se trouve à Genève, 1, quai des Bergues, et à Paris chez M. Fischbacher, 33, rue de Seine.
- Librairie Picard-Bernheim et Oie
- II, Rue Soufflot, à Paris
- AVIS TRÈS IMPORTANT
- MM. Picard-Bernheim et CJ9 informent les membres de l’enseignement qu’ayant dû cesser de prêter leur concours au Journal l’Ecole, 33 bis boulevard de Clichy, depuis le mois de Mai 1882, ils ne reçoivent plus les abonnements, ni les réclamations tu communications quelconque concernant cette publication à laquelle ils demeurent entièrement étrangers.________________________________
- Le Directeur-Gérant : GODIN.
- -Ç : ®atin —
- uaint-
- lmp. de
- Société anonyme du Glaneur
- p.80 - vue 80/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. — n° 231. "Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 11 Février 1883
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13îr.60
- on s’abonne A PARIS 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- m* mm
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d'abonnement.
- SOMMAIRE
- Nouvelles du Familistère. — La Liberté humaine. — La Sagesse Antique. — Faits politiques et sociaux. — 12e Confèrence au Familistère. — Culture de l’humanité. — Le travail à travers les âges. — C’est la loi. — La musique du colonnel Ramollot.
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- L’assemblée générale des asssciés, réunie en séance extraordinaire le 4 courant, a procédé à l’élection de trois membres du conseil de Gérance.
- Ont été élus :
- Madame Allart, employée aux magasins d’étoffes ;
- M. Quent Aimé, employé à l’ajustage ;
- M. Lefèvre Irène, employé aux magasins d’expéditions.
- LA LIBERTÉ HUMAINE
- S’il est un droit dont l’existence soit énergiquement attesté par la conscience, c’est bien certainement la liberté. Tous les hommes en ont le sentiment, le besoin , le culte. Dès que l’intelligence éveillée de l’enfant cesse d’être pour ainsi dire un instinct, la volonté commence à se manifester, et avec elle nait le sens intime de la liberté. Elle est d’ailleurs nécessaire d’une façon absolue à l’homme pour le plein et entier exercice de ses facultés, car c’est par elle que l’intelligence apprécie les motifs d un acte, que la volonté se détermine à agir suivant l’appréciation faite, et que l’activité mise en mouvement exécute la détermination prise.
- La liberté chez l’homme est un droit aussi réel, aussi positif et aussi imprescriptible que le droit à l’existence, et elle est aussi indispensable à sa vie morale, que l’air et la nourriture le sont à sa vie physique. C'est pour cela qu’à l’état de nature, de même que tout est mis à contribution par lui pour sa subsistance corporelle, de même il ne met point de limites à l’exercice de sa liberté. Tout ce dont il peut tirer parti doit lui servir pour vivre et satisfaire amplement ses besoins, et il ne reconnaît aucun frein à ses désirs, à ses aspirations. Roi de la création, il met à profit toutes les ressources de la nature, et brise volontiers, s’il le peut, tout ce qui lui fait obstacle.
- Mais si les choses se passent de la sorte dans l’état primitif et sauvage de l’homme isolé, alors que les instincts prédominent, et que l’intelligence inculte n’obéit qu’aux besoins et aux passions qui en dérivent, il n’en est plus tout à fait de même lors-
- p.81 - vue 81/832
-
-
-
- 82
- LE DEVOIR
- que, par la force des choses, l’homme, amené à s’unir à ses semblables et à réclamer leur appui, se constitue en société. Avec la forme sociale, en effet, naît forcément la règle, et là liberté cesse aussitôt d’être illimitée, parce qu’exercée sans limites, elle rendrait impossible l’existence même des sociétés. La liberté de chacun a dès lors pour limite le point précis où son exercice deviendrait un obstacle au fonctionnement de la liberté des autres, et, de naturelle qu’elle était, elle devient sociale, e’est-à-dire civile et politique en même temps. Ce ne sont plus les instincts ou les besoins qui lé dirigent, c’est la raison développée par l’instruction, qui, à l’aide des lois consenties d’un commun accord par tous les membres de la société, 'en règle les manifestations et l’exercice.
- Sans la liberté, point de possibilité de mérite ou de démérite pour l’homme, car il est un être essentiellement perfectible, puisque sa mission dans la vie est son propre perfectionnement, en même temps que son concours à celui de ses semblables, et la liberté est l’instrument de sa perfectibilité. Doué de la faculté de concevoir l’idéal en toutes choses, il a, inné en lui, l’irrésistible besoin d’y tendre sans cesse. Sa vie est donc une lutte continuelle pour atteindre ce but, un long duel de la liberté contre la nécessité. Il a d’une part les entraves créées par les lois inflexibles de la matière, et de l’autre celles des lois générales de l’intelligence, et c’est dans ces limites que la liberté humaine individuelle peut s’exercer au sein des sociétés.
- Si comme individu, il est tenu de subordonner l’exercice de sa liberté aux impérieuses règles de la morale individuelle, en tant que citoyen ou membre de la société, ces préceptes se transforment pour lui en lois de la morale, auxquelles il n’est pas moins obligé de se soumettre, et, dans ces conditions, à ses devoirs envers lui-même se joignent ses devoirs envers ses semblables.C’est l’équilibre constant entre ces devoirs et ses droits individuels qui constitue la liberté civile, c’est-à-dire la justice dans les relations entre les citoyens entre eux. Tout ce qu’il se sent en droit d’exiger pour lui-même, il a le devoir de ne point le refuser aux autres, et c’est ainsi que chacun jouissant de la plus grande somme possible de liberté, la justice règne au sein de la Société.
- De même, l’équilibre entre les droits et les devoirs des citoyens envers la société, et de celle-ci envers les citoyens maintenant la justice dans leurs relations, constitue la liberté politique, qui n’est pas moins indispensable à l’existence des peuples que la liberté individuelle ne l’est à celle des individus. Partout, en effet, où la liberté politique n’existe
- point, les institutions sociales vicieuses gênent et entravent le développement de la vie nationale, qui s’étiole et languit, comme le prisonnier au fond d’une geôle privée d’air et de lumière.
- C’est pour cette raison que l’homme aime d’une passion jalouse la liberté, et qu’il a horreur de tout ce qui peut en arrêter l’essor de quelque manière que ce soit. Ce sentiment complexe est parfaitement légitime, et tant que son expression, ses manifestations, dans la pratique ordinaire de la vie, ne dépassent point les bonnes équitablement fixées par le besoin de la liberté chez les autres, il doit être respecté, encouragé, aidé. De même que le critérium infaillible de la morale humaine est résumé dans la magnifique formule : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fit, et faites lui ce que vous désireriez vous être fait à vous-même, ainsi la règle normale et l’exercice de la liberté poli-que se résume dans le principe que la liberté de cha. que citoyen ne doit avoir pour limite que la liberté du voisin. En d’autres termes, tout homme est libre de faire tout ce qui n’est point de nature à gêner la pratique de la liberté chez son semblable.
- C’est donc à tort que l’on a posé en principe que tout citoyen est libre de faire tout ce que la loi ne défend point, car si la loi n’interdit point une chose qui, pratiquée par l’un, peut nuire à l’exercice de la libérté de l’autre, cette chose n’en est pas plus licite pour cela. Ainsi, par exemple, la loi ne défend pas à un chef d’industrie d’exploiter ses travailleurs, de s’enrichir à leurs dépens, et, non content de cela, de les astreindre à des pratiques, à des actes qui leur sont antipathiques, comme à Montceau-les-Mines, et cependant une telle conduite éminemment attentatoire à la liberté de ces citoyens est coupable au premier chef.
- Il en résulte que la loi qui tolère de pareils abus, libérale en apparence, puisqu’elle laisse toute liberté à ce patron, est tyrannique au contraire en réalité, puisqu’elle porte une atteinte grave à l’égalité, sans laquelle la véritable liberté politique ne peut exister.
- Cela nous amène tout naturellement à constater un fait dont l’histoire nous fournit des exemples nombreux, et dont nous sommes nous-mêmes tous les jours témoins. Avant la révolution qui a modifié si profondément les bases sur lesquelles était fondée la Société, les premières classes, le clergé et la noblesse, jouissaient d’une somme considérable de libertés, entièrement refusées aux autres classes, le tiers état et le peuple. Cela constituait en leur faveur des privilèges dont ils étaient fort jaloux, et auxquels ils souffraient difficilement qu’on touchât.
- Or, chose bizarre, à la moindre tentative faite, soit
- p.82 - vue 82/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 83
- par le peuple, dans le but de faire rentrer ces castes privilégiées dans la règle commune, c’était au nom de la liberté qu’elles protestaient, comme si la liberté avait quelque chose de commun avec les privilèges et les inégalités sociales. Lorsque Louis XI essaya de briser la puissance féodale des grands en rivalité avec l’autorité royale, c’est au nom de la liberté que ces puissants organisèrent la ligue du bien public. Lorsque sous Charles IX, le triumvirat des Gfuise réclama du clergé une déclaration exacte de ses biens, voici la réponse qu’il adressa : « Cette description odieuse qu’on demande du bien de l’Eglise, contre les libertés du roy aume, doit cesser, selon le vœu du droit commun qui l’estime dure et inhumaine aux républiques libres, où chacun jouit également du sien en pleine liberté.» Ainsi c’est au nom des libertés, du droit commun, de l’égalité que ces amis du privilège réclament contre une mesure qui peut compromettre ce même privilège. Il en fut de même dans toutes les circonstances, avec Richelieu, Mazarin, etc.
- Ce sont pourtant ces mêmes hommes qui invoquent toujours à leur profit la liberté, qui oppriment et persécutent de la façon la plus horrible tout ce qui ne se range pas platement sous leur obéissance, et qui exécutent les Saint-Barthélemy, les auto^da-fés, les dragonnades,toutes les infamies, toutes les sanglantes horreurs dont toutes les histoires sont remplies.
- C’est qu’ils aiment exclusivement pour eux-mêmes cette liberté dont ils se font une idée fausse, puisqu’ils la séparent de l’égalité, sans laquelle elle ne saurait exister, et qu’ils ne comprennent point que la liberté accordée seulement à une catégorie de citoyens, c’est le servage pour les autres, et que dès lors elle n’est plus la liberté, mais la licence, le privilège, le désordre et l’abus. En réalité, ce sont bien les abus et le désordre qu’engendrent les privilèges qu’ils aiment, mais comme c’est chose complètement inavouable, on la pare du masque de la liberté, afin de donner le change aux niais, hélas si nombreux partout, qui se payent aisément de mots,
- Toute législation qui autorise ou tolère seulement ces exceptions, si peu nombreuses qu’elles puissent être, à l’exercice égalitaire de la liberté sont donc défectueuses, et doivent être réformées dans une société démocratiquement organisée. Les bonnes lois sociales sont celles qui respectent la liberté de tous les citoyens sans distinction, en toutes choses, et qui n’en limitent l’exercice que juste dans la mesure exigée par l’égalité effective et véritable, et par les nécessités réelles de l’ordre public. Mais il ne faut pas plus confondre la licence qui est un abus,avec la liberté, que les besoins réels de l’ordre avec l’arbitraire, qui est également un abus de l’autorité.
- Ainsi, poursuivre en justice des citoyens pour avoir professé des opinions plus ou moins sensées en matière sociale ou politique, c’est une faute grave, un acte d’arbitraire intolérable ; mais ne pas «expulser du territoire des hommes dont le nom seul est un drapeau constamment déployé pour l’insurrection, sous prétexte de ne point attenter à leur liberté de citoyens, est un attentat à la liberté de l’ensemble des citoyens, que les désordres provoqués par les menées de ces chefs de dynastie ou de leurs séides doivent fatalement compromettre, et en tous cas c’est être dupe ou complice des éventualités possibles de l’avenir. La loi libérale en apparence qui permet de préparer ces éventualités est donc réellement anti-libérale, car sans ordre point de liberté.
- Mais contraindre, par une loi, tous les pères de famille à faire instruire leurs enfants, ët les priver de la liberté de les laisser croupir dans l’ignorance, c’est au contraire un acte parfaitement libéral, puisque l’ignorance étant un des plus grands maux qui puissent affliger la société humaine, la détruire, c’est travailler au bien de la vie humaine et sociale, de même que le médecin qui défend le travail â son malade afin de lui rendre plus vite la santé, n attente nullement à sa liberté pour cela, et travaille au contraire à améliorer pour lui les conditions de son exercice. La liberté de mal faire en un mot, est une liberté qui ne peut être tolérée en politique, et c’est par suite d’une conception fauss de la vérité, que tous les ennemis des institutions démocratiques en sont réduits à ne jamais revendiquer précisément que cette liberté-là. La liberté de mal faire, dans un sens ou dans un autre, étant nuisible à la société, devient par conséquent de la licence, et la loi ne peut, en aucun cas, ne pas l’interdire absolument. C’est donc à tort que nombre de gens invoquent à tout propos ce principe si beau de la liberté lorsqu’on les empêche de commettre des act s pernicieux pour l’ordre social, s’ils sont profitables aux intérêts de leur ambition personnelle. Il n’est jamais venu à l’idée de personne de prétendre aue la police judiciaire eût tort d’emprisonner ies malfaiteurs, quoique ce soit bien ià, s’il en fut, un attentat à leur liberté. Pourquoi cela ? Parce que les placer sous les verrous est le seul moyen efficace de les mettre dans l’impuissance de nuire. Donc empêcher de nuire, même aux dépens de la liberté de l’individu nuisible, est un devoir rigoureux qui s’impose à tout gouvernement soucieux de sa mission, qui consiste à assurer l’ordre, et à favoriser le progrès social par tous les moyens légitimes. Mais là se borne son rôle, et le respect de la liberté humaine, en tout ce qui n’est point incompatible avec l’ordre et 1a sécurité p )liti-
- p.83 - vue 83/832
-
-
-
- 84
- LE DEVOIR
- que, est pour lui une loi qu’il ne lui est jamais permis d’enfreindre.
- LA SAGESSE AWT1QDE ("
- VI
- Commandements & préceptes
- r
- (Suite)
- Accoutume-toi à surmenter et à vaincre tes passions.
- Premièrement: la gourmandise, la paresse, la luxure et la colère.
- Et ne t’accoutume point à te comporter dans la moindre chose sans règle et sans raison.
- Consulte et délibère avant que d’agir, afin que tu ne fasses pas des actions folles ;
- Car c’est d’un misérable de parler et d’agir sans raison et sans réflexion.
- Mais fais tout ce qui dans la suite ne t’affligera point, et ne t’obligera point à te repentir.
- Ne fais jamais aucune des choses que tu ne sais point ;
- Mais apprends tout ce qu’il faut savoir et par ce moyen tu mèneras une vie très-délicieuse.
- Choisissez toujours la voie qui vous paraît la meilleure; quelque rude et difficile qu’elle soit l’habitude vous la rendra agréable et facile.
- Le seul moyen de se rendre semblable à Dieu c’est de faire le bien et de dire la vérité.
- Combattez l’injustice.
- Qu’on fasse quelque chose de honteux, le plaisir passe et le honteux demeure ; qu’on fasse quelque chose de beau avec mille peines et mille travaux, les peines passent et le beau reste seul. D’où il suit nécessairement que la mauvaise vie est triste et très-amère et que la bonne vie au contraire est trés-délicieuse.
- ( Pythagore. )
- Il y a deux sortes d’injustice : l’une, celle que l’on fait soi-même ; l’autre : celle qu’on n’empêche pas quand on pourrait s’y opposer. ( Cicéron.)
- Celui-là est coupable de péché, qui sachant le bien qu’il doit faire ne le fait pas. (Saint-Jacques.)
- Ne vous laissez point vaincre parle mal, mais travaillez à vaincre le mal par le bien.
- Faites avec amour tout ce que vous faites.
- Abstenez-vous de tout ce qui a quelque apparence de mal. ( Saint-Paul.)
- (1) Voir € le Devoir » des 24 décembrefl882; 7, 14, et 21 Janvier et 4 février 1883.
- Ne lésez personne et vous ne serez point lésés...
- Commanderez-vous les bonnes actions aux autres pendant que vous vous oublierez vous-mêmes ?
- N’ayez que des paroles de bonté pour tous les hommes...
- Dieu n’aime point que l’on divulgue le mal, à moins qu’on ne soit victime de l’oppression....
- Ne marche point orgueilleusement sur la terre...
- Ne te tords point la lèvre de dédain pour les hommes...
- Donnq à chacun ce qui lui est dû...
- C’est la sagesse de la vie que de supporter avec patience et de par donner.
- Que les hommes ne se moquent point des hommes : ceux que l'on raille valent peut-être mieux que leurs railleurs. Ne vous diffamez pas entre vous ; ne vous donnez point de sobriquets...
- Ne cherchez point à épier les pas les uns des autres. Ne médisez point les uns des autres...
- Lorsque vous conservez ensemble, que l’iniquité, la guerre... ne soient point le sujet de vos discours ; que plutôt la justice, la paix... en soient l’âme...
- N’écoute pas celui qui jure à tout moment...
- N'écoute point le calomniateur qui va médisant des antres...
- Malheur à ceux qui faussent la mesure ou le poids! Qui en achetant exigent une mesure pleine et qui, quand ils mesurent ou pèsent aux autres, les trompent...
- Ceux qui pratiquent le bien sont les meilleurs de tous les êtres créés. (Le Koran.)
- (A SUIVRE.)
- Faits politiqnes et sociaux de la semaine
- TJn factieux. — Un journal publie ces lignes :
- « Le général de Galiflet, au cours d’une conversation à plusieurs, ces jours derniers disait :
- — Mon Dieu ! j’étais gambettiste avec Gambetta. C’était l’homme intelligent de la bande. Lui mort, je suis sans attache et sans prédilection politique. Mais retenez ma parole : S’ils donnent suite à leur projet d’expulsion des princes, nous serons cinquante généraux, l’épée à la main, à Chantilly. »
- Nous ne savons pas si, comme l’annonce M. de Galiffet, il y aura cinquante généraux de l’armée française capables de tourner leur épée contre la République ; — nous espérons le contraire; — mais ce que nous savons, c’est que la République saura briser l’épée des officiers rebelles avant qu’ils aient pu l’en atteindre.
- Quant au général de Galiffet, — si les paroles qu’on lui prête sont exactes, — nous demandons quelle mesure va prendre à son sujet le gouvernement. Le laisserai-il impuni ? Voilà longtemps que le général de Galiffet, qui a été mêlé à tous les complots monarchiques, qui a pris part à toutes les manifestations de la réaction, ne se gêne point pour prendre une attitude de factieux. Est-ce que le gouvernement ne comprendra pas qu’il a
- p.84 - vue 84/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 85
- le devoir, au nom de l’armée républicaine, de frapper cet officier dont l’insolence et le cynisme vont jusqu’à 6e traduire par des menaces de résistance aux lois ?
- (Le Petit Parisien).
- A la suite de l’article qu’on vient de lire, ajoute notre confrère, nous croyons utile de reproduire les ligues suivantes extraites de la Presse :
- « Le propos tenu par M. de Galiffet ne l'a pas été seulement par lui ; il nous revient, en effet, que beaucoup d’officiers affirment l’intention des princes de résister t aux décrets d’expulsion qui pourraient être pris contre eux. Ou assure même qu’ils disposent de plusieurs régiments. Eh bien ! nous voudrions voir cela! Cinquante généraux à Chantilly, l’épée à la main, résistant à Ja République, ce serait une trop bonne fortune. Un feu de peloton bien nourri débarrasserait la République des ganaches dorées sur toutes les coutures qui nous ont menés de Frceschwiller à Sedan *.
- Nous avons annoncé que l’Italie et la, Belgique avaient introduit la clause d’arbitrage dans le traité de commerce qu’elles viennent de conclure, nous croyons à propos de reproduire le texte même de cette clause :
- Si quelque difficulté surgissait à l’occasion, soit de l’interprétation, soit de l’exécution des articles qui précèdent, les deux hautes parties contractantes, après avoir épuisé tous les moyens d’arriver directe^ ent à un accord, s’engagent à s’en rapporter à la décision d'une commission d’arbitres.
- Cette commission sera composée d’un nombre égal d’arbitres choisis par les hautes parties contractantes,et d’un arbitre choisi par la commission elle-même.
- La procédure à suivre sera déterminée par les arbitres, à moins qu’une entente ne soit intervenue à cet égard entre le gouvernement belge et le gouvernement italien.
- ANGLETERRE
- L’agitation, on peut bien dire la révolte irlandaise se réveille. Les fameuses lois agraires ont pu faire disparaître les symptômes extérieurs du mal, mais la plaie n’est point fermée. Il n’y a point que des fermiers en Irlande. La violence des lois exceptionnelles a répercuté la maladie sans la guérir. Il s'y forme des sociétés secrètes, des sociétés d’assassins, dit-on. En fait on assassine, on arrête, on poursuit, on condamne, on exécute. Où mène cette route arrosée de sang et bordée de gibets? Elle mène à l’émancipation de l’Irlande; mais hélas! elle y mène au prix de la violence, de la démoralisation et du sang répandu. Quand donc cette chrétienne Angleterre appliquera-t-elie à l’Irlande ce qu’elle appelle la Règle d’or (Golden rule), et que nous appelons, nous autres, tout simplement la morale et la justice?
- *
- * *
- « Une correspondance publiée par un journal de Manchester donne une impression assez défavorable des rapports établis entre l’expédition de M. Stanley et les naturels des rives du Congo. Gomme pendant le cours du premier voyage de cet explorateur, il paraît que les siens ont été contraints de faire parler la poudre. La nouvelle de conflits survenus entre les indigènes et ses hommes a forcé M. Stanley à repartir précipitamment pour l’Afrique, à peine rétabli d'une maladie qui le retenait à Madrid. Son lieutenant, celui qui le remplaçait a.la tête de l’expédition, M. le docteur Pechnel Lœsche, vient de rentrer en Europe, blessé au bras dans une rencontre entre ses hommes et des indigènes de Man-ganga. L’expédition, assure-t-il,ne court aucun danger, ^oit! Mais le sang a encore coule. Ces incidents mettent u autant plus en relief la conduite habile et pratique de t explorateur français, M. Savorgnan deBrazza. >
- On vient dernièrement de découvrir que les croiseurs anglais s’emploient à protéger les boucaniers qui font l’infâme commerce d’enlever de force les naturels des îles du Pacifique pour les transporter en Australie. Est-ce les nations ne feront point cesser cette abomination? (Peacemaker. )
- AUTRICHE-HONGRIE
- Autriche*Hongrie disent les protocoles, il y a pourtant grande différence entre les deux nations. La Chambre hongroise, saisie de deux pétitions dont l’une demandait l’abrogation de la loi qui reconnaît la validité du mariage purement civil, dont l’autre réclamait contre les juifs une loi d’exception, les a rejetées toutes les deux à l’unanimité moins une voix. La Hongrie se souvient de Kossuth.
- *
- * *
- Voici un trait de férocité qu’il faut mettre au ban du genre humain.
- On lit dans VAnglo-Brazilian Times du 1S décembre que le directeur du journal le Téléphone, à. Guayaquil, est mort quelques instants après avoir été fouetté par ordre du gouverneur, sur l’accusation qu’il avait conspiré. Suivant les uns il a reçu deux cents, suivant les autres quatre cents coups de fouet, parce qu’on espérait par là le forcer à avouer son crime.
- (République de l'Equateur).
- ITALIE
- Les choses vont bien ou mal en Italie suivant la façon dont on tourne la lorgnette. Elles vont mal, très mal même, puisque de minute en minute, pour ainsi dire, le gouvernement s’éloigne de la justice, de la liberté, du respect de la loi ; elles vont bien puisque cette lutte obstinée à laquelle s’attache M. Depretis, qui fidèle à la maxime de toutes les réactions « serre les freins », a pour effet de surexciter la colère du peuple, puisque le fossé se creuse entre la monarchie et le parti démocratique jusqu’à devenir un abîme. La monarchie s’use elle-même. Plus les manifestations contre l’Autriche se multiplient, et plus les poursuites, les arrestations, les saisies de journaux, les procès deviennent nombreux. C’est la guerre de la démocratie contre la Cour. Des deux côtés on se rend sans désemparer coup sur coup. Un journal napolitain, Pro Patria, a été pour sa part saisi onze fois en quinze jours. Les hommes les plus éminents du parti républicain, Aurelio Saffî, Carducci, Guerrini sont poursuivis pour avoir signé un manifeste qui invitait le peuple de Bologne à souscrire pour un monument à la mémoire d’Oberdank. Les choses ne peuvent marcher longtemps de cette allure. Le peuple court à gauche, le gouvernement se précipite à droite. Que les démocrates se contiennent donc, qu’ils ne franchissent point les limites de la légalité, qu’ils laissent au parti de la Cour la tentation et le risque de la violence. M. Bovio a d'ailleurs précisé avec beaucoup de bon sens le caractère et le but de la lutte. « Nous ne voulons point la guerre, a-t-il dit, mais nous ne voulons point non plus l’alliance avec l’Autriche, nous n’en voulons à aucun prix. »
- Léon XIII et Guillaume en sont aux billets doux. Us font gracieusement échange d’autographes. Ils se félicitent, ils se congratulent, en tirant tout doucement la couverture chacun de son côté. Que les peuples se mettent sur leurs gardes, car ces jeux du Pape et d’Empereur sont d’augure sinistre. Quand ces « deux moitiés de Dieu » se rapprochent, il y a d’habitude quelqu’un d’é-crasé entre elles.
- Un journal autrichien, la Neue Wiener Tagàlatt, .voulant complimenter le gouvernement italien de la vigueur qu'il déploie à réprimer toutes les manifestations en faveur d’Oberdank, lui ^décoche naïvement cet éloge sanglant :
- o. Le gouvernement italien a pris des mesures telles que l’Autriche n’aurait pu en prendre de meilleures si l’Italie eût encore été sous sa domination. »
- p.85 - vue 85/832
-
-
-
- 86
- LE DEVOIR
- Correspondance italienne
- Rome, 29 janvier 1883.
- Je résumerai aussi brièvement que possible la lettre ou plutôt le manifeste que M. Aureliano Saffi, interprète de la pensée de tous les Italiens dignes de ce nom, a adressé au peuple et au gouvernement pour protester contre des alliances qui répugnent à notre génie national, à nos traditions, à nos intérêts les plus légitimes. Il était temps qu’une voix autorisée s’élevât pour protester au nom de la morale publique et de la dignité n a tionale contre cette absurde et monstrueuse politique qui consiste à repousser tout ce qu'il y a de noble, d’élevé, de patriotique dans la nation pour donner la main à tout ce qu’il y a d’immoral, de réactionnaire et d’antipatriotique.
- Il était urgent de répudier cet ignoble tranformisme qui pousse le gouvernement à encourager la calomnie, la délation, la diffamation et l'assassinat politique.Non, les Avanzini,les Coecapieller,les Torraca, devenus d’importants personnages et les soutiens de la dynastie, les amis de M. Depretis, ne sauraient longtemps s’imposer à la nation qui les repousse de son sein comme indignes et traîtres à la patrie, comme indignes de porter le nom d’Italiens.
- M. de Bismarck ayant soufflé à l’oreille de M. Depretis et de son royal maître que pour être les alliés de l’empire il fallait devenir empereur, les séïdes de la maison de Savoie songent à façonner le gouvernement d’Italie d’après le système prussien.
- « Non, répond Aurelio Saffi, l’Italie ne suivra pas la dynastie dans cette voie funeste, elle ne se laissera point entraîner dans des aventures césariennes. Il y a dans notre vieille race une puissance latente d’instincts généreux qui lui permet de revivre quand elle semble morte et de rajeunir quand elle paraît mourir de décrépitude ; cette corde sensible vibre toutes les fois qu’on la touche, c’est l’âme de la nation qui tressaille.
- « Le gouvernement a beau renier son origine révolutionnaire et plébiscitaire, il a beau déshonorer le nom italien à l’étranger, se faire le complice de la réaction césarienne, empêcher l’expansion des plus nobles sentiments, proscrire ce qui représente la manifestation du patriotisme, la nation ne renoncera pas à ses aspirations, à ses droits légitimes. Nous ne renierons pas plus nos frères violemment séparés que nous n’oublierons nos devoirs envers eux et envers la patrie. Jamais nous ne jetterons comme les Machiavels en miniature du monde officiel, des intérêts et de convoitises inavouables dans la balance d’une politique honteuse pour la faire pencher, â force de sophismes, vers un opportunisme trompeur. Laissons aux empiriques, aux « habiles » du moment, le triste mérite d’affirmer qu’on ne gouverne pas avec des idees, des principes, des sentiments, mais que les faits s’imposent et que la vraie politique consiste à savoir profiter des faits accomplis ! Il y a des faits extérieurs transitoires, changeants, créés par l’arbitraire, imposés par l’égoïsme de quelques-uns, acceptés par préjugé, par lassitude, protégés par des forces artificielles, et il y a aussi les faits immaneuts de la nature, les faits qui découlent de la vie intime de l’humanité, de l’humanité, de ses destinées, de la loi du développement des facultés humaines, de la force impérissable de la justice et du droit ! Les premiers ont pour résultat les conciliabules d’Aix-la-Chapelle et de Vérone, les Congrès de Vienne, de Berlin et autres qui, depuis 1815 jusqu’à nos jours, continuant les traditions de la politique de conquête, ont imposé à 1 Europe la politique des faits accomplis.
- La protestation de la nature offensée, la force du droit méconnu, la puissance expansive de la civilisation ont fait naître un ordre de choses fondé sur l’autonomie des peuples, sur la justice internationale et le perfectionnement des institutions communes. Or, la politique de faits transitoires ou artificiels c’est la force brutale remplaçant la force réelle du droit, c’est l’injustice proclamée, reconnue, c’est la guerre aveugle, barbare, c’est le néant. L’autre, celle des faits effectifs, historiques et nécessaires de la nature, c’est le droit immanent des
- peuples, c’est leur émulation au bien, c’est la conscience de leurs devoirs, de leur mission historique, de ieurs intérêts, c’est la puissance effective, c’est la vie. Une politique qui ne tient pas compte des lois naturelles, des nécessités de la vie intime des nations, du mouvement inéluctable des Sorces sociales, qui ne songe nas à l’avenir, qui n’a aucun souci des intérêts des peuples opprimés et qui fraie avec l’oppresseur, une politique qui attel.e la nation au funèbre char du passé, est une politique insensée, aveugle^ méconnaissant les besoins ne l’époque, une politique immorale qui ne peut profiter qu’aux ennemis de la liberté.
- » Cette politique est un attentat à l’existence de l’Ila-lie, à sa personnalité comme nation.
- » Jamais l’Italie ne sera l’alliée de l'Autriche : elle ne peut être complice de cet anachronisme, de cette contradiction flagrante avec la cause de la liberté et de l’in-dôpencianCe des peuples.
- » L’Autriche est le pins grand obstacle à la fédération des peuples européens. L’Autriche est la négation de la liberté de conscience, du droit des gens, diLprincipe de nationalité. Elle est un des débris'de l’époque féodale, d’alliance avec l'Autriche, c’est l’abdication à toute action modérative et pacifique en Europe, c’est le refus de suivre le courant moderne qui pousse à la fusion des intérêts, à la fédération des peuples, à la paix universelle ; par conséquent, c’est la négation de soi-même et le suicide de la monarchie, car elle mène nécessairement à la réaction à l’intérieur, laquelle aboutira à la révolution. En résumé, cette alliance ne sera pas funeste à la patrie, qui se sauvera elle-même, ni à la liberté plus forte que l'arbitraire, mais uniquement à la monarchie qui lui sacrifie son existence et ses intérêts. »
- Aurelio Saffi préconise un événement et prononce un jugement que l’avenir ne peut manquer de ratifier.
- (.Etats-Unis d'Europe), A. U.
- 12e CONFÉRENCE AU FAMILISTÈRE (1>
- 31 Janvier 1883.
- M. Godin.
- Mes amis,
- M. Herbault m’a remis tantôt une question dont je vais vous donner lecture.
- « La mission de l’homme sur la terre étant de « travailler non seulement pour soi, mais encore « pour le bonheur des autres, quels sont les meil-« leurs moyens de propager dans le monde l’idée « déjà réalisée au Familistère? »
- Cette question peut être envisagée de deux manières : au point de vue de la propagande générale ou au point de vue de la propagande individuelle.
- Au point de vue général, la meilleure des propagandes est celle des faits eux-mêmes.
- A notre époque plus que jamais, on se désintéresse des théories vides de faits ; ce qu’on veut c’est la réalisation, c’est la pratique des choses.
- Les classes ouvrières surtout qui ont été longuement bercées de paroles, aspirent aujourd’hui à autre chose qu’à des phrases : elles veulent des faits.
- (1) Voir le Devoir des 5, 12, 19, 26 novembre ; 17,24 décembre 1882 ; 7, 14 21, 28* janvier et 4 février 1883.
- p.86 - vue 86/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 87
- Une œuvre comme le Familistère doit prouver sa valeur par ses bons résultats. Si une telle fondation ne pouvait soutenir l’épreuve de l’expérience, il serait inutile de faire de la propagande à son sujet. C’est pourquoi je vous dis toujours que vous êtes mes collaborateurs dans cette entreprise, que vous y avez une large part de responsabilité morale.
- Car c’est de vous tous et des directions qui seront imprimées dans les détails et dans l’ensemble de l’œuvre que résultera la bonne ou la mauvaise administration, le succès ou l’insuccès.
- Or, la prospérité de l’association du Familistère sera, par excellence, la propagande efficace.
- A côté de cela, il faut reconnaître que chacun étant absorbé par les préoccupations et les nécessités de la vie, il est utile pour faire connaître les bonnes choses de les exposer à l’opinion publique.
- C’est pour répondre à cette nécessité que j’ai créé le journal « Le Devoir ». Cette feuille a un double but : Traiter de toutes les réformes sociales en général et faire connaître spécialement les principes, la marche et les résultats de notre association.
- « Le Devoir » sert ainsi, non-seulement à vous montrer à vous-mêmes l’importance et les conséquences de l’œuvre à laquelle vous concourez, non seulement à dissiper l’ignorance de ceux-mêmes qui touchent à l’association, mais encore à défendre devant le monde les principes rénovateurs appliqués ici.
- Donc, quand M. Herbault nous demande quel est le meilleur mode de propagande des idées réalisées au Familistère, nous pouvons répondre : En ce qui concerne chacun des membres de l’association, c’est d’abord de travailler au mieux pour le bien commun, pour la prospérité commune ; voilà, le meilleur moyen de propagande de l’idée devant l’opinion publique. Quant à la propagande individuelle, chacun la fait à son gré et suivant ses moyens.
- Il serait mal à propos de fixer des règles en cette matière. Irait-on, par exemple, conseiller les conférences et les discours ; mais il s’en faut que tout le mande soit orateur.
- La propagande individuelle né peut donc se faire que selon les tendances et aptitudes de chaque propagateur.
- Telles personnes qui ne sauront point parler en public pourront très efficacement soutenir une discussion devant un petit groupe de personnes. Telles autres prêcheront surtout d’exemple par les faits mêmes de leur vie. Il n’y a pas plus à fixer de règles en cette matière que dans la conduite privée de chacun.
- En fait de morale pratique journalière, nous adop-
- tons ce grand principe : « Travailler au plus grand bien de la vie humaine », et sous ce guide nous accomplissons des actes divers concourant tous au même but.
- C’est le même principe qui doit nous guider quant à la propagande des idées d’association comme en tout le reste. Faisons chacun notre besogne au mieux, et utilisons nos aptitudes et nos facultés dans les occasions qui s’offrent à nous, pour propager l’idée de l’association.
- Nous vivons en un siècle qui a vu apparaître les plus grands socialistes. Non point que l’idée sociale ne date que ne nos jours, mais elle était jusque-là restée surtout dans le domaine de l’idéal et du romantique. Au contraire, avec le xix0 siècle, sont apparus les hommes qui ont donné aux idées sociales des tendances vraiment pratiques.
- L’antiquité a eu ses penseurs, ses socialistes ; La République » de Platon en est un témoignage.
- Platon était loin de présenter la chose comme possible à réaliser ; à son époque, l’esclavage était encore d’institution sociale ; l’homme possédait l’homme ; il était donc impossible de supposer un seul instant que les hommes pussent vivre dans l’égalité et la fraternité. La République de Platon fut considérée comme un roman et non comme une proposition sociale.
- Au xvie siècle de notre ère, Thomas Morus reprit l’idée communiste et l’exposa dans un ouvrage intitulé : « Utopie ». Ici l’intention d’appliquer le principe se fit sentir davantage, car Thomas Morus flagella les vices de son temps et présenta Utopie comme le gouvernement opposé à tous les égoïsmes.
- Mais c’est seulement au xixe siècle que les idées sociales entrent dans la pensée publique.
- C’est en 1807 et 1808 que Saint-Simon et Fourier publièrent leurs premiers ouvrages, qui passèrent alors inaperçus.
- Ce ne fut que vers 1820 ou 1822 que l’un et l’autre attirèrent l’attention publique : Fourier par son grand traité de « VUnité Universelle », St-Simon par divers écrits qu’il adressait à toutes les puissances du moment.
- Saint-Simon, considéré comme un rêveur par les personnes auxquelles il s’adressait,commença pourtant à attirer vers cette époque l’attention de quelques disciples.
- De même Fourrier commença à grouper autour de lui deux ou trois disciples intéressés par la leo-ture du traite de Y Unité Universelle,
- Je vous dis ces choses pour vous montrer combien la propagande des idées utiles est lente et difficile ; et combien peu il est possible d’en déterminer les
- p.87 - vue 87/832
-
-
-
- 88
- LE DEVOIR
- meilleurs modes. Il faut attendre beaucoup du temps, des progrès sociaux et des forces qui guident les événements.
- Saint-Simon et Fourier donnèrent lieu chacun à une école spéciale ; l’école Saint-Simonienne et l’école phalanstérienne. Cette dernière emprunta son nom du mot phalanstère, grand édifice que Fourier proposait pour réorganiser la commune d’après sa doctrine. Je vous en dirai un mot tout à l’heure.
- St Simon étant mort en 1825 ses disciples constituèrent ce qu’on a appelé l’école St Simonienne. St Simon s’était d’abord occupé de la régénération politique de la France, toutefois, dans les derniers temps de sa vie, il s’était convaincu que l’idée religieuse devait être la base de la réforme sociale.
- Les St Simoniens, sous l’influence de la pensée du maître, fondèrent‘à Paris une espèce d’église philosophico-politique. Le gouvernement d’alors s’émut devant les prédications de gens qui ne comprenaient l’évolution sociale qu’avec la modification du gouvernement lui-même.
- Un procès fut intenté aux disciples de St Simon et l’école fut dispersée.
- Les phalanstériens prenaient un point de départ tout différent. Laissant de côté la politique, ils ne demandaient en quoi que ce fût de changements dans le gouvernement ; ils professaient que, sous toutes formes gouvernementales, le progrès social est possible ; et ils préconisaient exclusivement la réalisation de ce progrès dans l’organisation de la commune.
- Ce n’était point une opinion exacte que de prétendre que le gouvernement n’est pour rien dans le succès des réformes sociales. L’expérience démontre au contraire qu’il n’y aura de réformes sociales vraiment possibles que sous un gouvernement qui respectera la liberté, le droit et la souveraineté populaires.
- Donc Fourier, loin d’attaquer à la politique comme avait fait St Simon, professait que tous les efforts devaient tendre à l’amélioration du village actuel, à la modification de nos mœurs et de nos coutumes anti-économiques.
- Il analysait, dans ses ouvrages, tous les inconvénients du village, ses vices de construction , le cachet de misère et de grossièreté dont il est empreint, ses rues sans alignement, ses fumiers à chaque ‘pas, ses chaumières misérables, malsaines et délabrées.
- Il faisait ressortir les mauvaises conditions économiques d’un tel état de choses ; les engrais perdus pour l’agriculture, cette base de la richesse française. Il concluait que le pays serait sans cesse la
- proie de l’ignorance et de la misère, si l’on ne transformait un tel état de choses.
- Fourier avait profondément raison, mes amis, nos villages, nos communes de France ont besoin de subir une complète transformation. L’idée des réformes architecturales pénètre peu à peu dans l’esprit public. Seulement ce ne sont point encore nos villages qui en ont bénéficié; ce sont nos villes et surtout nos grandes villes. Exemple Paris qui depuis cinquante ans a été rebâti presque en entier.
- Mais il faut bien le dire, nos villages auraient tout autant que les villes, si ce n’est davantage, besoin d’être rebâtis, si l’on voulait concentrer au profit de leur population les meilleurs moyens de production.
- Fourier cherchant lui-même quelle devait être l’organisation communale la plus appropriée aux besoins, aux progrès, au bien-être des populations, proposait la refonte complète du village.
- A la place des constructions actuelles, il élevait un vaste palais d’habitation entouré de tous les ateliers et bâtiments annexes, nécessités par les besoins de la vie et du travail. Il nommait phalanstère la commune ainsi transformée.
- Quand des milliards sont dépensés à la reconstruction de nos villes, on peut se demander aujourd’hui si le moment ne viendra pas d’appliquer à la transformation des villages une partie de ces dépenses ; cela serait plus fécond pour le progrès et le bien-être de la société en général. Car nos campagnes abandonnées à elles-mêmes sont désertées en partie, tandis qu’il y a dans nos grandes villes surcharge, encombrement de population, au détriment de l’équilibre nécessaire à la bonne exploitation agricole du pays.
- Comment les écoles St Simonienne et phalanstérienne après avoir émis, proclamé des vérités économiques si importantes ont-elles disparu sans avoir rien établi, rien constitué ? Cela tient surtout à l’ignorance générale en matière d’économie sociale. Car l’œuvre de ces écoles n’est point entièrement perdue. Les St Simoniens, les phalanstériens ont semé par le monde des idées qui ont germé et dont le temps amène peu à peu la fructification.
- À la tête des écoles phalanstérienne et St Simonienne étaient des hommes instruits, sortant de l’Ecole polytechnique et des grandes écoles du pays.
- De 1830 à 1848, ces adeptes pleins de talent s’employèrent tout entiers à la propagande par la parole, par le journalisme, par le livre et suscitèrent dans J es idées économiques et sociales une évolution qui fit le monde.ce qu’il est aujourd’hui.
- La brillante propagande accomplie à cette époque me ramène à la question de M. Herbault.
- p.88 - vue 88/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- Comment une telle propagande donna-t-elle si peu de résultats apparents et surtout de résultats pratiques ? Comment les phalanstériens qui ne demandaient point à bouleverser le gouvernement, comme avaient fait les St Simoniens, ne furent-ils pas plus heureux que ceux-ci dans l’expérience pratique de leurs idées ?
- Fourier avait fait appel, dans ses écrits, à un millionnaire qui voulût bien fonder la première commune modèle, le premier phalanstère. Il montrait cette fondation possible par la constitution d’une société en commandite, dans laquelle chaque petit agriculteur, au lieu de cultiver son champ isolément avec grand peine, s’emploierait à la culture perfectionnée du territoire collectif, aidé d’engins les plus propres à simplifier et perfectionner la besogne. Il montrait la propriété par actions remplaçant, avec les plus grands avantages pour tous, la propriété morcelée, individuelle.
- Convaincu que son plan devait lui attirer infailliblement un candidat fondateur, il s’était assigné d’être tous les jours à la même heure à la disposition de ce candidat, et chose profondément touchante, pendant vingt ans Fourier est venu chaque jour attendre celui qui n’est jamais venu.
- Après la mort de Fourier, l’école ne réussit guère plus que lui. Une tentative de réalisation projetée à Condé-sur-Vesgres fut abandonnée au cours même des premiers travaux d’installation provisoire.
- D’autres tentatives eurent lieu aux Etats-Unis. Là, quelques-unes se soutinrent les unes 2ou3 mois, les autres quelques années, mais toutes finirent par échouer.
- Une des causes principales de ces échecs semble avoir été l’insuffisance des études pratiques. Peut-être si l’école de Fourier fut restée exclusivement sur le terrain de l’association entre les divers éléments producteurs, eût-elle réalisé la commune sociétaire ? Nous avons bien la nôtre aujourd’hui, car le Familistère n’est pas autre chose qu’une commune. Il compte 1,200 personnes, il a ses conseils et comités spéciaux, son administration propre.
- Bien que nous fassions partie de la ville de Guise, la force des choses nous amène à constituer par notre association une sorte de commune spéciale, tributaire de la commune principale.
- En présence des échecs des diverses écoles socialistes, je crois, mes amis, que la meilleure des propagandes est de rendre notre société durable et prospère. Cette ligne de conduite aura ce double avantage de concourir le plus efficacement à notre bien propre et à celui de vos familles, tout en faisant !
- ressortir aux yeux du monde les mérites de l’association fraternelle entre les hommes.
- Puisque nous sommes sur ce sujet de la pro pagande des idées par les faits, j’appellerai en terminant votre attention sur un point dont je serais bien heureux de vérifier dans nos écoles la valeur et la portée. J’ai traité déjà dans « Le Devoir », et je reprends à fond dans le livre que je fais imprimer en ce moment, les questions de souveraineté du peuple et d’organisation du suffrage universel. Je reprends la thèse de St Simon par laquelle il cherchait à établir que les hommes les plus moraux, les plus intelligents, les plus capables, les plus vertueux, et j’ajoute avec intention les plus dévoués aux autres hommes, doivent être appelés au gouvernement.
- Dans l’état actuel des choses, le suffrage universel est restreint à peu près à l’élection des conseils de la nation. Ce n’est pas là son seul rôle. Le suffrage universel c’est le souverain. Ses attributions doivent s’étendre quand il sera plus éclairé. Malheureusement le suffrage universel marche maintenant en aveugle dans ses choix, et pour ainsi dire au hasard des candidatures qui se présentent soiis tels ou tels dehors.
- Le suffrage du reste est presque encore à son enfance. L’Empire pendant 20 ans a cherché surtout à l’égarer en organisant les candidatures officielles et en mettant tout en œuvre pour qu’a ucun candidat ne put se maintenir qu’à grand peine en face de celui de l’administration. Au lieu de chercher les moyens d’éclairer le suffrage universel, on a fait tout le possible pour le corrompre.
- L’Empire tombé, le suffrage universel est passé au service de la République, mais les partis monarchiques lui ont conservé la forme la plus vicieuse qu’on put concevoir : celle du scrutin uninominal d’arrondissement et de circonscription.
- Je démontre dans mon volume sur « le Gouver-ment », les vices de ce système, et en particulier, combien il est anormal d’appeler aux postes les plus éminents de la nation, aux fonctions électives les plus importantes, c’est-à-dire à celles qui devraient n’être abordées que par des gens dont le mérite intellectuel et moral seraient surabondamment prouvé, des hommes sur lesquels on n’a presque pas de renseignements et qui n’offrent point de garanties suffisantes de capacité. Je fais ressortir que dans des fonctions bien plus humbles, bien plus étroites, bien moins importantes pour la vie sociale, de sérieuses garanties de capacité sont demandées journellement aux candidats.
- En effet, mes amis, voyez le chef d’industrie arrê-
- p.89 - vue 89/832
-
-
-
- 90
- LE DEVOIR
- tant un nouvel employé. Il ne lui suffît pas que le candidat se dise capable ; il lui faut la preuve des capacités et de la moralité de l’individu ; c’est en examinant ce que l’homme a été précédemment, ce qu’il a accompli que l’industriel le juge; et c’est après cet examen qu’il l’admet ou l’écarte.
- Ne serait-il point de la plus vitale importance,que le suffrage universel cessât de pouvoir être dupé par des hâbleurs qui se posent dans les réunions publiques, affirmant hautement des opinions, proposant des programmes séduisants, et une fois élus ne tenant aucun compte des engagements pris devant les électeurs.
- Je propose un remède à ces maux; je proposeque le suffrage universel ait des moyens d’information bien organisés sur tous les candidats. Je demande que les états de service, la valeur intellectuelle et morale de chaque candidat soit à l’avenir prouvée devant les électeurs.
- C’est par l’instruction publique, c’est par l’organisation du concours et de l’élection dans les écoles, à tous les degrés, par la constatation du degré d’avancement des élèves,du dévouement, du caractère, de l’intelligence, des aptitudes et de la moralité que ces résultats seront obtenus. Par cette organisation tout membre du corps social sera à l’avenir en possession d’un diplôme relatant sa valeur individuelle sous tous les aspects de la vie sociale.
- Alors tout candidat à quelque fonction que ce soit, privée ou publique, pourra toujours à l’appui de sa demande invoquer ses mérites réels, en montrant des diplômes dont nul ne contestera la véracité. Un tel système favorable sous tous les rapports au vrai mérite, excluerait les incapables, ceux dont la seule qualité est de savoir tromper les électeurs.
- On se préoccupe beaucoup en France de faire que l’école prépare l’enfant à la fonction du soldat ; il ne serait pas moins utile de le préparer aux fonctions publiques, car s’il est bon d’avoir des soldats, il n’est pas moins utile d’avoir de bons citoyens ; c’est par la permanence des concours et l’apprentissage de l’élection dans l’école que ce résultat peut être atteint. J’expose tout au long dans mon ouvrage les bienfaits qui résulteraient du concours et de l’élection appliqués dès l’école primaire et poursuivis dans les écoles seeondaires et supérieures, pour former les citoyens à l’usage du vote ; ce qui serait infiniment plus utile encore et plus fécond que de les dresser à l’usage du fusil.
- Bien entendu qu’en un tel système, les écoles secondaires, supérieures et spéciales sont ouvertes uniquement et gratuitement aux seuls individus réellement capables d’en suivre les cours.
- Alors le suffrage universel aurait toujours devant lui des candidats de choix, qu’il s’agisse de spécialistes à porter dans les fonctions principales du gouvernement ou de ces grands caractères qui font l’honneur d’une nation.
- On comprend qu’une telle organisation des écoles, encouragée et utilisée par le pouvoir, aurait pour résultat de mettre partout le savoir, la capacité et le mérite à la tête de toutes les directions industrielles, politiques et sociales.
- Je viens de vous dire, mes amis, que l’époque à laquelle nous vivons a besoin de voir des faits, que l’exemple est la meilleure des propagandes; c’est dans cette pensée que depuis longtemps déjà j’ai demandé aux professeurs d’organiser dans nos écoles ce système d’examen et d’élection. Je voudrais voir organiser d’une façon définitive le classement des élèves par les élèves eux-mêmes, en même temps que par le maître ; je voudrais appeler les écoliers à signaler par le suffrage ceux d’entre eux qu’ils estiment les plus dignes par les qualités du cœur et de l’intelligence. Nous habituerions ainsi nos enfants à l’observation, au jugement des vrais mérites et, en outre, à l’exercice du suffrage.
- Mais en toutes choses il y a les premières difficultés à vaincre, les préventions des instituteurs d’abord, leurs préjugés, leurs craintes routinières. J’ai donc éprouvé déjà à ce sujet certaines résistances de leur part. Certains d’entre eux ont craint que la discipline et l’autorité du maître fussent compromises; il n’y aura rien de semblable à redouter dès que l’organisation sera savamment conçue et organisée.
- Il faut étudier les choses pour en découvrir les avantages et en écarter les inconvénients. Les classements faits par le maître reposent généralement sur les mérites intellectuels ; or, c’est surtout sur les mérites moraux que les élèves devraient être appelés à voter. Il n’y aurait donc point là de contradictions.
- Et y en eût-il qu’elles pourraient avoir ce mérite de servir à éclairer bu à redresser le jugement soit des élèves, soit même du professeur.
- J’insiste donc à nouveau près du corps enseignant de nos écoles; j’insiste auprès de vous tous, mes amis, pour aider à instituer dans nos classes les concours et l’élection de manière à développer chez nos enfants l’émulation, les capacités, les vertus essentielles au bon citoyen, et à mettre en relief pour le plus grand avantage de notre association, les mérites et les capacités de chacun de nos élèves.
- Je conçois qu’il y a en ceci une idée précieuse pour l’avenir; il faut l’expérimenter; il faut en donner les résultats en exemple ; ce sera la meilleure propagande à faire.
- p.90 - vue 90/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 91
- CULTURE DE L’HUMANITÉ
- La Culture de l'humanité, telle est donc notre formule à la fois religieuse, politique et sociale.
- Loin de nier la cause première et son action elle l'affirme, embrassant dans son ensemble l’Esprit et la matière.
- Elle ne signifie pas absorption de l’un par l’autre de ces deux éléments de la nature humaine, elle implique tout simplement leur coexistence, et révèle dans son application pratique l’influence spéciale que chacun d’eux peut exercer sur l’autre.
- Nous rappelant dès lors une fois de plus les trois qualités essentielles possédées par l’homme; sachant d’une autre part que nulle forme religieuse, politique et sociale, dans l’actualité, n’est indifférente aux sociétés futures,et que, dès cette existence, nous devons venir en aide aux destinées immortelles auxquelles nous sommes appelés, notre devoir est, usant de ces trois qualités distinctives, d’unir notre volonté et notre action à celle de la cause première de façon, conjointement avec elle, à fonder un état de choses libre, égalitaire, fraternel, tel que chacun de nous, membre de l’humanité, puisse y introduire physiquement, intellectuellement et moralement, tout le summum de perfection possible en ce monde.
- Il y a dans la vie des nations des moments plus ou moins favorables au développement du progrès. Nous sommes particulièrement en France dans un de ces moments favorables ; sachons en profiter.
- La forme démocratique dont se revêtent nos institutions est celle qui se prêté le mieux à l’état de choses que nous préconisons ; maintenons-la, forti-fions-la, étendons-îa. Donnons-lui de l’ampleur. Brisons les entraves apportées par l’immobilisme à tout ce qui est vie et mouvement ici-bas ! Liberté aux corps aussi bien qu’aux âmes, aux intelligences aussi bien qu’aux consciences !
- Effaçons ces iniquités monstrueuses consacrées par la doctrine de la prédestination sur la terre comme au ciel !
- Que récompenses et châtiments soient en raison des œuvres et des mérites de chacun l
- Faisons disparaître tous les privilèges qu’un dogme avait greffés sur la division des castes ! Quq la loi du travail soit la loi de tous sans distinction de rang ni de naissance ! Que toutes les forces humaines concourent fraternellement par leur exercice à l’œuvre de régénération et de transformation !
- Le problème du perfectionnement des êtres s’impose surtout, répétons-le, aux Sociétés démocrati-
- ques. A elles donc de le poser d’une façon générale, d’en presser la solution et de la préparer.
- Cette solution n’est possible qu’à la conlition d’écarter toute doctrine immorale, et ce n’est pas errer que de traiter d’immoralité tout ce qui tend à restreindre où à fausser les rapports de l’homme avec la nature, avec ses semblables, avec la cause première.
- Sachons donc, nous avançant radicalement dans la voie du progrès, sans plus nous préoccuper de vaines criailleries, faire justice de dogmes usés, refouler une religion qui non seulement restreint ces rapports, mais encore procède à leur étouffement, fait litière de la raison en ientourant de fictions sacrées, renie la nature elle même, cherche en dehors de l’humanité une cause première et, au nom de celle-ci, établit une ligne de démarcation entre une portion du genre humain et l’autre portion, assignant à celle-ci des devoirs et des droits différents de ceux qu’elle attribue à celle-là.
- Condamnation à cette société se disant chrétienne et qui proscrirait christ lui-même s’il s’avisait de reparaître dans ce monde, comme elle conspue quiconque refusant de remettre aveuglément son sort présent et à venir entre des mains étrangères, cherche à établir la raison et la nature dans la religion et la politique, s’efforce de faire de tous les hommes une seule famille, une société de frères libres et égaux en droits, vivant sous les mêmes lois, imposant des devoirs semblables.
- Oui, condamnation à cet ordre social ! Réformes ! Réformes ! Réformes !
- Culture de l’humanité
- SOCIÉTÉ RELIGIEUSE
- La société religieuse doit-elle, comme certains le prétendent, être placée au premier rang dans cette grande collectivité qui a nom humanité et la dominer ?
- En d’autres termes, aurait-on à redouter une perturbation quelconque si, dans l’acheminement de la race humaine vers son perfectionnement indéfini, ou ne s’occupait pas avant tout et l’on ne mettait pas au-dessus de tout sa culture spirituelle ?
- Les rapports de l’homme avec la cause première doivent-ils primer ceux qui Funisseut à son semblable et à la nature ?
- Existe-t-il à cet égard des lois hiérarchiques, la violation desquelles serait fatale à l’accomplissement des destinées immortelles de l'humanité?
- Nous oe le croyons pas.
- Nous pensons au contraire que tout doit marcher
- p.91 - vue 91/832
-
-
-
- 92
- LE DEVOIR
- de pair, tout doit être simultané dans la culture de l’humanité. Il faut, tandis que dans la liberté de sa conscience et par l’essor naturel de sa raison l’homme s’unit à la cause première, il faut qu’il trouve au sein de la collectivité et lui transmette tour à tour, tout ce qui peut le guider dans ses recherches, élever son intelligence et lui procurer la jouissance de ces biens terrestres que donnent les lumières, le travail, l’industrie et l’indépendance... Et tout cela, redisons-le sans cesse, simultanément, librement, et d’une manière également progressive.
- Pas de priorité!
- Conséquemment pas d’infériorité !
- Pas de dépendance !
- Pas de sujétion !
- La société spirituelle ou religieuse a évidemment le droit d’exister dans sa pleine indépendance, de même que la société politique, de même que lu société économique. Nulle d’elles n’a pleine autorité sur l’autre ou les deux autres ; mais chacune d’elles est tenue vis-à-vis des deux autres à des devoirs à remplir, comme elle a à exercer des droits qui sont la condition de ces devoirs et vice versa.
- Mais en vue de l’exercice de ces droits et de l’accomplissement de ces devoirs, comment l'homme, dans la liberté de sa conscience et par l’essor naturel de sa raison, s’unira-t-il à la cause première ?
- N’a-t- il pas un hommage à lui rendre ? Cet hommage n’est-il pas précisément le lien qui doit l’attacher à elle d’une manière indissoluble ?
- Oui, l’homme agent et résultat tout à la fois du principe de vie dans cette création immense, incessante, appelée humanité, l’homme créature, effet si on le veut, doit hommage au créateur, à sa cause première. Mais ce n’est pas en s’abaissant qu’il lui rendra cet hommage légitime... S'abaisser, ce serait ravaler la cause première elle-même.
- Ce n’est point en courbant piteusement son front vers la terre, ou en joignant ses mains, ou en élevant béatement ses yeux ou firmament qu’il témoignera de son respect à la majesté du Grand Tout.
- Ce n’est point en pliant les genoux et en se frap-1 pant mécaniquement la poitrine, qu’il lui prouvera son amour ou son repentir.
- Qu'importent ces vaines mômeries à la force inconnue en vertu de laquelle se meut la nature ! Que peuvent faire ces démonstrations puériles à l’âme de l’humanité !
- Ce qu’il lui faut, ce qui lui importe, c’est la reconnaissance des lois de la nature, c’est la pratique.du bien, c’est l’abstention du mal. Voilà l’hommage, le seul digned’elle.
- Qu’au lieu de cet enseignement que les prêtres
- font dériver de dogmes caducs et erronées, on donne à l'individu une éducation basée sur la science et la raison, et à la place de ce scepticisme, de cette hypocrisie dont s’empreint chaque jour de plus en plus la société, on verra la croyance s’affirmer et la morale s'établir sur des bases solides parcequ’elles seront vraies.
- Qu’au lieu d’insinuer à l’enfant qu’il doit être vertueux pour plaire au Sauveur et pour gagner le Paradis ;
- Qà’au lieu de lui inculquer des préceptes qu’il foulera aux pieds lorsque, devenu grand et pouvant raisonner, il perdra la foi dans la Révélation et les récompenses quelle promet ;
- Qu’au lieu d’égarer son esprit et de fausser son cœur, on lui dise « qu’il doit être honnête homme pour jouir du témoignage de sa conscience et de l’estime de ses semblables ;
- Qu’on lui enseigne qu’il doit bien se conduire en vertu du sentiment de sa propre dignité, pour se conserver pur dans son intelligence et dans son cœur ;
- Qu’on lui apprenne à respecter les droits d’autrui pour qu’on respecte les siens ;
- Qu’on fasse appel, en un mot, à toutes les nobles aspirations, à tous les sentiments élevés qui sont en germe dans la conscience de chacun et qui ne demandent qu’à être cultivés ;
- Que les parents, par leur exemple, fassent aimer la vertu à leurs enfants ; qu’ils la leur fassent pratiquer dès leurs premiers pas dans la vie, et nous l’affirmons une fois de plus, on aura donné à la morale des fondements que rien ne pourra ébranler, l’union de l’homme avec la cause première s’accomplira dans toute sa réalité, dans toute son énergie et la société religieuse aura trouvé sa véritable clef de voûte.
- Enfin, que s’il était besoin d’indiquer comme critérium un précepte, règle»de conduite, nous n’hésiterions pas à proclamer celui que ne renient pas en théorie, mais que sont loin de mettre en pratique ceux qui prétendent être exclusivement en possession de la vérité, savoir :
- « Faites à autrui ce que vous voudriez qui vous fut fait : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’il vous fît ! »
- (A suivre). C. P. Maistre.
- p.92 - vue 92/832
-
-
-
- V
- LE DEVOIR
- 93
- LE TRAVAIL A TRAVERS LES AGES
- Le eu.lt© aux temps néolittriques. — l-a civilisation <le l’humanité durant cette période. — Le Langage.
- Dans les dolmens en France, comme en Danemark et en Angleterre, on trouve des os humains calcinés mélangés à des cendres et à de la terre. Les squelettes des grottes de la Marne reposaient sur des pierres plates qui avaient été fortement chauffées, et on a rencontré également dans ces grottes des os calcinés et des cendres a côté de squelettes disposés dans un ordre parfait. Dans toutes ces sépultures on a recueilli en abondance de petits tranchets que l’on a appelés flèches à tranchant tranversal, dont il semble bien difficile que l’on ait pu faire des instruments de jet, quoique plusieurs vertèbres lombaires trouvées dans ces grottes fussent pénétrées par ces flèches de leur côté interne. Ces blessures, si elles n’ont pas été faites après la mort, ont dû entraîner certainement une mort immédiate.
- M. Voulot a découvert au Mont-Vaudois près d’Héricourt, une muraille affectant la forme d’une enceinte fortifiée, dans l’épaisseur de laquelle étaient des squelettes dans de grossiers sarcophages, entourés d’outils en os, de silex, de haches polies, de poteries noires sans ornements. Ces squelettes auraient été inhumés à mesure de la construction do la muraille, et pas un d’entre eux, sur vingt,n’ajant des traces de blessure, il est bien clair que cette muraille était un lieu de sépulture. Cet usage d’en-murer les cadavres, pratiqué encore de nos jours dans les campos sautos d’Espagne et d’Italie, remonte donc à une haute antiquité, puisqu’ainsi qu’en témoignent ces découvertes de l’époque néolithique, il est antérieur même à l’âge du bronze.
- M. Voulot est d’avis que la crémation des corps commençait à s’introduire alors, parce que la muraille du Mont-Vaudois était pétrie d’incinérations, dans lesquelles il a découvert des corps gras, du charbon, des dents humaines, des éclats votifs et des dents d’animaux sacrifiés. Un squelette de jeune fille, au lieu d’être incinéré n’avait subi qu’un effet superficiel de carbonisation. Suivant lui, cet usage de la crémation coïnciderait peut-être avec celui des sacrifices humains, et n’aurait eu même de rapport qu’avec ces sacrifices, la crémation ayant pour but de réduire les corps pour en renfermer les cendres dans des urnes mortuaires ne datant que de la plaine époque du bronze.
- Ü.Çette question! de |l’existence [des sacrifices humains à cette époque est fort discutable, et les preu-
- ves en faveur des opinions différentes que l’on peut se former à ce sujet sont en définitive peu nombreuses et surtout fort peu concluantes. Mais sans attacher à ce problème plus d’importance qu’il n’en comporte dans la presqu’impossibilité où l’on est de le résoudre, on peut, presqu’avec certitude conclure de la présence des éclats votifs et des dents d’animaux sacrifiés dans les tumuli et dans les sépultures de toute sorte de cette période, à l’existence d’un culte organisé des morts, et de pratiques religieuses en vigueur. Toutes les constructions mégalithiques de cet âge, les pierres levées ou menhirs, les enceintes de pierres ou cromlechs sont un effet évident de cette même cause, car on ne peut y voir que des sanctuaires et des autels.
- M. le docteur Prunières, dans ses importantes fouilles des dolmens delà Lozère,a trouvé beaucoup de crânes perforés artificiellement, trépanés, et des rondelles crâniennes placées dans l’intérieur de ces crânes. Les minutieuses études récentes faites par M. Rroca sur ces perforations, établissent qu’elles étaient presque toujours pratiquées sur des sujets vivants et jeunes, et que les rondelles ainsi obtenues servaient assez généralement d’amulettes. On a trouvé des preuves de l’existence de cet usage dans les grottes de la Marne, dans un tumulus découvert à Moret'Sur-Loing (Seine-et-Marne) par M. Chouquet, et contenant aussi des traces évidentes de crémation, et ailleurs.
- Citons, en passant, à titre de curiosité, une découverte faite par M. Prunières, parmi les ossements trouvés dans les cavernes du lac St-Andeol. C’est une vertèbre lombaire contenant encore une flèche qu’il est impossible de détacher, et [qui se trouve exactement dans la même position que la balle qui a tué le dernier président des Etats-Unis, M. G-arfield, quoique les conséquences de la blessure aient été bien différentes. Il y avait eu un travail inflammatoire trop faible chez l’individu auquel appartenait cette vertèbre, pour que l’arme fut éliminée ; elle était donc restée, mais la blessure a guéri néanmoins ; ce qui prouve que les flèches n’étaient point empoisonnées, ni leurs blessures toujours incurables.
- Quant aux rondelles crâniennes dont nous parlons, M. Prunières en a présenté qui ont, les unes des bords droits, et les autres des bords en biseau. Il pense, contrairement à ce qu’en ont dit quelques auteurs, que l’on a pu parfaitement obtenir avec le silex des traits de scie réguliers, des rainures verticales, et il a trouvé une sorte d’outil en pierre polie propre à cette opération ; nous savons d’ailleurs que parmi les instruments de la collection Boucher de
- p.93 - vue 93/832
-
-
-
- 94
- LE DEVOIR
- Perthes figurent des scies et des couteaux assez tranchants pour servir à ces perforations.
- MM. de Quatrefages et Berchon ont constaté sur un crâne trépané du tumulus de Lizières près Pam-proux (Deux-Sèvres) des traces d’un travail inflammatoire, qui démontre que les individus sur lesquels on pratiquait cette opération lui survivaient. L’on avait cru d'abord quelle se pratiquait au moyen d’un raclage qui anéantissait la première p'aque osseuse, presque toujours raclée sur le vivant, et taillait en biseau les bords de la perforation. Mais plus tard, se fondant sur l’étude du crâne de Lisières et d’un crâne du musée de l’Académie des sciences de Lisbonne, on a soutenu que les perforations se faisaient par des traits de scie laissant intacte la plaque à enlever. M. Prunières a montré que les deux procédés étaient également employés à l’âge de la pierre polie.
- Enfin, sur les parois des grottes de la Marne, dernier indice d’un sentiment religieux, on observe de curieuses figures sculptées. La mieux conservée rappelle la figure de l’oiseau; le nez est excessivement saillant comme un bec ; les yeux sont représentés par deux trous remplis d’une matière noire. Un collier retombe sur la poitrine pourvue de deux seins très proéminents. Le médaillon du collier est teinté en jaune ; le reste du corps n’est pas représenté.
- Rapprochant ce fait des trépanations de crânes, M. Broca fait les réflexions suivantes :
- « Je me demande, dit-il, pour quel motif ces opérations étaient sinon toujours, du moins presque toujours pratiquées sur des sujets jeunes, ou même sur des enfants, et je hasarde la conjecture qu’elles pouvaient être en rapport avec quelque superstition, qu’elles faisaient peut-être partie de quelque cérémonie d’initiation à la sainteté de je ne sais quel sacerdoce. Cela suppose, il est vrai, l’existence d’une caste religieuse ; mais il n’est pas douteux que les peuples néolithiques n’eussent un cuite organisé. Cette rondelle crânienne, que l’on introduisait dans le crâne de certains morts comme pour remplacer celle qu’on leur avait enlevée de leur vivant, n’implique-t-elle pas la croyance à une autre vie ? Ces sculptures grossières, mais toujours les mêmes qui représentent une divinité féminine sur les parois des antégrottes de Baye, prouvent en outre que le culte des temps néolithiques s’était déjà élevé jusqu’à l’anthropomorphisme. Or un dieu bien défini, un dieu à forme humaine, doit avoir nécessairement des prêtres init és, et l’initiation par le sang, l’initiation chirurgicale se retrouve, on le sait, chez un très grand nombre de peuples même civilisés.»'
- M. de Mortillet voit de son côté dans la tonsure de
- nos prêtres un pâle reflet de cet antique usage de la trépanation religieuse, et M. Rodier pense que la religion de ces peuples dont les coutumes indiquent assez une croyance à l’immortalité, de l’âme, aurait été généralement celle que l’on appelle le culte des Esprits, et qui est la plus ancienne dont la tradition ait conservé le souvenir dans l’Inde.
- De toutes ces constatations minutieuses il résulte que ces peuples avaient amassé une certaine somme d’idées, et qu’ils avaient une vigoureuse tendance à l’expansion ; car ils ont couvert de leurs colonies le Nord, le Midi, et l’occident de l’Asie, le Nord et l’orient de l’Europe et l’Europe toute entière, De lâ, il semble qu’ils soient passés dans le continent Atlantide, depuis disparu, et qui mettait en communication l’Amérique avec l’Asie.
- Leur civilisation était encore bien arriérée ; elle était plutôt le fruit d’une ardente curiosité, grand besoin de connaître, observation machinale d’abord et comme instinctive de tous les phénomènes qui frappaient leur imagination au sein de la nature, et puis réflexion, méditation, dont le résultat sera la mise à profit, pour leurs besoins intellectuels aussi bien que physiques, de ces forces, de ces éléments fournis par la nature. C’est ainsi qu’après avoir longtemps fait usage du silex, ils arrivent à découvrir les métaux, à les combiner ensemble, à les utiliser pour leurs besoins et leur parure. Cette première efflorescence de l’esprit humain n’a laissé d’autres traces, d’autres monuments que les menhirs, les cromlechs, les dol- ' mens, les pierres superposées qui forment les allées couvertes des archéologues, les constructions cyclo-péennes, les monolithes, ainsi que quelques essais de constructions gigantesques dont ils reste d’élo* quents vestiges sur divers points du globle et jusque dans l’Océanie.
- Si l’on remarque que le genre de vie libre et avan-tureuse que menaient probablement ces peuples au milieu de leurs travaux, exerce un attrait presqu’in-vincible, irrésistible sur ceux qui en ont contracté l’habitude, il est permis de supposer que cette civilisation préhistorique était à peu près celle qui est restée stationnaire, jusqu’à nos jours, chez divers peuples du Nord de l’Asie et de l’Amérique.
- Quant à la langue que parlaient les peuples néolithiques, car il est certain que dès les premiers temps de leur existence en société ils ont du avoir un lan* gage, il est très probable qu’elle appartenait au groupe dit monosyllabique par les linguistes. En effet, le monosyllabisme et la forme la plus rudimentaire que puisse affecter le langage, et tous les idiomes ont passé par cet état, dont on a dit avec raison qu’il était l’enfance des langues.
- p.94 - vue 94/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 95
- Dans cette forme de langage, tous les mots sont des racines, rien n’indique ni le genre, ni le nombre, ni le temps, ni le mode, ni la personnalité ; le vocable ne renferme qu’une idée générale souvent très vague, ce qui s’applique parfaitement au genre d’idées et aux rapports peu compliqués des hommes peu civilisés entre eux. Le langage n’est que l’expression de la pensée manifestée par la parole ; d’où il suit que, si pour traduire une pensée transcendante, alambiquée, torturée jusqu’à la quintessence comme celles des nuageux philosophes Allemands, par exemple, il est nécessaire d’avoir une langue agglutinante d’une flexibilité pour ainsi dire illimitée, pour des hommes dont les idées comme les besoins sont restreints, une langue monosyllabique suffît certainement. Tout semble donc indiquer que le langage néolitique était de oette dernière forme. C’est celle que conservent encore aujourd’hui certains groupes asiatiques, tels que le groupe Chinois, le Birman, l’Annamite, le Cambodgien, le Siamois, le Thibetain et le Japonais.
- Jacolliot fait observer, à propos de cette immobilité dans la langue, qu’elle correspond à un stationnement analogue de la civilisation chez ces peuples, qui n’ont rien acquis par eux-mêmes, et qui tiennent tous les éléments civilisateurs qu’ils possèdent du dehors, de l'Inde certainement, source de toute civilisation dans l’antiquité. Les peuplesIndo-Européens au contraire ont conquis par eux-mêmes leurs éléments successifs de progrès, et à mesure des conquè-tes ainsi réalisées, la transformation du langage d’abord monosyllabique s’opérait, devenant tour à tour agglutinant et à flexion.
- Le Sanscrit, qui est la langue la plus ancienne dont on possède des documents, fut-elle le langage des peuples néolithiques, ou bien, comme l’affîrment certains auteurs et les prétentieux philologues germaniques principalement, une langue plus ancienne encore a-t-elle existé sur la terre ? C’est ce que l’on ne peut dire exactement, car l’on n’a aucune donnée positive pour espérer de trouver la solution de ce problème ; et sur cette question de Linguistique l’on en est purement et simplement réduit aux conjectures. (A suivre).
- Nous recevons la lettre suivante à laquelle nous nous empressons de donner place.
- Paris, 4 janvier 1883.
- Monsieur le Directeur du « Devoir », à Cuise,
- Vous publiez dans votre dernier numéro un avis de la maison Picard-Bernheim, de Paris, faisant
- connaître que ces messieurs sont étrangers désormais à mon journal « L'École ».
- Veuillez, je vous prie, confirmer de ma part cet avis très-important pour moi aussi. Veuillez annoncer aux membres de l’enseignement de l’Aisne que plus affermie que jamais dans la voie de l’indépendance et du progrès, YEcole » ne relève que de moi.
- Veuillez agréer*..
- Saint-Martin,
- Député, Directeur de YEcole.
- C’EST Ta A. LOI
- Le Comble des Combles de la bêtise administrative.
- Saviez-vous, mesdames, qu’en étant vivante cette année, vous pouviez être morte l’année dernière ?
- Vous ne comprenez pas ?
- Moi non plus, mais il paraît que, dans l’existence d’une femme vivante, il peut y avoir une interruption de vie. Il ne s’agit ni de catalepsie ni de syncope, je m’explique.
- Une de nos abonnées avait à toucher une petite pension en province. Pour éviter les frais, elle laisse s’accumuler cinq trimestres, puis elle envoie les pièces nécessaires pour toucher, notamment un certificat de vie. Quand on présente ce certificat à l’employé du Trésor, il le repousse comme insuffisant. Ce certificat, dit-il, énonce seulement que Mme X... est actuellement vivante ; or, était-elle vivante à toutes les époques où elle devait toucher ? Il faut autant de certificats de vie qu’il y a de trimestres à toucher.
- Ainsi Mme X..., vivante ce mois-ci pouvait être morte il y a trois mois, morte il y a six mois, morte il y a un an ? C’est inimaginable ! Voilà cependant la loi.
- Il faut qu’on soit bien sérieux en France pour ne pas s’esclaffer de rire devant de pareilles lois.
- Et dire que toutes ces bêtises codifiées sont le chef-d’œuvre devant lequel les moutons de Panurge se pâment, le monument que les hommes proposent à notre admiration.
- Hâtez-vous, mesdames, de conquérir le droit de refaire le code.
- La Musique du Colonel Ramollot
- C’est dans huit jours la fête de Mme Ramollot, et le colonel toujours galant, désire lui faire donner une sérénade.
- Malheureusement,la moitié des musiciens du régiment se trouvent malades. Le colonel Ramollot prie son ami Gudoit, colonel dans une ville voisine, de lui prêter des instrumentistes ; ils viennent, mais le colonel Ramollot est inquiet, et il s’adresse à son chef de musique :
- — Dites-moi donc, chef, ces hommes qui viennent de v’nir là, est-ce qui connaissent not’e musique ?
- — Oh ! c’est bien certain, mon colonel, car ce sont toujours les mêmes notes.
- p.95 - vue 95/832
-
-
-
- 96
- LE DEVOIR
- — Mêmes nôtes, j’sais bien, n.. deD...! mais c’est que... c’n'est pas sur le même panier l — Oh. ! cela n'a pas d’inconvénient., mon colonel.
- — Possible, mais c’t égal, je n’s’rais pas fâché d’assister à une petite rép’tition.
- C’est à cette répétition que nous assistons : les musiciens forment le cercle, le chef de musique est au centre avec le colonel Ramollot ; on commence.
- Tout marchait assez bien pendant cette ouverture ; mais au bout de quelques minutes, le colonel, qui marquait la mesure avec son pied, s’arrête tout à coup, fronce le sourcil, mâchonne son cigare avec frénésie, et enfin, n’y tenant plus, interrompt le morceau en s’écriant :
- — S’crognieugnieu ! s’vous f... là-bas, tonnerre de Dieu ! Soufflez pas, signifie, n... de D...!
- Lt Chef. — Mon colonel, les trombones n’ont rien à faire en ce moment, ils comptent des pauses.
- — Pait’ment, n... de D... ! n’suis pas une croûte, parbleu ! j’vois bien qui n’comptent pas des centimes, comptent des... c’t’évident, mais pour compter d'ça, des machines, j’aurais tout aussi bien pris des hommes de la compagnie /
- Le Chef. — Oh ! mais ils vont souffler tout à l’heure, mon colonel, ils vont souffler.
- — Bon, j’vois c’que c’est, s’f... un p’tit coup d’main pour pas s’éreinter, j’comprends, et t’t’a l’heure s’dépê-cheront pour rattrapper les autres ; bon ! bon ! suffit , j’m’en f... 1 mais si n’soufïlent pas, v’z’avertis, j’ies f... d’dans, vos n... de D... d’trompettes. Allons, r’commen-cez-moi ça?
- On recommence.
- On a recommencé l’ouverture, les trombones ont repris à l’endroit voulu ; mais le colonel interrompt de nouveau la musique.
- — Ah çà, s'erongnieugnieu, m’a f... des brutes pareilles, s’f... de moi, pas vrai, hein ?
- Le chef. — Mais, mon colonel, je vous assure...
- — M’coupez pas, s’vous plaît, n... de D...! j’vous dis qu’c’est ridicule, vu., vu la chose, tendez-vous c’que j’vous parle?
- — G’qui m’a f... c’t'animal-là qui s’est f... grand comme ça exprès pour jouer d’un petit bout^d’bois ?
- Le chef. — La p’tite flûte ?
- — P’tite flûte, fait'ment, n... de D... j’vois bien qu’c’est pas une malle ! Eh bien, pourquoi qui s'est f... de c’te taille-là pour jouer du p’tit... comme vous dites, pendant qu’il y a là le petit gros qui s’erève à jouer du... du machin.
- Le chef. — L’ophicléïde.
- — Phieléïde, fait’ment, j’vois bien qu’eest pas du m’ion. G’qu’af... la flûte? faut être grand comme ça, maint’nant, pour jouer d’là flûte !
- Le chef. — Non, mon colonel, mais...
- — Pas tout ça, n... de D...1 c’est le grand que doit jouer du gros chose, et l’petit qui doit jouer du p’tit machin.
- Le chef. — C’est... c’est vrai, mon colonel, mais c’est que le grand ne sait jouer que delà petite fïûte et...
- — T’nez, chef, vous croyez que j'connais la musique, c’pas? eh bien, je n’connais pas la musique, mais j’sais c'que j’dis : c’grand là s’est f... grand comme ça pour jouer du p’tit bout de bois, exprès pour n’pas s’éreinter ; c’t’un paresseux, nnfaignant, n... deD...! m’trom-pez pas, t’vois bien ! pour un peu, je l’f... d’dans, ilga d’là chance de n’pas être de chez nous.
- Allons, r’commencez-moi çà 1 On recommence de nouveau.
- Le colonel, de plus en plus furieux, fait encore arrêter la musique :
- — Chef ! s’peut pas marcher comme ça, à la fin, tendez-vous, n... de D... ! Commence à* en avoir assez d’vos cochon’ries ! pas, d’ensemble, n... de D... pas d’ensemble, c’est ridicule !
- Le chef. — Cependant, mon colonel...
- — Pas de c’pendant ! Connais pas la musique, moi; ça vous étonne, pas vrai? Eh bien, j’n’y connais rien, mais j’vois bien qu’tout ça, c’est f... comme mon sac !
- Le chef. — J’ignore vraiment...
- | — V’z’ignorez !... v’z'ignorez !... dites-moi donc, est-
- qe que vous m’prenez pour une croûte? Ne m’dites pas qu’z’ignorez, puisque moi, qui n’suis pas musicien, m’aperçois qu’ça manque d’ensemble !
- Le chef. — Je vous jure, mon colonel, que je n’ai rien remarqué qui...
- — Eh bien, j’ai r’marqué pour vous, moi, n... de D... : C’du propre, maintenant, v’ia qui va falloir que j’conduise moi-même la musique, pour lors ! C’ment, n’avez pas remarqué qu’ceux qu'avaient les... les tringles, ils n’avalent pas tous en même temps, qu’y en a qui avalent un p’tit peu, d’autres pas du tout, d’aatres jusqu’au manche...
- Le chef. — Les trombones !
- — Trombones, fait’ment, j’sais bien que c’est pas des sardines.
- Le chef. — Mon colonel, c’est qu’ils marquent leur note.
- — Eh ! n... de D... ! j’vois bien qui n’marquent pas l’heure, j’m’en f... ! qui marquent c’qui voudront, mais qui s’avalent tous autant; c’n’est pas juste que les uns s’en fourrent plus que les autres par le bec, et qu’ils aient les bras dans toutes les positions.
- Le chef. — Mais cependant...
- — J’vous dis que j’men f... ! s’ment, j’suis vraiment surprenant qu’vous n’soyez pas plus fort que ça. Moi, j’vous le répète, j’n connais pas la musique. j’la*eonnais pas, parole d’honneur, mais je n’veux c’pendant pas qu’on m’f... dedans !
- J’en ai assez d’vot'e rép’tition, j’f... le camp, tâchez d’en sortir tout seul ; s’ment, l’vous avertis d’une chose, c’est qu’si l’jour d'là cérémonie, tout l’monde n’a pas l’bras comme ça... eh bien, vos n... de D... d’traî-nards... j’ies f... d’dans 1
- Charles Leroy.
- L’Astronomie, Revue mensuelle d’Astronomie populaire, de Météorologie et de Physique du globe, par M. Camille Flammarion. — Sommaire du N° de Février : Les'pierres tombées du Ciel, par M. A. Daubrée, Membre de l’Institut, Directeur de l’École des Mines. — Observations de Jupiter, par M. W. Denning, Astronome à Bristol. — Les inondations, par M. Th. Moureaux, Météorologiste au Bureau central. — Bibliographie générale de VAstronomie, par M. Henry Gévé. — Académie des Sciences : Photographie de la grande comète de 1882, faite à l’Observatoire du Cap de Bonne-Espérance par M. D. Gill. — Nouvelles de la Science : Le passage de Vénus. La grande Comète. L'aurore boréale du 17 novembre. Perturbation magnétique et taches solaires— Le Ciel en Février 1883. — Ce numéro contient 22 figures. — Abonnement d’un an : Paris, 12 fr.; départements, 13 fr. — Première année, 1882, prix du volume : broché, 10 fr.; relié avec luxe, 14 fr. — (Librairie Gauthier Villars, quai des Augustin», 55, Paris.)
- Le Directeur-Gérant : GODIN.
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’PIace, 36.
- p.96 - vue 96/832
-
-
-
- T Année, Tome 7. - n° 232. îie numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 18 Février 1883
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A. GUISE (Aisne)
- Toutes lés communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13 fr. 60
- on s’abonne A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillous
- S’adresser à M. LETMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- L'Egalité politique. — La Sagesse antique. — Faits politiques et sociaux. — Bibliothèque du Familistère. — Transmission des forces à distance. — Les Idées de Fourier aux Etats Unis. — 130 Conférence au Familistère. — U Instruction des Femmes. — Etat civil.
- L ÉGALITÉ POLITIQUE
- Nous avons montré dans un précédent article que la liberté humaine, ce droit inné en nous et sacré, n'était possible, dans l'état social, qu’accompagné de l’égalité, qui seule la rend effective et réelle. En effet, sans l’égalité, la liberté dont jouissent les castes privilégiées impose forcément l’assujétisse-ment, le servage aux autres,ainsi que cela existait en France avant 89, et en Russie et ailleurs encore aujourd’hui.
- . Mais il n’en est pas tout à fait de l’égalité comme de la liberté, qui peut être relativement com-
- plète, puisqu’elle ne doit avoir pour limite que le point exact où elle ferait obstacle à l’exercice de ce même droit chez d’autres. L’égalité vraie ne peut exister que dans les conditions où la nature elle-même l'accorde à tous les êtres, et c’est là pour une société un excellent exemple à suivre. Or que voyons-nous à cet égard au sein de la nature ? A tous elle prodigue avec la plus complète impartialité les richesses de toute sorte que la terre produit, et elle ne fait aucune différence à ce point de vue entre le vermisseau qui rampe presqu’imperceptible sous nos pieds, et l’aigle altier qui plane à perte de vue au-dessus de nos têtes. Mais à côté de l’égalité dans les dons matériels qu’elle accorde libéralement à tous, elle établit parmi les êtres une inégalité qui paraît normale et inévitable. Partout nous voyons des êtres forts à côté d’êtres faibles, et non pas seulement dans les différentes races, mais même parmi les membres d’une même famille.
- Chez l'homme, par exemple, à tout instant on rencontre des individus robustes et vigoureux, auprès d’individus malingres et débiles, des gens intelligents et habiles côtoyant des idiots maladroits et impuissants, des êtres rusés et menteurs à côté de personnes naïves et franches. Et comme le plus souvent le fort, abusant de sa supériorité, en écrase le faible, des philosophes en ont conclu que c’était une loi naturelle, et Darwin a proclamé le principe de la lutte pour la vie, confondant ainsi un. fait social avec une loi naturelle, un abus avec une règle, sans s’apercevoir que ce prétendu principe, de même que la hideuse fmaxime Jésuitique « la fin justifie les moyens,» suffirait à légitimer tous les attentats et tous les crimes, nous ne disons pas les excuser, mais
- p.97 - vue 97/832
-
-
-
- 98
- LE DEVOIR
- bien positivement les justifier. La lutte pour la vie n’est-ce pas l’équivalent de la légitime défense, puisque dans les deux cas c’est pour sauver sa propre existence que l’on agit, et la légitime défense ne justifîe-t-ellepas le meurte, l’homicide, tout ?
- En somme, dans la nature il y a, suivant l’expression fort juste de Raynal, une égalité de droit et jamais une égalité de fait. Tout le monde a des droits égaux à ses yeux aux trésors qu’elle enfante et qu’elle met généreusement à la disposition de tous, mais chacun en use suivant sa capacité, ses moyens d’action, l’étendue de ses besoins et de la puissance qu’il peut mettre à leur service.
- Aussi lorsqu’en matière politique on parle de l’égalité de droits, la loi doit proclamer et maintenir rigoureusement l’égalité de droits detousles citoyens, mais comme elle est absolument impuissante à créer l’égalité d’aptitudes, de qualités et de besoins, elle est tenue de se contenter de rendre les effets de cette inégalité naturelle de fait le moins pernicieux possible, et l’on ne peut équitablement lui rien demander de plus. Les mêmes droits civils et politiques pour tous dans une société bien organisée : la même protection dans la loi pour tous les citoyens, riches ou pauvres, grands ou petits, forts ou faibles, tel est l’objet que doit se proposer d’atteindre une législation équitable et juste.
- Non seulement la société ne peut rien modifier à l’inégalité naturelle de fait coexistante avec l’inégalité de droit, mais encore il ne serait pas bon qu’elle le fit si elle le pouvait.En effet,la loi de vie exige impérieusement la marche en avant du progrès. Or, si la liberté est une des conditions essentielles du concours efficace de chaque homme à ce développement constant de la vie dans le sens du progrès, l’égalité des aptitudes, des capacités et des talents constituerait un obstacle insurmontable à cette marche incessante et progressive. Supposons dans une industrie, tous les hommes appelés à y travailler également intelligents, également instruits, également habiles et compétents, tous admirablement aptes à diriger les travaux. Qu’arrivera-t-il ? C’est que si l’on veut utiliser comme on le doit tous les éléments de succès que ces personnalités offrent, les travaux ne seront pas exécutés, parce que,si pour leur bonne exécution, une direction est indispensable, il y faut aussi la main d’œuvre qui ne peut être fournie par des ingénieurs, mais bien par de simples ouvriers. Si nous renversons les termes de notre hypothèse, et que nous peuplions l’usine au contraire de simples travailleurs également aptes à la main d’œuvre, mais également dépourvus des connaissances nécessaires à la bonne direction des travaux, le résultat négatif
- sera le même, et le progrès se trouvera également enrayé.
- Donc pour réaliser le progrès, cette inégalité de fait est non seulement utile, mais nécessaire. Tel gé* nie éminemment apte à concevoir de grandes entreprises,mais tout à fait incapable de les executer, aura absolument besoin du concours d’un homme tout à fait inhabile aux conceptions, mais parfaitement doué pour l’exécution des entreprises conçues par d’autres. Ils se complètent ainsi l’un par l’autre, et leur concours mutuel donne la vie à une idée utile au progrès, qui serait restée une utopie irréalisable sans cela.
- L’égalité absolue en toutes choses serait donc infailliblement l’immobilité, la stagnation, et par conséquent le contraire du progrès. Nous en voyons la preuve très évidente dans les sociétés, qui existent, basées précisément sur ce principe, chez certains animaux, comme les fourmis et les castors. Ces petites républiques, taht admirées des savants qui les ont tant observées, existent depuis la création, sans doute, mais elles n’avancent point, et telles elles végétaient il y a des siècles, telles elles végètent encore aujourd’hui, sans aucun progrès. Une société établie sur ces bases continuerait à végéter et à s’agiter en ayant le strict nécessaire, mais elle ne progresserait certainement pas.
- Les utopistes qui rêvent comme une amélioration sociale, l’égalité des salaires, par exemple, ou celle des biens, ne se sont donc certainement pas rendu compte que cette prétendue amélioration est à peu près impossible à réaliser, que la réalisa-t-on d’ailleurs, loin d’être un progrès elle serait réellement un pas en arrière, et enfin qu’elle ne pourrait pas durer vingt-quatre heures, parce que dès le lendemain même du jour où elle aurait été accomplie, les paresseux, les libertins, les prodigues ou les imprévoyants auraient déjà compromis, engagé ou perdu une partie de leur avoir au profit des gens plus avisés, travailleurs, rangés et prévoyants, en rétablissant eux mêmes de la sorte l’inégalité fatale et inévitable qu’on aurait cherché à détruire en leur faveur.
- Impossible l’égalité des salaires, disons-nous, parce que, quoique l’on fasse, Ton ne parviendra jamais à égaliser les services rendus par les citoyens, et que toujours malgré tout, l’inventeur qui aura, comme Jacquart, décuplé par son invention la richesse du pays,en augmentant dans cette mesure sa production, aura droit à une rémunération plus digne de son travail que celle que Ton peut allouer au manœuvre qui sert les maçons, en leur faisant passer le ciment dont ils font usage. Il est clair que M. de Lesseps
- p.98 - vue 98/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 99
- qui en ouvrant une nouvelle route au commerce maritime des deux mondes, a augmenté aussi d’une façon considérable la production de la richesse au sein de l’humanité, ne peut être équitablement payé de ses travaux le même prix que l’on paiera à l’un des terrassiers qui ont travaillé au percement de l’Lthme de Suez. L’égalité des sa'laires serait donc une criante injustice, puisqu’elle frustrerait les uns en faisant à d’autres d’inutiles et infructueuses libéralités.
- "Nous avons ajouté que cette égalité injuste fut-elle possible, elle serait non pas un progrès mais un recul, parce qu’en détruisant le mobile le plus efficace de l’émulation et de l’amour du progrès, il paralyserait les initiatives fécondes, restreindrait misérablement l’activité productive, et condamnerait la société à l’immobilité. La vie et le progrès sont si étroitement liés ensemble, qu’ils ne peuvent point se passer l’un de l’autre, et à moins de considérer l’existence végétative des fourmis et des castors dont nous avons cité l’exemple comme un idéal de vie, on ne saurait contester le caractère rétrograde de la prétendue amélioration des égalitaires, si elle était possible. 1 *
- Sachons donc ne pas vouloir des impossibilités, et au lieu de nous obstiner à voir les choses sous un faux jour, voyons la réalité telle qu’elle est, et résignons-nous enfin à en tirer parti d’une façon pratique. Subissons ce qu’il n’est pas en notre pauvoir d’empêcher, et servons-nous en pour remplir de notre mieux notre mission de progrès sur le terre. Le bon ouvrier n’est pas celui qui rêve les outils plus perfectionnés et facilitant outre mesure le travail, et qui passe une partie de son temps à les chercher, mais celui qui sait se servir des outils qu’il a, et qui avec eux exécute la plus grande somme possible d’ouvrage.
- Ne pouvant rien changer à l’état de choses actuel, en ce qui concerne l’inégalité de nos conditions d’existence dans l’humanité, puisqu’elle est le résultat logique et fatal de la diversité des natures, faisons-la concourir,dans l’organisation sociale bien entendue, au développement constant et progressif de la vie, et à maintenir toujours intacte et inviolée l’égalité des citoyens devant la loi, comme elle existe positive et inébranlable devant les accidents de la vie, des maladies, la souffrance et la mort. De même que le plus puissant potentat de la terre est sujet, tout comme le plus abject des vagabonds, aux pleurésies ou autres maladies, dans une transition trop brusque d’une température à une autre, de même l’un comme l’autre doivent être soumis également
- aux prescriptions de la loi civile et politique, sans la moindre différence ni distinction, condamnés aux mêmes peines pour des méfaits identiques, et objet de récompenses analogues pour des services semblables. Leurs droits doivent être égaux ainsi que leurs devoirs en matière politique et en matière civile, comme leurs chances de maladie ou de santé, de mort ou de vie sont égales dans les mêmes conditions. Un puissant seigneur qui néglige d’observer les lois de l’hygiène est aussi impitoyablement frappé de maladies par la nature, que le gueux le plus infime, et celui-ci, en pratiquant fidèlement ces lois, conservera sa force et sa santé avec autant de certitude que le monarque observateur des préceptes hygiéniques.
- De même, le prince qui viole la loi doit être puni exactement comme le serait le plus obscur des citoyens, et la balance de la justice doit avoir mêmes poids et mêmes mesures pour l’un que pour l’autre.
- Telles sont les véritables conditions de l’égalité civile et politique, la seule possible, et c’est folie que de vouloir l’établir sur d’autres bases, et l’étendre au delà de ces limites posées par la nature elle-même. L’égalité n’est un élément utile et efficace de progrès que dans ces termes, et poussée au-delà, loin d’y aider, elle y ferait obstacle.
- LA SAGESSE ANTIQUE '
- YII
- Traiter autrui comme soi-même
- Savoir être touché de la misère des autres, que cela est rare.
- 0Chou-King).
- Ce que vous réprouvez dans ceux qui sont au-dessps de vous, ne le pratiquez pas envers ceux qui sont au-dessous ; ce que vous réprouvez dans vos inférieurs, ne le pratiquez pas envers vos supérieurs ; ce que vous réprouvez dans ceux qui vous précèdent, ne le faites pas à ceux qui vous suivent; ce que vous réprouvez dans ceux qui sont à votre droite, ne le faites pas à ceux qui sont à votre gauche : voilà ce qui est appelé la raison et la règle de toutes -les actions.
- (Ta-Mo).
- Celui dont le cœur est droit, et qui porte aux autres les mêmes sentiments qu’il a pour lui-même,
- (1) Voir «le Devoir* des 24 décembre 1882; 7,14, et 21 Janvier, 4 et 11 février 1883.
- p.99 - vue 99/832
-
-
-
- 100
- LE DEVOIR
- ne s’écarte pas de la loi morale du devoir prescrite aux hommes par la nature rationnelle; il ne fait pas aux autres ce qu’il désire qui ne soit pas fait à lui-même.
- ( Tchoung- Young).
- Avoir assez d’empire sur soi-mème pour juger des autres par comparaison avec nous, et agir envers eux comme nous voudrions que l’on agit envers nous-mêmes, c’est ce que l’on peut appeler la doctrine de l’humanité, il n’y a rien au-delà.
- Ce que vous ne désirez pas qui vous soit fait à vous-même, ne le faites pas aux autres hommes.
- ... — Y a-t-il un mot dans la langue que l’on puisse se borner à pratiquer seul jusqu’à la fin de l’existence ? Le philosophe dit : Il y a le mot Chou dont le sens est : Ce que l’on ne désire pas qui nous soit fait, il ne faut pas le faire aux autres.
- (Lun-Yu).
- Toutes les actions de la vie ont en nous leur principe tu leur raison d’être.
- Si l’on fait tous ses efforts pour agir envers les autres comme on. voudrait les voir agir envers soi, rien ne fait plus approcher de l’humanité lorsqu’on la cherche, que cette conduite.
- Tous les hommes ont le sentiment de la commisération. Etendre ce sentiment à tous leurs sujets de peine et de souffrance, c’est de l’humanité.
- [Meng-tseu).
- Prenez garde de ne faire jamais à un autre ce que vous seriez fâché qu’on vous fit.
- [ToMe).
- Ne manquez pas à consoler ceux qui sont dans la tristesse, et pleurez avec ceux qui pleurent.
- (Ecclésiastique).
- Faites donc aux hommes tout ce que vous vouiez qu’ils vous fassent, car c’est là la loi et les prophètes.
- [St Mathieu).
- Traitez les hommes de la même manière que vous voudriez vous-mêmes qu’ils vous traitassent.
- (St Luc).
- Souvenez-vous de ceux qui sont dans les chaînes, comme si vous étiez vous-mêmes enchaînés avec eux; et de ceux qui sont affligés, comme étant vous-mêmes dans un corps mortel.
- Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi de Jésus-Christ.
- St Paul)
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- LA SITUATION
- Ou n’a pas oublié l’incident qui vient de se produire à Montpellier ; un certain nombre de soldats ont assisté à une représentation, où l’on a dit un des monologues favoris de M. Coquelin Cadet. Il paraît, s'il faut en croire le Petit méridional, que « le gros morceau » de la soirée fut la pièce intitulée la Situation, que les Parisiens ont entendue maintes et maintes fois depuis plusieurs aimées. Le Petit méridional, journal de Montpellier, croit cependant très sincèrement que l’auteur, M. Eugène Morand, a visé la loi des princes et le cabinet Fallières. Il nous a paru intéressant de mettre sous les yeux de nos lecteurs le monologue révolutionnaire de M. Coquelin. Le voici in extenso :
- LA. SITUATION
- Fff ! Où allons-nous, mon Dieu, où allons-nous ? Voulez-vous que je vous le dise, moi, où nous allons ! fff ! Eh bien ! nous y allons tout droit, et, retenez bien ce que je vous dis là, avant huit jours, nous y serons ; ff ! en plein.
- Je n’y croyais pas, moi non plus, fff l J’ai voulu me rendre compte, j’ai été voir un garçon que je connais, qui est très solidement attaché au cabinet du ministre, du ministre de... il y a un drapeau neuf au-dessus de la porte, fff! Je suis arrivé, il dormait,il est très occupé. Alors nous avons causé ; je lui ai dit : Eh bien ! et la situation... pst ?—Savez-vous ce qu’il m’a répondu? Il m’a répondu : — Mon cher, la situation. —pst ! (Geste). Voilà. — Oh! tu exagères! Eh bien, non, il était dans le vrai, la situation, voyez-vous, pst ! voilà. (Geste) C'est très grave.
- Je me suis dit : il faut voir et j’ai été dans un autre ministère. Il y a un drapeau au-dessus de la porte. J’ai demandé quelqu’un que je connais là, un ami. Je suis entré, il travaillait à un vaudeville, il est très occupé ; et ma foi, je n’ai pas été par quatre chemins. Je lui ai dit : voyons, la situation, ff ! — La situation? me répondit-il, — la situation ? Je l’ai, je la liens. Il la tenait!
- — Voici : Arthur croit que sa femme,la femme d’Arthur, le trompe avec Ernest, un de ses amis, à Arthur; alors,il dit à sa femme, - la femme d’Ernest, votre mari, le mari d8 la femme d’Ernest, vous trompe en me trompant avec ma femme: je ne me trompe pas,nous s un mes trompés. — Je Fai arrêté ; non, la situation ? — Eh bien ! la voilà, la situation. — Non, comment ça finira-t-il ? — Oh ! par un couplet au public, la, la, la." —- Non, la situation po-li-ti-que.— Ah ! la situation ! mon ami, tu sais, la situation, pst! (geste). Voilà, c’est trè3 grave.
- Je savais enfin à quoi m’en tenir ! ff ! Cependant j’ai encore voulu voir, j'ai été au ministère de... fff. C’est curieux, il y a un drapeau usé. Là je connais un cousin de ma femme; ils ne peuvent pas se voir, il est toujours fourré chez nous, fff 1 J’ai demandé à son garçon de bureau ; monsieur n’y est pas ? — Oh ! non. — Monsieur n’y est jamais, au ministère, il est trop occupé. Alors j’ai causé un peu avec le garçon de bureau (je n’ai pas de préjugés) ; je lui ai dit : La situation ? Il était navré. Il paraît qu’on va les forcer à être polis, — ça n’a jamais ôté plus mal.
- Fff. J’étais fixé ! — Pourtant, en revenant, je passais devant la Bourse ; il y a encore un drapeau, seulement il n’y a plus que la hampe. Je me suis dit .- Tiens ! la Bourse, et je suis entré voir Chose, un ami intime, un agent de change. — Eh bien ! la situation ? — Hou ! hou l — Tu vendrais ? — Heu ! heu ! — Tu achèterais ?
- — hum! hum ! — Je te remercie. J’étais inquiet ; vous comprenez: tous ces heu 1 heu ! il ne me restait qu’à placer à l’étranger, c’est ce que j’ai fait ; ici, pas sûr ; je lui ai donné toutes mes valeurs, il a pris toutes celles de ses amis intimes et il est parti en Belgique. — Vous me direz : Oh ! ff 1 Je suis tranquille, ma femme est partie avec lui.
- (A suivre).
- p.100 - vue 100/832
-
-
-
- LB DEVOIR
- 101
- Eh. bien ! tout ça, ça m’a fait faire des réflexions et je me suis dit : Ça ÿ est, ff ! D’ailleurs ça ne m’étonne pas. J'ai toujours prévu les événements. Eu 48, par exemple, quand on a entendu les premiers coups de fusil, il y a des gens qui disaient : « C’est ceci, c’est ça. » Et des gens vous savez, ff... enfin des gens qui sont dans le... ff... qui y sont depuis trente ans ! Eh bien, moi je n’ai pas hésité, j’ai dit : « Ça y est... ff. » Voyez-vous aujourd’hui, c est la même histoire, et il y a une chose que je sais et que je peux vous dire Et vous serez les premiers à me répondre... ff ! Gomme vous avez, raison, ah ! mon Dieu ! Comme vous avez donc raison ! la situation, voyez-vous, pst? (Geste). Voilà.
- (Il sort convaincu).
- ’k
- ¥ *
- La «jiiestiom du Dan*al»e. — La question que va discuter à Londres la Commission du Danube serait facilement et promptement décidée si les diplomates chargés de la débattre ne consultaient que la justice, le droit, la raison, l’intérêt général de l'Europe. Il existe depuis 18S7 une Commission européenne * du Danube chargée par les traités d’assurer au profit de tous les peuples la neutralité, la sécurité, la liberté, le bon entretien du Danube. A côté de cette Commission on veut établir une Commission mixte, exécutive, chargée, comme le dit son nom. d’appliquer les décisions de la première. Il s’agit de déterminer la composition, la compétence, l’organisation, le fonctionnement de cette Commission dont le pouvoir s’étendra des Portes de Fer à Galatzsur une étendue de 750 kilomètres environ. Quoi de plus simple? Faire représenter dans cette Commission les trois riverains : la Roumanie, la Bulgarie, la Serbie, voire même l'Autriche, bien que des Portes de Fer à Galatz elle ne possède pas un centimètre de rivage, mais parce que en amont des Portes de Fer elle est riveraine à droite et à gauche; attribuer à lourde rôle la présidence à chacune des puissances représentées; adjoindre, afin de départager au besoin les voix, un cinquième membre choisi dans la Commission européenne sans que ce délégué pût jamais être le membre autrichien de cette Commission afin qu’en aucun cas l’Autriche n’eût deux voix dans la Commission mixte; respecter scrupuleusement dans les détails du règlement à faire le droit de souveraineté de chaque riverain sur ses ports et sur ses eaux ; donner aux décisions de la Commission mixte et confirmées an besoin par celles de la Commission européenne la sanction nécessaire d'un tribunal d’arbitrage international spécial, et d’une force chargée de faire exécuter les sentences, voilà ce que dicteraient la raison et la justice. Mais ce n’est pas ainsi que l’on paraît devoir procéder. Un premier projet présenté par l’Autriche et repoussé par la Roumanie, et celui qu’on va discuter proposé comme amendement par le délégué français, M. Barrère, consacrent tous les deux la prépondérance abusive de l’Autriche, mettent sous la dépendance commerciale et politique la Serbie, la Bulgarie, la Roumanie surtout, isolent celle-ci de l’Europe, l’enclavent entre la Russie et l’Autriche, et rangeant sous la main ue celle-ci tout le Danube en amont et en aval des Portes de Fer pendant que l’annexion de i’Her-zégovine et de la Bosnie lui permettent de pousser jusqu’à Salonique les chemins de fer qui, à travers l’Allemagne et l’Autriche, doivent lier la Baltique à l’Archipel, préparent à la fois l’asservissement des peuples du Balkan et le partage de la Turquie sur lequel M. de Giers vient probablement de s’entendre avec MM. de Bismarck et Kalnocky. La Roumanie a jusqu’ici résisté, et jusqu’au bout elle tiendrait tôle et empêcherait tout par un refus énergique, si la France, si l’Angleterre, si l’Italie, ses alliés "naturels, l’aidaient un peu; mais la France est sinon brouillée au moins en froid avec l’Angleterre, l’Angleterre a l’inquiétude et le fardeau de l’Egypte, ritaîie est à demi trahie sinon tout à fait par ses ministres, et,, pour achever,la Russie, qui sans doute a stipulé sa part dms le partage de l’empire turc, laissera faire pourvu qu’on lui abandonne Kilia, la bouche septentrionale du Danube. Tel est l’état de la question
- qui va se débattre à Londres. Nous n’en connaissons point d’autres à ce moment, pas même la question égyptienne, où les intérêts de la paix et de la liberté soient plus gravement engagés.
- *
- * *
- On croit avoir découvert deux des meurtriers qui, l’an passé, assassinèrent à Dublin lord Cavendish et M.Burke. On les poursuit, mais ni leur condamnation, ni leur exécution ne donneront la paix à l’Irlande. Derrière la question agraire se lève la question de patrie, d’autonomie. Quand donc les yeux du peuple anglais se dessilleront-ils? Quand fera-t-il pour l’Irlande ce qu’il voudrait qu'on fit pour lui !
- ¥ *
- Pendant que le Sénat français, modifiant la loi votée par la Chambre, substituait à l’abolition pure et simple du serment religieux judiciaire la faculté donnée au juré de réclamer au lieu du serment religieux le serment laïque, le Sénat espagnol, saisi de la même question, adoptait la même solution. Celte question du serment fera ie tour de 1 Europe.
- *
- ¥ ¥
- groia-veirtienti.eiut prussien ©t ses annexions. — Lorsqu’en violation du traité de 1865 au bas duquel se trouve pourtant la signature de l’Angleterre, le Schleswig fut arraché au Danemark, et violemment annexé à la Prusse, on laissa pourtant aux Danois la faculté d’opter entre la nationalité prussienne et la leur. Cette faculté fut même étendue à leurs enfants, mais aujourd’hui que ces enfants, fort nombreux, atteignent leur vingtième année le gouvernement prussien prétend les obliger au service militaire ou les expulser. C’est une seconde iniquité ; mais quand ©n a pour maxime que « la force fait le droit » pourquoi se soucier d’une iniquité de plus ou de moins? Le Danemark proteste, il fait son devoir; sa protestation se retrouvera un jour, et d’autres avec elles.
- *
- * *
- La révolution italienne dans ses rapports internationaux. — Sous ce titre, et comme corollaire indispensable de sa protestation contre l’alliance autrichienne et la réaction à l’intérieur, M. Aurelio S^ffi résume à grands traits les idées et les événements qui ont déterminé la révolution italienne et rendu possible l’unité nationale.
- Prétendre, comme le gouvernement actuel le prétend, que les conséquences directes et nécessaires soient en contradiction avec les causes qui l’on produite, savoir : la négation des idées et des principes au nom desquels le grand événement s’est accompli, c’est méconnaître les idées, les doctrines, les aspirations de notre siècle, c’est, dans la pratique, renier le passé, l’origine du gouvernement même, et rejeter les Italiens en dehors de l’histoire et de la vie contemporaine.
- Les conclusions que l’émiuent écrivain tire de ces prémisse- sont celles qui découlent du principe même de la souveraineté et de l’autonomie des peuples, du droit des gens tel nue la démocratie européenne le comprend, te; que la Ligua delà P<Lx le prêche depuis quinze ans.
- Après avoir fait ressortir que la politique des faits accomplis, la maxime cjmique du bèati possidentes proclamée par M. de Bismarck, ne pouvant que justifier des spoliations violentes et satisfaire aux ambitions césariennes, livre les nations à la merci du hasard et au caprice du plus fort, M. Saffi affirme que toutes les nations qui ont laissé des traces de leur génie dans l’histoire ont représenté un principe en vertu duquel elles se sont constituées et développées, et ont pu. grâce à ce principe, apporter chacune leur pierre à l’édifice de la civilisation. L’Angleterre, au nom des garanties juridiques et politiques de la liberté individuelle ; l’Allemagne au nom de la liberté religieuse contre la tradition catholique ; la France au nom des droits de l'homme contre l'absolutisme monarchique et les privilèges de l’aristocratie du clergé. Chacune, selon son génie parti-
- p.101 - vue 101/832
-
-
-
- 102
- LE DEVOIR
- culier, a accompli sa lâche et possède la force nécessaire pour jouer son rôle spécial dans l'humanité
- Mais de toutes les révolutions qui ont marqué une étape dans la marche du progrès, la révolution italienne, par la nature même des obstacles qui se dressaient devant elle, a sans contredit été la plus vaste et la plus grande dans ses conséquences. L’Italie ne pou. vait revendiquer son indépendance et son unité qu’en secouant le joug de l’empire et de la papauté : elle ne peut les conserver qu’en combattant ces deux institutions, ces deux traditions contraires au Droit et à la Raison.
- L’autorité de l’Eglise dans la domaine spirituel est la négation de la liberté de la pensée, de la conscience et de toutes les institutions tendant à assurer cette liberté; dans le domaine temporel, elle est la subordination à la cosmopolice papale du gouvernement des peuples. L’autorité de l’empire appliquée à l’organisation des Etats, c’est la négation de la souveraineté populaire appliquée aux rapports internationaux, c'est la subordination des nationalités aux exigences de l’unité césarienne, la légitimation de la conquête. L’identité des deux buts déternime la solidarité des deux pouvoirs. L’Italie ne peut avoir aucun contact direct avec l’Autriche, sans en venir à une transaction avec la Vatican,par conséquent l’alliance italo-autrichienne est en contradiction flagrante avec l’indépendance, l’unité et la liberté de la nation. Si cette alliance devenait effective, l’Italie deviendrait la complice des agressions de la maison d’Habsbourg qui tend constamment à augmenter ses domaines aux dépens des nations qu’elle a défaites et brisées. « Nous repoussons l’alliaoce autrichienne comme contraire aux principes au nom desquels l’Italie s’est constituée — s’écrie M. Safifi, — nous repoussons ce marché honteux. Si l’Autriche nous attaque, nous nous défendrons et, peut-être, nous vaincrons l’agi es-seur parce que l’Itaiie est une nation, et que l’Autriche n’est qu’un état-major d’une armée composée d’éléments hétérogènes. Dans tous les cas nous défendrons la patrie et la liberté qu’elle ne peut nous donner, car elle nous les avait ravies l’une et l’autre comme elle les voie à chaque instant à d’autres peuples. »
- Les barrières qui existe jt encore entre quelques peuples européens ont été élevées et sont maintenues par l’égoïsme dynastique, par l’orgueil militaire et la perversité des gouvernements. C’est, un devoir des hommes libres et conscients, c’est surtout le devoir des gouvernements légitimes de faire disparaître ces barrièies, d’opposer à la violence des oppresseurs et à l’arbitraire des conquérants, les droits des peuples opprimés.
- C’est le devoir de l’Italie de repousser le droit de la force créé par la barbarie et de lui opposer la Force du droit créé par la nature. Aux ingénieuses combinaisons de la diplomatie césarienne il faut opposer la fédération européenne ; à la redoutable alliance des empereurs, la sainte alliance des peuples, et, dans une vaste conception de la justice universelle, admettre les titres et les droits de tous les peuples, sans distinction de race, à leur développement progressif, à leur liberté, à leur autonomie. Ne point dire .- fédération latine, fédération germanique, fédération steve, mais diriger les alliances spéciales vers le but de notre civilisation avancée, vers ia fraternité des hommes et des peuples, laissant à chacun le soin de se gouverner, de s’administrer comme il l’entend, et selon son génie propre. La politique de l’Italie doit être la politique de la justice internationale, du droit des gens suivant la morale et le droit commun, en un mot, la politique de la paix ët de la liberté. Déjà en 1848, Mazzini avait prévu et voulu l’unité allemande, l’unité ibérique, l’unitô italienne, etc,, entre autres groupements homogènes des peuples, il prévoyait une Confédération des Alpes comprenant ia Suisse, la Savoie et le Tyrol autrichien, — nous y ajouterions même l’Alsace et la Valteline — pour élever une barrière entre la France et l'Allemagne, comme il avait préconisé une Confédération des peuples slaves habitant la péninsule orientale pour opposer une digue solide aux envahissements de la Russie et la constitution d’une Grèce libre assez forte pour refouler en Asie les Mahométans et assurer sur des
- bases solides la paix de l’Europe. Mazzini disait que c’était à l’Italie unifiée de prendre cette initiative mo ié-ratrice et pacifique, et que le seul obstacle sérieux aux alliances homogènes et à ia fédération européenne c’était l’Autriche, ce grand parasite qui représente en Europe le principe de la conquête, ie droit de ia force, ie moven-âge, la barbarie,
- Eh bien, ce que l’Italie monarchique ne sait, ne peut et ne veut faire, Y Italie du peuple le fera. La république est donc une condition sine qua non de Inexistence de l’Italie comme nation, la garantie nécessaire de la paix future de l’Europe.
- (Etats-Unis dEurope) A. U.
- M. de Bismarck et sa conscience. — M.
- de Bismarck a généralement la réputation de mépriser profondément l’opinion publique, et l’on dit volontiers de lui : corps de fer, cœur de diamant. Il y a pourtant des heures où la dureté de ce cœur s’amollit, où la mélancolie domine, où l'âge affaiblit le ressort de cet esprit. Il se plaint alors de s’être dépensé vainement en des luttes stériles, d’avoir perdu sa vie à tenter des entreprises chimériques, et commis d’énorme fautes. Un soir, c’était dans l’automne de 1877, assis au coin du feu dans une de ses belles salles dont les larges fenêtres s’ouvraient sur un beau parc de Yarzin, il se plaignait amèrement de n’avoir jamais trouvé dans sa vie politique aucun bonheur,aucune satisfaction. « Tout ce que j’ai fait, disait-ü, ne m’a valu ni une affection, ni une heure de popularité, dans toute ma vie je n’ai pu faire un seul heureux, ni moi, ni personne de ma famille, ni dans ma nation, » Et comme ses amis présents se récriaient en protestant, il ajoutait douloureusement : « Tout au moins faut-il reconnaître que le nombre des gens qui me doivent leurs malheurs dépasse infiniment celui des quelques heureux que j’ai pu faire. Sans moi le monde aurait vu trois grandes guerres de moins, sans moi, quatre-vingt mille hommes se seraient point morts à la fleur de l'âge ; combien de pères et de mères, combien de frères, de sœurs, de fiancées, combien de femmes et de petits enfants me doivent leurs douleurs, leurs larmes, leur misère ! » Et tout cela était dit du ton dont Hamlet prononce le terrible : To be or not to be.
- (Herald of peace.)
- * 4
- Miss Isabelia L. Bird, dans son livre Unbeaten Trachs in Jap an (Sentiers secrets du Japon), raconte qu’elle n’a jamais visité un temple boudhiste sans honorer le boudhisme pour avoir enseigné la compassion, la douceur, le respect de la vie. k un peuple asiatique. Jamais, dit-elle, la chair des victimes n’a fumé sur ses autels ; aucun mystère cruel ne s’est jamais accompli sous l’épaisseur de ses bois sacrés ; aucun Moloch n’y a précipité ses enfants dans le feu. Tel est le respect pour toutes les fuîmes de la vie dent te bouddhisme a pénétré ses adeptes, que 1e langage des écritures et de la théologio sur l’expiation par le Christ a certainement, dans le premier moment, fait horreur aux Japonais. Tout système des sacrifices prescrit dans le Lévitique, et des maximes comme celle-ci « Sans effusion de sang point de rémission des péchés » étaient sans aucun doute pour dégoûter tes Japonais de l’étude de la foi chrétienne. Ce peuple n’a aucune notion du « péché », beaucoup de temps se passera avant que 1 enseignement chrétien puisse changer ses idées sur ce point et sur beaucoup d’autres.
- BIBLIOTHEQUE DU FAMILISTÈRE
- Mademoiselle Pauline Dupont (de l’Eure),fait don à notre bibliothèque de l’ouvrage suivant :
- Le malentendu social, par E. Brelay.
- Nous lui offrons, au nom de la population, nos sincères remerciements.
- p.102 - vue 102/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 103
- Transmission des forces à distance
- 0 nature, o science, o génie puissant de l’homme, que vos œuvres sont grandes ! Que de merveilles vous accomplirez en unissant fraternellement vos efforts ! Que de prodiges réalise chaque jour votre féconde collaboration, et comment pourrait-on les énumérer tous 1 Ce qui la veille paraît impossible devient, grâce à vous, un fait accompli le lendemain, et l’esprit étonné se demande si ce qu’il voit est un rêve ou une réalité, et il en arrive à douter des notions qu’il possède, de l’exactitude de ses perceptions, de la vérité des axiomes admis jusqu’alors.
- Un jour, il y a un siècle à peine, un médecin de Bologne, Galvani suspendit le corps d’une grenouille à un fil de cuivre qu’il attacha au balcon du palais Zambeccari où il était logé, et il remarqua qu’au moment où les muscles des pattes de l'animal touchèrent le fer du balcon, des convulsions très-vives agitaient ses membres, et se renouvelaient toutes les fois que le contact des muscles avec le métal avait lieu. Cela se passait en 1762.
- Ce fait si insignifiant en apparence devint le point de départ d’une révolution immense dans les conditions économiques et sociales de l’existence des peuples. Grâce à lui, en effet, l’homme a supprimé les distances pour ses communications, et sa pensée maintenant affranchie voyage avec la rapidité de l’éclair sans la moindre difficulté; que disons-nous sa pensée ? Sa parole elle-même ne met pas plus de temps à franchir l’espace qui sépare la barrière du Trône de l’Arc de l’Etoile, que l’étincelle électrique, ou la lumière d’un phare. Qu’une perturbation atmosphérique se forme à New-York et menace de traverser l’Atlantique pour s’abattre sur l’Europe, l’Europe en sera avertie assez à temps pour pouvoir prendre ses précautions avant l’arrivée du cyclone. Que la reine d’Angleterre ouvre la session du Parlement à Westminster Hall, et son discours d’ouverture sera publié par les journaux de Paris, dy Pé-tersbourg, de Lisbonne ou de New-York en même temps que dans ceux de Londres.
- Ces résultats acquis, certains, incontestables auraient paru impossibles, même à la fin du dix-huitième siècle, non seulement aux masses ignorantes, mais encore à bien des hommes d’élite, comme Voltaire ou Napoléon. Ce dernier,qui niait la puissance pratique de la vapeur, comme plus tard d’autres hommes d’Etat contestaient la possibilité de son ap* plication aux ohemins de fer, n’aurait jamais admis la rapidité de transmission du son que produit le té-
- léphone, ni celle des idées par le télégraphe électrique. 'E pur si muove, se disait Galilée, contraint de rétracter publiquement une affirmation de ce genre dont il connaissait la certitude ; é pur si è, aurait-on pu répondre à ce potentat sceptique, lorsqu’il s’obstinait dans ses négations erronées.
- Ces miracles de la science et du génie de l’homme se rendant maître des forces diverses de la nature, cette quasi-suppression des distances pour la pensée et la parole, cette étonnante rapidité des communications entre les hommes sont-elles le dernier mot des conquêtes de l’humanité ? Assurément non, ce seraitméconnaître singulièrement le génie de l’homme que de le penser. Ce qu’il a réussi à faire pour les idées et pour les sons, il le fera, que dis-je? il l’a fait déjà pour la force motrice de toute espèce, propre à fournir le mouvement aux machines agricoles ou industrielles .
- Oui la chose est faite, et désormais on transmettra à distance le mouvement puissant qui est la vie de la mécanique, comme on transmet une nouvelle ou un son, et eeia avec la même rapidité. L’expérience parfaitement concluante en a été faite le 6 février dernier en présence de six à sept cents personnes, savants, ingénieurs, professeurs, membres du corps diplomatique, sénateurs, députés, hommes de science ou hommes du monde, un public d’élite, en un mot.
- Le lieu de l'expérience, un coin d’atelier du chemin de fer du Nord : par la moindre mise en scène de nature à frapper l’imagination ; la science laisse cet apparât à l’art dramatique qui paraît en avoir de plus en plus besoin, témoin les pièces de Dennery et consorts. Au fond, une machine mise en mouvement par une courroie en communication avec une machine à vapeur; à côté, une autre machine tournant sans moteur apparent. Quelle était donc la force qui la faisait agir ? C’est la question que se posaient tous les assistants, en regardant fonctionner les deux engins. Evidemment cette furce prenait naissance dans la première de ces machines et se communiquait à la seconde. Mais comment se transmettait-elle ? Par le moyen d’un fil métallique naturellement ; seulement (point essentiel de l’expérience), ce fil, partant de la machine génératrice, passait par le Bourget, et parcourait une distance de vingt kilomètres, avant de céder la force dont il était le véhicule à la machine chargée de l'employer; et dans ce trajet, la déperdition n’était guère que de 50 0/0, puisque cette force, qui était au départ de cinq chevaux, se trouvait réduite à l’arrivée à deux chevaux et demi*. Durée du voyage* inappréciable, la vitesse ordinaire et connue de l’électricité. Disons cependant que cos calculs sont approximatifs, le temps
- p.103 - vue 103/832
-
-
-
- 104
- LE DEVOIR
- ayant manqué pour avoir les calculs précis, au moment où les journaux ont rendu compte de l’expérience.
- C’est à un chercheur de talent, à un savant consciencieux, M. Marcel Déprez, que ce résultat est dù. Il y a environ dix ans que l’idée de transporter la force produite en un endroit dans un autre, au moyen de l’électricité, préoccupe le monde savant. On a une force quelconque, la vapeur, le vent, la pression de l’eau; on s’en sert pour faire tourner une machine dynamo-électrique; la force motrice se transforme en électricité dans cette machine ; si on la met en communication, au moyen d’un fil métallique, avec une autre machine dynamo-électrique, l’électricité, en entrant dans cette seconde machine la met en mouvement et redevient force motrice ; mais dans les expériences primitives, il arrivait que la presque totalité de la force employée au départ se perdait en route. On n’avait donc acquis en somme que lo principe en vertu duquel, la même machine produit de Vélectricité si on la met en mouvement, ou produit du mouvement, si on lui fournit de l'électricité.
- Ce fut là le point de départ des études de M. Marcel Deprez, qui scrutant avec un rare génie d’application toutes les données du problème, en dégagea successivement les inconnues, et les transforma en certitudes mathématiques, qui lui donnèrent la conviction que l'on pouvait transporter par grandes quantités les forces à de grandes distances, sans une déperdition aussi énorme que celle contractée précédemment.
- Le diplôme d’honneur à l’Exposition internationale d’Electricité en 1881 récompensa ses premiers travaux, traduits là dans son système de distribution de la force, complément naturel de celui de son transport, dont il n’avait encore que la théorie,faute de temps pour en faire les expériences pratiques.
- Mais cesexpériences, il les fit quelques mois plus tard, à l’Exposition d’Electricité de Munich. Il avait installé à Miesbach, à 57 kilomètres de l’Exposition, une machine dynamo reliée par un simple fil télégraphique ordinaire à une autre machine placée dans l’enceinte même de l’Exposition. Il transmit d’un point à l’autre, avec une déperdition de 40 0/0 seulement, une force d’un demi-cheval qui fut employée à la manœuvre d’une pompe centrifuge alimentant une cascade de 1 mètre de large sur 3 mètres de haut.
- Le fait était concluant pour une petite force, et l’on ne manqua point d’objecter que pour une force considérable la chose offrirait des difficultés incontestables, C’est pour répondre à ces objections que M- Marcel Deprez a fait l’experience du 6 février.
- Ayant constaté qu’avec les machines dynamoélectriques dont on s’était toujours servi, la quantité d’électricité qui peut circuler dans un fil, sans le détériorer, est limitée, et que, passé cette limite, le fil s’échauffe et s’use, il imagina un type de machine différent, basé sur ce fait, que la force d’un courant électrique se compose de deux éléments : la quantité et la tension. L’inventeur disposa donc sa machine de façon à donner le plus de tension, avec la moindre quantité d’électricité possible. C’est la première machine construite d’après ces données qui faisait fonction de génératrice dans l’expérience dont il s'agit.
- Dans une autre expérience, la longueur du fil était de 35 kilomètres; la force au départ était de dix chevaux, et à l’arrivée de cinq.
- En presence d épreuves aussi décisives, l’on peut donc affirmer à coup sùr que le problème du transport à distance des forces motrices, au moyen de l’électricité, est résolu en principe, et que l’application pratique du système à l’industrie n’est plus désormais qu'une question de temps, ou plutôt d’argent.
- Ainsi les chûtes d’eau naturelles, les torrents qui se précipitent des montagnes, les cascades dont le sussurement éveille les échos des solitudes alpestres, le courant des fleuves qui sillonnent les continents, les ruisseaux qui murmurent à travers les verdoyantes prairies, le flux et le reflux puissant de l’Océan, tout ce qui se meut naturellement constituera désormais une force, qu’un simple fil métallique pourra transmettre et faire agir partout, à n’importe quelle distance.
- Yoit-on ce mouvement colossal et incessant des océans, cette gigantesque oscillation des marées, la plus grande force peut être de la nature, convertie en un tout puissant moteur universel, portant l’action et la vie d’un bout d’un continent à l’autre, au lieu de se perdre, comme aujourd’hui, à polir les galets roulés sur les grèves, ou à battre continuellement les côtes, en en modifiant inut;lement les contours et les reliefs ! L’auteur de la Bible qui affirme que le Créateur a dit à l’Océan en lui montrant la rive : « Tu n’iras pas plus loin, » n’avait point prévu que le génie de l’homme, tout aussi puissant que son Jéhovah, lui dirait à son tour : Tu seras mon esclave soumis, et partout où j’aurai besoin de ton aveugle force, tu me l’apporteras. Et la marée jusqu'alors indomptable, obéit docilement désormais à la volonté de l’homme, et prend sa part de travail dans la fabrique ou l’usine. Quel spectacle ! La mer, cette puissance, la mer, cette majesté redoutable, esclave de l’homme, faisant tourner, comme un humble écu-
- p.104 - vue 104/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 105
- reuil, une gigantesque roue de moulin, une turbine, un volant de manufacture !
- « La mer, partout la mer, des flots, des flots encore. »
- a dit le grand poète. Oui, nous aurons la mer partout, mais non pas avec ses flots dévastateurs, avec ses mugissements qui troublent, mais avec la force *que produit son mouvement, non pas en tyran formidable, mais en esclave obéissant, et nous pourrons nous écrier à notre tour :
- La mer partout la mer, qui, courbant sa puissance,
- Sous le joug du progrès, nous prête obéissance.
- Qui sait si dans un temps donné, dans chaque maison de même que l’on a un robinet pour l’eau et un robinet pour le gaz, l’on n’en aura pas un aussi pour la force motrice ?
- Comme cette découverte élargit démesurément le champ déjà si vaste des utiles applications de l’électricité ! Quels horizons immenses elle ouvre au progrès humain ! La puissance tant admirée de la vapeur qu’est-elle en comparaison de celle dont l'électricité pourra désormais se faire le véhicule ? Gù nous comptions naguère par unités, ou tout au plus par dizaines, l’on pourra comptera l’avenir par centaines et milliers, et là où l’on se croyait riche avec vingt chevaux-vapeur, on trouvera tout simple d’en employer quinze cents, a
- Nous avons vu en Amérique niveler des montagnes à l’aide de la vapeur; nous verrons, à l’aide de l’électricité ces œuvres cyclopéennes s’accomplir plus rapidement encore partout. Une Alpe qui gênera, la mer et l’électricité la feront disparaître, et l’homme tout puissant, se demandera, avec plus de raison que l’ambitieux Fouquet : Quo non ascendam ? Où ne monterai-je pas ?
- Honneur donc à ces nobles champions de la vraie science, qui se font ainsi les agents dévoués de la civilisation, et qui contribuent si puissamment à l'amélioration des conditions normales de la vie. Véritables missionnaires du progrès, c’est à eux que l’on peut appliquer, avec plus de raison que ne le faisait Fénélon aux élèves des Missions Etrangères, la parole du Psalmiste : Quant pulchri pedes evan-gelisantîum pacis / « Qu’ils sont beaux les pas de ceux qui annoncent la paix ! » Oui, dirons-nous à notre tour, la carrière des vaillants qui accélérèrent la marche du progrès de l’humanité est belle et grande, leur mission est noble et sublime. Heureux, mille fois heureux, ceux à qui il est donné de doter le monde d’un puissant élément de grandeur et de richesse ! Heureux mille fois heureux ceux qui remplissent aussi dignement leur mission civilisatrice sur la terre !
- Les idées de Fourier aux États-Unis
- Il a été fait aux Etats-Unis de nombreux essais d’application pratique des idées de Fourier sur l’association et la vie en commun des collectivités. Parmi ces tentatives, il y en a qui n’ont vécu que quelques mois, une partie quelques années, et les plus favorisées de 5 à 17 ans. Ces dernières sont au nombre de quatre, savoir : 1° la Communauté d'Ho-pedale dans le Massachusets, comptant deux cents membres, avec une propriété de 500 acres de terre (202 hectares environ), et ayant duré, dit-on, de 17 à 18 ans ; 2° la North American Phalanx dans le New Jersey, avec 112 membres, 673 acres de terre (272 hectares 31) et 12 années d’existence ; 3° la Wisconsin Phalanx formée de 32 familles exploitant 728 hectares de terre pendant 6 ans, et 4° enfin la Brook Farm dans le Massachussets, ayant 81 hectares environ de terre exploités par 115 membres ; sa durée 5 ans seulement.
- Nous croyons qu’un rapide aperçu sur l’historique de ces diverses entreprises pourra présenter quel-qu’intérêt pour nos lecteur , en leur montrant les péripéties qui ont accompagné ces essais d’application du principe de l’association, et les causes probables de l’insuccès qu’ils ont éprouvé. C’est une étude utile à notre avis pour compléter les éléments d’une histoire à faire de l’association sous ses diverses formes, afin de préparer les voies à l’inauguration définitive de ce régime sauveur au sein des sociétés humaines.
- L’exposition des doctrines du Fouriérisme commença aux Etats-Unis par la publication en 1840 du livre : « Social Destiny of Man » (la destinée sociale de l’homme), par M. Albert Brisbane. L’émotion produite par cette publication entraîna le docteur Chan-ning et les Transcendatalistes vers l’association, et provoqua les expériences tentées dans l’Etat de Massachusets dont nous avons à parler. D’autres influences d’ailleurs avaient préparé les voies à l’explosion de ce mouvement. Le libéralisme religieux et l’agitation anti-esclavagiste révolutionnaient en ce moment le monde des penseurs, et prédisposaient les esprits à accueillir favorablement l’idée des innovations les plus audacieuses.
- Sur cette terre vierge encore de l’Amérique, déjà cette tendance s’était manifestée deptrs longtemps, car dès 1724, dans la première moitié du 18« siècle, il y avait eu les Dunhers, suivis en 1745 par les Frères Moraves, p <r les Shokers en 1776, en 1/80 par la communauté de Wilkinson Jemina, et en 1799 par celle de New lamarh, qui avaient fondé des as-
- p.105 - vue 105/832
-
-
-
- 106
- tm
- LE DEVOIR
- sociations dont quelques-unes ont survécu et existent encore. Mais ces communautés étaient plutôt religieuses en grande partie, que véritablement sociales, et elles échappent par conséquent à notre analyse comme étrangères à notre sujet.
- Antérieurement à l’introduction aux Etats-Ünis des idées de Pourier, et au commencement du 19* siècle, il y a lieu de faire mention d’un certain nombre d’associations fondées sur les doctrines de Robert Owen, et parmi lesquelles on voit déjà commencer dans la pratique le système de la coopération. Nous devons citer en 1819 la Commonwealth Society, et les Zoarites ; en 1825 naissent les communautés de New Harmony dans l’Indiana, de Nas-hoba dans le Tennessee, de ForrestviUe dans l’In-diana, la Société coopérative de l’Alleghany, la communauté de Yellow Springs dans l’Ohio ; puis l’on voit éclore l’année suivante celles de Elue Spring, dans l’Indiana; de Franklin à New-York; de Cosackie également à New-York; celle d'Havers-traw dans le même Etat; celle de Kendal, dans l’Ohio ; et celle de Macluria dans l’Indiana ; enfin, en 1827, se constitue l’association des United Ger-mans, car il faut bien que les Allemands agissent de leur côté dans un pays où ils pullulent comme les sauterelles en Afrique.
- Toutes ces entreprises appartiennent, avons-nous dit au mouvement oweniste. Deux choses contribuèrent à propager parmi les Américains du Nord les idées de Fourier : ce fut d’une part la traduction de ses œuvres par Brisbane, et d’autre part l’ouverture des colonnes du journal New York Tribune à la propagande des doctrines socialistes du traducteur de Fourier. Le directeur de ce journal, Horace Gre-ley, était favorable au Fouriérisme et populaire; son concours fut extrêmement utile à Brisbane pour la propagation de ses idées, et de ià le mouvement fou-riérite qui se produisit ardent comme toute innovation chez ce peuple jeune et ami de la nouveauté.
- Voici comment s’exprimait Brisbane dans la Tribune à cette époque :
- « Avant de répondre à la question : Comment l’association peut-elle être réalisée ? » nous ferons observer que nous ne nous proposons d’accomplir aucune transformation soudaine du système actuel de société, mais seulement une substitution régulière et graduelle d’un nouvel ordre de choses au moyen de changements et de remplacements locaux. Une association devra être créée comme point de départ, que d’autres suivront, sans renverser aucune institution légitime dans l’état ou dans l’église, telles que le suffrage universel ou le culte religieux.
- « Si quelques riches pouvaient s’intéresser dans
- l’affaire, une Société de banque pourrait être formée entre eux avec un capital de quatre ou cinq cent mille dollars, ce qui serait suffisant. Leur argent ne courrait aucun risque, puisque les terrains, les édifices, les troupeaux, etc., de l’association seraient engagés en garantie. La somme nécessaire pour construire un petit chemin de fer, un bateau à vapeur, pour créer une Compagnie d’assurances ou une banque pourrait servir à l’établissement d’ur>e association. Ne pourrait-on pas trouver cette somme ?
- « Un essai pratique d’association pourrait être fait utilement par une Législature d’Etat, au moyen d’une subven ion. Des millions sont actuellement dépensés à construire des canaux et des chemins de fer qui ne produisent pas de quoi couvrir les frais de réparation. Est-ce que ce serait compromettre Ta Constitution, porter atteinte à la cause ?e la démocratie, ou blesser la conscience des hommes politiques, si une Lég.slature avançait pour une association un demi-million de dollars, garanti par une hypothèque sur ses terres et les biens personnels de ses membres ? Je crains fort que la réponse à ces questions ne soit affirmative,et qu’il n’y ait pas grand espoir à fonder sur les Législatures.
- « Le plan le plus facile a réaliser, peut-être pour fonder une association, consisterait à décider quatre cents personnes à se grouper ensemble, et à prendre chacune une part de 1,000 dollars, ce qui formerait un capital de 400,000 dollars. Avec cette somme une association pourrait être établie qui offrirait à chaque membre, comme intérêt de sa mise de fond^ une habitation confortable et une existence aisée, de telle sorte que, quels que fussent les revers qui pourraient venir frapper les membre de l’association, ils auraient toujours assurés deux gra,;ds points essentiels dans la vie savoir une maison pour habiter et une table où s’asseoir. Expliquons comment cela se pourrait faire.
- « Les actionnaires recevraient un quart du produit total ou des bénéfices de l'Association ; ou s’ils le préféraient, ils percevraient un intérêt fixe de huit pour cent. A l’époque du partage général des bénéfices, à la fin de l’année, les porteurs de parts rece-vr ient d’abord le montant de l’intérêt de leurs actions, et le surplus serait payé à ceux qui auront fait le travail... Ainsi le placement de 1,000 dollars rendrait 80 dollars d’intérêt annuel . Avec cette somme l’Association devra garantir à chaque personne le vivre et le couvert ; et cela est possible. L’édifice pourrait être construit avec 150,000 dollars dont l’intérêt à 10 p 0/0 serait de 15 000 dollars. En divisant cette somme par 400, qui est le nombre des membres, nous obtenons un quotient de 37,50 par an, comme revenu
- p.106 - vue 106/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 107
- poar chaque individu. Quelques logements seraient composés de plusieurs pièces et se loueraient 100, 90, 80 et ainsi de suite en descendant progressivement, de sorte qu’une moitié environ des locaux seraient loués à raison !e 20 dollars par an. Une personne désirant dépenser le moins possible, aurait donc, après avoir payé son loyer, une somme de 60 dollars disponible. L’associatioa récoltant elle-même chez elle, fruits, grains, légumes,bétail, volailles,etc., et réalisant d’énormes économies en combustible,frais de cuisine,et autres de tout genre,pourrait fournir la pension minimum à 60 dollars par an, une autre à 100 dollars et la troisième à 150. Ainsi, une personne qui y aurait fait un placement de 1,000 dollars, serait assurée d’un logement confortable et de la nourriture pour le montant des intérêts, si elle vivait économiquement, et elle aurait par surcroit tout le produit de son travail. Elle vivrait en outre dans un élégant édifice,entouré de champs fertiles, et de beaux jardins. »
- Cet appel était fait di mois de mars 1842 au mois de mai 1843; et dans l’été de 1843, les phalanges par douzaines se préparaientàentrer dans la voie nouvelle de l’aisance et de l'harmonie. En effet, dans son nouveau journal « La Phalange », qui parut le 5 octobre 1843, Brisbane constate l’existence de trois associations dans le Massachusets, deux établies sur une plus grande échelle dans l’Etat de New-York, plusieurs en Pennsylvanie, une dans l'Illinois, une dans le Michigan, et une dans le New-Jersey, sans compter plusieurs autres en voie de formation dans différentes contrées des Etats-Unis. C’était, il faut l’avouer, un début encourageant, qui permettait de concevoir des espérances jusqu’au moment fatal de la désillusion.
- Le résultat le plus important à cette époque des dix mois de travail et d’efforts de Brisbane dans « La Phalange » fut la conversion au Fouriérisme de l'établissement qui portait le nom ne Brook P arm dans le Massachusets, et qui à partir du moment où il eût adopté cès doctrines, prit le titre de Brooh Farm Phalanæ.
- Comme cet établissement est le premier et le plus important de ceux qui ont expérimenté pratiquement le système de Fourrier, c’est p^r lui que nous commencerons notre étude, et pour bien apprécier toute la portée de cette expérience, nous en suivrons la marche depuis sa fondation jusqu’à sa chûte, quoi-qu’au début il ne fut pas Fouriériste, et qu’il ne le soit devenu qu’en 1845, c’est-à-dire deux ans seulement avant la catastrophe finale qui amena sa disparition. [A suivre)
- 13" CONFÉRENCE AU FAMILISTÈRE (1>
- M. Godin.
- Mes amis,
- 7 Février 1883.
- N’ayant reçu de vous aucun sujet à traiter pour la présente conférence, je vais profiter d’une lettre que m’adresse un des lecteurs du Devoir pour répondre aux questions qu’il me pose sur l’honnêteté dans les opérations commerciales et industrielles.
- Ce lecteur suivant avec intérêt nos conférences, a été particulièrement frappé des considérations que j’ai développées devant vous sur ce sujet, et il me propose la question suivante dont la solution l’embarrasse : « Quand la nature cesse de donner en quantité suffisante un produit nécessaire à l’homme et que celui-ci peut y suppléer par son industrie, fait-il bien ou mal en se livrant à cette production? »
- Pour chercher quelle est la meilleure conduite à suivre en ces matières, examinons une opération analogue plus voisine de nous : prenons la farine.
- J’ai connu, il y a peut-être quarante ans, un meunier qui avait une assez grande réputation. Malgré cela, un jour un procès en falsification lui fut intenté ; les tribunaux le condamnèrent à deux ans de prison. Ce furent le discrédit et la ruine pour cet homme.
- Je le revis 15 ans plus tard environ ; il était dans la pauvreté. On m’a condamné, me disait-il, pour un mélange bien inoffensif, qui rendait la farine meilleure et qui était si nécessaire que tous les meuniers le pratiquent aujourd’hui.
- Je ne sais dans quelle mesure son affirmation était vraie. Il prétendait que ce mélange consistait à ajouter au froment 2 à 3 0/0 de fèves.
- Si la chose était inoffensive, si elle donnait à la farine une qualité de panification que le froment n’a pas,—et cela doit être, puisqu’elle s’est généralisée et qu’elle est, dit-on, reconnue nécessaire,—où donc était la faute de cet homme ?
- Elle était, mes amis, dans le fait d’avoir vendu pour farine de pur froment une farine mélangée. Il trompait l’acheteur sur la réalité de la marchandise vendue. Vainement il prétendrait que la qualité de la farine était aussi bonne, si ce n’est améliorée ; la condamnation a pu ctre excessive, mais la faute consistait à avoir vendu la marchandise pour ce qu’elle n’était pas.
- La conduite de cet homme eût été irréprochable
- (1) Yoir le Devoir des 5, 12, 19, 26 novembre ; 17, 24 décembre 1882; 7, 14 21,28, janvier; 4 et 11 février 1883.
- p.107 - vue 107/832
-
-
-
- 108
- LE DEVOIR
- s’il avait vendu sa farine mélangée comme telle ; les tribunaux n’eussent pu voir l’intention d’une falsification ni d’une tromperie, puisque l’acheteur et le public eussent été appelés à apprécier le nouveau produit pour ce qu’il était. La vérité est la compagne indispensable du bien, et si la vérité est si souvent bannie des opérations commerciales, cela tient à la mauvaise organisation des intérêts.
- Toutes les fois que la vérité est absente de nos actes, il y a mal. Nous devons chercher et pratiquer la vérité, si nous voulons que nos actions soient pures et bonnes.
- Un des devoirs de l’homme dans la vie est de se livrer à la productiou des choses utiles à lui-même et aux autres. La liberté doit être complète sous ce rapport. Qu’il imite s’il le peut les produits naturels en vendant ses imitations pour ce qu’elles sont ; il n’y a là rien de coupable ; le mal n’existe que quand le mensonge s’introduit dans les relations, ce qui arrive surtout quand on crée des produits mauvais en eux-mêmes, nuisibles à la santé des consommateurs et qu’on les fait passer comme étant de bonne qualité.
- On fabrique, par exemple, aujourd’hui sur une grande échelle, un beurre artificiel sous le nom de margarine. Ce beurre artificiel se fait avec les graisses des bêtes abattues pour la boucherie. La margarine a bon goût et se conserve mieux que la généralité des beurres naturels.
- Tant qu’on vend la margarine pour ce qu’elle est, il n’y a rien de coupable ; l’acheteur sait à quoi s’en tenir; s’il veut consommer de la margarine, il le peut ; si, au contraire, il préfère le beurre, il peut en acheter.
- Où le commerce manque de loyauté c’est quand il trompe le consommateur en vendant la margarine pour du beurre ou en mélangeant celui-ci avec celle-là. Qu’on lui donne, mélangée ou non avec le beurre de tel pays, une forme, une marque propre à égarer l’acheteur, et qu’elle soit ensuite vendue au prix élevé du beurre naturel, ce sont là des opérations très-coupables ; il y a fraude, mauvaise foi et mensonge. Ceux qui s’y livrent sont des voleurs déguisés que le secret de leurs fraudes n'absout pas.
- En toute chose, l’homme a le devoir de chercher, de découvrir ; mais en toute chose aussi il doit apporter l’amour du vrai, du juste et du bien. Le fabricant ou le commerçant qui veut pratiquer l’honnêteté doit s’abstenir d’offrir aux consommateurs des produits contraires à l’hygiène et doit rigoureusement vendre les marchandises pour ce qu’elles sont : appeler farine mélangée ce qui est farine mé-
- langée, et margarine qui est margarine, etc En observant cette ligne de conduite, le fabricant ou le commerçant reste dans les limites honorables propres à l’homme de bien.
- Passons maintenant à la fabrication des vins,objet qui occupe particulièrement l’abonné du « Devoir », dont la lettre me fournit le sujet de cette discussion. Mon correspondant fait ressortir que la vigne disparaît sous les ravages du pliyllloxéra et que cependant la consommation du vin a tendance à augmenter ; il faut en faire quand même pour répondre aux besoins des consommateurs, lorsque le raisin fait défaut. Aussi la fabrication artificielle est-elle active et variée. Il y a des moyens de fabriquer le vin tout à fait inoffensifs, donnant une boisson salutaire et de bonne qualité ; l’eau, le sucre et le lait en sont les éléments. Il en est d’autres, au contraire, où l’on fait entrer l’esprit de bois, l’acide sulfurique et autres substances nuisibles à la santé. Est-ce un mal est-ce une mauvaise action que de se livrer à cette fabrication artificielle du vin ? A cela, je ferai la même réponse que tout à l’heure : le fabricant, homme de bien, s'abstiendra rigoureusement de fabriquer ni de vendre des produits nuisibles à la santé publique ; le respect de la vie humaine lui impose cette ligne de conduite. Quant aux produits artificiels inoflensifs, il les vendra pour ce qu’ils sont : il appellera vin de sucre ce qui est vin de sucre et non vin de raisin.
- Si ce vin artificiel est bon, le public saura le reconnaître, l’apprécier, et le producteur aura la satisfaction d’avoir fabriqué une marchandise utile et d’avoir rendu service au pays.
- Développant ses considérations sur les vins artificiels, mon correspondant fait ressortir que n’étaient les impôts mis sur le sucre, on pourrait livrer aux consommateurs des vins de bonne qualité, pour 12 à 15 centimes le litre. Cela soulève des considérations économiques sur lesquelles il peut être bon de nous arrêter.
- Cette fabrication de vins à base d’eau et de sucre, hygiéniques et de bonne qualité, est aujourd’hui un fait acquis. J’ai eu l’occasion d’en entendre parlerai y a peu de temps, dans un cercle d’hommes bons appréciateurs en cette matière. Ils affirmaient que par ces procédés, on arrivait à faire de bons vins ordinaires, que si l’impôt sur le sucre n’existait pas, on retrouverait dans la betterave une certaine compensation à la vigne et que les vins obtenus avec l’eau sucrée fermentée pourraient devenir la boisson ordinaire du peuple.
- Combien cela donne à réfléchir sur la mauvaise
- p.108 - vue 108/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 109
- assiette des impôts. Quoi on pourrait mettre un vin hygiénique, réconfortant, à la portée des classes ouvrières ! Mais l’impôt est là qui s’y oppose en doublant le prix du sucre.
- Cette question des impôts a été pour moi, mes amis, l’objet de longues études. Alors que j’étais député, pendant que l’Assemblée nationale créait tous ces malheureux impôts de consommation, je commençais ces études que j’ai continuées jusqu’à ce jour. J’examinais les diverses théories émises à ce sujet: impôt proportionné, impôt progressif, impôt sur le revenu, impôt sur le capital préconisé par M. Menier. Mais aucun d’eux ne m’avait apparu comme une solution définitive. Pendant longtemps je penchais vers une double assiette de l’impôt sur le capital et le revenu combinés. Il me paraissait de stricte justice de faire payer les charges publiques à qui possède la richesse, au lieu de les demander pour la plus forte partie au travail et à la consommation •
- J’avais dressé le montant des impôts indirects payés par les classes ouvrières, et j’exposais à la tribune que ces impôts revenaient à environ 75 fr. par tête, soit 250 à 300 fr. par famille ouvrière, davantage même selon le nombre des membres de la famille. Je signalais combien il était exorbitant de prélever pareille somme sur les faibles ressources de celui qui n’a que son travail pour vivre, et je me souviens que l’un de mes collègues me dit au moment où je descendais de la tribune : « Mais si ce que vous venez d’établir est exact, nous sommes des coquins de voter de pareilles lois! » Je lui affirmais l’exactitude de mes comptes et le laissais dans une grande perplexité de conscience.
- L’Assemblée nationale n’en vota pas moins les impôts les plus accablants pour le travail et la consommation. M. Thiers, le financier politique, loin d’écarter ces impôts écrasants pour le peuple, ne reculait devant aucune de leurs conséquences. Le peuple, disait-il, paiera sans s’en apercevoir, et il ne réclamera pas.
- Les choses se passèrent de cette façon, et peu de personnes s’aperçurent de l’immense iniquité qui s’accomplit ainsi. Ce fut un motif de réflexion pour moi. Pendant dix ans je travaillai à un volume sur cet important sujet. Mon livre touchait à sa fin quand j’en reconnus l’inutilité en arrivant à cette solution radicale : la suppression de l’impôt.
- Oui, la suppression de l’impôt dont tant de légistes ont cherché vainement des définitions pour en justifier l’institution. Plus de droits d’aucune sorte, plus de timbres, plus de contraventions à redouter, plus de ces entraves fiscales qui nous arrê-
- tent à chaque pas dans tous les actes de la vie et absorbent un temps considérable,chose dont nous nous rendons à peine compte tant nous y sommes habitués.
- Mais, direz-vous, et les quatre milliards de ressources dont l’Etat a besoin, où les prendre? Car vous devinez bien que je ne propose point de laisser l’Etat sans ressources, l’Etat, ce grand moteur de la vie nationale qui doit pourvoir au fonctionnement de tous les services publics, à l’entretien des routes, des chemins de fer, des canaux, de nos ports, de notre marine, de toutes les choses enfin qui font la France ce qu’elle est. Pour cela, un budget considérable est indispensable et si je vous parle de supprimer l’impôt, c’est que j’ai trouvé un mode plus sûr, plus fécond et moins gênant pour les citoyens, de donner à l’Etat les ressources nécessaires. Ce mode, c’est le droit d’hérédité de l’Etat à la fortune des particuliers, dans une mesure à déterminer.
- Nous vivons, mes amis, dans une société qui a modelé ses moeurs d’après une grande partie des lois qu’elle a reçues du monde romain et de la féodalité. Depuis le temps que ces lois nous régissent, nous y sommes accoutumés et ne remontons pas facilement à la critique de leur principe.
- Il en est ainsi de nos lois sur les successions. Les droits d’héritage s’étendent,je crois,jusqu’au 12* degré, ce qui fait que souvent les biens d’un défunt passent, faute d’héritiers directs, à des gens totalement inconnus du défunt lui-même.
- C’est dans la réforme des lois sur l’héritage et le droit de propriété que se trouve le moyen de supprimer les impôts. On conçoit facilement que, du moment où l’on ne demande plus rien aux personnes de leur vivant, il faut leur demander après leur mort; c’est là l’idée pleine d’avenir, à mon sens que je suis arrivé à déduire de mes réflexions sur l’impôt. Plus d’impôts d’aucune sorte; mais le droit d’hérédité de l’Etat après la mort des citoyens sur la fortune que ceux-ci délaissent, de façon à assurer à l’Etat les ressources qui lui sont nécessaires, au lieu de laisser passer les fortunes en des mains qui le plus souvent n’ont concouru en aucune façon à leur édification. L’Etat vendra et louera les biens tombés entre ses mains par l’effet de ses droits d’héritage : l’impôt sera remplacé par le droit d’hérédité.
- Ne vous semble-t-il pas étrange quand un industriel, par exemple, vient à mourir sans enfants, que les travailleurs, ouvriers et employés, qui ont largement concouru à la prospérité et à la fortune du chef d’industrie n’aient aucun droit à prétendre sur ces biens, lesquels la plupart du temps passent aux mains d’étrangers ou d’inconnus.
- p.109 - vue 109/832
-
-
-
- 110
- LE DEVOIR
- Souvent,les héritiers, pour s’emparer de leur part, arrêtent les affaires, vendent, licitent, congédient le personnel, ne se souciant en rien de ce qui adviendra de ces ouvriers et employés à qui ils doivent pourtant ces richesses dont ils héritent, sans avoir rien fait pour les mériter.
- Il y a certainement dans ces faits des dénis de justice évidents pour tout esprit droit.
- Si l’on appelait, au contraire, l’Etat à l’héritage, à un certain degré de parenté; —je ne dis point qu’il faille, par exemple, empêcher l’enfant d’hériter de ses père et mère ; il y a certainement des mesures à déterminer, des règles à poser et que je ne puis fixer en une conférence; — mais si l’impôt était aboli et si en principe l’héritage était le droit de l’Etat, chaque génération se renouvelant à peu près en 30 ans, la plus grande part de la fortune sociale serait bientôt aux mains de l’Etat, le loyer et les revenus remplaceraient l’impôt. On voit de suite de quelles ressources importantes l’Etat disposerait.
- Le droit d’hérédité dévolu à l’Etat n’aurait aucun des inconvénients qu’il présente étant exercé par les citoyens ; l’Etat entrant en possession des biens des individus, loin de jeter le trouble dans les affaires comme le font tant d’héritiers, veillerait, au contraire, au maintien, à la prospérité des entreprises, parce que son objet est de soutenir l’intérêt général.
- L’Etat louerait ou vendrait ses biens suivant ce qu’exigerait l’intérêt public, et surtout il veillerait à conserver toutes les exploitations en parfait fonctionnement; il ferait en sorte que la succession n’apporte pas de perturbation dans les travaux du personnel attaché aux établissements industriels, agricols et commerciaux ; toutes les entreprises se perpétueraient pour le plus grand bien de la nation ; la mort des personnes n’y apporterait plus le trouble qu’elle y met aujourd’hui.
- Le droit d’hérédité de l’Etat remplacerait rapidement l’impôt; ces valeurs mobilières ou immobilières qui écherraient à l’Etat lui permettraient en peu de temps de rembourser la dette publique et de procéder aux réformes sociales nécessaires. La nation jouirait de ressources qui non-seulement équivaudraient à nos impôts actuels, mais les dépasseraient de beaucoup.
- Le budget de l’Etat ne serait plus composé de l’argent soutiré par toutes sortes d’artifices aux ressources journalières des citoyens ; il arriverait en sa possession naturellement et sans contrainte.
- L’Etat serait plus riche et les classes laborieuses de leur côté seraient libérées de 300 fr. à 400 fr.d’impôts indirects que chaque famille paye aujourd’hui,
- par fractions, sur tous les achats journaliers qu’elle fait pour sa consommation.
- Avec le systèmé que je propose, l’Etat ne demanderait plus rien aux vivants. Il laisserait les.individus bénéficier de la plénitude de leur travail et de leur gain ; il ferait disparaître tous les droits qui élèvent les prix du sucre du sel, du poivre, du café, des boissons, des huiles, du vinaigre, enfin de toutes les choses consommables. Il laisserait aux vivants la libre disposition de tous les biens créés par leur activité et ne prélèverait les ressources dont il a besoin que sur l’héritage des morts.
- C’est là une proposition, mes amis, dont les conséquences doivent être considérables ; j’appelle toute votre attention sur elle; non-seulement elle déchargerait la classe ouvrière des impôts de consommation qui pèsent si lourdement sur le travailleur; mais en exonérant la production,elle permettrait par exemple de donner du vin de sucre à 15 ou 20 c. le litre, quand aujourd’hui les difficultés fiscales rendent cette fabrication presque impossible.
- J’expose plus en détail dans le nouveau volume que je vais faire paraître toutes ces réformes sociales; je montre comment les ressources s’obtiendront, mais aussi et surtout comment elles devront servir aux réformes sociales pour le bien de tous.
- J’appelle votre attention sur l’hérédité de l’Etat, parce que rien ne peut se faire ni s’édifier sans les ressources nécessaires.
- Toute réforme entraîne un système de dépenses. Or, nos impôts actuels ont leur emploi ; on ne peut les en détourner. On ne peut pas songer non plus à les augmenter ; le système arbitraire et injuste sur lequel ils sont établis ne le permet pas.
- Comment donc alors réaliser quelque réforme utile au peuple ? Il faut donc trouver un autre moyen pour fournir à l’Etat les ressources indispensables.
- C’est pour cela que je pose en première ligne l’hérédité de l’Etat.
- Etudiez donc avec soin cette question, et propa-gez-en l’idée; vous allez en avoir tous les dévelop-loppements dans mon prochain ouvrage intitulé :
- « Le Gouvernement, ce qu'il a été, ce qu'il doit être, et le vrai socialisme en action. »
- La question d’hérédité de l’Etat me paraît destinée à résoudre tant de difficultés, elle me paraît d’une importance telle à notre époque que je crois faire œuvre utile au bien public en la propageant autant qu’il me sera possible.
- Dans ce but, j’extrais de mon ouvrage une brochure de cent pages environ,composée des chapitres qui traitent particulièrement de la propriété, de l’hérédité de l’Etat, de la suppression des impôts et
- p.110 - vue 110/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- lil
- des garanties à organiser en faveur des classes ouvrières. Je répandrai cette brochure pour vulgariser l’idée comme elle le mérite.
- Jamais les gouvernements ne sont prêts à accueil* lir l’étude des réformes sociales. Il faut que l’esprit public en prépare lui-même l’évolution nécessaire par l’examen et l’étude.
- Quand on propose des réformes pendant une’ période troublée comme après la guerre de 1870, les hommes au pouvoir répondent : « Ce n’est point le moment d’inaugurer des réformes, attendons que nous soyons sortis de nos embarras, que le calme soit rétabli. » Une fois le calme revenu, on écarte les réformes avec cet autre raisonnement : « A quoi bon risquer d’agiter l’opinion publique ? Attendons qu’elle-même demande les réformes. » C’est ainsi qu'on né fait rien parce qu’on ne sait pas ce qui est à faire.
- Emportés par les difficultés certainement considérables qui s’attachent à la direction des choses humaines, les gouvernants vont au jour le jour modifiant le moins possible l’état social. Cependant le monde marche, les réclamations s’accroissent et les besoins encore davantage. C’est à faire la part des déshérités de nos sociétés qu’il faut penser, c’est à garantir la vie et l'existence des masses qu’il faut songer. Travaillons donc, mes amis, à faire la lumière sur ces questions en montrant les moyens de les résoudre .* car il faut bien se convaincre que tant que les ouvriers n’auront point partout en France les garanties dont vous jouissez ici, il n’y aura pour personne de véritable sécurité sociale.
- L’INSTRUCTION DES FEMMES
- Un argument, qu’on pourrait appeler un argument de caste, se produit non seulement contre le principe de l’égalité des deux sexes devant l’instruction, mais aussi contre toute espèce d’instruction donnée aux classes pauvres. On dit que toute l’économie de la société serait détruite si le pauvre était élevé comme le riche, que toute éducation saine et bonne inspirerait au pauvre le dégoût de sa position et éveillerait en lui des espérances qui, le plus souvent, seraient cruellement déçues. Un illustre savant anglais, M. Huxley, a prouvé naguère, dans une lettre trop peu connue adressée par lui à M. le sénateur Robin, qu’il est pour le moins imprudent d’affirmer que l’éducation, dans son vrai sens, dégoûte l’homme du travail grossier, pénible et même répugnant II cite de nombreux cas où unA condition inférieure nécessite une éducation remarquable, et où cette condition inférieure est nettement acceptée et honorablement remplie. Ce qui est regrettable, dit-il, « ce » n’est pas que la société fasse son possible pour ai-» der l’homme intelligent à s’élever, mais c’est
- » qu’elle n'ait point d’instrument pour faire descen-» dre l’incapable des régions qu’il usurpe. »
- M. Gréard, pour ce qui regarde spécialement l’enseignement secondaire des filles, estime que son objet « est de prémunir l’enfant contre les difflcul-* tés ou les surprises de la vie, et de lui fournir, le « cas échéant, le moyen pratique de mettre son ins-» traction à profit. » Mais il y a mieux. « Il s’agit, » avant tout, de préparer la jeune fille à la condi-» tion sociale dans laquelle elle est appelée à vivre. » Et il cite ces paroles d’une mère qui écrivait, en 1777, à l’un des auteurs des plans d’études qui se produisaient en foule à cette époque: « Si je vous » demande un maître pour ma fille, c’est afin qu'elle » et son frère, que vous élevez, ayant eu les mê* » mes principes, aient plus de plaisir à se trouver » ensemble qu'avec d'autres.
- Voilà le vrai point de vue ; voilà la raison péremptoire du réveil de la question de l’enseignement secondaire des filles ; voilà le meilleur texte pour justifier les mesures qui tendent à mettre de l’analogie dans l’éducation des frères et des sœurs,et dans celle des personnes qui doivent s’unir par les liens du mariage. M. Gréard se montre ici aussi excellent penseur qu’il a été tout à l’heure historien fidèle. Il s'agit bien, en effet, de préparer à l’homme cette « compagne intellectuelle » dont M. Jules Simon, dans un autre temps, traçait un éloquent portrait.
- C’est sous l’influence de ces idées si justes que vers la fin de 1867, le réveil se manifesta. Tout d’abord une société se constitua à la Sorbonne, sous le titre d'Association pour renseignement secondaire des jeunes filles. Les professeurs avaient eux-mêmes défini leur rôle avec précision : « L’Association, était-il « dit dans les statuts, a pour but de compléter l’in-« struclion des jeunes filles et de leur fournir les « moyens de s’élever au-dessus des connaissances « primaires par un enseignement analogue à celui « des établissements d’enseignement secondaire spé-« cial pour les garçons. » L’impulsion était donnée. Les créations se propagèrent dans tout le ressort de Paris. Mais écoutons M. Gréard :
- Paris excepté, le nombre des élèves s’éleva lentement. Il variait de 15 à 20. C’était peu pour l’effort déployé. C’était beaucoup, si l’on tient compte de la résistance opposée. Une polémique ardente avait été engagée contre l’institution.[1 y avait àfaire lapreuve que les pères de famille appelés à fournir ces leçons publiques, le plus souvent sans autre satisfaction que celle d’un devoir accompli, n’avaient pas désappris, sur les bancs de l’Université, les sentiments de la famille. « Nos professeurs, lisons-nous dans un rapport, où sous la gravité officielle,on ne peut s’empêcher de sentir une pointe d’ironie,nos professeurs, sans être entendus au préalable,ont trouvé dans leur sentiment des convenances, dans leur sollicitude attentive à ne jamais choquer la délicatesse de cet auditoire exceptionnel, des règles qui ont été partout appliquées. »
- L’organisation de ces cours était-elle défectueuse et insuffisante? M. Gréard démontre, avec sa sûreté habituelle, que la faiblesse de cette organisation se trahissait dans l’incertitude de la direction générale. « L’enseignement de la Sorbonne, malgré d’excel-» lents résultats, était resté une sorte d’enseigne-» ment supérieur et comme un enseignement de luxe,
- p.111 - vue 111/832
-
-
-
- 112
- LE DEVOIR
- » fourni aux jeunes filles qui le voulaient, dans la » mesure où elles le voulaient, avec ou sans con-» trôle, à leur gré. »
- Quoi qu’il en soit, une nouvelle question se posait: quel est le régime d’éducation qui convient aux filles ? Ést-ce la claustration absolue, l’éducation dans la amille, l’externat? M. Gréard examine et discute ces différente systèmes; il nous renseigne sur les couvents du 17e siècle, le règlement du Port-Royal, les premières constitutions que Mmede Maintenondonna à Saint-Cyr, sur la réaction qui se produisit au 18e siècle avec Louis XV ; il met en présence les arguments de sentiment et les arguments de raison et, finalement, nous montre l’accord de la tradition française avec les principes de la loi du21 décembre 1880. Il écrit :
- La règle d’études qu’elle propose est un libre idéal qu’on peut poursuivre dans la famille. Loin d’enlever nécessairement la jeune fille à la mère,implicitement de législateur l’engage à en conserver la garde.A celles qui ne peuvent se passer d’une aide, il leur offre, par la création des externats, un concours qui allège le poids de leurs devoirs, mais qui les oblige, notamment pour l’éducation religieuse, à prendre ou à laisser elles-mêmes la direction de la conscience de l’enfant. A côté de l’externat, s’il laisse le pensionnat s’établir pour répondre à d’impérieuxbe-soins, c’est à la condition qu’il n’y en ait pas un trop grand nombre et surtout d’en faire reposer la charge morale sur les autorités locales, que leur voisinage et leur intérêt immédiat rendent propres à y exercer une action vigilante. Quels que doivent être les effets de ces prescriptions, on ne peut en méconnaître la sagesse : tout le fruit des progrès du bon sens public des trois derniers siècles est là.
- En effet, en même temps que l’obligation, la loi institue une discipline, un contrôle, une [sanction, et, quoi qu’on en dise, la liberté est intacte.
- Mass M. Gréard n’ignore pas que la façon de savoir vaut mieux que ce que l'ont sait. Aussi, après avoir suivi dans ses développements l’iiistoire des programmes de l’enseignement secondaire ; montré combien était court le savoir des femmes les plus illustres du 17« siècle; esquissé les idées de Fleury et de Fénelon à cet égard, aussi celles de Mme de Maintenon, de Mme de Lambert, de Rollin et de l’abbé de Saint-Pierre ; apprécié les vues de Mme de Gfenlis sur l’éducation encyclopédique, et, enfin, discuté les doctrines modernes qui sont produites pour ou contre l’égalité absolue des sexes, l’auteur du Mémoire en vient-il à exprimer cette pensée, confirmative des principes posés par la loi actuelle, que chez nous, aujourd’hui, « nul ne fait difficulté » de reconnaître que notre constitution politique * impose à la femme le devoir de ne rien ignorer » des graves questions qui s’agitent autour d’elle,
- » de ne se désintéresser de rien. » Le plan sur lequel a été conçue l’application de la loi de 1880, surtout avec l’heureux correctif qui autorise les lycées des filles à s’annexer des classes élémentaires, suffit aux besoins nouveaux de notre temps. C’est une vérité que le Mémoire met en pleine lumière.
- Sans doute, nombre de questions pédagogiques restent ouvertes, dont l’expérience décidera; sans doute bien des points délicats sont encore à examiner, celui, par exemple, de savoir si le professorat doit être, dans les lycées et collèges de jeunes filles, exercé exclusivement par des hommes ou par des femmes.
- Mais l’important est acquis : l’éducation sera la même pour les enfants des deux sexes. Et cela est juste, équitable, nécessaire, car tous deux concourant au fonctionnement général de la société, il convient que chacun ait la conscience de son concours qui, alors même qu’il demeure restreint à la famille, n’en est pas moins réel. Dans un temps prochain, l’autorité cléricale qui faisait chez la femme opposition à celle de l’époux, sera contre-balancée par l’autorité du savoir C’est un monde nouveau qui se prépare, c’est notre destinée républicaine qui se précise et s’affermit.
- A coup sùr, il n’entre dans la pensée de personne de transformer toutes les femmes en femmes savantes. Laissons parler, encore une fois, M. Gréard :
- Encore moins s’agit-il de faire pour les filles une science moins précise, une science à leur usage, ad usum puellarum, mais seulement de leur rendre la science, la vraie science, plus accessible et plus assimilable en la dégageant de tout ce qui n’est pas indispensable à l’éducation de l’esprit. Bien du détail de menu savoir et de menus faits peut leur être épargné Elles n’ont que faire des curiosités. Ce que nous voudrions pour elles, en un mot, c’est un enseignement sobre, bien dépouillé, pour ainsi dire, un enseignement de résultats et de conclusions qui mette avec exactitude les sentiments, les idées, les découvertes, les grands gains de la civilisation humaine en pleine lumière.
- Certes, quand les femmes auront été ainsi élevées, la République n’aura plus à craindre l’influence des hommes dont l’esprit reste englué d$ns 1’gnorance et les superstitions du moyen-âge. Le vice-recteur de l’Académie de Paris, en écrivant ce Mémoire d’une exactitude si rigoureuse et, en bien des pages, d’une éloquence si persuasive, n’a pas seulement fait œuvre de science et de philosophie, il a fait acte de patriotisme. La transformation pacifique de nos mœurs, le nouvel ordre de choses qui doit s’établir, même la sécurité du progrès déjà accompli, tout cela, en eflet, dépend de la nature et de lu partie de l’enseignement dont chacun, dorénavant, aura sa part.
- (Siècle)
- ÉTAT-CIVIL DD FAMILISTÈRE
- DÉCÈS
- Le 6 février de Marie-Louise Lebeau, âgée de 16 mois.
- Le 6 février de Jules Mismaque, fils âgé de 32 ans. NAISSANCE î
- Le 5 février de Julia Hamel, fille de Hamel Ernest et de Garbe Zoé.
- *
- Le Directeur-Gérant ; GODIN.
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 36.
- p.112 - vue 112/832
-
-
-
- 7eAnnée, Tome 7. — n° 233. "Le numéro heldomadaire 20 c. Dimanche 25 Février 1883
- SOCIALES
- BUREAU
- A. GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 40 îr. »» Six mois ... 6 »» Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr. »» Autres pays Un an. . . . 43fr.60
- on s’abonne A PARIS
- 5,r .N euve-des-petits-Champ s Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- jaük ’ül/' jüC gSggl
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement a titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé av bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- La fraternité sociale. — La sagesse antique. — Faits politiques et sociaux. — Nouvelles du Familistère. — Çonférence du Familistère. — Le travail à travers les âges. — Lès idées de Fourier aux États-Unis. — Les Mœurs turques. — La petite marchande d'immortelles.
- LA FRATERNITÉ SOCIALE
- Si l’égalité politique, qui est de droit et de raison, au sein d’une société bien conçue et bien organisée, ee détruit pas l’inégalité.d’aptitudes des hommes, et conséquemment l’inégalité des conditions, il ne s’ensuit point le moins du monde qu’il n’y ait rien à faire Pour remédier aux abus nombreux que cette situation engendre. Le paupérisme et la misère qui s’appesantissent si lourdement sur certaine catégories de travailleurs sont moins le résultat de l’inégalité naturelle aux êtres vivants, que de certains vices d organisation des sociétés, qui accentuent et aggra-
- vent considérablement les effets de ces différences de capacités et de services rendus.
- Rien n’est plus funeste, par exemple, au travailleur, plus nuisible à la fécondité du travail, qu’un désaccord entre l’aptitude de l’un et la nature de l’autre. Or qui ne sait combien le choix d’une profession est embarrassante pour la plupart des hommes? Que de fois l’expérience vient trop tard les éclairer sur l’erreur qu’ils n’ont pu éviter ! L’éducation, au lieu d’être intégrale pour chacun de nous, est faussée par des vues à priori, entravée par le manque de fortune ou par quelqu’autre obstacle. L’enfant pauvre que la nature a doué de hautes capacités ne peut recevoir qu’une instruction élémentaire, et reste toute sa vie moralement atrophié par un travail manuel. Tel autre enfant, riche, pourvu de toutes les ressources favorables à son développement intellectuel et esthétique, mais doué d’aptitudes principalement industrielles, ne peut suivre la carrière à laquelle son organisation le rendait propre, parce que trop bien né, trop haut placé dans la hiérarchie sociale, il ne peut choisir, sans déchoir, qu’une carrière libérale, dans laquelle il est condamné d’avance à une véritable médiocrité.
- Notre enseignement trop théorique est peu propre à dëcéler les véritables aptitudes de l’enfant ; et notre perspicacité est en défaut parce que nos méthodes ne comportent pas assez d’épreuves pratiques. Depuis quelque temps sans doute, l’on cherche à modifier cet état de choses, en donnant à l’instruction même primaire une meilleure direction ; mais comme l’on en est encore à la période des tâtonnements, et des essais, qu’aucun résultat sérieux n’a été obtenu, et ne paraît ne pas devoir l’être de quel-
- p.113 - vue 113/832
-
-
-
- 114
- LE DEVOIR
- que temps, il n’y a en somme rien de changé à la situation générale de l’éducation. Pour formuler nettement notre opinion personnelle à cet égard, nous pensons que l’instruction est une chose qui ne s’acquiert pas sans un travail considérable, long et persistant, auquel aucune méthode ne saurait suppléer, et que la meilleure de toutes sera toujours celle qui inspirera à l’enfant le goût, nous dirons même la passion de l’étude, si c’est possible, parce que l’enfant dominé par cette passion fera lui-même tout le nécessaire pour rendre efficace une méthode quelconque d’enseignement. Notre pays compte dans ses annales assez d'hommes éminents et hors ligne, dans toutes les branches des connaissances humaines, formés par les anciennes méthodes si défectu-tueuses,au dire des novateurs à outrance qui en exagèrent énormément les vices, pour démontrer victorieusement cette vérité.
- D’ailleurs à nos préjugés sur l’inégalité des professions, sur l’indigûité de quelques unes et l’honorabilité des autres, s’ajoute encore celui de croire qu’elles doivent être exclusives. Par le seul fait qu’un homme aura montré des aptitudes sérieuses pour telle ou telle carrière, on en conclut qu’il n’en doit point avoir pour une autre, tandis qu’en réalité c’est le contraire qui a lieu le plus souvent. Nous voulons que le cultivateur, le forgeron, l’avocat, l’artiste, le marchand exercent uniquement leurs fonctions respectives, et restent étrangers à tout autre travail. Nous craignons qu’une dérogation à cette règle ne devienne une cause ou tout au moins une présomption d’infériorité, et aussi faisons-nous de nos fonctions professionnelles une véritable chaîne que nous prenons soin de river, pour nous pli r, sur ce point comme sur tant d’autres, à la loi de contrainte.
- Mais que résulte-t-il de cette vie,qui à force d’être exclusive devient si étroite et si aride ? Presqu’iné-vitablement le dégoût, la satiété, l’ennui pour les uns, le découragement l’inquiétude, la misanthropie pour les autres. Et cela n’est point le fait de la nature, c’est celui de la société et de la société seule. La nature n'est point aussi avare qu’on le croit. L’éducation, non celle que nous recevons, mais celle que nous devrions recevoir, nous rendrait aptes à remplir des fonctions multiples et variées. L’homme n’est point fait pour être atrophié dans ses aptitudes pratiques, mutilé dans ses passions ni étouffé dans son intelligence. Il lui faut une vie large et pleine, une activité sans entraves, une expension libre et brillante, jl lui faut ce dont la nature lui a donné le besoin et le désir, ce dont elle lui a fourni l’instrument et la puissance ; il lui faut, dans ses
- travaux comme dans ses sentiments, la liberté et la satisfaction.
- Le régime des castes condamné en principe par nos institutions modernes n’a pas disparu autant que nous le croyons de nos mœurs. Si nous n’avons plus ces castes immobiles danfe lesquelles la vie individuelle était parquée, nous avons des classes dont la force des choses et les préjugés soutiennent encore l’isolement. Il n’est certainement pas impossible de passer de l’une dans l’autre comme autrefois, et tous les jours nous voyons des individus déchoir, d’autres s’élever ; mais la masse reste à peu près immobile dans le rang où le hasard l’a fait naître. C’est en vain que l’ordonnateur suprême, se souciant peu de nos classifications arbitraires, se plaît à mélanger sans cesse les rangs de l’aristocratie des intelligences, à faire naître l’homme de génie indifféremment sous le chaume ou dans un palais, afin de mieux inculquer aux hommes qu’ils sont frères et égaux à ses yeux, et que toute organisation sociale qui n’ouvre pas une carrière à chaque faculté utile, qui n’emploie pas toutes les forces dont il veut bien la gratifier, est fausse, impie et contraire à ses desseins éternels.
- Donc, pour rentrer dans la véritable voie que la nature elle-même prend soin de nous indiquer, il serait nécessaire, au lieu d’aggraver, en les multipliants, les conséquences de l’inégalité, de les atténuer par cette forme de l’égalité que l’on nomme la fraternité, et dont l’auteur de l’être lui-même nous donne l’exemple, en faisant de tous les hommes des frères, quoique différemment doué d’aptitudes diverses. Il soumet les grandes intelligences aussi bien que les intelligences médiocres, les hommes de génie aussi bien que les sots,aux mêmes besoins physiques, intellectuels et moraux, et il les traite tous exactement de la même façon, ainsi qu’un père en agit à l’égard de tous ses enfants indistinctement.
- Un père digne de ce nom,pour suivre notre comparaison, ne permettra jamais que dans sa maison l’un de ses enfants regorge de tout le superflu, tandis que l’autre serait totalement dépourvu du nécessaire. Loin de tolérer que le plus fort, abusant de ses avantages, écrase et domine le plus faible, il fera au contraire en sorte que le premier protège l’autre, que la force de l’un supplée à la faiblesse de l’autre, et il veillera constamment à ce que de cette façon une sorte d’équilibre soit établi équitablement entre les deux. Et dans cette famille bien organisée, bien dressée, les frères se prêteront volontiers un appui mutuel, le mieux doué faisant profiter de sa supériorité son frère moins bien partagé, et tous contribuant de
- p.114 - vue 114/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 115
- leur mieux à la prospérité et au bien-être communs.
- C’est là précisément la conduite que toute Société bien ordonnée doit tenir à l’égard de ses membres. Elle doit veiller à ce que la fraternité règne franchement entre eux, à ce qu’ils s’entr’aident mutuelle-lement, et à ce que nul n’ait à souffrir de privations à côté de ceux qui ont plus de jouissances qu’il n’est utile d’en avoir. Et c’est ce que les Sociétés ne font pas aujourd’hui.
- M. Guizot, en parlant de la civilisation, dit qu’elle est la meilleure organisation des relations sociales, parce qu’elle a pour caractère la distribution plus équitable du bien-être entre tous les individus. Cela pourrait être exact à la condition que la Société mieux organisée ne favorisât plus, comme elle l’a toujours' fait jusqu’à présent, l’égoïsme individuel, et l’antagonisme d intérêts qu’il engendre fatalement entre les citoyens. Mais avec l’organisation actuelle, cette opinion n’est pas parfaitement fondée, parce que cette prétendue supériorité coïncide avec un accroissement de mal sous d’autres rapports. « Telle est, » dit le docteur Pellarin, « cette plaie du paupérisme qui va croissant comme en Angleterre, en Belgique... Etablissez la comparaison entre des pays très civilisés, tels que la Grande-Bretagne et d’autres qui le sont moins, tels que le Portugal et l’Espagne, et vous trouverez que, sous le rapport de la misère des classes inférieures et du nombre des crimes (contre la propriété particulièrement), tout l’avantage est en faveur du pays le moins civilisé... Il y a longtemps qu’on en a fait la remarque, la nation qui compte le plus de millionnaires est aussi celle qui renferme le plus d’indigents ; et appréciant la distribution de la richesse telle qu’elle s’opère dans l’Etat civilisé, un économiste d'une louable sincérité, Sismondi, constate ce résultat : « Les effets sont aujourd’hui sépa-« rés de leur récompense ; ce n’est pas le même « homme qui travaille et qui jouit ensuite. »
- lien est ainsi actuellement, parce que la Société, fondée sur l’égoïsme, et plus encore sur la force que sur le droit, ne possède aucune institution de nature à imposer aux citoyens la pratique de la fraternité, qui n’existe en réalité qu’à l’état d’inscription au fronton des édifices publics, à côté de la liberté et de l’égalité. Il existe bien des établissements d’assistance publique, des bureaux de bienfaisance, mais ce sont des palliatifs très insuffisants, et surtout inefficaces, sans parler de tous les vices de fonctionnement qui rendent nuis ou à peu près les services qu’ils paraissent destinés à rendre, si bien que dès qu’une infortune se produit, on est obligé de recourir à des souscriptions ou à tout autre moyen d’initia-
- tive privée pour la secourir. Tous ces secours n’ont d’autre mobile que la charité, qui est à la fraternité ce que l’aumône est au paiement d’une dette, la pitié à la reconnaissance d’un droit. L’une humilie celui qui en est l’objet, tandis que l’autre l’honore, l’une l’avilit, pour ainsi dire, tandis que l’autre laisse sa dignité intacte.
- La fraternité des hommes est non seulement un droit que chacun d’eux possède à l'appui, au concoure, à l’aide de ses semblables, elle est un fait aussi, car, quoique Ton dise ou fasse, Ton ne peut pas empêcher que tous n’aient une même origine, les mêmes organes, les mêmes besoins, les mêmes aspirations, les mêmes devoirs. Le Créateur en a fait des frères dans.la vie, c’est Thomme seul qui, plaçant l'intérêt particulier au-dessus des intérêts généraux do l’humanité, a fait de ses membres des rivaux et des ennemis, au détriment de l’œuvre sacrée de vie et de progrès. C’est l’organisation des Sociétés sur de fausses bases qui, laissant libre champ à l’exploitation du pauvre par le riche, du faible par le puissant, de l’honnête homme par le fripon, a éteint le sentiment de la fraternité parmi les hommes. L’esclavage, hideuse institution des monarchies et même des républiques anciennes, a laissé malgré tout des traces profondes au sein des Sociétés modernes,et le paupérisme s’est attaché à leurs flancs comme un cancer rongeur qui les menace de destruction et de mort.
- C’est à la substitution du régime de la fraternité, à celui de l’égoïsme qui a prévalu jusqu’à présent qu’il appartient de détruire ce mal, et sa mise en pratique ne peut avoir lieu que par une bonne organisation solide et durable de la mutualité nationale, qui seule fera disparaître à jamais la misère en assurant à tous le nécessaire à la vie, suivant la loi fondamentale de l’être, et conformément au droit primordial et incontestable de chacun et de tous à l’existence.
- Il faut, pour affermir et rendre durable la prospérité et le bien-être des nations, qu’aux bienfaits politiques de la liberté et de l’égalité se joignent les avantages sociaux de la fraternité, sans laquelle l’œuvre demeure forcément incomplète. Il ne suffit pas, en effet, que Thomme soit libre et que l’égalité de ses droits politiques et civils soit reconnue et respectée, s’il n’a pas le moyen de vivre, en rendant sa part de services à la Société, il est fatalement dans l’impuissance de jouir réellement de sa liberté.
- Ces trois choses ont un lien si étroit entre elles, qu’elles ne peuvent pour ainsi dire pas exister l’une sans l’autre, et si le régime républicain a eu raison de prendre pour devise les trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité, en montrant par cela même qu’elle
- p.115 - vue 115/832
-
-
-
- 116
- LE DEVOIR
- en comprenait l’intime connexité, il so doit à lui-même d’en établir le règne dans la pratique, en joignant aux institutions qui garantissent à tous la liberté et l’égalité, celles qui inaugureront l’ère de la fraternité véritable sur les bases de la mutualité étendue à toute l’humanité.
- LA SAGESSE ANTIQUE(,)
- VIII
- Rendre le bien pour le mal
- Que doit-on penser de celui qui rend bienfaits pour injures ?
- Le philosophe dit : Si l’on agit ainsi avec quoi pajera-t-on les bienfaits eux-mêmes ?
- Il faut payer par l’équité la haine et les injures, et les bienfaits par des bienfaits.
- (Lun-Yu.)
- Faites toujours d’un ennemi un ami, et jamais d’un ami un ennemi.
- (.Pytfiagore.)
- Nous avons aussi des devoirs envers ceux-mêmes qui nous ont fait quelque injure. La vengeance et la punition ont leurs bornes. Peut-être même faut-il nous contenter du repentir de celui qui nous a offensé.
- Il n’y a rien de plus digne d’un noble cœur que la clémence et l’oubli des injures.
- [Cicéron.)
- Si vous rencontrez le bœuf de votre ennemi, ou son âne, lorsqu’il est égaré vous le lui ramènerez.
- Si vous voyez l’âne de celui qui vous haït, tombé sous sa charge, vous ne passerez point outre, mais vous l’aiderez à le relever.
- {Exode.)
- Ne cherchez point à vous venger, et ne conservez point le souvenir de l’injure de vos concitoyens.
- (Levitique.)
- Souvenez-vous de l’alliance du Très-Haut et ne considérez point la faute de votre frère.
- Celui qui fait miséricorde prête à son prochain.
- (.Ecclésiastique.)
- Celui qui exerce la justice et la miséricorde trouvera la vie, la justice et la gloire.
- Si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger ; s’il a soif, donnez dui à boire.
- (Proverbes.)
- Bienheureux ceux qui sont miséricordieux, parce qu’ils obtiendront eux-mêmes miséricorde.
- Bienheureux les pacifiques parce qu’ils seront appelés enfants de Dieu.
- Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent.
- Et moi, je vous dis de ne point résister au mal que l’on veut vous faire....
- Vous avez appris qu’il a été dit : Vous aimerez votre prochain et vous haïrez votre ennemi.
- Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent ; et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient.
- Afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.
- Car si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous ? les publicains ne le font-ils pas aussi ?
- Pierre lui dit : Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère lorsqu’il aura péché contre moi ? sera-ce jusqu’à 7 fois?
- Jésus lui répondit : je ne vous dis pas jusqu’à sept fois mais jusqu’à septante fois 7 fois.
- (Saint Mathieu.)
- Aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent.
- Bénissez ceux qui font des imprécations contre vous, et priez pour ceux qui vous calomnient.
- Soyez pleins de miséricorde, comme votre père est plein de miséricorde.
- Ne jugez point, et vous ne serez point jugé; ne condamnez point et vous ne serez point condamnés; remettez et on vous remettra.
- (St Luc).
- Celui qui n’aura point fait miséricorde sera jugé sans miséricorde, mais la miséricorde s’élèvera au-dessus de la rigueur du jugement.
- (St Jacques).
- Ne rendez point mal pour mal, ni outrage pour outrage ; mais n’y répondez au contraire que par des bénédictions, sachant que c’est à cela que vous avez été appelés, afin de recevoir l’héritage de la bénédiction de Dieu.
- (St Pierre).
- (1) Voir «le Devoir» des 24 décembre 1882; 7, 14, et 21 Janvier; 4, 11, et 18 février 1883.
- O homme, qui que vous soyez, qui condamnez les
- p.116 - vue 116/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 117
- autres, vous êtes inexcusable, parce qu’en les condamnant, vous vous condamnez vous-mêmes, puisque vous faites les mêmes choses que vous condamnez.
- Bénissez ceux qui vous persécutent, bénissez-les, et ne faites point d’imprécations contre eux.
- Ne rendez à personne le mal pour le mal; ayez soin de faire le bien, non-seulement devant Dieu, mais aussi devant tous les hommes.
- Ne vous vengez point vous-mêmes.
- Si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger, s’il a soif, donnez-lui à boire...
- Soyez bons les uns envers les autres, pleins de compassion et de tendresse, vous entre-pardonnant mutuellement.
- Prenez-garde que nul ne rende à un autre le mal pour le mal ; mais cherchez toujours à faire du bien, et à vos frères, et à tout le monde.
- (Stf Paul).
- Rends le bien pour le mal, et tu verras ton ennemi se changer en protecteur et ami.
- [Le Koran).
- [A suivre).
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Le grand événement de la semaine écoulée a été le conflit définitivement établi entre les deux chambres législatives, par le refus du Sénat de voter la loi de transaction adoptée par la Chambre contre les prétendants, et la difficulté, dans ces circonstances, de constituer un ministère capable de réunir une majorité de gouvernement indispensable pour le bon fonctionnement de l’administration. Pour nous, que la question politique touche très médiocrement, parce que nous jugeons la question sociale infiniment plus importante, nous déplorons ces faits, parce que nous y voyous s’étalant au grand jour les vices de notre constitution, qui sont un des obstacles les plus sérieux aux réformes sociales, qui devraient, à notre avis, tenir la première place dans les préoccupations de nos législateurs.
- Quand donc en viendra-t-on, dans les sphères gouvernementales, à se passionner pour les questions sociales si importantes et si vitales pour une nation, comme on le fait depuis si longtemps pour les questions politiques ? La passion politique est le plus souvent, pour ne pas dire toujours, stérile et sans effet pour la prospérité économique et industrielle du pays, tandis que les efforts tentés dans la voie des réformes sociales ne peuvent être que féconds en résultats. Mais qu’il est donc difficile de faire comprendre cela aux esprits aveuglés par les mesquines ambitions de parti pour laquelle, un c“angerpent de ministère, une manifestation ridicule d opposition sont de grosses affaires qui arrêtent pendant des semaines entières les travaux des deux chambres ! Que d’interpellations oiseuses, de discussions inutiles durant une session législative ? Que de temps et d argent perdu ainsi dans des querelles byzantines qui la plupart du temps n’intéressent que les députés ou les sénateurs seuls ? Et cependant, c’est pour s’occuper exclusivement de choses intéressant le pays que les électeurs ont nommé ces représentants, sur leur promesse formelle de bien remplir leur mandat ? Fragilité
- humaine, quel spectacle désolant tu donnes constamment au monde, et combien sont rares, hélas, les hommes fidèles à leur parole qui conforment rigoureusement leur conduite parlementaire au mandat qu’ils ont reçu, et dans les termes dans lesquels ils l’ont sollicité !
- ¥ ¥
- Voici une bonne nouvelle et un bon exemple. Une grève très dangereuse qui pouvait compromettre une des grandes industries françaises, la fabrication de la porcelaine, avait éclaté i! y à trois semaines à Limoges. Les patrons et les ouvriers ayant fini par s’en remettre à l’arbitrage souverain de M. Debrageas, président du conseil des prud’hommes, celui-ci non-seulement a réglé le tarif sur lequel il y avait débat, mais il a fait décider qu’à l’avenir toute contestation qui ne pourrait être réglée amiablement de patrons à ouvriers serait soumise à l’arbitrage souverain des deux chambres syndicales. — Qu'on se le dise et qu'on imite.
- XJ fie moustrnosii — « Si la guerre est une loi de l’humanité, loi de progrès moral et de progrès matériel, il importe que toutes les générations en sentent l’influence fortifiante et que la tradition s’en transmette des pères aux enfants. On est ainsi conduit à désirer qu’il y ait au moins une guerre par génération ; l’intérêt de l’armée ne l’exige pas moins que celui de la nation...........................................
- « L’intérêt de l’armée, d’accord avec celui de la nation, exige que la paix ne dure jamais plus de vingt ans de suite. Non-seulement cette limite de vingt ans ne doit pas être dépassée, mais il est avantageux de ne pas l’atteindre.
- « Les souverains qui veulent en venir à une rupture s’inquiètent fort peu de la justice et du droit. Us déclarent la guerre et laissent à un ministre éloquent le soin de la justifier. La guerre ne se justifie que par l’intérêt des peuples. Elle n’est ni juste ni injuste ; elle est politique ou impoîitique...........................
- « La force est le principal attribut de la puissance divine, le principe de toute justice et de tout droit. »
- On croirait, en lisant ces lignes abominables, qu’elles sont sorties de la plume extravagante d’un de Maistre, ou recueillies de la bouche meurtrière d’un deMotke. Point. Ces monstruosités font partie d’un cours d’histoire militaire professé en France, à Paris, en 1882, dans l’Ecole supérieure de la guerre,autographié et distribué aux officiers-élèves. M. Laisant, député, membre du comité central de la Ligue de la Paix, en eût fait l’objet d’une interpellation publique s’il n’eût appris du ministre de la guerre, M. Billot, que le scandale avait cessé et que la justice avait été faite et de i’eusigne-ment et du professeur. Persuadé que la vraie punition de telles infamies est la publicité qu’on leur donne,nous avons voulu reproduire des doctrines qui ne s’expliquent que par la folie ou l’immoralité profonde de l’homme qui osait les professer.
- ¥ ¥
- L'Événement nous cite cette anecdote sur celui qu’on voudrait nous donner comme Louis-Philippe II :
- En 1880, un jour, le comte de Paris sortait du château d’Eu pour s’engager un peu dans la campagne.
- C’était pendant les vacances.
- Au détour d’un sentier, il rencontra un jeune élève de l’école polytechnique, le fils d’un de ses fermiers.
- Il vit ce promeneur le saluer, mais, en même temps l’éviter.
- — Pourquoi vous écartez-vous de moi? demanda le prince.
- — Pour deux raisons, monsieur le comte, répondit le jeune homme.
- — Lesquelles donc ?
- — La première, c’est que vous êtes le neveu du grand-duc de Mecklembourg-Selrwerin, qui a porté en France, en 1870, le fer et le feu, et que vous revoyez votre on* cle. La seconde, c’est qu’arrière petit-fils de Philippe-Egalité, petit-fils de Louis^Philippe et fils du duc d’Qr-
- p.117 - vue 117/832
-
-
-
- 118
- LE DEVOIR
- léans, tous révolutionnaires, vous êtes allé humilier le drapeau tricolore devant le priace qui porte le drapeau blanc.
- Le comte baissa la tête.
- En effet qu’aurait-il pu répliquer ?
- -*
- * *
- L’amour en chaussettes. — Hier soir, à une heure assez avancée, le sieur Saint-G..., demeurant boulevard de Strasbourg, rentrait chez lui, lorsque, aux abords de la gare de "l’Est, il fit la rencontre d’une femme qu’il l'invita à venir lui accorder un moment d’entretien dans la chambre qu’elle disait occuper chez sa sœur, boulevard Ornano.
- Saint-G..., accepta la proposition et l’on partit bras dessus bras dessous vers l’adresse indiquée.
- Avant d’entrer, la dame, qui disait craindre la surveillance du concierge, engagea celui qui l’accompagnait à se déchausser, afin que ses pas ne s’entendissent pas. Quand ce fut fait, elle se chargea de porter ses chaussures, afin de laisser à son compagnon la liberté de ses mains qui lui permettraient de mieux so diriger dans l’obscurité.
- Toutes les recommandations étant faites, elle sonDa ; la porte s’ouvrit. Au môme instant, ia jeune femme arracha la chaîne et la montre d’or du pauvre diable qu’elle poussa violemment dans l’allée, puis, refermant la porte sur lui, elle dé.ampa avec les bijoux et les chaussures.
- Le bonhomme cria tant que le concierge ne tarda pas à arriver, prudemment armé d’un respectable gourdin.
- Inutile d’ajouter que la rusée jeune fille ne demeurait pas à l’adresse indiquée, et qu’elle n’a pas encore été retrouvée.
- ANGLETERRE
- La Constitution que Lord Dufferin a pris la peine de tracer pour le peuple égyptien le trop savant labyrinthe, ne pèche point par excès de simplicité. Trois étages de corps délibératifs habilement superposés et enmêlés la composent : des Conseils provinciaux, un Conseil législatif, une Assemblée générale, dans lesquels ne siègent que des censitaires, où les élus sont moins nombreux que les fonctionnaires et les membres nommés par l’Exécutif, des députés auxquels on prodigue le droit de vœu et d’avis, mais qui n’ont tout juste que le droit de voter les impôts nouveaux, sans aucun pouvoir de toucher à ceux qui existent, obligés surtout de respecter l’arche sacro-saiDte de la loi de liquidation, tel est à peu près l’ensemble de ce superbe mécanisme dont le grand mérite est de rassembler tous les ressorts entre les mains d’un khédive qui n’a de force, d'action et de vie que par le bon plaisir de l’Angleterre. Mieux valait, si informe qu’elle fût, l’Assemblée des Notables de l’an passé, elle avait au moins le mérite d’êlre une création nationale. Ce qui vaut mieux que la Coustitution de Lord Dufferin c’est le rachat, la nouvelle vraie ? du tribut payé par l’Egypte à la Porte.
- ITALIE
- Nous avons dit que pour expliquer l’étrange conduite de M. Depretis — qui, jetant par dessus bord la gauche progressiste, a ouvertement inauguré, depuis le voyage de Vienne, une politique réactionnaire, et préparé le retour de la droite au pouvoir — il fallait supposer que le roi Humbert avait pris avec les deux empereurs germaniques des engagements formels dont le premier était de réprimer énergiquement toute manifestation républicaine, de supprimer, si possible, le parti radical lui-même et, par la forme toujours plus personnelle et despotique du gouvernement, se rapprocher du césarisme et par cela même des deux empereurs dont il mendiait la protection contre ses propres sujets.
- A Vienne et à Berlin on exigeait des faits positifs et saisissables, savoir : 1° un grand développement donné à l’armée et à la flotte ; 2° une législation spéciale répri-
- mant toute manifestation contraire au principe monarchique restreignant la liberté de presse, de réunion, d’association , poursuivant et dissolvant les groupes républicains et les associations patriotiques; 3° réconciliation avec le Vatican et restitution de biens et fonds soi-disant appartenant au roi de Naples et â d’autres princes déchus; 4° le détachement définitif davec la France et l’abandon de toute idée de revendication sur Trente et Trieste, etc. Et cela non à la sourdine mais coram populo, devant tout le monde. Or, la première condition est déjà partiellement remplie par le fait des deux cents millions de dépenses extraordinaires votés pour l’armée qui, d’ici à trois ans ou quatre ans, aura doublé son effectif. La seconde condition est à l’étude sous la forme d’uu projet de loi sur la presse et les associations politiques ainsi qu’une nouvelle loi sur « la sûreté générale » qui seront incessamment présentées à la Chambre — ce parlamentum serviüs — qui, comme ie sénat de Tibère, s’incline devant les caprices et les incartades d’un cynique vieillard.
- Comme sous l’empire de Napoléon III : tandis que la police fait sa besogne, dénonçant, arrêtant, garrotant dans les prisons les républicains avoués, les tribunaux complaisants entament â tout propos de véritables procès politiques et, à défaut des )urés qui se refusent à « serrer les freins », la magistrature, aussi pourrie que celle du second empire, frappe sur les meilleurs patriotes tels que Safïi, Ceneri, Bovio, Imbriani et tous les hommes éminents du parti radical qu’on espère intimider. Quant à la troisième promesse, voici où nous en sommes : si Ja réconciliation avec le Vatican n’est pas encore faite, c’est que Léon XIII est bien difficile à contenter : il n’exige rien moins que l’évacuation de Rome et de l’ancien territoire de 1 Eglise par le gouvernement italien! Pendant ce temps la « restitution » des millions que les Bourbons de Naples et les autres tyran-naux n’avaient pu voler est en voie d’exécution.
- Déjà, lors du voyage du roi Humbert à Vienne, l’empereur François-Joseph exigea, avant de lui accorder les galons de colonel autrichien, la promesse formelle que les quarante-deux millions (qui auraient dû être, mais qui n’étaient nullement dans les caisses du royaume des Deux-Siciles lors du débarquement de Garibaldi à Marsala en 1860) seraient rendus aux héritiers des Bourbons de Naples.
- En attendant, le comte d’Aquila, frère de l’ex-roi des Deux-Siciles, a été reçu au Quirinal avec les honneurs dus aux princes du sang. Ce brave comte d’Aquila qui, en 1860, poussait de toutes ses force aux brigandage et au msssacres des patriotes italiens, est maintenant le meilleur ami du roi Humbert. On dit que l’ex-chef des brigands napolitains n’est plus à craindre; mais ce n’est pas une raison pour le dédommager de ce qu’il n’a pu réussir à faire tuer Garibaldi et les siens.
- Ce n’est pas tout. M. Depretis a envoyé le texte des déclarations faites au sujet de sa politique à venir à l’officieuse Correspondance politique oe Vienne et à la Gazette de l'Allemagne du Nord, lesquelles se « réjouissent « que ie gouvernement italien se soit enfin décider à « remplir la condition première de toute entente intime « entre l’Italieet la ligue austro-allemande, celle de se « mettre en mesure de combattre sans merci les ten-« dances révolutionnaires des Italiens. »
- Les feuilles officieuses de Berlin et de Vienne, initiées aux secrets des dieux, donnent même de ces déclarations le texte que voici :
- « Je considère comme la tâche des dernières années « de ma vie, aurait dit M. Depretis, de rendre à mon « pays la tranquillité intérieure et d’y faire régner sans « contestation le respect de la loi et des institutions mo-« narchiques. Si mes forces ne devaient pas suffire à « cette œuvre je prendrais soin de laisser derrière moi « un successeur qui ait la force nécessaire pour réaliser « ce programme. »
- Ceci pour la politique intérieure.
- « Quant à notre politique extérieure, je suis absolu-« ment convaincu de la nécessité pour l'Italie de se « joindre étroitement à l’action de l’Allemagne et de « l’Autriche ; je m’opposerai à tout ce qui peut troubler,
- p.118 - vue 118/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 119
- « même momentanément, nos relations avec ces deux « puissances, et, à cet égard, je suis en complète corn-« munauté de vues avec mon collègue, M. Manciui. »
- Nous voilà donc bien arrangés!
- Cependant, s’il est déplorable que les destinées de deux nations comme l’Allemagne et l’Italie soient livrées à la merci de deux vieillards sans conscience et sans scrupules, et si dans les deux Parlements il ne se trouve pas une majorité capable de tenir tête à ces deux vieillards, il n’y a pas lieu de s'alarmer outre mesure. Il n’est point au pouvoir de quelques réactionnaires d’arrêter la marche ascendante de la démocratie et du progrès de la civilisation. Nous ne sommes pas encore morts, en Italie 1 et avant qu’on mette les menottes à toute la nation, comme l'a fait M. de Bismarck en Allemagne avec son « petit état de siège », avant qu'on nous mène à la guerre, comme des moutons à l’abattoir, avant qu’on nous livre à nos anciens bourreaux, les Autrichiens, nous lutterons et combattrons comme nous avons lutté et combattu pour avoir: Patrie et Liberté.Ce sera noire labormn, comme dit M. Bertani, notre devise, notre drapeau. Nous ne savons que trop ce que veut la ligue austro-allemande.ce que complote le colonel du 28e de ligne autrichien, et nous nous préparons. Ils veulent étrangler la République en France, y rétablir l’empire, étouffer la liberté en Europe, déchirer les patries et régner sur des esclaves! Rêve insensé. La Sainte-Alliance est morte, on ne ressuscite pas les morts! Les peuples ne sont plus les vils troupeaux de 1814 ; ils savent aujourd’hui ce qu'ils veulent et où ils vont. Il n’est donné à personne de remonter le courant de l’histoire. Mais la démocratie française doit comprendre qu’il est temps d’en finir avec* le jacobinisme et le chauvinisme.
- A la Ligue des rois opposons ia Ligue des peuples.
- {Etats-Unis d'Europe) A. U.
- *
- * *
- Le passage le plus instructif et le plus curieux du Message adressé il y a un mois au Congrès des Etats-Unis d’Amérique par le président Arthur, est assurément celui où, rendant compte de la situation financière, il se plaint sérieusement des inquiétudes et des embarras que lui donne chaque année l exédant des recettes sur les dépenses. L’exercice 1881 présentait déjà, dit-il, un excédant de cent millions de dollars (565 millions de francs) et voici que l’exercice 1882 laisse un excédant de cent quarante-cinq millions de dollars, soit de 730 millions de fr. Où allons-nous? Et il se préoccupe très justement des inconvénients d’une telle prospérité qui ne s’est jamais montrés sans que les Etats qui en ont eu la très rare fortune ne se soient laissé entraîner à faire des dépenses absurdes ou même dangeureuses. M. Arthur conclut très judicieusement à ce que cet excédant soit appliqué à la suppression successive de tous les impôts intérieurs, à l’exception de ceux qui frappent la distallation des esprits. Plus tard on pourra réduire de même les droits de douanes. Yoilà donc les Etats-Unis d’Amérique en passe d’abotir tous leurs impôts ! Un peuple sans impôt! Quel, rêve pour ce^ Etats européens qui succombent sous le fardeau, et dont les gouvernements s’évertuent à créer de nouvelles contributions ! Le secret des Etats-Unis est. bien simple, il est contenu dans ces quatre mots « Renoncer à la guerre ! » mais le moyen de renoncer à la guerre ? on peut, en quatre mots aussi, énoncer ce moyen : « Etablir une Juridiction internation.île! » Et les quatre mots peuvent eux-mêmes se résumer dans un seul : l’arbitrage !
- * 4
- La Conférence du Danube a débuté par une iniquité, elle refusé voix délibérative à la Roumanie, à la Serbie, à la Bulgarie, c’est-à-dire aux trois riverais du bas Danube. Notez qu’en vertu du traité de Berlin lui-même la Roumanie fait partie de la Commission européenne où elle est l’égale de l’Autriche et des autres Puissances. Non seulement la Commission ne veut re-
- connaître aux trois riverains qu’une voix consultative, mais cette voix elle ne l accorde à chacun d’eux que sur des questions qui touchent & ses intérêts particuliers. La Roumanie a fait son devoir, elle a protesté et en enjoint a son représentant, le prince J. Ghika, de ne point paraître à la Conférence dont elle déclare hautai-nement qu’elle tiendra les décisions pour non avenues. Que fera la Serbie qui a revendiqué dans un excellent mémoire le droit de siéger et de délibérer dans la Commission ? Si elle hésite à suivre la Roumanie, elle se dément elle-même et se déshonore, mais on peut tout craindre du prince Milan, devenu l'homme lige de l'Autriche. Quant à la Bulgarie, vassale de la Russie en fait, vassale de la Turquie en droit, elle n’est point libre et ne compte point. La France est fort mal représentée par M. Barrière, dont le contre-projet favorise l'Autriche et l’Allemagne; M. Mancini ne perdra point sans doute l’ocrasion de s’agenouiller devant l’Autriche ; ia Russie fera tout ce qu’on voudra pourva qu’on lui abandonne Kilia ; l’Angleterre isolée se taira. Ce n’est pAnt encore cette fois que le Danube sera neutre et libre.
- *
- 4 4
- La session du Stortliing norwégien s’est ouverte il a quelques jours, en même temps a recommencé la lutte opiniâtre engagée depuis quatre ou cinq ans avec la royauté. Il est probable que cette fois il y aura refus du budget.
- 4 4
- Le Tsar annonce un glorieux manifeste que sans autre remise son couronnement aura lieu en mai prochain. Bien des gens répond nt à cette prophétie qu’il y a souvent aussi loin de la tète à ia couronne que de la coupe aux lèvres.
- *
- 4 *
- La Gazette de l'Allemagne du Nord expliquait très crûment, il y a quelques jours, l’origine et la cause de la politique transformiste dans laquelle M. Depretis s’est jeté avec tant de cynisme. M. de Bismarck aurait tout simplement fait savoir que l’alliance austro allemande était au prix, non seulement d’une certaine allure donnée à la politique extérieure, mais aussi de la répression vigoureuse des principes révolutionnaires à l’intérieur. MM. Depretis et Mancini ont entendu et compris; ils obéissent et « serrent les freins ». Qu’ils continuent, ce ne sera point la démocratie qui se brisera. Eu attendant, les ouvriers de la Lombardie et des Romagnes se font inscrire par milliers sur les listes électorales, et Milan fonde une Ligue anti-cléricale qui fera vite son chemin. — A Rome, à Milan, à Naples, à Bologne, dans toute l’Italie, le 9 iévrier, anniversaire de ia République romaine de 1849, a été célébré avec un élan qui donne la mesure du chemin parcouru en Italie par l’idée démocratique.
- *
- ¥ ¥
- Encore un petit million, ou peu s’en faut, pour achever la ceinture de forteresses qui enserre Metz et Strasbourg. Dix-neuf bastions, treize ouvrages avancés, huit forts, voilà pour Metz ; douze forts et des travaux qui permettent d inonder sur trois kilomètres les environs de la vi’le, voilà pour Strasbourg ! N’est-ce pas admirable ? Bismarck, Mollke, Guillaume, Manteuffel n’ont-ils p^s de quoi se réjouir? Qu’ils se réjouissent. Ce qui sera plus admirable ce sera de voir la liberté victorieuse passer à travers ce réseau, engourdir ces canons, et, sous leurs gueules muettes, conduire joyeusement avec elle la justice et la paix l
- N0UVElï5Hi~lmiSTÊRE
- Election du comité de conciliation
- Le courant tous les membres de l’association du Familistère ont procédé à l’élection du comité de conciliation. Ont été élus :
- MM. Dequenne Franc, Pernin Antoine,Quent Aimé.
- p.119 - vue 119/832
-
-
-
- 120
- LE DEVOIR
- Conférence au Familistère de Guise
- Le 2 février 1883
- par M. BEBNARDOT
- LES RELIGIONS ET LA LIBRE PENSÉE
- Mesdames, Messieurs,
- Nouveau venu et prenant pour la première fois la parole devant vous, je dois vous demander de m’accorder toute votre bienveillance.
- Dans une association comme celle à laquelle vous coopérez, je pense qu’il est nécessaire que chaque membre donne à la société la somme totale des efforts dans la voie qu’il croit bonne.
- S’il se trompe dans le choix des moyens à employer, c’est à ceux qui l’entourent, de le prévenir fraternellement qu’il fait fausse route et qu’il est à côté du vrai. Vous avez pour vous l’expérience acquise, vous avez devant vous depuis longtemps, un exemple permanent de ce que peuvent dans la réussite d’une œuvre : la volonté, l’énergie et l’amour du bien combinés avec la libre discussion.
- Vous êtes donc placés dans un milieu qui vous permet de conseiller ceux mêmes qui peuvent se croire aptes à enseigner, et qui ne demandent pas mieux que de mettre à votre disposition le faible bagage scientifique qu’ils ont pu acquérir par l’étude.
- J’ai pris pour texte de ma conférence, cette trilogie : La morale, les religions, la science.
- L’étude de ces matières doit être le début de tout enseignement tendant à affranchir l’intelligence humaine et à diriger cette intelligence vers la libre pensée.
- La libre pensée, c’est i’examen loyal et sans parti-pris de toutes choses.
- La libre pensée, c’est la liberté de libre recherche de la vérité pour tous.
- En un mot la libre pensée, c’est l’intelligence humaine affranchie et s’échappant des langes du passé, pour entrer dans un avenir de liberté et de lumière.
- Son premier devoir est d’être tolérante pour les erreurs des hommes.
- Son rôle n’est pas de proscrire et sa gloire c’est son amour, pour tout ce qui est vie, travail, idée.
- C’est en étudiant sans passion, les évolutions de la morale,des religions, de la science, à travers l’humanité, en comparant ies résultats qu’ont donnés ces trois causes premières, au point de vue du développement matériel et intellectuel des êtres, que l’homme peut se rendre compte de l’existence; savoir : d’où il vient, pourquoi il est venu, où il va.
- La morale se présente d’abord.
- Qu’est-ce que la morale ?
- La morale est une, elle est universelle.
- Toutes les définitions qu’on en a données,si éloquentes qu’elles puissent paraître, se résument à une seule maxime à une seule règle indiscutable.
- Ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qui nous fut fait.
- Qui a pour corollaire :
- Faire aux autres ce que nous voudrions qui nous fut ! fait. |
- Nous n’envisagerons ici de la morale que les applica- : tions générales pour laisser de côté ies devoirs de détails qu’elle impose à ceux qui veulent la pratiquer dans une société où doit régner la justice, conséquence de ces applications.
- Et dans cette maxime se trouve renfermée implicitement cette autre trilogie créée par la révolution française : Liberté, égalité, fraternité, à laquelle nous ajouterons solidarité ou réciprocité.
- Tout le code de la vertu est renfermé dans ce précepte primordial qui doit remonter évidemment à la naissance de l’humanité, humanité qui pour nous n’a
- commencé que lorsque l’homme a éprouvé le besoin de se réunir à, 1 homme, de se grouper pour former des tribus, des .nations, des sociétés. Pas de société si embrionnaire qu’elle soit n’est durable si les sociétaires ou citoyens n’appliquent le précepte vis-à-vis les uns des autres; le groupement pourra durer quelque temps; mais forcément, inévitablement, s’il est immoral, il se rongera lui-même, périclitera, et finalement disparaîtra dans un autre groupement qui viendra l’absorber.
- Dans les sociétés primitives, les besoins de l’homme étant restreints, il semble que la morale dans ses applications soit plus facile à suivre, et que l'âge d’or tant vanté soit le résultat de l’ignorance.
- Gependaut, il n'eu est rien, les histoires que nous possédons des peuples primitifs aujourd’hui disparus, jointes aux récits des voyageurs, nous renseignent suffisamment sur la morale suivie par les hommes de la nature et on jetant un coup d’œil sur l'histoire antropoio-gique il est facile de se convaincre que plus 1 homme est rapproché de celte nature, plus il est brutal, plus il est méchant, plus il s abandonne à ses instincts et moins la conscience du bien, du vrai est chez lui développée.
- C’est en suivant ies civilisations qui s’échelonnent les unes sur ies autres a travers les siècles, que l’on voit cette conscience se développer, se modifier, suivant les milieux et progresser lentement dans la voie de ce qui est vraiment honnête, c’est-à-dire dans l’application du précepte moral.
- Les peuples contemporains dont les origines sont les plus anciennes et dont nous possédons des fragments d’histoire, les Chinois, les Indous nous apprennent que le précepte aurait été émis chez eux pa des hommes qui avaient senti le besoin, pour donner une nouvelle force vitdle à leurs nations, de les obliger à appliquer dans leurs relations ce précepte d’où ils avaient tiré des déductions s’appliquant à leur milieu, au climat, quelquefois aux usages reçus ; mais souvent cependant eu opposition avec de nombreuses coutumes primitives que la morale avait pour but de détruire.
- On peut admettre que ces hommes, ces sages, que leurs disciples ont presque toujours déifiés avaient puisé le précepte a une source antérieure, ou bien que l’amour de l’humanité et la vue des maux engendrés par le mal le leur aurait fait découvrir pour le léguer ensuite à d’autres sages qui souvent ont passé pour des novateurs parce qu’iis se trouvaient soit dans un milieu ignorant soit dans un milieu gangrené qui avait oublié ses origines, et qui à leur tour ont contribués à relever des races humaines, qui ne pratiquant plus le précepte moral étaient retombées dans la barbarie.
- C'est donc par l’application de ce précepte si simple que nous voyons l’homme se relever sans cesse des chutes nombreuses que l histoire nous fait connaître.
- Les moyens dCppiieation peuvent différer suivant les époques, mais le principe est toujours le même il est invariable, il est un.
- Il se trouve dans ce que nous appellerons la conscience universelle, consciênce qui ressort du principe même de la vie.
- La morale est donc une pour tous les peuples, pour le monde entier, pour l’univers, et si les astres qui voguent autour de nous dans l’infini sont habités ainsi qu’il est plus que probable; pour l’habitant stellaire cette m:raie est la même que pour nous.
- Toute action d’aec >rd avec elle, toute action qui satisfait cette conscience universelle est le bien.
- Tout ce qui est eu désaccord avec elle est le mal. Appliquer une chose si simple doit être aisé et le bonheur pour tous parait sacile,
- Oui!... Mais en face te celle conscience universelle et pour lui faire échec se place l’égoïsme humain.
- C’est à cet égoïsme que vient se heurter la morale dans ces applications, et c’est contre l’égoïsme que toute Société qui veut vivre, se développer, progresser dans la voie du bien-être général doit réagir sous peine de périr misérablement après une décadence honteuse.
- Cependant, enlever a l’humanité l'égoïsme d’une façon radicale est impossible.
- Gel égoïsme qui fait échec à la morale dans ces appli-
- p.120 - vue 120/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 121
- cations comme je l’ai dit tout-à 1 heure, et qui peut contribuer à la perte des Sociétés doit au contraire, s’il est bien réglé, bien dirigé, devenir pour ces Sociétés une cause puissante de développement et de progrès.
- Qu’une organisation sociale vienne faire concorder la satisfaction de la personnalité ou du moi individuel avec le bien-être de l’ensemble, cette organisation aura résolu le problème.
- Chaque être humain dans sa sphère d’évolution a des aspirations qu’il cherche à satisfaire, et pour lesquelles il lutte employant pour réunir des moyens honnêtes ou déshonnêtes; que la Société dans laquelle il vit, lui donne le champ libre, c’est-à-dire la possibilité d’arriver à un désidératum sans contrarier ou gêner toutefois les évolutions du prochain, la lutte devient et reste loyale, honnête, le principe est appliqué.
- C’est donc dans l’accord parfait de l’égoïsme individuel où plutôt de l’intérêt individuel avec l’intérêt de la Société dans laquelle il vit et se développe que consiste eu entier l’application du principe de cette moral, universelle dont nous parlons.
- Il est indispensable donc, que l’homme apprenne par l'éducation, par l’instruction générale que cette conscience universelle basée sur le grand précepte morale doit être sa conscience à lui, qu’en dehors de celle-là. toute conscience est élastique, et par le fait n’existe pas car ce qui est bien aux antipodes suivant certaines mœurs et certaines coutumes peut être mal chez nous qui avons des mœurs et des coutumes ifférentes.
- C’est donc un devoir de chercher à développer chez l’enfant, chez le jeune homme ce sentiment de la conscience universelle, et c’est par la puis ance qu’elle exercera sur leurs actes que les sociétés de l’avenir s’élèveront et arriveront à bannir de chez elles les maux engendrés par l’égoïsme humain, qui s’étend de l’individu â la caste, produit la guerre et ses horribles conséquences, ronge et détruit cette pauvre humanité, qui pourtant porte en elle en ra’son de la puissance de développement intellectuel que lui a donné la puissance créatrice, les germes du bonheur.
- Nous allons examiner maintenant si les. religions qui se sont succédées sont toujours restées conséquentes avec le principe de leur formation.
- Toutes les religions à leurs débuts out un idéal, l’application du .précepte mord que chacune d'elle revendique toujours comme propriété de son fondateur,toutes les religions enseignant que leurs fondateurs l’ont reç i directement de la divinité.
- Laissant de côté les familles religieuses éteintes, la famille Egyptienne, par exemple, qui s éiait instruite à l’école de Zoroastre et où les grecs et d’autres peuples avaient puisé leur civi.isaiion, ou peut diviser l'humanité contemporaine en six grandes familles spirituelles qui sont:
- Les familles Brahmanique, Boudhiste, Judaïque ou Mosaïque, Chrétienne, Musulmane et enfin la famille scientifique.
- C’est de cette dernière que nous nous occuperons en terminant cette conférence.
- Nous laissons de côté la paganisme, famille disparue qui a été remplacée par la famille chrétienne qui lui a’ emprunté la plupart de ses cérémonies; qui lui a emprunté ce luxe décoratif qui charme les yeux des fidèles, ses invocations musicales et jusqu’à ses temples ornés de statuts des demi-dieux qui s’appellent aujourd’hui les anges et les sûnts, et servent d’intermédiaires entre l’homme et la divinité.
- Les païens croyaient à la vertu de l'eau lusiraie, les chrétiens croient à la vertu de l’eau du baptême.
- Mais tous ces exercices n’ont aucun rapport avec la morale proprement dite, ils constituent le culte, iis attirent dans le temple le fidèle, le charment et le retiennent par la satisfaction qu’ils procurent aux sens, nous uVm parlons que pour, mémoire et pour faire voir en passant que ce culte n’est eu’une organisation plus ou moins bien agencée, suivant le milieu plus ou moins élevé dans lequel on l’exerce, et aussi suivant le degré a attraction qui est nécessaire pour retenir la masse tou- »
- jours ondoyante des fidèles qui alimente la caisse sacerdotale.
- Ce qui nous importe, c’est do voir, comme je le disais, si les familles religieuses dans leurs pratiques se sont toujours maintenues dans l’application du grand précepte moral qu’elles invoquent en faveur de leur existence.
- Pour tout être moral, la première condition du bien c’est la tolérance et la protection donnée à la vie hu-! mairie.
- : Gomment les religions qui se sont succédé ont-elles
- : pratiqué cette tolérance et cet amour de la vie hu-; maine.
- I L’histoire répond et fait défiler devant nous ces mil-j lions de martyrs, victimes de l’intolérance des croyants | de toutes sortes.
- j Le point de départ de toute religion est bon puisqu’il est basé sur la morale, mais l'application en devient exécrable parce que au fur à mesure du développement de la religion vient se greffier sur ce point de départ le dogme, dogme qui est constitué, dit-on, par des révélations de la divinité, par les miracles.
- Le dogme conduit inévitablement au fanatisme, et fanatisme et intolérance ne font qu'un.
- Les religions ne se bornent pas à se massacrer entre elles, Lurs sectes qui ressortent d’une môme origine, cherchent à se détruire les uns les autres, toute religion esi considérée par sa voisine comme une-réunion d’infidèles bonne à détruire pour la gloire du Dieu qu’elle sert.
- Le païen massacre le chrétien, qui à son tour détruit la païen, conspue et martyrise tout ce qui ne veut pas accepter sa foi sans examen, nu nom de Dieu, il torture ce qu’il appelle i’infiuè’e. et eu attendant l’enfer où il J’envoie brûler pour l’éternité, toujours au nom d’un Dieu qu’il dit plein de bonté, il lui fait subir toutes les atrocités que le génie du mal peut inventer.
- S’attaquer à l’homme ne lui suffit pas,il s’attaque aux monuments,aux sciences qui peuvent mettre sa doctrine eu doute, et commet le plus grand crime de lèse humanité qui jamais ait été commis, en détruisant la bibliothèque d’Alexandrie qui renfermait des trésois incalculables de documents sur les âges les plus reculés.
- L’histoire du peuple juif, ce petit peuple qui habitait un tout petit coiu au Levant et qui s’intitulait peuple de Dieu, fourmille de ces crimes divins.
- Chaque verset de la Bible, chaque révélation de la divinité à ses prophètes est pour ainsi dire un ordre de massaere.et nous voyons ce petit peuple après mille vicissitudes, punitions de ses fautes passées, disséminé sur le globe, sans nation, citoyens de tout pays.
- Le Mahoüiétaa fait comme les autres, et c’est avec le sabre qu’il convertit i’infidèie.
- Aucune religion n’échappe k ces actes barbares parce que toutes se disent d’essence divine, parce que toutes procèdent d’une ou plusieurs révélations qu’elles attribuent à leurs divinités, révélations qui constituent le dogme, article de foi.
- Le dogme pour le croyant est immuable puisqu’il est divin.
- Le dogme immuable c’est le contraire du progrès.
- Le progrès ne peut s’arrêter, donc lutte.
- Pour tout homme sensé qui s’est éclairé au foyer de la libre pensée, les dogmes sans acception de religion sont le résultat de l’ignorance des phénomènes naturels.
- Ces dogmes ont été aussi souvent inventés avec la meilleure bonne foi par des individus que le fanatisme conduisait à un état pathologique tout particulier et qu’on appelle; l’extase.
- La s ience moderne explique aujourd’hui le p!us simplement du monde certains de ces dogmes merveilleux; mais aussi elle se trouve en contradiction flagrante avec certains autres.
- Les phénomènes que nous connaissons nous montrent souvent que les divinités révélatrices se sont trompées dans leurs confidences.
- Ce.", dogmes révélés qui engendrent le fanatisme qui lui-même eu cherche et trouve de nouveaux, conduit l'humanité à des pratiques absurdes qui l’avilissent, sont
- p.121 - vue 121/832
-
-
-
- 123
- LH DEVOIR
- nuisibles à la vie elle-même,et par là se trouvent en contradiction avec la puissance créatrice qui a fait l’homme pour le progrès, puisqu’elle lui a donné l’intelligence, le jugement!
- Que penser de ces malheureux Musulmans, par exemple? J’ai habité l’Egypte pendant quelques années, j’ai assisté à des spectacles navrants; j’ai vu les derviches dans leurs pratiques religieuses hurler, se démener comme de véritables fous, s’entraînant les uns les autres dans leurs invocations à Allah ! et à ces invocations joindre un balancement de la tête, de tout le corps d’avant en arrière, augmentant la vitesse des oscillations au fur à mesure de l’invocation, et finissant par tomber exténués et congestion.iés le* uns après les autres.
- J’ai vu d’autres malheureux au Caire, se précipiter sous les pieds du cheval qui porte le tapis sacré, et former sous les pieds de l’animai un véritable tapis humain, les uns s’en tiraient avec un bras ou une jambe brisé ou bien une côte enfoncé % et bienheureux celui qui n’en revenait pas, Mahomet l’avait pris par la mèche de cheveux que tout vrai croyant conserve sur le sommet du crâne, pour l’enlever au séjour des bienheureux.
- J’ai vu à Suez le retour de la grande caravane qui chaque année va chercher le tapis sacré a la Mecque,comme chez les chrétiens chaque année les cloches vont se faire bénir à Rome.
- Cette caravane traverse le désert pendant de longues journées sous un soleil de plumb, manquant souvent de tout, de vivres, d’eau, et n’ayant pour se guider dans sa roule qu’un sillage d’ossements humains,"restes des caravanes qui l’ont précédé, et que n’ont pu dévorer entiè rement les hyènes et les chacals.
- Nous plaignons certainement ces pauvres diables, nous plaignons aus-d l lndien qui se fait écraser sous les roues du char de Siva ou de Yichnou ; mais aucune religion n’est exempte de ees excès, les flagellants qu’on a vu chez nous existaient encore il y a bien peu d’années, et en cherchant on trouverait encore très probablement bien des haires et bien des disciplines dans les couvents et même hors des couvents.
- En résumé tous les dieux de toutes les religions demandent à l’homme le sacrifice de sa chair, de son sang, plus encore, l’annihilation de sa pensée.
- Credo quid absurdum.—Je crois parce que c’est absurde. Toutes ces divinités plus ou moins parfaites et créées à l’image des hommes qui les ont inventées et perfectionnées demandent à s’abreuver à la source la plus pure de la vie dont pourtant elles sont les créatrices.
- La plus cruelle sans contredit, est la divinité chrétienne qui, pour calmer sa colère, demande à l’homme pour absoudre sa première faute (qu’il aurait pu lui éviter) de commettre un crime plus grand encore, de répandre le sang de son fils, un dieu comme lui, à qui il ne ménage certes aucune avanie si infamante qu’elle soit, et d’un homme sublime, d’un Christ dont le dévouement et l’abnégation sont presqu’nniques dans Phistoire de l’humanité, fait un dieu ridicule.
- A quels progrès, à quelles améliorations de la vie peuvent nous conduire tous ces cultes, tous ees dogmes qui constituent ce qu’on est convenu d’appeler les religions?
- Infidèles à leurs commencements, nous les voyons toutes se mettre peu à peu au fur et à mesure de leurs développements en contradiction avec la morale une et universelle qui leur a servi de base, parceque les dogmes sont venus se greffer sur cette morale pour la dénaturer.
- Le progrès est nul et la vie hunaine comptée pour rien.
- Aujourd’hui que les religions entraînées malgré elles par la civilisation semblent vouloir se mettre au niveau de la science moderne et même l’enseigner, elles prétendent que c’est grâce à elles que celte civilisation s’est accomplie.
- Mais il n’en est rien, ce serait une erreur profonde de le croire.
- Oui ! nous avons vu des membres de ces religions contribuer à de grandes découvertes ; mais ces membres
- devenus des nova'eurs étaient considérés par les chefs du troupeau comine des brebis égarées ou plutôt échappées, et, contre ell^s étaient lancés les chiens les plus féroces qui lesdéchiraiefit et n’abandonnaient leur corps qu’après l’avoir mis en lambeaux.
- Le monachisme, ce produit de l’ignorance et du fanatisme a fait dans le passé plus de victimes et plus de martyrs que les conquérants les plus cruels.
- Il a contribué à la désorganisation et à la décadence des pays où il a pu exercer ses saintes fureurs, Les massacres des Albigeois, l’inquisition, la Saint-Barthélemy, les dragomades sont ses œuvres, et le jésuitisme, ce dissolvant moderne de la morale est issue de lui.
- Victor Hugo l’a peint dans un vers où l’on sent le coup de fouet du maître :
- Le lion à ses pous, l’E*pagne à ses moines.
- Nous entrons maintenant dans la sixième famille spirituelle.
- La famille scientifique.
- Messieurs,
- Aujourd’hui que nous marchons sur un chemin battu, et que la route est ouverte devant nous, large et lumineuse, nous ne nous doutons pas toujours assez des efforts, de l’énergie, de la puissance de volonté que nos pè es ont dû employer pour vaincre cet obscurantisme terrible qui brisait tout ce qui tendait à porter la lumière dans l’intelligence humaine
- La liste est longue, de ces hommes courageux qui depuis Socrate, Jé^us, Abélard, Jean Hus, Galilée jusqu’à Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, pour ne parler que des siècles passés ont lutté pour Taffranchissement de la conscience humaine. Ce sont eux qui out fondé cette grande, et noble famille scientifique que je vous nommais tout-à-l’heure.
- C’est grâce à eux, grâce à leur courage, à cette puissance de volonté qui est l’honneur de notre espèce que nous marchons aujourd’hui si rapidement dans la voie du progrès.
- A ces hommes, viennent se joindre les Savants anciens et modernes qui s'affranchissant des dogmes de toutes religions contribuent au progrès.
- Ils augmentent cette famille, peut-être la moins nombreuse encore ; mais qui forcément, inévitablement s’augmentera, finira par absorber toutes les nations du globe pour ne plus former qu’un eusemble d’Etats-Unis et gardera pour devise; car cette devise la c’est sa vie :
- Liberté ! vérité ! lumière !
- Que l’homme compare la puissance créatrice que lui fait entrevoir la science avec les dieux de toutes les religions.
- "Que l’homme jette un regard intelligent autour de lui, que,faisant abstraction des erreurs que peuvent lui faire commettre ses sens imparfaits, il se rende compte des phénomènes qui l’entourent, qu’il cherche à comprendre ces phénomènes, qu’il y parvienne par le travail, aussitôt, sou horizon s’élargit, devient immense, soit qui aille de rinfioiment petit à l’infioiment grand.
- Partout il rencontre la vie, le microscope la lui fait découvrir partout, dans tout.
- Si rompant la pesanteur qui l’attache à la terre il s’élance dans l’espace.
- Le ciel n’est plus fait spécialement pour la terre, les étoiles ne sont plus des lanternes qu’un Dieu crée par un caprice pour éclairer notre monde si petit, et que la révélation divine indiquait si grand. Le soleil ne brille plus seulement pour elle, mais la terre est elle-même dans le ciel, ni plus ni moins que les autres astres qui l’entourent.
- Le ciel c’est l’infini. Toutes ces planètes, toutes ces étoiles,toutes ces nébuleuses sont des mondes immenses, pleins de vie, mille fois, ceut mille fois, des millions de fois plus volumineux que le notre, et au-delà de ce que nous voyons, le télescope nous fait apercevoir d’autres mondes que la révélation ignorait, et en dehors de tous
- p.122 - vue 122/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 123
- ces mondes que la volonté et l’intelligence rapprochait de nos yeux, il y en a d’autres encore, et encore et toujours, et c'est l’infini.
- Et tous ces ensembles de mondes se tiennent et se retiennent dans le mouvement immense, par les grandes lois de la gravitation et de l’attraction universelles et nous donnent à nous,êtres chétifs,qui par le travail avons découvert ces lois, l’exemple de la solidarité universelle.
- Est-ce qu’en étudiant ainsi la nature et la vie dans toutes ces manifestations l’homme n’arrive pas à se faire une idée de la puissance créatrice au-dessus de tout ce que l’ignorance et les religions ont inventé pour les besoins de leur cause.
- Ges idées grandioses ne conduisent-elles pas nécessairement l’homme au bien, à la tolérance, n’ont-elles pas une tendance à le détacher de l’égoïsme étroit, en lui donnant en compensation des satisfactions vraies, tangibles, si je puis m’exprimer aiasi, qu’aucune religion, qui restreint le jugement et enveloppe son cerveau d’un cercle de fer, ne lui donnera jamais.
- Et si à celte étude de la nature, l’homme joint l’étude de l’homme, des phases diverses qu’il a subies à travers les âges, ses misères,î-es vicissitudes,n’est- 1 pas conduit forcément à la fraternité et n’arrive-t-il pas à comprendre la solidarité humaine.
- Il voit l’homme se relevant sans cesse après ses chutes, par le travail, s’ennoblissant par sa propre volonté, luttant sans repos ni trêve pour développer son intelligence et la compréhension des choses, et au lieu d’un être déchu à qui le travail a été imposé comme punition d’un crime primitif et imaginaire, dont il ne pouvait-être responsable, il en arrive à considérer le travail comme la chose la plus noble qui soit, puisque c’est par le travail que cet homme, si ignorant à sa naissance, arrivera dans un avenir plus ou moins éloigné, mais arrivera à connaître et à expliquer la vie qui est en lui et partout autour de lui L’homme qui s’instruit, s’il comprend la science, devient bon forcément, il a une tendance toute naturelle à instruire son prochain, il sait qu’il peut errer quelquefois, et jamais il n’érigera ses connaissances en dogmes immuables ; mais il cherchera sans passion la vérité sur toutes choses.
- Est-ce que pour le travailleur le désir de l’association ne vient pas naturellement ? N’a-t-il pas une disposition à s’adjoindre aux autres hommes pour travailler de concert et n’est-il pas évident que le progrès sera d’autant plus rapide que les efforts individuels réunis et encouragés seront plus nombreux, et que la vie en général profitera de cette union.
- Les hommes qui, à notre époque, malgré les leçons du passé ne veulent pas admettre cette marché en avant de la civilisation, qui se mettent en travers de cettte civilisation seront débordés dans un avenir plus ou moins rapproché, le progrès marchera malgré eux ; car les peuples qui, toujours portent la lourde charge et dont les épaules se fatiguent, viendront quand même prendre place au banquet de la vie matérielle et intellectuelle à laquelle ils ont droit.
- A toutes les époques les hommes de bien ont compris cette marche du progrès.
- Aussi, les voit-on partout où ils se trouvent aider à cette marche, la faciliter, chercher les moyens pratiques, qui aideront au bien être général de l’humanité pour lui éviter ces chocs, ces révolutions épouvantables qui traînent toujours après elles un cortège d’horreurs et de passions déchaînées.
- Ceux-là aussi, Messieurs, font partie de la grande famille scientifique et n’en sont pas les membres les moins honorables, puisqu’ils pratiquent la morale, aiment le prochain. Et tout homme qui s’associe â leurs travaux parce qu’il croit à la perfectibilité humaine, entre avec eux dans cette grande famille dont la force est inébranlable, parce qu’elle s’appuie sur la morale pure, parce qu’elle pratique la grande loi d’amour, loi sublime que la puissance créatrice a répandue sur la nature entière et qui so trouve partout dans la vie.
- En terminant, laissez-moi vous citer cette strophe du grand poète du XIXe siècle, strophe prise dans les Quatre vents de l’esprit.
- Semons ! semons le gland et qu’il soit chêne immense, Semons le droit, qu’il soit bonheur, gloire et clarté ! Semons l’homme, et qu’il soit peuple, semons la France, Et qu’elle soit humanité !
- ---—------------------
- LE TRAVAIL A TRAVERS LES AGES
- L’Age de Bronze. — Civilisation, nouvelle. — L’Inde berceau de l’industrie, de la langue et de la eivilisation Européennes h cette époque.
- Une chose frappe surtout l’observateur dans l’étude attentive de l’histoire, c’est l’influence considérable qu’exerce dans la marche de l’humanité une découverte utile et pratique. De nos jours, par exemple, la découverte de la vapeur, celle du télégraphe électrique ont radicalement modifié les relations des peuples entre eux. et les conditions normales de l’existence, de même que la découverte de la poudre avait totalement changé les usages et les coutumes de la guerre, et celle de la boussole créé pour ainsi dire la navigation.
- Nous avons vu les efforts progressifs de l’homme pour atteindre à la civilisation pour ainsi dire rudimentaire, qu'attestent les stations lacustres de l’âge de la pierre polie. A cette civilisation presqu’em-bryonnaire, une simple découverte, la découverte des métaux va faire succéder une civilisation bien supérieure, qui sera celle des temps héroïques de l’Egypte et de la G-rèce, et que l’on est convenu d’appeler l’âge du bronze. Cet âge eut chez nous une assez longue durée, comme le prouve l’énorme quantité et l’infinie variété d’objets de cette période recueillis en France, en Suisse, en Italie, en Suède, en Danemarck, en Russie et en Aogieterre, etc.
- M. Chantre, dans une carte annexée à son ouvrage intitulé : « Etudes paléonthographiques dans le bassin du Rhône, âge de bronze, etc., montre que l’on a découvert dans les dolmens cénébiens,147gisements, douze dans d’autres dolmens, 11 dans les grottes naturelles d’habitation, 9 dans les grottes sépulcrales naturelles ; 19 trésors ou cachettes; 67 fonderies ; 49 stations en plein air ; 39 gisements dans les palafittes, etc.
- L’âge du bronze a été étudié en Italie dans les terramares, amas de débris qui couvrent l’emplacement d’anciens villages bâtis sur pilotis dans de petits marais, en Angleterre dans des round-oarrows, tumuli circulaires mégalithiques très-remarquables, en France et en Suisse dans les stations lacus-
- p.123 - vue 123/832
-
-
-
- 124
- LE DEVOIR
- très, les dolmens et les tumuli de diverses sortes. L’on y a recueilli des centaine de moules pour fondre les pièces de bronze, des milliers de lingots et culots, 7,871 haches en bronze, 4,971 épingles, et des centaines de rasoirs dont l’usage était encore probablement restreint, sans compter nombre d’autres objets dont l’énumération serait longue et fastidieuse. Notons seulement que dans les terramares d’Italie il y avait, par exemple, en outre des animaux domestiques des lacustres de la Suisse, deux sortes de chiens de taille différente, deux espèces de chevaux et une espèce d’âne, ha poule et le canard.
- Les sépultures de cette époque, par suite de l’usage de l’incinération des corps, ne sont connues en France qu'en petit nombre. Mais dans les tumuli Danois, les morts continuèrent d’abord à être ensevelis dans des chambres de pierre recouvertes d’un tertre, comme dans l’âge précédent. Plus tard, la pierre du toit de ces chambres funéraires fut remplacée par un plancher de bois ; puis les corps furent déposés dans des cadres entièrement en bois, et enfin dans de grands cercueils en chêne.
- L’usage de brûler les cadavres s’établit ensuite d’une manière générale, et leurs os calcinés furent enfermés dans des urnes qu’on recouvrit d’un tumu-lus fait avec les débris et les cendres des bûchers.
- Dans un tombeau découvert dans les environs de Lubeck (Pomeraine), on a trouvé superposés les trois modes de sépulture caractéristiques des âges du fer, du bronze et de la pierre. Au sommet, un squelette enfoui dans la terre libre avait auprès de lui des objets en fer rouillé et des poteries. Au milieu, des cases en murs secs contenaient chacune une urne cinéraire remplie d’ossements et d’objets en bronze ; et enfin à la base du tumulus, de gros blocs de pierre recouvraient de3 ossements avec des haches en silex.
- Les expresions : âge de pierre, âge de bronze, âge de fer désignent, il ne faut pas l’oublier, beaucoup moins des époques chronologiques, des dates dans la succession des temps, que des degrés de développement, des étapes dans la marche de l’humanité sur la route du progrès. Ces degrés se fondent d'ailleurs, pour ainsi dire, par les nuances d’une transition insensible. Cela est si vrai, que tandis que nous en sommes en Europe à l’exploitation de l’électricité et de la vapeur, l’âge de pierre dure encore pour certains peuples, et il y a des sauvages aujourd’hui qui n’ont pour toute armes, pour tout instrument que la pierre aiguë, plus ou moins ingénieusement emmanchée, des os en pointe de flèche ou de lance, et qui pour tout le reste en sont au niveau de nos
- grossiers ancêtres. De même l’on pourrait citer telle peuplade qui en est encore de nos jours à un point de développement correspondant à l’âge de bronze.
- Après la découverte des métaux, le premier employé ne fut pas le fer. Avant lui l’homme eut proba-bablement l’or peut-être l’argent ; mais ils ne lui furent d’aucun usage en raison de leur petite quantité, et du peu de services qu’ils pouvaient rendre, autrement que commme objet de parures. Le cuivre et l’étain et leur composé le bronze plus facile à travailler par voie de fusion eurent donc tout d’abord la préférence, le fer n’étant point encore connu. On fondait le bronze dans des creusets de terre au milieu d’un brasier; on le coulait ensuite dans des moules et on l’usait sur le grès. Nous trouvons sur tout le sol de l’Europe, nous l’avons dit, des haches de bronze d’un forme caractéristique, et d’un mode d’emmanchement tout particulier, des épées de bronze, des pointes de lance et de flèche, des aiguilles, des épingles, des colliers et des bracelets et une foule d’autres objets d’ornement déjà soigneusement travaillés : indices d’une industrie beaucoup plus avancée que celle de l’âge de pierre et d’un état moins éloigné de la civilisation.
- Selon toutes les probabilités, cette civilisation fut celle des Indous primitifs, des Atlantes, des peuples que M. Rodier nomme les Proto-Scythes, désignation vague qui est bien en rapport avec le vague qui plane sur les notions que nous possédons sur cette époque. Les progrès de la métallurgie répondirent à l’accroissement des besoins de l’humanité, et l’on travailla beaucoup plus afin de leur donner satisfaction, ce qui fit sans doute que l’on pensa un peu moins. La civilisation devenait plus industrielle, si l’on peut s’exprimer ainsi, et les peuples prêtèrent mieux le flanc aux usurpations des prêtres et des gouvernements théocratiques et militaires.
- C’est à cette époque que remontent les livres sacrés de l’Inde, de la Perse, la Bible, Manou, Zoroastre, Manés, Solon, etc., de grands fondateurs, des législateurs de premier ordre.
- « On présumait depuis longtemps, » dit M. Zabo-I vowski, » que l’industrie de l’époque du bronze nous ; était venue de l’Orient. Il était à peu près admis que le bronze avait été importé par. une race d’hommes ; nomades, aux petites mains, fabricant sur place, et | justement analogues, comme mœurs, industrie et ! habitudes, aux bohémiens de nos jours.
- | « Con lieu d’origine avait dû nécessairement être
- j un pays où se trouve de l’étain. Il ne s’en trouve j que dans l’Ouest de l’Europe et dans l’extrême Orient * de l’Asie, D’après M, deMortillet, et contrairement à
- p.124 - vue 124/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 125
- ce que l’on pouvait croire, le Caucase n’en renferme pas plus que la Russie et la Perse.
- « Or, l'Ouest de l’Europe n’a pas vu naître l’industrie du bronze, puisqu’on n’y retrouve pas l’âge du cuivre. Dès lors on est conduit à diriger ses investigations du côté de l’extrême Orient de l’Asie, où le minerai d’étain abonde. M. de Mortillet a mesuré au Musée d’artillerie les poignées de sabre et d’épée de diverses nations,et a reconnu que les armes de l’Inde seules avaient des poignées aussi petites que celles des armes de notre époque de bronze.
- « Les bracelets de cette époque n’ont également leurs analogues comme dimension que dans l’Inde. »
- M. Albrecht Muller, d’autre part, affirme que l’on peut attribuer l’introduction de l'industrie du bronze en Europe à une grande race émigrant de l’Asie, il y a quelques 6,000 ans, et appelée Aryas ou Aryens. Il dit que la civilisation en Orient a devancé de bien des siècles celle de l’Occident, et qu’on trouve des preuves nombreuses d’un degré très avancé de culture existant déjà en Orient à l’époque où la civilisation commençait à se faire jour en Europe. D’après lui, le bronze y était encore en usage alors, mais le fer y était aussi connu et employé.
- M. Smirnow confirme, d’après le témoignage de M. Abrich,ingénieur géologue qui depuis trente ans explore les régions du Caucase le dire de M. de Mortillet que ni le Caucase, ni la Russie, ni ia Perse ne renferment de minerai d’étain, et que par conséquent ce n’est d’aucune de ces contrées que l’industrie du bronze nous est venue.
- Des crosses garnies d’une douille et portant un certain nombre d’anneaux mobiles et des tubes garnis également d’anneaux mobiles ayant été découverts dans des habitations lacustres de la Suisse et du lac du Bourget, on cherchait inutilement quelle pouvait avoir été la destination de ces instruments, lorsque MM. Chantre et Guinet les rapprochèrent d’accessoires que portaient certaines idoles bouddhiques et constatèrent leur parfaite ressemblance. Les mendiants du Japon se servent aussi de bâtons du même genre qu’ils agitent pour attirer sur eux l’attention des personnes dont ils sollicitent la charité.
- Enfin l’introduction du bronze en Europe coïncide avec celle du signe de la Croix. Or tout le monde sait aujourd’hui que ce dernier est un symbole religieux qui a été de tout temps employé dans l’Inde et qui remonte à la plus grande antiquité dans cette contrée.
- En présence de cet ensemble de faits, il semble bien difficile de contester l’origine orientale de l’industrie du bronze, et l’on a été amené à considérer comme probable que le bronze a été importé en
- Europe par un peuple aux petites mains, aux mœurs vagabondes, adonné au travail des métaux.
- M. Bataillard trouvant précisément aux Tsiganes, qui viennent de l’Inde incontestablement, les mains petites, les habitudes nomades et vagabondes et la spécialité du travail des métaux pour lequel ils ont un certain renom d’habileté, tout en se servant encore de procédés primitifs, a attiré l’attention des ethnologues sur ces peuples ou plutôt sur ces tribus, en leur attribuant l'importation en Europe du métal qui caractérise le second âge de l’humanité. D’après lui, ces nomades auraient donc joué un rôle décisif dans l’histoire de son développement.
- Mais on se demande pourquoi, si les Tsiganes sont établis en Europe depuis les temps reculés de l’âge du bronze, l’on ne signale leur présence en Occident que vers le quinzième siècle, et pourquoi l’on ne retrouve sur eux dans l’antiquité et jusqu’aux temps modernes,aucun document de nature à fixer l’atten-tention. Il semble bien certain que les anciens n’ont aucunement soupçonné l’importance du rôle primitif que cet auteur leur attribue.
- Quoiqu’il en soit, les Tsiganes venant, nous dit-on, de l’Inde, il semble hors de doute que l'Inde a été le berceau de la civilisation et de l’industrie à cette époque,comme elle a été le berceau de la plupart des langues de l'Europe. Tous les auteurs qui ont écrit avec quelque compétence sur cette contrée, les Jacolliot, les Blavatsky, les Müller et autres sont d’accord sur ce point, et l’erreur qui faisait emprunter aux Egyptiens ou aux Assyriens la civilisation de l’Inde est depuis longtemps dissipée. Il est aujourd’hui démontré que c’est au contraire à l’Inde que l’Egypte, la Chaldée, l’Assyrie, etc., ont demandé les éléments de leur civilisation et de leur progrès.
- ------- Om -----
- Les idées de Fourier aux États-Unis0’
- L’expérience de Brook Farm, la première et une des plus importantes qui avaient été faites aux Etats-Unis,n’était point à son origine une conception Fouriériste, mais simplement une idée Américaine, née de l’Unitarianisme d’Angleterre et suggéré par le docteur Chauning lui-même. L’extrait suivant d’un article de Ralph Valdo Emmerson sur ce sujet prouve que Chauning fut le trait d’union principal entre l’Unitarianisme des Anglais et le Transcendan-talismeAméricain,et le véritable père de « The Dial », et de l’entreprise de Brook Farm :
- « En l’année 1840, dit cet auteur,le docteur Chan-(1) Voir le N° du Devoir du 18 février.
- p.125 - vue 125/832
-
-
-
- m
- LE DIS VOIR
- ning s’étant entretenu avec M. George Ripley sur la possibilité de former une société digne de ce nom entre des penseurs instruits, en parla au docteur John Warren, qui reconnut la sagesse du projet, et consentit à en entreprendre l’expérience. On groupa quelques adeptes, et dans des réunions intimes, des dîners, des soirées, la Société se trouva tout naturellement formée sans la moindre solennité. On aurait même surpris en ce moment beaucoup de ses membres si on leur eût dit qu’ils formaient une école ou une secte, alors qu’ils croyaient tout simplement ne se réunir que pour étudier quelques questions de littérature, de philosophie ou de religion. D’où leur vint le nom deTranscendantalistes? Nul ne pourrait le dire. Ce qu’il y a de certain, c’est que tout ce monde fut promptement uni par les liens d’une cordiale et solide amitié.
- « A partir de ce moment, les réunions devinrent régulières, tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, et tenues toujours sans la moindre solennité, sous la forme de simples conversations familières, nul ne prenant le rôle d’orateur, et chacun parlant à mesure qu’il avait quelque chose d’utile à dire. Le caractère intelligent et les connaissances solides et variées des assistants donnèrent une certaine notoriété aux travaux de la Société, et excitèrent la curiosité sur son but et les résultats obtenus. Un modeste journal trimestriel nommé « The Dial » se fît l’organe de ses idées, mais il vécut obscurément pendant quatre années au bout desquelles il cessa de paraître. Il avait eu pourtant quelques numéros d’une importance toute particulière, entre autres ceux qui contenaient des documents de Théodore Parker.
- « Mais le résultat le plus marquant des conversations du docteur Channing fut la création de la Société de Brook Farm en 1841. Beaucoup de personnes qui avaient comparé leurs notes sur des matières spéculatives avec celles de leurs collègues,fatiguées de spéculations, furent prises du désir de les mettre en pratique. M. George Ripley avec quelques-uns de ses co associés établit une Société dont le principe était que les membres seraient actionnaires, ou fourniraient en travail l’équivalent du capital versé par les autres. Gette association comptait des individualités remarquables à plus d’un titre, parmi lesquels on peut citer M. Curtis, de New-York, son frère de l’Université d Oxford, Théodore Parker et M. Morton, de Plymouth, un excentrique, qui construisit une maison sur la ferme que sa famille habita jusqu’à la fin.
- « La propriété de la ferme placée dans les envi-
- rons du camp de Recdville comprenait 200 acres, pas tout à fait cent hectares. »
- Quoique Américaine . et Unitaire à son origine, l’entreprise devint par la suite, nous l’avons dit, le principal représentant et l’instrument de propagande du système de Fourier. L’âme de l’expérience, le germe qui,semé dans la nation en perpétua l’espèce, ce fut son journal The Harbinger qui appartient exclusivement à la période Fouriériste de l’œuvre. Cette métamorphose eut lieu au mois de novembre
- 1843, c’est-à-dire deux ans après la création.
- A la tête du mouvement se trouvaient alors MM. George Ripley, Minot Pratt et Charles-A.Dana, dont le journal « The Phalanx », disait en février
- 1844, que l’on ne saurait en parler avec trop d’éloges. Voici le nouvel acte de constitution de l’entreprise tel qu'il fut publié par les associés eux-mêmes :
- « L’Association formée à Brook Farm compte maintenant deux années d’existence. Créée d’après les idées et l’expérience de quelques personnes, elle a jusqu’à présent eu en grande partie le caractère d’une entreprise privée, et a plutôt évité que recherché les regards du public et la notoriété. Il a paru jusqu’à présent plus convenable aux membres engagés dans l’œuvre de ne publier aucun document relatif à leur but ou à leurs méthodes, de ne faire ni promesses ni déclarations,mais de mettre tranquillement et sincèrement en pratique, autant que possible, les grandes idées qui ont donné l’impulsion à leur mouvement. Ils ont pensé que des efforts soutenus pour donner un corps de plus en plus parfait à ces idées dans la pratique de la vie seraient la meilleure réponse à faire tout à la fois aux espérances des amis et aux arguties des incrédules, et le meilleur moyen de fournir par ses résultats un terrain plus solide à des efforts plus importants.
- « Chaque pas a contribué à raffermir la foi que nous avions manifestée au début; notre croyance en un ordre divin de la Société humaine est devenue dans nos esprits une certitude absolue ; et considérant l’état actuel de l’humanité et de la science sociale, nous n’hésitons pas à affirmer que le monde est plus près d’atteindre cette condition qu’on ne le suppose généralement. Le profond intérêt que la doctrine de l’Association inspire maintenant aux esprits intelligents partout, indique clairement que le temps n’est plus où même les mouvements d’initiative devaient être poursuivis en silence, et commande impérieusement à tous ceux qui ont une connaissance, soit théorique, soit pratique de la question, de fournir leur appoint à la masse de renseignements publics.
- « C’est pourquoi nous avons profité de l'occasion
- p.126 - vue 126/832
-
-
-
- LS DEVOIR
- 127
- des quelques réunions publiques récemment tenues à Boston, pour proclamer quelques-uns des résultats de nos études et de nos expériences, et nous désirons déclarer solennellement, que si d’une part nous donnons un assentiment pur et simple à cette doctrine de l’unité universelle que Fourier enseigne, notre propre observation, d’autre part nous a démontré la vérité des arrangements pratiques qu’il en déduit. La loi de groupes et de séries, est, nous en avons la conviction, la loi de la nature humaine, et lorsque les hommes auront ensemble de véritables relations sociales, leur organisation industrielle prendra nécessairement ces formes-là.
- « Mais en outre du besoin de renseignements sur les principes de l’Association, il y a encore un besoin plus intense d’action en cette matière. Nous désirons donc en conséquence, présenter au public la Brook Farm, comme une ferme offrant au moins des avantages aussi considérables pour une expérience complète que n’importe quelle propriété pouvant exister dans les environs de Boston. Elle est située à West-Roxbury, à trois milles du dépôt du chemin de fer de Dedham-Branch, et à environ huit milles de Boston, et elle joint à une proximité convenable de la ville un certain degré d’isolement et de liberté des influences défavorables, peu commun même à la campagne. L’emplacement est d’une grande beauté naturelle, et le paysage en est vraiment si riche et si varié, qu’il attire l’attention de tous les visiteurs. La ferme, actuellement la propriété de l’Association, possède 34 hectares 15 ares de terre d’aussi bonne qualité que quelqu’autre bien agricole que ce soit dans le voisinage de Boston, et elle peut être agrandie par l’achat de terrains adjacents autant qu’on peut le désirer. Cette propriété sociale vaut environ trente mille dollars (150,000 fr.) sur lesquels 22,000 sont placés soit en actions de la Société soit en emprunts permanents à 6 pour cent qui peuvent durer autant que l’Association le jugera utile.
- « Le fait d’un capital aussi considérable déjà placé et à notre service, comme base d’opérations plus étendues, fournit un argument en faveur du choix de Brook-Farm pour lieu d’expérimentation pratique de l’Association dont le public a besoin dans ce voisinage, au lieu de créer de toutes pièces un établissement nouveau dans ce but. L’éducation complète et spéciale des membres de l’Association de cette ferme mérite d’ctre prise aussi en considération. C’est une des choses auxquelles nous avons porté le plus d’attention et nous y avons tout particulièrement réussi. Dans toute association nouvelle, il faut des années avant de pouvoir obtenir des pro-
- fesseurs habiles et accomplis dans les diverses branches de culture intellectuelle.
- « Une institution de cette nature, tout le monde le comprend, ne peut pas être improvisée parfaite du premier coup ; il faut donc la commencer, dans l’état actuel de la Société, avec un nombre relativement restreint de personnes dévouées et d’élite, et l’augmenter dans la suite par des aggrégations naturelles progressives. C’est pourquoi en vue de l’expansion définitive de l’institution et de son développement en phalange parfaite, nous désirons organiser immédiatement les trois branches primaires du travail, de l’agriculture, de l’industrie domestique et des arts mécaniques. Pour cela, un capital additionnel est nécessaire.
- Brook-Farm, 18 janvier 1844.
- George Rjpley, Minot Pratt, Charles A. Dana.
- Suivit un appel à la coopération et aux capitaux, qui dût être renouvelé à plusieurs reprises. Enfin en mai 1845, la nouvelle Constitution fut publiée dans le Phalanx et au lieu de la dénomination « d’Association de Brook-Farm pour l’Education et l’Industrie « l’établissement reçut définitivement le titre de « The Brook Farm Phalanx. »
- A partir de ce moment, elle fût prête à entreprendre la tâche de propager les idées de Fourier, et ce fut son premier soin. Elle publia dans ce but le journal hebdomadaire « VHarbinger » rédigé avec un zèle et une compétence remarquables. Elle créa aussi une société de missionnaires chargée d’appliquer partout un système de lectures pour la propagande de la doctrine.
- (A suivre).
- LES MŒURS TURQUES
- Le Phare du Bosphore raconte comme sait l’émouvante histoire de 1 exécution sommaire de quarante odalisques.
- Il y a un mois environ, le sultan, circonvenu, et pour ainsi dire gardé à vue par les membres de son conseil, était tenu dans une complète ignorance des faits les plus graves accomplis à l’extérieur. C’est ainsi qu’il apprit par hasard le nouvel état de choses que l’expédition anglaise a créé en Egypte.
- Il entra dans une violente colère. Il y avait de quoi ! Les gens de son entourage soupçonnèient les Anglais d’avoir payé les femmes du sérail pour mettre le sultan au courant de la situation.
- Un soupçon seul était un arrêt fatal pour les malheureuses odalisques.
- Les ministres se concertèrent avec le chef des ennuques, afin de se venger des indiscrètes.
- L’esclave favorite, une Circassienne fut arrêtée et une perquisition opérée dans son appartement,
- p.127 - vue 127/832
-
-
-
- 128
- LE DEVOIE
- amena la découverte de mille livres sterling, et d’une lettre dont le cachet était encore intact.
- Ces mesures violentes ne s’accomplirent pas sans soulever l’indignation des autres femmes, qui traitèrent les ennuques de tyrans et de bourreaux.
- Les conseillers du sultan profitèrent de cet incident habilement soulevé pour persuader an sultan qu’un complot était formé contre lui. Il signa l’ordre d’embarquer la favorite et 200 odalisques de son harem sur un navire qui devait les ramener dans leur pays.
- Le navire leva l’ancre avec sa cargaison féminine; mais il ne quitta point le Bosphore. Cependant les femmes ne sont plus à bord.
- Que sont-elles devenues !
- De témoignages très dignes de foi, il résulterait que ces malheureuses, enfermées dans des sacs et ayant un boulet aux pieds, ont été précipitées dans la mer.
- La garde circassienne, indignée de cette horrible exécution, résolut d’égorger le sultan.
- Mais cette conspiration a avorté, et un grand nombre de soldats circassiens ont été massacrés par la garde d’honneur de Trébjzonde, composée exclusivement de Turcs.
- Si vraiment au xixe siècle, chez un peuple d’Europe, des faits aussi monstrueux peuvent se produire, nul doute qu’une protestation immense, une clameur d’indignation ne s'élève de toutes parts pour flétrir ces mœurs sauvages.
- /
- La Petite Marchande d’immortelles
- On menait M. Gambetta au champ de repos ; tout Paris était là, sauf la soutane. Le grand cortège s’étendait immense par les rues, allant au petit pas, entre deux haies épaisses d’êtres, qui, débordant du trottoir, envahissaient la chaussée pour voir mieux.
- Tous les magasins étaient fermés, tout commerce était interrompu, seules des marchands et des marchandes d’immortelles circulaient d’un bout à l’autre du cortège, vous offrant un petit bouquet de ces fleurs funéraires, teintes les unes en jaune, les autres en rouge, certaines en noir.
- De ci, de là, ils essuyaient une rebuffade d’un agent qui les faisaient rentrer dans la haie de monde, puis ils repartaient, allant d’un groupe à l’autre, se faufilant dans les députations, répétant à demi voix :
- — Dix centimes, le bouquet d’immortelles, dix centimes.
- *
- * *
- Parmi les vendeurs et vendeuses, je remarquai une enfant de dix ans à peine, petite pour son âge, qui s’en allait répétant d’un mince filet de voix, un peu plaintif :
- — Dix centimes, le bouquet d’immortelles, dix centimes.
- On voyait que la maman avait fait fous ses efforts pour la mettre proprette : ses cheveux blonds étaient attachés d’un petit ruban bleu, fané ; un sarreau à petits carreaux noirs et blancs, rapiécé, l’enveloppait tout entière, mais où l’on sentait la suprême misère, c'était dans ses petits souliers dissemblables et prenant l’eau.
- Dans la figure if y avait quelque chose de triste, sa petite bouche pâle ne semblait plus habituée à sourire, ses yeux bleus n’avaient par le regard brillant où pétille l’espièglerie d’un enfant de dix ans, et les joues un peu creusées, blanches, marquaient le besoin qui se devait souvent faire sentir.
- *
- 4 4
- De temps en temps, avec son bouquet d’immortelles, je la voyais repasser, et mes regards s’arrêtaient sur elle.
- Ce fut ainsi jusqu’au Père-Lachaise, et quand je me proposais de partir pour regagner ma demeure, je la revis les yeux fixes, regardant du trottoir opposé au cimetière, le cercueil porté par huit hommes, vers les draperies noires.
- Elle avait encore à sa main presque ce gros bouquet d’immortelles — que je lui avais vu au commen* cernent lorsque le corps sortait du Palais-Bourbon.
- Je m’approchais d’elle, et lui touchant l’épaule :
- — Petite, lui dis-je, tu trouves cela bien beau I
- Elle se retourna, leva le regard vers moi et me répondit : oui.
- — Mais ta mère, t’attend, dis-je à tout hasard.
- Elle me regarda plus fixement, puis sans doute je lui fus sympathique , car son œil devint humide comme si elle comprenait que je m'intéressais à elle.
- — Bien sùr, me répondit-elle, maman m’attend; mais je n’ai point pu vendre mes fleurs, et elle sera bien triste quand elle me verra revenir ; maman n’a plus d’argent, papa non plus depuis les inondations, et nous avons tous bien faim.
- »
- * *
- Les soldats et les gens de toutes les députations se précipitaient vers les boulangers, je fis comme eux et j'achetais quelque chose à la petite qui me suivait.
- C’étaient deux petits gâteaux; ce que j’avais seulement pu trouver; elle mit l’un dans sa poche et croqua l’autre.
- — Manges-les tous les deux, dis-je.
- — Oh ! non, fit-elle, maman aussi a faim — elle » sera contente 1
- Les larmes mes vinrent aux yeux.
- — Petite, lui dis-je, combien tes immortelles, tout ton bouquet ?
- Elle sembla hésitante.
- — Quinze sous, fit-elle, c’est ce qu’il rue coûte.
- Je pris les immortelles, et tirant de mon porte-monnaie une pièce de 5 fr., je la mis dans sa main, et baissant ma voilette pour qu’on ne vît pas mes larmes, je partis, après l’avoir embrassée furtivement.
- Ce bouquet d’immortelles est maintenant et pour toujours au pied de mon lit, près du portrait de mon bébé.
- [Le Canton) Jeanne.
- Le Directeur-Gérant ; GODIN.
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 36.
- p.128 - vue 128/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. — n° 234. fLe numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 4 Mars 18S3
- BgWOIR
- BEVUE DES OUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 îr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . llfr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13fr. 60
- on s’abonne A PARIS 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LETMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé av bureau de Guise après le 4e numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- Les Réformes nécessaires. — La Sagesse antique.
- |— Faits politiques et sociaux. — L’arbitrage et la paix: Lettre de M. Gagneur. — Confétence Ht de M. Bernardot au Familistère. — La question sociale : Travail et capital — Les idées de Fou-rier aux États-Unis.
- LES RÉFORMES NÉCESSAIRES
- Delenda Carthago / ne cessait pas de répéter Caton devant le Sénat Romain, et à chaque séance tenue par cette auguste Assemblée, il renouvelait obstinément sa recommandation, tant était grande sa conviction que le salut de la République romaine figeait la destruction complète de son ennemie. Oelenda politica, nous écrierions-nous volontiers avec tous les socialistes sérieux, persuadés que la Politique est le grand obstacle apporté aux ré!ormes nécessaires, aux réformes véritablement utiles au Pays, les réformes sociales.
- Grâce à la prépondérance accordée à la politique dans les cercles et les assemblées gouvernementales sur toute autre matière, nous assistons depuis déjà bien des années au désolant spectacle de discussions byzantines qui occupent la meilleure partie des séances et des sessions législatives, de compétitions déplorables entre les hommes chargés des intérêts du pays, de luttes intestines le plus souvent inavouables, dont le prix est toujours la possession d’un portefeuille, l'avènement du vainqueur quel qu’il soit au ministère.
- Le plus clair des travaux et des efforts des représentants de la nation est consacré à faire ou à défaire les cabinets, sans aucun profit pour le pays, qui n’a rien à gagner à toutes ces transformations peu intéressantes. Les ministres changent, ils se succèdent comme les tableaux d’un kaléidoscope, mais dans la situation économique et sociale de la France rien n’est changé, si ce n’est les quelques personnalités investies des fonctions d’administrateur dan3 chaque département ministériel.
- Il en résulte que, sur cinq mois que durent à peu près les sessions législatives annuelles, un mois est employé à renverser le cabinet déjà usé, puisqu’il compte un année d’existence, et que les aspirants à sa succession sont impatients d’avoir leur tour, un autre mois s’écoule en pourparlers pour la formation du nouveau ministère, et un troisième est pris en moyenne, et ce n’est pas trop, par les nouveaux ministres pour s'entendre sur la rédaction et l’étude des projets de loi à soumettre aux chambres. Ajoutons, à ce temps entièrement perdu pour les affaires du pays, le temps employé pendant la session à de vaines interpellations sur les actes les plus
- p.129 - vue 129/832
-
-
-
- 130
- LS DEVOIR
- insignifiants de l’autorité, et nous aurons le bilan exact des travaux uiiles accomplis chaque année par nos législateurs, qui y consacrent à peine un mois ou un mois et demi en tout.
- La politique absorbe exclusivement tous leurs instants ; elle est leur unique et constante préoccupation, et malgré que le programme de la candidature de la plupart d’entré eux énumère soigneusement la série de réformes sociales que le pays juge depuis longtemps indispensables à sa prospérité, malgré que cette énumération y soit accompagné de l’engagement de consacrer tous ses efforts à les faire réaliser, une fois à l’œuvre tout est oublié, tout dis-parait et s’efface devant la moindre, préoccupation politique. Améliorer le sort des travailleurs, rendre plus équitables les conditions d’existence des classes laborieuses qui forment l’immense majorité du pays, qu’est-ce que cela à côté de l’avènement à la présidence du conseil des ministres ou tout au moins à un ministère quelconque de Monsieur Tel ou Tel très partisan des réformes pendant la période électorale, mais plus intéressé encore à son futur portefeuille, une fois l’élection faite en sa faveur.
- Ce que l’on compte, ce n’est pas le nombre des gens qui, n’ayant que le travail pour vivre,ont besoin et attendent impatiemment que l’on s’occupe de réformer les conditions du travail et de sa rénumération afin d’améliorer leur situation dans la vie, mais bien le nombre d’adhérents de tel ou tel parti politique, et les chances qu’il offre à la satisfaction des visées ambitieuses que l’on poursuit. Aussi, le premier soin des candidats devenus députés ou sénateurs, n’est-il pas de tenir leurs promesses, en faisant le nécessaire pour provoquer l’étude >et la discussion des réformes réclamées par les électeurs, mais bien de prendre rang dans un des innombrables groupes aux dénominations sonores entre lesquels la chambre haute ou basse est divisée, et d’y prendre le mot d’ordre de leur conduite parlementaire. Or, ce mot d’or Ire est toujours dicté par des considérations mesquines d’intérêt de parti, auxquelles le plus communément le pays est étranger, et dont il àe désintéresse absolument.
- Et pendant que nos législateurs sont ainsi absorbés par des questions d’ordre politique qui touchent peut-être quelques milliers d’individus intéressés à ces intrigues funestes d’ambitions sorJides, une vingtaine de millions de travailleurs de toute catégorie de toute âge et de tout sexe souffrent et attendent l’effet des engagements pris par ceux qu’ils ont nommés leurs mandatairës, et qui ont complètement oublié le but de leur mandat dès le lendemain du jour où ils en ont été investis.
- Donc les législateurs à peine à l’œuvre se partagent en groupes et se font inscrire suivant leurs idées personnelles dans l’une ou l’autre de ces coteries, au sein desquelles l’union ne brille que comme une étiquette usé sur un flacon vide depuis longtemps, et dans lequel on verse souvent toute autre chose que ce qu’il renfermait primitivement. Ces groupes dont le nom est donc une union quelconque n’ont qu’un but exclusif : soutenir ou renverser le ministère ; le soutenir, s’il est composé de membres dé cette ünion-R, l’abattre dans le cas contraire. Celui dont la politique est au pouvoir fait tout pour l’y maintenir, les autres, par contre, emploient tous les moyens possibles pour y faire monter la leur. Hors cet objectif, rien, absolument.
- Messieurs les sénateurs et députés croient-ils que les électeurs les aient choisis pour faire cette mince et inutile besogne ? Croient-ils que les contribuables payent près de 8 millions de francs annuellement pour leur permettre d’intriguer à l’aise pour le maintien ou le renversement des cabinets ? Croieüt-ils en conscience remplir honnêtement leur mandat et gagner loyalement leur indemnité de neuf mille francs par an, lorsque depuis le début de la session jusqu’à la fin, leur principale occupation a consisté à faire échec à telle politique qui leur déplait,ou à appuyer telle autre qui est plus de leur goût, et lorsque le résultat le plus manifeste de leurs efforts se borne à un chassé-croisé de personnalités politiques plus ou moins en vue dans les ministères ?
- Or, si l’on consulte les actes de la Législature actuelle, que voyons-nous ? Elue en 1881, elle compte à peine deux années d’existence, et depuis nous avons vu se succéder au pouvoir le cabinet Jules Ferry, le cabinet Gambetta, le cabinet Freycinet, le ministère Duclerc, l’intérim Fallière-Devès, et enfin à nouveau une combinaison Jules Ferry.Cela fait au moins quatre ministères bien comptés,ce qui donne une moyenne juste de six mois pour chacun, à peu près la durée d’une session. En réalité ce n’est même pas les cinq mois que dure une session que sénateurs et députés ont accordé d’existence à chaque cabinet, car il faut tenir compte du temps qui s’écoule entre la démission de l’un et la constitution de celui qui le remplace.
- Faut-il s’étonner après cela du peu de chemin que font les affaires du pays, et des souffrances qu’un tel état de choses occasionne dans l’industrie, l’agriculture et le commerce, et par conséquent au sein des masses laborieuses? Quelle est l’institution qui pourrait prospérer lorsque son programme et sa direction changent périodiquement plusieurs fois par an ? Est-
- p.130 - vue 130/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- ce ainsi que des mandataires honnêtes et consciencieux remplissent utilement leur mandat?
- Mais, on l’a dit souvent déjà, en politique la probité, l’honnêteté n’ont point le même critérium que dans la morale ordinaire de la vie. Si un honnête homme est toujours esclave de sa parole, et méprise au plus haut d'gré ces gens qui, n’ayant point écrit et signé leurs promesses les plus formelles, les considèrent comme nulles et non avenues, en politique, les hommes qui, sur, des promesses bien et dûment signées, ont obtenu un mandat défini de la part de leurs électeurs, ne croient pas forfaire à l’honneur, violer les lois de la plus élémentaire probité, en votant le contraire exactement de ce qu’ils se sont publiquement engagés à voter, et en ne tenant aucun compte de leur mandat. Les adversaires du mandat impératif à l’Assemblée nationale n’ont-ils pas audacieusement déclaré que pour leurs votes ils ne relevaient que de leur conscience? Comme si c'était cette conscience,qui ne les avait point arrêté,lorsque candidats ils faisaient des promesses trompeuses,qui leur eût donné leurs pouvoirs. Est-ce que c’est leur conscience qui les avait nommés députés? Est-ce que c’est elle qui les avait investis du mandat législatif? De qui sont ils les mandataires? Est-ce de leur conscience ou bien des électeurs ?
- La politique fausse donc toutes les notions du juste et de l’injuste, du devoir et du droit, les notions en un mot de la morale humaine qui sont pourtant positives et certaines, et surtout obligatoires pour tous, dans tous les milieux et dans toutes les conditions. C’est par suite de cette déviation du sens moral qu’elle provoque, que l’on voit chaque jour dans l’histoire des hommes politiques commettre les actes les plus répréhensibles, les plus Criminels, et ne pas se croire indignes de l’estimé et de la reconnaissance publiques. La Saint-Barthélemy, la révocation de l’édit de Nantes, les échafauds en permanence de 93, tous ces attentats odieux, qui rendaient leurs auteurs dignes des gémonies, furent des actes habiles de poli* tique, comme les lâches fusillades du boulevard Montmartre au coup d’Etat du 2 Décembre, comme tant d’autres iniquités accomplies avant ou après dans notre pays.
- Il est donc grand temps que nos législateurs comprennent enfin que leur rôle est moins un rôle politique pur et exclusif, qu’une mission sociale moins facile à remplir qu’ils ne se le figurent, parce qu’elle exige une sérieuse étude des questions sociales, dont presque tous en sont à ne pas connaître le premier mot. A voir la facilité et la désinvolture avec lesquel4-ies ils se décident à briguer les suffragss de leurs concitoyens et à solliciter d’eux le mandat législatif,
- m
- on croirait que le métier de législateur est comme cplui de rentier qui ne demande aucune aptitude spéciale, aucun apprentissage, aucunstage préliminaire. Des hommes qui n’ont jamais connu les lois les plus élémentaires du pays, des médecins, des commerçants, des littérateurs demandent du jour au lendemain à être chargé? de faire les lois de leur pays, et l’on s’étonne ensuite de les voir si neufs, si incapables, si inhabiles à cette difficile besogne. On ne s’improvise pas plus sénateur ou député qu’on ne s’improvise ingénieur, ou juge, ou teneur de livres, oü forgeron ou menuisier.
- La mission du législateur aujourd’hui consiste à préparer et à réaliser les réformes sociales nécessaires, indispensables pour donner satisfaction immédiate aux besoins les plus urgents du pays, qui sont une organisation plus équitable et plus juste des rapports entre le capital et le travail, les deux agents sérieux, et pour ainsi dire uniques de la richesse et de la prospérité nationales, et l’institution de la mutualité qui seule peut donner aux déshérités les garanties nécessaires, et détruire à tout jamais le paupérisme.
- C’est à faciliter les voies et moyens à ces réformes que doivent tendre uniquement les mesures politiques, qui sans cela n’ont point une raison d’être suffisante, car elles ne peuvent contribuer seules au développement de la prospérité publique, but primordial et essentiel de tout bon gouvernement démocratique. Tant que sénateurs et députés ne seront point pénétrés de cette vérité, tant qu’ils continueront à envisager tout autrement leur rôle, tant qu’ils ne rempliront pas mieux leur véritable mission, ils mécontenteront le pays, et seront sans cesse exposés aux reproches et aux récrimination ? de leur souverain légitime, le peuple,sans lequel ils ne sont absolument rien, et pour lequel ils doivent toujours travailler sous peine de manquement grave au plus important de leurs devoirs.
- LA SAGESSE ANTIQUE(,)
- XI
- Éviter la partialité
- Les hommes sont partiaux envers leurs parents et ceux qu’ils aiment; ils sont aussi partiaux et injustes, envers ceux, qu’ils méprisent et qu’ils haïssent.
- (Ta-hio)
- (1) Voir «le Devoir » des 24 décembre 1882; 7,14, et 21 Janvier; 4,11, 18 et25 février 1883.
- p.131 - vue 131/832
-
-
-
- 132
- LE DEVOIR
- L'homme supérieur est celui qui a une bienveillance égale pour tous, et qui est sans égoïsme et sans partialité. I/homme vulgaire est celui qui n’a que des sentiments d’égoïsme sans disposition bienveillante pour tous les hommes en général.
- [Lun yu)
- Chercher son intérêt msxxim nuire à autrui
- Chacun peut chercher son intérêt, et rien ne nous oblige d’abandonner aux autres ce dont nous avons besoin pour nous mêmes ; mais il faut poursuivre son avantage sans nuire à autrui. Chrysippe a dit cette belle parole : dans la -vie chacun a droit de chercher ce qui peut lui être utile, mais non pas de prendre aux autres.
- La justice nous défend défaire du tort aux autres; la modération de les choquer, et c’est en quoi la bienséance se fait la mieux remarquer.
- Il est un principe qui doit nous être commun à tous, c’est que l’utilité publique et l’utilité particulière sont une seule et même chose.
- Il y en a qui conviennent qu’il faut respecter les droits des citoyens, mais qui n’en reconnaissent point à l’égard des étrangers.
- Ceux-là détruisent cette autre société générale qui comprend tout le genre humain et dont la ruine emporte tout ce qu’on appelle bonté, humanité, justice, libéralité.
- (Cicéron)
- Secourir autrui
- Si un de vos frères tombe dans la pauvreté vous n’endurcirez point votre cœur, et ne resserrerez point votre main ; mais vous l’ouvrirez au pauvre, et vous lui prêterez ce dont vous verrez qu’il aura besoin.
- Vous lui donnerez ce qu’il désire, et vous n’userez d’aucune finesse lorsqu’il s’agit de le soulager dans sa nécessité.
- (Deutéronome)
- N’attristez point le cœur du pauvre, et ne différez point de donner à celui qui souffre.
- Prêtez sans chagrin l’oreille au pauvre, acquittez-vous de ce que vous devez, et répondez-lui favorablement et avec douceur.
- Faites du bien à votre ami avant, la mort, et donnez l’aumône au pauvre selon que vous le pouvez.
- [Ecclésiastique)
- Mangez votre pain avec les pauvres et avec ceux qui ont faim; et couvrez de vos vêtements ceux qui sont nus.
- (ToUe)
- Que celui qui a deux vêtements en donne un à celui qui n’en a point : et que celui qui a de quoi manger en fasse de même.
- St Luc
- Si quelqu’un a des biens de ce monde et que voyant son frère en nécessité, il lui ferme son cœur et ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ?
- St Jean
- (A suivre.)
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- La lumière électrique dans les mines.
- — Depuis le temps que l’homme exploite le sein de la terre pour en tirer la houille et les métaux, l’art de l’éclairage des profondes galeries souterraines a fait peu de progrès. Jusqu’à Davy, les malheurs provoqués et causés par l’explosion du terrible grisou se répétèrent fréquemment, — trop fréquemment, hélas I Enfin, le célèbre chimiste anglais prévint, en inventant son utile lampe de sûreté, la plupart de ces catastrophes qui moissonnaient chaque année un nombre considérable de mineurs, semant la désolation et la misère autour d’elles.
- Mais, avec les progrès incessants de la science, la lampe de Davy, perfectionnée pourtant par de célèbres ingénieurs, est devenue insuffisante. Ainsi, les carrefours des galeries et les puits d’aérage et de descente sont toujours presque entièrement obscurs, par suite de la faible clarté fournie par les lampes Davy. Les galeries où travaillent les mineurs sont également obscures, même lorsque ceux-ci se servent dans l’éclairage de leurs travaux de la lampe de Rhumkorff. Aussi depuis longtemps a-t-on cherché à remplacer par une source lumineuse plus intense l’insuffisante flamme de la lampe du chimiste anglais et le pâle éclat du tube de Geisser.
- Un savant, des efforts de qui nous avons à plusieurs reprises entretenu nos lecteurs, M. Gabriel Mangin, vient d’inventer et de faire breveter à ce sujet une lampe électrique pour l’éc’airage des mines.
- Mais, dira-t-on, la lampe électrique s’échauffe, et si par malheur un des globes entourant les charbons vient à se briser par une cause quelconque et que le grisou existe dans la mine, une explosion épouvantable s’en suivra ! Aussi la lampe de M. Mangin est-elle construite en vue de prévenir de tels accidents et de façon à être impunément plongée dans les milieux les plus explosibles. Voici en quoi elle consiste :
- La lampe électrique par elle-même est à incandescence et, selon la forme adoptée par M. Swan, elle est renfermée dans un matras de verre ordinaire contenant de Veau céleste qui sert à deux fins : d’abord à prévenir une explosion, en noyant le charbon incandescent si la lampe se brisait, et ensuite à augmenter la puissance éclairante de la lampe.
- Le matras contenant l’ampoule est à son tour enveloppé de toutes parts dans un globe de cuivre plaqué d’argent à l’intérieur et troué de fortes lentilles convergentes qui projettent une lumière d’un éclat incomparable, triplée comme elle l’est par ce réflecteur intérieur et augmentée encore par les lentilles de verre.
- Pour les lampes de puits, il y a un seul verre projecteur placé à la partie inférieure du réflecteur. Pour les lampes de carrefour il y a autant de lentilles que de galeries convergeant au même point.
- La lampe portative du mineur peut aussi être remplacée par la lampe à réflecteur et à enveloppe protectrice Mangin. Pour l’arrivée et la propagation du courant, les fils aboutissant à la lampe courront sur des tiges conductrices amenant le fluide, suivant en cela le mode em«
- p.132 - vue 132/832
-
-
-
- LE DEVOIE
- 133
- ployé pour la locomotion du tramway électrique de Siemens, et rien ne sera plus faeile dès lors que de remplacer par une source lumineuse éblouissante les anciens lumignons des travailleurs souterrains.
- ♦
- * *
- Misère en Prusse. — Il paraît que nos cinq milliards n’ont guère fait de profit à nos bons voisins d’Allemagne. Le rendement des impôts ne va pas fort, et môme quelques-uns coûtent plus à recouvrer qu’ils ne rapportent. Aussi M. de Bismarck se déclare prêt à y renoncer, trouvant que le jeu n’en vaut pas la chandelle.
- M. Léon Say aurait là beau jeu pour se lamenter! Mais crier à la ruine publique, chez une nation comme la nôtre, où le ministre des finances, en établissant ses comptes le 31 décembre, trouve dans la caisse des contributions indirectes des bonis de cent et quelques millions, c’est un véritable gageure, et il faut, pour la soutenir, toute la force de conviction que M. de Rothschild communique à ses amis.
- En Allemagne, c’est une autre affaire. Les financiers pessimistes peuvent y aller de confiance : ils y trouveront un placement de premier ordre pour leur jérémiades.
- Les Prussiens, par exemple, ont un impôt excellent, que nous voudrions bien voir en France : c’est l’impôt sur le revenu. Gambetta n’a cessé de le réclamer, depuis le programme de Romans jusqu’à son dernier discours de Belleville ; il l’a même, mais en vain, proposé à la Chambre. Il n’y en a pas de plus favorable aux petites gens, parce qu’il est le seul, que chacun paie proportionnellement à ses ressources.
- Seulement il faut qu’on ait des ressources, bien entendu. Où il n’y a rien, le roi perd ses droits, et l’impôt aussi.
- Eh bien! c’est justement ce qui arrive en Prusse. Examinez un peu les chiffres.
- La Prusse renferme en nombres ronds 28 millions d’individus, composant 8 millions de familles, dont 5 millions ont à payer l’impôt sur le revenu. En général, c’est peu de chose que cet impôt : 3 francs 75 centimes par an pour les familles dont le chef ne gagne pas plus de 825 francs.
- Avec revenu de 1,500 francs, on ne paie encore que 15 francs. Le moindre ménage parisien paie douze lois plus, rien que pour l’octroi.
- Eh bien ! ce misérable petit impôt, cet impôt de 20 sous par trimestre, il s’est trouvé, l’an passé, en Prusse, plus de onze cent mille familles qui n’ont pu le payer.
- Il a fallu les saisir.
- Et alors, savez-vous la découverte qu’ont faite les agents du fisc de M. de Bismarck en descendant chez ces malheureux ? C’est que sur ces onze cent mille ménages, 560,000, plus que la , moitié, n’avaient pas chez eux, en meubles, en usiensiles, en vêtements, de quoi payer leur dette au Trésor de l’empire, et cette dette, bien souvent, ne montait pas à un franc.
- Vous figurez-vous, Français, mes amis, habitants de ce bon riche pays, la misère noire, la nudité effroyable de ces taudis où la faim a fait main basse sur tout ce qui pouvait se vendre pour un morceau de pain? Eh bien ! ce n’est pas encore là le fond de la misère prussienne.
- Au-dessous de ces infortunés, vivent environ 1 mil- j lions d’individus à qui le fies a renoncé à demander ; même un franc par trimestre. Leur revenu à ceux-là, ! n’arrive pas à trente sous par jour pour chaque famille i de 3 à 4 personnes.
- Et ce n’est pas la Prusse seulement qui en est là. | Depuis que le roi Guillaume est devenu empereur d’Allemagne, on dirait que le vieux dicton : a Misère en Prusse », est aussi en train de devenir vrai dans toute l’étendue du nouvel empire En 1881, sur à peu près 13 millions de familles qui peuplent l’Allemagne il y a eu 3,300,000 saisies faites au nom du fisc, pour impôts en retard. !
- Néanmoins, c’est à Berlin que revient encore la palme j dans cette espèce de concours des pauvres. Là, dans la
- ville impériale, le nombre des familles saisies n’est pas bien loin de la moitié. Si l’on met les quartiers bourgeois à part, les trois quarts des ménages des faubourgs ont été mis en vente.
- Si les chiffres n’avaient pas été publiés par M. de Bismarck lui-même, en vue de décider le Reichstag à supprimer l’impôt sur les petits revenus, nous n’oserions les répéter. Mais quand c’est le fondateur lui-même de l’empire allemand, qui vient constater ce beau résultat de quinze années de gloire militaire et d’oppression, on peut, le croire.
- Et maintenant, réfléchissons sur ces chiffres, tirons-en une conclusion et une leçon.
- La conclusion, c’est que décidément les empires ne font pas la fortune des peuples. Nous le savons à nos dépens, nous autres. C’est au tour des Allemands, à l’apprendre à leurs frais, maintenant.
- P. Bert.
- *
- ♦ ♦
- La France militaire, qui prend à son compte les doctrines monstrueuses qu’enseignait naguères en France, à TEcole supérieure de la g'uerre, un professeur dont nous regrettons de ne point savoir le nom pour le mettre au pilori au-dessous de ses propres paroles citées par nous ix y a huit jours, s’est attiré dans la République radicale une verte réplique de M. Laisant, oui reproduit en même temps le beau passage de M. Michelet :
- « Une chose bien remarquable, c’est que ce sont surtout les très grands militaires qui semblent les plus pacifiques. Hommes admirables, à qui la guerre apprit surtout la haine de la guerre...
- « La protection des faibles, l’amour des petits étaient leur instinct et leur lot, à ces chevaliers du droit nouveau ...
- « Quand on lit les lettres humaines,profondément humaines, qu’écrivent Hoche, Desaix et Marceau, on pense aux notes de Yauban, même à celles que Marc-Aurèle écrit dans les forêts de la Pannonie, dans la guerre des Barbares.
- « Marceau écrit à sa sœur : « Ne parle pas de mes lauriers; ils sont trempés de sang humain! »
- + *
- La Commission du Danube travaille lentement. La vigoureuse protestation de la Roumanie semble avoir eu quelque effet. Elle a fait disparaître la disposition du projet Barrère qui en certaines rencontres eût donné à i’Autricbe et à la Roumanie deux voix dans la Commission exécutive. On a calmé la Serbie en lui suggérant de demander sa place dans la Commission européenne. Le roi Milan étant l’âme damnée de l'Autriche, la Serbie votera toujours avec l’Autriche qui vote toujours avec l’Allemagne; peu importe, la justice veut que tout riverain ait place dans la Commission et la Bulgarie devrait aussi réclamer la sienne. La ruse éternelle qui reparaît à propos du Danube, c’est de défaire habilement dans les règlements d’exécution ce qui a été fait et consenti dans les traités. Que la Roumanie demande donc que,suivant la lettre et l’esprit des trailés, le Danube supérieur, en amont des Portes-de-Fer, soit soumis au môme régime administratif que le Danube intérieur, elle verra la grimace que fera l’Autriche.
- ANGLETERRE
- Ce qui s’est passé cette semaine à Dublin mérite toute l’attention du philosophe, du moraliste, du politique. Yingt-deux accusés figuraient sur le banc des assises, prévenus d’avoir l’an passé préparé ou exécuté l’assassinat de lord Cavendish et de M. Burke. Il n’y avait de preuve, et contre trois ou quatre seulement, que le témoignage du cocher de la voiture dans laquelle, le coup fait, les meurtriers étaient remontés. A la dernière audience, Garey, l’un des accusés, par remords, par lâcheté, par d’autres motifs peut-être, a raconté tous les détails ; complice lui-même, il en a donné le signal en agitant un mouchoir. Ce Carey a fait connaître l’exis-
- p.133 - vue 133/832
-
-
-
- 134
- LB DEVOIR
- tence d'une société secrète « Les Invincibles » recrutée dans la Land-League, abondamment fournie d’argent par cette Ligue, dont la plupart des accusés faisaient partie, ayant pour objet de combattre pour l’Irlande contre l’Angleterre, par l’assassinat des fonctionnaires anglais et même de quelques grands propriétaires. Ni ce Garey ni ceux qu’il dénonce ne sont les premiers venus ; lui,conseiller municipal de Dublin, catholique fervent, élu par ses concitoyens. Gette dénonciation a produit une émotion profonde, mais plutôt un grand mépris pour la trahison de Garey que l’horreur des complots meurtriers qu’il a dénoncés. Spontanément on rapproche cette conjuration irlandaise de tant de faits analogues qui se sont passés en Russie et ailleurs, Ne semble-t-il pas qu’un souffle de nihilisme passe sur l'Europe ? Ne dirait-on pas une épidémie ? L’assassinat politique va-t-il donc s’établir dans les mœurs européennes ? Nous affirmons le contraire, la conscience humaine ne reculera pas. Mais nous affirmons aussi que tous les coupables de cette démoralisation ne sont point assis sur les bancs de la cour d’assises. Que ce qui se passe à Dublin donne à réfléchir à Londres. ViDgt-deux corps balancés au bout de vingt-deux potences ne font point le droit. Faites cesser l'écrasement, l’oppression, la servitude de ce peu-pi î, restituez à l’Irlande l’autonomie, rendez aux Irlandais la responsabilité de leur gouvernement, mettez fin à l'état de guerre créé par vous qui ne justifie point, mais qui certainement explique et atténue ces crimes de nouvelle espèce. Lorsque vous, qui avez la force et le pouvoir, vous aurez fait justice, vous verrez, soyez-en certains, la conscience humaine remonter au niveau et la loi morale reprendre son empire.
- Il n’y a guère à dire ni du discours de la Reine ni des débats de l’adresse. Le ministère aura la majorité. Le discours touche à toutes les questions: sur aucune, pas même sur la question égyptienne, il ne fait la lumière. La question égyptienne cependant reste la grande question européenne, et la neutralisation du canal de Suez demeuie le nœud de la question égyptienne. L’acte européen qui résoudra cette question pourrait aisément devenir la base d’une Juridiction internationale, et le point de départ pratique de ce désarmement universel et simultané après lequel soupirent tous les peuples, et que feignent de vouloir même les gouvernements qui lui font le plus obstacle.
- *
- ¥ ¥
- Trois parlements viennentde discuter en môme temps leur budget de la guerre : le belge, l'allemand et l’italien. En Belgique et en Italie M. Demeur et M. Majocchi se sont rencontrés à faire les mêmes critiques, les mêmes demandes. En Belgique M. Demeur a montré par une statistique rigoureuse que le ministre,qui pour justifier l’augmentation des dépenses militaires, alléguait l’augmentation plus que proportionnelle du budget général, commettait une telle erreur, que tout au contraire le rapport du budget militaire au budget général était en 1883 de 39 0/0 tandis qu’en 1850 il n'était que de 28 0/0. « Je voterai selon mon habitude contre le budget de la guerre, a dit M. Demeur, non-seulement parce qu’il est trop lourd, mais surteut parce qu’il est, en principe, établi sur des bases contraires à Ja justice et à l’intérêt du peuple, j’estime que tous les citoyens, sans exception, doivent concourir à la détense du pays^ et tous, en conséquence, mis en état de faire le service.’ Je condamne le tirage au so l, le remplacement, et, comme je crois inutile de tenir pendant des années le soldat enfermé dans la caserne, je voudrais que l’instruction militaire mêlée à l’instruction civile rendît tout citoyen en état de recevoir utilement en peu de temps le complément d’éducation militaire nécessaire. »
- Ce que M. Demeur demande à Bruxelles M. Majocchi le réclame à Rome. Il y ajoute d’autres considérations. Ayant à combattre d’énormes dépenses consacrées à charger l’Italie de forteresses et de cuirassés dont elle n’a aucun besoin, M, Majocchi fait valoir que la vraie force de la défense nationale n’est point dans la multitude des forts ni des canons mais dans la vigueur, dans I
- l'habileté, dans le dévouement, dans l’intrépidité des citoyens. Point d’armée permanente mais la nation toute entière armée. Ce que réclament les démocrates belges et italiens c’est en fin de compte l’organisation dont la Suisse donne depuis longtemps l’exemple,et dont la République française poursuit chez elle le développement. G est le système contraire au système prussien devenu le système allemand.
- Pour la première fois, peut-être, ce système vient d’être attaqué à fond en plein Reichstag. Non-seulement M. Ricbter a relevé l’énormité des dépenses militaires, la ruine publique qu’elles entraînent, l’accroissement sans limite de l’émigration, la maladie du suicide qui se propage dans l’armée, mais il a demandé que les officiers payassent désormais 1 impôt à l’égal des autres citoyens, et cessassent d’être, par un privilège inique, exemptés des contributions communales. Quelle audace! « Ne touchez pas à l’armée, s’est écrié le ministre de la guerre, saus l’armée il n'y aurait pas de Reichstag ! l’armée est i’unique garantie de la paix ! »
- ¥ ¥
- XJ» fait «octal. — On lit dans plusieurs journaux le fait divers que voici :
- Avant-hier soir, une jeune femme s’était assise sur un banc du boulevard Denain, près de la gare du Nord. Elle paraissait haletante, à bout de forces, et bientôt elle tomba évanouie. On la transporta aussitôt dans la pharmacie de M. Durel, située à quelques pas : elle jendait le dernier soupir au bout de quelques testants.
- Des papiers trouvés sur cette malheureuse ont permis de constater qu’elle s’appelait Hélène Aubineau, âgée de vingt-huit ans. Elle avait couché la nuit précédente dans un asile de la rue Labat, et. sans aucune ressource, sans travail ni domicile, elle venait de succomber à l’excès de la misère et des privations.
- — Et c’est tout ! pas de commentaire — comme Von dit en termes de journalisme. — Gela suffit ; on passe ouire, on n’y pense plus; c'est un simple fait divers.
- Ainsi l’on meurt encore de faim en plein Paris à notre époque, et ce fait_banal n’emeut pas, ne passionne pas l’opinion publique. Est-ce que cela devrait être dans une société bien organisée ?
- *
- * *
- Les journaux de Paris en 1883. —
- D'après l’annuaire des journaux de Paris publié chez Brunox, 1,291 feuilles quotidiennes, hebdomadaires, etc., paraissent actuellement à Paris, dont 59 journaux religieux, 110 de jurisprudence, 240 d’économie politique, commerce et finances, 22 de géographie et d’histoire, 128 de lecture récréative, 38 d’instruction, 62 de littérature, philologie et bibliographie, 11 de beaux-arts, 3 de photographie, 9 d architecture, 3 d’archéologie, 15 de musique et29 de théâtre, 73 de mode (dont 3 de coiffure), 138 de technologie (industries diverses, 92 de médecine et pharmacie. 51 de sciences, 24 d’art militaire et marine, 28 de sciences agricoles, 18 dp sciences hippiques et 23 divers. Le nombre des journaux politiques quotidiens est de 67 ; celui des journaux financiers, industriels et d’enseignemeta considérablement augmenté alors que celui des autres journaux restait stationnaire.
- L’ARBITRAGE ET LA PAIX
- Le Comité exécutif anglais delà Société internationale d’arbitrage et de paix vient d’adresser à M. Gagneur, député, copie des résolutions prises au mois d’octobre dernier, au Congrès de Bruxelles, en lui annonçant sa nomination à l’unanimité comme membre du Conseil fédéral européen, et lui demandant conseil sur la ligne de conduite à suivre.
- M. Gagneur nous communique sa réponse.
- p.134 - vue 134/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 135
- Nous nous empressons de la publier :
- Paris, le 20 février 1883.
- Messieurs et chers coreligionnaires,
- Je suis absolument et depuis longtemps acquis à l’œuvre que vous poursuivez, la plus importante, à mes yeux, des œuvres vraiment humanitaires du dix-neuvième siècle.
- En 1873 ou 1874, à la suite du banquet que la Société française des amis de la paix, dont je fais partie, offrit à votre glorieux compatriote Richard, j’avais proposé à Louis Blanc, à Schœleher, notre Wilberforce français, et à d’autres de mes collègues, de voter une motion en faveur de l’arbitrage international. Mais la plupart, sous le coup de l’humiliation d’une défaite encore trop récente; s’obstinaient à rêver la revanche armée.
- Deux ans après, je sondai de nouveau mes collègues. Un revirement considérable s’était déjà produit. Ils acceptaient généralement l’arbitrage international, mais en jugeaient la réalisation trop éloignée et la motion dans le Parlement français encore inopportune.
- De même, Victor Hugo, après avoir écrit, quelques années auparavant, au Congrès de la Paix et de la Liberté, siégeant a Lausanne : « Il faut une dernière guerre exterminatrice pour tuer la guerre », s'écriait dans une grande réunion publique : « Faisons la guerre à la guerre », et proclamait l'arbitrage international comme le but direct à poursuivre.
- Depuis lors, des diversions politiques incessantes ont détourné notre Parlement de cette grande idée.
- Aujourd'hui, cette motion que quatre Parlements de l’Europe ont déjà votée, le momentesl-il venu en France de la proposer ?
- Pas encore, selon nous.
- Nous sentant toujours menacés par l’Allemagne, qui augmente et perfectionne sans cesse son armement déjà si formidable, la prudence nous oblige à perfectionner, nous aussi, notre organisation militaire défensive. Mais lorsque cette organisation sera absolumentiorte, n’ayant plus rien â craindre du dehors, nous pourrons de nouveau appeler l’attention des législateurs sur les mesures à prendre pour assurer la paix définitive de l’Europe. Nous pourrons aussi propager avec plus de succès nos idées pacifiques, en exposant toutes les calamités que la guerre entraîne:
- 4° Le chiffre monstrueux des budgets de la manne, quatre fois plus élevé que les budgets réunis de l’instruction publique et de l’agriculture ;
- 2® Les dépenses et les charges accessoires communales et départementales, presque incalculables, pour la construction et l’entretien des casernes, pour les indemnités à la Territoriale et à la Réserve, pour les sociétés de tir, les frais de passage des troupes, le saccage des récoltes pendant les grandes manœuvres, l’énorme surface de terrains enlevés à la production par les bâtiments militaires et les fortifications ; les très gênantes servitudes établies dans leurs zones ;
- 3° Le gaspillage insensé des forces vives du pays par la présence sous les drapeaux de l’élite des travailleurs, la rareté des bras qui en résulte pour l’agriculture ; l’a-nomahe si choquante, dans notre siècle de travail, de cette vie idiote de corps de garde et de caserne ;
- 4° Les ravages de la guerre : incendies, pillage, destruction des produits, contributions forcées, chômage général ; t ,
- 5° La dépopulation par les batailles et par les typhus, la dépopulation par la suspension des mariages et la vaste débauche répandue par ces célibataires forcés ;
- 6° Et toute celte science, tout ce génie dépensés dans l’invpntion et le raffinement continus des engins meurtriers ; ce cercle vicieux lamentablement grotesque, qui consiste à augmenter indéfiniment l’épaisseur des blindages et en même temps la puissance des canons destinés à les percer ; qui consiste à perfectionner indéfiniment les torpilles, et, en même temps, les appareils destinés à les conjurer ;
- 7° Enfin, nos Parlements consacrant le quart au moins
- de leurs sessions aux questions militaires, à l’art transcendant de tuer les hommes, au lieu de se consacrer tout entiers à l’art de les faire vivre heureux, unis, libres et prospères.
- Tout cet ensemble de faits et les réflexions qu’ils suggéreront, édifieront l’opinion publique sur la nécessité urgente de substituer l’arbitrage aux conflits armés entre les pet pies.
- Toutefois, en attendant, continuons à préparer l’opinion par les publications, les conférences, les journaux et les Congrès.
- Les Publications
- C’est sous la forme du roman, illustré,si c’est possible, que les idées pénètrent le mieux dans les masses populaires, parce que le roman joint l’attrait à l’inlérêt.et que le Peuple aime la mise en scène et l’image. N’est-ce pas par le roman que mistress Stowe a le plus efficacement combattu l’t sciavag“? E<. si j’osais me permettre un exemple qui me touche peut-être de trop près, je vous citerais le grand succès qu’obtint après la guerre de 1870, le roman : Chair à canon, par Mme Gagneur, succès dû à la peinture saisissante qu’elle sut faire des horreurs des champs de bataille.
- Les brochures aussi, surtout dialoguées sous forme de petits drames, peuvent beaucoup contribuer à ce mouvement de l’opinion. Si le Conseil Fédéral dispose de quelques fonds, il pourrait établir un concours. Les brochures primées seraient gratuitement répandues, ou vendues à bas prix. L’opuscule intitulé : Les Idées de Jacques Bonhomme sur ses arbitrages internationaux réalisés jusqu’ici, a produit le plus grand effet.
- Les conférences
- Je remarque avec plaisir que nos cenféreneiers sur l’instruction civique et militaire, pour m eux démontrer Futilité de cette instruction, s’attachent à évoquer, comme repoussoirs, les abominations elles désolations de la guerre. « Faites ceci pour éviter cela », tel est et doit être en effet le fond de leurs discours.
- Les journaux
- Combien ne serait-il pas utile aussi d’avoir dans les journaux d^-s rédacteurs acquis à nos idées ! Le comité du Conseil Fédéral commencerait par adresser un manifeste aux principales feuilles de l’Europe, en les priant de l’iDsêrer et de consigner ensuite les traités internationaux économiques, scientifiques, postaux, agricoles et littéraires, etc.; les délibérations des congrès des puissances, les expositions universelles, la neutralisation des isthmes, et en général tout ce qui concerne et prépare l’arbitrage. La Revue que le Conseil fédéral fondera sans doute, serait envoyée et donnerait le ton à ces journaux.
- Maintenant, je dois remercier le Congrès de Bruxelles de l’insigne honneur qu’il m’a fait en me nommant à l'unanimité membre du Conseil fédéral.
- J’accepte avec reconnaissance, et je m’engage à faire de mon côté, et dans la mesure de mes forces, une propagande incessante pour la réalisation de cette grande idée, qui sera le couronnement de la civilisation, ou plutôt qui nous fera passer d’une civilisation encore empreinte de barbarie dans une phase sociale supérieure où. règueront enfin la raison et la fraternité.
- Un mot encore en terminant.
- Nous avons la conviction profonde qu’un jour viendra où l’humanité prendra en pitié tout son passé guerrier, c’est-à-dire toute son enfance batailleuse, comme nous prenons aujourd’hui en pitié les démences, les férocités et les superstitions du Moyen-Age.
- Le jour viendra-t-il aussi, — nous ne prévoyons ni si haut ni si loin ; mais de généreux penseurs, plongeant leurs vues dans l’avenir, osent l’affirmer, — où l’organisme militaire, si admirable, du reste, s’appliquera à l’industrie et à l’agriculture, où le travail aura ses. drapeaux, ses uniformes, son esprit de corps, son système i de grades, d’avancement et de récompenses, sa musique
- p.135 - vue 135/832
-
-
-
- 136
- LE DE'VOÎR
- entraînante, voire même son Tyrtée et son Rouget de Liste?
- Est-ce un rêve? Qu’importe ! Marchons toujours, travaillons pour l’humanité. L’âge de paix, l'âge d’or est devant nous.
- Agréez, mes chers coreligionnaires, l’hommage de mon plus sympathique dévouement.
- Gagneur, Député du Jura.
- Conférence au Familistère de Guise
- Par M. BERN4RDOT
- Le 23 février 1883
- Mesdames, Messieurs,
- Dans la première Conférence que j’ai eu l’honneur de faire devant vous, nous avons examiné a grands traits les mouvements ascendants de l’humanité vers la lumière, vers le progrès et nous avons vu d’une façon rapide les générations humaines se rapprocher ou s’éloigner de la lumière et du progrès, nous avons vu leur bien-être croître ou décroître, suivant qu’elles restent dans 1 surs actes en accord ou en désaccord avec la conscience universelle qui a pour base le principe fondamental de la morale.
- Nous avons vu les diverses familles religieuses tant anciennes que contemporaines détruire peu à peu dans leur progession le principe moral si simple et si sublime par l’adjonction des dogmes et nous avons vu les maux qui en ont résultés pour l'humanité.
- Après avoir passé en revue ces diverses familles spirituelles. nous en sommes arrivés à la famille scientifique, famille qui a pour membres tous les hommes qui sans parti pris cherchent la vérité et demandent a s’instruire au foyer de la libre-pensée; libre pensée qui s’appuie sur la science pure et sur les découvertes anciennes ou récentes des lois naturelles provenant d’une puissance créatrice encore au-dessus de notre compréhension, puissance infinie devant laquelle toute intelligence humaine s’incline en admirant.
- Dans cette Conférence et les suivantes, je me propose d’étudier avec vous ces lois naturelles.
- Si vous le voulez bien, nous entreprendrons ensemble un long voyage autour de la nature immense.
- Nous aurons à faire do nombreuses étapes et nous noterons avec soin tout ce que nous remarquerons sur notre passage
- On dit que les voyages instruisent, nous allons donc
- voyager.
- Mais avant de quitter notre monde, avant de nous mettre en route dans cette nature qui sera pour nous pleine de surprises et dans laquelles nous parcourrons ensemble des espaces à donner le vertige aux plus courageux. Avant de franchir les limites qui nous séparent des autres mondes, avant de porter nos pas vers cette voûte lumineuse, constellée de millions d’astres, qui roulent et vivent dans la création universelle, avant de nous laisser éblouir par la lumière répandue à profusion par toutes ces étoiles, par tous ces soleils qui autour d’eux répandent la chaleur et la vie comme notre soleil répand sur les planètes qui voguent autour de lui cette chaleur et cette vie dont nous profitons. Il est bon de faire connaissance d’abord avec notre chère planète, avec la terre à laquelle nous sommes liés indéfiniment par les lois de la pesanteur.
- L’homme De doit-il pas chercher à connaître la maison qu’il habite ?
- Lorsque nous aurons étudié cette terre, nous eu partirons pour nous rapprocher du soleil; mais nous ne franchirons pas d’un seul bond les 37 millions de lieues qui nous en séparent. Nous trouverons avant lui sur
- notre route d’autres planètes semblables à la nôtre, plus rapprochées de lui que nous ne le sommes, nous pourrons nous y reposer, faire connaissance avec elles, échanger par la pensée avec leurs habitants une accolade fraternelle, puis nous aborierons l’astre radieux. Après avoir navigué sur les océans de feu qui s’agitent à sa surface, nous en repartirons ; mais cette fois, nous laisserons sur notre passage les planètes intra terrestre, et sans toucher terre nous irons rendre visite aux terres au-dela jusqu’aux confins de la grande République solaire.
- Nous aurons pris alors l’habitude de ces voyages vertigineux à travers l’espace et nous pourrons avec plus d’assurance franchir des espaces plus grands encore et arriver presque à mettre un pied dans l’infini.
- Etudions donc la terre.
- Si nous nous en rapportons à ce qu’on a l’habitude d’appeler les livres sacrés, au commencement la terre ôtait immobile au centre du monde. Le soleil de concert avec la lune et les étoiles en astres complaisants se levaient et se couchaient tour à tour pour l’éclairer et la réchauffer, et il est même arrivé a un saint homme nommé Josué d’arrêter le soleil pour massacrer plus à son aise des gens qui ne croyaient pas tout-à-fait à son Dieu.
- Malheureusement pour les livres sacrés, et depuis Galilée, c’est-à-dire depuis l’année 1609, la terre tourne, non-seulemeut sur elle-même, mais encore autour de ce soleil qui était sensé tourner autour d’elle. Quand aux étoiles, elles ne tournent et n’ont jamais tournées autour de la terre, mais nous verrons cela plus tard.
- Il n’y a que la lune qui n’ait jamais cessé de tourner autour de nous, à part cela les livres sacrés ôtaient dans le vrai.
- La terre que nous habitons doitètre considérée comme un astre au milieu des autres astres, soumise aux mètres lois qu’eux, c’est une planète, c’est-à-dire un astre sans lumière propre, que le soleil réchauffe de ses rayons, au môme titre que ses sœurs répandant sur elle par ses radiations la lumière et la vie et par suite des mouvements qu’elle possède, se succédant les uns aux autres, lui distribue les années, les saisons, les jours.
- Il faut bien nous mettre dans l’idée que la terre vue d’une a utre planète ou d’une étoile, pas trop éloignée cependant, car à cause de sa petitesse on ne ia verrait plus, apparaît comme un point lumineux dans l’espace, et certes, ceux qui nous voient de là haut doivent se demander si ce petit point lumineux est habité?
- Oui, ce petit globe, sur lequel vivent un milliard 500 millions environ d’êtreshumains,est un astre qui comme les autres se trouve dans le ciel, si l’on entend par ciel l’espace sans borne qui nous environne et non pas cette voûte bleue dont la couleur n’est due qu’à l’épaisseur de l’atmosphère qui nous enveloppe et que nous respirons.
- Et dans ce ciel il n’y a ni haut ni bas, évidemment, car ce que nous, habitants de cette hémisphère, nous considérons comme au-dessus de nous, est le dessous pour les habitants qui se trouvent par exemple aux Antipodes et qui nous sont directement opposés dans leur position verticale sur le globe.
- Les hommes qui condamnèrent Galilée prévoyaient, certainement, en lui interdisant de considérer la terre comme un astre, en le persécutant, en l’obligeant à se déjuger; car le malheureux fut obligé de faire amende honorable et de se rétracter devant l’ignorance; combien les vérités astronomiques modifieraient les vieilles croyances.
- Ils sentaient que ces vérités commençaient une ère de rénovation pour l’humanité et que cette humanité qu’ils tenaient depuis si longtemps sous leur férule allait enfin s’échapper de leur main.
- Pour étudier la science sublime de la nature, l’homme doit s’affranchir des illusions des sens, il doit apprendre à juger les phénomènes naturels dans toutes leurs beautés réelles, alors il sera vite convaincu que cette réalité e*t bien au-dessus des fictions et que toutes les inventions humaines, si idéales qu’elles soient, sont de pauvres et infimes conceptions auprès du vrai.
- En un mot donc, il n’y a pas d’autre ciel que l’espace
- p.136 - vue 136/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 137
- immense dans lequel notre planète vogue en nous entraînant avec une vitesse de 64:5,400 lieues par jour, 26,810 lieues à l’heure, 29,786 mètres par seconde.
- Il est certain que l’esprit se figure difficilement de pareilles vitesses, et nous avons besoin de points de comparaison pour nous faire une idée à peu près nette de la chose.
- Eh bien, un train rapide par exemple, qui fait une moyenne de 100 kilomètres ou 26 lieues à l’heure marche 1100 fois moins vite, et, si ce train trouvant sur sa route un rail céleste se mettait à la poursuite de la terre, ce serait absolument la même chose que si une tortue dont la vitesse est à peu près de 91 mètres à l’heure, se mettait à poursuivre le train éclair.
- Nous marchons dans l’espace avec une vitesse 75 fois plus grande qu’un obus sortant de la bouche du canon.
- La terre est donc isolée dans l’espace et cet espace se prolonge à l’infini, comment pouvons-nous arriver à concevoir une telle immensité?
- Et que devient au sein de cet abîme notre globe dont le plus grand diamètre est seulement de 3,184 lieues ou 10,000 lieues de tour, vous savez que c’est la mesure de la terre qui a servi de base pour établir la longueur du mètre. Le mètre est la 10 millionnième partie du quart d’un méridien ou grand cercle.
- Un méridien est un cercle idéal tracé sur le globe en passant par les pôles.
- La surface de la terre est de 50 milliards d’hectares.
- Son volume dépasse 1,000 milliards de kilomètres cubes.
- Sa densité, car on est parvenu k peser la terre, est 5 fois 1/2 celle de l’eau, ce qui veut dire que son poids est de 5,875 sextillions de kilogrammes, nombre qui demande 25 chiffres pour être exprimé.
- Tous ces nombres qui vous paraissent gigantesques ne sont pourtant rien ou presque rien en raison de ceux quil faudrait pour exprimer le volume du soleil qui est , de 1,279,000 fois plus grand que celui de notre pianète dont nous sommes si fiers.
- Et qu’est lui même ce soleil avec toutes ses planètes et 1 espace énorme qu’occupel’ensemble du système, dont le volume demanderait des colonnes de chiffres pour être exprimé auprès de l’infini dont je vous parlais tout à l’heure ?
- Rien, moins que rien.
- Ecoutez cette belle description qu’a essayé d’en donner Flammarion :
- L’Infini....et tout autour de nous, en haut, en bas,
- de côté, partout. Gomment concevoir une telle immensité et qu’est-ce que le globe terrestre au sein d’un pareil abîme, supposons que voulant mesurer cet infini nous partions de la terre comme point de départ et que nous nous dirigions vers un point quelconque du ciel. Eh bien ! quelle que soit la région de l’espace vers laquelle nous nous dirigions en ligne droite et sans jamais interrompre notre course, lors même que nous nous enfoncerions dans ce vide avec la vitesse delà lumière : 75,000 lieues par seconde, 450,000 lieues par minute, 270 millions de lieues par heure, quel vertige, nous pourrions voler pendant des jours, des semaines, des mois, des années entières.... avec cette vitesse constante.... pendant des milliers et des millions de siècles et nous n’atteindrions jamais — jamais aucune limite à cette immensité... A mesure que les abîmes se refermeraient derrrière nous d’autres abîmes s’ouvriraient en avant, perpétuellement,sans fin,ni trêve, quel que soit le nombre de siècles accumulés en notre voyage, sans cesse l’immensité resterait béante et nous épuiserions Plutôt la série des siècles possible,nous absorberions le temps, nous uousidentifierious avec l’éternité, plutôt fiue de vrincre cette puissance de l’infini qui, inaccessible, fuirait éternellement pour nous en se riant de ûutre ardente poursuite.
- Enfin nous arrêtant, exténués, repliant nos ailes fatiguées de cet essor séculaire, désespérés du but, nous voulons mesurer du regard et de la pensée l’espace que nous avons parcouru ; nous voulons deviner où nous sommes et nous reconnaître* Mais quoi nous voici seulement, i.
- au vestibule de l’infini. Que dis-je, au vestibule! En réalité notre lODg et incommensurable voyage après des millions de siècks de ce vol insensé serait identiquement comme si nous étions restés dans le repos le plus complet. Devant l'Infini nous n’aurions pas avancé d’un seul pas !
- Revenons à la terre :
- Diverses théories ont été émises pour expliquer la façon dont la terre et les globes qui gravitent autour du soleil ont été formés.
- Les astronomes semblent presque d’accord aujourd’hui pour admettre la théorie de Laplace, théorie qui a pour elle la force expérimentale.
- C’est un physicien belge, M. Plateau qui le premier eut lidée de démontrer pratiquement la théorie que Laplace avait émise longtemps avant lui ; nous reviendrons lout-à-l’heure à cette ex; êrience.
- On a remarqué, et il est facile de vous en convaincre, que tout corps liquide en liberté et qui n’est arrêté par aucun obstacle preud une forme globulaire, cette forme est le résultat de la force d’attraciion moléculaire qui a été constatée comme agissant partout et pour toutes dimensions.
- De plus si on imprime à la masse fluide ou semi-fluide un mouvement de rotation autour de son axe, la masse, globe parfait d’abord, s’applatiraà. ses deux pôles points par lesquels passe l’axe de rotation ; il se produira uu renflement entre ces deux pôles et la partie la plus reu-flee s’appelle l’équateur.
- La force qui agit pour produire ce renflement s’appelle force centrifuge, c’est la même force qui fait partir la pierre renfermée dans une fronde lorsque la main après avoir fait tourner la fronde avec une grande vitesse abandonne le fil qui retenait la pierre.
- Si le globe mis en mouvement est composé de fluides de den ités différentes ces divers fluides se classeront dans le mouvement de rotation en raison de leur densité. En passant je vous dirai qu’on appelle densité ou poids spécifique d’un corps le poids de ce corps comparé à un autre corps pris pour base et sous le môme volume — ici nous prenons l’eau comme base et quand on dit par exemple la densité de la fouie est 7,2 cela veut dire que puisque 1 litre d’eau pèse 1 kilo, 1 litre de fonte pèse 7 kilos 200 grammes.
- Je reprends. En raison de leur densité donc, il se fera un elaï-sement des corps contenu dans la masse, les plus lourds se rapprocheront de l’axe pour refouler vers l’équateur les autres corps au fur et à mesure de leur décroissance en poids spécifique.
- Ceci établi par l’expérience, nous trouvons dans l’ensemble des planètes qui tournent autour du soleil une analogie presque parfaite pour la densité de chacune d’elles par rapport à son éloignement du foyer central. Ainsi les calculs astronomiques ont établi :
- Pour Mercure la plus rapprochée une densité de 7, à peu près celle du fer.
- Pour Vénus la seconde 5,1.
- Pour notre terre, 5,5.
- La densité de Mars qui vient après nous est environ 4,5. Jupiter la plus grosse des planètes, puisque sa masse est 334 fois ceile de la terre, a une densité de 1,29.
- Saturne dont le volume est 10/ fois celui de la terre n’a plus pour densité que 0,73 moins lourd que l’eau. Uranus, 0,82.
- Et enfin Neptune, la dernière planète découverte par Leverrier à l’aide des méthodes astronomiques, planète que l’œil ne peut apercevoir, nous a démontré l’exactitude des lois de gravitation et d’attraction découvertes par Newton. Neptune est à l’état gazeux.
- C’est de l’eusemule des faits qui précèdent que Laplace a établi sa théorie. Cette théorie conduira peut-être les savants dans l’avenir à trouver la vérité.
- Je vais essayer de vous l’émettre et je réclame tuute votre attention, si votre esprit nest pas trop faligué du chemin que nous avons déjà parcouru.
- Considérons une région immense de l’espace, indépendante des autres régions astrales ;
- Supposons que cette région soit occupée par uné
- p.137 - vue 137/832
-
-
-
- 138
- LÉ DEVOIR
- substance d’une ténuité infinie analogue à la substance des nébuleuses dont les comètes que vous avez vues peuvent vous donner une idée, et dont vous trouverez une image dans la voie lactée ou chemin de St Jacques.
- La mythologie attribuait la formation de la voie lactée à une goutte ne lait qui s’était échappée du sein de la chèvre Amalthée lorsqu’elle allaitait Jupiter. Ce devait être une jolie goutte pour occuper ainsi la moitié du ciel.
- Cette substance malgré sa ténuité possède une vie qui lui est propre elle n’est point immobile.
- Soumise aux influences des mouvements de chacun de ses molécules, et de la force d’attraction que ces molécules exercent les uns sur les autres, nous verrons bientôt cette masse fluide et dilluée se condenser peu à peu, se resserrer dans un espace de plus en plus restreint.
- En même temps que s’effectuera cette condensation, résultat de l'attraction et des mouvements de la masse, il se développera une chaleur énorme et puissante, la masse deviendra lumineuse.
- La création continue son œuvre, la matière cosmique se condense de plus en plus,en se rapprochant du centre de lanébuleuse,en raison des press'onsdes couches euve-loppaules, et l’intensité de la chaleur augmente encore, les vitesses s’accroissent.
- Au fur et à mesure de cette condensation, d’immenses ouragans se produisent au sein de la masse, des tourbillonnements gigantesques enfantés par ces troubles intérieurs viennent se mêler les uns aux autres, s’enchevêtrer,et tous ces mouvements giratoires finissent par se'co-ordonner peu à peu, la nébuleuse entière tourne sur elle-même entraînant tous ses molécules dans un immense mouvement giratoire unique, elle possède alors son mouvement de rotation.
- La nébuleuse solaire a suivi cette marche et nous la considérons maintenant au moment de son incandescence, animée de son mouvement de rotation.
- En raison de la force centrifuge, les pôles de cette nébuleuse composée de matières fluides encore vont s’ap-platir, et le renflement à l’équateur se produira.
- La condensation du fluide incandescent continue, la vitesse du mouvement s’accentue, la chaleur augmente, l’applatissement des pôles devient plus grand, et par contre le cercle de l’équateur se gonfle encore — la vie continue son œuvre —les forces qui sollicitent la nébuleuse, l’obligent à se contracter et le double effet de l’applatissement des pôles et du renflement à l’équateur arrive à faire ressembler cette nébuleuse à une lentille immense et de dimension démesurée. Et d’augmentation en augmentation de vitesse, la sécurité à l’équateur devient telle que sous l’effet de la force centrifuge, une rupture se produit, un anneau se détache de la masse. Ce* anneau animé d'une vitesse initiale vertigineuse finit par se rompre lui-même; ses particules, obéissant à l’attraction moléculaire , s’agglomèrent autour d’un centre pour former une peiotte immense, roulent autour de ce centre tout en continuant le r course autour du noyau qui leur a donné naissance. La première planète est créée, c’est Neptune,la plus éloignée des planètes.
- De nouveaux anneaux se détachent encore de la masse fluide,-et d'auneau et anneau, d’accéléralionen accêléia-tion de vitesse les planètes se forment les unes après les autres et toujours soumises à la loi d’attraction et de gravitation continuent dans l’immensité leur course rapide autour du noyau nébuleux qui réduit enfin à ce que nous voyons aujourd'hui, constitue notre soleil. Cette belle conception de Lapîace résumée aussi succinctement que possible a pour elle, comme je le disais, une expérience faite par un physicien belge M. Plateau.
- Voici cette expérience que vous pourrez essayer de faire vous-même.
- On prend un mélange d’alcool et d’eau ayant exactement la même densité que de l’huile d’olive dont on introduit une grosse gouile dans le mélange, cette goutte prendra la forme d’une sphère.
- Si vous faites passer par le centre de cetfe sphère immobile un axe vertical auquel vous imprimez un mouvement de rotation,elle sera entraînée peu à peu jusqu’à prendre la même vitesse que celle dont l’axe est animé, et s’applatira vers les pôles en raison de la force centri-
- fuge. Cette force centrifuge augmentera au fur à mesure qu« vous augmenterezla vitesse de l’axe, et l’applatisse-ment s’aecentuera. Vous verrez la région équatoriale se renfler de plus en plus et à un certain moment un anneau se détachera de la masse en continuant à tourner autour de cette masse centrale, diminuée comme il en est advenu pour Neptuue.
- En accélérant la vitesse encore, l’anneau s’agrandira, sa ténuité deviendra telle qu’il se brisera et se réunira en une petite bou’e, cette boule, planète microscopique continuera de tourner autour du foyer central d’où elle est sortie.
- De graves objections ont été émises contre cette expérience et contre la théorie de Laplace. En raison du manque d’homogénéité des masses cosmiques,et surtout en raison des mouvements inverses des planètes avec leurs satellites.
- Le cadre d’une conférence ne nous permet pas de nous étendre davantage sur cet objet, et d’ailleurs, jusqu’à présent les objections qui ont été faites ne modifient en rien le fond de la théorie de Laplace,et l’examen des nébuleuses que le télescope permet d’étudier tendrait à affermir cette théorie.
- L’avenir et la science décideront.
- — Nous venons donc de voir comment la terre a été extraite du soleil qui après l’avoir abandonnée à elle-même n’a pas cessé pour cela d’être son père nourricier.
- — La terre, morceau de nébuleuse s’échappant du foyer central était à une température telle que tout en elle était à l’état de vapeur et on peut admettre qu'à cette époque la lune s'est détachée d’elle, comme elle-même s’était détachée du soleil.
- Peu à peu, après des millions d’années, le refroidissement a commencé, les minéraux à l’état de vapeur se sont condensés réduits à l’état pâteux, des ilôts formidables de scories devaient naviguer sur cet océan de feu, et après des milliers d’années encore, ils se soudaient les uns aux autres et formaient une croûte autour d’un foyer central encore en ignition.mais dont la température n’était plus assez élevée pour se transmettre au travers de la croûte et maintenir les couches supérieures à 1 état de vapeur.
- Le refroidissement continuant, les vapeurs de plus en plus lourdes, retenues encore dans l’espace retombaient à la surface pour se condenser a leur tour et former de nouvelles couches se supperposant les UDes aux autres, jusqu’à ce que la croûte suffisamment refroidie ait permis à la vapeur d’eau de se condenser à son tour pour former sur la planète les mers et les fleuves.
- Mais tout ce travail d’enfantement ne s’est pas fait sans secousses, la masse intérieure toujours en ignition et agitée par des courants qu’engendrait les combinaisons des corps unis en présence dans ce laboratoire immense reportait leur action surlacroûle encore molle; des ouragans de feu se déchaînaient des dégagements subits de gaz, produits en quantité incommensurable, exerçaient des pressions formidables sur la croûte terrestre,soulevaient des montagnes,éclataient à travers des volcans qui vomissaient la boue de toute part, les révolutions succédaient aux révolutions, et au milieu de ce chaos la nature accomplissait son œuvre pour la vie. Des vides immenses se creusaient en même temps que des montagnes s’élevaient d’autre part, et lorsque la couche terrestre fut refroidie suffisamment, les eaux trouvé ent à se loger, formèrent les océans dont la profondeur va jusqu à 9,000 mètres, et au-dessus, si à ces 9,000 mètres nous ajoutons 8,000 mètres qui représentent la hauteur des plus hautes montagnes, nous voyons qu’au dessous du pic le plus élevé s’étend un abîme de 17 à 18,000 mètres, cela peut vous donner une idée de la puissance qu’il a fallu pour soulever de pareilles masses.
- Au commencement de sa formation, la terre à l’état gazeux puis pâteux n’a pas échappée à la loi de force centrifuge, aussi n’est-elle pas entièrement sphérique, elle est applatie légèrement aux pôles; on appelle pôles les points par lesquels est censé passer l’axe de rotation.
- p.138 - vue 138/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 139
- Le diamètre aux pôles est de î’2,691 kilomètres et le diamètre à l'équateur, c’est-à-dire à la partie la plus renflée, est de 12,733 kilomè'res, ce qui fait une différence de 42 kilomètres ou 1/300.
- La terre a conservé nécessairement les mouvements qui lui avaient été imprimés à sa naissance, et depuis Galilée, les astronomes qui lui ont succédé ont découvert qu’elle est soumise à l’influence de neuf mouvements ; l’avenir en fera peut-être découvrir d’autres.
- D abord elle continue à tourner autour du soleil en 36b jours 6 heures ; il n’y a donc pas un nombre entier de rotations terrestres autour du soleil, c'est pourquoi pour la mesure du temps on a adopté tantôt une année de 36b jours, tantôt et cela tous les quatre ans, une année de 366 jours qu’on appelle l’année bisextile.
- Mais comme il n’y a pas tout-à-fait un quart de jour de différence et que si nous conservons ces années bisextiles de 4 en 4 années, nous finirons par être en retard sur le solèil, les astronomes du sixième siècle convinrent de retrancher trois années bisextiles séculaires sur quatre.
- Aussi les années 1700,1800,1900 qui étaient bisextiles, selon l’ancien calendrier, ne le sont pas dans le nouveau, mais l’année 2ü00 le sera.
- Il y a des pays qui, pour des motifs religieux, n'ont pas voulu adopter cette convention; les Russes parexeœple, aussi leur calendrier est-il actuellement de 12 jours pu retard sur le nôtre ; dans 20 ans, s’ils ne changent pas, ils auront 13 jours de retard.
- La terre tourne sur elle-même en 23 heures 86’ 4”.
- C’est ce mouvement qui constitue le jour, elle présente donc au soleil tantôt ua atmosphère, tantôt un autre et nous avons ainsi la périodicité au jour et de la nuit, et dans ce dernier cas, quoiqu’il soit couché comme nous disons vulgairement, le soleil ne cesse pas pour cela d’éclairer, couché pour nous, il s’est levé pour d’autres.
- La terre lui présente successivement chacun de ses points, auquel il distribue la lumière et la chaleur, pour nous faciliter la mesure du temps, nous avons divisé le jour en 24 heures— et nos cadrans d’horloge sont divisés en douze heures.
- Il est midi en un point, lorsque ce point se trouve sur la iigne idéale qui part du centre de la terre pour se rendre au soleil. Chaque point de la terre pendant 24 heures pasv,e une fois au midi, c’est pourquoi lorsqu'il est par exemple midi à Paris, à Vienqe il est midi 85’, à Suez, 2 heures, à Pékin, à heures 37’, au Japon, 9 heures 10’.
- La longueur de l’équateur étant de 10,0 0 kilomètres, les habitants de cette région sont emportés avec une vitesse de 418 lieues à l’heure, pour nous qui sommes entre le pôle et l’équateur la vitesse est moins grande, elle est moins grande encore pour ceux qui habitent la Suède, et diminue à proportion q.u’on se rapproche du pôle, pour devenir nulle sur l’axe même du globe.
- Mais la terre ne tourne pas autour d’un axe perpendiculaire au plan dans lequel il se meut autour du soleil, cet axe de rotation est iucliné de 66° 33’. sut ce plan d’où il résulte que l’équateur a une inclinaison sur ce pian de l’écliptique de 23° 27’.
- La terre tourne autour du soleil en conservant toujours cet axe parallèle à lui-même, d’où il semble qu’elle présente au soleil tantôt un pôle tantôt l'autre, et c’est ce mouvement qui engendre les saisons et les différents climats à sa surface, en même temps que la variation de la durée du jour et de la nuit.
- Leite obliquité de l’écliptique qui était connue des chinois 1100 ans avant notre ère, n’est pas immuable, elle décroît lentement, son obliquité diminue de 4/300 de degré par siècle.
- Cette diminution est due à l’attraction que les planètes exereeut sur la terre.
- L’astronomie démontre que cette diminution s’arrêtera dans la suite des siècles et qu’un mouvement en sens inverse s’effectuera.
- La terre décrit autour du soleil, non un cercle mais une ellipse. Vous savez tous, messieurs, comment se
- trace cette figure, les jardiniers ont un procédé fort simple pour tracer les ellipses de leurs plates bandes, ils plantent en terre deux fiches, y attachent les deux extrémités d’uoe corde plus longue que la dislance de ces fiches qui sont les deux foyers et tendant la corde avec une pointe qu’ils laissent traîner sur la terre et tournant autour des foyers toujours en tendant leur corde ils tracent une ligne courbe fermée, c’est l’ellipse. Eh bien, Ja terre suit autour du soleil qui occupe un des foyers, une route semblable à celle qu’à suivi le jardinier, qui souvent, certes ne se doute pas le moins du monde qu’il imite la terre dans son mouvement.
- Un de ces foyers étant occupé par le soleil, la terre tantôt se rapproche de ce soleil et tantôt s’en éloigne.
- Au poirit le plus rapproché, elle en est à 148 millions 800,000 kilomètres, au pmut le plus éloigné, elle a augmenté sa distance de 5,000,000 de kilomètres.
- La première position qui s'appelle la périhélie arrive le 1«r janvier, la seconde qu’on appel aphélie est le 1er juillet, ce qui n’empêche pas que sur notre hémisphère nous voyons en hiver lorsque nous sommes plus près du soleil, cela tient à l’inclinaison de l’écliptique, qui fait que nous ne recevons qu’obliquement les rayons solaires.
- La terre possède un autre mouvement qu’on appelle mouvement de précession et qui peut être comparé à celui d’une toupie qui se balance autour de sa pointe avant de s’éteindre.
- Je passe d’autres mouvements pour arriver au dernier.
- Non seulement la terre tourne autour du soleil, tourne sur elle-même, modifie le plan de l’écliptique, se balance élégamment dans l’espace, mais le soleil lui-même est entraîné dans un mouvemet plus immense encore, entraînant les mondes qui le suivent, de sorte que la terre dans sou mouvement annuel et depuis les millions de siècles, qu’elle tourne autour du soleil, n’est jamais, jamais, entendez-vous bien, passée au même point de l’espace, tout le système marche et au lieu d’une ellipse fermée la terre décrit autour du soleil et dans l’espace une immense vis ellipsoïdale et tombe... ou monte..., et cela avec une vitesse au moins égale à celle qu’elle a sur son orbite.
- Ce qui veut dire qu’en dehors des 278 millions de lieues que nous faisons autour du soleil nous en faisons au moins autant en avançant dans l’espace.
- Le voilà donc ce pauvre petit globe pirouette dans l’immensité soumis â toutes ces forces qui font de lui un véritable joujou.
- Et c’est sur cet embryon de monde que les conquérants se disputent des bribes de territoires, pour lesquels ils ont, disent-ils, des droits divins, pauvres diables comme les autres et qui feraient mieux, s’ils sont intelligents, de concourir au bien-être de i’humanité plutôt que d’essayer de l’avilir en voulant lui retirer sa liberté.
- Vous voyez, messieurs, quel temps il faut à la nature pour accomplir ses œuvres et cette nature qui nous paraît stationnaire travaille et crée sans relâche.
- Le commencement n’existe pas, la fin ne viendra jamais et ce n’est plus la trompette du jugement dernier qui doit nous effrayer. Nous sommes loin déjà de ces conceptions enfantines de l’humanité, qui faisaient remonter ia naissance du monde à 5000 et quelques années avant notre ère, la naissance non pas du monde, mais de notre plauète qui est si peu de chose se perd dans la nuit des temps. Nous aurons occasion, je l’espère, de revenir sur ce sujet.
- Les mers occupent sur notre globe les 3/4 de la surface. Il reste donc 1/4 que l’humanité peut cultiver et d’où elle peut extraire les richesses nécessaires au développement des êtres.
- Malgré ce peu d’espace qu’occupe le sol par rapport à la surface totale, il y en a encore assez pour nourir l’humanité qui grouille sur ce sol et donner à chacun le bien-être auquel il a droit.
- Depuis son apparition dans la nature l’homme a marché à grands pas vers le progrès, ii a encore fort à faire, quoiqu’il y ait loin de l’homme actuel à l’homme pri-
- p.139 - vue 139/832
-
-
-
- 140
- LE DEVOIR
- mitif qui comme les animaux se soumettait aveuglément à ses instincts, heureusement pour lui la nature lui a donné la faculté de transmettre les progrès accomplis aux générations issues de lui,et peu à peu, grâce à cette faculté,il s’est éloigné de plus en plus du presqu’é-tat d’animalité dans lequel il était à sa naissance.
- Aussi, plus l’homme s’éloigne de son passé plus il s’affranchit du pouvoir que la nature exerçait sur lui, plus la libre conception des choses tend à*prendre du développement, plus il tend à devenir un homme dans la plus belle acception de ce mot.
- Mais il n’atteindra le but, l’idéal que lorsqu’il ne se bornera plus à considérer la lutte pour l’existence au profit de sa seule individualité ; mais au profit du bien pour l'ensemble.
- De par son essence l’nomme est un être social, c’est donc en s’unissant aux êtres de son espèce, en luttant pour le bien général de la Société humaine qu’il accomplira sa véritable destinée et arrivera au bonheur.
- Et nous pouvons affirmer sans crainte cette grande vérité : que les efforts individuels vers le bonheur personnel sont liés d’une façon indissoluble à l’effort de l’humanité, vers la lumière*, vers le progrès.
- LÀ QUESTION SOCIALE
- Travail & Capital. — lue père & le filts
- Sa ro-saints tous deux
- La question sociale, c’est-à-dire la question des meilleurs et plus équitables rapports entre les hommes vivant en société, ne devrait susciter dans les esprits que des pensées de concorde et de mutuelle bienveillance. Pourquoi faut-il qu’elle soit de nos jours une pomme de discorde, un ferment de haines implacables?
- Sans doute, les souffrances endurées par la classe nécessiteuse et pauvre ; l’irritant contraste de ses privations, de son dénuement même, avec le luxe et les jouissances d’une minorité privilégiée (privilégiée en ce sens qu’elle possède la richesse, le plus réel désormais des privilèges sociaux) ; — le découragement des travailleurs qui voient qu’en dépit de leurs efforts, la pénurie ne cesse pas d’assiéger leurs foyers, et que l’incertitude du lendemain, la menace du chômage homicide, reste toujours, comme une épée de Damoclès, suspendue sur leur tête, — voilà bien de quoi expliquer l’animosité de la partie du peuple qui peine et ahane, contre les bien nantis, à qui leur fortune, quelle qu’en soit la source, procure l’agrément, encore plus envié qu’il n’est enviable,de confortablement et largement vivre dans le farniente.
- Cette disposition peu bienveillante du populaire, qui n’était autrefois qu’à l’état de sentiment confus, s’appuie maintenant, chez les ouvriers des villes et des grands centres industriels, sur une conviction raisonnée. La classe des salariés de l’industrie voit
- clairement que dans les biens, fruit de son labeur, elle ne reçoit pas la part qui devrait légitimement lui revenir. De là un sentiment amer, une disposition à la révolte contre un état social dont ils subissent les charges, sans participer, pour ainsi dire, à ses avantages.
- D’un autre côté,les avocats de la classe possédante ! repoussent en son nom, comme dénuées de tout ; fondement, les revendications les mieux justifiées du i prolétariat. Suivant eux, les détenteurs de la ri-; chesse ont le droit absolu d’en faire usage à leur | guise, uniquement d’après leur convenance et dans i leur seul intérêt.
- Mais la conscience des masses laborieuses tend de jour en jour à acquérir une notion du droit qui renverse totalement le système établi parles juristes et soutenu par les économistes, quant aux rapports entre le travail et le capital.
- De cette divergence d’opinion des deux catégories de personnes qui concourent,l'une par ses capitaux, l’autre par son travail, à l’œuvre industrielle, il ne saurait manquer de surgir des conflits qui se renouvellent sans cesse, ici ou là, qui se multiplient et s’enveniment jusqu’à faire craindre des luttes à main armée, une guerre horrible enfin, la guerre des classes, qui est prêchée déjà ouvertement dans certains journaux et dans maintes réunions publiques. Or si les guerres de religion des siècles passés ont commis des atrocités révoltantes sans profit pour personne, la guerre des classes serait signalée par des hécatombes humaines plus effroyables encore, sans avancer d’un pas la question sociale, en la faisant reculer tout au contraire et en la rendant de plus en plus difficile à résoudre, sinon même pour longtemps insoluble.
- Les luttes armées entre ces deux parties de la population, les pauvres et les riches, de quelque façon qu’elles vinssent à tourner, quel que fût le côté qui dût l’emporter momentanément, ne sauraient être qu’immensément préjudiciables et profondément funestes au point de vue de l’humanité, comme à celui' du droit et de l’équité sociale.
- Bien coupables donc et bien aveugles ceux-là qui poussent à ces luttes fratricides, foulant aux pieds le grand principe du respect de la vie humaine, le premier et le plus sacré des devoirs : Non occides, tu ne tueras point.
- Ces éventualités calamiteuses dont il y a sujet de se préoccuper, afin de les conjurer tant qu’il en est temps encore, elles tiennent à la méconnaissance des droits respectifs du travail et du capital.
- « Dieu, disait Turgot dont l’Edit royal de 1776 : pour la suppréssion des jufandcs — « Dieu, en
- p.140 - vue 140/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 141
- « donnant à l’homme des besoins, en lui rendant « nécessaire la ressource du travail, a fait du droit « de travailler la propriété de tout homme, et cette a propriété est la première, la plus grave et la plus u sacrée de toutes. »
- Mais, en exécutant le projet deTurgot, l’abolition des jurandes, rassemblée nationale de 1789, pas plus qu’aucune des législatures consécutives, n’a édicté des mesures pour assurer cette première des propriétés, le droit du travail ou le droit au travail, car en dépit de tous les sophismes qui ont été entassés sur ce point, c’est bien vainement qu’on pré -tendra garantir le droit du travail, si l’on n’admet pas en même temps le droit au travail, la faculté pour l’homme pauvre d’obtenir un travail qui le fasse vivre.
- Cela est impossible, objectera-t-on. —Oui impossible avec les conditions actuelles de la propriété des instruments du travail, dont chaque détenteur particulier use et abuse à sa seule convenance, sans être tenu à quoi que ce soit vis-à-vis de la classe des déshérités qui n’ont d’autre ressource que leurs bras.
- Il y a longtemps qu’on en a fait la remarque, toutes les lois ont pour objet de défendre les biens de ceux qui possèdent ; il n’en existe pas, on a omis jusqu’à présent d’en faire pour protéger la vie de ceux qui n’ont rien.
- A qui cependant incombera l’obligation de procurer le travail, condition de la vie pour qui n’a pas d’autre propriété, sinon à ceux-là qui en détiennent les instruments : sol, usines, capitaux de toute espèce ?
- Avec la meilleure volonté du monde ils ne pourraient, j’en conviens, satisfaire à ce devoir dans l’état d’incohérence et d’insolidarité qui est le propre de notre civilisation ; mais c’est à eux de prendre l’initiative des réformes qu’un tel état de choses appelle et qui ont été d’ailleurs exposées dans diverses publications ; à eux d’aviser,à eux de s’entendre, de s’unir, de se concerter pour qu’aucun homme ne puisse être fondé à dire : J’ai en vain demandé du travail ; partout on m’a opposé un refus (1).
- On n’a donc pas fait jusqu’à présent pour le travail ce que la justice et l’humanité commandent. Quoi d’étonnant si le travail à son tour méconnaît le droit du capital et va jusqu’à la nier?
- (1) Personne, disent les panégyristes de notre état social, personne ne meurt de faim en France, faute de travail ou d’assistance. Or voici un fait divers que je découpe dans le Figaro de ce matin, 23 février :
- « Avant-hier soir, une jeune femme s’était assise sur dn banc du boulevard Denain, près de la gare du Nord. *Ue paraissait haletante, à bout de forces, et bientôt
- Le capital est le produit accumulé d’un travail antérieur. Il importe qu’une part des produits soit mise en réserve, sans quoi la société serait toujours aussi dénuée qu’elle l’était au premier jour. La société a intérêt à ce qu’il s’opère des économies qui augmentent de plus en plus la puissance d’action de l’homme sur la nature. Comment encouragera-t-on les individus à la pratique de cette économie, précieuse à tant d’égards, s’il ne leur revient aucun avantage de l’épargne qu’ils auront faite au prix de sacrifices plus ou moins pénibles, en renonçant, par exemple, à une satisfaction, à une condition de bien-être ou de plaisir immédiats?
- Vouloir faire table rase du capital, c’est à la fois inique et insensé.
- Il y a lieu de faire observer d’ailleurs que le capital peut très bien, quant à son emploi dans l’agriculture et dans l’industrie, rester social, tout en étant possédé individuellement. Il suffit pour cela qu’il soit représenté par des actions.
- Cette possession individuelle d’une part de capital est la condition même de la liberté. C’est aussi un point d’une importance majeure pour la plupart des innovations et des progrès dont bénéficie ensuite la collectivité.
- Si je n’ai pas en propre un capital quelconque, pourrai-je me livrer à des recherches, à des expériences presques toujours douteuses et longues, dont je suis seul à connaître le but, à" entrevoir l’utilité, et pour lesquelles la société n’a pas, bien entendu, à me faire des avances de fonds ? Lavoisier n’aurait pas accompli ses admirables
- elle tomba évanouie. On la transporta aussitôt dans la pharmacie de M. Durei, située à quelques pas : elle rendait le dernier soupir au bout de quelques instants.
- « Des papiers trouvés sur cette malheureuse ont permis de constater qu’elle s’appelait Hélène Aubineau, âgée de vingt-huit ans. Elle avait couché la nuit précédente dans un asile de la rue Labat, et, sans aucune ressource, sans travail ni domicile, elle venait de succomber à l’excès de la misère et des privations. »
- Autre fait emprunté au n° du 25 février du Petit Moniteur universel, journal qui, à l’instar du Figaro,
- . fait une guerre acharnée a ia République et à tout so-! cialisme indistinctement :
- | m Le Havre.— Un ouvrier typographe Jacques Norin, âgé de quarante-trois ans, arrivé la veille chez un de ses parents, demeurant rue Blanche, a allumé deux ré-I chauds et s’est étendu sur le lit. En se débattant, sans % doute, lorsque l’asphyxie a commencé à le saisir, le malheureux a renversé la chandelle, qui a communiqué le feu au lit, et est tombé lui-même sur le réchaud. La funeste détermination de ce malheureux doit être attribuée au chagrin qu’il éprouvait de se trouver sans travail et sans ressources. »
- Ainsi voilà deux personnes dans la force de l’âge, en pleine aptitude de travail,enlevées à la vie et à ia société qu’elles pouvaient utilement servir, et cela par manque d’occupation et de pain, au milieu de deux grandes villes industrieuses et riches !
- p.141 - vue 141/832
-
-
-
- 142
- LE DEVOIE
- découvertes, si sa fortune do fermier général ne l’eût pas mis à même de se procurer les instruments et les matières de ses expériences.
- Le marquis de Jouffroy qui, dès 1780, fît marcher sur le Doubs d’abord, sur la Saône ensuite, un bateau mû par la vapeur ; cet inventeur, longtemps méconnu, auquel l’Académie des sciences va élever une statue, n’aurait pas pu faire les frais d’une telle tentative, s’il n’avait possédé une fortune patrimoniale assez importante.
- Ainsi deNiepce, l’inventeur de la photographie,et de beaucoup d’autres ; car on citerait une foule d’exemples qui attestent la nécessité d’avoir à soi un capital pour pouvoir exécuter les recherches qui conduisent à une découverte. C’est à ce point qu’on pourrait presque dire : pas de capital, pas d’invention possible. Voici donc la société condamnée à l’immobilisme par la suppression du droit de possession individuelle du capital.
- Mais à quoi bon chercher au loin les preuves de ce que j’avance ? Est-ce que le Familistère lui-même n’en fournit pas une et des plus éclatantes ? Existerait-il, si son fondateur n’avait pas su se créer les ressources, c’est-à-dire le capital, qü’il a si généreusement et si intelligemment consacré à l’établissement de cettë œuvre, unique jusqu’à présent dans le monde ?
- J’omets la mention de tant d’inventeurs qui ont trouvé la ruine et une fin prématurée à la poursuite d’une vérité féconde, reconnue, appliquée seulement après leur mort et qui a fini par profiter grandement à la collectivité.
- Il y aura toujours intérêt pour le corps social à ce que certains hommes puissent suivre leurs goûts, leurs fantaisies mêmes dans un genre d’occupations ou d’études vers lequel les pousse une sorte d’instinct. Or cela ne leur est possible que s’ils disposent de quelque fortune.
- On le voit donc, ce n’est pas seulement pour le maintien à quelques-uns du privilège d’oisiveté qu’il importe que soit maintenu le droit du capital.
- L’hostilité des doux agents de la production, capital et travail, doit cesser enfin pour leur commun avantage et dans l’intérêt de la paix sociale.
- Au lieu de déblatérer contre Y infâme capital, mieux vaudrait l’amener à conclure un pacte d’alliance équitable avec le travail sur la base de l’association, qui fera participer le travailleur, dans la proportion de son concours, aux bénéfices de toute entreprise dans laquelle il sera employé.
- Mais un tel arrangement est œuvre de science, non de violence. Il y faut apporter du bon vouloir réciproque, et non les inspirations mauvaises de la
- haine et de l’envie. Faire à autrui comme nous désirons qu’il nous soit fait à nous-mêmes, voilà le souverain précepte. Si pareille disposition dominait dans les cœurs, elle aurait bientôt raison de tous les obstacles à l’établissement du règne de la justice et de la concorde parmi les hommes.
- Ch. Pellajéun*
- .•—sTt»-—*•—’——•'— *
- Les idées de Fourïer aux Etats-Unis(I)
- À partir de sa transformation, le but principal de l’association de Brook Farm fut la propagande des idées qu’elle avait adoptées. Le journal Harbinger imprimé dans rétablissement même ët hebdomadaire les soutint énergiquement avec talent et don-viction, et ii fut vaillamment secondé par l’organisation de la mission dont nous avons fait mention, et dont il nous reste à dire quelques mots.
- Jusqu’à cette époque, New-York avait été le quartier général du Fouriérisme. Brisbaüe, Gresley, et Godwir), les premiers apôtres de la doctrine, y habitaient et y avaient publié le journal « The Phalanæ»; les Congrès nationaux y avaient été tenus, et cette ville avait été le siège du Comité exécutif qui fit plusieurs tentatives infructueuses pour Instituer une Confédération des associations, et pour créer une organisation nationale des socialistes. Mais après la conversion de la Société de Brook Farm, le centre des opérations fut transféré de New-York au Massa-chusets. De même que Y Harbinger succéda au Pha-lanx dans l’oeuvre de propagation entreprise, de même une nouvelle Union nationale des socialistes fut formée, ayant Sun centre d’opération à Boston nominal: ment, mais réellement à Brook Farm.
- William H. Chanhirig fut l’âme de cette organisation nouvelle, et le zèle et l’éloqu lice qu’il mit à son service pendant les premiers temps lui ont donné le droit d’être considéré comme l’apôtre principal du Fouriérisme. De fait, il prit la place de Brisbane, et voici l’appel qu’il adressa aux sociétaires :
- . « Frères,
- « Votre prompte et active coopération est sollicitée pour réaliser le plan d’une société organisée le 27 mai 1846 à Boston, Massachusets, par une convention générale dès amis de l’Association. Ge plan est clairement indiqué dans les extraits suivants de la Constitution votée par la Convention.
- 1. Le nom de cette société sera l’Union Arnéri* caine des Associationoîstes.
- 2. Son but ser a l’établissement d’un ordre de so-(î) Voir le N° dü Devoir du 18 et 25 février.
- p.142 - vue 142/832
-
-
-
- LE! DEVOIR
- 143
- ciété basé sur un système de propriété par actions* de travail coopératif, d’association des familles, d’une équitable répartition des bénéfices, de garanties mutuelles, d’honneurs en proportion de l’utilité des co.> cours, d’éducation intégrale, d’unité d’intérêts ; système que nous croyons d’accord avec les lois de la providence divine et de la destinée de l’homme.
- 3. Sa méthode d’opérations consistera dans la nomination d’agents, l'envoi de conférenciers, la publication d'écrits* et la formation de séries de sociétés affiliées qui seront les auxiliaires de l’Association-mère ; dans la tenue de réunions, l’encaissement de fonds, et dans l’emploide tous les moyens de répandre les principes de l’association, et d’en préparer l’application pratique, etc.
- « Nous avons devant nous une œuvre solennelle et glorieusej savoir : 1° Endoctriner toute la population des Etats-Unis pour lui inculquer les principes de Uiinité sociétaire ; 2° Préparer les voies pour le moment où la nation, comme un seul homme, organisera ses communes sur la base de la justice’ parfaite.
- « Jamais certainement ünë occasion plus avantageuse que celle qui est actuellement offerte aux associationistes ne s’est présentée aux hommes, et c’est à nous qu’a été donné le mot dont ce peuple a besoir pour le guider dans sa destinée future. Notre nation est une nation chrétienne ; et l'Association montre comment les sociétés humaines peuvent être si bien organisées en obéissant à la volonté de Dieu, qu’elles deviennent de véritables fraternités chez lesquelles le commandement de l’amour universeil puisse être observé dans toute sa plénitude et sa réalité. Ainsi elle satisfait aux besoins actuels des chrétiens qui, indisposés par les querelles intestines des sectes, et les controverses théologiques, froissés des inconséquences qui affligent le monde religieux, de l’égoïsme, de l’ostentation et des préjugés de castes qui envahissent même les assemblées du culte, dë l’indifférence des hommes pour les légitimes revendications de leurs concitoyens dans toutes nos communautés à la ville et à la campagne, de la tolérance des ministres, disciples de celui dont la vie fut un acte d’amour, pour certaines inhumanités monstrueuses, cherchent avec anxiété des églises qui puissent être réellement des maisons de Dieu, pleines de l’esprit de sainteté et rempiles d’une charité céleste.
- * Frères, peuvent-ils êtrê timides, indifférents ou hésitants les hommes engagés dans une cause aussi sainte et aussi humaine que celle-ci, qui accomplit le bien et détruit le mal, au sein de la société, dans notre nation et notre temps, qui enseigne la con-
- fiance infinie dans l’amour divin, commande l’obéissance parfaite aux lois d’ordre divin chez tous les peuples, et qui proclame enfinle prochain avènement du règne du ciel sur la terre ? Honte éternelle sur nous si nous ne mettions pas toute notre énergie à remplir cet ordre formel de la Providence. Debout donc et agissons de toutes nos forces.
- Les mesures que nous vous demandons d’adopter immédiatement et d’appliquer avec énergie sont les trois suivantes :
- I. Organiser des sociétés affiliées pour agir de concert avec l’Union Américaine des Associationistes.
- 1° Faire circuler V Harbinger et autres journaux ou écrits consacrés à l’Association.
- * 3° Recueillir des fonds pour faire face aux dépenses de lectures et de brochures. On se propose d’envoyer par bandes ou isolément des conférenciers aussi loin que possible, dans le courant de l’automne et de l'hiver.
- Notre drapeau est maintenant déployé au vent* Notre triple devise,
- Union de l’homme avec l’homme dans la vraie Société,
- Union de l’homme avec Dieu dans la religion vraie.
- Union de l’homme avec la nature dans l’art créateur et l'industrie
- est inscrite sur ses plis. Que les cœurs forts dans la puissance de la foi, de l’espérance et de la charité se rallient à nous pour le porter en triomphe. Nous sommes sûrs de vaincre.Dieu travaillera avec nous; l’humanité accueillera favorablement notre annonce de la bonne nouvelle. L’avenir est à nous. Marchons au nom du Seigneur.»
- William Henry Channaino.
- Les conférenciers qui se firent les apôtres de la nouvelle doctrine furent MM. Dana, John Allen, et John Orvis. Nous n’avons point de renseignements sur la manière dont le premier s’acquitta de cette tâche, mais nous savons que les deux derniers furent très remarqués. Ils firent deux ou trois tournées dans la partie septentrionale de la Nouvelle Angleterre, et au moment de la chûte en 1847, ils faisaient ou essayaient de faire des lectures à Utica, Syracuse, Rochester et dans d’autres parties de l'Etat de New-York. Mais la moisson du Fouriérisme était faite, et ils se plaignaient amèrement du peu d’empressement qu’ils rencontraient à raison du mauvais renom laissé par les défuntes associations. L’union américaine continua à s’annoncer elle-même dans le Harbinger jusqu’à la disparition de ce jour-
- p.143 - vue 143/832
-
-
-
- 144
- LE DEVOIR
- nal en février 1849, Mais depuis 1846 déjà son rôle était bien diminué et il ne prêchait plus q le dans le désert.
- L’histoire de l’entreprise de Brook Farm, dans sa mission finale d’agent actif de propagande sociale, ne serait point complète, si l'on négligeait d-indiquer la part qu’elle eut à la renaissance du Swèdenber-gisme à notre époque.
- Le mouvement créé par cette Société n’était pas seulement social, il était aussi religieux, littéraire et artistique, et sà religion était basée sur les idées illuministes de Swedenberg. Cette doctrine remarquable entra plus avant dans la cause du peuple que le socialisme qui l’avait introduite dans le pays, parce qu’elle avait les allures d’une religion. La Bible et les révolutions accomplies avaient fait naître chez les hommes le besoin de quelque chose de plus qu’une réorganisation sociale, et l’offre faite par Swedenborg d’un ciel nouveau et de nouveaux mondes répondait admirablement à ce desideratum. C’est ce qui fit que les associés de Brook Farm, dont le but réel et véritable était de propager les idées de Fourrier, ne réussirent pour ainsi dire malgré eux qu’à inculquer dans les esprits auxquels ils s’adressaient les doctrines de l’illuminé Suédois. Les associations qui se fondèrent à leur voix et sous leur influence périrent toutes sans exception au bout de quelques années, mais l’agitation Swedenborgiste qu’ils avaient provoquée s’étendit parmi leurs adhérents, et sous la forme du spiritualisme elle dure encore aujourd'hui.
- Il est certain que les idées de Swedenborg donnaient satisfaction mieux que la doctrine sociale à tous les appétits, chez ce peuple jeune et prompt a s’engouer. Les savants étaient charmés, parce que leur auteur était un savant, et qu’il semblait vouloir réduire l’univers à un ordre de choses scientifique. Les mystiques étaient ravis, parce qu’il leur ouvrait bravement la porte de tous les mystères de l’intuition et des mondes invisibles. Les unitaires l’accueil laient avec faveur, parce qu’en déclarant que le Christ était Jéhovah lui-même, il faisait disparaître l’idée orthodoxe de sa filiation, et de la tri-personnalité, et entendait évidemment soutenir que Christ n’était qu’une représentation illusoire du père. Les infidèles eux-mêmes l’acceptaient, parce qu’il rejetait à peu près la moitié de la Bible, comme n’appartenant point à l'inspiration du Verbe, et qu’il faisait du reste une cire molle au moyen de sa doctrine da sens interne.
- Ses imaginations grandioses et ses magnifiques promesses s’accordaient merveilleusement avec l’esprit des systèmes socialistes ambiants. Le Fourié-
- risme était d’un matérialisme trop sec et trop nu pour convenir aux catégories les plus élevées de ses disciples, sans une religion correspondante. Ace point de vue, le Swedenborgisme était pour les enthousiastes de Brook Farm un véritable don de Dieu, et ils ne manquèrent point d'en faire le complément du Fouriérisme.
- Ce n’est point que les écrits de Swedenborg n'eussent point déjà circulé en Amérique où, au contraire il avait déjà des disciples épars et même des églises dans certaines villes avant la nouvelle ère du socialisme. Mais ils n’avaient inspiré aucun intérêt un peu général jusqu’au moment ou les associés de Brook Farm et leur journal VHarbiuger provoquèrent le mouvement en leur faveur.
- (A suivre).
- le Directeur-Gérant : GODIN.
- REVUE MENSUELLE
- O francs par an 75, Boulevard Montmorency, PARIS
- SOMMAIRE DU N° 12. — 15 FÉVRIER 1883
- Les Temps sont arrivés, René Caillé.
- Le Spiritualisme dans l’histoire (VI. —- Jeanne Darcj, Eugène Bonnemère.
- Ce que je suis, ce que je crois, Lucie Grange.
- Le Lycée Condorcet.
- Fra Popoli', histoire extraordinaire (suite).
- Voix des esprits — Nos défunts.
- Superstitions, Erreurs et Préjugés.
- Conseils aux expérimentateurs, Lucie Grange. Épellation abréviative pour la table parlante. Nouvelles, Petite Correspondance, Bibliographie, etc.
- 50 centimes le Numéro.
- Se vend à la Salle des Nouvelles du PETIT JOURNAL, 61, rue Lafayette.
- Et à la Salle des dépêches de LA FRANCE, 123, rue Montmartre.
- Noir dans la Semaine anti-cléricale le Concordat, la Loi organique et le Syllabus en cours de publication. — Principaux collaborateurs : MM. Allain-Targé, Ba-rodet, Paul Bert. N. Blanpain, E. Bonnemère, Canta-grel, Germain Casse, Champroux, Deschanel, madame Destriché, E. Figurey, Floquet, Gagneur, Goursat, De Lacretelle, P. Lucas, Jean Macé, Èd. Millaud, A.-S. Morin. E. de Pompery, J. Boche, V. Schoelcher, E. Thaudière, A. Vacquerie, etc.
- Ces noms aimés de la démocratie, valent tout un programme et font suffisamment connaître l’esprit de cet organe de la Libre-Pensée universelle. — Envoi d’un numéro a toute personne qui en fera la demande.
- Abonnements : un an, 6 francs ; trois mois, 3 francs. Pour l’étranger le port en sus. Adresser les demandes et mandats a M. N. Blanpain, 7, rue Jeanne, à Paris.
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Piace, 36»
- p.144 - vue 144/832
-
-
-
- V Année, Tome 7. - n° 235. £e numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 11 Mars 1883
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franc©
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postal©
- Un an ... . 11 fr. »» Autres pays Un an . . . .13 fr. 60
- on s’abonne A PARIS 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la | Librairie des sciences psychologiques.
- W” 3C
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement a titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- Progrès ou décadence ? — Nouvelles du Familistère. — La Sagesse antique. — Faits politiques et sociaux. — Lettre de M. Gagneur. — Conférence de M. Godin au Familistère. — Les idées de Fourier aux Etats-Unis. —Revue scientifique. — Bibliographie.
- PROGRÈS OD DÉCADENCE ?
- Notre siècle est-il, comme on l’admet le plus généralement, un siècle de progrès, ou bien, ainsi que Quelques esprits chagrins l’affirment, est-iî un siècle de décadence ?
- La réponse à cette question peut être affirmative °u négative, dans un sens aussi bien que dans i’au-tre, suivant le point de vue sous lequel on l’envisage. Le fleuve qui promène ses eaux azurées à travers une plaine fertile ne s’offre pas à l’œil du spectateur qui le regarde du haut d’une colline lointaine, sous le Baême aspect qu’aux regards de l’homme qui se bai-
- gne dans son sein. Aux yeux du premier, il apparaît diminué par la distance, tandis que le second le verra plutôt grossi et partiellement seulement. Mais l’un, mieux placé pour en saisir la perspective, l’appréciera mieux que l’autre, et si leur témoignage est différent, c'est le premier qui méritera le plus de confiance.
- Les gens trop directement intéressés dans la question sont, à notre sens, comme le baigneur placé trop près, qui ne peut voir que peu de chose du panorama au milieu duquel il est, et qui par conséquent ne peut embrasser un horizon suffisamment étendu pour se faire une idée juste du paysage. C’est pour Gela que nous entendons les uns nous affirmer le progrès, tandis que les autres ne craignent point de conclure à la décadence. Les uns et les autres nagent dans le fleuve, et suivant leurs dispositions, le trouvent beau ou laid, chaud ou froid, bénin ou dangereux. En somme tous les deux ont tort et raison tout à la fois.
- Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner la question d’an peu haut, et d’en saisir l’ensemble, avant de passer à l’analyse des faits particuliers. Vu de la sorte, notre siècle offre une perspective variée de progrès et de décadence, mais dans laquelle le progrès incontestablement domine. C’est un tableau d’un riche coloris, où les ombres, rares mais très accentuées, forment un vigoureux repoussoir à l’éclat étincelant des teintes claires.
- Notre siècle d’abord s’est ouvert sur un incontestable progrès, qui, seul, aurait amplement suffi à illustrer le temps où il a été accompli, nous avons nommé l’immortelle Révolution française, qui a introduit le droit nouveau dans le monde et, rétablissant la souveraineté politique et sociale sur ses véri-
- p.145 - vue 145/832
-
-
-
- 146
- LE DEVOIR
- tables bases, l’a enlevé aux rois usurpateurs, dont le titre primitif était le bonheur du soldat leur ancêtre, suivant le mot du poète, pour la restituer à son maître légitime, le peuple.
- Au régime des privilèges, des scandaleux monopoles, des castes, des abus érigés en principe, cette magnifique transformation a substitué le règne de l’égalité, de la justice, de l’ordre,de la véritable grandeur et de la prospérité vraie de la nation.
- En abolissant les apanages, les majorais et les biens de main morte, et en morcelant la propriété, elle a émancipé définitivement le travailleur des campagnes, et rendu la terre au paysan qui seul la rend féconde et lui fait prodiguer ses richesses, de même qu’en détruisant les jurandes et les maîtrises, elle a inauguré pour le travailleur des villes une ère féconde de liberté du travail et de production industrielle.
- L’influence féconde de ces institutions salutaires, de cette restauration du droit, s’est fait sentir partout depuis plus d’un demi siècle, et ce progrès politique réalisé en France s’est propagé dans toute l’Europe et dans le Nouveau Monde, affranchissant les peuples et rétablissant en tous lieux la liberté. La tyrannie d’un seul a disparu à peu près de partout, au moins nominalement, sinon de fait. C’est à peine, en effet, si l’on compte deux monarques absolus en Europe, et pas un seul en Amérique.
- Grâce à cette amélioration considérable des conditions politiques et sociales de la vie des peuples, la marche du progrès s’est accentuée sensiblement dans toutes les branches des connaissances humaines. La science s’enrichissant d’inappréciables découvertes a doté le monde d’admirables éléments de prospérité et de richesse, qui ont fait faire un pas immense à l’humanité dans cette voie féconde. C’est ainsi que tandis qu’aux premières années de ce siècle on mettait au moins douze jours pour aller de Paris à Marseille, aujourd’hui l’on s’y rend sûrement en pres-qu’autant d’heures. Ce qui naguère encore eût paru impossible est devenu chose naturelle et commune. Un fait accompli à Québec ou à New-York est connu dans la même journée à Paris, à Londres, à Madrid, à Saint-Pétersbourg ou à Calcutta. On peut soutenir directement une conversation d’un point de Paris à l’autre, sans quitter son domicile et sans prendre la moindre peine.
- L’emploi des machines dans l’industrie agricole ou manufacturière a décuplé les moyens d’action de la production, et accru dans une mesure énorme les éléments de la richesse publique. Aujourd’hui, grâce à ce progrès incomparable, quelques heures suffisent à un journal quotidien pour tirer à un demi-million
- d’exemplaires et plus. Il en est de même de tous les produits de l’industrie et des travaux d’art les plus gigantesques. Une montagne alpestre barre-t-elle la route à une voie ferrée projetée pour mettre en communication la France et l’Italie, le Mont Cenis, le Simplon, le Mont Blanc seront percés de part en part, comme une simple planche, pour livrer passage à la locomotive au panache blanc de vapeur, transportant voyageurs et marchandises à travers leurs flancs humides.
- Une ville naissante comme San-Francisco de Californie étouffe-t-elle à l’étroit entre la mer d’une part, et sa ceinture de hautes collines de l’autre ? Le génie de l’homme applanira les montagnes et forcera la mer à reculer ses limites si bien, que là où des navires de fort tonnage mouillaient la veille, de splendides hôtels élèveront le lendemain leurs lourdes murailles de moellons et de briques.
- C’est ainsi que de progrès en progrès l’homme en arrive à triompher de tous les obstacles,et à se rendre maître de toutes les forces de la nature. Il a fait de l’océan, cette immensité toute puissante, son esclave soumis, en le forçant à porter docilement ses vaisseaux sur tous les points, et à lui prêter la force de ses majestueuses vagues en guise de moteur pour ses machines.
- Au point de vue de la science et des conditions matérielles de la vie, l’horizon du progrès est donc vaste et lumineux, et sous ce rapport notre siècle n’a rien à envier aux siècles qui l’ont précédé, pas même à celui que l’on s’est plu à appeler le grand siècle, le siècle de Louis XIY.
- Mais ne nous en énorgueillisons pas trop, car si nous pouvons être fiers de cette masse considérable de progrès réalisés, il y a d’autres points dans la perspective qui offrent le déplorable aspect d’une décadence imminente. En matière d’esthétique, nous avons perdu considérablement, et nous ne sommes plus même à la hauteur à laquelle nous avait portés, il y a un demi-siècle, la brillante pléiade de littérateurs et d’artistes qui renversèrent les traditions surannées de l’art et de la littérature classiques. Aujourd’hui nos productions manquent de puissance, d'ampleur, de souffle, et l’idéal considérablement amoindri est descendu de son piédestal qui l’élevait jusqu’au ciel, pour ramper presque sur la terre.
- Vingt années d‘un régime autoritaire ont suffi pour détruire ce souffle puissant de vie qui animait les hommes de 1830, et à ces géants magnifiques autant que modestes ont succédé des pygmées prétentieux et vides. Âu patriotisme capable d’inspirer tous les dévouements et tous les sacrifices, s'est substituée l’ambition mesquine des intérêts dynas-
- p.146 - vue 146/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 147
- tiques, et l’égoïsme a grandi en proportion aux dépens des sentiments plus doux et plus empreints d’abnégation de l’amour de la patrie et de l'humanité. La direction politique des affaires publiques, en passant de l’aristocratie de naissance à l’aristocratie d’argent, a inoculé au cœur des classes dirigeantes ce virus de l’ambition, germe funeste de tous les calculs abjects et de toutes les actions mauvaises, et l’égalité politique, en ouvrant tout large à tous l’accès aux fonctions publiques, a surexcité les prétentions les moins justifiées des incapables et des vaniteux pour qui la fonction est un élément de fortune personnelle et non pas un moyen de rendre des services à la chose publique.
- C’est à ce mouvement sensible de décadence morale et esthétique qu’est dû. l’espèce d’arrêt qui s’est produit dans la marche du progrès social. Le corollaire naturel et logique du splendide élan donné à l’humanité en 1789 dans la sphère politique, devait être une amélioration analogue dans les institutions, d’ordre purement social, et il faut bien l’avouer, dans ce sens rien de pareil ne s’est produit. Le possesseur de la terre et de la richesse exploite toujours comme auparavant le prolétaire, le travailleur n’est point admis à jouir de sa part légitime des produits de son œuvre, et sa vieillesse, son incapacité de travail ne sont nullement garanties, ni son nécessaire à l’existence assuré.
- Si ce n’est point une véritable décadence dans le sens strict du mot, c’est certainement un temps d’arrêt qui en est l’équivalent, car, en matière de progrès, toute interruption est un recul, et lorsqu’on cesse d’avancer on rétrograde,tout en paraissant demeurer stationnaire. Cela est si vrai, que cet état d’immobilité voulue irrite ceux auxquels il est si profondément nuisible, il accroit en eux, par la privation, le sentiment du besoin dont l’intensité grandit et se développe, et finit par se traduire dans des revendications passionnées et violentes qui dépassent le but, et menacent de destruction complète l’ordre de choses établi.C’est un prodôme fâcheux de ruine, c’est-à-dire juste le contraire du progrès, le signe d’une décadence imminente quoique non inévitable.
- L’éviter sera chose facile, lorsque les législateurs du pays mieux pénétrés du sens réel de leur mission, du caractère véritable du mandat qu’ils ont reçus de l^urs concitoyens pour exercer en leur nom la souveraineté, se feront un devoir de consacrer aux réformes sociales qui restent à accomplir pour compléter l’œuvre d’émancipation politique et de progrès commencée par la révolution, le temps mille fois précieux qu’ils perdent en interpellations vaines,en discussions oiseuses, en compétitions jalouses d’ambi-
- tions misérables, quand ils s’occuperont, en un mot, de réorganiser sur une base plus équitable les rapports entre le capital et le travail, et la mutualité sociale garantissant à tous le nécessaire de la vie, au lieu de n’avoir en vue, dans leurs travaux plus apparents que réels,que le triomphe de telle ou telle coterie purement politique dont le plus souvent le programme ne répond nullement aux besoins légitimes et aux justes aspirations du pays.
- Que députés et sénateurs élèvent donc leur cœur et leur pensée au-dessus des sphères politiques inférieures dans lesquelles ils n’ont cessé de se mouvoir jusqu’à présent, et que, brisant avec les déplorables errements du passé, ils fassent la besogne de l’avenir, du progrès social, de la véritable fraternité. C’est seulement à ce prix que la décadence partielle constatée dans certaines parties de l’horizon national sera enrayée, et que la marche en avant de l’humanité sera reprise sans obstacle ni temps d’arrêt possible désormais, dans la voie lumineuse du bien, du beau et du vrai.
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Le Conseil de Gérance dans sa réunion du 3 courant a conféré les qualités de sociétaires et de participants aux personnes dont la liste suit :
- Sociétaires
- MM. Henry-Darsonville, Lefranc Dominique, Desnoyer Georges , Dumay Vital, Mahieux Virgile, Ribeaux Joseph, Lemaire Emile, Olivier Louis; Mmes veuve Froment et Gosset; MM. Louis Léon, Jumeaux Eugène, Alavoine Marcellin, Lhote Charles, Dupont Louis, Braillon Adolphe; Mmes Govin Victorine et Bailly Marie; MM. Bailly Jean et Fréjean Camille.
- Participants
- MM. Lajeunesse Camille, Louis Edmond, Qué-gneaux Alfred, Poulet Auguste, Dessons Joseph, Lhote Louis, Duplaquet Jules, Roussel Emile, Mabiiotte Louis, Magnier Eugène, Desumeur Charles, Daimé Romain, Magnier Pierre, Crépin Eugène, Dubois Alphonse, Billiard Octave, Pré Jules, Mme Pré; MM. Hennequin Auguste, Roset Louis ; Mmes Rabelle Victoire et Leroux Eugénie; MM. Parmentier Désiré, Govin Camille, Vandois Emile, Blanquin Sosthène, Mérieux Alfred, Dagnicourt Louis, Dela-venne Edmond, Disant Philémon, Mairesse Cellet, Gamache Zéphyrin, Duchateau Zéphyr, Pré Clovis; Mme Bocquet Clara; MM. Roussel Jules; Diot Alexandre, Cailleaux Jean-Baptiste, Drocourt Désiré père, Lavarte Edouard, Moneuse Léon, Lenain Louis, Walton Léopold, Saint Paul Alfred, Sarrazin Ernest, Minette Charles, Leroux Jules, Dequin Louis, Camus Joseph, Chanoine Victor fils, Baquet Henri-Elisé, Dahy Régis, Halkin Louis, Poulain Louis, Boinet Gustave, Duchateau Arthur, Garbe Emile ; Mme Ribeau Jules.
- p.147 - vue 147/832
-
-
-
- 148
- LE DEVOIR
- Liaisons d’amitié
- LA SAGESSE ANTIQUE ">
- X
- Distribution <1© secours
- Notre premier devoir est de donner le plus à celui de qui nous sommes le plus aimés.
- Lorsqu'il est question de placer ou de rendre un bienfait, il est de notre devoir toutes choses égales de préférer ceux dont le besoin est le plus grand, faisant en sorte que notre libéralité soit profitable à nos amis et ne nuise à personne.
- [Cicéron)
- Que chacun de vous rende service aux autres selon le don qu’il a reçu, comme étant de fidèles dispensateurs des différentes grâces de Dieu.
- [St Pierre)
- Une parole honnête, l’oubli des offenses, vaut mieux qu’une aumône qu’aura suivie un mauvais procédé.
- O croyants ! faites l’aumône des meilleures choses que vous avez acquises, des fruits que nous avons fait sortir pour vous de la terre. Ne distribuez pas en largesses la partie la plus vile de vos biens, telle que vous ne la recevriez pas vous-mêmes.
- [Le Korari)
- Degrés dans l’amour <les hommes
- J’ai appris que l’homme supérieur honorait les sages et embrassait dans son affection toute la multitude ; qu’il louait hautement les hommes vertueux et avait pitié de ceux qui ne l’étaient pas...
- Tcheou eut une grande libéralité; les hommes vertueux furent à ses yeux les plus éminents. Il disait: Quoique l’on ait des parents très-proches comme des fils ou des petits-fils, il n’est rien comme des hommes doués de la vertu de l’humanité : Je voudrais que les fautes de tout le peuple retombassent sur moi seul.
- (Lun-Yu)
- L’amitié n’est pas autre que chose l’humanité c’est-à-dire l’amour qu’on déploie en général sur tous les hommes et en particulier sur les gens de bien.
- La fin des vertus c’est l’amitié.
- Le sage imite Dieu qui ne hait aucun homme, qui aime préférablement l’homme de bien et qui, étendant son amour sur tout le genre humain, a soin d’en départir à chacun la part qu’il mérite, car ce qui est proportionné est utile aux uns et aux autres.
- (Commentaires de Hiéroclès sur Pythagore).
- (1) Voir «le Devoir » des 24 décembre 1882; 7,14, et 21 Janvier; 4, 11, 18 25 février et 4 mars 1883.
- Ne contractez pas des liaisons d’amitié avec des personnes inférieures à vous-même moralement et pour les connaissances.
- L’homme supérieur emploie son éducation à rassembler des amis et ses amis à l’aider dans la pratique de l’humanité.
- Les amis et les connaissances doivent être traités avec sincérité et franchise ; les frères, avec affabilité et prévenance.
- Il y a trois sortes d’amis qui sont utiles et trois sortes qui sont nuisibles. Les amis droits et véridiques, les amis fidèles et vertueux, les amis qui ont éclairé leur intelligence sont les amis utiles; les amis qui affectent une gravité toute extérieure et sans droiture, les amis prodigues d’éloges et de basses flatteries, les amis qui n’ont que de la loquacité sans intelligence, sont les amis nuisibles.
- [Lun- Yu)
- Si vous ne vous prévalez pas de la supériorité de votre âge, si vous ne vous prévalez pas de vos honneurs, si vous ne vous prévalez pas de la richesse ou de la puissance de vos frères, vous pouvez contracter des liens d’amitié. Contracter des liens d’amitié avec quelqu’un,c’est contracter amitié avec sa vertu. Il ne doit pas y avoir d’autres motifs de liaison d’amitié.
- (Meng-Tseu)
- De tous les autres hommes, fais ton ami de celui qui se distingue par sa vertu,
- Et ne viens jamais à haïr ton ami pour une légère faute.
- L'amitié proprement dite ne doit lier qu’avec les sages.
- Le but de l’amitié est la communication des vertus.
- [Pythagore)
- Gardez la fidélité à votre ami pendant qu’il est pauvre, afin que vous vous réjouissiez avec lui dans son bonheur.
- U suivre) [Ecclésiastique).
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Le président de la Universal Peace Union de Philadelphie, M. Alfred H. Love, dans une fort belle lettre appelle notre attention sur deux faits importants. L’un est la déclaration formelle que le président Arthur a faite, dans son dernier Message, de sa ferme volonté d’appuyer de tout son pouvoir toutes les mesures qui peuvent avancer la réalisation de la politique de la paix
- p.148 - vue 148/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 149
- et de l’arbitrage international ; l'autre est le vote par les deux Chambres réunies du Parlement américain (Joint Résolution) d’une résolution qui « autorise expressément le Président à négocier avec toutes les Puissances civilisées l’établissement d’un système d’arbitrage international qui permette de terminer juridiquement toute difficulté survenue entre les gouvernements. » Nous avons déjà publié cette pièce et la partie du Message auquel M. A. Love fait allusion, mais il est à propos d’y revenir car la presse européenne, qui déplore incessamment la manie universelle des arguments gigantesques, n’a point donné à ce vote l’attention qu’il mérite. Ne se trouvera-t-il donc point en Europe un peuple, petit ou grand, pour répondre à cette initiative de la grande République ? M Richard qui provoqua deux fois dans la Chambre des communes un vote en faveur de l’arbitrage, M. Mancini, aujourd’hui ministre des affaires étrangères, qui obtint du Parlement italien un vote semblable, resteront-ils inactifs? Si l’institution d’une Cour d’arbitrage universelle offre des difficultés trop grandes pour qu’on puisse espérer les aplanir du premier coup, pourquoi ne point suivre une procédure plus aisée? Pourquoi telle nation qui voudra profiler immédiatement du bon vouloir des Etats-Unis ne ferait-elle point au gouvernement américain la proposition de conclure un traité d’arbitrage permanent? A quoi servent donc les ambassadeurs ? Pourquoi MM. Jules Ferry etChallemel-Lacour, justement préoccupés de se faire et de s’attacher une majorité, ne prennent-ils pas leur point d'appui sur la politique de la paix et de la liberté ? Nous sommes bien convaincu que M Morton est tout prêt à répondre à la première ouverture. Nous dirons plus, si la France, si l’Angleterre, si l’Italie ne bougent point, pourquoi la petite Suisse n’aurait-elle point, et ce ne serait pas la première fois, l’honneur de montrer et de frayer la route?
- La Conférence du Danube termine ses travaux sans que la Serbie ait réussi à se placer dans la commission européenne. L’Allemagne, l’Autriche consentaient, l’Angleterre eût dit Oui, la France et la Russie ont dit Non. Si la Serbie eût passé, la Bulgarie suivait, et la Grèce qui tient le second rang dans la navigation du Danube, sur laquelle elle envoie 722 navires et près de 800,000 tonneaux, eût justement réclamé. Pourquoi point ? La France et l’Angleterre ont eu en celte circonstance une vue étroite des choses, elles ont fait de la petite politique au lieu de faire de la grande. Leur intérêt, d’accord avec la justice, leur commande pourtant de démocratiser la diplomatie, et de saisir toutes les occasions d’émanciper les petits peuples. La conférence paraît s’être mise d’accord avec la Russie sur le régime spécial de la bouche de Kilia. Nous craignons que là encore on ait commis une grosse faute. La neutralisation des grands fleuves est une question qui reste ouverte. La Roumanie abandonnée par l’Angleterre, à peu près lâchée par la France se décourage, dit-on, et son opposition mollit. Si la chose est vraie, elle est regrettable.
- L’Espagne, à son tour, a sa grande conjuration socialiste. La Main noire terrifie l’Andalousie ; elle condamne et assassine ceux quelle a condamnés. Il est vrai que l’Andalousie est une vieille pépinière de brigands, et ce n’est pas d’aujourd’ui que les routes de ses montagnes ne sont pas sûres.
- *
- * *
- On annonce de Lima au journal l'Italie que le gouvernement du Pérou a décidé d’invoquer officiellement 1 intervention diplomatique de l’Italie pour mettre fin au conflit qui existe entre le Pérou et le Chili. Mieux vaut wrd que jamais. Que de désastres et de pertes irréparables eussent étaient épargnés à leur pays, si les gouverneurs du Pérou avaient commencé par ou ils sont lorcés de finir, c’est-à-dire par un arbitrage.
- La première chose que devra faire un gouvernement régulier au Pérou, sera de juger M. Pierola et consorts flui ont précipité la nation dans l’abîme. Il faut que les cnefs de nations soient soumis, eux aussi à la loi com-
- mune, ils faut qu’ils soient punis lorsqu’ils ont forfait à la justice et à l’honneur.
- Nouvelle preuve de la réaction qui rejette l’Allemagne vers le moyen-âge : la bastonnade vient d’y être rétablie dans les prisons.
- ITALIE
- La Perseverama, organe autorisé du parti royaliste, parlant de la politique que l’Italie doit suivre à l’étranger, est venue confirmer ce que j’ai dit maintes fois, savoir : que dans les questions importantes, surtout en ce qui touche aux alliances et aux rapports internationaux, c’est la « couronne » qui dirige, décide, rèarne et gouverne.
- Le porte-voix de la monarchie affirme sans ménagement que « l’initiative de la politique étrangère doit appartenir au roi, au roi exclusivement. » Or, comme le roi « a pris l’initiative » de se et nous faire Autrichiens les ministres responsables, la Chambre, le Sénat et la Nation n’ont qu’à s’incliner. Et comme d’après le fameux statut gracieusement octroyé au petit Piémont par Charles Albert « le roi commande les armées de terre et de mer, conclut les alliances, les traités de paix et de guerre, » Humbert I« aurait le droit, s’il lui prenait fantaisie, de « restituer à son général François-Joseph le quadrilatère qui lui a été enlevé en 1866, de céder à l’Angleterre la Sicile, au pape les anciens Etats-Romains, et les Ministres, la Chambre, le Sénat et la Nation n’auraient qu’à s’incliner. Cela s’est vu de nos jours lors de la vente de Nice et de la session de la Savoie à Napoléon III, vente et session qui ont été convenues et ratifiées par le roi Victor-Emmanuel sans en souffler mot à la Chambre, à la Nation, ni même aux deux provinces intéressées. Si c’est cela qu’on appelle « démocratiser la monarchie » nous devons avouer que les Crispi et les Bertani sont bien naïfs. M. Bongbi, qui est le grand pontife de la monarchie, le grand docteur en théologie... politique, fait dans la Perseverama et la Nuova Antologia un aveu très compréhensible : « Moi Italien (il a oublié d’ajouter et plus royaliste que le roi) je désire que la République française tombe, car si elle se soutenait encore quelque temps, notre pays en subirait l’influence délétère,et deviendrait lui aussi républicain. La République en France userait rapidement la monarchie en Italie, du moins lui rendrait-elle la vie très difficile... Si j’étais Français, ajoute-t-il encore — j’estimerais que « l’essai loyal*» de 1870 —- a été fait et qu’il n’y a plus qu’à choisir entre les Bonapartes et les Bourbons. » Dans tous les cas, pour ce qui me concerne (c’est-à-dire pour ce qui concerne le parti royaliste) je fais les vœux les plus ardents pour que cette malheureuse République cesse d’exister ; plus vite elle tombera mieux cela vaudra. »
- Est-ce clair ? M. Bonghi montre le bout de l’oreille du « parti de la reine », qui est aussi le parti bonapartiste victorien. Il montre même tout entier le vilain museau du bouledogue autrichien et de l’ours de ia Forêt Noire lors qu’il soutient, avec sa rhétorique alexandrine habituelle, que l’Italie « doit montrer les dents à la France républicaine » et faire cause commune avec les empereurs d’Allemagne, dût-elle y sacrifier ses droits sur Trente, Trieste et le Tyrol italien, et inaugurer, sous les auspices du parti de la reine, une politique de compression (politique qui ferait sauter la soupape parlementaire et nous conduirait tout droit au césarisme clé--rical). Heureusement que les républicains italiens comprennent à merveille le latin de MM. Bonghi et consorts et qu’ils sont de taille à tenir tète à ces courtisans intéressés, à ces ennemis de toute liberté. Mais il serait à désirer que les républicains français reconnussent à leur tour que la République ne peut subsister en France qu’à la condition de s’appuyer sur la démocratie des autres nations.
- Les électeurs républicains qui sont en majorité à Macérais, ont donné une leçon de convenance aux compîai-
- p.149 - vue 149/832
-
-
-
- 150
- LÉ DEVOIR
- sants serviles qui, pour exclure M. Falleroni du Parlement, avaient admis la rétroactivité de la loi prescrivant aux nouveaux ÔLus le serment préalable aux institutions monarchiques. M. Falleroni ayant été éiu avant l’adoption de cette loi, c’est-à-dire sous l’empire de la non-obligation, on ne pouvait, sans commettre une injustice flagrante, l’exclure de 'a Chambre et déclarer vacant le collège de Macerata. Mais puisoue à Montecitorio on a perdu la notion du juste et de l’injuste, et que la Chambre n’a plus d’autre volonté que celle du vieux do Stra-della, il faut bien que quelqu’un la rappelle aux sentiments de sa propre dignité. Le comité électoral démocratique de Macerata a adressé une proclamation aux électeurs de la province, les engageant à s’abstenir en masse dans la prochaine élection, vu que M. Falleroni est le seul et légitime représentant du collège. « Vous avez donné vos suffrages à un homme libre, est-il dit dans la proclamation, cet homme n’a pas démérité de votre confiance, et vous n’avez pas à lui confirmer un mandat qu’il n’a pas déposé,et que vous ne lui avez pas enlevé. »
- Le « transformisme » s’accentue et le conducteur de la barque ministérielle « serre les freins » à faire sauter la manivelle. Obéissant à un mot d’ordre du Quirinal qui, à son tour, obéit à la volonté de Bismarck et de François-Joseph, le président du Conseil des ministres a pris l’engagement formel avec les chefs les plus influents du centre et de la droite, de provoquer, après le vote du budget, une crise ministérielle, afin de faire place à ‘-es amis les « transformés » dans le nouveau cabinet. Les indiscrétions des feuilles officieuses laissent deviner que le gouvernement autrichien se méfie de la gauche et tout particulièrement de M. Zanardelli dont le père est de Trente, et il insiste pour la formation d’un cabinet de droite et d’un gouvernement « franchement conservateur ». M. Depretis n’attend plus qu’une occasion pour rompre avec la gauche libérale. M. Crispi, qui est au courant de ces projets déloyaux, cherche à éviter des conflits et des crises parlementaires qui ne profileraient qu’aux ennemis de la liberté. Malheureusement on n’a pas plus de confiance en M. Crispi qu’en M. Depretis, car on se rappelle encore son aphorisme : « La République nous divise, la Monarchie nous unit. » (Etats-Unis dEurope.) A. U.
- *
- ¥ ¥
- Une grande leçon peu suivie. — Lorsque Guillaume le Conquérant, vainqueur à Hastings, fut maître de l’Angleterre, il dépouilla les nobles du pays au profit de ses barons, à qui il distribua terres et évêchés. Il n’y eut qu’un seul baron de Normandie,nommé Guilbert, qui, disant que le bien volé ne le tentait pas, s’en retourna pauvre dans son pays, où il vécut honoré à cause de son désintéressement, mais ne possédant qu’un tout petit héritage, tandis que les moindres guerriers normands, moins scrupuleux, devenaient riches et puissants en Angleterre.
- *
- ¥ ¥
- Dans une lettre fort intéressante adressée au Times à propos de la prétention de la Russie à rester seule maîtresse de la bouche septentrionale du Danube, Hobnet-pacha porte sur l’immoralité de la diplomatie un jugement d’autant plus notable, que le bon amiral ne songe même pas à la gravité de l’accusation. Il sera difficile de lier la Russie par une convention qui soit une véritable garantie. Les temps oit l'on observait les traités sont passés.
- *
- ¥ ¥
- Voleixrs &> pillard». — Quel nom donner h l’acte d’un homme qui, s’introduisant dans une maison, dans un palais, dans un musée, met tout bonnement dans sa poche, pour les emporter chez lui, les objets qui excitent sa convoitise? —C’est un vol, direz-vous. Et l’homme qui a fait cela? — C'est un voleur. —. Bien des gens répondront comme vous le faites, mais point le Berliner Tageblatt, dans lequel vous pouvez lire ce qui suit :
- Les souvenirs que les soldats allemands ont rapportés de leur campagne de France, en 1870-71, suffiraient à remplir tout un musée. On cite une masse de petits objets, sous le nom de « Raritæten » provenant des résidences impériales. Comme nos soldats ont donné carrière à tous les goûts imaginables en réunissant leurs collections, ou peut se faire une idée de l’exposition qu’on obtiendrait si on parvenait a réunir tous les souvenirs qui proviennent de la guerre franco-allemande. »
- Mais les Français en eussent fait autant? — Je n’en fais aucun doute ; le général Montauban l’a bien fait voir en Chine lors de la prise du palais d’été, et, en 1812 le maréchal Soult avait fait pire dans les églises et dans les couvents d’Espagne. — Mais si les soldats allemands sont des voleurs, quel nom méritent les généraux Soult et Montauban? — Le même que les soldats allemands.— Eh bien! quelle conclusion voulez-vous tirer de tout cela? — Une seule, c’est que la guerre de conquête, qui autorise des actes bien autrement coupables que le vol et que le pillage est la première et la plus profonde des immoralités. —D’accord, mais faites comprendre cela si vous pouvez an Berliner Tageblatt., qui raconte si naïvement les vols commis par ses compatriotes ! — Soyez sûr que je lui enverrai notre conversation.
- *
- * *
- Plus fait douceur que violeuco. — Yoici en quelques lignes l’histoire touchante d’un homme qui, avant M. de Brazza, eut l’heureuse idée de faire par la douceur et par la paix, des conquêtes impossibles aux violences de la force brutale. Ce héros s’appelait Cleve-land. Il y a quelques années les courriers de la malle chargés du service entre Calcutta et Bénarès étaient à chaque instant attaqués par les Pahâris, l’une des tribus sauvages et féroces qui habitaient les montagnes du Râjmahâl (Hindoustan). On envoyait continuellement des troupes pour châtier les sauvages, mais dès que les soldats pénétraient dans la jungle, ils tombaient percés de flèches empoisonnées que lançaient des ennemis invisibles. Bref, on désespérait de réduire les Pahâris. Tel était l’état des choses quand un jeune homme parut à l’improviste au milieu de ces sauvages, seul, sans armes, il se mit à vivre au milieu d’eux, leur distribua quelques cadeaux, gagna leur confiance, et finit par les décider à servir eux-mêmes de guides aux courriers jusqu’à leur sortie de leurs montagnes. Après la mort de Cleveland, le gouvernement avait élever sur sa tombe un monument à la mémoire de l’homme qui « sans menaces, sans châtiment, sans faire couler le sang, n’usant que de conciliation, de confiance et de bienveillance, a essayé et entièrement achevé de soumettre les habitants sauvages et sans lois des montagnes de Râjmahâl. »
- ¥ ¥
- En Angleterre la discussion de l’Adresse se poursuit lentement. Le procès de Dublin, les aveux, les dénonciations de Garey, la vigueur que met M. Parnell à combattre les calomnies secouent profondément l’opinion.
- ¥ ¥
- M. Bertani en usant de cette formule « démocratiser la monarchie », a parlé un mauvais langage, ses amis de l’extrêmegaucheleluiont fait doucement mais clairement sentir. La seule attitude honorable et honnête que puisse avoir en Italie la royauté, ce serait de se dévouer sincèrement, sans arrière-pensée,à la cause populaire, de se donner pour mission d’éviter Rs secousses révolutionnaires, et de se tenir prête à disparaître quand l’heure de la disparition sonnera. M. Bertani a-t-il fait ce rêve ? Rien n’indique ni du côté de la Cour ni du côté du peuple que ce rêve puisse devenir une réalité. Yoter quand elles seront bonnes les lois qu’on lui présentera, tenir le peuple en haleine par la vivacité continuelle d’une opposition infatigable, maintenir en tout et partout le principe de la souveraineté du peuple, mais toujours à découvert et attendre, tel nous paraît en ce moment le rôle de l’extrême gauche italienne.
- ¥ ¥
- p.150 - vue 150/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 151
- Un capucin rencontrant un paysan en 1750 :
- — Que demanderiez vous au bon Dieu si vous étiez admis à lui parlér !
- — Je lui demanderais trois choses, répondit le paysan : suppression des pigeons, des lapins et des moines.
- — Pourquoi ce rapprochement singulier ?
- — Parce que les premiers nous mangent en grains, les seconds en herbe, et les troisièmes en gerbe !
- En Belgique on a saisi des malles remplies de documents éciits en russe. Un a jarcbiste s’est blessé lui-même sur les limites du parc royal de Laeken par l’explosion d’une bombe qu'il portait sous ses vêtements; il est mort à l’bôpital des suites de ses blessures. Son complice serait, dit-on, un contumace du procès de Montceau-les-Mines. Dans les pays libres il n’y a rien à faire en présence de faits pareils, sinon d’appliquer rigoureusement mais impartialement le droit commun aux délits et aux crimes de droit commun.
- Nous recevons de M. Gagneur, député du Jura, la lettre suivante :
- Paris, 4 mars 1883.
- Mon cher Godin,
- En reproduisant dans le dernier numéro de votre excellent journal ma lettre sur l'arbitrage et la Paix, vos compositeurs ont omis, au n° 1 de ma nomenclature, les mots « de la guerre. »
- J’avais écrit :
- « N° 1. Le chiffre monstrueux des budgets de la guerre et de la marine, quatre fois plus élevés que les budgets réunis de l’instruction publique et de l’agriculture. »
- Voici, en effet, les chiffres ronds des budgets
- comparés de 1883 :
- Guerre. ........ 585 millions.
- Marine........................ 237 »
- 822
- Instruction publique .... 150 millions.
- Agriculture.................... 49 »
- 199 «
- En déduisant les dépenses .de la marine et des colonies, ayant un caractère civil, le premier chiffre reste au moins quatre foig plus élevé que le second.
- Si nous y ajoutions les pertes résultant des 6 autres numéros de ma nomenclature, nous arriverions à des chiffres infinis,dépassant tous les calculs.
- La seule guerre de 1870 nous a coûté matériellement d'après les supputations officielles de Léon Say, 9 milliards 800 millions.
- Qu’ont dû nous coûter la guerre continue du 1er des Napoléon, les 5 ou G guerres du troisième ?
- Agréez, efo,
- M. L. Gagneur.
- Conférence au Familistère de Guise
- Par M. GODIN
- Le 28 février 1883
- Mes Amis,
- Dans la première conférence dont M. Bernardot nous a honorés, il a fait appel à notre bienveillance, et vous savez avec quel talent il a parlé. Il nous a dit :
- « Dans une association comme celle à laquelle vous coopérez, je pense qu’il est nécessaire que chaque membre donne à la société la somme totale des efforts dans la voie qu’il croit bonne.
- * S’il se trompe dans le choix des moyens à employer, c’est à ceux qui l’entourent de le prévenir fraternellement qu’il fait fausse route et qu’il est à côté du vrai.»
- Ce n’est pas moi qui voudrais dire que M. Bernardot se soit trompé. Il nous a parlé au nom de l’émancipation et de l’affranchissement de l’esprit humain : c’est le but que je poursuis ; nous sommes donc lui et moi, en parfait accord d’intention, et si je prends sa conférence pour sujet de celle que je fais aujourd’hui, c’est parce que la matière qu’il a discutée est inépuisable et que les questions peuvent en être envisagées sous les aspects les plus divers. C’est donc afin de vous présenter ces questions sous un nouveau jour que je les reprends après M. Bernardot. Il a assigné pour but à sa première conférence : «La morale, la religion, la science ». Et il a commencé par déclarer que « la morale est une et universelle.»
- Je suis pleinement d’accord avec lui sur ce point. Mais ce n’esl pas seulement la morale qui revêt à mes yeux ce caractère d’universalité ; c’est aussi la religion dans le sens vrai, dans le sens réel du mot.
- Remarquez, mes amis, que la morale comme la religion a des acceptions vulgaires qui en dénaturent un peu le sens fondamental. La morale s’entend souvent, non dans le sens large où l’a prise M. Bernardot, mais dans le sens étroit, dans les us et coutumes adoptés par tel ou tel pays, et dans ce cas la morale, loin de sembler une et universelle, varie avec les lieux et les temps.
- Donc c’est le principe supérieur, fondamental de la morale que M. Bernardot a eu en vue ; c’est la morale basée sur la justice et la vérité.
- Eh bien, mes amis, je voudrais vous faire saisir qu’il eu est de la vraie religion comme de la vraie morale. Toutes deux sont une et universelle.
- Le mot religion veut dire relier et unir ? Or, qu’est-ce qui peut unir, qu’est-ce qui peut relier les hommes entre eux d’une façon durable et certaine, si ce n’est la vérité. Donc, les croyances qui divisent les hommes, qui les portent à se nuire les uns aux autres ne sont pas la religion, puisqu’elles sèment la division et la haine.
- La difficulté de s’entendre en ces matières vient surtout de ce que généralement ori confond la religion avec les prêtres, les cultes et les dogmes ; on applique le mot de religion au fanatisme, à la crédulité, à l’erreur, comme on applique le nom de morale aux coutumes et aux habitudes fausses des peuples.
- Or, de même que M. Bernardot distingue entre les morales qui varient suivant les temps et les lieux et la morale vraie, une et universelle, il faut distinguer entre les cultes, les dogmes, les prescriptions sûtes religieuses et la véritable religion.
- La religion véritable est la connaissance des causes supérieures, des lois de la vie et de la destinée humaine. Comprise ainsi, elle est la partie la plus élevée de la science, puisqu’elle est la connaissance des vérités les plus ignorées.
- Mais il est un grand nombre d’esprits qui, désespérant d’atteindre jamais à la connaissance des causes supérieures, professent que l’homme doit éviter de s’en occuper. C’est une opinion que je tiens à combattre ; la lumière doit se faire sur toutes les queslions que Tes-
- p.151 - vue 151/832
-
-
-
- 152
- LE DEVOIR
- prit humain peut aborder ; et quand le désir si puissant, si universel, d’avoir une juste idée du principe des causes existe au cœur de l’homme, il est certain que les causes supérieures doivent lui être dévoilées dans la mesure de ce qu’il est en état d'en comprendre. La vérité claire, précise, est nécessaire en toute chose pour que les hommes se mettent d’accord. Nous n’arriverions pas plus à la vraie morale qu’à la vraie religion, si la vérité ne se faisait jour pour nous; la science elle-même n’existe pas tant qu’elle n’a pas la vérité pour base.
- Ce qu’il faudrait à l’homme, ce serait d’éviter de tomber dans l’absolu, et M. Bernardot ne l’a-t-il pas fait lorsqu’il dit :
- « Toutes les définitions qu’on a données de la morale, si éloquentes qu’elles puissent paraître, se résument â une seule maxime, à une seule règle indiscutable :
- Ne pas faire a usa autres ce que nous ne voudrions pas qui nous fut fait.
- « Qui a pour corollaire :
- « Faire aux autres ce que nous voudrions qui nous fut fait. »
- C’est là un excellent précepte ; certainement il renferme une règle profondément humanitaire ; mais il a le caractère d’une recommandation comme cet autre : « Aimez vous les uns les autres. » Si ces préceptes ont indiqué le devoir aux hommes, ils n’ont fait qu’entrouvrir les voies pratiques de leur application.
- , Ces préceptes ont été donnés à l’humanité dès les temps les plus reculés. Zoroastre, dont l’époque se perd dans la nuit de l’histoire, Confucius qui vivait 600 ans avant notre ère, les ont formulés avant les Evangiles.
- Mais les peuples conçoivent et interprètent les préceptes suivant leur degré d’avancement moral ; c’est pourquoi il est bon que la formule du bien se précise.
- Du temps de la Bible, par exemple, on a dit aux hom-
- mes :
- Aimez votre prochain comme vous-même.
- Or, qu’était-ce que le prochain? On entendait alors par le prochain tous les proches : le père, la mère, le frère, le parent, l’ami, le voisin.
- Et si par exception la maxime s’étendait à la tribu, elle ne s’étendait pas à l’humanité, car le législateur qui recommandait d’aimer le prochain, ordonnait souvent la guerre et l’extermination des peuples voisins.
- Jésus, au contraire, a étendu la loi d’amour du prochain à l’humanité entière l’expression était dès lors incomplète. Ceci nous amène à reconnaître la nécessité d’exprimer la loi d’amour sous une forme réellement propre à guider l’homme- dans toutes ses actions.
- Les maximes qu’a citées M. Bernardot rentrent-elles dans ces conditions? Examinons. « Désirer pour les autres ce que nous désirons pour nous-mêmes. » — « Faire aux autres ce que nous voudrions qui nous fût fait. » Sont-ce là des préceptes nous offrant toujours une ligne de conduite sure et précise? Je ne le crois pas, mes amis, et M. Bernardot n’a-t-il pas été trop absolu en prétendant qu’il n’y avait pas de formule supérieure à celle çju’il a indiquée? Examinons par exemple ce que ferait l’ivrogne au nom de tels principes, je trouve ceei :
- L’ivrogne aimant par dessus tout à boire et voulant procurer aux autres ce qu’il désire pour lui-même, entraînera ses camarades au cabaret et les maintiendra ainsi dans la voie du désordre. Il appliquera pourtant le précepte à la lettre : il fera pour les autres ce qu’il désire pour lui-même en les invitant à boire. Il faut donc éviter que la lettre des préceptes soit en contradiction avec l’intention qui les a dictés. C’est pourquoi je me suis tant efforcé dans mes conférences de vous bien pénétrer d’une formule morale qui échappe à ces interprétations, à ces contradictions. Ma formule n’a rien de nouveau au fond, puisqu’elle n’est qu’une expression de l’amour universel que nous trouvons à la base de la vraie morale de tous les temps. Sa forme seule est nouvelle, et c’est cette forme qui me paraît destinée à survivre dans nos Sociétés comme exprimant clairement et sans équivoques possibles le but supérieur de la morale :
- « Faire que nos actions individuelles ou sociales eon-
- | courent au lien et au progrès de la vie humaine. » j Le respect, le bien, le progrès, la perfection de la vie humaine : voilà le but supérieur de la morale, de la religion et de la science, et telle est la formule morale que je crois utile aux besoins de notre époque. De cette formule certainement l’ivrogne ne pourrait tirer la conclusion qu’il doit entraîner son camarade au désordre et à l’intempérance.
- Le premier des enseignements qu’une telle formule j morale donne à l’ivrogne, c’est que lui-même est dans | la voie du mal. puisqu’au lieu d’améliorer sa personne,
- | il la dégrade, puisqu’au lieu de travailler à la perfection ! de la vie humaine en lui, il la conduit à l’alcoolisme, à l’hébêtement ; et le mal sera doublement grand s’il est une cause pour entraîner ses semblables dans la même faute.
- Confucius, dont je vous parlais tout à l’heure, adonné une formule qui se rapproche beaucoup de celle que je vous propose; il disait :
- « Il n’y a que deux grandes voies dans le monde : l’humanité ou l’inhumanité, tout est là. »
- Entendue ainsi, la vertu de l’humanité est la même chose qui se précise dans le respect et la vénération de la vie humaine; mais je crois mieux rentrer dans les besoins de notre époque en précisant que la véritable voie morale est celle du bien et du progrès de la vie humaine.
- Au cours de sa Conférence, M. Bernardot a été conduit à examiner l’obstacle au bien que tous les penseurs trouvent sur leur route et il l’a exprimée ainsi :
- « En face de la conscience universelle et pour lui faire échec se place l’égoïsme humain.
- « C’est à cet égoïsme que vient se heurter la morale dans ses applications, et c’est contre l’égoïsme que toute Société qui veut vivre, se développer, progresser dans la voie du bien-être général doit réagir sous peine de périr misérablement après une décadence honteuse.
- « Cependant enlever à l’humanité l’égoïsme d’une façon radicale est impossible.»
- Cette manière d’apprécier les difficultés qui s’opposent au triomphe du vrai m’a fait voir combien nous sommes d’accord sur le fond des questions.
- L’égoïsme, je l’ai déjà combattu bien des fois devant vous, fpermettez-moi de jeter encore quelque lumière sur ce vice originel de l’être, afin de l’expliquer et de chercher les moyens de le mieux combattre.
- L’égoïsme naitdu premier besoin que l’êlre éprouve de veiller à sa conservation; il est naturel dans les êtres inférieurs qui ne sont pas doués de facultés capables de leur faire entrevoir que le bien de la vie générale est supérieur a leur bieu propre. L’être égvute est celui qui n’est point encore parvenu à s’élever à la notion générale de la vie, celui dont la pensée n'embrasse que ses désirs, ses besoins et ses satisfactions propres.
- Quel est le degré de valeur de l'égoïste dans la vie universelle ?
- Pour nous en rendre compte, examinons la vie générale sous les différentes formes qui s’offrent à nous.
- La vie existe jusque dans les profondeurs de la matière; mais nous ne nous arrêterons pas aujourd’hui aux phénomènes quiconstituent la vie minérale; nous passerons de suite à la vie rudimentaire des végétaux.
- Le végétal est un être attaché au sol par ses racines, vivant uniquement pour soi, isolé des autres êtres. Il y a néanmoins en lui une action analogue à ce qui se passe dans les animaux. Il reproduit son espèce. La fleur est le plaisir de son existence ; au sein de la fleur, dans certaines essences, sont les germes complets de la reproduction. Le plus souvent le végétal trouve en lui-même tous ses éléments d’existence et de reproduction ; il n’a nul rapport avec ses semblables.
- Dans d’autres essences,une partiedes végétaux portent les fleurs mâles et l’autre les fleurs femelles. Ceux-là ont besoin de relations mutuelles pour se reproduire. Mais au lieu que l’action se fasse directement comme entre les animaux, c’est par l’intermédiaire des vents, des insectes qu’elle s’opère. Après la fleur vient le fruit, la graine qu’il suffit de mettre en terre pour obtenir un être de même espèce.
- p.152 - vue 152/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 153
- A ce degré de vie, l'être, vous la comprenez, n’agit que pour lui ; il est indifférent à l’existence des autres.
- Il pompe par ses racines les sucs de la terre et respire par ses feuilles. Il se reproduit soit dans ses fleurs mômes, soit par l’intermédiaire des circonstances extérieures .
- C’est la vie rudimentaire, bornée,où l’être n’a presque aucun rapport avec ses semblables et n’a qu’une action purement individuelle.
- Passons du règne végétal au règne animal. Prenons un être au bas de l'échella de ce règne, le mollusque, par exemple. Celui-là est ainsi nommé parce qu’il n’a pas d’os, c’est le ver, la limace, etc... Bien qu’il soit supérieur à la plante, puisqu’il peut se déplacer par lui-même, le limaçon ou escargot ne nous apparaît pas doué d’une beauté supérieure Cartes beaucoup préfèrent le rosier en fleurs à humble limace. Geile-ci, pourtant, a des facultés plus étendues, une sorte d’instinct proportionné à son champ d’action, à ses affinités pins larges que celles de la plante. Le mollusque va, vient, se dirige à son gré. Quelle est sa manière d'être ? se préoccupe-t-il de ses semblables ? bien peu. Il pense surtout à lui-même. L’égoïsme est sa loi ; il n’a que passagèrement des relations avec ses semblables, au seul moment de la reproduction, et encore certains mollusques se reproduisent d’eux-mêmes. Ils n’ont môme pas le sentiment de la famille; ils déposent leurs œufs dans un trou et ne s’en occupent plus.
- Passons aux poissons. Leur vie est plus activa que celle dn mollusque; mais ils ne sont pas moins la proie d’un égoïsme absolu. La reproduction chez la plupart d'entre eux u’uuit pas même les êtres. La femelle pond, des œufs que le mâle féconde ensuite en se promenant dessus. Ces œufs éclosent dans l’abandon, et quand les petits fourmillent par milliers, les pères et mères, inconscients et voraces, passent à travers, gueule béante, avalant leur progéniture. Le poisson ne vit que pour entretenir sa propre existence. Il n’a pas d’autre souci, pas d'autre faculté, pas d’autre loi par conséquent.
- Examinons des animaux un peu supérieurs au poisson, les crustacés, parmi lesquels je m’arrête à l’écre-vice, que vous connaissez tous ;cet animal noua offre quelque exemple de facultés nouvelles.
- La femelle, au lieu d’abandonner ses œufs à l’époque de la ponte, les relient sous son ventre, entre ses fausses pattes ; elles les porte jusqu’à parfaite éclosion. S’en préoccupe-t-elle encore après la naissance? Je ne sais, n’ayant jamais eu l’occasion d’observer ce qui se passe au fond des ruisseaux, sous les cailloux,où ces animaux s’abritent, mais je le suppose.
- Le sentiment maternel apparait doue là sous forme ombryonnaire , c’est peu de chose, mais c’est un progrès marqué, c’est la première lueur d’amour pour un autre être que pour soi.
- Voyons maintenant un autre genre d’animaux, les reptiles, en particulier la grenouille. Ici nous avançons dans les facultés de 1 agilité et de la locomotion. Mais si la grenouille a la saison des amours, elle a moins que les crustacés le sentiment du devoir de la famille. La femelle pond ses œufs dans une substance gélatineuse au milieu des eaux et les abandonne à tous hasards des circonstances. Le soleil seul les fait éclore ; il en sort de petits têtards nageant comme de petits poissons; rien ne les guide. Ces têtards sopt détruits par milliers, soit par le fait des intempéries, des dessèchements des mares où ils se trouvent, ou parce que d’autres bêtes les dévorent.
- Donc, tous ces degrés de la vie, nous montrent les êtres exclusivement en proie, à l’égoïsme, inaccessibles au sentiment de la conservation commune, ne sachant rien faire les uns pour les autres et uniquement préoccupés de leurs satisfactions individuelles.
- La nature, mes amis, va par transitions insensibles de l’être le plus rudimentaire à l’être le plus parfait. Il ne m'est pas possible de suivre ici cette loi de progression ; une conférence m’obligeant à ne prendre que ues exemples généraux se rettachaut à mon sujet. Je passe donc sans transition aux oiseaux.
- L oiseau se joue dans l’air comme le poisson dans !
- l’eau ; mais quelle énorme différence entre l’oiseau et le poisson sous le rapport des facultés, des relations, du sentimeut familial.
- Vous allez en voir se renouveler les charmantes preuves au retour des beaux jours du printemps. Bientôt les hirondelles vont revenir aux fenêtres du Familistère se livrer avec un empressement, une agilité incomparables à la construction de leurs nids, Le mâle et la femelle s’empressent, allant au bord de l’eau triturer la terre détrempée, recueillir les matériaux nécessaires à l’édification du logis de leurs petits. Avec quelle habileté ces travaux s’accomplissent! Quel éveil d'intelligence chez tous ces petits ouvriers ! Et ce travail n’est pas fait seulement en vue d’eux-mêmes, mais pour ceux qui doivent bientôt venir; c’est ici l’amour des autres qui ies guide. Ces tendances merveilleuses diffèrent d’une espèce à l’autre dans le monde des oiseaux, et si les facultés du travail varient, les affections pour la famille sont partout les mêmes. Le linot, la fauvette, le chardonueret, le merle, tous entourent leurs nids de précautions diverses : les uns charpentent, les autres tressent ou tissent leur nid. Regardons travailler le pinson : celui-ci n’emploie pas la terre comme l’hirondelle ; ce n’est pas de la maçonnerie qu’il fait ; c’est un véritable assemblage de*matières diverses, de mousse d’abord, de fils, de crins, le tout revêtu à l’intérieur d’un moelleux duvet de coton ou de laine ramassé partout pour garantir au mieux les petits.
- Dans ce nid si tendrement préparé, la femelle dépose quatre ou cinq œufs, les couve avec la plus touchante sollicitude. Le mâle la remplace pour lui permettre d’aller manger. Au bout d’environ trois semaines, les petits éclosent, le père et la mère jettent hors du nid les débris de coquilles, et c’est alors que l’amour des parents atteint son apogée. Sans relâche, sans trêve, le père et la mère réchauffent et nourrissent les petits.
- Combien ce spectacle admirable devrait inspirer de respect aux enfants et les empêcher de jamais chercher à troubler les oiseaux dans leur œuvre d’amour. Les oiseaux sont, en outre, très précieux pour les jardins et pour l’agriculture. Ils détruisent le5! insectes qui souvent nous priveraient de toutes récoltes si les oiseaux n’étaient là.
- C’est pour tous ces motifs, mes amis, que uous recommandons si instamment aux enfants de respecter les nids.
- Quelle conclusion tirer de ce que nous venons de constater chez les oiseaux? C’est que l’égoïsme s’atténue et s’amoindrit chez les êtres, à mesure que leurs facultés se développent dans le sens de l’amour du progrès de la vie dans les autres comme en eux-mômes : telle est la régie universelle du progrès. Les êtres sont d’autant plus parfaits qu'ils s’occupent davantage du bien de la vie de leurs semblables ; ce que nous constatons chez les animaux, nous le constaterons chez l’homme.
- L’être grandit dans la vie en proportion du concours qu’il apporte à la vie générale. Il élargit son cercle d action lorsqu’au lieu de ne penser qu’à soi, il commence à aimer tendrement ses petits. En agissant ainsi, il n’est plus occupé seulement de lui-même ; il pense à autrui ; mais ce n’est encore qu’un premier degré d’amour, car ces petits, il les méconnaîtra complètement quand ils seront devenus grands.
- La persévérance dans les affections, le dévouement durable sont des mérites dont les animaux supérieurs peuvent offrir des germes isolés, mais qui sont surtout l’apanage de l’être véritablement humain.
- L’égoïsme n’est donc que l’amour limitée à soi-mèrne, à sa propre individualité; c’est le défaut d’extension dans ie plus beau sentiment dont la créature puisse è;re douée: c’est pourquoi les bas degrés de l’animalité sont sous l’influence de l’égoïsme. Chez ces créatures primitives, l’égoïsme est à sa place, puisqu’il est la loi de leur destinée; mais il en est autrement lorsque 1’égoïsuie reste dans la créatur.; pourvue de facultés variées, si alors elle n’utilise cos facultés qu’en vue d’elle-môme, elle s’en sert souvent pour nuire à ses semblables; tel est le cas le plus ordinaire de l’homme chez qui l’amour de ses semblables n'est pas ouvert.
- p.153 - vue 153/832
-
-
-
- 154
- LE DEVOIR
- Mais, ayant d’examiner l’être humain, j’ai encore à vous offrir un dernier tableau dans l’animalité,celui des quadrupèdes. Ceux-ci se rapprochent encore un peu plus de l’homme par leurs besoins, par leurs affections et souvent par leur volonté de se rendre utiles; c’est ainsi que nous trouverons chez le chien, le cheval,l’âne, le chameau, etc... les plus touchants exemples de dévouement et de services rendus à l'homme. Si nous examinons les animaux sauvages, nous les voyons très préoccupés du soin et de la défense de leurs petits. Le loup lui-même, nous étonne par l’ardeur, l’activité avec lesquelles il se livre à la chasse afin de donner la subsistance à sa progéniture. Le loup et la louve soignent avec tendresse leurs petits et les pourvoient sans repos ni trêve de tout ce qui leur est nécessaire.
- Dès que les louveteaux sont assez forts pour que le lait de la mère ne leur suffise plus, le père va chercher des proies, lièvres ou autres qu’il déchire palpitantes devant ses petits. Cela est cruel, direz-vous, hélas ! faisons-nous autre chose dans nos boucheries où l’on assomme et dépèce le bœuf et les animaux domestiques pour répondre à nos besoins.
- C’est une loi cruelle que celle de s’alimenter de la chair des êtres qui nous ont servis; cependant c’est une des lois du progrès de la vie matérielle par le renouvellement; ce sont là les douloureuses phases d’ébauche du relèvement de la matière inerte à la vie consciente et pour que nous y soyons assujettis, il faut véritablement que nous ne soyons pas encore bien élevés dans l’échelle des êtres.
- Si nous voulons gagner des échelons supérieurs, nous élever à des existences plus pures, efforçons-nous donc de vaincre en nous cet égoïsme qui est la marque certaine de l’infériorité dans la vie. Nous mériterons ainsi, en quittant notre chrysalide, que la métamorphose de la vie nous élève, après la mort,à des mondes meilleurs, peut-être dans quelqu’une de ces planètes dont parlait M. Bernardot, où sans doute les êtres ne sont plus obli gés de se dévorer les uns les autres pour entretenir leur exis'ence.
- Déjà, mes amis, je vous ai bien des fois indiqué cette origine de l’égoïsme dans les bas fonds de la vie môme. C’est une question si importante au point de vue du développement moral et social que je serai très heureux d'en éclaircir tous les aspects. Nos conférences paraissent s’organiser de façon à faciliter cette étude.
- Réfléchissez sur ma formule morale du respect de la vie humaine, de la vénération de la vie humaine, du bien et du progrès de la vie humaine, comprenez que tous les progrès dans l’humanité sont assujettis à cette formule.
- Je vous invite à m’en dire, s'il y a lieu, les côtés incompris, afin que nous nous éclairions mutuellement par la discussion.
- Si cette formule vous apparaît comme indiquant d’une façon certaine les devoirs de l’homme dans la vie, vous vous en inspirerez dans tous vos actes et comme l’association fondée ici repose sur les vérités morales telles que je les ai conçues vous deviendrez véritablement aptes à en poursuivre, à en réaliser le parfait développement.
- Soyez convaincus qu’il n’est pas un point si minime qu’il soit dans notre association, qui ne se rattache par l’ensemble aux lois du bien et du progrès de la vie humaine ; si donc il y a un pas à faire pour que la société du Familistère apparaisse comme une expression de la vérité, c’est l’amélioration de l’homme lui-même. Cette amélioration est solidaire du progrès qui effacera l'égoïsme.
- M. Bernardot nous a dit : « Cet égoïsme qui fait échec à la morale dans ces applications comme je l’ai dit tout à l’heure, et qui peut contribuer à la perte des sociétés doit au contraire, s’il est bien réglé, bien dirigé, devenir pour ces sociétés une cause puissante de développement et de progrès.»
- Ce serait un grand art, mes amis, que de savoir diriger les hommes de façon à ce que l’égoïsme Jes conduisît au bien les uns les autres.
- Quand l’égoïsme en arrivé à dépareilles conséquences,
- je crois qu'il peut eu toute vérité changer de nom, car il a changé de Dature. Du moment où l’émulation et l’amour du bien poussent les hommes à la recherche et à l’organisation du bien-être et du progrès pour tous, ce n’ést plus de l’égoïsme, c’est de la fraternité.
- J’avais l’intention, mes amis, de passer en revue l’état moral de l’homme primitif, sauvage, barbare, civilisé, afin de vous démontrer comment par l’égoïsme l’homme touche à l’animalité, comment il se rabaisse souvent au-dessous de l’animal, mais l’heure est venue de nous séparer ; ces développements feront donc l’objet d’une prochaine conférence, lorsque j’examinerai les rapports du fini à l’inûui, qui ont été abordés dans la seconde conférence de M. Bernardot..
- ----_-«*KSsqCS©aQG0Çp:w*«^--
- Les idées de Fourier aux États-Unis
- La jeune Amérique ardente et quelque peu portée, comme tout ce qui a la jeunesse, à l’exagération, ne pouvait pas recevoir une vieille philosophie étrangère, comme celle de Swedenborg, sans réagir dans une certaine mesure, afin de l’adapter aux nouvelles circonstances et au milieu nouveau dans lequel elle était introduite. Au souffle vieilli, il fallait un véhicule neuf. En 1845, le mouvement commencé à Brook Farm, battait son plein. En 1847, le grand Swedenborg Américain, Andrew-Jackson Davis fît son apparition, et le professeur Bush lui donna l’accolade fraternelle et le proclama officiellement représentant de l’illustre illuminé Suédois au grand contentement des rédacteurs et des lecteurs de YHarbinger.
- On pourrait dans les écrits de Davis et de Bush suivre le récit intéressant de la manière dont cette liaison fut formée; on y verrait comment Davis aperçut l’ombre de Swedenborg dans un cimetière près de Pougheepsie en 1844, et en reçut la mission de suppléer à l’insuffisance des efforts du Christ pour diriger le genre humain ; comment il eût une autre rencontre avec le même fantôme en 1846, qui lui donna le conseil d’entamer une correspondance suivie avec Bush ; comment Bush le prit sous son patronage, l’examina et l’étudia pendant quelques mois,et comment il déclara publiquement que Davis était le vrai et légitime intermédiaire de Swedenborg, providentiellement suscité pour confirmer sa mission divine, et répandre ses enseignements ; et enfin comment Bush et Davis se firent la guerre ensuite pendant une année, et répudièrent mutuellement leurs doctrines. Mais le cadre de cette étude ne nous permet pas d’entrer dans ces détails, et nous devons la poursuivre plus rapidement.
- Après 1847, le Swedenborgisme proprement dit tomba,et le spiritualisme moderne prit sa place.Mais le caractère des deux systèmes aussi bien que l’historique de leurs relations mutuelles démontrent l’i-
- p.154 - vue 154/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 155
- dentité de leur essence. Le Spiritualisme n’est en réalité que le Swedenborgisme Américanisé. Andren-Jackson Davis débuta comme médium de Sweclew-borg, recevant de lui l’inspiration et la direction, et il devint ensuite un voyant et un révélateur indépendant, uniquement parce que fils, il dépassa son père. Les philosophies omniscientes que tous les deux ont mis au jour sont identiques, quant aux idées principales sur l’intuition, l’amour et la sagesse, les relations familières des vivants avec les morts, la classification des sphères spirituelles, la théologie astronomique,etc. Andrew-Jackson Davis est plus verbeux et plus superficiel que Swedenborg, il se montre moins respectueux envers la Bible et le passé, et sous tous ces rapports, il satisfait mieux sa clientèle.
- Comme l’on a prétendu que cette appréciation de l’influence du Swedenborgisme des membres de l’Association de Brook Farm et de V Harbinger est exagérée, nous allons produire les faits et les enseignements qui ont donné lieu à cette appréciation.
- La première déclaration importante du dualisme essentiel entre Swedenborg et Fourier, que nous trouvons dans les écrits des Socialistes,est contenue dans le dernier chapitre du « Popular View », de Parke Godwin, publié au commencement de 1844, œuvre capitale sur le Fouriérisme, et qui comme valeur ne le cède qu’à la « Concise Exposition » de Brisbane. Voici comment s’exprime Godwin :
- « Jusqu’à présent nous avons exposé la doctrine de l’Analogie universelle de Fourier ; mais il est important de faire remarquer qu’il n’a pas été le premier homme des temps modernes qui ait énoncé ces théories. Emmanuel Swedenborg, entre les révélations duquel dans la sphère des connaissances spirituelles et les découvertes de Fourier dans celle de la science économique on a remarqué la plus exacte et merveilleuse coïncidence,l’a devancé dans l’énonciation de la doctrine sous plusieurs de ses aspects, j et surtout dans la partie que l’on désigne sous le | nom de doctrine de correspondance. Ces deux | grands esprits,les plus grands de ces derniers temps | sans la moindre comparaison possible, furent les | instruments de la Providence pour faire la lumière | sur son Verbe et sur ses œuvres,tels qu’ils sont com- | pris et suivis dans les états supérieurs de l’existence.
- Il n’y a point d’exagération,à notre avis,à dire qu’ils furent les deux hommes délégués par le grand guide de l’Israël chrétien pour découvrir la terre promise de la bénédiction et de la paix.
- « Mais dans la découverte et l’énonciation de la doctrine d’Analogie, ces deux autorités n'ont point
- procédé précisément d’après les mêmes méthodes. Fourier y est arrivé à l’aide de la synthèse strictement scientifique, et Swedenborg par l’étude des écritures aidée de l’illuminisme divin. On connaît l’aspect sous lequel Fourier l’a envisagé ; nous essayerons de présenter un aperçu du développement particulier de l’œuvre de Swedenborg. »
- Après cela, M. Godwin montre en détail le parallélisme existant entre les enseignements de ces incomparables maîtres. Il constate que les penseurs et les écrivains qui l’ont précédé ont tous professé la même manière de voir. Parmi eux on peut citer M. Hugh Doherty, fouriériste anglais, qui, dans un article daté de Londres du 30 janvier 1844 et publié dans la Phalanx du T septembre suivant, fait les réflexions suivantes :
- « Je suis de ceux qui croient aux vérités de la nouvelle Eglise. J’ai lu presque tous les écrits de Swedenborg, et je n’hésite pas à affirmer que, sans l’explication donnée par Fourier des lois de l'ordre dans l’interprétation des Ecritures, j’aurais probablement révoqué en doute la vérité de l’illuminisme de Swedenborg, faute de point d’appui pour entendre la nature de la vue spirituelle si distincte de celle de la vue naturelle ; où si j’avais été capable de concevoir l’idée de la vue spirituelle, je l’aurais probablement conçue tout simplement dans la même mesure que la majorité des membres de la nouvelle Eglise que j’ai rencontrés en Angleterre, et qui me paraissent, dans l’état actuel de mes connaissances, atteints d’une demi-cécité. »
- Dans un autre passage, M. Doherty dit avoir étudié Fourier pendant quatorze ans, et Swedenborg pendant deux ans.
- Par suite des nouvelles appréciations du système de Swedenborg qui prenaient racine chez les Fou-riéristes, un mouvement se produisit en 1845 en Angleterre, dans le but de donner une grande publicité aux œuvres scientifiques de l’illustre Suédois. Une association fut formée pour cela, et plusieurs des ouvrages les plus* volumineux de Swedenborg furent imprimés sous les auspices de Wilkinson, Clis-sold et autres.
- C’est à la suite de ce mouvement qu’eut lieu la fameuse conférence ou lecture de Ralph Yaldo Emerson sur Swedenborg le mystique, dans laquelle on revendiquait pour lui une place élevée au sein des illustrations humaines, en qualité d’inventeur scientifique. Cette Conférence écrite en 1845 ou 1846 fut donnée plusieurs fois en Angleterre en 1847 et publiée dans un volume intitulé « Représentative Men » en 1849, et elle produisit une profonde impression dans le monde socialiste.
- p.155 - vue 155/832
-
-
-
- 156
- LE DEVOIR
- Emerson, il est vrai, n’appartenait pas à l’asso-ciation de Brook Farm, mais il avait été un des apôtres les plus ardents de tous les Transcendantalistes. Il est vrai aussi qu’il a vertement critiqué Swedenborg'; mais sa vocation le portait à juger et à dénigrer tous les initiateurs religieux, et surtout les voyants et les thaumaturges. Mais en définitive, il a donné un puissant coup d’épaule à Swedenborg, de même qu’il a aidé singulièrement à la réputation de toutes les parties morales de l’Ecriture. Ses critiques au sujet de Swedenborg se résument à peu près à dire qu’il fut un très grand penseur et un inventeur ; mais que ses visions et ses enseignements théologiques étaient des mystifications, tout aussi bonnes d’ailleurs et même meilleures que d'autres.
- William H. Channing, un autre des cofondateurs de Brook Farm, secondait en même temps Emerson dans le but d’attirer l’attention sur Swedenborg.
- Dans un article intitulé : Founeret Swedenborg, il dit :
- « J’éprouve un grand plaisir à annoncer un autre ouvrage sur Fourier et son système, dû à la plume de C. J. Hempel. Ce livre est très curieux et intéressant surtout par les efforts de l’auteur à montrer l’identité ou tout au moins l’extraordinaire ressemblance entre les idées de Fourier et celles de Swedenborg. Je ne puis prétendre apprécier jusqu’à quel point M. Hempel a réussi ; mais on peut affirmer sans crainte que nul n’examinera avec attention les écrits de ces deux étonnants scrutateurs de la Providence, de l’homme et de l’univers, sans avoir, les plus sublimes visions de l’ordre divin offertes à ses regards. Leur doctrine de correspondance et d’unité universelle sont d’accord avec les pensées les plus profondes du siècle. »
- Telles furent les influences sous lesquelles la Société de Brook Farm entreprit sa tâche finale de propagande. Son journal VHarbinger avait pris sa devise dans les œuvres du mystique Suédois, et dans la collection des cinq volumes semestriels de cette feuille, on ne trouve pas moins de trente à quarante articles sur Swedenborg ou sur des questions se rapportant à sa doctrine, ainsi que des correspondances nombreuses avec Wilkinson, Doherty et autres Fouriéristes-Swedenborgiens d’Angleterre. L’objet de tous ces articles est toujours le même : l’unité duSwedenborgisme et du Fouriérisme. D’une part, les Fouriéristes soutiennent avec insistance que Swedenborg a révélé la religion que Fourier a pressentie ; et de l’autre, les Swedenborgiens assurent que Fourier a découvert la divine organisation de la Société que Swedenborg avait entrevue à l’avance,
- « En matière religieuse », dit M. John Dwight », nous avons Swedenborg ; dans l’économie sociale, Fourier, et en fait de musique, Beethoven.
- « Nous vénérons Swedenborg pour la grandeur et la profondeur de sa pensée. Nous l’étudions continuellement à cause de la grande lumière qu’il jette sur beaucoup de problèmes de la destinée humaine, et plus spécialement pour la remarquable corrélation que ses révélations présentent avec les découvertes de Fourier au sujet de l’organisation sociale ou des formes extérieures de la vie. L’un est le grand poète et le grand prêtre, et l’autre le grand économiste de l’ordre harmonique que toutes choses préparent. »
- De son côté, M. Charles Dana écrivait ce qui suit :
- « Nous recommandons les écrits de Swedenborg à nos lecteurs de tout ordre, comme nous recommanderions ceux de tout initiateur providentiel. Nous croyons que sa mission est de la plus haute importance pour la grande famille humaine, et nous saisirons en conséquence toutes les occasions qui s’offriront à nous d’appeler l’attention du public sur elle.
- « Il n’est personne dont l’esprit ne soit pas faussé qui puisse lire Swedenborg sans sentir sa vie élevée à une sphère plus haute, et son intelligence provoquée à une action nouvelle plus révérentieuse sur quelques-unes des questions les plus sublimes dont puisse approcher l’esprit de l’homme. Quelle que soit l’opinion que l’on ait des doctrines de Swedenborg ou de ses visions, l’esprit qui respire dans ses ouvrages est pur et céleste.
- « Nous n’hésitons aucunement à dire que la publication et l’étude des écrits scientifiques de Swedenborg doit provoquer l’inauguration d’une ère nouvelle dans le champ des connaissances humaines,et par conséquent dans la Société. »
- Ces citations, que nous aurions pu multiplier, si nous n’avions point à nous borner, prouvent que les sociétaires de Brook Farm, tout en se défendant d’adjoindre au Fouriérisme toute addition de secte, accouplaient néanmoins leur doctrine sociale à celle de Swedenborg dans leurs travaux de propagande ; et que, comme le Fouriérisme ne tarda point à sombrer, il en résulta que leur oeuvre consista principalement dans la promulgation du Swedenborgisme.
- En résumé,on peut établir, d’après les faits, qu’aux Etats Unis,rUnitarianismeproduisît le Trancenden-talisme,duquel est issue l’association de Brook Farm; celle-ci adopta et propagea le Fouriérisme, qui prit pour sa religion le Swedenborgisme, et le Swedenborgisme ouvrit la voie au Spiritualisme moderne.
- (.4 suivre).
- p.156 - vue 156/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 157
- REYOE SCIENTIFIQUE
- Congrès pour l’adoption d’un méridien universel : M.
- Chancourtois. — M. de Magnac, la détermination des
- longitudes par la nouvelle méthode chronométrique.
- Chaque nation, aujourd’hui, a son observatoire, et par suite son méridien par cet observatoire. Greenwich, Paris, Berlin, sont autant de points à partir desquels les cartes publiées en Angleterre, en France, en Allemagne, comptent les divisions en degrés de longitude. Il en résulte des complications extraordinaires dans les calculs qu’on fait, soit en marine, soit en astronomie.Un navigateur se trouve, par un accident ou un autre, n’avoir à sa disposition que des cartes différentes de celles qu’il emploie habituellement, et aussitôt le voilà obligé à chaque observation qu'il fait, d’introduire une correction qui peut devenir une cause d’erreur, mais qui est toujours et en tous cas une perte de temps.
- L’extension des communications entre les divers peuples, l’usage indifférent des cartes et des annuaires nautiques publiés en toutes langues et portant, par suite, des indications méridiennes différentes, faisaient désirer depuis longtemps qu’on arrivât de ce côté à une entente. Le gouvernement des Etats-Unis vient d’avoir le mérite de prendre à cet égard une initiative qu'on ne saurait tr*op louer. Il a proposé la réunion d’une conférence internationale à l’effet de choisir un premier méridien commun à toutes les nations, d’uniformiser par conséquent toutes les indications géographiques de longitude, et en même temps de fixer une heure universelle, qui serait partout adoptée dans le domaine scientifique, bien entendu. Il sera toujours midi à Paris quand le soleil passera au méridien de Paris,cela va sans dire. Mais on conviendrait que le midi de Paris correspond à telle heure universelle et c’est à celle-ci que seraient rapportés tous les phénomènes astronomiques.
- A propos de cette réforme absolument urgente, M. de Chancourtois a communiqué à l’Académie des sciences, certaines réflexions qui ne sont pas sans intérêt. D’abord il conviendrait, d’après M. Chancourtois, de prendre pour point de départ du midi en question, non le passage du soleil à tel ou tel méridien, mais le passage d’une étoile déterminée. On pourrait pour cela choisir la plus belle étoile du firmament, Siriuspar exemple. Il faudrait même aller plus loin et réformer la division du jour ainsique celle de la circonférence.
- L’une de ces réformes ne va guère sans l’autre ; et si la Convention, moins confiante dans l’esprit révo-
- lutionnaire des peuples, s’était bornée à les introduire dans le domaine scientifique, le jour serait déjà venu peut-être où, des usages scientifiques, la division décimale du jour et du cercle, serait passée forcément dans la pratique. La Convention eut en tous cas la notion claire de l’avenir.
- La réforme de l’heure ne fut pas demandée,comme on pourrait le croire, par quelques exaltés. Elle paraît avoir été présentée par Fabre d’Eglantine dans un rapport au nom du Comité d’instruction. Elle reparaît ensuite sous le patronage de Lagrange, le plus grand géomètre des temps modernes,et de l’abbé Haüy, qui, en pleine Terreur (le 13 germinal an II), remettent au comité de Salut public une brochure, intitulée : Instruction abrégée sur les mesures déduites de la grandeur de la terre, etc., à la fin de laquelle on trouve un modèle de cadran adopté par la Convention. Les douze heures en font cinq divisées chacune en 100 minutes.
- On peut encore voir, au musée Carnavalet, une de ces pendules que M. Liesviüe a retrouvée lui-même dans un village normand.
- La Convention avait aussi réformé la mesure du cercle et l’avait rendue également décimale. Dans la division actuelle, qui remonte à la plus haute antiquité, le cercle est divisé en 360 degrés, chaque, degré à son tour en 60 minutes et chaque minute en 60 secondes. Mais il est facile de voir combien dans le moindre calcul cette division duodécimale (60 égale 5 fois 12) crée d’embarras et de longueurs, parce qu’il faut à chaque instant transformer toute quantité moindre qu’un degré, en minutes. De même pour les secondes. Cela n’en finit plus. Aux 360 degrés mesurant la circonférence, la Convention substitua 400 grades, c’est le nom qui fut donné à cette division nouvelle et qu’on retrouve encore porté sur la carte de l’état-major. Le quart de circonférence se trouvait donc divisé en 100 grades. Or, le quart de circonférence a pour mesure l’angle droit, et celui-ci est la base de toutes les conceptions géométriques, en même temps que cette base de 100 grades, mesurée sur le méridien terrestre, donnait le mètre. Celui-ci, peu à peu. a été accepté par toutes les nations. On est en droit d’espérer qu’il ne s’écoulera pas bien des années avant que la division du cercle en grades, partagés eux-mêmes en décigrades et en centigrades ne sorte de l’oubli où elle est tombée après la Révolution.
- 11 ne faut pas se faire d’illusions, et il est douteux que le prochain congrès entreprenne la réforme de la mesure du cercle. Mais cela viendra, comme toute unification de mesure à son heure. Tout au plus peut-on espérer que le travail de la carte de l’état-
- p.157 - vue 157/832
-
-
-
- 158
- LE DEVOIR
- major français ayant été fait en grades comptés à l’Est et à l'Ouest du méridien de Paris, les nations s’accorderont ponr faire passer le futur méridien universel à une distance qui soit un nombre exact de décigrades, afin de respecter en quelque sorte le travail déjà fait depuis longtemps par nos géodésiens et auquel il suffirait dès lors de substituer des chiffres nouveaux, sans déplacer les lignes indiquant les grades et les décigrades.
- Reste la question du choix du méridien initial, de ce méridien à partir duquel seront comptées toutes les longitudes dans tous les pays. M. Ghancourtois pense que pour lui donner un caractère d’indépendance qui dégage absolumentlaquestion des amours-propres nationaux, il conviendra d’éviter de lui faire toucher terre, et de le tracer soit sur les eaux de l’Atlantique, soit sur les eaux du Pacifique, par le détroit de Behring. Il suffira pour cela de décider qu’il se trouve à telle distance d’un méridien connu, comme celui de Greenwich ou de Paris. Toutefois nous ne partageons pas, pour notre part, les craintes de M. Chancourtois, et nous croyons qu’on pourra facilement arriver à une entente sur le terrain historique. Le premier méridien a été celui de Ptolémée et un autre méridien célèbre est celui de l’île de Fer. M. Chancourtois propose résolument le méridien d Ptolémée : il passe par l’Atlantique et ne rencontre que les terres glacées et inhabitables du Groenland, à 28 degrés 30 minutes, ou, si l’on veut, à 31 grades 7 décigrades de latitude 0 du méridien de Paris.
- On pourrait évidemment le prendre et ce serait un bel hommage à rendre au grand géographe de l’antiquité. Le méridien de l’île de Fer, à son tour, a longtemps été accepté des navigateurs de l’Europe. L’île de Fer appartient à l’Espagne, et le même méridien coupe l’Islande, qui appartient au Danemark ; mais nous ne voyons pas que ce soit là un grave inconvénient pour revenir à ce méridien célèbre, porté sur Un nombre considérable d’anciennes cartes. Les gouvernements de l’Europe ont bien aux portes de Paris un pavillon commun dans le parc de Saint-Cloud, à la disposition de la commission internationale du mètre. Les nations qui vont répondre à l’invitation des Etats-Unis ne pourraient-elles s’entendre de même pour obtenir de l’Espagne, sur l’île de Fer, un terrain commun, une sorte de terrain neutre, où serait élevé un monument astronomique, destiné à la fois à marquer d’un signe visible le lieu du futur méridien universel, et à demeurer comme un gage nouveau de l’alliance scientifique des peuples.
- *
- * *
- M. de Villarceau a proposé, il y a quelques années
- déjà, une façon nouvelle de combiner l’observation des montres marines, en employant trois de celle-ci, méthode qui permet d’éliminer toutes les erreurs provenant de leur marche, et d’arriver par là à une précision presque mathématique dans la détermination des longitudes. On sait que jusqu’à l’invention du télégraphe électrique qui transmet des signaux instantanés, on n’avait d’autre moyen de déterminer la longitude d’un lieu quelconque, qu’en observant la différence d’heure entre une station connue et le point observé. M. de Magnac a consacré de longues études au développement de l’idée de M. Villarceau, et en 1872-73 il détermina la nouvelle méthode chronométrique, la longitude de divers points de la côte du Brésil. Ces observations avaient été faites à bord du Jean-Bart, et publiées en 1874. Or trois astronomes américains, MM. Green, Davis et Morris, viennent de déterminer à leur tour télégraphiquement les longitudes des mêmes points de la côte du Brésil, et l’écart entre leurs observations, qu’on peut regarder comme rigoureuses et celles de M. de Magnac, se chiffre par une seconde en plus ou en moins. On ne pouvait s’attendre à un résultat plus satisfaisant et à une plus éclatante confirmation de l’excellence de la méthode proposée par M. Villarceau pour l’usage combiné des chronomètres.
- Georges Poüchet.
- BIBLIOGRAPHIE
- Essai sur la condition des femmes en Europe et en Amérique — (Prix : 3 fr. 50).
- Sous ce titre M. Ghio, éditeur, galerie d'Orléans Palais-Royal, Paris, publie une étude remarquable de la question de la femme en tous pays. La portée du livre est d’autant plus grande, que l’auteur, évitant toute déclamation, tout appel au sentiment, s’en tient aux faits et en tire d’irréfutables arguments. C’est le code en main qu’il expose comment la femme, la mère, est tenue pour incapable et annihilée dans ses droits les plus sacrés, devant un mari, tel qu’il soit.
- Il fait ressortir toutes les anomalies de cette situation : la femme tenue en vassale devant l’époux seigneur et maître, alors qu’autour d’elle tout a été transformé depuis la Révolution de 1789.
- En principe, dit l’auteur de ce livre, la femme aussi devait être émancipée par l’immortelle Révolution « et le projet de Cambacérès faisant reposer le contrat de mariage sur les principes ordinaires de toute société entre pairs est là pour attester ce qui était dans la logique du point de départ. »
- Mais Napoléon I" fit inscrire dans le code l’art. 212 qui exige l’obéissance de la femme à son mari, et cela par un argument qui mérite d'être rapporté.
- C’était le 27 septembre 1801 en séance du conseil d’Etat (Voiries travaux préparatoires de Fenet, t. ix, p. 72). On discutait l’obéissance de la femme :
- p.158 - vue 158/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 159
- « Crétet — Les lois l’ont-elles imposée ?
- « Le premier consul — L'ange Va dit à Adam et Eve. »
- Que vouliez-vous faire après un argument pareil ? Il fallait bien se rendre.
- Ainsi fut constituée cette puissance maritale si féconde en abus irrémédiables e^ dont un jurisconsulte renommé, M. Laurent, a dit : « Le seul moyen de corriger la puissance maritale est de l’abolir. »
- C’est à la même conclusion qu’après, un long examen en étaient arrivés, en 1865 une réunion de jurisconsultes et d’hommes politiques,parmi lesquels nous citerons : M. Jules Ferry aujourd’hui président du conseii des ministres ; M. Henri Brisson, président de la chambre des députés ; M. Courcelle Serieuil, conseiller d Etat; M. Ac lias,sans compter les autres
- L’exposé de la situation de l’épouse, de la mère à peu près dépourvue de tout droit, de toute garantie et livrée à la merci de l’homme souvent brutal et inhumain,a des réalités si poignantes et si communes qu’il n’est pas un père, pas un fils, pas un frère réellement digne de ce nom et quelles que soient d’ailleurs ses répugnances à voir proclamer l’égalité civile et politique de la femme etde l’homme, qui ne soit reconnaissant envers l’auteur de lui avoir fait toucher du doigt des maux dont, certes, chacun d’eux voudra préserver sa fille, et sa mère et sa sœur.
- Après avoir établi la situation légale faite à l’épouse, l’auteur montre les conséquences de cette infériorité de situation dans tout ce qui concerne l’activité productrice. A travail égal à celui de l’homme, salaire moindre pour la femme : telle est la règle partout; et les différences sont d’autant plus grandes que les pays sont plus arriérés en civilisation.
- Aussi se trouve-t-on en présence de constatations comme celles-ci :
- . a Dans la discussion qui eut lieu en mars 1881 au sénat, il a été dit que partout où l’ouvrier domine, la journée ne va pas au-delà de dix heures; mais qu’au contraire là où l’ouvrière est en majorité, elle va jusqu’à onze et douze heures. »
- Qu’on rapproche cela des faits relevés par M. Leroy Baulieu concernant les brodeuses et dentellières qui travaillent 13, 14 et jusqu’à 16 heures par jour, et des affirmations de M. Fresneau touchant les jeunes filles de Lyon qui, dans le travail de la soœ, vont jusqu’à 17 heures et les ouvrières de Lille jusqu’à 18 heures H!
- Et le prix d’aussi longs, d’aussi douloureux, d’aussi lamentables efforts est à peine le nécessaire pour vivre.
- L’auteur montre le remède à ces maux d’abord dans la modification des contrats de mariage. Il propose l’institution de deux systèmes savoir : « Une communauté complète, mais avec une administration simultanée des deux conjoints, ou bien une séparation complète des intérêts avec deux administrations distinctes. »
- Il demande, en outre :
- Que les époux soient égaux devantjles enfants ;
- Que la femme garde son nom en le joignant à celui de son mari;
- Que la recherche de la paternité soit établie.
- Nous ne pouvons ici entrer dans les détails pratiques que l’ouvrage comporte et dans les faits d’expériences sur lesquelles l'auteur base ses propositions de réforme. Il nous faut maintenant passer à la question du droit politique, seule garantie de tous les autres droits pour la femme comme pour l’homme.
- Ici l’auteur reprend une à une les objections ordinaires contre le droit politique de la femme. Et il les réfuté victorieusement, s’appuyant sur des faits et convainquant sans phrases. — Donnons-en quelques exemples :
- On dit : Les femmes ne sont pas assujetties au service militaire, donc elles ne doivent pas voter. Mais n’y a-t-il point dans nos sociétés des catégories de citoyens qui sont dispensés du service militaire et n’en exercent pas moins leurs droits politiques ?
- Est-ce qu’autrelois, par exemple, on ne s’exemptait point par le rachat ? Est-ce que, aujourd’hui encore, les soutiens de famille, les instituteurs et autres ne sont point exemptés, en raison, sans doute, de ce qu’on admet qu’ils acquittent leur devoir envers la patrie, chacun dans sa fonction, au moins aussi utilement que s’ils avaient endossé l’uniforme. « Mais à ce point de vue, quelle fonction plus nécessaire, plus respectable, plus sainte que celle de la maternité. C’est donc elle la vraie cause qui dispense la femme du service militaire. Mais cette cause devrait justement ouvrir à la femme l’entrée de la cité, au lieu de la lui fermer. »
- La femme est inférieure en intelligence ? A cette objection, la réponse est donnée par M. Fairchild président du collège d’Oberlin dans l’Etat d’Ohio ; la voici :
- « J’ai enseigné pendant les huit premières années de mon séjour au collège d’Oberlin, le grec, le latin et l’hébreu; j’ai, pendant la neuvième année, enseigné les mathématiques pures et appliquées, et enfin, pendant des trois dernières années les sciences morales et philosophiques. Pour toutes ces différentes branches d’études, j’ai eu dans mes classes des jeunes filles aussi bien que des jeunes gens et je n’ai remarqué entre les uns et les autres aucune différence. Les deux ont une part égale parmi les forts élèves et parmi les faibles.
- « Je ne veux pas affirmer par là qu’il n’existe aucune différence normale entre l’intelligence des femmes et celle des hommes; je crois que la nature leur a donné des tendances et des aptitudes différentes ; je veux dire seulement que toutes les fois, que les uns et les autres ont appliqué leur esprit aux études du même ordre, ils l’ont fait avec un succès égal. Les uns et les autres ont la même aptitude pour comprendre et pour exprimer le vrai. »
- Le cerveau de la femme est organiquement inférieur à celui de Vhomme.
- Là, c’est M. Broca lui-même, un des maîtres anthropologistes, qui rend un avis tout contraire après de longues et sérieuses études.
- Et nous pouvons ajouter, à l'appui des dires de l’auteur, l’incident suivant dont nous trouvons le récit dans* Women’s suffrage journal» du 1 courant.
- « L’examen du crâne de M. Gambetta vient de » donner lieu à une discussion animée parmi les » anthropologistes français sur le fait de savoir si » une grande puissance intellectuelle était compa-» tible avec un petit développement cérébral.
- » Qui eut jamais supposé,a dit l’un d’eux, que sous » le rapport de la dimension,du poids et de la struc-» ture générale, le cerveau de Gambetta fût plus » féminin que masculin. Les circonvolutions étaient » délicatement et finement modelées et il n’y avait » pas beaucoup d’espace perdu dans le tissu cellu-» laire. Il paraît que le docteur Broca a exprimé » l’opinion que si on lui eût montré le cerveau de » Gambetta sans lui dire à qui il avait appartenu,
- » sa conclusion eût été que ce cerveau venait d’une
- p.159 - vue 159/832
-
-
-
- 160
- LE DEVOIR
- i
- » femme qui avait bien exercé toutes ses facultés » mentales. »
- Comme l’indique le titre de l’ouvrage qui nous occupe, c’est la condition de la femme en Europe et en Amérique que l’auteur étudie. Nous trouvons donc dans le volume- les renseignements les plus intéressants sur la condition de la femme en Angleterre, en Belgique, en Suède, en Russie, en Italie, en Autriche, etc., etc.
- Viennent e fin les Etats-Unis. Le bel ouvrage « History of woman suffrage » que viennent de pu-plier les champions du mouvement féminin en Amérique, fournit à l’auteur qui nous occupe un remarquable chapitre. Les personnes qui ne connaissent point la langue anglaise seront heureuses de trouver là les faits essentiels à retenir de l’ouvrage anglais.
- Elles verront ce qu’enseigne lVxercice intégral des droits civils et politiques par les femmes, puisque ces droits sont une réalité depuis 1869, au moins dans l'un des Etats, celui de Wyoming. Rien de plus intéressant, de plus instructif, de mieux fait pour vaincre tous les préjugés que le jugement porté par les témoins de cette accession de la femme aux fonctions jusqu’ici monopolisées par l’homme.
- L’auteur fait vivement ressortir que l’émancipation de la femme est aussi nécessaire au progrès et au bonheur du mari lui-même et des enfants qu’au progrès et au bonheur de la femme. Réclamer cette émancipation, c’est concourir au plus grand bien de la famille, à l’élévation physique, intellectuelle et morale de la société toute entière.
- Une évolution sociale qui ne s’accomplit qu’au profit de la moitié des citoyens entraîne forcément des conséquences désastreuses pour l’autre moitié ; tout ce que l’une conquiert semble pris au détriment de l’autre; l’écart d’équilibre s’aggrave. C’est ce qui arrive entre l'homme et la femme. Aussi chaque pays s’efforce-t-il d’y remédier. L’auteur signale à ce sujet les progrès partiels réalisés de nus jours dans les systèmes de mariage en différents pays particulièrement en Italie.
- On conçoit tout l’intérêt d’une telle étude pour nous qui certainement n’aimons pas à rester en arrière sur la route du progrès.
- Les horizons nouveaux ouverts à la femme par l’émancipation qui, de tous côtés s’apprête pour elle, sont embrassés par l'auteur. Il montre quelles fonctions nouvelles dans tous les ordres de travaux peuvent s’offrir à la femme. Il s’arrête particulièrement sur le rôle important qu’elle est sappelée à exercer comme médecin, parce que sur ce point les faits, toujours les faits, proclament déjà quelles ressources assurées, quelle vie honorable, facile, la femme trouvera dans une voie où toutes celles qui ont marché jusqu’ici, en Amérique, en Angleterre, en Suisse, en Russie, etc., ont rencontré d’éclatants succès.
- Après d’utiles considérations sur l’enseignement secondaire, professionnel et supérieur des jeunes filles, il termine enfin par l’examen des faits concernant le mouvement de la population en France ; ses déductions le conduisent à ce cri qui termine l'ouvrage.
- « Si l’émancipation civile et politique de la femme est une question de justice pour toutes les autres nations d’Europe, elle est pour la France une question de vie ou de mort. >*
- ÉTAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- xxÉcibs
- Le 28 Février, de M. Andrieux Eugène, âgé de. 59 ans.
- Odyssée d’un petit ballon. — Le 13
- décembre dernier, Mme Obenfelder, dont le mari est marchand de vins restaurateur, quai d’Auteuil, allait faire des emplettes au magasin de Pygmalion et recevait en prime un petit ballon rouge. Ge ballon fut donné par elle à Sun fils, qui l’attacha avec un fil. Pourvu d’une grande force ascensionnelle, l’aérostat montait, montait toujours, quels que fussent la longueur et le poids du fil qui le retenait captif, ce que voyant, M. Obenfelder eut l’idée de le lâcher en attachant en guise de nacelle une carte de sa maison, avec promesse d’un litre de vieille absinthe à qui lui en donnerait des nouvelles.
- Il n’y pensait plus, lorsque ces jours derniers, il a reçu de Russie la lettre suivante :
- Le ballon en gutta-pereha, avec l’inscription Pygmalion, rempli de gaz hydrogénique, portant avec lui une carte sur laquelle était écrit : « Grand-Hôtel de Neptune,
- 146, quai d’Auteuil, Paris. — G. Obenfelder, restaurateur », et contenant, sur le revers de la carte, ces mots :
- « La personne qui trouvera ce ballon reçoit un litre vieux d’absinthe, comme récompense, franco à domicile. — Paris, 13 décembre, midi précis », est tombé en Russie, dans le gouvernement de Grodno, proche du village de Tchigi, district de Bielsk, le 3 décembre 1882, d’après le quantième russe, et d’après le quantième nouveau, le 16 décembre 1882.
- Je vous prie de me faire savoir si vraiment ce ballon a été lancé de Paris. Mon adresse est : Russie, gouvernement Grodno, district de Bielsks, village Tchigi.
- André Jarochewitch, Prêtre à Tchigi.
- Ainsi, voilà un ballon rouge qui, en trois jours, a franchi la distance de Paris à Tchigi quelque chose comme deux mille kilomètres. Si l’on réfléchit que les courants n’ont pas dû le pousser droit et qu’il a probablement tournoyé un peu en route, on conviendra qu’il a bien marché.
- L’Astronomie, Revue mensuelle d’Astronomie populaire, de Météorologie et de physique du globe, par M. Camille Flammarion. — Sommaire du N°. de Mars : Les pierres tombées du Ciel (suite et fin), par M. A. Daubrée, Membre de l’Institut, Directeur de l’Ecole des Mines. — Curieux phénomènes météorologiques. Spectres .aériens observés au Pic du Midi et en ballon, par M. C. Flammarion. — Où commence lundi ? Où finit dimanche ? Le méridien universel, les heures et les jours, par M. A. Lepaute — Académie des Sciences ; Prochain retour de la comète périodique de d’Ar-rest, par M. G. Leveau. — Nouvelles de la Science : La grande Comète. Comète apocryphe. Vénus visible près du soleil. Société Flammarion h Argentan. Taches solaires visibles à Vœil nu. Uranolithe. Explosion d'un bolide. Un arc-en-ciel dans la brume. Simultanéité des grandes perturbations magnétiques. L'espace est-il infini ? Le s éclipses en Chine. Influence politique des comètes en Chine. Imitation artificielle de la surface lunaire. Orientation du disque solaire suivant l'heure. Bibliographie. — Le Ciel en Mars 1883. —Ce Numéro contient 14 figures. — Abonnement d'un an : Paris, 12 fr. ; départements 13 fr. — Première année, 1882, prix du volume : broché, 10 fr. ; relié avec luxe, 14 fr. — (Librairie Gauthier-Villars, quai des Augustins, 55, ParisJ
- »aim-Qü9iUn — lmp. de U Société anonyme du Glaneur
- Le Directeur-Gérant : GODIN ^
- p.160 - vue 160/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. - n° 236._____________ "Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 18 Mars 1883
- LE DHW01R
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »» Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr.»»
- Antres pays Un an. . . . 13fr.60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5,r,Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- AW DH[ S*aô
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- La Conscience politique. — La Presse et l'Association du Familistère. — Nouvelles du Familistère. — Faits politiques et sociaux. — Conférence de M. Godin au Familistère. — Les Idées de Fourier aux Etats-Unis. — La Sagesse antique. Ecoles du Familistère. — Société d'Etudes philosophiques et morales. — Etat-civil. — Bibliothèque.
- LA CONSCIENCE POLITIQUE
- Tout le monde parle de conscience, chacun l’invoque avec soin lorsqu’il se trouve dans la nécessité de justifier quelqu’un de ses actes, et rien n’est plus ordinaire que d’entendre dire aux gens qu’ils ont agi suivant les inspirations de leur conscience. Suivre dans sa conduite les conseils qu’elle donne est le devoir de tout honnête homme, assurément, mais c’est à la condition que ces inspirations, ces conseils soient bons, c’est-à-dire conformes en tous points aux lois de la saine morale, aux exactes notions du bien et du vrai.
- La conscienceétantletémoignage que l’âmeserend à elle-même delà qualité bonne ou mauvaise d’un acte, il est nécessaire, indispensable à tous les points de vue qu’elle ne soit point faussée par l’intérêt ou la passion, pour pouvoir rester toujours un témoin digne de créance, et un guide sûr des actions de l’homme. La conscience est pour ainsi dire le réflecteur de l’intelligence de l’homme, et c’est elle qui lui apprend ce que sa raison juge vrai, ce que son jugement trouve conforme à la justice et au bien, et la conséquence rigoureuse en est qu’il n’est jamais permis à l’homme d’agir ou de parler d’une façon contraire aux avertissements de sa conscience, parce qu’une action ne peut être moralement bonne, ni une parole moralement honnête, si elles ne sont dictées par l’intention de réaliser une idée que la conscience nous représente comme conforme à la morale et à la justice.
- Il en résulte évidemment que si la raison est obscurcie et le jugement faussé, si l’une et l’autre ont perdu la notion exacte du vrai, du bien, de l’honnête, la conscience, qui en est comme le miroir fidèle, reproduira des images fausses, et que les inspirations seront contraires à la vérité, à l’équité et à la justice. Lorsqu’un homme se sert d’une glace dont la surface est plane et régulière, il y voit les objets tels qu’ils sont, avec leur véritable forme, mais si le miroir dont il fait usage est concave ou convexe, les objets y apparaîtront sensiblement déformés par un agrandissement ou un rapetissement énormes, donnant une forme absolument dénaturée à l’image réfléchie.
- C’est ce qui explique les innombrables aberrations des sectaires de toute sorte, religieux, politiques et
- p.161 - vue 161/832
-
-
-
- 162
- LE DEVOIR
- autres, dont toutes les pages de l’histoire des peuples sont pleines, et dont nous sommes témoins chaque jour au sein de notre société actuelle. Guidé par une conscience faussée dans son principe, la compréhension des vérités religieuses et morales, l’homme, en obéissant à ses prescriptions erronées, devient un Torquemada s’acharnant à brûler des hommes, des femmes et des enfants par milliers, au nom du Christ qui recommandait le pardon dés offenses, et qui déclarait être venu sur la terre non pour sauver les bons mais pour le salut des méchants ; il devient un Richelieu sanguinaire et farouche, faisant couler le sang pour imposer au monde une politique d’ambition et d’autorité absolue, ou un Napoléon jonchant de cadavres tous les champs de bataille de l’Europe, pour asseoir sa domination despotique et liberticide.
- C’est elle enfin qui pousse tant de représentants du pays à faire litière des engagements pris par eux d’une façon formelle vis-à-vis de leurs électeurs, et à voter juste le contraire de ce qu’ils ont publiquement juré de voter.
- Ces jours derniers encore, les journaux intransigeants de toute couleur citent complaisamment les noms de 191 députés sur 330, qui avaient placé en tête de leur programme électoral la révision de la Constitution, et qui la semaine dernière ont carrément voté contre cette révision; et un journal ami déclare qu’en le faisant, ils ont agi suivant leur conscience . Sans prendre parti ni pour ni contre ces parjures, comme les appellent les journaux qui les dénoncent à la justice de leurs électeurs, nous pouvons cependant avouer que nous ne comprenons pas comment la conscience d’un homme peut lui rendre le témoignage d’avoir bien agi, lorsqu’il n’a fait en définitive que manquer publiquement à, un engagement sérieux, contracté librement et avec non moins de publicité.
- Nous savons bien que l’on allègue, pour justifier cette contradiction, que l’on ne peut contester, entre les promesses et les actes, des raisons d'opportunité, du besoin d’appuyer le ministère, de lui créer une majorité, d’éviter les crises ministérielles, les agitations qui en sont le résultat, et tant d’autres qui, en somme n’ont qu’une valeur très contestable lorsqu’elles sont opposées à une obligation étroite, comme celle qui résulte d'un engagement formel, condition sine qud non de leur élection.
- Les hommes qui prétendent avoir suivi les lois de la conscience en agissant de la sorte croient-ils de bonne foi qu’au jour des élections, s’ils avaient dit aux électeurs, qui avaient fait de la révision de la Constitution leur plateforme électorale, qu’ils vote-
- raient, comme ils l’ont fait l’autre jour, pour l’ajournement de cette révision à une époque indéterminée, croient- ils, disons-nous, que les électeurs leur auraient donné leurs voix ? Nous ne le pensons pas, parce que nous savons que la grande majorité du corps électoral, formée toute entière de travailleurs, tient avant tout et par dessus tout aux réformes sociales, qu’il juge avec raison comme étant d’une suprême urgence, et que la forme actuelle de la Constitution est le plus grand obstacle que la réalisation de ces réformes rencontre dans le pays, par suite du pouvoir exorbitant qu’elle donne aux ennemis avoués des institutions démocratiques d’enrayer tous les progrès, de faire échec à toutes leurs mesures propres à améliorer la situation des travailleurs, et à rendre stables ces institutions basées sur l’ordre et sur la liberté de tous, au lieu de l’être sur le privilège et la compression. Nous savons que c’est pour cela que le pays a manifesté clairement aux dernières élections son désir de voir la Constitution revisée dans un sens plus favorable à ses revendications légitimes et à ses volontés nettement exprimées, et il nous semble difficile d’admettre que dans des circonstances telles, on ait pu concilier les exigences d’un mandat très clairement défini, avec celles d’une politique de couloirs, dont le pays n’a que faire, et dont il se soucie comme d’un air de mirliton.
- En général, on ne saurait le répéter assez, la politique pure et les combinaisons qu’elle produit, toutes basées sur des intérêts tout à fait restreints à certains groupes et à certaines individualités, tiennent infiniment trop de place dans les préoccupations des gouvernants et des mandataires du pays, qui ne se rendent pas encore suffisamment compte que la politique n’a d’autre utilité que de préparer les voies à l’organisation sociale, pour laquelle tout est à faire, puisque la plupart de nos institutions datent d’un régime radicalement différent du régime républicain, et en portent le sceau antilibéral et autoritaire. La politique est un instrument, un moyen, et non pas un but ou un système C’est parce que l’on fait de la politique un élément essentiel de gouvernement, qne l’on voit les agitations stériles se multiplier et se prolonger outre mesure, et le piétinement sur place s’éterniser dans le parlement.
- « Supposons, dit le Temps, qu’on eût consacré aux questions sociales tout le temps qui a été dépensé depuis le commencement de cette législature autour des misérables incidents politiques; » n’aurait-on pas fait un grand pas dans la voie des réformes que la masse des électeurs place en pre-
- p.162 - vue 162/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 163
- mière ligne de ses aspirations ? C’est donc bien l’habitude invétérée chez les hommes politiques de faire exclusivement de la politique qui est cause de cette sorte d’oblitération de la conscience, qui permet à beaucoup d’entre eux d’agir, en bien des circonstances, dans un sens diamétralement opposé à celui dans lequel ils s’étaient engagés à le faire.
- Le fait de manquer à ses engagements, quelqu’en soit le motif, est considéré par tout le monde, au point de vue de la morale, comme une chose malhonnête, et même comme un acte entachant la considération de la personne. Est-ce donc à dire que les législateurs qui dans leurs votes se mettent en contradiction avec leurs engagements soient de malhonnêtes gens, des hommes sans foi et sans conscience? Loin, bien loin de nous une pareille pensée. Dans le nombre, il s’en trouve très probablement de tout disposés, comme tant d’autres, à tout sacrifier à leur ambition, à brûler le lendemain ce qu'ils ont adoré la veille, et à adorer aujourd'hui ce qu’ils brûlaient hier, de ces gens qui font de l’opposition un marchepied pour leur fortune, dont les convictions chatoyantes reflètent leur intérêt du moment, comme le caméléon prend la couleur du milieu dans lequel il se trouve, mais ceux-là n’ont point de conscience, et par conséquent ce n’est point d’eux que nous nous occupons. S’il y a de ces pro-tées politiques au sein de toute assemblée, il y a aussi de très honnêtes gens; qui, en dehors des promesses électorales respectent religieusement toute parole donnée, et qui ne consentiraient jamais â placer leurs intérêts avant leurs devoirs.
- Pour reprendre l’exemple des 191 dont nous avons parlé, le plus récent qui s’offre à nous, le journal déjà cité qui s’est fait l’avocat de leur conduite, cite des noms d’hommes très honorables, dont les convictions n’ont jamais varié et dont personne, dit-il, n’a jamais suspecté la loyauté républicaine. D’où vient cependant qu’ils n’aient point tenu la promesse faite à leurs électeurs,et que cependant ils se croient parfaitement en règle avec leur conscience ? N’est-ce point de ce que, dominés par les considérations d’ordre purement politique, ils croient pouvoir subordonner les obligations morales aux besoins politiques ? N’est-ce point parce que les notions du juste et du vrai se trouvent quelque peu faussées dans leur conscience par suite de ces concessions faites aux exigences politiques, et qu’ils voient par conséquent le fait dans le miroir convexe ou concave, au lieu de les regarder dans le miroir à surface plane ?
- v Cela est si vrai, que pour défendre ses amis, le journal en question, après avoir dit qu’ils avaient
- voté selon leur conscience, ne trouve à alléguer pour leur justification que les services passés, que la crainte d’envoyer au Sénat une proposition de loi condamnée d’avance, et la prétendue lassitude du peuple de l’instabilité gouvernementale, et des agitations stériles.
- Ce dont le peuple est las et bien las, c’est de souffrir,de voir sans cesse ajournées, tantôt sous un prétexte tantôt sous un autre, les réformes qui doivent donner au travailleur les garanties qui lui font absolument défaut dans ses rapports avec le capital qui l’exploite toujours comme auparavant, et qui continue à lui refuser une part légitime dans les produits de son travail. Ce dont le peuple est las, c’est de manquer trop souvent du nécessaire, tandis que ceux que son travail enrichit ne savent que faire d’un superflu inutile, et de n’avoir aucune certitude du lendemain qui s’offre à lui dans une perspective désolante de misère et de dénuement. Que lui font dans une situation pareille les convenances politiques qui empêchent son député de voter une mesure utile, indispensable même, au point de vue social, de peur de la voir repousser par le Sénat ? Si la mesure en question doit améliorer son sort, le député son mandataire doit la voter, et il aura fait son devoir, sans se préoccuper de ce que feront les autres. Fais ce que dois advienne que pourra, voilà la devise qu’il faut prendre pour y conformer toujours sa conduite, et le premier devoir d’un mandataire quoiqu’il soit est de rester fidèle à son mandat.
- Il est une considération plus spécieuse que droite que nous avons entendu souvent invoquer dans ces circonstances, et qui consiste à.préférer le moindre mal au mal plus grand. Cela peut avoir une valeur lorsqu’il s'agit d’examiner une question d’opportunité ou de mesure. Mais, dans une question de conscience, ces sortes de capitulations n’en ont aucune. Elles équivalent en effet à l’argument qu’invoquerait un chef militaire engagé d'honneur à défendre un passage de frontières, qui l’abandonnerait en présence de l’ennemi pour se replier sur une position plus forte, en disant que la défense aurait pu occasionner la mort d’une partie de ses hommes, ce qui aurait été un mal plus grand que la perte d’un défilé peu important. En préférant un mal moindre, ce chef aurait gravement manqué à son devoir, et il aurait amplement mérité d’être fusillé aux termes des règlements militaires.
- C’est un devoir de conscience encore une fois pour les mandataires du pays de travailler à améliorer nos institutions sociales , de fournir aux classes laborieuses les garanties auxquelles elles ont dhoit,
- p.163 - vue 163/832
-
-
-
- 164
- LE DEVOIR
- et en assurant leur avenir, d’assurer celui de la richesse et de la prospérité de la France.
- La Presse & l’Association du Familistère
- VI
- Parmi les journaux qui depuis le commencement de l’année ont entretenu leurs lecteurs de l’association du Familistère, nous citerons :
- The manchester guardian qui contient un article dont nous relèverons ce passage :
- « Le Familistère de Guise a été souvent décrit ; on peut brièvement le caractériser en disant qu’il combine la liberté individuelle de la maison privée avec les avantages d’une demeure sociétaire. »
- The coopérative news, de Manchester, dont le principal directeur M. Edward Vansittart Neale ne laisse échapper aucune occasion d’appeler l’attention des coopérateurs anglais sur les bienfaits, les avantages, les ressources et les agréments de l’habitation unitaire.
- Le Journal de Montreux, Suisse, qui fait un chaleureux appel aux classes dirigeantes pour les amener à concourir à la solution pacifique des questions sociales, en leur indiquant à grands traits comment le problème est résolu au Familistère de Guise.
- Le Panthéon de l'Industrie qui dans son N° du 28 janvier donne, avec le portrait de M. Godin, un article biographique remarquable.
- Citons, en outre, Le Libéral de l’Oise, et parmi les journaux étrangers :
- El Imparcial, de Madrid, qui consacre à l’association du Familistère deux articles très-complets.
- The winsted press, connecticut, Etats-Unis, qui nous consacre également deux remarquables articles.
- Enfin nous trouvons dans l’Atlas, journal d’Oran (Algérie), sous le titre: Question sociale. — Le Capital et le Travail, une étude dont le caractère particulier nous engage à quelques citations.
- Dans un premier article publié le 21 février, l’Atlas, après avoir décrit le Familistère, s’était exprimé ainsi :
- « Quand on a fait une étude approfondie de ce coin de terre (le Familistère) on est à se demander pourquoi la grande industrie, les compagnies minières, les compagnies de chemins de fer, qui ont un modèle à suivre, persistent dans des errements qui mécontentent leurs ouvriers et provoquent des grèves nuisibles au capital et au travail.
- « La réponse à cette question saute à l’œil.
- « Au Familistère, l’acte statutaire porte que chacun reçoit d’abord les appointements proportionnels aux services rendus à l’association.
- « Le capital est un travailleur comme les autres ; on lui paie 4 0/0 par an, pour les services qu’il rend, et à la fin de l’année, en réglant l’exercice, il n’a dans les bénéfices que la part à laquelle lui donnent droit les services rendus ; en un mot il est traité comme le dernier des manœuvres.
- « Les compagnies de chemins de fer, les compagnies minières, les grandes industries agissent-elles de la sorte ?
- « Non !
- « Tout au contraire. Le capital est tout. Le producteur n’est rien.
- « Parodiant Sieyès, je ne dirai pas : Le producteur doit être tout, le capital rien. Mais je livrerai mes appréciations aux détenteurs du capital, et, en terminant, je les exhorterai à réfléchir mûrement au bien-être acquis aux travailleurs du Familistère de Guise. Ne pensent-ils pas que, leurs ouvriers vivant parcimonieusement de leur travail, quand à Guise le même travail procure l’équivalent de la richesse, n’établissent une comparaison à leur désavantage ?
- « Les classes ouvrières qui ont été longuement bercées par des paroles, aspirent aujourd’hui à autre chose qu’à des phrases : elles veulent des faits.
- « Sans vouloir être prophète,nous avons la conviction que si le capital ne se montre pas plus équitable pour le travail, le travail se fera justice à lui-même. Ce jour n’est pas si éloigné qu’on le pense, alors ce qui est possible aujourd’hui ne le sera plus.
- « Mais nous aurons fait notre devoir. »
- La même feuille du 28 février contient un deuxième article que nous reproduisons en entier :
- « Nous avons entendu faire les réflexions suivantes, au sujet de notre dernier article sur le capital et le travail :
- « Les actions des Sociétés anonymes, soit des « chemins de fer, soit des mines, soit des Sociétés « industrielles, ne rapportent que 4 0/0 d’intérêt ;
- « le capital de M. Godin est aussi bien rétribué que « celui des autres. Il n’y a dès lors pas tant à faire sa « louange. »
- « Là je vous arrête, honorable contradicteur ; je vais vous prouver que vous êtes dans l’erreur, car votre semblant de raison repose sur une fausse appréciation créé par notre législation bourgeoise, législation qui permet à l’aristocratie de l’argent, d’écrémer à son profit les économies du pays et de réduire le producteur, l’ouvrier à la fapiine.
- p.164 - vue 164/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 165
- « Il s’agit de savoir comment les choses se passent lors de la création d’une société anonyme par
- actions.
- « Cinq ou six capitalistes passent devant notaire un acte de société pour exploiter une mine de charbon ; prenons pour exemple Courrières.
- « La société constituée sur un capital de..., les fondateurs s’attribuent un certain nombre d’actions dites : part de fondateur.
- « On décide ensuite que le nombre des actions sera de..., émises à 300 francs, remboursables à.. •
- « Les actions sont couvertes, et voilà la compagnie sous le couvert de la loi, en mesure d’exploiter la mine de charbon.
- « Les fondateurs possédant un nombre d’actions considérables, se nomment président, membres du conseil d’administration, membres de la commission du contrôle, directeur, sous-directeur, etc.,
- etc...
- « L’exploitation commence.
- « Le mineur, le seul producteur qui plus tard en* richira le capitaliste, se met à l’œuvre ; on lui donne une journée qui lui permettra juste de se nourrir lui et sa famille, afin de pouvoir accomplir son travail.
- « Les prétextes à ce salaire dérisoire sont tout trouvés : la compagnie est à son début ; on ne sait si le filon sera abondant, si la houille sera facilement écoulée ; les frais de premier établissement sont considérables, etc., etc...
- « Cependant l’exploitation prospère.
- « Arrivé au quatrième trimestre de l’année sociale, la compagnie, ou plutôt les malins de la compagnie, les fondateurs, qui ont des journaux dont ils servent les abonnements à perte, font connaître que,d’après le produit des trois premiers trimestres, les actions minières de Courrières donneront un dividende de 21 fr. par action.
- « 21 fr. par action de 300 fr. représentent un intérêt de 7 0/0.
- « A la Bourse, ce jour même, les actions de Courrières montent de 300 à 450 francs.
- « La deuxième année de l’exploitation, à la même époque, les mêmes procédés sont employés, et les actions montent à mille francs, puis à trois mille, puis à cinq mille, et d’année en année, d’augmentations en augmentations, les actions de Courrières arrivent, à fin de l’exercice 1880, à vingt-sept mille francs.
- « Quand les mineurs qui, par leur travail produisent les dividendes, exposent que la journée qui leur est payée ne leur permet pas de joindre les deux
- bouts; qu’ils sont obligés de faire travailler leur femme et leurs enfants dont l’éducation ne peut être faite, les capitalistes à la tête de l’exploitation, qui, par des moyens plus ou moins moraux, mais légaux, ont fait monter à vingt-sept mille francs une valeur de trois cents francs, répondent aux justes revendications des producteurs, que les porteurs de titres reçoivent à peine trois pour cent de leur capital, et que, dans de pareilles conditions, les travailleurs sont bien plus heureux que les pauvres capitalistes, qui exposent leur argent et ne reçoivent qu’un intérêt dérisoire.
- « Après avoir expliqué le mécanisme des sociétés montées par actions, mécanisme qui, grâce aux défectuosités de notre législation, permet aux administrateurs et aux conseils de ces sociétés, de payer pour une valeur de trois cent francs, un intérêt de 1350 (treize cent cinquante francs) en 1880 ou 1881 aux actionnaires de Courrières, le lecteur comprendra sans un grand effort d’intelligence, que les ouvriers du Familistère de Guise puissent, avec leur travail, posséder l’équivalent de la richesse, quand tous les travailleurs des sociétés montées par actions ne peuvent se procurer le strict nécessaire.
- « Cette démonstration avait besoin d’être faite une fois de plus, afin que tous les exploités se pénètrent bien de ce fait que la loi française autorise les travailleurs à associer leurs bras pour lutter ; qu’en outre, ils possèdent le bulletin de vote pour faire entendre leurs justes revendications. Ce n’est donc que de l’union de tous ceux qui souffrent de l’état social actuel que peut sortir un parlement qui prenne leur misère en considération. » D.
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- L’Assemblée générale des associés, dans sa réunion du 11 mars a conféré le titre d’associé aux personnes dont la liste suit :
- MM. Allizart Jules.
- Bourbier Jules.
- Cochet Aimé.
- Défontaine-Beaucamp.
- Maillard Augustin.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Décidément, messieurs les réactionnaires ne savent plus à quel saint se vouer pour se faire prendre au sérieux par le pays. Ils en sont réduits en présence de la stabilité du gouvernement républicain, qui s'affirme
- p.165 - vue 165/832
-
-
-
- 166
- LE DEVOIR
- chaque jour davantage, même malgré ses fautes, à faire flèche de tout bois, et leurs manifestations contre la loi d’instruction laïque obligatoire et contre les manuels d’instruction civique n’ayant eu qu’un piètre succès, qui ne va pas jusqu’à ce genre de mince réussite, qu’on nomme le succès d'estime, ils ont depuis quelques jours imaginé d’exploiter à leur profit la misère des classes laborieuses, au moyen de meetings monstres ouvriers, sur les places publiques, meetings où l’on a vu toutes sortes de gens, depuis le non pareil duc de Broglie jusqu’au reporter d’un journal opportuniste, des députés légitimistes, orléanistes ou Plonploniens, de tout en un mot, hormis de véritables travailleurs, qui savent trop depuis 1830 à quoi s’en tenir sur ces manifestations publiques, dans lesquels ils ont toujours été dupes, lorsqu’ils ont eu la bonhomie de se laisser aller à y prendre part.
- Mais les excitations des Gunéo d’Ornano, l’homme à la pâtée, des Cassagnac, des de Mun et tutti quanti n’ont eu d’autre résultat que de faire hausser les épaules au public, et de faire condamner à la prison ou à l’amende quelques imbécMes qui ne craignent pas de se compromettre inutilement pour les autres, et qui n’ont peut-être jamais lu avec fruit la fable de Bertrand et Raton, toujours prêts à tirer les marrons du feu pour les laisser croquer par ceux qui les poussent.
- La République qui, improvisant quatorze armées sous la Convention, sut imposer silence à tous les potentats de l’Europe ligués ensemble contre elle, qui, après Sedan, sut sauvegader au moins l’honneur de la France gravement compromis parles ineptes généraux de l’Empire tous incapables ou traîtres, n’ayant pu lui donner la victoire, grâce à l’énervement dont vingt années du régime napoléonien avaient frappé le pays, la République, qui seule affirme la souveraineté légitime de la nation, la vraie, la seule qui soit réellement de droit divin, n’a rien a craindre de ces bouffonnes échauffou-rées, et toutes les blouses blanches qui, sous Napoléon XII, faisaient si bien leur œuvre, pourraient se donner rendez-vous sur l’Esplanade des Invalides, au Champ de Mars ou ailleurs, sans qu’elle eût seulement de quoi s’émouvoir une minute.
- Les partisans des régimes déchus auront beau faire, ce ne sont point quelques énergumônes vociférant sur la voie publique qui font les révolutions, c’est la volonté du pays poussé à bout par l’oppression et la tyrannie,ou écœuré comme le lendemain de Sedan, par la honte et le dégoût, et dans ces cas là, il n’est pas besoin de manifester bruyamment sur les places, un geste, un mot, un simple signe suffit pour faire crouler à tout jamais les trônes,et mettre en fuite, leurs défenseurs. Mais qu’ils se le tiennent donc pour dit,jamais le peuple ne s’insurgera contre la République,parce qu’elle est le seul gouvernement qui puisse vivre et prospérer avec la liberté.
- Mais il ne faut pas s’y méprendre, ce qui fait la sécurité et la stabilité de la République c’est sa base démocratique, et ces institutions conformes à ce principe, le seul vrai, le seul fécond. Gela lui impose le devoir d’opérer les réformes indispensables au fonctionnement plein et entier du régime démocratique, et de ne point se contenter d’un nom, d’une étiquette qui marque à demi une constitution monarchique. C’est à cette condition qu’elle sera forte,et certaine de n’avoir rien à craindre de ses adversaires. Mais si elle n’opère point ces réformes,et principalement les réformes sociales urgentes, elle n’a de républicain que le nom, et son existence est précaire, et vouée fatalement à l’impuissance,
- ANGLETERRE
- En reparaissant à la Chambre des Communes, M. Gladstone a saisi la première occasion pour déclarer hautement que d’autres nations avaient en Egypte des droits et des intérêts aussi grands que les intérêts et les droits de l'Angleterre, et que le gouvernement ne connaît pas d’intérêt anglais qui soit séparé des intérêts généraux de l’Europe^ et qui doive être poursuivi avec une étroite pensée d’égoïsme» ïl faut recueillir* noterai
- applaudir comme elles le méritent ces paroles généreuses.
- Le procès de Dublin suit son cours ; l’instruction se poursuit, on recherche sans le trouver ce n° 1 dénoncé parCarey. L’Angleterre, dont l’honneur est de n’avoir jamais livré les criminels politiques réfugiés chez elle, demande à la France de lui livrer deux personnes soupçonnées : M. Franck Byrae, qui se défend par un alibi, et un nommé Walsh. Que fera la France? Elle imitera l’Angleterre et refusera l’extradition.
- ESPAGNE
- La Main Noire est en pleine guerre avec la police espagnole, avec la gendarmerie, avec la troupe. Elle arrache les vignes, coupe les oliviers, incendie les granges, brûle les blés et les foins; la police et les soldais fouillent jour et nuit les bois, les rochers, les cavernes, les cabanes, les maisons. Toute la magistrature est sur pied. On visite,on soupçonne,on arrête les gens par centaines, les prisons regorg’ent. Deux terreurs à la fois ; plus de travail, une population exaspérée, affolée, qui tremble, dénonce, meurt de faim, de colère et de désespoir ; tel est le tableau que font les journaux de ccs contrées les plus belles de l’Espagne : Xérès, Cadix, Cordoue, Jaën, Séville, l’Andalousie, La question ici est agraire, nullement ou très peu politique. L’origine du mal est ancienne. Quand les rois catholiques eurent chassé les Maures, ils distribuèrent les terres aux généraux et aux capitaines, ceux-ci se taillèrent des domaines immenses qui se sont transmis presque sans morcellement. Ces campagnes admirables, dont le travail et l’industrie des Maures avaient fait un jardin, négligées s’appauvrirent. Nulle part le laboureur, le vigneron, le journalier ne furent ni ne sont encore plus durement exploités ; barbarie et stérilité s’engendrent. C était une population toute prête à recevoir le communisme. A la fin la révolte est venue, c’est une misère séculaire qui éclate. L’anarchie qui est ailleurs à l’état de doctrine, en ce pays de souffrances, de misère, d’injustice est à l’état pratique, Quel remède? La force aura raison de la violence, de l’incendie, des assassinats. On condamnera, on exécutera, on déportera, on dépeuplera la contrée, mais l’ordre tel qu’on le rétablira risque d’enfoncer ce peuple plus avant dans la misère. Il faudrait une loi agraire, peut-être une expropriation.G’est une colonisation à faire à l’intérieur, et certes les colons ne manquent pas.
- RUSSIE
- Si la police espagnole ne suffit point à sa terrible besogne, la police russe est sur les dents. On commence à Moscou les préparatifs du sacre ; les ouvriers arrivent par milliers, mais dans cette foule combien de nihilistes ? Tel est le problème que doit résoudre la police. Par une rencontre étrange, les magnificences du couronnement semblent faites pour aviver les passions et exciter le mal que l’on veut conjurer. Cette couronne, ce sceptre, ces trônes, ces manteaux de pourpre, ces carrosses de gala, ces chevaux sans pareils, ces diamants, ces rubis, ces perles, qui les a payés, sinon le travail du peuple ? Tant de millions de roubles, dont les journaux officiels font le détail avec tant d’ostentation, de stupeur, de respect : il adorait 1 mais il lève la tête aujourd’hui, il se rend compte, il calcule, et le rapprochement de ce faste et de sa misère, loin de le tenir soumis et écrasé, le soulève et l’irrite.
- ITALIE
- Que sont les trois pétards de Rome à côté des terribles événements d’Espagne et d’Irlande ? Peu de chose, heureusement , mais d’une signification très grande quand on songe au lieu où ils ont éclaté : devant le palais Gbigùoù loge l’ambassadeur d’Autriche près legou-vernement italien * sur la place Venezia, ou demeure l’ambassadeur que PAütriehe entretient près du pape;
- p.166 - vue 166/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 167
- le troisième sur la place du Quirinal. Voilà le fruit de la politique qui a pour maxime ie « serrer les freins ». Le roi Humbert voit-il dans quelle impasse l’ont conduit ceux qui ont voulu à tout prix le lier à l’Allemagne et à l’Autriche ? Comprend-il que jamais Tltalie ne lui pardonnera d’avoir endossé ce fameux uniforme de colonel autrichien, et que Bismarck, après l’avoir tâté comme on tâte une recrue, le trouve définitivement trop faible pour en faire, nous ne dirons pas un support, mais un suppôt de l’empire allemand.
- ALLEMAGNE
- Cet empire lui-même, si puissant qu’il soit par les armes, est vulnérable de plus d’un côté. Il porte en lui-même le germe de sa dissolution : ie militarisme. Voici ou’un des membres les plus honorables du Reichstag, M. de Vollemar, désespérant d’avoir dans son pays la liberté de produire sa pensée, est allé faire en Hollande des conférences sur l'état intérieur de l’Allemagne; or, l’autre jour, devant l’élite d’Amsterdam, il a déclaré que le parti socialiste, auquel il n’appartient pas mais avec lequel 11 vote souvent, est le seul qui veuille sincèrement la paix, le seul qui blâme franchement la conquête de l’Alsace et de la Lorraine, le seul qui proteste que l’intérêt de l’Allemagne est de rendre à ces deux provinces la libre disposition d’elles-mêmes.
- DANEMARK
- Nous avons parlé plusieurs fois de l’Association et du journal Freden fondés à Copenhague par M. Bajer et par ses amis pour réclamer la neutralisation du Danemark. Nous apprenons avec une grande satisfaction que la major Adelskjœld a déposé sur le bureau de la première Chambre suédoise, et M. Arnoldseu sur le bureau de la seconde Chambre, une proposition qui demande la neutralisation de la Suède. Arbitrage et neutralisation sont les deux grands facteurs de la paix.
- [Etats-Unis d'Europe).
- On télégraphie de Genève que la Ligue internationale dé la paix et de la liberté a adressé hier la lettre suivante au Congrès des Etats-Unis d’Amérique :
- Sénateurs et représentants du peuple des Etats-Unis d Amérique
- Nous applaudissons de tout notre cœur à la résolution par laquelle vous venez « d’autoriser et d’inviter le président des Etats-Unis à négocier avec toutes les puissances civilisées l’établissement d’un système international qui permette de résoudre par la voie de l’arbitrage, sans recours à la guerre, les difficultés qui peuvent naître entre les gouvernements. »
- Ce n’est pas un simple vœu que vous avez émis, c’est une décision que vous avez pris. C’est au nom de cinquante millions d’hommes que vous élevez ce signal de désarmement et de paix.
- Ce signal sera suivi. Les gouvernements, et, à défaut des gouvernements, les peuples s’y rallieront.
- Votre délibération tracera dans l’histoire une démarcation profonde : dans le passé, la conquête, la force, l’effusion du sang, la guerre ; dans l’avenir, l’association, la justice, la vie humaine inviolable, la paix.
- Recevez, citoyens, avec nos félicitations, nos hommages fraternels.
- Au nom du comité central :
- Ch. Lemonnier, Président.
- AMÉRIQUE
- M. Pedro Lamas, dans la dernière livraison de la Reme sud-amérie&ine, touche une grosse question î ventente des Républiques américaines avec les peuples
- latins d’Europe. L’ouverture du canal de Panama, la révolution sociale qui suivra cette ouverture et dont les Etats-Unis d’Amérique se préparent d’avance à tirer profit pendant que les Européens ne paraissent pas même s’en préoccuper, paraît à M. Lamas l’occasion favorable pour les nations latines d’Europe et d’Amérique de lier leurs efforts et leurs intérêts. M. Pedro Lama a cent fois raison d’appeler les latins à l’union, â l’action commune, à l’association, et nous joignons volontiers notre voix à la sienne, mais l’histoire semble prouver que dans de telles alliances la diversité des races, des origines, des tempéraments, des besoins est souvent, plus efficace et plus féconde que la pure et simple iiomogônénéité. Pourquoi les nations latines des deux mondes ne s’entendraient-elles point pour répondre à l'appel que vi.,nt d’adresser à tous les peuples le président Arthur ? Pourquoi ne point prendre rendez-vous à Washington dans un Congrès universel international de liberté, de paix, de justice et de désarmement par l’arbitrage? Il est vrai que les deux proqosilions ne sont point contradictoires. Union des peuples latins des deux mondes, réunion de tous les peuples au Congrès de Washington.
- Conférence an Familistère de Guise
- Par M. GODIN
- Le 7 mars 1883
- Mes Amis,
- Je vous ai montré dans ma dernière conférence où l’égoïsme prend naissance, comment il est en rapport avec le but de l’existence des êtres aux bas degrés de la vie, puisqu’en effet leur rôle consiste surtout â régénérer la matière à la vie, à l’appeler au mouvement et à la conscience d’elle-même.
- L’acte de la nutrition, le besoin de se nourrir commandent les principales actions, les principaux efforts de l’animal.
- Satisfaire ses besoins individuels : tel est le but constant de l’être dans l’animalité.
- On n’a point assez compris les conséquences de ce rôle dévolu à l’universalité, des êtres ; car ce n’est point seulement le végétai et l’animal qui transforment la matière en se l’assimilait parla nutrition ; c’est aussi l’être humain. Ce mouvement universel, incessant, ces modifications constantes, imprimées à la matière concourent a révolution de la vie générale pour le but supérieur assigné par la puissance créatrice à tout ce qui est.
- Mais si le simple rôle de se nourrir et de se reproduire est toute la destinée de l’animal, il n’en est point de même pour l’homme. A la fonction obligatoire de manger pour vivre, il ajoute une mission supérieure, celle du développement et du perfectionnement de la yie sur la terre.
- Comme l’animal par l’acte de la nutrition, l’homme contribue à l’évolution de la matière vers la vie, mais on i comprend qu’il l’entraîne vers une évolution plus par-i faite, puisqu’il estiui-même doué de facultés supérieures j et qu’il a dans la vie des perspectives bien plus consi-! dérables qne celles de l’animai.
- J II est donc évident que l’homme qui se borne à la vie ! de l’égoïsme, qui ne pense qu’à lui-même et ne reeher-j che que ses propres satisfactions, se ravale au rôle de la ! bête, et se tient au-dessous de la tâche dévolue dans la ! vie à l’êire humain.
- j Si l’égoïsme est la loi d’ordre dans l’animalité, elle ] cesse de l’être dans l’humanité ; une loi supérieure s’a-j joute à cette première loi: celle de la fraternité. L’homme doit penser à lui-même mais dans la mesure nécessaire ( pour se mettre le mieux en état d© servir la vie générale autour de ’uh
- p.167 - vue 167/832
-
-
-
- 168
- LE DEVOIR
- Certes, l’humanité n’arrive pas de suite à la compréhension de ces -vérités si importantes. Les premiers êtres humains, ignorants et grossiers, se confondent presque avec l’animalité. Résumant en lui toutes les tendances de la vie inférieure, l’homme primitif a les instincts, les appétits, les violences, les ignorances et la brutalité du monde animal.
- C’est par un lent travail des générations successives que l’homme se dégrossit, se police, constitue, sous l’empire de la nécessité, tous les éléments de son progrès physique et moral.
- Arrivant nu sur la terre, il a tout à créer pour répondre aux besoins les plus pressants ; se nourrir, se vêtir, s’abriter : voilà les choses urgentes qui commandent toute son attention. On conçoit que sous l’empire de tels besoins, l’homme pense a les satisfaire, et qu'il ait peu de temps à donner à la méditation de ses devoirs ; aussi ne remplit-ii guère sur la terre qu’un rôle analogue à celui de l'animal ; ses besoins sont exclusifs, ses sentiments étroits ; son intelligence est bornée ; il convoite plutôt qu'il ne cherche à créer ; tout entier à ses besoins personnels, il oublie les besoins des autres.
- Dans l’état primitif, les sentiments sont proportionnés à l’état misérable des individus ; l'homme se cantonne dans la famille, dans la cohorte ; il est hostile à tout ce qui l’entoure, et l’univers entier semble se tourner contre lui. ,
- Cependant, le travail, l’industrie, se créent peu a peu. La nécessité pousse l'homme aux découvertes utiles. Mais que de longs siècles il faut vivre dans la sauvagerie et dans la barbarie pour voir apparaître l’aube des civilisations : car il ne faut pas vous y tromper, mes amis, nos civilisations n’ont point d’analogues dans le passé. On a donné autrefois le nom de démocratie, de république môme à des gouvernements qui n’étaient que barbarie comparés à l’état moral et surtout industriel réalisé de nos jours.
- Plus l’homme avance, plus sa grossièreté et l'étroitesse de ses sentiments primitifs s’effacent. C’est ainsi qu’il arrive peu à peu à vaincre en lui et autour de lui les dernières traces de la domination de l’égoïsme.
- La vie humaine est une porte ouverte à l’être vers l’infini ; mais combien d’étapes l’être doit faire avant de la franchir, partant de la vie qui va du minéral au végétal, du végétal à l’animal et de celui-ci à l’homme.
- M. Bernardot, dans sa deuxième conférence nous a donné une magnifique description de l’infini ; il vous a parlé des mondes sans fin roulant dans l’espace : eh bien, moi, je voudrais meubler à vos yeux cet horizon immense et vous faire concevoir que comparée à la vie même, cette infinité des mondes matériels n’est que le fini dans l'infini, que ces mondes ne sont que des grains de sable, qu’une poussière au sein de la substance vivante qui constitue le grand Tout.
- Mais si nos globes sont si peu de chose, que sera l’homme lui-même ? son importance est peut-être plus considérable que vous ne le pensez, en raison des facultés actives qui lui sont propres.
- C’est donc les horizons de l’Infini si remarquablement ouverts par M. Bernardot que je voudrais agrandir encore.
- En l’entendant nous dire :
- « Où allons-nous f Où sommes-nous ?» Le désir m’a pris d’examiner la réponse à ces questions.
- Cherchant comment les^mondes s’étaient formés, M. Bernardot nous a exposé la théorie de Laplace : il nous a montré le mouvement s’éveillant au sein d’une nébuleuse dans l’infini de l’espace, et procédant peu à peu à l’engendrement du soleil et des planètes.
- Mais quelle est la cause initiale de ce mouvement? Comment, par quoi, s’éveille-t-il dans la nébuleuse ? M, Bernardot ne nous l’a pas dit. Il est vrai qu’il avait reconnu tout d’abord dans l’ensemble des choses la présence d’une puissance créatrice échappant à notre compréhension.
- Néanmoins j’ai été frappé de ce fait que la théorie produite devant vous avait comme une tendance à expliquer la formation de l’univers par le seul jeu des forces mécaniques.
- Etudier les forces mécaniques est excellent, nous en avons tous les jours la preuve par les fécondes applications que nous en faisons nous-mêmes en industrie. C’est par les connaissances de la mécanique, que nous construisons les machines, les locomotives, les bateaux à vapeur et tant d’autres engins qui, mis en mouvement, semblent recéler en eux la volonté et la vie.
- Mais il est à noter que jamais ces engins ne se construisent d’eux-mèmes. Pour édifier la plus simple machine, il faut l’intelligence de l’ouvrier. La matière brute ne s’agence pas d’eîle-même. Et une fois qu’elle est agencée en machine quelconque, il faut encore que l'intelligence s’y adjoigne pour la mettre et l’entretenir en fonctions. Il est surabondamment prouvé pour nous que la matière ne se meut pas toute seule, que pour lui faire accomplir des actions, il faut le concours de l’intel-ligeuce et de la volonté.
- M. Bernardot nous disait : « Ou peut vérifier ce qui se passe dans la nébuleuse en question en laissant tomber dans un mélange d’alcool et d’eau une goutte d’huile. La goutte d’huile forme globule dans ce liquide. En passant une fine aiguille au centre de ce globule et en lui imprimant un mouvement de rotation... » Je ne vais pas plus loin, mes amis, et je dis, fort bien, l’intelligence humaine arrive et met en mouvement la goutte d’huile ; mais qui donc met en mouvement ia nébuleuse dont vous voulez que votre goutte d’huile soit l’image ?
- Le mouvement initial reste à trouver. La place ne l’explique point. Et cette question de la cause initiale, de la cause première, elle se pose pour quelque fait que ce soit dans la vie universelle.
- Il y a, par exemple, de nos jours des gens qui croient avoir atteint le sommet de la science en décrétant que l’homme descend du singe. En quoi cela explique-t-il l’origine des choses ?
- Vous dites que l’homme vient du singe, après ? Qui a fait le singe? Ah, le singe, direz-vous, il descend de tel animal, et celui-ci de tel autre, et vous remonterez ainsi l’échelle des êtres jusqu’à la cedale organique que vous prétendez être le point de départ. Mais celte cellule même, comment donc est-elle douée de la force d’expansion si merveilleuse que vous montrez en elle? Où est la puissance initiale ? Nous en revenons toujours à cette question que vous avez déplacée, mais non résolue, en disant que l’homme vient du singe. Or, je soutiens que pour celte puissance initiale, il est aussi facile do créer l’homme tout entier que de former la cellule ou l’atome organique ; le monde et l’atome sont égaux devant elle.
- Au cours de sa conférence, M. Bernardot nous a dit : « Il n’y a pas d’autre ciel que l’espace immense dans lequel notre planète vogue en nous entraînant avec une vitesse de 643.400 lieues par jour. »
- Je suis complètement d’accord de cette affirmation que le ciel n’est pas une voûte sphérique à laquelle sont attachées les étoiles.
- L’antique conception de la voûte solide dans laquelle les étoiles étaient fixées comme de simples luminaires est une erreur des sens des premiers âges ; elle n’est plus admissible aujourd’hui. Le télescope nous a ouvert l’infini des mondes. Non seulement nous y voyons le fourmillement dès soleils sans nombre et sans fin, mais aussi d’incommensurables espaces qui semblent noirs et que les astronomes caractérisent de ce mot : sac à charbon.
- Oui, la conception des anciens n’est qu’une grossière erreur, et la science l’a réduite à néant ; ce n’est donc point sur ce sujet que j’ai à m’appesantir davantage ; ce que je désire toucher devant vous, c’est toute une partie des réalités, de la vie non encore abordée par les savants enfermés dans le cercle des connaissances officielles, mais étudiée plus qu’on ne croit généralement par les savants a l’esprit indépendant, qui veulent s'affranchir de la science officielle et qui veulent avant tout reconnaître la vérité où elle se trouve et la proclamer.
- Revenons aux mondes répandus dans l’espace. Soleils et planètes, tous sont des mondes matériels, et c'est parce que nous-mêmes sommes des êtres matériels que
- p.168 - vue 168/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- nous les percevons. Mais n’y a-t-il que la matière dans l'infini?
- N existe t-il point d’autres mondes que les mondes
- ^h'biôn! mes amis, des savants affirment aujourd’hui qu'il yen a d'autres et que la matière n’est qu’une partie infinitésimale du grand Tout.
- Examinons un moment les espaces considérables qui séparent entre eux les mondes matériels.
- Si l’on voulait mener de la terre au soleil une ligne de corps solides, 100 soleils de 400,0.00 lieues environ de diamètre comme le nôtre y trouveraient place, ou 13,000 terres comme celle que nous habitons suffiraient à peine pour jeter un pont de la terre au soleil.
- Que ces millions de lieues, que ces espaces immenses qui séparent les astres soient dépourvus de toute substance, à quoi servirait ce vide,ce néant de l’infini,quand nous voyons la sagesse créatrice si prévoyante, si intelligente,si attentive dans les détails de la création ; pourquoi multiplierait-elle les êtres, les formes et les conditions d’existence sur certains points pour laisser le
- néant ailleurs.
- A-t-elle laissé sans emploi les espaces interplanétaires? Ou bien, là comme partout, a-t-elle porté le mouvement, l’intelligence et la vie?
- Oui, d’après les connaissances nouvelles, ces espaces immenses sont pleins de vie et d’une vie infiniment supérieure et plus active que celle des mondes de la ma-tièrG.
- Ici, mes amis, supposez si vous le voulez que j’entre dans le champ de l’hypothèse, et suivez-moi un moment. Vous comparerez ensuite ce que ces hypothèses contiennent avec les dogmes qui ont si longtemps bercé l'humanité et que la science a détruits pour toujours.
- Je suppose donc que la vie existe en dehors de la matière et que l’homme à la mort du corps reprend une nouvelle existence dans un milieu invisible aux yeux matériels. Le champ d’action du ressuscité est élargi. Loin d’être fixé à la surface delà croûte terrestre comme nous le sommes en ce monde, il a devant lui l’espace libre de l’infini, de la terreau soleil.
- Mais la difficulté pour concevoir de telles choses,c’est de comprendre que la substance puisse donner l’existence à 1 être et à la forme en dehors de la matière ; la science officielle ne peut faire cet effort; elle ne peut concevo r l’existence de mondes autres que les mondes matériels; elle ne peut concevoir enfin que quelque chose puisse avoir la réalité de l’existence dans les espaces en apparence vides à nos yeux.
- Quand je dis vides, l’expression n’est point tout a Lût exacte, car on commence à supposer qu'ils peuvent être remplis d’une substance impondérable appelée éth'er. Quelques-uns ont même avancé qu’indépeudamment de l’éther il y avait 1 Od. En attendant qu’on sache mieux ce qu’est cette substance, on ne lui assigne aucun rôle; on n’en comprend ni le but ni la fonction.
- Pour arriver à comprendre que la vie puisse exister sur d’autres mondes matériels,il faut concevoir la substance à l’état invisible et insaisissable pour nos sens, bien que possédant la vie, la forme, l'être enfin.
- Quand on se représente les conditions si variées de la vie, rien qu’à la surface de notre petit globe; les différences essentielles entre le poisson et l’oiseau,par exemple, entre la taupe et l’homme, on voit que la vie recèle d’infinies ressources pour se produire et se manifester, et l’on comprend plus aisément qu'elle puisse s’exercer de même dans une substance impondérable, inconnue de nous et qui serait génératrice même de la matière.
- Les fausses religions ont tant abusé l’humanité avec des contes sur l’existence future ; elles ont montré cette existence sous des aspects si absurdes, elles ont fut du spirituel de si graves abus et de si grossiers mensonges qu’il est difficile de parler de la concordance de la substance spirituelle avec la substance matérielle; il faut faire effort aujourd’hui pour admettre la possibilité de l’existeaca du spirituel en dehors du matériel.
- Et pourtant, d’après les découvertes nouvelles, dans ces espaces interplanétaires, dans ces immensités vides
- en apparence, la vie existe avec des splendeurs inimaginables pour nos sens. _ ...
- Considérée ainsi, la vie infinie est un infini circulas dont l’image se retrouve en l'homme. L’être humain a sa matière inerte représentée par les os, les ongles, les cartilages, c’est la matière proprement dite.. Mais les os ne sont qu’une petite partie de l’être organique; à côté d'eux sont les muscles ou la chair, les vaisseaux sanguins, lymphatiques et nerveux qui circulent dans l’inextricable réseau qui compose notre corps.
- La vie dans ces vaisseaux est douée de mouvements rapides que peu de personnes supposent. Vu au microscope, le sang apparait plein de globules que nous pouvons pour un instant considérer comme étant l’image de petits mondes ; mais le microscope est impuissant à saisir des formes dans le véhicule vivant du reste du sang. Ces globules sont emportés dans la masse du sang, d’une extrémité du corps à l’autre avec une indicible vitGsse.
- Mais si ces globules peuvent nous représenter des mondes, que sera le reste du sang qui dans sa marche emporte les globules ?
- Les globules ne sont-ils point là comme les mondes dans l’espace, et la force qui emporte mondes et soleils dans l’infini de l’espace n'est-elle pas la vie, n’est-elle pas une image de la force vitale qui du coeur au cerveau et jusqu’aux extrémités les plus infimes du corps humain, emporte les globules du sang. * ...
- On pourrait multiplier ces images ; pour aujourd’hui, je ne fais que vous les indiquer et passe à un autre ordre de pensées. ,, 1 „ . ,
- Quant il s’agit de la vie qui peut succéder à 1 existence matérielle, bien des gens s’écrient : Mais si l’on vit encore après la mort du corps, comment se fait-il que nul ne soit venu le dira » Eh bien si, mes amis, il en est qui reviennent. Et sans mettre directement eu cause mon expérience personnelle, je puis vous parler de véritables savants, de gens qui ont été des lumières de là science, tant autrefois que de nos jours, et qui ont pénétré ces choses. ,
- Je vous citerai d’abord un illustre theososophe du siècle dernier Swedenborg, grand personnage et grand savant suédois, assesseur des mines, très estimé à la cour de Charles XII. roi de Suède et de la reine Ulrique-Eléonore. Jusqu’à l’âge de 38 ans Swedenberg se livra tout entier à l'étude et à la pratique des sciences exactes ; il fit des découvertes importantes et son renom scientifique était considérable alors.
- Ce fut comme je le dis à 38 ans qu'il abandonna ses fonctions à la cour de Suède et se livra tout entier à de nouvelles études qui pendant 27 ans le tinrent mi-partie dans le monde matériel, mi-partie dans une sphère de vie qui échappe communément aux sens.
- Quand il était dans une sphère d’action invisible, son corps demeurait dans cette sorte de catalepsie ; il déterminait à l’avance le nombre de jours ou de semaines pendant lesquels on devait ne point s’occuper de lui. Alors il restait enfermé dans sa chambre.
- Au sortir de cet état, il décrivait les conditions de vie dont il avait vu le fonctionnement, et il établissait pour ainsi dire la physique du monde ultra-terrestre.
- Je me borne à cette citation sur le passé; permettez-moi de vous citer maintenant un autre savant de nos jours, M.William Crookes, membre de l’Académie royale de Londres. .
- M. Crookes est également un savant illustre ; on lui doit plusieurs découvertes ; c’est lui qui, il y a environ trois ans est venu à Paris surexciter l’attention des savants par ses démonstrations sur la matière radiante. Tous les journaux en ont parlé à l’époque, et ce fait doit être encore dans votre mémoire.
- La conclusion des expériences deM. Crookes était que lorsqu’on établissait le vido autant que les moyens de la science le permettent, on ne s’en trouvait pas moins eu présence d'une substance qui produisait des effets d’une puissance toute particulière.
- Pour qui sait que M. Crookes avait étudié les phénomènes de la substance impondérable, il y avait certainement là de sa part une tentative pour amener les sa -
- p.169 - vue 169/832
-
-
-
- 170
- LE DEVOIR
- vants officiels à reconnaître que tout un ordre de faits jusqu’ici repoussés par eus méritaient un examen approfondi .
- Quant aux études dont je parle, voici en quoi elles consistent : M. Grookes s’était sérieusement occupé des faits singuliers et inexplicables jusqu’ici par la science, qui se produisent en présence de certains individus doués d’un tempérament particulier et qu’on nomme médiums. Il avait publié le résultat de ses investigations, et tous ses confrères de l’Académie crièrent naturellement à la folie.
- Mais M. Grookes n’était pas homme à reculer dans l’examen de ce qui pour lui étaient des faits vérifiables. Il invita ses collègues à s’assurer par eux-mêmes de leur exactitude. Les autres ne s’y prêtèrent pas généralement.
- Sur ces entrefaites M. Grookes rencontra une jeune fille d’environ 15 ans, Mlle Florence Cook médium, en présence de laquelle et pendant irois années consécutives les phénomènes les plus merveilleux se produisirent.
- Voici comment on procédait. Les séances avaient lieu chez M. Grookes ; Mlle Cook, le médium était couchée, endormie, sur un canapé dans un cabinet attenant au salon où se tenaient M. Grookes et quelques autres savants examinateurs.
- Le cabinet n’avait pas d’autre issue que le salon même.
- Une demi obscurité était faite dans ce cabinet, puisqu’il paraît prouvé jusqu’ici que l’obscurité est nécessaire à la production des phénomènes.
- Au bout de quelques minutes, Mlle Gook étant vue endormie sur le canapé une forme féminine plus grande, plus grosse, blonde-dorée tandis que Mlle Gook était brune, sortait du cabinet et venait se présenter aux investigations des assistants. Elle disait se nommer Katy king, racontait les faits de sa dernière existence terrestre, se promenait par la pièce, s’apouyait au bras de M. Grookes, se laissait tâter le poûls et se prêtait enfin aux constatations nécessaires pour établir sa parfaite réalité. Ce phônomèredurait environ une heure, quelque fois deux. Puis l’apparition semblait perdre de sa consistance, elle se rapprochait alors du cabinet et y disparaissait pour se représenter le lendemain et ainsi pendant trois ans, temps au bout duquel elle déclara sa mission terminée et ne revint plus.
- M. Grookes publia ces faits comme il avait publié ses premières constatations sur la matière. On ne l’emprisonna pas, on ne le força pas à se rétracter comme on avait fait pour Galilée qui avait osé dire aux savants de son temps que la terre tournait autour du soleil, mais les sarcasmes de ses compatriotes ne lui firent pas défaut. On le déclara fou et beaucoup de ses collègues lui retirèrent leur considération.
- Cependant pas plus que les inquisiteurs n’ont empêché la terre de tourner autour du soleil, la science officielle ne peut empêcher que les faits soient des faits, et que ceux constatés par M. Grookes soient une réalité destinés à triompher avec le temps de toutes les résistances, comme toutes les vérités doivent le faire.
- Or, quand ou voit des hommes, des savants risquer ainsi leur repos et leur réputation pour la proclamation de faits dont ils ont constaté l’exactitude, comment se refuser au moins à reconnaître qu’il y a là un sujet qui mérite examen.
- Je pourrais vous citer encore le professeur Zollner de Leipzick, a qui il est arrivé même chose à peu près qu’à M. Grookes. M. Zollner ne croyait pas aux phénomènes de cet ordre ; il résolut de les étudier pour en démontrer la fausseté. Ayant pu se procurer un médium, il commença ses investigations ; mais les résultats furent tout opposés à ceux qu’il attendait. Loj'alement il publia les faits dont il avait été témoin, et lui, comme M. Grookes, fut accusé de folie par ses collègues les savants.
- Cependant les mêmes gens qui se refusent à croire à ces merveilleuses ressources et modifications de la vie, sont journellement témoins sur la terre de métamorphoses presque aussi inouïes pour les êtres qui en sont l’objet
- Voyez, par exemple, ce qui se passe pour les larves de tous ies insectes, la chenille, par exemple et la larve de la libellule. Supposez CiS êtres doués de raison : est-que jamais ils pourraient s’attendre à la merveilleuse destinée qui leur est réservée ?
- Examinons la chenille d'abord : elle sort d’un œuf qui souvent a passé 1 hiver contre une brindille d’arbre ; d’aucunes éclosent avant l’biver. ’
- A peine écloses, les miniscules chenilles filent un léger tissu qui abrite toute la famille contrôles intempéries ; elles passent ainsi l’hiver. Au printemps, elles se dégagent de leur abri et vont ronger les feuilles des arbres pour se nourrir. Peuvent-elles le moins du monde se douter, elles qui rampent lentement de branche à autre, de feuille en feuille, qu’un jour viendra où leur destinée sera de planer dans l’espace avec des ailes aux plus brillantes couleurs et de voler de fleurs en fleurs, de pomper délicatement le suc et les arômes que celles-ci renferment.
- Cependant le besoin vient un jour en elles de rompre avec leurs habitudes de vie ; elles s'isolent dans quelque creux, s'attachent à quelque branche et là prises de léthargie, se transforment en chrysalide. La chenille est disparue même à nos yeux, elle s’est transformée en nymphe argentée et dorée, vivante encore, cependant, puisquelle remue quand on la touche. Après un temps plus ou moins long, des jours et des mois suivant la saison, la nymphe se brise,et de ce cadavre abandenné, il s’échappe un papillon aux brillantes couleurs.
- Ses ailes plissées, frippées tout d’abord s’étendent bientôt sous les rayons du soleil, et l’insecte, la chenille d’hier, s’envole radieuse butiner sur les fleurs.
- La différence entre la larve de libellule et la libellule est plus considérable encore. La chenille comme le papillon vit dans l’air ; au contraire si la libellule vit dans l’air, sa larve vit au fond des eaux.
- Quelle métamorphose pour cette petite larve rampante au fond de la mare, et comment se douterait-elle jamais que sa destinée au sortir du monde où elle se voit vivre, est d’aller dans un milieu absolument différent et en possession d’organes dont elle ne peut avoir aucune idée, vivre d’une existence nouvelle qui n’a rien de comparable à celle qui est son lot au fond des eaux.
- Cependant un jour vient où la larve sous l’empire d’une vague inquiétude, moate à la feuille ou à la tige d’un roseau et arrive à la surface de l’eau; prise à son tour de léthargie, elle se transforme en nymphe, d’où sortira quelque.temps après la libellule, joli insecte ailé qu’on nomme communément demoiselle et que vous connaissez tous.
- Si les larves au fond de la mare s’étonnaient que leurs sœurs disparues, mortes eu apparence, ne soient point revenues leur dire si l’on vit encore après la mort du corps, comprenez-vous combien la libellule serait émpê-chée de vpnir se communiquer aux larves.
- L’air est devenu son élément comme l’eau est l’élément des larves et nulle communication n’est possible entre elles. Les larves resteraient donc, à les supposer doué°s de raison, dans la môme ignorance, dans la même incertitude que la plupart des humains.
- Savoir d’où nous venons, cù nous sommes, où nous allons : tel est le grand problème.
- La destinée générale de l’humanité est importante à connaître pour accomplir au mieux notre tâche. Généralement les hommes n’ont guère plus de certitude à ce sujet que n’en pourraient avoir les larves de libellules, si elles étaient douées de raisonnement.
- Mais ces transformations admirables qui s’accomplissent dans le monde des insectes sont bien propres à faire réfléchir l’homme sur les ressources inépuisables de la vie, et à lui faire concevoir la possibilité de conditions d’existence tout autres que celles de la vie matérielle Je vous offre donc ces analogies pour vous mettre en garde contre la négation systématique qui ne vaut pas plus que la crédulité aveug’e. Ce qu'il faut c'est que l’homme reste toujours et en toutes choses dans la voie de la libre pensée et du libre examen.
- Je reviens donc aux conclusions données par Bwedeo*
- p.170 - vue 170/832
-
-
-
- LB DEVOIR
- 171
- borg sur les faits de la vie ultra-terrestre dont il a été le témoin.
- Selon lui, le monde spirituel, pour l’appeler du nom qu'il lui donne, est le monde des causes ; c’est le monde spirituel qui donne naissance au monde matériel,lequel est le monde des effets. Par l’ordonnance môme de la vie le monde des effets en régénérant la matière, en l’élevant à la pensée, à la sagesse, à l’amour universel, entretient à son tour le monde des causes des habitants qui le peuplent.
- La mort n’est donc que la séparation entre le corps devenu impropre aux fonctions de l’existence et l’esprit momentanément incarné dans ce corps.
- Pour relier cette théorie aux comparaisons que je vous ai faites tout à l’heure, je pourrais dire :
- Que la conception de l’être humain, au sein de la mère est le dépôt de l’œuf du papillon du monde spirituel. L’existence matérielle est analogue à la vie de la chenille ou à celle de la larve de libellule ;
- La mort n’est pour nous que l’abandon de la chrysalide, c’est-à-dire du corps matériel, et nous nous élevons de là vers de nouvelles et radieuses conditions de vie dans le monde des causes, d’où nous étions originairement venus.
- Dans le monde spirituel nous retrouvons les amis qui nous ont précédés dans la mort. Ils sont là pour nous accueillir et nous aider à notre arrivée, avec une tendresse et une sollicitude supérieures mêmes à celles des parents accueillant en ce monde l’enfant nouveau-né,
- Si nous nous dégageons des préventions que notre éducation présente soulève contre de telles affirmations, on entrevoit quel immense champ d’observations s’ouvre à l’homme de science qui veut avant tout se servir de sa raison pour juger les faits et les faire concourir au progrès de l’humanité.
- Quant à moi, mes amis, croyant que la vérité est la première des choses que nous devons chercher à connaître, je ne crois pas qu’il soit digne de l’homme intelligent de repousser l’examen des faits; j’ai voulu voir, et j’en ai tiré les conséquences. Et ces conséquences confirment ce que Swedenborg nous apprend du monde spirituel ou de l’esprit.
- Dans ce monde, nous apparaissons ce que nous sommes; notre volonté, nos pensées, nos intentions sont nos organes visibles, la dissimulation est impossible. Ne concevez-vous pas les déceptions des hypocrites, des fourbes et de tous les hommes chez lesquels la fausseté a été la règle de la vie. Là chacun apparaît pour ce qu’il est en réalité ; le menteur se montre à découvert devant ceux qu’il a trompés. Les organes qui constituent la personnalité individuelle sont l’image même, l’effigie de la personnalité intellectuelle et morale. Il n’est donc plus possible de faire croire à des sentiments qu’on n’a pas eu; aussi voyez-vous l’impossibilité de soutenir la présence de l’honnête homme que l’on a abusé. Les pareils vont naturellement ensemble. Les bons sont avec les bons, les méchants avec les méchants. Il n’est pas d’autre lien que celui de la véritable convenance morale.
- Je ne puis m’étendre davantage sur ce sujet aujourd’hui ; ma confé-ence dépasse déjà les limites ordinaires. Je remets ces développements à une autre fois. J’ajoute seulement ceci, mes amis, si nous voulons nous assurer place dans une société fraternelle, consacrons-nous dès cette vie à la pratique de la fraternité. Car le monde matériel est particulièrement celui où l’être conquiert ses mérites dans la vie. C’est là, dans l’obscurité même de son existence qu’il éprouve sa véritable valeur morale et qu’il se débarrasse de la gangue de l’égoïsme.
- Ici-bas c’est l’aspect du corps, c’est l’enveloppe matérielle qui nous caractérise les uns en face des autres. Dans la vie spirituelle c’est la substance intelligente et morale elle-même qui se manifeste et fait notre individualité.
- A nous donc de nous préparer, dès ce monde et par la direction que nous saurons donner à toutes nos actions, notre place dans la vie supérieure.
- Les idées de Fourier aux Etats-Unis
- Il nous reste maintenant à dire que nous savons des causes qui amenèrent la chûte de Brook Farn.
- Un an après que les associés eùrent pris à tache de propager les doctrines de Fourrier dans toute l’Union américaine, le 3 mars 1846, un désastreux incendie vint briser les forces et détruire les espérances de l’Association. Nous extrayons de l’Har-binger l’article du 14 mars, qui portait la catastrophe à la connaissance de ses lecteurs.
- « Le feu à Brook Farm. Nos lecteurs ont sans doute déjàété informés de la cruelle calamité qui vient de s’abattre sur l’Association de Brook Farm, par la destruction du vaste édifice unitaire que depuis quelque temps elle avait élevé sur son domaine. Juste au moment où notre feuille allait être mise sous presse, le mardi 3 courant dans la soirée, le cri « au feu » retentit vers neuf heures moins un quart, et l’on ne tarda pas à se convaincre qu’il avait éclaté dans le Phalanstère. En quelque minutes, les flammes faisaient irruption par les fenêtres et les portes du deuxième étage ; l’incendie se propagea avec une incroyable rapidité dans tout le bâtiment ; et dans l’espace d’une heure et demie environ tout l’édifice était consumé jusqu’au sol. Les membres de l’association étaient tous accourus, et avaient essayé de sauver de grandes quantités de bois qui se trouvaient entassées dans le sous-sol ; mais les progrès de l’incendie furent si rapides, que même ce sauvetage fut impossible, et ils ne réussirent à mettre à l’abri que deux caisses d’outils dont se servaient les charpentiers.
- « La maison voisine d’habitation appelée YEyry courut de grands dangers, lorsque le feu eût atteint son maximan d’intensité, et le calme de la nuit, la vigilance et l’activité de ses habitants purent seuls la préserver d’une destruction immineme. Les efforts de nos plus proches voisins, M. T. J. Orange et Mess Thomas et Georges Palmer furent d’un grand secours et rendirent des services éminents pour la préservation de cette habitation, car une grande partie de nos forces était employée ailleurs à mettre à l’abri les ateliers, les granges et la principale maison d’habitation.
- « Au bout de peu de temps nos voisins du village de West Roxbury distant d'un mille et demi arrivèrent en foule avec leur pompe, laquelle, conjointement avec celles de Jamaïea Plain, de Newton et de Brookline, furent d’un grand secours pour éteindre le feu dans les ruines, malgré qu’on n’eût pu en arrêter le progrès avant la destruction complète de
- p.171 - vue 171/832
-
-
-
- 172
- LE DEVOIR
- l’édifice. Nous avons de grandes obligations aux compagnies de pompiers accourues à notre aide, quelques-unes de cinq ou six milles de distance par des chemins de traverse couverts d’une neige épaisse, et qui firent tout ce qu’il était humainement possible pour préserver de la ruine les autres bâtiments.
- « De nombreuses pompes de Boston s’étaient aussi mises en route pour venir, mais arrivées à quatre ou cinq mille de la ville, voyant l’incendie tomber, elles revinrent sur leurs pas. Les pompiers de Dedham essayèrent de venir également, nous assure-t-on, mais vu l’état des chemins, ils furent forcés d'y renoncer. Mais, aucun effort n’eùt probablement réussi a arrêter le progrès des flammes.
- « L’édifice était divisé en près de cent chambres dans les étages supérieurs, lesquelles étaient encore en lattis depuis plusieurs mois, attendant d’être plâtrées, aussi sèches que de l’amadcu, et donnant une prise énorme à l’incendie,qui s’y propagea avec une terrifiante rapidité.
- « On n’avait point travaillé à ce bâtiment pendant les mois d’hiver,et l’on avait commencé les préparatifs pour compléter quatre des quatorze séries distinctes d’appartements dans lesquelles il était divisé, et le travail devait commencer le premier mai. On espérait pouvoir terminer le .reste l’été, et qu’au premier octobre l’édifice serait prêt à recevoir cent cinquante personnes, sans compter des spacieuses salles publiques et salons. Une partie du deuxième étage avait été réservée pour une église ou chapelle qui allait être finie, d’un style simple et élégant, construite par souscription privée, et ou l’on espérait que les services religieux seraient célébrés par notre ami William H. Channîng, dont la présence parmi nous, ayant qu’il n’eut été forcé de nous quitter pour cause de santé, avait été une source de profits et une cause de satisfaction sans mélange ».
- « Le samedi qui précéda l’incendie, on avait placé dans le sous-sol un poêle pour la commodité des charpentiers qui allaient travailler à l’intérieur. On y fit du feu depuis le m ;tin jusqu’à quatres du soir le mardi ; a huit heures et demie, le veilleur de nuit avait fait sa ronde ordinaire par tout l’édifice, et. il avait tout trouvé en règle en apparence. A neuf heures moins le quart, une faible lumière brilla au deuxième étage ; on supposa que c’était quelque lampe qui la produisait, mais lorsqu’on voulut vérifier le fait, la fumée fit tout de suite comprendre que l’intérieur de bâtiment était en feu. L'alarme fut donnée aussitôt, mais avant que les habitants eussent eu le temps de se réunir, l’édifice tout entier parut enveloppé de flammes. C’est par suite
- d’un défaut de construction d’une cheminée, que quelqu’étincelle venant du poêle aura communiqué le feu au boiseries contigües et la nature très combustible des matériaux fournit aux flammes un aliment qui accéléra la rapidité de sa propagation déjouant tous les efforts.
- Commencé dans l’été de 1844, l’édifice incendié était en bcis de cent soixante-quinze pieds de long, élevé de trois étages, et surmonté de mansardes disposées en chambres agréables et commodes pour des célibataires. Le second et le troisième étages étaient divisés en quatorze appartements indépendants les uns des autres, composés d’un salon et de trois chambres à coucher chacun, et reliés par des galeries courant tout le long de l’édifice aux deux étages. Le sous-sol contenait une grande et commode cuisine, une salle à manger pouvant recevoir de trois à quatre cents personnes,deux salons publics,et une spacieuse salle de lecture. Quoique ce ne fut à aucun point de vue un modèle pour le Phalanstère, ou édifice unitaire d’une Phalange,il était pour le moment très bien approprié à notre but,situé sur une hauteur délicieuse qui commandait un point de vue pittoresque et étendue, et offrant toutes les commodités et tous les agréments capables de satisfaire les goûts les plus difficiles. Le montant des dépenses occasionnées par sa construction, y compris le travail exécuté par l’Association s’élevait à environ 7,000 dollars, et 3000 autres devaient suffire, suivant l'estimation faite, pour le compléter.
- Le journal, tout en reconnaissant l’importance du désastre, et les conséquences, qu’il pourra entraîner, dit que l’édifice ayant été construit au moyen des ressources des actionnaires et des associées en dehors du capital social, la perte n’en retombe pas directement sur la société, et il trouve une consolation dans le fait que n’ayant pas encore été habité, il n’y avait encore aucun souvenir d’attaché à son existence, et n’infligeait aucun regret trop vif et trop personnel à qui que ce fut.
- Mais néanmoins il avoue que c’est pour eux une terrible épreuve, et peut-être au-dessus des forces de l’Association, tout en pouvant contribuer à resserrer plus intimement encore les liens qui unissent les membres les uns aux autres. Il constate en même temps que la plus grande harmonie n’a cessé de régner entre eux, et il manifeste l’espoir que nulle calamité ne pourra la détruire ni affaiblir le zèle des sociétaires pour l’œuvre d’établissement d’un ordre divin au sein de la Société.
- Malgré ces assurances optimistes, l’incendie du 3 mars fut pour l'entreprise de Brook Farm an désastre dont elle ne put jamais se relever. L’organi-
- p.172 - vue 172/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 173
- sation en devint languissante, et,quoique le journal continuât à paraître encore jusqu'en octobre .1847, l’espoir de devenir une phalange modèle était perdu déjà longtemps avant cette époque.
- La New York Tribune en août 1847, publiait un article dans lequel on lit que l’Association de Brook Farm fondée sans capital, sans expérience ni capacités individuelles, sans aucun plan conforme, soit au système de Fourier soit, à tout autre, dans une localité des moins favorables, sur un bien acheté à un prix trop élevé, et ayant constamment vécu sous le faix de l’hypothèque allait se dissoudre,et le journal se transporter de nouveau à New-York.
- Le numéro du 30 octobre 1847 de YHarMnger annonçait en effet à ses lecteurs que désormais le journal allait être publié dans la ville impériale, sous la direction de Parke G-odwin, avec la collaboration de George Ripley, de Charles Dana à New-York, et de William Channing et de John Dwight à Borton. C’était la dispersion dés membres de Brook Farm, et la dissolution de la Société.
- « La fin de Brook Farm fut virtuellement le signal de la fin de cette phase d’expériencesduFouriérisme aux Etats-Unis. Une ou deux Phalanges se traînèrent quelque temps encore, et YHarMnger continua à paraître un an ou deux à New-York, mais l’enthousiasme de la victoire et l’espérance étaient tombés,et les principaux chefs de Brook Farm passèrent au service de la Tribune. »
- LA SAGESSE ANTIQUE !
- XI
- Règle» de conduite
- C’est une grande vertu que de savoir être modeste et économe.
- (Chou-King)
- Quand vous êtes sorti de chez vous, comportez-vous comme si vous deviez voir un hôte d’une grande distinction.
- Que l’homme supérieur veille avec une sérieuse attention sur lui-même, et ne cesse d’agir ainsi; qu’il porte dans le commerce des hommes une déférence toujours digne, avec des manières distinguées et polies, regardant tous les hommes comme ses propres frères.
- Dans la vie privée, ayez toujours une tenue grave ét digne ; dans le maniement des affaires, soyez
- (1) Voir «le Devoir » des 24 décembre 1882; 7, 14, 21 Janvier; 4,11, 18, 2b février; 4 et 11 mars 1883.
- toujours attentif et vigilant; dans les rapports que vous avez avec les hommes, soyez droit et fidèle à vos engagements. Quand même vous iriez parmi les barbares, vous ne devez point négliger ces principes.
- (Lun-Yu)
- Accoutume-toi à une manière de vivre propre et sans luxe.
- Evite de faire ce qui attire l’envie.
- Et ne dépense point mal à propos comme celui qui ne connaît point ce qui est beau et honnête.
- Mais ne sois pas non plus avare et mesquin. L’a juste mesure est excellente en toutes choses.
- (.Pythagore)
- Nous devons pratiquer la tempérance et la justice avec tous les hommes, et non pas seulement avec les justes et les tempérants.
- (.Hiéroclès commentaires sur Pythagore)
- Les vraies dignités
- Ceux qui sont dépourvus de la vertu de l’humanité ne peuvent se maintenir longtemps vertueux dans la pauvreté, ne peuvent se maintenir longtemps vertueux dans l’abondance et les plaisirs,
- La richesse et les honneurs sont l'objet du désir des hommes ; si l’on ne peut les obtenir par des voies honnêtes et droites, il faut y renoncer.
- Il est difficile d’être pauvre et de n’éprouver aucun ressentiment ; il est facile en comparaison d’être riche et de ne pas s’en éaorgueillir.
- L’homme supérieur ne s’inquiète que de ne pas atteindre la droite voie ; il ne s’inquiète pas de la pauvreté.
- [Lun- Yu)
- L’humanité, l’équité, la droiture, la fidélité ou la sincérité, et la satisfaction que l’on éprouve à pratiquer ces vertus sans jamais se lasser, voilà ce qui constitue la dignité du ciel.
- Le désir de la noblesse ou de la distinction et des honneurs, est un sentiment commun à tous les hommes : chaque homme possède la noblesse en lui-même, seulement il ne pense pas à la chercher en soi.
- (.Meugtseu)
- Quiconque voudra être le premier d’entre vous, doit être le serviteur de tous.
- {A suivre).
- (St-Marc)
- p.173 - vue 173/832
-
-
-
- 174
- LE DEVOIR
- ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
- Conférences d’Economie sociale
- Depuis le mois d’octobre 1882, des conférences de morale sociale sont faites aux jeunes gens des deux sexes du Familistère de Guise, c'est-à-dire aux élèves des classes supérieures des Ecoles et aux apprentis de l’usine.
- Nous donnons ci-après deux spécimens d’une composition faite le 23 février dernier entre les élèves de l’école.
- Ces deux devoirs sont l’œuvre d’élèves de 14 ans révolus, ils ont été rédigés en classe eu deux heures de temps après les leçons orales du jeudi et du dimanche faites par le conférencier.
- Nous ajoutons que la méthode du conférencier est tout à fait socratique. Celte méthode nous paraît la meilleure pour îa diffusion des principes de la morale sociale au milieu des généj ations scolaires primaires.
- Composition d’Economie sociale
- Sommaire
- Définition de la richesse.
- Facteurs de la Richesse — Domaine naturel — Travail.
- Capital.
- Définition des 3 facteurs.
- Subdivision du travail et du capital.
- Principe de la répartition des bénéfices.
- Les injustices sociales des sociétés anciennes.
- Les injustices sociales actuelles.
- Gomment le Familistère dans la répartition des bénéfices, fait la part du domaine naturel, du travail et du capital.
- Conclusion.
- Développement
- DEVOIR DE Mlle MARGUERITE PHILIP
- Beaucoup de personnes se figurent que l’on est riche quand on a beaucoup d’or et d’argent. C’est une erreur. Admettons qu’un homme soit dans une île déserte, où il n’y a aucune végétation, où pas un seul animal habite et qui a des monceaux d’or et d’argent,il ne sera pas riche, parce qu’il n’a pas ce qui est utile, nécessaire et agréable à la vie humaine. La richesse est donc l’abondance de ce qui, est utile, agréable à la vie humaine, ou mieux, le travail économisé de l’homme. L’or et l’argent monnayés ne sont richesse qu’en tant que l’on est dans une société qui est convenue de prendre l’or et l’argent comme moyen d’échange.
- La richesse a 3 facteurs principaux : le domaine naturel, le travail et le capital. Le domaine naturel est tout ce que nous donne le sein ou la surface de la terre. Le charbon, les métaux, les terres de diverses espèces, le bois, sont des produits du domaine naturel. Le domaine naturel est le premier facteur de la richesse, parce que sans lui le travail ni le capital ne serviraient a rien. Car pour faire quelque chose, il faut d’aberd des matières premières. Le travail est la transformation des produits naturels, e’est-à-dire des matières premières en objets utiles et agréables à la vie humaine. Le capital est le produit du travail économisé, mis en réserve. Le travail se subdivise en 2 parties : le travail ouvrier, c’est-à-dire celui qui exécute et le travail directeur, c’est-à-dire celui qui fait exécuter, ou encore le travail manuel et travail intellectuel. Le travail manuel est celui que l’on fait par les forces corporelles et le travail intellectuel est celui que fait l’entelligence. Aucun travail n’est absolument manuel ou intellectuel. Il peut être plus manuel qu’intellectuel ou inversement. Le capital se divise également en deux parties : Le capital individuel et le capital social. Le capital individuel est celui qui est possédé par une seule personne, par un individu. Le capital social est celui qui est possédé par une société, une nation. Le capital n'est pas seulement
- l’argent, c’est encore des meubles et immeubles. Ainsi le Familistère a pour capital le bâtiment lui-même, l’éclairage, les fontaines, etc. L’usine a pour capital lè bâtiment également, les machines, les outils, le charbon et la fonte.
- Les 3 facteurs, le domaine naturel, le travail et le capital produisent une certaine richesse qui doit être répartie. Ce sont les facteurs de la richesse qui ont droit à la richesse, puisqu’ils la produisent. Cette richesse ne doit pas être également répartie. Chaque facteur de la richesse doit avoir sa part de richesse selon la mesure du concours qu’il a apporté à la produire. Représentons l’effort du domaine naturel par 25, l’effort du travail par 15 et celui du capital par 10. Si la richesse
- produite est 50, le domaine naturel en aura les-ll, le
- 15 10 #0 7
- travail les-^-et le capital le-gg-
- Aulrefois, dans les sociétés anciennes, le travail non seulement n’était pas honoré, mais il était esclave, le capi'al avait toute la force et le subjuguait, le domaine naturel était encore accaparé par le capital.
- De nos jours, le travail n’est pas encore l’égal du capital, il n’est que libre. Cela est de l’injustice. Le travail doit être l’égal du capital. Pour cela, il faut former l’association du travail et du capital. Dans le monde, il n’y a encore qu’une association ainsi formée. Cette association est celle qui a été fondée par M. Godin.
- Dans l’association de M. Godin tous les facteurs de la richesse ont leur part de richesse. Le travail et le capital ont des titres. Le domaine naturel est représenté par les veuves, les orphelins, les infirmes et les pauvres. Tous ces êtres ont droit à la vie. Gomment pourraient-ils vivre s’ils ne recevaient pas leur part de richesse? Pour donner au domaine naturel ce qui lui appartient, M. Godin a établi des caisses de prévoyance, d'assurance contre la maladie, de pensions, pour lesquelles une grande somme est consacrée.
- Pour être juste, non seulement il faut donner un salaire aux ouvriers, mais encore il faut leur donner une part des bénéfices réalisés. Les pauvres, les orphelins et les personnes qui ne peuvent travailler représentant le domaine naturel, doivent avoir également une part de richesse. Il faut donc suivre l’exemple de M. Godin et nous deviendrons justes, comprenant notre devoir. Nous ferons honneur à la Société.
- DEVOIR DE M. LAIRLOÜP LÉONARD
- La richesse consiste en tout ce qui est utile, agréable ou nécessaire à l’humanité entière.
- La richesse est produite par trois facteurs principaux qui sont :
- Le domaine naturel, le travail et le capital.
- Le domaine naturel consiste en tout ce que nous donne la nature. Ainsi la fente est un produit naturel, car la fonte vient du minerai de fer que l’on extrait de la terre. La houille, le blé sont aussi des produits naturels. La terre d’argile, qui sert à faire des briques est encore un produit naturel. Enfin, presque toutes les matières premières sont des produits naturels.
- Le travail réduit les matières premières en objets utiles. Ainsi le menuisier fait un travail parce qu’il fait des meubles qui sont utiles.
- Le mouleur fait aussi un travail car il réduit la fonte en cuisinières.
- Le capital est le travail économisé de l’homme. Le capital est en argent ou en outils. Un homme qui posséderait cent mille francs, aurait un capital argent. Un autre homme, qui connaîtrait la mécanique et qui aurait tous les objets utiles à la mécanique posséderait un capital en outils.
- Le travail se divise en deux parties :
- Le travail manuel et le travail intellectuel.
- Le travail manuel est celui qui se fait principalement avec les mains. Les menuisiers, les mouleurs, etc. font des travaux manuels.
- Le travail intellectuel est celui qui se fait à l’aide de l'intelligence. Ainsi les directeurs font des travaux intellectuels.
- p.174 - vue 174/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 175
- Le travail manuel ne peut pas se faire sans le secours du travail intellectuel, et réciproquement.
- Le capital se divise en deux parties :
- Le capital individuel et le capital social. On pourrait encore ajouter le capital national.
- Le capital individuel est celui qui appartient à un seul individu.
- Le capital social est celui qui appartient à une association.
- Le capital national est celui que possède le gouvernement, la nation.
- Les bénéfices amassés par les trois facteurs de la richesse doivent être répartis entre les trois facteurs selon l'effort que chacun a apporté pour amasser ces richesses.
- Dans les Sociétés anciennes, cette règle n’était pas observée. Le travail et le domaine naturel étaient asservis par le capital.
- Dans les Sociétés actuelles, le travail n’est plus l’esclave du capital ; mais il n’a pas encore sa part des bénéfices.
- Au Familistère de Guise* la règle citée plus haut est mise en action.
- Lé travail, représenté par les ouvriers a sa part. Le capital, représenté par les directeurs a de môme sa part.
- Le domaine naturel, représenté par les orphelins, les veuves, a aussi sa part.
- CÛNCLUSiON
- Dans les richesses amassées par les trois facteurs, chacun de ces trois facteurs doit recevoir une partie des bénéfices selon l’effort que chacun d’eux a apporté pour amasser ces richesses.
- Société d'Êtudes Philosophiques & Morales
- Un Cercle extrêmement sérieux, une Société d’avenir* fondée à Paris sous l’inspiration de Madame démence Royer avec le titre : Société d’études philosophiques et morales, tient chaque mois dans une des salles de la Mairie du IIe arrondissement des séances très-intéressantes.
- La dernière offrait un attrait tout spécial. Une proposition, qui peut être le point de départ de recherches et de découvertes importantes au point de vue psychologique, a été faite par M. Edmond Poto-nié.
- Cette proposition est relative à un projet de Congrès international de psychologie, dont l’initiative est due à M. Ochorowicz, professeur à l’Université de Lemberg.
- M. Ochorowicz est convaincu que son idée trouvera de l’écho, car le même dessein a germé dans bien des esprits sur différents points de l’Europe.
- Poursuivre la réalisation de ce Congrès ne dût-il rendre d’autre service que de mettre au jour les côtés faibles de l’état actuel de la psychologie, ce serait faire un pas en avant, un premier pas vers l’amendement « ce serait toujours le meilleur service
- * fiüe l’on pû.t rendre à cette science rajeunie, jus-
- * tement nommée la plus belle et la plus digne de
- * l’homme. #
- La psychologie a cessé d’être seulement une science philosophique ; elle a dorénavant à compter avec les sciences expérimentales.C’est à Wolff qu’on doit l’heureuse idée de la division de la psychologie métaphysique en psychologia empirica et psycholo-gia rationalisé Cette division de la psychologie admise, on comprendrait la position qui lui incomberait entre l’ontologie, la cosmologie générale et la théologie ; aujourd’hui on la met ici et là sans pouvoir lui trouver une place convenable et définitive. C’est ainsi que Crusius et Darces en font une partie de la Logique ; Dalham et Heutsch, Bonnet et Robinet la rapprochent de la Physique; Casmann, Win-kler, Sperling et Zeisold lui désignent une place dans ^Anthropologie, tandis que Schonfeld (1764) la compte au nombre des sciences naturelles et que d’autres ne cessent pas de la considérer obstinément comme une branche de la métaphysique.
- G’est aux travaux collectifs qu’il appartient de créer le corps entier d’une grande science. Il n’y a qu’un seul moyen d’organiser le travail, celui d’un Congrès international. Il se formerait un Comité d’organisation. Ce Comité discuterait les questions pratiques, désignerait le temps et le lieu où se tiendrait la première session, et enverrait des lettres d’invitation aux savants de tous les pays. Quant au lieu on pourrait choisir entre Paris, Londres, Bruxelles, Leipzig, Vienne et Bologne.
- Le règlement général serait conçu sur le modèle de celui du Congrès international d’Anthropologie et d’Archéologie préhistoriques.
- Voici les divisions que le professeur Ochorowicz indique comme renfermant toutes les données du problème à résoudre :
- 1° La psychologie générale ; 2° La psychologie physiologique ; 3° La psychologie pathologique ; 4° La psychologie physique; 5° La psychologie criminelle ; 6° La psychologie zoologique ; 7° La psychologie pédagogique et l’éthologie ; 8° La patho-gnomonie ; 9° La psychologie de l’art ; 10° La psychologie de l’histoire ; 11° La psychologie mathématique et enfin 12° l’histoire de la psychologie.
- Evidemment ces divisions pourront être ou ne pas être maintenues par le congrès.
- M. Edouard Potonié a conclu par les paroles suivantes que nous tenons à transcrire ici, parce qu’elles nous paraissent résumer le champ d’expériences et de recherches qu’ouvrirait ce congrès international.
- « Si, armés du microscope, nous étudions les mys-« tères et les phénomènes protoplasmiques, et si « nous contemplons ces républiques de cellules dont « chacune séparément à sa vie et son autonomie
- p.175 - vue 175/832
-
-
-
- 176
- LE DEVOIR
- « propre, si ensuite, prenant le scalpel, nous étu-« dions la gymnastique cérébrale de la pensée,
- « avons-nous fait un pas en avant dans la direction « du matérialisme ou bien avons-nous donné des « ailes à nos aspirations spiritualistes ?
- « Nous croyons qu’à moins de s’arrêter obstiné-« ment en route, de repousser de parti pris toute | « hypothèse, l’existant rêvé brille comme une étoile | « de plus en plus resplendissante au fur et à me- | « sure que nous nous enfonçons plus avant dans la | « science. |
- « Philosophes ou savants, Hartmann ou Darwin 1 « protestent quand on les dit matérialistes, serait- [ * ce donc aussi être matérialiste que de se procla- ! « mer,comme Mme Clémence Royer, substantialiste ?
- « Prétendrait-on que Crookes, dans ces remarqua-« blés expériences sur la matière radiante apporte « un atout au château de cartes scientifiques des ma-« térialistes du XIXe siècle. Oh ! si on l’entend « ainsi,nous sommes prêt à nous dire matérialiste ou « plûtôt substantialiste. Du moment où l’on joue sur « les mots et où il est permis d’élargir le cercle en « rayons ainsi que le fait le disque du soleil lors-« qu’il éclaire et échauffe le monde, nous sommes « sur le point de nous entendre. Nous nü demandons « pas autre chose que l’étude expérimentale du spi-« ritualisme.
- « Mais ce que nous ne voulons pas, c’est l’arène « fermée, c’est le: Tu n'iras pas plus loin! C’est « l’arrêt irrévocable prononcé par les écoles, alors « que nous demandons l’enquête permanente, indé-« finie sur l’âme humaine.
- M. Edmond Potonié a engagé l’assemblée à nommer une commission, chargée d’étudier ce projet de congrès et les moyens de le mettre à exécution.
- Cette commission, élue à l’unanimité, se compose de MM. Edmond Potonié, Echenauer et A.-S. Morin.
- A cette même séance, présidée par M. Colfavru, ex-représentant du peuple, un excellent rapport sur le mouvement philosophique contemporain a été lu par M. Colas. Le travail n’offrait, selon nous, qu’une lacune ; il embrassait seulement les livres et publications de notre pays,et faisait une abstraction presque complète des œuvres parues à l’étranger et des noms qui brillent au delà de nos frontières.
- M. A.-S. Morin a clos la liste des questions à l’ordre du jour par un discours très éloquent sur le socialisme. Il a plaidé la cause du progrès dont il a rapidement tracé la marche lumineuse. Il a ensuite développé l’antithèse immense qui, selon lui, forme la limite du socialisme et du christianisme. Il a séparé la société en deux groupes, une majorité privilégiée et une minorité exploitée et asservie.
- M. A.-S. Morin a fait ensuite l’apologie du système de Fourier qu’il juge le plus sérieusement applicable et le plus rationnel. «Pourquoi, a-t-il 1 i t, ne pas faire des essais locaux, ne fùt-:e que sur un mètre carré, pourquoi ne pas employer la méthode expérimentale ?
- « Notre société actuelle est un enfer civilisé. »
- M. Eschenauer a défini le socialisme l’étude des conditions du bonheur général.
- La discussion a continué. MM. Decaudin-Labasse, Notelle, Camille Adam, Adhémar Lecler y ont pris part.
- Mme Clémence Royer a défini à son tour le socialisme « la guerre de classes, l’hostilité déclarée de certaines classes contre d’autres classes, » Sans préconiser le système des économistes, elle pense qu’il faut unir dans une sage mesure l'individualisme et le socialisme. Toutes les doctrines sociales, dit-elle, sont condamnées à osciller entre ces deux absolus contradictoires.
- Le socialisme proprement dit, c’est la science sociale. l’étude des lois qui président aux philosophies sociales. Mme Clémence Royer propose de diviser la question, ce qui est accepté, et d’étudier surtout la philosophie sociale.
- La Ligue du Bien publie s’est ralliée à l’idée du Congrès psychologique. Nous espérons que d’autres Sociétés suivront son exemple.
- Eugénie Pierre.
- ÉTAT-CIVIL DD FAMILISTÈRE
- X>ÉC3È@
- Le 5 mars 1883, de Jeanne-Léonie Ribeau, âgée de 6 mois.
- NAISSANCE
- Le 9 mars 1883, de Léonie-Marie Laporte, fille de Laporte Emile et de Varin Polixène.
- BIBLIOTHÈQUE DU FAMILISTÈRE
- Mlle Pauline Dupont, de l’Eure, nous envoie le volume suivant, pour lequel nous lui offrons les remerciements de la population :
- Capital et rente, par F. Bastiat.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 36.
- p.176 - vue 176/832
-
-
-
- 7e Année, Tqm8 7. — n° 237. numéro hebdomadaire 2o c. Dimanche 25 Mars 1883
- SOCIALES
- BUREAU
- A. GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an .... 13 fr. 60
- on s’abonne A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- JE
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- Le Péril Social. — Les Idées de Fourier aux Etats-Unis. — Faits politiques et sociaux, — Conférence de M. Godin au Familistère- *— Culture de l’humanité : Société Religieuse. — La Sagesse antique. — Revue Scientifique.
- LE PÉRIL SOCIAL
- D’où vient que depuis quelque temps, il s’est produit coup sur coup des manifestations hostiles au régime sous lequel la France avait, depuis la libération Ju territoire, joui d’une tranquillité et d’un calme du meilleur augure pour ses destinées ? D’où vient que d’une part, les partis rétrogrades se sont enhardis au point de rompre bruyamment le silence Prudent qu’ils avaient gardé jusqu’à lors, et ont fait comme une espèce de levée de boucliers traduite par tes protestations tapageuses des hobereaux contre 1 instruction obligatoire, des évêques contre les manuels de morale civique, et par les nombreux ban-
- quets légitimistes célébrés dans toutes les parties de la France, tandis que d’autre part les anarchistes prêtaient le flanc aux procès de Montceau-les-Mines et de Lyon, en faisant le jeu des ennemis irréconciliables de la démocratie ? D’où vient enfin qu’un prétendant discrédité de la dynastie la plus perdue et la plus impossible désormais en France, où la lâcheté est le vice rédhibitoire le plus reconnu,ait osé afficher sur tous les murs un manifeste ridicule, sans doute, mais provocateur au premier chef ?
- D’où vient que, comme dans un crescendo formidable, des protestations par la parole ou par la plume, on soit passés aux actes, et que deux fois il y a à peine dix jours on ait formé de tumultueux attroupements qui ont employé la violence, pillé des magasins et fait des victimes. D’où vient que ces manifestations dangereuses pour l’ordre et la paix publique, quoiqu’avortées complètement, aient pu se produire !
- Ce sont des meneurs intéressés et agissant au profit de causes inavouables qui ont poussé les manifestants peu nombreux, dont la foule a été surtout grossie par la masse toujours considérable des cu rieux, nous dira-t-on certainement. La plupart des journaux républicains même ne craignent point d’affirmer qu’il serait ridicule de s’effrayer de ces symptômes, d’ériger en spectre rouge et en péril social quatre ou cinq douzaines de journalistes ratés qui vivent sur l’anarchie, faute de mieux. Le pays, disent-ils n’a rien à craindre, la sécurité publique ne court aucun danger, et par conséquent il n’y a pas lieu de s’inquiéter ni de s’alarmer de tout cela.
- Pour tout esprit conservateur qui examine de sang froid et sans le moindre parti pris la situation,
- p.177 - vue 177/832
-
-
-
- 178
- LE DEVOIR
- en îa comparant aux faits analogues du passé, il y a une autre conclusion, diamétralement opposée à celle là, à tirer de l’état de choses actuel. Et tout d’abord, l’histoire des cent dernières années, pour ne pas remonter plus haut, démontre surabondamment que lorsque le peuple n’a aucun sujet légitime et sérieux de mécontentement, on a beau l’exciter, le provoquer à la révolte par tous les moyens possibles, les excitations les plus virulentes, les provocations les plus chaleureuses ne trouvent pas en lui le moindre écho, et elles glissent sur son âme comme une goutte d’eau sur une surface polie. Au contraire, lorsque la population souffre, lorsqu’elle a des motifs réels d’être mécontante, lorsquelle est gênée dans son essor naturel, alors la moindre excitation suffit à réveille* ses passions, à les exalter, et à la pousser à formuler même violemment, brutalement ses revendications.
- C’est ce qui explique l’insuccès de certains complots très habilement ourdis, et préparés avec toute l’habilité capable d’en assurer la réussite, et l’heureuse issue au contraire de certains mouvements inopinés, improptus pour ainsi dire,dont sont issues la plupart des révolutions auxquelles nous avons assisté. 1830, 1848 sont là pour le démontrer, et surtout le 4 Septembre 1870, jour mémorable, oh le dégoût de la nation suffit à démolir de fond en comble, en quelques heures, un gouvernement qui avait pu pendant près de vingt ans résister à tant d’autres attaques.
- C’est le mécontentement du peuple qui fait les révolutions, et non pas les menées, les intrigues, les combinaisons les plus habiles des partis quels qu’ils soient. C’est le peuple, et le peuple seul, qui fait la force des gouvernements, ou qui les renverse de son souffle puissant. Tout ce qui est avec lui est solide et sûr, tout ce qui ne s’appuie pas sur lui est fragile et éphémère. En juillet, trois journées lui suffirent pour renverser sans retour une dynastie de quatorze siècles : en février il n'eût pas besoin de tant de temps pour envoyer la branche cadette rejoindre son ainée en Angleterre ; et en septembre 1870, une après midi et sa seulo présence sans armes fit du colosse napoléonien à peine un souvenir de honte et de dégoût. C’est en vainque les politiques, les hommes d’Etat s’agitent et se concertent ; c'est en vain qu’ils croient diriger et imposer leurs systèmes par la force ou par la ruse ; sans préparatifs, sans concerts préalables, sans ruses ni complots, le pays se montre, et rien ne lui résiste, tout ploie devant lui, parce qu il est le véritable maître, le seul souverain, îe vrai roi. Ce que le Psalmiste a dit de Jéhovah
- qui n’y est pour rien, on peut avec bien plus de raison le dire du peuple : « Nîst dominus ædificaverit domum, in vanum laboraverunt qui ædifieant eaus. » Si le Seigneur ne construit point la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent, ce qui est on ne peut plus juste en ce qui concerne l’édifice politique et social, si l’on l’applique au peuple. C’est en vain que les gouvernants appuyés sur le principe d’autorité veulent constituer un gouvernement fort, si le pays n’est pas avec eux, leur force n’est que de la faiblesse, une Impuissance déguisée, un piteux trompe-l’œil. Le gouvernement du dernier des Napoléon avait la prétention d’être un gouvernement fort, qu’a-t-il pesé dans la main du peuple au jour de la colère et de l’écœurement ?
- Donc, pour savoir exactement si le gouvernement est solide, et si les émeutes avortées provoquées par les anarchistes alliés aux monarchistes ne contiennent point dans leurs flancs un danger social réel, il aut voir si le pays satisfait marche avec le gouvernement, ou bien s’il ne serait pas disposé plutôt à suivre ceux qui cherchent à lui faire échec. Il faut se bien rendre compte des dispositions actuelles du peuple,et rechercher si elles sont bien conformes aux tendances du gouvernement, à ses allures, à ses actes. S’il y a accord entre eux, la paix est assurée, le péril social n’existe pas. Si au contraire, le gouvernement va dans un sens,et le pays dans un autre,s’il y a désaccord, en un mot, la paix est compromise et le danger imminent.
- Or quelles sont les dispositions du gouvernement? Si nous en jugeons par ses déclarations au moment de son avènement,et par ses actes depuis,nous voyons que son intention est de faire en sorte de devenir ce que l’on est convenu d’appeler un gouvernement fort, c’est-à-dire un gouvernement d’initiative,d’exécution et d'autorité. Rien de mieux assurément, si son initiative s’exerce dans le sens de la satisfaction à donner aussi complète que possible aux besoins du pays et aux désirs que ces besoins font naître, si sa puissance d’exécution ne tend qu’à mettre en pratique ies réformes que ces besoins exigent, et si son autorité sait respecter toutes les libertés politiques et sociales, dont l’autorité doit avant tout être la garantie et la sauvegarde.
- Si ce sont là les principes qui doivent régler sa conduite en tout temps, son but sera infailliblement atteint, et il deviendra promptement un gouvernement puissant, parce qu’il aura le pays avec lui, et que c’est l’appui du pays, comme nous l’avons dit, qui fait la force des gouvernements et leur assure la stabilité. Mais, si au contraire, il doit suivre les errements des prétendus gouvernements forts du passé,
- p.178 - vue 178/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 179
- s’il doit en conséquence dirigerles affaires non point dans le sens des aspirations de la nation, mais dans le sens de ses propres idées politiques, s’il veut faire plier celles du peuple à ses opinions, au lieu de plier ses opinions aux idées de la majorité du pays, oh, dans ce cas, sa prétendue force ne sera qu’une chimère pouvant faire illusion un moment, mais qui au premier choc s’évanouira en fumée.
- Après avoir examiné les déclarations du gouvernement, voyons quels sont les besoins dont le pays a manifesté le désir d’avoir satisfaction. C’est dans les élections uniquement que le pays exprime clairement ses volontés; consultons-donc le programme d’ensemble qui a servi de plate forme aux dernières élections.
- Nous voyons dans ce programme diverses réformes à opérer, réformes sociales principalement,et en tête de toutes, celle de la révision de la Constitution, ce qui semble indiquer que c’était celle que les électeurs avaient le plus à cœur de voir opérer. Cela semble fort naturel d’ailleurs, puisque ce n’est qu’après sa réalisation que toutes ces réformes sociales urgentes deviendront possibles et relativement faciles. C’est pour cela que sur 557 circonscriptions électorales appelées à se prononcer,pas une ne se déclara contre, et 310 collèges répondirent affirmativement. 331 députés furent élus, sur l’engagement pris formellement par eux de voter cette révision, et la chose était si bien entendue de la sorte, que presqu'au commencement de la législature, cette mesure fut votée,et la révision eût été faite en janvier 1882,selon la volonté formelle du pays, si les députés avaient tenu leurs engagements.
- Ainsi la politique des hommes alors au pouvoir retarda cette mesure que la nation avait chaudement réclamée. Le ministère actuel suivant les mêmes errements vient de faire ajourner indéfiniment la révision dé la Constitution, et la Chambre cédant à ses suggestions a oublié et méconnu son mandat, en repoussant en 1883 ce qu’elle demandait en 1882. Le prétexte invoqué par le- cabinet pour écarter de la sorte une mesure des plus essentielles, suivant le vœu du pays, et qu’il est bon de laisser de côté les questions irritantes. Mais ce sont précisément les questions que l’on appelle irritantes auxquelles le pays s’intéresse le plus, celles dont il a le plus à cœur d'obtenir la solution ; les méconnaître, les reléguer au dernier plan, c’est donc se mettre en opposition ouverte auec le suffrage universel, c’est-à dire mal interpréter sa mission et ne point comprendre son rôle véritable.
- Pourquoi d’ailleurs ces questions sont-elles irritantes ? Parce que chacun a une opinion faite sur
- ch icune d’elles,ce qui est parfaitement licite ; mais ce qui ne l’est pas,c’est que l’on place cette opinion d’individu ou de parti au-dessus du vœu ou de la volonté du pays, et que l’on veuille la lui imposer,la lui faire accepter à tout prix. Nul n’a le droit, fut-il député, fut-il ministre, fut-il Président de la République, de substituer sa volonté à la volonté du peuple, et tous ceux qui sont investis d’un mandat législatif ou d’une fonction gouvernementale ont le devoir strict très étroit de respecter et de faire respecter en tout temps et sur tous les points la volonté nationale. Ils sont tous les délégués de la nation, ses mandataires, ses serviteurs, par conséquent, et c’est ce qu’ils paraissent constamment oublier.
- Mais ce que les Chambres et les gouvernants de tout rang et de tout ordre oublient si facilement, le pays s’en souvient, ce que les mandataires perdent de vue à tout instant, le pays, le suffrage universel l’a constamment devant les yeux. S’il tient tant à ce que la Constitution soit révisée, c’est parce que la Constitution faite par des . monarchistes contre la République entrave incessamment la marche en avant du progrès social, et que le peuple des travailleurs, la grande majorité des électeurs, qui souffre et attend impatiemment les réformes urgentes indispensables pour améliorer son sort, comprend avec son admirable instinct que tant que durera cet état de choses, rien ne s’accomplira dans cette voie.
- C’est dans ce désaccord, sans cesse grandissant entre le pays et les gouvernants, que réside à l’état latent encore peut-être le véritable danger social, qu’il serait puéril de nier.C’est dans 1 le mécontentement que ce désaccord suscite, que les ennemis de la République, aussi bien que les anarchistes, puisent l'audace de tenter des entreprises révolutionnaires comme celles qui ont échoué ces jours derniers, et tant que satisfaction n’aura pas été donné aux besoins légitimes des classes laborieuses, il se trouvera des hommes prêts à en tenter de nouvelles, dont il faut espérer que le résultat ne sera pas plus satisfaisant pour eux. Mais si les ouvriers ne le suivent pas pas encore, c’est parce qu’ils espèrent encore que la République fera quelque chose pour eux, et non pas du tout parce qu’ils ont lieu d’être contents des faits et gestes du gouvernement et des représentants du pays, qui semblent prendre à tâche d’ajourner toutes les mesures utiles, pour consacrer leur temps à des discussions oiseuses, qui loin de remédier au mal social arrivé-à l’état aigü, l’aggravent au contraire et le prolongent.
- Que nos hommes d’Etat y prennent garde, il y a là un élément sérieux de péril Constant, et c’est de ces sortes d’éléments que se sont toujours formés les
- p.179 - vue 179/832
-
-
-
- 180
- LE DEVOIR
- orages politiques dont le coup de tonnerre final était une révolution. Cela commence par des manifestations avortées sur la voie publique, et cela finit invariablement par le renversement du gouverne-nement. C’est ainsi que cela eut lieu en 1830, ainsi en 1848, ainsi en 1870. Puissions-nous ne pas le revoir encore.
- Les idées de Fourier aux États-Unis
- L’entreprise de Brook Farm avait inauguré l’application du système aux Etats-Unis, et elle avait vécu cinq ans de 1842 à l’847. Une année après sa fondation, une autre expérience fut tentée dans le même sens, sous la dénomination de North Américain Phalanæ, et elle donna les meilleurs résultats que l'on ait jamais pu obtenir avec, ce régime.
- Brisbane s’occupa très activement de cette création ; Greeley fut son vice-président et son actionnaire. Son titre quelque peu ambitieux et sa situation dans le voisinage de la ville de New-York contribuèrent à lui donner des allures de Phalange modèle. Dirigée avec une grande habileté, elle réussit mieux que toute autre association de ce genre, et dura aussi davantage ; non-seulement elle vit toutes les phalanges crouler autour d’elle, mais elle survécut même à « Y Harbmger » qui avait embouché la trompette en leur faveur, et elle continua à lutter alors que la bataille paraissait perdue et terminée. Macdonald, historien de ces associations, auquel nous empruntons ce récit, la visita trois fois, et la relation de sa dernière visite écrite l’année même de sa mort, 1854, le dernier probablement de ses travaux littéraires par conséquent, constate pleinement la prospérité soutenue de l’établissement.
- Cette importante entreprise mérite une étude approfondie,puisque rien de plus complet n’a jamais été essayé dans cette voie. Nous allons donc en faire l’historique, et examiner ensuite son organisation.
- Quelque temps avant le printemps de 1843, M. Albert Brisbane avait publié dans le « New-York Tribune » une série d’articles sur la question de la science sociale. Il avait publié également son ouvrage plus important sur l’association suivi de sa brochure contenant le sommaire des doctrines d’une nouvelle forme de société, et l’esquisse d’un projet d’association pratique que l’on appelait la North American Phalaux.
- (1) Yoir les nos du Devoir des 18, 25 février 4,11 et 18 mars 1883.
- Il y avait nominalement à New-York une organisation centrale,et les sociétés affiliées furent invitées à y coopérer en souscrivant à la création de la Phalange proposée, et en fournissant le personnel à engager dans l’entreprise. On offrait de recueillir une somme de quatre cent mille dollars (deux millions) pour faire l’expérience avec des moyens suffisants pour remplir les conditions voulues pour une industrie attrayante.
- Les écrits précités eurent une circulation très étendue, et bien des gens furent séduits par les brillants tableaux qu’on leur offrait d’une nouvelle vie ; d’autres furent attirés par les économies de l’ordre combiné dont on leur faisait la démonstration ; d’autres encore furent guidés par l’espérance d’une distinction personnelle dans la brillante carrière ouverte ainsi à leur ambition ; et enfin il y en eût de profondément impressionnés par les sublimes annonces de Fournier concernant les destinées générales des globes et des humanités, qui promettaient un développement progressif des carrières diverses en tout mouvement et en toute forme, la loi des ^séries dans toutes les parties de la création comme la méthode nécessaire dans la distribution des harmonies,et qui faisaient conséquemment entrevoir que la société humaine et l’activité humaine, pour être en harmonie avec les relations d’ordre universel, ne peuvent point faire exception à la grande loi des séries ; que, par conséquent la civilisation existante et les sociétés qui l’ont précédé ne sont que des phases de la croissance de la race, et la base d’un développement ultérieur.
- Parmi ceux qui prirent intérêt à l’idée du progrès social, figurèrent plusieurs personnes d’Albany et de New-York qui par les iectures et l’échange réciproque des idées furent amenées à s’unir dans une organisation ayant pour objet d’examiner méthodiquement et consciencieusement les doctrines d’un nouvel ordre social, tel que l’annonçait Fourier , jugeant ces doctrines dignes de la plus profonde attention et de la considération la plus sérieuse.
- Ce groupe, après plusieurs réunions préliminaires, adopta formellement un règlement d’organisation du 6 avril 1843, et voici la déclaration qu’ils firent à ce sujet :
- « Nous, soussignés, dans le but d’étudier à fond la théorie 'sociale de Fourier, telle qu’elle est exposée par Albert Brisbane, et, si elle est jugée convenable, de coopérer avec toutes les entreprises tendant ailleurs à la mettre en pratique, déclarons nous associer, dans la pensée ultérieure d’organiser et de fonder une Phalange industrielle et commerciale.
- La nouvelle association prit le titre d’Albany
- p.180 - vue 180/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 181
- Branch of the North American Phaianx, et elle ouvrit une correspondance suivie avec Mess. Brisbane, Greeley, Godwin, Channing, Ripley et autres; elle fit des lectures de critique sur les institutions existantes, et d’exposition des doctrines du nouvel ordre projeté.
- Durant l’été, quelques mesures pratiques avaient été si bien mûries, qu’une commission fut nommée pour explorer la contrée, plus particulièrement dans le voisinage de New-York et de Philadelphie, avec mission de rechercher un domaine convenable où l’on put commencer l’établissement d’une nouvelle institution sociale. M. Brisbane fut délégué par les amis de New-York et M. Allen Worden par ceux de la branche d’Albany. Ils choisirent un emplacement dans le comté de Monmouth dans le New-Jersey, à environ quarante milles au Sud de New York; et le 12 août 1843 une réunion fut tenue dans l’enceinte de la Bourse d’Albany, dans laquelle fut organisée la North American Phaianx, par l’adoption d’une Constitution et l’adoption d’une convention pour la formation du capital social.
- Dans cette assemblée figuraient des délégués de New-York, de Catskill, de Troy, de l’association de Brook-Farm et de la Branche d’Albany; et lorsqu’on en vint au moment de recueillir l’argent pour la nouvelle création sociale, environ une douzaine de souscripteurs se présentèrent, sur lesquels dix coopérèrent personnellement à la fondation, avec une souscription s’élevant en tout à huit mille dollars. Cette somme fut déclarée d'un commun accord un minimum absolu, et eu égard aux espérances que l’on avait conçues, et aux prétentions qui avaient été formulées, c’était un véritable mécompte, un échec ; mais les rares croyants qui s’étaient lancés dans le mouvement ne se laissèrent point arrêter par ce résultat plus que médiocre, et ils résolurent de commencer avec les ressources dont ils disposaient, décidés à faire tout ce qu’ils pourraient pour bien débuter, et comptant, qu’aidés par leurs familles et par ceux qui de temps à autre pourraient être entraînés à coopérer à l’œuvre, le germe des nouvelles institutions pourrait être convenablement fécondé.
- En conséquence, au mois de septembre 1843 quelques familles prirent possession du domaine, remplissant et au delà les deux maisons de ferme qui sy trouvaient, et elles commencèrent aussitôt à construire unehabitation temporaire de quatre vingts Pieds sur quarante, et élevée de deux étages pour y ^staller ceux qui devaient venir au printemps suivant.
- Durant l’année 3844 la population de l’établissement comptait quatre-vingt dix personncs,en y com-
- prenant, pendant une période, quarante enfants au-dessous de seize ans. Des semailles furent faites, des instruments agricoles achetés, la construction des greniers et moulins fut commencée, des mesures d’organisation des affaires furent discutées, les doctrines sociales débattues, les droits des personnes examinés, et la vie se développait pleinement de la sorte.
- Jusqu’à cette époque la théorie n’avait point été approfondie. Fourier, homme de profonde imagination avait annoncé au monde la loi du progrès et indiqué les formes nouvelles que la Société devait revêtir. Le peuple acceptait avec plaisir les idées nouvelles, et il en eût institué avec la même satisfaction l’organisation ; mais on manquait de notions bien définies sur cette organisation. Le travail sériaire au lieu de venir en aide,trouvait un obstacle infranchissable dans les habitudes. L’éducation tendait fortement à confirmer dans la plupart des esprits le sentiment de la valeur des institutions existantes, et lorsqu’on arrive à l’âge mûr, et même avant cette période de la vie, le caractère de l’homme est généralement fixé d’une façon définitive ; de sorte que rompre avec des habitudes,abandonner des préjugés, briser des liens et adopter de nouveaux modes d’action, accepter des modifications aux résultats constatés et se créer des relations nouvelles, c’était pour beaucoup chose difficile,'presqu’impossible, ainsi que le démontre le fait que sur les trente ou quarante tentatives analogues d’associations faites durant les dix années (de 1842 à 1852) aux Etats-Unis, seule la North American Phaianx existait à cette dernière date. Or cette association elle même n’échappa point aux inévitables conséquences de la réunion de gens arrivés à maturité avec leurs familles, parmi lesquels plusieurs y venaient avec une sorte de répugnance, et dont les caractères d’ailleurs s’étaient formés sous des influences différentes.^
- Naturellement il s'éleva des difficultés entre les personnes, mais elles furent le plus souvent appai-sées par un sentiment énergique de respect de soi-même et de dignité individuelle. Des partis commencèrent aussi à se former, mais ils ne se dessinèrent pleinement qu’après le premier règlement annuel de comptes et la première tentative de distribution des bénéfices. A cette époque, ils prirent une variété de formes en rapport avec l’intérêt ou les visées des membres ; mais deux opinions principales caractérisaient les divisions les plus clairement définies de ces partis. L’une soutenant le principe d’autorité, voulait un règlement rigoureux et l'appel final à la dictature d’un chef. L’autre voulait l’organisation démocratique de l’autorité et sa division* Les pr©**
- p.181 - vue 181/832
-
-
-
- 182
- LE DEVOIR
- miers auraient centralisé le pouvoir et donné à l’administration un caractère despotique, en prétendant que c’était le seul moyen afflcace de maintenir l’ordre ; les autres soutenaient que procéder de la sorte, ce serait purement et simplement copier servilement les institutions de la civilisation existante si défectueuse ; que l’Association ainsi conduite serait dénuée de vie sociale, et se trouvant dépendre des individus, n’aurait qu’une existence artificielle.
- Ce qu’il nous faut, disait les libéraux, c’est un état de choses tout à fait différent et basé sur l’affranchissement de l’individu ; sur l’ordre établi d’après la méthode naturelle des séries ; sur des institutions conformes à la vie qui est organique, depuis l’ensemble des séries jusqu’à la dernière subdivision du groupe.
- La lutte entre ces deux partis fut longue et ardente, et il n’y aurait point d’exagération à affirmer que les journées furent consacrées au travail et les nuits à la législation pendant les cinq premières annés de l’Association. La question était en effet capitale. Il s’agissait de savoir si l’Association naissante serait une société ordinaire ou une société Phalanstérienne, une société par actions comme tant d’autres ou un groupe d’après l’organisation indiquée par Fourier. On ne comprit pas que la répartition put se faire entre le travail et le capital, autrement que par le salaire seul ou par les groupes et séries indiqués par Fourrier.
- (A suivre).
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Une explosion formidable a eu samedi soir à neuf heures à Londres, dans l’édifice ou se trouvent les bureaux des ministères des affaires étrangères, de l’Inde, des colonies, du ministère de l’intérieur et ceux du gouvernement local. C’est contre ces derniers que l’attentat a été dirigé.
- Il est établi que l’explosion a été causée par la dynamite. Les criminels en avaient placé une forte quantité sur le bord extérieur d’une fenêtre. L’explosion à causé une secousse violente.
- La façade du bâtiment a été fortement endommagée ; toutes les fenêtres ont été brisées. On a ressenti l’explosion jusque dans la chambre des communes.
- On n’a rien découvert encore relativement aux explosions de Londres. Le gouvernement offre une récompense de 1,000 livres sterling à la personne qui mettra sur la trace des auteurs de cette tentative criminelle.
- Le théâtre de l’explosion de Westminster n’a cessé, pendant toute la journée d’être assiégé par une foule énorme de curieux.
- Beaucoup de notabilités s’y sont également transportés. Parmi les visiteurs de marque on peut citer : Le prince de Galles, le duc et la duchesse de Connaught, M.Gladstone,le marquis d Hartington,leducdeGambridge, le comte Munster, ambassadeur d’Allemagne, M. Herber Bismarck.
- Vers dix heures le duc d’Edimbourg parut sur les lieux.
- D’après divers spectateurs, la flamme qui précéda la détonation était bleue. Le concierge du local Board Office qui se trouvait sur le pas de la porte de ce palais n’a reçu aucune blessure.
- Des* maisons à 200 yards du lieu du sinistre ont été sérieusement endommagées, et deux fiacres qui passaient ont été renversés par la commotion. Dans Char-les-Street, un grand nombre de magasins ont eu leurs devantures fracassées.
- Dans la loge du concierge du. Local Board. Office, la force de l’explosion a été telle, que deux femmes qui s’y trouvaient se sont évanouies.
- D’après les dommages que l’on a constatés, la charge de dynamite qui a produit l’explosion a dû être de douze livres.
- S’il règne quelque incertitude sur les auteurs de la tentative de Charles Street, il est malheureusement trop facile de désigner ceux qui en porteront la peine. L’Irlande devra sans doute renoncer pour longtemps à l’achèvement du programme des réformes sociales dont M. Gladstone avait hardiment et généreusement entrepris la réalisation, et elle devra s’estimer heureuse si le Parlement ne revient sur aucune des concessions que l’éloquence et l’autorité du premier ministre ont arrachées aux répugnances de son parti. Le moment paraît on ne saurait plus mal choisi pour les revendications additionnelles que M. Parnell a cru devoir présenter dans la dernière séance de la Chambre des communes et que le Parlement a d’ailleurâ écartées aune imposante majorité.
- * *
- On lit dans VIndépendance Belge :
- Les journaux montois s’occupent beaucoup d’une affaire qui vient de causer un énorme tapage à Mons.
- Un Français, M. Villegoureix, fut invité le 4 mars dernier à se rendre dans la commune de Grand-Reng, pour y traiter une affaire d’assurance.
- M. Villegoureix, qui a déserté son régiment quatre mois avant l’expiration de son terme, n’eut pas plutôt mis le pied sur le territoire français, qu’il fut arrêté par la gendarmerie.
- On a répété à Mons que M. Villegoureix a été dénoncé et livré par un de ses compatriotes, M. Barbaut, de concert avec une autre personne, M. Berger.
- Ce bruit a même pris une consistance telle, que M. Barbaut a été hué en plein théâtre, pendant une représentation de Boccace et qu’il s’en est allé de j,a salle au milieu du premier acte.
- La Tribune de Mons, à laquelle nous empruntons ces détails, vient de recevoir des deux personnes en question des lettres par lesquelles elles déclinent toute participation à l’affaire Villegoureix.
- En tout cas, M. Villegoureix est actuellement détenu à la citadelle de Cambrai, où il attend sa comparution devant -un conseil de guerre. Sa mère est arrivée hier à Mons, accompagnée de l’un de ses parents, officier dans l’armée irauçaise.
- On assure que des notes diplomatiques sont échangées entre les cabinets français et belge, et il ne serait pas impossible, dit-on, que l’autorité militaire française mit en liberté M. Villegoureix, ne voulant point profiter d’une extradition si peu légale. Ces divers incidents ont révolutionné la ville de ^ Mons : tous les murs sont couverts de placards relatifs à l’affaire.
- ESPAGNE
- Suivant le Mémorial diplomatique, le gouvernement espagnol a nettement déclaré au cabinet de Londres que par suite des troubles qui ont éclaté eu Espagne et des dangereux agissements de la Société secrète ae la Main Noire, il lui était impossible de rendre Maceo et ses complices à la liberté. Cet incident ne peut être de nature à compromettre les relations entre les deux gouvernements, d’autant plus, a ajouté le marquis de Casa
- p.182 - vue 182/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 183
- La Iglesia, que, dans les circonstances tout particulièrement graves dans lesquelles le gouvernement anglais se trouve vis-à-vis de l’Irlande, lord Granville doit comprendre que tout gouvernement doit avant tout songer au maintien de l’ordre, et sacrifier la courtoisie à l'intérêt public, M. Sagasta ne demanderait pas mieux que de complaire à lord Granville, si cette concession ne devait pas être considérée fatalement comme un acte de faiblesse de la part des uns, et comme un motif d’encouragement aux yeux des autres. Ces autres sont les anarchistes espagnols. Lord Granville n’a plus insisté.
- GRÈCE
- L’agence Havas communique la dépêche suivante datée d’Athènes, 16 mars :
- Les négociations pour la conclusion d’une convention commerciale entre la Grèce et la France se poursuivent régulièrement avec le nouveau cabinet français. M. Tricoupi a laissé entendre qu’il était tout disposé à donner à la navigation française des avantages sur les côtes grecques, et il s’attend à recevoir prochainement de Paris un projet complet de convention, projet qui portera la question sur un terrain précis, pratique, et sur lequel l’entente pourra se faire rapidement.
- En tout cas, il est permis de constater dès aujourd’hui que la continuation des négociations et les bonnes dispositions dont ont fait preuve de part et d’autre permettront au cabinet d’Athènes d’ajourner une seconde fois l’application des tarifs différentiels pour donner aux deux gouvernements le temps de conclure la convention.
- La Chambre des députés vient de ‘voter une résolution accordant une pension de 500 drachmes par mois à la veuve de M. Coumouadonros et une pension égale à sa fille Olga.
- *
- ♦ 4
- 1La cotifér<‘nce du Danube. — Voici, d’après Y Indépendance belge, le texte des dispositions du protocole annexé au traité de Londres sur la question danubienne et ayant la même force que le traité :
- a. Il est entendu que les agents de la commission européenne peuvent circuler sur le bras de Kilia et ses embouchures pour leur information.
- b. Il est décidé à l’ananimité des voix que la nomination du délégué bulgare à la commission mixte sera soumise à l’approbation de la Sublime Porte,
- c. Les dispositions des art. 13, 14, 15, 16, 43, 44 et 45 du règlement de la navigation entre les Portes de Fer et Braïla ne peuvent être interprétées de façon qu’il en puisse résulter au profit des autorités locales un empiètement sur les droits des puissances résultant des traités conclus avec les Etats riverains, et concernant la juridiction consulaire sur les navires de leurs nationalités.
- *
- 4 4
- La conférence du Ihtlban. — Suivant les informations du Diritto, la conférence des ambassadeurs à Constantinople pour la nomination d'un nouveau général du Liban ne se réunira qu’au mois d’avril. Les pourparlers qui se poursuivent à ce sujet entre l’Angleterre, la France et la Turquie n’ont pas encore abouti, et le Diritto se dit en mesure d'affirmer que jusqu’à présent la Porte n’a encore fait aux puissances intéressées aucune communication relative au candidat qu’elle songe à recommander pour le poste rempli aujourd’hui par Rustem-paeha.
- 4 4
- La Gazette de l'Allemagne du Nord félicite M. Mancini de son évolution vers l'alliance austro-allemande. Les déclarations du ministère italien, dit la feuille officieuse de Berlin, montrent que, du moins dans les régions officielles, on a renoncé en Italie à la politique d’aventures, et que les hommes d’Etat cherchent leur voie dans la
- sauvegarde des intérêts communs à toutes les puissances politiques dont l’alliance des deux empires du centre de l’Europe est l’expression la plus sincère.
- Le Fremdenblatt, de Vienne (ministériel), souhaite en ces termes la bienvenue à lTtalie : « Le cabinet Depretis fait bien de se rapprocher de nouveau des cabinets de Berlin et de Vienne, qui ne veulent que son bien, tandis qu’une entente avec d’autres puissances ne lui causeraient que des déceptions. »
- Le Pester Lloyd, d’un autre côté, n’accueille qu’avec une grande froideur les avances de M. Mancini. « LTtalie, se sentant isolée, dit la feuille ministérielle de Pesth, revient maintenant en pénitente vers l’Autriche et l’Allemagne. C’est bien, nous la recevrons ; mais, qu’elle ne croie pas inspirer de la confiance par cette attitude. * Quoi qu’il en soit, il résulte du langage de la Gazette de l’Allemagne du Nord et du Fremdenblatt, les deux principaux organes des chancelleries de Berlin et de Vienne, que l’entrée de lTtalie dans l’alliance austro-allemande est aujourd’hui un fait accompli. Pour le moment, cet événement, dont on ne saurait méconnaître l’irnîTortance, n’aura pas grande influence sur la politique internationale de J a France, il aura peut-être même déterminé l’Italie à accepter le fait accompli du protectorat français en Tunisie; mais il n’en serait plus de même et il pourrait survenir des complications sérieuse avec lTtalie, si les rapports courtois qui existent entre Paris et Berlin venaient à s’altérer.
- La retraite du Ministre de la guerre
- en }Pm»i«*e. — Dans le cours des travaux de réorganisation qui ont suivi les désastres de 1870-1871, nous avons fait de nombreux et utiles emprunts au vainqueur. Il est un point pourtant, et ce n’était pas un des moins importants, où nous avons négligé de suivre l’exemple qu’on nous donnait à Berlin. Tandis qu’il est de règle en Prusse d’éviter sans une absolue nécessité tout changement à la tête du département de la guerre, nous laissons ce poste en France livré à toutes les fluctuations du régime parlementaire. Tandis que, en plus de vingt ans, la haute administration militaire prussienne n'avait été confiée qu’au général de Roon et au général de Kameke, h’avons-nous pas vu quatorze ministres de la guerre se succéder en douze ans dans les mêmes fonctions ? Et encore l’instabilité ministérielle était-elle moins périlleuse en Prusse qu’en France, par suite de la présence permanente de M. de Moltke à la tête de l’état-major général.
- La retraite d’un ministre de la guerre à Berlin est donc un événement bien plus considérable que chez nous, et il n’y a pas lieu d’être surpris de la vive impression produite en Allemagne par la nouvelle de la démission du général de Kameke. On se montra d’autant plus ému que ce dernier jouit de l'amitié partie jlière de son souverain. On en conclut que la cause de cette retraite doit être grave et qu’elle ne devait pas provenir, comme certains journaux l’annonçaient, de simples divergences de vues techniques entre le ministre et quelques-uns de ses principaux collaborateurs, qui eussent été aplanies, comme d’habitude, par l’intervention personnelle de Guillaume, prononçant en dernier ressort.
- Ge ne sont donc pas des questions militaires proprement dites qui ont amené la retraite du général de Kameke; ce sont, chose curieuse, des considérations politiques ou, pour mieux dire, parlementaires. La démission du ministre de la guerre a été déterminée par l’attitude plus militante que par le passé que l’opposition libérale a prise sur le terrain militaire.
- Le libéralisme allemand a fort bien compris que l’organisation actuelle de l’armée, dont le roi est le chef absolu et incontesté, est le principal obstacle à la réalisation d’un régime parlementaire sérieux en Prusse. Les libéraux ne prétendent pas affaiblir l’esprit militaire, ni saper les bases du système sur lequel reposent la sécurité et la grandeur du nouvel empire, mais ils voudraient replacer le budget de la guerre, qui dépasse 500 millions de francs, sous le contrôle régulier de la
- p.183 - vue 183/832
-
-
-
- 184
- LE DEYOÎ'R
- représentalion nationale. Ils ont ouvert une campagne en vue d’empêcher le renouvellement du septennat qui, comme on sait, entraîne le vote du budget ordinaire de la guerre pour une durée de sept ans,
- M. Eugène Riehter et ses amis progressistes ont bravement dénoncé au pays, du haut de la tribune, le militarisme comme la source d’une foule d’abus administratifs, et ils ont proclamé hautement l’intention de mettre les institutions militaires de la Prusse en harmonie avec les justes exigences du système parlementaire. Dans cette lutte, on n’en est encore qu'à des escarmouches préliminaires, mais tôt ou tard la grande bataille se livrera sur la question de savoir si l’Allemagne sera un empire parlementaire ou militaire.
- (5 francs). « Donnez cela à ma mère », dit l’enfant, et elle expira. Grâce à la vigilante intervention des autorités, on a pu, au bout de plusieurs heures, mettre l’ordre dans cette confusion. Les victimes ont ôté emportées dans leurs familles, à la station de police, dans les pharmacies ou dans les hôpitaux. Cette catastrophe a causé une vive émotion dans le quartier est de New-York où elle a eu lieu.
- Une dépêche de San Francisco annonce que Forest City, en Californie, a été détruit par un incendie.
- AUTRICHE
- TURQUIE
- Le Mémorial diplomatique apprend que la Porte vient de saisir les grandes puissances signataire de traité de Berlin du litige pendant avec la Bulgarie, au sujet des propriétés musulmanes de la principauté. Le gouvernement bulgare, se fondant sur un article de code foncier local, a saisi des terres dont les propriétaires musulmans ne sont pas rentrés dans le pays. De son côté, la Porte invoque l’article 12 du traité de Berlin, qui, à son avis, doit primer toute législation locale et dont les termes garantissent la possesion absolue de ces propriétés. La correspondance engagée à cet effet avec le gouvernement bulgare étant restée sans résultat, la Porte s’est adresssée aux puissances cosignataires du traité de Berlin, en vue de provoquer leur intervention auprès du cabinet de Sofiae
- SERBIE
- Un pays monarchique, l’Autriche, nous donne un bon exemple à suivre./
- Le ministre de la justice a présenté, le 7, à la Chambre des députés autrichiens, un projet de loi tendant à indemniser les victimes des erreurs judiciaires. Combien de ces erreurs seraient évitées si ceux qui les commettent en étaient rendus responsables ?
- ----—«««ss«e©©as®G»>---
- Conférence au Familistère de Guise
- Par M. GJ-OMW
- Le 14 mars 1883.
- Mes amis,
- Les journaux viennois publient une dépêche de Belgrade disant que le veuve du Knitchanin, Hélène Knitchanin, s’est pendue dans sa prison, Cette personne parente de l’ex-premier ministre Risticz, était gravement compromise, paraît-il, dans l’attentat contre le roi Milan et complice d'Hélène Markovic ; elle était belle-fille du général Knitchanin, bien connu par le rôle qu’il a joué dans l’insurrection hongroise en 1849.
- ÉTATS-UNIS
- Le Couvrier des Etats~Unis du 5 mars nous apporte des détails sur l’incendie qui a éclaté à New-York dans une école tenue par les sœurs de Notre-Dame. 500 jeunes filles et 200 garçons, appartenant pour la plupart à des familles catholiques allemandes, se trouvaient au troisième étage réunis dans les neuf classes que comprend l’institution, lorsqu’une des sœurs institutrices sentant la fumée, ouvrit une porte donnant sur un escalier. Les enfants, pris de pannique, quittèrent leurs places en désordre et, dans leur affolement, se précipitèrent en foule vers la porte sans qu’il fut possible de les arrêter. En un instant ils s’entassèrent en une masse compacte obstruant ce passage. Les premiers qui gagnèrent l’escalier s’y pressèrent à ce point que la rampe se rompit sous la poussée ; 40 à. 50 enfants tombèrent les uns sur les autres à l’étage inférieur et bloquèrent le couloir donnant sur la rue.
- Les passants, attirés par leurs cris, vinrent à leur secours ; la police et la pompiers, avertis, accoururent sur le champ. Les uns se frayèrent à travers les corps superposés des victimes, d’autres pénétrèrent par les fenêtres de l’église attenant à l’école. On se passait les enfants par dessus les têtes; on extrayait ceux qu’on pouvait arracher au monceau qui gisait sur le sol. Il y en avait qui étaient morts de peur; d’autres étaient broyés. Seize étaient tués et un grand nombre de blessés plus ou moins grièvement. Une petite fille de douze ans qui vivait encore, tenait obstinément son bras droit étendu le poing fermé.
- Un homme, qui avait déjà arraché seize enfants à la mort, voulut la sauver également. II ne réussit qu’à lui ouvrir la main : elle contenait une pièce d’un dollar 1
- J’ai cru devoir ajourner la Conférence philosophique qui devait compléter ma dernière, parce qu’il m’a paru nécessaire de donner un nouvel aliment aux leçons de morale et d’économie sociale qui sont faites aux élèves de nos écoles.
- Dès le début de ces leçons scolaires, nous avons donné pour base à la morale universelle ce principe :
- « Que toutes nos actions doivent concourir au perfectionnement de la vie humaine, en nous-mêmes et en nos semblables;
- « Que le vrai bien est inséparable de l’amour, du respect, de la conservation, de la protection et de la vénération de la vie humaine;
- « Que le mal est au contraire tout ce qui nuit à la vie humaine et fait obstacle à son avancement et à sa perfection;
- « Enfin que notre religion et notre morale doivent avoir pour objet le progrès et le bonheur présents et futurs de la vie humaine. »
- Partant de ce principe, nous avons étudié ce que doivent être le Droit, le Devoir et la Justice dans le monde.
- Nous avons établi que l’individu, pour obéir à la règle morale du perfectionnementde la vie humaine, doit d’abord agir pour se perfectionner lui-même, afin d’être en étal, de travailler au bien de sa famille, de la Société, de l’humanité.
- Nous avons po é en règle que la bonne direction et la bonne conduite ont pour premier élément la propreté et le soin del’individu sur lui même, le soin du logement, de l’habitation, de l’atelier.
- Nous avons étudié la loi morale de l’amour de la vie humaine appliquée à l’éducation, à l’instruction, au travail, à l’industrie et au commerce.
- Nous avons fait ressortir comment c'est par l’exercice des belles qualités de l’àme humaine, delà bonté, de la bienveillance, de la douceur, de la patience, de l’honnêteté, de la politesse, du dévouement, de la sincérité# de l'équité# par le bon usage de sa volonté
- p.184 - vue 184/832
-
-
-
- LE DEVOTE
- 185
- et de son intelligence quel’individu s’élève dans la vie.
- Enfin nous avons étudié les éléments de la justice distributive entre les hommes en étudiant l'institution de notre association.
- Ces leçons laisseront, je n’en doute pas, les souvenirs les plus utiles dans l’esprit de nos jeunes gens. Il faut bien se pénétrer qu’en toute étude, la connaissance des premiers éléments est indispensable. On voudrait faire de la science avec l’ignorant qu’on n’ai riverait à rien .L’enseignement primaire bien donné et bien reçu ouvre l’intelligence des enfants à la compréhension des problèmes plus difficiles de la science et de l’industrie.
- La morale et l’économie sociale sont dans le même cas ; il faut commencer par en acquérir les premiers éléments avant d’en embrasser les parties les plus difficiles à saisir; c’est pour former nos jeunes filles et nos jeunes garçons à la pratique des bons préceptes de morale et à l'entente d’une saine économie sociale que nous leur avons donné ces conférences et ces leçons.
- J’espère qu’elles seront continuées dans nos écoles, que toujours il y aura au Familistère des personnes en état de mettre à la portée de nos enfants ces précieux enseignements.
- Mon but ce soir est de préciser les fonctions de la richesse, de la propriété, du capital et du travail.
- Qu’est-ce que la richesse ?
- La richesse est tout ce qui est utile à l’homme, tout ce qui concourt à la satisfaction de ses besoins, à son bien-être, aux plaisirs de son existence.
- Il est de la plus grande importance de bien comprendre et de bien distinguer ce que sont la richesse, la propriété, le capital ; quelles sont les fonctions et les limites qui leur sont assignées pour ne pas tomber dans l’abus ; et quelle fonction le travail remplit à côté d’eux.
- Le rôle légitime de la richesse est de servir au progrès et au bien-être de la vie humaine; si elle ne sert à cette fin elle est comme les fleuves et les rivières qui vont à la mer laissant à sec des plaines avides d’humidité ; ainsi dans nos Sociétés, les produits du travail vont à la richesse en laissant dans le dénument nombre de citoyens et de travailleurs.
- Examinons donc tout d’abord d'où vient la richesse afin de savoir à qui elle doit profiter. En premier lieu, no'us voyons que la création, que la nature, en donnent une part considérable.
- La création a placé sous le soi, au sein de la terre cette grande variété de minéraux utiles à ia vie humaine : les charbons, les minerais de fer, d’étain, de plomb, de cuivre, de zinc, d’or, d’argent; elle y a j aussi mis à notre disposition les pierres à bâtir et J tous les matériaux de construction. Elle nous donne en outre les richesses du règne végétal et du règne animai. Et tout cela existe, s’entretient, se renouvelle dans queL but, si ce n’est pour servir au bien et au progrès de la vie humaine? N’est-ce point pour jouir de ces richesses naturelles que les Sociétés se forment. Comment se fait-il alors que dans les Sociétés la richesse soit si inégalement répartie ; comment se fait-il que des personnes aient de si grands biens, tandis que d’autres à côté d’eiles manquent du nécessaire ; et que l’ouvrier, le travailleur, qui entretient la richesse, la fait fructifier et l’augmente sans cesse, n’ait que son salaire pour soutenir son existence et celle de sa famille.
- Ne semble-t-il pas qu’il y a là un renversement de l’ordre naturel et que la richesse soit constituée dans nos Sociétés sur des baoea fausses et injustes*
- Examinons,
- Puisqu’une part considérable de ia richesse est le fait de l’action de la nature, l’homme peut-il équitablement instituer la propriété individuelle, absolue, indéfinie de la richesse ? Il est à remarquer qu’aux dons de la nature, l’homme ajoute son propre travail et cette action personnelle lui donne des droits légitimes sur les choses, sur lesquelles son activité s’est exercée; mais peut-il, par ce fait qu’il a cultivé et défriché un champ, s’en déclarer le possesseur à perpétuité ? Que devient le droit des autres hommes aux choses données par la nature à l’ensemble des êtres humains? Où donc commence, où donc finit ia propriété légitime ?
- C’est là le point sur lequel j’appelle toute votre attention.
- . La richesse est due,-avons nous dit, aux dons que le Créateur a mis à ia disposition de tous les hommes; elle est due, en outre, à l’action que ia nature exerce sans cesse dans tous nos travaux; c’est à la nature que nous devons les ressources minérales, végétales et animales sur lesquelles notre propre travail est basé.
- Mais, outre que la nature apporte un concours incessant à la richesse,c’est par le travail queri’homine féconde celle-ci; sans le travail elle ne subsisterait pas; elle s'anéantirait.
- Dieu a fait le soi, le travail l’exploite, le cultive ; l’homme sème la graine; mais c’est la nature qui la fait croître et qui fait mûrir le fruit. Donc, constamment se retrouvent unies ces deux sources de la richesse : l’action, de la nature, le travail de l’homme.
- A l’origine des sociétés, la terre et les biens naturels appartiennent à tous les hommes. Aucun individu ne possède ia terre ; il n’y a pas de propriété individuelle, la terre e t commune à tous. Les peuplades vivent de chasse, de pèche, font paître leurs bestiaux, se déplacent à leur gré et vivent où elles se trouvent sans le moindre souci de l’appropriation du soi. Les biens naturels sont considérés comme le fonds commua de l’humanité.
- C’est quand l’homme constitue les premières sociétés fixées sur un emplacement donné que cet état de choses se modifie et que la propriété individuelle apparaît.
- Quand l’homme abandonne la vie nomade et s’attache à cultiver un champ, il lui paraît de toute justice de recueillir à sou seul profit la moisson qu’il a semée. C’est là le droit du premier occupant, droit qui a sa mesure légitime.
- Celui qui a cultivé le soi, qui en a facilité la fructification, sent que son travail est sien,qu’il iui constitue des droits imprescriptibles; et pour exercer ces droits, il s’empare du fonds à l’exclusion des autres hommes, la fonds cependant n’est pas son œuvre.
- De proche en proche, la propriété individuelle se constitue sans réserves; la prodigalité des uns, l’économie des autres et l’hérédité aidant, concentrent aux mains de quelques privilégiés le fonds naturel qui appartenait primitivement à tous. La convoitise et la malice se mettant de la partie, l’accumulation, des richesses se fait au profit des minorités, et Dos déshérités croissent en nombre.
- Ce ne sont plus les travailleurs qui possèdent le fonds commun auquel leur travail s’ajoute,etsi nous rappelons les spoliations par la guerre et la conquête, nous comprendrons comment les travailleurs ont été exclus de la richesse.
- Les conséquences de cet état de choses sont visibles à tous les yeux*
- p.185 - vue 185/832
-
-
-
- 186
- LE DEVOIR
- En Allemagne, en Irlande, en Ecosse, en Russie, des individus possèdent des domaines immenses de 10, 20, 30 lieues carrées et davantage, tandis que sur leur terre, des familles sont en proie à la misère, à la faim. Ce sont là des abus auxquels nos sociétés doivent porter remède.
- Il est contraire à toute équité qu’un homme puisse posséder tout un canton, toute une province, qu’il ait le droit par conséquent de n’y laisser subsister que ee qui lui plaît, et qu il puisse ainsi paralyser le travail et la vie à la surface du sol aliéné entre ses mains.
- Une des premières vérités à dégager de ces faits, c’est qu’il faut distinguer entre la richesse et la propriété.
- La richesse est tout ce qui est utile à la vie humaine.
- Quand l’appropriation individuelle de la richesse, surtout l’appropriation du sol, se fait en englobant sans réserve ce qui est dû au travail de la nature avec ce qui est dû au travail de l’individu, il y a spoliation du corps social; les biens naturels sont ravis à la masse; c’est un obstacle au bien et au progrès de la vie générale et les conditions sociales sont faussées dans la société entière.
- Y a-t-il un remède à cet état de choses, qui se retrouve aujourd’hui à des degrés divers dans toutes les sociétés civilisées?
- Oui, mes amis, le remède serait facile, il suffit de le comprendre et de l’appliquer. Le mai est dans la transmission perpétuelle de la propriété par voie de succession et d’héritage; cette coutume traditionnelle des temps barbares confirmée par la loi est la négation complète des droits du travail à la richesse qu’il crée tous les jours; c’est la méconnaissance de. ce sentiment d’équité et de justice qui nous dit que la richesse doit revenir à ceux qui la produisent.
- Je crois que le mai est dans cette négation et que la première réforme à introduire dans notre régime social est celle qui rendra,au nom des intérêts et des droits du travail, une forte part à l’Etat dans toutes les successions.
- Je suis tellement convaincu de la nécessité de modifier nos lois sur l’hérédité que je prépare en ce moment un opuscule sous forme de proposition de loi que je remettrai à la Chambre des députés, comme pétition, en vue de provoquer des études législatives qui engagent les Chambres à réformer nos lois sur les successions et à faire qu’à la mort des personnes, une partie de la richesse délaissée revienne à l’Etat, afin de constituer le fonds des garanties mutuelles pour l’existence, qu’il est indispensable de créer aujourd’hui en faveur des classes laborieuses.
- On rétablira ainsi un juste équilibre en faveur des classes ouvrières qui par le travail concourent sans cesse à créer la richesse, à entretenir la propriété, à l’améliorer, à la mettre en valeur.
- Car ii faut bien se rendre compte que c’est le travail de l’ouvrier qui donne à la richesse ,et à la propriété leur valeur productive de revenus, de satisfactions et de plaisirs.
- Est il juste,quand le travail est aussi indispensable à la vie des sociétés, qu’il n’ait qu’une part insuffisante et presque dérisoire dans la répartition de la richesse qu’il crée, que l’ouvrier ne touche qu’un salaire parcimonieusement débattu. Non ce n’est point là de la justice sociale, et cet état de choses commence à être trop compris des masses ouvrières pour pouvoir se prolonger indéfiniment sans danger pour la société. Sous quelques formes que nous
- voyions les revendications se produire ; il faut les considérer comme un avertissement.
- Il faut que les pouvoirs surtout reconnaissent qu’il y a quelque chose à faire pour répondre à ces besoins sociaux.
- Je ne suis point de ceux, mes amis, qui en telles matières préconisent la violence. Je sais trop bien que ce n’est point dans le désordre que se fondent les institutions.
- Mais si des manifestations bruyantes comme il vient de s’en produire sont dues en partie à des agitateurs. qui ne rêvent que trouble et désordre, et qui sont incapables de concevoir ni de réaliser aucune mesure vraiment utile au bien général; il n’en faut pas moins bien prendre garde aussi que la misère ne soit une des causes de ces revendications. Car si l’équité sociale est en défaut : Ventre affamé n’est pas d’oreilles.
- Il faut donc éclairer les points dont dépendent réellement la paix, le progrès et le bien-être général de tous les citoyens. Il faut assurer leur existence, empêcher les abus de la répartition actuelle des richesses; il faut faire rentrer la propriété dans d’équitables limites, et cela sans porter le moindre préjudice à qui que ce soit.
- La richesse et la propriété sont deux éléments indispensables à l’ordre social.
- La propriété doit rester la gage du travail accompli ; elle est légitime quand elle dérive du travail; et il est de justes limites dans lesquelles il faut bien se garder d’y porter la moindre atteinte. Mais au-delà de la mesure légitime, commence l’abus, et c’est sur ce point seulement que la réforme doit porter.
- . Par quel, procédé ? direz-vous; le voici : L’homme n’est pas immortel, qu’on le laisse toute sa vie jouir en paix et complètement du fruit dô ses œuvres ; si sa science, son talent, son travail, lui permettent de réaliser une fortune considérable, tant mieux pour lui, il est juste qu’il en profite. Mais à sa mort, la fortune cesse de lui appartenir. A qui va-t-elle sous le régime actuel de nos lois sur l’héritage ?
- C’est là, mes amis, où nous nous trouvons en face d habitudes et de préjugés tels que beaucoup mè ne parmi vous auront peine à bien comprendre de suite mes propositions ; et pourtant l'hérédité est constituée d’une façon absolument abusive, et c’est en elle que réside le nœud de la question,
- Je ne parle point de l’hérédité directe ou par voie testamentaire. Toutes les deux rentrent intimement dans le droit qu’a tout homme de laisser à ses ascendants ou descendants directs, aux amis de son choix, la part de biens qu’il désire leur donner.
- Mais il n’en est point de même de l’hérédité qui appelle au partage des fortunes foncières, agricoles, industrielles, commerciales et financières, des cousins, des arrière-cousins, des gens la plupart du temps inconnus du défunt lui-même, et cela jusqu’au 128 degré.
- Evidemment, de tels héritiers sont sans droits légitimes sur la fortune qui leur échoient, quand ils n’ont rien fait, ni pour la créer, ni pour l’entretenir.
- Cependant la loi actuelle les admet, les appelle au partage ; iis arrivent, et, pressés d’entrer en possession, la plupart du temps, ils liquident les biens; que ce soient des maisons de commerce ou d’industrie, des usines en pieine activité, peu importe, il faut liquider, au risque de sacrifier tout le personnel, employés et ouvriers, la ruine fait place à la prospérité; ils n’en ont point souci ! Ce qu’ils veulent, c’est leur part, le reste n’est rien pour eux.
- p.186 - vue 186/832
-
-
-
- LE DEVOIE
- 187
- N’y a-t-il point là an abus criant. Tout le personnel des travailleurs qui avait contribué à l’édification de la fortuue ainsi liquidée n’avait-il point réellement devant la justice et Téquité plus de droits à l’héritage que ceux qui, sans avoir aidé en rien à la création de cette fortune,s’en emparent par le fait de nos lois.
- Il est inconcevable, mes amis, que de tels faits se produisent, se renouvellent,sans attirer plas tôt l’attention des penseurs et des législateurs.
- De tels abus1 seraient évités si l’on cherchait qui a a créé la richesse, afin de déterminer à qui elle doit revenir.
- Dans le cas qui nous occupe, la richesse est due d’abord au défunt lui-même qui y a concouru de son travail et de ses talents.
- Mais elle est due également au concours de la nature qui lui a fourni les matières premières et les forces naturelles qu’elle donne à chacun de nous, pour nous venir en aide dans tous nos travaux. Cette fortune est due encore à un autre concours, celui du domaine public ou de l’Etlat, car il ne faut pas perdre de vue que quiconque fait fortune dans une société civilisée doit une grande partie de cette fortune aux utilités que cette société a mises à son service, par les voies de communications : chemins de fer, canaux, postes, télégraphes, etc., par tous les services publics enfin.
- Toute l’organisation civilisée vient en aide à l'homme dans la création de la richesse. Cette part fournie par l’Etat donne donc à celui-ci, dans la richesse privée une somme de droits qui n’a été si fortement négligée jusqu’ici que par ce que cette négligence tournait au profit de ceux qui faisaient les lois.
- Il est à constater, mes amis, que ces éléments considérables de la richesse dus au développement même de notre civilisation profitent encore surtout à ceux qui déjà ont la fortune en mains.
- L’ouvrier se sert beaucoup moins que le riche des postes, chemins de fer, voies navigables, etc., etc. Cependant le domaine public appartient à tous, le mot le dit lui-même ; il est donc de toute équité que les fortunes qui en naissent, qui en résument le profit, rendent à l’Etat au décès des personnes la part provenant des utilités de la nature, des utilités du domaine public et de l’action du travail pour laisser aux héritiers ce qui est de l’action propre du défunt et de son capital.
- Il est donc bien établi pou? nous que la richesse se c^ée par les services obtenus du domaine naturel d’abord, par les services que nous rend le domaine public ensuite, et que le travail forme le troisième appoint; il y en à un quatrième, le capital qui, jusqu’à présent a su se faire la part du lion; nous reviendrons sur son sujet une autre fois. Pour aujourd’hui, disons qu’au nom du concours de la nature et des utilités publiques mises par l’Etat au service de la richesse, l’Etat a des droits à exercer sur toute fortune au décès des citoyens.
- Par la bonne organisation de ces droits, l’Etat serait vite en mesure de donner aux classes laborieuses toutes les garanties auxquelles elles aspirent et qui font défaut, il serait en outre possible de réformer nos impôts actuels et de ne rien demander aux citoyens de leur vivant. Ces derniers jouiraient ainsi en toute plénitude des biens qu’ils .-auraient réaliser par leur travail.
- A leur mort seulement une part équitable serait I faite à l’Etat, c'est-à-dire au bénéfice de l’ensemble !
- des citoyens, et cela au nom, je le répète, du concours apporté par la nature, par le domaine public et par le travail des ouvriers, auxiliaires indispensables à la création de la richesse. Tout en respectant les droits d’hérédité directe et testamentaire, une proportion,devrait donc être établie pour le retour à l’Etat d’une part de ces biens proportionnée à l’importance même des fortunes.
- Sur les petites fortunes au dessous de 2000 francs
- un droit de 10/0
- De 2000 à 5000 francs 3 1/0
- De 5,000 à 10,000 francs Z q/0
- De 10,000 à 20,000 francs 7 0/0
- De 20,000 à 50,000 francs 10 0/0
- De 50,000 a 100,000 francs . 15 0/0
- De 100,000 à 500,000 francs 20 0/0
- De 500,000 à 1 000,000 de francs. 30 0/0
- De 1,000,000 à 5,000,000 de francs 40 0/0
- Au dessus de 5,000,000 de francs 50 0/0
- L’Etat prendrait donc moitié sur les fortunes qui s’élèvent à des proportions si colossales qu’on n’en a généralement aucune idée.
- Quant aux héritages en ligne collatérale ils seraient abolis et reviendraient à l’Etat. Les héritiers dont il s’agit ayant en réalité moins de droits que l’ouvrier qui par son travail a contribué à l’édification de ces fortunes.
- Remarquez, mes amis, qu'une telle mesure n’est point absolument exclusive des héritiers admis aujourd’hui par la loi, puisqu’elle constituerait au profit de tous les citoyens des garanties contre la misère et les dangers du malheur. Car, en possession de ces ressources, l’Etat créerait des institutions de prévoyance mutuelle nationale garantissant tous les citoyens contre le besoin et la misère. Il donnerait à tous les ouvr ers les garanties précieuses de la sécurité du lendemain.
- Ces garanties de l’existence que la Société du Familistère vous donne par la constitution de ses assurances mutuelles n’en seraient que plus certaines, consacrées parles lois ; elles seraient plus à l’abri de la malice des individus mal intentionnés. D’ailleurs, en ceci, la Société du Familistère fait plus qu’il n’appartenait à une,entreprise privée. Voulant donner un exemple pratique de mutualité intégrale, j’ai installé les choses ici sur un pied qui ne pourrait être généralisé qu’avec le concours de l’Etat, basé sur les principes qui m’ont servi de guide.
- Mais l’exemple de ce qui se pratique parmi nous vous permet de concevoir le rôle que j’assigne à l’Etat dans ma proposition de loi et le mode d’emploi des ressources qui lui écherraient.
- L’Etat constituerait donc avec le concours étudié des citoyens, des assurances contre le dénument en cas de maladie,de chômage, de vieillesse, d'abandon, d’infirmité, d’incapacité de travail, etc.
- Ce serait enfin l’extinction du paupérisme, l’anéantissement de Ja misère et de la mendicité ; ce serait aussi un essor nouveau donné au développement du travail, au progrès physique, moral et intellectuel de la France entière, car l’Etat, possesseur de ressources assez importantes pour bientôt doubler son budget actuel et équilibrer sans cesse ses recettes et ses dépenses, l’Etat faciliterait aux travailleurs la mise en œuvre de tous leurs talents. Il instituerait le crédit au travail ; il ouvrirait sur les propriétés publiques le champ libre à toutes les idées utiles.
- L’Etat en possession des ressources de l’hérédité en arriverait bientôt à supprimer l’impôt, ce vestige des
- p.187 - vue 187/832
-
-
-
- 188
- LE DEVOTE
- temps de servage ; car le mot dit la chose : l’impôt est une atteinte à la liberté; une chose imposée est une chose à laquelle on ne peut soustraire ; c’est le mépris de la liberté humaine.
- Dans le système que je propose, les ressources de l’Etat seraient basées d’une part sur les loyers des biens qui lui écherraient constamment par voie de succession ; d’autre part sur les revenus des valeurs mobilières qui lui arriveraient par la même voie ou qui résulteraient des ventes de fonds consenties par lui aux citoyens.
- Ces deux voies de ressources seraient si fécondes que l’Etat posséderait vite un budget de six milliards, c’est-à-dire le double de ce qu’il prélève aujourd’hui avec tant de peine sur les citoyens actifs en créant mille embarras à la production et à la consommation.
- Les ressources budgétaires abondantes et assurées permettraient à l’Etat de se contenter d’un faible loyer sur les propr iétés qu’il louerait aux citoyens. Chacun aurait donc le plus grand avantage à l'organisation que je propose. Et si nos gouvernants se rendaient un compte exact de ce projet, ils voudraient le réaliser pour le bien de la nation, pour la satisfaction et les garanties des classes ouvrières ; ils assureraient ainsi la pacification sociale, la prospérité universelle; ils anéantiraient le paupérisme et la misère, et réaliseraient enfin les germes féconds de la véritable fraternité sociale.
- CULTURE DE L’HUMANITÉ(,)
- Société religieuse
- II
- Ce précepte, nous pouvons le dire, en effet, sans crainte d’être démenti, est la base de toute morale.
- Il n’est pas de doctrine se disant sacrée, pas de système économique, pas d’association politique qui n’ait cherché à s’en faire un point d’appui.
- Un jour, c’était pour nier.
- Un autre jour, c’était pour affirmer.
- Ici, c’était pour protester.
- Là, c’était pour revendiquer.
- Nous ne sommes pas certain que ces affirmations et ces négations, ces revendications et ces protestations aient toujours été très sincères et très légitimes ; mais ce qui, pour nous est hors de doute c’est que ie fait seul de se recommander de ce précepte et de l’opposer à des prétentions rivales, témoigne suffisamment de son caractère constant de justice et de vérité.
- Point n’est besoin d’être en possession d’une grande somme de logique pour en déduire, dans la pratique, le respect mutuel, réciproque, des droits de tous et de chacun, à la condition également mutuelle et réciproque de la part de chacun et de tous, de l’accom-
- (i) Voir 1© numéro du Devoir du il Février*
- plissement des devoirs qu’entraîne l’exercice de ces droits.
- En matière religieuse, ce respect se présente théoriquement sous la formule : Egalité de tous les cultes devant la loi, tandis que pratiquement il ne peut s'affirmer d’une manière incontestable que par la Séparation complète des églises et de l’Etat.
- Donc, laisser à chaque citoyen la faculté de s’associer afin de pourvoir aux frais du culte qu’il lui convient d’adopter, voilà, au lieu du salaire par l’Etat, ce qui nous paraît équitable! Voilà ce qui nous paraît digne ! C’est là ce que nous ne cesserons de demander au gouvernement de la République 1
- Non seulement cette réforme est urgente, mais encore l’heure de l’accomplir est favorable.
- Au point de vue financier, en effet, à ce moment où l’on se plaint du défaut d’équilibre dans le budget, la suppression du salariat des cultes réaliserait une économie notable dans les dépenses publiques. Il y aurait donc opportunité à adopter cette mesure. Nul n’aurait le droit de s'en plaindre et le parti clérical moins que personne, puisque par cette adoption, on rendrait au clergé son indépendance et la dignité qui lui est nécessaire, en même temps que s’effectuerait, conformément à son vœu, une diminution dans les charges de la communauté.
- D’une autre part, et c’est là qu’est l’urgence, il importe de faire enfin une réalité de la liberté de conscience et, par cette réalisation, de mettre nos institutions démocratiques d’accord avec elles-mêmes et de leur assurer ainsi la condition indispensable à leur stabilité.
- Dans nos précédents articles (Religion et Progrès), nous croyons avoir fait ressortir avec évidence, pour ne parler que de la religion catholique, combien ses dogmes principaux, ses traditions catholiques, sont non seulement antipathiques à toute institution libérale, mais encore hostiles au progrès. Il est donc absurde (qu’on nous pardonne l’expression), de la part d\;n gouvernement qui a pris pour devise cette devise : Liberté, Egalité, Fraternité, de continuer à subventionner ce qui est la négation de cette triple devise et comme un défi jeté sans cesse à la Démocratie.
- Sans cette réformation des idées religieuses, toute réforme politique est impossible, toute rénovation sociale est chimérique.
- Loin, ah, bien loin de nous la pensée d’interdire l’exercice d’un culte quelqu’il soit !
- Loin, ah bien loin de nous l’intention d’inquiéter un seul ministre du culte lorsqu’il se renfermera, sous l’égide et la surveillance de la loi, dans son rois religieux et n’abusera pas de la liberté qui lui
- p.188 - vue 188/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 189
- est laissée pour conspirer contre l’Etat et jeter la perturbation dans les familles !
- Nous répudions tout arbitraire, toute violence ! Nous ne demandons que justice, justice vigilante et ferme et, par elle, sauvegarder les intérêts de tous dans le présent et dans l’avenir.
- Liberté donc au Christianisme comme à toute autre religion, d’exercer son culte !
- Protection égale aux ministres des différents cultes, comme à tout citoyen sans distinction de classe ni de castè, puisque l’on veut qu’il y ait encore des qastes et des classes !
- Paix et fraternité entre tous les hommes !
- Le temps est passé des mesures d’intoléfance en matière religieuse, mesures d’autant plus odieuses quand elles sont l’œuvre de gouvernements libres, de sociétés démocratiques. Répétons-le donc : point d’arbitraire, point de violence.
- Mais aussi pas de compromis fâcheux. Pas de complaisances ! Pas de privilèges !
- Que l’Etat se garde bien d’enseigner une religion quelle qu elle soit et quelque grand que soit le nombre des fidèles, par l’entremise de fonctionnaires salariés à cet effet ! Rappelons-nous les leçons du passé ! Que l’exemple de 1848 ne soit pas perdu pour nous ! Ne commettons pas les mêmes fautes ; car les conséquences en seraient tout aussi fatales.
- A cette époque, lorsque fut proclamée la République, il eut été facile de, sans oppression et en invoquant seulement la liberté de conscience, séparer les Eglises de l’Etat. Malheureusement on se laissa prendre à de faux sourires, à des protestations menteuses. On accepta avec une honnêteté par trop imprévoyante l’alliance de ceux qui sont les ennemis nés de tout progrès. On leur demanda benoîtement de bénir les arbres de liberté dont ils devaient être les chenilles. On les laissa pétit à petit s’emparer de la direction des affaires.... Ils se montraient si enthousiastes pour la Liberté ; ils parlaient en si bons termes de YEgalité et assaisonnaient si bien leurs discours du mot Fraternité, qu’on ne pouvait se douter que, dans leur bouche cette triple devise ne fût qu’un triple mensonge. Le moment vint cependant-où l’on s’en aperçut, mais il était trop tard. La République était égorgée et l’eau lustrale se mêla au sang versé par le crime de Décembre dont les hommes de Dieu s’étaient fait les complices.
- Rien sots serions-nous si nous retombions dans j les mêmes erreurs ! !
- Justice vigilante et ferme 1 Application de la loi, le même pour tous !
- Ne nous laissons pas plus prendre aux paroles insidieuses qu’intimider par les propos menaçants, soit qu’on prétende parler au nom du ciel, soit qu’on se fasse les échos ou les porte-voix des puissances de la terre.
- Guidés par le droit, allons fermes et résolus devant nous sans nous préoccuper des calomnies et des injures.
- L’Etat doit laisser les Eglises se gouverner elles-mêmes; il n’a point à s’immiscer dans leur administration, pourvu qu’elles respectent la liberté d’autrui et s’abstiennent de troubler l’ordre établi dans la société. Le législateur ne saurait, en effet, demander aux associations religieuses plus qu’il n’exige des autres associations, mais il ne doit pas leur demander moins.
- Quant au domaine de la conscience, il doit être inviolable. Nul ne peut dicter à son semblable ce qu’il doit croire ou ce qu’il doit rejeter. La loi n’a rien à voir à ce credo ; elle borne ses prescriptions aux actes matériels en tant que ces actes affectent les intérêts généraux, la morale publique et les devoirs qui s'imposent à tout membre, individu ou collectivité, faisant partie du corps social.
- En un mot, et pour nous résumer : Liberté complète au spirituel comme au temporel ! Plus de religion de majorité ou de minorité ! Plus d’épée hors ou dans le fourreau destinée à nous pousser vers une voie dont on ne nous laisse pas le choix! Que chacun puisse choisir cette voie, s’y avancer ou en sortir, s’arrêter ou reculer à son gré et selon ce que lai dicte sa croyance l Voilà ce que nous demandons pour nous comme pour tous autres. La liberté dans la société religieuse ne peut être qu’à ce prix et dans les conditions que nous avons déterminées.
- Pour cela : Séparation complète, immédiate, des Eglises et de l’Etat !
- {A suivre). C. P. Maistre.
- ETAT-CIVIL DD FAMILISTÈRE
- Le 13 mars, de Marie Dossogne, fille de Dessogne Fernand et de Louis Marie.
- DÉCÈS :
- Néanmoins, une fois de plus : pas d’arbitraire, pas j Le 15 mars, de Delzard Emile, âgé de 8 mois.
- de V1°lence ! Mais pas d’immunités, pas de préémi- j Le 15 mars, de Nicolas Charles-Emile, âgé de
- üence ! Ni privilège, ni subvention ! j 13 mois.
- p.189 - vue 189/832
-
-
-
- •190
- LE DEVOIR
- LA SAGESSE ANTIQUE <1!
- XII
- ï^ess trésors impérissables
- Vendez ce que vous avez, et le donnez en aumône : faites vous des bourses qui ne s’usent point par le temps : amassez dans le ciel un trésor qui ne périsse jamais ; d où les voleurs n’approchent point, et que les vers ne puissent corrompre.
- Car où est votre trésor, là sera aussi votre cœur.
- Saint-Luc
- La pourriture consomme les richesses que vous gardez, les vers mangent les vêtements que vous avez en réserve.
- La rouille gâfe l’or et l’argent que vous cachez, et cette rouille s’élèvera en témoignage contre vous et dévorera votre chair comme un feu. C’est là le trésor de colère que vous vous amassez pour les derniers jours.
- Saint-Jacques.
- Dangers cl© l’amour des richesses
- On ne doit jamais regarder comme fort précieux ce qu’il est difficile d’avoir, et il ne faut pas conserver des meubles inutiles.
- Je me rappelle cette sentence des anciens :
- La vertu règne rarement parmi les gens riches et parmi ceux qui sont d’anciennes maisons : l’orgueil leur inspire de la haine et du mépris pour les gens vertueux,et ils les maltraitent.C’est détruire la loi du ciel, que de ne pas garder les règles de la modération, de ne penser à vivre que dans le luxe et dans la mollesse ; c’est le défaut qui a toujours régné,c est un torrent qui inonde tout.
- Temps antérieurs au Chou-Kmg
- Si l’on est prodigue et adonné au luxe, alors on n’est pas soumis, si l’on est trop parcimonieux, alors on est abject et vil. La bassesse est cependant encore préférable à la désobéissance.
- Lun-Yu.
- Ne vous glorifiez point de vos vêtements et ne vous élevez point au jour où vous serez en honneur, car il n’y a que le Très-Haut dont les ouvrages soient admirables et dignes de gloire, et ils s„nt cachés et inconnus aux hommes.
- Ecclésiastique. -
- — i
- Nul ne peut servir deux maîtres ; car ou il haïra 1 l’un et aimera l’autre; ou il se soumettra à l’un et f méprisera l’autre. |
- Vous ne pouvez servir Dieu et les richesses. * g
- Saint-Mathieu I
- Ayez soin de vous bien garder de toute avarice, I car en quelqu’abondance qu’un homme soit, sa vie ne dépend point des biens qu’il possède.
- Saint-Luc.
- Qu’il est difficile que ceux qui mettent leur confiance dans les richesses, entrent dans le royaume de Dieu !
- (1) Voir les numéros du Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté le N° du 28 janvier 1883.
- Il est plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’il ne l’est qu’un riche entre dans le royaume de Dieu.
- Saint-Marc.
- L’amour des richesses est la racine de tous les maux; quelques-uns en étant possédés, se sont égarés de la foi, et se sont embarrassés en une infinité d’afflictions et de peines.
- (A suivre) Saint Paul
- ' REYDE SCIENTIFIQUE
- M. Rosenstiehl, les diverses sortes de lumière blanche ;
- siège et nature delà sensation de la lumière blanche.
- — M. Gilî, photographies de la grande comète.—
- M. Trêve, expérience sur le choc des billes.
- Nous avons bien souvent insisté dans ces revues sur la différence qu’il importait de faire entre la lumière objective, constituée par ce qu’on appelle communément les vibrations de l’éther, et la lumière subjective ou sensation de lumière, telle que nous la donnent nos yeux. Nous avons dit et répété maintes fois que les vibrations de l’éther, considérées en elles-mêmes, n’avaient pas d’autre valeur que celle d’un mouvement. C’est ce mouvement qui, communiqué à la rétine dans le fond de notre œil, nous donne la sensation de lumière. Dans la théogonie chrétienne, ce n’est pas le jour où Jahveh créa le soleil que la lumière fut : c’est le jour où le Dieu créa le premier œil susceptible d’être impressionné par les vibrations de l’éther, et de transmettre cette impres-sion à un cerveau, si rudimentaire qu’il fût.
- Il y a là deux choses bien distinctes. En effet, les radiations émises dans le monde par le soleil sont bien plus nombreuses que celles qui sont susceptibles d’impressionner notre rétine. Ces dernières composent ce qu’on appelle le spectre de Newton, avec ses couleurs rouge, orangé, jaune, vert, indigo, bleu, vio?et. Mais il y a d’autres radiations en deçà du rouge, dites infra-rouges, et d’autres au delà du violet, dites ultra-violettes. Ces radiations, toutes ensemble, constituent ce qu’on appellera le spectre réel ou objectif.
- Le spectre de Newton ou spectre visible à notre œil ne comprend qu’une portion très restreinte du spectre objectif. C'est cette portion qui nous donne la sensation de la lumière; mais il ne faut pas oublier que nous portons en nous la source de cette sensation, en nous seuls. St l’on admettait que la Terre fût dans l’univers entier la seule planète peuplée d’êtres vivants et qu’un cataclysme vînt à supprimer tous les animaux pourvus d’yeux, le monde tomberait dans l’état que nous appelons obscurité ; et cependant le soleil ne continuerait pas moins de verser les mêmes radiations sur le globe, les arbres
- p.190 - vue 190/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 191
- ne continueraient pas moins de se couvrir de feuilles j chargées de chlorophylle, les plantes dormantes de se fermer, le soir, sous l’infhience des radiations solaires. Seulement il n’y aurait plus de par le monde, ni vert, ni rouge, ni bleu, ni aucune couleur puisque celles-ci résultent uniquement et exclusivement de l’impression que font sur nos rétines les radiations de telle ou telle sorte émanées du soleil et renvoyées par les corps qui nous entourent.
- On conçoit dès lors toute l’importance de cette distinction entre la lumière objective et la lumière subjective, dans l’étude des lois de la vision des couleurs. On ne l’a d’ailleurs comprise que dans ces derniers temps et Newton lui-même ne faisait pas bien la différence. Ainsi par exemple, Newton, prenait séparément dans le spectre chacune des sept couleurs primitives isolées par le spectre et les réunissait de nouveau en les faisant converger au moyen de petits miroirs sur un même point. Il reconstituait ainsi la lumière blanche, telle que nous l’envoie le soleil, résultant de l’ensemble et de la superposition des radiations rouges, orangées etc. Cette lumière analysée de nouveau par le prisme aurait redonné les sept couleurs primitives et ainsi de suite. Mais , Newton faisait aussi une autre expérience qu’on répète dans tous les cours de physique. Il divisait un disque en sept secteurs dont chacun était peint d’une des sept couleurs primitives, dans leur ordre. Dès qu’on imprime à ce disque un mouvement de'rotation suffisamment rapide, il apparait blanc. Et Newton croyait avoir, comme dans l’expérience précédente, refait ainsi de la lumière blanche. Il est bien clair, cependant, que les deux expériences sont très différentes. Quelque vitesse que nous donnions au disque, rien n’est changé en lui ; les couleurs dont il est peint, gardent évidemment leurs places respectives. Le disque n’est pas devenu blanc. On pourrait, si cela était nécessaire, en donner la preuve. Il suffirait de faire tourner le disque dans l’obscurité et de l’éclairer instantanément au moyen d’une étincelle électrique; on le verrait tel qu’il est au repos avec j sa bigarrure de couleurs. Ici ce n’est donc pas le dis- j que qui refail de la couleur blanche, c'est notre œil ! qui se crée lui-même l’impression de la lumière blanche, par suite de la succession rapide des diverses couleurs du disque.
- Il y a donc une distinction radicale à faire, et c’est là que nous en voulions venir, entre la lumière blanche et la sensation du blanc, M. Rosenstiehl insiste sur ce point dans le préambule des recherches qu’il vient de publier. On n’a pas, dit-il, assez remarqué qu’il existe pour l’œil une infinité d’autres lumières blanches, à côté de celle qu'on pourrait appeler natu-
- relle, résultant de la concomitance de toutes les radiations du spectre de Newton. On sait, en effet, que quand on prend les couleurs du spectre deux à deux en ayant soin de les choisir, on refait de la lumière blanche, c’est-à-dire qu’on donne à l’œil la sensation du blanc. Les couleurs du spectre peuvent être de même accouplées trois à trois et de cent façons diverses. On désigne sous le nom de complémentaires les couleurs qui forment ainsi par leur réunion, de la lumière blanche.
- Nous pouvons prendre des exemples : M. Helmholtz a préparé avec un rayon rouge isolé du spectre solaire, et avec un rayon indigo par exemple, une lumière blanche, de tous points identique pour l’œil avec la lumière solaire. Il est bien évident cependant qu’elle en différait puisqu’elle contenait seulement deux sortes de radiations au lieu de sept Pour l’œil l’impression était la même, mais si on avait voulu avec cette lumière faire une photographie on aurait fort mal réussi ; en effet, les rayons les plus actifs pour impressionner la plaque sensible, sont les violets, qui manquent naturellement dans une lumière uniquement composée de rayons rouge et de rayons indigo.
- Maxwell, de son côté, a mélangé les radiations du spectre trois par trois, et il a obtenu une autre série de lumières blanches, agissant sur l’œil exactement comme cel les que Helmholtz refaisait avec deux rayons du spectre ou celle qui résulte du concours des sept radiations colorées. On prouverait au besoin que toutes ces lumières blanches qui font sur notre rétine la même impression, ne sont pas du tout identiques, en les soumettant à l’analyse directe du prisme. Celui-ci séparant les radiations qu’elles renferment, montrerait en outre qu’elles n’en renferment pas d’autres.
- M. Rosenstiehl, en partant de ces données, a pu instituer à son tour un certain nombre de fort curieuses expériences. Il a spécialement étudié les diverses lumières blanches formées dé deux couleurs complémentaires, et il a vu que ces lumières ne paraissaient identiques que tant qu’elles éclairent un objet incolore, comme par exemple, un écran blanc. Supposons qu’on ait projeté sur l’écran en question diverses lumières blanches formées chacune de la réunion de deux compléinentaires ronge et indigo, orange et bleu, jaune et violet, etc., à côté de lumière blanche véritable. Supposons enfin qu’on donne à ces diverses lumières une égale intensité Les choses étant disposées de la sorte, il est certain que 1 œil ne saisit entre toutes ces lumières blanches aucune différence. Sur l’écran, on fait apparaître alors un objet coloré : soit, pour fixer les idées, une étoffe teinte en rouge d’Andrinople. Dans la lumière natu-
- p.191 - vue 191/832
-
-
-
- 192
- LE DEVOIR
- relie, l’étoffe gardera sa coloration d’un rouge brillant; dans la lumière blanche composée de rayons rouges et indigo, la même étoffe paraîtra rouge foncé ; elle paraîtra noire dans la lumière formée par l'orangé et le bleu ; elle sera violet foncé dans la lumière blanche composée de jaune et de violet.
- A la rigueur on aurait pu prévoir qu’il en devait être ainsi et la chose s’explique très bien." La couleur des corps résulte, avons nous dit, de la nature des radiations que ces corps reçoivent et renvoient à notre œil. Quand un corps reçoit et renvoie toutes les radiations du spectre, il. est blanc ; s’il renvoie seulement les radiations rouges, il nous paraît rouge, parce que les autres radiations ont été absorbées par lui, c’est-à-dire détruites. Si nous avons un corps qui renvoie les radiations rouges seulement et qu’on l’éclaire par une lumière quelconque dénuée de ces radiations rouges, le corps en question ne pourra plus nous en renvoyer aucune et paraîtra noir. D’autres corps renvoient deux radiations et détruisent les autres. Le rouge d'Andrinople est dans ce cas. Sa couleur éclatante est due à deux sortes de radiations seulement, rouges et violettes. Si on l’éclaire par des radiations rouges, il paraîtra rouge ; si on l’éclaire par des radiations violettes, il paraîtra violet ; si on l’éclaire par des radiations ou jaunes, ou vertes, il paraîtra noir, noir également dans toutes les lumières blanches dépourvues de rouge ou de violet. Enfin il est plus ou moins rouge ou violet dans les lumières blanches où ces couleurs entreront pour une proportion déterminée. ,
- Ces recherches nouvelles de M. Rosensiiehl montrent que l’étude des radiations lumineuses et des propriétés de l’œil nous réservent encore bien des surprises.
- M. D. Gill, astronome à l’Observatoire royal du Cap, vient de faire parvenir à l’Académie des sciences six photographies admirables de la grande comète qui a marqué la fin de l’année 1882, et où nos pères n’auraient pas manqué de voir l’annonce céleste du deuil qui devait, avant la fin.de cette même année, frapper la France. Ces photographies ont été prises avec un objectif ordinaire à portrait, monté sur une des dépendances de la grande lunette équatoriale de l’observatoire du Cap. S’il se fût agi d’une étoile fixe, il eût suffi d’abandonner la lunette au mouvement d’horlogerie qui la conduit, après avoir fixé la comète ; mais comme l’astre se déplaçait lui-même dans le ciel, on a dû le suivre au moyen des mouvements de rappel dont on se sert pour changer la direction de ces grandes lunettes, ce qui augmentait les difficultés. Le temps de pose a dû être en effet parfois assez long ; il a varié de 30 minutes à
- 140 minutes. Ces six photographies ont été prises dans six nuits différentes du 19 au 21 octobre et du 7 au 14 novembre.
- En présentant au nom de l’auteur ces photographies à l’Académie des sciences, M. Mouchez a fait remarquer que c’étaient les plus belles qu’on ait encore vues en ce genre. Les étoiles au centre de l’image , sont réduites à un point d’une netteté remarquable, malgré la très longue durée de la pose On voit plus de cinquante étoiles à travers la queue de la comète. Il fallait toute l’habileté bien connue de M. GUI et la pureté du ciel du Cap de Bonne-Espérance, pour obtenir un pareil résultat. Il n'est pas douteux qu’on puisse bientôt réaliser ce qu’on croyait impossible, et faire par le moyen de la photographie des cartes du ciel étoffé. C’est au moins l’idée que les petites étoiles venues si nettement sur la photographie de la comète, ont suggérée à M. Grill
- et dont il poursuit actuellement la réalisation.
- *
- * *
- Si on a suspendu à un support commun une série de billes d’ivoire portant un tout petit crochet, de façon que les billes se touchent, on peut faire, avec cet appareil assez simple, une foule d’expériences. Une des plus connues est celle'qui consiste à écarter de sa position la bille de gauche par exemple, et à la laisser retomber contre sa voisine. La bille qui avait été ainsi écartée, aussitôt qu’elle a touché la seconde, retombe dans son immobilité primitive, la seconde bille et les billes suivantes ne bougent pas, tandis que la dernière, celle droite, est violemment projetée hors de sa position de repos. Tout le monde n’a pas à sa disposition un semblable appareil, mais tout le monde peut très bien faire l’expérience avec des pièces de cent sous alignées sur un tapis, de façon à se toucher. Avec une autre pièce de cent sous, on frappe vivement l’extrémité de la ligne, aucune des pièces ne bouge, excepté la dernière qui est projetée loin des autres.
- Ces faits étaient bien connus, mais il appartenait à M. Trêves de montrer que le phénomène est beaucoup.plus complexe qu’on ne le supposait. M. Trêves complète l’expérience des billes en couvrant d’une limaille métallique la partie supérieure de chacune d’elles. Alors, la limaille est projetée dans le sens même du choc. Mais on remarque en outre qu’il n’y a pas projection de toute la pension de chaque bille. Si le choc a été produit de gauche à droite, par exemple, c’est seulement la limaille placée sur la moitié de la droite des diverses billes intermédiaires qui est mise en mouvement. Pour la dernière bille de la série, la limaille est projetée du côté opposé au sens du choc. Georges Pouchet.
- Saint-Quentin — lmp. de la Société anonyme du Glaneur
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- p.192 - vue 192/832
-
-
-
- T Année, Tome 7. - n° 238. (Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 1er Avril 1883
- S
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr. »» Antres pays Un an. . . . 13 fr. 60
- on s’abonne A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Ghamps Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- mw m sü
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement a titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- Conférence de M. Godin au Familistère. — Faits politiques et sociaux. — Les Idées de Fourier aux Etats-Unis. — La Sagesse antique. — Le Travail à travers les âges. — Le Banquet de la Libre Pensée à Guise. — Revue scientifique (ou le Serpent Sucuriju.)
- Conférence au Familistère de Guise
- Par M. GODIN
- Mes amis,
- Le 21 mars 1883.
- J’ai à reprendre avec vous la question de la richesse, de la propriété, du capital et du travail.
- C’est à grands traits que je vais examiner ces Questions, pour arriver aux revendications ouvrières qui se font jour dans tout le monde civilisé.
- Définissons d’abord la richesse et considérons QU elle consiste dans l’ensemble des choses utiles à |existence humaine; ensuite nous trouverons que lu richesse s’offre à nous sous trois formes différentes ;
- La première comprend le domaine naturel, renfermant toutes les choses utiles à l’homme, existant par le fait de la création et de la nature sans que l’homme ait intervenu dans leur production.
- Mais à côté de ce que produit la nature, il y a une deuxième forme très importante delà richesse : celle du domaine public.
- Le domaine public comprend tout le travail social accompli avec les ressources de l’Etat, c’est-à-dire avec la contribution de tous les citoyens ; il comprend la création et l’entretien des routes. des canaux, des rivières-navigables, des ports, des chemins de fer ; les postes et télégraphes, la fondation des édifices publics, des musées ; enfin tout ce qui est propriété nationale. Une part du domaine public se trouve aussi dans ce qui constitue la richesse départementale et communale. Ainsi, les Eglises, les mairies, les théâtres, les Ecoles, les marchés, les abattoirs édifiés par les départements et les communes appartiennent collectivement aux citoyens. Ils ne sont la propriété spéciale d’aucun individu.
- Voilà donc les deux premières formes de la richesse : le domaine naturel, le domaine public. Ges richesses constituent le fonds commun qui appartient à la nation. Nul individu n’en peut réclamer équitablement la propriété exclusive.
- Cependant, nous verrons dans quelle disproportion les individus ont part au domaine naturel et au domaine public.
- La troisième forme de la richesse comprend les produits qui résultent de l’action individuelle ou du travail de chacun de nous. Mais l’homme ne peut rien créer sans prendre pour base de son travail le fonds naturel et sans s’aider du concours de la richesse publique. Pour conserver le fruit de ses oeuvres, l’individu s’est approprié en même temps le fonds naturel sur lequel son travail est basé.
- Cela nous fait concevoir comment l’homme s’empare du fonds commun de la nature et comment s’est inaugurée la richesse privée et individuelle, sous le nom de propriété.
- Nous avons dit que, prise dans sa généralité, la richesse est tout ce qui est utile à la vie humaine.
- La propriété se définit par son nom même, elle est ce qui est propre, ce qui appartient, soit à un ensemble de citoyens, soit surtout à l’individu.
- p.193 - vue 193/832
-
-
-
- 194
- LE DEVOIR
- Nous venons de voir également que c’est par ce que l’homme ajoute, par son travail, aux richesses de la nature qu’il aliène à son profit la part du fonds commun sur lequel son action s’est exercée.
- Si le travail humain ne venait s’ajouter au fonds naturel, la terre ne produirait que des sauvageons mal appropriés à nos besoins, et les familles humaines demeureraient dans l’état de sauvagerie.
- La richesse se caractérise donc, de plus en plus, à mesure que le travail approprie les choses aux besoins de l’homme, et quel la richess résume tout ce qui nous est utile, commode, agréable.
- La richesse devenant propriété privée, représente le capital ; car c’est la valeur cî’un ensemble de choses déterminées et totalisées qui forme un capital.
- Au milieu de ces transformations, nous avons à voir comment les avantages qui résultent de la richesse du domaine naturel et du domaine public, tournent au profit des uns et s’effacent au détriment des autres. Plus l’homme possède de biens, plus il tire profit des avantages naturels et des avantages publics, plus il est en état d’exploiter ses semblables, de leur imposer des conditions.^La nécessité de vivre au jour le jour oblige les uns à accepter les conditions des autres. C’est là ce qui fait le fond des revendications auxquelles se livrent les travailleurs. Non pas que les ouvriers comprennent bien les causes du mal dont ils souffrent ; ils sentent seulement qu’ils ne jouissent point de toute leur part de droits ; que l’équité est violée sans ce fait que le travail augmente incessamment la richesse et que le travailleur néanmoins reste dans autre ressource que son salaire, et privé de toute garantie pour son lendemain .
- Il est indubitable qu’il y a là une plaie sociale à faire disparaître.
- Un des grands vices de nos sociétés, un de ceux dont les conséquences sont des plus préjudiciables au bien-être et à la prospérité du corps social, c’est la spéculation qui absorbe le travail d’autrui; et malheureusement, ni les économistes, ni les législateurs ne voient de Remède à cet état de choses.
- Des spéculations illicites s’exercent sur des bases formidables ; elles enlèvent aux citoyens leurs économies d’une façon moins brutale que le vol à main armée sur les grands chemins, mais tout aussi injuste. La spéculation fait cela avec assez d’adresse pour se couvrir de la loi même, et elle échappe ainsi a toute répression. Les richesses des sociétés sont raflées sous des formes légales ; elles vont s’accumuler entre les mains de quelques capitalistes et constituent un levier de plus en plus puissant pour de nouvelles opérations.
- Des vols maladroits qui font la millionnième partie du tort accompli par ces spéculations donnent lieu à la prison immédiatement. Cedes-ci, au-contraire, procurent à leurs auteurs toute la considération publique. Il y a là des faits à mettre en lumière dans l’intérêt général de la société.
- Pour bien comprendre cela, il faut donner des exemples.
- Mais avant, j’éprouve le besoin de bien spécifier devant vous que je ne parle en aucune façon des spéculations au commerce honnête et loyal, des opérations qui ont pour but de rendre des services, de donner au pays les matières et les denrées qui
- f>euvent faire défaut chez lui et abonder en d’autres ieux. Que la récolte du blé, par exemple, vienne à manquer en France et que des commerçants sachant le ble abondant en Russie, en Amérique, en Asie, I
- s’en procurent, avec empressement,pour le revendre avec bénéfices; c’est là une spéculation utile au corps social ; ces commerçants fournissent aux citoyens des denrées nécessaires ; ils font œuvre de service public et il n’y a là qu’un acte louable. Ce ne sont point de telles opérations que je blâme ; au contraire, je les trouve bonnes. Mais il en est tout autrement des spéculations qui n’ont en vue aucun service à rendre, qui n’ont que le lucre pour objet, qui ne sont que des entreprises astucieuses pour réaliser en quelques jours et sans travail des sommes considérables.
- Je pourrais faire porter ün exemple de ces sortes de spéculations sur l’industrie de la fonte et du fer qui nous touche de près ; mais le marché est tellement vaste que vous auriez peine à saisir les données d’un tel exemple. Sachez seulement que le fer et la fonte tombent à leur tour sous le coup de ces opérations dans les moments propices.
- Mon exemple portera sur une industrie moins étendue relativement, celle du caoutchouc. C’est une industrie assez nouvellement créée, dont la matière première est plus limitée et sur laquelle par conséquent la spéculation est plus facile à comprendre.
- Ce que je vais vous dire est un fait qui a eu son actualité. Vous pourrez par lui juger des autres.
- Supposons quelques grands millionnaires en quête de spéculations, faute de savoir s’occuper à quelque œuvre utile, réunis dans un salon et devisant sur les moyens de grossir leur fortune.
- L’un d’eux propose une opération sur le caoutchouc. Il expose que le marché européen est peu pourvu, que les stocks sont faibles dans les magasins, que le moment serait tout à fait propice pour accaparer le caoutchouc dans les stocks, et qu’en opérant en même temps sur les lieux de production on pourrait réaliser des bénéfices considérables par la hausse qu’on ferait à son gré. L’un met cinq millions, un autre quatre, celui-ci trois, celui-là deux; enfin une quinzaine de millions sont assurés à l’entreprise. Lorsqu’on fait de telles spéculations, on a des moyens de crédit ; on est renseigné sur les arrivages de navires, sur l’état des approvisionnements et du marché. Avec quinze millions on peut faire des opérations considérables.
- Nos millionnaires tombent d’accord sur les agents à intéresser à l’affaire ; ils envoient des délégations en Amérique, pour acheter la production d’une année.
- Les agents auxquels on assure un bénéfice net de 30.000 ou 50.000 fr. chacun, trouvent la part assez belle pour lancer l’affaire avec toute la diligence voulue. Les uns partent pour l’Amérique munis des instructions nécessaires et quelque temps après des télégrammes annoncent que l’opération est consommée. Il ne reste plus a nos spéculateurs qu’à faire acheter ce qui est en stock sur le continent ; toutes les mesures ont été prises, l’ordre est donné et l’opération est faite. Supposons qu’elle embrasse cinquante millions d'achat, tant au comptant qu’à terme et à livrer, nos accapareurs sont maîtres du marché.
- Le caoutchouc devient rare, cependant il en faut à l’industrie pour alimenter le travail ; les prix s’élèvent, s’élèvent ; on arrive à payer 20 et 30 francs ce qui en coûtait dix avant la crise, et les spéculateurs bénéficient de la différence. S’ils ont placé dans l’affaire 50 millions, c’est 100 millions qu’ils en reti-
- p.194 - vue 194/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 195
- rent moins les quelques centaines de mille francs j données aux agents qui ont préparé le coup. |
- De quelque nom qu’une telle spéculation se pare, et quels que soient ses dehors légaux,je dis que c’est un vol manifeste, une action des plus blâmables.
- Voyons quelles sont les conséquences de semblables spéculations. Qui paye les bénéfices extorqués par les spéculateurs ?
- v C’est l’industriel ou le fabricant d’abord, l’ouvrier ensuite et enfin le consommateur. En effet, que se passe-t-il ? La perturbation est profonde dans l’industrie ; le fabricant atteint par la hausse ne peut aussi brusquement doubler le prix de ses produits, il ne les vendrait pas ; il ralentit sa fabrication, il diminue les salaires de ses ouvriers dans la proportion de la réduction des ventes.
- Mais ce n’est pas tout : le consommateur paye à son tour les produits chers, de sorte que la société entière est rançonnée dans tous ses intérêts, pour favantage du petit groupe d’accapareurs contre lesquels la loi est sans action.
- H La spéculation, mes amis, est, je le répète, un des grands fléaux de nos sociétés modernes, car elle n’agit pas que sur des opérations spéciales comme celle que je viens de vous indiquer, elle étend ses ravages sous des formes diverses à la plupart des opérations d’industrie et de commerce, sans que l’on s’en doute.
- Nous-mêmes ne subissons-nous pas la fâcheuse influence de la spéculation ; ne savez-vous pas que nous voyons doubler et même tripler le prix des fontes,de temps à autre, sans que les stocks baissent d’une façon sensible ; ce sont les manœuvres de la spéculation qui en sont cause.
- Par de telles spéculations, la haute finance prélève de formidables impôts indirects sur la masse des citoyens. Et elle ne rend en échange aucun service public. Ces manœuvres savamment organisées sont une spoliation de l’industrie, du travail et de la consommation. Les dévaliseurs de grands chemins ne sont pas plus coupables.
- Y a-t-il un remède à cela ? Oui, mes amis, mais ce n’est point demain qu’on l’appliquera.
- Le remède sera dans l’association généralisée entre le capital et le travail.
- Quand des Sociétés comme celle du Familistère seront en nombre sur le sol des nations civilisées, la spéculation illicite sera difficile. Les esprits seront plus prévoyants pour l’intérêt de la masse du peuple et ces sortes de manœuvres financières seront écartées dans Jes faits, si elles ne sont pas réprimées comme délits.
- Le travailleur, isolé aujourd’hui, est obligé de subir les conditions que lui font les forts et les puissants ; au contraire, les travailleurs associés apprendront à se soutenir les uns les autres, non seulement dans leur Société propre, mais entre associations diverses, et ils rendront la spéculation et 1 ^caparement impossibles.
- Malgré tous les avantages inhérents au système l association, celle-ci demandera du temps pour généraliser, parce qu’il faut un développement Qes intelligences pour en bien comprendre les res-sorts et les bienfaits.
- Beaucoup de personnes, mes amis, en considé-ant l’œuvre du Familistère se disent encore : Mais ant vaut l’homme tant vaut la chose ; l’œuvre de ^°din est toute personnelle, après lui, que de-*ae o ceB<e association? Saura-t-elle vivre et du*
- Il est certain, mes amis, que pour pratiquer l'association sur les bases où elle est instituée ici, il faut des associés au cœur droit, juste, bon, fraternel. Ce n’est pas sur l’égoïsme que j’ai pu l’édifier et, certes, l’égoïsme est son plus grand ennemi.
- Cette nécessité de certaines conditions morales fait juger parfois que l’association est impossible parce que beaucoup manquent aujourd’hui des vertus nécessaires.
- Eh ! mon Dieu, malgré l’égoïsme qui du reste va s’atténuant dans la marche de l’humanité, le Familistère existe, l’association fonctionne, et de telles œuvres combattent efficacement les imperfections morales qui entraveraient leur marche. Elles deviennent a un moment donné le plus sûr moyen d’élever les individus à la perfection morale qui jusque là leur faisait défaut.
- L’on dit aujourd’hui de l’association qu’elle est impossible faute de qualités nécessaires dans la nature humaine ; cette opinion on l’a professée autrefois au sujet du gouvernement de la République.
- De célèbres écrivains monarchistes ont convenu de la supériorité et de l’excellence du régime républicain ; ils n’y faisaient d’autre objection que celle-ci, qu’il faut Éeaucoup de vertu dans le peuple pour vivre en République et' que les hommes n’étant point vertueux, la monarchie est ce qui leur convient le mieux.
- Malgré ces opinions, la République s’est fondée ; elle existe et se maintient en Suisse, aux Etats-Unis et en France. Les hommes s’améliorent; peu à peu et la République certainement concourt par elle-même à ce développement moral, nécessaire à son propre et régulier fonctionnement. Elle n’a point encore tous les fonctionnaires de mérite capables d’assurer sa marche progressive ; mais ils se forment peu à peu et l’Etat sera bien plus vite pourvu des hommes de cœur et de talent à la hauteur des besoins du jour que si nous retombions sous les odieux et démoralisants régimes de l’empire ou de la monarchie.
- La conclusion de ceci, mes amis, c’est que de même que la République se soutiendra en France, l’association du travail et du capital, elle aussi, s’y implantera.
- D’autres feront comme nous, et quand les associations seront nombreuses, elles se soutiendront les unes les autres. Sous leur influence, l’égoïsme ira disparaissant, et tous les efforts tendront à faire aux honnêtes travailleurs, aux hommes utiles^ la place sociale qui leur est due. C’est à la moralité, à la capacité, que doivent revenir les premières places dans les associations, comme dans la République elle-même.
- Partout ce qu’il faut aujourd’hui,c’est le dévouement, c’est l’esprit de justice ; c’est à la tête des directions industrielles ou sociales des hommes vraiment capables et du plus haut caractère. Alors on saura faire place au soleil à tout le monde, et tirer parti de toutes les aptitudes et de tous les dévouements
- Il est certain, mes amis, que l’association est un régime antipathique à l’égoïsme. Quiconque ne veut travailler que pour soi et ne songe qu’à soi n’est point à sa place dans une association. Il faut, ou que l’égoïste se modifie, ou qu’il se tienne à l’écart. C’est pourquoi l’association au capital et du travail, tout en étant un si grand élément de pacification, d'amélioration et de progrès, est néanmoins chose difficile à inaugurer dans ïe monde. L’association
- p.195 - vue 195/832
-
-
-
- 196
- LE DEVOIE
- étant le moyen de réaliser la justice distributive dans les produits du travail a et aura naturellement contre elle tous ceux qui spéculent sur le travail des autres, tous ceux qui n’ont d’autre préoccupation que de se faire leur part, indépendamment de celle cî’autrui, tandis que dans l’association, petits et grands, ont chacun leur part équitable.
- Mais pour le moment il y a autre chose à faire que des associations partielles sur tel ou tel point du territoire Aussi, tout en travaillant à fonder l’œuvre du Familistère, n’ai-je point perdu de vue ce grand problème de la mutualité nationale qu’il serait bien plus urgent d’inaugurer d’ores et déjà en France et dans chacune des nations civilisées.
- C’est sous l’empire de cette idée que j’ai intitulé le livre de nos statuts : « Mutualité sociale », car j’envisageais son application à la société entière.
- En effet, mes amis, à notre époque ce n’est point un seul groupe .de travailleurs qu’il faut assurer contre le besoin ; c’est le monde entier des travailleurs. Si l’on vous doit, à vous, des égards, on en doit aussi à tous les autres travailleurs de France, aux travailleurs du monde entier. Ce qui constitue la redoutable question sociale, c’est que les travailleurs du monde entier ont besoin de garanties nouvelles, que la misère et le dénûment les menacent toujours malgré leur travail.
- C’est là ce qui conduit les classes ouvrières à ces revendications en face desquelles la société est si cruellement embarrassée.
- L’association peut réaliser la répartition équitable des produits du travail, mais il faut autre chose à côté de l’association ; il faut la mutualité nationale pour garantir toute la masse des nécessiteux, tous ceux qui manquent des ressources nécessaires pour se préserver eux-mêmes de la misère et du besoin : voilà la grave question que tous les gouvernements sont obligés aujourd’hui d’étudier et doivent résoudre au sein des nations civilisées,si l’on veut assurer la paix publique.
- Je vous ai montré qu’en instituant le droit d’hérédité de l’Etat à la totalité des fortunes qui n’ont d’héritiers ni directs ni testamentaires, et à une part des autres héritages,au nom des services rendus par le domaine naturel et le domaine public dans la création de ces richesses, l’Etat se trouverait bientôt en mesure, non-seulement de constituer l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère, mais aussi de supprimer les impôts actuels et de ne plus rien demander aux citoyens de leur vivant.
- Mesurez,mes amis,les conséquences d’une telle institution. Le travail et l’activité affranchis de toute entrave, le citoyen, libre de disposer de la plénitude de ses gains et abandonnant seulement à la mort la part légitime due à la société pour tous les services qu’il aurait reçus de celle-ci, et de la nature.
- Combien alors il serait facile de faire des associations riches et prospères, et combien la solution des questions sociales serait aisée.
- Pour une association comme la nôtre, la suppression des impôts serait l’épargne de trois cent mille francs par an ; 300,000 qui augmenteraient d’autant la part de bénéfices que vous vous partagez.
- Est-ce que si des mesures comme celles que je propose étaient prises, il y aurait le moindre prétexte à de nouvelles revendications sociales ? Non, mes amis, ces mesures répondraient pleinement au sentiment de justice qui proteste aujourd’hui à la vue des misères endurées par ceux-là mêmes qui créent les richesses, dont regorgent nos sociétés.
- Il faut donner satisfaction à ce sentiment de justice. Je vous ai apporté comme indice caractéristique des nécessités du moment, un numéro du journal le Temps, celui du 17 courant. Voici les paroles prononcées à la salle Diderot par le citoyen Tortellier :
- « Vous vous étonnez », dit-il, « que des ouvriers « aient suivi Louise Michel. Si vous n’aviez pas cle « pain, citoyens, vous auriez été aussi derrière elle. « Quand un homme a la faim au ventre rien ne peut « l’empêcher de se ruer sur le pain. J’ai eu sur un « chantier, pour compagnon, un homme qui n’avait « pas mangé depuis deux jours. Je lui prête qua-« rante sous. Mais, épuisé par les privations, il « tombe malade et reste deux jours sans venir. Le “ voilà encore sans le sou et sans pain ; et après « avoir essayé encore une fois de travailler, il « retombe malade !! (L’orateur éclate brusquement « en sanglots.) Ah ! je ne puis parler de cela sans « émotion. Il avait une femme et des enfants. Vous « étonnerez-vous s’il est descendu parmi les coquins, « s’il a volé ? J’en ai connu un autre, son frère est « ici, il est venu un jour à la pension et s’est fait « servir à manger. Quand il a eu fini, il a dit : « Maintenant, faites-moi arrêter, je n’ai pas le sou « pour payer, mais j’avais faim, je n’en pouvais « plus. Venez donc nous dire que la misère « n’existe pas et que nous avons tort d’être socia-« listes : Venez donc nous reprocher d’être avec « Louise Michel. Venez donc nous appeler voleurs ! »
- Je vois dans ces paroles un avertissement dont il faut savoir tenir compte; il ne suffit pas de s’en prendre aux révolutionnaires intéressés, aux agents de troubles et de fermentations populaires ; la sagesse politique prescrit aujourd’hui aux gouvernants de prévenir la misère au sein de notre société.
- Il ne convient pas de nier les souffrances du peuple parce que des repris de justice se jettent au milieu des revendications fondées. Ce qui est vrai, c’est que la misère existe, c’est que des personnes en succombent, faute de secours. La République faillirait à son devoir si, en face des richesses dont la société dispose aujourd’hui, elle ne savait donner aux classes laborieuses les garanties dont elles ont besoin. Il y a longtemps que la mutualité nationale devrait empêcher que les malheureux fussent réduits à mendier leur pain ou à mourir de faim-La faim est une mauvaise conseillière.
- Donner à manger à ceux qui ont faim : telle est la principale et la plus pressante des questions sociales.
- Ne point répondre à cet énéluctable besoin, là serait tout le danger.
- Que la République institue les assurances mutuelles ; qu’elle garantisse à chacun l’indispensable à l’existence ; qu’elle donne à tous les enfants du peuple, non-seulement l'instruction primaire, mais l’instruction secondaire et supérieure s’ils ont les aptitudes voulues pour la recevoir; que ces enfants, s’ils en ont le talent, puissent devenir les premiers d’entre les citoyens : alors la sécurité sera absolue, universelle, et nous n’aurons absolument rien à craindre des fauteurs de troubles qui cherchent à égarer les classes laborieuses. La République sera assise sur des bases inébranlables, et les monarchistes eux-mêmes seront obligés de se faire républicains.
- Après avoir institué la mutualité nationale, on verra qu’il ne reste plus qu’à instituer librement partout l’association du capital et du travail et la répartition équitable des produits, pour mettre le monde dans la voie de sa perfection définitive, faire
- p.196 - vue 196/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 197
- qu’il n’y ait plus de déshérités et que la Terre enfin soit un monde où règne la justice.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- L’organe du parti des ducs se plaint de ce que le gouvernement ait « arbitrairement décrété de nouvelles suspensions de traitements contre des curés et des desservants. » Ces mesures, d’après lui, ont été prises « à l’occasion des manuels d’instruction civique. » Ainsi, poursuit-il, « ces malheureux prêtres sont frappés pour avoir obéi à leurs évêques et au pape. » Et il termine par cette menace : « Si le gouvernement ne voit pas qu’il va ainsi droit à une rupture ouverte et violente avec l’Eglise, il est bien aveugle ; s’il le voit, il est bien téméraire. »
- Nous n’avons pas l’intention de discuter de nouveau la question de savoir si les lois du concordat permettent au gouvernement de prendre, à l’égard, des curés et des desservants, la mesure que signale le journal que nous citons. Il n’y a, pour nous, aucun doute à ce sujet. La prétendue obéissance que le clergé inférieur doit aux évêques et au pape n’est point un argument qu’on puisse invoquer en faveur des curés et de^ desservants frappés de suspension de traitement. En effet, sous le régime du concordat, cette obéissance ne peut et ne doit avoir lieu que dans les limites fixées par la loi. Il n’y a dans la législation concordataire rien qui ressemble de près ou de loin à l’exemption accordée, par i’article 114 du code pénal, aux fonctionnaires qui ont commis un acte arbitraire ou un attentat, soit à la liberté individuelle, soit aux droits civiques, soit à la Constitution, et qui justifient qu’ils ont agi par ordre de leurs supérieurs, pour des objets du ressort de ceux-ci, sur lesquels il leur était dû obéissance hiérarchique.
- Par conséquent toute infraction à la loi, alors même qu’elle aurait été commise par un curé ou par un desservant sur l’ordre d’un évêque ou de la congrégation du saint-office, doit être considérée, au point de vue administratif, comme une faute personnelle au curé ou ou au desservant, pour laquelle aucune justification ne peut être admise. En pareil cas, les lois du concordat permettent d’atteindre à la fois celui qui a exécuté l’ordre et celui qui l’a donné. Celui-ci encourt une sentence d’appel comme d’abus ; celui-là est passible d’une privation de traitement. Nous savons bien que MM. les évêques se moquent des décrets d’appel comme d’abus; mais le clergé se montre très sensible aux mesures qui tendent à la privation temporaire du traitement d’un curé ou d’un desservant. L’ecclésiastique soumis à cette mesure est atteint dans son temporel, pour employer une expression de notre ancien droit ecclésiastique, et l’on sait combien messieurs du clergé tiennent au temporel !
- SÉNÉGAL
- On a de Saint-Louis du Sénégal, 8 février, des nouvelles d’après lesquelles les travaux de la ligne du haut fleuve continuent avec activité ; on a atteint Médine il y a quelques jours. L’ingénieur Jacquier a écrit qu’il est très satisfait des résultats obtenus et que la santé de son personnel ne lui donne aucune inquiétude pour eette année.
- La colonne expéditionnaire du Cayor est rentrée à kaint-Louis depuis le 16 février. On a laissé cent hom-uaes dans les postes de Louga et de Kermandoubé-Kari ; ce détachement est composé de tirailleurs sénégalais et doit assurer la défense des populations du Cayor qui sont placées sous le protectorat de la France contre les incursions probables de l’ancien damel Lat-Dior.
- Amadi-N'Goué-Fat II, nouveau roi du Cayor, est arrivé * Saint-Louis le 28 février, à 11 heures du matin, accom-pagné d’une partie de sa cour et du célèbre guerrier
- Diaoudine-M’Boul, son ministre de la guerre. Pour qui connaît les préjugés des indigènes, le voyage du roi de Cayor est un acte d’audace ; en eflet, il vient de rompre avec une ancienne tradition qui interdit, sous peine de mort, la vue de la mer aux membres de la vieille famille royale des Gueîhie. (Ce mot signifie sorti de la mer.)
- Malgré cette prohibition, le nouveau roi a tenu à venir rendre hommage en personne à la France et à son représentant, le gouverneur du Sénégal, à Saint-Louis. Amadi-Ngoué-Fal II est tout jeune; il a viugt-trois ans à peine; sa physionomie est franche et ouverte et son abord sympathique.
- Le gouverneur, M. René Servatius, entouré des autorités de la colonie, a exprimé en quelques mots au jeune damel la satisfaction qu’il éprouvait à le voir à St-Louis ; il l’a remercié de l’empressement qu’il avait mis à se rendre à son invitation ; il a ajouté que la France, en le mettant sur le trône, comptait trouver en lui un allié fidèle, prêt à donner son concours à la grande œuvre du chemin de fer qui allait traverser ses Etats et y répandre la richesse et le bien-être.
- Li roi a répondu qu’il s’était donné tout entier à la France, que tous ses efforts tendraient à maintenir l’ordre et la paix dans son royaume, qu’enfin il était prêt à aider de toutes ses forces à la construction de la voie ferrée, dont il comprenait toute l’importance.
- Après cet échange de paroles courtoises, le gouverneur offrit au roi de se rafraîchir avec du sirop ; celui-ci répondit qu’il préférait le chaud, le brûlant, autrement dit en ouolof le « sangara » (lisez cognac ou rhum).
- AUTRICHE
- Les journaux viennois du 22 commentent le verdict rendu par le jury dans le procès des socialistes de Vienne. Le FremdenblaU s’exprime ainsi : « Les dépositions des auteurs de l’attentat contre le bottier Mers-tallinger avaient inspiré le soupçon qu’un daüger imminent menaçait la société. Mais "la manière dont s’est déroulé et dénoué le procès a fort heureusement dissipé ces inquiétudes. En effet, les jurés ont déclaré non fondée la crainte de voir les terroristes et les anarchistes ouvrir une succursale à Vienne et attirer à eux une grande partie de la population ouvrière.Le Jury a exclu de son verdict tout considérant politique ; il a ôté aux condamnés leur auréole de socialistes et leur a imprimé le cachet de bandits vulgaires,de criminels ordinaires et de la plus vile espèce. Cette sentence écarte naturellement toute connexion entre les accusés et les autres prévenus, et fort heureusement pas un seul indice n’a fait admettre avec certitude, pendant toute la durée des débats du procès, l’existence de ces relations. On ne saurait nier, il est vrai, que les autres prévenus n’apppartiennent à des tendances royalistes plus ou moins confuses et indéfinies, mais il paraît que les jurés n’ont pas trouvé leurs agissements bien dangereux, car ils les ont déclarés non coupables du crime de haute trahison, de perturbation de l’ordre public et même d’association secrète.
- » La grande masse de nos ouvriers n’est pas encore mûre pour la propagande socialiste, et nous ne demandons pas mieux que de ne lui voir jamais atteindre cette maturité qui l’abaisserait peu à peu au niveau moral, au degré d’abrutissement intellectuel d’un Bakounine. Le sentiment moral, la conscience du droit n’a pas encore était étouffée par les agitateurs étrangers et les folies utopies. Les phrases ineptes et vides de sens n’ont pas encore entièrement troublé les cerveaux de nos ouvriers. Dans cette phase, le mouvement socialiste, parmi les ouvriers, peut encore être contenu et apaisé. Les agitateurs éprouveront toute la rigueur des lois, et les autorités ne se lasseront point de les surveiller avec la plus rigoureuse attention. »
- SUISSE
- Le conseil fédéral suisse a reçu de Paris la communication officielle que M. le président Grévy a fait don, au nom du Gouvernement de la République française, à
- p.197 - vue 197/832
-
-
-
- 198
- LE DEVOIR
- l’ancien ambassadeur de .la République helvétique, M. Kern, de deux vases fabriqués à la manufacture nationale de Sèvres et ornés de magnifiques peintures représentant les quatre éléments (ta terre, l’eau, l’air et la lumière). L’envoi de ces vases était accompagné de la lettre suivante du ministre des affaires étrangères :
- Paris, 2 mars 1883.
- Monsieur le Ministre,
- Je suis heureux de vous faire connaîire que M. le président de la République, voulant vous donner, au nom du gouvernement de la République française, une marque exceptionnelle de haute estime, a décidé que deux vases de la manufacture nationale de Sèvres vous seraient offerts, au moment ou vous quittez un poste que vous avez occupé avec la plus grande distinction pendant un quart de siècle.
- Je me félicite d’être chargé de vous remettre ce présent, témoignage du souvenir que vous laissez en France.
- L’expérience et le zèle éclairé, le patriotisme que vous avez mis à soutenir les intérêts de votre pays, s’alliaient en vous à un esprit de justice et de conciliation, et à des sentiments de sympathie pour la République française, qui vous ont acquis la confiance de tous ceux qui ont été appelés à travailler avec vous au développement des relations d’amitié et de bon voisi-nage entre la France et la Confédération.
- Personnellement j’ai ôté depuis trop longtemps à même d’apprécier vos éminentes qualités oour ne pas vous demander la permission de vous offrir l’expression des vifs regrets que me fait éprouver voire retraite.
- Veuillez agréer, etc.,
- Votre très humble et très obéissant serviteur, Ghallemel-Lacoür.
- Le gouvernement cantonal de Genève paraît vouloir s’opposer à l’installation de M. Mermiliod dans ses fonctions d’évêque de Lausanne et de Genève. On sait que M. Garteret, conseiller d’Etat, s’était rendu à Berne pour en conférer avec le pouvoir central. A son retour a Genève, le conseil d’Etat s’est réuni en séance extraordinaire pour entendre son rapport verbal, et il a décidé d’adresser à Berne le télégramme suivant :
- Au Conseil fédéral à Berne,
- Informé que le Conseil fédéral a reçu notification de la désignation de M. Mermiliod comme évêque de Lausanne et de Genève, nous vous prions instamment de ne prendre aucune décision sur cet objet avant que le gouvernement de Genève vous ait soumis par écrit les motifs de son opposition.
- Avant de prendre une résolution, le Conseil fédéral a décidé de communiquer aux gouvernements de Fribourg, Yaud, Genève et Neucbâtel les lettres de M. Mermiliod et du cardinal Jacobini, en leur demandant le plus promptement possible un rapport sur ce sujet et sur les renseignements et communications qui leur sont parvenus ue Rome, et les priant de donner leur avis sur la situation dont le Conseil fédéral a hâte de sortir.
- Le Journal de Genève aivxiïQ qüe le Conseil fédéral a démandé spécialement aux gouvernements s’ils avaient été informés de l’élévation de M. Savoy au poste d'êvè-que auxiliaire, Le Conseil a pris en considération la résolution précitée du gouvernement genevois. Quant au fond, la manière de voir du Conseil fédéral n’a pas changé ; il estime que l’arrêté d’expulsion ne peut être maintenu au point de vue fédéral, tandis qu’à celui des cantons c’est une autre affaire qui demande un examen sérieux et qui motive une consultation avec les gouvernements diocésains.
- Le Moniteur de Rome se dit en mesure de déclarer qu’il n’a jamais été question au Vatican de donner l’abbé Savoy, comme coadjuteur à M, Menniîlord.
- ITALIE
- D’après les nouvelles de Catane datées du 23 mars, les crevasses qui se sont produites par les flancs de l’Etna sont au nombre de onze. Il en sort de la fumée, des scories et. de petites pierres. Les grondements souterrains et les secousses de tremblement de terre continuent. Le cratère central est'en pleine activité. La lave, à cette heure, est cependant stationnaire.
- De fortes secousses de tremblement de terre se sont fait sentir à Oderno, Biancavilla, Gammarone et Favara. Plusieurs murs se sont écroulés.
- *
- * *
- On sait déjà que M. Coccapieller, député du 1er collège de Rome, a été condamné à 42 mois de prison et 1.400 francs d’amende à la suite de sept plaintes en diffamation qui avaient été déposées contre lui.
- Le gérant du journal l'Ezio //dans lequel avaient paru , les articles diffamatoires, a été condammê à 12 mois de prison et 400 francs d’amende.
- » Il est probable, dit VItalie, que l’honorable Coccapieller ne s’en portera pas plus mal, car il a bien d’autres condamnations sur les épaules, et cependant les gens qu’il a diffamés et qui l’onl fait condamner n’ont pu encore obtenir aucune satisfaction, grâce à la conduite assez inexplicable qu’ont tenue dans ces nombreuses affaires, les magistrats de la cour d’appel.
- Non seulement aucun des délits commis par l’honorable Coccapieller n’a été puni, mais il a pu les renouveler autant de fois qu’il l’a jugé convenable.
- ETATS-UNIS
- Le Sun publie une dépêche de Washington d’après laquelle M. West, ministre d’Angleterre, aurait déclaré au secrétaire d’Etat que les discours violents prononcés par de prétendus citoyens américains relativement à l’emploi de la dynamite lui semblaient calculés de manière à troubler les relations amicales qui existent entre les deux pays.
- M. West, interrogé à ce sujet, n’a voulu ni confirmer ni démentir ce omit, et S’est contenté de déclarer que les relations entre les deux pays n’ont jamais été plus cordiales qu’en ce moment.
- ALLEMAGNE
- La Gazette nationale dn 22 mars émet, à propos de la note de M. Schiœszer au cardinal Jacobini, la réflexion suivante :
- « Nous ne saurions considérer comme très ingénieuse cette tentative de notre gouvernement tendant à faire de la question politico-religieuse une arme contre certaines personnalités. On ne saurait non plus considérer cette politique comme destinée à atteindre un résultat effectif. En dépit de la note, le comte Ledocbowski continue comme par le passé, à habiter le Vatican,juste comme le « guelfe » M. Windhorst, que l’on n’a pas réussi à déloger de sa position de chef du centre, malgré toutes les attaques dirigées contre lui.
- La Germania du 21 mars, dit que lanotedeM. de Schlœszer, aggrave encore la signification fâcheuse des articles récents de la Gazette de VAllemagne du Ndrd. La Germania ajoute :
- « M. de Schlœszer dit qu’il veut rectifier un faux bruit, qui est colporté par un grand nombre de personnes. ,11 en a certainement le droit, bien que la diplomatie pontificale puisse difficilement entreprendre ce travail d’hercule qui consisterait à rectifier toutes les fausses rumeurs colportées â Berlin et ailleurs. Mais si la note dont il s’agit a pour but d exercer une pression sur le droit qu’a le Saint-Père d’être le maître chez lui, nous protestons énergiquement contre une telle entreprise.
- p.198 - vue 198/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 199
- Les idées de Fourier aux Etats-Unis (l)
- Dans l’antagonisme entre les deux principes d’une association ordinaire par actions, telle qu’elles sont en usage dans la civilisation actuelle, et d’une organisation Phaianstérienne ou sériaire, ce fut cette dernière qui l’emporta définitivement, et dans cette victoire de l’idée des formes organiques naturelles de la société par la méthode des séries nous voyons distinctement le développement du germe de la Phalange. « A ce propos, dit M. Charles Sears, dans son historique des neuf premières années de cette institution, il n’est peut-être pas inutile pour bien comprendre les résultats de notre expérience, d’indiquer les traits principaux de l’ordre social qui doit remplacer le désordre actuel, et de signaler les points par lesquels il diffère des autres formes sociales.
- « Un des traits fondamentaux, c’est notre opposition à l’athéisme pur, qui affirme que la nature humaine est un triste avorton qui ne mérite ni respect ni confiance et qui par conséquent doit être traité en malade ou en coupable. Au contraire, nous soutenons, nous, qu’au lieu de fers l'homme a besoin de liberté, au lieu d’entraves, de développement, et au lieu d’un ordre artificiel produit par la coercition, de l'harmonie divine résultant de l’équilibre bien établi. Il s’ensuit quê la société est tenue par son propre intérêt le plus vital, et par ses obligations envers chacun de ses membres, de prendre des dispositions organiques pour donner satisfaction à tout l’ensemble des besoins humains et à toute la série des activités humaines; de telle sorte que chaque individu soit affranchi de la servitude naturelle, de la domination personnelle et des tyrannies sociales ; et que, dégagé de la sorte et garanti par toute la puissance de la société dans la jouissance de toutes les libertés et de tous les droits inhérents à l’humanité, il puisse remplir sa destinée ici-bas conformément aux lois de sa propre organisation.
- « Dans la Phalange nous avons par conséquent, établi dans la sphère de production, les relations du patron et de l’employé, non plus sur le modèle des relations existantes au sein des corporations par actions, où le patron corporatif, plus despotique et plus exigeant encore,est substitué au chef individuel ; mais en faisant de chacun son propre patron, chargé du travail pour lequel il a le plus de compétence et d’aptitudes, et recevant pour prix de son travail précisément sa part de production, autant‘que cette quote-part peut être fixée la où il n’y a point d’unité scientifique de valeur.
- (1) Voir les numéros du Devoir des 18,25 février, 4, IL 18 et 2H marsî
- « En ce qui concerne la circulation des valeurs, nous avons la représentation de toute la richesse produite,de façon que chacun obtient l’équivalent de tout ce qu’il a produit, forme abstraite de valeur pouvant être convertie en toute autre valeur. Le commerce et les échangos, au lieu d’être comme aujourd’hui une spéculation, sont réduits à une simple fonction, parce que i’on n’y consacre que les forces nécessaires pour suffire aux distributions, et que i’écüange des produits ou des valeurs se fait au prix de revient.
- « Dans la sphère des relations sociales, nous sommes libres de former nos liaisons suivant les affinités de notre caractère.
- « Pour ce qui regarde l’éducation, nous avons établi la méthode naturelle, non pas en exaltant les mérites du professorat de telle ou telle autre personne notable, mais en formant un corps d’institutions reposant sur l’industrie, et ayant une vitalité organique positive. Commençant par la nourricerie, nous faisons, à l’aide de la corporation vivante et d’institutions appropriées aux besoins et qui ne sauraient faillir, une provision de connaissances pour la vie entière de l’enfant, à partir du berceau, i’înitiant pas à pas, non pas à une éducation nominale et ostensible seulement en dehors de sa vie, mais aux réalités de l’existence, la production et la distribution actuelle de la richesse, la science, de la comptabilité et de l’administration des affaires, et ayant soin que par les habitutudes et les usages, iis acquièrent la science qui se dissimule derrière eux; ainsi, la théorie et la pratique, l’application de la science aux besoins de la vie doivent par un usage journalier leur devenir aussi familier que la langue maternelle, et de cette façon nos enfants arrivés à l’âge mùr pourront prendre au sein de l’humanité une place élevée, parce qu’ils se trouveront à la hauteur de tous les devoirs et de toutes les exigences de la vie.
- « En ce qui touche à l’administration^ nous avons échelonné la hiérarchie des ordres depuis le simple chef d’un groupe ou surveillant d’une fonction, jus* qu’à l’administration unitaire du globe.
- « En fait de religion enfin nous avons une vie religieuse concordant avec la profession d’une foi religieuse. L’intelligence a besoin d’être satisfaite aussi bien que les affections* et elle l’est au moyen de la formule scientifique et par Conséquent universelle que l’élément religieux dans l’homme, c’est la pas* sion de l’unité ; c’est-à-dire que toutes lés forces de l’àme doivent atteindre l’équilibre véritable, et agir normalement suivant la loi divine, de manière que la vie hrtfflamë dans toute sa püisSènÇê et abri actM
- p.199 - vue 199/832
-
-
-
- 200
- LE DEVOIR
- vité soit en harmonie avec la nature, avec elle-même, et avec le centre suprême de la vie.
- « Nous parlons, comme de juste du succès d’une idée, et nous n’en attendons la réalisation qu’au moyen d’un développement graduel. Il est cfair également que cette réalisation ne peut s'effectuer que par l’organisation ; parce que sans ce concours, l’individu ne fait sur la nature que des conquêtes limitées, et il ne peut faire qu’une faible opposition aux usurpations sociales.
- « Le principe de l’organisation seriaire étant établi, la conduite future de l’Association, en ce qui concerne ses institutions purement industrielles, était clairement indiquée, savoir : développer et mûrir la forme sériaire.
- « Ce n’est pas que les vieilles querelles ne se renouvelassent pas quelque fois par la suite : car l’admission de nouveaux membres fournissait souvent l’occasion de les réveiller, mais la difficulté avait été tranchée, et l’association s’était prononcée avec tant de netteté en faveur de l’organisation du travail sur la base de la coopération des efforts, de la propriété montée par actions, et de l’unité d’intérêts, que ceux qui professaient une opinion contraire se retiraient petit à petit, et l’harmonie de l’association ne fut jamais sérieusement troublée par la suite.
- « Notre opinion est que le développement divin de l’homme social aussi bien que de l’homme indivi-- duel résulte du développement progressif d’un germe; et quoique nous ne soyons pas le moins du monde opposés à une à une organisation scientifique sur une vaste échelle, nous donnons la préférence au mode progressif qui, plus pratique, va peu à peu du petit au grand par degrés successifs.
- « Ce qui nous parait aujourd’hui pleinement démontré, c’est : 1° La possibilité de l’harmonie dans l’Association ; 2° Que par l’association des efforts et l’emploi d’un bon outillage, le travailleur peut se procurer les moyens non seulement d’avoir le confort et le nécessaire tout ensemble,mais encore d’acquérir l’éducation et le raffinement en toutes choses; 3° Que la nature des relations à établir entre nous est essentiellement celle d’une religieuse justice.
- « La possibilité d’établir de véritables relations sociales, l’augmentation de production, et la forme donnée au sentiment religieux, si nous jugeons bien des signes du temps, furent les points par lesquels la question de l’Association s’est imposée actuellement à l’attention publique.
- « Les défenseurs des institutions existantes avaient révoqué en doute l’aptitude de l’homme pour ces relations de société, et ils avaient exprimé la crainte que l’élément religieux ne fut pas suffisamment res-
- pecté et pourvu au sein de l’Association. Il s’agissait donc de prouver par les faits cette aptitude, et de montrer dans les institutions la nature véritablement religieuse du mouvement pour gagner le public à l’idée d’Association. C’est ce qui a été accompli dans une certaine mesure avec succès.
- « Mais une autre objection a été élevée contre nous par les avocats de ces institutions existantes, comme si leur propre vie était d’une pureté immaculée et leur organisation sociale parfaite. Sur ce point il n’est point d’expressions de mépris qu’ils n’emploient pour stigmatiser la dépravation des socialistes, en ce qui touche à la question du mariage. Or sur ce sujet, une forme de société si notoirement prônée comme civilisée, une Société qui possède le mariage et la prostitution comme éléments complémentaires des relations des sexes, qui établit des professorats d’avortement, qui fait une méthode de l’infanticide, et qui place la femme hors la loi, cette société pourrait au moins se montrer modeste et traiter avec plus d’aménité et de convenance ceux qui recherchent la divine loi du mariage. Au lieu donc de lui reconnaître le droit de nous diffamer, nous la mettons à notre tour sur la sellette, et nous lui disons : Faites cesser vos infidélités, et vos crimes et vos hypocrisies ; recherchez et mettez en pratique. la loi de droiture et d’équité, et traitez plus justement la femme.
- « Mais néanmoins c’est là une question extrêmement intéressante pour nous comme pour bien d’autres; aussi a-t-elle été prise en sérieuse considération parmi nous, et nous devons définir nettement notre position à cet égard.
- « Nous ne prétendons point déterminer, en tant que corporation, ce qu’est la loi véritable de relations de sexes. Ici, comme partout chaque opinion individuelle est libre; mais nous pensons qu’il y a certaines conditions clairement indiquées qui sont indispensables pour bien examiner la question, et nous sommes d’avis que c’est à la femme elle-même qu’il appartient surtout de la régler. Lorsqu’elle sera complètement affranchie, remise en pleine possession de ses droits, de façon qu’elle ne soit plus réduite à compter sur le mariage pour avoir une position, qu’elle ne soit plus considérée comme mineure et incapable, mais comme un élément constituant de l’Etat; en un mot, lorsque la Société aura, indépendamment de toute autre considération que celle du droit inhérent à sa nature, assuré à la femme une position sociale et une indépendance pécuniaire suffisantes pour lui permettre de prendre part sur un pied d’égalité aux travaux législatifs, alors la femme pourra établir la loi des relations sexuelles. Mais
- p.200 - vue 200/832
-
-
-
- IÆ DEVOIR
- 201
- cela ne peut avoir lieu que dans une société organisée, dans une Société dans laquelle il y ait un cercle complet d’institutions fraternelles publiquement acceptées; dans une Société où la science entrée dans le domaine social déterminera les relations, comme le font actuellement l’astronomie ou la physique.
- a Nous disons donc à la civilisation : Vous ne possédez pas une solution exacte de ce problème qui vous émeut,et dans lequel sont formulées toutes sortes de protestations publiques et privées contre la condition actuelle. En outre nous pouvons prétendre à un témoignage que ne pourrait obtenir nulle part, au sein de la civilisation, aucune population aussi nombreuse, savoir: que pendant neuf années environ cent personnes des deux sexes et de tout âge ont vécu ensemble sans jamais mériter le moindre reproche à cet égard.
- a C’est ainsi que nous avons procédé, édictant notre législation primaire, démontrant par la pratique la légitimité et la rectitude de notre mode de rétribution du travail, étudiant et réglant les questions de doctrine sociale, perfectionnant de plus en plus les méthodes, et développant notre industrie avec un succès raisonnable.
- « Nous allons entrer dans quelques détails de statistique pour indiquer les progrès réalisés.
- (A suivre.)
- LA SAGESSE ANTIQUE (1)
- XIII
- Malédictions contre l’amour des richesses
- Malheur à celui qui bâtit sa maison dans l’injustice et qui se fait de grands appartements dans l’iniquité.
- Vos yeux et votre cœur ne sont attentifs qu’à satisfaire votre avarice, qu’à inventer des calomnies, qu’à courir au mal.
- Jérémie
- Malheur à celui qui amasse du bien par une avarice criminelle pour établir sa maison et pour mettre son nid le plus haut qu’il pourra, s’imaginant qu’il sera ainsi à couvert de tous les maux.
- Mais la pierre criera contre vous du milieu de la Muraille, et le lien qui sert à lier le bâtiment,rendra témoignage contre vous.
- Les maux que vous avez faits retomberont sur Vous- Habacuc.
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté le N» du 28 janvier 1883.
- Malheur à vous qui joignez maison à maison, et qui ajoutez terres à terres, jusqu’à ce qu’enfla le lieu vous manque : serez-vous donc les seuls qui habiterez sur la terre?
- ‘ Isaïe
- Considérations snr l’orgueil et l’enTie
- Quand on aime à interroger les autres, on ne manque de rien; mais croire qu’on se suffit à soi-même c’est être nul et vain.
- Croire qu’on a assez de vertu, c’est perdre sa propre vertu; et se vanter de ses bonnes actions, c’est en perdre le mérite.
- Chou-King.
- Quand vous voyez un sage, réfléchissez en vous-même si vous avez les mêmes vertus que iui. Quand vous voyez un pervers, rentrez en vous-même et examinez attentivement votre conduite.
- L’homme supérieur, dans toutes les circonstances de la vie, est exempt de préjugés et d’obstination, il ne se règle que d’après la justice.
- Combattre ses défauts ou ses mauvais penchants, ne pas combattre les défauts ou les mauvais penchants des autres : n’est-ce pas là se corriger de ses défauts?
- L’homme supérieur, s'il se trouve dans une haute position, ne montre point de faste ni d’orgueil; l’homme vulgaire montre du faste et de l’orgueil, sans être dans une position élevée.
- L’homme supérieur sa conduit toujours conformément à la droiture et à la vérité, et il n’a pas d’obstination.
- Lun- Tu.
- Le grand défaut des hommes est d’abandonner leurs propres champs pour ôter l’ivraie de ceux des autres. Ce qu’ils demandent des autres est important difficile ; et ce qu’ils entreprennent eux-mêmes est léger, facile.
- Les hommes prétendus supérieurs de notre temps commettent des fautes, ils continuent à suivre la mauvaise voie sans vouloir se corriger; non seulement ils continuent à suivre la mauvaise voie, mais encore ils veulent la justifier.
- Meng-tseu.
- Malheur à vous qui êtes sages à yos propres yeux et qui êtes prudents en vous-mêmes.
- Isaïe.
- Celui qui haït la réprimande marche sur les traces du méchant.
- Ecclésiastique.
- Ne portez point d’envie à celui qui est heureux
- p.201 - vue 201/832
-
-
-
- 202
- LE DEVOIR
- dans sa voie, à l’homme qui s’abandonne aux injustices.
- Quittez tous ces mouvements de colère et de fureur, ne vous laissez point aller à une mauvaise émulation qui vous porte à imiter les méchants.
- Psaumes.
- La science d’un homme se connait par sa patience, et c’est sa gloire que de passer par dessus le tort qu’on lui a fait.
- Il y a toujours des querelles entre les superbes.
- Proverbes.
- N’avons-nous pas tous le même père? n’est-ce pas le même Dieu qui nous a tous créés? Pourquoi donc chacun de nous traite-t-il son frère avec mépris.
- Malachie.
- Il n’y a rien de plus misérable que l’ambition et la rivalité dans la poursuite des honneurs.
- Cicéron.
- Quiconque s’élève sera abaissé et quiconque s’abaisse sera élevé.
- Saint Luc et Saint Mathieu.
- Ne nous laissons point aller à la vaine gloire, nous piquant les uns les autres, et étant envieux les uns des autres.
- Si quelqu’un s’estime être quelque chose, il se trompe lui-même, parce qu’il n’est rien.
- Que chacun par humilité croie les autres au dessus de soi.
- Saint Paul.
- Y a-t-il quelqu’un qui passe pour sage et pour savant entre vous ? qu’il fasse paraître ses œuvrqs dans la suite d’une bonne vie avec une sagesse pleine de douceur.
- Mais si vous avez dans le cœur une amertume de jalousie et un esprit de contention; ne vous glorifiez point faussement d’être sages et ne mentez point contre la vérité.
- Ce n’est point là la sagesse qui vient d’en haut, mais c’est une sagesse terrestre et diabolique.
- Car où il y a de la jalousie et un esprit de contention, il y a aussi du trouble et toute sorte du mal.
- Mais la sagesse qui vient d’en haut est premièrement chaste, puis amie de la paix, modérée et équitable, susceptible de tout bien, pleine de miséricorde et des fruits des bonnes œuvres; elle ne juge point ; elle n’est point dissimulée.
- Or, les fruits de la justice se sèment dans la paix par ceux qui font des œuvres de paix.
- Saint Jacques.
- [Â suivre),
- LE TRAVAIL A TRAVERS LES AGES
- Stations lacustres de 1» Suisse. — Le char étrusque de la Crasaz. — Industrie du teoaze. — Les pirogues.
- Les stations lacustres de la Suisse si riches en spécimens divers d’instruments et d’outils de l’âge de pierre, ne le sont peut-être pas moins en gisements de ceux de l’âge de bronze. Les principales stations de cette période sont celle de Pontalban, celle de Gletterens, une entre Chevroux et Forel (lac de Neuchâtel), une à la Crasaz, une â Estavayer et une à la Planta. Les plus productives d’entre elles Gletterens, Crasaz, Estavayer et la Planta présentent toutes des traces d’incendie, tandis que celles qui n’ont rien ou presque rien fourni paraissent avoir été paisiblement abandonnées par leurs habitants.
- A Crasaz,dont l’exploitation est rendue de plus en plus difficile depuis sa découverte par l’accumula-( tion de couches épaisses de terre glaise, on a trouvé, non pas au milieu de la palafitte, mais le long des pilotis qui marquent encore aujourd’hui l’emplacement du pont qui unissait cette station aa rivage, une quantité d’objets fort beaux, parmi lesquels nous citerons un magnifique moule de hache en bronze fort bien fait et conservé, de très beaux bracelets, et surtout les débris d’un char de guerre Etrusque extrêmement remarquable à une foule de points de vue, et dont voici la description par le docteur Keller de Zurich, traduction de M. le professeur Grangier :
- « Malgré les recherches les plus actives, on n'avait trouvé dans nos stations lacustres jusqu’en 1862 aucune trace du cheval, et bien peu d’ustensiles pouvant se rapporter soit à un attelage, soit à une monture quelconque. Mais cette année là, M. le colonel Sewab obtint de la palafitte de Cortaillod (au lac de Neuchâtel), une roue coulée en bronze qui intrigua d’autant plus les archéologues, qu’ils ne pouvaient s’expliquer à quel usage elle avait pu servir dans une station de cette nature. J’avais communiqué une description et un dessin exact de cet objet que je signalais comme une des trouvailles les plus remarquables qui eussent encore été faites, mais on ne s’en occupa pas ultérieurement, et les nombreux disques en bronze de différentes grandeurs, quelquefois finement ornés, que l’on peut désigner aujourd’hui avec toute certitude comme ornements de harnais, passaient pour des débris de boucliers ou des objets de parure.
- a Enfin la découverte de plusieurs mors ou bridons ne laissa plus aucun doute sur l’existence de petits (1) Voir îe Nüau Detioif du 22 janvier * 5 et ÎÔ février*
- p.202 - vue 202/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 203
- chevaux domestiques, et sur l’emploi qu’eu ont fait les habitants des stations lacustres. »
- L'auteur cite ensuite deux objets en bronze trouvés en 1866 et en 1874 dont la forme les rendait tout à fait énigmatiques. Des fac-similés en plâtre en furent envoyés aux conservateurs des musées archéologiques et à un grand nombre d’archéologues de la Suisse et de l’étranger pour en obtenir des renseignements. Les avis furent des plus divers et souvent contradictoires ; les uns les considéraient comme des instruments de musique, les autres comme là partie supérieure d’un bâton de commandement, d’autres encore comme une espèce de sistre, etc. Or, ce prétendu sistre n’est autre chose que la poignée d’un char, dont on se servait pour y monter. Ce qui l'a démontré jusqu’à l’évidence, c’est la découverte du char de guerre de la Crasaz, qui en offre deux exactement identiques.
- Les chars de combat, tels que nous les voyons représentés sur les dessins des vases grecs et étrusques sur les bas-reliefs et les peintures de l’antiquité, consistaient en une caisse de bois basse et étroite, ouverte derrière, posée sur le train, et dont le bord supérieur était entouré d’une garniture de tiges ou de tubes d'airains se recourbant en arrière et dépassant le bord de la caisse, de façon qu’en montant et en descendant on put s’y tenir comme à une poignée. Comparée à celles que l’on remarque sur les vases, celle des stations Suisses est très petite mais elle répond parfaitement à sa destination. Le support conique de la poignée reposait sur une entaille pratiquée au coin postérieur de la caisse, ety était fixée au moyen de clous, dont l’un traversait le support de part en part. La tige munie de quatre anneaux mobiles qui traverse horizontalement la poignée ne peut être considérée que comme un simple ornement, à moins que l’on n’admette, ce qui est plus probable, que les anneaux qui y sont enfilés faisaient l'office de nos grelots actuels tintant au moindre mouvement violent qui les agite les uns contre les autres. Ces sortes d’anneaux forment du reste une partie notable des objets d'ornement et de parure de l’âge du bronze.
- La roue en bronze du char de la Crasaz est le vrai modèle d’un objet en fonte creux des mieux réussis. Le moyeu consiste en une boule creuse, d’où partent les quatre rais également creux se terminant en cône vers la jante. L’emboîtement des rayons, tant dans le moyeu que dans la jante, est marqué par un triple ornement circulaire d’un heureux effet. Toute laroue est coulée d’une seule pièce.
- La présence de ce char ou débris de char dans ces stations lacustres ouvre un champ intéressant d’é-
- tudes sur les mœurs et les habitudes des populations de ces villages à cette époque. L’origine Etrusque de ces chars et des riche» harnais découverts également indique que des relations étaient établies entre les habitants de ces contrées et ceux des plaines Toscanes. Ces objets étaient évidemment apportés à travers les Alpes comme articles d’échange, sinon de consommation. Il serait difficile, en effet, de dire comment étaient employés ces chars conservés dans les bourgades lacustres. Tl ne peut naturellement pas être question de leur usage dans ces stations elles-mêmee, et l’on se demande s’il y avait des routes sur la terre ferme.
- Si nous considérons attentivement le genre de vie des habitants de ces villages, nous pouvons nous convaincre que, pour l’établissement de leurs demeures comme pour tout ce qui concerne leur activité, ils n’avaient point de lourds fardeaux à porter, et que le transport de tout ce dont ils avaient besoin pour leur subsistance pouvait se faire partie à bras, partie en bâteau. En supposant qu’il ait existé le long des lacs des sentiers reliant les différents villages entre eux et leur permettant d’entretenir ensemble des relations de commerce, il semble à peine croyable qu’il y ait eu des chemins carrossables. Mais on peut admettre que les habitants des cités lacustres ne formaient pas une race à part, et qu’ils appartenaient à une population répandue sur tout le pays, de laquelle proviennent les utensiles en pierre et en bronze qui se rencontrent fréquemment dans les champs et sont parfaitement semblables à ceux que fournissent les palafittes. On peut admettre aussi que les plus grands établissements lacustres étaient en relation avec les localités situées dans les terres.
- On est cependant étonné qu’à l’exception de quelques tombes qui ont été découvertes, on ne trouve dans les endroits situés vis-à-vis des stations lacustres aucune trace d’activité humaine, telle qu’en trahiraient facilement des restes de foyers et des débris abondants de poteries. Oe qui exclut encore l’idée que des chevaux domestiques aient été employés comme bêtes de trait, c’est le petit nombre de restes de ces animaux trouvés. Jusqu’ici dans les palafittes, d’où il résulterait que les chars de combat Etrusques n’ont dû figurer dans les habitations lacustres que comme de grandes raretés, de somptueux objets, de luxueuses curiosités.
- Les principales trouvailles de l’âge du bronze dans cette contrée se répartissent ensuite entre les stations d’Estawayer, la Planta et Glesterens. M. Grangier de Fribourg a fait reproduire par la gravure dans la Revue Scientique Suisse* plusieurs ob-
- p.203 - vue 203/832
-
-
-
- 204
- LE DEVOIR
- jets très remarquables pour le fini du travail et l’é— iégance de la forme. Ce sont de gros anneaux en bronze dans lesquels sont enlacés de 5 à 8 petits anneaux ordinaires, à la façon des trousseaux de clefs ; différents types de pendeloques dont un présente un croissant renversé, et l'autre une forme triangulaire rappelant celle d’un aile de papillon ; un objet d’ornement en forme de roue assez commun dans ces parages, mais dont on a retrouvé plus tard le moule en grés, le premier moule qui ait été découvert ; quantité de boutons de tout genre et de toute dimension et des formes les plus originales ; de grandes épingles dont une a deux tiges comme une épingle à cheveux, et une munie de deux anneaux entrelacés fixés sur la tige par un fil de bronze qui s’y enroule à partir de la tête ; une fibule admirablement conservée ; un grand hameçon en bronze, des couteaux, des fragments de scie, des entonnoirs, des marteaux, etc.
- Parmi les autres objets nouvellement trouvés dans les palafittes de l’àge de bronze, il y a encore lieu de signaler quelques beaux vases de différentes formes.avec ornements, de nombreux fragments de poteries garnis de dessins les plus variés, des coquillages fossiles percés ayant servi d’amulettes, et enfin, quantité d’autres bibelots indéterminés.
- Le professeur Grangier a exposé au Musée archéologique de Fribourg une belle pirogue trouvée dans la station de Forel, après l’avoir mise à sécher pendant neuf mois dans une sorte de hangar, dans lequel on avait eu soin de la placer étendue sur une couche de paille, en empêchant l’air et la lumière d’y pénétrer. Le nombre de pirogues découvertes dans les stations lacustres s’élève déjà à six, et l’on en a signalé sur d’autres points.
- Tous ces spécimens de l’iodustrie de cette époque démontrent un progrès étonnant dans la fabrication et dans le goût qui a présidé à la forme donnée aux objets de toute sorte qui composent l’ensemble de cette industrie déjà sortie de ses langes. Il y en a dont l’élégance n’a jamais été surpassée, et en présence de ces faits, l’on ne peut s’empêcher d’admirer le génie de l’homme qui souvent arrive pour ainsi dire du premier coup à cette réalisation du beau qu’il semble pourtant ne devoir jamais atteindre, s’il ne consulte que ses ardentes aspirations vers l'idéal.
- Nous ne sommes point de ceux qui, en présence du sublime spectacle de la nature, en voyant ces myriades de mondes lumineux qui se meuvent à l’infini, poussière d’or dans l’espace immense, s'appesantissent avec une certaine complaisance sur laprétendue petitesse de l’homme, qu’ils comparent volontiers à un ver de terre, à un atôme, à rien. L’homme est à
- lui seul un Univers en miniature, le microcosme des Hermétiques, et suivant la pensée du poète, infini dans ses voeux^ il est un dieu tombé qui se souvient des deux. Son génie, étincelle vivante de l’Intelligence Infinie, son génie est tout-puissant comme la source dont il émane, et vers laquelle il doit faire retour par le progrès infini.
- Non l’être fini qui peut arriver, comme le fait l’homme, à comprendre l’infini n’est pas une entité petite; sa grandeur est incommensurable au contraire, et c’est pour cela que si l’homme admire la grandeur des œuvres de Dieu, s’il est pénétré de respect à la vue de leur magnificence, il n’en est point écrasé, anéanti, comme on l’a dit. Il puise au contraire dans cette contemplation, le sentiment de la grandeur de sa mission sur la terre, où il est appelé à être le collaborateur de la puissance créatrice,l’ouvrier qui doit achever et compléter l’œuvre de la nature. Est-ce qu’il n’est pas un créateur aussi, et un créateur fécond, puissant, infatigable! Si les cieux redisent la gloire de Dieu, la terre atteste la grandeur de l’homme dont la faiblesse a su néanmoins triompher de la force des animaux, des résistances des éléments et des obstacles innombrables que lui opposait la nature.
- Il s’est affirmé le roi de la création, et ses rapides progrès attestés dès l’âge du bronze ont démontré qu’il était digne de tous points de cette royauté.
- (A suivre).
- On nous communique le compte-rendu suivant du Banquet de la Société de la Libre-Pensée de Guise, que nous nous empressons d’insérer :
- Banquet de la Libre-Pensée de Guise
- Le 23 mars courant, le vendredi, dit saint, à 8 heures du soir, un banquet de 50 couverts réunissait une partie des membres de la Libre-Pensée de Guise. Sur des tables disposées en fer à cheval, des vases de fleurs embaumaient l’atmosphère et réjouissaient l’œil. Sur les murs, des trophées de drapeaux tricolores et des écussons sur lesquels on lisait : Libre-Pensée, Tolérance, Paix-Travail-Liberté et Solidarité, donnaient à la salle du banquet un coup d’œil charmant.
- A 8 heures précises, le président et les membres de la commission, donnant le bras aux dames libres-penseuses qui avaient bien voulu honorer de leur présence notre première agape fraternelle, prennent leur plaee et le repas commence. Tous les convives, la boutonnière ornée de leur insigne rouge frangée d’or, paraissent gais et heureux de se trouver réunis dans un but commun : la guerre aux préjugés.
- Au dessert, M. Gratien, conseiller municipal de Yillers-les-Guise et orateurde la loge maçonnique de Saint-Quentin, se lève et prononce un remarquable discours dont nous extrayons les passages suivants :
- p.204 - vue 204/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 205
- Mesdames et Messieurs,
- Permettez-moi tout d’abord de vous remercier de l'honneur que vous m’avez fait en me nommant pré-aident de ce banquet ; je n’avais certainement pas droit à cette marque de distinction, je suis nouveau venu parmi vous et presque un inconnu. La distance qui me sépare de vous ne me permet que bien rarement d’assister à nos réunions. Dans beaucoup d’endroits les libres penseurs ont organisé des banquets pour le 23 mars, et la Libre-Pensée de Guise, quoique jeune encore, n’a pas failli à son devoir; elle s’est associée à ses sœurs pour protester contre la superstition et les préjugés, en cela je remercie, au nom de la Libre-Pensée de Guise, les membres de la commission qui se sont dévoués avec un zèle infati-guable pour la fondation de cette Société et l’organisation de ce banquet. Je remercie en outre les dames amies, libres-penseuses qui n’ont pas craint la critique, d’être venues rehausser par leur présence au milieu de nous cette réunion de famille. Bravo! Mesdames, encore une fois merci !
- C’est je crois la première fois qu’une réunion de ce genre a lieu à Guise ; ne craignons pas la critique, mes chers concitoyens ; affrontons-là par le raisonnement, par la pureté de nos actes, par la sincérité de nos convictions. Je bois au développement de nos idées. ,
- Des bravos unanimes accueillent ce discours.
- La parole est ensuite donnée à M. Philip, le zélé secrétaire de la Société et un de ses fondateurs; il explique le véritable but de ce banquet, et dit pourquoi la Société à choisi ce jour là pour son premier acte public.
- Nous ne donnerons pas son discours en entier, nous en détacherons seulement les passages suivants :
- « Nous avons vu là, dit-il, une occasion favorable pour la Société, de formation toute récente, de faire connaître son existence, et de montrer à tous les .libres-penseurs qui, jusqu’à ce jour n’avaient pu manifester leurs opinions dans la crainte de se trouver isolés, que le groupe qui vient de se former leur offre un moyen de faire cesser cet isolement. Au désir de contribuer dans la mesure de notre action à la destruction d’an de ces milles préjugés soigneusement entretenus par ceux qui en bénéficient et qui sont croyez-le bien, de sérieux obstacles au développement de la raison et à l'affranchissement de la pensée humaine, nous avons ajouté le devoir plus puissant encore de combattre de toutes nos forces, de toute notre énergie, l’ignorance et le fanatisme, ces deux plaies de l’humanité, et l’intolérance qui en est la conséquence forcée.
- Nous avons, nous le déclarons hautement, le respect le plus profond et le plus absolu, pour toutes les croyances sincères 1 nous sommes libres-penseurs, et comme tels nous voulons respecter chez les autres ce que nous entendons que l’on respecte chez nous. Ces principes, nous les avons introduits dans nos statuts, ils seront la règle invariable de notre conduite. Mais à côté de ce devoir, nous avons bien le droit de nous élever de toute la force de notre indignation, de toute la puissance de notre raison contre ceux qui, spéculant sur ia faiblesse et sur l’ignorance des hommes, ont toujours cherché à se faire de cette ignorance et de cette faiblesse une source de revenus qui entretiennent grassement leur indolente paresse.»
- Les applaudissements qui soulignent ces paroles prouvent qu’elles sont l'expression de la pensée commune.
- Entrant après clans un autre ordre d’idées, l’orateur ajoute qu’il y a lieu de s’étonner que dans une ville florissante, industrielle et prospère comme Ghise, à peu de distance de Paris, ce grand foyer de civilisation et de progrès, dans une ville qui voit se poursuivre avec persévérance et succès la réalisation d'une des plus hautes conceptions de Vesprit humain, la vie publique, la vie sociale, la vie intellectuelle fasse presque complètement défaut. C’est cette lacune que la société de la libre pensée est appelée a combler, si tous ceux qui sont dévoués aux idées de progrès et de liberté veulent bien lui apporter leur appui. (Bravos et applaudissements répétés;.
- M. Brosseron a la parole. Il donne lecture d’une lettre remarquable qu’il vient de recevoir de M, Cin-qualbre, secrétaire général de l’Union démocratique de propagande anti-cléricale. Nous en citons les passages qui se rapportent tout particulièrement au but que poursuit la société : « Cher Brosseron, dit M. Cinqualbre, je suis très flatté de la gracieuse invitation que vous voulez bien me faire, au nom des libres penseurs de Guise, et en même temps désolé de ne pouvoir y répondre par ma présence au milieu de vous. » Après plusieurs considérations de l’ordre le plus élevé il termine en disant : « Cher citoyen Brosseron, veuillez, je vous prie, témoigner à tous nos amis de Guise réunis en ce jour pour combattre la superstition, l’expression de mes sentiments les plus fraternels. Dévoués tous à la même idée, de près comme de loin soyons unis par ce cri : Yive la République démocratique et radicale. » A la suite de cette lecture dont les passages les plus saillants sont vivement applaudis, notre vaillant ami M. Brosseron porte un toast à Victor Hugo, le président d’honneur de l’Union démocratique de propagande anti-cléricale,à Victor Hugo,qui toujours animé de sentiments de justice et d'humanité a constamment défendu les opprimés contre les oppresseurs, à ce génie qui a prononcé ces paroles prophétiques : « Ceci tuera cela », en parlant du livre et du dogme ; il développe avec chaleur et éloquence cette thèse. Il cite également ces autres paroles du grand poète : « La société moderne a besoin des grandes leçons de la libre pensée. Dans chaque commune de France il y a un flambeau allumé; le maître d’école et une bouche qui souffle dessus : le curé. Il montre ensuite l'instituteur, cet humble et utile pionnier du progrès, hier encore, le chantre, le bedeau, l’esclave du prêtre, aujourd’hui son égal, demain son supérieur et son vainqueur; il s’écrie avec énergie. « Oui citoyens,je vous le dis : Ceci tuera cela. » L’instituteur tuera le fanatisme et l’ignorance; le livre tuera les préjugés et ceux qui en vivent. » Des bravos répétés accueillent ces belles et viriles paroles.
- M. Doyen se lève ensuite et porte le toast suivant: « Citoyennes, citoyens, je bols au triomphe de la libre pensée, sur l’ignorance et la superstition! je bois à l’avènement prochain de la fraternité, de la mutualité sociale donnant à tous le bien être par l’association du capital et du travail. A la fraternité! à l’association! »
- Ce toast, comme les précédents, est accueilli par par des bravos.
- Le citoyen Serre déclame ensuite d’une manière parfaite une des meilleures poésies de Victor Hugo ; sa nuit du 4. Il tient pendant quelques instants son
- p.205 - vue 205/832
-
-
-
- 206
- LE DEVOIR
- auditoire sous le charme, et d’unanimes bravos prouvent à notre ami qu’il a su plaire et intéresser tout à la fois.
- M. Leblond termine la série des toasts par un discours bien pensé, et où il insiste surtout sur l’inconvénient de donner aux enfants une éducation ré-ligieuse dont ils auront plus tard beaucoup de peine à se débarrasser. Il vaut mieux, dit-il former l’intelligence de nos enfants par une éducation vraiment républicaine et purement laïque ; ils pourront choisir, quand ils seront en âge de le faire, entre les centaines de religions diverses qui se partagent le monde ». Des bravos répétés accueillent sa péroraison .
- La soirée se continue par des chansons choisies. Les citoyens Dubois, Serres, Andrieux, Champenois, Leblond, etc., chantent tour à tour jusqu’à minuit. On se sépare alors en se donnant rendez-vous pour l’année prochaine à pareil jour, et tout le monde emporte une impression des plus favorables de cette petite fête républicaine pendant laquelle n’a cessé de régner la plus grande cordialité et la plus franche gaîté.
- En somme, excellente journée pour l’avenir de la démocratie et de la libre-pensée. Des réunions comme celles-ci sont nécessaires pour activer la marche en avant des idées progressives et humanitaire ; et darn l’intérêt de la République, il serait vivement à désirer qu’elles puissent se multiplier. Espérons que cette première fête de la libre-pensée sera suivie de beaucoup d’autres, et que notre ville encore trop apathique, trop indifférentes aux idées sociales verra se répandre et fructifier dans son sein les idées de justice propagées par le Devoir ; idées rénovatrices dont elle s’est trop désintéressée jusqu’à ce jour.
- À. Doyen.
- REVÜE SCIENTIFIQUE
- Un pont de chemin de fer sur la glace. — M. Reiset, le lait bleu. — M. Chatelier, la prise du plâtre.
- Voici encore un de ces prodiges de construction de travaux publics, comme l’Amérique nous >en offre tant d’exemple, bien'qu’elle ne possède pas d’Ecole polytechnique. Il s’agit d’un chemin de fer établi régulièrement tous les ans sur la glace ; nous en trouvons la description dans le Génie civil qui consacre à cette curiosité sa première page. Les communications par voie ferrée entre les deux rives du Saint-Laurent se font à Montréal par un pont tubulaire lui-même célèbre : le pont Victoria, qui a deux kilomètres de long et repose seulement sur 24 piles. Mais, à partir de Montréal jusqu’à la mer, sur une longueur de 1,600 kilomètres, il n’y a plus aucune voie ferrée entre les deux régions sitùées au nord et au sud du fleuve : tout le trafic de l’une à l’autre est donc forcé de passer par le pont Victoria. Aussi est-il encombré, malgré le prix de transit énorme (50 fr. par wagon) que fait payer la compagnie dont il dépend.
- Une autre compagnie, dans le but d’éviter cette charge, au moins pendant une /partie de l’année, a résolu il y a trois ans d’établir en hiver une voie de raccordement sur la glace entre les deux rives, de façon à éviter le pont Victoria aussi longtemps que le fleuve reste glacé.
- Le projet, établi avec beaucoup de soin, sur l’initiative de M. Sénécal, directeur de la compagnie, a été mis à exécution avec la rapidité de décision qui caractérise le génie américain. L’inauguration de cet étonnant chemin de fer eut lieu le 31 janvier 1880.
- Depuis cette époque, chaque hiver, on refait le même travail et pendant près de trois mois les trains de marchandises circulent régulièrement sur cette voie temporaire, qui descend en pente douce vers le fleuve, s’engage sur la glace et remonte de l’autre côté. La construction absolument méthodique se fait en quelques jours, dès qu’on prévoit le dégel, toutes les pièces sont enlevées, remisées pour l’année suivante.
- Les rails reposent sur une sorte de charpente en bois très large et calée à hauteur convenable. Puis cette charpente, qui dépasse beaucoup "les rails de chaque côté est recouverte jusqu’au niveau da ceux-ci avec des blocs de glace tirés du voisinage. Enfin, pour donner à l’ensemble la solidité voulue, on fait des trous dans la glace et avec des pompe on arrose cette construction d’un genre nouveau. L’eau se prenant par l’effet du froid cimente les blocs de glace où le bâtis de bois est encastré comme dans la maçonnerie la plus solide. *
- L’épaisseur de la couche de glace qui recouvre le fleuve est très variable, suivant les endroits, mais elle n’est jamais inférieure à 40 centimètres. Elle ne pourrait pas, dans ces conditions, supporter la charge d’un train, si la charpente qui porte les rails; soudée elle-même aux blocs de glace qui l’enveloppent, ne répartissait la charge sur une étendue Ssu-perflcielle relativement considérable.
- * *
- M. Reiset qui est à la fois un de nos savants distingués et grand propriétaire, a entrenu l’Académie d’une majadie qu’il a pu, à maintes reprises, observer sur le lait de sa ferme située en Normandie, et dont il dirige lui-même l’exploitation depuis 1850. La singulière altération dont il s’agit, appelée vulgairement Lait Meu se déclara pour la première fois sur les produits de sa laiterie au mois d’août 1877. Il était absent lorsqu’on lui apprit que des taches bleues, souvent très larges, envahissaient la surface du lait conservé dans les terrines pour la préparation du beurre. On lui faisait parvenir en
- p.206 - vue 206/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 207
- même temps un échantillon de beurre obtenu avec cette crème bleue. Il était non-seulement mauvais, mais répugnant d’aspect.
- C’était en somme un grave accident de ferme. Au moment de la traite, le lait de toutes les vaches était sa couleur naturelle, il supportait parfaitement l’ébullition sans se coaguler,et conservait sa saveur ; ordinaire. Les taches bleues ne se produisaient qu’à S la surface de la crème, environ après 35 heures de | séjour à l’air. M. Reiset était alors à Motteville, ij près d'Yvetot, dans une partie du Caux, où la ma- ;j Ladie du lait bleu règne assez fréquemment. Il se | renseigna auprès de plusieurs cultivateurs, espérant | trouver quelques conseils pratiques pour combattre le mal. Mais ce qu'il en tira de plus clair c’est qu’on lui avait « jeté un sort » sur sa laiterie. Et M. Reiset vit bientôt qu’il ne pouvait compter que sur lui-même pour trouver les moyens de le conjurer.
- Son premier soin fut d’établir un service pour recueillir et examiner séparément le produit des sept vaches qui donnaient le • lait. Celui-ci était normal et les vaches en très bon état, et plutôt trop grasses. Cependant la moisissure bleuë se présentait toujours à la sdrface de la crème sous les formes les plus variées, tantôt ën taches et tantôt en franges sur les bords. L’aspect de la crème était à peu près celui que présente un pain de savon de Marseille coupé par le milieu, toutefois avec une coloration de beaucoup plus foncée des veines bleues, celles-ci arrivant à la nuance du bleu de Prusse ou de l’indigo. Ces taches pouvaient être ensemencées d’une jatte de lait sur une autre avec la plus grande facilité.
- La maladie reparut à plusieurs reprises jusqu’en 1881, avec plus ou moins d’intensité. Le spectacle de ces taches bleues, fort intéressant pour l’observateur, ne laissait pas que d'avoir un côté assez pénible pour le fermier et son personnel. Il fallait chercher sérieusement un remède au mal. Sur le conseil du vétérinaire, on s’en prit d’abord aux pauvres bêtes : on les saigna, on les mit ensuite au régime des alcalins qu’il fallut cesser quand elles refusèrent à la fin toute cette pharmacie, à laquelle sans doute elles ne comprenaient rien, ne souffrant point. M. Reiset songea alors à traiter directement le lait.Il fit ajoutera celui-ci,dès qu’il était recueilli, u&e proportion bien déterminée d’acide acétique, soit cinq centigrammes par litre de lait. La montée de la crème en était particulièrement facilitée, le beurre obtenu conservait tout son arôme, et les tâches bleues ne reparurent point. L’expérience fut regardée comme concluante et M. Reiset fut convaincu qu’en ajoutant à cette médication du lait les
- précautions de propreté indispensables, le lavage de tous les vases à l’eau bouillante, etc., on peut toujours corriger les « mauvais sorts » jetés sur les laiteries, et qui ne sont dus, nos lecteurs s’en doutent bien, qu’à la présence et à la production d’un champignoû.
- [Siècle). G. Pouchet.
- ----~waB«C.-üOCeOPWM'» -
- LE SERPENT SUCORIJU
- ... Nous traversâmes un champ d’ananas ; les uns sortaient de terre ainsi que des artichauts dont on aurait supprimé la tige ; les autres étaient déjà poussés, mais verts encore sous les feuilles qui les entouraient, car dès que l’ananas jaunit et devient doré, comme on dit à Paris, il est mûr et bon à couper.
- Nous passâmes rapidement devant l’enclos de porcs et des gallines.
- — Pour un homme qui a vécu au Pérou et dans l’Amérique du Nord, nous dit-il, vous passez sans souvenirs.
- —* C’est parce que je me souviens trop, m’écriai-je, J’ai tant vu de porcs errant dans les villes et les bourgades encombrant les rues, que je passe sans regarder vos cochons, malgré leur graisse magnifique. Dans les républiques espagnoles, on ne peut point passer dans les villes à cause d’eux ; ils sont là vautrés dans un trou qu’ils se creusent en pleine rue, barricade vivante, hérissée des défenses d’un verrat qui grogne à tout passant sa musique hostile et belliqueuse. Du moins à New-York s’ils se promènent librement par les-rues, Broadway leur est interdit, et cochons intelligents, ils ne franchissent jamais leur limite.
- — Nous leur enverrons des serpents sucurijus, reprit Henrique. Nouveaux Hercules, ils purgeront leurs yilles.
- Il y a quatre ans, ici même, à propos d’un de ces serpents, j’ai eu la plus grande peur de toute ma vie. J’avais dans cet enclos pêle-mêle des animaux de toute espèce. En une seule nuit, une partie de nos animaux disparut: c’était à n’y rien comprendre! canards, coqs, poules, poulets, cochons, le voleur, quel qu’il fût, avait goûté atout. Ce ne pouvait être ni le tigre, ni la mucara, ce sarigue féroce et puant ; il n’y avait pas de traces autour de l’enclos qui est fermé de tous côtés par une haute palissade ou par le fleuve, et nous n’avons pas de caïmans ici.
- Mes nègres ne savaient que dire et je les soupçonnais d’avoir fait à mes dépens un festin nocturne.
- Enfin la nuit suivante, j’entendis, apporté par la
- p.207 - vue 207/832
-
-
-
- 208
- LE DEVOIR
- brise, un concert effrayant des bêtes qui me restaient. Je me levai et pris mon fusil chargé de menu plomb, décidé à châtier le coupable .
- Le concert continuait, mais plus faible. J’approchai sans bruit. A la clarté de la lune, j’aperçus un énorme serpent sucuriju qui engloutissait un cochon.
- Il était effrayant; étendu au milieu de l’enclos, son corps ressemblait à ces immenses troncs gris verdâtre, à demi recouverts de vase, qu’on voit descendant à travers l’Amazone. Sa tête hidéuse, relevée, tenait englouti à moitié un cochon dont le train de derrière pendait. Tous les autres porcs acculés dans un coin, effarés de terreur, pressaient leur palissade pour fuir, et depuis les poules perchées sur les orangers que vous voyez là, jusqu’aux chiens libres au dehors, tous poussaient des cris effrayés et lugubres.
- Mais je n’eus pas leloisir de le regarder longtemps. Soit qu’il m’eût senti, soit que j’eusse fait du bruit en m’accotant à la palissade de la basse-cour, le monstre souleva la tête et se prit à la balancer de droite à gauche, sans quitter le porc, avec ce mouvement féroce et brutal que vous avez pu voir à l’ours blanc du Jardin des plantes. Le reste de son corps, qui baignait dans le fleuve à dix pas de sa tête, s’agita et fit bouillonner l’eau sur le rivage. Il imprima à son corps gigantesque une ondulation, une seule, et, sans lâcher sa proie, vint de mon côté à toucher la palissade.
- Il était hideux.
- Tremblant d’effroi, je me rejetai en arrière, et par un mouvement machinal de défense, je mis mon fusil à l’épaule. Si j’avais tiré, j’étais perdu. Mais par un bonheur providentiel, mon fusil était au repos, et en l’armant, je réfléchis à mes charges de petit plomb ; autant et mieux valait les tirer à la lune.
- Je me sauvai jusqu’à ma case, je pris un Lefau-cheux, chargé à doubles balles et je retournai vers l’enclos.
- Le monstre, débarrassé de ma présence, continuait tranquillement son repas,et on ne voyait presque plus le cochon qu’il engloutissait.
- J’épaulai doucement mon fusil et lui envoyai mes deux coups.
- A travers la fumée,je vis sa tête et tout l'avant de son corps, se dresser à dix ou quinze pieds de hauteur ; puis, comme un arbre qu’on abat, il retomba droit avec un bruit mat et sourd. Je me reculai, pour recharger,mais il ne bougeait plus, et je voyais sortir de sa tête un flot de sang, comme par un robinet ouvert.
- J’attendais quelques secondes encore, inquiet l’arme à l’épaule. J’appelai. Isidorio, Johannès et
- deux ou trois autres nègres, réveillés par mes coups de feu, accoururent à ma voix.
- Nous entrâmes dans l’enclos. Johannès toucha le serpent. Il était bien mort. Mes balles lui avaient fracassé la tête. Je fis tirer sa queue hors de l’eau et je voulus le faire sortir dans le champ pour le mesurer, mais à cinq hommes, il nous fût impossible d’y parvenir.
- Il était dix heures du soir à peine. Je résolus d’attendre au lendemain et de le dépouiller pour garder sa peau. Dès l’aube, je revins avec tout mon monde. Mais je le trouvai mangé au quart ; les cochons s’étalent si gloutonnement vengés la nuit, qu’ils étaient tous étendus, repus et grognant dans un coin de l’enclos.
- On pouvait le mesurer cependant.il portait trente-huit pieds de long et deux mètres de diamètre vers le milieu du corps. C’est le plus gros que j’ai vu.
- Emile Carrey.
- {Huit jours sous lÉquateur. — G. Lévy, éditeur).
- BIBLIOTHÈQUE DU FAMILISTÈRE
- Mademoiselle Pauline Dupont, de l’Eure, nous fait don des volumes dont la liste sait et pour lesquels nous lui offrons les sincères remerciements de la population du Familistère :
- Les prières de Ludovic, par Louis Jourdan.
- Les femmes honnêtes, par Amédée Achard.
- Le roman du mari, par le même.
- Le Proviseur. — Alors, vous fréquentez les... filles de brasserie?...
- L’Elève. — M’sieu... heu!...
- Le Proviseur. Et ce sont elles qui vous ont poussé à la révolte ?...
- L’Elève. — M’sieu... heu !... oui, c’est Julia.
- Le Proviseur. — Et vous avez écouté ses pernicieux conseils ?... /
- LElève. — Voilà, m’sieu... Julia m’a dit comme ça : Fais ce que je te dis et n’aie pas peur ; une dams est toujours plus forte qu’un pion,
- Pensées d’un facteur des postes :
- Une femme de mœurs légères, c’est une carte postale dont chacun peut prendre connaissance.
- Une femme vertueuse, c’est une lettre recommandée (et recommandable !), qui n'est délivrée qu’à une seule personne ayant des droits incontestables à faire valoir.
- Le Directeur-Oérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 36»
- p.208 - vue 208/832
-
-
-
- T Année, Tome ?. - n° 239.______________ jLe numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 8 Avril 1883
- wswm m
- w us
- Mla
- REVUE DES' QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A. GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr. »» Six mois ... 6 »» Trois mois . . 3 i>»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr. »» Autres pays Un an. . . . 13fr.60
- on s’abonne A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- mw m &&
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- Conférence de M.-Godin au Familistère. — Les bons et les mauvais Gouvernements. — Faits politiques et sociaux. — Les idées de Fourier aux Etats-Unis. — Le travail à travers les âges. — La sagesse antique.
- Conférence au Familistère de Gnise
- Par M. GODIN
- Le 28 mars 1883.
- Mes amis,
- Quand une idée nouvelle est proposée, il est très curieux de constater que ce qu’elle éveille tout d’abord ce sont les objections.
- Avant d’examiner l’idée en elle-même, d’en étudier les conséquences et les bienfaits, ce qu’on cherche le plus généralement, ce sont les difficultés, les embarras qu’on peut en prévoir, et souvent on lui en attribue dans les sens les plus opposés. Néanmoins il faut reconnaître que la discussion a son coté utile quand la critique naît du désir de faire
- avancer les questions; pour ma part, je sais gré aux amis qui veulent bien m’adresser leurs observations et leurs objections.
- Une controverse bienveillante peut être féconde, et il en doit naître pour le moins des éclaircissements nouveaux sur les points incompris. Il y a donc un bon côté dans ce fait même que l’esprit humain est suscité à se raidir contre l’idée nouvelle quand cela ne va pas jusqu’à la proscription.
- L’idée de l'hérédité de l’Etat et de la réforme de nos lois sur l’héritage, si elle se fait jour dans l’opinion publique, ne manquera pas de soulever un mouvement en ce sens.
- Déjà la publication de mes conférences dans le Devoir m’a attiré sur la réforme de l’héritage des observations de différents ordres et, bien que venant de gens les mieux disposés à accepter une telle idée, c’est naturellement dans la voie des objections qu’on entre tout d’abord ; car la complète démonstration du sujet ne ressortira que dans mon ouvrage : « Le Gouvernement. »
- Discutant avant d’avoir lu les motifs développés de ma proposition, quelques-uns s’imaginent que je veux faire l’Etat propriétaire de tous les immeubles sans exception; ils m’objectent alors que les citoyens seront privés de la liberté d’initiative nécessaire au progrès ; que les résultats accumulés du travail revenant à l’Etat, la liberté individuelle sera atteinte; que l’Etat distribuant à son gré les immeubles, les citoyens seront enrayés dans tous leurs mouvements et sans garantie contre l’exploitation par l’Etat; telles sont les craint'es qu’on m’exprime. Pour moi, mes amis, qui ai étudié à fond cette proposition de l’hérédité de l’Etat, qui l’ai considérée sous toutes ses faces, je lui vois des conséquences diamétralement opposées à celles qu’on me signale, et c’est dans le régime actuel lui-même que je constate les maux qu’on veut éviter.
- Ma proposition comporte, vous vous le rappelez, le droit d hérédité de l’Etat à une part des biens tombant en ligne directe ou testamentaire, et à la totalité de ceux tombant en ligne collatérale. Mais je démontre dans mes écrits et je vous ai déjà exposé que l’Etat n’a pas d’autre rôle que celui du propriétaire actuel.
- p.209 - vue 209/832
-
-
-
- 210
- Lit DEVOIR
- Nous avons en ce moment en France peut-être un million de propriétaires qui ne connaissent point toute rétendue cle leurs biens, se contentent de les faire administrer par des agents et d’en toucher les revenus.
- Quelle différence y aurait-il pour les fermiers de ces biens à ce que l’État remplaçât de tels propriétaires? Absolument aucune.Au lieu d’avoir à compter avec des agents d’affaires particuliers, les fermiers payeraient leurs fermages entre les mains d’agents élus parmi des candidats ayant fait preuve d’aptitude à la fonction, dans des concours ouverts par l’Etat. Les aptitudes et la moralité de ces agents seraient ainsi en rapport avec la mission qui leur serait dévolue.
- L’Etat n’aurait pas d’autre rôle à remplir que celui de propriétaire ; il louerait et il vendrait les biens tombés en sa possession, en adjudication publique, absolument comme le font aujourd’hui les propriétaires.
- Mais la différence considérable qui existe entre les successions comme elles se font actuellement et l’hérédité de l’Etat, c’est que celui-ci héritant c’est au profit de ceux qui n’ont rien que l’héritage a lieu ; cela met donc la nation en mesure de donner aux classes ouvrières les garanties du lendemain.
- L’Etat héritant au nom des services qu’il rend à la création des fortunes privées^ c’est au bénéfice de tous les déshérités de Iêl société qu’il emploie les ressources qui lui incombent. Ainsi deviennent possibles les assurances nationales contre le dénu-ment et la misère en cas de vieillesse, d’infirmité, d’incapacité de travail, etc... Ces garanties ainsi que celles de l’instruction primaire, secondaire et supérieure deviennent alors le lot du peuple entier. La classe ouvrière hériterait ainsi du fruit de ses travaux. Au contraire, dans le système actuel de succession, ce sont des personnes qui souvent n’ont en rien contribué à l’édification des fortunes qui en héritent. Ce sont des frères, des neveux, des arrière-neveux, des cousins, des petits cousins, qui entrent en partage,tandis que les travailleurs,employés et ouvriers qui ont eu 1 influence la plus directe dans la création et l’édification de la fortune du défunt n’en touchent pas une obole.
- Il faut, passez-moi le mot, être aussi encroûtés de préjugés que nous le sommes pour n’être point frappés de l’injustice, de l’iniquité de telles dispositions de nos lois sur l’héritage. A notre époque, mes amis, c’est par le jugement et la raison que nous devons nous conduire. De même qu’on fait de la libre pensée dans les questions religieuses, il faut faire de la libre pensée dans les questions d’héritage et de législation .
- N’acceptons comme bon que ce que notre raison proclame tel. Et surtout mettons mous bien en garde contre les habitudes qui tiennent la raison en tutelle au sujet des lois comme en tout le reste. Nous vivons à une époque de libre examen ; il est du plus grand intérêt social de l’exercer sur les maux qu’une législation surannée fait peser sur nous.
- Sous l’empire des préventions dominantes, quelques personnes ont interprêté que j’abolis le droit cle propriété individuelle. Non, mes amis, je soutiens le contraire; je maintiens le droit de propriété, je l’affermis et l’étends même, puisque je fais entrevoir que l’Etat ne demandera plus rien à la personne de son vivant et lui laissera l’entière disposition des résultats de son activité.C’est 1 hérédité seule que je propose de réformer.
- Peut-être la distinction vous semble t-elle difficile à faire ? Mais vous n’éprouverez aucun embarras en vous rappelant que je ne modifie en quoi que ce soit ni le droit de propriété, ni les lois qui s’y rapportent, tant que le possesseur est vivant.
- C’est à la mort seulement, c’est-à-dire quand l’individu a cessé de posséder que je fais intervenir l’Etat pour une part ou pour la totalité de l’héritage, suivant le cas. Mais du vivant des personnes, je respecte tellement leur droit de propriété que j’établis qu’elles n’auraient plus même à payer ni impôts, ni prestations et qu’elles jouiraient de l’intégralité des fruits de leurs labeurs. Le respect du droit de propriété individuelle est donc beaucoup plus grand dans le système que je propose que dans le système actuellement en vigueur.
- Peu de personnes se rendent compte qu’à chaque instant l’Etat intervient présentement dans notre droit de propriété, par les impôts qui grèvent tout ce dont nous faisons usage : l’habitation, le boire, le manger, le vêtement, les matières premières, enfin tout ce dont nous nous servons.
- Quel perfectionnement dans la situation économique si chaque famille se trouvait déchargée de ces multiples impositions, si chaque famille ouvrière, par l’abolition des seuls impôts de consommation, trouvait une économie de 300 à 400 francs par an ; quelle augmentation du bien-être.
- Donc, loin de porter atteinte à la propriété, l’hérédité de l’Etat, comme je la définis, la consolide et l'affermit. Elle assure plus efficacement à chacun les fruits de son travail ; elle augmente les avantages actuels dont les citoyens jouissent et leur donne, en outre, des garanties d’existence qui leur font défaut aujourd’hui.
- Mais on a peine à embrasser toutes les conséquences d’une proposition nouvelle, et parfois on perd de vue les principes, sauf à y revenir ensuite.
- C’est ce qui vient d’arriver à de nos bons amis, lecteur du Devoir. Entraîné tout d’abord par le sentiment de la légitimité du droit d’hérédité entre le père, la mère et l’enfant, et perdant de vue que déjà, même actuellement en ces successions directes, l’Etat prélève un droit d’enregistrement, de timbre, etc. l’un d’eux m’écrivait que, selon lui, il ne faudrait donner à l’Etat aucun droit d’hérédité sur les successions en ligne directe inférieure à 50.000 francs.
- Cette personne perdait donc de vue momentanément le principe du droit de l’Etat à une part de tout héritage en raison du concours prêté à la production par le domaine naturel et par le domaine public. Cependant comment n’en point tenir compte si l’on veut baser les choses sur l’équité. Supposez que demain l’Etat laisse perdre l’accès aux routes, canaux, chemins de fer, postes, télégraphes, etc... De quel immense instrument de travail et de production le citoyen ne serait-il point privé ? Et comme il s’apercevrait de l’aide formidable que le domaine naturel et le domaine public lui prêtent dans la création de la richesse ; on verrait en même temps que ce sont les riches surtout qui font le plus grand usage, qui tirent les plus grands avantages des domaines naturel et public. y
- Il est donc de toute justice qu’une part proportionnelle soit prélevée, a la mort des citoyens, sur les fortunes individuelles acquises par ces moyens ; que chacun de nous restitue à l’Etat une part proportionnelle aux services qu’il a reçus de la nature et de la Société.
- i Combien cette restitution apparaîtra plus rigou-
- p.210 - vue 210/832
-
-
-
- LE DKVOUt
- *211
- reusement due, si nous supposons que l’hérédité de l’Etat ait entraîné la suppression des impôts.
- Toutes ces réflexions se sont après coup présentées à l’esprit du lecteur dont je vous parlais. Aussi m’écrivit-il une seconde lettre ainsi conçue :
- « J'avais tort en voulant exonérer les petits héritages en ligne directe de toute redevance envers la Société, envers l’Etat; j’avais oublié un peu le concours fourni par la nature et le domaine public aux possesseurs cfe la richesse.
- « Oui. nul ne doit pouvoir profiter du bien délaissé par celui que la vie a abandonné, sans qu’il y ait prélèvement par la Société ou l’Etat.
- ‘ « Votre conférence du 14 mars m’a remis sur la voie. La lumière que vous faites resplendit. »
- Voilà donc un adhérent sérieux à la proposition d’hérédité de l’Etat, et qui, s’est convaincu de sa valeur après y avoir vu quelques difficultés.
- Un autre correspondant m’objectait que mon système n’atteignait point les biens de main morte, les associations religieuses chez lesquelles il n'y a point d’héritiers, et il ajoutait :
- « Admettons que le Familistère de Guise se continue de génération en génération, ce que je désire, l’Etat n’aura rien à percevoir. Ce sera encore un bien de main morte, puisqu’il n’y aurait plus d’impôts.
- « J'en conclus que votre système ne peut s’appliquer que comme mesure de transition à la propriété individuelle.
- « Il faudra toujours en définitive revenir à l'impôt au profit de l’Etat qui aura toujours des besoins pour le service du domaine public.
- « Si le système de l’association se généralisait, l’Etat serait dénué de toute ressource, à défaut d’impôt. »
- Mais redressant lui-même son erreur, mon correspondant m’écrivait le lendemain :
- « Ma lettre d’hier n’était pas partie que j'aurais voulu ne pas l’avoir envoyée
- « Je ne sais par quelle préoccupation d’esprit, j’ai confondu l’association avec la communauté.
- « Les biens de main morte n’existent que dans le cas de communauté religieuse, et encore on trouvera moyen de prélever un droit.
- « Il n’y a pas main morte pour les associations, car l’Etat percevra son droit au décès de chaque sociétaire, bien que la Société ne meure pas : C’est du reste ce qui se fait déjà.
- « Veuillez donc considérer ma lettre d’hier comme non avenue. »
- Il est certain, mes amis, qu’il ne faut pas confondre l’association et la communauté. Et j’ai même à vous signaler à ce propos un des côtés avantageux du système que je propose.
- ,Depuis longtemps nos Chambres sont embarrassées en face des communautés religieuses et ne trouvent point d’issue à la question des biens cle ftiain morte.
- Cette issue est toute indiquée avec la proclamation du droit d’hérédité de 1 Etat.
- Supposez une communauté religieuse possédant cent mille francs et comptant cent personnes.
- Etant de principe que l’Etat seul a droit de propriété perpétuelle sur les immeubles, que le fonds 11 est en conséquence aliéné au profit des citoyens que pour un temps, qu’à leur mort la propriété absolue du fonds revient à l’Etat, il en résulterait 5Ue dans la dite communauté possédant cent mille trancs et comptant cent personnes, chacun des
- membres serait considéré, en face de l’Etat, comme possédant mille francs.
- Si l’un d’eux venait à mourir sans enfants, ce qui est ordinairement le cas pour les gens qui vivent en communauté religieuse, l’Etat hériterait des mille francs.
- Dans tous les cas, la communauté ne serait point autrement affectée; elle ne serait point empêchée dans son fonctionnement, ni dissoute en quelque manière, seulement l’Etat aurait part à ses biens et droit à la' valeur de cette part de biens.
- Dans une association comme celle du Familistère, le droit de l’Etat s’exercerait avec une facilité que vous apprécierez tous.
- Chacun de vous a ses titres de parts du fonds social ; qu’un associé meure laissant, par exemple, 3,000 fr. à répartir ainsi : mille francs à l’Etat et deux mille francs à des héritiers, L’association annulerait le titre de 3,000 fr., créerait trois titres de mille francs chacun, et donnerait ainsi à chaque héritier sa part, L’Etat deviendrait donc membre de l’association du Familistère, intéressé par conséquent à sa prospérité, puisqu’il aurait des titres qui rapporteraient des intérêts. Donc, pas le moindre embarras de ce côté.
- Une autre interprétation erronée de ce que je propose a été de m’attribuer de vouloir à la fois réaliser l’hérédité de l’Etat et l’abolition de l’impôt.
- Non, mes amis, je n’entends ni ne propose que l’impôtsoit aboli immédiatement; je dis,an contraire, qu’il faut le conserver jusqu’au jour où l’Etat, mis en possession de biens suffisants par son droit d’hérédité, pourra le supprimer. Mais bien entendu cela ne viendra qu’après la constitution de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère, Il est vrai que ces ressources atteindront très-vite une colossale importance.
- L’Etat héritera, non-seulement des biens immeubles, mais de biens meubles, de titres, d’argent espèces, etc., etc. On peut prévoir que ces ressources lui créeront un budget annuel de six milliards, c’est-à-dire le double de son budget actuel ; alors certainement il pourra abolir les impôts et diminuer meme, à mesure que croîtront ses ressources, les loyers des biens qu’il louera aux citoyens. Si nous ctierchons à évaluer approximativement ce que vaudrait à l’Etat le revenu des biens ayant subi la mutation du droit d’hérédité, tel que je vais le proposer à la Chambre des députés, nous pouvons constater ceci :
- Le budget de l’Etat reçoit annuellement 500 à 600 millions fournis par les droits d’enregistrement sur les mutations de propriété et sur les héritages. Cela correspond à 12 ou 13 milliards de mutation de propriété ; réduisons à 10 milliards seulement, cela n’empêche pas qu’en 20 ans 200 milliards seraient passés sous le régime du loyer ou revenu à l’Etat,
- Si nous supposons que ce revenu ou loyer soit de deux 0/0, ce serait quatre milliards de revenu assurés chaque année au budget de l’Etat ; tous les impôts sans exception étant supprimés, le droit d’hérédité de l’Etat réservé.
- Or, ce droit d’hérédité admis, si l’on arrive à réserver la part qui dans tonte fortune est réellement due à la société pour les utilités gratuites de la nature et les services rendus par le domaine public, on peut éyaluer que l’Etat interviendrait dans la succession des biens au décès des personnes, dans une proportion croissante des petits aux grands héritages de 1 à 50 0/0, soit :
- p.211 - vue 211/832
-
-
-
- m
- LE DEVOIR
- Dans les héritages en ligne directe une proportion moyenne de 20 0/0
- Dans les biens et héritages testamentaires 50 0/0
- Dans les biens sans héritiers directs, la totalité/les biens 100 0/0
- La transmission entre-vifs 10 à 20 0/0
- Dans ces conditions les droits d’hérédité et de mutation produiraient à l’Etat plus de deux milliards ui, joints aux quatre milliards de revenu du loyer es biens , donneraient facilement un revenu de six milliards, revenu que nos législateurs ont la faculté de réduire dans la proportion qu’ils voudront en amoindrissant les chiffres que j’indique.
- Le budget de l’Etat se composerait donc de trois sortes de ressources : 1° le droit d’hérédité de l’Etat dans toute succession ; 2° le droit des utilités gratuites sur toutes cessions d’immeubles ; 3° les revenus des biens détenus par les citoyens, soit comme fermiers, soit comme propriétaires ; car propriétaires et fermiers devraient à l’Etat une redevance qui rempla-rait les impôts.
- La différence entre le propriétaire et le fermier serait que le propriétaire disposerait des choses comme il le fait aujourd’hui avec droit d’user et d’abuser, de ruiner et d’embellir le fonds aliéné momentanément entre ses mains, tandis que le fermier devrait, comme c’est le cas actuellement,rendre les choses à fin de bail en l’état où il les aurait reçuse.
- Le premier usage que l’Etat ferait de ses ressources, avant d’abolir l’impôt, serait d’organiser la mutualité nationale qui mettrait fin au paupérisme et à la misère et ferait de tout être humain une créature réellement digne de la mission qui lui est dévolue dans la vie.
- Voilà la tâche qui incombe à l’Etat avant de songer à abolir l’impôt. Il faut garantir le citoyen contre la misère, la subventionner pendant la maladie, lui assurer l’indispensable à l’existence dans toutes les circonstances de la vie.
- Il faut effacer le paupérisme pour que tous les enfants puissent recevoir l’instruction à laquelle ils peuvent atteindre ; assurer aux vieillards une retraite, afin de n’avoir plus ce révoltant et douloureux spectacle du travailleur invalide obligé d’aller mendier son pain dans ses vieux jours.
- Cette première tâche accomplie, il y aurait lieu de voir ensuite à rembourser la dette publique, pour les intérêts de laquelle le peuple paie annuellement un milliard d'impôts.
- Ce remboursement pourrait être fait concurremment avec l’organisation même des assurances mutuelles, dès que l’Etat serait en possession des ressources considérables que nous avons indiquées. Il rembourserait donc la dette publique et le milliard versé actuellement pour les intérêts de cette dette serait employé au service du peuple lui-même, au bien de tous les citoyens, au lieu de les pressurer et de les épuiser.
- Avec le système d’hérédité de l’Etat, la voie est ouverte à toutes les réformes sociales, parce que l’Etat dispose des ressources nécessaires sans demander aucun sacrifice aux détenteurs actuels de la richesse.
- J’espère donc, mes amis, que cette idée sera un jour comprise, appréciée et défendue; mais je doute qu'elle fasse son chemin sans obstacle. Quoi qu’il en soit, je vais la soumettre aux Chambres. N’est-ce trop espérer de croire que nos députés puissent s’emparer 4e l’idée, la discuter, la perfectionner et en faire sortir tous les bienfaits qu’elle renferme pour
- la pacification sociale et le progrès de la nation entière.
- Les Bons et les Mauvais Gonvernements
- En France, où les gouvernements se sont succédés assez rapi les depuis un demi-siècle, on a pu en voir de toutes les espèces, sans que l’on puisse dire que l’on en a eu un seul de bon. Il est d’ailleurs assez rare, croyons-nous, de rencontrer des gens ayant une idée bien exacte de ce qui constitue réellement on bon ou un mauvais gouvernement. Les uns en sont encore à admettre le droit divin d’une famille à la direction suprême des affaires du pays, mais ce sont des hommes d’un autre âge, momifiés dans leurs idées surannées comme les corps des prêtres Egyptiens dans leurs bandelettes sacrées ; les autres prétendent concilier ce droit exclusif d’une dynastie avec la volonté de la nation, et prônent en conséquence soit le régime monarchique constitutionnel, soit le système pseudo-plébiscitaire del’empire.Ceux-là ne comprennent pas le véritable fondement du droit de souveraineté qui ne peut en aucun cas être délégué par hérédité.
- Il en est aussi beaucoup, parmi les hommes qui paraissent reconnaître la souveraineté nationale, qui ne se rendent pas bien compte des conditions que doit remplir un gouvernement même démocratique pour pouvoir être considéré comme un bon gouvernement. Nous connaissons tous les mauvais gouvernements ; ce sont ceux de la monarchie absolue, dans lesquels toute l’autorité est concentrée dans une personnalité généralement douée de plus de défauts que de qualités, de plus de vices que de vertus. C’est ce que la France a vu sous Louis XIV et sous Louis XV, sous leur successeur, et plus près de nous encore sous Charles X, et ce qu'elle verrait encore si les chassepots ne partant pas tous seuls permettaient au prétendant de la branche aînée de remonter sur le trône. C’est ce qu’elle a vu encore sous l’autorité despotique des Napoléons, où la volonté d’un ambitieux presque dément était la seule loi, l’unique règle, décimant les populations pour en jeter les débris aux quatre vents du ciel sur les champs de bataille, ruinant l’agriculture, l’industrie et le commerce du pays pour satisfaire aux caprices d’un soldat ivre de ses succès. C’est enfin ce qu'elle a vu sous le gouvernement de Louis Philippe, régime hybride, sous lequel l’argent était tout, et le capital le maître tout-puissant de la nation, et même sous ce régime soi-disant républicain qui, sous la direction des Thiers et des Mac-Mahon, consacrait
- p.212 - vue 212/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 213
- la domination des classes dirigeantes toujours au détriment des intérêts sociaux du pays, dont elles n’ont pas l’intelligence ni le souci.
- La tyrannie et le despotisme, quelle que soit la forme qu’ils adoptent pour s’exercer, ne peuvent en aucun cas être un gouvernement légitime pour aucun pays, parce qu’ils ne sont point basés sur le droit véritable dont le principe sacré et indescriptible est le bien de la vie humaine. C’est dans la vie humaine en plein et libre exercice que réside le principe de tous les droits sociaux et politiques, et c’est dans ses lois naturelles que le droit souverain puise son origine. Or le despotisme et la tyrannie, de quelque nom qu’ils se parent, n’ont rien de commun avec ce droit, et ils sont, par conséquent, une véritable usurpation, un attentat criminel contre l’éternelle justice.
- La souveraineté légitime réside exclusivement, de par la loi de nature dans l’universalité des citoyens ; elle ne peut résider ailleurs qu’en elle3parce que c’est dans l’universalité des citoyens que la loi de nature a placé le droit, la puissance et la force ; d’où il suit que les pouvoirs dirigeants d’une nation, sans la moindre exception, ne doivent être que l’émanation pure et simple de cette puissance. Nulle volonté particulière d’individu ou de parti ne peut remplacer la volonté du peuple, se substituer sous aucun prétexte à elle, parce que nulle volonté partielle n’a le droit qui puisse non seulement prévaloir sur la volonté souveraine de tous, mais même lui être opposé. Si d’un côté chaque homme est son propre souverain, ce sont tous les hommes qui seuls sont le souverain de tous. »
- « Telle est la seule souveraineté légitime, la seule souveraineté vraie ; » dit l’auteur « Le gouvernement ce qu'il a été, etc.» : « les autres puissances et » les autres pouvoirs qui en tiennent la place et ne » dérivent pas de celle là sont des usurpations du
- * droit social de tous, des despotismes etdestyran-» nies sous des formes diverses ; le pouvoir n’est en " leurs mains qu’en vertu de la force dont ils dispo-» sent pour s’opposer à l’expression de la volonté et
- * à l’usage du droit du peuple. »
- Ainsi pour qu’un gouvernement soit légitime, il faut qu’il s’appuie uniquement sur la souveraineté d® la nation, qui est une, indivisible, inaliénable et ^prescriptible, aux termes de la Constitution de 1791, et de celle de 1848, les seules vraies constitutions républicaines et démocratiques que la France est eues, et qu’il respecte dans tous ses actes cette souveraineté qui est son principe et sa force.
- Mais suffit-il qu’un gouvernement soit légitime, qu’il s’appuie sur la souveraineté du peuple et qu'il
- en est le respect, pour qu’il soit bon ? Assurément non, car même sous la forme républicaine, la seule que puisse prendre la souveraineté nationale, on voit chaque jour cette souveraineté méconnue, entravée, tyrannisée. Tous les partis l’invoquent, mais chacun d’eux entend l’accomoder à ses goûts et à sa fantaisie. Ils se prétendent tous l’expression ou les représentants de la volonté nationale et, en conséquence c’est leur volonté, leur intérêt, qu’ils prennent invariablement pour la volonté pour l’intérêt du peuple, lorsqu’ils se trouvent portés au pouvoir, par quelqu’une de ces manifestations parlementaires qui traduisent la politique prédominante du moment dans les sphères gouvernementales, mais non les aspirations ou les vœux du pays.
- Or, que l'on ne s’y trompe pas, pour qu’un gouvernement soit bon, il est indispensable qu’il n’ait point d’autre règle que la stricte exécution des volontés du pays. Le rôle du gouvernement dans une société démocratiquement organisée, consiste purement et simplement à se tenir toujours au courant des intérêts bien entendus de la nation et à adopter toutes les mesures propres à les sauvegarder. Mais ce qu’il doit réaliser ce sont bien les vœux et les aspirations de tous, et non pas les projets d’un parti quelconque qui se prétendra le représentant de la volonté nationale. Nul parti ne peut se dire le représentant de cette volonté, parce qu’elle se manifeste toujours elle-même directement et d’une façon assez claire dans les élections par le programme qu’elle impose à ses élus. Ce que ceux-ci représentent c’est le pouvoir de prendre les mesures nécessaires à la réalisation des progrès désirés par le pays, et pas autre chose.
- Le mandat des législateurs et des gouvernants n’est point d’agir suivant les inspirations de leur conscience, ni même suivant les circonstances, d’après les exigences de la politique des partis, mais bien de se conformer à la volonté du pays, en votant des lois qui donnent satisfaction aux besoins et aux aspirations de la nation qui leur a conféré ce mandat. Hors de là, il n’y a rien qu’arbitraire, usurpation et tyrannie.
- Ce qui fait que la volonté nationale doit avant tout être respectée et suivie par le gouvernement, c’est que la volonté de tous fait équilibre aux écarts inévitables des volontés individuelles, et que tandis que ces dernières ne s’inspirent fatalement que de l’intérêt de l’individu, elle ne tend au contraire qu’à la recherche du bien général.
- C’est pour cette raison que les partis en général s’attachent de préférence et presqu’exclusivement aux réformes politiques, tandis que le pays se pré-
- p.213 - vue 213/832
-
-
-
- 214
- LE DEVOIR
- occupe plus particulièrement des réformes sociales qui sont bien plus efficaces pour le bien général, que les autres. L’immense majorité de la population en France est composée de travailleurs, qui, sur un chiffre total de onze millions d’adultes mâles, figurent pour plus ae dix millions d’individus. Or, ces hommes qui tous vivent plus ou moins exclusivement de leur travail, ont droit à une organisation plus équitable et plus juste des conditions du travail, et ils en ont un besoin sérieux. C’est là la réforme la plus urgente, la plus impérieuse de toutes, et elle est purement sociale, Voilà pourquoi la grande majorité du corps électoral qui ne voit dans les mesures politiques que leur influence sur les réformes sociales à opérer, recommande à ses délégués celles qui lui paraissent devoir y contribuer, sans attacher la moindre importance aux autres.
- C’est ce que les gouvernants ont toujours méconnu jusqu’à présent, et c’est ce qui explique pourquoi nous n’avons jamais eu encore, même en République, ce que l’on peut à proprement parler appeler un bon gouvernement. Tous les gouvernements ont été plus politiques que socialistes, et ils ne pouvaient peut-être pas être autrement parce que non seulement les questions sociales ne leur sont qu’à peine connues, mais encore leur fussent-elles plus familières, ils ne pourraient les résoudre dans l’état actuel des institutions, qui ne sont point démocratiques, puisque la volonté nationale y est subordonnée dans une trop large mesure à la volonté d’une partie seulement du pays, et que le suffrage universel de la République y peut être tenu en échec d’une façon constante par le suffrage restreint de l’Orléanisme.
- Quoiqu’il en soit, le gouvernement ne peut-être bon qu’à la condition de rester dans son rôle d’exécuteur fidèle et obéissant des volontés de la nation. Or, toutes les aspirations du pays, tous ses vœux n’ont d’autre but que le progrès et le bien de la vie humaine, et par conséquent la mission du gouvernement doit être de travailler efficacement à donner aux institutions sociales ce caractère et cette direction. La politique gouvernementale ne sera salutaire et utile que du jour où elle n’aura pour unique mobile que la sauvegarde des droits politiques et sociaux de tous les citoyens, parce que c’est par le plein exercice de ces droits que les hommes peuvent faire progresser la vie humaine, la perfectionner et l’embellir.
- On a beaucoup lutté depuis quatre-vingt dix ans pour l’affranchissement politique des citoyens, et cette lutte persévérants a porté ses fruits dans une certaine mesure, puisque la liberté politique a été à peu près obtenue. Pourquoi l’affranchissement social
- de certaines classes n’a-t-il pas suivi la même marche, et pourquoi les gouvernements fidèles à leur mission ne travaillent-ils pas activement à le produire au lieu de le retarder sans cesse, tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre, de l’entraver et d’y faire obstacle ? C’est pourtant cet affranchissement que le pays place en première ligne dans les désiderata qu’il formule, et il devrait figurer par conséquent au premier rang des préoccupations d’un gouvernement sérieusement démocratique.
- Quelques lois très clairsemées portant ce caractère votées par ci par là ne peuvent suffire pour donner à un gouvernement le droit de se croire un bon gouvernement ; ce qu’il faut, pour opérer efficacement les réformes indispensables, c’est une §érie, un ensemble complet de dispositions législatives bien comprises, modifiant totalement les institutions dans le sens de ce progrès social dont le progrès politique n’est que la préparation, l’élément avant-coureur. Après la liberté politique c’est la liberté sociale qu’il faut au pays, c'est-à-dire l’exercice des droits incontestables dont la méconnaissance dans tous les temps a donné naissance au prolétariat, au paupérisme. La liberté du capital n’est juste qu’au-tant qu’elle est accompagnée de la liberté du travail, car leurs droits sont absolument égaux au point de vue social, et les privilèges accordés à l’un de ces facteurs de la richesse publique au détriment de l’autre sont autant d’injustices, qui infligent au gouvernement qui ne les fait point cesser un stigmate de flétrissure.
- Seul le gouvernement qui saura donner satisfaction pleine et entière à ce besoin social se sera créé des titres à la qualification de bon, et nul ne l’ayant encore même essayé, nous nous croyons dans le vrai en disant que nous n’avons pas encore connu de bon gouvernement, si nous en avons vu beaucoup de mauvais.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- L’Efigieigiaemeat. — A la séance de clôture du Congrès des sociétés savantes, le Ministre de l’Instruc-tion Publique, Président du Conseil prononçait samedi les paroles suivantes :
- Le gouvernement de la République se préoccupe toujours de mener à bonne fin l’exécution du plan qui doit donner à l’enseignement supérieur l’outillage et les locaux convenables. Depuis dix ans, dix millions ont été dépensés dans ce but.
- Nous sommes au tiers du chemin; il faut cent millions pour nous mettre à la hauteur des nations voisines. L’Etat, dans celte voie, est sollicité, soutenu par le concours des conseils municipaux des grandes villes.
- Ce concours témoigne de l’instinct supérieur et profond que nous avons de cette vérité : L’enseignement
- p.214 - vue 214/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 215
- supérieur n’est pas le superflu, il est le nécessaire. C’est lui qui lient en échec le courant d’utilitarisme capable de surexciter le plus grand nombre et d’affaiblir les sentiments élevés. _
- Dans une société démocratique il appartient à l’Etat, qui est le riche, qui est le savant, qui a le loisir, de prendre en main les causes que rutilitarisme pourrait faire négliger. (Applaudissements.)
- Il faut que le savant prenne en mains les causes que l’industrialisme de notre époque fait oublier, et, per-mettez-moi le mot, qu’il se constitue le gardien de l'idéal.
- Qu’on ne s’y trompe pas, en veillant sur les hautes études les savants protègent également les petites et les moyennes études.
- L’esprit scientifique pénètre de plus en plus dans les masses; réjouissons-nous, car c’est le seul capable de combattre avec succès l’esprit d’erreur, c’est-à-dire l’esprit d’anarchie.
- La terre n’est pas îe domaine de l'absc-lu, ce qui y règne en souverain c’est le relatif; dans le monde moderne le véritable pacificateur sera la science.
- La science et la République portent la même devise : Paix et travail !
- La distribution des récompenses a terminé cette intéressante séance.
- *
- La veille, c’est-à-dire vendredi, c’est à Reims qu’il y avait fête en l’honneur de l’enseignement, mais de renseignement populaire.
- La ligue de l’enseignement venait de tenir un congrès et dans une grande réunion au théâtre, présidée par M. Spuller, député, le fondateur de la ligue, M. Jean Macê a constaté les immenses progi ès accomplis depuis seize ans.
- Seize ans !... Eh ! oui ! Le réveil des idées libérales a précédé de peu d’années la chute de l’empire.
- Dans un discours familier, M. Jean Macé a fait l’historique de la ligue, née timidement et en taisant ses espérances ; puis :
- On peut dire à cette heure; mais le droit de dire rend plus impérieux encore le devoir de faire, rendu d’autre part plus facile à remplir.
- Le droit d’association attend encore chez nous la loi qui le consacrera; mais il existe de fait, et nous en sommes ici la preuve incontestable. Ce n’est pas dans les libres assises d’une fédération de cinq cent quarante-deux sociétés d’instruction que l’on pourrait se plaindre de manquer de liberté pour travailler de sa personne à relever le niveau intellectuel de ses concitoyens, bisons-lé vrai mot, de ses cosouverains.
- La liberté, hélas ! L’on pourrait presque se plaindre qu’il y en ait trop, à voir l’usage que certains en font. A nous, gens de la ligue, il appartient de la réhabiliter par l’usage que nous en ferons.....
- Nous avons eu assez de peine à devenir enfin un pays libre, voyons à le rester; mais sachons bien que nous le resterons qu’en nous faisant nous-mêmes les gardiens de notre liberté. C’est cela, la République. Qui en veut doit en accepter les conséquences.
- Notre rôle à nous, ouvriers de la ligue, dans ce grand travail de transformation républicaine en travers duquel vient se jeter à l’aveugle tout ce qui nous reste d’éléments monarchiques, dans cette crise redoutable que traverse la patrie française, nôtre rôle, c’est d’organiser partout le pays les 'éléments dispersés, inconscients parfois, parfois aussi dévoyés des hommes de progrès et de bonne volonté, qui veulent la République, qui la veulent sage et forte, respectueuse de* tous les droits légitimes, justement jalouse de son droit à elle, et qui ne comprennent pas toujours que c’est à eux de'la faire comme ils la veulent, en apportant leur concours personnel aux efforts qui se multiplient chaque jour pour élever notre peuple à la hauteur d’un peuple républicain.
- . Je me glorifiais tout à l’heure des 542 sociétés que la ligue compte en ce moment. C’est beaucoup déjà, si l’on songe au point de départ ; mais qu'est-ce que cela pour 36,000 communes 1 Nous devrions les compter non par centaines, mais par milliers.
- Dans la seconde partie de son discours, M. Jean Macé a trouvé une ingénieuse explication de l’effet que doit produire l’exercice de la liberté au moyen d’associations multiples :
- On parle d’anarchie, ce mot répulsif, proscrit jusqu’à présent comme un mot de mort sociale, et sur lequel on prétend bâtir une société inconnue, dont la conception n'entrera jamais dans les esprits.
- Si j’osais essayer d’un mot nouveau, c’est l’omniarchie que j’invoquerais, le gouvernement partout, l'autonomie universelle des petites sociétés privées, s’organisant à l’ombre de la grande Société française, et se faisant elles-mêmes leur loi dans le respect ée la loi commune. Là est la vérité républicaine ; là est le gage assuré de la paix publique.
- Universaliser la fonction gouvernementale, faire une nation de citoyens exerçant tous cette part légitime du pouvoir public, cette action personnelle sur J es destinées de la patrie, qai revient de droit, par la force des choses, à quiconque donne une part de sa vie à la pairie, c’est un idéal qu’il ne s’agit pas d’atteindre, mais de poursuivre avec la certitude que plus on s’en approchera, plus facile deviendra la tâche des hommes investis par la croyance du pays du soin de le gouverner, plus efficacement l'on écartera d’eux la menace, toujours suspendue présentement sur leurs têtes, de s’user, comme on dit, au pouvoir, si bien qu’ils en descendent les uns après les autres, avant d’en avoir fini l’apnren-tissage.
- *
- * ¥
- Xu€> Palais ffte Oriatal. —Tout Paris se préoccupe du futur Palais de Cristal de Saint-Cloud ; au fond, c’est peut-être même la plus sérieuse actualité du jour. Car nous sommes ainsi, Français de Paris : frivoles si on veut, mais par intermittences et jusqu’à concurrence de nos intérêts ; si parfois le bon sens perd pied, il ne perd jamais la tête.
- Les dislocations clownesques des hommes d’Etat, ne peuvent faire oublier qu’un travail gigantesque doit s’accomplir aux portes de Paris, et que nos attractions locales vont s’enrichir de la plus colossale de toutes.
- La commission parlementaire chargée d’examiner le projet relatif à ia construction d’un Palais de cristal avec exposition permanente dans le parc réservé et sur les ruines du palais de Saint-Cloud a décidé que la mise en discussion immédiate du projet serait demandée dès la rentrée des Chambres.
- Le meeting de Saint-Cloud et la grande réunion de Versailles, ont poussé ia commission parlementaire à prendre cette détermination.
- Outre les populations de Versailles, Sèvres, Ville-d’A-vray, Meudon, Chaville, Viroflay, Garches, Marnes,Vau-cresson, Boulogne, Sutesnes, Saint-Cloud, etc., la population ouvrière de Paris est directement intéressée à cette vaste entreprise.
- Les grands travaux auxquels la construction du Palais de cristal doit donner lieu seraient un palliatif important aux misères engendrées par le chômage actuel.
- Cette considération est de nature à exercer sur le vote du Parlement une influence définitive.
- La réussite de l’entreprise de M. Nicole est désirée par l’industrie et le commerce français, qui y trouveront un nouveau moyen de se perfectionner et de se développer.
- Et, d’autre part, les ouvriers de Paris, si cruellement éprouvés depuis quelques temps, salueront avec joie l’ouverture des grands travaux destinés à leur procurer les ressources dont ils ont un si pressant besoin.
- Nous publions ci-dessous le rapport de M. Barberet et l’arrêté de M. le ministre de l’intérieur, relatifs à l’admission des associations coopératives ouvrières aux travaux publics :
- Monsieur le ministre,
- J’ai l’honneur de vous exposer que les associations coopératives ouvrières de production de Paris, notam-' ment celles comprises dans les professions du bâtiment,
- p.215 - vue 215/832
-
-
-
- 216
- LE DEVOIR
- sont depuis l’année dernière en instance pour obtenir des travaux de la ville de Paris et de l’Etat.
- Quelques-unes d’entre elles ont déjà reçu satisfaction daus une certaine mesure.
- Les typographes et imprimeurs associés de l'Imprimerie nouvelle et de la Société typographique parisienne, ont obteuu à forfait l’impression et la distribution du Journal officiel.
- L’une des associations d’ouvriers peintres en bâtiment a été déclarée adjudicataire des travaux courants du ministère des finances.
- L’association des ouvriers sculpteurs en tous genres a traité de gré à gré, avec le ministère des travaux publics et l’administration de la ville de Paris, plusieurs commandes de quelque importance.
- Celles-là ont reçu un commencement de satisfaction.
- Mais parmi les autres, d’aucunes se maintiennent difficilement, faute de capitaux suffisants, et ont à lutter contre les préventions du public, qui ne considère pas comme sérieuses les tentatives de production directe par les ouvriers livrés à leurs propres forces. Aussi sont elles bien désireuses de devenir également ou adjudicataires ou concessionnaires d’une partie des travaux ce la ville et de l'Etat.
- En ce qui concerne les travaux de la ville de Paris, M. le préfet de la Seine a nommé une commission municipale dont la mission consiste précisément à faciliter aux associations ouvrières l’accessibilité de ces travaux.
- D'ailleurs, il y a des précédents. Un décret des 15-19 juillet 1848, autorisait M. le ministre des travaux publics à concéder aux associations d’ouvriers certains travaux publics dont la nature fut déterminée par un règlement spécial. Il fallait ainsi que les associations ouvrières fussent constituées conformément à l’article 2 du décret de 1848, ainsi conçu :
- « Art. 2. — Pour être admises à soumissionner une entreprise de travaux publics, les associations doivent préalablement justifier auprès de l’administration, de l’acte contenant les conditions auxquelles l’association s’est formée, lequel acte stipulera notamment la création d’un fond de secours destiné à subvenir aux besoins des associés malades ou qui seraient blessés par suite de l’exécution des travaux, des veuves et enfants des associés morts. Il sera pourvu à ce fonds de secours par une retenue de deux pour cent au moins sur les salaires. »
- Le coup d’Etat du 2 Décembre 1851, et l’article 2 du décret du 25 mars et 2 avril 1852, ont détruit ces associations. Mais d’autres, au nombre d’une trentaine pour Paris seulement, se sent constituées en vertu de la loi du 24 juillet 1867.
- Leur existence est donc parfaitement légale et régulière, et elles offrent des garanties suffisantes pour que l’Etat leur confie certains travaux.
- Dès lors, n’y aurait-il pas lieu, monsieur le ministre, d'instituer, pour les adjudications et concessions des travaux de l’Etat, une commission analogue à celle nommée par M. le préfet de la Seine?
- Cette commission pourrait être composée d’bommes compétents choisis dans chaque ministère. Son rôle, quant à présent, se bornerait à l’étude de la question, et ensuite, s’il y avait lieu, elle se transformerait en commission administrative.
- En tout cas, je crois qu’elle aplanirait sensiblement les difficultés que le gouvernement rencontre dans la solution des problèmes économiques. C’est pourquoi je me permets de soumettre cette idée à votre haute appréciation .
- Veuillez agréer, M. le ministre, l'expression de mes sentiments respectueux et dévoués.
- J. Barberet,
- Chef du bureau des Sociétés professionnelles.
- A la suite de ce rapport, M. le ministre de l’intérieur a pris l’arrêté suivant :
- Le ministre de l’intérieur.
- Arrête :
- Article 1er. — Une commission est instituée en vue de rechercher :
- 1° Le moyen de faciliter aux associations ouvrières leur admission aux adjudications et soumissions des travaux de l’Etat ;
- 2° D’étudier dans quelles mesures il serait possible | d’obtenir des entrepreneurs la participation de leurs 1 ouvriers dans les bénéfices de leurs entreprises.
- .1 Art. 2. — Celte commission est composée comme il 1 suit : à
- ! Le ministre de l’intérieur, président ;
- | Le sous-seerétaire d’Etat au ministère de l’intérieur, 1 vice-président ;
- j MM. Gonse, chef de division au ministère de la justice ;
- Laigne, chef de bureau au ministère de la justice ;
- Marcel, chef du cabinet au ministère des affaires étrangères ;
- Houette, inspecteur des finances chargé de la division de la comptabilité au ministère des affaires étrangères ;
- Camille Lyon, directeur du cabinet au ministère de l’intérieur ;
- Barberet, chef du bureau des sociétés professionnelles au ministère de l’intérieur ;
- Lanjalley, chef du cabinet au ministère des finances;
- Guiile-Desbuttes, sous-intendant militaire de 2e classe au ministère de la guerre ;
- Henry, chef de bataillon du génie, attaché au ministère de la guerre ;
- Godron, ingénieur de lre classe de la marine ;
- Nègre, commissaire-adjoint délégué des directions près le magasin central, au ministère de la marine ;
- Pitre, contrôleur principal des bâtiments civils, au ministère de l’instruction publique et des beaux-arts ;
- Gautier, contrôleur des travaux des monuments historiques et des lycées, au ministère de l’instruction publique et des beaux-arts;
- Gouzay, directeur du personnel et du secrétariat au ministère des travaux publics ;
- Frémaux, inspec’eur général des ponts-et-chaussées, au ministère des travaux publics ;
- Tisserand, conseiller d’Etat,directeur de l’agriculture, au ministère de l’agriculture ;
- Philippe, directeur de l’hydraulique agricole ;
- Grisou", directeur du secrétariat et de la comptabilité au ministère du commerce ;
- Girard, directeur du commerce intérieur, au ministère du commerce ;
- De Meaux, chef de bureau à l’administration centrale des postes et télégraphes ;
- Gaël, directeur-ingénieur de la région de Paris, au ministère des postes et télégraphes.
- M. Barberet remplira auprès de la commission les fonctions de secrétaire.
- Fait à Paris, le 20 mars 1883.
- Le ministre de l'intérieur,
- (Signé) : WALDECK-ROUSSEAU.
- ITALIE
- L’agence Reuter a reçu de Rome une dépêche disant que les bases de l’entente entre l’Autriche, l’Allemagne et l'Italie, à laquelle M. Mancini a fait allusion dans son discours du 13 mars, sont les suivantes :
- « L’Italie s’engage à éviter soigneusement tout ce qui pourrait l’imsùiquer dans une guerre avec la France; elle s’efforcera d’entretenir avec cette puissance des relations amicales. L’Autriche et l’Allemagne, de leur côté, prennent un engagement semblable. Si cependant l’une des trois puissances était attaquée par la France, les autres soutiendraient leur alliée et feraient cause commune avec elle. Si l’une des trois puissances était con-
- p.216 - vue 216/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 117
- trainte, par quelque motif que ce soit, de faire la guerre à un Etat autre que la France, les deux autres puissances seraient libres de demeurer neutres, mais ne pourraient en aucun cas s’unir à l’adversaire de leur alliée. »
- *
- * *
- Le Centenaire do Raphaël. — — Les Italiens célèbrent en ce moment, avec une pompe inusitée, à Urbino et à Rome, le quatre-centième anniversaire de la naissance de Raphaël.
- L’enthousiasme dont l’Italie fait preuve montre en cette circonstance, la piété qu’elle déploie autour du cercueil de son illustre enfant, les hommages qu’elle prodigue ainsi, après quatre cents ans, à sa mémoire, font le plus grand honneur au peuple qui a pris l'initiative de cette solennité à la fois touchante et grandiose, car aucun artiste ne mérita mieux que Raphaël ces marques d’éternelle estime et de persistante admiration.
- Dans le domaine général de l’art, Raphaël, en effet, occupe sans conteste un de ces sommets prestigieux, auxquels les plus audacieux, les plus ambitieux, les plus épris d’eux-mêmes n’osent prétendre. Il ne domine pas, il plane, s'imposant à tous, non par la force mais par la grâce, ne régnant pas par le droit brutal de ia conquête, mais par un droit supérieur, primordial en quelque sorte, inaliénable que personne ne lui dénie, qu’il tient de lui-même, par l’étonnement, l’affection, le respect qu’inspire son génie merveilleux.
- Jamais, on peut le dire hautement, admiration excitée par un homme, surtout par un artiste, ne fut plus complète, plus absolue, plus persistante. Elle se retrouve et se traduit jusque chez ceux qui sont, par leur nature, ou par leur éducation, incapables de comprendre la sublimité d’un pareil talent.
- Vénéré comme il le mérite par les intelligences les plus élevées, il est devènu populaire jusque parmi ceux qui n’ont jamais contemplé une seule de ses œuvres, et qui ne verront probablement jamais un seul de ses tableaux; si bien que son nom, même pour les ignorants, est aujourd’hui encore le synonyme de la peinture, dans ce qu’elle a de plus grand, de plus élevé, de plus distingué, de plus délicat, de plus pur.
- RUSSIE
- Ihes INiliilistes. — On télégraphie de Saint-Pétersbourg, le 29 mars, à la Gazette de Francfort :
- On vient de découvrir ici une imprimerie clandestine. On a procédé à l’arrestation de plusieurs individus qui ôtaient armés et qui ont fait une vive résistance.
- Une émeute d'Étudiantis
- Saint-Pétersbourg, 31 mars.
- Le compte rendu de l’émeute qui a eu lieu parmi les étudiants de l’école forestière de Varsovie vient de paraître au Messager du gouvernement.
- Le journal officiel constate que, depuis le mois de novembre dernier jusqu’au commencement de mars, on eut à reprocher aux étudiants des démonstrations, des attroupements et des troubles continuels. Leur attitude envers leurs supérieurs était devenue tellement arrogante, qu’au commencement de mars le conseil de l’école se vit obligé de suspendre les cours. Le 4 mars, la direction de l’école se décida à exclure les meneurs.
- Tous les étudiants demandèrent alors à être renvoyés en môme temps que leurs camarades, déclarant qu’ils étaient solidaires les uns des autres.
- En conséquence, 129 étudiants , ont été exclus de l'école, sur ce nombre è54 ne seront plus admis dans aucun établissement de l’Etat, et 14 seulement seront autorisés à reprendre leurs études interrompues à l’école forestière, dans le cas où les professeurs de cette école reprendraient leurs cours.
- ANGLETERRE
- D'après une dépêche de New-York, publiée par le Standard, M. Sackville-West, ministre de la Grande-Bretagne à Washington a formellement appelé l’attention du gouvernement des Etats-Unis sur les principes publiquement professés par les leaders irlandais résidant dans ce pays. Cette communication, conçue en termes amicaux, ne contenait aucune demande de répression et laissait le gouvernement américain libre d’employer les mesures qVil jugerait convenables après une enquête minutieuse sur la matière. La note du ministre britannique fut soumise au président Arthur par le ministre secrétaire d’Etat ; le président la soumit à son tour aux ministres réunis en conseil de cabinet, et après avoir exposé ses propres vues sur la question, il pria les ministres de lui remettre leur opinion par écrit au conseil suivant, qui a eu lieu vendredi. Tous les ministres ont été d’avis qu’en ce moment le gouvernement des Etats-Unis n’a pas de raisons suffisantes pour intervenir. L’un des ministres a présenté un rapport détaillé sur la politique constamment suivie par le gouvernement anglais eu ce qui concerne le droit d’asile des réfugiés politiques, et a notamment montré que l’Angleterre a invariablement refusé de les livrer. Le président a adopté la ligne de conduite indiquée par ses ministres et a donné communication de sa résolution à M. West, l’assurant en même temps que son gouvernement s’efforcera toujours de remplir toutes ses obligations, nationales aussi bien qu’internationales.
- Les idées de Fourier aux États-Unis (,)
- « Nous avons commencé, ainsi que nous l’avons déjà dit, en 1843 », poursuit M. Charles Sears en 1852 dans la relation déjà citée, « avec une douzaine seulement de souscripteurs dont la contribution pécuniaire s’élevait en tout à 8,000 dollars. Le 30 novembre 1844, au premier inventaire, notre capital se montait en chiffres ronds à 28,000 dollars, sur lesquels nous devions aux actionnaires 18,000 dollars. Le surplus avait été employé comme suit : Achat de terres ; 9,000 dollars ; outillage et matériel : 1,000 dollars, ensemble 10,000.
- « A ce moment-là notre population, en ycompren-nant les membres de l’association et les auxiliaires se décomposait ainsi : hommes : 32 ; femmes : 19 ; enfants des deux sexes au-dessus de seize ans : 26 ; ce qui formait un ensemble de population de soixante personnes. A un moment donné quelque temps après, ce nombre fut réduit à soixante-cinq.
- « Le 30 novembre 1852, notre propriété valait 80,000 dollars formés de la manière suivante : capital-actions et comptes-courants des membres : 63,000; dette permanente : 12,103 ; dette flottante ; 5,097 ; total : 80,000 dollars. En divisant cette somme par
- (t) Yoir les numéros du Devoir des 18, 25 février, 4,11, 18 et 25 mars.
- p.217 - vue 217/832
-
-
-
- 218
- LE DEVOIR
- 673, nombre des acres de terre que possédait l’Association, on trouve que le prix de revient de l’acre était de 119.
- « A cette époque, l’association comptait quarante-hait hommes, trente-sept femmes, soit en tout quatre-vingt-cinq adultes,et vingt-sept enfants au-dessous de seize ans, cent douze personnes au total. Si l’on divise par ce nombre le chiffre du capital, nous trouvons une moyenne par tête, homme, femme ou enfant, de plus de 700, ou soit pour chaque famille de cinq membres 3,600. Et en divisant le chiffre de notre dette permanente par le nombre de la population, la moyenne par personne est dè 107.
- « Afin de permettre de comparer les résultats pécuniaires de notre industrie, pour chaque individu avec ce qui se produit ailleurs à cet égard, voici des éléments de statistique tirés des inventaires annuels de l’Association :
- « En 1844, le gain moyen des adultes, indépendamment de leur nourriture, était de trois dollars quatre-vingt cents par mois, et le dividende du capital de 4.7 pour cent.
- 1845 Gages du travail, 8.21 par mois.
- — du capital, 5,1 p. 0/0.
- 1846 Gages du travail, 2.73 par mois.
- — du capital, 4.40 p. 0/0
- 1847 Gages du travail, 12.08 par mois.
- *— du capital. 5,6 p. 0/0.
- 1848 Gages du travail, 14.10 par mois.
- Revenu du capital, 5,7 p. 0/0.
- 1849 Salaire du travail, 13.58 par mois.
- — du capital, 5,6 p. 0/0.
- 1850 Gages du travail, 13.58 par mois.
- — du capital, 5,52 p. 0/0.
- 1851 Gages du travail, 14.59 par mois.
- — du capital, 4,84 p. 0/0.
- « Il est à remarquer que lorsque nous primes possession de notre domaine, la terre était dans une
- condition fort désavantageuse, et qu’il fallut du
- temps et de l’argent sans compter le travail pour la mettre en état. Nos améliorations produisirent une augmentation de revenu à partir seulement de la troisième année1. Pendant cette période nos travaux furent purement agricoles, et il en fut de même jusqu’au commencement des trois dernières années, où nous établîmes des moulins avec un certain succès. Il est vrai aussi que nous avons fait des constructions, des travaux de forgeron, de serrurerie et même de cordonnerie, mais uniquement pour nos besoins et non pas en vue du produit qu'ils devaient donner.
- « Nos bénéfices sont établis d’après les principes suivants : Pour les travaux qui sont indispensables,
- mais repoussants et fatigants nous accordons les salaires les plus elevés ; pour ceux qui sont utiles mais moins pénibles ou répugnants, nous établissons une rémunération moindre, et pour les occupations les plus agréables le taux est encore moins élevé.
- « Ainsi en observant dans la classification du travail la formule générale, le nécessaire, l’utile, l’agréable, et en accordant à l’individu une rémunération : 1° pour son travail ; 2° pour le talent déployé dans l’emploi des moyens à sa portée pour atteindre le but, sage administration, etc., et 3° pour l’emploi de son capital, il est évident que nous procédons pour l’évaluation des salaires d’après un système tout à fait différent et sur des bases diamétralement opposées à celles de la méthode courante. Nous avons une théorie des arbitrages, une raison scientifique pour notre classification du travail et pour le salaire des individus, et l’une de ses conséquences est que les femmes peuvent gagner davantage chez nous que dans la Société existante.
- « En matière d'éducation, nous n’avons fait jusqu’à présent que conserver autant que possible l’école communale de district, en y introduisant toutefois des méthodes d’enseignement perfectionnées ,* d’autres intérêts plus pressants nous occupaient ; d’autres questions exigeaient impérieusement une solution. Nous avions à décider si nous pourrions maintenir le système de l’association dans tous les travaux de la vie, et dans le cas d'affirmative, à voir si nous pourrions nousp.ocurer suffisamment les éléments matériels de l’existence, jusqu’à ce qu’il nous fut possible de créer des institutions de nature à diminuer la nécessité d’efforts personnels pénibles et peu productifs. Or il faut se rendre compte que cette œuvre a été assez laborieuse et difficile, et par conséquent, que nos enfants étant trop peu nombreux encore pour avoir des droits sérieux à revendiquer, ont été un peu laissés de côté forcément. »
- « Si l’on nous demande maintenant quelles sont les questions que nous avons résolues, quels sont les résultats que nous pouvons nous vanter d’avoir obtenus durant les neuf années d’existence de notre association et par nos efforts d’organisation, nous pouvons répondre brièvement qu’en ce qui concerne les membres de cette association, nous avons donné satisfaction au désidératum universel de l’époque, en créant des institutions qui garantissent les droits du travail au bénéfice de la production, et ceux de l’éducation, en même temps qu’un abri sùr et la culture pour chacun. Ce n’est point une ‘ pure déclaration de droits abstraits que nous entendons faire ; ce que nous prétendons, c’est mettre les membres de
- p.218 - vue 218/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 219
- notre association en pleine possession et jouissance de ce3 droits, et nous ne craignons pas d'affirmer qu’en fait de comfort intérieur, de droits individuels et de privilèges sociaux, notre existence actuelle est en progrès sur tout ce qui existe chez toute population mixte sous l’empire des institutions de la civilisation actuelle, soit dans les villes soit dans les campagnes,
- « Nous prétendons avoir organisé le travail, autant que notre petit nombre l’a permis, au moyen de l’Association volontaire sur le principe de l’unité des intérêts jusqu’à présent hostiles du travail et du capital, et mettant fin à l’antique et universelle lutte qui a marqué l’antagonisme des classes au sein de l’humanité. En organisant la production et la distribution de la richesse dans le travail agricole et domestique ainsi que dans le travail mécanique et industriel, nous avons enlevé au travail son caractère servile,et fait disparaître la servilité de relations entre patron et employé. Or, c’est précisément sur les points sur lesquels l’on nous prédisait le plus nettement l’insuccès, que nous avons le mieux réussi, par exemple en ce qui concerne le travail domestique, parce que sans doute ayant un plus grand nombre de personnes à y consacrer, il nous était plus facile d’y remplir les conditions nécessaires pour y appliquer plus complètement la méthode sériaire d’organisation.
- « Dans la distribution des profiits de l’industrie, nous avons adopté une loi d’équitable proportion, de façon à réaliser dans la pratique la mesure de justice indiquée dans la formule de Pourier, l’équitable distribution des produits. Nous avons assuré également la vente des produits de l'industrie, c'est-à-dire que nous donnons le moyen de convertir toute | sorte de produit ou fruit du travail en toute autre forme de valeur au prix le plus juste possible. En effet tout notre travail est payé en monnaie domestique. En d’autres termes, lorsqu’une valeur est cr4ée, la représentation de cette valeur est remise au producteur, et ce n’est qu'au fur et à mesure de la production de la valeur que la représentation en est émise ; de sorte que toujours le montant de l’un est exactement éga! à la somme de l’autre, et nous avons résolu ainsi le problème de la monnaie et de la banque ; nous avons ainsi en pleine pratique ce que Proudhon a vainement tenté d’introduire en France, ce que Kellogg voulait établir dans ce pays avec la sanction du gouvernement, et ce que Warren cherche à réaliser par ses notes de travail et d’échange au prix de revient.
- « Nous pourrions citer d’autres faits, mais ce que
- nous venons de dire suffira pour le moment ; nous nous contenterons d’ajouter que lorsque l’organisation de nos séries d'éducation sera complète, ainsi que nous espérons le voir bientôt, nous aurons établi un cercle complet d'institutions fraternelles au sein desquelles tous les droits privés et sociaux sont garantis, et nous aurons ainsi loyalement clos le premier cycle de notre existence et de nos travaux sociétaires, et jeté les bases d’institutions vivaces, de corporations fécondes, pouvant embrasser toutes les connaissances, profiter de toutes les expériences, protéger tous les intérêts matériels et moraux, se développer rapidement sans injustice, sans violence, et se transformer naturellement, comme la chrysalide, en un nouvel ordre plus brillant et plus élevé de société humaine.
- « Pour mener à bonne fin notre entreprise, nous avons encore besoins de bien des ressources additionnelles pour doter convenablement notre agriculture, notre industrie, nos institutions d’éducation et autres ; nous avons surtout besoin de gens désireux de travailler au succès de l’idée ; d’hommes et de femmes compétents pour créer ou conduire des branches profitables d’industrie, comprenant le mouvement social, et venant à nous guidés par des considérations de haute moralité, avec le désir bien arrêté de travailler à la coopération fraternelle, capables d’apprécier le travail, les conditions de la vie, et la valeur des institutions que nous avons créées en opposition avec le désordre, l’injustice et l’oppression toujours croissante que produit l’égoïsme et l’âpre convoitise individuelle dans la civilisation actuelle au sein des sociétés humaines.
- (A suivre.)
- ---—— -
- LE TRAVAIL A TRAVERS LES AGES(,)
- XII
- Civilisation Iado-Etiropéenne «les Celtes on Gais, premiers habitants «le la Gaule,- Découverte tlu bronze en Orient. — Bon importation en Europe par les émigrants Aryens. — XXalbi talion» gauloises.
- Tous les objets dont nous avons donné la description appartenant à l’âge du bronze indiquent une ci-
- (1) Voir les numéros du Devoir des 22 janvier, 5 et 19 février et 1er avril dernier.
- p.219 - vue 219/832
-
-
-
- 220
- LE DEVOIR
- vilisation bien plus avancée que celle de la période précédente, et que la découverte seule du métal ne saurait expliquer suffisamment. Cette civilisation a été importée dans nos contrées par une race d’hommes plus belle, plus noble, supérieure à tous les points de vue à celle des hommes de l’époque néolithique, aussi bien que de la période paléolithique, qui reflua de l’Orient vers nos terres Européennes. « Ce fut », dit un auteur, « comme un déluge d’hommes qui s’épancha des hauts plateaux de l’Asie, et graduellement, le flot poussant le flot, submergea pour ainsi dire les anciennes populations. Lentement, lentement ils s’étendirent jusqu’à l’extrême Occident. Les nouveaux venus refoulèrent les habitants primitifs ou se fondirent avec eux, imposant partout leur langue, leurs dieux, les traits déjà remarquables de leur civilisation ébauchée, et faisant subir aux peuplades vaincues les rudes bienfaits d’une éducation forcée. »
- Tous les historiens sont d’accord pour reconnaître à la race Gauloise cette origine Indo-Européenne, et pour affirmer qu’elle appartient à la grande famille Japétique donti’Arie, cette terre sainte des premiers âges, comme l’appelle M. Henri Martin, parait avoir été le berceau. « Les langues Gauloises, comme le grec, comme le latin, comme letudesque, comme les langues Slaves », dit cet historien, « sont liées par une lointaine parenté avec les idiomes sacrés des brahmanes et des mages, le sanscrit et le zend, et toutes ces langues semblent dérivées d’une langue mère disparue dans les profondeurs de l’antiquité première. Les Gaels ou Gaulois primitifs durent quitter les plaines natales de la Haute-Asie avec les aïeux des Grecs et des Latins,et bien des siècles avant les Teutons. »
- M. Miklosich, de Vienne,qui s’est livré à une étude approfondie du dialecte des Tsiganes, a établi d’une manière indiscutable, par les emprunts faits par ces derniers aux langues des différents pays qu’ils ont parcourus, que ces nomades partis de l’Inde par l’In-dus, ont traversé la Perse, l’Arménie,l’Asie-Mineure, la Grèce, la Roumanie, la Bohême et la Moravie,l’Allemagne, la Pologne, la Lithuanie, la France,l’Italie, le pays Basque, l’Espagne, l’Angleterre et l’Ecosse, les pays Scandinaves et la Russie.
- « On peut dire », ajoute Jacolliot qui cite le savânt Viennois, « que c’est la route qu’avaient suivie plusieurs milliers d’années avant les émigrations in-doues qui étaient venues coloniser l’Europe. »
- « Comment cette terre privilégiée ou nous vivons devint-elle la patrie de nos pères? » demandent à leur tour MM. Henri Bordier et Edouard Charton. « Si les Celtes sont descendus originairement des
- plateaux Asiatiques de Caucase, où la science croit voirie berceau du genre humain,combien de milliers d’années durèrent leur émigration et leurs luttes avec la nature et les hommes, avant leur établissement définitif dans la Gaule? Ces questions sont de celles que l’érudition moderne est obligée de laisser sans réponse et qui peut-être ne seront jamais résolues. »
- Quoiqu’il en soit, l’âge de bronze marque une transition de l’état de barbarie primitif à une civilisation relative, progrès considérable. Or, comme le développement général de l’humanité marche toujours de pair avec le progrès du travail, il est facile de se rendre compte de l’immense résolution accomplie du jour où l’homme travaillant le premier métal se trouva en possession d’un outil sérieux, arme puissante pour les luttes du travail contre la matière. Celle-ci est désormais vaincue, et l’homme peut à son gré la transformer, l’assouplir, lui imposer la forme qu’il voudra.
- Où et quand a commencé l’âge de bronze ? Il est rationnel de penser que ce progrès s’est accompli d’abord chez le peuple le plus intelligent et le mieux doué, le plus favorisé sous le rapport du climat, et dans une contrée où le cuivre et l’étain à l’état natif existaient. C’est donc en Orient que cet âge a dû commencer, et c’est de l’Orient que les émigrants aieux de notre race l’ont importé en Europe.
- On trouve du cuivre à l’état natif en noyaux en masses plus ou moins considérables dans la nature. Ce minerai, çette pierre à part parmi les autres pierres, et Si différente d’elles par ses propriétés principales de malléabilité, d’éclat métallique et de fusibilité dût attirer l’attention des hommes en quête de matériaux pour la confection de leurs outils. De là à essayer de le travailler il n’y avait qu’un pas. Mais, pour ces métallurgistes primitifs, le cuivre qui demande une température assez élevée pour entrer en fusion, et qui se moule mal, qui d’ailleurs, une fois fondu et moulé, n’offre qu’un degré de dureté trop insuffisant pour une foule d’usages, le cuivre seuf ne pouvait donner des résultats bien importants, et dès lors on dût chercher des moyens de parer à ces inconvénients. L’esprit d’investigation, la curiosité, le besoin,et le hasard sans doute aidant tout cela, conduisirent l’homme à essayer d’allier l’étain au cuivre, pour voir si ces deux métaux,qui seuls n’étaient point d’un grand usage, ne donneraient pas par leur union intime, un métal plus approprié au besoin qu’on le destinait à satisfaire, et le bronze fut trouvé.
- Il fond avec facilité et se moule admirablement ; il peut se travailler au marteau, et il a acquis la du-
- p.220 - vue 220/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 221
- reté, la ténacité, la raideur qui permettent de lui donnez un tranchant vif et fin. En un mot, il constitue la matière première de tout un outillage précieux, la révolution industrielle est donc désormais irrévocablement accomplie, et le métal n’est presque plus employé que sous cette forme. A côté des milliers d’objets et d'instruments de bronze de toute sorte retrouvés dans les fouilles et remontant à cette époque, à peine rencontre-t-on par ci par là quelques objets de cuivre.
- Une fois le bronze trouvé, l’usage s’en répand rapidement dans tout l’Orient et gagne, ainsi que nous l’avons dit,l’Occident par les migrations Aryennes.On en trouve des vestiges partout, en Italie, en Espagne, en France surtout, ainsi qu’en Suisse, en Allemagne et en Angleterre, en Belgique en Danemark. Et à côté des instruments, des outils et des objets d’ornements en bronze, on découvre aussi les débris des habitations antiques, des meubles, des vases de terre, des poteries, des ustensiles de toute sorte, des lambeaux de tissus, des pièces de vêtements, jusqu’à des restes des provisions alimentaires étonnamment conservés. Ce sont là les matériaux qui ont permis de reconstituer dans ses lignes principales le tableau des mœurs, des usages, de l’industrie-des hommes de cette époque.
- Il paraît certain qu’au temps dont nous parlons, la Gaule était extrêmement boisée, et son territoire tout forestier sauf quelques cantons, comme les plaines crayeuses de la Champagne impropres à la végétation des arbres. Vierges encore à l’apparition des premiers habitants, ces vastes futaies s’étaient éclaircies alors que les hommes n’avaient pour les abattre que les outils de pierre, et c’est pour cela sans doute que la grande généralité de leurs établissements se trouve dans les clairières extrêmes sur le bord de quelque cours d’eau, ou même dans les stations lacustres comme en Suisse et partout où la chose était possible. Lorsque plus tard ils arrivèrent à des habitudes moins sauvages et qu’ils se furent livrés aux travaux plus féconds de l’agriculture, ils incendiaient les forêts voisines, et fertilisaient le sol qu’ils avaient défriché avec la cendre des arbres ainsi détruits. A une époque déjà fort reculée, dès l’âge du bronze peut-être, la Gaule était déjà réputée parmi les étrangers comme un grand centre de production agricole. Quoique portés à la guerre, les Gaulois aimaient l’agriculture, et les rivières nombreuses qui sillonnaient leur territoire donnaient à leur commerce une facilité extraordinaire.
- « Ce qui mérite surtout d’être remarqué dans cette contrée « dit Strabon », c’est la parfaite commodité que lui procurent ses fleuves et les trois mers dans
- lesquelles iis se déchargent ; une notable partie du bonheur de ce pays consiste dans la facilité avec laquelle ies habitants communiquent entre eux et se procurent mutuellement les douceurs de la vie surtout en temps de paix. En contemplant des lieux si heureusement disposés, il n’est personne qui ne soit forcé d’y voir, au lieu d’une œuvre de hasard, le sceau du travail réfléchi de la Providence ».
- Les habitations Gauloises étaient donc le plus communément placées sur la lisière du bois au bord des fleuves. La légèreté de leurs constructions les obligeait à choisir ces emplacements pour y trouver un refuge contre les ardeurs du soleil qu’ils redoutaient peut-être plus encore que la rigueur du froid. Les maisons de forme ronde et surmontées d’un toit conique, étaient de bois, quelquefois de pierres brutes jointes avec de la terre glaise ; d’autres fois les murailles étaient faites en claies d’osier fixées à quelques centimètres l’une de l’autre, et dans l’intervalle desquelles on pétrissait de la la paille hachée.
- Le toit descendant fort bas, pour gagner de la hauteur, on creusait le sol de l’habitation à une certaine profondeur, et l’on y descendait pour entrer par une petite rampe ménagée devant la porte Le fond était battu, bien uni, comme l’aire de nos fermes, sans humidité, parce que l’on choisissait toujours un terrain perméable, ou qu’on le rendaittel par des petits conduits artificiels. Les habitations les plus considérables, et il y en avait ayant quarante mètres de largeur, étaient sans doute partagées en plusieurs pièces à l’intérieur par des cloisons; dans quelques-unes des cavités qui subsistent encore de cette époque, on remarque à moitié de la hauteur une sorte de rebord intérieur, qui partage le creux, et paraît avoir servi à soutenir une paroi soit en planches, soit en toute autre matière.
- Il est possible de voir encore aujourd’hui sur notre sol quelques traces de ces cabanes rondes des Gaulois primitifs. Le bois, le chaume et l’argile en ont disparu certainement depuis des siècles nombreux et peut-être innombrables ; mais les escavations circulaires dont nous venons d8 parler subsistent en plusieurs endroits de la France, de l’Angleterre, de l’Allemagne et surtout dans l’intérieur des forêts. On en voit dans le Berry, dans la Normandie, dans les environs de Strasbourg, à Alaise (Doubs), à En-tremont près d’Aix, et dans la Creuse (à Toulx-Sainte-Croix) on voit même des ruines de maisons Gauloises construites en pierres brutes.
- Les Gaulois n’avaient point de villes à celte époque, puisqu’au temps de César, Marseille elle-même, la ville Grecque n’avait encore pour abriter ses habitants, d’après le témoignage de Yitruve, que des
- p.221 - vue 221/832
-
-
-
- 222
- LE DEVOIR
- t
- maisons de bois et de chaume. A part les menhirs et les dolmens les allées couvertes druidiques et les chromlechs, iis n’avaient point de monuments. Pour les besoins delà défense en cas de guerre, ils se préparaient sur des hauteurs escarpées ou dans des endroits boisés et marécageux, des enceintes fortifiées défendues par de vastes abatis d’arbres, des escarpements, des marais ou parfois rarement par des murailles de terre bordées d’un fossé. Lorsqu’un ennemi redoutable approchait, la population avertie se réfugiait dans ces forteresses.
- On a retrouvé un certain nombre de ces enceintes. Il y en a une près de Dieppe, que la tradition locale appelle la Cité de Limes. Elle était défendue par un double fossé,et contre le fossé intérieur vers l’est, on a reconnu les aires en terre battue d’un nombre assez considérable d’habitations de forme ronde ; au sud on voit les traces d’une rangée de tumuli ou petites buttes funéraires. Dans celles de ces aires et de ces tombeiles qu’on a fouillées, on a trouvé des haches de pierres, de grossières poteries, etc., indiquant une époque tout à fait primitive. Le rempart de cette enceinte avait jusqu’à vingt mètres de hauteur et les fossés six mètres dé profondeur sur treize de large.
- Les murs des remparts étaient à peu près tous coustruits de la manière suivante. Des poutres droites d’une seule pièce, régulièrement séparées par un intervalle de deux pieds, étaient placées horizontalement sur le sol,* on les reliait ei^tre elles du côté de l’intérieur, et on les couvrait d’une masse considérable de terre, et sur le front extérieur les intervalles étaient comblés avec de grosses pierres. La première assise ainsi posée, on en établissait une seconde par-dessus, en conservant le même intervalle entre les poutres de manière que les vides pussent être remplis de pierres, et qu’elles fussent soli dement assujetties les unes aux autres. Ce genre de construction ayant l’aspect d’un damier formait un aspect agréable à l’œil par sa disposition et sa variété, et constituait un excellent système de défense à l’épreuve de l’incendie, du bélier, des catapultes et de tous les engins de siège en usage chez les anciens.
- [A suivre).
- --------------
- XIV
- Peines et joie» individuelles
- Ne soyez point inquiets de ne point occuper d’emplois publics, mais soyez inquiets d’acquérir les talents nécessaires pour occuper ces emplois.
- L’homme supérieur est facilement servi, mais difficilement satisfait. Si on tâche de lui plaire par des moyens contraires à la droite raison, il n’est point satisfait. Dans l’emploi qu’il fait des hommes, il mesure leur capacité. L’homme vulgaire est difficilement servi et facilement satisfait. Si on tâche de lui plaire, quoique ce soit par des moyens contraires à la raison, il est également satisfait. Dans l’emploi qu’il fait des hommes, il ne cherche que son avantage personnel.
- Ne vous affligez pas do ce que les hommes ne vous connaissent point ; mais affligez-vous plutôt de ce que vous n’ayez pas encore pu mériter d’être connu.
- L’homme supérieur s’afflige de son impuissance à faire tout le bien qu’il désire ; il ne s’afflige pas d’être ignoré et méconnu des hommes.
- Il y a trois sortes de joies ou satisfactions qui sont utiles et trois sortes qui sont nuisibles. La satisfaction de s’instruire à fond et d’instruire les hommes dans les principes de la vertu, la satisfaction de posséder l’amitié d’un grand nombre de sages sont les. joies ou satisfactions utiles ; la satisfaction que donnent la vanité et l’orgueil, la satisfaction de la bonne chère et des plaisirs, sont les satisfactions nuisibles.
- Lun-Yu.
- Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux.
- Vous serez heureux lorsqae les hommes vous chargeront de malédictions, qu’fis vous persécuteront et qu’ils diront faussement toutes.sortes de mal contre vous à cause de moi.
- Réjouissez-vous alors, et tressaillez de joie, parce qu’une grande récompense vous est réservée dans les cieux, car c’est ainsi qu’ils ont persécuté les prophètes qui ont été avant vous.
- Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui ne peuvent tuer l’âme, mais craignez plûtot celui qui peut perdre et Famé et le corps.
- Saint- Mathieu.
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté le N0 du 28 janvier 1883.
- p.222 - vue 222/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 223
- Isa@-tru.ire et étalblir autrui
- Si l’on veut rendre les autres vertueux, il faut faire de grands efforts sur soi-même ; et si on a le courage de se vaincre, on s’épargne beaucoup de peines pour l’avenir.
- N’ayez point d’aversion pour les esprits bornés. Et n’exigez pas qu’un boni me soit parfait en tout.
- La plupart des gens cherchent à se satisfaire ; il n’est pas difficile de reprendre dans les autres ce qu’ils ont de mauvais, mais recevoir les avis et les réprimandes des autres, sans les laisser couler comme l’eau, c’est la difficulté.
- * ’ Chou-King.
- Celui qui ne s’est pas corrigé lui-même de ses penchants injustes est incapable de mettre le bon ordre dans sa famille.
- Ta-Mo.
- Réunir le perfectionnement extérieur et le perfectionnement intérieur, constitue la règle du devoir. C’est ainsi que l’on agit convenablement selon les circonstances.
- L’homme souverainement parfait ne cesse d’opérer le bien, ou de travailler au perfectionnement des autres hommes.
- L’homme parfait ne s 3 borne pas à se perfectionner lui-même et s’arrêter ensuite ; c’est pour cette raison qu'il s’attache aussi à perfectionner les autres êtres. Se perfectionner soi-même est sans doute une vertu ; perfectionner les autres êtres est une haute science ; ces deux perfectionnements sont des vertus de la nature ou de la faculté rationnelle pure.
- (A suivre) Tchoung Young.
- —----------------------—-
- Le livre de M, Ch. Leroy, le Colonel Ramollot, paru récemment chez les éditeurs Marpon et Flammarion, obtient le plus vif succès. Einpruntons-lui encore un de ses chapitres les plus spirituels et les plus joyeux :
- La Démission
- Le frère du lieutenant Bernard vient d’être guillotiné. Bernard ne croit pas qu’il lui. soit désormais possible de rester au régiment et il prie le capitaine Lorgnegrut de vouloir bien transmettre sa démission au colonel Ramollot.
- Le capitaine, malgré son attachement pour Bernard, comprend sa situation fâcheuse, et s’empresse de se rendre chez le colonel qu’il trouve fort occupé avec un officier d’administration :
- — C’qui a, cap’taine ?
- — Mon colonel, je viens vous remettre et vous prier d’accepter la démission du lieutenant Bernard, bon officier, c’dommage, mais ayant assassiné un médecin, son frère vient d’être guillotiné et...
- — C’merit ça, cap’taine? Bernard a tué un médecin, et on a guillotiné son frère !!...
- — Non, mon colonel, au contraire, c’est...
- — ... Bernard qui a été guillotiné.
- — Pardon, mon colonel, c’est le frère de Bernard qui Ta tué.
- — Ah ! bien, Bernard a été tué par son frère, j’y suis, et... on a guillotiné le médecin, alors !
- — C’est-à-dire, mon colonel, que c’est le médecin qui a été tué.
- — Oui, j’entends bien, par son frère; mais, qu’est-ce que Bernard vient faire là-dedans, que les médecins soient tués par leurs frères ?
- — C’est que... mon colonel... c’est le frère de Bernard qui a.
- — Ah ! très-bien, dites le donc, cap’taine. V’s’ex-pliquez jamais ! s’crebleu ! et pourtant voilà une heure que je vous demande pourquoi le... le... médecin... le chose... a tué,.. machin.
- — Le médecin.
- — Oui, le frère du médecin, c’que j’disais.
- — Mais, pardon, mon colonel, c’est bien le médecin lui-même qui est mort personnellement.
- — Parbleu I puisqu’il a été guillotiné... par son frère ! Mais, dites-moi, cap’taine, c’que c’était que c’garçon là? Médecin militaire ?
- — Non, un médecin civil.
- — Civil !... Eh bien, m’en f... pas mal, par x'em-ple, un civil ! mais Bernard peut bien tuer tous les médecins civils, m’en f,.. Me regardent pas les pékins ! temlez bien c’que j’vous parle?
- — Mais, mon colonel, ce n’est pas de la faute de Bernard, Bernard n’a rien...
- — Bon ! vois c’qui a pour lorse, un duel, pas vrai? M’en f... encore, continuez.
- — Non, mon colonel, c’est à doups de marteau.
- — Qu’on a guillotiné...
- — Non, mon colonel, non, c’est à coups de mar-
- p.223 - vue 223/832
-
-
-
- m
- LÉ DEVOIE
- teau qu’on a tué le médeciD, c’est ce qui fait que Bernard...
- — Oui , j’y suis... Bernard a tué son frère le médecin à coups de marteau, parbleu ! c’pas malin à d’viner. Alors le.., médecin... eh bien ! quoi le médecin ! Oui, quoi, s’crebleu ! s’pliquez-vous donc, capitaine, v’s’êtes là, dites rien, c’toajours moi qui
- parle avec votre s... n... de D... de Bernard, que j'connais s'ment pas. (Montrant l’officier d’administration.) C’pas c’garçon qui vous gêne, soupçonne ?
- — Certainement non, mon colonel, monsieur étant tout à fait étranger à l’affaire... je... je...
- — M’dites ça d’un drôle d’air, cap’taine c’pas clair, tendez-vous, c’pas clair, n... de n. deD... !
- — Je vous assure que Bernard n’a nullement...
- — ... Guillotiné, monsieur ! l’pense bien, parbleu, d’puis une heure, sommes-là à causer... m’I’au-rais dit, c’évident !
- — Voici l’affaire, mon colonel, Bernard a un frère.
- — Le lieutenant ?
- — Oui, mon colonel, il a été guillotiné.
- — Le lieutenant ?
- — Non, son frère, parce que ce frère avait tué un médecin à coups de couteau, et...
- — Ah ! très-bien, j’y suis, fallait l’dire, s’crebleu, n’parlez pas, c’ment voulez-vous j’devine ?
- Parfait, parfait ; j’ai compris ; Bernard a tué un médecin, et il ne veut plus rester au régiment parce qu’il a été guillotiné, j’ai compris, cap’taine, suffit ; donnez c’te démission, la ferai parvenir au ministre.
- L’Astronomie, Revue mensuelle cl’Astronomie populaire, de Météorologie et de Physique du globe, par M. Camille Flammarion. — Sommaire du N° d’Avril : Les progrès dé l'Astronomie physique. La Photographie céleste, par M. Janssen, Membre de l’Institut, Directeur de l’Observatoire de Meu-don. — D’où viennent les pierres qui tombent du Ciel ? par M. C. Flammarion. — Observation télescopique de la planète Mercure, par M. W. F. Denning. •— Académie des Sciences : Accroissement d'intensité de la scintillation des étoiles pendant les aurores boréales, par M. Ch. Montigny. — Nouvelles de la
- Science : La grande Comète de 1882. Comète à 1883. L'éclipse totale de Soleil du 6 mai prochain. — Le Ciel en Avril 1883 et l’observation de la Lune, par M. Gérigny. — Ce Numéro contient 13 figures. — Abonnement d’un an : Paris, 12 fr. ; départements, 13 fr. — Première année, 1882, prix du volume : broché, 10 fr.; relié avec luxe, 14 fr. — (Librairie Gauthier Villars, quai des Augustins, 55, Paris.)
- La valse :
- A vingt ans, on s’enlace.
- A quarante, on s’en lasse.
- On cause au Ramolli-Club de la révolte des élèves de Louis-le-Grand.
- - Il paraît, dit quelqu’un, que les principaux meneurs passeront en police correctionnelle : ils ont tout brisé dans les salles d’études...
- — Imprudente jeunesse 1... s’écrie Guibol-lard... Ils seront condamnés pour rupture de bancs...
- Entre Marseillais :
- — Moi, z’ai un oncle photographe on ne peut plus habile. Et quel coup d’œil! Il ne vous a vu qu’une fois qu’il vous photographie de mémoire.
- — Oh ! mon oncle est bien différent : on n’a qu’à lui parler de quelqu’un, il vous le photographie... sans l’avoir vu!!
- La petite Berthe a deux sœurs. L’aînée, très fluette, qui est mariée, mère et nourrice ; la cadette, très opulente, qui est encore demoiselle.
- L’autre jour, le neveu de Berthe criait plus fort que jamais après avoir pris le sein, la jeune mère ayant fort peu de lait :
- — Mais, dit alors la petite Berthe, en s’adressant à sa seconde sœur, donne-lui donc à téter, toi, grosse bête I
- Un couple sort de la mairie.
- Lui. — Mon Dieu ! comme vous étiez troublée ; c’est à peine si vous avez pu balbutier votre Oui.
- Elle. naïvement. — Cîest vrai. Oh ! mais je le dirai mieux... une autre fois.
- En police correctionnelle :
- Un monsieur comparait pour duel ; il attend depuis deux heures que son affaire arrive devant le tribunal.
- • Impatienté à la fin, il interroge un huissier :
- — Gela ne sera pas long, monsieur : mais il y a encore un autre voleur avant vous.
- Le Directeur-Oérant : GODIN SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 36.
- p.224 - vue 224/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. - n° 240. dLe numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 15 Avril 1883
- SOCIALES
- BUREAU
- A. GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . llfr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13 fr. 60
- on s’abonne A PARIS
- 5 ,r .N euve-des-petits-Champ s Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- av v eȟ
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- Nouveaux ouvrages de M. Godin, — Les petits traités de Morale civique et le Cléricalisme. — Faits politiques et sociaux. — Le Travail à travers les âges. — Les Idées de Fourier aux Etats-Unis. — La Sagesse antique.
- NOÜVEAÜX OUVRAGES DE H. GODIN (1)
- Nous avons le plaisir d’annoncer à nos lecteurs la mise en vente du nouveau volume de M. Godin.Cet ouvrage est intitulé :
- LE GOUVERNEMENT
- Ce qu’il a été, ce qu’il doit être, et le vrai socialisme en action
- Les principaux problèmes sociaux sont étudiés dans cet ouvrage, au point de vue de leur solution Pacifique.
- (B Voir aux annonces.
- Nous en donnerons une idée en signalant quelques-uns des titres de chapitres :
- Du principe du gouvernement ;
- Traits distinctifs des gouvernements du passé ;
- Les droits de l’homme sous la Révolution française; Principes politiques de la démocratie ;
- La souveraine!é nationale;
- De la représentation et de l’exercice des droits politiques ;
- Du rôle politique de la femme et de l’homme ; Collège électoral national au scrutin de liste ;
- Du gouvernement démocratique;
- Comment s’impose la volonté nationale ;
- Les pouvoirs démocratiques et les lois ;
- Du mérite et de la capacité;
- Des hommes et des qualités nécessaires au gouvernement ;
- L’instruction publique, base de direction dans la société;
- Classification des caractères, des intelligences, des capacités et des vocations par l’instruction publique;
- Les droits et les devoirs véritables de l’homme ;
- La question sociale ;
- Programme des réformes sociales fondamentales ; La paix et la guerre ;
- Les maux de la guerre ;
- Bases d’un traité de paix européenne ;
- Mutualité nationale;
- Assurance du nécessaire ou extinction du paupérisme et de la misère;
- Le domaine social et la propriété ;
- Le droit social de l’Etat ;
- Influence de l’hérédité sociale ;
- p.225 - vue 225/832
-
-
-
- 226
- LE DEVOIE
- Le revenu social ;
- La contribution et l’impôt;
- Suppression de l’impôt;
- Le travail et la répartition ;
- Association du capital et du travail ;
- L’habitation et la famille.
- La liberté.
- Les données principales des chapitres traitant de la reconnaissance et du respect des droits inhérents à tout être humain, de l’extinction du paupérisme et de la constitution de la mutualité nationale, sont condensées dans un appendice sous forme de proposition de loi à la Chambre des députés.
- Mettre tous les citoyens à l’abri de la misère est le côté le plus pressant à résoudre de la question sociale, celui dont la solution vraie enrayerait toute revendication violente, tout esprit d’anarchie et donnerait les plus sûres garanties de la sécurité sociale .
- Les lecteurs des conférences de M. Godin dans le Devoir sont déjà familiarisés avec l’une des propositions les plus originales du nouveau volume de M. Godin ; nous voulons parler de la proclamation du droit d’hérédité de l’Etat pour la constitution des ressources indispensables à la mutualité nationale,à toutes les réformes sociales jugées utiles et à la suppression progressive des impôts.
- L’importance de ces dernières questions a porté M. Godin à constituer, avec les chapitres traitant des droits inhérents à l’être humain, du domaine naturel et public, de l’organisation des assurances mutuelles et de la réforme de l’impôt, une brochure spéciale intitulée :
- MUTUALITÉ NATIONALE
- contre la misère
- Pétition et proposition à la Chambre des députés
- Les chapitres dont nous venons de parler constituent l’exposé des motifs, la proposition de loi termine cette brochure, comme elle termine aussi le volume principal.
- En parlant de ces chapitres, M. Godin s’exprime ainsi :
- « Ils offrent le moyen d’aborder toutes les ques-« lions sociales qui intéressent les classes laborieu-« ses, sans nuire et sans toucher aux intérêts.exis-« tants...
- « Les réformes sociales sont nécessaires et inéluc-« tables; elles sont une conséquence du progrès des « sociétés. Le Gouvernement de la République,plus « que tout autre, doit entrer dans la voie de ces ré-« formes. Plus que tout autre, il doit s’occuper des
- « intérêts du peuple et chercher à résoudre les gra-« ves questions que ces intérêts soulèvent. C’est « seulement ainsi que nos gouvernants produiront « un apaisement réel des résistances et des revendi-« cations faites au nom des classes ouvrières.
- « Or, toutes les réformes se heurtent à cette diffi-« culté ; l’absence des ressources nécessaires à leur « réalisation. Et faute de ces ressources, on consi-. « dère comme un acte de souveraine prudence d’é-« carter l’étude de ce qui est à faire. »
- Le nouveau volume de M. Godin indique précisément « par quel moyen les ressources peuvent de-« venir abondantes ; par quelles mesures l’Etat peut « conjurer bien des dangers, en donnant satisfac-« tion immédiate à l’un des intérêts les plus pres-« sants de la classe ouvrière, celui de la sécurité du « lendemain et des garanties contre la misère. »
- La netteté et la simplicité des termes employés par M. Godin mettent ces nouveaux ouvrages à la portée de tout lecteur. Les questions les plus vitales de l’époque sont ainsi présentées de la façon la plus intéressante, car la solution se trouve à côté de l’exposé du problème.
- Les Petits Traités de Morale civipe et le Cléricalisme
- Depuis le vote de la loi qui prescrit l’obligation et la laïcité de l’instruction primaire dans toutes les communes, le clergé et toute la gent cléricale se sont mis en état d’insurrection plus ou moins active contre le gouvernement qui a eu la scélératesse d’ouvrir ce qu’ils ont nommé les écoles sans Dieu, en remettant les choses en place, renseignement littéraire et scientifique entre les mains des véritables lettrés et des savants, et l’enseignement religieux entre les mains des ministres du cuite, le premier dans l’école, et le second dans le temple. Une fois insurgé, le monde clérical a saisi toutes les occasions de taire du désordre, espérant gagner quelque chose au milieu des agitations de la rue, mais sans succès toutefois, il faut le reconnaître. L’exécution des décrets contre les congrégations non autorisées avait provoqué des manifestations à allures solennelles, dans lesquelles l’arme jadis si terrible de l’excommunication majeure, qui terrassait les empereurs et les rois, avait été mise en branle,sans résultat appréciable, et nouveau don Quichotte, le parti clérical s’était battu cette fois contre des moulins à vent, qui l’avaient terrassé du premier choc.
- La loi d’obligation de l’instruction provoqua à son
- p.226 - vue 226/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- tour une explosion, et la liberté, les droits du père de famille furent hautement invoqués' par ces mêmes individus qui enlèvent les petits Mortara à leurs parents, pour les faire de force catholiques, et qui, dans des temps meilleurs fort regrettés par eux, faisaient périr par le feu tous ceux qui professaient la liberté de conscience, et ne pensaient pas comme eux. Là encore le succès ne couronna point les efforts de ces amis des ténèbres et de l’ignorance, et l’on profita de la publication des Petits Traités de Morale civique pour appeler Rome et sa fameuse congrégation de l’Index à la rescousse. Ce tribunal grotesque, qu’il est impossible à un homme sensé de prendre au sérieux, dont il est même douteux que les membres se prennent eux-mêmes au sérieux, condamna les Traités de Morale civique de Paul Bert, de Gabriel Compayré et de Mme Henri Greville, et fort de cette décision, l’épiscopat Français s’est livré à une véritable orgie de prescriptions contre ces innocents et remarquables petits livres.
- Nombre de desservants n’ont pas craint, sur l’in jonction de leurs chefs ecclésiastiques, de faire main basse sur ces manuels pour en faire des auto-da-fé, brûlant les livres aujourd’hui, faute de pouvoir, comme au bon temps, brûler les gens.
- « N’est-ce pas un spectacle étrange », dit à ce propos « le Siècle », « de voir la France entretenir dans son sein, entourer de respect et de faveurs un corps nombreux en lutte ouverte contre l’Etat qui le paie, qui crie à la persécution dès qu’on le rappelle au respect de la loi ! »
- « Quand le ministre de la guerre expédie un ordre au colonel d’un régiment, si ce colonel allait en Allemagne demander à M, de Bismarck s’il doit obéir, ce colonel serait traduit devant un conseil de guerre qui le ferait fusiller. Et quand un évêque répond aux instructions d’un ministre en passant les Alpes pour aller prendre le mot d’ordre au Vatican,et provoquer la mise à l’Index de livres commandés et recommandés pour la jeunesse Française, le gouvernement tyrannique et persécuteur se contente de le citer devant le Conseil d’Etat qui déclare solennellement qu’il y a abus dans ce qu’il a fait. »
- N’est-ce point une dérision, en vérité ? Prendre à l’étranger le mot d'ordre de sa conduite à l’égard du gouvernement de son pays est une trahison, un crime de lèse-majesté, comme l’on disait à l’époque ou il existait des majestés. Que ce crime soit commis par un homme portant un uniforme, un habit civil, ou une soutane d’une couleur quelconque, le costume y change-t-il quelque chose, pour que l’un des deux premiers soit passible de la peine capitale, et l’autre d’une anodine déclaration d’abus. Il y a là une ano-
- -227
- malie choquante, une flagrante injustice, et conserver une pareille législation, c’est mériter évidemment un cabanon à Bicêtre ou à Charenton.
- Ce n’était point ainsi qu’agissaient envers l’Eglise rebelle, ces rois que le clergé regrette, et dont il appelle de tous ses vœux le retour. Louis IX que l’Eglise a canonisé ne craignait pas de résister ouvertement aux injustes prétentions de la papauté, et il savait la maintenir d’une main ferme dans les limites de son domaine spirituel . Louis XI, le roi dévot, dont le chaperon était couvert de madones et de saints, enfermait à la Bastille l’évêque rebelle de Verdun, Haraucourt, et tout le monde connaît la fameuse cage de fer de huit pieds carrés dans laquelle il tint pendant dix ans prisonnier un prince de l’Eglise, le cardinal Balue.
- Un autre prince de cette même Eglise, Mazarin, fatigué de l’opposition remuante de son collègue le cardinal de Retz, ne le fit pas déclarer d’abus par le Conseil d’Etat, mais il le fit jeter dans les cachots du château de Nantes, et il en fut ainsi efficacement débarrassé. Sous ce régime tant regretté, lorsqu’un évêque se mettait en opposition ouverte contre la loi, le Parlement frappait fort et ferme le délinquant, faisant brûler par les mains du bourreau ses lettres pastorales, lui infligeant d’énormes amendes, le condamnant au bannissement perpétuel, ou à la prison, traitant en un mot ces porte-soutanes comme des citoyens soumis comme les autres à la loi et à l’autorité du gouvernement.
- Et chose digne de remarque, l’opposition de ces gens-là à cette époque portait sur des sujets assez indifférents de controverse théologique, dont le gouvernement aurait pu à la rigueur se désintéresser, car qu’importait à la politique, après tout, que ce fut la bulle « Unigenitus » ou les Jansénistes, par exemple, qui eussent raison ou tort,
- C’était sur la nature de la grâce que portait le différend, et cette question métaphysique au premier chef n’avait pas la moindre importance, en dehors de la casuistique théologique.
- En est-il de même aujourd’hui ? La lutte entamée par les cléricaux contre le gouvernement porte-t-elle comme alors sur des questions dont le gouvernement puisse sans inconvénient se désintéresser ? En aucune façon. Le fond du débat est sérieux et capital. Sous le drapeau de la religion, c’est une question politique qui est en jeu.‘Il s’agit de l’existence même de la liberté des citoyens, de la souveraineté nationale.
- On invoque la morale, et l'on proscrit la morale civique, parce que la religion a toujours eu la prétention du monopole exclusif de la morale et l’on affirme en conséquence qu’en dehors de la morale religieuse,
- p.227 - vue 227/832
-
-
-
- 228
- LE DEVOIR
- il n’y a point do morale. Mais on sait parfaitement que cette prétention est absolument fausse, et que l’Eglise, toute entière attachée au dogme, n’a plus aucune morale.
- Depuis le fameux Concile du Vatican où les Jésuites ont triomphé du catholicisme, de l’aveu même des principaux chefs de l’Eglise en France, le cléricalisme, l’ultramontanisme et le jésuitisme ne sont qu’une seule et même chose, c’est-à-dire le catholicisme, et les distinctions entre ces divers titres ont été créés par les ennemis de la religion. « Il fut un temps, dit dans une lettre pastorale le cardinal-archevêque de Cambrai, où une certaine opinion théologique était professée en France concernant l’autorité du pape. Elle était. restreinte à notre nation, et elle était d’origine récente. Ceux qui la professaient étaient appelés Gallicans, et ceux qui protestaient contre elle Ultramontains, parce qu’ils avaient leur centre doctrinal au-delà des Alpes, à Rome. Aujourd’hui l'a distinction entre les deux écoles n’est plus admissible ; le gallicanisme théologique ne peut plus exister depuis que cette opinion a cessé d’être tolérée par l’Eglise. Elle a été solennellement condamnée sans retour par le Concile Œcuménique du Vatican. On ne peut plus maintenant être Catholique, sans être Ultramontain t— et Jésuite. »
- Cela est clair et ne prête en aucune façon à l’équivoque. Catholicisme et Jésuitisme, c’est tout un. Or ces Jésuites qui condamnent la morale des Petits Traités de Paul Bert, de Compayré d’Henri Greville, quelle morale enseignent-ils ? En voici quelques échantillons :
- Le père Pierre Alagona, Jésuite, dans son traité intitulé (Sancti Thomæ Aquinatis Summæ Theologiæ Compendium) dit textuellement :
- « Par commandement de Dieu, il est permis de tuer un innocent, de voler, de commettre le péché de la chair, parce que Dieu est le maître de la vie et de la mort, et de toutes choses, et qu’on lui doit d’observer de la sorte ses commandements. » Eæ man-dato Del lîcet occidere innocentem, furari, forni-cari, etc. »
- Le père Charles Antoine Casnedy également Socie-tatis Jesu, dans un livre intitulé : « Crisis Theolo-gica » publié à Lisbonne en 1711 (tome 1er, Disp. 6, sect. 2 § 1 n° 59), s’exprime en ces termes :
- « Faites ce que votre conscience vous dit être bon et commandé. Si, par suite d’une erreur invincible, vous croyez que le mensonge et le blasphème sont commandés, blasphémez............................
- « Il y a une loi implicite qui veut que l'on obéisse à une incitation invinciblement erronée de la cons cience. Toutes les fois que vous croyez invincible-
- ment que le mensonge est ordonné, mentez .
- ----- « Il n’y a aucune absurdité à supposer que
- le Christ puisse dire au menteur : Viens, bienheureux, parce que tu as menti en croyant invinciblement que dans cette circonstance, je t’ordonnais de mentir. »
- Le père Jean-Baptiste Taverna, auteur de la « Synopsis Theologicœ Practicœ, » propose la question suivante :
- « Un juge est-il tenu de restituer l’argent qu’il a reçu pour rendre une sentence? Réponse: « S’il a reçu l’argent pour rendre une sentence injuste, il est probable qu’il peut le garder »... « Cette opinion, ajoute-t-il, est professée est défendue par cinquante-huit docteurs » jésuites évidemment.
- Nous pourrions multiplier ces citations, mais cela est inutile, parce qu’aujourd’hui pas un seul clérical n’oserait soutenir ouvertement une pareille morale dont l’arrêt du Parlement du 5 mars 1762 dit « qu’elle autorise le vol, le mensonge, le parjure, l’impudicité, toutes les passions et tous les crimes ; elle enseigne l’homicide, et elle renverse la religion pour lui substituer la superstition, en favorisant la sorcellerie, l’irréligion, le blasphème et l’idolâtrie, etc. »
- Avant les jésuites qui prônent, ainsi qu’on vient de le voir, le vol, les^Père de l’Eglise traitaient assez cavalièrement le droit de propriété, car si d’une part Saint-Ambroise nous dit que la nature a donné toutes choses en commun à tous les hommes, car Dieu a voulu que tout fut produit en sorte que chacun en tirât sa nourriture, et que la terre fut la possession commune de tous les hommes, tandis que c’est l’usurpation qui a produit un droit particulier, Saint-Grégoire de Nysse affirme qu’il eût été meilleur, puisque nous sommes tous frères, que nous partageassions tous également cette hérédité : la Terre, et Saint-Augustin dqclare que le superflu des riches est le nécessaire des pauvres, et que quand on possède le superflu, on détient le bien des autres.
- Mais Saint-Basile va encore plus loin, car il dit : Quel est celui que l’on doit regarder comme un voleur ? C’est celui qui s’approprie à lui seul ce qui est à plusieurs. Vous me direz : A qui ai-je fait tort, si je retiens et conserve ce qui est à moi? Et moi, je vous demande : Quelles sont ces choses que vous dites être à vous ? De qui les avez-vous reçues ? Vous faites comme un homme qui, étant dans l’amphithéâtre et s’étant hâté de prendre les places que d’autres pourraient occuper, les voudrait tous empêcher d’entrer, appliquant à son seul usage ce qui est là pour l’usage de tous. C’est ainsi que font les riches ; et, s’étant mis les premiers en possession des choses qui sont communes, ils se les rendent
- p.228 - vue 228/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 229
- propres en les possédant. » Et Saint-Jean Chrysos-tome renchérissant encore dit que larichesse ne permet pas aux hommes de rester hommes, elle en fait des bêtes, et les bêtes sont même moins impitoyables, car un riche n’a rien s’il n’a pas tout, et il ne se rassasie jamais.
- Ces doctrines, on en conviendra, ne sont pas de nature à inspirer un respect bien profond de la propriété ; il est vrai que ceux qui les professent, lorsqu’il s’agit des autres, n’en tiennent pas grand compte dès qu’ils possèdent eux-mêmes, témoins le clergé Français avant la révolution, et l’évêque d'Orléans aujourd’hui demandant des dommages intérêts pour l’illumination et le pavoisement du palais qu’on lui accorde pour logement.
- Et ce sont ces gens-là qui reprouvent et condamnent et brûlent les petits traités de morale, qui enseignent, non le vol ou tout au moins un communisme bizarre, mais le respect de la propriété, le patriotisme le plus pur au lieu de la soumission à un soi-disant souverain étranger, le civisme, l’amour de la liberté, l’égalité, la fraternité, le dévouement, tous les éléments, en un mot, de la saine morale,de la justice réelle et de l’équité véritable.
- Il faut, disent-ils, obéir à dieu plutôt qu’aux hommes. C’est tout ce qu’on leur demande, car ce que Dieu commande ce n’est pas ce qu’ils désirent, ce que les jésuites enseignent, mais bien ce que cherchent à inculquer aux enfants les livres condamnés par la congrégation de l’index, qui en a bien condamné d’autres, comme le « Voyage au Thibet » de l’abbé Hue, uniquement parce que ce missionnaire racontait loyalement ce qu’il avait vu chez les Bouddhistes, dont le culte religieux a été servilement copié par les catholiques. L’infaillibilité papale, l’autorité de la congrégation des Rites ou de celle de l’Index, les excommunications majeures ou autres, le monopole de la morale pour la religion, tout cela n’est plus qu’un ensemble hideux d’oripeaux vieillis, usés, montrant la corde, qui ne peuvent plus même servir de drapeau aux ténébreuses visées politiques d’une religion qui s’éteint, et d’un dogme suranné qui s’écroule. Dans cette nuit du catholicisme la lumière s’est faite, et les hiboux du Gésu, du jour où ils ont pu pénétrer en vainqueurs au Vatican, ont perdu leur puissance et leur influence, en se montrant au grand jour. Leur victoire a été le glas funèbre de la religion qu’ils ont voulu façonner à leur guise, et les manuels d’instruction civique ont tué le catéchisme, grâce à eux. Quoique puissent faire désormais les cléricaux, ils ne feront pas rebrousser chemin à l’humanité, car en deve-
- nant le cléricalisme, le catholicisme s’est suicidé. Le catholicisme est mort, vive la liberté !
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- On cite un bel exemple de véritable solidarité. Les ouvriers de Sermaize-sur-Saulx ont décidé qu’ils consacreraient le produit de leur journée de travail du lundi 23 avril, lendemain du jour de paye, à secourir les familles des victimes de l’horrible catastrophe de Marna-val. Ges braves gens ont pris cette résolution à l’unanimité, d’accord avec les directeurs des fon deries et des hauts-fourneaux. Ils ne sacrifient pas seulement le gain d’une journée de travail: ils sacrifient cette journée même qui, d’après les usages, leur est accordée pour le plaisir et le repos. De la part d’nommes qui ne connaissent ni congés, ni vacances, on conviendra qu’un pareil sacrifice est doublement méritoire. Il est consolant de s’arrêter un instant sur de pareils exemples; ils honorent les hommes de travail et disposent beaucoup mieux l’opinion publique et les pouvoirs compétents à tenir compte de leurs légitimes réclamations, que toutes les déclamations des soi-disant ouvriers du collectivisme possibiliste ou non possibiliste.
- *
- ♦ *
- M. l’évêque de Langres fait encore des siennes. Un premier mandement contre les manuels d’instruction civique ne lui suffisait pas. Ua second était nécessaire. N’est-ce pas à l’occasion du premier que le gouvernement avait déféré M. l’évêque au Conseil d’Etat ?M. l’évêque a voulu montrer que ce tribunal administratif ne lui inspirait pas grande frayeur, et dans le moment même qu’on mettait la dernière main à son dossier, il formulait, en de nouvelles périodes, les sentiments de respect qu’il nourrit à l’égard des lois.
- Cette attitude n’est pas trop de nature à nous déplaire. G’est une vérité banale aujourd’hui que l’appel comme d'abus riest plus centre les évêques en révolte qu’une arme rouillée; ces messieurs ne font guère qu’en rire. Qu’ils en rient donc encore, qu’ils se moquent de la déclaration d'abus, cette pénalité des vieux temps ; ils ne feront que mettre en plus vive lumière la nécessité de changer à leur endroit la législation. Nous sommes trop partisan de cette sorte de révision pour ne pas éprouver quelque satisfaction à voir MM. les évêques en prouver eux-mêmes la nécessité.
- Mis hors de l’école, privé de cette domination qu’il s’était arrogée sur les choses de renseignement,le clergé s’efforce, avec la dernière violence, de regagner son empire en fomentant partout le désordre, en prêchant la division dans les familles, la haine des citoyens les uns contre les autres, le mépris et la haine de l’autorité. Si nos mœurs étaient moins douces, on verrait, dans certains endroits, une véritable guerre civile.
- if
- ¥ ¥
- La dynamite en Angleterre. — Les journaux de Londres ont publié, au sujet des arrestations de ces derniers jours, la note suivante qui émane évidemment d’une source officieuse ;
- Nous apprenons que la police a saisi, sur plusieurs des individus arrêtés ces jours derniers, des documents qui les rattachent aux « conspirations de la dynamite » en Amérique. On croit que le plan des conspirateurs était celui qu’a proposé, il y a quelque temps, O’Dono-van Rossa, et qui consistait à se procurer des chambres dans divers quartiers de Londres et, à un signal convenu, de déterminer sur tous- les points'à la fois une explosion capable de mettre en ruines une grande partie de la capitale.
- D’autre part, la police de Londres est persuadée qu’il n’existe pas, dans la capitale même, de fabrique de nitroglycérine comme celle que l’on a découverte à Bir-
- p.229 - vue 229/832
-
-
-
- 230
- LË DEVOIR
- mingham, mais elle est sûre qu’il y a à Londres un dépôt considérable de matières explosibles, et tous les efforts de la police tendent actuellement à découvrir ce dépôt, afin de prévenir une explosion sur quelque point de la capitale.
- Deux nouvelles arrestations sont signalées par les journaux anglais.
- A Glascow, la police a arrêté un individu qui est censé être le père du docteur Gallagber ; celui-ci a été arrêté vendredi à Londres, et on a trouvé sur lui une somme d’argent considérable en billets anglais et américains.
- La deuxième arrestation a été faite à Londres inême. C’est celle d’un Irlandais, nommé Jobn Kirton. Il venait d’arriver, il y a quelques jours, d’Amérique, et il opposa une vive résistance aux détectives qui se présentèrent pour le mettre en état d’arrestation. Les papiers qu’on trouva à son domicile prouvent avec évidence qu’il était une des personnes impliquées dans l’œuvre de destruction projetée par les fenians.
- La police a découvert la trace de l’individu qui a ap-. porté de Birmingham à Londres l’engin explosible qui a servi à commettre l’attentat de Westminster.
- Dans la crainte que les fenians ne cherchent à tirer vengeance de l’arrestation de Whitehead, le maire de Birmingham a réclamé l’assistance des autorités militaires pour garder la prison et pour surveiller aussi les autres édifices publics. A la suite de cette demande, des troupes ont été expédiées à Birmingham.
- Des précautions extraordinaires sont prises tant à Londres que dans d’autres villes pour prévenir les attentats et les explosions qui pourraient se produire.
- Les autorités redoublent de précautions dans les environs du château de Windsor. De nouveaux postes militaires ont été établis aux abords du château et le nombre des agents de police y a été doublé.
- Le gouvernement vient de faire augmenter le nombre des sentinelles autour des poudrières de Sheerness et des forts de la Tamise et de Medwan.
- La police de Liverpool a surveillé constamment, depuis plusieurs mois, les bâtiments publics de cette ville mais elle a redoublé de précautions depuis les arrestations des jours derniers.
- Des détectives surveillent toutes les gares des che» mins de fer et les embarcadères des bateaux à vapeur.
- La police de Manchester ayant ôté avertie qu’on préméditait de faire sauter l’hôtel de ville, a pris les mesures les plus minutieuses pour mettre le monument à l’abri d’un attentat.
- Les postes ont été doublés et policemen et détectives surveillent l’intérieur et l’extérieur de l’édifice. Les visiteurs ne sont plus admis à le visiter.
- La garnison de Portsmoutb a été renforcée d’une septième batterie. On continue de monter des canons de fort calibre dans les forts extérieurs du Spithead; les armements des forts intérieurs sont complets.
- Toutes ces mesures extarordinaires trouvent leur explication dans le fait que, dans le courant de trois jours, — mercredi, jeudi et vendredi, —* la police a saisi dans diverses villes de l’Angleterre plus de 500 livres de nitroglycérine.
- *
- * ¥
- Un poisson d’Avril de mauvais goût
- Nous avons toujours considéré la mission du journaliste comme une des plus sérieuses qu’un homme puisse accepter et remplir. L’influence du journal sur l’esprit des populations étant considérable, puisqu’il est reconnu que le lecteur finit par se former le plus communément une opinion d’après les indications que lui fournit la feuille qu’il lit assidûment, il en résulte que le premier devoir de tout homme qui écrit dans un journal est d’être consciencieux et de respecter non seulement sa propre dignité, mais encore et surtout son lecteur, de tout faire pour ne point tromper sa confiance. L’induire en erreur de propos délibéré, lui donner des renseignements que l’on sait pertinemment faux, c’est donc commettre sciemment un abus de confiance moral que la loi ne punit pas, 11 est vrai, mais qui aux yeux de
- l’homme consciencieux n’est pas moins blâmable que l’abus de confiance pré vu par le Gode.
- Cet abus de confiance acquiert une gravité pins forte encore lorsque c’est en matière de science qu’il s’exerce, parce qu’il s’attaque aux sources vives des connaissances de l’homme, et qu’il tend par conséquent à la plonger dans l’erreur, à l’égarer, ce qui est une mauvaise action dans la pire acception du mot.
- C’est à ce titre que nous signalons à l’indignation publique, le mot, malgré tout notre bon vouloir, ne nous parait point trop fort, l’article ci-dessous, publié à l’occasion du premier avril et du célèbre poisson que cette date ramène, par un journal du Nord, et qui est en train de faire le tour de la presse. Ce fait est tout entier de pure invention ; rien de pareil n’a été découvert, et nous sommes autorisé à le démentir de la façon la plus absolue.
- Si le poisson d’Avrilpeut encore avoir quelque saveur, c’est à la condition qu'il soit présenté dans des termes qui, en permettant de donner finement le change, n’exposent point les gens auxquels on l’offre à des erreurs scientifiques graves contre lesquelles ils n’ont aucun moyen de contrôle ni de défense. D’ailleurs, un homme comme il faut peut faire manger du poisson d’avril.pour employer l’expression vulgaire, à ceux avec qui il est assez familier pour cela, mais il ne se le permet jamais à l’égard de ceux à qui il doit durespect.Or, un journaliste digne de ce nom doit avant tout du respect à ses lecteurs. Qu’un reporter étourdi fasse des mystifications à ses camarades, rien de mieux ; mais à ses lecteurs, c’est une autre affaire, cela ne lui est pas permis. Gela dit voici la nouvelle en question :
- L’homme préhistorique est-il un mythe ? Non, si la découverte dont nous parle YEcho du Nord est bien réelle :
- Le percement d’une nouvelle galerie de mine, à Bully-Grenay (Nord), vient de crever.une caverne bouillière renfermant cinq corps humains fossiles intacts : un homme, deux femmes et deux enfants, mesurant respectivement deux mètres vingt-sept, deux mètres trois, un mètre quatre-vingt-seize, un mètre trente et un mètre dix-huit, ainsi que des débris d’armes et d’ustensiles de bois pétrifié et de pierre, et de nombreux fragments de mammifères et de poissons.
- Une seconde chambre souterraine renfermait onze corps humains de grandes dimensions, plusieurs animaux et un grand nombre d’objets divers et de pierres précieuses. Les parois portent des dessins grossiers représentant des combats d’hommes avec des animaux gigantesques.
- Une troisième chambre plus grande encore parait vide. On n’a pu y pénétrer à cause du gaz carbonique. On fait fonctionner les ventilateurs.
- Les corps fossiles ont été remontés au jour : cinq seront exposés publiquement à la mairie de Lens. Le reste est porté à Lille pour être étudié et exposé à l’amphithéâtre de la faculté des sciences.
- Des représentants de l’Académie des sciences et du British Muséum, prévenus par télégraphe, sont, paraît-il, attendus pour examiner ces découvertes.
- *
- * *
- 3Le& nihilistes en Russie. — On se souvient qu’en octobre 1880, seize nihilistes furent condamnés-, six autres, parmi lesquels Jessa Helfmann, en mars 1881 ; enfin vingt autres en février 1882.
- Le gouvernement russe vient de créer un tribunal spécial pour juger dix-sept nouveaux accusés, dont sept femmes, deux gentilshommes, un officier, deux anciens étudiants et cinq enfants de prêtres. On ne peut donc pas dire qu’ils appartiennent aux classes moins instruites de la société.
- Le gouvernement a naturellement ordonné le huis-clos; malgré cela, voici quelques renseignements sur cet intéressant procès :
- Le 16 décembre 1881, Pierre Abramovitsch Telaloff, habitant de Sébastopol, âgé de vingt-neuf ans, a été arrêté à Saint-Pétersbourg, n° 20, rue Sredna’ïa Meschts-chaoskaïa, où il demeurait sous le faux nom d’Alexeï
- p.230 - vue 230/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 231
- Siméonoff. Il était recherché depuis longtemps par la police, pour complicité dans une conspiration ayant pour but d’assassiner l’empereur près d’Alexandrovek. Eu arrêtant Telaloff, les agents ont trouvé sur lui et chez lui une quantité considérable de brochures criminelles.
- Deux jours plus tard, la police opéra l'arrestation du paysan Anton Stépanovitsch Boreïscha, originaire- du gouvernement de Minsk, qui faisait de la propagande révolutionnaire parmi les ouvriers de fabrique.
- Il demeurait au n° 60 de la Prospekt anglaise, sous le faux nom d’Alexeï Nicolaïeff et était munien outre d’un faux passe-port au nom d’Ignatieff.
- C’est un ancien étudiant à l’Institut technique.
- Le 6 février 1882, à Moscou, la police, qui avait établi une souricière, s’empara d’un individu qui pénétrait dans cette maison avec une liasse de brochure révolutionnaire. Dans la demeure de cet individu, qui s’appelait Michaëel Ogrisko, on trouva des papiers établissant sa qualité de la Société de la Narodndïa Volja. Son véritable nom est Jacques-Vasilievitsch Stépanovitsch, fils d’un prêtre, âgé de trente ans.
- Il avait été arrêté le 3 septembre 1877 comme organisateur d’un soulèvement agraire, mais avait réussi de s’évader de la prison de Kièff au mois de mai 1878.
- Peu de temps âprès, au mois de mars 1882, la police arrêtait à Moscou, rue Sadowaïa, dans la maison Bitseh-koff, l’accusé Bogdanovitsch, âgé de trente-deux ans. Celui-ci — comme on s’en souviendra sans doute avait ouvert à Saint-Pétersbourg, rue Malaïa-Sadovaïa, sous le faux nom de Koboseff, un magasin de fromage, sous lequel les conjurés avaient établi une mine formidable destinée à faire sauter l’empereur, le 13 mars 1881, au cas où l’attentat de Byssakoff aurait échoué.
- Le lendemain de l’assassinat de l’empereur, ce terroriste disparut, et c’est en vain que les agents de la police secrète cherchèrent partout.
- On l’a trouvé, il y a un an à peu près, à Moscou, où il s’occupait sous un faux nom de préparatifs pour un attentat contre la vie de l’empêreur actuel,
- Il est convaincu d’avoir été un des agents les plus zélés du parti terroriste, d’avoir établi chez lui, à plusieurs reprises, de dépôts de dynamite et d’autres matières explosibles et d’avoir ouvert sa demeure aux assemblées des conjurés.
- Le 23 mars, la police opéra, à Moscou, l’arrestation de Ivan Vasiliévitscb Kalouscbni, habitant de LebediüSk, âgé de vingt-quatre ans, et de Mlle Nidiesjda Simèo-nova Smirnitskaïa, fille d’un prêtre, âgée de trente ans, qui vivaient sous le nom de M. et Mme Benevolenski. Dans leur demeure, n° 5, ruelle Progonnui, fut saisi une « formidable collection » {ce sont les termes employés dans l’acte d’cccusatiôn)de faux passe-ports, de cachets, de timbres, etc.
- Un mois plus tard, c’était au tour de l’accusé Saveli Salmonovitscb Slatpolski, habitant de la ville d’Elisa-bethgrad, âgé de vingt-cinq ans, de tomber entre les mains de la police. Il habitait sous le nom de Bogolou-hoff, la maison Grastchoff, ruelle des Arméniens, à Moscou, il était recherché pour avoir pris part à l'attentat contre la vie de l’empereur sur le chemin de fer de Moscou (affaire Hartmann).
- Le 17 juin, à Saint-Pétersbourg, une autre capture de3 plus importantes : il s’agissait cette fois du vétérinaire Alexandre Vasilievitsch Pribiloff, âgé de 24 ans, et de Mme Raisa Lonora Pribilova, sa femme âgée de 25 ans, qui avaient établi dans leur demeureVasoli Ostroff, il® ligne, n° 24, un centre de conspiration où se réunirent souvent les conjurés.
- Avec les Pribiloff, fut arrêtée Mlle Jouscbkova, qui remplissait près d’eux les fonctions de cusinière.
- Ici encore, la police établit une souricière et prit dans ses filets plusieurs personnes qui venaient rendre visite aux Pribiloff, notamment le sieur Michaël Feodorovitsch Gratîeffski, fils d’un diacre, âgé de 22 ans, qui s’est avoué complice de Kibaltitsh (exécuté en avril 1881), en ce qui concerne la construction des bombes employées pour tuer l’empereur, et Michaël Filimonoff Klemenko, le
- troisième des assassins du général Strelmkoff (Odessa, mars).
- Le 13 septembre 1882, la police arrête à Vitebsk Mlle Ivanofskaïa, au moment même où elle allait commencer à faire fonctionner une imprimerie clandestine établie chez elle. Celle-ci, comme les autres, se faisait désigner par un nom d’emprunt : celui de Nauiesjda Rou-nitseb.
- Les autres accusés sont Mme Antonia Ignatievna Li-soffskaïa, mariée au gentilhomme de ce non, âgé de vingt-quatre ans, qui a joué un rôle actif dans le pillage du trésor impérial à Kischeneff, et Mlle Grunberg, impliquée dans l’explosion du Palais d’Hiver (5 février 1880), et qui résidait au n° 24 de la rue Kiritscbnaîa, sous le faux nom de Ranimer*
- Puissent viennent Alexandre Vikenteivitsh Boutse-vitsh, ancien officier de la marine impériale, âgé de vingt-trois ans, constructeur de différents engins explosibles devant servir à la réalisation des plans des terroristes ; Isekotski, major des hussards, reconnu comme espion des conjurés à la cour. Mlle Maria Alexandrovna Jousckova, fille d’un prêtre, âgée de vingt-deux ans.
- A l’exception de Boreïscha, de Mme Pribilova, de Mlle Jouscbkova, tous les accuses ont reconnus être membres de la Narodnaja volja, etMUe Ivanofskaïa a déclaré en outre, faire partie nu comité exécutif.
- Les autorités s’efforcent de garder le secret le plus absolu sur tout ce qui se rattache à ce procès.
- Mais nos lecteurs peuvent être certains que nous n’en serons pas moins bien renseignés.
- EGYPTE
- D’après une dépêche d’Alexandie, publiée par lâ Standard, le gouvernement égyptien renouvelle, a l’occasion du procès des individus traduits devant le conseil de guerre pour participation aux massacres d’Alexandrie, les procédés employés dans le procès d'Arabi. On empêche l’avocat chargé de la défense de voir ses clients avant que le dossier réuni par la commission d’enquête ne soit complété ; les témoins à charge sont entendus en l’absence des accusés ou de leur avocat, et toutes facilités sont refusées à ce dernier. On affirme que le gouvernement confiera la poursuite à Ma Grosjeaü, tandis que M. Mark Napier se charge de la défense des prévenus.
- ITALIE
- Yolci la déclaration de M. Aurelio Saffi, à propos de l’alliance Austro-Italo-Allemande annoncée tour à tour et démentie ;
- L’Italie ne pouvait revendiquer son indépendance et son unité qu’en se soustrayant à la tyrannie de l’empire et de la papauté. L’Italie ne peut conserver son inviolabilité qü’eù combattant ces deux traditions ennemies au nom des principes de la raison et du droit dont le fait même de sa résurrection nationale lui a donné la représentation dans le monde.
- L’autorité de l’Eglise, appliquée aux choses spirituelles, est la négation de la liberté de penser, de la conscience et de toutes les institutions qui la protègent ; appliquée aux choses temporelles, elle est la subordination de l’établissement et du gouvernement des peuples aux exigences du cosmopolitisme papal.
- L’autorité du pouvoir impérial, appliquée au règlement intérieur des Etats, est la négation de ia souveraineté populaire; appliquée à leurs relations extérieures, elle est la subordination dés nationalités aux exigences de l’unité césarienne et, par suite, la légitimité de la conquête.
- L’analogie des deux buts occasionne la solidarité de ces deux pouvoirs.
- VItalie né peut accepter de contact avec Vienne sans transiger avec lè Vatican.
- L’alliance italo-autriehienne est donc, sous le triple
- p.231 - vue 231/832
-
-
-
- 232
- LE DEVOIR
- aspect de l'indépendance, de l’Unité et de la liberté de la Patrie,une contradiction formelle entre deux manières d’être absolument contraires l’une à l’autre.
- Si même il ne s’agissait que d’un simple accord de bon voisinage, il s’en suivrait par cela seui des mesures de politique intérieure équivalentes à une plus ou moins grave diminution de la direction au gouvernement et de la sauvegarde de la liberté du pays. S'il s'agissait d'une alliance"effective, l’Italie deviendrait complice des agressions de la maison de Habsbourg, toujours prête à augmenter ses domaines aux dépens des maisons voisines démembrées. Et encore, si, par ce moyen, l'Italie devait obtenir quelque partielle restitution de ce qui est son lien, son acquisition serait honteuse et son mode d'acquérir serait infamant,
- Pour toutes ces causes,nous repoussons l’alliance avec l’Autriche. Nous la repoussons au nom d’un principe, convaincus que dans la fidèle observation de ce principe plus que dans les expédients d'une diplomatie menteuse. se trouve résider la sûreté de notre avenir.
- L'Autriche ne pourrait nous assaillir sans courir le risque de mettre en suprême danger son existence et non point la nôtre. Nous sommes nation. L’Autriche n’est qu’une armée composée d’éléments hétérogènes tendant tous à se réunir aux nationalités auxquelles ils appartiennent respectivement. Le principe écrit sur notre bannière est le mot d’ordre des destinées futures de ces éléments de l'armée autrichienne. Voilà notre force. Le reste est question de temps.
- Nous ne devons point courir au-devant des événements avec un imprudent zèle, mais nous préparer à l’épreuve dernière avec une activité persévérante et virile.Surtout nous devons, dans les crises prochaines, avec l’autorité de qui met la force au service désintéressé du droit,faire prévaloir le principe de justice et de vie unissant nos destins à ceux des peuples qui, aujourd’hui opprimés, surgiront demain, comme nous surgîmes jadis, à la conquête de leur patrie et de la liberté!
- La politique essentiellement humaine et européenne que nous invoquons, ne saurait trouver son profit dans des idées d’alliance exclusive, pas plus que dans des projets d’hégémonie de races, toutes désireuses de prédominer les unes sur les autres.Notre sécurité n’en saurait tirer aucun avantage.
- La nature, l’histoire, le voisinage, le langage, les mœurs établissent entre l’Italie, la France et l’Espagne une fraternité spontanée que les duplicités gouvernementales et les suggestions des intérêts privés ne parviendront pas à détruire. Mais l’alliance des trois peuplas, héritiers de l’antique nom latin, doit servir d’exemple et de préface à l’umverselle fédération des peuples européens et ne pas être un symbole de ces antagonismes nationaux prohibés que l’œuvre assimilisatrice et bienfaisante de la civilisation commune efface chaque jour des rapports matériels et moraux des diverses nations.
- L’Italie, plus que toute autre, si elle le veut, est appelée, par son double contact d’un côté avec la France et de l’autre avec l’Allemagne, à l’insigne honneur d’apporter la médiation et la paix dans le champ des discordes survivantes. Ces discordes, au fond, se réduisent à des questions de frontières ou de libres débouchés fluviaux et maritimes pour les commerces respectifs, — sauf la juste reconnaissance des inviolables affinités nationales, créées, tantôt par la communauté d’origine, tantôt par l’histoire et par les votes des populations dans les territoires contestés.
- Or, dans ces contestations, la science moderne du droit international fournit précisément un principe devant lequel les préjugés et les animosités du passé devront, tôt ou tard, se dissiper comme les vapeurs de la nuit à la première lueur du jour : le principe de la neutralité des zônes frontières et des grandes voies de communication destinées par la nature à un usage général,
- — principe connexe avec celui de la fédération des peuples lors de la future constitution des Etats-Unis d’Europe.
- En vertu de ce principe, un temps viendra oùl’Alsace-
- Lorraine, abandonnée à la liberté de ses aspirations nationales, — le Rhin ouvert au trafic de l’Univers — et Trieste, nationalement revendiquée par l’Italie, mais transformée, au point de vue commercial, en une cité hanséatique et en un port franc européen, ne seront plus un prétexte à des rivaiitée hostiles, mais une occasion d’émulations pacifiques et d’utiles réciprocités économiques et civiles entre les nations sœurs.
- Les obstacles qui s’opposent à l’immédiate effectua-tion de ces conséquences du progrès des temps, ne proviennent point des intérêts véritables et des tendances naturelles des peuples, mais seulement de l’égoïsme dynastique, de l’orgueil militaire et de la perversité des souverains dont les pouvoirs ont pour base les divisions intestines de l’Europe. Aurelio Saffi.
- LIBAN
- Lejeune prince Bib-Doda, ou plutôt Prenk Bib-Doda, qui a été nommé par la Porte gouverneur du Liban, est âgé de vingt-sept ans. Il a passé la plus grande partie de ses jeunes années à Constantinople, soit comme otage, soit volontairement. Son grand-père. Necola-Prenk, s’est distingué pendant la guerre de 1829 ; il périt assassiné par son frère. Sa veuve n’eut de repos que lors qu’elle eut vengé son mari ; le meurtrier et ses deux fils furent tués par ses ordres.
- La veuve dut se cacher pendant plusieurs années, plus tard elle présenta son fils aux Mirdites qui le reconnurent comme leur prince. Ce fils fut le père du gouverneur actuel du Lioan ; il se maria, il n’eut pas d’enfant de sa première femme. Comme catholique, il ne pouvait se divorcer. Sa mère résolut la difficulté par un moyen violent : elle tua sa bru d’un coup de fusil. Bib-Doda se remaria et eut pour fils Prenk-Bib-Doda.
- Bib-Doda tomba entre les mains des Montéuégrins, qui le retinrent prisonnier à Cettigne. Il fut rendu à ses sujets, qui prêtèrent le serment, qu’ils ont tenu du reste, de ne jamais prendre les armes contre les Monténégrins. Après le traité de paix de Paris, la Porte invita Bib-Doda à sa rendre à Seutari pour traiter des conditions de l’autonomie de la Mirditie. Bib-Doda s’y rendit sans défiance ; il y fut empoisonné ; son corps jeté dans le cimetière de Seutari, fut dévoré par les chiens et les vautours.
- Son fils Prenk-Bib-Doda dut la vie à notre consul, M. Aubaret, qui fut son protecteur. Emmené à Constantinople, il y resta comme otage jusqu’en 1877, époque à laquelle on le rendit à ses sujets. Il résidait à Orosch, bourgade-capitale de la Mirditie, lorsqu’il fut de nouveau appelé à Constantinople pour s’y justifier d’une accusation de trahison.
- Depuis lors, le jeune Prenk-Bib-Doda n’a plus quitté la capitale de la Turquie. Il passe pour dévoué au gouvernement turc ; on le dit peu énergique et n’ayant pas les qualités morales ou physiques nécessaires à l’exercice d’une souveraineté quelconque.
- LE TRAVAIL A TRAVERS LES AGES(,)
- XIII
- Les monmnentsï ou pierres druidiques. — Menhirs, dolmens, pierres brauian-tes, alignements, cromlechs, etc. —< ILes Némèdes. — Superstition» Groëli-ques. — Pauvreté des tombeaux Gaulois.
- La religion des Gaulois, le druidisme, qui ne permettait pas d’écrire ses enseignements, défendait également d’élever d’autres monuments à la divinité
- (1) Voir le N° du Devoir du 22 janvier, 5 et 19 février, 1er et 8 avril.
- p.232 - vue 232/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 233
- que des blocs de pierres non taillés. Le sol de l’Europe est encore semé de ces pierres énormes que le ciseau n’a point touchées, mais que la main de l’homme a évidemment transportées et dressées. Quelques savants Anglais et Danois ont prétendu que ces roches singulières étaient l’ouvrage d’une race primitive antérieure aux Celtes, mais comme rien ne démontre l’exactitude de cette assertion, l’opinion la plus généralement admise est qu’elles appartiennent aux cultes antiques de l’Asie, et dans l’Occident aux Gaulois nos ancêtres.
- Ces vastes pierres isolées qu’on voit encore dans nos campagnes, et dans la Bretagne, ce foyer du druidisme surtout, ont une grandeur imposante dans leur grossièreté. On leur donne généralement aujourd’hui les noms qu’elles ont dans l’idiome Breton. Les unes de forme allongée comme un obélisque ébauché sont appelées menhirs ou peulvans ; ce sont des blocs monolithes s’élevant parfois à plus de quinze mètres au-dessus du sol ; celui de Locmaria-ker, dans le Morbihan en avait même vingt. Quelques-uns sont dégrossis au sommet, comme si on avait voulu donner une forme régulière à cette partie. Il y en a qui, au lieu d’être plantés en terre sont posés en équilibre sur une autre pierre ou sur le sol, et dont le bloc oscille au moindre choc sans jamais quitter sa base. Ce sont les pierres tremblantes ou tournantes que l’on croit avoir servi aux épreuves judiciaires dans lesquelles l’accusé était réputé coupable lorsqu’il ne pouvait arriver à faire mouvoir le bloc mobile. On voit une de ces pierres à Uchon,dans l’arrondissement d’Autun.
- D’autres monuments plus nombreux sontcomposés de deux pierres qui en supportent une autre posée en manière de tabb ou d’autel, auxquelles on donne le nom de dolmen, et que certains antiquaires considèrent en effet comme étant des autels druidiques. Ce nom leur vient du mot gaélique dol élévation et men pierre, si l’on ne préfère' la faire dériver de taol table. L’opinion la plus probable et la plus générale regarde ces monuments comme des tombeaux dépouillés aujourd’hui du monticule de terre dont ils avaient été recouverts dans l’origine. Il y en a où ce monticule subsiste encore, et on les désigne sous le nom latin de tumulus, tombeau. Quelquefois c’est un amas de pierre au lieu d’une vaste motte de gazon qui recouvre la sépulture, et on le désigne en Bretagne sous le nom de galgall.
- La construction des dolmens devenant parfois très développée se compose non plus de deux pierres dressées pour en supporter une troisième, mais de deux lignes de pierres formant deux murailles parallèles et recouvertes en manière de toit plat d’une
- suite de dalles qui se touchent; c’est ce que l’on nomme allées couvertes ou coffres de pierre. L’une des extrémités de cette sorte de couloir est close et l’autre ouverte. Il existe une fort belle allée couverte appelée la Roche aux fées près de Saumur. On ignore l’usage auquel ôtaient destinées ces galeries. Enfin, les menhirs, au lieu de s’élever solitaires, I sont souvent groupés avec des intentions diverses
- S
- I dont le sens nous échappe, et disposés tantôt en ali-I gnements, de manière à former do longues files en S ligne droite, tantôt en cercles ou en demi-cercles, en I ellipses, en carrés longs ; il en est qui sont formés J de lignes doubles, de cercles concentriques, de dol-j mens et de menhirs réunis; d’autres encore sont entourés d’un fossé ou d’un rempart de terre.
- Tous ces monuments qu’on appelle en breton Cromlechs, semblent être des enceintes sacrées, des temples ayant pour voûte le cie^ constellé des belles nuits d’été, comme il pouvait convenir aux fiers adorateurs d’Esus, fidèles contemplateurs des astres. C’est là sans doute, qu’alors, comme des siècles plus tard, les druidesses, ces belles vierges à la faucille d’or, ces Velledas Bretonnes qui mouraient, comme l’hermine.d’une souillure faite à leur robe virginale, venaient invoquer leur puissante et mystérieuse divinité en faveur de leur clan de nobles guerriers. C’est là que les prêtres de Teutates venaient sans doute consulter l’astre des nuits, et méditer sur les mystères merveilleux de la vie, dont ils avaient une notion plus nette que bien de leurs contemporains.
- Il existe un grand nombre de ces enceintes et des plus compliquées non-seulement en France mais aussi en Angleterre. Mais la plus remarquable de toutes est celle de Carnac dans le Morbihan, sur le bord de la mer non loin de la presqu’île fameuse de Quiberon. Il se composait de onze files de pierres brutes ayant jusqu’à vingt pieds de haut et formant dix avenues parallèles larges d’environ cent mètres, et longues de quinze cents, et occupant par conséquent une superficie de quinze hectares. A l’une des extrémités de ce monument extraordinaire, se développait un demi-cercle de pierres semblables partant de la première file et complétant son arc à la onzième- On y comptait au siècle dernier trois mille blues formant ces allées.
- « Il faut, disent MM. Henri Bordier et Ed Char-ton, que les anciens n’aient pas éprouvé le môme sentiment de surprise, soit par suite des préoccu[tâtions étroites qui leur faisaient mépriser des monuments d’où l’art était absent, soit plutôt parce que de leur temps ces monuments étaient trop nombreux et trop communs pour être l’objet d’une remarque. En effet, les dolmens et les menhirs qu’on voit figu-
- p.233 - vue 233/832
-
-
-
- 234
- LE DEVOIE
- rer, ainsi que les forêts de chênes, dans les plus antiques souvenirs religieux de la terre, notamment dans l’histoire d’Abraham, se retrouvent encore aujourd’hui sur les points les plus divers du globe, en Espagne, en Allemagne, dans la Scandinavie, la Grèce, la Judée, l’Inde, jusque dans la Chine et sur le continent américain. Cependant, ni Jules César qui vit les alignements de Carnac, lorsqu’il fit la guerre aux Bretons, ni aucun autre des écrivains grecs ou romains qui se sont occupés pourtant de la Gaule avec une certaine curiosité, ne nous ont laissé un seul mot sur nos pierres druidiques.
- A Erdeven, à Plouhinec on voit encore des alignements très considérables. Non loin de Locmariaker si l’on gravit la tombelle qui surmonte l’îlot de Gaw-Ynys dans le goulet par ou la grande lagune du Morbihan communique avec la mer, on embrasse du regard toute une côte couverte de monuments gaulois sur trois lieues de longueur et une lieue de profondeur, splendide et imposant horizon que forment la presqu’île de Quiberon et l’immense tombelle de Rhuys qui a cent pieds de hauteur sur trois cent cinquante de base.
- Les fouilles faites dans cette tombelle gigantesque ont fait découvrir, sous un énorme dolmen enfoui les restes d’un squelette humain, trente couteaux en jade ascien ou en trémolite dure et trois colliers aux grains de Jaspe, d’agate et de cristal de quartz dépoli. Les parois de la grotte sont couvertes de sculptures parmi lesquelles on remarque trois colliers superposés. II est probable que cette butte, à laquelle on a donné le nom du village voisin Tûmiac, était le monument funèbre de quelque grand chef religieux, car les haches ou couteaux de jade étaient des armes sacrées, et les colliers de Jaspe probablement des ornements sacerdotaux.
- La tombelle de Gaw-Ynis renferme une grotte de pierres dont les parois sont couvertes d’hiéroglyphes représentant en grande partie des serpents et des triangles allongés, rappelant les caractères cunéiformes, et des lignes serpentant en spirales bizarres dessinant des figures impossibles à décrire.
- « Quel est le sens », demande M. Henri Martin, « quel est le but de ces monuments bruts, où l’homme s’est évidemment fait une loi de ne modifier en rien les formes de la nature ? Ce que les fouilles réitérées ont révélé avec certitude, c’est que les tombelles ont le plus souvent le caractère funéraire, et que ce caractère appartient également au moins à une partie des dolmens, comme du reste l’indiquent les poésies gaéliques et kimriques. On ne peut douter, d’après les mêmes témoignages, que ces grottes factices
- sous lesquelles on déposait les cendres des héros, n’aient été aussi des sanctuaires. Nous savons encore que les enceintes sacrées où se célébraient les rîtes religieux, soit qu’elles ne fussent que de simples cercles de pierres, soit qu’elles renfermassent des constructions, étaient appeléesNémèdes(Neimheidh) du nom d’un mystérieux patriarche Oriental, personnification de l’unité de la race Gauloise en Asie, père commun des Gaels et des Kimris.
- « Dans ces enceintes étaient entassés, au pied des étendards nationaux, les trophées des victoires Gauloises, les dépouilles de l'étranger, consacrées aux puissances célestes,protectrices de la Gaule,et mêlées aux trésors métalliques arrachés aux flancs des montagnes ou recueillis dans le sable des rivières. D’énormes lingots d’or et d’argent étaient étalés dans les Némèdes, sans que personne y portât jamais une main sacrilège, où gisaient plongés au fond des étangs sacrés qui avoisinaient les enceintes.
- « Dans ces enceintes, dans ces sanctuaires construits avec les masses de la matière telle qu'elle est sortie des mains ducréateur,jamais ne s’est élevée une représentation figurée ; aucune des idoles retrouvées sur notre sol n’appartient aux âges de l’indépendance Gauloise. L’absence d’idoles, les pierres non taillées, l’absence de formes dans l’architecture, en d’autres termes, l’interdiction à l’homme de modifier par les combinaisons de son imagination, l’œuvre du créateur, ou de se représenter matériellement les puissances divines,sont-ce là des traits particuliers à nos aïeux? L'histoire nous atteste le contraire : c’est là le caractère général de cet âge religieux de l’humanité, qu’on pourrait nommer à jaste titre l’église primitive, dont on pourrait retrouver la trace chez les premiers Indiens, à la Chine et partout, et qui apparaît manifestement dans les traditions des Perses, des Hebreux, des Teutons et de tous les nomades confondus par les Grecs sous le nom de Scythes. Les voyageurs ont retrouvé dans les régions les plus diverses les aiguilles de pierres brutes et les dolmens, et, sur la pensée du monde patriarcal, les livres saints des Hébreux répondent au nom de tous.
- « Tu ne feras ni sculpture ni images des choses qui sont dans le ciel ou sur la terre, ou dans les eaux ou sous la terre, tu ne les adoreras et ne leur fren-dras aucun culte. (Exode XX)
- « Si tu m’élèves un autel de pierres, tu ne le feras point avec des pierres taillées ; si tu y mets le fer, il sera rouillé.
- « Tu éléveras un autel au Seigneur ton Dieu...
- p.234 - vue 234/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 285
- avec des roches informes et non polies, et tu y offriras des holocaustes au Seigneur ton Dieu. »
- (Deuteron XXVII).
- « Ce commandement de Moïse », observe avec raison M. J* Reynaud, « n’était pas une loi nouvelle, mais simplement une restauration de la tradition d’Abraham qui n’était elle-même qu’une suite de celles de Nachor, de Tharé, et des autres patriarches de l’Asie centrale ». La Bible nous apprend également que les obélisques bruts, les cercles, les pierres levées, les tombelles, avaient un but historique non moins que religieux, qu'ils étaient des monuments dans le vrai sens du mot, des moniteurs conservant le souvenir d’une victoire, d’un traité, d’un fait solennel quelconque. Le bénédictin dom Martin a le premier étudié sérieusement la religion de nos pères les Gaulois, et il a reconnu les nombreux rapports de cette religion avec les traditions patriarcales et bibliques, tout en exagérant ces rap-rapports.
- Les superstitions populaires de la Bretagne font hanter ces monuments par des êtres fantastiques. Qui n’a entendu parler des petits duz de la nuit, des Khorrigans,des Salfes qui ne sont autres que les sylphes des autres contrées, des genbelins, lutins malicieux, dont Nodier dépeint les poétiques amours dans sa charmante création de Trilby ? Tout ce petit peuple de nains et de naines, noirs ou blancs, de géants, farouches ou débonnaires, tantôt secoura-bles, tantôt redoutables aux hommes, n’avait pas chez les Gaulois la mauvaise réputation que le clergé catholique lui a faite en les frappant d’anathème. Frères de ces fées bonnes ou méchantes qui dans le reste de la France hantent les pierres levées et les ruines, ils ont une existence certaine pour les uns, et pour les autres ils ne sont que des êtres imaginaires. Qui pourrait dire avec certitude lequel a raison des deux.
- Les fouilles faites soit au pied des pierres druidiques, soit dans les tombeaux celtiques n’ont guère procuré que des haches de pierre ou de bronze emmanchées quelquefois dans des cornes de cerf ou des os d’animaux, des pointes de flèches en os ou en bronze, des bijoux de cuivre ou de métaux plus précieux, des fioles de verre ou des vases de terre noirâtre ornés de raies, striés, pointillés et non sans goût. Les tombeaux Gaulois sont pauvres, parce qu’ils avaient l’habitude de livrer aux flammes du bûcher tons les objets que le défunt avaient portés ou aimés pendant sa vie. Mais les historiens, les médailles et des découvertes récentes donnent une plus haute idée de l’art chez nos aïeux.
- Le Gaulois était grand, robuste, et sa haute stature
- contractait avec la petite taille des Romains, comme sa peau blanche avec leur teint basané. Il paraissait un géant aux yeux des peuples méridionaux de l’Italie, et il avait souvent le tort de mépriser les hommes du Midi. Fier de sa vigueur musculaire, il avait grand soin de l'exercer constamment, et d’habituer son corps à braver la fatigue et les intempéries de l’air. On trempait les enfants à leur naissance dans l’eau froide, et l’on renouvelait souvent ces immersions. Quelques auteurs anciens ont prétendu que les soins du corps allaient à ce point dans les Gaules, qu’on mettait à l’amende les gens qui se laissant aller à la mollesse devenaient trop gras, et qu’on augmentait ou diminuait l’amende chaque année, suivant que l’individu grossissait ou diminuait de taille. Une ceinture déposée chez le chef du village servait de mesure à cet effet.
- Les Celtes avaient l’œil bleu et les Kimris noir, leurs cheveux étaient blonds ou châtains ; mais ils aimaient à se les teindre en rouge avec de l’eau de chaux, ou avec une pommade de graisse de chèvre, de cendre de hêtre et du suc de diverses plantes. Les prêtres et le peuple laissaient croître leur barbe ; mais ies guerriers ne conservaient que de longues moustaches que les chefs saupoudraient de limailles d’or, et tous laissaient croître et flotter leurs cheveux. Fort peu, plus tard les portèrent courts, à la Romaine.
- (A suivre).
- Les idées de Fourier aux Etats-Unis (1)
- Les renseignements publiés par YUarbinger et le récit des trois visites de Macdonald donnent une idée exacte de l’existence des membres de l’As-scciation de North American Phalanx à ses débuts et vers la fin de sa course. Nous en extrairons les passsages suivants, afin défaire connaître leur genre de vie à nos lecteurs.
- L’auteur du premier article raconte une visite faite par lui à l’établissement social le4 juillet 1845.
- « Aussitôt que l’humidité de l’herbe eût disparu, dit-il, un groupe joyeux descendit dans les magnifiques prairies qui bordent l’établissement pour étaler le foin ; l’admirable bonne volonté, la rapidité et la perfection que ces gens déployèrent dans l'accomplissement de cette tâche étaient certainement une preuve convaincante de l’attrait de l’industrie combinée au sein de l’association. D’autres personnes,
- (1) Voir les numéros du Devoir des 18, 2o février, 4,11, 18 et 2S mars, et 1 et 8 avril.
- p.235 - vue 235/832
-
-
-
- 236
- LE DEVOIR
- pendant ce temps cueillaient les fruitsetles légumes pour le dîner, et, de l’aveu de tous les voisins, ils en ont de sans pareils au point de vue de la bonne qualité et de la prompte maturité, et d’autres enfin vaquaient avec entrain aux autres travaux domestiques.
- « Les visiteurs venus de New-York et de la campagne aux environs étant arrivés, et l’heure de la réunion ayant sonné, la cloche donna le signal, et hommes, femmes et enfants s’assemblèrent dans un petit bois de noyers, voisin de la maison où l’on avait installé des sièges en demi-cercle à l’ombre des arbres. Des discours furent prononcés par William Channing et Horace Greeley, pour expliquer la situation, et démontrer que l’association est la véritable mise en pratique logique des^principes admis et professés par notre nation.
- « Cela dura environ une heure et demie qui passa vite, et l’on se rendit ensuite dans une des plus grandes salles de la maison, où une vaste table occupait toute la longueur de la pièce, et l’on prit part à un abondant et excellent dîner, dans l’organisation duquel les sœurs hospitalières de la Phalange avaient fait preuve de savoir, de zèle et de goût. De la bonne eau bien fraîche fut la seule boisson que l’on but, grâce à la tempérance des associés. Quelques toasts et quelques rapides allocutions assaisonnèrent la fête.
- « L’après-midi étant déjà un peu avancée, on demanda des personnes de bonne volonté pour aller au foin. Aussitôt rateaux et fourches sont mis en réquisition, et jamais groupe plus gai ne ramassa le fourrage ; jamais prairie ne fut plus dextrement nettoyée; et cela fut sitôt fait, que les travailleurs réclamèrent de nouvelle besogne, ce à quoi le chef de groupe dut répondre en exprimant le regret de n’avoir point d’ouvrage à leur donner. Pour terminer la fête, les jeunes gens organisèrent un bal, qui se prolongea jusqu’à minuit. Ainsi finit cette véritablement cordiale solennité. »
- Une faut pas perdre de vue que le 4 juillet est une fête nationale aux Etats-Unis, qui célèbrent ce jour j là l’anniversaire de la déclaration de leur Indépen- j dance en 1776. Les visiteurs venus en 1845 à North ! American Phalanx y arrivaient donc avec l’intention d’y prendre part à la célébration de la grande fête nationale. Leur récit nous montre qu’au sein de l’association le travail n’était point exclu du programme de la solennité. Au mois de mai de l’année suivante Georges Ripley visita à son tour l’Etablissement social, et voici le récit qu’il fit de sa visite :
- « Arrivant à la Mansion vers l’heure du dîner, nous reçûmes un accueil cordial de la part de nos amis et nous prîmes bientôt place à leur table hospi-
- talière, où nous ne tardâmes pas à nous croire chez nous et au milieu de ceux auxquels nous unissent les liens les plus étroits. Comment en aurait-il pu être autrement ? C’était une réunion de gens qui ont voué leur vie à un intérêt unique, qui ont choisi le rôle de pionniers dans une grande réforme sociale, et qui s’estimaient heureux de leurs sacrifices en faveur de la réalisation d’idées qui leur sont plus chères que la vie elle-même. La similitude de vues, et de toute la manière d’être dans nos associations au berceau, produit une similitude complète de sentiments, et je pourrais presqu’ajouter d’expression et d’attitude.
- « J’ai souvent entendu les étrangers remarquer la cordialité et la souplesse d’esprit dont ils étaient frappés chez les sociétaires, en visitant notre petite Association de Brook Farm ; et je retrouve ici la même chose si fortement manifeste, qu’en causant avec nos nouveaux amis, il me semblait que c’étaient les mêmes hommes que j’avais laissés à la maison, ou plutôt que j’avais vécu côte à côte avec eux pendant des mois ou des années, au lieu de les voir aujourd’hui pour la première fois. Je n’eus besoin d’aucune présentation officielle pour me sentir tout à fait à l’aise avec eux, et je me persuade qu’il en fut de même de leur côté.
- « Après le dîner nous fûmes obligeamment conduits par notre ami M. Pears sur ce domaine magnifique etjepourraisdire avec raison enchanteur. J’en avais souvententendu parler en termes extrêmement élogieux ; mais je dois confesser que je ne m’attendais pas à voir une propriété dans laquelle se trouvaient combinés ensemble autant de pittoresques attraits avec d’aussi rares applications agricoles. /
- « Nos amis ont incontestablement été favorisés d’une manière toute particulière en obtenant un domaine d’autant de valeur, pour théâtre de leurs expériences, et je ne vois rien qui puisse justifier des doutes sur leur succès éclatant à une époque peu éloignée, étant donnés leur savoir et leur persévérance .
- « Je fus sensiblement et agréablement frappé de l’aspect des enfants, et des mesures prises pour leur éducation physique aussi bien qu’intellectuelle. Je les trouvais dans une salle d’école fort propre, sous la surveillance active et intelligente de Mistress B”**, qui se consacre à cette tâche avec un zèle remarquable et les plus agréables résultats. Il est bien rare que ce petit monde dans la société ordinaire ait d’aussi complètes installations pour sa culture intellectuelle, et fasse preuve de tant de zèle et d’émulation pour son instruction.
- « Cette association n’a pourtant pas été sans ren-
- p.236 - vue 236/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 237
- contrer de sérieuses difficultés. Elle a eu à lutter contre l’insuffisance du capital, et elle a éprouvé des embarras à cet égard. Elle a eu à souffrir aussi du découragement de quelques-uns de ses membres, résultat inévitable de toute entreprise nouvelle, et dont l'influence est toujours nuisible à son rapide développement. Heureusement, les mécontents ont quitté presqu’aussitôt l’établissement, et sauf de très rares exceptions, s’il y en a, les membres actuels sont tous cordialement dévoués au mouvement, pleins d’une foi ardente en la cause et dans chacun de ses co-associés, et bien résolus à mériter le succès, même dans le cas où ils ne devraient pas l’atteindre. Mais leur avenir est néanmoins brillant, et avec de la persévérance et de l’accord ils doivent bientôt parvenir à transformer leur magnifique domaine en un chez soi plein d’attraits, modèle de l’habitation sociétaire. Que Dieu leur donne la prospérité 1 »
- A ces témoignages éclatants et autorisés du .succès de l’entreprise naissante de la North American Phalanx nous joindrons encore celui de M. Neidhart après sa visite faite au mois de juillet 1847, précisément encore le 4, jour de la fête des Etats-Unis.
- « Il m’est impossible, « dit M. Neidhart », de décrire l’impression profonde que produisit sur nous le spectacle de la vie et des manières de nos frères. Quoiqu’ils n’appartiennent pas à ce que l’on nomme fort injustement les hautes classes, je trouvai chez eux tous une affection réciproque calme et douce, indice infaillible de leur détermination bien arrêtée de se vouer entièrement à la réussite de la grande expérience à laquelle ils se sont consacrés.
- « Après une promenade assez longue et fatigante à travers le domaine, je trouvai en rentrant leur simple et frugal souper fort engageant. Je vis là pour la première fois rassemblées les femmes dont nous n’avions fait qu’apercevoir par-ci par-là les silhouettes. Elles nous parurent former un groupe animé, aux physionomies souriantes et heureuses, respirant la santé et le contentement. Il me semble que je n’avais jamais vu auparavant des regards aussi profonds et aussi pleins de sentiment. Beaucoup, parmi les filles les plus jeunes, portaient des couronnes de feuillage et de fleurs dans leur chevelure,et quelques-unes même autour de leur taille en guise de ceinture qui leur seyait admirablement.
- « Après le thé, nous passâmes au salon de lecture où l’on trouve rangés en ordre tous les journaux progressistes et réformateurs,aussi bien que les meilleurs feuilles Agricoles de l’Union, tels que la New-York Tribune, Practical Christian, Young America,
- Harbinger, etc . Il y a aussi un commencement de petite bibliothèque.
- « Une seule chose manquait pour animer la soirée, c’était la musique. Ils possèdent, je crois, une guitare, des flûtes et d’autres instruments, mais c’est le temps pour s’exercer qui paraît leur faire défaut. Nous fûmes empêchés néanmoins de trop sentir cette lacune et l’absence de cet accompagnement indispensable de l’harmonie universelle, par le plaisir que nous eûmes dans le salon de Mistress B*** qui nous montra ses beaux dessins, et dont la société intelligente nous fit passer agréablement la soirée. Cette dame avait auparavant fait partie de la Société Clermont Phalanx dans l’Ohio. Je regrettait fort que le temps ne nous ait pas permis d’obtenir d’elle l’explication des causes qui amenèrent la dispersion de cette association. Mais elle devait certainement avoir été satisfaite de la supériorité de la vie sociale, puisqu’elle n’eût rien de plus pressé que de s’enrôler dans une autre société.
- « J’eus l’heureuse chance (malgré le nombre considérable de visiteurs) d’avoir une jolie chambre à coucher de laquelle j’eus le regret de voir que j’avais chassé quelque membre obligeant de la Phalange. La simplicité et l’ordre régnant de cette chambre étaient tout à fait agréables, et elles nous permirent de nous faire une idée del’ordre parfait qui règne au sein de cette communauté.
- « Le lendemain matin nous déjeunâmes de bonne heure, et accompagnés par M. Wheeler,un des membres de la Société,nous errâmes par tout le domaine. Dans notre excursion nous passâmes à Brisbane-1 Hill où ils ont l’intention de bâtir le futur Phalanstère, sur un plan plus étendu et perfectionné.
- « Il y a ici un service religieux tous les dimanches auquel assistent tous ceux qui y sont disposés. Les membres de l’Association adhèrent à différents systèmes religieux, mais ils ne paraissent pas se soucier beaucoup des formes extérieures de la religion.
- « Autant que j’ai pu m’en rendre compte, la santé de la population de la North American Phalanx a été généralement très bonne. Ils ont cependant perdu plusieurs enfants atteints de différentes maladies. Durant la crise de petite vérole qui a sévi (jans la Communauté, la supériorité de l’ordre combiné sur l'isolement du foyer domestiquera été très clairement démontrée. La maladie a fait infiniment moins de victimes en effet, à la Phalange que partout ailleurs. Tout récemment ils ont construit un établissement de bains. L’eau est bonne, mais elle doit contenir plus ou moins de fer, car toute la région en est pleine. (A suivre.)
- p.237 - vue 237/832
-
-
-
- 238
- LB DEVOIR
- LA SAGESSE ANTIQUE (1>
- XV
- Instruire & établir autrui
- {Suite}
- L’homme qui a la vertu de l’humanité désire s’établir lui-même, et ensuite établir les autres hommes ; il désire connaître les principes des choses, et ensuite les faire connaître aux autres hommes.
- L’homme supérieur améliore constamment sa personne pour procurer aux autres du repos et de la tranquillité.
- Soyez sévères envers vous-mêmes et indulgents envers les autres, alors vous éloignerez de vous les ressentiments.
- Avertissez avec droiture de cœur, et ramenez votre ami dans le chemin de la vertu. Si vous ne pouvez pas agir ainsi, abstenez-vous.
- Lun-Vu.
- Si les hommes de capacité et de talents abandonnent ceux qui n’en ont pas : alors la distance entre le sage et l’insensé ne sera pas de l’épaisseur d’un pouce.
- Si vous ne suivez pas vous-même la voie droite, elle ne sera pas suivie par votre femme et vos enfants. Si vous donnez des ordres qui ne soient pas conformes à la voie droite, ils ne doivent pas être exécutés par votre femme et vos enfants.
- Meng-tseu.
- Toute instruction qui a le bien pour objet doit être communiquée sans maltraiter les disciples; le maître qui désire être juste doit employer des paroles douces et agréables. Manou.
- Que l’interprète de la loi renonce d’une manière absolue au mensonge, à l’orgueil et à la médisance, et ne conçoive jamais aucun sentiment d’envie.
- Qu’il ne prononce jamais sur qui que ce soit des paroles de blâme; qu’il n’élève jamais de discussion sur les opinions hétérodoxes; qu’il ne dise jamais à ceux qui persistent dans une mauvaise conduite : Vous n’obtiendrez pas cette science supérieure.
- {Lotus de la donne loi).
- Ne blâmez personne avant de vous être bien informé, et quand vous l’aurez fait, reprenez-le avec équité.
- Ne mêlez point les reproches au bien que vous faites, et ne joignez jamais à votre don des paroles tristes et affligeantes. Ecclésiastique.
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté le N° du 28 janvier 1883.
- Si votre frère a péché contre vous, allez lui représenter sa faute en particulier, entre vous et lui : s’il vous écoute, vous aurez gagné votre frère.
- St Mathieu.
- Comment pouvez-vous dire à votre frère: Mon frère, laissez-moi ôter la paille qui est dans votre œil, vous qui ne voyez pas la poutre - qui est dans le vôtre! Hypocrite, ôtez premièrement la poutre qui est dans votre œil ; après cela vous verrez comment vous pourrez retirer la paille qui est dans l’œil de votre frère.
- St Luc.
- Point de violence en matière de religion. La vérité se distingue assez de l’erreur.
- {A suivre).
- Le Koran.
- Le Voltaire ayant relevé à titre de curiosité littéraire, que dans les quarante-trois livraisons in-folio parues de la publication de M. Henri de Chennevières, les Dessins du Louvre, dont nous avons parlé, l’auteur n’a pas une seule fois employé ni le mot que ni le mot qui, a reçu de M. Chennevières la spirituelle lettre que voici :
- Monsieur,
- Vous avez bien voulu découvrir dans les pages des Dessins du Louvre une nouveauté de styl8. L’attention bienveillante de votre lecture me flatte infiniment.
- Permettez-moi de vous exposer les motifs de ma lutte littéraire. J’ai juré haine aux qui, et aux que, ces lourds conjonctifs de la syntaxe. Cette guerre à toute outrance contre de paisibles pronoms trouble l’économie de la langue et, le mécanisme ordinaire des phrases, mais elle éclaircit la pensée, elle allège la période, elle suspend les longueurs. .
- Depuis quatre siècles l’horrible qui tyrannise les lettres françaises, il infecte les meilleurs écrivains. Rabelais le cultivait dans les bosquets de l’abbaye de Thélème ; Pascal et La Bruyère montrèrent pour lui la plus coupable des indulgences. Bossuet le mettait sur les autels. Ne s’avisait-il pas de dire un jour : « Celui qui règne dans les cieux, de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient, etc.? » Cette déclinaison éhontée de qui faisait les délices contemporains. MM. de Port-Royal renché-
- p.238 - vue 238/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 239
- rirent sur Bossuet, et les beaux esprits de la cour et de la ville semèrent de qui leurs productions.
- A l’avènement de Voltaire, le « qui régnait » despotiquement. Voltaire le.laissa vivre. Il lui abandonna ses vers tragiques, mais il l’éconduisit de sa prose, de sa belle prose si pleine et si vive. Il ne l’expulsa point toutefois avec assez de rudesse, et l’ambitieux pronom réapparut au seuil de certaines phrases. Chateaubriand le caressait de sa plume douillette et le berçait avec une mélancolie mi-gnarde. Lamartine lui donna des ailes d’or et le lança dans l’azur de ses rêves.
- Notre qui, rendu insolent par l’hommage de ces grands noms, allait terroriser davantage encore la République des lettres. Victor Hugo, ému de cette audace, voulut faire bonne justice de cet outrecuidant ; il l’appela en champ clos, le rudoya, l’esto-cada, mais l’autre tint ferme.
- J’ai essayé, monsieur,d’apprécier ce monstre,d'étu-dier sa tactique, ses moyens de défense. Enfin, je l’ai surpris et je l’écorche vif ; il méritait ce châtiment. La patience fut raa seule arme, la patience à défaut de génie, une longue patience.
- Avec les qui, la phrase s’embourbe, les pensées hautes ou gracieuses revêtent une enveloppe bourgeoise, les virilités de la concision perdent de leur étreinte. Le qu’il mourût du vieux Corneille ne me persuade pas. Emancipée des qui, la phrase s’en va légère, leste, sautillante, agaçante, provocante, amusante. Elle a le maintien jeune, aisé. C’est une fillette agile et court-vêtue, gagnant d’un saut le but de sa course.
- Le parti-pris apparent de mon style, cette rage de l’anti-qui, pourrait sembler d’abord une gageure peu digne d’un écrivain d’art, mais cette petite conquête grammaticale me paraît capable d’intéresser les curieux de littérature.
- Recevez, monsieur, l’assurance de mes sentiments tout dévoués.
- Henry de Chennetières.
- Remarquez que les qui et les que sont proscrits de cette lettre.
- ETAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- NAISSANCES
- Le 4 avril 1883, de Georgette-Ernestine Hamel, fille de Hamel Auguste et de Pesé Amante.
- Le 4 avril, de Georgette Gaudériaux, fille de Georges Gaudériaux et de Margry Juliette.
- Le 7 avril, de Léon-Albert Cartigoy, fils de Carti-gny Léon et de Pissot Louise.
- Le 8 avril, de Alida Dôfontainé, fille de Défontaine Alfred et de Beaucamp Aline.
- Le 8 avril, de Charlotte-Marie Dassonville, fille de Dassonville Charles et de Leduc Marie.
- Le 8 avril, de Gabrielle-Marthe Froment, fille de Froment Henri et de Marthe Lemaire.
- --------sf-ra-ss— ---------------
- Caiige nationale d’épargne
- Constatations des versements ultérieurs
- On lit dans le Journal officiel :
- « Un décret du 10 mars dernier a fixé au 1er avril 1883 la mise à exécution de la loi du 3 août 1882, par laquelle le ministre des postes et des télégraphes a été autorisé à créer des timbres spéciaux, dits timbres épargne, d’une valeur de 1 franc à 1,000 francs, destinés à la constatation des versements ultérieurs sur les livrets appartenant aux déposants à la caisse nationale d’épargne postale.
- » Les timbres-épargne ne seront pas mis en circulation dans le public; leur emploi est exclusivement réservé aux agents des postes, qui, au moment de chaque versement ultérieur, devront appliquer sur le livret, en présence de la partie versante, le nombre de figurines nécessaires pour représenter exactement le montant du dépôt de fonds, lequel continuera, en outre, à être inscrit en chiffres dans la colonne des sommes reçues.
- » Pour former titre envers ta caisse nationale d’épargne, ces figurines devront être frappées du timbre à date du bureau de poste où les fonds sont déposés, et être revêtues de la signature du receveur.
- » Le livret est rendu sur le champ au déposant. Celui-ci doit,avant de quitter le bureau, s’assurer si les formalités énoncées ci-dessus ont été dûment remplies et si la valeur des timbres-épargne, collés sur son livret, représente bien le montant du versement par lui effectué.
- » Grâce à ces nouvelles mesures, les titulaires conserveront la pleine disposition de leurs livrets et pourront à leur gré, soit en personne, soit par un tiers porteur du livret, effectuer, chaque jour et à toute heure, leurs versements dans tout bureau de poste de plein exercice. »
- Le Directeur-Gérant : GODIN #
- p.239 - vue 239/832
-
-
-
- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE
- GUISE (JLISNE)
- OUVRAGES DE M. GODIN *
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr.
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8° extraite du volume « Le Gouvernement »................................i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8° broché, avec la vue générale des établissements de l’association......................5 fr.
- Sans la vue.............................4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°..........................10 fr.
- Edition in-18.......................... 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci - dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris*
- Librairie Ghio, i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. La richesse au service du peuple.
- La politique du travail et la politique des privilèges............................
- La souveraineté et les droits du peuple
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE
- DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret......0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS
- DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret . . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché.........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio 1,3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LE DEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE DE L'ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE paraît tous Iss ÿimanches
- France : Un an........................10 fr. »»
- — Six mois.......................... 6 fr. »»
- — Trois mois. ...................... 3 fr. »»
- Union postale : Un an..................n ff. »»
- Autres Pays...........................13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- ier volume broché, 432 pages . . . 3 fr. »»
- 2e — — 464 — . . . . 3 fr. »»
- !i 3e — — 624 — • ^ 4 &• 5°
- 4e — *— 832 — . . 6 fr. »»
- 5e - — 864 — . . . . 6 fr. n»
- 6e — — 832 — 6 fr. » »
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- 0,40 cent-0,40 cent.
- 0,40 cent. 0,40 cent.
- S‘-Quentin. — lmp. du Glaneur.
- p.240 - vue 240/832
-
-
-
- T Année, Tome 7. - n° 241. "Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 22 Avril 1883
- OCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l'envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . Six mois . . . Trois mois . .
- 10 îr. »» 6 »)> 3 »»
- Union postale
- Un an . . . . 11 fr. »» Autres pays Un an. . . . 13îr.6G
- on s’abonne A PARIS 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- flW
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement a titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- Les habitations à bon marché.f— La Presse et VAssociation du Familistère. — Pétition des femmes françaises. — Faits politiques et sociaux. — L'Armée du Salut. — La Sagesse antique. — Les Idées de Fourier aux Etats-Unis. — Le Travail à travers les Ages.
- LES HABITATIONS A BON MARCHÉ
- Les journaux ont annoncé que le conseil des Ministres avait décidément réglé dans une de ses dernières séances l’affaire des habitations ouvrières. Il a, paraît-il, adopté la convention avec le Crédit Foncier, aux termes de laquelle cette institution financière devra consacrer une somme de vingt millions à à la construction d'habitations, dont le prix de vente ne dépassera pas 9,000 fr. à Paris et 3,000 fr. en province, et dont le prix de location sera calculé de telle sorte que le locataire puisse devenir propriétaire de l’immeuble au bout d’une période de vingt
- années. L’amortissement de la somme avancée par le Crédit Foncier reste d’ailleurs à la charge de l’Etat.
- Cette question de 1’habitation ouvrière est certainement une des plus intéressantes qui puisse attirer l’attention. L’habitation est un des premiers, des plus impérieux besoins de l’homme, et c’est celui qui jusqu’à présent a le moins trouvé satisfaction dans des conditions analogues à celle que l'on rencontre pour la satisfaction des autres besoins. Le pauvre aujourd’hui est à peu près aussi mal logé qu’autre-fois, aussi bien dans les villes que dans les campagnes, et il est des réduits que l’on ose louer à ces malheureux, dont bien des gens ne voudraient même pas pour leurs bestiaux.
- Si les préoccupations de la politique terre à terre qui jusqu'à présent a toujours paru dicter les actes de tous les hommes préposés au gouvernement du pays, si les questions de personnes et les intérêts des partis n’occupaient pas toujours la première place dans les déterminations des ministres depuis qu’il existe des ministères, si lo bien-être et la prospérité de la nation qui ne peuvent exister qu’avec une notable amélioration du sort des travailleurs, au lieu de s’afficher toujours uniquement dans les programmes des cabinets, inspiraient davantage leurs actes, il y a longtemps que des mesures de ce genre auraient été prises, et l’on serait à l’heure qu’il est bien près d’avoir résolu cette partie du problème. Mais les gouvernements ont bien autre chose à faire qu’à bien se renseigner sur les besoins et les vœux du pays, et à rechercher les moyens de les satisfaire. Elever des monuments aux hommes politiques passés de vie à trépas, faire ajourner le plus
- p.241 - vue 241/832
-
-
-
- 242
- LE DEVOIE
- possible les réformes urgentes mais gênantes, caser ses amis dans les fonctions élevées,quelles que soient leurs aptitudes, n'est-ce pas mille fois plus pressé que de donner du pain à ceux qui en travaillant meurent de faim, ou un abri à ceux qui ne peuvent en avoir un faute de ressource ?
- L’insignifiant rêveur dont le règne aboutit -après vingt années d’abêtissement de la France à la boue sanglante de Sedan, parut à une certaine époque, se préoccuper de cette question des habitations ouvrières. Avait-il la conviction que les logements du peuple sont une honte pour une civilisation qui transformait si rapidement la capitale et la dotait de tant de splendides édifices, lorsqu’il cherchait à encourager la construction de cités et de maison& ouvrières, qui devaient probablement dans sa pensée lui concilier les cœurs des travailleurs ?
- Il est certain que si après avoir contemplé les délicieux palais qui se sont groupés depuis quelques années autour du parc Monceaux, par exemple, on se fut trouvé transporté tout à coup dans la rue de Venise ou la rue des Anglais, en plein cœur de Paris, sans parler de bien d’autres quartiers excentriques non mieux partagés, on eût reconnu sans peine que tout n’était pas pour le mieux dans les logis destinés aux ouvriers.
- Quoi qu’il en soit, la légende Impériale rapporte qu’au moment de la fameuse exposition de 1867, dans les soirées intimes des lundis de l’Impératrice aux Tuileries, on avait pris goût à dessiner des modèles de maisons d’ouvriers, dans le genre de celle qui fut exposée au Champ de Mars, et dont on admirait le bas prix fixé tout compris à 3,000 francs. Dans ces réunions chacun s’appliquait à surpasser, dans ses plans, ce qui avait été fait jusqu’alors au point de vue de l'économie du terrain, de la modicité de prix de la construction s’ajoutant à la plus grande somme possible de confort et de commodités de la vie. Cela contribua dans une certaine mesure,il faut le reconnaître,à pousser quelques hommes animés de bonnes intentions à s’occuper de la solution pratique de cette question intéressante.
- La Société coopérative immobilière se forma à cette époque dans le but de construire des maisons ouvrières, d’après le modèle qui figurait à l’Exposition,dont moyennant trois mille francs, représentant la somme des loyers payés pendant un laps de temps indiqué dans les statuts, l’ouvrier locataire finissait par devenir propriétaire.
- Le gouvernement encouragea cette tentative par tous les moyens possibles, et même en allouant des subventions aux entrepreneurs. Mais tout cela n’aboutit pas, et à part quelques cités ouvrières qui ne
- répondaient point du tout au but que l’on se proposait d’atteindre, rien de sérieux ne sortit de ces entreprises.
- La question n’a point cessé pour cela de préoccuper les esprits, et bien des projets ont été formés dans cette pensée.
- Il existe en Ang^terre, en Amérique et même en Chine pourtant, des sociétés qui ont pour objet d’amener chaque famille à posséder son habitation à l’aide d’une contribution mensuelle. Ces sociétés s’appellent en Anglais « Building and Land Socie-ties ». Il résulte d’un rapport de M. Ludlow, general Registral des Associations de secours mutuels, coopératives et autres, que le nombre de ces sociétés en Angleterre proprement dite et dans le pays de Galles était au 31 décembre 1880 de 1,267, que celuide leurs membres s’élevait à 372,035, et que leurs recettes en 1881 ont été de 467,363,875 francs. L’avoir des actionnaires des 1,111 sociétés qui ont fait connaître leur état de situation complet s’élevait à 545,372,375 francs, et les bénéfices restant en compte courant montaient à 27,618,375 francs.
- Ces chiffres démontrent que ces entreprises répondent à un besoin réel, et que bien conduites elles peuvent espérer le succès. D’où vient que chez nous tout ce qui a été essayé en ce sens n’ait point réussi ?
- Les cités ouvrières de Napoléon III étaient tout simplement de grandes maisons locatives, véritables casernes, qui valaient mieux assurément que des masures,mais qui ne remplissaient que très imparfaitement le but. Ce n'est point parce que c’étaient de grands édifices où les ouvriers se trouvaient groupés plus ou moins nombreux,que ces cités ouvrières laissaient à désirer, mais bien parce qu’en définitive elles ne réalisaient aucun progrès sérieux au point de vue de l’hygiène et de la bonne entente des conditions nécessaires au bien être réel des familles. Si en somme cela pouvait paraître passable à ce point de vue, il y en avait d’ailleurs un autre qui rendait ces locaux odieux aux travailleurs, c’était le régime administratif auquel ils étaient soumis. A Paris, dans toutes les maisons en général, la présence du concierge et ses allures autocratiques sont intolérables, mais dans les cités ouvrières dont il s’agit, c’était bien pis encore. La réglementation débordait partout, et faisait de ces constructions des habitations comme toutes celles que l’on réserve aux ouvriers dans les étages supérieurs de toutes les maisons locatives de Paris, avec des entraves à la liberté en plus. Leur insuffisance fut bien vite démontrée et l’on se mit à chercher autre chose.
- Le fondateur d’une entreprise de ce genre, M. Plos-
- p.242 - vue 242/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 243
- mann écrivait à ce sujet, il n’y a pas longtemps :
- Du pain, du travail, une petite maison bien saine, bien aérée, un petit jardinet, voilà la santé et le bonheur du peuple travailleur, et par voie de conséquence, la tranquillité et le bonheur de la société toute entière. C’est là un idéal, mais la petite maison n’a pas la propriété de le réaliser. M. Plosman poursuit et se demande:
- * Comment parvenir à la solution de ce problème ?
- « Le moyen,dit-il, cen’est pas de construire comme on l’a fait sous Napoléon III,une cité où l’on réunissait et parquait, en quelque sorte deux ou trois mille familles pauvres. Cela ne pouvait réussir. L’ouvrier, surtout s’il a en lui un caractère artiste, ce qui est très fréquent à Paris où le peuple a l’instinct du beau, n’aime pas à avoir toujours sous les yeux la pauvreté en haillons ; il gémit et s’éloigne.
- « Ce qu’il faut se hâter d’entreprendre, c’est d’établir des habitations séparées pour chaque famille ouvrière, mais qui sont réunies ensemble par groupes de deux ou quatre familles au plus, ayant chacune une clôture distincte, et autant que possible, un petit jardinet ; puis organiser une société qui devra louer ces maisons à un prix très modéré, se contentant d’un intérêt de 4 0/0 au plus. Voilà une vraie cité ouvrière ».
- C’est à peu près ce qui a été fait au Grand Hornu en Belgique, dans le Nord, à Anzin et à Mulhouse, sans changer pour cela sensiblement la condition de l’ouvrier.
- Les cités ouvrières de Mulhouse, les plus renommées de toutes parce qu’elles furent subventionnées par l’Empereur sans doute, quoiqu’au point de vue de la salubrité elles soient bien au-dessous de celles du Grand Hornu, ou d'Ànzin furent inaugurées avec le désir, dit le rapport fait à la Société industrielle, « d’améliorer d’une façon notable la condition des ouvriers de la ville et de la campagne, car le genre d’habitations que nous proposons, dit l’auteur, ne conviendrait pas moins aux uns qu’aux autres. Si dans les campagnes, en effet, les logements ont déjà l’avantage d’être isolés, on sait d’autre part qu’ils pêchent par fois par une mauvaise disposition, et trop souvent par le défaut de propreté, de lumière et d’air salubre.
- « La commodité, la propreté d’un logement influent plus qu’on ne le supposerait d’abord peut-être sur la moralité et le bien-être d’une famille. Celui qui ne trouve en rentrant chez lui qu’un misérable taudis, sale, en désordre, où il ne respire qu’un air nauséabond et malsain ne saurait s’y plaire, et le fait pour passer au cabaret une grande partie du
- temps dont il dispose. Ainsi son intérieur lui devient presqu’étranger, et il contracte bientôt de funestes habitudes de dépenses dont les siens ne se ressentent que trop et qui aboutissent presque toujours à la misère. Si, au contraire, nous pouvons offrir à ces mêmes hommes des habitations propres et riantes, si nous donnons à chacun un petit jardin où il trouvera une occupation agréable et utile ; où, dans l’attente de sa modeste récolte, il saura apprécier à sa juste valeur cet instinct de la propriété que la Providence a mis en nous, n’aurons-nous pas résolu d’une manière satisfaisante un des problèmes les plus importants de l’économie sociale ? N’aurons-nous pas contribué à resserrer les liens sacré de la famille, et rendu un véritable service à la classe intéressante de nos ouvriers et à la Société elle-même ? »
- A cette question posée dans ces termes, la réponse ne peut- être qu’affirmative, car rendre l’intérieur de l’ouvrier plus attrayant pour lui que le cabaret ou tout autre lieu public c’est le retenir chez lui, et resserrer par conséquent les liens de la famille. Mais l’auteur du rapport semble considérer l’isolement des habitations comme un avantage et cette opinion nous paraît fort contestable. Si le groupement a des inconvénients, ils sont largement compensés par les avantages qu’il offre, et si l’isolement peut présenter quelqu’avan-tage, il offre certainement des inconvénients infiniment plus nombreux qui font largement compensation.
- L’habitation unitaire, telle que l’a conçue et exécutée le fondateur du Familistère, est la seule forme que les entreprises passées n’aient point cherché à réaliser, et cependant l’expérience est là pour prouver péremptoirement que ce système est supérieur à celui des petites maisons et à celui des cités ouvrières, parce qu’il est le seul qui puisse donner au travailleur tous les équivalents de la richesse sans lui imposer la moindre charge supplémentaire. Il ne donne pas il est vrai à l’ouvrier le mirage séduisant de devenir propriétaire de son habitation au bout d’un laps de temps déterminé, en payant tout simplement son loyer, mais il en fait un propriétaire actionnaire du palais qu’il habite et place ainsi sa propriété à l’abri des éventualités qui menacent sans cesse le propriétaire individuel, et il lui garantit en revanche une foule d’avantages que seuls les gens dans l’aisance peuvent se procurer isolement.
- Etre propriétaire de sa maison est assurément chose fort attrayante; mais entre la perspective d’une existence de propriétaire constamment dans la gêne et les privations de toute sorte, et celle
- p.243 - vue 243/832
-
-
-
- m
- LE DEVOIR
- d’une vie passée dans une aisance, modeste mais assurée, sans la propriété individuelle, mais avec ses économies sûrement garanties par la forme collective de sa propriété, il nous semble que l’liésitation n’est pas possible, et à ce point de vue, nous ne craignons pas d’affirmer la supériorité du système inauguré au Familistère de Guise, sur celui des petites maisons avec jardinet tant prônées depuis une cinquantaine d’années.
- Si donc le gouvernement qui, dit-on, est décidé à traiter avec le crédit Foncier, avait le temps, au milieu de -ses préoccupations politiques si importantes, d’étudier un peu la question des habitations ouvrières, il ferait peut-être œuvre utile en examinant sérieusement les résultats acquis par l’expérience de l’un et l’autre systèmes, et d’adopter, autant que faire se pourra, celui des deux qui répond le mieux au besoin auquel il s'agit de donner satisfaction. Cette question est capitale, car elle fait partie des réformes sociales urgentes à réaliser pour améliorer d’une façon efficace le sort des travailleurs, et détruire réellement le paupérisme. Elle a donc une portée bien plus haute que toutes les mesquines préoccupations politiques où les questions de personnes dominent toute autre considération, et qui aboutissent à des contradictions révoltantes entre les déclarations et les actes. L’étudier et la résoudre serait donc de la part des gouvernants entrer enfin dans la véritable voie dans laquelle doit marcher un gouvernement véritablement républicain, comprenant sont rôle dans la Société, et s'efforçant de le remplir dignement. Peut-on l’espérer d’un ministère dont tout-le républicanisme paraît consister dans le culte rendu à là mémoire de Gambetta? Cela est douteux, et c’est tant pis pour les ministres, et tant pis aussi pour la France !
- La Presse & l’Association du Familistère
- VII
- Nous lisons dans La revue du mouvement social, mars 1834 :
- « La question de la femme »
- « On sait qu’au Familistère, les femmes ont été « placées par M. Godin, sur un pied d’égalité abso-« lue avec les hommes. Nous sommes heureux d’a-« voir la preuve effective que les idées du fondateur « sont partagées, sinon par tout le personnel, du « moins par la partie de ce personnel qui po-sède ,, « une autorité. Dans une assemblée générale tenue v« le 4 février, les associés ont, poux’ la première
- « fois, nommé trois membres du conseil de gérance. « Au nombre des élus figure une femme, M™ Allard.
- « Nous félicitons les associés du Familistère, de « l’esprit de progrès dont ils viennent de faire « preuve, et M. Godin d’avoir si bien réussi dans ses « enseignements. »
- U Echo vouzinois, Vouziers, Ardennes, dans ses numéros des 4 mars et 8 avril 1883, reproduit les conférences de M. Godin publiées dans le Devoir des 18 février et 25 mars, traitant de l’hérédité de l’Etat, question d’une importance considérable, dit l'Echo vouzinois, « vu l’insuffisance des ressources budgétaires et l’urgeneô d’apporter un soulagement réel aux contribuables. »
- Un autre journal Nord de la Thiérache du 10 de ce mois, reproduit également l’une de ces conférences sur l’hérédité de l’Etat.
- Le Petit Journal, 19 nnrs 1883,dans un article intitulé: De la participation aux bénéfices signale que l’association du capital et du travail est organisée d’une manière complète au Familistère de Guise.
- Enfin, Le Courrier de Setif, Algérie, dans son numéro du 1er de ce mois, montre l’œuvre du Familistère comme un exemple à imiter pour l’extinction du paupérisme et la pratiqua de la loi morale de Fraternité. (A suivre).
- Société pour l’amélioration dnsortdesfemmes
- social : 52, Avenue de Clicby (Paris) , Paris le 15 avril 1883.
- A Monsieur le Président de la République et Messieurs les membres du conseil des ministres.
- Nous, femmes françaises, au nom d’un groupe important, nous prenons la liberté de vous exprimer notre vif et légitime désir de voir le gouvernement de notre pays accueillir favorablement la proposition qu’a faite la grande lépublique u’Amérique aux puissances européennes, à l’effet de constituer une convention internationale d’arbitrage pour régler pacifiquement les différends qui peuvent survenir entre les gouvernements.
- Cette résolution votée par le Parlement américain, vient de recevoir sa sanction dans le langage si élevé de M. Jacob Bright qui, en prenant possession de sa chaire, en qualité de vice-recteur de l’Université de Glascow, place occupée antérieurement par tant d’illustrations anglaises, a déclaré que la guerre condamnée dans le passé doit être rayée de la politique de l’avenir.
- L’idée grande et féconde de la paix, qui à travers les siècles a occupé tant d’esprils éminents, tend à entrer dans une voie de réalisation, et certes s’il est un mouvement auquel les femmes doivent spontanément s’associer, c’est bien celui-là représentant une moitié de chaque nation, et dans l’espèce humaine l’élément éducateur moral et pacifique, elles en eussent pris depuis longtemps l'initiative, si elles avaient eu voix délibérative dans les assemblées et dans les conseils.
- La guerre est un vestige des âges de barbarie, elle est
- p.244 - vue 244/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 245
- à la fois, puérile et horrible, elle jette un défi à l'humanité, & la justice, à la raison, elle est contraire enfin aux intérêts économiques aussi bien qu’aux intérêts moraux.
- Nous n’ignorons pas que la paix armée qui impose aux nations de si lourds sacrifices, est pour la France une douloureuse, mais patriotique nécessité ; par contre nous n’ignorons pas non plus que cette paix armée qui est à l’ordre du jour dans l’Europe entière, n’est pas moins ruineuse et démoralisatrice que la guerre, qu’elle n’est qu’une trêve sans lendemain a-suré, et qu’enfin elle ne saurait constituer pour les peuples, uu état social normal, si elle n’aboutit à une garantie sérieuse du maintien de la paix, une garantie capable de concilier en même temps et ia dignité et l’intérêt des nations.
- Nous sommes entièrement convaincues que l’arbitrage international basé sur le droit et sur l’autonomie des individus et des peuples sera infiniment plus efficace pour nous ramener nos chères provinces que la guerre avec ses hasards si divers.
- Permettez-nous donc, Monsieur le président et Messieurs les ministres, de vous renouveler ici l’expression de notre ardent désir de voir la France, fidèle à ses traditions généreuses, donner au nom de ia République française pacifique et progressiste sa complète et entière adhésion à la proposition d’une convention internationale d’arbitrage entre toutes les nations civilisées, que la grande République américaine s’est donné la belle mission de soumettre aux puissances del’E >rope.
- Veuillez agréer, Monsieur le président et Messieurs les ministres, l’expression de nos sentiments les plus patriotiques et les plus dévoués.
- Maria Deraisne, Présidente.
- Les deux vice-présidentes,
- V. ÏR1ESSTRAUT, LOUISE DAVID. ----------—-------------------------
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Tout le monde a pu constater cette semaine en lisant les journaux un fait caractéristique de la part du ministère Ferry. Pour les victimes de la catastrophe de Marnaval, le ministre de l’intérieur a pu donner en tout 2,000 fr., les autres membres du cabinet se sont abstenus. Mais par contre, le cabinet tout, entier, composé de 11 membres, a versé une somme de 5,500 francs, soit 500 francs chaque ministre pour la souscription à un monument à la mémoire de Gambetta. Aussi l’on a déjà près de cent mille francs pour ce fameux monument, mais pour les pauvres familles de Marnaval il n’y a pas le quart de cette somme. .Qu’est-ce que les souffrances d’une fouie de familles qu’un accident terrible du travail a privées de leur soutien, auprès de Futilité d'élever un monument à l’ancien chef du fameux grand ministère? Pas de commentaires, n’est-ce pas?
- ECOSSE
- La Pa.ll Mail Gazette annonce que soixante-dix paysans du comté de Glendale, dans File écossaise de Skye, vont recevoir prochainement des commandements'les expulsant de leurs fermes parce qu’ils n’ont pas payé leurs redevances. On craint, qu’à cette occasion, des désordres n’éclatent dans l’île, et on croit que les paysans opposeront à l’ordre d’expulsion la résistance ia plus désespérée.
- MONTÉNÉGRO
- Suivant les informations de Pesther Loyd, cinq cents .monténégrins ont pris les armes et sont entrés sur le
- territoire albanais. Les Monténégrins qui demeuraient à Scutari, après s’être tenus cachés dans leurs maisons.se sont enfuis de la ville avec i’aide des soldats turcs de la garnison.
- RUSSIE
- Ou mande de Saint-Pétersbourg à la Correspondance politique :
- « L'acte d’accusation du nouveau procès des nihilistes donne les détails suivants sur Koboseff, qui, installé à Saint-Pétersbourg dans une petite boutique de fromages, était parvenu à creuser une mine sous l’une des rues par lesquelle,' le cz rr devait passer le 13 mars. Après la mort du czar, quoique la police recherchât activement Fauteur de cette mine, il demeura encore deux mois dans la capitale et se rendit, en mai, à Moscou, pour assister à une assemblée des chefs du parti. Il fut envoyé en Sibérie pour tâcher de faire évader quelques-uns des prisonniers politiques et parvint, en effet, a favoriser la fuite de Klemenko. Celui-ci, avec deux autres nihilistes, assassina à Odessa le général Streluikoff.
- « L’acte d’accusaUon raconte ensuite les nombreuses arrestations opérées parla police l’année passée. On découvrit ainsi dans le quartier de Wassili-Ostroff, à St-Pétersbourg, tout un" dépôt de dynamite, d’armes, de matières chimiques, de faux passeports. C’est là que l’on a trouvé une nouvelle espèce de bombes, d'une forme particulière, propres à être portées au moyen d’un cordon sur la poitrine sans éveiller le moindre soupçon. »
- * *
- La Triple alliance et la Presse. - On lit dans une correspondance de Berlin, publiée par le Standard du 13 :
- « Les explications fournies par M. Mancini au Sénat italien sont suivies ici avec le plus vif intérêt. L’opinion publique considère la triple alliance comme hors de doute et s’occupe fort peu de savoir comment elle a été conclue. »
- Une autre correspondance télégraphique de Vienne dit ce qui suit :
- « Le discours prononcé par M. Mancini au Sénat italien a en pour résultat de faire croire ici que les deux puissances centrales de l’Europe ont conclu une alliance formelle av<c l’Italie.
- * Celte conclusion paraît d’autant plus fondée qu'il n’eût pas été possible au ministère des affaires étrangères dTtalie de parler aussi vigoureusement qu’il l’a fait contre la politique de la France dans la Méditerranée à moins desavoir que l’Italie pouvait entièrement compter sur l’appui de ses puissants alliés.
- » La nouvelle alliance avec Fltalie est accueillie avec satisfaction dans toutes les sphères, à l’exception du parti clérical.
- » En ce qui concerne les grandes modifications auxquelles je faisais allusion hier, et qui sont devenues possibles à la suite de l'entente avec l’Italie, il faut compter eu premier lieu le soulagement apporté aux finances de la monarchie. »
- Le Popolo Romano du 12 estime que la National Zei-tnng de Berlin, est très dure, injuste même en disant que la triple alliance n’est dirigée que contre le pays classique des révolutions. Le Popolo Romano ne croit pas que la France désire la guerre avec n’importe quelle puissance continentale; et il est certain qu’à Vienne, en Italie, en Allemagne, comme à Londres, l’opinion publique s’accorde à reconnaître que la triple aLiance ne signifie que ia paix.
- Le correspondant de Vienne au Daily Telegraph, dément de nouveau que Fltalie ait été admise à faire partie de l’alliance austro*allemande. Le correspondant fait observer, à ce sujet, qu’il est bien improbable que cette adhésion de l’Italie ait été acceptée, quand M. de Giers n’a pu faire admettre, l’année passée, la Russie à participer à l’alliance des deux empires germaniques.
- p.245 - vue 245/832
-
-
-
- 246
- LE DEVOIR
- Le Daily News,du 13,se livre aux réflexions suivantes, au sujet des conséquences de la triple alliance :
- « Un court examen montrera combien cette a'liance modifie les conditions dans lesquelles les trois puissances entreraient en guerre.
- » Jusqu’à présent; dans l’éventualité d'hostilité l’Autriche avait toujours à prendre des précautions contre l’Italie à la suite des aspirations du parti irrédentiste. En ce moment cependant, elle est rassurée de ce côté. De son côté, l’Italie n’a rien à craindre de la part de l’Autriche. Son seul ennemi possible est la France. Celle-ci cependant est avertie qu’une agression de sa part contre l’Italie impliquerait des hostilités avec l’Allemagne et qu’elle aurait, par le fait, à se prémunir contre une invasion simultanée de l’Allemagne et de l’Italie. L’Allemagne, il est vrai, peut être attaquée par la Russie et par la France en môme temps ; mais, ainsi que nous venons de le montrer, elle aurait deux alliés capables de lancer toute leur armée contre un seul ennemi. Une autre considération ne doit pas être perdue de vue; c’est-à-dire la flotte très respectable que les alliés pourraient envoyer en mer. En 1870 la France avait une puissance maritime si écrasante que la flotte allemande ne s’est jamais aventurée dans ses ports. Dans le cas d’une guerre contre l’Allemagne et la Russie, cette dernière serait évidemment plus puissante sur mer; mais, les flottes de l’Allemagne, de l'Autriche et de l’Italie réunies seraient certainement supérieures. »
- On lit dans la LomHrdia du 12 :
- « Nous croyons que personne ne pourra se faire d’illusion sur la gravité de la situation internationale. La France est considérée à Berlin comme suspecte, et l’Allemagne, l’Autriche ainsi que l’Italie, se sont, sinon alliées formellement, du moins entendues pour empêcher éventuellement les manifestations belliqueuses de la France. Evidemment, si tout cela est vrai, l’accord en question est une provocation, qui sera relevée un jour ou l’autre et fera couler le sang. Les républicains et les monarchistes, les libéraux et les conservateurs, tous sont unanimes à considérer l’attitude de Berlin, de Rome et de Vienne, comme un gant jeté à la face de la France, comme une provocation et une menace à laquelle il faudra répondre. La France, cependant, est sûre de sa vengeance. La République ira chez les voisins de ia France, sans que celle-ci fasse la moindre des choses, A-t-elle eu besoin de faire la guerre pour imposer le régime constitutionnel parlementaire à toute l’Europe? »
- AUTRICHE
- La Nouvelle Presse libre, du 12, après avoir signalé plusieurs symptômes alarmants qui se manifesteraient dans la péninsule des Balkans, poursuit en ces termes :
- « Non seulement la Turquie dont on a juré la perte, mais aussi l’Autriche, ont le plus grand intérêt au maintien de l’ordre et de la tranquillité dans la péninsule des Balkans, En Bosnie et en Herzégovine, il y a trop de matières inflammables pour que, si un incendie venait à éclater près de nous, nous pussions voir avec indifférence les étincelles voler par-dessus nos frontières. Peut-être la diplomatie ne pourra-t-elle empêcher la conflagration ; mais qu’elle soit au moins sur ses gardes pour ne pas être prise au dépourvu.
- » Le prince de Bulgarie ne manquera pas de faire, à Constantinople, les déclarations les plus rassurantes; mais s’il allait à Cettigne, il serait impossible de nous tromper un seul instant sur la vraie signification de son voyage. Même la visite à Athènes nous paraîtrait alors suspecte, car rien n’a été négligé, comme on sait, pour rendre la Grèce accessible à l’idée d’une grande Bulgarie et pour lui demander son appui en lui promettant de tenir compte de ses intérêts lors du démembrement de la Turquie d’Europe.
- » Si le prince de Bulgarie se rend à Cettigne, cela prouvera que les amabilités du sultan lui ont été prodi-
- guées en vain, qu’il est le fidèle vassal de la Russie, et que c’est comme tel qu’il compte aller tendre la main, à Moscou, au prince Karageorgievitch. »
- *
- ¥ ¥
- Buda Pesth, H avril soir.
- Par 6 voix contre S, la commission d® la chambre des députés a adopté le projet de loi relatif au mariage entre juifs et chrétiens. Gomme base de la discussion qui va s’ouvrir devant la Chambre, le ministre de la justice a posé le maintien de la juridiction de l’Eglise.
- Piusieurs orateurs ont parlé contre le projet et ont demandé l’introduction du mariage civil effectif.
- EGYPTE
- On lit dans le Times :
- « Le plan de réorganisation de l’Egypte élaboré par lord Dufferin a reçu un commencement d’exécution, et, à ce propos, il est deux circonstances favorables dont nous pouvons nous féliciter. Les puissances étrangères ne se sont pas plus mêlées de cette réorganisation que de notre occupation de l’Egypte, et nous avons trouvé dans le khédive et ses ministres de loyaux collaborateurs pour nos tentatives de réforme. Cependant,la plus grosse part de notre œuvre reste encore à faire, et lord Dufferin est sur le point de quitter l’Egypte pour arriver en Angleterre vers le commencement de juin. La question de savoir qui sera son successeur au Caire s’impose.
- » Sans doute la mission de lord Dufferin en Egypte a été provoquée par des circonstances extraordinaires.Mais ces circonstances n'ont pas cessé d’exister. Il est indispensable que les nouvelles institutions, dont le plan n’a été qu’ébauché, soient surveillées et protégées dans leur croissance. Quoique nous n’ayons à combattre l’opposition ni des puissances, ni des indigènes, il ne faut pas oublier que les ennemis de l’Angleterre sont cônstam-ment prêts à renverser notre œuvre.
- » La position politique et diplomatique de lord Dufferin montrait à l'Europe quelle importance nous attribuons à la réorganisation de l’Egypte. A sa retraite, si nous ne donnions à notre ambassadeur un successeur avec un raog social et diplomatique égal, nos intentions risqueraient d’être mal comprises.Sir Calvin et sir Malet, qui resteraient seuls à représenter l’Angleterre, ont assurément rendu de grands services à ce «pays; mais il est évident qu’ils n’appartiennent pas à la même catégorie que lord Dufferin, et que le fait de leur confier les pouvoirs possédés par ce dernier sera commenté dans toute l’Europe. »
- LE CONGO
- On nous écrit de Lisbonne, 10 avril :
- « Les négociations pour la conclusion d’un traité entre i’Angleterre et le Portugal, relatif au Congo, se poursuivent â Londres, C’est laque ie traité sera signé, si ces négociations aboutissent comme cela paraît probable.
- La nouvelle convention sera immédiatement soumise aux Cortès portugaises. A la Chambre des députés, le rapporteur déjà désigné delà commission chargée d’examiner le traité est M. Luciano Cordeiro, secrétaire de la Société de géographie.
- Si le gouvernement portugais accorde à l’Angleterre et aux pavillons étrangers de grandes libertés commerciales. il est probable que le traité rencontrera une vive opposition de la part des commerçants de Lisbonne et de Porto, ainsi que de la part du parti progressiste qui forme la minorité de la Chambre.
- Cela pourrait bien donner fieu àfun courant d’opinion publique contre la prédominance de l’Angleterre dans les affaires portugaises et en faveur de l’exclusivisme national, mot qui n’exprime pas autre chose, ici, que le sentiment même du patriotisme.
- p.246 - vue 246/832
-
-
-
- LE DEVOIE
- 247
- Il ne faudra donc pas s’étonner si les partis progres-site et démocratique en viennent, sous l’empire de ce sentiment, à exprimer leur satisfaction du voisinage de la France sur le Congo, applaudissant ainsi au caractère de la ciyilisation française, et montrant la nécessité pour le Portugal de trouver en elle un équilibre à l’exclusive prépondérance des Anglais dans les colonies portugaises.
- ETATS-UNIS
- On mande de Philadelphie au Times :
- « La Chambre législative de Pennsylvanie va discuter prochainement un projet de loi punissant de prison et d’amendes la fabrication ou la vente de machines infernales et de tout mécanisme pouvant servir à un but criminel ; cette loi sera probablement adoptée, car on croit qu’une partie des machines infernales des fenians ont été fabriquées à Philadelphie.»
- ITALIE
- M. Pedro Lamas relève avec heaucoup de raison dans le dernier numéro de la Revue Sud-Américaine l’extravagance du gouvernement italien qui, n’ayant à offrir aux paysans que la misère, la famine et le désespoir, fait de son mieux pour interdire, tout au moins pour empêcher leur émigration. En Europe, dit M. Lamas, la densité moyenne de la population est de32.1b habitants par kilomètre carré, dans l'Amérique du Sud cette densité est de 2.8. Coloniser à l’intérieur est un grand mot, mais ce grand mot est un noD-sens quand la terre et le capital manquent au travailleur. Le misérable Contadino italien, réduit en certaines provinces à vivre pendant de longues semaines de son, d’herbes et d’épluchures, trouverait dans la République Argentine du travail bien payé, de bonne terre libre et^de la viande à bon marché. Le vrai moyen de coloniser à l’intérieur c’est de coloniser au dehors. Celui qui part laisse à ceux qui restent sa portion de sol et de salaire ; tout départ amène la hausse du prix du travail et diminua la concurrence pour la vie.
- BIRMANIE
- La Gazette de Rangoon se dit en mesure d’assurer qu’une ambassade va partir prochainement de Manda-lay pour Paris. Le but de cette ambassade est tenu secret.
- « Toutefois, ajouta la Gazette de Rangoon, il y a lieu de supposer que le gouvernement birman désire obtenir l’appui du gouvernement français contre le prince Mingoon, qu’on accuse de vouloir s’emparer du trône. »
- L’ARMÉE DU SALUT
- Nos lecteurs ont entendu sans doute parler dans S la presse : de l’armée du salut, cette nouvelle secte | anglaise qui s’est donné pour mission de convertir le ( monde entier et qui a à sa tête un général, des colonels, des capitaines, etc.
- La Suisse, pays de liberté pourtant, a prié ces Messieurs de sortir de chez elle.
- Les essais de conversions qu’ils ont faits en France n’ont pas réussi davantage et ils se sont rabattus sur leur pays.
- Nous pensons intéresser nos lecteurs en publiant la lettre suivante, d’un de nos correspondants qui a assisté pendant les jours, dits saints, aux ébats de l’armée de salut; en anglais « Salvation army. »
- Middlesboroug, 7 mars 1883.
- Monsieur le Directeur gérant du « Revoir » à Guise.
- Vous me demandez, Monsieur, de vous dire quelques mots de la « Salvation Army » (Armée du Salut) cette secte nouvelle, qui la bible d’une main et un plateau de l’autre, prêche et quête pour sauver des flammes de l’enfer notre génération que la libre pensée cette arme de l'éternel réprouvé, envâhie de plus en plus.
- J’en suis encore à me demander si cette société de *— terres-neuves — doit être prise au sérieux, et si le général, car il y a un général, tout comme chez les Jésuites n'est pas un simple farceur qui alimente sa caisse avec les gros sous des partisans d’Abraham, Jérémie, Josuô, Loth et autres patriarches et prophètes dont les mœurs, si elles avaient des imitateurs, aujourd’hui, conduiraient ces derniers à Mazas, et autres lieux où l’Etat juge à propos de loger les pensionnaires que lui adressent la police correctionnelle et la cour d’assise.
- L’armée du salut dans toutes les villes où j’ai passé depuis une quinzaine de jours que je voyage dans la vieille Angleterre (style consacré), fait beaucoup de bruit, et peut-être beaucoup de besogne eu tous cas de la mauvaise à mon humble avis.
- Si vos lecteurs aiment la musique, ils peuvent venir, ils en auront.
- Les saltimbanques de la foire aux pains d’épices, pour tant si renommés ont encore quelque chose à apprendre.
- J’ai assisté à "W** petite ville du Cumberland à un meeting de la dite « Salvation army » c’était le jour du vendredi saint, les trains avaient amené une grande affluence de partisans, et du matin au soir, les grosses caisses, les fifres, les tambours et tambours de basque assaisonnés de cuivre ont fait résonner tous les échos de cette bonne petite ville de W. si tranquille d’ordinaire et entre temps les fidèles qui suivaient les musiciens entonnaient des cantiques, et, surtout un fameux refrain sur lequel ju reviendrai tout à l’heure.
- Si le bon Dieu qui regarde ce qui se passe ici-bas n’est pas complètement ahuri après un tel vacarme, à tel point de ne plus voir ce que font ces créatures ce n’est certes pas la faute de ces messieurs.
- Le soir il devait y avoir une grande réunion sous une tente que les sauveurs avaient fait dresser dans une partie vague de la ville. On devait faire un peu de musique, prêcher et chanter des cantiques et surtout « le cantique », la Cheville ouvrière de l'armée du salut, dont le refrain revient à chaque instant sans trêve ni merci pour les oreilles étrangères.
- Vers cinq heures les « Sauveurs » sortaient d’une salle d’assemblée où ils avaient, de concert avec les « teatotalers » (buveurs de tbé^, savouré la bienheureuse eau tiède destinée à remplacer les alcools, vins,
- p.247 - vue 247/832
-
-
-
- 248
- LE DEVOIR
- bière et autres liquides spiritueux qui enlèvent d’ordinaire l’esprit aux gens qui en abusent.
- On avait chaudement protesté et juré guerre à mort à l’esprit de bois ou de vin, gin, etc. .. et chacun ou plutôt chacune, car c’étaient de jeunes miss qui de bon gré avaient fait le service, remportait ses ustensiles, théières, tasses, assiettes ou soucoupes dans des paniers d’où les cahos du chemin faisaient parfois sauter une porcelaine qui se brisait sur le pavé; mais chez lui l’Anglais a bon caractère, les jeunes miss riaient de l’accident, les badauds riaient aussi, quelques lazzis étaient échangés et tout le monde était content.
- Pendant ce temps les Sauveurs se disposaient à faire une marche dans la ville et autour afin de rassembler le plus de foule possible pour l’entraîner vers la tente. Trois bandes se formèrent.
- Première bande : Jeunes gens suivis de jeunes filles et chantant le cantique, car c’est presque toujours le même, un grand (j’allais dire grand diable) un grand saint les conduit, les dominant de toute la tète et le groupe est déjà loin qu’on aperçoit encore an-dessus de la foule un bras muni d’un rouleau d0 papiers qui bat furieusement la cadence, et d’un.
- Deuxième numéro : huit petites flûtes, un tambour, un tambour de basqne, qu'une femme agite fiévreusement, 2 grosses caisses et allez donc, la musique a tour de bras ! ptsit, zim boum drig et drig.... et il se trouve des chanteurs pour entonner le cantique avec cet accompagnement.
- La troisième bande était composée de sept ou huit cuivres, altos, basses et contre-basses, soutenus par une grosse caisse et deux tambours. Une! deux! trois! et en avant, boum! boum! La foule suit... et chante.
- Je pris le chemin qui conduisait à la tente, désirant me rendre compte de ce qui allait se passer, j’y trouvais un assez grand nombre de personnes déjà assis, je dus rester debout; tous les sièges étant pris.
- Puis..., un charivari infernal, une cacophonie épouvantable, ce sont les cortèges qui rentrent en mélangeant un peu les airs qu’ils jouent et chantent.
- Le calme s’établit, les musiciens et leaders mâles et féminins prennent place sur une estrade placée au milieu de la tente, qui a la forme d’un carré long, et... v’ià qu’ça commence.
- D’abord une prière, puis un cantique, le fameux :
- « If the Cross » auquel il est impossible d’échapper. Je vous donne la traduction d’un couplet et du refrain.
- 1er Couplet
- Là est une terre, une terre lumineuse Dont les couleurs sont toujours brillantes Où les ombres du soir sont ignorées Le Sauveur est sa lumière.
- Refrain
- « If the Cross. »
- Si nous portons le malheur avec patience Nous porterons la couronne Quand nous serons avec le Juste Dans la lumière pour l’éternité.
- Jolie poésie, d’autant plus jolie que ça ne veut pas dire grand chose.
- Après chaque couplet le refrain est chanté au moins deux fois, et les couplets épuisés on recommence le refrain plus d’uns dizaine de fois, cela devient un tic... à tel point qu’à un certain moment l’assemblée épuisée s’arrête, la musique qui est remontée continue, et le public exténué reprend l’air où il peut le rattraper, l’accord n’est pas parfait, mais le refrain s’achève tout de même pour la vingtième fois peut-être.
- J’avais à côté de moi un jeune homme à petits favoris blonds clair-semés, qui chantait avec une telle conviction,et j’étais tellement intrigué de connaître ce terrible refrain que je lui empruntais son petit livre de cantiques. Il me le prêta avec empressement et je pus copier séance tenante le couplet et le refrain dont je vous donne la traduction.
- Après le cantique, une autre prière, et après cette autre prière: un recantique,monjeunehomme remet son petit bouquin à ma disposition, pour que je puisse suivre la divine poésie, on chante, on chante encore, on chante toujours, tout chante, les cuivres, les grosses caisses, la femme au tambour de basque, la tente elle-même semble chanter aussi.
- Enfin le leader se lève; il juge que l’assemblée est mûre pour recueillir sa sainte parole, et il commence par raconter une histoire à perte de vue sur « un grand « pays, pays puissant, isolé des autres nations, à l’abri
- * des envahissements étrangers, pays gouverné par une « grande et puissante reine (allusion imperceptible à «l’Angleterre). Ici... Trémolos... Si on venait vous « dire: ce pays, si grand, si puissant, etc., etc,, a été « envahi, un peuple du Nord est venu, envoyé du Dieu
- • vengeur (toujours un Dieu vengeur). Ce peuple du « Nord a détruit ses monuments, a pillé et brûlé, a tué « les hommes, les femmes, les vieillards, les petits en-« fants et patali et patata... Si on venait vous dire tout « cela... vous ne voudriez pas le croire... Et ainsi de « suite, trois quarts d’heures sur ce thème, puis le « Speaker » s’arrête court, fatigué et ému, il s’assied. Un autre se lève et annonce que pendant que le « Speaker » va se reposer et en attendant qu’il reprenne son discours, ou va faire une petite quête et on chantera en même temps un cantique. Puis il annonce aussi qu’il y a un train spécial à 9 heures pour les étrangers à la ville, et que par conséquent en a encore le temps de prier et de chanter.
- Le speaker reprend. Cette fois il raconte l’histoire du grand roi Salomon. Il n’y a pas un auditeur qui ne la connaisse sur le bout du doigt, puisque tous lisent la bible du matin au soir — peinture de la puissance de Salomon, visite de la reine de Saba, et comparaison de cette puissance avec la puissance du grand pays de lout-à-l’heure.... « Et si dans ce temps-là on était venu dire à Salomon ce que deviendrait son peuple et si... et ça... Il n’aurait pas voulu le croire....
- Conclusion : il faut vous sauver de la destruction en
- p.248 - vue 248/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 249
- venant à nous qui avons à notre tête sir John Bunyan », l’envoyé de Dieu, le second de Christ; et allez donc.... le tambour de basque, puis l’orateur s’assied écrasé sous le poids de son éloquence et s’absorbe dans sa pensée en se prenant la tète à deux mains.
- Allons, une prière, puis le petit cantique qu’il ne faut pas oublier — et c’est le tour d’un orateur féminin cette ois. Mais le courage a une limite et je vous avoue quel pour moi la ration était suffisante.
- Je profitai d’un petit moment de trouble causé par un joli bébé, ma foi, qui réclamait sans doute autrô chose que le « If the Cross » pour m’éliminer je filais doucement le long de la tente cherchant une ouverture oubliée pour m’échapper. Je rencontre un joint et je sors sans bruit pour ne pas troubler l’oralenr femelle qui avec une voix qui lui sortait des cheveux sans doute, racontait es louanges de la « Salvation army. »
- Je me croyais bien tranquille et respirais l'air frais lorsque je mesenlis frapperdoucementsur l’épaule,jeme retourne et reconnais mon voisin, le petit jeune homme au cantique et aux favoris blonds, c'était un convaincu ; car il avait trouvé moyen en me prêtant son livre, de glisser un prospectus de l’entreprise John Bunyan etCie, qui se termine par cette phrase engageante :
- # Le jour du jugement brûlera comme une fournaise « et tous ceux qui ne seront point justifiés par la grâce « du Christ seront comme un brin de paille. Ah ! mes « amis, mettez le brin de paille dans la fournaise ardente « qu’en résultera-t-il ? celle-ci brûlera et détruira cette « autre. »
- — Ce serait enfantin si ce n’était aussi bête.
- Le bon jeune homme s’attache à mes pas, ici dialogue que j’abrège autant que possible.
- Lui — « Vous êtes étranger Monsieur. »
- ~ « Oui Monsieur, que désirez-vous ? »
- — « Je voudrais m'entretenir avec vous.
- •— « Très-bien, je vous écoute, parlez un peu lente-« ment; car je n© parle ni ne comprends très-bien « l’anglais.
- — Oh ! si, vous comprenez très-bien, vous parlez très-bien. (La politesse anglaise exige, paraît-il, que l’on dise à son interlocuteur qu’il parle très bien, même quand il ne parle pas du tout).
- Moi — Allez Monsieur je vous écoute.
- Lui — Pourquoi avez-vous copié le cantique ?
- — Pour me le rappeler, comme je n’entends que ce refrain depuis ce matin, je l’ai écrit pour le traduire et savoir ce que cela veut dire. »
- — A oh ! très-bien ! Etes-vous pour l’armée du salut ?
- — Nou.
- — A oh ! je veux causer avec vous un peu.
- — Vous perdriez votre temps.
- — Oh ! non, j’ai le temps « — Il sort sa' bible de sa poche — « Avez-vous lu la bible.
- — Oui.
- — Vous n’avez certainement pas compris tontes les beautés de ce livre,... je veux vous les expliquer : Croyez-vous en Dieu ?
- Allons ! bon, voilà la conversion qui va commencer, je crois m’en tirer en lui disant que si je parlais suffisamment bien l’anglais ce serait moi qui les convertirais, cela ne prend pas, et je n’arrive à m’en dépêtrer qu’en lui promettant de me procurer un livre de cantiques semblable au sien.
- Alors lui, avec une voix du ciel.
- « Ah ! monsieur il y en a chez tous les libraires. »
- Que penser de ce fanatisme ? vos lecteurs en tireront la conclusion, il n’est pas nécessaire de la leur indiquer.
- Tenez en, ce moment, de la chambre de l’hôtel où je vous écris cette lettre, j’entends pour la vingtième fois depuis ce matin l’air du fameux # If tbe Cross » qui passe dans la rue avec son accompagnement ordinaire.
- Pauvre humanité que la lumière a de peine à t’éclairer et pour une chandelle qui s’allume de temps en temps que de boisseaux prêts à l’éteindre.
- Un de vos lecteurs.
- -----—*saOO0û©ÔOi3«sw——-—
- LA SAGESSE ANTIQUE ">
- XVI
- La pensée <S& les actes secrets
- Tandis que tu te dis : « Je suis seul avec moi-mêrne », dans ton âme réside sans cesse cet Esprit suprême, observateur attentif et silencieux de tout le bien et de tout le mal.
- Manou.
- Sois attentif sur toi-même jusque dans ta maison : « Prends bien garde de ne rien faire, dans le lieu « le plus secret, dont tu puisses rougir. »
- Tchoung- Young.
- Que la pensée soit constamment fixée sur les principes de la droite voie;
- Que l’on tende sans cesse à la vertu de l’humanité.
- Lun- Yu.
- Ne commets jamais aucune action honteuse ni avec les autres, ni en ton particulier; et surtout respecte-toi toi-même.
- PylJiagore.
- Malheur à vous qui vous retirez dans la profondeur de vos cœurs, pour cachera Dieu même le secret de vos dessins; qui faites vos œuvres dans les ténèbres, et qui dites: Qui est-ce qui nous voit? et qui sait ce que nous faisons?
- Isaïe.
- Il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni rien de secret qui ne doive être connu.
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté le du 28 janvier 1883.
- p.249 - vue 249/832
-
-
-
- 250
- LE DEVOIR
- Ce que vous avez dit dans l’obscurité se publiera dans la lumière; et ce que vous avez dit à l’oreille dans la chambre sera prêché sur les toits.
- St Mathieu.
- Maîtriser sa parole» Y cosiforsiaer ses actes
- L’homme supérieur est celui qui d’abord met ses paroles en pratique, et ensuite parle conformément à ses actions.
- Mettez toujours au premier rang la droiture du cœur et la fidélité.
- Celui qui est doué de la vertu de l’humanité est sobre de paroles.
- Mettre au premier rang la droiture et la fidélité à sa parole, se livrer à tout ce qui est juste en tâchant de se perfectionner chaque jour, c’est accumuler des vertus.
- L’homme qui est ferme, patient, simple et naturel, sobre en paroles, approche beaucoup de la vertu de l’humanité.
- Celui qui parle sans modération et sans retenue met difficilement ses paroles en pratique.
- L’homme supérieur rougit de la crainte que ses paroles ne dépassent ses actions.
- Quand une multitude de personnes se tiennent ensemble pendant toute une journée, leurs paroles nè sont pas toutes celles de l’équité et de la justice; elles aiment à ne s’occuper que de choses vulgaires et pleines de ruses. Qu’il leur est difficile de faire le bienl
- Lun-Tu.
- Observe la justice dans tes actions et dans tes paroles.
- Pythagore.
- Aimez votre prochain et soyez-lui fidèle dans Fanion que vous avez avec lui.
- Si vous découvrez ses secrets, c’est en vain que vous tâcherez à le regagner.
- Car celui qui détruit l’amitié qui le liait avec son prochain, est comme un homme qui aurait tué son ami.
- Ne soyez point prompt à parler, et en même temps lâche et négligant dans vos œuvres.
- Ecclésiastique.
- L’homme de bien tire de bonnes choses du bon trésor de son cœur; et le méchant en tire de mauvaises du mauvais trésor de son cœur; car la bouche parle de la plénitude du cœur.
- St Luc.
- Si quelqu’un d’entre vous croit être religieux, et ne retient pas sa langue avec un frein, mais séduit
- lui-même son cœur, sa religion est vaine et infructueuse.
- Que chacun de vous soit prompt à écouter, lent à parler.
- St Jacques.
- (A suivre).
- Les idées de Fourier aux Etats-Unis m
- Macdonald qui visita l’établissement de North American Phalaux successivement dans les trois années 1851-52 et 53, c’est-à-dire peu de temps avant la dissolution de l’association, y arriva la première fois à la nuit close. C’était au mois d’octobre. L’aspect du Phalanstère avec ses nombreuses fenêtres éclairées, brillant comme des lucioles à travers le feuillage des arbres, et les modulations des voix qui chantaient en cœur,adoucies par la distance comme s’estompent les objets dans l’éloignement delà perspective, lui firent un effet étrange, quelque chose comme ce que l’on ressent dans un rêve.
- Les jeunes gens dansaient ce soir là : il fut frappé en regardant les danseurs du costume que portaient les dames, robes écourtées et pantalons masculins. En y réfléchissant, il reconnut que cette tenue était plus favorable pour tout travail actif, exigeant une certaine liberté dans les mouvements, que les longs vêtements portés par le beau sexe en général. Ces tuniques ne descendaient pas même jusqu’au genou et s’arrêtaient un peu au-dessus ; les pantalons étaient droits, l’une et l’autre d’étoffe simple pour les jours de travail, et plus riche pour les jours de fête. Ce costume ne manquait pas d’élégance.
- Les chambres réservées aux visiteurs étaient propres,à deux fenêtres et à plusieurs lits ; la literie en était bonne, mais non seulement il n’y avait aucun luxe, mais encore on n’avait rien pour déposer ses vêtements ; les jeunes gens les jetaient à terre où il n’y avait point de tapis, mais le plancher était propre. Peu d’entente du eomfort en général, car pour faire sa toilette, il fallait se rendre au lavabo placé dans un corridor sur lequel ouvraient une foule de portes.
- Le bâtiment le plus ancien, construit tout simplement en bois, formait un parallélogramme élevé de deux étagés avec de grandes mansardes au-dessus. Une grande salle occupait presque tout le rez-de-chaussée et aboutissait à une petite pièce servant de
- (1) Voir les numéros du Devoir des 18, 23 février, 4,11. 18, 25 mars et 1, 8 et 15 avril.
- p.250 - vue 250/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- *51
- bibliothèque. Les étages au-dessus étaient tous composés de chambres à coucher.
- La nouvelle construction était plus commode ; de chaque côté de l’entrée, un salon bien meublé et derrière une grande salle à manger. Au-dessus, des logements très confortables qui devaient prochainement être chauffés à la vapeur, et loués aux membres de l’association. Dans la salle à manger, une table était réservée aux végétariens.
- Dans une conversation que le visiteur eût avec une des dames de la Société à cette visite, elle lui dit qu'elle regrettait que la North American Phalanx eût pris un titre si pompeux, parce que cette entreprise ne pouvait pas être considérée comme une expérimentation du plan formulé par Fourier, dont elle n’avait pas et n’avait jamais eu les éléments indispensables ; que nulle part encore une expérience sérieuse de ce régime n’avait été faite, et que tant qu’il en serait ainsi, l’on ne pouvait pas se prononcer sur la valeur vraie ou fasse du système.
- En somme, Macdonald fut frappé dans cette première visite du peu d’accord qui régnait dans les opinions des divers membres avec lesquels il s’entretint, au sujet des divers systèmes de réorganisation sociale ; la plupart d’entre eux qui étaient venus à l’entreprise pleins de bon vouloir et de zèle, paraissaient bien refroidis et découragés, ce qui n’était pas pour l’avenir de l’association un gage bien rassurant.
- A la seconde visite faite en juillet 1852, il remarqua que l’on avait radicalement modifié les dispositions prises pour les repas, La salle à manger était devenue purement et simplement une salle de restaurant à la carte, ou chacun consommait ce qu’il voulait, et payait ce qu’il avait consommé au prix fixé sur la carte, Ces prix du reste n’étaient point trop élevés, car il nous dit que l’on avait deux tasses de café pour un cent (cinq centimes de notre monnaie) le pain coûtait un cent par personne, le beurre un demi-cent, le plat de viande deu* cents, et le reste à l’avenant. Ainsi on déjeunait très bien pour six cents (30 centimes) et l’on dînait copieusement pour huit à dix cents. Le loyer des chambres était Uniforme à trente-six cents et demi par semaine, non compris la quote-part de chacun dans les frais de service, d’éclairage, eto. Les personnes chargées du service à table recevaient six cents et quart (0,31 1/4) l’heure pour leur travail. Les salaires en général étaient de six à dix cents l’heure ; ils étaient payés intégralement sans la moindre retenue à la Ôn du mois, et la répartition des bénéfices était faite à la fin de l’année.
- La transformation du restaurant leur donnait une économie des deux tiers dans les frais,surtout sur le sucre. Leur situation pécuniaire était bonne à ce moment là. Leurs actions étaient au pair,suivant les uns,et suivant d’autres,faisaient prime de soixante-quinze pour cent. Les bénéfices étaient placés dans des entreprises, qui suivant eux, devaient leur donner les plus beaux intérêts, Ils avaient des actions de deux Compagnies de bateaux à vapeur faisant le ' service entre New-York, Keyport et Red Bank.
- Leurs récoltes avaient bon aspect et paraissaient supérieures à celles de tous les environs. Il y avait de vastes champs de blé, de pommes de terre et de tomates, Le premier boisseau de ces dernières venait d’être expédié à New-York au marché,où il fut vendu huit dollars (40 fr.)
- Les renseignements qui lui furent fournis par les uns et les autres peuvent se résumer comme suit : Ils sont tous d’accord à reconnaître qu’ils sont dans une situation prospère ; mais il y en a plus d’un qui prétend qu’isolé et agissant individuellement ils feraient beaucoup mieux, et qu’un individu exploitant une pareille propriété aurait obtenu des résultats bien plus satisfaisants. L’un d’eux lui déclara qu’après neuf années d’existence, le nombre des membres était moindre qu’au commencement, loin d’avoir augmenté ; qu’il y avait un vice dans le système mis en pratique, et que si c’était là l’association, l’association était une chose mauvaise, parce qu’il s’y rencontre toujours des gens qui, cherchant leur intérêt avant tout, exploitent ceux qui sont tout à fait désintéressés, et font tout ce qu’ils peuvent pour écraser ceux qui leur portent ombrage ou qui ne sont pas du même avis qu’eux.
- Macdonald remarqua dans ce deuxième séjour que les prix avaient été augmentés pour les visiteurs, Ainsi il eut à payer cette fois 1 dollar 75 cents pour cinq repas et deux nuits passées assez peu confortablement. L’association cette année là avait donné à ses actionnaires un dividende de cinq pour cent,
- « Vers la fin de 1853, « écrit Macdonnald, », je fis un autre pèlerinage à la North American. J’eus pour compagnons de voyage depuis Red Bank le célèbre Albert Brisbane et un jeune homme nommé Davidson. »
- « Je fus très satisfait de l’aspect des choses durant cette visite. Je vis les mêmes visages et je me convainquis qu’ils étaient de plus en plus attachés à L’entreprise. Quelques membres m’apprirent que les articles sur la Phalanx publiés dans le New-York-tjerald leur avaient fait du bien. Iis les avaient fait «onnmfro et avaient poussé bon nombre d’étrangers
- p.251 - vue 251/832
-
-
-
- 252
- LE DEVOIR
- à les visiter, et dans la quantité il s’était trouvé des capitalistes qui leur avaient offert de les aider. »
- M. Sears lui exprima ses idées sur l’avenir de l’association, et il lui manifesta l’espoir que dans cinq ans l’expérience serait complète et aurait donné tous ses fruits. Cette année, malgré une perte de quelques centaines de dollars par suite d’accidents, ils comptaient pouvoir payer un dividende plus élevé que l’année précédente au capital. Leurs dettes s’élevaient en tout à 18,000 dollars, mais la valeur du domaine était de 55,000 dollars. Ils avaient payé la terre 20 dollars l’acre, et elle avait augmenté de valeur non-seulement par suite de leurs travaux d’amélioration, mais encore à raison de la plus-value de la terre dans toute la contrée. Ils n’avaient aucune inquiétude au sujet de leurs dettes, pouvant les payer quand ils voudraient, mais ayant intérêt à les laisser subsister.
- Cependant au printemps de cette même année 1853, il y avait eu un commencement de scission, et une tentative d’établissement d’une autre association, nommée l’Union de Raritan Bay,à Perth Amboy dans le New-Jersey.On avaitdéjàréuniuncapitalde40,000 dollars (200,000 fr.) et Macdonald en fait mention, mais comme d’une société par actions ordinaire plutôt que d’une expérience du régime sociétaire. Le seul résultat que cette séparation ait eu sur la marche de la North American Phalanx, fut de l’affaiblir en lui enlevant une partie de ses membres actifs. Mais à partir de ce moment l’existence de l’association commença à être compromise par une suite de circonstances défavorables, qui finirent par amener sa dissolution longtemps avant le délai de cinq années que M. Sears demandait pour compléter d’une façon satisfaisante l’expérience.
- La première de ces fâcheuses circonstances fut une amère controverse religieuse, provoquée vers l’été de cette même année 1853,par quelques sectaires zélés et fanatiques, qui semèrent la division parmi les membres de l’association, et qui y déposèrent avec elle le germe funeste de la décomposition. Voici le tableau de l’établissement que traçait au mois de septembre dans la New-York Tribune, à la suite de cette querelle,un ancien champion du socialisme en général et de l’entreprise de North American en particulier :
- « Je suis resté neuf jours à la North American Phalanx. Ils paraissent toujours se maintenir sur un bon pied au point de vue matériel. Les travailleurs gagnent de bons salaires, et les deux sexes sont traités sur le pied de l’égalité la plus complète ; mais les deux sexes deviennent de plus en plus ignorants, et ne paraissent pas se soucier du progrès intellec-
- tuel. Cependant leur mode d’existence est meilleur que par le passé ; la terre est bien cultivée et productive, la plupart des hommes et quelques-unes des femmes sont de rudes travailleurs. D’ici à peu de temps on peut espérer que le placement de l’argent dans ’cette entreprise sera aussi avantageux que n’importe quel autre, et les salaires plus élevés que partout ailleurs.
- « Leurs dispositions pour économiser le travail domestique paraissent efficaces, mais ils n’ont ni machine à coudre ni magasin d’aucune sorte. Si l’on a besoin d’un chapeau, il faut aller le chercher à Red Bank. Ils ne paraissent faire aucun effort pour racheter leur capital, qui est presque tout entier entre les mains de non-résidants. Les rares membres qui mettent de côté quelque chose préfèrent en faire des placements plus rémunérateurs. La majorité n’a ni grandes qualités ni défauts bien marqués, et ne travaille évidemment pas pour une idée.Ils ne font rien en vue de s’aggrandir. Dans ces conditions, le progrès du mouvement, s’il y en a, ne peut qu’être lent. Le nombre des postulants a diminué, et les associés sont obligés de louer des travailleurs étrangers pour la culture.
- « C’est à peine si quelques-uns connaissent un peu de physiologie et d’hygiène, deux ou trois au plus; les autres n’ont pas même l’idée de la chose; privés pour ainsi dire de toute distraction intellectuelle, leurs loisirs sont employés à fumer ou à toute autre occupation animale, car ils n’ont que peu de journaux sans grande valeur, et à peine trois ou quatre cents volumes dans leur bibliothèque. Leur école est dans un état d’abandon déplorable, s’il faut en juger par les résultats.
- « En somme au point de vue de l’influence sur le monde extérieur, l’expérience de la North American Phalanx est un échec complet. Jamais un mouvement fondé sur la simple satisfaction des appétits animaux ne se propagera de lui-même; il faut qu’il s’y joigne la vie intellectuelle et spirituelle,pour que le progrès ait lieu. La matière ne se meut pas par elle-même. »
- L’année suivante, une catastrophe comme celle qui occasionna la chute de Brook Farn, le feu vint porter aussi le dernier coup à la North American Phalanx qui ne survécut pas longtemps à la destruction de ses moulins en 1854. (A suivre.)
- ETAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- T* AISS A3NO FCS
- Le 10 avril, de Firmin Duquesne, fils de Duquesne Firmin et de Drocourt Victorine.
- p.252 - vue 252/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 253
- LE TRAVAIL A TRAVERS LES AGES(,)
- XIV
- ^rmes des Gr»uloi«. — Leur mépris des
- armes défensiTei. —» Leur costume» —
- Leur industrie. — Leur supériorité.
- Les premières armes dont se servirent les Gaulois primitifs, celles que l’on retrouve encore souvent sur notre sol dans toutes les parties de la France, en Suisse, en Belgique et en Angleterre, furent des armes de pierre, des épieux durcis au feu, des frondes, des massues, des cailious aiguisés en pointe et adaptés à l’extrémité d’un bâton ou un simple coquillage qu’on ajustait de même, etc. La hache de pierre qui est pour ainsi dire l’indice révélateur des débris Celtiques, était formée, ainsi que nous l’avons dit précédemment d’un silex rendu tranchant d’un côté, et emmanché de l’autre dans un morceau de bois,
- Dans le campG-aulois dont nous avons parlé, connu sous le nom de cité de Limes, sur le bord de ia Manche, on a trouvé les restes d’une habitation qui paraît avoir été celle d’un fabricant de haches en pierre. Sur le sol étaient éparses des haches dans les divers états successifs du travail, depuis lapre. mière ébauche jusqu'à la dernière perfection. L’examen de cette intéressante collection a permis de suivre pour ainsi dire à la trace le travail de l’homme, et de reconnaître que l’on commençait par prendre un morceau de silex dont la forme se rapprochait de celle qu’on voulait donner à l’instrument; puis à l’aide d’une autre pierre faisant l'office de marteau on taillait d’abord à larges cassures ; la forme général une fois obtenue, on rabattait à petits coups secs les arêtes saillantes des cassures jusqu’à ce que l’on eut le tranchant désiré mais tout dentelé de petites esquilles. Alors avaitlieu le polissage ou plutôt l’affûtage qui s’opérait en promenant la hache dans le sens de la longueur sur une pierre plane dure, d’abord d’un côté et puis de l’autre. Cette suite d'échantillons graduées est conservée dans la Bibliothèque de Dieppe.
- Le cuivre et le bronze remplacèrent lentement la pierre ; les pointes et les haches de pierre et de bronze se trouvent très souvent réunies dans les tombes celtiques et dans les sépultures barbares en général.
- L’épée gauloise de bronze, et plus tard de fer mal trempé,était longue, droite et terminée par une pointe à deux bizeaux. Cette arme insuffisante donna souvent l’infériorité aux Gaulois dans les combats contre des peuples mieux armés. Dans une grande bataille
- , ^oir *e du Devoir du 22 janvier, 5 et 19 février, l#r 8 et 15 avril.
- où les Gaulois se battaient comme des lions à Tela-mone, trois siècles avant J. C. ., il arriva que lors qu’ils avaient asséné quelques coups sur les armures ennnemies, leurs épées mal trempées se ployèrent, et tandis qu’ils se baissaient pour les redresser avec le pied, l'ennemi les égorgeait sans défense. Cela leur fut une leçon pour adopter plus tard des glaives plus courts et plus épais. L’épée attachée à une chaîne de métal pendait au côté droit du guerrier, et à son fourreau était accolée une gaine dans laquelle se plaçait un couteau droit ou un poignard servant également à table ou au combat.
- Ils faisaient aussi usage de la lance ; mais l’épieu était leur arme favorite. Ils l’appelaient gais (gœsa en latin), et c’est à cette arme qu’est dù le nom de Gésates que leur donnaient les Romains ; ils lançaient le gais de loin, parfois tout enflammé. César rapporte que les Nerviens (Belges de Namur et Tongres), in-incendièrent le camp d’une légion qui les assiégeait, en lançant de petits boulets d’argile rougis au feu et des flèches enflammées. Leurs lances avaient un fer, long d’une coudée et large de près de deux palmes, droit vers la pointe, et recourbé à la base en replis sinueux, de manière à faire d’horribles et mortelles blessures. Ce fer de lance était fait à peu près comme le cris des Malais.
- Les Gaulois avaient en outre pour armes les ma-tarkh (mataris en latin) espèce d’arme de jet,la catée, javelot qu’on lançait enflammé sur l’ennemi, et enfin le dard à trois pointes.
- Ils méprisaient les armes défensives et ne faisaient guère usage que du bouclier, qui était fait à l’origine d’une claie d’osier recouverte de cuir ou de planchettes reliées ensemble et présentant l’aspect d’une carapace. Il était rectangulaire ou ovale et parfois hexagone d’une forme élégante. On le peignait de couleurs vives et l’on y traçait des dessins variés ; on clouait quelquefois au centre une tête d’animal, un fleuron, une figure en métal faisant saillie que les latins appelaient urribo. Silius Italicus rapporte que cet umbo habilement ciselé représentait quelquefois le fameux Brenn Gaulois posant son épée dans la balance. Ce bouclier de grandeur à couvrir l’homme presqu’en entier était la seule arme défensive adoptée par eux.
- Nul peuple n’a jamais porté aussi loin la bravoure aveugle. Les Romains, les Grecs, tous les peuples auxquels ils firent la guerrene pouvaient s’expliquer un si grand dédain de la vie.
- Il semble que le soldat Gaulois n’ait en général porté pour coiffure que sa longue et rutilante chevelure. Clément d’Alexandrie parle avec émotion de ces cheveux terribles dont ia couleur approchait de
- p.253 - vue 253/832
-
-
-
- 254
- LE DEVOIR
- *
- celle du sang,et qui semblaient annoncer et porter la guerre avec eux. Cependant sur un bas relief gallo romain trouvé au dernier siècle dans les fondations de Notre Dame de Paris, et qui n’est postérieur que de quelques années au règne d’Augaste, on voit des soldats Gaulois coiffés d’une sorte de bonnet d’étoffe à rebords. Les chefs posaient volontiers sur leur tête des dépouilles d’animaux sauvages, par exemple une tête de renard ou de loup. Plus tard, ils firent un mélange bizarre de cette mode avec le casque Romain qu’ils adoptèrent en le surmontant de cornes d'élan, de buffle ou même de cerfs, d’ailes d’oiseaux, de panaches. Ces ornements étranges donnaient à l’homme un aspect effrayant et gigantesque.
- « Rien de splendide et de terrible à la fois », dit M. Henri Martin, « comme l’aspect d’un chef de guerre. Sa haute taille est encore exhaussée par son casque d’airain fait en forme de mufle de bête sauvage, et surmonté de cornes d’urus ou d’élan, d’ailes d’aigle ou de crinières flottantes : ses yeux bleus ou vert de mer étincellent sous une épaisse chevelure dont l’eau de chaux a changé la nuance blonde en une teinte enflammée; de longues moustaches rousses ombragent ses lèvres. Sur son grand bouclier quadrangulaire peint de couleurs brillantes se relève en bosse quelque figure d’oiseau ou d’animal sauvage, emblème adopté par le guerrier. Un énorme sabre pend sur sa cuisse droite; il tient à la main deux gais ou une lance dont le fer, long d’une coudée et large de près de deux palmes,droit vers la pointe, recourbé à la base en replis sinueux fait d’horribles et de mortelles blessures. »
- « Lorsque précédés du long mugissement des trompes d’airain et des notes tonnantes du bardit, de pareils cavaliers arrivent comme la tempête, en ébranlant les airs de leur formidable cri de guerre, le légionnaire romain lui-même sent frisonner son cœur intrépide sous sa cuirasse de fer. »
- Le costume national du Gaulois qui frappa plus qu’aucun autre les Romains par son originalité, était composé de la saie [saé en kinnique) qui n’est autre chose que notre blouse populaire en laine, et de la braie (brayou en kinnique) sorte de pantalon serré à la taille, plus large et plus court chez les kimris et plus long chez les Gaels. Les kimris avaient aussi une veste ouverte et à manches qui se retrouve chez nos bretons. La saie ou sague (sagum ou saga chez les Romains) ouverte sur la poitrine et agrafée sous le menton, quelquefois garnie de manches et descendant jusqu’au milieu des cuisses était fabriquée de la laine, à longs poils pour l’hiver, et à poils ras pour l’été, que fournissaient abondamment les moutons de la Gaule. Elle était rayée ou quadrillée de couleurs éclatantes que ces peuples aimaient passionnément, le rouge surtout. On a comparé sous ce rapport la saie des Gaulois aux plaids des Ecossais et des Gallois, qui sont comme nous les enfants des anciens Celtes, Quelquefois aussi elle était ornée de
- fleurs, d’ornements variés, de bandes de pourpre et de broderies d’or et d’argent.
- Les saies rousses ou rouges fabriquées chez les Atrébates, anciens habitants de l’Artois et de la Flandre sont citées parVopiscus comme un vêtement connu du monde entier et réputé pour leur bonté.
- Quant à l’autre pièce de costume national, qui servit plus tard aux Romains à faire la distinction entre les provinces Romaines appelées par eux Gaîlia to-gata,et les provinces indépendantes qu’ils nommaient Gaîlia braccata, ses plis étaient chez les uns serrés par un cordon au dessus de la cheville; chez d’autres il prenait le pied tout entier, et chez d’autres encore il ne dépassait pas le genou. Sous toutes ces formes il était avec la blouse le vêtement caractéristique des Gaulois.
- Ils avaient encore le Caracalle, manteau qui flottait sur les épaules et descendait jusqu’au talon ; le lenn ou linn, qui est le manteau de nos bergers, couverture en laine à long poils, ou simple peau de bête que les pauvres portaient dans la mauvaise saison ; et le cuculle ou bardocuculle, manteau court garni d’un capuchon, que Martial appelle le badocu-culle de la Saintonge et ailleurs le bardocuculle de Langres. Il fournit au moyen âge le modèle au cha-peroo du bourgeois et à la cagoule des moines et des pénitents.
- Il y en avait qui portaient des chaussures de peau, et d’autres des semelles de bois, de liège ou de cuir attachées à la jambe avec des courroies ; mais la grande majorité delà nation marchait nu-pieds.
- Les druides étaient vêtus d’une longue tunique blanche, garnie de bandes de pourpre ou de broderies, et pardessus la tunique d’un grand manteau de très fin lin ouvert par devant et d’une éclatante blancheur. Ils portaient la barbe longue et un bandeau d’étoffe ou une couronne de chêne ceignait leur front.
- Quant aux femmes Gauloises, elles étaient remarquables par leur taille svelte pleine d’élégance, leurs formes pleines et vigoureuses, leur teint d’une grande blancheur et d’une fraîcheur éclatante. Elles entretenaient cette fraîcheur par des frictions avec un parfun dont le fond était, au dire de Pline, l’écume de bière. Leur costume consistait en une ample tunique à larges plis à manches longues et étroites, ou sans manches, et une pièce d’étoffe attachée sur les hanches et tombant pardevant, comme le tablier actuel ou le vertugadin de nos aïeules. La tunique rouge ou bleue pour les femmes élégantes laissait le haut de la poitrine découvert et retombait jusqu’aux pieds. Les personnes riches y attachaient un manteau de lin de couleur s’agrafant sur les épaules ou assu-
- p.254 - vue 254/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- jetti par un cordon ou par des nœuds fixés à des boutons. Quelques-unes portaient au côté do petits sacs de cuir nommés bouguette, bulgæ assez semblables aux aumônières des châtelaines du temps passé. Pour coiffure les dames portaient une coiffe carrée qu’elles fixaient sur leurs cheveux séparés sur le front et rattachés*par derrière; ou bien elles se couvraient d’un voile, qui cachant seulement une partie du front encadrait gracieusement le visage et venait se draper sur les épaules et le sein.
- Les dames romaines goûtaient si fort la coiffure des Gauloises, qu’il fut de mode à une époque parmi elles d’acheter à grands frais des cheveux Gaulois pour s’en faire des coiffures artificielles.
- « Les Celtes avaient dans leurs montagnes des mines d’or, d’argent, de plomb, surtout de cuivre et aussi mais en en petite quantité de fer. L’argent se trouvait dans les Cevennes du Gevaudan du Rouer-gue ; le fer dans le Périgord et dans le Berry. On a pensé disent les autëurs de « VHistoire de France d'après les Monuments » que le platine même ne leur était pas inconnu. Ils se procuraient l’or en paillettes dans le lit des fleuves et dans l’état où on le trouve encore de nos jours en certaines parties à peu près vierges de l'Amérique et de l’Australie, c’est-à-dire en morceaux faciles à déterrer et disséminés presque à la surface du sol; cette richesse exubérante se rencontrait surtout le long des côtes de l’Océan depuis les Pyrénées jusqu’au bassin d’Areachon, non loin de Bordeaux.»
- Ils connaissaient la manière de travailler ces métaux et de les combiner ensemble, d’en faire d’utiles alliages. Les ouvrier d’Alais (Gard), étaient signalés pour leur habileté à plaquer l’argent sur les autres métaux, nous dit Pline, et ils fabriquaient des armes et des mors de chevaux plaqués d’ornements en argent qu’on recherchait à l'étranger et qu’on se procurait à grands frais.
- On fabriquait de bonne heure dans la Gaule des bijoux élégants et l’on y possédait l’art encore inconnu des Latins et des Grecs de les émailler de différentes couleurs, ainsi que l’on peut s’en convaincre parles échantillons d'une rare élégance en même temps que remarquables parleurs procédés de fabrication que l’on peut voir dans nos musées. La Gaule avait aussi des pierres précieuses ; on tirait du très beau corail des îles d’Hyères (les Stœehades) et des grenats du continent. Tout cela contribua extraordinairement à développer le goût instinctif des Gaulois pour la parure et le brillant. « Tous ceux qui sont revêtus de quelque dignité », nous dit Strabon, « portent des ornements d’or, tels que des' colliers, des bracelets et des habits de couleur travaillés en or ». Virgile en parle aussi dans l’Eneide, et voici comment il les dépeint : r
- « On les reconnaît (les Gaulois) à leurs longs che-
- 255
- veux d’or, à l’éclat de leurs savons rayés ; des colliers, d’or entourent leur cou blanc comme du lait; dans leurs mains étincellent deux javelots des Alpes et de longs boucliers couvrent leurs corps.
- Si les riches aimaient les bijoux d’or, les pauvres ornaient leur personne de joyaux moins précieux. Les ornements de l'époque Celtique que l’on rencontre le plus souvent, sont le bracelet de cuivre ou de bronze formé d’une seule pièce de métal coulé que l’on passait au bras, soit au poignet, soit au-dessus du coude. L’on en voit qui forment une suite de globules arrondis ; d’autres sont lisses mais décorés de stries et de lignes artistement croisées ; il y en a en verre de couleur, en jais ou simplement en bois.Mais le véritable ornement national était une ceinture de métal qui serrait les reins et maintenait les braies. Cet usage était si cher à la race, que les Romains avaient remarqué chez les Gaels de la Grande Bretagne bien plus arriérés que ceux du continent, qu’ils allaient tout nus et tatoués, ne connaissant pas l’usage des vêtements, maisqu’ilsportaient un bandeau de métal sur la tête et une ceinture de fer autour des reins. On a trouvé plusieurs ceinturons de ce genre, d’or pur, dans les Gaules : un, entre autres, pesant 350 grammes découvert en 1844 à Flamanville, près de Cherbourg ; un autre près de Creil, à Saint-Leu d’Esserens, qui mesure un mètre de longueur et qui se trouve au cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale, et un troisième à Cesson, près de Rennes, conservé au musée de Ciuny, mesurant 1 mètre 30 et pesant 388 grammes. Quintilien rapporte que les habitants de la Gaule firent présent à Auguste d’une de ces ceintures magnifiquement travaillée et pesant cent livres d’or. Leur nom Gaulois était cartamera, et les Romains les appelaient torques parce que généralement ces ceinturons avaient la forme d’une simple torsade de chanvre.
- Ce même nom de torques s’appliquait également au collier qui était aussi un ornement caractéristique national. Pour l’antiquaire, la présence du collier d’or serré à la base du cou suffit pou£ indiquer la représentation d’un Gaulois sur les monnaies dans les statues ou les vignettes antiques. Quand un général Romain avait conquis un torques, c’est-à-dire vaincu un chef Gaulois et pris son collier pour trophée, il en était fier, et les historiens ne manquent point d’en faire mention, comme d’une prouesse remarquable.
- Ainsi, l'industrie des Gaulois était déjà très appréciée des autres peuples à une époque très reculée, et même dès l’âge du bronze, puisque les sépultures de cette époque, dans lesquelles on trouve les outils de pierre et de bronze ensemble en offrent de si merveilleux échantillons. C’était une race forte par l’intelligence et le goût, autant que par la puissance musculaire, et il n’est point surprenant qu’elle ait été appelée par la suite à marcher d’un pas ferme et sûr à la tête de la civilisation.___(A suivre).
- Le ûirecteur^Gérant ; GODIN
- p.255 - vue 255/832
-
-
-
- G-TJIS E (-A.ISNE)
- OUVRAGES DE M. GODIN *
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr.
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8° extraite du volume « Le Gouvernement » . . . .........................i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8° broché, avec la vue générale des établisse-
- ments de l’association.......................5 fr.
- Sans la vue..............................4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°........................10 fr.
- Edition in-18........................ 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci - dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent1 La richesse au service du peuple. . 0,40 cent. La politique du travail et la politique
- des privilèges.............................0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE
- DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret......0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché.........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio 1,3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LE DEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE DE L’ASSOCIATION Dü FMIIUSTÈBE
- Paraît tous les gimanehes
- France : Un an........................iofr. »»
- — Six mois................... 6 fr. » »
- — Trois mois................. 3 fr. »»
- Union postale : Un an...............11 fr. »»
- Autres Pays.........................13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- Ier volume broché, 432 pages . . . . 3 fr. »»
- 2e — — 464 — . . . . 3 fr. »»
- 3e — — 624 — . . 4 fr. 50
- 4e “ ^— 832 — . . 6 fr. » »
- 5e - 1 00 I . . 6 fr. »»
- 6e — I M 00 1 . . 6 fr. » »
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- S*-Quentin. — lmp. du Glaneur;
- p.256 - vue 256/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. — n° 242. dLe numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 29 Avril 1883
- ION S SOCIALES
- BUREAU
- A, GUISE (Aisne)
- -JL-TTvj—
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par Renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Union postale
- Un an. . . . lOfr. »m Six mois ... 6 »» Trois mois . . 3 »»
- Un an. . . . 41 fr. »» Autres pays Unau. . . . 13fr.6Q
- on s’abonne A PARIS 5,r,Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- ’W M SS
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement a titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- Les Maisons ouvrières à Paris. — La Mutualité Nationale. — Faits politiques et sociaux. — Réhabilitation des Chinois. — Question ouvrière. — La Femme au XIXe siècle. — Les explosions de chaudières. — La Sagesse antique. -— Etat-civil du Familistère. — Le colonel Ramollot.
- LES MAISONS OUVRIÈRES A PARIS
- La question ouvrière se pose dans tous les pays civilisés; partout les besoins des travailleurs se font jour. Partout l’esprit humain avide de justice se soulève contre l’insuffisance des garanties de l’organisation économique actuelle des sociétés à l’égard des masses laborieuses. Dans tous les pays, le travailleur éprouve le besoin pour lui et sa famille, de se loger, de se nourrir, de se vêtir, de travailler librement, d’être assuré du fruit de ses travaux, de ne pas être exploité, et de pouvoir librement associer ses eflorts à ceux de ses semblables.
- Le but encore confus et indéfini du mouvement social contemporain est de donner satisfaction à ces besoins impérieux de la nature humaine.
- Le sentiment instinctif des masses et les événements mettent les sociétés dans la nécessité absolue de s’occuper de ces questions. Les circonstances rendront chaque jour cette nécessité plus pressante jusqu’à ce qu’une solution intervienne.
- La grosse difficulté présente est que si ouvriers, patrons et gouvernants voient le mal, ils ne comprennent pas le remède.
- Chacun s’arrête et s’attache aux embarras qui lui sont personnels; chaque profession cherche un remède impossible dans la résistance aux forces qui lui font grief ; on ne se doute pas que c’est à l’ensemble de l’organisation des intérêts qu’il faut s’én prendre et que le remède se trouve dans une organisation nouvelle et savamment combinée de la répartition, de la production et de la consommation, unie à la réforme architecturale de l’habitation,pour assurer à tous : le logement, la nourritur.e, le vêtement, l’éducation et l’instruction.
- Mais ouvriers,patrons et hommes d’Etat ne voient pas clair dans ces problèmes.On est en face de grosses difficultés sans cesse renaissantes, on ne comprend pas, on laisse faire, on laisse passer ou l’on résiste et l’on comprime, en attendant que les mêmes faits renaissent plus graves et plus difficiles.
- Si l’on se résigne à examiner les questions, on le fait d’une façon insuffisante et incomplète; on s’arrête à des demi-mesures, à des palliatifs qui ne changent rien au fond de l’état de choses. A preuve le mouvement qui s’établit en ce moment à Paris au sujet des habitations ouvrières. Le Conseil munici-
- p.257 - vue 257/832
-
-
-
- 258
- LE DEVOIE
- pal s’en occupe, le gouvernement s’en occupe pour aboutir à quoi ? A la construction de petites maisons, à la construction de quartiers ouvriers.
- Et tout cela, ce sera charmant, ce sera joli, de petites maisons isolées, proprettes, avec un petit jardinet! Qui sait, on plantera le jardinet; des berceaux de vignes formeront avenu© aux portes des maisons; chaque ouvrier entrera dans sa demeure sous la pampre aux grappes mûres ; des fleurs orneront les fenêtres ; de frais légumes couvriront le jardinet; celui-ci sera entouré de petites palissades en bois, peintes en bleu ou en vert : voilà l’idéal, voilà l’idylle des premiers moments.
- Cela pourra avoir l’apparence de la vérité tant que la Compagnie qui fera construire aura des droits sur les petites maisons, tant qu’elle maintiendra de la part des locataires le respect du règlement imposé, et de la part des acquéreurs le respect des charges et conditions de la vente jusqu’à payement effectué. Mais ensuite, lorsque les acheteurs de petites maisons seront définitivement propriétaires, qui aura autorité pour leur donner le goût des fleurs, des berceaux et de la culture du jardin? Qui fera que la possibilité des économies n’ait cessé pour un certain nombre d’entre eux ? Qui alors entretiendra les palissades ? Qui veillera à la propreté du logis dans lequel la hideuse misère sera venue s’établir?
- Il faut pourtant que la lumière se fasse sur les petites maisons et leur réputation surfaite auprès des personnes ignorantes des véritables conditions à réaliser en vue du bien-être des classes ouvrières.
- La petite maison, mais ce n’est ni une invention, ni une innovation. La petite maison est l’enfance de l’architecture,c’est par là que le sauvage commence. La hutte qu’il bâtit pour lui servir d’abri est une petite maison. La petite maison est la cabane des peuples primitifs, c’est la chaumière du paysan; c’est le refuge où la vie est dure et remplie de toutes sortes de privations, c’est la demeure dans laquelle les progrès, les commodités et les avantages de la civilisation sont à peine connus, dans laquelle ils peuvent le plus difficilement pénétrer.
- Quelque soin qu’on apporte dès les débuts à réglementer l’usage de la petite maison, comme on l’a fait à Mulhouse, on n’empêchera pas, lorsque cette petite maison sera devenue propriété individuelle d’y apporter tous les inconvénients de la pauvreté et de la misère. Car la propriété d’une petite maison, cette panacée des rêveurs, n'empêche pas la misère de venir. L’économie que le travailleur a pu réaliser pendant l’âge de la puissance du travail n’estjpas la richesse et ne permet guère ce
- luxe, cette coquetterie du foyer, du jardinet, des berceaux de feuillage et des fleurs dont nous parlons au début de cet article.
- Transportons-nous, aujourd’hui-, pour nous en rendre compte expérimentalement dans cette cité de Mulhouse, par exemple, que l’Empire avait si largement dotée. Que voyons-nous, en pénétrant dans la cité ?
- Nous l’abordons en voiture, par ses rues carrossables : 8 mètres de chaussée et un mètre 30 centimètres de trottoir ; ces rues macadamisées ne sont pas les voies larges et bordées de beaux trottoirs que nous nous attendions à voir. Nous sommes fâcheusement impressionnés des eaux ménagères que nous voyons séjourner dans les caniveaux en grès.
- Mais une chose nous surprend davantage et attire tout particulièrement notre attention, c’est en considérant les files de groupes de bâtiments, de voir toutes les maisons flanquées de deux grandes guérites : Un camp tout entier monte-t-il la garde par ici ? La plupart des guérites pourtant sont dans un grand état de délabrement.
- — Qu’est-%e donc que ces guérites délabrées, demandons-nous à notre cocher ? M., nous répond-il, ce sont les latrines.
- — Comment toutes les latrines des maisons sont ainsi la principale chose en vue dans les jardins.
- — Oui M., dans ce quartier, les latrines sont sur le côté de la maison; mais dans les constructions anciennes, elles sont contre la porte d’entrée de la maison même, ce qui est bien plus désagréable.
- J’en demande pardon à tous ceux qui préconisent encore les petites maisons, mais ce fait à lui seul suffirait pour entraîner la condamnation absolue du système. Qu’à la campagne le baquet des latrines soit en plein air, dans le jardin du villageois, que les fumiers soient dans la cour, devant les fenêtres de l’habitation, passe encore. L’espace autour de la maison, le plein air, l’isolement des habitations atténue les effets pernicieux* d’un tel état de choses; mais lorsqu’il s’agit d’habitations multipliées, groupées à quelque distance les unes des autres, qu’on établisse dans chacun des petits jardins deux baraques de lieux d’aisance, abandonnés à l’incurie de chaque ménage, il est facile de voir quelle insalubrité et quelle incommodité en seront la conséquence. "Si l’on se représente que le propriétaire de la petite maison retrouve le droit d’adosser à la guérite des loges à porcs et à lapins, et diverses annexes pour les besoins domestiques, que ces annexes sont généralement établies en planches à l’aspect sordide, on peut apprécier ce que deviennent
- p.258 - vue 258/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 259
- les petits jardins de quatre propriétaires adossés les uns aux autres et rivalisant à l’envie dans cette voie.
- Ces petites questions sont d’une importance extrême dans la conception architecturale des habitations, et il me paraît difficile de réunir des dispositions tout à la fois plus incommodes et plus insalubres que ne le sont celles prises dans les petites maisons de Mulhouse, tant vantées jusqu’ici, sans doute à cause du concours officiel que leur avait accordé Napoléon III.
- Quelles sont les conséquences des maisons groupées quatre par quatre et adossées les unes aux autres, au milieu d’un carré de terrain composant quatre petits jardins ?
- Ce système oblige à multiplier les voies de communication. Indépendamment des voies principales destinées à la circulation des voitures, il y a les ruelles traversières permettant d’aller d’une maison à l’autre.
- Parcourons à pied ces ruelles étroites, macadamisées d’une façon imparfaite, saris trottoir ; la chaussée est inclinée sur un seul côté. Du côté le plus bas se trouve le caniveau, dans lequel croupissent les eaux ménagères. Les moyens d’écoulement de ces eaux sont insuffisants; cela se conçoit : le sol de la cité est plat et avec le système des petites maisons, si l’on voulait établir des rues pavées et une canalisation suffisante pour un bon drainage des eaux, cette canalisation et ces rues coûteraient plus cher que les maisons elles-mêmes. Grande déception pour l’homme d’étude qui vient chercher dans de telles cités ouvrières une prétendue amélioration de la condition des familles laborieuses.
- Le temps où les règlements tracés par les fondateurs étaient en pleine vigueur est passé au moins pour une certaine partie de la cité. Les habitations généralement ne sont plus neuves ; les unes ont été vendues à des ouvriers devenus propriétaires. Pour toutes celles-là l’aspect change : la maison n’ayant pas de derrière, c’est le petit jardin qui sert à faire magasin de bois et de charbon et dépôt d’ordures. Les prétendus agréments du jardin ont donc disparu : la vigne est morte, les fleurs sont absentes ; le jardin n’est même pas bêché ; encombré qu’il est, ri n’y a plus de place pour la culture, ou s’il en reste, l’indifférence du propriétaire est telle qu’il ne l’utilise pas ; les herbes sauvages poussent en guise de fleurs et de légumes.
- Plus loin c’est un propriétaire qui fait construire Une nouvelle habitation sur le petit jardin au bord de la rue, convertissant en remise la petite maison ciui se trouve derrière.
- Ln autre s’est constitué marchand de combustible
- et le jardin tout entier est converti en magasin de charbon de terre ou de bois avoisinant la rue ; l’habitation est par conséquent derrière la marchandise.
- A la vue de toutes ces choses, on conclut que la cité a été conçue dans un rêve d’immobilisation de la classe ouvrière, mais que celle-ci cherche à en sortir.
- On a fait pour les ouvriers des habitations spéciales, dans un quartier à part. A l’état neuf une petite maison a une certaine apparence de coquetterie ; quand toutes les maisons de Mulhouse étaient neuves, les petits jardins cultivés, quand les eaux ménagères n’avaient pas envahi la rue, que les palissades étaient nouvellement peintes et que les guérites dont j’ai précédemment parlé avaient encore leur fraîcheur, le rêve des fondateurs pouvait paraître quelque peu consistant ; mais il n’en est plus ainsi aujourd’hui. On peut facilement se rendre compte que l’habitant de la cité de Mulhouse est loin de jouir de ces avantages dont on décore sur le papier si facilement les habitations ouvrières;qu’il habite,au contraire, un quartier morne, triste, fort peu séduisant par l’aspect de ses rues négligées et désertes, par la monotonie et l’exiguité de ses maisons, par la nécessité oû l’habitant se trouve de mettre en avant de sa demeure les choses encombrantes, désagréables à voir, qu’ailleurs on place en arrière du logis dans des remises.
- La petite maison, c’est l’antagonisme de l’union, des intérêts ; c’est l’isolement de l’ouvrier, c’est l’absence des principes de la véritable économie domestique, c’est le système opposé à toutes les améliorations sociales pour lesquelles la pensée humaine est en travail depuis bientôt un siècle.
- A quoi sert,en effet,de s’occuper d’habitations ouvrières si l’on ne fait de cette question la base de la réforme économique qui doit faciliter l’association coopérative des ouvriers sous toutes les formes, et les intéresser à toutes les entreprises auxquelles ils prennent part ;
- Les entreprises d’habitations nouvelles devraient être conçues de façon à associer les ouvriers locataires ;
- — à l’administration et aux bénéfices de la location même des logements ;
- — aux approvisionnements et à la vente de toutes les choses nécessaires à la consommation domestique ;
- — à l’organisation du travail et de la production;
- — à l’équitable répartition des bénéfices résultant de leurs travaux ;
- — à la bonne organisation de l’éducation et de l’instruction publique.
- p.259 - vue 259/832
-
-
-
- 260
- LE DEVOIR
- Si Ton n’envisage pas la question à ce point de vue général et plein d’avenir, on ne fera que des quartiers misérables qui seront un jour le déshonneur de ceux là mêmes qui les auront conçus.
- Le progrès de l’habitation ouvrière n’est pas dans la petite maison ; il est dans l’édification de vastes palais où l’art et la science mettront au service du bien être des classes ouvrières comme de la classe aisée, toutes les ressources propres à concourir au progrès de l’existence humaine et de la civilisation.
- Au moment où. le gouvernement et la ville de Paris sont amenés à s’occuper de cette question, ce ne serait pas trop faire de leur part que de s’inspirer de l’important ouvrage (1) que vient de publier M. Godin, le fondateur du Familistère. Les vues générales exposées dans ce volume sur les habitations ouvrières ouvrent une phase grandiose à ces projets, au lieu de les rapetisser aux proportions étroites d’un avortement.
- Paris, 21 avril 1883.
- Monsieur Godin,
- à Guise,
- Je viens, Monsieur, déliré votre brochure contenant la pétition et la proposition de loi que vous adressez à la Chambre des députés.
- La façon nouvelle dont vous posez la « question sociale » mérite de la part de tous les hommes qui pensent un peu aux destinées de l’humanité, une attention sérieuse et votre livre, lu et commenté par le peuple lui ouvrirait des horizons qu il ignore et le détournerait des jugements plus ou moins erronés qu’il est disposé à porter sur ce qui est son droit, sur ce qui est la justice.
- Il est certain que vous aurez peu de partisans chez les neveux qui croientencore aux oncles d’Amérique, pas plus que parmi les personnes qui espèrent des héritages « retour de Californie ».
- Mais de ces gens-là, vous vous souciez peu, sans doute, et ce n’est point à eux que s’adresse votre pétition.
- Puisse la porte où vous avez frappé, s’ouvrir toute grande.
- Les députés qui patronisent la République aimable, trouveront certainement que vous allez bien vite, et les hommes des droits divin et semi-divin
- (1) Le Gouvernement, ce qu’il a été. ce qu’il doit êtr8 et le vrai socialisme en action, 1 vol. 8 francs. Librairies Guillaumin et Gie, 14, rue Richelieu; A. Ghio, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- prendront leur air des grands jours pour vous traiter de destructeur de la famille et de la société.
- Je n’entrerai point au fond de la question, ce serait répéter votre livre et vous dites beaucoup mieux que je ne saurais le faire des choses qui paraissent toutes simples ; mais auxquelles peu d’hommes ont pensé jusqu’à présent.
- Il est certain qu’à une première lecture votre projet doit surprendre tout homme qui n’a pas fait d’étude approfondie de la question sociale.
- Je suis un peu de ceux-là et j'ai malheureusement de nombreux confrères. En France notre éducation politique est loin d'être faite ; aussi sommes-nous très surpris lorsqu’une idée nouvelle vient à éclore.
- Avant toute chose, le premier mouvement pour le plus grand nombre, est de se demander à quoi cela servira, et le plus souvent la masse condamne sans examen.
- La routine, l’habitude, les préjugés, fruits de notre malheureuse éducation, nous disposent généralement à repousser tout ce qui est en dehors de nos vues habituelles.
- Et puis le travailleur a entendu tant de théories, on lni a fait tant de promesses qu’on n’a pas tenues, qu’il est devenu défiant, et cette défiance même est souvent pour lui une cause de graves erreurs dans les choix qu’il fait.
- Ceci ne peut être dit pour vous qui avez consacré votre existence à la mise en pratique d’une œuvre vraiment sociale qui malheureusement a encore peu d’imitateurs — mais le fait existe et il faut bien le constater.
- Cependant nous commençons à voir un peu plus clair, et à nous rendre compte que rien n’est immuable ici-bas, et que telle chose, toute naturelle aujourd’hui et qui se passe tous les jours, aurait paru monstrueuse à nos pères d’il y a cent ans.Dans cent autres années nos descendants feront la même remarque et s’étonneront qu’en notre siècle que nous baptisons avec emphrase « siècle des lumières » on ait pu rencontrer des gens qui mouraient de faim.
- Les questions de devoir et de justice s’imposent, quel est le droit, où est Injustice ?
- Vous les résumez dans cette réponse que vous prêtez à la science de l’économie sociale.
- « Au nom des principes les plus élémentaires de « la morale et de la justice tout homme naît avec le “ droit à la vie, et la société humaine est établie « pour le maintien de ce droit.
- Jusqu’à présent, cette maxime est restée à l’état théorique et rien de ce qui existe actuellement ne la satisfait.
- La Révolution a bien posé les principes d’égalité,
- p.260 - vue 260/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 261
- je liberté et de fraternité; mais au point ds vue vraiment social, ces principes n’ont pas eu encore leur véritable application.
- Et l’application en a été impossible en fait, parce que le peuple est toujours resté désarmé en face du capital, rien n’a été fait sérieusement pour qu’il puisse s’affranchir du joug de cette puissance contre laquelle il use ses forces.
- L’aristocratie de nom a été remplacée par l’aristocratie de la finance qui a en mains tous les moyens d’ac.ion et il est arrivé ceci : c’est que le travailleur a été conduit à détester le capital et confondant le résultat avec les causes, cherche presque à détruire ca capital qui devrait être créé s’il n’existait pas et dont la suppression nous ramènerait aux époques les plus reculées de la barbarie.
- Les transitions qui constituent le progrès, se font chaque jour; mais il est des époques où ces transitions sont plus accentuées et où tout le monde pressent que de grands changements vont s’accomplir.
- Nous assistons certainement à l’une de ces époques; car de l’Orient à l’Occident, de notre vieux monde les peuples aspirent à un renouveau — de toute part s’élèvent des revendications. — Les vieilles idées luttent encore; mais sans être prophète on peut prédire qu’elles sombreront dans la bagarre.
- Et au milieu de ces revendications, surgit l’éternelle question de « propriété. »
- Le fonds doit-il être commun?
- Oui en toute justice.
- Doit-on respecter les droits acquis ?
- Oui en toute justice.
- — Alors comment concilier ces deux antithèses. Vous paraissez résoudre le problème par le retour du fonds à l’Etat, par droit d’héritage et j’espère trouver dans l’ouvrage que vous publiez en même temps que votre brochure une plus ample constatation des droits de chacun au fonds commun.
- Votre projet me paraît d’autant plus intéressant qu’il relie plus intimement l’individualité à la société en laissant à cette individualité toute sa liberté d'action et s’écarte ainsi du communisme qui tend à ani-hiler totalement l’individu au profit de l’ensemble, contre-sens absurde, car il est évident que si l’individu n’a pas intérêt à se développer, l’ensemble ne se développera pas non plus.
- Dans votre projet, je remarque que l’émulation ne sera pas entravée; mais que la lutte pour la vie deviendra plus facile aux hommes de bonne volonté.
- Quant à ces fortunes scandaleuses qui sont un Etat dans l’Etat et qui dans les mains de ceux qu’on aPpelle « les princes de la finance » font échec à
- l’essor qu’essaie de prendre la liberté, votre projet me paraît devoir les détruire.
- Le retour à l’Etat de la plus grande partie de ces fortunes serait un contre-poids sérieux qui s’opposerait à l’avidité des accapareurs des deniers publics et le malheureux qui a peiné toute sa vie pour se ramasser quelqu’économie pour ses vieux jours ne serait plus la proie des combinaisons plus ou moins ingénieuses des gens de finance.
- Il y aurait tendance à une répartition plus équitable des moyens de bien-être.
- La considération qui souvent entoure un être nul et inutile à qui doit écheoir un gros héritage disparaîtrait pour se reporter sur les hommes qui pendant leur vie rendraient de véritables services à leurs concitoyens.
- Mais pour que votre projet soit mis en pratique, ii faut que nos gouvernants augmentent considérablement la somme si restreinte de nos libertés.
- L’oseront-ils ?
- Pour que l’Etat ne puisse aussi centraliser à outrance l'administration publique, il faut que l’autonomie des communes soit bien-établie et que les citoyens gèrent eux-mêmes leurs intérêts sous le contrôle de la loi.
- Vous paraissez avoir trouvé une partie des moyens pratiques pour la mise on œuvre de votre projet, nous avons des législateurs pour achever la besogne.
- Prendront-ils votre travail en considération et les petits intérêts de couloir, les steeple-chase aux ministères qui paraissent en ce moment et depuis trop longtemps hélas ! être l'occupation dominante des « honorables » leur permettront-ils d’étudier votre proposition.
- Allons, messieurs les députés, pensez une fois en passant, à vos électeurs et perdez un peu l’habitude de la politique d’ajournements.
- Je n’ai point de conseils à donner aux hommes qui sont chargés d’élaborer les lois ; mais il est permis cependant de leur rappeler que la peur du progrès et l’effroi de la liberté sont les plus grands destructeurs de gouvernements.
- Veuillez agréer, monsieur, la sincère sympathie qu’a pour votre œuvre
- Nicolas Besnaud.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Les cléricaux «fcles écoles saus Dieu.—
- On distribue dans les départements de l’Ouest une brochure qui a pour litre: La loi des écoles sans Dieu.
- p.261 - vue 261/832
-
-
-
- 262
- LE DEVOIR
- Cette élucubration, d’un cerveau clérical en délire, résume assez exactement toutes les attaques dont la loi sur l’enseignement laïque et obligatoire est l’objet depuis qu’elle est appliquée. Il convient d’en citer quelques passages pour voir jusqu’où, peut aller la terreur qu’inspire l’instruction populaire à ceux qui s’étaient fait de l’ignorance publique un oreiller commode et lucratif. Ce pamphlet procède par demandes et réponses :
- D. La loi des écoles sans Dieu est-elle une véritable loi?
- R. Non, bien qu’elle porte le nom de loi, ce n’est pas une véritable loi; c’est une prétendue loi qui n'a aucune valeur devant la conscience.
- D. Mais cette loi n’a-t-elle pas été régulièrement votée par les Chambres?
- R. Cela n’y fait absolument rien, puisque la loi est évidemment injuste et intrinsèquement mauvaise.
- D. Mais résister à la loi n’est-ce pas agir en révolutionnaire?
- R. Non, quand la loi est un attentat sur les âmes,une tyrannie pour la conscience. Pour défendre votre vie, vous avez le droit de repousser la force par la force, de tuer même, si c’est nécessaire, le brigand qui vous attaque. Vous avez le même droit pour défendre votre enfant.
- On voit que si l’on n’a pas encore fait une Saint-Barthélemy des instituteurs laïques, ce n’est pas la faute de l’auteur de la brochure.
- L’auteur détermine ensuite dans quels cas la résistance à la loi est absolument obligatoire, même au prix de la vie. Dans les deux cas suivants :
- 1er cas : Quand un père de famille, quand une mère de famille, quand un tuteur est sommé d’envoyer son enfant à une école sans Dieu, où il y aura danger certain pour lui de-perdre la foi et les mœurs.
- 2e cas : Quand un fonctionnaire quelconque est mis en demeura d’accomplir, en exécution de la loi des écoles sans Dieu un acte positivement contraire à la loi de Dieu, comme de donner, d’imposer ou de favoriser l’enseignement anticbrétien, ou encore de condamner des innocents.
- Et voici la conclusion de ces bons conseils :
- Pères et mères, plutôt la prison qu’une déclaration imposée par la force, que des examens qui seront un piège, une flétrissure !
- Voilà comment des gens qui se disent « conservateurs » recommandent le respect de l’autorité et se plaignent ensuite de l’affaiblissement des notions d’autorité, de la disparition du respect chez les masses. Les pères de famille français n’écoutent pas heureusement les conseils de ces intrépides chevaliers, qui lancent leur appel à la révolte du fond de leur cabinet, et qui se chaufferaient tranquillement les pieds pendant que les infracteurs de la loi payeraient l’amende et s’en iraient en prison.
- RUSSIE
- Environ deux cents étudiants se sont réunis le 17 dans les bâtiments de l’Univerèité et ont demandé au recteur des explications sur les arrestations opérées à la suite de l’enquête au sujet des insultes adressées au curateur de l’Université. Il n’a pas été fait droit à leurs réclamations.
- Les bâtiments de l’Université ont ôté occupés par la police armée. Le soir, lorsque les étudiants ont vu que les troupes allaient intervenir ils se sont dispersés. On a pris note de leurs noms.
- Les désordres auxquels se livrent les étudiants congédiés, auxquels il est interdit de pénétrer dans les locaux de l’Université, ont continué toute la journée, les râssembleménts ne sont dispersés que vers le soir, au moment où la police, la gendarmerie et des détachements de cavalerie ont occupé le faubourg de Gracovie et les rues avoisinantes.
- *
- * ¥
- On télégraphie de Saint-Pétersbourg :
- Les procès d. s nihilistes s’est terminé cette nuit. ^ trois heures du matin seulement le tribunal a rendu son arrêt.
- Les accusés Koboseff, Slatopolski, G-ratieffski, Klé-menko et Boutsevitsch sont condamnés à être pendus.
- Stépanowitsch et Mlle Ivanofskaïa, sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité; Mme Korba, à vingt ans de la même peine ; Telaloff, Prihüoff, Mile LisofFs-kaïa, Kalouschni. Mlle Smirnitskaïa, à quinze ans de la même peine; Enfin, Mme Pribilova est condamnée à quatre ans de travaux forcés.
- Les autres inculpés sont condamnés à la déportation perpétuelle en Sibérie.
- * *
- D’après une dépêche de St-Pétersbourg, arrivée rid Insterbourg et publiée par le Central News, plusieurs chefs nihilistes récemment arrivés de l’étranger ont été arrêtés à leur rentré en Russie. On affirme que Vera Sas-soulitch se trouve dans le nombre.
- ALLEMAGNE
- L’un des reptiles favoris de M. de Bismarck a très bien résumé en trois lignes la pensée, l’objet et les- moyens de la triple alliance ; Etouffer toute idée de revanche en Russie et en France, comprimer en Italie toute tentative républicaine à l’intérieur et à l’extérieur, fonder ainsi la paix européenne sur la force, la compression et la violence, Cette doctrine, cette méthode sont exactement, sauf la crudité du langage, la méthode et la doctrine exposées il y a quelques semaines en Amérique par le fenian Sheridan. .« Partout, a-t-il dit cyniquement, partout les tyrans commencent à apprécier 3a puissance de la dynamite. Espérons que la supériorité meurtrière de cette nouvelle arme fera comprendre à la tyrannie l’erreur de son système et amènera ainsi la paix permanente. » *
- « Canons et baïonnettes », disent MM. de Bismarck, Kalnoky et le doucereux Mancini; « dynamite » .disent Sheridan et O’Donovan. C’est la même morale et la même politique : la force brutale.
- ITALIE
- L’événement de la semaine c’est la réapparition de l’or et de l’argent en Italie, d’où ces métaux précieux avaient été^bannis depuis 3866. Partout la reprise des paiements en espèces a été saluée comme un soulagement, comme un bienfait économique. Dans le Midi, on l'a célébrée par des illuminations et des réjouissances publiques ; à Palerme, la villa a été pavoisée. Le Crédit italien a remonté à l’instant à la façon d’un baromètre qui annonce le beau temps. Il a suffi” que les billets fussent échangeables contre espèces pour qu’ils prissent la valeur de l’or, et que tout agio cessât. La lenteur prudente que met le peuple à s’approvisionner d’espèces rend infiniment facile l’échange des billets et montre combien les Italiens, au nord aussi bien qu’au midi, comprennent tous les lois de l’économie politique, et surtout quelle confiance ils ont en eux-mêmes, M. Magliani dont la patience, l’habileté, les longs efforts ont préparé cette heureuse évolution, mérite d’être rangé parmi les bienfaiteurs de son pays; c’est lui qui l’a délivré de l’impôt sur ia mouture, c’est lui qui l’a délivré de l’agiotage, c’est lui qui le délivrera sans doute bientôt d’un autre fléau : la loterie. Puisse l’Italie ne point perdre ses ressources nouvelles dans le gaspillage des armements militaires. Qu’elle se souvienne que sur 69 de ses provinces, 13 seulement sont exemptes de la malaria, et que chaque année la fièvre décime sa population.
- ESPAGNE
- Un sénateur républicain, M. Abarzuza, ancien ambas-
- p.262 - vue 262/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 263
- sadeur de Caslelar à Paris en. 1873, a fait le procès de la politique extérieure de la restauration, qui, dit-il, a isolé l’Espagne des pays latins et de la France, son alliée naturelle et historique, pour en faire le satellite de l’Allemagne et des pays autocratiques, en s’aliénant ainsi les sympathies de l’Angleterre et de la France. Il lui a reproché d’avoir imprudemment affecté de se montrer sympathique à Arabi et à la Turquie, au moment où il était impossible d’ignorer que la conflagration imminente dans les pays arabes de l’Afrique septentrionale pouvait menacer la suprématie espagnole au Maroc. Il a ridiculsé la prétention du cabinet de Madrid d’entrer dans le concert européen sous les auspices de l’Italie et de l’Allemagne, pour la protection du canal de Suez et à propos de la question de Saïda.
- Il a affirmé les sympathies de la démocratie espagnole pour la France.
- Le ministre des affaires étrangères a défendu sa politique extérieure ; il a appuyé sur la promesse de l’entrée éventuelle de l’Espagne dans le concert européen et il a renouvelé là déclaration qu’il n’a pris aucun engagement en ce qui concerne les réclamations des résidents français à Guba.
- ANGLETERRE
- L’Angleterre se met en défense contre les fénians. En vingt-quatre heures la loi qui punit les détenteurs de matières explosibles a été rédigée, distribuée, étudiée, votée par les deux Chambres, et le lendemain matin rendue exécutive par la signature de la reine. Il est à remarquer que les députés irlandais n’ont fait aucune tentative pour retarder le vote de la loi. La Land-leagüe et les Home-Rulers les plus déterminés forment aujourd’hui Un tiers^parti. Deux des assassins de lord Gaven-dish et de M. Burke, Brady et üarley, ont été condamnés par le jury» un troisième va comparaître à son tour, et tel est l’effroi qu’inspirent les invincibles, que quatre-vingts jurés ont mieux aimé payer une grosse amende que d’encourir leur vengeance.
- Dans cet empire britannique qui occupe un sixième des terres habitables, l’Irlande n’est point le seul peuple qui aspire à sa délivrance et qui s’y prépare. M. Léon Cahun a donné dans le Phare de la Loire des renseignements intéressants sur les deux courants d’opposition qui se partagent les Musulmans de l’Inde. Les uns se rattachent à la Russie et l’appellent, les autres, mieux pénétrés des principes de la politique européenne, formés à la liberté par la civilisation anglaise elle-même, visent presque ouvertement à donner à l’Inde son indépendance et soh autonomie. Plus de300 journaux indigènes entretiennent cette agitation.
- DANEMARK
- Le Folkething et le Landsthing ont présenté au roi leurs adressés respectives, après la clôture de la séance du conseil d’Etat,
- En recevant l’adresse présentée par la députation du Folkething, le roi a exprimé le regret que lui cause le peu de résultats des travaux du Parlement. « Le Folkething, a dit le roi, a négligé d’adopter différents projets du gouvernement Votés par le Landsthing, et a repoussé le projet des travaux de défense du pays. » Le roi espère qu on reconnaîtra que le gouvernement ne pourra arriver à Une solution que par entente entre les deux Chambres.
- Répondant à l’adresse du Landsthing, le roi a manifesté son intention formelle de maintenir intégralement la Constitution.
- La session du Rigsdag a été ensuite close à trois heures de l’après-midi.
- RÉHABILITATION DES CHINOIS
- Nous avons, en général, nous autres Occidentaux, une très mauvaise opinion de l’état social de la Chine. Cette opinion est-elle fondée ? Nullement, paraît-iî, si l’on doit s’en rapporter au témoignage d’un ancien consul français dans ce lointain et mystérieux pays, M. G.-Ëug. Simon. Notre compatriote, qui a résidé en Chine pendant dix ans et qui l’a parcourue dans tous les sens de l’est à l’ouest et du sud au nord, vient de publier dans la Nouvelle Revue (livraison du 15 mars 1883), une étude intitulée : La Famille chinoise. C’est un tableau qui nous présente sous un jour singulièrement favorable la condition matérielle et morale de l’immense population du Céleste Empire : elle ne serait pas du tout cette fourmilière humaine, famélique et abjecte, pétrifiée dans la routine, que nous nous figurons ; elle jouirait, au contraire, d’un degré de bien-être, de liberté et de sécurité dont n’approchent pas les bâtions européennes.
- Il est certain que, d’après le récit de notre ancien consul, nous aurions plus d’un emprunt avantageux à faire aux lois et aux coutumes chinoises, notamment quant au système do l’impôt et au régimô de la propriété foncière. Sous ce dernier rapport, en effet, le législateur chinois à su réserver le droit* imprescriptible de la collectivité au fonds commun, à la terre, en même temps qu’il a procuré tous les avantages de l’appropriation individuelle et familiale pour la bonne culture et pour la plus grande productivité du sol. Mieux encore, nous apprenons qu’en Ghine toutes les dispositions légales sont conçues dans l’intérêt de celui qui exploite personnellement la terre. S’il est fermier, par exemple, le propriétaire ne saurait élever le prix du fermage, primitivement convenu* et quand, pour un motif quelconque, il quitte sa tenure, on lui doit la compensation de la plus-value qu’il a donnée au domaine. Cette mesure, toute d’équité, a vainement été présentée deux fois à nos assemblées législatives républicaines : elle a toujours été repoussée par des considérations tirées de l’iptérêt et des convenances du propriétaire oisif, au détriment du colon travailleur.
- Les lecteurs du journal le Devoir ne manqueront pas de remarquer l’analogie des principes qui régissent la propriété terrienne eh Chiné avec ceux que M. Godin s’efforce de faire prévaloir chez nous au profit de la classe des déshérités, .lorsque dans son projet de Mutualité nationale contre la misère, il propose d'interdire « la vente à perpétuité du sol, comme contraire au droit social, par ce motif qu’elle
- p.263 - vue 263/832
-
-
-
- 264
- LE DEVOIR
- dépouille les générations futures du droit à l’existence. »
- Mais il est temps de céder la parole à l’observateur qui raconte ce qu’il a vu. Voici donc par extraits textuels une partie du curieux et important travail de M. G. Simon :
- « Toutes les nations anciennes dont nous avons gardé le souvenir ont disparu. Une seule vit encore et elle est ainsi devenue l’aînée de celles qui existent actuellement. Mais elle n’est pas connue. On peut dire, il est vrai, que les nations héritent les unes^des autres ; mais tandis que les nations modernes n’ont hérité des anciennes qu’en ligne collatérale, colle dont nous allons nous occuper a hérité en ligne directe des générations qui l’ont formée. Chez elle les phénomènes de l’hérédité se sont manifestés régulièrement. Jamais ils n’ont été contrariés ou modifiés par des changements de milieux. L’évolution des idées et des faits, aussi certaine que celle des êtres, n’y a subi aucun ébranlement qui l’ait pu troubler; aucune influence extérieure, aucune révélation n’est venue changer la direction de ses efforts, retarder son développement. Là, dis-je, est la profonde originalité de la Chine, là peut-être aussi le secret de son exceptionnelle durée.
- « Eh bien, il a paru au moins intéressant de savoir ce que dans de telles conditions, laissé à lui-même, l’être humain a pu devenir. On veut connaître le progrès qu’il a su réaliser, l’organisation à laquelle il est parvenu, en un mot sa civilisation. Mais la civilisation dont tout le monde parle a, suivant ceux qui en parlent, des sens et des objectifs bien différents. Quant à nous, nous dirons que l’Etat le plus civilisé est celui dans lequel, sur une surface de territoire donnée, le plus grand nombre d’hommes possible ont su se procurer et se distribuer le plus également et au meilleur marché possible la plus grande somme de bien-être, de liberté, de justice et de sécurité. J’exposerai la situation de la Chine à ces différents points de vue, pais je dirai par quels moyens elle y est arrivée.
- Dans l’ordre que je viens de tracer, le premier point sur lequel se porte l’attention est la population. Elle est de 537 millions d habitants pour tout l’Empire Chinois, en y comprenant les tribus nomades de la Mongolie et les tribus plus ou moins soumises du Thibet et de l’Annam. C’est plus du tiers de la population de notre planète. Mais nous limiterons le champ de notre examen au territoire de la Chine proprement dite, circonscrit à l’Est et au Sud par la mer, à l’Ouest par les chaînes du Thibet, au Nord par la grande muraille. Là, sur une superficie de 330 millions d’hectares, soit six à sept fois celle de la France, nous trouverons une population de plus de 400 millions d’individus.
- Or l’on sait que sur une aire quatre ou cinq fois plus forte l’Europe compte à peine 280 millions d’habitants. Il y a en Chine des provinces grandes comme la France et l’Allemagne où l’on compte 5, 6 et 7 habitants par hectare; il y a des districts grands comme la Belgique où cette densité dépasse 12 et même 15 habitants. Aucune contrée de l’Europe si ce n’est peut être l'îîe de Jersey, ne peut sous ce rapport être comparée à la Chine. Cette densité parait tellement extraordinaire qu’elle a été souvent, contestée. Mais elle n’est pas douteuse pour ceux à qui il a été donné de parcourir le vaste territoire de l’empire chinois, Jusqu’aux frontières du Thibet à »
- 800 lieues de la mer, il m’arrivait fréquemment de traverser des cités qui comptaient de 500 à 1,500,000 habitants. Dans les provinces les plus reculées je faisais route avec de véritables foules qui se rendaient au marché et encombraient la voie de 15 à 20,000 personnes. D’un bout à l’autre de la Chine, pour ainsi dire, les villages, les hameaux défilaient sur mon passage, si pressés et si rapides que les seuls environs de nos grandes villes peuvent en donner une idée. La terre envahit l eau. Des champs et des jardins établis sur des radeaux couvrent certains lacs. Les rochers se chargent de moissons. Partout, d’ailleurs, les cultures les plus précieuses et les pius délicates, celles qui réclament le plus de bras et d’assiduité, le sucre, la soie, le thé, la cire, etc. Jusqu’aux vallées les plus lointaines, une fécondité du sol qui fait rendre aux récoltes jusqu’à 12 et à 14,000 kilog. par hectare.
- On a vu que sous le rapport de la population les Chinois nous laissent très loin derrière eux. Et cependant, tandis que nous nous plaignons déjà de la nôtre et que nous la restreignons par tous.les moyens possibles, parles guerres, par le célibat, par la stérilité volontaire, les Chinois continuent à multiplier comme si la terre ôtait sans limites. Ils ne doutent de rien, et ils on; raison. Si l’on peut mesurer la surface d’un champ, qui a jamais pu mesurer sa fertilité ? Tant vaut l'homme, tant vaut la terre. Rien n’est plus vrai, et ce qui le prouve bien, c’est la Chine. Les provinces qui sont aujourd’hui les plus peuplées ont commencé par n’être pas plus habitées ni plus habitables que celles qui encore aujourd’hui le sont le moins. Il faut dire aussi que les Chinois sont très économes de tout ce qui peut servir à augmenter la fécondité du soi. Ils ne déportent pas. La richesse de leur pays, comme nous le faisons en jetant dans les fleuves les produits de nos égouts. Ils les recueillent avec soin et regardent comme un acte de justice, dont la néglig- nce serait immédiatement punie, de rendre à la terre ce qu’elle leur a prêté.
- « Veut-on savoir combien chaque chinois paie d’impôts ? 3 fr. par an'. En France nous en payons 90 ou 100. Oui, mais, dira-t-on, les travaux publics sont nuis peut-être ? — Nuis ? hélas î il faut bien le dire quoiqu’il en coûte à notre amour-propre d’Occi-dentai, que sont nos routes, nos canaux et nos chemins de fer à côté des innombrables canaux de la Chine ? Que sont nos travaux publics d’ailleurs assez récents, à côté de l’admirable et gigantesque système hydraulique qui, de l'ouest à la mer, sur un espace de 800 lieues,conduit les eaux et les met sous la main du cultivateur %
- II n'y a pas, suivant l’auteur, de mesure plus exacte de ia misère et du bien-être d'un peuple que l’état de sa criminalité. Or celle-ci est incomparablement moindre en Chine quô dans nos pays civilisés d'Europe.
- « Afin, continue M. Simon, afin de mettre le lecteur à même de juger directement du bien-être de la population, chinoise, combien je voudrais pouvoir le conduire dans ces petites fermes, dans ces maisonnettes de paysans, où j’ai tant de fois reçu quelques heures d’unesi cordiale hospitalité,lui faire admirer la propreté du logis, des meubles vernis, parcourir avec lui les inventaires que j’ai dressés de leurs fortunes et de leurs ressources. Je voudrais que l’on pût assister a leurs repas abondants, composés de mets beaucoup plus variés que ceux de nos ouvriers des champs. Mais je voudrais surtout que l’on pût comparer la démarche légère, aisée, l’air dégagé du pre-
- p.264 - vue 264/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 265
- mier cultivateur chinois venu avec la démarche lourde, pesante, l’air gauche, honteux, de la plupart de nos colons partiaires, de nos chepteliers et de nos métayers de la Bretagne et delà Sologne, etc. On sent, en les voyant, qu’il y a évidemment, entre les riches et les pauvres, je veux dire les moins ricins, entre ceux des villes et ceux des campagnes de ce pays-là, moins de distance et moins de différence que chez nous. On y sent une égalité d’ancienne date, au au milieu de laquelle on se meut et respire à l’aise, et qui met dans les relations des uns et des autres une politesse, une bienveillance dont un étranger ne peut s’empêcher d’être frappé. '
- Parmi les causes qui ont donné lieu à cette prospérité des populations rurales de la Chine, il faut placer au premier rang la forme de la propriété du sol.
- Cette propriété, poursuit M. O. Simon, y a subi plusieurs transformations. Collective h l’époque où la population ne se composait que de tribus pastorales ou à demi agricoles, individuelle, lorsque la population a augmenté et que l’agriculture a dû se faire intensive. Puis du vs siècle avant notre ère jusqu’au nie après, il y eut, sur plusieurs points du territoire , des réactions causées par les abus de la propriété individuelle. En beaucoup d’endroits la propriété redevint collective et fut remisa aux mains de quelques-uns, chargés d’administrer pour tous. Mais il arriva ce qui devait arriver : ces administrateurs passèrent à l’état do chefs qui se crurent bientôt les possesseurs de la terre qui leur avait été confiée. Ils s’en firent les seigneurs et il en résulta pour les autres un vasselage insupportable. Enfin, après bien des tâtonnements pénibles, la propriété subit, du ni au vn° siècle de notre ère, une dernière transformation : elle devint à la fois collective et individuelle. C’est la forme sous laquelle elle existe encore aujourd’hui.
- Mais avant d’en exposer la constitution, il fautque je dise ce qu’est le collectivisme chinois. Suivant les Chinois, l’humanité est un tout, une unité que les noms d’ancêtres, de vivants et de postérité ne sauraient rompre, dont les trois temps qui marquent son existence ne peuvent dissoudre l’éternelle solidarité, Ainsi l’unité et la solidarité humaines, que l’on trouve bien aussi à la base des autres civilisations, mais qui y sont contredites par l’idée que nous avons de la mort et du salut individuel, n’existent en Chine qu’à la condition d’être éternelles. Pour mieux affirmer leur façon de concevoir cette solidarité et cette unité du genre humain, ils vont jusqu'à supprimer un de ses modes; en parlant des vivants et de la postérité, ils les appellent la future antiquité.
- La terre, dans leur opinion, n’appartient pas à la collectivité vivante. Ils n’admettent pas que le travail et la plus-value qu’il ajoute à la terre puissent absorber la propriété du fonds. Ils n’admettent pas que les vivants, cette partie si éphémère de l’humanité, aient le droit de gaspiller les biens qu’ils ont recueillis du passé ; ils ne leur reconnaissent pas le droit d’user et d’abuser d’une parcelle quelconque du domaine commun. Les vivants ne sont bien plutôt à leurs yeux que les économes de la postérité. En réalité, la propriété du sol n’est, en Chine, qu’un droit d usufruit, et c’est uniquement ce droit qu’on est libre de transmettre et d’aliéner. C/est ce que les Chinois appellent Tien-mienn. Quant à la propriété du fonds, Tien-ti, eile reste entre les mains de la collectivité représentée par l’Etat. Celui-ci affirme son droit en la frappant d’une rente qui n’est jamais
- payée qu’à lui.
- Ainsi quand un particulier vend ou loue uneterre, le prix ou la rente qu’il en reçoit ne représente jamais que le prix ou la rente de la valeur que, lui, ou ses ancêtres, ont par leur travail incorporée et ajoutée à cette terre. Il faut dire que, par contre, jamais la collectivité ou l'Etat ne s’est cru le droit d’élever la rente du fonds au fur et à mesure que la valeur de la surface augmentait.
- La rente du fonds n’a pas été établie d’après la valeur, mais d’après la superficie ; et une fois fixée, elle n’a plus varié. Cette rente est à peu près le seul et unique impôt de la Chine. — Tel est en effet, le respect que l’on a pour le travail et pour les fruits du travail, que pour rien au monde on ne voudrait y porter atteinte, soit par l’élévation de la rente, soit par la création d’autres impôts qui retomberaient en définitive sur le travail.
- J’ai dit que l’impôt avait été fixé d’après la superficie. Je dois ajouter que l’on a cependant tenu compte de la mesure dans laquelle les grandes améliorations foncières avaient pu être réalisées. Ainsi les terres des plaines et celles non irriguées des montagnes payent une rente moins forte que celles des terres irriguées.
- La rente de la terre varie, suivant les classes, de 1 fr. 50 à 5 fr. par hectare, tout compris : corvées, impôt et prestations. Répartie sur la population,elle ne représente pas plus de3 fr. environ par habitant. Ainsi pour cette modique somme une fois payée, chaque chinois est absolumentiibred’entreprendre telle industrie, tel commerce qu’il lui plaît, d’aller où il veut. Il n’y a ni portes, ni fenêtres, ni patentes, ni octrois à payer. Il n’a aucune formalité à remplir, aucune autorisation à demander. Il est libre comme l’air qu’il respire. En vérité l’on peut dire que cet impôt unique est l’instrument de sa liberté. Aussi avec quelle religion il s’y soumet et le paye l Tous les autres impôts seraient considérés parles Chinois comme attentatoires aux droits du travail, et rien ne les étonne davantage que d’apprendre qu’ils existent dans d’autres pays. Tous les capitaux, toutes les épargnes sortent du travail; tous les revenus servent à le stimuler, à le développer. Frapper les uns ou les autres, c’est réduire leur puissance, affaiblir les moyens de transformation des produits du sol, diminuer les demandes du commerce et de l’industrie ; c’est amoindrir la valeur des produits entre les mains de celui qui les vend, ou l’élever artificiellement pour celui qui les achète.
- L’impôt chinois, l’impôt métrique, en déchargeant le commerce et l’industrie de tout impôt spécial, a, au contraire, le grand avantage d’imprimer en Chine à ces deux branches de l’activité humaine une énergie et une puissance incomparables. Il est, en effet, bien peu de produits industriels que les' Chinois n'arrivent à fabriquer à meilleur marché que nous, et bien peu de produits d’Europe qu’ils ne vendent chez eux à plus bas prix que nous. Il m’est arrivé d’acheter pour 75 c. ou 1 fr.de longues guêtres ou des chapeaux de feutre que j’aurais payés au moins 3 fr. en Europe.
- L’impôt chinois n’est p.asseulement un instrument de liberté et de progrès, c’est encore un instrument de justice. Le principe qui i’a fait accepter, le respect du travail, a prévalu dans les contrats particuliers, entre propriétaires et fermiers. Tant qu’un cultivateur exploite une terre, le propriétaire ne peut exiger de ce fermier un loyer plus élevé que celui qui a été convenu dès le principe. Si le culti-
- p.265 - vue 265/832
-
-
-
- 266
- LE DEVOIR
- vateur le quitte pour une raison ou pour une autre, le propriétaire lui doit compte de la plus-value que son travail a ajoutée à la terre. A ce point de vue le système chinois a produit des résultats sur lesquels je ne puis m’étendre, mais que je veux du moins énumérer.
- Ainsi il a eu le mérite de faciliter l’accès du sol à ceux qui veulent l'exploiter eux-mêmes, en en détournant ceux qui n’en voudraient faire qu’un moyen déplacement ou de spéculation. En effet, l’impôt ne pesant que sur la superficie, le sol est déprécié d’autant entre les mains de ceux qui n’en sont que les propriétaires oisifs, mais il garde tout son prix pour ceux qui l’exploitent personnellement. L’impôt n’est après tout qu’un fermage fixe qu’ils payent à l’Etat, au lieu de le payer à des propriétaires parasites; et, en assurant à ceux qui les ont produites, le bénéfice des plus-values successives incorporées au sol par leur travail, il stimule leur industrie et la fécondité de la terre, à laquelle ils arrivent à faire rendre plusieurs récoltes dans la même année et à donner une plus-value de 4 mille à 15 ou 20 mille fr. par hectare.
- Le système chinois retient donc les habitants sur le sol, au lieu de les décourager de la culture et de les pousser vers les villes,ainsi que font les systèmes européens. Il favorise enfin le développement de la petite propriété.
- Si l’on divise la superficie de la Chine par le nombre des familles qui est d’environ 90 millions, on trouve que l’étendue moyenne des propriétés ne dépasse pas 3 hectares 1/2. C’est la réalité. Il y a cependant un grand nombre de familles qui ne possèdent qu’un hectare ou môme 1/2. Mais je ne crois pas que l’on compte beaucoup de propriétés de plus de 20 hectares. Celles de 100 sont excessivement rares.
- La propriété en Chine n’a pas seulement ce caractère de collectivité générale que lui donne le système d’impôt, le législateur a, dans de certaines limites» couvert du même privilège d’inaliénabilité qui couvre le territoire national, la propriété de la plus-value incorporée au sol par l’usufruitier. Chaque famille arrivée à la possession de la terre, la Vit dans des proportions qui allèrent toujours en diminuant, frappée d’inaliénabilité entre ses mains. Chaque famille exerça ainsi les droits de la collectivité et devint gardienne du sol, en raison de la fraction d’humanité qu’elle représente. Les limites de cette terre inaliénable étaient dans l’origine de 30 hectares,elles ne sont plus aujourd’hui que de 3/4 d’hectares. C’est ce qu’on appelle le champ patrimonial. C’est sur ce champ que l’on construit la maison, le foyer, et, dans le sens français du mot, le manoir.On peut dire qu’il n’existe en Chine presque aucune famille qui ne possède son champ patrimonial. »
- Une telle disposition exclut le prolétariat dont le développement dans ftos sociétés civilisées d'Europe devient pour elles un péril de plus en plus menaçant»
- (A suivre) Ch. PbllâriïO
- Au moment où le gouvernement en même temps que le Conseil municipal dé Paris paraissent décidés
- à entrer dans la voie pratique de l’amélioration du sort des travailleurs, cette question vitale qui est la raison d’être du journal « le Devoir », celle pour laquelle il lutte depuis sa création, à laquelle il consacre tous ses efforts, nos lecteurs ne trouveront pas mauvais, nous l’espérons, que nous insistions sur cette étude, et que nous multiplions les articles qui la concernent.
- La matière est féconde, le sujet est riche, et de plus il est d’une actualité palpitante, puisque le traité du gouvernement avec le Crédit Foncier et l’intervention de la Ville de Paris vont ouvrir un vaste champ à la réalisation urgente du projet de construction des habitations ouvrières,qui constitue une des réformes sociales indispensables dans l’état actuel des choses. Tous les journaux qui s’intéressent réellement aux questions populaires s’en occupent et en parlent, ce qui prouve que nulle discussion plus opportune que celle-là ne peut actuellement être entamée.
- Un fait incontestable pour tous, c’est qu’à Paris et même dans bon nombre d8 grandes villes industrielles, l’ouvrier ne trouve plus que difficilement à se loger; que les rares quartiers où ii peut encore obtenir asile ne contiennent pour la plupart que des logements insalubres, construits en dépit de toutes les règles de l’hygiène, ou sont trop éloignés et forcent souvent le travailleur à perdre une heure pour se rendre à l’atelier où à l’usine, et autant à la fin de sa journée pour rentrer au logis. Il se trouve placé de la sorte dans la fâcheuse alternative de s’entasser, lui et les siens, dans des bouges malsains appauvrissant la race, à proximité de son travail, ou de s’exiler au loin et de faire chaque jour des courses fatigantes avant ou après un labeur pénible dont elles aggravent encore le fardeau déjà si,lourd.
- Ce déplorable état de choses est si manifeste, si évident, il saute tellement aux yeux depuis longtemps déjà, que le gouvernement, on le voit, a fini par comprendre qu’il ne pouvait plus éluder l’obligation qui s’impose à lui d’y apporter un prompt remède. De là son traité avec le Crédit Français de France.
- Quoiqu’à vrai dire nous n’ayons pas une confiance bien robuste dans la compétence pratique du Gouvernement en cette matière, quoique nous ne soyons pas le moins du monde convaincu qu’il ait même l’intention de bien étudier la question, afin de donner au problème la meilleure solution possible, sans se rendre comme toujours esclave delà routine ni subir les influences désastreuses des hommes soi-disant compétents, mais qui sont surtout attachés aux errements anciensjComniQ le lierre aux pierres branlantes
- p.266 - vue 266/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 267
- des ruines, nous ne pouvons néanmoins ne pas féliciter le gouvernement de l’initiative qu’il a prise pour l’accomplissement d’un devoir. Un gouvernement qui remplit son devoir est chose assez rare, pour qu’on doive la constater avec éloges, lorsqu’elle se produit.
- Nos félicitations à ce sujet seraient encore plus chaudes toutefois, si nous avions la certitude qui nous manque, qu’impartial avant tout, et n’ajant aucun parti-pris, guidé exclusivement par le désir d’améliorer réellement la situation des travailleurs, le gouvernement fera unô étude sérieuse des divers systèmes d’habitations ouvrières qui ont été expérimentés depuis un demi-siècle, et qu’il n’appliquera, après mûr examen, que celui dont les résultats acquis répondent le mieux aux exigences qu’il s’agit de satisfaire.
- Malheureusement, la façon dont on présente au public le projet gouvernemental semble indiquer do sa part L’intention de consacrer le capital relativement important que le Crédit Foncier s’est engagé à avancer à la construction de petites maisons, dont le prix de location ne dépasserait pas 300 fr. à Paris par an, et le prix de vente 9,000fr. à Paris, et 3,000 dans les départements.
- Le problème à résoudre pourtant ne comporte point cette seule et unique solution, si tant est que le système des petites maisons soit une solution réelle, et il nous semble que le gouvernement avant de se prononcer en une matière aussi complexe et aussi importante aurait dû se rendre compte des diverses solutions trouvées jusqu’à ce jour, afin de pouvoir donner la préférence en toute connaissance de cause à celle d’entre elles qui lui aurait paru la meilleure.
- Or depuis que la question sociale est devenue l’objet des études assidues des penseurs amis du peuple, le problème de l’habitation ouvrière a rencontré dans leurs travaux trois solutions différentes, savoir :
- 1° La cité ouvrière essayée sous l’empire, et dont la cité Napoléon à Paris est le spécimen le plus complet.
- 2° Les petites maisons avec jardinet.
- 3° L’habitation unitaire, dont l’idée première fut conçue par Pourier, mais dont la réalisation pratique n’a eu lieu qu’au Familistère de Guise,par l’initiative et d’après les idées de M. Godin.
- Nous avons dans un précédent article dit quelques mots des cités ouvrières de l’Empire, et montré que l’une des causes de leur insuccès avait été l’excès de réglementation qui distinguait l’administration de ces cités, et qui faisait trop sentir au travailleur
- qu’il était entre les mains et pour ainsi dire à la merci de l’autorité, représentée sous la forme la plus antipathiquejpar le concierge-gérant. A cette raison, s’ajoute encore l'éloignement de l’ouvrier pour l’aspect par trop navrant de cette misère dont il trouve qu’il est suffisant qu’il souffre lui-même, sans en avoir constamment le spectacle chez les autres sous les yeux. On a généralement renoncé à l’idée d’établir des cités ouvrières, parce que l’on a compris, d’ailleurs, qu'il n’était pas avantageux pour les ouvriers, au point de vue de leur développement moral et intellectuel et des progrès de la civilisation, qu’ils vécussent comme isolés dans la société exclusive d’autres ouvriers. Ils ont tout à gagner,au contraire, à être mêlés et à se trouver en contact journalier avec les citoyens des autres classes de la société, surtout avec les classes plus éclairées. Ils dépouillent â ce contact, en s’éclairant, la rudesse de leur langage et de leurs manières; et les autres, de leur côté, en sont amenées à témoigner plus d’intérêt et plus de bienveillance pour ces déshérités de la fortune. C’est la meilleure manière de produire progressivement ia fusion des classes, qui conduira infailliblement les hommes à la pratique de la fraternité.
- Ainsi les grandes cités ouvrières telles que les essaya l’Empire sont condamnées en fait, par les répugnances que les travailleurs eux-mêmes éprouvent pour elles, et en principe, par les socialistes honnêtes qui ont fait une étude sérieuse et approfondie de la question.
- Nos lecteurs ont vu plus haut dans ce même numéro les raisons pour lesquelles, il y a lieu de condamner de même les petites maisons groupées par deux ou par quatre, cemme celles de Mulhouse, qui en fait ne réalisent absolument aucun progrès, car, qu’une maison de ce genre soit construite en chaume ou en marbre de Paros, par exemple, l’aspect extérieur en difïérera, mais les résultats, au point de vue de la gêne et des conditions d’existence extérieure,resteront les mêmes. Il ne faut pas perdre de vue en effet que la possession de la petite maison, fût-ce même à titre de propriété, ne constitue pas à elle seule cette aisance relative indispensable pour son entretien, et que si l’ouvrier, même devenu propriétaire, n’a pas un salaire qui lui permette de faire les dépenses nécessaires pour cela, le jardinet restera en jachère, et deviendra peu à peu un réceptacle d’immondices, la maison se délabrera, et la misère hideuse étalera partout son masque repoussant à ! .'extérieur, comme elle régnera en souveraine maîtresse à l’intérieur.
- Qui n’a été péniblement impressionné, en visitant an cimetière, de l’aspect abandonné de ces tombes
- p.267 - vue 267/832
-
-
-
- 268
- LE DEVOIR
- autrefois soignées et entretenues, petits jardins charmants où la piété des survivants avait eu soin de parer la mort des charmes de la vie, et délaissées tout à coup, de sorte que le gazon jauni, les fleurs desséchées, la ronce parasite ayant tout envahi ajoutent une tristesse nouvelle, la poignante amertume de l’oubli à la sombre tristesse de la tombe. Et plus dans les premiers temps elle fut riche et coquette, plus quand l’heure du délaissement est venue elle paraît misérable et pauvre, cette sépulture oubliée.
- De même la petite maison ; autant elle est pimpante et gaie, coquette et radieuse au moment de sa construction, autant elle prend une physionomine morne et maussade, souillée et sordide, lorsque mal entretenue on la laisse en proie au délabrement et à l’usure.
- Qui donc, ayant habité à la campagne une maison de ce genre, ignore combien il faut de soins incessants, de réparations, peu importantes sans doute, mais sans cesse renouvelées, pour la maintenir dans un état convenable de conservation et de propreté ? Or pour faire ces choses là soi-même, il faut des loisirs que le travailleur n’a généralement pas ; etpour les faire faire, il faut des ressources plus abondantes que celles dont il dispose le plus communément; et, d’ailleurs pour en sentir le besoin, il faut un certain sentiment de dignité, de vanité, si l’on veut, dont il est très souvent dépourvu. Habitué peut-être aux abandonnements de la chaumière paternelle, il n’apprécie pas les douceurs de ce confortable modeste dont le bourgeois a autant besoin que de bien d’autres choses nécessaires à la vie. Donc, en outre de ses inconvénients nombreux, la petite maison à celui de trop laisser à l’initiative peu développée de son habitant ouvrier les soins indispensables de son entretien et de sa conservation.
- C’est à ces divers inconvénients sans doute qu'il faut attribuer l'insuccès de la Société coopérative immobilière qui se forma sous l’Empire à l’Epoque de la grande Exposition de 1867, où Paris sembla nn instant transformé en caravansérail des rois de l’Europe et même de l'Asie.
- Cette Société avait voulu résoudre la question des logements à bon marché, en procurant aux travailleurs non seulement une habitation peu coûteuse mais encore un foyer attrayant, une demeure qu’ils pussent aimer.
- Son intention n’était pas de construire uniquement des petites maisons. Elle se proposait au contraire, en raison de la cherté des terrains à Paris, de bâtir plus de maisons communes que de maisons particulières. Par économie ses maisons devaient
- être de préférence groupées par 4, par 8 ou par un plus grand nombre. Et elle avait adopté un système de construction que nous regrettons de n’avoir pas . vu adopter depuis par personne, parce qu’il nous parait constituer un progrès réel au point de vue de l’économie, de la salubrité et de la solidité.
- Il reposait sur le principe de suppression des points d'appui en maçonnerie à larges sections, suppression des murs de refends et des murs de face, ainsi que des planchers en fer à solives rapprochées et hourdés en maçonnerie ; de l’emploi de la fonte en colonnes creuses pour tous les points d’appui verticaux à tous les étages indistinctement, avec système d’emboîtement permettant la visite facile des assemblages ; emploi de voûtes légères, en briques creuses pour les planchers portant sur des solives en tôle ; isolement .du fer et de la fonte d’avec la maçonnerie; et emploi de cloisons distancées en briques minces, creuses pour les murs de face.
- C’était là une innovation intelligente, qui devait augmenter dans une mesure très étendue les bonnes conditions d'aération, de ventilation et de chauffage des habitations, mais qui n’a point été comprise ni par conséquent appréciée, et dans un sens, c’est fort heureux, car s’il en eût été autrement, cela aurait donné à l’engouement général pour les petites maisons une recrudescence, qui aurait retardé considérablement le véritable progrès en matière d’habitation ouvrière.
- La Société coopérative immobilière, malgré la supériorité de son système de construction ne réussit pas mieux que ses devancières, et ce nouvel essai infructueux était une condamnation nouvelle des petites maisons, qui ne donnent aucune satisfaction au besoin du logement des travailleurs.
- De ce qui précède il résulte que les deux premières solutions proposées du problème social dont il s’agit ne sont point satisfaisantes. Il nous reste à examiner si la troisième, l’habitation unitaire de M. G-o-din remplit mieux les conditions indispensables pour | la faire accepter.
- | (A suivre).
- | ------------------—.—+------------
- ! LA FEMME AU XIX" SIÈCLE
- U
- Sous ce titre, la librairie Fischbacher, 38, rue de Seine, Paris, met en souscription un ouvrage sur lequel nous appelons toute l’attention de nos lecteurs.
- Le l£r volume sera consacré à l’Amérique ; le 2a à l’Europe.
- p.268 - vue 268/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 269
- Des notabilités de tous les pays ont fourni leur concours à ce travail d’ensemble. Angleterre, France, Italie, Espagne, Portugal, Suisse, Belgique,Hollande, Allemagne, Autriche, Norwège, Suède, Danemark, Russie, Pologne, Bohème et jusqu’à la Turquie, toutes les nations ont fourni des collaborateurs à cette œuvre qui sera unique par le caractère vivant de chacune de ses parties et par leur couleur locale. Ce sera un tableau de tout ce qui existe ou de tout ce qui a été tenté de nos jours en faveur de lafnnme.
- L’auteur est M. Théodore Stanton, américain, personnellement en rapport avec les chefs du mouvement féminin aux Etats-Unis. Le traducteur en français est M. Léon Giraud, docteur en droit, qui vient lui-même de publier sur la question féminine un remarquable ouvrage dont le Devoir a rendu compte.
- Etudier les origines du mouvement féminin depuis le commencement du xixe siècle, en suivre les diverses phases, en constater en détail les résultats positifs actuels et par là en faire prévoir l’avenir ; voilà quel a été le but des auteurs et ce qu’ils ont entre pris en dehors de tout parti pris politique ou religieux.
- Les deux volumes seront fournis aux souscripteurs au prix de 3 fr. chacun, 6 fr. pour les deux, et la publication du premier tome commencera aussitôt que 500 adhésions auront été données.
- LES EXPLOSIONS DE CHAUDIÈRES
- Bien que notre journal ne soit pas un journal scientifique, nous croyons pouvoir sortir de notre programme devant les catastrophes si multipliées depuis ces dernières années.
- Nous voulons parler des explosions de chaudières à vapeur; celle de Marnavai si foudroyante nous engage à parler des causes de ces explosions ei des moyens de les éviter.
- Nous écarterons ici les détails par trop techniques si arides pour le lecteur et passerons de suite au fait.
- Les explosions de chaudières, en dehors des vices de construction et du mauvais état d’entretien peuvent être dues à plusieurs causes :
- — Les incrustations;
- — Les soupapes calées ;
- — Le manomètre donnant de fausses indications ;
- — L’eau à un mauvais niveau.
- Mais le manque d’eau, les coups de feu sont des
- fautes grossières qui ne peuvent être commises que par des apprentis négligents; quant aux incrustations, il faut visiter souvent la chaudière et l'entretenir dans le meilleur état de propreté.
- En outre de ces négligences, il est un phénomène physique auquel on pouvait attribuer la plupart de ces explosions portées jusqu’à présent presque toujours au chapitre des causes inconnues.
- On sait que l’eau privée d’air peut être portée à une température supérieure à 100° sans que pour cela elle bouille.
- Les effets de ce phénomène sont probablement la cause de ces terribles accidents dans lesquels l’enquête a démontré qu’il n’y avait pas eu de négligence commise.
- Il est à remarquer ces accidents se produisent plus particulièrement le matin ; c’est donc à un fait qui se passe pendant la nuit qu’il faut les attribuer. En effet, quand le soir le chauffeur abandonne sa machine, il la laisse encore à une certaine pression, après avoir eu soin d’alimenter pour trouver un bon niveau d’eau le lendemain.
- Cette eau est encore le matin, quand on recharge les feux, à une pression de un, deux et même quelque fois trois kilogr.; elle s’est dépouillée, par l’ébullition antérieure, de l’air qu’elle contenait; de plus comme le niveau est bon, le chauffeur n’alimente pas; il se trouve donc en présence d’une eau dangereuse en ce sens qu’elle emmagasine la chaleur sans former de vapeur.
- Le moindre choc suffit pour ramener l’ébullition et former brusquement de la vapeur surchauffée à de très hautes températures, et causer une de ces explosions soudaines que rien ne semblait faire prévoir.
- Le remède à cela serait une injection d’air faite le matin ; on redonnerait ainsi à l’eaà des chaudières l’air qui lui manque, et on éviterait toutes chances d’explosions, car il est très rare que des accidents arrivent par suite de ces négligences dçnt il est parlé plus haut, c’est donc à la surchauffe qu’il faut recourir pour les expliquer en grande partie.
- Mais il faut que cette injection d’air soit faite en créant à la partie inférieure du liquide des surfaces d’évaporation, qui seraient autant de centres d’amorces pour que l’ébullition puisse se régulariser.
- On rendrait ainsi les explosions matériellement impossibles.
- M. Trêves a imaginé un appareil, qu’il vient de communiquer nouvellement à l’Académie des Sciences, répondant aux conditions de cette injection d’air.
- Il consiste en un tube de dimensions variables,sui-
- p.269 - vue 269/832
-
-
-
- 270
- LE DEVOIR
- vant la grandeur* de la chaudière et là quantité d’eau qu’elle contient; ce tube est introduit à la partie inférieure.
- Il est garni en-dessous et dans toute sa longueur de petits réservoirs d’air le plus rapprochés possible.
- Avant de toucher à son foyer, le chauffeur, doit à l’aide de la pompe, envoyer de l’air dans ce tube jusqu’à ce qu’il y obtienne une pression supérieure à celle existant encore dans la chaudière. Ce résultat obtenu signifie qu’il a chassé du tube toute l’eau qu’elle contenait, et qu’elle a été remplacée par la quantité d’air nécessaire à l’ébullition.
- A ce moment il peut pousser ses feux ; chaque petit réservoir d’air est un centre d’ébullition, qui fait former de la vapeur dès que l'eau atteint 100°.
- Cet appareil si simple et occasionnant une dépense insignifiante présente de sérieuses garanties contre les accidents que l’on ne peut prévoir; aussi devrait-il être appliqué par tous les industriels soucieux de protéger la vie de milliers de travailleurs.
- LA SAGESSE ANTIQUE (,)
- XVII
- N© pas @e montrer autrement <jn’oïs. est
- Des expressions ornées et fleuries, un extérieur recherché et plein d’affectation, s’allient rarement avec une vertu sincère.
- Ceux qui montrent extérieurement un air grave et austère, lorsqu’ils sont intérieurement légers et pusillanimes, sont à comparer aux hommes les plus vulgaires. Les hommes aux paroles artificieuses, aux manières engageantes, sont rarement doués de la vertu de l'humanité.
- Je déteste ceux qui prennent tous les détours, toutes les précautions possibles pour être considérés comme des hommes d’une prudence accomplie ; je déteste ceux qui révèlent les défauts secrets des autres, afin de passer pour droits et sincères.
- Les hommes vicieux déguisent leurs fautes sous un certain dehors d’honnêteté.
- Lun-Yu.
- Les actions vertueuses du sage se dérobent aux regards, et cependant se relèvent de plus en plus chaque jour, tandis que les actions vertueuses de
- (i) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté le N° du 28 janvier 1883.
- l’homme inférieur se produisent avec ostentation et s’évanouissent chaque jour.
- Tchoung- Young.
- Les plus honnêtes de tout le village sont la peste de la vertu.
- Si vous vouiez les trouver en défaut vous ne savez par où les prendre ; si vous voulez les attaquer par un endroit, vous n’en viendrez pas à bout. Ils participent aux mœurs dégénérées et à la corruption de leur siècle. Ce qui habite dans leur cœur ressemble à la droiture et à la sincérité ; ce qu’ils pratiquent ressemble à des actes de tempérance et d’intégrité. Comme toute la population de leur village les vante sans cesse, ils se croient des hommes parfaits, et ils ne peuvent entrer dans la voie droite. C’est pourquoi Khoung-Tseu les regardait comme la peste de la vertu.
- Il disait : « Je déteste les plus honnêtes gens des villages, dans la crainte qu’ils ne confondent la vertu. »
- Meng- Tseu.
- Qu’est-ce qu’un acte frauduleux ? C’est un acte qui est tout autre en apparence qu’en réalité.
- Cicéron.
- (A suivre).
- ETAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- NAJESSANOJKS
- Le 18 avril de Antonia Droit, fille de Droit François et de Huile Charlotte.
- Le 23 avril, Cochet Louis, fils de Cochet Louis et de Hutin Léontine.
- X>ÉC3È3S
- Le 16 avril, de G-arbe Louis-Emile, âgé de 1 an.
- Le 18 avril, de Duchange Octave, âgé de 17 mois. Le 18 avril, de Valentin Edouard, âgé de 18 mois. Lo 18 avril, de Burlet Jules, âgé de 1 an.
- Le colonel Ramollot. — La Baignoire
- Le colonel Ramollot est à Paris depuis vingt-quatre heures avec son régiment, et dînant en ville, il raconte aux invités l’histoire de sa soirée de la veille :
- p.270 - vue 270/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 271
- — Pas content, s’crongneugneu ! tendez-vous c’que je vous parle? n’fait pas d’ces choses-là, quand un gour’nement est susceptible du respect de la chose !
- Changeant d’garnison, j’arrive à Paris vers cinq heures avec mes hommes. N’disaient rien, c’tévident, autrement les aurais f’tu dedans, mais j’tais éreinté, s’crongnieugnieu I Vingt-quatre heures à ch’val, fatigant, s’av’ous? Vingt-quatre heures dont douze dans un n... de D,.. d’iit d’hôtel, mais... ça fait rien, vingt-quatre heures tout d’même, pas vrai ? Pour lors, changeons d’garnison, j’arrive à Paris moulu, nettoyé, quoi ! Troupiers disaient rien vu la chose, mais dormaient d’boul.
- Pour lors, et pour donner l’exemple, m’couche pas, sors, mais fat’gué s’crongnieugnieu ! quand arrive devant vot’n... deD... d’Op’ra.
- R’garde et..., tout ça, tendez-vous, quand j'vois: Baignoire .
- Baignoire, très-cher, mais r’garde pas à l’argent. J’entre, j’f... d’I’argent au comptoir, où il y avait des pékins, des tas de pékins, d’mande: une baignoire, n... de D... ! Alors, un frisé m’f... un carton où il y avait la chose.
- « Pour vous seul que m’dit. — C’tévident ! pas envie d’y entrer avec vous, m’illusionne. » Pékin s’f... à rire, avais envie d’iui f... un giffle, me r’tiens et j’arrive dans un n... deD... d’corridor avec de la chandelle partout.
- Pour lors, une p’tite mère m’prend mon carton, m’f... dans un p’tit cabinet et me d’mande : « Voulez-vous rien, général ? —Si t’ta l’heure, n... de D...» ! une serviette. •
- Personne encore dans l'rond au milieu ; r’garde partout, pas d’baignoirel Enfin, ça fait rien, m’déshabille et j’attends.
- Là-dessus, il arrive des pékins en habit et... tout ça, des femmes, des... et tout autre, quoi. J’tais tout nu, embêté, m’baisse, avait plus qu’la tète dehors du machin de... d’là chose, m’apportait toujours pas d’eau.
- Stupide, à la fin, n... de D... i s’baigner à sec, n’a jamais vu ça, tendez-vous c’que je Vous parle ? J’allais appelerl’garçon, quand des pierrots s’f... à souffler dans des ustensiles comme par lequel s’éreintaient à qui s’en donnerait l’plus avec un autre qu’avait l’air de vouloir f... des coups d’bâton au premier qui s’arrêterait. Alors j’aperçois des choses qu’on levait d’vant la f’nêtre du trou d’là baignoire. Pour lors m’asseois; m’apportait toujours pas d’eau.
- S’crongnieugnieu ! qu’je m’dis, j’paris qu’y a un robinet qu’faut tourner. J’allais l’chercber, quand on lève le n... de D... d’rideau.
- Alors, j’vois des déguisés qu’n’disaient rien, qui sentaient, f’saient des mines, des gestes, des contorsions de toutes sortes c’tévident..., p’tites femmes jambes en l’air et tout autre dont... enfin comparativement à c’luici, puis on baissa le n... de D... d’rideau.
- M’apportait toujours pas d’eau. Pour lors, cherche le
- robinet, n’trouve rien en bas ; alors, pense plus à rien, me r’tourne, m’iève tout droit, cherche au fond, n’trouve rien. S’crongnieugnieu ! c’tidiot m’récuse, et m’f. ..à crier: R’con ! r’con ! eh bien! c’t’eau, n...
- de D...
- N’pensais plus, j’tais pas habillé m’f... à la f’nêtre; pour lors, v’ià les pékins et leurs n... de D... d’femmes et tout autre crient : A la porte !
- Colère m’monte au nez, alors pense plus à rien d’là chose du tout nu, tendez bien et leur crie : V’nez-y donc, s’crongnieugnieu, f... à la porte l’c’lonei Ramol-lot ! Prends une baignoire, prendre un bain, tendez-vous c’que vous parle ! Payé, n... de D...1 f... 28 fr. au frisé qu’a l’nez d’travers, et on m’f... s’ment pas d’eau !...
- Pour lors, arrive des m’iétaires, veulent m’f... dehors, avec des civils et des choses, tendez bien, et l’commissaire.
- M’explique : bref, on m’f... un rideau tout autour, on m’fait r’habiller dans un cabinet et on m’f... à la porte, en m’disant : On s’baigne pas dans ces baignoires-là.
- S’ment, j’ai un caractère de fer, n... de D..! vais f... un procès au directeur pour lui apprendre le respect dont l’armée en est susceptible, et à n’plus écrire baignoire s’il est défendu de s’baigner d’dans.
- Charles Leroy.
- '---»
- On n’a pas rappelé, à propos de Louis Veuillot, le mot épique de Gavroche.
- Comblons cette lacune.
- Veuillot, grélé comme une écumoire, causait au coin d’une rue avec un collègue en petite vérole.
- Passe Gavroche.
- R regarda les deux causeurs et de sa voix narquoise de haute-contre :
- — Embrassez-vous donc ! Ça fera des gaufres !
- Le Directeur'-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.271 - vue 271/832
-
-
-
- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE
- GrTJX SE CA.ISNE)
- OUVRAGES DE M. GODIN *
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr.
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8° extraite du volume « Le Gouvernement ».............'................... i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8° broché, avec la vue générale des établissements de l’association ........ 5 fr.
- Sans la vue................................4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°.................. . . 10 fr.
- Edition in-18.......................... 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci - dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent. La richesse au service du peuple. . 0,40 cent. La politique du travail et la politique
- des privilèges..............................0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE
- DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret.......0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS
- DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mrae Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché.........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio 1,3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LE DEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE DE L’ASSOCIATION DU FAIBILISTÊRE paraît tous les 1dimanches
- France : Un an . ...............10 fr. »»
- — Six mois....................... 6 fr. »»
- — Trois mois. . . . . . . 3 fr. »»
- Union postale : Un an . . . . . . 11 fr. »»
- Autres Pays . . ‘ . . . . . . . 13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- I ier volume broché, 432 pages . . . . 3 fr. »»
- ' 2e — — 464 — . . . . 3 fr. »!>
- 3e — — 624 — .... 4 fr. 50
- 4e ~ — 832 — .... 6 fr. » »
- 5e - — 864 — ... . 6 fr. »,»
- 6e — I 00 1 6 fr. »»
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- St-Quentm. — lmp. du Glaneur.
- p.272 - vue 272/832
-
-
-
- T Année, Tome 7. - n° 243.
- CLe numéro hebdomadaire 20 c, Dimanche 6 Mai 1883
- IJtSWfÿfïJl
- SI10NS SOCIALES
- BUREAU
- A. GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 îr.»» Six mois ... 6 mm
- Trois mois . . 3 mm
- Union jjostale Un an, . . . 11 îr. »» Autres pays
- Un an, . . . 13fr.60
- on s’abonne A PARIS 5,r,Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- A W 'M m»
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- Les Maisons ouvrières à Paris. — Faits politiques et sociaux. — Les Idées de Fourier aux Etats~ Unis. — La question ouvrière. — Réhabilitation des Chinois. — La Sagesse antique. — Le Travail à travers les âges.
- LES MAISONS OUVRIÈRES A PARIS1'
- Les questions d’économie sociale se pressent les unes à côté des autres, la force des événements et des circonstances les amène devant les pouvoirs publics et force est. de s’en occuper. Les difficultés que les classes ouvrières éprouvent à se loger dans Ls grandes villes, les crises de l’industrie, les grèves, les chômages, l’encombrement de la production, le défaut de débouchés, etc., sont autant de causes générales d’embarras et de souffrances qui ne trouveront de remède efficace que lorsque les (1) Voir ie Devoir du 29 avril 1883.
- pouvoirs publics seront assez éclairés pour les embrasser dans un même plan de réforme. Toutes ces questions sont intimement liées les unes aux autres et ne peuvent trouver de solution définitive si l’on cherche à résoudre séparément chacune d’elles.Non pas que je veuille dire qu’il faille les résoudre toutes à la fois, ce qu’il faut, c’est agir d’après un plan d’économie sociale conforme aux principes de la science, et embrassant, dans son ensemble, toutes ces questions.
- Le logement des classes ouvrières, par exemple, commence à soulever, l’importante question de la réforme architecturale de l’habitation, quoi que l’on ne comprenne pas encore assez que c’est par l’étude de l’habitation que les hommes d’Etat et ceux chargés des pouvoirs publics devraient commencer les réformes pratiques que la République doit réaliser au profit de ses enfants.
- On ressent aujourd’hui les inconvénients d’avoir écarté la masse des travailleurs des constructions nouvelles de Paris, mais nul n’observe que c’est à un entraînement aristocratique tout à fait contraire aux principes démocratiques de la société moderne ou plutôt de la société en voie de formation, que ces inconvénients sont dus. On le conçoit si peu qu’on met en avant des projets qui auront pour conséquence d’isoler complètement les classes ouvrières de la bourgeoisie, en les parquant dans les quartiers construits spécialement pour elles et dont on fera ainsi les quartiers des pauvres.
- Et pourtant on parle en même temps de l’amélioration du sort des travailleurs, mais on écarte l’occasion la plus favorable qui fut jamais de leur
- p.273 - vue 273/832
-
-
-
- 274
- LE DEVOIR
- ouvrir tous les moyens d’indépendance, de progrès et d’émancipation.
- Bien conçues, en effet, les habitations qu'on se propose d’édifier à Paris en vue des classes ouvrières, auraient pu être une expérience des plus eon-sidérables dans la voie du progrès démocratique attendu par les couches sociales déshéritées. On pouvait, par la conception du plan de ces habitations, offrir aux masses laborieuses un facile essor vers l’association, ce moyen de salut pour l’avenir. I serait facile de faire que l’habitation, par son groupement, provoquât l’association coopérative de consommation tout d’abord et l’association de production ensuite, en construisant l’habitation dans un système opposé à celui des petites maisons, en y adjoignant des magasins pour la consommation domestique, des ateliers pour la petite industrie, des buanderies, lavoirs, étendoirs et séchoirs publics, en y édifiant des salles communes : salles aux berceaux pour tous les enfants de la population, écoles maternelles et enfantines, en organisant enfin l’instruction publique sur un plan complet d’unité.
- Tels sont sommairement les avantages que la ville de Paris pouvait faire étudier et réaliser au profit des familles ouvrières, au lieu de se laisser entraîner par les prôneurs routiniers des petites maisons qui n’ont aucune idée d’économie sociale scientifique.
- — Mais à quoi aurait abouti une telle étude?
- — Elle aurait abouti à l’édification du palais social en faveur des classes laborieuses. Oui, il n’eût plus été question des petites maisons déjà décrites, isolées, froides, monotones, aux dehors malpropres, insalubres, reflétant la pauvreté et la misère ; on eût conclu à la création d’édifices à la hauteur des grandes conceptions modernes, à la création de palais groupés autour d’une place publique avec jardins et squares, etc.
- Ces palais eussent offerts : des logements commodes, de toutes dimensions ; la lumière et l’air en abondance ; l’eau, le gaz à tous les étages ; des privés bien établis, tenus avec la plus grande proprété; dévastés galeries permettant la circulation dans toute l’étendue de l’édifice; de grands escaliers aboutissant à ces galeries ; des édifices publics à proximité destinés à servir d’entrepôts, de magasins et de comptoirs pour la production, les approvisionnements et la vente des choses nécessaires aux besoins de la population, en même temps qu’ils seraient un moyen d’écoulement des produits fabriqués sur place même.
- Quatre palais d’habitation conçus d’après un tel plan et groupés ensemble seraient vite un centre de
- population de 4.000 personnes. On conçoit avec quelle facilité il serait possible de poser, dès le dé. but, les germes de l’association coopérative sur le revenu locatif et les approvisionnements de choses de consommation, c’est-à-dire qu’aü-delà d'un revenu convenu en faveur du capital, le surplus des bénéfices serait partagé entre les locataires proportionnellement au chiffre de dépenses faites par chacun d’eux dans la coopération communale.
- Toutes les conditions de salubrité y seraient facilement observées. Un plan bien conçu d’égoûts, de canalisation d’eau, de canalisation de gaz, établi à l’avance permettrait de doter ces constructions importantes des aménagements capables de mettre ces ressources dans des conditions parfaites au service de toutes les familles.
- Une population ainsi concentrée pourrait avoir un service de tramways ou d'omnibus rayonnant dans les différents quartiers de Paris. Le départ le matin et la rentrée le soir d’un ou deux milliers de personnes, venant d’un même point et y retournant, rendraient cette mesure facile » Que de ressources aussi pour la coopération de consommation et la coopération de production, pour l’union des efforts, l’association sous toutes les formes, et quelle securité offrirait une telle entreprise à ceux qui la commanditeraient. Les syndicats constitués en vue de semblables institutions offriraient pour le travail et l’industrie des garanties impossibles à créer dans l’état actuel d’insolidarité des familles et des ouvriers.
- C’est dans l’habitation Unitaire qu’est la base de l’économie sociale. Par des plans et des aménagements bien conçus, l’architecture peut concentrer les avantages que les progrès de la science, de l’industrie et des arts ont réalises, et les faire servir au bien-être général des familles ; ee qu’on ne pourra jamais faire que d’une façon imparfaite avec les petites maisons.
- Dans un plan d’ensemble du palais communal on peut prévoir toutes les dispositions propres à favo* riser l’association coopérative des familles ouvrières en toute fonction. La bonne ordonnance et le groupement de la population sont un premier point à observer pour arriver à cette organisation du travail et des intérêts. La disposition des locaux propres 4 recevoir les marchandises et à les vendre afin d’échapper aux intermédiaires inutiles, les ateliers de travail et de production pour les industries sur place non-seulement sont des éléments nécessaires à l’amélioration du sort des classes laborieuses, mais ils seraient le moyen de relèvement dans üri avenir prochain de l’article dit de Paris. La population ouvrière parisienne, si intelligente, est paralysée
- p.274 - vue 274/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 275
- aujourd’hui dans son essor et si l’on ne favorise le ralliement de ses forces et de son activité productive, elle portera insensiblement les ressources dont elle enrichissait notre pays sur les autres marchés du monde.
- Si, au lieu de fonder de petites maisons qui ne seront que des quartiers de pauvreté et de misère, on réunissait tous ces petits logements en de vastes palais communaux, on fonderait des quartiers attrayants dans lesquels l’esprit de solidarité 'générale mettrait vite le commerce d’échange en relation avec le consommateur et l’ouvrier producteur. Dans de telles fondations la prospérité se montrerait promptement au bénéfice de ceux-là dont les petites maisons ne feraient qu’accroître la misère.
- M. le Ministre de l’intérieur dans un récent discours devant la commission extra-parlementaire des associations ouvrières disait, en parlant de la solution pacifique des questions qui agitent les masses ouvrières : « Il me semble qu’on ne trouvera cette * solution qu’à la condition d’amener les travail-« leurs à demander la rémunération de leurs efforts « de moins en moins au louage et de plus en plus à « l’association. »
- Eh bien ! si l’on veut que les ouvriers entrent dans la voie pacifique et bienfaisante de l’association, il faut leur en faciliter les moyens. Jamais plus belle occasion ne s’offrira à nos gouvernants ni au conseil municipal de Paris que la construction de quartiers neufs destinés à recevoir une partie de la population laborieuse de Paris.
- Mais quoi ? penser à élever des palais en vue de loger les ouvriers !
- C’est une pensée anarchique, diront les hommes incapables de s’élever à la conception des grandes choses, et dont les habitudes terre à terre ne leur permettent de voir rien de bien, rien de bon, sinon dans les choses déjà faites et surtout dans celles leur apportant profit.
- Quoi ! créer de vastes palais pour loger des ou-, vriers comme s’ils étaient des bourgeois ! Mais c’est le renversement du monde et des choses ! Jusqu’ici a-t-on vu la masse du peuple logée autrement que dans de misérables réduits mal joints, vermoulus, et vous songeriez à donner aux ouvriers, à des personnes n’ayant aucune ressource, des palais pour habitation ! Mais quel sera l’intérêt du capital engagé dans de pareilles affaires ? Pensez-vous que vous trouverez des gens assez simples pour consentir à placer ainsi leurs capitaux ?
- Telles seront les raisons que la masse ignorante des satisfaits fera valoir en présence de projets et de plans pourtant bien nécessaires à leur propre Iran-
- J quillité. Mais la vie au jour le jour est le fait de ces personnes ; il ne faut innover en rien car leurs habitudes en pourraient être changées.
- Elever la condition des travailleurs cela peut se dire; mais c’est difficile et ennuyeux à faire : voilà malheureusement le fond delà pensée qui conduira à édifier de petites maisons.
- La petite maison est étrangère à toute idée de recherche et de combinaisons sociales; il ne faut aucune intelligence pour en organiser la gestion; cela ne suffit-il pas à son adoption ? L’objet de la petite maison ne peut être autre qüe de donner aux classes ouvrières des logements, quand les logements leur font défaut; il n’y a, pour créer de petites maisons, qu’à trouver les capitaux nécessaires, à livrer les plans aux maçons et à louer ou vendre ces maisons quand elles sont achevées. C’est une pure entreprise de spéculation; on peut la décorer de l'étiquette de l’amélioration du sort de l’ouvrier, mais cela n’empêche pas les loyers de rester ce qu’ils sont et les ouvriers de rester dans leur isolement. C’est pourquoi il y a cent à parier contre un qu’on fera de petites maisons.
- Et pourtant la nécessité d’une réforme architecturale de l’habitation s’imposera un jour comme s’est imposée la réforme des moyens de transport par les chemins de fer. La force des événements triomphera des impossibilités qu’on opposera à l’idée nouvelle de l’habitation sociale.' Mais tant que l’étroitesse des idées fera que les classes dirigeantes ne seront préoccupées que d’accaparer le plus de richesses possibles sans souci des droits des classes déshéritées, il ne suffira pas de démontrer qu’il est du devoir de la société de faire une place humaine à tous ses enfants, il faudra exposer aussi l’énormité des abus de la situation des classes riches et les injustices à réparer à l’égard des classes ouvrières.
- Il faudra démontrer combien les lois qui nous régissent sont encore entachées de l’esprit de privilège, des préjugés et des erreurs du passé. La philosophie et la raison s’élèvent aujourd’hui au nom de la libre pensée contre le fanatisme et la crédulité religieuse; mais il faut faire comprendre que la philosophie et la raison ne peuvent se désintéresser des préjugés, des erreurs et des injustices que renferme l’ensemble de nos lois.
- La société présente à ce double caractère d’avoir donné naissance aux aspirations de justice distributive et de maintenir les traditions des privilèges à l’aide desquels l’accaparement, l’agiotage et la spéculation entassent encore victimes sur victimes et maintiennent la classe laborieuse dans des conditions d’infériorité que ne comporte plus l’idée de-
- p.275 - vue 275/832
-
-
-
- 276
- LE DEVOIR
- mocratique moderne. Il faut donc tout à la fois montrer la voie nouvelle et l’énormité des abus que la société renferme encore en ses flancs.
- Mais pour qui en profite, les abus ne sont ni visibles, ni sensibles, du moins cet aveuglement est vrai pour la grande majorité des personnes. lien est tout autrement pour ceux qui sont à la peine, pour ceux qu’un travail assidu accable, pour ceux qui, tout en créant les choses destinées à rendre la vie agréable aux autres, voient leur femme, leurs enfants et eux-mêmes manquer des choses indispensables à l’existence.
- Oh ! les satisfaits ne savent pas avec quelle puissance cette différence de situation fait apprécier diversement les choses, et combien le travailleur nécessiteux a de graves raisons pour trouver que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.
- Que les classes dirigeantes y songent ; l’habitation est un des premiers besoins de l’homme, elle est, par conséquent, un de ses premiers droits. Il est donc de leur devoir de se rendre compte si ce n’est pas la science approfondie de l’économie sociale de l’habitation qui doit servir de base aux réformes sociales. C’est à ce titre que nous appelons sur ce sujet l’attention du Gouvernement et celle du Conseil municipal de Paris.
- Faits politiqnes et sociaux de la semaine
- JLes* récidiviste**.. — La Chambre examine le projet de loi sur les récidivistes. Ce projet a l’heureuse fortune d’ôtre approuvé daus son ensemble, sinon dans ses termes, qui sont excessifs, et par la population des villes et par la population des campagnes.
- On s'imagine volontiers qu’il est facile de nettoyer les grands centres des malfaiteurs qui abondent et les campagnes des vagabonds qui pullulent; on espère que, le projet voté, on aura aisément débarrassé des gens qui compromettent la sécurité de tous.
- Il convient de ne point se bercer d’illusions et de croire que la loi en discussion n’est pas la perfection môme. Les récidivistes du passé ne sont nullement atteints, et il faudra attendre qu’ils commettent de nouveaux crimes pour les frapper. Pourtant la loi, au point de vue des intérêts de la France, produira de bons résultats si on atténue certains de ses côtés empreints d’une évidente exagération.
- Ainsi, il est illogique que la pénalité créée soit immuable et non proportionnée à la gravité du fait : crimes et délits sont presque assimilés. Il est illogique que du jour au lendemain le régime de la surveillance de la haute police soit aboli.Certes ce régime est odieux, car il empêche le criminel oe se repentir jamais, et le place dans cette alternative ou de ne pas trouver du pain à manger ou de recommencer son crime; mais on ne saurait oublier qu’il existe en France.dans de petites villes, trente mille libérés en surveillance, le séjour de Paris leur est interdit. Au lendemain du vote, toute cette armée du crime s’abattra sur Paris ou sur les grands centres.
- Qu’adviendra-t-il? Nous n’avons pas la prétention de le prévoir.
- ♦ ♦
- Les associations ouvrières. — La commission extra-parlementaire des associations ouvrières s’est réunie, hier matin, au ministère de l’intérieur,sous la présidence de M. Margue, sous-secrétaire d’Etat.
- La commission a adopté le questionnaire qu’elle avait chargé quatre de ses membres de rédiger.
- Le questionnaire sera adressé aux Chambres syndicales et aux sociétés ouvrières, et servira de base à l’enquête que le ministre de l’intérieur a ouverte, sur la situation et l’organisation des sociétés professionnelles.
- Il est ainsi conçu :~
- Combien avez-vous de spécialités dans votre profession?
- Quelles sont-elles?
- Combien occupent-elles d’ouvriers et d’ouvrières,dans votre localité?
- Quelles sont les matières premières employées?
- De quoi se composent-elles?
- Pouvez-vous dire quel est l'écart entre leur prix d’achat et leur prix de vente après façon?
- Le matériel est-il important et coûteux, et quelle est sa valeur approximative, en prenant pour base un atelier occupant vingt ouvriers.
- L’outillage appartient-il aux patrons ou aux ouvriers?
- Quelle est la valeur' de l’outillage de chaque ouvrier?
- Quel est le mode de salaire à la journée, à l’heure ou aux pièces?
- De combien d’heures se compose la journée réglementaire, et quel est leur taxe?
- Quel est le taux des heures supplémentaires ?
- Combien le travail aux pièces rapporte-t-il par heure?
- Quel est le mode de placement ou d’embauchage ?
- Le placement est-il coûteux et donne-t-il lieu à des abus ?
- Subissez-vous du chômage?
- Le chômage est-il périodique ou accidentel, et quelle est sa durée ?
- Pourriez-vous en indiquer les causes?
- Avez-vous des caisses contre le chômage ? sinon, quels sont vos moyens pour vous en préserver ?
- Employez-vous des apprentis?
- Quels sont le mode et la durée de l’apprentisssage ? i Comment et par qui sont rédigés les contrats ?
- Les apprentis sont-ils logés et nourris, ou logés ou nourris seulement?
- Avez-vous des groupements professionnels?
- Sous quelle forme : chambres syndicales ? Sociétés de secours mutuels? Sociétés de résistance? Sociétés de prévoyance ? Sociétés de crédit mutuel ? Associations coopératives de production ?
- Quels sont les besoins et ie3 tendances de ces groupements ?
- Yoient-ils la possibilité d’instituer des associations coopératives de production ?
- Possèdent-ils des magasins de vente et de réparation d’outils, ou des ateliers de chômage ?
- Possèdent-ils un siège social?
- Y fait-on des cours professionnels?
- Ces cours sont-ils subventionnés ?
- Sont-ils suivis assidûment ?
- Ont-ils donné des résultats satisfaisants ?
- Avez-vous dans votre siège social une bibliothèque et des ouvrages techniques ?
- Vous occupez-vous de la juridiction des prud’hommes ?
- Y êtes-vous représentés directement?
- Les conseillers de votre juridiction sont-ils indemnisés?
- Avez-vous des commissions arbitrales mixtes, c’est-à-dire composées de patrons et d’ouvriers?
- Quelles réformes voyez-vous à introduire dans la juridiction des prud’hommes ?
- | Le livret est-il obligatoire dans votre profession ?
- p.276 - vue 276/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 277
- Reste-il dans les mains des patrons ?
- Observations générales :
- Noter si les Sociétés désirent jouir des droits attachés à la personnalité civile, c’est-à-dire des droits de posséder et d’ester directement en justice.
- Les réponses devront être adressées au ministère de l’intérieur (bureau des Sociétés professionnelles).
- ESPAGNE
- On écrit de Madrid au Daily News que M. Gastelar s’est rendu mardi dernier à Barcelone pour y assister aux funérailles du chef des républicains catalans, et qu’il a ôté l’objet d’une ovation enthousiaste.
- Douze mille républicains ont écouté le discours qu’il a prononcé au cimetière.
- Répondant à l’article paru dans le Jour, de Parie, sous la signature de M. Andrieux, la Epoca dit que l Espagne n’est pas entrée dans l’alliance italo-austro-allemande.
- ITALIE
- La cour d’assises d’Udine vient de prononcer un jugement qui a dû faire frémir d’horreur les « amis du colonel du 28* de ligne autrichien. »
- Deux Italiens, Giordani et Ragosa, avaient été l’automne dernier arrêté à Venise - si j'ai bonne mémoire — sur la requête du gouvernement autrichien qui en demandait l’extradition sous prétexte de tentative de meurtre et de haute trahison. Ils étaient accusés d être les complices d’Oberdank et d’avoir comploté de jeter des bombes Orsini entre les jambes de S. M. I. et R. François-Joseph qui venait réjouir de son auguste présence ses fidèles sujets de Trieste — ville italienne.
- Le G nseil d’Etat, auquel le cas avait été déféré, décida qu’il n’y avait point lieu de faire droit à la requête du gouvernement autrichien, vu une faute de rédaction commise par les autorités requérantes qui, entre autres chefs d'accusation, avaient mis celui de haute trahison, lequel est considéré comme délit politique par les législations du pays civilisés. Bien à regret, le gouvernement du roi fut obligé de répondre à ses amis et alliés par une fin de non-recevoir. Toutefois il maintient l'arrestation en ordonnant le renvoi des accusés devant le jury italien.
- Pendant les débats le ministère public se vit contraint d’abandonner des poursuites contre Giordani, sur le compte duquel il manquait des preuves et même des indices à l’appui de sa mise en accusation ; mais il insistait pour la condamnation aux. travaux forcés de Ragosa , le compagnon d’Oberdank « Votre verdict de culpabilité , a dit le ministère public avec plus de chaleur que de tact en s’adressant aux jurés, sera conforme à la politique extérieure du ministre Mancini approuvée par le parlement qui est le représentant du pays.
- Ces paroles par trop autrichiennes ont provoqué de si violentes protestations de tous les côtés de la salle et des tribunes regorgeant de monde, que le président menaça de les faire évacuer.
- La défense de Ragosa, présentée par M. Dagostini, a été foudroyante pour l’honorable représentant de la loi, écrasante pour la politique « autrichienne » de M. Mancini, et éminemment patriotique. « Ragosa, s’est écrié l’avocat, est un patriote comme Oberdank et non un assassin ni un traître comme ceux qui voudraient livrer l’Italie à l’Autriche. * Aussi, le public très- nombreux a-t-il souligné par ses applaudissements chaleureux les éloquentes paroles de M. Dagostioi. Les applaudissements ont redoublé lorsque M. Baschiera a énergiquement flétri la complaisauce servile des autorités italiennes pour la longue et injuste détention de Gior-dano, p^re de famille, sur lequel il n’y avait eu que de fausses dénonciations de mouchards autrichiens. Après une réplique fort peu intéressante du ministère public, car il est difficile de soutenir en Italie la cause de l’alliance austro-allemande, le président a résumé avec
- impartialité les débats, puis les jurés formulèrent leur verdict tel que leur conscience, leur patriotisme et, di-sons-le, la dignité nationale, l’honneur de l'Italie l’exigeaient : verdict négatif sur tous les chefs d’accusation et qui fut accueilli par le public avec un long murmure de satisfaction.
- Ainsi, comme tous les procès politiques, le procès de Giordano et de Ragosa, au lieu d’aboutir à une condamnation répugnante à la conscience de tout un peuple, a été un moyen de propagande, une revendication éclatante des droits de l’Italie sur Trieste et Trente, une flétrissure publique infligée à la politique de M. Mancini.
- (.Etats-Unis d'Europe.)
- PORTUGAL
- On écrit de Lisbonne, le 21 avril, à l’Agence Havas :
- « A vrai dire, tout semble indiquer que les négociations poursuivies actuellement entre Londre et Lisbonne, pour la conclusion d'un traité qui constatera formellement les droits du Portugal sur les territoires avoisinant l’embouchure du Congo à partir du 5° au 12°, auront une solution favorable au Portugal. Il ne faut pas oublier qu’en effet, d’après le langage du ministre de la marine, l’Angleterre est la seule puissance qui n’ait pas encore rf connu ces droits.
- « Mais l’opinion publique, le monde des affaires, particulièrement sensible et nerveux en cette matière, se mentrent inquiets, anxieux de tous les retards subis par ces négociations, autant que du langage tenu, à Londres, sur les colonies portugaises.
- « Il est bien certain que si l’administration de ces colonies était meilleure et en rapport avec leur valeur territoriale, elles auraient aujourd’hui une importance immense. Toutefois, ce n’est pas l’Angleterre seule dont l’influence dans les pays extra-européens préoccupe ici l'opinion publique. Il y a encore la France, et il se propage avec une grande intensité, dans la partie de la population la plus intéressée, la croyance que le Portugal ne pourra se débarrasser de tous les soucis, soit pour le développement de ses propres ressources, soit pour la défense de son intégrité coloniale en Afrique, que par une coopération franche, loyale, sincère, non pas avec l’Angleterre seulement, mais avec l’Angleterre et la France en même temps.» *
- RUSSIE
- En Russie, sur cinq nihilistes condamnés à mort, un a été pendu, l’autre fusillé, trois graciés mais envoyés pour toute leur vie dans l'enfer sibérien. Tous les autres douze ou quinze hommes et femmes sont condamnés aux travaux forcés, ccux-ci à perpétuité, ceux-là pour un temps qui va de trois à quinze ans. Pendant qu’on ramassait les corps du pendu et du fusillé, les magnificences orientales du couronnement commençaient de s’étaler à Saint-Pétersbourg et à Moscou. En grande pompe, à travers les rangs pressés de la foule ébaubie, on faisait processionnellement défiler les fétiches du Tsarinat : le sceptre, le glaive, les couronne, rubis éclatants, émeraudes rayonnantes, diamants ôtincelantf-perles sans tache ! Et le peuple de s’extasier, de s’age, nouiller l Pauvre peuple !
- On lit dans le Journal de Sainl-Pééersbourg :
- « La délégation municipale de Saint-Pétersbourg vient d’arrêter, de concert avec M. le grand-maître de police, le programme définitif des solennités qui signaleront dans la capitale le sacre et la rentrée de Leurs Majestés, au retour de Moscou. D’après ce programme, tout le trajet du cortège impérial, depuis la gare du chemin de fer jusqu’au Palais d’Hiver, sera couvert de tapis et les maisons seront pavoisées et décorées de draperies en drap rouge. Les candélabres des becs de gaz et les bornes des trottoirs seront tendus de drap rouge aux armes impériales posées sur une panoplie des trois drapeaux russes.
- p.277 - vue 277/832
-
-
-
- 278
- LE DEVOIR
- « L’Hôtel-de-Ville sera richement décoré de chiffres, d’armoiries et de draperies rouges. Sur plusieurs points du trajet s’élèveront des arcs de triomphe ornés de fleurs naturelles avec des inscriptions de circonstance. Le soir, la ville sera magnifiquement illuminée par une multitude de lanternes vénitiennes, de chiffres flamboyants, de feux de Bengage, etc., etc.
- « La fête populaire aura lieu au Champ de Mars. On fera disparaître les théâtres forains qui s’y trouvent actuellement et on les remplacera par cinq autres de dimensions colossales, qui pourront contenir jusqu’à 23,000 spectateurs à chaque représentation. Deux de ces théâtres donneront des pièces populaires et un troisième, le plus vaste, servira de cirque. Les représentations commenceront à midi et se succéderont jusqu’à neuf heures du soir. »
- Le Moniteur de Rome croit savoir que le Vatican a été directement informé que le couronnement du csar est fixé au 27 mai prochain.
- * *
- Les banques populaires en Allemagne. t Les Associations de crédit et d’aide mutuel fondées en Allemagne depuis environ trente ans d’après le système de M. Schulze-Delitzsch, qui vient de mourir ces jours derniers, se divisent en quatre catégories bien distinctes, savoir :
- Les associations de crédit mutuel ou banques d’avances (Vorschuss) ; les syndicats industriels; les sociétés coopératives et de consommation ; les sociétés de construction.
- D’après le dernier rapport de M. Schulze-Delitzsch, ces quatre groupes comptaient, à la fin de 1881, environ un million deux cent mille membres répartis en trois mille quatre cent vingt-une associations.
- Banques de crédit et d’avances, dites banques populaires, 1,889
- Syndicats industriels, . 8118
- Sociétés de coopération et de consommation, 660
- Sociétés de construction, 34
- Total, 3,481
- M. Schulze-Delitzsch estime que le chiffre total d’affaires de ces sociétés atteint à plus de deux milliards de marks, et que le capital employé provient :
- Des versements des sociétaires et des réserves pour 190,000,000
- et en capital étranger pour 420,000,000
- Soit un total de 610,000,000
- Les associations populaires de crédit et de consommation, en Allemagne, opéreraient donc sur un capital d’un peu plus de 600 millions de marks, soit environ 750 millions de francs.
- Voici un exemple que les Français ne feraient point mal d’imiter.
- Les idées de Fourier aux Etats-Unis (l)
- La New-York Tribune du 13 septembre 1854 raconte la catastrophe qui fut comme le signal de la décadence très rapide de la North American Phalanx en ces termes :
- « Vers six heures et demie du matin, dimanche,un incendie s’est déclaré dans les grands bâtiments de la North American Phalanx situés dans le comté de Montmouth dans le New-Jersey. Le feu fut découvert d’abord près du centre du principal édifice, et
- (1) Voir les numéros du Devoir des 18, 25 février. 4,11, 18, 25 mars et 1, 8 et 45 avril.
- il prit en peu de temps un développement considérable. 0)i présume qu’il a commencé dans la partie Est du bâtiment, et un fort vent d’Est soufflant dans le moment, les flammes furent poussées vers le centre et vers la'partie occidentale de la construction, C’était un bâtiment en bois, d’environ cent pieds carrés, élevé de trois étages, ayant dans le sous-sol une machine à vapeur de trente chevaux, et deux jeux de meules et autres machines supérieures pour la fabrication de la farine, du minot, de la farine de maïs et autres, dans les étages du haut. Attenant aux moulins au Nord, se trouvaient les bureaux de l’administration dans lesquels les livres les plus importants de la comptabilité sociale furent sauvés au péril de sa vie parM. Pears. A la suite était placés la scierie, la forge, l’atelier d’étamage et autres, avec des machines de prix mues parla vapeur.qui ont été tous détruits. Environ deux mille boisseaux de froment et de maïs étaient enmagasinôs dans le moulin immédiatement au-dessus de la machine à vapeur, et ces grains en tombant la couvrirent de façon à la préserver des atteintes du feu. Il y avait aussi une grande provision de farine et de farine de maïs qui a été détruite avec le moulin.
- » L’atelier de charpente, situé un peu au Sud du moulin a été sauvé grâce aux énergiques efforts des membres de l'association, hommes et femmes. Tout le reste ne forme plus qu’un amas confus de décombres. Rien n'était assuré que les marchandises, pour une somme de 3,000 dollars, un tiers à peu près de leur valeur. La perte est estimée de 7 à 10,000 dollars,
- M. Alexandre Longley, aujourd’hui rédacteur en chef d’un journal communiste, et membre de l’Association à cette époque fait à ce sujet les réflexions suivantes :
- » Nous étions membres de la North American Phalanx. Un incendie détruisit nos moulins et nos ateliers dans une nuit néfaste. Il nous restait assez de terre et assez de travaux à faire pour réparer le désastre. Mais nous âmes un appel aux sacs d’écus (les actionnaires) pour en obtenir de l’argent pour reconstruire les immeubles incendiés. Au lieu de souscrire, ils provoquèrent la dissolution de l’entreprise, parce qu’elle ne donnait point de dividendes suffisants. Et les honnêtes travailleurs membres résidents furent dispersés et chassés du foyer domestique qu’ils avaient si durement travaillé pendant des années à créer.»
- Mais la dissolution ne parait pas avoir suivi immédiatement la catastrophe, car dans une Revue Américaine, la « Life Illustrated » d’aoùt 1855 on trouve la description suivante de l’établissementetde l’existence de ses habitants :
- p.278 - vue 278/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 279
- « Après le souper qui a lieu de 5 à 6 heures, la pelouse, les promenades sablées et le petit étang qui se trouvent devant le Phalanstère, présentent un tableau animé et charmant. Nous le contemplions de notre fenêtre, Presque toute la population était dehors. Les heureux papas et mamans poussaient les voitures de leurs bébés avec leur précieux chargement d’innocence souriante, par les larges allées; des groupes de petits garçons et de petites filles folâtraient Joyeux sous les noyers sur les bords de l’étang ; d’autres enfants et de jeunes dames se promenaient sur l’eau dans leurs légers canots, qu’elles manœuvraient à l’ayiron avec la dextérité de matelots ; des hommes et des femmes stationnaient ça et là absorbés dans une causerie intéressante, tandis que d’autres étaient mollement étendus sur le gazon; et plusieurs jeunes dames, dans leur pittoresque costume de travail et de promenade, une courte tunique descendant jusqu’aux genoux et des pantalons bouffants, se promenaient dans l’ombreuse avenue qui conduit à la grand’route.
- » Il parait régner ici une grande somme de bonheur calme et tranquille ; et l’endroit n’est pourtant pas gai, on le sent. Si l’on observa attentivement, on remarque sur bien des physionomies un sombre puage d’inquiétude. L’avenir n’est plus assuré. Désormais, chacun devra agir pour lui-même dans l'isolement et l’antagonisme social. Quelques uns des membres ont réclamé hautement la dissolution do l’Association qui, a ce qu’ils assurent, a été un insuccès, mais quelques-uns d’entre eux, à notre avis envisagent avec plus de terreur que d’espoir le jour qui doit briser les liens matériels qui les unissent à leurs associés dans ce mouvement.»
- Pourtant la direction de l’entreprise était confiée à des hommes compétents et pratiques, et elle était prospère à bien des égards ; le domaine était bien cultivé, la main d’œuvre bien payée, les services domestiques bien organisés. Saaf que les logements des célibataires étaient encombrés, le confort y régnait dans une assez large mesure. Pourquoi l’Association dut-elle se dissoudre ?
- A côté de ces éléments de prospérité elle en renfermait d’autres qui firent l’effet de dissolvants.
- Le capital engagé dans l’entreprise appartenait tout entier à de non-résidants qui J’y avaient placé néanmoins sans espoir de bénéfices, et leurs actions furent toujours au-dessous du pair, donnant à cette époque un intérêt de 4/2 pour cent, taux supérieur à celui qui avait été alloué précédemment. La majorité des membres était composée de travailleurs ardents qui poussaient L’ardeur du travail au point de négliger par trop la culture intellectuelle. Ils vi-
- vaient au jour le jour, ne faisant point d’économies, quoique les dépenses fussent minimes et les salaires relativement élevés. Presque tous ceux qui épargnaient plaçaient leurs épargnes dans des entreprises plus lucratives, laissant aux absents le soin de soutenir une affaire dans laquelle ils n’avaient aucun intérêt d’engagé. Dans ces conditions, il n’est point trop surprenant que l’institution n’ait point répondu à l’attente de ses organisateurs.
- Ils négligèrent complètement l’élément intellectuel et esthétique. Comme quelques-uns des résidants attribuaient précisément l’échec de la tentative de Brook. Farm à la prédominence de cet élément de progrès, ils tombèrent dans l’excès contraire. Un graveur, bien connu à Philadelphie manifesta le désir de venir résider à la Phalange et y exercer sa profession. Point du tout ; il devait travailler à la ferme ; si 0Û l’autorisait à venir prendre rang parmi les associés, il ne lui serait pas permis de suivre sa vocation et de travailler de son état, Aussi ne vint-il pas.
- « Les causes immédiates de la dissolution des deux associations furent de désastreux incendies qui accélérèrent l’action de ces défauts caractéristiques de leur organisation, et non point les principes sur lesquels elles étaient fondées,» ditM.Alfred Cridge,dans le « Social Réyolutionnist de janvier 1856. »
- La création do la colonie de Victor Considérant au Texas, hâta probablement d’autre part la dissolution de la Phalange Nord Américaine, car plusieurs de ses membres préférèrent aller s’établir sous une latitude plus clémente, plutôt que de travailler dur pendant une ou deux années pour rien, comme il aurait fallu le faire pour réparer la perte d'une vingtaine de mille dollars occasionnée par l’incendie, sans parler delà perte indirecte résultant de l’absence de bâtiments.
- » De toutes les associations créées d'après le système Fourier aux Etats-Unis, «dit un rédacteur de la New-York Tribune, » celle là était la meilleure, et c'est sur elle qu’étaient surtout portées les espérances des réformateurs. La principale branche d’industrie à y exploiter était l’agriculture. L’éduca^ tion y était considérée comme importante, et ils avaient de bons professeurs et de bonnes écoles.
- » La société y était choisie et l’on s’y plaisait. Aujourd’hui les membres, et principalement les femmes envisagent cette période comme la plus heureuse de leur existence. Les jeunes gens avaient peu de désirs convenables qui ne fussent point satisfaits. Entourés de tout ce qui est utile, innocent et beau, ils étaient comme défendus par de fortes murailles contre tous les orages de la vie. Les querelles
- p.279 - vue 279/832
-
-
-
- 280
- LE DEVOIR
- de voisinage y étaient inconnues, et les petits enfants eux-mêmes n’occasionnaient point de désordre.
- » Après avoir vécu de la sorte quatorze ans, leurs moulins furent détruits par l’incendie. M. G-réeley offrit de leur prêter 12,003 dollars pour les recons-truires. C’est là qu’ils furent divisés. Quelques-uns voulaient reconstruire à Red-Bank, pour épargner des frais de transport. Il ne purent pas s’entendre. Un certain nombre de membres prétendaient qu’il valait mieux ne pas reconstruire du tout, qu’il était préférable de se dissoudre. La question fut mise aux voix, et à la grande surprise de tous, il fut décidé que la dissolution aurait lieu. En conséquence, la propriété fut vendue, et cette vente produisit soixante-six pour cent de la valeur.
- Le dernier qui visita ce qui avait été l’établissement de la North American Phalanx et qui ait écrit à ce sujet est M. E. H. Hamilton, un des principaux membres de la Communauté d’Oneida. Voici comment il en parle le 31 mars 1866 :
- « Des affaires m’ayant appelé de ce côté, il y a peu de temps, je visitai le domaine occupé naguère par la North American Phalanx. La personne que je voulais voir habitait une partie de l’ancienne demeure, jadis animée et vivante par l’activité labo rieuse et l’espérance enthousiaste des associés et aujourd’hui silencieuse et triste comme un tombeau avec ses fenêtres closes, ses grandes salles vides et muettes, tous les indices de l'insuccès et de l’abandon. Pourquoi échouèrent-ils ?
- « Un ancien membre de l’Association témoin oculaire de la dissolution, que j’eus la bonne fortune de rencontrer dans un village voisin me l’expliqua à peu près mot à mot en ces termes :
- « Mon intérêt dans l’Association était entièrement porté du côté de l’industrie. Dans notre expérience, nombre de personnes étaient venues possédant peu de chose et des idées très restreintes. Lorsqu’un groupe comme celui là a lutté pendant plusieurs années comme nous le fîmes contre les difficultés et les obstacles, une éclaircie doit s’ouvrir, la lumière doit briller et ils doivent trouver un chemin ouvert devant eux. Il en fut effectivement ainsi. Nos finances prospérèrent; nos affaires ordinaires s’améliorèrent, et bientôt le moulin étant devenu insuffisant, on sentit le besoin d’en construire un nouveau. Un de nos membres offrit d’avancer l’argent nécessaire pour le bâtir. Un cours d'eau avait été cherché, et un local choisi pour cela ; mais le voisin à qui nous voulions acheter le terrain s’en prévalut et voulut nous exploiter ; nous ajournâmes notre projet. C’est alors que l’idée vint à l’un de nous d’établir un moulin à
- vapeur à Red Bank. C’était l’éclaircie que nous attendions. Nous aurions été de la sor e en communication facile par eau avec la ville de New-York, et cela nous assurait une économie de 2.000 dollars par an sur les transports. Cette installation aurait permis la création d’autres industries auxquelles elle aurait fourni la force motrice, et l’usine de Red Bank n’aurait pas tardé à devenir le centre de l’Association et même de la ville par la suite.
- « Notre secrétaire était absent pendant que nous discutions ce projet. Je craignais qu’il ne l’approuvât pas, et je fis part de mes appréhensions à ce sujet. A son retour nous lui donnâmes communication de notre plan, et ainsi que je l’avais prévu, il refusa d’y acquiescer. Cela tua la Phalange. Un certain nombre d’associés furent mécontents de cette décision, et trente quittèrent d’un seul coup la Société, pour entreprendre ailleurs un autre mouvement. Le secrétaire a compris sa faute maintenant, mais trop tard. L’Association se traîna encore pendant deux ans, au bout desquels le vieux moulin fut détruit par le feu, ce qui rendit nécessaire la dissolution.
- « La division dans une famille, dans une armée, dans une nation, dit M. Hamilton, est toujours une chose désastreuse, et si l’on n’y remédie, inévitablement fatale. Dans les cas où il y a diversité d’opinions, si chacun n’y met pas un peu du sien, patientant, attendant que les circonstances aient éclairé ceux qui sont dans l’erreur, la lutte intervient, elle s’aigrit, et l’accord à un moment devient impossible. L’accord, l’harmonie, l’entente voilà la condition essentielle du succès dans toute association, et c’est par la patience, l’indulgence, la concorde quand même que l’on arrive à la remplir. L’unité se fait à la longue et elle est indispensable. Assurez la, et la prospérité financière et tout le reste suivra. »
- Tel fut le sort de la plus importante de toutes les applications du système sociétaire essayées aux Etats-Unis, et qui pendant plus de dix années avait fait concevoir aux socialistes des espérances, en apparence justifiées, au succès.
- Après avoir signalé les motifs sérieux autant que nombreux qui font des deux premières solutions proproposées du problème de l’habitation ouvrière, des procédés peu satisfaisants et ne remplissant nullement le but, il nous reste à examiner si le troisième mode d’habitation offert en exemple par le
- (!) Voir le Devoir du 29 avril.
- p.280 - vue 280/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 281
- fondateur du Familistère de Guise répond mieux que les autres aux exigences du besoin à satisfaire, et s’il est plus conforme aux conditions indispensables à l’amélioration réelle et positive du sort des travailleurs sur ce point.
- Avant d’entreprendre cet examen, il peut être utile de bien poser les termes du problème, et d’indiquer d'un manière claire et précise le but que l’on se propose d’atteindre.
- * En économie sociale », dit le fondateur du Familistère, dans son nouveau livre: «Le Gouvernement, etc.,» « l’habitation doit être considérée comme le premier instrument du bien être et de. l’amélioration physique et morale des populations ; c’est à ce titre qu’elle se reccommande hautement à l’attention des hommes préposés au gouvernement des sociétés, et de tous ceux qui sont chargés d’une direction quelconque.
- « L’habitation occupe dans les questions sociales une place de première importance, car elle est le pi-vot des satisfactions de l’existence humaine. Le logement est un des premiers besoins de l’homme ; il est le premier élément de son bien-être. Le logement est le nid de la famille ; il est pour le père, la mère, les enfants, le foyer des affections principales, la concentration des satisfactions ou des misères de l’existence. Il emprunte sa forme et son caractère au degrés de civilisation des populations.
- « L’habitation traduit dans les faits le degré d’avancement social des peuples.
- « Elle sert à nos débuts dans la vie ; elle influe
- sur nos habitudes et notre jugement............Elle
- sert à nos réunions avec nos semblables.............
- Elle est le lieu de repos et de délassement.
- « Ces avantages, elle nous les offre dans la mesure de sa bonne conception architecturale, et selon les constructions et aménagements qui y sont adjoints.
- « La bonne distribution de l’habitation nous donne les satisfactions de l'existence; sa mauvaise conception engendre au contraire, pour nous la gêne, la privation et la souffrance. »
- Il s’agit donc en réalité d’établir pour le travailleur, pour les classes laborieuses sans distinction, des habitations conçues et exécutées de façon à ce que la famille ouvrière y trouve toutes les conditions de salubrité, d’hygiène, de bien-être et même de confort que les membres des classes plus favorisées rencontrent dans les leurs. Il s’agit d’y réunir tous les avantages, toutes les commodités, tous les agréments nécessaires, en un mot, suivant l’expression de l’auteur cité plus haut, tous les équivalents de la richesse.
- Cela est non seulement humain, mais utile, indis-
- pensable même au progrès de la vie au sein des sociétés, à leur avancement moral, car il est désormais bien reconnu que l’amélioration morale est intimement liée au bien être matériel. L’homme qui souffre, celui qui manque du nécessaire, et qui compte ses heures par ses privations, n’aura jamais autant de courage, autant de force de caractère, pas plus que de force physique, que l’homme qui a tous ses besoins satisfaits, et qui n’est privé d’aucune des choses nécessaires à son bien-être matériel. N'ayant point à se plaindre, par conséquent des conditions matérielles de son existence, ce dernier ne sera point frappé d’impuissance, et il pourra travailler sans obstacle à sa collaboration à l’œuvre du progrès universel. Donc assurer à tous ces conditions favora blés à la vie, tel est le but réel du problème posé.
- Si la maison bourgeoise vaut mieux Ique la chaumière, comme habitation, c’est parce qu’elle se prête mieux aux exigences que nous avons énumérées, et que l’on peut y réunir plus facilement toutes les conditions d’hygiène et de conforts indispensables.
- Mais il y a mieux encore que la simple maison pour cela ; c’est le palais, avec ses constructions grandioses, ses vastes espaces, qui permettent d’établir dans les meilleures conditions tous les aménagements d’une habitation bien conçue. La supériorité du palais sur tout autre genre de logement est indiscutable, et c’est pour cela que ce que la cité ouvrière Napoléonienne, ni la petite maison de Mulhouse ou d’ailleurs n’ont pu réaliser, le Familistère de Guise le réalise pleinement.
- Les grandes cours vitrées, abris sûrs contre les intempéries, les larges galeries, les vastes couloirs de dégagement, les diverses et nombreuses installations nécessaires pour distribuer partout l’eau, le gaz, les conduites d’écoulement des eaux ménagères et des immondices à tous les étages et dans toutes les parties de l’édifice, tout cela impossible dans la cité, et encore plus dans la petite maison, se peut faire aisément dans le palais, et comme cela renferme tous les éléments de l’hygiène bien entendue et la salubrité, il est clair que l'on ne peut de bonne foi contester que le palais ne soit dans ces conditions, une habitation plus salubre et plus hygiénique que toute autre. L’air, l’eau, la lumière en abondance, et la prospérité, pour ainsi dire forcée, voilà des avantages réels, incontestables qu’assure seul ce système d’habitation.
- Il permet de distribuer logiquement les logements de façon à ce que tout ce qui peut nuire à la propreté, à la bonne tenue de l’habitation, au point de vue de l’hygiène, n’y séjourne pas, à ce que les pièces habitables ne soient consacrées à aucune fonction
- p.281 - vue 281/832
-
-
-
- m
- LE DEVOIR
- gênante, à ce qu’anfin chaque chose soit bien à sa place, et à ce que la ménagère trouve tant de facilités, tant de commodités pour l’entretien de son ménage, qu’il ne lui soit pour ainsi dire pas possible de ne pas le soigner et de ne pas le tenir en bon état.
- C'est ainsi que l’on est arrivé au Familistère à pla-eer la famille du pauvre dans un logement commode, entouré de toutes les ressources et de tous les avantages dont celui du riche est pourvu, en remplaçant par des institutions communes les services que ce dernier retire de la domesticité.. Plus de lessivage, par exemple, dans le logement, puisqu’une grande buanderie à portée de la mère de famille lui offre une installation plus commode pour cela. Plus de sujétion et de gène par la présence d’enfants en bas âge, puisqu’une nonrricerie desservie par des personnes compétentes et dévoués en prend la charge au grand avantage de la mère et de l'enfant, Celui-ci corn-mence*t-ilà marcher, et à exiger par conséquent une surveillance encore plus constante ? De même que la nourricerie remplace ici pour le pauvre la nourrice du riche, de même des salles spéciales désignées sous le nom de bambinat tiennent avantageusement lieu de la bonne d’tnfant de la famille aisée, en attendant que la salle d’asile et plus tard i’école lui ouvrent tour à tour leurs portes.
- Un cabinet commun de balayures et un autre pour l’écoulement des eaux ménagères qui, les unes et les autres disparaissent aussitôt dans les récipients souterrains dont bien des habitants du Familistère ne soupçonnent même pas l’emplacement après des années de séjour, permettent d’entretenir d’une façon constante la plus rigoureuse propreté dans l’intérieur des habitations, exactement comme elle est entretenue dans la famille du riche, grâce à «ne domesticité plus ou moins nombreuse,
- Tel est le Familistère de Cuise qui réalise incontestablement, en çe qui concerne l’habitation ouvrière, en même temps qu’une admirable innovation, le plus grand progrès qui ait jamais été accompli, Méconnu jusqu’à ce jour, il peut se faire qu’il le soit encore quelque temps ; mais nous ne craignons pas d’afflriaer résolument qu’un jour viendra où justice lui sera rendu, et où l’on finira par ne plus construire pour l’ouvrier que des palais à l’instar de celui-là. C’est logique et fatal, et l’avenir, en réalisant notre pronostic, le démontrera lumineusement et nous donnera pleinement raison.
- Est-ce à dire que cette création soit parfaite f Assurément non ; si nous avions la prétention de Je soutenir, l’on nous rirait au nez, le fondateur lui-même tout le premier, et l’on aurait raison. Nulle oeuvre humaine ici bas n’est ni ne peut être parfaite
- et par conséquent exiger en quoi que ce soit de l’homme la perfection, c’est damander l’impossible ; or le mot impossible peut bienn’être pas Français, si on le veut, mais U est essentiellement humain, et le Français, comme les autres, est humain avant tout.
- Mais la question n’est pas là, Parfait ou non, il s’agit de savoir si le Familistère, véritable palais du travail, est la solution du problème de l’habitation ouvrière la meilleure, parce qu’elle donne plus ample satisfaction au besoin de confortable que chacun porte en soi à un degré plus ou moins développé.
- Or cela nous parait incontestable, puisqu’ainsi que nous venons de le montrertce système est le seul qui puisse fournir au travailleur, en même temps qu’un logement sain et bien agencé, tous les équivalents de la richesse, c’est-à-dire, toutes les commodités que les riches possèdent par le concours que leur donne la domesticité.
- Les objections assurément n'ont pas manqué ; mais elles portent presque toutes plus sur des détails d’exécution ou d’administration que sur le fond même du système, et d’ailleurs leur réfutation est facile, le lecteur en jugera,
- « Mais c’est une immense caserne, un séminaire que vous nous montrez là », disent pas mal de gens,
- Caserne, séminaire, soit. Mais, répondrons-nous à notre tour, que trouvez-vous de mauvais au séjour des casernes et des séminaires ? Si la caserne était une chose aussi triste aussi désagréable que vous paraissez le croire, d’où vient que les cantiniers, les gendarmes, les gardas municipaux qui habitent en famille des casernes, en regrettent vivement la séjour lorsque leur mise à la retraite les force à les quitter, et à aller habiter un logement ordinaire ? Et quant au séminaire, interrogez tous ceux qui y ont vécu, élèves ou maîtres, et la grande majorité vous répondra que le séjour en est extrêmement agréable, Il y en a même certainement, car nous en connaissons qui vous diront que le temps qu’ils y ont passé est le plus beau de leur vie, Donc en admettant que le Familistère soit une caserne ou un séminaire, ceux qui connaissent le fort et le faible de ces habitations ne verront pas à cela un inconvénient, bien au contraire, d’autant plus que l’on y a en plus la liberté.
- D’autres se posent cette question : Les habitants du Familistère sont-ils bien libres, et surtout se sentent-ils libres ? A cette question, il est difficile de répondre, on le comprendra, parce que la population du Familistère étant composée en majorité de gens du Nord, peu expansifs et peu ouverts en général, et de personnes du peuple craintives et méfiant es pour la plupart, nul ne peut savoir bien
- p.282 - vue 282/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 283
- exactement ce qu'il y a au fond de leur esprit. Mais ce que Ton peut dire, c’est que l’homme un peu in-dépendant de caractère, qui, en faisant son devoir, ne redoute point de chimériques dangers, et se sent assez fort pour résister à toute atteinte à ses droits, peut y être et s’y sentir aussi libre que n’importe où. Au Familistère, en effet, i) n’y a point de portes et point de concierge, par conséquent, ce qui yeut dire que non seulement les habitants, mais encore les étrangers peuvent entrer, sortir, aller et venir à toute heure du jour et de la nuit, sans aucune espèce de contrôle, sans avoir aucun compte à rendre à qui que ce soit. Combien de Parisiens même n’habitant ni caserne ni séminaire pourraient en dire autant ? Le règlement composé d’articles très peu nombreux ne porte que sur des mesures indispensables à l’hygiène et à la bonne tenue de l’établissement, et ses dispositions ne seraient pas édictées, qu’elles n'en seraient pas moins observées par tous ceux qui con-naissent les règles de l’hygiène et les avantages de l’ordre et de la décence en toutes choses. Si l’on ne voit pas là tous les éléments d’une liberté bien en* tendue, aussi pleine et aussi entière que possible, c’est que nous ne savons plus ce que l’on peut entendre par liberté.
- Une autre objection qui a encore été soulevée consiste à dire que, vivant de la sorte dans une maison, pour ainsi dire de verre, l’on ne peut rien faire sans être vu, sans que tout le monde le sâche et puisse en jaser, en médire même au besoin. A cela nous pourrions répondre que lorsqu’on est sans reproche dans sa conduite, l’on peut-être sans peur de la critique. Qu’importe à celui qui n’a rien à cacher dans ses actions que ses actions soient connues? Mais d’ailleurs, pour que cette objection portât, il faudrait supposer que la population de l’habitation unitaire n’a point autre chose à faire qu’à guetter son voisin, à surveiller ses faits et gestes et à les commenter tout à son aise. La réalité est que toute la partie masculine de la population travaille hors de chez elle, soit à l’usine, soit dans les bureaux ou les services da Familistère, ainsi qu’une partie de la population féminine. Que le reste de cette dernière est assez occupée chez elle par les soins d’un ménage souvent nombreux pour n’avoir pas le temps de songer à autre chose. C’est ce qui fait que l’on ne voisine pas du tout dans le palais, et que s’il y avait un excès à signaler, ce serait plutôt l’excès contraire.
- Ces objections ne sont pas les seules que l'on ait soulevées à propos du système d’habitation dont nous parlons. Ii y en a quelques autres plus sérieuses encore peut-être, qu’il nous reste à reproduire ®t à réfuter. (A suivre.) 1
- RÉHABILITATION DES CHINOIS
- (suite et pin)
- M, Q, Simon nous entretient ensuite de la constitution de la famille et du culte des ancêtres,la seule religion à peu près des Chinois :
- « Après avoir établi par la solidarité éternelle des générations, l’éternité de l’âma, les Chinois considéreraient comme contradictoire que sa séparation d’avec le corps lui fasse perdre aucun de ses attributs. L’âme se souvient, elle aime. Réunie aux autres âmes de la maison, en attendant qu’elle réapparaisse sur la terre, elle plane avec elles au-dessus de la famille, souffre de ses douleurs, est heureuse de ses joies. Il ne faut pas oublier les âmes des ancêtres; il ne faut pas que leur souvenir disparaisse. Et qui l’entretiendra, si la famille vient à s’éteindre? Le mariage est un devoir sacré, le premier de tout.
- » Ainsi, loin de river, comme on l'a dit, les vivants aux morts, cette religion des ancêtres est, au contraire, la source même du progrès et son plus vif stimulant, puisque la préparation du futur en est l’obligation immédiate. Le passé qui entre nos mains n’est plus; le présent qui s’enfuit; l’avenir qui n’est pas, unis ici dans la même pensée, deviennent la plus merveilleuse et la plus vivifiante des réalités. De quelque côté qu il se tourne, l’homme entend la même instante et touchante prière : Fais que notre mémoire ne meure pas; fais que nous vivions un jour afin que nous puissions honorer ton âme, bénir ton souvenir. La tombe impose le berceau. De l’une et de l’autre s’élève vers la vie une invocation incessante. Dans quelle religion, dans quelle civilisation pourrait-on trouver de plus puissantes sollicitations à l’effort? Cb n’est plus l’aspiration vague d'une con* science aveugle; ce n’est plus le rêve incarné, puéril et commode du salut de tous par un seul; ce n’est plus le mythe du Dieu mort et ressuscité des religions de l’Inde, de l’Egypte et de la Syrie; c’est la virile affirmation de l’homme responsable d8 son salut et le faisant lui-même, de l’homme victorieux de la mort et de l’oubli; c’est la perpétuelle résurrection de l’humanité elle-même, consciente de ses efforts et de ses destinées. Voilà comment l’institution familiale devient une véritable religion.
- Pour le Chinois ii n’y a pas de pénalité plus terrible que l’exclusion de sa communauté familiale, Que deviendrait son âme si son nom était maudit des siens ? Pour se délivrer d’un tel cauchemar, il est prêt à tous les sacrifices. Chassé du foyer domestique en vertu d’un jugement de la famille, il ira, confondu dans les foules des ports de mer, se livrer aux travaux les plus pénibles, se soumettre aux privations les plus extrêmes. Il engagera sa liberté et on le verra, sur les plages les plus lointaines, âme errante dès cette vie, subir tous les traitements,toutes les souffrances de l’exil,indifférent à tout, si ce n’est, au moins chez la plupart des immigrants qui arrivent en Amérique ou en Europe, si ce n’est, dis-je, à la pensée fixe d’obtenir par le travail sa réhabilitation. C’est parmi ces excommuniés que se recrute, en effet, la presque totalité de l’immigration chinoise à l’étranger. On estime à 130,000 le nombre des Chinois qui quittent annuellement leur pays et à 50,000 le nombre de ceux qui y rentrent. En admettant ces chiffres, on voit que la proportion des réhabilités serait assez grande.
- p.283 - vue 283/832
-
-
-
- 284
- LE DEVOIR
- Toutes les décisions graves doivent être prises au milieu de la famille assemblée. Le père ne peut seul prononcer un jugement, ni seul célébrer le culte des ancêtres. La mère remplace le mari dans toutes les fonctions, excepté les fonctions religieuses. Elle doit cependant, même pour le culte assister son mari. C’est elle qui lui présente les offrandes dont il doit faire hommage aux ancêtres.
- « Chaque ménage possède son livre de famille. Il est composé de plusieurs cahiers et renferme dans les uns toutes les inscriptions relatives aux actes de la vie civile : naissances, mariages, décès ; dans les autres les jugements prononcés en famille, l’éloge des morts, leurs biographies, les testaments, etc. C'est le livre sacré, Ja Bible de la famille. Il n’est pas seulement la preuve de son existence spirituelle et temporelle, c’est lui qui atteste seul l’état-civil de chaque Chinois, car il n’y en a pas d’autre. Le livre de famille fait foi devant toutes les autorités. Aussi est-il tenu avec un soin qui dispense l’Etat de toute ingérence et de tout contrôle.
- Le livre de famille que tout Chinois est appelé à posséder un jour implique une certaine instruction. Il faut absolument savoir lire et écrire.
- La biographie de l’un des aïeux est lue successivement dans les réunions domestiques, aussi est-il peu de Chinois, même des plus humbles cultivateurs qui ne sachent très bien l’histoire de leur famille pendant plusieurs siècles.
- Sans être aussi apparente qu’en Europe, la place de la femme chinoise dans la civilisation est au moins aussi considérable. La femme, c’est la maison en Chine comme dans tous les pays civilisés. C’est ell3 qui par le mariage rend l’homme citoyen et lui donne toute sa valeur. On ne l’accable pas autant qu’en France de flatteries, mais on la respecte davantage et on le lui prouve en l’épousant, en la laissant moins souvent tomber dans la misère et dans l’abandon. Chaque hommme est habitué dès l’enfance à se considérer directement et personnellement responsable du sort de l’une d’elles. »
- A propos du sort des femmes en Chine, je m'étonne que l’auteur ne nous dise rien de la déformation des pieds qu’on leur fait subir dès l’enfance. C’est là une trace de barbarie et un signe de l’asservissement de la femme, ou plutôt un crime odieux contre elle, dont aucun apologiste des Chinois n’oserait présenter la défense. Serait-ce là le motif pour lequel M. G. Simon s’est tu sur ce trait de mœurs vraiment caractéristique ?
- Par contre il a fait bonne justice de la fable des petits Chinois qui seraient jetés aux pourceaux par leurs parents dénaturés.
- Des missionnaires du siècle dernier et d’autres qui vivent aujourd’hui ont cependant protesté eux-mêmes contre cette abominable calomnie. Il cite notamment une lettre d’un jésuite, 19 P, Amyot, publiée en 1790, dans le 4« volume des Mémoires concernant les Chinois, lettre qui aurait dû. suivant M. G. Simon, faire monter le rouge de la honte au front des inventeurs de la légende des petits Chinois. « Mais, ajoute-t-il, cette légende rapporte à la Sainte-Enfance 5 à 6 millions par an, et il paraît qu’il est dùr
- d’y renoncer. Quant à moi, qui ai passé dix ans en Chine, j'affirme que l'infanticide y est beaucoup moins fréquent que dans notre pays.»
- Il y a d’ailleurs des orphelinats chinois pour recueillir les enfants abandonnés, et dans ces établissements la mortalité est, pour diverses raisons, beaucoup moins forte que dans les orphelinats catholiques.
- Malgré l’abondance des observations recueillies et des faits allégués par M. G. Simon à l’appui de sa thèse sur la supériorité sociale des Chinois à beaucoup d’égardSjM.G.Simonnem’a pas,je l’avoue,pleinement convaincu. A son récit l’on peut opposer le témoignage de beaucoup de voyageurs qui affirment qae le nombre des mendiants en Chine est fort grand, du moins dans le voisinage des ports où nos bâtiments peuvent aborder. Rien n’est mieux établi, d’autre part, que la vénalité et la rapacité de la plupart des administrateurs de ce pays. Enfin contre la prospérité générale dont y jouirait le peuple, la révolte des Taipings, il y a une vingtaine d’années, qui fut un instant maîtresse du tiers de l’empire, cette insurrection formidable est un argument d’un grand poids. Au sein d'une population heureuse et contente de son sort, uns insurrection ne rencontrerait pas tant d’éléments prêts à y entrer et à la soutenir. Enfin, ce qui, à mes yeux, est le cachet d’une infirmité sociale à peu près incurable, c’est que nulle part en Chine, on n’aperçoit le souci réel du progrès, le désir de l’initiation aux sciences, non plus qu’aucune tendance vers l’association agricole et industrielle, la condition désormais de tout avancement décisif dans l’état des sociétés.
- Ch. Pkllàbin.
- «11000000W"
- LA SAGESSE ANTIQUE "
- XVIII
- Médisauee. — Moquerie
- J’ai une extrême aversion pour ceux qui ont une mauvaise langue; leurs discours sèment la discorde et nuisent beaucoup à ce que font les gens de bien.
- Chou-King.
- Ne pas écouter les calomnies qui s'insinuent à petit bruit comme une eau qui coule doucement et des accusations dont les auteurs seraient prêts à se couper un morceau de chair pour les affirmer ; cela peut être appelé de la pénétration.
- Les paroles artificieuses pervertissent la vertu
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté le N° du 28 janvier 1883.
- p.284 - vue 284/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 285
- même ; une impatience capricieuse ruine les plus grands projets.
- je déteste les langues calomniatrices qui bouleversent les Etats et les familles.
- Lun-Yu.
- Vous ne serez point parmi votre peuple ni un calomniateur public ni un médisant secret.
- Lévitique.
- Evitez de passer pour un semeur de rapports,et que votre langue ne vous devienne pas un piège et un sujet de confusion.
- Avez-vous entendu une parole contre votre prochain? faites-la mourir dans vous.
- Ne croyez pas tout ce qui se dit. Tel pêche de la langue, qui ne pêche point du cœur.
- Ecclésiastique.
- Ne souillez point votre langue par la médisance.
- La Sagesse.
- Que toute aigreur, tout emportement, toute colère, toute crierie, toute médisance, enfin que toute malice soit bannie d’entre vous.
- (A suivre). Saint-Paul
- LE TRAVAIL A TRAVERS LES AGES <'>
- XVI
- Aspect de la. Graille — Son agriculture — Son commerce — Son mœurs — Ses usages.
- •• Si l’on jette un regard sur la physionomie de la terre de Gaule » dit M. Henri Martin, « les deux grands traits qui apparaissent d’abord de cette physionomie sont la forêt,et le pâturage; la forêt variée selon les climats très divers d’une région qui touche d’une part aux mers brumeuses et aux froides plaines du Nord de l’Europe, de l’autre aux rives de l’ardente et lumineuse Méditerranée. Au Sud, le pin maritime, l’yeuse, le liège, le buis, couvrent les rochers de la côte ; plus haut les sapins noircissent les pentes des Cevennes, des Alpes, du Jura, des Vosges; sur les vastes plateaux et les terres ondulées du centre et de l’Ouest s’étendent à perte d’horizon les dômes épais de gigantesques chênaies, mêlées de châtaigniers et de hêtres ; dans les basses terres du Nord, la forêt moins élevée, mais remplie dehalliers inextricables, coupée de bruyères et de grands marais se déploie de la mer au Rhin; elle porte là un nom particulier : on l’appelle l’Ardenne c’est-à-dire la
- . (1) Voir le N° du Devoir du 22 janvier, 5 et 19 février, » 15 et 22 avril.
- ] profonde (Ar-denn en Kimrique). La forêt et les j marais sont peuplés en partie d’animaux de la zone | boréale, que le défrichement et l’adoucissement du climat chasseront un jour vers les extrémités septentrionales de l’Europe, ou qui disparaîtront sous la poursuite de l’homme; ainsi l’élan, le castor ou bièvre, ainsi le terrible urus, bœuf sauvage d’une taille et d’une force démesurées. Parmi ces hôtes des bois errent des porcs sans nombre croisés avec les sangliers et presque aussi sauvages qu’eux, et dont la chair offre une ressource inépuisable aux populations gauloises.
- « Les vallées des montagnes, les rives des innombrables cours d’eau, les plaines basses appartiennent au pâturage. D’immenses troupeaux de beaux chevaux de bataille et de transport, de bœufs, de moutons animent ces vertes étendues. Le champ doré des moissons n’attire le regard qu’après le bois et la prairie : l’agriculture ne tient que la troisième place par la surface qu'elle occupe. Cependant elle s’ouvre de nombreuses éclaircies partout, si ce n’est sur les montagnes et dans les régions de l’extrême nord. Le froment, le seigle, l’orge, le millet abondent en Gaule. »
- Les Triades nous apprennent qu’un chef kimri nommé Coll, postérieur à Hu, le puissant chef, qui amena les kimris du pays de l’été, apporta de Gaule dans l’ile de Bretagne, où il n’y avait encore que du seigle et de l’avoin8, le froment et l’orge. Plus tard Elldud y introduisit la charrue à la place de la bêche et le hoyau seuls instruments qu’eussent employés jusqu’alors les Kimris, et avant eux les Gaels (Gwyd-delod) premiers habitants de l’ile.
- Dès que les habitants des Gaules eurent commencé la culture des céréales, leurs progrès furent assez rapides relativement pour que le pays fût bientôt cité par les étrangers comme un grand centre de production agricole, Mais la culture était encore chez eux trop imparfaite pour exiger ce travail incessant, qui finit toujours par placer les pauvres, soit comme esclaves, soit comme salariés sous la dépendance plus ou moins étroite du riche, possesseur du sol.
- Dans les campagnes, les hommes de la classe inférieure n’étaient soumis qu’à l’autorité de leur chef de clan; mais cette autorité, bien qu’arbitraire et sans limites précises, était tempérée par les mœurs et par la tradition qui faisait descendre le chef de la même souche que les sujets. Le territoire du clan était la propriété commune de tous ses membres, sans qu’il existât pour aucun d’eux un droit particulier sur telle ou telle de ses parties. Administrateur supérieur de cette propriété, le chef se réservait seulement autour de sa demeure un domaine étendu que
- p.285 - vue 285/832
-
-
-
- 288
- LE DEVOIR
- cultivaient, moyennant des redevances en nature, ceux des membres de la tribu qui prétendaient lui tenir par des liens de parenté plus réels ou moins fictifs que les autres. Il répartissait le reste des terres arables d’une manière aussi égale que possible entre toutes les familles ; ou plutôt il faisait chaque année un lotissement des terres restées assez longtemps en friche pour promettre une fructueuse récolte.
- Quant aux bois, aux prairies naturelles, aux terres inoccupées, la jouissance en restait indivise; chacun ayant la liberté d’y prendre ce qui était à sa convenance, et d’y nourrir autant de bétail qu’il en pouvait élever et conserver pendant l’hiver.
- Malgré ses inconvénients, cette constitution de la propriété avait du moins pour résultat l’indépendance de l’individu. Client plutôt que sujet, le Gaulois devait se dévouer pour son chef, le venger s’il succombait dans un combat ou dans une querelle. En temps de paix, il le suivait dans ses chasses, et lui rendait au besoin des services domestiques. En échange, il trouvait table ouverte chez lui, puisait dans ses greniers en cas de disette,et prenait sa part de butin après la victoire.
- Il résultait de cette constitution économique de la société toute primitive des Gaulois, que le cultivateur était libre et qu’il n’avait besoin de personne puisqu’il avait toujours son lot de terre assuré. Aussi les travailleurs Gaulois n'avaient-ils point tardé à se faire remarquer par leur aptitude pour l’agriculture et les arts qui s’y rattachent, tant il est vrai que le plus efficace élément de progrès est pour le travailleur la libre disposition des fruits de son travail.
- Ils possédaient des races d’animaux domestiques remarquables; ils avaient inventé la charrue à roues bien supérieure à l’araire rudimentaire des Romains, et le tamis de crin. Leurs pâturages étaient excellents, et les principales denrées alimentaires n’avaient point tardé à y devenir abondantes. Le récit des campagnes de César, à défaut d’autres preuves, suffirait à le démontrer, puisque ses légions, infanterie et cavalerie, trouvaient toujours à vivre avec la plus grande facilité, soit en campagne, soit dans leurs cantonnements, pourvu que les habitants n’y missent point trop obstacle.
- Ils avaient des bœufs et des moutons en quantité. Avec la laine de ces derniers, ils fabriquaient des étoffes* et dans les cantons situés vers le nord, on avait soin de couvrir l’animal avec de la peau jusqu’au moment de la tonte, afin de conserver sa toison plus belle. Ils tissaient aussi le lin qui leur servait à faire le fin manteau des druides et des prêtresses d’Hésus, et ils avaient poussé l’art de la
- fabrication des tissus, soit de laine, soit de fil, assez loin pour savoir les brocher et les teindre. Ils imitèrent les couleurs les plus précieuses telles que le rouge pourpre de Tyr si renommé ; seulement chez eux cette teinte n’était point solide, car elle passait au lavage. Ils savaient saler et fumer la chair de porc d’une manière si exquise, au goût des Romains qu’il y avait à Rome une foire annuelle pour les jambons, les flèches de lard et les saucissons des Gaulois. Les salaisons ménapiennes (de la Belgique) étaient renommées par toute l’Italie, et les jambons séquanais (Franclie-Comté) fort recherchés en Grèce. Enfin les fromages des Gabales et de Nîmes, ceux des Alpes furent aussi en renom.
- Les Gaulois fabriquaient deux espèces de bière par la fermentation des grains ; ils savaient améliorer certains sols par le marnage, et cependant il est certain que leur système de culture analogue à celui des Romains était encore plus imparfait. Ainsi, ils laissaient les jachères occuper une grande partie du sol cultivé, et n’avaient point su mettre en valeur les terres qui exigeaient des efforts intelligents et soutenus.
- Nous ne savons sur quoi, M. Du Cellier se fonde pour affirmer que les Gaulois ne cultivaient point la vigne, bien qu’elle fut propagée dans une grande partie du territoire, à tel point qpe Pline en croyait plusieurs variétés indigènes dans la Gaule. Quoiqae les auteurs ne soient pas tous d’accord sur le lieu d’où la vigne est originaire, puisque les uns là font naître en Orient, d'où les Phéniciens l’auraient importée en Grèce, en Italie et dans la Gaule, tandis que d’autres la font au contraire originaire de l’Occident de l’Europe, où elle se plaît mieux que partout ailleurs et où on la rencontre, comme en Espagne et dans le midi de la France, à l’état sauvage, il parait à peu près certain que les Gaulois l'ont cultivée dès la plus haute antiquité. M. Henricy dit que c’est aux anciennes migrations des Atlantes, des Pelasges et des Ligures que l’Orient est redevable de cétte précieuse sarmentacèe. il y a même des autëurs qui affirment que les Gaulois buvaient du vin à l’époque où la Bible prétend que Noé planta la vigne.
- On ne trouve pas en Orient la vigne à l’état sauvage, tandis qu’elle se rencontre fréquemment à cet état dans le midi de l’Europe; cela semble donner raison à ceux qui contestent son origine Asiatique. Est-il vrai, comme le soutient M. Du Cellier et MM. Bordier et Charton que les premiers plans cultivés dans la Gaule venaient de la Grèce, et que les Gaulois avaient commencé par tirer leur vin de Ce pays? Cela paraît peu probable ; dans tous les cas, il est constant qu’à une époqae déjà reculée on vantait les
- p.286 - vue 286/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 287
- vins blancs de Biterres (Béziers), les vins liquoreux de la Durance, et c’est aux Gaulois que l’on doit l’art de conserver les vins dans des douves de bois cerclées, c’est-à-dire la construction des tonneaux au lieu des outres de pêati encore éri usagé il n’y a pas longtemps en Espagne,et des amphores de terrecuite des Romains et des Grecs.
- Mais le vin était la boisson des riches. Le peuple bavait plutôt des boissons fermentées, la bière, principalement Celles qu’on fabriquait avec le miel, comme l'hydromel, surtout dans la région du Nord.
- Le commerce intérieur se faisait avec la plus grande facilité par les rivières ,• on franchissait les cours d’eau sur des ponts à tablier de bois reposant sur des piles de pierre, auxquels Venaient sô rattacher des routes assez solides pour supporter un roulage assez considérable de grands chariots dô vin, de blé, de métaux et d’autres marchandises lourdes. Oes routes étaient entretenues avec assez de sollicitude pour qu’on y eut mesuré et marqué les distances.
- « Dans cette vaste contrée, riche de nombreuses industries », dit à ce sujet M. Peigné-Delacourt, » où l’agriculture était florissante, et qui était en communication avec les peuples voisins, Chez' ieS* quels les Gaulois entretenaient des relations commerciales, il est impossible de dénier l’existence d’un ancien réseau de chemins dont la création remonte à l’époque de l’indôpendanôe de cette grande nation. Il a donc existé certainement une série complète de ces anciennes Voies. »
- Cet auteur a constaté que tandis que les Romains construisaient leurs routes avec un luxe de solidité qui â, pour ainsi dire défié le temps, qu’ils vont droit au but, surmontant les obstacles, comblant les vallées ou y jetant de hardis viaducs, et donnant à la Chaussée un relief qui permet de suivre au loin leur trace ; les Gaulois, au contraire, tout en pratiquant fleurs chemins aussi directement que le permettaient les difficultés des terrains qu’ils tournaient et n’af-ro ntaient pas, leur ont laissé un caractère particulier qui se révèle par de fréquentes ondulations. Loin d’être en saillie, ces routes sont généralement encaissées ; elles offrent en rase campagne, une largeur suffisante pour le passage de deux ehars. Quoi-Qù’évitant le plus possible les cours d’eau, ils connaissaient cependant l’art de construire des ponts formés souvent par des lignes de pieux reliées par des traverses. Le plus souvent ils choisissaient, pour le passage des rivières les endroits guéables et pratiquaient des bacs près dô ces points pour la traversée au moment des hautes eaux.
- Quant au commerce extérieur, il s’opérait par l’intermédiaire des habitants du Nord-Ouest de la Gaulé qui déjà, comme aujourd’hui, étaient une population de marins. Les venètes surtout (habitants de la contrée dô Vannes), avaient une marine relativement bien organisée, qui se livrait au commerce d’exportation principalement avec les îles Britanniques. César, à l’époque de l’invasion, fut obligé de les vaincre en bataille navale. La flotte gauloise qu’il eût à combattre se composait de deux cent vingt gros et forts bâtiments de chêne,dont là pottpô ét la proue étaient fort relevées de manière à résister à la mer, et la carène un péù plate dô fagüh â pouvoir naviguer dans les bas fonds, leurs ancres étaient tenues par des chaînés de fer et leë voiles étaient faites de péâùx tannées et assouplies.
- (A suivre).
- ~~-~i --
- Les Etatâ-Ünïs d'Ëuropè, journal de la Ligue inter» nationale de la paix et de la liberté, paraissant à Genève tons les samedis, ont commencé leur quinzième année le 1er avril 1883. Indépendant de tous les partis, ce journal est le seul qui juge tous les faits politiques et sociaux au point de vue européen, appliquant rigoureusement aux hommes et aux choses de tous les pays la maxime de la Ligue: Faire passer le jUète àmnt futile* subordonner la politique à la merule. Son but est de rendre possibles l’arbitrage et le désarmement par rétablissement d’une -Juridiction internationale. Il tient ses lecteurs au courant des travaux des Sociétés de la paix. Directeur, Gh. Lemonnier. Abonnement s 8 fr, pour la Suisse, 10 fr. 60 pour les pays de l’Unioh Postale 5 pour tout autre pays, le prix de la Suisse augmenté des frais de poste. — S’adresser à Genève chez Madame Marie Gœgg, 1, quai des Bergues;à Paris chez G. Fiscubagher, 33, rue de Seine.
- Lé Directeur Gérant i GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glàneür, Gf and’Place, 33.
- p.287 - vue 287/832
-
-
-
- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE
- GrT.JISE (^ÏSNE)
- OUVRAGES DE M. GODIN"
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr.
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8° extraite du volume « Le Gouvernement »................................i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8° broché, avec la vue générale des établisse-
- ments de l’association . . ................5 fr.
- Sans la vue..............................4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°........................10 fr.
- Edition in-18........................ 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci - dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, 1, 3* 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent. La richesse au service du peuple. . 0,40 cent. La politique du travail et la politique
- des privilèges..............................0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE
- DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret.......0,7 5 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché.........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LE DEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE DE L'ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- paraît tous les gimanehes
- France : Un an.......................... fr. »»
- — Six mois.................... 6 fr. »»
- — Trois mois.................. 3 fr. »»
- Union postale : Un an..............u fr. »»
- Autres Pays........................13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- Ier volume broché, 432 pages . . . 3 fr. »»
- 2e — — 464 — . . . . 3 fr, »»
- 3e — — 624 — . . . 4 fr. 50
- 4e — — 832 — . . 6 fr. »»
- 5e — — 864 — . . . . 6 fr. »»
- 6e — — 832 — . . 6 fr. » »
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- S^Quentin. —- lmp. du Glaneur»
- p.288 - vue 288/832
-
-
-
- £e numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 13 Mai 1883
- 7e Année, Tome 7. - n° 244.
- QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franc©
- Unau. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »» Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr.»» Autres pays
- Un an. . . . 13fr.6Q
- on s’abonne A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Ghamps Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- m y&r :m: f»ss
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement a titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- Les Maisons ouvrières à Paris. — Discours de M. Godin à la Fête du Travail. — Liste des Récompenses.— Faits politiques et sociaux. — La Fêle du Travail. — La Sagesse Antique. — De la Crémation. — le Colonel Ramollot : Le Tableau d'Avancement.
- LES MAISONS OUVRIÈRES A PARIS1’
- En étudiant dans « le Devoir » la question des habitations ouvrières, nous avons voulu démontrer :
- Les inconvénients que présente la construction de petites maisons d’ouvriers au point de vue de l’hygiène et de la santé publiques ;
- Les difficultés que les petites maisons opposent à toutes les questions qui intéressent les classes ouvrières, au lieu d’en favoriser la solution.
- Nous avons voulu faire voir que l’isolement des familles ouvrières est le principal obstacle au pro-
- (1) Voir le Devoir des 29 avril et 6 mai 1883.
- grès de i’association parmi elles, et par conséquent au seul moyen qui puisse contribuer dignement à leur élévation ;
- Que l’habitation étudiée au point de vue de la science de l’économie sociale exige, au lieu de petites maisons et de familles isolées les unes des autres, la réunion des logements et des familles dans de beaux et grands édifices, où l’architecture réunit tout ce qui peut permettre d’organiser de la façon la plus économique et la plus s^ge, la propreté, la salubrité, l’hygiène, et de mettre à la portée des ouvriers les bienfaits ou les équivalents de la richesse.
- En voyant le gouvernement préoccupé de la construction d’habitations dites ouvrières, sans méthode et sans principes arrêtés, nous^avuns voulu, aller au devant des erreurs dans lesquelles semblent devoir se continuer l’action des pouvoirs publics en donnant l’impulsion à cas entreprises ; nous voudrions surtout empêcher de se perpétuer les fâcheux errements de la routine trop encouragés sous l’Empire et voir la République entrer dans la voie large et féconde des réels moyens de rédemption des classes laborieuses.
- C'est après 1830 que l'attention fut attirée sur la fâcheuse situation faite aux ouvriers dans les villes et les centres où l’industrie concentrait la population. L’industrie et le travail appelaient un grand nombre d’ouvriers sur certains points,les logements faisaient défaut dans les quartiers où ces établissements s’instalaient ; dès lors on vit les sous-sols, les caves et les greniers se transformer en habitation et donner le spectacle de logements insalubres et immondes. L’attention publique fut attirée sur ces déplorables demeures, autant au nom de l’intérêt de la
- p.289 - vue 289/832
-
-
-
- 290
- LE DEVOIR
- santé générale que Je celui de l’humanité ; on songea alors à construire des habitations ouvrières.
- L’Angleterre, où la grande industrie a fait-ses débuts, ressentit la première le besoin de loger les masses laborieuses.
- Dès l’année 1842, la question des logements avait assez attiré l’attention pour qu’une association se fondât sous le patronage de la Reine, et sous la dénomination dq Société métropolitaine pour l'amélioration du sort des classes laborieuses.
- Les constructions que cette Société fit élever étaient composées de logements comprenant : une salle commune, deux chambres à coucher, un cabinet pour lit de garçon, un cabinet pour la cuisine et le lavage, un cabinet d’aisance et une conduite aux balayures.
- On conçoit difficilement l’exiquité des chambres comprises dans ces demeures. La salle commune a 3m 20 de profondeur sur 3m de largeur ; les chambres à coucher ont 2m 50 sur 2m 20; la hauteur du rez-de-chaussée est de 2m 50 ; celle de l’étage, de 2m 20. On ne pouvait guère mesurer plus étroitement l’espace aux classes laborieuses ; aussi ces prétendues maisons modèles n’ont-elles été que des asiles abritant la misère.
- Une autre Société se constitua en 1852, sous le patronage de la Reine et du prince Albert ; elle prit le titre de Société royale de Windsor ; son but était la fondation de logements perfectionnés pour -les classes ouvrières.
- Cette Société construisit, pour loger environ 40 familles, deux rangs de maisons face à face avec un étage ; chacune des maisons avait sa petite cour, qu’on s’est complu à appeler jardin.
- Ces prétendus perfectionnements n’étaient qu’une plate imitation des inspirations industrielles dont je vais faire brièvement le tableau.
- La grande industrie se développait rapidement ; elle formait de grandes agglomérations d’ouvriers ; le besoin de logements se faisait sentir dans tous les centres manufacturiers.
- Mais l’industrie qui était cause de ces besoins ne les considéra pas comme devant entrer dans ses frais généraux ; la construction des habitations ouvrières fut laissée à l’initiative privée, et lorsque les sociétés industrielles s’en occupèrent, elles en firent des entreprises à part, devant produire leur revenu propre.
- Ce point de départ étant posé pour l’habitation de l’ouvrier, il ne s’agissait pas de rechercher les véritables conditions du bien-être des familles, mais de trouver le moyen de construire les maisons à assez
- bas prix, pour qu'elles rapportassent un loyer rémunérateur, du capital.
- Dès lors les entrepreneurs de maisons ouvrières s’évertuèrent de toute leur science à trouver des modèles de maisons les moins dispendieux possibles. Dans cette recherche, l’art de l’architecte ou du constructeur ne fut pas appelé à découvrir les meilleures conditions d’établissement de l’habitation humaine, mais le problème se réduisit à trouver le moyen de loger l’ouvrier en faisant produire à l’en-* treprise des maisons un loyer rémunérateur du capital engagé dans l’affaire.
- C’est ainsi c^u’en Angleterre, en France, en Belgique, aux Etats-Unis et dans tous les pays d’industrie s’est faite l’expérience des maisons d’ouvriers. Depuis un demi siècle qu’on s’en occupe, toutes les combinaisons du bon marché ont été épuisées pour ' donner aux exploitants de l’industrie les moyens de construire les logements de leurs ouvriers au plus bas prix possible. Tout ce que la parcimonie peut imaginer a été employé pour atteindre ce résultat.
- Vainement on a piis en avant le prétexte de l’amélioration da sort des travailleurs ; en réalité on n’a fait que céder à des nécessités industrielles impérieuses, et pour cela on a reproduit ce que l’espèce humaine a fait de plus misérable depuis l’origine de la civilisation : la petite maison.
- Nous avons vu que, dès l’année 1842, les logements insalubres des villes attiraient l’attention des pouvoirs, mais ceux des centres industriels ne présentaient pas de moindres inconvénients.
- Les citées ouvrières, incommodes et insalubres, étaient déjà signalées et se développaient sur divers points.
- Les plus remarquables par la parcimonie de leurs constructions se composaient de files de maisons construites dos à dos, n’ayant jour que sur une façade ; chaque logement avait en avant une petite cour de la largeur de la maison, soit 4 mètres et 3 mètres do profondeur jusqu’à la rue, en tout 12 mè* très de surface. La rue, ou plutôt la ruelle servant de communication entre ces maisons, avait 1 mètre 50 centimètres de largeur, et les rangs de maisons se succédaient parallèlement dans ces mêmes conditions. De distance en distance se trouvaient les communs et les fosses aux ordures où chacun allait déposer les débris ou les balayures du méuage.
- Voici l’appréciation que « The Builder » faisait alors de ces constructions.
- « Nulle apologie n’est recevable pour de telles « maisons. On dira peut-être que le but était de pro-« portionner le prix de location aux ressources des
- p.290 - vue 290/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 291
- u travailleurs , mais à ce point de vue meme, bâtir ! aux bienfaits de la richesse; mais la petite maison « ainsi est une fausse économie. J l’attache-au pays et par conséquent à l’industrie.
- « Un tel système peut rapporter au propriétaire Certainement les maisons peavent être construi-« de ces abris, qui ne méritent pas le nom de mai- tes pur des pians plus ou moins en rapport avec les « sons, un 1/4 ou 1/2 pour cent d’intérêt de plus que besoins de l’homme ; mais ce ne sont pas ces besoins « p’auraient rapporté des maisons indépendantes, J qu’on a eu pour objectif jusqu’ici.
- * avec communication en avant et en arrière et la Une règle absolue, invariable, préside à la cons-« possibilité de ventiler ; mais la somme de santé truction des maisons ouvrières : le3 établir au prix « perdue, les sentiments d intimité et de délicatesse le plus bas possible; les égards dus à l’existence hu-« détruits porteront leurs fruits ; et sous la forme maine ne passent qu’au second rang et sont sacrifiés « de taxe pour les^uvres et de souscriptions diver- à la rapacité du capital. On a parlé d’améliorer le « ses, le propriétaire rapace devra dégorger et au- sort de l’ouvrier, mais on a limité par avance cette « delà le surplus d’intérêt ainsi prélevé, pour sa par- I amélioration à la possession ou à la location d’une « ticipation aux causes qui engendrent le crime, la I maison insalubre,aux pièces étroites,au plafond bas, a maladie et le paupérisme.» j sans espace autour d’elle. Et les progrès qui s’ac-
- Toutes les habitations ouvrières établies sous complissent en ce moment dans l’habitation ouvrière l’empire du préjugé invétéré des petites maisons ne sont encore provoqués par la nécessité,
- sont pas susceptibles de critiques aussi sévères que J Un récent voyage en Angleterre nous en a donné
- celles adressées par «The Builder» aux maisons de nouvelle preuves,et les projets de la ville de Paris adossées l’une à l’autre, maisons qui s’étaient vul- nous confirment dans cette opinion,
- garisées surtout dans les grandes villes manufactu- J II y a 20 ans à peine que les chantiers des cons-
- rières et que l'on imitait malheureusement dans cer- tructions navales et les usines' de Barrow ont pris tains districts industriels, à Copley, par exemple, j naissance ; on a commencé par y élever un grand Ce modèle a même été adopté en France, partieuliè- J village, de petites maisons à rez-de~chaussé avec rement à Mulhouse. _ des rues de quatre mètres de largeur. En peu de
- Dans certains districts anglais, des habitations I temps ces maisons devinrent clos foyers de maladies étaient établies avec cour devant et derrière ; les j et d’épidémies ; un assez grand nombre d’ouvriers maisons de Saltaire, près Bradford, Yorkshire, ont | désertèrent le pays.
- été construites de cette manière ; elles se trouvent Les actionnaires des industries métallurgiques de par conséquent dans des conditions moins défavo- j Barrow furent obligés de porter remède à un tel ^kl^- état de chose; ils décidèrent la construction de
- Au rez-de-chaussée, la salle commune à 3ra 31 de J vastes édifices à trois étages sur rez-de-chaussée largeur sur 3m 45 de profondeur; le cabinet de la- j pour servir d’habitations aux ouvriers, vage et de cuisine a 2m 52 de large sur 3m 59 de pro- Les habitations ouvrières ont, dès lors,pris à Bar-fondeur. La maison comprend cave et étage. A row le caractère de maisons de villes formant de l’étage sont trois chambres à coucher mesurant: grandes et belles rues. La salubrité et l’hygiène 3m 59 sur 2m 52, — 3m 59 sur 2m 25 et 2m 25 sur J se rétablirent, et les ouvriers firent retour aux lra 68. On arrive à ces chambres par un escalier gé- usines.
- néralement étroit et incommode, n’ayant que 75 j Donc l’expérience des petites maisons a été faite à centimètres de largeur, des marches tournant à an- I Barrow sur une population considérable. Les maladie aigu en haut et en bas. L’économie de place et dies, les épidémies et la mort en ont fait abandonner de dépense le veut ainsi. La cour de devant a 4m 76 I le système, et les vastes édifices qui les ont rernpla-de largueur et 2m 80 jusqu’à la rue ; celle de derrière J cées ne présentent plus ces fâcheux inconvénients, dans laquelle sont les privés et le trou aux balaya- Sous le rapport de la santé des ouvriers, les maisons res à 4m 76 sur 2m 25. Tel est un des types les plus J grandement construites ont, en conséquence, prouvé flattés des petites maisons. à Barrow leur supériorité.
- En quoi une telle maison a-t-elle fait une situa- Mais est-ce à dire qu’à Barrow les questions so-tion nouvelle au travailleur? Quel changement a-t- ciales soient résolues ? Non, tant s’en faut. Les nou-eUe provoqué dans sa condition et dans ses rap- j velles habitations y ont ce défaut d’être exclusive-Ports avec l’industrie ? Quelle modification a-t-elle j ment ouvrières, o’est-à-d’re de reproduire les loge-«jPportée dans le régime du salaire et dans le régime ments sur un même plan, de limiter ce logement à e la répartition des bénéfices nés du travail ? un nombre déterminé de pièces et d’y rendre obli-Ucau* ouvrier est resté simple salarié, étranger | gatoire l’exécution des travaux de ménage nécessi-
- p.291 - vue 291/832
-
-
-
- 292
- LE DEVOIR
- tés par les besoins domestiques. Ainsi chaque famille lave son linge à domicile, à tous les étages, faute grave qui maintient dans le ménage une des principales cause de gêne et d’insalubrité, et nuit considérablement à la commodité intérieure de l’appartement.
- Les Anglais sont esclaves des préjugés du foyer ; cela les rend et les rendra longtemps encore impuissants à comprendre le logement extensible dans lequel on peut augmenter ou diminuer le nombre de chambres, suivant les besoins de la famille.
- L’architecture bien comprise de l’habitation vraiment sociale doit s’évertuer, au contraire, à enlever à l'appartement toutes les incommodités domestiques, à faire des gros travaux du ménage l’objet d’ateliers à part où il sera possible d’introduire les perfectionnements et les améliorations mécaniques et autres dont il est impossible de pourvoir chaque foyer domestique. Autrefois chaque maison avait son four pour cuire le pain; on a renoncé à ce système et fait de la boulangerie une profession particulière ; il doit en être de même du lavage du linge; des établissements particuliers et bien conçus doivent y être affectés.
- Certainement, la contruction de beaux édifices à plusieurs étages avec de belles rues et des conduites souterraines bien établies est incomparablement supérieure aux petites maisons avec des rues étroites où croupissent les eaux ménagères. Mais le reproche qui est à faire aux maisons ouvrières, grandes ou petites, c’est d’être exclusivement destinées à des ouvriers, c’est, en outre, de concentrer toutes les fonctions domestiques dans chaque logement c’est de faire du logement un atelier domestique où les travaux gênants du ménage sont exécutés.
- Tant qu'on cherchera des formes de maisons en vue des seuls besoins de l’ouvrier pris individuellement, l’architecte, le constructeur établiront les maisons et les logements suivant l’idée particulière, qu’ils se feront du degré de bien-être nécessaire à la famille du travailleur. Mais ce sera toujours un logement non extensible construit pour des besoins et des satisfactions limitées. Ce sera un logement d’ouvrier enfin, que ce logement soit compris dans un grand édifice ou qu’il constitue une petite maison isolée.
- 1 Il en sera tout autrement si l’on se pose le problème de créer l’habitation dans sa forme la plus propre et la plus conforme à l’expansion graduelle du bien-être et au développement progressif de la famille humaine. Alors le grand édifice du Palais communal sera seul capable de satisfaire à une telle conception, parce que seul il permet de réunir les
- avantages généraux qui mettent les satisfactions de l’existence à la portée de tout le monde et de donner plein essor à l'activité intelligente de l’homme en vue de son bonheur.
- C’est par la division des fonctions et leur exercice rationnel et intelligent qu’on arrivera à introduire l’économie et le bien-être dans les familles ouvrières, et non pas en s’étudiant à maintenir à domicile toutes les fonctions gênantes.
- Non seulement,dans ce dernier cas,on rend insupportable le séjour de l’appartement, mais on perpétue des causes de dépenses et de pertes de temps que l’habitation de l’avenir doit écarter, pour constituer le logement agréable et appeler ses habitants au bonheur domestique.
- Le palais communal est la porte ouverte à tous les progrès et à toutes lee améliorations favorables à la sociabilité ; les petites maisons seront toujours un obstacle à ces améliorations.
- DISCOURS DE H. GODIN
- à la fête du travail le 6 mai 1883
- Mes amis,
- Mesdames, Messieurs,
- Depuis plus de vingt ans la fête du travail et la fête de l’enfance sont devenues nos fêtes solennelles au Familistère, et je pourrais presque dire nos fêtes religieuses.
- C'est qu’en effet le travail est dans notre esprit l’objet d’une vénération toute particulière; il n’est pas seulement le moyeu de se procurer les choses nécessaires à l’existence, il est la mission que l’homme doit remplir sur la terre pour concourir au progrès vivant dans sa personne et dans la personne de ses semblables. C’est par le travail que l’homme embellit les œuvres de la nature; c’est par le travail qu’il multiplie les choses ! utiles et les fait servir au progrès de l’humanité.
- Nous avons compris que c’est par le travail que l’homme affranchira le travail même du reste des misères qui pèsent encore sur la masse des travailleurs.
- En ceci, nous devançons peut-être Je courant des idées; car, il faut bien le reconnaître, quoique la société ait largement avancé dans la voie de la glorification du travail, elle est encore loin d’avoir compris tous ses devoirs à l’égard des classes laborieuses. On méconnaît encore, dans la pratique des choses de la vie, ce qu’on proclame en principe.
- On conçoit généralement que le travail est le rôle nécessaire de l’homme; on commence à comprendre que l’ouvrier est l’homme utile par excellence, qu’à lui sont dus les avantages et les jouissances dont la société dispose, que c’est par ses labeurs que la société progresse et que le monde matériel s’améliore.
- p.292 - vue 292/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 293
- Mais ce que les hommes commencent à comprendre, ils sont loin de l’avoir traduit dans les faits. L’ouvrier est encore soumis à un incessant labeur,sans que la société ait suffisamment porté sur lui ses regards pour lui accorder l’attention qu’il mérite et faire qu’en échange de ses labeurs les bienfaits de la richesse lui soient accessibles.
- C’est autant et peut-être plus par ignorance que par mauvaise volonté que la société semble indifférente au sort des masses ouvrières, et la preuve en est que ceux-là qui se montrent animés de bous désirs ne savent comment faire ni quoi faire pour commencer ces améliorations nécessaires.
- Certainement le gouvernement de la République, le gouvernement ayànt le suffrage universel pour base, est par sa nâture, le plus fait pour s’intéresser au bonheur du peuple.
- Il est inévitable que bientôt la République soit appelée à travailler aux réformes ayant pour objet l’amélioration générale du sort de la classe ouvrière. Déjà les pouvoirs s’en oOcupent, bien timidement il est vrai, mais les questions et les problèmes se posent, il faudra bien les résoudre, il faudra bien que la condition du travailleur devienne digne de son rôle.
- Mais comment améliorer la condition du travailleur? C’est ici que la science est à faire et que l’ignorance est profonde. Les désirs foisonnent mais les moyens de les satisfaire sont ignorés ou incompris.
- Pourquoi ne se demande-t-on pas quels sont les besoins réels de la nature humaine, quelles sont les conditions nécessaires à son bien-être e*t à son progrès ? L’étude des moyens deviendrait plus facile.
- La famille humaine a besoin d’être bien logée. La
- manière dont l’habitation a été j usqu’ici exécutée et comprise n’a pu procurer aux masses cet avantage. Il faudrait donc trouver une autre forme d’habitation que celle mise jusqu’ici à leur usage.
- Le palais social, le palais communal doit succéder aux maisons désordonnées,, construites en dehors de toute pensée d’économie sociale et de bonheur domestique.
- Le palais communal peut seul offrir, à toutes les familles, des logements de toutes dimensions, rendre les mutations faciles suivant que le nombre des membres de la famille augmente ou diminue et, par conséquent, toujours proportionner le logement aux besoins du ménage. Les étages à files de chambres contiguës et au même niveau, se prêtent à toutes les variantes désirables dans les logements.
- Mais ce n’est pas seulement par ses dispositions intérieures des logements de famille que le palais communal offrirait des avantages aux populations, c’est aussi et surtout par les services communs et publics mis également à la portée de tous.
- La nourricerie, les écoles enfantines, les écoles primaires sont situées près du palais, également près de
- chacune des familles; l’éducation et l’instruction do l’enfance se fait sous l'œil des parents.
- Les magasins de comestibles, de boissons, d’étoffes, d’habillements; la boucherie, la boulangerie, les combustibles, les buanderies, lavoirs et séchoirs sont à proximité du palais.
- Les ateliers ne sont plus dans la demeure mais dans les locaux construits pour cet usage, près du palais. La réforme architecturale prévoit tout ce qui peut favoriser la coopération et l’association. Par la facilité des relations, la population est conviée à rétablissement de toutes sortes de garanties mutuelles. C’est ainsi que par l’habitation les personnes sont entraînées à la solidarité, à la mutualité, à l’association et à l’anéantissement de toutes les misères qui assiègent encore le monde.
- C’est dans cette voie, mes amis, que notre association prêche d’exemple. L’an dernier, à pareil jour, je vous parlais de la construction de nouvelles salles d’écoles; elles ont été édifiées et elles ont servi cet hiver à nos enfants pour de nouvelles classes. Nous avons élevé en même temps un nouveau eorps d’habitation pour vingt familles. Cet édifice va être livré à la population. EnfiD nous édifions cette année un nouveau palais, sur un nouveau plan, pour loger six cents personnes, en face du premier Familistère.
- Mais, il faut le dire, à côté de l’œuvre matérielle il faut placer lceuvre morale; il ne suffit pas de construire un palais communal, il faut des intelligences dévouées pour présider à son organisation et à sa marche. A notre époque d’individualisme et d’égoïsme trouver ces dévouements et ces intelligences est certainement la plus grande des difficultés. On sent, avec raison, que pour imiter le Familistère il faut apporter une somme de dévouement à l’humanité que les gens avides d’honneurs et de jouissances personnelles ne se sentent pas disposés à accorder à de telles fondations.
- Est-ce à dire que le vrai bien ne trouvera pas sa place dans le monde, dès qu’on verra le moyen de le réaliser? Non, mes amis, il faut faire et agir quand même. Une fois les voies bien préparées. Celui qui dirige toutes choses fera le reste. Des âmes dévouées et ignorées sortiront de la foule et se mettront à l’œuvre ; alors le monde se transformera.
- Aussi c’est pourquoi j’invite la ville de Paris et le gouvernement à construire, comme habitations ouvrières.de vastes palais pouvant contenir trois à quatre mille personnes, au lieu de bâtir des quartiers de petites maisons qui ne seront avant peu que des quartiers misérables. Les palais, sous une direction intelligente, seraient au contraire bientôt des quartiers où. la prospérité et la richesse afflueraient, sous l’influence de l’organisation de l’association sous toutes ses formes et des relations commerciales faciles qu’un tel groupement aurait le mérite de produire.
- Dira-t-on que c’est impossible, que c’est une utopie? Non, on ne peut plus dire cela puisque le Familistère existe, qu’il fonctionne depuis 23 ans, qu’il a été
- p.293 - vue 293/832
-
-
-
- 294
- ÎM DEVOIE
- créé par le travail seul, qu’aucune fortune acquise ne lui est venue en aide et que, au contraire, il a toujours eu à lutter contre les préventions et les mauvais vouloirs qui l’ont entouré.
- La crainte fondée en apparence que les capacités, les volontés et les dévouements fassent défaut à l'organisation, ne prouve rien contre la valeur de l’entreprise. Comment saura-t-on que les hommes font défaut si on ne leur ouvre la carrière? Et pourquoi ne l’essayerait-on pas, c’est si peu de chose que trois ou quatre millions pour une nation comme la France, lorsqu’il s'agit de tenter les moyens d’arriver à la solution des difficultés que présente la situation des classes ouvrières. Il serait très difficile à comprendre que la ville de Paris d’accord avec le gouvernement ne tentât pas une telle expérience.
- Le capital ne serait ni perdu, ni compromis, car, quoiqu’il pût arriver, quels que pussent être les tâtonnements et les erreurs dans l’organisation, d’une telle création, celle-ci donnerait toujours lieu à des logements commodes et salubres. Les palais n’en existeraient pas moins et il suffirait de faire appel à la population elle-même pour constituer, dans son propre sein, les conseils instituant les mesures d’ordre intéressant la population entière.
- Quoique plaçant la population sous le régime de la liberté, sous le respect le plus profond de la liberté, des fondateurs prévoyants pourraient faire appel à l’avance à la formation d’un certain nombre de groupes coopératifs. Ce seraient ies premiers noyaux dans lesquels la population trouverait les éléments à élire pour former les comités d’assurances mutuelles et pour développer l’idée du concert et du groupement des intérêts. Avec la foi au succès et la volonté, les difficultés apparentes s’évanouiraient, le bien serait possible ailleurs comme il l’est parmi nous.
- La conclusion à tirer de tout ceci, mes amis, c’est que le monde ne marche et n’avance dans la voie du progrès que par l'intelligence et la volonté du bien, et que c’est par l’union intime de ces deux forces que les grandes choses s’accomplissent.
- Nous devons donc redoubler d’ardeur pour développer parmi nous l’intelligence et l’amour du bien ; nous le faisons, en vue de l’avenir, dans la mesure du possible par lé perfectionnement de l’habitation et par nos écoles ; nous cherchons aie faire parmi nous en donnant des récompenses aux faits d’initiative qui signalent les membres de l’association à l’attention des conseils, conformément aux prescriptions de l’article 128 de nos j statuts et des articles 78, 79 du règlement. C’est donc ! pour rendre hommage aux lauréats qui sé sont dis- j tingués cette année, que je vais proclamer leurs noms 1 et les récompenses qui leur sont accordées.
- RÉCOMPENSES ACCORDEES
- à l’occasion de la iête dix travail
- exercice 1882-83
- Pour l’initiative, les propositions et innovations utiles
- dans le travail :
- MM. pr.
- Poulet-Mortier.................................. 700
- Lavabre Jean-Baptiste............................SQO
- Maréchal-Florent................................ goo
- Duval Jean-Raptiste-Alfred.......................S00
- Gauchet Aniony ..................................500
- Louis Edmond ....................................400
- Quent Léon................................., 300
- Cochet Aimé..................................... 300
- Bourgeois Benjamin ..............................300
- Evens Jean. .................................... 250
- Bailiot Virgile................................. 250
- Régnier J.-B.....................................200
- Allizart Jules ..................................200
- Dubois Etienne..................... .... 150
- Bourdanchon Félix................................430
- Gaucbet Ernest...................................
- Roppé César.......................................
- Dutailly Arthur.*................................100
- Lefèvre Se vérin................................ 400
- Proix Denis..................................... 400
- Lavabre Armand ................................. 100
- Lavabre J.-B. . . 400
- Nicolas Joseph.................................. 100
- Painvin Emile ...................................400
- Nicolas Jules.....................................
- Leclaire Eugène................................. 400
- Mme Govin....................................... 400
- Marchand-Boussus................................. 7g
- Chanoine fils. . . •............................. go
- Hamel Eugène............................ é 40
- Berlémon Etienne.................................. 40
- Aux apprentis pour leur bonne conduite, leurs progrès et la bonne exécution dans le travail :
- Fr.
- Dassonville Eugène.............................. 25
- Delzart Eugène. ................................ 25
- Proix Zéphyr.................................... 25
- Louis Georges .................................. 25
- Laporte fils.................................... 25
- Hennequin Victor. .............................. 25
- ! Peut-être d'autres faits utiles se sont-ils produits au | cours de l’année, mais leurs auteurs ne les ont pas fait j inscrire j c’est à eux de se pourvoir s’ils le jugent à j propos d’ici à l'inventaire de juin prochain.
- p.294 - vue 294/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 295
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- 1© Pape et la Patience. — Le Journal du Loiret, dont on connaît les relations avec le haut personnel clérical, publie l’information suivante .
- « Les rapports de la République et de la Papauté de-« viennent difficiles. On parle, dans le inonde diplo-« ma tique, d’incidents- qui témoigneraient que Léon « XIII croit avoir at teint les limites de la patience. »
- Qu’est-ce a dire? Le Pape Serait-U sur le point d’excommunier lui aussi la France, comme M. de Chambord, parce que les aumôniers des hôpitaux ont été supprimés ?
- Nous sommes curieux de voir ce que décrétera Léon. XIII lors qu’il aura franchi « limites de la patience » qu’il vient à peine d’atteindre.
- ¥ ¥
- Le traître Bazaine obstine à faire parler de lui. Il adresse au Clairon une lettre qui se termine ainsi :
- « La République de Venise allait succomber sous les efforts de ses ennemis déjà maîtres de son port. Elle se souvint qu’elle pouvait être efficacement servie par celui de ses citoyens envers lequel on l’avait poussée à se montrer cruellement injuste. Elle fit appel à son patriotisme. Il'vainquit, et vécut glorieux. Vaincre me suffirait. Car Tunique gloire que j’ambitionne encore est celle que j’obtiendrais d’une mort ayant affirmé le patriotisme autant que ia loyauté du soldat qui n’a pas conquis, sans exception, tous ses grades à la pointe de Tépée, pour aboutir à la trahison. Et, s’il 6st une nation qui me sache digne, plus qu’aucun autre, de la combattre et de la vaincre encore, c’est l’Allemagne. Elle ne me démentira pas. »
- Il est certain que, consultée sur le choix du général qu’elle désirerait voir à la tète de l’armée française, l'Allemagne répondrait tout d’une voix : « Bazaine aucun général ne ferait aussi bien nos affaires. »
- Le tribunal de la Seine vient de rendre un jugement intéressant relativement aux ventes effectuées dans? les enchères publiques, et duquel il résulte que le commissaire-priseur, qui est le mandataire du vendeur, ne peut retirer l’objet mis en vente que si la mise à prix de cet objet n’est pas couverte.. Les experts et crieurs qui aident et assistent le commissaire-priseur dans les opérations de la vente aux enchères n’étant que des agents et n’ayant caractère légal par eux-mèmes, ce qu’ils font, sous les ordres et on présence du commissaire-priseur, engage la responsabilité de ce dernier.
- *
- * ¥ .
- TJss, homme q« i devient son propre père. — Un événement des plus singuliers vient de se passer à K... sur-Seine. Nous ne pouvons donner les noms dos personnes qui figurent dans cette très bizarre aventure, et on le comprendra du reste en lisant ce qui suit; mais nous affirmons que notre récit est scrupuleusement exact :
- Parmi les principaux industriels de N... figurent MM. A... père et fils.
- Le père était veuf. Le fils célibataire. Et s’il l’était, c’était en dépit des très vives instances de son père, qui ne cessait de lui répéter que son devoir était d’épouser sa maîtresse. X... fils avait effectivement une liaison qui remontait à plus de quinze ans, et dont étaient nés deux petits garçons.
- Or, non seulement il avaittoujoura énergiquement repoussé Tidée de ce mariage, mais il n’avait même pas voulu reconnaître ses fils, à lagrande indignation de son père.
- Il y a un mois, celui-ci tomba gravement malade.
- Il fit venir son fils, et le supplia une dernière fois de régulariser sa situation. Nouveau refus.
- .— Ecoute, lui dit alors le moribond, je te préviens d’une chose, c’est que si tu no veux pas reconnaître tes enfants et les légitimer par un mariage, c’est moi qui le ferai. Réfléchis-y.
- .Le fils haussa les épaules.
- Son père ne lui reparla plus de cette affaire, mais il fit comme il l’avait dit.
- Et hier, à sa profonde stupéfaction, M. X,.. fils a appris que son père venait de se marier in extremis, dans les conditions indiquées...
- Si bien qu’il se trouve à Theure qu’il est dans l’étrange position que voici :
- Non seulement il est devenu le beau-fils de sa maîtresse, mais ses enfants sont à présent ses frères.
- On pourrait ajouter que, puisqu’il est le père de ses frères, il est logiquement son propre père. Mais cela dégénérerait en mauvaise plaisanterie, tandis qu’il s’agit d’une chose absolument sérieuse...
- , Si sérieuse, que ce mariage itt extremis assure aux deux petits garçons plus de 500,000 fr. chacun.
- *
- ♦ ¥
- Parmi les objets curieux que possédait Rossi ni se trouvait une seringue, en ivoire. Or, pendant un voyage en Italie, Rossini sut tirer de cet instrument un excellent parti.
- Il avait fait empiète d’un paquet de tabac, et pour le mieux dissimuler il Taxait fourré dans sa seringue. Un douanier voit cette belle seringue, la soupèse, demande à voir ce qu i! y a dedans et découvre le tabaG.
- — Tahacco ! tabacco! sipaga, s’écria-t-il.
- — Comment! ça paie ? s’écrie Rossini, mais j’ai droit d’entrer une pipe de tabac,., je connais mou droit.
- — Questo è una pipa ? fait le douanier stupéfait...
- — Parbleu, ne vois-tu pas que c’est une pipe turque?
- — Corne si fuma?...
- — Ça se fume comme ça...
- Et Rossini saisissant le bout d’ivoire, l’enfonce dans la bouche béante du douanier...
- ' k
- * *
- L’anecdo+e Perratid. — Nous trouvons dans la République française l'anecdote suivante :
- Les-journaux d'hier annonçaient la démence soudaine de ce pauvre Gkistave Aim&rd. Le romancier des Trappeurs, qui toute sa vie avait" paru traiter si cavalièrement les choses de l’art, qui si souvent et si familièrement avait jeté de lazzo homicide au col dé la Muse, en était arrivé a se croire un dès maîtres de cet art du bien-dire si fort dédaigné par lui. Dans ses rêves inconscients des derniers jours, ii tutoyait les mieux doués et les plus dignes, et lés grands parmi las illustres. IL se voyait grosse légume dans cette milice des écrivains où il n’avait jamais été qu’un soldat très vulgaire, et souvent même un chapardeur sans vergogne.
- L’autre malin, il s’éveille plus agité encore qüe de coutume.
- — C’est aujourd’hui mon jour de réception, à l’Académie française, dit-il ; vite, qu'on m’aille quérir mon bel habit à palmes vertes et ma fine épée à poignée de nacre !... Bien ! voilà !... Mon discours !... il est prêt !... Je le crois réussi et de nature à faire sensation. Il y aura du bruit dans lë Laidernau des beilcs-îeitres !
- En toute hâte il s’habille.
- — L’heure approché ; rues conirères lès immortels m’attendent. Parions ! Vite, dépêchons .
- Depuis longtemps le mot d’ordre avait été donné par je médecin à son entourage de ne le contrarier en rien. Un fiacre est appelé. Il y monte, un rouleau de papier sous le bras, — A l'Institut ! s’écrie-t-il.
- Mais je cocher a été prévenu tout bas :
- — C’est uu fou, et nous allons à Sainte-Anne !
- Une heure après, les lourdes portes de Sainte-Anne, comme il eût dit lui-même au bas d’un feuilleton en son beau temps, se refermaient sur le joyeux conteur des Ahansas et des Pampas...
- Or, voici justement que le lendemain de co jour (jeudi
- p.295 - vue 295/832
-
-
-
- 296
- LE DEVOIR
- matin, pour préciser), quai d'Orsay, île Saint-Louis, un fiacre s’arrête devant un viel hôtel d’aristocratique apparence, Un homme à mi'ie chétive, sort de l'hôtel. C’est pour lui que le fiacre a été appelé. Cet homme a sous le bras un gros rouleau de papier.
- — A l’Institut! crie-t-il majestueusement au cocher.
- A l'Institut !... le cocher le regarde. IL se souvient
- d’avoir conduit la veille, à Sainte-Anne, un particul er qui, lui aussi, avait crié : À l’Institut ! Et sa bonne figure rougeaude s’éclaire aussitôt d’un bienveillant sourire...
- — Pauvre homme!... c’est rigolo, tout de même.
- A l’Institut! répète le client qu’à son costume il est facile de reconnaître pour un ecclésiastique.
- — Suffit ! suffit! fait le cocher en clignant de l’œil. Allons ! hue ! Dada.
- Et le voilà qui dare dàre, prend la route de Ste-Anne. Vainement, par la portière, un jeune homme, secrétaire on valet de chambre du prêtre, lui crie :
- — Mais vous ne prenez pas le chemin de l’Institut.
- — Laissez donc, laissez donc ! nous connaissons le truc.
- Il n’en voulait point démordre le brave cocher ; et même il fallut, vers le milieu de la rue Saint Jacques, invoquer l’assistance des hommes de police pour le remettre dans ia droite voie.
- M. Perraud a pu arriver à temps et lire son discours.
- Telle est du moins l’histoire qui court le monde depuis jeudi.
- »
- * *
- La Justice publie de curieux extrait d’un livre de M. Steenakers, sur les Télégraphes et postes de la Défense nationale, qui vient de paraître à la librairie Charpentier. C’est un passage du chapitre relatif aux messagers ;
- Je passe sans transition aux moyens employés par les messagers pour cacher les dépêches < u’on leur confiait. Malgré la tristesse des souvenirs qui s’y lient, il est difficile parfois d’en parler sans sourire.
- Il y en avait de toutes les sortes. J’indiquerai rapidement les principaux.
- — D'abord dans la semelle des souliers. Le moyen pouvait être bon, et M. Feillet avait même autant que je puis me le rappeler, fait faire des semeilles exprès, contenant à l’intérieur du cuir une petite vacité doublée de plomb. On y enfermait les dépêches. Cela fait, la semelle était recousue au soulier et il fallait mettre la chaussure en pièces pour trouver ce qu’elle cachait.
- — La visière d’une casquette. Oa la dédoublait pour y introduire la dépêche enfermée dans du papier de plomb, puis on la recousait.
- — Un bouton d’habit composé de deux petites' plaques de cuivre formant cavité et recouvertes d’étoffe semblable au vêtement.
- — La bordure du pantalon.
- — Un collet d’habit.
- — Le fer qui garnit la pointe inférieure d’une canne.
- —•Un cigare perforé ou une pipe de bois.
- — Un cahier de papier à cigarettes. Sur une ou plusieurs de ses feuilles ou écrivait la dépêche avec de l’encre invisible.
- — La baleine d’un parapluie.
- — Une pince ou tout autre outil pour arracher les dents, ou bien encore une fausse molaire creuse.
- — Une clef pour accorder les pianos.
- — Le manche de couteaux de poche ordinaires. On pratiquait une cavité à l'intérieur de la corne formant le manche, on y introduisait la dépêche, et puis le tout était recloué solidement.
- — Une pièce de 2 sous séparée en deux parties creu-sei et se îefermaut très exclusivement quand la dépêche était introduite. On laissait alors la pièce pendant quelques minutes plongée dans du vinaigre et on avait après cette opération, toutes les peines du monde à ia rouvrir.
- — Des clefs creuses divisées en deux parties égales par un cloison fortement rivée. On dévissait la partie
- supérieure du côté de l’anneau, les dépêches étaient introduites, et on revissait à l’étau.
- — Un étui à aiguilles en acier, de petite dimension, qu’on devait introduire dans... l’anus, au moment du danger ou quand on le pressentait; opération qui m’a toujours semblée aussi délicate que difficile à pratiquer dans de certaines occasions.
- — Une petite boule d’ivoire de la grosseur d’une noisette. Le messager devait l’avaler s’il était pris et la retrouver le lendemain — je n’ai pas besoin de dire où, ni comment.
- — Un gant, qu’on pouvait négligemment ôter et remettre sans éveiller les soupçons. Ce moyen était plutôt à la disposition des femmes.
- Plusieurs messagers insistaient pour apprendre les dépêches par cœur, et l’idée eût été bonne si elle avait été praticable. Malheureusement les dépêches étaient fort longues ; de plus, elles étaient chiffrées, et il n’est pas croyable que mémoire d’homme, si complète qu’elle soit, puisse retenir des centaines ou des miilieis de chiffres dans un ordre donné et ne présentant aucun sens pour celui qui n’en a pas ia clef. Quant à faire apprendre Je texte même de la dépêche, c’était s’exposer beaucoup, et le gouvernement, avec raison, n’y avait jamais consenti.
- AUTRICHE
- Les déclarations de M. Ghallemel-Lacour au Sénat ont produit une bonne impression à Vienne. La Presse du 3 dit à ce sujet :
- « L’Europe entière accueillera avec satisfaction les déclarations de M. Ghallemel-Lacour, d’après lesquelles la République ne veut que rester à son rang et obtenir des autres puissances le respect de ses droits, de même que, de son côté, elle ne s’oppose pas au développement des autres nations. M. Chaliemeî-Lacour ajoute que la France, par sa franchise et sa loyauté s'efforcera de se concilier les sympathies générales ; c’est là, assurément, une politique qui rencontrera partout la plus vive approbation. En poursuivant la réalisation de ce programme, la République ne manquera pas de démentir les sombres prophéties des chefs du parti réactionnaire sur l’impuissance et l’isolement de la France, et çela d’autant plus sûrement, qu’on se souvient fort bien de tous côtés, des machinations du « régime de l’ordre moral ». Ainsi donc, nous le répétons, si M. Ghallemel-Lacour s’en tient au programme nolitique qu’il vient d’esquisser, les sympathies de l’Europe lui sont assurées. »
- La Nouvelle Presse Hère commente également, dans un sens très favorable, les déclarations du ministre des affaires étrangères : « Ce qui est réfutable, dit ce journal à ce propos, c’est l’assertion du ministre français, que la France ne peut être exclue du concert européen, à moins qu’on ne veuille rompre ce concert et précipiter l’Europe, sous prétextes de tendances conservatrices, dans un état déplorable d’instabilité. Une grande nation peut tomber pour quelque temps dans l’isolement, mais la place qu elle s’est acquis1 par Tkistoire, personne ne peut la lui enlever, tant qu’elle ne la sacrifie pas elle-même, par sa propre faute. »
- RUSSIE
- On télégraphie de Berlin au Daily News du 4 :
- « Des nouvelles de Saint-Pétersbourg confirment la découverte d’une conspiration militaire très étendue. Parmi les nombreux prisonniers aux forteresses de Saint-Pierre et de Saint-Paul, il y a cinq officiers du régiment mingrélien, amenés de Tiffils. Suivant le3 bruits qui courent, on aurait trouvé sur un des colonels arrêtés à Smolen.sk, un plan de Moscou et du Kremlin, sur lequel ces tains endroits particuliers étaient indiqués.
- » D'autres officiers auraient été arrêtés à Gharkoff et à Odessa.
- p.296 - vue 296/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 297
- » On annonce également que le czar ne prendra pas, avant les fêtes du couronnement, une résolution quelconque à l'égard,des nihilistes jugés récemment et qui pourront être graciés s'il ne survient aucun accident pendant les fêles de Moscou. »
- ARAUGANIE
- On écrit de Valparaiso, 23 mars :
- La royauté éphémère d’Orélie Ier, ne pourra plus être reconstituée, l’Araucanie a cessé coexister en tant que pays indépendant. G’élait le sort inévitable que lui réservait sa situation géographique, en le plaçant aux côtés de deux voisins également redoutables et animés de la même convoitise. Il faut bien reconnaître, d’ailleurs, que les droits de la civilisation appartenaient, dans cette lutte, d’une manière absolue, à ces derniers.
- Les Chiliens travaillaient depuis longtemps à étendre leurs possessions dans la direction du Sud. Limités eux-même* à l'Ouest et à l’Est par des barrières infran-r chissables, l'Océan Pacifique et la chaîne des Andes, iis devaient forcément prendre cette direction.
- Tous les ans, des expéditions chiliennes reculaient la frontière, amoindrissant périodiquement et régulièrement l’étendue des territoires habités par les Indiens araucaniens. Ceux-là avaient fini par se trouver relégués sur les dernières pentes des Andes, qui, sur le point de disparaître, abaissent leurs sommets et ne forment plus qu’une série de collines peu élevées. Les Indiens avaient même franchi cette faible barrière et s'étalent répandus dans les pampas argentines.
- Cet état de choses amena une entente entre les gouvernements de la République argentine et du Chili.
- Décidés tous les deux à en finir une fois pour toutes avec les Indiens, ils préparèrent d’un commun accord une expédition simultanée. Deux corps de troupes se mitent en marche, au mois de décembre dernier, partant l’un de Buenos-Ayres êt l’autre de Santiago et se dirigeant vers les deux versants des Andes.
- Les Indiens, dégénérés aujourd’hui et décimés par les luttes constantes qu'ils oui eu à soutenir, n’éiaient pas en état d’opposer une résistance sérieuse. Leurs caciques, auxquels on promettait, en échange de leur soumission, la vie sauve et la possession d’une partie de leurs terres, se sont immédiatement rendus , et les Chiliens se sont établis à Villarica, au cœur môme de l’Araueauie.
- Il restera à voir maintenant les conséquences que cette conquête peut entraîner pour l’avenir et la situation respective quelle crée aux deux Républiques.
- + *
- On écrit de Berlin, 2 mai, à l'Indépendance belge :
- Le prince de Bismarck, qui aime les coups de théâtre, a fait aujourd’hui une nouvelle surprise au Parlement Il s’est passé la fantaisie d’adresser à son tour un message de sa façon aux députés de la nation, sous forme d’une lettre protestant, au nom de l’empereur, contre la motion de M. Richter tendant à interdire à l’intendance militaire de faire, au moyen de ses ateliers, concurrence à l'industrie privée.
- Cet incident fait quelque bruit, mais il ne provoquera ni conflit ni crise, pas plus que le message de l’empereur.
- La lettre du chancelier insiste sur ce que la motion du député progressiste a d’incorrect en attribuant directement au Parlement le droit de communiquer avec l’administration militaire, au lieu d'adresser au chancelier la communication destinée à l’intendance, afin que celui-ci la soumette à l’empereur ou au Conseil fédéral.
- Cette critique, au point de vue du droit publie allemand, est parfaitement fondée. Le chancelier, suivant la Constitution allemande, est seul responsable des actes des différents ressorts ininistérie's. Les ministres de 1 empire ne sont que ses remplaçants. En fait, il est vrai, cette situation n’a pas toujours *été clairement définie I dans le cours des dernières années à l’égard du minis-
- tère de la guerre. Mais, puisque le chancelier affirme de nouveau sa responsabilité pour ce département coD>me pour les au’res, ce n est pas au Parlement d’y mettre obstacle. Aussi M. Richter s’est-il empressé de modifier sa motion dans le sens de la lettre du chancelier.
- Cette motion a donné lieu ensuite a un assez vif débat. Il y a eu un échange u'observations assez irritées entre M. Richter elle ministre de la guerre. Mais l’incident n’aura pas de suites, et il est inutile d’en exagérer la portée. On a remarqué que les orateurs du parti national libéral se sont prononcés contre la motion Richter.
- Selixiïjze-Oelitznsoli. — Le socialisme vient de faire une perte considérable dans la personne de Schulze-Delitzseh qui vient de succomber à Postdam il y a quelques jours, à la suite d’une maladie qui le tenait depuis plusieurs mois éloigné des affaires.
- L’éminent socialiste allemand,l’adversaire deLassalle, fut le plus ardent apôtre de l’association coopérative, comme le seul moyen de l'affranchissement du travailleur contre les abus du capital.
- Il partait de cette idée que l'association est une forme du développement de l’activité humaine. Elle est un produit de la liberté individuelle car, si en s’associant l’homme se lie, c’est après avoir discuté et librement accepté les lois propres à l’association particulière dans laquelle il est entrée. Il no saurait y avoir antagonisme entre l’ordre social lui-même et une association constituée dans des conditions légitimes d’existence. Bien plus l’association ayant uniquement pour but de donner satisfaction a des besoins spéciaux que la société n’est pas appelée à satisfaire, elle est véritablement le complément de celle-ci.
- En effet, le rôle de l'association accomplit ce que l'homme ne peut accomplir par ses forces individuelles ; elle fait disparaître l’insuffisance de ces forces; elle les unit, les coordonne et les fait converger vers un même point. Elle multiplie ainsi leur puissance et réalise des prodiges dont l’individu isolé,pouvait à peine concevoir la possibilité. A l’heure actuelle, nous n’avons pas besoin de citer les exemples de la puissance qui réside dans l’association.
- L’association développe les habitudes d’ordre et de prévoyance, elle rend plus faciles les relations des hommes entre eux, die rapproche les peuples eux-mêmes. Enfin, en déterminant une meilleure répartition des charges et des avantages sociaux, elle. tend à faire disparaître cet antagonisme qui subside trop souvent entre les diverses classes de la Société. Les bienfaits de l’association appliqués aux différentes sphères de l’activité humaine, sont donc bien évidents, et i on peut affirmer que chaque jour nous verrons les applications de ce principe fécond se multiplier et se généraliser de plus en plus. De la thèse philosophique Schulze Delilzsch passa à la pratique, et après une etude approfondie de la matière, lorsqu’il était député pour la première fois en 1848, il fonda l’association coopérative sur le principe de la solidarité. Il institua la première Société au capital et personnel variables,offrant comme garantie, la solidarité sous forme de gage hypothécaire. 11 rendit les rapports faciles en recueillant les plus modestes épargnes que l’association se chargeait de faire iructifier, et réussit ainsi à constituer à chaque intéressé un capital, en même temps qu’il ouvrait des horizons plus larges à l’association par l’assurance du crédit. Ce n’était encore là que des associations d’avance, elles se changèrent bientôt en « Banques populaires » et dès lors Schulze-Delitzsch, avait réalisé son, idéal : il avait groupé les forces productives : le Capital et le Travail, dans les clauses populaires.
- Il eut un imitateur qui répandit ses idées en Italie, et qui est également arrivé à un résultat, l’honorable Francesco Vigano.
- Eu France, Benjamin Rampai, son fidèle ami, allait également tenter une application de son système, quand la mort !e surprit.
- En ! 866, l’Allemagne comptait plus de seize cents associations ouvrières fondées d’après ces principes ; elles
- p.297 - vue 297/832
-
-
-
- 298
- LE DEVOIR
- constituaient un des éléments principaux du travail national, et ne comprenait pas moins de 280,000 travailleurs, chiffre qui s’est considérablement augmenté depuis.
- Schulze-Deiilzsch, jouissait d’une réputation européenne; toutes les associations coopératives qui ont réussi, ont été établies sur son modèle primitif, et ont prospéré tant qu’elles ne sont pas séparées dii principe essentiel : la solidarité.
- Membre de rassemblée nationale de Berlin eù 1848, il fut réélu membre de la Chambre des députés de Berlin en 1861, puis membre de la Diète du Nord (Diète nationale de l’Allemagne) et enfin il faisait dernièrement partie du Parlement allemand, au moment où il allait réclamer de cette assemblée une loi en faveur de la liberté des coalitions. Schulze- Délitzsch a.succombé au moment où sa présence était la plus nécessaire pour lutter contre le socialisme autoritaire que le gouvernement veut imposer à l’Allemagne. Il n’aurait plus eu à lutter contre la théorie de Lassalle, mais contre une monarchie qui repousse la doctrine de l’association libre, pour y substituer le socialisme de l'Etat.
- L’éminent socialiste était de taille à se mesurer dans la lutte, et qui sait... peut-être aurait-il vaincu ses adversaires, car nous ignorons ce que les événements réservent aux utopies, môme quand elles sont préconisées par les hommes d’Etal les plus célèbres et les plus heureux.
- Schulze laisse après lui des œuvres importantes qui ont obtenu un grand succès en Allemagne, elles sont même devenues classiques. En France, nous avons quelques traductions de Rampai son admirateur qui fut son disciple et son ami.
- Pour l’avenir de notre démocratie, et à uue heure surtout où les questions d’économie sociale sont à l’ordre du jou-r nous ne pouvons que recommander aux intéressés l’exemple, la vie et les préceptes de Schulze-Delitzsch, qui fut à la fois un savant, un penseur et un sincère démocrate.
- (Guetteur de St-Quentin). Eugène Petit.
- LÀ FÊTE DD TRAVAIL
- Le dimanche 6 mai ramenait cette année la Fête du Travail. Les années précédentes, bien des jours à l’avance, le visiteur étranger aurait compris, à l’animation extraordinaire qui régnait partout, qu’il assistait à des préparatifs intéressant vivement la population. Partout on apprêtait tout ce que l’on avait pu imaginer de mieux pour orner la grande cour centrale du Familistère, et donner un aspect réjouissant à cette magnifique habitation. Cette année, rien de pareil. Tout le monde vaque, comme d’habitude, à ses occupations ordinaires, et n’étaient les marchands forains qui deux ou trois joursà la-vance sont venus installer leurs boutiques devant le Palais social, dans un ordre qui ressemble beaucoup à l’effet de l’art dont Boileau parle dans son Art poétique, l’étranger ne se fut point douté que la grande fête annuelle des travailleurs était si proche.
- A part cette différence très sensible dans la partie que nous nommerions volontiers sentimentale de la solennité, le programme officiel a été le même que les années précédentes. Le ciel était radieux et pur
- comme dans un beau jour du printemps de la Provence. Une brise printannière faisait mollement flotter les drapeaux et les oriflammes, et la nature semblait prendre part à la fête. Le défilé du cortège musique et clairons en tête a eu lieu comme d’habitude à deux heures trois quarts, les pompiers et les archers faisant la haie à la porte de la salle de spectacle, où, une fois arrivés, i’administrateur-gérant, les membres des conseils et des comités et les associés ont pris place sur la scène, les habitants occupant toutes les parties de la salle, sauf ies loges réservées aux invités des conseils, et le parterre dont les enfants garnissent les bancs.
- La cérémonie de la distribution des récompenses commence comme d’usage par une ouverture à grand orchestre de Buot, exécutée par la Société musicale du Familistère, suivie du « Premier coup de marteau «, chœur à trois voix chanté par les élèves des écoles. Ce chant est celui qui fut composé à l’occasion de l’exposition du délicieux groupe portant ce titre de notre ami le sculpteur Marieton.
- Après le discours prononcé par M. Godin dont nos lecteurs ont le texte plus haut, il lit la liste des récompenses accordées aux travailleurs pour services exceptionnels.
- Une fantaisie musicale « La Savoyarde » de Beer salue de ses joyeux accords cette proclamation, et sert de prélude à une petite distribution de prix aux élèves des écoles du Familistère, qui chantent ensuite « le Drapeau des écoliers Français », chant à 3 voix respirant le plus pur patriotisme, et les sentiments les plus élevés qui puissent animer le cœur du citoyen.
- Une polka du sympathique chef de musique du Familistère, M. F. Poulain, clôt la cérémonie après laquelle le cortège se reforme et retourne au pavillon de droite, ou se trouve l’appartement de l’administrateur Gérant, qui y est reconduit par les membres du Conseil de Gérance.
- A partir de ce moment l’animation est grande sur la place qui précède le Palais social. Les chevaux de bois (les gaillots, comme l’on dit à Guise) ne s’arrêtent plus dans leur course circulaire, au son peu harmonieux de l’orgue de Barbarie, qui moud les airs en vogue en les traitant un peu comme les dents grinçantes du moulin traitent les grains de café qu’elles saisissent. Les tirs fonctionnent sans discontinuer, et le cirque dans le fond mêle la voix stridente des cuivres de son boniment à ce concert eharivarique.
- Mais qu’importe tout cela, les enfants petits et grands s’amusent à leur gré, et les spectateurs, heureux de voir cette population se distraire à plein
- p.298 - vue 298/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- $99
- cceuf aujourd’hui, oublient volontiers la cacophonie qui offense leur tympan, pour admirer le tableau de la joie populaire.
- La journée s’achève ainsi au milieu du bruit, des éclats de gaieté, des manifestations variées du plaisir, que complète le bal dans la grande cour ceh-trale%rop petite un moment, malgré sort étendue, pour la foule imposante des danseurs et des cu-rieux4
- Le lendemain • rien d’ofïicieî. Journée toute entière consacrée aux jeux. Ët Dieu sait si elle est bien remplie ! Chaque heure y peut être consciencieusement employée. A 9 heures du matin, cela commence par le tir à la carabine et le tir à l’arc, qui ont lieu Simultanément, chacun dans son local respectif. Comme l’on s’y dispute avec ardeur les prix ! Il y en a un assez grand nombre, onze pour la carabine et six pour l’arc, variant de 12 à 3 francs.
- Presqu’en même temps, à 9 heures 1/2 jeu de boules dont le premier prix est de dix francs et le dernier de 4. A dix heures les joueurs de cartes satisfont leur goût dans une série de parties dont le vainqueur définitif remportera le prix. Et puis à onze heures, c’est le jeu de billard plus noble et plus digne qui à son tour appelle les concurrents. Là ce sont ceux qui ont le mieux su combiner l’angle d’incidence avec l’angle de réflexion, et faire décrire aux billes les lignes les plus mathématiquement exactes qui empochent le montant des prix, 6, 5, 4 francs* etc. A ce dernier jeu seul, les joueurs sont chargés de nommer leur commissaire, tandis qu’à tous les autres le commissaire est nommé par l’administration.
- Les jeux de l’après-midi sont ceux de l’enfance. Carrousel, jeu de seringue pour les garçons, jeu de ciseaux et.de colin maillard pour les filles. Ils ont lieu après le Concert donné à 2 heures par la Société musicale, et dont le programme portait les Dragons île Villars et la Mascotte comme pièces de résistance.
- Les forains pendant tout ce temps font plus ou moins leurs affaires, et contribuent dans tous les cas à donner à la place du Familistère une animation qui ne lui est pas ordinaire. Pour la jeunesse amie du plaisir les heures passent vite, trop vite assurément, et le soir arrive sans qu’on sache comment ees heures d’ordinaire plus longues ont passé.
- Voici la nuit. Le Bal n’est pas ce soir moins animé que la veille. Les valseurs retrouvent avec bonheur leurs valseuses, et à les voir tournoyer heureux, rapides, infatigables, on ne dirait jamais que la veille déjà ils avaient exercé leurs jarrets pendant des heures. O jeunesse, printemps de la vie, dit un poëte, o printemps, jeunesse de l’année, comme
- vous vous accordez bien ensemble ! N’est-ce pas afin qüe la jeune fille la cueille pour en parer sa chevelure oü sort corsage que l’aubépine fleurit dans les haies ! N’est-ce pas pour que les jeunes couples enlacés s’enivrent de l’harmonie de leurs radieuses aspirations que l’orchestre module les suaves accords de la valse, tour à tour entraînante et langoureuse ! La jeunesse est une fête perpétuelle, est-il étonnant qu’au milieu des fêtes elle se* trouve dans son élément ? N’est-ce pas elle d’ailleurs qui toujours et partout en fait le plus bel ornement ? Heureuse jeunesse n’enviez pas aux riches leur fortune, aux vieux leur expérience, vous avez à vous, comme dit Faust, un trésor précieux, un trésor qui les contient tous, car vous avez l’illusion et l’espérance!
- Cela est si vrai qu’il n’est pas un homme au monde, si riche, si puissant, si grand qu’il puisse être qui ne regrette sa jeunesse. Le Tout-puissant empereur octogénaire donnerait, j’en suis certain, une partie de sa puissance pour avoir un demi siècle de moins sur sa tête chenu, et jamais quoiqu’il fasse dans une fête, comme celle du Travail, dont nous rendons compte aujourd’hui, il ne trouvera le plaisir que ces jeunes danseurs, que nous voyons passer et repasser en cadence devant nous, savent y goûter à pleins bords.
- Jeunesse amour, ce qui est tout un, et travail, voilà les deux plus belles choses de la vie humaine !
- LÀ SAGESSE ANTIQUE (1)
- XIX
- Mensonge^ faux témoignages
- N’usez jamais de mensonge. La vérité procure la joie et la tranquillité du cœur : le mensonge au contraire ne cause que des peines.
- Chou-King.
- La calomnie ni la médisance ainsi que le vol ne peuvent être compensés par des prières ni par de bonnes œuvres; il faut que la partie lésée pardonne elle-même au coupable.
- On commet le Mithra-Daroudj (péché contre la justice, l’ordre, l’humanité) premièrement en donnant sa parole et ne la tenant pas. C’est le Mithra-Daroudj que de mettre, sans bonne foi, les mains l’une dans l’autre et dans le dessein de tromper; que de promettre,sans bonne foi,une récompense à fanimal domestique et l’en priver ensuite avec
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté le N° du 28 janvier 1883.
- p.299 - vue 299/832
-
-
-
- 300
- LÉ DEVOIR
- injustice; que do promettre, sans bonne foi, une récompense aux villages et les en priver ensuite.
- Z end-Av est a.
- Vous ne porterez point faux témoignage contre votre prochain.
- Exode.
- Vous ne mentirez point; et nul ne trompera son prochain.
- Vous ne calomnierez point votre prochain, et vous ne l’opprimerez point par violence.
- Lévitique
- Le juste détestera la parole du mensonge; le méchant confond les autres et sera confondu lui-même.
- Proverbes
- Gardez votre langue de tout mal ; et que vos lèvres ne profèrent aucune parole de tromperie.
- Psaumes
- Ne travaillez point à inventer des mensonges contre votre frère, et n’en inventez point non plus contre votre ami.
- Ecclésiastique.
- Malheur à vous qui vous servez de mensonge comme de cordes pour traîner une longue suite d’iniquités.
- Isaïe.
- Vous ne direz point de faux témoignage.
- St Mathieu.
- Vous étant donc dépouillés de toute sorte de malice, de tromperie, de dissimulation, d’envies et de médisances, comme des enfants nouvellement, nés, désirez ardemment le lait spirituel et tout pur, afin qu’il vous fasse croitre pour le salut.
- St Pierre.
- Ne revêtez pas la vérité de la robe du mensonge; ne cachez point la vérité quand vous la connaissez.
- Le Koran.
- (A suivre).
- La question de la crémation est à l’ordre du jour. Les partisans de cette pratique augmentent et des sociétés se forment dans le bat de la répandra. Il est donc utile de connaître les opinions émises sur ce
- sojet par les hommes compétents. M. le Dr Petit a fait paraître, en 1882, dans Y Union médicale, un travail qui expose d’une façon complète l’état présent de cette question.
- La création d’une société de crémation à New-York, dit M. le Dr Petit, est le fait le plus intéressant qui depuis quelque temps se soit produit dans cette vilie, au point de vue de l'hygiène générale. Il se forma en 1876 en Angleterre une société de crémation, qui comptait parmi ses membres beaucoup d’hommes distingués. En 1878, une société semblable fut fondée à Milan, et depuis cette époque les associations de ce genre se sont multipliées. On compte aujourd’hui des sociétés pour l’adoption de la crémation en Italie (à Lodi et à Rome), en Allemagne (à Gotha),en Suisse (à Zurich), en Belgique et en Hollande, en Danemark, en Hongrie, etc. En novembre 1881, une société de crémation a été créée à Paris. On assure enfin qu’un appareil pour la combustion des corps va être établi à Rio de Janeiro.
- On sait, ajoute le Dr Petit, depuis la publication du livre de miss Bird sur le Japon inconnu, que dans ce pays la crémation est pratiquée par les bouddhistes sur une large échelle et depuis très longtemps. Elle avait été interrompue il y a quelques années par respect pour les préjugés européens, mais l’interdiction fut levée en 1878. Depuis lors le nombre des corps brûlés a atteint le nombre de 9000 environ par an. On voit que l’Italie a encore fort à faire pour se mettre au niveau du Japon. Les crématoires japonais sont disposés de façon qu’on puisse incinérer plusieurs corps à la fois ; alors l’opération revient à 4 fr. 58. Si on veut faire incinérer un seul corps à la fois, elle coûte environ 22 fr. 50. De toute façon, l’incinération se fait au moyen de fagots de bois.
- A la dernière réunion de la société de crémation de Copenhague, le secrétaire général a fait connaître que la société comptait 1409 membres, parmi lesquels 83 médecins et plusieurs ministres protestants. L’appareil adopté par la société danoise opère la combustion entière du corps en une heure environ, et la crémation ne coûte que 7 à 8 francs.
- En Italie, à la suite d’une série de conférences faites en 1881 dans les différentes villes de ce pays par le zélé propagateur de la crémation, le Dr Pini, .de nouvelles sociétés se sont fondées, ce qui porte à 9 leur nombre total de toute l’Italie. De nouveaux fourneaux crématoires vont être construits à Rome, Varèse, Pa^4e, Crémone, Udine et Livourne. Un habitant de Milan, M. Loria, a ofîert à la municipalité de cette ville une somme de 20,000 francs pour établir et entretenir au cimetière une salle dans laquelle
- p.300 - vue 300/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 301
- on pratiquera les autopsies des cadavres destinés à \ être incinérés, spécialement dans les cas où la maladie n’a pas été rigoureusement déterminée, et lorsque la cause de la mort est douteuse.
- En Hongrie, le comité sanitaire de Buda-Pest a rédigé, le 5 septembre 1881, un rapport dans lequel on déclare que l’incinération «est salutaire au point de vue de la santé publique, mais qu’elle doit être facultative et qu’on doit désigner à cet effet un cimetière spécial»... Le comité engage fortement, la municipalité à prendre les dispositions nécessaires pour mettre ce projet à exécution.
- Il ne faudrait pas cependant juger la généralisation de cette pratique par le nombre de sociétés qui se sont formées chez différentes nations pour la propager. A Woking, en Angleterre, on a construit un appareil crématoire, mais le bûcher mortuaire n’a pas encore servi, parce qu’on craint, dans ce pays de légalité par excellence, que la crémation ne soit contraire aux lois. A la dernière réunion de la British medical Association, M, T. Spencer Wells a lu un travail en faveur de cette pratique ; après cette lecture, une pétition fut signée par plus de cent noms, pour demander au secrétaire d’Etat à l’intérieur de rendre la crémation légale.Mais l’affaire est encore à l’étude et, en attendant, les sinistres fourneaux restent inactifs.
- Enfin, on n’a pas encore brûlé un seul cadavre en Suisse. L’Allemagne et l’Italie sont donc les deux seuls pays de l’Europe où l’on pratique réellement l’incinération des morts.
- Cet usage est d’ailleurs beaucoup plus répandu dans le second que dans le premier de. ces deux pays, et Milan est toujours le centre principal de la crémation. Pendant ces dernières années, plus de soixante-dix corps ont été brûlés dans le- fourneau de cette ville. Il y a eu dix à quinze crémations à Lodi, et un plus grand nombre à Gotha.
- Cependant chaque année ce nombre va en augmentant : c’est là un signe que cette coutume devient populaire. En Angleterre, beaucoup d’hommes honorables en sont partisans, ou n’y sont pas opposés. Dans ce pays où l’on ensevelit souvent les corps dans les églises, les cimetières peuvent devenir dangereux. Le comte de Beaconsfield, l’évêque de Manchester, ont fortement insisté sur les dangers qu’offrent pour la santé les cimetières d’églises. Depuis l’été de 1881, il s’est produit uh courant très sensible d’opinion en faveur de la crémation dans lemonde médical anglais.
- A Milan, le système de la crémation a reçu une organisation très régulière. A côté du crématorium, où le corps est brûlé, se trouve un cinereum, où les
- cendres des morts peuvent êtres conservés dans.des urnes. On peut dans le , même établissement, procéder aux exercices religieux avant la crémation du corps.
- Le crématorium employé à Milan est .toujours le fourneau de G-arini, qui est d’une construction fort simple, et qui incinère le corps en deux heures. Le résidu pèse environ le douzième du poids du corps. Dernièrement, un nouveau modèle de fourneau, qu’on dit supérieur, et qui est de M. Yenini, a été expérimenté. MM. Grarini et Venini sont en querelle à propos de ces deux fourneaux; mais cette dispute d’inventeurs ne met aucun obstacle à la pratique de la crémation.
- Le prix de la crémation à Milan n’est pas élevé. Le combustible employé coûte 5 francs' environ; la société perçoit un droit de 30 francs ; la taxe de la viiie est de 10francs; l’urne se paye 4 francs et demi ; son placement dans lé cinereum coûté 3 francs, ou bien 50 francs, si l’on désire un compartiment spécial. Le prix total est donc de 50 francs, auxquels il faut ajouter les frais du transport du corps au fourneau crématoire (crématorium).
- Que faut-il penser de la crémation des morts ? Cette pratique est-elle utile, est-elle morale, est-elle conforme au rite religieux ? Voici, sur ces questions difficiles, l’opinion du Dp Petit :
- « Au point de vue sanitaire, la crémation doit être hautement recommandée, et dans quelques endroits, comme dans les villes populeuses du vieux monde, elle est presque une nécessité. Les objections faites relèvent de la morale, de l’économie et de la médecine légale.' Pour ce qui est de la première, personne ne peut raisonnablement soutenir que ce n’est pas uniquement par préjugé que cette pratique nous semble révoltante et irréligieuse. On a dit que la crémation pouvait faire disparaîtra les traces d’un crime. Il est bien certain qu’il y aurait à ce propos à prendre des mesures légales particulières. Il es^ probable après tout que la crémation sera ou ne sera pas adoptée, suivant qu’elle offrira ou n’offrira pas un moyen de détruire les corps moins coûteux et plus décent que l’enterrement. Si les crémations sont coûteuses et les crématoires peu convenables, ils ne deviendront i as populaires, malgré toute l’insalubrité des cimetières. Autant que l’expérience permet de l’affirmer jusqu’à ce jour, il semble que réellement les crémations peuvent être faites à bon marché dans les grandes villes. Et ici l’importance sanitaire de cette pratique est très manifeste. » • .
- p.301 - vue 301/832
-
-
-
- 302
- LE DEVOIR
- LE COLONEL RÀHOLLOT
- Lo tableau d’avaneement
- Par suite de causes diverses, il s’agit de nommer des | caporaux en remplacement, et le colonel Ramollot de- | mande quelques renseignements au capitaine Lorgne- | grut, sur le travail qu’il a préparé. f
- — Eh bien, cap’taine, a’vous trouvé vos hommes ? §
- — Oui, mon colonel, j’ai là quelques hommes qui me |
- paraissent réunir les qualités nécessaires. f
- — Qualités ! qualités ! suffît pas, faut soient susceptibles de... de la chose. Et comment s’appellent ces imbéciles-là ?
- — Voilà d'abord Blaireau...
- — Qu’c’est ça, Blaireau ? pas d’punitions ?
- — Non, mon colonel.
- — Une brute, pour lors, un imbécile ; s’iaisse dire n’importe quoi et... tout autre, e’t’évident.
- — Mais, mon colonel...
- — M’coupez pas, sou’plaît, capitaine 1 sais c’que j’dis, p’tôtre ! Pour un rien l’f... d’dans, votre Poireau.
- — Blaireau, mon colonel !
- — Bon ! v’ià sappelie Blaireau, maintenant ; n’sait donc pas c’qui fait, c’t’animal-là! Heul... heu!... c’qu’y a là ?
- — Là ? Ah ! huit jours d’hôpital cet hiver, au moment,..
- — Faisait froid, parbleu, l’a fait esprès ; poule mouillée, votre Noireau.
- — Blaireau, mon colonel ?
- — Qui çà, Blaireau ?
- — L’homme en question.
- — Ah ça ! il a donc tous les noms de l’arc-en-ciel, c’tanimal-là ! Peut pas durer, vous lui direz d’se décider à choisir un nom, autrement l’f... d'dans; ensuite, n’veux pas d’cap’raux qui vont à l’hôpital.
- — Cependant, mon colonel, je vous affirme que Poi... que Blaireau est un bon soldat, c’est un...
- — C’t’un goinfre, Trumeau, c’t’un goinfre, etv’làtout. Qas’f...à l’hôpital esprès pour avaler d’là tisane... avec du sucre... fine crapule, votre Traineau : sen f... par le bec avec l’argent du gour’nement, et tout çà pour embêter le médecin. Facez-moi c’t’komme-là, capt’aine s’rait un mauvais parallèle pour les hommes; voudraient tous se f... des médicaments pour parvenir aux honneurs, et si les simples troupiers prennent de la tisane c’que prendraient les sergents pour devenir officiers, pour lors ? des pilules, pas vrai ? Ensuite s’f’rait amputer pour passer c’ionel, et les col’nels forcés s’faire enterrer pour passer gén’raux !
- S’f... du monde, Pruneau; lui f... deux jours de consigne, à c’pierrot-la, tendez bien c’que j'vous parle ?
- — Oui, mon colonel.
- — Qui, mon colonel, mais vous connais, cap’taine : v’sêtes entêté; vais prendre note. (Il écrié.) Effacer Pruneau tableau d’avancement. — Après.
- — Voilà déjà quelque Içmps que je songeais à Bernard... D
- — C’qui veut encore, Bernard ? Ah oui ! j’y suis, Bernard, j’en ai connu un Bernard, c’t’y celui.., Aidez-moi donc un peu, cap’taine, n... de D... ! Voyez bien n’sais plus c’que j’veux dire !
- — Bernard, c’est le cousin de la cantinière, mon colonel. ..
- — Mauvais exemple, ça, cap’taine, mauvais exemple, tendez-vous c’que j'vous... la même chose en vue de la créature du sexe.
- — Je ne vois pas, mon colonel...
- — Voyez pas! voyez pas! suffit pas, n... deD... faut voir; la chose comme... celui-ci exige de la délicatesse, et je le suis, par-dessus tout, tendez bien.
- — Bernard a tout ce qu’il faut, pourtant...
- — Mais, tonnerre de Dieu ! cap’taine, vous êtes vraisemblablement très... c’t’étonnant, n... de D... ! C’qu’on dira dans l’armée ? Savez-vous c’q’on dira ? Eh bien, j’vais vous l’dire, moi : On dira que la cantinière a subjugué l’colonel Ramollot pour élever son oncle à des...
- — Son cousin, mon colonel.
- — Son cousin, j’m’en f... D’abord si y avait pas d’oncles, il n’y aurait pas d’cousins ; voyez donc bien signifie rien. Pour lors... qu’est-ce que disais donc ?
- — Que vous ne vouliez pas de Bernard parce que...
- — Pas du tout, j’nai pas parlé d’ça, au contraire : seulement, si Bernard veut arriver par les femmes, trouve ça dégoûtant, et j’ai bien envie que je lui f... d’ia salie de police à c’t’animal-là !
- Et puis qu’est-ce que ça lui f... à la cantinière ?
- — Mais elle ne sait rien, mon colonel.
- — Vous dis q’si, mauvais exemple. Demain, m’f’rez battre Bernard en duel avec le cantinier qui n’peut pas endurer ça, et si l’cantiaier veut être cocu sans s’battre, l’f... au clou, mémorez-vous d’ça, vu la chose, tendez bien, cap’taine.
- Et maintenant, c’que vous avez encore ?
- — J’avais choisi Truffier comme troisième...
- — Rongé d’ambition, votre Truffé. C’qui fait c’t’homihs là ?
- — C’est un homme de la compagnie...
- — Pense bien qu’c’est pas un amiral anglais I
- — Mon colonel, c’est un garçon capable, qui connaît plusieurs langues, l’algèbre...
- — Ab ! il parle algèbre ! a donc été en Algérie ?
- — Du tout, mon colonel, il...
- — Pour lors, c’t’un intrigant, n'a pas l’accent pour deux sous, s’f... d’ses sup’riors en faisant le malin. Eh bien, l’f... d’dans, votre malin, tendez bien c’que j’vous parle, c’t’un imbécile, Bernard !
- — Truffier, mon colonel, il...
- — Qui, j’entends bien : Bernard Truffé c’fajlt rien, vu
- p.302 - vue 302/832
-
-
-
- LJ? DEVOIR
- 3.03
- la chose, et pour lui apprendre à n’pas être sergent pour que j’ie easse, lui f... huit jours de salle de police de ma part, à c’camarade-là.
- Et puis, c’que vous avez encore ?
- — Je n’avais que ces trois hommes-là, mon çplonel.
- — Qu’ces trois hommes-là !
- — Oui, mon colonel ; Blaireau...
- — Blaireau ! m’avez-vous pas dit Pruneau ?
- Pardon, mon colonel, tenez, voici : Blaireau.
- — Ah 1 eh bien, c’est bon alors, prenez Blaireau. Ensuite ?
- — Bernard.
- — Bernard, un batailleur, veut tuer l’cantinier, m’avez dit ; c’t’embêtant, l’cantinier n’aimera pas ça,
- — Il est évident que.,,
- — Après tout, j’m’en f... de votr’cantlnier, c’me f... là encore ! Vous allez prendre Bernard, et si l’cantinier n’est pas content, m’frez l’plaisir de l’f.., dedans. Après ?
- — Le dernier, c’est Truffier.
- — Truffé, le nègre. Eh bien, oui, parfait au fait, f’ra plaisir à l’Algérie, e’t A vident ; fait toujours bon flatter l’Algérie. Comment n’çomprenez pas ça, cap’taine ? Vous êtes vraisemblement très étonnant, say’pus bien 1
- — Mais, mon colonel..,
- — Pas d’colonel qui tienne, vous dit n’comprenez rien à l’avancement ; n’pêux ç’pendant pas tout faire n... de D...1 G’t’heureux suis v’nu là, avouçz-le, cap’taine: autrement n’en seriez jamais sopti.
- Ch. Iæroy.
- ETAT-CIVIL DD FAMILISTÈRE
- NA.ÏSSA.IN'OIBS
- Le 29 avril de Alfréda-Blanche Dupont,fille de Dupont Alfred et de Huile Marie.
- Le ler mai de Zôlia-Marguerite BLôron et de Julia-Marthe Bléron, filles de Bléron Charles et de Léguiller Léonie.
- — L.",nà^^gu> —"J —
- BIBLIOTHÈQUE DU FAMILISTÈRE
- Au nom de la population du Familistère, nous remercions vivement les donateurs des ouvrages suivants : ‘ *
- — Les cinq propretés dans leurs rapports avec la *aptéet la moralité, par I?d. Raoux,
- — Etudes historiques et critiques sur les religions et institutions comparées, par Alphonse Gilliot.
- Les falsifications allemandes
- On lit dans la Gazette de l'Allemagne du Nord :
- La fabrication des vins a pris une extension prodigieuse à Berlin.
- Un industriel de cette ville avait pour spé-pialité d’importer les vins de Tokal. Seulement il importait peu ou rien et exportait beaucoup, jusqu’à ce que les cbimites, à qui dos épreuves furent soumises, déclarèrent que ce vin était un mélange de 80 parties d’eau et 30 d’alcool, additionnées d’une fraction d’acide citrique et d’une matière colorante.
- Chaque bouteille portait 3a fameuse devise hongroise : N%llum vinum nisi Lungaricum (en fait de vin, il n’y a que le vin hon^ grois!)
- Devant le tribunal, l’accusé, appelé Henze, qui est plus littérateur que viticulteur, déclara qu’il n’avait pas cru mal faire de tenir compte, dans ses procédés d© fabrication de la maxime universellement admise depuis l’antiquité : Mundus vult decepi (le monde veut être trompé).
- Le tribunal n’a pas admis cette explication quand cette tromperie s’exerce au détriment de la santé publique, et il a condamné l’homme aux citations latines.
- •------—-----------------------
- Xi’Astronomie, Revue mensuelle d’Astropomie populaire, de Météorologie et de Physique du globe, par AJ. Camille Flammarion. — Sommaire dp Numéro de Mai : Les étoiles doubles, par M. C. Flammarion (11 figures). — La grande Comète de 1882. — Marche de la grande Comète sur la sphère céleste (1 figure). — Académie des Sciences. Séance publique annuelle. Prix d’Astronomie. — Nouvelles de la Science. Variétés : Comète a 1883. Les taehe$ du Soleil et la température. Vénus yisible à l’oeil pu, en plein midi (i figure). Taches solaires visibles à Fœil nu. Observation d’Uranus à l’œil nu. — Observations astronomiques (2 figures) et Etudes sélénographi-ques (1 figure), par M. G-érigny. — Ce Numéro contient 15 figures et une planche m couleur. — Abonnement d?un an : Paris, 12 fr.; départements, 13 fr. « Première année, 1882, prix du volume • broché, 10 fr.; relié avec luxe, 14 fr. — (Librairie Qautuier-Villars, quai dôs Augustins, 55, à Paris.)
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’PIace, 33*
- p.303 - vue 303/832
-
-
-
- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE
- GUISE -A.ISNE)
- OUVRAGES DE M. GODIN*
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE : g
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qiCil doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr. il
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8° extraite du volume « Le Gouvernement »................................i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles du nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société clu Familistère de Guise.
- In-8° broché, avec la vue générale des établissements de l’association........................ 5-fr.
- Sans la vue. . ...................... . . 4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°..................... 10 fr.
- Edition in-18.................. .... . 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci - dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, i, 3, .5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent. La richesse au service du peuple. . 0,40 cent. La politique du travail et la politique
- des privilèges............................0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L'ASSOCIATION AGRICOLE DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l'association • Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret. . . . . 0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché.........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio 1,3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LE DEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE OE L'ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE
- paraît tous les SimmePes
- France : Un an..................iofr. »»
- — Six mois ................ 6 fr. »»
- — Trois mois................ 3 fr. »»
- Union postale : Un an . . . . . . 11 fr. »»
- Autres Pays ......... 13 fr, 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- Ier volume broché, 432 pages . . . 3 fr. »»
- 2e — — 464 — . . . . 3 fr. »»
- 3e ” — 624 — . . 4 fr. 50
- 4e — 1 00 to ! . . 6 fr. » »
- 5e “ • 1 00 I . . 6 fr. »»
- 6e — I M 00 1 . . 6 fr. » »
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- S^Quentin. — lmp. du Glaneur.
- p.304 - vue 304/832
-
-
-
- 7° Année, Tome 7. — n° 245. & numéro momadaire 20 <?. Dimanche 20 Mai 1883
- BUREAU
- A. GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr. »» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale Un an. . . . llfr.w» Autres pays
- Un an. . . . 13fr.60
- ON S’ ABONNE
- A PARIS 5,r,Neuve-des-petits-Ghamps Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- Ül ’SST' M- î&tê
- Le journal « LE DEVOIR » est envoyé gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, Vadministration fait présenter une quittance d’abonnement.
- Réponse à « l’Avenir Economique » sur VHérédité de VEtat. — L'Hérédité de l'Etat et les droits des Travailleurs. — Faits politiques et sociaux, — Les Habitations Ouvrières. — Les Idées de Fou • rier aux Etats-Unis. — La Sagesse Antique. — Les Mariages incestueux. — Chronique Scientifique. — Bibliothèque du Familistère.
- Réponse à Y Avenir Économique
- SUR
- L’HÉRÉDITÉ DE L’ÉTAT
- Dans son numéro du 29 avril, VAvenir économique nous consacre un article sous ce titre :
- Lettre à M. Godin, ancien député, fondateur du Familistère:
- Cette lettre, vive et franche, examine ma proposition à la Chambre clés députés, sous le seul aspect du droit d’hérédité nationale que je propose de faire exercer par l’État, afin de créer les ressources né-
- I cessâmes aux réformes attendues par la classe ou-| vrière.
- J L’auteur oublie le but de ma proposition : celui I des réformes sociales, accorder cl’abord aux déshé-| rités de la richesse la part de biens nécessaires pour protéger et garantir leur existence dans tous les cas de besoin, de maiadie et de vieillesse.
- Cette protection et cette garantie sont un devoir social qui s’impose ; j’indique pour- le réaliser un moyen qui ne touche en rien à la marche des choses existantes, qui peut être appliqué sans produire le moindre trouble, sans rien imposer à personne ; moyen excessivement pratique. Ce sont là des avantages qui ont leur importance. Mais citons la lettre dans ses critiques et ses réserves, la réponse sera plus facile à saisir.
- « Monsieur,
- « Votre brochure : Mutualité nationale contre la « misère, m’a vivement intéressé. L' Avenir économi-« que poursuit le même but que vous. Ses doctrines « ont avec les vôtres cette parenté du résultat à at-« teindre :
- « Laisser à l'activité humaine un essor libre de « toute restriction et de toute entrave.
- « Protéger la consommation en lui enlevant toutes « les charges auxquelles elle est encore assujettie.
- « Mais en quoi nous différons, c’est sur les moyens « à employer ; c’est aussi sur la conception de l’Etat » et de son rôle dans la société..................
- « Comme nous, vous exigez que le capital paye « sa dette à la société. Mais, par un sentiment de « timidité excessif ou par esprit de conciliation ou-« tré, vous n’osez pas vous adresser à l’individu vi-
- p.305 - vue 305/832
-
-
-
- 306
- LE DEVOIR
- « vant, vous attendez son décès pour que la société « prenne son dû.. . . ................
- « L’Etat dont vous exagérez le rôle devient l’exé-« cuteur et le bénéficiaire de votre conception.
- « Nous,partisans de l’impôt sur lecapital fixe, nous « n’avons pas cette timidité. Notre sentiment de la « justice est égal à notre idée de la dignité de l’in-« dividu en regard de ses obligations.............
- « Créer l’Etat héritier des fortunes !
- « Le remède serait pire que le mal.
- « Il importe de diminuer le rôle de l’Etat le plus « possible, et vous voulez l’étendre par la possession « d’un patrimoine commun !........................
- « L’Etat héritier, mais c’est la France livrée tout « entière au fonctionnarisme, aux budgétivores. « C’est l’atrophie de l’individu et de ses facultés « productives...................................»
- Qu’on me permette de dire de suite que ma proposition a prévu ces objections. Je pensais y avoir suffisamment répondu dans ma brochure même.
- Mais, puisque des erreurs d’interprétation existent dans les objections qui me sont faites par VA-venir économique, rétablissons en peu de mots les choses dans leur véritable sens.
- Ma proposition à la Chambre des députés a pour objet de donner aux classes ouvrières les premières garanties qui leur sont nécessaires. Mais cette réforme ne pourra s’opérer sans des ressources nouvelles, puisque le gouvernement est déjà fort en peine pour équilibrer le budget. Je ne pouvais donc proposer une telle mesure sans prévoir des ressources capables d’en assurer la réalisation. C’est pourquoi, comme base de ces garanties, je propose de proclamer le droit de l’Etat à une part dans les successions.
- Il est vrai que cette seconde proposition est excessivement grosse de réformes vraiment républicaines, très heureuses pour l’avenir, et je comprends qu’elle ait tout particulièrement attiré l’attention du journal « U Avenir économique ». Mais mon contradicteur se trompe grandement lorsqu’il dit que, « par un sentiment de timidité excessif ou par esprit de conciliation outré, » je n’ose pas m’adresser directement à l’impôt sur le capital et demander aux vivants ce que je demande à l’Etat de prélever sur les héritages laissés à la mort,
- Il n’y a là aucune timidité de ma part, ni aucun esprit de conciliation ; je n’ai d’autre mobile que celui du respect du droit des classes laborieuses posé dans ma brochure et développé surtout dans mon volume « Le Gouvernement ». Je ne puis en refaire ici la théorie, je vais borner ma réponse aux éclair-
- cissements propres à faire la lumière sur les objections qui me sont faites.
- L’hérédité de l’Etat dans les successions serait Une ressource budgétaire nouvelle.
- Les revenus ordinaires de l’Etat n’en seraient nullement empêchés.
- Appliquée largement l’hérédité de l’Etat permettrait peu à peu d’affranchir les citoyens de- toute taxe, de tous droits et de tous impôts, directs et indirects.
- Néanmoins elle peut s’appliquer en toute proportion et par conséquent dans la mesure que le législateur trouvera bonne.
- Avec elle toutes les réformes jugées utiles peuvent être abordées.
- L’hérédité de l’Etat ne toucherait en rien aux intérêts existants ; la marche des affaires industrielles, agricoles et commerciales n’en éprouverait aucune perturbation.
- Elle ne changerait rien, ni à l’activité publique, ni à l’activité individuelle.
- Elle n’affecterait que très passagèrement des espérances individuelles qui déjà peuvent être déçues par des testaments, et ne constituent en conséquence aucun droit positif.
- Il n’en serait certainement pas ainsi avec l’impôt sur le capital fixe préconisé par mon contradicteur. L’impôt sur le capital fixe est représenté dans le budget de 1883 par
- l’impôt foncier. ...... 175,500,000 fr.
- « des portes et fenêtres. . 43,772,000
- Total. . . 219,272,000 fr.
- Ces deux formes de l’impôt ne produisent qu’une somme de deux cent dix-neuf millions ; il faudrait donc prélever sur le capital un impôt 15 fois plus fort que l’impôt actuel pour atteindre le chiffre du budget de l’Etat et 20 fois plus élevé, si l’on voulait y comprendre le budget des départements et des communes.
- L’impôt unique sur le capital fixe serait donc une impossibilité et la crise agricole que la France subit maintenant semble faite pour le démontrer, puisque certains propriétaires ne trouvent pas à louer leurs terres, même pour le payement de l’impôt ! Qu’arriverait-il s’ils étaient obligés de payer un impôt 15 à 20 fois plus fort ?
- M. Menier avait bien senti cette insuffisance de l’impôt sur le capital, lorsqu’il écrivait, page 138 de son volume « La réforme fiscale » :
- « Demandons d’abord au capital, que nous avons « fixé à deux cents milliards, non pas un, ni même « un demi pour cent, mais un pour mille.
- p.306 - vue 306/832
-
-
-
- LK DEVOIR
- 307
- « Nous obtenons ainsi deux cents millions. C’est « assez, on en conviendra, pour supprimer la plu-« part des taxes qui constituent notre tarif doua-» nier.... • »
- Cela est vrai, mais on conviendra aussi que cela est fort éloigné de remplacer tous les autres impôts, et encore plus éloigné de créer les ressources capables d’assurer les classes laborieuses contre la misère et le malheur.
- La question de l’impôt sur le capital étant écartée comme ne pouvant remplacer le droit de la société de rentrer dans une part de la valeur des fortunes laissées au décès des personnes, les autres objections perdent singulièrement de leur valeur.
- Car il ne suffit pas de donner de simples affirmations ; il faut en démontrer la consistance.
- Il ne suffît pas de dire : » L’Etat propriétaire, c’est « un mal sans remède. Ce serait la fin de la France. »
- Je ne fais et ne prétends faire en aucune façon de l’Etat « l’exécuteur et le bénéficiaire » de l’hérédité nationale. Ce que l’Etat reçoit par l’hérédité, il en dispose au profit de la chose publique, au profit des citoyens, comme il le ferait de ce que lui rapporterait l’impôt sur le capital, si cet impôt pouvait lui donner les mêmes ressources, et comme il le fait aujourd’hui, de ce que lui valent les impôts qu’il prélève sur le peuple.
- C’est singulièrement s’égarer dans la question que de prétendre que parce que le gouvernement de la République française serait en possession de ressources nouvelles par l’hérédité, nous cesserions d’être un peuple digne de la liberté, « que les ressources publiques deviendraient la proie des pachas, et que nous tomberions sous un régime analogue à celui de la Turquie.»
- Ce n’est pas la nature des ressources ni leur abondance qui fait de tels régimes ; c’est l’état de corruption d’un peuple et surtout l’absence de liberté qui empêchent de dévoiler les abus et d’attirer sur eux l’attention publique.
- Qu’arriverait-il donc si l’hérédité de l’Etat remplaçait chez nous tous lès impôts ? C’est qu’au lieu de cette armée d’agents percevant les contributions directes et indirectes, les droits de douanes et d’octrois sous toutes les formes, nous n’aurions plus qu une simple perception de revenus publics s’opérant avec la simplicité de la recette de l’impôt fon-Cler- Un dixième des agents actuellement employés suffirait à ce travail.
- Suivant Y Avenir économique, pour ne pas s’égarer eu matière d’impôt, il faut avoir devant les yeux les règles posées par M. Menier, pages 36, 39 de son
- vo urne Y Avenir économique, règles que cite l’auteur de l’article. Ce sont là de simples règles de direction politique qui ne visent en aucune façon le sort des classes laborieuses. Elles consistent à restreindre, le plus possible, l’action de l’Etat, — j’entends par cela que l’auteur veut dire l’action du gouvernement. — J’abonde dans ce sens en supprimant cette action dans ses rouages inutiles et dans ce qu’elle a de nuisible aux intérêts publics. Mais quant à l’action proprement dite de l’Etat, cette action représentant l’ensemble des forces de la société tout entière, il faut l’étendre à tout ce qui peut concourir au bonheur du peuple.
- Je professe les plus grands égards pour les travaux de M. Menier. Que ses continuateurs les fassent tourner au profit des réformes utiles au plus grand nombre, je serai toujours heureux de leur tendre la main.
- Or, dans la circonstance, il ne faut pas perdre de vue que mon appel aux Chambres a surtout pour objet la mutualité nationale contre la misère.
- La réforme de l’impôt, quelque importance qu’elle prenne dans ce projet, n’est qu’un moyen pour atteindre le but ; et cette réforme n’est l’aggravation de l’impôt sous aucune forme; c’est sa suppression lente et régulière par le seul effet des nouvelles ressources que créerait l’hérédité de l’Etat.
- L'hérédité de l'Etat et les droits des travailleurs
- L’extrait suivant d’une des lettres qui me sont écrites au sujet de ma proposition de loi à la Chambre des députés concernant le droit d’hérédité de l’E! at me paraît pouvoir être utilement relevé et commenté dans « le Devoir. *
- Paris, mai 1883.
- « J’admire de plus en plus l’ardeur et le zèle infati-« gable que vous déployez pour l’amélioration du sort « des masses populaires. Votre généreux et j’ajoute « très courageuse projet de mutualité nationale contre la « misère en est une nouvelle et bien expressive mani-« festation. . .........................................
- « J’approuve tout à fait votre vue de frapper et de « réduire les successions; mais ici vous allez rencon-« Irer bien des obstacles, soulever même des hostilités «. et des colères. Se trouvera-t-il dans nos assemblées « politiques, parmi les soi-disànts amis du peuple de la « plus belle nuance radicale, se trouvera-t-il un mem-« bre pour présenter et soutenir votre proposition de « loi? J’en doute, et je tiens pour assuré d’avance que la « majorité de nos législateurs repoussera sans discus-« sion votre projet....................................
- p.307 - vue 307/832
-
-
-
- 308
- IM DEVOIR
- « Peut-être, mon cher ami, allez-vous uu peu trop * loin eu supprimant d’emblée l’héritage du 2° et du 3e « degré de frère à frère et d’oncle à neveu. Les St-Si-« moniens, les adversaires de tonte hérédité, deraan-« daient seulement comme mesure transitoire l’aboli-« tion à partir du 6e degré, ce qui était à coup sûr ac-« ceptable....................................... . . »
- Cette lettre présente Limage des appréciations diverses que doit produire l’idée de l'hérédité de l’Etat et par conséquent des résistances qu’elle éprouvera. Impressionné d’abord par l’équité de la mesure et par le droit des classes laborieuses aux bienfaits de la richesse que ces classes contribuent si puissamment à développer, on pourra approuver l’idée de donner à l’Etat, après la mort des personnes, une part de la fortune dont celles-ci ont joui leur vie durant.
- L’Etat intervenant au nom du concours général que toute fortune a reçu du travail et des utilités publiques, c’est une juste restitution faite au nom des forces sociales et du travail du peuple pour les services rendus.
- Mais si l’influence de la tradition et do l’habitude reprend le dessus, on perd de vue, on oub’ie ce principe de souveraine justice qui veut que le droit d’héritage existe au profit des efforts créateurs de la richesse et non au profit d’individualités qui n’ont en rien contribué à son édification. Or, le frère comme le neveu travaille chacun pour son compte ; mais l’un et l’autre n’en espèrent pas moins prélever une part sur le travail d’autrui.
- Quelle action cependant ont-ils apporté à la fortune dont ils héritent? Aucune. En quoi ont-ils contribué à son édification? En rien. Qui donc aide efficacement ous les citoyens à la création de la richesse? Les travailleurs, les salariés qui n’en profitent guère, et l’Etat lui-même par tous les services qu’il organise et met à la disposition de ceux qui peuvent s’en servir : routes, chemins de fer, canaux, postes, télégraphe?, etc. Yoiià tes véritables forces qui concourent à la création des fortunes. Il est donc juste que l’Etat, lui toujours vivant, reprenne les fruits de ea qu’il a prêté; qu’il les reprenne surtout au nom des travailleurs qui mont pas été assez heureux pour prendre part aux bienfaits de la richesse.
- Je crois que mon correspondant et ami s’exagère les difficultés. Naguère le droit d’aînesse était en vigueur, iniquité bien plus flagrante encore que le droit d’héritage tel qu'il existe aujourd’hui, puisque les cadets de familles étaient même exclus de la fortune patrimoniale. La Révolution française a brisé cette iniquité. Qu’est-ee que je demande aujourd’hui? Que la République continue son œuvre; qu’après avoir étendu le droit d’hérédité aux cadets, l’Etat l'étende à tous ceux qui concourent à créer la richesse, en se faisant héritier au nom du peuple.
- Qui a plus de droits véritables à l’héritage que les travailleurs qui ont créée la fortune et que l’Etat qui a aidé à la produire? On dira que la mission du père et de
- la mère est d’élever leurs enfants, et par conséquent de leur transmettre les moyens d’existence qn’ils ont pu acquérir. Rien de mieux ; cela est conforme aux tendances naturelles; il est juste encore que chacun puisse disposer de ses œuvres; mais ce qui ne l’est pas, c’est qu’un certain nombre de familles aient le monopole de perpétuer entre leurs membres la fortune provenant du travail d’autrui et des services de l’Etat, lorsque les travailleurs qui ont produit ces richesses sont dans le besoin; ces derniers sont aujourd’hui les cadets de la société, la République a mission de leur faire place à l’héritage social.
- Lorsque le besoin d’une mesure aussi équitable est universellement ressenti par les masses ouvrières, et c’est le cas pour la mesura que je propose , il n’est pas possible que celle-ci donne lieu aux hostilités et aux colères que redouta mou ami et correspondant. Les préventions qui peuvent naître à. son sujet doivent vite s’évanouir devant la nécessité de son application. Quelle plus grande difficulté y aurait-il pour nos députés à établir sur les successions de nouveaux droits en faveur de l’Etat, qu’à opérer la conversion de la rente? Dans ce dernier cas, on touche aux intérêts existants, à des droits que les rentiers avaient achetés; l’hérédité de l’Etat, au contraire, ne toucherait qu’à des intérêts futurs, non acquis, incertains et cela au grand profit des masses laborieuses. Il peut y avoir des criailleries organisées par les prétendants à la fortune, mais il ne peut certainement y avoir d’opposition de la part du peuple. Nos législateurs doivent être les hommes du devoir. Pourquoi, lorsqu’il est si difficile de demander aux vivants les ressources nécessaires à opérer la moindre réforme, ne prélèverait-on pas ces ressources sur les biens délaissés à la mort, ce prélèvement étant considéré comme une dette des. défunts envers la société? Il n’y a de difficulté en ceci que parce que la mesure n’est pas comprise.
- Je me suis, d , reste, attaché à démontrer que l’hérédité de l’Etat peut être appliquée, à ses débuts, dans telle mesura que le législateur voudra bien lui assigner; et j’ai fait entrevoir qu’elle était susceptible de telle application qu’il j ugera convenable. Mais lorsque je l’ai définie en principe comme une restitution due par la richesse aux classes ouvrières, j’ai dû être conséquent avec le principe. G’est aux hommes d’Etat à donner au droit d’hérédité nationale les propositions qu’ils jugeront les plus opportunes.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Un bon point à nos Pères Conscrits du Sénat, qui, peu coutumiers de fait, viennent de voter une mesure juste et équitable, mais libérale. Us ont admis, en effet, en première lecture, que chacun avait le droit de se faire enterrer après sa mort comme il l’entendait, sans que personne y eût rien à voir. Dans un pays où le bon sens régnerait dans l’âme des hauts législateurs, ce vote là n’aurait rien d’extraordinaire. Mais dans la nôtre, avec
- p.308 - vue 308/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 309
- un sénat composé comme l’est le Sénat Français, c’est j Un événement digne de remarque. Félicitons donc ü cette noble Assemblée avec d’autant plus d’ardeur qu’elle en fournit peu d’occasions.
- ¥ *
- La Société Française des Amis de la Paix a tenu dernièrement son as'senblée générale annuelle. Le secrétaire a rendu compte des travaux et de la situation.
- H. Franck, président, a pris la parole, il s’est attaché à prouver que les mêmes principes président au droit civil et au droit public, que c’est la justice qui les inspire l’un l’autre. Si les sectes nihillistes ou anarchistes nous inspirent une répulsion légitime, on doit flétrir de même ceux qui, dans les relations de peuple à peuple, professent la maxime que la force prime le droit, justifient les conquêtes et sont toujours prêts à s’incliner devant le succès. En glorifiant cette doctrine impie, négation de toute morale, on s’enlève le droit de condamner les crimes contre les particuliers et les attentats à la propriété privée. L’iniquité et la spoliation commises contre un peuple sont de même rature que celles qui se commettent au détriment d’un particulier.
- M. Frédéric Passi a prononcé ensuiie un discours ou plutôt une causerie charmante, semée de traits spirituels. Il a montré par une feule de citations combien d’hommes éminents les amis de la paix ont droit de revendiquer comme des alliés. Les utopistes sont donc en bonne compagnie, puisqu’ils comptent parmi eux les philosophes les plus illustres, les écrivains les plus distingués.
- »
- * *
- Une bonne histoire de décoration racontée par M. Albert Delpit dans le Paris :
- Dans une fête à la Cour d’Autriche, l’empereur aperçoit un gentleman anglais portant au cou une comman-derie inconnue.
- — Quel est donc cet étranger ? demande-t-il à un chambellan.
- — Je ne le connais pas, sire.
- L’empereur s’adresse à un second chambellan et en obtient la même réponse. Enfin, impatienté, il s’approche du gentleman anglais.
- — Vous êtes de Londres, monsieur ?
- — Oui.
- — Je suis satisfait de vous voir à ma cour. Cependant l’ordre que vous portez n’est pas anglais.
- — Non sire.
- — Ah ! et de quel pays est-il ?
- L’Anglais prend un air orgueilleusement modeste :
- — Sire, c'est un ordre de ma propre composition !
- Pourquoi pas ?
- *
- ¥ ♦
- L© Ton^-Kingr. — Le Tong-King est une des grosses questions du moment; il importe qu’elle soit bien comprise par tout le monde ; il faut qu’on sache que si le gouvernement de la République fait des sacrifices pour établir l influenee de la Frrnce dans ce lointain pays, c’est que ces sacrifices sont appelés à porter leurs fruits.
- Nous croyons donc utile de signaler une brochure qui vient de paraître à la Librairie patriotique, rue Montmartre, 148.
- Cette brochure est intitulée le Tong-KiDg, colonie française, par H. Thureau, avec une carte dressée d’après les plus récents documents.
- Nous reproduisons une partie de la préface; ce court fragment suffira à faire comprendre ce que c’est que le Tong-King et ce que nous y allons faire.
- , Le commerce français traverse une crise grave: c’est la un fait aussi déplorable qu’incontesté.
- L’une des causes principales de cette crise, connue de tout le monde, c’est la diminution de nos débouchés.
- Les vastes marchés des Deux-Mondes, où nous n’avions pas autrefois d’autres concurrents que les Anglais,
- j sont inondés depuis quelques années par les produits ü de nos anciens tributaires, les Américains, les Autrichiens, les Espagnols, les Italiens et les Allemands. Nos acheteurs sont peu à peu devenus eux-mêmes producteurs. Partout où nous avions naguère des débouchés assurés, nous ne rencontrons plus aujourd’hui qu’une concurrence redoutable, et cette concurrence a même pénétré jusqu’au cœur de notre pays.
- Le producteur français, plaeô entre l’ouvrier, qui,tous les jours, élève ses prétentions, et le commerçant étranger qui l’écrase par le hou marché de ses produits, est forcé d’abandonner la lutte, s’il veut échapper au sort qui l’attend fatalement : la hideuse banqueroute.
- Les conséquences inéluctables de cette situation sont celles-ci : la ruine de notre commerce, les bouleversements sociaux, la décadence de notre pays.
- Mais le mal, si grand qu’il soit, n’est pas irréparable ; l’un des principaux remèdes est celui-ci : il faut, sans plus tarder, ouvrir à notre commerce de nouveaux débouchés. ..
- L’opinion unanime des économistes, des gens d’expérience, de tous les esprits éclairés qui ne se laissent pas aveugler par les passions politiques, est qu’il est nécessaire, essentiel que la France développe, étende, agrandisse son système colonial.
- Eh bien ! c’est dans l’Extrême-Orient, au Tong-King, que notre commerce trouvera les plus beaux débouchés qu’il puisse ambitionner. Non-seulement cette contrée, habitée par douze millions d’individus, recevra nos marchandises, mais encore elle nous renverra ses riches produits de toutes sortes.
- En effet, c’est une terre privilégiée, comblée des dons les plus précieux de la nature.
- Le soi est d’une fertilité incomparable: il produit en abondance le riz, le thé, les céréales, la canne à sucre, le ricin, le coton, l’indigo, le tabac, la canelle, etc.
- Ses montagnes sont couvertes de forêts contenant plusieurs espèces d’arbres propres à l’industrie, et spé-cialemeut le bambou, le bois de fer, l’arbre à vernis, le chêne, le sapin et l’ébèniei*.
- .Elles récoltent dans leurs flancs de riches mines de fer, de plomb, d’étain, de cuivre, d’argent, d’or et de mercure. Plusieurs cours d’eau roulent des pépites d’or.
- Les arbres des vergers produisent des fruits aussi savoureux que ceux dii midi de la France.
- Le kaolin, le cristal de roche et les marbres y abondent, de même que les gisements de houille.
- Mais ces riches produits sont peu exploités, eu raison des entraves suscitées par les mandarins.
- Le gibier est très abondant dans les plaines; la région montagneuse est infestée de fauves que l’exploitation des forêts fera disparaître.
- Une grande partie des habitants se livrent à l’élevage des vers à soie et des animaux domestiques,
- Ce n’est pas tout : cette belle contrée est traversée par un cours d’eau navigable, le fleuve Rouge, qui met en communication directe avec la mer les plus belles provinces de la Chine méridionale, et particulièrement le Yunnau, donfles mines sont les plus riches du globe. Jusqu’à ce jour, ce fleure est resté fermé au commerce.
- L’ouverture de cette voie de communication, qui mettra en rapport avec le commerce international cinquante millions d’individus, est attendue avec impatience par toutes les nations civilisées.
- Bientôt la B’ranee proclamera la liberté du commerce et de la navigation dans cette belle et riche contrée.
- Déjà môme les Français, à Saigon, et les Anglais à Hong-Kong, ont organisé des services de bateaux à vapeur entre ces deux villes et le Tong-King, et d’importantes maisons de commerce ont envoyé des agents dans la capitale de cette province, pour y prendre position.
- Là,les hommes courageux et entreprenants trouveront un vaste champ pour exercer leur activité; ils ne tarderont pas à venir y chercher, à l’ombre du pavillon français, le travail et le bien être.
- Et pendant ce temps, le fleuve Rouge, nouveau Pactole, emportera vers l’Europe, suivant l’expression de
- p.309 - vue 309/832
-
-
-
- 310
- IM DEVOIR
- M. Bouchet, les trésors du Laos, du Yunnau, du Thibet et des plus riches provinces delà Chine.
- Qui sait si cette régiou magnifique, fécondée par l’intelligence et le travail, n’acquerra pas rapidement une prospérité qui nous fera oublier la duplicité des Anglais, et la perte de notre influence en Egypte?
- Allons, explorateurs, pionniers du commerce, messagers de la civilisation, travailleurs animés d’une noble ambition, un monde nouveau va bientôt vous être ouvert. Adoptez cette devise du progrès,ce cri des Anglais, non maîtres en matière de commerce et de civilisation : Go head ! En avant.
- En s’embarquant pour le Tong-Ring, Francis Garnier s’éciiait: « En avant pour cette vieille France! »
- Et, arrivé au Tong Ring, il faisait à un ami ce pressant appel: « Viens! viens! viens! Il y a beaucoup à faire ici. C’est certainement, préférable comme richesse, climat, densité de population à la Gochinchine. »
- X X
- Il y a deux ans, un jeune homme du nom de Thompson fut envoyé par une Société de paix d’Angleterre pour explorer quelques contrées de l’Afrique centrale. A son retour il se fit gloire, bien qu’ayant traversé des territoires uetribus irritées par le souvenir des négriers, de n’avoir tiré ni laissé tirer à ses hommes un seul coup de feu.
- Dans une de ses stations, marchant seul en avant de ses compagnons, il entendit tout à coup des cris sauvages, et vit accourir vers lui une troupe nombreuse de noirs menaçants. L’un d’eux, l’arc tendu, le visait, quand M. Thompson, montrant qu’il était sans armes, s’avança vers lui la main ouverte en signe d’amitié. Les sauvages changèrent aussitôt de manières, le conduisirent à leur village et le traitèrent avec bienveillance.
- (Peacemaker).
-
- *
- Le Congrès national dont la société démocratique italienne de Milan a pris l’initiative, s’est ouvert cette semaine à Bologne sous la présidence d’Aurelio Saffi. Quatre cents citoyens étaient présents, délégués par 170 sociétés ouvrières et démocratiques. M. Maffi représentait le Consolato operaio de Milan. Ce Congrès avait deux objets : régler la façon dont la démocratie célébrera le premier anniversaire de la mort de Garibaldi ; puis « déterminer l’altitude et l’action de la Démocratie en face de la réaction gouvernementale, en rédigeant pour lui servir dérègle un programme unique, '<yar.it pour base le Manifeste publié à Rome en 1879 ». Malgré les efforts de la police qui a même tenté de pénétrer dans la salle des délibérations, le Congrès a paisiblement discuté et arrêté en deux jours le programme suivant : ,
- LE NOUVEAU PROGRAMME DE LA DÉMOCRATIE ITALIENNE
- Le Congrès des Associations démocratiques rassemblées à Bologne, convaincu que les réformes politiques sont inutiles si elles ne tendent point â obtenir comme fin dernière une réforme sociale complète, laissant en- j tiers les programmes des diverses écoles, et ne les imi- ! tant point en tant qu’fis visent à des réformes plus ra- 1 dicales, décide de' rallier actuellement la démocratie 1 italienne autour du programme suivant, ayant pour base § le principe de la souveraineté nationale, unique source I du droit et seul moyeD de créer le milieu indispensable 1 au développement de la vie du pays en toutes ses pha- | ses, notamment pour la rédemption morale, économique 1 et intellectuelle des classes laborieuses.
- La démocratie proclame :
- Dans l’ordre politique :
- 1° L’abolition de tous les privilèges et par conséquent la restitution immédiate du suffrage universel politique et administratif ;
- 2° L’égal exercice par la femme des droits civils et politiques ;
- 3° La liberté de conscience absolue, l’abolition du culte officiel, la suppression des lois de garantie ;
- 4° L’éducation nationale, laïque, gratuite, soustraite à toute influence du clergé, directe ou indirecte ;
- 8° L’abrogation des lofs qui lèsent la liberté individuelle, le droit d’association, la libre manifestation de la pensée ;
- 6° L’autonomie des communes coordonnée avec un système de décentralisation en harmonie avec l’unité et avec le génie de la nation ;
- 7° La plus grande simplification dans les cercles administratifs de façon à accélérer les services de l’Etat et à guérir la piale de la bureaucratie qui pèse sur le budget au profit des parasites inutiles et quj. écrase l’activité du pays ; l’abolition des impôts immoraux, tels que la loterie et les taxes sur la prostitutipp, pu iniques, tels que les droits sur le sel ;
- 8> Ea politique étrangère, reconnaissance, reconstitution et intégration des nationalités en tant qu’elles se conforment au génie, aux traditions, 4 la volonté dès populations et qu’elles s’inspirent de la fraternité des peuples ;
- 9° Transformation progressive des institutions militaires par la substitution de la nation armée aux armées permanentes, et par un développement vaste et efficace de la marine répondant aux traditions et aux intérêts nationaux.
- Dans l’ordre économique :
- 1° L’impôt progressif et le dégrèvement des premiers besoins de la vie ;
- 2° Application du principe de l’égale participation des ouvriers et des agriculteurs aux fruits du travail et 4 la co-propriélé desinstruments do travail ;
- 3° Les difficultés entre le capital et le travail réglées par l’arbitrage, à l’exclusion absolue de toute intervention du gouvernement dans les questions soulevées entre les capitalistes et les travailleurs ; les ouvriers ga rantis par la liberté de coalition ;
- 4° Transformation du système successoral, le droit étant mis beaucoup plus qu’il ne l’est aujourd’hui d’accord avec l’intérêt commun ;
- 8° Transformation des œuvres pies selon les exigences sociales; expropriation pour cause d’utilité publique des terres incultes au profit des classes agricoles, en vue de guérir la plaie de l’émigration.
- Dans l’ordre juridique ;
- La justice effective non point nominale, accessible 4 tous, certaine, rendue indépendante pardes dispositions qui mettent le pouvoir judiciaire à i’abri des ingérences du pouvoir exécutif.
- Ce programme a été approuvé d’enthousiasme par la presque unanimité des délégués.
- Un ordre du jour a été voté prescrivant la nomination de neuf membres chargés d’assurer la concorde, le développement pratique et la propagande du programme. Ce mandat a été donné par acclamation au Comité d’initiative milanais qui fera son rapport le 8 août prochain à Bologne, au prochain Congrès national.
- X X
- Le Secolo de Milan, après avoir loué la contenance et les paroles de M. Challemel-Lacour, continue :« La République française n’est plus rien dans les conseils des monarchies européennes. Elle trouvera toujours les cours de Berlin, de Vienne, de Rome, et à lepr suite celles de Madrid et de Constantinople, unies et coalisées contre elle dans toutes les questions. Les journaux ministériels français auraient tort de se faire illusion à cet égard. A cette situation il y a une issue et tin remède. Que la France renonce 4 la politique * de kroumirs » qui a détourné d’elle l’Italie et l’Espagne ; qu'elle inaugure fermement une grande politique économique, qu’elle reconstitue l’uniun des peuples latins par la satisfaction et l’association des intérêts industriels de la France, de l’Angleterre, de 1 Italie, de l’Espagne auxquelles se joindront le Portugal libéral, la Norwège,. la Belgique, la Suisse ; qu’elle offre au peuple l’exemple d’une nation prospère, tranquille sous un régime populaire, alors elle brisera aisément le cercle de ter dans lequel on croit l’enfermer. La triple alliance, pâle reproduction de la Sainte-Alliance de Meitemich, de Wel-
- p.310 - vue 310/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- lington, de Nesselrode, tend à mettre un frein aux idées démocratiques ; que la France te fasse le porte-drapeau de ces idées et les paüoqs seront avec elle. Par sa patience, par sa Vigueur, par sa politique prudente et hardie, la République française peut assurer sans effusion de sang le triorpphe pacifique de la justice et de la liberté. »
- ANGLETERRE
- On sait avec quelle hardiesse généreuse M. Gladstone a poséi devant la Chambre des Communes la question du serment parlementaire, et comment il proposait de laisser à la cqnsciepce de chaque député l’option libre entre le serment religieux et la simple affirmation laïque. Ni l’éloquence, ni la raison, ni le cri de la conscience humdne dont le grand ministre s'est fait noblement l’interprète n’ont pu triompher du bigotisme orthodoxe ; le bill a été repoussé par une majorité ae trois voix et, lorsque dès le lendemain M. Bradlaugh est revenu à la charge, offrant avec quelque ironie,"il est vrai, de prêter le serment religieux et de baiser respectueusement la bible, une majorité beaucoup plus forte que celle de la veille l’a repoussé, contre l’avis'de M. Gladstone. M. Bradlaugh se représentera, personne n’eq doute, et en Angleterre et ailleurs celte "question du serment laïque, ouverte en France, en Italie, en Espague, en Hollande, sera finalement résolue selon le vpeu de la conscience européenne; mais M. Gladstone demeure quelque peu ébranlé par cet échec. — Lord Dufferin a1 quitté rEgypte après la promulgation de la noqyelle constitution, faisant de la situation présente de ce pays un tableau qui pourrait être satisfaisant s’il n’était point d’origine officielle. Laisser la question égyptienne s’obscurcir" et s’embourber c’est la politique de M. de Bismarck, l’éclaircir et l’amener à solution ce devrait être celle de la France et de l’Angleterre.
- (Etats-Unis d'Europe.)
- *
- ¥ ¥
- INlqus avons parlé de la récente loi qui reconnaît aux femmes anglaisés engagées dans le mariage le droit dadministrèr leurs propriétés. L’application de cette loi a nécessité de nouvelles instructions aux directeurs des bureaux de poste au sujet des dépôts aux caisses d’épargne postales. Depuis le 1er janvier-1883, les femmes sont autorisées à déposer en leur nom, et ni le mari, ni les créanciers dé celui-ci ne peuvent s’emparer de cét argent. Ces derniers peuvent cependant faire saisir s'il est établi que la femme a servi d’instrument au mari pour soustraire une partie de son avoir à ses créanciers.
- (Revue du mouvement social.)
- NORWÈGE
- Des nouvelles de Christania indiquent que la situation politique en Norwège est très sérieuse. La résolution de lOdelathing, tendant à mettre tous lesonze ministres du j royaume eu état d’accusation , est considérée comme : une guerœ à mort dirigée contre la Courohnè et visant i la séparation. La cour suprême se réunira après la Pen-tpcôje; pt, si elle se déclare compétente dans cette ; grave question, ainsi que cela est très probable, le conflit ! avec la Couronne passera à l’état aigü. On s’attend à des j mesures très énergiques de la paît du roi, mais elles ! provoqueront peut-être la guerre civile. j
- ALLEMAGNE
- « Ou j’empire allemand ne sera point, ou il sera parlementaire », a dit très péremptoirement ces jours-ci un membre du Reichstag, M. Bamberger. — « Nous voulons un gouvernement impérial et non un gouvernement parlementaire » a répliqué aigrement M. Scholze, te ministre de la guerre. Voici à quelle occasion s’est
- 311
- fait cet échange d’aménités. Un des chefs du parti progressiste, M. Ricbter, ayant dénoncé certains abus très fréquents dans l’armée, par exemple des chevaux loués à l’mdusirie privée par l’administration militaire pour le compte rje cette administration, la concurrence faite aux ouvriers civils par les ouvriers militaires, ete. Une Note très sèche dû grand chancelier est venue rappeler au Reichstag que l’empereur est le chef absolu de l’armée, seul juge'de ce qui s’y passe, et que le Reichstag n’a absolument rien à y avoir. On comprend rirrifation des députés. Aussi, très décidé à défendre son droit le Reichstag vient-il, à la majorité de 105 voix contré 97, de renvoyer à une commission le budget anticipé de 1884-85 que le grand chancelier aurait voulu faire voler cette année ea même temps que le budget de 1883-84, ce qui préjuge le rejet du projet gouvernemental. Qn’op ne l’oublie point, l’unité allemande est faite, mais l'empire allemand ne Test point. L’empire actuel est une machine de guerre d’origiue et de fabrique prussienne et non une institution ailemaude. Il n'y aura de paix assurée en Europe que lorsque cette machine sera dé truite, et le peuple allemand est le premier jqtêfessé à la faire disparaître.
- AMÉRIQUE
- Toute la partie occidentale de l’Amérique du Sud est dans un état do conflagration qui ne semble pas devoir s’apaiser do sitôt. jL/fiornble guerre entre le Pérou et le Chili continue malgré les efforts de là diplomatie, et les démarches des Péruviens pour l’arrêter. Il s’ep faut de peu que la ruine du Pérou ne soit absolument consommée. La Bolivie, privée dë débouchés sur le grand Pacifique par la perte des ports qu’elle possédait sur la côte, étouffe en quelque sorte au centre du continent. Enfin la République de l’Equateur est déchirée par des dissensions et des révoltes. Une insurrectj m a éclaté k Guayaquil, et ja JDpque de l’Etat a été pillée, malgré l’opposition des consuls étrangers, A ces déchirements, à ces guerres, à ces souffrances des divers Etafs du continent américain, si l’on joint la guerre civile qui sévit dans i’îie de Saiut-Domingue, on peut se faire une idée de la triste situation où se trouvent plusieurs Etats (lu Nouveau-Monde.
- LES HABITATIONS OUVRIÈRES <"
- Las objections soulevées poutre le système (je l’jiq-bitation unitaire dont ji nous reste encqrq à faire la réfutation, consistent à dire que la promiscuité dans ce régime esf inévitable, et qu’ejje doit infaij-Hbjeïnent engendrer de nombreuses ppcasions facilitant j'jïïipaor^lité et ja satjsfqctiop des ninu-vais instincts parqti la population. Ij doit, diseqt ces critiques, exisfppdas relations iiliejfe^ pqmbrqji-ses entre les deux sexes, et le résultat doit en être ppe quantité de naissances illégitimes qui peupleront de bâtards à un mppaent donné le Familistère.
- Cette objection est si peu fondée, qu’il suffit pour la détruire de constater les faits tels qu’ils sont. Or, avec une population d’environ douze cents personnes de tout âge et de tout sexe que compte le Familistère, sait-on combien il y a eu de naissances i lié— (t) Voir les deux derniers numéros du Devoir.
- p.311 - vue 311/832
-
-
-
- 312
- LE DEVOIR
- gitimes dans le courant d'une année ? Pas même deux, une à peine, et d’ailleurs toutes les fois que le cas s’est produit l’illégitimité n’a point duré, car le mariage a suivi de près la faute, et a effacé la tâche. Depuis que le Familistère existe, c’est-à-dire depuis plus de vingt ans, les choses se sont ainsi passées, et l’on n’a pas,que nous sachions, un abandon, comme il s’en produit journellement ailleurs, à constater.
- Voilà la réalité des faits bien plus éloquente, bien plus probante que tous les discours parlementaires ou autres, qui seuls ont fait la réputation surfaite et imméritée des autres systèmes d'habitations ouvrières. Mais à cette éloquence toute puissante des faits, à laquelle on pourrait à la rigueur se dispenser de rien ajouter, se joint volontiers le raisonnement qui vient péremptoirement démontrer qu'il n’en saurait être autrement. En effet, cette prétendue promiscuité rend infiniment plus aisée et plus active la surveillance des enfants par leurs parents, aidée qu’elle est encore de celle des voisins amis, qui pères et mères de famille eux-mêmes, se font volontiers un devoir de rendre aux intéressés, à l’occasion, le service qu’ils seraient bien aises de recevoir pour ce qui concerne le danger couru par leur fils ou leur fille.
- S’il n’y a point de ces commérages de gens passant leur temps à voisiner dans le palais du travail, il n’y a point non plus cette indifférence égoïste qui se désintéresse absolument de tout ce qui touche aux joies et aux douleurs de son voisin, et lorsqu’on trouve une occasion de lui être utile, de lui rendre service, on le fait avec' simplicité, sans afiectation et sans vanité, parce que l’on sait que pouvant soi-même en avoir un jour besoin, on serait bien aise que l’on agit de la sorte. C’est la fraternité d’instinct chez le pauvre, qui sent mieux que le riche toutes ces choses, parce qu’il en a l’expérience, et qui est toujours plus accessible par elle même, aux sentiments généreux de la solidarité humaine.
- L’on a dit souvent que la richesse desséchait le cœur et cela est parfaitement vrai, car jamais on ne verra un pauvre accueillir par une parole dure, comme le fait le plus souvent le riche, la prière du malheu-qui mendie un peu de pain. Lorsque le riche fait du bien, lorsqu’il se montre charitable, le plus communément à peu de frais, c’est avec le désir que son acte soit connu, qu’il en rejaillisse sur son nom un peu de renommée, cette gloire qui lui semble le complément indispensable de la fortune. Nous sommes assez riches maintenant, disait un jour un de ces parvenus, ce qu’il nous faut désormais ce sont des ! honneurs. Cet homme exprimait tout haut îa pensée qui dicte toujours les actions de la grande majorité. Le pauvre n’a point de ces arrières penséer, et lors-
- qu’il rencontre un malheureux plus pauvre que lui, il lui fait du bien par commisération, par instinct de la fraternité, par sentiment de solidarité.
- C’est là un des éléments les plus puissants de la moralité au Familistère ; et c’est ce qui rend l’objection de promiscuité immorale vaine et sans fondement.
- Si le Familistère est un progrès bien réel pour l’habitation de l’ouvrier, disent d’autres critiques, il constitue un recul pour celui qui élevé bourgeoisement, comme l’ingénieur, l’homme de lettres, l’employé, a dans son habitation des habitudes de confort bien supérieur à celui que l’on peut trouver dans les logements du Familistère. Si ces derniers peuvent, par des services communs organisés dans l’établissement, offrir au travailleur pauvre les équivalents de la richesse, ils sont loin d’offrir aux employés bourgeois ce qu’ils sont accoutumés à avoir dans leurs appartements, à la ville aussi bien qu’à la campagne. Le carrelage, qui exige des lavages fréquents et occasionne, outre une grande humidité, beaucoup de poussière, est bien inférieur comme propreté et comme salubrité, au parquetées habitations bourgeoises. L’absence de cuisine dans les logements est aussi une lacune fâcheuse à tous les points de vue, qui entraîne après elle une foule d’autres incommodités réelles et fort sensibles.
- Ces objections reposent sur de fausses interprétations faites par des personnes qui ne voient les choses qu'avec des habitudes de critique, les empêchant de remonter aux causes et de voir comment les inconvénients signalés sont le fait des individus et des habitudes. Ils nô sont pas dus à l’habitation unitaire puisque ces inconvénients peuvent exister ou disparaître du logement suivant les personnes qui l’occupent.
- D’abord, dans l’habitation unitaire, on peut faire les logements avec parquet ou carrelage, aussi bien qu’ailleurs, et la preuve est que cela existe au Familistère.
- Le carrelage est une sécurité contre l’incendie. Le lavage de l’appartement est une question d’habitude de la famille. On peut cirer les carrelages comme les parquets, et l’on peut laver les parquets comme on lave les carrelages. Dans ce cas, l’avantage est grandement en faveur de ces derniers ; le carrelage par lui-même est très sain.
- L'ouvrier ne recherche que le nécessaire dans son logement ; deux ou trois grandes pièces bien éclairées, bien aérées, sont le plus souvent suffisantes pour sa famille, surtout lorsqu’il trouve, comme au Familistère, tous les autres besoins satisfaits près du logement. Pendant la saison, froide, l’ouvrier veut
- p.312 - vue 312/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 313
- que le fourneau servant à faire la cuisine serve en même temps à chauffer l’appartement. Par conséquent, le fourneau est monté dans une belle pièce de l’appartement qui sert aussi de salle à manger. Dans la saison chaude, le fourneau ne marchant que pour la préparation du repas, le logement n’en est pas sensiblement affecté.
- Lorsque les ressources et les besoins d’un confort supérieur se développent dans la famille, les chambres du logement s’augmentent en nombre et - cette fois, l’une d’elles est uniquement affectée à la cuisine et meublée en conséquence.
- Les fontaines et les tuyaux de descente à tous les étages pour le service des eaux sont, pour les familles, un moyen de soustraire l'habitation aux infiltrations et aux émanations que des conduites trop multipliées produisent avec le temps.
- Les chambres occupées par l’ouvrier sont établies sur le même plan que celles des administrateurs et des employés de tous ordres. Cela fait disparaître ces inégalités choquantes que les habitations dites ouvrières établissent entre ouvriers, employés, patrons et bourgeois.
- Devant des considérations d’une si haute portée sociale, on reconnaîtra facilement que les objections tirées d’aménagement plus ou moins à la convenance de personnes habituées à une large aisance, n’ont qu’une bien médiocre importance, puisque les lacunes apparentes peuvent être comblées suivant les habitudes des personnes.
- Beaucoup de gens expriment aussi des craintes au sujet de la ventilation des cours intérieures et par suite des logements ; l’habitation unitaire, permet de gouverner la ventilation suivant les besoins de la population. Les cours étant de vastes parallélogrammes avec galeries de circulation tout autour et à tous les étages, la population se transporte d’une extrémité à l’autre à couvert.et à l’abri des mauvais temps. Dans la saison froide des portes à l’italienne ferment toutes les issues ; si l’on constate sur , quelque point un courant d’air redoutable, on peut le faire cesser par la pose d’une de ces portes. Dans la saison chaude, toutes les portes italiennes sont enlevées et l’air circule librement dans les cours. Outre cela, un arrosage général est opéré, au moyen de la pression naturelle des réservoirs d’eau, lorsque la température le réclame. Chaque jour l’habitant jouit ainsi d’une douce fraîcheur qui entre jusque dans les appartements.
- Les cabinets d’aisances sont aussi une question fort controversée par les personnes portées au désir des satisfactions individuelles, immédiates. Le bien-etre général échappant à leurs préoccupations, et
- les prévisions d’avenir leur étant étrangères, elles ne sont frappées que par l’idée des avantages qu’elles trouvent autour d'elles et elles préconisent les cabinets d’aisance dans le logement même.
- Il est pourtant facile à saisir qu’il y a un avantage considérable dans l’habitation unitaire à réunir les privés sur quelques points d’un facile accès à chaque étage, par les galerie de circulation couvertes.
- De cette façon on peut établir des cabinets bien éclairés et commodes. Tous les moyens de ventilation et d’bygiène peuvent y être ménagés et un service spécial de propreté et d’entretien peut y être affecté. Conçus et administrés ainsi les lieux d’aisances n’enlèvent rien à la salubrité de l’édifice. On l’a si bien compris que tous les plus grands hôtels modernes les ont établis de cette façon. Les seaux inodores servent dans l’appartement pour les personnes indisposées ou malades.
- Si, au contraire, on so représente des cabinets dans chaque appartement, pour peu qu’on y réfléchisse, les dangers des faites, de la multiplicité des tuyaux de descente, les difficultés de ventilation, les inconvénients du voisinage de ménages négligents et malpropres. Les privés dans le logement, quelque bien établis qu’ils soient, sont un des graves inconvénients des constructions trop restreintes. L’habitation conçue sur un large plan d’ensemble est seule en état de faire disparaître ces inconvénients contraires à la salubrité et à l’hygiène.
- Nous avons répondu à toutes les objections faites au système d’habitation du Familistère, et nous n’avons point connaissance qu’il en ait été formulé d’autres. Nous croyons en avoir assez dit pour les réfuter, et pour les réduire à néant, si nous ne nous faisons point illusien.
- En résumé, il n’y en a aucune qui atteigne sérieusement le principe même du système. Aucune ne vient infirmer sa supériorité sur tous les autres, et nous pouvons par conséquent en conclure que si l’on peut signaler quelques défauts dans la mise à exécution du plan d’ensemble, on n’en signale point de capital dans le plan lui-même, puisque ceux même que l’on indique n’ont qu’une très médiocre importance, et que rien n’est plus facile que de les éviter.
- Cela posé, il e t évident que le devoir de tous ceux qui ont à s’occuper de l’habitation ouvrière est d’étudier sérieusement ce système avant d’en adopter aucun autre, et de se rendre consciencieusement compte des avantages qu’il présente et qui constituent sa supériorité. Il est temps d’en finir avec la routine et les errements du passé que ,1a pratique condamne, et de savoir s’affranchir de tous le obs-
- p.313 - vue 313/832
-
-
-
- 314
- LE DEVOIR
- tacles qui s’opposent encore trop nombreux à la marche du progrès. Personne aujourd’hui ne voudrait habiter les logements dont étaient obligés de se contenter nos pères riches ou pauvres, il y a à peine un siècle, car même dans les immenses hôtels du riche, « la vie d’alors, dit Michelet, nous semblerait très dure. On avait du luxe et des arts, mais aucune idée du confort, de ses mille dépenses variées qui aujourd’hui, nous rendent si soucieux et font tant rechercher l’argent. Au plus galant hôtel, on campait en sauvages. Nulle précaution. Peu de chauffage. La dame avait des glaces et des Watteau aux derniers cabinets, mais passait son hiver entre des paravents, comme l’oiseau niché sous la feuil-lée. » Pourquoi lorsque l’habitation des classes aisées a réalisé de si éclatants progrès, refuserait-on à celle du pauvre ces mêmes avantages lorsqu’on peut facilement les lui donner.
- Les idées de Fourier aux Etats-Unis0’
- L’étude du mouvement provoqué aux Etats-Unis par les théories d’Owen et de Fourier ne serait pas complète si nous nous arrêtions au point où nous sommes arrivés, et si nous ne jetions un coup d’œil rapide sur les métamorphoses diverses que ce mouvement subit à la suite des essais deJBrookFarm est da la North American Phalanx.
- La Tribune, journal tout dévoué au principe et qui a suivi pas à pas la marche du système, après la chute des principales entreprises sociétaires dont nous avons parlé, nous fournit les éléments de cette étude, car elle estcomme le baromètre qui traduit au furet à mesure qu’elles se produisent les variations de l’opinion publique dans cette voie de progrès. Or que voyons-nous dans le journal New-Yorkais au moment qui suit ia chùte de Brok Farm ? Un enthousiasme marqué pour le régime de la coopération. Il le prône, le vante et semble tout prêt à en faire la panacée sociale universelle ; et bien d’autres organes dévoués au Fouriérisme le suivent tout d’abord dans cette apologie du système de la coopération.
- Mais la coopération, excellente institution que l'on ne saurait trop encourager au sein des classes laborieuses, n’est point à proprement parler partie intégrante du socialisme ; il peut tout au plus être considéré comme un acheminement vers l’association qui est la véritable base du régime social, comme une préparation au socialisme. C’est une question
- (1) Ypir les numéros du Devoir des 18, 2o février, 4.11. 8, 25 mars et 1, 8, 15 avril et 6 mai.
- fort intéressante assurément, mais qui ne peut être classée avec celles qui touchent d’une manière intime à l’Owenisme, au Fouriérisme ou au Shakerisme. Sa place est plutôt avec la question d’assurance, de banques d’épargne, d’Unions de protection. La coopération est l’application du principe de la combinaison des ressources à l’achat et à la distribution des marchandises de * consommation ; tandis que le socialisme proprement dit étend l’application de ce principe, au moyen de l’association, à tous lesbesoins de la vie, y compris le travail et l’habitation. Si les socialistes américains de la première heure se sont lancés dans la coopération après les divers échecs dont nous avons cité quelques exemples, c’est qu’ils ont un peu perdu la foi, et que comme les Israélites après la sortie d’Egypte, ils ont erré dans le désert au lieu d’entrer promptement, comme ils l’espéraient, dans la terre promise.
- Après la chùte de Brook Farm, le grand courant des socialistes des Etats-Unis se porta vers le spiritualisme, et c’est une chose à remarquer que tous les essais de socialisme pratique tentés jusqu’à ce jour ont abouti plus ou moins à cette tendance. Il est de notoriété que Robert Owen sur la fin de sa vie se convertit au spiritualisme, et son fils et successeur Robert Dale Owen fut moins ardent apôtre des plans communistes de son père que des doctrines spiritualistes dont il avait en même temps reçu l’héritage.
- La conséquence de ce fait a été que le spiritualisme a pris quelque chose à chacun des systèmes socialistes qui sont venus se réfugier dans son sein, et ses idées se traduisent par la mise en pratique de diverses institutions dont il nous reste à dire quelques mots.
- Une des premières tentatives faites dans ce sens est la communauté de Cove Mountain, qui prit naissance dans une nombreuse réunion de spiritualistes à Auburn, New-York, entre 1851 et 1853, sous l’inspiration d’esprits frappeurs. Voici ce qu’en disait deux ans après le « Journal of Progress » de New-York dans un article signé Hyatt :
- « Le plus grand nombre de nos lecteurs savent sans doute qu’il existe une société de spiritualistes résidant actuellement à Mountain Oove, Virginie, dont les prétentions à un commerce suivi avec le monde spirituel sont d'une nature un peu différente de celles émises d habitude par les croyants dans d’autres parties du pays.
- » Ge mouvement naquit dans un grand cercle de spiritualistes à Auburn New-York il y a environ deux ans, mais les aspirations des premiers moteurs étaient d’une nature beauceup plus imposante qu’elles ne le furent à Auburn peu après leur location
- p.314 - vue 314/832
-
-
-
- LB DEVOIR
- 315
- à Mountain Cove. On assure qu’ils furent conduits par Dieu à l’endroit qu’ils occupent actuellement, pour régénérer, conformément à une parole d’Isaïe, tous ceux qui coopéreraient avec eux, et se laisseraient conduire par leurs conseils. La place où ils sont installés est dénommée la Montagne sainte, sanctifiée qu’elle est pour la régénération de son peuple. »
- On peut juger par cette citation que nous ne croyons pas devoir faire plus étendue, des dispositions dans lesquelles cette société fut établie et conduite. Comme bien des créateurs, les principaux médiums qui avaient contribué à donner l’impulsion, Mess, James Scott et Thoipas Jïarris se disaient absolument inspirés de Dieu et prétendaient à l’infaillibilité la plus complète. Il s’ensuivit que les règlements ainsi qge les principes soit spirituels soit temporels étaient imposés d’une façon arbitraire aux adhérents qui devaient se soumettre où se retirer. Cela allait si loin, que ces derniers devaient faire cession de leurs propriétés au tout puissant, directeur suprême de l’association.
- Dans de pareilles conditions, l’harmonie ne pouvait y être de très longue durée. Les membres les plus raisonnables et les plus capables de réflexion ne tardèrent pas en effet à être pris de dégoût et à douter, et ils se retirèrent même avec de grandes pertes pécuniaires, tandis que ceux qui restaient étaient en proie à la discorde, au mauvais vouloir, à ^opposition sourde mais tenace qui ne manqua pas de porter ses fruits en provoquant à la fin de 1853 la dissolution de cette société qui n’était évidemment pas née viable dans cesconditions.
- Cette tentative avait été la première des communautés spiritualistes. D’autres encore suivirent qui ne méritent pas d’être signalées, et nous citerons celle de Brocton qui tenait en même temps des idées spiritualistes de Monntain Çove transformées daus le sens du Swedenborgisme, et de celles qui avaient inspiréla création de Brook Farm et qui se rapprochent davantage du Fouriérisme pur.
- ke « New-York Sun » dans son numérp du 30 ayril 1869 fait la description suivante de cet établissement :
- « A peuf milles au delà de Dunkirk sur la rive méridionale du lac Erié,dans le village de Brocton,New-York, existe une Communauté qui à certains égards et principalement en ce qui concerne l’idée autour fie laquelle se sont groupés ses membres, n’a probablement pas d’équivalent dans les annales de l’humanité.
- « Le fondateur fie cette Communauté est le Rév.
- Thomas Lake Harris, anglais de naissance, mais dont les parents vinrent s’établir aux Etats-Unis, lorsqu’il était à peine âgé de trois ans.Il fut pendant plusieurs années un prédicateur remarqué de la secte Universaliste à New-York. Il se rendit ensuite en Angleterre où il fournit une carrière bruyante comme prédicateur de doctrines étranges. Revenu,il y a cinq ou six ans dans ce pays, il s’établit àAmenia, comté de Duchess où il prospéra comme banquier et comme agriculteur jusqu’en octobre 1867, époque à laquelle obéissant, à ce qu’il dit, aux injonctions directes de l’esprit de Dieu, il vint fixer sa résidence dans le comté de Chantanqua sur la rive méridionale du lac Erié, et y fonda la Communauté de Brocton.
- « La portion de terrain possédée et occupée par la Communauté comprend un peu plus de seize cents acres, et elle a une longueur de deux milles et demie sur un mille de largo. La moitié de cette propriété a été acquise de ses deniers par M. Harris; le reste a été payé avec les fonds de ses associés et, à leur requête, le tout est à son nom, comme investi de la confiance delà Communauté. La principale construction (car il y a plusieurs bâtiments d’habitation), est un édifice bas, n’ayant que deux étages, isolé au milieu d'un grand espace de terrain.
- « Une profonde vallée s’étend devant la propriété et dans le fond se trouve une crique abondante sur la rive septentrionale de laquelle, dans un site bien choisi est installée une scierie (l’inévitable) qui paraît avoir du travail constant et régulier.
- « Le terrain est pour la majeure partie bien exposé au soleil qui le réchauffe, et sa qualité aussi bien que sa position rendent les drainages inutiles, ce qui est un grand avantage. Il est amplement pourvu d’eau et de bois, et varié comme surface et comme sol.
- « Quatre-vingts acres environ sont plantées en vignes de diverses variétés, parmi lesquelles figurent la Concorde, l’Isabelle, la Salens, l’Iona, le plant hybride de Roger et autres. Ils fondent de grandes espérances sur leurs vignes. Leur intention est de soigner davantage la qualité que la quantité, et de s’attacher de préférence à produire du raisin de table dont la supériorité impose la plus grande élévation possible de prix.
- « La Communauté se propose aussi de donner une grande extension à tpqs les prqdjiits de la laiterie,et de considérables progrès ont été déjà réalisés dans ce sens. Mais il reste encore beaucoup de terre à cultiver,et à assurer aux travailleurs des habitations confortables.
- « Il y a à peu près une soixantaine de membres adultes, sans compter pombre d’enfants dans la Communauté. On y compte cinq membres du clergé or-
- p.315 - vue 315/832
-
-
-
- 316
- LE DEVOIR
- tliodoxe; plusieurs représentants venus du Japon, et plusieurs dames de haute position sociale et d’une éducation distinguée.
- « Mais les membres qui attirent le plus l’attention, du moins dans le monde de la presse, sont lady Oliphant et son fils Lawrence Oliphant que l’on tient pour des exilés de haut rang dans l’aristocratie anglaise.
- « Tout ce monde vit sur le pied de la plus parfaite égalité, malgré la différence antérieure de position et de croyance.
- « C'est une communauté éminemment religieuse. Swedenborg a fourni la base doctrinale et philosophique de sa foi, à laquelle M. Harris a été conduit par la Providence. Ils révèrent les Ecritures comme la parole même de Dieu. La croyance fondamentale des membres de cette communauté peut se résumer en un dogme qui est l’existence d’un seul et unique dieu qui est le Seigneur Jésus-Christ. Pour se conformer à ses préceptes, ils professent dans la pratique que les disciples du Maître n’ont qu’un cœur et qu’une âme, et que toutes choses doivent être communes entre eux,
- « Cette doctrine du communisme a été professée par des myriades d'autres réformateurs qui ont essayé de l’appliquer aux actualités de l’existence, et leur insuccès n’a point découragé le fondateur Harris parce qu’il prétend posséder le moyen de mettre son institution à l’abri des vicissitudes,et ce moyen c’est le critérium de l’existence de Dieu et de la facile communication avec lui, permettant de toujours connaître sa volonté et de lui obéir. Ainsi guidée, dirigée par lui, la Communauté ne saurait périr. »
- En somme cette création se rapproche beaucoup de l’Eglise Adamique conçue par Swedenborg, et elle en est pour ainsi dire une expérience sur une vaste échelle. La philosophie de l’amour et du mariage professée à Brocton est évidemment Swedenborgienne.
- Riches et exploitant une grande propriété,ils trouveront probablement là les éléments d’une existence durable. Faudra-t-il attribuer leur succès à leurs doctrines ou à leur organisation ? C’est ce que nous ne saurions dire d’une, façon certaine pour le moment. (A suivre).
- LA SAGESSE ANTIQUE "
- qu’autre chose que ce soit ; mais contentez-vous de dire: cela est ; ou cela n’est pas.
- Saint-Jacques.
- Eviter la colère. — Vivre en paix et patience.
- On gagne à être patient et savoir supporter les défauts des autres est une grande vertu.
- Chou-Ring.
- Ne vous mettez point en colère contre votre prochain.
- Ecclésiastique.
- Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Vous ne tuerez point et quiconque tuera, méritera d’être condamné par le jugement.
- Mais moi je vous dis que quiconque se mettra en colère contre son frère, méritera d’être condamné par le jugement; que celui qui dira à son frère,Raca, méritera d’être condamné par le conseil, et que celui qui lui dira, vous êtes un fou, méritera d’être condamné au feu de l’enfer.
- Saint-Mathieu.
- Travaillez a être parfaits. Soyez unis d’esprit et de cœur ; vivez dans la paix et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous.
- Vivez en paix et autant qu’il est en vous avec toutes sortes de personnes.
- Appliquons-nous à rechercher ce qui peut entretenir la paix parmi nous et observons tout ce qui peut nous édifier les uns les autres.
- Saint-Paul.
- Que chacun de vous soit lentà se mettre en colère. Car la colèrede l’homme n’accomplit pas la justice de Dieu.
- Saint-Jacques.
- jtLe vol
- L’homme qui demande et ne rend pas ensuite ce qu’il a demandé, sa demande même est un vol, lui qui n’est pas dans la disposition de rendre ce qu’il emande. Quand même celui qui a prêté serait riche, il n’en faudrait pas moins penser jour et nuit aux moyens de le satisfaire.
- Zend-Avesta.
- XX
- Serment
- Ne jurez ni par le ciel, ni par la terre, ni par quel-
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté le N0 du 28 janvier 1883.
- Vous ne déroberez point.
- Vous ne désirerez point la femme de votre prochain, ni sa maison, ni son champ, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui lui appartienne.
- Exode et Deutéronome.
- p.316 - vue 316/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 317
- L’homicide
- Vous ne tuerez point.
- Exode. Deutéronome, St-Mathieu.
- (A suivre)*
- On lit dans le Droit des femmes :
- LES MARIAGES INCESTUEUX
- — Il s’en fait donc, de ceux-là ?
- — Oui, quelquefois.
- — Mais la loi ne les permet pas; la loi est morale, monsieur !
- — Parfaitement. Cependant, c’est elle qui rend possibles ces accouplements monstrueux.
- Il y a, dans le code civil, un certain article 335 qui prohiba la reconnaissance des enfants adultérins.
- Il y a un autre article (340) ainsi conçu : « La recherche de la paternité est interdite. »
- Tout cela, « au nom de la morale. »
- Oui, c’est par respect pour les bonnes mœurs que la loi défend la recherche de la paternité. C’est pour sauvegarder la dignité du mariage qu’elle s’oppose à ce qu’un homme reconnaisse les enfants qu’il peut avoir — pendant la durée de son mariage légitime — d’une autre femme que la sienne.
- Eh bien ! écoutez ceci :
- *
- ♦ *
- L’histoire est vraie.J’en garantis l’authenticité. Si je la raconte aujourd’hui, plutôt qu’hier ou plutôt que dans un mois, c’est qu’elle est à la veille d’avoir son pendant à Paris, dans quelques jours. Mais de ce qui se passera la semaine prochaine, je ne puis rien dire; contentez-vous donc de l’histoire d’autrefois.
- C’était en 18.....Je passe la date. A cette épo-
- que, j’étais jeune ; j’étudiais le droit et je remplissais, dans une petite ville de Normandie, les honorables fonctions de clerc de notaire.
- Un matin^ je vis entrer dans l’étude un homme portant le costume des paysans aisés.
- Nous le connaissions tous. C’était un ancien fermier, enrichi par le travail et les patientes économies ; il avait placé des fonds sur hypothèque, affermé ses lopins de terres, et il venait à des dates régulières, ponctuel comme un rentier, toucher ses intérêts ou ses fermages.
- C’était un quasi richard.
- En ce temps-là, avec trois raille livres de rente, en
- province, on tenait presque le haut du pavé.
- * *
- — Les enfants, nous dit-il d’un ton guoguenard qui jurait avec ses façons habituelles, il s’agit d’une
- grosse affaire... je vais me marier... et vous allez me dresser tout de suite un projet de contrat.
- — Volontiers; asseyez-vous et donnez les indications nécessaires.
- Le bonhomme, immobile, nous regardait les uns après les autres d’un air étrange. Il allait, disait-il, avoir la cinquantaine, et s’en vantait.
- Il prit une chaise.
- m — A cinquante ans, fit-il, on est encore un homme.
- — Nous n’en doutons pas, riposta l’un de nous.
- — Savez-vous qui j’épouse ?
- — Non.
- — J’épouse... j’épouse..,
- Nous attendions.
- Après une pose, semblant faire un effort sur lui-même, il acheva :
- — J’épouse ma fille !
- Il n’y eut qu’un cri. La situation irrégulière du personnage n’était un mystère pour aucun de nous ; nous savions qu’il avait élevé une fille naturelle; mais était-il possible qu’il allât jusqu’à en faire sa femme ? Quoi ! cet homme aurait ?... L’indignation nous suffoquait.
- Mais lui, sans s’émouvoir, approcha sa chaise du bureau du maître clerc, et, les jambes écartées, les deux mains croisées sur la pomme de sa canne, nous parla ainsi :
- * *
- — Ah ! ça vous étonne ? eh bien ! sachez bien une chose, les enfants, je me venge 1 Oui, je me venge de la société, qui m’a opprimé toute ma vie; je me venge de votre loi, qui n’a pas voulu donner à ma fille la place qui lui était due.
- Ecoutez :
- « Il y a vingt-huit ans j’épousais une paysanne comme moi, qui paraissait m’adorer. Nous étions jeunes tous deux. Un jour, — il y avait tout au plus quelques mois que nous étions mariés, — ayant découvert qu’elle ma trompait, je lui fis une scène. C’était bien naturel. Le lendemain, pendant que je m’en allais au labour, elle fit son paquet et partit. Je ne l’ai jamais revue. J’étais alors tout petit fermier. Me passer d’une femme, c’était impossible; qui donc aurait soigné les vaches et préparé la soupe ? Si j’avais pu divorcer, je l’aurais fait, mais pas moyen ! Je pris une domestique qui devint ma mai-tresse. Ça devait arriver; nous n'avions qu’une chambre pour nous deux. Bref, nous eûmes un enfant, un gros gars bien conditionné qui mourut au bout de six mois ; il en vint plus tard un second, la Louise. Je voulus la reconnaître, comme j’avais voulu lui reconnaître l’autre. Bernique i Le code n’autorise pas ces choses-là. J’étais séparé, et je
- p.317 - vue 317/832
-
-
-
- 318
- LE! DEVOIR
- n’avais pas le droit, à ce qu’il paraît, d’avoir des enfants portant mon nom. C'est bien bête, une loi pareille. Enfin, c’est comme ça; je n’y peux rien. Mais, il faut que je vous le dise puisque je le pense : des lois de cette espèce-là, ça irrite, ça envenime le cœur, et, finalement, ça rend canaille.
- On n’a pas voulu que je divorce, la société m’a forcé de vivre en concubinage... Vilain mot, jeunes gens, car ma concubine (une brave fille, allez !) serait devenue ma femme; je ne l’aurais pas déshonorée aux yeux du monde ; elle aurait pu marcher le front haut dans le village... Enfin, bref, j’ai une fille ; la loi la rend bâtarde. Bâtarde, ma Louise! Pas un gars ne l’épouserait. Qui donc en voudrait ici, je vous le demande ?... On n’a pas permis qu’elle soit ma fille ; à présent que je suis veuf, libre de moi, j’en fais ma femme, et je lui laisse par contrat tout ce que je possède...
- — Mais, objecta le maître clerc, personne n’ignore qu'elle est votre fille, le maire lui-mème...
- — Le maire mieux que personne sait à quoi s’en tenir; voilà vingt ans qu’il occupe la place, et c’est lui qui, dans le temps, m’a tarabusquê. Mais que voulez-vous qu’il fasse? Louise est-elle ma fille devant la loi? Non, la loi a voulu qu’elle fut pour moi une étrangère... Je vous répète que je me venge !
- — Ainsi, le maire vous unira ?
- — Comment s’y prendrait-il pour faire autrement? Quels motifs pourrait-il invoquer pour justifier son refus ?
- *
- * *
- Nous restions attérés. Cet homme avait raison.
- Cinq ou six jours plus tard, le mariage était célébré. Un officier de l’état-civil prononçait, au nom de
- la loi, l’union du père et de la fille !
- *
- * *
- Pareil fait est sur le point de se produire à Paris. La loi, qui permet d’annuler des mariages comme ceux de Montrouge, parce qu’une formalité insignifiante a été négligée, non-seulement n’annule pas, mais consacre officiellement des mariages incestueux ! Et la plupart du temps les maires sont les premiers à savoir que se sont des mariages incestueux. Oui, ils le savent 1
- Et l’on prétendra encore que l’intérêl social exige qu’un homme, engagé dans les liens d’une union légitime, ne puisse reconnaître ses enfants ? Et l’on dira que la loi protège la morale ? Allons donc !
- Il est si vrai que notre législation fait fausse route, qu’il s’est trouvé — sur les bancs mêmes du Sénat — des hommes pour proposer, sinon l’abrogation complète, du moins la révision de l’article 340, qui interdit la recherche de la paternité*
- Et savez-vous quel est l’auteur de la proposition ? M. Bérenger— un centre gaucher.
- Il y a cinq ans passés que cette proposition de loi dort dans les archives.
- Pourquoi ?
- Parce que le Sénat est l’ennemi juré de tout progrès et de toute réforme. Toucher au code de Bonaparte ? Sacrilège !
- Eu attendant, des pères sans pudeur épousant leur fille, et la loi prête son autorité, apporte sa sanction à ces unions contre nature !
- Je vous dis qu’avant ?peu, un mariage incestueux sera conclu à Paris même.
- Je sais les noms.
- Léon Richer.
- CHRONIQUE SCIENTIFIQUE
- Les poulies et les roues de wagon en papier. — Etude
- sur les moteurs légers à appliquer à la navigation
- aérienne. — La perforatrice du colonel Beaumont. —
- La dernière éruption de l’Etna.
- On sait qu’en Amérique, le pays pratique par excellence, il y a déjà longtemps que l’on fait non-seulement des roues de wagon et même des Coupoles d’observatoires en papier comprimé, mais encore des blocs compacts pour la construction des maisons. Dernièrement encore, un industriel des Etats-Ünis, M. Martindale a eu l’idée de fabriquer des poulies transmission en papier.
- Dans l’un des systèmes imaginés par M. Martiü-dale, la jante est en fer ou en fonte, et elle est rappor* tée sur le disque en papier. L’assemblage entre le disque et la jante se fait au moyen de deux cercles èn cornière et par rivure.
- Dans le second système le disque est façonné au diamètre que doit avoir la poulie, de manière à former, par son épaisseur, une partie de la jante. Pour compléter la jante, on ajoute, de part et d’autre du disque, des cercles en papier, puis extérieurement un cercle en fer plat, et on rive le tout.
- Enfin, dans le troisième système, le moyeu seul est métallique. La jante est d’une seule pièce avec le disque.
- Un atelier a été installé à Indianapolis pour la fabrique de ces poulies.
- Ces poulies, d’après l’inventeur, présentent de nombreux avantages. En premier lieu, elles coûtent moins cher que celles en bois ou en métal. Elles sont moins cassantes que celles en fonte* et moins déformables que celles en bois* Elles sont d’une
- p.318 - vue 318/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 319
- grande légèreté. Enfin, elles exigent une moindre
- tension de courroie, le glissement de la courroie sur
- la jante eu papier n’ayant jamais lieu.
- * *
- L’approche du centenaire de l’invention des aérostats, ramène les esprits vers la solution du grand problème de la direction aérienne, et nombre de personnes éclairées portent de nouveau leurs recherches et leurs investigations sur ce point obscur, non résolu encore.
- Dans un excellent article paru dans le dernier numéro de Y Aéronaute, M. David Napoli, directeur du laboratoire d'essais du chemin de fer de l’Est et président de la Société de navigation aérienne, cherche à déterminer lequel il serait préférable d’employer d’une machine à vapeur ou d’un moteur électrique, pour la production de la force motrice à appliquer à la propulsion d’un ballon allongé.
- Avant de commencer ses recherches, M. Napoli suppose qu’il faille obtenir un effort de 20 chevaux pendant dix heures consécutives. Comme le poids des matières d’approvisionnement dépassera, en ce cas, de beaucoup celui du moteur, quel sera, de la machine à vapeur et du moteur électrique, celui qui consommera le moins ?
- Si l’on se sert de la machine à vapeur, il faut consommer, on le sait, par heure de travail et par cheval, environ 8 kilog. de matières, soit 1 kilog. de charbon et 7 kilog. d’eau. A ce compte donc, les 20 chevaux consommeront, pendant dix heures, 200 kilog. de houille et 1,400 kilog. d'eau.
- Examinons maintenant l’autre face de la question :
- En admettant que la moitié de la force développée par un pile de Bunsen soit utilisée par le travail moteur, il faudra, pour fournir 20 chevaux-vapeur, une pile de 650 kilog., dépensant 3 k. 260 de zinc, d’acide et d’éau par heure èt par cheval. De plus, comme il faut un moteur pour utiliser cette force, en Considérant qu’une machine Gramme d’atelier, capable de fournir 6 chevaux vapeur, pèse 280 kilog., il est facile de calculer le poids d’une machine de 20 chevaux, lequel poids sera de 720 kilogrammes.
- Un appareil électrique de 20 chevaux-vapeur pèserait donc, avec son approvisionnement pour dix heures, près de 1,400 kilog., chiffre dépassé par les moteurs à vapeur pour les seules consommations de Matières, le poids du générateur et du mécanisme de transmission étant compté à part.
- Qu’on nous permette à ce sujet un retour en arrière .
- M. Henri G-iffard, Je célèbre ingénieur qui a été le premier à appliquer la vapeur à la navigation atmos-Pbéfique, persistait à préconiser l’emploi des machi»
- nés à vapeur qu’il considérait, malgré tout, comme plus légères, car il complaît recueillir la vapeur dans un condenseur de son invention, très léger et très ingénieux. De plus, il avait imaginé de remplacer le charbon par l’huile de pétrole et le gaz du ballon, rendu libre par le délestage produit par la disparition des matières entraînées sous forme de vapeur non condensée ou de fumée. La consommation de combustible et d’eau était 'donc réduite par ce fait dans des proportions très considérables.
- Mais il est probable que l’électricité remportera la victoire, car l’installation d’un foyer au-dessous d’une masse de gaz est toujours dangereuse, puis l’électricité a bien des avantages ; un appareil tel que l’indique M. Napoli est peu Volumineux et facile à manœuvrer. Il n’a qu’un inconvénient — un grand, malheureusement — celui de peser lourd, 70 kilo* grammes par cheval-vapeur, ce qui est énorme en aérostation, et d’exiger, par là même, un ballon d’un grand volume *
- D’après ce qui précède, il est donc évident que* tant que le poids des moteurs à transporter par leS airs n’aura pas diminué, la navigation aérienne restera stationnaire. Mais si l’électricité ne peut pas encore no'ts donner la direction des ballons, il faut reconnaître qu’elle ne lui aura pas moins été d’une grande utilité, soit pour l’éclairage des nacelles danâ les ascensions nocturnes, soit pour les manœuvres mécaniques d’ascension et de descente.
- [Opinion) Henri de Graffigny.
- [A. suivre).
- -- ———
- BIBLIOTHÈQUE DD FAMILISTÈRE
- Au nom de la population du Familistère* nous remercions les auteurs-donateurs des ouvrages suivants :
- — Projet de Société ayant pour but d’établir l’organisation professionnelle en France, par J. P. Ma-zaroz.
- — Moyens pratiques pour enrichir la France et les français, par le même.
- — Hautes œuvres cléricales, cOhférence par M. F. Potnenot.
- — L’esprit de l’Eglise, par S. Morin.
- — Les quatre Évangiles de J. B. RousÉàing, ré* ponse à ses critiques et à ses adversaires, par les élèves de J. B. Roustaing.
- Association Leclaire. — Rapport sur le concours des apprentis pour l’année 1883 et sur les effets de la participation aux bénéfices dans la maison Leclaire.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Sooiété anonyme du Glaneur* Grand’PIace* 33 «
- p.319 - vue 319/832
-
-
-
- L1BKA1RIE DU FAMILISTERE
- GUISE -A.ISNB)
- OUVRAGES DE M. GODIN *
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 Ir.
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8° extraite du volume « Le Gouvernement »................................i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE 8c ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8® broché, avec la vue générale des établisse-
- ments de l’association.......................5 fr.
- Sans la vue........................... . 4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°........................10 fr.
- Edition in-18........................ 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci - dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent. La richesse au service du peuple. . 0,40 cent. La politique du travail et la politique
- des privilèges.............................0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE
- DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret......0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS
- DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché..........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio 1, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LE DEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE OE L’ASSOCIATION DO FAMILISTERE
- paraît tous les gimanehes
- France : Un an........................10 fr. .»»
- — Six mois......................... 6 fr. »»
- — Trois mois....................... 3 fr. »»
- Union postale : Un an.................11 fr, »»
- Autres Pays ..........................13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- Ier volume broché, 432 pages .... 3 fr. »»
- 2e — — 464 — . 3 fr. »»
- ! 3e — — 624 — .... 4 fr. 50
- 4e — — 832 — .... 6 fr. »»
- 5e - • • • 1 00 ! 6 fr. »»
- 6e — — 832 — .... 6 fr. »»
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- S'-Quentin. — lmp. du Glaneur.
- p.320 - vue 320/832
-
-
-
- T Année, Tome 7. — n° 246. "Le numéro hebdomadaire 20 c, Dimanche 27 Mai 1883
- v w mirrrni
- JuiiBi MMm w
- BEVUE DES OIÎESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- À GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an . . . .13 fr. 60
- ON S’ & 30NNE A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LETMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- iüuW m tsm
- Le journal « LE DEVOIR » est envoy gratuitement à titre d’essai.
- Si le journal n’est pas renvoyé au bureau de Guise après le 4e numéro, l’administration fait présenter une quittance d’abonnement.
- SOMMAIRE
- Vouvrier propriétaire de sa maison. — Le Vlm. pot progressif sur les successions. — Faits politiques et sociaux. — Un Enterrement civil au Familistère. — Le Travail à travers les Ages. — Chronique Scientifique {Suite). — Etat-Civil du Familistère. — Les quinze jours de Louis Aubain.— Le Colonel Kam'ollot : Le miracle de la pantoufle.
- ERRATUM
- Une erreur s’est glissée dans le numéro du Devoir » du 13 Mai courant. Dans la liste des récompenses accordées à l’occasion de la fête du travail, à la deuxième ligne, on a mis par erreur le nom de Lavabre Jean-Baptiste à la place de Hennequin Joseph, pour une somme de 500 fr.
- , Lavabre Jean-Baptiste étant porté plus bas a sa véritable place, c’est donc Hennequin Joseph qu’il faut lire après le nom de Poulet-Mortier, en tête de la liste.
- L’Ouvrier propriétaire de sa Maison
- Généralement, les personnes qui s’occupent de l’habitation ouvrière font grand cas des moyens d’amener l’ouvrier à devenir propriétaire. Les combinaisons imaginées à cet effet sont,le plus souvent, mises en avant pour donner aux projets de construction d’habitations ouvrières un relief que ces projets ne pourraient avoir sans cela.
- Pour tous ceux que domine le préjugé de la propriété n’est-ce pas offrir à l’ouvrier le couronnement du bonheur que de le rendre propriétaire. Dès qu’un projet s’étaye sur une conclusion finale de ce genre, quels que soient les plans proposés, ils ont chance d’être acceptés. On se préoccupe peu des causes qui engendrent les misères et les maux inhérents aux logements des classes ouvrières. Les projets déjà mille fois expérimentés en vain sont entrepris et réédités.
- Certainement pour les familles qu’on peut voir entassées dans une seule chambre, sans cheminée et sans croisée, pour les personnes sans abri et sans gîte, ce serait un avantage d’avoir une petite maison comprenant rez-de-chaussée pour la salle commune, mansardes étroites et basses pour chambres à coucher, auxquelles on monte par un escalier étroit ou plutôt par une espèce d’échelle. Mais est-il possible, sous prétexte de rendre au bout de 15 ou 20 ans l’ouvrier propriétaire d’un pareil logis, de présenter cela comme une amélioration réelle !
- Est-ce bien sur de pareilles bases que doit être constituée l’habitation véritablement humaine ?
- Les petites maisons ne résolvent pas la question
- p.321 - vue 321/832
-
-
-
- 322
- LE DEVOIR
- du paupérisme ; elles la mettent, au contraire, en évidence et l’y mettront encore davantage.
- Certaines personnes se sentant impuissantes à décider'dans la question de savoir si la petite mai* son n’est pas la meilleure des choses à faire en faveur de l’ouvrier, objecteront qu’on voit le travailleur économe acheter une petite maison et se trouver heureux de placer ainsi ses économies. On peut répondre que ce n’est pas une règle générale et, du reste, il est concevable que l’ouvrier, dans sa situation, songe à acheter une petite maison et non un palais*
- Abandonné à ses seules forces, au sein de la nature Vierge, l’homme cherche à se construire une hutte. L’ouvrier, livré à lui-même au sein de la civilisation, ne peut songer acheter ou louer qu’une petite maison ; chacun se met au niveau des ressources dont il dispose.
- Mais est-ce à dire que la société doive toujours assister indifférente aux misères et aux peines du peuple, et qu’elle ne doive jamais faire acte de prévoyance collective sur lesJbesoins les plus généraux et les plus pressants de l’existence humaine ? Est-ce à dire qu’il suffise de se retrancher derrière des clichés ayant cours comme ceux dont s’emparent les imaginations paresseuses, en qualifiant de socialisme d'Etat toute proposition tendant à l’amélioration du sort des masses ouvrières.
- Prétendre que tout doit sortir de l’initiative individuelle est la contradiction la plus flagrante avec tout le passé de la société. Toute grande mesure progressive, toute grande mesure d’amélioration générale s’est faite sous la protection de l’Etat. Où en serions-nous encore si nous avions attendu de l’initiative individuelle la création des routes en France, la création des canaux, la création même des chemins vicinaux ! Quelle serait notre situation en Europe pour les chemins de fer, si l’intervention de l’Etat en eût été complètement écartée. Toutes les grandes choses, toutes les vues d’ensemble sont du domaine de l’Etat*
- Mais ne confondons pas l’Etat avec le gouvernement. L’Etat, c’est l’ensemble de tous les pouvoirs publics et de la nation. L’Etat, c’est la société représentée par toutes les forces qui la constituent. Les gouvernements passent, l’Etat reste. Il n’y a pas plus de socialisme d’Etat dans îe fait de la société protégeant ses membres, et spécialement la personne des travailleurs en encourageant la réforme de l’habitation, qu’il n’y en a dans toutes les grandes entreprises qui ont fait le progrès de notre civilisation.
- Sachons donc réduire les clichés à ce qu’ils valent. Lorsque pour écarter les meilleures mesures ces mots : Socialisme d’Etat seront mis à la traverse, sachons discerner là une manœuvre de l’économie politique, royaliste et anti-républicaine, et ne nous y laissons pas prendre.
- Ce qu’il faut écarter, c’est le socialisme despotique d’un gouvernement autoritaire, à la Bismark, mais non les mesures régulièrement discutées et consenties par tous les pouvoirs publics, en vue de l’amélioration du sort du peuple.
- La méthode rationnelle pour bien juger en ces matières consiste à se préoccuper avant tout de la dignité, de l’indépendance, de la liberté du travailleur et à voir par quels moyens cette liberté, cette indépendance et cette dignité peuvent être intégralement sauvegardées, non seulement dans le présent mais aussi dans l’avenir.
- Ce n’est point cela qu’on a eu en vue, dans la plupart des cas, lorsqu’on a fondé de petites maisons et, surtout, lorsqu’on a songé à rendre l’ouvrier propriétaire. On a voulu l’attacher au sol de la fabrique et construire les maisons avec les économies mêmes de l’ouvrier. Voilà, au moins pour ceux qui voyaient-clair dans ces entreprises, le coté vrai des idées prétendues philanthropiques concernant les ouvriers propriétaires.
- Est-il avantageux pour l’ouvrier d’immobiliser ainsi ses économies dans une petite maison ? Les économies qu’il peut faire sont une ressource en cas d’accident, de maladie ou de chômage. Sa ressource présente est dans ses bras, dans son talent, dans son travail ; c’est en lui-même que se trouve l’avenir de sa famille, faute d’institutions de prévoyance qui lui donnent la sécurité du lendemain. En face de cette absence d’institutions, en face de l’insolidarité qui existe entre l’ouvrier et la fabrique, lorsque le travail de l’ouvrier est complètement subordonné à la volonté et aux intérêts du chef d’usine, est-il sage que l’ouvrier immobilise ses économies pour attacher ses intérêts à la fabrique même. La prudence ne lui conseille-t-elle pas, au contraire, de conserver son indépendance et sa liberté, afin de changer de lieu si les circonstances l’exigent et de pouvoir accepter le travail là où il est le plus avantageux.
- L’ouvrier qui immobilise ses économies dans une petite maison est, par ce fait même, rivé à la fabrique locale,au bon vouloir des patrons du voisinage. Il se trouve dans l’impossibilité de profiter des circonstances meilleures qui peuvent s’offrir à lui. Il est contraint de subir la mauvaise fortune de l’industrie locale si celle-ci vient à péricliter. Alors ses économies mêmes sont gravement compromises. Il
- p.322 - vue 322/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 323
- faut vendre à perte la petite maison qui a d’autant moins de valeur que les avantages industriels locaux ont perdu de leur importance. Si la petite maison est laissée en location dans de telles conditions, il n’y a pas à espérer en retirer grand chose. Si l’oiivriér veut la vendre, il ne peut le faire qu’à vil prix.
- A Paris, la question se complique d’un véritable danger public, Quand on aura créé ces quartiers de propriétaires misérables,en supposant qu’on parvienne à donner à ces quartiers une grande importance quelle sera dans les cas de crise et de chômage la situation de cette population abandonnée à elle-même,sans aucune ressource mutuelle,sans aucun lien de crédit organisés dans son sein, tous les éléments de la vie réelle lui faisant défaut ?
- Je laisse aux promoteurs de semblables projets le soin de répondre.
- Il en serait tout autrement si la classe ouvrière était associée à la production, si le travail avait des droits aux bénéfices à l’égal d-u capital, et si le travailleur devenait actionnaire en raison de ses bénéfices. Alors l’usine et l’habitation deviendraient solidaires, les ouvriers ayant leurs économies en actions ou en titres sur toutes les valeurs mises en société. Dans ces conditions, la liberté et l’indépendance du travailleur seraient sauvegardées par le fait même de l’association ; car ses économies seraient convertis en titres qu’il pourrait emporter avec lui, ce qu’il ne peut faire d’une petite maison. Il conserverait ses titres ou actions dans la société industrielle dont il ne cesserait pas de faire partie au moins comme intéressé ; il en toucherait les intérêts et dividendes, tout en pouvant travailler ailleurs.
- C’est ce qu’a réalisé la société du Familistère. Chez elle l’ouvrier quoique propriétaire-associé,jouit de sa complète liberté. Il loue un logement à l’association; il en paie le loyer. Il fait des économies par les dividendes qu’il reçoit ; ces économies sont converties en titres de la société. Il peut quitter son logement quand il le veut, sans avoir à se préoccuper de la maison ; l’association reste et veille pour lui aux intérêts communs. Il peut quitter les atèliers et aller travailler ailleurs en emportant ses titres, rien ne l’arrête ; s’il revient, il rentre avec les actions qu’il a dans la société à moins qu’il ne les ait vendues.
- Un tel ordre de choses ne se conçoit que par l’association des individus dans les résultats des entreprises auxquelles ils participent, quelle que soit la aature de ces entreprises.
- L association,dans sa forme la plus embryonnaire,
- nous fait concevoir le locataire comme participant aux revenus locatifs du palais qu’il habite ; le travailleur, comme participant aux dividendes de l’industrie à laquelle il accorde son travail; le consommateur, comme participant aux bénéfices des magasins où il s’approvisionne : chacun dans la proportion des concours et des services qu’il apporte à chacune des entreprises à laquelle il est relié.
- Une telle forme d’association existe déjà dans les sociétés coopératives de consommation,où les bénéfices se partagent entre le vendeur capitaliste et l’acheteur consommateur. Rien n’a été fait dans la voie de la coopération pour les logements, et peu de chose a été réalisé dans la coopération productive.
- Il est bien entendu que de telles associations doivent se faire sous l’empire de conventions acceptées, d’intérêts librement engagés départ et d’autre. C’est précisément dans l’art de grouper les intérêts que se trouvent la véritable science sociale et les moyens de sortir des embarras que présente la constitution actuelle de l’industrie et du commerce. Or, si l’on y fait attention, on reconnaîtra que c’est à l’incohérence des habitations que sont dues les difficultés de l’association des classes laborieuses.
- Mais quel cas nos hommes politiques d’aujourd’hui font-ils des études pratiques accomplies dans cette voie? Combien parmi eux ont étudié les immenses ressources que l’association recèle pour la pacification du monde? Le nombre en est si restreint qu’il n’y aurait aucune espérance à concevoir de leur action, si la vérité n’était faite pour triompher de l’erreur, lorsque son moment est venu.
- G.
- De l'Impôt progressif sur les Successions
- Par un Propriétaire
- Quand une idée est mûre, elle trouve de divers côtés son expression. En même temps que M. Godin mettait au jour son projet de Mutualité nationale contre la misère, au moyen d’une taxe progressive prélevée sur les héritages, un travail ayant le même but était publié dans la Revue du mouvement social, puis tiré en brochure sous le titre énoncé ci-dessus.
- Ce travail qui ne porte pas de signature a, dit-on, pour auteur un médecin de Paris, honorablement connu, M. Hubert Valleroux jil n’y a pas, je pense, d’indiscrétion à le nommer),lequel a déjà fait paraître un ouvrage important sur l’assistance publique.
- La solution que l’auteur propose, « a dit-il, pour
- p.323 - vue 323/832
-
-
-
- 324
- LE DEVOIR
- objet, par un acte purement législatif, d’assurer aux multitudes l’indispensable qui souvent leur manque, en exonérant d’une partie de leur superflu les privilégiés du coffre-fort.
- « L’avoir total de la France, ajoutc-t il, en terres, usines, marchandises, monnaies, etc., est estimé à 250 milliards. La population étant, en chiffre rond, de 37 millions d’âmes et la durée moyenne de la vie de 37 ans,il en résulte qu’un million de Français meurt chaque année, et 6 milliards 575 millions tombent en exhérence par leur mort.
- M. II. Valleroux propose d’établir sur les héritages un impôt beaucoup moins gradué ou plus rapidement progressif que celui qui est indiqué par M. Godin, puisqu’il le fixe ainsi qu’il suit :
- Succession de 8,000 à 16,000 8 0/0
- — de 16,000 à 32,000 16 0/0
- — de 32,000 à 64,000 32 0/0
- — de 64,000 et au-dessus 50 0/0
- Je crains bien que cette porportion ne paraisse véritablement excessive, car il faut considérer que la plupart des successions se partagent entre un certain nombre d’enfants, en ne tenant compte que des heritiers directs au premier degré. Ainsi une succession de 64,000 fr., après le prélèvement de l’impôt de 50 0/0, ne laisserait plus qu’une valeur de 32,000 fr. à partager entre deux, trois, quatre enfants et plus quelque fois. Une part aussi léonine attribuée à l’Etat, même sur des successions modestes, aurait, je crois, l'apparence d’une spoliation.
- M. Godin procède , lui, avec beaucoup plus de mesure ; il ne porte à 50 0/0 le droit de l’Etat que sur les héritages de 5 millions et au-dessus.
- En quoi diffèrent encore les deux projets, c’est que l’un limite l’héritage aux enfants et aux ascendants directs, tandis que l’autre ne change rien aux dispositions du Code civil, qui étend abusivement le droit héréditaire jusqu’au douxième degré de parenté, c’est-à dire, à des gens que le défunt n’aura probablement jamais vus ni connus.
- Mais l’opposition capitale entre l’un et l’autre projet consiste dans la destination différente que donne chacun d’eux aux ressources qui résulteraient de l’impôt successorial.
- M. Valleroux en fait un pécule de 2,400 fr. qui serait délivré à chaque Français de l’un et de l’autre sexe, parvenu à l'âge de majorité. Cette mesure ne remédierait en rien à la misère. Elle ne profiterait ni à l’enfance ni à la vieillesse, les deux âges qui ont le plus besoin d’assistence.
- Si, d’un côté, elle avait pour résultat, comme l’espère l’auteur, d’aider quelques individus rangés
- de la classe ouvrière à se tirer d’embarras, à devenir maîtres dans quelques petits métiers ou participants et associés dans de grandes industries, combien, d’un autre côté, n’y aurait-il pas de sujets, par contre, qui, ayant déjà pris le goût de la paresse et de la dissipation, n’emploieraient la somme qui leur serait allouée qu’à faire bombance, qu’à se donner quelques mois de bon temps, et qui retomberaient ensuite dans une détresse d’autant plus grande qu’ils auraient perdu, encore plus qu’auparavant, l’habitude du travail et de la sobriété ! La remise purement gratuite et sans qu’elle fût le prix d’au -cun effort d’aucun mérite quelconque delà part du destinataire, cette aubaine de la vingt-et-unième année,deviendrait plus souvent une cause de démoralisation qu’une aide utile et un encouragement à bien faire.
- M. Godin, lui , n’accorde le subside social que là où il est nécessaire, au moment et pendant le temps seulement où il reste nécessaire.
- De plus, il crée une vaste mutualité comprenant la population tout entière ; chaque individu verse, à moins d’empêchement absolu, une cotisation dont le produit s’ajoute aux ressources provenant du droit social de l’Etat, et en vertu de cette cotisation chaque membre actif de la mutualité concourt à l’élection des administrateurs du budget de l’assurance : il a ainsi sa part d’influence et de contrôle sur l’emploi qui en est fait, sur l’attribution, par exemple, des subsides dans la circonscription communale à laquelle il appartient.
- La supériorité d’une telle organisation ressort avec évidence. Elle paraît vraiment susceptible d’avoir raison de la misère, d’éteindre le paupérisme dans la nation qui la mettrait en pratique.
- Les deux projets s’appuient d’ailleurs sur le même principe d’équité sociale.
- « Les richesses dont s’enorgueillit la France du XIXe siècle ne sont-elles pas, dit M. Valleroux, le fruit du travail des générations qui nous ont précédés, le résultat des économies de nos ancêtres ? et de quel droit continuerait-on à frustrer d’une partie de cet héritage leurs descendants directs ?
- « Mais, dira-t on, c’est à leur travail personnel, intelligent et prolongé que la plupart des riches, sinon tous, doivent leur opulence. Erreur! Nul d’entr’eux n’eût pu seul cultiver et amender ses terres, construire et utiliser ses machines, fonder ses magasins et ses comptoirs, ouvrir des débouchés à ses produits, etc.; des légions d’esclaves, cle serfs et de salariés, selon les temps, les lieux et les circonstances, ont dû coopérer et coopèrent chaque jour à ce travail... D’où cette conclusion qu'une part
- p.324 - vue 324/832
-
-
-
- LH DEVOIR
- cle cette fortune doit faire retour à ces coopérateurs ou à leurs ayant droit. »
- C’est sur ce raisonnement irréfutable que se fondent les revendications socialistes et collectivistes. On s’abuserait étrangement si l’on croyait que ces idées ne font aucun progrès dans l’esprit des classes populaires. Elles en font, au contraire, et de si rapides et de si larges, que d’ici à un quart de siècle et peut-être avant, il se produira des commotions terribles dans toute l’Europe, à moins qu'on ne donne satisfaction à ce qu il y a de foncièrement juste dans le principe du socialisme.
- Ch. Pellarin.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Le grand événement de la semaine est incontesiable-mentd’éiection dans le 16e arrondissement d’un légitimiste en remplacement de M. Marmottai!, député démissionnaire. Ce résultat est dû certainement à la conduite indigne de républicains tenue à cette occasion par les opportunistes, qui décidément peuvent être considérés désormais comme les pires ennemis de la République Pour eux, en effet, les inléiêls du pays, ceux des institutions républicaines, de la démocratie, du progrès social ne sont plus rieD, dès qu’ils ne cadrent pas parfaitement avec les vues de leur parti hybride, qui forme une petite Eglise hors de laquelle il n’y a point de salut.
- Non contents de se mettre en travers de la volonté nationale sur La question de la révision de la Constitution, qu’ils ajournent, disent-ils, mais qu’ils redoutent et dout ils ne veulent pas en réalité, parce que comme tous les réactionnaires, ils ont horreur de la liberté et du progrès, ils cherchent à peser sur le suffrage universel qu’ils sentent bien n’être plus avec eux, parce qu’il veut marcher en avant, taudis qu’ils voudraient rester stationnaires, sinon rétrograder, et pour cela tous les moyens, même les plus honteux, les plus inavouables leur sont bons.
- Le pays en a eu la preuve dans cette élection. Après avoir soutenu ardemment il y a deux ans la candidature au conseil municipal de„M. de Bouteiller, ce parti l’a combattu, dès qu’il a manifesté des velléités d’indépendance, par la calomnie la plus atroce, sans se tendre compte qu’il prononçait ainsi sa propre condamnation. En effet,de deux choses: l’une ou ce candidat est indigne ou il ue l’est pas. S il est indigne, comment se fait-il que vous l’ayez si chaudement patronné naguère, sachant très bien tout ce que vous avez allégué contre lui lorsque vous avez eu un intérêt h le faire, vous rendant ainsi sciemment son complice? Et s’il ne l’est pas, quelle raison honnête pouvez-vous mettre en avant pour justifier vos accusations calomnieuses contre lui ?
- Gomment d’ailleurs avez-vous espéré faire croire que 1 on aurait réintégré dans l’ordre de la Légion d’Hon-neur un homme qui en aurait été indigne ?
- Républicains, méfiez-vous à l’avenir des opportunistes qui font le jeu des monarchistes, et qui sont les plus dangereux ennemis de la République démocratique et sociale l
- *
- * *
- Qu’esl-co au fond demande les Blais-Unis d’Europe, la ’rraie pensée des négociants et des manufacturiers anglais qui font semblant de vouloir creuser en Egypte mi second canal de Suez ? Les raisons qu’ils donnent -e tiennent, pas. L’insuffisance d’un ?eul canal? il est
- 325
- facile d’agrandir le premier. Le danger de laisser à une Compagnie privée la clef de la seule voie commerciale entre l’Occident et l’Orient. Cette clef serait-elle donc mieux placée entre les mains d’une seule nation ?Nous soupçonnons fort ces braves gens d’obéir à l’élroile et vieilfe jalousie britannique, et de vouloir tout simplement pour eux-mêmes le monopole qu’ils attaquent. La vraie réponse ù, leur faire vingt fois nous l’avons dit, cent fois nous le redirons : c’est de signer à doux ou trois d’abord, Angleterre, Russie, France, Allemagne, une convention qui déclare, et qui par cela seul réalise, I& neutralité du canal et de la Mer Rouge. Gela fait, on verra ceux qui n’ont pas signé les premiers venir tous à la file apporter leurs signatures, la Convention n’étant jamais close et restant toujours ouverte à. tous les peuples. S’il y a des Anglais égoïstes, il y a des Anglais généreux. C’est à la France et à l'Angleterre de préparer et de négocier ce traité dont les résultats pour la paix de l’Europe seraient incalculables. Sans compter que le principe qu’on aura posé à Suez produira ses conséquences à Panama, —Il faut relever dans la question irlandaise le mouvement qui s’est produit chez les Irlandais d’Amérique : Ja très grande majorité s’est rangée du côté do Parnell et veuf suivre les voies légales, la minorité seulement se déclare pour la dynamite et pour O Donovan Rossa.
- +
- ♦ ♦
- L’Italie s’apprête à célébrer l’anniversaire de la mort de Garibaldi. Ces deux héros, Garibaldi et Mazziui, planent au-dessus do ce peuple, ils lui ont donné l’unité géographique et politique ; leur souvenir, l’influentv de leurs idées lui donnent peu à peu l’unité de mœurs, de discipline et de volonté. Le programme, de Bologne réunit rapidement les esprits et ies cœurs, ei excite d'autant la colère des monarchistes. Après avoir fait ajourner â trois mois les interpellations de Maffî, de Pais, de Bertani, de Nicotera, députés, M. Depretis a bien été forcé de répondre. Il l’a fait mollement, avec son astuce, mais non avec son audace ordinaire.
- La petite) Belgique avait besoin, ces jours-ci, de soixante millions : elle a ouvert un emprunt, et cel emprunt a été couvert cinquante fois. Yoilà qui vaut mieux que dix batailles,
- *
- * *
- L’Autriche-Hongrie, la Turquie, la Serbie, la Bulgarie se sont entendues sur les points où les chemius de fer ottomans, bulgares et serbes doivent se î accorder au réseau des chemius autrichiens. La négociation durait depuis quatre ans, Je traité de Berlin ayant substitué la Serbie et Ja Bulgarie aux obligations de la Turquie envers l’Autriche. Les concluions de la convention qui vieDt d’être signée sont défavorables à la Turquie, el!e perd en fait le rempart des Balkans, elles sont favorables à l’Autriche à laquelle on ménage la voie la plus courte vers Saionique. Ainsi s’exécute le plan de M. de Bismarck : à la France la Tunisie, à l’Angleterre l’Egypte, à l’Autriche la presqu’île des Balkans. A qui plus tard Constantinople et les Détroits ? Pour que ce plan achève de s’exécuter il ne reste qu’à mettre le Danube sous la main do l’Autriche, et c’est ce qui a commencé de se faire il y a trois mois dans la Conférence de Londres par la sottise de la France, qui au lieu de soutenir la Roumanie dans sa juste résistance l’a quasiment livrée pieds et poings liés a ses ennemis.
- + *
- Oa lit dans l'Alsace-Lorraine :
- Battu sur le terrain de ses projets de budget biennal et de la loi sur les assurances ouvrières ; repous?é à l’u-naoimîté des voix par la commission chargée de l’examiner, le chancelier vient de nouveau d’être atteint d’une de ces attaques de nerfs que la presse européenne enregistre depuis si longtemps et qui commencent à former une base symptomatique dont il faut tenir compte 1 plus que jamais. Le conflit existe en ce moment à l’état
- p.325 - vue 325/832
-
-
-
- 326
- LE DEVOIR
- aigu entre M. de Bismarck et le Parlement : les ministres, surtout le général Broneart vou Schellendorf, parlent, suivant l'expression d’un organe allemand, «comme le ferait un lieutenant de la garde pendant son déjeuner. » M. Scholz, ministre des finances, a des larmoiements dans la voix quand il prononce le nom de son maître ; et l'inflexible M. Richter, qui aligne ces chiffres avec une conviction digne d'un meilleur sort, se voit traiter de Robespierre, de Parnell et G0.
- M. Savorgnan de Brazza commence' dans le Congo sa conquête pacifique. Il s’est établi dans la baie de Loango à quarante lieues au nord de l’embouchure du Congo. No» vœux l’accompagnent. Qu’il reste fidèle aux maximes de paix et de justice qui ont fait ses premiers succès ; qu’au milieu de violences et des cupidités brutales qui signalent d’habitude ceux, qui se disent les promoteurs de la civilisation, il continue de se faire une place à part, et de mériter par sa douceur, par sa loyauté, le beau nom d’apôtre laïque.
- 4 4
- Héroïsme, — Comment le feu avait-il pris dans la lande qui entoure le Gissac, personne ne le sait, mais depuis quatre heures il brûlait, et quoi qu’on fit il avançait toujours, gagnant sur le vidage. Rendues plus actives par le vent d’ouest, les flammes s’élevaient à une hauteur immense, les bruyères s’embrasaient, ef. les gros pins résineux à peine touchés s’illuminaient du pied jusqu’à la cime, et parmi des gerbes d’étincelles s’affaissaient avec des craquements affreux. Six cents mètres à peine séparaient encore le village de la ligne enflammée, une douzaine de pins s’élevant dans l'intervalle allaient servir de irait d’union entre l’incendie et les maisons, il fallait les abattre. On n’osait. La terreur paralysait. On vit alors une jeune fille, Elisa Batailly, s’élancer une hache à la main, se jeter entre les arbres et l’incendie, attaquer audacieusement les plus rapprochés du feu. Derrière elle les flammes s’allongeaient en sifflant, le vent la couvrait de flammèches, elle frappait, elie frappait toujours; excités par sa vaillance, les hommes, les femmes l’imitaient, quelques minutes encore et le village serait sauvé. Tout à coup un coup de vent furieux survint, on vit la flamme s’allonger, envelopper Elisa, le feu avait pris à ses jupes, la pauvre enfant étouffée par la fumée tomba, horriblement brûlée; on la rapporta sans connaissance, elle était morte, mais le village était sauvé.
- (Etats-Unis d'Europe.)
- Yoici de quelle façon les Chiliens usent de leur victoire. Ils démontent les phares sur les côtes, les fontaines sur les places et sur les promenades, les rails et les traverses sur les chemins de fer, et ils emportent tout au Chili. Ce Vergara dont nous avons déjà prononcé le nom, a osé dire à la tribune de Santiago « que le but de la guerre était de ruiner le Pérou de façon à ce qu’il ne puisse se relever avant un demi-siècle.” »
- ¥ 4
- Si nous en croyons M. Seymour Keay, les Egyptiens ne voient pas encore les bienfaits de l’intervention anglaise; mais si leurs yeux sont fermés leurs poches vont s’ouvrir, et qui pis est se vider promptement en payant l’intérêt du nouvel emprunt de cent millions de francs pour indemniser les Alexandrins de la destruction de leur ville, et pour couvrir les autres dépenses de la guerre. Comment le pauvre fellah, déjà plus imposé qu’aucun prolétaire au monde, pourrait-il supporter une aggravation de charges ? C'est une question insoluble, excepté pour les Shylocks qui sans doute se sont déjà mis en mesure de s’assurer leur livre de chair.
- (ArMtrator.)
- * *
- Quatre fois en six semaines le Reischtag a fait échec à la politique de M. de Bismarck, et sur les points de
- cette politique auxquels il tient le plus. En dernier lieu, la Chambre a refusé d’élever le droit sur les bois. Par l’élévation de ce droit M. de Bismarck ne voulait pas seulement gagner la faveur el las vqtes des gros forestiers, ii comptait de plus accroître sa propre fortune et ses revenus particuliers, car lui-même est un grand propriétaire de forêts. Ce dernier coup lui a été très sensible, sa maladie de nerf s’en est aggravée à tel point que les médecins lui prescrivent un" repo3 absolu. R est à regretter que dans ce dernier scrutin dont nous venons de parler, pour lequel la majorité s’est formée par la coalition des progressistes, de Danois, des Polonais, des Alsaciens-Lorrains et des socialistes, trois Alsaciens sur sept aient commis la grosse faute de voter pour le chancelier. Le devoir étroit des députés d’Alsace et de Lorraine c’est de faire systématiquement opposition à l’empire Allemand. Tout autre considération doit être subordonnée à la nécessité impérieuse de procurer l'affranchissement de l’Alsace et de la Lorraine, et les circonstances exigent que l’on soit à l’affût des moindres occasions. L’empire est ébranlé, la mort de M. de Bismarck et celle de Guillaume peuvent d’un instant à l’autre créer une situation à laquelle les Alsaciens et les Lorrains doivent se préparer. La France a le même devoir.
- * • -
- 4 4
- Remède contre la rage. — On se rappelle encore le retentissement d’une communication faite, il y a peu de mois, par M. Bouley, membre de l’Académie des sciences. C’était la découverte d’un moyen de guérir la rage par l’ail. L'efficacité de ce genre de traitement est aujourd’hui complètement confirmée.
- M. le docteur Yictorino Pereira Dias médecin, depuis quarante ans, à Porto (Portugal), a expérimenté cette méthode sur neuf individus mordus par des chiens enragés, dans le cours de l’année 1882. Aucun de ceux qüi ont été traités par l’ail n’a présenté de symptômes rabiques ; tous ceux qui ont été cautérisés au fer rouge sont morts.
- Yoici comment on précède :
- La morsure doit d’abord être lavée à l’eau froide, puis frottée avec del’aii pila, qu’on laisse sur la plaie pendant un certain temps ; puis le malade prendra,pendant huit jours 60 grammes de la décotion suivante :
- Eau pure, 720 grammes.
- Ail, une tête.
- On fait bouillir jusqu’à réduction de 800 grammes.
- Le malade mangera, en outre, tous les matins, deux deux gousses d’ailavecdupain.PendanU’accèsdela rage confirmée, on lui fera constamment mâchonner des têtes d’ail, jusqu’à ce qu’il s’assoupisse.
- Cet antidote de la rage est infaillible.
- Un enterrement civil au Familistère
- La ville de Guise a eu cette semaine l'imposant spectacle d’un enterrement civil auquel assistaient plusieurs centaines de personnes. Les libres-penseurs du Familistère, frappés surtout de l’idée que l’un des attraits des cérémonies religieuses pour les âmes simples et crédules, est la mise en scène qui y préside toujours d’une manière plus ou moins complète, avaient pensé qu’il y avait lieu de battre autant que possible les cléricaux avec leurs propres arme?, et de faire une part à ce goût instinctif des masses pour la représentation extérieure,en donnant à ces funérailles une certaine solennité d’apparat. Si les cléricaux qui ont dédaigneusement appelé ces
- p.326 - vue 326/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 327
- sortes d’enterrements des enfouissements, ont trouvé un peu d’écho chez quelques esprits bornés, c’est précisément en grande partie à raison de cette absence de formes, qui a jusqu’à présent caractérisé les inhumations civiles.
- En conséquence, l’on avait décidé que celte fois on aurait, comme le clergé, quelques-uns de ces oripeaux qui flattent et attirent les masses populaires, et qui, en caressant leur goût pour tout ce qui frappe les sens,leur en impose en même temps. L’occasion était d’autant plus favorable que le défunt était un des plus modestes travailleurs de l’usine, un humble ouvrier, mais en même temps un des plus méritants et des plus estimés de tous à bon droit.
- Le cortège était formé de la musique précédé de sa bannière voilée d’un crêpe, exécutant des marches funèbres, de la bannière de la société des libres-penseurs spiritualistes à laquelle appartenait le défunt ; cette bannière,improvisée à la hâte pour la circonstance, en velours bleu clair et argent portant la devise : « Naître, mourir, renaître, » était portée par un vieux travailleur de l’Usine du Familistère, et les cordons tenus par deux jeunes enfant^ d’une dizaine d’années. Suivait une magnifique couronne de lilas, portée sur un brancard pavoisé de blanc par six garçons d’une quinzaine d’années, précédant le corbillard dont les cordons étaient tenus par six libres-penseurs.
- Après la famille, venaient tous les membres de la société de la libre-pensée de Guise portant à la boutonnière leurs insignes et un petit bouquet d’immortelles , lesquels avaient tenu à honorer de leur présence le convoi d’un excellent ouvrier et d’un libre-penseur très convaincu. Rien ne saurait donner une idée du caractère imposant de cette cérémonie funèbre, et toutes les têtes s’inclinaient sur le passage du cortège, car il ne faut pas compter pour quelque chose les très rares sourires de dédain et les plus i rares réflexions malveillantes que la manifestation a pu provoquer chez quelques-uns de ces êtres obstinément encroûtés dans leurs vieilles idées et leurs préjugés surannés, qui persistent à blâmer tout ce qui dans les rangs de la société dépasse l’alignement j antique et solennel. Paix à leur idiotisme voulu ! i
- Au cimetière, une fois le corps descendu dans la i fosse, M. Ed. Fortis rédacteur en chef du « Devoir » j s’est avancé, et a prononcé le discours suivant : j
- !
- Mesdames, Messieurs, j
- Nous sommes réunis nombreux autour de cette ! tombe, pour rendre un dernier et légitime hommage ! à un honnête homme, à un digne travailleur, à un I citoyen éminemment respectable.
- Dans l'ancienne Egypte, lorsqu’un grand person- *
- nage, roi, prince, grand seigneur, pontife mourait, l’usage voulait que sa dépouille mortelle comparut devant un jury nombreux, qui, d’après les actes de sa vie, le jugeait, et le déclarait digne ou non des honneurs funèbres. Chez nous, l’ori a adopté un autre procédé. L’homme le plus décrié, le plus vilipendé, durant sa vie, devient dès qur’il est mort un modèle de toutes les vertus, de toutes les qualités, de tous les héroïsmes. Et de nos jours on pousse cette disposition bizarre si loin,que partout, à propus de tout, et même à propos de rien, on élève des statues à tous les hommes, pourvu qu’ils aient fait un peu de bruit, et qu’ils aient eu le talent de se faire quelques partisans.
- Ici, Messieurs, près de cette modeste sépulture, je dois déclarer que je n’ai pas voulu me conformer à cet usage que je n’approuve pas. Eri scrutant avec soin la vie toute entière de cet honnête ouvrier, j’âi vainement cherché quelque chose à reprendre, quelque travers, qielque défaut, comme nous en avons' tous, et je le dis avec bonheur, sans crainte d’être démenti par ceux qui l’ont vu à l’œuvre pendant vingt-deux ans, je n’en ai trouvé aucun. Aussi, lorsqu’on est venu me solliciter de parler sur cette tombe, j’ai accepté cette tâche avec, une cordiale satisfaction.
- C’est qu’à mes yeux, Messieurs, ce mouleur, ce simple travailleur dont l’existence toute entière se traduit par ce seul mot « travail », est plus grand, plus méritant que bien des millionnaires,-bien des potent ats, bien des paissants qui font infiniment plus de bruit, mais aussi infiniment moins de besogne. Vmgt-deux années d’un labeur constant, infatigable, soutenu sans la moindre défaillance, sans la moindre lacune constituent à l’estime des hommes un titre d’une bien autre valeur que des sacé d écus plus ou moins nombreux, acquis Dieu sait comment, Je connais des gens qui ont gagné plusieurs millions en un quart d’heure; j’en connais qui ont mis quinze ans à en gagner plus de quatre-vingts. Je n’en connais pas qui puissent dire que ces millions ils les ont gagnés honnêtement, sans faire tort à personne, comme l’homme dont la dépouille mortelle est là a toujours gagné sa vie et celle de sa famille.
- Tenez, laissez-moi vous faire une comparaison. Lorsque vous entrez dans un jardin bien tenu, vous êtes frappé de l’éclat de toutes les fleurs qu’on y cultive, dahlias, hortensias, camélias, bégonias et mille autres également en a. Tout cela brille aux yeux, ét, dans la tonnalité des couleurs, semble entonner une fanfare éclatante. Approchez-vous pour les flairer, il n’y a rien, c’est le néant brillant. Mais si quittant ces allées tant ornées, vous vous enfermez sous un couvert près des haies, vous n’avez encore rien vu, que’déjà les effluves embaumées de la violette vous attirent, et guidé par son parfum suave et doux, vous finissez par la découvrir, et vous êtes heureux de la cueillir*. Cette violette humble et parfumée qui se cache, mais que son délicieux arôme trahit, est l’image du mérite vrai, du mérite réel, du mérite qui n’emprunte rien qu’à lui-même. Or ce mérite là, Messieurs, Pierre Mairesse, l’humble travailleur le possédait tout entier.
- Vous tous ses camarades d’atelier qui l’ayant vu à l’œavre durant sa vie active, avez tenu à l’accompagner aujourd'hui à sa dernière demeure, j’en atteste vos souvenirs, ne fut-il pas un ouvrier laborieux, en même temps qu'un camarade obligeant et éminemment sociable ? Son dévouement était complet, et de plus 11 était embelli par une gaieté franche et de bon aloi qui fit qu’il comptait autant d’amis que de con-
- p.327 - vue 327/832
-
-
-
- 328
- LE DEVOIE
- naissances à l’usine. Yoilà, mes amis, voilà le véritable travailleur, et, croyez bien que rien ne vaut ce magnifique titre Le travail est la vraie noblesse, la seule noblesse de l'homme, et un travailleur vaut mieux à lui tout seul, ne l’oublions jamais, que tous les rois, tous les princes, tous les potentats de Ja terre réunis. Or l’homme que sa famille ici présente pleure était un travailleur.
- Associé de la première heure dès la création de l’association du Familistère, il devint hélas bientôt après un de ces intéressants invalides du travail que la société chez nous protège, mais qui n’ont pas encore trouvé la même protection au dehors. La paralysie, cette mort anticipée, le frappa, et dans cet état d’impuissance, quel admirable spectacle son intérieur va nous fournir encore ! Pendant dix-huit mois, sa noble femme ne s’est pas démentie un seul instant, l’aidant à supporter ses souffrances, les soulageant dans la mesure du possible, l’encourageant, se dévouant nuit et jour sans la moindre faiblesse, se montrant en un mot la digne campagne de cet admirable travailleur, et ne lui cédant en rien comme héroïsme et dévouement.
- Ah, l’on cite comme des héros, les hommes qui sacrifient leur vie dans un combat, dans un acte de dévouement et de courage. Mais à cet héroïsme d’un moment, combien est supérieur ce dévouement de toutes les heures, de tous les instants, de toutes les minutes, sans repos ni trêve pendant de longs mois, pendant des années ! On a vanté les mérites des sœurs de charité l Mais est-ce que toute mère de famille digne de ce nom n’est pas une sœur de charité, plus méritante encore, puisqu’elle n’a pas les compensations que la vie religieuse assure à ces infirmières embéguinées ? Eh bien, Messieurs, je vous le dis avec conviction, toutes ces vertus héroïques, ces mérites d’autant plus précieux qu’ils étaient plus ignorés, nulle part je ne les ai vus plus complets que dans l’humble intérieur de cette famille modèle.
- Ces honnêtes gens puisaient la force, l’énergie nécessaire à la pratique de toutes ces vertus dans leur conscience droite, loyale et juste, et aussi dans leur croyance spiritualiste. Catholiques d’abord par suite de leur éducation, ils devinrent libres-penseurs dès qu’ils eurent ouvert les yeux à la lumière. La libre-pensée, quoi que l’on dise, c’est la vérité, et sa lumière est si éclatante, et si radieuse dans sa pureté, que l’on peut dire d’elle ce qu’un grand homme disait de la République: « Aveugle qui ne la voit pas». Or de même que la lumière physique prodigue également ses rayons au vallon et à la colline, à la montagne et à la plaine, au sombre et ténébreux hailier et à la verdoyante et lumineuse prairie, de même la libre-pensée respecte toutes les convictions, et prend pour devise ces mots immortels : Liberté, tolérance, fraternité.
- Tolérance ! grande parole, magnifique chose que l n’ont jamais compris les adversaires de la libre pen- 1 sée ! J’entendais, il y a trois jours un curé des envi- \ rons affirmer hautement avec un accent convaincu l que malgré tous les efforts de l’impiété, malgré Sa- I tan et ses suppôts, l’on ne parviendrait jamais à déchristianiser la France. Je pourrais lui répondre avec raison, je crois : Mais ceux qui contribuent le plus efficacement à déchristianiser la France (pour employer votre néologisme^ ceux qui la détournent le plus sûrement de votre religion agonisante, c’est vous, qui vous obstinez à fermer les yeux à la iumière éclatante de ia vérité ; vous, qui dans le syilabus, déclarez une guerre à outrance au progrès sous tou-
- tes ses formes, au progrès, loi primordiale et immuable de la nature à laquelle tout obéit dans l’univers; vous qui décrétez d’infaillibilité un vieillard ignorant et imbécile, dont tous les actes furent une suite d’erreurs et de maladresses ; vous qui dressez des autels à la paresse et à la repoussante malpropreté du pouilleux Labre, après avoir considéré jadis le travail, le noble travail comme œuvre vile, vous enfin qui tâchez par tous les moyens de perpétuer, dans un but d’exploitation, l’ignorance du peuple, auquel nous voulons, nous, au contraire, prodiguer sans mesure les bienfaits de l’instruction.
- Yoilà ce qui rendra plus sûrement que toute autre chose la France anti-catholique, et c’est en vain que pour éviter ce résultat fatal, vous cherchez dans vos nouveaux sanctuaires en vogue la multiplication de choses qui n’existent pas, qui n’existeront jamais, quoique vous fassiez, qui ne peuvent pas exister, les miracles, parce qu’il est impossible à Dieu lui-même d’en faire, ni même d’en concevoir la pensée. L’œuvre de la déchristianisation, c’est donc bien vous qui l'accomplissez et Satan qui rx'a jamais existé que dans vos cerveaux étroits, ou l’impiéré que vous anathé-matisez n’ont pas besoin de s’en mêler le moins du monde.
- Telles sont, Messieurs les raisons qui avaient éloigné l’honnête travailleur dont la dépouille mortelle est là, du giron du Catholicisme pour en faire un libre-penseur très ferme, très convaincu, très sincère. Pendant les longues souffrances de sa dernière maladie, lorsque le découragement le prenait, lorsque la défaillance morale se trahissait par quelque plainte, par quelque réflexion amère, il suffisait à la vaillante campagne de sa vie de lui rappeler le devoir de perfectionnement de l’homme ici-bas par les épreuves, pour ramener la virilité et le courage dans cette âme véritablement délite ; c était un admirable spectacle dont tous les témoins étaient profondément touchés, je vous l’assure.
- Parmi les iibres-penseurs, tous partisans convaincus de la tolérance et de la solidarité humaine, il y a les matérialistes ou positivistes,et les spiritualistes, et c'est à cette dernière partie de la secte qu’appartenait le citoyen regretté dont nous honorons la mémoire. Pour lui, comme pour beaucoup de ceux qui l’ont accompagné à sa dernière demeure, la mort, ainsi que l’a dit le plus grand de nos poètes, la mort n’est pas on dénouement, c’est une aurore. La mort n’est pas une fin, c’est au contraire un commencement, une délivrance, une renaissance, pourrai-je dire.
- Pour le spiritualiste, le corps qui git inerte sur la couche funèbre ou dans le tombeau n’est qu’une en veloppe grossière, un vêtement, dont Pâme, l’esprit se dépouille à l’heure de la mort, pour s’élancer ra-| dieux dans l’espace continuer l’œuvre de vie commencée sur la terre, qui fait partie de l’œuvre universelle de progrès à laquelle la nature toute entière est conviée et concourt. Dans l’œuvre de la création divine, si je puis m’exprimer ainsi, rien ne se perd, rien ne peut disparaître et tout,par conséquent a une mission à remplir, dans la réalisation fatale et infaillible du progrès. Ne voit-on pas tous les jours l’agriculteur utiliser ccs détritus qu’on jette dédaigneusement aux immondices pour féconder le sol et rendre la terre fertile ? Lorsque la houille a fourni le gaz pour l’éclairage, et le coke pour le chauffage, ne tire-t-on pas encore de ses déchets une foule de substances, comme l’aniline, toutes utiles pour une quantité d’usages dans l’industrie ?.
- p.328 - vue 328/832
-
-
-
- LS DEVOIR
- 329
- Ce que nous constatons de la sorte d'une façon certaine dans le monde matériel, existe exactement de même dans ie monde moral. L’esprit, comme la matière, concourt au progrès universel, et l’œuvre psychologique n’a pas moins d’importance pour cela que l’œuvre physique. Tout notre être ne meurt pas avec notre corps, parce que si les molécules de ce dernier, en se décomposant, vont coopérer autrement au travail de la vie, il faat que la partie intellectuelle de notre individu aille concourir de son côté dans le monde moral, à cette même œuvre incessante et éternelle Cela est si vrai, que tout homme porte en lui la conviction instinctive de i’immortal.té de son être, et ce n’est assurément pas à la partie matérielle de son individuaUté que cette conviction peut s’appliquer.
- Naitre, mourir et renaître, voilà la devise des spiritualistes, et c’était celle de notre défunt ami. C’est pour cela que tout en payant un juste tribut d’estime à sa mémoire, nous ne saurions le plaindre, car il est entré dans une vie nouvelle plus noble, plus digne, plus élevée certainement que celle qu’il vient de quitter. Pour lui la mort est une délivrance, il en est heureux, et nous devons l’en féliciter. Est-ce que l’on plaint le prisonnier qu’on élargit ou qui s’évade ? Nous nous rejouissons à la naissance d’un enfa.it dans le famille. Mais puisque la mort est pour le spiritualiste une naissance aussi, serions-nous logiques en nou i en affligeant? Ne pleurons donc pas celui qui vient d'être délivré, félicitons au contraire son âme, qui sans doute nous entend ici et | nous voit, et conservons soigneusement dans le cœur le souvenir de cet homme de bien, de cet honnête et irréprochable travailleur qui nous laisse dans sa vie si laborieuse si consciencieuse et si pure un exemple à suivre, un modèle à imiter Puissions-nous, comme lui, â notre heure dernière, mériter à notre tour que l’on dise de nous, ce que je dis avec orgueil de lui: Pierre Mairesse fut un honnête homme, un ouvrier d’elite, un citoyen sans reproche, et sa vie fut bien remplie.
- Ami Mairesse, au nom de tous ceux qui t’ont connu et aimé, je dis à ta dépouille mortelle ici pré sente adieu, mais à ton esprit immortel, nous disons tous : Au revoir !!!
- Après lui, M. Serre portant la parole au nom de la Société de la Libre-Pensée de Guise s’est exprimé en ces termes :
- L’homme, qui conservant l’indépendance de sa pensée et n’écoutant que le témoignage de sa propre raison, n’accepte qu'une foi raisonnée et n’a d’autre règle de conduite que la conviction qui lui est personnelle, celle qui lui est imposée par sa conscience ; appartient de fait à la libre-pensée et a droit au respect de tous, qu’elle que soit la croyance qui le guide...
- C’est à ce titre que les membres de la société de la Libre-Pensée de Guise, ont voulu — considérant cela comme un devoir strict —> donner à l’ami que nous accompagnons à sa dernière demeure : un témoignage de leur respect et de leur sympathie, — Nettement anti-cléricale, créée pour affirmer, pour soutenir, pour défendre la liberté de la pensée trop longtemps méconnue par le cléricalisme de toutes les religions, la société n acceptant aucun dogme, ne reconnaît aucun culte, n’impose aucune croyance. Respectueuse de toutes les fois sincères, plaçant au-aessus de tout l’amour du juste et du vrai ; son pro-
- gramme est tout entier dans ces trois mots : Liberté, tolérance, respect ; auxquels nous ajoutons cet autre: Solidarité. Oui, solidarité, notamment dans la revendication, dans l’affirmation de nos droits ; mais indépendance absolue dans toutes les questions d’interprétation.
- Les Libres penseurs puisent dans cet amour commun de la liberté de conscience, dans ce respect de la volonté de chacun ; le lien qui doit unir tous ceux qui s’élevant au-dessus des préjugés, repoussent,l’intervention des serviteurs à gages de tous les cultes organisés.
- Nous saluons donc et nous nous inclinons profondément émus devant la dépouille mortelle de l’homme de bien qui, fidèle à ses convictions, logique avec ses idées, a su affirmer jusqu’à la fin la fermeté et la sincérité de ses croyances.
- A celui qui a su vivre et mourir en libre-penseur, donnant ainsi un exemple et un enseignement ; les libres-penseurs d.sent adieu et merci.
- M. A. Doyen, à son tour prononce l’allocution suivante :
- Mesdames, Messieurs,frères et sœurs en croyance; après les éloquents discours que vous venez d'entendre, je n’aurais rien à ajouter, si un devoir à remplir ne m’obligeait de dire quelques mots.
- La famille de l’homme de bien du penseur spirite, dont la dépouille mortelle repose ici m’a chargé de remercier l’orateur qui a su retracer d’une manière vraie, la vie digne, noble et si bien remplie de notre ami Mairesse. Au nom de sa digne compagne et de ses enfants, au nom des nombreux amis qui l’ont connu et dont la plupart partagent ces croyances philosophiques, merci à notre ami Fortis pour les belles et consolantes pensées qu’il vient d’énoncer.
- Merci également au citoyen Serres, délégué de la société de la libre pensée de Guise pour ses paroles dictées par l’esprit de tolérance et de fraternité qui distingue cetœ société, merci à ceux de ses membres qui n’ont pas hésité à accompagner le corps d’un adepte du spiritisme; ils ont jugé que l’homme, qui autrefois fervent catholique, avait pu à l’aide de la réflexion et de l’intelligence éclairée par 18 sublime flambeau de la raison se délivrer de l'entrave des dogmes et secouer les chaînes de l’esclavage intellectuel poursuivait un noble but et était de cœur avec eux.
- Nos sincères remerciements aussi à la musique du Familistère qui a bien voulu nous prêter son concours pour honorer le travail et la probité dans l’homme qui vient de quitter la terre.
- Oui Messieurs, Pierre Mairesse était un libre penseur dans la belle et pure acception du mot. Les convictions spirites qu’il a acquises dans ses dernières années ne se sont pas un instant démenties; parce que sa foi était raisonnée et appuyée par des faits nombreux lui prouvant l’existence d’un monde extraterrestre, et c’est sur sa demande formelle qu’aucun ministre d’une religion quelconque n’a été admis près de sa couche funèbre.
- Oui, ami Mairesse, j’aime à le redire, vous fûtes un honnête homme, un brave et vaillant ouvrier, vous étiez un socialiste pacifique parce que vous aviez compris que dans l’application de ce principe fécoud se trouvait le remède aux mi-ères qui désolent notre humanité. Vous avez accompli votre tâche ici-bas, mais une autre recommence pour votre âme immortelle, destinée à graviter sans cesse vers des mondes plus parfaits.
- p.329 - vue 329/832
-
-
-
- 330
- LE DEVOIR
- Vos amis qui sont certains de vous retrouver un jour ne vous disent pas adieu, mais au revoir. Pierre Mairesse, au nom de tous vos frères en croyances,au revoir!
- LE TRAVAIL A TRAVERS LES AGES(,)
- XVI
- lues différentes sociétés humaines on début. — lues diverses races. — 3Lu& Société Iiidoae. — L’IDgrypte.
- Si, après avoir fait les constations qui précèdent sur la marche du progrès dans notre pays à ces époques lointaines, l’on jette un coup d’œil d’ensemble sur les débuts primitifs des sociétés humaines, en remontant aussi haut que le permettent les documents historiques ou préhistoriques de toute nature qui nous restent, l’on peut reconnaître que plusieurs races d’hommes peuplaient la terre à l'époque si reculée que l’on a nommée l’âge du renne, et qui date d’environ un millier de siècles avant Jésus-Christ.
- La première de ces races, que Radier nomme les Proto-Scythes, se répandit à une époque plus éloignée encore, dans le Nord des contrées orientales dq globe, et forma divers peuples. Ce sont les peuples Indo-Européens dont les colonies, Celtes, Germains, Proto-Grecs peuplèrent plus tard l’Asie Occidentale et l’Europe.
- La deuxième, la race Sémite, type dolichocéphale de la fin de l’âge du renne qui donna naissance aux Egyptiens, se répandit dans le Nord de l’Afrique, aux Canaries, alors sans doute unies au continent, et gagna l'Espagne et le midi de la France. G’est d'elle qqq descendent les Basques, les Ibères, les Pélas-ges, etc.
- Bien avant l’an 24,000 avant notre ère, première dal-p historique, la race noire, type brachycéphale des bas niveaux quaternaires, habitait le midi de l’Afrique, dont les immenses plaines sablonneuses aptuelfps étaient probablement alors recouvertes par les eaux de la mer, ainsi que l’attestent les couches de sel gemme que l’on trouve dans le sol à une faible profondeur. Cette race s’étendait au continent disparu, l’Atlantide, dont parle Platon, et dont l'Australie et les îles Océaniennes paraissent être des restes.’
- Enfip la race jaune occupait le nord de l’Asie, peut-être même l’Amérique et le nord de l’Atlantide, qui en s’affaissant a fait place à l’Océan atlantique. Ce sont ces diverses races que la Bible, dans son
- (1) Voir le N° du Devoir du 22 janvier, 5 et 19 février 1er, 8, 13, 22 avril et 27 mai.
- besoin de les ramener toutes à une souche primitive unique, fait descendre des fils de Noé, la première de Japhet, la deuxième de Sem et les deux autres de Cham et de Koush son fils. On a conservé ces désignations soit par suite de l’habitude, soit plutôt pour
- la commodité et l’intelligence des données ethnographiques, et l’on en fait usage sans attacher pour cela
- la moindre foi aux indications évidemment erronées de ce livre le plus ancien, ou plutôtl’un des plus anciennement connus.
- Par ordre de civilisation, la plus ancienne société humaine est celle des peuples Indo-Européens ou Japetiques de l’Inde, puisque c’est vers l’an 24,000 avant Jésus-Christ que l’on fait remonter l’émigration de la famille Japetique des Aryas â la suite de la débâcle de la glacière du pôle Nord, tandis que la plus ancienne date fournie par Manethon, celle du commencement de la période de Phré pour l’Egypte est 21,778.
- Ainsi, bien des siècles avant notre ère, sur les plateaux de l’Asie Occidentale vivait une race d’hommes, presque nomade, sans institutions, sans lois, dont les plus antiques souvenirs, les plus vielles traditions suffisent à peine à nous donner une idée; c'étaient les Aryas dont les migrations devaient peupler l’Europe, occuper la plus grande partie du continent, et développer les idées de liberté qui sont l’espoir de l’humanité présente.
- Ils savaient construire des demeures fixes et les premiers éléments de l’Agriculture ne leur étaient point inconnues. Ils erraient dans les plaines fertiles, bordées au Nord par le lac Aral et le Djihoun, à l’Ouest par l’Euphrate et JeTjgre, au Sud par le golfe Persique et la mer des Indes, et à l’Est par le Sin-dhus et les Monts Nébuleux, divisés en tribus et dirigés par un roi ou patriarche assisté d’un conseil d’anciens.
- Ces hommes sont nos ancêtres.
- La population croissant au-delà des ressources que pouvait offrir cette contrée, peut-être aussi quelque division s’étant produite sur des matières religieuses , une scission s’opère; deux rameaux se détachent de la souche Indo-Européenne; l’un se dirige vers la Médie et la Perse, l’autre vers l’Inde. Les premiers, membres de la grande famille aryenne, prennent bientôt le ?om d’iraniens qui les distingue à partir de ce moment des Indous, qui, conservant plus soigneusement la tradition du berceau primitif, s’établissent dans les vastes espaces de la presqu’île indienne, chassant devant eux les indigènes, ou les réduisant en esclavage. Ils sont encore, au début de leur établissement dans cette contrée, pasteurs et nomades, amis du pillage ; mais ils ne tardent pas à
- p.330 - vue 330/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 331
- devenir sédentaires agriculteurs et artisans, et c’est peu après qu’apparaît chez eux, sous l’influence sacerdotale, la division des castes qui s’y est perpétuée, et qui a été si nuisible aux progrès de la civilisation dans ce pays.
- La société indienne était communiste, car la communauté servait de base à la famille, à la commune et à l’Etat. La terre mise en commun est distribuée individuellement selon le capital et les moyens de travail de chacun, à la condition d’acquitter l’impôt dû au souverain et quelques autres charges publiques ; chaque village a ses fonctionnaires spéciaux, payés et entretenus par la commune, parmi lesquels figurent le charpentier, le forgeron, ie savetier, le cordier, le potier, le barbier, le blanchisseur, 1e desservant, le gardien, le maître d’école, le barde et le distributeur d’eau. Il yen a qui ont leur danseuse officielle.
- La commune elle-même n’est point propriétaire du sol ; elle n’a qu’une part dans le produit, et c’est le chef de la commune qui règle en même temps que la cote contributive à payer par chacun, la part qui revient au cultivateur dans les produits du sol.
- Au-fdessus dp lq, commune se troqvq l’Etat qui possède un droit exclusif à une partie des produits de la çuttqre, droit permanent, perpétuel dont il peut djspo§er à son gré, jnais qui n’est jamais* qu’un droit d’qsufruit; il n'a aucune action sur le fonds, car la propriété du sol n’appartient à personne, si ce n’est théoriquement à la caste sacerdotale des Lfalimes qui qpt droit à la possession de tout ce qui existe.
- A peu près 4 l’époque où les Ayras s’établissaient dans l’Inde et dan$ la Perse, les Proto-Semites apparaissaient en Arménie et en Egypte d’où ils refoulaient les Kushites en Ethiopie.
- La différence entre les deux peuples issus de cette race et établis dans ces deux contrées est considérable et s’accentue d’une manière très saisissante dès le début de leur établissement. Ceux de l’Egypte sont sédentaires, industrieux, agriculteurs, parfaitement doués pour le progrès, et atteignant à un degré de civilisation très remarquable. Les autres parmi lesquels il faut compter les Hébreux, sont un race nomade, vagabonde, qui semble tout entière condamnée à réaliser la future légende du Juif errant. Leurs descendants ne fQpment pas d’aptre groupe que celui de la tente et de la tribu; ils vivent, se croyant libres, humblement soumis à l’autorité suprême, absolue d’un dieu, représenté par un chef qui peut trancher les têtes à son gré, sans autre règle ni loi que son bon plaisir.
- La chronologie Egyptienne comprend la période de
- Phta de longueur indéterminée pendant laquelle ce peuple ébauchait sa civilisation, la période de Phré pendant laquelle ils étaient dans l’usage de donner à leurs rois les noms de leurs dieux, celle d’Osiris où les Egyptiens commencent à se mettre en relation avec les autres peuples. Ils adoraient après leur mort les monarques bienfaiteurs du pays.
- L’établissement de leurs premières périodes de temps, quoiqu’on n’en connaisse pas bien la composition, suffirait, à défaut d’autre preuve, à démontrer qu’ils avaient déjà les premières notions de l’astronomie. Ce sont eux qui ont imaginé le petit cycle hebdomadaire ou semaine, dont ils reportent l’institution à l’origine même de leur civilisation, et c’est dan^ leqr^ traditions qu’on trouve l’explication de l’ordre dans laquelle chacun des sept jours a reçu le nom d’une des planètes, ayant pour base la distance de chacune d’ellè à la terre.
- Ainsi la lune est la première, comme la plus rapprochée de notre globe ; Mars vient ensuite, et puis Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne et le Soleil. La semaine équivalent fictif d’un quartier ou quart de lunaison, est le plus ancien exemple de l’habitude des Egyptiens de représenter et de mesurer le mouvement de chaque astre, par un cycle approximatif d’un nombre entier et invariable de jours marchant parallèlement à la révolution complexe qu’ils voulaient étudier. C’est à l’uniformité, cause de l’invariabilité de leurs cycles que nous sommes redevables de la certitude avec laquelle on peut appliquer des calculs astronomiques au contrôle de plusieurs dates de leur hisioire.
- Or il est incontestable qu’un peuple qui sent le besoin d’inventer des méthodes quelconques pour noter la série des années doit avoir acquis une certaine somme d’idées, de bien-être et de loisir. A l’époque de Phré, les Egyptiens étaient sans doute déjà parvenus sinon à la phase agricole du moins à celle de la vie pastorale, et vers le même temps certains indices nous apprennent que d’autres familles humaines telles que les Indous étaient arrivés au même degré de civilisation.
- Aux périodes déjà mentionnées, succédèrent en Egypte celle d’Horus remontant à 18,790 ans avant notre ère, pendant laquelle la puissance monarchique est sapée par les prêtres, qui finissent par s’emparer définitivement du pouvoir pour le partager à l’époque de Thot, (Hermès Trismegiste), entre divers petits princes, simples lieutenants de la puissance Sacerdotale.
- Ce régime théocratique se perpétuant sous les Nekuas ou héros, dura jusqu’à l’avènement de Menés
- p.331 - vue 331/832
-
-
-
- 332
- LE DEVOIR
- ou Misraim qui l’abolit et lui substitua la royauté héréditaire.Il fut le premier roi de l'Egypte, et fonda la ville de Memphis si riche en monuments splendides, qui attestent un degré de civilisation tout-à-fait avancé. Le Sérapeum précédé d’une avenue de six cents sphinx taillés tout entiers dans des rocs gigantesques, les temples nombreux qui enrichissaient cette ville, et les immenses travaux accomplis par Menés pour contenir et diriger les eaux du Nil disent assez haut la somme considérable de progrès réalisée par ce peuple près de soixante siècles avant l’ère chrétienne. [A suivre.)
- CHRONIQUE SCIENTIFIQUE
- A propos du percement du tunnel sous-marin de la Manche arrêté un instant par des difficultés élevées par l’Angleterre au sujet d’un envahissement possible de son territoire par nos troupes profitant du tunnel pour arriver sur le sol britannique, voici, au sujet de la machine qui sert à creuser ce tunnel, quelques renseignements précis :
- La machine perforatrice du colonel Beaumont diffère complètement des machines employées au percement des tunnels du Mont-Cenis et du Saint-Gothard. C’est plutôt une machine découpeuse que perforatrice à vrai dire, car en même temps qu’elle broie la roche elle renvoie par derrière elle les débris qui vont tomber, à l’aide d’une chaîne sans fin munie de godets, dans des wagonnets roulant sur rails. Comme le fluide moteur de la machine se trouve être l’air comprimé, il suffit de deux hommes, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière, pour conduire la perforatrice.
- L’outil se compose de deux bras en fer, très résistants portant chacun, sur leur longueur de plus d’un mètre, sept courtes lames d’acier; à chaque tour de cet espèce de foret, une mince couche est enlevée sur toute la face de devant de la craie et la galerie cylindrique de 2 mètres 20 environ est ouverte. A mesure que les lames d’acier creusent, l’arbre horizontal auquel sont fixés les bras s’avance, et ce mouvement de translation est produit par un système hydraulique analogue à celui qui fait fonctionner les ascenseurs installés dans nos habitations parisiennes. .Lorsque l’arbre s’est avancé de toute la longueur dont il est susceptible, soit près de 1 mètre 40, on arrête quelques instants les mouvements de l’appareil pour soulever à l’aide de coins appropriés et le mettre en place pour un nouyel avancement.
- L’avancement atteint ainsi 60 centimètres à l’heure ou 15 mètres en vingt-quatre heures.
- Une machine plus puissante encore et fondée sur le même principe a été récemment construite et a été essayée du côté français ; elle peut produire un avancement de 2 mètres à l’heure.
- Avec les anciennes méthodes, il eût fallu vingt à trente ans pour percer un tunnel sous la Manche.Aujourd’hui, avec les nouveaux outils dont nous disposons et en admettant que le travail se poursuive régulièrement des deux côtés, français et anglais,on pourrait le terminer en quatre ou cinq ans.
- Il faut donc espérer que, maintenant, rien ne viendra plus entraver cette oeuvre grandiose destinée à rendre de si grands services, au point de vue des communications rapides entre le continent et les Iles Britanniques. Ainsi grâce au tunnel, on pourra se rendre directement, sans changer de wagon, de Londres à Paris. Quel avantage inespéré pour ceux que le mai de mer tourmente!
- +
- 4 4
- Nous dirons, avant de terminer notre chronique, quelques mots de la dernière éruption de l'Etna qui a si fort effrayé les paysans siliciens. Le 20 mars dernier, une longue série de tremblements de terre se faisait sentir en Sicile, près de Catane, dans la région qui avoisine l’Etna. Les secousses, si violentes que les cloches des églises sonnaient seules sous l’action de l’oscillation du sol, furent suivies de phénomènes plus graves. Le sol de la montagne, à quatre kilomètres du village de Nicolosi, se fendit et donna passage à de grandes masses de vapeurs et de gaz qui enveloppèrent le volcan d’un épais brouillard rouge, tandis que onze bouches ignivomes, subitement ouvertes, lançaient de grandes quantités de scories, menaçant, de la façon la plus sérieuse, les cultures qui s’étendent sur le versant nord de la montagne.
- On s’attendait à une violente éruption ; mais à la surprise universelle, deux jours après le début de l’éruption, la lave a cessé de couler, et l’action perturbatrice se termina subitement sans causer, heureusement, de grands dégâts.
- (Opinion) Henri de Graffigny.
- ETAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- NAISSANCE :
- Le 18 mai 1883, de Emile Sarrazin, fils de Sarra-zin Jules et de Valentine Lalin.
- DÉCÈS s
- Le 16 mai, de Méresse Pierre, âgé de 65 ans.
- p.332 - vue 332/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 333
- LES QUINZE JOURS DE LOUIS AUBAIN
- Pendant la campagne de 1870, Louis Aubain avait fait partie de ces héroïques corps francs, si redoutés des Allemands, qui jonchèrent de cadavres les forêts normandes. Sa connaissance parfaite du pays l’avait plusieurs fois mis à même de prendre le commandement des reconnaissances, son courage et son sang-froid l’avaient en même temps distingué, et ii portait les galons de sergent quand il revint au village. De plus, ses allures s’étaient modifiées ;et quand il labourait les champs de son maitre, sa grosse moustache rougeâtre et la terriule balafre qui coupait sa bonne figure témoignaient, malgré sa pacifique limousine rayée, de son passage à * l’armée de la guerre. »
- Mais ses affaires, en revanche, prospéraient peu. Fier et peu enclin aux courbettes devant les maîtres, il ne savait pas assez s’humilier. Ouvrier, oui ; valet, non. De plus, marié, amoureux et jaloux, il n’avait pas voulu que sa femme entrât en condition ; crainte des maîtres, disait-il. Deux enfants, qui lui étaient survenus, rendaient au reste cette chose impossible. Il s’en félicitait.
- Mais voilà que, l’autre semaine, les grandes affi • ches blanches placardées aux quatre coins du bourg appelaient au service de treize jours les territoriaux de la classe. Les sous-officiers devaient être rendus au corps la veille de la convocation, et ne le quitter que le lendemain du départ : total, quinze jours, Louis Aubain, à cette nouvelle frissonna. En souvenir de ses exploits passés, on lui avait conservé son grade ; il allait être absent quinze jours. Quinzejours sans travail, quinze jours sans argent, quinze jours pendant lesquels la femme et les petits pâtiraient. On lui parla de secours possibles à sa famiila : mais le maire, à qui il s’en ouvrit le reçut mal. Il n’insista pas, et se rendit à la ville au jour fixé.
- Dans la salle basse de la cantine, les sous-officiers buvaient ferme. Anciens volontaires d’un an pour la plupart, ils avaient de l’argent en poche. Leurs pères, riches cultivateurs ou industriels des environs, avaient bien fait les choses ; ils tenaient à ce que leur nom fut bien représenté. Dès que Louis Aubain parut, on l’appela :
- — Par ici, collègue, c’est ma tournée.
- — Merci, messieurs, répondit le charretier froidement.
- Et il passa.
- Ce fut une rumeur autour de la table. D’où celui-là sortait-il donc, avec sa façon de grand seigneur?
- Croyait-il pas qu’il allait se tenir à l’écart et se dispenser de payer sa bienvenue comme les camarades? Quelque poseur, sans doute, quelque fiérot, quelque monsieur. Mais on lui ferait voir qu’il était mal tombé ; les sergents-majors le mettraient au pas.
- Et là-dessus, on fit venir du vin cacheté.
- Dès le lendemain,la torture commença.Les hommes de sa section et les caporaux placés sous ses ordres, avaient été mis, par des pays du malheureux au courant de sa misère. On racontait sur lui des histoires, et ses collègues le brimaient avec acharnement. Plusieurs fois, il avait senti gronder eu lui de sourdes colères, et son œil bleu s’allumait, par instants, de lueurs haineuses ; il se sentait mal vu, mal noté. Tout se tournait contre lui, jusqu’à ce passé héroïque dont il se fut volontiers montré orgueilleux. On disait devant lui que les francs-fileurs s’étaient à maintes reprises sauvés devant les casques à pointes, qu’ils avaient été pillards et voleurs, et plus redoutables à l’habitant qu’à l’ennemi.
- Alors la rage l’envahissait ; il lui montait au cerveau des idées folles de vengeance soudaine, et sa longue balafre traçait une ligne plus violacée dans son visage pâle. Mais un esclandre, c’était la salle de police, la prison, peut-être, c’est-à-dire une prolongation de souffrances,car les punitions devaient se faire après le départ des autres, en rabiot. Cette pensée le calmait, et il courbait la tête sous les sar-carsmes, comptant les heures qui le séparaient encore de la liberté.
- Un jour, il commandait le poste à la caserne, appelé poste de police : c’était l’heure delà soupe, et les hommes sortaient des cuisines portant à deux mains la gamelle fumante. Les soldats de corvée allaient et venaient dans la cour, et les cuisiniers, en blouse de toile et en sabots garnis de paille, versaient dans un baquet les détritus de viandes et les résidus de marmites destinés aux pauvres de la ville.
- Ces derniers se pressaient à la porte. Tous les malandrins,tous les loqueteux,tous les misérables, tous les infirmes attendaient, depuis longtemps déjà, la distribution quotidienne. Des vieux, édentés et sordides, étaient munis de petits pots de grés cerclés de cordes et, dans leurbissacde toile, erraient quelques croûtons moisis, pêle-mêle avec des os à demi rongés et des cuillers de plomb sans manche. Des femmes, des enfants étaient là aussi et parlaient bruyamment, sans honte, en habitués de l'heure et lieu. Louis Aubain, serré dans son ceinturon, la giberne aux flancs, regardait. Il venait de dévorer son déjeuner de sous-officier, apporté de la cantine dans un panier d’osier, et se préparait à présider au repas des indigents.
- < Toup à coup il chancela. Derrière le groupe cras«
- p.333 - vue 333/832
-
-
-
- 334
- LÉ DEVOIR
- seux où dansaient, sur les chefs branlants, les bonnets de cotons noirâtres, il venait d’apercevoir, pâle, maigre, la figure hâve, les traits tirés par la faim, sa femme portant le dernier né sur ses bras et traînant l’autre, l’aîné, à ses jupes. Elle no l’avait pas reconnu, sous l’uniforme, et, malgré cela, elle hésitait. Mais, quand les cuisiniers arrivèrent avec leur baquet et commencèrent leur répartition. Elle s’avança et tendit timidement son écuelle.
- Surpris, le distributeur s’arrêta :
- — D’où vient-elle, celle-là. Eh, sergent, faut-il lui donner sa soupe toute de même.
- Les mendiants murmuraient aussi. Est-ce que toutes les drôlesses de ia ville allaient leur voler leur pitance.
- — Bah, une de plus, interrompit Louis Aubain les yeux pleins de larmes, en tortillant avec angoisse sa moustache rousse.
- — Mais non, mais non, clamaient les autres. Nous ne la connaissons pas. Elle n’est même pas du pays.
- Un officier qui passait s’approche.
- — Allons, sergent, faites-moi donc déblayer la place et chassez-moi cette gueuse-là.
- — Je ne peux pas, mon lieutenant.
- — Vous ne pouvez pas. Et pourquoi ne pouvez-vous pas ?
- — Mon lieutenant, elle est bien malheureuse elle n’a sans doute pas mangé depuis longtemps. Et puis, c’est une honnête femme.
- — Qu’est-ce que vous en savez.
- — Mon lieutenant, c’est... c’est.. • ma femme.,.
- — Votre femme, répondit l'officier stupéfait. Eh bien* c’est du propre.
- Et tournant sur les talons, il s’éloigna en sifflant.
- Georges Lefèvre.
- MIRACLE DE LA PANTOUFLE
- Il y a quelques années, on n’a jamais su pourquoi, la Vierge éprouva le besoin d’apparaître dans une ville du Midi.
- La chose fit grand bruit, et comme la Vierge est sans doute fort bien disposée pour les médecins, qui ne le lui rendent guère, elle accorda toute sortes de propriétés à l’une des sources du pays, pour aider à la guérison des malades que les plus célèbres docteurs ne pouvaient parvenir à guérir ou à achever.
- On s’y rendit en teile foule, que le gouvernement jugea nécessaire d’envoyer de la garnison de la ville,
- afin peut-être aussi d’être agréable aux bonnes d’enfants qui accompagnaient là leurs maîtres détériorés.
- Cierges et médailles faisaient Merveille* des gens gafts le sou principalement se trouvaient tout guéris, l’un de son œil, l'autre de sa dent ; telle femme stérile, des demoiselles même, s’en retournaient enceintes ; on s’en allait avec ses jambes jadis absentes : enfin, c’était mer-veilleux.
- Les gens riches, attirés par ia renommée, comblaient la Vierge de présents : vêtements, diadèmes d’or, bagues, bracelets, cœurs enrichis de pierreries, sandales éblouissantes ; bref, le centre de l’orfèvrerie semblait déplacé au profit de la Vierge miraculeuse.
- Parmi les soldats de la garnison, un d’entre eux surtout se faisait remarquer par sa fervente piété.
- C’était un modèle ; il était à la chapelle attenante à la source, avant et après son service.
- Le curé lui tapotait les joues, l’appelait mon fils et le bourrait de cigares et de petites images pas jolies, mais fortement remplies d’indulgences.
- On obtenait pour ce saint des permissions étonnantes et on parlait, à la sacristie, de le recommander aü Saint-Père.
- Mais un beau jour, on s’occupa moins du saint eh question que d’une affaire de la plus haute gravité.
- Un sacrilège avait été commis : on avait volé une des sandales de la Vierge.
- Quel pouvait être l’iconoclaste, l’athée, le misérable capable d’une aussi infâme fumisterie ?
- On chercha, comme bien vous pensez, et de l’enquête il résulta que c’était le fameux saint qui devait avoir pick-pocketté madame la Vierge.
- La veille du sacrilège, elle avait les deux pieds chaussés, le militaire était seul dans la chapelle âu moment où on allait mettre les volets, et le lendemain, à l’ouverture du sanctuaire, la Vierge avait un pied nü.
- Le curé voulait bien donner des cigares et des images pas jolies, c’était dans les prix doux,‘mais les pantoufles ornées de pierreries, c’était une autre affaire.
- Aussi se rendit-il chez le colonel pour lui faire part du résultat de ses recherches.
- Le Dumanet fut immédiatement demandé, et le colonel lui dit d’un air sévère :
- — Paraît, f’silèr, que vous auriez filouté une pantoufle à la Vierge de monsieur le curé; t’endez-vous c’que j’vous parle !
- —• Parfaitement, mon colonel, mais je ü’âi rien volé du tout.
- — Enfin, n... de D... ! c’qu’elle est d’venue c’te savate ?
- — Mais, c’est moi qui l’ai, mon colonel :
- — Pour lors, saerongnieu ! que vous l’avez volée.
- — Pour ça, non, mon colonel.
- — S’pliquez-vous, pour lors ; tâchez moyen de approuver le contraire, autrement vous fais passer au conseil, tendez-vous ?
- — ... faitement, mon colonel. Voilà la chose :
- * Je priais la Sainte-Vierge, depuis mon arrivée, de
- p.334 - vue 334/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 335
- me donner un souvenir pour ma bonne amie ; alors eumme elle fait des miracles pour tout le monde, elle en a fait un pour moi, elle m’a tendu son pied, en me disant : Prends ça !
- « Alors, pour lui faire plaisir, j’ai accepté sâ pantoufle.»
- Le colonel ne paraissait pas bien convaincu êt le curé faisait une figure éblouissante d’effarement. Enfin, après s’ètre promené d’un air grognon, le colonel finit par dire au curé :
- « M’sieu le curé, comme votre Vierge est capable de tout, croyez-vous qu’elle soit... qu’elle soit... impossible de la chose ?
- — Elle peut tout, mon colonel, répondit le curé... d'un air positivement vexé, tout en lançant d’un œil dépourvu de tendresse sur le soldât complètement impassible.
- — Eu ce cas, reprit le colonel, c’est une.., politesse dont elle est susceptible ?
- Très bien.
- Alors, mon garçon, dit-il aü militaire, puisqu’elle t’a donné cette pantoufle, garde-la ; seulement, si elle t’offre la seconde, eh bien, tu lui diras, à la Vierge, que je t’ai défendu de l’accepter, parce que, sans ça, j’te f... dedans. »
- Un souverain quelconque mande son conseiller intime :
- — Sire, que désire Votre majesté de son fidèle serviteur ?
- * — J’ai accordé à mon peuple une constitution aussi libérale que possible; c’est déjà beaucoup, mais je voudrais célébrer d’une façon brillante cet événement mémorable, il faudrait donner à mes sujets une grande fête. Dressons ensemble le programme. Je suis assez embarrassé, car je voudrais quelque chose de nouveau, qu’il plût à tous et qui ne fût pas coûteux... vu l’état de nos finances... avez-vous une idée?
- — Sire, dit le conseiller intime, vous pouvez gratifier dès demain le peuple d’une fête qui réunira toutes les conditions que vous souhaitez.
- — Faites pendre votre premier ministre,
- — Ce sera nouveau.
- — Cela ne vous coûtera pas cher.
- — Et aucune fête ne saurait être plus populaire
- *
- * *
- — Un monsieur, après avoir dîné dans un restaurant regarde l’addition en esquissant un sourire.
- — Y aur«,U-il une erreur, monsieur ? lui demanda la dame do comptoir.
- — Oui, madame, une omelette avec un seul t et il en faut deux.
- — C’est facile à rectifier, monsieur, et la maîtresse de la pension écrit en surchargeant :
- « Une omelette avec deux thés. »
- La statue de la !Liit>ex*té
- 11 y a dix ans, le gouvernement des Etats-Unis commanda au sculpteur Bar-tholdi, de Paris, une colossale statue de la Liberté qui doit être posée sur un îlot, au milieu de la rade de New-York, en face de Long-Island.
- Aujourd’hui, cette œuvre est près d’être achevée.
- On avait pu déjà remarquer la tête géante de la Liberté dans les jardins de l’exposition, au Champ-de-Mars ; d'autre part, le bras qui tient le flambeau, — bras autour duquel douze personnes pourront tenir à l’aise, — a fait le voyage d’Amérique et il est revenu dans l’atelier dé M. BarthOldi.
- Dans six ou huit mois, nous verrons, debout, cette statue qui, déjà dressée à mi-corps, dépasse de sa haute taille les maisons voisines.
- Quand on songe que la colonne Vendôme, de la base au sommet, a quarante-quatre mètres et que la seule statue de la Liberté sera plus haute de deux mètres et quelques centimètres, on demeure stupéfait.
- Le colosse de Rhodes, en prenant le maximum des proportions que la tradition lui attribue, semblerait un gamin à côté de cette statue géante qui pèsera — tout est calculé— 200,000 kilos, fer et cuivre.
- S’imagine-Lon cette « Liberté » phare énorme, apparaissant au** dessus de la mer, dans les tempêtes ?
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.335 - vue 335/832
-
-
-
- LIBRAIRIE IM FAMILISTERE
- GrUISE JL.ÏSNB)
- OUVRAGES DE M. GODIN *
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme, des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr.
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8°. extraite du volume « Le Gouvernement »...............................i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL 8c DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-89 broché, avec la vue générale des établisse-
- ments de l’association.......................5 fr.
- Sans la vue. . ..................... . 4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°..........................10 fr.
- Edition in-18........................... 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci - dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent. La richesse au service du peuple. . 0,40 cent. La politique du travail et la politique
- des privilèges............................0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE
- DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret......0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mrae Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché.........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio 1,3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LE DEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE DE L’ASSOCIATION OU FAHILISTERE paraît tous les gimanehes
- France : Un an.................... . 10 fr. »»
- — Six mois................... 6 fr. »»
- — Trois mois................. 3 fr. »»
- Union postale : Un an...............11 fr. »»
- Autres Pays ........................13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, me Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- ier volume broché, 432 pages . . . 3 fr. »»
- 2e — — 464 — . . . . 3 fr. ««
- 3e — — 624 — . . 4 fr. 50
- 4e — — 832 — . • 6 fr. »»
- 5e - 1 00 1 . . 6 fr. »»
- 6e — î CM CTN 00 1 . . 6 fr.. » »
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- S^Quentin. — lmp. du Glaneur.
- p.336 - vue 336/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. -n° 247. îie numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 3 Juin 1883
- BUREAU
- A. GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franco
- Un an. . . . Six mois . . . Trois mois . .
- 10 îr.»» 6 »» 3 un
- Union postale
- Un an . . . . ilfr. »» Autres pays Un an. . . . 13 fr. 60
- L’Habitation ouvrière. — La Libre Pensée. — Faits politiques et sociaux. — Nécrologie : Louis Talion« Les Idées de Fourier aux Etats-Unis. — La Sagesse antique. — Ecoles du Familistère. — Les recrues (Colonel Ramollot.)
- L’HABITATION OUVRIÈRE
- Tous les esprits sérieux franchement animés du sentiment de la fraternité humaine, qui fait désirer ardemment l’amélioration du sort de l’humanité laborieuse, se préoccupent de l’étude des moyens d’atteindre ce résultat, sans lequel aucun progrès social ne saurait être complet, et nous dirons plus encore, stable. Tant que dans le sein de la Société il existera des classes nombreuses de citoyens dont la vie est pour ainsi dire une souffrance, un malaise continuels, il y aura à redouter une explosion de mécontentement provoquée par l’excès de mal-être, qui pourra détruire en une journée ce que l’on aura mis bien des années à édifier. Dans une pareille situation, quel fond peut-on logiquement faire sur la stabilité d’une institution sociale quelconque ?
- Or que l’on ne se fasse pas illusion à cet égard : il n’y a pas de gouvernement fort qui puisse être assuré de rien pouvoir, s’il a contre lui cette épée de Damoclès de la souffrance du peuple, mère de toute révolution. Contre le peuple il n’y a rien qui puisse prévaloir à un moment donné, ni pouvoir exécutif,,
- on s’abonne A PARIS 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- ni pouvoir législatif, ni pouvoir judiciaire, ni armée. C’est en lui qu’est le droit, ce qui est déjà énorme, mais c’est aussi en lui qu’est la force, ce qui, vis-à-vis d’une Société mal organisée, est encore plus considérable. Pour qu’un gouvernement soit fort, il ne suffit pas qu’il le dise ou qu’il le croit/ il faut nécessairement qu’il ait avec lui fa véritable force, le peuple, et pour celà, il est indispensable qu’il donne pleine satisfaction à ses besoins. Et il ne faut pas s’y tromper, son silence n’est pas le moins du monde une marque de satisfaction ; jamais il ne fut plus silencieux que sous Louis XIV et sous Louis XV, à la veille même de l’immense révolution qui bouleversa toutes les institutions et inaugura le nouvel ordre de choses.
- Au dix huitième siècle, la philosophie au début parut peu de chose, si peu dangereuse, que les rois eux-mêmes, pour lesquels elle était pourtant une menace terrible, l’adoptèrent, et l’on vit le grand Frédéric collaborer pour ainsi dire avec Voltaire et Diderot à leur œuvre essentiellement régicide. De nos jours, en plein dix-neuvième siècle, le socialisme a été tenu d’abord pour une utopie peu redoutable, comme toutes les utopies ; il a été pris plus au sérieux lorsque l’anarchisme a fait explosion par suite delà persistance delà Société à fermer l’oreille aux justes aspirations du peuple ; on le poursuit un peu, au lieu de le rendre impuissant par des réformes bien comprises, mais on en rit beaucoup, et pourtant qui pourrait dire avec certitude qu’à un moment donné, il n’aura pas sur les institutions sociales actuelles la même influence que la philosophie du siècle dernier sur les institutions monarchiques ?
- p.337 - vue 337/832
-
-
-
- 338
- LS DEVOIR
- Politiques à courtes vues, qui perdez le plus clair de votre temps en discussions oiseuses, gouvernants aveugles, qui, comme l’astrologue de la fable, braquez vos lunettes sur les contrées lointaines, pour y gaspiller l’or du pays, quand un gouffre béant est ouvert sous vos pieds, écoutez la voix des gens désintéressés qui vous crient depuis longtemps : Casse cou, parce qu’ils vous voient prêts à tomber dans le puits que vous ne voyez pas, à force de regarder en haut quand c’est en bas qu’est le danger.
- Les revendications des classes laborieuses sont légitimes et justes. Le travailleur est l’élément essentiel, l’agent indispensable de la prospérité du pays. Sans lui, elle serait matériellement impossible, car là où le travailleur fait défaut règne inévitablement la misère et la faim. En vous donnant son travail, il vous donne la richesse, car c’est son travail qui la crée, n’est-il pas strictement dans le vrai, lorsqu’il réclame en retour une part à cette richesse qui est son œuvre ? Il est fatigué de souffrir, il veut lui aussi du bien-être... Qui oserait trouver ce désir injuste ? Or, ce désir parfaitement conforme à l’équité, vous pouvez et vous devez le satisfaire ; vous ne pouvez vous en dispenser sans injustice, et vous le devez d’autant plus, que si vous ne le faites pas, il est assez puissant lui-même pour le satisfaire sans vous et malgré vous, car il est plus fort que vous.
- Pour donner satisfaction aux aspirations des travailleurs que faut-il faire ? Améliorer les conditions de leur existence ; remplacer par le bien-être indispensable l’insupportable gêne dans laquelle ils ont vécu jusqu’à présent, et pour cela il n’y a point d’autre moyen que de rénumérer convenablement leur travail par la participation aux bénéfices et l’association du capital et du travail d’une part, et en lui fournissant une habitation plus en rapport avec les progrès réalisés et avec les impérieuses exigences de l’hygiène et du bien-être.
- Si l'on compare l’habitation du riche aujourd’hui avec l’habitation du riche autrefois, quel progrès ne constate-t-on pas ? A côté du confort que l’on trouve partout dans les hôtels du Parc Monceau par exemple, que sont les appartements pourtant somptueux de la Place Royale habités par les grands seigneurs il y a deux siècles ? Les uns, ceux d’aujourd’hui, vous abritent parfaitement contre toutes les intempéries ; les autres vous livrent sans pitié ni merci à leur influence funeste. Chauffez donc en hiver les immenses pièces de l’hôtel Lambert,dont les plafonds sont à une hauteur inaccessible pour ainsi dire même avec une échelle ordinaire; garanti ssez-vous-y du froid, si vous le pouvez, pour ne parler que
- ! d’un de leurs innombrables inconvénients. Les peintures de Watteau ou de Greuze, les sculptures inimitables de Jean Goujon sont d’admirables choses en fait d’art ; mais au point de vue du confort, elles sont tout à fait insuffisantes pour faire d’une demeure un abri commode et sain. Quelle supériorité nos hôtels modernes n’ont-ils pas sous ce rapport sur les hôtels du temps de Louis XIII ou même de Louis XIV !
- Ces progrès que l’on a si pleinement réalisés pour l’habitation du riche se retrouvent-ils également dans celle du pauvre ? En aucune façon ; si, poursuivant notre comparaison, nous examinons ce qu’était la demeure du travailleur au dix-septième siècle, et ce qu’elle est aujourd’hui quelle différence y remarquons-nous ? Aucune. C’est toujours la même mansarde pauvre et nue, ouverte à tous les vents avec l’espace parcimonieusement mesuré dans les villes, et la même maisonnette mal construite, mal aménagée, incommode et insalubre à la campagne. Tout a marché, tout a progressé autour de ces ^mansardes et de ces chaumières, seules elles sont restées ce qu’elles étaient.
- Or si cela pouvait n’avoir pas trop d’inconvénients pour la sécurité sociale à une époque où l’on n’avait pas la moindre idée de l’égalité civile et politique de tous les citoyens, nobles, bourgeois ou prolétaires, il n’en est certainement plus de même depuis que cette égalité est devenue non-seulement un dogme politique mais un fait acquis.’Là où le pauvre a le même droit que le riche, en ce qui concerne la vie politique et la vie civile, n’est-il point fondé à se demander pourquoi il n’aurait pas les mêmes droits en ce qui touche à l’existence ? A cette question formulée dans son esprit, il n’y a pas de réponse plausible à faire dans le sens de la négative, et dès lors il en conclura logiquement que lui aussi doit avoir le bien-être dans la proportion exacte de ses besoins.
- Tout concourt donc d’une manière absolue à démontrer la nécessité de créer pour le travailleur l’habitation confortable et saine. Nous avons surabondamment prouvé que cela ne pouvait pas se faire au moyen de la petite maison, parce que ce système ne permet la réalisation d’aucun progrès et ne peut pas produire la moindre amélioration. L’appat si alléchant de la propriété, nous avons montré que c’était un leurre et une chaîne, plutôt qu’un allégement. Nous persistons donc à conclure que c’est uniquement par le palais unitaire dont la conception a été si admirablement mise en pratique à Guise, par le fondateur du Familistère que satisfaction
- p.338 - vue 338/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 339
- pourra être donnée à ce besoin réel et légitime de la classe laborieuse.
- Il est un fait certain et incontestable ; c’est que tous les essais d’autres systèmes tentés depuis un demi-siècle, n’ont point réussi et d'ailleurs ils ne font que perpétuer le mal au lieu de le guérir. Presque tous, pour ne pas dire tous ont échoué. Seul, celui du palais du travail a pleinement réussi là où il a été fait, et son succès loin de diminuer grandit de plus en plus, grâce à l’association, puisqu’à Guise même bon est obligé d’en construire de nouveaux autour de l’ancien ; l’une de ces succursales est terminée, et l’autre atteint déjà la hauteur du premier étage. Quel argument vaudrait ces faits accomplis ? Quel raisonnement pourra-t-on opposer à ce fait brutal, évident,visible et palpable pour tous ? L’impossibilité ? Ce qui se voit et se touche ne saurait être impossible. Les inconvénients ? Mais s’ils dépassaient les avantages, comment le Familistère aurait-il continué à être habité tout entier et serait-il même devenu depuis longtemps insuffisant ? Les difficultés ? Mais ce qu'un homme seul livré à ses propres ressources a pu faire et mener à bien, malgré les difficultés, pourquoi d’autres hommes ne le pourraient-ils pas ? Le capital ? Un million a suffi à Guise, supposons qu’à Paris il faille le double, que sont deux et même trois millions pour une ville dont le budget dépasse de beaucoup celui de bien des ministères ? La routine ? Ah la routine, voilà peut-être la seule raison vraie qui empêche jusqu’à présent l’administration de marcher dans la voie féconde du progrès,
- O Sainte routine, toi qui es plus puissante que la vérité,que la raison,que Ialogique,plus puissanteque les empereurs et que les rois, plus puissante que les ministres les plus forts, fussent-ils les nôtres,plus puissante que les plus farouches conquérants et que les plus vaillants capitaines, Sainte routine, ma mie, après avoir si longtemps régné sur notre belle terre de France et même sur notre pauvre globe sublunaire,ne sens-tu pas enfin un peu de lassitude, et n’éprouves-tu pas le besoin d’aller dans un monde ténébreux plus favorable chercher un peu de repos après les fatigues nombreuses et cruelles d’un si long règne ? Ce repos, nous reconnaissons sans difficulté que tu l’as bien gagné,etsi déployant tes vastes, ailes tu allais t’installer dans une planète plus arriérée et mieux disposée a subir ton action que la nôtre, nous ne le trouverions pas mauvais, sois-en certaine, et nous ne nous en plaindrions pas. Nous te conseillons au contraire avec conviction de suivre ton penchant et d’aller te reposer là-bas. Nous t’en supplions au besoin dans ton pro-
- pre intérêt d’abord et aussi dans celui de nos administrateurs politiques, que ta présence frappe d’un tel respect qu’ils eh sont réduits à l’impuissance. Va, sainte routine, tu as largement accompli ta tâche, il n’est que juste de te voter le repos.
- Et vous, nos gouvernants, ayez pitié de cette pauvre routine que vous avez jusqu’à présent tant ! surmenée, et commencer à vous habituer à agir | sans elle. Persuadez-vous enfin que parceque l’on a | toujours fait une chose, il ne s’ensuit pas que l’on | doive continuer à la faire, si elle est mauvaise, et qu’il vaut mieux agir autrement que vos devanciers, si vos devanciers n’ont pas bien agi. Si ceux qui vous ont précédé ont trouvé bon de ne point faire justice au travailleur,il ne faut pas que vous les imitiez, et si ils l’ont laissé croupir dans l’abandon et la misère, cela n’est pas une raison pour que vous l’y laissiez de même, Votre devoir est de donner satisfaction à ses légitimes revendications, et c’est votre intérêt aussi ; en le faisant vous gagnerez son appui qui seul peut consolider votre autorité, parce qu’elle émane de lui, et que sans lui elle ne peut pas plus durer que la fragile libellule de nos champs.
- LA LIBRE-PENSÉE
- La loi dernièrement votée en première lecture par le Sénat consacrant enfin le droit des enterrements civils, doit évidemment être rangée parmi les victoires importantes de la libre-pensée. Si l’on tient compte des sentiments réactionnaires rebelles à toute innovation libérale qui animent la plupart des membres de cette assemblée, on est forcé de reconnaître que ce vote constitue un pas énorme en avant, depuis le temps peu éloigné, où des préfets singulièrement obtus, comme l’immortel et à jamais ridicule Ducros de Lyon, poussaient la haine contre la liberté de conscience jusqu’à violer indignement la loi, pour en gêner dans toute la mesure du possible les manifestations.
- Désormais, grâce à cette loi, de pareils attentats ne seront plus possibles, et la conscience humaine rétablie dans ses droits n’aura plus à redouter les vexations de l’intolérance et du fanatisme stupide de fonctionnaires soi disant religieux. Ces petits hommes, à idées étroites, du cléricalisme n’auront plus la moindre action sur des hommes qui leur sont incontestablement supérieurs par la largeur de vues, le grandiose des conceptions, la solidité des convictions et l’ardeur des aspirations vers la li-
- p.339 - vue 339/832
-
-
-
- 340
- h B DEVOIE
- berté, le premier et le plus grand de tous les biens.
- Par ce vote, le Sénat, sans s’en douter peut-être, a mis enfin un terme à une criante injustice, à une révoltante iniquité. Certes il n’a pas crée une liberté nouvelle, mais il a sanctionné la mise en pratique d’une liberté vieille comme l’esprit humain lui-même, jusqu’à présent méconnue dans presque tous les pays du glob8. Dès que le législateur reconnaît qu'un homme a pleinement la faculté de disposer de sa dépouille mortelle conformément aux idées qu’il a adoptées durant sa vie, que la religion n’a nullement le droit de venir lui imposer après sa mort ses cérémonies et ses pratiques, la cause de la libre-pensée, toujours juste et équitable quami même, est enfin gagnée devant la loi, car si l’on est libre de se passer d’église à ses funérailles, il n’y a point de raison pour qu’on ne le soit pas durant la vie.
- La libre-pensée a vrai dire date son existence de celle du premier homme. Les religions en effet n’ont pris naissance que plus tard, à l’époque de la constitution des sociétés. Le premier qui après l'institution des religions, peu satisfait de leurs enseignements, essaya d’étudier par lui-même les lois qui régissent la conscience, 1H acte de libre-pensée. Thalès fut un libre-penseur après beaucoup d’autres. Aussi l’on peut dire que même au temps si ténébreux de la Scolastique, on compte un nombre considérable de libres-penseurs illustres ou ignorés, qu’ils aient payé de leur vie leurs convictions comme Giordano Bruno, Savonarole, Arnaud de Brescia, Huss et tant d’autres, ou qu’ils aient masqué leurs doctrines sous des formules en apparence bouffonnes comme Paracelse, Van Elinont et les Hermétiques. Tout philosophe digne de ce nom est un libre-penseur, quelle que soit d’ailleurs sa d-octrine, et l’on n’a jamais contesté cette qualification ni à Rabelais, ni à Montaigne, ni à Voltaire, ni à Diderot, ni à bien d’autres. Il n’est point en effet nécessaire pour cela d’être athée, comme Lucrèce, dont- l’humeur anti-religieuse lui fait pousser le cri de délivrance, lorsqu’il peut constater que la religion est foulée aux pieds à son tour, et que sa défaite place l’homme dans le ciel.
- Les tendances anti-cléricales outrées, disons le mot, prêtrophobes de beaucoup de libres-penseurs, plus bruyants que véritablement convaincus, ont depuis quelques années principalement créé une confusion regrettable, qui fait que bien des gens prennent le mot de libre-penseur dans le sens d’athée. C’est ce qui fait dire à M, Emile de Saint-Paul que la libre-pensée contemporaine ne reconnaît libre et digne de se réclamer de son nom que la pensée aboutissant à l’athéisme.
- « Elle souffre difficilement, dit cet auteur, les plus illustres représentants de l’école spiritualiste: les Franck, les Caro, les Janet ; .elle repousse les protestants les plus libéraux et même les théistes les plus rationnalistes ; à peine fait-elle grâce aux positivistes loyaux, c’est-à-dire à peine tolère-t-elle qu’on suspende son jugement sur les limites de Vin-connaissable ». On lui agrée d’autant mieux, qu’on se prononce plus carrément pour la négation en matière de métaphysique. Elle préfère, n’en doutez pas, au spiritualiste, le positiviste, au positiviste l’athée déclaré, militant. Tranchons le mot, c’est ce dernier qui est le libre penseur par excellence. »
- Ce portrait quoique très poussé au noir, nous le reconna*'s.sons, ne manque point cependant de vérité, car il est malheureusement certain qu’une catégorie de libres-penseurs en est arrivée à considérer l’athéisme comme la condition sine quâ non de la libre-pensée, et beaucoup affirment que pour être libre-penseur il faut de toute nécessité que l’on repousse pour ainsi dire à priori tout dogme quel qu’il soit. Or, c’est là une erreur manifeste, car, le mot de libre-pensée l’indique suffisamment, la liberté n’est nullement détruite parce qu’après avoir examiné consciencieusement un dogme quelconque, on l’accepte ou on le repousse,selon le résultat que cet examen a produit dans l’esprit. Le spiritualiste qui, convaincu de là dualité de l’homme, croit qu’il est formé d’une substance matérielle visible et tangible, le corps, et d’une substance immatérielle ou spirituelle, l’âme ou l’esprit, l’une périssable ou transformable, et l’autre immortelle et seulement perfectible, et qui, par conséquent,accepte et tient pour vrai le dogme de l’immortalité de l’âme,en quoi cesserait-il pour cela de pouvoir se dire libre-penseur? Si sa raison lui démontre à tort ou à raison la vérité de ce dogme, ce serait faire violence à sa liberté que deprétendre qu’il doit le repousser,et c’est en se soumettant à cette exigence injustifiable qu’il cesserait réellement d’être libre-penseur.
- Les progrès de la science ont considérablement nui au prestige de la plupart des religions, pour ne pas dire de toutes. La géologie, l'astronomie, les sciences physiques et naturelles et la science anthropologique surtout ont donné aux enseignements de ces divers systèmes religieux de cruels démentis dont ils ne pourront jamais se relever probablement. ^ Elles ont montré l’erreur de la genèse Biblique, l’erreur de sa cosmographie étroite et rapetissante, l'erreur de sa cosmogonie, l’erreur de sa chronologie, l’erreur de ses notions physiques, chimiques, et scientifiques en général. Mais si l’on doit dédaigneusement repousser toutes ces erreurs, s’ensuit-il quo
- p.340 - vue 340/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- l’on doive rejeter aussi la vérité qui peut se trouver perdue au milieu de ces aberrations, comme une perle d’Orient dans un tas de fumier fétide ? Assurément non ; en le faisant, on serait la première dupe, la première victime, et si la libre pensée a une mission utile, c’est précisément celle de discerner la vérité de l’erreur, et de faire profession d’admettre l’une en dissipant l’autre.
- On peut même admettre ce que l’on croit une vérité, tandis qu’elle n’apparaît pas évidente à d’autres, sans cesser pour cela d’être libre-penseur ; et tel qui accepte le dogme de l’existence de Dieu, ou celui de l’immortalité de l’âme, ou celui de la pluralité des mondes habités, comme Flammarion, et de la pluralité des existences, comme Pezzani, n’a pas moins de droits à ce titre que le positiviste ou l’athée qui conteste tout cela.
- Ce qui, suivant nous, constitue la véritable libre-pensée, c’est d’abord le sentiment ardent de respect du droit de libre examen qui appartient à tout homme sans exception, la revendication de l’exercice de ce droit en toutes choses pour soi et pour les autres, et surtout, avant tout, dirai-je volontiers, la tolérance absolue, inébranlable et constante pour toutes les convictions. Si chaque secte a le droit de former une petite Eglise hors de laquelle il n’y a point de salut, seule, à notre sens, la libre-pensée n’a pas ce droit, puisque la tolérence est une des conditions essentielles de son existence. Le respect de la liberté de conscience impose nécessairement à tous ceux qui en sont partisans ; cette tolérance sans laquelle il peut à un moment donné n'y avoir plus de liberté.
- Si le libre-penseur doit être l’ennemi de l’erreur, s’il peut chercher à la combattre dans l’intérêt de l’humanité, c’est en s’attaquant aux doctrines qu’il doit faire cette guerre féconde, et non pas en prenant les hommes à parti. Gambetta a dit avec raison que l’ennemi de la société était le cléricalisme, mais ce serait une faute lourde de s’en prendre aux cléricaux, par exemple, qui eux ont parfaitement le droit d’être ce qu’ils sont, sans que personne ait rien à voir. On peut dresser autel contre autel, chaire contre chaire, combattre par tous les moyens possibles des enseignements erronés et pernicieux, mais s’attaquer aux personnes, jamais. Guerre aux doctrines mais respect aux hommes, furent-ils prêtres.
- Il y a des gens, qui dans leur haine pour les dogmes évidemment absurdes et la plupart ridicules de l’Eglise, vont jusqu’à considérer les membres du clergé comme des imposteurs, des chenapans, des gredins. C’est là une exagération et une erreur extrêmement dangereuse, contre laquelle il est du devoir de tout libre-penseur honnête et sensé de protester
- 341
- et de réagir de toutes ses forces. Le clergé, en tant que corporation, est certainement exploiteur et éminemment redoutable à ce point de vue ; mais parmi ses membres pris isolément, il y a des personnalités très dignes, très honnêtes, très respectables, et il est même juste de dire qu’elles y sont plutôt en majorité qu’en minorité. Il ne faut donc pas confondre l’individu avec la corporation, l’homme avec la masse.
- Cette confusion déplorable, outre qu’elle conduit t.ut naturellement à l’injustice, peut encore avoir pour effet inévitable de nuire dans l’esprit des faibles, des hésitants, de ceux qui ne sont pas encore affranchis de tous les préjugés dont le*libre-penseur s’est délivré, à la cause éminemment progressive de la libre-pensée. En constatant l'injustice des accusations portées contre tel prêtre honorable dont elle connaît la parfaite honorabilité, la mère de famille, la femme (et c’est surtout elle qu’il est utile d’amener à l’émancipation morale que nous poursuivons), est froissée dans sa conscience, et au lieu de venir à nous, elle s’en éloigne avec horreur parce qu’ins-tinctivement sa nature a horreur de l’injustice. Or c’est là l’écueil qu’il faut surtout éviter, si nous voulons gagner des prosélytes à notre cause qui est évidemment celle de la vérité.
- Soyons donc anticléricaux, mais soyons le dans la juste limite du droit et de l’équité, et ne faisons pas dégénérer notre anticléricalisme en prêtrophobie, car le prêtrophobie est une infirmité morale qui, comme toutes les infirmités, empêche l’action morale des facultés et gêne les mouvements de l’àme vers le progrès. L’un des forts les plus graves du clergé dans tous les temps, c’est son intolérance absurde et sanguinaire. Gardons nous de l’imiter en sens contraire, et pêchons plutôt par un excès de tolérance. Ne formons pas une église fermée à tout ce qui ne partage pas toutes nos idées, et constituons plutôt une Association largement ouverte à tout venant qui prouvera son amour pour la liberté de chacun et de tous, et sa tolérance pour toutes les opinions, son respect de toutes les convictions sincères.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Bilan législatif de la semaine. — La
- Chambre a discuté longuement et voté cette, semaine la loi sur les transports maritimes à grande vitesse. Elle a discu'é également le projet de loi relatif à la réforme du personnel de la Magistrature qui a soulevé dans ia presse de nombreuses objections,parce que cette mesure est insuffisante, car la réforme complète de l’organisation judiciaire aurait dû logiquement précéder celle du personnel. Trop longue et trop coûteuse est l’administra-
- p.341 - vue 341/832
-
-
-
- 342
- LE DEVOIR
- tion de la justice en France, et quel que soit le personnel qui en sera chargé, elle continuera à être trop coûteuse et trop lente. Toujours des demi-mesures qui font perdre le temps et ne remédient à rien. La Chambre a entre temps voté à l’ananimitô les crédits demandés pour l’expédition du Tonkin, et cette unanimité de votes est dûe à la nouvelle de la mort du commandant Henri Rivière et de quatorze hommes dans une sortie contre les Pavillons Noirs qui bloquaient la forteresse d’Hanoï et gênaient les mouvements de la petite garnison Française.
- Le Sénat pendant ce temps discute sans la moindre conviction la loi sur la protection à accorder aux enfants abandonnés.
- *
- ¥ ¥
- Sur 10 élections qui ont eu lieu depuis que le ministère Ferry est au pouvoir, les opportunistes ministériels ont perdu 28,337 voix ; l’extrême gauche a gagné 45,281 voix. Les amis de la République, opportunistes ou radicaux, peuvent méditer avec fruit ces chiffres qui renferment une leçon pour les uns,un encouragement pour les autres.
- *
- ¥ ¥
- Le caractère éminent du quatrième Congrès que le parti socialiste français vient de tenir à Paris sera le désaveu absolu de ce que les anarchistes appellent la propagande du fait.c’est-à-dire l’emploi des moyens violents .'"Da des orateurs les plus applaudis l’a dit avec beaucoup da force et de raison, « le recours à la force brutale peut être nécessaire en Russie, mais en pays de suffrage et de liberté la violence est la négation même du principe social. Ce dont le parti ouvrier a besoin, c’est de bibliothèques et de caisses d’épargne. » On ne saurait mieux dire. C’est à l’expérience, à la science,à la liberté, à la justice, qu’il convient de demander les solutions économiques aussi bien que toutes les autres, la force brutale y est incompétente. Les ouvriers français avanceront beaucoup leur cause eu proclamant cette vérité, et encore plus en la pratiquant sérieusement.
- * *
- On lit dans « les Etats-Unis d'Europe : »
- Depuis quinze jours ou parle beaucoup en France des récidivistes. On prépare une loi pour les reléguer au delà des mers, on en prépare d’autres contre les causes de la récidive : la misère, l’ignorance, l’abandon des enfants, le vagabondage, la promiscuité dans les prisons, la corruption des jeunes détenus par les anciens. Rien de mieux. On a raison surtout de vouloir remédier au mal par des moyens préventifs. Mais, par quelle contradiction les journaux qui s’engagent le plus et le mieux dans cette discussion laissent-ils toute grande ouverte dans leurs feuilletons quotidiens i’une des sources les plus vénéneuses de la corruption publique? Gomment des feuilles sincèrement dévouées à la République publient-elles chaque matin et chaque soir des romans dont chaque ligne affaiblit le sens moral, éveille les curiosités précoces et malsaines, emplit l’imagination de peintures lascives, laisse pour tout aliment intellectuel et moral le souvenir de scènes brûlantes et l’impatience de pénétrer plus avant dans le dédale de ces mystères honteux ? Pourquoi les journaux qui se respectent ne se coaliseraient-ils point pour faire cesser tous ensemble ce scandale?
- *
- ¥ ¥
- A Madagascar l’influence française a gagné du terrain et vaincu la résistance des Hovas, grâce au bombardement et à la prise de possession de ia ville de Majunca, chef-lieu de la domination Howa dans la partie occidentale de File.
- *
- ¥ ¥
- Les événements du Tonkin. — C’est au commencement de l’année dernière, alors que les « Pavillons noirs » alliés des manuarins anuamistes faisaient de fréquentes incursions jusque sous les murs de Hanoï, que le commandant Rivière fut envoyé au Tonkin pour renforcer notre garnison. Il partit de Saïgon avec deux
- navires de la station, le Drac et le Parseval, emmenant avec lui deux cents hommes d’infanterie de marine, uue section d’artillerie de montagne et un peloton de tirailleurs.
- En voyant arriver la petite troupe de renfort, les Annamistes prirent peur ; mais bientôt ils devinrent aussi arrogants que par le passé.
- Après plusieurs tentatives de conciliation qui n’aboutirent pas et au cours desquelles les mandarins voulurent assassiner Rivière, celui-ci résolut de s’emparer de la citadelle.
- Le 24 avril 1882, après un bombardement d’une heure, la citadelle d’Hanoï tombait entre nos mains, à la grande joie des Tonkinois, qui célébrèrent notre victoire par des fêtes sans nombre.
- La cidadelle occupée, le commandant Rivière demanda des renforls à Saïgon pour achever l’occupation du Tonkin. Les renforts n’arivèrent pas, et nos ennemis reprirent courage ; les choses s’aggravèrent et il fallut envoyer par la Corrèze un premier renfort pour dégager le commandant Rivière, cerné par les « Pavillons noirs » et les bandes annamistes.
- Ges renforts ne suffirent pas encore.
- dépendant, le 27 mars dernier, nos troupes s’emparèrent de Nam-Dinh ; mais les Annamistes saisirent l’occasion de cette expédition, qui avait forcémeni affaibli la garnison de Hanoï, pour tenter de reprendre la citadelle : ils furent repoussés.
- Depuis ce jour, le brave commandant Rivière soutenait vaillamment et dans des conditions fort inégales une lutte dont on connaît le dénouement fatal.
- Henri-Laurent Rivière, qui vient d’être tué à Hanoï, était né à Paris le 12 juillet 1827. Admis à l’Ecole navale en 1843, il devint successivement enseigne (1849), lieutenant de vaisseau (1856) et capitaine de frégate (1870). Il comptait sur trente-cinq ans de service, plus de vingt années de navigation. Il se trouvait dans ia divî ion navale de la Nouvelle-Calédonie lors de l’insurrection des Canaques, et contribua à la réprimer à la tête d’un détachement de déportés. Il avait été décoré de la Légion d’honneur le 6 octobre 1855 et promu officier en 1878.
- Henri Rivière s’ôtait acquis une notoriété littéraire par deux simples nouvelles : Pierrot et Caïn, dans lesquelles le fantastique est employé avec une rare rigueur. 11 a donné depuis, outre de nombreux romans, quelques ouvrages dans la Revue des Deux-Mondes, dans lesquels on a remarqué un esprit incisif et un style extrêmement soigné. Abordant le théâtre, il a fait jouer avec un succès d’estime, à la Comédie-Française, une pièce et quatre actes, en prose : La Parvenue, et un vaudeville sans succès, Berthe d’Estrées. Comme publications plus spéciales, on a de lui la Marine française sous Louis XV (1859) et la Nouvelle-Calédonie (188U).
- Depuis plus d’un an, avec une poignée d’hommes, le commandant Rivière se maintenait au cœur du Tonkin malgré les efforts des bandes chinoises à la solde de l’Annam.
- La République perd en lui un officier des plus distingués. Par décision du ministre de la marine, il venait d’ètre investi du titre de commandant supérieur des troupes de la marine au Tonkin. Victime du devoir, le commandant Rivière n’aura pas connu sa nomination, juste récompense de son rare mérite et de son patriotisme.
- ITALIE
- Voici comment la Capitale juge la situation faite à lTtalie par la politique de MM. Depretis et Mancini :
- « D’une phase libérale, nous sommes arrivés à une période de réaction; le gouvernement italien est devenu une espèce de conseil aulique de Vienne, et nos prisons se remplissent de libéraux, de patriotes, uniquement pour faire plaisir au gouvernement autrichien. Dans tout cela lTtalie a évidemment perdu ! Qu’a-t-elle gagné en échange ? Nous ne le savons pas encore ; mais on aura un jour le droit de le demander, et, malheur alors au ministère qui, après avoir subi cette défaite incalcu-
- p.342 - vue 342/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 343
- labié, se verrait forcé de répondre que l’unique avantage de l’Italie consiste à se trouver comprise dans un système d’alliances continentales qui la laissera exposée, toute seule, aux représailles des grandes puissances maritimes. »
- Sur soixante-neuf provinces qui se partagent l’Italie, il y en a tout au plus six ou sept qui ne soint point frappées de la malaria, et il en est vingt-deux qui en sont dévorées. Les frais d’hôpitaux, de médicaments et de médecins que le traitement de la malaria occasionne chaque année s’élèvent à dix millions de francs suivant les statistiques officielles, et encore ces frais ne représentent-ils que les soins donnés par le gouvernement aux soldats et aux fonctionnaires. Le menu peuple est dévoré par la fièvre sans que personne en ait cure. Il faut ajouter que cette dépense n’est rien en comparaison de la destruction des forces humaines que cause la maladie non-seulement en abrégeant la vie des hommes, mais en leur enlevant pendant toute leur existence la vigueur de l’esprit et du corps. Il faudrait, dit un journal, des centaines de millions pour détruire le mal. Nous ne sommes point de cet avis. Ce ne sont point des millions dé francs qui seraient nécessaires, mais des millions d’Eucaîyptus.
- *
- ¥ *
- La Norwège et la neutralisation. — Le
- parti libéral, qui est en majorité considérable dans le Storthing, a récemment discuté la question de l’obtention pour la Norwège d’une neutralité garantit.
- Le résultat de la discussion a été la résolution suivante, votée à l’unanimité sur l’initiative de M. Sverdrup, président du Storthing :
- « Considérant :
- « Que la neutralisation des Etats particuliers est dans l’intérêt de la paix universelle ;
- « Que la neutralité, sauvegarde contre les attaques étrangères, fortifie le pays en lui permettant d’utiliser ses ressources, de cultiver ses institutions, y compris les moyens de se défendre en suivant ses besoins propres.
- « Que les négociations qui ont eu lieu dans la Diète suédoise, au sujet des relations constitutionnelles entre les deux royaumes unis et de leurs intérêis mutuels en cas de paix et en cas de guerre, appellent particulièrement notre attention ;
- « En conséquence :
- « Nous prions le comité de s’attacher à rechercher la suite qu’il convient de donner à cette question. »
- Tels sont les termes d’une résolution adoptée par le parti dans les rangs duquel le roi Oscar aura bientôt à choisir ses ministres.
- (Freden.)
- On annonce de Stockholm le prochain départ de M. Nordenskjold. Le célèbre voyageur se propose de rechercher si au delà de la ceinture de glace du Groenland il n’existe pas une région relativement tempéiée rapprochée du pôle. 11 fonde cette conjecture sur le fait suivant ; les vents du sud-est, qui régnent le plus ordinairement en ces parages, perdent en traversant les hauts plateaux du Groenland la plus grande partie de leur humidité et se transforment, à mesure qu’ils se rapprochent du pôle, en nn courant relativement sec et chaud.D'où il suit que dans l’atmosphère il n’y a pas de tempêtes de neige. Il se pourrait donc qu’à 250 kilomètres environ du rivage s’étendit une zone qui ne serait ni stérile ni glacée, et qui aurait des habitants. Le roi de Suède a mis le navire la Sophia à la disposition de M. Nordenskjold ; les frais de l’expédition sont entièrement payés par M. Oscar Dickson, riche négociant de Gottenbourg, qui a déjà contribué aux six expéditions précédentes de son savant ami,avec une générosité dont les amis de la géographie lui garderont une éternelle, reconnaissance.
- Dégermaulsation de l’Autriche, — Une 5
- nouvelle grosse de conséquences nous est apportée de Vienne par les dépêches de VAgence Havas. La diète de Bohème vient d’être dissoute par un rescrit impérial signé sur la proposition du comte Taaffe, président du conseil des ministres autrichiens. Les élections se feront à bref délai et la nouvelle diète sera convoquée pour le 5 juillet prochain.
- Pour bien saisir l’importance de cette nouvelle, nous devons dire qu’à côté du Reichsralh autrichien qui est le parlement central de l’Etat, chaque province de l’Autriche jouit d’une certaine autonomie administrative.
- En Bohême, quoique la nation tchèque soit bien plus nombreuse que les allemands, les circonscriptions électorale? avaient été autrefois disposées de manière à assurer à l’hégémonie allemande la majorité.
- Mais, depuis, les choses sont bien changées en Autriche. Un ministère de conciliation, dirigé par le comte Taaffe, a succédé au ministère sympathique à la Prusse qui a légué à ses successeurs un héritage lourd à pointer : la fameuse alliance austro-allemande. Une nouvelle loi électorale vient d être votée et promulguée,et à cette occasion la vie nationale chez les populations slaves s’est tellement réveillée qu’une pression ne saurait désormais décider les électeurs à voter pour des candidats allemands.
- C’est donc dans la dernière forteresse que détiennent les allemands dans les pays non-allemands de l’Autriche que l'assaut va leur être livré. Hier encore, ils étaient en majorité dans la diète de Bohême, mais par suite des élections qui vont avoir lieu ils vont tomber en minorité.
- L’iniquité de la mesure récemment prise par le gouvernement prussien de forcer les jeunes Danois du Sleswig, auxquels le traité de 1864 réserve le droit d'option, à s’enrôler dans l’armée allemande sous peine d’être expulsés du Sleswig, a fait naître aux Etats-Unis une vive agitation. Invité à user par voie diplomatique de son influence en faveur des Sleswigois, le président Arthur a répondu aux délégués qu’il avait déjà saisi de la question le Secrétaire d’Etat.
- Une dépêche adressée à M. le Président de la République nous a appris la mort à l’âge de quatre-vingt-deux ans, de l’ex émir Abd-el-Kader le loyal ennemi de la France à l’époque de la conquête de l’Algérie, devenu l‘un de ses amis les plus dévoués depuis sa’défaite :
- AJbd-el-Kxuier. — L’émir Abd-el-Kader était né vers 1802 aux environs de Mascara. Son père, Sidi-el-Mahiddin, marabout très vénéré, faisait remonter sa généalogie jusqu’au prophète. Abd-el-Kader mérita promptement les titres de marabout et de thaleb, c’est-à-dire de saint et de savant. Le dey d’Alger, redoutant son ambition, voulut le faire assassiner, Abd-el-Kader s'enfuit en Egypte, puis à la Mecque. Quand il revint, Alger était occupé par les Français.
- Prêchant la guerre sainte, Abd-el-Kader à la tête de 10,000 cavaliers, assiégea Oran (1832). Après une lutte de trois jours, il fut obligé de se retirer devant le général Desmichels.
- En 1834, il conclut avec le général Desmichels un traité qui lui constituait un royaume avec Mascara comme capitale.
- Après avoir comprimé avec l’aide de la France une révolte, il passa le Ghélif et s’empara de Mêdéah, puis repoussa, en 1836, le général Desmichels à la Macta.
- Après deux ans de repos, qui suivirent le traité de ia Tafna conclu avec le général Bugeaud, Abd-el-Kader recommença les hostilités en 1839. Alors le duc d’Orléans et le maréchal Valée commencèrent la campagne de 1840, marquée par la victoire de Mouzaïa et parla prise de Médêah et de Miiianab.
- Le général Bugeaud, nommé gouverneur, poussa ia campagne avec plus de rigueur encore et, en 1841, Mascara fut prise. Abd-ei-Kader, abandonné par une grande partie de ses tribus, recula vers le désert. La prise de sa smala en 1842 le força à se retirer au Maroc. Le gé**
- p.343 - vue 343/832
-
-
-
- 344
- LE DEVOIR
- néral Bugeaud battit les Marocains à Isly. Mogador et Tanger furent bombardés.
- Abd-el-Kader ayant repris l’offensive en 1845, fut poursuivi avec acharnement par le général Bugeaud. Réfugié de nouveau au Maroc, Abd-el-Kader, soulevant une révolte, contraignit Abd-er-Rhaman à faire cause commune avec les Français contre lui. Les troupes marocaines se laissèrent battre par Abd-el-Kader ; mais, enveloppé sur le territoire français par des forces supérieures, il fut contraint de fuir, puis vint se rendre au général Lamoriciôre, sous l'a condition d’ètre mené à Alexandrie ou à Saint-Jean-d’Acre.
- Détenu au fort Lamalgue, à Toulon, puis au château de Pau, il fut enfin installé au château d’Amboise.
- Il fut mis en liberté au 2 décembre 1852 et s’embarqua pour Brousse, où il vécut jusqu’au tremblement de terre de 1855. Il passa alors à Constantinople, puis à Damas, où il prit en 1866 la défense des chrétiens contre les Druses.
- Eu 1867, il visita l’exposition universelle et en 1869 assista à l’inauguration du canal de Suez.
- En 1870, il offrit le se mettre à la tête des soldats de l'Afrique. Plus tard, son fils aîné ayant participé à une tentative de soulèvement des tribus africaines, il le désavoua et protesta de sa fidélité à la France.
- En 1873, il envoya 3,000 fr. à la caisse des Alsaciens-Lorrains.
- *
- * *
- Quatrième Concours régional 1883
- Nous recevons une communication qui nous apprend que les Socialistes révolutionnaires du centre tiendront leur 4e Congrès régional dans la lre quinzaine de juin prochain, à Paris sans doute,(la communication ne nous le dit pas). . „ ,
- Voici d’après ce document quels seraient l’ordre du jour dudit Congrès et les conditions d’admissibilité :
- ORDRE DU JOUR
- Re Question. — Elude sommaire des questions à l’ordre du jour du Congrès national de Roubaix :
- 1° Inventaire des forces productives ; 2° Etat de chaque industrie ; 3° Prix des denrées, des logements ; 4° des moyens de propagande.
- 2e Question. — Les crises ouvrières, leurs causes et leurs remèdes : ,
- l9 Les monopoles, le gaz, les postes,télégraphes, etc.; 2° Les projets de loi sur les loyers ; 3° Lois sur les syndicats professionnels ; 4° Lois sur la durée de la journée de travail ; 5® De l’immigration des ouvriers étrangers ; 6° La participation aux travaux de la ville, les secours, etc., et les pailliatifs en uénéral.
- 3° Question. — La dette publique :
- 1° Les emprunts ; 2° Les conversions ; 3° Les impôts.
- 4® Question. — Le goupement des forces révolutionnaires devant la bourgeoisie.
- CONDITION D’ADMISSIBILITÉ
- Extrait des Statuts du Parti ouvrier votés au dernier Congrès national.
- Art. 3. — Tout groupe qui voudra se faire représenter devra être composé d’au moins quinze membres et avoir deux mois d'existence.
- Art. 4, •— Dans les Congrès, tous les groupes qui auront fait une déclaration révolutionnaire, auront droit de prendre part aux votes.
- Art. 5. — Les groupes ne pourront se faire représenter que par des délégués effectifs pris dans leur sein. Ils sont invités à se faire représenter par trois délégués. Les votes se feront par groupe.
- NÉCROLOGIE
- On lisait dans la France du 18 mai :
- « Nous apprenons la mort de M. Louis-Eugène Talion, adjoint au maire du quatorzième arrondissement. M. Talion était un vieux serviteur de la cause démocratique. Il fut avoué à Angers, puis, en 1848, conseiller de préfecture dans le Morbihan. Après le coup d'Etat, il refusa une préfecture pour ne pas prêter serment à l’Empire.
- « Etabli depuis vingt-deux ans à Paris, il était directeur de la librairie des sciences Sociales, ancienne librairie phalanstérienne.
- « L’enterrement civil aura lieu dimanche, 20 mai, à dix heures du matin, au cimetière Montparnasse. »
- Au jour et à l’heure indiquée, les obsèques civiles de M. Talion ont eu lieu, en effet, avec un grand concours de population. Le deuil était conduit par les gendres du défunt, M. Riche, l’éminent chimiste, et M. Aguettant. En tête du convoi, marchaient le maire et les adjoints du XIVe arrondissement ; sur les côtés deux files d’élèves des écoles communales, conduits par leurs maîtres et maîtresses. Dans la foule immense qui for mait le cortège, on remarquait des condisciples phalans-tériens de Talion, tels que MM. Cantagreï et Couturier, députés, V. Considérant, Courbebaisse, J. Ruby, H. Leneveux, etc. ; Mmes de Boureulle, Griess-Traut et plusieurs autres.
- Quatre discours ontété successivement prononcés : par le maire, par le docteur Pellarin, par M. Jacques, le conseiller municipal, par M. Delamarche, secrétaire général de la Bibliothèque populaire du XIVd arrondissement, dont M. Talion fut un des fondateurs et des présidents.
- Nous reproduisons quelques passages de l’allocution de M. Pellarin, qui présentent un intérêt doctrinal et par conséquent général.
- « Messieurs et chers concitoyens,
- Après le juste hommage rendu par M. le Maire du 14e arrondissement à son digne collaborateur dans les fonctions municipales, je viens, comme ami de Talion, comme doyen d’âge des membres de l’Ecole socialiste procédant de Fourier, à laquelle Talion était attaché de cœur avec une entière conviction ; je viens, dis-je, exprimer aussi sur cette tombe mes douloureux regrets, et ceux non moins vifs de nos condisciples phalanstériens de Paris, des départements et de l'étranger.
- La mort si imprévue et si brusque de Talion, du dévoué gérant de la librairio des sciences sociales,
- p.344 - vue 344/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 345
- aura un retentissement pénible au sein de l’Ecole sociétaire. De ce côté aussi le nombre est grand des cœurs qui s’associent et s’associeront au deuil de la famille si cruellement éprouvée...
- Le côté de la vie de Talion qu’il m’appartient spécialement d’apprécier et de mettre en lumière, c’est la part qu’il a prise aux efforts tentés pour répandre la science de l’association, telle que l’a exposée un homme de génie, Charles Fourier.
- Acquis déjà d'esprit et de cœur à l’ingénieuse non moins que généreuse doctrine qui unit par un pacte d’équité parfaite les trois agents de la production : Travail, Capital et Talent ; — qui fonde, avec les garanties générales, la solidarité, la réciprocité dans toutes les sphères de la vie sociale, — Talion accepta, en 1868, la gérance de la librairie phalanstérienne, à un moment où la situation de ce modeste établissement se trouvait embarrassée et critique.
- Cette tâche, toute de dévouement, fut rendue de plus en plus difficile par diverses circonstances : en premier lieu, la mort, arrivée en 1869, du docteur Barrier, le principal soutien de la librairie; puis les désastreux évènements de 1870 et de 1871.
- A travers ces péripéties, l’existence de la librairie des sciences sociales ne fut maintenue que grâce à la constance opiniâtre et au dévouement sans bornes de son gérant. Talion remplit jusqu’au bout son ingrate fonction avec nne ponctuelle exactitude, en même temps qu’il s’y montrait, dans tous ses rapports, d’une aménité de caractère qui n’avait d’égales que son obligeance et sa modestie.
- Pendant les douze dernières années, Je fonctionnement de l’Ecole sociétaire s’est fait àpeu près uniquement par les soins de notre ami Talion. C'est lui qui correspondait avec tous nos condisciples,qui les recevait à la librairie où ils étaient toujours assurés de trouver bon et gracieux accueil, ainsi que les renseignements dont ils pouvaient être désireux.
- Talion a donc eu l’honneur d’être à un moment donné le point de ralliement, le centre de vie réel d’une Ecole sociale qui, au jugement d’éminents critiques tels que M. Janet, M. Caro, M. Ch. Renouvier, tient le premier rang sans conteste parmi côiles qu’a vu éclore le xix® siècle.
- « En se vouant,comme il l’a fait, au service de l’idée sociétaire, Talion servait encore, et de la façon la plus efficace, la cause démocratique et populaire, chère à son cœur. Car les droits encore méconnus des travailleurs ne triompheront définitivement que dans le régime de l’Association. De même, la liberté intégrale, la liberté vraie pour tous, liberté sociale et non pas seulement politique, n’aura son avènement dans le monde qu’avec et par le travail at-
- trayant. Le travail attrayant ! Il amène d emblée la fusion de classes, abat pour toujours les barrières qui les séparent aujourd’hui en groupes incompatibles de mœurs et hostiles d’intérêt.
- Utopie ! utopie ! criera t-on. Eh ! messieurs l’utopie de la veille est devenue quelquefois la brillante réalité du lendemain. Malgré l’injuste oubli où elle semble tombée, malgré une passagère éclipse, l’idée sociétaire n’est pas morte et enterrée, comme quelques-uns l’ont prétendu.
- Suivant le mot prophétique de Yictor Hugo : « Du Fourier obscur de 1823, de l’inventeur du phalanstère, l’avenir se souviendra! »
- Ce ne sera pas un des moindres mérites de Talion que d’avoir donné son concours, son concours persévérant, au maintien de l’œuvre de Fourier dans le commerce des livres et parmi les programmes de réforme sociale à consulter et à mettre àl’essai, quand on voudra enfin faire quelque chose de sérieux et de décisif pour l’amélioration du sort du peuple.
- Adieu, bien cher condisciple et ami Talion! Adieu! non : — A bientôt ! C’est ce que doit dire, en s’adressant au mort, un survivant de mon âge.
- (Ces paroles, dites avec émotion, ont été très sympathiquement accueillies par l’assistance.)
- Les idées de Fourier aux Etats-Unis tn
- Notre étude sur les diverses phases de l’application des doctrines de Fourier aux Etats-Unis nous a montré successivement les progrès de ce mouvement par les expériences de Brook Farm, delaNorth American Phalanx, et de Mountain Cove, où il prit ses trois formes bien tranchées, Fouriériste en partie d’abord, Swedenborgienne ensuite et enfin spiritualiste. Cette dernière forme donna lieu aux Sociétés des Shakers, sur lesquelles nous ne nous arrêterons pas, parce qu’elles étaient surtout spiritualistes plutôt que sociales, et que dès lors elles ne rentrent point directement dans notre sujet.
- Il ne nous reste donc pour la compléter qu’à étudier d’une façon sommaire l’institution si remarquable et si hardie de la Communauté d’Oneida,qui couronne pour ainsi dire l’œuvre du mouvement Fouriériste aux Etats-Unis, quoique différant essentiellement dans ses principes de la doctrine de Fourier. Généralement peu connue, cette institution n’en a pas moins été fort discutée et critiquée.
- La Communauté d’Oneida appartient à la catégo-
- (l) Voir les numéros du Devoir des 18, 25 février, 4,11, 8, 25 mars et 1, 8, 15 avril, 6 et 20 mai.
- p.345 - vue 345/832
-
-
-
- 346
- LE DEVOIR
- rie des entreprises socialistes religieuses. Son fondateur et la plupart de ses membres sont des descendants des Puritains de la Nouvelle Angleterre, et ils furent dans leurs jeunes années des convertis et des travailleurs dans l’œuvre du réveil des Eglises presbytériennes et congrégationnelles. De même que l’Unitarisme se transforma à Boston en Transcendantalisme qui produisit l’établissement de Brouk Farm, de [même l’orthodoxie se transforma en Perfectio-nisme à New Haven et le Perfectionisme enfanta la Communauté d’Oneida.
- Voici en quelques lignes l’histoire du fondateur et de la fondation.
- John Humphrey Noyés naquit à Brattîeboro, Ver-mont en 1811. Le grand mouvement de renaissance de Finney le trouva à l’âge de vingt ans, bachelier et étudiant en droit, et lui inspira la résolution d’aller étudier la théologie d’abord à Andover et plus tard à New Haven. L’étude approfondie de la Bible sous la direction de Moses Stuart, d’Edouard Robinson et Nathaniel Taylor jointe à l’influence continue et toujours croissante du 'souffle puissant de la Renaissance l’induisirent à adopter des vues nouvelles et à tenter une nouvelle expérience des moyens du salut, à laquelle il donna le nom de Perfectionnisme. Cela se passait en février 1834.
- Les douze années qui suivirent furent employées par lui à étudier et à enseigner les moyens de se préserver du péché, principalement à Putney, lieu de résidence de son père et de sa famille. Peu à peu une petite école de croyants se forma autour de lui. Ses premiers associés permanents furent sa mère, deux de ses sœurs et un frère. Puis ce fut le tour de sa femme et de celle de son frère, et des maris de ses deux sœurs. Vinrent ensuite de New-York G-eorge Cragin et sa famille, et à divers intervalles d’autres personnes ou familles de différentes localités. Ils édifièrent une chapelle et consacrèrent la majeure partie de leur temps à leurs études, dont l’impression absorbait une part importante de leurs ressources. Jusqu’alors, ils n’étaient point socialistes ni théoriquement ni en pratique, mais seulement Revivalis-tes (partisans de la renaissance religieuse). En fait, durant toute la période de l’agitation Fouriériste, tout en lisant assidûment « VHarbinger » et le « Présent » et tout en suivant avec beaucoup d’intérêt le mouvement, ils conservèrent leur position de simples croyants au Christianisme et ils critiquèrent bien vite les doctrines de Fourier. Toutefois pendant ce temps, ils trouvaient graduellement et presqu’inconsciemment leur théorie sociale propre et préparaient son application d’épreuve. Quoiqu’ils rejetassent le Fouriérisme, ils ne laissaient pas de
- s’imprégner abondamment de l’esprit de VHarbinger et des socialistes, et ils ont toujours dû reconnaître qu’ils avaient reçu une impulsion considérable de l’exemple de Brook Farm.
- Ainsi la communauté d’Oneidaestréellement issue d’une conjonction entre la Renaissance de l’Orthodoxie ou Revivalisme et le Socialisme du système Unitaire. En 1846, après l’incendie de Brook Farm, et alors que le Fouriérisme était manifestement à son déclin, la petite Eglise de Putney commença timidement son expérimentation du Communisme. Vers la fin de 1847, la Communauté de Putney naissait, et se trouvait dans le trouble, non de la mort, comme Brook Farm, mais delà venue au jour. Le conservatisme de Putney dissipa assez promptement les nuages de cet enfantement, et une Communauté Perfectionniste fut instituée à Oneida sous l’influence de la nouvelle école.
- L’histoire de cette création a été faite dans différentes revues, dans divers journaux et dans des rapports annuels. Au lieu de répéter ce qui a été dit à ce sujet nous analyserons rapidementles trois points qui nous paraissent les plus intéressants pour le lecteur, savoir : 1° La théorie religieuse de la Communauté ; 2° Sa théorie sociale ; et 3° ses résultats matériels.
- Comme les expériences primitives de la Communauté étaient de deux ordres, religieux et social, chacune d’elles donna naissance à deux ouvrages qui sont : pour la partie religieuse The Berean, et pour la partie sociale la Bible Communism publiés, le premier en 1847 et le second en 1848.
- Le premier de ces livres tend à établir que la base définitive de la foi inculquée par les enseignements des hommes et des livres est l’intuition spirituelle directe, que le guide le plus sûr pour l’interprétation de la Bible n’est point l’Eglise, comme le prétendent les papistes, ni les philologues, comme le pensent les protestants, mais bien l’Esprit de Vérité promis par l’évangéliste Jean; que le monde est plein d’indices de l’avènement d’une ère nouvelle de découvertes spirituelles : que l’homme possède une organisation invisible aussi substantielle que son corps lui-même, et dont l’influence et l’action doivent prédominer pour accomplir entièrement l’œuvre du progrès. ;
- Ce sont là les principales théories de ce livre qui en renferme une foule d’autres relatives à l’interprétation des écritures Juive et Chrétienne n’offrant aucun intérêt sérieux.
- Quant au livre portant plus particulièrement sur la questionsociale,laBfbteCommîmtfsm;il commence par indiquer que ravènement du royaume du ciel
- p.346 - vue 346/832
-
-
-
- LE DEVOTE
- 347
- sar la terre est expressément prédit dans la Bible et que ses institutions sont de nature à ne pouvoir se concilier avec la plupart de celles qui régissent les Sociétés des Gentils, Il affirme ensuite que le mariage n’est pas une institution du royaume des cieux, et qu’il doit être aboli pour faire place au communisme. La loi du mariage, suivant lui, provoque à l’adultère soit actuel soit de cœur. Elle enchaîne ensemble des natures antipathiques et inconciliables ; elle produit une foule d’autres maux qui donnent naissance à bien des crimes et à une foule d’abus de toute sorte.
- Le livre en question établit encore que la mort doit disparaître dans ce monde, et que pour cela il est nécessaire de restaurer les véritables relations naturelles entre les sexes, qu’il divise en deux branches auxquelles il donne les noms à'amative et de propagative en déclarant la première plus importante que l’autre et éminemment favorable à la vie. Ii affirme que la pudeur, au lieu d’être une des principales vertus, est au contraire un des effets du péché originel, et fait partie de l’apostasie ainsi que le prouve son absence chez Adam et Eve durant le temps de leur innocence, chez les petits enfants et chez les animaux.
- L’influence de ces principes consiste à étendre à de grandes associations les liens d’attraction qui dans la société actuelle unissent seulement ?es époux. Une maison commune, ou chacun est marié à tous, et où l’amour est honoré et entretenu,est aussi supérieure, comme attraction, à la maison ordinaire, que la communauté est supérieure au simple couple. Ainsi, dans la vie sociale, le travail pourra devenir attractif, surtout en y faisant contribuer également les deux sexes, parce que l’amour embellit tout et donne de l’attrait à toutes choses.
- Cette analyse très rapide des deux ouvrages est naturellement incomplète, mais elle suffit, croyons-nous, pour donner une idée de l’esprit de cette institution et des principes sur lesquels elle est fondée. U nous reste à indiquer à larges traits ses résultats matériels.
- La communauté d’Oneida comptait en 1870 deux cents deux membres et deux sociétés affiliées, Lune de quarante personnes à Wallingford dans le Connecticut,et l’autre de trente-cinq membres à Willow Place,sur une portion détachée du domaine d’Oneida.
- ^maina de Wallingford se compose de deux cent vingt-huit acres, avec une force motrice hydraulique, une imprimerie et une magnanerie. Les trois familles de la communauté (en tout deux cent soixante-dix-sept personnes), ne forment au point de vue financier et social qu’une seule unité.
- La principale habitation de la communauté est une construction en briques consistant en un bâtiment central et deux ailes, le tout d’une longueur de cent quatre-vingt-sept pieds (62 mètres 33) sur soixante-dix pieds ( 23 mètres 33) de large. Elle est flanquée de deux tours à ses extrémités et possède en arrière des constructions irrégulières d’une centaine de pieds d’étendue. Elle renferme la chapelle, la bibliothèque, la salle de réception, le musée, les salons principaux et beaucoup d'appartements particuliers.
- Les autres édifices de groupe consistent dans l'ancienne mansion qui contient la cuisine, la salle à manger et la Tontine qui est un atelier, un fruitier, un magasin, etc. Les bâtiments de la manufacture reliés aux chûtes d’eau sont vastes et la plupart en briques. Le principe organique du communisme dans l’industrie et la vie domestique se retrouve dans le toit commun, la table commune et les réunions quotidiennes de tous les membres.
- On pourra juger de l’étendue et de la variété des opérations industrielles de la communauté d’Oneida par la statistique suivante se rapportant à l’exercice de 1868.
- Panneaux d’acier manufacturée pendant l’année ....................
- Paquets de conserves de
- fruits...............
- Soie grège fabriquée . .
- Fonte manufacturés à la
- fonderie.............
- Planches fabriquées à la
- scierie .............
- Produit de la laiterie en lait ......
- Produit du foin du domaine...................
- Produit pommes de terre
- » fraises. . . .
- » pommes . . .
- » raisins
- 278,000
- 104,458 4,664 livres
- 227,000 livres
- 305,000 pieds
- 31,143 gallons (140,1431.)
- 300 tonnes.
- 800 bushels.
- 740 »
- 1,450 »
- 9,631 livres.
- Ce domaine comprenait six cent soixante-quatorze acres (269 hectares environ) de terres de choix et trois excellentes chûtes d’eau pour forces motrices. Les affaires industrielles qui y ont été créées sont évaluées à 200,000 dollars (un million). Le do-
- La ferme contient 93 têtes de bétail et 25 chevaux. On évalue à 6,260 dollars le montant de travail accompli par les attelages.
- En outre, il faut ajouter une foule d’industries nécessaires aux besoins de la famille et qui y sont
- p.347 - vue 347/832
-
-
-
- 348
- LE! DEVOIR
- pratiquées telles que celles de la chaussure, des vêtements, etc. Le mouvement de fonds durant cette année s’est élevé à près de trois millions de francs. Les salaires payés 34,000 dollars et les dépenses de la famille, non compris les frais d’éducation, d’imprimerie et les travaux domestiques montent à 41,533 dollars.
- Les bénéfices les plus élevés réalisés par la communauté sont ceux de l’année 1864, où ils sont montés à 306,910 francs.
- Malgré ces résultats en apparence favorables au succès de l’œuvre, la Communauté n’a pas pu se maintenir sur son ancien pied, et elle s’est aujourd’hui transformée en une Société financière par actions purement et simplement, sous 1er titre de : The Oneida Ccmmunity limited. » Son capital évalué à trois millions de francs est divisé en actions attribuées aux différents membres, au prorata de leur apport et du temps passé par eux dans la Communauté. La Société a la charge d’entretien des vieillards et des enfants nés des mariages complexes jusqu’à ce qu’ils soient d’âge à gagner leur vie.
- Tout ce qui constituait la vie commune, réunions du soir, concerts, théâtres, danses, parties de plaisir et amusements en commun a été supprimé, et les dames ont même renoncé aux vêtements courts et aux cheveux ras d’autrefois. Ils ont laissé de côté le système coopératif dans l’entretien du ménage intérieur, et chaque famille vit de son côté, comme elle l’entend ; il y a cependant une table commune, où chacun peut consommer en payant ce qu’il consomme.
- En tant qu’entreprise financière, les affaires de la nouvelle organisation sont prospères; les actionnaires en retirent de sérieux bénéfices et ils ne peuvent point céder leurs titres à des étrangers avant un nombre d’années déterminé. D’ailleurs, ceux qui sont restés fidèles à l’idée, les rachètent volontiers aussi vite que possible. Ils ont abandonné leur établissement de Wallingford, et M. Noyés avec une quarantaine de membres cherche en ce moment à créer des manufactures auprès des chûtes de Niagara.
- Quant aux causes qui ont amené, après une expérience de plus de vingt années ces modifications si radicales dans l’organisation de la Communauté,c’est à tort, suivant eux, qu’on voudrait les trouver dans les répugnances inspirées par les mariages mixtes, ou dans la crainte des persécutions des Presbytériens, des Méthodistes ou des Puritains du Nouveau-Monde. M. Noyés a eu le tort grave de subordonner toujours le côté social de son système communiste au côté religieux dont les bases sont plus ou moins
- erronées. Or sa religion dépendant essentiellement de son inspiration et de sa direction personnelle, cette situation constituait un danger très sérieux pour la durée de l'institution réduite de la sorte à celle de la vie même du fondateur. Comme ses idées religieuses étaient moins partagées au sein de la communauté que ses idées sociales, il a cru conjurer le péril en renonçant à son communisme pour sauver sa religion, quand c’était probablement le contraire qu’il eut fallu faire. De là l’impérieuse nécessité delà transformation qui, au point de vue social, a détruit pour ainsi dire l’œuvre.
- Malgré tout cela, l’espoir d’une réunion nouvelle et d’un retour au régime de la Communauté subsiste encore principalement dans le cœur des membres les plus anciens qui regrettent l’ordre de choses primitif. Cela serait peut-être possible.si ces fidèles,mieux inspirés que le fondateur, parvenaient à faire de la partie éociale du système l’élément prépondérant et essentiel de l’institution, en lui subordonnant entièrement la partie religieuse considérablement revue et améliorée. Dans ces conditions, et avec une direction intelligente et entendue, un nouvel essai n’aurait peut-être plus à redouter d’échec moral. Mais en tout état de cause la chose peut paraître à bon droit problématique.
- LA SAGESSE ANTIQUE 51
- XXI
- Examen quotidien des actes
- Si l’on ne rougit pas d’une faute involontaire, c’est une nouvelle faute.
- Chou-King.
- La souillure des membres du corps de l’homme est enlevée par l’eau ; celle de l’esprit, par la vérité.
- Manou.
- Ne laisse jamais fermer tes paupières au sommeil après ton coucher,
- Que tu n’aies examiné, par ta raison toutes tes actions de la journée.
- En quoi ai-je manqué ? qu’ai-je fait ? qu’ai-je omis de ce que je devais faire ?
- Commençant par la première de tes actions continue ainsi de suite.
- Si dans cet examen tu trouves que tu aies fait des
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté le N08 du 28 janvier et du 27 mal 1883.
- p.348 - vue 348/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 349
- fautes, gronde-t’en sévèrement toi-même ; et si tu as bien fait réjouis-t’en.
- Pratique bien toutes ces choses, médites -les bien ; il faut que tu les aimes de tout ton cœur.
- Ce sont elles qui te mettront dans la voie de la vertu divine.
- Vers dorés de Pythagore.
- Conseils aux gouvernants
- Si la paix et l’union ne régnent point parmi le peuple, c’est la faute de ceux qui le gouvernent : ainsi commencez vous-même par aimer la paix et la concorde : votre exemple les fera régner dans vos familles si elles n’y sont pas ; l’exemple d8 vos familles instruira les villes, et par là vous serez capables de bien traiter les affaires.
- Chou-King.
- Lorsque le prince aime l'humanité et pratique la vertu, il est impossible que le peuple n'aime pas la justice ;
- Si un souverain ou des magistrats publ ent des décrets et des ordonnances contraires à la justice, ils éprouvent une résistance opiniâtre à leur exécution et par des moyens contraires à la justice, s’ils acquièrent des richesses par des moyens violents et contraires à la justice, ils les perdront aussi par des moyens violents et contraires à la justice.
- Ta Mo.
- Tseu-lou fit une question sur la manière de bien gouverner. L8 philosophe dit : Donnez le premier au peuple, et de votre propre personne, l’exemple des labeurs.
- Je vous prie d’ajouter quelque chose à ces instructions.
- Ne vous lassez jamais d’agir ainsi.
- Si la personne de celui qui commande aux autres ou qui les gouverne est dirigée d’après la droiture et l’équité, il n’a pas besoin d’ordonner le bien pour qu’on le pratique ; si sa personne n’est pas dirigée j par la droiture et l’équité quand même il ordonne- j rait le bien, il ne serait pas obéi. f
- S’il ne règle pas sa personne selon les principes de I l’équité et de la droiture, comment pourrait-il rec- I tifler la conduite des autres hommes ? j
- Ngaï-Koung ( prince de Lou ) fit la question sui- | vante : Gomment ferai-je pour assurer la soumission da peuple? Rhoung-tseu lui répondit : élevez, honorez les hommes droits et intègres : abaissez, destituez les hommes corrompus et pervers ; alors le Peuple vous obéira. Elevez, honorez les hommes corrompus et pervers ; abaissez, destituez les hommes droits et intègres, et le peuple vous désobéira.
- Si vous ne désirez point le bien des autres, quand même vous les en récompenseriez,vos sujets ne voleraient point.
- Vous qui gouvernez les affaires publiques, qu’avez-vous besoin d’employer les supplices ? Aimez la vertu, et le peuple sera vertueux.
- L’homme supérieur perfectionne ou développe les bonnes qualités des autres hommes ; il ne perfectionne pas ou ne développe pas leurs mauvais penchants : l’homme vulgaire est l’opposé.
- Ne pas instruire le peuple et le tuer moralement, en le laissant tomber dans le mal ; on appelle- cela cruauté ou tyrannie.
- Lun-Yu.
- Si le roi dit : Comment ferai-je pour enrichir mon royaume ? les grands dignitaires diront : Gomment ferons-nous pour enrichir nos familles ? Les lettrés et les hommes du peuple diront: Comment ferons-nous pour nous enrichir nous-mêmes ? Si les supérieurs et les inférieurs se disputent ainsi à qui obtiendra le plus de richesses, le royaume se trouvera en danger.
- Si l’on place en second lieu la justice, et en premier lieu le gain ou le profit, tant que les supérieurs ne seront pas renversés et dépouillés, les inférieurs ne seront pas satisfaits.
- Meng-tseu.
- (A suivre).
- ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
- Sous cette rubrique « le Devoir » publiera toutes les fois que cela paraîtra le mériter les devoirs des élèves du Familistère les plus remarquables sur des sujets d’enseignement moral. Ce sera pour ces enfants un encouragement et cela intéressera, nous l’espérons, nos sympathiques lecteurs.
- Sommaire : La destination de l’homme est le progrès dans la vie. — Le progrès dans la vie pour l’homme comprend trois choses : 1° Se faire progresser lui-même, c’est-à-dire, son corps, son intelligence et sa volonté ; 2° Faire progresser les autres hommes, leur corps, leur intelligence et leur volonté ; 3° F aire progresser la matière, par la culture du sol et les transformations industrielles.
- La destination de l’homme, savoir: Le progrès dans la vie est la base de tout bien et de tout mal. Toute# action conforme au progrès dans la vie est bonne ’ toute action contraire au progrès dans la vie est mauvaise.
- p.349 - vue 349/832
-
-
-
- 350
- LE DEVOIR
- Composition de Mlle Lucie Casseleux.
- Le 18 mai 1883.
- Le progrès dans la vie p ar îetravail : voilà la destination de l’homme, c'est- à-dire que l’homme doit aller d’un degré inférieur de perfection à un degré supérieur. Le premier devoir de l’homme est de faire progresser son corps, son intelligence et sa volonté. Il fera progresser son corps par une nourriture suffisante pour sa subsistance, c’est-à dire qu’à ses repas il doit manger et boire modérément.— L’homme doit manger pour vivre et non vivre pour manger ; — en faisant de la gymnastique, en développant ses muscles, l’homme fait progresser son corps. Un enfant fait progresser son intelligence dans le cas suivant : lorsque son maître lui enseigne par exemple, l'Histoire de France, qui lui montre ce qu’ont été et ce qu’ont fait nos ancêtres et qui lui inspire l’amour delà patrie, lorsqu’il lui donne des notioms sur l’Orthographe et sur la Composition française, qui lui apprennent à parler et écrire correctement, il doit écouter ces explications avec une grande attention et tâcher de les comprendre. S’il suit cette règle, il ne restera passtationnaire,aucontraire ilira d’unde-gré moins parfait à un degré plus parfait. Comme on le voit, cet enfant suit la voie ascendante et non la voie descendante ou stationnaire qui le conduiraient sûrement au mal. L homme fera progresser sa volonté, en développant ses puissances affectives, le dévouement qu’il a pour ses semblables. La volonté c’est la faculté qu’a l’homme de choisir le bien ou le mal ; s’il choisit le bien, il fera progresser sa volonté, mais s’il choisit le mal, sa volonté sera mauvaise.
- Le deuxième principe que l’homme doit suivre,c’est de faire progresser les autres hommes,leur corps, leur intelligence et leur volonté.’ Il fera progresser leur corps par l’exercice modéré du travail et de la gymnastique, en leur faisant suivre les lois de l’hygiène qui conservent les corps en état parfait de santé et de développement. Il fera progresser leur volonté, en leur montrant le bon exemple, en les entraînant vers le bien et non vers le mai, en leur enseignant ce qui est bien et ce qui est mal. Les instituteurs et les patrons développent chez les enfants les germes de leur intelligence ; leurs puissances intellectuelles s’éveillent donc — par l’instruction — de cette manière, les instituteurs et les patrons font progresser l’intelligence de leurs élèves.
- Le troisième principe que l’homme doit suivre, c’est de faire progresser la matière. Il fera progresser les choses matérielles en les transformant! en produits utiles à l’homme et aux animaux et en cultivant le sol. Par exemple, un pommier à l’état sauvage, produisant de petits fruits, âcres, devra être greffé par l’homme et émondé afin que ses produits soient plus volumineux et plus savoureux.
- La destination de l’homme est le progrès dans la vie. Nous devons conclure de là que toute action conforme à la destination de l’homme est une action bonne, toute action contraire à la destination humaine est une action mauvaise.
- AUTRE SUJET
- Sommaire. — La destination de l’homme est le progrès par le travail. — Le travail est l’exercice des forces humaines. — Le corps, l’intelligence et la volonté participent à toute action humain.
- Le travail est la gloire de l’homme : 1° parce qu’il
- est son premier devoir; 2° parce qu’il est le facteur
- du progrès; 3° parce qu’il associe l’homme à Dieu.
- Devoir de Mlle Blanche Duplaquet
- Les hommes doivent suivre la voie ascendante c’est-à-dire progresser, aller d’un degré inférieur à un degré supérieur. Pour progresser il faut travailler ; on ne peut donc pas progresser sans travailler, donc la destination de l’homme est le progrès par le travail. Le travail est l’exercice des forces humaines. Les forces humaines se classent ainsi : les forces du corps ou corporelles, les forces de l’intelligence ou intellectuelles, les forces de la volonté ou forces morales. Dans toute action ces trois forces sont toujours réunies. Une mère commando à sa fille d’aller au marché ; l’accomplissement de cet ordre exige les trois forces réunies. Pour aller au marché il faut marcher, ce sont les forces corporelles ; il faut choisir de bons légumes et le bon chemin ; ce sont les forces intellectuelles , obéir à sa mère et bien faire la commission, ce sont les forces morales.
- Dans toute action il y a une des trois forces qui est principale, ainsi le porteur de charbon exerce surtout les forces corporelles ; un enfant étant à l’école exerce surtout ses forces intellectuelles, et obéir à ses parents c’est exercer principalement ses forces morales, mais dans toute action les trois forces se trouvent réunies. Le progrès dans la vie est le ré-sultat du travail.
- Ainsi c’est le travail qui a fait nos chapeaux de paille. Pour avoir nos chapeaux tout faits comme nous les avons, il a fallu bien du travail, il a fallu récolter le riz, séparer le riz de la paille, faire sécher la paille, la tresser et la façonner en forme de chapeau.
- Pour faire un clou de soulier, il a fallu aussi beaucoup de travail. Extraire le minerai de fer, en faire du fer, de J’açier et ensuite un clou. C’est par le travail que nous avons tout ce qui nous est nécessaire pour vivre.
- Le travail est la gloire de l’homme, 1° parce que c’est son premier devoir; 2° parce qu’il aide au progrès ; 3° parce qu’en travaillant on devient le coopérateur de Dieu.
- Dans l’ancien temps on prenait le travail pour un châtiment; mais maintenant on exalte le travail. Au Familistère on fait la fête du travail pour glorifier le travail. Le travail est le premier devoir de l’homme parce que sans le travail on ne peut pas progresser et que progresser est la destination des hommes : En travaillant on devient le coopérateur de Dieu dans l’œuvre du bien.
- Pour progresser il faut faire un travail productif; ainsi faire une horloge, c’est être utile à l’homme, c’est une action bonne parce qu’elle aide au progrès. Il y a aussi le travail destructif; un homme qui casse les arbres du jardin de son voisin fait une mauvaise action parce qu’elle est nuisible au progrès de l’humanité. Ne faisons jamais qu’un travail utile, nous ferons des actions bonnes.
- BIBLIOTHÈQUE DU FAMILISTÈRE
- Monsieur A.-F. Morin nous envoie les ouvrages suivants pour lesquels nous lui offrons les vifs re-
- p.350 - vue 350/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 351
- merciements de la population du Familistère :
- — Les principes de 89,suivis de l’Eglise et l’esclavage.
- — Les Miracles.
- — Les funérailles civiles et le mariage civil.
- Mêmes remerciements à M. J.-A. Mancel pour les ouvrages suivants :
- — Instructions quotidiennes.
- —» Les pensées d’un moraliste.
- LES RECRUES
- Les recrues viennent d’arriver à la caserne de Clermont-Ferrand, sons la conduite du sergent Roupoil,qui est allé les prendre à la gare.
- En attendant l’appel, on fait ranger les nouveaux arrivés le long du mur, exposés aux chuchotements et aux regards des soldats loustics, lorsque la colonel Ramollot vient faire une petite visite au quartier.
- — Dites-donc, sergent ! c’que c’est qu’ces imbéciles* Là?
- — Mon colonel,c'est les recrues que je viens de prendre livraison à la gare.
- — Et... d’où c’qui viennent, ces hommes-là ?
- — Mais... mon colonel, ils viennent un peu... de partout.
- — D’partout! c’ment çà d’partout! on vient d’quèque part, s’crongnieûgnieu ! on ù’vient pas d’partout. J’ai bien envie que j’vous f... d’dans, tendez-vous c’que j’vous parle, sergent? -
- — Mon colonei, c’est que... je ne sais pas.
- — Eh bien, pour lors, quand on n’sait pas on n’dit rien. Et d’quels départements qui sont?
- — Mon... colonel... je... je ne sais pas,
- — C’ment ça, n’savez pas ! J’ai bien envie que j’vous f... d’dans, sVvous?
- — C’est que... mon colonel, je crois qu’ils sont un peu de tous les départements.
- — Tous les départements! pas d’conviction pour lors, n... de D...! on est d’un département, mais on n’est pas d'trente-six.
- J’suis d’un département, moi, vous aussi, pas vrai, Roupoil?
- J'vois e’que c’est, n’savent plus rien, parc’qui voient l’colonel Ramollot et... ça les abrutit, mais j’vais leur dire d’bonnes paroles, ça va les r’mettre.
- Allons, là-bas, n... de D...! c’que vous f... là,comme un tas d’escargots rangés l’iong du mur? Pas habitués au service, mais ça viendra, pas vrai, les enfants?
- D’ailleurs,pas b’soin d’avoir peur du colonel Ramollot !
- L’colonel Ramollot, c’est l’père du régiment, tendez-vous c’que j’vous parle?
- Tous ceux qui auront du... d’là chose et tout ça et qui dans le... comprenez c’pas ? Eh bien, ceux-là, s’ront susceptibles d’avanc’ment et autres, s’ment, les autres... j’ies f... d’dans.
- "Voyons, vous le p’tit qu’a une cass’iette, c’que vous f-.. avant d’venir au régiment ?
- — ... Me... moi, mon colonel?
- — Eh ! n... de D... ! c’pas vot’e tante que j’lui parle, demande c’que vous f... ?
- — Mon colonel... j’é... j’étais fumiste.
- — Fu... hein !... fumiste ! n’faut pas d’ço, ici, mon gardon, et si vous continuez, j’suis l’père du régiment, mais j’vous f... d’dans tout d’môme : on n’doit pas faire de farces aux cam’rades.
- —• Mais... je ne fais pas de farces.
- — Pas... hein ! ça, n... de D...! m’prenez donc pour une croûte ? Croyez donc qu’je n’saia pas qu’on fait des farces de fumiste t Pas d’ça ici, mon garçon, tendez bien c’que j’vous parle ?
- — Et vous, là, le p’tit frisé qu’a d’là pommade c’que vous f..., mon ami?
- — Moi, mon colonel, j’étais clerc de notaire.
- — Clè... hein ! clerc de... notaire! Ah! ah! clerc de... notaire. Pour lors, v’s’écrivez... sur du... papier. .faites des lettres do mort ?
- — Pardon, mon colonel, nous nous occupons parfois de testaments...
- — Eh bien, c’que j’vous dit? Lettres de morts ou testaments, c’est la même chose : c’qu’on n’fait pas les testaments pour des gens qui vont mourir ? N’faut pas d’ça ici, mon garçon, j’suis l’père du régiment, mais si vous coutinuez, j’vous f... d’dans. Prenez l’argent des particuliers qui sont morts, vous f... ça à des imbéciles qui font la noce avec, et v’trouvez qu’c’est moral ?
- Si v’si r’prend, v’s’aurez d’mes nouvelles, tendez-vous dont j’vous réitère ?
- — Heu! heu ! v’yons.., eh ! làl’gros au paquet, c’que vous f... avant d’venir ici?
- — Je ne faisais rien, mon colonel, mon père est rentier, et...
- — Ah ! ah !... rentier vot’e père ? Eh bien.,, eh bien, c’t’un imbécile, vot’e père.
- — Mon colonel... *
- — Vous dis qu’si !
- — Mais...
- — Vous dis qu’non, s’crongnieûgnieu ! on n’se f...
- pas rentier exprès, pour avoir un fils qui n’f... rien v’s’ètes un prop’à rien, n... de Dieu.. .1 ’
- — Mais j’étudiais, mon colonel.
- — V’s’étudiez ! v’s’étudiez quoi ? s’avous s’ment c’que c’est qu'mitou'roite ?
- — Mitou...
- — N’sais pas c’que c’est qu'mitou'roite, n... de D..,! et prétend quTétudiait ! où donc v'za élevé vot’e père ?
- Eh bien, mou garçon, j’suis l’père du régiment, mais si vous r’nouv’iez d'incapacité comme ci-d’sus, j’vous f... d’aans, v’z’entendez bien c’que j^vous parle ? Sale famille ! s’crongnieûgnieu ! sale famille !
- Et vous là, q’me r’gardez comme une tourte, c’que vous faites ?
- — J’écoute, mon colonel.
- — J’pense bien, n... de D...! mais pas ça, j’vous d’mande c’que vous êtes ?
- — Je suis engagé volontaire, mon colonel.
- — Engagé !... v’z’êtes engagé ! vous... vous n’pou-viez donc pas faire autre chose ?
- — Mais, mon colonel, c’est parce que j’ai l’amour du...
- — C’n'est pas vrai, n... de D...I v’navez pas l’amour du... de... c’que vous dites. N’zêtes qu’un mauvais drôle, un ch’napan, un voleur, p’tête, hein 1
- — Oh! non...
- — J’vous dis qu’si i v’z’étiez dans l’commerce, chez un perruquier, un p’tit mercier, et vous avez volé vot’-patron, alors v’z’êtes engagé pour n’a pas être poursuivi.
- — Mais...
- — Taisez-vous, s’crongnieûgnieu ! sais ’que j’dis p’t’ête ! Eh ! mon garçon, on n’s’engage pas exprès vour voler les cam’rades, tendez bien c’que vous parle, et si vous continuez à voler comme ça, j’suis l’père du régiment, mais j’vous f... d’dans tout d’même.
- — Mais, colonel, je vous donne...
- — J’n’en veux pas ! besoin de rien, et vous Roupoil, j’vous défends dT’accepter, on s’eompromet avec ces gens-là, et si v’z’acceptez quelque chose de e’t’animal-là, j’vous cass’rai, moi, s’crebleu, j’vous cass’rai!
- Quant à vous, mou garçon, si vous continuez c’te vie-là, j’vous f... au clou ! f... en Afrique !... à HriMl... f’rai f’sillé, s’crongnieûgnieu !
- Ah ! v’s’avez la d’jolies r’orues, Roupoil, fais compliment, aurai l’œil d’sus, c’du propre I Mais, du reste, c’m’étonne pas, et ça s’ra toujours la même chose, tant que l’gour’nement s’acharn’ra à r’eruter l’armée dans l’civil.
- Entendu au catéchisme :
- — Quel est le chef visible de l’Eglise ?
- — ... Le Suisse.
- Le Directeur-Gérant: OODIN
- p.351 - vue 351/832
-
-
-
- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE
- G-TJT8E .A.ISNE)
- OUVRAGES DE M. GODIN*
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- ' Ce voftime met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr.
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8°. extraite du volume « Le Gouvernement » ...........................i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8° broché, avec la vue générale des établissements de l’association............5 fr.
- Sans la vue. .......... 4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’oeuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°........................... 10 fr.
- Edition in-18.......................... 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci - dessus se trouvent également:
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, me Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- 0,40 cent. 0,40 cent.
- 0,40 cent. 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE
- DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret. .... 0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché.........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LE DEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE DE L'ASSOCIATION DU FAIILISTERE garait tous Iss Slmanches
- France : Un an.........................10 fr. »»
- — Six mois . . . . . . . 6 fr. »»
- — Trois mois........................ 3 fr. »»
- Union postale : Un an..................11 fr. »»
- Autres Pays ......................... 13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- ier volume broché, 432 pages . . . 3 fr. »»
- 2e — — 464 — . . . 3 fr. ««
- 3e — — 624 — . . 4 fr. 50
- 4e - — 832 — . . 6 fr. »»
- 5e - I 00 1 . . 6 fr. »»
- 6e — 1 00 U) i 6 fr. »»
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- Les socialistes et les droits du travail. La richesse au service du peuple.
- La politique du travail et la politique
- des privilèges............................
- La souveraineté et les droits du peuple
- S^Quentin. — lmp. du Glaneur,
- p.352 - vue 352/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. - n° 248. iLe numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 10 Jnin 1883
- SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à H GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par Fenvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale Un an. . . . 11 fr.»» Autres pays
- Un an. . . . 13ir.60
- on s’abonne A PARIS
- 5,r.N euve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMAR1E administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- Réforme de l'Impôt. — Désespoir et misère. — Les Associations ouvrières et la participation. — Faits politiques et sociaux. — Les Ecoles mixtes. —Le travail à travers les âges. — La Sagesse antique. — Ecoles du Familistère. — Le travail en Chine. — Comment est mort Henri Rivière. — Etat-Civil du Familistère.
- S’il est une question digne de l’attention de nos représentants et de tous les hommes d’Etat, c’est assurément celle de l’impôt.
- C’est par l'impôt que les mauvais gouvernements ont toujours pressuré le peuple; c’est par la réforme tle l’impôt qu’un gouvernement populaire doit commencer l’amélioration du sort des masses laborieuses.
- La République doit donc inévitablement travailler a la réforme de toutes ces taxes votées par les pouvoirs publics dans des jours de malheurs.
- On se préoccupe du sort des masses ouvrières ; la réforme de l’impôt serait l’amélioration la plus directe et la plus immédiate, celle dont les effets se traduiraient vite par plus de bien-être et de liberté.
- Les impôts indirects enlèvent aujourd’hui aux familles ouvrières le quart ou le cinquième de leurs
- ressources ; il faut effacer toutes ces charges exces siVes qui grèvent le consommateur et le producteur Au lieu de paralyser la consommation et la produc^
- tion, il faut faciliter leur essor ; il faut créer pour l’industrie des débouchés à l’intérieur, en affranchissant les classes laborieuses des impôts qui font obstacle à leur avènement au bien-être. Cela vaudrait mille fois mieux pour la prospérité de la France que d’aller chercher en Tunisie ou au Ton-kin des débouchés problématiques.
- Sur toutes les choses auxquelles il s’applique, l’impôt est un obstacle à la libre expansion de l’activité des citoyens ; il est préjudiciable au progrès, au développement de la richesse générale ; il est surtout un obstacle à l’émancipation des classes laborieuses, parce qu’il épuise les ressources du travail au profit du capital.
- Il est du devoir de nos députés d’effacer cette injustice ; ils doivent remplacer ces impôts. Mais ce qui embarrasse dans les modifications à apporter à l’impôt, c’est le déplacement que toutes les réformes entrevues jusqu’ici apporteraient nécessairement dans la marche des intérêts existants.
- Remplacer des contributions qui gênent l’activité et la liberté des citoyens par d’.autres contributions portant atteinte d’une autre manière à cette liberté et à cette activité, serait une mesure qui ne manquerait pas de soulever de vives oppositions, surtout si elle avait pour objet de répartir avec plus de justice les charges publiques et de faire payer ces charges à la richesse.
- La proposition que je fais à la Chambre des députés (1) est exempte de ces inconvénients.
- Elle laisse intactes, quant à présent, les ressources publiques ordinaires ; mais elle crée immédiate-
- (1) Voir Mutualité nationale contre la misère, A vol.
- ; 1 fr. 50. Editeurs: Guillaumin et G0, 14, rue Richelieu; A Ghio, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- p.353 - vue 353/832
-
-
-
- 354
- LE DEVOIR
- ment une nouvelle source de revenus, qui, dans lin temps assez rapproché, pourrait remplacer les impôts directs et indirects existants.
- Ces ressources s’obtiendraient sans toucher à aucun droit positif ; ma proposition respecte tous les droits que la loi a institués ; elle ne s’applique qu’à des droits éventuels.
- La mesure consiste à instituer le droit d’hérédité de l’Etat sur les biens dont le possesseur peut disposer de son vivant par testament.
- Ce droit d’hérédité est justifié par les utilités gratuites que l’Etat met à l’usage des personnes pour la création de la richesse, en leur procurant le vaste instrument de travail national des routes, canaux, chemins de fer, édifices et services publics. Il est justifié aussi au nom de la masse des travailleurs qui contribue si puissamment à la création de la richesse.
- Le droit d’hérédité de l’Etat n’est donc qu’un retour des biens à leur source primitive. En s’étendant à la part disponible et à tous les biens tombant en ligne collatérale, cette réforme dans nos lois sur les successions et l’héritage ne toucherait à aucun droit acqui3, à aucun droit positif, puisque la vo* lonté du décédé aurait pu dépouiller l’héritier de ses espérances.
- Dès qu’on envisage cette réforme sans prévention et sans parti-pris, on est étonné de l’étendue des avantages immédiats qui en résulteraient et de l’immensité des résultats qu’elle permettrait à l’Etat de poursuivre.
- L’hérédité de l’Etat créerait rapidement une nouvelle base de revenus publics pouvant remplacer les impôts directs et indirects, le timbre, les douanes, les octrois, etc... Elle enlèverait aux revenus publics le caractère de taxes imposées sous toutes sortes de formes et s'appliquant aux choses les plus indispensables à l’existence des classes laborieuses. Par elle, le budget de l’Etat, des départements et des communes serait basé sur des ressources représentant des services rendus.
- La fixation, le contrôle et l’emploi de ces ressources seraient placés sous la sauvegarde des Chambres, comme l’impôt y est aujourd’hui placé par le vote du budget.
- L’hérédité de l’Etat mettrait la société fort à l’aise pour favoriser toutes les réformes utiles. Les préventions intéressées contre toute innovation disparaîtraient pour faire place à l’amour du progrès.
- Toutes les réformes demandées par les classes ouvrières se feraient pour ainsi dire d'elles-mêmes.
- L’évolution qui s’accomplirait dans la travail amènerait promptement les classes laborieuses au
- bien-être; le paupérisme et la misère disparaîtraient de la société.
- Quel moyen plus pacifique pourrait-on offrir pour opérer les réformes nécessaires, équilibrer le budget de l Etat d’abord et avoir, ensuite, toutes les ressources réclamées par notre état social.
- Il est plus que jamais évident que les classes ouvrières aspirent à des réformes capables d’améliorer leur sort. Il est évident aussi que les masses travailleuses sont aujourd’hui cause et partie dans l’Etat, surtout en France où le suffrage universel est à la base des institutions politiques. Les masses ouvrières sont une puissance dont les gouvernants doivent tenir compte. Ceci explique comment, au désespoir des classes dirigeantes, les questions ouvrières naissent et renaissent, naîtront et renaîtront sans cesse, jusqu’à ce que la société ait donné aux travailleurs les garanties matérielles, intellectuelles et sociales nécessaires. C’est pourquoi on reconnait l’urgence de s’occuper,
- Au point de vue matériel, de l’habitation et des assurances mutuelles ;
- Au point de vue intellectuel, de l’instruction publique ;
- Au point de vue social, des questions qui se rattachent au travail et au droit des masses aux fruits de leur labeur.
- Classes dirigeantes, il faut réparer les injustices du passé, en inaugurant les bienfaits de l’émancipation du travailleur.
- Quel moyen plus simple que celui de conserver vos habitudes, de ne rien changer de votre vivant à votre fortune, mais de restituer après votre mort, une part de vos biens, dans des proportions équitables et justes.
- En prenant cette disposition la réforme commencera immédiatement. Immédiatement l’Etat sera doté de ressources nouvelles; immédiatement le fonds de la mutualité nationale s’ouvrira et grandira chaque jour, car chaque jour les générations se succèdent : les morts laisseraient ainsi aux vivants malheureux, aux vivants torturés dans les angoisses de la faim et de la misère, la part à la vie que la nature leur assigne.
- Ainsi, classes dirigeantes, vous permettriez de donner le logement à ceux qui n’ont que le plein air pour dormir et la nuit froide pour couverture ;
- Vous permettriez à ceux qui sont nus d’avoir des vêtements ;
- Vous permettriez à ceux qui ont faim d’avoir àmanger;
- Enfin par cette restitution qui ne vous coûterait aucun sacrifice, vous chasseriez le dégoût de la vie et le désespoir du coeur des malheureux. G.
- p.354 - vue 354/832
-
-
-
- Lfi DEVOIR
- 355
- Les colonnes du Devoir ne suffiraient pas à noter tous les lamentables drames de chaque jour, qui justifient, qui imposent, comme un strict devoir d’hu-roanité, l’adoption urgente de mesures telles que celles qui sont proposées par M. G-odin dans son projet de TWCixtixalité nationale contre la
- niisère.
- Voici un de ces faits,raconté par le Petit Moniteur universel du 28 mai :
- « Désespoir & misère. — Avant-hier soir, vers onze heures, un garçon d’écurie, employé chez* un marchand grainetier de Bercy, suivant le boulevard de Reuilly, aperçut une masse noire pelotonnée sous le pont du chemin de fer de Paris à Lyon.
- Il s’approcha et vit un vieillard couché ; lui ayant demandé ce qu’il faisait là à pareille heure, le vieillard répondit qu’il avait été chassé de son garni, rue Brise-Miche, faute de pouvoir payer; qu’il se nommait Michel Legrand, ouvrier menuisier, sans ouvrage, et qu’il n’avait pas mangé depuis trois jours.
- Le garçon d’écurie, quoique son maître lui eût défendu de laisser entrer personne dans sa remise, c f-frit l'hospitalité de la nuit à ce malheureux et le fit manger.
- Vers une heure du matin, il entendit du bruit. Il alluma sa lanterne et fit ls tour de la grange; il découvrit le vieillard qui venait de se pendre. Sans perdre de temps, il coupa la corde.
- L’homme n’était pas mort. Alors il lui reprocha sa conduite et le congédia après lui avo'r offert de l’argent, que l’autre refusa, disant qu’il n’en avait plus besoin.
- Le vieillard prit le chemin de la Seine. Arrivé au pont de Tolbiac, il descendit sur la berge et se jeta à l’eau. Le garçon l’avait suivi, mais de très loin, et lorsqu’il aniva sur le quai, il était trop tard. II n’y avait alors personne sur le bord de la Seine et l’infortuné ne put être sauvé, »
- Une société riche et savante, dans laquelle il se passe journellement des choses si monstrueuses, a-t-elle bien le droit de se dire une société humaine et chrétienne ?
- A côté de ces morts de faim qui se trouvent enregistrées par la presse, combien d'autres qui restent ignorées !
- Combien de victimes surtout qui meurent de faim lente, faute d’une alimentation suffisante ou appropriée à leur situation ! Dans cette catégorie il faut ra.nger la multitude de petits enfants qui succombent Par manque de lait, leur nourriture indispensable; 11 y faut comprendre aussi tant de jeunes filles pau-Vres qui deviennent phthisiques, faute d’être convenablement sustentées et logées ! L’autre sexe paie aussi sous cette forme tribut à la misère homicide, mais dans une proportion moins grande.
- t iennent donc enfin au pouvoir et à la direction sociale des hommes qui aient souci de la vie humaine! n D
- Les Associations ouvrières & la participation
- La question des associations du capital et du travail, de3 associations ouvrières, ou de la participation aux bénéfices est tellement mûre aujourd’hui, elle s’impose si impérieusement à l’attention des hommes politiques même les plus rebelles aux idées des réformes sociales, que de tous côtés on se met à l’étudier sérieusement.
- Une commission extra-parlementaire a été institué dernièrement par décision du Ministre de Tlntériear pour étudier le système des associations ouvrières et de la participation. Cette commission se réunit deux fois par semaine, le mardi et le samedi au ministère de l’intérieur, et voici le texte du questionnaire spécial à la participation qu’elle adresse aux chefs d’industrie et qui sert de base à ses investigations :
- 1° Sous quelle forme vos ouvriers participent-ils aux bénéfices de votre entreprise ? Et dans quelles conditions prendraient-ils part aux pertes si vous en subissiez.
- 2° De quelle manière établissez-vous votre répartition ? Par un contrat de louage d’ouvrage spécial? Par l’entrée de l’ouvrier en association avec vous ? Par les bénéfices calculés au prorata de la somme et de Sa valeur de son travail ?
- 3° Vos ouvriers ont-ils le droit et le moyen de contrôler les gains et les pertes par vous déclarés, ou doivent-il s’en rapporter à votre déclaration ? .
- 4° Quels résultats avez-vous obtenus dans votre maison par le système de la participation ?
- Dans une de ces dernières séances, la commission a commencé l’audition des chefs de maison qui font participer leurs employés et ouvriers dans les bénéfices de leurs entreprises.
- Elle a d’abord entendu M. Ch. Robert, directeur de la Compagnie d’assurances « l'Union », qui a développé très minutieusement et avec une réelle compétence les avantages qui résultent moralement et matériellement pour les employeurs, comme pour les employés, du système de la participation.
- Dans cette Compagnie la participation est fixée à 4 p. 0/0 dans les bénéfices dans la branche d’assurance sur l'Incendie et à 5 p. 0/0 dans la branche Yie. Sur les 4 pour cent Incendie, 3 0/0 sont repartis,chaque année entre les employés eu égard à l’importance de leur traitement et à leurs services et 1 0/0 est versé au fonds de retraite destiné à venir en aide aux employés, qui par suite de maladie ou de vieillesse seraient forcés d’interrompre leurs tra-
- p.355 - vue 355/832
-
-
-
- 356
- LS DEVOIR
- vaux, et à payer les demi-primes d’assurances sur la vie pour une rente viagère de 1,000 fr. après trente ans de service ou 60 ans d’âge, l’autre demi-prime étant payée par la Compagnie.
- Dans la répartition des 5 0/0 de la branche vie le prélèvement au profit du fonds de retraits est de 2 0/0.
- Après lui, la commission a entendu M. Laroche-Joubert, député et manufacturier, qui a exposé un aatre mode de participation qu’il pratique dans sa manufacture.
- M. Laroche-Joubert dont les ' ouvriers gagnaient en 1840 environ 50 fr. par mois décida d’abord d’augmenter les salairesdeunfranc par chaque 1,000 kilog. d’augmentation dans la production. Aussitôt celle-ci augmenta sensiblement et de 25,000 kilos elle monta à 35 et 45,000 kilos, ce qui donnait pour l’ouvrier une augmentation de salaire de 15 fr. par mois environ.
- La Société admit les économies du personnel à la formation du capital social, et les dépôt productifs de 5 0/0 d'intérêt par an étaient admis à recevoir le dividende de coopération dès l’exercice suivant de la date du dépôt. Enfin chaque année sur les bénéfices constatés il était prélevé 10 0/0 attribués aux salaires pour être repartis au marc le franc entre le salaire de tout le personnel ; 10 0/0 attribués aux chefs de service de tout rang et 80 0/0 versés dans les bénéfices généraux de la Société.
- Dans ehaque sous-entreprise de la fabrication du papier dans les diverses usines de la Société ’e système adopté était le même, sauf que les quotités des prélèvements sur les bénéfices variaient suivant l’importance du concours de chaque branche de lin-dustrie.
- M. Narquot, l’un des directeurs de la maison Le-claire, l’entreprise de peinture en bâtiment est venu à son tour devant la commission donner les résultats détaillés tant connus et si appréciés qu’il contribue à faire obtenir aux nombreux ouvriers occupés par la maison qu’il dirige.
- L’organisation de cette entreprise, une des premières qui ait adopté le système de la participation aux bénéfices, et les résultats qu’elle a produits sont connus, nous n’entrerons donc dans aucun détail à cet égard.
- La séance s’est terminée par la déposition des délégués de l’association coopérative des cochers de ia rue des Boulets. IL eût été intéressant d’avoir quelques notions suffisamment détaillées sur l’organisation et sur les résultats de cette entreprise, et nous aurions vivement désiré en donner connaissance à
- nos lecteurs. Mais les renseignements nous font défaut, n’ayant pas eu communication du procès-verbal de la séance de ia commission.
- Le mardi suivant, la commission a constitué ses travaux par l’audition des très remarquables observations de M. Courcy, directeur de la Compagnie d’assurances générales, un des plus ardents et des plus zélés promoteurs de l’application du système de la participation, et dont le moindre employé reçoit au minimum une retraite annuelle de 1,200 francs.
- Dans une lettre écrite par lui au mois de mars 1881 au Journal des Débats, M. de Courcy revendiquait pour sa Compagnie le mérite de l’initiative dans l’application du régime de la participation, qui chez elle remonte à l’année 1850, et il pariait du perfectionnement du mécanisme réalisé par lui et constituant le patrimoine transmissible au lieu de la pension viagère de retraite. « Les célibataires, les époux sans enfants » disait-il, seront libres comme tous les citoyens, d’aliéner le capital accumulé pour le convertir en rente viagère selon leurs besoins. Mais les pères de famille auront aussi la liberté que leur refusent toutes les institutions de pension, de transmettre à leurs enfants le fruit de leur travail. Le moyen est un compte individuel productif d’intérêts ouverts à chacun des ouvriers et des employés qui sont attachés à une industrie et où vient se verser chaque année une certaine quantité des produits de l’industrie elle-même.
- « La Compagnie applique depuis trente ans résolument à l’alimentation des comptes individuels de ses employés une participation à ses bénéfices, libéralement votée par ses actionnaires. Elle n’impose à ses employés aucune retenue sur leurs traitements ou salaires. J’ai proclamé à plusieurs reprises, je proclame hautement encore que le succès est éclatant. »
- M. Lenoir, entrepreneur de peinture, qui, dans une plus modeste proportion que la maison Leclaire, fait aussi participer les ouvriers qu’il occupe dans ses bénéfices, a démontré péremptoirement à son tour à la commission que le patron se rend service dans la pratique de ce système, tout en améliorant, à tous les points de vue, la situation des travailleurs qu’il emploie.
- La commission a entendu ensuite M. Chaix, imprimeur, qui avec M. de Courcy est un des apôtres les plus actifs du système de la participation, et qui a complété les dépositions précédentes par l’exposition de la méthode appliquée dans ses ateliers.
- Cette méthode est fort connue, elle a été publié à plusieurs reprises dans les journaux, nous n’avons donc pas à l’exposer ici. Nous nous contenterons de
- p.356 - vue 356/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 357
- constater que les résultats qu’elle donne sont satisfaisants et ne se sont, pas démentis un seul instant depuis qu’elle fonctionne.
- Enfin la commission a terminé la séance par l’audition du délégué de l’association coopérative ouvrière de la bijouterie en or qui, après avoir exposé la difficulté de mise en train et des premières opérations, lui a aussi proclamé les bons résultats de l’entreprise, et s’est prononcé en finissant pour la liberté du titre de l’or employé dans la bijouterie.
- Dans la séance du samedi 2 juin, la commission extra-parlementaire a entendu M. le marquis de Vogué, ancien ambassadeur de France à Vienne et à Constantinople, actuellement maître de forges et de hauts-fourneaux dans le Cher.
- M. de Vogué fait participer ses 500 ouvriers dans les bénéfices de son entreprise, sans qu’il en puisse résulter pour eux la moindre perte, et il leur assure une rente viagère.
- M. Tuleu,de la maison Deberny (fonderie en caractères) a expliqué un autre système qui diffère de ceux qui ont été exposés précédemment.
- M. Dorgé-Heusé et Cie, tanneurs à Coulommiers, font chez eux, une sorte de participation qui tient de l’association coopérative.
- Puis, M. Filîot, représentant de Mme Boucicault, propriétaire du magasin du Bon Marché a renseigné la commission sur les avantages que trouvent les 2,200 employés de cette importante maison, dans la participation aux bénéfices de ses opérations.
- M. Fourdinois, fabricant de meubles du faubourg Saint-Antoine, a, lui aussi, un système qui lui est personnel et dont s’accommodant très bien les nombreux ouvriers qu’il occupe.
- Enfin, M. Godchaux, imprimeur, a terminé la séance en faisant connaître une autre méthode qui permet d’allouer au minimum une retraite de 1,000 francs aux ouvriers âgés de cinquante ans et ayant un certain temps de présence dans ses ateliers.
- Mardi prochain, la commission entendra MM. de Lesseps, directeur du Canal de Suez, Donon, de la Société de Dépôts et de Comptes Courants; Seven, directeur de la Compagnie du Chemin de fer d’Or-leans, et d’autres industriels qui pratiquent la participation.
- Il serait éminemment désirable que l’enquête faite Par la Commission extra-parlementaire fut aussi complète que possible, en réunissant les témoignages des nombreux industriels qui depuis déjà quelque temps appliquent chez eux le régime de la participation dans les bénéfiiees, et qu’elle reçut une très grande publicité, parce que ce n’est qu’en faisant j bien connaître à tous les chefs d’industrie, à tous les I
- manufacturiers les innombrables et sérieux avantages que l’on retire, des deux côtés,, de cette organisation, que l’on parviendra à généraliser la mesure en inspirant à tous le désir de profiter de ces avantages. C’est en cela principalement que consiste le rôle du gouvernement dans cette question, car il ne peut pas imposer aux maîtres d'établissements la participation du travail aux bénéfices autrement que par la persuation, par la conviction qu'on fera naître chez eux qu'ils y ont un intérêt sérieux.
- Comme la généralisation de l’application de ce système serait un immense pas de fait vers la véritable solution du grand problème social, vers l’association définitive du Capital et du Travail, nous appelons de tous nos vœux le succès sur l’enquête de la Commission qui amènerait à la réalisation de ces idées la plus grande partie des manufacturiers du pays.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Bilan cl© la semaine. — La droite du Sénat tient à prouver qu’elle existe, et veut faire siéger plus régulièrement la haute assemblée, qui avait pris l’habitude de ne se réunir qu’une fois ou deux par semaine.
- M. le duc de Broglie juge à propos d’interpeller M. le ministre de l’instruction publique sur le caractère des livres d’enseignement recommandés dans les écoles. Au fond, le sénateur de l’Eure sait aussi bien que nous que les livres mis entre les mains de la jeunesse studieuse n’offrent aucun caractère d’immoralité ; ils sont certainement écrits avec plus de science et moins de passion que les livres fanatiques religieux, mais ce n’est point là ce que souhaitent les Broglie, les Ghesneiong et les Gavardie. Un livre honnêtement conçu, simplement écrit, sérieusement pensé, n’élève pas seulement l’âme, mais développe l’intelligence, et en faisant connaître à l’homme le sentiment de sa responsabilité, lui donne aussi une mesure du sentiment de la liberté à laquelle il a droit.
- Yoilà ce que les partisans de l’ancien régime ne peuvent admettre; ils ne veulent point, ou, plutôt, ils n’osent point méconnaître en droit le principe d’égalité, mais en fait ils voudraient maintenir une hiérarchie sociale par des degrés d’intelligence et de science acquise à titre de faveur. Nous ne sommes plus au temps de ces inégalités monstrueuses. Il se peut que les réactionnaires regrettent l’époque de ces soumissions aveugles, où. le règne de l’arbitraire triomphait en despote; mais ces manœuvres ne sont plus possibles de nos jours. Nous sommes libres, et si l’expérience de cette liberté n’est pas encore assez grande pour conjurer des abus et môme des violences regrettables parfois, on peut obvier au mal par une éducation solide, en préparant au respect de tout ce qui est respectable les générations qui nous suivent.
- Voilà ce que M. de Broglie ne peut pardonner à la démocratie : tandis qu’il travaille dans un intérêt de caste, nous travaillons dans celui de la liberté. Si M. de Broglie blâme les livres qu’on répand dans nos écoles, c’est qu’ils ont pour objet de combattre la réaction et la démagogie. Les casuistes ne pardonneront jamais cela aux républicains.
- *
- ¥ ¥
- p.357 - vue 357/832
-
-
-
- 358
- LE DEVOIR
- Lorsque l’Assemblée constituante délibérait sur la question de savoir à qui de la nation ou du roi serait conféré le droit de paix ou de guerre, Mirabeau s’écria que c’était en vain qu’on avait donné aux Assemblées le droit de paix et de guerre et qu’il dépendrait toujours du pouvoir exécutif de placer la nation daits de telles conditions que l’alternative ne fut plus possible. Cette théorie vient d’ètre encore une fois justifiée. Nous étions déjà engagés au Tonkin lor.-que la Chambre a voté les crédits nécessaires à l’expédition, et quand le brave Henri Rivière a succombé sous les murs de Hanoï le décret qui l’investissait du commandement en chef du corps expéditionnaire était encore en ronte. Sous le coup de la stupéfiante nouvelle de notre échec, et de la fin prématurée du commandant Rivière, la Chambre a voté à l'unanimité de 507 votants le projet de loi que le Sénat lui renvoyait après en avoir retranché l’article 2 relatif à la nomination d’un commissaire civil. Les crédits votés par la Chambre avaient été maintenus.
- La discussion générale du projet concernant la réorganisation du personnel judiciaire est close ; les dix premiers articles sont adoptés. Il se trouve, ce qui est un fait assez rare en présence d'un aussi gros débat, que tous les votes ayant eu lieu à mains levées, il n’existe pas de scrutin d'où l’on puisse tirer des probabilités numériques touchant le résultat final. Mais c’est justement cette absence de scrutin qui indique que les adversaires du projet renoncent d’ores et déjà a toute espérance de succès.
- Indépendance et dignité du magistrat, tout cela est livré dans le système du gouvernement au caprice d’un homme ou si l’on veut d’un ministère et d’an parti.
- Nous croyons que la République, pour vaincre les anciens partis et s’imposer à la nation, n’a pas besoin de ces moyens de corruption.
- C’est l’avis de tous les vieux républicains ; les bienfaits du gouvernement républicain seraient assez grands par eux-mêmes, si l’on avait une bonne et honnête république, sans qu’il soit besoin de séduire ou de corrompre les hommes par des places qu’ils n’ont pas gagnées.
- En faisant des juges avec des candidats qui les gênent, en remplaçant des juges hostiles par des juges serviles, le* députés actuels n’auront pas détruit les critiques qui s’élèvent contre leur mollesse, ni annobli la magistrature ; ils l’auront déconsidérée sans profit pour la République.
- Et, veut-on la preuve du danger qu’il y a pour la justice, pour sa dignité, pour la sécurité des citoyens à procéder ainsi à une aussi grave réforme, à livrer la justice à la merci des hommes en place, ou de ceux qui les y poussent ?
- Supposez un instant, ami lecteur, que vous avez un procès, avec l’ami ou le soutien d’un député, que ce procès doit être jugé par un juge qui devra sa place au député, quelle justice pouvez-vous attendre d’un tel juge?
- S’il est fortement honnête, si c’est un homme do devoir strict, vous aurez la justice, mais si au contraire c’est un finaud qui ne demande qu’à monter en grade, vous aurez l’avocat de votre adversaire et le juge contre vous, et à eux deux, ils trouveront bien un article du Gode qui vous donnera tort, quand même il y en aurait dix pour vous donner raison.
- Nous disons cette loi détestable, œuvre de compromis entre des hommes qui veulent manger au gâteau de la République.
- Nous craignons qu’elle compromette surtout la justice, et nous applaudissons aux efforts de ceux qui veulent arracher la justice à l’arbitraire.
- M. Saint-Romme a proposé et fait adopter un amendement qui interdit le cumul des fonctions judiciaires avec toutes autres fonctions électives ou administratives. C’est le seul point où l’opinion radicale ait obtenu gain de cause.
- D'après le projet, les juges ne pourront être que juges. Cet amendement n’est pas sans importance.
- Il y a au Sénat une quinzaine de membres inamovi-
- bles ou autres qui sont pourvus de hautes fonctions dans la magistrature.
- Il est donc peu probable que le Sénat ratifie la disposition votée par la Chambre relative à l'interdiction aux magistrats de remplir aucune fonction élective ou administrative. S'il en était autrement, un grand nombre de sénateurs, entre autres le premier président de la cour de cassation, seraient mis dans l’obligation d’op. ter entre leurs fonctions dans la magistrature et leur mandai législatif. Il en serait de même pour les conseils généraux, où figurent plus de cent magistrats.
- •k
- * *
- La commission du Concordat vient de se prononcer pour ia suppression des bourses dans les séminaires, par voie d’extinction et dans une période de trois ans. Elle a admis la désaffectation des bâtiments destinés soit aux cultes, soit aux petits séminaires qui appartiennent à l’Etat.
- La suppression ou la suspension du traitement des évêques sera insérée dans la loi ; enfin, le traitement des ecclésiastiques ne pourra être suspendu pendant plus d’une année.
- Ces résolutions ont été prises par 11 voix contre 9.
- *
- * *
- La commission sénatoriale du divorce a entendu M. Jacques Bertillon, auteur d’un ouvrage de statistique remarquable intitulé : Elude démocratique du divorce et de la séparation du corps.
- M. Bertillon, pour présenter ses chiffres sous une forme plus saisissante, avait tapissé les murs de la salle avec de très nombreux tableaux graphiques.
- D'après M. Bertillon, le nombre des divorces et séparations dépend presque uniquement des mœurs et non des lois. C’est ainsi qu’un grand nombre de pays où le divorce existe comptent moins de divorcesque la France ne compte de séparations de corps.
- La suppression du divorce, en 1816, n’a pas diminué le nombre des séparations judiciaires, son rétablissement en Alsace-Lorraine ne l’a pas augmenté.
- Divorces et séparation sde corps sont plus fréquentes chez les protestants que chez les catholiques, dans les grandes villes que dans les campagnes, chez les Allemands que chez les peuples latins, flamands, etc.
- M. Bertillon s’est appliqué aussi à prouver que, dans l’immense majorité des cas, ce n’est pas en vue d’un mariage immédiat que les époux mal assortis demandent le divorce. Ils ne se remarient ni plus vite ni en plus grand nombre que les veufs.
- Les assassinats, les empoisonnements causés par dissensions domestiques, les suicides amenés par chagrins de famille sont plus nombreux en France et en Italie, où n’existe pas le divorce, que dans aucun autre pays de l’Europe.
- +
- * *
- Autre faute à l’intérieur. Quelle aberration de se fier au faux libéralisme de Léon XIII et de certains évêques? Que signifie cette parole : appliquer le concordat avec bienveillance? Si la République est autre chose qu’un vieux mot, si ce n’est point la seule absence d’un monarque qui la constitue, mais la pratique efficace et vraie de la liberté, de l’égalité et de la justice, la République a forcément pour ennemi irréconciliable le catholicisme. La République doit au catholicisme, comme à toute autre religion, la pleine liberté de conscience et de culte, mais elle ne lui doit rien de plus. M. Ferry ne sait-il point que jamais, jamais l’Eglise catholique n’acceptera que l’éducation et l’instruction soient vraiment laïques? Veut-il défaire son œuvre? Ne voit-il point que par celte bienveillance » dans l’application du. concordat ii va lui-même contre ses fins?
- RUSSIE
- Voilà le Tsar couronné sans que les nihilistes aient rien tenté. Sont-ils découragés? Le Tsar n’a fait aucune concession, aucune promesse de réforme. Son Rescrit
- p.358 - vue 358/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 359
- au ministre des affaires étrangères annonce une politique de paix (puisse-t-ii avoir dit vrai et tenir sa parole!) son manifeste au peuple accorde des grâces, des remises d’amendes et d’impôts qui n’équivalent point aux folles dépenses du couronnement, et enfin une amnistie pour les Polonais engagés dans la dernière insurrection. Voilà tout. Voici la réponse des Polonais :
- Le jour même du couronnement paraissait dans toute l'Europe, en réponse au manifeste du Tsar, une déclaration dont voici la conclusion :
- Que l Europe sache donc que quels que puissent être les discours officieux des députations polonaises contraintes de se rendre à Moscou pour y représenter les provinces officiellement dénommées : « Pays de la Vis-tule », « Pays de la Russie occidentale et méridionale », la Pologne, la Lithuanie et la Ruthénie liées par l’Union de Lubîin ne cesseront jamais d’user de leur droit imprescriptible et de réclamer leur indépendance.
- La Pologne ne paraîtra pas au Kremlin.
- La Pologne crie devant Dieu vengeance contre le Tsa-rinat, pleine de confiance dans sa résurrection.
- Suivent des milliers de signatures où sont représentées toutes les classes et toutes les villes de Pologne.
- *
- 4 4
- Le Morning-Post publie une dépêche de Saint-Pétersbourg disant que d’après les nouvelles reçues de Ciiar-coff, de Kiew et Rostoff, sur le Don, des 'troubles anti-sémitiques graves ont éclaté dans ces districts. A Kiew, les soldats ont dû tirer sur la roule. Il y a eu des morts et des blessés. La troupe a été obligée de battre en retraite. On a pillé et saccagé plusieurs maisons.
- BELGIQUE
- Chambre des députés. — Le ministre des finances dépose cinq projets financiers destinés à subvenir aux besoins du Trésor :
- 1° Un projet établissant un impôt sur les valeurs mobilières et les opérations de change;
- 2° Un projet modifiant les lois sur la contribution personnelle;
- 3° Un projet augmentant les droits sur l’eau-de-vie;
- 4° Un projet augmentant l’impôt sur les tabacs;
- 3° Un projet relatif aux droits d’entrée sur le café, le cacao et le vinaigre.
- D’après ce dernier projet, les droits sur le café non torréfié sont portés à 100 fr. les 100 kil.; sur les cigares et les cigarettes, à 300 fr.
- Les droits d’entrée sur les eaux-de-vie étrangères sont fixés à 100 fr.
- Les nouvelles taxes produiront 22 millions 300,000 francs correspondant au déficit.
- Le ministre présente un projet autorisant le gouvernement à appliquer immédiatement et provisoirement les nouveaux droits afin de déjouer les manoeuvres des spéculateurs.
- _ La section centrale de la Chambre conclut, à la majorité de 5 voix contre 2, à l’adoption du projet du gouvernement et à l’application immédiate des tarifs.
- La Chambre approuve ensuite, par 30 voix contre 30, la perception provisoireimmédiate des nouveaux impôts.
- ITALIE
- Aujourd’hui même, en Italie, toutes les villes, toutes les bourgades, tous les villages célèbrent le premier anniversaire de la mort de Garibaldi. Ces pieuses commémorations avanceront plus les affaires de la démocratie que ne les fera reculer le triomphe qui vient de donner à M. Depretis une majorité énorme mais trop facilement décomposable pour n’être point éphôtnèie. La droite creuse déjà derrière M. Depretis le précipice ou il tombera.
- On mande de Rome au Standard que, dans le courant
- des derniers mois, le denier de Saint-Pierre a continué de diminuer rapidement. On prépare en ce moment un appel à tous les évêques de la chrétienté pour réveiller la conscience des fidèles et les amener à pourvoir aux moyens sans lesquels le Vatican ne saurait suffire à tout. Depuis le 1er avril, le pape Léon XIII a reçu de cinq personnes — non italiennes — des dons se montant à la somme de deux millions. Un seul de ees cadeaux s’est chiffré par un demi-million.
- *
- 4 4
- La Roumanie a répondu par une Note excellente à la communication que lui a fait Lord Granville des résolution arrêtées par la Commission du Danube. La Roumanie tient pour nulle, en ce qui la concerne, une résolution prise sans sa participation ; la. contraindre à cette résolution ce serait, dit-elle, une violation de son indépendance. Elle peut ajouter que ce serait violer le principe fondamental de la morale et de la justice selon lequel nul peuple, nul individu, nulle personne n’est moralement obligé d’obéir à une loi qu’il n’a point faite ou consentie. La Note fait remarquer que Ton accorde à la Russie ce que l’on refuse à la Roumanie. Que la Roumanie persiste donc, elle aura pour elle le droit, l’opinion, l'intérêt des peuples et, finalement, il faut bien l'espérer, l’appui de l’Angleterre, de la France, et peut-être de la Russie.
- *
- 4 4
- Les forces militalreis die la Chine, — La
- Chine possède 24 corps d’armée et la garde impériale, comprenant en tout 1,290,000 hommes, dont 300,000 hommes d’infanterie régulière; 400,000 hommes d’infanterie irrégulière; 300,000 de cavalerie, 17,000 d’artillerie, 32,000 soldats de marine. 30,000 réserve et 11,000 officiers.
- L’armement de l’infanterie consiste en fusils Reming-ton et Chassepot, l’artillerie possède des mitrailleuses et des canons Armstrong, Vavâsseur et Krupp ; la cavalerie a pour armes des sabres recourbés, des lances, des revolvers Remington et des carabines Sharp.
- •4-4
- Xjô cténaoTa fl© laguerre. — U y a deux mois, M. John Bright a fait aux étudiants de Glasgow un discours admirable que son étendue nous oblige à donner par fragments.
- ... La gigantesque guerre civile d’Amérique, à laquelle peut-èlre nulle autre ne saurait être comparée sous le rapport de la destruction de vies humaines et du dommage matériel, eut pour but et pour résultat l’abolition de l’esclavage. Mus qui ne voit que si la justice et la moralité étaient seules entrées en scène, l’immense calamité au prix de laquelle ce résultat a été obtenue eût élé épargnée ?
- ... J’ai toujours soutenu et je crois encore que la longue guerre de Crimée a eu pour cause directe des rivalités entre ministres à l’intérieur et la rancune passionnée d’un ministre à l’étranger. La guerre n’eut aucune cause juste ni aucun autre résultat que la perte de plusieurs centaines de mille hommes et de plusieurs millions sterling : la Russie ne fut pas affaiblie, la Turquie ne fut pas fortifiée.
- Les armées de l'Europe, depuis, ont été doublées et portées à quatre millions d’hommes, situation menaçante pour la sécurité du Continent.
- Les maux d’une guerre ne cessent pas avec cette guerre. Us n’ont pas de fin.
- AUTRICHE
- Les élections pour la Diète de Gallicie ont eu lieu le 29 mai. Le parti polonais Ta emporté dans presque toutes les circonscriptions. Le parti rutbène a perdu 4 sièges. On sait que les polonais marchent au Reicbsrat autrichien d’accord avec les Tchèques. La situation, on le voit, s’accentue dans le sens anti-allemand.
- * *
- p.359 - vue 359/832
-
-
-
- 360
- LE DEVOIR
- Aménité cléricale. — Dans le courant du mois de février dernier, Balvet Antoine, âgé de il ans, demeurant chez ses parents au hameau de Saint-Pierre, commune de Péronne (Saône-et-Loire), a été frappé d'un coup de pied par M. le curé pendant une leçon de catéchisme. Après plusieurs jours de souffrance, c’est-à-dire le 14 avril, le malheureux enfant est mort en vomissant du sang.
- Le prêtre chaussé de sabots aurait frappé le pauvre petit dans le dos, et l’on dit à qui veut l’entendre que le digne apôtre n’en est pas à son coup d’essai !
- M. le curé, s’appuyant sur une prétendue conversation qu’il dit avoir eue avec un de ses enfants de chœur, affirme que Balvet est mort des suites d’une lésion interne qu’il se serait faite en tombant d’un châtaignier, tandis que l’enfant de chœur donne au curé la plus formelle des dénégations, et assure même ne lui avoir jamais parlé, si ce n’est pour le service de l’autel.
- Le pauvre père affligé s’est tu jusqu’à aujourd'hui, craignant un scandale autour de la tombe à peine refermée du pauvre petit être; mais à présent la rumeur publique a mis au jour toute l’atrocité de cet acte brutal, et nous ne doutons point que le parquet ne se transporte aussitôt sur les lieux pour y procéder à une minutieuse enquête qui sera évidemment fort difficile, étant donné le temps écoulé depuis la mort de la victime. — X.
- les Ecoles mixtes
- Avantages de la réunion des sexes
- Il est bien entendu que les avantages examinés déjà, et qui résultent forcément de l'application du système mixte à l’école, tels que fonctionnement intégral de l’arrêté ministériel. — Emulation qui enfantera des merveilles. — Amélioration du ton et des caractères. — Economie budgétaire, se produiront aussi bien dans les écoles des Yilles que dans celles des campagnes et avec ce bénéfice prenez en outre pour les populations plus denses des villes, de pouvoir, grâce à l’école mixte, réunir et grouper dans leur quartier propre, les enfants des deux sexes. — De prévenir de longs trajets, causes d’une foule d’inconvénients à travers les rues des villes — de retard et surtout d’empêchement pour la fréquentation régulière de l’école. Il en sera de même pour les cours complémentaires supérieurs, compris dans l’arrêté ministériel. Ils ne pourront pas davantage être organisés et complétés sans le concours des deux sexes, dont la présence simultanée ne saurait d’ailleurs soulever d’objections, le fait étant acquis déjà dans des cours publics d’adultes.
- Faut-il ajouter que cette réunion des sexes, habituelle dans la famille, et si conforme à la loi naturelle et à la loi morale bien comprise—peut seule — lorsqu’elle sera pratiquée, depuis l’école maternelle jusqu’aux cours supérieurs, amener cet équilibre de culture intellectuelle et de notions rationnelles qui •ont dans les réunions, le gage du 'bon accord et de
- la paix, et dans l’Etat « la garantie de la marche ascendante et continue du progrès. »
- Sans les préventions déplorables que l’on s’est efforcé de faire naître contre l’école mixte, il serait parfaitement superflu d’insister sur les avantages si nombreux et si évidents de ce système pédagogique, qui d’ailleurs est appliqué dans un 1/3 de nos écoles.
- A l’étranger, en Suisse par exemple, où. toutes les écoles sont mixtes, où l’on ne rencontre pour ainsi dire pas un illettré,on n’a jamais eu à se plaindre des soidisant inconvénients signalés chez nous. — Bien plus, des arrêtés ministériels récents viennent d’autoriser la création de nouvelles écoles mixtes en France.
- Comment concilier ces faites contradictoires ? Un examen sérieux et attentif de cette importante question aurait facilement raison d’un préjugé sans fondement.
- Evidence da mal fondé die® acca«ationi portées contre l’école mixte
- Admettre que, pouvant se rencontrer librement, à l’aller et au retour de l’école sur les routes et les chemins, les enfants choisissent, pour se livrer à des actes répréhensibles, l’école, seul lieu où il est impossible de s’isoler, est une supposition absolument contraire, même à la prudence rudimentaire de l’instinct ? Car entouré de toutes parts, L’enfant ne peut à l’école, échapper ni aux regards, ni à la pénalité qui l’attend, s’il l’a encourue. Même dans la mesure restreinte que pratique l'autruche qui, en cas de danger se cache la tête pour n’être pas vue, il serait difficile à un enfant de se dissimuler — seul —- et moins encore avec un complice. On peut donc affirmer qu’il y a impossibilité matérielle à ce que les imputations portées contre l’école mixte, puissent êtres traduites en faits avérés.
- J’ai cité un asile agricole mixte, alimenté uniquement par des enfants d’ouvriers de fabrique où filles et garçons sont retenus à l’asile jusqu’à l’âge de 16 et 18 ans, où ils occupent les mêmes bancs à l’école, où ils prennent part aux mêmes travaux à l’intérieur et aux champs — sans qu’il en soit jamais réalisé le moindre inconvénient : (depuis 33 ans que l’asile de Cernage (Alsace) existe... Faut-il en conclure que ces pauvres petits déshérités sont plus moraux et plus purs que nos enfants des classes aisées ?
- Les écoles du Familistère de Guise offrent un autre témoignage de l’innocuité da système, fréquentées également par les enfants des ouvriers de l’usine, au nombre de 380 environ, ces écoles sont des modèles d’ordre — de progrès et de haute moralité. J’ai sous les yeux des devoirs divers et des dessins gra-
- p.360 - vue 360/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 361
- phiques faits par des enfants de 9 à 11 ans, que ne renieraient pas des enfants de 11 à 13 ans de nos écoles — non mixtes.— Depuis longtemps le système introduit récemment dans nos écoles primaires, de la division des cours de 2 ans chaque et du classement par sections des élèves de même âge et de même force, est appliqué dans les écoles du Familistère de Guise dont les enfants d ailleurs se distinguent dans les examens publics pour l’obtention des certificats d’études.
- La presse français?© «& 1© Familistère <1© Guise.
- A 45 lieues environ de Paris, près Saint-Quentin, on peut voir fonctionner dans une harmonie parfaite, les écoles mixtes du Familistère de Guise au milieu de jardins et de bosquets.
- Ce palais superbe, le Familistère, est l’habitation des 1,400 ouvriers et employés de l’usine fondée ainsi que le Familistère par le génie industriel et humanitaire d’un homme éminent M. Godin.
- Un intérêt considérable s’attache à cette œuvre importante, qui, sans bruit ni réclames, travaille et résout, à l’aide de l’association et de la mutualité, les plus grands problèmes de l’époque : l’extinction du paupérisme et la culture intégrale de l’intelligence humaine hommes et femmes, par ses écoles mixtes modèles, où sont réunis et appliqués tous les progrès recueillis dans les écoles de partout.
- A côté du charme qu’offre au visiteur, touriste ou écrivain, l’aspect grandiose du palais, demeure des travailleurs heureux et paisibles de l’usine, le Familistère, par ses institutions économiques, offre, de plus, un vaste champ d’observations et d’études — sur le vif— de réformes sociales pratiquées avec un succès croissant.
- F'Ècolé mïxto
- UNE 'QUESTION COMPLEXE
- L’école mixte est en effet une question complexe qui ne devrait pas être envisagée uniquement sous son simple aspect de système pédagogique : car elle touche à la fois aux intérêts intellectuels, moraux et matériels de la jeunesse et des familles : intellectuels par l’association qui naît de la présence des deux sexes — moraux par la sécurité qu'offrent toujours les réuuions des deux sexes au grand jour et en &rand nombre — matériels parce que les unions de la jeunesse, fondées sur la sympathie qui naît de la connaissance des caractères seront mieux abritées contre les jeux du hasard et contre ces douloureux
- mécomptes qui jettent le trouble dans les familles.
- La séparation ou la réunion des deux sexes dès le bas âge à l’école, n’est pas chose indifférente, elle exercera plus tard, une influence marquée sur les mœurs et dans les rapports entre les sexes. On sait combien les premières impressions de la jeunesse sont tenaces et persévérantes; et personne n’oserait affirmer que cette habitude de la séparation qui a établi une barrière artificielle entre les sexes, n’a pas largement contribué à modifier les mœurs, dans le sens du relâchement des liens de famille ! Ce côté de la question mérite une sérieuse attention. Faute de pouvoir se connaître les jeunes gens s’épousent sans s’aimer et s’aiment sans s’épouser !
- 3Le professorat dans les écoles mixtes
- Une question se présente actuellement : Sera-ce par des professeurs hommes ou par des professeurs femmes que l’enseignement sera donné dans les écoles mixtes ? Pourquoi, à mérite égal, ne le serait-il pas par des femmes ? Elles possèdent par tempérament et par caractère les aptitudes et les qualités voulues pour cette fonction, dont elles n’ont pu occuper jusqu’ici, à cause de l’étroitesse des programmes officiels de leur enseignement, que les degrés inférieurs. Les programmes viennent d’être élargis, les femmes s’instruisent et chaque jour le nombre des bachelières ès-sciences, ès-lettres et les femmes D. M. va grandissant. Les lycées et les cohèges de jeunes filles de leur côté, préparent un contingent sérieux de femmes munies des connaissances techniques propres à l’enseignement des divers degrés. Ainsi préparées, quel inconvénient à ce que des femmes de 25 ans professent devant un auditoire d’élèves, filles et garçons, de 15 ans et au-delà?
- Avec des professeurs hommes à l’égard de jeunes filles de cet âge, il y en aurait peut être.
- Conclusion
- L’école mixte est conforme aux lois de la nature, on peut dire qu’elle est l’image de la famille et que, par les nombreux avantages qu’elle présente, L’avenir lui appartiendra.
- Dès à présent elle assure :
- 1° Un enseignement identique aux deux sexes ;
- 2° Elle supplée aux lacunes d’écoles pour les filles par l’introduction du système mixte dans les écoles existantes;
- 3° Elle assure le fonctionnementfructueux de l’arrêté ministériel ;
- 4° Au sein des habitations ouvrières en projet où une école sera sans doute indispensable, l’école
- p.361 - vue 361/832
-
-
-
- 362
- LE DEVOIR
- mixte, sans surcroît de frais permettra d’offrir, à la fois, un enseignement idendique aux deux sexes.
- V. Triesstraut,
- Vice-Présidente de la Société pour l'amélioration du sort des femmes.
- Paris, 15 mai 1883, 206, rue de Grenelle.
- LE TRAVAIL A TRAVERS LES AGES
- XVI (Suite)
- I-’JKgrypto (Suite)
- La période à laquelle Osiris a donné son nom se place dans la chronologie égyptienne entre l’an 19564 et l’an 19141. Au milieu des fictions merveilleuses dont les prêtres ont orné les légendes de ce roi dont ils voulaient légitimer l’apothéose, et que Manethon appelle le plus grand des monarques de l’Egypte, on aperçoit quelques traits qui semblent dessiner des réalités. Il n’est nullement déraisonnable d’admettre qu’Osiris a été un sage législateur, qu’il a doté d’une bonne organisation un pays qu’il trouvait déjà riche des produits de son agriculture et de son industrie, et qu’il a cherché à répandre la civilisation Egyptienne par des expéditions en Ethiopie et en Asie, où il triompha plutôt par la persuasion que par la force des armes.
- Pendant ces expéditions, une désastreuse inondation du Nil ravagea l’Egypte à l’époque de l’année où l’étoile Syrius se levait héliaquement, c’est-à-dire se dégageait des rayons du soleil pour paraître à l’Orient, brillant dans les teintes légères de l’aurore. Cette circonstance du récit de la tradition est fort caractéristique, car quoiqu’elle ait paru aux savants tellement absurde, qu’elle suffirait pour discréditer le récit tout entier, elle prouve d’une manière positive les progrès des Egyptiens à cette époque si reculée dans la science astronomique. A-t-il jamais été possible, disent nos savants, d’observer un lever héliaque de Syrius vers l’équinoxe d’automne, époque de la haute crue du Nil ? Eh bien, oui, le phénomène est possible, et il a même dû se produire précisément à la date que donne la chronologie égyptienne à un, deux ou trois siècles près, car la nature du problème ne permet pas de le résoudre d’une façon plus approximative, et pour s’en convaincre il suffît de tenir compte des divers changements constatés dans le cours des âges dans la position du globe, dans l’inclinaison de l’ecliptique, dans les précessions des équinoxes, etc.
- Les prêtres Egyptiens d’Osiris n’ont pas pu, en des temps postérieurs inventer un pareil détail endésac* cord complet avec ce qu’ils voyaient sous leurs yeux, et ils ont transmis d’âge en âge le souvenir d’un fait qu’ils ne s’expliquaient peut-être pas eux-mêmes, mais qui était consigné dans leurs traditions primi-j tives.
- 1 Les pérégrinations d’Osiris aboutirent nécessaire-I ment à la création et à la multiplication de rapports | entre les races qui, sur des points, divers arrivaient | à cette phase de la civilisation que caractérisent la i vie sédentaire et l’agriculture. Ces peuples échangèrent les idées qu’ils avaient acquises, les procédés industriels qu’ils avaient trouvés, les animaux qu’ils avaient réussi à soumettre, les produits minéraux ou autres dont iis avaient découvert les applications, et les sciences morales et physiques dont ils avaient acquis la notion. Cet échange de connaissances dut être surtout très actif à ces époques lointaines entre les peuples de l’Inde et ceux de l’Egypte.
- La méthode d’observation du lever héliaque des étoiles, afin de reconnaître à peu près les saisons dut paraître bien grossière aux Egyptiens, lorsqu’ils virent les Indous employer dans le même but l’observation du passage môme du soleil sur telle ou telle étoile. C’est pour cela que Thoth, voulant les imiter, mais n’osant pas rompre ouvertement avec les anciens usages, substitua à l’observation des levers liélia-ques, celle beaucoup plus précise des levers synchroniques, c’est-à-dire concordant avec celui du soleil. Or à l’époque dont nous nous occupons, Sirius était paranatelon du point solstitial d’automne, ou en d’autres termes le jour de l’équinoxe d’automne, le soleil et Sirius arrivaient au même moment à l’horizon oriental. L’œil ne pouvait percevoir la simultanéité des deux levers; mais des calculs très simples permettaient de constater la réalité du phénomène. Il est vrai que c’est un phénomène de position variant avec les latitudes, mais la latitude requise pour qi’i! fut bien exact, se trouve précisément aux cataractes de Syène, le point le plus remarquable de l’Egypte, dont il forme la limite méridionale naturelle.
- Séduit par le concours de ces circonstances, après avoir ainsi trouvé les points de repère des années sidérale, tropicale et agricole, Thoth imita encore les Indous en divisant l’ecliptique en 360 degrés, et en établissant l’année civile de Sa0 jours divisée en 12 mois de 30 jours. Ce n’est que plus tard, durant l’ère de Ma, après la révolution civile de 14641, que l’année vague de 360 jours de Thoth trop courte fut allongée en intercalant entre deux années un petit groupe de cinq jours (nommés jours épamogènes par
- p.362 - vue 362/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 363
- les Grecs, qui nous ont conservé le souvenir de ce fait,) et c’est par ces cinq jours consacrés par des fêtes que l’on sanctifie l’ouverture de la période. Mais cela ne suffira pas; il restera encore six heures par année; les réformateurs de Ma combleront cette lacune, en combinant le cycle ancien des Panégyries avec un cycle nouveau plus petit, qu’ils créent pour cela. C’est à eux qu’est dû le Zodiaque, conséquence naturelle de la division de l’écliptique.
- Si l’on se rend bien compte que ces progrès scientifiques très réels et pour ainsi dire certains» remontent à la date très précise de 14,611 av. J.-C. c’est-à-dire à 146 siècles avant notre ère, l’on ne sera point surpris de voir ce peuple arriver à l’époque de Menés c’est-à-dire 58 siècles avant notre ère à un degré de civilisation aussi avancé que celui que constatent les auteurs anciens et les monuments. Nous allons en esquisser à grands traits le tableau.
- « Plus nous étudions la civilisation de l’ancienne Egypte, » dit un auteur « et plus elle nous parait merveilleuse. Elle remonte aux dates les plus anciennes, et c’est un fait démontré par l’histoire qu’aucune nation ne l’a jamais surpassée. »
- « La mécanique, » dit de son côté Eusèbe Salverte, « était poussée par les anciens à un degré de perfection gui n’a jamais été atteint dans les temps modernes. Nous demanderions même si leurs inventions ont été surpassées dans notre siècle ? Certainement non; et aujourd’hui, avec tous les moyens que le progrès de la science et les découvertes modernes mettent entre les mains du mécanicien, n’avons-nous pas été arrêtés par de nombreuses difficultés lorsqu’il s’est agi de placer sur son piédestal un de ces monolithes que les Egyptiens, il y a quarante siècles, érigeaient en si grande quantité devant leurs édifices sacrés ? »
- Salverte est modeste en parlant de quarante siècles, car dès le règne de Menés, le plus ancien des rois Egyptiens de la période historique, nous voyons que ce peuple était beaucoup plus versé que nous-mêmes dans l’hydrostatique et dans l’hydraulique. L’œuvre gigantesque de détourner le cours du Nil pour l’amener à Memphis date de ce règne. Les lacs, les canaux artificiels construits dans les conditions les plus irréprochables y abondaient, portant partout l’activité et la vie.
- Les temples de Philoé, de Dendera, d’Edfu, de Karnak frappent encore d’admiration après tant de siècles, le visiteur ébloui de tant de merveilles. La maçonnerie y est d’une perfection telle, les pierres en sont si admirablemont reliées ensemble, qu’il est impossible, dit un voyageur anglais, de faire péné-
- trer dans les joints une lame de couteau. Un autre dit en parlant des pyramides que ces joints n’ont pas plus d’épaisseur qu’une feuille de papier de plomb, et que le ciment en est si tenace qu’il soutient les pierres que les ravages du temps ont privées de tout autre appui.
- « L’habileté des anciens Egyptiens dans la taille des pierres « dit le savant Bunsen, « est démontrée surtout dans l’extraction de ces immenses blocs do granit dans lesquels étaient taillés les obélisques et les statues colossales des temples, obélisques de quatre-vingt-dix pieds de longs, et statues de quarante pieds, tous faits d’une seule pierre ! « Or il y en a une quantité incalculable pour ainsi dire et partout. Ils ne faisaient pas sauter ces monolithes dans les carrières, et voici la méthode scientifique qu’ils employaient : Au lieu d’user de lourds coins en fer qui auraient fait éclater irrégulièment la pierre, ils y traçaient sur toute la longueur une petite rainure dans laquelle ils introduisaient très près les uns des autres de petits coins en bois très sec ; cela fait ils versaient dans cette fente de l’eau en quantité suffisante, pour faire gonfler les coins, qui à un moment donné éclataient tous à la fois avec une irrésistible force et tranchaient l’énorme pierre aussi net qu’un diamant coupe une plaque de verre.
- Témoins des difficultés sérieuses qu’à présenté sous le règne de Louis Philippe, l’opération du transport de l’obélisque de la place de la Concorde, de Luxor à Paris, bien des explorateurs se sont démandé comment les Egyptiens s’y prenaient pour transporter ces masses qu’ils faisaient venir souvent de .points très éloignés. De très anciens manuscrits nous apprennent qu’ils avaient pour cela deux méthodes. L’une d’elles consistait dans emploi de rails mobiles et portatifs, qu'ils posaient sur des coussinets formés par des sacs de cuir remplis d’air. Ces ingénieux matelas d’air rendus indestructibles par les mêmes procédés que ceux des bandelettes des momies empêchaient les rails d’enfoncer dans les sables. Manetho en fait mention, et dit qu’ils étaient si bien préparés, qu’ils pouvaient résister pendant des siècles à toutes intempéries.
- L’autre méthode, que Pline nous apprend avoir été employée par Ptolemée Philadelphe pour l’obélisque qu’il fit ériger à A exandrie, est indiquée comme suit : Un canal fut creusé allant du Nil à la carrière où le monolithe gisait tout taillé, et passant sous cette énorme masse qui pesait trois cents tonnes. Deux bâteaux égaux avec un chargement de ballast calculé d'une façon mathématiquement exacte furent amenés sous la pierre ; ce chargement avait le
- p.363 - vue 363/832
-
-
-
- 364
- LE DEVOIR
- même poids que le bloc à transporter. Une fois èn place, on déchargea les bateaux qui, en s’élevant enlevèrent le monolithe et le transportèrent comme tout autre frêt quelconque.
- Champollion s’écrie en découvrant les ruines de Karnak : « L’aire couverte par la masse des constructions qui restent est carrée; chaque côté mesure 1^00 pieds. On est surpris et confondu de la grandeur de ces sublimes restes, de la prodigalité et de la magnificence de la main-d’œuvre qu’on y remarque partout. Pas un peuple des temps anciens ou modernes n’a coqçu l’art de l’architecture sur une échelle aussi vaste aussi grandiose que les anciens Egyptiens ; et l’imagination qui en Europe plane bien au dessus de nos monuments, s’arrête éperdue, et tombe vaincue au pied des cent quarante colonnes de l’hypostyle de Karnak ! Dans l’une de ses salles, la Cathédrale de Notre-Dame-de-Paris pourrait tenir sans toucher la voûte, et y ferait l’effet d’un petit ornement au centre d’un salon. »
- Un autre explorateur rendant compte de sa visite à ces mêmes ruines écrivait en 1870. « Les cours, les salles, les portiques, les colonnes, les obélisques, les statues monolithes, les sculptures, les longues files de sphinx se trouvent en telle profusion à Karnak que leur vue dépasse la portée d’une intelligence mo derne. »
- Denon, Savary et une foule d’autres auteurs parlent de ces ruines dans le même sens. L’un d’eux s’écrie : « C’est là l’œuvre de l’homme, et à cette pensée, il semble que l’existence humaine en est ennoblie. »
- Mais ce n’est pas tout encore. La poudre, dont l’invention est attribué au moine Bacon ou à. Schwartz, les Chinois l’employaient aux travaux des mines bien des siècles avant notre ère, et il est peu probable qu’elle n’ait pas été connue des Egyptiens qui con-naissaient la théorie des applications de la vapeur, car au Musée d’Alexandrie il y avait une machine à vapeur, inventée parHero, le mathématicien, également avant l’ère chrétienne.'Ils avaient le télescope, et Buffon le reconnaît dans son « Histoire naturelle des Minéraux ». Les preuves de leurs notions des principales propriétés de l'électricité sont nombreuses aussi. Tite*Live et Pline s’accordent à dire que Tul-lus Hostilius, 3e roi de Rome, ayant trouvé dans les livres de Numa son prédécesseur, des instructions pour les sacrifices à Jupiter Elicius, commit une erreur, et fut en conséquence frappé de la foudre séance tenante.
- A ce propos, Satverte fait remarquer que les expressions dont se sert Pline semblent indiquer deux procédés: par l’unon obtenait l’étincelle(impretrare);
- par l’autre on la saisissait pour ainsi dire par force (cogéré). Lucius confirme ce récit.
- Columella nous apprend que Tarchon, prêtre Etrusque, vivant longtemps avant la guerre de Troie, préservait sa maison de la foudre au moyen d’une plante grimpante faisant l’effet de paratonnerre. Les premiers habitants de la terre, dit de son côté Ser-vius, n’apportaient jamais de feu pour les sacrifices à leurs autels, mais ils l’y faisaient descendre du ciel. La fable de Promethée faisant également descendre le feu du ciel n’est pas autre chose que la constatation d’un fait relatif à l’usage de l’électricité. Le temple de Junon avait son toit couvert d’un certain nombre de lames placées la pointe en haut, et le temple de Jérusalem ne fut jamais frappé de la foudre grâce à une précaution analogue. Du temps de Ktesias, l’Inde connaissait l’emploi des corps conducteurs.
- Dans le livre Indou- Oupnek-hat on lit la phrase suivante : « Connaître le feu, le soleil et le tonnerre constitue les trois quarts de la science de Dieu.»
- Le manuscrit d’Ebers prouve que les Egyptiens faisaient usage de la bière plus de 2,000 ans avant l’ère chrétienne. Us fabriquaient le verre, et iis avaient même trouvé le moyen de le rendre maléable. Ils imitaient à la perfection avec cette substance toutes les pierres précieuses. Les peintures de Luxor, de Dendera et autres temples démontrent par leur impérissable éclat après tant de siècles qu’ils nous étaient supérieurs aussi dans la connaissance de la chimie, qui chez nous n’a pas encore découvert des couleurs aussi durables.
- Cette énumération rapide et incomplète (car nous sommes loin d’avoir donné toute entière la nomenclature de leurs connaissances scientifiques, artistiques et industrielles) suffit pour donner une idée très haute de la civilisation Egyptienne,et pour montrer que l’humanité a perdu depuis bien des notions que possédaient les anciens. Comment cela a-t il pu se faire ? Grâce au Christianisme toujours ennemi du progrès et de la science, qui abrùlé les Bibliothèques avec leurs estimable trésors, à Alexandrie et ailleurs, qui a persécuté les savants et les philosophes, qui a en un mot, pendant les siècles ténébreux que sa domination a marqué de son empreinte néfaste, fait la guerre à l’esprit humain et à toutes ses manifestations.
- (A suivre).
- p.364 - vue 364/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 365
- LA SAGESSE ANTIQUE
- XXII
- Base «l’iiuo bonne administration
- Si celui qui est dans un rang inférieur n’obtient pas la confiance de son supérieur, le peuple ne peut pas être bien administré. Il y a un principe certain dans la détermination de ce rapport : Celui qui n'est pas sincère et fidèle avec ses amis, n’obtiendra pas la confiance de ses supérieurs. Il y a un principe certain pour déterminer les rapports de sincérité et de fidélité avec les amis : Celui qui ri est pas soumis envers ses parents, riest pas sincère et fidèle avec ses amis. Il y a un principe certain pour déterminer les rapports d’obéissance envers les parents : Si en faisant un retour sur soi- même on ne se trouve pas entièrement dépouillé de tout mensonge, de tout ce qui n’est pas la vérité; si l’on ne se trouve pas parfait enfin, on ne remplit pas complètement ses devoirs d'obéissance envers ses parents.Il y a un principe certain pour reconnaître l’état de perfection : Celui qui ne sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux ; qui ne sait pas reconnaître dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arrivé à la perfection.
- Tchoung-Young.
- Conduite des affaires administratives
- Si dans les délibérations vous voyez des doutes et des points difficiles à déterminer, ne concluez rien d’abord ; attendez que vous vous soyez instruit de 'état des choses ; assurez-vous de la certitude de vos jugements par des réflexions mûres et prolongées.
- Ne vous opposez pas aux choses prescrites par la raison pour rechercher les louanges ou les suffrages du peuple.
- Ne vous opposez pas aux désirs du peuple pour suivre vos propres penchants.
- Que chacun soit attentif à remplir les. devoirs de son état. Dans vos paroles, soyez réservés.
- Pensez au bien avant que d’agir, mais sachez choisir le temps pour le faire.
- Si on ne se laisse pas séduire par ce qui se voit ou par ce qui s’entend, tout est dans l’ordre. Convoiter les objets extérieurs, c’est souiller sa pensée.
- Ne pas pratiquer ce qui est sans utilité, ne pas nuire à ce qui a de l’utilité, est une action digne d’éloge.
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté les Nos des 28 janvier et 27 mai 1883.
- JE tendez jusque dans les lieux les plus reculés cé que vous aurez trouvé de bon et d'utile.
- Dans les jugements ayez en vue la vérité et la droiture.
- Celui qui gouverne doit s’attacher à ce qui dure toujours. Chou-King.
- Ne désirez pas aller trop vite dans l’expédition des affaires, et n’ayez pas en vue de petits avantages personnels. Si vous désirez expédier promptement les affaires, alors vous ne les comprendrez pas bien ; Si vous avez en vue de petits avantages personnels, alors les grandes affaires ne se termineront pas convenablement.
- L’homme supérieur n’exige pas toutes sortes de talents et de services d’un seul homme.
- (A suivre) Lun-Yu.
- ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
- Conférence cio IMorale
- Sommaire. — Dans les sociétés qui ont précédé l’ère chrétienne, dans les sociétés qui ont précédé la Révolution française, le travail a été méprisé. Doctrines des philosophes et des politiques grecs. Doctrines des philosophes et des politiques romains. Le marché d’esclaves. — La condition sociale de l’esclave. — Le servage au moyen-âge. — La condition sociale des serfs d’après les lois de la féodalité. — Abolition de tous les privilèges seigneuriaux dans la nuit du 14 août 1789. — La rédemption du travail. — Les rédempteurs du travail.
- Devoir de Mlle Blanche Champenois, âgée de 14 ans et 8 mois
- Le 30 mai 1883
- Dans les sociétés qui ont précédé l’ère chrétienne et dans celles qui leur ont succédé, jusqu’à la Révolution française, les travailleurs ont été esclaves ou méprisés. Un philosophe grec a dit : « Parmi les hommes il y en a qui sont nés libres et d’autres esclaves. Cette appréciation est mauvaise, car tous les hommes naissent égaux et doivent travailler les uns comme les autres puisque c’est leur destinée. En 1789, les législateurs français prenaient pour base de nos lois : Tous les hommes ont été créés libres et égaux.
- La société romaine comprenait trois classes : les patriciens, les clients des patriciens ou le peuple, et les esclaves. Les patriciens étaient les riches propriétaires, les clients étaient les hommes libres qui se mettaient sous le patronage des patriciens, et les
- p.365 - vue 365/832
-
-
-
- 366
- LE DEVOIR
- esclaves étaient ces hommes vendus ; il y avait un marché où l’on vendait ces pauvres gens comme des bœufs, des chevaux, etc. La condition de l’esclave est de faire tout ce que son maître lui commande : c’est un vrai instrument de labour, de travail. Le propriétaire fait de son esclave tout ce qu’il veut ; il peut même le tuer lorsque cela lui plaît ; il n'était pas rare de voir les propriétaires couper soit les jarrets, soit le nez, soit les oreilles de son esclave, lorsque celui-ci se sauvait ou ne voulait lui obéir. L’esclavage venait de ce que les peuples se faisaient la guerre et que le vainqueur devenait la proie du vaincu. L’homme libre qui épousait une femme esclave devenait lui et ses enfants,esclaves. Lorsqu’un jeune patricien apprenait à manier les armes,il combattait contre un de ces pauvres gens sans armes.de sorte que l'esclave était plus maltraité qu’un animal, servant à tous les plaisirs des nobles.
- Mais au moyen âge l’esclavage s’adoucit ainsi que ses mœurs : l’esclavage devint servage.Le serf avait remplacé l’esclave, et avait une condition un peu moins dure; il n’était libre, ni de ses biens ni de sa personne, ne pouvait se marier sans la permission de son maître et n’avait pour toute consolation que sa famille et sa cabane.
- Au bout d’un certain temps les paysans, las de cette féodalité tyrannique se révoltèrent contre leurs seigneurs et formèrent les communes. Mais cinq siècles s’écoulèrent avant que la liberté fut inscrite dans les lois françaises, et ce fut l’Assemblée constituante, dans une séance qui eut lieu dans la nuit du 4 août, qui décréta la liberté pour tous et l’égalité devant la loi. En un instant l’ancien régime fut détruit.
- Depuis ce temps le travail est regardé comme une gloire, et les rédempteurs du travail ce sont ces hommes qui ont a>dé au progrès dans la vie.
- LE TRAVAIL EN CHINE
- M. Simon, ancien consul, continue dans la Nouvelle Revue ses études si curieuses sur la Chine et sa civilisation. L’objet de son dernier article est le travail.
- On savait depuis longtemps que les Chinois étaient les plus grands travailleurs du monde. Ce que M. Simon a mis en lumière avec une rare perspicacité, ce sont les raisons de cette laboriosité, l’instinct qui rend le Chinois si âpre au gain et si dur à la tâche. Le travail, qui dans les sociétés chrétiennes est considéré comme une déchéance et
- j un châtiment, est chez les Chinois une véritable religion. Ce serait peu de dire que les célestiens honorent le travail ; ils le divinisent en quelque sorte ; ils en font une obligation morale, une prière.
- Da cette apothéose du travail résultent plusieurs conséquences. D’abord, au lieu de l’opprimer, l’Etat le protège de la façon la plus intelligente et la plus efficace (modicité de l’impôt, régime de la propriété qui attribue au travailleur la totalité de la plus-value qu’il y a ajoutée, droit de l’Etat de reprendre les terres restées sans culture). Puis l’absence de castes inutiles, d’oisifs, et par suite d’esclaves et de serfs. Travailler étant la loi commune, il n’y a pas entre les hommes ces terribles inégalités dont l’Occident offre l’exemple.
- Le travail est essentiellement agricole ; la terre est le réservoir naturel de l’épargne chinoise. Ce n’est pas que l’industrie n’y ait pris un développement extraordinaire, mais elle est liée étroitement à l’agriculture et ne saurait s’en séparer. Le cultivateur transforme lui-même ses cannes à sucre, son chanvre, fait son huile, dévide ses cocons.
- Il n’est pa3 prouvé que ce morcellement de l’agriculture et de l’industrie soit un contre-sens économique, car la valeur du sol chinois a trois fois, proportions gardées, celle du sol français ; de plus, malgré les conditions exceptionnellement favorables que l’Europe et l’Amérique ont obtenues de la Chine depuis cinquante ans, les importations sont beaucoup moins importantes qu’on ne le croit d’ordinaire. Un avantage incontestable de ce régime, en tout cas, est la suppression presque complète du salariat. L’industrie n’emploie guère que les bras de la famille ou six ou sept ouvriers étrangers qui travaillent à i’entreprise ou sont intéressés dans l’exploitation. Rien de plus simple, d’ailleurs, pour un jeune homme que de passer de la condition d’ouvrier à celle de patron. Ce moyen est l’association. Une dizaine de jeunes gens mettent en commun leurs économies et forment un petit capital en vue d’une certaine entreprise ; mais cette entreprise, il n’y en a qu’un qui l’exploite. Lejeune homme garde toute son indépendance, toute sa responsabilité ; il rembourse ses commanditaires par annuités.
- {Rappel). FRÉDÉRIC MONTARGIS.
- Comment est mort Henri RIVIÈRE
- Une personne du monde parlemenraire, la mieux placée pour être informé exactement sur les événements du Tonkin, a bien voulu nous raconter la
- p.366 - vue 366/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 367
- version officielle et maintenant historique de la mort du commandant Rivière.
- Le commandant était parti d’Hanoï le 20 mai, au matin, pour occuper un point stratégique important, situé sur le fleuve Rouge, à peu de distance de la ville. Il était accompagné de 150 marins et de 250 hommes d infanterie de marine, entre lesquels, comme on le sait, l’esprit de corps met une grande rivalité.
- Les marins allaient en avant de la colonne, formant escorte au commandant Rivière. L’infanterie de marine formait l’arrière-garde à une grande distance.
- L’expédition semblait si facile que les hommes marchaient sans éclairer suffisamment la route.
- Les Pavillons-Noirs, dont la troupe française traversa plusieurs villages, surprirent ces imprudences.
- Tout-à-coup, profitant de la distance qui séparait les marins des fantassins, il se jetèrent sur les 150 hommes qui accompagnaient Rivière.
- Le commandant et tous les officiers mirent l’épée au poing et chargèrent en tête de leurs hommes pour s’ouvrir, à travers les bandes ennemies, un chemin vers l’infanterie de marine. Mais les Pavillons-Noirs étaient trop nombreux. Dans leur masse, les coups portaient, mais ne faisaient par brèche. Après un combat, pendant lequel, chaque minute diminuait la force des Français sans amoindrir celle de l’ennemi, trop nombreux pour se ressentir de ses pertes, Rivière fut fait prisonnier avec 15 de ses hommes.
- Les autres étaient tués, blessés ou en débandade.
- A ce moment, l’infanterie de marine, accourue à la fusillade, arriva sur le lieu du combat.
- A l'approche de cette troupe, les Pavillons-noirs, fatigués de leur première victoire et satisfait de la capture qu’ils avaient faite, se dispersèrent. L’infanterie balaya le champ sans aucune peine, mais elle ne put attendre ceux des ennemis qui gardaient Henri Rivière et ses compagnons.
- Ces malheureux et leur héroïque chef furent emmenés dans les villages fortifiés des Pavillons-noirs. Le lendemain, les barbares, en signe de triomphe, empalèrent leurs ennemis vaincus.
- Ainsi que le Gaulois a eu la douleur de l’annoncer le premier, Henri Rivière est donc mort de l’atroce supplice du pal.
- {Le Gaulois) mermetx
- En réponse à cet article publié le matin dans le Gaulois, 1 agence Havas transmettait la dépêche suivante :
- Les personnes qui connaissent la Chine et l’An-nam considèrent comme très invraisemblable la
- nouvelle de l’empalement du commandant Rivière et de ses compagnons telle que la donne le Gaulois — ce supplice est en effet inconnu dans l’extrême Orient. Havas
- Cette dépêche, on le remarquera, ne nie pas du tout que le commandant Rivière et ses compagnons ne soient tombés vivants entre les mains des Pavillons noirs ; elle discute seulement le genre de mort qu’ils ont pu subir.
- p i —j — i
- ETAT-CIVIL DD FAMILISTÈRE
- NAI8SAN CES
- Le 22 mai de Marie-Emilia Herny, fille de Herny Henri et de Darsonville Marie.
- Le 26 mai d’André-Simiiien-Marguerite Drivon, fils de Drivon Charles et de De la Londe Marie.
- Le 1er juin de Léontilia-Louise-Elise Nicolas, fille de Emile Nicolas et de Lesage Virginie.
- L’Astronomie, Revue mensuelle d’Astronomi, populaire, de Météorologie et de Physique du globe par M. Camille Flammarion. — Sommaire du numéro ae Juin : La chaleur polaire et ses applications industrielles, par M. A. Lepaute. —La constitution intérieure ae notre planète, par M. Edouard Roche, correspondant de lTnstitut. — Phénomènes dus à l’action de l’atmosphère sur les étoiles filantes, sur les bolides, sur les aèrolithes, par M. G.-A. Hirn, correspondant de lTnstitut. — Distribution des petites planètes dans l'espace, par M. le général Parmentier. — Les étoiles 0/1 et 0/2 du Cygne. Rectification à apporter aux catalogues et cartes célestes, par M. C. Flammarion. — Académie des Sciences. Température à la surface du sol et jusqu’à 36œ de profondeur pendant l'année 1882, par MM. Ed. et Henri Becquerel. — Nouvelles de la Science, Variétés ; La grande tache si laire du mois d’avril 1882. Où commence lundi, où finit dimanche ? Curieuse étoile filante. Origine des Uranolithes. Les saints déglacé, etc., etc. Observations astronomiques et Etudes sélènographiques, par M. Gérigny. — Ce Numéro contient 12 figures. — Abonnement d un an : Paris, 12 fr. ; départements, 13 fr. — Première année, 1882, prix du volume : broché, 10 fr. ; rélié avec luxe, 14 fr. — (Librairie Gauthier-Villars, quai des Augustins, 55, Paris.)
- Préfecture de l’Aisne
- Amodiation des produits des francs-bords et des terrains dépendant des Canaux de Saint-Quentin et de Mani-camp et du Canal latéral à l’Oise.
- Le public est prévenu que le jeudi 21 Juin courant, à une heure de relevée, il sera procédé, par devant M. le Sous-Prêfet de Saint-Quentin et MM. les Maires de Guise et CUauny, à l’amodiation des produits des francs-bords et dépenjances (Rigoles du Noirrieu et de l’Oise, branche de La Fère, et ruisseau de la Frette), des Canaux sus-désignés.
- Voir les affiches pour plus amples renseignements. 3022
- Le Directeur-Gérant; GODIN
- p.367 - vue 367/832
-
-
-
- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE
- G-TUTSIS A.ISNE)
- OUVRAGES DE M. GODIN *
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr.
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA
- MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8°. extraite du volume « Le Gouvernement » .... I.................i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8® broché, avec la vue générale des établisse-
- ments de l’association.......................5 fr.
- Sans la vue..............................4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°. .....................10 fr.
- Edition in-18........................ 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci - dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, 1, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent. La richesse au service du peuple. .- 0,40 cent.
- La politique du travail et la politique
- des privilèges............................... 0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE
- DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret......0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS
- DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché.........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio 1,3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LEDEYOIR, Revne des Questions sociales
- ORGANE DE L’ASSOCIATION DO FUILISTEBE paraît tous les Simanches
- France : Un an........................... fr. »»
- — Six mois................... 6 fr. »»
- —. Trois mois................. 3 fr. »»
- Union postale : Un an...............n fr. »»
- Autres Pays ........................13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champg, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- ier volume broché, 432 pages . . . 3 fr. »»
- 2e — — 464 — . . . . 3 fr. ««
- 3e “ I v- 1 . . 4 fr. 50
- 4e ~ — 832 — . . 6 fr. » »
- 5e “* I 00 1 . 6 fr. » «
- 6e — — 832 — . . . 6 fr. » »
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- Sl-Quentin. — lmp. du GCanew\
- p.368 - vue 368/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. - n° 249. ^Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 17 Juin 1883
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13fr.60
- ON S’ABONNE A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- VHérédité de l’Etat et l'impôt sur le Capital. — La Participation du personnel travailleur aux bénéfices. — Faits politiques et sociaux. — La Femme au Parlement en Angleterre. — L’Association et la férule économique. — La Sagesse antique. — La Liberté des cléricaux.
- L'Hérédité de l’État & l'impôt sur le capital
- En voyant l'Avenir économique, dans son numéro du 3 courant, se donner la peine d’insérer tout entier le chapitre de « La suppression de l’impôt » contenu dans mon ouvrage Mutualité nationale contre la misère, et m’accorder des éloges au sujet de ce travail, je pensais qu’il en acceptait au moins le principe et qu’il allait ouvrir la campagne avec le Devoir pour pousser à l’inauguration des assurances mutuelles, nationales, au moyen de l’Hérédité de l’Etat. Je me trompais ; « L'Avenir économique » se retranche dans la sécheresse des manières de voir des économistes de la vieille école.
- Mais ce qui est le plus surprenant, c’est que mon contradicteur semble ne pas avoir lu mon travail ; car il me fait dire tout au long de cet article juste le contraire de ce qui est dans mon projet aux Chambres.
- Peut-on sérieusement, par exemple, dire que les biens échéant à l’Etat après la mort des personnes seraient « des biens de main-morte », lorsqu’au
- contraire la propriété n’aurait jamais été plus librement remise aux mains des citoyens.
- Comment, lorsqu’une proposition respecte l’héritage en ligne directe et le droit de tester,en peut-on tirer des conséquences formulées ainsi :
- « La mort est un accident toujours terrible dans « les familles. Y ajouter des tracas, des charges par « des mesures fiscales, c’est une cruauté. Spéculer « sur un malheur, de la part d’un Etat, c’est immo-« ral.
- » Prélever des droits sur les biens d’un défunt,
- « ce serait une spoliation, un vol. »
- Peut-on sérieusement dire que « pour s’enrichir,
- « l’Etat souhaitera la mort la plus prompte possible « surtout des citoyens riches. »
- Non, ce sont là des arguments qui se réfutentpar le projet même auquel ils s’opposent. Il faut voir les choses de plus haut pour faire avancer, les questions sociales. Je n’ai donc pas à m’y arrêter davantage.
- U Avenir économique produit dans le même article nombre d’affirmations dont la consistance est fort problématique. Comme elles ne sont étayées d’aucune preuve, nous allons chercher à en dégager par des chiffres l’enseignement qui y est contenu.
- Pour l'Avenir économique, l’impôt sur le capital est la panacée universelle.
- Ce ne sera pourtant pas avec l’impôt sur le capital que mon contradicteur aidera à la création des assurances mutuelles nationales. Non, examinons ses conclusions ; il déclare « Que l’Etat est incapable de remédier à la misère. »
- p.369 - vue 369/832
-
-
-
- 370
- LB DEVOIR
- Cela entendu, je ne vois pas pourquoi on changerait la forme de l’impôt. A quoi doivent servir les réformes si elles n’ont pour objet de venir en aide aux citoyens malheureux, de donner quelque chose à ceux qui n’ont rien. Ce serait donc pour favoriser davantage les financiers, les industriels et les négociants. Mais les ouvriers ?
- Oroyez-m’en, économistes, la Société présente est en travail pour éteindre la misère, pour effacer le paupérisme de nos mœurs industrielles. Elle fera plus, elle appellera tous les travailleurs, à prendre leur part légitime dans les bénéfices qu’ils concourent à créer. Ce n’est pas moi qui invente ces choses, je ne suis que l’écho de ce qui se passe dans les profondeurs de la Société.
- « L’initiative individuelle, » dit VAvenir économique,, « peut seule réaliser ce progrès (remédier à la misère). Elle ne le peut qu’à la condition d’être libre de toute entrave. »
- L’initiave libre de toute entrave, qui la possédera jamais plus que ne la possèdent aujourd’hui les détenteurs du capital. Et qu’en font-ils ? travaillent-ils à éteindre le paupérisme et la misère ? Hélas, ils sont bien trop affairés à satisfaire la passion du cumul pour penser à autre chose. L’éducation de notre société leur a inoculé cette passion à un tel degré qu’ils ne voient rien en dehors de l’accumulation de la richesse. Et vous voulez que l’Etat n’ait pas à intervenir dans l’amélioration du sort du peuple ; vous voulez que les élus de ce peuple n’aient pas à s’occuper des misères de leurs mandants ! Car l’Etat, entendons, le bien, a pour première expression la Chambre des députés et le Sénat. Ce sont là, les premiers organes de l’Etat, et les représentants de la nation ont charge de s’occuper avant tout des intérêts pressants des citoyens.
- Or, il n’en est pas de plus pressants, entendez-le bien, économistes de tous les partis, que ceux de la misère,car si l’on n’y porte remède, ils dévoreront la Société.
- "UAvenir économique dit encore :
- » L’Etat n’a que des services à rendre, l’impôt « doit produire de quoi le payer. »
- Ma proposition est basée sur la première partie de cette affirmation et j’approuve la seconde. Seulement, au lieu de me servir de cette forme : impôt sur le capital, je me sers de cet autre : hérédité nationale sur le capital. Au lieu de demander aux vivants qui ne voudront pas donner, je demande aux morts qui ne doivent pas refuser.
- Mon contradicteur ajoute :
- « L’Etat n’a pas besoin de domaines à faire valoir. « C’est une charge pour le contribuable.
- « Accroître ce domaine par l’hérédité [de l’Etat, « c’est diminuer la richesse générale. »
- Il n’est nullement question de domaines à faire valoir par l’Etat. Ceci renferme un grave malentendu . Ma proposition n’est nullement comprise • elle est entièrement opposée à toute exploitation par l’Etat. Les ressources provenant de l’hérédité nationale sur le capital sont des ressources au même titre que si elles provenaient de l’impôt sur le capital. Elles ont seulement ce mérite de n’imposer aux vivants aucune des entraves de l’impôt, de leur laisser libre initiative. L’hérédité de l’Etat sur le capital est facile et simple à exercer ; l’impôt sur le capital,sous l’aspect où le présente VAvenir économique se compliquerait singulièrement, puisque ce journal dit que l’impôt sur le capital fixe s’étend « aux innom-« brables compagnies industrielles qui embrassent « toutes les branches de la production, des trans-« ports sur terre, sur mer, sur les fleuves et sur les « canaux, aux usines en exploitation; aux meubles « de luxe, à la galerie de tableaux, aux statues, « comme au mobilier modeste de l’ouvrier qui com-« mence à capitaliser sous cette forme. »
- J’avoue que je ne comprends plus,et il me semble que pour l’honneur de l’idée de l’impôt sur le capi-tal, il faudrait éviter de pareilles confusions.
- Je ne veux rien enlever au mérite de. l’idée de 1 impôt sur le capital qui peut-etre trouvera un jour d’utiles applications ; mais rien n’est plus préjudiciable à la vérité que les exagérations qui, à tout prix, veulent faire sortir d’une idée des conséquences impossibles.
- L'avenir économique prétend que « par l’impôt « sur le capital, tous nous verrons les travailleurs « affranchis du fardeau des impôts indirects s’ache-« miner progressivement vers la propriété parce que « l’épargne leur deviendra possible. »
- Cela est facile à affirmer, mais plus difficile à prouver.
- Vraiment, la famille chargée de cinq enfants et plus, n’ayant qu’un travailleur pour soutien, aura l’épargne facile par la seule vertu de l’impôt sur le capital sans autre réforme sociale, sans autres institutions contre la misère.
- Mais verra-t-on avec cela s’élever des maisons salubres pour ces familles? cela donnera-t-il au travailleur la sécurité du lendemain? Cela permettra-t-il à 1 ouvrier de toucher le fruit intégral de son labeur ? Ce sont là des questions qui priment toutes les autres.
- J’ai démontré que le capital de deux cents milliards indiqué par M. Menier lui-même,comme fortune supposée de la France, devrait être grevé de
- p.370 - vue 370/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 371
- 2 0/0 si l’on -voulait avec le seul impôt sur le capital remplacer toutes les autres charges ; car il ne faut pas perdre de vue que le but poursuivi par M. Me-nier était d’arriver à bonification de l’impôt. S’il n’en peut être ainsi, l’idée de l’impôt sur le capital perd une forte partie de sa valeur. Or, c'est là ce que j’ai voulu démontrer. J’ai voulu établir que l’impôt sur le capital ne pourrait à lui seul constituer le budget actuel de l’Etat, des départements et des communes; et il suffit pour s’en convaincre de constater que 2 0/0 d’impôt sur le capital serait chose impossible, attendu que dans bien des cas le revenu de la propriété ne pourrait y suffire.
- h'Avenir économique répond que cela n’est pas correct comme raisonnement. Eh bien, si ce n’est pas correct, cela au moins a le mérite d’être très précis et de démontrer que l’impôt sur le capital ne pourrait remplacer tous les autres impôts. Il faudrait donc pour tirer parti de l’impôt sur le capital au profit des améliorations ou des réformes sociales l’ajouter aux impôts existants, ce qui ne pourrait se faire sans grever la propriété de charges nouvelles que celle-ci ne peut porter dans l’état actuel de sa constitution économique.
- L'avenir économique veut prendre sur le capital les ressources publiques dues à l’Etat au nom des services qu’il rend dans la création de la richesse; soit je le veux aussi; mais mon contradicteur veut prendre du vivant des personnes une part des biens acquis au jour le jour; je lui dis: Laissez aux citoyens la liberté de disposer complètement de leurs œuvres, des fruits de leurs travaux, de tout ce qu’ils possèdent; faites leur crédit jusqu’à leur dernier jour, et prenez alors la part des biens dus à l’Etat. Vous réaliserez de cette manière l’impôt sur le capital, si vous voiliez l’appeler ainsi, sans déranger rien à la marche des affaires privées ni publiques. Quant à moi, j’appelle cela le droit d’hérédité de l’Etat et pour cause.
- Dans mon système, au capital de 200 milliards que possède le pays, s’ajoute la fortune mobilière de la France ; ces richesses laisseront facilement aux mains de l’Etat, chaque année, quatre à six milliards de ressources.
- Avec cela, l’Etat ne sera plus embarrassé pour équilibrer son budget ni pour faciliter aux classes ouvrières les moyens de leur émancipation , les moyens de se construire des palais au lieu de petites maisons. Car nous n’affirmons pas, nous, que l’Etat na rien à faire en ces matières. Nous disons, au contraire, que les droits méconnus des classes ouvrières sont ceux sur lesquels l’Etat doit aujourd’hui porter sa plus grande attention.
- Il ne suffît pas comme le prétend Y Avenir économique de demander à l’Etat « qu’il cesse de faire des pauvres » ; ce sont là des mots ; il faut lui donner le moyen de faire des heureux..
- Supposons que par un impôt sur le capital nous prenions, chaque année, aux personnes de leur vivant, une part de leurs biens ; ou, que par l’hérédité de l’Etat nous prenions cette part en une seule fois à la mort des individus ; il me semble que tous les avantages sont de ce dernier côté et faciles à comprendre.
- Nous libérons le travail et la production de toute charge du vivant des personnes; nous supprimons toutes les difficultés que la perception journalière de l’impôt sur le capital maintiendrait à l’instar des autres impôts. L’Etat trouverait en une seule fois ee que le citoyen eût été obligé de lui compter en mille avec l’impôt sur le capital.
- Je prie mon contradicteur de relire avec plus d’attention la proposition que je fais aux Chambres. Il verra qu’elle n’a point pour conséquence — comme il veut absolument le faire croire — d’enlever à l’initiative ni à l’activité individuelles la libre exploitation de toutes choses ; qu’elle a, au contraire, pour but certain de remettre aux masses laborieuses une faculté d’initiative qui n’est aujourd’hui qu’en un trop petit nombre de mains. Mais en agissant ainsi, je ne me fais pas seulement — comme Y Avenir économique, l’organe des intérêts financiers, industriels et commerciaux, je me fais aussi l’organe des réformes nécessaires; je me fais le défenseur des intérêts du travail et des travailleurs. C’est là, je le crains bien, ce qui fait et fera la différence de nos manières de voir. G.
- dans les bénéfices.
- Dans un moment où le gouvernement lui-même s’occupe de cette question d’une importance capitale, et où par la nomination d’une commission extraparlementaire spéciale, il entreprend la tâche.de l’étudier sérieusement, nous croyons utile et intéressant, pour faciliter l’oeuvre de la commission et celle du gouvernement, de passer en revue l’historique des diverses applications du système de la participation des travailleurs aux bénéfices de l’industrie, et d’en faire ressortir les avantages.
- Une société d’études pratiques des diverses méthodes de participations s’est formée à Paris en 1878, et elle a accueilli dans son sein tous les chefs
- p.371 - vue 371/832
-
-
-
- 372
- LE DEVOIR
- d’industrie qui ont admis leurs employés et ouvriers à la participation dans les bénéfices de leur exploitation. Les membres en sont aujourd’hui nombreux, et chaque année, depuis quelques temps surtout, leur nombre s’accroit de plus en plus.
- Dès l’année 1879, un ancien professeur d’économie politique au Polytechnicum de Zurich M. Bohmert publiait un ouvrage résumant la grande enquête internationale à laquelle s’était livré l’auteur auprès des chefs d’industrie Français, Anglais, Allemands, Suisses, etc., qui pouvaient le renseigner sur la question. La seconde partie de cet ouvrage ne comprend pas moins de 120 établissements appliquant d’une façon plus ou moins directe, plus ou moins complète, et sous les formes les plus • diverses, le système de la participation à la rénumération du travail.
- Parmi les 120 établissements cités par lui, 12 appliquent la participation aux employés et ouvriers qui sont commanditaires, actionnaires ou co-pro-priétaires de l’entreprise.
- Soixante-neuf l’appliquent à leur personnel sans qu’il ait la moindre part à la propriété de l’établissement, et trente-neuf ont adopté divers systèmes de primes, de gratifications, de subventions ou de rénumérations diverses.
- Sur ce nombre 54 appartenaient à l’Allemagne, 25 à la Suisse, 17 à la France, 10 à l’Angleterre et les autres à diverses nationalités, la Belgique, la Hollande, etc.
- Nous relèverons en passant dans cette nomenclature une erreur, en ce qui concerne le chiffre d’établissements attribué par M. Bohmert à la France. A cette époque même, en 1879, le bulletin de la participation aux bénéfices donnait les noms de 33 établissements où le système était appliqué, ce qui donne par conséquent la deuxième place à la France
- La plus ancienne application faite en France du système delà participation aux bénéfices est,si nous ne nous trompons, celle de la maison Leclaire qui date de l'année 1842. Voici comment M. Bohmert parle du fondateur de cette création :
- « Parmi les industriels dont les bonnes pensées et les sentiments généreux ont,en se réalisant d’une manière pratique, ouvert une voie nouvelle au monde du travail, figure à une place éminente le peintre en bâtiments de Paris, Leclaire, qui, simple ouvrier, s’est élevé au rang de grand entrepreneur, et qui a dù principalement son succès en affaires aux relations heureuses qu’il avait su établir entre lui et ses collaborateurs. Ce modeste ami des ou-
- vriers mérite une place d’honneur au milieu des inventeurs de tous les pays et de tous les temps. On ne compte ordinairement au nombre des inventeurs industriels que ceux qui, ayant scruté la nature et l’action de ses forces inanimées, ont su, les premiers, utiliser leurs découvertes pour l’avancement des sciences appliquées, ou pour le succès de leurs entreprises.
- « Mais il n’est pas moins important d’étudier les forces vivantes de l’homme considéré comme producteur industriel, d’analyser les rapports mutuels de ces forces entre elles, de trouver de nouvelles organisations du travail collectif, afin de pouvoir, au moyen de rénumérations plus élevées et mieux combinées, accroître ainsi, non-seulement la prospérité générale, mais aussi le bonheur privé et la satisfaction individuelle de tous ceux qui coopèrent à la production. L’entrepreneur est tenu de connaître et d’apprécier la manière dont il doit se comporter avec ses ouvriers, les relations du travail avec le capital, le bon emploi et la distribution équitable de ce que rapporte l’entreprise, en un mot le côté économique de son affaire aussi bien que le côté technique. On assure contre l’incendie des bâtiments, des matières premières, des machines, des outils et d’autres instruments inanimés de la production industrielle. N'est-il pas temps de s’occuper, bien plus qu’on ne l’a fait jusqu’ici, des auxiliaires vivants du travail pour les protéger et les assurer contre la maladie, les accidents, les infirmités de lage, les chômages et d’autres empêchements ?
- « Leclaire a fondé dans l’intérêt des travailleurs un nouveau système de salaire et d’assurance contre les maux qui les menacent. Sa création est sortie d’un élan de son cœur, mais à cette conception généreuse, s’unissaient chez lui les ressources d’un esprit pratique. Les projets poursuivis par Leclaire ont grandi avec lui. L’idée originaire a été modifiée et améliorée de diverses manières, et l’un de ses grands mérites est précisément de comporter des applications diverses et des transformations très variées. »
- Edme Jean Leclaire était né en 1801, à Oisy-sur-Connançon, petit village de l’arrondissement de Tonnerre, et après une enfance pénible et laborieuse comme celle de tous les enfants de pauvres ouvriers, il débarquait à Paris, â l’âge de dix-sept ans n’ayant pour toute fortune que sa jeunesse, son intelligence et son désir do parvenir. Le hasard fit de lui un apprenti peintre en bâtiments ; il broie les couleurs, fait des courses, traîne la charrette, porte la hotte, et tout cela pour gagner deux sous par jour, un morceau de pain pour déjeuner, le souper et le güe
- p.372 - vue 372/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 373
- chez son patron. Ce maigre salaire et cette pitance plus maigre encore ne l’empêchent point de travailler fort et de se bien conduire ; aussi l’augmente-t-on bientôt après de 1 fr., par quinzaine, et à la fin de la première année il reçoit une gratification de cent francs, qui va s’augmentant de cent francs chaque année. A vingt ans il se sent ouvrier,et réclame un salaire de 3 fr. 50 par jour qui lui est accordé non sans peine. Au bout d’un an, il avait économisé 600 fr. pour s’affranchir du service.
- Marié a vingt-deux ans, il continue à faire des progrès, devient habile décorateur,et arrive à gagner 6 fr. et puis 8 fr. par jour, et à vingt-six ans il s’établit ne possédant pas 1,000 francs de capital, mais ayant une puissance de volonté, une énergie qui électrise et entraîne ses hommes, les forçant à l’imiter.
- En 1829, il entreprend, malgré son peu de ressources, les travaux de peinture de sept maisons, et quoi qu'il ait porté les salaires de ses ouvriers de 4 francs à 5, il réalise sur cette opération un bénéfice net de 6,000 ffâncs. Ce début le fît connaître et apprécier, et bientôt après il avait une clientèle considérable, deux Ministères, la Banque, de grandes administrations et de riches propriétaires. Il avait conquis sa place dans la Société.
- Arrivés-là, la grande majorité des chefs d’atelier ne visent qu’à s’enrichir rapidement en exploitant à leur profit le travail des mercenaires que la destinée attache à leur industrie. Leclaire, ouvrier lui-même au début, n’a point de ces égoïstes allures. Dès qu’il occupe un nombre d’ouvriers suffisant, et en 1838 il en occupait une centaine, il songe à améliorer leur sort par tous les moyens possibles. Dans ce métier, l’emploi du blanc de céruse expose souvent le travailleur à la terrible affection connue sous la dénomination de colique saturnine, qu’accompagnent le plus communément des douleurs aiguës dans les articulations, des vomissements, la paralysie des mains et des doigts, en un mot l’intoxication saturnine.
- S’il est difficile de prévenir complètement ce mal, il est au moins possible de l’atténuer en mettant le remède à la portée de tous. C’est dans ce but que dès cette même année 1838, Leclaire provoque la création pour ses ouvriers d’une Société de Secours mutuels à cotisations mensuelles, qui doit procurer aux travailleurs les secours des médecins et les remèdes nécessaires, et une pension de retraite de f)000 francs après 20 ans de service et 50 ans d’âge.
- Mais la grande œuvre de Leclaire, c’est l’organisation dans ses ateliers du système de la participation qui ajoutant au salaire normal une part dans les
- bénéfices produit un triple résultat inappréciable savoir : un travail meilleur comme qualité et comme quantité, des bénéfices plus considérables, et l’avenir de l’ouvrier assuré.
- Il a appliqué le premier ce système avec succès après cinq ou six années d’hésitation, de réflexions, d’études, de tâtonnements, et voici comment il s’exprime à ce sujet dans une note intitulée : « Un mot à mes Ouvriers » :
- « Ce n’est pas une association que je forme ; j’ignore même si la loi me le permettrait ; il s’agit tout simplement de distribuer à un certain nombre de mes ouvriers qui sauront mériter cet avantage
- une part des bénéfices produits par le travail....Je
- me plais à croire que vous comprenez qu’il s’agit d'une chose importante et dont la réussite dépend de la prudence que j’apporterai dans sa mise à exécution ».
- La répartition produisit la première année 11,886 fr., 19,714 fr. la seconde et 20,060 la troisième pour la part du personnel ouvrier de l’établissement, et le succès a toujours été grandissant, malgré les entraves apportées au début par les ouvriers eux-mêmes, qui se défiaient de l’innovation annoncée, et surtout par l’administration qui refusait au patron philanthrope l’autorisation de réunir ses ouvriers.
- Grâce à cette organisation, cet homme de bien put à partir de 1844 s’occupèr de compléter l’œuvre commencée par la création de la Caisse de Secours mutuels, et prévenir le mal en substituant le blanc de zinc au blanc de céruse, et il se fit chimiste. On lit dans un rapport de M. Chevalier à la Société pour l’encouragement à l’industrie nationale ce témoignage flatteur du succès de l’inventeur.
- M. Leclaire, par les nombreuses applications qu’il a faites de la peinture au blanc de zinc, par la persistance qu’il a mise à vaincre les obstacles qu’il a rencontrés, a rendu un service signalé à l’industrie et à l’hygiène publique. »
- Il reçut de cette société une médaille d’or, de l’Institut le prix Monthyon, et enfin du gouvernement la croix de la Légion d’honneur.
- Régulièrement approuvée par le ministre en 1863 seulement, la société de secours mutuels de la maison Leclaire, devenue personne civile et propriétaire d’un capital de 116,442 fr. devint à cette époque la pierre angulaire sur laquelle repose l’édifice de la participation. Elle est un des commanditaires de la maison avec un apport de 100,000 fr. dans les conditions ordinaires des sociétés en commandite. Elle reçoit à ce titre l’intérêt de ce versement à 5 0/0 par an et de plus 20 p. 0/0 du
- p.373 - vue 373/832
-
-
-
- 374
- LE DEVOIR
- bénéfice net actuel. 30 0/0 sont distribués aux ouvriers en espèces sous forme de dividenco.
- L’acte de société qui, dit M. Charles Robert, constitue véritablement la Charte du travail associé, porte l’empreinte d’une entente parfaite des intérêts véritables de l’entreprise, et des conditions essentielles de son succès. Il stipule que l’assemblée générale des ouvriers et employés désigne les gérants qui ne peuvent être pris que parmi les employés intéressés, et l’article 17 du règlement porte que la maison désirant que toutes les capacités puissent se faire jour recrute, autant que possible, ses patrons parmi les employés. La mise sociale de 100,000 fr. du nouveau patron élu est formée par l’accumulation des deux tiers au moins de sa part de bénéfice annuel, à moins que ses ressources de lui permettent de compléter cette mise autrement.
- « On embrasse d’un seul coup, dit à ce sujet M. Sery, l’immense portée sociale de cet article qui consacre l’avènement de l’ouvrier au patronat, et l’on ne peut que louer M. Leclaire d’avoir fait œuvre démocratique en permettant à ses ouvriers et à ses employés l’accès des situations élevées par le travail et le mérite. Remarquons en outre que l’associé possède l’estime et la confiance de tous les membres de l’entreprise puisqu’ils l’ont choisi à la majorité.
- Aujourd’hui le capital de la société de secours mutuels est de plus d’un million acquis grâce à une part de 25 p. 0/0 dans les bénéfices de la maison. M. Leclaire lui a abondonné en se retirant la nue-propriété de la clientèle et du matériel de l’établissement qu’elle commandite de 200,000 fr. Les deux associés gérants en nom collectif doivent faire chacun un apport de 100,000 fr.
- Le salaire des ouvriers ne subit aucune retenue.
- Les trois quarts du bénéfice net 75 0/0 sont attribués aux employés et ouvriers et répartis, à chaque inventaire annuel, 50 0/0 individuellement à chacun d’eux en espèces, proportionnellement au traitement ou salaire de l’année, et 25 0/0 à la société de prévoyance qui sert des rentes viagères. Les 25 p4 0/0 restants sont attribués aux gérants.
- Telle est l’économie de cette organisation, une des plus belles qui existent comme acheminement vers la solution du grand problème social, l’entente cordiale entre le travail et le capital.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- La loi contre la magistrature a été votée par la Chambre et a été portée au Sénat qui, s’il faut en juger par l’accueil que la commission sénatoriale a fait à cette loi, ne se montrera pas aussi docile que la Chambre et pourrait bien refuser de la voter. Comment une majorité républicaine a-t-elie pu voter un pareil projet? "Voici ce que M. Madier-Monjau a déclaré à la tribune:
- « J’ai beaucoup hésité à voter l’article 12, qui est le fond de la loi, mais que pouvait-on faire quand le ministère, que la Chambre re voulait pas renverser, ee refusait à toute concession, ne fallait-il pas aussi donner satisfaction aux justiciables de se voir débarrassés de leurs juges et de voir l’inamovibilité, sinon supprimée, du moins profondément ébranlée ? Le projet de loi actuel est la carte forcée. »
- Ces quelques mots nous expliquent l’attitude des députés qui, comme MM. Ploquet et Madier-Monjau, ont voté le projet, la mort dans l’âme. La majorité qui accorde son vote au ministère rejette sur celui-ci la responsabilité de ce vote. Cette responsabilité, le ministère l’accepte-t-il ? Oyez plutôt; pourquoi les réformes que la Chambre avait paru naguère disposée à accepter vous paraissent-elles aujourd’hui inacceptables? demande M. Glémenceau au gouvernement. — Réponse : C’est la Chambre qui ne les a pas acceptées. Je laisse en l’air ces responsabilités éconduites : les électeurs les dégageront. Mais qu’est-ce donc que cette loi qui ne provoque pas plus d’enthousiasme chez le gouvernement, qui la propose et qui l’impose, et chez les députés qui la votent ? Ses adversaires l’ont qualifiée d’expédient, et ses auteurs out plaidé pour elle les circonstances atténuantes. Cela suffit pour la juger.
- *
- ¥ ¥
- Ævi Tonlttii. — La Lanterne reçoit d’une personne dont la compétence se révélera facilement par les lignes qui suivront, les renseignements suivants sur la mort du commandant Rivière et notre situation au Tonkin :
- Le ministère continue à ne pas donner de renseignements exacts sur la mort du commandant Rivière, sous les murs de Ha-Noï. Si le ministère, malgré la question qui lui a été posée au Sénat par M. de Saint-Yallier, se montre si ?>eu empressé à satisfaire la curiosité publique, c’est à desseiu qu’il agit; car il n’est pas possible qu’aujourd’hui encore fine connaisse pas,d’une façon très précise, et les noms de toutes les victimes et les moindres détails relatifs à la soi-disant : Sortie de Ha-Noï.
- S’il en était autrement, on pourrait lui reprocher de n’avoir pas employé, pour se renseigner, ies mômes moyens que M. l’amiral Ribour a employés pour se faire annoncer la mort de son neveu, M. le commandant Berthe de Villers.
- Que signifie donc ce silence prémiditê ? C’est ce que je vais lâcher de faire découler des déclarations mêmes du ministère, soit à ia Chambre, soit au Sénat, et du compte-rendu de la séance d’hier du conseil des ministres.
- Tout d’abord, il faut se demander si réellement M. le commandant Rivière, répondant à une provocation du chef annamite, Lu’u-Ninh-Phuoc, a fait une sortie pour repousser les Pavillons-Noirs massés sous les murs de Ha-Noï. Je ne le pense pas, et tous ceux qui connaissent la façon de se battre des Annamites seront de mon avis. Il ne sera pas non plus difficile de démontrer par la nature des fonctions que remplissaient quelques-uns des blessés et par l’ordre de marche suivie par nos trou-
- p.374 - vue 374/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 375
- pes. que cette sortie avait peur but non pas de repousser les Pavillons-Noirs, mais bien d’aller occuper la ville de Sang-Taï, située à soixante milles environ de Ha-Noï.
- Si M. Rivière était sorti pour repousser les Pavillons-Noirs, aurail-il fait précéder sa colonne de son artillerie de montagne sans avoir pris la précaution si élémentaire de taire éclairer, par quelques hommes, la marche de cette colonne ? Soutenir un pareil fait, ce serait imputer à M. Rivière une inexpérience des choses militaires contre laquelle protestent sa longue carrière et son. incontestable mérite.
- D’autre part, si la sortie de Ha-Noï n’avait eu lieu que dans le but de repousser les troupes de Lu'u-Niah-Phuoc, comment expliquer,‘que, parmi les Français composant notre colonne de marche, se trouvaient un commissaire de marine et un ingénieur hydrographe ? Leurs fonctions ne les obligeaient-elles pas à rester à Ha-Noï même : à aucun titre, si ce n’est dans le cas d’une déroute complète, ils ne devaient figurer dans les rangs des combattants.
- Et puis, comment admettre que M. Rivière, s’il a fait cette sortie dans le but qu’on lui assigne, ait oublié que le devoir du commandant d’une place attaquée est de ne pas quitter les murs de cette place?
- Ces contradictions sans nombre ne prouvent-elles pas que les choses ne se sont pas passées sous les murs de Ha-Noï ainsi qu’on veut bien le dire ? Je dirai ce qui, au contraire, est vraisemblable.
- II
- Ga qui, selon toute vraisemblance, sera confirmé avant longtemps, c’est que M. le commandant Rivière n’a quitté Hanoï que pour aller occuper la ville de Soug-Taï. Voilà pourquoi figurent, parmi les hommes composant la colonne, un commissaire de marine et un ingénieur hydrographe dont le concours nous aurait été nécessaire une fois arrivés à Song-Taï.
- Dans le récit des événements de Hanoï une chose m’a également frappée : c’est le grand nombre des marins tués ou blessés, et 20 soldats d’infanterio de marine seulement; alors que le nombre des troupes d’infanterie de marine composant la garnison de Hanoï est quintuple de celui des marins. Ces chiffres me confirment, de plus en plus, dans cette conviction que la colonne qui se dirigeait sur Song-Taï se composait d’une avant-garde de marins, commandée par M. Rivière, et de quelques compagnies d’infanterie de marine qui suivaient à une trop grande distance en arrière.
- Si tel n’avait pas été l’ordre de Ja marche, et si la distance qui séparait les deux parties de la colonne n’avait pas été trop considérable, une fois l’avant-garde attaquée par les Annamites, l’infanterie de marine aurait u donner presque aussitôt que les marins, et le nom-re des victimes parmi les hommes commandés par M. Berthe de Villers eût été certainement plus grand que parmi les marins placés directement sous les ordres de M. Rivière. S’il en a ôté autrement, c’est que les marins, surpris par les Annamites retranchés dans les broussailles, sont restés aux prises avec eux jusqu’à l’arrivée de l’infanterie de marine.
- C'est ce qui explique encore que les Annamites, qui se battaient contre nos marins dans les proportions de un contre vingt probablement, aient pu emporter les cadavres de nos soldats. Qui sait môme si quelques-uns d’entre eux n’ont pas été emportés vivants, et, après, cruellement martyrisés ?
- M. le ministre des affaires étrangères a affirmé le contraire.
- Nous l’espérons comme lui, et cependant, malgré sa déclaration, on continue à dire que M, Rivière et plusieurs de ses braves compagnons d’armes ont été empalés à Bac-Ninh 1 ! 1 II est à désirer que la lumière se fasse au plus vite sur ces points.
- Cette expédition du Tonkin qui aurait pu se faire, je le répète, sans tirer un coup canon, si on avait eu soin
- de donner l’ordre à nos troupes de ne pas faire usage de la force à moins d’être attaquées, si, surtout et lorsqu’il en était temps encore, on s’était entendu avec la cour de Hué, commence dans de mauvaises conditions. Certes, oui, nous aurons raison des annamites; mais que de sang déjà répandu et que de sang nos soldats vont faire couler encore, maintenant qu’il faut venger la mort des nôtres.
- Un commissaire vraiment civil est plus nécessaire-que jamais au Tonkin pour empêcher nos commandants de corps de troupe de répondre aux provocations de quelques chefs de bandits et pour les empêcher, avant tout, de songer à s’emparer, comme Francis Garnier, et avec une poignée d’hommes, d’un pays presque aussi grand que la France. Ce sont de nobles folies qui compliquent chaque jour davantage notre situation au Tonkin.
- Un dernier mot, en ce qui concerne nos relations avec la Chine. Je ne pense pas, quoi qu’en disent plusieurs journaux, que la Chine nous déclare la guerre si nous ne reconnaissons pas sa suzeraineté sur le Tonkin. Les Chinois sont trop intelligents pour ne pas savoir qu’à cause de leur situation géographique, et grâce à leurs bonnes relations avec la cour de Hué, ils peuvent, en fomentant des insurrections dans le Tonkin, rendre notre protectorat absolument inutile. Et puis, que ferons-nous du Tonkin, si la Chine ne consent pas à nous ouvrir ses provinces du Jun-Nam et du Quang-Si?
- Certes, oui, le Tonkin, par lui-même, est riche en produits de toutes sortes et surtout en mines ; mais il faudra les exploiter, ce qui demandera beaucoup de temps et beaucoup d’argent ; tandis que, si nous avions pu nous entendre avec la Chine, nous aurions introduit, par la voie du fleuve Rouge, les marchandises consommées dans le centre de l’Empire du Milieu ; et alors, le Tonkin serait devenu une colonie vraiment prospère.
- Commission extra-parlementaire. — Le
- premier volume de l’enquête de la commission extra-parlementaire, nommée par le ministère de l’intérieur en vue de rechercher les moyens de faciliter aux associations ouvrières les adjudications ou concessions des travaux de l’Etat, est sous presse à l’Imprimerie nationale.
- Il contient les dépositions des délégués d’associations coopératives ouvrières de production.
- Le second volume comprendra les dépositions des chefs de maison qui font participer leur personnel dans les bénéfices de leur exploitation.
- Ces volumes auront environ 400 pages chacun.
- Ils seront distribués aux sénateurs, aux députés, aux conseillers d’Etat, aux chambres de commerce, aux tribunaux de prud’hommes, aux associations coopératives de production et de consommation, et aux chambres syndicales professionnelles de patrons et d’ouvriers.
- Cette première partie sera livrée le 15 courant et sera distribuée immédiatement.
- La commission extra-parlementaire des associations ouvrières s’est réunie sous la présidence de M. Fré-meaux, inspecteur général des ponts et chaussées.
- La discussion a porté exclusivement sur l’application du système de la participation.
- La commission a entendu M. Cofïinon, plombier; M. Bord, fabricant de pianos, M. Mongin, fabricant de scies, et M. de Courcy, directeur de la Compagnie d’assurances générales.
- Ce dernier a proposé la création d’une caisse d’Etat chargée de recevoir tous les fonds de sociétés de prévoyance, mettant ainsi l’épargne de l’ouvrier à l’abri des crises financières.
- *
- * *
- Jua recherche de la paternité. — M.
- p.375 - vue 375/832
-
-
-
- 376
- LE DEVOIR
- Rivet, député, a déposé un projet de loi dont le texte vient d’être distribué aux députés et que nous croyons devoir reproduire :
- . Article premier. — La recherche de paternité est admise, pourvu qu’il y ait preuves écrites ou faits constants, ou témoignages suffisants.
- Art. 2. — Si le père reconnu refuse d’épouser la mère, celle-ci est en droit de réclamer des dommages-intérêts.
- Art. 3. — La femme peut déclarer sa grossesse, désigner le père et commencer l’instance trois mois avant sa délivrance.
- Art. 4. — Pendant la minorité de l’enfant, l’action en | recherche de paternité appartient à la mère ou au tuteur. 1
- Art. 5. — L’action en recherche de la paternité se | prescrit par six mois à partir de la majorité de l’enfant. |
- Art. 6. — La tille âgée de plus de vingt-cinq ans ne g sera pas admise à poursuivre un mineur de moins de 1 dix-huit ans.
- Art. 7. — Les revendications de paternité reconnues i calomnieuses et de mauvaise foi, seront poursuivies et punies des peines applicables en matière de diffamation.
- Art. 8. —Est abrogé l'article 340 du Gode civil et toute disposition contraire à la présente loi.
- L’esprit du projet peut se résumer dans ces quelques mots de l’exposé des motifs :
- « La société a trop longtemps sanctionné par son odieuse indifférence une criante injustice. C’est sur la fille-mère que retombe toute la responsabilité de ce qui, ce me semble, est bien un peu l’œuvre d’un autre. Pendant que le séducteur peut presque se faire gloire de ce qu’un euphémisme coupable appelle < des bonnes fortunes»,la fille, avec la honte de ce qui est pour elle «une faute *, supporte seule la charge de l’éducation de l’enfant. »
- * *
- Une curieuse ascension aérostatique
- vient d’avoir lieu à Saint-Omer (Pas-de-Calais).
- Parti à sept heures et demie du soir, M. Lhoste, qui montait le ballon Y Hirondelle, s’est élevé par le plus beau temps et le plus grand calme au-dessus de la ville. Il a plané longtemps en décrivant un cercle au-dessus de Saint-Omer, puis est parti assez lentement dans la direction d’Eperlecques et d’Audruick. On crut un instant qu’il était descendu à Eperlecques. En effet, il s’est rapproché beaucoup de terre et au-delà d’Audruick il n’était qu’à 100 mèires du sol, et a pu converser avec des habitants. M. Lhoste leur a demandé quelles étaient les lignes de chemins de fer qu’il voyait, puis il s’est élevé, au grand désappointement de ses interlocuteurs.
- Vers huit heures, I’aéronaute passait au-dessus de Calais : les courants l’emportaient ensuite sur Gravelines, puis sur le Pas-de-Calais.
- Vers onze heures, il se trouvait en vue des feux de Douvres, avec la tentation d’essayer une descente en Angleterre. M. Lhoste eût été très heureux, dit VIndépendant, de pouvoir atterrir sur le sol anglais, car il eût été ainsi le premier à faire la traversée de France en Angleterre ; mais le vent n’était pas propice. La nuit était venue, le ballon se trouvait dans un nuage glacé, I’aéronaute jeta du lest et s’éleva dans les régions plus élevées. Il resta ainsi toute la nuit et pendant plus de neuf heures sur la mer du Nord, et n’entendant sous lui que le sourd et monotone mugissement des flots. C’était assez peu rassurant. Malgré le refroidissement considérable qu’il eut à subir, il put jouir du spectacle des nuages inférieurs illuminés par la lune. G’élait un tableau féerique, fantastique.
- Vers trois heures quarante, le soleil se levait, l’aéro-naute aperçut bientôt quelques bâteaux sur les côtes ; puis, trouvant un courant favorable, il se dirigea vers la terre : il était près de neuf heures quand il trouva l’endroit propice, jeta l’ancre, qui s’arrêta à un arbre de la route, le ballon se pencha près d’une maison d’où plusieurs femmes s’enfuirent épouvantées. Bientôt les secours arrivèrent et M. Lhoste put opérer sa descente
- sans accident. Il se trouvait en Hollande après treize heures de voyage.
- On sait que l’électricité transmet déjà les ondes sonores et que le téléphoné permet d’entendre un concert à plusieurs lieues de distance. D’après une expérience faite par le docteur Guidrah de Victoria (Australie) l’électricité serait également capable de transmettre au loin les rayons lumineux.
- Dans cette expérience? quarante personnes placées dans une chambre obscure à Melbourne, ont vu, pàraît-il, se projeter sur un large disque de métal les courses de Flemington avec les milliers de personnes qui s’y trouvaient. Eu regardant avec des verres grossissants on voyait tous les détails au point que l’on se serait cru sur la piste.
- Celle merveilleuse découverte va permettre à ceux qui ne peuvent aller au théâtre d’assister aux représentations lyriques ou dramatiques tout comme s’ils étaient dans la salle. En effet, en môme temps qu’elle leur fera entendre un opéra, par exemple, l’électricité leur fera voir la salle, la scène, les acteurs et les spectateurs I
- ¥ ¥
- La destruction «les 'vipères. — Depuis que la pharmacie a cessé d’employer la vipère dans la préparation de certains médicaments, la chasse de ces reptiles a été abandonnée ; il en est résulté une multiplication de la vipère telle que, dit le Figaro, dans plusieurs départements, même avoisinant la Seine, les opérations de la moisson et de la fauchaison, la coupe des taillis, la cueillette des herbes vaines, celles des fleurs médicinales le long des haies, dans les bois, deviennent l’occasion d’accidents nombreux et parfois mortels.
- Le ministre de l’intérieur vient donc de décider qu’il serait accordé une prime par tête de vipère détruite.
- Des instructions ont été envoyées dans ce sens aux préfets, pour qu'ils invitent les conseils généraux à voter des allocations suffisantes.
- Il sera accordé, par tôle de vipère, une somme de cinquante centimes. Dans certains départements, surtout là où ces reptiles sont nombreux, cette allocation pourra être portée à un franc.
- On exigera que la chasse aux vipères soit interdite aux enfants, qui pourraient ne pas prendre toutes les précautions nécessaires pour éviter d’être mordus ; les adultes seuls devront être chargés de cette recherche, et on leur donnera les indications utiles pour se cautériser en cas de morsures.
- ¥ ¥
- Affaires du Tonlcîsiu — Le ministre de la marine et des colonies vient de recevoir un télégramme de l’amiral Meyer, expédié de Hong-Kong, le 6 juin, qui confirme les nouvelles parvenues par la voie de Saïgon :
- La situation à Hanoï continue à s’améliorer; le moral de la garnison est bon.
- On a reçu à Haï-Phong six compagnies d’infanterie de marine et une batterie de montagne venant de Saïgon. Ces troupes partent pour Hanoï, dont les communications avec Haï-Phong sont toujours libres.
- ALSACE-LORRAINE
- Ceni-quatre-vingt-quinzo jeunes gens, nés dans l’arrondissement de Thann, sont cités à comparaître, le 12 juillet prochain, devant la chambre correctionnelle
- p.376 - vue 376/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 377
- du Landgerieth de Mulhouse, sous l'inculpation de s’è-tre soustraits par l’émigration à l’obligation du service militaire. Les biens de ces jeunes gens ont été mis sous séquestre, afin de couvrir les frais du procès ainsi que l’amende dont ils pourront être frappés, et dont le total pourra se monter pour chacun d’eux à la somme de 3,200 marks.
- ANGLETERRE
- Les journaux ont annoncé, il y a quelque temps, la prise de possession par les Anglais de tout le littoral s’étendant entre leur colonie de Sierra-Leone et la République nègre de Libéria. Une dépêche adressée au Standard annonce que plusieurs chefs indigènes de ces parages, à la tête de près de huit mille hommes armés, se sont mis en état d’hostilité ouverte et ont déjà porté leurs ravages dans les possessions britanniques. Deux villes et plusieurs villages ont été brûlés. L’administrateur de Sierra-Leone, M. Pinkett, est arrivé à Sherbro le 16 mai, avec deux batteries de fusées et une centaine de constables, lesquels, avec soixante hommes du 2eré-giment des Indes occidentales, l’équipage d’un petit stationnaire à vapeur et la garnison de Sherbro, composée aussi d’une soixantaine d’hommes, constituent les seules forces dont il puisse disposer. On craint que ces forces ne soient insuffisantes.
- ¥ *
- A Washington vient de mourir, à l’âge de 60 ans, Mme Marie Austin, qui pendant les 30 années qu'elle a été mariée,a donné le jour à 44 enfants mâles,pas une seule fille; six fois elle est accouchée de trois garçons, 13 fois elle a eu des jumeaux : 11 de ses enfants seulement lui survivent. Mme Austin fut une des premières Américaines qui prirent le grade de docteur en médecine et en chirurgie ; pendant la guerre de sécession, elle servit dans un régiment comme major,et fit toute la campagne dans l’armée du Nord.
- ESPAGNE
- Madrid, 5 juiD, 10 h. soir.
- Les propriétaires de l’Andalousie sont tranquillisés. La moisson est assurée par le concours de quelques milliers de soldats prêtés par les autorités pour faucher et rentrer les récoltes qui sont fort abondantes.
- La grève des laboureurs en Adalousie persiste. Les ouvriers portugais venus pour l’époque de la récolte rentrent chez eux.
- On a arrêté plusieurs meneurs et saisi des documents de propagande internationale qui tâchent d’exciter les paysans.
- Aujourd’hui a commencé le principal procès des affiliés à la Main-Noire. Les prévenus sont au nombre de dix-huit. Le ministère public requiert la peine de mort | contre seize assassinats ou complices d’assassinats. I
- Le tribunal est en possession d’un dossier secret contenant des révélations curieuses sur les menées des anarchistes.
- Suivant les dernières dépêches reçues à Madrid, les autorités de Xérès ont pris de nouvelles mesures de pré-cuttion et l’agitation entre dans une période de décroissance.
- *
- * ♦
- Le Danube. — La Turquie réclame par une
- Note l’exécution de l’aiticle 62 du traité de Berlin qui prescrit la démolition des forteresses existant sur la rive droite du Danube. La Turquie, celte fois, a raison, et pour toute démolition de forteresses nous paraît une bonne chose, mais la Russie et l’Autriche qui espèrent, sans doute, se servir de ces forteresses l’une contre l’autre et toutes les deux contre la Turquie, auront l’oreille sourde ; M. de Bismarck complice de rAu!riche ne dira rien, l’Angleterre et la France laisseront faire.
- ALLEMAGNE
- Le Reichstag a déclaré illégale inconstitutionnelle l’arrestation de MM. Vollemar et Dielz, ces deux députés qui ont assisté au Congrès socialiste de Copenhague. C’est un nouvel échec pour M. Bismarck. Par contre, le principe des assurances ouvrières en cas de maladie a été voté en troisième lecture. MM. Kablé et Winterer ont fait passer un amendement selon lequel la Délégation doit connaître de toute interdiction ou suspension du droit de colportage. C’est un adoucissement à la rigueur de la dictature, petit succès, mais c’est un succès, la chute des petites pierres descelle les grosses et les ébranle. Que l’Alsace ait toujours sous les yeux cette sentence terrible de la loi des XII tables :
- Oontra hostem œterna auctoritas esto.
- * *
- Le Danemark et la 3Pjra.«i»e. — La question du droit d’option stipulé en faveur des habitants du Sleswig par le traité du 30 octobre 1864 est de nouveau à i’ordre du jour.
- Le journal danois Fréden (la Paix) a publié il y a quelque temps sous ce titre: Une Question internationale., un article qui exposait toute l’affaire et qui se terminait par ces mots : « Les peuples peuvent maintenant juger par eux-mêmes. » Une Note officielle remise au gouvernement prussien le 7 février dernier par l’ambassadeur danois, M. Qnaade, et qui a paru toute entière dans la Correspondance internationale du 7 mai courant, a pleinement confirmé les faits énoncés par la feuille de Copenhague, mais ce document est un peu long, ii suffit d’en transcrire la conclusion :
- « Enfin la question s'étant élevée en 1879 de savoir si la déclaration d’un Sleswigois de vouloir conserver sa nationalité danoise s'appliquerait également à, ses enfants, le gouvernement allemand a formellement reconnu que les enfants déjà nés au moment de la déclaration du père et qui à cette époque étaient encore mineurs, conservent la nationalité du père.
- RUSSIE
- Les grands triomphes de Moscou n’ont point duré Moscou n’est point toute la Russie. Pétersbourg est mécontent de voir toute réforme refusée. Les iiluminalious n'ont pu se faire dans cetle ville. Il y a eu des trou-hles dans les rues ; l’entrée solennelle du Tsar et de la Tsarine est ajournée. Ils n’osent reparaître.
- L’arbitrage en Amérique. — Le Honduras et les Etats-Unis de Colombie ont signé entre eux le premier traité d’arbitrage permanent que l’histoire ait encore enregistré. Le congrès du Honduras a ratifié ce
- p.377 - vue 377/832
-
-
-
- 378
- LE DEVOIR
- traité le cinq mars dernier, et dès le lendemain un décret du président de la République, M. Marco A. Soto, le rendait exécutoire. La Revue Sud-américaine du 1er juin fait suivre la publication de ce traité d’une heureuse nouvelle, elle annonce l’intention où sont plusieurs Etats de réunir à Paris un Congrès de plénipotentiaires représentant les principaux gouvernements de l’Amérique latine dont l’objet serait^do faire enfin passer dans la pratique ce principe de l'arbitrage international autour duquel les nations de la vieille Europe s’épuisent depuis vingt ans en vœux stériles. Nous applaudissons.
- ¥ *
- Ce n’est point la paix que le Chili a conclue avec le Pérou. C’est une perfidie de plus qu’il ajoute à tant d’autres. Il existe un certain général péruvien qu’on nomme Iglesias, poursuivi pour haute trahison ; c’est à ce traître que le Chili a fait signer un faux traité de paix dont ii va tâcher de se faire une arme de plus. Quand donc les peuples feront-ils cesser ce brigandage 1 Quand donc le Chili sera-t-il, comme pirate, mis au ban des nations.
- La Femme au Parlement en Angleterre
- Lorsqu’il s’agit de libertés, le plus souvent il faut bien le reconnaître, c’est la monarchique Angleterre qui nous donne l’exemple et nous montre la voie, sans que nous en profitions beaucoup, ii est vrai, tant notre esprit est réfractaire aux idées de changements utiles et de réformes.
- Déjà il y a quelque temps, notre voisine d’outre-Manche a fait cesser chez elle cette anomalie choquante de la législation, qui fait de la femme mariée, par le seul fait du mariage, une mineure n’ayant plus la libre disposition de ses biens, et placée sous la tutelle le plus souvent tyrannique et peu justifiée du mari. Nous n’avons pas encore songé à imiter son exemple, et rien ne prouve que noos ne maintien drons pas encore pendant bien des lustres cet état de choses révoltant.
- Mais pendant que nous nous immobilisons en France dans nos errements surannés et absurdes, les Anglais marchent en avant d’un pas résolu et ferme, et à peine ont-ils réalisé un progrès qu’ils en poursuivent immédiatement un autre. Après avoir rendu à la femme ses droits civils, ils cherchent à la mettre en possession de ses droits politiques, ce qui est parfaitement équitable et juste.
- Un mémoire signé par cent sept membres du Parlement appartenant au parti libéral indépendant, et déclarant que l’opinion des signataires est qu’aucune
- mesure pour étendre les franchises politiques aux comtés et aux bourgs en les assimilant aux autres collèges ne sera satisfaisante, tant qu’elle ne comportera pas des dispositions efficaces pour étendre le droit de suffrage, sans distinction de sexe, à toutes les personnes qui possèdent les qualités requises par les statuts pour jouir des franchises parlementaires, vient d’être présenté à M. Gladstone par M. Hugh Mason avec la lettre suivante :
- Groby Hall, Ashton-under-Lyne, 29 mai 1883.
- Cher Monsieur,
- J’ai l’honneur de vous adresser un mémoire signé par 108 membres du Parlement en faveur de l'octroi de la franchise parlementaire aux femmes qui possèdent les qualités statutaires. Je puis déclarer que ce Mémoire n’est pas signé par tout le groupe parle-mefitaire favorable à cette mesure dans la Chambre des Communes actuelle. Plusieurs membres connus pour en être partisans n’ont pas été vus, soit par suite d’absence soit pour toute autre cause, et comme de raison divers membres de votre gouvernement qui ont déjà voté en faveur de cette mesure n’ont pas été sollicités de signer. Je suis bien fâché mais non surpris que la grande presse des affaires publiques ne vous ait pas permis de recevoir une petite députation chargée de vous présenter personnellement ce Mémoire. Je suis tout à fait persuadé néanmoins qu’il ne souffrira pas dans votre opinion de ce défaut d’entrevue personnelle. J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir tant dans cette session que dans la précédente pour provoquer à la Chambre des Commun s un débat sur cette question, mais les votes de la chambre n’ont pas été favorables à nos efforts.
- J’ai l’honneur d’être votre très fidèle serviteur,
- Hugh Mason.
- Au Très Honorable W. C. Gladstone M. P.
- Premier lord de la Trésorerie, etc, etc, etc.
- La liste des signataires de ce document comprend toute l’élite du parti libéral. Elle contient les noms de personnes occupant toute sorte de situations à la chambre, depuis le vétéran toujours respecté de la cause de la liberté, le très honorable Charles Pelham Villiers, jusqu’aux plus jeunes membres, les représentants nouvellement élus de Liverpool et de Newcastle on Tyne. Elle est loin d’être complète toutefois, parce que d’une part l’on n’a pas cru devoir réclamer la signature des membres investis d’une fonction quelconque dans le gouvernement, et que de l'autre on n’a pas jugé convenable de faire signer aucun des conservateurs qui forment le parti de l’opposition. Toutes les signatures appartiennent donc exclusivement au parti libéral indépendant. Mais ce parti est déjà supérieur en nombre à celui
- p.378 - vue 378/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 379
- des membres qui votèrent en avril 1879 en faveur d’une proposition du môme genre de M. Courtney.
- En calculant le chiffre probable des votes favorables aujourd’hui, nous pourrions donc compter non-seulement ceux des 108 signataires de la pétition, mais encore ceux d’un grand nombre de libéraux qui, tout en ayant hésité à apposer leurs signatures au bas d’un document rédigé en termes aussi énergiques, se sont engagés à voter la proposition lorsqu’elle serait portée devant le Parlement. Nous pouvons compter aussi les votes de plusieurs membres du gouvernement favorables au principe, mais que leur position officielle empêchait de mettre leur nom au bas du Mémoire. Ainsi on est à peu près assuré du concours de sir Charles Dilke, de Messieurs Chamberlain, Fawcett, Courtney, Mundella, Trevelyan et autres.
- Cette mesure compte aussi un nombre considérable de partisans du côté des conservateurs, qui, d’accord avec un de leurs leaders, sir Stafford Northcote, reconnaissent qu’il y aura lieu, lorsque la question dô l’affranchissement des tenanciers des comtés viendra en discussion, de prendre en considération la situation à cet égard des femmes aussi bien que celle des hommes.
- Ainsi tout en éprouvant un certain regret de voir continuellement ajournée l’occasion d’obtenir du Parlement un verdict favorable à la cause de l’émancipation complète de la femme et de son avènement à l’exercice des droits politiques en Angleterre, on trouve une consolation dans la pensée que ces délais assurément fâcheux ne font pas perdre de terrain,et ne compromettent pas le succès de la solution du problème, que chaque jour au contraire rend la question plus mûre, le temps travaillant pour elle, et les événements contribuant de leur côté à amener cette réforme si éminemment désirable.
- Déjà le gouvernement de la Reine au Canada a reconnu la justice des réclamations des femmes pour obtenir le droit de suffrage, car dans le nouveau projet de loi électorale présenté par le premier ministre, sir John Mac Donnaid à la Législature du Dominion, le droit de vote aux élections législatives est accordé aux femmes qui remplissent les conditions requises, excepté pourtant aux femmes mariées dont les maris vivent et exercent leurs droits politiques.
- Ce projet de loi a été très favorablement accueilli par la Presse Canadienne. Le Toronto Globe dit qu'aucune objection n’a été faite par l'opinion publique au principe de l’extension des franchises électorales aux femmes. Le Canadian lllustrated News rappelle avec un certain orgueil que plus d’une fois I
- le Canada s’est mis à la tête des progrès, dans bien des questions importantes, mais que c’est la première fois,dans l’histoire de la Législature,qu’un gouvernement assure la franchise aux femmes spontanément, de son propre mouvement, sans pétition ni pression extérieure d’aucune sorte. C’est en effet un très bel exemple donné aux gouvernements.
- Comme cette loi sera certainement votée, le Canada sera le premier pays où la femme aura enfin obtenu cette égalité de droits de tout ordre qui est la conséquence naturelle et logique de l’égalité de facultés que seuls contestent aujourd’hui les ignorants sectateurs des idées décrépites du passé. Pourquoi faut-il que le gouvernement de la République Française qui . en est encore aujourd’hui à présenter des lois contre la liberté, soit moins avancé dans cette voie libérale que le gouvernement monarchique de l’Angleterre dans ses colonies ? Pourquoi sommes-nous condamnés à nous dire dans toute l’amertume de notre cœur que cet exemple sera encore longtemps perdu pour notre pays, parce que nos législateurs, nos gouvernants, nos hommes d’état ne comprennent pas leur mission de progrès et d’avancement incessant par la liberté.
- L’Âssociation et la férule économique
- Mentionner l’association du travail et du capital, l’association des ouvriers avec les patrons, comme éventualité possible et même désirable, cela suffit pour donner sur les nerfs de certains économistes orthodoxes. M. le ministre de l’intérieur vient d'en faire l’épreuve à ses dépens.
- Dans une commission extra-parlementaire des associations ouvrières, M. Waldeck-Rousseau, après avoir déclaré qu’il ne pensait pas « qu’on pût transformer notre état social par la magie d’un mot ou d’une formule ; après avoir même décoché, à ce propos, une petite épigramme au socialisme ; M. Wal-deck-Rousseau, dis-je, avait témoigné toutefois son désir de voir mettre fin « à la lutte entre la main d’œuvre qui demande une augmentation de salaire et le fabricant qui la refuse. » Cette solution a t-il ajouté, il me semble qu’on ne la trouvera qu’à la condition « d’amener les travailleurs à demander la » rémunération de leurs efforts de moins en moins * au louage d’ouvrage et de plus en plus à l’associa-» tion.»
- Sur ce, le Journal des économistes prend à partie le malencontreux orateur, qu’il tance et raille en lui faisant la leçon comme à un petit clerc.
- « M. le ministre ne l’intérieur est-il bien sûr, de-
- p.379 - vue 379/832
-
-
-
- 380
- LE DEVOIR
- mande l’organe des saines doctrines économiques, que l’association soit plus avantageuse aux ouvriers que le louage d’ouvrage, autrement dit le salariat ? Si elle est en effet préférable, comment s’explique-t-on que les salariés ne soient pas encore transformés en associes ? L’obstacle ne vient certainement pas des patrons.»
- L'obstacle ne vient certainement pas dés patrons ! Voilà une assertion qui dénote de la part de son auteur un fier toupet ! Combien sont-ils donc, jusqu’à présent, les patrons qui aient proposé et mis en pratique avec leurs employés salariés le système de la participation qui est le premier degré de l’association ? On en compte dans toute la France, Mit, dix, ou douze peut-être; mettons, pour être large, trente, quarante si l’on veut. — Et si ce mode de rémunération du travail, démontré avantageux aux deux parties contractantes par l’expérience desétablissements Godin, à Guise, Lecîaire, à Paris, Laroche-Joubert, à Angoulême, etc., n’est pas plus répandu qu’il ne l’est, ce n’est certes pas à la répugnance ou au refus des ouvriers qu’il faut l’imputer, mais plutôt au manque d’intelligence et de bonne volonté, aux préoccupations égoïstes de la plupart des chefs d’industrie, jaloux de conserver pour eux-mêmes et pour leurs actionnaires l’intégralité des profits, et ne comprenant pas encore qu’à intéresser les salariés au résultat do leur travail, le patron gagne en réalité au-delà de ce qu’il abandonne.
- Mais écoutons jusqu’au bout l’ennemi systématique de l’association.
- « Sous cet odieux régime du salariat, ils (les pa-» trons) sont obligés de payer leurs ouvriers, aussi » bien quand ils subissent des pertes que lorsqu’ils » font des bénéfices ; les ouvriers sont des coopé-» rateurs assurés de la production. »
- Le mot assurés est souligné dans le texte, comme pour mieux faire ressortir la contre-vérité qu’il exprime. Est-ce que jamais le rôle du salarié de l’industrie cesse d’être précaire ? N’est-il pas subordonné toujours aux besoins, aux convenances de celui qui l'emploie, ainsi qu'aux diverses crises que subit le genre de travail qu’il exerce ?
- « Supposons, poursuit le champion de l'économisme, « supposons que l’association remplace le louage « d’ouvrage, les patrons ou directeurs d’une entre-« prise n’auront plus besoin de s’ingénier chaque « semaine ou chaque quinzaine à trouver la somme « nécessaire au payement de quelques centaines et « parfois de quelques milliers d’ouvriers. Ce sera un « grand service et une grosse charge de moins. « Les ouvriers seront de simples actionnaires aux-» quels on distribuera un dividende au bout de l’an-
- « née, si dividende il y a, auxquels on ne distribuera « rien, ou même auxquels on demandera un nouveau « versement de travail si l’entreprise ne couvre pas « ses frais. Quoiqu’on pense le ministre de l’inté-« rieur, ce mode de rétribution pourrait bien n’être « pas du goût des ouvriers. En admettant qu’on « parvînt de le leur imposer, ils feraient entendre « des cris autrement perçants que ceux que les « meneurs du socialisme poussent en leur nom con-» tre le salariat, et auxquels il nous semble que M. « le ministre de l’intérieur aurait pu s’abstenir de « faire écho. »
- In cauda venenum. Ce dernier trait exprime le grief capital de l’économiste. Opposer au salariat l’association, quel crime abominable ! Ah 1 vous vous avisez, M. le ministre, de faire écho aux cris des meneurs du socialisme. Il vous en cuira ! Et vous voici tout d'abord voué avec ces maudits aux dieux infernaux.
- Sur le fond même de la question, admirez avec quel art le critique met en avant toutes les conditions qui, si elles ne pouvaient être modifiées, rendraient, en effet, l’association impossible pour les ouvriers vivant au jour le jour, du prix de leur travail.
- Mais un établissement industriel quelconque ne doit-il pas tout d’abord et avant tout pourvoir à l’entretien de ses moteurs animés comme à celui de ses machines ? Nécessité par conséquent qu’il attribue à ses ouvriers un minimum de rémunération sans lequel ils ne pourraient vivre, ni par conséquent apporter à l’œuvre le concours de leurs forces.
- Quant au cas supposé où l’entreprise ne couvrirait pas ses frais, c’est là une exception qui peut exiger des arrangements particuliers, mais qui né saurait jamais imposer à l’ouvrier un nouveau versement gratuit de travail. La règle et le cas général, c’est que les usines et manufactures font des bénéfices, et des bénéfices assez important pour élever des fortunes quelquefois colossales. Ce qu’il y a d’ailleurs de constant, sous le régime actuel de l’industrie, c’est, quelle que soit la prospérité des entreprises, qu’elle laisse toujours la masse des salariés au même niveau de fortune, c’est-à-dire à zéro ou à peu près.
- En se plaignant de la loi du salaire et en réclamant un autre mode de rémunération, les ouvriers entendent probablement leurs intérêts un peu mieux que l’écrivain qui prétend les défendre contre le préjudice que leur causerait, suivant lui, l’association.
- Un autre économiste, homme de cœur celui-là, et bien intentionné pour les travailleurs, le professeur Rossi, au lieu d'élever des objections et des fins dé-
- p.380 - vue 380/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 381
- clinatoires contre l’association, se complaisait dans l’énoncé des conditions qui la rendraient possible.
- « Supposez, disait il (c’est une hypothèse dont nous sommes malheureusement encore éloignés) supposez qu'il n’y eût pas de famille d’ouvrier qui,grâce à de sages économies, n’eùfc devant elle de quoi vivre pendant un an. C’est le terme moyen de la réalisation des produits manufacturés. IL pourrait ne pas y avoir de salaire. Chaque travailleur pourrait dire au capitaliste : Vous mettez dans l’œuvre commune le capital, j’apporte le travail. Le produit sera réparti entre nous selon telles et telles proportions...
- « Le jour où le travail pourrait dire aux capitalistes : je ne veux plus vendre mon droit; je suis associé; ce jour-là sa condition serait changée ; je dis qu’elle serait alors véritablement libre; non seulement saposition économique,mais sa dignité d’homme serait complètement relevée. » (1).
- Voilà ce qu’on enseignait dans lachaire d’économie politique du Collège de France, il y a quarante ans.
- Si les dispensateurs de la science des Adam Smith et J.-B. Say ont marché depuis, c’est à reculons.
- Ch. Pellarin.
- Le N° du Journal des Economistes qui m’a fourni le sujet du précédent article, fait, à propos de la Revue des Deux-Mondes,une petite observation qu’il ne paraît pas hors de propos de reproduire.
- « Cette Revue est la seule, dit-il, qui supprime le t au pluriel du mot en entrant et qui écrit : sentimens, mouvemens, savans. En supposant qu’il n’y ait que vingt mots de cette espèce par page, cela fait pour un volume de 500 pages, 10,000 lettres de moins à écrire pour l’auteur et à composer pour l’imprimeur et à payer pour le lecteur. Pourquoi tout le monde n’adopterait-il pas cette abréviation? »
- Pourquoi? je me le demanda en effet. J’ai beau pour mon compte retrancher dans mes manuscrits ce t inutile, je le trouve toujours rétabli à l’impression.
- Fourier, grand partisan, comme on sait, du principe de l’économie de ressorts, n’aurait pas permis à ses protes de surcharger ainsi d’une lettre superflue des fins de mots qui reviennent si souvent dans la langue française. Tous ses ouvrages, depuis la Théo' rie des quatre mouvemens (1808) jusqu’à la fausse industrie (1835-1836) suppriment le t du pluriel des mots en ent et ant. Il a faliu pour l’y rétablir, les éditions posthumes faites par les disciples du grand novateur.
- En attendant la réforme rationnelle et simplifica-tive de notre pédantesque et ridicule orthographe,
- faisons tout au moins l’économie d’une malheureuse consonne qui ne sonne pas et qui ne sert à rien dans le discours. C. P.
- LA SAGESSE ANTIQUE <"
- XXIII
- ILa base d’n» bau Gouvernement
- Le peuple est le fondement du royaume.
- Le gouvernement consiste d’abord à procurer au peuple les choses nécessaires à sa subsistance et à sa conservation, c’est-à-dire l’eau, la terre ouïe sol et les grains ;
- Il faut encore penser à le rendre vertueux, et ensuite à lui procurer l’usage utile de toutes ces choses ;
- Il faut enfin le préserver de ce qui peut nuire à la santé et à la vie.
- [Chou-Ring)
- Si un Etat est gouverné par les principes de la raison, la pauvreté et la misère sont un sujet de honte ; si un Etat n’est pas gouverné par les principes de la raison, la richesse et les honneurs sont alors les sujets de honte !
- Le Gouvernement c’est ce qui est juste et droit.
- [Lun-Tu)
- Veillez attentivement à ce que les enseignements des écoles et des collèges, propagent les devoirs de la piété filiale et le respect équitable des jeunes gens pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à cheveux blancs traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grands chemins. Si les septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent de la viande, et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du froid ni de la faim, toutes les choses seront prospères.
- Mais, au lieu de cela, vos chiens et vos pourceaux dévorent la nourriture du peuple, et vous ne savez pas y remédier.... Quand vous voyez des hommes morts de faim, vous dites : Ce n'est pas ma faute, c'est celle de la stérilité de la terre. Cela diffère-t-11 d’un homme qui, ayant percé un autre homme de son glaive, dirait : Ce n'est pas moi, c'est mon épée.
- Ne rejetez pas la faute sur les intempéries des saisons.
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté les N08 des 28 janvier et 27 mai 1883.
- (1) Rossi, Cours d’économie politique,2° année,9e leçon.
- p.381 - vue 381/832
-
-
-
- 382
- LE DEVOIR
- Tuer un homme avec un bâton ou avec une épée, trouvez-vous à cela quelque différence ?
- Le tuer avec une épée ou avec un mauvais gouvernement, y trouvez-vous de la différence ?
- Vos cuisines regorgent de viandes et vos écuries sont pleines de chevaux engraissés. Mais le visage décharné du peuple montre la pâleur et la faim.
- Vous devez gouverner et vous conduire dans l’administration de l’Etat comme étant le père et la mère du peuple.
- Si votre gouvernement est humain et bienfaisant pour le peuple, si vous diminuez les peines, si vous allégez les impôts et les tributs de toute nature, les laboureurs sillonneront plus profondément la terre. Ceux qui sont jeunes et forts, dans leurs jours de loisir cultiveront en eux les vertus de la piété filiale, de la déférence envers leurs frères aînés, de la droiture et de la sincérité. A l’intérieur, ils s’emploieront à servir leurs parents; au dehors, ils s’emploieront à servir les vieillards et leurs supérieurs.
- Aimez, chérissez les peuples, et vous ne rencontrerez aucun obstacle pour bien gouverner.
- Manquer des choses constamment nécessaires à la vie, et cependant conserver toujours une âme égale et vertueuse, cela n’est qu’en la puissance de celui dont l’intelligence cultivée s’est élevée au-dessus du vulgaire. Quant au commun du peuple, s’il manque des choses constamment nécessaires à la vie, par cette raison, il manque d’une âme constamment égale et vertueuse ; violation de la justice, dépravation du cœur, licence du vice, excès de la débauche ; il n’est rien qu’il ne soit capable de faire.S’il arrive à ce point de tomber dans le crime,on exerce des poursuites contre lui, et on lui fait subir des supplices. C’est prendre le peuple dans des filets. Comment, s’il existait un homme véritablement doué de la vertu de l’humanité, occupant le trône, pourrait-il commettre cette action criminelle de prendre ainsi le peuple dans des filets ?
- C’est pourquoi un prince éclairé, en constituant, comme il convient, la propriété privée du peuple, obtient pour résultat nécessaire, en premier lieu, que les enfants aient de quoi servir leurs père et mère ; en second lieu, que les pères aient de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants ; que le peuple puisse se nourrir toute la vie des productions des années abondantes, et que dans les années de calamités, il soit préservé de la famine et de la mort. Ensuite il pourra instruire le peuple, et le conduire dans le chemin de la vertu. C’est ainsi que le peuple suivra cette voie avec facilité.
- Aujourd’hui, la constitution de la propriété privée du peuple est telle, qu’en considérant la première
- chose de toutes, les enfants n'ont pas de quoi servir leurs père et mère ; et qu’en considérant la seconde, les pères n’ont pas de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants ; qu’avec les années d’abondances le peuple souffre jusqu’à la fin de sa vie la peine et la misère, et que, dans les années de calamités, il n’est pas préservé de la famine et de la mort. Dans de telles extrémités, le peuple ne pense qu’à éviter la mort en craignant de manquer du nécessaire. Comment aurait-il le temps - de s’occuper des doctrines morales pour se conduire selon les principes de l’équité et de la justice.
- Si vous désirez pratiquer ces principes, pourquoi ne ramenez-vous pas votre esprit sur ce qui en est la base fondamentale : la constitution de la propriété privée ?
- Les hommes ont une manière constante de parler sans trop la comprendre. Tous disent: l’empire, le royaume, la famille. La base de l’empire existe dans la famille, la base de la famille existe dans la personne.
- Quand la droite règle de la raison n'est pas suivie dans l’empire, les petits servent les grands , les faibles servent les forts, ce qui est contraire à la raison.
- Si celui qui est constitué pour être le père et la mère du peuple agit de manière à ce que les populations, les regards pleins de courroux, s’épuisent jusqu’à la fin de l’année par des travaux continuels, sans que les fils puissent nourrir leurs père et mère, en quoi sera-t-il donc le père et la mère du peuple ?
- (A suivre) Meng- Tseu.
- LA LIBERTÉ DES CLÉRICAUX
- On ne sait pas pourquoi le parti clérical se montre si susceptible quand on exhibe dans une baraque foraine les instruments de l’Inquisition. Il n’y a là évidemment pour lui qu'un prétexte à manifestations politiques. En tant que croyant et fils dévoués de l’Eglise,pourquoi se révolteraient-ils contre les souvenirs d’un passé dont l’Eglise est fière ? Est-ce que l’Eglise a jamais condamné l’inquisition et ses supplices ? Est-ce qu’elle n’a pas mis au nombre des saints.le moine Dominique, fondateur de ce tribunal redoutable ? Est-ce que M. de Falloux, qui n’est pourtant pas un ultramontain, n’en a pas fait l’apologie dans son histoiredupapePie Y? Quel est la violence, où est le massacre pour cause de religion, que les écrivains et les orateurs catholiques aient ré-
- p.382 - vue 382/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 383
- prouvé ? La Saint-Barthélemy n’a-t-elle pas une longue série d’apologistes, dont la liste n’est pas près de se fermer ? Bossuet a-t-il ménagé l’éloge à l’auteur des dragonnades et de la révocation de l’Edit de Nantes ? « Célébrons ce nouveau Constantin, ce nouveau Charlemagne !... »
- Pourquoi donc les cléricaux de Toulouse et d’autres lieux prennent-ils ces airs de pudeur offensée devant l’évocation de souvenirs dont l’Eglise ne rougit pas, dont elle s’énorgueiilit plutôt ? Pourquoi, quand on a eu le courage dans les livres et dans la chaire, non seulement d’accepter la responsabilité de certains événements, mais de la revendiquer, se porte-t-on à des voies de fait contre un industriel qui donne une représentation populaire de ces scènes d’un autre âge! Commentée fait-il que, pour empêcher cette exhibition, des hommes qui se disent imbus des grands et bons principes violent la liberté d’autrui, et que les prétendus conservateurs portent atteinte au droit de propriété ! Ils ne peuvent pas invoquer les termes de i’affîche par laquelle le directeur du Musee républicain annonçait l’ouverture de son établissement. Cet industriel avait consenti à l’enlèvement de ses affiches après les observations du maire de Toulouse. Quel est le langage du maire aux délégués du parti clérical, MM. de Bescastel et et de Capelle, qui sont venus l’entretenir des inconvénients possible de ce spectacle ? Le maire fait connaître à ses interlocuteurs les mesures qu’il a prises, il les prie d’en donner connaissance à leurs amis : « Expliquez-leur, dit-il, que la prohibition du boniment et l’enlèvement des affiches, ont fait disparaître tout ce qui pourrait, à leurs yeux, constituer une provocation ; qu’ils s’abstiennent donc d’aller ce soir au Musée républicain, car s’ils y allaient, et si leur présence était l’occasion de quelques désordres, ils en seraient seuls responsables.»
- Mais non, ces mesures conciliantes n’empêchèrent pas les désordres pour une raison bien simple : c’est que les meneurs du parti clérical et bonapartiste avaient décidé que le Musée républicain serait fermé coûte que coûte. Au bon vieux temps, quand on était les maîtres du gouvernement, on livrait au bourreau les hérétiques et les mauvais livres ; aujourd’hui, pour faire de l’opposition au gouvernement, on empêchera un citoyen de représenter plus ou moins heureusement, des scènes qui sont racontées dans des livres, contre lesquels on est désormais impuissant par suite du malheur des temps.
- Mais comme les conditions sociales de la France ont subi quelques changements depuis la Révolution, comme il y a aujourd’hui une police et des tribunaux, comme il ne suffit plus dans cette société mal faite
- de porter un nom de gentilhomme pour avoir le droit de bâtonner un vilain et de saccager sa propriété, les manifestants de Toulouse se plaignent. Comment, s’est écrié leur avocat, M. de Lanjuinais, on nous arrête et on nous met en prison ! Où est donc l’égalité ? Le trait est digne de Molière. Il y en a d’autres qui le valent. Ainsi, l’orateur clérical qualifie carrément « d’imbéciles » les individus qui visitent les musées républicains et croient l’inquisition capable des crimes dont on l’accuse. Il tient apparemment pour gens d’esprit les pèlerins qui vont baiser dans certains sanctuaires des reliques à miracles. Seulement les miracles des reliques ne sont pas prouvés ; les supplices des instruments de torture sont malheureusement trop authentiques. M. de Lanjuinais était en verve : il invoqua l’autorité de Boileau qui reconnaît le droit de siffler au spectateur mécontent. Mais personne n’empêche les légitimistes de Toulouse de siffler comme des merles ; seulement siffler n’est pas synonyme de tout casser.
- M. le ministre de l’Intérieur a proposé aux mécontents de Toulouse et d’ailleurs un remède extrêmement simple. Ils sont, disent-ils, des hommes de liberté. Eh bien, qu’ils laissent donc les industriels montrer dans leur baraque toutes les scènes historiques que bon leur semble, et qu’ils prennent la même liberté de leur côté. On représente ici les crimes de l’Inquisition, que n’en montrent-ils, les bienfaits ! C’est là l’exercice de la vraie liberté. Mais on sait que, pour le parti clérical, la vraie liberté est celle qui consiste à confisquer la liberté des autres.
- {Le Siècle).
- M. de S... est un homme de quarante ans, nouvel époux et vieux routier, qui, ayant beaucoup vu, a beaucoup retenu. Il veille avec une sévérité inouïe, à éloigner de sa jeune femms toutes relations suspectes ; il établit autour d’elle une sorte de cordon sanitaire, et monte la garde comme le plus adroit et le plus actif des douaniers.
- Dernièrement, quelqu’un lui parla de Mme R.une femme fort élégante et fort étourdie, qui a connu Mme de S... au Sacré-Cœur.
- — Est-ce que ces dames ne se voient pas ?
- — Non, et elles ne se verront pas.
- — Pourquoi donc?
- — Parce que je m’y oppose.
- — Cependant, Mme R... est un modèle.
- — Pour un peintre, oui ; pour une ménagère, non I
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- p.383 - vue 383/832
-
-
-
- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE
- G-TJ I SE (.A.ISNE)
- OUVRAGES DE M. GODIN*
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr.
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8°. extraite du volume « Le Gouvernement »................................... fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8° broché, avec la vue générale des établissements de l’association.......................5 fr.
- Sans la vue..............................4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°.......................... 10 fr.
- Edition in-18.......................... 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci - dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent* La richesse au service du peuple. . 0,40 cent. La politique du travail et la politique
- des privilèges.............................0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE
- DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret......0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS DE ROCHDALE, de G. J. F(olyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché.........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio 1,3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LEDEV01R, Revue des Questions sociales
- ORGANE DE L’ASSOCIATION DU FAMILISTERE paraît tous les Simanehes "
- France : Un an.....................iofr. »»
- — Six mois.................... . 6 fr. »»
- — Trois mois..................... 3 fr. »»
- Union postale : Un an...............11 fr. »»
- Autres Pays.........................13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- ier volume broché, 432 pages . . . . 3 fr. »»
- 2e — — 464 — • . . . 3 fr. ««
- 3e — — 624 — ... 4 fr. 50
- 4e — 1 <N C<"\ 00 I . . . 6 fr. » »
- 5e - 1 00 I . • . 6 fr. »«
- 6e — — 832 — . . . 6 fr. » »
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- S^Quentin. — lmp. du Glaneur.
- p.384 - vue 384/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. - n° 250. "Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 24 Juin 1883
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France Union postale
- Un an. . . . 10 îr. »» Un an . . . . 11 !r. »»
- Six mois . . . 6 »» Autres pays
- Trois mois . . 3 »)» Un an. . . . 13 ir. 60
- ON S’ABONNE A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LETMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Aux députés, sur une nouvelle assiette des revenus de l'impôt. — La participation du personnel travailleur aux bénéfices. — Faits politiques et sociaux. — Le Congrès d‘Edimbourg. — Bibliographie : Le Code des Femmes. — La Sagesse antique. — Etat civil. — Une exécution. — Revue scientifique.
- sur ïui© nouvelle a^ssiettfe des revenus de l’Etat
- I
- J’ai présenté l’hérédité nationale comme moyen d’extirper le paupérisme, de la Société, mais les questions de fortune individuelle, d’argent, de richesse sont les seules qui touchent l’esprit cupide et mercantile de notre époque. Aussi ma proposition n’a-t-elle été vue jusqu’ici que par son côté financier; le côté social et humanitaire a été laissé à l’écart.
- L’esprit public est tourné vers les convoitises. Il n’est donc pas étonnant qu’ayant proposé l’hérédité de l’Etat comme moyen de réforme sociale pacifique, comme moyen d’amélioration du sort des classes laborieuses, je trouve devant moi des gens qui perdent de vue le fond de la question. Le motif en est bien simple ; c’est qu’avant de songer au bien incalculable qui résulterait de l’hérédité de l’Etat pour
- les classes ouvrières, chacun commence par examiner en quoi l’hérédité de l’Etat pourrait bien toucher à ses intérêts futurs.
- Dans de telles dispositions d’esprit on n’étudie pas. Au simple vu de l’énoncé de la proposition on s’abandonne à une opinion préconçue; on la discute, elle et les conséquences qu’on en tire, sans pénétrer la pensée de l’auteur ni les conséquences de bonheur public que celle-ci a pour objet.
- Des hommes de bonne foi en agissent ainsi, qu’on juge de ce qu’il en est avec ceux qui, de parti-pris et par des motifs intéressés, repoussent l’innovation et cherchent à égarer l’opinion par toutes sortes de subterfuges.
- Ma proposition d’hérédité de l’Etat se trouve ainsi réduite à une forme nouvelle de ressources budgétaires correspondant au besoin si vivement ressenti d’améliorer le mode d’équilibre des budgets, c’est à ce point de vue borné que s’ouvre le champ de la critique. L’un dit qu’avec le droit d’hérédité, l’Etat serait bientôt propriétaire de toute la richesse du pays;
- L’autre: Vous voulez faire de l’Etat le grand administrateur de la fortune publique, le directeur de l’industrie ;
- Un troisième avance que l’hérédité de l’Etat aurait pour conséquence de constituer la richesse foncière à l’état de biens de main-morte ;
- Un quatrième prétend qu’on se soustrairait à l’hérédité de l’Etat par les testaments, etc...
- Ma brochure « Mutualité nationale contre la misère » a pour principal objet l’extinction du paupérisme, l’hérédité de l’Etat n’y arrive que comme base des ressources indispensables à l’organisation
- p.385 - vue 385/832
-
-
-
- 386
- LS DEVOIR
- de la mutualité, j’ai donc dû laisser dans mon volume * Le Gouvernement » une grande partie des preuves et développements à l’appui de ma proposition.
- Quoi qu’il en soit, l’hérédité de l’Etat telle que je l’ai décrite dans ma brochure même, produirait des effets tout contraires aux objections que je viens de citer.
- Se livrer sans études sérieuses à la critique d’une idée nouvelle, longuement approfondie par son auteur, c’est s’exposer presque infailliblement à ne point saisir les véritables conséquences de cette idée, à les interpréter à contre-sens de ce qu’elles doivent être. C’est ce qui arrive à mes contradicteurs. Force m’est donc de revenir à la charge pour ouvrir à ma proposition un passage dans l’opinion publique.
- Je redis donc: Non je ne veux pas que le droit d’hérédité nationale fasse de l’Etat le propriétaire exploitant de la richesse publique.
- Je ne veux pas davantage que l’Etat soit l’administrateur de la richesse générale. Il y a longtemps que je combats cette idée.
- Loin de produire ce résultat, ma proposition tend à diminuer des 4/5 le nombre des agents de l’Etat, à ne nécessiter que de simples receveurs des revenus publics.
- Cela est bien loin de créer l’Etat propriétaire et administrateur.
- Ceux qui font de pareilles objections ne tiennent pas compte que nous sommes en République et que ce sont, en fin de compte, les délégués du peuple qui ont charge de veiller aux intérêts de la nation.
- Est-ce que le droit d’hérédité de l’Etat, voté par les Chambres, ne serait pas exercé dans la forme et les conditions arrêtées par la loi,comme l’est aujourd’hui rimpôt.
- L’Etat ne serait pas propriétaire exploitant si la loi lui imposait d’affermer ou de vendre les biens tombés en ses mains.
- L’Etat ne serait pas administrateur si la loi lui imposait de n’être que receveur des revenus publics.
- Pour que l’Etat fût administrateur, il faudrait créer des légions de fonctionnaires agricoles et industriels. Cette pensée n’entrera jamais dans l’esprit des grands corps de l’Etat ; elle est impraticable, elle est impossible, elle est insensée ; c’est donc une objection sans valeur. Mais on la soutient. On veut absolument que l’Etat soit obligé de se faire exploitant car, ajoute-t-on, l’hérédité nationale mettant aux mains de l’Etat, dans un temps donné, tous les
- biens de la nation, celui-ci sera forcé de les mettre en valeur.
- Erreur, jamais les biens de la nation ne seront aux mains de l’Etat. L’Etat ne se fera héritier que dans la limite des besoins des services publics et toujours en laissant aux citoyens l’exploitation des choses mêmes qui lui seront échues. C’est pourquoi l’ex-| tinction du paupérisme deviendra facile.
- | Pourquoi se battre ainsi contre des moulins à ; vents. Ne semble-t-il pas que, du moment où l’hérédité de l’Etat serait inaugurée,il n’y aurait plus de Chambre de députés, de Sénat ou tout autre corps chargé du soin des intérêts de la nation ? Ne semble-t-il pas qu’il n’y aurait plus de pouvoirs publics régularisant les recettes et les dépenses ? Or, s’il est dans la nature, des choses que ces pouvoirs existent toujours, s’ils doivent d’autant mieux exister que la République régularisera de plus en plus la machine et les fonctions de l’Etat, il s’ensuit quele jour où l’Etat sera embarrassé de ses recettes, il en diminuera le taux au profit des citoyens. Car il faut bien comprendre que l’hérédité de l’Etat ne doit être qu’un moyen d’opérer les recettes nécessaires à la marche des services publics et pas autre chose. L’Etat prélève ce qui est utile à ses besoins et il modère la quotité de l’hérédité suivant ces besoins.
- Par le droit d’hérédité ainsi limité, l’Etat ne devient donc pas et ne peut pas devenir l’administrateur de la fortune publique, pas plus qu’il ne peut devenir le directeur de l’activité des .citoyens. L’Etat reste dans son rôle, les citoyens conservent le leur, et cela bien mieux avec l’hérédité de l’Etat qu’avec les impôts actuels.
- Mais l’hérédité de l’Etat aura nécessairement pour conséquence l’émancipation des classes laborieuses et l’extinction du paupérisme par l’avéne-ment de tous à un bien-être relatif, en rapport avec ce que doit être la dignité humaine.
- Je suis donc aussi éloigné que possible de vouloir faire de l’Etat le possesseur exploitant la richesse territoriale et foncière du pays.
- Quant à prétendre que ce régime constituerait des biens de main-morte, ce sont des mots qu’on peut jeter en pâture à l’ignorance, mais qui ne sont pas dignes d’attention pour les hommes comprenant l’économie sociale.
- Les biens de main-morte sont ceux qui, aujourd’hui, au moyen de certains artifices usités surtout par les communautés religieuses se perpétuent dans la même situation sans subir aucune mutation. Rien au monde n’est donc plus éloigné de constituer la fortune publique à l’état de main-morte que le droit d’hérédité de l’Etat, puisqu’au nom de ce droit l’E
- p.386 - vue 386/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 387
- tat hériterait dans les couvents, dans les communautés religieuses comme partout, au moment du décès des personnes.
- Qu’on ne vienne pas dire que les personnes testeraient, qu’elles feraient disparaître la richesse mobilière, etc..., etc... Oui, nous considérons le droit de tester comme un droit sacré, respectable, mais en respectant au même titre les droits de l’Etat ou de la Société. Or, j’ai établi ailleurs qu’en vertu des services publics mis à la disposition des citoyens, il y a dans toute fortune une part qui doit revenir à l’Etat parce qu’elle est le fruit de son action. Nul n’a le droit de donner le bien d’autrui. Ce principe s’applique aux biens dus à l’Etat comme à tous les autres biens. Par conséquent, le droit social de l’Etat fait au contraire disparaître tous les biens de mainmorte et les place, au profit de la Société, sous l’empire du droit commun. Toute communauté, toute association étant un composé d’individus, l’Etat intervient au décès de chacun d’eux en vertu de la part qui leur est propre dans l’association ou la communauté.
- Je sais bien que ceux qui n’ont aucune pensée d’innovation et ne voient que les difficultés qu’ils se sentent incapables de résoudre ne manqueront pas d’invoquer les subterfuges qu’on pourra employer pour soustraire les biens au droit d’hérédité. Ces personnes oublient qu’il n’est pas moins facile aux citoyens de frauder aujourd’hui sur les mille impôts dont le fisc opère le recouvrement et que ce recouvrement a lieu quand même.
- Pourquoi nos députés et nos sénateurs ne seraient-ils pas en état de faire de bonnes lois pour recueillir les ressources de l’Etat, lorsque ces ressources n’auraient qu’une base unique, lorsqu’il n’y aurait plus de taxes ni d’impôts à prélever du vivant des citoyens, lorque la consommation et la production seraient affranchies de toutes charges et qu’il n’.y aurait plus qu’à prélever sur les biens, au décès des personnes, un droit d’héritage tenant lieu des impôts que chacun paye aujourd’hui de son vivant, impôts dont les pauvres versent la plus forte partie par les mille combinaisons machiavéliques inventées sous l’influence des traditions oppressives du passé.
- Il serait certainement facile à nos législateurs, avec l’unité des ressources dérivant du droit de l’Etat dans les successions, de prendre les mesures necessaires pour assurer le parfait recouvrement des revenus publics.
- Que les financiers disent : L’hérédité de l’Etat ne vous donnera pas tout ce que vous en attendez, car on dissimulera les grandes fortunes.
- Ah la belle difficulté que feront là les archi-mil-lionnaires ! Nous répondons : Dissimulez, messieurs, l’Etat se contentera de la richesse que vous ne dissimulerez pas, en attendant que l’expérience soit acquise et le droit bien assis. Mais soyons certain que l’efficacité de votre recette ne vous paraîtra pas tellement sure que vous ne fassiez tous vos efforts pour empêcher la promulgation de la loi proposée.
- Un journal, VAvenir économique, que je reçois à l’instant écrit : » Nous tenons à battre M. Godin sur la question d’hérédité de l’Etat ».
- Battez, messieurs, battez, je tâcherai que vos coups me fassent le moins de mal possible. Quant à moi, je ne veux battre personne, je veux le triomphe du vrai et de l’utile et je suis tranquille sur ce point. Quelque résistance qu’on lui oppose, l’hérédité de l’Etat prélevant les ressources publiques sur le capital après la mort des citoyens triomphera de l’absurdité de tous les impôts et des entraves qu’ils mettent à la liberté des citoyens.
- En attendant les coups qu’on veut me donner, j’examinerai dans un prochain article l’hérédité nationale comparée avec les impôts actuels, l’impôt sur le capital et l’impôt sur le revenu, au point de vue seul de la réforme de l’assiette de l’impôt et de la composition du budget de l’Etat.
- Godin.
- La participation dn personnel travailleur aux bénéfices
- Dans un précédent article nous avons exposé en quelques lignes l’économie du système de participation inauguré dans son établissement parla regretté M. Leclaire, un travailleur éminent et un parfait homme de bien. Cette création, avons nous dit date de 1842.
- Huit ans plus tard, un homme appartenant à une autre classe de la société, à ce que les uns nomment la haute bourgeoisie, et d’autres les classes dirigeantes^. Alfred de Courcy se passionna à son tour pour cette idée, et créa à la Compagnie d’Assurances générales, dont il est directeur, une caisse de prévoyance fondée sur le principe de la participation des travailleurs aux bénéfices.
- Cette Caisse a été instituée en faveur des employés et garçons de service des quatre Compagnies d’assurances générales, savoir : Assurances maritimes, Incendie, Vie et Grêle, et elle reçoit chaque année une somme égale à un vingtième ou cinq pour cent des bénéfices nets répartis aux actionnaires, soit en
- p.387 - vue 387/832
-
-
-
- 388
- LE DEVOIR
- dividendes, soit en accroissement du Capital des actions.
- Il y est ouvert au nom de chaque employé participant un compte individuel, et les sommes versées annuellement à la Caisse de Prévoyance sont distribuées entre les comptes individuels, au prorata des appointements respectifs des employés,pendant l'année, se terminant au 31 décembre qui a précédé la répartition. Chacun de ces comptes profite d’un intérêt de quatre pour cent par an sur les sommes qui y sont portées qui s’en trouvent augmentées annuellement de la sorte.
- Lorsqu’un employé a complété sa vingt cinquième année de service, ou à défaut, sa soixante-cinquième année d’âge, et seulement si l’une ou l’autre de ces deux conditions est remplie, son droit à la liquidation de son compte est acquis. En ce moment il peut à son choix demander que la somme disponible soit consacrée soit à lui constituer une rente viagère sur la Compagnie d’Assurances générales sur la Vie, avec ou sans réversibilité au profit de sa femme ou de toute autre personne agréée par le Conseil, soit à lui acquérir des rentes sur l’Etat ou des obligations de chemins de fer avec certificats nominatifs, les titres demeurant déposés dans la Caisse de la Compagnie, jusqu’au décès du titulaire pour être alors remis à ses ayants droit. Il peut en être de même dans le cas d’incapacité de travail par suite d’infirmités.
- Le système ainsi adopté par la Compagnie d’Assurances générales a été apprécié dans les termes suivants par M. Adnet, auteur du rapport sommaire fait en 1873,au nom de la dix-neuvième commission d’initiative parlementaire,à l’Assemblée Nationale,sur la proposition de loi portant création d’une Caisse nationale de prévoyance des fonctionnaires civils :
- « L’Etat n’est pas la seule grande Association qui ait considéré comme un devoir de veiller à l’Avenir des employés qui la servent fidèlement. Les progrès de la science financière et de l’industrie ont fait naître d’autres sociétés importantes, qui ont eu a résoudre le même problème, en assurant l’existence de leurs employés pour le temps où ils ne pourront plus rendre les mêmes services. La Banque de France qui est le plus considérable de ces établissements pratique depuis 1808 le système des retenues ; mais elle ne les fait pas entrer parmi ses ressources disponibles, elle les met en réserve dans une caisse spéciale qui fonctionne à part, qui n’a pas cessé de prospérer et qui lui a permis jusqu’ici de tenir ses engagements sans grever son avenir.
- « Il est une autre société financière, dont l’expérience plus complète et plus décisive a surtout frappé les auteurs de la proposition. C’est la Compagnie des
- Assurances générales, qui, depuis 1850, applique à ses employés avec un succès qui ne s’est jamais démenti, un système tout différent de celui de la loi de 1853. Ce système, dû à l'initiative de l’un des administrateurs de la Compagnie, et qui a été développé devant votre Commission par l’honorable M. de Courcy lui-même, le propagateur zélé et convaincu des idées nouvelles en cette matière, consiste princi-paiement dans la substitution de l’épargne capitalisée à la rente viagère, et dans l’ouverture, pour chaque employé d’un compte individuel, à l’aide duquel il peut suivre lui-même, pas à pas, l’accroissement successif du capital qui sera la ressource de ses vieux jours, et qui deviendra le patrimoine de ses enfants.
- « Nous ne pouvons pas reproduire ici les détails si intéressants qui nous ont été donnés par M. de Courcy sur l’origine et les développements de l’institution qu’il a fondée. Il y voit, non sans raison, une idée féconde, dont l’application généralisée peut contribuer puissamment à l’œuvre de paix sociale qui est le grand but d ; notre temps.
- « La Caisse des pensions de la Compagnie d’Assurances générales s’alimente en effet, en dehors de la subvention avec iaquelie elle a été fondée, par des prélèvements faits sur les bénéfices de la Société et toujours proportionnels aux traitements. C’est l’accès au capital ouvert aux travailleurs par une véri* table participation aux bénéfices, sans une diminution quelconque des émoluments et des salaires.
- « Offrir ainsi à l’employé, à l’ouvrier laborieux et assidu, la perspective, non d’une pension viagère dont il ne jouirait que tard et peu de temps, mais d’un capital qui s’amasse peu à peu sous ses yeux, et qui s’accroît des produits mêmes de son travail, c’est, à coup sùr, l’un des meilleurs moyens d’abaisser la barrière qui le sépare de ce capital, objet de sa convoitise bien plus que de sa haine, et qu’il ne déteste que parce qu’il se croit impuissant à le posséder à son tour. Il ne faut pas s’étonner si l’exemple donné par la Compagnie d’Assurances générales a été imité déjà par d’autres sociétés, et même par des chefs d’industrie, soucieux de résoudre pacifiquement ces redoutables questions.
- « Dans mes efforts de propagande, dit de son côté M. de Courcy lui-même, mon argument le plus persuasif (relativement au succès de l’institution) a toujours été de montrer, de faire toucher du doigt et feuilleter le livret d’un employé de bureau oa d’un garçon de bureau de la Compagnie d’assurances générales. Je n’ai pas eu un interlocuteur qui n’aient émerveillé les résultats.
- « Il m’a cependant été fait d'assez fréquentes
- p.388 - vue 388/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 389
- objections. Quant à la participation promise dans les J bénéfices, bien des chefs d’industrie éprouvent de la répugnance pour cette promesse. Us craignent d’ouvrir à leurs ouvriers un droit ou un préteste d’ingérence dans leurs inventaires. »
- En répondant à ces objections, M. de Courcy se montre très faible,à notre avis, parce qu’il considère toujours comme une libéralité gracieuse ce qui n’est en réalité que la reconnaissance pure et simple d'un droit aussi bien établi, aussi sacré, aussi immuable que celui du capital, le droit du travail à sa part des produits.
- C’est ainsi qu’il affirme que l’on ne doit avoir à redouter aucun droit de critique de la part d’ouvriers à qui l’on n’a promis,à titre de libéralité, qu’une part déterminée sur des comptes approuvés sans eux.
- « Comme il est clair, ajoute-t-il, que la promesse de participation aux bénéfices peut toujours être retirée pour l'avenir, et qu’un industriel n’est pas plus enchaîné envers ses ouvriers qu’ils ne sont enchaînés envers lui, les ouvriers se garderont bien de susciter des contestations qui aboutiraient nécessairement à la suppression des avantages qui leur sont offerts. »
- Il y a là au point de vue social, une erreur fondamentale, à notre avis. M. de Courcy considère en effet comme une faveur qui peut être retirée pour l’avenir l’admission du travailleur à la participation aux bénéfices. C’est suivant lui une gracieuseté que le capital veut bien faire au travail, son collaborateur actif, et non pas une justice rendue, la reconnaissance d’un droit acquis et positif quoique trop longtemps méconnu.
- Il est impossible de nier que pour la production, quelle qu’elle soit, il est indispensable d’avoir le concours du travail, qui est le seul facteur actif et efficace. Le capital abandonné à lui-même est complètement impuissant à rien tirer des matériaux que fournit la nature, ce troisième facteur de la production industrielle, tandis que le travail également abandonné à lui-même peut se passer du capital, puisque c’est lui qui l’a créé, et que par conséquent il agissait avant qu’il n’existât. Si donc l’on admet le droit du capital aux bénéfices résultant de la production, par suite du concours qu’il prête à cette dernière, comment pourra-t-on logiquement ne pas admettre le droit absolu du travail à sa part dans ces mêmes bénéfices ? Faire donc du capital un bienfaiteur libéral du travail lorsqu’il accorde à celui-ci sa légitime part des produits qu’il crée, c’est méconnaître la vérité des faits, et transformer un acte de justice et d’équité en libéralité à titre gracieux et révocable à volonté.
- C’est une erreur sociale que de faire du capital
- J l’arbitre des conditions de participation du travail dans les bénéfices ; le capital n’a pas plus le droit de se faire ainsi juge souverain de son collaborateur, que ce dernier n’a le droit de se constituer arbitre de la rémunération du capital ; et cette erreur très ancienne, très enracinée dans l’esprit des économistes, par suite de la notion erronée qu'ils ont du rôle réei du capital, est la véritable cause de l’antagonisme qui règne ardent et vivace depuis longtemps entre ces deux éléments de la production humaine. Indispensables tous les deux, quoique dans une mesure différente, à la production, ils doivent être associés et non pas subordonnés l’un à l’autre, puisqu’ils ont des droits égaux et une action égale. Si même l’on voulait reconnaître à l’un d’eux une supériorité sur l’autre, ce n’est certainement pas au capital qu’elle appartiendrait, puisque seul il ne peut rien par lui-même, mais bien plutôt au travail qui, à la rigueur pourrait encore se passer du concours de son collaborateur.
- Associons-le3 donc ensemble et faisons-les marcher unis et d’accord, voilà la vérité, voilà le but à viser pour arriver au développement normal et certain de la prospérité nationale.
- Donc, tout en reconnaissant le mérite de l’œuvre établie par M. de Courcy au sein de la Compagnie dont il est le directeur, on ne peut pas s’empêcher de constater que Le priucipe sur lequel il s’est appuyé pour l’accomplir est bien inférieur à celui qui dicta l’entreprise de M. Leclaire, qui, lui, était dans le vrai en établissant comme un droit acquis à ses travailleurs, ce que M. de Courcy déclare n’être qu'une libéralité que l’on peut maintenir ou retirer à son gré.
- La participation du travailleur aux bénéfices est non pas une libéralité, mais une conséquence logique forcée de l’égalité d’action sur la production des deux facteurs capital et travail. Egaux, ils doivent être associés, et participer dans la mesure rigoureuse de la proportionnalité de valeur du concours fourni, aux bénéfices qui résultent de leur œuvre commune. Telle est la véritable et l’anique raison d’être du principe de la participation du personnel travailleur aux bénéfices. C’est sur cette base qu’est fondée l'association du Capital et da Travail au Familistère de Guise, et c’est parce que cette institution consacre nettement l’affirmation positive d’un droit jusqu’à présent méconnu, que nous croyons pouvoir la considérer comme supérieure aux autres créations du même genre, et plus digne de servir de modèle à celle, de l’avenir.
- ------ 1 -----------
- p.389 - vue 389/832
-
-
-
- 390
- LE DEVOIR
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Le débat sur le projet de loi relatif aux syndicats professionnels, s’est développé avec l’ampleur qu’il comportait.
- De longtemps, la Chambre n’avait été le théâtre d’une discussion aussi largement entendue et conduite aussi bien à l’honneur de la tribune française.
- C’est qu’il s’agit d’une de ces questions devant lesquelles pâlissent toutes les minutes quotidiennes et tout le fretin hebdomadaire de la politique courante.
- Quelqu’un a dit : « Le xix® siècle sera le siècle des ouvriers » ; on s’aperçoit de la vérité de cet aphorisme, rien qu’à suivre, sur* les visages d’une assemblée, l’intérêt excité par les questions ouvrières.
- Nous sommes dans la discussion générale du projet de loi, c’est-à-dire dans le domaine des principes. Domaine tranquille et vaste, favorable aux grands discours et aux mouvements oratoires; mais domaine un peu vague aussi, et où le chemin parcouru se traduit difficilement en un récit de quelques lignes.
- M. le comte de Mun, avec une éloquence passionnée, avait opposé l’ancien régime au nouveau, les corporations aux chambres syndicales, les jurandes et les maîtrises aux grèves. Tout le mal social, prêtendait-il, à son origine dans la loi de 1791, destructive de l’ancienne organisation du travail.
- M. Lockroy dans sa réponse, et son plaidoyer en faveur de l’achèvement de la tâche d’émancipation entreprise par la Révolution française, n’est ni moins passionné ni moins éloquent que le réquisitoire du comte de Mun.
- Ce que M. Lockroy s’attache surtout à établir et ce qu’il établit, aux applaudissements de la majorité presque tout entière, c’est que la loi demandée en faveur des syndicats professionnels, c’est que la liberté pour les associations ouvrières, de se former et de se dissoudre sans les entraves que la législation actuelle oppose à chacun de leurs mouvements, c'est que l’ensemble de mesures, enfin, où quelques-uns croient apercevoir un régime d’exception réclamé en faveur des ouvriers, ne sont que les moyens indispensables pour affranchir les ouvriers du régime d’exception établi contre eux.
- La Révolution, qui a édicté la liberté individuelle du travail, ne pouvait prévoir les transformations de la main-d’œuvre mécanique, ni les agents scientifiques, ni les changements de conditions de la concurrence étrangère ; elle ne pouvait prévoir, en un mot, la métamorphose à laquelle nous assistons, ,de tout ce qui touche à l’existence des travailleurs.
- Abolissant l’ancien régime corporatif, elle crut ne pouvoir mieux faire que d’empêcher, par les lois nouvelles, tout ce qui pouvait apparaître comme un symptôme de retour au système des corporations. A nous de corriger et de compléter son œuvre.
- M. de Lanjuinais, qui succède à M. Lockroy, reprend la thèse de M. de Mun, dans sa partie négative du moins, et s’efforce de rejeter sur la République, non seulement tous les maux dont la Société souffre, mais aussi tous ceux dont elle se plaint.
- M. Waldeck-Rousseau, qui vient ensuite, n’apporte à la tribune qu’une courte intervention en faveur du projet de loi.
- Le ministre, pris A partie par les orateurs hostiles, à raison des préférences qu’il, a marquées en faveur des associations ouvrières, en matière d’adj adication de travaux publics, n’a pas de peine à démontrer que les cautionnements ne constituent point les seules garanties possibles en matière d’entreprises, et que des associations capables de fournir des garanties suffisantes peuvent être regardées comme aus°i respectables que les entrepreneurs à gros cautionnement.
- Mais les honneurs de la séance sont surtout pour M. Frédéric Passy qui, dans un discours bourré de faits, semé d'anecdotes vivement enlevées, appuyé de cita-
- tions choisies avec à-propos, relevé par un accent d’une sincérité profonde et une foi ardente en l’avenir, a établi le bilan des progrès réalisés par les doctrines et surtout par las mœurs économiques depuis un siècle.
- Le discours de M. Passy est la vraie réponse au discours de M. de Mun, et, s’il existe encore des fanatiques du régime des corporations, iis feront bien de le lire.
- ¥ ¥
- La commission extraordinaire des associations ouvrières dans sa réunion du mardi 12 juin, sous la présidence de M. Frémeaux, a entendu M. Godin, fabricant d’appareils de chauffage à Guise (Aisne) fondateur du Familistère. L’association créée par M. Godin compte l.SOO ouvriers, dont 900 environ sont actionnaires participant aux bénéfices. Les 600 autres sont membres des sociétés de secours mutuels de Guise. M. Godin a exposé ses idées sur les rapports du travail et du capital, sur la nécessité de solidariser leurs intérêts.
- Ii a réclamé la simplification des loi relatives à la constitution des diverses sociétés industrielles et commerciales, dans le but surtout d’assurer la création de l’association coopérative du travail. M. Godin a terminé ses explications en faisant connaître l’organisation intéressante du Familistère et en indiquant les bénéfices importants obtenus annuellement par l’association de Guise.
- Nous publierons in-extenso la déposition faite dans cette circonstance par le fondateur du Familistère, dès que nous serons en possession du compte-rendu sténo-graphique de la séance que nous attendons prochainement.
- La commission extraparlementaire a tenu aussi séance, sous la présidence de M. Margue, le samedi 16 juin.
- M. Alphand a entretenu la commission des efforts faits par la Yille pour charger les diverses associations ouvrières du bâtiment de l’exécution de ses travaux. Il a reconnu qu’en général ces travaux sont faits dans cie bonnes conditions et avec rapidité. Il a constaté également que les ouvriers associés en retireraient un profit important.
- M. Scheurer-Kestner a fait connaître le mode de participation aux bénéfices qui est appliqué dans son usine d’Alsace au profit des ouvriers.
- M. O. Fauquet, filateur à Oissel; et M. Bourreifî, ap-pareilleur à gaz, ont adopté également la participation dans leur industrie, et ils n’ont qu’à se louer des résultats obtenus.
- M. Pereire a envoyé à la commission une dépêche écrite indiquant sur quelles bases est établie la participation dans la Compagnie générale transatlantique.
- Les auditions étant terminées, la commission a renvoyé sa prochaine séance après l’impression et la distribution du second volume des dépositions.
- SÉNÉGAL
- Les nouvelles de Saint-Louis portent que plusieurs cas de fièvres pernicieuses ont été constatés dans cette ville.
- Les chaleurs accablantes qui régnaient, paraît-il, dans le haut du fleuve avaient occasionné quelques maladies parmi les ouvriers occupés à la construction du chemin de fer et c’est parmi ces hommes mêmes, renvoyés a Saint-Louis en convalescence, que les fièvres signalées s’étaient déclarées.
- Au sujet de la protestation du haut commerce de Saint-Lo.uis, récemment adressée au gouverneur du Sénégal et communiquée au ministre de la marine par la Chambre de commerce de Bordeaux, on croit, ici, que le gouvernement maintiendra N'Goué Fall comme chef du Cayor, à moins que son incapacité et son impopularité ne soient absolument constatées.
- *
- ¥ ¥
- Alliance irredeutisto.—On sait que l’Irre-dentisme est le cauchemar de l’Autriche-IIongrie, et
- p.390 - vue 390/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 391
- quo les journaux de ce pays ont pour habitude quotidienne d’accuser sous prétexte d’irred.entisme, leshom-mes dont s’honore la démocratie italienne des crimes les plus abominables. Irité de ces calomnies, M. B. Ferrari de Constantinople en a fait récemment justice dans une lettre publiée par les journaux hongrois, et de plus il a donné sur l’existence et sur la constitution d’une « Alliance irrédentiste » des détails tout à fait nouveaux pour nous et que nous empruntons au Secolo de Milan, lequel déclare simplement avoir traduit en l’abrégeant la lettre de M. Ferrari.
- Il existait, dit celui-ci, en Europe et même en Asie, sous le nom d’Àllianee des peuples irredentistes, une Fédération républicaine dont les membres sont groupés par nationalité : France, Italie, Roumanie, Allemagne, Slavie, Hongrie, Grèce, Egypte, Irlande, Arménie, Iran, Turcoman. C’est en somme la Ligue de tous les peuples opprimés contre leurs oppresseurs.
- L’Alliance n’a pas de siège fixe, on croit pourtant que le comité suprême réside à Paris et fue pendant le dernier voyage qu’il a fait dans cette ville il y a un an, M. Ibriani, secrétaire du groupe irredentiste italien, a recruté un ministre français, une vingtaine de députés, une dizaine de sénateurs et plusieurs membres du Conseil municipal de Paris.
- M. Ferrari ajoute que la bannière de l’Alliance porte Finscription suivante ; Fédération européenne ; Etats-Unis d Europe; Alliance républicaine irredentiste.
- Le Secolo de Milan, auquel nous empruntons ces détails, les a recueillis dans la lettre de M. B. Ferrari, il n’en garantit point l'authenticité. Nous imitons sa réserve.
- (Etats-Unis d’Europe).
- *
- * *
- On lit dans le Moniteur de Rome, organe du Vatican :
- Nous ne saurions trop mettre nos lecteurs en garde contre les nouvelles fantaisistes publiées par certains journaux sur les choses du Vatican. Il y a des reporters qui trouvent moyen de suppléer à l’exactitude des renseignements par une fécondité d’imagination véritablement étonnante.
- Nous trouvons aujourd’hui, dans quelques journaux français, le récit d’une scène émouvante qui se serait passée dernièrement au Vatican, à l’occasion de larécep-tion par le saint-père de l’ambassadeur de France et de Mme la comtesse Lefebvre te Behaine.
- La vérité nous oblige de déclarer que cette nouvelle « à sensation » — c’est bien le cas de le dire — n’a pas l’ombre de fondement.
- ALLEMAGNE
- M. de Bismarck essaie dé jouer un bon tour au pape. Irrité de ne rien obtenir de ce félin qui de ruse en ruse le faisait tout doucement descendre la route de Canossa, le chancelier s’est avisé de faire spontanément et directement aux catholiques allemands les concessions qu’il refusait à la Curie: liberté aux évêques de nommer sans autorisation préalable les desservants; liberté défaire instruire eux-mêmes leurs séminaristes sans que ceux-ci soient assujettis aux cours, ni aux examens des Universités ; liberté de dire la messe et d’administrer les sacrements. Sans aucun doute les catholiques accepteront, mais paieront-ils ce retour ? Quoi qu’il arrive ils ne feront rien que d’accord avec le pape, et par son ordre. La force catholique est une force spirituelle, rien ne peut contre elle qu’une autre force spirituelle, la force supérieure de la liberté de penser par laquelle a triomphé Luther. Le catholicisme est une maladie, une perversion de l’esprit humain, l’esprit humain seul peut s’en guérir lui-même. Est ce la présentation de cette loi qui achève la dissolution du Kulturkampf, est-ce h une autre cause qu’il faut attribuer la démission de M.Ben-nigsen, qui se retire du Landtag et du Reichsrath? On ne sait encore, toujours est-il que cette démission donnée après une dernière entrevue entre Bismarck et M.
- | Bennigsen, a fait une profonde impression dans le pu-| Jblic, et touché le grand chancelier lui-même. Tant va la j cruche à beau...
- | * *
- j L’Allemagne «fc Madagascar. — On lit
- dans la Gazette nationale, du 11 juin :
- La convention conclue le 15 mai de cette année, entre l’Allemagne et Madagascar se compose de trois articles.
- Le premier contient les assurances de paix et d’amitié habituelles.
- Le deuxième porte eue les deux parties contractantes ee traiteront l’une l’autre, à tous les points de vue, sur le pied de la nation la plus favorisée.
- En vertu du troisième article, le traité entrera en vigueur dès qu’il aura été ratifié à Madagascar, sans qu’on soit obligé d’attendre qu’il ait été ratifié en Allemagne.
- Il n’existe aucune clause concernant la durée et la dénonciation du traité.
- La langue malgache ne possédant pas les expressions usitées dans les gouvernements monarchiques de l’Europe, les ambassadeurs malgaches ont emprunté les expressions anglaises pour combler cette lacune dans le double de la convention destiné au gouvernement de Madagascar.
- * *
- 3Da. mission Crevanx. — M. Mézières, député de Meurthe-et-Moselle, a reçu communication d’une lettre écrite de Santiago (du Chili) parM. Thouard,voyageur français.
- M. Thouard apprend par les Indiens Chiriguanos que des membres de la mission Crevaux seraient encore prisonniers des Thobas.
- M. Thouard va se rendre chez les Chiriguanos pour tâcher de porter secours à nos compatriotes.
- AFRIQUE OCCIDENTALE
- M. Paul Soleillet, voyageur français, actuellement en Ethiopie, a pu visiter le royaume de Kaffa.
- L’empereur Jean d’Ethiopie a, dernièrement, à Borra-meda, désigné pour son successeur à l’empire, Mêné-lik II, roi du Choa.
- Ménélik II, le roi du Choa, se propose d’envoyer une ambassade au président de la République française ; M. Paul Soleillet serait chargé d’accompagner ces ambassadeurs en Europe.
- M. Auguste Franzoï, rédacteur de la Gazette de Turiny venant de la Haute-Ethiopie, est heureusement arrivé au Choa ; le roi Ménélik l’a reçu le 20 mars à Debra-Béreban.
- CONGO
- On écrit de Lisbonne, le 8 juin, à l’agence Havas :
- « Dans la séance tenue aujourd’hui par la Chambre des pairs, M. Macedo a adressé une question au gouvernement sur la nouvelle donnée par plusieurs journaux que le ministre de Portugal en France aurait déclaré au gouvernement portugais qu’il n’avait rien à voir dans l’occupation de Punta-Negra. L'orateur désirerait savoir si cette déclaration avait été faite avec l’autorisation du gouvernement portugais, ou si, dans le cas contraire, le gouvernement autorisait son représentant à Paris à continuer à l’affirmer. L’orateur a demandé en outre des renseignements sur l’affaire de Mozambique. Le ministre des affaires étrangères a répondu en des termes :
- « La première question que m’a adressée l’honorable préopinant a trait à la déclaration faite par notre ministre en France, relativement à la province de Punla-Negra. Comme l’honorable pair le sait, nous n’avons là que quelques comptoirs à peine, et jamais nous n’avons eu la prétention de revendiquer la souveraineté de ces territoires. Les déclarations faites par notre ministre ont donc été parfaitement correctes. »
- p.391 - vue 391/832
-
-
-
- 392
- LE DEVOIR
- CHILI
- On mande de New-York au Standard :
- Une dépêche de Lima fait connaître les principales stipulations du traité de paix signé entre le Chili et le Pérou.
- Le traité ordonne l’exécution [des décrets du 9 février et du 20 mars 1882 aux termes desquels le produit net de un million de tonnes de guano et le revenu des mines de salpêtre doivent être consacrés au paiement des porteurs d’obligations, tant chiliennes que péruviennes.
- En attendant, le Chili détient en toute souveraineté les îles Lobos.
- Le produit des nouvelles mines appartiendra exclusivement au Chili. Le Chili ne, prend la garantie d’aucune partie de la dette péruvienne.
- Des négociations seront entamées ultérieurement au sujet des relations commerciales des deux pays et sur la question des indemnités à accorder aux Chiliens qui ont subi des pertes du fait de la guerre.
- Premier traité d’arbitrage pemaneat.
- — On lit dans les Etats-Unis d’Europe :
- Nous avons dit dans notre dernier numéro que la République des Etats-Unis de Colombie et la République ae Honduras venaient de signer entre elles le premier traité d’arbitrage permanent que l’histoire moderne ait encore enregistré. Nous traduisons de l’espagnol les quatre articles de ce traité publié par la Revue Sud-Américaine :
- Article 1er. — La République de Honduras et les Etats-Unis de Colombie contractent à perpétuité l’obligation de soumettre à l’arbitrage, quand elles n’auront pu les résoudre par la voie diplomatique, les différends et les difficultés de toute espèce qui pourront s’élever entre les deux nations malgré le zèle que leurs gouvernements respectifs mettront constamment à les éviter.
- Article 2. — La désignation de l’Arbitre, quand il y aura lieu de le nommer, sera faite par un Compromis spécial qui déterminera clairement la question en litige et la procédure que le juge arbitral devra observer.Faute de s’entendre pour passer ce compromis, ou si d’une façon quelconque les parties s’accordent à supprimer cette formalité, l’Arbitre pleinement autorisé pour exercer les fonctions déjugé sera le Président des Etats-Unis d’Amérique.
- Article 3. — La République de Honduras et la République des Etats-Unis de Colombie tâcheront de saisir la première occasion favorable pour passer avec les autres nations américaines des conventions analogues à la présente, de manière à ee que tout conflit entre elles se résolve par l’arbitrage et que ce mode de solution devienne un principe du droit public américain.
- Article 4. — La présente convention sera ratifiée par les Hautes Parties contractantes suivant les formalités respectives, et les ratifications seront échangées dans le plus court délai possible à Tegueigalpa, à Bogota, à Panama ou dans cette ville. En foi de quoi les présentes ont été signées et scellées dans la nouvelle San-Salvador le 10 avril 1882. — C. Ulloa (Honduras). R. Aizpuru (Etats-Unis de Colombie).
- * *
- M. Jules Périn, avocat, qui a visité la maison de répression de Nanterre, récemment construite, en donne la description suivante :
- La maison de répression de Nanterre, commencée il y a neuf années (18751, est achevée.
- L’aspect extérieur de cel édifice se révèle par une succession de toitures qui ne permettent guère d’apprécier les dimensions considérables de l’édifice.
- Il comprend les quartiers des détenus, le dépôt de mendicité et le quartier de l’hospitalité.
- L’entrée principale de la maison de répression, formée d’un arc surmonté d’un petit ordre de pilastres, et flan- j
- quôe de deux tours carrées, est d’un aspect monumental.
- Lorsqu’on pénètre dans la cour d’entrée, s’offre aux regards le vaste bâtiment de l’administration.
- La simplicité des lignes du plan de M. Hermant lui fit attribuer le premier prix du concours ouvert pour la conslruetien de cet établissement.
- Les bâtiments qui bordent la cour d’entrée sont traités en pierre de taille et en moellon piqué.
- L’architecte a pensé que le caractère de sévérité de chacun des quartiers devait être gradué suivant sa destination, et qu’il M’était pas juste de construire les bâtiments destinés au personnel administratif en employant les mêmes matériaux que pour le logement des détenus, parce qu’il ne faut pas imposer aux honnêtes préposés que leurs fonctions retiennent dans l’enceinte de l’établissement la vue de ces murs sombres et tristes qui peuvent borner l’horizon des détenus. Il ne faut pas que le gardien aspire après l’heure de la délivrance, presque à. l’égal du prisonnier que l’on met en liberté.
- Le quartier des détenus est construit en pierre meulière, éclairé de fenêtres cellulaires.
- Celui du dépôt et celui de l’hospitalité sont percés de de deux grandes baies à deux mineaux en pierre, ainsi que les linteaux et les appuis.
- Celui de l’infirmerie, enfiû, est construit en pierre et moellon piqué.
- Ces diverses constructions sont disposées à droite et à gauche d’un axe principal, qui partage la superficie totale de l’emplacement en deux parties inégales, dont l’une est la moitié de l’autre.
- Sur le côté droit du grand axe est disposé le logement de mille hommes, dont dix pavillons ainsi répartis :
- Deux pavillons formant le quartier cellulaire avec préaux cellulaires (pour deux cents hommes).
- Sur le côté gauche de l’axe :
- Deux pavillons formant le quartier cellulaire des femmes (pour deux cents femmes).
- Deux pavillons formant le dépôt de mendicité (pour cent femmes).
- Un pavillon destiné à l’hospitalité (pour cenl femmes),
- Ces constructions se trouvent rangées des deux côtés d’une immense cour, au centre de laquelle s’élèvent la chapelle et les deux oratoires (israélite et protestant). La construction de cette chapelle, bien qu’elle soit parvenue jusqu’à sa corniche d’entablement, a été arrêtée d’après les ordres du conseil général^ de la Seine ; elle semble une ruine d'un autre âge délaissée au milieu de tous ces bâtiments neufs d’une éclatante blancheur. Cette œuvre inachevée devait dominer l’ensemble de l’édifice.
- L’hôpital de la maison de répression est fort beau ; sa façade se développe sur une ligne de 170 mètres de long, heureusement coupée par des pavillons. qui rompent ia monotonie d’une architecture nécessairement simple.
- Derrière cette infirmerie est placé le pavillon des bains, dans l’installation duquel on s’est préoccupé de diminuer le nombre des préposés, tout en rendant leur service plus facile.
- Le chauffage et la ventilation ont été spécialement de recherches, de la part de l’architecte.
- Une usine spéciale a été organisée pour satisfaire aux besoins de ces services; elle est comme annexée, extérieurement à l’établissement, avec lequel elle ne communique que par un souterrain où sont logés les tuyaux destinés à porter la chaleur et l’air dans les diverses parties de la maison, jusque dans les bâtiments situés à plus de 500 mètres de cette usine.
- La chaufferie se compose de huit grands générateurs, fournissant ensemble 840 mètres carrés de surfaces de chauffé. Six alimentent le chauffage, deux font fonctionner les machines, celles-ci comprennent trois pompes servant à fournir par heure 60,000 litres d’eau à la pression de six atmosphères et trois souffleries. Lss machines à air comprimé assurent par appel la ventilation de l’infirmerie.
- Les autres locaux sont ventilés par appel simple, et partout la ventilation naturelle sera largement mise à contribution.
- p.392 - vue 392/832
-
-
-
- LB DEVOIR
- 393
- Dans les bâtiments cellulaires où la ventilation doit fonctionner régulièrement et sans arrêt, par appel au moyen des tuyaux de chute de chaque cellule, les ventilateurs mécaniques, mus par l’eau, sont munis de régulateurs très simples fermant, au moyen d’un bain de mercure à contact certain, de sorte que le chef mécanicien sera prévenu du moindre ralentiment dans le jeu des régulateurs.
- LE CONGRÈS D’EDIHBOUG
- Le quinzième Congrès annuel des sociétés coopératives de l’Angleterre a été tenu le dimanche 13 et les lundi 14 et mardi 15 mai dernier, dans les locaux nouvellement acquis et aménagés de l’association coopérative d’imprimerie d’Edimbourg. Tandis que les coopérateurs venus de loin avaient eu à traver-ver dans les Midlands des plaines où la neige tombait assez dru, à Edimbourg, le samedi, un magnifique soleil dorait de teintes chaudes et gaies les édifices de la capitale Ecossaise. Le temps ne favorisa pas moins les visiteurs dans les journées suivantes, et depuis Oxford, jamais congrès n’avait joui d’une température aussi clémente.
- Les congrès annuels de coopérateurs remplissent bien le but pour lequel iis ont été institués, car ils sont un excellent résumé des opérations du passé, et un programme net et précis des travaux à accomplir afin d’accroître les forces de l’œuvre et d’augmenter les ressources du mouvement.
- L’organe de ce mouvement en Angleterre, le Coopérative-News ^ constate à ce sujet le silence indifférent de la Presse en général, qui parait ne pas comprendre toute l’importance des actes d’un ensemble pacifique d’au moins six cent mille hommes travaillant dans un parfait accord, en suivant des errements bien établis, dans un but d’amélioration et de progrès,et ne faisant usage pour cela que de moyens d’une moralité absolue, d’une stricte légalité et d’un caractère éminemment pacifique. Les journaux anglais ne se rendent point compte de la puissance immense d’un pareil effort des travailleurs au sein d’une nation, et ils ne voient pas, ou peut-être ne veulent-ils pas voir combien ce mouvement salutaire mérite d’encouragement, d’aide et de concours de la part de tous ceux qui désirent voir s’améliorer les conditions do l’existence dans le pays, son avancement intellectuel et moral et l'accroissement de la prospérité en toutes choses.
- Dans la séance préparatoire tenue le samedi soir au Music Hall d’Edimbourg, nous relevons dans le discours prononcé par l’un des plus anciens et des plus actifs promoteurs du mouvement coopératif, M. Hughes, un parallèle entre la chambre des i
- communes et ces sortes de parlements des coopérateurs, dans lequel l’avantage semble exister en faveur de ces derniers. Là, depuis quinze ans que compte leur fonctionnement on n'a jamais eu à constater ces manœuvres obstructionnistes de l’opposition qui, dans les hautes assemblées législatives arrêtent souvent les travaux et empêchent la marche régulière des affaires. Dans les congrès annuels des coopérateurs les questions sont étudiées avec attention, débattues de bonne foi et amenées à la solution de la façon la plus active possible.
- Suivant cet orateur, la coopération est avant tout un grand mouvement de progrès, un des plus efficaces éléments de moralisation des masses. Le but principal de tout véritable coopérateur, n’est point, comme on le croit généralement par erreur, de gagner le plus possible dans les transactions commerciales auxquelles il se livrent,soit commeymoducteur soit comme consommateur, mais bien d’y faire régner toute l’honnêteté et toute la loyauté que la saine morale impose. La coopération est une protestation coutre les allures malhonnêtes de bien des commerçants, et un enseignement éloquent fournis à tous pour éclairer leur conscience et leur faire apprécier les avantages de la probité dans les affaires.
- C’est donc le lundi de la Pentecôte que le congrès a tenu sa première séance, la journée du dimanche ayant été consacrée comme d’habitude aux exercices religieux par lesquels les travaux du congrès sont inaugurés.
- Dans le discours d’inauguration prononcé par le président du congrès, M. Baxter, membre du parlement, nous trouvons le résumé d’une lettre' écrite par le professeur Vigano de Milan à M. Vansittart Neale annonçant la création dans la province de Belluno en Italie de soixante laiteries coopératives, dont les efforts sont couronnés de succès, et une allusion à l’établissement Leclaire de Paris, qui, quoique n’ayant rien de commun à proprement parler avec la coopération telle qu’elle est pratiquée en Angleterre, paraît à l’orateur d’un exellent exemple, puisque cette création a pour but l’extinction du paupérisme que poursuivent les associations coopératives de tous les pays.
- M. Acland donne lecture d’un rapport sur la situation présente et sur le futur développement de la coopération.
- D’après le rapporteur, la situation présente de la coopération peut être considérée comme satisfaisante ou non, suivant le point de vue auquel on l’envisage.
- Si l’on tient compte de l’extrême lenteur de la
- p.393 - vue 393/832
-
-
-
- 394
- LE DEVOIR
- nature humaine à adopter une idée nouvelle quelconque, on peut être satisfait des progrès réalisés et de ceux que l’on réalise tous les jours. Ils tiennent à ce que les coopérateurs ont compris que notre prétendue civilisation est un leurre tant qu’il existe de nombreux milliers d’hommes et de femmes qui n’ont qu’une existence misérable, difficile et abandonnée; que la charité non-seulement ne remédie pas au mal, mais encore ne sert qu'à l’empirer ; et que la liberté politique dans ces conditions ne contribue nullement à rendre l’homme réellement libre, parce que si le travailleur est un souverain, cela ne l’empêche point d’être misérable.
- Les progrès constatés sont encore dus à l’organisation de la coopération basée toute entière sur les principes démocratiques les plus vrais, dans laquelle aucune place n’est faite au privilège, ni à la fortune, ni au nom, ni à aucun titre que celui créé par la valeur personnelle. Elle ne favorise rien d’artificiel, rien de convenu, et n’attache de prix qu’à la réalité. Elle n'a cependant rien de démagogique, et elle attache chacun à son œuvre par l’intérêt personnel bien entendu. Elle ne cherche point à opposer une classe à une autre, et elle ne tend point à démolir mais à édifier. Elle ne demande au gouvernement que l’impartialité et l’équitable liberté de mouvements, pour pouvoir accomplir son œuvre aussi promptement que possible. Enfin, la coopération est un facteur nouveau dans la vie en Angleterre. Elle a déjà réussi à modifier dans une grande mesure les idées des économistes sur l’individualisme et les entreprises privées, et elle a fait comprendre clairement quelles sont les qualités essentielles à la prospérité commerciale.
- A ce point de vue, la situation actuelle de la coopération peut paraître satisfaisante. Mais si on l’envisage à un autre point de vue, il n’en est point de même, et l’on y peut constater bien des faiblesses, bien des lacunes, dont la liste serait peut-être longue, mais dont quelques-unes peuvent être signalées, parce qu’elles sautent aux yeux.
- A bien des égards, le mouvement semble rester stationnaire ; les créations anciennes marchent et prospèrent, mais de nouvelles entreprises n’ont pour ainsi dire pas été faite. Les sociétés de consommation vivent et font même la boule de neige, mais celles de production semblent abandonnées, parce que les échecs éprouvés ont découragé les coopérateurs. Et pourtant, tant qu’on n’en aura point créées qui réussissent aussi bien que les autres, on n’aura accompli qu’une partie de la besogne, parce que la consommation n’est qu’un pe.it côté des besoins de la société humaine. Grâce à cette lacune, l’argent
- économisé et accumulé dans les caisses de la coopération n’est pas utilisé comme il pourrait l’être pour le développement du mouvement dans le sens de la production, qui constitue un des plus précieux éléments de la prospérité et de la fortune publiques.
- Quant au développement futur de la coopération, le rapporteur est d’avis qu’il y a beaucoup à faire et à espérer. Le besoin le plus impérieux de notre époque, reconnu et admis par tous, hommes politiques, socialistes, économistes ou philanthropes, est l’amélioration urgente et indispensable des conditions de la vie pour la masse laborieuse de la nation. Tout le monde est d’accord à reconnaître qu’il faut augmenter ses ressources pour lui rendre l’existence plus aisée; lui faciliter les moyens de s’élever plus haut moralement et intellectuellement à l’aide de l’instruction et du bien-être, et).faire cesser autant que possible l’incertude si pénible de l’avenir, qui vient ajouter une inquiétude terrible de plus aux nombreuses souffrances de son état actuel.
- Ce sont là des réformes nécessaires qu’il ne serait pas possible de faire attendre bien longtemps désormais. Or, pour les accomplir, les coopérateurs peuvent jouer un rôle prépondérant, puisqu’en définitive c’est le but primordial et essentiel de leur organisa-tisn.
- Le rôle des coopérateurs dans cette œuvre humanitaire doit donc consister à provoquer l’union des forces individuelles pour la production par l’association, et à favoriser par l’emploi de ses ressources le développement constant du progrès moral par l’instruction et l’éducation.
- Dans un mémoire lu par M. Lloyd Jones, à la troisième séance, sur le meilleur moyen d’utiliser les excédants de capital des coopérateurs, il recommande la construction de maisons dans le but de fournir de bonnes et confortables habitations aux membres de l’association. L’amélioration de l’habitation du peuple est une œuvre légitime et glorieuse à laquelle on ne saurait qu’être fier de contribuer. Mais il conclut purement et simplement en conseillant d’employer le capital à donner de l’extension aux affaires de la coopération.
- Après lui M.Lord;indique pour l’emploi de ces excédants de capital, 1° la production coopérative ; 2° les moulins et la propagande pratique; 3° la construction des maisons d’habitation et leur location ; 4° la coopération agricole.
- La discussion sur la coopération de production et sur l’emploi des excédants à la production aboutit au vote des deux propositions suivantes, faites savoir :
- Par M. Randle : Le Congrès juge désirable que les
- p.394 - vue 394/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 395
- sociétés coopératives et la société de vente en gros prennent en sérieuse considération la question de l’exploitation de fermes dans le but, si c’est possible, de la mettre en pratique.
- Par M. Nutall : Le Congrès rappelle son vœu que la Société coopérative de vente en gros établisse un moulin sur ieTyne, qu’elle prenne une manufacture coopérative de flanelles à Littleborough, et qu’elle établisse une tannerie et courroiene, jugeant ces mesures avantageuses au mouvement. Il désire aussi manifester son opinion que dans chacune de ces branches de production une proportion raisonnable des bénéfices nets de l’entreprise, doit être distribuée aux travailleurs qui y seront employés ; et enfin que chaque délégué votant en faveur de la présente résolution s’engage d’honneur à faire tout son possible pour influencer l’opinion dans sa localité en faveur de cette mesure.
- Le vote à l’unanimité de ces deux propositions combinées ensemble en une seule, est à notre avis le fait le plus important du Congrès d’Edimbourg, parce qu’il ouvre la voie à un progrès réel et sérieux, le mouvement de la coopération vers la production industrielle et agricole, avec adoption du système de la participation du travail aux bénéfices, au lieu de s’en tenir, comme l’ont fait jusqu’à présent les coopérateurs anglais, à l'exploitation purement commerciale des produits nécessaires à la vie. Cette mesure permettra d’étendre véritablement à la classe laborieuse l’impulsion donnée par le mouvement coopératif Anglais, auquel jusqu’à ce jour ont pris part beaucoup moins d’ouvriers que de personnes appartenant aux autres classes de la Société. Pour nous, c’est là un acheminement vers la solution réelle du problème, qui se trouve dans l’association du travail et du capital.
- L’assemblée a décidé également à l’unanimité que le seizième Congrès des Coopérations se tiendrait l’année prochaine à la même époque, à la Pentecôte, dans la ville de Derby en Angleterre.
- BIBLIOGRAPHIE
- Le Code des femmes (1)
- Sous ce titre, M. Léon Richer, l’apôtre bien connu de l’émancipation féminine, vient da publier un ouvrage de la plus haute valeur pratique.
- Il a si rigoureusement, si parfaitement tenu les promesses de son préambule, que le mieux pour donner une idée du livre est de citer M. Richer lui-même :
- (1) Le Code des femmes par Léon Richer, vol. 3 fr. 50. Editeur: E. Dentu, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- « Tout le monde connaît la maxime : » « Nul n'est censé ignorer la loi. »
- « Puisque nous sommes tous d’accord sur ce point « que nul n'est censé ignorer la loi, — ce qui équi-« vaut à dire que nul ne doit ignorer la loi, — d’où « vient que si peu de gens se donnent la peine de l’é-« tudier?
- « La réponse est facile. On considère cette étude « comme une « spécialité. » On se figure que ceux-là « seuls ont besoin de pâlir sur un Code, qui se des-« tinent soit à la magistrature, soit au barreau. L’é-« tude du droit est une préparation naturelle à « l’exercice d’une certaine catégorie de fonctions ou « de professions, comme tout apprentissage est une « préparation nécessaire aux divers métiers dont se « compose l’industrie. Cela regarde les juges, les « avocats, les notaires, les avoués, les agréés, les « huissiers; mais, pour de simples commerçants, « c’est chose inutile.
- « A plus forte raison est-ce chose superflue pour « les femmes « destinées à devenir des épouses et des « ménagères. »
- « Cependant je me permettrai de faire remarquer « que tout le monde a des droits à exercer, des de-« voirs à remplir, des intérêts, sinon à défendre, au « moins à ne pas compromettre.
- ~a C’est peu de savoir qu’il est interdit de tuer et « de voler,la morale courante suffit pour nous éclai-« rer là-dessus; mais je ne crois pas qu’il soit de « trop qu’un homme, qu’une femme sachent quelle « est la mesure de leurs droits réciproques. lime « semble au contraire important, lorsqu’on est ap-« pelé tous les jours à contracter, à s’obliger, à lier « même sa propre personne, qu’on se rende exacte-« ment compte de la portée ultérieure des obliga-« tions prises ou à prendre.
- « Combien de gens acceptent des charges ou des « fonctions, celles de tuteur, par exemple, ou de « fondé de pouvoir, sans mesurer l'étendue des res-« pon.sabiiités qui vont peser sur eux !
- e Pour ne parler que des femmes, où sont celles « qui, la veille de leur mariage, se rendent un cornet pte exact de l’acte qu’elles vont accomplir? Quelle « jeune fille se doute du degré de servitude qu’elle « accepte, du renoncement auquel la condamne pour « toute sa vie le Code, ce vilain Code qu’elle n’a ja-« mais ouvert?
- « C’est bien le moins pourtant qu’une femme con-« naisse l’esprit général des lois sous l’empire des* « quelles elle vit, auxquelles elle doit obéissance et « respect; c’est bien le moins surtout qu’elle sache à « quoi s’en tenir sur les conséquences d’une législa-« tion, qui, en l'espace d’un jour, change, modifie, « transforme du tout au tout les conditions de son « existence.
- « Donc, bien loin d’accorder que l’étude des lois « qui déterminent nos rapports, ne regarde ou n’in-« téresse que les jurisconsultes, ou de n’en admettre « l’enseignement que pour les hommes, — sous le « prétexte fallacieux que ce sont toujours eux, et « eux seuls, qui règlent les affaires de la famille, — « je voudrais que, dans toutes les écoles secondaires « de jeunes filles, il fût créé un cours sommaire de « droit civil et de droit commercial.
- « Il ne s’agirait pas, qu'on se le persuade bien, de « faire des avocats de toutes nos filles, mais d’en « faire des femmes en état de comprendre la situa-o tion qui leur est faite et de veiller plus tard,comme flfépouses et comme mères,à la conservation de leurs «^intérêts matériels souvent compromis, et, — ce
- p.395 - vue 395/832
-
-
-
- 396
- LE DEVOIR
- « qui n’est pas moins indispensable, — à la garde de « ce bien précieux entre tous : leur dignité !
- « La femme est personne humaine, il faut qu’elle « se le dise. La loi, qui sembie ignorer ce principe,
- « n’en tient aucun compte. Soit! Mais aussi long-« temps que la loi ne sera pas revisée, je veux que la « femme sache à quel point on l’abaisse. Si elle enr « tre dans la servitude, qu’elle y entre au moins « ayant conscience du sacrifice qu’elle fait, de l ah-« dicationà laquelle elle souscrit ; qu’elle*ait, avant « de s’engager pour toujours, connaissance complète « des obligations qui lui seront imposées.
- « Quoi ! subitement, un jour, la jeune fille se « trouve en face de l’irrévocable, et elle ne sait rien « de ce que cet irrévocable lui réserve pour plus « tard d’humiliations, d’abaissements, de renonce-« ments douloureux! Elle ne sait pas qu’elle sera « sans liberté devant son mari, sans autorité per-« sonnelle sur ses enfants ! Comment le saurait-« elle ? Qui le lui a jamais dit. ?
- « Si elle savait, accepterait-elle ?
- « Question grave !
- « J’ai connu, moi, des femmes, des mères, qui, « après avoir souffert longtemps, se sont écriées : « Ah ! si j’avais su !
- « Ce livre est publié pour que les femmes sachent.
- o Car, insistons-y, c’est avant d’enchaîner irré-« vocablement sa vie, avant d'abdiquer sans retour « possible, sans autre remède que la mort, qu’une « jeune fille, soucieuse de son avenir, doit s’inquié-« ter de connaître jusqu’à quel point elle fera, dans « le mariage, abandon de son libre arbitre.
- « Si j’avais une fille, je voudrais qu’elle sût tout.
- « Le jour où elle prononcerait le oui sacramentel, « elle comprendrait ce qu’elle fait. S’instruire est « toujours bon, sans doute. Le proverbe : « Mieux « vaut tard que jamais », a certainement son côté « utile. Mais, en matière de législation, je trouve « que, pour apprendre, il est un peu tard, — quand « il n’est plus temps.
- « Ce n’est pas que j’aie l’intention d’écrire un « cours complet de droit à l’usage des femmes. Non.
- « D’autres, plus tard, entreprendront cette grande « et difficile tâche. Ma prétention ne va pas jusque « là. Je n’écris qu’une étude sommaire, forcément « incomplète au point de vue de l’ensemble; mais » aucun article de notre Code civil portant atteinte « à la dignité de la femme, aucune disposition vio-« lant le droit imprescriptible supérieur, essentiel, « qui lui appartient en tant que personne humaine, « c’est-à-dire en tant qu’être conscient et libre, ne « seront oubliés.
- « Quand on aura lu ce livre, on saura tout ce que « l’on peut désirer savoir au sujet des dénis de jus-« tice dont la loi se rend coupable envers les fem-« mes, et sur la façon dont on pourrait y remédier.
- « Celles qui prendront la peiDe de parcourir ces « pages reconnaîtront bien vite qu’elies offrent moins « d’ennui que le sujet ne semble l’indiquer. Celles là « trouveront, de temps en temps, à l’appui de la « doctrine défendue par l’auteur, — doctrine d’éga-« lité, d’impartialité, de justice, — des récits de « malheurs vrais qu’il eût été facile de prévenir et « dont il ne tient qu’à nous de rendre le retour « désormais impossible. Je veux rendre cette lecture « non-seulement instructive, mais attachante. Le « raisonnement, la dissertation, la discussion pure « et simple des textes auraient une sécheresse que « je tiens par dessus tout à éviter. C’est pourquoi, * en plus d’une occasion, des faits poignants, incon-
- « testables, prouvés par la notoriété ou le retentis-« sement judiciaire, seront invoqués. A côté de la « théorie, le drame.....»
- « Dire que la loi est mal faite, cela peut être utile ; « le prouver ; st mieux.
- « Ce livre a donc un double but :
- « Faire connaîire aux femmes qui l’ignorent ce « que nos lois osent faire d’elles; puis, la seule con-« naissance du mal ne suffisant pas à le faire dispa-“ rai tre, suggérer à toutes celles qui nous liront la « pensée de joindre leurs efforts aux nôtres pour « obtenir la révision du Code, dans le sens d’une « plus équitable répartition des droits et des de-« voirs.....»
- Citons encore ces paroles :
- « Nous avons marché depuis 1803.
- « La loi civile de Bonaparte n’est pas seulement « en opposition flagrante avec nos mœurs, elle est, — « ce que l’on commence à comprendre, — en contra-« diction évidente avec le droit naturel.
- « Or, toute loi écrite qui viole le droit naturel est « une loi injuste.
- « J’ajoute : une loi dangereuse.
- « Elle crée des situations fausses, provoque des « résistances, soulève des antagonismes, engendre « des luttes.
- « Cela est mauvais.
- « Reconnaître et sanctionner le principe de l’in— « violabilité de la personne humaine, poser comme « base de toute légi dation sagement équilibrée le « droit imprescriptible, inaliénable de l’être pensant « et conscient, tel est le premier devoir d’une démoli cratie.
- « Les distinctions de sexe sont outrageantes, lors « qu’ils s’agit d’établir les fondements de l’ordre u public.
- « Rien ne les justifie dans la loi.
- « Là où le code pénal ne distingua pas, le code
- # civil est mal venu à établir des différences.
- « La justice est une, le droit est un.
- « La loi doit être une.
- « Il n’y a pas, en matière de législation, au sein « des sociétés civilisées, d’autre vérité que celle-« là ! »
- M. Richer, nous le répétons, exécute au complet le programme qu’il s’est ainsi tracé.
- Aussi est-ce avec toute raison qu’il peut dire vers la fin de son œuvre :
- « Je me suis particulièrement attaché à faire res-« sortir les innombrables iniquités et les contradic-« tions étranges, choquantes parfois, dont fourmille « notre code civil, ce prétendu monument de logique « et de raison.
- « Sans doute, à côté du mal, j’ai placé le remède. « Je le devais ; car critiquer ne suffit pas.
- « Quand on démolit, il faut prouver qu’on est ca-« pable do réédifier.
- « J’ai donc présenté des plans de réformes.
- « Chacune de mes propositions est précédée d’un « exposé qui en développe les motifs ; puis viennent « les textes nouveaux qu’il suffirait à mon avis, « d’adopter pour que la femme, — exclue du droit
- * commun, — entrât dans le droit commun_______ »
- « Maintenant, quel prétexte sérieux pourrait-on « mettre en avant pour justifier de nouveaux ater-« moiements ?
- « Je cherche en vain.
- « Ou les revendications dont je me fais l’écho « sont légitimes, — ou, elles ne le sont pas.
- p.396 - vue 396/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 397
- « Si elles sont légitimés, pourquoi refuser d’y « souscrire ?
- « Si elles ne le sont pas, — qu’on me le démontre !
- « Du resté, je suis peu exigeant. Je ne demande « pas que tout soit fait en un jour.
- « Cela voudrait mieux, sans doute,
- « Je ne vais pas toutefois jusque-là.
- « Mais je vaudrais que l’on commençât !
- « Rien, d’aiileurs, n’est plus facile.
- « La plupart des projets dont je propose l’adop-« tion, — parfaitement distincts les uns des autres, « indépendants (chacun pour ce qu’il stipule) de « ceux qui précèdent comme de ceux qui suivent, « peuvent, — je l’ai dit au début, — être votés iso-« lément, sans trouble d’aucune sorte pour l’har moto nie générale de la législation existante.
- « Je ne saurais trop insister sur ce point, dont « l’importance n’échappera à personne.
- « On pourrait dès lors, à des intervalles plus ou « moins éloignés, détacher de ce modeste livre quel-« ques pages, et en faire l’objet d’une réforme par-« tielle, limitée, sans même engager l’avenir.
- « Une telle manière de procéder ne saurait évi-« demment créer de dangers. La part serait ainsi « faite aux timides, qui craignent toujours de mar-« cher trop vite dans la voie des réparations, — « alors même qu’elles sont reconnues nécessaires,
- « La révision se ferait lentement, par étapes.
- « C’est, du reste, de cette façon prudente qu’ont « déjà procédé quelques pays voisins.
- « J’ai cité l’exemple de l’Italie votant la loi qui « reconnaît aux femmes le droit d’être reçues, en « qualité de témoins, dans les actes publics. Cet « exemple est, je crois, concluant.
- « J’ai cité également l’exemple de l’Angleterre « votant une loi sur la propriété des femmes ma-« riées.
- « En quoi des réformes qui ne sont nullement « dangereuses en Angleterre et en Italie, le seraient-« elles en France 1
- « Qu’on le dise, qu’on s’explique !
- « Notez que l’Italie a le même code que nous...
- « En fait, les femmes sont plus libres que ne le « veut la loi.
- « Ce serait le moins que nous missions enfin la loi « d’accord avec les mœurs et les usages.
- « Ce livre en offre les moyens.
- « Si,demain,les douze projets qu’il renferme étaient « adoptés, l’égalité de l’homme et de la femme serait « un fait accompli. L’égalité civile des sexes serait « faite, comme a été faite, au lendemain de notre « immortelle Révolution et confirmée en 1803, l'é-« galité civile des classes...
- « Ali ! réfléchissons !
- « Cette femme que nous proclamons notre infé-« rieure, que nous frappons d’interdit, à qui nous « contestons le droit de faire partie des conseils de « famille ; cette femme que nous déclarons indigne « de l’exercice des droits civils, à laquelle nous re-« fusons le droit d’ester en justice, si elle est mariée, « d’être témoin dans les actes publics, même si elle « est célibataire, — nous la faisons notre égale * devant le Code pénal et devant le Coda d’instruc-« tion criminelle !
- « Est-ce juste ? Est-ce admissible ?
- « Est-ce qu’un pareil état de choses peut durer « plus longtemps ?
- « Je ne le crois pas.
- « La femme a droit à son droit.
- « Elle a droit à son Code.
- « Un Code à part ?
- « Non.
- « Ce que je veux pour la femme, c’est le droit de « l’homme, le Coda de l’homme.
- « Un Code unique, un Code pareil pour tous deux.
- « Le droit de l’homme est le droit de la femme.
- « Je ne fais pas de distinction.
- « J’identifie les deux êtres, loin de les séparer, je ne crée pas d’antagonisme.
- « Je fais l’égalité, — c’est-à-dire l’union.
- « C’est-à-dire la paix.
- « C’est-à-dire aussi la justice.»
- Histoire de France des petits enfants, par Mme Pauline Kergomard, inspectrice générale des Ecoles maternelles, officier d'Académie.
- Ce petit volume, cartonné, mis en vente chez Eugène Weiil et Georges Maurice, éditeurs, 169, boulevard Saint-Germain, Paris, tient toutce que son titre promet. Il est destiné aux cours élémentaires et moyen des écoles primaires.
- En 200 pages, fourmillant de jolies gravures, très heureusement choisies, il passe en revue, avec le souffle le plus patriotique et le plus animéde l'amour du bien pour tous, du travail et du progrès, les faits principaux de notre histoire, depuis les temps de la Gaule indépendante jusqu’à la République de no3 jours.
- « J’ai voulu une chose», dit l’auteur aux enfants à qui son livre est destiné, « vous faire aimer votre « patrie, et pour cela je vous l’ai montrée faisant « elle-même son sol ; je vous l’ai montrée, de plus, « enthousiaste au temps des croisades, chevaleres-« que malgré son ignorance pendant le moyen-âge, « chassant l’Anglais sous la bannière de Jeanne d’Arc, « passionnée pour le beau pendant la Renaissance, « avide de liberté aux temps modernes, proclamant « la liberté, l’égalité et la fraternité en 1789, défen-« dant ses frontières en 1792, défendant son sol en « 1870 et se relevant après 1871 de ses désastres « inouïs.
- a L’aimez-vous, dites, notre chère France ? Etes-« vous patriotes ? Oui, n’est-ce pas ? Eh bien ! si vous « l’aimez, vous aimerez aussi ce qui est généreux, « ce qui est noble et ce qui est beau ; vous serez lato borieux, vaillants, honnêtes, vous serez justes, « vous serez bon. »
- En effet, ce livre est des plus propres à développer chez l’enfant le cœur et l’intelligence. Nous recommandons vivement cet excellent ouvrage à tous ceux de nos lecteurs qui sont en quête de bons livres sur l’histoire de France pour mettre aux mains des enfants .
- LÀ SAGESSE ANTIQUE
- XXIV
- Importance du peuple dans la nation
- Le peuple est ce qu’il y a de plus noble dans le monde, le prince est de la moindre importance.
- Meng- Tseu.
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté les N09 des 28 janvier et 27 mai 1883.
- p.397 - vue 397/832
-
-
-
- 398
- LE DEVOIR
- En dirigeant le peuple, comportez-vous avec le même respect que si vous offriez le grand sacrifice.
- Lung-Yu.
- Assurer 1© nécessaire à- tous. —
- Gouverner par la bonté et l’équité
- Les fonctionnaires pour commander aux peuples doivent avoir pour lui des soins respectueux, parce que les peuples sont les enfants du ciel.
- Quand on ne recherche pas les choses rares, et quand on ne méprise pas les choses utiles, le peuple a le nécessaire.
- Au lieu de vous occuper à rassembler des richesses et des choses rares, ne pensez qu’à acquérir le mérite de procurer au peuple un repos et une tranquillité durables.
- Autrefois Pao-Heng, ministre de Tching-Vang, disait : Si un seul homme avait de la peine à vivre dans 1) royaume, je me croirais coupable de cette faute.
- Aimez la paix. Plein de vous-même, ne méprisez pas les autres, sous prétexte qu’ils sont incapables. Les gens les plus faibles, hommes et femmes, peuvent faire quelque chose de bon, si le chef du peuple les néglige, il ne remplit pas les devoirs de son état.
- Mépriser les hommes, c’est ruiner la vertu.
- Chou-Mng.
- L’homme supérieur assiste les nécessiteux et n’augmente pas les richesses du riche.
- Un des disciples du philosophe (Confucius), ayant été fait gouverneur d’une ville, on lui donna neuf cents mesures de riz pour ses appointements. •— Il les refusa. — Le philosophe dit : Ne les refusez pas, donnez-les aux habitants des villages voisins de votre demeure.
- Lun-Yu.
- Si un prince se réjouit de la joie du peuple, le peuple se réjouit aussi de sa joie. Si un prince s’attriste des tristesses du peuple, le peuple s’attriste aussi de ses tristesses. En agissant ainsi, il est impossible qu’un prince trouve de la difficulté à régner.
- Roi, si vous aimez les richesses, partagez-les avec le peuple : quelle difficulté trouverez-vous alors à régner ! Si vous aimez la volupté, rendez la commune à toute la population, en faisant que personne ne soit privé des plaisirs du mariage : alors, quelle difficulté trouverez-vous à régner ?
- Si le chef suprême de la justice ne peut gouverner les magistrats qui lui sont subordonnés, alors quel parti doit-on prendre à son égard? Le roi dit: Il faut le destituer.
- Meng-Tleu dit : Si les provinces situées entre les quatre limites extrêmes du royaume ne sont pas bien gouvernées, que faudra-t-il faire?
- Le roi (feignant de ne pas comprendre) regarda à droite et à gauche, et parla d’autre chose.
- (A suivre). Meng-Tseu.
- ETAT-CIVIL DD FAMILISTÈRE
- DÉCÈS s
- Le 14 juin, de M®8 Blancanot Adonis, âgée de 23 ans.
- Le 16, de Alfred Caure, âgé de 7 mois.
- REVUE SCIENTIFIQUE
- M. Jamin, le point critique des gaz liquéfiables, explication d’expériences oubliées.
- M. Jamin vient de faire, à l’Académie des sciences, une fort intéressante communication sur le point critique des gaz liquéfiables. Qu’est-ce que le point critique des gaz liquéfiables ? Un exemple le fera mieux comprendre que toutes les explications. Reportons-nous au fonctionnement de l’appareil qui a servi à M. Cailletet pour liquéfier les gaz que l’on croyait jusque-là permanents : cet appareil se compose essentiellement d’un tube étroit dans lequel on met le gaz à liquéfier.' Ce tube est en communication avec un corps de pompe au moyenduquel onychasse du mercure ; celui-ci, en montant, comprime le gaz situé dans le tuba au-dessus de lui, et on peut arriver ainsi, si les conditions sont favorables, à le liquéfier. Supposons qu’on opère de la sorte avec l’acide carbonique. A la pression de 78 atmosphères, quand la température ne dépasse pas 31 degrés, on obtient la liquéfaction de l’acide carbonique. Mais si on opère à une chaleur inférieure à 31 degrés, on voit bien encore le volume occupé par le gaz diminuer un peu, mais surtout on aperçoit dans le tube des stries ondoyantes et mouvantes comme celles qui se montrent dans un verre d’eau où l’on a laissé fondre complètement du sucre sans le remuer et qu’on agite ensuite. Mais, quoi qu’on fasse, on ne voit pas de liqui le se déposer, quelle que soit la pression exercée. En d’autres termes, en deçà de 31 degrés le gaz est liquéfiable, il ne paraît plus l'être au delà : 31 degrés est ce qu’on appelle le point critique de ce gaz.
- Ces faits d’observation sont incontestables, mais
- p.398 - vue 398/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- l’explication en demeurait fort obscure, et il était très difficile d’admettre que de la sorte, au-dessus d’une certaine température, les gaz cessent d’être liquéfiables. M. Jamin s’est douté qu’il y avait là quelque circonstance qui n’était pas bien saisie, et il a repris l’étude de la question. Pour tirer la chose à clair, il a refait une expérience de Cagniard-Latour. Celui-ci avait vu que quand on chauffe très fortement de l’eau dans un tube de verre, il arrive un moment où, selon qu’on élève ou qu’on abaisse d’un degré ou deux la température, l’eau se transforme en vapeur ou la vapeur en eau presque subitement. M. Jamin, modifiant un peu l’expérience, remplit jusqu’à la moitié ou aux deux tiers un tube de verre épais avec de l’eau; un la fait bouillir, ,et alors on ferme le tube à la lampe, de façon que l’espace restant soit uniquement occupé par la vapeur. On chauffe le tube ainsi fermé jusqu’à 300ou 400 degrés. D’après les lois physiques connues, la quantité de vapeur augmente très rapidement; mais comme l’espace où elle est contenue reste sensiblement le même, le poids de cette vapeur devient de plus en plus grand et tend, par suite, à sa rapprocher du poids de l’eau. L’eau, de son côté, chauffé aussi fortement, se dilate comme tout corps sous l’action de la chaleur ; son poids diminue donc relativement à son volume, c’est-à-dire que sa densité tend à se rapprocher de celle des vapeurs. Nous avons ainsi d’une part la vapeur tendant à prendre le poids de l’eau, l’eau tendant à prendre le poids de la vapeur. Le résultat de ces deux tendances inverses est qu’à un moment donné l’eau et la vapeur ont la même densité, c’est-à-dire le même poids sous le même volume.
- Dès lors, il n’y a plus aucune raison pour qu’ils soient séparés, peur que la vapeur se réfugie dans le haut, pour que le liquide tombe dans le bas. La surface de hmite cesse d’être distincte, ce qui avait été déjà noté, sans qu’on l’ait bien expliqué, dans nombre d’expériences. La masse entière se mêle, avec les stries ondoyantes et mouvantes de tout mélange de deux liquides de densité différente. Enfin, la masse prend — comme dans l’exemple du verre d’eau sucrée que nous avons cité plus haut — un état homogène qu’on suppose gazeux, mais tout à fait gratuitement. En réalité ce qui subsiste dans le tube, est un mélange de liquide et de vapeur.
- La définition du point critique devient dès lors la suivante : la température où un liquide et sa vapeur ont la même densité. En ce point, rien ne différencie le liquide et sa vapeur, ils n’ont l’une et l’autre aucune propriété qui les puisse distinguer. Mais de là
- 399
- suit cette conséquence, que si une fois arrivé à la température qui marque le point critique, on abaisse subitement celle-là quelque peu, aussitôt la vapeur et le liquide mélangés, n’ayant plus la même densité se séparent ; on chauffe, on atteint de nouveau le point critique, et-les deux corps redeviennent indistincts, on asssiste à des apparitions et à des disparitions subites du liquide : c’est l’ancienne expérience de Cagniard-Latour.
- La nouvelle théorie du point critique, donnée par M. Jamin, a déjà fait ses preuves, s’il est permis d’employer cette expression en donnant l’explication dé faits jusqu’à présent incompréhensibles,et en prévoyant d’autres faits qui ont leur intérêt. Voici bientôt un demi-siècle qu’un naturaliste éminent a formulé cet axiome : « Savoir, c’est prévoir. » Et rien de plus correct. Nous ne pouvons nous vanter de savoir quelque chose dans les sciences, que quand notre science nous permet de prévoir. Et les sciences les plus exactes sont celles où les prévisions peuvent être faites à plus longue date,comme les éclipses annoncées par l’astronomie.
- En 1880, M. Cailletet avait fait une expérience à laquelle on ne prêta pas alors l’attention qu’elle méritait et qu’on a ensuite oubliée, parce qu’on ne la comprenait pas. Ayant comprimé dans son appareil un mélange formé d’une partie d’air et cinq parties d’acide carbonique, il vit d’abord, comme on devait, s’y attendre, ce dernier gaz prendre l’état liquide sous une pression moyenne; puis, sans charger la température, mais en élevant la pression jusqu’à 150 ou 200 atmosphères, il vit l’acide carbonique déjà liquéfié disparaître en totalité. Il est facile, avec la théorie deM. Jamin, de se rendre compte de ce qui se passe.L’acide carbonique,à une pression moyenne, s’est liquéfié, on continue de réduire le volume de l’air surnageant en augmentant la pression : l’acide carbonique liquéfié ne change pas, car les liquides sont à peu près incompressibles ; mais la diminua tion de volume s’effectue dès lors aux dépens de l’air contenu au-dessus de l’acide carbonique, le volume de celui-ci diminue, sa densité augmente et devient bientôt égale à celle de l’acide carbonique liquide. A partir de ce moment, celui-ci ne reste plus au fond du vase, mais se répan 1 dans l’espace tout entier, le gaz et le liquide obéissant également à la pesanteur.
- [Siècle). (Revue scientifique).
- --------—-----------------------
- p.399 - vue 399/832
-
-
-
- 400
- LE DEVOIR
- UNE EXÉCUTION
- Samedi dernier, on pendait on homme en Irlande. Quand je dis un homme, je veux dire un jeune homme de dix-neufansà peine.Ce jeune homme avait été condamné comme un des principaux « Invincibles », vous savez, les auteurs du double meurtre de Phœsix-Park. Etait-il vraiment un de ces auteurs, principal ou secondaire ? Cela ne parait pas démontré, car il a fallu s’y reprendre à trois fois pour le condamner. Deux jurys ont refusé. Ses défenseurs invoquaient un alibi qui avait pour lui au moins la vraisemblance. Le troisième jury n’a pas eu le scrupule des deux autres. Il semblerait que, poar avoir le droit de prononcer une peine irrévocable, la première condition serait d’être infaillible. Cette condition n’a pas appartenu jusqu’à présent à la justice humaine, et ce n’est pas seulement en France qu’il y a eu des Lesurques et des Calas. Le verdict du troisième jury n’a pas convaincu tout le monde, car le président d’une société de secours, M. Varian, est allé trouver le vice-roi d’Irlande et lui a dit que l’exécution de Timothy Kelly serait l’exécution d’un innocent. Timothy Kelly a été exécuté.
- La veille, le condammé avait eu une entrevue suprême avec sa famille. Ses sœurs s’étaient évanouies, son frère était tombé malade assez gravement pour qu’aujourd’hui il soit en danger, son père était devenu fou. Sa mère seule avait triomphé de l’effroyable émotion, disant que son fils mourrait en martyr pour le pays. La mère de Joseph Brady, un autre invincible exécuté précédemment, avait eu déjà la même énergie. Et l’Angleterre espère venir à bout d’un pays où les mères donnent leurs fils avec cet héroïsme !
- Donc, samedi était le jour où la justice humaine allait démontrer une fois de plus à quel point le meurtre est une chose abominable en en com-mettantuû. Sans doute, faire soi-même ce qu’on défend, faire prêcher l’inviolabilité de la vie humaine par le bourreau, c’est une contradiction imbécile ; mais l’exemple ! vous ne pensez pas à l’exemple ! Une exécution, c’est terrifiant. On en revient avec l’effroi du supplice et l’exécration du supplicié. Il n’y a pas à craindre que ceux qui ont vu décapiter ou pendre un condamné soient jamais tentés de commettre ce qu’il a commis. On devrait mener les enfants aux exécutions pour leur inspirer la crainte de la loi et l’horreur du crime...
- C’était à huit heures du matin que Timothy Kelly devait être pendu» Bien avant» une foule se pressait
- devant la prison de Kilmainham que barrait un cordon de soldats sabre nu. Les femmes étaient, comme toujours, en majorité. Pas un nuage au ciel. Le plus frais et le plus pur des matins d’été. Tout à coup, huit heures sonnèrent, et dans ce beau ciel bleu la foule vit surgir, au-dessus de la prison, un drapeau noir. C’était le signal de l’exécution.
- Jusque-là, il n’y avait pas eu un mouvement sur la place. Les quinze cents assistants étaient restés immobiles, silencieux, sombres. Mais, quand le drapeau noir a paru, une femme a crié : — « Maudit soit le traître Carey! » On se souvient que les condamnations sont dues à la lâcheté de Carey qui, pour sauver sa vie, a dénoncé ses complices. Ce cri a éveillé un formidable écho, et pendant plus d’un quart d’heure quinze cents voix ont crié : « Maudit soit Carey! » Elles n’ont cessé que lorsque l’aumônier de la prison est sorti avec des livres et des fleurs, que le patient l’avait chargé de remettre à sa famille.
- Un journal qui n’est ni révolutionnaire ni clérical, et qui par conséquent n’est pas suspect de partialité pour les insurgés d’Irlande, Y Indépendance belge, dit que « Timothy Kelly s’est montré impassible jusqu’au dernier moment, n’a pas manifesté un signe de repentir, n’a ouvert la bouche que pour dire les réponses à la litanie des morts et a marché à l’échafaud avec le plus grand courage. » Timothy Kelly était le cinquième Invincible qu’on pendait ; les quatre autres étaient morts avec la même fermeté. L8 bourreau Marwood, qui a pu se livrer à des comparaisons, leur a rendu ce témoignage « qu’il n’avait jamais tant observé d’intrépidité et de calme devant le gibet,et qu’on ne mourait pas ainsi en Angleterre et en Ecosse. » Voilà un des résultats de la peine de mort : le supplicié admiré par le bourreau !
- Quant à Futilité de l’exemple, elle éclate, n’est-ce pas, dans cette foule exaspérée qui fait de l’accusateur un damné et du pendu un martyr !
- Auguste Vacquerie.
- Le Directeur-Gérant : QODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.400 - vue 400/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. ---n0 251. due. numéro hebdomadaire 20 c Dimanche 1er Juillet 1883
- SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- •d^TSJL.
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant F ondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr. »» Autres pays Un an. . . . 13fr.60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5 ,r ,N euve-des-p etits-Champ s Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Auoo Députés sur une nouvelle assiette des revenus de l’Etat : II. — Les Associations ouvrières devant la Commission. — Faits politiques et sociaux. — La Coopération en France et en Angleterre. — La Sagesse antique. — Ecoles du Familistère: Morale. — Causerie scientifique.
- AUX DÉPOTÉS (1)
- sur une nouvelle assiette des revenus «le l’Etat
- II
- Le régime actuel de l’impôt ou des ressources de l’Etat est imparfait ; il blesse la justice et l'équité en ce sens qu’il demande aux classes ouvrières qui n’ont rien ou peu de chose la plus forte partie des contributions, pour n’en laisser payer qu’une faible part à la classe riche.
- Autrefois, le manant et le serf taillables et corvéables à merci payaient tout l’impôt. Les détenteurs de la propriété et de la richesse en étaient exemptes. Cette iniquité s’est amoindrie. La propriété et la richesse sont aujourd’hui soumises à la contribution ; mais la tradition et la puissance de l’habitude ont maintenu des inégalités choquantes.
- (1) Voir le Devoir des 10,17 et 24 juin 1883.
- Les classes ouvrières et laborieuses payent encore la plus forte partie de l’impôt par toutes les taxes dont le travail et la consommation sont chargés.
- Cela est absolument contraire à l’esprit démocratique et insoutenable sous la République du suffrage universel. C’est sur la richesse acquise que doit se prélever l’impôt, et non sur la subsistance et le travail des citoyens. C’est le superflu et non pas le nécessaire qui doit pourvoir aux dépenses publiques. Au contraire, les classes dirigeantes faisant la loi, ont fait que le pauvre, par toutes sortes d’impôts indirects, est atteint dans ses moyens d’existence.
- Il est donc indispensable que la République efface cette iniquité.
- Mais la République doit réparer les iniquités du passé avec ordre et intelligence. Elle doit, en donnant satisfaction aux intérêts lésés des classes laborieuses, sauvegarder avec justice et mesure les intérêts des citoyens. La sécurité et la liberté de tous doivent recevoir une égale protection.
- Il est néanmoins incontestable que pour faire disparaître les charges qui pèsent aujourd’hui indûment sur les masses ouvrières, il faudra déplacer l’assiette de ces charges, que pour dégrever les travailleurs il faudra demander l’impôt au superflu, et non à la pauvreté.
- Il s’agit d’effacer une iniquité qui s’appuie sur les siècles passés ; elle a par conséquent la consécration du temps et semble avoir revêtu la forme d’un droit ; elle est dans les mœurs et les usages ; il y a plus : elle est à peine comprise comme iniquité.
- Telle est la puissance des faits que si l'on voulait sans prudence et sans art établir brusquement les droits des citoyens dans leur juste équilibre, cela
- p.401 - vue 401/832
-
-
-
- 402
- LE DEVOIR
- revêtirait le caractère d’une spoliation de la classe riche et apporterait un trouble si profond dans la société que les classes ouvrières, au lieu d’en bénéficier, seraient plongées dans le désordre des plus grandes douleurs de la misère.
- C’est donc un acte de souveraine prudence de prévenir de tels maux par une sage réforme de l’assiette de l’impôt. Commençons en conséquence par analyser l’impôt et les conditions du problème de sa réforme.
- L’impôt est entaché des plus odieuses atteintes à la liberté humaine. Dans les sociétés antiques, l’esclavage et le servage en sont les formes les plus accentuées ; l’impôt est attaché à la vie toute entière de l’homme ; tout son travail est exigé de ses oppresseurs.
- Les gouvernements despotiques exigent l’impôt du peuple sans aucun égard pour son bien-être. La corvée fait donner en travail ce que le citoyen ne peut payer en nature ou en argent. Quant à celui qui possède et peut payer, la contrainte est là pour lui prendre l’impôt et l’amende en plus, s’il n’a consenti à porter, au temps voulu, sa contribution à la caisse publique.
- Disons donc que le mot impôt caractérise en lui-même les défauts et les vices des ressources actuelles de l’Etat. Chose imposée est une atteinte à l’indépendance et à la liberté du citoyen. Que nous y soyons habitués comme les serins à vivre en cage, cela n’empêche pas que la réelle nature du canari soit de s’ébattre sous le ciel bleu dans la verdure des arbres, comme il convient à notre nature à nous, hommes, de vivre libres de toutes les entraves que l’ignorance et la méchanceté humaines ont amoncelées sous nos pas. Or, les atteintes à la liberté que l’impôt engendre n’ont pas un caractère unique ; elles se multiplient à l’infini ; elles portent sur nos denrées alimentaires, sur notre travail, sur notre activité, sur toutes nos affaires et sur tous nos biens.
- Débarrasser la société des impôts est un des plus grands bienfaits que l’économie sociale puisse réaliser.
- Mais en attendant qu’un tel progrès s’accomplisse dans notre économie politique, il est raisonnable d’admettre que les élus du suffrage universel soient disposés à atténuer les conséquences fâcheuses de la disproportion qui existe entre la part contributive du pauvre et celle du riche, et par conséquent à faire disparaître les errements déplorables de l’assiette actuelle de l’impôt.
- Pour opérer cette réforme, il est nécessaire de bien analyser la provenance de nos ressources pu-
- bliques et d’en établir la nature et le caractère. On verra ainsi les fâcheuses conséquences de l’impôt sur le sort des classes ouvrières.
- Les ressources de l’Etat se divisent en quatre branches principales :
- Les impôts directs ;
- Les impôts indirects et les douanes ;
- Les produits des domaines et des services publics ;
- Les journées de prestations et les subventions pour les chemins.
- Il est nécessaire de donner ici quelques éclaircissements sur la nature des différents impôts, afin d’éviter la confusion qui s’établit à ce sujet, dans beaucoup d’esprits, à l’apparition d’une désignation nouvelle.
- Lorsqu’on propose une réforme de l’impôt, quelque nom qu’on donne à la chose, il faut toujours que l’imposable paie en prélevant la somme due soit sur le capital qu’il possède, ou sur ses revenus, ou sur son salaire.
- La tendance du législateur est de proportionner l’impôt à l’importance des choses auxquelles il s’applique. De là des combinaisons diverses sont adoptées et employées afin de fixer, le plus approximativement possible, le revenu, la valeur ou le capital représentés par la propriété, l’immeuble ou la chose imposable.
- De sorte que l’impôt foncier, l’impôt des portes et fenêtres, l’impôt sur le revenu, l’impôt sur la valeur, l’impôt sur le capital, ont tous pour objet de faire contribuer aux ressources publiques ceux qui possèdent la richesse, en leur assignant un impôt proportionné au revenu, à la valeur ou au capital de la chose imposée.
- Les impôts indirects ont pour but de faire payer l’impôt à tout le monde et surtout aux personnes ne vivant que du salaire. En appliquant des taxes sur les choses de consommation, on atteint aussi bien les pauvres que les riches : tel a été l’objet de la loi en créant les impôts indirects.
- Ces principes établis, il reste à voir s’ils-sont en accord avec les règles du juste, et s’il ne serait pas possible dans l’état actuel de la société d’appliquer des moyens infîniments supérieurs, plus profitables, plus économiques, et surtout plus équitables et plus démocratiques.
- L’impôt direct se subdivise en impôt foncier, en impôt des portes et fenêtres, des patentes et du mobilier.
- Les centimes additionnels s’appliquant à l’impôt même peuvent être considérés comme partie intégrante de celui-ci.
- p.402 - vue 402/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 403
- L’impôt foncier s’applique à la propriété ; il est sensiblement proportionné à la valeur, car des classes diverses déterminent approximativement
- celle-ci.
- L'impôt foncier est donc un impôt sur le capital ou sur la valeur.
- L’impôt des portes et fenêtres s’applique aux maisons, à la chaumière et aux palais. Les maisons sont aussi divisées en catégories, et chaque maison est imposée pour le nombre de fenêtres qu’elle contient . Le nombre des portes et fenêtres est censé représenter l’importance et la valeur de l’immeuble.
- L’impôt sur les portes et fenêtres est donc aussi un impôt sur le capital ou sur la valeur.
- Mais cette manière d’apprécier la valeur et l’importance des immeubles est un procédé vieilli, suranné, donnant lieu à toutes sortes d’inégalités choquantes entre les individus, entre les communes et entre les départements. Il est de toute évidence qu’il serait bien plus juste que la répartition de l’impôt se fît sur la valeur réelle des immeubles, et non par des procédés qui ont eu leur raison d’être à une époque où la valeur des choses était difficile à assigner, mais qui ne sont plus en accord avec l’état de la société.
- Aujourd’hui où les ventes et mutations sont si multipliées, rien ne serait plus facile que d’établir la valeur de chaque immeuble et de l’imposer suivant l’importance du capital qu’il représente.
- L’impôt des patentes a un caractère plus indéterminé. Dans certains cas, il s’appuie sur l’importance des instruments de travail; dans beaucoup d’autres, il vise tout spécialement l’exercice de la profession elle-même. A ce titre, l’impôt des patentes s’applique à l’activité et au travail des citoyens et non plus à la richesse possédée. Aussi cet impôt est il sujet à beaucoup d’arbitraire et d’une application qui exige une attention soutenue de la part des employés de l’Etat; car il leur faut exercer une inquisition constante sur chaque établissement et faire une étude permanente de chacun d’eux.
- L'impôt sur les patentes sera à remplacer aussitôt après les impôts indirects.
- L’impôt personnel et mobilier n’a pas de base sérieuse; il est livré à l’arbitraire des répartiteurs et des contrôleurs ; il s’établit par tâtonnements, par V01e de comparaisons plus ou moins fondées ; et chacun généralement s’incline devant le chiffre Çu on a jugé bon de lui imputer. Que les choses soient faites le plus consciencieusement possible dans le plus grand nombre des cas, je ne veux pas le nier; je fais seulement observer que l'on est peu garanti contre l’arbitraire, en face de cet impôt dont
- la quotité résulte du jugement pur et simple de quelques personnes n’ayant d’autres règles que leur appréciation.
- La prestation, cet impôt variable désigné par le peuple sous le nom de corvée, est surtout encore un impôt sur le peuple.
- Chacun doit ses jours de prestations, mais souvent le pauvre fait ses corvées au profit du propriétaire qui n’en fait pas.
- Cet impôt s’appliquant aux personnes habitant la commune, on conçoit que quelques grands propriétaires domiciliés hors de la commune possèdent souvent une forte partie du terroir et ne soit point assignés à la prestation, puisqu’ils sont étrangers au village. Les paysans, dans ce cas,font leurs corvées, établissent de bons chemins, améliorent la circulation au profit des terres qui ne leur appartiennent pas.
- La circulation devenue facile, la terre augmente de valeur et de loyer,au bénéfice du propriétaire absent qui n’a en rien contribué à l’amélioration des chemins. Mais dans le cas même où ce propriétaire est domicilié dans la commune et donne sa prestation, il est à remarquer qu’il ne donne pas plus que le simple artisan. Ce sont les paysans et les fermiers qui font le travail à son profit ; c’est l’ancienne corvée commandée autrefois pour le seigneur qui reparaît aujourd’hui au profit de la richesse. Ces inégalités choquantes sont à faire disparaître ; mais elles ne sont rien en comparaison des impôts indirects.
- Les impôts indirects, voilà la grande plaie du peuple, voilà le grand malheur fiscal de la population laborieuse. C’est par cet artifice machiavélique que l’Etat soutire l’impôt sans cesse, à tous les instants, centime à centime, du salaire de l’ouvrier en prélevant, sur les choses nécessaires à la subsistance, les petites sommes qu’il n’oserait ni ne pourrait demander aux individus.
- L’impôt indirect est un raffinement des procédés J des anciens régimes par lesquels on exigeait du | peuple son travail et son bled. Aujourd’hui on l’o-| blige à donner son salaire pour payer les produits | nécessaires à sa subsistance, produits grevés par | avance de taxes exhorbitantes qui enlèvent aux | masses laborieuses le quart de leurs ressources.
- Il faut être bien habitué au mal pour ne pas voir l’énormité de cette iniquité publique, pour ne pas comprendre que la société doit avant tout respecter les besoins et l’existence des citoyens et que renchérir la subsistance du peuple est un crime contre la vie humaine. Lorsqu’il est démontré que la richesse naît du travail, la loi fiscale doit au moins
- p.403 - vue 403/832
-
-
-
- 404
- LE DEVOIR
- laisser au travailleur le salaire qu’il a gagné pour nourrir sa famille,et prélever l’impôt sur la richesse que les citoyens ont pu mettre en réserve après leurs besoins satisfaits.
- Il faut bien se persuader que les abus de l’impôt sont un héritage monarchique que la République ne pourra conserver longtemps ; les Chambres accompliraient un grand acte de sagesse si elle donnait aux recettes publiques une base juste et protectrice du droit de tous les citoyens.
- Mais par quel moyen réformer d’aussi grands abus sans déranger la machine sociale ? Voilà le problème, et c’est celui que je propose de résoudre en instaurant au profit de l’Etat le droit d’hérédité nationale sur toutes les successions.
- Je propose de prélever, sur la richesse acquise, ce qu’on prend actuellement sur le salaire de l’ouvrier par la voie détournée des impôts indirects.
- Mais je ne propose pas de demander aux riches de payer cet impôt de leur vivant ; je propose de le demander à la fortune de ceux qui sont morts.
- Je demande que tous les citoyens riches acquittent cette dette sociale après leur décès ; ils le doivent ;
- Comme restitution de ce qu’ils ont détenu du domaine national, que la Puissance créatrice a lait pour tous les hommes ;
- Comme payement des services qu’ils ont reçus de l’Etat et de la société dans la création de leur fortune ;
- Comme indemnité due au travail pour les longues exactions exercées sur lui par l’impôt indirect, au grand avantage de la richesse;
- Comme reconnaissance en faveur des travailleurs pour le concours qu’ils apportent sans cesse à faire fructifier la richesse aux mains des classes fortunées.
- Le moyen est bien simple ; je vais l’indiquer mathématiquement d’après l’expérience et les résultats incontestables de plus d’un demi-siècle, en dressant le tableau statistique annuel de la valeur des différentes sortes de mutations de la propriété en France.
- Cette statistique fait défaut pour les dernières années, mais les droits prélevés par l’Etat étant restés les mêmes, le produit; de l’enregtstrement est un guide certain pour évaluer le montant des successions et mutations, en toute année. Or, ce produit étant actuellement de 523,516,000 francs, en comparant cette somme avec les statistiques du passé, on établit les proportions suivantes dans les différentes catégories d’héritages et de mutations : Successions en ligne directe, fr. 3.904.020.784
- « par testament. . . 733.007.804
- « en ligne collatérale . 1.046.470.845
- Dons entre vifs.... 1.842.573.580
- Ventes et échanges. 6.825.782.791
- Total de la valeur des propriétés mobilières et immobilières ayant subi des mutations. . » . fr. 14.351.855.804
- Sur partie de ce chiffre considérable, plus de quatorze milliards, je propose d’appliquer l’hérédité de l’Etat. Quant à l’autre partie, je demande la transformation de 1 impôt qui y est affecté en un revenu public payé par les propriétaires.Ce revenu résultant de la valeur propre des immeubles représenterait tout à la fois l’impôt sur le capital et celui sur le revenu déjà bien des fois, tous deux mis en question. Ainsi les ressources de l’Etat ne seraient plus soumises à l’arbitraire des agents du fisc ; elles suivraient le cours de la valeur des immeubles et ce cours en serait la règle.
- Si en vertu des services que l’Etat rend à la création des fortunes, le législateur consacrait le droit d’hérédité nationale en ligne collatérale, ce serait de ce chef à inscrire au budget, fr. 1.046.470.845
- S’il prélevait ensuite sur les successions en ligne directe, sur celles par testament et sur les dons entre vifs une moyenne de 25 0/0, soit sur 6.479.602.168. .... . 1,619.900.542
- ce serait en ressources nouvelles
- un total de................... fr. ^Jh666J171 «487
- Avec ces deux milliards six cent soixante-six millions de francs ajoutés au budget, l’Etat pourrait immédiatement opérer la réforme populaire des impôts indirects et donner aide aux institutions de prévoyance en faveur des classes ouvrières.
- En outre, suivant la méthode que j’ai décrite, le revenu national s’organiserait, car le capital tout entier de la France subissant la mutation en un certain nombre d’années, ce revenu serait assez vite constitué.
- D’abord, l’hérédité de l’Etat ferait disparaître les impôts indirects et permettrait toutes les améliorations sociales ; ensuite, la constitution du revenu public basé sur le capital de la France permettrait de réformer peu à peu, un à un, les autres impôts.
- Tel est le mérite du système du droit de l’hérédité de l’Etat qu’il permet de réaliser, dans la proportion jugée utile, toutes les réformes possibles concernant l’impôt et toutes les autres réformes ensuite. Mais en attendant que l’opinion publique reconnaisse qu’il y a lieu de ne rien demander aux citoyens de leur vivant, que l’Etat doit faire crédit à la fortune, à l’activité, au travail individuels pour ne réclamer son dû qu’à la mort des personnes, le droit d’hérédité de l’Etat peut s’appliquer dans telle proportion que l’on voudra. Ce qui importe, c’est d’en consacrer le principe si l’on veut équilibrer le budget de l’Etat, sans avoir à créer de nouveaux impôts et, par conséquent, de nouvelles charges enrayant le travail et la production nationale.
- [A suivre) GODIN.
- p.404 - vue 404/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 405
- LES
- Associations ouvrières devant la Commission
- Le premier volume de l’enquête extraparlementaire contient des documents d’un très haut intérêt, et offre un profond sujet d’études aux esprits attentifs à la marche des travailleurs vers la conquête de leur indépendance économique. Les réponses très nettes, très sensées et très catégoriques des délégués des associations ouvrières fournissent des renseignements précieux sur le caractère et les tendances des ouvriers Français. Leurs déclarations montrent très clairement qu’ils ont compris que leur véritable émancipation consistera, non dans une révolution sociale violente telle que la rêvent les utopistes batailleurs, collectivistes, anarchistes ou autres, mais dans l’évolution pacifique, qui affranchissant le travail, le rendra libre, et facilitera la production directe.
- On est touché en lisant les récits faits par ces déposants des efforts des associations ouvrières pour se constituer, pour lutter contre les difficultés si nombreuses du début, pour se maintenir en donnant constamment de l’occupation à tous leurs membres, pour payer à l’heure fixe les travaux, pour écouler les produits, pour vivre en un mot, et faire vivre l'entreprise, et en présence de tant de persévérante énergie, de tant de courage, on est intéressé vivement et l’on admire, le cœur rempli du désir de voir ces braves travailleurs encouragés comme il convient.
- La commission extraparlementaire publie dans ce volume de 400 pages les dépositions des délégués de 35 associations coopératives ouvrières, dont quel* ques-unes, les plus anciennes,ont adopté la forme de Société en noms collectifs en ce qui concerne le ou les gérants, et en commandite simple à l’égard dés autres, mais le plus grand nombre est constitué en Société anonyme à capital et à personnel variables. A peu près toutes ont formé leur capital avec les versements ou cotisations de leurs membres, et plusieurs ont commencé avec des ressources véritablement bien faibles. Ainsi .l’association d’ébénistes de la rue de Montreuil a commencé avec une somme de cent francs, et elle a exécuté des travaux pour de grands établissements tels que le Bon-Marché, le Printemps, la ville de Paris pour plus de 18,000 fr. Celle de l’Union des ouvriers peintres dont le capital versé n’est que de 700 fr. tout récemment créée ne compte que sept associés et allou 30 p. 0/0 sur les bénéfices à tous lesltravailleurs qu’elle emploie.
- Quelques-unes de ces associations du reste appliquent à leurs ouvriers non associés le système de la participation aux bénéfices dans une mesure qui varie de 10 à 30 p. 0/0. Mais elles sont, il faut en convenir, en minorité, puisqu’il n'y en a guère que dix sur trente cinq. Il est vrai que plusieurs de ces associations n’emploient pas de travailleurs auxiliaires, et que par conséquent H n’y a pas lieu chez elles d’appliquer ce principe.
- Le plus grand nombre a recours pour se procurer les capitaux nécessaires, pour les cautionnements à fournir et autres déboursés à faire pour de grandes entreprises, à la Caisse centrale populaire, qui est d’une grande utilité pour ces sociétés au début, quoi qu’ayant le tort d’exiger,pour leur faire des avances, qu’elles prennent de ses actions. Mais quelques-unes se sont passées de tout concours étranger, et c’est avec une fierté légitime que le représentant de l’association coopérative des charpentiers de la Villette, fondée seulement depuis le 27 décembre 1881, a pu dire à la Commission :
- « L’année dernière nous avons fait pour 400,000 francs de travaux, sans avoir recours à qui que ce soit. Du crédit ! Nous en avons tout autant, peut-être plus que les autres entrepreneurs ; on vient aujourd’hui nous trouver et nous faire des offres, et on ne nous demande pas si nous sommes une association. Nous avons des marchandises à meilleur compte que beaucoup d’entrepreneurs sur la place de Paris, et notre papier de commerce est très bien accepté. Nous ne demandons qu’une chose : Avoir des travaux. »
- Plusieurs de ces associations ont des caisses de retraite et des caisses de secours alimentés, soit par des cotisations individuelles des membres, soit par des prélèvements faits sur les bénéfices annuels, mais la plus grande partie nous parait avoir préféré à ce système, celui de l’assurance à des Compagnies pour chaque sociétaire. Quelques-unes, comme celles des sculpteurs, par exemple, ne distribuent point de dividende pendant les trois premières années, afin de grossir le capital et les fonds de caisses du montant de ces bénéfices mis en réserve. Cette Société par l’organe de son délégué, interrogé sur la caisse de retraite, a déclaré avoir eu l’intention d’en fonder une; « mais ajoute le déposant, «j’ai pris l’avis d’un homme très expert, M. Tolain, qui nous en a dissuadés ; il pense qu’il serait préférable que nous nous entendissions avec une caisse de retraite déjà existante, réservant toutes nos ressources pour la production. Nous avons des idées généreuses : dans un an, nous posséderons, à coté des propriétés d’Isabey et de Cham, un immeuble que nous avons
- p.405 - vue 405/832
-
-
-
- 406
- LE DEVOIR
- acquis au cours de nos travaux, au moyen de combinaisons très simples ; nous espérons y établir une maison de retraite pour nos vieux associés.
- En ce qui concerne l’admission des travailleurs comme membres de l’associatiou, nous trouvons, en étudiant les dépositions, que les uns exigent un stage de quelque temps, et les autres tout simplement le versement de la somme stipulée par les statuts, parfois au moyen même d’une simple retenue sur les salaires. L’association des ouvriers peintres de Paris, qui peut être rangée dans la première catégorie, puisqu’elle exige un stage de six mois des aspirants, a adopté une excellente mesure à cet égard, en les faisant travailler successivement sous la direction de trois ou quatre chefs d'atelier différents pendant cette période, pour éviter les incompatibilités de caractère. Elle s’assure ainsi de la valeur réelle des candidats, et annule complètement les effets du mauvais vouloir, de la jalousie ou autres mauvais sentiments, qui parfois dans les associations écartent les gens utiles, pour faire place à des nullités sonores et ronflantes. C’est sur le rapport des divers chefs qui l’ont employé que le Conseil d’administration prononce sur l’admission ou la non admission du sujet.
- Un fait bien caractéristique à notre avis, c’est la réponse faite par le délégué de l’association coopérative des ouvriers charpentiers de la Seine au Président de la Commission qui le questionnait sur les résultats obtenus par rapport à leur capital. Cette réponse la voici : « Nous avons obtenu qu’un capital versé de 100 francs vaut aujourd’hui 400 francs, bien que nous ayons touché tous les jours notre paye comme dans un chantier. » Cette Société fonctionne depuis le 18 février 1881. Elle a pour principe que le directeur est toujours révocable, et elle le pratique si rigoureusement que depuis deux ans elle a changé trois fois de gérant. « ïl vaut mieux, dit le délégué, changer un administrateur qui ne fait pas son devoir que de mettre en péril l’existence de l’association sous prétexte de stabilité. « Nous ne voulons pas qu’un seul homme dispose de notre sort. »
- La Commission, dans cette enquête, paraissait surtout préoccupée, de quelques questions spéciales. La première portait sur les avis des coopérateurs pour découvrir les moyens de modifier le chapitre delà loi de 1867 relatif aux sociétés à capital variable, qui est tout spécial, pour ainsi dire, aux associations coopératives. Sur ce point, le résultat de l’enquête ne semble pas très satisfaisant, car tous les déposants ont bien signalé les difficultés administratives que rencontrent pour se constituer les sociétés ouvrières, mais rien dans leurs déclarations
- ne pouvait être pris pour une indication de nature à guider les commissaires dans la recherche qu’ils poursuivent.
- Une deuxième préoccupation de la Commission a trait à la question de la possibilité pour les associations ouvrières de prendre part aux adjudications des travaux de l’Etat ou des administrations publiques. Cette possibilité est démontrée par l’expérience elle même,puisque déjà plusieurs de ces sociétés ont exécuté des travaux d’une certaine importance, les peintres, les charpentiers et autres, par exemple. La question à examiner était donc plutôt quels sont les obstacles qui gênent particulièrement les associations ouvrières pour concourir à ces adjudications.
- Sur ce sujet, les réponses ont peu varié et elles ont fait la lumière sur les idées et les aspirations des travailleurs. Il y a d’abord le cautionnement dont le dépôt préalable est exigé,et dont le remboursement se fait attendre longtemps après que les travaux sont exécutés. G-énéralement peu riches, les associations sont obligées presque toujours d’emprunter la somme devant servir à ce dépôt, et souvent à un taux extrêmement onéreux pour elles. Les travailleurs préféreraient avec raison à cette pratique gênante et peu justifiée,une retenue de garantie. On payerait 70 à 80 p. 0/0 au fur et à mesure de l’exqcution des travaux, et la différence resterait entre les mains de l’administration comme gage au lieu et place du cautionnement. Ce système déjà admis par la Commission municipale des travaux à Paris n’a pas encore été appliqué, faute d’un arrêté à prendre.
- Un autre obstacle résulte des retards dans les règlements. Pour les travaux de l’Etat et pour ceux de la ville, tous ceux qui y ont passé n’ont qu’une voix : impossibilité de toucher l’argent dû. L’un des délégués a dit devant la Commission : « Nous avons été adjudicataires des travaux de la mairie du 6e arrondissement pour le pignon de la rue Madame. Ce sont des travaux d’expertise : ils se montent à 1,800 fr. environ, et sont terminés depuis un an} mais je ne sais pas quand nous verrons cet argent. »
- Il y a évidemment là une réforme sérieuse et radicale à opérer, mais comme elle est équitable et urgente, il est plus que probable qu’elle ne sera pas réalisée de sitôt.
- Deux autres modifications ont été réclamées par les déposants à la loi qui régit les associations de cette nature. La première porte sur les frais légaux de constitution des sociétés. La loi dit bien que l’acte de constitution peut être fait sous seing privé, mais
- p.406 - vue 406/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 407
- cette faculté n’est qu’illusoire, puisqu’elle exige en même temps la constatation par un acte authentique du versement de la quotité du capital rigoureusement indispensable. D’autre part, pour les paiements de la ville et de l’Etat l’acte sous seing privé est insuffisant. Il en résulte que les frais d’acte sont relativement très lourds. Ainsi, les menuisiers en siège dont le capital est de 1,700 fr. ont eu à payer par leur acte constitutif 532,65. Les cimentiers ont payé 1,000 fr. et leur capital versé est de 5,000. Enfin, les jurisconsultes eux-mêmes ne sont pas d’accord entre eux sur l’interprétation des dispositions de la loi. Un des délégués a cité les opinions de deux avocats et d’un avoué fort connus qui n’avaient jamais pu s’entendre là dessus.
- La seconde modification a trait à l’impôt que le fisc prélève sur les dividendes aux auxiliaires admis à la participation aux bénéfices. Ainsi, le délégué des ouvriers peintres de Paris dit que pour quelques petits dividendes distribués aux ouvriers qui travaillent chez eux, ils ont dû payer 280 et quelques francs d’impôt. En dépit des conseils d’un avoué et d’un notaire, en deux ans ils ont été mis sept fois à l’amende pour la non observance des formalités relatives à cet impôt. Celui des sculpteurs en bois dit de son côté : « Nous nous trouvons continuellement exposés à des amendes; dernièrement j’ai omis de faire l’abonnement le dernier jour du trimestre, ne voulant pas manquer une affaire importante, et j’ai encouru l’amende. *
- Au nombre des renseignements intéressants sur les difficultés que rencontrent les ouvriers pour créer des sociétés coopératives vient au premier rang », dit M. Ch. Limousin dans « la France », la défiance de la clientèle et du public; puis la mauvaise volonté des patrons qui renvoient les ouvriers qui ont souscrit une action.... puis enfin la difficulté, pour des hommes qui ont toujours été courbés sous l’autorité d’un patron, de se plier à une discipline volontaire. »
- Au sujet de cette dernière difficulté, nous terminons notre résumé par une citation. L’un des commissaires pose au délégué des ouvriers peintres de Paris, M. Bernardeau la question suivante :
- D. « Croyez-vous qu’un jour ou l’autre, par la force des choses le patronat doit être remplacé par le Sociétariat ? Ou bien, au contraire, n’y aura-t-il pas toujours des ouvriers qui préféreront un salaire régulier, déterminé à l’alea des bénéfices et des pertes auxquels peut-être exposé l’Association ?
- Rép. « Il y a des indifférents, des gens qui ne veulent pas aliéner leur liberté, qui voudraient bien avoir les bénéfices mais ne pas participer aux pertes; les ouvriers intelligents, au contraire, et c’est la
- majorité, pensent qu’un jour les patrons seront remplacés par des directeurs de leurs capitaux, de leurs maisons. Pour arrêter la hausse des salaires, il faut que les ouvriers soient associés aux patrons, qu’ils participent aux bénéfices ; autrement les ouvriers arriveront à gagner des prix fous, et c’est une singulière anomalie que de voir demander la diminution des loyers et en même temps l’augmentation des salaires. ... Les ouvriers intelligents préféreront toujours la participation ; ils auront d’abord leur salaire quotidien et puis, moralement ils seront affranchis du salariat.
- « J’ai toujours préconisé la participation.... et ce n’est pas une participation facultative que je désirerais, c’est une participation par contrat. Tous les entrepreneurs qui ont établi chez eux la participation ont réussi : la Maison Lenoir a admis la participation et elle prospère ; M. Leclaire a gagné beaucoup plus d’argent depuis qu’il a introduit chez lui la participation qu’il n’en avait gagné auparavant.
- « Lorsque nous avons parlé de faire des sociétés coopératives on a levé les bras en l’air ; les uns disaient que c’était impossible, les autres prétendaient que c’était marcher vers le capital. Neus nous trouvions entre les positivistes, d’un côté, qui ne veulent rien construire, et les collectivistes de l’autre, qui veulent tout démolir. Mais de ce que la majorité ne veut rien faire ce n’est pas une raison pour rester dans l’inaction. Nous nous sommes dit : Nous allons nous associer, — nous étions huit — un jour la majorité viendra à la participation ; le capital sera assez conciencieux et assez sage pour comprendre qu’il faut en arriver là, pour éviter la hausse des salaires, les grèves, et même une catastrophe.»
- Ce déposant a raison. Au milieu de l’inaction, de l’indifférence et du mauvais vouloir, le bon exemple est le meilleur enseignement, la meilleure impulsion à donner vers le progrès qui se réalisera malgré tout à un moment donné.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Travaux législatifs. — La loi touchant les syndicats ouvriers est terminée à la Chambre. Les amendements que le Sénat y avait introduits sont acceptés en partie, en partie aussi rejetés. Les divergences entre les délibérations antérieures des deux Assemblées portaient sur trois points principaux. Le premier concernait la publicité des syndicats. Le Sénat la réclamait pour tous, c’est-à-dire que tout syndicat venant à se constituer déposât ses statuts. La Chambre ne l’entend pas ainsi : elle veut respecter plus encore la liberté et elle admet la distinction entre les syndicats publics, rem-
- p.407 - vue 407/832
-
-
-
- 408
- LE DEVOIR
- plissant cette formalité, et les syndicats privés libres! de toute condition.
- La Chambre donne cependant de grands avantages aux syndicats qui se constitueront publiquement.
- Seuls les syndicats publics ont le droit d’ester en justice, de posséder les immeubles nécessaires à leurs réunions, et de faire tous actes publics à eux permis par l’article 6 de la loi. Ce n’est pas tout : le second point sur lequel la Chambre et le Sénat étaient en désaccord, c’était les droits pour les syndicats professionnels de s’unir entre eux. La première l’avait d’abord concédé à tous indistinctement. La Chambre avait fait sur ce point une importante concession. Elle n’accorde aujourd’hui ce droit qu’aux syndicats publics, c’est-à-dire à ceux qui ont déposé leurs statuts, et encore les oblige-t-elle a faire connaître le nom et le siège des syndicats composant l’union, comme toute adhésion ou toute radiation nouvelle.
- C’est là une restriction capitale. Non seulement en effet elle oblige les fédérations ouvrières à agir au grand jour, mais il nous semble qu’en vertu de l’article 4 de la loi, vké par l’article 5, qui veut que les administrateurs de tous syndicats soient Français, elle exclut la possibilité d’union entre les syndicats français et étrangers, possibilité qui avait si fort inquiété le Sénat.
- Dans ces conditions on ne prévoit pas de trop grandes objections au Sénat et on espère de lui le vote de cette loi qui peut marquer un grand pas dans la voie des questions sociales.
- *
- ¥ ¥
- Le Sénat a discuté la loi qui abolit les livrets d’ouvriers. Il a voté cette suppression en principe, mais plusieurs membres du centre gauche et de la droite ont essayé de les rétablir par un moyen détourné. Jusqu’ici un ne sait pas lequel des deux partis aura raison.
- *
- * *
- Le ministre des travaux publics a déposé ses projets de convention avec les grandes Compagnies de chemins de fer.
- Malgré tous les avantages apparents que ces conventions offrent à l’Etat, elles seront un obstacle considérable à la réalisation de tout progrès sérieux dans nos moyens de transport, et grèveront l’Etat dans l’avenir d’une somme considérable s’il veut racheter,
- *
- * 4
- Le parti républicain avancé a fait à Paris une réception aussi cordiale que brillante au gendre de Gari-baldi.
- Canzio-Garibaldi est le gendre du patriote de Caprera, mort l’an dernier; toute l’Italie a célébrée l’autre semaine le premier anniversaire de cette mort. Canzio-Garibaldi, accompagné de M. Pianciani, vice-président delà Chambre des députés italiens, est arrivé la semaine dernière à Paris, où il apportait, pour en faire hommage à notre capitale, l’épée de la Tour-d’Auvergne, offerte autrefois par la République au premier grenadier de France, et qui avait été donnée plus tard à Garibaldi par des héritiers de la Tour-d’Auvergne. Un déjeûner lui a été offert par un groupe de députés républicains et de conseillers municipaux de Paris. MM. Clémenceau, Lockroy, Lepère, Dubois (de la Côte-d’Or), Vernhes et Clovis Hugues ont porté des toasts. On a bu a l’union de l’Italie et de la France et à la fraternité des peuples.
- MADAGASCAR
- Le ministre de la marine a reçu de l’amiral Pierre une dépêche donnant des renseignements très intéressants sur les derniers faits dont l’île de Madagascar a été le théâtre.
- Après le bombardement et la prise en possession par nos troupes de Majunga sur la côte ouest de Madagascar et de plusieurs autres postes hovas, l’amiral Pierre a adressé à la reine des Hovas un ultimatum comportant
- plusieurs points, notamment : 1° la reconnaissance des traités de 1841 qui consacrent notre protectorat sur la côte nord-ouest ; 2° le paiement d’une indemnité d’un million et demi ; 3° la fixation d’une manière équitable du régime de la proprité pour nos nationaux sur le territoire hova, etc.
- Cet ultimatum ayant été rejeté par le gouvernement hova, l’amiral Pierre s’est emparé de Tamatave, ville de vingt mille habitants, qui est le principal port de Madagascar. Il a occupé également trois autres localités de la côte orientale de la grande île africaine.
- Les mesures énergiques prises par l’amiral Pierre ont produit bon effet, car les ambassadeurs hovas qui, après être venus conférer avec le ministère Duclerc, avaient quitté la France à la suite d’une rupture de négociations, pour aller aux Etats-Unis, à Londres et à Berlin, sont revenus à Paris. Ils sont arrivés lundi soir et ils ont fait demander immédiatement une entrevue au président du conseil chargé de l’intérim des affaires étrangères.
- M. Jules Ferry a reçu mardi les envoyés de la reine Ranavalo. Ceux-ci ont dû quitter Paris mercredi.
- On affirme que la reine Ranavalo serait morte depuis six mois et que ce sont ses ministres qui, poussés par un parti militaire, auraient créé toutes ces difficultés.
- NORWÈGE
- Eu Norwège commence le procès des ministres accusés par la Chambre de violer la Constitution. Onze ministres, onze accusés, juge : un tribunal spécial com-
- osé de 8 membres de la Chambre haute et de 9 me aires de la Cour suprême. Accusateurs, accusés, juges et public, tout le monde sait que pardessus la tête des ministres on vise ie roi, ou plutôt la royauté. C’est l’union avec la Suède que la Norwège veut rompre, c’est la République qu’elle veut établir. C’est une révolution pacifique. Que cette révolution se poursuive et qu’elle s’achève pacifiquement dans l’intérêt du pays c'est le vœu que tout bon citoyen doit former.
- *
- ¥ ¥
- 3Les progrès des rois. — On vient de faire, à Constantinople, l’essai d’un nouveau système de navigation électrique destiné à rendre le Bosphore infranchissable aux navires de guerre. On a construit une sorte de petit croiseur sous-ïnariD, large de 40 centimètres, long de 8 mètres, qui flotte entre deux eaux n’ayant pour toute cargaison que quelques quintaux de dynamite et qu’on dirige de la terre à la rencontre du navire qu’on veut détruire. Le feu est mis à la cargaison par une étincelle électrique que l’on envoie du rivage. Le mouvement est donné par deux machines Siemens, qui agissent sur deux hélices placées à l’arrière, l’une à bâbord, l’autre à tribord. Le Sultan a voulu assister lui-même à ces expériences. Sa Majesté impériale est rentrée au sérail persuadée que de nouveaux jours de sécurité allaient luire, grâce aux progrès de l’électricité, pour la monarchie desOsmanlis.
- Il serait plus prudent, plus sage et en même temps plus hardi de provoquer ia neutralisation des Détroits sous la garantie de l’Europe.
- *
- 4 4
- La salle du Jea-de Paume. — L’inauguration de la salle du Jeu-de-Paume, restaurée, a eu lieu samedi à Versailles, en présence des représentants du gouvernement, de nombreux sénateurs et députés, de conseillers généraux, etc.
- Les ministres, M. Jules Ferry, Valdeck- Rousseau et Hérisson ont été reçus à l’Hôtel-de-Ville par le préfet, M . Cottu, par le maire, M. Déroisin, et le général Thou-mini, commandant la place de Versailles.
- La presse était représentée par un grand nombre de ses membres.
- Le cortège, fort nombreux, s’est ensuite mis en marche par l’avenue de Paris, l’avenue de la Mairie, l’ave-
- p.408 - vue 408/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 409
- nue de Sceaux et la rue de Gravelles, au milieu de laquelle débouche la rue du Jeu-de-Pamne. Les troupes formaient une double haie sur tout le parcours. Les musiques militaires jouaient la Marseillaise.
- A l’entrée de la salle, les ministres ont été reçus par M. Guillaume, l’architecte de la salle, el par les artistes qui ont travaillé à sa. restauration.
- M. Henri Martin prend le premier la parole.
- Il fait l’historique de la salie consacrée aux représentants de la nation qui, en 1789, ont ouvert au monde les portes de l’avenir. Il rappelle toutes les grandes dates de la Révolution. Il forme le vœu que la troisième République, qui celle-là est définitive, réalise la pensée des hommes, dont on célèbre aujourd'hui la mémoire. Il fait l’éloge de M. Ferry qui s’est consacré tout entier à l’œuvre de l’éducation nationale, et il exprime l’espoir qu’on élèvera un monument en 1889 au souvenir de la première Assemblée républicaine.
- M. Jules Ferry a répondu à M. Henri Martin. Nous analysons ainsi son discours :
- En présence de ces souvenirs et de ces grands noms, il semble bien que cette fête n’est pas une fête comme les autres. Ce n’est pas celle d’un parti.
- Nous fêtons la date du 20 juin 1789, qui est la date éternelle de l’affranchissement de l’humanité ; car, ainsi que l’a dit Michelet, la France faisait alors à ses risques et périls, les affaires du genre humain.
- G’eet plus qu’un acte politique que nous accomplissons aujourd’hui, c’est un acte religieux. Nous venons, poussés par un sentiment de piété profonde, saluer dans son humble berceau la plus grande des Révolutions .
- Des inconnus venus de la province ; une cohue de petits bourgeois, comme on les appelait avec raillerie, chassés du lieu de leurs séances, et errant comme des écoliers punis, les pieds dans la houe et la tête sous la pluie.
- Le hasard les conduit ici où ils font un serment. Et ce serment, quel est-il ? Ils jurent à la France de ne pas se séparer sans lui avoir donné une Constitution qui substituât la loi à l’arbitraire, l’égalité aux privilèges, la liberté au despotisme. Iis jurent d’affranchir la terre, la pensée, l’homme, le citoyen et le pays. Ce serment, ils l’ont tenu. Et la preuve, c’est que nous sommes ici.
- Quel est, messieurs, le meilleur moyen d’honorer ces illustres morts ? C’est d’entendre leurs leçons. Deux enseignements se dégagent surtout de leur histoire. Le premier, c’est que ce n’est pas la force qui triomphe, c’est le droit. Leur œuvre a consacré le triomphe de la force morale sur toutes les forces matérielles organisées pour la combattre.
- Le second enseignement c’est que, comme le rappelait tout à l’heure notre grand historien national, si le mouvement de 1789 a été irrésistible, c’est par l’union de tous les révolutionnaires..
- *
- * *
- Bismarck devaist Phistoixre. — M. Negri a fait il y a quelques semaines à Milan une fort belle conférence dans laquelle au milieu des applaudissements, il a porté sur M. de Bismarck et sur son œuvre un jugement que l’histoire ratifiera.
- ... Qu’était-ce que l'Allemagne avant Bismarck? faible puissance politique, il est vrai, mais un grand mouvement de pensée et de science, un déploiement d’activité individuelle parfaitement libre avec une remarquable unité de direction. Un peuple d’ouvriers supérieurs occupés à tous les travaux de l’intelligence. Grâce à la ligoe douanière, l’industrie et le commerce ne chômaient pas; une prospérité peu bruyante, mais tranquille et sûre, régnait dans le pays. Pleine liberté de Pensée, et par conséquent tolérance réciproque; protestants et catholiques vivaient d’accord. Dans ce milieu de calme, d’étude et de travail apparaît tout à coup un nomme puissant dont le programme est celui-ci: hégémonie de la dynastie en Prusse, de la Prusse en Allemagne et de l’Allemagne en Europe. Pour y arriver, il mule aux pieds les droits des faibles, casse des trônes,
- exile des rois, annexe des villes et des provinces qui ne veulent pas être annexées, démembre une nation voisine, répand des torrents de sang, surmonte tous les obstacles et réussit enfin à mettre dans les mains de son souverain un million de soldats. « Mais ceci, Messieurs, dit l’orateur, n’est pas le programme d’un homme moderne, c’est le programme d’un barbare de génie. Quelle est l’idée de civilisation, de progrès dont il puisse dire : Si je n’avais pas été, elle ne serait pas? L’Allemagne est-elle plus libre, plus active, plus heureuse? 11 n’a regardé ni aux principes, ni aux traditions, ni aux souvenirs. Il s’est servi ue tous et de tout, n’ayant qu’un seul objet en vue,la puissance de l’Etat. Un jour, ennemi du catholicisme, le lendemain son allié, hier partisan du libre-échange, aujourd’hui protectionniste féroce, autrefois aristocrate à outrance, maintenant tout prêt à favoriser un socialisme d’Etat; où est son idée et sa mission de grand homme ? Par des miracles d’esprit, d’audace et d’habileté il a réussi à fonder dans le centre de l’Europe une puissance militaire énorme. Mais qu’y a gagné le monde en civilisation, en justice et en bonheur? Toute l’Europe armée jusqu’aux dents, est en défiance. Les passions subversives, au lieu d’être domptées se sont exaltées, exaspérées en voyant le triomphe de la force et la violence faite au droit. »
- (Etats-Unis d'Europe).
- * *
- La retraite de M, de Bennigsen, démissionnaire au Landtag, démissionnaire au Reichstag, laisse en poussière le parti national-libéral qui fut si longtemps la pierre sur laquelle Bismarck voulait bâtir. Voter le bud-get de 1884-1885, ou subir une dissolution immédiate: devant ce dilemme M. de Bennigsen s’est retiré, et le budget a été voté, et le Reichstag prorogé. Dégoûté, M. Lasker est parti pour l’Amérique. M. de Bismarck se reporte nécessairement sur les conservateurs et sur les cléricaux. Ainsi finit le kulturkampf. M. de Bismarck est allé à Ganossa sans quitter Berlin.
- John Brlght et le tunnel soas«marin. —
- Yoici comment, à la fin d’un déjeuner qui lui était offert à Birmingham pour fêter le vingt-cinquième anniversaire de son entrée dans la vie politique John Bright, auquel on demandait son avis, s’est expliqué à propos du tunnel sous-marin :
- On a dit qu’en creusant le tunnel, nous mettrions en péril l’indépendance nationale, et de hautes autorités militaires ont même parlé d’une expédition française de quelques milliers d’hommes traversant le tunnel pour venir se saisir de Douvres et de ses environs sur une étendue d’une dizaine de lieues. Ce n’est assurément qu’une supposition, mais ce n’est qu’à Bedlatn qu’elle a pu se produire, car cela équivaut à 'dire qu’avec une population de 45 millions, dont 8 millions ajant atteint l’âge mur, nous ne sommes pas en mesure de défendre un trou creusé dans le sol sur une largeur de 15 pieds. Jamais je n’arriverai à partager l’opinion de ces hautes autorités militaires. Je ne suis même pas fâché d’ajouter que si, le 11 juillet de l’année passée, nous eussiens eu dans le port d’Alexandrie un personnage civil d’une certaine capacité, il n’y eût ni bombardement de la ville, ni incendie, ni massacre de trois ou quatre mille hommes, ni les autres calamités qui s’en sont suivies, et qu’il n’y eût besoin alors ni de prodiguer des titres, ni d’accorder des dotations pécuniaires. Je suis d’avis que le tunnel de la Manche, une fois construit, serait d une importance capitale pour le pays et d'une importance non moindre pour toute l’Europe. Il augmenterait en même temps, dans des proportions considérables, le trafic avec les Etats-Unis. Telle doit être l’opinion de tout homme sensé, et chaque Anglais, petit ou grand, est intéressé à ce que le tunnel se fasse sans objection et sans obstacle.
- Le plus grand intérêt de l’Angleterre, c’est la paix, et si ce principe avait toujours prévalu la situation des classes travailleuses serait actuellement tout autre. Nous avons pour tâche d’amener les nations de l’Europe et de
- p.409 - vue 409/832
-
-
-
- 410
- LE DEVOIR
- l’Amérique du Nord à une alliance solide, constante, durable.et bénie avec notre pays, et c’est pour contribuer à cette oeuvre que je vous ai présenté ces observations qui, je l'espère, trouveront leur écno dans l’opinion publique de l’Angleterre. Que l’on regarde donc la France comme une nation amie, de même que le peuple français désire vivre en bonne harmonie avec le peuple angfais. Que l’on marche autant que possible d’accord avec le gouvernement et la nation française. Toute question sera facilement réglée si on l’aborde dans un esprit de conciliation, mais toute question peut donner lieu à de graves complications si on vient le traiter conformément aux idées personnelles d’un certain groupe et non de l’ensemble de la nation.
- La façon dont John Bright, à propos du canal de Suez et du tunnel sous-marin, s’est expliqué sur la nécessité européenne d’un accord intime entre l’Angleterre et la France, fait voir que la démocratie anglaise, elle aussi, est prête à entrer dans une alliance de peuples.
- EGYPTE
- Si la diplomatie française mérite qu’on lui reproche d’user de ruse, de mensonge et de violenee, que dire de la diplomatie anglaise ? Que se passe-t-il en Egypte ? Quel procès que celui qui vient de coûter la vie à Suleyman-3amy. et que dire de la procédure suivie en ce moment même contre Khandil ? Qn’est-ce que cette cour martiale, qui instruit, juge et condamne à huis-clos ? Qu’est-ce que ce juge qui refait l’acte d’accusation à ^mesure que les témoignages détruisent les charges ? Et tout cela pour substituer au vrai coupable ceux qui furent tout au plus ses complices et exécutant les assassinats et les incendies d’Alexandrie. Que M. Gladstone le sache, le khédive n'a pas de responsabilité quoique ces choses se fassent en son nom, l’Angleterre seule maîtresse en Egypte, y répond seule du bien et du mal. Qu’est devenue cette parole, cette promesse, cet engagement : l’Egypte libre, l’Egypte rachetée, « l’Egypte aux Egyptiens ?» Le nœud de ia question est dans la neutralisation du Canal de Suez; pourquoi ne pas faire cette neutralisation avec la France, avec lTtalle, avec l’Allemagne, avec la Grèce, avec toutes les nations ?
- La Coopération en France et en Angleterre
- La comparaison des travaux du Congrès d’Edimbourg, dont nous avons rendu compte dans notre dernier numéro, et des dépositions des sociétés coopératives ouvrières devant la commission extraparlementaire d’enquête fournit matière à un parallèle qui paraîtra intéressant à nos lecteurs entre le mouvement coopératif en Angleterre et en France.
- Les résolutions prises au Congrès des coopérateurs Anglais que M.Holyoake n’hésite pas à déclarer le meilleur qu’ait encore eu lTJnion de coopération dans la Grande Bretage indiquent de la part de ses membres une tendance plus marquée à entrer dans la voie coopérative de la production agricole et industrielle, assez négligée par eux jusqu’à présent pour la branche exclusive de consommations.
- C'est en effet là un des caractères distinctifs de ce mouvement dans les deux pays. En Angleterre, la coopération a marché à grands pas, à pas de géant,
- dans le sens de la coopération de consommation, tandis qu’en France, elle a marché plus lentement mais plus généralement dans la direction plus utile, suivant nous, de la production. Les coopérateurs Anglais sont plus consommateurs que producteurs, les coopérateurs Français sont plutôt producteurs que consommateurs. Cela tient évidemment à la différence de nature des individus dans les deux pays. L’Anglais plus positif, plus pratique, mais aussi plus terre à terre que le F ançais livre infiniment moins au hasard des circonstances les éléments de sa vie, et il a plus de répugnance à se risquer à l’aventure dans des entreprises dont le succès est par trop aléatoire. Si l’Américain, issu de lui a pris, pour devise le go ahead traditionnel, et s’il ose affronter les dangers les plus probables, c’est parce que, comme nation, l’Américain est pour ainsi dire un peuple enfant, et que, mis en présence de la nature vierge à dompter, il a dû, lui être civilisé, se plier aux exigences du milieu dans lequel il S8 trouvait, et devenir aventureux et hardi sous peine de mort. Etre aventureux pour lui c’était le fameux dilemne d’Hamlet : «tobe or not to be ». Mais l’Anglais n’a point ces allures hasardées. Avant d’agir, il aime à calculer toutes les chances probables de son acte, et ce n’est pas lui qui en parcourant des grèves aux sables mouvants s’enlisera jamais, parce qu’avant de poser un pied quelque part il se sera assuré de la solidité du sol. Son courage est celui du joueur prudent qui a au moins autant de chances de gain que de perte, et qui peut nourrir raisonnablement par conséquent l’espoir de ne pas succomber.
- Le Français au contraire est beaucoup plus l’homme de premier mouvement, prime-sautier, facile à l’entraînement, et lorsqu’il a subi l’impulsion, il s’arrête peu dans son élan à ces calculs de prudence et de raison qui font hésiter et s’arrêter,sinon rétrograder les autres. Habitué à vaincre, il compte pour réussir beaucoup sur son énergie et son intrépidité, mais beaucoup aussi sur son étoile. La voie lente et sûre d8 l’épargne va moins à sa nature vive et agissante que celle des entreprises hardies et rapides pour arriver à la fortune, et il préfère courir des risques plus nombreux pour arriver plus vite, que traîner trop longtemps sans danger vers le but. De là sa préférence pour la coopération active et plus remplie d’aleas de la production, que pour le système passif et moins exposé de la coopération de consommation.
- La coopération de consommation ne demande que de l’économie, de l’épargne et de l’union,et ses résultats sont à près assurés quoique lents à se produire.
- p.410 - vue 410/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 411
- Cela peut plaire davantage au génie du travailleur Anglais. La coopération de production exige en outre de l’activité dévorante et soutenue, de l’initiative, une lutte ardente et constante qui surmonte tous les obstacles, et c’est ce que le travailleur Français préférera toujours.
- Cela explique la différence de tendances dans le mouvement coopératif chez les deux peuples. En Angleterre les coopérateurs sont au nombre de six cent mille ; en France le nombre des coopérateurs dont les représentants ont comparu devant la commission extraparlementaire n’arrive pas à quatre mille, et l’on peut, en comptant tous les autres, affirmer que,tant coopérateurs de consommation que coopérateurs de production, leur chiffre ne dépasse pas cinquante mille. Mais il faut ajouter qu’en France tous les coopérateurs appartiennent à la classe des travailleurs exclusivement, tandis qu’en Angleterre, on compte beaucoup plus de bourgeois et de personnes exerçant des professions libérales que d’ouvriers proprement dit. Ces derniers en Angleterre forment une minorité tellement faible, que nous croyons être dans le vrai en disant qu’ils ne sont pas beaucoup plus nombreux en réalité qu’en France, où les classes dites dirigeantes n’ont point de représentants pour ainsi dire dans le mouvement.
- Mais chez les uns comme chez les autres il y a progrès réalisé depuis le début. La coopération appliquée à la consommation étant plus facile et infiniment plus lucrative, les coopérateurs Anglais, d’ailleurs plus anciens dans le mouvement que les nôtres, sont fort riches, et disposent de capitaux tellement considérables, que bon nombre de leurs sociétés éprouvent un certain embarras à les employer. Chez eux le progrès consiste à avoir compris enfin les avantages de l’application de ce système à la production agricole et industrielle, et à la décision prise dans le dernier congrès d’entrer résolument dans cette ville. Le résultat de cette détermination, conséquence logique de cette innovation, est l’adoption du régime de la participation des travailleurs aux bénéfices, qui jusqu’à présent n’avait point ôté appliqué par les coopérateurs en Angleterre.
- A ce sujet, M. Holyoake s’exprime comme suit :
- « Jusqu’à présent le principe de la participation aux bénéfices n’avait point été accepté, sous prétexte que si les ouvriers ne jouissaient pas de cet avantage, les membres de toutes les associations des magasins profitaient du bon marché des marchandises manufacturées et fournies par la Société de vente en gros. Il est singulier que ce soit précisément là l’argument à l’aide duquel Bastiat et les autres économistes partisans de la concurrence ex-
- pliquaient les avantages de cette dernière, en disant que quand même l’ouvrier, en tant qu’individu,serait réduit à la misère la plus profonde, le système n’en avait pas moins l’avantage inappréciable de faire bénéficier la généralité des consommateurs d’une nation, d’une baisse plus grande des articles qu’ils achètent. Le but de la coopération est d’assurer au travailleur dans l’atelier, qu’il travaille des mains ou du cerveau, sa part directe et personnelle des profits. Le consommateur n’a aucun droit à un bon marché spécial, tant que cette condition essentielle n’est pas remplie.»
- Nous considérons ce progrès dans la marche de la coopération en Angleterre comme beaucoup plus important que ses immenses accumulations de capitaux et ses colossales opérations financières ou commerciales.
- En France, le principe de la participation des travailleurs aux bénéfices s été adopté et appliqué dès le commencement par la grande majorité des sociétés coopératives, car la plupart de celles qui ne l’appliquent pas ouvrent leur porte toute grande à leurs collaborateurs, qui n'ont qu’à le vouloir pour devenir participants et associés.
- Plus récentes et beaucoup moins nombreuses, ayant par conséquent un champ d’action infiniment plus restreint, les Associations françaises, sauf de très rares exceptions n’ont point réalisé les énormes bénéfices qui mettent aux mains de leurs frères d’Ou-tre-Manche des masses si considérables de capitaux, mais leurs progrès, pour être moins bruyants et plus modestes, n’en sont pas pour cela moins réels, car on a vu par les dépositions faites devant la Commission d’Enquête l’une d’elle quadrupler de valeur son capital dans l’espace de deux années, une autre ayant commencé avec cent francs posséder peu de temps après cinq mille francs, une troisième comptant 16 membres seulement au début, en avoir aujourd’hui 193, une autre s’augmentant en une seule année de 105 associés et enfin une qui ayant commencé sans argent à fait pour 250,000 francs d’aflai-res avec 8 à 10 p. 0/0 de bénéfices nets, et possède aujourd’hui un capital de 70,000 fr. et un fonds de roulement de 250,000 fr.
- Comparés aux résultats des sociétés Anglaises, ceux que nous constatons en France sont peu de chose assurément ; mais eu égard à la faiblesse des moyens d’action au début, aux innombrables difficultés de tout genre à surmonter pour se constituer, à la défiance générale et si peu justifiée de la clientèle pour ces sortes d’entreprises, au peu d’encouragement qu’elles trouvent chez ceux là même qui devraient le plus s’intéresser à leur succès, il serait
- p.411 - vue 411/832
-
-
-
- 412
- LE DEVOIR
- injuste de méconnaître leur valeur véritablement considérable.
- « Nous admirons, » dit le Globe, « le caractère vraiment stoïque de certains déposants et de leurs camarades, dont le courage et la foi dans le principe d’association ne se sont pas démentis un seul instant à travers toutes sortes de vicissitudes, et cela pendant de longues années.
- « Ceux 1A se sont vus délaissés de ceux qui leur avaient promis de résister de concert aux mauvais jours ; ils ont chômé, ils ont jeûné, puis, lorsque les commandes sont revenues, ils ont travaillé nuit et jour pour se remettre au pair. Aujourd’hui ils racontent modestement tous ces tracas, tous ces ennuis, comme des hommes qui ont accompli un devoirauquel il ne leur était pas permis de se soustraire. Encore une fois nous admirons.
- « Oui, c’est bien là l'élite des travailleurs. Non-seulement ils ont appris, dans la pratique de l’association, que l’indépendance est chose difficile à acquérir lorsqu’on n’a que ses bras et sa bonne volonté pour toute fortune ; mais ils se sont en outre mis au courant de la gestion d’une maison, qualité qui manque à la grande-majorité des ouvriers, et dont l'absence constitue le plus grand obstacle à leur émancipation.»
- Que les travailleurs méditent sur les enseignements que fournissent en si grande abondance d’une part les travaux des coopérateurs Anglais et d’autre part les dépositions des délégués des Associations Ouvrières de France devant la Commission extra-parlementaire. Ils y puiseront l’énergie nécessaire pour surmonter cette apathie, cette indifférence qui les empêche d'accourir s’enrôler plus nombreux sous le drapeau bienfaisant de l’Association.
- Que le gouvernement étudie sérieusement de son côté les résultats que peut donner, au point de vue de la sécurité sociale en même temps que de la prospérité et de la richesse nationale, la propagation de l’association dans l’industrie et l’agriculture, et qu’il recherche les moyens les plus efficaces pour la rendre plus facile et plus commode pour tous ; c’est ainsi qu’il arrivera à la généraliser dans le pays.
- Que les patrons, les chefs d’industrie y puisent eux aussi la conviction des avantages que peut produire pour eux-mêmes l’application sérieuse du système de la participation des travailleurs aux bénéfices, de l’association du capital et du travail, et tous les efforts tendant ainsi vers un même but utile et humanitaire, nous verrons enfin ce terrible problème social cause de tant d’inquiétudes, de frayeurs et de luttes, perdre beaucoup de sa nature irritante,et ap-
- procher plus aisément et plus vite de sa solution définitive.
- LA SAGESSE ANTIQUE("
- XXV
- Temps propice au redressement des abus
- Si las hommes de mérite sont placés dans des commandements qui leur conviennent, et que le royaume jouisse des loisirs de la paix, c’est le temps de réviser et mettre dans un bon ordre le régime civil et le régime pénal.
- Si lorsqu’un royaume jouit de la paix etde la tran-quilité, le prince emploie ce temps pour s’abandonner à ses plaisirs vicieux et à la mollesse,il attirera véritablement sur sa tête de grandes calamités.
- Meng-Tseu.
- Devoir «les gouvernants envers le chef de 15E tnt
- Un proverbe dit : « Je ne vois pas qu’un prince ait « plaisir à remplir ses devoirs, à moins que ses pa-« rôles ne trouvent point de contradictions. »
- Qu’il fasse le bien, et qu’on ne s’y oppose pas ; cela est très bien ; qu’il fasse le mal, et que l’on ne s’y oppose pas ; n’est-ce pas, dans ce peu de mots, trouver la cause de la ruine d’un Etat ?
- Ceux que l’on appelle grands ministres servent leur chef d’Etat selon les principes de la droite raison et non selon les désirs du chef de l’Etat ; s’ils ne le peuvent pas, alors ils se retirent.
- Lun-Yu.
- Exhorter le prince à pratiquer des choses difficiles, s’appelle acte de respect envers lui ; lui proposer le bien à faire, l’empêcher de commettre le mal, s’appelle dévouement sincère. Mais dire: Mon prince ne petit pas exercer un gouvernement humain, cela s’appelle voler.
- Conseils aux gouvernants
- Quoique vous vous conformiez aux règles de la droiture dites toujours en vous-même : Peut être ai-je manqué à quelque chose et ne cessez jamais de vous reprocher vos fautes. Travaillez avec soin à imiter les grands exemples de vertu ; tenez votre cœur fixe sur les vrais objets ; examinez quels sont vos progrès dans la vertu.
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté les N08 des 28 janvier et 27 mai 1883.
- p.412 - vue 412/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 413
- Ne balancez point à éloigner de vous ceux qui ont les moeurs dépravées.
- Ne vous laissez pas surprendre un seul moment, par la mollesse ni l’oisiveté.
- Si en cherchant à vous instruire vous restez humble et modeste, si vous apportez une attention perpétuelle à vos actions ; vous viendrez à bout de vous perfectionner ; et si vous le voulez sincèrement vous posséderez l’art de gouverner.
- Chou-Ring.
- Les anciens princes qui désiraient développer et remettre en lumière, dans leurs Etats, le principe lumineux de la raison que nous recevons du Ciel, s’attachaient auparavant à bien gouverner leurs royaumes ; ceux qui désiraient bien gouverner leurs royaume, s’attachaient auparavant à mettre le bon ordre dans leurs familles ; ceux qui désiraient mettre bon ordre dans leurs familles, s’attachaient auparavant à se corriger eux-mêmes, à donner de la droiture à leur âme, à rendre leur intentions pures et sincères.
- Le prince doit lui-même pratiquer toutes les vertus et ensuite engager les autres hommes à les pratiquer.
- Que n’ayant rien de bon, rien de vertueux dans le cœur, on puisse être capable de commander aux hommes ce qui est bon et vertueux, cela est impossible et contraire à la nature des choses.
- C’est pourquoi le bon gouvernement d’un royaume consiste dans l’obligation préalable de mettre le bon ordre dans sa famille.
- Conduisez-vous convenablement envers les personnes de votre famille, ensuite vous pourrez instruire et diriger une nation d’hommes.
- Si vous faites ce qui est convenable entre frères de différents âges, alors vous pourrez instruire de leurs devoirs mutuels les frères aînés et les frères cadets d’un royaume.
- Il y a un grand principe pour accroître les revenus de l’Etat ou de la famille. Que ceux qui produisent ces revenues soient nombreux, et ceux qui les dissipent en petit nombre.
- Ta-hio.
- Celui qui aime l’étude, ou l’application de son intelligence à la recherche de la loi du devoir est bien près de la science morale ; celui qui fait tous ses efforts pour pratiquer ses devoirs, est bien près de ce dévouement au bonheur des hommes que l’on appelle humanité ; celui qui sait rougir de sa faiblesse dans la pratique de ses devoirs, est bien près de la force d’âme nécessaire pour leur accomplissement.
- Celui qui sait ces trois choses, connaît alors les moyens qu'il faut employer pour bien régler sa personne, ou se perfectionner soi-même; connaissant les moyens qu’il faut employer pour régler sa personne, il connaît alors les moyens qu’il faut employer pour faire pratiquer la vertu aux autres hommes ; connaissant les moyens qu’il faut employer pour faire pratiquer la vertu aux autres hommes, il connaît alors les moyens qu’il faut employer pour bien gouverner les empires et les royaumes.
- Tchoung - Young *
- [A suivre).
- ÉCOLES DO FAMILISTÈRE
- Conférence do Moral©
- Sommaire : Définition de la solidarité. — Solidarité L dans la famille, dans l’association, dans la nation, entre les nations, dans l’humanité. — Conclusion.
- Devoir de Mlle Philip Marguerite
- âgée de 14 ans 9 mois Le 15 Juin 1883
- La solidarité est la réciprocité des influences, c’est-à-dire que tout être subit l’influence morale oa physique des actions des autres êtres. Les hommes, les végétaux, la matière brute, sont solidaires. Ainsi, dans un pont, la pièce principale de la charpente est la barre de fer qui le soutient; si cette barre se brise, le pont s’écroulera, toutes les parties du pont sont donc solidaires de la barre de fer. Dans une plante, toutes les parties de la plante sont solidaires les unes des autres. Si on coupe les racines de cette plante, la plante mourra; toutes ses parties étaient donc solidaires des racines. Il y a solidarité dans la famille, dans l’association, dans l’école, dans l'armée, dans la nation, entre les nations et dans l’humanité. Dans une famille, si le père est travailleur, courageux et honnête, l’estime qu’il acquerra, rejaillira sur sa femme et sur ses enfants. Il aura exercé une bonne influence; si, au contraire, il est paresseux, lâche et malhonnête, le déshonneur qui retombera sur lui rejaillira sur ses enfants. Il aura exercé sur eux une mauvaise influence. Une famille a deux enfants, si l’un est sage, obéissant et travailleur, il exercera une bonne influence sur l’autre enfant. Dans une famille il y a trois enfants, deux sont désobéissants, mauvais caractère; ils exerceront une mauvaise influence sur leurs parents et sur leur frère. Si une mère de famille a de l’ordre, elle exerce une bonne influence sur ses enfants, parce qu’ils prennent alors l’amour de l’ordre. Tous les membres de l’association sont solidaires les uns des autres. Si un membre de l’association fait son devoir, observe les règles, il donne une bonne influence aux autres membres de l'association. Dans l’usine, quand un ouvrier s’applique à bien travailler, il fait des objets qui se vendent bien. Les bénéfices se réalisent. Il a eu une bonne influence matérielle et morale sur les autres ouvriers. Il a donné une bonne influence
- p.413 - vue 413/832
-
-
-
- 414
- LE DEVOIR
- matérielle parce que tous les ouvriers reçoivent leur part de bénéfice; il a donné une bonne influence morale parce qu’il a donné le bon exemple du moment et augmenté la juste renommée de la maison Godin et Ci9. Si, au contraire, il ne travaille pas, il exerce une mauvaise influence morale et physique. Il donne le mauvais exemple sur le moment même, de plus ce qu’il a fait n'est pas vendu. Cela occasionne des pertes et amoindrit le renom de l’usine du familistère. Dans une école, tous les écoliers sont solidaires les uns des autres. A telle preuve, qu’ils sont solidaires, c’est que si un écolier fait une sottise, que le professeur ne parvienne pas à connaître le coupable, il punira toute la classe. L’élève indiscipliné aura exercé une mauvaise influence, parce qu’il aura dérangé la classe, qu’il aura donné un exemple de lâcheté en ne se dénonçant pas. Il en est de même pour l’armée. Dans une guerre, si le bataillon d’un régiment recule devant l’ennemi, il déshonorera tout le régiment. Si le chef a peur du feu, toute la compagnie en reçoit la honte. Mais si, au lieu de reculer devant l’ennemi, ce bataillon combat courageusement, il honore toute l’armée et il donne un bon exemple aux autres bataillons. Le commandant Rivière qui vient de mourir au Tonkin a honoré son régiment parce qu’il est mort en brave.
- Il y a solidarité dans la nation. Par exemple tous les Français sont solidaires les uns des autres. Ils exercent surtout une bonne influence par leur vote juste et éclairé. Quand aux élections un Français vote avec justice, qu’il choisit pour député l’homme qui doit faire tout son possible pour coopérer à faire de bonnes lois, il exerce une bonne influence, parce que la France est bien dirigée, tous ses citoyens sont heureux, le travailleur aussi bien que le riche. S’il ne vote pas avec justice, qu’il vote pour un candidat qui lui aurait donné de l’argent, il exercera une mauvaise influence. Son candidat ne vaut rien puisqu’il se vend. Un homme juste et sincère ne forfait pas ainsi à ses devoirs de citoyens. Il fera donc le malheur de la France.
- Les nations sont également solidaires. Si deux nations se font la guerre, les autres nations en subissent aussi les conséquences. Ainsi en 1870, la France et la Prusse étaient en guerre ; elles en ont souffert et l’Angleterre aussi. La France a souffert ainsi que la Prusse parce que le commerce et l’industrie ont été arrêtés ; la France n’a pu vendre ses soies à l'Angleterre. L’Angleterre n’a pu vendre à la France son coton, son fer, etc. Les nations sont donc solidaires de l’adversité ou de la prospérité de l’une d’entre elles. En temps de paix toutes les nations sont heureuses parce que leur commerce et leur industrie peuvent se développer. L’humanité est aussi solidaire. Le Familistère exerce une bonne influence sur toute l’humanité, parce qu’il donne l’exemple de l’élévation du travail, de l’association du capital avec le travail.
- Puisque la solidarité est la réciprocité des influences, nous devons donc tous faire de bonnes actions afin de donner le bon exemple et d’exercer ainsi une bonne influence.
- Devoir de M. Ladislas Sekutowicz
- âgé de 10 ans et 3 mois
- La solidarité est la réciprocité des influences.
- On trouve la solidarité : 1° dans la famille ; 2* dans l’association ; 3° dans l’école ; 4° dans la nation ; 5° entre toutes les nations ; 6° dans l’humanité.
- Voici des exemples de solidarité dans la famille : dans une famille il y a trois enfants ; Paul, Jean et Jacques. Paul et Jean sont deux enfants modèles, Jacques est l’enfant le plus mal élevé du monde : Paul et Jean exercent une bonne influence sur Jacques ; et Jacques exerce une mauvaise influence sur Paul et Jean, il y a donc solidarité entre ces enfants dans le bien, mais aussi dans le mal.
- Il y a aussi solidarité entre un père et une mère de famille, entre des parents et leurs enfants, entre des enfants et leurs parents. Ainsi, un bon père de famille exerce une bonne influence sur sa femme et sur ses enfants, un mauvais père de famille exerce une mauvaise influence sur sa femme et sur ses enfants. Il en est de même pour la mère de famille. De bons enfants exerceront une bonne influence sur leurs parents, de mauvais, exerceront une mauvaise influence sur leurs parents, en leur faisant de la peine.
- Il y a aussi solidarité dans l'association. Ainsi prenons, par exemple, le Familistère. Si un ouvrier fait mal un poêle, il exercera une mauvaise influence sur l’association pareeque les produits étant de qualité inférieure, le client trompé n’achètera plus de poêles au Familistère. Au contraire, si l’ouvrier fait bien son ouvrage il exercera une bonne influence sur l’association parce que la clientèle augmentera. Il y a donc là encore réciprocité d’influences.
- Il y a aussi solidarité dans l’école, car souvent toute une classe est punie pour une faute commise par un élève, qui n’a voulu avouer sa faute. Il y a donc solidarité.
- La solidarité existe aussi dans la nation. Ainsi pendant la guerre de cent ans le traître Gobinlaga-che indique aux anglais le gué de Blanchetaque et fut ainsi cause de la honteuse défaite de Crécy.
- Au jour des élections, un citoyen qui vote pour un bon candidat exerce une bonne influence sur la nation ; ce député choisi comme le plus juste et le plus éclairé coopérera au progrès général de la nation ; s’il vot8 pour un mauvais candidat, il exerce une mauvaise influence. Il y a donc solidarité entre tous les membres d’une nation.
- La solidarité existe aussi entre toutes les nations. Ainsi pendant la guerre d’Amérique le commerce des nations a été interrompu. L’influence exercée sur les autre? nations par l’Amérique a été mauvaise. Les peuples doivent donc éviter la guerre.
- Il y a aussi solidarité dans l’humanité. Ainsi, le Familistère donnant le bon exemple de l’association du travail et du capital, exerce une heureuse influence sur toute l’humanité. Il y a là encore solidarité.
- Conclusion
- Donc, puisque la solidarité est la réciprocité des influences, nous devons nous appliquer à rendre toa-tes nos actions conformes aux lois de la justice, de la sincérité et de la fraternité.
- Un préjugé malheureusement trop répandu dans les classes laborieuses consiste dans la conviction que l’eau-de-vie donne des forces.
- Dans le Journal des Débats, M. de Parville fait une fois de plus justice de cette erreur ;
- p.414 - vue 414/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 415
- L'alcool est un réfrigérant ; il se décompose dans l’économie en absorbant de la chaleur, et l’on sait bien qie chaleur et force sont synonymes. L’alcool diminue notre ration de force disponible. Certes, il agit sur le système nerveux et accroît momentanément la dépense de force ; il semble que l'on soit, en effet, plus énergique et plus solide après l’ingestion d’un petit verre de cognac; mais, l’effet nerveux passé, il faut le payer à intérêts composés ; la réaction vient, et, si l’on ne recommence pas à user du procédé, la faiblesse suit l’effort que l’on a fait sous l’influence d’une excitation factice. Le petit verre donne, comme on dit vulgairement, un coup de fouet. On gagne en force l’unité de temps, voilà tout, mais pendant un temps court ; on perd au contraire en force absolue, mais pendant un temps plus long. Le sujet, peu habitué à s’observer soi-même, ne s’aperçoit pas de cotte déperdition lente ; ce n’est que beaucoup plus tard que la faiblesse survient, et trahit l'usage continu des boissons alcooliques.
- CAUSERIE SCIENTIFIQUE
- Du feu partout. C’est une verrerie. C’est un enfer. D’immenses fourneaux circulaires ouvrent chacun huit à dix bouches enflammées. Des ombres vont et viennent, affairées, alternativement inondées de touches rutilantes et saisies par l’obscurité. Sont-ce les diables? sont-ce les damnés? Ce sont des enfants. Peut-être est-ce par une de ces lourdes journées d’été, où même ceux qui n’ont qu’à se laisser vivre n’en peuvent plus. Il n’importe. Il nous faut faire effort pour demeurer un instant dans l’atmosphère où ils vivent la moitié du temps, six heures sur douze : il est vrai qu’ils en meurent. Les uns travailleront de six heures du matin à midi et de six heures du soir à minuit; les autres intercaleront leur travail dans celui des précédents. Encore ceux que nous venons de montrer qui vont et viennent, faisant la navette entre les fourneaux et les ouvriers, portant à ceux-ci la matière brute et incandescente et reportant à ceux-là la matière ébauchée et refroidie, ne sont-ils pas les plus à plaindre.
- Le plus à plaindre c’est celui-ci qui est assis à côté de l’ouvrier assis lui-même qu’il dessert, l’enfant Plus bas que l’homme, de manière que les lèvres du premier soient au niveau de l’embouchure d’un long tube en fer que de sa main gauche le second tient
- horizontalement.
- Ce tube, qui est ce que le verrier nomme une
- canne, vient d’être apportée au galop par un des petits malheureux de tout à l’heure, chargée à une de ses extrémités d’une boule de verre incandescent prise à l’un des fourneaux. L’ouvrier l'a saisie par le milieu ; sa main droite est armée d’une palette en bois. « Souffle 1 » dit-il à son servant. Et pendant que le premier fait rouler la canne et que de son ébauchoir il caresse la boule de feu, l’enfant souffle dans celle-ci par le tube comme s’il s’amusait à faire une bulle de savon. Il faut que la température de ce verre en fusion, qui fait fumer la palette de bois, incendie la pauvre petite poitrine de cet enfant pour que nous ayons en été des carafes d’eau frappée.
- Il l’a fallu. Grâce au ciel, au génie humain, à un brave homme d’ouvrier verrier, qui 'a pu dire : Je connais le malheur et sais y co r patir ; cela n’est plus nécessaire. Grâce aux directeurs de l’usine de Clichy, cela ne se fait plus dans cette usine. Et si jamais changement a mérité des bénédictions, c’est celui-là.
- L’inventeur de la suppression du soufflage à la bouche s’appelait Robinet, nom plein de fraîches promesses, qui ont été tenues. C’était un ouvrier de Baccarat. Son appareil date de 1824, lui valut d’être récompensé d’une de nos sociétés savantes, par celle d'Encouragement, si je ne me trompe. Cet appareil est connu sous le nom de piston Robinet. Par malheur, ne se prêtant pas à la compression de fortes quantités d’air, il n’était d’emploi que pour les petites pièces ; il n’en a pas moins rendu de véritables services.
- Mais le progrès n’est pas un mot. Aujourd’hui le soufflage du verre par l’air comprimé mécaniquement se fait dans des conditions telles qu’à Clichy le soufflage par la bouche est presque entièrement supprimé depuis dix-huit mois ; le peu qui en reste est fait par des adultes ; les enfants en sont absolument exonérés ou exclus ; les travaux jusqu'ici les plus pénibles ne demandent désormais d’autre effort que l’effort nécessité par le poids de la matière mise en œuvre. « Les ouvriers verriers sont susceptibles de contracter certaines affections spéciales inhérentes au soufflage par expirationpulmonaire, telles que maladies des lèvres et des joues, prédisposition à l’emphysème et à la hernie ; tout cela est supprimé». Le passage est emprunté à un mémoire que MM. Appert, directeurs de l’usine en question, viennent de présenter à l’Académie des sciences. Et voyez comme le bien est bon : « Cela nous a permis, au point de vue industriel, d’améliorer la fabrication verrière, tant par la rapidité d'exécution que par la perfection et les grandes dimensions des pièces produites d’une façon courante ». Ainsi, ils auraient travaillé
- p.415 - vue 415/832
-
-
-
- 416
- LE DEVOIR
- pour eux-mêmes en travaillant pour autrui ; ce qui ne diminue pas leur mérite. Si le résultat est avantageux, l’inspiration a été généreuse. On s’étonne d’ailleurs, en présence de la solution acquise, qu’elle ait pu se faire si longtemps attendre ; mais l’initiative de ceux à qui elle est du étant d’un exemple si peu commun, s’en trouve d’autant plus rehaussée.
- Il va s’en dire que l’air est comprimé par le moteur de l’usine. Il est comprimé dans des réservoirs de dimension suffisante pour un travail de douze heures. Ne nous arrêtons ni au régulateur de pression, ni à la canalisation par le moyen desquels il est distribué aux appareils de soufflage. La difficulté d’appliquer ces appareils à la canne du verrier résultait de l’incessant mouvement de rotation qui doit lui être imprimé pour maintenir dans son axe le morceau de verre en travail. On l’a surmonté à Cli-chy, au moyen : 1° d’une base de soufflage dans laquelle l’ouvrier pousse l’extrémité froide de la canne, avec laquelle elle fait corps et dont elle suit tous les mouvements, et 2° d’un robinet à fermeture automatique que le même ouvrier actionne avec la main ou le pied, par l’intermédiaire de leviers produisant la détente nécessaire. La manœuvre de ces appareils s’acquiert très rapidement.
- L’auteur d’un livre qui a été une bonne action nous montrait, assis sur son banc, le petit souffleur dont il a été question en commençant : « Il a onze ans, ce souffleur, dont les bras, les jambes, la tète, la langue restent immobiles, et dont les poumons travaillent dans cet enfer ! La sueur coule de son front. Sa chemise est trempée ; sur sa joue il reçoit le rayonnement de l’une des bouches d’un fourneau, et la peau est cuite de ce côté... Il a onze ans, ai-je dit ; mais en voici trois au moins qu’il a commencé le métier. » (Les enfants malheureuoc). Cela était écrit sous le règne du parjure qui fut béni, comme notre Dante le lai faire dire, par Pie IX.
- Plus loin : « Pour ces douze heures de travail au milieu de la fournaise, ils reçoivent quinze, vingt, trente francs par mois. « Monsieur, me disait la » mère de l’un d’eux, c’a beau être éreinté c’a s’a-» muse en route au lieu de courir vite à la maison » pour manger la soupe et dormir. Et puis, un grand » malheur de ces états, c’est que ça veut toujours » boire. » En effet, cette chaleur leur dessèche la gorge... Ils sont généralement petits, la croissance s’arrêterait à moins. J’en ai remarqué qui étaient scrofuleux, etc...
- Encore des années et des années — car il en faut pour qu’un procédé industriel hygiénique se généralise, et s’il n’était commercialement avantageux en
- même temps qu’hygiénique se généraliserait-il jamais? — encore des années et cette triste peinture aura cessé de ressembler à rien de vivant. L’enfant souffleur de verre aura passé à l’état de souvenir. Ce souvenir fera sur l’heureux et juste avenir un effet pareil à celui des créateurs les plus bizarres des anciennes faunes sur ceux à qui la faune actuelle est encore seule familière. {Rappel).
- Nous avons reçu pour la bibliothèque du Familistère une brochure très intéressante intitulée: Le Magnétisme humain mis à la portée de toust par M. Jésupret; l’auteur est un spiritualiste et un socialiste convaincu. Principalement préoccupé d’améliorer la situation morale et matérielle de ses concitoyens, il a écrit cette petite brochure dans le but d’engager ses lecteurs à étudier sérieusement le magnétisme animal, science d’une utilité incontestable, appelée à rendre à l’humanité des services considérables tant au point ds vue thérapeutique qu’au point de vue intellectuel et moral des masses en ouvrant aux penseurs de vastes et lumineux horizons. Ce petit livre écrit dans un style clair et concis sera lu par tout le monde avec fruit. Merci à notre vaillant confrère de son gracieux envoi. En vente,0 30 c. chez Linez, éditeur à Douai et 110, Grande-Rue, au Mans, bureaux de l’AntUMatérîaliste.
- Le Drame de Meilhards
- Brive 26 juin.
- Un crime abominable vient d’être commis à Meilbards. Un cultivateur, nommé Ghade-naud, homme violent et jalonx, avait l’habitude de martyriser sa femme, qui supportait en silence ses mauvais traitements. Lundi, dés qu’il fut entré chez lui, Ghade-naud s’empara d’une planche et s’en servit pour briser le crâne à sa femme.
- Get assassinat commis. Ghaudenaud sortit muni de son fusil à deux coups, se déchaussa et, mettant le canon de l’arme sous son menton, appuya avec le pied droit sur la gâchette droite ; le coup rata. Il pressa l’autre gâchette et le coup partit, broyant la tête de ce misérable.
- Ce misérable laisse six orphelins, dont l’aîné à treize ans et le plus jeune vingt-sept jours.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.416 - vue 416/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. — n° 252.
- dLe numéro hebdomadaire 20 c Dimanche 8 Juillet 1883
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- -JUTfNJL-
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franc©
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13 fr. 60
- on s’abonne A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Ghamps
- Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Aux député? : Sur une nouvelle assiette des revenus de l'Etat, 111. — Les accidents du travail, I. — Faits politiques et sociaux. — La vie, le temps et les travaux de Robert Oiven, I. — La loi du traval et la revanche du pauvre. — Les commissions scolaires. — Simple récit, I. — Eco1 es du Familistère : Conférences de morale. — Bibliographie: Trois livres classiques nou veaux.
- AUX DÉPUTÉS
- sur une nouvelle assiette des revendras* «le l’Etat
- III
- J’ai rapidement envisagé les impôts dans leurs effets, afin de démontrer que, quelque nom qu’on leur donne, ils sont une dette imposée aux citoyens, soit sur leurs moyens de subsistance, soit sur les biens qu’ils possèdent.
- J’ai indiqué le moyen de supprimer les impôts indirects parce que c’est la seule réforme qui puisse effacer la trop longue iniquité que ces impôts ont fait subir au peuple. Cette iniquité sociale est, il est vrai, artificieusement voilée par mille détours. En imposant des taxes sur les choses nécessaires à la subsistance et au travail du peuple, on a fait que chacun est obligé de payer ces taxes pour vivre ; de cette manière une forte partie du salaire de l’ouvrier sert à couvrir les charges publiques, au lieu de servir à l’entretien de la famille du travailleur.
- (1) Voir le Devoir des 10,17, 24 juin et 1er juillet 18&3.
- Il est difficile de concevoir que la République du suffrage universel maintienne encore longtemps cette iniquité sociale. L’hérédité nationale est le moyen d’une juste et prompte réparation. Cette réforme se ferait sans la moindre difficulté et elle éviterait pour l’avenir les plus graves conflits.
- A l’imitation de l’Etat, les communes ont établi des impôts indirects qui leur sont propres, ce sont les octrois. Inutile d’ajouter que ces impôts ne peuvent pas plus se justifier par des raisons d’équité et de justice que les impôts indirects perçus par l’Etat.
- Les octrois ont même plus que les impôts indirects l'inconvénient de taxer le produit du labeur sortant des mains du producteur, ce qui est une cause de majoration du prix. Ces taxes étant ajoutées à la valeur des choses nécessaires à la vie sont remboursées par les masses populaires aussitôt application, d’où résulte une cause très-sensible du renchérissement des subsistances.
- Les communes qui n’ont pas d'octroi établissent des centimes additionnels sur les contributions directes pour faire face aux dépenses communales. Ces dépenses sont donc supportées dans ces communes par la propriété ; c’est le mode que la Belgique a généralisé à la grande satisfaction du pays.
- Mais dans une telle occurence, l’Etat avec son droit d’hérédité pourrait singulièrement venir en aide aux communes,en prenant le nombre des habitants pour base des subventions qu’il accorderait : la règle de justice étant que désormais l’Etat protège également tous les citoyens.
- Ainsi plus d’impôts indirects, plus d’octroi, plus de taxes personnelles, tous les citoyens affranchis
- p.417 - vue 417/832
-
-
-
- 418
- LE DEVOIR
- Quant à la réforme des impôts directs, elle ne présente pas le même caractère d’urgence ; car, quoiqu’on fasse, tant qu’on ne voudra pas supprimer la contribution du vivant des personnes par une suffisante extension du droit d’hérédité de FE-des taxes traditionnelles du régime féodal : telles seraient les conséquences de l’hérédité de l’Etat. (
- tat, il faudra toujours appeler les propriétaires à | verser une contribution proportionnelle à la valeur | ou au revenu de la chose possédée. Les impôts di - | rects, tant qu’on maintiendra des impôts, sont les § seuls justes à percevoir, parce qu’ils s’adressent à j ceux qui possèdent, parce qu’ils sont la représenta- | tion d’un capital acquis, d'un capital en réserve. j
- Les questions que soulèvent les impôts directs sont les suivantes :
- 1° Ces impôts sont-ils bien répartis ?
- 2° Atteignent-ils toutes les propriétés d’une manière égale ?
- 3° L’Etat en retire-t-il tout ce qu’il doit en recevoir ?
- La réponse à ces questions est certainement négative sur tous ces points.
- 4° Pourrait-on établir une perception plus facile et moins coûteuse ?
- Certainement, oui.
- Nul doute qu’il y a des inégalités choquantes dans la répartition de l’impôt ; que les classes cadastrales ne coirespondent plus à la valeur des pro priétés ;
- que l’Etat est par ce fait privé d’une partie notable de ses revenus ;
- et que si la perception était établie sur la valeur directe et réelle des biens, ce serait une simplification très-profitable et plus juste.
- Mais il faut se souvenir du travail et des lenteurs du cadastre et bien peser ce que serait l’œuvre d’un remaniement de l’impôt foncier et immobilier, de la conversion de l’impôt des patentes, de celui des portes et fenêtres et de l’impôt mobilier en impôt sur la valeur. Lorsqu’on aborde le côté pratique des questions,les difficultés se présentent et les embarras naissent là où tout semblait facile et simple au premier aperçu. Non pas que je veuille faire croire à des difficultés qui n’existent pas, mais je veux ne pas laisser perdre de vue les conditions nécessaires à la solution du problème.
- Dès qu’on voudra sérieusement travailler à la refonte de l’assiette de l’impôt, on cherchera à simplifier les rouages du régime fiscal, à rendre celui-ci clair, précis, juste, et l’on cessera de s’en remettre à des appréciations incertaines et erronées, lorsque les éléments de la certitude existent.
- Quoi de plus certain que la valeur d’une propriété constatée par des actes publics ?
- Et si aujourd’hui,au lieu de s’en remettre au classement cadastral, on prenait le parti de faire Fes-timation réelle et vénale de tous les biens, ne donnerait-on pas cent fois plus de vérité à l’assiette de l’impôt ?
- La valeur vénale résultant des actes publics, voilà la véritable base de l’assiette de l’impôt direct. L’établissement de celte valeur ne présente aucune difficulté sérieuse. Le cadastre étant fait, rien ne serait plus facile que d’assigner à chaque parcelle, à chaque immeuble, sa valeur propre, et d’opérer de cette façon la péréquation de l’impôt en imputant celui-ci sur la valeur ou le capital : terre, maison, etc.
- Comment compenserait-on les impôts perçus actuellement par ceux que donnerait l’impôt sur la valeur ou le capital? Ce serait bien simple. Une fois établie la valeur de toutes les propriétés du territoire national, il suffirait de répartir, sur cette valeur, au marc le franc, la somme des impôts actuels et l’on aurait immédiatement une nouvelle assiette de l’impôt applicable à chaque propriété suivant sa valeur.
- De cette manière une juste satisfaction serait donnée aux études concernant l’impôt sur le capital, études auxquelles M. Menier a attaché son nom. L’impôt sur la valeur réelle de tout immeuble et de tout capital déterminé serait certainement infiniment plus juste et plus économique que le fatras d’impôts actuels calqué sur les systèmes du passé.
- En imputant la contribution sur la valeur, à tout capital déterminé, l’unification de Fimpôt serait au moins établie pour les immeubles en général. Dans de telles limites Fimpôt sur le capital serait d’une sage application. Mais pour que Fimpôt sur le capital fût facilement applicable, il ne faudrait pas lui demander plus que ce que paye aujourd’hui le capital par la voie des impôts directs.
- Prétendre lui faire donner davantage serait une aggravation d’impôts qui changerait la situation économique de la propriété et troublerait la marche des affaires du pays,sans profit pour les citoyens.
- L’impôt sur le capital étant Fimpôt sur la valeur réelle des choses, il aurait le mérite d’opérer l’unification et la péréquation des impôts directs actuels, d’en simplifier la perception, de rendre celle-ci plus économique, plus productive, cela suffit bien pour justifier la nécessité de son adoption.
- Tant qu’on ne reconnaîtra pas l’utilité de supprimer tout impôt et de ne laisser subsister du vivant des personnes que les contributions volontaires,
- p.418 - vue 418/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 419
- tant que l’éducation publique ne sera pas assez faite pour reconnaître l’utilité de la suppression de l’impôt, l’impôt sur le capital sera certainement le nloyen d’une excellente réforme. Néanmoins l’impôt sur le capital sera, à lui seul, impuissant à établir une juste répartition des charges sociales. Si, en effet, la propriété ou l’immeuble est une certitude de fortune acquise et si l'impôt sur le capital peut, justement, appeler cette fortune à contribution, afin de remplacer l’impôt foncier, l’impôt des portes et fenêtres et une partie de l’impôt des patentes, il est aussi certain que la société procure de nos jours à bon nombre de citoyens des ressources importantes que l’impôt sur le capital laisserait libres de toute charge;telles sont les fortunes purement mobiliaires et les gros traitements. Pour atteindre ces ressources, un second impôt paraît indispensable,c’est l’im* pôt sur le revenu. ’
- Il serait certainement anormal que le simple paysan cultivateur fût atteint par l’impôt sur le capital pour le champ qu’il possède,qu’il fût obligé de payer cet impôt sur les ressources qu'il fait sortir de ce champ par son travail, lorsqu’un homme tirant sans peine de ses valeurs mobiliaires des revenus importants ne payerait rien, lorsqu’un fonctionnaire aux appointements annuels de 10, 20, 50, ou 100,000 francs serait exonéré de l’impôt.
- Il serait donc juste, tant qu’on maintiendra la contribution obligatoire sur la propriété, de créer l’impôt sur le revenu parallèlement à l’impôt sur le capital, afin d’atteindre les ressources que celui-ci laisse intactes.
- Je m’arrête ici pour rappeler que je ne suis partisan d’aucun impôt ; je les condamne tous comme une entrave à la libre action des citoyens, comme un obstacle au développement de la richesse générale.
- Mais je n’ose espérer convaincre, dès maintenant, mes concitoyens de ce fait :
- Que l’hérédité de l’Etat peut immédiatement devenir une source directe et considérable de revenus publics, puisqu’elle pourrait produire plus de deux milliards six cents millions, dès sa première année d’application ;
- Que l’hérédité de l’Etat peut, indépendamment de son produit annuel, permettre de constituer un revenu national, capable de remplacer les impôts directs.
- Poursuivre tout à la fois l’instauration de l’hérédité de l’Etat et celle du revenu national serait trop Peut-être pour la majorité des esprits.il peut suffire de s’en tenir à l’hérédité de l’Etat, en vue d’effacer ^ iniquité des impôts indirects et d’entrer dans la Voie des améliorations du sort du peuple,
- Telles sont les raisons pour lesquelles j’envisage l’impôt sur le capital et l’impôt sur les revenus non atteints par le précédent impôt, comme des moyens de parvenir à la péréquation de l’impôt, à la répartition équitable des charges publiques entre les citoyens, jusqu’au jour où l’on reconnaîtra qu’il est plus logique et plus sage de constituer le revenu national sur les biens tombant en partage et de remplacer l’impôt par un loyer ou fermage représentant le droit de l’Etat à la propriété.
- (A suivre) GODIN.
- LES ACCIDENTS DD TRAVAIL
- L’étude des questions sociales, délaissée pendant la longue nuit de l’Empire, trop dédaignée pendant les premières années de la République de 1870, est devenue, dans ces derniers temps, une des préoccupations les plus sérieuses des hommes de progrès. La bourgeoisie tant décriée jadis s’est portée sur la brèche, et ils ne sont pas rares les grands citoyens que leurs talents ont élevés à la fortune, qui sont venus prouver au peuple qu’ils comprennent ses souffrances et veulent les apaiser. Ils n’ont point promis l’impossible, ils ont démontré que le capital n’est pas toujours un instrument d’oppression inique, ils se sont faits les apôtres d’une idée nouvelle qui parcourt sûrement son chemin, et se sont mis à prêcher, quand ils ne la pratiquent pas, la participation du travail aux bénéfices du capital.
- C’est donc un point acquis : tous les efforts doivent tendre sur l’union, dans une commune étreinte, du patron et de l’ouvrier. Cependant la tâche n’est pas encore accomplie partout ; il y a des égoïstes, des incrédules, insensibles aux souffrances populaires. Ils ne voient pas dans l’ouvrier la main habile, intelligente, qui fait des merveilles, enfante des chefs-d’œuvre, assouplit la matière, anime le fer, le cuivre, et crée ces coursiers em-flammés dévorant l’espace, portant partout la civilisation, rapprochant les hommes ; ils ne sont pas transportés d’enthousiasme en constatant ce progrès de la science qui perce les montagnes, jette sur les mers ces immenses léviathans qui porteraient des villes entières, et ils ne se sentent pas émus en apercevant ces armées du labeur qui accomplissent toutes ces hardiesses. Tout cela ne compte pas pour eux : ils veulent que Fourrier ne soit rien, qu’il n’ait aucun droit : c’est la masse tail-lable et corvéble, soumise au capitaliste, au patron. C’est ceux-là qu’il faut vaincre non par la force, mais par la discussion, par la raison, par l’exemple.
- Jusqu’ici, les chambres composées de politiciens dont les coups de langue constituaient tous les hauts faits, n’avaient sacrifié qu’à la réaction. Le travailleur était a vile multitude. Mais les mouvements sans cesse plus accentués des mécontents guidés par des chefs d’école,
- p.419 - vue 419/832
-
-
-
- 420
- LE DEVOIR
- dont les doctrines presque sauvages ne reposent sur rien ; la sagesse de ce peuple qui ne répond que par un haussement d’épaules à ceux qui prétendent le jeter dans les révolutions en lui promettant le partage de toute la fortune sociale mise en commun ; la propagande active des grands citoyens dont je parlais tout à l’heure et qui veulent sceller les intérêts de ceux qu’une mauvaise organisation sociale a faits des adversaires ; tout cela a créé un courant de discussion, et aujourd’hui, hon gré malgré, il faut que les mandataires du peuple s’occupent des intérêts des travailleurs.
- Parmi les études à Tordre du jour, il faut citer celle des accidents du travail. Depuis le 11 novembre 1882, la commission de la Chambre des députés a remis son rapport sur cette grave question, mais la discussion n’a pas encore abouti devant la tribune nationale. Quoi de plus triste cependant que la vue de ces pauvres mutilés réduits à la mendicité par un accident dont ils ne sont pas toujours responsables ? Quoi de plus poignant que cette misère des veuves et des orphelins dont le soutien a trouvé la mort sur le champ de bataille du travail ?
- IL est évident que le code actuel emprunté à la loi romaine, De pouvait entrevoir l’époque de la vapeur et de l’électricité, il ne pouvait supposer qu’en 1876, la grande industrie (mines, usines et manufactures) occuperait en France 1.382.300 ouvriers des deux sexes, la petite industrie, 1.960.876, soit 3.343.176 personnes faisant vivre leurs familles qui représentent 4.584.938 individus, — il y a ainsi 7.928.114 hommes, femmes et enfants pour lesquels existent directement ni indirectement les risques du travail, — qui se manifestent par 5,000 ou 6,000 accidents annuels !
- Eu effet, l’article 1384 du code civil complétant les articles 1382 et 1383 est ainsi conçu : * On est responsable non-seulement du dommage que l’on cause par son propre fait, mais encore de celui qui est causé par le fait des personnes dont on doit répondre, ou des choses qu’on a sous sa garde..., les maîtres et les commettants du dommage causé par leurs domestiques et préposés dans les fonctions auxquelles ils les ont employés. »
- On voit qu’il y a peu de garantie pour l’ouvrier lors d’un accident d’usine, de mine, de chemin de fer, etc. Il lui faut établir la recherche de la faute, base actuelle de la loi ; et comment peut-il faire la preuve dans la plupart des cas? Les enquêtes prescrites à la suite de chaque accident donnent rarement des résultats concluants lorsqu’il s’agit d’explosion de chaudière, d’accident produit par des matières explosibles, survenu dans les mines, etc., — où il est impossible de reconnaître l’état primitif des lieux, et alors que les victimes dont le témoignage serait si utile ont disparu dans le catastrophe, ou se trouvent tellement mutilées qu’on ne pourrait sans danger faire appel à leur souvenir.
- Dans des cas moins graves, n’ayant atteint qu’une seule victime, on rencontre la même impossibilité de faire la preuve ; la commission du conseil des Etals de la confédération helvétique a constaté que « la preuve
- | de la faute ne peut être fournie dans 75 cas sur 100 pour les fabriques et dans 90 cas sur 100 pour les mines >
- Et toutes ces décisions des tribunaux, arbitraires et contradictoires, mettent le blessé ou la famille de l’ouvrier tué, dans un état des plus misérables pendant les quelques années que dure le procès. Se fait-on une idée de cette misère d’un pauvre mutilé réduit à jamais au chômage,-ou d’une famille infortunée dont le soutien a perdu la vie dans une catastrophe? Et comment peut-on admettre cette lenteur de la justice à s’assurer si la faute est imputable à la victime? Qu’est-ce donc lorsque ainsi que cela arrive dans la plupart des cas, il n’y a faute ni du patron, ni de l’ouvrier?
- Est-il possible de nier que l’accident soit le résultat du risque inévitable, d’un risque inhérent au travail lui-même ? Sans doute, ainsi que le disent les auteurs du rapport, il peut y avoir négligence ou imprudence de l’ouvrier. Mais cette imprudence et cette négligence sont elles-mêmes les conséquences du travail, car on se familiarise avec le danger, au point d’oublier les précautions souvent les plus simples. Ne sait-on pas d’ailleurs que la mécanique a rendu Touvrier le serviteur de la machine, et que la force et l’adresse sont peu de chose en présence de mécanismes qui broient les membres d'un malheureux,qu’un instant de distraction a mis en contravention avec la défense inscrite sur un écriteau? Et puis n'y a-t-ii pas des risques d’atelier que l’ouvrier doit prévoir et en supporter les conséquences? Les scies circulaires, le bris de cordage supportant les échafaudages, etc., etc. Sont dans ce cas : Tant pis pour les veuves et les orphelins.
- Dans ces conditions il paraît logique de faire supporter la réparation du dommage causé par l’accident à ceux qui ont l’initiative, la direction et le profit du travail, c’est-à-dire au patron, qui place l’ouvrier devant la machine, sans prendre toujours toutes les précautions nécessaires, pour protéger celui-ci même contre sa propre imprudence.—D’ailleurs,le patron n’accepte-t-il pas toute la responsabilité des avaries qui surviennent à ses machines, même par le fait des ouvriers qui les conduisent? Pourquoi se dégage-t-il lorsqu’il s’agit de vies humaines perdues ou brisées ? La main d’un homme est-elle moins sacrée qu’un boulon, uue vis, une pièce quelconque enfin ?
- Un système qui établirait clairement la responsabilité en cas d’accident aurait un grand avantage au point de vue social : il supprimerait l’antagonisme entre patrons et ouvriers ; — antagonisme qui devient terrible quand le patron met. à sa place une compagnie d'assurances puissante, rapace, qui ne recule devant aucun frais pour lasser le mutilé, forcé après une lutte de plusieurs années d’accepter une somme honteusement modique.
- Jamais modification des us et coutumes ne fut plus nécessaire que pour cette question : les jugements contradictoires abondent,et l’on peut dire que ni Touvrier ni le patron ne peut invoquer un précédent qui lui donne raison, sans qu’il en trouve aussitôt un autre lui don-nant tort.
- p.420 - vue 420/832
-
-
-
- LS DEVOIR
- 421
- Ainsi pendant les quatre dernières années il y a eu Seyant la quatrième chambre 349 affaires jugées, dont j52 ont été suivies.de condamnations contre l’employeur j97 ont été suivies de condamnations de l’ouvrier aux dépens- — Sur ce nombre 5 ont duré plus de six mois, jg de six mois à un an, 159 d’un à deux ans; 73 de tf.eux à (rois ans, et 36 plus de trois ans.
- Ces chiffres ne dénoncent-ils pas l’incertitude qui plane sur les intéressés, en même temps que la lenteur de la justice en France, et n’est-on pas autorisé à dire qu’une telle loi est absolument détestable ?
- [A suivre) À. Debarle.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Bilan législatif. — La loi sur les récidivistes est votée. M. Lagrange, que les échecs successifs des partisans de la transportation facultative n’avaient pas découragé, a bien essayé, par un amendement d’apparence anodine, de faire revenir ia majorité sur ses précédentes décisions. La majorité a repoussé l'amendement avec un ensemble qui s’est retrouvé lors du vote définitif.
- *
- * -¥•
- Point de nouvelles du Tonkîn ! Au moins n’en donne-t-on aucune, et il y a dix jours qu’on peut et qu'on doit en avoir. On s’étonne moins encore du silence gardé par le gouvernement que de la patience de la Chambre h supporter ce silence.
- Deux députés de la droite bonapartiste ont l’intention de déposer une demande d'interpellation sur les événements du Tonkin. Tout en déclarant qu’ils ne sont en aucune façon hostiles à l’expédition du Tonkin, Ils demanderont à la Chambre si son intention est de délivrer un blanc-seing au cabinet présidé par M. Jules Ferry, comme elle l’a fait déjà pour l’expédition de Tunisie.
- En conséquence, ils demanderont au gouvernement de déclarer solennellement si les quatre mille hommes qui se trouvent actuellement réunis au Tonkin et les 5 millions votés par les Chambres seront suffisants pour mener à bien l’expédition qui vient d’être engagée.
- Dans une entreprise qui peut amener les complica-t\ons, notamment avec le Céîesle-Empire, il est urgent, ‘usent ces députés, que le Parlement soit mis au courant, avant de se séparer pour plusieurs mois, des ment °U tout au moias des intentions du gouverne-
- Ils demandent que l’on fasse connaître ce qu’il faut en hommes, en argent, en matériel pour faire face à °us les besoins de l’expédition.
- Ils veulent enfin que le gouvernement s’engage for-tellement à rappeler les Chambres si de nouveaux cré-us sont nécessaires, si de nouveaux renforts doivent re expédiés au Tonkin.
- vJ"? Pr°jet de loi tendant à diviser l’arrondissement de ưEne en deux circonscriptions ayant été rejeté par du oa • ’-le Journal officiel a publié un décret, en date l’ar/rf Ll-ln’aux termes duquel le collège électoral de mani 1«seœe-nt de Narb°une est convoqué pour le di-hche 22 juillet prochain, à l’effet de nommer un cié-eû remplacement de M. Mairie, démissionnaire.
- ri»1!®, Choléra. — Le gouverneur général de l’Algé» * « la nouvelle de l’apparition du choléra, a donné
- l’ordre d’interdire le pèlerinage à la Mecque qui s’organise chaque année, vers cette époque, dans notre colonie et auquel un grand nombre d’Arabes prennent part.
- EGYPTE
- Port-Saïd, 29 juin.
- Une entente s’est établie entré l’agent supérieur de la compagnie du canal de Suez et la commission sanitaire internationale, pour faciliter le passage de tous les navires par le canal,
- Avant de quitter la France, le général Canzio, au nom de la famille Garibaldi, a fait don à la Yille de Paris de l’épée d’honneur décernée à Lalour-d’Auvergne par la première République française, et dont M. Kersausie, héritier du « premier grenadier de France » avait fait hommage à Garibaldi après l’expédition des Mille. « Cette épée, a dit Canzio, sera désormais entre yos mains un emblème de défense et de paix. * « Nous la recevons, a répondu M. Mathé, président du Conseil municipal, comme un symbole d’alliance, comme un gage de fraternité entre les deux peuples. »
- *
- * 4
- Que dire des condamnations prononcées contre Louise Michel et contre ses amis? Le procès, le réquisitoire, le verdict et la pénalité surtout qui dépendait pour beaucoup de l’arbitraire des juges forment une série d’absurdités. Nulle part autant qu’en France la question sociale ne se trouve en voie de solution pacifique, et les condamnations prononcées vont directement à contresens du mouvement. La situation de Louise Michel est un phénomène personnel qui ne peut ni durer; ni se reproduire, ni s'étendre. Mademoiselle Louise Michel est à la fois admirable et extravagante,coupable et dévouée, anti-révolutionnaire qui plus est par excès d’enthousiasme pour la révolution ; c’est une conscience fourvoyée qui a perdu le sens et la mesure du juste et du vrai; ni folie, ni raisonnable, ni coupable, ni innocente, et surtout point dangereuse. On l’amnistiera, on fera bien, mais il eût mieux valu cent fois ne point la poursuivre.
- # *
- INon-velles artistiques. — Voici les emplace ments auxquels sont destinés les ouvrages de sculpture acquis parla Ville au Salon de 1883.
- Le statue de « François Villon », par M. Etcheto,sera placée au square Monge ; le « Chasseur d’aigles », de M. Desça, ira orner les Buttes-Chaumont; le « Sedaine », de M. Lecomte, est destiné au square Parmentier, et le « Guerrier blessé », de M. Chrétien, sera érigé dans le square des Arts-et-Métiers.
- Quant au « Pêcheur ramenant dans ses filets la tête d’Orphée », par M. Longepied, qui obtint l’année dernière le prix du Salon, on songerait à le placer sur l’une des pelouses du Ranelagh.
- SUISSE
- Il y a dans la vie des peuples aussi bien que dans la vie des individus des moments de faiblesse, des reculs. Voici le Grand Conseil du Valais qui à son tour rétablit la peine de mort. Preuve manifeste qu’il ne voit point le lien qui rattache la politique et l’éducation à la morale.
- ITALIE
- A Pise, le peuple et les étudiants ont glorieusement fêté, le 22 de ce mois, l’anniversaire de la naissance de Mazzini. C’est à Pise que Mazzini a passé les derniers mois de sa mort, il y est mort. La Ligue de la Paix, représentée par le Cercle P entier o ed, Aïione, avait envoyé un télégramme d’adhésion.
- p.421 - vue 421/832
-
-
-
- 422
- LE DEVOIR
- Le tableau suivant, dans lequel on voit en regard la dépense par tête que font pour la guerre et pour l’éducation les différents Elats de l’Europe, a été dressé par M. Léon Donnât, statisticien belge. L’auteur nous avertit qu’il n’a point tenu compte de la perte immense (ju’entraîne le sacrifice du travail de tant d’hommes jeunes et valides durant la période du service militaire.
- Guerre.
- Education.
- France, Fr. 25
- Angleterre, » 23
- Hollande, » 22
- Saxe, » 14
- Wurtemberg, » 14
- Bavière, » 14
- Prusse, » 13
- Russie, » 12
- Danemark, » 10
- Italie, » 9
- Belgique, » 8
- Autriche, » 8
- Suisse, » 6
- — Fr. 1 75
- 10 » 3 85
- 15 » 3 95
- 65 » 4 15
- 65 » 2 15
- 65 » 3 10
- 60 » 3 —
- 70 » 0 10
- 80 » 5 70
- 35 » 0 80
- 40 » 2 80
- 30 » 1 85
- — » b 20
- Nous ne connaissons point la date précise à laquelle ce travail a été fait, il est évident que le chiffre qui indique la dépense par tête pour l’instruction publique est aujourd’hui beaucoup trop faible pour la France. Il est douloureux de voir même en Suisse, où la différence entre les deux ordres de dépenses n’est que de 80 c., c’est encore la dépense pour la guerre qui est la plus élevée.
- AUTRICHE
- La lettre «le Mi. Henri Martin sur l’Autriche. — Les journaux de toutes les nationalités qui composent l’Autriche-Hongrie, après avoir reproduit in extenso la lettre de l’éminent historien, publiée par le Siècle, reviennent sur ce document et l’apprécient dans de longues études et longs articles.
- Nous trouvons l’article suivant dans les Naro&ni-Listÿ, de Prague :
- Ce n’est pas pour la première fois que le vénérable historien français, Henri Martin, nous donne, à nous autres Slaves, un témoignage de sa bienveilianee. Nous nous souvenons encore, avec plaisir et émotion, du salut qu’iL adressait à notre nation à l’occasion du 500e anniversaire de la gloire de Jean Huss.
- Aujourd’hui surtout nous relisons et nous relisons encore ses paroles puissantes : Qu’est-il donc advenu de l’œuvre de Ferdinand II et des jésuites ! L’avenir jettera un coup d’œil rétrospectif sur cet épouvantable despotisme qui a versé tant de sang humain.
- Jean Népomucène avait remplacé Jean Huss, la réaction cléricale avait anéanti la nation tchèque.
- Depuis cette époque, quatorze ans se sont écoulés. Mais nous nous souvenons encore de ces paroles qui ont produit une si vive impression dans le monde slave et dans le monde latin. Elles nous ont encouragés à. lutter contre la tyrannie des H îrbst et des Giskra.
- Et aujourd’hui, nous venons encore nous occuper des paroles prononcées par l’historien octogénaire.
- Nous voyons à son langage le généreux optimisme auquel il s'adonne en ce qui concerne la situation des Slaves de l’Autriche.
- Nous ne pouvons malheureusement pas partager la manière de voir du noble vieillard, car nous voyons les choses de près et nous les jugeons avec la raison et non avec le cœur.
- Le comte Taaffe a promis aux Allemands que le gouvernement autrichien accorderait \ toutes les nationalités de l’Etat les mêmes droits. Les Slaves n’en demandent pas davantage, cela est vrai.
- Les Tchèques, les Polonais, les Autrichiens, les Slovènes luttent contre le socialisme allemand et il est certain que l’avenir appartient aux Slaves, ce qui cause tant de joie à l’historien français. Mais il se passera encore du temps avant que les paroles d’Henri Martin se réalisent.
- Le flot slave monte, monte ; les Slaves sont prudents
- et courageux et cependant la réalisation du rêve dont il s’agit n’est pas encore si prochaine. On connaît la politique de l’alliance allemande. Est-il possible que cette alliance antirusse et antifrançaise se réalise ? Si les Slaves faisaient partie du gouvernement de Yienne, l’Autriche pourrait-elle s’engager à une guerre contre la Russie ? Oui, si la Russie avait la tendance de s’emparer de toutes nations slaves.
- Mais, heureusement, la Russie ne veut pas cela. Sans doute elle désire que les Slaves des Balkans obtiennent leur indépendance. Mais de là, il ne ressort pas que la Russie veuille s’attaquer à l’empire d’Autriche.
- Bismarck rusé a fait sortir l’Autriche de la Confédération germanique, et il espérait qu’un esprit allemand et antifrançais finirait par y dominer. Mais, au contraire un tout" autre esprit que l’esprit allemand s’est élevé dans cet Etat. Qu’adviendra-t-il dans l’Autriche slave, de F alliance austro-italo-allemande ? La politique de m! de Bismarck en voulant le contraire, a passé à un autre résultat que celui qu’il en attendait et peut trouver son écueil dans son succès même.
- C’est ainsi qu’envisage la question le généreux penseur français.
- Sans doute, il en est ainsi; mais, malgré les belles paroles du comte Taaffe, malgré la dissolution de ces diètes formées sous Auesperg, malgré les prochaines élections, nous ne voyons pas encore s’élever l’ère slave en Autriche. I) ne s’agit encore que d’articles de journaux et de discours d’orateurs; mais l’appareil centralisateur allemand fonctionne encore comme par le passé.
- Il n’est point question encore de l’admission de notre langue devant les cours et les tribunaux et dans l’administration; les ministres donnent encore pour mot d’ordre : l’interdiction de la slavisation de la Moravie et de la Silésie.
- ANGLETERRE
- L’Irlande. — Yoici l’habitation ordinaire du petit tenancier ou du journalier dans le Munster, le Con-naught et dans la partie occidentale de l’Alsier :
- Qu’on se représente quatre murs de boue desséchée que la pluie rend sans peine à son état primitif; pour toit un peu de chaume ou quelques coupures de gazon, pour cheminée un trou grossièrement pratiquée dans le toit, et, le plus souvent, la porte même du logis par laquelle seule la fumée trouve une issue; une seule pièce contient le père, la mère, l’aïeul, les enfants ; point de meubles dans ce pauvre réduit, une seule couche, composée ordinairement d’herbe et de paille, sert à toute famille. On voit, accroupis dans 1’âtre, cinq ou six enfants demi-nus, auprès d'un maigre feu ; au milieu de tous, gît un porc immonde, seul habitant du lieu qui soit bien, parce qu’il vit dans l’ordure. La présence du porc au logis semble d’abord, en Irlande, un indice de misère ; il y est cependant un signe de quelque aisance, et l’indigence est surtout extrême dans la cabane qu’il n’babite pas.
- * ¥
- Chambre des Communes. — M. Bourke annonce qu’il proposera très prochainement une résolution portant qu’aucun arrangement au sujet du second canal de Suez ne sera considéré comme satisfaisant, s’il ne stipule pas une réduction des tarifs et une représentation suffisante des intérêts maritimes anglais dans l’administration du canal.
- M. Lubbock développe une motion en faveur delà création d’un ministère spécial pour l’enseignement.
- M. Glalstone dit qu’il ne combattra pas celte motion, mais il estime qu’il est impossible pour le moment de discuter utilement cette question, qui demande un examen sérieux. Il croit que le moment n’est pas encore venu de prendre une résolution définitive à ce sujet.
- M. Playfair pense qu’il serait bon de nommer une commission d’enquête.
- M. Lubbock retire sa motion, et la proposition de M. Playfair, acceptée par le gouvernement, est adoptée.
- p.422 - vue 422/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 423
- TONKIN
- Le journal le Nord publie une correspondance de Saint-Pétersbourg, de laquelle il résulte que la Russie n’est nullement disposée à accéder à la demaude de la Chine pour une médiation sur la question du Tonkin.
- RUSSIE
- Saint-Pétersbourg, 29 juin.
- JLe canal dtn. Svir. — L’inauguration solenelle du canal du Svir au Siass a eu lieu hier à JSermaxa, sur le Svir, en présence de l’empereur et de l’impératrice et de plusieurs ministres.
- Les deux canaux ont une, profondeur de 8 pieds et sont navigables pour les grands navires. Les grands navires mettront dix jours de moins que précédemment pour arriver dans le port de Saint-Pétersbourg.
- BELGIQUE
- Bruxelles, 29 juin, soir.
- Chambre die» députés. — La section centrale a rejeté les impôts sur les tabacs et les cafés.
- NORWÈGE
- Le Stortbing Norvégien poursuit sa campagne contre la royauté ; par 80 voix contre 32 il a refusé d’augmenter de 30,000 couronnes la dotation du prince royal ; il a bien fait.
- PÉROU
- M. Montero a ouvert à Aréquipa le Congrès du Pérou par un discours très-ferme, très-calme, très-courageux. Un seul mot y décèle l’amertume de la déception qu’a fait éprouver au peuple péruvien la faiblesse, l’hésitation, l’égoïsme du peuple des Etats-Unis d’Amérique qui n’a pu, ni su, ni probablement voulu intervenir entre le Chili et le Pérou. Le Pérou ne s’abandonne point lui-même, les partis se mettent d’accord, une étroite union sanctionnée par le danger commun s’établit entre la Bolivie et le Pérou. Croirait-on que le Chili a confisqué et emporté les bibliothèques des Universités et des Facultés péruviennes, leurs archives, les collections d’histoire naturelle, les cabinets de physique, les laboratoires de cbirorn, voulant sans doute tarir chez sa victime toutes les sources de la vie intellectuelle et morale. Comment le Congrès de Washington ose t-ii proclamer la nécessité d ’une judirition internationale, et ne rien tenter pour mettre fin à de telles horreurs ? Deux nations lentement égorgées par une troisième. L’Amérique et l’Europe laissant faire !
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen
- I
- Lorsqu’on écrit la vie d’un homme d’Etat, d’un grand capitaine, d’un auteur de génie ou même d’un homme très répandu et fort à la mode,la plus grande somme d’intérêt que le public attache à cette biographie provient des événements auxquels son existence
- a été mêlée, et sur lesquels il a pu influer dans un sens ou dans un autre. Quelquefois c’est le bien qu’il a fait qui r rnd sa figure intéressante dans l’histoire, souvent au contraire c’est la mal dont il a été la cause, et dans l’un comme dans l’autre cas, c’est un sentiment de curiosité qui anime le lecteur et le soutient dans sa lecture.
- Mais lorsqu’il s’agit d’un de ces bienfaiteurs modestes de l’humanité dont le champ d’action est éloigné des sentiers battus et fréquentés de la foule, et où ils opèrent néanmoins des prodiges pour le bien des hommes, sans emprunter les trompettes de lare-nommée pour en porter la connaissance aux quatre coins du ciel, leur vie intéresse seulement ceux pour qui ils ont travaillé, à qui ils ont rendu des services immenses, et dont la reconnaissance est l’unique récompense qu’ils aient ambitionnée pour leurs efforts durant toute l’existence. Il arrive souvent que cette récompense ils ne l’obtiennent point de leur vivant, et qu’en retour de leurs bienfaits ils ne reçoiventque des critiques, des invectives, des railleries et des sarcasmes de la part de ceux là même dont ils ont cherché à améliorer le sort par leurs travaux. C’est assez généralement ici bas le lot des vaillants pionniers qui entament la lutte contre les erreurs, les préjugés que la routine perpétue et que l’égoïsme entretient.
- Robert Owen, un de ces hommes, entra de bonne heure dans le champ qu’il devait féconder toute sa vie sans jamais se détourner une minute du but qu’il voulait atteindre. Il accepta vaillamment la peine, les déboires, les déceptions et les critiques, sans que rien de tout cela eût le don de le décourager ou d’attiédir son zèle. Il avait vécu au milieu des classes populaires, et il savait tout ce qu’elles souffrent par suite de l’ignorance et de la pauvreté; aussi envisagea-t-il comme le premier devoir de sa vie de lutter jusqu’à la fin contre ces deux fléaux,coùfcô que coûte. L’intérêt qui s’attache à sa vie réside donc tout entier dans sa sagesse et son habileté pratique et dans sa fidélité aux principes, plus encore que dans la complète réussite de son œuvre. Ce que de tels pionniers peuvent espérer de plus précieux en. acceptant une pareille tache, c’est de voir leurs sillons tracés de façon à ce que d’autres les suivant puissent obtenir le succès.
- Dans cette relation où nous voulons retracer les principaux incidents de la carrière de Robert Owen, notre attention est naturellement attirée sur l’état des choses existant en Angleterre durant sa vie. La condition sociale et industrielle des masses du peuple doit être décrite, afin de mieux faire comprendre le caractère de l’œuvre qu’il entreprit dès son jeune
- p.423 - vue 423/832
-
-
-
- 424
- LE DEVOIR
- âge et qu’il poussa activement jusqu’à la fin de sa vie. Nous avons taché de bien indiquer les plans conçus par lui pour aider à la marche des réformes qu’il proposait, le degré de réussite auquel il parvint, et la situation dans laquelle on se trouvait à la fin de ses longs travaux.
- Entre la date de sa naissance et celle de sa mort, la quantité de développements importants acquis par la science appliquée et les inventions mécaniques, en ce qui concerne les affaires du pays, est bien plus considérable que tout ce qu’on a jamais pu constater d’analogue dans le même espace de temps à aucune période de l’histoire du monde. Les conditions du travail, qui constituent la base essentielle de la vie et de la civilisation se trouvèrent entièrement changées, et durant la partie la plus active de sa carrière de manufacturier et de réformateur,ces changements produisirent des résultats des plus fâcheux. Il y eut en effet un rapide et colossal déplacement de travail humain pour le travail mécanique, et les gens ainsi déplacés n’eurent ni le temps ni l’occasion de se faire assez vite aux industries mises au jour par les nouvelles applications de la science mécanique. Il s’ensuivit une recrudescence de misère et de cruelles souffrances au sein de la partie laborieuse de la population, et par suite de l’absence d’éducation et de l’incapacité de comprendre la nouvelle situation,une vive irritation parmi le peuple. L’accroissement de la puissance de production dans le pays provoqua surtout pour lui une augmentation de souffrances. Les infortunés prolétaires ainsi frappés ne purent voir aucune explication satisfaisante à un tel état de choses, ni espérer aucune amélioration à leur sort. Pendant plusieurs années les changements produit dans la situation des classes laborieuses furent des aggravations, et quoiqu’au moment actuel, à bien des égards, il y ait eu bien des améliorations, il n’en est pas moins banalement vrai qu’il y a encore dans le pays beaucoup de pauvreté, de misère et de souffrances ; et ce qui est peut-être encore pire,il y a une somme énorme d’ignorance qui vient y joindre ses maux, et l’on ne fait guère que commencer à appliquer les forces de la nation à la faire disparaître.
- Si l’on compare l’Angleterre d’autrefois à l’Angleterre d’aujourd’hui, et si l’on veut déduire de cette comparaison les justes conséquences qui en découlent, il faut examiner soigneusement la puissance de création do la richesse dans le passé comparativement à ce qu’elle est dans le présent, et aussi les proportions de l’accumulation de la fortune du pays possédée par les diflérentes classes de la société, et le sentiment que cette répartition faisait naître dans l’âme du peuple. Ce qui constituait le danger de cette
- situation et la recherche des moyens à adopter pour y remédier a été le sujet des préoccupations les plus amères des esprits les plus éminents, et c’est ce qui s’offrit tout d’abord à la pensée de Robert Owen, à partir du moment où il prit rang parmi ceux qui s’attachaient à développer et à diriger la nouvelle puissance de production,qui s’imposait si rapidement alors au travail.
- Comment fallait-il en régler l’emploi ? Comment organiser une distribution équitable de ses résultats? Comment employer à sa manœuvre les masses du peuple qu’elle dépouille de leur,gagne pain, de façon à réaliser par son développement une amélioration à leur situation, tout en lui faisant produire une augmentation de la richesse publique et une expansion de puissance pour la nation ?
- Telles étaient les questions que ces esprits élevés se posaient et qu’ils s’évertuaient à résoudre pratiquement. Mais elles n’étaient point les seules données du problème. Il y avait en outre la question de l’éducation du peuple pour le rendre plus apte au travail plus élevé que les modifications industrielles allaient exiger de lui. li lai fallait plus de connaissances, un plus grand amour de la vérité, plus de fraternité dans les relations, et une tolérance plus large pour toutes les opinions différentes de la sienne, quelle que fut leur forme d’expression.
- C’est à la solution de ces importantes et essentielles questions que Robert Owen consacra tous les efforts de sa vie, et parmi ceux qui ont suivi avec attention ses travaux et ceux des personnes favorables à ses idées qui collaborèrent à son œuvre, il en est bien peu qui aient des doutes sur le succès qu’ils ont obtenu dans une large mesure, malgré que si l’on considère l’immensité du plan, on ne puisse pas être surpris que les efforts à faire pour cela aient dù remplir les jours et les années d’une vie longue et extrêmement active. Depuis la première heure il ne détourna pas un moment les yeux de son but et il ne se relâcha pas de son labeur. Les éloges pas plus que la critique n’influèrent sur sa détermination ; il ne vit que les gens qui souffraient et en faveur desquels ii luttait, et il ne songea qu’au moyen de mettre efficacement un terme à leur misère.
- Nous considérons comme un devoir, dans cette esquisse de sa vie, de son époque et de ses travaux de le suivre pas à pas, d’expliquer ses idées et ses entreprises, et de lui donner autant que possible la place à laquelle il a droit parmi les bienfaiteurs de l’humanité, en sa qualité de réformateur cherchant non pas à détruire mais à améliorer ; à substituer le mieux au pire, au mépris des colères qu’il
- p.424 - vue 424/832
-
-
-
- LB DEVOIR
- 425
- pouvait susciter contre lui et des déboires et des pertes dont il pouvait être victime.
- Une chose qui aidera puissamment le lecteur a bien comprendre la vie et les travaux de Robert Owen, c’est le soin apporté à garder toujours présent à l’esprit le caractère de l’époque à laquelle il tra vaillait. Les grandes forces industrielles qui aujour d’ui forment la base solide de la puissance de la nation, étaient pour ainsi dire inconnues. Le système industrial du pays était limité dans ses opérations et n’était arrivé à aucun de ces merveilleux développements, de ces perturbations profondes qui ont eu lieu depuis et qui ont changé complètement les conditions du commerce et la manière d’être de la population en général. Changement radical qui chassa les artisans de leurs cottages, où jusqu’alors ils avaient fait presque toutes les opérations de la fabrication des produits industriels, pour les grouper ensemble dans de grands établissements. Leur nom bre s’accrut encore par la force des choses, de nombre de membres des populations rurales venant chercher du travail dans les manufactures bâties au bord des rivières, dont les eaux étaient appliquées comme force motrice aux vastes engins mécaniques rapidement mis en usage partout.
- Excepté à la campagne et dans les petites industries de ménage auxquelles les nouvelles inventions ne pouvaient être appliquées, il y eut donc un changement absolu et complet dans les relations entre employeurs et employés ainsi que dans leurs habitudes. L’étenduo des entreprises des premiers et l’accroissement considérable du nombre des autres rendirent presqu’impossible la surveillance personnelle, tandis que d’autre part l’augmentation rapide de la fortune des propriétaires d’usines, et les modifications qui en furent la conséquence dans leur manière de voir et de vivre rendirent do plus en plus profonde la séparation entre les deux classes, non seulement au point de vue des intérêts, mais encore à celui de la sympathie, si bien qu'à un moment donné ils ne furent plus les uns pour les autres que de simples payeurs ou payés.
- La situation du travailleur fut aussi très considérablement altérée. Les rapports domestiques, qui étaient une condition essentielle de la vie dans l’ancien système d’industrie à domicile, furent rendus moins intimes. Le métier et le rouet avec la culture du petit lopin de terre furent dès lors l’occupation de la famille. Le père et les fils s’occupaient de la terre lorsque, tisserands, ils étaient en avance sur la mère et la fille fileuses, et de la sorte l’enseignement et l’exemple des parents était utile et compris.
- Mais cela cessa, lorsque les travailleurs, et principalement les jeunes furent forcés de s’éloigner de la maison pour entrer dans les manufactures. Si l’on se souvient encore que l’inconvénient qui dominait pendant cette période initiale du progrès, c’était le manque d’ouvriers ou de bras, on ne sera point surpris que les principaux effets des mauvaises compagnies sur l’esprit et les habitudes des enfants des manufactures loin des influences de la maison paternelle aient commencé dès lors à se faire sentir.
- C’est au commencement de ce nouveau cycle de la vie industrielle que naquit Robert Owen, et c’est pendant ses premiers développements qu’il eut à décider comment il agirait en sa qualité d’employeur. Il est problable que l’idée du système qu’il adopta vint à d’autres qu’à lui, placés à cet égard dans la même situation. Comme lui, ils eurent à délibérer sur le parti à prendre, et ils durent se décider après mûre réflexion. Mais c’est précisément parce qu’il fut le seul à s’écarter de la voie suivie par les autres chefs d’industrie, n’agissant pas pour lui seul mais aussi pour ceux qui allaient si rapidement devenir victimes du nouveau système,que ses idées, ses plans et ses travaux sont d’un très grand intérêt pour la génération actuelle. La grande lutte industrielle que l’on peut considérer comme engagée de son temps et par lui sévit précisément avec vigueur aujourd’hui ; seulement le combat est maintenant soutenu par la masse du peuple travailleur, qui n’y prenait point part alors, mais qui avait en lui un sage, hardi et sincère champion.
- Il y avait bien quelques autres hommes bons et loyaux,même au commencement, dont nous aurons à mentionner les travaux ; mais aucun d’eux ne comprit comme lui la grande étendue du danger qui menaçait et nul, par conséquent n’essaya de le conjurer sous ses diverses formes physique, morale et industrielle. Seul il eut comme l’intuition, le pressentiment du péril et des remèdes.
- Peu de temps avant sa mort, il écrivit et publia ce qu’il appelait « les souvenirs de ma vie ». Ces souvenirs sont ce qu’ils devaient être, quelque chose sans aucune prétention, où il parait avoir pris note des succès et des circonstances de sa vie, au jour le jour, pour se rappeler ses rapports avec le monde pendant qu’il se livrait tout entier à ses travaux de grand manufacturier et de réformateur consciencieux.
- On peut dire de lui que sa mémoire paraît toujours nette et fidèle, et son jugement en affaires singulièrement droit et profond. Dans les dernières années de sa vie il parlait de toutes ces choses lointaines du passé avec la même lucidité que si elles eussent
- p.425 - vue 425/832
-
-
-
- 426
- LE DEVOIR
- daté de la veille, et l’on peut par conséquent s’en rapporter avec confiance à ce qu’il dit dans ses souvenirs. Cette autobiographie est au-dessus de tout soupçon, au point de vue de la vérité et de l’honnêteté d’âme, et démontre invinciblement sa sincérité et son inébranlable loyauté.
- [A suivre).
- La loi do travail ou la revanche du Pauvre
- Il est évident que les riches ne font pas leur devoir. En possession des dons de la fortune et des bienfaits de l’instruction, ils jouissent en ingrats de tout ce que produit le travail accumulé de la civilisation, avec le concours des Briarées du prolétariat. Si les riches faisaient leur devoir, on ne peut douter que le monde ne marchât plus vite vers son but et et que le progrès de la société ne suivît sans secousses une marche ascendante. Les riches devraient être les imitateurs, les tuteurs, les frères aînés et dévoués de leurs cadets, originairement enchaînés par les liens de l’ignorance et de la misère. Ici se trouvent leur fonction aussi bien que la justification de leurs avantages : et de là viendrait encore la fin des révolutions violentes.
- Mais il semble que les riches soient frappés d’aveuglement, tout autant qu’un Radjah de l’Inde, un Schah de Perse. Ils ne voient ni n’entendent. Cependant leur sort n’est enviable qu’à la surface,et parce qu’on ignore quelles plaies vives se cachent sous les dehors fastueux de leur existence.
- Si les riches manquent à léur mission, ils en sont cruellement punis. Ils se refusent à la loi du travail, loi qu’on ne peut violer impunément, car cette loi est une loi de la nature. Son accomplissement est encore pénible et demande de généreux efforts, lorsque l’aiguillon de la nécessité ne se fait pas sentir à l’homme. Pour la plupart, incapable de toute vaillante énergie, les riches tombent dans une oisiveté énervante et corruptrice, et deviennent les esclaves de leur sens. Ils s’ennuient et cherchent vainement des distractions à prix d’or.
- Tant qu’ils ont un estomac, ils mangent de tout et boivent du meilleur ; tant qu’ils ont des jambes ils courent et chassent pour se donner de l’appétit ; tant qu’ils le peuvent, ils achètent le plaisir et s’épuisent près des femmes. Bientôt la santé se délabre, leurs sens se blasent, leurs sentiments et leur intelligence, qu’ils n’ont pas cultivés, ne jettent plus que quelques lueurs et s’éteignent ; à peine au milieu de la vie, les voilà avec un corps en ruine, un cœur
- raccorni, un esprit obtus. Les infirmités les assiègent et ne leur laissent plus de repos. Leur existence devient une sorte de martyre de tous les instants. Leur supplice rappelle celui de Tantale. Ils ont tout en abondance et ils ne peuvent goûter à rien, ni extraire de leurs richesses la moindre jouissance.
- Ayant abusé de tout, pour passer le temps et combattre leur oisiveté, la maladie et la satiété sont devenues leurs seules et inexorables compagnes.
- Il y a quelques années, tous les journaux se sont étendus à plaisir sur la mort du prince Demidoff, ce malheureux forçat de la fortune et de l’oisiveté. Depuis plusieurs années, Demidoff menait une vie fort triste. Atteint d’une paralysie des glandes salivaires, il lui fallait toujours à portée de la main un verre d’eau pour humecter sa bouche, et peut-être n’était-ce là que le moindre de ses maux. Tout les soirs, pour échapper à lui-même, il prenait une loge dans un théâtre quelconque.
- Au sujet de cette mort, le Gaulois du jour publia quelques détails, parmi lesquels je relève ce passage.
- « Tous les journaux qui ont parlé du prince Anatole Demidoff, se sont étendus sur cette vieillesse qui, chez lui, avait devancé l’âge. Le prince a pour ainsi dire suivi une tradition de famille. Son père usé par les excès qui l’avait cloué sur son fauteuil, se laisait jadis rouler au milieu des splendides fêtes, qu’il donnait en son hôtel, à l’angle de la rue Tait-bout et du boulevard.
- Ce fut lui qui inventa ce qu’on appelle aujourd’hui le reporter. Il passa les dix dernières années de sa vie sans pouvoir dormir, et sept ou huit fois par jour, une syncope lui tenait lieu de sommeil. Pour remplir ses longues veilles il avait donc fait choix d’un homme d’esprit, auquel il donnait deux cents francs par jour, ou plutôt par nuit, pour venir lui conter, passé minuit, tous les cancans et propos de la ville ».
- Tel fut aussi à peu près le sort du fameux fermier général, Beaujon. On pourrait citer beaucoup d’autres exemples de ce genre. Mais chacun de nous, en jetant les yeux autour de lui, n’aperçoit-il pas à des degrés divers des spécimens de privilégiés de la fortune, dont le sort se rapproche de celui des illustres, que nous venons de rappeler.
- Heureux ceux d’entre nous qui naissent dans une chaumière; ou dans une condition qui les oblige à faire emploi de leurs facultés, à travailler pour vivre.
- Je ne sais lequel de ces deux écueils, fortune ou misère, est le plus dangereux. Pour surmonter le premier, il ne faut pas moins que posséder une âme
- p.426 - vue 426/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 427
- très largement sympathique, un esprit élevé, il faut avoir besoin de vivre de la vie générale de l’humanité.
- Pour éviter le second, il suffit d’une certaine énergie, d’un caractère patient et d’aptitude au travail. A tout prendre la richesse nous paraît donc un danger plus redoutable encore que la pauvreté. Il y a des millions de misérables pour un Demidofï, mais je ne sais si le sort d’un seul d’entre eux n’est pas moins pitoyable que le sien. Les hommes d’élite seuls peuvent soutenir le poids de la richesse : il suffit d’être médiocre pour supporter une existence pauvre et laborieuse.
- La richesse est un mauvais thermomètre pour juger du bonheur des gens. Le travail est un meilleur moyen d’appréciation, et l’on peut dire d’un homme, que plus il aura été actif et occupé, moins la vie lui aura paru pesante et haïssable.
- E. de Pompéry.
- LES COMMISSIONS SCOLAIRES
- M. Compayré propose un article additionnel à la loi des commissions scolaires. Actuellement, les commissions scolaires sont dames et mairesses ; ce qu’elles décident est bien décidé ; elles jugent souverainement et sans appel. Et alors voici ce qui se produit :
- Nous sommes dans une commune de l’Ouest. Cette commune a un instituteur que tous ses chefs déclarent un des instituteurs de France les plus honorables et les plus capables. Il y a quelques mois, presque tous ses élèves ont déserté son école.
- Pour aller à une autre ? Pour n’aller à aucune. Et la loi ? C’est la question que i’instituteur a posée devant la commisssion scolaire. La commission a cité à comparaître les parents des déserteurs, et leur a demandé les raisons de cette désertion. — C’est nous qui avons retiré nos enfants. — Pourquoi ?
- • Un des assistants a pris des notes et les a communiquées à un de nos confrères.
- — Pourquoi avez-vous retiré votre enfant ? demande-t-on à un paysan.
- — Parce que l’instituteur a parlé d’enseignement civique. Je ne veux pas qu’on parle d’enseignement civique à mon petit.
- — Qu’est-ce donc pour vous que l’enseignement civique ?
- — Je ne sais pas.
- Un autre père :
- — J’ai retiré mon enfant parce que l’instituteur a
- dit que le fémur était l’os le plus long du squelette de l’homme. Je ne sais pas ce que c’est que le fémur, mais je ne trouve pas bien qu’on parle de ces choses-là aux enfants.
- Un autre a donné pour raison que l’instituteur apprenait aux enfants à chanter.
- Vous vous dites : — La commission a dû bien rire. A moins qu’elle ne se soit fâchée et qu’elle n’ait dit à ces pères stupides : Tas de brùtes ! Parce que vous ignorez ce que c’est que l’enseignement civique, vous ne voulez pas que vos enfants apprennent à être citoyens, c’est-à-dire à être fils d’un père autrement grand et autrement précieuxque vous, le pays I Vous vous indignez quand on dit à vos enfants que le fémur est l’os le plus long ? Youlez-vous donc qu’on leur dise que c’est le plus court ? Dépêchez-vous de Ramener vos enfants à l’école, si vous ne voulez pas être punis, et rudement ; car la République ne tolérera pas que vos enfants soient aussi bêtes que vous !
- La commission scolaire a prononcé que les parents avaient eu raison de retirer leurs enfants de l’école.
- Vous hésitez à y croire. C'est que je ne vous ai pas dit une autre réponse des comparants. L’instituteur condamné par la commission scolaire ne s’était pas borné à apprendra aux enfants qu'il y a des devoirs civiques et qu’il y a un squelette sous la chair : il n’avait pas été assez clérical.
- Je dis : pas assez, car il avait fait au cléricalisme des concessions dont il aurait dû s’abstenir. Il faisait réciter le Pater et l'Ave au commencement de la classe. Les cléricaux passent leur vie à criailler que les instituteurs violent la neutralité de l’école : celui-ci, en effet, la violait — à leur profit. — Mais il fait prier, a insinué un membre de la commission moins enragé que les autres. — Insuffisamment, a répondu un brave villageois. Et puis, il ne conduit pas ses écoliers à la messe le dimanche.
- « G’est la cause, c’est la cause, ô mon âme ! Lais-sez-moi vous la cacher à vous, chastes étoiles ! C’est la cause ! » dit Othello au n ornent d’étouffer Desde-mona. Ce n’est pas aux chastes étoiles que la commission qui a étouffé l’école aurait voulu cacher la cause de sa décision, c’est aux journaux. Mais nous vivons dans une époque abominable où il est impossible de cacher aux journaux les actes qui auraient le plus envie de n’avoir pas sur eux le regard de l’opinion publique. Et c’est ainsi que le pays va savoir qu’il existe des commissions scolaires capables de punir un instituteur de ne pas désobéir à la loi.
- Et ces commissions sont souveraines. Elles régnent et gouvernent. Elles peuvent d’un mot vider une école. La République dit : Je veux que tout le monde aille à la classe. Elles disent : Nous voulons que
- p.427 - vue 427/832
-
-
-
- 428
- LE DEVOIR
- personne n’y aille. La République dit : L’église au prêtre, l’école à l’instituteur; l’église est faite pour qu’on y prie. Et si l’on y prie malgré la loi, elles trouvent que c’est trop peu de deux prières par classe, et en retirent les enfants. Sur quoi, elles crient à l’intolérance et à la persécution.
- L’article additionnel proposé par M. Oompayré permettrait d’appeler les décisions des commissions scolaires à une juridiction supérieure, conseil académique, conseil départemental, ou autre. Le simple fait que nous venons de rapporter suffit à démontrer la nécessité de cette addition.
- AUGUSTE VACQUERIE.
- SIMPLE RÉCIT
- Par Madame DESTRICHÉ (l)
- I
- Ceci n’est pas un roman, c’est l'histoire de l’une de ces courageuses filles du peuple qui se vouent à l’instruction des enfants de nos campagnes. Bien peu, parmi les heureux de ce monde, réfléchissent sur leur position précaire ; quelques-uns même ont l’air de regretter la rétribution insuffisante qui leur est allouée. Pensez-y ! et vous reconnaîtrez que celles qui forment des épouses, des mères, des citoyennes, ont bien droit à un mince traitement et à un peu de considération.
- On ne peut se figurer quelles amères privations subissent la plupart de ces jeunes filles pour arriver à obtenir leur brevet. Et quelles angoisses, si, malgré leurs efforts, elles viennent à échouer ! Leurs études ont dévoré en grande partie le peu que possédaient les parents. Puis, si la réussite récompense le travail, que ae luttes encore à soutenir ! Que de prudence il leur faut, à ces enfants de vingt ans, pour éviter la calomnie qu’on déverse si facilement et si libéralement sur les institutrices laïques! Que de tact encore pour éviter les froissements ! Leur vie, si effacée, est parfois un drame poignant que le monde ignore.
- Louise Griset était la fille unique d’un petit commerçant à qui les chagrins causés par de mauvaises spéculations coûtèrent la vie. Il laissa, avec de bien faibles ressources, sa femme et son enfant, deux vaillantes créatures, qui se heurtèrent durement à la misère sans pousser un cri. Grâce au petit capital de 2,000 francs, par un travail soutenu, par une persévérance à toute épreuve et des privations sans nombre, Louise obtint son brevet de capacité; mais,elle et sa mère avaient épuisé toutes leurs ressourcés ; le pain et le fromage les avait souvent nourries ; la durée de leurs vêtements était prolongée outre mesure ; mais ces haillons étaient plus honorables que des robes de soie, car la volonté du bien les ennoblissait.
- Louise ne connaissait pas le plaisir de contenter une fantaisie. Que de fois elle avait refoulé dans son cœur un innocent désir, que la femme de chambre du château s’accordait facilement sur ses gages !
- Après quelques mois d’attente elle fut nommée titulaire de l’ccole deX..., village de 500 habitants. Ge fut sa première joie ; elle allait donc enfin gagner son pain !
- Le 15 septembre 187. elle partait avec sa mère pour prendre possession de sa nouvelle résidence. Le temps, nuageux à leur départ, devint pluvieux à leur arrivée. Le chemin de fer les déposa à deux lieues de X... Une
- (1) Tous droits réservés.
- patache faisait bien le service de la gare au bourg, mais cela leur aurait coûté deux francs, et leur bourse était petite Elles se décidèrent donc à faire la route à pied. Le trajet s’effectua tristement ; la pluie menaçante toute la journée, se mit à tomber fine et serrée. Elles marchaient péniblement, chargées de bagages, glissant sur la terre détrempée, s’enfonçant dans la boue. Les haies, les arbres, les maisons s’estampaient dans la brume; le vent gémissait tristement.
- Lorsqu’elles atteignirent le bourg, la nuit était close. Quelques lumières, ou le feu brillant dans l’intérieur des habitations, se reflétaient sur les vitres. Plusieurs fermaient leurs contrevents. Il se répandait, dans Pair, une bonne odeur de beurre fondu qui annonçait l’heure du souper. Des hommes revenaient des champs, le pic ou la pelle sur l’épaule, tandis que les derniers troupeaux rentraient à l’étable. Chacun retrouvait son chez soi, sa famille. Les deux pauvres femmes se trouvaient étrangères, isolées et timides au milieu de ce monde.
- Après un peu d’hésitation, Louise interrogea une femme qui passait la tête par une croisée avant de la fermer.
- « Madame, demanda-t-elle poliment pourriez-vous m’indiquer la demeure de M. le maire?
- — Oui, sans doute ; c’est là, en face, de l’autre côté de la place ; il y a trois marches à monter »
- Un regard curieux et méfiant suivit l’institutrice qui se dirigeait du côté indiqué.
- « Des pas grand’chose, continua la femme à sa voisine de droite, que le bruit de la conversation avait attirée.
- — Des rien du tout ! appuya celle-ci ; des mendiantes, des voleuses ! on ne voit que cela. Fermons bien nos portes, on doit craindre cette engeance. Ramasse le linge sous le hangar, continua-t-elle en s’adressant à une petite fille qui écoutait ; il ne faut rien laisser traîner ce soir. »
- Pendant ce colloque, Louise et sa mère avaient traversé la place et frappé à la maison indiquée. Une voix bourrue leur demanda : « Qui est là ?
- — Est-ce ici que demeure M. le maire ?
- — Oui, mais mon homme est au marché ; il ne reviendra pas ce soir. Que lui voulez-vous? »
- Et une grosse femme, éclairée par la lumière intérieure, allongea sa tête en dehors de l’ouverture. Son triple menton cascadait sur une poitrine rebondie, qui, retombant sur un ventre proéminent, rendait sa voix rauque et comme étranglée. Un gamin, sorte d’avorton, le bec ouvert, les yeux implorant le ciel, l’un à gauche, l’autre à droite, le nez en crochet, examinait l’étrangère.
- « Pourquoi, diable, arrivez-vous si tard ? interrogea la ménagère du premier magistrat du village.
- — G est l’heure du chemin de fer, répliqua la mère Griset; nous n’avons pu venir plus tôt. »
- Mme Barsot (c’était le nom de la femme du maire) ne songeait pas à les faire entrer, bien que la pluie qui continuait de tomber, traversât les pauvres créatures.
- « Je suis l’institutrice, expliqua Louise.
- — L’institutrice ? C’est bel et bon ; mais qu’est-ce qui me le prouve? Il y a tant de mauvais monde ajouta la mairesse en manière d’excuse.
- — J’ai pourtant écrit avant-hier.
- — Possible ! mais votre lettre sera restée à la mairie. Quand mon homme est absent, c’est Jérôme le secrétaire qui s’occupe de tout cela.
- — Alors, madame, ayez l’obligeance de me dire où le trouver.
- — Où?... Bonté du ciel ! mais où voulez-vous que soit Jérôme, à cette heure, si ce n’est au Soleil d'or, faisant sa partie ? Il est peut-être un peu chaud, dit la matrone avec un gros rire, qui fit tressauter son menton, sa gorge et son ventre. Enfin, allez-y 1 c’est ce que vous avez de mieux à faire. »
- Et sans plus de façon la bonne dame leur ferma la porte en tirant son héritier par le bras... Un sanglot secoua Louise.
- p.428 - vue 428/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 429
- « Mon enfant, dit sa mère d’une voix tremblante, ayons du courage. » Et, s’armant de résolution, elles se dirigèrent vers l’auberge, dont l’enseigne grinçait au vent. Les reflets de lumière sortant de la maison s’allongeaient jusqu’au milieu de la place,faisant miroiter les flaques d’eau. Ils entrèrent.
- C’était un cabaret enfumé. Les casseroles noircies, les plats ébréchés s’étalaient en désordre *, une odeur indéfinissable de vin, de ragoût et de pipe se mêlaient ; une vapeur bleuâtre voilait tout cela. Sur une table graisseuse, marquetée de ronds blanchâtres tracés par le fond mouillé des verres, éclairée d’une maigre chandelle. agrémentée par la coulure du suif, s’étalaient des cartes sales ; de chaque côté deux hommes jouant la consommation. L’un, maigre, l’échine courbée, avait de larges lunettes sur le nez ; l’autre était coiffé d’un bonnet de coton retombant entre les deux épaules en manière d’oreilles de lapin.
- Louise s’avança ; sa mère, bien fatiguée, s’appuya au mur.
- « M. Jérôme ? interrogea la jeune fille.
- — Voilà ! répondit l’homme à lunettes tâchant de voir qui l’interpellait. Que voulez-vous ? une autorisation de mendier? Je vois cela à votre mine. Ça n’est pas l’heure ; repassez demain à 9 heures !... “Allons, Jean, continua-t-il en reprenant ses cartes qu’il avait posées devant lui, atout ! atout! je fais le point.
- — Vous vous trompez, monsieur, reprit Louise, avec une certaine fermeté je suis l’institutrice que vous attendez.
- — Ah 1 ah !... Bien, bien ! exclama le secrétaire, en mouchant la chandelle avec ses doigts pour éclairer la scène ; bien ! j’y suis, pardon Mlle Louise Gfriset, alors. »
- Et Jérôme prit les papiers que lui tendait la jeune fille.
- « Bon ! tout est en ordre, fit le bonhomme en mouillant son pouce, afin de tourner la feuille ; je vais vous donner les clefs de l’école et vous la montrer. Puis vous pourrez faire décharger et installer vos meubles.
- — Nos meubles, monsieur, sont restés à la station ; nous ne les aurons que demain.
- — Ah ! diable ! C’est que nous n’avons pas de mobilier dans l’école,^ comme dans certaines communes. Une nuit est vite passée. Attends, Jean, je vais leur ouvrir et je reviens finir la partie. J’ai quatre points, toi deux. Est-ce ennuyeuxd’être ainsi dérangé! Nous autres, fonctionnaires, nous n’avons pas une heure de repos.
- — Ne te presse pas mon vieux, j’ai le temps d’attendre. »
- Jérôme prit une lanterne, et passa à la mairie pour prendre les clefs.
- « Tiens, fit-il, la langue épaisse et trébuchant, la tête me tourne, j’ai les jambes engourdies. »
- A force d’essayer' la clef, de secouer la porte, il finit par ouvrir l’école. Ils entrèrent.
- Vous vous entendrez demain avec la Martin, au Soleil dJOr, pour lui rendre la chandelle ou la payer. Vous ne manquerez pas de besogne pour nettoyer, continua-t-il en descendant les marches ; on n’a pas ouvert depuis les vacances. Enfin, ça vous occupera en attendant la rentrée qui est le 5 octobre. »
- Et là-dessus il retourna continuer sa partie sans songer qu’il n’y avait ni lits, ni meubles, ni souper.
- Quand les deux femmes se trouvèrent seules, un frisson parcourut leurs corps , une larme humecta leurs paupières. Elles quittèrent leurs châles mouillés. Quelle grande classe, nue et froide ! quel silence!... Des bancs, des pupitres, un tableau noir... C’était triste. La lanterne répandait une teinte rougeâtre sur ce qui l’entourait, tandis que les angles et les creux restaient dans l’ombre. Le moindre froissement, le moindre heurt sur les bois, résonnait au milieu de ce grand silence. Les deux voyageuses découragées se laissèrent tomber sur une borne sans dire un mot. On entendait seulement la chandelle qui pétillait, et le vent qui rageait au dehors.
- « Allons, mère, du courage ! dit la jeune fille, après un long silence: nous sommes au moins à l’abri. Ce banc vaut mieux que le tas de pierres sur la route ; ce plancher est sec. Demain au jour nous emménagerons . »
- La bonne femme ne répondit rien ; elle pleurait. Sa fille tira de son panier une livre de pain achetée à la station, et toutes deux firent leur premier souper à l’école.
- Quel apprentissage de la vie ! l’isolement, une maison vide, pas un ami, pas même une connaissance.
- Enfin, emportée par la fatigue, elles s’appuyèrent au mur, et un lourd sommeil fit oublier la réalité.
- La nuit se passa calme, et le silence ne fut interrompu que par la vibration de l’horloge du bourg sonnant les heures.
- (A suivre.)
- ÉCOLES DD FAMILISTÈRE
- CONFÉRENCE E>îQ ÏÆORAILE
- Sommaire : La fraternité. —L’égoïsme. — L’amour et la recherche du bien commun. — Le chacun pour soi.
- Les institutions humaines et les doctrines philosophiques et sociales dans leurs rapports avec la fraternité.
- Pour quelles raisons les hommes doivent-ils se traiter comme frères.
- Les conséquences delà fraternité dans la famille, dans l’association, dans la nation, dans l’humanité. — Les conséquences de l’égoïsme.
- Devoir de Mlle Point Héloïse âgée de 12 ans et 6 mois
- Le 26 juin 1883.
- La fraternité, c’est l’amour que l’on a pour ses semblables, c’est le bien qu’on leur fait ou qu’on leur souhaite. Pour les parents, les grands-parents et toute la famille, on sent que l’amour qu'on leur témoigne est naturel ; c’est le même sang qui coule dans ces personnes et on les aime comme malgré soi, instinctivement. Les personnes qui ne sont pas nos parents, nous savons qu’elles sont nos égaux, qu’elles nous ressemblent physiquement, puisqu’elles ont un corps comme nous, et moralement, puisqu’elles ont une intelligence et une volonté comme nous et qu’elles doivent par conséquent participer à tous nos plaisirs et à toutes nos peines. Non seulement cet amour ne doit pas s’étendre qu’aux hommes de la nation, qu’aux hommes de notre pays, mais à tous les hommes, c’est-à-dire à toute l’humanité.
- Tous les hommes doivent ainsi être fraternels ; mais il en existe qui ne le sont pas du tout et qui au contraire sont égoïstes. Us ne vivent que pour eux; tout ce qui est beau, c’est pour eux. Ils flattent leurs
- p.429 - vue 429/832
-
-
-
- 430
- LE DEVOIR
- supérieurs afin d’obtenir de hautes places et tout ce qui leur plaît, et de leurs inférieurs, ils font des esclaves. S’ils voient une personne réussir dans une entreprise, ils sont jaloux et font tout pour arrêter ce bonheur ; ils rient du malheur des autres et pourvu qu’ils aient tout ce qu’ils désirent, Us se moquent du reste. Comme exemple d’égoïsme, on peut citer Louis XV qui, avec madame de Pompadour, répétait sans cesse : « Tout ce bonheur durera bien autant que nous, après nous le déluge.»
- L’homme fraternel aime son prochain ; il l’aime comme il aimerait un frère ; il lui fait le plus de bien possible. S’il voit son ami dans le besoin, vite il se prive et se fait un devoir de le secourir ; et puis il ne le fait pas qu’à un seul homme, il le fait à tous et aime à les voir profiter du même bien.
- L’égoïste prend pour maxime : Chacun pour soi. Cette maxime est mauvaise. Il n’est pas juste puisque nous sommes tous égaux, qu’il yen ait qui soient heureux et d’autres malheureux. Chacun doit partager les mêmes peines et les mêmes joies.
- Autrefois les grands de la cour de Louis XIV et de Louis XV voulaient que le bonheur fût pour eux seuls et poar le pauvre peuple, la misère. Tous ces hommes se trompaient et quoiqu’on ne fût pas encore bien éclairé en moral dans ce temps, quelques grands hommes tels que Voltaire, Turgot, Maîesherbes, surent bien réclamer pour que le pauvre peuple ne souffrît pas tant et participât aussi au bonheur des grands, car ils reconnaissaient que tous les hommes sont égaux. Du temps des G-recs et Romains, les grands philosophes disaient qu’il y avait des hommes nés pour être libres et d’autres pour être esclaves ; cette doctrine est aussi très injuste ; ces hommes se trompaient; car tous les hommes doivent être libres puisqu’ils sont égaux.
- Tous les hommes doivent se traiter comme frères, parce qu’ils ont tous : 1° le même but, c’est de progresser et de faire progresser l’humanité; 2° parce qu’ils ont le même corps ; 3° la même volonté ; 4° la même intelligence; pour toutes ces raisons, les hommes doivent s'aimer et se traiter comme frères.
- Devoir de Mlle Duplaquet Blanche âgée de 14 ans
- Nous avons naturellement pour certaines personnes de l’amour et du dévouement; ces personnes sont : nos parents, notre père, notre mère, nos frères, nos sœurs, nous les aimons parce que nous leur avons beaucoup d’obligations ; nous aimons nos voisins, nos amis, parce que nous sommes toujours ensemble; nous aimons tous nos camarades de classe,
- nous aimons tous les Français parce qu’ils sont de la même patrie que nous ; nous aimons toute l’humanité; c’est de la fraternité. La fraternité est donc l’amour que l’on a les uns pour les autres.
- Au contraire l’égoïste ne pense qu’à lui; tout ce qu’il fait se rapporte à lui, il n’aime que lui. Alfred de Musset a dépeint l’égoïste en trois vers, il en a fait un portrait réel. Voici ces trois vers :
- Son idéal c’est lui, quoi qu’il dise ou qu’il fasse Il se regarde vivre et s’écoute parler Il est l’axe du inonde et lui permet d’aller.
- Voltaire a dit : C’est n’être bon à rien que n’être bon qu’à soi.
- Quand on aime tout le monde, ce que l’on désire pour soi, on le désire aussi pour les autres, on cherche toujours à rendre ses semblables heureux, on est toujours à la recherche du bien commun. L‘égoïste ne cherche le bien que pour lui, s’il voit quelqu’un de plus heureux que lui, il en est jaloux.
- La Fraternité est conforme à la doctrine du Christ qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres. »
- Dans l’humanité il y a des institutions conformes à la fraternité. Au Familistère quand un des membres de l’association est malade, on le paie pour qu’il ait de quoi se soigner et de quoi nourrir sa femme et ses enfants ; on fait cela parce qu’on ne veut pas qu’il y ait personne dans la misère et qu’on aime tout le monde 1 donc cette institution est conforme à la fraternité.
- Il y a des institutions qui sont basées sur l’égoïsme ; ainsi l’esciavage est une institution contraire à la fraternité, parce qu’il y a des hommes qui ont beaucoup de mal, tandis que d’autres n’ont qu’à regarder. Ceux qui commandent aux esclaves sont égoïstes parce qu’ils leur veulent du mal.
- Toutes les institutions avant la Révolution étaient contraires à la Fraternité. Les privilèges donnés aux nobles étaient contraires à la Fraternité; Louis XV lui même était égoïste, il disait : « Après moi le déluge. »
- Les anciens philosophes disaient qu’il y avait des hommes nés par nature esclaves et d’autres libres. Cette doctrine était contraire à la fraternité. A la Révolution les réformateurs ont voulu que la fraternité fût écrite dans toutes nos lois; maintenant ies doctrines sont conformes à la fraternité.
- Les hommes doivent se traiter comme frères pour trois raisons : 1° parce qu’ils ont le même corps, la même intelligence; 2° parce qu’ils ont tous les mêmes chagrins et les mêmes plaisirs; 3° parce qu’ils ont tous la même destinée à remplir.
- Dans une famille si le père aime sa femme et ses enfants, s’il est fraternel, il donnera le bon exemple
- p.430 - vue 430/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 431
- à ses enfants. Dans une association, celle du Familistère, par exemple, si tous les membres s’aiment les uns les autres, s’ils veulent le bien de tous, l’association marchera bien, si au contraire tous les membres disent : chacun pour soi, l’association périclitera.
- Dans la nation, si tous les membres s’aiment les uns les autres, on fera de bonnes lois et cette nation sera heureuse; si au contraire tous les membres sont jaloux les uns des autres, ceux qui font les lois, les feront en égoïstes et cette nation en sera malheureuse.
- Si dans l’humanité, tous les peuples s’aimaient, il n’y aurait plus de guerre; ils s’accorderaient bien ensemble, ils seraient tous heureux et prospères; tandis que si les nations sont jalouses les unes des autres, il y aura des guerres et elles seront malheureuses.
- BIBLIOGRAPHIE
- TROIS LIVRES CLASSIQUES NOUVEAUX
- En vente à la librairie PICARD-BERNHEIM et Ce 11, rue Soufflot, Paris.
- Histoire de France
- à l'usage des établissements d'enseignement ‘primaire
- (Cours moyen), par Edgar Zévort ; 1 vol., 75 grav.
- 1 fr. 35
- L’Instruction morale à l'école
- (Cours moyen et supérieur)
- Par A. Burdeau ; î vol. 32 grav. 0 fr. 80
- Le Droit usuel et l’Economie politique à l'Ecole
- (Cours supérieur)
- par MM. Reverdy et A. Burdeau, 1 vol. 32 grav. 1 fr. 20
- Il nous parait utile de faire connaître à nos lecteurs, ces livres véritablement écrits pour l’éducation et l’instruction de la jeunesse.
- L'Histoire de France de M. Zévort est un des livres les plus parfaits qui aient paru comme ouvrage d’enseignement primaire. L’auteur s’est surtout attaché à faire l’histoire du peuplefrancais.il passe brièvement sur les événements de l’ère chrétienne à la guerre de Cent-Ans ; mais en donnant néanmoins une étude substantielle au régime féodal. Le lecteur se prend de pitié pour les pauvres travailleurs courbés sous la domination des castes privilégiées.
- Le rôle des bienfaiteurs de l’humanité est caractérisé 4 chaque siècle. Le cri de détresse du Tiers-
- Etat à chacune des réunions des Etats généraux est soigneusement recueilli.
- Au temps des guerres civiles, l’auteur montre les maux causés par l'intolérance religieuse.
- Le pouvoir absolu est caractérisé de main de maître. Les fautes, nous dirons même les crimes des gouvernements qui précèdent la Révolution, sont nettement exposés. Les grands travaux des réformateurs du xviii® siècle, leur influence sur les destinées futures du Tiers-Etat, amènent logiquement la Révolution française avec tout son cortège d’hommes illustres, aux aspirations nobles et fraternelles. Dans les pages qui suivent, M. Zévort montre les bienfaits du régime républicain : la première République, donnant au peuple la terre, la seconde donnant le suffrage et la troisième la fraternité. C’est là vraiment un livre d’histoire moral et patriotique.
- « L'Instruction morale à l'école » a pour but l’éducation de la jeunesse de l’école primaire. Après avoir montré la nécessité et la grandeur de cet enseignement, l’auteur définit les devoirs de l’enfant envers ses parents, envers l’instituteur, envers ses camarades, envers les personnes âgées; ceux de l’enfant envers lui-même. Des récits attrayants éveillent
- 10 sens moral de l’enfant : Je citerai la biographie de Franklin, la dernière classe d’un instituteur alsacien.
- Puis l’auteur entre dans la vie de cet enfant devenu homme. Il montre la noblesse du travail; le travail antique et le travail à notre époque. L’histoire d’un atelier donne un réalisme palpitant à ces larges questions.
- Les rapports du capital et du travail, le respect des personnes, des propriétés et des Consciences, la fraternité humaine, le patriotisme, sont autant de chapitres sur les points essentiels de l'instruction morale de l’enfant appelé au grand rôle de citoyen et de travailleur.
- Tout en traitant ces importantes questions, l’auteur reste à la portée des jeunes intelligences à qui
- 11 s’adresse.
- « Le droit usuel et l'économie politique «* comble une lacune de notre enseignement primaire. C’est un livre pratique et rationnel. Il a sa place marquée dans la bibliothèque de chaque famille.
- Les amis des travailleurs trouveront dans ce livre un précieux auxiliaire pour la diffusion des solutions des questions sociales, par l’application de la saine liberté et de la véritable fraternité démocratique.
- Nous espérons pour ces livres un grand et légitime succès.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- p.431 - vue 431/832
-
-
-
- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE
- G-TJ IS 33 (j^ISNE)
- OUVRAGES DE M. GODIN
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la. vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr.
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8°. extraite du volume « Le Gouvernement »...............................i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8® broché, avec la vue générale des établisse-
- ments de l’association.......................5 fr.
- Sans la vue..............................4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°........................10 fr.
- Edition in-18........................ 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci - dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent. La richesse au service du peuple. . 0,40 cent. La pùlitique du travail et la politique
- des privilèges.................... 0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L'ASSOCIATION AGRICOLE DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret........0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché . ................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LEDEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE DE L’ASSOCIATION DU EAIIUSTÈRE paraît tous les ÿimanches
- France : Un an........................10 fr. »»
- — Six mois..................... 6 fr. » »
- — Trois mois................... 3 fr. »»
- Union postale : Un an.................... fr. »»
- Autres Pays.........................13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- Ier volume broché, 432 pages ... . . 3 fr. »»
- 2e — — 464 — ... . 3 fr. ««
- 3e ~ — 624 -—.... 4 fr. 50
- 4e - — 832 — .... 6 fr. »»
- 5e - — 864 — .... 6 fr. »«
- 6e — — 832 — .... 6 fr. ««
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- S'-Quentin. — lmp. du Glaneur*
- p.432 - vue 432/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. - n° 253. •Le numéro heldomadaire 20 c. Dimanche 15 Juillet 1883
- r
- B9Hm
- 'mmmm
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . Six mois . . . Trois mois . .
- 40 fr.»» 6 »» 3 v»
- Union postale
- Un an. . . . 41 fr.»»
- Autres pays Un an. . . . 43fr.60
- ON S’ABONNE A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant ondateur du Familistère
- SOMMAIRE
- Aux députés : Sur une nouvelle assiette des revenus de VEtat, IV. — Les accidents du travail, 11. — Faits politiques et sociaux. — La vie, le temps et les travaux de Robert Owen. — Simple récit, II. — La sagesse antique, XXVI. — La France à Madagascar. ™ Ecole du Familistère. — La catholicisme et la société moderne. — Le colonel Ramollot.
- AUX DÉPUTÉS (1)
- gur une nouvelle assiette des re venu® de l’Etat
- IV
- Malgré les développements contenus dans mon ouvrage « Le gouvernement « sur la question et l’institution du droit d’hérédité de l’Etat, j’ai pu constater combien de personnes ne peuvent encore comprendre les résultats que donnerait la mise en pratique de cette réforme et combien en tirent des conséquences tout à fait erronnées.
- J’ai, depuis, démontré dans cette revue que les mutations de la propriété en France s’élèvent à environ quinze millards chaque année ; que le produit du droit d’hérédité, tel que je l’ai proposé, créerait pour l’Etat une ressource annuelle de deux à trois milliards, suivant la rigueur de son application,
- (1) Voir le Devoir des 10,17,24 juin,1 et 8 juillet 1883.
- J’ai ensuite exposé que l’Etat pourrait instituer sur tous les biens passés entre ses mains une rente qui tiendrait lieu de l’impôt et du fermage.
- Ce serait une amélioration sérieuse de l’impôt sur le capital que j’ai précédemment admis à titre de transition. Mais il convient de faire ressortir en quoi la rente payée à l’Etat en raison de la valeur du capital détenu différerait de l’impôt sur le capital institué sur la propriété telle qu’elle existe actuellement.
- En vertu des principes que j'ai posés, l’Etat, par droit de succession, devient, chaque année, le propriétaire rentier d’une partie des biens delà nation; il a la faculté de revendre ces biens aux conditions les plus avantageuses pour la nation même. 11 profite de cette situation pour supprimer l’impôt sur les biens de l’Etat et y instituer une rente qui désormais est le seul loyer, le seul fermage, la seule contribution, que le citoyen ait à payer à l’Etat soit à titre.de fermier, soit à titre de propriétaire.
- La rente due à l’Etat sera bien moindre que le fermage et l’impôt actuels réunis. La terre et les maisons se trouveront donc dégrevées à peu près de l’importance des fermages et des loyers d’aujourd’hui, puisque l’Etat n’aura à percevoir comme fermage que les ressources nécessaires à l’entretien des services publics et des assurances nationales.
- De cette façon, la propriété se dégrève peu à peu de» loyers exorbitants qu’elle impose actuellement au fermier et au locataire ; le travail devient plus lucratif et le travailleur se relève de son abaissement. La rente et le loyer ne soutirent plus la plus belle partie des ressources créées par le travail ; les ouvriers citoyens, déchargés d’un côté des impôts
- p.433 - vue 433/832
-
-
-
- 434
- LE DEVOIR
- indirects, de l'autre du pressurage des fermages et loyers, n’ont plus à payer que la rente très modérée due à l’Etat.Le travailleur s’appartient à lui-même ; il est sa propre fortune, il est indépendant, car son travail est de beaucoup plus que suffisant pour l’entretien de sa famille.
- L’impôt sur le capital ne peut produire de tels résultats, car il s’applique à la constitution de la propriété telle qu’elle existe. L’Etat n’intervenant pas dans le droit de propriété, les propriétaires parasites s’interposent toujours entre le travail et la terre, entre le locataire et l’habitation ; de sorte que le labeur, au lieu de n’avoir à payer qu’une rente à l’Etat, doit suffire tout à la fois à l’impôt et au fermage.
- On voit, par ce fait, de quelle importance économique serait la constitution de la rente due à l’Etat et combien les résultats seraient différents de ceux d’un impôt sur le capital. Afin de mettre en lumière cette différence économique, j’ai évoqué le domaine national, mais cette expression éveille des idées fort différentes dans l’esprit des personnes. On se complaît à exagérer toute idée nouvelle et l’on montre l’hérédité nationale comme faisant de l’Etat le monopolisateur de tous les biens, quand il ne faudrait voir dans ce droit d’hérédité que le moyen équitable de créer les ressources publiques et le principe régulateur de la juste répartition de la richesse.
- Ce serait certainement une ère de justice de voir chacun être suivant ses œuvres, l’activité utile remplacer le parasitisme égoïste, la fraternité générale trouver place dans nos sociétés en donnant aux faibles, aux impuissants, aux infirmes, une part du superflu, tandis que maintenant les ressources créées par le travail sont prises par l’impôt et accaparées par les oisifs de la richesse, les spéculateurs et les intermédiaires inutiles.
- Il ne faut supprimer ni la propriété ni les propriétaires ; il faut, au contraire, les multiplier; mais ce qu’il faut aussi, c’est que, par le droit d’hérédité nationale, l’Etat puisse faire que la terre et tous les immeubles, ne soient plus assujettis à payer tout à la fois l’impôt et le fermage ou loyer. Eh bien ceci ne pourra avoir lieu qu’en remplaçant la propriété perpétuelle par la propriété temporaire, qu’en établissant la rente de la terre et des immeubles au profit de l’Etat.
- Tant qu’il y aura des hommes spéculant sur le revenu de la propriété, c’est-à-dire faisant la fonction de propriétaires intermédiaires, disposant perpétuellement par eux-mêmes et leurs familles de la
- terre et des immeubles, il y aura des loyers et des fermages auxquels s’ajoutera l’impôt. Car il faudra toujours que l’Etat trouve les ressources indispensables aux services publics ; mais on conçoit que cela puisse être évité si l’Etat institue le loyer à son profit sur tous les biens tombés en succession. Par ce moyen tout pacifique, qui se réaliserait au jour le jour et n’apporterait aucune perturbation dans la marche des affaires, on éviterait l'écueil de revendications violentes qui ne pourront avoir d’effet que dans le sang et la spoliation.
- En économie sociale, les problèmes se résolvent par la mathématique ; le raisonnement et le calcul en viennent à bout. Voyons donc les effets que produirait l’hérédité de l’Etat supprimant l’impôt et le fermage pour les réduire à une rente due à l’Etat.
- Prenons un exemple très ordinaire, celui d’un petit fermier. La famille cultive 6 hectares de terres et prairies.
- Généralement le propriétaire tenant à se constituer un revenu net charge le fermier du paiement des impôts ; le fermier a donc à payer :
- L’impôt foncier de 6 hectares de terres
- de bonne qualité à 5 fr. l’hectare. . . 30 »
- La côte mobilière....................... 30 »
- Les portos et fenêtres de maison, écurie, grange..................................... 6 *
- Octroi ou centimes additionnels ; ces centimes sont en moyenne de 77 1/2 pour les communes du département de l’Aisne, — quelques communes ayant jusqu’à 175 centimes — comptons 75 centimes, les
- trois quarts des impôts ci-dessus ... 48 »
- Les impôts indirects à raison de 40 fr. par tête, pour quatre personnes. . . . 160 »
- Prestations pour un homme et 2 chevaux .................................... 16 »
- Total...............Fr. 290 «
- C’est donc pour un petit cultivateur deux cent quatre-vingt dix fr. d’impôts.
- Les loyers et fermages sont :
- Pour la maison et les bâtiments . . . 300 »
- Pour les six hectares, terres et prairies, à 80 fr. l’hectare........................ 480 »
- Soit au total. . . . Fr. 1070 »
- C’est donc mille soixante-dix francs que le
- fermier doit faire produire à sa petite exploitation avant d’en rien tirer pour lui-même.
- Les terrains occupés par ce fermier représentent pour 6 hectares une valeur de fr. 18,000
- p.434 - vue 434/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 435
- La maison représente une valeur de ....................... 6,000
- Total fr. . . 24,000
- Si l’Etat percevait une rente de 2 0/0 sur le capital de la France, il se ferait au bas mot quatre milliards de revenu.
- Quoiqu’il en soit, imputons à notre cultivateur ce taux élevé de 2 0/0 sur les 24 mille francs qu’il détient en propriétés ; ce serait 480 francs qu’il aurait à payer. De sorte que si nous déduisons, des fermages et impôts qui incombent actuellement à ce petit cultivateur, et s’élèvent à fr. . 1,070 «
- la rente de 2 p. 0/0 attribuée à l’Etat sur les 24 mille francs de biens détenus soit................................... 480 »
- le fermier trouverait une économie de cinq cent quatre-vingt dix fr., ci. . 590 »
- annuellement, sur sa position.
- Remarquons que j’aurais pu ajouter à ces impôts, ceux de l’artisan, car il est rare que les petits cultivateurs n’exercent pas une profession. L’économie indiquée est donc un minimum ; elle s’élèverait facilement à 700 francs et même à 800 francs. Quelle énorme différence dans la situation des classes laborieuses, si chaque famille voyait augmenter ses ressourses annuelles de 700 fr. à 800 fr.! Quelle cause d’économie et de bien-être !
- Et notons bien qu’à ce compte l’Etat aurait un budget se chiffrant de la façon suivante ;
- Par droit d’hérédité annuelle fr. 2,666,000,000
- Par la rente de 2 0/0 sur le capital immobilier de 200 milliards . . . 4,000,000,000
- Montant total du budget . 6,666,000,000
- Avec un tel budget plus de six milliards, l’Etat serait à l’aise pour les travaux publics, pour la création des écoles, des chemins de fer, de toutes les réformes et entreprises utiles. On ne verrait plus toutes ces choses traîner, comme aujourd’hui, en lenteurs, en études qui n’aboutissent qu’à gaspiller les ressources publiques.
- On conçoit aisément, quand on a l’esprit débarrassé de toute prévention égoïste et hostile au progrès, l’immense avantage économique qu’il y aurait a reformer le parasitisme du propriétaire par la rente de l'Etat, comme je l’indique. Ce serait, en outre, enlever tout prétexte aux revendications sur ce point et empêcher l’action violente des révolutions dont nous sommes menacés.
- L’exemple que je viens de donner fait voir comment les plus purs produits du travail vont à la richesse et sont la proie de spéculations nuisibles
- aux intérêts sociaux; mais si cela peut se démontrer comme je viens de le faire en agriculture, c’est bien autrement grave en industrie.
- On pourra dire que cet exemple est un cas particulier propre à un individu, à la commune qu'il habite, aux immeubles qu il occupe ; ce serait une erreur. Il est vrai que c’est un cas particulier, mais pour faire comprendre la situation du travailleur les cas particuliers servent à démontrer la situation générale. Les chiffres que je donne sont cëux d’une forte moyenne ; il en existe de plus élevés et l’on en trouve de plus faibles. L’impôt, le fermage, la rente et l’hérédité nationale restent dans tous les cas à peu prés proportionnels. Que l’on diminue ou augmente les chiffres posés, cela ne change rien aux abus évidents de l’impôt ni aux avantages qui ressortiraient de l’hérédité de l’Etat. Ce qui importe, c’est que les données de la question soient justement posées; je reviendrai sur ce sujet.
- Blais constatons encore l’iniquité de la répartition actuelle des impôts, même des impôts indirects. Je viens de baser sur une moyenne de 75 centimes au franc les centimes additionnels du département de l’Aisne depuis la guerre de 1870. Mais cette moyenne résulte de ce qu’il y a des communes assez heureuses pour n’avoir pas à s’imposer de centimes additionnels, tandis que d’autres, au contraire, ont été assez maltraitées pour être obligées de s’imposer au double et même au triple des impôts communs.
- N’est-ce pas une absence complète de justice et d’équilibre fiscal de voir des citoyens et des communes, à trois ou quatre kilomètres de distance les uns des autres payer les uns seulement l’impôt ordinaire, les autres jusqu’à trois fois autant. Où les premiers payent un franc, les seconds payent deux et trois francs. Rien n’est plus propre à faire ressortir la nécessité d’en arriver à la péréquation de l’impôt.
- L’hérédité de l’Etat ramènerait insensiblement la nation toute entière à d’autres mœurs, à un plus juste équilibre des charges publiques.
- La spéculation se changerait en une activité utile et féconde qui prendrait place dans le grand concert du travail honorable et honoré. Les économies que je viens d’indiquer ne seraient point les seules causes de soulagement du sort des masses ouvrières ; l’augmentation de la production par l’activité utile de tous les citoyens mettrait le bien-être à la portée de tous ; et la participation directe des ouvriers aux bénéfices par l’association du travail au capital — changement que l’hérédité de l’Etat ferait naître dans les habitudes nouvelles de l’industrie et du commerce — donnerait l’abondance où il n’y a que privations aujourd’hui.
- p.435 - vue 435/832
-
-
-
- 436
- LE DEVOIR
- Sous le régime de l’hérédité nationale, l’Etat ven* drait et affermerait la terre et les immeubles qui lui écherraient , contre versement de la rente ou du prix principal établis en adjudications publiques. Le concours à ces adjudications attirerait surtout les citoyens aimant le travail, désireux d’exploiter par eux-mêmes les biens dont ils rechercheraient la possession ou, au moins, d’en diriger l’exploitation.
- La spéculation ne pourrait plus se porter sur la terre sans avoir à faire payer double rente : celle due à l’Etat et celle due au propriétaire. Cela rendrait difficile, si ce n’est impossible, l'office de propriétaire non-exploitant, attendu que tout citoyen préférerait louer ou acheter à l’Etat un bien sur lequel un seul revenu direct serait à prélever, que de louer à un intermédiaire une propriété devant payer double rente.
- La propriété passerait donc insensiblement entre les mains de la population active et laborieuse, et toute la population, à son tour, deviendrait laborieuse et active. Tout le monde, riches et pauvres, tournerait ses regards vers les gloires et les honneurs du travail ; il n’y aurait plus d’oisiveté ni de misère; il n’y aurait plus que des citoyens concourant tous au bien commun.
- Combien ce sujet serait digne de la méditation de nos économistes, s’ils pouvaient renoncer aux errements de l’économie politique, à l’étude spéciale de la situation des choses, pour entrer dans la voie de l’économie sociale, dans l’étude de la situation des personnes. Qu’ils sachent donc m’aider à ces études, qu’ils refassent l’examen de la position présente du cultivateur, du métayer, del’herbager, du vigneron, de l’artisan, de l’ouvrier, et qu’ils comparent cette position avec ce qu’elle serait sous le régime de l’hérédité de l’Etat.
- (4 suivre) GODIN.
- LES ACCIDENTS DD TRAVAIL
- II
- Avant de faire connaître les projets soumis à la Chambre, il nous paraît utile de passer en revue les législations qui régissent les accidents en Angleterre, en Suisse et en Allemagne.
- En Angleterre depuis 1879, on a refondu en un seul texte les 19 lois antérieures qui avaient vu le jour depuis 1802. — En 1880, un acte a étendu le cas où le recours de l’ouvrier peut s’exercer contre les patrons, et l’on a pu constater que bien que le nombre des machines
- ait augmenté de 38 pour iOO, les accidents s’étaient seu. lement accrus de 6 pour 100. — Eu 1850, les accidents de filature étaient de 7 pour 1000 ou 1 pour 153, en 1872 de 4 pour 1000 ou 1 pour 210 personnes; le nombre des accidents avait baissé de 20 pour 100 tandis que la popu. lation ouvrière augmentait de plus de 49 pour 100. --Et cela grâce à une législation prévoyante et conciliante.
- En Suisse, le patron est responsable de tous les accidents, hormis ceux qui proviennent de forces majeures ou de la faute même de la victime. — Le maximum de l’indemnité est fixé à six fois le montant du salaire annuel de l’ouvrier, sans pouvoir excéder 6,000 fr. — Le propriétaire de fabrique est tenu d’avertir immédiatement l’autorité locale compétente de tous les cas de lésions graves ou de morts violentes survenues dans son étabiissement.
- Enfin en Allemagne, la loi du 7 juin 1871, qui sauf certaines dispositions spécialement applicables aux chemins de fer, n’était que la reproduction des règles du droit commun français, telles que le pose l’art. 1384, a été abandonnée lorsqu’il a été démontré qu’il était souvent impossible de faire la preuve de la faute. — C’est alors que le gouvernement a étudié le moyen de fonder un établissement général administratif géré par l’Etat, et rendant obligatoire l’assurance des employés des différentes industries, moyennant des versements faits par le patron, l’ouvrier et complétés par l’Etat. — Le premier projet déposé par le chancelier au Reichstag en 1881, ayant été repoussé en première lecture, un nouveau règlement a été élaboré, plus complet que l’autre et portant à la fois sur l’assurance en cas de maladie, l’assurance contre les accidents de fabrique et les caisses de retraite pour les invalides, les veuves et les orphelins.
- La première partie du projet de loi, relative aux caisses de malades contient 77 articles divisés en 10 litres. — Elle établit le principe de l’assurance pour tous les ouvriers et employés dans les mines, salines, carrières, chantiers de construction, fabriques et fonderies, chemin de fer, navigation à vapeur fluviale, lorsque leur salaire ou traitement ne dépasse pas 6 marcs 2/3 par jour (8 fr. 30. — Il est loisible d’étendre la mesure aux employés et apprentis de commerce, artisans travaillant en chambre pour le compte des industriels, ouvriers agricoles ou forestiers; — mais on exclut les employés attachés aux administrations de l’Empire, des Etats particuliers et des communes moyennant un traitement fixe.
- Tous ces ouvriers ont droit en cas d’incapacité de travail ou de maladie, à des secours de la commune dans le territoire de laquelle ils sont occupés, et cela du quatrième jour de la maladie jusqu’à l’expiration du délai de treize semaines. — Ils reçoivent les soins gratuits du médecin, les médicaments et la moitié dn salaire moyen d’un ouvrier, calculé par l’autorité supérieure ; — Si le malade est sans famille, il est admis dans une maison de santé.
- La rémunération a lieu au moyen d’une contribution de 1,50 pour 100 du salaire quotidien, perçue par 1*
- p.436 - vue 436/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 437
- commune qui, en cas de déficit, a le droit d’imposer des contributions extraordinaires lui permettant de remplir les obligations qui lui incombent. — Cependant, ce système présentant des inconvénients dans certains cas, par exeIDpie celui où les communes sont trop obérées, on propose de créer — Les Caisses locales des malades, qui ne comprendraient que des personnes occupées dans la même branche d’industrie; — elles distribueraient les secours qui sontà la charge de la commune, mais le salaire quotidien des assurés serait alors pris pour base de l’indemnité du chômage, au lieu du salaire moyen. Elles seraient autorisés à porter le secours aux 3/4 du salaire et à les prolonger jusqu’à une année.
- Les patrons sont tenus de déclarer devant l’autorité municipale, dans le délai de trois jours, à compter de son entrée dans leur atelier, tout ouvrier soumis par la loi à l’assurance, auquel ils donnent de l’ouvrage ; pareille déclaration doit être faite en cas de cessation de travail, dans le même délai, et cela sous peine d’une condamnation pénale et de restitution de toutes les dépenses faites pour secourir les ouvriers non déclarés ; ils supportent un tiers des cotisations, et retiennent les deux autres tiers sur le salaire des ouvriers.
- Outre cette assurance communale, les patrons qui oc-curent £0 ouvriers au moins, sont obligés d’instituer une cassse spéciale dite « Caisse des malades des fabriques.» sinon, ils sont tenus de verser, sur leurs propres ressources, à l’assurance communale ou aux caisses de malades locales, une contribution pouvant atteindre £ 0/0 du salaire des ouvriers.
- Enfin, nous arrivons à l’assurance contre les accidents de fabriques. — cette partie contient 124 articles.
- L’assurance est obligatoire pour tous les travailleurs dont nous avons donné les titres en parlant de la caisse des malades, auxquels il faut ajouter les ouvrierrs et employés des travaux de construction, des établissements où fonctionnent des machines à vapeur, ou des moteurs mis en mouvement par une force élémentaire ( gaz, vapeur, eau, air chaud).
- L’assurance s’applique aux blessures ayant entraîné l’incapacité de travail ou la mort ; dans le premier cas, l’indemnité comprend : les frais de maladie à compter de la troisième semaine de l’accident, une rent® pendant la durée de l’Incapacité de travail, à partir de la ïuatorzième semaine de l’accident, calculée d’après le salaire de la dernière année, et s’élevant en cas d’inca-Pacité complète de travail à 70,33 0/0 du salaire, et à 0/0 si l’incapacité est partielle.
- Laos le deuxième cas, la famille reçoit les frais d’inhu-ftation de la victime, 20 fois le salaire moyen de l’ou-vher, une rente s’élevant pour la veuve jusqu’à son dé-c^s ou son nouveau mariage, à 20 0/0 du salaire ; par chaque enfant orphelin, 10 0/0 jusqu’à 15 ans, s’il con-Serve sa mère, et 15 0/0 s’il vient à la perdre ; enfin les Rendants dont la victime était l'unique soutien ont °ùà 20 0/0. — Toutes ces indemnités sont à la charge es chefs d’exploitation jusqu’à concurrence de 60 0/0,
- l’Etat supporte 25 0/0, et les associations et syndicats prennent à leur charge 15 0/0.
- A. Debarle.
- [A. suivre).
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Henri Y est mourant. Gela ne change rien en France et bien peu de chose en Europe. La royauté était morte avant le roi. G’est une ligne de moins dans l’Almanach de Gotha. Ge serait pour le comte de Paris, s’il a quelque grandeur dans l’esprit, quelque générosité dans le cœur, quelque patriotisme dans l’âme, une belle occasion de le faire voir, mais il y a gros à parier qu’il se réfugiera dans quelque subterfuge misérable. Ni roi, ni citoyen ; prétendant honteux, se dissimulant assez pour éviter l’exil.
- La Chambre française votera-t-elle ou rejettera-t-elle les conventions préparées avec les compagnies de chemins de fer ? Très grosse question, très importante et de conséquences très longues. Prises d’ensemble, ces conventions contiennent trois choses : un immense coup de bourse longuement et habilement préparé ; l’affermissement, l’enracinement, la perpétuation de l’esclavage dans lequel la féodalité financière tient la France, et peut-être la nécessité future d’une secousse sociale dont l’intérêt de tous, capitalistes et travailleurs, serait d’éviter le malheur.
- L’exécution d’un troisième réseau du chemins de fer est indispensable ; pour exécuter ce réseau il faut de l’argent, cet argent à qui le demander? Nous répondons hardiment : au peuple français, au peuple européen. Il faut'se fier au crédit de la République. Au lieu d’emprunter par l’entremise des eompaganies, il faut émettre directement du 3 0/0 amortissable, c’est à-dire de véritables obligations, en réservant le bénéfice de l’opération au public au lieu de l’abandonner aux banquiers. 11 faut revenir au système Freycinet, qui fut autrefois le système Léon Say. Quant à la construction, il faut faire construire par adjudication. Quant à l’exploitation, il faut appliquer avec prudence, sans aucun doute, mais avec résolution et persévérance cette maxime : Que les chemins de fer doivent produire, au lieu de gros dividendes, des abaissements de tarifs. Les chemins de fer doivent être l’iiistrument le plus actif de révolution sociale. Mais l’équilibre du budget comment le rétablir ? Par un emprunt, s’il est nécessaire et l’hérédité de l’Etat pour l’amortir. Ce serait moins lourd en fin de compte que îe tribut écrasant payé aux compagnies sous mille formes qui le déguisent mais qui ne le diminuent point.
- *
- ♦ *
- Qu’a fait la Chambre, qu’a fait le Sénat pour affaiblir chez nous la monarchie, pour fonder chez nous la République sur des réformes sérieuses? En dehors de l’instruction publique aucune réforme n’a été réalisée, et dès qu’un prétendant réussira à s’asseoir sur le trône restauré, il n’aura rien à changer autour de lui. Il trouvera autour de son trône généraux, politiciens, magistrats, prêtres, préfets, percepteurs, tous prêts à continuer pour lui l’œuvre d’exploitation des classes productrices, appelées, maintenant comme toujours, à tout supporter, à tout subir, à tout payer.
- •Il faut relever, au nom de la morale, un incident du procès de Louise Michel. M. Pouget a réclamé un testament enlevé chez lui par la police et ouvert par le juge d’instruction, M. Barberet. Après une suspension d’audience M.le président,qui avait refusé d’abord,a ordonné la restitution du testament. Mais la question subsiste et nous la posons : le juge d’instruction a-t-il, oui ou non, ouvert le testament ?
- p.437 - vue 437/832
-
-
-
- 438
- LE DEVOIR
- L’expédition du Tonkiu
- Une dépêche du, Tonkin annonce que le consul de France à Hué aurait été assailli en pleine rue par la pu pulation de cette ville.
- Jusqu’à présent aucun télégramme officiel n’est venu confirmer cette nouvelle.
- *
- ¥ *
- Décidément, le petit monde Scandinave se remue, M. F. Bajer fait avec un grand succès, dans les différentes parties du Danemark, des conférences dans lesquelles il démontre la nécessité de neutraliser le pays. En même temps une compagnie danoise, qui possède déjà 76 vapeurs, établit de Pôtersbourg à Gênes une ligne de navigation dont le centre est à Copenhague et qui doit desservir Naples, Livourne, Malaga, Lisbonne, Bordeaux, Dunkerque, Anvers et différents ports de la Baltique.
- CHINE
- On lit dans la Gazette nationale, du 7 :
- On n’ignore point que l'ambassade chinoise, en Allemagne, obéissant à des ordres télégraphiques de son gouvernement, a fait résilier l’engagement des marins qui devaient former l’équipage de Ting-Yuen.
- Aujourd’hui, l’ambassade a reçu de nouvelles instructions. dont il ressort que le gouvernement chinois aurait renoncé, pour le moment, du moins, à faire venir ce navire clans un port chinois.
- En conséquence, l’ambassadeur a ordonné le renvoi des matelots et la vente des approvisionnements. Cette mesure a d’autant plus étonné que, ces jours derniers, Ton avait activé les préparatifs du départ, afin de permettre au navire de prendre la mer lundi prochain.
- D’après la Gazette de Stettin et le Moniteur de la Baltique, on croyait à Stettin devoir attribuer les préparatifs d’armement du Ting-Yuen à l’état tendu des relations entre la, France et la Chine. Dans certains cercles, on croyait même à une rupture définitive.
- *
- * *
- La France et la, Birmanie
- Une ambassade birmane, partie de Rangoon, il y a quelques jours, est attendue prochainement à Paris où elle doit négocier avec le gouvernement français un traité de commerce dans lequel l’indépendance'* de la Birmanie serait implicitement reconnue.
- L’envoi de cette ambassade à Paris est la conséquence immédiate des prétentions affichées par les Anglais sur la Birmanie. Ce pays, situé en plein cœur de l’Indo-Chine, entre l’Inde à l’ouest, la chine au nord, le Tonkin à l’est, est depuis de longues années convoité par l'Angleterre, qui veut en faire le lien commercial’ naturel entre ses possessions hindoues et les riches provinces de la Chine méridionale.
- L’année dernière, ces prétentions ayant pris un caractère impérieux, le roi de Birmanie envoya une ambassade k Calcutta pour régler le différend* Les négociations n’aboutirent point, le vice-roi posant des conditions inadmissibles, celles-ci, entre autres, le droit pour l’Angleterre d’entretenir dans la capitale de la Birmanie, à Mandalay, une garde de 1,600 hommes.
- Cette situation à décidé le gouvernement birman à se tourner vers la France qui, par son action au Tonkin, tend à devenir sa voisine et qui, seule, pourrait lui offrir un débouché en dehors du contrôle anglais.
- Déjà, en 1873, une ambassade avait été envoyée à Paris parle roi Mendoume-Men, le sage prédécesseur de Thibô, le roi actuel. Le but principal de cette démarche était d’obtenir l’envoi de consuls étrangers à Mandalay, pour contrebalancer l’influence anglaise, qui devenait chaque jour plus prépondérante.
- Cette mission se termina par la conclusion d’un traité de commerce et d’alliance avec la France etlTtaîie. Los ratifications devaient avoir lieu à Mandalay. L’Italie seule signa ce traité.
- Quant à. la France, l’ambassadeur qu’elle envoya en Birmanie, ignorant de l'histoire,des mœurs et du caractère du pays, s’acharna sur des points insignifiants et revint en France sans avoir rien fait. Combien de fautes semblables, et sot» vent plus graves dans leurs conséquences, noire diplomatie ignorante et maladroite n’a-t-elle pas commises depuis dix ans ?
- Quoiqu’il en soit, les choses sont re tées en l’état depuis dix ans, en ce qui concerne du'moins, les relations entre la France et la Birmanie.
- Quant aux Anglais, profitant de noire coupable in-j souciance, üs ne firent qu’accroître leur influence à I Mandalay. en attendant le moment venu, si les autres I pui sances ne s’y opposent pas, d’absorber le pays tout entier- M. Archibald Forbes ne déclarait-il pas 'récemment que la véritable frontière scientifique de l’empire | anglo-indien ne devait pas être choisie en Afghanistan, ; mais eu Birmanie !
- Il est de notre devoir, à nous qui possédons la Cochin-i chine et qui voulons aller au Tonkin, de suivre d’une attention soutenue les manœuvres des Anglais en Birmanie. Qu’un consul soit nommé â Mandalay et que le traité que l’ambassade du roi Thibô nous apporte soit examiné avec un peu plus de sérieux qu’on ne Ta fait en 1873. Lucien Nicot.
- *
- * *
- TEHFétm du svllemeuncIL sur
- Pündnstrl®. — Le Guardian colliery publiait dernièrement sur le sujet qui sert de titre a cet article un travail intéressant signé d’un ingénieur civil à Liver-pool, M. J. S. Fairley, M-. Fairley qui a vécu longtemps en Allemagne, s’exprime ainsi : « J’ai eu affaire à une grande partie de la population minière en Allemagne,et je sais que le peuple gémit sous le poids du système militaire ; les jeunes gens ont recours à toutes sortes de ruses, sachant que s’ils peuvent échapper aux trois années de service militaire qu’ils doivent à l’Etat iL sont ensuite tout à fait libres et né sont plus exposés à être appelés en temps do guerre. Je me rappelle très bien qu’en 1864, quand T Allemagne et l’Autriche déclarèrent la guerre au Danemark, une grande consternation régnait parmi les ouvriers et les chefs dans les houillères où j’étais occupé, beaucoup d’entre eux étant forcés de laisser de nombreuses familles sans aucunes ressources. Or, combien de ces pauvres gens ne revinrent jamais! Cependant cette petite guerre n’était que l’avant-coureur d’une guerre plus grande, car en 1866 l’Allemagne et l’Autriche se disputèrent leur butin. Quand la Prusse déclara la guerre à l’Autriche, l’opinion publique se souleva contre Bismarck; mais l’opinion publique est changeante, et les rapides succès des armées allemandes gagnèrent bientôt au t* grand homme » cette popularité qui s’est fortifiée par l’heureuse mais inutile guerre de France. En toutes ces occasions le départ de lamine de si grands nombres d’hommes nécessitait beaucoup de changements, beaucoup de réductions dans Je tra vail et dans le développement des houillère?., et tous ceux de vos lecteurs qui en possèdent d’importantes comprendront vite à quel point l’exploitation et le produit doivent être sérieusement compromis parole déplacement de quelques centaines d’ouvriers. Je n’ai pu observer moi-même que des cas particuliers ; mais si I on parcourait toutes les autres houillères, les mines de ter, les fonderies, les fabriques, etc., du pays entier? Le tort fait au développement de l’industrie a dû être immense, et je doute que la statistique puisse en donner une uee qui approche de la réalité.
- *
- * *
- Hambourg vient d’élire au Reichstag M. Bebel. Gela donne à réfléchir sur la force toujours croissante du paru socialiste en Allemagne et sur l’impuissance réelle de la fameuse loi contre les socialistes. . j .-
- On a relevé comme une preuve des intentions PaCj,' que? de M. de Bismarck le contre-ordre donné à 1 y*!’11'
- [ page allemand qui devait conduire jusqu’en Chine-'
- ! dernier cuirassé construit et armé à Stettin pour le com-
- p.438 - vue 438/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 439
- pte de l’empire chinois. Ce contre-ordre est une précaution . M. de Bismarck n’a point voulu que la guerre survenant avant la fin du voyage, la saisie par la France d’un équipage allemand pût engager les hostilités sans que l’Allemagne eût le choix de l’heure et du lieu. La Chine a fait jusqu’ici construire en Allemagne deux cuirassés, un croiseur en.acier, quatre bateaux torpilleurs. Il est vraisemblable qu’elle ne possède ni marins ni soldats, ni officiers capables d’employer ces terribles engins, niais, que la guerre éclate, et à l’instant il se trouvera assez d'Allemands pour commander et diriger les manœuvres.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen
- I
- Sa xmi«sance et son enfance
- Robert Owen naquit à Newtown dans le Comté de Montgomery le 14 mai 1771. Son pèro était natif de Welshpool, et avait été élevé dans le métier de sellier. Sa mère dont le nom de famille éta’t Williams, était fille d’un fermier des environs de Newtown, et à la façon dont son fils a parlé d’elle, il paraîtrait qu’elle fut d’une grande beauté et d’une remarquable distinction, supérieure à sa classe pour l’intelligence et les manières. Le jeune couple s’établit à Newtown où il tenait un magasin de sellerie, et de quincaillerie auquel s’adjoignit plus tard un bureau de poste.
- Newtown était alors une jolie petite ville de campagne, propre, dans une situation fort belle, possédant les industries ordinaires à ces sortes de localités, mais sans aucune manufacture, sauf quelques métiers de tissage de flanelle. C’est là que notre héros passa les dix premières années de sa vie.
- Il était à cette époque brillant, actif et sympathique et l’avant dernier de sept enfants. Le temps qu’il passa à l’école fut nécessairement court, mais il aimait à s’instruire, et il fut par conséquent assidu, prompt à saisir et passionné de lecture. Comme dans les petites localités, tout le monde se connaît, les goûts studieux du jeune Owen furent bientôt connus du clergyman, du médecin et de l’homme de loi dQ l’endroit, et il rappelle avec gratitude le fait qu’ils mirent leurs bibliothèques à sa disposition, lui permettant d’y emprunter les livres qui lui plairaient. C’est ainsi qu’il lut « Robinson Crusoé », « Philipp Quarles », le « Pilgrim’s Progress », le « Paradis Perdu », « Les méditations sur les tombeaux » d’Harvey,et les « Nuits de dY’oung» . Il lut aussi les nouvelles de Richardson et autres histoires, croyant a la vérité ée chaque mot de ces livres, avantage que possèdent les jeunes lecteurs sur ceux d’un âge plus
- avancé. Cela ne l’empêcha de se livrer avec toute la pétulance de son âge à tous les exercices violents et à tous les amusements des enfants de la campagne ses camarades.
- Dès qu’il eut atteint l’âge de dix ans, il quitta la boutique où jeune on l’avait placé comme apprenti de commerce pour se rendre chez son frère aîné qui était établi sellier à Londres au n° 81 HighHolborn.C’était se lancer bien jeune dans la vie, mais il était beaucoup plus avancé que la plupart des garçons de son âge. La plus grosse difficulté à vaincre tout d’abord c’était de franchir la distance qui sépare Newtown de Londres, et ceux qui connaissent les ennuis et les incommodités d’un long trajet en diligence comprendront l’inquiétude des parents qui avaient pour lui une très vive affection, en le voyant entres prendre seul ce voyage. Lorsque l’on ne possède pales ressources de l’aisance, ces sortes de séparations sont hélas une nécessité à laquelle il faut malgré tout se soumettre.
- Quant à lui,il envisagea d’un cœur ferme ce départ. Riche d’une quarantaine de shillings en plus de ses frais et dépenses de voyages, il se croyait en état de faire face à toutes les éventualités qui pourraient se produire. C’est à Shrewsbury qu’il alla prendre le soir la voiture de Londres et il partit perché tout en haut du véhicule pour la capitale, sans penser probablement au remarquable avenir qui lui était réservé.
- Il raconte un incident qui se produisit au moment de son départ. Le propriétaire de la diligence allait lui donner une place dans l’intérieur, mais une voix partie de ce compartiment protesta contre l’intrusion d’un voyageur de plus, ce qui obligea ce dernier de se contenter d’une place à l’extérieur par une nuit froide et sans sommeil. Il faisait nuit, dit-il, ce qui m’empêcha de voir l’individu et de me rendre compte si l’intérieur de six places était complet ou non ; mais plus tard je fus bien aise de ne pas le connaître et de n’avoir pas à lui en vouloir d’avoir refusé d’admettre un enfant.
- A son arrivée à Londres, il fut bien accueilli par son frère et sa belle-sœur, mais ayant trouvé, grâce aux amis de son père, un emploi à Stamford dans le Lincolnshire chez M. James M’Cuffog qui était à la tête d’un grand établissement de draperie, il quitta Londres six semaines après. Il entrait là au pair pour la première année, ses appointements devaient être de huit livres sterling (200 fr.) la deuxième année et dix livres la troisième, logé, nourri et entretenu. Il dit en relatant ces faits qu’il trouvait qu’il avait commencé la vie ayec pas mal d’avantages de son côté,
- p.439 - vue 439/832
-
-
-
- 440
- LE DEVOIR
- Owen parle de ce patron comme d’an homme doué d’excellentes qualités. Honnête, méthodique, ponctuel il était libéral dans sa conduite. Les affaires étaient dirigées largement et d’une façon respectable ; la maison était confortable et montée avec beaucoup d’ordre. Il avait commencé avec quelques shillings comme colporteur en Ecosse avec un panier qui fut bientôt transformé en balle, et il finit par être un négociant riche, respecté et honoré de tous ceux qui le connaissaient. Sa maison était le rendez-vous de toute laclientèle riche du comté dans les rangs de laquelle figuraient beaucoup de gens appartenant à la plus haute aristocratie dont souvent les équipages, par cinq ou six, stationnaient à sa porte.
- Dans cette situation, le jeune commis acquit une grande expérience des usagés du monde qui lui fut plus tard fort utile et qu’il prisait fort, lorsqu’il fut devenu manufacturier et grand commerçant à son tour. Mais ce qui fut d’un réel service également pour cet esprit actif et investigateur ce fut la bibliothèque bien choisie de son patron qui lui en avait ouvert toutes larges les portes.Les heures auxquelles il était le plus occupé c’était de dix heures du matin à quatre heures de l’après-midi. Le reste du temps il était à peu près libre, de telle sorte qu’en moyenne, il consacrait, nous dit-il, à la lecture cinq heures par jour durant les trois années qu’il resta à Stam-ford. Son habitude de se lever de bonne heure qu'il conserva toute sa vie lui fut d’une grande utilité pendant cette première période de ses études.
- Une des entrées du Parc de Burleigh était voisine de la ville ; et l’été quand le temps le permettait, son plaisir le plus grand était d’aller le matin de bonne heure dans ce parc se promener en lisant, en méditant et en étudiant à travers ses splendides allées si nombreuses à cette époque. « Très souvent, » dit il; « au milieu de l’été, je me rendais dans le parc entre trois et quatre heures du matin et j’y restais jusqu'à huit heures; puis j’y retournais le soir vers les six ou sept heures jusqu’à la nuit close. J’ai transcrit beaucoup de préceptes moraux de Senèque dans un livre que je portais dans ma poche,et les peser les approfondir dans le parc était une de mes plus agréables occupations.G’est làque j’ai luungrand nombre de volumes des ouvrages les plus utiles que j’ai pu avoir à ma disposition. A l’heure matinale à laquelle je m’y rendais la seule personne que j’y rencontrasse faisant sa première promenade de la journée, était le comte d’Exeter, l’oncle, je crois, de son successeur qui épousa la fille de meunier dont Tennyson a fait le sujet de son ravissant poème, et qui fut le père du marquis actuel. »
- Disons en passant que Robert Owen se trompe,
- car le comte d’Exeter qu’il rencontrait dans le parc était bien le héros même de l’histoire chantée par le poète, et non pas son oncle.
- « Je me rappelle souvent avec bonheur, » écrit-il encore, « les nombreuses et heureuses et bonnes heures que j’ai passées dans ce parc, bonnes pour le corps et pour l’esprit en même temps. Bien des fois j’assistais le matin au lever du sobil et le soir je le voyais se coucher et la lune se lever. »
- On ne sait pas très exactement si Robert Owen resta trois ou quatre ans à Stamford. On tenait à l’y garder; mais il était désireux devoir un peu plus de monde et d’étendre ses connaissances dans la carrière qu’il avait embrassée. Lorsqu’il partit, il était muni de recommandations de grande valeur qui lui facilitèrent peu de temps après son arrivée à Londres l’entrée dans la maison Flint et Palmer grands marchands de drap au détail dont les magasins étaient situés sur l’ancien pont de Londres à l’extrémité du bourg.C’était un des plus respectablesjétablissen ents traitant les affaires au comptant. Ses appointements dans cette maison furent de 25 livres sterling (825 fr.) par an, outre la nourriture et le logement, et lorsqu’il eut atteint ce chiffre d'appointements, il se considéra comme riche et indépendant.
- Il jest vrai de dire que durant toute sa vie, ses besoins furent simples et modestes ; il ne but jamais de liqueurs enivrantes, ni ne fuma ni ne contracta aucune des habitudes communes aux jeunes gens à qui elles font dépenser inutilement de l’argent.
- Dans sa nouvelle place, la tâche était très rude. Les commis devaient être levés et avoir déjeuné à temps pour être prêts à servir le client à partir de huit heures, et pendant les mois du printemps les ventes duraient jusqu'à dix heures ou dix heures et demie du soir. Mais, même alors, le travail de la journée n’était pas encore terminé; car, comme durant le jour on avait coutume de replacer à la hâte les marchandises pêle-mêle, lorsque les portes étaient fermées, vers les onze heures, on avait presque tout à replier et à remettre en ordre dans les rayons pour le lendemain. Ce travail les retenait fréquemment jusqu’à deux heures du matin, et il dit qu’après avoir été tenu actif sur pied depuis huit heures, il avait une peine extrême à remonter même en s’aidant fortement de la rampe de l'escalier jusqu’à sa chambre.
- Cette existence pénible qu’il qualifie d’esclavage lui fit concevoir des inquiétudes pour sa santé et il s’étonne que des jeunes filles aient pu la partager avec de robustes garçons de la campagne comme lui. Dans la maison Flint et Palmer, la toilette n’était pas une petite affaire. Tout gamin qu’il fut, il fallait
- p.440 - vue 440/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 441
- qu’il attendit son tour pour se mettre entre les mains du coiffeur qui le poudrait, le pommadait, lui frisait ses ailes de pigeon et fixait son catogan, car il n’était point permis de paraître devant le client tant que tout cela n’était pas bien réglé.
- Peu fait à des exigences aussi nombreuses, il s'adressa à ses amis pour changer de situation, mais le printemps fini, la besogne se ralentit et il en vint à se trouver à peu près avec un travail normal, et à oublier les démarches faites pour quitter la maison. Néanmoins ayant reçu des offres de la maison Sat-terfield de Manchester, maison de premier ordre, il accepta et se sépara non sans un sentiment de regret de ses patrons de Londres qui avaient été très bons pour lui.
- Dans son nouvel emploi,ses appointements étaient de 40 livres sterling, toujours avec la nourriture et le logement. Robert Owen s’est toujours tenu pour favorisé non seulement sous le rapport du caractère personnel de ceux qui l’employaient qui tous étaient d’excellents hommes, mais encore sous celui des gens qui formaient la masse de leur clientèle. A Stamford, les clients appartenaient aux hautes classes ; dans l’établissement de London-Bridge c’étaient au contraire le commun des clients ordinaires, travailleurs, petits boutiquiers et autres ; à Manchester, c’était la classe moyenne, des marchands et des manufacturiers. Ainsi, dit-il, je fut mis au courant des habitudes et des idées de chaque classe de la société successivement.
- Dès son jeune âge il eut donc constamment sous les yeux pour l’observer et en faire son profit, la conduite et le langage de mondes différents, et nul doute que cette facilité fournie à ses observations n'ait exercé une influence considérables sur ses propres manières. Il y acquit le calme et la politesse qui font qu’on respecte toujours les pensées et les vues des autres, l’affabilité de bonne compagnie quj attire et fait aimer, et qui inspire la confiance par la franchise et la droiture de la conduite. Il avait une façon mâle et loyale de traiter les affaires et en , même temps une chaleur communicative qui écartait tout soupçon et toute méfiance.
- Il resta employé chez M. Satterfieid jusqu’à l’âge ée dix-huit ans. A cette époque, le courant des affaires le mit en relation avec un ouvrier treillageur nommé Jones qui fournissait à M. Satterfieid les carcasses métalliques des chapaux. Comme il entrait dans les attributions de Robert Owen de recevoir ces carcasses à la livraison ; Jones lui fit part des nouilles inventions que l’on était en train d’appliquer aa filage du coton, en ajoutant qu’il faisait tout son Possible pour se mettre au courant de ces innova-
- tions, dans la persuation qu’il y avait une fortune à réaliser dans cette voie. Quelque temps après il lui apprit qu’il avait vu quelques unes de ces machines à l’œuvre et qu’il était certain de pouvoir en monter. Il proposa au jeune commis de s’associer avec lui en apportant dans l'entreprise une centaine de livres sterling, en lui disant qu’avec un aussi mince capital de début, les bénéfices seuls serviraient à accroître et à faire marcher les affaires.
- Aujourd’hui un pareil chiffre parait presque ridicule comme capital,mais en ce qui concerne la filature du coton,cette époque-là était l'époque duroman.Robert Owen emprunta à son frère William la somme demandée, prit congé de son patron et entra dans l’association proposée par Jones, ce qui fut son premier pas vers une situation indépendante, dans laquelle il devenait son maître.
- (A suivre).
- SIACPIÆ récit
- Par Madame DESTRIGHÉ (1)
- I
- (Suite)
- Le lendemain le soleil se leva brillant ; il entrait à pleins rayons par les baies des croisées, et mille poussières impalpables tourbillonnaient dans les bandes lumineuses ; un oiseau gazouillait doucement sur un poirier chargé de fruits. Ces murs blanchis à la chaux si nus le soir, semblaient hospitaliers par cette chaude bouffée d’automne. Les deux femmes furent presque rassurées, tant il est vrai que le physique réagit sur le moral.
- Comme elles examinaient le logement, discutant où l’on placerait tel ou tel meuble, on frappe à la porte. Louise ouvrit ; un homme entra. Il pouvait avoir soixante ans ; il était proprement vêtu ; ses longs cheveux blancs encadraient bien sa physionomie respectable et intelligente.
- « Bonjour, ma chère collègue, dit-il amicalement à la jeune institutrice, en lui fendant cordialement la main. Je suis le maître d’école, Antoine Fréron. Je viens d’apprendre votre arrivée par Jérôme, qui, entre nous soit dit, est un peu honteux de la réception qu il vous a faite hier soir ; ce n’est pas un méchant homme, non, mais il avait trop gagné de consommations, ce qui avait embrouillé ses idées. Nul n’est parfait dans ce monde, et, pour y vivre, il faut montrer de l'indulgence les uns pour les autres. »
- Tout ceci était dit avec une aimable bonhomie.
- « Ce matin, continua M. Antoine, il est venu me prier de l’excuser près de vous. Alors j’ai dit à ma femme : « Prépare une salade, une omelette : je vais « amener nos voisines, elles déjeuneront avec nous. » Vous me direz, mon enfant, des nouvelles de mes laitues. A votre âge. on a bon appétit, et votre cuisine n’est pas encore organisée. »
- Ce brave cœur comprenait toutes les délicatesses ; il évitait de s appesantir sur les tristesses de la nuit, pensant qu un peu d’affection les ferait mieux oublier que toutes les condoléances. Bref, il était si cordial que Louise Griset et sa mère crurent retrouver une
- (1) Tous droits réservés.
- p.441 - vue 441/832
-
-
-
- 442
- LE DEVOIR
- vieille connaissance. Ce fut donc avec joie qu’elles acceptèrent l’invitation.
- Les deux maisons ne faisaient qu’un seul bâtiment ; un mur séparait les cours, et une légère clôture les jardins. Deux portes ouvertes sur la place donnaient accès dans l’école.
- Mme Antoine, une agréable femme de cinquante-cinq ans, modeste et propre dans sa mise, reçut ses voisines avec affabilité ; et le déjeuner n'était pas terminé que ces quatre braves coeurs étaient unis comme de vieux amis.
- « Ah ! ça,fit Antoine, quand eut disparue la dernière bouchée d’une succulente omelette, grâce à l’ineptie de notre secrétaire, vous avez couché sur le lit de camp, comme de vrais conscrits ; c'est bon pour une nuit, mais vous avez sans doute des meubles ?
- — Certainement, répondit Mme Griset; nous les avons fait décharger à la station. Comment les faire conduire ici ?
- — Bien, je me charge de vous trouver un voiturier à bon marché. Ne rougissez pas, ma chère enfant ; misère n’est pas vice ; souvent même c'est la vertu !. Je connais la bourse des instituteurs ; quand je m’installai pour la première fois, tous mes frais payés, il me restait 15 fr. La République est plus généreuse, elle a bien compris la grandeur de notre état ; mais enfin l’argent est encore rare chez nous, et les besoins ont augmenté. »
- Ces bonnes paroles semblaient un baume rafraîchissant sur une plaie cuisante.
- « Ici, continua le vieillard, la vie n'est pas chère ; le cultivateur est brave homme, mais pas riche. Il vous donnera bien un fromage, du beurre, des fruits, peut-être une poule ; il ne vous refusera pas un charroi, parce que ce n’est pas du déboursé ; mais l'argent n’entre qu’avec grand'peine et grand travail dans sa poche, aussi regarde-t-il à deux fois avant de l’en faire sortir. Néanmoins pour rendre un service ils ont bon cœur »
- Louise était si émue de cet intérêt quasi paternel, qu’elle nq put que serrer la main du respectable instituteur, et celle de sa digne compagne. Une pensée affectueuse est comme un souffle bienfaisant qui calme notre cœur et adoucit nos souffrances. Les braves Antoine n’avaient pas d'enfants ; ils trouvaient une sorte de compensasion dans l’amitié de leur jeune voisine. Ceux qui ne comprennent pas ces sentiments du cœur sont à plaindre, car ils perdent l’une des plus grandes jouissances de la vie. Croire au bien est bon ; ne voir que le mal dessèche l'âme et fait souffrir...
- Sur le midi, M, Antoine Fréron partit en quête d’une charette. Il rencontra Jacques Touchet au chemin de Ghanteloup, qui conduisait du bois à la station ; Antoine lui expliqua ce dont il s’agissait.
- « C’est facile ! répondit le fermier, en passant son fouet par dessus son cou ; cela ne me causera aucun dérangement. Ma charette déchargée, j’y mettrai les meubles que je déposerai en passant. Puis j’ai ma Julie qui va à l’école ; la petite n’a pas grande santé, ni grande facilité pour apprendre : cette demoiselle me reconnaîtra cela, en étant indulgente. Un service en vaut un autre, dit le proverbe.
- — Notre nouvelle institutrice, père Touchet, est instruite, courageuse ; la commune en sera contente, je m’y connais.
- — Oui, oui. monsieur Antoine, fit Jacques en clignant de l’œil ; vous n’êtes pas un ignorant, quoique notre curé ne vous aime guère ! Il prétend que vous ne voulez pas chanter au lutrin.
- — C’est vrai, répondit sérieusement M. Fréron ; qui donc surveillerait mes écoliers pendant mon absence? A chacun son métier : l’instituteur dans son école, le chantre à l’église ! est-ce que tu pourrais courir après les vaches et tenir les mancherons de la charrue ?
- — C’est véritable, répondit le paysan. Eh! bien, donc, comptez sur moi ce soir, à cinq heures, avec le mobilier. »
- Et Jacques lança un vigoureux coup de fouet, en criant ; « Hue, la Grise ! Allons Bijou ! » Les chevaux
- ainsi encouragés soulevèrent vigoureusement la charge, malgré la terre détrempée par la pluie de la veille.
- Mme Antoine Fréron, de son côté, ne restait pas oisive ; elle aidait ses voisines, donnant un coup de torchon par ci, un coup de balai par là faisant les petites emplettes de sel. poivre, etc.
- La journée se passa rapidement ainsi.
- Comme il l’avait promis, le père Touchet arriva au coup de cinq heures. On déchargea les deux lits, l’armoire, les chaises, un buffet, une horloge, un peu de vaisselle ; le déballage fut vite terminé, car il n’y avait que l’indispensable. A huit heures et demie, tout se trouvait en place, et l’on fut souper chez le bon Antoine, avec maître Jacques qui ne voulut absolument rien recevoir pour sa peine.
- Cette bonne journée avait complètement effacé le souvenir de celle de la veille. Quand le maire arriva de son voyage, il trouva Louise installée, prête à entrer en fonctions.
- II
- Gomme dans beaucoup de communes, la maison d'école était petite, avec un mobilier scolaire insuffisant. La jeune institutrice se mit tout de suite en devoir d’y supléer le mieux possible. Les habitants très pauvres ne pouvaient faire aucune dépense. Le soir à la veillée, elle exécuta une carte d’Europe et de France, puis une mappemonde. Ce travail fait avec soin et habileté enchanta le vieil Antoine.
- « Bien, bien, disait-il en suivant du regard la plume de Louise ; bien placée, cette rivière ! bien orientées, ces montagnes ! fort justes, ces contours ! je vous félicite, ma chère enfant. Vous savez manger résolument votre pain noir le premier ; peut-être aurez-vous du gâteau à la fin de vos jours. Vous réussirez, s’il y a une justice, car vous avez de véritables capacités, une bonne méthode d'enseignement. Vous démontrez matériellement les choses, vous les faites toucher du doigt à l’enfant, vous formerez ainsi des élèves ayant du jugement, et non de simples perroquets. Vous avez ce que j’appelle le feu sacré, c’est-à-dire la conscience du devoir que vous avez à remplir et l’enthousiasme qui soutient dans les épreuves et dans la lutte. Pourquoi le cléricalisme veut-il des femmes ignorantes, qui ne raisonnent pas, qui ne soient que des instruments dociles ? C’est pour infiltrer la superstition dans le ménage et dans le cœur des enfants, afin de la perpétuer d’âge en âge comme une maladie héréditaire !
- — Lorsque je choisis l’instruction, répliqua Louise toute rougissante de ces compliments, je savais que le chemin serait rude ; mais j’aime les enfants ; rien ne me coûtera pour remplir ma tâche et chasser la routine, que tant de gens ont intérêt à conserver.
- — Voilà une vraie vocation, fit le bonhomme joyeusement. Avec la conviction, on surmonte les obstacles. Mais, il ne faut pas se le dissimuler, vous aurez de tristes moments à passer. Ne vous découragez pas cependant, les jours meilleurs sont proches ! En attendant, les gros bonnets actuels de la commune auraient désiré des congréganistes, et, ne pouvant en obtenir, ils persécutent l'institutrice, et envoient leurs filles aux sœurs du bourg voisin ! Vous n’aurez donc guère que les pauvres.
- — Je ne désespère pas, monsieur Antoine, peut-être s’apercevra-t-on de mes efforts. Si l’on voit que les enfants apprennent bien, cela me donnera des élèves.
- — Ne vous faites pas d’illusions; les trois quarts des parents ne savent pas juger par eux-mêmes le talent des professeurs. L’opinion est faite par deux ou trois incapacités, riches, haut placées, dirigées elles-mêmes par le curé ; elles vantent les écoles de B.... disent qu'elles sont fréquentées par les demoiselles à chapeau ou les jeunes garçons à paletot, en-j fants du notaire, du maire, etc. ; et les sots croient se donner un brevet de bon ton en y mettant leurs héri-1 tiers. Oh ! la bêtise humaine !.. Elle est grande, allez.»
- p.442 - vue 442/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 443
- Louise G-riset et sa mère installées, il leur manquait bien des choses, sans doute ; mais le nécessaire s’y trouvait. Combien ne l’ont pas encore ce nécessaire !.. Quand nous déplorons les privations qui nous sont imposées, regardons autour de nous, hélas / nous verrons bien des misères plus complètes que la nôtre.
- Les quelques semaines qui précédèrent la rentrée, se passèrent en arrangements. La mère, une vraie paysanne, faisait le ménage, bêchait le jardin, balayait la cour ; leurs moyens, comme bien vous le pensez, ne' leur permettaient pas de prendre des journaliers; il fallait se suffire. Le bon Antoine et sa femme les aidaient de leurs conseils, et de ces mille riens qui sont précieux pour le pauvre : un bout de planche, pour Faire un dressoir, des pointes, des légumes, des fruits, une touffe d’oseille, etc.
- « Tenez-vous sur la réserve avec tout le monde, lui dit M. Antoine, la veille de la rentrée, le parti clérical a de l’appui dans le conseil ; il ne s’en est fallu que d’une voix que nous eussions des congréganistes, et ils espèrent bien encore arriver à leurs fins. Ils nous guettent, nous, instituteurs laïques, comme l’araignée guette la mouche ; à la moindre faute ils nous saisiront. Faites comme moi, ma chère enfant; soyez convenable, polie, affable même avec tout le monde, mais restez chez vous ! Peut-être échapperez-vous aux mauvaises langues, et parviendrez vous à conserver votre place.
- Merci! répondit la jeune fille avec une profonde émotion : votre sympathie, monsieur Antoine, est un baume qui me soutiendra dans les épreuves que je prévois. Je serai forte avec votre aide, l’amitié, c’est si bon, quand on est isolé? Je vous prierai aussi, monsieur Antoine, puisque vous êtes si complaisant, d’avoir l’obligeance de me donner quelques leçons ; j’ai de la bonne volonté mais je suis encore bien ignorante, bien inexpérimentée. Sitôt reçue, j’ai tâché d’obtenir un emploi ; il le fallait nos ressources étaient épuisées, et la santé de manière chancelante.
- — Voilà, de bonnes paroles, fit le bonhomme en lui serrant la main, et qui prouvent une véritable intelligence : apprendre ! toujours apprendre ! parce que chaque j our amène un progrès.
- —- J’avais une idée, interrogea l’institutrice, animée par ces encouragements.
- — Voyons ! demanda le père Antoine, en se frottant les mains.
- — Je crois que le meilleur moyen d’instruire et de moraliser l’enfance, est de lui montrer, de lui apprendre les grandes actions d’un peuple ou d’un individu. Pour atteindre ce but, pour lui rendre pour ainsi dire ces faits palpables, je composerais de petits dialogues où paraîtraient les personnages célèbres et les événements remarquables d’une époque ; les enfants, s’identifiant avec leur rôle, comprendraient sans fatigue la grandeur ou la décadence d’un siècle, les vertus ou les crimes de ceux qui gouvernent les Etats, les mobiles qui les poussent ou les arrêtent...
- — L’idée est excellente répondit Antoine ; rien ne serait plus propre à former le coeur et le jugement des écoliers. Mais, comme quantité de bonnes choses, entravées par la routine, il serait dangereux pour nous de la mettre maintenant en pratique ; nos adversaires s’écrieraient que nous faisons des baladins, et il se trouverait, soyez-en sûre, assez d imbéciles pour les applaudir. Je suis vieux, je connais à fond la méchanceté humaine ; les meilleures intentions, les plus nobles pensées peuvent être défigurées. C’est ce qui retarde le progrès. Il faut forcément s’assurer de la solidité du terrain avant d’y poser le pied.
- — Je vous comprends, répondit tristement Louise, dont ces mots si vrais avaient éteint l’enthousiasme. Que de bonnes aspirations sont ainsi écrasées ! dit-elle.
- — Eh ! oui, grâce à la sottise ! répliqua le bonhomme en souriant Nous avons une instruction, une morale de convention, dont on ne peut s’écarte;', parce que le préjugé imbécile barre la route. Tâchons de le tourner, et surtout de former des enfants vertueux, qui rai- »
- sonnent et distinguent le mal d’avec le bien : le mal. ce qui porte préjudice à la société ou à l’individu; le bien, ce qui améliore le sort de l’individu ou de la société. Au lieu de rétrécir l’horizon du savoir, élargissons-le de toute notre puissance. Pardonnez le radotage d’un vieux maître, ma chère enfant, et dites-vous bien qu’un grand nombre voudrait enfermer l'intelligence des petits et que notre sacerdoce à nous est de donner l’essor à l’esprit du peuple. » (A suivre.)
- LA SAGESSE ANTIQUE
- XXVI
- Exemples proposés aux chefs d’JEiat
- Quatre princes se comportèrent avec beaucoup de prudence :
- Si quelqu’un accusait un autre, en disant : Un tel a murmuré contre vous, un tel a mal parlé de vous. Ces quatre princes, loin de se mettre en colère, faisaient des efforts pour devenir plus vertueux, se reprochaient les fautes qu’on leur imputait, et les reconnaissaient.
- Si vous n’écoutez pas de tels avis, vous croirez des fourbes et des menteurs qui vous diront que des gens sans honneur se plaignent de vous et en parlent en termes injurieux : alors vous voudrez punir, et vous ne penserez pas à la conduite que doit tenir un roi. Vous manquerez de cette grandeur d’âme qu’on reconnaît dans le pardon. Vous ferez inconsidérément le procès aux innocents et vous punirez ceux qui ne le méritent pas. Les plaintes seront les mêmes, tout l’odieux et tout le mauvais retomberont sur vous.
- Chun (un roi) aime mieux s’exposer à ne pas faire observer les lois contre les criminels que de mettre à mort un innocent.
- Le roi dit à Yu: Si je fais des fautes, vous devez m’en avertir. Vous seriez blâmable si, en ma présence, vous m’applaudissiez ; et si éloigné de moi, vous pariiez autrement.
- Y* Yu donna ces avis au roi :
- Avec les autres votre prédécesseur n’exigeait pas une trop grande perfection ; mais en travaillant lui-même à se rendre vertueux, il craignait sans cesse de ne pouvoir y parvenir.
- Le roi prédécesseur traitait les pauvres et les malheureux comme ses propres enfants.
- Lo-pi s’étend sur les louanges de Chin-Nong ;
- U ne détruisait aucune chose pour s'agrandir, il n’abaissait personne pour s’élever; il ne profitait point, pour son intérêt particuler, des occasions les plus favorables ; il étsit le même dans la gloire et
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté les Nos des 28 janvier et 27 mai 1883.
- p.443 - vue 443/832
-
-
-
- 444
- LE DEVOIR
- dans rabaissement, et il marchait toujours gaiement devant le premier Père de toutes choses ; c’est pourquoi son peuple n’était composé que de gens vertueux, sans mélange d’aucun scélérat.
- Il n’employait aucun supplice ; les mœurs étaient pures; on n’avait point ensemble de disputes, et chacun s’estimait assez riche, parce qu’il était content de ce qu’il avait.
- Chou-Ring.
- Autrefois lorsque Men-Wang gouvernait l’ancien royaume de Khi, les vieillards qui n’avaient plus de femmes, la femme âgée qui n’avait plus de mari, le vieillard privé de fils, les jeunes gens privés de leur père et mère,formaient la population la plus misérable de l’empire, et n’avaient personne qui s’occupât d’eux. Men-Wang en introduisant dans son gouvernement les principes d’équité et de justice, et en pratiquant dans toutes les occasions la grande vertu de l’humanité s’appliqua au soulagement de ces quatre classes.
- Meng-Tseu.
- iFuissiaiice de l’exemple d'au Tt»on gouvernement
- Koung-Tseu disait : La vertu dans un bon gouvernement se répand comme un fleuve.
- Si de nos jours un royaume vient à posséder un gouvernement humain, les peuples s’en réjouiront comme se réjouit de sa délivrance, l’homme que l’on a détaché du gibet où il était suspendu la tête en bas. C’est ainsi que si l’on fait seulement la moitié des actes bienfaisants des hommes de l’antiquité, les résultats seront plus que doubles. Ce n’est que maintenant que l’on peut accomplir de telles choses.
- Meng-Tseu.
- Accepter le gouvernement est un devoir pour le stage
- L’homme supérieur qui accepte un emploi public remplit son devoir. Les principes de la droite raison n’étant pas mis en pratique, il le sait et il s’efforce d’y remédier.
- Lun-Yu,
- La vertu seule ne suffît pas pour pratiquer un bon mode de gouvernement : la loi seule ne peut pas se pratiquer par elle-même.
- {A suivre) Meng-Tseu.
- LA FRANGE A MADAGASCAR
- La question de Madagascar peut être considérée aujourd’hui comme vidée, car l’amiral Pierre a ac-
- compli sa tâche, qui consistait à s’emparer des principaux ports de l’île et des douanes qui y sont établies. Le gouvernement de la République ne pouvait songer à une expédition dans l’intérieur de l’île. Cette expédition, pleine de difficultés, ne se justifierait que par des désirs de conquête et d’annexion qui sont heureusement loin de la pensée de la France. Le ministère ne poursuivait qu’un but : rappeler les Hovas au respect des anciens traités, qui placent sous notre protectorat les territoires et les tribus du Boueni et de l’Ankara, et qui assurent à nos nationaux le droit d’acquérir des propriétés dans toute l’île. Tel était l’ultimatum que l’amiral Pierre était chargéde signifier au gouvernement de[la mystérieuse reine Ranavolo. Si cet ultimatum n’était pas accepté, l’amiral avait l’ordre de s’en emparer des deux ports de Majunka et de Tamatave et de détruire les établissements hovas de moindre importance sur les deux côtes du quart septentrional de l’île. La partie méridionale de Madagascar est, en effet, malsaine, d’un abord difficile et presque sans commerce avec le reste de l’île et avec l’extérieur.
- Nous croyons utile de mettre sous les yeax de nos lecteurs quelques renseignements sur les villes et bourgades dont l’escadre française s’est emparée ou qu’elle a détruites. Les droits de la France sur le littoral de Madagascar s'étendent, d’après les plus anciens traités et les cartes, du cap Saint-Vincent ou de la rivière Mangouka qui s’y jette, sur la côte ouest, vers 22e degré de latitude méridionale, jusqu’à la baie d’Antongil située sur la côte nord-est entre le 15e et le 16e de latitude. Nos droits s’étendent donc à peu près sur la moitié du littoral de l’ile et sur la partie la plus riche et la plus abordable. On peut évaluer environ à 1,600 kilomètres l’étendue de ce littoral. Toute cette partie de l’ile est habitée par les Sakalaves, belle race nègre qui paraît d’origine océanienne, habituée au travail agricole et au commerce, bien que fort paresseuse. C’est sur leur territoire, entre le 12« et le 14e degré sur la côte ouest, entre le cap Saint-Sébastien et le port Radama, que se trouvent les plus belles mines de houille de l’île. Le sol des vallées et du littoral est propre à toutes les cultures, et une partie est couverte de rivières et de pâturages. Quelques essais de culture de canne à sucre, de coton, de café, girofle, sésane, indigo, cannelle, cacao, vanille ont été tentés et ont donné de magnifiques résultats. Les flancs des premiers contre-forts des montages sont couverts de forêts où le bois de teck, le bois de rose, le bois d’ébène, le palissandre, l’acajou, le camphier, le bois d’aigle et le bambou abondent. Les forêts comptent plusieurs espèces de vers à soie ; les Hovas en tirent une
- p.444 - vue 444/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 445
- bourre de soie qu’on file à la quenouille, et qui est très solide.
- La ville la plus importante des territoires revendiqués par la France est Majunka, qui compte environ 8,000 habitants. Les Hovas, qui s’en étaient emparés sur les Sakalaves, y avaient établi une douane. On sait que l’amiral Pierre y a laissé une garnison de 200 soldats d’infanterie de marine, et a donné l’ordre de percevoir les droits de douane au lieu et place des agents hovas, Majunka ou Mad-sanga est la ville la plus commerçante de toute la côte occidentale. Elle est située près de la baie de Bombétok, sur la pente de la pointe occidentale de la presqu’île. Une muraille de rochers rouges marque l’entrée de la baie où débouche l’Ikoupa ; la plus grande rivière de l’île. Tananarive, la capitale des Hovas, est construite le long d’un des affluents de l’Ikoupa ; c’est dire l’importante stratégique autant que commerciale de Majunka. Cette dernière ville se compose de deux parties distinctes, le quartier des Hovas, situé sur la montagne, et la ville commerciale, située sur le rivage. Le quartier hova sert en quelque sorte de citadelle et est aujourd’hui occupé par nos soldats. La ville commerciale est bien tenue, elle compte quelques belles constructions en pierre. La majeure partie de la population se compose d’Arabes, de Sakalaves, et de Cafres. De Majunka on peut se rendre en canot à Tananarive en neuf à dix jours. Majunka offre suffisamment de ressources. Le bétail, le manioc, le riz y abondent. Un bœuf de 200 kilogrammes se paye de 11 à 12 francs. Majunka est appelé à devenir le port le plus important de Madagascar. Les principaux objets d’exportation sont les peaux,le riz, le caoutchouc et la cire.
- Après avoir bombardé le quartier hova de Majunka et y avoir installé une garnison française, l’amiral Pierre a détruit quelques petits postes hovas sur la côte nord-ouest à Bavatoubé, Bombétok, Amboudi * maroa, Mourounsang, puis il a tourné le cap d’Am-bre et a longé la côte orientale où il a bombardé successivement Mahambo, Foulepointe, Vahimasine ou Fénérife et Tamatave, le principal port du littoral de l’Est.
- Tamatave qui compte environ 8,000 habitants, comme Majunga, est aussi comme cette ville, reliée à la capitale Tananarive, non pas par un cours d’eau, mais par un mauvais chemin de piétons. Le mouillage de Tamatave est d’un accès difficile. La rade, exposée aux vents violents du nord,, est assez mauvaise. La ville est bâtie sur une langue de sable, les maisons sont en bambous. Le marché de Tamatave offre tous les produits du pays, le riz, le manioc, les patates, le bétail, la volaille, les huiles, la
- cire, le miel, le caoutchouc. Le commerce de gros y est dans les mains d’un petit nombre de traitants. Les Européens, en majorité des Français de la Réu-niont sont au nombre de 2,000. Tamatave est en relations continuelles avec Bourbon et Maurice. Le principal commerce d’exportation est le bétail. Les objets d’importation sont les toiles de coton, le sel, la quincaillerie, le rhum, les liqueurs, les vins et les articles de modes de Paris. En 1872, les importa-tations se sont élevées à 3,668,000 fr. Les douanes sont gardées aujourd’hui par notre infanterie de marine et les droit perçus par un de nos agens.
- Fénérife est un bourg de 800 habitants, avec un bon mouillage. On y fait le commerce du riz, des bœufs et du caoutchouc.
- Foulepointe est une petite ville de 4,000 habitants, située à 60 kilomètres au Nord de Tamatave, et qui a longtemps appartenu à la France. Le plaine est malheureusement insalubre pour les Européens.
- Mahembo, que l’amiral Pierre a bombardé également, est un village de 400 habitants, situé un peu plus au Nord, et où il se fait un commerce assez important de bœufs, riz, tabac et légumes.
- En résumé, nous avons, sans perdre un seul homme, chassé les Hovas de trois cent„ cinquante lieues de côtés où ils avaient imposé leur domination aux tribus sakalaves nos protégées, nous avons détruit tous leurs postes secondaires, nous occupons les deux ports qui ont le monopole du commerce extérieur de îvladagascar et nous percevons les produits des douanes. Cette affaire a doncété très-bien conduite. Si le gouvernement de la République se tient ferme sur ce terrain, sans reculer et sans avancer imprudemment, les Hovas seront à bref délai obligés d’abandonner leurs prétentions et de reconnaître nos droits. Nous aurons recouvré une de nos plus belles colonies et ouvert à nos négociants et à nos armateurs de Marseille, ainsi qu’à nos colons de la Réunion, un vaste et magnifique champs d’activité.
- ÉCOLES DD FAMILISTÈRE
- CONFÉRENCE D£2 MORALE
- Sommaire : Misères sociales. — L’aumône se fait depuis longtemps. — Elle n’a jamais ni prévenu, ni guéri les misères sociales. — Au Familistère il n’y a pas de misères sociales. — La mutualité en est le préservatif, car les caisses d’assurances préviennent les misères sociales. — La mutualité est donc le remède aux malheurs qui affligent la société.
- p.445 - vue 445/832
-
-
-
- 446
- LE DEVOIR
- Devoir de Mlle Casseleux Lucie âgée de 14 ans 11 mois
- Le 6 juillet 1883.
- La mutualité prévient les misères sociales. Les misères sociales sont les maux qui affligent toutes les sociétés. En voici plusieurs exemples : on voit souvent dans la rue des enfants aller et venir, à moitié nus et mourant de faim, parce qu’ils sont abandonnés ou orphelins.
- Un homme en train de construire une maison, tombe d’un échafaudage et se casse les deux jambes. Il a une femme et deux enfants. Que deviendra cette famille ? elle est condamnée à mourir de faim si des personnes charitables ne lui viennent en aide.
- Des vieillards sont abandonnés parce qu’ils ne savent plus travailler ; ils n’ont pas do lit pour se coucher, pas de pain pour se nourrir, ils sont contraints à mendier leur nourriture.
- Toutes ces tristes situations que je viens d’énumérer, sont des misères sociales. L’aumône se fait depuis longtemps ; mais elle n’a pu prévenir ces misères. Beaucoup de personnes donnent de l’argent ou du pain aux pauvres et aux malheureux qui viennent mendier, mais ces aumônes multipliées n’ont pas guéri les misères sociales* L’aumône n’est pas assez puissante pour préserver les vieillards, les veuves et les orphelins de la misère. Au Familistère, il n’y a pas de misères sociales : un ouvrier du Familistère tombe malade; il a une femme et plusieurs enfants. Cet homme, cette femme et ces enfants ne seront pas abandonnés, parce que l’association du Familistère, la caisse d’assurances contre la maladie viendront à leur secours.
- Personne n’est malheureux au Familistère, personne ne manque de pain ; les ouvriers qui ne peuvent plus travailler ne sont pas exposés à mourir de faim ; la caisse d’assurance des pensions et du nécessaire à la vie préserve les familes et les vieillards de la misère. La mutualité, par ses diverses caisses d’assurances prévient les misères sociales. Donc, s’il y avait dans toute la France une caisse d’assurance des pensions et du nécessaire à la vie, il n’y aurait plus ni orphelins, ni veuves, ni vieillards abandonnés ; s'il y avait dans toute la France une caisse d’assurance contre la maladie, il n’y aurait plus de familles malheureuses par suite de la maladie du père ou de la mère : on le voit, la mutualité est assez puissante pour prévenir et guérir les misères sociales. Pourtant, dans la société actuelle,il y a beaucoup d’assurances mutuelles, mais après avoir soigné le malade cinq ou six mois,elles l’abandonnent. Il faudrait appliquer ce,principe de vraie mutualité :
- ne jamais abandonner un malheureux, tant qu’il a besoin de secours mutuels. Toutes les assurances devraient être organisées comme celles du Familistère, et alors il n’y aurait plus de misères sociales. La mutualité est donc le meilleur remède aux maux qui affligent la société.
- --------------------
- Le Catholicisme et la Société Moderne
- Le lettre de Léon XIII à M. Grévy, dont le Times a publié une analyse, fournit un singulier exemple de la difficulté qu'éprouve l’Eglise catholique à s’accommoder aux nécessités de la civilisation moderne.
- Le pape, dans ce document, se plaint des mesures prises, en France, contre les congrégations et le clergé, il réclame le droit de censurer les livres d’enseignement, et repousse l’idée que les jeunes lévites puissent être astreints au service militaire.
- C’est toujours le même programme conservateur, quand il n’est pas réactionnaire, de l’Eglise catholique.
- Se trouvera-t-il un homme de génie pour amener le catholicisme à renoncer à ce programme ? Lamennais, Lacordaire, Montalembert, et dans une sphère plus modeste, Bûchez, entreprirent, il y a cinquante ans, cette tâche. On crut même la victoire gagnée lors de l’avènement de Pie IX au pontificat.
- Vaines espérances 1 Pie IX, emporté par la logique de la situation, ne tarda pas à devenir un des papes les plus attachés aux privilèges de la théocratie, l’adversaire le plus fougueux des libertés modernes. Ce fut ce pontife, libéral et constitutionnel au début de son règne, qui, — rétabli et maintenu sur son trône par les bayonnettes étrangères — lança le syllabus, où sont formulées les idées d’un véritable obscurantisme oriental. Le même Pie IX fit,en outre, déclarer le pontife romain infaillible en matière doctrinale, c’est-à-dire l’égal de Dieu même, supprimant ainsi, dans son Eglise, toute liberté d’opinions.
- On sait que Montalembert devint un des chefs de la réaction la plus violente, en 1848. Quant à Lamennais, plus attaché à la liberté qu’à l’Eglise, il ne resta lui-même qu’à la condition de rompre avec cette dernière.
- Le catholicisme doit cette inflexibilité à deux causes : d’abord au sentiment théocratique, forme sacerdotale de l’esprit de corps, qui se développe forcément dans toutes les églises, — le protesta-tisme français en fait en ce moment l’expérience ; — ensuite au caractère catholique, c’est-à-dire universel de l’Eglise.
- p.446 - vue 446/832
-
-
-
- LB DEVOIR
- 447
- Répandu dans le monde entier, formé en majorité d’hommes vivant dans des milieux où les idées de liberté modernes n’ont que fort peu pénélré, le clergé catholique est forcément, dans sa masse, imbu, relativement aux peuples civilisés de l’Europe occidentale et de l’Amérique, d’un véritable esprit réactionnaire.
- Il arrive même ce fait bizarre, qu’on put vérifier lors du congrès du Vatican : que nos prélats français les plus attachés aux privilèges de l’Eglise comme M. Dupanloup, se trouvent être des foudres de libéralisme, des révolutionnaires dignes de l’excommu-cation, au milieu de leurs « vénérables frères ».
- C’est que, malgré eux, ces hommes élevés et vivant parmi nous, reçoivent plus quils ne le croient eux-mêmes, l’empreinte des idées nouvelles ; cela rappelle l’histoire du comte de Custine, légitimiste et réactionnaire français, qui, étant allé en Russie pour y admirer l’état politique de ses rêves, en revint indigné et converti à la liberté. Il était, avant, libéral sans s’e.n douter.
- Cependant, les peuples progressent dans les sciences, dans la liberté politique et philosophique, tandis que l’Eglise catholique reste stationnaire. Par suite, la séparation devient chaque jour plus profonde entre la civilisation et le catholicisme.
- Il existe dans le clergé et parmi les laïques dévoués à l’Eglise, des hommes qui comprennent cette situation, qui la déplorent, et qui voudraient y remédier ; mais ils n’en aperçoivent pas les moyens.
- Ces hommes conçurent de l’espcir lorsqu’il virent arriver au suprême pontificat, le cardinal Pecci, bien connu pour sa modération, —- nous dirions même son scepticisme s’il ne s’agissait d’un pape. Mais cette espérance ne semble pas devoir se réaliser davantage que celle de leurs prédécesseurs de 1846, lors de l’exaltation de Pie IX.
- Sans doute, Léon XIII ne montre pas la même obstination, la même véhémence, le même esprit réactionnaire que son prédécesseur. Mais il ne paraît pas avoir plus que celui-ci la conception des nécessités modernes. La lettre qu’il a adressée a M. Grévy le prouve.
- Léon XIII croit encore que le culte est un service public, le premier, le plus grand des services publics, un service public qui confère à ceux qui l’excercent une autorité particulière sur tous les actes de la vie des citoyens, et qui, en outre, les investit de privilèges, comme celui do ne pas payer l’impôt du sang.
- Nous n’avons pas à nous préoccuper des intérêts de l’Eglise catholique ; mais à titre de spectateurs observant avec attention l’écroulement de ce grand
- corps, nous pouvons dire que la voie suivie par le clergé et par les « évêques laïques », le conduit à sa fin.
- C’est uniquement dans la liberté, dans le droit commun, dans la lutte à armes égales pour l’existence, que le catholicisme trouvera les moyens de survivre à la civilisation dont il fut le pivot- Seulement, il lui faudrait, pour cela, accomplir une véritable transformation ; reste à savoir s’il peut la faire ou même la supporter.
- Chàrles-M. Limousin.
- LE COLONEL RAMOLLOT
- Affaire Merluchon
- Présidence du colonel Ramollot O $
- ACTE D’ACCUSATION
- Le 28 mai dernier, le lieutenant Bernard, se sentant indisposé, garda la chambre ; il écrivit au colonel de son régiment et demanda la visite du major Ledru. Son brosseur, le fusilier Merluchon, transmit les lettres à qui de droit, et retourna près de son officier, suivi de près du major.
- L’indisposition du lieutenant Bernard était réelle — ainsi qu’il en a été témoigné par pièces justificatives annexées au rapport — et le major écrivit de suite une ordonnance qu’il laissa sur place, ordonnant au fusilier Merluchon d’aller chez le pharmacien voisin, et de rapporter les choses y indiquées, sans retard.
- Une partie seulement des médicaments reçus par le fusilier fut remise au lieutenant Bernard, qui devant cet abus de confiance, consigna son brosseur, et le motif de la punition paraissant grave au colonel, ce dernier le fit mettre au cachot en attendant sa comparution devant le tribunal militaire.
- INTERROGATOIRE
- Le président Ramollot. — F’siler Merluchon, c’ment vous appelez-vous ?
- L'accusé. — Je m’appelle Merluchon, mon colonel.
- Ramollot. — L’sais f... bien. n... de D...1 mais n’avez-vous pas de noms baptistaires ?
- L’accusé. — Pardon, mon colonel, je m’appelle Etienne-Stanislas.
- Ramollot. — N’essayez pas d’égarer la justice, n... de Dieu ! tendez-vous ce que j’vous parle, égarez vos noms si vous vouiez, j’m’en f... mais si vous égarez la justice, j’vous f... d’dans.
- Mémorez-vous la chose du 28 mai dernier, s’ous plaît, et récitez-le... de c'que vous savez.
- L'accusé. — Voici la chose, mon colonel ; ma lieutenant s’avait couché et quand il se lève, y... y... y se lève pas, dont il était malade.
- Pours lors qui se lève...
- Ramollot. — Mais n... de D..., se lève-t-il où ne se lève-t-il pas ?
- p.447 - vue 447/832
-
-
-
- 448
- LE DEVOIR
- L’accusé. — Mon colonel, y... y se lève sans se lever, c’est-à dire qui... qui se lève pour écrire deux mots de billets, comme par lequel à seul fin de prévenir le colonel et le major.
- Ramollot. — Et pour lors ?
- L’accusé. — Que je transpose les deux mots de billets aux respectifs, dont je retourne près de ma lieutenant.
- Ramollot. — N’essayez pas d’f... dedans la justice, n... de D..., sinon j’vous... Continuez.
- L’accusé. — Oui, mon colonel. Pour lors, que le major il me suit, et que sur l’indique de ma lieutenant, il lui fait le rapport de... de sa... chose, me disant d’aller chez le phormacien prendre la... la chose de la facture.
- Le phormacien y me dit : Bonjour, militaire, et après avoir lu la... facture, me dit: Je peux bien vous donner les paquets, mais il y a une chose que vous ne pouvez pas prendre soi-même.
- Comme il riait, je dis : n... de D...
- Ramollot. — Tâchez moyen de respecter le conseil, n.,. de D...
- U accusé. — Mon colonel, c’était pour la chose de., véritable.
- Ramollot. — Je m’en f... continuez avec la modestie qui convient aux hommes non gradés.
- L'accusé. — Pour lors, je dis : si, ma lieutenant, m’a dit de prendre tout.
- Là dessus, le phormacien me fait entrer dans la cantine de sa boutique, dont il me donne un... lavement, même que je m'en suis retourné avec.
- Ramollot.—C’ment ça, n... de D..., vous avez pris un lav’ment d’iieutenant ? et vous n’étiez seul’ment pas porté au tableau d’avancement.
- L'accusé. — Mon colonel, j’ai été surpris ; je... je croyais que le phormacien il voulait prendre mon signalement dans le cas de... de ce que je le perdrais en route.
- Ramollot. — F’siler, 'ce n’est pas une excuse, n. .. de D..et ous’que vous l’avez mis, c’iav’ment ?
- L’accusé. — Dame, mon colonel, je... je l’ai bu... à l’envers.
- Ramollot. — Et pour lors?
- L’accusé. — Je m’ai retourné chez ma lieutenant, mais je n’ai pas osé lui rendre, parce que j’avais peur qui serait abîmé, et je l’ai gardé pour moi.
- Ramollot. — F’siler, cette conduite infectionne le conseil, et, de plus, vous auriez dû vous mémorer que l’usurpation de fonctions pouvait vous mener à Biribii L’accusé. — Je ne croyais pas usurper, mon colonel. Ramollot. — Y’s’êtes donc un imbécile, f’siler ? Gomment, un simple soldat prendre un lav’ment d’officier Si vous aviez bu celui d’un homme de la compagnie, bon ; mais vous croyez donc qu’un lav’ment de supé-rior c’est la même chose ? Pour lors, vous prendriez comme ça, comme rien ; un lav’ment d’empereur, pas vrai ?
- L’accusé. — J’ignorais, mon colonel.
- Ramollot. — V’n’ignorez pas, n... deD..,, qu’vous... vous régaliez aux frais du lieutenant avec tout ça. Gardes, emmenez l'accusé.
- On entend alors les témoins à charge et décharge, et parmi ces derniers, le pharmacien qui avoue qu’il n’avait cru faire qu’une plaisanterie.
- Le réquisitoire est sévère, néammoins ; mais sur une chaude plaidoirie .du sergent Roupoil, faisant fonction de défenseur d’office, le conseil, après en avoir délibéré, revient avec un verdict mitigé de circonstances, condamnant Merluchon à huit jours de salle de police, et au f remboursement, sur sa masse, du médicament dérobé.
- I^’Astronomie, Revue mensuelle d’Astronomie populaire, de Météorologie et de Physique dn globe parM. Camille Flammarion. — Sommaire du Numéro de Juillet : La conquête des airs et le centenaire de Montgolfier, par M. G. Flammarion. — La constitution intérieure de notre planète (suite et fin) par M. Edouard Roche, correspondant de l'Institut. — Phénomènes dus à l'action de l’atmosphère sur les étoiles filantes, sur les bolides, sur les aèrolithes, (suite et fin), parM. G.-A. Hirn, correspondant de l’Institut, associé des Académies de Suède, de Belgique, etc. — L'Atmosphère de Vénus, par M. Détaillé, licencié ès Sciences. —Académie des Sciences. Sur la figure de la grande Comète de septembre, parM. Th. Schwedoff. — Nouvelles de la Science, Variétés : L’éclipse totale de soleil du 6 mai. Tache solaire visible à l’œil nu. Brouillard sec. Chute d’un uranolithe à Alfianelio (Italie). —Observations astronomiques et Etudes sèlè-biographiques par M. Gérigny. — Ce numéro contient 17 figures. — Abonnement d’un an .- Paris, 12 fr. ; départements, 13 fr. — Première année, 1882, prix du volume broché, 10 fr. ; relié avec luxe, 14 fr. — (Librairie Gauthier-Villars, quai des Augustins, 55, Paris.
- L’Association du Familistère a besoin d’une bonne
- DIRECTRICE D’ÉCOLE MATERNELLE
- pour ses classes d’enfants de 2 à 7 ans.
- Les appointements seraient proportionnés à la capacité.
- De bonnes et complètes références sont obligatoires.
- Adresser les demandes à M. Godin, fondateur du Familistère, Guise [Aisne).
- Le Directeur-Gérant: GODIN
- p.448 - vue 448/832
-
-
-
- T Année, Tome 7. — n° 254. Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 22 Juillet 1883
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- JKTTsJL-
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr. »» Sis mois ... 6 »» Trois mois . . 3 i»>
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr, »» Autres paya Un an. . . . 13fr.60
- on s’abonne A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Ghamps
- Passade des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Le Socialisme d’autrefois et le Socialisme d’aujourd'hui. — Les accidents du Travail III. — Faits politiques et sociaux. — Réception du corps de Musique au Familistère. — La, Vie, le temps et les travaux de Robert Ovoen : chap. II. — La Sagesse antique XXVII. — Simple Récit II (Suite). — La Chloroformisation de Paul Bert. — Chronique Scientifique. — Bibliothèque du Familistère.
- avec la détresse permanente du grand nombre dans notre état de société.
- Le socialisme pacifique de cette époque éloignée, qui attendait tout de la persuasion et qui répudiait formellement la violence, a fait place au socialisme révolutionnaire d’aujourd'hui qui, au nom du parti ouvrier, déclare ouvertement la guerre, une guerre à mort, aux détenteurs du capital et des instruments de travail.
- Le Socialisme d’autrefois et le Socialisme d’aujourd’hui.
- Il y a cinquante ans, quelques jeunes hommes, inspirés par les conceptions de deux penseurs, étrangers l’un à l’autre, mais animés tous les deux du même ardent désir de mettre fin aux désordres sociaux, Henri de Saint-Simon et Charles Foctrier; il y a cinquante ans, disais-je, quelques jeunes hommes au cœur naïf et généreux, disciples convaincus de ces deux maîtres, tentèrent de résoudre pacifiquement la redoutable question du travail et du capital, de la misère et de la richesse, question qui se pose si menaçante de nos jours. Ils ne furent point écoutés du peuple des travailleur:? dont ils se faisaient les avocats d’office; ils succombèrent sous les sarcasmes de cette bourgeoisie à laquelle ils appartenaient presque tous par leur situation et qu’ils voulaient préserver des périls auxquels l’expose, sous le régime du salariat, l’antagonisme de ses intérêts avec Ceux de la masse, vouée au travail manuel. D’où le contraste irritant de l’opulence de quelques-uns
- Que résulte-t-il dès à présent de ces excitations haineuses et de la scission entre les deux agents nécessaires de l’œuvre productive ? C’est qu'à tout propos quelques-unes de nos industries chôment par suite de grèves pour ainsi dire incessantes, et que nos produits cèdent le pas de plus en plus sur les marchés du dehors et même sur ceux du dedans, aux produits de l’étranger.
- Voilà donc que les sources de la richesse tarissent en partie chez nous, tandis que le chiffre des dépenses publiques y va toujours croissant suivant une progression rapide, tandis que, d’un autre côté, la vie devient de plus en plus chère, de plus en plus difficile. De là une rupture d’équilibre entre les ressources et les besoins qui doit nous faire trembler pour l’avenir, et pour un avenir assez rapproché.
- Qui pourrait assurer, d’ailleurs, que ces excitations continuelles, que ces appels chaque jour répétés à la guerre des classes, n’amèneront pas, à un moment ou à un autre, des explosions? Sans doute, comme aux déplorables journées de juin 184$, comme à la date plus sinistre encore de 1871, les insurrections ouvrières seraient, suivant toute probabilité, promptement écrasées ; elles succomberaient, noyées comme toujours dans le sang des malheureux qui
- p.449 - vue 449/832
-
-
-
- 450
- LE DEVOIR
- auraient été entraînés à y prenpre part. Mais quelle qae dût être l’issue de ces tristes luttes fratricides, l’iiumanité et la patrie auraient également à en gémir.
- Ce n’est pas tout encore. Après le triomphe sanglant de l’ordre légal, la réaction aurait beau jeu contre toutes nos libertés, contre la République elle-même ; cette fois elle irait vraisemblablement jusqu’au bout, en relevant un trône au profit de n’importe quel prétendant. (Uno avulso, non déficit alter ; un de mort, les survivants n’en sont que plus redoutables ; chacun le comprend.
- Voilà des conséquences que devraient bien envisager un peu les agitateurs de la classe ouvrière, les imprudents et aveugles provocateurs de mouvements insurrectionnels, à moins qu’ils ne soient eux-mêmes des complices de la réaction, déguisés en démagogues.
- Ah ! si, au lieu d’écouter les Tyrtées néfastes qui le poussèrent à la bataille, le peuple des travailleurs se fût maintenu constamment sur le terrain d«?s revendications pacifiques, fermement affirmées et d’une légitimité incontestable,ses affaires seraient,à l’heure qu’il est, en meilleur point, sans le douloureux sacrifice de tant de milliers de victimes des guerres civiles et sociales.
- Si, de son côté, la classe riche et dirigeante, au lieu de s’enfermer dans une égoïste indifférence, avait, en témoignage de sa bonne intention, ouvert ou seulement amorcé la voie des réformes sociales qui lui étaient signalées il y a plus d’un demi siècle sous cette double formule :
- Amélioration physique, intellectuelle et morale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ; association du travail et du capital ; si, dis-je, la classe dirigeante avait pris à cœur la poursuite d’an tel but, les dispositions respectives de ces deux parties de la population, ouvriers et bourgeois, seraient aujourd’hui bien différentes de ce qu’elles sont ; il y aurait entre elles de la confiance et de la sympathie pour les rapprocher, au lieu de cette méfiance et de cette hostilité qui les divisent et en font comme deux camps ennemis en présence.
- Sans doute il a été fait quelques tentatives de conciliation et d’entente. Ainsi des chefs d’industrie ont mis en pratique dans leurs établissements l’équitable et salutaire principe de la participation de l’ouvrier aux bénéfices. Les résultats en ont été généralement heureux. La prospérité des établissements s’en est accrue ; les rapports réciproques du personnel sont devenus meilleurs ; l’influence sur la moralité des ouvriers a été sensible ; on a remarqué que les participants fréquentent moins les cabarets et
- qu’à l’époque des émeutes et soulèvements, ils se sont presque toujours tenus à l’écart.
- Ce sont là des effets dont il faut s’applaudir et qui devraient engager tous les chefs industriels à introduire dans leurs ateliers la participation. Mais le mouvement dans ce sens ne marche peut-être pas assez vite pour conjurer les périls de la situation et nous préserver des catastrophes. Il faudrait, concur* rein ment avec l’introduction progressive du principe de la participation dans nos industries,qu’une grande mesure générale vint opérer, sinon la guérison immédiate, du moins le soulagement notable de la misère, en même temps qu’obvier le plus possible aux chômages, à l’insécurité du lendemain, tourment perpétuel des salariés de l’industrie. Cela exige une large création de ressources, telle par exemple qu’elle résulterait de l’impôt sur les héritages proposé par M. Godin, en vue de réaliser un projet de mutualité nationale contre la misère et contre les crises industrielles qui enlèvent à un plus moins grand nombre de travailleurs leurs moyens d’existence. Il faut, en un mot, fonder au profit de tous, l’assurance de la vie : ce qui est premier devoir d’une Société. Primo vivere; procurer à tous ses membres les moyens de vivre en travaillant.
- Ch. Pellarin.
- LES ACCIDENTS DD TRAVAIL
- III
- Une telle loi étant proposés en Allemagne, il eût été on ne peut plus triste que rien ne fût tenté en France, nation toujours généreuse, ne reculant jamais devant les idées qui peuvent être utiles à la masse. — Il s’agit donc de modifier l’article 1384, qui ne signifie plus rien de notre temps, et plusieurs députés ont proposé de le compléter ainsi :
- « Dans les usines, manufactures, fabriques, chantiers, mines et carrières, chemins de fer, et en outre dans les exploitations de tout genre où il est fait usage d’un outillage à moteur mécanique, le patron est préfumô responsable des accidents survenus dans le travail à ses ouvriers ou préposés. Mais cette présomption cesse lorsque le patron fournit la preuve, ou bien que l’accident est arrivé par force majeure ou cas fortuit qui ne peuvent lui être imputés, ou bien que l’accident a eu pour cause la propre imprudence de la victime. »
- Cette solution qui n’est que partielle n’a pas paru donner aux victimes du travail une garantie et une satisfaction suffisantes, pas plus que le projet de M. Henry Maret, qui voulait instituer un jury spécial, statuant sans recours possible, par voie de cassation. La Com*
- p.450 - vue 450/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 451
- mission a eu aussi à examiner une proposition de M. peulevey mettant à la charge de l’Etat tous les accidents graves arrivant dans l’exécution d’un travail commandé, lors môme qu’ils seraient le résultat d’un cas fortuit, de la force majeure ou même d’une imprévoyance légère de la victime, mais à condition que l’ouvrier atteint ait versé dans le courant de l’année la somme de 2 fr. entre les mains du percepteur de sa circonscription. — Cette somme ainsi versée constituerait une caisse contre les accidents, gérée gratuitement par la caisse des dépôts et consignations.
- D’autre part, en cas d’accident grave, l’employeur serait tenu de prévenir le juge de paix au plus tard dans les 24 heures, afin qu’il soit procédé à une enquête, et qu’on délivre s’il y a lieu, un bon d’assistance provisoire sur la caisse des accidents.
- Remarquons que cette assistance n’est aecordée qu’à ceux qui versent annuellement la somme de 2 francs. — Les autres restent dans la même situation qu’aujour-d’hui.
- Etant donnée l’indifférence que les ouvriers ont montrée jusqu’à présent lorsqu’il s’agissait d’assurer leur avenir, et qui est confirmée par les déclarations des compagnies d’assurances et des caisses d’assurances en cas d’accident, on peut prévoir la non-réussite du projet.
- Qui garantit d’ailleurs que les jugements pourraient avoir lieu à bref délai, et que les rôles des tribunaux continuant à être chargés, la solution de certains procès serait donnée avant deux ou trois ans après l’accident ?
- La cotisation de 2f. par an est-elle suffisante, et n’entraînerait-elle pas une grande perte pour l’Etat ?
- Ce sont des questions à examiner et pour la discussion desquelles on ne possède aucun élément,et qui rendent la proposition de M. Peulevey difficile à accepter.
- Il nous reste à parler de la proposition de M. Faure, qui dans un même travail, a réuni deux projets qui quoique distincts, se complètent l’un et l’autre et se justifient parles mêmes motifs.
- L’auteur du projet pose en principe que le chef de toute entreprise industrielle, commerciale et agricole, est responsable du dommage causé à l’ouvrier tué ou blessé, lorsque l’accident a pour cause l’outil, le bâtiment ou le travail ; il établit suivant certaines catégories le tarif des indemnités à payer. La loi se trouve ainsi substituée à l’arbitraire des tribunaux.
- Tous les accidents peuvent rentrer au point de vue de leurs conséquences dans trois catégories :
- 1° et 2° Accidents entraînant la mort, ou causant une incapacité absolue de travail : on constatera le fait, et appliquera les indemnités déterminées ;
- 3° Accidents causant une incapacité partielle de travail : Une caisse spéciale d’assurances auprès de laquelle les chefs d’entreprise qui désireront se prémunir contre les accidents, seront à l'abri des conséquences de responsabilité mise à leur charge. — C’est la réorganisation de la caisse établie par la loi de 1868, administrée Par la caisse des dépôts et consignations.
- C’est ce projet que la Commission a adopté, et voici le texte de l’article 1er, accepté par elle :
- « Le chef de toute entreprise industrielle, commerciale et agricole est responsable, dans les limites de la présente loi, du dommage causé à tout ouvrier ou employé tué ou blessé dans le travail, soit par l’accident qui a amené la mort ou les blessures provenant du bâtiment, de l’installation de l’entreprise ou de l’outil employé, soit qu’il provienne du travail même. »
- La responsabilité cesse naturellement lorsque l’accident est imputable à un crime ou à ce délit. Les prescriptions impératives de la loi se trouvent ainsi substituées à l’appréciation variable des tribunaux, et les ouvriers n’ont plus à craindre les lenteurs des procès.
- Le taux des indemnités est fixé par la loi elle même, suivant la gravité de l’accident, et le tribunal arbitral, établi pour statuer sur les demandes d’indemnités n’a qu’a examiner dans quelle catégorie rentre l’accident, et à allouer l’indemnité prévue par la loi. Il se prononce sur une pure question de fait.
- La discussion de ce projet est venue le 8 mars dernier un peu inopinément devant la Chambre des députés : — Mais le Parlement n’est pas encore mûr pour les débats de ce genre. — Chaque programme promet bien l’amélioration du sort des travailleurs, mais une fois assis au Palais-Bourbon, on aime mieux parler politique, s’occuper de questions de dixième ordre, chercher des combinaisons ministérielles ; et l’on donne peu de temps à l’examen des réformes sociales.
- C’est dans cette disposition que la Chambre a entamé les premiers débats ; elle avait trois ans auparavant repoussé nn ensemble de dispositions qui lui étaient soumises en vue d’établir une nouvelle législation sur les accidents du travail. — Cette fois, trois années n’avaient pas encore porté conseil, puisque la discussion a tenu trois séances aboutissant à un renvoi à la Commission.
- Un des arguments qui ont prévalu contre les projets présentés, c’est qu’il faut changer le droit commun pour établir une loi spéciale, — et renverser la loi actuelle en mettant la preuve à la charge du patron et non à la charge de la victime. — N'est-il cependant pas tout naturel que celui qui ne possède rien, et qui est blessé au service d’un autre, soit dispensé des embarras et des détours de procédure ?
- Nous ne discuterons pas les arguments qui ont été articulés pendant res trois séances de lutte oratoire. Une Chambre composée d’éléments sortis en grande partie des classes aisées, n'a pas la compétence ni le goût désirable en matières d'accidents survenus aux ouvriers. — Aussi a-t-il fallu que les orateurs parlassent souvent au milieu d’un bruit et de rumeurs qui prouvent combien il y a enccre à faire pour arriver à une solution pratique. — Mais ce qu’il est impossible de nier, c’est que la législation actuelle est incomplète, barbare, et qu’il faudra un jour ou l’autre en finir avec celte question importante.
- La Commission devant laquelle le projet a été renvoyé
- p.451 - vue 451/832
-
-
-
- 452
- LE DEVOIR
- a arrêté il y a quelques jours un projet de loi définitif. — Elle a confirmé la responsabilité de droit commun, sauf en ce qui concerne les grandes industries mécaniques, pour lesquelles le fardeau est invariablement mis à la charge des patrons. Elle établit aussi une responsabilité spéciale des patrons, responsabilité résultant des risques professionnels inhérents à l’exploitation industrielle.
- Pour parer aux conséquences de cette responsabilité spéciale, les patrons et chefs d’usine sont tenus de s’assurer dans les limites de la loi de 1868 sur le pied de 8 francs par an et par ouvrier. —Ainsi se trouvent conciliés les divers amendements qui ont été déposés.
- Certes, pour tout esprit non prévenu c’est l’assurance qui doit être la seule manière de résoudre le problème. Il est évident que la responsabilité des accidents mise à la charge des patrons de toute catégorie est une garantie illusoire pour l’ouvrier. Le patron peut m'être pas toujours en mesure de verser la somme nécessaire pour fournir une rente à un blessé ou à la famille d’un décédé.
- D’autre part, la question est embarrassante pour des législateurs qui ne veulent pas comprendre l’indignité des impôts de consommation, desquels ils tirent toutes les ressources du budget, et que prenant la meilleure part du salaire de l’ouvrier, ils altèrent sa santé, en font un être anémique, exposé au chômage, à la maladie, et aux révoltes contre la Société qui l’exploite. — Gomment, dans de telles conditions, pourrait-on lui imposer des retenues sur un salaire qui lui procure souvent moins que le nécessaire ?
- Eh, quoi ! la loi qui assure l’existence aux assassins envoyés au bagne, qui se charge de l’entretien des condamnés de la pire espèce, n’accorde rien aux blessés, que dis-je elle augmente leur détresse en les chargeant de frais de justice !
- Le seul remède consiste donc dans l’assurance mutuelle,mais il faut l’avouer : auparavant, il est nécessaire d’opérer bien des réformes, pour lesquelles le Parlement n’a aucun goût, ni même aucune aptitude. Mais nous le répétons, on ne peut rien faire d’utile avant d’avoir résolu le grand et utile problème économique et social, qui transformera les impôts en frappant ceux qui seuls peuvent et doivent alimenter le budget parce qu’ils en possèdent les moyens.
- A. Debarle.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Hi<& JB il an parlementais*©. — La Chambre a continué la discussion de la loi municipale. M. Delattre, député de la Seine présentait un amendement par lequel il voudrait faire de la commune un champ d’expériences ouvrant la voie aux initiatives et sous le contrôle des conseils généraux et du Parlement. Il dit avec raison, si depuis 1790 nous n’avons réalisé aucun progrès, c’est parce que aucune autre initiative n’a été autorisée que celle de l’Etat qui veut, lui, faire marcher toutes les communes du même pas.
- Je vous demande a-t-il dit de déclarer que :
- « Les communes auront le droit de déterminer l’assiette de leurs contributions et le mode de recouvrement de leurs recettes communales sous les deux conditions préliminaires suivantes :
- » 1° Tout projet de changement aux impôts actuels sera accepté par le conseil municipal, approuvé par la majorité des électeurs et présenté au conseil général et à l’autorité supérieure.
- » 2° Le conseil général et l’autorité supérieure déclareront que le piojet n’a rien < e contraire au principe « que la contribution doit être également répartie entre tous les citoyens en raison de leurs facultés. » ( Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche).
- Mais la gauche seulement applaudit, les centres et la droite votent contre, et son amendement est rejeté.
- *
- 4 4
- Une autre question fort intéressante vient d’être traitée et résolue au Sénat, celle des enfants moralement abandonnés, c’est-à-dire des enfants que les parents, soit à cause de leur pauvreté, soit à cause de leurs mauvais sentiments, jetaient dans la rue, sans contrôle, sans appui et sans soutien.
- On a décidé qn’il y aurait dans chaque département une commission permanente qui aurait le droit d’enlever ces enfants à leurs parents, de les soustraire à leur mauvais exemple ou à leurs vices pour les placer dans des institutions créées à cet effet.
- *
- 4 4
- MM. Granet et Delafosse ont interpellé le gouvernement sur l’affaire du Tonkin.
- Entre MM. Granet et Delafosse et le ministre, la discussion a été sérieuse. M. Challemel-Lacour, ministre des affaires étrangères, tout en donnant à la Chambre les assurances les plus satisfaisantes sur nos relations avec la Chine, n’a pas dissimulé qu’il n’en était pas de même naturellement, en ce qui coucerne l’Annam, avec lequel nous nous trouvons maintenant en état de guerre.
- Ce n’est pas, du reste, le traité ébauché avec la Chine par M. Bourrée qui aurait pu parer aux difficultés actuelles. En montant à la tribune une seconde fois pour ré*
- ondre à M Delafosse, M. Challemel-Lacour s’est décidé
- faire connaître le texte même du traité que la droite citait sans cesse, sans le connaître, comme une œuvre excellente, et il a aisément démontré que ce traité reposait sur « une impossibilité », le partage du protectorat.
- Vous comprenez, on se partage la protection d’un pays à deux. Un beau jour la Chine nous cherche que-îeile et se met du côté du protégé. Dès qu’en y est, dit M. Challemel-Lacour, il faut eu finir ; nous placerons le Tonkin sous notre seule protection.
- Nous garantirons à la Chine les droits de son commerce et la sécurité de ses frontières, et la Chine ne demandera sans doute pas mieux que d’accepter notre concours. Il ne restera plus que Tu Duc, le protecteur des brigands, c’est moins redoutable, et on peut espérer en avoir raison sans trop d’efforts.
- *
- 4 4
- Un autre débat d’une certaine importance a eu lieu au Sénat. Il s’agit d’armer convenablement nos forteresses.
- Le ministre de la guerre pense que les cadres qui forment aujourd’hui le train d’artillerie pourraient être utilisés pins utilement dans la création d’un corps spécial qu’on appellerait l’artillerie de forteresse, et qui serait chargé tout spécialement de la garde des places fortes
- L’ancien ministre, M. Billot, pense que l’on ferait bien de conserver les deux, mais cela coûtera 30 millions de plus, et il faut plusieurs années pour créer une artillerie de forteresse de toutes pièces. — La question est en suspens, mais il est probable qu’on s’arrêtera à la solution la plus économique et la plus rapide.
- p.452 - vue 452/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 453
- La question des conventions avec les Compagnies de chemins de fer est encore revenue sur le tapis.
- La commission était très partagée sur la question de savoir si on trancherait cette affaire avant les vacances ou seulement après. Les intérêts engagés sont si graves, les points à étudier si nombreux que beaucoup de députés auraient voulu prendre le temps d’étudier à fond les idées en présence avant de se décider. Mais le gouvernement a exercé sur la Chambre une véritable pression en disant qu’il fallait en finir avant les vacances. Ii a en quelque sorte mis la Chambre en retenue, en lui disant : Tu ne partiras qu’après avoir fini cela, et il a mieux fait : il a posé la question de confiance (ou les conventions seront votées ou le cabinet se retirera).
- Nous craignons bien que la question ainsi posée le gouvernement ne fasse pencher la balance du côié des conventions. Comment renverser un ministère à l’heure des vacances? combien de temps pour en reconstituer un autre? et comment cet autre trànchera-t-il cette question si considérable des chemins de fer? Autant de points d'interrogation qui se dressent devant la Chambre, devant des députés timorés il faut bien le dire.
- Et cependant la question vient de ne pas être résolue à la légère.
- Ce sont nos tarifs mis pour 50 ans entre les mains des Compagnies ou bien ce sont plusieurs milliards de bénéfice qu’on leur accorde si on les rachète avant cette époque. On voit que la question en vaut la peine. Si nous n’avions pas cette maudite constitution qui nous régit ce ne serait pas le ministère qui dicterait les volontés à la Chambre, ce serait la commission de la Chambre qui après examen, dirait au ministre : M. le ministre, ayez la bonté de dresser votre budget de telle et telle manière. Nous pensons ceci et cela des grandes Compagnies.
- Sans doute la féodalité financière clabauderait à l’aise dans ses journaux, la commission de la Chambre serait envoyée à tous les diables, aux moins la Chambre n’aurait contre elle que les intérêts des financiers, elle n’aurait pas en outre l’intérêt d’un ministère qui a de bonnes et de mauvaises idées et qui veut durer pour les appliquer.
- Enfin la situation se présente ainsi, trancher au pied levé la plus importante question du moment ou renverser le ministère.
- #
- * *
- Une élection municipale vient d’avoir lieu dans un des arrondissements de Paris, quartier de la Muette.
- Dans ce quartier réputé républicain cependant, c’est un réactionnaire qui a été nommé. Ii y avait eu d’abord rivalité entre républicains, ensuite il n’est plus resté en présence que le candidat intransigeant et le candidat royaliste. Les électeurs modérés sont allés au réactionnaire pour n’avoir pas l’intransigeant. Voilà ce que nous valent nos querelles et comment un parti perd des forces à la Chambre et dans les Conseils, quand il ne sait pas accorder ses actes avec la nécessité du moment.
- *
- ¥• *
- A Paris et dans toute la France on a célébré la Fête nationale du 14 juillet.
- Cette année, comme les années précédentes, il faut nous attendre aux injures et aux calomnies que no manquent point de lancer à pareille date ceux qu’offusque ce grand et glorieux souvenir de notre histoire. Us ont même été plus pressés, cette fois, que d’habitude, ot M. de La Rocbefoueault s’est donné la facile satisfac-ll°n d’appeler, en pleine Chambre, la Fête nationale,
- « fête de l’assassinat. »
- Que M. de La Rocbefoueault et d’autres pensent ce qu’ils voudront de la solennité du 14 juillet, nous nous en soucions assez peu ; il nous est fort indifférent que ces messieurs n’illuminent pas leurs hôtels ; il nous est jort indifférent qu’ils s’isolent dans leur coin, loin de la loule joyeuse, qui célèbre en ce jour le passé et l’avenir de la Patrie. Nous la célébrerons toujours malgré tout.
- ANGLETERRE
- M. de Lesseps est à Londres, appelé par M. Gladstone, et à peu près d’accord avec lui. Création d’un second canal parallèle au premier et communiquant avec celui-ci : direction et administration confiées à un personnel composé par moitié de Français et d’Anglais ; le maximum du tarif réduit de dix à huit francs la tonne. Telles paraissent les bases de l’arrangement sur lesquelles M. Gladstone n’a point voulu d’ailleurs s’expliquer avant que le Parlement ne soit officiellement saisi. Ces choses ne peuvent se faire sans de nouvelles concessions de terrains qui dépendent du Khédive, mais le Khédive aujourd’hui c’est l’Angleterre, et il concédera si on lui dit d9 concéder. L’Egypte n’est pas encore aux Egyptiens ! Il faut noter que cet accord entre l’Angleterre et M. de Lesseps ne résout nullement la question politique, la question européenne, c’est-à-dire la vraie question. La grande route de l’Europe aux Indes et au Pacifique ne doit pas être anglo-française, elle doit être internationale, c’est-à-dire libre et ouverte à tous, en tous temps et sur tous les points. Pour ce faire elle doit être neutre, et pour que cette neutralité soit effective elle doit s’étendre au canal, à la Mer Rouge, aux dépendances du canal, à dire vrai, à l’Egypte toute entière. Neutraliser l’Egypte sous la garantie de l’Europe, nous ne croyons point qu’il y ait d’autre solution.
- * *
- L’Irlande, 1© Pape & lé® évêques?. —
- Pendant que le pane intervient, le bon apôtre, pour prêcher la soumission aux révoltés irlandais,les évêques catholiques de ce pays ont rédigé un manifeste qui se résume ainsi :
- 1° L’état de misère chronique dont souffre l’Irlande est le résultat du mauvais gouvernement auquel a été soumis ce pays, dont les populations du Nord-Ouest, Sud-Ouest et Ouest principalement sont forcées de cultiver des terres trop maigres pour les nourrir; 2e Les terres dont les fermiers ont été chassés dépérissent tandis que d’autres, qu’on pourrait rendre plus productives restent dans le statu qno. Ces dernières suffiraient à l’entretien du surplus de population d’autres districts; 3° A chaque crise agricole, les populations de ces terrains maigres souffrent de la faim et sont dans une disette profonde; 4° Les mesures prises par les dernières législations sont insuffisantes en tant qu’elles ne s’étendent pas à ces populations de plus en plus appauvries. 5° L’aide que l’Etat donne au système d’émigration actuel n’est ni sage, ni politique; 6° Le seul remède est dans la migration, et non dans l’émigration ; 7° Nous appelons l’attention immédiate du gouvernement de la reine sur ce triste état de choses.
- *
- * ¥
- Le fusiî électrique. — Parmi les nouveautés qu’offre l’exposition d’Amsterdam, on nous signale le fusil électrique inventé par M. L. Pieter, fabricant d’armes à Liège.
- Ce fusil est d’une simplicité extrême, ne possédant aucun mécanisme de percussion. L’inflammation de la charge se fait par l’électricité. L’accumulateur de l’électricité peut être porté par le tireur. Cet accumulateur est de dimension assez restreinte pour être porté en forme d’étui dans la poche du gilet et ne pèse que 100 à 150 grammes. Il contient assez d’électricité pour tirer 10,000 coups de fusil et la conserve plusieurs semaines.
- Sa disposition avec le fusil est telle qu’il faut absolument épauler celui-ci pour pouvoir faire partir le coup, le courant électrique n’étant fermé que par un contact extérieur, que la source électrique soit placée dans la crosse du fusil ou qu’elle soit porté par le tireur; dans le premier cas il est fermé par l’épaule recouverte d’un fin tissu métallique, dans le second cas il est introduit dans le fusil par l’épaule et la main du tireur.
- Le chargement de l’accumulateur se fait automatique-
- p.453 - vue 453/832
-
-
-
- 454
- LE DEVOIR
- ment en le posant sur une petite pile Callaud de trois éléments qu’on a chez soi.
- Cette pile ne contient pas d’acide, peut être maniée par le premier venu et peut fonctionner toute une saison de chasse sans être nettoyée; son entretien pendant une année ne coûte que quelques francs : l’accumulateur même inusable, il devient au contraire, d'autant meilleur qu’il est chargé plus souvent.
- La cartouche électrique est en cuivre mince (genre Kinoch). L’inflammation de U poudre se fait sur le devant au moyen d’un carton spécial remplaçant le carton goudronné qu’on place ordinairement sur la poudre sous la bourre en feutre. La cartouche n’ayant pas de capsule a le fond hermétiquement fermé, donc pas de déperdition de gaz.
- En résumé les avantages de ce fusil sont les suivants :
- 1° Sécurité absolue de l’arme, plus d’accidents possibles;
- 2° Toujours prêt à tirer sans avoir des chiens à armer ou une sûreté à manœuvrer;
- 3® Inflammation instantanée de la charge;
- 4° Inflammation de la charge de poudre sur le devant et combusion complète de la poudre, une production de gaz considérable et une portée supérieure à celle de tous les autres fusils existants. La supériorité de pénétration se produit même avec une charge de poudre beaucoup inférieure;
- 5° Absence de ratés, les cartouches chargées pouvant se contrôler par un petit galvanomètre construit à cet effet, ce qui est impossible pour tout autre cartouche;
- 6® La cartouche peut se recharger quantité de fois et sans y faire aucune opération supplémentaire;
- 7° Absence de toute platine ou autre mécanisme de percussion dans le fusil, donc, la plus grande simplicité et solidité possible èt pas tant de réparations.
- Nous aimerions mieux un bon outil facilitant l’ouvrage au travailleur et lui permettant d'augmenter sa production que tous ces fusils, tous ces canons perfectionnés destinés à la destruction,et propres seulement à retarder la marche du progrès humain.
- *
- ¥ ¥
- Un ballon »ons-marin. — La société aérostatique de Lyon adresse aux journaux la communication suivante. Nous croyons être agréable à nos lecteurs en publiant les détails que cette société reçoit sur la construction d’un ballon sous-marin qui fonctionnera à l’exposition internationale de Nice et descendra dans les profondeurs de la mer :
- Cet appareil, que son inventeur, M. Toselli, appelle Observatoire sous-marin, sera construit en acier et en bronze, pour pouvoir résister à la pression que l’eau produit à une profondeur de 120 mètres.
- Cet observatoire aura une hauteur de huit mètres et sera divisé en trois compartiments.
- Le compartiment supérieur est réservé au commandant, pour lui permettre de diriger et de surveiller la marche du ballon, et donner aux voyageurs les explications les plus complètes sur les profondeurs parcourues et sur tout ce que l’on verra au sein de la mer.
- Le second compartiment, au centre de l’appareil, est destiné et confortablement aménagé pour les voyageurs qui y seront parfaitement installés pour voir dans un rayon assez étendu autour de l’appareil. Us auront sous leurs pieds une glace qui leur permettra d’examiner tout à leur aise le fond de la mer avec ses animaux, ses plantes et ses rochers. L’obscurité étant à peu près complète à 70 mètres de profondeur, le ballon sera muDi d’un puissant soleil électrique qui portera la lumière à une grande distance en éclairant ses abîmes qui ne connaissent pas la lumière du jour et ne sont éclairés que par des lueurs phosphorescentes des détritus de la mer et peut-être aussi, mais d’un mode intermittent, par la lumière que produisent ces myriades d’insectes auxquels nous devons, sous les tropiques principalement, le magnifique spectacle de la phosphorescence de la mer.
- Tout a été prévu : les voyageurs auront à leur disposition uq téléphone qui leur permettra de correspondre avec leurs amis restés sur un bateau à vapeur qui transportera et promènera l’observatoire aux points reconnus comme les plus curieux des environs sous-marins de Nice.
- Au-dessous de celui des voyageurs, un compartiment de l’appareil, basé sur les principes physiques de la vessie natatoire des poissons, permettra de le rendre plus lourd ou plus léger pour faciliter la manœuvre de ia montée ou de la descente.
- Si des milliers de personnes ont voulu admirer le panorama de Paris en faisant une ascension dans le ballon du regretté Giffard, nous croyons que beaucoup, également, voudront faire un voyage sous-marin à des profondeurs inconnues des hommes jusqu’à ce jour, pour jouir de la ravissante faune sous-marine et des merveilleuses grottes peuplées de monstres ou d’animaux connus seulement des savants, qui n’ont pas encore pu les voir et les étudier sur place dans leur élément.
- L’observatoire sous-marin est certainement appelé à un certain succès, car les personnes avides d’émotions ou amoureuses du beau, du merveilleux ou de l’inconnu, pourront en toute sécurité et avec toute la commodité désirable, réaliser en partie le charmant et délicieux voyage rêvé et si admirablement décrit par Jules Yerne.
- ITALIE
- La Chambre italienne avant de s’ajourner, a voté tellement quellement une loi sur l’assainissement de l’A-gro romano. Nous voudrions savoir combien de milliers d’Eucalyptus le gouvernement a fait planter dans l’Agro romano depuis dix ans. C’était, c’est encore le moyen le meilleur, le plus rapide, le moins coûteux d’assainir l’Agro, et d’en rendre la mise en culture sans danger pour les ouvriers et les cultivateurs.
- ¥ ¥
- Les travaux du canal de Panama continuent d’être poussés avec une activité qui ne se dément point; plus de sept mille ouvriers sont à l’œuvre. La Compagnie dépense 2,750,000 francs par mois. Les études sont finies, on commence le dragage et le creusement.
- AUTRICHE ET ALLEMAGNE
- La Diète de Bohême vient de s’ouvrir à Prague et le prince Lobkovilz, son président, a pour la première fois harangué cette assemblée en tchèque et en allemand. C est qu’il sa fait en Autriche, très pacifiquement et très constitutionnellement, sous l’inspiration du ministre Taafo, une évolution inférieure très considérable. Les diverses nationalités slaves reprennent non pas précisément leur pleine autonomie, mais la jouissance et l’exercice de leurs libertés locales. Ainsi se passent les choses en Croatie, en Carniole, en Moravie, en Gallicie. en Bohême, etc. On décentralise, et comme les Allemands sont en minorité dans la population, ils ont naturellement la minorité dans la plupart des assemblées. Cela déconcerte et irrite les pangermanistes. Le plus curieux, c’est l’assentiment donné à cette politique par M. de Bismarck qui aide et pousse l’Autriche à s’emparer de la presqu’île et à descendre vers Salonique, mais sans prétendre à la germaniser. Quand ces peuples seront mûrs pour une liberté plus complète et plus forte, il n’y aura plus d’empire d’Autriche mais une Confédération danubienne.
- Un autre changement se remarque dans la politique du chancelier. Il y a quelques années il voulait coloniser, il achetait même quelque part les îles Samoa. Il paraît avoir perdu ce g "ût, il pousse, il invite, il aide volontiers les autres, et nolamment la France, à eo’oni-ser; il aime à la voir à Tunis, au Sénégal, à Madagascar, dans la Cochinchine, au Tonkiu, mais il préfère, lui,
- p.454 - vue 454/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 455
- tenir les forces de l’Allemagne ramassées sous sa main. C’est par l’émigration individuelle qu’il préfère voir se faire l’expansion du trop plein de la population, et les Allemands pénétrer chez leurs voisins, d’un mouvement continu, en Suisse, en Belgique, en France surtout. Quand on lui parle de coloniser, il répond que la patrie a besoin de tous ses enfauts. Quelle est sa vraie pensée ?
- La germination de l\Al°ace et de la Lorraine se poursuit par de nouvelles rigueurs. Voici que l’on réduit, que l’on restreint, que l’on élimine dans toutes les écoles l’enseignement du français. Vains efforts. Plus on fera d’efforts pour supprimer la langue française plus elle s’enracinera. Elle rester a la langue de la mère, la langue du foyer, la langue de la famille, la langue de la patrie, la langue de l’espérance et de la liberté.
- Réception de la Musique du Familistère
- Æ. GUISE
- Mardi dernier, le Familistère de Guise fêtait îe retour de ses musiciens qui étaient allés concourir à Colombes (près Paris).
- La municipalité de cette ville avait réuni environ 160 musiques venant de tous les points de la France, et nous sommes heureux de proclamer les succès remportés par nos amis, presque tous enfants du Familistère.
- Nos jeunes gens ont su dignement représenter la grande famille à laquelle ils appartiennent, en donnant à tous l’exemple d’une tenue irréprochable et de ce qu’on peut obtenir par la persévérance dans le travail.
- Il y avait à Colombes des concurrents qui étaient loin de manquer de valeur, tels que la musique du XIVe arrondissement, celle de Clichy, celle de Cornalines et tant d’autres ; les quatre prix remportés par nos jeunes artistes ont dû être chaudement disputés.
- Ier Prix de Soli.
- 2" — d’honneur.
- 2e — d’exécution.
- 3e — de lecture à vue (pas de second).
- Aussi le Familistère ne pouvait se dispenser de faire une brillante réception à ses musiciens qui lui rapportaient palmes et médailles.
- Leur arrivée avait été annoncée pour le train de sept heures du soir. La rue de Cambrai qui conduit de la gare au Familistère était pavoisée dans toute sa longueur.
- Non-seulement le nouveau Familistère en construction dans cette rue et dans lequel bientôt plus de cent familles vont être abritées, avait pavoisé les fenêtres de ses deux étages qui sont terminés ; mais encore les habitants sympathiques à nos musiciens, avaient tenu aussi à arborer le drapeau national en
- signe de bonne arrivée. Tous les enfants des écoles, filles et garçons portant bouquets et drapeaux, se rendirent à la gare, à l’arrivée du train, accompagnés de leurs maîtres et maîtresses, des membres du conseil de gérance, des pompiers et archers du Familistère en tenue.
- C’était un spectacle vraiment charmant de voir défiler et onduler cette jeunesse abritée sous les couleurs nationales, une foule considérable composée d’habitants du Familistère et d’une grande partie de la population de Guise qui avait tenu à honneur d’assister à la manifestation, s’était jointe à elle.
- Pendant que la musique suivie de son cortège d’enfants rentraient dans la cour de l’aile droite du Familistère, en jouant la Marseillaise, la foule envahissait les trois étages des balcons, et nous devons dire en passant que ces balcons ont prouvé leur solidité en supportant sans fléchir les 2,000 à 2,500 personnes qui se pressaient sur leur pourtour.
- Après avoir été présenter les prix à M. Godin qui offrait au chef de musique M. Poulain, un charmant bouquet, puis, pris le punch d’honneur qui leur avait été préparé, les musiciens recevaient de la main des enfants, fleurs et bouquets.
- Qui n’aurait été ému et profondément touché en voyant la cordialité et la fraternité qui régnaient en ce moment dans notre association.
- Chacun se sentait solidaire et était heureux des succès remportés au loin par nos jeunes gens, succès qui devaient rejaillir sur l’œuvre elle-même dans le souvenir de ceux qui y avaient assisté.
- Avec quelques paroles prononcées comme il sait le faire en toute occasion, Monsieur Godin félicita le chef de musique et ses collaborateurs des triomphes qu’ils venaient de remporter, et faisant remarquer la foule enthousiaste qui les entourait, donnait à comprendre à tous combien est grandô et belle cette solidarité qui est la base de son institution et comment nous devons rapporter toutes nos actions au profit moral du Familistère et à la propagation de la pensée qui a créé cette œuvre.
- Puis, malgré les fatigues du voyage et sur un signal de leur chef, les musiciens exécutaient un de leurs plus jolis mor ceaux.
- On se souviendra longtemps de cette belle et bonne soirée.
- En terminant, nous devons adresser les plus sincères remerciements à Monsieur le Maire de Saint-Quentin et à la Municipalité qui en offrant au chef de musique à son passage dans la ville, un magnifique bouquet a témoigné de sa sympathie pour le Familistère de Guise.
- Merci également à l’Harmonie de Saint-Quentin
- p.455 - vue 455/832
-
-
-
- 456
- LE DEVOIR
- qui n’a pas voulu laisser passer nos amis dans la citée républicaine sans leur souhaiter la bienvenue et leur offrir les fleurs symboliques de l’amitié.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen
- II
- Pour bien comprendre le grave et ambitieux parti qu’il prenait ainsi dans le sens de l’indépendance personnelle à l’âge de dix-huit ans, il est nécessaire de bien se rendre compte de la corrélation qui existait entre l’homme et son époque. Robert Owen en entrant dans son rôle d’homme fait doit avoir été tout particulièrement prompt et clairvoyant dans ses conceptions; actif, ponctuel et consciencieux dans l'accomplissement de ses devoirs, très porté à faire tout ce qu’il entreprenait au mieux et toujours désireux de trouver la meilleure méthode, fut-elle en dehors de celles généralement mises en pratique, pour bien remplir sa tache. Hargreaves, Arkwright, Crompton et Watt avaient mis leurs merveilleuses inventions à la disposition de leurs concitoyens, et ces innovations recevaient chaque jour de nouvelles applications plus étendues.
- Les inventeurs avaient créé de nouvelles conditions de travail, lesquelles appliquées de différentes manières provoquaient toutes sortes de moyens nouveaux d’acquérir la fortune. Fox Burne, dans son « Roman de Commerce » citant le docteur Aikin, fait la description de la manière de vivre des manufacturiers de Manchester avant cette révolution, et leur genre de vie contraste d’une façon étrange avec celui qu'ils ont adopté aujourd'hui, bien différent lui même des habitudes et des usages de cette même classe en 1789, époque à laquelle Owen forma sa première association. « Un manufacturier éminent de cette période », dit Aikin, « avait l’habitude de se rendre à son bureau avant six heures du matin accompagné de ses enfants et de ses apprentis. A sept heures ils allaient tous déjeuner, et ce repas était composé d’un immense plat de potage fait de gruau d’avoine, d’eau et de sel réduit en bouillie épaisse. A côté de ce plat figurait sur la table une jatte de lait dans laquelle maîtres et apprentis puisaient avec une cuillère de bois, mangeant à la hâte, pour retourner au travail aussitôt la dernière bouchée avalée.
- En 1789, cet état de choses fut grandement modifié, mais le changement survenu se manifesta d’abord par quelques cas particuliers dont Owen dût avoir
- connaissance, et qui par leur nouveauté durent faire le sujet de ses entretiens avec ses associés. Son association et le nouveau genre d’affaires qu’elle inaugura fut donc, eu égard aux circonstances, la chose la plus naturelle du monde.
- Son associé, qui paraît avoir été un homme ignorant et peu au courant des affaires et lui s’entendirent avec un grand entrepreneur de bâtisse pour construire un grand atelier de machines avec des annexes pour le filage du coton, et peu après son départ de chez M. Sattefield; ils avaient environ quarante ouvriers à l’œuvre pour la construction des machines, avec un crédit abondant ponr le bois, le fer et le cuivre nécessaires à cette fabrication. Owen ne tarda pas à se convaincre que Jones était dépourvu des connaissances les plus indispensables pour leur genre d’industrie. Lui-même n’avait point dénotions pratiques de la construction des machines qu’ils fabriquaient, mais il connaissait à fond la comptabilité, tout ce qui avait rapport aux questions de finance, et la surveillance efficace des hommes qu’il employait. Ils fabriquaient spécialement les machines que l’on nommait « mule Jenny », et quoique les affaires marchassent bien sous sa direction intelligente et attentive, il paraît néanmoins avoir été préoccupé de mettre fin à cette association par suite de l’incapacité de son associé. Précisément au moment où cette idée le travaillait, un riche capitaliste traita avec Jones pour entrer dans la société, et comme ils préféraient avoir l’affaire à eux seuls, après quelques hésitations ils lui firent des propositions qu’il s’empressa d’accepter. On lui offrit pour sa part six mules-Jenny toutes prêtes pour la vente, une dévideuse et une machine dont on faisait usage pour empaqueter le fil fini en écheveaux, en fpaquets pour l’expédition.
- Il avait alors, nous dit-il, dix-neuf ans, et il avait à affronter seul le monde avec la simple promesse de quelques machines qui formaient le prix de sa retraite de la société. Lorsque le moment de son installation fut venu, au lieu de six, il ne reçut que trois des mules Jenny stipulées dans l’acte de séparation ; et c’est avec ces trois machines et les autres articles que nous avons énumérés plus haut qu’il commença les affaires à Ancoats Lane à Manchester. Pour alimenter ses machines diverses, il acheta ce qu’en termes du métier on nomme des boudinages, qu’il transforma en beau et bon fil qui fut vendu à des fabricants de mousselines. Il nous apprend à ce propos que pendant son séjour dans la maison M’G-uffog à Stamford, le principal sinon le seul fabricant de mousselines était M. Oidnow, du voisinage de Stockport qui inaugura cette méthode de manu*
- p.456 - vue 456/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 457
- facture du coton en 1780. Pour distinguer ses articles de ceux de fabrication de l’Inde il leur donna le nom de mousselines croisées anglaises. On les vendait dans les magasins de Stamford à 9 et 9 1/2 shillings le yard (11 à 12 fr.) et à ce prix elles étaient recherchées. Au moment ou écrivait Owen, en 1857, un article de qualité de beaucoup supérieure s’achetait couramment, nous dit-il, à 2 pences le yard (20 centimes.)
- Avec ses trois mules et les autres engins et le travail de trois hommes, Owen réalisa un bénéfice annuel d’environ 300 livres sterling (7,500 francs) et il considérait ce résultat comme excellent. A partir de ce moment, il aurait pu aller en augmentant son installation au fur et à mesure que ses bénéfices augmentaient, mais un pareil procédé aurait produit des effets trop lents au début, et il comprit sans doute que dans une ville comme Manchester où de grands capitaux étaient rapidement placés dans la fabrication du coton, il serait préférable de se joindre à quelque puissante maison, fût-ce dans une situation secondaire, que de lutter longuement dans sa situation de petit chef d’industrie. L’occasion de réaliser cette idée ne tarda pas à se présenter. Un M. Lee ayant quitté son emploi de directeur de l’usine de M. Drinkwater, pour s’associer dans une autre maison, Robert Owen sollicita aussitôt sa place. M. Drinkwater frappé de la jeunesse de son visage lui demanda son âge et combien de fois il s’était enivré dans sa vie. Owen ayant répondu fièrement que jamais pareille chose ne lui était arrivée, son interlocuteur devenu plus sérieux lui demanda quels étaient les émoluments qu’il voulait avoir. Trois cents livres par an, répondit le jeune homme. « Comment 1 » s’écria l’industriel, « trois cents livres par an ! J’ai eu ce matin, je ne sais combien de solliciteurs pour cet emploi, et je ne pense pas que toutes leurs demandes réunies arrivent au chiffre que vous exigez. » Je ne puis pas baser mes prétentions, répliqua le jeune postulant, sur ce que les autres peuvent demander, et je ne puis pas accepter moins que cela, puisque je gagne cette somme par moi-même dans mes propres affaires. » A l’appui de cette déclaration il offrit de faire voir son établissement et ses livres, ce qui fut accepté. M. Drinkwater s’étant assuré de la vérité de ses déclarations et de l’honorabilité de son caractère conclut le marché en lui prenant son agencement au prix de revient.
- Le nombre d’ouvriers employés dans l’usine et dont il eut à prendre la direction était de cinq cents. Robert Owen avoue qu’il se demanda si en acceptant cette nouvelle position, il n’avait pas fait un acte de folie inexcusable. Plus il y réfléchissait, et plus il se
- méfiait de ses forces. Mais comme il avait accepté de son plein gré, il était résolu à lutter énergiquement pour réussir.
- Si l’on examine l’étendue des devoirs qu’il assumait, on n’est point surpris de voir sa résolution fléchir sous le poids du doute. Il avait d’abord à prendre la direction d'une usine sans être connu du personnel ouvrier auquel il allait être appelé à commander. Il avait en outre a acheter les matières premières, à installer de nouvelles machines, à veiller à la meilleure fabrication du coton transformé en fil, à le vendre après la fabrication, à tenir la comptabilité, à payer les salaires, et en un mot à prendre sur lui toute la responsabilité de la première et la plus importante filature de coton qui eût été établie, et cela en succédant à l’un des plus savants directeurs de l’époque.
- Le compte-rendu de la manière dont il parvint à surmonter les premières difficultés de sa nouvelle situation est intéressant. J inspectai tout très minutieusement nous dit-il. J'examinai les dessins de machines laissés par M. Lee (son prédécesseur) et cela me fut d’un grand secoars. J’étais à l’usine le premier le matin, et c’est moi qui en sortant fermait l'établissement en emportant les clés. Pendant six semaines je poursuivis cette inspection silencieuse et cette surveillance ; répondant tout simplement par oui ou par non à toutes les questions qui m’étaient adressées sur ce qu’il fallait faire ou ne pas faire, et ne donnant, durant toute cette période aucun ordre direct sur quoi que ce soit.
- Il paraît d’après cela qu’il avait d’abord laissé les choses marcher comme auparavant dans l’usine, en étudiant sérieusement et se préparant ainsi en silence à se rendre maître de la situation et à se mettre en mesure de réaliser toutes les améliorations qui lui paraîtraient indispensables, et d’appliquer à la fabrication les perfectionnements utiles.
- La fabrication dans cet établissement avait acquis à cette époque une perfection supérieure à toutes les autres dans la production des filés fins, mais notre jeune directeur eût vite réussi à grandement améliorer encore la qualité de production de l'usine, et comme conséquence naturelle à accroître le chiffre d’affaires et celui des bénéfices. Le propriétaire fut sans doute tenu au courant des progrès réalisés par le nouvel administrateur. Il ne visitait que rarement l’usine, mais sa réputation de filateur grandissant de plus en plus et la conduite parfaite du jeune directeur y aidant, il dut se convaincre qu’il avait fait en lui l’acquisition d’un homme peu ordinaire.
- A l’expiration des six premiers mois, M. Drinkwater qui jusque là ne l’avait jamais engagé à venir
- p.457 - vue 457/832
-
-
-
- 458
- LE DEVOIE
- chez lui, lui adressa une invitation à sa maison de campagne, en lui disant qu’il avait une importante communication à lui faire, À cette époque de sa vie, il se défiait beaucoup de lui-même, et par conséquent il se rendit à cette invitation l’esprit plein d’inquiétude. A son arrivé, il fut introduit dans le cabinet de travail de M. Drinkwater qui, après les salutations d’usage, lui dit: « M. Owen, je vous ai fait venir pour vous proposer une affaire importante pour vous et pour moi. J’ai surveillé votre conduite depuis votre entrée à mon service, et je suis parfaitement renseigné à cet égard, je suis donc très satisfait de tout ce que vous avez fait. Je désire maintenant vous voir prendre la résolution de rester toujours avec moi. J’ai consenti à vous allouer trois cents livres pour cette année, et si vous consentez à rester avec moi, je vous donnerai quatre cents livres l’année prochaine, cinq cents livres la troisième année, et comme j’ai deux fils qui grandissent, la quatrième année vous serez associé avec eux et vous aurez le quart dans les bénéfices, et vous pouvez d’ores et déjà vous rendre compte de ce qu’il seront probablement. Que répondez*vous à cette proposition ? —
- « Que je la trouve entièrement libérale et que je l’accepte volontiers ; » fut la réponse. « En ce cas, reprit M. Drinkwater le traité sera préparé pendant que vous êtes ici, et vous en emporterez le double avec vous en rentrant à la maison ». Ce fut une affaire satisfaisante bien rapidement conclue.
- Le jeune directeur en relatant le fait déclare que lorsque les deux copies du contrat eùrent été préparées et signées, et qu’il revint à Manchester en possession de son double, il était enchanté de sa visite.
- Il était né, ainsi que nous l’avons vu, en 1771, et cet événement eut lieu en 1790, de sorte qu’il n’avait pas encore tout à fait vingt ans, et un heureux concours de circonstances joint à son bon caractère et à son intelligence naturelle, le firent si fort avancer sur la route de la fortune, qu’il pouvait sans exagération dès ce moment compter sur un bel avenir.
- Dans cette entrevue on lui accorda tout pouvoir de faire tout ce qu’il jugerait propre à l’amélioration des affaires, en sa qualité de directeur. Armé de la f sorte, il se mit à l’œuvre avec plus de confiance en | lui-même, et commença une série d’opérations qui J eurent pour effet d'augmenter la finesse du fil, et | afin de distinguer la production nouvelle de ce qui restait de l'ancienne en magasin, il marqua les paquets de son nom. Grâce à ce progrès le marché de cet article fut agrandi et il acquit une grande réputation chez tous les fabricants, de mousseline du pays. Comme pour cette production, il fallait des matières premières de choix, il étudia tout spécia-
- lement cette branche de l’industrie, et il acquit pour l’achat de ces marchandises une telle habileté, qu’il fut considéré comme un des meilleurs appréciateurs sur le marché des cotons.
- A cette époque, c’est-à-dire à la fin de 1790 ou au commencement de 1791, les deux premiers ballots de coton d’Amérique arrivèrent en Angleterre, et lui furent remis pour essayer leur qualité. Lorsque ce coton eut été manufacturé, la couleur en était si mauvaise, qu’il en vendit une partie à un prix très minime à un fabricant de mousseline Ecossais, nommé Graig. Celui-ci néammoins, revint en demander d’autre, si c'était possible, parce que le blanchiment lui avait donné une apparence et une qualité supérieure à tout ce que l’on avait produit jusqu’alors.
- Dans l’espace d’une année il en était arrivé à porter la finesse du fil de 120 à 800 ce qui veut dire qu’il tirait d’une livre de coton ce nombre d’éche-veaux, chaque écheveau formé de 840 yards de fil. L’acheteur payait cet article 50 pour cent de plus que les autres, mais même à ce prix le fabricant avait peine à suffire aux commandes. Il nous apprend que par cette fabrication il payait 5 shellings la livre de coton qui, filé pour la mousseline était vendu aux manufacturiers 9 livres 18 shellings 6 pence la livre.
- L’année 1792 si désastreuse n’apporta aucun changement aux relation - de Robert Owen et son patron. Ce dernier était riche et résista bravement à la crise, tandit que ses voisins en grand nombre sombraient ou étaient brisés. Il était tellement content de son jeune directeur, qu’il lui donna la haute direction d’une manufacture qu’il avait à Northwich dans le Cheshire.
- Les choses marchaient de la sorte aussi bien qu’il pouvait le désirer, lorsqu’une circonstance tout à fait inattendue vint rompre la bonne harmonie, et rejeter Owen seul dans le monde à la poursuite de la \ fortune. M. Drinkwater avait une fille en âge d’être i mariée. Un riche manufacturier occupant une haute situation dans l’industrie demanda sa main et l’obtint. Il était ambitieux et désirant que les filatures de son futur beau-père restassent dans la famille, il demanda la résiliation du traité passé avec Owen. Celui-ci eût vent de la chose, et lorsque Drinkwater le manda auprès de lui, il prit sur lui le double de son contrat. Lorsque son patron lui eut fait part de son désir en lui offrant tels dommages intérêts qu’il lui plairait de. fixer, le jeune homme montrant l’acte, répondit : J’ai apporté notre traité que je jette au feu, comme vous le voyez, car jamais je n’aurai de relation avec des personnes qui ne veulent pas de
- p.458 - vue 458/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 459
- moi; mais dans une pareille situation je ne puis plus rester votre directeur, quels que soient les appointements que vous m’offriez. L’engagement brûlé, Owen retourna à Manchester en promettant simplement de rester à son poste jusqu’à ce qu’on lui eut trouvé un successeur. (4 suivre).
- LA SAGESSE ANTIQUE
- XXVII
- Choix de» fonctionnaires de l’Etat
- Quand il s’agit des ministres, n’employez que des
- gens sages et qui aient des talents. Un ministre
- doit penser à être utile au peuple.
- Les emplois ne doivent pas être donnés à ceux qui ne suivent que leurs passions et leurs intérêts privés, mais à ceux qui ont de la capacité et qui ont en vue le bien public.
- Que n’ai-je un ministre d’une droiture parfaite 1 Quand même il n’aurait d’autre habileté qu’un cœur simple et sans passion, il serait comme s’il avait les plus grands talents.
- Lorsqu’il verrait des hommes de haute capacité, il les produirait et n’en serait pas plus jaloux que s’il possédait leurs talents lui-même. S’il venait à distinguer un homme d’une vertu et d’une intelligence vastes, il ne se bornerait pas à en faire l’éloge du bout des lèvres, il le rechercherait avec sincérité et
- l’emploierait dans les affaires.. Quel avantage
- n’en résulterait-il pas pour le royaume ?
- Mais si un ministre est jaloux des hommes de talent, et que par envie il éloigne ou tienne à l’écart ceux qui possèdent une vertu et une habileté éminentes, en ne les employant pas dans les charges importantes, et en leur suscitant méchamment toutes sortes d’obstacles, un tel ministre, quoique possédant des talents, est incapable de protéger le peuple.
- Un seul homme peut mettre le royaume dans un grand danger ; et la vertu d’un seul homme peut aussi faire régner la paix et la tranquilité.
- Chou-Kîng.
- Si le prince avait des ministres qui ne cherchassent qu’à augmenter les impôts pour amasser des richesses, il vaudrait mieux qu’ü eût des ministres ne pensant qu’à dépouiller le trésor du souverain — ce qui veut dire que ceux qui gouvernent un royaume ne doivent point faire leur richesse privée des reve-
- nus publics ; mais qu’ils doivent faire de la justice et de l’équité leur seule richesse.
- Ta-hio.
- Commencez par avoir de bons fonctionnaires sous vos ordres pour diriger avec intelligence et probité les diverses branches de votre administration ; pardonnez les fautes légères ; élevez les hommes de vertus et de talents aux dignités publiques.
- Que la foule déteste quelqu’un, vous devez examiner attentivement avant de juger: que la foule se passionne pour quelqu’un, vous devez examiner attentivement avant de juger.
- L’homme supérieur ne donne pas de l’élévation à un homme pour ses paroles ; il ne rejette pas des paroles à cause de l’homme qui les a prononcées.
- Lun-yu.
- Instruction pxribliqpae
- Ayez des enseignements pour tout le monde, sans distinction de classe ou de rang.
- Lun-yu.
- Les hommes ont en eux le principe de la raison ; mais si tout en satisfaisant leur appétit, en s’habillant chaudement, en se construisant des habitations commodes, ils manquent d’instruction, alors ils se rapprochent des animaux.
- (A. suivre). Meng tseu.
- —TrT3=«Effrr’-ri --
- SIMPLE IRJÉbOXT
- Par Madame DESTRICHÉ (l)
- n
- (Suite)
- L’école fut ouverte le jour désigné, et trois belles cartes, ouvrage de la jeune institutrice, s’étalaient sur les murs de la classe. Le vieil Antoine avait bien jugé Louise : elle fit preuve de beaucoup de talent et de jugement; elle savait d’un mot se mettre à la portée de l’intelligence des élèves, et leur faire comprendre une explication souvent diffuse dans les livres. Aussi toutes ou presque toutes apprenaient bien ; généralement les parents étaient contents de la nouvelle maîtresse.
- Cependant on sentait qu’une sourde malveillance bourdonnait autour d’elle, comme la guêpe qui cherche à piquer sa victime.
- Ce bruissement toutefois semblait encore assez lointain.
- Pendant l'hiver les Fréron et les Griset se réunissaient le soir, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Par ce moyen on diminuait la dépense de bois et d’éclairage.
- Quelques habitants du village tiouvaient bien Louise un peu fière, parce qu’elle parlait peu, voisinait encore moins et ne disait jamais rien sur personne. Honnête avec tout le monde, elle ne se familiarisait pas, et res-
- (1) Vou le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté les Nos des 28 janvier, 27 mai et 8 juillet 1883
- (1) Tous droits réservés.
- p.459 - vue 459/832
-
-
-
- 460
- LE DEVOIR
- tait le plus possible à travailler chez elle, surveillant avec un soin quasi maternel les enfants confiés à sa garde. Il n’y a que celle qui pourra un jour avoir une famille qui puissevraimentcomprendre les devoirs d’une institutrice. E^t-ce que des femmes et des hommes qui se sont mis en dehors des lois de la nature, peuvent comprendre l'abnégation que réclame l’enfance ? Gela n’est pas possible, non 1
- Les gros bonnets de X..., amis du curé, s’empressèrent de mettre leurs enfants chez les sœurs et les frères de B.la commune voisine ; et l’école de Louise ne fut fréquentée que par les filles des pauvres ou de quelques fermiers indépendants, plus intelligents que les autres. L’un d’eux fit même cadeau à Louise de 2b bourrées; une femme qui n’est pas sotte, la mère Brisset, lui donna trois livres de beurre ; la mère Grison, un boisseau de marrons. Ces braves gens étaient reconnaissants des soins qu’elle prenait des élèves. Les cadeaux étaient petits, sans doute? mais le cœur et la pensée étaient grands.
- Cependant, les congréganistes de B... regardaient tout cela en pitié. Le dimanche, leurs élèves avaient des paletots et des chapeaux à rubans, tandis qu’à X... on ne voyait que des bonnets et des blouses ; mais ces enfants valaient mieux que l’étoffe de leurs habits ; il y avait là, en germe, des hommes et des femmes, qui emporteraient dans leur famille de bons principes, ceux de la fraternité et du progrès.
- Tout allait ainsi cahin cacha, lorsqu’on s’aperçut que les petits pauvres de X... étaient infiniment plus instruits que les richards du pays, lesquels, après le catéchisme et quelques brindilles d’histoire contournée par l’esprit réactionnaire —qui montrai lia Saint-Barthélemy comme un mal nécessaire, et la Révolution de 89 comme un crime affreux, — ne savaient rien de rien.
- Une grande jalousie existait entre les enfants des différentes écoles. Image de la Société ! Des batailles même s’en suivirent, et la victoire resta souvent aux petits paysans, plus habitués aux exercices du corps et à la misère. La population se divisa également en deux camps.
- « Ma pauvre enfant, disait tristement Antoine à sa
- i'eune collègue, notre patience et notre enseignement lierai vont soutenir un rude combat. Les incapacités vont nous accabler de tout leur poids. Mais nous lutterons bravement pour notre vieille amie, la liberté, et pour le bon sens 1
- — Quel bonheur pour moi, répondit Louise, d’avoir été nommée ici ! Que ferais-je sans votre expérience et votre amitié ?
- — Mon vieux sang, répliqua le bonhomme en riant, se réchauffe avec joie à l’enthousiasme de votre jeunesse. Mais soyons prudents i le.furet guette le lapin... » Louise profita des vacances pour faire une belle exposition des travaux des élèves. La classe fut bien décorée ; de jolis cahiers, des ouvrages bien exécutés, des chœurs chantés avec goût, devant les parents émerveillés, produisirent un excellent effet. On en parla à quatre lieues à la ronde, ce qui lui valut quelques élèves nouvelles à la rentrée. Enfin deux enfants obtinrent le certificat d’études, ce qui n’était jamais arrivé dans la commune.
- Malgré tout cela, la guerre déclarée entre les enfants, trouva de l’écho chez les parents.
- « C’est un vrai socialiste que cet Antoine, s’écria l’adjoint dans une réunion di conseil. Et dire que ce petit mendiant de José est plus instruit que mon fils Atbénodore ! Non, un ordre de choses semblable ne peut exister; la société serait menacée ! Que l’on ait fait disparaître les grands privilèges d’autrefois, je le comprends. Mais pour les petits privilèges dont nous profitons actuellement, c’est justice quils ne soient pas touchés. D’abord, je ne veux plus pour vigneron du père de ce petit savant. Je prendrai Elliotin, son gamin est inepte. N’est-il pas mortifiant pour mon fils de se rencontrer avec José ? Il faudra en finir avec celte école laïque et la faire sauter. Nous ferons pétition sur néti-tion. Les rangs et les classes doivent être respectés, et l’on enseignera aux pauvres ce qu’ils doivent savoir, c’est-à-dire qu’ils sont heureux de recevoir du pain de
- l’assistance, que tout est pour le mieux dans le siècle où nous vivons, et que les joies de la vie de l’autre monde sont réservées à ceux qui souffrent dans celui-ci. C’est bien assez pour eux de recevoir cette instruction-là. »
- Par exemple, les gens sensés ne se gênaient pas, pour répondre à ces beaux raisonneurs, qu’ils parlaient ainsi par jalousie de vuir que les enfants des paysans avaient plus d’instruction que les petits seigneurs.
- Le curé, un fin matois, semblait ne pas s’occuper de ces débats, laissant couler l’eau sous la roue du moulin, et levant même l’écluse en tapinois ; mais il recevait pour la première communion, quasi sans examen, les enfants qui fréquentaient les écoles congréganistes, tandis qu’il exigeait mille autres choses des autres.
- III
- Deux camps divisaient donc la commune de X... L’un avait le maire à sa tête, une de ces vieilles ganaches vaniteuses comme on en trouve encore et dont le fils, légèrement idiot, n’ayant pu rien apprendre chez M. Antoine, avait été colloqué chez les frères. L’autre parti avait pour chef un c nseiller municipal, nommé Julien Hémont, celui- làtnème dont la voix avait empêché la suppression des écoles laïques.
- C’était uq ancien sous-ofïicier de chasseurs, excellent cœur et homme très-intelligent. Il restait veuf depuis plusieurs années avec une fiielte de sept ans; il l’avait placée chez Louise, qui prenait grand soin de la petite orpheline.
- « Je veux qu’elle soit une femme instruite et raisonnable, avait dit Julien Hémont, parce que celles-là deviendront des mères de famille intelligentes pour élever et former la nouvelle génération, la génération qui comprend les devoirs envers la société, la patrie et la famille. Notre première éducation rejaillit sur toute notre vie. On a beau vouloir plus tard nous éclairer, ce qui nous a été enseigné, quand nous étions tout petits, reste toujours dans un coin de notre tête. Il importe donc beaucoup de surveiller la première éducation, surtout pour les femmes. »
- Juliette Hémont, la fillette de Julien, apprenait bien. Il est juste de dire que la jeune maîtresse savait intéresser l’enfant et approprier ses explications à l'intelligence de chacune. L inspecteur, lors de sa tournée, l’avait complimentée publiquement, ce qui avait augmenté la rage de ses adversaires.
- Un tout petit événement fera mieux comprendre l’état des choses. Louise avait amené avec elle une vieille chatte grise, qu’elle avait élevée dans son enfance ; elle s’y était attachée. Que de malheureux ont trouvé plus d’amitié dans les bêtes que dans les gens ! Les bêtes n’ont pas, au moins, de parti pris et mesurent leur reconnaissance au bien qu’on leur fait. Cette Mistiquette, comme elle s’appelait, chatte très-attachée, frôlait amicalement sa maîtresse en ronronnant, répondant par de petits cris de joie à ses caresses, se courbant l’échine, redressant la queue, quand Louise lui passait la main sur le dos. Quelques bonnes âmes, avaient déjà dit : • Lorsqu’on est pauvre, ou ne doit pas s’amuser a nourrir des bêtes inutiles ; ce plaisir est bon pour ceux qui ont des moyens. Le pauvre est fait pour se priver, etc. D’ailleurs ajoutaient-elles cela n’est bon qu’à distraire les élèves de leur travail, en les occupant de niaiseries. »
- Ces propos avaient circulé ; et les enfants des écoles adverses en avaient fait leur profit en organisant une ligue contre la pauvre chatte. Si celle-ci entrait chez l’un d’eux, le chien était lâché après ; chez l’autre, on lui lançait le balai. S’il disparaissait un fromage, Misti-quelte était accusée et convaincue du méfait, et Louise obligée de payer ce prétendu vol. L’institutrice souffrait beaucoup de ces mille coups d’épingle, qu’elle supportait avec une angô.ique patience. S'il y avait de mauvaises natures, elle rencontrait aussi par ci, par là, quelques bons cœurs, entre autres la vieille Gerbet, une veuve 1ont la fille suivait l’école, qui ne po.ssédait que sa chèvre et qui apportait un peu de lait à Louise.
- « Tenez, mademoiselle, disait-elle, c’est pour votre
- p.460 - vue 460/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 461
- chatte. Ceux qui comme vous sont seeourabies aux animaux, sont bons au monde; ce n’est pas parce que l’on est pauvre, qu’on ne doit avoir aucune amitié. »
- A ces simples paroles, Louise avait embrassé la vieille femme avec effusion.
- « Consolez-vous, mon enfant, avait ajouté la bonne femme ; je ne suis pas née d’hier, j’ai vu bien des persécutions, bien des malheureux abandonnés, tourmentés, comme vous l'êtes; les petits sont trop souvent le souffre-douleur des gros. Ces frères et ces sœurs, qui sont enfermés dans ies couvents, cela devient cruel parce que, n’ayant pas de famille ils sont jaloux de celle des autres; ils croient se soulager du mal qu’ils endurent en tourmentant leur prochain.Mais la bonne cause, celle de la vérité et de la justice, triomphera, et vous cesserez d’être persécutée. »
- Le maire, M. Louis Barsot, un homme important dans le pays, excitait les habitants contre Louise, par son mauvais vouloir et ses propos. Si elle sortait, il la blâmait, si elle restait chez elle, il la disait fière. Eût-elle été un ange, il en aurait fait un démon. Beaucoup de gens qui dépendaient de lui envoyaient leurs enfants à l'école de B... Son fils, Onézime, malgré son séjour chez les frères, ne gagnait qu’en méchanceté et en bêtise, ce qui exaspérait terriblement M. son père, qui regrettait les poulets gras donnés inutilement aux instituteurs.
- Ce méchant garnement riait de toutes les remontrances, et sa honte remontait en haine sur M. Antoine Fréron et sur Louise. Un matin qu’il jouait sur la place, Mistiquette se mit à courir après un moineau; le mauvais garnement trouva très spirituel de lui lancer une pierre qui cassa les reins à la pauvre bête. La chatte jeta un long cri de douleur, et traînant après elle ses pattes inertes, au milieu de la classe vint tomber aux pieds de Louise. La jeune fille se leva vivement, prit la pauvre bête expirante. Une larme sillonna la joue de l’institutrice, en voyant le regard terne de sa vieille amie... Puis elle continua la leçon commencée.
- Cette action si simple, si naturelle, d’avoir interrompu un instant le travail pour soulager un être souffrant,lui fut imputé à mal, et, dans une réunion du Conseil municipal, le maire ne parla de rien moins que de demander son changement, parce qu’elle ne remplissait pas assidûment ses devoirs, négligeant les enfants pour s’occuper de futilités.
- {A suivre).
- MWtt'OOOCOWH—
- La Chlorofornisation de M. Paul Bert
- O Douleur, tu n’es pas un mal î » A ce cri de vaine et orgueilleuse résistance de l’Ecole stoïcienne, les médecins répondent par la bouche d’Hippocrate : Divinum est opus sedare dolorem. « C’est un office divin d’apaiser la douleur. » Cet office, la médecine de nos jours le remplit avec une certitude en quelque sorte magique, et c'est un des plus grands services qu’elle ait rendus à l’humanité.
- De temps en temps, cependant, un cas de mort à la suite de l’administration des anesthésiques, et en particulier du chloroforme, vient jeter l’épouvante par j i les gens du monde et les médecins, et remettre pour ainsi dire en question un des agents les plus précieux de la thérapeutique et une des plus brillantes conquêtes de la chimie moderne. Mais, il faut se hâter de le dire, ces cas sont rares, et il suffit, pour s'en convaincre, de les mettre en parallèle avec
- le nombre incalculable d’opérations qui se font de nos jours. Je rappellerai à ce propos que, pendant la guerre de Crimée, on employa plus de vingt mille fois le chloroforme sans accident. Comme c’est presque toujours à l’absence de précautions nécessaires qu’on attribue les accidents qui surviennent, je crois bon de signaler aujourd'hui le nouveau procédé d’administration du chloroforme, dont M. Paul Bert vient de donner la description à l’Académie des sciences et qui a pour but de les supprimer tout à fait.
- M. Paul Bert convaincu, depuis longtemps, que dans la pratique chirurgicale tout est absolument livré au hasard pour l’administration du chloroforme et que la plupart des accidents sont dus à ce que le mélange de l’air avec les vapeurs du chloroforme n’est pas dans les proportions voulues, M. Paul Bert a fait une longue série de recherches à la suite desquelles il est enfin parvenu à fixer d’une manière définitive les effets physiologiques qui correspondent à des mélanges déterminés d’air et de chloroforme. C’est sur le chien que l’éminent physiologiste a fait ses expériences.
- M. Paul Bert a établi qu’avec 10 grammes de chlo» roforme pour 100 litres d’air, on obtient une insensibilité prolongée. Au-dessus, l’insensibilité est rapide, mais la mort survient assez vite pour que sa menace inquiète l’opérateur. Au-dessous, au contraire , la mort est extrêmement lente, mais la sensibilité n’est que peu diminuée. Aussi l'expérimentateur a-t-il eu l’idée d’employer successivement les deux doses, afin d’agir sur la sensibilité sans compromettre la vie.
- « Je fais respirer, dit M. Paul Bert, à un chien, le mélange à 12 pour 100. Au bout de quelques minutes, quand il est bien endormi, je lui donne le mélange à 8 pour 100. Or, ce mélange qui, s’il avait été employé d’emblée n’aurait anesthésié l’animal que très lentement et après une grande agitation suffit pour conti* nuer l’action de celui-ci à 12 pour 100. Et comme il n’est mortel par lui-même qu’au bout d’un long temps, j’ai pu conserver ainsi des animaux ainsi anesthésiés pendant plus de trois heures, sans aucun péril pour leur vie, sans aucun trouble notable de la respiration et de la circulation. La température seule avait baissé. »
- Ce procédé n'exige que l’emploi de deux sacs de caoutchouc ou deux gazomètres, et M. Paul Bert en recommande avec assurance l’emploi aux chirurgiens, en faisant observer qu’il faudra, bien entendu, déterminer par des tâtonnements le titre des mélanges dont l’action correspond sur l’homme à ce que font 8 et 10 pour 100 sur le chien.
- L'emploi de ces mélanges titrés aurait l’avantage
- p.461 - vue 461/832
-
-
-
- 462
- LE DEVOIR
- de réduire en règles précises une pratique dont la réussite dépend aujourd’hui tout entière de l’habileté des chirurgiens.
- Dr E. Decaisne.
- CHRONIQUE SCIENTIFIQUE
- Les organismes vivants de VAtmosphère, par M. P.
- Miquel. 1 volume in-8°. Paris, Gauthier-Villars.
- Autrefois, on croyait avoir tout dit sur la composition de l'air quand on avait établi qu’il se compose d’oxygène et d’azote, d'une très faible quantité d’acide carbonique et de traces infinitésimales d’ammoniaque et d'ozone. Aujourd’hui, ces données chimiques ont, en quelque sorte, moins d’importance à nos yeux que la nature des corps solides, des poussières que l’air tient en suspension, et c’est vers l’étude de celles-ci que se sont portés les travaux les plus récents et les plus intéressants. En France, cette science est toute nouvelle : la micrographie atmosphérique a pour représentant le plus autorisé M. Miquel, chef du service micrographique à l’Observatoire de Montsouris. Il vient de publier le résultat de ses recherches, poursuivies pendant plusieurs années, dans un ouvrage intitulé les Organismes vivants de l’atmosphère. Ce livre a paru chez Gauthier-Villars, c’est dire qu’il est édité avec tout le soin et toute l’élégance typographique que cette maison sait apporter aux publications scientifiques. Ce n’est pas, comme on le voit, des poussières de l’air en général que s’occupe M. Miquel, mais seulement de celles de ces poussières qui sont vivantes, et particulièrement de celles qu’on désigne, dans le langage de la médecine actuelle, sous le nom de « germes », ces sortes de poussières auxquelles on est convenu de faire jouer un rôle si important dans la diffusion des maladies épidémiques. Quand nous dirons qu’on est convenu d’attribuer cette importance pathologique aux germes de l’atmosphère, nous n’entendons nullement mettre en doute que le principe de ces maladies ne soit transporté par l’atmosphère, que celle-ci ne soit le véhicule ordinaire des épidémies ; nous voulons seulement laisser entendre que quand on place dans ces semences ou spores de plantes microscopiques, si petites qu’on ne saurait les distinguer les unes des autres, la cause efficiente, l’origine directe des maladies en question, on dépasse les données de la science rigoureuse, on donne à ce qui reste encore induction et hypothèse la valeur d'un fait démontré.
- Ce n’est pas, au reste, ce point spécial de doctrine
- qui doit nous occuper ici. Nous voulons nous borner à exposer la direction des études poursuivies par M. Miquel avec la plus louable patience dans le laboratoire installé à Montsouris pour la recherche des particules solides de toutes sortes que l’air charrie avec lui. Ces particules qu’on voit danser dans les rayons du soleil pénétrant à travers les volets d’une chambre, avaient été déjà remarquées de l'antiquité et le poète Lucrèce y fait allusion dans des vers demeurés célèbres.
- Mais il faut arriver jusqu’à notre époque pourvoir les naturalistes et les micrographes se préoccuper sérieusement de ces poussières. Le célèbre Ehrenberg montra le premier que l’air charriait une masse de débris organiques, et aussi des quantités de particules minérales où. on trouve même du fer en abondance. Les épidémies de choléra qui désolèrent l’Europe dans la première moitié de notre siècle, furent un puissant excitant à ces sortes de recherches. On voulut trouver dans l’air atmosphérique la cause matérielle — le germe, comme nous dirions aujourd’hui — de la maladie que les vents semblaient porter avec eux. Mais on ne découvrit rien. D’ailleurs, on n’avait encore aucune bonne méthode d’investigation.
- C’est à Pouchet, le naturaliste rouennais, que revient le mérite d’avoir enfin fait entendre la mico-graphie atmosphérique dans une voie vraiment féconde. L'éminent physiologiste analysa, avec une patience infinie, des milliers d’échantillons de poussières prélevés aux endroits les plus divers : dans les théâtres, les maisons particulières, les hôpitaux, etc... On a raconté maintes histoires relatives à l’habileté prodigieuse qu’il avait acquise dans ces sortes d’examens. Pouchet avait inventé dans ce but YAêroscope, l’instrument, dit M. Miquel, qui se montre encore aujourd’hui le plus apte à nous fournir rapidement un échantillon des poussières de toutes sortes, minérales, organiques, vivantes, que charrie avec elle l’atmosphère.
- IL avait imaginé de projeter l’air qu’il voulait analyser, en jets très ténus, sur une lame de verre imprégnée de glycérine. Les poussières se fixent à celle-ci, et on peut ensuite les observer à loisir sous le microscope, Pouchet,dès 1859, a donné la liste fort curieuse des débris de toutes sortes qu’on découvre ainsi : divers animaux desséchés et infiniment petits, tels que des vibrions de plusieurs espèces ; squelettes d’infusoires, fragments d’antennes de coléoptères, écaiiles d’ailes de papillons diurnes et nocturnes, poils de laine de diverses couleurs, provenant de nos vêtements, souvent teintés en bleu, en rouge vif et en vert ; poils de lapin, de chauve-souris, barbes de
- p.462 - vue 462/832
-
-
-
- 463
- LE DEVOIR
- plumes, fragments de membres et de peau d’insectes divers, œufs d’infusoires.
- Les corpuscules qui appartiennent au règne végétal ne sont pas moins nombreux : fragment de tissu de diverses plantes, fibres ligneuses, fragment de cellules, fragments de poils d’orties et de végétaux appartenant à des espèces variées, beaucoup de filaments de coton ordinairement bleus et quelquefois teints de diverses couleurs, provenant de nos vêtements, grains de pollen, spores de champignons, et surtout, et partout, une quantité de grains de fécule, principalement de blé, puis d’orge, de seigle et de pomme de terre.
- « Cet inventaire dressé par Pouchet, dit M. Miquel, des détritus animaux et végétaux noyés au sein des sédiments atmosphériques mérite de rester classique, car il est encore l’expression de la vérité la plus exacte. » Sauf en un point toutefois. Il y a vingt-cinq ans, à l’époque où Pouchet faisait ses recherches, ce qu’on appelle la doctrine des germes, n’existait pas encore et on a su depuis reconnaître que dans l’atmosphère se trouvaient des semences ou spores de végétaux microscopiques, en nombre beaucoup plus grand que ne le supposait le naturaliste rouennais.
- Ces particules organiques sont méconnaissables au microscope, mais M. Pasteur nous a appris à les cultiver et par conséquent à en déceler la présence. C’est ainsi qu’on procède dans le laboratoire de Montsouris, sur les poussières recueillies au moyen d’aéroscopes spéciaux auxquels M. Miquel a apporté les derniers perfectionnements. Ces poussières sont ensemencées dans des liquides où les spores qu’elles contiennent se développent et révèlent ainsi leur présence. Car il est absolument impossible, ceci doit demeurer bien présent à l’esprit — de reconnaître directement, même avec les plus forts grossissements — C63 germes vivants dont le diamètre est souvent moindre qu’à un millième de millimètre.
- M. Miquel, grâce aux moyens qu’il emploie a pu compter, en quelque sorte, les spores en suspension dans l’air; et comparant entre eux les résultats obtenus aux différents jours del’année, il a vu avec la plus grande netteté le chiffre de ces spores aériennes s’élever et s’abaisser, tantôt rapidement, tantôt avec lenteur, parfois se maintenir stationnaire. C’est ainsi qu’à certaines saisons l’air se montre peuplé de 1,000 à 2,000 spores par mètre cube; qu’à d’autres il peut en accuser 100,000 à 200,000 pour le même volume. En rapprochant ces nombres de la température, de la quantité de pluie tombée, de l'état d’humidité ou de sécheresse, on ne tarde pas à s’apercevoir qu’un lien étroit unit ces crues et décrues de spores à un ensemble de conditions météorologi-
- ques parfaitement déterminées. Et d’abord elles sont beaucoup plus abondantes en été qu’en hiver. Cela se conçoit, puisque c’est le moment où la végétation les produit par quantités énormes ; les mois de l’année où on en compte le plus sont ceux de juin et de juillet; ceux où on en compte la moins, les mois de février et de mars. La pluie balaye ces germes, en sorte qu’après les grandes aversee, il n’y en a presque pas, et qu’elles deviennent d’autant plus abon-tes que la sécheresse se prolonge davantage. La neige agit comme la pluie.
- On conçoit que la direction sur les vents, pour chaque lieu, puisse modifier la quantité de germes existant dans l’air. A Montsouris,les vents du nord, qui ont traversé Paris, en sont surtout chargés ; les vents du sud qui arrivent directement de Ja campagne à l’Observatoire en ont trois fois moins. Nous touchons ici à la questionsiimportante de l’influence des germer atmosphériques sur les maladies. M. Miquel consacre un important chapitre à ce sujet, et nous ajouterons un chapitre inspiré de la méthode scientifique la plus rigoureuse. Tout le monde répète aujourd’hui, d’après la théorie défendue avec tant d’éclat par M. Pasteur, que la plupart des maladies infectieuses, sinon toutes, reconnaissent pour cause des végétaux parasites, et en sont en somme que l’effet de la germination et du développement de ces parasites ensemencés par accident dans l’économie humaine. Dès lors, plus ces maladies sont abondantes, plus on est en droit de supposer leurs germes — c’est-à-dire les spores de végétaux qui les produisent — répandus dans l’atmosphère. Or, comme il est vraisemblable que tous les germes, sans distinction, ceux des maladies infectieuses aussi bien que ceux des simples moisissures, sont répandus en proportion égale dans l’atmosphère et se diffusent d’une manière sensiblement uniforme , on arrive à cette conclusion qu’on devra trouver plus de germes dans l’atmosphère en temps d’épidémie qu’à tout autre moment. M. Miquel s’est donc appliqué à cet étude, mais il faut convenir que, de ce côté ses recherches ne sont pas encore absolument décisives, comme le montre un tableau graphique allant du mois d’octobre 1879 au mois de septembre 1882, où sont figurés à la fois le nombre proportionnel des germes dans l’atmosphère de Paris et le nombre des décès par maladies épidémiques pendant la même période. Ces tableaux sont assurément instructifs,-et on peut à la vérité y voir une recrudescence des décès suivant, dans un certain nombre de cas, une recrudescence du nombre des germes de l’air.
- Mais M. Miquel, tout en admettant ce résultat général, ne nous dissimule pas qu’il sera nécessaire de
- p.463 - vue 463/832
-
-
-
- 464
- LE DEVOIR
- poursuivre encore longtemps ces recherches, à coup sûr fort importantes avant d’oser se prononcer. On ne doit en effet, surtout dans une pareille matière, rien affimer qui ne *oit appuyé sur une surabondance de faits positifs. Lui-même se plaint qu’on lui ait fait dire qu’il existait un rapport direct entre le chiffre des germes dans l’air et celui des décès ; il a seulement parlé d’une coïncidence remarquable, et nous ajouterons que celle-ci n’est même pas absolument démontrée à nos yeux.
- La recherche des germes dans les salles d’hôpitaux a également occupé M. Miquel et lui a donné des résultats à la fois tout aussi intéressants et tout aussi incertains. Il a opéré dans les salles Michon et Lis-franc de la Pitié. On a vu plus haut que dans l’atmosphère de Paris les germes étaient surtout abondants en juin et en juillet, surtout rares en février et mars. Or voici que dans les salles d’hôpitaax ce serait précisément le contraire, Le maximum des germes est en décembre, le minimum en juin, juillet et août. Nous comprenons le maximun de décembre ; les malades se tiennent soigneusement enfermés, une salle d’hôpital présente une accumulation de choses moisissantes de toutes sortes, rien d’étonnant que les germes atmosphériques y augmentent pendant l’hiver. Mais comment expliquer le minimum de l’été ? Ce n’est pas parce que les malades ouvrent largement leur fenêtres ; tout au moins devrait-on trouver alors dans les salles autant de germes que dans les rues. Nous ne signalons cette contradiction que pour montrer qu’il reste encore plus d’un point obscus dans la théorie aujourd’hui à peu près universellement admise de la diffusion des maladies épidémiques par des germes. Ceci n’ôte d’ailleurs au mérite de M. Miquel, qui a eu à la fois le courage d’aborder le premier ces graves questions par une méthode rigoureusement scientifique, et celui de ne pas céder à l’entraînement général, mais d’attendre le résultat de longues et patientes recherches, qui ne sont qu’à leur début, avant de se prononcer.
- Georges POUCHET.
- ETAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- naissances
- Georgine-Fernande, fille de Routtier Joseph et de Maçon Julia, née le 14 juillet.
- Bernardot Paul-Ange-Nicolas, fils de François Bernardot et d’Angelina Morisseau, né le 14 juillet.
- Germain Edwige-Jeanne,fille de Germain Théophile et de Emma Dupont, née le 15 juillet.
- DÉCÈS :
- Deroo Fernand, 5 ans, fils de Deroo Eugène et de Waret Julienne, 13 jailles 1883.
- BIBLIOTHÈQUE DU FAMILISTÈRE
- Nous remercions sincèrement au nom de la population du Familistère :
- Mlle Pauline Dupont, de l’Eure, qui nous envoie : Olga la Bohémienne ;
- M. Morel, qui nous adresse : La 'pierre philosophale du i9• siècle ;
- La librairie des sciences psychologiques de qui
- nous recevons : Le magnétisme curatif au foyer domestique, par Mme Sophie Rosen-Dufaure ;
- Thérapeutique du magnétisme et du somnambulisme, par Alp. Cahagnet ;
- Et enfin M. Pierre des Pilliers qui nous adresse ses deux ouvrages : Manuel du vrai républicain. — Le célibat ecclesiastique.
- Mme M. L. Gagneur nous envoie son nouveau ro* man : La vengeance du beau Vicaire.
- Nous rendrons compte de ce volume dans un prochain numéro.
- L’Association du Familistère a besoin d’une bonne
- DIRECTRICE D'ÉCOLE MATERNELLE
- pour ses classes d’enfants de 2 à 7 ans.
- Les appointements seraient proportionnés à la capacité.
- De bonnes et complètes références sont obligatoires.
- Adresser les demandes à M. Godin, fondateur du Familistère, Ouise [Aisne).
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.464 - vue 464/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. - n° 255. iLe numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 29 Jnillet 1883
- le wmmm
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 40 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale Un an. ; . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13fr.60
- ON S’ ABONNE A PARIS
- B,r.Neuve-des-petits-Champs Passade des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Par quoi il faut commencer. — Le Travail en Allemagne. — Faits politiques et sociaux. — La vie> le temps et les travaux de Robert Oven, ch. III. — Les deux crises en Angleterre. — La Sagesse antique. — Conférence de Morale. — Un serviteur de la Cause sociétaire : Mathieu Briancourt.
- PAR QUOI IL FAUT COMMENCER
- Si tout le monde n’est pas d’accord qu’il y a une question sociale, tout le monde croit après Gambetta qu’il y a des questions sociales à résoudre, nos gouvernants pourraient donc chercher d’un commun accord quelles sont les réformes sociales les plus pressantes à aborder.
- Or, nous croyons pouvoir affirmer que la conservation et l’amélioration de l’existence sont les premières des choses que la nature sollicite en tout individu.
- Vivre est la première loi, le premier besoin de l’être, d’où dérive cette conséquence que les réformes sociales les plus nécessaires sont celles ayant pour objet de donner, à tous les citoyens, les garanties de la vie, d’assurer à chacun les moyens d’existence lorsque les ressources individuelles font défaut.
- C’est donc au point de vue de la conservation de la Vle que les questions sociales doivent être envisagées. 11 faut savoir d’abord quels sont les besoins inhérents a l’état de l’homme en société, et surtout quels sont
- les besoins des individus obligés de demander au jour le jour leurs moyens d’existence au travail, ou à la protection sociale.
- La nourriturej Le logement,
- Le vêtement,
- La liberté et la sécurité
- sont les choses essentielles à l’entretien de la vie de l’individu ; ce sont donc ces choses que sous peine de forfaiture la société doit garantir à chacun de ses membres.
- Mais les éléments essentiels à la vie ne s’obtien* nent que par le travail ; il faut donc pour que la société soit en mesure d’accomplir son rôle envers les citoyens, qu’elle aide à l’organisation du travail en son sein, de façon à ce que les produits de l’activité humaine se répartissent avec équité et justice.
- L’organisation du travail et la répartition de ses fruits étant mal établies, la majorité des citoyens est attachée à un labeur incessant et, pendant que les travailleurs créent la richesse, une minorité oisive s’occupe à en recueillir tous les profits, les exploiteurs enlèvent la part des biens auxquels les masses ont droit.
- Pendant que les masses laborieuses enfantent incessamment tous les produits nécessaires aux besoins généraux, les spéculateurs et les financiers en soutirent les bénéfices à leur profit, de façon à accaparer les avantages de la richesse au préjudice de la population laborieuse.
- Tel est l’état des choses dans la société actuelle* L’absence de garantie à l’égard de l’ouvrier fait que son travail tourne au profit de ceux qui sont en position d’écrêmer les bénéfices.
- p.465 - vue 465/832
-
-
-
- 466
- LE DEVOIR
- Que ce phénomène social soit dans la nature de l’imperfection humaine, qu’il soit dans le propre de l’égoïsme humain de chercher à s’entourer d’autant de biens que possible, cela n’est pas contestable, mais il n’est pas moins vrai que l’ensemble des tendances individuelles pousse à la justice distributive, puisque chacun désirant sa part, la résistance finit naturellement par s’établir contre l’oppression. L’idéal de justice empreint dans le cœur de l’homme prescrit, du reste, que chacun ait place à la vie, que chacun trouve dans la société la part méritée par son travail et par ses œuvres. C’est pourquoi les principes d’équité et de justice s’imposent aux gouvernants. Aussi ces derniers violent-ils leur mandat s’ils ne cherchent l’application de ces principes.
- Mais avec les sentiments individualistes et l’égoïsme de notre temps, comment îa société pourrait-elle assurer aux citoyens malheureux l’indispensable à la vie. Elle sait le faire pour les malfaiteurs, les repris de justice et les reclus de tous ordres ; elle assure l’existence de tous ceux dont elle a à craindre les méfaits ou les violences, mais elle ne sait prendre aucune mesure pour empêcher les souffrances de la pauvreté, lorsque les personnes qui les endurent ne présentent pas un danger pour la sécurité publique.
- Cette incurie sociale, cette indifférence du législateur à l'égard des populations laborieuses n’est pourtant pas sans renfermer de sombres éventualités.
- La misère devient une cause de continuelle fermentation, les revendications les plus excessives ont accès dans le peuple souverain et les plus graves complications peuvent en être la conséquence.
- Si le législateur dans une pensée de justice voulait donner aux masses laborieuses des garanties contre la misere, s’il voulait leur assurer en cas de dénument la nourriture, le logement et le vêtement, il serait amené à reconnaître :
- Qu’une part de la richesse créée doit revenir aux masses laborieuses pour garantie de leur droit à l’existence, et pour assurer ce droit, les décisions législatives tendraient aux mesures suivantes :
- Rendre le logement convenable accessible à tous les citoyens ;
- Organiser l’assurance universelle contre la misère et les besoins de l’existence ;
- Favoriser l’association du travail au capital, de manière à assurer au travailleur le fruit de ses labeurs ;
- Etablir la paix et le désarmement européen.
- Le logement,
- Les assurances mutuelles,
- La participation aux bénéfices et l’abolition de la guerre
- sont en effet les quatre questions qui intéressent au plus haut degré les classes laborieuses. Mais ces questions ne trouveront de solution que lorsque les gouvernants et les hommes d’Etat feront restituer aux classes laborieuses leur part de droit à la richesse, par l’établissement du droit d’hérédité de l’Etat dans toutes les successions et du droit d’héritage complet en ligne collatérale; et quand ils sauront concevoir que l’égoïsme national est aussi préjudiciable à l’intérêt des peuples que l’égoïsme individuel est nuisible entre citoyens.
- Ces besoins de la société moderne, malgré l’absence d’études synthétiques chez la grande majorité, sont entrevus,confusément il estvrai,surtout parles classes ouvrières ; les gouvernants ne marchent qu’à la remorque de l’opinion. Mais l’absence de méthode règne partout. La connaissance approfondie du sujet n’existe ni chez les gouvernants ni chez les classes les plus intéressées. La preuve c’est que la Chambre des députés et le gouvernement se préoccupent du logement des classes ouvrières, des caisses mutuelles de secours et de retraite, de îa réforme de l’assiette des impôts, du besoin de la paix, le tout sans système.
- Prenant séparément chacune de ces questions, nos gouvernants ne voient pas qu’il faut au contraire les unir dans un même plan d’ensemble, pour arriver à la solution efficace des problèmes difficiles qui intéressent les classes ouvrières ; et du reste la grande majorité est indifférente ou hostile à ces questions.
- Jetons un coup d’œil sur la manière dont on envisage chacune d’elles.
- La question de l’habitation est toujours comprise au point de vue étroit de la routine et de la spéculation. Nulle grande idée. La petite maison n’est-ce pas assez bon pour l’ouvrier ? et l’on se prépare à ouvrir à la misère des quartiers entiers.
- On ne comprend pas que l’état de l’habitation chez les différents peuples de la terre, dans l'histoire et les temps modernes, a revêtu partout un caractère particulier proportionnel au degré d’avancement des peuples.
- Dans l’âge de pierre, les hommes habitent des cavernes. L’atelier se trouve en plein air ; quelquefois sous l’abri d’un paillasson de branchages et de roseaux. C’est exposé aux injures du temps que l’homme taille et aiguise la pierre dont il doit se servir pour pourvoir à ses besoins. Ses principaux instruments sont ceux qui doivent servir à la
- p.466 - vue 466/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 467
- chasse, à l’attaque et à la défense : la hache, la massue sont tout à la fois des outils et des armes.
- La hutte de branchages se trouve chez les peuplades sauvages et chasseresses. Elle est d’autant plus précaire qu’elle est délaissée pour une autre faite suivant le besoin.
- La tente existe chez les peuples pasteurs de troupeaux ; la cabane, chez les peuples cultivateurs des temps féodaux. La cabane mieux construite devient la petite maison dès que le serf touche à son émancipation. A ces différents âges l’habitation prise en général est comme l’industrie proportionnée au degré d’avancement des peuples.
- Malgré l’évidence de cette loi que l’habitation se modèle sur le degré de civilisation et de liberté des peuples, les hommes arriérés qui se placent à la tête du mouvement, songent encore à construire de petites*maisons pour les ouvriers, c’est-à-dire des cabanes en plâtre substituées à celles en bois ; ils ne songent pas aux progrès considérables réalisés en industrie. Ils ne voient pas que la démocratie se fait sa place, que le suffrage est la base de nos institutions ; ils ne peuvent voir que la petite maison est le produit d’un autre temps et le lot de mercenaires, que le moment arrive où il faut élever des palais pour les classes laborieuses.
- On ne comprend pas davantage l’intime solidarité qui existe entre les assurances mutuelles qu’on cherche à établir et la question sociale. On ne voit pas que les garanties à donner aux classes laborieuses doivent avoir le caractère d’un droit social et non l’apparence d’une libéralité de la part du gouvernement. Les assurances mutuelles nationales doivent résulter du droit qu’ont les masses laborieuses à la protection sociale ; c’est enfin le droit de vivre appartenant à toute créature humaine.
- Mais comment faire revivre ce droit éteint si l’on ne restitue à la société la part de biens due aux classes laborieuses ? Et comment cette restitution pourra-t-elle s’opérer ?
- La réforme dans les droits de succession est la première chose à réaliser dans ce but ; il faut que la société reprenne dans tous les héritages une part des biens qu’elle a contribués à édifier, en mettant au service des citoyens toutes les utilités sociales qu’elle a su créer et ajouter à celle de la nature.
- Il est évident que celui qui possède la richesse délient une chose qu’il n’a pas faite à lui seul ; il en Huit la plus forte partie au concours du milieu so-C1al qui l’entoure. Sans les routes, les canaux, les ehemins de fer, sans tout l’acquis de l’humanité et es dons de la nature, que serait l’action individuelle ? Donc, tous autant que nous sommes, nous
- devons au concours de la société une forte partie de ce que nous possédons. Il est donc juste, lorsque la société nous permet de jouir librement et tranquillement de ces biens, qu’elle en recouvre par droit d’héritage, après notre mort, la part qui lui est due, afin de la faire servir au profit des classes déshéritées.
- Cette réforme apportée dans l’établissement du budget de l’Etat permettrait, à elle seule, d’opérer au profit des classes laborieuses la plupart des réformes auxquelles celles-ci ont droit.
- L’hérédité de l’Etat répondrait à tous les besoins ; elle permettrait d’effacer les abus par lesquels s’est toujours opéré l’écrasement des masses laborieuses; elle déchargerait le peuple de l’iniquité des impôts indirects, des octrois et des corvées ;
- elle permettrait :
- La réforme des habitations misérables des villes et des campagnes ;
- L’instauration des garanties nationales de tous les citoyens contre la misère ;
- L’inauguration du droit de l’ouvrier aux bénéfices sortant de son labeur.
- Ces réformes et tant d’autres seraient la conséquence des droits du peuple à l’héritage de ses travaux » L’hérédité de l’Etat est le moyen pratique par excellence de l’avènement des masses populaires aqx bienfaits de la richesse. Nous ne cesserons d’appeler sur ce point l’attention des hommes d’initiative et de bons désir jusqu’à ce que nous les ayons convaincus.
- 'I II il*—saStaa»-"
- LE TRAVAIL EN ALLEMAGNE
- I
- Les plaintes qui s’élèvent de toutes parts sur la situation déplorable faite à l’industrie française, par la concurrence acharnée de l’Allemagne qui introduit sur nos marchés des produits à bas prix, donnent un certain intérêt à une étude sur les moyens de production mis à la disposition des industriels d’Outre-Rhin, — et sur les tendances du peuple allemand vers l’émancipation et la justice.
- Les classes laborieuses de ce pays sont aux prises avec une misère proverbiale : elles se débattent au milieu de souffrances et de tourments inconnus en France, —car la Révolution, entrevue dans ces cerveaux comprimés par des lois de fer, n’a pas encore eu son moment d’éclosion et la persécution croirait avoir bien vite raison des audacieux qui oseraient entreprendre la propagande de programmes
- p.467 - vue 467/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 468
- qui auraient pour but le renversement d’institutions chères à une noblesse et à une aristocratie qui détiennent tous les pouvoirs et tous les droits.
- Aussi s’accomplit-il dans l’esprit de ce peuple un travail qui pour être contenu n’est pas moins menaçant pour l’avenir. La misère surtout est mauvaise conseillère, et plus un peuple souffre, plus il est à craindre, parce qu’il n’a intérêt à rien conserver, mais à tout bouleverser.
- Les pauvres paysans sont écrasés par les grands seigneurs, qui leur offrent en échange d’un labeur ingrat une hutte aux environs de leurs châteaux ; leurs aliments sont plus primitifs que ceux des habi-tants des plus pauvres villages de Bretagne ; pas de pain, jamais de viande, des vêtements sordides, entassés par famille dans des pièces infectes, menacés sans cesse, tel est le sort d’une grande partie des ouvriers agricoles de la nation qui a vaincu la France en 1870.
- Et cependant, ces malheureux étaient, il y a quelques années encore, à l’état de servitude. Ils appartenaient aux seigneurs comme nos pères d’avant la Révolution. — Alors, les maîtres devaient aide et assistance à leurs vassaux. Mais depuis que la loi a émancipé les serfs, les propriétaires se sont trouvés dégagés de leurs charges : il a fallu que les paysans achetassent leur liberté à la sueur de leur visage ; ne recevant qu’un salaire honteux, forcés de lutter contre l’invasion d’un outillage agricole qui rendait leurs bras inutiles, la plus grande partie ont alors émigré, et se sont rués sur les villes où ils sont venus livrer le combat de la faim contre les travailleurs industriels.
- Aussi en quelques années, le nombre de ces derniers a-t-il quintuplé, — créant des embarras aux patrons, jetant dans la misère la plus complète les meilleurs ouvriers qui jadis gagnaient de quoi suffire amplement à leurs besoins, et qui se sont trouvés par cette invasion des campagnes, contraints à partager leurs travaux avec des hommes affamés, offrant leurs bras pour un morceau de pain.
- La baisse effroyable des salaires n’a fait que s’accentuer, et l'on voit ainsi les ouvriers prussiens travailler de douze à quinze heures pour gagner environ dix francs par semaine dans les moments de calme ; mais à la moindre crise, ce chiffre descend jusqu’à cinq francs, sans réduction du nombre d’heures de travail qui est fixé toujours d’après le maximum qu’un ouvrier peut fournir-
- Ce beau résultat obtenu, l’Allemagne voit un grand nombre de ses enfants s’envoler vers l’étranger, où ils vont continuer l’œuvre mortelle de la baisse des salaires: ils deviennent ainsi les chinois de
- l’Europe, travaillant à vil prix, ne connaissant aucune solidarité, vivant en égoïstes, détruisant l’espoir de la classe laborieuse dont le travail est écrasé, anéantissant, par l’industrie, les idées de fraternité des hommes comme par la guerre ils ont étouffé celles de fraternité des peuples.
- L’industrie allemande s’est donc fait la spécialité de vendre à prix avili et à vile qualité, obtenus par des salaires réduits à leur minimum. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que les marchés étrangers soient remplis de produits qui viennent faire une concurrence redoutable au travail de toutes les nations.
- Essayez donc, en France, où les salaires sont quatre ou cinq fois plus élevés qu’en Prusse, où les droits de toute sorte écrasent la production, la consommation, l’habitation, le vêtement, le chauffage, l’éclairage, etc., — de lutter contre cette avalanche d’articles qui ne paient qu’un droit d’entrée insignifiant î Est-il surprenant aussi que de malheureux ouvriers allemands se réfugient en Amérique, en Angleterre et même en France, afin de gagner un morceau de pain qu’ils obtiennent au prix de l’abaissement du taux dejournée de ceux dont ils deviennent les frères ennemis ?
- Cependant une telle situation peut-elle s’éterniser? Un peuple comme celui d’Allemagne ne sent-il pas que le joug est trop pesant, que la liberté doit être autre chose qu’un mot, que la noblesse et l’aristocratie ne peuvent toujours dominer et écraser la masse parce qu’elles possèdent la grande propriété, sorte de féodalité en plein dix-neuvième siècle ?
- Il faut croire que le prolétariat allemand ne reste pas inactif, parce qu’il ne parle pas ou qu’il ne se livre pas à des manifestations bruyantes : il a eu des défenseurs en Jacoby, Bebel, Liebknecht qui étaient socialistes et ne craignaient point de protester contre les horreurs de la guerre de 1870. — Le peuple n’a pas de préoccupations politiques comme en France ; il n’attache aucune importance à la venue ou à la chute de tel ou tel ministre, mais il étudie la question sociale qui doit triompher mathématiquement, après une lutte sourde, difficile contre les hautes classes. Et il n’attend rien du parlementarisme qu’il voit ne modifier nullement la situation des travailleurs français.
- Dès 1831, les ouvriers allemands s’inspiraient des idées communistes dont Guillaume Weitling donnait e-n 1840 une exposition détaillée dans une brochure intitulée Garantie de l'harmonie et de la liberté qal est devenu pour ainsi dire le catéchisme du socialisme d’outre-Rhin, inspirant une Société secrète redoutable qui avait pris pour titre VAlliance <^s
- p.468 - vue 468/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 469
- Justes et étendait en Angleterre, en France et en Suisse, son vaste foyer de conspiration.
- Mais les doctrines communistes étaient vagues, atopistes ; Engel et Karl Marx donnèrent plus tard un caractère scientifique à cesrêves, et en 1846, ceS deux socialistes acceptés comme membres de l’Alliance des Justes la transformèrent après des prédications incessantes, et parvinrent à en faire une Société de propagande pacifique, siégeant à Cologne, {dont les principes exposés quelque temps avant la Révolution de 1848 parurent sous forme de Manifeste communiste.
- Une telle propagande ne pouvait inpunément s’étaler au grand jour. Le gouvernement prussien, irrité de la résistance qu’il rencontrait, épouvanté par le danger qu’il croyait courir, agit ainsi que le font tous les pouvoirs despotiques. Les membres du Comité furent arrêtés en 1850, et condamnés à des peines exagérées qui les érigèrent en martyrs de leur foi-
- Douze années suffirent à peine pour reconstituer les éléments de cette association qui sommeilla jusqu’en 1861 pour renaître avec une vigueur extraordinaire qui la rendit plus redoutable que jadis. Les événements de 1848avaient eu pour résultat décomprimer la bourgeoisie qui y avait joué un rôle considérable que le gouvernement ne pouvait oublier : un million de propriétaires, artisans et petits commerçants furent expatriés après le rétablissement de la Diète de Francfort. Il ne resta plus alors en présence que les hautes classes et les ouvriers retenus au sol par la misère, et la lutte éclata entre ces deux adversaires acharnés.
- Au même instant naissait la grande industrie qui, ainsi que le fait remarquer l’auteur du Socialisme en Allemagne, prit aussitôt une extension considérable, augmentant la richesse nationale,mais l’accumulant entre les mains d’un petit nombre, et par une loi fatale, apportait toutes les richesses parmi la classe dirigeante, tandis que les travailleurs devenaient de plus en plus pauvres. De petits villages s’ôtaient transformés en immenses centres de travail ; les grandes villes regorgeaient de population. Il ne pouvait sortir de là qu’une suite de complications et de dangers pour tous.
- Les esprits les plus aventureux se mirent à l’œuvre. Les doctrines de Marx reparurent, prêchées, écrites ; Lassalle revendiqua le suffrage universel comme base de l’unité nationale, et réclama l’établissement de sociétés coopératives qui devaient être subventionnées par l’Etat : l’agitation qu’il ne cessa de porter dans l’esprit des classes ouvrières, et qui be pouvait être comprimée par le pouvoir,ne prit fin
- qu’avec Lassalle qui mourut en 1864, après avoir contraint M. de Bismarck à accorder un des points principaux du programme lassallien : le suffrage universel.
- La mort de Lassalle avait jeté une profonde perturbation parmi les partisans. Bientôt les agitations recommencèrent, alimentées dans des réunions secrètes, dans des clubs, dans les ateliers. L’association internationale sortit alors toute armée de ces mouvements socialistes, appuyée sur le manifeste qu’Engel et Karl Marx avaient répandu en 1848. De cet instant date la théorie de l’émancipation de la classe ouvrière par elle-même, par la science et la démocratie, battant en brèche le système de Lassalle qui s’appuyait sur la dictature gouvernementale. Et lorsqu’éclata la guerre de 1870, le parti socialiste allemand osa protester contre cette lutte qu’il considérait comme fratricide, et plus tard contre l’annexion : c’était un des principes de l’Internationale qui prenait un corps, la théorie de la suppression des frontières qui devenait une loi pour une partie des sujets de la nation de M. de Bismarck.
- Malgré la guerre qui retarde l’éclosion des idées, et rejette dans la nuit les projets d'amélioration du sort des masses plus que jamais écrasées sous le talon du vainqueur parti roi et revenu César, le parti socialiste allemand ne subit aucun retard dans sa marche : en 1870, il réunissait à peine 180,000 voix, en 1874 il en possédait près de 400,000, et en 1877, il atteignait 560,000 voix, — possédait dix sièges au Parlement et répandait ses principes au moyen de cinquante journaux, d’une multitude de livres et d’une quantité innombrable de brochures. — Depuis, il a pu soutenir des grèves nombreuses, parler, manifester de toutes les façons. C’est un mouvement incessant, infatiguable que le pouvoir ne peut endiguer, et qui grossit sans cesse.
- (A suivre). A. Debarle.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- 3Lé Bilass parlement aire. — Le gouvernement poursuit, en ce moment, deux objectifs, qui sont également chers.
- Il prétend faire voter à la Chambre des députés les conventions avec les Compagnies de chemins de fer, et, au Sénat, la loi sur la magistrature.
- Avec les conventions, le gouvernement équilibre son budget, il redonne un essor momentané et aux affaires et aux travaux ; il prépare admirablement les élections futures, en donnant satisfaction aux intérêts ruraux : il escompte l’avenir, qui lui importe peu, mais il conquiert le présent, qui lui tient davantage au cœur.
- Avec la loi sur la magistrature, le gouvernement pro«
- p.469 - vue 469/832
-
-
-
- 470
- LE DEVOIR
- fite des vacances pour se créer partout des juges à sa dévotion.
- Ce gouvernement, qui crée jusqu’à des décorations nouvelles, n’est véritablement pas trop bête, quand il s’agit de ses intérêts. Le pays s’apercevra peut-être un jour que les intérêts du gouvernement sont tout à fait différents des sieng, mais quand il s’en apercevra, il sera trop tard, comme toujours.
- Donc, tandis que les députés écoutent de longs discours, et assistent à une lutte entre l’Elat et les grandes Compagnies, deux adversaires aussi peu intéressants l’un que l’autre, et qui finiront par s’arranger sur le dos de tout le monde, le Sénat, à qui l’on a mis toutes sortes d’épées au derrière, a commencé la discussion de la loi sur la magistrature.
- Nous avons eu un discours de M. Tenaille-Saligny, et un de M. Jules Simon.
- M. Tenaille-Saligny, rapporteur, et défenseur de la loi, aggravée par le Sénat, a terminé par ces paroles :
- « Si la loi n’est pas faite aujourd’hui si ce dernier essai, ne réussit pas, si vous ne votez pas l’épuration, le peuple arrivera à des procédés empiriques qui nous conduiront â la magistrature élective dont je ne veux pas. Je vous demande donc de voter le projet qui nous est soumis. »
- La confession est complète. C’est pour éviter qu’on en vienne à l’élection et pour donner une apparence de satisfaction à l’opinion, encore une fois dupée, que le gouvernement a proposé cette loi. C’est pour cela que tout républicain qui la vote trahit la République et la démocratie.
- M. Jules Simon a essayé de réhabiliter la magistrature actuelle, rude tâche qu’il n’a pas réussi à mener â bien. Il a eu un tas de comparaisons malheureuses et d’arguments réactionnaires. C’est ainsi qu’il n’a pas craint de parler de l’amnistie, de la Révision de la Constitution qui n’avaient que faire dans cette galère. Mais, je le répète, il a eu un joli mot.
- « Vous ressemblez, a-t-il dit, à un commerçant qui dirait : Je fais faillite aujourd’hui, mais demain ma signature sera bonne. J’aimerais mieux une faillite déclarée franchement. »
- Le fait est que la suspension de l’inamovibilité n’est pas autre chose, et la similitude est frappante. Vous dites aux juges, qui se sont crus inamovibles : « Vous ne l’êtes plus, mais vous le serez de nouveau demain. » Il faut avouer qu’ils seront bien bêtes, ceux qui croiront à cette inamovibilité du lendemain.
- *
- ¥ ¥
- La première visite de la députation hongroise a été pour Victor Hugo. Après avoir écouté avec une profonde émotion le discours de M. Pulszky qui fut membre du gouvernement provisoire dont Kossuth fut le chef, Victor Hugo a répondu :
- « Vous, Hongrois, vous avez combattu comme nous pour les libertés, pour la liberté de conscience, pour la liberté de croire, pour la liberté d’examen ! Ce siècle en a déjà conquis quelques-unes, mais le suivant les aura toutes, je vous en réponds. Vous, Hongrois, je vous salue donc comme des frères ; car, pour moi, il n’y a pas de frontières, il n’y a que des hommes qui combattent
- our la liberté I Merci d’être venus ! Laissez-moi boire
- votre santé et venez boire avec moi. »
- *
- ¥ ¥
- -A. a. Tonkin. — M. Morel-Beaulieu, capitaine de frégate, commandant supérieur des troupes à Hanoï, a adressé la proclamation suivante au peuple annamite :
- Au peuple annamite,
- Considérant que les mandarins annamites nommés par l’empereur d’Annam ont abandonné leur poste sans qu’aucune hostilité de la République française contre leur souverain puisse légitimer une semblable désertion ;
- Considérant qu’& la suite de cette faiblesse les populations sont restées sans guide, sans soutien, sans appui et sans protection.
- Déclarons :
- Nous prenons sous notre protection tous ceux qui, parmi le peuple annamite, voudraient se rallier à la politique de paix, de sécurité, de prospérité qu’ils rencontreront à l’ombre du drapeau de la France.
- A cet effet, il est créé à Hanoï un bureau politique indigène pour y recevoir toutes les adhésions, toutes les demannes, enfin toutes choses pouvant intéresser les amis du bien public.
- La France purgera le pays des pirates qui l’infestent et rendra à tous la paix, ia sécurité et la justice.
- Les chefs de cantons, maires et tous les notables des villages conserveront leurs fonctions actuelles.
- Nous faisons appel à la bonne volonté des fonctionnaires de tout rang, et les services rendus seront convenablement rétribués.
- ANGLETERRE
- On est fort inquiet, à Londres, au sujet des nouvelles reçues d’Egypte concernant le choléra. Le fléau tend à ga*gner la Basse-Egypte, et il a déjà pris des proportions tellement considérables qu’on lui abandonne le Caire, où il s’est manifesté d’une façon effrayante. La commission sanitaire ne s’occupe plus que d’isoler Alexandrie ; mais, grâce à l’incurie de l’Angleterre, peut-être est-il déjà trop tard, car un cas suspect y a été signalé.
- Les commandants de l’armée anglaise lui ont fait évacuer Le Caire et les différentes villes où elle tenait garnison. Les soldats sont campés dans la campagne, et il paraît qu’ils ont éprouvé des pertes sérieuses.
- *
- ¥ *
- IL© ©lioïéra. — Par ce temps de choléra, nos lecteurs seront certainement très heureux de connaître les principales mesures préventives contre ce terrible fléau. Les voici :
- On évitera, avec autant de soin que les boissons glacées, irritantes (cidre, liqueurs, boissons alcooliques), les boissons délayantes (sirops étendus d’eau, sauf exception pour les sirops de coings, de ratanhia, de menthe et de cachou,). On boira du bon vin rouge, étendu d’une eau minérale, où d’eau bouillie et refroidie. Préférablement à beau bouillie crue, l’infusion de camomille ou de thé est très recommandable.
- Il faut éviter les courants d’air et l’humiditô, porter sur le ventre une ceinture de flanelle serrée et des vêtements suffisamment chauds ; rechercher l’air et la lumière, soigner l’hygiène, de la peau, des cheveux et des dents ; prendre fréquemment des grands bains tièdes. Les sujets qui souffrent d’affections chroniques des voies digestives, de maux d’estomac ou d’intestins, doivent redoubler la sévérité du traitement ou du régime qui leur ont été imposés, par le médecin. Quant aux sujets qui suivent les médications irritantes, nous leur conseillons de les cesser en temps de choléra.
- Dès les premières atteintes du mal, il faut se mettre a la diète, et prendre, par gorgées, une infusion de menthe addititionuée d’une cuillérée à bouche de sirop d’éther et de dix gouttes de laudanum de Sydenham ; un lavement d’amidon également laudanisé à la môme dose, et'appliquer sur le ventre des sinapismes. On attire ensuite le sang vers la peau par frictions vigoureuses avec de la laine imbibée de vinaigre ou d’alcool camphrée. Ces précautions prises, on attend l'arrivée du médecin dans un lit bien bassiné. Le médecin n’a souvent qua continuer les moyens précédents, qui sont vraiment curatifs ; ou bien, dans les cas plus rebelles, il a recours aux médications par les astringents, les excitants, les stimulants diffusibles, les narcotiques, les vomitifs.
- L’ipéca, appliqué au début, est un médicament héroïque, ainsi que l’opium. Les sinaoismes répétés et multipliés, les boules d’eau chaude, les frictions à l’ammoniaque, les bains sapisés ou les bains d’air chaud, le punch au rhum glacé, etc., réunissent, dans une période plus avancée du mal, à sauver encore bien des existences. Quand à la convalescence du choléra, elle
- p.470 - vue 470/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 471
- est très longue et très pénible, et demande à être surveillée pas à pas avec l’attention la plus éclairée.
- ESPAGNE
- Le gouvernement espagnol donne à l’Angleterre qui se refuse prendre contre le choléra les mesures nécessaires une leçon méritée, il assujettit à la quarantaine tous les navires et tous les produits venant des ports anglais.
- SUISSE
- Voici environ un an que le Gothard est ouvert. Avant l’ouverture du tunel, le trafic était de 115 à 16,000 voyageurs et de 5,500 tonnes de marchandises ; au mois d’août 1882, il s’élevait à 117 000 voyageurs et à 28,000 tonnes ; au mois de février 1883, à 62,000 voyageurs et à 40,000 tonnes. On avait prévu un produit de 47,000 fr. par kilomètre. Ce résultat, déjà atteint, sera bientôt dépassé. Tandis que le commerce d’exportation décline eu France, il augmente en Allemagne. L'Empire envahit l’Italie par le Gothard. Le transport des articles français est bien plus coûteux.
- ASIE
- On mande de Saint-Pétersbourg par « voie indirecte » à la Gazette allemande de Vienne du 15 :
- On apprend que l’ile de Sasino (probablement le Tsu-sina des caries allemandes), située dans le voisinage de la Corée, et qui est d’une grande importance stratégique, a été occupée au nom du gouvernement allemand. Cette nouvelle offre un intérêt politique d’autant plus grand que cette île, qui est la clef de la mer du Japon, avait déjà été occupée il y a quelques années par la Russie, qui, toutefois, avait dû l’évacuer par suite des réclamations de l’Angleterre. I) est donc à supposer qu’une convention anglo-allemande aura précédé cette démarche.
- AFRIQUE
- Eu Afrique, à l’embouchure du Congo, les portugais, les anglais, les indigènes excités par les uns et par les autres, se tirent des coups de fusil. Plus haut le long du fleuve, M. Stanley escorté de trois cents Zanziba-riens armés jusqu’aux dents paraît continuer,au nom du comité du Haut Congo, la méthode de conquête par la force et par la terreur qui lui est familière.Il sefait céder par des rois nègres épouvant -s la souveraineré des terrains qu’il occupe. La souveraineté? Mais que représente M. Stanley, sinon la force? Interpellé sur ces agissements, M. Frère-Oban a répondu, l’autre jour, que le gouvernement belge y reste parfaitement étranger, et <ïue le premier venu pouvait se passer la fantaisie de jouer à la souveraineté dans le LoDgo. Très bien. Mais est-ce ainsi que les peuples d’Europe entendent civiliser l’Afrique ?
- »
- * *
- L’Egypte et le canal de Suez. — Voici les conclusions du projet d’adresse ou de pétition dont l’International arbitration and peace association a bien voulu nous donner communication, et uont nous parlons dans le bulletin Bien que la circulaire que nous avons reçue soit qualifiée de provisoire, nous n’avons point crû devoir en retarder la publication, car la question est urgente. Après un exposé très complet des difficultés de la question égyptienne la Circulaire pose cette question : Quelle est le remède? eL à cette ques-hon elle fait cette réponse :
- Un congrès des puissances devrait être convoqué aux fins suivantes : Etablir la future administration de l’E-Sypte sur une base de justice à l’ég-ird du peuple égy-PUen; assurer sous le contrôle du" gouvernement égy-PUen la liberté absolue du canal de Suez comme voie de
- pleine communication ouverte aux navires de toutes les nations, navires marchands et navires de guerre, en temps de paix comme en temps de guerre. Les citoyens de toutes les nations seraient appelés à peser sur leurs représentants pour obtenir l’application de certains principes qu’on peut formuler ainsi:
- 1° Aucun peuple n’interviendra dans l’administration égyptienne à l’effet d’assurer aux Bondholders le paiement des intérêts de leur créance. Ces questions devant être négociées entre le gouvernement national de l’Egypte, et toute autre puissance qui pourrait vouloir traiter pour ses propres nationaux ;
- 2° Aucune des grandes puissances n’enverra ou ne tiendra dé forces militaires en Egypte, l’Europe ayant évidemment le devoir de reconnaître et de garantir (comme c’est le cas pour la Belgique), 1’indépendance de l’Egypte, d’autant plus que les faits de l’histoire récente de ce pays avant l’établissement du contrôlé^ deux, ont montré que l’Egypte peut administrer ses propres affaires. Cependant dans le cas où ïe gouvernement égyptien aurait besoin d’une gendarmerie européenne pour assurer l’ordre intérieur, les troupes nécessaires seront fournies exclusivement par les Puissances neutres et les plus faibles;
- 3° En ce qui concerne le canal de Suez, la liberté absolue de son transit sera garantie par un traité signé de toutes les Puissances, petites ou grandes, de façon à ce que ce canal soit eh tout temps ouvert à tout navire, sans qu’aucune nation puisse en faire une base d’opérations navales ou militaires, soit en Egypte, soit dans les contrées adjacentes;
- 4° Le susdit traité reconnaîtra pleinement au gouvernement égyptien le droit de maintenir toutes les forces nécessaires pour préserver le canal de tout dommage que pourraient lui causer les habitants des contrées qu’il traverse.
- Signé : Hodgson-Pratt, président ;
- William Philipps, secrétaire honoraire;
- Aubry, B. L. S. John, trésorier.
- A
- ¥ ¥
- M. Couturier, député de l’Isère et membre du Comité central de notre Ligue, vient de déposer sur le Bureau de la Chambre française, au nom de la Société pour l’Amélioration du sort des femmes la pétition suivante à laquelle nous donnons notre plein assentiment.
- Messieurs les députés,
- Nous avons l’honneur, au nom des intérêts d’une classe nombreuse de contribuables et de travailleurs intelligents, les femmes commerçantes, d’appeler votre attention et votre sollicitude sur l’injustice de l’exclusion de ces contribuables du droit de vote pour l’élection des membres des chambres et des tribunaux de commerce. Cette exclusion dont les motifs nous échappent, porte un préjudice moral et matériel à des intérêts nombreux et respectables. Toutes les charges qui incombent aux hommes commerçants, incombent également aux femmes commerçantes: elles sont déclarées en faillite, leurs billets sont protestés et leurs biens saisis en cas de non payement... Devant cette égalité parfaite dans les charges et les pénalités entre les hommes et les femmes, nous prenons la liberté de vous demander légalité du droit do suffrage pour les femmes commerçantes en matières d’intérêts commerciaux.
- Permettez-dous, Messieurs les députés,de compter sur eet acte d’équité dont nous vous serons infiniment reconnaissantes.
- Veuillez agréer, etc.
- La Présidente, Maria Deraismes.
- Les Vice-Présidentes, Louise David;
- V. Griess-Traut.
- ITALIE
- Le mouvement du commerce général, Exportation et Importation, a ôté en 1882 de 6,605,615 tonnes, d’une valeur totale de 2,739,115,761 fr.
- p.471 - vue 471/832
-
-
-
- 472
- LE DEVOIR
- Pendant la même année, l’importation par mer et par terre (transit compris) a été de: 4,257,719 tonnes, représentant une valeur de 1,464,341,930 fr.
- L’exportation n’a été que de 2,347,896 tonnes, et d’une valeur de 1,274,773,811 fr.
- Le mouvement du commerce italien proprement dit, pendant cette même année, a été à l’importation de : 1,345,401,178 fr., soit comparativement à la moyenne des cinq années précédentes une augmentation de 137,167,733 francs
- L’exportation des soies brutes, filées et tordues représente une somme de 323,457,790 francs, l’augmentation sur la moyenne quinquenale est de 59,471,789 fr.
- L’exportation du bétail s’est élevée à 203 millions 206,239, augmentation : 41,609,944.
- Je ne terminerai point sans rappeler que pour satisfaisante que soit cette statistique, elle n’empêche point que sous le triple fléau des inondations, des impôts excessifs et d’un budget militaire écrasant,les cultivateurs italiens, rongés par la pellagre et par la maladie sont encore avec les Irlandais les plus misérables de l’Europe.
- * *
- Les événements de Madagascar donnent quelque prix aux renseignements suivants :
- Six publications périodiques paraissent à Antananarivo, qui est la capitale de la grande île de Madagascar :
- Tèny-Soa (Les Bonnes Paroles) ont une circulation mensuelle de 3,000 exemplaires.
- YarytondràhanTmlèly (Riz mêlé de miel), se vend tous les deux mois à 3,000 exemplaires. Ce journal donne pour illustrations les gravures du journal anglais le British Workmcm.
- M'pano losstaina (Le Conseiller) tire à 700 exemplaires tous les trois mois.
- Sakaizari ny AnMzymadincka (l’Ami des enfants),tire tous les mois a 2,500 exemplaires.
- Le Antananarivo Annual, en anglais tire à 700 exemplaires annuellement.
- Enfin, la liste se termine par les Proceedings (Mémoires, en anglais), de la Société savante de Malagasy, qui n’a de publicité que parmi ses membres.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen1,1
- Traduit de l’Anglais de M. Lloyd Jones III
- Afin de bien saisir le contraste entre l’ancien et le nouveau système de vie industrielle au sein de la Grande Bretagne, il ne serait pas inutile de tracer deux lignes distinctes à ce sujet, l’une à l’année 1770, un an avant la naissance d’Owen, et l’autre à 1790 époque où l’on peut dire qu’il a commencé sa carrière de manufacturier.
- La période qui précède 1770 peut être caractérisée par la désignation de période de travail manuel, durant laquelle hommes, femmes, enfants aidés seulement de quelques agencements mécaniques rudimentaires, accomplissaient tout le travail nécessaire pour nourrir, vêtir, et abriter la population.
- (1) Voir les trois derniers numérosf'du « Devoir ».
- Le travail humain était l’élément suprême de la production, et le plus important de tous dans les calculs se rapportant à la fortune et au progrès. A partir de 1790, l’influence de l’homme a subi un tel déplacement qu’aujourd’hui la machine a pris la première place, si bien qu’i? y a eu un changement radical dans la base des calculs relatifs à la production et à l’acumulation de la richesse.
- Autrefois, il fallait avant tout tenir compte du travail de l’homme et de la condition du travaiileur. Aujourd’hui, la première chose à considérer, c’est la manière dont l’outillage peut être appliqué dans les ateliers, et comment il faut le régler pour qu’il produise la plus grande somme possible de résultats utiles. L’intérim de vingt années entre ces deux dates forme une période de transition sans précédents. Les anciennes méthodes de travail firent très rapidement place aux nouvelles ; nos chefs d’industrie ne tardèrent pas à se servir des armes nouvelles forgées par Watt l’humble mécanicien ; Hargreaves le charpentier du Lancashire ; Arkwright le barbier ; Crompton le fils d’artisan qui partageait son temps entre les travaux de sa petite ferme et ceux du métier à la maison, et par d’autres qui, comme Witney, le précepteur particulier d’Amérique s’efforcaient de surmonter des difficultés nouvelles par de nouvelles inventions, aussi merveilleuses par leur construction ingénieuse et compliquée que par leur opportunité et leur presque miraculeuse apparition juste au moment voulu. Ces vingt années constituent moins une période de lutte pour la prédominance dans la compétition commerciale, qu’un temps de préparation à la puissante et incessante bataille qui a été engagée dès ce moment à aujourd’hui.
- Avant 1770 le progrès de l’industrie manufacturière était lent. Le commerce étranger valait à peine que l’on en tint compte. Les statistiques dressées à cette époque ne méritent que peu de créance. Les comptes de douane étaient mal tenus, il y avait beaucoup de fraude, et dans les rapports de l’administration, l’Irlande était traitée comme un pays étranger, outre que jusqu’en 1798 on ne donnait que les quantités et non les prix, alors qu’une grande partie des articles exportés étaient des produits non des manufactures mais du sol, tels que grains, laine, etc. Dans cette absence de commerce extérieur sérieux, le peuple n’avait à compter pour le travail que sur les exigences du marché intérieur, et comme presque tout le travail était manuel, l’embauchage augmentait en raison directe de l’accroissement de la population.
- La production et la consommation se balançaient,
- Iet proportionnellement à la population, la balance de l’épargne était un peu supérieure seulement aux
- p.472 - vue 472/832
-
-
-
- LÉ DEVOIE
- 473
- nécessités créées par an surcroit de population. La spéculation sur le marché était à peine connue, il n’y avait aucune facilité pour la pratiquer, pas de nouveaux marchés pour se faire concurrence, ni de ces rapides fortunes écloses comme des champignons pour la mettre en branle.
- Il y avait de grands troupeaux, parce que la laine était nécessaire pour les usages du pays et pour l’exportation, et par suite le mouton était abondant et bon marché. Les travailleurs menaient de front leurs petites fermes avec leur métier de tisserands, de fllateurs et autres ; et il en résultait que le lard, les œufs, le lait, les légumes et autres denrées domestiques étaient des productions du ménage faciles à se procurer en quantité suffisante par la masse du peuple. Les paniques dans l’industrie et le commerce ne se produisaient que lorsque quelque fléau ou une famine frappait le pays ; et même dans ce cas, le coup n’était pas trop vivement ressenti, sauf de rares exceptions, parce qu’il se traduisait par une absence de bénéfices pour les patrons, et par une légère diminution de salaire pour les ouvriers. Ce qu’au-jourd’hui nous entendons par le mot : affaires, on n’en avait alors point idée. Le manufacturier employait un groupe de journaliers et quelques appren -tis, dont le nombre proportionnel à celui de travailleurs était soigneusement délimité par la loi.
- De cette façon la proportion du nombre d’ouvriers dans chaque industrie était peu sujette à varier, puisqu’aucune introduction de machines ne venait en faire de soudains déplacements, et elle était entretenue par le nombre des apprentis, qui au bout de sept ans venaient combler les lacunes, ce qui en définitive créait entre les travailleurs et le patron une sorte de relation de famille. Tout le monde se connaissait, et le plus souvent le chef d’industrie lui-même avait passé par l’épreuve de l’apprentissage. En règle générale, ces relations personnelles engendraient le respect mutuel, dont on ne se départait pas, malgré les difficultés momentanées que provoque toujours l’opposition des intérêts.
- Le plus souvent les patrons vivaient modestement et mettaient de côté une partie de leurs bénéfices. Cela leur permettait de pourvoir aux exigences de l’extension des affaires, ajoutant un atelier à un autre ou un hangard à un autre, ou augmentant le nombre des journaliers au fur et à mesure que les circonstances l’exigeaient. Lorsqu’au contraire une morte saison survenait, elle était rarement accompagnée d’un chômage complet. Chacun avait moins à faire, mais en général tous conservaient de l’occu-pation, sans compter que par suite de ces relations de voisinage et de ces rapports constants résultant
- de la collaboration, on faisait toujours en sorte que nul n'en fut réduit à la dernière ressource des pauvres, le recours à la charité.
- Le commerça était riche parce qu’il se développait naturellement sous la pression normale des besoins, entre les mains d’hommes qui savaient parfaitement les apprécier, et appliquer à leur satisfaction toutes les ressources nécessaires. Mais la production dépendant du travail manuel exclusivement, ne pouvait prendre subitement une extension considérable, qui aurait exigé des moyens plus rapides, et qui aurait été impossible même avec une immigration de travailleurs, parce que les nouveaux venus auraient accru en même temps le nombre des consommateurs, bien différent en cela des machines qui produisent sans consommer.
- G-askell, dans son utile ouvrage sur * les Artisans et les Machines, » fait la lumière sur les changements apportés dans la condition du peuple, dans les districts qu’on nomme aujourd’hui manufacturiers par l’introductioo des machines. « Dans l'année 1770, dit-il citant William Ratcliff, la terre de notre commune de Mellor (à quatorze milles de Manchester) était occupée par cinquante ou soixante fermiers ; les loyers n’excédaient pas 10 chsellings l’acre, et sur ce nombre, il y en avait à peine six ou sept qui retiraient directement de leur exploitation de quoi payer leur fermage ; tous les autres payaient en partie avec le produit dô quelque branche de métier, filage ou tissage de la laine, du lin ou du coton. Ils étaient occupés à ces métiers, excepté pendant les quelques semaines consacrées aux travaux de la culture ou de la moisson.
- « Le Rendement d’un cottage avec un petit atelier et un jardinet à cette époque, était d’une guinée et demie à deux guinées par an. Le père de famille pouvait gagner à son métier de huit schellings à une demi guinée, et ses fils, s’il en avait avec lui, de six à huit schellings chacun par semaine; maislagrande ressource de tout cottage et petite ferme, c’était le travail du rouet à manivelle, et si l’on tient compte qu’il fallait de six à huit homme pour fournir du fil de l’une des trois substances que j’ai mentionnées à la consommation d’un tisseur, l’on aura une idée de cette source inépuisable de travail pour toute personne de sept à quatre-vingts ans, ayant bon œil et l’usage de ses mains, qui y gagnait son pain, c’est-à-dire de un à trois schellings par semaine, sans recourir au bureau de bienfaisance de la paroisse.
- De 1778 â 1803 ce fut l’âge d’or de la filature et du tissage, suivant William Ratcliff. Les nouvelles machines avaient détrôné le rouet à manivelle, et le tissage, par conséquent ne fut plus entravé par le
- p.473 - vue 473/832
-
-
-
- 474
- LE DEVOIR
- manque de matériaux. On tissait encore dans des ateliers annexés aux cottages, et tous étaient pleins ; le coton, le coton et rien que le coton n’était demandé, et tous avaient amplement de quoi faire et vivre à l’aise avant la création de la manufacture absorbant tout, remplie de métiers à vapeur et ne laissant plus rien à faire autour d’elle.
- Jusqu’alors la principale branche de commerce régulier avait été la laine et les lainages de toute sorte qui étaient fabriqués, dit Postlethwayth dans son « Dictionnaire universel de négoce et de commerce », dans toutes les parties du royaume plus ou moins, une province faisant une sorte et l’autre une autre. « Par suite de l’étendue de la population, dit cet auteur, il y a une grande consommation intérieure de tous les genres de produits en usage partout ; de sorte qu’aucune partie de la nation ne fabriquant de tout, ou n’ayant sous la main les matériaux nécessaires pour le genre particulier qu’elle manufacture, toutes étaient obligées d’envoyer chercher les articles dont elles avaient besoin dans les contrées où on les fabriquait, où à Londres qui était le centre de leur commerce. — Cela donne lieu à des relations de commerce et de correspondance tellement générales entre nous, pour les commodités de notre propre pays, que nulle part en Europe on ne voit un pareil commerce intérieur. »
- L’énorme livre de deux volumes in-folio de Postlethwayth si plein de renseignements décrit avec beaucoup de détails, les diverses industries, et les principaux centres de chaque branche de fabrication de tissus anglais. « Les produits appelés articles de Manchester tels que les futaines, cotonnades, rubans de fil, etc. sont envoyés par bêtes de somme à Londres, à Bristol, à Liverpool pour l’exportation, et aussi aux marchands en gros pour la consommation intérieure, et c’est de là que toutes les autres villes tirent leur approvisionnement, quand elles ne le puisent pas auprès des voyageurs de Manchester eux-mêmes qui parcourent le royaume de ville en ville. » A la date de la publication de ce livre en 1757 Manchester, Bolton et les localités avoisinantes produisaient de ces articles pour une somme annuelle 600,000 livres (15 millions de francs).
- Londres était, comme aujourd’hui, le grand centre pu les provinces envoyaient de grandes quantités de leurs produits, et venaient chercher en échange ceux des autres provinces. Il y avait en outre de grandes foires à Stourbridge, Bristol, West Chester, Exeter et Woodborough hill, dans lesquelles on trafiquait sur une vaste échelle. La méthode employée ainsi pour l’échange actif et considérable des articles manfacturés, était appliquée de même à celui des
- matières premières, laines, fils, cotons, etc. « La fine toison de laine de Lincoln, de Leicester et du Nor-thamptonhira est apportée à dos de bêtes de somme dans le Sud à Cirencester et Teudbury dans le Glou-cestershire, où elle est achetée et ensuite filée pour les drapiers da Wilts,Gloucester et Sommersetshire, qui le mélangeront avec de la laine espagnole pour la fabrication de leurs draps épais; à l’Est à Norwich et Bury pour alimenter les manufactures de ces contrées; au Nord, dans les autres parties du York* shire et même dans le Westmoreland et le Cumberland, où il est filé fin, et ensuite envoyé à Londres dans la proportion d’au moins cent charges par semaine, pour y servir à Spitalfield à la fabrication des beaux droguets et des camelots. »
- L’on peut voir d’après cette description combien était actif ce commerce et cette production dont les opérations et les résultats ne variaient pas. Les industries domestiques naissaient et étaient encouragées partout et la population était constamment occupée sans trouble aux travaux du filage et du tissage et autres, préparant les produits pour le marché et les échangeant pour tous le pays.
- En 1750, avant que l’on eut modifié les anciennes habitudes du commerce et de la vie, la somme dépensée en secours pour les pauvres était d’à peu près 690,000 livres sterlinh. Cette somme augmenta rapidement après l'installation des machines; en 1776 elle dépassait 694,000 livres, et sept ans après en 1783 il y fallait plus de deux millions de livres; et malgré tous les efforts tentés pour remédier à ce mal, le montant annuel de ces secours n’a fait que s’accroître d’année en année si bien, qu’en 1880, il a atteint le chiffre énorme de huit millions de livres sterling ou soit deux cents millions de francs. Cela est d’autant plus digne de remarque, que cette progression ascendante de la misère correspond à une progression analogue dans l’importance du commerce extérieur de l’Angleterre qui en 1782 dépassait à peine 23 millions, et qui en 1880 est de 634 millions de livres sterling.
- Ce serait à tort que l’on concluait de ce qui précède qu’il y a lieu de regretter l'ancien état de choses qui a fui sans retour loin de nous. Loin de là : la plupart des changements qui ont été opérés constituent des améliorations réelles et sérieuses, et ce qui paraît avoir été empiré n’est qu’un résultat inévitable de toute modification aussi profonde, mais préparant les voies à un état de choses incontestablement meilleur à tous les points de vue. Une fois les machines inventées, c’eut été folie de vouloir conserver l’ancien système, et si cette innovation a donné lieu à des abus, l’on y a remédié petit à petit
- p.474 - vue 474/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 475
- à mesure qu’on les constatait, et nul doute qu’on n’arrive à les faire tous disparaître à un moment donné.
- Au milieu de la grande perturbation occasionnée par cette révolution dans la fabrication en Angleterre, l’intérêt qui s’attache à la vie de Robert Owen est précisément le parti qu’il prit et les luttes qu’il soutint en faveur de ceux qui avaient à souffrir de ces changements, en dirigeant les nouvelles forces industrielles dans le sens d’une plus grande somme d’avantages à en retirer pour toutes les classes de la société. Son but principal fut de tirer des progrès réalisés le meilleur parti possible au profit de l’éducation et du bien-être de la population laborieuse et de conformer les nouvelles institutions aux nécessités d’amélioration dans la condition des travailleurs coopérant d'une manière active avec le capital à la production de la richesse nationale.
- [A. suivre.)
- Les deux crises en Angleterre
- Un journal hebdomadaire qui se publie à Londres mais dont nous ne citerons ni le titre, ni le nom de son rédacteur en chef, de peur d’honipiler certaines consciences faciles à s’effaroucher, disait dans son numéro du 10 courant à propos de la loi sur les indemnités des fermiers (the tenants’ compensation Bill), « cette loi est un retour à la vieille tactique de Palmerston se disant libéral et faisant adopter des mesures Tory. »
- Et il ajoutait : Encore quelque temps de cet état de choses s’aggravant de plus en plus chaque jour et nous verrons se produire dans notre gouvernement parlementaire une crise d’autant plus terrible qu’elle aura mis plus de temps à éclater. »
- C’est à propos de cette même loi qu’a eu lieu à la Chambre des Lords une interpallation du duc de Rutland (séance du 8 courant).
- Après avoir constaté le malaise social existant en Angleterre, malaise trop apparent et trop profond pour être contesté, le duc s’est plaint de ce que, dans le discours du trône ; la Reine n’avait pas trouvé une seule parole de sympathie pour l’état de souffrance de l'agriculture et du commerce.
- Nulle mesure, en effet, n’a été prise pour améliorer cet état que cette loi suri’indemnitédes fermiers. Et cette loi elle-même, qu’est-elle en réalité? Qu’est-ce qu’un palliatif de cette nature ? Quel bien peut-il faire, en admettant qu’il en fasse. Nous disons « en admettant qu’ii en fasse », pour ne pas faire chorus avec certains protectionnistes prétendant qu’en présence de la situation économique du pays ce Bill envenimera le mal au lieu d’y apporter remède.
- Durant les dix-huit années qui viennent de s’écouler, c’est par millions que l’on peut compter les acres de terrain qui ont été enlevés à la culture et dont la majeure partie est consacrée aux plaisirs improductifs des riches Landlors. Le chiffre en espèce que représente cette non valeur actuelle, perte sèche ,
- pour le pays, atteint la somme énorme de 80 millions de livres "sterling, c’est-à-dire deux milliards en monnaie de France.
- La crise commerciale n’est pas moindre que la crise agricole et; chaque année voit se tarir de plus en plus ces deux sources jadis si fécondes de la richesse de la Grande-Bretagne.
- Quels moyens sont proposés pour mettre un terme à cette double crise ?
- Comment rendre à ces sources leur fécondité première.
- Le mal, dit l’un (un Malthusien), vient du trop plein de la population. Ou il faut faire moins d’enfants, ou il faut recourir à l’émigration. Les Etats-Unis sont à la portée de la Grande-Bretagne et offrent mains débouchés toujours ouverts à ce trop plein de la population.
- Faire moins d’enfants, réplique un piétiste. -. c'est violer la loi divine qui prescrit de croître et de multiplier 1 1? Et les colonies, où donc prendrons-nous pour les peupler ?
- Pourquoi l’émigration, s’écrie un troisième. Pourquoi cet abandon de la part de nos concitoyens de leur home qu'ils chérissent ? Pourquoi les forcer à quitter les cottages, berceaux de leur enfance et qu’ils se sont plus à embellir dans des jours plus prospères? Peut-on traiter des hommes comme des chevaux ou de simples machines que l'on transporte au loin et à volonté ? N’est-ce donc rien que ces liens qui les attachent à la mère-partrie, à ses institutions... Et, pour tout dire en un mot, ceux que vous voulez envoyer à l’étranger ne sont-ils pas le sang, la chair et la moelle du pays ? Les Etats-Unis, dites-vous, leur offrent des débouchés ! Les Etats-Unis ! ! ! Eh quoi vous vous dites libres-échangistes et vous voulez que vos émigrants aillent là où la protection existe. Mais soyons donc logiques. Appliquez plutôt à notre pays ce système de protection et dites à ceux qui seraient tentés d’émigrer ; « Gardez -vous de quitter votre patrie ; restez ici où sont toutes vos affections. N’allez pas chercher ailleurs ce que nous sommes prêts à vous accorder. Vous êtes ceux dont nous avons besoin pour les travaux des champs, vous êtes les bras qui nous sont nécessaires pour l’industrie, pour nos manufactures ; vous êtes les soldats pour le recrutement de notre armée dont le nombre va diminuant malgré tons nos efforts... »
- La protection ! La protection, répond un cobde-niste en souriant, mais c’est un emplâtre sur une jambe de bois. Le libre échange étendu à tous les pays, voilà le remède le seul vrai, le seul efficace !
- On parle du recrutement de l’armée, exclame un membre de la Ligue de la paix ; mais les armées voilà la cause du mal ! La guerre et ses menaces, voilà les perspectives dont le commerce s’effraie et que redoute l’indnstrie ! Le désarmement général et, en attendant, la création d’arbitrages chargés de vider les querelles internationales, voilà les mesures que conseille l’humanité et que dicte la justice !
- Le tableau qu’on nous a présenté des souffrances de l’agriculture, n’est que trop réel, dit à son tour un noble lord du cabinet actuel, mais quelle est la cause- de ces souffrances ? Une succession de mauvaises années, de récoltes presque nulles. Que peut à cela le gouvernement qu’on interpelle ! Peut-être, à côté de la loi en question, y a-t-il quelque chose à faire dans l’intérêt général de la population agricole, de la masse des cultivateurs. Mais lemo-ment est-il bien choisi pour cela ? Le système dont on nous parle est repoussé par la majorité de la na-
- p.475 - vue 475/832
-
-
-
- 476
- LE DEVOIR
- tion. Rien de plus impolitique, rien de plus impopulaire, du moins pour le quart d’heure. Attendons et espérons. A cette série de mauvaises années succédera une saite de récoltes abondantes, qui compenseront les pertes faites et ouvriront une nouvelle ère de prospérité à nos braves agriculteurs. Quant au commerce, il n’est pas en décadence comme on ie prétend. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à voir le chiffre du trafic qui a passé dernièrement par le canal de Siez. f
- Certainement l’étranger fait à l’Angleterre une | concurrence redoutable, néanmoins on peut se | rassurer, rien n’est compromis dans le présent | et tout est promesse dans l’avenir. N'est-il pas J avéré, en effet, logiquement, économiquement, que | plus grande est la somme de liberté pour chacun et pour tous dans le travail, que plus facile et moins cher est l’approvisionnement sur les marchés, plus et mieux, on a raison des difficultés qui surgissent et peuvent surgir, comme on a triomphé de celles qui se sont présentées dans le passé. Quoiqu’il en soit, termine l’orateur avec la phrase saeramen-taîe, « le gouvernement, dans sa sollicitude, ne reculera devant aucune des mesures à adopter qui lui sembleront propres à relever le commerce, et à faire sortir l’agriculture de cet état de dépression où on nous la représente comme étant tombée depuis plusieurs années.
- « Nous rendons pleinement hommage aux nobles sentiments qui viennent de se faire jour », paraphrase alors un ancien membre du cabinet d’Is-raély... Nous sommes persuadés de la sincérité des paroles de l’orateur qui vient de parler au nom du gouvernement, mais nous pensons que ce n’est pas se montrer trop exigeant que de réclamer de ce gouvernement une attention plus profonde aux charges tant soit peu lourdes imposées à l’Agriculture. On peut introduire et il se fait chaque jour des modifications dans le labour, dans le paccage et l'élevage du bétail. Ce sont toutes questions dont l’étude ne doit pas être négligée. Il importe également d’exercer une surveillance active sur les importations des animaux atteints de maladies contagieuses et qui sont une des causes majeures de la ruine des fermiers. Assurément la tenant’s compensation Bill est une preuve des bonnes intentions du cabinet, mais cette loi, ainsi qu’on l’a déjà dit en d’autres termes, si elle ne peut faire beaucoup de mal, peut encore faire moins de bien.
- En ce qui concerne le commerce, quelque soit l’opinion se faisant jour à droite, au centre ou à gauche, sur les deux systèmes en présence, la protection et le libre échange, il faut tenir compte de tous les arguments apportés contre l’un et l’autre de ces deux régimes. On ne doit pas non plus perdre de vue que, contrairement à certaines assertions, le dernier n’a pour lui, dans le pays, qu’une faible minorité, « j’appartiens à cette minorité » ajoute le noble pair, mais tenant compte de la position qui nous est faite et l’appréciant, il est utile de rechercher si l’application actuelle du libre-échange n’est pas vicié en quelques points. — A tous égards il y a dans cette question principale un côté à examiner dont les masses se préoccupent de plus en plus. Ce côté, ou plutôt cette question subsidiaire est ce moyen terme auquel on a donné le nom de Réciprocité et que d’autres apposeraient plus volontiers loi du talion. La guerre qui se fait à coups de tarif ; l’élévation de ces tarifs et leur tendance à s’élever chaque jour de plus en plus ; l’éléyation économique de l’Angleterre à cet
- égard ; sa déconvenue résultant, non-séulement de ce que l’application du système n’a pas tenu toutes les promesses qu’on en attendait, mais encore de ce que l’exemple donné par la Grande-Bretagne n’a pas été suivi par les autres nations ; la situation difficile que cet état de choses crée aux diplomates anglais lorsqu’ils se trouvent dans la nécessité de déclarer une réduction de ces tarifs élevés, tout ceci donne lieu à réfléchir et l’on se demande s’il ne serait pas à propos d’user de réciprocité ou plutôt de représailles vis-à-vis de qui de droit.
- Sera’t-il, en principe, facile de décider s’il serait bon d’adopter ce mode de retaliation ? Ne serait-ce pas faire la guerre à nos propres dépens ? Essayer de se protéger en faisant du tort aux autres, n’est-ce pas se nuire à soi-même? Oui, évidemment. Et pourtant n’est-ce pas la guerre que l’humanité voit et cherche le plus souvent la protection dont elle a besoin 1 Ne serait-il pas dès lors profitable à la nation d’user de retaliation dans de certaines circonstances ! C’était l’opinion de Lord Beaconsfreld et l’on n’a pas oublié le discours prononcé sur ce sujet par l’éminent homme d’Etat. « Nous sommes aux prises avec de grandes difficultés », dit le noble marquis en terminant, « et nous avons à triompher de dangers imminents. La pauvreté va croissant et les moyens d’en avoir raison ne se multiplient pas en proportion. Nous avons donc à remercier le noble duc d’avoir appelé l’attention de la Chambre du Gouvernement de S.-M. sur cette situation. Ce serait une grande faute que de méconnaître son importance et d’y rester indifférent. »
- « ¥
- Cet incident parlementaire, les paroles qu’il a provoquées de la part de membres appartenant à des groupes politiques différents ; la péroraison du dernier orateur qui n’est autre que le marquis de Salis-bury, en parfaite harmonie avec les réflexions du journal heddomadaire dont nous avons parlé en commençant cet article, dénotent chez nos voisins d’outre-manche un malaise social trop profond, trop apparent, pour pouvoir être contesté.
- Ah! si la Grande Bretagne était en Républque et que l’on interrogeât nos bons conservateurs français sur la cause de ce malaise, ils l’auraient bien vite découverte dans les institutions fondamentales du pays ; mais hélas, la Grande-Bretagne est une monarchie et un empire tout à la fois et, décemment, on ne peut accuser le gouvernement de la Reine d’engendrer cet état de choses.
- Il est vrai que la Démocratie compte un certain nombre d’adhérents dans le Royaume-Unis ; il n'est pas moins vrai que la Démocratie y possède des sectateurs dont le zèle est au moins aussi redoutable que celui des condamnés do Montceau-les Mines. Il est hors de doute que les « Invincibles » de l’Irlande, la sœur bien aimée et la toujours bien châtiée, sont plus à craindre que tous les anarchistes de France et de Navarre, et cependant nul ici, dans la Presse pas plus que la Chambre des communes, pas plus que dans la haute Chambre, quelque soit le parti auquel il appartienne, nul n’est assez de mauvaise foi pour faire remonter à l’opinion démocratique ou au culte de l’assassinat la responsabilité de la crise.
- Parmi les causes énumérées par les différents orateurs qui se sont fait entendre à propos de l’interpellation Rutland, il en est, en effet, qui, non-seulement eu Angleterre mais daus tout le continent, influent d’une manière fâcheuse sur l'économie en gé-
- p.476 - vue 476/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 477
- néral. La guerre et sous le prétexte de conserver la paix, le maintien des nations l’arme au poing, l’élévation des tarifs douaniers, une succession de mauvaises années, la pénurie dans les récoltes, les lourdes charges imposées à l’agriculture, la négligence des moyens propres à la rendre florissante, le trop plein de la population cause et eflet tout à la fois, ne sont pas sans exercer cette influence néfaste. Il est bien certain que la suppression des armées permanentes et, en attendant la création d’arbitrages internationaux, en modifiant les lois de la politique, amélioreraient sensiblement la situation économique du monde. De même les encouragements donnés à l’agriculture, l’adoption, au mépris de la routine,de toutes les innovations qui peuvent la faire prospérer, la diminution des impôts assis sur une base plus équitable, contribueraient aussi dans une certaine mesure à cette amélioration et rendraient moins sensible ce trop plein de la population. Mais l’émigration et la contrebande dans l’union des sexes ne sont pas des remèdes; ou du moins des curatifs. Mieux que cela, en ce qui a trait à l'Angleterre, le trop plein de la population est nécessaire pour ses colonies, ainsi du reste qu’on l’a fait observer; et il en serait de même à l’égard de la France si elle adoptait une politique coloniale.
- Quoiqu’il en soit, avec ou sans intention, tout en youlant ou en ayant simplement l’air de vouloir signaler le mal, nul n’a mis le doigt sur la véritable plaie, nul n’en a fait connaître la cause capitale, et, peut-être à cause de cela, nul n’a pu ou voulu indiquer le moyen le plus efficace de la guérir.
- {A suivre). C.-P. Maistre.
- LA SAGESSE ANTIQUE (,)
- XXVIII
- Premiers devoir» de l’enfant
- Khoung-Tseu dit : Il faut que les enfants aient de la piété filiale dans la maison paternelle et de la déférence fraternelle au dehors. Il faut qu’ils soient attentifs dans leurs actions, sincères et vrais dans leurs paroles envers tous les hommes qu’ils doivent aimer de toute la force et l’étendue de leur affection, en s’attachant particulièrement aux personnes vertueuses. Et si après s’êtrô bien acquittés de leurs devoirs, ils ont encore des forces de reste, ils doivent s’appliquer à orner leur esprit par l’étude et à acquérir des connaissances et des talents.
- Etant enfant, n’avoir pas eu de déférence fraternelle ; dans l’âge mûr, n’avoir rien fait de louable ; c’est être un vaurien.
- Lun-Tu.
- Les devoirs que l’on doit à ses parents forment la base fondamentale de tous les devoirs.
- Parmi les devoirs que l’on rend à ceux qui sont au-dessus de soi, quel est le plus grand ? C’est celui de servir ses père et mère qui est le plus grand.
- Laisser ses quatre membres s'engourdir dans l’oisiveté, au lieu de pourvoir à l’entretien de son père et de sa mère, est le premier de défaut de piété filiale. Aimer à jouer aux échecs, à boire du vin, au lieu de pourvoir à l'entretien de son père et sa mère, est le second défaut de piété filiale. Convoiter les richesses et le lucre, et se livrer avec excès à la passion de la volupté, au lieu de pourvoir à l’entretien de son père et de sa mère, est le troisième défaut de piété filiale. S’abandonner entièrement aux plaisirs des yeux et des oreilles, en occasionnant à son père et à sa mère de la honte et de l’ignominie, est le quatrième défaut de piété filiale. Se complaire dans les excès d’une force brutale, dans les rixes et les emportements, en exposant son père et sa mère à toute sorte de danger, est le cinquième défaut de piété filiale.
- Meng-Tseu.
- Piété filiale
- Honore ton père et ta mère.
- Le véritable honneur que la vertu nous ordonne de rendre à nos pères et à nos mères c’est de n’épargner pour leur service ni nous ni nos biens.
- Pythagore.
- Amour de tous
- Je voudrais procurer aux vieillards un doux repos ; aux amis et à ceux avec lesquels on a des relations, conserver une fidélité constante ; aux en* fants et aux faibles, donner des soins tout maternels.
- Lun-Tu.
- Jésus dit : Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez point ; car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent.
- Saint-Marc.
- Union des sexes
- La femme doit toujours être do bonne humeur, conduire avec adresse les affaires de la maison, prendre grand soin des utensiles du ménage, et n’avoir pas la main trop large dans la dépense.
- Manou.
- Le père de l’enfant est tenu de pourvoir à la nourriture et aux vêtements de la femmme d’une manière honnête.
- (1) Yoir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté les des 28 janvier, 27 mai et 8 juillet 1883
- Koran.
- p.477 - vue 477/832
-
-
-
- 478
- LE DEVOIR
- Adultère
- Que celui d’entre vous qui est sans péché, lui jette (à la femme adultère) le premier la pierre.
- Saint-Jean.
- Beaucoup de péchés lui seront remis parce qu’elle a beaucoup aimé.
- (A suivre) Saint-Luc.
- ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
- CONFÉSR-E2NCE DIS MORALE
- Sommaire : La question sociale présente deux problèmes principaux :
- 1° Les garanties de la vie assurées à tous. — Solution par l’organisation de la mutualité universelle.
- 2° La répartition équitable des richesses. — Solution par l’association du travail et du capital et par la part de la répartition du travailleur aux bénéfices.
- Devoir de Mlle Dallet Jeanne âgée de 10 ans et 7 mois
- Le 21 juillet 1883.
- Dans la question sociale, on recherche les moyens d’empêcher les misères sociales, et d’assurer l’existence à ceux qui ne peuvent travailler. Cette question présente deux problèmes : Tout homme qui naît a droit à l’existence ; tout homme qui travaille a droit au profit de son travail. Nous avons vu dans les précédentes conférences que les misères sociales étaient celles-ci: les orphelins dans l’abandon, les parents malades ou surchargés de famille ; les vieillards incapables de gagner leur vie.
- La solution du problème qui se présente, c’est-à-dire celui d’empêcher les misères sociales, est l’établissement de la mutualité universelle. On l’établirait très facilement, en supprimant le budget de la guerre et de la paix armée.
- Le deuxième problème est de répartir équitablement les richesses produites par les facteurs de la, richesse : le capital, le travail et le domaine naturel.
- Il y a bien longtemps déjà'qu’il y a des patrons ; mais ces patrons ont toujours gardé les bénéfices pour eux ; mais les ouvriers ont droit aux bénéfices ; puisque les produits qui ont fait réaliser des bénéfices aux patrons, ont été faits en partie par les ouvriers.
- La solution de ce problème est assurée par l’association du capital et du travail ; et l’équitable répartition de la richesse produite entre le capital, le travail et le domaine naturel, ce dernier représenté par ceux qui ne peuvent travailler.
- Devoir de M. Marchand Gaston âgé de 13 ans et 1 mois
- Les garanties de la vie devraient être assurées à ! tous : aux orphelins, aux petits enfants abandonnés, | aux vieillards ne pouvant gagner leur vie et aux familles ne pouvant subvenir à leurs besoins.
- Il serait facile d’y arriver, par l’organisation de la
- mutualité universelle ; les orphelins et les enfants abandonnés retrouveraient en cette organisation un second foyer paternel ; les vieillards et les familles, un soutien.
- La répartition des richesses devrait être équitable. Elle le serait, par l'association du travail et du capital, et par la répartition des bénéfices entre tous ceux qui ont contribué à les produire.
- Ainsi au Familistère l’association du travail et du capital existe. Il est fait de grands bénéfices qui sont partagés équitablement entre le travail, le capital et les caisses d'assurances mutuelles diverses, c’est-à-dire entre : les travailleurs, le capitaliste et le domaine naturel, selon le concours apporté par chacun de ces facteurs de la richesse.
- Les Serviteurs de la cause sociétaire
- MJA’CIÎIISXJ BRIAlVCOrnES.’X1
- Il ne faut cependant pas les laisser en aller sans un mot d’adieu et de souvenir, ces vieux serviteurs de la cause de l’Association qui travaillèrent à lui gagner des partisans et à en préparer ainsi le futur triomphe. A ce titre, une mention était bien due à Mathieu Briancourt, décédé l’an dernier, à Donchery (Ardennes) et auteur de publications sur la théorie sociétaire, qui eurent une notable vogue, il y a une trentaine d’années.
- Il a été lu, au dernier banquet de l’anniversaire natal de Fourier, une notice du docteur Pellarin sur Mathieu Briancourt ; nous la publions comme document pour servir à l’histoire de la propagande socialiste et en témoignage de sympathie pour l’homme très méritant qui en est l’objet.
- Yoici comment s’exprimait sur son compte M. Pellarin :
- Je n’ai connu de notre condisciple Mathieu Briancourt que ses écrits. J’avoue même que, les ayant lus un peu rapidement autrefois, je ne les appréciai pas tout d’abord à leur juste valeur. Je dois donc à l’auteur une réparation, et pour faire à sa mémoire amende honorable, je demande à dire quelques mots des publications par lesquelles Briancourt a très efficacement concouru à la propagation de l’idée sociétaire. Evoquer sa pensée, la suivre dans ses principales manifestations, ce sera le faire revivre un moment au milieu de nous, et ce commerce avec l’esprit du mort, ne sera peut être pas tout à fait sans fruit pour les vivants à titre de retrempe du sentiment phalanstérien dans nos cœurs.
- Quoiqu'il ne fût pas enfant de ce siècle, puisqu’il est mort le 19 juillet 1882, à l’âge patriarcal de 89 ans, Briancourt était aussi, lui, en proie au mal du scepticisme, lorsque, déjà cinquantenaire, il eut connaissance de la doctrine de Fourier. Ce fut comme une révélation qui le remplit d’enthousiasme, et tout de suite il éprouva le besoin de communiquera d’autres la saine et bienfaisante doctrine qui avait mis fin chez lui aux angoisses du doute et qui ouvrait devant ses regards de splendides horizons. Sous l’em-
- p.478 - vue 478/832
-
-
-
- LH DEVOIR
- 479
- pire de ce sentiment, lui simple artisan, complètement étranger jusque là au culte des lettres, il écrivit et publia une brochure ayant pour titre : L’Organisation du travail et VAssociation.
- Je viens de la relire, et cette lecture m’a causé une douce impression, un vrai soulagement par le contraste avec les violences de langages qui se sont produites de nos jours sous lenom et sous le prétexte de socialisme. Dans cet écrit de Briancourt, comme dans tous ceux d’ailleurs de l’Ecole sociétaire à cette époque, ce qui domine par dassus tout, c’est le vif sentiment de l’amour de l’humanité. Rien là que de généreux et de conciliant à la fois : pas un mot de malveillance, de haine ni de menace envers qui que ce soit ; revendication ferme et franche des droits méconnus du travail, mais respect aussi pour ce qu’il y a de légitime dans le droit de possession ; — répudiation formelle de tout appel à la force ; transformation pacifique du milieu social sans bouleversements ni ruines ; — tels étaient les principes,tel était le langage des disciples de Fourier, en conformité parfaite des enseignements du maître.
- Cette ligne de conduite, cette attitude était la bonne; les événements ne l’ont que trop prouvé depuis. Ne l’oublions jamais, nous autres, adeptes de la science sociale, la violence ne peut rien pour hâter le triomphe des idées ; elle peut beaucoup pour le compromettre et le retarder.
- Je reviens au premier écrit de Briancourt.
- L’auteur a pris pour l’exposition de la théorie sociétaire la forme du dialogue. Il y fait intervenir un fabricant de soieries, un magistrat et d’autres personnages. Sa donnée, assez ingénieuse, est celle-ci :
- Un gros village a été complètement détruit par un incendie. Des sommes importantes ont été recueillies par souscription pour aider à le reconstruire. Les habitants, assemblés dans l'église que les flammes ont seule épargnée, après une allocution vraiment évangélique de leur curé sur l’amour du prochain, délibèrent entre eux du meilleur emploi à faire des fonds destinés au relèvement de leurs demeures.
- Le fabricant, homme avisé, signale les avantages que procurerait le principe d’association, s’il était intelligemment appliqué. Au lieu de la centaine de maisonnettes ou masures qui abritaient tant bien que mal la population, il s’agirait, selon son avis, de construire un vaste bâtiment d’habitation, avec des appartements de différents prix pour les différentes fortunes, avec une galerie couverte permettant de circuler à l’abri des intempéries, bâtiment présentant en un mot les dispositions d'un phalanstère de petite échelle, dont il se garde bien de prononcer le nom.
- Le même interlocuteur fait encore observer que si,
- au lieu d’exploiter, comme auparavant chacun son lopin de terre, on réunissait les parcelles pour en former un grand domaine, assurant de l’occupation à tous les cultivateurs de l’endroit, sous la direction de ceux d’entre eux qu’ils éliraient comme les plus capables, chaque propriétaire recevant des titres-actions en proportion de la valeur estimée de ce qu’il aurait apporté à l’association, il résulterait d’un tel arrangement toutes sortes d’avantages, tant pour le bon accord des familles que pour la quantité et la qualité des produits : ce qu’un agronome autorisé s’empressa de confirmer par des remarques tout à fait topiques.
- Après quelques objections aisément levées, tout le monde se laisse convaincre. Un colonel en retraite voit dans la distribution des travailleurs en groupes et en séries un reflet de l’organisation régimentaire par bataillons, compagnies, escouades ; le curé, de son côté, par souvenir des primitives communautés chrétiennes, est favorable au projet ; aussi poussent-ils de leur mieux, l’un et l’autre, à'Tessai d’association proposé, qui parait au digne pasteur éminemment propre à réaliser la fraternité humaine, précitée par Jésus.
- Voilà donc, par suite d’un sinistre (heureux sinistre !) la commune sociétaire en train de se fonder.
- Tel est, moins un exposé de la théorie passionnelle et de l’organisation ériaire du travail qui doit le rendre attrayant; tel est le résumé du premier écrit de Mathieu Briancourt, paru en 1843, réédité l’année suivante, et dont il fut publié une traduction anglaise par Swan, à New-York, en 1847.
- Le second ouvrage de notre condisciple est le récit d’une visite à ce même phalanstère dont il nous a expliqué l’origine, visite faite en 1950, c’est-à-dire un siècle après la fondation. Non seulement l'établissement prospère, mais déjà bon nombre d’associations semblables se sont formées dans la région d’alentour et bien loin au delà.
- Un patriarche sert de cicérone au revenant à travers les cultures florissantes et les élégants ateliers de la phalange, où partout règne un joyeux entrain, une émulation ardente et singulièrement féconde. Il est ainsi donné à l'auteur de voir réalisées les merveilles de l’Harmonie...
- Par malheur, ceci n’était qu’un songe que le réveil a dissipé, mais qui nous a valu du moins un très intéressant volume, une peinture saisissante de la vie, toute de confort et d'enchantements variés, que mèneront dans leurs phalanstères nos arrière-neveux.
- Mais quand ? à quelle date ? me demanderont des gens curieux et impatients. A cette question de temps et d’eventualité je n’ai, il faut bien le dire,
- p.479 - vue 479/832
-
-
-
- 480
- LE DEVOIR
- rien de satisfaisant à répondre. Du train même hélas ! dont vont les choses, j’avoue que, s’il nous était donné, comme dans la fiction de Briancourt, de revenir au bout d’un siècle à partir du millésime actuel 1883 ; s’il nous était donné, dis-je, de revenir en ce bas monde, comptant y rencontrer toute une pléïade de phalanstères en plein exercice, nous risquerions, je le crains, d’avoir quelque déception. Il y a gros à parier que nous pourrions bien retrouver encore ce pauvre monde à l’état d’incohérence sociale, après un plus ou' moins grand nombre de révolutions nouvelles, non moins fécondes que la plupart de leurs aînées 8n calamités de toute sorte, et non moins stériles qu’elles pour le bien de l’humanité.
- Puisse ma prévision pessimiste, ou plutôt mon appréhension, être démentie par l’événement 1 Travaillons quand même, et de toutes nos forces et toujours à préparer ce démenti*
- Le fondateur du Familistère nous en donne l’insigne exemple, et c’ôst grâce à lui et à son œuvre, jusqu’à présent unique, qu’il y a lieu d’espérer, si elle est enfin largement imitée, l’avènement prochain du régime des garanties générales et de l’Association.
- Il me reste à mentionner un dernier ouvrage de Mathieu Briancourt, intitulé : Lettres à mon frère sur mes croyances religieuses et sociales. Cette publication est à la date de 1868, époque où, sans notable succès, nous tentions, avec le docteur Barrier pour pivot, de relever le drapeau de l’Ecole. Ce fut la librairie des sciences sociales qui édita le nouveau volume de Briancourt.
- L’écrivain s’attache ici à montrer le côté philosophique et moral de la doctrine phalanstérienne. Il répond aux imputations dont elle a été l’objet. C’est une sorte d’apologétique, en même temps qu’une œuvre de prosélytisme, comme les précédentes. Mais, quelque ardent que soit, à raison de la conviction profonde qui l’inspire, le prosélytisme de Briancourt, il reste cependant discret et réservé, n’ayant rien de l’intempérance ni du ton impérieux et tranchant d’un sectaire.
- J’en citerai pour preuve les premières lignes de sa Préface, où il s’exprime ainsi :
- « Lecteur ! quelle que soit votre religion, si vous » avez une foi vive, arrêtez-vous ici; ce livre ne » vous est pas destiné; sa lecture vous serait inutile, » sinon nuisible. Dieu me garde d’ébranler une » conviction sincère ! Dieu me garde d’enlever à une » âme honnête la plus efficace des consolations dans » les peines ! »
- On pourra trouver que c’est pousser un peu loin peut-être un scrupule honorable. J’en ai déjà fait la remarque à propos de Littré qui se faisait aussi une
- règle de l’abstention à l’égard des croyants. Excès de ménagement si l’on veut pour des opinions qu’on juge erronées. N’importe, cette consciencieuse retenue témoigne d’une exquise délicatesse de sentiment chez ceux qui se l’imposent. Ils font vis-à-vis des enfantines croyances de l’humanité, par respect pour la salutaire influence morale qu’elles exercent encore sur certaines personnes, comme le poète veut qu’on fasse à l’égard de l’enfant : Maxima debetur puero reverentia (1). Il est vrai que ces croyances rigides, basées sur des dogmes indiscutables, n’usent point et ne sauraient user de tolérance réciproque envers les sectateurs de la libre pensée.
- Je ne sais rien de la vie privée de Mathieu Briancourt, sinon qu’il exerçait la profession de teinturier à Donchery et qu’il a laissé deux filies dont une seule s’est mariée. Par suite d'un accident, nous a appris Mlle Pauline Briancourt, en nous envoyant la photographie de son père, il resta impotent pendant les trois dernières années de sa vie, situation pénible qu’il supporta avec une admirable patience.
- Notre condisciple est mort dans l’intégrité de sa foi et de son enthousiasme phaîanstérien.
- Comment pourrait-on, en effet, une fois qu’on a bien compris ia doctrine de l’association, abandonner cette conception si belle, si convenante à notre nature, si pleinement satisfaisante à tous les égards ?
- Pour moi, messieurs, en dehors des grandes vues de solidarité et d’unité exposées par Fourier, j’ai beau chercher, je n’aperçois rien, absolument rien, qui réponde aux vœux que je forme, aux espérances que je conçois pour l'avenir heureux de notre espèce. Et cette appréciation, l’expérience elle-même la confirme ; les réformes, en effet, les tentatives d’amélioration avortent toutes ou bien sont frappées d’impuissance, nous en avons la preuve chaque jour, faute de s’appuyer sur la base essentielle de l’accord des intérêts dans la commune associée. Qu’elle reste donc toujours notre objectif de prédilection, le principal but de nos aspirations et de nos efforts 1 Car elle est, par excellence, la voie d’issue du cercle vicieux civilisé, le point de départ, le processus incomparablement le meilleur, et, dirai-je volontiers, la condition sine qua non de tout progrès décisif dans la carrière sociale du genre humain.
- (1) On doit à l’enfant le plus grand respect.
- L’Association du Familistère a besoin d’une bonne
- DIRECTRICE D’ÉCOLE MATERNELLE
- pour ses classes d’enfants de 2 à 7 ans.
- Les appointements seraient proportionnés à la capacité.
- De bonnes et complètes références sont obligatoires.
- Adresser les demandes à M. Godin, fondateur du Familistère, Guise [Aisne).
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.480 - vue 480/832
-
-
-
- 7e Année Tome 7 - n° 256. •Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 5 Août 1883
- LE DEVOIR
- BEVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . lOfr.u» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an ... . 11 ir. »» Autres pays Un an. . . . 13fr. 60
- ON S’ABONNE A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champa Passade des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LETUARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Par quoi il faut commencer : II l’habitation. — Le Travail en Allemagne II. — Faits politiques et sociaux. — La vie, le temps et les travaux de Robert Owen. — Les deux crises en Angleterre II. — La Sagesse antique. — Simple récit.
- PAR QUOI IL FAUT COMMENCER
- II
- L’habitation
- La première condition de la vie pour l’homme,on l’a déjà dit souvent, est la satisfaction de ses besoins. C’est vers ce but que tendent tous ses efforts, tous ses actes durant le temps de son passage sur la terre. Le travail étant l’unique moyen que la nature lui permette d’employer pour l’atteindre, c’est au travail qu’il consacre sa vie parce qu’il en reçoit en retour tous les éléments de son entretien.
- C’est par le travail qu’il remplit sa mission qui consiste à transformer les matériaux que lui fournit la nature en produits utiles à la vie, et cette production contribue non seulement à son bien-être individuel, mais encore au bien-être de l’humanité toute entière. Produire et consommer, voilà la vie matérielle de l’homme sur la terre.
- Nous avons dans maintes études antérieures montré que c’est par l’association que l’homme arri-
- vait à augmenter sa force de production dans des proportions telles, qu’il en obtient des résultats en rapport avec tous les besoins qui peuvent se manifester au sein de l’humanité, et que, grâce à l'association, il améliorait d’une façon remarquable les conditions de son existence,comme travailleur aussi bien que comme consommateur, parce qu'elle le met à même de réaliser tous les progrès imaginables dans l’industrie, par le perfectionnement dans l’outillage, dans la construction et l’agencement des ateliers, dans l’organisation du travail, et dans tous les éléments de la fabrication, toutes choses dont le résultat est une augmentation considérable de production.
- Nous voyons d’autre part que par l’association les conditions de la consommation s’améliorent sensiblement pour la plus grande partie des produits, et que sous la forme de la coopération, elle donne des résultats véritablement satisfaisants. Nombreuses sont les sociétés qui se sont créées en vue de procurer au travailleur tous les avantages que ce système est susceptible d’offrir pour la satisfaction des besoins de la vie humaine. La nourriture, le vêtement sont ainsi fournis avec profit aux consommateurs dans la coopération, et l’on peut dire que,sous ce rapport, l’on est parvenu à réaliser dans une assez large mesure les conceptions les plus séduisantes des philanthropes.
- D’où vient que seul le besoin essentiel d’un abri pour l’homme, l’habitation, n’ait pas suivi la même marche ascendante vers le progrès, et que nous soyons aujourd’hui aussi peu avancés sous ce rapport qu’à l’époque où ni la vapeur, ni l’électricité n’étaient connues, et où la production industrielle
- p.481 - vue 481/832
-
-
-
- 482
- LE DEVOIR
- se traînait péniblement dans l’ornière du travail purement manuel à peine aidé de quelques agencements mécaniques primitifs ? Nous parions, bien entendu, de l’habitation du pauvre, du travailleur, du prolétaire, car les hôtels, les palais du riche ont eux aussi réalisé de merveilleux progrès, tandis que la demeure de l’ouvrier des villes ou des campagnes restait dans les mêmes conditions que par le passé.
- Cette immobilité dans les errements d'une routine depuis longtemps condamnée paraît d’autant plus surprenante au penseur impartial et équitable, que l’on ne peut s’empêcher de constater qu’après le besoin de se nourrir, le plus impérieux besoin de l’être sur la terre, de l’animal aussi bien que de l’homme est celui d’un abri contre les intempéries des saisons, contre les attaques des bêtes nuisibles, contre tout ce qui, en un mot, peut faire obstacle à son repos.
- Les animaux donnent satisfaction à ce besoin de mille manières diverses. Les uns ont des tannières qu’ils se ménagent dans les excavations du sol, les grottes où les cavernes; d’autres se creusent des terriers dans le sein même de la terre ; l’abeille plus industrieuse se fabrique elle-même une habitation confortable qu’elle utilise en même temps comme grenier d’abondance ; l’hirondelle se maçonne un nid dans les angles abrités des murs, et le castor se bâtit des cabanes aux bords des lacs où il trouve sa nourriture •
- L’homme, au début, alors qu’il était encore à l’état de nature, n’ayant aucun moyen de mieux pourvoir à la satisfaction do ce besoin, commença à s’abriter dans les grottes et les souterrains de la période troglodytique. Plus lard, imitant le castor, il se construisit des huttes comme celle que l’on voit encore habitées par les sauvages de l’Australie, de l’Océanie, de la Patagonie et des autres contrées de l’Amérique. Ces habitations primitives empruntaient les matériaux de leur construction aux ressources dont l'homme pouvait disposer.Tantôt,c’est de la terre amoncelée rassemblée en forme de caverne, avec tout juste le nombre d’ouvertures indispensables pour y pénétrer et laisser échapper la fumée; tantôt ce sont des branches d’arbres entrelacées et serrées de façon à former un abri à peine suffisant; les Esquimaux utilisent la neige si abondante dans leur pays qui .congelée forme des parois d’une dureté de granit ; d’autres employaient des blocs de sel cimentés d’eau, des os de baleine ou autres grands cétacés et enfin des pierres formant enceinte recouvertes d’herbes et de branchages.
- Viennent ensuite les tribus nomades vivant sous la tente, parce que leur défaut de stabilité les empê-
- chait de se construire des abris fixes et non transportables, et enfin les peuples agriculteurs qui attachés au contraire au sol par la nature de leurs travaux, s’y bâtirent des habitations stables. Ce furent des chaumières en terre recouvertes de toits de chaume différant sans doute fort peu de celles que nous voyons encore dans nos campagnes servir de logement aux pauvres travailleurs de la terre, qui ne sont pas mieux logés que les serfs du moyen-âge leurs aïeux. Sous ce rapport, aucun progrès.
- Et cependant depuis des centaines de siècles, le monde avait marché, et les splendides ruines des monuments de l’Inde, de 1 Egypte, de la Grèce attestent d’une façon incontestable tout ce que l’homme atteignant à la civilisation par son groupement en Société a pu accomplir en fait d’habitation et d’édifices. Les temples, les palais sont devenus de bonne heure des merveilles d’architecture, dont les restes imposants excitent l’admiration du voyageur, et les jardins suspendus de Babylone démontrent la haute science des ingénieurs et des architectes de l’antiquité, aussi bien que l’habileté de l’ouvrier dont la main-d’œuvre est si parfaite.
- Mais ces prolétaires, ces esclaves qui ont édifié ces monuments gigantesques ont-ils profité pour eux-mêmes, pour leur propre habitation, des progrès dont leur œuvre atteste la marche rapide ? En aucune façon : leur cabane de terre des premiers âges est restée leur abri, et les générations s’y sont succédées nombreuses jusqu’à nos jours sans avoir amené la moindre amélioration dans leur logis.
- « Les monuments des vainqueurs, » dit l’auteur de « Solutions sociales, » sont la dépouille des vaincus, et dans tous les temps, la misère publique et les douleurs de la vie laborieuse ont été proportionnelles au luxe dont les pouvoirs se sont entourés; c’est le peuple qui paie de son travail la splendeur dont les princes s’environnent. »
- Vrai de tous temps, à Memphis où les esclaves Juifs construisaient les somptueux tombeaux des Pharaons, comme chez les Romains enrichis des dépouilles de tous les peuples, ce fait se reproduit encore de nos jours au sein même des nations civilisées. La richesse des seigneurs Russes est faite de la misère des paysans.
- Si sous le régime des castes et du bon plaisir, le sort du travailleur a été profondément négligé, depuis qu’il a cessé d’être un paria, et que l’inauguration du nouvel ordre de choses lui a rendu ses droits, et reconnu l’égalité du haut baron et du misérable serf d’autrefois, il y a lieu d’être surpris que son habitation n’ait pas été améliorée et rendue plus digne de lui. Tant que les hommes ne suivent pas
- p.482 - vue 482/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 483
- les inspirations de la justice, comme sous l’ancien régime désormais aboli, les abus sont inévitables, et il est difficile d’y porter un remède efficace. Et sous ce rapport, les habitations du peuple sont bien l’image de la confusion et du désordre qui régnaient alors au sein de la Société. N’est-ce point un tableau bien caractéristique de cet état de choses que le village avec ses maisons en pans de bois, la plupart du temps isolées et sans alignement, ses murs en terre ou pierre brute, ses toits de chaume, ses rues boueuses, ses fumiers ét ses mares qui en font un foyer d’infection et un repoussoir.
- Mais lorsqu’une ère nouvelle de justice, d’égalité et de fraternité a été ouverte enseignant aux hommes les bienfaits de l’accord et de l’union dans l’ordre et la liberté, lorsque l’oppression a cessé de briser les liens qui rattachent les familles les unes aux autres et font de toute une commune un seul tout ayant des intérêts communs, des aspirations solidaires, lorsque le niveau intellectuel et moral s’est élevé suffisamment pour que l’on ait une intelligence éclairée des choses, l’isolement des habitations, le désordre et la confusion de leur arrangement sont non seulement inutiles mais nuisibles à la Société en faisant obstacle au progrès des lumières et à l’organisation du bien être.
- Cela a été si bien compris, que depuis quelques années dans les grandes villes de grands travaux d’améliorations ont été exécutés dans ce sens. Les rues étroites ont été élargies, les matériaux employés mieux choisis ; les étages multipliés, les lois de l’hygiène mieux observés, et les nouveaux quartiers établis de façon à ce que l’air et la lumière circulent à flots au sein des habitations portant partout avec eux la santé, le bien être et la satisfaction.
- Ce que l’on a fait dans les villes pour les quartiers habités par les riches, il est du devoir de la Société de Faccomplir aussi pour l’habitation du pauvre.
- “ L’habitation, » dit encore M. Godin dans son livre « Le Gouvernement, ce qu'il doit être, elc. ,» traduit dans les faits l’avancement social des peuples. Elle sert à nos débuts dans la vie ; elle influe SUr nos habitudes et notre jugement; concurremment avec les locaux publics qui y sont adjoints, elle contribue à notre éducation et à notre instruction.
- “ EEe sert à nos relations, à nos réunions avec m>s semblables. Elle nous facilite plus ou moins 1 accès de nos occupations. Elle est un lieu de repos et de délassement.
- “ Ces avantages, elle nous les offre dans la mesure
- de sa bonne conception architecturale, et selon les constructions et aménagements qui y sont adjoints. La bonne distribution de l’habitation nous donne la satisfaction de l’existence; sa mauvaise conception engendre, au contraire, pour nous, la gêne, la privation et la souffrance. »
- « Bien conçue, l'habitation suppose un palais dans lequel les logements sont disposés de telle sortes qu’ils offrent des avantages communs dans des conditions égales pour tous. Ainsi établi, le logement de l’ouvrier n’est plus un logement spécial : c’est le logement humain, il participe à tous les avantages que le palais présente aussi bien pour le pauvre que pour le riche.
- « Sous le régime de la propriété nationalisée* l’habitation du riche s’unira à celle du pauvre ; le travail sera remis en honneur, les préjugés de la richesse s’effaceront ; personne ne se glorifiera de l’oisiveté, car l’oisif dépensera son bien, et le travailleur s’élèvera à la richesse.
- “ La dignité humaine prendra un caractère de réelle vérité; elle reposera sur le mérite des œuvres et des actions de chacun, et non sur de vaines glorioles du luxe ni sur l’abus des richesses.
- « Les classes se confondront alors, car les hommes: fortunés se trouveront honorés dé vivre à côté desi travailleurs et de se faire travailleurs eux-mêmes.
- « On ne songera plus à créer des habitations spé* ci aies pour les classes laborieuses; le palais commü* nal ou social comprendra riches et pauvres, car les pauvres d’alors ne le seront que relativement ; tous? les citoyens seront honorables et honorés. »
- Oette perspective d’avenir, si contraire à tout c# que l’on a vu dans le passé, est peut-être plus rapprochée que l’on ne pourrait le croire tout-d’abord d L’égalité s’impose chaque jour davantage au sein dé notre société, et dès que nos gouvernants auront compris l’absolue nécessité des quelques réformés? essentielles que l’humanité réclame; dès qu’ils sé seront mis à l’œuvre dans cette voie, en laissant dé côté toutes les discussions byzantines qui jusqu’à présent ont toujours occupé la première place dans leurs travaux, elle s’implantera de plus en plus dans les mœurs, et effacera la ligne de démarcation qui sépare encore les classes laborieuses de celles dites dirigeantes. La fusion finira par s’opérer entre elles, et dès lors, ce que l’on a déjà réalisé de progrès en fait d’habitation pour ces dernières profitera égalë^ mentaux autres. Il n’y aura plus dans la société humaine qu’une seule catégorie de citoyens, les travailleurs, et bourgeois et ouvriers devenus égaux dans la vie sociale, comme ils le sont déjà devant la loi au point de vue politique, fraterniseront dans la
- p.483 - vue 483/832
-
-
-
- 484
- LE DEVOIR
- même somme de bien-être dans l’habitation sociale, dernier mot du progrès aujourd’hui dans la satisfaction de l’un des premiers besoins de l’homme.
- Que nos hommes politiques se pénètrent donc sérieusement de cette vérité. Que dédaignant enfin les vaines spéculations de la politique étroite et stérile qui divise les partis, ils se consacrent à 1 œuvre infiniment plus sérieuse, plus patriotique et nationale et plus humanitaire du progrès social. Qu’ils se vouent définitivement à ce travail grandiose des réformes qui doivent amener la prospérité et la paix au sein de la nation, et ils mériteront ainsi de voir leurs noms inscrits au temple de mémoire et offerts à l’admiration de la postérité, à la suite de ceux des immortels auteurs de la féconde révolution de 1789.
- LE TRAVAIL EN ALLEMAGNE
- II
- Ainsi qu’on l’a observé, les socialistes allemands sont gens pratiques : ils s’en rapportent à eux, à leur propagande pour arriver à leur but. Ils répudient tout appel à la force, et ne considèrent pas comme certains révolutionnaires la mort d’un homme comme une solution : les attentats de Nobiling et de Hœdel en font foi, puisqu’aucun socialiste n’a été reconnu parmi les inspirateurs de ces criminels. — Que nous sommes loin des anarchistes de notre France ou des nihilistes de Russie qui se livrent à toutes les menaces, ce qui prouve qu’ils n’ont en vue aucune autre amélioration que celle de leur sort, et non de la classe laborieuse dont ils se disent cependant les défenseurs attitrés î
- Après l’attentat de Hœdel, cependant, la police employa tous les moyens pour anéantir la presse socialiste, expulsa un grand nombre d’ouvriers, ferma les salles de réunion,, exerça une surveillance inutile sur les sociétés d’orphéon et de gymnastique. — Vaines précautions : quelques semaines après la ville de Breslau, bourgeoise par excellence, donnait 5,200 voix à un ouvrier, — et malgré des mesures plus sévères, malgré le viol des lettres, malgré de nouvelles persécutions, la même ville voulant prouver son indépendance et peut-être son mépris du danger,osa envoyer ensuite deux socialistes la représenter au Parlement î
- Ainsi, le vote a paru et paraît encore être la seule arme du parti ouvrier : toute menace, toute persécution, est immédiatement suivie de renvoi d’un adversaire du gouvernement ; plus le bâillon est imposé
- au peuple, plus il agit, plus il marche, plus il avance et il traite de puissance à puissance avec les autres classes, car il a une identité de but sur tous les points aussi bien au Sud qu’au Nord ; il ne connaît point les divisions parce qu’il est d’un côté ou de l’autre, et se préoccupe peu si un socialiste est juif, protestant ou catholique. C’est cette cohésion qui le rend fort et redoutable.
- Il n’est sans doute pas inutile de rappeler les révélations faites par un ministre il y a trois ans, en réponse à une interpellation de M. Bebel, au sujet de la proclamation de l'état de siège :
- « Après la proclamation de la loi du 21 octobre 1878, de nombreuses sociétés de propagande démocratique furent dissoutes. Sauf qu’ellen’exposait plus le pouvoir à être tourné en dérision, cette mesure ne produisit que de minimes résultats. Les journaux supprimés furent remplacés par un grand nombre d’imprimés interdits, mais qui, malgré leur prohibition, furent importés à Liepzig très habilement, et répandus partout. Aux sociétés dissoutes, on en substitua une foule d’autres, portant les noms innocents de « Société de fumeurs de pipes » ou « Club du Jeu de Quilles », ou « Société Orphéonique, Harmonie, Fleur de Printemps.»
- Quelques-uns de ces cercles existaient depuis longtemps; d’autres furent créés ; mais tous poursuivaient apparemment un but très inoffensif. — Ou jouait aux quilles, on fumait, on chantait. Seulement, ces réunions servaient, en même temps, à discuter, à donner et prendre des instructions. De temps à autre, on réunissait plusieurs de ces clubs, pour exciter les esprits, et l’on organisait des fêtes pour faire de l’argent. Tout cela n’est pas bien mystérieux. De tout temps, les partis révolutionnaires, obligés d’opérer en secret, ont agi de la sorte. Sans doute, ces Sociétés déléguaient aussi des mandataires aux conférences des initiés. A la longue cependant, cette organisation ne suffisant plus, on s'organisa en circonscriptions électorales. Je crois que cette idée a été bonne au point de vue socialiste, car, en prenant pour base une donnée géographique, cette organisation servait en même temps à la propagande électorale et au but général du parti ; on pouvait prétendre à tout instant qu’on ne s’occupait que de propagande électorale, ce que la loi permet, sans avoir d’autre but. J’ai des raisons cependant de supposer qu’on s’occupe très-largement à Leipzig et dans les environs des affaires du parti en général. On lui a donné, d’après les informations que j ai reçues, l’organisation suivante : On a divisé les circonscriptions électorales en districts ; dans chaque district, on tient une liste des membres du parti, qui
- p.484 - vue 484/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 485
- ge cotisent entre eux ; et chacun de ces districts possède un chef assisté d’adjoints et d’hommes de confiance. Les chefs de district réunis nomment un comité exécutif qui dirige les affaires de la circonscription électorale et la relie à la haute direction du parti.
- Une organisation pareille, messieurs, mise dans la main de chefs ayant la Révolution pour but ouvert, habitués à pouvoir compter sur la discipline absolue de leurs adhérents, et, qui, en outre, se sont réservé expressément le droit de changer leurs moyens d’action suivant les circonstances et sans s’arrêter aux lois, je dis qu’une organisation pareille, placée dans les mains de tels chefs, présente un grand danger pour l’ordre et la sécurité du pays. »
- De telles paroles dans la bouche d’un ministre prouvent combien le pouvoir était effrayé ; combien aussi il sentait que la force ne peut rien contre les idées d’une masse compacte, disciplinée, puissante par conséquent. — Aussi, le grand chancelier, M. de Bismarck, a-t-il jugé sage de renoncer aux lois d’exception et de coercition, et a-t-il apprécié que lorsqu’un mouvement considérable se produit, il vaut mieux suivre le courant que d’essayer de l’endiguer.
- C’est alors qu’il a conçu les projets de prévoyance ouvrière dont nous avons donné le détail dans notre article sur les accidents du travail. — Mais venant de l’Empire, cette loi n’a pas paru sourire aux intéressés qui se sont vus enserrés dans les mailles du socialisme césarien ; d’ailleurs on leur offrait d’améliorer leur sort au moyen de retenues faites sur leur salaire déjà trop misérable; d’autre part, les sacrifices qu’on exigeait des patrons entraînaient nécessairement une réduction de ces salaires. — Les contribuables à leur tour se récriaient en disant que l’assurance de l’existence aux vieillards, aux infirmes, aux malades, aux ouvriers sans travail, allait encore faire augmenter les impôts.Et tous repoussèrent ce projet; les uns par fierté, les autres par intérêt.
- Il est indéniable que demander des sacrifices pécuniaires aux ouvriers allemands, c’est exiger l’impossible ; on ne peut nier non plus que les quelques milliards nécessaires pour mener à bien le projet de de Bismarck ne fussent une charge écrasante Pour la massse : la mesure aggravait donc encore la situation actuelle des travailleurs.
- L’Allemagne est rongée par le même mal que les autres nations : le militarisme qui engloutit les ressources les plus vives en hommes et en argent de °haque pays. Les budgets de dépenses ne cessent de s accroître pour créer des armements en pleine épo-
- que d’éclosion de progrès, de discussion et de fraternité.
- Que pouvons-nous dire, nous hommes civilisés, lorsque nous examinons la situation actuelle des peuples prêts à se ruer les uns sur les autres, à se foudroyer par la science, à se détruire par la mécanique ? Sont-ils, ces peuples, plus sages que les sauvages puisqu’ils ne rêvent qu’extermination de ceux qui sont au delà des frontières créées par le hasard des guerres, puisqu’ils élèvent leurs enfants en leur donnant l’éducation et l’instruction si longues à acquérir et qu’une balle homicide jette à jamais dans le néant ?
- Que les peuples y songent. C8 n’est pas en se tenant l’arme au pied, la menace sur les lèvres, la haine au cœur qu’ils accompliront une grande tâche : Si nous en croyons le livre que nous avons sous les yeux, le gouvernement allemand n’est pas sans inquiétude sur les dispositions des travailleurs. Les chefs de l’armée allemande se plaignent depuis longtemps que l’agitation socialiste s’étende aux régiments; ce parti se mêle activement aux affaires militaires; il critique les traitements infligés aux soldats, la dureté du service, les inégalités de la hiérarchie, condamne la guerre et attaque les hommes et les institutions que l’armée a pour devoir de défendre. La propagande envahit les casernes, les inonde d’écrits sapant la discipline. Un écrivain a dit que les socialistes, comptant peu de personnes aisées dans leurs rangs, manquent des ressources nécessaires pour s’attaquer avec succès à un empire aussi solidement fondé. Mais en temps de guerre, la situation pourrait changer. Tous les citoyens étant soldats, et les socialistes formant au moins un bon huitième de l’armée allemande, le parti se trouverait immédiatement en force et en état d’agir, suivant un plan adopté sur un mot d’ordre donné.
- Telle est la situation inquiétande, terrible qu’il est permis d’entrevoir. — D’un côté un peuple ayant débordé lors de la guerre de 1870, s’étant répandu sur le territoire de la France qu’il a pu amoindrir, mais non ruiner; continuant sa guerre par une lutte sans merci sur tous nos marchés industriels inondés de produits établis à des prix avilis, qui donnent à la lutte le caractère d’un combat pour un morceau de pain. — De l’autre côté, la nation française invaincue, ouverte à l’invasion industrielle comme elle fut jadis ouverte à l’invasion militaire, luttant à force de travail et d’intelligence, ne se lassant pas, ne désespérant jamais. — Où et comment cela s’arrêter-t-il ? Il est permis de le prévoir : le jour où l’Allemagne aura conquis par la liberté, par la sagesse, par le calme, un rang parmi les nations démocra-
- p.485 - vue 485/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- piques, n’obéissant qu à leur volonté et à la fière justice. Le jour-là, la charrue remplacera le fusil et le eanon fera place à l’outil. La paix sera alors entre tous les peuples.
- A. Dbbxrle.
- —----- ii BS—qwr—------
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Le Bilan parlementaire. — La Chambre, depuis plus d’une semaine, a tout son temps absorbé par la discussion générale des conventions proposées entre l’Etat et les grandes compagnies de chemins de fer.
- La question est importante et l’on s’explique parfaitement que nos députés donnent, tant de temps à son étudé. Peut-être même cette étude sera-t-elle faite trop légèrement.
- En effet,ilyadu pour et du contre dans ces conventions.
- Les avantages les voici: les compagnies feront en 40 ans 10,000 kilomètres de chemins de fer, coûtant 3 milliards, sans que ces travaux, reconnus nécessaires, viennent écraser le budget; les compagnies prendront à leur charge les insuffisances de rendement des lignes de ce troisième réseau, tandis que dans le système actuel c’est l’Etat qui supporte ces déficits pour les lignes qu’il a construites ; les conventions assurent le remboursement rapide, sous forme de travaux, des dettes des compagnies envers 1 Etat, remboursement qui, sans cela, n’aurait eu lieu qu’à des échéances très éloignées, de
- {)lus elles accroissent la part à toucher par l’Etat sur ’excédantdes bénéfices que réalisent les grandes lignes ; en|üu, elles améliorent le système de la tarification.
- Malheureusement il y a beaucoup d’ombre à ce tableau. Il y a un danger politique à accroître la puissance déjrà trop grande des grandes compagnies, et celle de l’aristocratie financière dont elles dépendent, aristocratie qui représente des intérêts cosmopolites et qui est presque exclusivement composée des plus acharnés ennemis de la République. Il y a en outre à redouter que l’adoption de ces conventions n’ait pour résultat de rendre impossible le rachat des chemins de fer par l’Etat. Les chemins de fer sont du domaine public et ils appartiennent en principe à l’Etat, comme les routes, les places publiques, les ponts, les canaux. Ils sont, comme l’a fait si justement observer M. G. Pelletan, ils sont les organes de la vie et des éléments de la sécurité de la patrie. Ils constituent en fait un service public, et malheureusement ils sont entre les mains d’intérêts privés et l’on va par les conventions aggraver cet état de choses.
- Il faut reconnaître que les adversaires des grandes compagnies s’y prennent mal dans leur lutte. IL réclament pour l'Etat non seulement la propriété des lignes, ce qui serait excellent, mais encore l’exploitation par l'Etal ce qui ne manquerait pas de dangers. Nous avons déjà dix fois trop de fonctionnaires en France. L’exploitation des chemins de fer par l’Etat augmenterait encore leur nombre dans des proportions efftayantes. Nous sommes donc dans cette question des chemins de fer ballotés de Charybde à Scylla.
- On trouve partout dans les journaux l’émotion, la colère plutôt, produite par l’article queM. Laisant a publié dans la République radicale : « La Chambre infâme ». M. Laisant ne s’excuse ni ne recule. En termes moins violents mais plus énergiques, il porte cette accusation formelle. « Ma conviction profonde c’est que la majorité de cette chambre est anti-républicaine ; c est que si cette majorité est réélue en 1885 c’en est fait de la République». Pessimiste, dit-on, mais il est dans le vrai.
- B- C- (Etats-Unis d'Europe).
- • «
- Le Sénat discute la loi sur îa magistrature de façon à la rendre, de iort médiocre qu elle était, tout à fait mauvaise. M. Naquet que les électeurs de Vaucluse font passer de la Chambre au Sénat fera peut-être, à. la fin voter la loi sur le divorce. ’
- *
- * *
- L’enfant du miracle. — Décidément on s’était par trop pressé d’ouvrir la succession du comte de Chambord. Chaque jour il va mieux. On sait que la date de sa naissance, arrivée longtemps après la mort de son père, lui valut le surnom ironique d’enfant du miracle. Il ne manque point de gens pour faire en ce moment dé son retour à la santé un miracle nouveau. Non point un miracle de la science dont M. Vulpian aurait lé principal mérite, mais un vrai miracle, un renversement des lois delà nature obtenu par les neuvaines, par les tri-duum, par les pèlerinages, par les ostensoirs votifs, par l’attouchement des roses sacrées venues d’un sanctuaire de Sicile, enfin par la présence et par les prières d’un moine italien Dom Boscc*. Les journaux catholiques remplissent chaque matin leurs colonnes de ces récits merveilleux. Pourquoi, en effet, ne se ferait-il point de miracles en un temps où l’on voit un évêque M Freppel, condamné par décision du Conseil d’Etat à remettre à un Séquestre régulièrement nommé la caisse épiscopale dont iL n’a point rendu les comptes depuis sept ans, défendre au Trésorier de remettre cette caisse, et au Séquestre de la recevoir, sous peine d’excommunication ! Excommunier les gens en 1883 I
- L’affaire Oolîimd. — Le Temps publie îa lettre suivante, adressée à M. Carret, député de Chambéry:
- Les Gharmettes,par Pont-aux-Moines (Loiret), 27 juillet 1883.
- Monsieur le député,
- Le Temps de ce matin m’apprend que la gauche radicale a été saisie par vous d’une demande d’enquête parlementaire relativement à une accusation de corruption contre deux membres de la Chambre, prétendûtnent produite par moi devant un tribunal belge.
- Permettez-moi, monsieur, de vous faire remarquer tout d’abord que je ne trouve aucune analogie entre le fait relaté par moi et les accusations virulentes que l’honorable M. Laisant a adressées en bloc à la Chambre dont il a l’honneur de faire partie — à propos des conventions de chemins de fer.
- De plus, il est faux, absolument faux, que j^aie accusé de corruption des membres de la Chambre.
- Pour me disculper d’une accusation odieuse, j’ai dû, devant le tribunal de Marche, qui, du reste, m’a renvoyé des fins de la poursuite, dire toute la vérité, et elle n’est pas de nature à effaroucher vos collègues.
- Chargé par un établissement de banque de Belgique de traiter une opération financière, en 1881, je. me suis trouvé en rapports avec divers intermédiaires, notamment avec deux députés qui ont bien voulu se charger des démarches auprès des financiers parisiens,et,comme il est en pareil cas d’usage constant, je leur ai versé, pour les frais, à titres d'arrhessomme de seize mille francs.
- L’affaire projetée n’a pas abouti ; mais j’ai pu me convaincre que ces deux députés m’avaient apporté un concours loyal et effectif et que la somme de seize mille francs leur était parfaitement acquise.
- Quelques mois plus tard, la Banque belge, dont j’étais le mandataire, fut entraînée dans la grande débâcle, son gérant poursuivi et condamné comme faussaire, et les deux députés, auxquels j’ai fait allusion, m’apostrophèrent violemment, en me reprochant d’avoir cherché à abuser de leur influence pour relever un établissement véreux.
- J’étais — moi le premier — victime d’une trop absolue confiance; mais je n’ai pas à discuter ici ma part de responsabilité, et il me semble, monsieur, qu’il n’y a rien dans cette affaire qui doive éveiller les susceptibilités de la Chambre.
- p.486 - vue 486/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 487
- personne n’aurait songé à la relever si, dans un but de polémique que je ne veux pas apprécier, certains journaux n’avaient travesti ma déclaration, transformé eo montagne une tout petite souris.
- Je suis au surplus, monsieur, à l'entière disposition de tout groupe de la Chambre qui voudrait m’interroger à cet égard.
- Veuillez agréer, monsieur le député, l’expression de mes sentiments respectueux.
- Henri Boland,
- Ancien rédacteur en chef du National belge.
- Donc, deux députés ont touché 16,000 fr. pour démarches auprès de financiers.
- ANGLETERRE
- Les journaux français ont fait grand bruit de l’annexion que le gouverneur de Queensland voulait faire de la Nouvelle-Guinée. Une circulaire de Lord Derby met fin à ce tapage. Le gouvernement de Queensland est vertement tancé d’avoir voulu faire une annexion pour laquelle il n’avait ni compétence ni autorisation, et l’un des paragraphes de la circulaire mérite l’attention et l’éloge :
- « Le gouvernement de la reine a reconnu que l’intérieur des terres de la Nouvelle-Guinée est peuplé de plusieurs millions de naturels dont on ne sait rien où à peu près rien. L’annexion de ces tribus et de leur territoire mérite un sérieux examen avant que l’Angleterre se risque à soumettre à sa juridiction des races gui n'en veulent pas et qui n'ont rien à y gagner. »
- Cette dernière ligne pose les vrais principes en matière d'annexion. Il est vrai qu’elle contient implicitement la condamnation de l’Union Irlandaise.
- Le gouvernement anglais se conformant à la décision du comité parlementaire qui a condamné l’entreprise du tunnel sous-marin a retiré le bill d'autorisation.
- ITALIE
- On écrit de Rome à la Nazione :
- * Jusqu’à présent la presse italienne observe le silence sur l’entrevue des souverains d’Allemagne et d’Aulriche-Ilongrie à Iscbl sans relever que d’autres questions importantes attirent l’attention des journaux. Il est per mis de constater que l’Italie n’est que médiocrement intéressée à l’entrevue d’Iscbi, vu que notre entente avec les puissances centrales nous permet de considérer la rencontre des deux empereurs comme un fait habituel et normal.
- *
- ¥ ¥
- Le rapport de M. Magliani, ministre des finances, sur l'abolition du cours forcé constate que les résultats sont des plus rassurants. A l’ouverture des opérations d’échange, le Trésor avait en caisse 677 millions de valeurs métalliques provenant soit de l’emprunt soit de la réserve. Durant les deux premiers mois de la mise en circulation des monnaies d’or et d’argent, il n’a été pré- j sentô à l’échange que 78 millions de billets environ, ce i qui, suivant le ministre, démontre la confiance du pu- j blic dans les billets de l’Etat. Durant la môme période ! l’importation de l’or a dépassé çie huit millions l’expor- ! talion. Ainsi cette réforme difficile et laborieuse depuis si longtemps réclamée s’est accomplie sans troubles et sans danger, tout péril est désormais écarté.
- Maintenant qu’on rétablit la circulation de l’or et de l’argent il faut songer à une loi agraire pour ranimer la mère de toutes les industries, l’agriculture. Il faut consacrer une partie du budget à des entreprises plus utiles que l’entretien d’uue armée permanente complètement oisive, et plus qu’inutile, dangereuse, qui ronge les finances et dévore les ressources destinées à l’alimentation, à l’instruction et au bien être du peuple.
- A. U.
- Le choléra fait en Egypte des ravages effrayants. S’il diminue à Damiette c’est faute d’aliment, les habitants sont morts ou eu fuite. Tout le Delta est envahi, le Caire largement attaqué, le faubourg de Boulacq dépeuplé. On y brûle des rues entières sans arrêter la contagion. Nulle part aucune police, aucune voirie ; les cordons sanitaires sont supprimés, ils transmettaient la contagion. Partout le désespoir, l’apathie, la mort, l'infection. Il faudrait tout brûler. Il serait injuste de s’en prendre aux Anglais de cette absence de police et d’hygiène, elle tient aux mœurs, aux préjugés, au caractère des populations, mais leur responsabilité, et elle est lourde, c’est d’avoir obstinément refusé de prendre les mesures qui eussent prévenu l’invasion du fléau.
- SUISSE
- Le journal Les Etats-Unis d’Europe, de Genève, confirme que, sur la proposition de M. Louis Ruchonnet, président do la Confédération suisse, le Conseil féodal a proposé aux Etats-Unis d’Amérique de lier les deux pays par un traité d’arbitrage permanent.
- La ligne internationale de la -paix et de la liberté adresse aux sociétés de la Paix, d Europe et d’Amérique, une circulaire annonçant qu’elle met l’ordre du jour de son assemblée du 16 septembre prochain :
- La neutralisation du Danemarck, de la Suède et de la Norwège ;
- La neutralité du Danube ;
- La neutralisation du Congo.
- NOUVELLE CALÉDONIE
- Suivant des avis de Nouméa en date du 16 juillet, une grande émotion régnerait parmi les colons français à la suite du bruit de l’annexion des Nouvelles-Hébrides par l’Angleterre.
- Des réunions auraient été tenues par les colons pour protester contre cette annexion éventuelle, et une députation aurait présenté à ce sujet une adresse au gouverneur expliquant notamment que les Nouvelles-Hébrides sont une dépendance de la Nouvelle-Calédonie.
- NORWÈGE
- On télégraphie de Christiania à la Gazette de Cologne que l’officier ministériel chargé de citer les ministres devant la haute-cour du royaume a refusé cette mission, en déclarant qu’elle ne rentrait pas dans ses attributions et en ajoutant qu’il trouverait difficilement un fonctionnaire qui se crût obligé de s’occuper d’une affaire aussi désagréable.
- LE CONGO
- Les explorations des cinq dernières années ont fait connaître l’importance du Congo. Obstrué par des cataractes dans la partie inférieure de son cours k 300 milles de la côte, ce fleuve, au delà du lac N’tamo (Stanley pool) devient pour la navigation une puissante voie de communication de 800 milles d’étendue qui s'étend unies chutes de Livingstone par 15° long, de Paris, et les chutes de Stanley par 23° long. E de Paris. A Test du Gabon coulent deux affluents du Congo, VAnima M'paka et la Licona Kounia qui rejoignent le grand fleuve après un parcours de 250 milles et portent ainsi à 13,000 milles la longueur de la voie naviguable que présente, en l’état actuel de nos connaissances, le Congot intérieur. Si Ton considère que, en dehors de l’Alima et de la Licona, il vient sc joindre à cette artère principale huit autres grands affluents dont Stanley a entrevu les embouchures, on voit que, la partie du bassin du Congo qui s’étend entre le 13° et le 24° long. E. de Paris, est drainé par un vaste système de voies accessibles à, des bateaux à
- p.487 - vue 487/832
-
-
-
- 488
- LE DEVOIR
- Tapeurs, et dont l’étendue peut-être évaluée à 8 ou 10,000 kilomètres. Le point de déDart de ce système, Stanley-pool, ne se trouve qu’à 300 milles de l’Atlantique. Cette contrée, par la densité de sa population, par la richesse de ses produits, par la fertilité de son sol, est le centre le plus abondant de production et le plus vaste débouché que l’activité européenne puisse trouver en Afrique. Un avenir nouveau s’ouvrira certainement pour elle : bientôt vont surgir là une nouvelle Afrique et une nouvelle Australie dont la côte occidentale et le Gabon eD particulier seront la porte. Un chemin de fer qui relierait Stanley-pool et l’Atlantique serait le moyen le plus économique et le plus prompt de hâter cet ave-mir, parce que les 350 kilomètres de voies ferrées à construire nous permettraient de profiter de3 2,400 kilomètres de voies naviguables que les exploitations ultérieures dans les grands affluents du Congo peuvent porter à 8,000 ou 10,000 kilomètres.
- ♦
- * *
- La Workmen’s peacs Association a voté ces jours-ci une Résolution par laquelle « elle condamne comme pouvant altérer les bonnes relations de l’Angleterre avec la France, la proposition de confier à une compagnie anglaise la construction d’un second canal de Suez. Elle a en môme temps remercié le gouvernement de la tentative faite pour s’entendre avec M. de Lesseps, et demandé que si cette tentative n’aboutissait point, l’entreprise d’un second canal soit accordée à une compagnie internationale, garantie par l’Europe. » Il serait plus simple, plus facile et plus favorable à la paix de consacrer par un traité, signé d’abord par l’Angleterre et par la France, et successivement par toutes les nations grandes ou petites, la liberté et la neutralisation non seulement du canal construit et du canal à construire, mais de leurs dépendances, notamment de la Mer Rouge qui n’est à vrai dire que la continuation du canal.
- ALLEMAGNE
- L’empereur Guillaume a sanctionné la loi politico-ecclésiastique, mais le triomphe que M. de Bismarck attendait de cette loi lui échappe. Les catholiques profitent des larges concessions qui leur sont faites, mais saDS en être reconnaissants. La Curie a pris sa revanche. M. de Windshorst et M. Meicbers, ce fameux archevêque qui causa tant d’insomnies au Chancelier, déclarent hautement que le pape ne fera aucune concession, pas même celle de notifier les noms des curés choisis par lui, tant qu’il restera trace des lois de mai. Puisse la leçon servir à M. J Ferry, et à M. Grévy qui n’a pas encore répandu à la fameuse lettre de Léon XIII. Qu’ils se rappellent le vieux dicton :
- Oignez vilain, il vous poindra ;
- Poignez vilain, il vous oindra.
- En attendant le Portugal imite la Belgique, et va supprimer l’ambassadeur qu’il entretenait au Vatican.
- *
- ♦ *
- Election, à Hambourg, d’un député au Reichstagh ; à Gènes, d’uu député à la Chambre. A Hambourg, le candidat progressiste, M. Hânel, obtient 5,570 voix et le candidat socialiste M. Heinzel, 6,639 ; ballottage le 3 août. A Gènes, les ruraux l’emportent, et il s’eu faut de 123 voix seulement que M. Armirotti n’aille s’asseoir sur les bancs de l’extrême gauche à côté de M. Maffi.
- * *
- Nous lisons dans la Revue Sud-Américaine, sous la signature de M. Pedro Lamas d’excellentes réflexions auxquelles nous ajouterons une considération qui a son importance, c’est que les colonisations qu’un peuple fait soit par l’émigration d’une population surabondante, soit par l’extension de ses débouchés et de ses relations commerciales, ne coûtent ni sang ni argent.
- * La plupart des pays de l’Europe traversent une crise économique dont tout le monde connaît la gravité. Et cependant, la plupart de ces pays cherchent à entraver l’émigration ! Ils ne s’aperçoivent pas qu’ils tombent ainsi dans une triple erreur : erreur morale, erreur économique et erreur politique.Erreur morale, car le droit d’émigrer n’est qu’un corollaire de la liberté du travail. Oa entend par liberté du travail la liberté de travailler comme on veut, où l’on veut, avec qui l’on veut. Erreur économique, car en empêchant les travailleurs d'aller à l’étranger chercher des salaires plus élevés, un avenir plus riant, on aggrave la question sociale, on donne une pâture aux grèves, on méconnait les lois les plus élémentaires de l’offre et de la demande, les lois qui règlent les salaires, formulées d’une manière si pittoresque par Gobden : « Quand deux ouvriers courent après un patron, c’est la baisse des salaires ; quand aeux patrons courent après un ouvrier c’est la hausse. » Ici, en Europe, deux ouvriers courent après un patron; là-bas, au Brésil, cent patrons courent après un ouvrier. Erreur politique, enfin, car c’est par les colonies, parla création de nouveaux débouchés, par l’établissement d’une clientèle nationale à l’étranger, que les vieilles nations de l’Europe peuvent espérer conserver leur influence et leur prestige et maintenir leurs échanges au niveau de leur production.
- # *
- On annonce de Londres que le steamer Corisco, de la « British and African Company », est parti, avant-hier, de Liverpool, ayant à son bord les principaux membres d’une expédition destinée, d’après YEvening News, à entraver l’œuvre de M. de Brazza. Cette expédition, commandée par le général F.-J. Goidsmith, apporterait à Stanley des renforts en matériel et en personnel. Le général — contradiction assez singulière — se rendrait au Congo sous les auspices et aux frais du roi des Belges.
- Il serait intéressant de savoir si ces faits sont exacts, et si l’Association internationale belge joue sur le Congo, vis-à-vis de l’explorateur français, le rôle qu’on lui attribue.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen (1>
- Traduit de l’Anglais de M. Lloyd Jones IY
- Les vingt années qui suivirent la naissance de Robert Owen virent se terminer l’ère qui précéda l’introduction des machines dans l’industrie, et inaugurer celle dans laquelle le travail manuel n’eût plus que la seconde place dans l’œuvre de la production. Nous avons déjà fait connaître la maaière dont les manufactures de coton s’installèrent sur les bords des rivières, et la rapidité avec laquelle elles se développèrent attirant à elles toute la population. Le changement qui en résulta fut complet. Nombre de vieux travailleurs que l’âge rendait impropres à se plier aux nouvelles exigences, restèrent en dehors et continuèrent à travailler chez eux, mais tout ce qui était jeune, vivant, actif, passa dans les usines et les manufactures, et c’est cet élément qu’il faut
- (1) Voir les derniers numéros du Davoir.
- p.488 - vue 488/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 489
- étudier pour se rendre compte du prodigieux développement de l’industrie textile en Angleterre.
- Dans certaines branches de l’industrie manufacturière, le travail des tout jeunes gens était une nécessité, mais on rencontrait chez les parents des dispositions très hostiles à l’entrée de leurs enfants dans les usines. L’apprentissage dans l’intérieur des familles était passé dans les habitudes pour les petites industries du royaume, mais dans les fabriques cet arrangement était impossible, d’abord parce que les chefs d’industrie ne se chargeaient pas d’enseigne comme le faisaient les anciens maitres toutes les branches du mét'er,et ensuite parce qu’ils n’auraient pas pu prendre la charge de l’entretien et de la surveillance de centaines d’enfants,auxqueis ils ne pouvaient faire que peu d’attention par suite de la presse et de l’importance des affaires.
- Il fallait néanmoins surmonter à tout prix cet obstacle, et l’on prit le parti de demander aux wor-khouses (maisons d’asile) du royaume, autant d’enfants pauvres que l’on pouvait employer d’apprentis, en les liant par un contrat à celui sous la direction duquel on les plaçait. Ces pauvres créatures étaient ainsi marchandées et envoyées à destination par troupeaux, les autorités des maisons d’Asiies étant bien aise de s’en débarrasser. Une fois installés, ces enfants étaient logés et couchés dans des hangards, leur nourriture était de la plus infime qualité et souvent insuffisante, et par suite du système adopté de les partager en équipes de jour et de nuit, à peine le lit était-il quitté par l’un qu’il était occupé par l’autre ; c’était, disait-on, le moyen qu’ils n’eussent jamais froid. Livrés ainsi à la merci des patrons, ces malheureux sans familles, sans parents étaient fort maltraités, et cela passa à peu près inaperçu jusqu’au moment où les maladies, inévitables avec un pareil régime,vinrent semer l’alarme dans la population voisine des usines. C’est ainsi que le public fut mis au courant des dangers que faisait courir l’introduction du nouveau système de manufactures.
- Il ne nous parait pas nécessaire d’entrer dans le détail des faits pour prouver ce que nous venons d’avancer. Dans la « Malédiction au système Manufacturier, » ,de John Pielden, dans la » Population 'manufacturière » de G-askeil, dans un pamphlet de Robert Blencoe, un malheureux infirme qui avait été lui-même apprenti dans une manufacture, et qui en parlait par expérience personnelle, nous trouvons un tableau tellement navrant de ce système primitif d’apprentissage, qu’il n’y a rien de pareil dans toute l’histoire de la nation Britannique.
- Non seulement ces infortunés étaient mal nourris et complètement négligés, mais encore ils étaient
- cruellement frappés et flagellés pour les tenir éveillés au travail, et sauf par quelques articles adressés par les correspondants des journaux à leurs feuilles, c’est à peine si les abominations de ce système étaient portées à la connaissance du public.
- En 1796, une commission connue sous la domination de Manchester Board of Health fut nommée à Manchester, et le docteur Percival, président de la Société Littéraire et Philosophique de Manchester et ami intime de Robert Owen, lui soumit quelques considérations sur certains détails d’organisation de ces établissements qui se répandaient partout. Son but était de faire prendre des mesures préventives contre les maladies, contre leur propagation par contagion, et de faire fournir tous les secours nécessaires aux malheureux qui en étaient atteints. Dans son enquête la commission porta tout spécialement son attention sur les grandes manufactures de coton établies dans la ville de Manchester et ses environs. Dans son rapport elle expose les faits suivants :
- 1° Il parait que les enfants et autres personnes qui travaillent dans les grandes fabriques de coton sont tout particulièrement prédisposées à être atteints de la fièvre, et qu’une fois atteints, la maladie se propage rapidement, non seulement parmi ceux qui sont logés en foule dans les mêmes chambres, mais encore parmi les familles du voisinage et parmi les groupes de population auxquels ils appartiennent.
- 2° Les grandes manufactures sont également nuisibles à la constitution de ceux qui y sont employés, même là où il n’y a point d’affections morbides par-culières qui prédominent, par suite du séjour confiné dans des pièces fermées, de l’action débilitante d’un air impur et chaud, et du défaut d’exercice actif que la nature indique comme indispensable dans l’enfance et la jeunesse pour donner delà vigueur et rendre l’homme propre aux travaux de l’humanité.
- 3° Le travail intempestif de nuit et celui trop prolongé de jour qui, en ce qui concerne les enfants, tend à diminuer les chances futures d’efficacité, du concours qu’ils auront à prêter à l’œuvre de vie et à l’industrie, en détruisant leurs forces et le ressort vital de ces générations naissantes, encourage aussi la paresse, l’insouciance, et l’imprévoyance des parents qui, contrairement à l’ordre de la nature, subsistent de l’oppression de leurs enfants.
- 4° Il paraît que les enfants employés dans les manufactures sont généralement privés de toute occasion de s’instruire et d’acquérir la moindre éducation morale et religieuse.
- 5° D’après les excellentes règles qui sont en vigueur dans différentes usines, il paraît que beaucoup de ces
- p.489 - vue 489/832
-
-
-
- 490
- LE DEVOIR
- inconvénients peuvent être évités dans une mesure considérable; et c’est pour cela, que forts de l’expérience, nous sommes assurés du concours des propriétaires libéraux de ces manufactures, pour proposer une aide de la part du Parlement (si d’autres méthodes ne paraissent pas devoir remplir le but), afin qu’il établisse un système général de législation pour la sage, humaine et équitable organisation de tous ces établissements.»
- Ce rapport jette une vive lumière sur les premiers débuts de notre gigantesque système de manufactures. Il nous fait savoir qu’on l’appliquait sans se préoccuper du bien-être du peuple, ni des maux qui pouvaient en résulter pour lui. Il prouve en même temps que ceux qui tiraient profit de c«s maux les laissaient subsister, sans rien tenter pour les faire cesser ou tout au moins les adoucir, exepté dans les quelques cas indiqués par le rapport. On peut dire que c’est ce document qui donna naissance à l’agita-tation manufacturière qui dura pendant plusieurs années, et à la lutte engagée pour mettre un terme aux mauvais effets produits sur la santé par le régime des fabriques, à l’obstacle apporté à l’éducation des enfants par le travail de nuit ajouté à celui de jour; et aux terribles résultats qu’enti'aînait forcément la promiscuité des enfants des deux sexes sans instruction ni surveillance.
- Cette lutte fut assez acharnée.Les partisans du système insistaient sur ce que le capital du chef d’usine étant sa propriété, il avait le droit de l’exploiter comme il l’entendait, sans que les sentimentalités eussent à y voir. On alléguait que si les bénéfices étaient considérables, les risques étaient grands, et que la moindre augmentation de frais, en faisant monter le prix de la production, pouvait mettre le commerce de ces produits à la merci de la concurrence étrangère ; que les machines coûtaient cher et ne pouvaient rester inactives,et qu’il fallait par conséquent les faire marcher sans interruption. Il y eût même des docteurs qui ne craignirent point d’affirmer que le travail n’était point pénible et qu’il était plutôt favorable à la santé et au bonheur des enfants qui y étaient employés.
- Tout cela rendait plus lente et plus difficile la vie-toire de ceux qui voulaient des améliorations et des j adoucissements au déplorable état do choses signalé i par la commission. Une autre difficulté provenait de j ce que l’on avait fait croire aux ouvriers que la ; moindre diminution des heures de travail serait ac- j compagnée d’une diminution de salaire, ce qui fai- I sait que les travailleurs eux-mêmes se rangeaient j du coté opposé à celui des honnêtes réformateurs i qui travaillaient pour eux, et dont ils se méfiaient. I
- Ils s’étaient laissés persuader que les efforts de ces gens-là étaient une atteinte à leur liberté, et que si on leur dormait raison une fois, ce précédent compromettrait à jamais leur indépendance dans l’avenir.
- La situation était donc hérissée d'obstacles de toute sorte. L’opinion ne se prononçait pas encore à ce sujet, et l’on ne pouvait pas, par conséquent s’appuyer sur elle dans les réclamations qu’on adressait au Parlement. On dut se borner d’abord à la question de l’apprentissage comme premier point d’attaque, en laissant de côté le sort des travailleurs adultes qui n’étaient pas apprentis.
- Grâce au concours de Sir Robert Peel, on obtint en 1802 qu'une première loi sur les manufactures fut votée, limitant à douze le nombre des heures de travail, et fixant six heures du matin et neufheures du soir pour le commencement et la fin de la journée. Cette loi prescrivait la cessation du travail de nuit à partir de juin 1804, l’enseignement à tous les apprentis de la lecture, l’écriture et le calcul, et de plus qu’il fut fourni à chaque enfant un vêtement complet par an. Elle imposait en outre l’obligation de blanchir deux fois par an à la chaux et (le ventiler convenablement les ateliers, et de veiller à la séparation rigoureuse des sexes dans les dortoirs.
- Les dispositions prises pour l'inspection des usines sont assez curieuses et témoignent de l’hésitation avec laquelle les législateurs touchaient à ces abominations. A la session d’été de chaque année, dans les districts où il y avait des manufactures, Iss justices de paix étaient tenues de nommer deux inspecteurs, l’un pris dans le tribunal de paix même, et l’autre parmi le clergé de l’Eglise établie. Le greffier du juge de paix devait les accompagner dans leurs visites. Les pénalités édictées contre les infractions constatées consistaient en une amende ne dépassant pas 5 livres sterling (125 fr.) et pas moindre de 40 sohellings (50 fr.).
- Ce modeste début avait son importance, en ce que c’était un premier pas de fait dans la voie du progrès, et en ce qu’il constatait officiellement un besoin vivement senti de remédier à des maux insupportables, devenus désormais des délits tombant sous les coups de la loi. L’inspection était naturellement inefficace ; les amendes trop insignifiantes pour avoir une portée quelconque ; mais le système (le l’apprentissage n’en était pas moins atteint en principe.
- Un dernier coup lui fut porté lorsque Watt eut trouvé le moyen d’appliquer sa machine à vapeur au mécanisme des ateliers, et permis aux industriels de transporter leurs usines des bords des rivières dans les villes,où ils trouvaient dans la population si dense
- p.490 - vue 490/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 491
- des faubourgs à louer des enfants sans les faire passer par les cruelles épreuves de l’apprentissage. Dans cette situation, les parents gardiens naturels de leurs fils réglaient avec le patron ce qu’on leur ferait faire et ce que l’on ne devait pas exiger d’eux.
- Le coup d’œil à vol d’oiseau que nous venons de jeter sur l’état de l’industrie en Angleterre, à cette époque a laissé de côté une multitude de détails pénibles, exemples vicieux, défaut de développement moral, grossièreté dans les idées et les actes, relâchement des liens de famille et des affections du foyer, ivrognerie, maladies résultat de l’encombrement et de l’excès de travail, mortalité des enfants et une foule d’autres qui existaient et faisaient réfléchir les penseurs philanthropes prêts à combattre les maux de la société. Ne rien faire pour modifier cet état de choses c’était lai laisser le champ libre pour empirer chaque jour davantage.
- Lorsque Robert Owen fut convaincu de cette vérité, il comprit quel était son devoir dans ces circonstances, et il résolut de le remplir à tout prix jusqu’au bout. Ce n’était pas un homme de tempérament agressif ou ayant des habitudes de combat ; il était en réalité un exemple de patience cordiale et de bienveillante tolérance, et son timbre de voix avait des modulations consolantes et encourageantes. Ses sympathies étaient acquises à ceux qui souffrent, et son influence comme réformateur était servie par l’active humanité de ses sentiments. Si l’on a jamais pu dire de quelqu’un qui à n’importe quelle époque a recherché les progrès de la société, qu’il agissait par conviction mûre,réfléchie, et après un examen consciencieux des faits, c’est surtout de Robert Owen qui, dans sa conduite pesait toutes les chances de succès avant d’agir. Ses démarches d’affaires et ses plans pour l’amélioration du sort du peuple devaient toujours attirer le concours volontaire des autres ; et chez lui ce que l’on appelle succès ou insuccès devait être apprécié non pas seulement d'après le caractère de l'entreprise, mais aussi d’après la nature de l’aide fournie par le3 autres. Il vit très nettement que les grands défauts de l’époque à laquelle il débuta dans les affaires étaient le manque d’éducation, le peu de soin apporté aux intérêts des classes laborieuses, le manque d’expérience dans l’application des nouvelles forces de production au profit de la communauté en général, et la satisfaction à donner à ces besoins s’imposait si fort qu'il était décidé à faire tout ce qu’il pourrait pour cela.
- {A. suivre.)
- ANGLETERRE
- LES DEUX CRISES
- II
- Le mai dont souffre l’Angleterre ne lui est point particulier. Il est le même que celui dont l’existence se révèle chez nous tantôt d’une façon tantôt d’une l’autre.
- La première des causes de ce mal est l’inégale répartition des richesses.
- Cette iniquité sociale qui, chez nous, tend à diminuer par suite de la division de la propriété, reste chez nos voisins un fait constant, regardé comme normal et qui se perpétuera tel aussi longtemps que ne seront pas modifiées radicalement les lois sur l’hérédité et la propriété.
- Le Devoir a fait connaître à ses lecteurs quelles étaient ses lois ; nous n’entrerons donc pas dans de longs détails à cet égard. Ce sera assez de rappeler que dans ce pays qui prétend être le porte-flambeau de la civilisation et du progrès, la terre est encore féodale et se distingue en « freehold » ou franc-alleu, « Copyphold ", ou terre frappée de redevances, et « leaschold », ou tenure par bail emphytéotique.
- Le possesseur de biens, en Angleterre, peut non-seulement les vendre comme bon lui semble, mais encore en dispose à son gré par testament, donation, substitution, sans qu’il soit obligé à restreindre ses dispositions à une quotité disponible quelconque en faveur de ses enfants. Il n’y a d’exception que pour les biens dits « Entail property », c’est-à-dire ceux que, dans le but de les laisser constamment dans les grandes familles, au moyen du droit d’aînesse, la loi défend d’aliéner.
- Avant le Bill du 18 août 1882 dit «Married Wo-men’s property Act », la femme mariée ne pouvait posséder, ni aliéner, par vente, donation ou autrement sans le consentement de son mari. L’act de 1882 a modifié complètement cet état de choses et la femme a, de son côté, obtenu satisfaction. C’est un progrès, un pas de fait dans la voie de l’émancipation de celle que l’orgueil et la sottise de certains hommes, ou leur brutalité, poussent à traiter encore, quoiqu’ils la sachent leur égale, comme si elle était leur inférieur et comme s’ils devaient le dominer quand même.
- Cette réforme qui a son importance par elle-même, doit être dans un avenir assez prochain, nous le croyons, suivie d’une autre dont l’accomplissement amènera nécessairement des modifications radicales dans tout ce qui touche spécialement à l’hérédité et à la prospérité. On sait que depuis longtemps une
- p.491 - vue 491/832
-
-
-
- 492
- LE DEVOIR
- portion de l’opinion publique, représentée dans le Parlement réclame, revendique pour la femme le droit de suffrage.
- Le vote qui a eu lieu le 6 juillet courant, dans la Chambre des communes sur la proposition de M. Ma-son relative à l’extension de ce droit au sexe qui constitue plus de la moitié de la population dans le pays, démontre la faveur de plus en plus grande chaque année, qui s’attache à l’introduction de cette réforme dans le régime parlementaire. Sur 248 votants, 132 se sont prononcés contre et 116 pour, ce n’est donc que de 16 voix qu’a é:é la majorité repoussant la proposition Mason. Encore une ou deux périodes législatives et la femme usera comme l’homme d’un droit que du reste elle possède déjà lorsqu’il s’agit d’élection pour les écoles publiques, (School Bo-ards), et les conseils de Paroisse (Boards of guar-dians).
- En attendant le redressement de cette iniquité politique dont l’influence doit être immense, ainsi que nous l’avons dit, sur les lois concernant la propriété et l’hérédité, les statistiques officielles suivantes peuvent édifier quiconque sur l’urgence de la modification de ces lois.
- D’après le dernier recensement, la population en Angleterre était de 25,968,287 âmes, dont 13,343,532 appartenant au sexe féminin et 12,624,754 au sexe masculin.
- La superficie totale du territoire est de 37,319,221 acres, c’est-à-dire (l’acre valant 40 ares 46 centiares), en 1,509,935,681,66, soit en hectares 15,099,356 hectares 81 ares, 66 centiares.
- Les deux tiers de cette superficie sont entre les mains de 10,200 personnes.
- En Ecosse, la population totale est de 3,735,573 âmes. La superficie de 20 millions d’acres environs, dont 330 personnes possèdent les deux tiers.
- En Irlande, la population est de 5,159.839 âmes et la superficie de 20,815,111 acres, appartenant pour les 2/3 à 942 personnes.
- En somme dans le Royaume-Unis, les deux tiers de l’étendue territoriale dont la somme totale est de 78,134,332 acres, se répartissent entre 11,472 Lond-lors.
- Ces chiffres ont leur éloquence, mais les suivants ne sont pas moins expressifs. L’Angleterre sur une population de 25,968,286 âmes compte 803,381 pauvres. L’Irlande sur un nombre d’âmes de 5,159,839 n’a pas moins de 590,627 pauvres. L’Ecosse sur un total de 3,735,573 âmes compte 95,561 pauvres.
- Voilà, n’est-il pas vrai, des chiffres qui dispensent de tout commentaire, et si nous ajoutons que des 2 milliards 145 millions 550 mille francs représentant
- le revenu territorial de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, les deux tiers de ce rapport ou 1 millard 430 millions 366,666 francs appartiennent à 11,472 propriétaires, tandis qu> le dernier tiers se répartit entre les autres possesseur du sol, on ne sera pas étonné de nous voir faire des vœux pour qu’une révolution sociale vienne chez nos voisins changer les bases de la propriété.
- Celui qui n’a pas vécu plusieurs années en Angleterre, dans cette cité qui est tout un monde tant en raison de sa population, du nombre des étrangers qui s’y rencontrent venus de tous les point du globe, que de son commerce et de son industrie, ne peut se faire une idée du tableau déchirant que présente Londres quand on l’a étudié, quand on le connait.
- IVun côté une opulence sans rivale ; de l’autre une misère sans égale. Ce contraste est si grand qu’un journal bien pensant, comme on dirait dans certains cercles français, n’a pu s’empêcher de la constater en des termes que nous résumons comme suit :
- « A Londres, où l’on trouve dans telles parties de la ville, toutes les splendeurs de la richesse, toutes les magnificences du luxe, on rencontre côte à côte, se cachant dans des trous comme pour se dérober à la vue de ces splendeurs et de ces magnificences, toutes les nudités crasseuses de la misère, toutes les lividités du meurt de faim ».
- Qui se douterait à voir les docks et les quais encombrés de cargaisons, qui se douterait au milieu de cette circulation des rues, de cet encombrement des wagons et des camions à un certain moment de la joarnée, qui croirait en voyant cette fourmilière humaine s'agiter affairée, avec tous les signes exté-tieurs du progrès et de la prospérité, qu’au sein de cette rente industrielle, de ces âmas de biens, de cette accumulation apparente de ressources, il existe des milliers de bras à la recherche d’emplois, des milliers de ventres affamés ne sachant où trouver le pain du lendemain, quand ils ont été assez heureux, où assez forts pour se procurer celui du jour ou de la veille.
- Dans ces quartiers où la nuit, le vin coule à flots, où les boutiques et les marchés regorgent de fruits et de fleurs, où l’opulence et la prodigalité s’étalent orgueilleusement à tous les regards, dans ces quartiers à côté de cette classe oisive, opulente, prodigue à l’excès pour tout ce qui est son confort, il y a une autre classe beaucoup plus nombreuse que la première, une population laborieuse se demandant où elle dénichera le denier qui doit payer le misérable 1 gîte où elle s’abrite.
- | Certes l'étranger qui, à l’époque de l’année qu’on
- p.492 - vue 492/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 493
- appelle la saison, viendra se prononcer dans Hyde park, près du « Rooten Row ”, et plus particulièrement en face de l’hôtel de l'Ambassade de France, sera émerveillé du spectacle qui s’offrira à ses yeux à partir de 4 à 6 heures du soir. Les nombreux cavaliers et les gracieuses amazones suivis de leurs laquais, galopant à l’envie dans ce « Row » autour duquel se promène ou fait tapisserie un monde élégant, paré, masqué, babillant, souriant, chatoyant, ne lui diront rien des misères dont nous avons parlé. Mais que, sans même sortir du Parc aristocratique, il traverse le tapis de verdure séparant la portion du » Row » que nous venons de mentionner, de celle aboutissant à « Marble arch, » et il verra un échantillon de ces misères dans maintes individualités ou maints couples étendus, dormant sur l’herbe, couverts de haillons et qu’un policeman fera lever et chasse plus loin par ordre sans doute, et pour en épargner la vue aux heureux du jour.
- Puis si, revenant sur ses pas à 2 heures, alors que le beau monde a déserté les chaises et les allées de la promenade, il jette un coup d’œil sur quelques-uns des bancs placés sous les grands arbres de ces allées, il reconnaîtra facilement la prostitution effrontée dans ces jeunes filles qui le solliciteront du regard ou d’un sourire, et le besoin dans cette pauvre mère honteuse mais toute prête à se vendre pour donner du pain à son enfant.
- Enfin si, de neuf à onze heures du soir, il s’enfonce plus avant dans le parc, là où il est le moins coupé d’allées et le plus désert, il rencontrera de place en place, sur des bancs ou tout bonnement se vautrant à terre, tout ce que la prostitution peut offrir de plus ignoble.
- Si, malgré tout cela, il n’est pas encore édifié, qu’il aille à l’heure où l’on sort des théâtres, dans le quartier du strand, dans Haymarket et Regent Street, ses yeux s’ouvriront tout grand au milieu de cette foule de femmes et de filles de tous les âges dont chaque regard, chaque geste, chaque parole est une provocation à la débauche. Mais qu’il ait bien le soin de mettre la main sur ces poches et de cacher ce qu’il peut avoir de bijoux s’il ne veut pas être dévalisé.
- Pour terminer ses investigations nocturnes, qu’il se fasse accompagner de deux détectives qu’il devra payer pour cela, et qu’il les prie de le conduire dans les bouges connus d’eux et qui ne le cèdent en rien à ceux dont parle Eug. Sue dans les Mystères de Paris, et si, quand il sortira de ces sentiers pour aller se coucher, il n’est pas convaincu de la nécessité de réformes radicales dans la société anglaise, c’est que chez lui le cœur sera sec et le cerveau obtus.
- Quant à la nature de ces réformes, les premières
- qui s’imposent sont, répétons-le, celles sur l’hérédité et la propriété.
- Que par l’extension de l’hérédité jusqu’à l’Etat lui-même dans de certaines conditions déterminées, en même temps qu’on rendra la propriété accessible à tous, on fasse de la terre le patrimoine commun;
- Que, tout en réservant les droits acquis, ceux du travail, dans le passé aussi bien que dans le présent et l’avenir, on tienne compte sous l’empire d’une création incessante, des forces vives de la nature et l’on constitue un fonds, matière première destinée aux générations futures ;
- Que le capital et le travail désertent le drapeau de l’individualisme, de l’antagonisme et de la division pour s’enrôler sous la bannière de l’association, du libre-échange des services de la mutualité ;
- Qu’au principe chacun chez soi, succède celui ; Un pour tous, tous pour un;
- Qu’à la loi de Lynx : « Œil pour œil, dent pour dent, » se substitue dans la pratique la loi du talion retournée : Faites à autrui ce que vous voudriez qu’il vous fût fait; ne faites jamais à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’il vous fît ;
- Qu’à l’aide de cette liberté dont on jouit en Angleterre autant, sinon plus qu’en France, on intronise le règne fraternel de l’Egalité et, dans le premier de ces pays tout comme dans le second, tous les maux qui affligent la société disparaîtront petit à petit au fur et à mesure que se fera cette intronisation.
- Cette œuvre, nous le savons, ne peut s’accomplir en un jour. Elle est, nous le savons encore, au-dessus des forces isolées d’un homme. Mais quand on a sous les yeux des résultats comme ceux obtenus par l’énergie, le dévouement constant et l’intelligence d’un homme que les lecteurs du Devoir connaissent trop bien pour qu’il soit utile de le nommer, il est permis de se demander jusqu’où l’on n’arriverait pas avec une somme de temps nécessaire, par le groupement et les efforts communs de toutes les énergies, de tous les dévouements, de toutes les intelligences.
- ] Que si l’on nous demandait des formules pour la | solution de ces problèmes sociaux et l’indication de & moyens pratiques de cette solution, nous indique-| rions sans hésiter un ouvrage : Le gouvernement,
- \ ce qu’il a été, ce qu'il doit être et le vrai socialisme : en action, et une œuvre : Le Familistère de Guise... et ceci et cela n’en déplaise à la modestie de l’auteur de l’ouvrage et du fondateur de l’œuvre.
- C.-P. Maistre,
- p.493 - vue 493/832
-
-
-
- 494
- LE DEVOIR
- LA SAGESSE AWT1QÜE(,)
- XXIX
- Communauté die*» biens
- N'ayez rien en propre.
- Pythagore.
- A ne consulter que la nature, il n’y a rien qui appartienne à l’un plutôt qu’à l’autre.
- Nous devons prendre la nature pour guide, mettre en commun nos avantages par un commerce réciproque de bons offices, aussi empressés à donner qu’à recevoir, employant nos talents, notre industrie, notre fortune, à resserrer les liens de la société humaine.
- Cicéron.
- Ceux qui croyaient étaient tous ensemble; et tout ce qu’ils possédaient était commun entre eux.
- Ils vendaient leurs terres et leurs biens, et les distribuaient à tous selon le besoin que chacun en avait.
- Il n'y avait aucun pauvre parmi eux; parce que tous ceux qui possédaient des fonds de terre ou des maisons, les vendaient, et en apportaient le prix qu’ils mettaient aux pieds des apôtres ; et on les distribuait ensuite à chacun selon ce qu’il en avait besoin.
- Toute la multitude de ceux qui croyaient n’avait qu’un cœur et qu’une âme ; et nul ne considérait ce qu’il possédait comme étant à lui en particulier, mais toutes choses étaient communes entre eux.
- Actes des apôtres.
- La vie commune est obligatoire pour tous les hommes. L’usage de toutes les choses qui sont en ce monde doit être commun à tous les hommes.
- C’est l’iniquité qui a fait dire à l’un : ceci est à moi, et à l'autre : cela m’appartient.
- De là est venue la discorde entre les hommes.
- St Clément.
- Dieu a créé toutes choses afin que la jouissance en fù.t commune à tous et que la terre devînt la possession commune de tous.
- La nature a donc engendré le droit de communauté et c’est l’usurpation qui a produit le droit de propriété. La terre ayant été donnée en commun à tous les hommes, personne ne peut se dire propriétaire de ce qui dépasse ses besoins naturels dans les choses qu’il a détournées du fonds commun et que la vio-lence seule lui conserve.______St Ambroise.
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté les N°* des 28 janvier, 27 mai et 8 juillet 1883
- Il faut soigneusement observer que la terre est commune à tous les hommes, que c’est donc en vain que ceux-là se croient innocents qui s’approprient à eux seuls les biens que Dieu a rendus communs, puisqu’en ne partageant pas avec les autres ce qu’ils ont reçu, ils deviennent homicides.
- En retenant pour eux seuls ce que Dieu destine aux autres, on peut dire que, lorsque les pauvres périssent de misère, ils en tuent tous les jours autant qu’ils sauraient en nourrir.
- Lorsque nous donnons aux nécessiteux, ce n’est pas un don que nous leur faisons de ce qui est à nous, c’est un bien qui leur appartient que nous leur rendons.
- St Grégoire le Grand.
- Vos richesses appartiennent à ceux pour qui Dieu vous les a données; elles sont communes à tous aussi bien que la lumière du soleil, que l’air et les productions de la terre.
- Le pauvre qui vous demande ne fait que vous demander ce qui est à lui ; il ne vous demande que le dépôt qui vous fut confié pour le rendre à qui il appartient.
- C’est une restitution plutôt qu’une libéralité que le riche fait au pauvre en lui donnant l’aumône.
- C’est être ravisseur du pauvre que de ne point partager le bien que l’on a.
- Qu’importe à quel titre vous possédez, vous devez aux pauvres une partie de ce bien qui appartient au Seigneur.
- N’user de son bien que pour son seul usage, c'est en dépouiller le pauvre; c’est être le ravisseur du bien d'autrui ou s’exposer à tous les châtiments dont est menacé le spoliateur. Ce que vous pouvez vous réserver à vous-même, c’est le pur nécessaire; tout le reste est au pauvre, sa propriété, non la vôtre.
- St Chrysostome.
- N’êtes-vous pas un voleur, vous qui rendez propre à vous seul ce que vous avez reçu pour le répandre et le distribuer ? Si l’on appelle voleur celui qui dérobe un habillement, doit-on donner un autre nom à celui qui, pouvant sans se nuire habiller un homme qui est tout nu, le laisse pourtant tout nu !
- St Basile le Grand.
- Apprenez, qui que vous soyez, que vous n’êtes que dépositaire; écartez de votre esprit la pensée que vous ayez un plein pouvoir de disposer d’un bien qui vous fut seulement confié.
- C’est pourquoi je ne puis assez m’étonner quand j’entends dire : mon champ, ma maison. J’ai peine à comprendre comment, avec trois syllabes, on ose s’ériger en maître d’un bien qui n’est pas à soi.
- p.494 - vue 494/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 495
- O criminelle avarice ! C’est toi qui as fait cette monstrueuse inégalité des conditions humaines, où les uns ont tout et les autres rien.
- St Âsière.
- Nous qui jouissons de la raison ne nous montrons pas plus cruels que les brutes. Celles-ci acceptent les produits de la terre comme des choses naturellement communes, en usent sans exclusion entre elles ; les chèvres paissent toutes ensemble sur une même montagne, et les brebis dans un même champ.
- Nous, au contraire, nous nous rendons propres les choses qui sont communes. Nous possédons seuls les choses qui appartiennent au plus grand nombre.
- Vous me direz : A qui fais-je tort si je retiens ce qui est à moi ? Et moi je vous demande : Quelles sont les choses que vous dites être à vous ? Vous faites comme un homme qui étant au théâtre et s’étant hâté de prendre les places que les autres pourraient prendre, les voudraient tous empêcher d’entrer, appliquant à son seul usage ce qui est là pour l’usage de tous. C’est ainsi que font les riches.
- (A suivre) St Basile.
- SILÆFTjE récit
- Par Madame DESTRIGHÉ (1)
- III
- (Suite)
- Les trois quarts des conseillers n’osèrent contredire le maire ; les uns en avaient besoin, les autres le redoutaient. Une seule voix s’éleva en faveur de Louise ; ce fut celle de Julien Hémont.
- « Monsieur le maire, dit-il nettement en regardant le magistrat entre les deux yeux, vous faites là un vilain métier. Le premier devoir de l’instituteur est de former le cœur de ses élèves ; la pitié pour les animaux amène la pitié envers les hommes. Oui, monsieur, l’action si naturelle de Mlle Griset, loin d’ètre blâmable, est toute en sa faveur. »
- M. Barsot resta honteux sous cette verte réprimande.
- « Monsieur Hémont, s’écria-t-il enfin, la gorge serrée par la colère, vous feriez mieux de retenir votre langue; personne n’ignore que vous protégez l’institutrice, et peut-être, monsieur, êtes-vous payé pour cela, ajouta-t-il en ricanant avec méchanceté.
- — Ceci, reprit le brave garçon, très-calme, mais d’une voix sévère, ceci est une infamie ! Parce que je défends une pauvre enfant en butte au mauvais vouloir des partis, vous jetez un soupçon déshonnête sur ma pensée ! Celui qui use de sa force pour écraser le faible est un lâche. Moi, ancien sous-officier de l’armée, jamais pareille pensee ne me serait venue; je crois encore aux bons sentiments et a la droiture ! »
- Sous l’œil loyal, mais ferma de Julien Hémont, le maire étouffa sa fureur ; il eut peur.
- Les autres conseillers, braves gens quand il ne s’agissait que de ne rien dire, s’agitaient, très-mal à l’aise sur leurs chaises, en poussant des oh ! et des ah ! qui ne tranchaient la question ni à droite ni à gauche, et que chacun pouvait interpréter en sa faveur.
- (1) Tous droits réservés.
- C'est pourouoi la séance fut brusquement levée, et chacun .se relira fort embarrassé de sa contenance, à l’exception d’Hémont qui avait rempli son devoir d’honnête homme. En sortant, le plus grand nombre se pressaient autour du maire; les timides se tenaient à égale distance des deux.
- Après cette séance, 18 sort de Louise Griset devint de plus en plus douloureux. On n’osa pas demander son changement, mais le maire et ses partisans l’écrasèrent par des mots perfides. Beaucoup n’habitants hochaient la tête en disant d’un air entendu : « Hémont aurait mieux fait de se taire ; il est daugereux de troubler l’eau. >
- Oh ! que les cœurs vraiment courageux sont rares ! On se courbe en (leux devant le fort, et l’on marche sur le petit sans remords.
- Antoine Fréron et sa femme cherchèrent à consoler Louise, mais le désespoir lui mordait le cœur. Pour augmenter ses ressources et soigner sa mère qui était souvent malade, elle travaillait la nuit à des ouvrages de broderie; mais cette besogne lui rapportait si peu !... Les couvents et les prisons fabriquent cela à des prix infimes. Sans ses excellents voisins, elle aurait succombé à la peine.
- Quant 4 l’ancien sous-efficier, il évitait toute rencontre avec Louise, afin de. ne pas prêter aux mauvais propos. De fait, il avait raison, car ses démarches étaient surveillées de près; on aurait été si content de la prendre en faute !
- Le brave garçon cultivait avec une rare intelligence la jolie métairie deM. Lebert; il y appliquait les nouveaux procédés de culture, dans une juste mesure, surtout en ce qu’ils avaient de pratique ; aussi gagnait-il largement sa vie. Il aurait pu aider facilement Louise par quelques petits cadeaux de beurre, légumes, etc., comme c’est l’usage de beaucoup de parents; mais la position qu’on lui avait faite lui interdisait la moindre attention de ce genre, qui eût donné prise au soupçon. Oh ! la campagne contre la jeune institutrice était habilement conduite ! Plusieurs y jouaient un rôle sans s’en douter... Chaque soir, en rentrant, la petite Juliette racontait à son père les complaisances et l’amitié de Louise à son égard, son application à sa tâche, son dévouement envers toutes ses élèves. Julien était profondément touché des discours de sa fille, et surtout de l’idée que sa petite Juliette avait ainsi retrouvé les soins affectueux d’une mère.
- Cependant, llnsti tutrice livrée aux commentaires d’un entourage malveillant devait marcher courageusement au milieu des écueils, les contourner, les éviter. Elle n’avait encore vu de la vie que le côté douloureux, la pauvre Louise !
- Naturellement les congréganistes de B..., jubilaient; leurs établissements accaparaient tout ce qu’il y avait de riche dans la contrée ; l’on regardait comme gens de peu ceux qui fréquentaient les autres écoles, et, condme chacun aime à paraître, on quittait les écoles de X... pour celles de B... Les enfants mêmes, ces petits singes de l’humanité, ss tenaient à distance les uns des autres en disant : « Voilà les petits pauvres de Mlle Griset ou du père Antoine ! » Ils prononçaient ce mot: pauvres avec un indicible mépris, comme si la fortune donnait un brevet d’honorabilité par sa seule puissance !
- IV
- Les choses en étaient là quand M. Lebert, le propriétaire de la ferme de Julien Hémont vint passer l’été à sa maison de campagne de la Jutière, une jolie propriété, entourée de bois, près cl’un ruisseau, et à une lieue du village. L’arrivée de M. et Mme Lebert dans le pays causait un vrai plaisir; c’etaient de braves gens, amis du progrès et cherchant à rendre service. Le mari et la femme, très-instruits eux-mêmes s’occupaient avec bonheur de développer l'intelligence de tous ceux qui les entouraient. Ils pensaient que la nation n'aura toute sa force vitale que lorsque tous ses membres pourront être appelés, par l’instruction largement répandue, à lui donner la mesure complète de leurs facullés. Que de capacités, étouffées par les misères, qui augmenteraient la richesse de la France !
- p.495 - vue 495/832
-
-
-
- 496
- LE DEVOIR
- A la Jutière, il y avait une jolie bibliothèque mise à la disposition de tous ceux qui aimaient la lecture. Une remarque à faire, c’est que les plus nigauds sont généralement les plus opposés à l’instruction publique. Je crois que la crainte de se voir dépassés par plus petits qu’eux est la véritable raison de leurs longs discours en faveur de l’ignorance ; les sots sont rois dans le royaume des imbéciles.
- Sitôt leur arrivée, M. et Mme Lebert furent mis au fait de ce qui se passait. Ils restèrent d’abord prudemment spectateurs, voulant juger par eux-mêmes des choses et du mérite de chacun, et se promettant bien de remplir le rôle de Providence pour récompenser le vrai mérite. C’étaient, comme je l’ai dit, des gens sensés, qui démêlèrent promptement l’écheveau de l’intrigue ourdie contre une jeune fille sans défense, parce que cette jeune fille représentait l’esprit libéral de notre époque. Le but de ses ennemis était de la perdre de réputation et, par ce moyen, d’obtenir sa destitution ; le plan ôtait perfide dans sa simplicité. « Calomniez, calomniez, a dit Bazile, il eu restera toujours quelque chose ! »
- M. Lebert, très-perspicace, ne fut pas longtemps à saisir le fil de l’intrigue ; du premier coup d’œil il vit le danger et trouva le remède qu’il fallait employer promptement.
- « Otons d’abord tout prétexte à la calomnie, dit-il à sa femme ; faute d’huile, la lampe du mensonge s’éteindra. »
- Il fit tout de suite venir Julien Hémont :
- « Mon brave, lui dit-il rondement, on se sert de vous comme d’un appât pour prendre au piège une pauvre fille innocente ; les plus simples politesses que vous lui laites sont défigurées et interprétées à mal. Celte comédie est indigne de votre caractère. Mou rôle et ma volonté sont de déjouer cet infâme complot ; le vôtre est de m’y aider. »
- Julien fut saisi d’une violente indignation en apprenant cela ; son âme droite et honnête n avait jamais sondé la profondeur d’une pareille perfidie- Voyant sa colère, presque son désespoir de se trouver la cause indirect® du malheur de Louise, M. Lebert le calma.
- Nous ferons taire ces grenouilles qui croassent à l’envi les unes et les autres du fond de leur marais fangeux, lui dit-il ; seulement il faut agir prcmptement.
- — Je suis prêt à vous seconder, répondit Julien.
- — Je possède à trente lieues d’ici une propriété, dit M. Lebert; j’ai besoin d’un gérant. Vous allez sans retard vous y établir. Le train part dans deux heures ; faites votre malle. Un ancien soldat doit être prêt tout de suite. Et surtout, ne revoyez personne dans le village. C’est essentiel 1
- — Mais, monsieur, demanda anxieusement Julien, et ma fille? Elle est mon seul bonheur dans ce monde î
- — Vous l’embrasserez ici, après la classe, avant votre départ.
- — Que deviendra-t-elle, la chère mignonne ! qui s’en occupera ?
- — Ma femme. Malheureusement nous n’avous pas d’enfants ; elle sera heureuse de prendre soin de Juliette. Pour vous, vous ne devez pas laisser écraser Louise ; c’est un noble cœur. Cette sourde guerre est conduite par des mains habiles ; ce qu’ils veulent c’est étouffer l’instruction laïque. Louise se trouve sur leur chemin, ils l’écrasent. C’est à vous de venir à son secours: mais il faut que vous parliez d’abord ! »
- Julieu Hémont remercia chaleureusement son propriétaire, et, dans la soirée même, il partit pour sa nouvelle destination.
- Ce départ, si opportun, dérangea bien des combinaisons ; on n’y avait pas compté, impossible d’interpréter à mal la conduite d’Hémont, ni les attentions de Louise pour la petite orpheline. M. Lebert avait donc fait là un coup de maître.
- Ces bonnes âmes interrogèrent bien le facteur, afin de s’assurer s’il apportait des lettres pour l’iustitutrice ; on regarda môme dans son sac comme par hasard, mais comme il ne vint aucune lettre à l’adresse de la jeune fille, la calomnie fut bien obligée de se taire. Certaines
- gens voulurent insinuer que M. Lebert pouvait servir d'intermédiaire entre Louise Griset et Julien Hémont mais l’honorabilité de M. Lebert fit que ces bruits absurdes tombèrent d’eux-mèmes.
- Les propriétaires de la Jutière suivaient avec intérêt ce petit drame intime. Quand la petite Juliette rentrait le soir, ils la questionnaient adroitement et apprenaient ainsi les soins délicats de la jeune institutrice pour l’enfant, son bon jugement et son intelligence. La petite ne tarissait pas d’éloges pour sa grande amie, comme elle l’appelait; elle racontait aussi le dévouement de Louise pour sa mère presque constamment malade, et sa touchante reconnaissance pour le bon Antoine Fréron qui ne se traduisait pas en paroles, mais par mille atten’ lions pour le vieillard et sa femme.
- M. et Mme Lebert se prirent bientôt d’une véritable amitié pour Louise. Sa conversaiion leur était un grand plaisir, que venait encore augmenter le babil de la petite Juliette. Le jeudi et le dimanche Louise dînait â la Jutière; cette marque de déférence la relevait aux yeux des habitants et lui donnait plus d’autorité près de ses élèves. C'est ce qu’avait compris l’excellent M. Lebert.
- « Qu’est-ce qui donne trop souvent la prépondérance au cléricalisme dans nos campagnes ? s’était-il dit. C’est le respect, vrai ou faux, dont l’entourent les classes dites dirigeantes. Suivons ce principe pour les instituteurs laïques et nous obtiendrons un résultat définitif. >
- Cela était bien raisonné, car le vulgaire juge souvent sur les apparences. M. Lebert envoyait aussi à Louise de petites provisions qui lui faisaient un grand plaisir.
- y
- Un jeudi, pendant l’hiver, lorsque sa mère se trouvait très-malade, la jeune institutrice avait été laver son linge à la rivière, malgré un froid intense. Payer une lavandière était difficile, car la maladie de Mme Griset augmentait encore la gêne. Le principe de Louise était de supporter et d’accomplir sans murmurer tout le travail qui lui incombait; elle donnait ainsi, sans s’en douter, des leçons de patience, de courage et d’abnégaiion à ses élèves. Elle irappait donc vivement son linge au lavoir, dont l’eau jaillissait en mille gouttelettes ; le bruit cadencé du battoir l’empêchait d’entendre les pas d’un arrivant, et le jour qui baissait ne lui permettait pas de le voir. Bientôt sortit de l’ombre la silhouette d’un enfant, qui avançait avec précaution, amortissant sur l’herbe le bruit de ses pas.
- C’était Onézime, le fils du maire ; un mauvais sourire errait sur ses lèvres. Ce méchaut gamin ayant aperçu le morceau de savon que Louise venait de déposer à côté d’elle, crut faire un trait d’espritea le lançant d’un coup de pied dans le ruisseau ; mais le mauvais drôle avait mal calculé son élan. Glissant tout à coup, il suivit le savon, et fit un plongeon dans l’eau glacée. Un cri partit ; c’était le père qui se trouvait à quelque distance et qui voyait disparaître son unique enfant, alors qu’il était trop éloigné pour le secourir.
- Mais Louise Griset a compris le péri!. L’écluse est à quelques mètres. Prompte comme l’éclair, elle se jette dans l’eau sans calculer qu’elle est en sueur par suite de son activité à la besogne. Elle ne voit qu’un être humain â secourir; et puis le cri désespéré du père lui a traversé le cœur. Elle a le bonheur de saisir Onézime au moment où, entraîné par la vanne ouverte, il va disparaître dans le gouffre. M. Barsot, qui est accouru, reçoit l’enfant dans ses bras, et Louise, oubliant que ses vêtements sont mouillés, le suit à la maison et à force de frictions, ramène l’enfant à la vie. (A suivre.)
- L Association du Familistère a besoin d’une bonne
- DIRECTRICE D'ÉCOLE MATERNELLE
- pour ses classes d’enfants de 2 à 7 ans.
- Les appointements seraient proportionnés à lacapacité
- De bonnes et complètes références sont obligatoires.
- Adresser les demandes à M. Godin, fondateur du Familistère, Guise [Aisne).
- St-Quentia. — lmp. du Glaneur.
- Le Directeur*Gérant : GODIN.
- p.496 - vue 496/832
-
-
-
- T Année, Tome 7. - n° 257. "Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 12 Août 1883
- on s’abonne A PARIS 5,r .N euve-des-petits-Champs Passade des Deux-Pavillons
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France Un an. .
- Six mois . . . Trois mois . .
- 10 fr. »» 6 »» 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13fr.60
- SOMMAIRE
- Réforme des Impôts et premièrement des impôts indirects. — Par quoi il faut commencer, III: Mutualité sociale. — Faits politiques et sociaux. — La Vie, le Temps et les Travaux de Robert Owen, V. — Le vote des Femmes. — Nécrologie : Claude Vallut. — La Sagesse Antique. — Simple récit (fin), — Les Livres.
- RÉFORME DES IMPOTS premièrement des impôts indirects
- S’il est une réforme réclamée par le régime républicain c’est surtout celle des impôts indirects. S’attaquant à la subsistance des citoyens, ces impôts sont la première cause de la gêne et de la misère des populations ; ils sont la première chose à faire disparaître de notre régime fiscal, dès qu’on voudra améliorer sérieusement le sort des classes laborieuses.
- Les faits démontrent qu’il y a quelque chose à taire pour améliorer la condition des classes ouvrières. Tout le monde le dit, mais on ne fait rien. Cn sent bien cependant qu’il y a un véritable danger social pour l’avenir dans les revendications confusément formulées au nom du peuple. Eh bien, je l'affirme hautement, la première des choses à faire, cest de ne pas prélever plus longtemps l’impôt sur le salaire des ouvriers.
- Expliquons le fait :
- Les impôts indirects sont l’œuvre d’un profond
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- égoïsme ; ils ont été imaginées avec une astuce toute particulière pour faire supporter aux masses laborieuses la plus forte part des charges publiques, tout en donnant à l’impôt un semblant d’équité. En effet, dès qu’on prélève une taxe sur les denrées de consommation, cette taxe s’applique à la chose et non aux personnes ; ce sera donc celui qui consom* mera le produit qui payera l’impôt. Il semble juste à première vue, que plus un individu consomme, plus il doive payer. Et pourtant cela est non seulement injuste, mais profondément inique et absolument contraire aux principes d’une saine économie sociale.
- Cela est injuste, car il semble qu’en demandant à celui qui consomme on demande à celui qui a les ressources pour payer ; il n’en est pas ainsi. Tout citoyen, le pauvre comme le riche, a besoin de consommer pour vivre ; par conséquent, en taxant les choses nécessaires à la consommation, on taxe la vie et la subsistance des citoyens. Or, comme chacun est obligé de payer ce qu’il achète, c’est en fin de compte le salaire de l’ouvrier que les impôts indirects atteignent. N’est-il pas facile de comprendre que si par l’impôt les produits sont augmentés d’un dixième ou d’un cinquième à la vente, c’est absolument la même chose que si l’on prélevait un dixième ou un cinquième sur la paye des ouvriers, au moment où ceux-ci touchent leurs salaires.
- Aussi faut il bien comprendre que l’impôt indirect est un prélèvement fait par des moyens détournés sur le salaire, sur les ressources des masses laborieuses.
- Il faut qu’il soit bien compris que l’impôt indirect c’est la taille ancienne, changée de nom et prélevée par l’Etat sur le travailleur.
- p.497 - vue 497/832
-
-
-
- 498
- LE DEVOIR
- Il faut qu’il soit bien compris que l'impôt indirect est antisocial et antiéconomique, qu’il est, à lui seul une des causes principales des crises et des embarras économiques de la société, de l’Etat et des citoyens.
- Si l’on proposait aujourd’hui d’abolir les impôts indirects et de prélever, par douzièmes seulement cent francs par an sur le salaire de chaque ouvrier, employé ou fonctionnaire quelconque, cela provoquerait une résistance considérable, ce serait envisagé comme une iniquité fiscale même par nos députés; et pourtant à ce compte chacun gagnerait cent à deux cents francs du salaire qu’il débourse pour l’impôt indirect. Mais cet impôt est soutiré centime à centime ; chacun le paie sans y réfléchir, sur le prix des denrées qu’il consomme ; et l’ignorance publique est si profonde sur le mécanisme compliqué des impôts que la plupart des gens ne se doutent même pas de ce qu’ils paient ainsi.
- Est-il juste de reprendre aux mains de l’ouvrier qui vient de gagner de quoi satisfaire aux besoins de sa famille une part de ce même salaire, avant que les besoins de la famille soient satisfaits?
- N’est-ce pas le comble de l’iniquité que l’Etat, par des moyens artificieux, mette l’ouvrier dans l’obligation de donner une part de son salaire toutes les fois qu’il veut faire la moindre dépense pour les besoins de sa famille? C’est pourtant ce que fait l’Etat par les impôts indirects dans des proportions qui enlèvent à la famille deux à quatre cents francs chaque année.
- Une société bien organisée ne devrait pas prélever les ressources publiques sur le nécessaire de chacun, mais sur le superflu, sur les économies de la richesse générale.
- Or, par quel moyen l’Etat pourrait-il prélever sur la richesse générale toutes les ressources qui lui sont nécessaires, sans les demander au travail et sans nuire à la marche des affaires ? Le moyen est bien simple; au lieu d’écrémer journellement les produits du labeur, l’Etat n’a qu’à prélever sur la richesse, après la mort des citoyens, une part suffisante pour constituer son budget.
- Nos députés n’ont qu’à décider qu’en vertu des services rendus par l’Etat à tous ceux que la richesse favorise, en mettant à leur usage les routes, les canaux, les chemins de fer, les services publics et le milieu ambiant de la société à l’aide desquels les fortunes s’élèvent, une part de ces fortunes doit revenir à la société ; que néanmoins, en vertu du droit d’hérédité de l’Etat, les citoyens jouiront librement de leur vivant, sans impôts ni taxes d’aucune
- sorte, de tous les biens en leur possession et de ceux qu’ils acquerront, n’ayant rien autre chose à payer que le loyer des biens qu’ils occuperont; mais qu’après leur mort l’Etat reprendra par droit l’héré-dité, dans les proportions que la loi déterminera, la part nécessaire au bon fonctionnement des services publics.
- Comment une idée aussi simple et aussi pleine de bienfaits et de conséquences heureuses ne frappe, t-elle pas davantage nos législateurs ? Pourquoi demeurent-ils indifférents ? C’est que cette idée n’est pas encore comprise et qu’il faudra la représenter mille fois avant que la lumière se fasse pour eux.
- Ce n’est pourtant pas faute que les impôts de toutes sortes soient en permanence une cause de gêne et d'embarras pour tous les citoyens. Nous ne pouvons faire aucun acte, aucune chose sans que la fiscalité intervienne. Aussi peut-on dire que les impôts indirects sont antiéconomiques et antisociaux. Mais ils ont ces défauts pour beaucoup d’autres motifs encore; ils exigent pour le service de l’Etat une armée de fonctionnaires improductifs portant atteinte à la liberté des autres citoyens.
- Les citoyens actifs sont obligés de perdre leur temps et de dépenser leur argent à des formalités inutiles.
- Les impôts indirects sont une cause de contraventions même souvent involontaires.
- En faisant payer aux ouvriers des droits sur les denrées de consommation, on fait augmenter la main-d’œuvre. L’augmentation de la main-d’œuvre entraîne celle du prix des produits ; on tourne ainsi dans un cercle vicieux qui ruine l’industrie et l’agriculture.
- Le prix de la main-d’œuvre s’élevant et le prix des produits renchérissant, l’équilibre s’établit toujours entre le salaire et la consommation indispensable à l'ouvrier qui travaille ; mais pour l’ouvrier sans ouvrage et privé de salaire, la gêne est d’autant plus grande qu’il est obligé d’acheter plus cher ce dont il a besoin. Aussi la misère prend-elle une acuité nouvelle et exige-t-elle un remède que l’abolition des impôts indirects et l’instauration du droit d’hérédité de l’Etat en place de ces impôts peuvent seules permettre d’appliquer.
- Le droit d’hérédité de l’Etat donnant à la société, dans toute succession, une part d’autant plus forte que les fortunes seraient plus grandes, débarrasserait le travail et les travailleurs des charges énormes qui leur font entrave. Une telle mesure ferait diminuer le prix des denrées de première nécessité et, en rendant la consommation plus facile, elle multi-
- p.498 - vue 498/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 499
- plierait les sources du travail et de la production.
- Cette réforme a été très largement développée par M. Godin, dans son ouvrage : « Le gouverne-ment, ce quHl a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action » ainsi que dans sa pétition aux chambres : Mutualité nationale contre la misère. » C’est appuyé sur ces principes que M. Godin vient d’adresser aux électeurs du canton de Guise les circulaires suivantes :
- Mes chers concitoyens,
- Elu au Conseil général en 1870, contre l’Empire ;
- Elu Député à rassemblée nationale pendant la guerre ;
- Elu de nouveau Conseiller général en 1871 ;
- Elu une troisième fois en 1877 ;
- Je me présente aujourd’hui à vos suffrages ayant conscience d’avoir toujours rempli, avec un dévouement patriotique, les mandats que vous m’avez fait l'honneur de me confier.
- J’aurais désiré voir la République moins en proie aux tiraillements des partis monarchiques; je l’eusse vue avec bonheur avancer plus rapidement dans la voie des réformes nécessaires à la liberté et au bien-être du peuple. Malgré la lenteur et les fins de non-recevoir apportées â ces réformes, sous la puissance de la foi républicaine des populations, la République s’est affermie ; elle fait maintenant progresser l’instruction publique, un pas de plus et elle travaillera à améliorer le sort des classes laborieuses.
- Dans ce but, la République réformera les impôts que nous ont légués les régîmes monarchiques. Elle fera disparaître les impôts de consommation qui condamnent les classes laborieuses à la gène et à la misère. Elle supprimera les impôts sur ie vin, la bière et toutes les boissons en général ; sur le tabac, le sucre, le café, le sel et les autres denrées alimentaires. Elle commencera enfin par effacer tous les impôts indirects qui atteignent le travail et les ouvriers, comme étant une cause principale de misère générale. Elle effacera ensuite tous les impôts directs comme obs-table au libre essor du travail, de l’agriculture et de l’industrie.
- Mais, dira-t-on, s: la République ne demande plus d’impôts aux citoyens de leur vivant, avec quoi constituera t-elle les ressources publiques ?
- Avec un droit d’hérédité au profit de l’Etat sur les fortunes délaissées à la mort, le moyen est tout trouvé : l’Etat et les citoyens seront plus à l’aise.
- Mais pour atteindre ce résultat, il faut que l’esprit véritablement démocratique et républicain se propage de plus en plus parmi nous. Il faut que le suffrage universel, mieux éclairé, sache choisir partout les hommes capables de conduire la République dans cette voie d’amélioration et de progrès.
- J'ai voué ma vie à la défense des idées républicaines et démocratiques ; c’est afin d’aider de plus en plus à l’avènement de ces idées que je sollicite à nouveau le maintien de vos suffrages.
- VIVE LA RÉPUBLIQUE!
- GODIIS.
- Guise, le 1er août 1883.
- P. S. — Je suis à la disposition des Electeurs du canton de G-, ise et me rendrai aux réunions électorales auxquelles ils me feraient l'honneur de m’inviter, pour toute explication qu’ils jugeraient utile QQ ma part.
- Aux Électeurs du canton de Guise,
- Mes chers concitoyens,
- Je n’ai pas voulu laisser S8 faire l’élection au conseil général sans vous exprimer comment je conçois la réforme la plus pressante que la République ait à réaliser.
- Les pouvoirs publics sont entourés de difficultés au milieu desquelles ils sont impuissants a prendre des résolutions satisfaisantes. Des besoins de réforme se font sentir de tous côtés, mais les moyens d’y atteindre font défaut. Au nombre des questions qui s’agitent, l’amélioration du sort des classes ouvrières et pauvres est une des plus pressantes à résoudre. Mon expérience en ces matières me faisait un devoir de dire par quoi il faut commencer.
- J’ai donc dit qu’il fallait commencer par abolir les impôts qui pèsent sur les classes laborieuses ; sur le vin, la bière et toutes les boissons en général; sur le café, le sel, le sucre et les autres denrées alimentaires,
- J’ai dit qu’il est indigne de la République de faire payer chaque année à toutes les familles deux à trois cents francs d’impôts indirects sur les objets de consommation les plus indispensables à la vie.
- J’«i dit que de tels impôts prélevés sur le pauvre étaient une iniquité sociale que la République doit effacer.
- J’ai dit que le plus grand bienfait de la République serait de laisser aux classes ouvrières l’usage intégral de leurs faibles ressources, sans les amoindrir par l’impôt.
- J'ai dit que l’agriculture à son tour est victime de la mauvaise répartition des charges sociales, car les impôts ont fait renchérir la main-d’œuvre, sans profit pour les travailleurs, dans des proportions ruineuses pour elle.
- Mais signaler ie mal ne suffit pas; il faut indiquer le remède. Il ne suffit pas de dire : supprimons les impôts, il faat indiquer par quoi les remplacer. J’ai dit que cela pouvait être fait par l’hérédité de l’Etat.
- L’hérédité de l’Etat peut être instituée dans telles proportions qu’on jugera utiles. C’est un moyen que j’indique pour créer des ressources remplaçant les impôts aujourd’hui supportés par les classes pauvres. Mais des adversaires et des journaux manquant de sincérité prétendent me faire dire que je déshérite la veuve et l’orphelin !
- Ah ! que ces messieurs soient donc aussi respectueux que moi du sort des faibles et du droit des classes ouvrières !
- La vérité, au contraire, c’est que je place l’héritage entre père, mère et descendants comme un droit légitime à protéger et que, respectant au plus haut degré la liberté des citoyens, je demande que le droit de tester soit étendu. Mais j’indique aussi que l’Etat doit prendre, à la mort des personnes, sur les grandes fortunes et les successions en ligne collatérale, les ressources qui fui sont nécessaires; je demande enfin que l’Etat prélève les ressources publiques sur la richesse des morts et non plus sur la pauvreté des vivants.
- Une proposition analogue est examinée en ce moment devant la Chambre des représentants, en Belgique; MM. Lelièvre et Masquelier, représentants, ont proposé à la chambre belge, pour couvrir le déficit dans les budgets, de supprimer l’hérédité à partir du sixième degré au profit de l’Etat.
- On voit donc qu’une telle mesure n’est ni aussi
- p.499 - vue 499/832
-
-
-
- 500
- LE DEVOIR
- utopique, ni aussi impopulaire que mes adversaires veulent bien le dire.
- En formulant de tels vœux, je m’attendais bien, du reste, à n’être pas généralement compris, à voir se soulever contre moi les ennemis de toute réforme et les personnes ignorantes du bien qui est à faire. C’est ce qui a lieu : les journaux réactionnaires, bonapartistes et monarchistes, m’attaquent avec perfidie en me prêtant des intentions qui ne sont pas les miennes, en me faisant dire des choses que je réprouve et n’ai pu, en conséquence, ni dire, ni penser. Est-ce que toute ma vie ne témoigne pas que je suis homme d’ordre, de liberté et de progrès. Mais ils espèrent, par leurs manœuvres, m’empêcher d’être réélu au Conseil général. Ils seraient heureux d’éliminer de ce Conseil le républicain qui se fait un devoir de dire ce qu’il pense et de faire ce qu’il dit. Ce que veulent mes adversaires, ce sont des candidats qui voient, sans y chercher de remède, les classes ouvrières rester dans leur pauvreté et les riches toujours accroître leur superflu. Mais en agissant ainsi le mal s’aggravera et le pays marchera à l’abîme.
- Quant à mon passé comme Conseiller général, vous savez tous avec quel soin j’ai toujours défendu les grands intérêts de notre département; les chemins de fer, les canaux, toutes les voies de communication, l’instruction publique, la création de l’Ecole normale de Laon, toutes les grandes questions dont le Conseil général a eu à s’occuper ont tour à tour été l’objet de mes travaux.
- Je n’ai jamais voulu de mal à personne, j’ai fait tout le bien que j’ai pu et ma vie vous est suffisamment connue pour que je n’aie pas besoin de l’exposer.
- Aujourd’hui, je fais mon devoir en exposant des idées utiles et nécessaires qui porteront leurs fruits dans un temps très-prochain, c’est ma ferme conviction.
- C’est à vous, mes chars concitoyens, qu’il appartient da décider ; soutenez le bon combat, faites que par vos votes la République avance dans la voie des sages réformes et du progrès, car c’est de l’intelligence et de la valeur de vos élus que dépendent, en fin de compte, la direction et l’avenir de la République.
- Quoi qu’il advienne je serai toujours votre dévoué concitoyen.
- GODIN
- —---------------------
- PAR QUOI IL FAUT COMMENCER
- III
- La mutualité soeiale
- Depuis que l’étude de la question sociale, à la suite des grandes révolutions politiques qui ont ébranlé la vieille Europe jusque dans ses fondements, s’est imposée à l’examen des esprits sérieux et véritablement pénétrés de leur mission de collaborateurs au progrès, l’extinction du paupérisme a formé le premier des difficiles problèmes dont ils se sont proposés de trouver la solution. C’est qu’en effet tant que la misère existera dans une nation, ses institutions sociales seront défectueuses, incomplètes et laisseront à désirer.
- Plus nous allons, et plus cette vérité devient manifeste et évidente, si bien que la Chambre des députés actuelle, si peu laborieuse, si insignifiante, si insuffisante qu’elle soit à tous les points du vue, n’a pas pu s’empêcher de discuter et de voter quelques lois, comme celle des Caisses de retraite de la vieillesse et celle des syndicats professionnels, destinées toutes deux à remédier en partie au fléau.
- Cela prouve que la Chambre a fini par comprendre dans une certains mesure l'urgence de réformes à faire dans ce sens, et l’impérieuse nécessité de donner satisfaction à ce besoin qui devient chaque jour plus pressant, l’extinction radicale de la misère. Mais cela démontre aussi d’une façon péremptoire que nos hommes politiques n’ont pas encore idée de la méthode à suivre pour résoudre le problème, ni même des véritables données sur lesquelles il est posé.
- En votant, par exemple, la loi relative aux Caisses de retraite pour la vieillesse, l’on croit avoir fait le premier pas dans la voie ouverte aux réformes sociales. Mais au lieu de commencer, comme cela doit toujours se faire en bonne logique, par le commencement, on a pris le problème par la fin pour ainsi dire, car on s’occupe d’assurer une retraite aux travailleurs qui peuvent économiser sur leur salaire de quoi payer les cotisations mensuelles qui forment la base de la Caisse des retraites, sans se rendre compte que ce n’est point par ceux là, qui sont relativement dans l’aisance, qu’il fallait débuter, mais bien par ceux qui ne gagnent que peu ou point de salaire, et qui par conséquent ne pourront pas avoir de retraite dans leur vieillesse, si la misère dont ils souffrent leur permet de vivre assez pour l’atteindre.
- C’est aux besoins actuels, présents des nécessiteux de tout genre, infirmes, invalides sans travail, qu’il faut pourvoir avant tout ; c’est par là qu’il faut attaquer l’étude du problème social, et l’on s’occupera ensuite des nécessités de l’avenir. Cela est urgent, et le devoir le plus impérieux de nos gouvernants de nos législateurs est de prendre toutes les mesures nécessaires pour atteindre ce but.
- L’on n’est pas encore assez pénétré dans les sphères gouvernementales de la vérité de l’axiome social que tout être humain en naissant apporte avec lui, par le fait seul de sa naissance, le droit le plus saint, le plus incontestable, le plus légitime et le plus immuable de tous, le droit à la vie. C’est sur ce droit primordial et sacré de chacun et de tous que sont fondés tous les autres, et partout où il est méconnu le véritable droit n’existe pas. Or c’est préci-
- p.500 - vue 500/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- .501
- sèment parce que les Sociétés ont consacré de tous temps de prétendus droits qui sont la négation formelle et absolue de ce droit de tout homme à l’existence,que le paupérisme a frappé toutes les Sociétés, et que leurs institutions ont toujours manqué de
- stabilité.
- Aujourd’hui la Société prend des mesures pour garantir l’ordre et la tranquillité publique, pour préserver les citoyens de l’ignorance par l’instruction publique, pour assurer au vieillard qui a pu épargner durant la jeunesse et l’âge mûr une pension de retraite, toutes choses utiles, sans doute, mais la plus utile de toutes, l’assurance de tous les citoyens sans exception contre le dénument et la faim, pourquoi ne la fait-elle pas ? C’est pourtant par là qu’il faudrait commencer, car si le droit de l’homme à la vie est le premier des droits, il s’ensuit rigoureusement que le premier devoir de la Société est d’assurer à chacun le moyen certain d’exercer efficacement' ce droit.
- Or voilà ce que nos politiques, nos hommes d’état ne paraissent pas encore avoir compris, et c’est là la raison pour laquelle ils n’ont jamais fait de bonne besogne et n’en feront jamais tant qu’ils persisteront à ne pas voir ce côté essentiel de la question. Pour l’organisation des caisses de retraite, de l’enseignement national, des syndicats ouvriers, une chose suffirait de la part du gouvernement, la liberté, qui est un corollaire du droit à la vie pour chaque citoyen, et les initiatives privées auraient complété l’œuvre d’une façon satisfaisante. Mais pour l’assurance à tous les hommes de la jouissance de leur droit à la vie, le concours du gouvernement est plus nécessaire, tant que les institutions sociales actuelles seront maintenues, parce que ce qui en principe constitue le patrimoine des déshérités et des malheureux a été accaparé à leur détriment par la Société sous une forme ou sous une autre, et que par conséquent c’est l’Etat qui leur doit le juste dédommagement de cette spoliation. Il est leur débiteur direct, et il ne lui est pas permis de méconnaître sa dette, de ne pas la payer. C’est une dette privilégiée comme celles qui donnent lieu à l’hypothèque légale, et même en cas de faillite, elle prime entière et irrésistible toutes les autres.
- C’est donc par l’organisation sérieuse de la mutualité sociale que le gouvernement doit aborder résolument la solution du problème social, c’est là le fonds de la question, dont les timides réformes °pérées par lui jusqu’à présent ne sont que de petits côtés, des éléments accessoires.
- ,Voici comment s’exprime à ce sujet l’auteur du récent ouvrage :
- « Le Gouvernement, ce qu’il a été, etc. »
- « Les projets qui s’évanouissent en paroles ne suffisent plus. Les palliatifs de la charité publique sont impuissants aujourd’hui à répondre au sentiment des masses, car celles-ci sont pénétrées qu’elles ont dans la vie des droits actuellement méconnus, et qui entraînent au profit de tout être humain l’organisation de garanties sociales.
- « Organiser la mutualité sur des bases nationales au profit des citoyens de tout âge et des deux sexes ; faire de la loi un instrument de prévoyance sociale qui puise à la richesse publique même de quoi anéantir la misère : voilà un des premiers pas à accomplir dans la voie des réformes sociales.
- « Lorsque la misère et le malheur s’offrent à nos yeux, nous sommes pris de pitié et prêts à les secourir. Pourquoi ne serions-nous pas aussi bien disposés à en empêcher l’apparition ?
- « Effacer la misère par l’organisation de la mutualité nationale aidée des ressources du domaine social, ce n’est pas seulement un devoir qui s’impose au nom de l’aide et de l’assistance que nous devons à nos semblables, c’est un acte d’équité et de restitution . Car la part des biens nécessaires à l’exercice du droit à l’existence des personnes pauvres est entre les mains de ceux qui possèdent la richesse et doit revenir à l’Etat.
- « La mutualité organisée dans l’atelier, la commune, le département et l’Etat et garantissant chacun des citoyens contre la misère et le dénuement, ce serait l’œuvre de la politique convertie à un excellent socialisme.
- « Ce serait pour notre société le seul moyen d’échapper aux graves catastrophes qui la menacent.
- « Ce n’est plus seulement aujourd’hui au nom de simples considérations d’ordre moral et philanthropique que la question se pose ; ce n’est plus seulement au nom du devoir; c’est au nom du droit révélé par l’étude pratique des faits, c’est au nom de la science de l’économie sociale que la société se trouve mise en demeure de faire splace au soleil à tout le monde. »
- De quel droit, en effet, la société n’accorde t-elle pas à tous leur place au soleil? De quel droit exclut-elle un seul de ses membres du banquet delà vie ? Pourquoi ne suit-elle pas l’exemple de la nature qui, elle, traite tous les hommes, riches ©u pauvres, grands ou petits, rois ou prolétaires exactement de la même façon, si bien que le prétendant qui agonise aujourd’hui dans sa résidence d’exil n’est pas plus exempt des souffrances de la maladie que le pauvre artisan qui gît frappé à mort sur un lit d’hôpital ?
- p.501 - vue 501/832
-
-
-
- 502
- LE DEVOIR
- Si la nature en agit ainsi à l’égard de tous, c’est que tous ont un droit égal à ses dons, comme tous ont un droit égal à l’existence. En agissant, autrement, en ne respectant pas ce droit commun à tous, qui pour elle se traduit en un devoir strict, en empêchant un certain nombre de ses membres de jouir de ce droit, la société viole donc les lois sacrées de la vie, et foule aux pieds une de ses plus importantes obligations.
- Lorsqu'on a détruit l’ancien ordre de choses pour en créer de toutes pièces un nouveau, on a eu le tort de n’envisager que le côté politique des questions, et de ne pas tenir compte de leur caractère social. Aussi l’œuvre est-elle restée incomplète, et elle ne sera terminée que lorsqu’on aura mis les réformes sociales au niveau des réformes politiques. Abolir l’esclavage et la distinction des classes, en établissant l’égalité des droits, c’était un commencement qui exigeait, comme complément, l’abolition du paupérisme.
- Or, comme tant que la mutualité sociale n’aura point été instituée et organisée sur ses véritables bases, il n’y a pas à espérer de voir la misère disparaître, il est évident que si nos gouvernants, qui se vantent d’être les continuateurs de l’œuvre des immortels législateurs de la révolution , veulent qu’on les croie, ils ont à remplir la magnifique mission de détruire dans l’ordre social tous les abus qui existent, comme ceux qui les ont précédé ont détruit les abus dans l’ordre politique. Sans cela, leur prétention ne sera nullement justifiée, et le pays sera en droit de leur demander des comptes sévères, à moins qu’il ne se contente d’en rire.
- Que nos gouvernants et nos législateurs ne l’oublient donc pas. « Gouverner, dit avec raison l’auteur déjà cité, c’est la mission de faire marcher les affaires sociales au mieux des intérêts et des besoins de tous les citoyens. Sacrifier les intérêts des faibles et ne s’occuper que des intérêts des forts, c’est faire acte d’oppression gouvernementale, c’est agir contrairement aux tendances progressives de notre époque.
- « En gouvernant ainsi, on provoque les conflits; on pousse à la révolte. Si, au contraire, le gouvernement favorisait les expériences des réformes sociales, l’esprit public se tournerait de ce côté, le peuple vivrait d’espérances, en attendant que les réformes après lesquelles il aspire lui apportassent un allègement sérieux. »
- Les difficultés que présentent ces progrès qu’il est urgent de réaliser tiennent principalement à l’ignorance de nos hommes politiques en cette matière, et aux traditions monarchiques qui ont survécu en
- France à l’époque des monarchies. Il est donc indispensable que nos gouvernants et nos législateurs s’instruisent, et que l’on arrive à faire disparaître ces réminiscences funestes du passé qui entravent la marche en avant du pays aujourd’hui républicain.
- C’est le conseil que toute la presse socialiste digne de ce nom ne cesse de donner à nos législateurs, et que nous leur réitérons encore aujourd’hui. En le faisant, nous remplissons un devoir, et nous les exhortons à en remplir de leur côté un très sérieux, très impérieux, très strict. Puissent-ils être assez soucieux de leur propre gloire, et assez dévoués aux intérêts de la nation, pour ne plus hésiter un instant à suivre ce conseil, et à travailler sans relâche à l’organisation de la mutualité nationale seule capable d’amener certainement l’extinction du paupérisme .
- ----11
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- 3b?.ï Bilam parlementaire
- Ce que nous avions prévu au sujet de la nouvelle loi sur la magistrature est arrivé point par point.
- Nous avions dit que le Sénat consentirait à laisser subsister les tribunaux inoccupés qui tenaient au cœur de la Chambre des députés pour des raisons électorales, à condition qu’on lut laissât à lui-même le cumul des fonctions dont beaucoup de ses membres bénéficient (étant magistrats en même temps que sénateurs).
- Le Sénat a parfaitement consenti à laisser subsister des tribunaux parasites ; et la loi revenant ainsi modifiée à ia Chambre des députés, celle-ci s’est déjugée en admettant le cumul qu’elle avait d’abord condamné à une grande majorité; elle se met ainsi à la hauteur de l’autre Chambre. L’Assemblée du Palais-Bourbon est digne de l’Assemblée du Luxembourg. C’est uu steeple-chase établi entre elles, qui a pour but les deniers de l’Etat et l’exploitation du pays par la conservation do tous les abus.
- Bon appétit, Messieurs 1
- Allons ! à qui le tour de proposer un nouveau marché aussi édifiant ? Et qu’elle nouvelle palinodie ia digne classe dirigeante va-t elle exécuter ? Nous comptons les exploits et nous marquons les coups, en attendant de faire mieux.
- +
- 4 4
- M. Leydet, député des Bouches-du-Rhône, vient de soumettre à l’examen de la Chambre une proposition de loi ayant pour objet d’établir un impôt sur le revenu, proportionnel et progressif.
- Voici les dépositions essentielles de cette proposition :
- « Toute personne domiciliée en France sera tenue de déclarer chaque année, à l’Etat, le montant des revenus de son travail, de ses capitaux ou de ses propriétés. _
- Un impôt sur ces revenus sera établi dans les conditions suivantes :
- « A partir de 1,000 fr., et do 1,000 fr, à 2,500 fr.; un franc par mille.
- De 2.500 à 5.000 francs, 2 francs par mille De 5.000 à 10.000 — 3 —
- De 10.000 à 25.000 — 4 —
- Do 25.000 à 50.000 — 5 —
- De 50.000 à 100.000 — 7 —
- De tüO.OÛO et au-dessus 10 —
- « Il n’y aura pas de bâclions inférieures à 100 fr. dans
- p.502 - vue 502/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 503
- la fixation du revenu. Au-dessüs de 50 francs, toute fraction sera comptée pour 100 fr.
- « Toute personne dont le revenu n’atteindra pas 1000 francs sera exemptée de l’impôt.
- « Les propriétés d’agrément (immobilières et mobilières) seront comptées à raison d’un revenu de 4 °/0 sur leur valeur.
- « Les étrangers non domiciliés, mais qui possèdent des propriétés en France, supporteront l’impôt sur ces propriétés.
- « Une réduction dans le chiffre du revenu sera faite à tout chef de famille, à raison de oOQ francs par enfant mineur et par infirme ou âgé de soixante-dix ans et sans ressource, sous condition de vie commune.
- « Le produit de cet impôt sera rigoureusement affecté à l’abolition des octrois, à la suppression des taxes des contributions indirectes ou à des dégrèvements de l’impôt foncier, de toutes autres taxes et impôts. »
- *
- ¥ ¥
- Une jeune fille de 22 ans, Mlle Amélie Lebîois, vient d’être reçue licencié ès-sciences naturelles par la Faculté de Paris.*
- Mlle Yictorine Benoît vient d’ôtro reçue docteur par la Faculté de Paris.
- Elle avait choisi pour sujet de thèse la Paralysie infantile. La jury d’examen, composé des docteurs Potain, Strauss, Rendu et Monod, l’a vivement félicitée.
- Trois femmes éminentes, Mme Caroline de Barreau, Henry G-réville et Angélique Arnaud, viennent d’être nommées officiers d'académie. Nous leur envoyons
- toutes nos félicitations. M
- ¥ ¥
- Mme d’Escayrac vient de léguer au département du Calvados un très important domaine à Anctovillo et une somme de 300,000 francs dans le but de fonder un orphelinat agricole pour les jeunes filles indigentes de la Normandie.
- Aux termes de son testament, elle entend que( le nouvel établissement qu’elle- fonde soit consacré à l’étude de la culture herbagère et de la laiterie, de manière à en faire une pépinière de fermières et de servantes bien préparées, soigneuses et formées aux bonnes méthodes.
- Voilà, on peut dire, de Fargent bien employé, et employé, chose assez rare, par une femme au profit ds son sexe.
- *
- ¥ ¥
- Une Convention qu’il faut louer sans réserve, est celle qui est sur le point d’intervenir entre la Suisse et la France, et suivant laquell s les deux peuples s’engagent à recueillir, à soigner, puis ensuite à rapatrier, Français ou Suisses, les enfants abandonnés, délaissés ou maltraités sur l’un ou l’autre territoire. Cette Convention est de celles qui sont destinées à devenir européennes.
- ¥ ¥
- Nos Fumeurs. — La compagnie de l’Est a mis à l’étude une réforme qui aurait son utilité. A l’avenir, les plaques sur lesquelles on lit : fumeurs, seraieut remplacées par d’autres sur lesquelles on lirait : non fumeurs. La substitution est de toute justice, puisque le nombre des personnes qui fument sur cette ligne est plus considérable que celui des personnes qui ne fument pas. Cela existe depuis longtemps en Allemagne.
- *
- ¥ ¥
- La Gazette nationale publie un article où elle compare les chemins de fer stratégiques allemands aux chemins de fer français. D’après ce journal, le système des lignes françaises h le défaut d’être trop centralisé à Paris où les communications directes entre les diverses gares sont difficiles. Par là les 8e, 9e, 11e; 4e et 10e corps devront arriver en retard sur la frontière de l’Est.
- Cependant ce n’est là qu’un faible inconvénient qui n'atteint que l’armée de seconde ligne.
- De plus en France les lieux où les soldats doivent se réunir en cas de mobilisation sont moins nombreux et leurs ressorts sont moins pourvus de chemins de fer qu’en Allemagne.
- ANGLETERRE
- Les agents généraux du gouvernement anglais à Victoria, dans les Nouvelles-Galles du Sud, à la Nouvelle-Zélande et au Queensland,ont fait parvenir à lord Derby un mémoire exposant les raisons pour lesquelles ils croient devoir demander au gouvernement de la reine d’annexer les îles du Pacifique ou d’établir un protectorat sur ces îles.
- Le mémoire soutient aussi que les motifs de craindre une intervention étrangère sont réels, et il fait ressortir d’une manière toute spéciale la proposition récente du gouvernement français de faire transporter les criminels incorrigibles dans quelques-unes de ces îles.
- *
- ¥ ¥
- La Chambre des communes & repoussé par 282 voix contre 183 une motion de sir Stafford Northcott, qui tendait à faire nier par le gouvernement le droit exclusif auquel prétend la compagnie de M. de Lesseps ; elle a voté un amendement de M. Norwoord, accepté par M. Gladstone, qui laisse la Chambre et le Cabinet absolument libres. Un mot de M. Gladstone a ôté fort applaudi : « Je ne connais pas de canal britannique ailleurs que sur le territoire britannique. » La question du canal de Suez est plus profonde qu’elle ne le paraît à bien des gens. C’est beaucoup de maintenir les bons rapports entre la France et l’Angleterre, surtout en face de la triple ou de la double alliance, mais ce n’est point assez. De toute façon il faut que le passage, non pas seulement de la Méditerranée à la Mer Rouge, comme le répètent avec quelque affectation les feuilles anglaises, mais de la Méditerranée â la Mer des Indes par le Canal et la Mer Rouge, soit en tout temps libre pour tous les peuples, aux mêmes conditions, et cela se fera, mais il faudrait que cela se fit de manière à jeter les bases d’une Juridiction européenne. Nous allons voir bientôt les Etats-Unis-d'Amérique et la Suisse signer ensemble le premier T aité d’arbitrage international permanent, il s’agit maintenant de conduire les choses d’Egypte de façon à ce que la Convention qui assurera la liberté et la neutralité du Canal et de la Mer Rouge, porte institution du premier Tribunal européen.
- ¥ ¥
- D’après une dépêche de Capetown, publiée par le Daily News, O’Donnel, l’assassin de Carey, est natif de l’Ohio, et citoyen des Etats Unis. La Poil Mail Gazette dément le bruit d’après lequel O’Donnel serait amené en Angleterre pour y être jugé. Tous les témoins se trouvent en Afrique, ajoute la Pall Mail Gazette, et il n’y a aucune raison pour amener en Europe l’accusé et les témoins. Il est, du reste, évident qu’un pareil procédé ne servirait qu’à augmenter l’agitation que cette affaire a déjà produite ; on évitera cet inconvénient en faisant juger le prévenu par le tribunal colonial.
- * *
- Les patriotes irlandais continuent, d’autre part, à applaudir au meurtre du délateur des « Invincibles «.
- Vlsnhman, journal nationaliste, s’exprime en ces termes :
- « La mort prompte et soudaine de Carey a effacé ce qu’on appelle l’effet moral du procès des assassins de Phœnix-Park. Nous n’avons, du reste, jamais pu obtenir un effet moral quelconque dans des condamnations obtenues par la corruption des jurés triés sur le volet, au moyen de chicanes judiciaires et d’une loi autorisant la corruption en matière de poursuites criminelles. Lorsqu’on fait monter au gibet des hommes jugés par des chambres spéciales, par suito de la trahison de dénonciateurs et sur le témoignage de soi-disant témoins indépendants, le seul effet moral qui puisse résulter d’une pareille immoralité, c’est l’horreur qu’inspire un gouvernement qui no se maintient que par les poursuites et le gibet. L’exécution de Carey est un rude coup porté à l’immoralité de ceux qui gouvernent par des moyens aussi odieux. »
- p.503 - vue 503/832
-
-
-
- 504
- LE DEVOIR
- En Angleterre, les femmes ont le vote municipal ; elles auront incessamment le vote politique.
- A l'ile de Man (mer d’Irlande), les femmes ont le vote municipal et politique.
- A l’îlo d’Islande (Danemark), les femmes ont le vote municipal.
- En Amérique, dans les territoires de l’Utah et du Wyomiag, les femmes ont le vote municipal et politique.
- Au Canada, les femmes ont le vote municipal et politique.
- En Italie, le gouvernement lui-même a soumis aux Chambres un projet de loi accordant aux femmes le vote municipal et provincial.
- La France ne peut rester, relativement au suffrage des femmes, en arriére des autres nations. Tous et toutes, Français et Françaises.quelles que^ soient vos croyances et vos opinions, vous êtes invités à adhérer à cette Société, dont l’incessante propagande amènera le pays à reconnaître aux femmes le droit d’apporter dans la gestion des affaires publiques leur part de bienfaisante influence.
- La Société du suffrage des Femmes compte déjà parmi ses membres des notabilités de la science, de la politique, des arts, du commerce et de l’industrie.
- RUSSIE
- Le travail des femmes commence, depuis quelque temps à trouver, à Saint-Pétersbourg, des applications de plus en plus nombreuses et variées.
- Les femmes s’y essaient maintenant à des branches d’industrie qu’elles n’avaient pas exercées jusqu’ici. On en voit dans les ateliers d’horlogerie, d’orfèvrerie et de bijouterie, mais surtout dans les ateliers de peinture sur porcelaine. Ce dernier fait est dû évidemment à l’influence de l’Ecole de dessin de la Société d’encouragement des artistes dont les élèves-femmes ayant terminé leurs études augmentent d’année en année. Plusieurs de ces femmes-peintres sur porcelaine ont déjà organisé elles-mêmes de petits ateliers où elles emploient pour les travaux d’importance secondaire des petites filles en qualité d’élèves.
- ♦ *
- La Russie rétablit le fouet dans ses écoles. Filles et garçons recevront le fouet à discrétion dans les classes élémentaires ; dans les classes supérieures la chose ne sera faite que de l’avis des parents, lesquels pourront choisir « librement » entre, le fouet et l’expulsion. Rétablir le fouet dans l’éducation des hommes lorsque les dresseurs les plus habiles commencent à ne plus l'employer avec les chiens ni avec les chenaux. Quelle abominable aberration ! Etonnez-vous donc qu’il y ait des nihilistes !
- *
- ¥ ¥
- La nouvelle de la mort de Tu-Duc a causé une certaine sensation à Londres. Le Times estime que cet événement produira un effet pacifique.
- raflant ensuite de l’expédition du Tonkin, ce journal déclare que si la France établit son protectorat sur ce pays, l’Angleterre le verra d’un œil calme.
- Ce protectorat augmentera assurément le prestige colonial de Ja France, mais non les solides avantages matériels qu’elle possède déjà.
- ¥ ¥
- Voici quelques détails intéressants sur l’empereur Tu-Duc.
- Tu-Duc, bien que maître de la vie de ses sujets, était l’esclave de ses mandarins et astrologues qui lui faisaient croire, dire et faire ce qu’ils voulaient, tout en criant bien haut que l’empereur était le seul seigneur.
- Ces mandarins n’ont que deux préoccupations, conserver la faveur royale et tirer, par tous les moyens possibles, le plus grand profit de leur situation.
- Voici un des procédés qu’ils emploient le plus volontiers.
- I Quand iis apprennent que la récolte est bonne dans | une province, que l’arg°nt y afflue, ils publient un édit qui enjoint aux populations d’avoir à fermer les puits sous prétexte que Faction de retirer de l’eau épuise R fameuse « Veine du Dragon », qui s'étend sous toute la terre.
- Alors les Annamites, terrifias à l’idée de porter préjudice à la veine du farouche dragon, font des sacrifices c’est-à-dire qu’ils apportent du riz et de l’argent aux mandarins. Ceux ci déclarent alors que le dragon, par suite de ces aumônes, a recouvré la santé et qu’il est de nouveau permis de tirer de l’eau des puits.
- Par suite d’exactions de toute sorte et surtout par l’absence d'héritier direct, l’influence de la cour de Hué était à peu près nulle dans ces derniers temps.
- En proie à de cruelles souffrances, Tu Duc avait perdu tout prestige. Ses sujets considéraient comme une malédiction du ciel l’absence de postérité et méprisaient l'empereur qui n’avait pas d’enfant.
- Malgré la dépêche de Saïgon, annonçant que son successeur est un de ses reveux, Phu-Dac, on peut prédire que Tu-Duc est le dernier empereur d’Annam ; aucun de ses héritiers ne sera reconnu par l’ensemble de la population, qui, fatiguée par la guerre civile, pressurée par les mandarins, ne tardera pas à demander le protectorat de la France.
- ITALIE
- Un coup de tonnerre, une secousse, un effondrement ; cinq villes, bourgades ou gros villages détruits en quinze secondes; trois mille morts ou blessés ; les maisons disloquées, les toits, les murs, les meubles, les corps vivants ou morts, brisés, écrasés, amoncelés ; une clameur terrible, d’épouvante d’abord, de douleur ensuite ; une nuit profonde, une poussière épaisse ; bref, un coup de bêche dans une fourmilière, mais dans une fourmilière humaine. Telle est l’épouvantable catastrophe d’ischia. C’était la saison de la villégiature et des bains, la population de i’île était triplée. De Casamicciola il reste cinq maisons; Forio a disparu. Au-dessus des ruines, PEpomeo debout, fumant et menaçant. Les hôpitaux de Naples sont encombrés. Les survivants sont affolés. On a vu des actes héroïques. Un ingénieurs a, dans la nuit du même désastre, sauvé onze personnes ; un étranger voit écraser dans ses bras une femme qu’il adorait, son désespoir devient du dévouement, il passe la nuit et le jour à sauver les victimes jusqu’à ce que les forces lui manquent. La fraternité delà France et de l’Italie, les souscriptions s’ouvraient à Paris à la même heure qu’à Naples et à Milan. Que de misères à soulager et combien de douleurs sans remède !
- Le Vésuve à son tour gronde, s’agite et lance des flammes, les habitants de Torre del Greco s’enfuient. La catastrophe d’ischia va-t-elle avoir son contre-coup ?
- *
- ¥ ¥
- La nouvelle donnée par quelques journaux de Lisbonne, que le Portugal va supprimer l’ambassade auprès du Vatican mérite confirmation. Il est certain, cependant, que Sa Majesté très fidèle n’a pas été très flattée de voir refuser à sa femme, Maria Pia de Savoie, reine de Portugal, la faveur d’être admise à baiser la sainte pantoufle de Léon XIII. L’ambassadeur portugais auprès du Saint-Siège est parti en congé ordinaire avant l’arrivée à Rome de la pieuse reine, et cela, dit le Moniteur de Rome, par délicatesse, c’est-à-dire pour ne pas être placé dans l’alternative de sabstenir devoir sa souveraine ou d’aller la visiter au Quirinal, ce qui n’eût pas été convenable pour un membre du corps diplomatique accrédité auprès du pape. La reine Maria Pia n’a pas sollicité, et Léon XIII n’a pas eu l’occasion d’occorder ou de refuser l’audience. Par conséquent, le roi de Portugal n’a pu se fâcher. La reine a compris que du moment où elle était descendue au Quirinal chez ses parents, il ne lui appartenait pas de demander à visiter le « prisonnier du Vatican, » puisqu’il est de règle depuis 1870 que tout princo ou personnage diplô-
- p.504 - vue 504/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 505
- matique venant à Rome en mission officielle auprès de la Cour du roi Humbert, ou acceptant pour un motif quelconque, de deecendre au Quirinal et d'y loger, fût-il un roi très fidèle ou une reine très pieuse, ne peut être admis en présence du Saint-Père.
- Voilà le bon ménage que font à Rome le roi irresponsable et le pape infaillible.
- * *
- M. <3© Bismarck
- L’affaiblissement très réel de la santé de M. de Bismarck fournit à l’Alsace-Lorraine, l’occasion de juger l’œuvre du grand chancelier dans un très bon article qui n’a qu’un défaut, c’est de ne point frapper d’une condamnation assez sévère l’homme qui après Napoléon Ier est celui qui a dans les temps modernes fait couler le plus de sang, l'homme dont tous les actes odI été mise en pratique de l’abominable maxime que la force prime le droit. M. Paul Leser se demande si le pouvoir absolu édifié par M. de Bismarck résistera ou non à la première secousse populaire? Nous espérons bien que si l’empire allemand résiste à la première secousse, il sera emporté par la seconde ou par la troisième ; mais nous espérons de plus que le peuple allemand rendu à lui-même, et une fois brisé le joug des Césars et des Hobereaux, entrera d'un plein essor dans la voie de la justice et de la liberté. Voici l’article de M. Leser.
- Au début de sa carrière, M. de Bismarck a assisté aux luttes intestines de l'Allemagne divisée en royaumes et en p;incipautês. La révolution n’avait pas marqué de sa puissante empreinte ce pays imprégné d’idées féodales et de croyances mystiques. Si les héritiers des Minne-seenger accordaient leurs lyres et chantaient dans un coin, la liberté naissante, les descendants de Gœtz de Berîichingen se retranchaient mieux que jamais derrière leur majesté de commande, et les hobereaux faisaient sonner, avec une incroyable audace, leurs sabres sur les pavés qu’allait arroser le sang des jeunes gens de Bade et de Francfort. Quand la France de 1848 eut proclamé la République, les survivants de la guerre de l’indépendance, les soldats de 1813 poussèrent dans les airs un cri de délivrance et construisirent des barricades. Il appartenait à la Prusse de grouper tous ces efforts et de conduire contre l’Autriche une Allemagne imbue du souffle des idées modernes. On sait ce qu’il advint de ces généreuses espérances. A vrai dire, le peuple allemand n’était pas mûr pour la liberté. M. de Bismarck se chargea, inconsciemment sans douta, d’achever son éducation. Quelques années après ce mouvement avorté, il était le conseiller fidèle du roi de Prusse. Il en a fait un empereur. Mais que de chemin il a dû parcourir,que de génie il a dû employer pour s’en aller de la diète de Francfort jusque dans ce palais de Versailles, où les rois et les. princes, ressuscitant les coutumes jadis, s’agenouillèrent devant le vainqueur de Sedan ! Après avoir écrasé le Danemark, il a fallu briser l’Autriche, au risque de grandir la France qu’on ne pouvait morceler que plus tard. Ce n’est pas tout. Les gouvernements qui prennent pour objectifprincipai les conquêtes extérieures ne supportent pas aisément la contradiction. Aussi
- de Bismarck a-t-il déployé un art infini à dégoûter 1 Allemagne du régime parlementaire. Les journaux op-posants qu'il n’achetait pas, il les a supprimés. La loi sur la presse dont il a été l’inspirateur, est une résurrection des pires lois que nou ayons connues : depuis i empereur jusqu’au moindre fonctionnaire, tous ceux ^Ul Portent un uniforme sont inviolables de l’autre côté du Rhin. Et je m’étonne que les juges de Berlin n’ap-Puque pas la peine de ^parricides aux sujets allemands qui parlent de leurs maîtres avec irrévérences. Pourquoi u ailleurs, examiner en détail celte situation tragique ? ri est des principes qu’on ne brave pas impunément : iorte par ses armes, l’Allemagne est réduite a l’impuis-saoce par sou organisation politique et sociale. On l’a ien vu quand le Reichstag, cette assemblée recrutée Par les soins de M. de Bismarck, a refusé de voler le ta ♦ f-1 biennal fiue Ie grand chancelier réclamait avec ant d opiniâtreté. Les députés allemands sont d'autant
- plus tenaces qu’on leur a moins donné. Qu’adviendra-t-il donc, le jour où le suffrage universel aura brisé ses entraves, où le Parlement aura reconquis uue faible partie de sou autorité ? Et Je pouvoir absolu, édifié lentement par M. de Bismarck résistera.t-il à la première secousse populaire ?
- Paul Leser.
- *
- * *
- Le choléra continue en Egypte, il a déjà frappé quel-I ques soldats anglais. Quatre médecins français dont il | faut citer les noms, MM. Roux, Thuillier, Nocart et | Straus, désignés par M. Pasteur, sont allés étudier i’épi-| démie dans son foyer. Nous nous étonnons que qual-| ques femmes dévouées ne se soient point encore prôsen-| tées pour soigner les cholériques. Miss Ninthingale n’a-! t-elle point laissé d’héritières ?
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen 11 *
- V
- A l’époque où Owen quitta la direction de l’Usine de M. Drinkwater, il avait donné des preuves si évidentes de sa valeur personnelle et de ses aptitudes commerciales, que dès que sa détermination fut connue,Samuel Marsland,grand filateur,lui offrit une association avec un tiers dans les bénéfices.Owen refusa en exigeant la moitié des bénéfices; il était également en pourparlers avec MM. Moulson et Scarth pour une association dans laquelle les bénéfices auraient été également partagés entre eux, et où il aurait eu l’entière direction des affaires. Avant que tout cela eût abouti, ii entrait comme associé dans la maison très ancienne de Borrowdale et Atkinson, de Londres, ayant la direction de la maison avec un frère d’un des associés.
- Comme les fonctions de Robert Owen consistaient à diriger la fabrication du fil, et sa vente ensuite, il avait beaucoup à faire au dehors avec les clients de la maison. Parmi les villes qu’il avait à visiter se trouvait Glascow, et la première fois il fit ce voyage avec un manufacturier de Preston voyageant cette fois pour son agrément. Pour le voyageur d’aujourd’hui, alier de Manchester à G-lascow c’est une course assez facile qui prend peu de temps et ne cause ni ennui, ni embarras, ni crainte d’aucun danger. Dans la première partie de la vie d Owen, il n’en était pas du tout de même. « C’était, dit-il, avant l’établissement des voitures de la malle et l’on passait deux nuits et trois jours en route sans interruption en voiture. Les chemins étaient dans une condition déplorable, et nous avions à traverser vers minuit une montagne connue pour dangereuse nommée Freekstone-Bar,que le voyageur ne. franchissait qu’en tremblant. »
- (1) Voir les derniers numéros du Devoir.
- p.505 - vue 505/832
-
-
-
- 506
- LE DEVOIR
- Il arriva avec son ami de bonne heure à Glascow avant le réveil des habitants. C’était par une belle journée d’été, et au lieu d’attendre toute la matinée dans l’hôtellerie où la voiture s’arrêtait, iis se rendirent aii Glascow-Green et virent les femmes employées aux lavoirs piétinant dans leurs baquets sur le linge. Ce procédé surprit nos voyageurs, mais comme les femmes paraissaient trouver la chose toute naturelle, ils se gardèrent sagement de toute réflexion.
- Cette visite à Glascow fut peu de temps après suivie d’une autre,qui amena le mariage de Robert Owen et son établissement définitif en Ecosse.
- A cette époque la maison dans laquelle il était associé était réputée pour l’excellence de ses produits, et comme l’on savait qu'il en était le directeur et qu’il passait pour le plus habile filateur du district, il est inutile de dire que les affaires étaient entrées dans une phase qui ne pouvait que provoquer de grandes accumulations de capitaux. C’était une fortune rapide et considérable assurée. Mais la tournure de son esprit ne lui permettait pas de fixer exclusivement son attention sur ce point.
- Manchester était alors, comme aujourd’hui, un grand centre de bonne fabrication et d’industrie,mais aussi de culture intellectuelle et dé savoir.Elle comptait au nombre de ses habitants des hommes dont les noms sont devenus illustres dans la science et la littérature, autant que par les efforts philanthropiques dans l’intérêt des enfants employés dans les manufactures. I! y avait à Manchester deux sociétés d’hommes lettrés et instruits, « la Manchester Lit-terary aud Philosophical society », et la Manchester College society. Le jeune Owen fut élu membre de la première, et c’est à ses séances qu’il se lia intimement avec des hommes tels que le docteur Percival son président, John Dalton qui plus tard acquit tant de renom comme penseur et philosophe, le docteur Ferrier l’érudit auteur des « Illustrations de Sterne », de « la Théorie des Apparitions », et autres ouvrages.
- Un jeune homme, comme Owen, dont l’éducation dans son enfance avait été limitée à ce que l’on peut apprendre dans une école de village et avait complètement cessé dès sa dixième année, a dû travailler avec ardeur et persévérance pour acquérir les connaissances nécessaires pour être au niveau des membres de la Société littéraire dont il faisait partie. Sa propre histoire, écrite sans prétention, nous donne à entendre qu'il avait été jugé digne de prendre part à leurs travaux et à leurs délibérations. Il cite en particulier une discussion qu’il eut avec Coîeridga, lorsque l’enthousiaste poète visita Manchester, dans
- l’intention d’y créer le Watchman, et quoiqu’il fut bien inférieur à Coleridge au point de vue de l’influence et de la grâce de l’expression, de l’éloquence et du savoir, il ne craint pas dans son récit de réclamer la supériorité dans la rectitude et la netteté des arguments.
- Les ioisirs des dernières années passées à Manchester furent par lui utilisés parmi les hommes de science et de lettres, et il nous apprend qu’il contribua pour sa part à la rédaction des rapports qui furent lus aux séances et dont quelques-uns furent livrés à l’impression.
- C’est, au sein de cette Société que commença l’agitation relative aux manufactures. Le système d'apprentissage qui prévalait dans la dernière partie du dernier siècle était caractérisé par une foule d’inconvénients. L’alimentation, le logement et le traitement général des apprentis avaient occasionné et propagé les maladies au point d’inspirer de sérieuses alarmes. En janvier 1796, la question fut portée devant le Manchester Board of Health et le docteur Percival fut chargé de faire le rapport. Ce rapport énonçait un certain nombre de faits généraux et tendait à faire proposer un projet de loi sur l’apprentissage qui, soutenu par le premier sir Robert Peel, fut voté à la Chambre des Communes en 1802.
- Nul doute que dans son enquête sur cette question le docteur Percival n’ait été aidé par Robert Owen, et ce fut la part que ce dernier prit dans cette agitation primitive qui lui donna plus tard un des principaux rôles dans les travaux d’amélioration des conditions du travail et de la vie pour la population travailieuse du pays.
- En 1794, Robert Owen étant logé au n° 8 de Bra-zenosere Street à Manchester avait pour colocataire dans la maison l’illustre Robert Fulton, alors inconnu et pauvre. Fulton apprit à Owen qu’il avait inventé une machine à draguer pour enlever plus rapidement la terre dans les opérations de creusement des canaux. Comme pour la plupart des inventeurs qui ne sont pas riches, les dépenses préliminaires indispensables et les frais de brevet d’invention avaient épuisé ses ressources, et il avoua à Owen qu’il n’avait aucune chance de tirer parti de son invention si ce n’est en cédant la plus grande partie de son intérêt dans l’exploitation, ce qu’il ne se souciait point de faire. Owen lui fournit de l’argent pour se rendre à Gloucester, où l’on allait commencer un canal, afin d’obtenir le creusement d’une partie à l’aide de sa machine. Peu de temps après une association se formait entre eux.
- Dans l’esquisse biographique d’Owsn, page65, sont, reproduites les minutes de cet acte de Société. Elles
- p.506 - vue 506/832
-
-
-
- LS DEVOIR
- 507
- furent rédigées entre l’époque où Owen quitta M. Drinkwater et celui où il traita de l'association avec la Compagnie de (Chorlton Twist ?) à Manchester ; mais Pulton et Owen étaient encore tout jeunes^ et par conséquent leurs capitaux n’étaient pas considérables; aussi Pulton ayant reçu des offres d’appui financier, plus solide que celui que pouvait lui fournir son ami, et celui-ci trouvant d’autre part dans une industrie dans laquelle il avait acquis de l’expérience et de la réputation une situation plus en rapport avec ses besoins, ils allèrent chacun de leur côté, sans que leur séparation affaiblit en aucune façon les sentiments d’amitié qui les unissaient.
- Il y a dans l’autobiographie d’Owen un paragraphe qui jette un certain jour sur les prétentions respectives de Bell et de Fulton à l’invention de la navigation à vapeur et qui vaut la peine d’être reproduit :
- « L’argent que je lui remis, dit-il, lui permit de se rendre à Glascow où il vit flottant sur la Clyde l’imparfait et, quant au résultat, impuissant bateau à vapeur, qui ne pouvait dépasser sans chargement une vitesse de cinq milles à l’heure. Fulton vit tout de suite en quoi consistait le défaut, et sachant comment y remédier, il partit pour les Etats-Unis et fit plus pour provoquer leur rapide progrès et leur grande prospérité que nul être vivant au monde, et e considère le peu d’aide et d’assistance que je lui ai fourni pour lui permettre de faire autant de bien à son pays et au monde, comme l’argent le plus heureusement dépensé. »
- VI
- — "Vi<ait© en Ecosse —
- Peu après l’entrée de Robert Owen dans sa nouvelle association les affaires commencèrent à prospérer. La nouvelle Compagnie de Chorton Twist acquit une grande réputation et comme conséquence, pour ses produits les prix les plus élevés et les bénéfices les plus satisfaisants. Dans ces conditions un brillant avenir s’ouvraff rapidement devant lui. C’est à ce moment qu’un grand changement allait se produire dans sa situation. Durant son premier séjour à Glascow, étant âgé d’environ 27 ans.il rencontra par hasard dans la rue une demoiselle Spear,quise trouvait en visite dans la famille de David Dale, le pro priétaire de l’usine nommé New Lanart Cotton Mills, et d’autres grands établissements commerciaux dans divers parties de l’Ecosse, homme véritablement remarquable, car il était tout à la fois, nous apprend Owen, un grand manufacturier, filateur de coton, marchand, banquier et prédicateur. Miss Spear était accompagnée dé Miss Dale, qui dans la conversation
- qui suivit cette rencontre fortuite demanda si Owen avait vu les chûtes de la Clyde et l’usine que son père y possédait ; la réponse ayant été qu'il ne les avait point visitées, mais qu’il serait très désireux de le faire, elle lui offrit une lettre d introduction pour son oncle qui en était directeur.
- Lanark avec ses magnifiques environs encadrés de coteaux, de bois et d’eau ne pouvait manquer d’intéresser la personne la plus indifférente et la moins poétique. Sa vue fit une profonde impression sur Robert Owen, et il nous dit que lorsqu’il eut inspecté l’établissement qui comprenait quatre filatures de coton et un village primitif admirablement groupés sur las bords de la Clyde dans une des plus agréables partie de la vallée, il se tourna vers l’ami qui l’avait accompagné : « De tous les sites que j’ai vus, c’est celui ci que je préférerais pour faire une expérience que.j’ai depuis longtemps en projet, et que je désirerais avoir occasion de mettre en pratique, » ne supposant pas, ajoute-il, une minute que ce désir put jamais se réaliser.
- A son retour à Glascow il se rendit chez Miss Dale pour la remercier du plaisir qu’elle lui avait procuré, et il y arriva juste au moment où elle allait se rendre à la promenade. Il l’accompagna, sollicita la faveur de la revoir,et ainsi commença entre lui et cette demoiselle une connaissance qui peu après eût pour résultat leur mariage.
- Durant cette visite, il constata que l’idée d’imprimer son nom sur les bobines l’avait fait connaître avantageusement de tous les fabricants de mousseline, et cela lui permit de donner une extension considérable aux relations de sa maison dans cette partie de l’Ecosse.
- A Manchester, il revit miss Spear et son frère, et il eut beaucoup déplaisir, nous dit-il, à les entendre faire l’éloge de miss Dale. Ses associés ayant décidé qu’il ferait des voyages périodiques dans cette partie de l’Ecosse, il eût l’occasion d’y retourner plus d’une fois. Au bout de quelques visites, et après un certain nombre de promenades au Glascow Green en compagnie de miss Dale et de ses sœurs, il hasarda une proposition de mariage qui ne fut pas défavorablement acccueillie, quoiqu’on fit la réserve qu’il y fallait le plein consentement de son père. Comment un homme complètement étranger obtiendrait-il ce consentement? Question embarrassante et difficile.
- Dans son esquisse autobiographique, ii nous dépeint sa vivo inquiétude à ce sujet, et il ajoute que les difficultés lui paraissaient insurmontables. M • Dale était un homme d’un caractère éminemment élevé et dans une situation hors ligne, et sa fille, par conséquent, était naturellement considérée comme
- p.507 - vue 507/832
-
-
-
- 508
- LE DEVOIR
- un des plus beaux partis que put offrir le commerce dans l'ouest de l’Ecosse. Owen était un étranger, et quoique sur la voie qui conduit presque sûrement a la fortune, il n’était point riche. Or on devait comme de juste, lui poser des questions sur sa position de fortune, et il sentait que ses réponses ne pourraient être tenues pour bien satisfaisantes.
- Il avait entendu dire, peut-être par miss Dalo elle-même, qu’il avait été question de vendre New La-nark. M. Dale était avancé en âge, et il commençait probablement à se sentir surchargé do travail. La meilleure excuse que sut trouver notre héros pour solliciter une entrevue et pour avoir une conversation tranquille avec lui, fut de lui demander dans son cabinet de travail si le bruit en question était vrai, et dans ce cas les conditions auxquelles on vendrait. Owen avait alors vingt-sept ans, mais il paraissait beaucoup plus jeune. Lorsqu’introduit dans le bureau du riche manufacturier, il eut fait ses questions, M. Dale lui répondit carrément qu’il le jugeait trop jeune pour une pareille entreprise. Sur sa déclaration qu’il avait des asssociés plus âgés que lui et que le capital nécessaire ne leur manquerait pas, M. Dale lui demanda s’il avait visité les usines. Owen dit qu’il les avait visitées mais qu’il n’en avait pas examiné les détails. « Eh bien, lui dit le vieillard, je vous engage à y aller et à tout voir et examiner. Cela fait, retournez à Manchester, faites part de vos idées à vos associés, et s’ils désirent en devenir propriétaires, je suis prêt à entrer en négociation avec eux pour tout l'ensemble de la propriété. »
- Owen était un homme d’affaires profond et entendu, et toutes ses entreprises ont été autant de succès signalés. En général, c’était lui qui dirigeait les affaires, quel que fut le nombre de ses associés, et s’il eût des difficultés avec eux dans l’établisee-mentde New Lanark, ce ne fut point au sujet des affaires, mais bien parce que un groupe d’associés trouvait qu’il consacrait une part trop grande des bénéfices à l’amélioration du sort des ouvriers, et surtout à la construction et à l’organisation des écoles pour les enfants du village. (A suivre).
- LE YOTE DES FEMMES
- Correspondance d’Angleterre
- Bristol, le 19 juillet 1883.
- Monsieur le Rédacteur en chef,
- Il y a quatre ans que le sujet de l’émancipation politique des femmes n’a été discuté dans la Cham-
- bre des communes ; car depuis les dernières élections générales, qui eurent lieu au printemps de 1880, parmi la foule d’affaires demandant l’attention de qos législateurs, il ne fut pas possible de faire introduire cette question des femmes. Nous sommes donc très contentes qu’enfin, le 0 juillet, M. Mason ait pu soumette sa proposition tendant « à ce que le suffrage politique soit accordé aux femmes qui remplissent les devoirs donnant ce droit aux hommes, et qui possèdent déjà le suffrage pour toutes élections régionales. »
- M. Mason rappela qu’une nouvelle mesure de réforme doit bientôt occuper notre parlement et il réclama à la justice de faire alors provision pour le suffrage des femmes ; en même temps il démontra combien les femmes anglaises se sont montrées capables d'exercer ce droit pour le bien général, en. indiquant les progrès qu'elles ont accompli dans l’instruction, et les sociétés d’intérêt public conduites et organisées par elles.
- M. Leatham, député de Huddersfield, combattit la proposition, en alléguant que c’était contre l’usage immémorial. Plusieurs membres rééditèrent encore une fois les idées si souvent répétées, qui se résu-rrent dans un seul mot prononcé par un de nos dédéputés : « La femme ne doit pas avoir le suffrage parce qu’elle est femme î » Par contre, M. Jacob Bright, M. Léonard Courney et d’autres, prononcèrent de beaux discours. Enfin, la proposition fut rejetée par une majorité de 16 voix. Cependant, ce chiffre montre une opposition tellement diminuée, que nous y voyons un progrès incontestable.
- Par exemple, nous trouvons en :
- Pour Contre Majorité contre
- • 00 t- oo 155 234 79
- 1879 103 217 114
- 1883 161 177 16
- Ajoutons que parmi les députés élus pour la première fois à l’élection générale de 1880, nous trouvons trois voix favorables contre deux hostiles. Le Daily News, la Pall Mal Gazette et d’autres journaux publiaient le lendemain des articles soutenant fortement M. Mason.
- La veille de la discussion à la Chambre des communes, un Public Meeting, tenu à St-James Hall, avait attiré une foule fort nombreuse d’adhérents au suffrage des femmes. Au nombre des dames y qui ont pris la parole, se trouvaient Mme Fawcett, Miss Becker, Mme Cady Stanton (des Etat-Unis d’Amérique) Miss Tod et plusieurs autres.
- Agréez, etc.
- (Le Droit des Femmes) Hélène Blacburn.
- p.508 - vue 508/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 509
- NÉCROLOGIE
- On lit dans « U Union républicaine », Mâcon, 31 juillet 1883.
- Une douloureuse nouvelle nous arrive.
- M. Bellenand, propriétaire de V Union républicaine, vient de perdre son beau-père, M. Claude Vallot, enlevé prématurément après une courte et douloureuse maladie, dont rien n’avait fait prévoir le rapide et fatal dénouement.
- M. Vallot était né à Dijon en 1810 et entrait dans sa soixante-treizième année. Poussé par une vocation irrésistible, il se consacra dès l’âge de 15 ans, à l’imprimerie, et donna toute sa vie à cet art, car c’en est réellement an. Pendant 58 ans, il vécut au milieu des ateliers de Dijon, se perfectionnant sans cesse dans sa profession, aimé, estimé de tous Geux qui l’approchaient et pouvaient apprécier ses qualités de cœur, sa délicatesse et sa haute probité. Il fut prote pendant plus de 50 ans, et créa des générations de typographes.
- Enfant de Dijon, il aimait passionnément sa ville natale, où il avait de nombreuses relations dans toutes les classes de la société. Il ne quitta sa chère cité que pour venir à Tournus, jouir auprès des siens, qui le vénéraient, d’un repos légitimement et noblement gagné ; mais toutes ses affections étaient pour Dijon, et en affirmant, à son lit de mort, ses convictions de libre-penseur et de républicain, il manifesta à ses enfants le désir que son corps fut inhumé à Dijon auprès des êtres chéris qui l’avaient précédés dans la tombe, « et surtout, répétait-il, pas de cérémonies et pas de prêtres. »
- Les dernières volontés de M. Vallot ont été fidèlement accomplies.
- Nous venons de dire que M. Vallot était venu chercher à Tournus un peu de repos pour ses dernières années. Oui, il se reposait d’une longue carrière de labeurs auprès de sa famille et de ses petits-enfants; mais il n’en a pas moins consacré jusqu’au dernier jour tous ses instants au travail et il est mort, vaillant, sur la brèche.
- Et ce qu’il faut ajouter encore, c’est queM. Vallot était un penseur et un écrivain de mérite.
- Vivant au milieu des auteurs, des savants, des journalistes, il avait complété son instruction, étendu le champ de ses connaissances, et étudié avec passion les questions sociales. Nous ne croyons pas commettre d’indiscrétion en disant qu’il a publié, dans le Journal dé Tournus, sous le pseudonyme d’Aristide, des articles très remarquables sur les associations des usines et du Familistère de la ville
- de Guise, dans le département de l’Aisne.
- La veille même du jour où le mal qui l’a emporté allait le coucher sur un lit de douleur, il nous écrivait pour appeler notre attention sur le plan de M. Godin, le dévoué fondateur de ces associations modèles. « Oserai-je, disait-il, prendre la liberté de vous faire remarquer que la mise en pratique du plan de M. Godin ne serait autre chose que la réalisation de l’une des formes du socialisme qui peuvent être employées pour sortir du labyrinthe où l’on se débat depuis trop longtemps sans trouver d’issue. »
- Et comme notre collaborateur Charles Tolin avait semblé dire, dans un de ses articles, que « l’individualisme est le seul état social possible », M. Vallot ajoutait dans sa lettre : « Mais votre collaborateur a-t-il bien réfléchi, bien comparé avant de formuler cette triste, cette décevante affirmation ? N’a-t-il pas obéi à l’esprit de routine qui souvent porte les meilleurs esprits à prendre des erreurs invétérées pour des vérités, et, partant, les principes d’un état social rudimentaire, embryonnaire, pour les principes de l’état social naturel et définitif ?
- « Il ne semble pas avoir vu que son enseignement est renouvelé des anciens et même des époques sociales les plus reculées, et que c’est encore contre cet état social plus ou moins mitigé, que les masses, sans en avoir conscience, s’insurgent depuis de nombreux siècles, et s’insurgeront plus ou moins ouvertement jusqu’à ce que soit réalisé la forme sociale donnant satisfaction aux exigences normales de toutes les facultés humaines. »
- Nous avons tenu à citer ces lignes, car elles montrent que derrière le modeste prote il y avait un grand cœur et une remarquable intelligence.
- La mort impitoyable a tout fauché; M. Vallot n’est plus. Mais nous pouvons rendre à sa mémoire ce suprême hommage qu’il a bien travaillé et bien vécu.
- Il est des douleurs inconsolables. Mais si M. Bellenand et sa famille peuvent trouver un soulagement au malheur qui les frappe, ils l’auront dans les regrets et les sympathies qui accompagnent celui qu'ils pleurent, et dans la part que nous prenons tous à leur profonde affliction.
- P. M.
- LA SAGESSE ANTIQUE <«
- XXX
- Devoirs envers la Société
- Les devoirs qui regardent la société humaine sont au-dessus de tous les autres. Car la contemplation,
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté les N08 des 28 janvier, 27 mai et 8 juillet 1883
- p.509 - vue 509/832
-
-
-
- 510
- LE DEVOIE
- la connaissance des choses de la nature est imparfaite et défectueuse si elle n’aboutit pas à l'action, et l’action qui lui convient le plus est assurément celle qui a le bien des hommes pour objet.
- Cicéron.
- Mes petits enfants, n’aimons pas de parole ni de langue, mais par œuvre et en vérité.
- Car c’est par là que nous connaissons que nous sommes enfants de la vérité, et que nous en persuaderons notre cœur en la présence de Dieu.
- Mes frères, que servira-t-il à quelqu’un de dire qu’il a la foi, s'il n’a point les œuvres ; la foi pourra-t-elle le sauver ?
- Si un de vos frères ou une de vos sœurs n’ont point de quoi se vêtir, et qu’ils manquent de ce qui leur estnécessaire chaque jour pour vivre,etque quelqu’un d’entre vous leur dise : Allez en paix, je vous souhaite de quoi vous garantir du froid et de quoi manger, sans leur donner néanmoins ce qui est nécessaire à leur corps ; à quoi leur serviront vos paroles ?
- Ainsi la foi qui n’a point les œuvres est morte en elle-même.
- Vous voyez donc que c’est par les œuvres que l’homme est justifié, et non pas seulement parla foi.
- Car comme le corps est mort lorsqu’il est sans âme ; ainsi la foi est morte lorsqu’elle est sans les œuvres.
- St Jacques.
- Que ehacun ait égard, non à ses propres intérêts, mais à ceux des autres.
- Que personne ne cherche sa propre satisfaction, mais le bien des autres.
- Unissez-vous les uns aux autres pour vous soutenir mutuellement.
- (A suivre) St Paul.
- SIMPLE IRJÉCOIT
- Par Madame DESTRIGHÉ (l)
- V
- (Suite)
- Lorsque le bambin fut chaudement établi dans son lit, et que la mère Barsot lui eut tiré les rideaux, M. Barsot s’approcha humblement de Louise qui tremblait sous ses vêlements mouillés, car elle n’avait pas songé à les quitter tant que l’enfant avait été en péril.
- « Mademoiselle, lui dit-il d’une voix attendrie, vous êtes une brave fille, et moi... Ah ! moi, vraiment, je ne vaux pas graut'chose !... Pardonnez-moi!... Je ne méritais pas ce que vous avez fait pour mon enfant... Je suis bien repentant de vous avoir méconnue... Oui, pardonnez-moi!... »
- Ces paroles remuèrent profondément l’institutrice, qui avait agi si spontanément qu’elle n’avait même pas
- (1) Tous droits réservés.
- pensé à mériter un éloge. Aussi crut-elle que l’émotion seule lui donnait l’accès de fièvre dont elle se sentait soudainement atteinte, et elle accepta bien cordialement les bonnes paroles du maire. Mais là n’était pas la cause de son malaise; car, à peine rentrée chez elle et couchée une toux intense se déclara. Dès lo lendemain matin, M. Barsot, qui était veau s’informer de ses nouvelles, courut chercher le médecin, qui constata une fluxion de poitrine.
- La pauvre vieille Mme Griset, garde-malade à son tour, tomba dans un profond désespoir, facile à comprendre! Durant neuf jours, Louise fut entre la vie et la mort. Le maire, il faut le dire à sa louange, était comme un désespéré. Abandonnant affaires de la commune et affaires particulières, il courait du médecin au pharmacien, apportant des médicaments, de la viande, du vin, enfin toutes sortes de provisions. Il était secondé par la famille Lebert, qui ne négligeait rien de son côté.
- Quant au vieil Antoine, il se désespérait et parfois disait rudement à Barsot :
- « Il est bien temps de se désoler! vous l’avez assez tourmentée, la chère enfant ! Elle vous a rendu le bien pour le mal au péril de sa vie ; elle a sauvé votre fils, et elle va peut-être mourir ! »
- Barsot se courbait alors, humble, désespéré, en disant : * Oui c’est vrai, vous avez raison, Antoine. Ce sont des misérables qui m’avaient excité contre elle... Si elle est sauvée je leur paierai ma dette, et à elle aussi.
- — Sans doute ; mais si elle meurt? » répliqua tristement le vieil instituteur.
- Dire les angoisses de la mère Griset durant cette longue semaine, est impossible. Ceux-là seuls qui ont eu un enfant malade pourront les comprendre. Enfin le médecin prit espoir et déclara que la jeunesse de Louise et sa bonne constitution avaient triomphé du mal, qu’il répondait de sa vie. Ce fut une joie générale dans le village où l’opinion publique avaitcomplétement tourné. Le peuple, si grand, si généreux, si juste, quand on ne l’égare pas, s’était pris d une vive affection pour la jeune maîtresse dont le dévouement avait éclaté aux yeux de chacun. Les réactionnaires baissaient le nez, n’osaient souffler mot, et bien leur en prenait, car ils auraient été mal reçus à faire des réflexions.
- M. et Mme Antoine, M. et Mme Lebert purent alors féliciter Louise.
- « C’est bien, mon enfant, disait Antoine * vous avez agi comme on doit le faire, car celui qui souffre n’a pas de nom, et, fût-il notre ennemi, c’est un être à secourir.
- — Vous voyez, disait joyeusement madame Fréron, la femme du vieil instituteur, vous voyez que ceux qui sont secourables aux bêtes ne marchandent pas leur vie pour sauver la vie du monde.
- — Oui, ajoutait M. Lebert, et surtout souvenez-vous de placer toujours l’amour de l’humanité avant toutes choses ! *
- « Lorsque Louise fut complètement guérie, le premier jour qu’elle reprit son travail, le "maire Barsot et son fils Onézime vinrent au milieu de la classe.
- « Mademoiselle lui dit le bonhomme, vous êtes une noble jeune fille, qui mérite l’estime et l’affection de tous les honnêtes gens ; mon fils vous avait fait de la peine, et vous l’avez sauvé do la mort. Aussi je n’oublierai ni votre courage ni votre bon cœur- Mes chères petites, continua-t-il en s’adressant aux écolières, votre maîtresse vous a donné la meilleure leçon : c’est celle de l’exemple. Imitez-la bien, car elle mérite l’amitié et le respect de tous. Pour moi, je reconnais mes torts envers elle, et je lui demande de les oublier.
- — Merci, monsieur le maire, répondit Louise en lui tendant la main ; vous estimez trop le devoir accompli. Je suis bien heureuse de votre amitié !
- — Mademoiselle, fit alors le petit garçon, qui jusque là était resté spectateur muet de celte scène, voulez-vous me pardonner d’avoir tué votre chatte? J’en ai bien du chagrin ! »
- Louise pour toute réponse l’embrassa.
- « Tenez l fit le maire avec joie ; voilà le vrai miracle 1 Votre bonté a touché cet enfant. Gette bonne journée ne
- p.510 - vue 510/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 511
- géra pas perdue pour personne; etj’invile tout le monde à souper, les enfants des deux écoles aussi ! »
- Cette invitation fat acceptée avec bonheur, et au dessert le maire but à l’instruction laïque.
- A quelques mois de là, Louise apprit que sur le rapport de M. Barsol, on lui avait décerné une médaille d’honneur pour sa belle conduite. Le maire, de concert avec M. Lebert, organisa une petite fête pour la remise de la médaille. La musique avait préparé ses plus brillantes fanfares ; et Mme Lebert (le cœur des femmes comprend si bien la délicatesse du sentiment) avait écrit à Julien Hémont, sans lui dire pourquoi, que sa présence était nécessaire à X... pour le dimanche suivant. Ceci était la surprise que ménageait l’excellente femme.
- Le matin donc du premier dimanche de mai, le village était pavoisé, enguirlandé ; les habitants se groupaient sur la place; les enfants tenaient de gros bouquets. L’opinion publique est souvent une girouette que le vent de la faveur fait tourner. Ainsi Louise qu’on repoussait il y avait à peine quelques mois était portée en triomple par ceux-là même qui la calomniaient le plus.
- Au coup de midi arriva ie préfet en grande tenue, accompagné du conseiller général, du député de l’arrondissement et de l’inspecteur d’académie. Après un discours de circonstance le préfet s’approcha de la jeune institutrice, qui, comme bien vous pensez, était terriblement émue.
- « Je suis heureux, mademoiselle, lui dit-il, d’avoir été choisi par M. le ministre pour vous offrir cette récompense que vous avez si bien méritée. La République honore en vous la femme courageuse et l'institutrice intelligente. Que la France ait beaucoup de maîtres et de maltresses comme vous, et notre jeunesse deviendra la gloire de notre cher pays ! »
- Un bravo général et des cris de : Vive la République ! accueillirent ces paroles.
- Quand Louise profondément touchée de ces marques d’estime releva la tôle, ses yeux rencontrèrent tout-à-coup un visage ami, celui de Julien ; une larme avait coulé jusque sur ia rude moustache du brave ancien sous-ofïieier, qui pressait avec amour sa petite Juliette sur sa poitrine. Une rougeur fugitive, comme un rayon de soleil de mars, colora les joues pâles de l’institutrice; elle serra bien fort, elle aussi, la petite Juliette qui venait de se précipiter dans ses bras.
- Un banquet fraternel termina cette belle journée. Le père Antoine, radieux, rajeuni, but à l’instruction nationale, à celle qui ouvre le cœur et l’esprit et fait aimer la patrie. Sa femme but au bonheur de Louise et lui souhaita des enfants dignes de leur mère. A dix heures chacun regagna gaiement son logis.
- VI
- M. et Mme Lebert parlaient souvent avec Antoine Fréron de ieur jeune protégée ; ils admiraient son bon sens, son savoir, sa simplicité.
- Pendant l'hiver, de concert avec Fréron, Louise organisa des cours d’adultes qui furent très suivis. Le dimanche, ie père Antoine, Mlle Griset et leurs familles passaient la soirée à la Jutière ; là on traitait largement la question d’instruetion ; tous étaient d’accord pour étendre le programme de l’école primaire, seule école qui existe pour plus des trois quarts de la nation, puisque les ouvriers et les cultivateurs ne peuvent guère se passer de leurs enfants après l’âge de 12 ou 13 ans.
- Le maire Barsot était maintenant le plus disposé à comprendre et à aider au développement intellectuel des enfants.
- * Oui. disait-il, depuis que j’ai vu le dévouement de Mlle Griset, p<*ur sauver un mauvais garnement comme mon fils, quilui avait faittoutessortes demi-ères, depuis que j’ai vu aussi sa patience pour l’instruire, car elle a bien voulu s’en charger, et elle a réussi, je suis convaincu que ses idees sont bonnes, et qu’elle enseigne la vraie morale, c’est-à-dire ia justice. Les causes se gagnent par l’abnégation de leurs adeptes : voyez, j’étais aveuglé par les préjugés; je servais sans y réfléchir,
- d’instrument à des ambitieux. Les vieilles coutumes, c’était mon idée fixe. Eh bien ! les gens comme j’étais, et il y en a encore beaucoup, sont infiniment dangereux. Je comprend maintenant la nécessité d’une véritable instruction.»
- Le courage, la patience, la fermeté des principes, avaient conquis à Louise tous les suffrages ; les parents avaient compris ses idées généreuses. D’ailleurs, le changement du maire à son égard amena celui de tous ses administrés, et le nombre de ses élèves s’accroissait rapidement. On demandait des communes voisines, comme une faveur d’être admis à sou école : « Ses explications disaient les parents, sont si claires, si précises, que les plus niais les comprennent ; on dirait un rayon de soleil éclairant les plus petites fleurs cachées dans la mousse.»
- Après la cérémonie de la remise de la médaille, Julien Hémont était retourné à la propriété qu’il gérait si habilement. Ses lettres étaient tristes, et marquaient une sorte de nostalgie ; on voyait qu’il souffrait cruellement d’être séparé de sa fille, et qui sait ?... peut-être d’autre chose encore ! M. Lebert lisait tout cela dans la correspondance de son gérant; souvent il en causait avec sa femme. Au bout de deux ans, lorsque la position de Louise fut bien établie, quand ses adversaires eurent renoncé à l’inquiéter, quand chacun eut pour elle l’estime et l’amitié qu’elle méritait. M. Lebert écrivit à Julien qu’il avait besoin de lui à la Jutière.
- Je vous réponds sju’Hémont ne se fil pas prier ; il avait comme un fil qui attirait son cœur de ce côté-là. A son arrivée, trouvant sa fille grandie, instruite, aimant son père, la joie brilla dans ses yeux gris si francs et si loyaux; un bon et long baiser sur les cheveux de Juliette en dit plus que de longs discours. Louise aussi était là, joyeuse de voir le bonheur du brave garçon et de son enfant.
- Le soir, Mme Lebert raconta à Julien comment l’institutrice avait su conquérir l’affection et le respect de tous; en causant, elle regardait malicieusement l’air embarrassé du sous-officier, qui, tortillant sa barbiche, semblait avoir une cheville dans ie gosier.
- « Voyons, Hémont, fit-elle gaiement, après s’ôtre amusée de son hésitation ; vous avez quelque chose à me dire qui vous étrangle. Allons, un vieux soldat ne doit pas être conscrit comme cela !
- — Eh bien, oui, madame, fit-il en relevant résolû-ment la tête ; j’avais résolu de ne jamais me remarier, mais ma pauvre petite fille a besoin des soins d’une mère, et j’ai pensé...
- — Que vous ne pourriez mieux trouver que Louise? Allons ! parlez-done I...
- — C’est vrai, mais je crains d’être vieux, et de ne pouvoir lui offrir qu’une affection quasi-paternelle.
- — Louise se contentera de l’affection que vous lui donnerez, soyez en sûr!
- — Mais un tel mariage ne confirmerait-il pas les bruits injurieux qu’on avait répandus contre, nous?
- — Ne craignez rien de semblable, Hémont l les teups sont changés, votre absence a fait voir l’absurdité de ces mauvais bruits.
- — Oh ! cette union, si elle peut s’accomplir, sera un grand bonheur pour moi, répondit Julien ; je suis seul au monde, avec ma fillette. Si la mort m’avait pris, j’aurais laissé mon enfant sans un bras pour la soutenir, sans un cœur pour l’aimer, excepté vous, madame, qui auriez peut-être eu la charité de la recevoir. Cette triste pensée m’a bien souvent poursuivi, et, si j’épousais maintenant Mlle Louise, je crois que ma femme défunte, ma chère morte, dirait : « Tuas bien fait, Julien !... »
- Mme Lebert, émue de ces simples paroles, se chargea de parler à Mme Griset et à sa fille.
- Hémont fut accepté, vous t’avez soupçonné sans peine, et la petite Juliette a retrouvé une mère dans Louise.
- Ils se sont fixés à X... où. chacun les aime : on dit même que le fils du maire, devenu un bon cœur et passablement intelligent, grâce aux soins de Louise et de son mari, épousera peut-être un jour la petite Juliette.
- Hémont est l’homme de confiance de M. Lebert, et
- p.511 - vue 511/832
-
-
-
- 512
- LE DEVOIR
- pendant qu’il améliore et dirige la propriété, sa femme continue son école. G est avec une véritable émotion que l’on voit côte à côte sous R globe de la chemiuée U médaille de sauvetage de rinstitulrice et la médaille militaire du soldat.
- Pendant les longues soirées, Julien Ilémont et sa femm8 réunissent ceux qui désirent s’instruire, et là, amicalement, on fait un cours familier d’agriculture, de comptabilité, de médecine usuelle, etc. ; Hémont raconte ses campagnes et les mœurs des différentes contrées qu’il a visitées ; le bon Antoine prête à chacun le secours de son expérience, et dit par ci par là un mot toujours juste et utile. Il est heureux du bonheur du ménage Hémont et hier il disait dans la classe : « Mes petits amis, agissez toujours honnêtement ; tôt ou tard le jugement du monde vous sera favorable. IL s’agit d’attendre, de faire son devoir et de ne désespérer jamais ! »
- FIN.
- LES LIVRES
- Etudes historiques et critiques sur les religions et les institutions comparées, par Alphonse Gilliot, 1 vol. 5 francs. Editeur : Collin, 5, rue du Crosne, Nancy.
- Ce volume est la suite des études de Fauteur sur les religions et les institutions comparées, dont une première partie a paru en 1881 avec le sous-titre.. Les origines. Mais au lieu d’en faire l’objet de trois volumes séparés, il a réuni et condensé ces nouvelles études en un seul volume, avec le sous titre suivant: L'Orient, l'Occident et le Nouveau Monde.
- Cette partie est, beaucoup plus intéressante que la précédente. Elle forme une sorte d’abrégé méthodique de l’histoire universelle depuis le quatrième siècle de l’ère chrétienne jusqu’à nos jours, histoire conçue sous un point de vue nouveau ; car les faits qu'elle expose et qui y sont étudiés et classés selon une méthode nouvelle, ne sont plus ceux qui, dans la plupart des traités d’histoire d’autrefois, étaient considérés comme étant d’une importance souveraine ; mais ce sont principalement ceux qui concourent aux progrès divers de l’Esprit humain, à la constitution des organes essentiels de l’Humanité, considérée comme corps organique et vivant. C’est un exposé synthétique des évolutions successives et graduées des doctrines et des institutions des divers peuples du Globe-Humanité, doctrines et institutions qui, découlant en quelque sorte les unes des autres par un enchaînement continu et se développant dans des rapports réciproques, convergent harmonieusement vers le même but, la constitution de l’Humanité moderne.
- L’on verra, dans cet exposé, l’ordre admirable qui, malgré certaines apparences contraires, a présidé et préside à ces diverses évolutions, accomplies suivant des lois universelles et constantes; et il sera dès lors aussi difficile de nier la régularité du monde moral, que de nier celle selon laquelle s’accomplissent les faits du monde matériel.
- La constitution de la science de l'histoire universelle sera désormais possible.
- La vengeance du beau Vicaire, par M. L. Gagneur ; I vol. 3 fr. 50. Editeur : Dentu, galerie d'Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Dans cet excellent roman qui, a peine paru, en est déjà à sa seconde édition, Mme Gagneur, comme
- dans tous ses autres ouvrages, bataille pour l’émancipation des esprits et des consciences.
- Avec ce style imagé,cette entraînante succession de scènes palpitantes d’intérêt qui caractérisent son talent, elle dépeint à quoi peuyent conduire les menées jésuitiques de nos jours. Quoique moins puissants qu’autrefois, les jésuites sont encore les plus redoutables ennemis de la démocratie et du progrès.
- Mme Gagneur les montre disposant encore à notre époque de maisons de retraites, sortes de prisons d’aliénés, où l’homme le plus sain d’esprit, s’il a eu le malheur d’encourir la haine des jésuites, peut être jeté et condamné à des supplices entraînant presque toujours la perte de la raison,si ce n’est de la vie,tant la délivrance est difficile pour ne pas dire impossible.
- Quand on lit les ouvrages de Mme Gagneur : La Croisade noire, le Calvaire des femmes, les Forçats du mariage, les Droits du Mari, le Roman d'un Prêtre, le Crime de l'abbé Maufrac, etc. etc., romans qui luttent avec tant d’éclat, de verve, de passion, pour la bonne cause : celle de l’émancipation intellectuelle et morale de tous les citoyens, on regrette de ne point voir de tels ouvrages remplacer ces feuilletons des journaux populaires qui étalent avec une ignoble compl.aisanee, et presque à l’exclusion de tout autres, des scènes de corruption, de vol, de meurtre,chose d’auiant.plus regrettable et funeste que les journaux en question constituent la principale lecture du peuple et que leurs feuilletons passent, dans les familles, sous les yeux d’un grand nombre d’enfants.
- Des romans de la nature de ceux de Mme Gagneur ont le mérite d’être aussi dramatiques, aussi entraînants qu’il est possible de le désirer pour le succès d’un journal, et de faire constamment appel aux sentiments les plus propres à éveilier dans l’esprit humain l’amour du vrai, du juste et du bien pour tous.
- L’Astronomie, Revue mensuelle d’Astronomie populaire, de Météorologie et de Physique du globe parM. Camille Flammarion. — Sommaire du Numéro d’Aout : Photographie de la grande nébuleuse d’Orion, parM. Common, — Les grandes marées au mont Saint-Michel, par M. C. Flammarion. — Disparition de la tache rouge de Jupiter, par M. Ricco, de l’Observatoire de Palerme. — Les variations périodiques de la température dans le cours dé l'année, par M. Roche. — La formation du système solaire, par M. Gérigny.--La réforme du Calendrier, par M. Millosevich, de l’Observatoire de Rome.— Académie des Sciences. Sur les mouvements du sol de l’Observatoire de Neur-châtel, par M. Faye. — Nouvelles de la Science, Bolides remarquables. — Observations astronomiques et Etudes sèlènographiques, par M. Gérigny. —- Ce numéro contient 12 figures. — Abonnement dun an : Paris, 12 fr . ; départements, 13 fr. — Première année, 1882, prix du volume broché, 10 fr. ; relié avec luxe, 14 fr. — (Librairie Gauthier-Villars, quaies Augus-tins. 55, Paris.) _
- L’Association du Familistère a besoin d’une bonne
- DIRECTRICE D'ÉCOLE MATERNELLE
- pour ses classes d’enfants de 2 à 7 ans.
- Les appointements seraient proportionnés àlacapacité De bonnes et complètes références sont obligatoires.
- Adresser les demandes à M. Godin, fondateur du Familistère, Ouise [Aisne).
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- St-Queatm. — lmp. du Glaneur.
- p.512 - vue 512/832
-
-
-
- T Année, Tome 7. — fl0 258. Æe numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 19 Août 1883
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . lOîr.u» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 44 fr.»»
- Autres pays Un an, . . . 43 îr. 60
- ON S’aBONNE
- A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Les Elections au Conseil général dans le canton de Guise. — Par quoi il faut commencer : La participation aux bénéfices. — Les Sociétés de Secours mutuels en Allemagne. — Laits politiques et sociaux. — La vie, le temps et les travaux de Robert Oioen : VII. — Le Familistère de Guise. — La Sagesse antique. — Pierre Morin ou l'ivrognerie. — Ouvrages reçus.
- Les Élections au Conseil général dans le canton de Gnise.
- Les élections au Conseil général dans le canton de Guise viennent de donner le spectacle de ce que peut le « conservatisme » réactionnaire, à l’égard des idées nouvelles dont la République doit opérer la réalisation.
- M. Godin, au commencement de cette année, a publié deux volumes : l’un intitulé, « Le gouvernement, ce quil a été, ce qu'il doit être et le vrai socialisme en action » ; l’autre, « Mutualité nationale contre la misère » ; ces deux volumes où il n’y a pas une parole d’irritation ni de violence ont le tort, à ce qu’il paraît, aux yeux des opposants à toute idée nouvelle, de faire appel à la vérité et à la justice pour décider la République à entreprendre les réformes propres à faire disparaître les abus dont la société fourmille encore.
- “ Quelle étrange audace », se sont écrié ceux qui se croient toujours la mission de faire les élections
- par la ruse et le mensonge et qui ne voudraien voir que des conseillers généraux incapables de** penser par eux-mêmes, dociles à toutes les inspirations des intérêts égoïstes des classes dirigeantes « Vite, mettons en mouvement les armes conservatrices, faisons un auto-da-fé, offrons en holocauste au pouvoir occulte dont nous disposons encore sur les populations, le conseiller général qui ose préconiser le gouvernement par la justice et demander, au nom de l’équité politique, une meilleure part pour le peuple. C’est par l’intrigue et la ruse qu’on arrive à diriger les hommes, employons-les contre celui-là qui ose venir dire au pays que la société repose encore sur la plupart des abus du passé, qu’il n’y a guère de changés dans les choses que la forme et le nom, et qui attire ainsi l’attention du peuple sur de brûlants sujets, en particulier ceux des impôts. Est-ce qu’il n’est pas véritablement déplorable, au point de vue de la conservation des choses telles qu’elles sont, de venir dévoiler au peuple que toute famille laborieuse composée du père, de la mère, de 3 à 4 enfants, paie chaque année deux cents à trois cents francs d’impôts indirects, par les droits mis sur les objets de consommation usuelle ! Faisons disparaître un conseiller général aussi compromettant.
- « Il y a un moyen bien simple d’arriver au but : M. Godin prétend que la République doit s’occuper d’améliorer le sort du peuple et, pour y atteindre, il propose de commencer par alléger les travailleurs des charges de l’impôt, en prélevant ces charges sur les grandes fortunes, après la mort des personnes, par un droit d’héritage au profit de PEtat.
- « Il demande, en outre, une série d’institutions
- p.513 - vue 513/832
-
-
-
- 514
- LE DEVOIR
- afin d’effacer la misère ; il veut que la mutualité nationale serve de base à tout ce système. Est ce que les ouvriers et les cultivateurs liront un seul mot de tout cela ? Non assurément, faisons donc litière de toutes ces idées qui ne peuvent avoir d’autre conséquence que de créer des embarras à l’administration et au gouvernement ; mettons en œuvre la puissance de l’intrigue et de la ruse. Insinuons dans toutes les administrations communales que M. Godin est un utopiste, qu’il a publié des livres étranges, dans lesquels il demande le droit d’hérédité pour l’Etat sur toutes fortunes individuelles, sans réserve aucune. Faisons croire qu’ainsi le fils et la fille seront déshérités du patrimoine de leurs père et mère ; que le pauvre ouvrier ne pourra transmettre à ses enfants ses économies ; que M. Godin veut dépouiller la veuve et l’orphelin ; cela se répétera, le peuple qui a le respect des sentiments naturels s'indignera et la candidature de M. Godin sera écartée.
- « Les circonstances ne sont-elles pas exceptionnellement favorables pour que les propriétaires et les commerçants nous prêtent l’oreille.
- « L’association du Familistère élève en ce moment un nouvel édifice qui va loger 600 personnes ; faisons valoir que ce monument sera une concurrence de plus aux propriétaires des maisons et au commerce de la ville en général. Attisons les rivalités qu’une telle fondation provoque.
- « Peu nous importe que cela soit fait en vue du bonheur des ouvriers, de l’éducation des enfants et du progrès des familles, ce que nous voulons avant tout, c’est que nos positions ne puissent être en rien compromises par les théories de M. Godin et que la société reste ce qu’elle est.
- « Faisons donc en sorte, afin que les gens soient moins tentés à l’avenir de s’occuper du sort des ouvriers, que les ouvriers eux-mêmes nous prêtent appui et qu’ils s’habituent à se contenter de leur position. »
- Telles ont été, en effet, les manœuvres que les adversaires de la candidature de M. Godin ont pratiquées en faveur d’une candidature se disant républicaine et se défendant bien haut des utopies. Aussi avec quelle ardeur le ban et l’arrière-ban clérical s’est-il porté aux urnes en faveur du nouveau candidat, M. Paradis.
- Cela avait été prédit à l’avance, certains électeurs perspicaces disaient dès la veille : Les curés et vicaires voteront pour le paradis. En effet, dès la première heure de l’ouverture du scrutin, ceux-ci se présentaient aux urnes suivis des frères de Marie et des bonapartistes et monarchistes de tous ordres.
- Nous souhaitons vivement que cette tache d’origine soit sans influence sur la ligne politique du nouvel élu ; et qu’en se défendant des utopies M. Paradis ne tombe pas dans les errements et les manœuvres des réactionnaires.
- Disposés à croire qu’il veut comme il le dit « le développement progressif et modéré de nos institutions », nous le prions d’être notre interprète pour présenter et appuyer au conseil général la proposition et le vœu suivants :
- Vœu proposé au Conseil général cLe PAisne
- Considérant que le gouvernement éprouve des difficultés pour mettre le budget en équilibre, difficultés qui iront croissant ;
- Que d’un autre côté, l’agriculture et la propriété sont grevées de si lourds impôts, qu’il faudrait plutôt les diminuer que de songer à les augmenter ;
- Qu’il convient également d’apporter un allègement aux impôts indirects qui pèsent particulièrement sur les classes laborieuses ;
- Considérant, en outre, que si l’héritage est de droit naturel entre pères, mères et enfants ;
- Que s’il est également essentiel au principe de liberté que le citoyen ait le droit de tester et de disposer de ses biens ;
- Il est aussi évident que, dans toutes les fortunes, l’Etat a droit à une part au nom des services qu’il a rendus, du concours qu’il a apporté à la création de la richesse individuelle, par les routes, canaux chemins de fer et tous les services publics et administratifs ;
- Mais attendu que si le droit d’héritage en ligne directe entre les pères, mères et enfants se justifie par les liens naturels qui rattachent entre eux les membres de la famille et par la coopération coin-mune dans les fruits de l'existence ;
- Que si le droit de tester est inhérent à la liberté du citoyen ;
- Que si le droit de l’Etat à une part de la richesse créée se justifie par l’instrument de travail considérable : routes, canaux, chemins de fer et services publics que la nation met au service des citoyens ;
- Il n’en est plus de même du droit de succession en ligne collatérale ;
- Qu’ici les parties n’ont entre elles que des rapports ordinaires ; que chacune agit de son côté indépendamment des autres ; et que le droit d’héritage en ligne collaborale a pour base l’habitude ;
- Que les véritables coopérateurs à l’édification des
- p.514 - vue 514/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- fortunes sont les travailleurs qui, avec l'Etat, aident à la création des richesses ;
- Que néanmoins ceux-ci n’ont aucun droit d’héritage dans les fortunes qu’ils contribuent à former ;
- Par tous ces motifs
- Le conseil général de l’Aisne invite la Chambre des députés et le Sénat à étudier la part à faire à l’Etat dans les successions en ligne collatérale,pour combler le déficit du budget et pour mettre les ressources nationales en état de donner à tous les services publics les améliorations nécessaires.
- Terminons en faisant remarquer à M. Paradis que sur le nombre de 3 983 votants, 1.739 électeurs ont voté en connaissance de cause pour M. Godin, en vertu même des idées contenues dans la proposition ci-dessus, et que certainement dans les 2.021 électeurs qui ont accordé leurs suffrages à M. Paradis, un grand nombre, la moitié peut-être a voté contre ces idées, parce qu’on avait abusé les électeurs sur le sens vrai et la portée des propositions deM. Godin.
- Cet éclaircissement était nécessaire pour qu’on ne croie point que le canton de Guise recule sur la voie républicaine, alors que dans toute la France les élections aux Conseils généraux et aux Conseils d’arrondissement témoignent que, de plus en plus, les populations veulent l’affermissement, la grandeur et le développement de la République.
- PAR QUOI IL FADT COMMENCER
- IV
- !.La participation aux bénéfices
- Lorsque le législateur véritablement animé de sentiments démocratiques et désireux de faire à ja« mais disparaître du pays la hideuse plaie du paupérisme aura assuré l’habitation au prolétaire, dans les conditions conformes aux lois essentielles de la Vle, et garanti au vieillard, à l’invalide, à l’infirme, à tous les déshérités le nécessaire à l’existence, au moyen d’une bonne organisation de la mutualité bationale, il lui restera encore à organiser le tra-vml d’après les lois de l’équité et de la justice, et à faire passer dans les mœurs le régime éminemment
- ec[uitable de la participation du travail aux bénéfices.
- On a déjà beaucoup écrit, dans ce journal même
- dans beaucoup d’autres, ainsi que dans des livres n°mbreux, sur ce système renovateur des condi-fmns de l’industrie, et il semble que tout ait été dit
- 515
- à ce sujet. Nombreux sont même déjà les établissements de divers genres qui l’ont établi chez eux, et partout cette application plus ou moins sérieuse plus ou moins parfaite paraît avoir donné des résultats excellents. En traitant encore aujourd’hui cette question, il semble donc que l’on s’expose presqu’infailliblement à des redites. Le mal en définitive ne serait pas bien grand, puisqu’il faut, lorsque l’on veut faire entrer une idée féconde et salutaire dans les esprits des hommes politiques et des gouvernants surtout, procéder à l’instar de la goutte d'eau tombant du rocher nu dans le bassin, et qui finit par y faire le trou capable de la loger et de la retenir. Nous tâcherons néanmoins d’éviter cet inconvénient, si mince qu’il soit.
- Le régime en vigueur jusqu’à présent dans les relations entre le capital et le travail a pour base unique le salariat, qui est au travail ce que le loyer est à la propriété, l’intérêt au capital, avec cette différence toutefois que le loyer et l’intérêt son^ toujours calculés de manière à donner tout ce qu’ils doivent produire, tandis que le calcul du salaire n’a d’autre base que la loi économique de l'offre et de la demande laquelle, éminemment mobile et capricieuse, ne présente aucune garantie de solidité ni de durée. Cette différence anormale de rémuné» ration de deux facteurs de production au moins égaux en importance et en valeur, (puisque sans le travail, le capital serait absolument impuissant à rien produire, tandis que la réciproque n’est pas vraie, ce qui constitue par conséquent une supériorité réelle en faveur du travail), cette différence de rémunération, dis je, est une conséquence naturelle de l’injuste prépondérance que la Société a constamment accordé à la propriété individuelle, à la fortune, qui n’y avait d’autre droit que le droit impie, injuste et monstrueux de la force.
- En effet, si l’on remonte à l’origine des Sociétés, que voit-on ? La propriété uniquement fondée sur la conquête, et les terres adjugées par le conquérant dans un pays à ses compagnons d’armes, francs-routiers le plus souvent comme lui, gens de sac et de corde généralement. Voilà l’origine réelle de la propriété individuelle. Or, si l’on veut être juste, l’on reconnaîtra qu’entre le voleur de grands chemins qui, abusant de sa force, dépouille le passant désarmé de sa bourse, et le capitaine qui envahit les armes à la main un territoire et en expulse violemment ou en massacre les habitants pour s’emparer de leurs biens, il n’y a point de différeuce, et c’est ce qui faisait dire à Proudhon que la propriété c’est le vol, maxime vraie au fond, mais qui a paru mons-, trueuse parce qu’on ne la comprenait pas.
- p.515 - vue 515/832
-
-
-
- 516
- LE DEVOIR
- Cette classe privilégiée de conquérants avait commencé par réduire en esclavage (esclavage ou servage c’est tout un au fond) la race vaincue du territoire conquis, et ce fut cette classe qui, par son travail, fit fructifier la propriété et le capital au profit des vainqueurs qui exploitaient ses sueurs sans le moindre scrupule. Ce que jadis faisaient les sei- , gneurs grands feudataires, fut accompli, dans des temps plus rapprochés des nôtres, par les capitalistes, grands industriels ou propriétaires mis au lieu ! et place des conquérants primitifs, mais exploitant avec le même sans gêne le travail de leurs ouvriers, et s’en attribuant exclusivement les bénéfices. La seule différence de procédés entre eux consistait en ce que le seigneur nourrissait et entretenait tant bien que mal l’esclave ou le serf dont il avait besoin, tandis que l'industriel lui payait un salaire le plus modique possible pour qu’il pût lui-même se nourrir et s’entretenir à peu près dans les mêmes conditions.
- C’est à l’aide du capital, que la bourgeoisie put acquérir à son tour la terre et remplacer le possesseur primitif, qui n’avait eu recours pour la posséder qu’à la violence. Or l’on a dit souvent que le capital c’était le travail accumulé, et que par conséquent il constituait la plus légitime de toutes les propriétés. Il y aurait bien à ce sujet quelque réserve à faire, une distinction à établir, parce que si le capital produit par le travail personnel de celui qui le possède est un acquis on ne peut plus légitime, il n’en est assurément pas de même lorsque ce capital est le produit accumulé du travail des autres, et c’est ce dernier cas qui est le plus général car nous ne connaissons pas un seul grand industriel au monde, et nous ne croyons pas qu’il en existe, qui n’ait acquis sa fortune en exploitant le labeur de ses ouvriers.
- Quoi qu’il en soit, si le capital est le produit accumulé du travail, il ne peut pas avoir des droits supérieurs à ceux du travail son créateur, et c’est à tort, par conséquent, que jusqu’à présent on lui a attribué exclusivement toute la somme de bénéfices, ou même une part plus considérable qu’au travail son collaborateur.
- Il y a des économistes qui, pour justifier cette majoration dans la répartition des produits de l’industrie, ont prétendu que le capital possesseur d’une part de la terre, des mines, des sources naturelles des matières premières, et d’autre part des forces motrices, outillage, ateliers, machines qui permettent de transformer la matière en produits usuels avait droit à une part plus considérable dans le
- bénéfice des produits ainsi formés, puisque son con-cours était pour ainsi dire double. Mais les richesses que la nature seule produit sur le patrimoine de tous, ce n’est que par suite d’une spoliation injuste que quelques-uns s’en sont emparés au détriment des autres, et il en résulte que la part de concours fournie par la nature doit être faite dans les produits au profit des nécessiteux, des impotents, de ceux qui sont incapables, par le travail, de se procurer les ressources nécessaires à la vie. Ils sont les représentants de la nature dans la répartition des bénéfices, et à ce titre ils y ont droit aussi formel, aussi légitime et aussi sacré que les deux autres facteurs de la production, le capital et le travail.
- La nature fournit la matière première et la force, le capital l’atelier, l’outillage et les machines, et le travail la main-d’œuvre qui permet et accomplit la production.
- Donc en bonne justice, il y a lieu de faire trois parts proportionnnelles dans la richesse produite par cet ensemble de concours, l’une pour la nature représentée par les indigents invalides, l’autre pour le travail, et la troisième pour le capital. Tant que dans l’industrie les choses ne seront pas organisées sur ce pied, le droit sera méconnu et la justice mal appliquée.
- De même que le capital actionnaire par exemple reçoit, outre l’intérêt qui représente le prix de sa location, le dividende constituant sa part dans les bénéfices, de même le travail doit, outre le salaire qui est le prix de son contrat de louage, recevoir sa part dans les bénéfices qu’il a contribué puissamment à produire. C’est pour avoir méconnu cette loi de stricte équité que le capital a donné lieu à l’état d’antagonisme aigü qui existe aujourd’hui entre ces deux éléments sociaux, et il est tout juste temps de le faire cesser, en modifiant sur cette base leurs relations équivoques.
- Une organisation où le régime de la participation aux bénéfices soit appliqué d’une façon sérieuse et permanente est donc une des premières mesures à prendre par le gouvernement, pour arriver à l'extinction radicale et complète du paupérisme au sein de la société. C’est son devoir rigoureux et c’est son intérêt aussi, car, tant que cette organisation n’aura point été faite, le danger créé par les souffrances des classes laborieuses subsistera comme une épée de Damoclès constamment suspendue sur la tête des gouvernants. Qu’il n’oublie pas que si la faim fait sortir le loup du bois, la misère fait soulever les peuples et renverser les gouvernements-Si pendant des siècles, le prolétaire peu éclairé sur ses droits a souffert sans mot dire, il ne lui en a pas
- p.516 - vue 516/832
-
-
-
- LE DEVOIE
- 517
- fallu plus d’un pour accomplir quatre révolutions successives, et de même que l’ouvrier devient de plus en plus labile en s’exerçant, de même le peuple a gagnépar la pratique la science de ces bouleversements. Jusqu’à ce jour ils ont été plutôt politiques qu’autre chose ; que l’on prenne garde qu’ils ne deviennent sociaux à leur tour.
- Mais, nous objectera-t-on, le législateur ne peut pas imposer aux industriels, qui sont les maîtres chez eux, l’obligation d’établir dans leurs usines le régime de la participation des travailleurs aux bénéfices. Pourquoi donc ne le pourrait-il pas en réalité ? Ce serait porter atteinte à la liberté industrielle. .. La liberté d’exploitation d’un certain nombre d’hommes par un seul n’est pas une liberté saine qu’il faille respecter, c’est une licence, un abus qu’il faut au contraire réprimer. A ce point de vue, le législateur a non-seulement le droit mais encore le devoir d’imposer à tous les manufacturiers, commerçants et autres le système de participation aux bénéfices en faveur des travailleurs.
- En a-t-il le moyen ? Parfaitement. Est-ce qu’il n’a pas imposé d’une manière efficace aux manufacturiers la loi relative au travail des enfants, et ne la fait il pas appliquer et respecter par tous ? Quelle difficulté plus grande verrait-on à faire pour la participation aux bénéfices ce que l’on a pu faire aisément pour le travail des enfants dans les manufactures ? L’une de ces mesures est aussi juste tout aussi équitable que l’autre, et il y a à l’adopter un intérêt capital et majeur, contre lequel aucune considération ne peut prévaloir.
- Cela rompt peut-être en visière avec toutes les idées reçues, avec les préjugés invétérés, avec les habitudes prises. Nous n’y voyons pas grand mal, au contraire, car nous croyons qu’il est grand temps d’en finir avec ces mœurs, ces coutumes et ces notions antidémocratiques, qui font que de nos jours on voit tant de républicains, ou soi-disant tels, professer des doctrimes qui pouvaient être de mise du temps de Louis XIV, le despote par excellence, mais qui sont en horreur chez tout être imbu des véritables notions démocratiques. Non-seulement ils attribuent à l’autorité ce qui est le propre de la liberté, niais encore ils soutiennent, par exemple, que dès qu’un homme est fonctionnaire, eut-il cent fois tort, d faut qu’il ait raison, comme si l’infaillibilité qu’ils dénient à bon droit au Pape, qui est pourtant l’au-torité la plus élevée qu’il y ait au monde, pouvait e^re l’apanage d’une fonction, et du premier venu qui en est investi. Suivant eux, un subordonné ne Peut jamais avoir raison contre son chef, et il suffit qu un homme ait de l’autorité sur un autre, pour |
- que les plus énormes sottises du premier doivent être pour le dernier des arrêts infaillibles et irrévocables . Ces gens là, par principe, grâce à l’erreur accréditée par le clergé pendant des siècles et par le despotisme en même temps, donneront toujours tort à l’inférieur, afin de ne pas affaiblir le prétendu prestige du supérieur. Et ces malheureux qui se croient de bonne foi républicains ne voient pas que le simple bon sens nous apprend que le prestige, l’autorité n’appartiennent qu’à l’élévation du caractère, à la droiture du jugement, à la hauteur de l’intelligence, et que le plus souvent c’est l’inférieur par position qui est supérieur à ses chefs par ses qualités morales et son intelligence.
- C’est pour toutes ces raisons qu’il est temps pour les pouvoirs publics de reformer les abus sociaux que nous avons tant de fois signalés, et dont le mode de répartition des bénéfices de la production n’est pas le moins criant. Le remède que nous voulons voir appliquer au mal dont souffrent les travailleurs, ce n’est pas, comme quelques utopistes l’affirment, la suppression du salariat, mais la participation du travail aux bénéfices. C’est une réforme urgente autant qu’équitable et juste qui ne doit plus être différée. En imposant aux entrepreneurs de travaux publics l’obligation d’admettre tous leurs travailleurs à participer aux bénéfices des entreprises, l’administration municipale de Paris a montré la route, c’est au gouvernement et aux industriels désormais à suivre son exemple.
- Les Sociétés de Secours mutuels en Allemape
- Nous avons fait connaître dans le Devoir les détails des deux projets de loi soumis au Reichstag allemand, donfi’un concerne l’assurance des ouvriers victimes d’accidents, et l’autre se rapporte aux Sociétés de Secours mutuels.
- La première proposition n’a pas encore été discutée, mais l’autre loi qui réforme la législation des Sociétés de Secours mutuels a été promulguée le 15 juin dernier. — Elle complète la loi de 1876, à laquelle elle ajoute l'6bligation> sous l’expression énergique d'assurance forcée.
- L’article Ier déclare que : « Les individus occupés avec un traitement ou un salaire, 1° dans les mines, minières, salines, carrières, fabriques et usines, dans les chemins de fer, dans la navigation fluviale, sur les chantiers de navires et de constructions ; 2° dans la petite industrie, le travail manuel et dans les autres établissements permanents; 3° dans les exploitations où l’on emploie, si ce n’est accidentellement des chaudières à vapeur, ou des moteurs comme le vent, l’eau, la vapeur, le gaz, l’air chaud, » soient forcés de s’assurer contre la maladie. —Les travailleurs non compris dans ces catégories restent libre»
- p.517 - vue 517/832
-
-
-
- 518
- LE DEVOIR
- de s’assurer, ainsi que les employés des exploitations industrielles dont le salaire ne dépasse pas 6 maks 2/3 (7 fr. 16) par jour.
- L’article 2 donne pouvoir aux communes d’obliger à l’assurance certaines catégories de personnes qui se trouvent ainsi contraintes à faire partie de Sociétés qui leur garantissent une indemnité en cas de maladie.
- Chaque commune doit déjà l’assistance publique aux ind gents qui peuvent ainsi réclamer comme un droit les aliments qui leur sont nécessaires. — Maintenant elle a le devoir d’obliger non seulement les personnes mentionnées à l’articlo l*p à s’assurer, mais encore les commis et apprentis de commerce, les ouvriers des entreprises de transport local, ceux occupés par un fabricant en dehors de son établissement ; ceux en chambre, ceux de l’agriculture, les forestiers, les domest ques.—Il lui faut donc préparer un règlement détaillé, faisant connaître les cas prévus, et faire approuver les statuts par l'autorité supérieure.
- Si les intéressés sont contraints à l’assurance, en revanche ils ont la liberté du choix parmi sept catégories; savoir: la caisse des malades locale; la caisse de fabrique; la caisse d’une entreprise; la caisse d’une corporation ; la caisse de mineurs ; la caisse inscrite, et enfin l’assurance commerciale.
- Il n’est pas sans utilité de connaître ces détails de chacune de ces caisses de malades ou sociétés d’assurance mutuelle, que nous allons emprunter à M. Maurice Block.
- Les caisses locales sont des sociétés dont la création est provoquée par l’autorité communale. La commune peut l’établir pour une industrie quand elle comprend au moins cent individus tenus par la loi à s'assurer contre les maladies. En principe, ces sociétés ne doivent se composer que d’individus de la même profession, mais, lorsque celle-ci n’en compte pas cent, plusieurs industries peuvent être réunies pour composer une société mixte ; la réunion peut avoir lieu aussi si ce nombre est dépassé, mais en pareil cas, les intéressés doivent être préalablement entendus pour savoir s’ils n’ont pas à faire valoir des objections, que l’autorité supérieure examine, con damne ou approuve. Une caisse locale peut encore être créée, même si l’ensemble des membres n’atteint pas le nombre de cent; mais dont l’autorité supérieure doit d’abord examiner si la société projetée présente une solvabilité suffisante.
- La caisse de fabrique n’a pas besoin d’être définie. Tout entrepreneur qui occupe au moins 50 personnes appartenant aux catégories désignées plus haut, doit fonder une assurance contre la maladie. Il n’est même pas nécessaire que ce nombre de 50 soit atteint si l’industrie est dangereuse on malsaine : l’obligation subsiste. Chaque individu assujetti en fait partie dès le jour où il prend du travail. Les individus non assujettis qui sont attachés à l’établissement ont toujours le droit de se faire inscrire comme membres de la caisse.
- Les caisses d’entreprises non permanentes sont établies par les entrepreneurs de travaux publics, de chemins de fer, de route, de canaux, en un mot, de construction de pareille espèce. Elles ne sont constituées que pour la durée de l’entreprise, et leur liquidation est toujours prévue.
- Les caisses de coopération sont établies par les patrons d’une indusirie (cordonniers, tailleurs, etc.), dans l’intérêt de leurs ouvriers et apprentis. Les membres d’une caisse ne sont pas tenus de se faire inscrire dans une caisse locale* ils cessent d’être as-
- j sujettis ; la loi ne préfère aucune caisse ; elle veut I seulement que tous ceux que leur position de fortune | peut mettre dans le cas d'avoir besoin de secours en cas de maladie, soient inscrits dans une caisse d’as, surance quelconque: précisément pour qu’ils n’aient pas besoin de recevoir de secours dûs à l’indigence, on veut qu’ils vivent de l'indemnité qu’ils ont gagnée.
- L’assurance communale a été instituée précisément pour les individus qui ne sont inscrits à aucune caisse. Et, ainsi que le fait remarque M. Block, la loi n'a pas ici toute la clamé désirable : il n’y est pas assez question des individus tenus de s’assurer. Si ce qu’on accorde n’est qu’une faculté, il y en aura beaucoup qui ne s’assureront pas. Pour obliger les communes à venir en aide aux malades, on n’avait pas besoin de tout ce mécanisme, ni de cette loi : la liquidation sur l’assistance suffisait; le malade a en tout cas, droit au secours. C’est un effet moral qu’on voulait obtenir en remplaçant les secours par l’indemnité.
- La contrainte atteint l’ouvrier et le patron. L’ouvrier ou ceux qui sont assujettis à l’assurance et qui ne se font pas inscrire, sont condamnés à une amende de 25 francs. Par surcroît de précaution, on a aussi obligé le patron à faire inscrire l'ouvrier. — Quoi qu’il en soit, chaque commune est tenue d’assurer ceux qui n’ont pas déjà pris ce soin et qui travaillent sur son territoire, et si la commune e-t trop petite ou trop pauvre pour y suffire seule, elle peut s’associer avec d’autres communes, et former ce que les anglais appellent une Union.
- La commune doit, dès le commencement de la maladie, fournir aux malades les secours médicaux, les médicaments, même les lunettes, bandages et autres objets nécessaires au traitement ou à la guérison. Si le malade ne peut pas travailler, il reçoit à partir du troisième jour de la maladie la moitié du salaire ordinaire d’un manouvrier ou journalier, tel qu’il est d’usage dans la commune. L’indemnité n’est due que pendant trois mois, et elle est refusée à ceux qui sont malades à la suite de rixes, d’ivrognerie ou de débauches, ou encore à ceux qui sont assurés depuis moins de six semaines.
- Le malade peut, s’il le désire, être traité dans un hôpital ; s’il est marié, sa famille a droit à la moitié de l’indemnité qu’il aurait reçue s’il avait été soigné à domicile.
- Si l’on a établi des caisses locales, comme il s’agit de professions ayant un salaire plus éievé que celui de simple journalier, l’indemnité peut être fixée par les statuts à la moitié du salaire moyen, toutefois et généralement pas plus haut que 1 marc 1/2 (1 fr. 87 1/2) par jour. — La même indemnité est due pendant trois semaines à la femme en couches. Enfin, en cas de décès, la famille reçoit une indemnité égale à 20 fois le salaire local moyen. — La caisse peut dépasser ce chiffre, suivant les avantages que ia caisse peut accorder. Généralement on n’a droit à l’indemnité que pendant trois mois ; les statuts pourraient les prolonger pendant un an ; l’indemnité quotidienne pourra être fixée aux trois quarts du salaire au lieu de la moitié; les femmes en couche pourront garder leur indemnité pendant six semaines; en cas de décès, l’indemnité pourra êfre plus élevée que vingt fois le salaire,etc. — Dans aucun cas, il ne peut être accordé de pension, car les caisses ne sont pas établies dans ce but, qui exigedes ressources spéciales-
- Les cotisations ou primes payables toutes les semaines qui ne doivent pas excéder 1 1/2 0/q du salaire ordinaire,sont versées dans une caisse sépares»
- p.518 - vue 518/832
-
-
-
- LE DEVOIE
- 519
- si elles ne suffisent pas pour couvrir le montant (otal des iœdemnités, la caisse municipale fournit la différence, mais la commune peut aussi être admise par l’autorité supérieure à porter la cotisation à 2 0/o des salaires. — Enfin, dans le cas où le produit des versements dépasserait le montant des indemnités, il est d’abord formé un fonds de réserve égal aux dépenses d’une année, et plus tard l’autorité apprécie s’il y a lieu de réduire les cotisations ou élever les indemnités.
- Quant aux patrons,leur responsabilité est sérieusement engagée.Iis doivent faire inscrire leurs ouvriers à la caisse, sous peine d’amende; ils avancent et versent le montant des cotisations, et peuvent retenir sur les salaires la part des ouvriers, mais ils sont tenus de prendre à leur charge le tiers de la cotisation due par ceux qu’ils occupent. Sont seuls exceptés de cette mesure les patrons qui n’occupent pas plus de deux ouvriers et ne se servent pas de machines.
- La caisse locale des malades est une personne civile qui peut acquérir et s’engager, ester en justice comme demandeur et comme défendeur. Elle n’a pas envers ses créanciers d’obligation supérieure au montant de sa fortune particulière.
- Jamais, jusqu’ici, on n’avait vu la contrainte en matière de secours mutuels érigée en principe. C’est le fameux plan de M. de Bismarck, qui commence à entrer dans la voie d’application. Combien de temps sera-t-il pratiqué? Nous croyons que le césarisme est un mauvais terrain pour recevoir la semence du socialisme. Sous ce régime, le peuple se sent toujours esclave, eùt-il la paix et le cirque des anciens: qu’est-ce donc lorsqu’au lieu des plaisirs antiques, il a la misère actuelle, et l’obligation rigoureuse de pourvoir à un avenir au prix de privations sans nombre? Nous verrons ce que la nouvelle loi donnera; mais dès maintenant, il n’est pas difficile de prévoir qu'elle fera lever plus d’un bouclier.
- A. Debarle.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Semaine de vacances et de distribution de prix. Ecoliers, ministres, députés et sénateurs partent en vacances, et la grande politique chôme.
- L'horizon politique se rétrécit forcément en entrant dans l’arène des intérêts locaux.
- Signalons en passant la démission de M. Charles Brun ministre de la marine et son remplacement par le vice-amiral Peyron.
- *
- * ¥
- Quel changement favorable ou défavorable amènera la mort de Tu-Duc ? Personne ne le sait, mais ce qu’on fiait c’est que la France fait la guerre au Tonkin, et que les intrigues, les fusils, les canons, et qui plus est les officiers de M. de Bismark aidant, cette petite guerre peut en vingt-quatre heures devenir une grande guerre avec la Chine. La France s’est donné ce cauchemar, sans compter Madagascar, le chemin de fer du Sénégal et la Tunisie. Qu’ils essaient donc maintenant de délivrer l’Alsace et la Lorraine, se dit pendant ses insomnies, le balade de Kissingen ! C’est dit-on sa grande consolation.
- *
- ¥ *
- En attendant que Boland parle... ou se taise, on continue à recueillir de ci de là les éléments d’un dossier de plus en pins respectable sur le compte du désintéressement pécuniaire des opportunistes.
- I L'Evénement reproduit une information très intéres-
- sante à ce point de vue publiée par la Décentralisation de Lyon.
- C’est un petit écho ainsi conçu :
- Il s’agit d’un petit chemin de fer enclavé dans le réseau du Nord. Cette voie ferrée a été construite par une compagnie particulière, qui l’exploitait dans des conditions modestes. Les deux gros actionnaires étaient M. Y.,., entrepreneur de travaux publics, et son associé, M. Charles Ferry, frère du ministre. M. Jules Ferry lui-même était dans l’affaire et faisait partie du conseil d’administration.
- Un beau jour, le gouvernement de la République éprouve le besoin d’acquérir ia ligne en question pour l’annexer au réseau des chemins de fer de l’Etat. L’idée peut paraître singulière, l’Etat ne possédant point de voies ferrées dans cette région. Mais, comme l’a dit M. Allain-Targé, « le réseau de l’Etat est un champ d’expérience », et cette raison répond à tout. Le marché fut bientôt conclu.
- Les propriétaires furent remboursés ; on les remboursa en les faisant bénéficier d’une majoration de vingt-cinq pour cent. Devenu propriétaire de ce chemin de fer, l’Etat n’a rien de plus pressé que de s’en défaire en le mettant à la charge d’une des grandes compagnies.
- Très jolie, n’est-ce pas, et très édifiante l’histoire de ce « petit » chemin de fer ? C’est le cas de dire que les petits ruisseaux font les grosses rivières. Personne n’en est plus convaincu que M. Charles Ferry et son associé.
- Paul Leconte.
- ¥ ¥
- JLes ÆIFairess d’Égypte. — A propos de la discussion du chapitre du budget relatif aux dépenses des ambassades, une nouvelle discussion s’est élevée sur les affaires d’Egypte au sein de la Chambre des Communes. Les dépêches que nous transmet l'Agence Havas la résument de la manière suivante ;
- M. Morley proteste énergiquement contre l’occupation indéfinie de l’Egypte.
- M. Bourke accuse le gouvernement d’avoir entrepris la guerre d’Egypte malgré les vues de l'opposition. Si la Chambre doit endosser une responsabilité politique, il faut que le gouvernement fasse bien connaître la politique qu’il entend suivre; et s’il se propose de rappeler les troupes anglaises d’Egypte, le pays doit être informé aussi de l’époque à laquelle aura lieu ce rappel. L’orateur se plaint de ce que le gouvernement ait aboli le contrôle à deux sans mettre autre chose à la place. Le seul moyen d’assurer la sécurité en Egypte, c’est de maintenir dans ce pays aussi longtemps que possible le protectorat et actuel de montrer ainsi à l'Egypte et aux puissances étrangères que l’Angleterre ne permettra aucune intervention entre elle et les réformes qu’elle croit essentielles au bien-être du peuple égyptien.
- Sir Charles Dilke nie l’assertion de M. Bourke que le contrôle ait été aboli sans avoir été remplacé. Le gouvernement anglais n’est pas indécis ; au contraire, il a fait connaître à plusieurs reprises le désir qu’il avait de retirer les troupes aussitôt que les affaires le pennet-traient. Depuis la fin de la guerre, les troupes ont ôté retirées graduellement et réduites de 14.000 hommes à 6.763 hommes; l’ordre de les réduire encore davantage a déjà été donné, mais le choléra retarde actuellement l’exécution de cet ordre.
- Sir Charles Dilke peut seulement répéter que pas un homme ne restera en Egypte plus longtemps que cela ne sera nécessaire.
- ¥ ¥
- Yoici les horreurs qui recommencent ! Carey le délateur assassiné par un agent, des Invincibles, par O’Don* nel qui a fait résolument à l’Irlande le sacrifice- de sa vie ! Toute l’habileté de la police anglaise impuissante à protéger « un témoin de la reine » ! Un autre délateur plus obscur, Motley, assassiné aussi à Philadelphie pour
- p.519 - vue 519/832
-
-
-
- 520
- LE DEVOIR
- la môme cause ! Ahyssus Âbyssum. Le crime appelle le crime. A ce compte faites justice à 1 Irlande dont l’asservissement est le premier crime de cette affreuse série !
- *
- * *
- lu et très cTEgpngne, — Madrid 9 août 1883.
- Il est assez difficile d’apprécier exactement l’importance du mouvement républicain qui se produit ën Espagne, et l’on ne saurait prédire d’une façon absolue quel sera le résultat final. Il paraît cependant que le plan insurrectionnel a éclaté trop tôt et a manqué d’ensemble. Le choix de Badajoz comme point de départ est mauvais, car la population de cette ville est peu républicaine. D’ailleurs voici ce que me raconte un témoin oculaire.
- Vers une heure de la nuit de samedi au dimanche les troupes sortirent de leurs casernes et immédiatement furent mis en arrestation le gouverneur civil, le commandant de place, le capitaine général, le gouverneur militaire et quelques autres chefs et officiers qui étaient hostiles au mouvement. Tout se passa avec une telle rapidité et si peu de bruit que le matin, quand les gens de la campagne arrivèrent au marché, la nouvelle n’était pas connue.
- Le dimanche, vers dix heures, les régiments de cavalerie de Santiago et d'infanterie de Govadonga, une compagnie d’artillerie, se réunirent sur la place de la Constitution sous le commandement de Séraphin Antonio, Vega, lieutenant-colonel, second chef de la réserve de cavalerie. La République fut proclamée.
- Tous ces actes s’accomplirent avec une extrême tranquillité et le peuple assista indifférent à ce spectacle..
- Les troupes regagnèrent leurs casernes; un comité exécutif entra en fonctions qui destitua la municipalité, mais, le lendemain, vers midi, les auteurs du mouvement, voyant que personne ne les secondait, prirent le chemin du Portugal.
- Les chefs de l’insurrection étaient le lieutenant-colonel Vega et M. Ruben Landa y Coronado, avocat et directeur du journal la Chronique, de Badajoz; ce dernier a adressé directement quelques télégrammes au ministre de la guerre à Madrid.
- La nouvelle qu’un certain Ezéchiel Sanchez, émissaire supposé de M. Ruiz Zorilla, se serait adressé aux officiers pour les entraîner dans un mouvement révolutionnaire est absolument controuvée.
- Un des premiers actes des insurgés fut,ainsi que nous l’avons dit, de diviser leurs forces en peloton, sous le commandement d’officiers et de sergents, pour mettre en état d’arrestation les autorités et occuper le télégraphe. la gare du chemin de fer, etc.
- Le peloton qui eut pour mission d’arrêter le colonel Reina, du régiment de Santiago, était accompagné par un membre delà municipalité de Badajoz, le seul d’ailleurs qui se fût joint aux révolutionnai-es.
- Il est extraordinaire que la nouvelle de ces événements ne soit parvenue à Madrid que treize ou quatorze heures après leur accomplissement ; en effet, depuis une heure du matin jusqu'à onze heures, aucun télégramme particulier ne fut intercepté au bureau de Badajoz.
- Je vous ai déjà dit que la junte révolutionnaire a proclamé la République en présence d’un très petit nombre d’habitants; elle institua pour alcade l’adjoint déjà en fonction ; celui-ci n’a connu sa nomination qu’après le départ des révolutionnaires.
- Arrivées à la frontière du Portugal, les troupes insurgées campèrent; elles ôtaient accompagnées de dix-huit citoyens seulement. Leur arrivée a fort émotionné la presse monarchiste de Lisbonne qui a raconta à ce sujet des choses absolument fantaisistes ; ainsi, je lis dans le Courrier du Soir :
- « Une insurrection grave vient d’éclater en Espagne ! » des troupes se sont réfugiées en Portugal et, ce qui » est un symptôme grave, c’est que ces régiments sont » ceux restés fidèles au roi Alphonse. »
- Le journal les Nouvelles donne une version encore .plus curieuse, il prétend que le mouvement de Badajoz
- a été provoqué par les habitants de la ville. Ceux-ci, persuadés que le choléra régnait à Lisbonne, voulaient empêcher le passage des trains venant du Portugal.
- Le lendemain, les journaux de Lisbonne, mieux informés, ont publié un manifeste des insurgés de Badajoz dans lequel le colonel Vera, Ruben Landa et les autres chefs du mouvement déclarent :
- 1° Qu’ils protestent contre la dépêche transmise par l'agence Fabr portant que les insurgés n’avaient d’autre but que de s’approprier les fonds de l’administration et les caisses du régiment.
- 2° Que le mouvement de Badajoz obéit au programme de Ruiz Zorilla et Salmeron qui veulent la Constitution de 1869 pour le seul bien du pays et comptent sur des éléments importants pour le triomphe de leur cause.
- 3° Qu’ils se sont réfugiés en Portugal, à Rapproche des troupes du général Bianco pour éviter l’effusion du sang, convaincus que leur mouvement n’avait été secondé sur aucun autre point du territoire.
- 4. Que le programme des insurgés était : la République Espagnole, la Constitution de 1869, l’abolition de l’esclavage à Cuba, le service militaire obligatoire et un grand nombre de réformes administratives.
- Tel est le récit fidèle d’un témoin digne de confiance. Vous serez certainement convaincu que l’évéuement de Badajoz, pour un motif encore inexpliqué, s’est produit avant l’heure.
- Pardo.
- * ¥
- Les télégrammes qui parviennent à Paris sur les événements d’Gspagoe sont évidemment conçus dans un optinisme de commande. On prétend que les insurgés sont poursuivis, dispersés, soumis. Néanmoins des symptômes de révolte se manifestent de tous côtés.
- On peut remarquer que le mouvement insurrectionnel tend à se développer dans le Nord sur une ligne sensiblement parallèle aux Pyrénées et rattachant, par la Seo d'Urgel (ville située à la pointe du territoire d’Andorre), la Catalogne aux provinces basques, pour aller rejoindre la mer à Santander.
- Quel que soit le résultat du mouvement actuel, les jours de la dynastie bourbonienne sont comptés; l’armée est lasse et le peuple se tait en attendant qu’il- se joigne à l’armée.
- A
- ¥ ¥
- XJ ta miivché s». — Qui le croirait?
- s’écrie le Petit Marseillais :
- Au Maroc, à Tanger, à quelques lieues seulement de Gibraltar, on peut encore aujourd’hui assister à la traite publique des esclaves. Cet horrible commerce a dans cette ville son organe accrédité, Al Moghred-Al-Aksa, qui tous les huit jours annonce de nouvelles ventes de nègres. Ces ventes se font ouvertement, aux enchères publiques, sans que les autorités aient la moindre idée de s’v opposer. C’est ainsi que dans la dernière quinzaine trois^nègres adultes ont été adjugés pour 762 fr. chacun, un petit nègre de 8 ans pour 175 fr., et unemégresse de 20 ans pour 260 fr.
- Et cela aux portes de l’Europe !
- * *
- Lu Coopération en -A llomngne,— D’après un rapport de M. Schnltze-Delitscb, publié quelque temps avant sa mort, le mouvement coopératif en Allemagne avait pris les proportions suivant s au 31 décembre 1879 : Il y avait à cette date 1863 sociétés de crédit, 649 sociétés professionnelles diverses, 642 sociétés de consommation, 46 sociétés pour la construction de maisons d’ouvriers.
- Les chiffres correspondants en 1872 étaient de 1841 : 635,— 821, — 49.
- 899 sociétés de crédit ou banques populaires avaient communiqué leurs rapports à M. Schultze-Delitsch ; elles se composaient de 459.033 membres, possédaient un capital actionnaire de 126 raillions 220,300 francs, et un fonds de réserve de 1,889,725 francs, soit un capital total de 145,143,559 francs. Les fonds déposés dans ces
- p.520 - vue 520/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 521
- banques à titres de prêts, dépôts, épargnes, etc., etc., se sont élevé*, à 443,986,843 fr. Le chiffre d’affaires a été de 1,747,651,162 fr.
- Au nombre de ces sociétés, se trouvent 293 sociétés pour l’achat des matières premières, dont 152 pour l’industrie, et 51 dans l'agriculture, 18 des premières et 4 des secondes seulement ont communiqué leur rapport. Il existe aussi 55 maga*ins ou sociétés de vente en commun pour le compte des producteurs, 130 sociétés de production industrielle et 72 de production agricole. Une des premières, neuf des secondes et trois des dernières ont seules communiqué leur rapport ; fl a été par conséquent imposable de dresser une statistique sérieuse.
- Pour les soc’éîôs de consommation, on est renseigné sur la situation de 199 d’entre elles. Elles se composaient de 130,777 membres ; leur capital actionnaire était de 4 005.971 fr.; leurs fonds de réserve montaient ensemble à ! ,193,416 fr.; ce qui représentait un capital total de 5 millions 199,387 fr.
- Les ventes se sont élevées à 35 millions 996,247 fr.
- *
- * *
- Le Morning Post, parlant de l’entrevue qui a eu lieu entre les empereurs d'Allemagne et d’Autriche-Hmgrie, dit, à propos des bruits relatifs à l’entrée éventuelle du czar dans l’alliance austro-allemande, que sous ce rapport rien ne sera sans doute arrêté avant la conférence qui doit avoir lieu à Gastein entre le prince de Bismarck, le comte Kalnnky et M. Tisza. A en juger par les apparences, continue le Morning Post, l'entente cordiale entre les Hohenzollern et les Habsbourg, est plus complète que jamais, et la décoration de l’ordre de l’Aigle-Noir de Prusse accordée au comte Kalnoky, est de nature à montrer que l’homme d'Etat austro-hongrois qu’on disait encore sous l'influence des sentiments russophiles qu’il avait rapportés de Saiot Pétersbourg, est considéré comme un soutien fidèle de l’Alliance austro-allemande.
- Il existe d’ailleurs des raisons nombreuses et plausibles pour considérer cette alliance comme une puissante garantie de la paix européenne ; cette garantie doit paraître d’autant moins suspecte que les deux puissances sont parfaitement d’accord sur les affaires extérieures malgré les vues très divergentes que professent les deux gouvernements relativement à leurs affaires intérieures. En effet, malgré la politique anti-germanique qui caractérise l’administration du comte Taafe, qui enlève à l’élément allemand sa suprématie dans une province ou un royaume après l’autre de la couronne des Habsbourg, les éloges de la presse allemande montrent que les infortunes* des Allemands d’Autricbe trouvent peu de sympathies chez leurs frères teutons de Vader-land.
- Cette attitude forme un contraste avec celle des Allemands en présence des agissements des Russes dans les provinces Baltiques, où le gouvernement russe s’efforce d’émanciper les populations Gettes et E-dhoniennes de la suprématie, que les descendais des immigrés allemands ont acquises dans ces provinces et ont conservée de génération en génération.
- L’opinion publique en Allemagne se montre ouvertement fort indignée et réclame hautement contre l'oppression que le* russes font peser sur leur congénères. L’attitude si différente observée à l’égard de l’Autriche indique évidemment qu’on comprend très bien en Allemagne, que cette dernière est pour ainsi dire indispensable aux intérêts de l’empire germanique.
- La Serbie et le Monténégro ont dû pour beaucoup défrayer les entretiens des deux empereurs pendant leur entrevue à Is< hl. Peut-être même le changement de cabinet qui a fait tomber à Belgrade M. Pirotchanaz remplacé par M. Mijalovitch n’est-il qu’un contre-coup. On a craiut l’indocilité, lisez le patriotisme, de la grande Skouptchina qui va s’assembler. Le roi Milan par son servile attachement à l’Autriche a perdu la confiance des Serbes. Le mariage des deux filles du prince Nikita, dont rainée épouse un prétendant au trône de Serbie, Karageorgevich, dont la plus jeune est, dit-on, fiancée au prince Alexandre de Bulgarie doit donner à l’empe-
- reur François-Joseph, le désir d’étendre sur la Serbie une protection pareille à celle dont il couvre déjà la Bosnie et l’Herzôgoviue. Bismarck ne dit encore ni non, ni oui, et le vieux Gaillrume branle la tête. C’est en serrant le faisceau des peuples de la péninsule que l’Autriche le fera éclater. Le Danube un jour aura ses Etats Unis.
- RUSSIE
- On écrit de Catherinoslaw, 8 août, au Nouveau temps :
- La ville est en proie à une agitation indescriptible. De grands attroupements de populace, forts chacun de plusieurs centaines d’hommes armés de barres de fer et de maillets, parcourent les rues et saccagent les maisons des israéliens, en détruisant tout ce qu’ils y trou-vent.
- Les rues de Saint-Pétersbourg, d’Alexandre, des Cosaques, Pernozvanovskaïa, Bergavaia, Iclezuaïa, Bazer-naïa et plusieurs autres encore sont jonchées de débris de toute espèce.
- Toute cette triste histoire a eu pour origine des coups portés par un israélite à une femme. La chose a eu lieu dans les circonstances suivantes : Vers neuf heures du matin, une paysanne accompagnée de son fils, un enfant en bas âge, entre chez un épicier israélite, nommé Memyrowski, pour y faire un achat.
- L’enlant s’empara d’un poids d’une livre pour l’examiner. Un commis israélite de l’épicier lui arracha le poids et le frappa à plusieurs reprises au visage. La paysanne prit parti pour son enfant maltraité et se mit à invectiver le commis.
- Le sieur Memyrow^ky tomba alors sur la femme, lui donna des coups de bâton et la jeta à la porte avec tant de violence qu’elle tomba sur le trotioir eu se blessant à la lête. Le sang coulait et la femme blessée poussait des cris à fendre l’âme.
- Au même moment, passait par la rue un groupe d ouvriers employés à la construction d'un pont de chemin de fer. A la vue de la femme maltraitée, les ouvriers envahirent la maison de i israélite et appelèrent la police à grands cris.
- Quand la police arriva, un rassemblement de plus de deux cents hommes s’était déjà formé. Les israélites avaient fermé leurs boutiques et s’étaient sauvés. La
- police emmena la femme blessée et son fils. _
- Le peuple demandait qu’ou arrêtât les israélites et qu’on les livrât à la justice. L’irritation allait toujours croissant. On se mit à cas-er les vitres. Quelqu un cria tout à coup : « La femme maltraitée est mortel » ce en suffit pour affoler complétemeni la population.
- ETATS-UNIS
- La grève des employés télégraphistes continue et se propage même assez rapidement. Bien que les compagnies du télégraphe se montrent résolues à ne pas céder aux prétentions des employés, et bien quelles poursuivent tant bien que mal leur service, les grévistes augmentent en nombre et paraissent même pouvoir compter sur la prochaine coopération des employés télégraphistes attachés aux différentes lignes de chemins de fer de l’Union. Ces derniers, préposés aux signaux, sont au nombre d’environ 10 000 et auraient promis aux grévistes de chômer avec eux très prochainement. On devine aisément la perturbation profonde qu’un pareil événement apporterait dans le système des communications en Amérique. La seule perspective d’une telle éventualité a assez vivement impressionné la Bourse de New-York et fait tort, d’une façon générale, aux affaires.
- Ce n’est pas tout. Le*s grévistes s'étaient jusqu’ici efforcés d'attirer à eux la sympathie publique, en évitant toute démonstration bruyante, tout acte qui pût troubler l'ordre. Si les dernières dépêches de New-York sont exactes, ils auraient abandonné cette louable attitude et auraient coupé un assez grand nombre de fils télégraphiques.
- p.521 - vue 521/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- I^orelie. de INoé. — Si l’on en croit le Nouveau temps Russe Novoïe Vremia) tu 23 juillet 4 août, on vient de faire une bien curieuse et étonnante découverte.
- L’arche de Noé, d’où sortirent, selon la version biblique, nos premiers ancêtres, existerait encore !
- Et cette gigantesque construction se serait montrée tout à coup, après des siècles d’enfouissement, aux regards des humains !
- Des ingénieurs turcs, envoyés par le gouvernement, afin de faire un rapport sur les effondrements qu’on signalait sur les sommets du mont Gretcher (nom actuel de l’Arrarat) se trouvèrent en présence d’un hiatus immense, au fond duquel apparaissait un monstre ;de bois de dimensions colossales.
- Us y descendirent, le sondèrent et purent constater que ce vaisseau ou cette b îte énorme, toute encadrée qu’elle fût encore dans les flancs du Mont, permettait de s’assurer qu’elle était formée de trois étages, donnant une profondeur d’environ 50 pieds; que les membrures et les flancs, construits en bois de Goghor (probablement de gayac), étaient en bon état de conservation et qu’avec un travail habilement conduit, il était possible de dégager complètement de son alvéole ce titanique spécimen de l'art du premier peuple, en même temps que le témoin du plus grand et du plus ancien cataclysme qu’ait subi notre globe.
- Les plus vieux indigènes, voisins du mont Arrarat, affirment que jamais ce mastodonte de bois n’était apparu à personne et qu’il ne s’est débarrassé des glaces qui l’étreignaient que depuis cinq ou six ans.
- Les ingénieurs ont fait, à ce propos, un rapport qui conclut à la découverte de l’arche de Noé ! et vous pensez si cette seule perspective va faire couler des flots d’érudition et d’encre i
- Puissions-nous n’eu être pas submergés ! et surtout n’être pas victimes d’une fumisterie ottomane !
- Henri Tessier.
- La Vie, le Temps & les Travanx de Robert Owen (I>
- VII
- L’expédient imaginé par le jeune amoureux prenant ainsi la tournure cl’une véritable affaire, Robert Owen s’était décidé sur le champ à porter la négociation avec le père de Miss Dale sur le terrain le plus avantageux qu’il put trouver. Il était sincèrement attaché à cette demoiselle, et sentant qu’il ne l’obtiendrait que par l’habileté dont il saurait faire preuve dans les affaires,il résolut de s’employer tout entier à faire aboutir les négociations entamées. Ayant reçu l’autorisation de M. Dale d’examiner à fond l’établissement de Lanark, il fit aussitôt part de son plan à Miss Dale, car déjà à cette époque les deux jeunes gens s’entendaient à merveille.
- La distance qui sépare New-Lanark de Glascow est de trente milles ; il s’y rendit immédiatement. Son examen terminé, il partit pour Manchester parfaitement renseigné sur les conditions actuelles des usines et sur les chances de développement qu’elles offraient, et fit sur ce sujet un rapport très circonstancié qu’il soumit aux membres des deux sociétés
- (1) Voir les six derniers numéros du Devoir.
- auxquelles il était lié. Les entreprises commerciales à cette époque offraient souvent quelque chose de romanesque dans leurs allures, et le nouvel Eldorado où les districts manufacturiers cueillirent leur fortune ne faisait que de s’ouvrir aux hommes de courage et d’entreprise. Les associés d Owen, connaissant sa sagacité commerciale, décidèrent sans retard d’ouvrir les négociations, et déléguèrent un membre de chacune des deux maisons pour l’accompagner dans ce but à Glascow.
- Pendant ce temps-là Miss Dale avait fait part à son père des projets de Robert Owen. Mais une pareille alliance était loin de paraître acceptable au vieillard, qui répondit en exprimant son opposition à cette union, en ajoutant qu’il pensait qu’on n’entendrait probablement plus parler de Robert Owen, ni comme prétendant, ni comme acquéreur. Pour lui, la proposition d’acheter les usines n’avait été qu’un prétexte.
- C’est dans ces circonstances qu’Owen et ses deux associés, M. John Barton et M. John Atkinson arrivèrent à Glascow. Ils se présentèrent chez M. Dale à qui ils fournirent toutes les explications nécessaires, et qui parut surpris agréablement de leur présence et de la manière franche dont l’entretien était conduit. Les deux maisons de Borrowdale et Atkinson, de Londres et de MM. Barton, de Manchester, étaient haut placées dans le monde commercial, et comme M. Dale était un des directeurs de la Banque d’Ecosse à laquelle ils l’adressaient comme référence,il les pria de revenir le lendemain, en promettant d’avoir pris alors toutes les informations dont il avait besoin. Les renseignements furent de nature à le satisfaire pleinement,et lorsque les trois acquéreurs se présentèrent à son bureau, il leur dit : « Je suis disposé à traiter avec vous pour la terre,le village et les usines de New-Lanark avec tout ce qu’ils renferment. » Interrogé sur le prix qu’il en voulait, il se trouva embarrassé pour le dire, car c’étaient son frère et une autre personne qui administraient pour lui ces propriétés. Il y venait rarement, dit-il, et seulement pour peu de temps, parce que ses occupations principales le retenaient à Glascow. « Mais, ajouta-t-il, M. Owen connaît mieux que moi la valeur de ces biens, et je voudrais qu’il nous dise le prix qu’il juge convenable entre vendeurs et acheteurs honnêtes et loyaux. » Revenu un peu de la surprise que lui causait cette proposition,et après un moment de réflexion, Owen répondit : « D’après l’inspection générale que j’ai faite de l’établissement, mon estimation est que 60,000 livres sterling (1,500,000 francs) payables par annuités de 3,000 li-
- p.522 - vue 522/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 523
- vres en vingt années seraient un prix équitable pour les deux parties. »
- M. Dale avait la réputation d’un homme loyal en affaires, franc, honnête et simple dans ses discours. Il n’est point douteux que dès qu’il eût conçu l’idée de vendre, il n’eut fixé la somme qu’il en voulait tirer, aussi tout le monde fut-il supris de l’entendre répliquer immédiatement : « Si telle est votre opinion, j’accepterai votre proposition,si vos amis l’approuvent aussi. » Les acquéreurs acquiescèrent, et on conclut séance tenante le marché par lequel New-Lanark passait des mains de David Dale dans celles de la Compagnie de filature de New-Lanark.
- Là encore les sentiments de Owen faillirent se heurter contre les exigences des affaires. Les nouveaux propriétaires étaient convenus de prendre possession immédiatement, mais il y avait un léger empêchement, nullement désagréable pour notre héros. Au centre du village, il y avait deux jardins avec une maison chacun, l’une servant d’habitation aux administrateurs des usines, et l’autre consacrée par M. Dale comme maison de campagne pour ses filles et leurs domestiques. Au moment de la signature de l’acte de vente, ces demoiselles y résidaient, et M. Dale offrit de les envoyer chercher immédiatement, mais cette offre fut accueillie par d’unanimes protestations, ce qui leur permit d’y prolonger leur séjour pondant six semaines au bout desquelles M. Dale les fit revenir, « ayant appris, je suppose, » nous dit Owen écrivant cinquante ans après, « que Miss Dale et moi nous avions de fréquentes occasions de nous voir, car en effet nous goûtions souvent avec ses sœurs le plaisir de bonnes promenades, au milieu de ce beau paysage, sur les bords de la Clyde, et nous passions ainsi le temps que nous y consacrions à notre entière satisfaction. Ainsi le roman se transformait insensiblement en une douce réalité, et le stratagème hasardé au début avait eu du succès, quoique M. Dale n’eût pas encore sanctionné les projets du nouveau co-propriétaire.
- Avec le temps, cependant, toutes les difficultés s’applanirent, et ce roman commercial se dénoua par un heureux mariage, si prosaïque et si simple, qu’il faut citer le propre récit de Robert Owen pour le bien raconter.
- « Notre mariage », dit-il, « eût lieu dans la maison de M. Dale, Charlotte Street, près de la promenade de Glascow,où notre cour avait commencé. La cérémonie,si l’on peut l’appeler cérémonie, fut célébrée conformément au rite Ecossais sur les mariages et me surprit grandement. Nous fûmes mariés par le révérend M. Balfour,un vieil ami de M. Dale,
- quoiqu’il appartint à l’Eglise régulière d’Ecosse tandis que M. Dale était le chef d’une secte dissidente et indépendante. Les sœurs plus jeunes de la mariée lui servaient de demoiselles d’honneur. M. Bal-four nous invita à nous lever,et adressa à chacun de nous la question d’usage, et, sans ajouter un mot de plus, il dit : « En ce cas vous êtes mariés, et vous pouvez vous asseoir ». Il expliqua ensuite au marié que la cérémonie était généralement d’une plus longue durée, puisqu’il était de règle que l’on fît aux jeunes époux une allocution sur leurs devoirs respectifs dans le mariage, mais qu’il n’avait pas pu songer à suivre cet usage pour un des enfants de M. Dale, attendu qu’il était bien connu pour un homme dont les exhortations et les exemples ne pouvaient rien laisser à désirer sur ce point.
- Immédiatement après leur mariage, Owen et sa femme partirent pour Manchester, où. l’on décida qu’il résiderait en Ecosse comme associé-dirigeant, et trois mois après son union il commença à s’occuper de l’administration de l’établissement de New-Lanark. En rappelant ces faits, il se sert du mot gouvernement au lieu de direction, son intention étant non pas tout simplement de diriger la filature comme le sont généralement ces sortes d’établissements, mais d’y introduire les principes dont l’essai lui avait réussi parmi les ouvriers de la manufacture de M- Drinkwater, et de changer la condition du peuple en détruisant les influences mauvaises qui agissaient sur la population de New-Lanark toute entière.
- En entreprenant cette tâche il y eut à surmonter bien des obstacles. Le personnel avait des habitudes et une manière de faire qu il ne pouvait aucunement approuver. Il fallait donc beaucoup défaire avant de pouvoir rien organiser à nouveau ; c’était pour ainsi dire une reconstruction complète à faire, au lieu de simples remaniements partiels à introduire. Le caractère des hommes employés dans l’établissement était loin d être satisfaisant. L’ivrognerie y était trop répandue, et, comme conséquence trop naturelle,le travail y était fort négligé. Les détournements même y étaient pratiqués sur une si vaste échelle, que M. Dale avait eu à en souffrir sérieusement.
- C’est presqu’une nécessité dans les grands établissements situés dans des lieux écartés des grands centres de passage, d’accueillir dans une certaine mesure comme travailleurs des vagabonds, des nomades qui ne se fixant d’une manière permanente nulle part, sont rencontrés partout, sans être d’une grande utilité nulle part. Et puis il existait à cette
- p.523 - vue 523/832
-
-
-
- 524
- LE DEVOIR
- époque dans la population sédentaire un préjugé contre le travail dans les filatures, et il en résultait que les ouvriers sobres, honnêtes et laborieux répugnaient à quitter leurs demeures pour aller se fixer dans ces villages manufacturiers,dont la population ne leur convenait pas, et, où en cas d’insuccès de la manufacture,ils n’avaient pas de perspective de stabilité.
- Il est évident,par la peineque prend Robert Owen de bien exposer les difficultés dont il était entouré au commencement de son entreprise, qu’il considérait ce moment comme le plus critique de sa vie. Il avait conscience qu'il était chargé d’une grande expérience commerciale et sociale tentée principalement d’après ses avis, confiée à sa direction, et dont par conséquent le succès dépendait exclusivement de lui. La première difficulté provenait du personnel ouvrier, et pour la surmonter par le procédé ordinaire, il fallait en renvoyer des quantités, coûte que coûte, pour les remplacer par d’autres. C’est en effet par là que,pour réussir, d’autres auraient commencé. Mais Owen avait au sujet du gouvernement des choses humaines des plans qu’il désirait mettre à exécution.
- II croyait qu’en modifiant judicieusement les conditions du travail de manière à les rendre meilleures, cela devait amener graduellement un change -ment analogue dans le caractère et les dispositions des hommes,et que par ce moyen on devait obtenir une amélioration plus durable au profit de tous,que par la méthode ordinaire de compression et d’expulsion. En générai le travailleur est si peu habitué a se voir considéré et traité avec convenance, que lorsque de bons patrons adoptent dans une mesure quelconque ce procédé à son égard, il a de la peine à croire que c’est son bien qu’on a en vue, et il continue par conséquent à garder une attitude de défiance soupçonneuse causée par le traitement qu’il subit ordinairement.
- « Lorsque », dit Owen, « je fis part à mes amis et à mes proches de mon intention d’inaugurer un nouveau système d’administration,basé sur les principes de justice et de bienveillance, et d’abolir graduellement les punitions, ils furent tous unanimes à sourire de ma simplicité à espérer du succès d’une pareille chimère, et tous m’engagèrent énergiquement à ne pas entreprendre une tâche aussi désespé -rante. Mais j’étais bien préparé à le faire, et je m’at-tenais à rencontrer autant de difficultés que possible. »
- La population ouvrière comptait environ 1,300 hommes en famille établis dans le village,et de qua-
- tre à cinq cents enfants pauvres fournis par les paroisses environnantes, paraissant âgés de cinq à dix ans,mais qu’on disait avoir de sept à douze ans. Ces enfants étaient bien logés, nourris et habillés par les soins de M. Dale; et l’on avait essayé de leur apprendre à lire et à écrire après la journée finie. Mais, comme le remarque Owen, avec beaucoup de raison, les efforts pour instruire des enfants accablés de fatigue, quelque bien dirigés qu’ils soient, n’aboutissent en réalité qu’à les tourmenter sans aucun avantage réel. Au sujet de cette partie de la population, il décida qu’on ne recevrait plus d’enfants pauvres, que l état des rues serait amélioré et que de nouvelles maisons mieux disposées seraient construites pour recevoir des familles additionnelles pour remplir les places laissées vides par les enfants pauvres qui sans cela devaient être régulièrement élevés dans le village.
- Il prit aussi la détermination de réorganiser les usines, deremplacerl.es vieilles machines par des neuves, graduellement et à mesure que l’occasion s’én présenterait. Avec l’ancien système de travail, les associations des ateliers engendraient des relations et des amitiés qui adoucissaient et humanisaient les souffrances de la lutte pour la vie, tandis qu’aujourd’hui ce sont nos discussions et nos organisations relatives aux droits des travailleurs et aux devoirs des chefs d’industrie, qui ont provoqué des mesures volontaires ou légalement imposées pour le bien-être des ouvriers des manufactures. Mais du temps de Robert Owen, il n’y avait pour eux de protection d’aucune sorte Chaque individu faisait ses petits calculs en vue de s’enrichir, et il agissait en conséquence.
- Lorsqu’on examine la situation actuelle des ouvriers et qu’on regarde leur condition en 1800, à l’époque où Owen débuta à New-Lanark, cet état de choses semble incroyable, et cependant il était considéré comme tout naturel par les patrons qui voyaient leurs hommes trop ignorants et trop dépravés pour pouvoir profiter du moindre avantage créé à leur profit Les hommes employés dans les filatures de coton et surtout ceux qui y travaillaient depuis leur enfance avaient perdu tout sentiment de dignité et de respect de soi-même, et contracté toute sorte de dégradantes habitudes engendrées par la misère et le dénuement.
- p.524 - vue 524/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 525
- Nous trouvons dans le journal « la Vérité » l’article suivant :
- Le Familistère de Guise
- Il y a beaucoup de désespérés dans Paris, penseurs, gens de lettres, ouvriers. Iis souffrent de la maladie du siècle, le déclassement social. La société actuelle se montre partout à eux comme en état de guerre. Partout ils voient surgir le spectre de la misère et de la dégradation. Et leurs cris de révolte désolent le gracieux cadre où Murger plaçait naguère ses bohèmes.
- Ne nous étonnons pa3 si le 14 juillet, à côté du Paris qui s’amuse, est apparu, ici et là le Paris qui hait, et si le drapeau noir a mis sa tache sombre dans l’ondoiement des bannières aux trois couleurs. Le prolétariat exaspéré a voulu opposer ses plaies aux parades des heureux ; c’était, après tout, son droit, et on ne saurait pas plus le lui contester qu’aux loqueteux et aux meurt-de-faim qui, ce jour-là, étalaient dans les rues leurs chairs trouées et leurs moignons difformes,en jetant des appels lamentables à la charité des passants.
- Dans cette situation heurtée et violente, les révoltés du drapeau noir étaient sans doute bien loin de se douter qu’un autre drapeau socialiste, pacifique et radieux celui-là, flottait quelque part en France, mêlant aux couleurs nationales de superbes lueurs d’aurore. Toutes les nuances du prisme s’y trouvaient rassemblées et se fondaient harmonieusement dans la bordure blanche, symbole de l’unité et de l’apaisement universel.
- A trente lieues de Paris, vers les sources de l'Oise, sur le faîte d’un immense édifice, l’étendard emblématique flottait librement, abritant sous ses plis une population de travailleurs contents de leur sort et sûrs de leur avenir. Certes, ce spectacle eût été bien fait pour dissiper les tristesses obscures que l’envo-lement des flammes multicolores et l’éclat des feux d’artifice ne parvenaient pas à cacher dans la capitale.
- J’ai eu le bonheur, ce jour-là, de constater que le progrès social sans cesse appelé et invoqué n’était pas une vaine formule, et que les vœux de tous ceux qui poursuivent la solution de ce grave problème pouvaient être réalisés sans qu'une crise intervînt, sans qu’une violence fut commise, et qu’il n’y avait, en somme, qu’à profiter d’une expérience faite, qu’à suivre l’exemple donné à Guise par un homme de cœur devenu simplement, sans pose ni phrase, par son bon sens, par ses vues droites, par une longue
- pratique menée au milieu des humbles fdans la limaille et le feu, non seulement le père de ses ouvriers, mais un véritable bienfaiteur de l’humanité.
- M. Godin, le fondateur du Familistère de Guise, a commencé comme le plus modeste des artisans. Il a fait son tour de France en qualité de compagnon serrurier. Son esprit inventif l’ayant mis bientôt hors de pair et lui ayant permis de fonder une industrie importante, il s’occupa d’améliorer la condition de ses ouvriers et, sans bruit ni étalage de philanthropie, créa dès 1859 l’institution qui a rendu son nom célèbre. Longtemps il s’abstint d’attirer l’attention sur son œuvre, voulant lui faire traverser une période expérimentale qui permit de la juger d’après des résultats certains, et ce n’est qu’en 1880 que, toutes choses prévues, eut lieu la fondaton légale et définitive d’une Société en commandite simple entre M. Godin et son personnel, sous le titre de Société du familistère de Guise, association coopérative du capital et du travail.
- Que de réformateurs auraient fait meilleure besogne s’ils avaient tenu cette conduite prudente et cherché à consacrer par une pratique sage leurs doctrines nouvelles ! Car rien ne s’improvise en ce monde, et nul, d’un trait de plume, n’arrivera à réaliser quelque progrès sérieux. Ces traits de plume impuissants abondent; ils renouvellent l’effort de Condorcet décrétant la suppression de la mort. « Que la mort soit désormais supprimée et qu’on ne meure plus ! » ou l’aphorisme de Proudhon ; « La propriété, c’est le vol. »
- Il serait temps cependant de reconnaître que toute doctrine sociale demeure lettre morte si elle ne s’appuie pas sur l’expérience, et si elle n’a pas pour corollaire la vie entière de celui qui l’affirme. L’étude de celle-ci est toujours le commentaire de celle-là et en donne la mesure. Prenez les lettres de Proudhon ; elles expliquent ses livres.
- « Je suis comme un lion, écrivait-il en 1840 ; si un homme avait le malheur de me nuire, je le plaindrais de me tomber sous la main. N’ayant pas d’ennemis, je regarde quelquefois la Seine d’un œil sombre et je me dis : Passons encore aujourd’hui. L’excès du chagrin m’ôte la vigueur de lête et paralyse mes facultés... Mon travail sur la propriété est commencé... Le style en sera rude et âpre ; l’ironie et la colère s’y feront trop sentir; c’est un mal irrémédiable. Quand le lion a faim, il rugit... Sous le rapport philosophique, il n’existe rien de semblable à mon livre. Malheur à la propriété ! Malédiction !
- Un livre conçu dans un tel état de lutte ne peut être que le livre d’un pamphlétaire. M. Godin, lui, est autre. Je le comparerais volontiers au semeur qui
- p.525 - vue 525/832
-
-
-
- 526
- LE DEVOIR
- répand ïegram sur les sillons ouverts, tandis que les empiriques haranguent les badauds, et sonnent leurs fanfares, comme dans l’apologue :
- Le charlatan piqué tança cel indocile :
- — Eh l là bas, l’homme au sac qui balances ta main. Sais-tu p*s que je vends la vie et l’espérance.
- Que fais-tu, quand ceux-ci boiveDt l’eau de Jouvence ? L’autre, continuant, dit : Je leur fais du pain.
- Dans son cercle d’ouvriers, M. Godin, vivant leur vie, partageant leurs épreuves, a plus fait pour eux que ne feront jamais les orateurs des clubs et les socialistes en chambre. Son œuvre est debout, grande, prospère. Grâce à elle, trois cents familles possèdent tous les équivalents de la richesse, et habitent une demeure superbe dans les meilleures conditions de salubrité et d’hygiène. Diverses institutions de prévoyance et de mutualité les préservent des atteintes de la misère. Des écoles sont ouvertes à leurs enfants, auxquels elles assurent les bienfaits d'une instruction et d’une éducation soignées.
- De simples ouvriers, sans faire le moindre sacrifice de leur liberté, jouissent ainsi d'avantages matériels et moraux que ne possèdent pas toujours dans nos villes les bourgeois les plus aisés. Les fonds communs, produit du travail de tous, se chiffrent déjà par millions et peu d’années, sans doute, sépar rent les travailleurs du Familistère du moment où ils se verront en pleine possession de leurs instruments de travail, à savoir les usines de Guise et de Laeken, près de Bruxelles.
- Depuis quelque temps, M. Godin s’efforce de propager par la presse les idées généreuses qui l’ont guidé dans son œuvre. Il a fondé un journal dont il est le directeur : Le Devoir. Il a publié divers traités consacrés à l’examen et à la solut’on des questions sociales. Son dernier ouvrage : Le Gouvernement, ce qu’il a élé, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action, nous révèle les immenses progrès que le développement de son œuvre peut étendre à l’humanité entière. Il n’y a certainement pas de lecture plus consolante.
- Pourtant, plus que les livres, la partie matérielle de l’œuvre parle au cœur et séduit l’esprit. L’idée créatrice n’est nulle part plus vivante, plus vibrante qu’au sein même du Familistère. Il faut aller à Guise et voir tous ces gens heureux pour éprouver la joie la plus intense qui se puisse goûter en cette époque de désorganisation sociale. On sent que le progrès et l’avenir sont là, que le Familistère contient le germe d’une rénovation véritable.
- Nous envoyons bien loin nos jeunes gens et nos ouvriers chercher des prétextes d’émulation et un enseignement problématique, alors que dans les frontières de la France ils pourraient recevoir ano
- « leçon de choses » qui ferait naître en eux, mieux qu’aucune autre, les pensées saines et fortifiantes. C’est à Guise qu’ils devraient se rendre ; les caravanes scolaires n’auraient pas d’étape plus utile, et l’ouvrier que le présent inquiète y retrouverait les espérances perdues et la foi dans un avenir heureux.
- H. Fla.ma.ns.
- LA SAGESSE ANTIQUE<"
- XXXI
- Les acte® qui plaisent à Dieu
- Qu’offrirai-je au Seigneur qui soit digne de lui ? fléchirai-je ies genoux devant le Dieu très-haut? lui offrirai-je des holocaustes, et des veaux d’un an ?
- O homme, je vous dirai ce qui est utile, et ce que le Seigneur demande de vous : c’est que vous agissiez selon la justice, que vous aimiez la miséricorde.
- Les trésors de l’iniquité sont dans la maison de l’impie comme un feu qui la consume : et la fausse mesure dont il se sert,est pleine de la colère de Dieu.
- C’est par ces moyens que les riches de cette ville sont remplis d'iniquité : les habitants usent de déguisement et de mensonge, et leur langue est dans leur bouche comme un instrument de tromperie.
- On ne trouve plus de saints sur la terre ; il n’y a personne qui ait le cœur droit; tous tendent des pièges pour verser le sang ; le frère cherche la mort de son frère.
- Us appellent bien le mal qu’ils font : le prince exige : le juge est à vendre: un grand fait éclater dans ses paroles la passion de son cœur; et ceux qui l’approchent le fortifient.
- Miellée.
- Ne m'offrez plus de sacrifices inutilement : l’encens m’est en abomination: je ne puis plus souffrir vos nouvelles lunes, vos sabbats et vos autres fêtes : l’iniquité règne dans vos assemblées.
- Lorsque vous étendrez vos mains vers moi, je détournerai mes yeux de vous ; et lorsque vous multiplierez vos prières, je ne vous écouterai point ; parce que vos mains sont pleines de sang.
- Lavez-vous,purifiez-vous, ôtez de devant mes yeux la malignité de vos pensées; cessez de faire le mal.
- Apprenez à faire le bien ; recherchez ce qui est juste; assistez l’opprimé; faites justice à l’orphelin ; défendez la veuve.
- Vous jeûnez, et vous faites des procès et des que-
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté les N" des 28 janvier, 27 mai et 8 juillet 1883
- p.526 - vue 526/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- relies, et vous frappez vos frères avec une violence impitoyable. Ne jeûnez plus à l’avenir comme vous avez fait jusqu’à cette heure. Le jeûne que j’approuve n’est ce pas plutôt celui-ci ? Rompez les chaînes de l’impiété, déchargez de tous leurs fardeaux ceux qui en sont accablés ; renvoyez libres ceux qui sont opprimés par la servitude et brisez tout ce qui charge les autres.
- Faites part de votre pain à celui qui a faim, et faites entrer en votre maison les pauvres et ceux qui ne savent où se retirer. Lorsque vous verrez un homme nu revêtez-le ; et ne méprisez point votre propre chair.
- Isaïe.
- Pourquoi violez-vous le commandement de Dieu pour suivre votre tradition ? Car Dieu a fait ce commandement :
- Honorez votre père et votre mère ; et cet autre : Que celui qui dira des paroles outrageuses à son père ou à sa mère, soit puni de mort.
- Mais vous autres vous dites : Quiconque aura dit à son père ou à sa mère : Tout don que je fais à Dieu vous est utile, satisfait à la loi, encore qu’après cela il n’honore et n’assiste point son père ou sa mère ; et ainsi vous avez rendu inutile, le commandement de Dieu par votre tradition.
- Hypocrites, Isaïe a bien prophétisé de vous, quand il a dit : Ce peuple m’honore des lèvres ; mais son cœur est loin de moi.
- Ce n’est point ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais c’est ce qui sort de la bouche de l’homme qui le souille. C’est du cœur que partent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les fornications, les larcins, les faux témoignages, les blasphèmes et les médisances. Ce sont là les choses qui rendent l’homme impur : mais de manger sans avoir lavé ses mains, ce n’est point ce qui rend un homme impur.
- Saint-Mathieu.
- Si donc vous êtes ressucités en Jésus-Christ, recherchez ce qui est dans le ciel; faites mourir les membres de l’homme terrestre qui est en vous, la fornication,l’impureté,les abominations, les mauvais désirs, et l’avarice qui est une idolâtrie ; quittez vous-mêmes tous ces péchés, la colère, l’aigreur, la malice, la médisance ; que les paroles déshonnêtes soient bannies de votre bouche.
- N’usez point de mensonge, les uns env< rs les autres ; dépouillez le vieil homme avec ses œuvres ; et revêtez-vous du nouveau, qui se renouvelle en avançant dans la connaissance de Dieu, et ôtant formé à la ressemblance de Celui qui Ta crée.
- m
- Revêtez-vous donc, comme des élus de Dieu, de tendresse et d’entraiUes de miséricorde, de bonté, d’humilité, de modestie, de patience ; vous supportant les uns les autres, chacun remettant à son frère tous les sujets de plainte qu’il pourrait avoir contre lui,et vous entrepardonnant comme le Seigneur vous a pardonné.
- Mais surtout revêtez-vous de la charité, qui est le lien de la perfection.
- Le royaume de Dieu ne consiste pas dans les paroles, mais dans les effets.
- (A suivre) St-Paul.
- ---- irtOTOlXja—
- PIERRE MORIN OU L’IVROGNERIE(1)
- Boire sans soif est descendre au-dessous de la brute.
- I.
- La mère Gerson, une veuve de notre endroit, avait une fille, la Rosalie, bonne travailleuse, gentille. Plus d’un gars la reluquait du coin de l'œil, et jesaisdebonne part que mon propre cousin, Antoine Taboureau, un brave cœur, celui-ià, l’aurait épousée volontiers. Malheureusement. aucun ne convenait à la bonne femme ; il lui fallait des écus. Je sais pardi bien que la gêne cause souvent des querelles, et que finalement les reproches amènent la br'ouille ; mais tout sacrifier pour la fortune est un autre danger dont on est quelques foiè au repentir.
- Quoi qu’il en soit,la Gerson ne voyait dans tous ces prétendants que Pierre Morin qui fût selon son idée: il possédait dix mille francs en bonnes terres, moitié gruettes et moitié bournais, et un goût terrible pour le vin.
- Quant a Rosalie, elle ne soufflait mot. Au fond, la recherche d’un homnie si riche la flattait ; elle se pensait: « Je’le corrigerai de son habitude de boire. » Mais ce déraut-là ne fait que croître et enlaidir avec l’âge. D'aucuns assuraient qu’il s’occupait de Louise Bénàrdo, ce qui aiguillonnait la jalousie de la jeune fille; ainsi, à là dause, le.cœur lui tressautait d’aise si Morin l’invitait, et ça la dépitait de le voir en prier une autre. De vrai, c’était un beau gars, l’œil hardi, la parole facile* habillé à la mode de la ville, se posant le pied en avant, la crête haute. Sa biouse tombant au milieu de l’échine laissait voir une fine chemise, et de son chapeau une miette tapageur sortait une jolie touffe de cheveux frisés. Pas un ne pirouettait plus lestement; aucun n’enlevait mieux sa danseuse. Il fréquentait plutôt les ouvriers que les paysans. Du vivant de son père, il ne s’occupait nullement des terres, ayant appris l’état de charpentier. Les marchés des environs ne se passaient guère sans qu’il fût question de lui.
- Quand il avait bu, des fimssiers, marchands de chevaux et autres, en profitaient pour le duper au jeu. Une fois parti,.il aurai régalé la commune à ses dépens. Ivre, ça n’était plus un homme: il se balUit, jurait, insultait. Mais la mère Gerson se songeait en dedans d’elle-même: « S il ôtait parfait, il ne serait pas pour Rosalie, qui n’a que se» bras pour gagner sa vie. »
- Pierre venait un dimanche ou deux, puis cessait ses visite^, de sorte qu’elle ne savait à quoi s’en tenir. Il y avait bien sa mère, une pauvre vieille aveugle; la Gerson lui parlait souvent dubonheur qu’elle auiaitde voir son fils marié, et d’avoir une bru pour la soigner. La Mono répondait : « Oui, c’est la pure vérité ; mais je ne peux décider mon gars. Votre Rosalie ferait pourtant
- (1) Tous droits réservés.
- p.527 - vue 527/832
-
-
-
- 528
- LE DEVOIR
- bien son affaire; l’homme qui l’aura ne sera pas à plaindre. » Et un tas de choses qui réjouissaient la Gerson, mais qui D’aboutissaient à rien. Rosalie avait aussi toutes sortes de complaisances pour l’aveugle, non pas par intérêt, mais poussée par son bon cœur ; elle la promenait, lui causait, la dorlotait, et la Morin se trouvait heureuse.
- Pierre ne semblait pas s’apercevoir de ces complaisances ; pour lui, la bouteille renfermait tout, et ses culottes s’usaient sur les bancs des cabarets du pays.
- Le premier dimanche de juin,nous avions grande fête au bas des clos, pour le dernier jour du pavois. On dansait chez l’aubergiste Jérôme, qui avait mis ses tables devant la porte. Durant que le petit Bénard faisait chanter son violon, que les danseurs tourbillonnaient, les tireurs n’avaient qu’à se lever, laissant leur verre à moitié plein, épauler le fusil, tirer et se rasseoir pour finir la chopine et la conversation commencée.
- Vous devez bien songer que Morin nLvait pas manqué cette bonne occasion; il traînait après lui une douzaine de mauvais gars, qui le flagornaient pour lui faire payer les consommations ; il avait pris vingt ou trente coups qu’il leur distribuait : pour lui, il en avait gardé deux.
- Pour le moment, le pavois appartenait au grand Jar-ris, un braconnier fini, qui ne manquait jamais son but. Sa balle touchait la boule. Il se fricassait les mains, espérant bien empocher la masse, qui pouvait être d’une cinquantaine d’écus. Tout en s’ébattant, Morin prend le fusil de Louis Jubin, vise, lâche le coup quasi sans regarder et frappe juste la pointe du milieu. Joyeux de son adresse et rencontrant Rosalie, il Pempoigne parla taille, la mène à la danse, la régale de vin, de biscuits, et finalement, échauffé plus que de raison, la demande en mariage à sa mère, qui ne se fit prier que tout juste pour que tout le monde fût témoin de la proposition et de l’accord.
- Quant à Pierre, il ne dégrisa pas que les cent cinquante francs fussent mangés. Son bon sens revenu, il regretta d’avoir tant pressé la chose ; mais tourmenté par l’aveugle et n’osant se dédire, le mariage eut lieu sitôt les publications.
- Ça marcha bien jusqu’après les vendanges. Ecoutant les remontrances de sa femme, qui avait toute complaisance pour lui, il cessa de fréquenter les cabarets. Du reste, Rosalie ne s’épargnait pas à la besogne, à seule fin de lui éviter la fatigue. Prévenante pour la Morin, les rippes se trouvaient lavées, raccommodées, sans qu’on s’en aperçût; l’ouvrage lui fondait dans les mains. Le monde fut surpris du changement de Morin; plus d’une fille enviait le sort de Rosalie.
- Le malheur voulut que cette année-là le vin fût de première qualité. Quand il eut mis le nez dans la cave, de verrée en verrée, de bouteille en bouteille, les six busses y passèrent. Voulant lui détourner l’idée de la bamboche et le tirer de la mauvaise compagnie, sa femme l’avait décidé à faire valoir son bien. Les labours en retard se ressentirent de la ribotte ; les guérêts mal faç >nnés donnèrent peu. Sa jument, surmenée un soir qu’il revenait du marché, périt d’une tranchée ; une truie prête de mettre bas, sur le produit de 1 .quelle Rosalie comptait pour payer ses impositions, étant venue grogner dans ses jambes, il lui fourra un coup de pied qui la fit avorter. L’argent arrivait moins régulièrement à la maison; sa mauvaise humeur augmenta en proportion. Rosalie cacha ses chagrins à sa belle mère, craignant d’avancer les jours de la pauvre vieille. La jeune Morin était une femme de cœur et de sens ; elle se songeait : « Faut cacher sa misère ; nos ennemis en rient, et nos amis en pleurent. »
- Le bruit des disputes, malgré ses soins, arrivait au dehors; les voisins disaient : « Pierre bat sa femme; ne nous mêlons pas des affaires du ménage. En mettant le doigt entre l’arbre et l’écorce, on est sujet à se faire pincer. » Le lendemain, Rosalie paraissait avec une meurtrissure à l’œil ou à la joue : «. Je me suis cognée dans le coin du buffet, » disait-elle. Et chacun d’avoir l’air d’y croire, pour la contenter. Un .soir, un huissier
- arriva; Rosalie était seule. Pierre n’était pas rentré depuis deux jours; l’aveugle dormait déjà.
- « Q e voulez-vous f demanda-t-elle en tremblant.
- — J’apporte une assignation. Avant votre mariage votre mari avait emprunté mille francs à Harson. Je lui ai demandé dix fois les intérêts de deux années; il ne répond que par des injures. Ma patience est à bout ; si vous ne pouvez donner les cents francs, j’ai ordre de poursuivre. »
- Quel coup de marteau pour cette jeune femme ! Etre poursuivie, saisie, comme des gens qui ne payent pas leurs dettes ! Son mobilier vendu à l’encan, tout le hameau témoin de sa honte î Mais cent francs, comment se les procurer de suite ?
- L’huissier ayant pitié de sa peine lui dit : « Si vous pouvez payer en nature, je recevrai tout de même. * Alors elle ouvrit son armoire, tira deux paires de draps, sa croix d’or, un couvre-pieds, son anneau de mariage, quatre chemises. L’huissier estima le paquet quatre-vingts francs et promit d’attendre pour le reste.
- Quand Pierre revint, elle lui remit l’assignation et la quittance, en lui disant ce qu’elle avait donné. Loin d’être reconnaissant il la traita de voleuse, qui dévalisait ta maison, qu’à cette heure il ne se gênerait plus de vendre son mobilier, etc. Gomme il allait la battre, la vieille aveugle, qui avait tout entendu en faignant de dormir,se dressa entre sa bru et son fils: « Misérable! * fit-elle, « tu es donc tombé plus bas que la dernière des brutes ? Veux-tu donc que ta mère te maudisse, et ne puisse se consoler de t’avoir mis au monde ? Viens, ma fille ; cette maison est la mienne, car feu mon pauvre Morin me l’avait donnée : il connaissait son fils. »
- Pierre, affolé, leva le bras, et sa main retomba sur la joue de sa mère...
- (4 suivre) Mme Destriché.
- OUYRÂGES REÇUS
- De la réforme des Sociétés de Secours mutuels en faveur de la famille, par G. Vallée. Brochure. 20 centimes. Librairie générale, 72, boulevard Haussmann, Paris.
- Des rapports des Sociétés de Secours mutuels avec le corps médical, par G. Vallée. Brochure, 40 centimes. Librairie Paul Dupont, 41, rue Jean-Jacques-Rousseau, Paris.
- Suffrage universel, par Alphonse Cahagnet. Brochure, 15 centimes. Chez l’auteur, 90, rue de St-Germain, Argenteuil.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- L’Association du Familistère a besoin d'une bonne
- DIRECTRICE D’ÉCOLE MATERNELLE
- pour ses classes d’enfants de 2 à 7 ans.
- Les appointements seraient proportionnés à lacapacité De bennes et complètes références sont obligatoires.
- Adresser les demandes à M. Godin, fondateur du Familistère, Guise [Aisne).
- S^Queatin, — lmp. du Glaneur.
- p.528 - vue 528/832
-
-
-
- 7e Année, Tonie 7. - n° 259. "Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 26 Août 1883
- vos
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont ie talon sert de quittance.
- France
- Union postale
- Un an. . . . 10 îr.»» Six mois ... 6 »» Trois mois . . 3 »»
- Un an, . , . llîr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13îr.60
- ON S’ ABONNE
- A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Ghamps Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Participation et droit des ouvriers et de l'Etat aux bénéfices. — Par quoi il faut commencer, V : Etablissement de la paix et désarmement. — Faits politiques et sociaux. — La vie, le temps et les travaux de Robert Owen — Société du Familistère : Succursale de Laehen lez-Bruxelles. ~~ La Sagesse antique. - L'Angleterre et le choiera. — Les Femmes et leur sphère. — Pierre Morin ou l'ivrognerie. — Chronique scientifique. - La Crémation chez les Boudhistes. — Etat-civil du Familistère, — Congrès national.
- Participation et droit des ouvriers et de l’Etat aux bénéfices
- La participation des ouvriers aux bénéfices de la production et le droit de l’Etat à une part de la richesse accumulée reposent sur cette notion de justice distributive que chacun des facteurs de la production doit recevoir dans la richesse produite une part proportionnelle au concours qu’il y a apporté. Il n’en a été et il n’en est autrement que par ce fait que l’ignorance du juste et l’égoïsme ont jusqu’ici dominé sur le monde.
- La force et la ruse commandent aux sociétés imparfaites tant que le progrès humain n’est pas parvenu à élever la raison et la justice au-dessus de îa violence et de la cupidité ; et tant que la force, îa ruse, la violence et la cupidité dominent, les instituions humaines sont arrangées de telle sorte que les Produits du travail des classes laborieuses sont toujours la proie des puissants et des habiles.
- Ces prévilégiés n’en ont pas été et n’en sont pas
- pour cela plus méchants que la grande généralité des autres hommes, car dans les sociétés inconscientes du bien et du juste, les opprimés mis à la place des oppresseurs agiraient comme ceux-ci. Les sociétés, sauf exception transitoire, se gouvernent suivant leur degré d’avancement moral.
- Lorsque la grande majorité est incapable de voir ni de comprendre le vrai et ie juste, les hommes se gouvernent par l’erreur et l’injustice. Le mal va s’amoindrissant à mesure que la raison humaine s’améliore.
- Le passé nous démontre que les sociétés et les ci« vilisations mêmes se sont édifiées sur l’esclavage et le servage; mais l’esprit de justice grandissant parmi les hommes, nous en sommes arrivés à proclamer l’égalité politique des citoyens et à considérer comme un crime l’abus du pouvoir de l’homme sur l’homme.
- Malgré ces progrès accomplis,la conquête faite au nom des droits du citoyen est restée incomplète. Le citoyen jouit de la liberté corporelle ; la liberté individuelle lui a été rendue, mais son travail est reste entouré des formes et des traditions qui en permettent l’accaparement au profit de la malignité égoïste des détenteurs du capital.
- C’est par l’action naturelle du progrès humain, que la participation des ouvriers aux bénéfices surgit comme une protestation contre cet état de choses. Mais la participation ne passera pas sans résistance ni sans difficultés.Le droit de l’ouvrier et celui de la société seront encore longtemps contestés et incompris.
- L’établissement de la participation se heurte aux vieux usages et à la cupidité humaine.
- p.529 - vue 529/832
-
-
-
- 530
- LE DEYOTR
- D’autre part, on conçoit quêtant que la participation ne sera pas établie d’une façon générale, les industriels égoïstes qui ne la pratiqueraient pas, pourraient avilir les prix de la production et écraser les établissements qui la mettraient en pratique.
- La participation doit être établie dans toute l’industrie, si l’on veut en faire sortir l’amélioration sérieuse de la condition des travailleurs.
- Il faut donc que tout établissement occupant des ouvriers soit au moins tenu de verser aux assurances mutuelles le dividende nécessaire à l’assurance des citoyens travailleurs contre la misère, soit 4 0/0 au moins des salaires payés dans le cours de l’année.
- De nos jours, le pillage industriel est à son comble. La loi insuffisante des brevets d’invention, les lois incomplètes sur les modèles ne donnent qu’une sécurité fort imparfaite aux établissements qui marchent dans la voie du progrès. Les plagiaires sont toujours à leur suite pour ravir toutes leurs bonnes productions et les avilir aussitôt parues.
- Cette cause permanente de dépréciation des produits est un grand obstacle à la bonne marche de l’industrie et à l’amélioration du sort des ouvriers.
- Les effets du plagiat industriel, de la concurrence dépréciative et anarchique qui en est la conséquence, seraient bien plus déplorables encore pour les établissements créateurs de bons produits et de choses nouvelles,si ces établissements instituaient la participation et que les plagiaires ne fissent pas de même. Car, naturellement, ce seront les établissements marchant dans la voie du progrès qui donneront l’exemple et commenceront à organiser la participation .
- Nous sommes habitués à entendre répéter ces clichés, qu’il faut respecter la liberté du commerce, la liberté de l’industrie et la liberté du travail.Mais on ne fait pas attention que la liberté de l’industrie et du commerce pratiquée comme elle l’est cache la liberté du vol et de l’accaparement sous toutes les formes ; liberté que par euphémisme on appelle spéculation ; on ne remarque pas que la liberté du travail pratiquée sans tenir compte de la justice, c’est la liberté de conduire l’ouvrier à la misère. La liberté n’est bonne, n’est vraie que lorsqu’elle respecte les droits de chacun à l’existence, et tend à garantir l’exercice de ces droits pour tous.
- C’est pourquoi un jour viendra où le législateur fera une distinction entre les entreprises dans lesquelles les travailleurs participeront aux bénéfices et celles dans lesquelles les ouvriers ne recevront que leur salaire.
- Il sera juste que les établissements où l’ouvrier sera sans droit de participation contribuent aux
- assurances destinées à garantir les masses contre la misère, dans des proportions plus fortes que les établissements qui auront institué la participation du travail.
- Cela sera nécessaire car de même que dans une société où l’esclavage et la servitude sont abolis, il ne doit plus y avoir d’esclave ni serf,de même dans la société actuelle, il ne pourra plus y avoir de simples salariés, lorsque la participation des ouvriers aux bénéfices sera établie ; lorsque l’accaparement des fruits du travail sera reconnu illicite, il faudra que sous une forme ou sous une autre, chacun fasse compte à la masse des services qu’il aura reçus d’elle dans l’accroissement de sa fortune.
- Or, les services que tous ceux qui arrivent à la fortune mettent en jeu sont :
- Les dons accordés par la nature ;
- Les utilités sociales du domaine de l’Etat ;
- Et le travail des ouvriers.
- Du concours de ces différentes forces résultent la production et la création de la richesse que certaines activités et surtout le capital font tourner à leur profit. L’activité, l’intelligence et le capital sont certainement des éléments légitimes de toute fortune acquise.
- Mais constatons de suite que quelle que soit la valeur d’un homme et sa richesse, cette valeur et cette richesse n’acquièrent de puissance qu’en s'aidant du concours des autres hommes, en se servant de ce que la nature tient en réserve au profit de l’humanité, et en utilisant ce que la société met de moyens d’action à leur disposition. Sans le concours de la nature, sans l’immense instrument de travail entretenu par la société, et sans le concours des autres hommes, l’individu livré à ses seules forces ne serait capable que de bien peu de chose, quels que fussent son mérite et sa fortune.
- Il faut donc reconnaître que l’individu qui arrive à la fortune doi(, son succès au concours des faits extérieurs pour une très forte partie ; que, par conséquent, il en doit reconnaissance aux causes qui l’ont aidé.
- Quand, débarrassées des préventions et- des préjugés de l’égoïsme, les classes dirigeantes voudront sainement regarder les choses, elles reconnaîtront que les facultés productives de la nature, du domaine public et du travail des ouvriers ont, chacun® de son coté, droit à une part dans la richesse accumulée et que chacune de ces parts correspond a un des besoins sociaux qui demandent aujourd’hui satisfaction.
- Les dons accordés 'par la nature représentent Ie
- p.530 - vue 530/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 531
- droit de ceux qui n’ont rien, c’est-à-dire la part due aux faibles comme garantie de leur droit à l’existence. C’est l’obligation pour chacun de nous de contribuer aux assurances mutuelles dans la proportion des dons naturels que nous retenons à notre usage.
- Les utilités sociales fournies par le domaine de l’Etat constituent le droit d’hérédité nationale sur une part des fortunes à la mort de leurs détenteurs ; cette part d’héritage remplacera l’impôt et devra servir à la marche et à l’entretien de tous les services publics.
- Le travail des autres donne lieu au droit de participation des ouvriers aux bénéfices dans les entreprises auxquelles ils collaborent ; mais la difficulté d’opérer cette participation fait que dans bien des cas elle ne pourra revenir aux travailleurs qu’indi-rectement, par la contribution aux assurances mutuelles et par l’hérédité nationale qui, elle, répandra ses bienfaits sur tous les citoyens.
- A chaque faculté productive suivant ses œuvres, ce sera justice et ce sera le bonheur pour tous, pour les faibles et les puissants, les ignorants et les savants.
- De sorte que les forces “vives de la nature et de la société n’étant plus accaparées et le citoyen trouvant dans la participation la juste rémunération de ses travaux, tout le monde aura sa place au soleil, faibles et puissants, savants et ignorants.
- PAR QUOI IL FADT COMMENCER
- V
- Établissement cle la paix, et <têsai*me:mexit
- Après avoir assuré aux citoyens les plus déshérités le logement, la mutualité sociale et la participation aux bénéfices qui les garantissent contre la misère, il est nécessaire de leur donner la tranquillité et la sécurité sans laquelle l’instabilité du travail rendrait inefficaces toutes les autres institutions de progrès social. La paix seule peut produire cette sécurité et cette stabilité, et c’est pour cela que le maintien de la paix est une condition indispensable d’une bonne organisation sociale.
- ^ Lorsque, comme aujourd’hui encore, la paix peut être compromise par un simple acte individuel, par One de ces niaiseries diplomatiques auxquelles les grands hommes d’Etat attachent tant d’importance, lorsque sous le prétexte le plus futile, une nation
- puissante peut envahir l’Egypte comme l’a fait tout récemment l’Angleterre, ou la Tunisie, comme l’a fait avant elle la France, nous ne parlons pas des grandes invasions comme celle de la France par l’Allemagne en 1870 ou de l’Allemagne par la France sous Napoléon, que voit-on ? Le travail complète-I ment suspendu, et les travailleurs violemment arrachés de l’atelier, des champs, pour remplacer l’outil fécond par l’arme meurtrière et porter partout le deuil, la désolation et la mort.
- La guerre, si chère au cœur des de Moltke et des Manteuffel qui en vivent, règne alors en souveraine dans la contrée, et partout ce sont des champs ravagés, des fermes incendiées, des villes pillées, des hommes, des femmes et des enfants massacrés, l’horreur du carnage substituée au bienfaisant spectacle de l’activité laborieuse et féconde, la mort remplaçant partout la vie, la nuit du crime triomphant et impuni prenant la place du jour radieux de la justice et de la paix. Et dans ces scènes cruelles de la guerre, le vainqueur farouche et insolent ne souffre pas beaucoup moins que le vaincu, car ses champs à lui, d’où les travailleurs sont partis pour l’armée ne restent pas moins incultes, ses ateliers moins vides, ses foyers moins abandonnés, ses citoyens moins décimés. Dans la guerre Franco-Allemande, c’est par centaines de mille morts que les Allemands aussi bien que les Français ont dû chiffrer leurs pertes, et depuis, malgré les cinq milliards de contribution de guerre, l’empire Germanique n’a pas encore pu se relever de cet immense désastre qu’il appelle sa victoire.
- La guerre, c’est la ruine pour les deux belligérants, c’est non-seulement la mort pour la meilleure portion de leurs hommes, mais encore l’arrêt complet de leur industrie, de leur commerce, la perte de leurs récoltes, de leurs denrées, de leurs produits de toute sorte, et par conséquent, la gêne, la pénurie et la misère pour leurs nationaux. La guerre c’est la pauvreté pour l’un comme pour l'autre, sans aucune compensation , sans avantage possible • à quelque point de vue que l’on se place.
- Voyez les conquérants de la Pologne. Depuis leur inique spoliation, ils ont tous les trois au flanc un ver rongeur qui les mine et les détruit lentement, et il en est de même pour l’Allemagne depuis ses annexions violentes des duchés danois et de l’Alsace-Lorraine,
- Pas n’est besoin d’être grand-clerc pour compren* dre que tant que de pareilles éventualités pourront se produire dans une nation, il n’est point pour elle de sécurité, de tranquillité possible. L’organisation sociale dans ces conditions manquera forcément de
- p.531 - vue 531/832
-
-
-
- 532
- LE DEVOIR
- stabilité, et par conséquent on sera toujours exposé à bâtir sur le sable.
- Il est donc nécessaire, pour faire œuvre utile et durable, de commencer par rendre la guerre impossible, par établir sur des bases solides et inébranlables la paix, sans laquelle il n’y a point de prospérité sérieuse à espérer pour un pays, afin de pouvoir asseoir sur elle des institutions sociales conformes aux progrès de la vie.
- Mais, objecte-t-on toujours, comment est-il possible de rendre la guerre impossible, et d’établir à jamais la paix dans une nation, lorsqu’elle est, comme entourée de toutes parts de peuples armés autant et plus qu’ils le peuvent, toujours prêts à l’attaque dès qu’ils vous croiront le plus faible, et serait-il sage et prudent de désarmer dans ces conditions ?
- Assurément non, cela ne serait ni sage ni prudent, et aussi n’est-ce pas de la sorte qu’il faut agir pour atteindre le but. Mais chez les gens chez lesquels la force prime le droit, le sentiment dominant, le seul qui puisse les faire agir, c’est le sentiment de la force. Croient-ils l’avoir pour eux, ils attaquent et imposent la loi ; mais si au contraire ils ont la conviction de ne pas la posséder, ils se soumettent et subissent la loi de plus puissant qu’eux. C’est pour cela que lorsque des bandits infestent une contrée, si tous les honnêtes gens se liguent en force pour leur courir sus, on voit ces malfaiteurs s’éclipser sans attendre une lutte dans laquelle ils sont certains de succomber.
- Or ce qui se produit chez les individus a lieu également chez les peuples.il y a des peuples honnêtes, ce sont ceux qui cherchent leur prospérité dans le travail, dans le progrès moral, dans la pratique du bien, et des peuples-bandits, et ce sont ceux qui sultivant à outrance le militarisme, vivent de rapine, de conquête, de violence et de proie. Les premiers ont besoin de la paix, comme l’oiseau a besoin de l’air, le poisson a besoin de l’eau, tous les êtres organisés de nourriture. Les autres ont besoin d’armées, de guerres, de désordre, de pillage.
- Heureusement pour l’humanité, les peuples honnêtes, industrieux qui n’ont rien à gagner et tout à perdre à la guerre sont les plus nombreux,et,comme c’est en somme le nombre qui fait la force, les plus forts. Pourquoi donc ne se liguent-ils pas ensemble, comme le font les citoyens contre les brigands, pour imposer aux autres la loi du désarmement et de la paix ? Lorsque, par exemple, l’Allemagne, ce fléau de l’Europe dans tous les temps, se trouverait en face de la France, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne, la Belgique, le Portugal, le Danemark, la Suède,
- voire la Russie et les Etats-Unis d’Amérique, tous pays agricoles ou industriels, et tous étroitement ligués pour lui imposer le désarmement et le respect de la paix, croit on qu’elle ne courberait point la tête et subirait la volonté de l’Europe, eut-elle avec elle l’Autriche ?
- Pourquoi donc Bismarck, le cynique prôneur du monstrueux axiome la force prime le droit, pourquoi cherche-t-il en ce moment à se concilier les sympathies de l’Italie par des avances non équivoques, si bien qu’il a poussé le prince héritier d’Allemagne à se mettre, contrairement à tous les usages et à tous les précédents, à la tête d’une souscription en faveur des parents des victimes de la catastrophe effroyable d’Ischia, et cela d’une manière officielle, alors que même dans les grandes calamités nationales il ne l’avait jamais fait, si ce n’est parce qu’il a peur d’une coalition Franco hispano italienne ?
- Il voit la République définitivement établie en France ; il voit la démocratie gagner lentement mais sûrement du terrain dans les deux péninsules, au point que l’établissement de la République n’y est peut-être plus qu’une question de mois, peut-être même de semaines ou de jours, il sent que dans les limites mêmes de l’Allemagne, le feu couve sous la cendre,et qu’à l’instar de tous les autres peuples de l’Europe, les Allemands commencent à mûrir pour les institutions démocratiques, et il envisage avec terreur, comme un danger imminent et formidable, l’existence simultanée et l’alliance intime probable des trois Républiques latines.Ces craintes, il les exprimait, il y a peine deux ans dans un discours prononcé au Reichstag, qui eut en Italie un profond retenlissement. Il ne se dissimule pas que tous ses calculs, en apparence si profonds, et qui en réalité n’ont d’autre mérite que leurs succès, peuvent être déjoués par le moindre grain de sable qui viendrait se placer sur son chemin, et c’est pour cela qu’il redoute la plus mince éventualité contraire à ses vues.
- Si cet omnipotent despote a peur d’une alliance des peuples latins, que serait-ce si une ligne Européenne se formait, pour débarrasser à jamais le monde de la ruineuse nécessité d’entretenir constamment sur pied de formidables armées dans chaque pays, et pour imposer en cas de litige sérieux, le régime de l’arbitrage international ?
- Or, à la fojmation de cette ligne quelle impossibilité y aurait-il ? Aucune. Si au lieu de se préoccuper exclusivement de se maintenir au pouvoir par tous les moyens avouables ou non, si au lieu de chercher à satisfaire quelques ambitions malsaines, en faisant, au mépris de la Constitution qui exige l’as-
- p.532 - vue 532/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 533
- sentiment préalable des Chambres, des expéditions militaiaes comme celles de ;Tunis, du Tonkin, et de Madagascar, nos ministres axaient uniquement en vue le bien du pays et sa prospérité, ils consacreraient tous leurs efforts à provoquer la création de cette ligue internationale, à laquelle adhérerait la grande majorité de l’Europe, et une fois cette utile besogne accomplie, affranchis de toute inquiétude au dehors, ils travailleraient sans crainte aux réformes sociales intérieures si urgentes, si impérieuses, si indispensables.
- La France, qui a inauguré dans le monde l’ère de l’égalité et de la liberté,la France,qui au régime despotique des siècles passés a substitué le règne de la véritable souveraineté,la souveraineté populaire,n’a-t elle pas le devoir, pour être conséquente avec elle-même, de compléter son œuvre en inaugurant aussi l’ère de la fraternité des peuples, de leur alliance pacifique, du désarmement et de l’établissement définitif et inébranlable de la paix ? Qui oserait lui contester ce droit et nier ce devoir ? Lorsqu’on a posé les fondements d’un édifice, ne doit-on pas logiquement le terminer assises par assises jusqu’au toit T Que dirait-on d’un architecte qui ayant commencé à construire une maison, abandonnerait sa bâtisse à peine parvenue à la hauteur du rez-de-chaussée ?
- D’où vient que nos gouvernants n’ont pas senti la nécessité d'agir dans ce sens ? D’où vient que, se traînant dans les ornières profondes du passé, ils en sont encore à croire que les violentes conquêtes lointaines agrandissent la puissance d’une nation et augmentent son prestige? D’où vient qu’ils ne voient pas que plus un peuple s’étend plus il s’affaiblit au contraire ? La force perd en intensité ce qu'elle gagne en étendue, et jamais l’Empire Romain ne fut plus impuissant contre les attaques du dehors que lorsqu’il eût conquis tout le monde alors connu. D’où vient cette conduite de nos gouvernants ? Cela vient de ce que ces hommes, qui se proclament sans cesse les fils de la Révolution, n’ont encore rien compris à l’œuvre de leur mère. Ils n ont pointcom-pris ce que ce splendide début, car la Révolution de 89 n’était qu’un commencement, comportait de ré formes grandioses et utiles, et, tout imbus encore des mœurs aristocratiques du passé, ils veulent gouverner une démocratie, comme les rois administraient leur royaume. La Révolution, en proclamant la liberté, et l’égalité, posait un principe, dont 1 application devait suivre, grâce à des institutions nouvelles transformant radicalement les mœurs de ta nation, et la rendant a;, te à la pratique de ces vé-Dtés nouvelles. Ce n'est ni par des décrets ni par des
- lois que les principes s’appliquent, c’est par les mœurs et par les actes. Les Constitutions les posent, c’est aux législateurs à créer les institutions qui doivent en amener naturellement l’application dans la loi et dans la conduite ordinaire de la vie.
- L’œuvre admirable et féconde de 89 inachevée est un honte pour tous les gouvernements qui se sont succédés en France depuis cette époque, et si cela n’a rien de surprenant de la part des rois, des empereurs et des princes, on se l’explique moins de la part d’hommes arborant le drapeau républicain, et se faisant hautement gloire du titre de fils de la Révolution. Fils ignorants, si vous n’êtes pas dénaturés, de cette sublime mère, sachez donc enfin comprendre son œuvre, sachez avoir la notion exacte des devoirs importants que ce glorieux titre impose, et rendez-vous en dignes, en travaillant de toutes vos forces à l’abolition de la guerre, à l'établissement de la paix, première condition de succès pour toutes les réformes sociales à accomplir.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Les élections partielles qui viennent de rajeunir en France les Conseils généraux font gagner 130 sièges aux républicains. C’est un affermissement, une sécurité,une promesse; mais promettre n’est pas assez, il faut tenir. C’est beaucoup d’avoir la République, mais quelle République? Ceci reste la question posée, la réponse sera faite par les élections prochaines. Paris a consacré dimanche le souvenir de la Défense nationale. M. J. Ferry n’a point paru; M. Waldeek-Rousseau n’a point parlé. Cette absence, ce silence ne sont point signes de force. La grande œuvre de Barrias, l’affluenee enthousiaste du peuple, la multitude qui augmente à chaque fête publique des Sociétés populaires et de leurs bannières, heureux symptôme de vitalité républicaine, au milieu de ces drapeaux l'étendard en deuil de l’Alsace et de la Lorraine, l’immortelle Marseillaise, tant de souvenirs, tant d’espérances, ont donné à cette grande commémoration le caractère patriotique et démocratique qu’un mot de M. Foi est, président du Conseil de la Seine,a fait ressortir : La France ne veut plus d’autres conquêtes que les conquêtes de la paix. ’
- ALSACE-LORRAINE
- On vient d’inaugurer sans cérémonie la nouvelle gare de Strasbourg.
- Cette gare offre surtout un développement de quais remarquable, qui permet l’embarquement et le débarquement rapides de tout un corps d’armée.Ce sont principalement des préoccupations militaires qui ont présidé à l’organisation de cette nouvelle gare, destinée à devenir la tète de ligne de toutes les forces de l'Allemagne du Sud dans le cas d’une guerre sur la frontière occidentale de l’empire.
- *
- * *
- M.. Antoine et Ml. <Je MantenfTel. — M.de
- Manteuffel n’est point content. Les cinquante lignes de la lettre do M. Antoine font plus de mal au Césarisme allemand que ne lui eussent fait de tort cent numéros du j ournal supprimé.
- p.533 - vue 533/832
-
-
-
- 534
- LE DEVOIR
- A l’acte dictatorial et brutal par lequel le doucereux Manteuffel a supprimé, avant qu’il eût paru, le journal que M Antoine voulait publier, le courageux député a répondu par une lettre dont voici la fin, à laquelle applaudiront avec nous tous ceux qui ont foi dans le triomphe définitif du Droit sur la Force.
- «... Sous votre plume,monsieur le maréchal,le droit des gens me semble une amère dérision, une cruelle ironie !
- Votre arrêté ne se défendant pas au point de vue légal, il devient évident qu’il constitue un acte de persécution personnelle, qui met hors la loi le député de Metz.
- « C’est le dernier mot du Yæ victisl Je ne courberai cependant pas la tète, j'oserai, quand même, et plus que jamais, en remplissant le mandat que le peuple m’a confié, dire à l’Allemagne entière quelles sont nos aspirations, quelles sont nos revendications, et lui dire aussi qu’il n’y a rien d’éternel ici-bas !
- «Et vous,monsieur le maréchal,qui m’avez frappé à la façon de l’Inquisition au moyen-âge, des commissions mixtes sous Napoléon III, rappelez-vous comment l’histoire juge l’Inquisition. Voyez ce que la France d’au-jourdfiiui fait des derniers survivants des commissions mixtes. J’espère que de votre vivant vous assisterez à la revanche du droit sur la force ; ce jour-là, je serai vengé de l’arrêté du 4 août.
- Metz, le 10 août 1883.
- J. M. Antoine,
- député de Metz.
- *
- * *
- L’Italie «& le Maroc. — U Agence Havas nous communique la dépêche suivante de Tanger, datée du 17 août :
- « Le sultan du Maroc n’a encore fait aucune réponse à Tuitimatum de lTtalie. On croit néanmoins qu’il en accepte les conditions.
- « L’escadre italienne est toujours ici.
- On assure que le ministre italien a également demandé au gouvernement marocain le payement des frais occasionnés par l’envoi de l’escadre. »
- Une dépêche de Madrid, adressée au Morning News, dit de son côté que, suivant les dernières nouvelles de Tanger, le gouvernement du Maroc a consenti à donner satisfaction à lTtalie, qui, en conséquence, va rappeler son escadre.
- Nous trouvons en outre dans la Gazette piémontaiseles, renseignements suivants sur les circonstances qui ont motivé une démonstration navale de lTtalie dans les eaux du Maroc.
- « Depuis des années, le gouvernement marocain doit quelques centaines de mille francs à des sujets italiens; mais, au lieu de payer ses dettes, il s’est contenté de leur prodiguer des promesses, qui ne suivait jamais ancun effet.
- « L’année dernière, le commandeur Scovasso fut envoyé à Tanger pour offrir une transaction à l’amiable ; mais ses offres ne furent pas acceptées par le grand vizir qui fit, à cette occasion, preuve de beaucoup de mauvaise foi. En même temps on apprit que Sidi-Abdesiam, pacha de Rabat, avait causé de graves préjudices à uu sujet italien et qu’il y avait encore d’autres affaires pendantes entre les autorités marocaines et les protégés italiens.
- « Le commandant Scovasso adressa alors au sultan du Maroc un ultimatum, demandant, dans le délai devingt jours, le payement intégral des sommes dues et la destitution des fonctionnaires qui avaient causé des dommages aux sujets et protégés italiens.
- « C’est pour appuyer cet ultimatum que le commandant Scovasso a demandé l’envoi d’une escadre italienne dans les eaux du Maroc. »
- *
- * *
- A Casamicciola — Voici une consolation, un apaisement, un repos, presque un sourire, au milieu des horreurs, des épouvantes, des lamentations, des misères qui nous viennent d’ischia.
- Trois femmes aimantes, courageuses, dévouées, mesdames Ravasehieri, Mezzacapo, Paluma, duchesse l’une, comtesses les deux autres, mais leurs titres importent peu, s’installent, pour y faire la distributiun des vêtements, tous les jours et toute la journée, dans l’une des baraques en bois que le génie civil, vient de dresser à Gasamicciola.
- Figurez-vous, nous dit le correspondant du Secoio, des amoncellements énormes de linge bien blanc et bien sec, à côté des entassements d’habits neufs pour femmes, pour hommes et pour enfants, dans un coin une masse de fuseaux, de quenouilles, de bobines toutes chargées de fil ou de coton, tout cela pour être remis gratuitement aux pauvres femmes, qu’on habille, et qu’on engage à travailler en leur annonçant en même temps que leur travail sera payé par le comité. Ces femmes entrent l’une après l’autre, les dames causent un peu, s’informent doucement, et remettent à chacune des victimes du linge et les choses nécessaires. Figurez-vous l’étonnement, l’émotion, le ravissement de cès pauvres mères de famille. Mais le spectacle le plus émouvant, c’est la distribution des habits aux enfants. Ce sont de grands et forts carabiniers qui aident les Dames à faire ce service. On voit arriver à la file de pauvres enfants nus ou presque nus, en guenilles et presque tous fort sales ; les gros carabiniers les lavent, les nettoient lestement, et leur font endosser des habits neufs ; les enfants sortent en battant des mains et en poussant des cris de joie. Il y en a de si jeunes qu’ils peuvent â peine se tenir sur leurs petites jambes ; le visage bronzé par le soleil, ils secouent leur épaisse chevelure, et de leurs grands yeux noirs, ils regardent les Dames, stupéfaits, ue pouvaut croire à tant de bonheur, puis rassurés, ils se mettent à sourire. De plus grands, moins timides, se pressent pour entrer, quelquefois pénètrent trois ou quatre à la lois et font hardiment toutes sortes de questions avec la pétulance de leur âge.
- Dans cette pauvre baraque tout ce linge blanc, ces habits neufs, agités et remués exhalent une bonne odeur de bien-être et de propreté qui fait contraste avec l’atmosphère du dehors encore toute chargée de miasmes. On sort de là non point consolé, mais fortifié, meilleur et désireux de prendre soi-même part à ce dévouement généreux.
- *
- ♦ *
- JLia. TlévaJntiou Espagnole.» Que se passe-
- t-il en Espagne? Personne ne le sait au juste. Plus vigilant à étouffer la vérité qu’il ne le fut à surveiller ses forteresses, le gouvernement espagnol supprime, ou fabrique lui-même les nouvelles. On sait pourtant deux choses, la première que le mouvement qui a prématurément éclaté à Badajoz se préparait par toute l’Espagne, la seconde que ce mouvement estloin d’être amorti. On déplace les garnison", on passe des revues, on arrête, ou emprisonne, on fusille même quelque peu, rien n’y fait, l’incendie s’y propage en dépit, et peut être même, par l’effet de l’état de siège. Les classes dirigeantes sont sceptiques et profondément corrompues en Espagne, le peuple y est laborieux, sobre, courageux, ignorant, durement exploité, profondément misérable, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que dans quelques semaines, dans quelques jours peut-être, la monarchie s’effrondrât une troisième fois. Le peuple espagnol finira bien par se faire libre à son tour.
- En attendant, il semble que c’est bien une révolution qui commence en Espagne. L’Estradamure et la Catalogne se soulèvent ; sur divers points du territoire on prend les armes au cri de : Vive la République !
- L’insurrection de Bidajoz a été ie signal de la révolte. Et loin d’être close, comme voudraient le faire entendre les journaux officieux, la série des pronunciamentos militaires ne semble, au contraire, que s’ouvrir.
- Ce soulèvement militaire est un symptôme caractéristique, si l’on songe que c’est l’armée qui a placé Alphonse XII sur le trône.
- Un grand mouvement se produit vers la Constitution de 1869 et le programmées Ruiz Zorilla, présageant une nouvelle et prochaine disparition de la monarchie : car
- p.534 - vue 534/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 535
- ]e roi, pour sa part, n’est guère l'homme de résistance, jt sait trop bien qu’eu perdant les sympathies des troupes, il Per(lle soutien le plus solide de son trône, et il ne s’exposera pas de gaieté de cœur aux aventures qui 0Dt déjà fait reculer un ptioce de la maison de Savoie.
- Ge qui est plaisant, c’est l'attitude de nos journaux monarchiques en présence des événements qui s’accomplissent au-delà des Pyrénées. Leur parti subit nécessairement le contre-coup de l’atteinte portée à la royauté espagnole. C’est juste au moment où ils redoublent d’ef-forls et de menées factieuses contre la République, où notre confrère de la République radicale prétend pouvoir donner les preuves d’une vaste conspiration tendant à renouveler l’ancienne chouannerie, c’est précisément à celte heure qu’un peuple voisin engage la lutte contre le pouvoir monarchique et veut réédifier sur ses ruines une République sœur de la nôtre.
- On comprend que les monarchistes français voient avec dépit leur glisser entre les doigts la carte dont ils faisaient un des principaux atouts de leur jeu : il leur devient difficile d’affirmer aux populations que la Providence va restaurer le trône de France, quand cette même Providence assiste impassible et les bras croisés à l’effondrement du trône d’Espagne.
- Le Gaulois, qu’on sait être spécialement à la dévotion de la majesté déchue Isabelle, prend la peine de nous avertir que la chute probable — car il la prévoit — de la dynastie alphonsine n’ira pas sans danger pour le gouvernement actuel de la France. Et cela, parce que les royalistes espagnols, chassés de chez eux, viendront à leurs frères français pour tenter une restauration monarchique chez nous !
- La menace a de quoi nons faire rire ; mais il ne nous déplaît pas d’entendre les prophètes du trône et de l’autel, répéter à satiété que la République française est un daDger pour les autres gouvernements. Car si la contagion de l’exemple est à ce point irrésistible, et si le Dieu de ces messieurs les abandonne assez pour favoriser ouvertement la fondation du régime qui lui serait le plus antipathique d’après leurs discours, alors, s’il vous plaît, que devient la logique ?
- ANGLETERRE
- Suivant les informations du Mémorial diplomatique, M. Gladstone a eu avec lord Granville et lord Derby une longue entrevue, à la suite de laquelle il a été décidé que le ministre offrira sa démission à la reine avant la rentrée des Chambres. Lord Granville deviendrait premier lord de la trésorerie, et lord Derby chef du Foreign-Office.
- Chambre des Communes. — M. Barlett demande s’il est exact qu’un gouvernement étranger songe à. s’annexer un nouveau territoire colonial sur lequel il ne possède aucun droit.
- M. Gladstone refuse de donner aucune explication à ce sujet.
- Parlant ensuite do la Nouvelle-Guinée,M.Gladstone dit qu’il n’existe aucune raison decraindrb qu’une gouvernement étranger veuille y faire des acquisitions territoriales. L’Angleterre, ajoute-t-il, n’a pas voulu approuver la conduite du gouverneur de Qeensland ; il n’est pas nécessaire, toutefois, de déclarer que nous nous désintéressons d'une façon absolue et définitive du sort de cette île.
- La question reste donc exactement dans l’état où elle se trouvait avant l’intervention du gouverneur du Queensland.
- J’ignore, dit en te”minant M. Gladstone, quel est le désir réel des colonies-australiennes à propos de la Nouvelle-Guinée ; mais elles peuvent faire connaître ce désir, et il sera alors du devoir du gouvernement d’examiner attentivement leurs réclamations.
- M. Mac Farlane demande siM. Gladstone, en parlant des intentions des gouvernements étrangers, se base sur des assurances données par ces gouvernements.
- M. Gladstone répond qu’il ne croit pas désirable d’entrer dan* des détails, mais que s^s déclarations s’appuient sur des raisons sérieuses.
- TURQUIE D’EUROPE
- D’après une dépêche de Constantinople, publiée par les journaux anglais. Ghazi Mehemed pacha, gouverneur de Saloniqùe, dont on a annoncé l’enlèvement par des brigands, a été surpris par les bandits dans la ville de Saloniqùe môme; après un combat acharné entre les assaillants et la garde du gouverneur, dont deux hommes ont été tués, Ghazi Mehemed a été saisi et emmené dans la montagne.
- AUTRICHE-HONGRIE
- On annonce que des désordres ont eu lieu à Agram.
- Les émeutiers ont renversé partout les écussons hongrois et des rixes se sont produites entre la police et la troupe.
- Le mouvement avait un caractère purement national et était dirigé exclusivement contre les magyars.
- A Caristadt et Sziszek il y a eu également quelques excès.
- A Yienne, Budapest et Prague, l’ordre est’déjà entièrement rétabli.
- On télégraphie de Berlin, le 16, à la Gazette de Francfort :
- « On dément énergiquement au ministère des affaires étrangères de Yienne les renseignements reçus de Berlin par les journaux de Londres, d’après lesquels le gouvernement autrichien aurait entamé des négociations avec le gouvernement allemand en vue de l’annexion de la Bosnie et de i’Herzégovine. »
- RUSSIE
- Les excès dirigés contre les juifs, à Iekaterinoslaf ont produit à Odessa une véritable panique. En effet, les scènes terribles dont plusieurs villes de la Russie et aussi Odessa, ont été à une époque peu éloignée le théâtre, quoique dans de moindres proportions, sont encore présentes à la mémoire de tous. A Iekaterinoslaf, 16 personnes ont ôté tuées et 10 blessées ; 130 ont été arrêtées et traduites devant les tribunaux. Les dommages qui frappent les habitants juifs de Iekaterinoslaf, publié par YOdesky Lislok, dit que au commencement des troubles, il était matériellement impossible de prendre des mesures efficaces contre les émeutiers, vu que les troupes étaient campées à une grande distance de la ville. Le très peu nombreux personnel de la police municipale ne pouvant rien contre une foule furieuse de plusieurs miliers d’émeutiers. A certains endroits, les pompiers de la ville parvenaient à dissiper les rassemblements en leur lançant des jets d’eau froide.
- D après le Journal de Saint-Pétersbourg, ces désordres ont eu une fâcheuse influence sur les transactions commerciales. Les acheteurs s’abstiennent et les deux principaux comptoirs étrangers sont restés fermés pendant quatre jours.
- Le bruit court, à Moscou, que M. Tschitschôrine aurait donné sa démission de maire de Moscou.
- ALLEMAGNE
- On mande de Berlin à la Gazette de Cologne :
- « Une circulaire ministérielle ordonne de surveiller de près les déserteurs russes ou polonais qui se réfugient sur le territoire allemand.
- » La Russie fait les plus grands efforts pour introduire des espions dans les forteresses allemandes. »
- L’Allemagne a préludé à Erfurth, par une cavalcade historique, au quatrième centenaire de l’anniversaire de la naissance de Luther qu’elle fêtera le 11 novembre prochain. La cérémonie a ôté toute allemande, dirons-nous. Luther mérite mieux. Luther a travaillé énergiquement à l’affranchissement de la conscience humaine ;
- p.535 - vue 535/832
-
-
-
- 536
- LE DEVOTE
- s’il n’est point au premier rang des penseurs, il est au second. Luther a jeter son encrier à la 1 ôte du diabie qui l’honorait de ses visites, c’est vrai, mais enfin il a brûlé publiquement les bulles du pape, mis la bible dans toutes les mains, flétri le commerce des indulgences, et proclamé, sans en tirer lui-même les dernières conséquences, le principe du libre examen, Luther doit recevoir plus que les dommages d’une seule nation.
- *
- * *
- Drame «le la misère. — Chaque jour, quelque drame lugubre vient accuser le manque de garanties sociales en faveur de la vie humaine.
- Tout récemment, les journaux rapportaient qu’un ouvrier avait tué sa femme et ses enfants et s’était tué lui-même après, pour cause de misère, faute de travail.
- Aujourd'hui, ce sont deux époux sexagénaires, réduits au dénuement, qui prennent la résolution du suicide et l’exécutent dans les circonstances suivantes, relatées par le Parlement du 17 août courant :
- Le Val-Meudon, charmant village situé à quelques kilomètres de Paris, vient d’être mis en émoi par un drame terrible : un vieillard a étranglé sa femme et s’est pendu ensuite.
- Les époux B..., le mari âgé de soixante ans et la femme de soixante-deux, occupaient un petit logement au Val-Meudon avec leur fille, qui les quitta il y a quelques jours.
- Le mois dernier, Mme B... fut frappée de paralysie et si complètemeof,qu’il lui fut impossible de travailler. Son pauvre vieux mari se mit courageusement à la besogne, mais à cause de son grand âge il ne pouvait suf fire aux besoins du ménage. Bientôt ils connurent la misère terrible ; iis résolurent de mourir.
- Le mari eut alors le courage de passer un nœud coulant au cou de sa femme et de la pendre, puis lui-même se suspendit à un clou planté au dessus de la porte et mourut.
- Le commissaire de police informé a procédé aux constatations d’usage, au cours desquelles il a découvert une lettre expliquant ce que nous venons de raconter.
- Et la formalité légale remplie, la société se croit quitte ! nul souci de mesures à prendre afin de prévenir des détresses qui ont de tels résultats.
- Il me semble à moi que de toutes ces tombes creusées par La faim et le désespoir une voix qui crie aux détenteurs de la richesse et de la puissance sociale : « Gaïas, conscients ou non, qu’avez-vous fait de vos frères ? »
- G. P.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen (1)
- vin ;
- Les associés de Robert Owen étaient des hommes. \ de négoce, et, comme de raison, iis se préoccupaient | surtout do l’intérêt de leurs capitaux et des profits \ qu’ils retiraient de l’entreprise, aussi fallait-il que î dans chaque changement qu’il faisait, il ne perdit pas î cela de vue. D’autre part, les ouvriers se méfiaient des nouveaux propriétaires, étrangers venus d’Angleterre, dont ils suivaient d’un œil soupçonneux tous les actes, et à qui ils faisaient de l’opposition, lorsqu’un changement quelconque fournissait une excuse plausible à cette opposition.
- (1) Voir les six derniers numéros du Devoir.
- En sa qualité d’étranger, il ne comprit pas tout d’abord le meilleur moyen de s’adresser à une population qui parlait un idiome mélangé d’Ecossais des plaines et d’Erse, une partie considérable de la population venant des montagnes occidentales. Les travailleurs pensaient que les nouveaux chefs de maison allaient essayer de s’engraisser à leurs dépens, et les passer peut-être ensuite à d’autres, qui continueraient à- agir de même, en les laissant eux-mêmes pauvres, misérables et ignorants comme ils les avaient trouvés. L’on ne pouvait pas espérer qu’ils comprissent les plans qui s’étaient graduellement formés pour leur bien-être dans l’esprit du jeune associé-directeur, et il n’avait aucun moyen de les convaincre que ce qu’il voulait faire avait pour unique but l’amélioration de leur condition.
- Sa première démarche pour gagner la. confiance des villageois consista à rechercher ceux d’entre eux qui avaient le plus leur respect et leur confiance. Il s’en expliqua très catégoriquement avec eux de manière à être parfaitement compris. Il leur dit qu’il ne fallait point juger les choses précipitamment, ni par chaque acte en particulier, mais par l’ensemble, qui seul pouvait donner l’idée du but qu’il poursuivait et du système qu’il voulait appliquer. Il leur recommanda de faire savoir aux autres dans leurs conversations avec eux, que son intention était d’améliorer constamment leur situation, et qu’il était de leur intérêt de coopérer avec lui à la mise en pratique des projets qu’il avait formés pour cela.
- Une de ses premières tâches fut de leur faire comprendre la grande valeur des habitudes de propreté en ce qui concerne les personnes et les maisons, et tous les exemples et encouragements nécessaires furent donnés dans ce sens. Il vit que les marchands et détaillants du village avaient coutume d’acheter et de vendre les marchandises à crédit et que, par conséquent, les plus mauvaises qualités d’articles étaient payées au plus haut prix. La population laborieuse des districts manufacturiers s’est relativement enrichie par l’expérience de la coopération depuis cette époque, et il semble par conséquent inutile de dire que le système du crédit ainsi géné-lisé entraîne de grands dangers et de sérieux inconvénients ; que les marchandises que l’on paye doivent supporter les frais de celles que l’on ne paye pas, d’autant plus que le système de crédit aux pauvres donne toute facilité au marchand dénué de scrupules d’exploiter ceux qui attendent de son bon vouloir leur nourriture quotidienne. A New-Lanark, la qualité des marchandises fournies était extrêmement inférieure, et les prix, fort élevés. « J’installai », dit Owen, « des magasins et dos boutiques où l’on pou-
- p.536 - vue 536/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 537
- yaii s’approvisionner de tous les articles de consommation journalière ordinaire » II achetait tout au comptant dans les premiers marchés, et il traitait pour le combustible, le lait et autres articles profits dans le voisinage de façon à s’assurer tous les avantages de larges achats au comptant. Tout cela mis à portée de tout le monde était vendu au prix de revient, épargnant ainsi 25 pour cent dans les dépenses à ses salariés, et,grâce à cette mesure, une amélioration sensible dans leur état de santé et de comfort ne tarda pas à devenir manifeste pour eux.
- Les travailleurs ne sont pas longs à rendre justice à l’action bienfaisante de leurs patrons, lorsqu’elle n’est point accompagnée de conditions qjn contrebalancent le bien en que tion. Il en fut ainsi à New Lanark. Les soupçons et la défiance de la population commencèrent graduellement à disparaître. Leur nouveau directeur était parmi eux depuis six ans. Dans ce laps de temps, leurs relations dans ce coin écarté du reste du monde, permirent aux sentiments réciproques de se révéler. Robert Owen sentit qu’il gagnait rapidement dans l’estime des ouvriers des usines. C’est vers cette époque, en 1806, que se produisit l’événement qui lui fit achever la conquête de leur bonne volonté. Les Etats-Unis, par suite de différends diplomatiques,avaient mis embargo sur l’exportation du coton pour ia Grande-Bretagne. Comme conséquence naturelle, de cette mesure, les prix du coton brut augmentèrent dans des proportions capables de paralyser tous les efforts des manufacturiers pour faire marcher leurs usines. Dans des cas semblables, le chef d’industrie doit calculer très-sérieusement s’il est préférable pour lui de faire continuer à fabriquer pour le marché futur au risque de subir une forte baisse, ou d’arrêter soit partiellement soit totalement la fabrication. C’est un dilemne très grave,surtout pour ceux dont l’usine est placée loin des grandes artères de circulation.
- La continuation des travaux exige des avances considérables pour l’achat des matières premières et la paiement des salaires. Mais leur arrêt amène la désorganisation des ateliers,par la dispersion du personnel qui est ob igé d’aller chercher ailleurs du travail, et un accroissement de misère pour ceux qui sont victimes de cette mesure. L’idée des privations à infliger à son monde pesait lourdement au cœur de Robert Owen, et quoi qu’il eût jugé préférable dans l’intérêt de ses co-associés d’arrêter le travail, il décida que les salaires seraient intégralement payés tout de même aux ouvriers, qu’il chargeait d’avoir soin des machines etd8 les entretenir en bon état. 11 agit de la sorte pendant près de quatre mois, et durant cette période sept mille livres sterling
- (175,000 francs) furent payés au personnel sans une retenue d’un penny sur le salaire intégral. Ce procédé, nous dit-il, lui gagna la confiance et les cœurs de toute la population, et à partir de ce moment, tout le monde accepta de confiance tout ce qu’il proposa, et il n’éprouva plus la moindre difficulté à faire tout ce que ses associés lui permettaient d entreprendre.
- Jusqu’à présent nous l'avons vu luttant vaillamment contre les obstacles petits ou grands dont il était entouré. Il réforme les abus qui font un tort considérable, au peuple, il donne à son personnel plus de confort, plus d’indépendance, plus de virilité, plus d’espérance; mais surtout il conquiert leur confiance et leur concours, qui facilitent la réalisation des changements sur lesquels il compte pour démon» trer le caractère pratique des réformes à appliquer à l’extension rapide de l’industrie du coton dans toutes ses branches par tout ie royaume. Ecrivant comme un vieillard, il dit : « Lorsqu’on plaide avec instance en faveur du progrès de la Société, on s’entend souvent poser cette question : Par quoi commencerez-vous? A quoi je réponds : Je commencerai comme je le fis pour les changements opérés à New-Lanark. J’étudiai les causes locales existantes qui produisaient les erreurs et les maux auxquels il fallait remédier, et graduellement je les remplaçai par dautres moins susceptibles de produire le mal, par des causes de nature à produire des effets bienfaisants au lieu de mauvais effets. »
- IX
- Dans l’esquisse de sa vie écrite par lui-même, Robert Owen glisse très rapidement sur ce qui concerne son entourage intime. Ses relations avec son beau-père devinrent très étroites et extrêmement affectueuses. Dès le commencement, sa femme et lui passaient l’été dans la maison au centre du village dont nous avons parlé, et l’hiver dans la maison de M. Dale, Charlotte Street à Glascow. M. Dale était très souvent avec eux. Depuis son mariage jusqu’à sa mort, M. Owen affirme à ses lecteurs que jamais une parole désagréable ne fut échangée entre son beau-père et lui, et cela leur fait d’autant plus d’honneur à tous les deux,que David Dale était ie chef d’environ quarante églises dissidentes en Ecosse, et qu’Owen jugeait erronée leur doctrine fondamentale, et principalement ia nature volontaire de la croyance qui laissait à chacun la responsabilité de sa foi. Mais ils discutaient sur ces matières avec convenance, et ils évitèrent toujours de la sorte les paroles irritantes et les sentiments peu charitables qui le plus souvent se font jour dans les discussions. Souvent, à la fin
- p.537 - vue 537/832
-
-
-
- 538
- LE DEVOIR
- d’uhe de ces disputes amicales, le vieillard lui disait: « Tu as besoin d'avoir raison, car tu es très positif. » Et cela était certainement vrai, car jamais homme ne s’attachait plus fermement à la vérité lorsqu'il la croyait utile au monde.
- Il est évident, d’après ce qu’en rapporte Robert Owen, que David Dale était à tous les points de vue un excellent homme. Lorsqu’ils ne parlaient point religion, le sujet de leur conversation était toujours quelque mesure pratique d’amélioration pour les pauvres, les travailleur s ou les affaires domestiques. * Les sentiments créés en moi, » dit Owen, « par sa simplicité naturelle, sa libéralité pour ainsi dire sans limites, sa bienveillance, et sa chaleureuse bonté de cœur étaient tels, que mon affection pour lui ne fit que croître journellement tant qu’il vécut. »
- David Dale mourut dans les bras de son gendre en lui laissant la garde da ses filles encore demoiselles. Sa mort fut une perte publique, car il était universellement respecté et aimé de tous ceux qui le connaissaient. Sa bienveillance avait le don de lui gagner tous les cœurs, et surtout ceux des gens admis dans sa familiarité. Cette perte fut surtout sensible pour notre héros qui nous apprend que le lendemain de sa mort, le monde lui parut désert, privé qu’il était d’un ami dont il avait toute la confiance depuis six ans.
- Quelque temps avant sa mort, M. Dale avait, avec le concours de son gendre, entrepris sur une grande échelle des opérations de manufactures. Entre autres filatures de coton, il avait une association dans une usine dans le comté de Sutherland,que M. Owen visita en compagnie de M. George M’Intosh, l’associé de M. Dale, et j ère de l’inventeur du vêtement imperméable qui porte son nom. Ce voyage est curieux par les notes qu’il nous a laissées relatives à la manière de voyager en Ecosse à cette époque. Il n’y avait ni bateaux à vapeur, ni courriers, ni même de vulgaires diligences. lies routes étaient dans un pitoyable état, ayant été contruites à l’origine par le général Wade pour le service militaire.La méthode ordinaire était d’aller à pied ou à cheval.Owen etson compagnon décidèrent d’aller en poste ; mais ils n’avaient rien pour cela. Ils durent donc louer une voiture et des chevaux pour tout le trajet. Ils payaient trente schellings par jour, et ne devaient pas parcourir plus de vingt milles, ce qui était une rude journée pour l’époque. Ils avaient à leur charge également tous les péages et le conducteur, mais on ne nous dit pas s’ils devaient payer la nourritnre des chevaux. Mais il parait que lorsqu’on avait eu quelques côtes un peu longues à monter, il fallaitparfois
- s’atteler derrière le véhicule pour aider les chevaux.
- Ce voyage offrait un vif intérêt à Robert Owen qui n’avait jamais été encore dans les Highlands. Il fut frappé de la beauté des sites, de la splendeur des paysages qu’il admirait d’autant mieux, que ses sentiments étaient partagés par son compagnon de voyage, qui avait déjà plusieurs fois parcouru ces contrées. Il lui raconta qu’un jour, comme il débouchait d’une gorge,*dans les montagnes solitaires du Sutherland, il avait été surpris par un aigle qui s’abattit tout près de lui. En suivant du regard le vol de l’oiseau, il vit qu’ils étaient deux, et il ne tarda pas à se convaincre qu’ils cherchaient à l’attaquer. Au moment où il dépassait l’un des deux aigles, l’autre se précipita visant en apparence ses yeux. Il était armé d’une forte cravache dont il cingla un solide coup sur son adversaire, mais l’autre vint à la rescousse, et il en fut ainsi à plusieurs reprises, à une minute de distance d’une attaque à l’autre. S’ils l’avaient assailli tous deux en même temps, il y avait lieu de douter qu’il eût pu leur résister.
- Au moment de ce voyage, Owen avait acquis une grande notoriété comme manufacturier actif et intelligent et comme successeur de David Dale. Son compagnon de son côté était fort respecté dans la Nord de l’Ecosse,et on lui savait gré de ses patriotiques efforts pour introduire l’industrie du coton dans cette partie du royaume. Un banquet leur fut offert sous la présidence du maire à Inverness, et ils y reçurent les franchises de bourgeois de cet ancien bourg royal. Accueillis partout avec sympathie ils visitèrent les plus respectables familles des Highlands.
- Robert Owen nous apprend qu’il avait tenu un journal de cette intéressante tournée ; mais dans ses nombreux voyages et changements, il le perdit. Il en manifeste un vif regret à cause des qualités recommandables et nombreuses de ses hôtes, et parce que c’est à partir de cette époque qu’il commença sérieusement à défendre ses idées et ses opinions. C’était en 1802, et depuis lors jusqu’à l’époque où il écrivit ses esquisses il ne cessa de plaider en faveur de l’éducation des masses en vue de leur bien-être et de leur prospérité.
- {A suivre.)
- Société du Familistère de Guise
- Nouvelles de la succursale De LAEKEN-LEZ-BRUXELLES
- Un certain nombre de lecteurs nous ayant à diverses reprises, témoigné le désir d’avoir plus sou-
- p.538 - vue 538/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 539
- vent des détails sur les faits journaliers de notre association, nous croyons bien faire de donner ci-dessous des nouvelles de la succursale fondée à Laeken-lez Bruxelles.
- L’usine de Laeken occupe environ 160 ouvriers. Les assurances mutuelles y fonctionnent comme à l’usine de Guise. Une habitation unitaire est à l’étude en ce moment pour être élevée à Laeken et y doter les membres de l’association des avantages dont jouissent les travailleurs de Guise.
- La lettre qui suit, en date du 14 courant, est du sous-directeur de l’usine de Laeken :
- « Monsieur Godin, fondateur de la Société du Familistère de Guise.
- « Le Comité de la Caisse d’assurance mutuelle contre la maladie me demande de vous faire parvenir la lettre incluse et la traduction des paroles d’adieu, prononcées en flamand, sur la tombe d’un ouvrier de l'usine.
- « Je profite de cette occasion pour vous communiquer l’état, de nos caisses de pharmacie et d’assurance contre la maladie :
- « Pharmacie, versements à ce jour, fr. 513 62 Dépenses — 154 46
- En Caisse, fr. 559 16
- « Assurance mutuelle, Versements, fr. 4.040 36 Allocations, 1.684 09
- En Caisse, 2.356 27
- « La situation de ces caisses est donc excellente et tout fait prévoir quelles continueront à fonctionner à la satisfaction de tous.
- « Les élections jusqu’ici ont toujours été favorables aux meilleurs sujets. La caisse est gérée avec un soin méticuleux. Les délégués n’épargnent ni leur temps ni leurs peines ; aux conseils ils savent avec impartialité appliquer les règlements ; pleins de sollicitude pour les vrais malades, ils sont d’une sévérité inexorable pour ceux qui paraissent vouloir léser les intérêts de tous par de fausses déclarations ; ces cas ont été fort peu nombreux.
- « L’esprit du personnel de l’usine est excellent ; les rapports entre tous sont affables. Ces sentiments deviendront plus solides lorsque prochainement nous serons dotés cl’un Familistère.
- « Le succès de l’habitation unitaire est assuré ici, il étonnera ceux qui n’y peuvent croire, il dépassera les prévisions de ceux qui la demandent. Les habitations construites par la ville de Bruxelles mises en location le 1er juillet sont déjà pleines, et cependant les logements sont loin d'être ce qu ils sont au Familistère ; ils répondent donc à un besoin.
- « Agréez, Monsieur, l’expression de mon dévouement.
- « A. Gauchet. »
- Lettre du Comité de l’assurance mutuelle, section de Laeken.
- * Monsieur Godin,
- « Le Comité de l’assurance mutuelle (section de Laeken) a le regret de vous faire part du décès de Devischer Pierre, aide émailleur, participant, âgé
- 67 ans, entré au service de l’association en février 1860, pensionné en octobre 1882 et décédé le 11 août 1883.
- « Devischer a été accompagné à sa dernière demeure par tous les ouvriers de l’usine, et le secrétaire des Caisses d’assurance a profité de cette occasion pour prononcer sur la tombe de Devischer quelques paroles d’adieu dont voici copie.
- « Veuillez, Monsieur Godin, recevoir nos salutations respectueuses.
- Le Secrétaire, Le Président,
- Simon Vangelderen. Bourgoing.
- « Camarades !
- « Encore une fois la mort nous enlève an camarade ; Devischer Pierre n’est plus !
- « Après une longue existence, laborieuse et bien remplie, après avoir été époux fidèle, bon travailleur, excellent père, il avait reçu dans les derniers mois de sa vie, sa part des bienfaits de l’association fondée par notre généreux patron, M. Godin ; une pension lui avait été accordée en récompensede sa bonne conduite. — Hélas ! il n’en a pas profité longtemps ! Maintenant il a payé les droits de la nature. — Mais si effrayante que puisse paraître la mort, c’est une grande consolation de pouvoir se dire en mourant, comme Devischer a pu le faire : je meurs, la conscience tranquille, car j’ai la confiance d’avoir toujours, et en tout rempli mon devoir.
- « Chaque homme, a sur la terre,sa tâche à accomplir ; celle de Devischer est faite, et quoiqu’il ne laisse à sa veuve ni capitaux, ni rentes, il lui laisse quelque chose de plus précieux, c’est-à-dire l’estime et la considération de tous ceux qui l’ont connu et des enfants, élevés dans les principes de l’honnêteté et du travail ; Devischer s’est reposé tranquille sur l’avenir de sa veuve, car il savait que de tels enfants n’oublieront point leur vieille mère !
- « L’estime à laquelle Devischer a droit se montre ici sur le champs de repos. —- La famille se voit entourée par une centaine d'amis, de frères, travailleurs rudes mais honnêtes et qui du fond du cœur partagent la douleur de la famille, en conduisant au iieu de l’éternel repos le corps de leur camarade !
- « En vérité, cette preuve d’estime et de sympathie est imposante et tout à fait en harmonie avec les principes dri généreux fondateur de notre association, Monsieur Godin, qui ne cesse de dire : Aimez-vous les uns les autres ! et qui non seulement le dit, mais le met en pratique.
- « Eh bien, camarades, notre réunion ici, sur la tombe de notre frère de travail, prouve que nous avons compris ce que Monsieur Godin demande en échange de tout ce qu’il a déjà fait pour nous, c’est-à-dire il demande de nous : la fraternité !
- « Continuons donc à faire notre devoir comme Devischer a fait le sien, et n’oublions jamais que nous ne serons véritablement forts que si nous nous tenons unis comme des frères d’une seule famiile 1
- « Que chacun travaille pour tous ettous pour chacun î
- « Devischer nous a montré comment nous dever s vivre pour avoir droit, en mourant, à i’esiime générale, je luis dis donc : Devischer, tu as fait ton devoir, que la terre te soit légère,
- « Devischer, au nom de tous, Adieu ! »
- p.539 - vue 539/832
-
-
-
- 540
- LE DEVOIR
- LA SAGESSE ANTIQUE <"
- XXXII
- Le culte divin
- L’homme pieux est celui qui ayant la connaissance de Dieu offre sa propre perfection comme le plus grand honneur qu’il puisse rendre aux causes de tous les biens.
- Pyihagore.
- Cherchez premièrement ie royaume de Dieu et sa justice et toutes choses vous seront données par surcroît.
- Saint-Mathieu.
- La vérité vous rendra libres.
- Saint-Jean.
- Dieu n’a point d’égard aux diverses conditions des personnes ; mais en toute nation celui dont les œuvres sont justes, lui est agréable.
- Actes des apôtres.
- La prière
- Confucius disait : Ma prière est permanente.
- Lun-Yu.
- L’homme garde sa colère contre un homme, et il ose demander à Dieu qu’il le guérisse.
- Il n’a point de compassion d’un homme semblable à lui, et il demande le pardon de ses péchés.
- Pardonnez à votre prochain le mal qu’il vous a fait, et vos péchés vous seront remis quand vous en demanderez le pardon.
- Ecclésiastique.
- N’affectez pas de parler beaucoup dans vos prè-res, comme font les païens qui s’imaginent que c’est par la multitude des paroles qu'ils méritent d’être exaucés.
- Quel est l'homme d’entre vous qui donne une pierre à son fils lorsqu’il lui demande du pain.
- Si donc étant méchants comme vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants ; à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il les vrais biens à ceux qui les lui demandent.
- Lorsque vous présentez voire offrande à l’autel, si vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez-Ià votre don devant l’autel, et allez vous réconcilier avec votre frère, puis vous reviendrez offrir votre don.
- (A suivre) Saint-Mathieu.
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, excepté les N08 des 28 janvier, 27 mai et 8 juillet 1883
- L’ANGLETERRE & LE CHOLÉRA
- Le gouvernement anglais s’émeut enfin de- la responsabilité qu’il a encourue du fait de la présence du choléra en Egypte. Il vient d’adresser à ce sujet une longue note à notre ministre des affaires étrangères, M. Chaüemel-Lacour,en exprimant ie désir « devoir cette communication portée à la connaissance du public. » Ce qu’a fait sur le champ notre Journal officiel.
- Par malheur le plaidoyer du Foreign-Office con-firmerait,plutôt qu’il ne la réfute, l’accusation portée contre 1 Angleterre d’avoir, par sa négligence, par l’inexécution des mesures de prophylaxie efficace, laissé introduire le choléra en Egypte. Ce document, en effet, sous prétexte qu’on ne connaîtrait pas encore la nature du choléra, s’élève avec force contre le système des quarantaines, qu’il estime non seulement inutile mais même favorable à la contagion. Avec une opinion semblable, il était logique, de la part des autorités anglaises, de ne point tenir la main et de s’opposer même à la mise en pratique des mesures quarantainaires. Ce qu’il est advenu de là c’estce que nous apprennent les ravages que fait actuellement le choléra sur les bords du Nil.
- Que i’on connaisse ou non la nature du mal, il y a une vérité démontrée jusqu’à l’évidence par l’observation, c’est que le choléra épidémique est toujours né dans l’Inde exclusivement, d’où il a rayonné de temps en temps vers les régions voisines, pour s’étendre trois ou quatre fois déjà, depuis un demi-siècle, à la moitié la plus peuplée de la surface terrestre. Contre l’éventualité d’une de ces pérégrinations meurtrières, était-il permis de négliger les précautions signalées par la science? C’est ce qu’ont fait cependant, au mépris de ses avis réitérés, les autorités britanniques, aujourd’nui maîtresses de la vieille terre des Pharaons.
- Grâce aux mesures de surveillance édictées par la commission sanitaire internationale de Constantinople, l’Egypte avait ôté préservée de l’invasion du choléra depuis 1865. Mais en 1883, l’Angleterre ayant acquis dans ce pays une situation politique et militaire prépondérante, ses agents dans les commissions sanitaires de Constantinople et d'Alexandrie se sont opposés à l'application de quarantaines suffisantes, tant aux vaisseaux transportant les pèlerins de la Mecque qu’aux provenances de Calcutta. Ainsi ont été ouvertes au choléra les portes de l’Egypte ; de là le fléau, si l’on partageait les préventions de l’Angleterre contre les quarantaines, pourrait atteindre facilement l’Europe et renouveler les ravages des épidémies de 1839, de 1849, de 1854 et de 1865.
- Le respect de la vie humaine est un principe sacré qui ne s’impose pas moins aux gouvernements qu’aux particuliers.^ lorsqu’on a vu le gouvernement d’une grande nation comme l’Angleterre sacrifier ce principe . à une question d'intérêt commercial et de boutique,y a-t-il bien lieu de s’étonner du cri d’indignation qui s'est élevé de toutes parts contre ce mépris cynique du premier des devoirs envers l’humanité ?
- Pour réparer, autant qu’il est désormais possible, la faute par lui commise,le gouvernement anglais, au lieu de chercher à les discréditer en les déclarant inutiles, devrait au contraire seconder de tout son pouvoir, les mesures défensives que prennent les autres gouvernements européens contre l’invasion de la peste asiatique. Cela conviendrait mieux que de
- p.540 - vue 540/832
-
-
-
- LE DBVOIK
- 541
- chercher chicane à M.deLessepset à ses actionnaires sur la possession de ce canal de Suez, établi malgré l’opposition de l’Angleterre qui a profité, plus qu’aucun autre pays, de cette voie de c. mmunication, ouverte en d-pit des efforts de lord Palmerston pour l’empêcher. La préoccupation d’arrêter la marche du choiera .serait plus digue aussi de nos voisins que ia crainte ridicule d’une invasion française par le chemin de fer sous-marin qui traverserait la Manche. Crainte vraiment ridicule, puisqu’elle a été ainsi qualifiée par un de leurs hommes d’Etat les plus éminents, l’honorable J. Brigt.
- DT Ch. Pellarin.
- Comme addition à l’article qui précède, nous croyons opportun de publier quelques réflexions, suscitées par une communication relative au choléra, émanant de la plus haute personnalité scientifique de notre époque.
- Le Temps a publié et d’autres journaux ont reproduit une lettre de M. Pasteur en réponse à la demande qui lui a été adressée de faire connaître les instructions données aux membres de la mission française du Choléra en Egypte.
- * Les précautions à prendre que j’ai indiquées » « écrit M Pasteur — « sont instituées dans cette « hypothèse que je considère comme très-probable, « sinon certaine, que le choléra ne pénètre pas dans « l’organisme humain par les voies respiratoires « mais uniquement par les voies digestives, à moins « de circonstances tout exceptionnelles. »
- L’illustre savant ne dit pas sur quoi il se fonde pour émettre une telle opinion.
- Cependant, d’après les circonstances dans lesquelles s’effectue communément la transmission du choléra, il parait vraisemblable que ce sont les voies respiratoires, plutôt que les voies digestives, qui donnent entrée dans l’organisme au principe cholé-rigène, quelqu’il soit, miasme ou microbe.
- L’autorité si légitime acquise à M. Pasteur par ses belles découvertes, fait qu’une opinion par lui émise, même sous la forme hypothétique, peut entraîner de graves conséquences, et dans la question actuelle du choléra, par exemple, faire abandonner des mesures de préservation essentielles.
- S’il était vrai que le principe morbifique ne pénétrât point par les voies respiratoires, à quoi bon, se demandera-t-on, désinfecter les voitures qui auront transporté des Cholériques, les locaux dans lesquels iis auront séjourné, les effets qui leur auront servi, enfin les déjections de ces malades, signalées comme éminemment dangereuses?
- Vodà des conséquences de l’avis énoncé parM. Pasteur, contre lesquelles il importe de se tenir en garde. C. P.
- LES FEMMES & LEUR SPHÈRE
- A. propos de l’éducation des femmes, et de ce qu’on est convenu d’appeler leur sphère, c’est-à-dire une destinée conforme pour toutes, en dépit des brillants vocations qu’elles déploient fréquemment, un Journal Nature cite le fait remarquable d’une femme
- ingénieur qui a concouru, pendant la maladie de son mari, à la direction des travaux de Brooklyn-Bridge (le pont de Brooklyn) en Amérique, le plus gigantesque qui ait été construit jusqu’à ce jour. Les Américains l’appellent la merveille du xixa siècle et le triomphe de la mécanique.
- Le nom de cette femme, une américaine, est MM. Washington A.Rœbling,fômmedô l’ingénieurquiavait été chargé des travaux.
- MM. Washington Rœbling a eu l’honneur accordé pour la première fois à une femme, d’inaugureryce monument important et de traverser le pont la première.
- Y. G. T.
- Sous prétexte que la vie privée doit être et rester murée, combien de supplices sont chaque jour subis dans une foule d’intérieurs, sans que les pouvoirs sociaux puissent légalement intervenir ! Ce n’est que lorsque l’excès des sévices et des mauvais traitements aboutit à la mort des victimes ou bien à quelque drame domestique, qu’il arrive à la justice de pénétrer tardivement dans une de ces géhennes particulières où, pendant des mois et des années, un mari brutal et ivrogne aura pu, tout à son aise, torturer femme et enfants, les rouer de coups, les priver du nécessaire.
- Un de ces tristes faits, qui s’est terminé par le suicide de la malheureuse femme, est rapporté par le journal le Parlement du 29 juillet dernier.
- « Une dame B... demeurant place de la Mairie, lasse des mauvais traitements que lui faisait subir son mari, s’est frappée d’un coup de couteau dans le ventre.
- « La malheureuse, enceinte de quelques mois, a été transportée dans un état désespéré à l’hôpital Saint-Louis. Le ménage était, par suite de l’inconduite du mari, dans un état de misère effroyable, et la pauvre femme, ainsi que ses quatre enfants, n’avaient pas mangé depuis la veille. On a pris des mesures pour secourir immédiatement les enfants. *
- Mais si l’infortunée mère ne s’était, dans son désespoir, frappée d'un coup de couteau dans le ventre, personne vraisemblablement n’aurait eu connaissance, ni par conséquent souci, de la détresse de ces quatre enfants, qui n’avaient pas mangé depuis la veille.
- Quand il se rencontre tant de parents dénaturés, il faudrait cependant aviser à trouver le moyen de protéger l’enfant contre ses bourreaux, avant qu’il expire dans les tourments qu’on lui fait endurer. La protection de la vie humaine, la défense des
- p.541 - vue 541/832
-
-
-
- 542
- LE DEVOIR
- faibles contre les abus de la force brutale, est ici trop souvent.en défaut. Il y a certes quelque chose à faire. C. P.
- —-------------------
- PIERRE MORIN OU L’IVROGNERIE
- (Suite)
- Avait-il conscience de ce qu'il faisait ? Non, bien sûr. Rosalie poussa un cri déchirant ; la pauvre vieille tomba comme foudroyée sur le bâton qui la soutenait. Morin se précipita vers sa mère Pacc&blant de caresses, maudissant le vin. La bonne femme revint à elle; mais la secousse avait été trop violente; elle resta en enfance pendant quelques mois, puis mourut sans avoir pu mettre ordre à ses affaires en faveur de sa’bru. Pierre eut un chagrin teirible ; il se reprochait ce malheur, et au lieu de se corriger, il se met à boire de l’eau-de-vie, pour oublier ses remords.
- Les Morin, mariés depuis six ans, n’avaient point d’enfants; beaucoup disaient : « Si Pierre avait de la famille, ça le changerait peut-être. » Enfin Rosalie devint grosse, e*t de vrai, son homme se montra plus traitable.
- Malheureusement, vers ce temps, le voisin Héros, ayant une busse de vin à mettre en bouteilles, vint chercher Morin pour l’aider. Sa femme eut comme un saisissement; elle fit son possible pour l’empêcher d’y aller, mais inutilement. Il lui fit de belles promesses et partit.
- Les bouteilles rincées, il rentra chez lui sans avoir goûté au vin; le soir, il retourna. La busse percée, la chantepleure ajustée, il se mit à tirer, pendant que Jeau bouchait. Cinquante bouteilles n’étaient pas pleines, que l’odeur du vin lui montant au nez, il dit à Héros : « Eh bien ! est-ce qu’on ne boit pas un coup ?
- Si, pardieu ! »
- Et de picherée en picherée, on but jusqu’à minuit.
- Les jambes de Pierre devenaient molles comme de la laine; sa tète ballottait d’une épaule sur l’autre; il élevait îa voix, qui s’éraillait, riait, pleurait, et finalement devenait de plus en plus bête, comme tous les ivrognes.
- Rosalie l’attendait dans le coin du feu, cousant une brassière et songeant que le petit serait un grand bonheur dans le ménage. Dix heures, onze heures, minuit sonnèrent; le sang lui bourdonnait dans la tête et lui soufflait dans les oreilles; elle écoutait... puis se remettait à l’ouvrage. Enfin, l’inquiétude lui mordant trop fort le cœur, elle partit pour la cave, située à un petit quart de lieue. En entrant, elle vit la figure allumée de son homme. « Tu ferais bien mieux de venir te coucher, fn-elle les larmes aux yeux. — Ah ! ah ! tu crois me faire marcher à ton gré ? répondit Morin. Laisse donc, la belle; Pierre ne fait qu’à sa volonté, » Et il lui lança une bouteille qui l’atteignit à la tête: La malheureuse s’évanouit raide; ça dessoû a son homme. Après l’avoir fait revenir à grand’peine, ils remportèrent vite-ment chez elle. Héros jurait qu’il ferait beau temps le jour où il inviterait Morin ; que du reste il fallait que les femmes fourrent leur museau partout, et que si celle-là était restée tranquillement chez elle, ça ne lui serait pas arrivé. Eu fin de compte, la pauvre Rosalie fit une fausse couche et soutint à tout le monde qu’elle avait glissé sur une pelure de pomme. Pierre resta un bout de temps vraiment assez raisonnable; mais ensuite il reprit ses mauvaises habitudes enracinées comme du chiendent dans un jardin.
- La mèreGerson mourut dans ces entrefaites, et Rosalie apporta son mobilier, qui servit à boucher les trous que Pierre faisait au sien en le mettant en gage chez les cabaretiers. Malgré l’économie et le travail de la Morin, le petit bien ne suffisait plus, et les dettes
- (1) Tous droits réservés.
- grossissaient tous les jours. Il y avait huit ans qu’ils étaient mariés,quand elle mit au monde une petite fille bien chétive. Ce fut une grande joie pour la mère ; elle pourrait du moins conter ses peines. Ce pauvre petit être ne les comprendrait pas ; mais c’est égal, ça la soulagerait. Quant au père, il ne s'occupait quasi "plus de rien ; il était ivre la journée durant.
- Est-il une passion plus honteuse que celle-là. Elle tue l’intelligence, rend l’homme faible comme un enfant ou féroce comme la hyène, le faisant passer de la gaîté aux larmes, des larmes à la fureur, folie momentanée, méprisable, dégradante, abjecte, qui ne laisse que ridicule et dégoût.
- Un dimanche, il rentra hors de lui ; ses yeux, bordés de rouge, flamb -yaient ; d’ignobles boutons piquetaient sa face violacée. « Tu ne conduiras plus la vache dans le pré, ût-ii. — Pourquoi ? demanda la Morin. — Je l’ai vendu ail grand Bernei. — Tu l’as vendue? Comment nourrir le veau ?—Ne t’en occupe pas, je l’ai vendu avec, —* Et l’argent? — L’argent? bah, il y a longtemps que je lui devais; ça a terminé nos comptes. — Tu ne songes donc pas à notre pauvre petite Marie ? — Je songe, je songe que tu m’embêtes terriblement. G’est mon bien à moi ; ça ne regarde personne. Ta mioche, je m’en fiche pas mal ; elle crie comme si on l’écorchait : ça me fait déserter la maison. D’ailleurs, n’es-tu pas la pour lui gagner sa vie? Quand je t’ai prise, tu n’avais rien ; c’est à toi de travailler. » Et là-dessus il se coucha et se mit à ronfler.
- Rosalie tomba sur une chaise ; le désespoir l’écrasait. Au bout d’une heure d’afîaissement, elle se releva courageuse: « Allons, se dit-elle, il ne s’agit pas de rester à pleurer; le pauvre monde n’a pas le moyen de songer à sa douleur : il faut manger.» Et prenantsonenfantdansses bras, elle fut trouver Jacques Perriehet, un brave fermier, afin de lui demander de l’ouvrage. Cet homme la prit en pitié. Vous ne pouvez aller en journée, dit-il ; votre petite est encore trop jeune. J’ai des noix à casser, du chanvre à filer ; je vous en donnerai, et je paierai moi-même les provisions qui vous sont nécessaires, afin que votre mari ne boive pas tout l’argent. *
- IL
- Sitôt que Marie eut six ans, sa mère l’envoya à l’école, espérant lui cacher la brutalité de son père. Cela lui permit aussi d’aller en journée pour les récoltes, la lessive, etc. La pauvre femme vécut ainsi pendant cinq longues années, entre le berceau de son enfant et la huche vide, entre le désespoir et le besoin. Oh! que d’heures terribles elle passa près d’une cheminée froide, épargnant un sou pour acheter la mesure de lait qui faisait le déjeuner de Marie !
- Un soir du moisf de décembre i860, il était tombé beaucoup de neige. La maîtresse Périchet la garda jusqu'à neuf heures pour faire des rillettes; la besogne faite, elle revenait grand train, choisissait les sentiers, quand, à cent pas de la maison, il iui sembla entendre un faible gémissement. Un frémissement lui courut sur la peau. Sans s’arrêter, elle arrive à sa porte, lève le loquet, pénètre dans la cuisine. Son homme dormait en travers de la place ; une chandelle obscurcie par la mèche coulait goutte à goutte le long du chandelier. Courant au lit de sa fille, elle le trouve vide Un cri sortit de sa poitrine: # Marie! Marie! » Rien ne répond; la respiration sifflante de Pierre interrompait seule le silence. Approchant de son mari, elle le pousse, le tire, lui demande son enfant. Hébété, il ne peut d’abord s expliquer. Au bout de quelques minutes, rassemblant ses idées, il bégaie ces mots: « La petite? elle ne voulait pas m’apporter à boire, je l'ai battue et fourrée dehors. — Dehors, mon Dieu ! par un froid pareil! un pied de neige ! un enfant si jeune !... »
- Allumer une lanterne, sortir, appeler ne fut que l’a>-faire d’une seconde. Mais où aller? Ses pensées tournoyaient dans la tête de la pauvre femme, sans qu’elle pût s'arrêter à aucune. Enfin un éclair- lui traversa le cerveau; le gémissement qu’elle avait entendu lui revint
- p.542 - vue 542/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 543
- à la mémoire. Gourant à travers champs, passant les barrières, glissant, tombant, se relevant, sans se préoccuper de la douleur, elle arrive derrière une haie d’aubépine. Sa fille était là, évanouie, au pied d’une truisse, enveloppée d’un drap de neige, blanche comme un petit ange de plâtre !...
- La voilà donc arrivée à la maison, serrant son enfant contre son cœur. Elle ne pleurait pas, la malheureuse ! seulement, de temps à autre, un cri rauque lui sortait de la gorge. Son homme dormait toujours ; la chandelle, arrivée presque à la fin, pétillait en jetant des lueurs rougeâtres.
- Les voisins demeurant loin, ne pouvaient lui prêter secours ; elle resta ainsi, seule, entre sa fille mourante et son mari abruti. Pendant deux heures elle essaya tout ce qui lui vint à l’idée : de l’eau-de-vie,une brossa, de la laine. Le cœur lui frappait des coups de maillet dans l’estomac; ses larmes, qui ne coulaient pas, lui brûlaient les yeux. Au bout de ces deux mortelles heures, la pauvre Marie poussa un léger souffle : le sang chaud de la mère avait ranimé le sang glacé de l’enfant. Et lui resta là toute la nuit. Quand il s'éveilla au jour, il n’avait nulle conscience de ce qui s’était passé.
- [A suivre) Mma Destriché.
- CHRONIQUE SCIENTIFIQUE
- Nous avions déjà — pour ne parler que des innovations les plus étranges — le téléphone, cette « oreille de Denys » moderne, qui permet d’écouter l’opéra du coin de son feu et de surprendre les monologues révélateurs des prévenus en prison, fût-ce même (on vient de faire à cet égard, aux. Etats-Unis et au Turkestan, des expériences décisives) à l’énorme distance de seize cents kilomètres ! À l’aide du photophone, nous pouvions faire parler la lumière, en attendant de lier conversation avec les habitants du Soleil, de Mars et de Vénus. Nous connaissons le phonographe, instrument destiné à mettre la parole en bouteilles. Auprès du clynamogene la dynamite n’était plus qu’une vulgaire poudre de perlimpinpin, bonne à faire des « serpents de Pharaon » à l’usage des pyrotechniciens en bas âge. On commençait à parler des murailles phosphorescentes destinées à détrôaer, à brève échéance,lampes Swan et brûleurs Siémens... Eh bien 1 tous ces prodiges industriels n’étaient que jeu d’enfants, tâtonnements timides et confus.
- Voici que le progrès scientifique se décide à « faire plus grand ». C’est à l’agriculture, cette citadelle dernière de la routine, qu’il s’en prend aujourd’hui, et pour ses débuts dans cette nouvelle carrière, il lui faut un coup de maître, une vraie révolution. Savez-vous ce qu’il prétend enlever à l’agriculture ?
- Ni plus ni moins que son essence, son substratum, son fonds et son tréfonds, ce qui semble être pour elle ce qu’est pour le civet le lièvre de la légende, en un mot la terre. Oui, la terre, le sol ! Désormais, on cultivera sans terre, le champ n’est plus qu’un préjugé, la terre n’est plus qu’un mythe à reléguer dans las musées de curiosités, aux accessoires encombrants et inutiles.
- Ceci n’est point une plaisanterie. Des savants de Prague viennent, en effet, il y a quelque temps, de se livrer à une série d'expériences, — qui toutes ont admirablement réussi, — tendant à prouver que les Plantes n’avaient point du tout besoin de plonger leurs racines dans le sol pour germer, croître, prospérer, fleurir et fructifier. Cultivées, sous les condi-
- tions ordinaires de température et de pression atmosphérique, dans des vases remplis d’eau contenant en dissolution les substances minérales constitutives de l’humus — sels ammoniacaux, phosphates et sulfates de chaux, de potasse, de magnésie, ulmine, acide humique, etc. — elles se sont comportées absolument comme si elles étaient normalement demeurées en pleine terre. Il a suffi d’étudi- r les substances nécessaires au développement et à la nutritien des différents « sujets » végétaux et de les varier suivant les exigences, le tempérament, les affinités de chacun — car ce qui convient à tel groupe peut ne pas convenir au groupe voisin : pure affaire d’observation. De cette façon, ces plantes n’ont aucunement souffert d’être ainsi exilées de leur patrie naturelle.
- Tous ces résultats, obtenus par des hommes graves, théoriciens compétents et praticiens experts, ont été consignés dans des mémoires circonstanciés, malheureusement écrits en tchèque ou on allemand, qui ont produit, à leur heure, une émotion profonde au sein du monde savant. La chose est donc sérieuse et n’a riende commun avec ces canards gigantesques, comme il s’en lève souvent de l’autre côté de l’Atlantique. Peut-être est-il d’ores et déjà permis de prévoir l’heure où la terre, expropriée de son rôle antique de nourricière de l’humanité, ne se servira plus que d’assiette aux voies de communication et aux décorations pittoresques, où les épis de maïs ou de bié auront remplacé sur les balcons les orateurs politiques, et où nos descendants, plus favorisés que Semiramis, auront non seulement leurs jardins, mais leurs champs suspendus.
- N'allez pas croire, au surplus, que l’idée de cette révolution grandiose se soit improvisée de toutes pièces. De nombreux essais, plus ou moins fructueux, avaient déjà été tentés dans cette voie. On raconte, dans les traités de biologie, qne Schraëder, ayant semé des céréales dans de la fleur de soufra arrosée d’eau distillée, et contenue dans des vases de verre ou de porcelaine recouverts d’une cloche, les grains germèrent et donnèrent des chaumes de 12 à 14 pouces, portant des épis courts, mais qui fleurirent et, desséchées, pesèrent cinq fois plus que les grains d’où ils provenaient. Bousningault, à son tour sema 20 grains de trèfle dans du sable humide préalablement rougi au feu. Les plantes qui en provinrent pesaient 67 grains au bout de trois mois. Des pois traités de même donnèrent, dans le même laps de temps, des plantes pesant 72 grains, chargées de fleurs et de graines parfaites. On cite encore les expériences de M. Gf. Ville et surtout celles de M. Alfred Dumesnil.
- Ce dernier, gendre de Michelet, est ancien rédacteur de la France, reprennant une tentative échouée au XVIIIe siècle malgré l’intervention de Réaumur, a découvert, il y a quelque trois ou quatre ans, une mousse « fertilisante » qui permet de faire vivre les plantes sam terre, n’importe où, dans les appartements, sur le bois, la pierre, l’asphalte, attachées où l’on veut, suspendues en l’air, dans des vases de toute forme et de toute matière. Les expositions que M. Dumesnil donna de ses produits, à Rouen et à Paris, firent beaucoup de bruit pendant l’hiver de 1880-81, comme on peut s’en convaincre en se référant aux journaux de cette époque. Un botaniste s’écria même, raconte le Journal de VAgriculture du 30 avril 1881 en présence des étonnants résultats obtenus grâce à l’emploi de cette mousse fertilisante dont M. Dumesnil garde le secret, qu’aucune
- p.543 - vue 543/832
-
-
-
- 544
- LE DEVOIR
- découverte plus importante, touchant la vie végétale, n’avait été faite de nos jours.
- Qu’aurait dit cet. enthousiaste s’il avait été mis au courant des expériences des savants de Prague?
- En tout cas, c’est là une conception singulièrement féconde, et dont les conséquences peuvent devenir immenses. Si elle tient toutes ses promesses, c’en est fait de toutes les idées courantes sur la production , le travail et la richesse ; c’en est fait aussi de toutes les théories des économistes contre lesquelles certains novateurs, un peu trop hâtivement qualifiés d utopistes , ne manqueront plus d'objections victorieuses et de péremptoires réponses. Ce sera le divorce du paysan d’avec la terre, cette « épouse » légitime, — comme disait le beau-père de M. Alfred Dumesnil, — qu’il aime à ce qu’il parait d’un amour si âpre et si jaloux ..
- Mais y aura-t-il encore des paysans ?
- [La Vérité) E. G
- La Crémation chez les Bondhistes
- Le Japon brûle ses morts. Depuis de longues années la crémation est en honneur chez les Boudhistes, principalement dans la secte morite. On incinère environ 9,000 cadavres par an.
- Le crématoire est construit en claies et ciment, il a une haute toiture et une immense cheminée. Il ressemble plus à une ferme ou à une usine qu’a un bûcher funéraire. La première partie de l’édifice est un petit temple orné de figures, de petites urnes en poterie rouge et de pincettes. On les vend aux parents et aux amis qui veulent recueillir les cendres des personnes décédées. Derrière ce temple, on trouve quatre chambres, dont l’une, assez grande, est ornée de colonnes de gianit. Un seul pilastre se dresse dans les trois autres cabinets.
- Dans la grande pièce, les corps sont brûlés tous ensemble ; le prix de l’incinération est de 1 yen (environ 4 fr. 25) ; une crémation particulière coûte 5 yens. Il suffit de quelques fagots pour réduire en cendres une créature humaine.
- Après qu’on a accompli la cérémonie funèbre à la maison du mort, on porte le corps au crématoire et on le confie au gardian de l’établissement. Les gens riches payent parfois uri prêtre qui reste auprès du mort, et qui prie jusqu’au moment de l'incinération.
- Huit heures du soir est l’instant fixé où, les corps corps étant placés sur des tréteaux de pierres, on allume los fagots au-dessous d’eux. Le feu brûle toute la nuit. A 6 heures du matin, il ne reste plus qu’un petit tas de cendres de ce qui fat un être humain. On dépose ces cendres dans une urne qui est enterrée non loin du crématoire. Cette dernière cérémonie se fait souvent avec pompe et grand accompagnement de prêtres.
- Aucune odeur désagréable ne s’exhale ni pendant ni après l'opération. On attribue cette inocuité aux Hautes cheminées du crématoire. La simplicité du pro- édé est remarquable, et il atteint le but de détruire complètement le corps humain, tout comme les appareils les plus compliqués.
- Il a, en outre, cet avantage immense d'être, grâce à la modicité de son prix, à la portée de ceux qui ne pourraient supporter la dépense des funérailles ordinaires.
- Le crématoire s’élève au milieu des bambous touffus et des camélias rouges.
- Dans tous les pays, il existe maintenant des doctoresses en médecine ; en Amérique, il y a des femmes avocates, et nous avons vu des demoiselles prédicatrices; mais c’est en Suède que, pour la première fois depuis le seizième siècle, vient d’être reçue une doctoresse ès-lettres.
- Mlle El leu Fries, âgée de vingt-trois ans, fille d’un officier supérieur, a soutenu dernièrement devant les professeurs de l’Université d’Upsal, une thèse sur les relations diplomatiques de la Suède avec les Pays-Bas, sous Charles X.
- Après la séance où la jeune récipiendiaire fit preuve de connaissances historiques très étendues, le doyen de la faculté se leva et la coiffa solennellement du bonnet de docteur.
- Le bonnet se tenait à peine sur la magnifique chevelure blonde de la doctoresse, qui fut saluée par les frénétiques applaudissements de l’auditoire.
- ETAT-CIVIL DD FAMILISTÈRE
- NAISSANCES
- Dupont Emile, fils de Dupont Louis et de Fontaine Amélie, 10 août.
- Ghimot Charlotte-Maria, fille de Ghimot Arthur et de Pézé Julie, 14 août.
- DÉCÈS
- Bernardot mère, âgée de 72 ans, 8 août 1883.
- CONGRÈS NATIONAL
- DES
- SOCIÉTÉS DE SECOURS MUTUELS LYON, 1883
- Secrétariat : place St-Jean, 6. — Questure : rue du Bât-d’Argent, 5.
- ...--^AAAA/.. >
- NOTICE
- Le Comité général des Présidents de Sociétés de secours mutuels du Rhône, fondé en 1871, a pris l’initiative d’un Congrès national qui se réunira à Lyon, les 5, 6, 7, 8 et 9 septembre prochain.
- Toutes les Associations approuvées, autorisées ou libres, ayant le caractère d’institutions de prévoyance mutuelle, et constituées conformément aux lois françaises, sont invitées à se faire représenter au Congrès national.
- Les délégués devront être porteurs de cartes délivrées par la Questure, et dont la délivrance donnera lieu à la perception d’un droit de cinq francs. Tout délégué recevra de droit le compte-rendu des travaux du Congrès.
- Des démarches sont faites auprès des Compagnies de chemins de fer, afin d’obtenir la réduction de 51) 0/° sur le prix des places, qui n est jamais refusée pour des réunions d intérêt général.
- Pour plus amples renseignements, s’adresser à M. le Sécrétaiie général de la Commission d’organisation, place Saint-Jean, 6, à Lyon.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- S^Quentin. — lmp. d.u Glaneur.
- p.544 - vue 544/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. - n° 260. éLe numéro hebdomadaire 20 c, Dimanche 2 Septembre 1883
- LE DEWOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A. GUISE (Aisne)
- •OTvJu
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l'envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr, »» Autres pays Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passade des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LETMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Par quoi il faut commencer : VI. La Réforme des Impôts. — La question du vote des femmes en Angleterre. — Nouvelles du Familistère. — Faits politiques et sociaux. — La vie, le temps et les travaux de Robert Owen. — Hué. — La Sagesse antique. — Pierre Morin ou l’ivrognerie. — Chronique scientifique. Ouvrages reçus. La Réforme Sociale.
- PAR QUOI IL FAUT COMMENCER
- IV
- La réforme des impôts
- Poursuivant notre étude sociale au point de vue des réformes urgentes à opérer pour arriver à rendre le sort des travailleurs entièrement conforme au droit et à la justice, suivant les lois de la vie, il nous reste à parler de l’une des réformes les plus justes, les plus équitables, les plus nécessaires, qui doit être comme le couronnement de l’édifice, pour employer un cliché cher au vaincu de Sedan, et compléter l’œuvre de régénération sociale, la réforme des impôts .
- Quand nous disons réforme, nous nous servons d'un euphémisme, d’une locution adoucie, et nous faisons de l’opportunisme (une fois n’est pas coutume), car c’est suppression que nous avons à la pensée, et c’est le mot que nous emploierions de pré-
- férence, si nous ne savions pas qu’il faut ménager les susceptibilités des gens, et ne pas les effaroucher en heurtant trop durement des préjugés profondément enracinés et trop invétérés pour pouvoir être détruits sans de mombreux retours à la charge. Contentons-nous de la réforme, en attendant la suppression.
- M. Godin, dans son livre : « Le Gouvernement, ce qu'il a été, ce qu'il doit être, et le vrai socialisme en action, » cite les différentes définitions de l’impôt, données par tous les économistes de tous les temps, Montesquieu, Mirabeau, J.-B. Say, Garnier, Prou-dhon, Raynal, Montyon, de Parieu, Molinari, etc., et il trouve avec raison que ces définitions son^ fausses, parce qu’elles font de l’impôt la quote-part à payer par chaque citoyen pour la dépense des services publics, et comme un échange de services, suivant l’expression de Proudhon.
- En effet, pour qu’il y eût échange de services entre le gouvernement et les citoyens, il faudrait que ces derniers, qui tous payent une quote-part égale, surtout pour ce qui touche aux impôts indirects ou impôts de consommation, reçussent des avantages égaux en compensation, ce qui est loin, bien loin de la réalité, car le rentier millionnaire, qui ne possède point de propriété et qui ne marche qu’en voiture, ne paie pas davantage pour le vin qu'il consomme, par exemple, que l’ouvrier qui n’a pour toute fortune que son salaire de chaque jour, tout en recevant davantage du gouvernement, dont il use les routes, les promenades, etc., dans une mesure plus large que le travailleur sans cesse cloué à son atelier.
- En faisant d’ailleurs de l’impôt la juste rémunéra-
- p.545 - vue 545/832
-
-
-
- 546
- LE DEVOIR
- tion des services de l’Etat, on commet une erreur grossière, car en réalité les services de l’Etat, sans l’impôt, ne sont nullement gratuits, et les citoyens ne doivent rien à l’Etat pour cela, puisque ce dernier s’en est lui même payé d’avance, en s’emparant d’une partie considérable des biens naturels qui sont le patrimoine commun de tous. C'est comme si un individu, achetant à son voisin une propriété avec charge d’une servitude quelconque, élevait ensuite la prétention de faire payer à son vendeur une somme annuelle pour frais de cette servitude. L’Etat, en prélevant un impôt, se fait payer deux fois ses services, ce qui n’est ni équitable ni juste.
- Si l’on trouvait cette assertion douteuse, on n’aurait qu’à remonter aux origines de l’impôt, pour se convaincre de sa rigoureuse exactitude. L’impôt est né, en effet de la contrainte et de la spoliation des faibles par les forts, qui faisaient toujours payer exclusivement au travail les frais des services publics, pour satisfaire les désirs du gouvernement, ainsi que ledit M. J.-B. Say. C’est pour cela, que sous l’ancien régime, la noblesse et le clergé étaient exemptés de l’impôt, qui pesait tout entier, sous ses mille formes différentes, sur le tiers-état et la classe ouvrière principalement, dans les villes et les campagnes. Une partie des citoyens supportait toutes les charges au profit du reste de la nation Sous une autre forme, en apparence plus équitable, les choses se passent à peu près de la même façon aujourd’hui pour les impôts de consommation, qui pèsent encore plus lourdement sur le peuple que sur les classes dirigeantes.
- Ainsi, le principe sur lequel repose la théorie des impôts est absolument faux, puisqu’il suppose une dette qui n’existe pas, et qui fait double emploi ainsi que nous venons de le montrer. Si l’on enlève d’une part aux citoyens leur part de propriété dans le domaine naturel, sous prétexte de faire face avec ces ressources aux charges qui sont la contre-partie de cette espèce d’usurpation, de quel droit peut-on imposer à ceux que l’on a dépouillé de la sorte le paiement de ces mêmes charges ? Je vous prends votre bien, et comme son entretien exige des dépenses, je vous oblige à m’en payer le montant. Voilà réduit à sa plus simple expression le raisonnement que tiennent les apologistes de l’impôt.
- Que l’Etat ait besoin de ressources pour payer les services publics, c’est une vérité tellement évidente, qu’il ne pourrait venir à la pensée de personne l’idée de la contester. Mais il ne s’en suit pas le moins du monde que, ces ressources, il soit fondé à les demander à l’impôt. Ce système peut être commode et facile à mettre en œuvre, nous en conviendrons volon- I
- tiers, mais cela ne veut nullement dire qu’il soit juste ; et il faut en conclure que c’est ailleurs que le gouvernement doit aller puiser l’argent dont il a besoin pour payer les services publics.
- « Les citoyens, dit avec infiniment de raison l’auteur du livre déjà cité, ne doivent avoir d’autre redevance à payer à l’Etat que celle du loyer des choses qu’ils détiendront à titre de fermiers ou comme propriétaires.
- « L’Etat ne percevra de revenus que pour les services qu’il rendra, et le citoyen ne payera que pour
- les services qu’il recevra.....................
- . . . « La Société toute entière a des droits aux
- revenus des biens du domaine social, dont elle cède la jouissance aux citoyens. C’est un dédommagement des services publics qu’elle entretient à leur profit, et de la part des biens naturels qu’elle leur cède. Mais il est juste que l’homme qui fait prospérer la richesse et l’utilise au bénéfice de la Société jouisse à son tour des fruits de son travail, et qu’il en puisse disposer pendant son existence. Autrement, le citoyen serait privé d’une de ses libertés les plus chères : celle de disposer des œuvres qui font sa vie. »
- « Mais cette liberté de la personne étant absolument respectée, il est juste que les biens délaissés à la mort par le citoyen reviennent au domaine naturel et social d’où ils sont sortis, et qu’ils servent ensuite au bien de la Société qui a aidé à les faire fructifier. »
- Voici donc les règles auxquelles la propriété et la richesse sont soumises :
- « L’assistance que la nature et la Société accordent à l’individu dans l’accomplissement de tout travail crée, au profit de tous les membres de la Société, le droit à une part du capital économisé et au loyer des choses abandonnées au citoyen.
- « La richesse impose ces redevances à ses détenteurs, car elle se compose : 1° du domaine naturel. 2° de ce qui provient du travail des générations passées ; 3° des produits et fruits dus à l’action présente de la nature en même temps qu’au travail de l’homme.
- « Nul n’est absolument propriétaire de ce qui est l’œuvre de la nature et des progrès antérieurs de la Société ; il doit en conséquence un loyer à l’Etat pour tout ce qu’il reçoit de lui ; loyer qui sert à assurer les services publics, et à garantir aux citoyens nécessiteux leurs droits à l’existence et le plein exercice de leurs libertés civiles et politiques. *
- Ainsi, loin de suivre les errements de l’ancien régime, où les classes les plus pauvres avaient toute la charge des ressources à fournir à l’Etat pour les
- p.546 - vue 546/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 547
- vices publics, c’est au contraire à la richesse, rtout où elle se trouve, qu’il faut les demander, et par conséquent l’état de choses actuellement existant en matière d’impôt viole ouvertement les règles delà justice, puisque le citoyen qui ne reçoit rien u presque rien de l’Etat est taxé plus lourdement e celui qui en reçoit abondamment toute sorte de ervices. Donc en admettant le principe de l’impôt, est exclusivement sur la fortune qu’il devrait por-ter tout entier.
- Mais, nous l’avons dit, ce principe éminemment iaux, nous ne l’admettons pas, et nous ne voulons DâS plus le voir peser sur le riche que sur le pauvre. \ous ne trouvons pas juste qu’on l’impose à aucun titre au vivant, et c’est pour le faire uniquement porter sur ceux qui ayant joui de la richesse n’y ont plus aucun droit, que le fondateur du Familistère a mis en avant sa théorie de l’hérédité de l’Etat se substituant complètement à l’impôt.
- Cette théorie, que la force des choses finira par faire adopter, dans un temps donné plus ou moins éloigné, parce que la vérité s’impose toujours et malgré tout, cette théorie, dis-je, mal comprise par les uns et exploitée par les autres contre son auteur, est, n'en déplaise à ses détracteurs intéressés, parfaitement fondée en justice, parce qu’elle ne porte atteinte à aucun droit réel et qu’elle ne lèse aucun intérêt sérieux. Elle ne détruit en aucune façon le t à l’héritage naturel, et c’est à l’aide du mensonge et de la calomnie que l’on a pu la présenter cet aspect aux populations ignorantes et faciles aabuser. Elle est depuis longtemps appliquée aux successions en déshérence, sans que personne ait jamais trouvé la moindre objection à faire à cette pratique. Pourquoi donc ce qui est juste en l’ab-sonce d’héritiers ne le serait-il pas lorsque les héri-:lers s°nt à peine parents de celui à qui appartenait héritage? Est-ce qu’un arrière-petit cousin, par temple, peut être raisonnablement considéré c‘jmme un héritier sérieux ? S’il suffît d’une origine ^mune, si lointaine qu’elle soit, pour créer des ^ aussi sacrés qu’on paraît vouloir l’admettre, ^rquoi tous les hommes qui ont un ancêtre com-Ciün) le premier homme, n’hériteraient-ils pas les JDS(Jes autres ?
- ^ hérédité de l’Etat, en remplaçant les impôts, JSse à chacun la libre disposition de toutes ses res-* *a puissance intégrale de ses biens, et fait ^uira^re ce^e cra^n^e injustice, qui fait aujour-^ ^eser les plus lourdes charges sur ceux qui ^ !rn°^ns en de les porter. Au lieu de faire ÜUer les classes laborieuses pour un milliard
- six cent dix-sept millions, et la richesse pour neuf cent quatre-vingt-dix-sept millions seulement, dans un budget de trois milliards, c’est-à-dire au lieu de prélever sur le salaire du travailleur près des deux tiers de l’impôt, c’est sur la fortune, seule débitrice réelle envers la Société, que l’on prélèverait les ressources nécessaires aux services publics. Ce ne seraient plus les vivants qui auraient à faire des sacrifices pour subvenir aux charges publiques, mais les morts, sur l’héritage desquels ces ressources seraient prélevées, lorsqu’ils ne laissent point d’héritiers directs au degré successible.
- Une objection que nous avons entendu faire à l’application de ce système offre, parmi toutes les autres, une apparence, mais rien qu’une apparence de fondement. L’on dit : L’hérédité de l’Etat-peut être une excellente chose pour remplacer les impôts ; mais ses effets ne se produiront qu’à la longue, après un certain nombre de générations, et le mal auquel on veut remédier est actuel, il affecte la génération présente, et exige un remède immédiat; la mesure proposée manque son but.
- Pour répondre à cette objection, nous n’avons qu’à rappeler ce que démontrait chiffres en main M. Godin, dans le N° du Devoir du 1er juillet dernier. Sa statistique prouvait que dès la première année de l’application du système de l’hérédité de l’Etat, le fisc encaisserait du chef des successions en ligne collatérale une somme de 1.046.470.845 et de celui des prélèvements sur les successions en ligne directe à raison
- de 25 p. 0/0....................... 1.619.900.542
- soit ensemble Fr. 2.666.371.387 ou soit la presque totalité du budget.
- C’est ce qui lui permettait de dire ce que l’on ne saurait trop répéter savoir : que l’hérédité de l’Etat ferait disparaître dès le premier pas les impôts indirects, les plus injustes de tous, et après eux tous les autres impôts. Impossible de trouver un système plus rapide et plus efficace pour arriver à la suppression des impôts, et à ce titre on n’insistera jamais assez pour le recommander aux pouvoirs publics. Puissent-ils enfin ne pas continuer à rester sourds à la voix du progrès social, et travailler mieux qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent à la prospérité nationale par ces réformes intelligentes et équitables.
- La question du vote des femmes en Angleterre
- Sous ce titre, la Nouvelle Revue publie, signé Viscountess Harberton, un éloquent et chaleureux
- p.547 - vue 547/832
-
-
-
- 548
- LE DEVOIR
- plaidoyer en faveur du droit des femmes, un tableau saisissant des iniquités et des souffrances qu’elles subissent, non-seulement en Angleterre, mais dans tous les pays civilisés, du fait même des institutions.
- Nous allons reproduire quelques parties de cet article, d’une portée vraiment capitale. La rédaction de la Hevue dit « que le nom dont il est signé en fait un manifeste : « manifeste, ajoutons-nous, des plus significatifs par les vérités flagrantes qu’il exprime.
- « C’est en 1867, commence par rappeler Mme la vicomtesse Harberton, que la question du suffrage des femmes prit hardiment une importance politique en Angleterre, lorsque John Stuart Mill proposa dans la Chambre des Communes, la substitution du mot « personne » à l’expression « hommes » dans tous les articles de loi ayant trait à l’exercice des franchises électorales.
- J, Stuart Mill exerçait depuis longtemps une influence considérable par ses écrits. Ses livres sur la logique, sur l’économie politique, sur les problèmes sociaux, avaient étonné le monde. Sa nomination au Parlement avait éveillé une vive curiosité. L’effet produit fut donc très grand, lorsqu’on vit cet homme auquel s’attachait l’attente universelle, se lever de son banc pour proposer que la franchise électorale fût étendue aux femmes, c’est-à-dire à une classe de la population dont le monde politique s’était fait une habitude de ne tenir aucun compte. Convaincus par son éloquent appel, 73 membres de la Chambre votèrent avec lui ; mais il n’en est pas moins vrai que sa motion en faveur des femmes lui coûta son influence parlementaire. A dater de ce moment il y eut un abîme entre lui et les hommes qui se targuent d’être des gens pratiques. Mill fut désormais à leurs yeux un homme à idée fixe. L’année suivante, Mill perdit le siège qu’il occupait pour Westminster à la Chambre des Communes et en disparut pour toujours.
- Mais la croisade en faveur des femmes, dont il avait le premier donné le signal, se propagea avec une rapidité sans pareille. Ce qui n’avait été, au début, que la manie de quelques excentriques, hétérodoxes autant que désagréables,devint une question d’importance politique majeure et n’a plus cessé de l’être. Des femmes connues par la virilité de leur esprit et par leurs œuvres philanthropiques vinrent avec empressement se ranger sous la bannière arborée; des hommes de haute position leur apposèrent un concours enthousiaste. M. Jacob Bright entreprit de pousser la proposition restée pendante devant le Parlement, et, en 1868, cette proposition fut adoptée en seconde lecture avec une majorité de 33 voix. Ce ne devait pas être toutefois une victoire définitive pour le suffrage des femmes.
- Tiré de son indifférence par le vote de 1868, le gouvernement se jeta à la traverse, et lorsque vint la proposition de donner à la mesure une sanction pratique, le bill du suffrage des femmes fut finalement repoussé. Quoique, depuis lors, il ait été remis en avant dans la Chambre d’année en année, il a constamment éprouvé le même échec.
- Contraints de renoncer à l’espoir d’enlever d’un coup de main la réforme, les partisans du suffrage des femmes se résolurent à passer par les lenteurs d’un siège en règle. Il ne s’agissait de rien de moins que de convertir à leur opinion la nation entière. Ils avaient, d’une part, à faire pénétrer chez les hommes la conviction, que la suprématie politique attribuée
- au sexe mâle est chose injuste , qui entraîne funestes résultats sociaux; de l’autre, ils devai ” éveiller chez les femmes le courage de revendit) leur part légitime dans la vie civile et politio 6 Pour atteindre ce double but, ils commencèrent a6 campagne qu'ils poursuivent depuis quinze ans.Tout les grandes villes ont vu des meetings se succéd dans chaque district, partout où l’on pouvait dét^ miner une société locale à débattre la question s’est présenté des femmes pour faire valoir len1 droits comme citoyennes et comme contribuât^ Les pères de la vieille école et de la classe moyenn* médiocres orateurs eux-mêmes pour la plupart entendirent avec stupéfaction ce qu’on racontait de femmes osant monter sur les estrades et haran»Qe un public d’auditeurs. Puis vinrent les citation empruntées à l’apôtre St Paul, avec de durs com mentaires à l’adresse de notre mère Eve et en parti culier de la génération actuelle de ses descendantes L’opinion cependant s’accoutuma vite à ces étraii getés. L’aristocratie et le monde politique avaien déjà l'habitude de voir une femme tenir la s renaièr place en face du public. Le fait que les plus haute fonctions de l’Etat se trouvent dévolues à une rein a été d’un grand appui pour le parti du suffrage de femmes, et le succès qui marque chaque apparitioi de la souveraine s’est traduit en une salutaire in fluence. La reine Victoria possède un don inappré ciable : ane voix au timbre argentin qui s’élève dan les cérémonies publiques, claire et pénétrante an dessus du marmottage des fonctionnaires qui l’en tourent. et donne l’impression qu’elle est bien à s place dans la fonction royale, ce détail n’a pas pe contribué à faire cesser les déclamations contre l’idé de voir les femmes figurer en public. Avec cela, le premières propagandistes parlaient bien, sobrement dans une mesure excellente, et l’on s’aperçut qg leur présence tranchait sur la monotonie des rén nions.
- Chaque année on a donc vu les femmes anglaise prendre une part de plus en plus active aux débat publics. Des daines de la plus haute aristocratie Udy Aberdeen, lady J. Manners, lady Beativeet bif d’autres n’ont pas dédaigné d’adresser quelques mot à la multitude assemblée, et ce quelles ont faite; devenu un honneur, au lieu d’être considéré coma une honte, par les femmes d’une classe inférieure Lors des dernières élections en 1880, il y eut peu° circonscriptions où les femmes ne prissent leur px’ de la propagande et du recrutement des votes.
- Si le vote politique n’a pas encore été donne femmes, nul doute cependant que leur conditi. sociale en Angleterre n’ait subi une modification^’1 l’influence ne cessera plus de se faire sentir, hn,^ pas jusqu’à la plus ignorante des ménagères qui11 pour le moins appris qu’il existe une question femmes. La commerçante qui tient une boutique draperie dans une petite ville ne voit pas pour(h son vote ne vaudrait pas celui de l’épicier ^ et l’ouvrière ne trouve pas juste que Je courtier toral passe indifférent devant sa porte pour faire la cour à l’ivrogne qui demeure un PeU_^' loin. Dans tous les rangs, i’estim'eque l’Anglals. d’elle-même a beaucoup monté. D’esclave pa^' qu’elle a longtemps été, elle aspire mainte0 devenir citoyenne. »
- L’écrivain passe ici en revue la situation fa1^ femmes dans les différentes conditions de 'a
- anglaise.
- p.548 - vue 548/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 549
- pour celles de la classe aristocratique un grand éiudice résulte de la loi de primogéniture et de Institution, en vertu de laquelle l’aîné hérite des biens et des titres de la famille..
- le sort de la femme de la classe moyenne laisse aussi beaucoup à désirer. Le père, tout entier à son commerce, ne s’occupe guère de son intérieur où il n’apparait que le soir pour chercher le repos, peu disposé à aucun divertissement. Dans ce milieu, la jeune fille sans émotion, sans ambition, sans but Be peut que tomber dans une apathique nonchalance. Ses frères et les jeunes gens de son voisinage sont emportés à la poursuite de carrières brillantes; seule, elle reste à l’écart de la bataille de la vie. S’il se présente un aspirant à sa main, ce sera le chauve associé de papa ou le jeune ministre mal dégrossi, qui s’est jeté dans l'Eglise, parce qu’il était de trop dans sa famille.
- Voilà où en sont aujourd’hui des milliers de jeunes anglaises. Elles n’ont point les qualités sociales de la française et portent en elles l’énergie inquiète de la race saxonne. De là un supplice dont Charlotte Broute a donné l’idée, lorsqu’elle dépeint Jane Eyre, parcourant d’un pas fébrile les galeries de Thornfield Hall, l’imagination pleine d’images et de sentiments auxquels sa vie est fermée. « Il est vain, s’écrie-t-elle, de prétendre que des êtres humains devraient se tenir pour satisfaits d’avoir la tranquillité; il leur faut l’action. Il y a des millions d’individus condamnés à une destinée plus morne que la mienne ; autant demillions en proie à une révolte silencieuse contre ienr sort. Oa croit généralement que les femmes sont fort calmes ; mais elles sentent tout comme les hommes; elles éprouvent le besoin d’exercer leurs facultés ; elles souffrent d'une contrainte trop rigide, hune stagnation trop absolue, tout comme en souf-frent les hommes. »
- Après cette citation, Mme la vicomtesse Harberton continue ainsi :
- Cest l’effort de ces femmes pour secouer par elles-«mes la monotonie de leur existence, qui est venu l^onner le monde civilisé. Partout où une Université e Jj!a ouvert ses classes, les femmes s’y sont portées fair e’ e.^0s on^ fraPPO à toutes les portes pour se uj ® ouvrir la carrière médicale ; en peinture, en allé <?Ue’ .en littérature, en commerce, elles sont levant partout où un chemin s’est ouvert y*ut elles.
- beat8 sPect,at,eurs du dehors peuvent trouver que h îJj^P a ôté fait; mais ceux là qui ont pris part à Petitsavenh soûls ce qu’il a fallu affronter de ecole^à Persôcutions et d’insultes publiques. Nos toédic â d(îtati°n excluent les femmes; les collèges ,rt‘c?u* leur refusent l’instruction ; l’académie des tiiiv!.f'CCor,*e à aucune dViles ses distinctions; les priyjn^ôs ne les admettent pas à profiter de leurs ôos; tout emploi public où il y a chance de
- gagner de quoi vivre leur est fermé. Elles se voient ainsi dénier, dans tous les sentiers, les récompenses légitimes du succès; ni l’honneur ni la fortune ne peuvent couronner pour elles une existence d’efforts. Quoi d’étonnant que les femmes de toute classe s’élèvent aujourd’hui contre l’injustice d’un pareil état de choses et comprennent qu'elles n’ont aucune équité à attendre d’un corps politique, aussi longtemps qu’elles n’auront pas voix dans les affaires publiques ?
- Nous passerons dans le prochain numéro au tableau beaucoup plus triste encore de la condition des femmes de la classe inférieure.
- Ch. Pellarin.
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Conseil de Gérance — Séance du 24 Août 1883 à 8 heures du soir.
- Présidence de M. GODIN, Fondateur
- ORDRE DU JOUR:
- 1° Admission de sociétaires ;
- 2° Admission de participants.
- Présents : Mme Allart, MM. André, Barbary, Deqnenne, Lefèvre, Pernin, Piponnier, Quent et Sékutowicz.
- Et 70 candidats réunissant toutes les conditions statutaires d’admission aux titres de sociétaires ou de participants.
- Après l’appel nominal, M. le Président, déclare la séance ouverte.
- l/ordre du jour est abordé.
- 1° Admission de sociétaires
- M. le Président signale à rassemblée que Mesdames : Lachaussée Avot, Hédin Ténière, Proix Denis, Proix Emile ; et MM. Dorge Albert ; Berlémont Etienne ; Delzard Alfred; Dirson Jean-Baptiste; Baquet Alexandre ; Louchet Prosper ; Lebel Marcellin, ajusteurs ; Duquesne Firmin ; Proix Martial ; Léguiller Georges ; Coupé Louis-Alexandre ; Legrand - Bailly - Jacques Sénateur, mouleurs ; Drouin Francis, charpentier ; Destrez Ernest, aux constructions ; Jonron Léonard, tourneur ; Ghimot Arthur, à la cuivrerie ; Drecq Louis ; Jokoswki Paul, Haraux Achille, employés ; Quent Léon, aux modèles ; Dury Eugène, contremaître ; Merda Camille, manouvrier ; Béreaux Louis, émailleur ; déjà admis dans la Société à titre de participants ont, depuis, demandé en se conformant aux prescriptions des statuts, leur admission au titre de sociétsiiro
- M. le Président rappelle à ces candidats les obligations qu’ils ont déjà contractées en signant le pacte social. Il leur signale, en outre, que la qualité de sociétaire qui entraîne de nouveaux droits entraîne aussi des obligations plus étroites, et les invite, le conseil de gérance les admettant à la qualité de sociétaires, â renouveler en cette qualité leur adhésion au pacte social, en signant le présent procès-verbal aux deux registres de réception.
- MM. Legrand-Bailly-Jacques Sénateur, Louchet Prosper, Coupé Louis-Alexandre, Merda Camille et Béreaux Louis, déclarant ne savoir écrire, donnent verbalement, chacun à son tour, devant le conseil de gérance et rassemblée, leur adhésion aux statuts et règlements de l’association.
- p.549 - vue 549/832
-
-
-
- 550
- LE DEVOIE
- 2° Admission de participants
- M. le Président, s’adressant ensuite aux candidats participants assemblés, leur donne lecture des articles 10, 11, 18, 20, 25 à 28 des statuts, qui règlent les conditions d’admission, les droits et devoirs des participants et afin de préciser, dit-il, ce que l'adhésion aux statuts comporte, il lit la formule d’engagement contenue dans le volume des statuts.
- Le conseil de gérance admettant les nouveaux candidats à la qualité de participants, M. Godin, avant d’inviter ceux-ci à apposer leur approbation et leur signature au présent procès-verbal, insiste sur la solennité et les conséquences de l’engagement que chaque membre est appelé à prendre, devant le conseil de gérance et l’assemblée, engagement par lequel chacun accepte, en toute liberté et de bonne foi, les statuts et règlements de l’association et déclare vouloir s’y soumettre en toute circonstance.
- Un tel engagement comporte que toute prétention élevée en dehors du pacte social, contraire à ce pacte, et qui ne serait pas soumise d’une façon régulière à l’examen et aux décisions des conseils, conformément aux règles statutaires, sera considérée comme une infraction aux statuts et entraînera l’exclusion du réfractaire,* conformément aux prescriptions des articles 26, 27 et 28 du pacte social.
- Ces observations faites, M. le Président invite les nouveaux adhérents qui savent écrire à approuver et à signer le présent procès-verbal aux registres de réception.
- Les participants lettrés sont :
- Mesdames Destrez, née Camus Thaïs ; Lemaire-La-chaussé ; Proix Martial, noyauteuse ; Cochet-Hutin, râpeuse ; Messieurs : Poulet Wilfrid, contre-maître ; Dubois Stanislas, tôlier; Merlio Jean-Baptiste, fondeur de verre ; Maréchal Auguste, garde ; Gaillet Léonard, emballeur ; Baudry Ludovic, ajusteur; Pé-teau Jules.mouleur ; Conty tlippolyte, affûteur ; Dirson Arthur, employé ; Blancaneaux Constant, mouleur ; Collart Oswald, ajusteur; Avot Jules, emballeur; Vital Louis, mécanicien ; Ancelet Edouard, domestique; frirent Alcide, tourneur; Lebeau César, chargeur ; Bouriilon Alphonse, Allard Alfred, Hazard Jules, Alavoine Marin. Durieux Julien, mouleurs ; Abraham Louis, tôlier ; Gervais Louis, employé ; Soissons Julien, boutonnier ; Gaudron Charles, employé ; Bouleau Joseph, garçon de bureau ; Prud-homme Pierre, employé ; Cornu Edouard, employé ; Prekaska Léonard, mouleur.
- Mesdames Coupé Louis, née Lempereur Stéphanie, Andrieu Thiéfaine, Disan Liseau, Granson Virgile, râpeuses ; et Messieurs : Wateau Charles, aux combustibles ; Fouconnier Constantin ; Lannoy François, émailleurs ; Soigneux Emile, emballeur ; Morlain Emile, domestique ; Bernard Auguste, maréchal ; déclarant ne savoir écrire donnent verbalement, chacun à son tour, devant le Conseil de gérance et l’assemblée leur adhésion aux statuts et réglements de l’association.
- Le Conseil de gérance confère, en outre, la qualité de participants aux neuf travailleurs de t'usine de Lacken dont la liste suit.
- Ces candidats ont rempli toutes les formalités statutaires pour être admis au titre de participants. Ne sachant point écrire, chacun d eux a adhéré verbalement, devant l’administration de Pusine de Laeken, aux statuts et règlements de l’association :
- Ces membres sont ; Mœe Peters, née Kétels Marie, râpeuse ; Messieurs Massart Henri ; Engelborgs Jean • Baptiste; Beckaerts François, mouleurs ; PotomsJean. émailleur; Yerleysen Gustave ; Van üphœren, ajusteurs ; Pelgrims Jean, chauffeur ; Peteers Guillaume, ébarbeur.
- Le présent procès-verbal est lu et adopté.
- La séance est levée.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- LE DEHN1EB ROI
- La nouvelle officielle de la mort du Comte de Cham bord est maintenant connue de tout le monde. Le der' nier Roi de France, atteint d’un abcès cancéreux ac pylore, a succombé après une longue et douloureuse agonie. e
- Le fils de la duchesse de Berry emporte avec lui dans la tombe les espérances de son parti.
- Sa mort ne permet môme plus à ses amis de cotiser, ver quelques illusions sur l’avenir de la royauté de croit divin, ni aux politiques d’échafauder des hypothèses sur un événement depuis si longtemps attendu.
- Depuis deux mois chaque bulletin de la santé du comte a inspiré à tous les nouvellistes, aux plus graves comme aux plus fantaisistes, toutes les considérations possibles sur la disparition d’un souverain sans couronne.
- Parmi tant de notes si différentes par l’esprit qui les a inspirées, il en est une, celle de M. Henri Maret, qui nous paraît contenir l’aepréciation la mieux justifiée sur le comte de Ghambord et sur les conséquences de sa mort.
- Le comte de Ghambord aura été un homme heureux, dit notre confrère ; semblable à ces évêques in partibus infidelium, qui ont de i’évôché le titre, les honneurs, l’argent, sans en avoir les occupations, le comte de Ghambord a eu tous les bénéfices de la royauté sans en avoir eu les charges. Nulle position plus enviable. On l’appelait sire, il avait une cour, des chambellans, de beaux palais, rien à fai re, aucun danger à courir. Point d’embarras, point de s oucis, point de dynamite. Rien ne nous empêchera de croire que le comte de Ghambord était un homme d’esprit qui ne tenait poit point du tout à la souveraineté effective, et c’est ce qui explique comment il a fait manquer les plans derestauration les mieux conçus,
- Ii s’abritait, on le sait, derrière sa foi et son droit. Mais ces choses-là n’ont jamais gêné un prétendant ambitieux. Henri IV, l’aïeul, n’avait pas beaucoup hésité à jeter son Dieu aux horties, et Louis XVIII avait signé toutes les Chartres, sachant qu’elles sont faites pour être violées. Si convaincu que fut Henri V, nous sommes persuadé que, dans un autre temps, il eût volontiers fait des concessions, surtout du moment où il ne sa-gissait plus que d’une couleur de drapeau ; mais il se disait certainement que dens notre siècle, le métier de roi est un mauvais métier, que toutes les concessions ne l’empêcheraient pas d’être chassé comme les autres, et que puisqu’il faut tojjours finir par i’exil, il étau tout porté. C’est pourquoi il eût inventé des prétextes de refus, si ceux qu’il avait lui eussent manqué ; heureusement ils étaient bons, les Français se souciai beaucoup plus d’uue couleur que d’une liberté, et ayau particulièrement horreur de la messe. .,
- Que l'entêtement du comte de Ghambord nons a rendu un grand service, il y a quelques années, c est qui n’est pas douteux. Cependant, il faut convenir qu s’en est rendu en même temps un très grand à lui-mem A cette heure ou nous sommes, il aurait depuis ions temps fini de régner, et ce n’aurait pas été amusant.
- Nous nous demandons même parfois si la Rôpuniiq définitive n’aurait pas gagné à la réussite du coD3P, J Nous aurions dû subir le passage de ce roi Moyen g ; dont l’entourage eût rappelé les opérettes d’Herve. * eut fallu encore verser du sang, et combattre. quelle révolution facile et rapide et comme le lion P F iaire eût aisément rompu les mailles du filet mo chique. . . lrp
- Tous nous serions restés unis,et, le lendemain au ornphe, il eût bien fallu fonder la vraie République, il n’y aurait eu ni Prussiens, ni Assemblée de ver les pour l’empêcher. o01te
- C’est pourquoi nous n’avons jamais redouté le i Ghambord. C’est pourquoi le comte deGham*iora,r
- de
- p.550 - vue 550/832
-
-
-
- LB DEVOIR
- 551
- bête, n’a jamais voulu manger de notre paiu. Il laissera dans l’histoire la réputation d’un paladin royal, celle d’un vrai malin.
- *
- ¥ ¥
- X a Politique opportuniste. — La mort de l’empereur Tu-Duc au iieu de facifiter les choses entre la République française et l’Annam les a empirées. Il paraît fine le succe*sseui de Tu-Duc est tout-à-fait hostile aux étraogers. Si les Français n’ont pas encore bombardé ni bloqué Hué ils se mettent en mesure, et il occupent la rivière qui mène à la ville. On construit le plus rapidement possible des canonnières, on expédie renforts sur renforts. Suivant l’expression que M. Challemel-Lacour a laissé peut-être échapper à dessein, la France fait la guerre sans l’avoir déclarée, mais ce qui est évident c'est quelle la fait à FAnnam, et qu’elle court le risque d'avoir à la faire à Chine.Tunisie,Tonkin, Madagascar, l’Annam, en perspective la Chine, c’est une série: c’est pire, c’est une politique. Cette politique est très mauvaise. Mais au regard de la morale et de la justice, mauvaise au regard des intérêts. Quant la France, échappée au désastre de 1871, ayant quittance de sa rançon, eut fait son armée, refait son administra tion, écrasé a deux reprises la réaction, créé ses écoles laïques et gratuites, réorganisé ses travaux publics, commencé de fermer la trouée de Belfort et de couvrir les frontières de l’Est, bref, quand elle eut étonné le monde, moins par l’abondance merveilleuse de ses ressources que par sa discipline, par sa vigueur de cœur et d’esprit, trois politiques s’ouvraient devant elle :
- Politique de la revanche par les armes : concentration et direction de toutes les forces sur cet objectif unique : délivrer par la force l’Alsace et la Lorraine ; rendre coup pour coup ; aller à Berlin ; reprendre la frontière du Rhin.
- Politique de la paix, de la liberté, de la justice : améliorer les finances en dégrévant le travail, en laissant libre essor aux travailleurs, en réformant les mauvaises lois, économiques et politiques ; répudier toute conquête, toute annexion par violence ou par ruse, s’étendre au dehors même au ,oin, par le commerce, par la colonisation pacifique, gagner les sympathies, la confiance, l affection des peuples, sans jamais perdre de vue le devoir sa^rô, l’obligation ineffaçable, de rendre à elles-mêmes l’Alsace et la Lorraine.
- Cette politique était la vraie, elle était non pas l’imitation mais la suite, la conséquence, l’épanouissement de la politique delà révolution, elle conduisait la France à la vigueur, à la prospérité, elle lui eût valu l'alliance et les sympathies des peuples libres et de ceux qui aspirent à la liberté. Elle n’a point prévalu.
- La politique qui l’emporte jusqu’ici est celle que deux mots caractérisent : politique de hasard et d’aventure, ni tout-à-fait belliqueuse, ni tout-à fait pacifique. Contre-coup en réalité de la politique de M. de Bismarck, qui écarte, qui rejette hors d’Europe l’action de la France, qui laisse le champ libre à la double ou à la triple alliance. Politique détestable qui n’est pas seulement un péril pour la France mais un grand malheur pour la démocratie européenne.
- ¥ ¥
- Fraternité des peuples. — L’élément généreux qui rassemble autour des victimes de la catastrophe d’ischia tous les partis, toutes les croyances, toutes les nations, inspire au Secolo d’éloquentes paroles.
- La foi dans la perfectibilité humaine n’est donc pas une utopie !
- La doctrine de l’humanité n’est donc pas une chimère ui un mensonge !
- La solidarité, la fraternité des peuples ne sont point de vaines paroles !
- Il n’est donc pas vrai que les peuples doivent continuer à se déchirer les uns les autres jusqu’à la consommation des siècles!
- Il n’est pas vrai que l’égoïsme soit la loi suprême, universelle, éternelle de la race humaine l
- O jeunes gens qui brûlez d’enthousiasme pour toutes les nobles causes et qui vous plaignez d’être nés trop tard pour prendre part aux luttes de l’indépendance italienne, élevez vos cœurs et rassurez-vous. Vous ôtes destinés à de nouvelles batailles, moins sanglantes peut-être. mais non moins glorieuses, ni moins pénibles que celles par lesquelles s’est faite l’unité de la patrie, à des batailles qui lieront d’un nœud fraternel toutes les nations libres, détruisant les barrières élevées par des siècles de barbarie et maintenues encore par des oligarchies décrépites 1
- Et vous Vieillards blanchis avant le temps par les veilles, par les combats, par les souffrances endurées pour accroître la gloire de la patrie, pour la conduire en tête des nations à la conquête de la paix et de la justice sociale, réjouissez-vous. Vous n’entendrez point les chants de ia victoire, vous ne verrez point les représentants des peuples libres former le nouvel aréopage qui s’ouvrira à Rome, à Paris ou à Washington, ces trois métropoles du monde, pour rédiger le pacte de la fraternité : mais avant de mourir vos yeux verront les lueurs de l’aube nouvelle, vos oreilles entendront le bruit des apprêts qui se feront pour briser les dernières chaînes dont sont chargées plus encore les âmes que les corps, et la certitude que la victoire ne tardera pas à couronner la sainte cause de 1 humanité réjouira votre heure dernière . « Nous n’avons point vaincu ni souffert eu vain, pourrez-vous dire, puisque nos fils ont récolté et fait germer la moisson semée par nos anciens. »
- BELGIQUE
- Les fêtes nationales de la Belgique, commémoratives de l’indépendance du royaume, ont commencé samedi soir à Bruxelles par la réception des tireurs étrangers à la gare du Nord.
- Des troupes et des volontaires formaient la haie pour contenir la fouie accourue pour saluer les visiteurs.
- Les « rlflemen » anglais ont obtenu un grand succès, quoiqu’un incident de voyage les eût empêché de revêtir leurs brillants uniformes. Puis sont venues des délégations allemandes, hollandaises, suisses, etc. ; la France était représentée par vingt-cinq canonniers sédentaires de Lille.
- Devant l’hôtel-de-ville, brillamment illuminé, le bourgmestre a adressé aux tireurs une petite allocution polyglotte, délicat hommage aux diverses nationalités des tireurs.
- Ce discours a obtenu un vif et légitime succès; il a été suivi d’un raoût organisé en l’honneur des étrangers. La journée de dimanche â été remplie par une première visite au tir national et à l'exposition horticole et agricole (société linnéenne).
- L’ouverture solennelle du grand concours de tir, qui durera du 19 au 28 août, a eu lieu en présence du roi et des autorités, et les opérations ont commencé immédiatement après les discours et cérémonies d’usage.
- ANGLETERRE
- On vient de faire à Douvres l’essai des grands canons destinés à défendre les côtes. A une heure précise une formidable détonation ébranla l’air; l’énorme projectile, pesant 17 quintaux, parcourut une lieue marine en trois secondes, ricocha deux ou trois fois et disparut dans les flots. La charge était de 225 kil. de poudre, et la détonation ne fit que secouer les vitres de la ville.Au second essai la charge étant de 336 kil. l’obus fut projeté à quatre lieues en mer ; une des vitres du phare fut lancée au loin, la ville de Douvres ressentit une secousse pareille à celle d’un tremblement de terre. Au troisième coup, avec 450 kil. de poudre l’effet fut terrible : le projectile pénétra dans la mer dont il semblait suivre la surface comme ferait un énorme cétacé, puis il éclata en produisant une détonation terrible. La ville de Douvres fut ébranlée ; les verres du phare, épais de plusieurs centi-
- p.551 - vue 551/832
-
-
-
- 552
- LE DEVOIR
- mètres, volèrent en éclats ; d’innombrables fenêtres de la ville en firent autant. Les experts ont déclaré les effets très satisfaisants.
- *
- * *
- Mercredi soir, à Walthanstowe, près de Londres, un forgeron a noyé dans use citerne trois de ses enfants, âgés de trois ans et demi, deux ans et demi et un an et demi. Puis il a assommé, en présence de leur mère alitée, ses deux derniers enfants, deux jumeaux, âgés seulement de sept jours. Devant le juge d’instruction, l’assassin a déclaré qu’il avait tué ses enfants pour en finir avec la misère.
- Lecteurs, tirez vous-même les conséquences.
- AUTRICHE
- Troubles à Vienne, troubles à Buda-Pesth, troubles en Croatie. A Vienne il a fallu déployer contre quelques centaines d’ouvriers socialistes, irrités de la suppression arbitraire de l’un de leurs journaux, un régiment d’infanterie et un régiment de cavalerie. A Buda-Pesth les troubles avaient le caractère anti-sémitique. Une foule hostile s’était assemblée sous les fenêtres de la famille Scharf, déchargée par le jury de Nyiregyhasa de l’accusation absurde d’avoir égorgé rituellement une chrétienne.
- En Croatie l’émeute était nationale, les habitants d’A-gram réclamaient et ont obtenu l’enièvement d’inscriptions publiques et officielles faites en langue hongroise. C’est que l’empire autrichien ne représente ni une nation ni une confédération de peuples libres, mais un faisceau de nations liées ensemble par une tyrannie. Le jour n’est peut-être pas loin où le faisceau éclatera.
- ESPAGNE
- La Epoca, parlant du voyage du roi Alphonse en Allemagne, voyage projeté mais non encore résolu,dit que les journaux français croient à tort que le but de ce voyage serait de conclure une alliance avec l’empereur Guillaume.
- La Epoca déclare que si Alphonse XII voulait négocier une pareille alliance, il y emploierait ses ministres et ses ambassadeurs, sans faire de bruit. Il n’irait pas lui-même en Allemagne.
- Elle ajoute que le roi va assister aux manœuvres de l’armée allemande et voir en Autriche les parents de la reine d’Espagne. Il n’a pas d’autre but.
- ITALIE
- Le seul ministre italien qui ait vraiment fait son devoir dans la catastrophe d’ischia, M. Genala, vient de rentrer à Rome, après vingt jours et vingt nuits employés sur les lieux à créer et à maintenir par une surveillance assidue le service des recherches, des travaux, des secours, de la police. Le peuple de Rome lui avait préparé une ovation à laquelle il a voulu et su se soustraire.
- SUISSE
- Le correspondant genevois du Daily News annonce qu’un léger tremblement de terre, précédé d’im bruit souterrain, a eu lieu dans l’Engadine. Le centre du mouvement paraît se trouver dans les environs de Schuls, et la commotion a été ressentie également à Pontresina etTarasp.
- ETATS-UNIS
- Une dépêche adressée de New-York au Morning-Post annonce que la tlorissante ville de Rochester (Minnesota) vient d èlre détruite par un cyclone.
- En moins de trois minutes, la moitié de la ville, qui compte 5,000 habitants, a été réduite en poussière. On a déjà recueilli quarante morts et une centaine de blessés.
- Il paraît que les villages environnant la ville ont également souffert, et on estime le nombre des morts dans ces parages à trois cents.
- Dans un train qui passait à proximité de Rochester, un passager a été enlevé par la violence du vent ; vingt autres ont été tués et trente-cinq blessés.
- ALLEMAGNE
- Ah quel plaisir d’être Prussien 11
- Quelques chiffres intéressants, cités par le Paris :
- « D’après une statistique du gouvernement prussien, il résulte qu’en 1872 le nombre des personnes naturalisées prussiennes s’est élevé à 6,751, et celui des personnes ayant échangé celte nationalité contre une autre, à 83,925. Au cours des dix années, de 1872 à 1882, 481,003 personnes ont échangé la nationalité prussienne contre une autre, et 68,553 i’ont acquise.
- * ¥
- Le pape laisse paraître dans une lettre adressée aux cardinaux de Luce, Pitra et Hengenreuther le dépit que lui a donné la réponse de M. J. Grêvy. Il a pour se dédommager la roideur hautaine dont il vient d’user envers M. Bismarck. Le diocèse du prince évêque de Breslau étant moitié prussien, moitié autrichien, il y avait ces jours-ci à donner à l’évêque uu coadjuteur saus même en aviser le gouvernement prussien. Petite vengeance. Toutes les concessions que Bismarck a faites récemment la curie romaine les accepte et en profite, mais elle n’en devient point plus conciliante ; tant qu'il subsistera un iota des fameuses lois de mai elle restera intraitable. C’est qu’en trahant avec le Kulturhampf le catholicisme n’avait pas véritablement en face de lui la Libre Conscience, mais une simple machine politique. Qu’arrivera-l-il en France et en Belgique où on lui oppose tout simplement l’instruction lâïqne c’est-à-dire l’émancipation de la pensée ? On le verra bien, avant que dix ans se soient écoulés.
- » ¥
- On lit dans la Gazette de Metz :
- « Le gouvernement commence à procéder sévèrement contre M. le vétérinaire Antoine, qui est accusé de « conspiration contre la sécurité de l’Empire » (en français dans le texte allemand).
- * On a opéré une perquisition dans son logement. A cette occasion l’autorité a saisi différents documents, ainsi que la correspondance de M. Antoine. On a également procédé à une perquisition dans l’imprimerie Bou-tilliot, dans laquelle devait paraître Metz, le journal projeté par M. Antoine. Ce dernier a l’intention de se rendre à Berlin pour prendre part aux travaux de la session. Il trouvera certainement dans la capitale l'accueil qu’il mérite.
- » Les mesures prises à l’égard de M. Antoine à la suite des pourparlers qui ont eu lieu entre le ministère et le parquet ont 'été connues du public au moment même où arrivait de Berlin un article de la Gazette nationale reprochant au gouvernement d’Alsace-Lorraine de ne pas sévir contre le député de Metz. »
- La Gazette d'Alsace-Lorraine fait les réflexions suivantes :
- « Nous ignorons si M. Antoine est réellement mis en état d’accusation, ainsi que l’affirme la Gazilte de Metz ; supposons même que cela soit, la Gazette reconnaîtra parfaitement la différence qui existe entre la procédure qu’eile avait recommandée et l’enquête judiciaire qui vient d’être ouverte.
- » La Gazette de Metz demandait l’expulsion de M. Antoine la convocation du Parlement qui a eu lieu dans l’intervalle prouve suffisamment le peu d’importance d’une pareille mesure. »
- Ce qu'il y a d’admirable, c’est que la Gazette de l'Allemagne du Nord se plaint de provocations imaginaires
- p.552 - vue 552/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 553
- tandis que les Allemands ne cessent de nous vilipender. Car, ainsi que le fait remarquer M. Auréiien Scholl dans l'Evénement, il y a en Prusse vingt ou trente chansons contre les Français, et il n’y en a pas une seule chez nous contre les Allemands :
- Voulez-vous savoir ce que chantent les Prussiens?
- « Malheur à vous, Français ! L’instant de votre mort a sonné. Le sabre des cavafiers est rouge de votre sang. Le sang allemand bout dans les veines de nos braves : ils n’ont qu’un désir, une joie : massacrer les Français!»
- Autre guitare :
- i L’Allemagne étincelle d’esprit et de vigueur autour des pots de bière.
- « jurons d’anéantir tout ce qui est français, tout ce qui n’est pas allemand ; jurons autour des pots de bière. »
- CHANSON DES HOUSSARDS
- « Dans les bataille rien n’est plus gai que les hous-sards.
- « En avant ! le sabre et le pistolet au poing.
- « Ces hommes parlent français ; nous ne les comprenons pas. Tranchons-leur la tête pour les faire taire. »
- Dans la chant intitulé : Où est le Rhin ? les lecteurs de la Gazette de VA llemagne du Nord nous réclament la Bourgogne, après l’Alsace et la Lorraire !
- « Nous referons l’honneur allemand, dit le barde prussien, aux dépens de ia gloire française, et nous nous établirons en maitres sur les deux rives du Rhin. »
- Voici le bouquet :
- « Hurrah ! hurrah ! Nous chantions ce refrain pendant les longues marches, en nous exerçant à la, guerre future. Reprenons-le,puis qu’on va se battre. Tombons sur les Français.
- « Mon*cher monsieur français, comment vous portez-vous ? Vous tiendrez-vous tranquille et sage cette fois-ci? Tu as beau faire, braver, ruser, mentir, tu en auras bientôt assez. *
- « Recommençons la danse. A Paris ! Paris est notre but. Nos pères*deux fois y ont déjà ôté. A notre tour.
- « Hurrah! hurrah! tombons sur les Français !
- Et voilà ce qu’écrivent en prose et en vers, voilà ce que disent non seulement chez eux, au-delà du Rhin, mais chez nous, à Paris, dans les tavernes, les gens qui 6e plaignent de nos provocations.
- Est-ce assez étincelant d’esprit, hein ?
- ----—esÊaEHHSSSfessF*----
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen(1)
- X
- Quelles que fassent les combinaisons que Robert Owen formait dans le cours de ses méditations pour la réalisation de ses plans grandioses d’avenir, il ne perdit jamais de vue les détails quotidiens grâce auxquels il suivait le progrès des mesures adoptées pour laméliorer les allures et le caractère du personnel placé sous sa direction, et se rendait compte des changements utiles à y apporter suivant les circonstances. Il reconnut que par suite des habitudes contractées sous la défectueuse administration des
- U) Voir les précédents numéros du Devoir.
- ondés de pouvoirs de M. Dale, les petits vols étaient devenus extrêmement communs. Pour prévenir cet abus, il imagina une série de moyens de contrôle dont l’expérience démontra l’efficacité, et à l’aide desquels, lorsqu’un délit de ce genre était commis dans un service, le contre-coup s’en faisait sentir aussitôt dans un autre. Afin de compléter le système, et compenser les défauts qu’il pouvoir avoir en comblant les lacunes, il se faisait présenter tous les matin un rapport sur toutes les opérations de la veille, et très fréquemment les balances de chaque service, de façon à bien faire pénétrer dans les esprits la conviction qu’il avait l'œil à tout, qu’il était au courant de tout, et que rien de repréhensible ne pourrait passer inaperçu.
- Un de ces moyens de contrôle relatif à la conduite des travailleurs, il nous le fait connaître en déclarant qu’il avait été très efficace. Il avait fait placer derrière chaque ouvrier un morceau de bois carré d’environ deux pouces de long et un de large, peint de différentes couleurs sur ses quatre côtés, un côté noir, l’autre bleu, un autre jaune et le quatrième blanc. Ce petit indicateur était effilé en pointe au sommet, et arrangé de manière à pouvoir être suspendu à un fil de fer, en présentant l’une de ses faces de front, laquelle indiquait la conduite du travailleur, durant la journée de la veille. Le noir voulait dire conduite mauvaise, le bleu moyenne, le jaune bonne et le blanc excellente. Des livrets étaient délivrés pour chaque service, et les couleurs de l’indicateur y étaient chaque jour inscrites au crédit ou au débit de l’individu, traduites par les nombres 1, 2, 3, 4. Les chiffres inscrits au carnet additionnés, et la moyenne établie tous les deux mois ou six fois par an, lui permettait de voir d’un coup d’œil comment tous les ouvriers s’étaient comportés pendant l’année. On n’en faisait point mystère d’ailleurs, et la chose se pratiquait ouvertement au vu et au su de chacun. Le personnel savait que le patron examinerait l’ensemble du livret et qu’il apprécierait la valeur de chacun d’après ses indications soigneusement conservées. Dans le cas où un ouvrier jugeait qu’une injustice avait été commise envers lui, la voie d’appel lui était ouverte.
- Lorsqu’on commença à appliquer ce système, il y eut d’abord beaucoup de marques noires et beaucoup de bleues, mais graduellement elle firent place aux jaunes et aux blanches. Grâce à ce procédé, il suivait régulièrement les changements en mieux qui s’opéraient, et à la fin il put constater qu’il avait réussi à faire disparaître presque tous les abus si adondants lorsqu’il avait pris la direction des usines.
- Pendant huit ans il poursuivit tranquillement sa
- p.553 - vue 553/832
-
-
-
- 554
- LE DEVOIR
- tâche faisant tout ce qu’il pouvait pour améliorer hommes et choses, avant de se risquer dans des expériences plus générales et plus importantes sur lesquelles fonder son appel au public et à la législature, afin d’obtenir telles modifications générales dans le régime des manufactures qui pussent remédier à ses maux les plus criants et les plus funestes. Dans cette pensée, il porta d’abord son attention sur les très jeunes enfants. L’installation des maisons des travailleurs n’était pas favorable au bon développement moral de la jeunesse. L’espace y était trop limité pour que la mère put vaquer aux travaux du ménage sans être gênée par la présence des enfants, et sans être portée à les bousculer et à leur parler sur un ton très préjudiciable à la formation de leur caractère. « Dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, dit-il, les parents ignorent complètement la bonne méthode de traitement des enfants » Il est certain que cette remarque est parfaitement juste pour la mase des travailleurs des districts manufacturiers.
- Il vit les nombreux inconvénients que cet état de choses offrait pour la suite de l’existence des enfants ; mais il se rendit compte en même temps des obstacle multiples que devait rencontrer toute tentative qu’il pourrait faire pour y rémédier. Construire et garnir des bâtiments tels qu’il les jugeait nécessaires à l’éducation convenable de la jeunesse exigeait une dépense en premier lieu d’environ 5,000 livressterling (125,000 fr.), et cela fait, il fallait consacrer une somme annuelle considérable pour les entretenir et les maintenir en état de bien fonctionner. Il avait la conviction qu’à un moment donné ces déboursés donneraient une compensation satisfaisante dans l'amélioration d u caractère des enfants aussi bien que des parents ; mais il était tenu aussi de ne pas oublier que ces associés n'étaient entrés dans l’affaire qu’en vue des bénéfices de la filature de coton, C’étaient des commerçants, et ce qu’ils regardaient avec satisfaction à la fin de l’année, c’était le bilan de l'exercice et non point Je rapport concernant le progrès moral du personnel employé dans la manufacture.
- Il y avait en outre les préjugés des parents qui, il le sentait bien, auraient de la peine à consentir à se séparer de leurs enfants à un âge si tendre durant toute la journée comme il le fallait, à son avis, pour atteindre le but. Mais la difficulté la plus sérieuse peut-être consistait dans l’opposition qu’il rencontrait à toutes ses idées chez la ministre de la paroisse. Ce gentleman considérait l’associé directeur de New-Lanark comme un innovateur dangereux, dont il devait en conscience surveiller de très près
- les procédés, et lui faire de l’opposition par tous les moyens en son pouvoir, lorsqu’il le suspectait d’empiéter même le plus indirectement et le plus faiblement que ce fut sur ses droits de ministre de la paroisse, pour la direction spirituelle et morale du peuple.
- Avec les idées qu’il avait sur l’éducation et la formation du caractère, il était impossible que Robert Owen put permettre à un ministre quelconque de la religion de s’ingérer dans la mise en pratique de ses plans, mais il était tout aussi déraisonnable d’espérer qu'un ministre quel qu’il fut, soucieux du bien être de son troupeau, secondât des expériences d’où sa participation active était exclue, sans y faire opposition.
- Néanmoins la première difficulté qu’Owen rencontra vint de ses co-associés. Il avait soigneusement mûri ses plans et fait ses estimations avec toute la précision nécessaire. Les mesures qu’il avait déjà adoptées avaientgrandement amélioré lapopulation, et après avoir constaté les résultats de ses travaux au profit de l’établissement pendant près de neuf années, il esquissa les changements qu’il se proposait d’opérer en signalant les avantages qu’il en attendait, mais ses propositions allaient tellement au delà des vues de ses associés, qu’ils en furent sérieusement alarmés. Les principaux membres de la société vinrent de Londres et de Manchester visiter l’usine, et y restèrent quelques jours de façon à en faire une inspection complète. Us furent très satisfaits de tout ce qu’ils virent, et en se retirant ils promirent d’expliquer pleinement ses idées aux autres associés.
- Lorsque tous les associés de Londres et de Manchester se réunirent à la suite de cette inspection,ils décidèrent de lui faire cadeau d’un plateau en argent comme gage de leur satisfaction; il envisagea cela, nous dit*il, comme de bonne augure. Toutefois quelques-uns d’entre eux étaient timides, et quelques mois après il en eut une nouvelle visite. A cette députation il exposa les mesures qu’il comptait prendre, pas à pas, et il indiqua les effets qu’il espérait les voir produire. Ils hésitèrent, tergiversèrent, firent des objections ; mais lui déclara nettement et fermement qu’il ne pouvait continuer à diriger“l’éta-blissement qu’en réalisant les plans qu’il reconnaissait les meilleurs. Jusqu’à ce moment ses applications avaient complètement réussi, et si iis refusaient de le suivre dans sa marche en avant, il était prêt de faire une offre pour l’acquisition de l’établissement, qu’ils auraient à accepter de sa part ou à lui donner. Us lui demandèrent d’indiquer le chiffre qu’il était disposé à en offrir, et il dit qu’il était prêt à le payer 84,000 livres. Ils prirent cette proposition
- p.554 - vue 554/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 555
- en considération, et finirent par accepter l’offre de se retirer. Le prix était avantageux et donnait un bénéfice sérieux sar le prix primitif d’acquisition de 60,000 livres; augmentation satisfaisante dans l’espace de neuf ans ; il est vrai qu’une partie de cette plus-value était due, sans doute, aux améliorations faites et au nouvel outillage.
- On peut dire que c’est à cette époque que commença la lutte soutenue par Owen en faveur des principes. Jusqu’alors il avait progressivement et dans les limites de son expérience quotidienne essayé les idées au sujet du caractère des hommes; et il avait acquis la conviction que le premier et le plus important devoir que les hommes puissent s’imposer à eux-mêmes c’est l’éducation convenable de la jeunesse, et sa pensée bien arrêtée était de prouver que ce devoir était étroitement lié avec ceux de la grande industrie à laquelle il présidait. Il vit grandir autour de lui la portée de l’entreprise qui devait finir par englober toute la population laborieuse de la contrée, et en même temps, comme conséquence desbénéfices qu’elle donnait, il voyait grandir le système d’intense égoïsme individuel qui agit généralement sans aucun souci du bien public. Les fruits naturels d’un pareil système appliqué dans cet esprit se manifestaient clairement de tous côtés. La santé, la morale et le bien-être des ouvriers déclinaient rapidement sans rien qui put paraître un avantage compensateur, en dehors de la fortune qui affluait dans les mains des classes manufacturières.
- L’intérêt individuel s’établissait en maître, comme la seule et unique force régulatrice dans tout ce qui avait rapport aux affaires. Il est certain que sa puissance est considérable toujours en tant que mobile des actions, et qu’il y a lieu, par conséquent de tenir compte de son influence reconnue, mais non pas au point d’exclure toute autre action, combinée en vue du bien général que dans certaines circonstances les initiatives individuelles sont le plus souvent impuissantes à produire. Le droit de s’unir appartient à tous les hommes de toutes les classes et communautés, et aux travailleurs autant qu’à tous les autres hommes ; et les trades’unions et autres combinaisons formées depuis que la faculté de s’associer a été légalement accordée ont fait d’excellentes choses.
- Lorsqu’Owen opérait à Lanark, cette faculté n’existait point, et par conséquent les travailleurs du pays -dans toutes les industries se trouvaient entièrement à la merci de leurs patrons. Individuellement, ils étaient trop faibles pour rien faire, et les lois sur les coalitions les empêchaient d’agir collectivement soit pour l’attaque soit pour la défense. Ce qu’ils ont fait
- depuis que ces lois injustes ont été rapportées, au moyen du trade unionisme et de la coopération aurait pu être commencé bien des années platôt, et des résultats bien plus considérables auraient été obtenus.
- Les propositions d’Owen à l’époque où elles furent faites étaient admirablement appropriées à l’état de choses alors existant. A ce moment-là, aucune nation ne faisait concurrence à l’Angleterre pour le commerce du coton. La concurrence n’existait qu’entre les manufacturiers nationaux, et les prix dans leur tendance à la baisse n’étaient maintenus que par la moyenne des bénéfices ambitionnés, ajoutés au prix de revient de la production.
- L’accomplissement des devoirs sur lesquels Robert Owen avait insisté aurait grandement ajouté au bien-être des travailleurs, mais il n’est point aussi certain qu’ils eut augmenté sensiblement les frais de la production. Sa propre expérience pratique lui faisait sentir que le perfectionnement du peuple, en tant qu’hommes ou femmes aussi bien que comme travailleurs, aurait plus que couvert les frais, et à en juger par ses succès comme manufacturier pendant la durée de l’expérimentation, on peut croire qu’il était dans le vrai. Il y avait encore d’autres avantages, sur l’importance desquels il est maintenant inutile de s’appesantir ; mais il n’est pas besoin de grands efforts d’imagination pour comprendre qu’une institution de bonne volonté, d’amitié et de coopération, en fait de grandes industries du pays, entre employés et patrons aurait produit de bien plus sérieux résultats en faveur de toutes les classes, que tout ce que nous pouvons voir autour de nous aujourd’hui.
- [A suivre).
- HUÉ
- L’amiral Courbet doit, en ce moment, faire le siège de Hué Peut être même la capitale de l’Annam est-elle déjà au pouvoir de nos troupes. Voici sur la cité annamite et ses environs, des renseignements que nous trouvons dans un ouvrage publié par M.Postel, ancien magistrat à Saïgon ;
- C’est à Hué, l’antique cité ciampoise, fortifiée au commencement du siècle actuel par le colonel Olivier, que réside le roi Tu-Duc. La mystérieuse capitale de l’Annam se dresse sur la rive gauche du Throung-Thien, à vingt kilomètres de la mer, où Touan-An, petit village de 1,400 habitants, lui sert de port.
- Les abords de la rivière sont défendus par une barre, difficile amoncellement de sables charriés par
- p.555 - vue 555/832
-
-
-
- 556
- LE DEVOIR
- le fleuve, sans cesse repoussé, déplacé, démoli et reconstruit par les courants de marée à 1,300 mètres de l’embouchure. C’est une sorte de chapelet de bancs inégaux sur lesquels le flot se brise furieusement pendant toute l’année. Cette barre n’offre jamais une profondeur d’equ dépassant 3m 50 ; elle devient impraticable dès qu’il y a un peu de vent et de mer, et se confond alors dans la ligne continue des brisants. Des faisceaux de bambous, disposés à la limite des divers bancs, indiquent les passes. Quatre forts en mauvais état, et comprenant à peine une garnison totale de 200 hommes, défendent cette embouchure, large de 350 mètres. Une simple poignée d’aventuriers bien décidés enlèveraient prestementcette position, qui pourtant donnerait à réfléchir si jamais elle était confiée à d’autres mains, d’autant plus que un peu plus haut, deux barrages successifs, composés chacun de deux rectangles présentant respectivement une double ligne de solides pilotis, s’avancent en formant un angle de 60m et ne laissent entre eux qu’un passage d’une vingtaine de mètres ; six fortins, flanqués de «miradors » (postes de veille), complètent, sur les deux rives, ce système de défense que les Annamites, abandonnés à leurs seule inspirations, n’eussent jamais inventé. Ajoutons que c’est dans le port de Touan-An que la flotte de guerre hiverne, ce qui permet d’y admirer pendant de longues heures son déplorable délabrement.
- Continuons à remonter le fleuve. Au village de Vhoui-teu, situé à 9 hilomètres en amont, on rencontre, sur la gauche, le confluent de la rivière de Ba-truc. Toute cette plaine est cultivée en rivière : aussi le paysage est-il triste et monotone. Il ne reprend un air gai et animé qu’au village de Than-Phenoc ; à partir en effet, de la jonction des deux cours d’eau, une végétation puissante et variée, au milieu de laquelle se dérobent de nombreux jardins et de jolies cases, vient heureusement modifier la physionomie du pays. Barques et sampans chargés de denrées s’entrecroisentdans toutes les directions. De distance en distance, de petites pagodes votives témoignent de la superstitieuse piété des riches notables ; l’emplacement en est toujours gracieusement choisi. On arrive ainsi à Mang Ca, le port intérieur de Hué, où d’innombrables innques annamites ot chinoises encombrent le fleuve qui mesure alors 150 mètres de largeur et de 4 à 8 mètres de profondeur. Le chargement de ces bateaux, en dépit de leur extérieur misérable, représente des valeurs énormes ; sous les nattes et les feuilles à couvrir les cases, marchandises à la portée du vulgaire, on trouverait des baiiuts de soie, du poivre, de l’ivoire, du sucre, de la canelle, du cardamome, du curcuma, de l’in- 1
- digo, du tabac, du thé, de l’opium introduit en contrebande, des étoffes de luxes, des porcelaines, des objets d’art en ivoire, en argent et en bronze, des armes, des meubles en bois sculpté ou incrusté de nacre, etc., etc.
- Au bout du village on aperçoit enfin « Tang-Hué », « la Ville », c’est-à-dire deux lignes de bastions qui fuient à l'angle droit, de distance en ditance, des portes de style chinois et, sur les murs, de petites huttes de paille protégeant l’artillerie contre les intempéries des saisons Adroite, un canal, d’environ 40 mètres de largeur et traversé par deux ponts de bois, se prolonge tout d’un trait à perte de vue, tandis que le fleuve s’éloigne à gauche en laissant une grande île boisée entre lui et un nouveau canal. Suivons celui-ci, longeons un petit ouvrage avancé et quelques cales sèches sur lesquelles sont halées de grandes pirogues, tournons à droite, puis, au bout de 300 mètres, prenons un nouveau coude à gauche : cette fois, le canal se continue en ligne droite, sur une longueur de 1,800 mètres, baignant presque le pied de la légation française. Cet édifice jouxte la Case des Ambassadeurs. C’est un véritable palais de briques et de fer, ayant environ 35 mètres de façade, un rez-de-chaussée et un étage, et qui n’a pas coûté moins de 1,000,000 de francs. A l’extrémité du canal, le fleuve, partagé encore par une seconde île, reprend une largeur de 400 mètres : c’est à ce point qu’il se subdivise, à une distance de quelques kilomètres de la place, en deux branches, le Vian-Deuong et la rivière de Fou-Came, qui sont les deux bras occidentaux de son delta, etvont se jeter l’un et l’autre dans l’immense lagune de Cao-Haï. Toute cette voie fluviale est également des plus animées.
- Au débarcadère de la légation française vientabou-tir la seule grande route du royaume, celle de Tou-rane à Hué, se prolongeant jusqu’à Ha-Noï. C’est donc, pour notre établissement, une tête de ligne importante. En face, le front sud de la citadelle. Le glacis n’a pas 100 mètres de large, et les bastions sont entourés d’un fossé qui, large de 40 mètres, n’offre guère plus aujourd’hui, par suite de son mau-| vais entretien, qu’une profondeur variant entre j lm,50 à 2 mètres. La partie des remparts élevée à 4 | mètres au-dessus des fossés est en briques, les fon-I dements en pierre. Ce côté, comme les trois autres,
- ! présente une ligne de six bastions dont chaque face ! est armée de 5 pièces, et chaque flanc de 3 pièces,
- ; soit 16 pièces par bastion. En comptant celles de ; l’ouvrage à cornes au N.-E. et de l’ouvrage pentago-! nal au S., on peut évaluer le chiffre total de cette artillerie à 400 pièces; mais tout cela ne vaut pas grand’cliose.
- p.556 - vue 556/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 557
- Dix portes et autant de ponts de pierre jetés sur les fossés donnent accès dans la citadelle. A l’angle S.-O. de la place s’aligne un troisième canal, artificiel comme les deux précédents ; on remarque en face la somptueuse habitation dont le roi fit cadeau au bourreau de le cour en 1873. Un peu au delà, à un kilomètre et demi environ, on rencontre le village catholique de Kim-Long, résidence centrale des missionnaires français, auxquels l’Annam doit l’introduction de la culture,devenue fructueuse,du caféier: les diverses plantations entreprises parces religieux sont toutes, du reste, admirablement tenues. Mais ils sont à peine 80 dans les dix provinces pour suffire aux besoins, tant spirituels que matériels, de 45,000 chrétiens : les voyageurs doivent regretter leur petit nombre, car les indigènes catholiques sont les seuls qui témoignent de la déférence aux étrangers. La résidence de l’évêque est non loin de là.
- L’enceinte que nous venons de décrire en renferme toutefois une aitre également carrée, mais non fortifiée, de 700 mètres de côté, et dans laquelle se trouvent les cases royales entourées de jardins. La ville proprement dite est donc comprise entre ces deux enceintes. Elle possède d’ombreuses promenades, de larges places, des voies amplement tracées ; ses maisons elles-mêmes respirent un air d’aisance auquel on n’est pas accoutumé dans ce pays. Outre ses nombreuses cases de mandarins, de bourgeois et d’ouvriers, on y voit : au N., la préfecture, les collèges, les magasins de riz et les magasins d’argent ; à l’E., et à l’O., les ministères et les casernes ; au S., des magasins et des arsenaux contenant, d’après les assertions officielles, 4,000 pièces, engins plus curieux, à coup sûr, que redoutables. Quant à l’enceinte royale, jusqu’à présent, nul Européen n’a été assez heureux pour être admis à l’honneur de la franchir. On doit donc se borner à supposer que les impénétrables palais de Tu-Duc contiennent d’assez belles collections d’objets d’art, surtout de provenance chinoise, et même quelques trésors d’un total respectable ; mais il est impossible de rien déterminer de précis sur ce curieux sujet.
- Somme toute, on ne pouvait choisir un meilleur emplacement pour bâtir la capitale, bien que ses défenses artificielles aient aujourd’hui singulièrement perdu de leur valeur.
- L’Européen qu’aucun titre officiel n’amène dans ce pays ne pourra visiter, pendant longtemps encore peut-être, que les faubourgs de Dieu-Deuoc, de Kieu-Dinget de Mang-Ca, tant la défiance des mandarins s’ingénie à fermer à tout étranger les portes de la ville proprement dite. Dans ces localités, les habita-
- tions, groupées autour du marché, sont entourées de jardins, ce qui leur donne un aspect gai.
- Mais leurs seuls édifices remarquables sont les pagodes, et encore ne méritent-elles pas toutes qu’on se dérange.
- M. Dutreuil d8 Rhins estime que la population de •Hué ne doit pas dépasser 30,000 habitants, et que celle des faubourgs groupés dans un rayon de 4 kilomètres est à peu près la même; soit un chiffre de 60,000 âmes environ pour l’agglomération totale. Quant à son commerce, le même voyageur l’estime de la façon suivante. En comptant — ce qui est compter largement — un voyage pour les 7 corvettes (d’un tonnage de 150 tonneaux), trois voyages pour les 150 jonques annamites (d’une moyenne de 20ton-neaux), et quatre voyages pour les 16 jonques chinoises (d’un tonnage moyen de 90 tonneaux) qui fréquentent Touan-An, on arrive à un total d’environ 15,000 tonneaux de riz qui entrent chaque année dans le port de Hué, sur lesquels 10,000 viennent des ports du nord, principalement de Nam-Dinh (Tong-Kin).
- Quant aux exportations, elles doivent être peu considérables. Mais les autres marchandises d’importation, sur lesquelles on n’a point de chiffres suffisamment exacts pour être cités, les mandarins s’efforçant d’atténuer autant que possible les ressources de leur pays, de peur d'attirer sur lui l’attention des étrangers, et particulièrement la nôtre — les autres marchandises d’importation sont nombreuses et riches : elles consistent surtout en beaux bois de construction et d’ébénisterie, en soie, en coton, en tabac, en thé, eu épices, en drogues,en ivoire, généralement en tous produits étrangers quelconques, et aussi en opium de contrebande, denrée rigoureusement prohibée dans tout le royaume. Aussi, faisant abstraction de l'argent (lingots et sapèques), M. Dutreuil de Rhins n’hésite pas à estimer à environ 3,000,000 de francs, et plutôt au-dessus qu’au-dessous de ce chiffre, la valeur réelle des importations et exportations.
- La route de Hué à Tourane, que nous avons signa-lée plus haut, comprend une distance de 97 kilomètres entre les deux villes, et de 104 kilomètres, si l’on part du mouillage de cette dernière en faisant le tour de sa baie. Cet espace, divisé en 8 trams ou relais de poste, est franchi par les courriers en 27 heures. Par mer, la distance est de 45 milles, exigeant une moyenne de 7 heures de traversée.
- p.557 - vue 557/832
-
-
-
- 558
- LE DEVOIR
- LA SAGESSE ANTIQUE(,)
- XXXIII
- Origine «lu mal
- Ce n’est pas le ciel qui perd les hommes, les hommes se perdent eux-mêmes en transgressant ses lois éternelles. Chou-King.
- Tu connaîtras aussi que les hommes s’attirent leurs malheurs volontairement et par leur propre choix.
- Misérables qu'ils sont, ils ne voient ni n’entendent que les biens sont près d’eux.
- Les choses avaient été créées dans l’état le meilleur pour chacun.
- Le mal ne venait pas de Dieu.
- La mort de l'essence raisonnable c’est l’ignorance et l’impiété. L’ignorance de ce qui est bon précipitant nécessairement dans l’esclavage de ce qui est mauvais : esclavage dont il est impossible de s’affranchir que par le retour à l’Intelligence et à Dieu qui se fait par la réminiscence.
- Pythagore.
- Ne souffrez jamais que l’orgueil domine ou dans vos pensées, ou dans vos paroles : car c’est par l’orgueil que tous les maux ont commencé.
- Tobie.
- Dieu n’a point fait la mort, et il ne se réjouit point de la perte des vivants.
- Il a tout créé, afin que tout subsiste : toutes les créatures étaient saines dans leur origine : il n’y avait en elles rien de contagieux ni de mortel et le règne des enfers n’était point alors sur la terre.
- Car la justice est stable et immortelle.
- Mais les méchants ont appelé la mort à eux par leurs œuvres et par leurs paroles : et la croyant amie, ils en ont été consumés ; ils ont fait alliance avec
- elle, parce qu’ils étaient dignes d’une telle société.
- La Sagesse.
- Quand la concupiscence a conçu, elle enfante le | péché ; et le péché étant accompli, engendre la mort. î
- Que nul ne dise, lorsqu’il est tenté que c’est Dieu | qui le tente; car Dieu est incapable de tenter et de ! pousser personne au mal. f
- Mais chacun est tenté par sa propre concupiscence, qui l’emporte et qui l’attire dans le mal.
- Saint'Jacques.
- Le mal vient de toi.
- (A suivre) Koran.
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, exceptés les N0i des 28 janvier, 27 mai et 8 juillet 1883
- PIERRE MORIN OU L’IVROGNERIE01
- (Suite)
- « Tiens, fit-il, Marie est malade? — Oui » répondit Rosalie, sans rien lui expliquer, craignant que la petite ne crût à la mauvaiseté de son père.
- Pendant quinze jours elle la soigna sans la quitter d’une minute. Au bout de ce tempe, sa fille se trouva guérie ; mais il ne restait ni argent ni pain dans la maison, et Pierre avait vendu leur couverture pour une bouteille d’eau-de-vie.
- La mesure était comble. Ne voulant plus exposer Marie à un pareil danger, elle lui dit, un jour que, moins ivre que d’habitude, il pouvait la comprendre : « Pierre, tu as mangé notre dernier morceau de pain,vendu notre lit. J’ai trouvé une place; je vais y demeurer. — Tu ne me quitteras pas dit-il; j’ai le droit de te garder. — Je le sais, répondit-elle avec calme; si la séparation eût coûté moins cher, je l’aurais demandée; mais ce moyen n’est pas à la portée du pauvre monde. Je pars ; tu ne sauras jamais oùj’irai. »
- Elle avait fait un petit paquet de ses hardes et tenait Marie par la main. Morin s’avança pour la retenir ; l’enfant jeta un cri d’effroi. « Tu as" peur ! dit-il en riant d’un rire bête ; eh bienl bon voyage ! Je me soûlerai au moins tout à mon aise, sans entendre vos criailleries. » Et avec ce prompt changement,particulier aux ivrognes, il se mit à danser.
- Lorsqu’elle avait formé le projet de quitter le pays, Rosalie avait songé à une cousine qui habitait la ville ; ce fut de ce côté que les deux abandonnées se dirigèrent. Elles avaient déjà fait quatre lieues; les jambes de Marie fléchissaient, et un peu de pain et de fromage ne l’avait guère restaurée. La nuit approchait, une nuit de mars, humide, sombre, froide, avec du grésil et le vent qui pleurait dans les branches nues. Leurs sabots clapotaient dans la boue. La route déserte se déroulait toujours. A droite, au coin d’un taillis, se dressait une petite maison; la lumière passait à travers les fentes du contrevent. Une bourrasque terrible se déchaînait; les arbres se tordaient; le chemin ruisselait; leurs vêtements mouillés se collaient, et la pluie leur fouettait la figure. « Je ne peux plus marcher, dit l’enfant. Mère; frappe à la porte. » La pauvre femme frappa du bout de son sabot. Un vieux tout ratatiné vint ouvrir : « Que voulez-vous? demanda-t-il. — Hélas! répondit la malheureuse, je vais à la ville pour trouver de l’oHvrage. la nuit est venue, et ma fille ne peut plus marcher. — Entrez, fit le bonhomme; celui-là est riche qui peut secourir une misère plus grande que la sienne. » Rosalie entra, prit place au foyer; et la pauvre Marie étendit ses petites mains, sécha ses hardes et réchauffa ses pieds en passant de la cendre chaude dans ses sabots. Le vieux voulut absolument leur faire manger une couple de pommes de terre.
- De questions en réponses, le brave homme connut bientôt leur histoire. « Je vous plains, dit-il. Malheureusement, je ne puis que cela; mais ça soulage de sentir sa douleur s’appuyer sur un ami. Quel terrible goût que celui de la boisson ! Je suis bien vieux, j’ai bien vu des ivrognes, et je me suis toujours songé : « Relevez l’homme par l'instruction ; détruisez la paresse ; diminuez la misère; l’ivrt'gnerie disparaîtra. Les uns boivent pour oubl er leurs chagrins, les autres par occupation ; tous se dégradent parce que l’ignor«nce leur ôte la dignité d’eux-mêmes. » Mais voici dix heures ; votre enfant s’endort. Vous avez besoin de repos ; il vous faut des forces pour supporter la rude tâche qui vous est imposée. Je n’ai pas de lit à vous donner ; étendez-vous sur cette chaise ; une nuit est bien vite passée.* La Morin le remercia ; et prenant sa fille sur ses genoux, elles s’endormirent cœur contre cœur. Le jour les réveilla. « Allons, fit le bonhomme, mangez une assiette de
- (1) Tous droits réservés.
- p.558 - vue 558/832
-
-
-
- LÉ DEVOIE
- 559
- soupe, et partez ; la ville est encore loin. » Et les deux fugitives se remirent enroute un peu réconfortées. Après cinq heures de marche, elles arrivèreut au but de leur voyage, chez leur cousine, une bonne et digne femme qui tenait un bureau de tabac. Après avoir appris et réfléchi sur la triste position de sa parente, elle lui dit : « Vous n’avez qu’une chose à faire : c’est de vous placer comme domestique. En attendant que je trouve ce qui vous convient, vous logerez et mangerez chez moi. »
- Dès le lendemain, Mme Bardet s’informa auprès de ses pratiques si elles connaissaient une place pour une femme dont elle pouvait répondre.
- Cette marchande était très estimée ; aussi, au bout de trois jours, une vieille dume lui dit en faisant remplir sa tabatière : « Si votre cousine peut venir chez moi, j’ai besoin d’une personne pour me soigner et faire ma cuisine. J’enverrai la petite à l’école; je la nourrirai et la coucherai, et je leur donnerai ceut francs de gages.»
- Cette nouvelle fui reçue comme une bénédiction. Dès le lendemain, la Morin se rendit chez Mme Noroy. On l’installa dans une jolie cuisine où ne manquait ni la vaisselle, ni le charbon, ni les casseroles, ni rien. Le soleil y arrivait gaîment par une large fenêtre et reluisait sur les cuiveries en petits éclats joyeux. Au-dessus se trouvait une chambre, avec une armoire, un bon lit et deux chaises ; c'est là qu’elles devaient coucher. Marie sautait d’uu pied sur l'autre, épousetant, rangant et ré pétant : « Que c’est joli, mon Dieu ! Est-ce bien vrai que c'est pour nous ? » Puis tout d’uu coup, sa petite figure se rembrunit : « Et papa ? » demanda-t-elle. Cette demande si naturelle fit tressaillir Rosalie. Être obligée de cacher à un père l’habitation de son enfant ! «Nous lui écrirons, » fut sa réponse. La petite s’en contenta et se remit à sauter.
- Mme Noroy était une excellente femme ; les peines de la Morin la touchaient vivement ; son courage pour sortir de ia misère l’intéressait ; aus-.d elle lui donna toutes sortes de vieilles nippes pour les vêtir. Marie partait à huit heures pour i’école, après avoir mangé une bonne soupe ; elle revenait collationner à midi, retournait à une heure et rentrait le soir pour dîner.
- Trois ans s’écoulèrent ainsi. Au bout de ce temps, Mme Noroy la plaça dans un atelier de coulure, afin de la mettre à même de gagner sa vie. Rosalie se trouvait aussi heureuse que possible, et la vie, d’abord si sombre, s'éclaircissait; une sorte de douce gaîté remplaçait l’abattement qui suit les grandes inquiétudes. Entendant rarement parler de son mari, elle savait seulement qu’il buvait de plus en plus, qu’il travaillait avec des charpentiers pour gagner de quoi boire, et qu’il avait vendu la maisonnette, « Sait-il où nous sommes ? » telle était la question qu’elle s’adressait souvent. Deux années se passèrent encore. Marie travaillait rudement pour aider sa mère ; on la citait comme une excellente ouvrière. Tout près de chez eux vivait un bon journalier, José Pic’non, avec son fils Etienne, beau gars de vingt ans, maréchal de son état. Ses camarades le nommaient Cœur-d’Or, et il n’avait pas volé son nom. Le père cassait le bois de Mme Noroy et faisait son jardin. La Morin lui rendait mille petits services, comme de laver son linge, de raccommoder ses hardes, de nettoyer sa maison car il était veuf depuis de longues années. Mme Noroy voyait cela avec plaisir; c’est la manière dont les pauvres gens se soulagent entre eux. Etienne voyait souvent Marie, et une véritable amitié s’établit entre eux ; il aimait la Morin comme sa mère, et la jeune fille de son côté, chérissait le père Pichon, Les deux bonnes gens se trouvaient heureux de cette douce affection. Souvenles fois le père et le fils venaient se chauffer le soir au feu de Mme Noroy. Etienne faisait lire Marie, qui à son tour lui montrait le calcul. Cet échange de petits services était la grande jouissance de ces pauvres déshérités.
- Rosalie ne vivait que pour sa fille, se privant de tout pour mettre quelque argent de côté pour lui acheter une robe ou une paire de souliers.
- Un lundi matin qu'elle balayait le devant de la porte, hn homme en haillons, ia blouse percée, sans chapeau ht cravate, le pantalon frangé, enduit d’une couche de
- boue, les souliers en savattes, lui saisit rudement le bras. « Ab ! ah ! fit-il, te voilà donc enfîû, la belle ! As-tu assez couru la prétentaine ? Tu vas revenir chez moi, comme c’est ton devoir. — Jamais, jamais ! s’écria la pauvre femme, qui venait de reconnaître son mari. — Jamais ! laisse donc, la gendarmerie te ramènera un peu vivement chez nous. La femme doit habiter le domicile de son mari, répéta-t-il avec emphase, et mon domicile est pour le moment dans uue cave qui n'a ni porte ni cheminée... Et ma fille, où est-elle ? Je veux la voir. — Jamais, jamais ! répétait la malheureuse affolée. — Au fait, reprit le brigand, je ne tiens pas à votre compagnie ; ce que je veux, c’est ton argent. Tu dois avoir un bon magot, hein ! depuis cinq ans que tu demeures dans cette vieille baraque ? — Misérable ! je ne gagne que notre entretien.
- A suivre). Mme Destriché.
- CHRONIQUE "SCIENTIFIQUE
- On n’a pas oublié la retentissante querelle qui s’éleva entre médecins, il y a quelques années, à propos de sels de cuivre Le procès criminel et la condamnation à mort, sous l’inculpation d’empoisonnement, d’un herboriste de Saint-Denis, du nom de Moreau, en avaient été le point d’origine. Hàtons-nous de rappeler que le principal intéressé n’y prit aucune part. En dépit de la tradition juridique qui veut que le doute s’interprète toujours en faveur de l’accusé, le malheureux fut exécuté trop tôt — tuez toujours, la Science, comme le Dieu de l'inquisition, a bien le temps de reconnaître les siens ! — pour en bénéficier peu ou prou. N’est-ce pas là l'un des « charmes » et des plus recommandables de l’irrémédiable peine de mort?...
- Quoi qu’il en soit, la cadavre décapité de Moreau à peine refroidi, éclatèrent soudain de violentes polémiques. Des savants autorisés, cuirassés de faits et de chiffres, osèrent formuler et prêcher urbi et orM cette stupéfiante et paradoxale affirmation : « Les sels de cuivre ne sont pas vénéneux / » Grand scandale, comme bien on pense ! N’y en eut-il pas même qui poussèrent l’audace et l’indiscipline jusqu’à offrir de démontrer la présence du vert de gris — jadis si redouté — dans les légumes les plus inoffensifs d’allures et de réputation, absolument comme Raspail s’était fait fort de trouver de l'arsenic dans les bras du fauteuil d’un président de cour d’assises ? Mieux que cela ! Le docteur Galippe, qui tenait la tête de cette phalange d’irrespectueux, s’avisa d’essayer directement l’action du cuivre sur des animaux d'abord, puis enfin sur lui-même et plusieurs de ses amis.
- La ligue des antivivisecteurs n’était pas encore fondée (vous m’entendez du reste), car elle n’eùt pas manqué, sans doute, de faire appel aux foudres gouvernementales, afin de forcer le docteur Galippe à intervertir l’ordre de ses expériences... Toujours
- p.559 - vue 559/832
-
-
-
- 560
- LE DEVOIR
- est-il qu’il n’en résulta aucun accident, même au bout d’un temps assez long. Il fallut s’incliner, ce qui, du reste, comme nous avons déjà eu l’honneur de l’insinuer plus haut, n’avait pour l’infortuné Moreau qu’un intérêt aussi platonique que rétrospectif.
- On est, depuis, allé plus loin. Ce n’était pas assez d’avoir établi que le cuivre ne tue pas, il fallait prouver qu’au contraire il guérit. Le mérite de cette originale innovation revenait de droit au docteur Bürq, le célèbre champion de cette doctrine de la métallothérapie, dont il nous faudra bien, un de ces jours, donner ici l’exposé et raconter l’histoire.
- S’appuyant sur des observations sans nombre — jamais démenties, mais toujours vérifiées, au contraire — attestant que tous les individus exposés, parleur profession, par leur cohabitation, ou même par le simple voisinage d’industries à cuivre, à subir journellement une imprégnation cuprique, jouissent généralement, par rapport au choléra, d’une immunité proportionnelle à cette imprégnation, M Bürq, dans une communication à l’Académie des sciences, vient de proposer l’emploi du cuivre, tant à l'intérieur qu’à l’extérieur, comme moyen prophylactique et curatif contre cette menaçante épidémie.
- En résumé : 1° l’application du cuivre à l’extérieur, soit sous la forme métallique (armatures, plaques, etc.), soit en teinture (gilet, chemise, ceinture de flanelle) ; 2° la combustion, dans les appartements, de bichlorure de cuivre dans des lampes à alcool ; 3° l’usage quotidien d’une préparation de cuivre (pilules ou potion) à doses progressives, de bioxyde, par exemple, à la dose de 0 gr. 01 jusqu à 0 gr. 06,en deux fois dans la journée, ou bien de quart de lavement tiède (un le matin et un le soir) contenant suivant les âges de 0 gr. 10 à 0 gr. 20 de sulfate de cuivre; 4° l’usage aux repas de l’eau minérale de Saint-Christau et de légumes verdis par ledit sulfate de cuivre... Tels seraient, à l’en croire, les moyens les plus efficaces de préservation cupriforme contre le choléra.
- La communication a eu, paraît-il, assez de succès pour déterminer le docteur Nocard.l’un de ces héros de la science qui sont partis étudier le fléau en Egypte, à se « cuivrer » de la tête aux pieds, intus et extra, avant de se mettre en route. Il paraît, au surplus, que le procédé n’est pas absolument neuf. Ce n’est pas d'hier qu’on a pu constater l’immunité relative des ouvriers du bronze, et dès 1832, bien avant MM. Galippe et Bürq, bien avant que le mot métallothérapie fût venu grossir la liste des barbarismes médicaux, un certain docteur Mairet, ancien médecin de la marine, était absolument fanatique du
- cuivre et portait un véritable blindage de cuivre dont il recommandait l’emploi à tous.
- Il est vrai que ce n’était là qu’une dévotion isolée, tandis qu’avec M. Bürq le « cuivrage » promet de devenir quelque chose comme une religion. C’est ainsi que disparaissent les plus vieux et les plus robustes préjugés populaires. Pourvu, toutefois, qu’ils ne soient pas remplacés par des préjugés contraires !
- 'niiiinoQQO'iiaiw—
- OUVRAGES REÇUS
- — Des maladies contagieuses et des moyens de les prévenir avec une instruction relative au choléra, 30 centimes • chez l’auteur : Ed. Raoux, à Lausanne, (Suisse). ’
- — La question ouvrière, étudie sociale, par Aug. Godefroy, 14, quai d’Orléans, Le Hâvre.
- LA RÉFORME SOCIALE
- Cercle d’Etudes et de Discussions contradictoires
- Le Cercle a pour but d’instituer dans son sein et de provoquer au dehors, en réunions privées et en réunions publiques, l’examen critique de tout ce qui se rapporte au problème social, afin de déterminer et de répandre les véritables notions de la science.
- RÉUNION contradictoire privée tous les mardis à 8 h. 1/2 du soir, rue Mouffetard 108, bureau de la Philo* sophie de l'avenir.
- Ordre du Jour :
- Elaboration d’un programme de réformes immédiatement praticables nécessaires pour réaliser l’extinction progressive du paupérisme et instituer l’égalité sociale.
- Du changement de l’assiette de l’impôt et de l’accroissement des ressources sociales.
- Moyens proposés :
- Modification des lois actuelles réglant la transmission héréditaire des richesses.
- Liberté de tester.
- Part de la Société dans les richesses laissées par les morts.
- Impôt sur les transmissions testamentaires.
- Suppression de l’hérédité collatérale sans testament.
- Accroissement rapide du domaine public et de son revenu.
- Inaliénabilité du domaine public foncier.
- Ce Programme, le Devoir l’a toujours soutenu, et il l’accepte volontiers, sauf toutefois le dernier article : VInaliènabiliié du domain foncier, qui serait, s’il était mis en pratique, la destruction complète de toute initiative, de toute liberté pour les citoyens, de tout progrès possible pour la société. Celte réserve faite, nous adhérons volontiers à tous les autres points du programme qui est le même que celui indiqué dans « Mutualité Nalio-tionale. »
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- St-Quentia. — lmp. du Glaneur.
- p.560 - vue 560/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. — n° 261 :'Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 9 Septembre 1883
- LE DEVOIE
- BEVUE MS QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau cle Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Union postale
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »» Trois mois . . 3 »»
- Un an . . . . 11 fr. »» Autres pays Un an . . . 13 fr. 60
- ON S’nBONNE
- A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passade des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Discours de M. Godin à la distribution des prix. — Fête de l'enfance au Familistère. — Faits politiques et sociaux. — Drames de la misère et supplices d'enfants. — La question des femmes. — La Sagesse antique. — Pierre Morin ou l'ivrognerie. — Les droits de la femme. — En avant, poisons et Coups d'Etat. — Contrefaçons de Vhistoire et modèles de style. — Commencement de justice envers une branche du travail.
- FÊTE DE L’ENFANCE
- Discours de M. Gredin
- La fête que nous célébrons est un hommage rendu à l’école, à l’enfance et à l’instruction publique.
- L’école est l’atelier de l’avenir ; l’enfance en est l’espoir; l’instruction publique est l’instrument de labeur qui féconde les intelligences et doit les conduire vers la vérité, la justice et le sentiment du devoir.
- C’est pourquoi, lorsque par des examens nous avons fixé la promotion des élèves dans les classes supérieures et les récompenses à leur accorder, nous avons pris l’habitude de célébrer la fin de l’année scolaire par des réjouissances en l’honneur des progrès de nos enfants.
- L’an dernier, nous avons eu la satisfaction de clore l’année scolaire par dix certificats d’études ; cette année est plus remarquable encore, car les élèves du Familistère en ont remporté quinze, dont 8 par les filles et 7 parles garçons.
- Le Conseil de gérance de l’association du Familistère ayant fixé à 100 francs la récompense attachée à chaque certificat d’études, c’est donc une somme de 1,500 francs que nous avons à inscrire cette année, en titres de l’association, au nom de nos lauréats.
- Ces résultats témoignent de ce que peut être pour l’instruction une bonne organisationd.es écoles; et pourtant, je le déclare ici hautement, les écoles du Familistère ont encore beaucoup d’améliorations à recevoir.
- Permettez-moi, néanmoins, d’examiner brièvement devant vous la façon dont elles se composent :
- L’enfance est divisée en neuf classes à partir du premier âge. Il y a d’abord la nourricerie pour les enfants au berceau ; puis viennent trois divisions de classes maternelles pour les enfants de 2 à 3 ans 1/2, de 3 ans 1/2 à 5 ans, de 5 ans à 7 ans.
- Nous avons ensuite cinq classes d’écoles primaires où les élèves sont répartis selon leur âge et leur degré de savoir, jusqu’à l’âge de 14 ans et au-dessus. L’école n’est obligatoire au Familistère que jusqu’à 14 ans.
- Chaque année, les promotions d’une classe à la classe supérieure se font après examen de tous les élèves. Les entants Ls plus avancés d’une classe sont seuls admis à s’élever à la classe supérieure ; les retardataires sont obligés de redoubler leur année dans la classe où ils se trouvent.
- Le roulement des élèves s’établit ainsi de façon à maintenir une moyenne de 35 élèves par classe.
- Chacune de nos classes a son programme d’enseignement détaillé et son emploi du temps, de fa-
- p.561 - vue 561/832
-
-
-
- 562
- LE DEVOIR
- çon que chaque maître et chaque maîtresse ont sous la main la marche toute tracée du travail pour le jour, la semaine et l’année. Avec de bons professeurs, l’instruction arrive ainsi à des résultats presque infaillibles.
- Telle est sommairement l’organisation des écoles du Familistère, organisation que vainement j’ai tenté jusqu’ici de faire établir dans les écoles de la ville. C’est avec bien de la peine que j’ai pu y faire adopter nos tables et nos bancs.
- Combien il serait à désirer que l’entente et l’accord s’établissent sur ce point entre les membres de l’administration municipale, pour créer à Guise les écoles nécessaires ! Combien il serait temps d’abandonner les rivalités sourdes pour ne s’occuper que du bien de la commune et surtout de ce qui est à faire pour l’instruction publique.
- La supériorité des écoles constituées comme je viens de vous l’exposer se démontre avec évidence.
- La population du canton de Guise est d’environ 20,000 habitants, c’est-à-dire 16 fois plus forte que celle du Familistère, qui compte actuellement douze cents habitants. Les écoles du Familistère ayant obtenu 15 certificats d’études, si la même proportion ressortait pour toutes les écoles, ce seraient 240 certificats d’études délivrés dans le canton. Il en a été obtenu 64, c’est-à-dire 176 de moins que ce qu’il eût dû y avoir proportionnellement aux résultats des écoles du Familistère.
- Il y a à tirer de ce fait un enseignement très intéressant, c’est que les écoles sont loin d’être en proportion des besoins des populations dans le canton de Guise; toutes choses égales dans l’enseignement et dans la fréquentation des écoles, le chiftre des certificats d’études devrait être, dans chaque commune, à très peu près proportionnel à la population.
- Or, si nous examinons en particulier la situation des écoles du chef-lieu de canton, d’où, le meilleur exemple devrait venir, nous constatons ceci : la po * pulation scolaire de la ville de Guise est plus de quatre fois celle du Familistère, elle devrait, dans la même proportion, obtenir environ 70 certificats d’études, elle n’en a obtenu que 16, moins du quart de ce qu’elle eût dû produire.
- Mais un fait plus particulier à constater, c’est que sur ce nombre de 16 certificats d’études remportés par la population scolaire de la ville, il y en a 14 pour les garçons et seulement 2 pour les filles.
- Les écoles de filles n’obtenant que 2 certificats d’études quand il y aurait la possibilité d‘en produire 35, peut-on voir démonstration plus péremptoire de l’état fâcheux dans lequel se trouvent les
- classes de filles des écoles communales de la ville de Guise.
- C’est pour mettre un terme à cette malheureuse négligence qu’avec un groupe de conseillers municipaux, je réclame instamment depuis deux ans la laïcisation de l’enseignement public, le remplacement des institutrices congréganistes des écoles de filles par des institutrices laïques et la construction de nouvelles écoles.
- N’est-il pas vrai que la ville de Guise devrait avoir des écoles supérieures à celles du Familistère qui ne sont qu’une institution privée Et c’est lorsque je dis ces choses, lorsque je travaille à amener l’administration municipale à la réalisation de ces avantages publics que j’excite de mesquines jalousies ?
- On dit déjà que les élections prochaines au Conseil municipal se feront sur la question de laïcisa-tion des écoles de la ville. Ah ! Messieurs les réactionnaires vous aurez beau faire : la laïcisation se fera, peu importe qui sera du Conseil municipal, elle se fera quand même, parce que la nation toute entière veut aujourd’hui la bonne instruction de ses enfants ; votre opposition, les obstacles que vous apportez au développement de l’instruction publique n’auront d’autre conséquence que de retarder un peu l’établissement des avantages dont la population de Guise devrait jouir et de rendre la ville moins riche et moins prospère.
- Quant à moi, je déplore ces divisions intestines soutenues et entretenues par l’administration supérieure et par une coterie locale ; elles ont causé depuis dix ans un tort immense à la ville de Guise. J’ai fait ce que j’ai pu pour apaiser ces jalousies et ces haines politiques ; je n’ai pu y réussir.
- Il est grand temps de sortir de la situation que ces mauvais vouloirs font à la ville.
- Dans l’intérêt de la population toute entière, au nom de l’instruction, du développement et de l’avenir des enfants de la ville de Guise, il faut que les écoles se complètent et se multiplient, il faut que la laïcisation se fasse : telles sont les résolutions principales à demander à l’administration que le Conseil municipal élira prochainement.
- Depuis plus deux ans j’insiste avec un certain nombre de conseillers municipaux pour que trois groupes a’écoles maternelles et primaires soient établis dans les différents quartiers de la ville. Rien n’est encore lait. Et pourtant j’ai offert de mettre à la disposition de la commune toutes les sommes nécessaires aux dépenses de ces fondations, au faible intérêt de 3 0/0. J’ai fait plus, j’ai offert de construire aux mêmes conditions une école primaire supérieure de trois ou quatre années, en faisant res-
- p.562 - vue 562/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 563
- sortir qu’une telle fondation ouvrirait à la ville la perspective d’une subvention de 150 mille francs à son profit, subvention composée de mes abandons et de ce que la ville eût reçu de l’Etat.
- Ma proposition n’a pas reçu l’accueil suffisant pour en permettre l’exécution de concert avec la ville ; je tâcherai donc de réaliser seul ce projet.
- Mais si la ville de Guise a pu ne pas prendre en sérieuse considération la création d'un établissement qui eut été pour elle un si réel élément de prospérité, elle ne peut sans s’exposer aux rigoureuses réclamations des conseillers municipaux et des citoyens qui se rendent compte des véritables intérêts de la cité, différer plus longtemps la création d ecoles maternelles et primaires et la laïcisation des écoles de filles. Etablissons donc au plus vite le concert nécessaire à la réalisation de ces créations utiles.
- Revenons, mes amis, aux écoles du Familistère. Si je fais des vœux pour l’amélioration des écoles de la ville et si je suis prêté y donnermon concours le plus zélé, je n’en veux pas moins travailler au perfectionnement des écoles du Familistère.
- Dans celles-ci nous n’avons pas à éprouver les mêmes résistances.
- Cette année, nous avons obtenu du Conseil départemental de l’instruction publique la régularisation de nos écoles mixtes ; d’un autre côté M. le ministre de l’Instruction publique, par un arrêté en date du 13 juillet 1883 et sur avis du Conseil supérieur de 1 instruction publique, nous a accordé la faculté de posséder quatre professeurs contractant et réalisant dans nos écoles l’engagement décennal ; de sorte qu’à part les dépenses considérables que l’instruction fait peser sur notre association, les écoles du Familistère jouissent à peu près des avantages des écoles publiques 1
- Mais le moment viendra, j’espère, où les progrès obtenus dans les écoles du Familistère attireront suffisamment l’attention du gouvernement, pour que celui-ci nous accorde quelque dédommagement à no? sacrifices.
- Quoi qu’il en soit, dans l’état où se trouvent les ecoles du Familistère, le succès de l’enseignement ne dépend plus que de l’intelligence et du dévoûe-tnent des maîtres et maîtresses, de l’assiduité et de la bonne volonté des enfants. C’est à rendre plus facile encore la tâche des maîtres que consistent les perfectionnements à apporter dans nos écoles.
- Nous sommes d’avis que les bonnes dispositions dune salle de classe et le mobilier scolaire sont l’ins-frument nécessaire à un enseignement facile. Aussi u°us sommes-nous attachés depuis longtemps à dé-
- finir les règles qui doivent présider à la construction des bureaux de travail, règle? trop peu connues et que je regrette de n’avoir pu encore livrer à une plus grande publicité.
- Ici, chaque âge de l’enfance a des tables et des bancs exactement proportionnés à la taille et au développement du corps de l’enfant. Nos élèves travaillent sans gêne et sans fatigue.
- Nos études ne se sont point bornées là. Les nouvelles salles de classe que nous avons édifiées résolvent les difficultés dont nous cherchions à triompher concernant la lumière, le chauffage et la ventilation.
- Nous sommes parvenus à faire disparaître le miroitement de la lumière sur le tableau noir et sur les cartes, miroitement qui souvent empêche les élèves de voir et de suivre la leçon faite par le professeur. Nous sommes arrivés à ce résultat en plaçant les fenêtres suffisamment haut pour que les rayons réfléchis par les cartes et tableaux se dirigent vers le sol et non plus vers les yeux des élèves.
- De cette façon, on peut maintenant dans nos classes d’école lire sur les tableaux et les cartes de tous les points de la classe, sans aucune gêne pour qui que ce soit.
- Le chauffage et la ventilation sont établis dans nos classes avec simplicité et perfection, et nous avons la satisfaction de pouvoir dès maintenant livrer aux écoles publiques des appareils de chauffage, qui, sous ce rapport, mettront à la portée de toutes les classes les avantages dont les nôtres sont favorisées.
- C’est à l’ensemble de ces bonnes dispositions de nos classes qu’est dû en grande partie le travail fructueux de nos enfants. Le dévouement et l’intelligence des maîtres et maîtresses ont fait le reste.
- Les récompenses que nous allons décerner à nos élèves, dans un instant, sont la glorification de ces travaux et de ces dévouements.
- La Fête de l’Enfance au Familistère
- La fête de l’enfance, que de choses dans ces quatre mots ! En les lisant, on voit d’un coup d’œil d’ensemble une foule de petits événements et de menus faits qui out rempli toute l’année. Ce sont d’abord les soins assidus des maîtres, leurs efforts constants et soutenus pour inculquer à cette enfance souvent indocile et rebelle ces notions du vrai, du bon, du beau, indispensables à l’homme pour bien savoir se conduire dans la vie. Ce sont les sacrifices nombreux
- p.563 - vue 563/832
-
-
-
- S64
- LE DEVOIR
- et réitérés de l’association pour arriver à procurer à ces jeunes cœurs et à ces intelligences naissantes, dont elle a charge, un enseignement en rapport avec les besoins de la vie, avec les exigences du progrès qui marche toujours en avant, sans se préoccuper des retardataires. Ce sont enfin et surtout, le travail quotidien de ces enfants, leurs efforts pour mériter les éloges des professeurs, les récompenses et distinctions hebdomadaires, et par dessus tout ces prix et ces couronnes du grand jour qui clôt l’année scolaire, couronnes qui en ceignant leurs fronts juvéniles, réjouissent les cœurs de leurs parents plus récompensés encore qu’eux de leurs peines et sacrifices.
- Qui pourrait énumérer toutes les sensations que cette journée brillante et heureuse résume ? Que d’efforts pour bien faire, que de fautes commises, que d’angoisses provoquées par le désir du succès ou la crainte de l'échec, que d’espérances tantôt réalisées, tantôt déçues,que d’illusions perdues ou transformées heureusement en réalités, que de douces joies enfantines et que de mécomptes, combien de rires et combien de pleurs durantcette longue année qui, au Familistère ne compte pas, comme partout ailleurs, dix ou onze mois au plus, mais bien ses douze mois pleins, moins une courte semaine de vacances ! Que de sentiments divers aussi, pendant ces longues journées qui commencent à sept heures et finissent à six heures le soir sans autre relâche que les deux heures et demie des repas !
- Aussi les joies de cette journée mémorable sont-elles dans ces jeunes âmes d’autant plus intenses qu’elles sont plus chèrement acquises. On n’attache du prix qu’à ce qui a bien coûté, et dès la veille les préparatifs que l’on fait attestent la satisfaction que l’on attend. Toutes ces têtes blondes ou brunes sont transformées en pelottes, sur lesquelles au lieu de cheveux l’on ne voit plus que des papillottes. L’ivresse de l’espoir et de l’attente illumine les yeux, et fait faire à l’avance mille folies. Et puis les marchands forains s’installent, et l’on a du plaisir à les regarder, à suivre de l’œil le progrès de leurs éphémères installations. Plus d’un sommeil la nait est interrompu par la pensée persistante des joies que ces deux journées de fête promettent, et ces insomnies inaccoutumées n’empêchent point le réveil matinal, car dès la première heure le dimanche on entend déjà ces voix Juvéniles au diapason aigu trahir leur présence sur les balcons.
- Le temps est clair et la journée serait belle sans un vent soufflant en tempête qui des drapeaux hissés au sommet du pavillon central fait en peu de temps
- un haillon informe et soulève des tourbillons de poussière aveuglants.
- La matinée se passe toute entière en préparatifs. La toilette des enfants et celle des mères en occupe une grande partie, car tout le monde sait que pour les mamans et les danes en général ce n’est point là petite affaire, et certainement personne n’a attendu cette journée ni même cette dernière semaine pour en délibérer et combiner les plans compliqués. Nous pourrions même à ce sujet nous livrer à des dissertations à perte <le vue sur ce que cela a de naturel dans la condition faite à la femme dans notre société si mal organisée ; mais comme dit Horace, non erat hio locus, ce n’est point ici la place de ces spéculations et un reporter n’est pas un philosophe. Passons donc.
- Enfin l’heure a sonné. L’on se rend au théâtre chacun de son côté, sauf les personnes qui, à un titre quelconque doivent figurer dans le cortège, lequel a bien du mal à garder son rang, grâce à Borée qui fait rage en ce moment et y arrive à l’heure fixée par le programme dans l’ordre accoutumé, pompiers et clairons en tête, musique ensuite, suivie du personnel de l’association, après les élèves des écoles qui forment une charmante procession de gentils minois roses, frisés, coquettement vêtus de blanc, de bleu, de couleurs diverses, mariant leurs tendres nuances sur le fond noir des vêtements des garçons, les archers fermant la marche.
- Au théâtre, le devant de la scène est orné d’une double rangée de feuillage et de fleurs derrière laquelle les associés prennent place. Après une fantaisie musicale, Emira, exécutée avec son goût ordinaire par l’Harmonie du Familistère dont la bannière rappelle les succès récents du concours de Colombes, et la Marseillaise chantée en chœur parles élèves, puis M. Godin prononce le discours que nos lecteurs ont lu en tête du journal, et les enfants entonnent un joli chant plein d’harmonie intitulé « La Caille ».
- Avant de passer à la distribution des prix, M* Godin se lève et signale à l’assemblée qu’au nom du conseil de gérance il va remettre, à chaque élève ayant obtenu le certificat d’études, la somme de'cent francs votée à chacun d’eux par le conseil.
- Quinze étuis rouges sont placés sur le bureau ; M. Godin en ouvre un et montra à l’assemblée le titre de cent francs qui y est contenu. Puis, s’adressant aux élèves, il ajoute : « Considérez, mes chers enfants, que ces titres sont le commencement de vos épargnes dans la société du Familistère et Qu’^ partir de ce jour vous devenez membres intéresses de la société ; ne perdez jamais le souvenir de cet heureux commencement et que cela soit pour von*
- p.564 - vue 564/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 565
- le point de départ de votre prospérité future dans
- l’association. »
- M- Godin fait l’appel des lauréats du certificat d’études dont la liste suit et remet à chacun d’eux le titre qui lui retient :
- Maréchal Paul,
- Duplaquet Blanche.
- Marchand Gaston.
- Braillon Edmond.
- Point Héloïse.
- Delzart Camille.
- Tenière Ernest.
- Bridoux François.
- Poulain Palmyre.
- Prudhomme Caston.
- Froment Palmyre.
- Louis Flore.
- Crosch Honorine.
- Becquet Palmyre.
- Merda Emilienne.
- Après la remise de ces titres, M. Codin se lève de nouveau et s’exprime ainsi :
- « Nous allons passer à la distribution des prix d’honneur. A ce propos, je ferai remarquer à l’assemblée que nous habituons nos enfants, dans les écoles, à la pratique du suffrage universel, pour déterminer ceux d’entre eux qui se distinguent par l’intelligence, le travail et la bonté.
- « Les prix d’honneur sont décernés par le suffrage des élèves, filles et garçons, et nous sommes heureux de constater que, dans toutes nos classes, le vote des enfants a porté sur des élèves réellement méritants et qui eussent été désignés par les professeurs eux-mêmes.
- « C’est aussi par la voie du suffrage universel qu’ont été distingués les deux élèves, fille et garçon, qui se sont signalés par l’application la plus soutenue, et cela afin de répondre à un vœu que je suis heureux de faire connaître à l’assemblée.
- « Parmi les éminents visiteurs qu’attire l'association du Familistère, nous avons eu, la semaine dernière, M. Charles Robert et M. A. Cbaix. Ces Messieurs, vivement intéressés par l’œuvre du Familistère, ont voulu laisser en particulier à nos écoles un souvenir de leur passage. Aussi ai-je reçu d’eux hier de beaux volumes accompagnés du mot suivant :
- “ A l’occasion de la Fête de l’Enfance au Fami-4 lisière de Guise, qui aura lieu le Dimanche 2 Sep-4 tembre prochain, Monsieur Charles Robert, Prê-4 sident de la Société de participation dans les bénè-* flces, et Monsieur ,i. Chaix. Secrétaire-bibliolhé-“ taire de cette Société, ont l’honneur de mettre à “ disposition de Monsieur* Codin deux prix desti-4 dés à deux élèves des écoles du Familistère.
- « Le prix de ML. Charles Robert sera attribué à « un garçon, celui de M. Chaix à une fille.
- « Ces prix seront décernés aux deux élèves qui « se seront distingués pendant le cours de l'année « scolaire par Vapplication la plus soutenue. «*
- « Pour répondre aux désirs des donateurs, les quatre filles et les quatre garçons qui ont obtenu les premiers rangs dans l’examen général de fin d’année, ont été invités à désigner entre eux, par le vote, la jeune fille et le jeune garçon les plus remarquables par leur application.
- « Les deux lauréats :
- M11* Becquet Palmyre,
- M. Prudhomme Caston,
- vont donc, à l’appel de leur nom, recevoir les livres offerts par MM. Charles Robert et Chaix. »
- L’assemblée applaudit chaleureusement.
- Ensuite a lieu la distribution jdes prix.
- Le chant des Mousses chanté par les élèves termine la cérémonie, et le cortège se reforme et sa rend dans i’aile droite, où nos musiciens exécutent un morceau d’harmonie : « Une soirée près du lac » suivi d'un pas redoublé patriotique très remarquable dans lequel, pendant que les cuivres jouent la Marseillaise comme accompagnement, les bois font entendre le chant des Girondins, les deux chants se marient parfaitement ensemble. Pendant cette exécution le coup d’œil offert par cette cour du Palais social est véritablement saisissant. En bas elle est remplie par les enfants, dont toutes les bannières sont déployées et par les membres de l’Association et les habitants du Familistère comme encadrés par les files des pompiers et des archers. Les balcons regorgent de monde, de dames surtout dont une bonne partie venue de la ville. C’est vivant, animée, doux à l’œil que flatte le miroitement des toilettes cet orchestre radieux de couleurs se mariant au prisme harmonieux des accords de la musique.
- Le soir, un bal dans la grande cour centrale termine agréablement la journée. Pour le visiteur ce coup d’œil est aussi plein de charmes ; et nous avons aperça M. Manier, membre du Conseil municipal de Paris, qui accompagnait le Fondateur sur le balcon du premier étage, très-ému en contemplant ce spectacle.
- Un ballon montgolfière qui figurait sur le programme pour l’après-midi n’a pu être lancé à cause de la terrible brise qui maltraitait si cruellement les drapeaux, et qui n’eut fait de la pauvre montgolfière qu’un débris sans nom. Force fut donc d’en ajourner le lancement qui, tenté après bien des hésitations, le lendemain échoua complètement.
- p.565 - vue 565/832
-
-
-
- 566
- LE DEVOIR
- La tombola aux jeunes enfants le matin, les jeux de casse-pot, d’anneaux, de colin-maillart, et de ciseaux l’après-midi, et le soir un bai tout aussi animé que celui de la veille remplissent agréablement de leurs distractions variées la journée du lundi qui laisse des souvenirs de nature à faire désirer leur retour à la fête prochaine.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- LA. LOI JUD1CIAXKB
- La loi relative à la magistrature est promulguée au Journal officiel. Nous pouvons donc nous attendre à voir paraître sous peu de jours les décrets qui assureront l’exécution de cette loi.
- On sait que la réorganisation portera sur tout l’ensem-du personnel judiciaire, mais qu’elle sera limitée, en fait, à environ six cents sièges. Des déclarations de M. le ministre de la Justice et de M. le président du conseil, il résulte que la chancellerie, avant de procéder à cet important mouvement, s’entourera de tous les renseignements ; elle tiendra le plus grand compte de la capacité professionnelle des magistrats, et eile écartera de la magistrature ceux d’entre eux qui se sont signalés pal1 leur hostilité contre le gouvernement national.
- En procédant de la sorte, elle soulèvera, on doit s’y attendre, les colères des ennemis de Ja Rép .blique, qui affectaient de considérer jusqu’à présent la magistrature comme une sorte de refuge pour les hommes de la réaction ; mais, en môme temps, elle donnera satisfaction à l’immense majorité de la nation française, laquelle demandait vainement, depuis 1875, qu’on mît fin au scandale causé par des interprètes de la loi, qui affectaient de considérer comme lettre morte la loi fondamentale du pays.
- * *
- Sera-t-il roi, talble on cuvette *?
- S’appellera-t-il Philippe VII, Louis XIX ou Louis-Philippe II ? Il importe peu. Le nouveau prétendant se trouve quoi qu’il fasse, placé par sa naissance, par ses traditions, dans l’alternative de deux trahisons, il faut qu’il renie un drapeau, à moins qu’il ne soit, et qu’il ne se déclare sincèrement républicain. Un seul journal, catholique, il est vrai, beaucoup plus que royaliste, a dit le mot de la situation : * La monarchie légitime et chrétienne est morte, la Révolution l’emporte. Relever et porter dignement le drapeau blanc fleurdelisé, personne ne le veut, personne ne le peut.»
- *
- * *
- LE TR.A.ITJÉ! DE HUÉ
- La courageuse intrépidité de l’amiral Courbet et la finesse diplomatique de M. le docteur Harmand paraissent avoir fait triompher la cause française dans l’Extrême-Orient.
- Il serait puéril de le cacher, la nouvelle des conventions passées entre notre représentant et le roi de l’An-nama été reçue avec le plus vif plaisir. Plusieurs de nos confrères poussent des cris de victoire et félicitent vivement le ministère Ferry-Challemel d’un succès qu’ils n’auraient jamais osé espérer.
- Nous voudrions nous aussi nous donner toute la joie du moment, et espérer que tout va pour le mieux dans le Tonkin.
- Sans être pessimiste, nous craignons encore que des complications graves ne surgissent bientôt dans le Tonkin et nous fassent regrette? amèrement les conceptions
- hasardeuses des entrepreneurs de campagnes lointaines.
- La paix avec le roi de l’Annam ne nous garantit pas du tout la paix avec la Chine. Ce traité, en apparence si favorable à nos intérêts, nous met au contraire dans la dure nécessité de combattre longtemps encore des ennemis dont nous ignorons encore le nombre et les forces et dont nous ne connaissons même pas le nom.
- Qui nous dira, en effet, ce que sont les Pavillions-Noirs ? Sont-ils constitués en bandes indisciplinées ? Sont-ils organisés? Ont-ils des armes, des munitions, des cheL? Le gouvernement chinois qui leur permet si facilement de franchir la frontière qui sépare l’Annama du Céleste-Eoipire ne les protège-t-il pas ? Autant de réponses que le plus rusé des Ferry ne nous ferait pas catégoriquement.
- Nous n’accordons d’ailleurs aucune confiance aux déclarations des ministres actuels.
- M. Ferry a montré jusqu'où pouvait aller son imagination déréglée lorsqu’il nous a fait, à la Chambre, avec une audace digne des temps antiques, la description du costume des Kroumirs, et lorsqu’il nous a montré, dans un superbe mouvement d’éloquence, un ennemi insaisissable menaçant nos colonies algériennes.
- Ferry a inventé aussitôt après les Pavillons-Noirs. Les dépêches que nous avons reçues ne nous donnent que des renseignements absolument incertains sur ces bandes nouveau modèle, et nous avons tout lieu de croire leur existence aussi imaginaire que celle des Kroumirs.
- Aussi ne serions-nous pas surpris si, dans un avenir peu éloigné, on nous disait que les résultats du traité de Hué sont aussi problématiques que ceux du traité du Bardo.
- Ces deux expéditions ont ainsi des points communs qui les rapprochent l’une de l'autre; ils nous permettent d’entrevoir les résultats de l’entreprise tonquinoise, maintenant que nous savons ce que nous a coûté la campagne contre les Kroumirs.
- *
- ♦ *
- L’International ariitration, and peace association de Londres, envoie à M. Mandai une adresse pour le féliciter du service qu’il a rendu à la cause de la paix, en inscrivant dans le traité de commerce, récemment conclu entre lTtalie et l’Angleterre, la clause de l’arbitrage, qu’il avait déjà introduite dans le traité signé entre la Belgique et l’Italie le 11 décembre 1882. L’International arbitraiion and peace Society relève, à cette occasion, l’identité dintérêts économiques qui existe entre l’Ilalie et l’Angleterre, identité si éloquemment signalée pa Richard Cobden.
- ANGLETERRE
- La reine d’Angleterre a clos le Parlement par un discours dont les passages principaux touchent : L’état de l’Irlande amélioré par l’application du Land Act, qui a sensiblement diminué le nombre des crimes agraires; le bien qu’on attend en Ecosse et en Angleterre de la loi qui a introduit dans les baux des règles plus favorables aux fermiers; la situation de l'Egypte, où se forme et se consolide une administration qui amènera la fia de l’occupation.
- AUTRICHE-HONGRIE
- L’affaire des écussons hongrois, enlevés par le peuple d’Agram, ne s’arrange point aussi vite qu’on l’eût cru. Rétablir les écussons hongrois, puis prescrire par une loi que les écussons croates seraient placés en Hongrie de même qu’en Croatie les écussons hongrois, il semblait que cela dût contenter tout le monde. Point. Cela ne contente ni les Croates, ni les Hongrois, ni même les Allemands. Au lieu de la dualité : Amriehe Hongrie, allons-nous avoir la trinité : allemande, magyare et slave, disent les Allemands et les Hongrois. Nous ne sommes ni ne voulons être Magyars, disent les Croates, nous sommes et voulons être Croates. Le ban de Groa-
- p.566 - vue 566/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 567
- tie a mieux aimé donner sa démission que d’exécuter les décisions du ministère.
- BELGIQUE
- Louise Lateau, la stigmatisée du Bois d’Haine, en Belgique, vient de rendre à Dieu sa belle âme.
- 6 Ou sait que cette hystérique joua longtemps la « miraculée. > Elle s’était fait au flanc, aux mains et aux pieds des ouvertures qui imitaient les cinq plaies du crucifié.
- La justice belge s’étant émue de ces faits, fit appréhender Louis *, Lateau et la fit interner dans un hôpilal où les sommités médicales réunies, constatèrent que la miraculeuse stigmatisée était tout simplement hystérique et scrofuleuse.
- Les âmes dévotes n’en ont pas moins persévéré dans leur culte idolâtrique pour la bienheureuse Louise.
- La désillusion n’est pas faite pour les âmes croyantes.
- ITALIE
- On mande de Naples, le 23 août :
- « Le Vésuve se trouve dans une période d’activité toujours croissante. La lave coule dans la direction de l’est, et on entend de sourds grondements accompagnés, au dire du professeur Palmieri, de légères secousses de tremblement de terre. »
- +
- ♦ +
- Dans sa chronique de Y Evènement M. Charles Monse-let, reproduit aujourd’hui une amusante page d’un livre anonyme paru cet hiver, sous le titre d'Ignis ; c’est le récit d’une séance orageuse d'un Parlement imaginaire :
- M. Greatboy. — C'est un gouvernement foitquenous voulons, un gouvernement qu'on brise sans qu’il s’émiette, qu’on jette à l'eau sans qu’il se noie, à terre sans qu il se casse ; que l’on sape enfin dans toiites ses bases, avec la patriotique certitude qu’il ne s’écroulera pas sous les coups! (Bravos! salves d'applaudissements!) Mais si, au premier mot vous capitulez ; si, au moindre choc, vous demandez grâce, comment pourrions-nous vous saper ? Et, si nous ne vous sapions pas, qui donc voudriez-vous que nous sapassions? (Très ken! c'est cela!) Notre métier est, Dieu merci,de n’ètre ni gouvernants, ni gouvernés, ni gouvernables. Telle est la fin de non-recevoir que nous opposons aux offres du ministre; et, en vérité, cela pùot la...
- Lord Kalamborough.. — Oh ! on ne parle pas ainsi.
- M. Greatboy. —Je ne comprends pas le sens de celte interruption.
- Lord Kalamborough. — Vous avez dit, ee lapin là...
- M. Greatboy —Eh ! bien?
- Lord Kalamborough. — On ne dit pas ; ce lapin là en parlant du ministre.
- .Le Président. — En effet, j’engage l’orateur à se servir d une autre expression.
- M Greatboy. — J'ai dit que cela peint la...
- Lord Kalamborough. — Précisément.
- M. Greatboy. — Je n’ai pas dit : ce lapin là. J’ai dit : cela peint la... Mais, si ces mots tous offusquent, je les relire. J
- Lord Kalamborough. — Oui, retirez ce lapin.
- M. Greatboy. — Dans le verbe peindre, je choisirai Un autre temps.
- Lord Kalamborough. — C’est cela, choisissez un beau temps.
- M. Greatboy. — Je dirai donc que ce qu’a peint le
- ministre...
- Lord Kalamborough. — A l’ordre! à l’ordre!
- M. Greatboy. — Comment, à l’ordre!
- Lord Kalamborough. ~ Vous avez dit : Scapin, le Ministre ; vous avez appelé le ministre Scapin.
- . Greatboy. —Je n’ai pas dit Scapin, le ministre, j ai dit : ce qu’a peint le ministre... Mais je change encre une fois de tournure et je dis que, d’uu mot, le mi-ûl&tre sera peint...
- Lord Kalomborough. — Comment! le ministre.ee rapin... 'Vous appelez le ministre rapin ! retirez ce mot.
- M. Greatboy. — Puisqu’il en est ainsi, je retire mon discours et je descends ce la tribune Lord Kalamborough. — Oui, retirez-vous en môme temps que votre discours.
- La isegîsiooi <Ixi Reichstag. — Les.prévisions des alarmistes n’ont pas été justifiées. La session du Reichstag, qui devait, disail-ou, apporter de nouveaux éléments de trouble à la situ tiou déjà fort troublée de l'Europe, s'est ouverte par un message extrêmement anodin.
- Il seraiI dififîcile de rencontrer dans le document dont le secrétaire d’Etat, M. Bœtticher, a donné 1 dure, le plus léger indice d’une pensée hostile à la. paix.
- Il y a môme une ironie à la mode allemande dans la disproportion qui existe entre ce document et l’importance d’une convocation extraordinaire du Parlement. Quand le chancelier fait dire, au nom de l’empereur, que c’est seulement pour calmer quelques scrupules de conscience qu’il a mis en branle la machine législative, on est fortement tenté de rire.
- Personne ne voudra croire que M. de Bismarck ait un si grand respect pour les prérogatives des représentants de son pays, et l’on aurait bonne envie de penser que pour ce personnage, où les rêveries métaphysiques se mêlent aux réalités sanglantes de ia matière, qui a foi dans la puissance de la psychologie comme dans celle du canon, la convocation inopinée du Reichstag a été, aussi bien que le fameux article de la Gazette de l’Allemagne du Nord, un moyen de tâter le pouls à l’opinion.
- Il a voulu savoir de quel poids pesaient encore ses actes dans la balance européenne, et surtout jusqu’à quel point il pouvait encoie émouvoir ses voisins , « l’ennemi héréditaire, » comme ou dit autour de lui.
- Ces deux laits, qui se sont succédés coup sur coup comme s’ils étaient inspirés par une même pensée et qui ne semblent plas aujourd’hui avoir aucun lien commun, avaient peut être pour but d’apprécier le degré de nervosité dont nous sommes susceptibles.
- C’est un indice dbnl M, de Bismarck avait sans doute besoin pour la suite de ses manœuvres diplomatiques. Quand on sait où il faut donner de l’éperon à un cheval pour qu’il s’emballe, on est sûr de pouvoir le lancer à toute vitesse sur la route des abîmes, le jour où l’on y prendrait plaisir.
- Et M. de Bismarck prendrait certainement grand plaisir à nous lancer sur la route des abîmes. Il ne serait pas fâché qu’une susceptibilité maladive, une promptitude extraordinaire à nous emporter, nous livrât à sa merci, lui permît de choisir l’heure et le moment où il nous entraînerait dans quelque coup de tête comme celui de 1870.
- ¥ *
- Les journaux allemands annoncent que des expériences très intéressantes auront lieu prochainement au polygone de Tegei. Il s’agit de torpilles aériennes que l’on fait partir au moyen d’un ballon et qui permettrait à un assiégeant de lancer des quantités de matières explosibles dans une ville. L’appareil se compose d’un ballon et d’une caisse qui renferme des torpilles. Cette caisse peut contenir 10 à 12 quintaux de dynamite.
- Yoici comment on se servirait de ces torpilles : après s’être assuré de la direction du vent au moyen de petits ballon d’essai, on fait monter le grand ballon à la distance do portée de canon de la ville. Sitôt qu’il plane à la hauteur voulue, on ouvre la caisse à torpilles, au moyen d’un câble qui empêche le ballon allégé de monter plus haut en permettant en môme temps de le ramener à terre.
- * *
- Un député français, M. Leydet, a déposé sur le bureau de la Chambre la proposition d’établir un impôt sur le revenu, que le journal auquel nous empruulons cette nouvelle, qualifie de proportionnel et de progressif. Yoici les principales dispositions de ce projet : L'im-
- p.567 - vue 567/832
-
-
-
- 568
- LE DEVOIR
- pôt proposé frapperait à la fois le revenu que chacun tire de son travail : salaire et profit, et celui que procure l’exploitation d un capital mobilier ou immobilier. : mise en valeur, rente, intérêt, fermage. Il serait établi suivant la progression que voici :
- A partir de :
- 1.000 jusques et y compris 2.500 1 f. p. mille
- 2.500 à 5.000 2 f. »
- 5.000 à 10.000 3 f. »
- 10.000 à 25.000 4 f. »
- 25.000 à 50.000 5 f. »
- 50.0UO à 100.000 .7 f. »
- 100.000 et au dessus 10 f. »
- Au dessous de 1.000 fr. exemption de l’impôt.
- C’est une excellente idée que de proposer la création d’un impôt progressif sur le revenu, nous soulignons à dessein l’adjectif, mais le projet de M. Leydet nous paraît critiquable sur plusieurs points.
- Il frappe le revenu du travail, même avant que ce revenu prenne la forme de placement.
- Il laisse croître indéfiniment sans les frapper de plus de LO fr. par mille francs tous les revenus qui dépassent cent mille francs, A cette limite il cesse donc d’être progressif.
- L’échelle de l’impôt est calculée de façon à ce que le revenu de 2.300 paie dans la même proportion que le revenu de 5.000 fr.*; le revenu de 5.000 dans la même proportion que celui de 10.000, et ainsi sur toute la série. Le revenu de 3.000 fr. paierait donc à raison de 2 fr. par mille 10 fr., et le revenu de 5.000 a raison de 3 fr. paie rait 15 fr. Cela n’est ni juste ni proportionnel, ni même régulièrement progressif.
- M. Vauthier, aupmrd hui membre du Conseil municipal de Paris, a publié, il y a quelque trente ans, un petit volume très rare, dans lequel il s’était attaché par le calcul d’une série progressive nouvelle à faire disparaître les deux défauts généralement reprochés à l’impôt progressif : premièrement de violer la progression chaque fois qu’on passe d’une catégorie de revenus à la suivante, deuxièment, si la loi de la progression était rigoureusement appliquée, d’absorber au-delà d’uue certaine limite la totalité des revenus dans l’impôt. Le projet de M. Leydet ne mérite point ce dernier reproche puisque au contraire il arrête la progression pour tout revenu supérieur à 100.000 fr., mais par cela seul il e t critiquable. M. Leydet ferait bieu de se procurer le livre de M. Vauthier ou ce qui vaudrait mieux encore de s’adresser à l’auteur qui assurément ne refusera point son concours. Ch. L.
- *
- * *
- Mlle Berthe Meyer, âgée de vingt ans, professeur de sciences au lycée de jeunes filles de Nantes, vient d’être reçue au grade de bachelier ès-sciences, par la faculté de Rennes.
- —
- Drames de la Misère et Supplices d’Enfants
- Une jeune femme, habitant 7, rue des Vieilles-Etuves, dans le quartier Saint-Séverin, a mis fin à ses jours en s’asphyxiant à l’aide de deux réchauds de charbon. C’est la misère qui l'a poussée au suicide. Quand on a pénétré dans le misérable garni qu’elle habitait, on a constaté que la mort remontait à deux jours.
- Avant-hier soir, un sieur L..âgé de soixante-trois ans, peintre en bâtiments, s’est introduit dans la gare de Courcelles- Levallois, et, au moment où le train de ceinture arrivait à toute vitesse, s’est jeté sur la voie, au-devant de la machine.
- Le conducteur Schlernitzaner, de la Compagnie de l’Ouest, a heureusement pu repousser ce malheu-
- reux jusque sur le quai au moment même où la locomotive allait l’atteindre.
- C’est la misère,suite du manque de travail,qui avait poussé ce pauvre homme à cette fatale résolution.
- Un crime a été commis vendredi 24 août, au matin, sur la commune de Saint-Jacques, village de Grlatigny. Une marâtre, la femme Renuit, âgée de 30 ans, a tué sa fille d’un coup de couteau au cœur, l’enfant était à peine âgée de 7 ans.
- La femme Renuit, qui a habité Lisieux était connue par les mauvais traitements et les sévices graves qu’elle exerçait sur ses enfants, sur deux surtout, nés avant *son mariage ; la victime était de ceux-là.
- Cette femme avait quitté Glatigny vers neuf heures du matin, alors que le crime était consommé ; elle était descendue en ville et, en rentrant chez elle un peu après onze heures, s’était écriée : « que sa fille allait mourir ; que pendant son absence elle s’était enfoncé un couteau dans la poitrine en voulant tailler du pain ».
- Le docteur Levillain, appelé pour constater le décès, conçut de graves soupçons dont il fit part à l’autorité, à la suite d’une enquête la femme Renuit a été écrouée à la maison d’arrêt.
- La petite ville d’Arpajon vient d’être mise en émoi par un fait atroce qui s est passé à la Petite Polie. L^, résident les époux X..., cultivateurs, qui maltraitaient de la façon la plus indigne un tout jeune enfant. Jamais on ne le voyait sortir, et parfois des cris affreux se faisaient entendre dans le grenier de la maison. Des voisins en parièrent aux époux X.. mais ceux ci répondirent qu’ils ignoraient ce qu’on voulait leur dire.
- Or hier, — un odeur infecte se répandant depuis plusieurs jours dans les environs, — plainte fut portée et la justice se transporta sur les lieux. On trouva dans le grenier le cadavre du pauvre petit, dont le décès, d’après les constatations, remontait à plus de quinze jours. Le pauvre enfant était mort de faim et aussi â force de mauvais traitements.
- Les époux X... ont été immédiatement arrêtés et il a fallu les soustraire à l’indignation des habitants, qui voulaient les écharper.
- Un émule de Moyaux
- Comme ce sinistre coquin, Théophile Ruchemin,
- qui vient de comparaître devant ia cour d’assises de la Vienne, a jeté dans un puits sa petite filie, âgée de cinq ans.
- Th. Duchemin, vigneron de son état, habitait la commune des Trois Moutiers, dans l’arrondissement de Loudun. Il avait épousé une femme qui lui avait apporté un assez joli lot de terres,et qu’on retira d’un puits l’hiver dernier. Devenu veuf, Duchemin ouvrit le testament de la défunte; il trouva qu’il était absolument déshérité et que sa femme laissait à sa petite fille Marie tout son bien.
- Duchemin fut très irrité, mais il se calma et pensa que, si l’enfant de cinq ans disparaissait, l’argent de sa femme lui ferait retour en sa qualité d'héritier naturel de l’enfant.
- Le 7 juin dernier, le notaire fit procéder à L’inventaire et apprit au paysan qu’il devait 10.000 fr. à sa fille du ch/ f de la défunte. Duchemin entra alors dans une fureur incroyable. Il montrait le poing à i’enfant, répétant :
- p.568 - vue 568/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 569
- « Dix mille francs ! ah ! sal..., comme je serais débarrassé si tu crevais 1 »
- Les témoins qui assistaient à cette scène furent tellement indignés qu’ils voulaient se jeter sur Duché min ; il dut s’enfuir de sa maison, traînant brutalement sa fille.
- Quelques instants plus tard, des voisins entendirent des cris lamentables. Ces cris montaient d'un puits creusé dans un champ appartenant à Duché-min, tout près d’une sorte de cellier. On s’approcha. La tête du vigneron sortait de la margelle toute mouidée et légèrement ensanglantée. Aux questions qu’oalui adressa,Duchemin répondit que sapetiîefille n’avait pas fait attention à l’orifice du puits, qui est à fl«ur de terre, qu’elle était tombée, que lui-même était descendu pour la retirer, mais sans pouvoir y réussir.
- Les voisins furent assez mal convaincus de la véracité de ce récit : le garde champêtre voulait l’arrêter sur l’heure. Mais le meurtrier disparut pendant qu’on s’occupait d’abord de sauver la pauvre enfant : on ne retira du puits qu’un cadavre.
- Une heure plus tard, on apprenait que Duchemin s’était tiré un coup de revolver sous le menton. Il était rentré chez lui et, épouvanté par la perspective de la cour d’assises, il avait essayé de se faire justice. Malheureusement, le gredin s’ôtait manqué. Sa blessure n’était pas grave ; on l’a guéri et on l’a jugé.
- Devant la cour d’assises de la Vienne, Dochemin a pris une attitude larmoyante, soutenant qu’il était inconsolable de la mort de « sa défunte », et que, ne pouvant vivre sans elle, il avait résolu de se tuer, après avoir tué son enfant.
- Me Mousset a soutenu avec talent le système invraisemblable de Duchemin, et il a obtenu des circonstances atténuantes.
- L’assassin de la petite Marie a été condamné à dix ans de travaux forcés.
- Des trois terribles assassinats qui viennent d’être racontés, il ressort que c’est toujours trop tard qu’intervient la protection sociale pour soustraire les enfants aux mauvais desseins de pères et mères dénaturés, comme il s’en rencontre trop souvent.
- Ainsi, la femme Renuit est connue dans le pays qu’elle a successivement habitée, pour les mauvais traitements et les sévices graves qu’elle exerçait sur ses enfants. L’autorité n’en a cure jusqu’à ce que cette mégère ait tué sa petite fille d’un coup de couteau dans le cœur.
- Les voisins des époux X..., d’Arpajon, savent que ceux-ci ont un enfant qu’on ne voit jamais. Us entendent les cris affreux du pauvre petit martyr dans le grenier de la maison. L’autorité n’est point avertie ou du moins n’intervient pas, jusqu’à ce qu’une odeur infecte révèle le décès du malheureux enfant, et l’autopsie démontre qu’il est mort de faim et par suite de mauvais traitements qu’il a subis.
- Enfin, ce vigneron de ia Vienne qui, à l’exemple de Moyaux, a jeté sa fille dans un puits, afin d’en hériter, avait on fermes atroces proféré contre l’eii-fant des souhaits et des menaces de mort, en pré- j
- sence de voisins indignés ; et ceux-ci ne font rien pour arracher la victime des mains de ce furieux! Il s’en va tout à son aise exécuter le crime dont il a clairement annoncé l’intention. Et ce père assassin par cupidité, assassin de sa fille, dont il devait être, de par la nature et la loi, le soutien, le protecteur, trouve un avocat pour plaider en sa faveur des circonstances atténuantes et un jury pour les lui accorder !
- A tout prendre, ce qu’il importe 3e plus, ce n’est pas tant de punir après coup que de prévenir et d’arrêter dans leur cours, avant perpétration complète et dévouement fatal, ces monstrueux attentats. Se résignera-t-on toujours psr respect pour le vieux cliché sur la vie privée, à laisser la pouvoir social désarmé, impuissant, vis-à-vis l’abus du pouvoir paternel, se faisant tortureur et bourreau de l’enfance ? E. P.
- LA QUESTION DES FEMMES
- Par Mme ia vicomtesse Harberton (1)
- Nous arrivons à la partie sombre et navrante de la tâche entreprise par l’aristocratique.écrivain :
- « Le recensement nous apprend que près de la moitié des femmes d’Angleterre travaillent comme ouvrières dans les grandes industries manufacturières. Ici encore comment n’être pas frappé des désavantages de leur situation? Il est notoire que les ré-giemens des Trade-Unions formées par les hommes interdisent aux femmes tout travail supérieur spé-ciaWment rétribué. Le garçon peut apprendre le métier qui iui rapportera 30, 40 ou 50 schillings par semaine , la fille n’a que ie choix de travaux d’un salaire hebdomadaire de 5 à 16 schillings. Le schilling représente 1 fr. 25 de notre mo maie. La moyenne de ce que gagne une femme en Angleterre est calculée à 10 ou 11 schillings par semaine ; dans bien des cas la paye tomba à 6 ou 7, et cela pour des ouvrières exercées. Cette infériorité de gain ne provient nullement d’une infériorité de force chez la femme : de tous côtés on voit des hommes faisant de menus ouvrages avec leurs grosses mains et des femmes occupées aux plus rudes tâches. Dorer des soucoupes, composer des lignes, surveiller une machine à fabriquer des bas, assembler les rouages d’une montre, sont choses qui ne demandent pas une grande force musculaire et pourtant ni ces travaux ni beaucoup d’autres semblables ne sont données aux femmes. La différence des salaires ne s’explique pas non plus par la différence d’habileté ; loin de là : toutes les fois que l’essai a été comparativement fait, les femmes se sont montrées en état de rivaliser avec les meilleurs ouvriers. Ce n’est donc pas du manque de capacité des femmes que vient la difficulté, elle tient à ce que toute tentative pour introduire le travail des femmes dans telle ou telle industrie, devient aussitôt le signal d’une grève générale des (1) Voir le Devoir.
- p.569 - vue 569/832
-
-
-
- 570
- LE DEVOIR
- hommes de ce métier. Les femmes ne pouvant prétendre aux ouvrages faciles et largement rémunérés, encombrent quelques voies qui leur restent ouvertes et se font une concurrence acharnée pour des travaux d'ordre inférieur.
- Dans certaines mines, des femmes sont occupées à transporter du minerai ou à jeter le charbon à pelletées dans les wagons de chemin de fer. Dans la région ferrugineuse de Statfordshire on en trouve à la forge; d’autres rivent des chaînons. De temps à autre le Parlement écoute avec un frémissement le récit des misères endurées par les femmes dans quelque industrie, et d’excellents philanthropes présentent un projet de loi tendant à exclure le travail féminin de cette industrie spéciale. Les mesures de ce genre sont particulièrementbien venues des ouvriers, jaloux de la concurrence féminine ; la loi passe et personne ne s’enquiert de ce que deviennent lesfem-mes à qui on a enlevé leur gagne pain ; personne ne se dit que si elles avaient pris un travail rebutant ou écrasant, c’est qu’il n’y avait pas moyen pour elles d’aborder des occupations mieux à leur convenance.
- « Mettez-les dehors » ordonne le Parlement, et tout est dit.
- Le prix courant de la main d’œuvre féminine montre l’étendue des misères auxquelles aboutit ce système. Il y a à Londres 60,000 ouvrières gagnant à peine de quoi vivre. La façon d’une chemise se paie 2 pence, 1 penny 3/4, quelquefois même 1 penny. Le penny vaut 10 centimes. L’esclave blanche qu’on rétribue de la sorte peut faire six à huit chemises par jour, travaillant à sa machine à coudre depuis 6 heures jusqu’à minuit. Sur ce salaire elle est obligée de fournir son fil...
- Ces exemples ont leurs analogues en France. On calcule qu’à Paris où le logement et le combustible sont d’une extrême cherté, une femme ne peut guère vivre à moins de 2 francs par jour. Où est la couseuse qui gagne cela ? Ce n’est nas la chemisière, car il .lui faudrait faire boit chemises dans la journée ; ni la gantière, car il lui faut coudre six paires de gants pour gagner 1 fr. 90 ; ni la giletière à qui six gilets ou six pantalons ne rapportent quel fr 70. Ce n’est pas non plus la frangeuse, ni la brodeuse, ni la cordonnière ; celle-ci reçoit 1 fr. pour une paire de bottines de dames, et là dessus il y a à déduire 15 centimes pour le fil et le lacet. La plus habile ne peut pas venir à bout de plus de deux paires dans sa journée, ce qui lui représente 1 fr. 70 pour 16 heures de travail.
- En face de ce tableau, comment s’étonner que la seule carrière exclusivement réservée à la femme, la prostitution, soit encombrée comme toutes les autres? Si l’on avait voulu disposer tout exprès les choses dans la société pour contraindre la femme à se jeter dans la vie immorale, qu’aurait-on pu faire de mieux que de donner pour récompense au travail honnête la mort graduelle par la faim, en réservant l’aisance et le bien-être pour le vice, et pour le vice seulement.
- Il n’est pas étonnant que, assujetties à ce rude labeur, les femmes se jettent dans le mariage avec l’espoir d’y trouver quelque allègement et se montrent peu difficiles sur le choix d’un mari. N’importe quel homme, pour déplorable que soit sa notoriété, fùt-il infirme ou difforme, trouvera une femme disposée à penser que la vie avec lai vaudra toujours mieux que l’existence qu’elle a menée jusque-là. Il est certain qu’un ménage d’ouvriers ou le mari gagne de 20 à 30 schillings par semaine, possède un certain élément
- de sécurité. Mais il y a un écueil. Pendant sa vie de célibataire, le mari a contracté des goûts dispendieux : il lui faut sa bière, sa pipe, son b efsteark, le cabaret. Il s’en suit que les salaires qui suffiraient à donner le bien-être à une famille se trouvent souvent coupés en deux : une part va aux besoins particuliers du mari ; l’autre seule reste pour l’entretien du ménage. Il se peut qu’un ouvrier gagnant 30 schillings par semaine, n’en apporte chez lui que 15 parfois 10 ou 5, par fois même rien du tout pendant une semaine ou deux C’est pour la femme une constante insécurité. Lorsqu’elle travaillait à la fabrique, chaque heure lui valait du moins quelque argent ; dans son ménage à quoi lui sert de savonner,de coudre, de travailler du matin au soir, si le pain manque à la maison ? Il n’y a donc pas à s’étonner si des femmes mariées retournent à l’atelier, laissant les enfants à eux-mêmes, et si l’intérieur sombre dans le désordre.
- II y aurait un remède, mais on le rejette. Donnez à la femme laborieuse, qui se dévoue àsa famille, un droit direct sur ce que gagne son mari pour son entretien et celui de ses enfants. Plusieurs fois, la Chambre a été saisie d’an projet de loi dans ce sens ; mais il y a peu de chance de le voir adopter dans un pays où le Parlement est élu exclusivement par des hommes.
- Dans les cas d’unions irrégulières entre un homme et une femme, la loi manque absolument d’équité envers cette dernière. Si elle a un enfant illégitime, toute la honte et toutes les conséquences sociales retombent sur elle et sur elle seule. Que le père abandonne son enfant, on trouve cela tout simple ; mais que la mère à son tour se dérobe à la responsabilité; que, poussée par la faim, par le désespoir, par la folie, elle abandonne la pauvre créature devant une porte ou sous une haie, la voilà aussitôt accusée de meurtre. Le tribunal prononce la peine de mort, commuée plus tard en dix ou douze années de détention, et la justice des hommes est satisfaire.
- Mais l’amant, mais le père, ô justice éternelle !
- Pourquoi n’est-il pas là, flétri, brisé comme elle.. ?
- Même partialité dans les lois —ayant trait à l’immoralité. En tous pays, les femmes d.’une inconduite reconnue, appartiennent à la police: on les malmène, on les emprisonne, on les insulte au nom de la loi, et cette même loi laisse les homme de la pire réputation libres d'obséder les plus honnêtes femmes ; il faut tenir les jeunes filles dans une constante tutelle pour les protéger contre eux. La question a soulevé une vive agitation en ces dernières années. Des dames de rang élevé et rie vertu incontestée sont venues faire cause commune avec ces déshéritées et protester, au nom de la dignité féminine, contre la législation qui traite avec un manque d’égalité si flagrant les hommes et les femmes.
- Én France et en Allemagne, les traits généraux de la loi en ce qui concerne la femme, apparaissent les mêmes qu’en Angleterre. Partout on rencontre la femme incapable de diriger sa vie, entraînée à la dérive, attendant qu’un homme décide de son sort, tantôt un père, tantôt un mari auquel la loi l’enchaînera par des liens inégaux. Il y a quelques années, on traitait ironiquement de fruits secs de la société celles qui s’étaient faites les apôtres des réformes politiques. Le sobriquet est plus juste que ne le supposaient ceux qui le lançaient comme une raillerie. Oui, assurément on compte en Angleterre comme en i France, des milliers de femmes qu’on peut appeler I des fruits secs de la société, — toutes celles qui, sans
- p.570 - vue 570/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 571
- qu’il y ait de leur faute, voient leur échapper la part de bonheur que cette vie devrait donner à quiconque n'y perd pas ses droits par le vice. Voilà la vérité dont il faut que le monde se pénètre en reconnaissant qoe les femmes sont les victimes de notre sys tème [(Optique,que la cause première dece qu’elles ont à souffrir est dans nos lois et dans nos institutions, qu’il y a lieu de modifier celles-ci et que l’on doit y procéder sans délai.
- La fiancée poussée à prix d’argent dans les bras du vieillard ; la jeune fille oubliée dans un coin où elle attend l'amour et la part de soleil qui ne viennent jamais ; la malheureuse, brisée par le travail et la faim regardant passer dans sa voiture la maîtresse du riche ; la femme attendant son mari à la porte du cabaret, avec son enfant dans ses bras, avec l’espoir que la face émaciée du pauvre petit attendrira le coeur du père avant que le dernier sou soit dépensé; l’infortunée qui va chercher un abri pour sa honte dans la rivière, — ce sont là des types de misères féninines aussi vieux que les montagnes; le poète et le romancier en ont fait leur sujet perpétuel. On verse des larmes de crocodile sur ces douleurs ; mais quant à y chercher un remède, quant à fairs disparaître sous une loi nouvelle les institutions funestes qui en sont la cause première, jamais assemblée législative ne s’en est avisée. Chacun semble penser que ce sont des misères inhérentesau sort de la femme. Non. Le remède est là, sous les yeux ; il n’y a qu’à vouloir le voir.
- Il est essentiel que les législatures prennent en sérieuse considération les besoins de la femme, ce qu’elles a’ont jamais fait.
- La cause de l’inégalité légale entre les deux sexes, Mme Harbertori la trouve signalée dans ces mots, d’un homme d’Etat qui, parlant à des ouvriers, disait : « Si l’histoire nous enseigne quelque chose, c’est que jamais des lois justes n’ont été faites en faveur d’une classe n’ayant pas sa représentation dans le gouvernement. » Si donc on veut une protection équitable pour les droits de la femme, il faut que celle-ci puisse désigner les hommes appelés à siéger dans les chambres législatives et à faire les lois.
- Telle est la conclusion de l’auteur, à laquelle nous sommes loin de contredire, sauf examen pourtant du mode d’application, suivant l’état mental des femmes dans les différents pays.
- Mais applaudissons tout d’abord, des deux mains et sans réserve, ces généreuses pages d’une plume aristocratique, dans lesquelles sont retracées avec tant d’âme et de sympathie les souffrances de la femme au sein de nos sociétés et du fait d’institutions aussi fausses qu’injustes. Concourons de tous nos moyens, comme nous y convie Mme la vicomtesse Harbertori, à faire effacer de nos codes les clauses iniques et injurieuses qu’ils contiennent à 1 égard de la femme; travaillons à la mettre par degré en possession de tous les droits civils et politiques sans restriction, dont nous autres hommes, nous avons seuls jusqu’à présent la jouissance. Mais,
- par degré, nous le disons avec intention expresse, en songeant surtout à notre France. Si, en effet, avec la dépendance d’esprit dans laquelle se trouve encore la majorité des femmes de notre pays catholique, od leur attribuait du jour au lendemain le vote politique, c’en serait fait bientôt de la République et de la liberté.
- Supposons que le suffrage universel étendu aux femmes en fasse inscrire sept millions sur les listes électorales. On peut compter que, sur ce nombre, il y en a quatre millions au moins qui recevront le mot d’ordre du prêtre et qui voteront comme en aura décidé le directeur de leur conscience. Quel appoint dès lors apporté aux voix réactionnaires ! Celles-ci ont été, aux dernières élections générales, au nombre de trois millions à peu près. Avec les recrues qui, le clergé aidant, leur viendraient des femmes promues à l’électorat, on voit que la réaction atteindrait une belle majorité.
- Un écrivain qu’on ne jsaurait suspecter de tiédeur pour la canse démocratique ni de prévention timide à l'égard des mesures progressives, M. André Lefèvre, a pu dire : « Si tel cerveau buté n’eùt pas barré « le passage au flot montant des capacités, le suffrage « universel n’eùt pas précédé l’instruction et jeté la « France aux abîmes. »
- Ce suffrage, en effet, brusquement proclamé le 24 février 1848, dès sa seconde m mifestation, au 10 décembre de la même année, mettait àla tête de la République un Prétendant, le neveu de l’homme qui avait fait le plus de mal à la France et à la cause de la liberté. Ce qu’il est advenu delà, inutile de le rappeler ; le cœur des patriotes français ne l’oubliera pas de longtemps.
- Ainsi le suffrage universel masculin, admis d’emblée, en bloc et sans graduation, tua sur le champ la République de 1848 ; le suffrage universel féminin, s’ajoutant de la même façon au premier, pourrait bien en faire autant à la République ac uelle. Que toutes les femmes sans exception votent aux prochaines élections générales, et le lendemain de la proclamation du scrutin, le maître de laFrance,nous le craignons bien, ce sera le jésuite, chef incontes té désormais de l’Eglise catholique.
- Ch. Pjslijlrin.
- p.571 - vue 571/832
-
-
-
- 572
- LE DEVOIR
- LA SAGESSE ANTIQUE
- XXXIV
- Retour au bleu par* le perfectionnemeut <le soi-même
- La bouche pour les saveurs, a le même goût, les oreilles, pour les sons ont la même audition ; les yeux, pour les formes, ont la même perception de la beauté ; quant au cœur, seul ne serait-il pas le même, pour les sentiments, chez tous les hommes.
- Ce que le cœur de l’homme, a de commun et de propre à tous, qu'est-ce donc? c’est ce qu’on appelle la raison naturelle, l’équité naturelle. Les saints hommes ont été seulement les premiers à découvrir ce que le cœur de tous les hommes a de commun. C’est pourquoi la raison naturelle, l’équité naturelle, plaisent à notre cœur, de même que la chair préparée des animaux qui vivent d herbes et de grains plaît à notre bouche.
- Si chaque chose obtient son alimentation naturelle, il n’en est aucune qui ne prenne son accroissement; si chaque chose ne reçoit pas son alimentation naturelle, il n’en est aucune qui ne dépérisse.
- Si l’on a un doigt qui ne ressemble pas à celui des autres hommes,on cherche les moyens de le redresser; mais si le cœur, par sa perversité, n’est pas semblable à celui des autres hommes, alors on ne sait pas chercher à recouvrer les sentiments d’équité et de droiture que l’on a perdus.
- Les hommes savent comment on doit planter et cultiver l’arbre nommé Thoung, mais pour ce qui concerne leur propre personne, ils ne savent pas comment la cultiver. Serait-ce que l’amour et les soins que l’on doit avoir pour sa, propre personne, n’équivalent pas à ceux que l’on doit aux arbres ? C’est là le comble de la démence.
- Meng- Tseu.
- La lumière est venue dans le monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises.
- Car quiconque fait le mal, hait la lumière, et ne s’approche point de la lumièi e, uo peur que ses œuvres ne soient condamnées.
- Mais celui qui fait ce que la vérité lui prescrit, s’approche de la lumière afin que ses œuvres soient découvertes parce qu’elles sont faites en Dieu.
- Saint Jean.
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, exceptés les N06 des 28 janvier, 27 mai et 8 juillet 1883
- La douleur éclaire ©t purifie l’homme
- Quand on a péché il faut courir au devant de la peine comme au seul remède de nos péchés en corrigeant notre témérité et notre folie par le secours salutaire de la prudence et de la raison.
- Pythagore.
- L’affliction seule vous donnera l’intelligence de ce qu’on vous dit.
- (A suivre) ' Isaïe.
- PIERRE MORIN OU LTYROGNERIE(1)
- [Suite)
- « Ta I ta ! ta î de l’argent, ou partons. Je connais encore cet article du Code • « La femme doit suivre son mari.» Rosalie, honteuse, craignant de perdre sa place, lui dit de rester tranquille, de ne pas faire de bruit ; elle rentra dans la maison. Pierre, qui ne pouvait se tenir debout, s’assit sur la borne en chantant de cette voix haute et basse particulière à l’ivresse :
- Marie, trompe ton pain dans la sauce ;
- Marie, trompe ton pain dans le vin.
- Cet homme affaissé, véritable tas de guenilles, était ignoble.
- Au bout de quelques minutes, sa femme revint : « Tiens ! fit-elle en lui mettant dix francs dans la main. Ta fille n’aura pas une robe chaude pour, cet hiver ; elle grelottera pendant que tu t'enivreras. — A bas le sermon ! répondit le misérable, et vive la bamboche ! » Et se mettant sur ses jambes, il entra dans le cabaret au père Harti. Le bruit d’une dispute fit bientôt sauver la Morin.
- La pauvre femme avait perdu tout espoir de tranquillité. Comment avait-il appris sa demeure ? De mois en mois il venait lui soutirer de l’argent ; petit à pe it ses économies y passèrent jusqu’au dernier liard. Moyennant ces sacrifices, aucun bruit n’arrivait aux oreilles de sa maîtresse ; mais quand elle n’eut plus d’argent, il voulut la contraindre. Alors ce furent des menaces, des injures qui attirèrent les vois’us. Un jour, Pierre, exaspéré, fit tourner son bâton, et les vitres volèrent en éclats. Mme Noroy, attirée par ses cris, s'enquit d’où venait ce tumulte ; Rosalie fut obligée de lui avouer les persécutions de son mari. * Mais s'écria sa maîtresse, on peut le faire, mettre en prison ! pour ces dégâts. — Le mettre eu prison ! s'écria la malheureuse, le père de ma fille ! Oh ! non, mieux vaut la misère, la mort, que la ho te. »
- Pendant cc colloque, Morin s’était échappé, craignant de voir la police se mêler de ses affaires. Sa femme rentra pleurant toutes les larmes de ses yeux. Son avenir, un instant rassainé, retombait dans l’horreur de l’inconnu. « Vous ne pouvez plus rester ici, lui dit doucement la vieille dame ; je ne vivrai pas avec la crainte de voir un pareil scandale ; pour vous-même il est plus sage de vous éloigner. Je Le regrette vivement ; je connais votre fidélité ; j'apprécie vus services. Afin d’adoucir votre position, je vais écrire à mon fils, propriétaire d'une grande papeter’e à vingt lieues d’ici ; il vous occupera sur ma recommandation. » La pauvre Morin ne pouvait répondre ; les sanglots l’étouffaient. Quitter une si bonne place, où elle vivait en paix, heureuse de son amitié avec les Pichon ! Elle était sans comparaison, comme le lièvre traqué par les chiens, qui, épuisé, reprend haleine un instant, mais qui bientôt est obligé de repartir, poursuivi par les aboiements de la meute. Go
- (1) Tous droits réservés.
- p.572 - vue 572/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 573
- fut avec un aflreux désespoir que Marie apprit ce qui venait de se passer. « Etienne! » tel fut le premier mi qui lui sortit du cœur. Dans ce moment entraient le père et le fils ; ils serrèrent silencieusement la maiu de la mère ; puis, quand le jeune homme se trouva en face de Marie, deux grosses larmes tracèrent un sillon blanc sur sa joue noircie. Pour la première fois iis comprirent que leur amitié était un amour profond.
- On ne se dit rien; la véritable douleur se pelotonne, s’absorbe en elle-même ; des paroles ne peuvent l’exprimer.
- La dernière soirée qu’ils devaient passer ensemble ar- | riva. MmB Noroy les avait invités à souper. Iis se mirent | tous les quatre à table; chacun porta sa cuiller à sa hou- ? che; la soupe leur parut de la cendre; ils ne purent l’a- | valer. « Allons, fit le père Pichon, prenez courage, mes f entants; vous êtes jeunes, vous pouvez attendre. J’ai | soixante-dix ans; Etienne est donc exempt du service \ militaire.—C’est vrai, répondit là Morin, poiat d’in- | quiétude de ce côté; mais quel tourment si mon homme . découvre ma nouvelle condition ! Je tremble rien que j d’y songer. Voyez-vous, ajouta-t-elle en baissant la voix, afin de n’être pas entendue des jeunes gens, il est capable de tout. Quand l’ivresse le travaille, il hait Marie; ça n’est plus un homme, mais une bête féroce qui peut*commettre un crime. Si vous connaissiez la société qu’il fréquente ! — Je m’en doute; mais il ne faut pas voir tout en noir, ni se tourner , le sang. Votre fille a grand besoin que vous viviez... Que deviendrait-elle avec un pareil père?—Oh! ne me parlez pas ainsi! s’écria la malheureuse femme en se cachant la tête, comme si un gouffre se fût ouvert sous ses pas. Non ! je veux vivre ; il faut que je vive. Mon Dieu, aecordez-moi des jours. — Il ne vous retrouvera pas,dit le bonhomme d’un ton conciliant. Tout le monde vous aime ; ceux qui connaîtront votre demeure ne vous trahiront pas. — Je ne sais, Pichon, mais j'ai comme un poids qui m’écrase. En quittant cette maison, je laisse le bonheur derrière moi. Seule, je marcherais sans m occuper si le chemin est rude ; mais ma pauvre enfant !... Quel vi e ! Si j’avais un fils, je lui montrerais l’ivrogne chez lui battant sa femme, volant son linge, lui ôtant le pain de la main; je le conduirais ensuite au cabaret, où il le verrait buvant outre mesure, les vêtements maculés de vin, de sang, de boue, injuriant de sa bouche baveuse les sentiments les plus sacrés, commettant les actions les plus basses sans en avoir conscience, plus imbécile que l’idiot, plus dégoûtant que le porc, et finissant sa vie sur un fumier comme une bête immonde. » On sentait que cette femme avait vu cent fois ces scènes honteuses, qu’elle les voyait encore devant seâ yeux. Fantôme,menaçant, terrible, vrai! « Allons, les enfants, fit trisle-tement Pichon, il faut nous quitter. — Nous quitter ! répéta Etienne comme un écho. Non, non; nous disions là avec Marie que si vous ne teniez pas trop à ce pays, nous aurions encore de la joie. Dans une grande manufacture, un serrurier est nécessaire. Avec la recommandation de Mme Noroy, qui nous veut du bien, son fils pourrait nous occuper. » Les yeux de la jeune fille rayonnaient ; leur éclat répandait une douce lueur sur tous ceux qui l’eDtouraient. « Quelle bonne idée 1 fit la Morin avec vivacité. Si nous partions ensemble, je croirais que le sort cesse de me poursuivre; je continuerais de raccommoder et de blanchir vos effets. Nous causerions encore à cœur ouvert ; c’est si bon quand on a de la peine !
- Je ne dis pas non, répondit Pichon ; le bonheur de ce gars-là est toute mon occupation. Partez; vous nous écrirez de là-bas s’il y a moyen d’arranger la chose. » Vous voyez qu’il faut toujours espérer ; la Providence a mis l’espoir en nous, comme elle fait tomber la rosée pour les petits oiseaux. Iis s’embrassèrent tous les quatre comme s’embrassent les gens qui souffrent.
- Quand ils furent partis, les deux femmes terminèrent leurs paquets; elles avaient peu d’effdts, mais de petits souvenirs qui n’ont de prix que celui qu’on y attache : ici c’était une image donnée par Etienne, achetée à la dernière assemblée; là une petite boîte fleurie offerte à Marie par Mme Noroy. Elles ne pouvaient emporter les
- chaises, le lit, les murs ; tout cela avait pourtant une voix pour leurs oreilles, un regard pour leurs yeux. Un petit morceau de leur cœur se déchirait à chaque clou. Elles se couchèrent ; mais le sommeil ne vint pas les visiter. Le malin, Mme Noroy paya Rosalie en lui remettant pour son fils une lettre dans laquelle il était question du jeune serrurier. La Morin laissa vingt francs a la vieille dame, en la priant de distribuer cela petit à petit à son mari. « Je ne veux pas, dit-elle, que la misère pousse le père de ma fille à commettre une mauvaise action. »
- Tout en portant leurs paquets, Etienne les conduisit jusqu’à la gare, quand la vapeur mugit, ils se séparèrent en disant : « Au revoir. »
- III
- Dans le compartiment de troisième où elles entrèrent se trouvait un homme de mauvaise mine, qui avait examiné l’adresse de leur malle au moment de l’enregistrement des bagages ; il descendit deux stations plus loin, sans avoir dit une parole.
- Arrivées à leur destination, elles trouvèrent une charrette de l’usine ; le conducteur leur permit de monter. La manufacture, bâtie à une lieue de la station, s’élevait sur le bord d’un joli ruisseau ; les aulnes, les saules formaient de longues voûtes de verdure, et les files da peupliers ressemblaient à des clochetons. Ou respirai t une bonue odeur de menthe fraîche, qui passait dans le sang comme un vrai baume; on se sentait si bien vivre, qu’on pensait que le bon Dieu n’a pas créé les pauvres pour qu’ils n’aient que des peines, mais qu’ils doivent avoir aussi leur petit coin bleu dans le ciel.
- A suivre). Mme Destriché.
- LES DROITS DE LA FEMME
- Le dix-neuvième siècle est, sans contredit, la période la plus éclatante de l’histoire de l’humanité. L’industrie a pris naissance, de grandes idées se sont fait jour, des progrès considérables ont été réalisés ; des questions qui, jusque-là, portaient leurs auteurs sur le bûcher, sont maintenant la clef de l’édifice social ; l’égalité est devenue le mot d’ordre sacré des citoyens ; la royauté et l’Empire ont cessé de vivre ; le cléricalisme, maître jadis, ne sera bientôt plus qu’un souvenir.
- Tous les vestiges de baibarie et de féodalité apparaîtront dans quelques années comme à travers un songe. Le progrès marche, la science YOgue à pleines voiles, l’humanité n’est plus un vain mot. Mais tout cela, faut-il le dire? ne suffit pas, car ces bienfaits ne touchent qu’une partie du genre humain ; l’autre est reléguée dans un oubli profond. La femme, en un mot, n’a pas plus de droits que sous la féodalité. C’est donc pour son émancipation que doivent combattre ceux qui croient que le sexe ne crée pas un droit de domination ou un motif d’infériorité.
- Il appartient alors aux citoyens soucieux de voir la Justice, maîtresse souveraine du monde, de travailler à établir une organisation sociale équitable ; ceux qui rêvent la fraternité des peuples par la suppression des frontières,doivent aussi désirer l’égalité
- p.573 - vue 573/832
-
-
-
- m
- LE DEVOIR
- de l'homme et de la femme dans la famille, dans la cité, dans la loi, dans les mœurs même.
- L’affranchissement de la femme ne dépend que de la conscience des hommes : leur égoïsme seuî,appuyé sur des préjugés que rien ne peut excuser aujourd’hui, ne peut faire force de loi, non plus que leur immense orgueil qui les fait se croire seuls aptes à s’occuper des grandes questions qui préoccupent l’humanité toute entière. La femme est une personne au même titre que l’homme, ayant des devoirs, mais ne pouvant être dépossédée de ses droits. En notre temps en France, pour devenir libre, il faut qu’elle consente à se donner un maître auquel elle jure obéissance pour être son égale ; pour devenir personne civile, il lui faut renoncer à sa personnalité ; elle « complète l’homme » si nous pouvons nous exprimer ainsi, mais ce rôle est indigne de la compagne d’un citoyen.Celui-ci ne peut se déclarer tuteur,sous peine de rétablir les droits féodaux, à son profit, et de devenir un tyran.
- Il n’y a pas à sortir de là. Ou la femme est la compagne de l’homme, son égale en droits et en devoirs; ou elle n’est qu’une propriété, sans morale ni discernement, absorbée, possédée comme une chose, un être ayant des instincts; sans responsabilité, assimilable à un enfant. Et sur quoi s’appuie-t-on pour la reléguer à un rang aussi abaissé ? Sur son infériorité intellectuelle, physique, morale. Alors Georges Sand, MM André Léo, et tant d’autres femmes intelligentes, mille fois supérieures à la moitié des hommes devraient au moins jouir des prérogatives attachées aux facultés supérieures, tandis que les hommes dont l’intelligence est au-dessous de la moyenne rentreraient dans les rangs des incapables et des déshérités.
- Pathos que tout cela ! que l’homme avoue franchement que l’exclusion cruelle a laquelle il condamne la femme n’est basée sur rien autre chose que la maxime allemande : la force prime le droit. — Celle qui élève les enfants, qui leur fait ressentir les premières impressions, qui forme leur esprit et leur cœur, qui gouverne ce petit Etat qu’on appelle le ménage ; qui peut diriger un commerce, de laqielle on exige paiement de patente, de contributions ; qui paie aussi bien que l’homme les impôts de consommation ; qui peut être institutrice, qui exerce sur sou mari souvent une influence se traduisant jusque dans les votes qu’il émet, doit posséder les mêmes prérogatives que lui.
- Et nous allons plus loin, pour faire mieux comprendre notre idée. Nousdisons que la femme la plus ignorante ne peut être privée des mêmes droits que l’homme le plus ignorant. — Il faut que l'adage « du
- côté delà barbe tst la toute-puissance » ne soit plus qu’un vain mensonge.
- Dans le cours de ces études, nous nous attacherons à prouver non seulement ce droit de la femme qui est incontestable, mais sa supériorité sur l’homme en bien des cas.
- Avant d’entreprendre ce travail, nous croyons utile de passer une revue rapide des traitements que la femme subit sur les différents points du monde. On verra combien l’homme qui se croit roi de la création, est injuste, inique, barbare: lors même que nous ne prouverions que cela, nous accomplirions déjà une tâche utile.
- Chez les noirs, la femme est utilisée comme animal domestique ; elle est vendue, prêtée, donnée, échangée comme une marchandise. Le Fuégien, le Cafre, la mettent encore bien au-dessous : nulle part elle n’est admise à la table de l’homme, dont elle mange les restes des repas. Elle est battue sans ménagements, torturée, tuée même. C’est l’esclave servile, la bête de somme dans toute l’expressioo du mot.
- La race jaune accepte comme un malheur la naissance des filles. En Chine, au Japon, la femme du riche n’est absolument qu’une recluse. Vendue dès sa naissance à la famille de celui qui sera son époux, les pieds torturés afin qu’elle ne puisse marcher, elle est enfermée aussitôt car son mariage accompli, elle ne sort du logis que cachée au fond d’une brouette couverte. Ainsi que sa sœur de la race noire, elle est vendue comme esclave, obligée de partager le foyer domestique avec des concubines, et la compagne du pauvre est peut-être plus heureuse, car elle est achetée par celui auquel elle convient, et qui lui fait partager son labeur.
- Enfin, la femme blanche plus fortunée que les autres, est encore considérée partout comme inférieure à l’homme. Cependant Tacite raconte que les Germains la reconnaissaient comme sacrée et ne dédaignaient point ses avis ; les Gaulois l’admettaient à l’honneur de rendre les jugements les plus solennels; elles figuraient dans les conseils des Druides. — Les jeunes filles choisissaient leurs époux, et c’est ainsi que Gytis qui fonda Marseille eut pour mari un Pho-cien, et que les Gaulois acquirent une réputation de vertu indomptable.
- La femme romaine était jugée incapable de gérer ses affaires privées : elle subissait le joug de son père, de son frère ou de son mari. Plus tard, elle acquit une certaine indépendance. Lorsqu’elle possédait une dot, elle achetait sa liberté, et Juvénal pouvait dire : « Elle a sa liberté, elle l’a payée. »
- La femme grecque asservie à son mari et même à son fils, était reléguée dans la partie la plus retirée
- p.574 - vue 574/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 575
- de l’habitation, où ses parents seuls avaient le droit de pénétrer.
- La Bible n’épargne aucune injure à la femme : elle l’accuse de tous les malheurs de l’homme, la déclare impure, la voue à l’exécration du monde. — D’après la Lévitique, une femme qui enfante une fille est impure pendant deux semaines, et doit demeurer soixante-dix jours pour être justifiée à la suite de ses couches.
- La loi indienne de Manou écrase la femme sous les commandements de Dhurmasastra : elle appartient à son père, puis à son mari, et à leur défaut à son fils.
- En Perse, les épouses des grands sont leurs esclaves, bonnes aux plaisirs et à la propagation de l’espèce.
- En Arabie, les filles étaient pour la plupart, enterrées aussitôt leur naissance considérée comme une calamité.
- Aujourd’hui encore, quand une femme des rives du Maroni ressent les premières douleurs de l’enfantement, elle s’achemine vers la crèche la plus voisine, où s’accomplit sa délivrance. Deux heures après elle doit vaquer aux soins du ménage, et c’est alors que son mari pousse les hurlements les plus horribles, se tord sur son hamac,demeure dix jours au repos et reçoit des visites. Le fait a été constaté tout récemment par M. Boussenard chez les Arsuagues et les Galibis, et par deux autres voyageurs chez les Emerillons, les Roucougènes et les Oyampis.
- Enfin, il y a trois mois à peine, deux cents Odalisques accusées d’avoir formé un complot contre le sultan, furent embarquées sur un navire, enfermées dans des sacs et précipitées dans la mer.
- Nous avons, on le voit, opéré à bâtons rompus, afin de prouver en peu de mots que si la femme n’est pas partout une esclave, battue, vendue, martyrisée, il n’y a pas un seul endroit où elle ne soit encore mineure. — Napoléon Ier dont nous subissons encore les pernicieuses doctrines, disait lors des discussions du code civil en conseil d’Etat : « Il y a une chose qui n’est pas française, c’est qu’une femme puisse faire ce qu’il lui plaît. » — Un clérical, M. deBonald avait confirmé .ainsi .cette pensée : « L’homme et la femme ne sont pas égaux et ne peuvent jamais le devenir. »
- Entre les moyens employés par ces pays sauvages, st les doctrines des deux célèbres anti féministes, il n’y a aucune différence : les premiers pratiquent ce Que les autres ont prêché. — C’eet à notre génération de combattre ces usages et ces théories qui ne reposent que sur l’injustice appuyée sur la force.
- {A suivre) A. Debarle.
- En avant, poisons & coups d'Etat!
- Si l’on n’écoutait que les opinions extrêmes, il y aurait de quoi penser que nous sommes retombés à l’état de complète barbarie. Les provocations au plus lâche des crimes contre la vie d’une classe de citoyens et l’audacieux appel aux attentats contre la chose publique se manifestent hautement et impunément. Qu’on en juge par les deux citations suivantes d’un journal anarchiste et du journal impérialiste, le Pays:r
- Le Drapeau Noir qui parait à Lyon publie un manifeste des nihilistes françaises qui débute ainsi :
- Que les hommes s’amusent à bavarier à perte de vue sur la. Révolution, libre à eux ! Les femmes nihilistes, lassées de tant d'atermoiements, ont résola d’agir. Méditant l’anéantissement de la bourgeoisie, elles sont disposées à tous les sacrifices pour hâter la réalisation de cette entreprise; elles puiseront, dans la haine inextinguible qui les dévore, la force nécessaire pour surmonter tous les obstacles.
- Mais, comme ce projet grandiose ne peut s’exécuter en un jour, elles prendront leur temps, se réservant d’employer, de préférence, l’empoisonnement, et par intermittence, afin de venir plus facilement à bout de l’engeance maudite. Les femmes nihilistes suppléeront aux connaissances scientifiques et aux procédés de laboratoire qui leur font defaut, par la mixtion à petites doses, dans les aliments de leurs exploiteurs, de substances délétères qui sont à la portée des plus pauvres, et d’un maniement facile par les femmes les plus ignorantes et les plus inexpérimentées.
- D’autre part, voici ce qu’en réponse à une théorie plébiscitaire publiée par un partisan de la royauté du comte de Paris, M. Hervé, directeur du Soleilt voici ce que déclare M. Paul de Gassagnac, le champion brutal de l’Empire bonapartiste :
- Le plébiscite parlementaire est pratiquement tout aussi impossible que le plébiscite direct et préalable.
- Il faut faire son deuil de ces solutions à la guimauve.
- Nous n’avons de conseils à donner à personne. Il serait de mauvais goût à nous d’essayer d’exciter des princes qui ne voudraient pas marcher.
- Mais si quelqu’un plus indiscret que d’autres nous, demandait si nous apercevons une solution du côté des Bonaparte ou dns Bourbons, nous répondrions nettement : « Oui, nous la voyons, elle est pendue à votre côté, et encore dans le fourreau ; qu’ils la ti-j rentl »
- ! Entre cesfuriôs de l’anarchisme qui s’approvision-! nent de poisons à l’intention des bourgeois, et ce fa-’ rieux de coups d’Etat qui fait ouvertement appel au sabre pour trancher la question politique, la raison humaine reste pour juger celui-ci et celles-là, pour triompher avec le temps de tous les obstacles que la t méchanceté sème sur sa route.
- p.575 - vue 575/832
-
-
-
- 576
- LE DEVOIR
- Contrefaçons de l’histoire et modèles de style
- Une des feuilles qui, sous prétexte d’enseignement agricole, soufflent de leur mieux 18 mia?me réactionnaire et la liaine de la République, Y Ami des Campagnes entreprend de publier l’histoire, lisez le dénigrement, des hommes de la Révolution. Il commence son factum par Lafayette.
- « La vie du général Lafayette, dit, à titre de préambule, le rédacteur en chef, M. J. Gondry du Jardinet, ne pouvait être mieux confiée qu’à notre collaborateur L. de Lafore du Garrousel, dont nos lecteurs ont pu apprécier la vigueur et l’élégance du. style, la sûreté et la profondeur des appréciations. »
- Comme spécimen de ces qualités, voici un échantillon de la forme et du fond chez l'historien susdit :
- Lafayette était marié depuis un an à peine, quand on apprit en France que 1 Amérique du N >rd, transformée en un vaste champ d’essai où toutes les civilisations de l’Europe venaient se heurter, prenait les armes contre l’Angleterre. Un besoin d’action dévorait Lafayette, il souffrait de ne pas voir devant lui un avenir tout chargé de grandes entreprises. Aussi, dès que cette perturbation politique qui devait bouleverser le monde lui eut apparu dans ce qu’elle avait d’aventureux, ne se donnant pas la peine de comprendre que la république fondée contre les Anglais dans l'Amérique du Nord, secouait le joug de la mère patrie, sans alléguer des motifs sérieux, n’ayant que le faible prétexte d’un droit mis sur le thé, il ne songea plus, entrainé par son malheureux caractère, qu’aux rivages lointains qu’une mer lui cachait.
- Et voilà comment se trouvent jugées, par le fameux de Lafore du Carrousel, l’origine de la grande république américaine et la part prise par Lafayette à sa fondation ! Il y aura donc aussi un père Loriquet pour le Nouveau-Monde,
- L'Ami des Campagnes refait drôlement l’histoire à l’usage de ses candides lecteurs.
- C. P.
- Commencement de justice envers une branche dn travail
- Mais ce n’est point en France, est-il besoin de le dire ? que la chose a lieu. Notre pays républicain est en retard sur beaucoup de pays monarchiques, quant aux lois faites ou à faire en faveur du travail, notamment du travail agricole, le premier, le plus important de tous.
- Dans son discours de clôture de la session du Parlement anglais, la reine Victoria a pu dire :
- « Les lois qui assurent une compensation légitime « aux fermiers d’Abgletene et d’Ecosse ayant amô-« lioré leurs terres, et qui renferment d’autres dis-« positions utiles, contribueront, je l’espère, à aug-« menter la confiance réciproque entre les deux olas-« ses et au développement avantageux de la grande « œuvre de l’agriculture. »
- Voilà un langage qui ne saurait être tenu chez nous ni par le Président de la République ni par au-
- î cun organe du gouvernement. Us se garderont bien ! d’aborder un pareil sujet. Si pourtant ils s’avisaient, de le faire, ce que ces chefs officiels de noire Etat démocratique auraient à constater, c’est que par deux fois notre Chambre des députés a repoussé, à une majorité considérable, la prise en considération d’une proposition analogue à celle dont, l’adoption et la mise en pratique dans la Grande-Bretagne sont saluées par la souveraine de ce pays comme un gage d’union, de bon accord entre tenanciers et propriétaires, et comme un stimulant énergique du progrès agricole.
- Quand est-ce que nos fermiers et métayers de France obtiendront, à l’exemple de ceux d’Angleterre et d’Ecosse, une loi qui leur assure le bénéfice de la . plus-value par eux donnée aux terres qu’ils cultivent ? C’est là-dessus, s’ils sont bien avisés, qu’ils devront faire s’expliquer les candidats, lorsque viendra l’époque des prochaines élections législatives. Il faut exiger de chacun d’eux un engagement formel sur ce point. Ah ! Si vous saviez et si vous vouliez, braves travailleurs des champs qui formez la majorité du corps électoral comme tout pourrait changer en mieux par vos bulletins de vote, dont hélas, vous n’avez fait jusqu’à présent qu’un bien stérile usage pour vous-mêmes, pour vos intérêts et pour vos droits! A voir de quelle façon s’égarent trop souvent les voles populaires, qui n’est tenté parfois de s’écrier comme Jean Huss : « O simplicité du suffrage universel ! »
- Ch. Pellarin.
- ETAT-CIVIL DD FAMILISTÈRE
- NAISSANCES
- 2o Août : Poulain (Eugène-Aurélien), fils de Poulain Louis et de Nouvellon Marie.
- 27 Août : Gosset (Louise), fille de Gosset Alfred et de Gervais Rosalie.
- 28 Août : Drocourt (Blanche-Julia), fille de Drocourt Louis et de Vandois Julia
- 2 Septembre: Macaigne (Léon-Emile), fils de Macaigne Emile et de Talbeaux Léonie.
- L’Astronomie, Revue mensuelle d’Astronomie populaire, de Météorologie et de Physique du globe par M. Camille Flammarion. —Sommaire du Numéro de Septembre: Le tremblement de terre d'ischia, par M. C. Flammarion. — L'Observatoire du Pic du Midi, par M. le contre-amiral Mouchez Directeur de l’Observatoire de Paris. — Taches solaires et protubérances, par M. Tacchini, Directeur de l’Observatoire de Rome. — Nouvelles mesures des anneaux de Saturne, par M-C. Détaillé. — Le Vésuve et Ischia, par M. R.-A. Proctor. — Académie des Sciences Perturbations solaires nouvellement observées, par M. L. Thollon.— Nouvelles de la Science : La catastrophe d’ischia. Eruptions et taches solaires. Observatoire de Paris. Explosions solaires. Exemple à suivre. - Observations astronomiques et Etudes sélénographiques, par M. Gérigmy. — Ce numéro contient 12 figures. — Abonnement d’un an : Paris, 12 fr. ; départements, 13 fiv-^ Première année, 1882, prix du volume broché, 10 fr- ! relié avec luxe, 14 fr. — (Librairie Gauthier-Villars, quai des Augustins. 55, Paris.)
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SM^uentiü. — lmp, du Glaneur.
- p.576 - vue 576/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. — n ° 262. numéro helâomadaire 20 c. Dimanche 16 Septembre 1883
- REVUE DES DUES'
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 îr. »» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr. »» Autres pays Un an ... 13 îr. 60
- on s’abonne A PARIS 5,r,Neuve-des-petits-Ghamps Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Avis. — Par quoi il faut commencer : Conclusion. — La Ville de Guise et les Ecoles. — Faits politiques et sociaux. — Nouvelles du Familistère. — C'est contre cela que nous faisons la guerre. — La vie, le temps et les travaux de Robert Owen (suite). — La Sagesse antique. — Pierre Morin ou l’ivrognerie. — Revue Scientifique. — Une curieuse remarque. — Ouvrages reçus.
- AVIS
- Le Devoir, commencera prochainement la publication de la déposition faite par M. Godin devant la commission extra-parlementaire des Associations ouvrières, instituée au Ministère de l’Intérieur.
- PAR QUOI IL FAUT COMMENCER
- Conclusion
- De tout ce que nous avons dit des réformes urgentes et indispensables à réaliser immédiatement pour assurer la stabilité et la prospérité des institutions républicaines, il y a des conséquences logiques à déduire et des conclusions pratiques à tirer, et c’est par là que nous voulons terminer aujourd’hui cette importante étude.
- Dans un gouvernement qui est fondé, comme le nôtre, sur le suffrage universel, c’est dans la majorité de la nation que réside la souveraineté, c’est elle dont la volonté fait loi, et le premier devoir de tous
- ceux qui. du haut en bas de l’échelle sociale sont investis d’une fonction gouvernementale quelconque, est d’obéir à cette volonté en tout temps, en tout lieu, en toute circonstance. Il n'y a ni compensation, ni succès, ni avantage quel qu’il soit qui puisse tenir lieu de l’accomplissement de ce devoir strict et inéluctable, et c’est par une déplorable erreur provenant de nos habitudes, toujours et quand même monarchiques, que les hommes qui aujourd’hui sont chargés des pouvoirs publics croient pouvoir substituer leurs lumières personnelles à celles du pays, leurs volontés à celles du souverain.
- Simples délégués, ils oublient très souvent et très facilement leur rôle d’exécuteurs purs et simples des décisions du peuple, représenté par des mandataires, et ils agissent comme si la mission qu’ils ont reçu restreinte et limitée, était au contraire un blanc seing dont ils peuvent faire usage sans autre contrôle que celui de leur conscience personnelle. Cela est si vrai, que non seulement nos ministres, mais encore nos députés se croient de beaucoup supérieurs aux autres citoyens, et ont fini par former entre eux comme une petite église,au sein de laquelle un homme est tout, peut prétendre à tout, possède la science infuse, et ne relève que de lui-même. Tout au plus gelui qui y est admis consent- il à tenir quelque peu compte de l’opinion de ses collègues, mais pour lui tout ce qui est en dehors de ce cénacle n’est rien, ne compte pas. Ceux qui ont occasion de fréquenter assidûmeut députés et sénateurs savent combien cette conviction est répandue chez eux, et surtout comme elle leur paraît naturelle et justifiée.
- Que de fois n'a-t-on pas entendu des mandataires
- p.577 - vue 577/832
-
-
-
- 578
- LE DEVOIR
- politiques, traitres à leur mandat comme nous en avons tant aujourd’hui, répondre aux électeurs qui leur reprochaient d’avoir menti à leurs promesses de candidat, qu’ils ne relevaient pour leurs votes que de leur conscience, et que s’ils avaient voté noir, alors qu’ils s’étaient formellement engagés, pour être nommés, à voter blanc, c’est que leur conscience leur avait commandé d’agir de la sorte. Ces députés, ces sénateurs manquent évidemment de logique, car c'est à leur conscience qu’ils devraient demander leur mandat, et non point aux électeurs. Aussi conseillerons-nous énergiquement à ces derniers d’écarter avec soin de leurs bulletins les noms, de ceux qui prennent pour guide leur conscience de préférence à la volonté de leurs mandants.
- Les pouvoirs publics sont donc tous sans exception tributaires de la majorité de la nation, ils en sont tous comptables, et quelle que soit la décision de leur conscience individuelle, elle ne doit ni ne peut dans aucun cas prévaloir sur celle de la conscience du pays. C’est en se conformant à cette loi fondamentale et souveraine, qu’ils remplissent leur mission d’une façon régulière et satisfaisante, et non pas autrement. C’est par ce moyen, seulement qu ils peuvent s’assurer l’appui de cette majorité nationale sans laquelle rien ne peut subsister, rien ne peut avoir de durée.
- Nos ministres actuels qui, tiennent tellement à la stabilité des ministères, qu’ils l’ont érigée en principe à leur profit, et qu’ils l’ont imposé aux chambres en leur persuadant que tout valait mieux que le changement de cabinet, nos ministres actuels devraient bien comprendre que la véritable garantie de durée pour un gouvernement c’est l’appui du peuple, qui vaut infiniment mieux, pour le soutenir envers et contre tous, que l’aplatissement plein d’abnégation de toutes les assemblées législatives. Un pouvoir solidement étayé par la majorité du pays peut durer des vies entières ; lorsqu’il n’a pour soutien qu’un parlement en désaccord avec la nation, il peut durer tout au plus autant que le parlement lui-même, et encore à condition que le parlement ne comprenne pas dans son sein de.s ambitieux désireux de le remplacer. Ce n’est pas hors du parlement, pas plus que hors de l’Eglise que l’on peut dire qu’il n’y a point de salut, c’est hors de la majorité de la nation. Puisque nous avons parlé d’Eglise, rappelons un texte de la Bible, qui s’applique bien mieux à notre thèse qu’à celle que son auteur avait en vue. Ce texte dit : « Nisi dominus ædificaverit domum, in va-num laboraverunt qui ædificant eam. » Ce qui veut dire : « Si le Seigneur, ne construit la maison, c’est
- en vain que travaillent ceux qui la bâtissent. » A la place du mot Seigneur mettons la nation, et à la place de maison mettons l’édifice social, et ce texte sera un véritable axiome gouvernemental.
- Que nos gouvernants finissent donc par comprendre qu’en négligeant, comme ils l’ont toujours fait jusqu’à présent, de tenir compte des aspirations et des volontés de la majorité souveraine du pays, ils ont fait fausse route, ils ont bâti sur le sable, et leur œuvre ne résistera pas au moindre souffle du vent révolutionnaire qui souvent se lève des masses dont la patience est lassée. Qu’ils sachent que le pouvoir ne leur a été confié que pour donner satisfaction à ces aspirations du pays, nées de besoins réels, et qu’ils se rendent coupables du crime de lèse-nation lorsqu’ils méconnaissent ces besoins. Leur maître, en même temps que leur seul solide appui c’est, la majorité, et leur règle c’est sa volonté.
- Or qu’est-ce qui constitue la majorité dans le pays ? Ce sont les travailleurs. Les représentants des classes dirigeantes, c’est-à-dire ceux qui ne demandent point au travail leurs moyens d’existence se chiffrent à peine par un million d’hommes, tandis que l’on compte plus de dix millions de travailleurs. Ce sont donc les besoins, les aspirations de ces derniers, qu’un gouvernement qui veut durer et qui a souci de bien remplir sa mission sociale doit avant tout consulter et satisfaire. Tout le reste n’est rien comparativement à cela. Pour acquérir la stabilité, il faut gagner la popularité, et pour avoir la popularité, il faut donner satisfaction aux besoins du peuple. Voilà la vérité vraie, la seule règle à suivre pour un gouvernement.
- Que l’on ne nous dise pas qu’il est dangereux de flatter les passions du peuple, qui parfois manifeste des tendances anarchiques, et dont les revendications ont quelquefois un caractère de violence qui constitue un véritable péril social. Cela n’est point exact. Tout le monde sait que les gens intéressés au maintien du statu quo, ont besoin de faire toujours entrevoir dans un lointain plus ou moins rapproché un péril quelconque, pour tenir en haleine par la peur les naïfs ou les satisfaits; et que pour cela, ils exploitent avec plus ou moins d’habileté et de tact les excès assez rares commis par quelques esprits exaltés, par quelques énergumènes, heureusement peu nombreux, se couvrant d’un masque qui ne trompe personne, mais que l’on est bien aise cle faire passer pour des travailleurs. Mais aussi personne n'ignore que les véritables travailleurs n’ont rien de commun avec ces gens-là, et qu’on leur fait injure lorsqu’on fait mine de les confondre avec eux. Non, le péril social n’est pas dans la satisfaction donnée
- p.578 - vue 578/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 579
- aux besoins et aux aspirations du peuple ; il est plutôt au contraire dans la persistance que l’on met obstinément à les méconnaître, et dans les souffrances qui sont pour les classes laborieuses le résultat de cette aveugle méconnaissance de leurs droits.
- Il n’est point question de flatter les passions du peuple, mais bien de satisfaire ses besoins, ce qui est bien différent ; l’homme qui souffre des privations et de la misère a droit d’exiger qu’on y mette un terme, et nul n’est fondé à le lui refuser, sous prétexte d’inconvénient à donner essor à ses passions. Il n’y a aucune raison qui puisse être valable lorsqu’il s’agit de l’amélioration du sort des classes laborieuses, parce qu’il n’y a point de raison ni de droit contre le droit.
- Ce que les travailleurs demandent, ce dont ils ont un besoin urgent incontestable, ce sont des réformes sérieuses dans les institutions sociales qui achèvent et complètent l’œuvre de la révolution, en leur assurant la paix définitive et immuable qui leur permette de travailler sans relâche à la prospérité du pays, par le progrès incessant et toujours grandissant de l’agriculture et de l’industrie ; l’habitation salubre et confortable, où leur famille soit désormais à l’abri des privations et de la gène, et où elle trouve au contraire les équivalents de la richesse qui rendent la vie facile et agréable ; la neutralité nationale qui mette leur vieillesse ou leur impuissance à l’abri de la misère, en leur assurant le nécessaire à l’existence, conformément à la loi primordiale et divine de la vie ; la participation aux béné fices de la production qui leur donne une rémunération plus équfiable, plus raisonnable et plus juste de leur labeur, en faisant une meilleure répartition de la richesse entre tous ceux qui contribuent à la créer ; et enfin une révision complète et radicale du système des impôts, qui mette un terme aux abus existants, et rétablisse l’équité là où jusqu’à présent a régné l’injustice ; qui ne fasse plus régner sur le pauvre la part la plus considérable et la plus lourde des charges imposées par les services publics, et qui mette à contribution la richesse qui doit, au lieu de la pauvreté qui ne doit pas.
- Voilà ce que reclame avec raison la majorité de la nation, et ce que, par conséquent, un gouvernement digne de sa mission doit chercher à donner au pays avant toute autre chose. Et il ne faut pas que l’on s’y trompe, ce n’est pas en étudiant ces réformes séparément et en les subordonnant les unes aux autres qu’on arrivera à un résultat utile ; c’est en les réunissant toutes dans un plan d’ensemble, que l’on pourra atteindre le but, car toutes ces questionssont connexes, elles se lient étroitement les unes aux
- autres, et de même que ce serait folie de vouloir construire un édifice sans mur mitoyen, lorsqu’on l’adosse à une maison voisine, de même on travaillerait dans le vide en essayant de réaliser une de ces réformes sans l’autre. Dans une construction, l’on n’attend pas qu’un mur soit entièrement bâti, pour commencer le suivant, ce qui d’ailleurs serait impossible, on les élève tous ensemble, et l’on obtient ainsi de la solidité et une œuvre bien faite.
- Ce n’est pas tout encore. Pour que ce travail indispensable de réforme soit bon, efficace et durable, il faut qu’il soit bien complet, et ce n’est point par des demi-mesures que l’on obtiendra ce résultat. Améliorer partiellement une institution, en en faisant disparaître certains abus, sans détruire les autres, c’est ne rien faire, et tant qu'un abus subsiste, tout est à recommencer. Soulager la misère des uns en ne faisant rien pour la rendre impossible pour tous, sans exception, loger confortablement les travailleurs de certaines villes, en laissant ceux des autres villes ou de la campagne dans le statu quo, assurer une retraite à certaines catégories de citoyens et non pas à toutes, comme le font les dernières propositions de loi soumises aux Chambres, c’est perdre absolument son temps, nous ne craignons pas de l’affirmer hautement. Et si nous insistons sur ce point, c’est parce que dans nos sphères gouvernementales, l’on est généralement enclin à n’adopter que des demi-mesures, parce que, généralement très ignorants de la science sociale, nos hommes politiques, même les mieux intentionnés, ne savent jamais voir les problèmes que par leur plus petit côté, sans jamais embrasser l’ensemble de leurs données, et toutes les exigences de leur solution.
- Le remède à ce fameux état de choses qui entrave d’une façon déplorable la marche du progrès dans notre pays, le remède, le seul remède efficace, c’est pour nos gouvernants l’étude sérieuse, assidue, consciencieuse de ces questions et de cette science qu'ils ignorent, et que tout homme d’Etat doit pourtant connaître, s’il veut mériter ce titre. La science politique est très accessoire, si on la compare à la science sociale, et c’est pour cela que nos hommes politiques sont si malheureusement insuffisants pour leur tache. Ils ont toujours fait passer les spéculations stériles de la politique avant toute autre étude, et aussi ne connaissent ils rien à la science du gouvernement qui exige avant tout des notions étendues en matière sociale. Si M. Thiers, que l’on a tantproné, avait été versé dans ces questions, il n’aurait pas fait ces monstrueuses propositions d’impôts sur les matières premières, sur les allumettes, surlestrans-
- p.579 - vue 579/832
-
-
-
- 580
- LE DEVOIR
- ports par petite vitesse et autres, si funestes à la prospérité nationale.
- On a fait ainsi de nos jours à certains hommes en vue des réputations dont il faudra rabattre,lorsqu’on sera plus éclairé sur les véritables conditions du gouvernement dans le monde officiel, et bien des statues érigées hâtivement iront rejoindre dans les ateliers de la Monnaie celle du vaincu de Sedan et autres. Messieurs nos gouvernants,étudiez et sachez, par l’étude, en mériter, que l’on ne renversera pas*
- LA VILLE DE GUISE & LES ÉCOLES
- C’est avec raison que dans nos études sur l’éducation des enfants nous prenons presque toujours comme terme de comparaison les écoles du Familistère.
- Les résultats obtenus cette année par nos élèves aux examens du certificat d'études primaires nous autorisent à continuer notre manière d’étudier la question et à mettre sous les yeux des hommes que leur position, que leurs promesses devraient engager à travailler au développement de l’instruction ce que la société du Familistère fait, ce que la ville de Cuise devrait faire.
- Quand on se plaint dans cette ville de la pauvreté des écoles et de leur insuffisance on se demande où est le remède.
- Chacun se souvient des espérances données, des engagements pris et cherche à qui doivent incomber les responsabilités.
- Nous ne voulons point engager dans ce journal aucune polémique sur telle ou telle personnalité ; nous nous en tiendrons à l’examen des faits, à rappeler les travaux du conseil, laissant au public le soin déjuger la question et de se demander si les hommes qui ayant accepté l’administration s’étaient chargés de défendre ses intérêts ont rempli leur mandat.
- Quant à nous, de ces faits nous tirerons les déductions suivantes :
- C’est que le travail qui a été retardé doit être exécuté au plus tôt.
- C’est que dans la mesure du possible le temps perdu en discussions et en recherches vaines doit être rattrapé.
- C’est qu’à l'heure actuelle il ne faut pas des promesses, mais bien des actes.
- C’est que nos enfants sont parqués dans leurs classes comme de véritables troupeaux et qu’il faut que cela cesse.
- C’est que le Conseil municipal de la ville a pour premier devoir de pousser par tous les moyens qui sont en son pouvoir, la réalisation des votes qu’il a émis à diverses reprises et qu’il a même renouvelés sans résultats jusqu’à ce jour.
- C’est que le conseil doit employer toutes ses forces, toute son influence pour atteindre enfin le but qu’il s’était proposé : Construire de nouvelles écoles et laïciser complètement les anciennes.
- Lorsque l’on consulte le registre des délibérations du Conseil municipal de Guise depuis surtout le commencement de l’année 1882, qu’on examine les votes qui se sont succédés, les rapports très complets que les commissions scolaires ont déposés en faveur de la laïcisation et de la construction de nouvelles écoles et qu’en même temps on cherche où sont les résultats et à quoi ces votes et ces études ont conduit, on est tenté de se demander si nous sommes en République ou bien encore au temps où les conseils étaient à la merci des administrations préfectorales qui acceptaient ou rejetaient suivant les caprices gouvernementaux telle ou telle mesure qui plaisait ou pouvait déplaire.
- Cependant il ne peut plus en être ainsi lorsqu’on voit le gouvernement pousser de toutes ses forces au progrès de l’instruction publique. C’est donc à l’incurie seule que l’on doit s’en prendre.
- En effet, dans la session de février 1882, le Conseil émet un premier vote en faveur de la laïcisation, et ce vote nous le trouvons renouvelé sans plus de résultats dans la session de mai de la même année.
- L’armée 1882 s’écoule, aux vacances d’octobre on aurait pu donner satisfaction à la ville, et à la place des congréganistes dont les élèves ont si peu brillé dans les derniers examens on eut pu établir des professeurs laïques, rien ne s’est fait.
- Alors en session de février 1883 le Conseil renouvelle son vœu et ne vote les crédits qu’à la condition expresse que les écoles seront laïcisées. Rien n’est encore obtenu, etc. L’année scolaire vient de se terminer.
- L’administration tiendra-t-elle enfin compte du vœu si souvent renouvelé du conseil? nous osons l’espérer.
- On a prétendu jusqu’ici que la question de logement seule a retardé l’exécution du projet.
- C’est là une raison bien peu sérieuse et cette question de logements n’est qu’un prétexte, attendu que les logements nécessaires existent dans les écoles même où ils sont occupés partie par des emplojœs de l’octroi et partie par des enfants en bas âges que l’on fait asseoir sur des bûches de bois mal équarries en guise de banc.
- p.580 - vue 580/832
-
-
-
- LE DEVOIE
- 581
- II eut été du reste très facile de trouver un local dans la ville de Guise pour loger les employés qui habitent les appartements destinés aux professeurs, et nous sommes convaincus que le conseil n’aurait jamais hésité à voter les crédits nécessaires à de nouvelles locations si on les lui avait demandés.
- Pour faire échec à cette mesure si nécessaire de la laïcisation, on s’est donc retranché derrière une impossibilité qui n’existe pas en réalité puisque les logements dont on a besoin sont tous construits, qu’on peut en disposer à son gré et que pour cela il n’y avait qu’à vouloir.
- Nous ne voudrions pas cependant croire à la mauvaise volonté de personne ; mais nous déplorons si vivement cette inaction qu’il nous est impossible de garder plus longtemps le silence. En tous cas nous ne rappelons ici que des faits et nous disons que quel que soit le point d’où le retard provienne, ce retard est malheureusement trop vrai et est tellement préjudiciable aux enfants de la ville que nous ne nous lasserons pas d’attirer l’attention publique sur lui pour le faire disparaître.
- La loi sur l’instruction laïque obligatoire est pour la ville de Guise lettre morte, puisque jusqu’à présent elle a été dans l’impossibilité de compléter le nombre de classes qui lui sont indispensables pour donner l’instruction à tous ses enfants.
- Nous ne saurions donc trop engager l’administration préfectorale à agir et à donner satisfaction à la population de notre ville au moins en ce qui touche d’abord la laïcisation.
- Nous croyons que les influences réactionnaires qui se flattent d’avoir encore la haute main dans les administrations, se flattent en vain, et qu’ainsi elles cherchent seulement à décourager les hommes de bonne volonté dans leur marche en avant.
- Nous les prévenons que c'est peine perdue.Un jour où l’autre elles- mêmes seront contraintes à demander ces écoles qui semblent aujourd’hui les inquiéter si fortement.
- Le titre de ce journal n’a point été choisi à la légère et les hommes qui y collaborent savent d’avance "à quoi ils s’engagent.
- Nous sommes persuadés que c’est par le développement de l’instruction à tous les degrés que l’homme arrivera à parfaire son émancipation.
- Nous travaillons donc à ce développement: là pour nous est le devoir et rien ne saurait nous rebuter ni nous décourager. Nous sommes sûrs quelebutque nous entrevoyons sera atteint tôt ou tard, cela nous suffît.
- Nous avons ici dans notre organisation l’image en
- petit de ce qui pourrait être fait dans le canton,dans le département, dans la France en faveur de l’éducation populaire, éducation négligée de la plupart.
- Malgré les entraves qui sont venus souvent retarder le développement des écoles de notre Société, nous sommes parvenus à en faire les premières écoles primaires du canton et même du département ; car aucune dans les derniers examens n’a donné un quantuum aussi satisfaisant pour les certificats d'études ; et pourtant nous espérons mieux faire encore parce que la Société du Familistère mettant ses actes en accord avec ses principes pour elle la laïcisation est complète et l'école est obligatoire.
- Que les municipalités fassent comme nous, elles n’ont qu’à vouloir fermement et nous afllrmons que ni les logements ni les instituteurs ne leur manqueront.
- Les découragements que l’inaction administrative a produits, les démissions qui en sont résultées dans le Conseil municipal, ne doivent pas mettre le Conseil dans l’impossibilité d’agir. C’est un motif, au contraire, pour que les bonnes volontés se mettent à l’œuvre.
- Elles doivent donc se grouper et travailler de concert à faire remplacer l’école congréganiste des filles et à préparer la construction des classes dont la population a l’impérieux besoin pour l’éducation de ses enfants.
- Nous faisons ici appel aux hommes de progrès et nous les engageons à se mettre à l’œuvre et à ne point se rebuter quoique la besogne paraisse ardue.
- Gardons-nous de donner le droit aux réactionnaires de dire que la République est impuissante à faire le bien autant qu’ils l’ont été eux-mêmes. Il dépend de nous de pouvoir appliquer les lois que les Chambres ont faites en faveur de l’instruction et de mettre à profit les encouragements que le gouvernement donne aux municipalités qui le suivent dans la voie qu’il a tracée.
- Allons donc en avant puisque la route est ouverte devant nous.
- —--------«»
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Au dehors, les points noirs grandissent, augmentent et s’épaississent à vue d’œil, jamais lasitution au Ton-km n’a été plus tendue que depuis la signature du traité de Hué. On peut même dire que ce traité de paix paraît devoir être, suivant tout vraisemblance, le commencement de la guerre, sinon avec l’Annam, au moins avec la Chine, ce qui n’empêchera pas l’Annam de rentrer dans la partie quand nous serons occupés avec la Chine.
- p.581 - vue 581/832
-
-
-
- 582
- LE DEVOIR
- Nous battrons très-probablement la Chine, et, quand nous aurons battu la Chine, nous pourrons sans doute plus commodément garder le Tonkin. si nous avons pris la précaution préalable de le conquérir, dans le sens le plus étroit du mot, car, selon l’avis unanime des gens bien renseignés, le Tonkin n’est pas d’humeur à se laisser protéger.
- Comme il y a des morceaux, — la comparaison est peu délicate, nous en convenons — qu’il faut digérer absolument ou... rejeter immédiatement, c’est un pays à prendre, dans toute la force du terme, ou à laisser le j plus tôt possible. Il faudra sonder toutes les rivières, j occuper toutes les passes, fouiller toutes les rivières... I et tuer tous les Pavillons-Noirs jusqu’au dernier. Quand j on aura trouvé le moyen de mettre un cuirassé au coin j de chaque champ, nous pourrons espérer d’être à peu j près aussi tranquilles dans l’extrême Orient que nous le sommes en Algérie. Mais la digestion du Tonkin et ie démêlé avec la Chine nous auront coûté, d’après les évaluations modestes et les plus autorisées, quelque chose comme deux à trois cents millions et une vingtaine de mille hommes.
- Nous doutons qu’on puisse jamais rencontrer dans tout l’empire de Tu-Duc une pépite assez grosse pour nous faire rentrer dans ces débours-là.
- {VHôtel-de- Ville).
- Pourquoi nos gouvernants ne songent-iis pas à nous délivrer de tous les malheurs de la guerre, en recourant à l’arbitrage international, et en employant une partie des frais énormes que la guerre entraîne à conquérir la sympathie des peuples par l’amélioration de leur sort. On ferait ainsi des conquêtes pacifiques en portant chez les nations arriérées à leur profit et au nôtre, les bienfaits de la civilisation, au lieu d’amonceler des ruines pour elles et pour nous.
- *
- 4 4
- Guerre cîu. Tonkin. — Que se passe-t-il en Chine ? En vérité, c’est à croire que c’est nous qui sommes les Chinois, peuple qui n’a accepté aucun des progrès modernes et qui est soumis à une autorité paternelle, c’est-à-dire absolue.
- Nos troupes et notre marine sont engagées dans l’Extrême-Orient, et l’on nous mesure les nouvelles avec une parcimonie inouïe, ne nous donnant que celles qui sont favorables.
- Il est vrai que nos voisins, les Anglais, se chargent de nous apprendre les autres. Mais cette division du travail a les plus fâcheux inconvénients : celui notamment de ne pas nous permettre de connaître la « vérité vraie. »
- Il est honteux que nous n’ayons pas de télégraphe ; il est hoüteux que le gouvernement n’ait pas accepté les propositions faites par notre colonie de Cochinchine. Il est enfin désastreux que notre ministère ne sache pas user des mêmes fils télégraphiques qu’emploient les journaux anglais.
- Les journaux anglais nous annoncent que la Chine va se mettre en campagne pour protéger son vassal, et d’autre part le gouvernement français annonce qu’il est en pourparlers avec la Chine pour régler la question d’un commun accord.
- Ces bases seraient, crojmns-nous, les suivantes ;
- 1° Règlement, sous une forme « honorifique » à débattre, de la question de la suzeraineté revendiquée par la Chine sur l’Annam ;
- 2° Délimitation de frontière comportant, s’il y a lieu, sur certains points, l’établissement d’une zone neutre.
- IJ Agence Havas, c’est-à-dire le gouvernement, nous a appris que l’amiral Meyer avait télégraphié au sujet des mouvements de troupes chinoises. Ce qu’on nous dit de cette dépêche confirme, eu les atténuant, les renseignements anglais; mais, en somme, c’est plein de réticences et fort embrouillé.
- Comment se fait-il que ce soit un marin, qui n’a certainement pas de télégraphe à son bord, qui envole des renseignements, et non nos consuls à Canton et à Hong-Kong î Seraient-ils en congé, à l’exemple des amhassa- i
- deurs, ou simplement la façon intelligente dont on recrute notre personnel consulaire, est-elle causequeceux auxquels nous faisons allusion n’ont pas su ce qui se passait, ou n’en ont pas compris l’importance? Peut-être ont-ils averti, et les dépêches restent-elles dans les dossiers du ministère ?
- Tout est possible : mais tout ce qui e t possible, étant donné ce qui se passe, est scandaleux.
- Que le traité conclu entre l'empereur de l^Annam et la République française produise et assure la paix, qu’il ne fasse point naître la guerre au lieu de l’étouffer, nous le souhaitons, mais les aventures sont les aventures, et la Chine est là. Le XIXe Siècle, le National^ le Siècle lui-même, ont à propos de ce traité félicité cyniquement M. Challemeî-Lacour d’avoir manqué à sa parole, et M. Ferry d’avoir violé la constilution en faisant la guerre sans y être autorisé. Le succès justifie tout! Faut-il donc que treize ans seulement après Sedan des journaux qui se disent, et qui se croient peut-être républicains, reprennent pour leur compte les maximes de Morny, de Louis Bonaparte et de Bismarck ?
- M. Pallu de la Barrière, ce gouverneur de la Nouvelle-Calédonie que nous avons grandement loué il y a trois mois, d’avoir commencé d’introduire dans ie régime auquel sont soumis les transportés îo respect de la justice et de l’humanité, tient ses promesses. Il vient de renvoyer devant le conseil de guerre un certain nombre d’employés supérieurs, surveillants, etc., accuses d’avoir appliqué des punitions arbitraires, et exercé sur les déportés des mauvais traitements qui ont entraîné des incapacités de travail.
- Nous félicitons M. Pallu de la Barrière de sa persévérance, nous l’engageons à lutter contre les résistances d'en haut aussi bien que contre les résistances d’en bas, profondément convaincus que ses efforts pour substituer le régime de la justice à la brutalité de ladiscipline arbitraire, seront couronnés d’un plein succès. Traités comme on doit traiter des hommes, les transportés d’eux-mêmes se referont hommes, le bagne deviendra colonie.
- *
- * *
- Wellington ©t la guerre
- Le comte de Schaftesbury racontait récemment l’anecdote suivante :
- Il voyageait avec Wellington à travers une charmante campagne, quand eeluici, après un long silence, se tourna vers lui et dit : « Yous ne devineriez pas à quoi je pense ? En voyant ce pays, où tout est si beau et remplit le cœur de joie, je me disais que si j’avais à en prendre possession militairement, il me faudrait détruire cette beauté, celte joie et répandre ici la dévastation et la misère. * Puis il reprit, ajoute le comte, avec une profondeur de sentiments que je ne saurais oublier : « si vous aviez vu seulement une journée de guerre dans votre vie, vous demanderiez à Dieu la grâce de n’en jamais voir une seconde.» Wellington ne croyait la guerre acceptable que quand elle est nécessitée par la défense de la patrie. Herald of Peace.
- catastrophe <1© Java. — Une épouvantable catastrophe vient de se produire dans l’île de Java. La Presse donne les détails suivants :
- Il parait malheureusement probable que 80,000 a 100,000 indigènes ont péri et que toute la garnison hollandaise d’Ânjer a disparu dans les flots, le fort ayant été entièremegt submergé.
- Sur la côle de Sumatra, dans la baie de Lampong, au fond de laquelle se trouvait la ville de Telok-Betong, un amas de pierres volcaniques a comblé un vaste espace occupé hier par la mer. Les communications sont impossibles entre Télok Betong et Java.
- C’est le 25 août que les premiers signes de l’éruption
- du volcan de Krakatoa (Craeatoa sur les cartes françaises)
- ont été apparents, des grondements souterrains ont ôte
- p.582 - vue 582/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 583
- entendus à Suraperta et à Batavia. On ne s’en est pas inquiété tout d’abord, nuis peu après, une pluie de poussière a obscurci ratnmsphère et pendant toute la nuit des pierres incandescentes et une masse de débris enflammés ont inondé ces deux villes. Au matin, les communications avec Àojer étaient interrompues, ies ponts enlevés et les routes impraticables.
- Les eaux du détroit bouillonnaient, leur température s’est élevée de plus de 20 degrés et des lames énormes venaient s’abattre sur la côte de Java.
- Ou a observé à l’île de Madura, à plus de 500 milles du détroit, des montagnes de mer qui soulevaient des masses écumeuses qui ma quaieot tout l’horizon.
- Le 26, les grondements devinrent de plus en plus distincts et, à midi, le Maha-Méru, le plus grand des volcans, se mit â lancer des flânâmes effrayante;. Puis le Gounang-Gulur et la plupart des petits volcans se mirent de la partie ; de telle sorte que près du tiers des 43 cratères de l’île de Java était en éruption ou devenait menaçant.
- Les* flammes qui sortaient du Gounang-Gulur illuminaient l’atmosphère et du cratère de ce volcan s’échappaient des torrents de boues sulfureuses et de lave. Par moments on entendait des explosions épouvantables, et toujours elles étaient suivies d’une pluie de cendres et et de pierres volcaniques qui éclataient dans Pair et s'éparpillaient dans toutes les directions en semant la mort et la dévastation-
- Sur mer, les phénomènes observés étaient des plus extraordinaires. Les nuages étaient tellement chargés d’électrictô, que l’on a vu en même temps une quinzaine de trombes.
- Hommes, femmes et enfants fuyaient de toutes parts, remplissant l’air de leurs cris de terreur. Beaucoup des victimes de la castrophe ont été ensevelies dans leurs habitations sous des amoncellements de pierre et de vase.
- Le dimanche soir, les chocs et ies éruptions augmentèrent de violence. L’île entière semblait menacée par la mer. D’énormes vagues la battaient avec une telle violence qu’elles brisaient tout sur leur passage et menaçaient de faire brèche dans l’île elle-même.
- A nnuuii, une énorme nuée lumineuse se forma sur la chaîne des Kandong, qui borde la côte sud est. Les éruptions augmentaient à mesure que cette nu e s’étendait. Des terrents de lave s’écoulaient des flancs des volcans, comblaient les vallées et balayaient tout sur leur chemin.
- Vers deux heures du matin, le nuage se coupa en deux et se dissipa ; au jour on vd qu’une énorme bande de terre, à partir du Pont-Capucin au sud jusqu’à Ne-gery-Passerong au nord et à l’ouest, avait disparu sur une étendue de cinquante milles carrés.
- Deux gros villages ôtaient détruits et aucun de leurs 18.000 habitants n’a échappé à la mort.
- Un des plus curieux incidents a été la formation soudaine, dans l’après-midi de mardi, de quatorze nouveaux ilôts volcaniques qui ont surgi dans le détroit de la Sonde, sur une ligne droite dirigée de la pointe Saint-Nicolas sur la côte javanaise à la pointe Hog, du côté de Sumatra, à peu piès dans la position de Merak et des îles du Milieu, qui s’étalent effondrées le jour précédent.
- A l’entrée de Batavia, il y avait, s’étendant le long de la côte, un groupe important de maisons habitées par les Chinois. Toute cette partie de la ville a été détruite, et de ses 25.000 chinois on ne croit pas que plus de 5.000 ait survécu.
- Dans le quartier européen de la ville basse, les pierres, la vase et la lave ont commencé l’œuvre de des traction, ies eaux l’ont ensuite envahie, détruisant tout et noyant plus de deux cents personnes.
- Bautain a été entièrement couvert par la mer; on croit que 1.500 personnes y ont été noyées.
- L’ile de Serang a été complètement submergée, et pas nue âme n’a pu échapper au désastre.
- *
- DANEMARK
- Pendant que le vieux Guillaume s’apprête à savourer la jouissance que peut donner à un Empereur l’orgueil de voir se ranger à sa suite, et s'humilier sous sa main, toute une e côrte de princes et de rois, un roi plus modeste, Christian de Danemark, qui a vu en 1864 son royaume diminué de la moitié de son territoire et du tiers de sa population par la félonie de la Prusse et de l'Autriche, réunit, à moins de frais, à Copenhague une assemblée plus brillante peut-être : le roi et la reine de Grèce, le roi de Suède, la princesse de Galies, le Tsar et la Tsarine. Hélas ! symptômes de guerre plutôt que de paix, ces réunions de princes. Les congrès de la paix pour l’arbitrage, les Meetings pour la neutralité, les Assemblées pour le perfectionnement du droit international, jettent moins d’éclat, moins de bruit, mais en réalité font plus et de meilleure besogne.
- ESPAGNE
- La Gazelle officielle publie un décret royal, rayant des cadres de l’armée tous les officiers ayant pris part aux soulèvements de Badajoz et d’Urgel.
- El Progreso. parlant du voyage du roi en Allemagne, publie sous ce titre : Timeo Danaos, un article dans lequel il adjure 1 Espagne de ne prendre aucun engagement avec l’Allemagne.
- L’Espagne, dit-il/serait dans les mains de l’Allemagne une arme contre la France, et une arme qui serait rejetée après la victoire. En cas de défaite, la régénération politique de l’Espagne serait retardée de cinquante ans.
- Les journaux conservateurs, à l’exception delà Epoca, continuent de se montrer hostiles au voyage du roi en Allemagne.
- ITALIE
- En dépit de tous les pêcheurs en eaux troubles, et malgré les sangsues qu’on lui applique sous forme d’impôts directs et indirects, le peuple italien continue à travailler, il fait même des économies. L’administration des Caisses d’épargne postales du royaume, en résumant les opérations du mois de juin 1883, constate qu’à cette époque le crédit des déposants était de 97,259,842 francs plus 7,819,272 déposés dans le courant dudit mois, soit 105,079,212 francs et centimes.
- La Gazette officielle du royaume publie la loi approuvant la convention stipulée à Rome, le 1er février 1883, entre le ministre de l’agriculture et du commerce et les dix établissements d’épargne et de crédit,dont les noms suivent pour la formation d’une Caisse nationale d'assurance ouvrière.
- Le premier fonds versé est de 1,476,000 fr. il a été avancé par ces établissements, savoir :
- Caisse d’épargne de Milan 600.000 fr.
- — de Turin 100.000
- — de Bologne 100.000
- — de Rome 100.000
- — de Gênes 100.000
- — de Venise 50 000
- — de Gagliari 50.000
- Banque de Naples 200.000
- Banque de Sicile 100.000
- Mont des Paschi Siene 100.000
- *
- ¥ *
- NORWËGE
- Le procès que le Stortbing norvégien fait aux ministres, ou plutôt au Roi, ou pour mieux dire encore, à la Royauté, vient de s’ouvrir. La Constitution veut que lorsque le Storthing a voté trois fois consécutivement
- ¥ ¥
- p.583 - vue 583/832
-
-
-
- 584
- LE DEVOIR
- une résolution, celte résolutton devienne loi, malgré le veto royal. Or, le Storthing a décidé dans trois législatures consécutives que les ministres seraient tenus de paraître devant la Chambre pour y rendre compte de leurs actes, et trois fois, sur l'injonction du roi, iis ont refusé d’obéir. L’inviolabilité constitutionnelle couvrant le roi, les onze ministres sont mis en cause. Le tribunal est. selon la Constitution, composé des neuf membres de la Cour suprême et de vingt-neuf membres du Lag-thing, Chambre haute formée elle-même du quart des membres du Storthing. Les ministres opposent que la loi invoquée contre eux ne doit s’appliquer qu’en matière ordinaire, et non en matière constitutionnelle, qu’en un mot le Storthing n’a point le pouvoir constituant. Si l’accusation est déclarée fondée, la royauté perd le droit de 7eto et le roi devient un président. Evolution pacifique, à moins que le roi ne tente un coup d’Etat.
- ;fc *
- Les Polonais* en Russie & en Prusse,
- — Il vient de paraître une ordonnance du chef de la circonscription scalaire varsovienne qui défend l’accès des écoles de cette circonscription en général et de l’Université de Varsovie en particulier à tous les jeunes gens d’origine polonaise, nés soit dans les.provinces occidentales (Podolie, Volhynie et Kiev), soit en Lithuanie. Elle est curieuse, cette ordounance, sous ce rapport, que les Polonais, dans les provinces sus-mentiounées, sont considérés comme étrangers : on leur défend d’y acquérir des bien-fonds et on les force de s’expatrier dans la Pologne sise sur la Vistule. Or, s’ils s’établissent dans celle-ci, ils perdent le droit de désirer même de faire profiter leurs enfants des etablissemeuts scolaires. Défense absolue ! Pas de place pour les Polonais dans leur patrie, reconnue comme telle par le gouvernement russe lui-même, C’est une mesure toute récente qui mérite d’être signalée à l’attention de l'Europe en général, et à celle des peuples slaves en particulier, afin que la première et les seconds sachent ce que vaut le régime soi-disant paternel du gouvernement qui se proclame le défenseur de la cause slave.
- La vérité cependant nous force à dire que ces mesures vexatoires ne sont point propres à la Russie seule. Sous ce rapport la Prusse ne lui cède en rien. IÀ aussi la jeunesse polonaise est malmenée dans les écoles. On ne lui ferme pas la porte au nez, mais on lui adresse la parole en allemand qu’elle ne comprend pas. L’un vaut l’autre. Les leçons dans une langue incompréhensible ne profitent guère, et c’est la cause pour laquelle, dans les exposés statistiques, les provinces prussiennes du grand duché de Posen et de Silésie, se présentent sous un jour peu favorable sous le rapport de l’instruction. Est-ce leur faute?
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- L’assemblée générale des associés, dans sa séance du 9 courant, a conféré le titre d’associés aux personnes dont la liste suit :
- MM. Blancaneaux Adonis, mouleur.
- Blanche Léon, employé.
- Buire Erasme, employé.
- Dassonville Charles, surveillant.
- Massé Emile, voiturier. Painvin-Défontaine, employé.
- C’est contre cela que nous faisons la perre
- Le poète anglais Wordsworth était venu en France au commencement de la Révolution En ’1791, se trouvant à Orléans, il se lia avec les officiers de la garnison. C’étaient tous gens bien nés, puisque les nobles seuls jusque-là étaient admis à porter l’épaulette. Vrais émigrés à l’intérieur, dit Wordsworth, ils n’attendaient qu’un signal pour courir à Coblentz.
- Parmi eux cependant il s’en trouvait un d’un autre moule, tenu à l’écart par ses camarades avec un mépris oriental, comme s’il était d’une autre caste. Il était aussi d’extraction noble, mais il s’était lié au service du pauvre, comme par un vœu religieux. Le nom de ce cœur vaillant ne doit pas être oublié : c’est de Beaupuy, futur général, un des Mayençais, compagnon de Kléber, qui fut tué dans la campagne d’Allemagne sous Moreau (19 octobre 1796) « Heureux, ajoute le poète, en cela qu’il n’a point vécu pour voir le destin des temps qui suivirent. »
- Wordsworth et son ami'se promenaient sur les bords de la Loire, causant de l’avenir et des droits nouveaux. Un jour ils rencontrèrent une jeune fille rongée par la faim, qui se traînait en réglant sa marche languissante sur le pas d’une génisse, attachée par une corde à son bras et arrachant de la haie sa subsistance, tandis que la jeune fille avec ses mains pâles et maigres, tricotait... Et Beaupuy, tout ému. dit à son ami : « C’est contre cela que nous faisons la guerre. » Et je crus avec lui, dit Wordsworth, qu’un esprit de bonté était en marche, irrésistible ; un peu de temps encore et une pauvreté aussi révoltante ne se rencontrerait plus dans ce monde.
- Cruelle déception ! l’on sait comment avortèrent les projets de régénération sociale, conçus alors avec tant d’espérance.
- Le principe et l’esprit de la Révolution n’en est pas moins fidèlement exprimé par l’officier Beaupuy : « C’est contre cela que nous faisons la guerre ;» c’est-à-dire contre la misère homicide qui flétrit la jeune fille, tue l’enfant au berceau, torture l’ouvrier sans ouvrage, et l’achève, vieillard épuisé, sur son grabat solitaire ou sur un lit d’hôpital.
- Oui, c’est bien pour mettre fin à toutes ces infamies, à tous ces crimes sociaux, car ils résultent de l’iniquité, des vices de nos institutions sociales ; c’est pour cela en réalité que fut entreprise la généreuse Révolution en 1789, et non pas seulement afin que quelques fils de bourgeois pussent devenir gé-
- p.584 - vue 584/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 585
- néraux, magistrats, préfets, ministres, ou bien fonder par l’accaparement des capitaux une ploutocratie, féodalité nouvelle aussi dure, aussi écrasante et méprisante que l’ancienne pour le peiple, pour la masse des travailleurs.
- Il est temps que les pseudo démocrates, qui ont la majorité dans nos chambres et dans le gouvernement de la République, soient ramenés au vériüble esprit de la Révolution à son début. S’ils pe:sis-taient à s’écarter de cette voie de salut, abandomés bientôt par le peuple qui aurait à bon droit perch en eux toute confiance, battus en brèche chaque jmr et traînés impunément dans la boue par les pa’tis réactionnaires, ils ne tarderaient pas à succombr, entraînant peut-être dans leur chûte la Républicie elle-même et tout ce qui se rattachait à ce nom d’espérances d’améliorations sociales.
- Mais revenons à Wordsworth, dont l’opinion ar la Révolution française est de nouveau mise n lumière dans une étude de M. Jame Darmestete, publiée par le Parlement. On sait comment le pose sans renier son enthousiasme des premiers jous pour la Révolution, changea plus tard de langap, quand il la vit détournée de sa route par le crime u premier Bonaparte.
- « Mais voilà, s’écrie-t-il avec douleur, que dev-nus oppresseurs à leur tour, les français changeaiet la guerre de défense en guerre de conquête, oubliât pourquoi ils avaient lutté. Ouvertement, aux yeu de la terre et du ciel, la liberté remontait au cie Je lus son destin avec colère et déception,mais sais effroi. Ce sublime élan de 89 a abouti à l’Empire e 1804 et à la restauration d’un despotisme pire qi l’ancien. Ce pays qui jadis levait au ciel les regarc de la foi comme l’Hébreu attendant la manne, pren leçon du chien retournant à son vomissement ; et soleil qui se levait en toute splendeur, marchant triomphalement dans la pompe vivante des nuages) tourne en jouet de fête, en machine de théâtre, en fantôme d’opéra, et pour clore et sceller tout le gain de la France, on appelle à Paris un pape pour couronner un empereur. »
- Que répondront à un tel jugement les écrivains thuriféraires du Consulat et du commencement de l’Empire ?
- Après avoir retracé ces appréciations de Words-worth, qu’il appelle une confession des plus nobles et des plus franches qui aient été jamais écrites, M. Barmesteter ajoute : « Je m’arrêterai seulement à faire ressortir deux traits importants pour l’histoire extérieure de la Révolution. Le premier, c’est que l’horreur qu’elle inspira en Europe, ou du moins en
- Angleterre, n’est pas un fruit de ses crimes, mais de ses conquêtes. La pointe de son épée était plus odieuse que le tranchant de son couperet. Wordsworth ne chanta pas la patlinodie en 93, mais en 99, après les victoires de Bonaparte...
- « Un autre enseignement, c’est que le gouvernement anglais de 1793 est pour une large part responsable des déviations de la Révolution et des siècles de haine et de guerre déchaînés à cette heure. L’Angleterre était, de toute l’Europe, le seul pays que la Révolution ne menaçât pas. L’intervention de l’Angleterre, en décuplant le péril pour la France, décuplait le pouvoir des ultras et, du même coup, détachait violemment la Révolution des modérés, la lançait dans la folie furieuse et compromettait pour longtemps son avènement pacifique en France et en Europe. »
- Enveloppons donc dans la même malédiction et Pitt et Bonaparte, ce couple funeste d’étrangleurs de la Révolution par des procédés différents, ou plutôt par le même, la guerre.
- Ch. Pellarin.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen (1)
- par M. Lloyd Jones
- XI
- Une autre Société fat rapidement formée. A cette époque-là, tout le monde savait fort bien que l’établissement de New-Lanark, sous la direction de Robert Owen était à peu près certain de réussir. Sa haute probité et son habileté pratique ne faisaient pas l’ombre d’un doute. La seule question était de savoir si par son zèle pour le bien-être des ouvriers, ou, pour mettre les choses au pire, par sou insurmontable attachement à ses propres idées, il ne finirait pas par aller si loin qu’il en vint à constituer la Compagnie en perte. Malgré cela, de quelque façon que l’on envisage l’affaire, il est certain qu’il n’eut point de difficulté à trouver autant d’associés et autant de capitaux qu’il lui en fallait pour réaliser à sa *uise son programme.
- Peux personnes nommées Dermistown et Campbell, gendres de M. Campbell de Zura, qui, étant parent i'oigné de Mme Robert Owen, avait placé chez lui !0,000 livres, s’associèrent avec lui. M. John Atkir.-on, un de ses associés précédents demanda à être idrnis dans la nouvelle société, et sa demande fut
- j______________________________________________
- I (1) Voir les précédents numéros du Devoir.
- p.585 - vue 585/832
-
-
-
- 586
- LE DEVOIR
- bien accueillie. Avec ses trois co-associés et un autre, la Société commença ses opérations.
- En très peu de temps Owen se mit à l’œuvre pour la construction de nouvelles écoles, et la cliose marchait d’une façon assez satisfaisante pour lui, lorsque ses nouveaux partenaires firent, comme l'avaient fait les précédents,des objections en déclarant qu’ils étaient fiiateurs de coton et des commerçants faisant des affaires pour en retirer un bénéfice, et qu’ils n’avaient rien à voir à l'éducation des enfants, pas plus que les autres fiiateurs de coton dans le royaume. Ils ne se contentèrent pas de cela, et ils protestèrent contre toutes les autres mesures qu’il cherchait à prendre au profit de l’amélioration du sort des travailleurs. En réalité, il se trouvait dans une situation pire que jamais, car ses associés s’opposaient non seulement à l’emploi de capitaux dans ce sens sous n’importe quelle forme, mais encore au paiement des salaires des surveillants et des ouvriers employés à ces travaux.
- Malgré ces résistances, Owen continua tranquillement à travailler à la réalisation de ses plans, avec sa décision habituelle, jusqu’au moment où ils lui signifièrent d’avoir à ne pas continuer l’œuvre des écoles. Finalement, ils réclamèrent la dissolution de la Société,dans la pensée de garder en main l’affaire, si c’était possible, et de l’évincer de l’Association. Il offrit cette fois, comme la précédente, de fixer une somme qu’il aurait à fournir ou à recevoir, mais ils refusèrent l’offre et décidèrent que rétablissement serait mis en adjudication et cédé au plus offrant ei dernier enchérisseur. Ce procédé le contrariait énormément, mais il fallait en passer par là, puis que l’unanimité de ses co-associés l’avait décid ainsi, pour des raisons personnelles à chacun d’eu et faciles à comprendre, et qu’ils ne voulaient pas t démordre. Ils avaient l’intention d’acheter l’établi-sement, et afin de pouvoir l’obtenir à un prix tis avantageux, ils firent courir les bruits les plus dé-vorables, en disant que 40,000 livres étaient toute qu’il pouvait valoir au maximum.
- Pendant qu’ils étaient ainsi occupés à dépréer l'affaire, Owen se rendit à Londres où son nom dit alors avantageusement connu, et, il réussit à y>r-mer une société d’une très haute respectabilité ms laquelle entra Jérémie Bentham, le philosophe* ili-taire. Lorsque ses nouveaux associés lui demalè-rent quelle était la valeur de l’établissement, iré-' pondit qu'il ne le céderait pas à moins de 12300 livres. Il fut autorisé à pousser jusqu’à ce chiffau moment des enchères.
- Armé de la sorte, il revint à Glascow avec de de
- ses nouveaux co-associés. Une des conditions de la vente portait que les enchères ne pourraient être moindres de 100 livres.Ses anciens associés y étaient tous présents, enchérissant pour leur propre compte taidis que lui se servait d’un intermédiaire à qui il arait donné ordre de pousser sur eux, mais par 100 Ivres seulement à ia fois. La mise à prix avait été fxée à 60,000 livres. Ils avaient demandé qu’elle ne fit portée qu’à 40,000,mais Robert Owen ayant offert 0,000 qu’ils avaient refusés, force avait été de cotn-Rencer par 60,000 livres. L’agent d’Owen enchéris-•ant toujours tranquillement sur eux par cent livres, i la fin cette propriété, qu’ils avaient prétendu ne valoir que 40,000 livres, fut adjugée à Owen pour 114,100 livres, ses adversaires ayant poussé jusqu’à 114,000.
- Aussitôt l’acquisition faite, Owen et ses deux nouveaux associés présents à la vente partirent triomphalement en poste dans une chaise attelée de quatre chevaux pour se rendre dans leur établissement. Les habitants des deux Lanarks avaient envoyé des éclaireurs pour leur annoncer leur approche, et dès qu’ils furent près de l’ancienne ville, la population sortit à leur rencontre, les acclamant de vivats joyeux. On détela les chevaux et on traîna leur voiture, d’après un accord préalable entre les habitants des deux communes, dans la vieille ville d’abord, et on en fit la remise ensuite aux heureux villageois qui les ramenèrent à la nouvelle, où ils furent accueillis avec les plus sincères et les plus cordiales démonstrations de gratitude et de joie.
- » Mes nouveaux associés » dit-il en décrivant cette scène, paraissaient se féliciter d’avoir été mis en relation avec ce peuple et cet établissement. Ce fut une journée et un accueil que je n’oublierai jamais. Tout cela m’émut profondément, et accrut, si c’est possible ma détermination de faire pour eux et leurs enfants tout le bien que je pourrais. » C’est avec un orgueil très excusable que Robert Owen s’appesantit complaisamment plus que d’habitude sur cette période de son histoire. I! avait dirigé pendant quatorze années cet établissement de façon à se concilier l’entière affection des travailleurs. Il l’avait fait avec une libéralité telle à leur égard, que deux fois ses associés s’étaient séparés de lui. La deuxième association n’avait duré que quatre années, durant lesquelles il avait eu constamment à lutter contre une opposition du caractère le pins vexatoire, et ce qui était pire encore, une opposition dans laquelle tous ses associés étaient unanimes contre lui : Rien, si ce n’est l’absorbant désir d’améliorer à tout prix la condition du peuple placé sou* sa tutelle, en même temps que sa foi positive qu’il
- p.586 - vue 586/832
-
-
-
- LÉ DEVOIR
- 587
- ne faisait aucun tort à ses cointéressés n’aurait pu le soutenir dans ce conflit. Dans ces circonstances, on comprend quelle satisfaction il éprouva lorsqu’il découvrit, lorsque les comptes eurent été balancés, que dans les quatre années qu’avait duré cette association, après avoir payé l’intérêt de 5 0/0 au capital engagé, les bénéfices nets s’élevaient à 160,000 livres sterling (4 millions de fr.)
- Owen désormais se sentit libre d’agir, et en conséquence, il poussa activement l’affaire des écoles qui avait été différée par suite de l'opposition de ses précédents associés. Dans l’espace d’environ deux ans il les eut complétées et garnies de manière à attirer sur elles l’attention de tous ceux qui s’intéressaient à l’éducation. Dans les écoles enfantines, on recevait les enfants dès l’âge de un an, ou aussitôt qu’ils pouvaient marcher. Même à l’âge de deux ans les parents ne pouvaient pas comprendre ce que Ton en pouvait faire; mais lorsqu’ils eurent vu les progrès réalisés dans le tempérament, le caractère et le bonheur de leurs enfants , ils se montrèrent désireux de les envoyer aux écoles n’importe à quel âge, pourvu que l’on put les y recevoir.
- Outre les écoles enfantines, il y en avait pour tous les âges au-dessous de douze ans, après lesquels, si les parents le désiraient, ils pouvaient entrer dans les ateliers pour contribuer par leur travail au soutien de la famille, Pour écarter toute pensée de charité de l’instruction qu’ils recevaient, on faisait payer aux parents trois pence (30 fr. par mois) ou soit trois schellings (3 fr. 75) par an pour chaque enfant. Les dépenses de l’établissement étaient d’environ deux livres (50 fr.) par an et par enfant, et comme il y avait trois degrés d'écoles suivant l’âge et les connaissances acquises des enfants, la société payait la différence, et elle estimait qu’elle avait une large compensation de l’argent avancé de la sorte dans l’amélioration du caractère de tout ce petit monde.
- On peut ajouter qu’il y avait un grand choix pour l’emploi des enfants dans les ateliers, lorsque l’âge de travailler ôtait venu, car en dehors des diverses' branches de la fabrication du coton, il y avait des ateliers de mécanique, des fonderies de fer et de cuivre, des forges, des tours pour bois et pour fer, et des ateliers de construction en tous genres, de sorte que, sans sortir de l’établissement, il y avait de l'occupation pour tous ces corps de métiers, et les travaux seuls de réparation des usines s’élevaient à une somme de huit raille livres par an.
- En examinant l’ensemble de l’œuvre, nous ne pouvons pas juger excessives les félicitations qu’il s'adresse A lui-même, lorsqu’il nous dit dans son esquisse autobiographique que « toutes lés maisons du
- village avec 150 acres de terrain tout autour faisaient , partie de l’établissement, toutes reliées entre elles, et travaillent ensemble comme une machine marchant tous les jours avec la régularité d’une horloge, et l’ordre qui y régnait était tel,que Henri Case, caissier de la Banque d’Angleterre, informé du peu de temps que l’on y avaii travaillé, le jugeait incroyable, car on eut dit l’œuvre de plusieurs générations.
- xri
- Par tout ce qui a été dit, on peut voit que si Robert Owen était si décidément résolu à faire instruire les hommes employés à New-Lanark, ce n’est point parce qu’il était exclusivement l’homme d’une idée. Sa pensée s’étendait aux travailleurs dans toutes les phases de leur existence et dans toutes ses conditions. Il avait fait une étude sérieuse de la nature humaine, et il consacrait son temps et ses ressources à la création d’une institution en parfaite corrélation avec son travail, dont le but était la production de l’intelligence et de la moralité dans les cœurs des ouvriers. Il avait examiné les effets du régime des manufactures, et il avait noté son influence sur la santé, le bien-être et la moralité des peuples. En se renseignant, par la pratique et l’observation, sur l’ensemble du système dans tous ses détails, il pouvait prévoir pour l’avenir, et dire au monde ce que devait produire le déplorable système que développaient dans le royaume les manufacturiers dans l’industrie du coton. Il n’était ni déclamatoire ni agressif Il prenait son sujet de haut et à un point de vue général, et il n’acculait aucun des intéressés d’égoïsme ou de méchanceté, quoi qu’il fît ressortir que les procédés employés étaient de nature, tout en donnant des bénéfices considérables aux chefs d’industrie, à porter un préjudice bien plus important à la nation.
- Son premier grand travail, nous l’avons dit, fut consacré à l’éducation. Il l’accomplit de son mieux dès qu’il eut prit la direction de New Lanark. Il prit | note jour par jour des effets produits avec les moyens | limités dont il disposait, et il avait cherché, ainsi | que nous l’avons vu, à faire comprendre à des assolé ciés récalcitrants la nécessité de faire encore davan-| tage Pendant ce temps ses études, aussi bien que ! ses travaux avaient été incessants ; non-seulement illüttait avec ses coassociés pour le partage des bénéfices, en insistant pour qu’une part convenable en fut employée au bien-être de ceux dont le travail avait si fortement contribué à les produire, mais encore il étudiait les effets de l’éducation sur la religion, la moralité, l'intelligence en général, le langage et les manières du peuple de toutes les nations
- p.587 - vue 587/832
-
-
-
- 588
- LE DEVOIR
- et de tous les pays,aussi bien que dans le village dont il avait la charge. Plus il réfléchissait sur ce sujet, plus il était convaincu de son importance capitale, et de la petitesse de ses efforts dans la sphère limitée où il lui était donné d’agir.
- Owen était toujours animé d’un esprit tolérant et libéral. Il était d’avis que le système d’éducation de Lançastre était bien insuffisant, si on le comparait, aux impérieuses exigences de ce besoin dans le pays. Lancastre avait inventé de nouvelles et faciles méthodes d’instruction élémentaire, grâce auxquelles chacun pouvait être son propre maître, et faire beaucoup plus de besogne qu’avec les anciens systèmes encore en vigueur. Il chercha à répandre ainsi l’éducation que l’on donnait alors à une partie seulement des travailleurs. Owen approuvait cette méthode, mais il sentit la nécessité d’améliorer la nature de l’éducation donnée. Il était ami ferme et libéral de Lancastre, et il avait donné un milier de livres pour l’aider dans son œuvre. Le système du Dr Bell fui adopté par l’Eglise, en opposition à celui de Lancastre. Le système de Bell excluait les dissidents; mais comme il était destiné à répandre l’intelligence par l’instruction, Owen manifesta le désir de l’aider en offrant une autre somme de mille livres, si le comité voulait ouvrir des écoles pour les enfants de toutes les confessions, et la moitié seulement, s’il persistait à exclure les dissidents.
- La proposition, dit-il, fut débattue pendant deux jours en plein comité, et finalement il fut décidé à une faible majorité que l’on continuerait à exclure tout dissident, et qu’on n’accepterait que les cinq cents livres. En rappelant ce fait, il ajoute : Douze mois après, j’eus la satisfaction d’apprendre que l’on avait adopté la mesure dont je m’étais fait le défenseur.
- [A s ivre).
- LA SAGESSE ANTIQUE(,)
- XXXV
- Les maux actuels sont le résultat «les fautes de la "vie passée
- Les fautes antérieures préparent ia vie choisie par l’être ici-bas.
- Pythagore.
- Que la colère ne vous surmonte point pour vous porter à opprimer l’innocent, et que la multitude des dons ne vous détourne point de ladroitevoie Abais-
- sez votre grandeur, sans que l’affliction vous y porte.
- La vraie intelligence est de se retirer du mal.
- Job.
- Jésus trouva cet homme (le paralytique) dans le temple et lui dit : Vous voyez que vous êtes guéri, ne pêchez pl as à l’avenir, de peur qu’il ne vous arrive quelque chose de pis.
- Saint-Jean.
- La vie éternelle
- Si un homme est juste, s’il agit selon l’équité et la justice, s’il ne viole point la femme de son prochain; s’il n’attriste et n’opprime personne ; s’il rend à son débiteur le gage qu’il lui avait donné ; s’il ne prend rien du bien d’autrui par violence ; s’il donne de son pain à celui qui a faim ; s’il couvre de vêtements ceux qui étaient nus ; s’il ne prête point à usure, et ne reçoit point plus qu’il n’a donné ; s’il détourne sa main de l’iniquité, et s’il rend un jugement équitable entre deux hommes qui plaident ensemble ; celui-là
- est juste et vivra très certainement.
- Ezéchiel.
- Celui qui prétend être dans la lumière, et qui néanmoins hait son frère, est encore dans les ténèbres .
- Nous reconnaissons à l’amour que nous avons pour nos frères, que nous sommes passés de la mort à la vie. Celui qui n’aime point demeure dans la mort.
- Saint-Jean.
- Le même Dieu qui a commandé que la lumière sortît des ténèbres, est celui qui a fait luire sa clarté dans nos cœurs. Or, nous portons ce trésor dans des
- vases de terre, afin qu’on reconnaisse que la grandeur
- de la puissance qui est en nous, est de Dieu, et non pas de nous.
- (A suivre). Saint-Paul.
- PIERRE MORIN OU L’IVROGNERIEu
- [Suite)
- De vastes bâtiments mi-partie brique, mi-partie de tuffeau,couvraient un magnifique outillage ; le bruit un peu monotone de res rouages semblait la voix de la vallée, et cette voix disait â l’oiseau qui traverse 1 espace, axi voyageur qui passe : « Ici, le travail donne 1 aisance, la gaîté, la vie ; l’inte ligence s’y montre dans ce qu’elle a de vraiment utile. Le papier, produit de leur» efforts, va jeter par le monde la semence de la civiusa-
- (1) Voir le Devoir depuis le 24 décembre 1882, exceptés les Eos des 28 janvier, 27 mai et 8 juillet 1883
- (1) Tous droits réservés.
- p.588 - vue 588/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 589
- tion : le savant emploie sa science à cette grande œu-Tre ; l’ouvrier lui donne ses sueurs. » Puur Rosalie, c’était le port béni où la main de Dieu la conduisait pendant la tempête. Elle croyait que son mari ne pourrait jamais la découvrir au milieu de ces collines enchevêtrées, de ces saules emmêlés Pour Marie, elle ne put que dire : « Vive ici avec toi et lui, oh ! c’est trop de bonheur, ça fait peur. *
- Mme Edouard Noroy la reçut très-bien; sa belle-mère l’avait déjà instruite de leurs malheurs. Après avoir lu [a lettre, elle leur promit de parler du jeune serrurier à son mari, et leur assura quil i’occuperait certainement.
- Mme Edouard avait trente-cinq ans. Brune, fraîche, accorte, son air joyeux attirail. Elle partageait avec son mari les fatigues du commerce ; chargée delà correspondance,nul plaisir ne la distrayait de sa tâche.L'un et l’autre étaient de vrais commerçants modèles ; leur loyauté envers leurs ouvriers et leur clientèle passait en proverbe. M. Noroy, homme pratique, ayant de vastes et réelles connaissances sur toutes les branches de l’industrie, avait souvent été sollicité d’accepter la députation ; il avait toujours refusé : « On ne peut bien faire deux choses aussi importantes, disait-il : surveiller mou usine et les intérêts du pays,c est trop de moitié; et-tant qu'à me servir de mon influence pour faire prospérer mon commerce, le fils de mon père ne se chauffera jamais de ce bois-là. »
- Sa femme l’ayant fait appeler, il arriva en veston de travail, une rame de pap er sur le bras. Aucun produit ne sortait de la fabrique sans avoir été scrupuleusement examiné. Il reçut cordial ment les protégées de sa mère. « Eh bien ! ma chèie amie, dit-il d’un ton affable, où comptes-tu les employer ? — A la lingerie ; madame Morin s’occupera du blanchissage, sa fille du raccommodage. Ce ne sont point des étrangères pour nous ; ton excellente mère parlait souvent, dans ses lettres, de leur dévoûment et de leurs chagrins... Tu vois, ajouta-t-elle en soulignant du doig*, elle demande aussi une place pour un jeune et intelligent serrurier et son père. »
- Levant les yeux sur Marie, elle la vit rougir jusqu’aux oreilles. « Un serrurier! répondit M. Edouard, mais sans doute; justement Kéliot, celui de l’usine, trouve a s’établir ; il m’a prévenu ce matin d’avoir à le remplacer. Q jant au bonhomme, il s’occupera au jardiu. »
- A ces bonnes paroles, une douce bouffée de joie enveloppa les deux femmes.
- « Madame Morin, dit M. Noroy avec rondeur, vous pouvez écrire à vos amis ; de mon côté j’instruirai ma mère des conditions, afin qu’elle les leur transmette. J’ai un petit logement disponib e qui leur conviendra. Il faut qu’ils soient ici dans huit jours , nous autres travailleurs, nous connaissons trop le prix du temps pour le perdre. » Et là-dessus il retourna à ses ateliers.
- M“e Noroy installa se3 protégés, et la maison reprit son train ordinaire. La Morin fut vite au fait de la lingerie; tout en savonnant, elle pensait à sa fille, au petit ménage qu’il lui faudrait pour l’établir, en vaisselle, linge, meubles, vêtements. Elle comptait ses économies et se songeait : « Je me priverai encore de cela, et ils pourront avoir une jolie armoire. » Marie voyait aussi en dedans d’elle-mème: Etienne, occupé à la forge, faisant rougir le fer sous les caresses du feu, le métal incandescent appuyé sur l’enclume, le marteau faisant jaillir des milliers d’étincelles, jetait de son côté un de ces regards veloutés qu’elle connaissait si bien.
- Puis un coup de couteau leur traversait la poitrine au hiilieu de ces rêvasseries : « Si mon mari, si mon père hous découvre ? »
- Quel terrible supplice, craindre de revoir son père et son mari !...
- La jeune fille avait écrit au vieux Pichon, au nom de sa mère. Vous devez songer qu’ils furent contents. D’a-hord, le prix qu’on leur offrait était bien au-dessus de celui qu’ils espéraient ; le bonheur de son fils et sa vie assurée, quel beau rayon de soleil !
- Etienne répondit, courrier pour courrier, qu’ils arriveraient le jour désigné. Il y avait en travers du papier
- deux lignes pour Marie où le pauvre gars avait mis tout son cœur.
- Le huitième jour, la jeune fille ne cessa de lever le nez de dessus sa couture. Mme Edouard souffrait en la regardant; comprenant son impatience, elle renvoya serre; des fleurs dans le jardin qui borde la route : les bons cœurs ressentent Languisse de ceux qui les entourent.
- Sur les quatre heures, un bruit de roues fit craquer le sable de l’allée. Etienne marchait à vingt pas en avant; son père suivait tranquillement derrière avec un âne qui conduisait leur petit mobilier. Marie se sauva avant qu'ils l'eussent aperçue, et s’assit haletante à la croisée, en reprenant sou ouvrage. Arrivés dans la cour, la Morin sauta au cou du bonhomme. Ça fut une joie joyeuse, plus aisée à comprendre qu'à expliquer.
- Les voilà donc réunis ; Rosalie peut donc espérer quelques jours paisibles et voir s’ébattre ses petits-enfants.
- M“e Noroy ayant tout de suite compris l’amitié des deux jeunes gens, leur fit comprendre avec sa délicatesse de femme que ce mariage ne changerait rien aux arrangements pris.
- Etienne plaça leur mobilier dans un joli appartement, tout près de son atelier. Le matin, ils recevaient une bonne soupe do la cuisine de la manufacture, parce que M. Noroy prétendait que tout homme mal nourri fait de mauvaise besogne, comme il le dirait en riant : « Quand mes ouvriers ont un plat de soupe dans le ventre, ils y gagnent, et moi aussi. » Pour les autres repas, Pichon préparait ce qui leur était nécessaire.
- Six mois se passèrent. Mme Edouard était enchantée de la Morin et de sa fille; Etienne, de son côté, ne se ménageait pas; le bonheur rajeunissait son père, qui n’avait jamais été si heureux. Rosalie avait reçu une lettre de son ancienne maîtresse, qui lui disait que son mari avait fait beaucoup de bruit pour connaître sa demeure, mais que lui ayant remis son argent, il avait cessé ses menaces et ses visites.
- Une année s’écoula encore. Un nouvel ouvrier, Louis Terterin, entra à la manufacture. Le patron le prit parce que son oncle Jarson, un vrai brave homme, l’avait supplié de le tirer de misère en lui donnant de l’ouvrage. Ce gars avait couru le monde et revenait dans son pays nu comme un saint Jean et avec une mauvaise renommée.
- La première fois que Rosalie le rencontra, elle eut comme une idée de l’avoir déjà vu; elle en fit part à sa fille, qui, après l’avoir regardé, lui répondit : * C’est l’homme que nous avons trouvé dans le chemin de fer quand nous sommes venues ici.-—Tu as raison,répliqua la Morin; je le reconnais parfaitement. Je ne sais si je me trompe, mais je le crois un triste sujet; il a uu coup d’œil déplaisant. »
- Du temps se passa. Un jour de juin, la Rosalie étendait du linge dans un pré qui servait de sècherie. Attentionnée à son travail, elle n’apercut un homme qui s’approchait que lorsqu’il lui mit brutalement la maia sur l’épaule eu disant : « Ab ! ah ! te voilà done enfin, la belle 1 Madame se caehe, madame se donne de l’air. Patience, patience. Et ton argent? C’est lui qu’il me faut. Terteriu avait raison ; il m’a dit hier : Viens à la manufacture; tu y trouveras ta mijaurée de femme et sa péronnelle de fille. Tu sauras que Terterin est mon ami. Il avait lu ton n*>m sur ton paquet, quand tu vins dans le chemin de fer. Tiens, ajouta t-il brusquement, qu’est-ce que cette épingle q ri attache ton mouchoir ? Est-ce de l’or? —Je n’en saisrieo ; c’est un cadeau de Mme Noroy; je n'y ai vu qu’un souvenir d’amitié 1—Et tu ne t es pas occupée de la valeur ? Peut-on être aussi bête !... Madame pile sur les bijoux, pendant que je crève de soif. » Et allongeant le bras, il voulut lui arracher de force son épiDgle.
- La Morin jeta un cri si perçant, que M. Noroy accourut voir ce qui se passait. Pierre voulut elever la voix. Le patron le regarda entre ies deux yeux, en lui demandant de quel droit il venait troubler une maison honnête. « Je veux ma femme, je la veux, répétait-il machinalement; j’ai le droit de l’emmener. — Ah ça! dit le manu-
- p.589 - vue 589/832
-
-
-
- 590
- LE DEVOIR
- facturier, partez, ou je vous fais empoigner. Quand vous serez dans un état raisonnable, vous vous expliquerez, » Et le poussant rudement, il le fit sortir,
- A suivre). Mme Destriché.
- REVUE SCIENTIFIQUE
- M. Peyrusson : le danger des faïences tressaillées. —
- Un enfant miraculeusement conservé dans le sein de
- sa mère.
- Nul plus que nous ne rend hommage aux beaux travaux de M. Pasteur, mais il semblerait véritablement, au dire de certaines personnes, que le système entier de la nature gravite autour de ces fameux germes-qu’on trouve partout, qu’on met partout en avant, auxquels ou fait jouer un rôle néfaste univer sel, et qui, cependant, n’empêchent ni l’humanité, ni les animaux domestiques de vivre, et qui ne tiennent, en somme, dans les causes de destruction naturelle des êtres, qu'une place absolument restreinte. Si l’on admettait que l’air, les aliments, les eaux soient en effet remplis de ces germes, et qu’un seul d’entre eux, introduit dans l’économie, peut y 'causer le charbon ou toute autre fièvre mor elle,ou la phthisie ou une foule de maladies toutes plus redoutables les unes que les autres, il y a de beaux ans que l’humanité serait ailée rejoindre les êtres disparus de la terre.
- L’autre jour un chimiste éminent, par peur des « microbes » contenus dans les eaux de fontaine, condamnait les populations à l’emploi des eaux de table minérales. Voilà maintenant qu’on propose de proscrire la faïence, c’est-à-dire la poterie à bon marché par excellence, sous prétexte que les tres-saillures ou gerçures qui existent toujours dans la faïence ayant servi un certain temps, peuvent abriter des germes infectieux. C’est M. Peyrusson qui a découvert ce nouveau danger. Au cours d'expériences particulières, il remarqua que des vases dans lesquels il avait fait aigrir une première fois du lait ou du bouillon,faisaient fermenter ces liquides beaucoup plus rapidement lorsqu’on y renouvelait l'expérience, même après les avoir nettoyés avec le plus grand soin. M. E- Peyrusson se demanda alors si toutes ces petites fentes de la faïence ne conservaient pas, malgré les lavages, un certain nombre de germes qui provoquaient la fermentation des liquides frais qu’on y mettait de nouveau.
- Voilà certes une application parfaitement logique des beaux travaux de M. Pasteur, M. Pasteur a mis hors de doute, il a démontré de la façon la plus absolue et la plus irréfutable que la fermentation du lait, du bouillon, sont bien le fait de germes spéciaux portés par l’atmosphère, et qui sont bien la cause directe, efficiente de l’altération du lait ou du bouillon. Partout où tombe un de ces germes, ie bouillon, le lait s’altèrent fatalement, que ie lait vienne de tel ou tel animal, que le bouillon ait été préparé de telle ou telle façon. Aussi aucune goutte de lait, aucune cuillerée de bouillon ne peuvent-elles subsister à la surface de la terre, pas plus que n’y subsisteraient aucun animal domestique ou aucun homme, si un seul des germes des maladies dont ils peuvent être atteints n’avait qu’à tomber dans l’organisme pour y provoquer une de ces maladies, toutes mortelles ou à pôu près. Il a fallu, pour comprendre que l'humanité échappe à ce perpétuel danger, admettre que le
- terrain, c’est-à-dire l’organisme, n’était pas partout également favorable. On introduit dès lors un facteur inconnu dans le problème, et chacun demeurant libre, en oéfinitive, d’attribuer à ce facteur une valeur différente, on sort ici du domaine de la science positive, pour entrer dans le domaine de l’hypothèse.
- M. Peyrusson conseille de proscrire l’usage des vases de faïence pour conserver le lait et le bouillon, rien de mieux; mais il parait craindre que ces gerçures de l’émail n donnent asile en même temps à des « microbes », et il dem nde qu’on en prescrive l’emploi dans les hôpitaux. C’est s’alarmer, ce semble, bien vite. Nous ne voyons pas trop comment les germes provenant d’un malade seraient transmis par la tressaillure d’une assiette ou d’un vase quelconque. Sans doute cela pourra arriver. En imaginant une foule de combinaisons compliquées, on peut admettre qu’il en sera ainsi une fois sur cent mille. Mais en poussant ce système de protection contre les microbes jusqu’à ses conséquences, on en viendra en vérité à proposer de faire un hôpital pour chaque malade. Nous voulons bien croire au danger d’une contagion possible par les tressaiilures delà faïence, mais qu’on réfléchisse un seul instant, et on verra que le danger est cent fois plus considérable par le médecin, par les internes, par les élèves, par 19s infirmières ou laïques allant toute la journée d’un malade à un autre. Il faut un peu voir les choses comme elles sont, et surtout ne point mêler, par envie d’ajouter encore à la gloire très réelle et très grande de M . Pasteur, ses doctrines et l’autorité de son nom à des questions où elles n’ont que faire et où l’on risquerait même de compromettre celles-là en les invoquant hors de raison.
- *
- » *
- Les remarques qui précèdent pourraient aussi bien s’appliquer à une lecture qu’a faite M. Sappey à l’Académie des sciences, où le nom de M. Pasteur revient encore, et peut être un peu vite, à l’appui d’une hypothèse qui aurait tout au moins besoin d’être justifiée par des faits indiscutables.
- Voici ce dont il s’agit. L’histoire est ancienne. En 1845, c’est-à-dire il y aura bientôt un demi-siècle, une femme mourait a l’hospice de Quimperlé, au fond de la Bretagne. Cette femme, âgée de 84 ans, racontait qu’elle était devenue enceinte en 1788, mais qu’elle n’avait jamais accouché; elle conservait une sorte de tumeur dans le ventre, qui devait être son fruit. Les faits de ce genre ne sont pas très rares, et on en connaît plusieurs dans l’histoire de la médecine. Mais le fait de Quimperlé avait été tout à fait extraordinaire. Malheureusement, les choses, comme on ie voit, remontent loin, et il a fallu s’en rapporter au dire d’un honorable praticien, que sa mémoire, nous en avons grand peur, a mai servi. Il n’est plus là, d’ailleurs, pour nous conter l’histoire, car il est mort, nous assure-t-on, depuis douze ans.
- La tumeur, aurait-ii raconté, était formée d’une sorte de coque calcaire qu’il fallut couper à la scie. Bien grande alors fut la surprise des spectateurs. Dans cette enveloppe, qui appartenait par tous ses attributs au monde minéral, il y avait un enfant ! Et cet enfant, malgré sa longue captivité, n’avait subi aucune altération II paraissait âgé de six à sept mois ; sa peau, ses muscles, ses chairs, avaient conservé leur consistance, leur souplesse, leur couleurs normales. Le fœtus, en un mot, apparut aux yeux des personnes présentes, sous les traits d’un enfant
- p.590 - vue 590/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 591
- qui vient de s’endormir ! A ce spectacle inattendu, j continue le récit qu’on prete au vieux médecin mort, une sorte d'émotion s’empara de l’assistance et sa propagea au dehors avec la rapidité de l’écmir. Aussi chacun d’accourir pour voir celui qu’on appelait le petit vieillard de 56 ans.
- Nous n’avons rien voulu changer au récit du défunt praticien Quimperlé, dont les longs souvenirs — longs, puisqu’ils remontent à 1845 — ont peut-être encore été modifiés par ses héritiers. C’est un defaut de notre nature et dont il faut tenir compte. Avec les armées, notre esprit, tout involontairement, change là physionomie des événements passés. Nous les voyons d’une autre façon et le plus sincèrement ou monde. On est ia première victime de l’erreur qu’on propage.
- Dans les sciences on sait très bien cela, et une expérience racontée après plusieurs années, même plusieurs mois seulement, n’a aucune valeur, ou du moins aucune authenticité. IL faut produire le «journal », rédigé sur l’heure, des faits que i’on invoque. La critique historique ne procède pas autrement. E!le tient compte des récits faits après coup, des mémoires écrits à longue date des événements ; mais elle ne leur donne jamais qu’un caractère d’authenticité proportionnel au temps qui a séparé ces écrits ou ces mémoires de la date à laquelle se placent les faits relatés.
- Si les héritiers du vieux docteur de Quimperlé pouvaient produire un procès-verbal immédiatement rédigé, ia question mériterait peut-être examen. Mais nous sommes fà^hé de le dire, il nous est impossible, tout en attestant leur bonne foi, d’ajouter la moindre créance à l’histoire de cet enfant miraculeux, c’est le vrai nom qu’il faudrait lui donner, histoire que nous mettons exactement sur le même rang que ces crapauds trouvés vivants dans des blocs de pierre scellés depuis des siècles dans les fondations d’anciennes constructions romaines.
- Notre étonnement est surtout que M. le professeur Sappey ait laissé surprendre à ce point sa confiance et se soit fait 1 écho d’une pareille histoire. Nous vouions bien que le fœtus fût remarquablement conservé, mais nous contestons absolument qu’il ait eu l’air de vie qu’on lui prête et qui rappelle trop ce qu’on raconte des martyrs exhumés de leurs tombes et qui, eux aussi, « semblaient dormir ». La légende dorée est pleine de ces sornettes. Le plus joli est que « le petit vieillard », existe encore, mais parfaitement sec. En effet, après l’avoir examiné dans ses moindres détails, le médecin l’avait déposé dans un bocal rempli d’alcool ; il renouvela d’abord ce liquide de temps en temps pendant quelques années ; mais plus tard pour une raison ou une autre il le fit sécher. Impossible désormais de vérifier cette fraîcheur des chairs, cette soupiesse des organes conservées si extraordinairement pendant un demi-siècle, et dont on retrouverait encore la preuve irréfutable si le fœtus avait été convenablement conservé dans 1 alcool. Quel joli conte Hoffmann ou Edgard Pué auraient fait avec cet esprit s’évaporant du bocal et' venant peu à peu se condenser dans la cervelle du vieux praticien, modifiant peu à peu ses souvenirs.
- C’est encore aux doctrines de M. Pasteur que M. Sappej a demandé l’explication d une histoire à laquelle il a, selon nous, ajouté une fois beaucoup trop confiante.M.Sappey attribue la conservation des fœtus qui subsistent ainsi parfois pendant des annéos dans 1© sein de la mère, à l’absence du contact des
- germes atmosphériques ; mais on pourrait invoquer nien d’autres raisons. Un corps mort ainsi enfermé dans un corps vivant n'est plus du tout, ceci est bien clair, dans les mê nos conditions qu’à l’extérieur ; il n'est pas en contact avec loxigène libre ; par suite les altérations qu’il subit, ne sont plus de même ordre, puisque les réactions chimiques par lesquelles il passe ne sont plus identiques. Ceci est élémentaire, et nous l’appliquons tous les jours. Quand on conserve des viandes dans la graisse, par le froid ou de toute autre façon, on modifie simplement les réactions chimiques auxquelles les chairs mortes sont exposées au contact de l’air extérieur. Mais il s’en fait d’autres à la place, et ia preuve en est que toutes ces conservations sont loin d’être définies, même celle d’un enfant mort dans la sein de sa mère.
- On doit penser que dans le cas de Quimperlé, la conservation était remarquable, mais qu’eile était bien loin de celle quon dit avoir été constatée en 1845. D’ailleurs le corps du délit est là, et il serait facile de s’en assurer, tout desséché qu’il est. Les anatomistes savent retrouver avec le microscope la structure des chairs fraîches jusque sur les momies vieilles de deux mille ans ; nous doutons fort qu’on ia retrouvât sur le fœtus en question. Il eût été bon en tous cas de procéder à cet examen avant d’exhumer toute cette histoire invraisemblable.
- {Siècle),
- UNE CURIEUSE REMARQUE
- Le comte de Chambord vient de laisser une fortune évaluée au bas mot à 60 millions.
- Le pauvre homme a dû. bien peiner pour faire de telles économies !
- Si l’héritage collatéral était aboli au profit des communes, comme nous le désirons, ces 60 millions reviendraient à ia commune où il est né, c’est-à-dire à Paris 1
- {U Hôtel-de-Ville).
- ——--------------------
- OUVRAGES REÇUS
- Mémoires d’une aliénée (Mlle Hersilie Rouy), publiés par E. Le Normani des Varannes. 1 vol. 3.50, chez Ollendorf, 28, rue de Richelieu, Paris.
- Les associations populaires de consommation et de crédit mutuel en 1882, par M. Ernest Brelay. 1 brochure 3 francs, Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
- Emancipation politique de la femme en Angleterre, par Mme Salés, née Saxton. Brochure. Editeur, Charaerot, 19, rue des Saints Pères, Paris.
- Le décalogue de Vindividualisme, suivi d'un projet de réforme électorale, par J. Mazaroz, trois brochures eu vente chez l’auteur, 94, boulevard Ri-chard-Lenoir, Paris.
- Le Bouddhisme, catéchisme, par Henry S. Olcott, en vente chez Ghio, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les Conférences spirites de l’année 1882, par François Vallès. Brochure 1 franc, librairie des sciences psychologiques, 5, rue-neuve des Petits-Champs, Paris.
- Le Directeur-Gérant; GODIN
- p.591 - vue 591/832
-
-
-
- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE
- GUISE UkISNE)
- OUVRAGES DE M. GODIN*
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon a en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 lr..
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in~8°. extraite du volume « Le Gouvernement »...............................i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-89 broché, avec la vue générale des établisse-
- ments de l’association.......................5 fr.
- Sans la vue. ...........................4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°........................10 fr.
- Edition in-18...................... 5 fr.
- Les quatre ouvragés ci - dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, me Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, 1, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent. La richesse au service du peuple. . 0,40 cent. La politique du travail et la politique
- des privilèges.............................0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE
- DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret......0,75 cent!
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret , . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mrae Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio 1,3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LE DEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE CE L’ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE Parait tous les Simmehes
- France : Un an........................10 fr. »»
- — Six mois.......................... 6 fr. »»
- — Trois mois........................ 3 fr. »»
- Union postale : Un an.................11 fr. »»
- Autres Pays...........................13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- ier volume broché, 432 pages . . . . 3 fr. »»
- 2e — — 464 — . . . . 3 fr. ««
- 3e — — 624 — ... 4 fr. 50
- 4e ~ — 832 — 6 fr. »n
- 5e “ 1 00 I . . . 6 fr. »»
- 6e — — 832 — . . 6 fr. » »
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- S^Quentin. — lmp. du Glaneur;
- p.592 - vue 592/832
-
-
-
- f Année, Tome 7, — a° 263. Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 23 Septembre S 883
- REVUE DES ««ESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- t\ GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M GODIR, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- on s’abonne
- par l’envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats’ de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Union postale
- A PARIS 5,r,Neuve-des-petits-Champs Passade des Deux-Pavillons
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »» Trois mois . . 3 »»
- Un an, , . . 11 fr, »» Autres pays Un an . . . . ISîr.SO
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME SOMMAIRE
- DES
- REFORMES SOCIALES ET POLITIQUES
- Produites et défendues par « Le Devoir »
- 1 — Considérer le bien de la vie humaine comme devant être le principe des lois.
- Protéger la vie humaine.
- Améliorer la vie humaine.
- Respecter la vie humaine.
- 2 — Faire de la liberté humaine la base de la constitution nationale et de toutes les institutions.
- 3 — Organisation du suffrage universel. Utilisation du suffrage des minorités.
- Liberté et égalité de tous les électeurs français
- dans le choix des candidats et dans ie vote :
- Par le bulletin de liste nationale pour l’élection des députés ; (autant de noms qu’il y a de ministères) ;
- par le bulletin de liste départementale pour l’élection des conseils généraux ;
- par le bulletin de liste communale pour l’élection des conseils municipaux.
- 4 — Egalité civile de l’homme et de la femme.
- 3 — Le mariage, lien d’affection.
- Faculté du divorce.
- 6 — Education et instruction primaires gravites et obligatoires pour tous les enfants.
- 4 — Ecoles spéciales correspondantes aux Mandes divisions des connaissances et de l’ac-
- tivité humaines, gratuitement accessibles à toutes les capacités reconnues.
- 8 — Réforme des impôts et suppression des impôts indirects.
- 9 — Etablissement du droit d’hérédité nationale en remplacement des impôts.
- Plus d’impôt du vivant des personnes.
- I Les ressources publiques constituées par le droit d’héritage national dans la fortune des citoyens après la mort.
- Hérédité progressive de l’Etat suivant l’importance des successions en ligne directe, des cessions volontaires et par testaments.
- 10 — Droit d’hérédité complète de l’Etat en ligne collatérale à moins de testaments.
- 11 — Organisation nationale des garanties et de l’assurance mutuelles contre la misère.
- 12 — Lois protectrices du travail, de la participation des travailleurs aux bénéfices de la production.
- 13 — Réforme des habitations insalubres.
- Amélioration dans l’architecture des villages
- et des logements ouvriers par la construction d’habitations unitaires ou palais sociaux.
- 14 — Libre échange entre les nations.
- 15 — Abolition de la guerre offensive.
- 16 — Arbitrage international jugeant tous les différends entre nations.
- 17 — Désarmement européen.
- 18 — Les nations maîtresses sur leur propre territoire.
- p.593 - vue 593/832
-
-
-
- 594
- LE DEVOIR
- SOMMAIRE
- Salariat et Coopération. — La vie, le temps et les idées de Robert Owen. — Faits politiques et sociaux. — Cela ne presse pas. — La Sagesse antique. — Pierre Morin ou VIvrognerie (fin). —Revue scientifique. — Encore un Père dénaturé.
- r' SALARIAT ET COOPÉRATION
- Sous ce titre : « La Critique Philosophique » publie un article qui débute par la constatation du fait considérable que présente le mouvement économique des Sociétés modernes dans la tendance de plus en plus accusée de l’industrie collective et sociétaire à se substituer à l’industrie propriétaire et industrielle. « Il semble, », dit l’auteur de l’article, M. Pillon, que nous marchions vers un état social où il n’y aura plus que des actionnaires, des gérants et des salariés ; où la nécessité de produire par groupes, afin de produire plus abondamment dépersonnalisera toute fabrication, toute exploitation, toute entreprise industrielle. »
- Il ajoute : « Trois causes peuvent être assignées à cette tendance : l’application des grandes machines, notamment des machines à vapeur, aux diverses industries ; la fécondité, la puissance, devenue visible, des associations de capitaux ; enfin le développement du commerce international, de la concurrence internationale qui impose à tous les peuples la même organisation du travail. »
- Ce n’est point là un fait récent et le début de ses manifestations date déjà d'un demi-siècle. C’est sous le règne de Louis Philippe que l’impulsion donnée à la construction des chemins de fer inaugura pour ainsi dire l'ère du capital mobilier se substituant à la richesse immobilière, au grand profit de l’industrie et du progrès commercial dans le pays. Dès que l’action eût été créée, le développement de la richesse nationale était mis en mouvement, et le fait signalé par l’auteur dont nous citons les lignes en a été la conséquence naturelle et logique.
- « Ce qui se passe sous nos yeux », écrivait en 1855, Proudhon, cité par l’auteur, « ce qui se passe dans les chemins de fer, dans la navigation, les institutions de crédit, etc., prouve que l’avenir, c’est-à-dire la puissance, la sécurité, la richesse sont aux gros capitaux. Par gros capitaux nous entendons les grandes entreprises, les choses faites sur une vaste échelle, par masses, et qui requièrent la commandite, l’association. Eu égard aux besoins nouveaux qu’a
- créés, que développe chaque jour la diffusion des idées, le progrès des libertés publiques et le goût du bien-être, nous disons que la production individualiste est faible, peu fructifiante; elle ne foisonne pas Ses produits, jadis avilis, sont maintenant trop chers-elle ne peut créer l’abondance, le bon marché, la vie commode.11 faut donc qu’une partie au moins des forces individuelles soit groupée, et que ces forces constituent, par leur réunion, des organismes puissants reliés entre eux, et capables de soulever l’immense fardeau qu’imposentaujourd’hui au travail de l’homme les nécessités de l’existence.
- « La formation par groupes puissants de l'industrie voiturière est aujourd’hui presque entièrement opérée ; il va en résulter une réorganisation, et pour une forte part, de l’industrie, du commerce et de l’agriculture.... L’agriculture, l’industrie individualiste par excellence, n’échappera pas au mouvement. Il ne nous paraît pas que le travail agricole en demeure de subvenir à l’alimentation des masses industrielles toujours croissantes, puisse se soustraire aux conditions économiques qui, seules, lui permettent d’augmenter ses produits, et dont la plus décisive, en cette circonstance, est la division du travail. Or la division du travail est le premier pas vers l’agglomération agricole ; c’est elle qui, la rendant d’abord possible, la rendra bientôt nécessaire. »
- Les prévisions de Proudhon se sont en partie réalisées. Les trois causes signalées plus haut ont pro* duit une partie de leurs effets, par l’augmentation considérable de la production en proportion du travail fourni, l’amélioration dans les prix devenus plus accessibles, et la diminution des fatigues imposées au travailleur pour la même somme de labeur. C’est assurément un avantage appréciable mais qui ne sera complet qu’à la condition que ce qui profite à la société pofite réellement dans la même proportion à chacun de ceux qui la composent.
- « Or quelle a été, » dit encore M. Pillon, « quelle est la conséquence de cette production en masse, de cette centralisation du travtil ? C’est le développement du salariat. Ecoutez encore Proudhon.
- « Sans doute, le principe du salariat fait partie de notre droit public. Il est avoué par l’économe politique, comme la concurrence et la propriété. Il ne saurait, en aucune manière, être question de le supprimer. Mais quand, par le progrès et la centralisation des entreprises, le salariat se multiplie au point de former des populations entières, et qu’il menace d’absorber la majorité de la nation ; lorsque de pins, ce salariat sa trouve sous la main de quelques compagnies, maîtresses, pour ainsi dire, de la vie et delà mort de ces multitudes, n’y a-t-il rien dans ce ^
- p.594 - vue 594/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 595
- nouveau qui mérite l’attention du législateur ? »
- Ce développement immense du salariat est un danger sérieux qui menace la sécurité, la dignité et l’indépendance des travailleurs, et pousse insensiblement mais sûrement la société au rétablissement des abus qui existaient sous l’ancien régime, et qui ont été en grande partie la cause de la Révolution Française.
- Avec le système du salariat, l’aristocratie d’argent remplace absolument l’aristocratie de nom et de naissance ; le gérant d’une grande Compagnie s’est substitué au seigneur d’autrefois, et les serfs sont devenus des salariés placés de même sous le joug despotique d’un homme et entièrement à sa merci. Aujourd’hui le chef d'industrie dans une petite localité est exactement un petit tyran dont il faut subir coûte que coûte les volontés sous peine de ruine et de mort, comme autrefois on était tenu d’obéir aux caprices du baron qui avait droit de haute et basse justice dans la commune ou le canton. C’est ainsi que la situation sociale des masses populaires redevient ce quelle fut avant la Révolution, et que sa marche rétrograde est tout à fait en sens inverse du progrès politique.
- L’on a beau, en effet, chercher à faire triompher dans l’ordre politique, le principe de l’égalité et de la liberté, on a beau écrire des constitutions et voter des lois qui substituent aux droits surnaturels et traditionnels des dynasties, des aristocraties et des clergés, les droits de l’homme et du citoyen : la loi inflexible et fatale des intérêts de l'offre et de la demande ramène plus puissantes que jamais avec l’inégalité, l’autorité, la hiérarchie, la dépendance Avec l’outil, dans une certaine mesure, l’ouvrier était un homme ; il dirigeait son travail, il commandait à son œuvre, il la faisait à sa guise, et lui imposait l’empreinte de son individualité, de son talent; avec la machine, il n’est plus qu’un accessoire, un rouage vivant, dont l’action est subor’onnée, et n’exige plus ni cachet individuel ni talent. Il n’a plus ni initiative, et partant pas d’avenir. La main d’œuvre a subi une déchéance positive. C’est la direction qui a profité de cette décadence, et son influence s’en est accrue, si bien que la dépendance du salarié est aujourd’hui plus absolue, plus intense que jamais.
- « Un salarié irresponsable », dit avec raison M. Toubeau, « un salarié irresponsable, plus ou moins indifférent au résultat final ne travaille pas, comme un maître directement intéressé au succès de l’entreprise. En voyant à l’œuvre le petit propriétaire et l’ouvrier salarié, on constate de suite la différence énorme qui existe entre eux. Autant le premier est
- actif, remuant, intéressé au gain, autant le second est apathique, abattu. Chez celui-ci, il n’y a ni initiative, ni spontanéité ni intérêt personnel, ni attention, ni observation, ni réflexion ; tout est machinal et se fait à contre-cœur. Chez celui-là, au contraire, il y a étude, comparaison, perception vive, prévoyance et méditation. L’ouvrier qui, à force d’économies, arrive a la propriété, n’est plus le même homme ; il est complètement métamorphosé, il en vaut deux, il en vaut cinq, il en vaut dix. Il travaille et pense nuit et jour, sans trêve ni cesse ; et quand il se repose, il pense encore à ce qu’il doit faire... Il n’y a pas de comparaison entre le prolétaire découragé et sans avenir et le petit patron qui se voit grandir et prospérer. La propriété transforme le travailleur ; elle décuple sa puissance physique et intellectuelle. Le salariat, ou contraire, déprécie l’homme, en lui enlevant sa liberté d’action, sa responsabilité, son initiative... Quant au résultat sentimental, il diffère du tout au tout; le travail de l'homme indépendant et libre laisse après lui bonne humeur, joie, calme intellectuel, celui du salarié au contraire, ne fait pas disparaître les soucis du lendemain ni les souffrances du jour. »
- « Ce n’est pas tout encore », ajoute M. Fillon. Les éléments de la production ne peuvent être séparés, insolidaires, sans devenir aussitôt antagoniques. Cet antagonisme est constant, irrémédiable, toujours prêt à se traduire par l’exploitation impassible de la misère et de la faim, d’une part, par la fraude et la violence de l’autre. Ce n’est pas seulement un au-tagonisme d’intérêt particulier ; il est bien plus fort, bien plus ardent que l’intérêt, et peut souvent le faire méconnaître ; c’est un antagonisme de passion collective, d'esprit de corps et de parti. Pour le capitaliste entrepreneur, les salaires sont des frais généraux qu’il s’efforce naturellement de réduire le plus possible ; les salariés sont des machines que son intérêt le pousse à remplacer par des machines moins coûteuses, femmes ou enfants. Pour le salarié, le patron, le gérant, c’est l’ennemi qu’il est de bonne guerre de tromper sur la qualité et la quantité du travail ; l’ennemi dont on se plaint sans cesse, contre lequel l’irritation est continuelle, l’ennemi envié, méprisé, haï ; l’ennemi dont il faut, en la maudissant, subir l’autorité. Entre l’un et l’autre, il n’y a pas de société, pacte libre, garantie mutuelle, la fatalité seule régit leurs rapports ; c’est l’état de nature, ou plutôt l’état de guerre, souvent de guerre sauvage. Est-ce le dernier mot, le dernier terme en progrès social, que la liberté économique , aboutissent à cette division de l’humanité en deux
- p.595 - vue 595/832
-
-
-
- 596
- LE DEVOIR
- classes, à cet été immoral et continuel île lutte entre patrons ou gérants et salariés?
- Non. assurément, ce n’est point là le dernier mot du progrès social. Non, l’état de salarié ne peut être accepté par les travailleurs comme condition définitive. Ils ont déjà commencé à s’en affranchir par lacoo-pération qui répond infiniment mieux que le salariat à leurs besoins et à leurs aspirations, et tant qu’ils le pourront, nul doute qu’ils ne s’empressent d’adopter ce système d’organisation du travail,qui les rend libres et indépendants, de préférence à tout autre.
- Pour que le salariat ne produise plus les déplorables résultats que les citations qui précèdent signalent, il est indispensable qu’il soit complété par la participation du salarié aux bénéfices de la prodac-duction industrielle, parce que cette dernière en donnant au travailleur un intérêt direct dans la production, le placera dans une certaine mesure dans la position du petit propriétaire dont il a été parlé plus haut, et qui double, triple et décuple même son travail en vue des résultats. Intéressé dans les bénéfices, l’ouvrier n’est plus un salarié qui à la porte de l’atelier lit la fameuse inscription du Dante : « Laissez toute espérance, en entrant, » mais bien un travailleur qui peut se dire : plus je produirai plus j’ai le droit d’espérer la fortune, ou tout au moins l’Indépendance que l’aisance procure. Il cesse d’être l’ennemi du patron ou du gérant pour devenir son associé, et la distinction si funeste des classes disparaît.
- La participation aux bénéfices est un acheminement naturel vers la solation définitive du problème, l’association du capital et du travail dont le Devoir s’est fait, depuis sa création, le défenseur ardent et l’apôtre convaincu. C’est en effet, par l’association du travail et du capital, ces deux facteurs au moins égaux de la production, que la division et l’antagonisme existant entre eux jusqu'à présent pourront disparaître entièrement, comme n’ayant plus de raison d’être, et que la liberté et l’égalité, qui ne sont encore que de trompeuses enseignas dans le domaine social, deviendront une réalité féconde pour le travailleur comme elles le sont dans le domaine politique pour le citoyen.
- C’est ce qu’exprimait Stuart Mi 11 lorsqu’il disait : * Je suis convaincu que l’économie industrielle qui divise la société en deux classes : celle qui paye les salaires et celle qui les reçoit, ne doit ni ne peut durer indéfiniment ; je suis convaincu que la possibilité de changer ce système en un système d’union sans dépendance, de substituer l’unité d’intérêt à une hostilité organisée, dépend entièrement des développements futurs du principe d’association. »
- La fie, le Temps & les Travaux de Robert Owen (1)
- par M. Lloyd Jones
- Vers la fin de 1812, Robert Owen publia un premier aperçu de ses idées dans deux « Essais sur la for-mation du caractère ». Le premier de ces livres ne traite que des principes généraux, et signale l'influence de l’homme sur l’enfant et la facilité avec laquelle, par un sage entraînement, on peut assurer à tous un bon caractère dans son ensemble. Ii insiste sur l’importance de cette vérité générale en attribuant les maux actuels au fait de sa méconnaissance par la Société, et en citant comme exemple les grandes masses de gens de la Grande-Bretagne appartenant principalement aux classes laborieuses, pour l’éducation desquels aucune mesure n’a été prise, et qui, en conséquence sont tombés dans un état de misère et de crime, et qui, par leur ignorance et mars tendances criminelles affligent et font du tort à la Société. Des adversaires de l’auteur ont objecté qu’il n’y avait rien de nouveau dans le principe posé par lui. Cola est parfaitement vrai; mais en le mettant en avant il n’a pas prétendu faire une découverte.
- II a tout simplement tiré un système d’une série de faits déjà découverts, et ii l’a rendu applicable aux usages les plus élevés de la vie ; il a éprouvé la vérité du principe, en l’appliquant à l’éducation des enfants mis sous sa garde, et après en avoir ainsi démontré la vérité et la puissance, il en a recommandé l’application et attiré sur elle l’attention de la Société, en la lui présentant comme un devoir. Il l’a présenté, non comme un problème philosophique à discuter, mais comme une œuvre pressante à accomplir dans la vie de chaque jour, œuvre à laquelle tous les penseurs devraient concourir sans perdre du temps.
- « Les présents essais », dit-il, « ne sont pas présentés comme une simple matière à spéculations, pour amuser le désœuvré visionnaire qui réfléchit dans son cabinet oi n’agit jamais dans le monde, mais pour créer l’activité universelle, inculquer à la Société la notion exacte de ses véritables intérêts, et diriger l’esprit public vers l’objet le plus important vers lequel il puisse tendre, un procédé national pour former la moralité de cette immense masse de population, qui est maintenant formée de manière àrem-plir le monde de crimes. »
- Son œuvre individuelle fut entreprise pour aider à
- (i) Voir les précédents numéros du Devoir.
- p.596 - vue 596/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 597
- la marche en avant d’une œuvre nationale nécessaire. Il l’aurait entreprise, cela est certain, quand même le bruit do ses travaux n'eut pas dû franchir les limites de la vallée, où ils étaient si persévéraoi-inenfc accomplis, mais son désir ardent du bien des autres ne pouvait rester confiné de la sorte, et il insiste sur les droits des masses du peuple supérieurs à ceux d’une minorité plus favorisée, en s’appuyant sur ce qu’avec un système supérieur d’éducation fondé sur la constatation des faits, « le caractère général quel qu’il soif, depuis la plus abject jusqu’au plus élevé peut être donné à une communauté quelconque, et même au monde entier, par l’application des procédés convenables. Oes procédés sont dans une large mesure à la portée de ceux qui ont une influence sur les affaires humaines. » Lorsque, dans le même essai, il soutient « que le bonheur de chacun, bien compris et uniformément réalisé dans la pratique, ne peut être acquis que par une conduite devant produire le bonheur de la communauté toute entière », ceux qui le connaissaient le mieux savaient que cette œuvre ne dut-elle lui offrir que des souffrances et des pertes, il aurait, tout accepté, plutôt que ne pas travailler au bonheur de ses concitoyens.
- Lorsqu’il écrivait ses essais sur la formation du caractère, il vit clairement les maux contre lesquels il y avait à lutter. La dégradation des classes ouvrières, qu’il est inutile de décrire ici, était sans cesse présente à son esprit . Il l’avait vue à Manchester sous ses.formes les plus mauvaises, grandissant et s’étendant avec le système qui contribuait à la produire. Il voyait dans la loi des exclusions religieuses résultant de préjugé? qui ne sont possibles que chez des gens chez qui prédomine l’ignorance absolue da la nature humaine. Dans la Grande-Bretagne, les dissidents étaient entravés par des restrictions civiles; las catholiques romains étaient opprimés et dégradés par des lois ignominieuses d’exclusion; tandis que les juifs étaient envisagés par la loi aussi bien que par l’opinion publique avec de la haine et de la méfiance. Quelque mauvaises que fussent, en Angleterre ces haines et ces oppressions, elles étaient encore pires ailleurs, car tandis que le peuple anglais ne faisait que haïr et qu'opprimer, dans d’autres contrées,où les divergences religieuses étaient plus accentuées, et où les préjugés religieux étaient plus libres d’agir, grâce à une ignorance plus profonde, des massacres et autant que possible, de véritables exterminations en étaient la conséquence.
- De pareils faits sous toutes leurs formes, et rapprochés ou éloignés, faisaient horreur à Robert (-Hven, <>t, ce fui afin de voir régner une justice plus grande, au moyen d’une instruction plus élevée et
- plus vraie qu’il chercha si sérieusement à inculquer la doctrine et à pratiquer la méthode de la formation du caractère.
- Il disait aux hommes : « Vous êtes les enfauts d’un Père commun, que vous honorez sous différents noms. Dans vos relations avec votre père commun et les uns avec les autres, vous avez des devoirs d’amour et d’assistance que votre ignorance et les antipathies qui en résultent vous enlèvent le pouvoir de remplir. Là où vous devriez aimer, vous haïssez ; ceux que vous devriez aider, vous les entravez. Vous vous persécutez et vous injuriez les uns les autres parce que vos épidermes diffèrent de couleur, parce que vos opinions religieuses et vos formules du culte ne sont pas les mêmes, parce que vous avez un langage et des habitudes dissemblables; tandis que si vous vous connaissiez vous-mêmes, si vous vous entendiez les uns les autres et. si vous aviez cette connaissance des lois de votre nature que vous devriez posséder, et qui devrait s’inculquer le plus naturellement du monde dans vos esprits, vous comprendriez que vous ne devez pas arborer ces drapeaux qui servent à fomenter vos luttes et vos querelles. La nuance de votre peau, vos opinions religieuses et les formes de votre culte, voire langage et vos habitudes vous ont été donnés et n’ont pas été choisis par vous. Vous êtes les esclaves d'un ensemble de préjugés et non pas d’un autre, sans que vous ayez eu à faire aucun choix entre eux.
- « Au moment de votre naissance, vous n’avez manifesté aucune préférence pour la teinte noire, brune ou blanche de votre peau. Vous n’avez point eu le choix de la contrée où vous alliez venir au monde, ni de la classe à laquelle appartiendraient vos parents. Vous n’avez pas eu à décider si vous seriez Bouddhiste, Mahométan, Chrétien ou Juif, ni de quelle secte de ces religions vous feriez partie. Vous ne vous êtes point prononcé sur le langage que j vous auriez à parler, ni sur les habitudes à prendre.
- J Votre caractère doit êtrè formé pour vous et non par vous, da sorte qu’au lieu de blâmer, do haïr, de combattre et de mettre à mort les autres, vous sauriez que vous avez le devoir de reconnaître cette grande vérité palpable pour tous ceux qui voudront ouvrir les y ux et voir, qu’il faut trouver ce qu’il y a de plus vrai et de meilleur dans chacune de ces choses différentes, et les combiner ensemble, de façon que cette combinaison donne à l’éducation les caractères propres à relever et améliorer la nature humaine.
- XIII
- Les efforts faits par Robert Owen en faveur de l’é-ducation n’étaient pas seulement dictés et soutenus
- p.597 - vue 597/832
-
-
-
- 598
- LS DEVOIR
- par des inspirations humaines et philanthropiques. Il avait étudié très soigneusement et très profondément le sujet, et il en était arrivé délibérément à la conclusion que l’éducation pour le développement de la créature humaine, en tant qu’individu, aussi bien que pour la sécurité et le progrès de la Société, était le devoir Je plus élevé et le plus important que les hommes puissent être appelés à remplir. Il gémissait sur la fâcheuse déperdition de facultés et de bonheur humains qui avait lieu journellement autour de lui, par suite de la négligence apportée à l’éducation. Il était convaincu que de simples efforts isolés seraient peu efficaces pour une œuvre aussi importante et aussi urgente ; mais il savait aussi que lorsque le concours de l’association ou du pays ne pouvait être obtenu, chaque homme individuellement était tenu de faire de son mieux suivant les circonstances, en inculquant les véritables notions du devoir dans les esprits, et en donnant par son exemple la sanction de l’expérience aux meilleures méthodes à employer. Le plan suivi d’ordinaire en pareil cas est d’établir quelque part à proximité de l’usine des petites écoles et d’y employer quelque vieillard ou quelque femme âgée affaiblis par l’ignorance et par 1 âge,qu’on laisse se débattre comme ils peuvent contre l’indiscipline des enfants et contre leurs mauvaises dispositions pour l’étude, aggravées encore presque toujours par la fatigue du travail écrasant de la manufacture.
- Un pareil système d’éducation pouvait quelquefois produire un peu de bien, mais en avançant dans la vie avec ses dures épreuves et ses tentations, le temps avait bientôt défait ce que le maître ou la maîtresse d’école avaient eu tant de peine à faire, et rejetait la population des usines dans les vieilles ornières et les errements du passé, sous la pernicieuse influence du système des manufactures. Aussi le vœu principal de Robert Owen était-il de voir l’éducation dans son esprit le plus vrai et le meilleur prendre un caractère national qui en permit la rapide propagation. Il jugeait. criminel au plus haut degré de s’approprier la richesse, qui s’accumulait alors rapidement, et l’influence qu’elle procurait, pour la création de fortunes privées et l’exaltation d’une classe à l’aide de l’opression, de l’exploitation et de la dégradation des autres. C’est dans cette pensée qu’il poussa son œuvre d’éducation dans son établissement.
- Cette entreprise à New-Lanark était conduite comme une œuvre qui devait durer comme basée sur un principe et destinée a être soutenue par les convictions nationales, Dès le début, il avait un plan
- très arrêté dont les éléments fondamentaux avaient été mûrement pesés dans son esprit et fortement raisonnés, de manière à former un système rationnel de constitution de la Société, basée sur les principes suivants brièvement exposés dans ce résumé :
- 1® L’homme est un être composé dont le caractère est formé de sa constitution ou organisation à sa naissance, et des effets des circonstances extérieures agissant sur cette organisation depuis la naissance jusqu’à la mort, cette organisation originaire et ces influences extérieures agissant et réagissant continuellement l’une sur l’autre ;
- 2° L’homme est porté par sa constitution originaire à recevoir ses sentiments et ses convictions d’une façon indépendante d8 sa volonté ;
- 3* Ses sentiments et ses convictions et tous les deux réunis créent la cause d’action appelée volonté qui le stimule à agir et décide de ses actions.
- 4° L’organisation de deux êtres humains n’est jamais exactement semblable, et l’art est postérieurement impuissant à former deux individus complètement pareils de l’enfance à l’âge mûr ;
- 5° Néanmoins la constitution de tous les enfants excepté dans le cas d’une maladie organique, est susceptible d’être formée et développée pour en faire soit un être très inférieur, soit un homme très supérieur, suivant la nature des circonstances extérieures qui influent sur son organisation à partir de sa naissance.
- Dans les Ecritures et ailleurs, parmi les philosophes et les prêtres, on peut trouver beaucoup à lire sur les sujétions de l’homme aux forces de la nature et de la Société, mais personne n’avait encore appliqué ce qui avait été dit vaguement et d’une façon incomplète sur ce sujet, en forme de système à l’existence humaine ; personne non plus n’avait insisté avec autant de fermeté que Robert Owen sur la nécessité d’accepter ces vérités, et d’agir en s’y conformant afin de développer la charité dans les idées et la bienveillance dans la conduite parmi les hommes. Or il fit de cette application l’affaire la plus importante de sa vie.
- Dans son livre intitulé : Livre du Nouveau monde moral publié en 1836, il prépare avec un grand soin l’exposition et la défense de ces propositions dont nous aurons à parler avec plus d’étendue. Elles n’ont été insérées ici que pour donner une idée du terrain sur lequel il s'était placé, et de l’importance qu’il attachait à l’éducation, non point comme un effet pour rendre hommes et femmes capables de remplir certains devoirs spéciauxde classe, mais pour élever tout le niveau de la vie de l’humanité, en la prenant , au berceau et ne cessant pas d’augmenter sa puis-
- p.598 - vue 598/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 599
- gânce intellectuelle et morale, par la sage substitution du bien au mal dans le milieu qui l'environne, pour assurer de la sorte le progrès humain et l’amélioration des conditions de l’existence de tous.
- (A suivre.)
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- Ch’ onîqne. — Les nouvelles de l'Extrême-Orient.
- — Des funérailles royaies et des travailleurs français-.
- — De l'abstention électorale en matière sociale êt en matière politique. — Documents officiels : les irais de justice et le pauvre; diminution de l'impôt de consommation. — Les femmes au congrès des Sociétés de Secours mutuels de Lyon et au Congrès des Typographes. — Les boulangeries de l’île de Rhô. —Conséquences de quelques abstentions électorales. — Suppression des conscrits du crime. — Le vrai sens de la fête d’ischia. — La ville de Paris et les ouvriers étrangers. — L’uniléisme.
- La politique chôme habituellement à celte époque de l’année, les députés sont au milieu de leurs commet lants ; ça et là les ministres se transportent et font des discours; néanmoins cette trêve entre les partis n’arrête pas le cours des événements à l'extérieur. C’est ainsi que dans PExtrême-Orient les faits, en ce qui nous concerne, prennent une certaine gravité.
- La guerre commencée pourrait bien malgré un traité avec le souverain de ce pays, aboutir â une rupture, avec un grand empire voisin, la Chine. Quel est en somme le but poursuivi : s’emparer de la navigation d un fleuve, dit le Fleuve Rouge, en faire une voie commerciale, permettant aux Français d’arriver dans Yun-Nan province chinoise plus peuplée que la France entière. Le but est d’un ordre élevé, il en peut résulter une extension commerciale énorme dont profitera l’industrie nationale, et par conséquent le travail. Mais ne viendra-t-il pas un temps où les échanges internationaux pourront s’étendre sans qu’on ait recours à cette brutalité qu’on nomme la guerre, sans qu’on achète des avantages commerciaux et industriels, au prix d8 la vie des hommes.
- Un des derniers événements, est la mort de M. le comte de Chambord, ce souverain in partibus, qviie-nait à vivre loin de son pays. Un bruit énorme se fait à propos de ce décès, dont on ne parlerait pas ici sans un curieux incident. Aux funérailles de Napoléon III figuraient un certain nombre d’individus en blouses embauchés par un journaliste M. Jules Amigues, et qu’on disait être les représentants des ouvriers français. On fit remarquer avec juste raison que chez nous le travailleur, quand il mène à sa dernière demeure un ami revêt son paletot des jours de fête. Une manifestation du môme genre n’a pas eu plusde succès aux funérailles du comle de Chambord. Les prétendus délégués des ouvriers parisiens étaient des employés de commerce, où des pro-tes du journal le Clairon qui avait organisé le voyage. Pour le travailleur, la monarchie représente les lois restrictives sans pitié, et la prison - la République est la liberté d’association, et les lois clémentes.
- Mentionnons en passant la réunion des Conseils généraux et des Conseils d’arrondissement au sein du Conseil d’arrondissement de Montpellier, un conseiller, M. Rey, a déposé un vœu relatif à l’amnistie des condamnés de Mouteeau-les-Mines, Paris et Lyon. Ses collègues sont parvenus a lui faire retirer son vœu comme inconstitutionnel, il n’importe, nous n’en félicitons pas moins M.Rey.
- De récentes élections ont eu lieu à Paris et en Saône-et-Loire. Ce qui les caractérise, c’est la graude somme d’abstention, A Paris, sur 14,000 votants, 8,000 ont pris part au scrutin. Gela est fâcheux. L’abstention veut dire
- que les choses vont assez bien, et que nul péril n’existant en la demeure, on peut laisser couler l’eau, c’est une idée fausse. D’abord, la forme politique n’est pas parfaite ; tant s’en faut, et tout est à faire au point de vue de la terrible question sociale. Les électeurs devraient y songer. Dans l’arrondissement de la Bourse M. Hiélard, Président de l’Union syndicale des Patrons a été distancé de quelques centaines de voix par un avocat, M. Forest. Pourtant sur une interrogation en réunion publique, M. Hiélard avait dit : Je m’honore de présider l’Union syndicale des patrons, cela me permet de maintenir de bons rapports entre eux et les ouvriers. L’honorable candidat ne serait-il pas digne de siéger à la Chambre ?
- Mais laissons les faits d’ordre politique pour résumer certains documents officiels qui portent bien avec eux un enseignement. Le ministère de la justice vient de publier son compte rendu annuel de la justice civile et commerciale. Nous y lisons que les ventes judiciaires, d’une valeur de moins de 1,000 fr. se sont élevées durant l’année à 1,117,580 fr., mais qu’il y a eu des frais de procédure et autres, s’élevant, à 691,172 fr. Les ventes au-dessous de bf O fr. ont produit "$58,225 fr. les frais se sont élevés à 512,998 fr. Dans le premier cas, le pauvre a dû abandonner plus de la moitié de son bien, dans le second cas, il a tout donné et de plus est resté débiteur. Cela est monstrueux, il est temps que le Parlement avise. D’autres documents officiels nous renseignent, sur la diminution tant pour Paris que pour la France entière, du rendement des impôts indirects pendant le mois de juillet dernier, on est resté beaucoup au-dessous des évaluations budgétaires et certaines consommations comme le sucre ont diminué. A l’octroi de Paris la diminution est à peu près générale : boissons, comestibles, matériaux, tout est atteint. Cela vient après une époque de prospérité, au milieu d’un affaissement qui n’a rien d’inattendu, les vaches maigres succèdent toujours aux vaches grasses. C’est pendant les époques de prospérité qu’il conviendrait de décharger les populations des impôts de consommation qui les écrasent. On ne sait pas le faire, puis on s’avise de compter sur elles pour remplir les caisses du Trésor à un instant où la somme de travail fournie par l’industrie est moindre. C’est un assez triste système.
- Nous sommes en pleine saison des Congrès, pourtant, à l’époque où nous sommes arrivés, aucune réunion de ce genre n’a eu de retentissement sérieux. Mentionnons cependant le Congrès des Sociétés de secours mutuels tenu à Lyon. Beaucoup d’efforts ont été tentés à la Chambre des députés pendant la session dernière, pour faire des sociétés de secours mutuels la base d’une caisse de retraite pour les travailleurs. Il ne semble pas qu’on touche au but; pourtant près de 7,000 sociétés diverses, réunissant plus d’un million de membres, sont une grande force. On a entendu au Congrès un député, M. Maze, auteur d’un volumineux rapport présenté à la Chambre sur les caisses de secours. Il a été nommé président d’honneur. Près de lui figuraient trois de ses collègues, MM. Ballue, Brialou et Chavannes. On a proposé des améliorations dedétail à l’organisation actuelle; conseillé la fondation de sociétés de secours mutuels parmi les femmes. Nous signalerons qu’à Paris, il existe des sociétés de secours mutuels comprenant des femmes. Au début du Congrès, le pasteur Dide a demandé que les femmes fussent représentées dans le bureau. Cette proposition a été votée d’acclamation et Mme Tallandier a été priée d’accepter les fonctions rie vice-présidente. C’est le plus saillant de ce premier Congrès national des sociétés de secours mutuels qui sera triennal, et dont la prochaine session aura lieu à Marseille.
- Signalons le deuxième Congrès typographique français, qui s’est tenu à Paris, salle Molière, ou y trouvait des délégués de la province et de l’étranger. L’Algérie était représentée par un relieur de Constanline. Nous constatons avec regret que les typographes français se montrent toujours jaloux de l'introduction des femmes dans les ateliers de leur profession. Divers Congrès ouvriers apparaissent à l’horizon, notamment celui du
- p.599 - vue 599/832
-
-
-
- 600
- LE DEVOTE
- parti ouvrier. On sait que malheureusement ces réunions pèchent par le defaut de délégations précises l’organisation anglaise si elle existait en France permettrait seule de tenir des véritables assises ouvrières,ayant comme au delà de la Manche une grande influence sur l’opinion publique.
- Il est impossible de ne pas reconnaître que le monde du travail sort de plus ea plus de cet état d’insolidarité que lui imposaient les monarchies, Il y a là un mouvement qu’il faut suivre rie près pour l’encourager,comme pour empêcher les reculs. Oo a beaucoup remarqué un récent article de VEconomiste Français sur les boulangeries coopératives. Ceux qui étaient mêlés au mouvement sociétaire de la fin de l’empire, ont pu avoir là des . nouvelles de la célèbre boulangerie de 1 île de Rtaé, fon- j dée à la Flotte par M. Emile Magué, propriétaire.Toutes j les communes de l’îie ont leurs boulaugeries coopératives. Ges fondations ont gagné le Continent et se développent dans les Charenles. C’est avec un capital de 1,000 francs que îa Société fondée par M. Magué a donné le signai de ces organisations éminemment utiles.
- A côté du progrès, notons les défaillances; l’abstention aux élections politiques s’explique dans une certaine mesure, mais les travailleurs sont blâmables de laisser aller à Volo leurs institutions à peine naissantes, ("est ainsi qu’à la dernière assemblée extraordinaire de la Chambre syndicale, les ouvriers du bronze parisien, ou a dû se séparer faute d’uu nombre suffisant de volants. D’autre pari, il faut regretter que l'installation du conseil des prudhommes de Lille, n’ait nu être effectuée il y a quelques jours par suite de la démission de tous les prudhommes patrons. Les prudhommes ouvrier.', ont adre-sô au ministre du commerce une requête pour demander une disposition législative qui permette en pareil cas de procéder quand môme à la formation du bureau, il importe que le tribunal de conciliation entre le travail et le capital ne chôme jamais.
- Une organisation nouvelle qui est un fait accompli et qu’il faut signaler, puisque nous n’en sommes pas encore là chez nous, c’est celle de la société d’assurance, contre les accidents du travail fondée en vertu d’une loi du 18 juillet dernier en Italie. L’Etat n’y coopère en aucune façon de ses deniers, c’est le côté vicieux de cette loi assez bien conçue quant au reste.
- Terminons ces faits divers en citant la voyage en Algérie d’une délégation de la municipalité parisienne chargée d’acheter des immeubles ruraux où l’on installera les enfants abandonnés de Paris. On contribuera ainsi à la colonisation, en même temps qu’on enlèvera au vice des conscrits. C’est une double opération qu’il faut encourager.
- Rien de mieux que de rédiger la chronique du bien, il faut toutefois reconnaître que les événements.les plus dignes d’attention sont ceux qui impliquent l’union entre les peuples la cessation, des haines nationales, et tendent à faire de nous tous des coopérateurs dans la mise en valeur par le travail du globe qui est notre héritage commun- Dans cet ordre d’idées citons les deux fêtes données par U presse parisienne dans le jardin dos Tuileries pour les pauvres de Paris et pour les victimes d’Isehia. L’effet a été très grand, eu Pâlie. On a parlé plus haut du congrès des typographes, il n’y avait pas seulement que des délégués français, mais on y rencontrait des représentants des fédérations Italienne et Espagnole, qui ont leur siège à Rome et à Madrid. Par contre, 11 faut signaler les choses regrettables qui sont la négation de l’idée que nous venons de soutenir.
- Depuis quelques semaines dans tous les engagements conclus entre la Ville de Paris et les entrepreneurs des travaux publics on insère une clause principale, interdisant l’emploi d’ouvriers étrangers, la non observation de cette clause, amènerait la résiliation du contrat. Vainement on a émis aù conseil municipal on a émis cette idée qu’il fallait admettre l’emploi d’étrangers pour un dixième, la. majorité a passé outre, il faudrait tout au moins se souvenir qu’à L’étranger ge trouvent des travailleurs français, qui peuvent être victimes de représailles. Après l’amour de la famille, doit venir celui de
- la patrie, puis celui de l’humanité, il n’est pas de senti ment plus élevé que celui de Punitéismo.
- A. M. F.
- ILo», 01éma.©aîee opportsmtsrte. — M. Mortn-Feuillée vient de faire écrire la lettre suivante pu r(4~ ponse aux démarches que M. Giard aidé de son collègue M. Giraid avait faites en faveur de MM. Maillard *eî Dehont, condamnés a quatre mois de prison poufe* avoir cherché à abolir le travail au m<xrchandag e dans les mines de la compagnie d’Anzin.
- ministère Paris, 12 septembre 1883.
- de la
- JUSTICE
- et
- DES CULTES
- Monsieur le Député,
- Vous avez appelé la bienveillante attention de M. Je Garde-dos-Sceaux sur les nommés Maillard Pierre" et Dehont Pierre, condamnés le 13 juin 1884, par la Cour de Douai, à 4 mois d’emprisonnement pour entraves à la liberté du travail.
- Un ouvrier, qui avait refusé de céder aux ordres de U Chambre syndicale de mineurs de la La Sentinelle, s'ôtant présenté dans un cabaret. Maillard s’élança sur lui en disant qu’il allait le démolir», pendant que Debout portait au môme individu des coupa d'une extrême violence.
- J’ai le regret de vous informer qu’en présence de la gravité de ces faits, il n’a pas paru possible de provoquer une mesure de clémence en faveur des sus-monnôs,
- Agréez, etc.,
- Le Directeur des affaires civiles ei criminelle,
- R. Gonse.
- On se rappelle que M. le président Grévy auquel M. Giard s’était adressé d’abord avait répondu qu’il renvoyait sa lettre au ministre de la justice en le priant d’examiner 1 affaire avec la plus grande bienveillance. On sait maintenant quelle est ia bienveillance que les ouvriers peu vent attendre de ce prétendu réformateur des tribunaux. Da tout le procès, M. Martin-Feuillée n’a voulu retenir que l'acte d’accusation haineux et passionné des sieur Gheerbraut et Breton, La sympathie que le président de la République désirait montrer envers les ouvriers mineurs s’est changée en ri gu uc en passant par les bureaux du ministre de la justice. M. Martin-Feuillée avait une belle occasion de montrer qu’un ministre républicain doit être un médiateur indulgent dans les conflits qui surgissent trop fréquemment entre le caoital et le travail. It a oublié qu’on doit pardonner à ceux qui n’on pas eu le bonheur de recevoir les bienfaits d’une instruction compté e à ceux qu’un dur labeur retient dix heures par jour dans les entrailles de la terre. La foi solide que les travailleurs des mines ont en la République ne s’est pas ébranlée mais ils reconnaîtront une fois de plus combien le mi-nist e oppoitunisle qui. tient en main nos destinées est loin de réaliser l’idéal que nous nous faisons d’un gouvernement vraiment et sincèrement républicain.
- Rien n’est plus banal,assurément, que de répéter que les autoritaires plagient l’Empire. Cependant, c’est la seule réflexion qui vienne en face de chacun de leurs actes.
- Nous n’avons pas encore les communiqués officiels. Mais nous avons déjà les démentis officiels, transmis sous une forme qui conviendrait assez à la Russie.
- Pour peu que la campagne entreprise à propos de trois ou quatre feuilles à scanpale grot-sise, — et l’on n’épargne rien de ce qui peut la faire grossir, — nous ne désespérons pas devoir modifier avant peu la loi du 29 juillet, afin de resserrer les bâillons dont la presse est dotée.
- Il est clair que le régime auquel on veut nous soumettre c’est celui qno l’Empire lui-même u’av> t fias pu maintenir jusqu'au bout, le régime du silence.
- p.600 - vue 600/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 601
- Le cabinet prétend comploter toutes ses petites affai- j res dans le mystère le plus absolu, dans le huis-clos le plus complet.
- Il repousse tout ce qui pourrait l’obliger à parler, à éclairer le pays. Il repousse le Parlement, il écarte la presse. Il crie insolemment à tous ceux qui ont droit de voir et de savoir :
- « Relirez tous de là. Ce ne sont point vos affaires. Vous me gênez avec vos regards curieux.»
- Nous ne sommes point surpris de cette attitude, et encore moins affligés. Il était bon que las plus intrépides défenseurs de la Constitution prissent soin de fournir eux-mêmes cette démonstration à ceux qui prétendent découvrir dans la Constitution les bases du self-government.
- Le voilà le self-government. Des complications sont nées qui peuvent nous conduire aux plus soties aventures, aux guerres les plus inutiles et les plus stupides.
- On met néanmoins le Parlement de côté. On ne veut pas que les représentants du pays soient appelés à connaître ces questions. Et si la presse fait son devoir en apprenant au public ce qu’elle sait, on la traite d’effrontée.
- Od lui dit qu’elle rêve, qu’elle divague, qu’elle est ivre, que rien de ce qu’elle raconte ne s’est jamais passé.
- Alors que s’est-il-ionc passé ? On ne le dit pas. On n’aurait garde de le révéler. Ce serait manquer aux pria cipes de ce régime de silence que l’on considère comme le seul digne "d'un gouvernement sérieux.
- Démentir ce qui se dit. ne pas dire ce qu’on fait, tel est en deux mots le secret d’être un grand politique, suivant la méthode autoritaire.
- Nous n’a^ons pas besoin de- rappeler combien un pareil régime est funeste au pays. Tout le monde le sent, tout le monde le voit.
- Une fois encore nous devons dire, — ce que nous serons encore dans l'obligation de répéter pendant bien longtemps, mais rien né nous lassera : — la véritable garantie de vie pour la République réside dans une application de plus en plus large des principes républicains. M. JulesFi-rry et tout le parti opportuniste qui repoussent cette application ne sont pas républicains.
- ALSACE-LORRAINE
- On télégraphie de Strasbourg, le 11, à la Gazette de Francfort :
- Il ressort d’informations prises à une source digne de foi que, jusqu’à ce jour, on n’a pas lancé d’accusation de haute trahison contre M. Antoine, député de Metz au Parlement allemand.
- ITALIE
- Nous lisons dans Vltalia militaire :
- « Les difficultés entre ITtalie et le gouvernement marocain viennent d’être complètement aplanies.
- « A la suite des dernières négociations, la place de Tanger a salué solennellement, par des coups de canon, le drapeau italien.
- « La seconde division de l’escadre, aussitôt après avoir répondu au saint, est parti pour Gibraltar. Du Gibraltar, elle se rendra à Garthagène pour se réunira la première division.
- « Toute l'escadre se mettra alors en marche pour Pa-lerne. »
- TURQUIE
- Le Yahit, organe officieux de Constantinople confirme que le gouvernement impérial n’a pas donné son assentiment au projet de la création d’un canal en Palestine. Des instructions en conséquence auraient été transmises au gouverneur général de Syrie.
- Tout au contraire, suivant une dépêche de. Londres adressée à l’Agence Havas, en date du 13 septembre, la commission chargée des arrangements préliminaires pour le projet de construction d'un canal parla va! ée du Jourdain vient de recevoir, de son agent à Constantinople, une lettre annonçant que le sultan consent à faciliter la réalisation de* cette entreprise. Deux ingénieurs ont déjà été engagés pour faire les études nécessaires. Ou a aussi demandé à l’amirauté anglaise d’expédier au golfe Acaba (mer Rouge) un navire destiné à recueillir îcs observations.
- AUSTRALIE
- Le journal Melbourne A rgus annonce que la Chambre des représentants de la Nouvelle-Zélande vient d’adopter une résolution invitant le gouvernement anglais à proclamer sa souveraineté sur toutes les îles de l'océan Pacifique qui ne sont ni protégées ni occupées par d’autres puissances, car l’occupation de ces îles par une puissance étrangère pourrait causer un grave préjudice aux intérêts de l’Australie.
- CHINE
- Il règne-encore une grande excitation à Canton. Des placards approuvant l’a lia que dont la colonie a été l’objet sont affichés sur les murs et invitent la population à détruire à la première occasion ces démons d’Européens et leurs propriété.
- Les Chinois attendent le résultat du jugement d’On-gan, le douanier accusé d’avoir tué des Chinois dans une rixe. Si! est acquitté, ce qui n'est pas improbable, car les charges qui pèsent contre lui ne sont pas prouvées, li y aura certainement de nouveaux troubles.
- Tous les consuls s’accordent à dire que la situation e'-t très grave et que l'avenir est sombre pour la colonie européenne. Actuellement la guerre est presque ouverte entre elle et la populace de Canton, et la présence des navires de guerre sera longtemps nécessaire pour protéger les concessions.
- Qua torze établissements, à savoir dix anglais, un français, un américain et deux allemands, ont été entièrement brûlés.
- Deux comptoirs anglais, uo allemand et un autre appartenant a un françài ont, été saccagés.
- Les consuls ont envoyé une note identique au viee-roi, le rendant responsable des incendies et du pillage, qui sont dus, disent-ils, au retard qu'il a mis à envoyer des troupes dès qu’il a été averti de l’attaque. Le vice-roi n’a pas répondu, et on me dit qu’il est très perplexe parce qu’il est incertain de l’appréciation de la cour de Pékin louchant sa conduite.
- Les domestiques chinois de la concession se sont admirablement conduits et ont montré le plus grand dévouement. Au risque de la vie, ils ont sauvé tout ce qu'ils ont pu.
- Trois Chinois ont été arrêtés en flagrant délit de pillage; ils sont enfermés dans la pûson du consulat anglais avec le macaiste qui a été la cause première de l’attaque.
- JAPON
- Le dernier courrier du Japon nous apprend qu’un in -cendie a détruit en grande partie la prison do Mires- ' hima. Soixante-el-un détenus ont été brûlés vifs et cent cinquante au lies ont été plus ou moins grièvement blessés. Pendant la confusion générale, cent vingt prisonniers se sont enfuis.
- Yoici l’énumération des forces chinoises prêtes à outrer immédiatement en ligne :
- 17,000 hommes sont œa-sés à Pakoï, 4,000 à Moukaï, En hmt jours, ils peuvent être devant Ilaidzuong. En outre, 12,000 hommes de troupes régulières, appartenant
- p.601 - vue 601/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- &
- au corps d’armée de Yunnan, sont campés à (rois jours de marche de Laokaï, prêts à descendre le fleure Rouge et a donner aux Pavillons-Noirs l'impulsion et la direction qui leur manquent pour devenir des adversaires dangereux. Hanoï est défendu par 5,000 hommes, et 7,000 Pavillons-Noirs empêchent le général Bouët de prendre l’offensive. Une armée chinoise de 33 0U0 hommes armés de fusils à tir rapide venant renforcer les 15 ou 18,000 Pavillons-Noirs qui nous tiennent enfermés dans les places du Delta déchaînerait contre nous tout le pays, que nous n’aurions plus qu'à évacuer, à moins d’y envoyer d’un seul coup 20,000 hommes.
- * -¥ ¥
- Un nouvel exploit «le M. Bismarck. —
- Le coup était prévu depuis longtemp.
- Ne pouvant amener les électeurs de Metz et de Thion-ville à élire des conseillers municipaux agréables au vainqueur, M. de Bismarck vient de prendre une décision qui tranche radicalement la difficulté.
- A partir du l*r janvier prochain, les ordonnances qui exemptaient les autorités municipales des deux villes lorraines de l’obligation de se servir de la langue allemande dans l’exercice de leurs fonctions, cesseront d’avoir torce de loi et l'usage de l’allemand sera rendu obligatoire.
- La langue de Goethe étant aussi peu familière aux habitants de Thionville qu’à ceux de Metz, la décision du chancelier allemand supprime virtuellement les assemblées municipales des deux villes, comme celle de Strasbourg a été supprimée au lendemain de la guerre.
- Nous le disons plus haut : le coup était prévu. Après l’interdiction de l'usage de la langue française dans les écoles et à la Délégation, on ne pouvait faire moins que de l’irterdire dans les conseils municipaux de la Lorraine.
- M. de Bismarck a une haine mortelle pour la vieille langue du paye messin. Mais tout autre chose est de ne l’aimer pas et de la faire disparaître complètement. A moins,— ce qui ne serait guère étonnant de la part de l'Allemagne, — qu'on n’en interdise l’usage dans les familles et qu’on installe à chaque foyer un inspecteur chargé de surveiller l’exécution des ordres du chancelier.
- CELA NE PRESSE PAS
- Il y a tant de choses à faire, « allons au plus important, la question de la femme viendra plus tard. ». Ainsi parlent une foule de gens, et l'on ajoute: « Laissez donc, que la femme ait ou non ses droits, cela ne changera pas la face du monde.»
- Voilà où est l’erreur, cela changerait la face du monde ! Vous vous croyez en pleine lumière au xix« siècle ; vous entrevoyez des horizons immenses, vous défrichez le champ aride de la science, vous repoussez les superstitions antiques, vous avez secoué quelques anneaux de la chaîne séculaire, et couvrant de fleurs les autres anneaux, vous bouchant les oreilles pour ne pas entendre le bruit du fer, vous vous écrie/ radieux :
- « Le soleil brille, nous sommes libres, marchons !»
- Mais voilà que, sous vos pieds, l’orage gronde sourdement. Vous voulez marcher : sur votre route les cailloux s’amoncellent, c’est que vous n’avez pas pris soin de la déblayer votre route. Vous vous ser-
- vez d’un instrument que vous ne connaissez pas. Vous avez vu les gros rouages de la machine, et les petits ressorts, les vrilles délicates, vous ne les avez pas aperçus. C’était l’essentiel à soigner, car depuis les progrès de la mécanique, de même qu’il suffit d’un homme parfois pour mettre en branle une immense machine, il suffit aussi du dérangement d’une cheville pour renverser tout l’édifice.
- Voulez-vous nous laisser vous dire ce que nous semble l’édifice social ? une masse de grosses charpentes qui n’ont pas de ciment. La pierre paraît solide ; mais, sans ciment, rien ne tient.
- Vous avez fait des femmes le ciment, et vous l’avez oublié. Alors, de la femme méconnue est née la victime, et toute victime est un danger, même lorsqu’elle n’est pas un remords.
- Vous avez placé vos compagnes hors de votre pensée, et elles n’ont pu être longtemps vos compagnes.
- Vous en avez fait des objets de plaisir, des jouets, mais ces jouets-là avaient été nos mères et devaient être celles de vos enfants; ces jouets-là vous avaient élevés, et comme vos pères leur avaient bandé les yeux de l'intelligence, l’obscurité vous avait gagnés.
- Vous ne vous apercevez pas qu’eux et vous, vous travaillez contre vous mêmes, en vous souciant peu de travailler pour elles.
- Vous trouvez commode de prendre l'instruction et de vous en faire une carrière lucrative. Vous trouverez commode de dire : ma femme ne comprendrait pas, cela ne regarde pas les femmes, afin de voir près de vous une serve au lieu d’une associée, ou quelquefois d’un juge ; vous trouvez commode de la prendre délicatement comme une petite fleur et d’en aspirer le parfum jusqu’à ce qu’il vous ait lassé ou qu’il n’y en ait plus, vous trouvez aisé de vous dire très fort en lumières et en politique ; mais très faible en moralité.
- Puisqu’il faut que la jeunesse se passe et qu’un homme ne peut pas vivre régulièrement comme une femme (on l’entend dire tous les jours), que voulez-vous y faire?
- Il faut bien qu’il y ait des jeunes filles trompées. Si elles n’était pas trompées, elles ne céderaient pas, et il faut qu’elles soint ignorantes afin d’être trompées ; il faut bien qu'il y ait des petits enfants abandonnés qui meurent au bout de quelques jours. — Qu’est-ce que cela fait? la terre ne serait pas assez grande, on a déjà tant de peine à vivre ! — Il faut bien que d’autres élevés à la diable, aillent peupler les bagne pour ne pas troubler la société (en admettant du moins que le moyen soit bon, ce que
- p.602 - vue 602/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 603
- nous contestons absolument). Il est tout juste que ceux, en grand nombre, heureusement, que les mères élèvent, grandissent sans nom et sans honneur, et ne connaissent pas même leur père 1 II est tout juste que ce père là soit honoré, salué, riche, pendant que la mère s’est tuée à la peine, et que l’enfant lutte contre toute les difficultés de la vie ; il est juste que la dot de la femme appartienne à son mari, et que, lorsque son maître lui refuse le pain quotidien, la femme souffre et meure ; il est tout juste que si elle se jette dans les bras d’un autre homme, elle soit sévèrement châtiée, pendant que son mari peut, à son gré, se jeter dans les bras de dix autres femmes.
- Mais il est tout juste aussi que la société branle, parce que les hommes sont mal élevés, parce que les femmes sont écrasées sous l’ignorance et l’oppression ! Il est tout juste que les hommes faisant seuls les lois, les fassent pour eux contre les femmes, partant les fassent iniques. — Quel avenir pourrait avoir une société régie par des lois iniques. •— Il est tout juste que la famille se dissolve, et que, sous ses ruines, éclosent la misère et la prostitution !
- Les prostituées femmes restent dans la boue du chemin; mais les prostitués hommes grandissent, écrivent, plaident, jugent et souvent gouvernent.
- Et vous appelez cela la lumière ! Mais, comme on dit en Bretagne, la chandelle est restée presque toute sous le boisseau.
- Et l’on dit que ça ne presse pas !
- Eugénie Pierre.
- Les personnes désireuses de se joindre à nous pour défendre la cause de l’indépendance féminine, voudront bien s’adresser, 23, rue de la Marseillaise, à Vincennes.
- LA SAGESSE ANTIQUE (1)
- XXXVI
- Rétribution frelon les* œuvres
- Zoroastre consulta Ormuzd : lorsque le Juste meurt, où va son âme ?
- Ormuzd répondit : L’âme jouit du bonheur, selon tout ce que l’homme a fait dans le monde pendant sa vie. L’âme de l’homme juste est dans le monde, dans les arbres odoriférants, elle en sent le parfum, comme si elle avait un corps ; alors paraît avec éclat son (kerdar) vivant, sa propre loi, avec un corps de fille pure, toute éclatante de lumière.
- L'âme de l’homme juste lui dit : Qui êtes-vous?
- Elle lui répond : Je suis votre propre loi ; je suis votre * chercher ce qui est pur », votre « penser pur », votre « parler pur », votre « agir pur » selon ce que vous avez fait, selon que vous vous êtes appliqué à chercher le bien, je suis maintenant pure, triomphante, à l’abri de toute crainte. Vous avez fait du bien à l’homme juste qui habitait près de vous, à celui qui venait de loin, c’est pour cela que je suis éclatante de lumière.
- Tout recevra le prix de ses œuvres : le méchant comme l’homme pur et dévoué à la parole d’Ormuzd.
- Zend-Avesta.
- L’homme naît seul, meurt seul, reçoit seul la récompense de ses bonnes actions, et seul la punition de ses méfaits.
- Manou.
- Chacun sera traité comme il aura traité les autres
- Celui qui ferme l’oreille au cri du pauvre, criera
- lui-même, et ne sera point écouté. ,
- Proverbes.
- Que votre main ne soit point ouverte pour recevoir, et fermée pour donner.
- Ecclésiastique.
- Donnez, et on vous donnera; on vous versera dans le sein une bonne mesure pressée et entassée, et qui se répandra par dessus; car on se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servis envers les autres.
- Saint-Luc.
- Lorsque vous donnerez l’aumône, ne faites point sonner la trompette devant vous , comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues, pour être honorés des hommes. Je yous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense.
- Mais lorsque vous faites l’aumône, que votre msin
- gauche ne sache point ce que fait votre main droite.
- Saint-Mathieu.
- Toute âme sera rétribuée selon ses œuvres. Il y a des degrés pour tous, degrés analogues à leurs œuvres.
- (A suivre) Koran.
- PIERRE MORIN OU L’IVROGNERIE01
- [Suite)
- L’ivrogne grommela, jura, tempêta; mais le vin le travaillait si fort, qu’il s’endormit dans un fossé.
- (1) Voir Je Devoir depuis le24 décembre 1882, exceptés les N<>s des 28 janvier, 27 mai et 8 juillet 1883
- (1) Tous droits réservés.
- p.603 - vue 603/832
-
-
-
- 604
- LE DEVOIR
- Le patron sq rendit ensuite à l'atelier ; il signifia à Louis Terterin que, pour rester à la fabrique, il fallait cesser toutes relations avec un pareil drô e. Louis, flagorneur par nature, assura M. Edouard que c'était bien contre son gré qu’il avait renouvelé connaissance; que du moment que ça déplaisait à l’excellent M. N' roy, il ne le verrait plus, et môme .l'engagerait à sortir du pays. Sous ce prétexte, il fut le soir trouver Morin, qui cou. cb ait auprès d’un pailler. «Ah ça, double brute, lui dit-il, je te fais venir pour nous amuser, en soutirant doucement i’argeot à ta femme, et tu ta fais remarquer par un tapage du diable! — Brute, brute toi-même, répondit Lierre. Je suis brute, je ne dis pas non,mais pas voleur, comme mon ami Terterin. Ah ! ah ! mon gars, je te connais, va. — Veux tu te taire, animal ! ou je te Sais enfermer. Viens chez mon oncle ; nous causerons mieux : il est malade. Il n’y a à côté de lui. que la Julie, une idiote ; nous ne serons point gênés. »
- L’énergie du misérable était déjà tombée. Ii suivit le neveu, qui aurait bien voulu voir son oncle en terre, pour en hériter. Aussi, Jerson, qui s’en méfiait, cachait son boursicot avec grand soin ou le portail sur lui. Les vêtements qu’il avait quittés pour se mettre au lit avec la fièvre avaient été montés au grenier sans qu’il y' fît attention. Julie venait de profiter d’un petit instant de mieux pour les laver à la rivière. Elle était en train de les secouer et de les battra quand Annette, la femme de chambre de Mme Noroy,- s’approcha en lui disant : « Prenez garde, Juli'1 ; vous laissez tomber des papiers dans l’eau * La servante s’empressa de les retirer. « Tiens, fit Annette, c’est un billet de banque de cent francs. — Ça vaut cent francs, ce bout de chiffon ? dit la Julie d’on air niais. Parlez-moi de bons écus de cent sous qui sonnent; mais ça, je n’en dirais pas un grand merci. — Vous auriez tort ; faites-le sécher, et rendez-le à M. Jerson. C’est le numéro 27, juste mon âge. »
- Là-dessus, la jeune fille s’en alla, et la pauvre idiote mit le papier au soleil. Louis et Morin arrivaient comme elle ie repliait. « Eh! monsieur Terterin, cria-t-elle, regardez donc la drôle de monnaie qu’a votre oncle. » La gars dressa l’oreiiie et s’approcha. « Eh! eh! fit-il en lui-même, c’est un bilL t de cent. Fichtre ! j’en ai un de vingt que le patron vient de me donner. Si je pouvais faire un échange, ça serait un fameux tour, et cette bête de Julie n’y verrait que du feu. Tiens, Morin, fit-ii tout haut, prends-le un moment, que je voie si j’ai mon porte monnaie. »
- Tandis que Morin le tenait sans le regarder, Louis prit lestement daus sa bourse celui de vingt francs. « Allons, fit-il, rendons le billet à la Julie. » Et faisant, mine 'de le reprendre à son camarade pour l’examiner, il opêrala substitution et le lui rendit. Pierre le tendit machinalement à la servante en lui disant : « Tenez,en voilà pour vingt francs.—Vingt fraucs 1 riposta la domestique; Mu® Ànnette m’a dit qu’il en valait cent. — Elle s’e.-t moquée de toi, répondit Morin. » Et il n’en fut que cela.
- Quant à Terterin, ii se pensa : « Puisque Annette l a eu entre les mains, je lui mettrai la chose, sur le.dos si on s’aperçoit du changement. Qui ne risque rien n’a rien. » Et suivi de Pierre, ils entrèrent au cabaret, au lieu d’aller chez l’oncle.
- Arrivée à la maison, Julie donna le papier au bonhomme. A peine l’eut-il regardé qu’il s’écria: « Misérable! tu m’as volé. — Oh ! maître, répondit l’innocente en pleurant, je suis niaise, c’eA vrai; mais je suis honnête. — As-tu montré ce bille! ? — Oui, à Mlle Annette. — Oh ! fit Jerson, je me suis toujours défié de cette petite rusée; je vas me plaindre à son maître. »
- Et sans rien vouloir écouter, il appela M. Noroy qui passait et lui raconta son affaire. « Gela me surprend, répondit ce dernier; je n’ai jamais eu lieu de douter de sa probité; ma femme l’a élevée. Enfin, nous l’interrogerons. — Ecoutez donc, interrompit la Julie, il y a encore ie neveu à notre maître et son camarade Morin qui l’ont regardé. — Il faut savoir la vérité, appuya le manufacturier; suivez moi. « Et tous trois s’acheminèrent vos les ateliers, même Jerson, clopin dopant, appuyé sur son bâton.
- M. E Iouard appela Annette dans son cabinet «An-nette, dit-il bru - que .lent, vous avez vu le billet qu’avait Julie; de combien était-il ? — D *. ceüt fran ;s, monsieur.
- — De cent francs ! vous êtes bien sûre ? — Oui, monsieur, et même il portait le numéro 27. — Gomment se fait-il alorc- que celui qu’elle a rendu à son maître ne suit que de vingt ? — Je l’ignore; mais il était bien de cent francs. — N’importe, reprit le patron, en la regardant en face, l'on vous accuse do L’avoir changé. — Moi ! s’écria la jeune fille avec effroi. — Vous. -— Oh ! mon Dieu ! quel terrible malheur ! Je suis innocente. — Ça n’est pas elle, interrompit la Julie; j’ai toujours eu ies yeux dessus; c’est le même qu’elle m’a rendu. M’est avis qvre c’est le mari à Mme Morin qui a fait le coup. Il y avait dessus des images bleues qui ne se ressemblaient plus quand cet homme me l'a rendu. »
- On envoya chercher Morin et Terterin. Le premier en trébuchant; le second avec son air souple et poli.
- « Morin, demanda M. Noroy, vous avez .substitué au billet de cent francs celui de vingt. — Moi ! répondit-il en bégayant, moi ! des billets de cent et de vingt; connais pas. Je n’ai sur moi que dix sous; c’est ce richard de Louis q ;i en possédait des billets. C’est un ladre; il n’a jamais voulu me payer du cognac, et pourtant il m’avait dit : Change mon billet au cabaretier, tu auras trente sons pour toi ; puis il ne m’a donné qu’une méchante tasse de café de trois sous. — Vous entendez, Terterin, dit M. Noroy. — Oui monsieur, j’entends; mais peut-on croire au dire d’un homme dans cet état ? Je l’af vu changer du papier chez le père Lucas du café du Nord ; il vous le dira. Il a rêvé 1 histoire qu’il raconte. Je lui ai vu le billet dans les mains, et je lui ai dit de le rendre à Julie. »
- M. Noroy voyait avec peine la tournure que prenaient les choses, rapport à Morin; mais Annette, ne pouvait non plus rester sous le coup d’un soupçon ; il fa.lait que la vérité fût connue. On alla chef cher le père Lucas, qui apporta un billet portant ie n° 27. Le doute ne pouvait plus être permis : un vol avait bien été commis, mais par qui ? Un gendarme entré dans le cabaret s’avança.
- « Faites excuse, monsieur Noroy, dit-il. Je causais avec Lucas quand on a parlé d’argent volé; ça me regarde je suis venu avec lui. » On lui expliqua ce qui se passait. Après avoir réfléchi, le gendarme ajouta : * Les charges qui pèsent sur Morin ne me permettent pas de le laisser en liberté. Je vais le surveiller jusqu’à ce que la justice soit informée et décide ce qu’il y a lieu de faire. » Rosalie, instruise de tous ces bruits, .arrivait dans la plus grande inquiétude. Sou mari fut interrogé par le juge de paix qu’on avait prévenu; personne ne douta qu’il y eut un autre coupable. « Vous comprenez, fit le juge que je suis obligé de sévir. Get ivrogne est dupé, c’est positif, mais lés charges sont accablantes contre lui. Il a eu le billet entre les mains, il l’a changé. Je ne puis qu’emmener Terterin avec lui et tâcher de faire sortir la vérité de leur interrogatoire. »
- Le désespoir de Rosalie et de Marie fat terrible. Leur bonne réputation, il ne leur restait que cela,, et le misérable leur enlevait encore. Etienne faisait inutilement I mpossible pour leur donner du courage : la mesure de la peine débordait.
- IV
- Après 15 jours d’emprisonnement, Terterin fut reconnu pour le seul coupable, et condamné à une année de réclusion. Morin reçut une verte semonce du tribunal, qui l’engagea à veiller sur sa conduite.
- « Voilà disait le père Pichon où nous conduit l’ivresse ; En nous ôtant la raison, elle nous met à la discrétion du premier fripon venu. » . ,
- Tout le monde, par de bonnes paroles, fit voir a la Morin, qu’elle n’avait rien perdu dans l’estime publique ; malgré cela le chagrin l’écrasait : « on a prouvé son innocence aujourd hui, disait-elle , le pourra-t-on demain ? et le nom de ma fille sera déshonoré et son bonheur perdu ! je dois faire abandon de mes désirs, quitter cette maison hospitalière cl fuir loin du pay.t;. » En vain le père Pichon lui pariait du mariage de leurs [ enfants, rien ne pouvait la consoler ; elle redoutait tou-
- p.604 - vue 604/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 605
- jours l’arrivée de Morin. Heureusement M. Noroy était \ ua hrave cœur et pour sauver cette mère il résolut d’employer son influence pour éloigner son mari. Tour à tour, par la persuasion, les mémoires, l’assurance d’une pension il obtint do Pierre rie s’expatrier.
- Quand Rosalie .apprit ce départ, sa reconnaissance fut profonde et sa joie fut immense; un non sel horizon s’ouvrait devant elle; en effet bientôt Marie, dont la santé s'éiait altérée dans la lutte, reprit ses belles couleurs en voyant sa mère plus tranquille; et avant la fia de l’année elle épousa le jeune serrurier.
- Mon cher enfant disait hier le sieur Pichon en faisant sauter un petit garçon qui riait joyeusement : « Ne bois jamais à t’ennivrer* le vin c’est terrible, il peut mener au crime. » Et le gros joufflu de manger de caresse le vieux grand’père tout attendri de ses baisers.
- Mme Destriché.
- REYÜE SCIEHTIF1QDE
- M. »T*i*i«£ses'â et l’otoservation. «le l’éelip&e dn O mdi dernier à Plie Caroline
- Depuis quelques années la France est décidément entrée dans la voie des explorations scientifiques. C’est à la République que nous devons ces progrès, car rien ne fut plus contraire à l’esprit du régime impérial que ces sortes d’expéditions qu’on regardait comme de l’argent dépensé en pure perte. C’est, à coup sûr, le plus beau rôle de la marine, en temps de paix, .que de conduire ainsi le pavillon de la France à la conquête scientifique du monde. Elle l’a, du reste toujours compris, et ses officiers savent apporter, dans cette fonction nouvelle, une énergie et un dévouement au-dessus de tout éloge. Dans quelques jours, la mission du cap Horn va débarquer à Cherboug. L’autre lundi à l’Académie, dans la même séance, M. S. Milne Edwards annonçait le retour du Talisman, qui revenait de faire des dragages et des sondages dans l’Atlantique, et M. Janssen, le plus intrépide de nos savants, à coup sûr, rendait compte du voyage qu’il vient d’accomplir pour observer, de l’autre côté du monde, la dernière éclipse de soleil. Toutes ces grandes choses ne se font pas sans grever quelque peu le budget, mais nos législateurs comprennent qu’il y va de la place de la France dans le monde scientifique, et l'heureux succès de toutes ces expéditions n’est pas fait à coup sûr pour refroidir leur zèle.
- La mission dont M. Janssen avait été chargé à la fois par le gouvernement, l’Académie et le Bureau des longitudes, avait pour but d’observer la grande éclipse de soleil du 16 mai dernier dans tout l’hémisphère, qui devait avoir une durée tout à fait exceptionnelle, et de profiter de cette durée pour essayer de résoudre certaines questions encore pendantes sur la constitution du soleil et sur l’existence dans son voisinage immédiat de ces petites planètes
- dont il a souvent été parié, qu’on croit avoir vues parfois, mais dont l’existance est cependant demeurée douteuse.
- Le lieu d’observation choisi était File Caroline, à 200 lieues au nord de notre belle colonie de Tahiti, en plein Océan. Cette station n’était pas absolument placée sur la ligne que. devait parcourir le centre de l’éclipse, mais celui-ci coassant partout sur la mur, on n’avait pas Te choix. Caroline était encore la terre la plus proche. A la mission française s’étalent adjoints M. Tacchini, directeur de l’Observatoire de Rome, et M. Palisa de l’Observatoire de Vienne, auquel l’astronomie doit la découverte d’un grand nombre d’astres nouveaux. La partie française de l’expédition comprenait, outre M. Janssen, M. Trouvent, astronome attaché à l’observatoire de Meu-don ; M. Pasteur, photographe et un aide. La mission avait été décidée assez tard, il ne resta que peu de temps pour les préparatifs. Il fallut improviser en quelque sorte tout un matériel qu’on pourrait comparer à celui d’an observatoire de second ordre, et qu’il s’agissait de transporter à plus de 4,000 lieues. Enfin, on partit de Saint-Nazaire, le 6 mars, sur le paquebot de la Compagnie transatlantique le Saint-Nazaire..
- Le 27 on abordait à Colon. M. Charles de Lesseps, appelé dans l’isthme par les affaires de Canal, accueillit la mission avec la plus grande courtoisie et s’employa à faciliter le transport du matériel de Colon à Panama.
- Dans ce dernier port attendait le navire de guerre Y Eclaireur, qui avait quitté Callao par ordre du ministre de la marine, pour prendre la mission et la conduire à l’île Caroline. On était alors fin mars, et il restait environ 4.300 milles à faire pour atteindre le but du voyage. La situation était presque critique. M. Janssen obtint du commandant qu’il prit un supplément de charbon en sus des provisions des soutes. Ce charbon fut placé sur le pont. C’est cet approvisionnement supplémentaire qui sauva pour ainsi dire la situation, car on trouva les vents alizés bien faibles dans une région où l’on comptait les avoir frais et bien établis. VEclaireur se dirigea d’abord sur les Marquises pour y faire du charbon, ce qui permit une marche un peu plus rapide vers Caroline. Enfin, le 22 au soir, on était en vue de l’île attendue si anxieusement. Le navire le Hartjorâ, était au large ; il venait de débarquer la mission américaine et s’apprêtait à partir pour Tahiti. Un officier, comme c’est la coutume, vint à bord, et instruisit les nouveaux arrivants des difficultés du débarquement.
- Caroline est une terre basse ; c’est une de ces îles
- p.605 - vue 605/832
-
-
-
- 606
- LE DEVOIR
- madréporiques si nombreuses dans le Pacifique, et qui sont dues uniquement au iravail séculaire d’animaux semblables à ceux du corail. Le soi entier de ces îles n’est formé que de leur polypier sur lequel les vents, la mer, les oiseaux ont jeté une couche de terre végétale. Ces îles ont généralement la forme d’un anneau entier ou brisé, le centre de l’anneau étant occupé par un lac dit Lagon, toujours très peu profond. L’île Caroline représente un anneau brisé : elle consiste en une série d’ilots disposés en couronne et réunis entre eux par des récits à fleur d’eau, sur lesquels la mer déferle contaminent.
- Du reste, où YEclaireur abordait l’île, le mur de corail présentait une lacune fort étroite, à peine suffisante pour le passage d’un canot. Cette passe fut signalée par l’offlcier américain ; et c’est par elle que M. Janssen pénétra dans le Lagon. Il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie par la mission américaine, arrivée seulement depuis deux jours, quoiqu'elle fût partie de Lima deux semaines plus tôt. On n’eut.pas de peine à s’entendre. L’île Caroline contient des gisements assez importants de phosphate de chaux provenant du guano des oiseaux lavé par les pluies abondantes de ces régions. Ce guano est exploité par la maison Houlder frères, de Londres, qui envoie de temps en temps des travailleurs à Caroline et y fait construire pour ses opérations deux châlets en bois. Les astronomes américains les occupaient déjà ; mais M. Hoiden, leur chef, offrit gracieusement l’un d’eux à la mission européenne. Sur cette île déserte où les orages et les pluies diluviennes sont fréquents, cette ressource était des plus précieuses.
- Le point fixé et le lieu choisi pour établir l’observatoire, on commença l’opération du débarquement. Elle se fit ainsi : les caisses étaient d’abord prises par un palan et descendues dans un canot. Quand celui-ci était chargé, on le conduisit à l’entrée de la passe et, par une manœuvre rapide, on l’y faisait pénétrer. Il se trouvait alors dans les eaux calmes du Lagon intérieur ; mais bientôt il était forcé de s’arrêter pour manque de fond. Il fallait alors transborder les caisses dans umplatte calant seulement quelques centimères, et qui, poussée par les matelots marchant dans l’eau, amenait la charge près du rivage. On prenait alors les caisses sur les épaules jusqu’au lieu désigné pour l’observatoire. Pour certaines caisses il fallait jusqu’à quinze et dix-huit porteurs.
- De ces diverses opérations, la plus délicate étaitla traversée de la passe dans les récifs de coraux. La mer y brisait avec fureur, et les récifs dissimulés sous les eaux permettaient difficilement de reconnaî-
- tre la position exacte de l’entrée. Il fallait saisir le moment où le flot, en s’abaissant, montrait la position de l’ouverturô, et profiiter du flot suivant pour pénétrer d’un seul corps, à travers la passe, jusqu’à l’entrée du Lagon. Malgré l’habileté de nos marins, plusieurs canots furent crevés pendant ces difficiles opérations, et des caisses furent mouillées : celles-là étaient mises à part et ouvertes immédiatement, afin d’empêcher les suites de ces accidents. L’opération dura deux jours ,* le 24 au soir, elle était terminée, et YEclaireur repartait, laissant aux ordres de M. Janssen un détachement de 17 hommes, comprenant des timoniers, des ouvriers et des matelots.
- La recherche que l’on avait principalement en vue était la découverte des planètes intramercurielles, et la principale difficulté dans le peu de temps dont on disposait, malgré la longueur exceptionnelle de l’éclipse (cinq minutes ! ), pour explorer les environs du soleil ; mais on devait avoir recours cette fois à la photographie. En photographiant le fond du ciel, autour du soleil disparu, on comptait découvrir les astres qui seraient à une autre place que les étoiles connues ; on aurait à la fois la position et la preuve matérielle de l’existence de ces petites planètes cir* cumsolaires.
- Le moment arrivait. Afin de fixer les droits de chacun, il avait été convenu, à la demande de M. Jaussen, qu’aussitôt l’éclipse observée, chaque observateur rédigerait un rapport succinct de ses obser* vations ; que ces rapports seraient lus en présence de tous, et signés de chacun des membres de la mission.
- Mais le temps semblait peu favorable. Les orages, depuis le débarquement des voyageurs, s’étaient suc* cédé presque chaque jour. Les tentes abritant les instruments étaient enlevées et déchirées, et ceux-là inondés. On était obligé de lutter continuellement pour maintenir le matériel en état de fonctionner. Le miroir métallique du télescope de M. Janssen devait être démonté chaque soir, rapporté à l’habitation et placé au chaud, afin de ne point se tacher par l’humidité. Le matin même de l’éclipse, le 6 mai, un nouvel orage éclatait. Heureusement une embellie permit les observations, et dans des conditions d’autant plus heureuses, que toutes les impuretés de l’atmosphère avaient été balayées par la pluie.
- Les observations faites à Caroline ne paraissent pas favorables à l’existence de planètes intramercurielles ; cependant tout n’est pas dit, et les photographies obtenues devront être étudiées spécialement dans ce but. Mais un autre résultat important est dès à présent, acquis.
- M. Janssen s’était réservé l’étude de la couronne
- p.606 - vue 606/832
-
-
-
- LB DEVOIR
- lumineuse qui onveloppe le soleil à une grande distance et sur la nature de laquelle on était fort peu fixé. Le résultat a dépassé l’attente de l’éminent astronome. La nature du spectre delà couronne prouve qu’il existe, au moins en certains points de celle-ci, une énorme quantité de lumière réfléchie, et qui ne peut l’être que par des matières solides. Il faut donc admettre autour du soleil, et dans les régions de l’espace qui l'avoisinent immédiatement l’existence d’une sorte de poussière planétaire qu’on ne supçon-nait point.
- Le 13 mai, VEclaireur avait reparu pour embarquer la mission et la conduire à Tahiti, où elle fut reçue de la façon la plus honorable et la plus empressée par le gouverneur, le directeur de l’intérieur et les habitants. Les cercles militaire et civil lui offrirent des fêtes charmantes. Tahiti est bien véritablement le paradis de l’Océanie. Mais M. Janssen y fut surtout frappé du désir ardent de développement ’ manifesté par les colons, et des ressources de cette île enchantée. Aussi a-t-il cru de son devoir d’appeler spécialement l’attention du gouvernement sur la nécessité de s'occuper d’une colonie si admirablement placée et si digne de l'intérêt de la métropole, par son dévouement, son énergie et son patriotisme.
- De Tahiti la mission devait se rendre directement à San Francisco; mais M. Janssen ayant appris que l’île d’Hawaï présentait en'ce moment d’importants phénomènes volcaniques, demanda au commandant de Y Eclaireur de faire une relâche aux Sandwich. Arrivé à Havaï il se rendait au cratère de Kiianca, le plus remarquable du monde. Là, dans une nuit passée sur les bords d’un lac de lave en fusion, M. Janssen put constater la frappante analogie qui existe entre les phénomènes volcaniques et ceux de la surface solaire. Il vérifia dans les flammes sortant des laves la présence du sodium, de l’hydrogène et de diverses combinaisons du carbone. M. Janssen, dans ses voyages, a le très grand mérite de ne négliger les intérêts d’aucune science, d'aucun de nos intérêts scientifiques. De sa mission au Japon il a rapporté des squelettes de baleine qui ont enrichi le Muséum d’histoire naturelle; au cratère de Kiianca il a réuni une collection de minéraux et des échantillons de gaz qui offriront sans doute un grand intérêt.
- A San Francisco, la mission assista à la célébration par la colonie française de la fete nationale du 14 juillet, et M. Janssen fut là encore touché du patriotisme qui anime nos concitoyens des rives du Sacramento. Avant de traverser l’Amérique, il voulut avec M. Trouvelot visiter l’observatoire du mont Hamilton qui doit posséder la plus grande lunette du monde. Partout en Amérique, nos voyageurs reçu-
- 607
- rent l’accueil le plus flatteur, et chacun de nous, en France, peut être certain que ces missions officielles confiées aux plus illustres de nos savants ne sont pas inutiles au maintien et à l'accroissement du prestige du nom français.
- L’Académie, on le comprend sans peine, avait écouté avec le plus vif intérêt celui qai était allé la représenter dans l’Extrême-Ouest, comme il l’avait déjà représentée dans l’Extrême-Orient, M. le président Blanchard a été heureusement inspiré en félicitant son collègue, et plus heureusement encore en rappelant qu’il y a treize ans, aux jours les plus tristes, M. Janssen avait mis au service de la science et de la patrie la même intrépidité en quittant Paris à travers les airs, pour accomplir une autre mission.
- Georges PQUCHET.
- „— . " .i—.
- ENCORE UN PÈRE DÉNATURÉ
- Ne nous lassons point de signaler les crimes commis dans l’intérieur des familles sur les enfants, ces pauvres petits êtres sans défense, en butte trop souvent aux coups et aux mauvais traitements de ceux-là mêmes qui leur devaient amour et protection.
- Ces jours derniers a été jugée par la 10* chambre du tribunal correctionnel de Paris, présidée par M. Gressier, une poursuite pour séquestration et violences exercées par un père sur ses enfants.
- Bos est garçon de recettes à l’Union commerciale. Il a trente neuf ans. Dans le courant de 1882 sa femme l’abandonna à la suite de mauvais traitements dont elle était l’objet au domicile conjugal.
- Bos resta seul avec ses deux enfants, âgés l’un de trois ans, l’autre de cinq ans. Il lés séquestra et les brutalisa de telle sorte qu une poursuite correctionnelle fut dirigée contre lui.' r
- Des témoins sont venus affirmer que Bos restait parfois deux ou trois Jours absent de son domicile, laissant pendant ce temps ses enfants sans nourriture. "r"'..... ":*TB T"-îcrm 'r""Qi
- Les pauvres petits étaient quotidiennement brutalisés par leur père. Une dame Benoit aperçut un joTir Bos prenant son plus jeune enfant, Henri, par les cheveux, lui maintenant Ta tête entre ses jambes et le frappant à coups redoublés.
- Sur la plainte des voisins indignés, Bos fut arrêté et les malheureux enfants furent conduits à Ph&spicë des Enfants assistés, où ils sont morts, ces temps derniers, de rougeole, avec complication pulmonaire.
- Après réquisitoire de M le substitut Thibierge et plaidoirie d8 Me Le Barazer, le tribunal a condamné Bos à deux mois de prison.
- Si des femmes, des mères, ainsi que cela devrait être quand il s'agit de délits et de crimes domestiques, avaient siégé dans cette affaire, l’accusé n’aurait pas été quitte pour deux mois de prison. ^
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- p.607 - vue 607/832
-
-
-
- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE
- GUISE (.A.ISNE)
- OUVRAGES DE M. GODIN *
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr.
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et, proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8°. extraite du volume « Le Gouvernement »........................... i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8° broché, avec la vue générale des établisse-
- ments de l’association................. 5 fr.
- Sans la vue...............................4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- • Edition in-8°........................10 fr.
- Edition in-18........................ 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci-dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent. La richesse au service du peuple. . 0,40 cent. La politique du travail et la politique
- des privilèges.............................0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE
- DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret......0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio 1, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LE DEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE CE L’ASSOCIATION DU FAMILISTÈRE paraît tous les gimanches
- France : Un an.........................10 fr. »»
- — Six mois.......................... 6 fr. » »
- — Trois mois........................ 3 fr. »»
- Union postale : Un an..................11 fr. »»
- Autres Pays............................13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- Ier volume broché, 432 pages .... 3 fr. »»
- 2e “ — 464 — ... . 3 fr. au
- 3e — — 624 — .... 4 fr. 50
- 4e — — 832 — .... 6 fr. » »
- 5e — — 864 — ... . 6 fr. »»
- 6e — — 832 — .... 6 fr. » »
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco,
- contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- S^Quentin. — lmp. du Glaneur,
- p.608 - vue 608/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. — nQ 264. Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 30 Septembre 1883
- LE DEVOIR
- REVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau dé Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . Six mois . . . Trois mois . .
- 10 ir. »» 6 »» 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr. »» Autres pays Un an. . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passade des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME SOMMAIRE
- DES
- RÉFORMES SOCIALES ET POLITIQUES
- Produites et défendues par « Le Devoir »
- 1 — Considérer le bien de lu vie humaine comme devant être le principe des lois.
- Protéger la vie humaine.
- Améliorer la vie humaine.
- Respecter la vie humaine.
- 2 — Faire de la liberté humaine la base de la constitution nationale et de toutes les institutions.
- 3 Organisation du suffrage universel. Liberté et égalité de tous les électeurs français
- dans le choix des candidats et dans le vote :
- Par le bulletin de liste nationale pour l’élection des députés ; (autant de noms qu’il y a de ministères) ;
- par le bulletin de liste départementale pour Vélection des conseils généraux ;
- par le bulletin de liste communale pour Vélection des conseils municipaux.
- Utilisation du suffrage des minorités.
- 4 — Egalité civile et politique de l’homme et de la femme.
- 5 — Le mariage, lien d’affection. v Faculté du divorce.
- Mv 6 — Education et instruction primaires, gratuites et obligatoires pour tous les enfants.
- 7 — Ecoles spéciales correspondantes aux grandes divisions des connaissances et de l’ac-
- tivité humaines, gratuitement accessibles à toutes les capacités reconnues.
- 8 — Réforme ,des impôts et suppression des impôts indirects.
- 9 — Etablissement du droit d’hérédité nationale en remplacement des impôts.
- Plus d’impôt du vivant des personnes.
- Les ressources publiques constituées par le droit d’héritage national dans la fortune des citoyens après la mort.
- Hérédité progressive de l'Etat suivant l’importance des successions en ligne directe, des cessions volontaires et par testaments.
- 10 — Droit d’hérédité complète de l’Etat en ligne collatérale a moins de testaments.
- 11 — Organisation nationale des garanties et de l’assurance mutuelles contre la misère.
- 12 — Lois protectrices du travail et de la participation des travailleurs aux bénéfices de la production.
- 13 — Réforme des habitations insalubres.
- Amélioration dans l’architecture des villages
- et des logements ouvriers par la construction d’habitations unitaires ou palais sociaux.
- 14 — Libre échange entre les nations.
- 15 — Abolition de la guerre offensive.
- 16 — Arbitrage international jugeant tous les différends entre nations.
- 17 — Désarmement européen.
- 18 — Les nations maîtresses sur leur propre territoire.
- p.609 - vue 609/832
-
-
-
- 610
- LE DEVOIR
- La répartition de la richesse, ses causes ï. — Sous peine de complète décadence industrielle, il faiit changer notre système d’impôt. — La vie, le temps et les travaux de Robert Owen. — Faits politiques et sociaux. La sagesse antique. — Accumulation et transport de la force. — Le bijou de René. — Causerie scientifique. — Etat-civil du Familistère.
- LA RÉPARTITION DE LA RICHESSE
- SES CAUSE»
- I
- L’iniquité dans la répartition de la richesse est le ver rongeur de l’ordre public. La société sera minée en elle-même et soumise aux convulsions les plus redoutables tant qu’on n’aura pas donné une base équitable d’opération à la répartition de la richesse.
- Notre époque est en travail à ce sujet. Les revendication^ confuses des anarchistes, des révolutionnaires, des nihilistes, etc, peuvent se résumer en ces mots : recherche d’une plus juste répartition de la richesse.
- En Russie, en Allemagne, en Irlande, en Angleterre, en Italie, en France, partout l’injuste répartition des richesses est la cause secrète de la fermentation des peuples, parce qu’elle est la cause principale de leur misère.
- Depuis longtemps la répartition de la richesse est l’objet de la préoccupation des penseurs.
- Depuis longtemps on a dit : A chacun suivant ses œuvres.
- L’évidence de cette vérité n’a pas fait faire un pas à la question d’une répartition plus juste des produits du travail.
- Il ne suffît pas d’énoncer une vérité, il faut en rechercher et découvrir les moyens pratiques de réalisation.
- Jusqu’ici les sources de la richesse ont été mal définies, ses causes mal interprétées ; il serait donc nécessaire de se mettre d’accord sur ce point afin de mieux connaître les attributions qui doivent en être faites.
- Les causes productrices de la richesse sont de deux ordres principaux :
- Les forces et matériaux terrestres et naturels ;
- Le travail humain et les modifications ou améliorations qu’il apporte aux choses de la nature.
- Les matériaux terrestres sont le fonds commun mis à la disposition de l’humanité pour exercer
- l’intelligence et le cœur de l’homme, pour servir à son progrès intellectuel et mpra], en mêmg temps qu’à la satisfaction des besoins dp l’espèce entière.
- Les forces (je la nature sont la puissance gui nous fait vivre, ©elle qui fait fructifier'toqt.es choses à la surface de la terre. La chaleur, la lumière, l’air, l’eau, le feu, etc., sont des forces avec lesquelles la nature fait naître et croître les plantes et les animaux, avec lesquelles elle vient en aide à l’homme dans tous ses travaux. Toutes ces choses, elje les met au service de l’humanité pour le bien commun de l’espèce, afin que chacun en fasse usage et surtout pour que l’homme en fasse l’instrument de son progrès social.
- L’œuvre permanente de la nature se soutient au profit de tous les hommes sans privilège pour qui que ce soit. C’est donc abusivement que quelques-uns peuvent jouir sans partage de cé que la nature donne à l’intention de tous. La terre et ses fruits
- 1 , - i : : T ‘ • ‘ ï
- naturels sont le domaine commun de l’humanité. A ce titre nul ne doit être privé du droit à l’existence que le domaine naturel a pour objet d’assurer.
- Les animaux sauvages en jouissent ; par quel renversement des choses 4© la nature une partie des hommes en serait-elle privée ? Il faut la profondeur d’ignorance et d’égoïsme dont l’homme est capable pour que la société ait pu enlever à l’individu la faculté de pourvoir à sa propre subsistance, sans remplacer le droit naturel par un droit social qui en soit au moins l’équivalent.
- Or, c’est la part de production due à l’œuvre de la nature qui, dans la répartition de la richesse, doit emporter de quoi garantir l’existence à tous les citoyens.
- Non-seulement la justice réclame qu’il en soit ainsi, au nom de l’emploi de forces et matériaux terrestres et naturels appartenant à tous, mais aussi au nom des ressources publiques que la société met avec les forces de la nature au service de ceux qui amassent la richesse.
- Car le domaine public ou social est l’œuvre de tous les citoyens ; il appartient à tous. C’est l’héritage commun que nous tenons de nos prédécesseurs et que nous entretenons par l’impôt; les avantages qui en résultent doivent donc tourner au bénéfice de tous. L’utilité directe du matériel national : routes, canaux, chemins de fer, postes, télégraphes, édifices et services publics, etc.... est assez importante dans la création de la richesse pour que ceux qui en profitent soient redevables à l’égard de ceux qui ne sont pas en mesure d’en tirer parti.
- Pourtant ce prêt, cet abandon de la chose publique
- p.610 - vue 610/832
-
-
-
- LS DEVOIR
- fait par l’Etat au bénéfice de ceux qui peuvent utiliser ie domaine social est fait gratuitement.
- Non-seulement les classes dirigeantes accordent gratuitement à tous ceux qui font fortune l’usage de l’instrument de travail national ; mais ici encore par un singulier renversement des choses, ceux qui profitent de cet énorme capital social, des moyens de locomotion, de circulation, de transport, de commerce et d’industrie, ceux qui font le plus d’usage de tous les édifices et services publics, ceux-là enfin au lieu d’être redevables envers l’Etat et les citoyens déshérités, sont encore pour la plus grande partie exonérés des frais d’entretien du domaine social; car ce sont les citoyens pauvres qui payent la plus forte part de ces frais par les impôts indirects.
- Cette énormité est à faire disparaître; il faut que la richesse pourvoie aux frais qu’elle occasionne et que l’impôt indirect soit supprimé. Mais l’équité sociale réclame, en outre, que les avantages publics dont profite la richesse soient compensés par un équitable retour à l’Etat, à un moment donné, d’une partie de la richesse que la nature et la société ont contribué à édifier.
- C’est pourquoi je propose qu’à la mort des personnes l’Etat soit héritier de la part légitime qui doit lui revenir, en raison des intérêts qu’il représente et proportionnellement aux services qu’il a rendus.
- Mais si les ressources de la nature, si le capital public de l’Etat, en servant à la mise en exploitation et en valeur des capitaux privés, rendent ceux-ci tributaires envers l’Etat, il n’est pas moins vrai que le travail humain créant, lui aussi, de son côté des capitaux privés, ces capitaux doivent à leur tour profiter aux individus qui les ont acquis. On voit donc combien il importe de n’oublier aucun des éléments du problème si l’on veut le résoudre avec justice.
- Le capital privé comme le capital public intervient dans la création de nouvelles richesses ; il rend à son tour des services en ce sens qu’il met aux mains des travailleurs l’instrument de travail de la civilisation toute entière, c’est-à-dire le travail acquis des citoyens eux-mêmes ; le capital privé doit donc, lui aussi, retirer une part de la richesse créée avec son aide.
- Le prêt de cet instrument est de la part de celui <ïui le possède un service rendu à la production et méritant reconnaissance.
- Mais pardessus tout, qui produit, qui crée la richesse si ce n’est le travail de l’homme, s’aidant des forces de la nature et des ressources de l’Etat ?
- m
- La nature lui prête les matériaux et les forces actives qu’elle recèle; la société lui prête le concours des services publics ; le capitaliste lui prête l’instrument du capital épargné ; le travail met tout en œuvre pour les besoins de l’espèce.
- Le travail, c’est ce que l’homme ajoute par son activité et son intelligence à l’action et aux choses de la nature. Par ce concours l’homme améliore les produits de la nature ; il les multiplie, il tire des matériaux naturels des choses nouvelles 3 son usage et à l’usage de ses semblables ; il tipe bop parti des services publics de la société : voilà ce que fait le travail humain.
- Le citoyen peut justement retenir la part due à son œuvre individuelle, mais il n’est pas fondé à s’approprier, à lui seul, la part due à l’œuvre de la nature et aux services de la société. Cette part est celle de l’humanité, elle appartient à tous. Par conséquent, toute fortune acquise récelant une part due au concours de la nature et aux services de la société, il est juste que l’Etat reprenne à la mort des personnes ce que la nature et la société ont contribué à édifier.
- Pour le reste, l’Etat doit respecter le droit d’héritage des descendants ou ascendants ou les volontés dernières du décédé, si celui-ci a laissé un testament.
- Si d’après ces considérations l’on attribue à chacune des causes productives la part qui lui est due dans la richesse créée, on arrive à la répartition suivante :
- 1° Les utilités de la nature et celles du domaine public servant à la production générale, l’Etat doit avoir en leur nom une part destinée aux garanties de l’existence de tous les citoyens et surtout des pauvres ou des déshérités. La part nationale dans la richesse doit, en outre, pourvoir à tous les services publics ; mais l’Etat doit faire crédit aux citoyens de la part de richesse qui lui est due, soit; jusqu’à la mort des détenteurs, soit jusqu’au moment où ceux-ci transmettent les biens immeubles qu’ils ont pu acquérir.
- 2° Le capital individuel ou travail économisé reçoit, s’il se prête, en reconnaissance des avantages ou des utilités qu’il a pour son nouveau détenteur, un intérêt ou loyer proportionné à ses services.
- 3° Le travail donnant à la production le concours effectif indispensable reçoit un salaire proportionné à son importance et aux services qu’il rend.
- Actuellement l’intérêt du capital et les salaires des travailleurs étant payés les capitalistes retiennent les bénéfices restants, et la richesse va ainsi gros-
- p.611 - vue 611/832
-
-
-
- 612
- LE DEVOIR
- sissant toujours la fortune de ceux qui possèdent et ne laissant rien à ceux qui ne possèdent pas.
- C’est là une «riante injustice contre laquelle se soulève la pensée ouvrière; injustice qui rend nécessaire la participation des ouvriers aux bénéfices à titre de réparation. ' G.
- {A suivre).
- Sons peine de complète décadence industrielle, il faut changer notre système d’impôt.
- Telle est la conclusion qui ressort avec la clarté de l’évidence du Rapport sur le budget du ministère du commerce par M. Félix Faure.
- De ce document parlementaire on peut dire qu’il a l'irrésistible éloquence des chiffres, et ces chiffres, tous officiels bien entendu, sont on ne peut plus inquiétants pour l’avenir de notre industrie, si elle doit rester plus longtemps grevée des charges qui l’accablent et qui la mettent dans l’impossibilité de soutenir la concurrence étrangère, La principale et la plus dommageable de ces charges consiste dans les impôts de consommation qui causent la cherté de la vie et qui font que nos ouvriers ne-sauraient se contenter des mômes salaires qui suffisent à ceux d’autres pays, où ce détestable genre d’impôt pèse beaucoup moins sur les objets nécessaires à l’existence. Nous allons reproduire quelques-uns des chiffres consignés dans le travail de M. Faure : iis constatent ia décroissance progressive de nos exportations et l’accroissement parallèle de nos importations pendant la dernière période décennale.
- De 1872 à 1876 la moyenne annuelle de nos exportations a été de 3,759,653,000 fr. ; de 1877 à 1881, cette moyenne n’a été que de 3 milliards 385,532 fr., soit une diminution de 374,121,000 fr.
- D’autre part, nos importations générales qui pendant la période de 1872 à 1876 se chiffraient en moyenne annuelle par 3,642,926,000 fr., se sont élevées pendant la période 1877-1881, à 4,484,183,000 fr. et en 1882 à 4,972,070,000 fr. ; augmentation de plus de 1200 millions.
- Mais ce qui appelle surtout l’attention, c’est l’affaissement graduel de l’exportation de nos objets manufacturés. En 1872, cette exportation était de 2,077,975,000 fr. ; en 1882, elle n’a été que de F,857,165,000 fr., et pendant le ler semestre de l’année courante que de 858,407,000 fr.
- Si nous prenons les deux périodes quinquennales consécutives, nous trouvons que de 1872 à 1876, la moyenne annuelle de nos exportations a été de
- 1,967,846,080 fr. et de 1,731,433,000 fr. seulement de 1877 à 1881, Soit en moins 236,413,000 fr. Par contre de 1872 à 1881, les importations d’objets fabriqués augmentaient de 38 millions. Notre industrie de luxa a été particulièrement atteinte. L’exportation des meubles tombe de 34,552,000 fr. en 1873, 425,423,000 francs; celle des confection et lingerie de 89,152,000 francs à 74,593,000 fr. Enfin les articles Paris qui, en 1873 s’exportaient pour un chiffra de 10,096,000 f. n’atteignent plus en 1882, que 880,000 fr. ; soit une diminution de près des huit dixièmes.
- L’honorable rapporteur a voulu savoir comment se répartissaient nos pertes entre les différents pays avec lesquels nous faisons des affaires.
- En 1865, nos exportations, en Angleterre, de tissus, passementerie et rubans de soie atteignaient 231,432 mille fr. ; en 1869, elles sont de 204 millions; en 1875, elles s’abaissent à 153 millions, et à 104,955,949 fr. en 1881. Nos exportations de vêtements et lingerie à destination de l’Angleterre descendent de 18,173,191 fr. en 1865 à 9,405,230 fr. en 1872, et à 7,857,813 fr. en 1881.
- Mais la concurrence pour nous la plus redoutable est celle de l’Allemagne dont l’industrie 'et le commerce font depuis 1872 des progrès énormes. En 1375, nous y exportons en tissus, passementerie et rubans de laine pour 28,373,010 fr.; en 1881, nous tombons à 21,163,344 fr. Nos tissus et rubans de soie descendent de 27,169,845 francs en 1869, à 20,745,360 fr. en 1881. Entretemps, les importations allemandes croissaient dans des proportions considérables. De 4,218,144 fr. en 1869, l’importation allemande des tissus de laine passe à 13,107,061 fr., lorsqu’elle n’était que de 1,800,000 fr. en 1867. « Ainsi conclut M. Faure, pour les tissus et rubans de. soie, pendant que les exportations de France en Allemagne tombent de 27 0/0, les importations d’Allemagne en France montent de 574 0/0. »
- Nos exportations aux Etats-Unis, si brillantes autrefois, suivent pareillemement une marche rapidement descendante. En 1872, nous exportions aux Etats-Unis pour 121 millions de soierie; en 1882, nous en avons exporté seulement pour 7 millions.
- On peut alléguer que les grèves fréquentes et prolongées de nos ouvriers ont concouru pour une part à ces déplorables résultats. C’est incontestable ; mais ces grèves elles-mêmes sont, en grande partie, causées par l’aggravation des conditions de la vie, aggravation provenant tout entière des impôts de consommation.
- L’étude approfondie et vraiment consciencieuse de M. Félix Faure met en pleine lumière les dangeis que court notre production nationale.
- p.612 - vue 612/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 613
- Dans le Rapport de l’honorable député sont aussi ] signalées les causes du mal : à savoir la concurrence étrangère, de jour en jour plus envahissante, le poids exhorbitant des impôts qui écrasent nos producteurs, le prix exagéré de la main d’œuvre, conséquence forcée de ces impôts, enfin l’élévation des droits de douane dont nos produits sont frappés par nos concurrents, alors que nous no leur rendons pas la pareille et que nous ne pourrions même le faire, en eussions-nous la volonté, ayant les mains liées, à l’endroit del’Allamagne, par exemple, en vertu du traité de paix de Francfort.
- Quant aux remèdes à apporter à une situation si grave et si menaçante, M. Faure se borne à mention» ner la création de nouvelles écoles de commerce et de musées commerciaux, l’enseignement du dessin et des langues vivantes, l’accroissement des attributions de nos agents consulaires, enfin l’amélioration de nos ports, mesures bonnes sans doute, mais tout à fait insuffisantes.
- Dans l’état actuel des compétitions internationales en matière d’industrie et de commerce, la question du bon marché dans la fabrication joue le rôle capital ; or il est impossible à nos industriels, tout le monde le reconnaît, avec les charges fiscales qui pèsent sur eux, de produire à aussi bon marché que l’Allemagne, la Belgique et la Suisse, où les impôts sont faibles et par suite la main d'œuvre à bas prix. Cette dernière réflexion appartient au journal le Parlement, qui ajoute :
- «Tant que la France persévérera dans son système de dépenser à outrance, tant que le budget militaire s’augmentera de 50 millions par an et que les dépenses extraordinaires se chiffreront par centaines de millions, la production à bon marché sera une irréalisable utopie. »
- Prêcher l’économie dans les dépenses de l’Etat, c’est bien ; mais la mettre en pratique n’est point, à ce qu’il paraît, aussi facile. Tous nos gouvernements du moins y ont échoué jusqu’à ce jour, soit mauvais vouloir ou impéritie, soit plutôt qu’ils subissent des nécessités inéluctables. Les remèdes mêmes, remèdes assez anodins d’ailleurs, recommandés par M. Faure : créations de nouvelles écoles et de musées du commerce, amélioration de nos ports, tout cela implique un accroissement de charges budgétaires.
- Mais, pour répondre au besoin tout à fait capital de produire à bon marché, la refonte de notre système d’impôts est la condition essentielle et sine quâ non. Maintenir, dans leur état actuel, les impôts de consommation, c’est s’interdire la possibilité de lutter contre la concurrence étrangère. Nous sommes vaincus d’avance, nous marchons d’un pas accéléré
- dans la voie de la décadence industrielle, si nous ne nous hâtons de réduire dans une forte proportion, ou mieux encore, de supprimer toutes les dispositions fiscales qui rendent la vie si chère en France, relativement aux pays voisins, ou plus ou moins éloignés, qui sont nos rivaux d’industrie et de commerce.
- Il n’y a pas à dire, rester dans le statu quo quant à l’assiette des contributions chez nous, c’est condamner notre pays à une déchéance plus dommageable encore que celle qui lui a été infligée par nos défaites de 1870. Trois modes d’innovation en matière d’impôt sont proposés : l’impôt progressif sur le revenu ou sur le capital, et l’admission dé la part de l’Etat dans les héritages. Ce dernier système, le plus conforme à la justice et le plus facile de tous à mettre en pratique, a été exposé par son auteur ici même et dans le livre, d’une si grande portée, qu’il a publié sous ce titre : Le Gouvernement, ce qu’il a été, ce qu'il doit être. Nous nous abstenons donc, pour éviter les redites, de donner à nouveau dans le Devoir la proposition de loi présentée à la, Chambre des députés par M. Godin. Mais, mis en demeure comme ils le sont, par l’état critique de notre production industrielle, mis en demeure, disons-nous, de remplacer au plus vite les impôts de consommation, nos législateurs devraient s’enquérir de tous les projets susceptibles de’conduire à ce but. De quelque façon qu’on envisage le problème, il est clair que ce n’est que dans les réserves de la richesse qu’il est possible de trouver les ressources capables de combler le déficit qu’amènera dans nos budgets, soit la suppression soit la réduction considérable des impôts de consommation. Il faut bien que les possesseurs de capitaux et du sol en prennent leur parti : Il y a de toute nécessité un sacrifice à faire, Vaut-il mieux le demander aux vivants ou le prendre sur ce qui est laissé par les morts ?
- Ch. Pellarin.
- La fie, le Temps & les Travaux de Robert Owen (l)
- par M. Lloyh Jones XIV
- Cependant les écoles poussées avec activité étaient enfin terminées et installées. Un maître principal et une maîtresse furent choisis. Disons toutefois très nettement que ce qui fit porter le choix sur eux, ce fut moins leurs aptitudes intellectuelles et leur capacité pédagogique, que les preuves qu’ils avaient
- ! (t) Voir les précédents numéros du Devoir.
- p.613 - vue 613/832
-
-
-
- 614
- LE DEVOIE
- données d’un caractère bienveillant, équitable et juste, d’une patience inaltérable et d’une grande affection pour les enfants. On les prépara à leurs nouvelles fonctions en leur indiquant un programme très clair des matières qu’ils auraient à traiter dans leurs enseignements.
- Les enfants au-dessus d’un an fréquentaient l’école etétaientplacéssous unesurveillance spéciale. Jamais on ne toléra qu’on leur fit entendre des paroles de colère, ni qu’on les fatiguât par des leçons peu appropriées à leur âge ou à leur capacité. La salle déclassé était pour eux un asile où iis trouvaient une société agréable, une surveillance pleine de bonté et une instruction attrayante par la façon dont elle était donnée. On ne les fatiguait pas inutilement avec les livres et tout l’attirail des salles d’asile. Les heures qu’ils y passaient leur étaient rendues faciles et gaies , et l’on faisait de leur instruction un agréable passetemps sous la direction intelligente des personnes aptes qui, naturellement douées d’un profond sentiment du devoir, cherchaient à cultiver la bonté du caractère et des manières avec autant et même plus de soin qu’à orner l’intelligence d'après la routine scolaire ordinaire.
- James Buchanan e,t Mary Young les premiers maître et maitresse de l’école d’enfants ayant été choisis, à cause de leurs bienveillantes dispositions naturelles, furent informés des intentions du fondateur avant d’entrer eu fonctions. Jamais ils ne devaient parler aux enfants d’un ton irrité, ni les menacer, ni les battre. Ils devaient les instruire par la parole et l’action do la conduite à tenir pour travailler au bonheur des autres ; devoir soigneusement inculqué aussi dans l’esprit des plus âgés à l’égard des plus jeunes. On devait leur apprendre dans une conversation familière, les usages des choses communes, et les maîtres devaient saisir l’occasion de faire ces leçons usuelles, lorsque la curiosité des enfants les poussait à leur adresser des questions soit sur le lieu de récréation soit dans la salle d’école. On avait pourvu ; aussi les, écoles d’une vaste et agréable salle de jeux pour les jours ou le mauvais temps ne permettait de pas prendre la récréation au dehors.
- La salle d’école était garnie de transparents très soigneusement peints des sujets d’histoire naturelle installés Sur des rouleaux, de manière à passer successivement en se déroulant sous les yeux des enfants. De grandes cartes coloriées du meilleur genre étaient rppendues aux murs. Sur ces cartes, nous dit M. Owen, étaient tracées les divisions usuelles des contrées, mais il n’y avait ni le nom des pays, ni ceux des villes, ni ceux des villages : leurs
- emplacements étaient indiqués par des ronds plus ou moins grands, suivant leur importance. On groupait une centaine d'enfants autour de ces cartes, et la leçon commençait par des questions posées par l’un des enfants à un autre, lequel armé d’un long bâton blanc désignait la place des localités, contrées, montagnes, lacs, etc., à la grande satisfaction de ses camarades quand la réponse était juste, et à leur grande hilarité lorsqu’elle était erronée. De cette manière, dit Owen, les enfants dès ie jeune âge, à six ans, étaient tellement versés dans la géographie, qu’un de nos amiraux, qui avait visité plusieurs parties du monde, déclara qu’il n’aurait pas pu répon dre aussi bien à beaucoup de questions auxquelles les enfants de New Lanark avaient répondu sans hésiter devant lui.
- Ce .système d’enseignement des choses était si efficace, par suite du plaisir que les enfants y prenaient par la manière dont on le présentait, que leurs progrès furent l’objet de la surprise et de l’admiration de tous ceux qui visitèrent l’établissement, et l’on peut ajouter que les écoles n’avaient pas fonctionné longtemps sans avoir été visitées par des hommes de toutes les classes et conditions, connus pour l’intérêt qu’ils portaient à la question de l’éducation. Robert Owen considérait l’enseignement par le livre comme une méthode peu efficace pour de jeunes enfants, et il exprime l’opinion que lorsqu’on aura trouvé et appliqué les meilleures méthodes pour instruire les enfants, on ne fera pas usage de livres avant la dixième année.
- Les écoles, pour les plus avancés en âge et en connaissances, avaient été établies et organisées avec la même attention, et l’on avait suivi le même plan, en ce qui concerne la bienveillance des maîtres pour leurs élèves. Les salles étaient là aussi spacieuses et salubres; le jea de même que l’instruction étaient rendus agréables pour tous, et les progrès dans les connaissances, dans la bonté de caractère, et dans les manières étaient des plus satisfaisants. On signalait surtout un trait frappant. « Les enfants de deux ans et au-dessus avaient commencé à prendre des leçons de danse et ceux de quatre ans et au-dessus des leçons de chant sous de bons professeurs. Les deux sexes étaient également dressés, et ils devenaient habiles aux exercices militaires, formés qu’ils étaient par divisions, conduites par de jeunes fifres et tambours qui s’y perfectionnaient promptement. » Robert Owen donne lui-même une idée claire et rapide de ses procédés.
- « Les enfants, dit-il, étant toujours traités avec bonté et avec confiance, et n’ayant en aucun cas à avoir peur d’une parole dure d’un de leurs nombreux
- p.614 - vue 614/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 615
- professeurs, faisaient preuve d’une grâce sans affectation et d’une politesse naturelle qui surprenait et fascinait les étrangers dont la plupart ne pouvaient s’expliquer ce changement, et se déclaraient incapables d’exprimer leur émerveillement et leur admiration. Ces enfants debout par soixante-dix couples à la fois dans la salle de danse, et souvent entourés partout d’étrangers, exécutaient avec la plus grande aisance et beaucoup de grâce naturelle, toutes les danses de l’Europe, sans que le professeur eut à s’en occuper, si bien, que les visiteurs ne soupçonnaient pas la présence du maître de danse dans la salle.
- « Dans leurs leçons de chant, 150 élèves chantaient ensemble, et ils étaient si bien dressés à faire accorder leurs voix, que c’était un vrai plaisir de les entendre chanter les vieilles romances écossaises, que prisaient fort la plupart des visiteurs, grâce à la simplicité dénuée d’affectation et au sentiment avec lesquels elles étaient chantées. Ils exécutaient leurs exercices militaires avec une précision égale, au dire de plusieurs officiers, à celle de certains régiments de ligne, et à leur tête, dans les marches, ils avaient six et parfois huit fifres jouant des marches. Les filles étaient ainsi exercées et disciplinées de même que les garçons, et le nombre des uns et des autres était à peu près égal. Et il est à remarquer qu’élevés journellement ensemble, ils paraissaient éprouver les uns pour les autres des sentiments fraternels, et se traiter comme frères et sœurs, et cela continuait jusqu’au moment de quitter les écoles de jour à l’âge de douze ans. »
- Les visiteurs qui venaient à New-Lanark dans le but de voir les écoles à i’œuvre étaient fort nombreux, et ce n’était pas par centaines mais par milliers qu’on les comptait chaque année. J’en ai vu une fois jusqu’à soixante-dix qui assistaient aux exercices du matin des enfants dans l’école. Dans le nombre il y avait beaucoup des premiers personnages du royaume, aussi bien que d’étrangers illustres. Le duc de Hols-tein Oldenbourg et son frère séjournèrent ensemble plusieurs jours à New-Lanark pour pouvoir se bien rendre compte de l’ensemble du système d’éducation des enfants qui y était organisé. Le grand duc Nicolas, depuis Empereur de Russie, les princes Jean et Maximilien d’Autriche, plusieurs ambassadeurs étrangers, le baron Just, ambassadeur du roi de Saxe, dont le souverain envoya une médaille à Robert Owen comme marque d’approbation, et bien d’autres visitèrent tour à tour ces écoles.
- Lorsqu’il visita Londres où il résidait dansBedfort-Square, chez M. Walker, un de ses associés, le duo de Kent, père de la future reine Victoria, et son royal frère le duc de Sussex lui firent plusieurs visites et
- tant que le père de notre souveraine vécut, il demeura en communication constante et étroite avec lui au sujet des réformes qu’il s’occupait de préparer non seulement en matière d’éducation populaire mais en ce qui concerne la condition du peuple en général. Son approbation de ce qu’il voulait était si complète, que les amis de l’éducation à Londres parmi lesquels se trouvait Henri Brougham, depuis Lord Brougham, songea à établir à Londres des écoles sur le même plan, et obtint un des maîtres de l’école d’enfants d’Owen pour la diriger. Mais cette tentative ne fut pas couronnée de succès, parce que l’on n’avait point tenu compte de nombreuses différences qu’offrait l’existence des enfants à Lanark avec celle d’un district métropolitain surencombré et démoralisé.
- Ainsi qu’on a pu le voir par les encouragements et l’appui fournis par lui à Lancaster et à Bell, Owen était favorable à tout effort fait en faveur de l’éducation de la jeunesse. Il était convaincu qu’aucun travail dans une pareille cause ne pouvait être complètement efficace tant <lu’il n’arrivait pas à dé luire, autant que possible, les effets du mauvais exemple des vieux sur les jeunes, et à faire disparaître la souillure du langage et des manières qui les contaminait. L’enseignement à l’école ne pouvait être considéré que comme l’un des nombreux agents à mettre en œuvre, et dont le succès ne dépendait pas entièrement du plan d’éducation ou des matières enseignées, puisque les influences contraires du foyer et de la rue agissaient puissamment pour détruire les résultats de cette instruction que les enfants recevaient dans les^écoles du pays.
- Ce que pensait réellement Owen sur ce côté de la question est clairement exprimé dans un discours prononcé par lui comme président d’un banquet donné à Joseph Laucastre à Olasçow en 1812. Parlant des plans de Lancastre, il dit :
- « Par éducation, j’entends aujourd’hui l’instruction de tout genre que nous recevons dès notre plus jeune âge jusqu’à ce que notre caractère soit généra-ment fixé et établi. Il est donc nécessaire d’examiner ce sujet aussi bien que les moyens employés pour le mettre en pratique. On a beaucoup dit et écrit sur l’éducation, mais peu de personnes connaissent encore au sein de la société sa véritable importance, et certainement elle n’a pas encore atteint le rang éminent auquel elle a droit, à notre avis, car lorsqu’on l’étudie avec soin, on reconnaît qu’elle est au moins en ce qui dépend de notre conduite, la somme primitive de tout le bien ou de tout le mal, de la misère ou du bonheur qui existent sur la terre. Examinons les différents aspects sous lesquels se présentent mentalement et corporellement les habitants des diver-
- p.615 - vue 615/832
-
-
-
- 616
- LE DEVOIR
- ses régions da globe actuellement. Ces apparences sont-elles un héritage de notre nature, ou bien naissent-elles du sol sur lequel nous sommes nés ? Ni l’un ni l’autre. Elles sont entièrement et uniquement le résultat de cette éducation que j’ai décrite. L’homme devient un sauvage féroce et cruel, un cannibale ou un être très civilisé et fort bienveillant, suivant les circonstances dans lesquelles il a pu être placé dès sa naissance.»
- En poursuivant sa thèse il cherche à convaincre les assistants du fait « qu’un nombre donné quelconque d’enfants étant échangé à la naissance entre la Société des Amis, dont notre digne hôte Joseph Lan-castre est un membre, » dit-il, « et la Confrérie perdue de Saint-Gilles à Londres, les enfants de la première grandiront comme les membres de la seconde, prêts à toutes sortes de crimes, tandis que ceux de la dernière deviendront eux aussi tempérants, bons et d’un caractère moral comme leurs compagnons. Prenons donc, » ajoute-t-il dans son amour éprouvé pour l’enfance, » prenons toutes les mesures en notre pouvoir pour intéresser tous ceux qui ont quelqu'in-fluence dans la cité, à fournir un cordial appui à l’extension du système d’éducation des pauvres de Lan-castre, jusqu’à ce que tous les enfants de cette classe aient trouvé place dans nos écoles. Les salles qui pendant le jour recevront les plus jeunes enfants pourront servir pareillement pour les cours du soir ou du dimanche, où ceux qui auront passé l'âge des premiers cours et les étrangers qui arrivent parmi nous pourront aller s’iustruire. Mais ce serait à peu près en vain que l’on instruirait bien le petit nombre, s’ils doivent dépenser la plus grande partie de leur temps au milieu du grand nombre d’ignorants et vicieux. Les manières et les habitudes de ces derniers contrecarreraient complètement nos bonnes intentions pour les autres.
- {A suivre).
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- L’Europe est en crise. Les mauvaises semences que M. de Bismarck, follement aidé par la, complicité inconsciente de M. 'Waddington et par la vanité présom-tueuse de lord Beaconsfield, a déposées, pour ainsi dire, sous chaque article du traité de Berlin, sont venues à maturité. L’Europe est menacée d’une grande guerre. Qui la fera ? L’empire allemand. Contre qui ? Contre quiconque lui résistera. Que veut-il? Eu ce moment: l’asservissement des peuples du Balkan, plus tard le partage de la Turquie d’Europe. Dominer le Danube, créer, de la Baltique et de la Mer du Nord à l’Archipel et à la Mer Noire, un courant politique et commercial qui assure à l’Allemagne d’abord, subsidiairement à l’Autriche-Hongrie, par des débouchés nouveaux, la prospérité industrielle qui leur maoque, telle est la
- pensée maîtresse de M. de Bismarck. Les dépenses énormes que fait l’empire allemand pour maintenir la supériorité de son organisation et de ses armements militaires l’épuisent : il ne fait point ses frais, il veut les faire. Tout pour l’Allemagne ; l’Allemagne maîtresse partout et à tout prix : par le fer et par le feu, c’est la maxime. Patriotisme sauvage, anti-social, anti-humain! Et, pour le faire triompher, la guerre au besoin et toutes ses horreurs. Aujourd’hui la presqu’île des Balkans et le Danube, en réserve pour demain, les Dardanelles, la Marmara, le Bosphore et Constantinople : proie commune à partager entre les plus forts.
- Cette guerre européenne enverrons nous donc éclater les calamités? Non, selon les apparences. M. de Bismarck a bien choisi son heure, après l’avoir de longue main préparée. La France qui a goulûment avalé l’ha-mecon de la Tunisie, et qui s’est aveuglément lancée suivie Tonkin et sur l’Annam, a bien assez à faire de se préserver, si elle le peut grâce à la médiation de l’Angleterre, de la guerre qu’elle est sottement allée chercher en Chine. L’Angleterre est trop occupée en Egypte et sur le canal de Suez ; elle a d’ailleurs reçu Chypre comme une première garantie que le dépècement de la Turquie ne se fera point sans qu'on l’appelle. L’Italie et l’Espagne, la Serbie et la Roumanie sont ralliées, l’Italie et l’Espagne monarchiques s’entend. Les ScandL aaves ne comptent pas encore. Contre la Russie on est en mesure. L’heure est donc favorable à l’assouvissement des convoitises de l’empire allemand. La chose faite, ces convoitises satisfaites, on pourra réduire les dépenses, désarmer. Ironie sanglante, la Force ayant triomphé on verra naître le Droit I Le règne de la paix commencé, par la double, par la triple, par la quadru pîe alliance, s’établira pleinement. Honni soit alors quiconque refusera de désarmer.
- Reÿis ad exemplar totus componüur oriis
- Tel est le plan, tel est le calcul, telle est l’œuvre, telle est la conspiration ! Il manque cependant une toute petite chose au parfait accomplissement de cette pensée abominable; il y manque l'assentiment des peuples. L’Autriche peut à son caprice déshonorer le roi Humbert par l’uniforme de colonel du 28° régiment de ligne autrichien; elle peut, au roi dTtalie donner pour collègues le roi de Serbie, Milan, colonel du 97® régiment, et le prince Alexandre de Bulgarie, colonel du 6e dragons ; mais elle ne fera point baisser d’un millimètre le flot grondant de la démocratie italienne. Les vieux Serbes demeurent fidèles à leur antique idéal ; les Bulgares veulent être Bulgares ; les Bosniens, les Herzegoviniens, les Crivosciens sont prêts à déterrer leurs fusils ; les Esclavoniens, les Styrlens, les Dalmates aspirent à l’autonomie; les Croates se révoltent. Les Roumains ne seront pas toujours dupes. Si bas que Manteuffel fasse descendre le pressoir, l’Alsace et la Lorraine demeureront incompressibles. Point de guerre, mais point d’asservissement non plus. La liberté est un ferment immortel. Ni Trente, ni Varsovie, ni Strasbourg, ni Craco-vie, ni Metz ne capituleront, pas plus que n’ont capitulé Venise et Milan. M. de Bismarck a fait ses preuves : il excelle à pervertir les consciences, à répandre les corruptions, à semer les méfiances, à échauffer les convoitises, à fomenter les haines, mais il lui manque ce secret : étouffer la conscience humaine, éteindre la flamme inextinguible de la justice et de la liberté.
- Nous espérons bien qu’avant de mourir il aura ce double désappointement, de ne voir ni s’allumer la guerre dont il a ramassé tous les matériaux, ni s’établir la paix servile qu’il a rêvée. Il apprendra que la paix véritable, la paix sainte, ne peut se fonder que par l’union des peuples et que partout, même à Berlin, à Francfort, à Munich, à Stuttgard, cette union se prépare.
- (Etats-Unis d'Europe.)
- *
- 4 4
- Le gouvernement français est arrivé au moment de prendre une suprême résolution. Cette résolution nous donnera la paix ou la guerre.
- Nos troupes sont allées au Tonkin pour protéger, non
- p.616 - vue 616/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 617
- des intérêts majeurs, mais pour venger un échec subit par un de nos officiers. Cet échec est vengé, pourquoi recommencer l’expédition tunisienne à plusieurs milliers de lieues de la France !
- On suit exactement les mêmes errements : on profite de ce que l'on a une réparation à obtenir pour s’emparer de quelques provinces.
- Les conquêtes nous ont-elle donné ou nous procureront-elles quelques avantages ? La Tunisie, où l’argent français a été semé à profusion, a été jusqu’ici, pour nous, un sol stérile.
- On objecte que l’Italie aurait bien pu s’en emparer.Ea supposant qu’elle l’eut fait, avec ce boulot aux pieds,elle n’eut pu en aucune façon nous êire dangereuse et elle aurait été forcée en quelque sorte d’être notre amie, ayant une immense étendue de côte sous le canon de nos cuirassés.
- Le Tonkin, où nous nous engageons en ce moment, nous rapportera-1 il de quoi compenser une guerre avec la Chine ?
- C’est plus que très douteux.
- *
- * ¥
- Nous venons de parcourir avec un certain intérêt le rapport d’un officier supérieur de l’armée allemande, adressé à l’état-major général, à la suite de nos grandes manœuvres de cette année. L’officier en question, qui assistait aux manœuvres de cet automne, a suivi les opérations de plusieurs corps d’armées, et les ôbserva-tions consignées dans son rapport méritent de la part des intéressés quelque attention. Il y a sans doute des critiques exagérées, mais il y en a aussi de judicieuses. Nous remarquons cependant que le rapport constate que nous sommes en progrès réel,et la cavalerie notamment, selon l’officier allemand, atteint un degré de perfection. L’infanterie est en voie d’amélioration pour les manœuvres d’ensemble. Bref, au point de vue de la tactique et des actions combinées, la critique ne trouve rien à redire, le soldat français est toujours pour lui le soldat intelligent qai peut faire beaucoup, à la condition qu’il soit bien dirigé. Par contre (et ici l’écrivain ne ménage pas la critique), tout reste à faire du côté des officiers £ô oéraux; selon lui, c’est toujours la môme routine,sans initiative, sans innovation, et avec de tels éléments il n'y a pas lieu d’espérer grand chose en cas d’engagement sérieux. Sous le rapport de l’administration, du service des intendances, l’officier allemand a soigneusement étudié le système d’organisation : on se trouve à peu près dans la même situation qu’en 1870; c’est-à-dire, il n’y a ni responsabilité, ni entente, entre le « Corps » et « l'Intendance »; les compétitions sont aujourd’hui ce qu’elles étaient il y a 13 ans. Si la chose existe réellement, telle que cet officier étranger la signale, qu’arri-verait-il donc dans un cas de mobilisation immédiate ?
- La vérité en tout ceci, est que nos Chambres négligent un peu trop la réorganisation de l’armée; il serait temps cependant qu’on s’en occupe sérieusement. Nous faisons certainement la part de l’exagération dans le rapport de l’officier allemand, mais le peu que ses critiques ait de fondé doit être pour ceux que la question intéresse un avertissement; car c’est toujours par leurs parties faibles qu’on les attaquera, et le passé doit nous servir de leçon pour l’avenir.
- k
- ¥ *
- Sous ce titre : « XJn conscrit escamoté par l’évêque Preppel », le Républicain de la Savoie publie l’historiette suivante :
- Le nommé Richard Anthelme, conscrit de la classe de 1882, né à la Motte-Servolex, section du Tremblay, est entré à l’âge de 14 ans, dans un noviciat de dominicains.
- Lorsque cette congrégation, après s’être refusée à observer les lois françaises fut dissoute, le jeune Richard suivit les dominicains en Suisse; mais la législation fédérale s’opposant formellement à l’existence des ordres monastiques, la communauté finit par adopter le séjour de la Hollande ; — Richard raccompagna : il est actuel- *
- lement fixé dans le pays du curaçao et des fromages rouges.
- Vint pour le jeune frocard l’heure de tirer au sort. Bien résolu à ne pas servir son pays, mais, toutefois, désireux d’échapper à une condamnation pour désertion, Richard fit en sorte d’obtenir une exemption de service comme membre du clergé.
- Si nous sommes bien informé, ii s’adressa à l’archevêque de Chambéry pour se faire porter au nombre des membres du clergé de son diocèse, tout en restant à l’étranger. Cette demande fut repoussée. — Richard essuya au diocèse de Lyon un semblable refus.
- En désespoir de cause, on s’adressa alors à M. Frep-pel, évêque d’Angers, et l’on nous assure que ce prélat accueillit la demande du jeune dominicain qui, par le fait, se trouve aujourd’hui exonéré du service militaire, comme faisant partie du clergé du diocèse d’Angers.
- Si ce récit était exact,ii en résulterait que les évêques s’arrogeraient le droit d’exemption du service militaire.
- On lit dans la Justice :
- « Notre correspondant de Ilombourg nous informe que le prince de Galles est décidé à ne pas assisté à l’inauguration de la Germania et que, selon toute probabilité, les princes anglais suivront l’exemple de leur aîné.
- « Cette résolution est très vivement commentée à Hombourg et considérée comme une marque de déférence et de sympathie pour la République française. »
- X-.e Congrès do la Paix. — La Ligue internationale de ta Paix et de la Liberté a tenu son congrès.
- La Ligue est une association de philosophes de tous les pays qui se réunit une fois l’an pour s’occuper de questions internationales.
- Cette association s’est donc réuni celte semaine, et elle a émis le vœu que les différends qui existent entre la Russie, la Roumaine et l’Autriche relativementjà la navigation du Danube fussent réglés par un tribunal international, et qu’il en fût ainsi chaque fois qu’un différend s’agiterait entre les peuples.
- Ce serait admirable : plus de guerres entre les peuples. La Force soumise au Droit; l’Ambition, à l’Equité. Il n’y manque malheureusement qu’une chose, une sanction, c’est-à-dire le moyen d’imposer sa loi. La Ligue a envoyé ses vœux à tous les gouvernements européens, mais elle est comme un tribuoal qui n’a pas d’huissier pour faire exécuter ses jugements et pas de police pour imposer silence aux récalcitrants, de sorte que les gouvernements mettent les vœux dans leurs cartons et continuent leurs plans comme si rien n’était.
- En Europe nous avons d’abord le parti militaire Prussien, formé des hobereaux qui tous sont officiers dans l’armée allemande et à qui il faut des places, de l’avancement, et de nouveaux pays à gouverner. Ce parti tout puissant en Allemagne est servi par le prestige des dernières victoires, par les services qu’il a rendus à l’Allemagne en l’unifiant, et par le besoin qu’a ce peuple prolifique de s’étendre pour manger.
- M. de Bismarck, comme le renard, aura beau protester de l’excellence de ses intentions, sous savons qu’il guette nos poules.
- En Autriche il y a aussi un parti militaire. Dans ce nays divisé en trente-six nationalités, aux populations "molles et un peu avachies, on pourrait presque dire qu’il n’y en a pas d’autre, ce qui est militant, nerveux, actif est militaire.
- Or, ce parti militaire impuissant à prendre la revanche de Sadowa trouverait bon de s’exercer en Orient ; le cadavre Turc est un morceau qu’il lui plairait de dépecer.
- Nous ne trouvons pas étonnant que Bismarck ait là aussi un auxiliaire.
- En Italie, s’il a encore des Italiens, il ne devrait y avoir que des gens pacifiques, car tout brouillé que le peuple soit avec nous pour le moment,il doit comprendre
- p.617 - vue 617/832
-
-
-
- 618 LE ÜËVOÏR
- que la France, encore une fois battue et réduite à l’im-ouissance, l’Allemand ne ferait qu’une bouchée de
- 1 Italie.
- Il y a peut-être cependant un danger, c’est que le roi et les monarchistes de ce pays, ne préfèrent devenir vassaux de l’Allemand que se voir arracher leurs places et leurs gouvernements.
- En Italie, le parti de la guerre a pour auxiliaire le roi et les monarchistes, qui préfèrent fout à la République.
- Le parti de la paix, a pour auxiliaire les républicains et le peuple s’il comprend ses intérêts. Si l’Italie entrait en lutte ouverte contre nous, il faudrait d’abord faire sauter Humbert, et l’Italie marcherait avec nous.
- En Russie, il y aussi un parti militaire qui rêve de conquêtes, et qui marcherait volontiers sur Constantinople, si l’Autriche tentait de la prendre, mais comme ce parti trouve à s’exercer en Asie, dans le Caucase où il fait chaque jour de nouvelles conquêtes, il restera tranquille en Europe, si personne ne menace de prendre la Turquie.
- En France, il y a aussi un parti de la guerre. C’est le parti des monarchistes et des princes d’Orléans. Ce parti ne peut revenir au pouvoir, qu’après une guerre heureuse ou malheureuse peu importe*
- Si la guerre était heureuse, ce serait au profit de leurs généraux qu’elle tournerait, si elle était malheureuse, nous serions amputés d’une province, mais ils régneraient sur le reste.
- Une guerre qui aurait pour but d’augmenter l'influence allemande, au point de la rendre puissance maritime et industrielle, serait mal vue de l’ADgleterre qui aurait tout à craindre d’une marine allemande puissante, répandant sur ses colonies le trop plein de ses enfants, et substituant leur commerce à celui de l’Angleterre, dont les usines seraient ainsi ruinées et les ouvriers sans pain.
- Il y a encore un parti en Europe dont nous n’avons encore rien dit parce qu’il sera également pour le parti de la.guerre française ou pour le parti de la guerre allemande, suivant que ses intérêts l’y pousseront : nous voulons parler du clergé romain.
- Le pape elles jésuites négocient aujourd’hui le prix de leur concours avec les deux.partis guerriers en Allemagne et en France ; pour le moment ils paraissent être vencLus aux allemands parce que Bismarck leur fait des concessions, rétablit, les collèges et les évêchés qu’il avait su primés, et envoie un ambassadeur au pape.C’est ce qui fait que les ultramontains de France, le comte de Hun à leur tête, le journal des jésuites, et tous ceux qui;avant tout marchent avec Rome, ne se sont pas raillés au comte de Paris.
- ♦ f.
- Deux mots, sur les souscriptions en faveur des victimes d'ischia*
- Paris ayant envoyé à Naples 300,000/ francs environ, l’ambassade d’Allemagne à Rome a remis en deux fois 400,p00 francs* D’où vient cet argent l,Ce n’est pas,, je suppqse, le produit de souscriptions, ni le produit d’une fête, puisqu’il n’y en a eu qu’une à Berlin et qu’elle n’a donné qu’une modeste recette de 20,000 francs.
- Cependant les 400,000 francs de l’Allemagne sont arrivés à heure fixe, le lendemain du jour où Paris.a fait son versement,. Je soupçonne fortement le fonds des reptiles d'avoir donné en cette occasion et c’est, du reste, aussi l’avis des Italiens, qui ne sont pas bêtes et que ce steeple-chasse sur le terrain de la bienfaisance a fort réjoui, comme vous pensez, ...
- Autre chose. A propos de l’incident Rochefort, je vous ai annoncé qu’un journal, le Fanfulla, faisant écho à l'indignation vraie ou simulée des bons monarchistes, avait, étant, monarchiste lui-même, ouvert une souscription, pour rendre aux pauvres de Paris tout ou parti de la somme que Paris avait donné aux pauvres d’ischia.
- bavez-vous ce qu’elle a donné cette souscription qui, huit jours après avoir été ouverte a du être clandestinement clause* faute d’offrandes ? Si je défalque l’of-frandq du journal et.celle d’un industriel qui en ôtait pour ainsi dire l’inspirateur, je trouve qu’elle a produit
- la somme énorme de sept cent neuf francs et pas de centimes.
- En ajoutant l’offrande du Fanfulla (100 fr.) et celle de l'inspirateur, ce n’est encore en tout que .5,8.09 ir. Nous sommes loin des 300,000 fr. qu’il s>gissait de rembourser, et pour un joli four, voilà un joli four.
- LA SAGESSE ANTIQUE (1>
- XXXVII
- Pluralité des existences.
- , ; ).........-
- C’est à l’influence de son existence antérieure qu’il (le sage) doit de paraître ici, exposant ce sutrâ suprême (la bonne loi).
- Il remplit ia mission que lui ont confiée les Tathâ-gatas (un des noms des Buddhas), et il a été envoyé dans la condition humaine celui qui écrit, possède et entend ce sutra.
- ... Qu’est ce que la demeure du Tathàgata ? C’est l’action d’habiter dans la charité à l’égard de tous les êtres.
- ; • - - * • t 1 1 ...
- Reconnaissant que tous les etres sont livrés à des inclinations misérables et qu’ils sont frappés de crainte à la vue du noble véhicule (la loi conçue pour
- l’avantage du grand corps des êtres), les Bodhi-sattvas (ceux qui sont entrés dans la voie de la régénération) exposent l'état de Buddha individuel.
- Formés à cette doctrine par leur enseignement, des myriades de créatures arrivent à la maturité parfaite ; les êtres livrés à des inclinations miséra-rables et à l’indoienee, deviennent tous des Buddhas chacun à son tour....
- Le religieux se rappelle ses anciennes demeures qui ont été nombreuses, par exemple une, deux, trois, cinq, dix, vingt, trente, quarante, cinquante, cent, mille cent mille existences, des existences en nombre égal à plusieurs périodes de destruction et de reproduction ; (des millions de millions d’années), j'étais là, j’avais un tel nom, j’étais d’une telle famille... j’éprouvais tel plaisir et telle peine; ma vie eut une telle durée ; sorti de ce monde par la mort, je naquis de nouveau en tel endroit, éprouvant tel plaisir et telle peine.
- IL volt les êtres mourants ou naissants, misérables ou éminents, marchant dans la bonne ou dans la mauvaise voie, suivant la destiné,e de leurs œuvres. Ces êtres-ci, se dit-il, pleins des fautes qu’ils commettent en action, en parole et en pensée, qui suivent des doctrines de mensonge, qui agissent conformément à ces doctrines, les voilà cjn*». après la
- , . , I --------| . y,,»
- (1) Voit le Devoir, depuis le24 décembre 4882, exceptés ! les N0i des 28 janvier, 27 mai et 8 juillet 1883
- p.618 - vue 618/832
-
-
-
- LJë DEYOll?-
- dissolution du corps, après la mort, sont nés dans les existences misérables, dans la mauvaise voie, dans un état de déchéance. Ces êtres-là, d’un autre côté, doués des bonnes œuvres qu’ils accomplissent en action, en parole, en pensée, les voilà qui, après la dissolution du corps, après la mort, sont nés dans la bonne voie, dans le monde du ciel.
- (Lotus de la bonne loi).
- Entourés de la qualité d’obscurité manifestée sous une multitude de formes, h cause de leurs actions précédentes, ces êtres (les animaux et les végétaux), doués d’une conscience intérieure, ressentent le plaisir et la peine.
- Les herbes, les bestiaux, les arbres, les animaux amphibies et les oiseaux renaissent dans une condition plus relevée.
- Manou.
- Je vous déclare qu’Elie est déjà venu, et ils ne l’ont pas connu ; mais ils l’ont traité comme il leur a plu.
- Alors ses disciples comprirent que c’était de Jean-Baptiste qu’il leur avait parié.
- SainUMathieu.
- Je quitte ma vie pour la reprendre, Personne ne me le ravit ; c’est moi qui la quitte de moi-même, j’ai le pouvoir de la quitter, et j’ai le pouvoir de la reprendre.
- Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père.
- ., • • . - i -, ,
- (Paroles de Jésus à Ponce-Pilate.) Mon royaume n’est pas de ce monde :
- Je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité.
- [A suivre) Saint-Jean.
- Âccumulation et transport de la Force
- L’accumulation et le transport de la force, t.els sont les deux grands desiderata de la science moderne, tels sont les deux grands problèmes qui s’imposent le plus impérieusement aux théoriciens et aux praticiens de l’heure présente. Les piles accu-mulatrices Faure marquaient déjà une étaj^e glorieuse sur la voie qui doit mener à la solution du premier. Yoici qu’on annonce en même temps que la clef du second vient d’être donnée par un autre Français, M. Marcel Deprez.
- On sait que le travail moteur d’une machine surpasse toujours et nécessairement le travail utile accompli Quantité de résistances passives, accessoires et nuisibles, véritables forces antagoniques, vien- | nent à chaque instant imposer au moteur un surcroît j
- --619
- 1 • ’ . , . - • ' : . *
- de travail négatif, en absorbant en; pare perte une partie de l’énergie destinée à vaincre une certaine résistance déterminée, qualifiée de résistance principale ou utile. Çe sont les frottements des rouage,s, leur échauffement, leurs vibrations, les chocs, les inductions électriques avoisinantes, tout ce qui constitue l’action retardatrice du milieu ambiant, etc., etc. , ;l
- Le rapport du travail utile produit au travail moteur, dépensé, constitue le rendement de la machine, d’autant plus parfaite, naturellement, que le rendement approche davantage de l’unité ; et l’on sait qu’un rendement de soixante-dix pour cent doit être considéré à peu près comme un neç plus ultra. • »,,
- , Il est évident que, plus le générateur de force motrice est éloigné du point d’application, plus on est exposé ,à rencontrer de c,es résistances accessoires, La nécessité de transporter i’énergie à distance,, de la faire voyager, de lui ménager des stations intermédiaires, ne suppose-t-elle pas autant de traits d’unions coûteux, neutralisant sans profit le meilleur du travail originaire? C’était là justement que gîtait le lièvre. Transmettre la force, rien de plus simple ; malheureusement, une fois arrivée à destination, elle s’était presque entièrement perdue en chemin. Epuisée par la longueur et l’effort de la marche, la voyageuse ne pouvait presque plus rendre aucun service, et, l’entrepreneur fie transports en était pour,ses frais de route.. Qr, ,il paraît que M. Marcel Deprez a fini par trancher la difficulté.
- Ce n’est pas d’hier que ce jeune électricien lutte corps à corps avec le redoutable problème. Plusieurs tentatives solennelles, à Munich notamment, et plus récemment encore à la gare du Nord à Paris, avaient pu faire présager aux plus sceptiques sa victoire prochaine. Désormais, en dépit.des calomniateurs et des alarmistes, les lauriers sont conquis. Une dernière épreuve, faite ces jours derniers à Grenoble, à l’instigation de la municipalité et sous le contrôle d’une commission de savants, a été concluante. Il s’agissait de transporter au chef-lieu de l’Isère la force d’une chute d’eau de huit chevaux* située à 14 kilomètres de distance. Non seulement les expériences ont parfaitement réussi, quoi qu’on en ait dit, mais le rendement a été tel (60 pour 100), que la force motrice, transmise par des fils télégraphiques en bronze phosphoré, a pu être utilisée pour ,lat mise en marche d’une scierie mécanique, d’une imprimerie et pour l’éclairage électrique d’un quartier de la ville.
- Les conséquences d’un semblable progrès, une fois qu’il aura passé avec ses perfectionnements nouveaux — ce qui ne traînera guère-— dans le domaine de la pratique courante, sont incalculables. Ce, n’est pas seulement parce que nombre de forces délaissées ou perdues aujourd’hui,commme les chutes d’eau,par exemple, et les marées, faute de moyens propres de transmission, vont désormais pouvoir par leur travail recueilli et emmagasiné dans des moteurs appropriés', nous offrir des sources d’énergie intarissables et accroître nos richesses dans des proportions quir(défient l’imagination la plus audacieuse.
- Je crois que la solution du problème du,transport (te la force à distance par l’électricité— agent malheureusement trop capricieux encore — est appelée à révolutionner de fond en comble non seulement les rapports industriels et commerciaux des hommes, mais encore toutes les institutions économiques, so ciales, politiques même, qui en sont la conséquence et comme la consécration.
- p.619 - vue 619/832
-
-
-
- 620
- LE DEVOIR
- N’est-ce pas un eoupproit porté à la grande industrie féodale qui menaçait de tout -absorber et de tout broyer sous ses mâchoires de fer ? N’est-ce pas à bref échéance, la résurrection de la petite fabrication domestique, non plus routinière et désarmée comme jadis, mais accommodée aux exigeances modernes ? N’est-ce pas l’apparition des moteurs de foyer, à côté du gigantesque machinisme dont l’ombre prodigieuse écrasait findividu, transformés, au grand dam de l’art et de la liberté, en serviteur de l’outil ? N’est-ce pas, à la place de l’énergie centralisée, encasernée, monopolisée, la dissémination de la force, sa mise à la disposition de tous.
- Savez-vous qu’on irait loin si l’on voulait, à la lumière de cette découverte d’hier, analyser toutes les probabilités de demain? J’entrevois déjà dans chaque commune la grande usine municipale centrale, assise au milieu du réseau de canalisation de ses fi1 s conducteurs rayonnant en tous sens, et distribuant gras tuitement l’énergie laborieuse,l’industrie potentielle, à tous les citoyens, à tous les étages, à tous les homes, comme on distribue aujourd’hui le gaz ou l’eau. Nous ne sommes pas peut-être aussi loin qu’il paraît de cet âge... d’argent. Mais soyez convaincus que ce changement-là, s’il se fait, ne se fera pas tout seul. Qu’on se le dise !
- LE BIJOU DE RENÉ
- NOUVELLE
- Dans un de nos chefs lieux les plus voisins de Paris, il y a trois ans, la Sibylle publiait en tète de son numéro du premier décembre i’entrefilet suivant :
- . « Depuis trente-sept ans, notre journal a pris la bonne
- habitude d’offrir comme étrennes, à ses lecteurs, une poésie, romance, cantate ou chœur, qui a toujours inspiré quelque artiste de notre cité. La collection de ces œuvres charmantes forme un album de la plus haute valeur. Les perles y abondent. Cette année, nous avons la bonne fortune de pouvoir donner un chant patriotique, la Chanson, des Volontaires, dû à la plume d’un tout jeune homme de talent et d’avenir. Cela nous a paru tout bonnement un petit chef-d’œuvre. Nous faisons appel aux artistes de notre ville, avec prière de nous remettre leur travail dans la quinzaine. Nous ferons les frais d’impression des trois'morceaux les plus réussis. »
- Il faut croire, d’après l’entrefilet de la Sibylle, que, depuis trente-sept ans, en cette cité non moins heureuse en paroliers qu’en musiciens, un poète local arrive juste en décembre avec une romance quelconque, joyeuse ou triste, et qu’un artiste, les doigts sur le clavier, attend â point nommé les paroles annuelles, pour les mettre en musique et les faire chanter au . premier janvier, dans les pensionnats et dans les intérieurs que la colère du ciel a punis d’un piano.
- En tout, il y a des exceptions. Celte année-ià, le journal disait vrai quant aux paroles ; le jeune poète avait ciselé un vrai bijou.
- Le bijou de qui? Tout le monde lut la Chanson des Volontaires, et fut de l’avis du journal; mais la curiosité fui en raison de l’admiration qu’elle excita. Qui donc avait écrit d’aussi émouvants couplets ?
- Dans une ville de province, il ne pouvait guère se trouver qu’une douzaine de personnes auxquelles il faq raisonnable d’attribuer la nouvelle chanson de la Sibylle, et, par élimination, l’on arriva d’un commun accord à mettre au bas des couplets, un nom qui n’était pas le nom de l’auteur.
- Une seule personne, 1a jeune fille d’un vieux médecin, qui se garda bien de dire tout haut ce qu’elle pensait, relut les vers à plusieurs reprises et se dit :
- — C’est le bijou de René !
- Puis, elle, vingtième, peut-être, elle se mit à son piano, frémissante et passionnée, et, sans chercher une minute, elle improvisa, pour celle poésie chaude et vive, une musique d’inspiration prime-saulière et puissante.
- Dans ces étranges tonalités, on entendait chanter une âme !
- Le lendemain de son article, la Sibylle avait le morceau demandé.
- L’organiste de la cathédrale, un aveugle d’un talent délicat et fin, depuis dix ans hors concours ponr trois ou quatre compositions annuelles, les perles de l’album, avait été nommé grand juge dans ce tournoi musical.
- Quand on lui eut In la musique anonyme de Laurence Angioli, qu’il l’eut répétée vingt fois et bien comprise, il vint déclarer au journal qu’il tenait un chef-d’œuvre, et qu’il n’était que delà Saint-Jean, lui, le vieux maître, auprès de cette musique incomparable.
- La Sibylle, autorisée à répéter cet aveu, triomphait. Elle annonçait que l’orgue de la Cathédrale jouerait la Chanson des Volontaires à la grand’messe,le jour de Noël, et que, d’ici là, personne n’en entendrait une note.
- Si bien qu’eut été gardé le secret des deux noms à la Sibylle, le poète apprit que l’auteur de la musique était la toute jeune fille du docteur Angioli ; puis,* de fil en aiguille, on finit par savoir en ville que les deux heureux collaborateurs en étaient à leurs débuts.
- La première audition, comme on s’y attendait, ne manqua pas d’attirer une foule énorme à la cathédrale, elle jugement de l’organiste fut confirmé par l’assistance.
- Pour nous, l’intérêt va se déplacer un peu. Ce jour-là, parmi la foule accourue à la cathédrale pour entendre le Chant des volontaires sur le grand orgue, il se trouvait, vous le devinez bien, les deux intéressés. Quel hasard les avait-il placés dans la même nef, à quelques chaises l’un de l’autre ? Mon Dieu, je ne sais trop ; ce dut être sans doute le hasard qui hante les cœurs de vingt ans et qui passe à côté dès vieillards sans les voir.
- Toujours est-il qu’ils étaient là, se voyant, ou plutôt se sentant près l’un de l’autre, et attendant, avec impatience, l’effet qu’allait produire la morceau sur le grand orgue de l’église,
- Quand, à l’offertoire, éclata celte musique dont on avait dit merveilles, un long frisson courut dans la foule, et sous le coup de l'émotion générale, les deux jeunes gens se retournèrent involontairement l’un vers l’autre, et leurs deux âmes semblèrent courir dans l’intense rayon de leurs regards croisés.
- Ce fut tout. Mais à la hauteur surtout où se trouvaient ces deux intelligences d’élite, il arrive souvent que les deux premières impressions sont impérissables.
- Socialement, hélas 1 il y avait un abîme entre les deux auteurs de la Chanson des Volontaires. René Berger, enfant de la ville comme Laurence, appartenait à une modeste famille d’artisans, et sa vieille mère, infirme et veuve, vivait d’une pauvre petite rente que grossissait pieusement, mais dans une faible proportion, l’amour filial de René.
- Lui. René, venait d’accomplir sa vingt et unième année. Depuis deux ans déjà, il était rentré chez sa mère, après un an de volontariat, d’on, il avait rapporté les galons de sergent.
- I Qu’allait-il faire ? Ii n’en savait rien.
- ! Tout bachelier qu’il fût des deux mains, il n’entrevoyait pas encore la voie qu’il prendrait dans l’avenir. En attendant, il travaillait, cour me expéditionnaire, chez un avoué de la ville, et collaborait à la Sibylle ; grand honneur, je l’avoue, mais sans profit. En tous cas, il y avait à cette médiocrité une compensation bien douce : le bon fils vivait auprès de sa mère, et dépensait pour elle toutes les tendresses de son cœur.
- Les jours de fête, dès qu’il y avait dans les grands arbres nus du Maïl, un tiède rayon de soleil, on était sûr de le voir, sa mère à son bras, faire quelques tours sur la promenade, marcher doucement, causer et raconter des histoires, et rire pour dérider la malade, qui le mangeait des yeux.
- Ces jeunes gens, qui n’on rien, qui vivent sagement, sans bruit, qui ne peuvent avoir même la notoriété des imbéciles que le tailleur habille bien, sont des zéros
- p.620 - vue 620/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 621
- dont nul ne lient compte. De Réné, personne n’avait jamais dit le moindre mal ; mais, à force d'être bon fils, de sc conduire correctement, de n’appeler jamais sur lui i’attention publique, il avait fioi par être insignifiant, comme la statue qu’on voyait sûr la grande place comme les choses que l’on coudoie fous les jours et, dont on ne songe à dire ni bien ni mal.
- Cependant, la Chanson, qui avait fait du bruit, et que tout le monde répétait,n’aurait pas manqué de donner à l’auteur que l’on connaissait maintenant, une petite notoriété locale de quelques semaines, si les circonstances, qu’un hasard malin fit naître, n’avaient relégué aux oubliettes et l’auteur et la chanson.
- Un ménage de la ville, ménage très en vue du demi-grand monde, après des coups de canifs donnés des deux parts au contrat, saisit la justice d’une double demande en séparation. Scandale affriolant qui surexcita les exprits et scinda la ville en deux camps, l’un tenant pour monsieur, l’autre pour madame.
- Ce tumultueux cancan, cela se conçoit, étouffa dans ses clameurs tous les petits bruits dont s’alimente la vie de province, et la modeste rumeur qui avait bourdonné quelques fours autour du jeune clerc d'avoué disparut comme les autres.
- Il n’y eut plus guère qu’une personne qui ne perdit pas le souvenir de René. Ce fut Laurence Angioli. Son âme de fillette s’était mise un moment à l’unisson de l’âme du poète, et par-dessus les différences de situation, par-dessus tous les obstacles intermédiaires, elle était restée côte à côte avec elle, dans le vague souriant d’un rêve silencieusement continué.
- Ces premières amours de jeunesse, c’est l’herbe qui croît spontanément dans le soi au début du renouveau. Vous l’arrachez pour faire place aux semis qui vous donneront des légumes ou des fleurs ; mais l'herbe ar« rachée n’a pas dit son dernier mot : elle a laissé des radicules imperceptibles qui repousseront opiniâtrement et, sans cesse, il faudra recommencer à déduire cette impérissable végétation de la première heure.
- Dans cette âme de dix-huit ans, dans cette terre vierge, déjà toute frémissante sous l’action des premiers rayons de la jeunesse, on devait supposer que le docteur Angioli caressait l’idée de semer une plante de son choix, d’une tenue superbe et d’un rapport sûr. Les pères ne voient jamais bien les herbes printanières qui poussent sans leur pei mission, ou, s’ils les aperçoivent, ils ne croient guère â leur ténacité.
- Le docteur Angioli, déjà vieux, occupait, comme médecin, le premier rang dans la ville. Non pas qu’il fût un savant hors ligne ou qu’il eût jamais fait des cures miraculeuses ; non, il devait sa grande renommée à son exactitude toute militaire, à son désintéressement, à son amour des pauvres, à sa bonne humeur et à sa loyauté. Au coup de sonnette, ii prenait sa canne et son chapeau, oubliant toujours de s’enquérir de la situation de fortune de son malade.
- Et bien certainement ce bravé homme, qui venait d’enjamber la soixantaine, exerçait par amour son utile profession, car il avait reçu de sa famille une fortune considérable, de vingt à vingt-cinq mille francs de revenu, — qu’ii avait à peine augmentée dans une pratique de trente ans.
- Son autre amour, le premier des deux, c’était sa fille unique, sa Laurence, qu'il avait élevée avec son cœur d’homme intelligent et bon. De cette enfant à laquelle la tendresse d’une mère avait fait défaut, il s’était fait une amie de sa vieillesse et fia douce joie de sa maison. Femme de ménage accomplie, artiste de goût, aussi lettrée que femme peut l’être, elle gouvernait cet intérieur avec un ordre, avee une décision qui laissait le docteur libre de vaquer à ses affaires.
- Mais l’heure arrivait où d’autres préoccupations devaient s’emparer de l'esprit de cet heureux père. Sa fille, enfant inconsciente jusque-là, touchait à ce printemps du cœur où il fait bon de veiller aux pousses parasites et gourmandes, aux aspirations irréfléchies, qui déroutent souvent les pères et déjouent leurs calculs.
- Précisément, parce qu’il aimait passionnément sa profession, le docteur Angioli, depuis bien des années,
- caressait la pensée de donner à sa ûlle un médecin pour mari. Da môme que le soldat sa regarde comme le plus haut placé sur l’échelle des êtres ici-bas, de même le docteur Angioli tenait la médecine pour la plus complète des sciences, et les médecins pour les premiers parmi les hommes.
- Ii lui fallait donc un docteur pour Laurence.
- Or, voici qu'à ce moment sa bonne fortune lui amenait, comme à point nommé, non pas seulement un docteur, mais dans le docteur, un homme jeune, élégant, d’une distinction native incomparable.
- Un vieux confrère de la ville étant mort, la clientèle avait passé aux mains d’un remplaçant venant on ne savait au juste d'où, mais ayant eu déjà cinq ou six ans de pratique. Il avait l’air, d’ailleurs, de jouir d’une certaine aisance, car, ce qu’on n’avait pas encore vu dans la ville, ii se mit à visiter ses malades en voiture, et, si le docteur était appelé dans les faubourgs ou la banlieue, il laissait le coupé sous la remise et montait à cheval.
- Ce cavalier de bonne mine, écuyer consommé, traversait îa ville en bottes molles, en jaquette boutonnée militairement, en culottes collantes, et, dans sa suprême élégance il attirait et retenait sur lui tous les yeux. Comme le procès en séparation dont on a parlé cessait de bruire avec H même force, on ne s’occupa bientôt plus que du nouveau venu.
- Il s’appelait le comte de Marollcs.
- Pour un médecin, joindre la noblesse de race à la noblesse du savoir, c’était vraiment avoir des atouts dans son jeu. « Le docteur comte de Marolles ! » comment la noblesse, comment la bourgeoisie ne se fût-elle pas jetée dans le bras de cet homme chez qui tout se rencontrait?
- Naturellement il avait, à son arrivée, visité ses quelques confrères, et du premier coup il donna dans l’œil du docteur Angioli.
- En lui rendant sa politesse, le vieux médecin crut s'apercevoir qu'il était reçu par son jeune confrère avec un empressement, avec une cordialité, avec ce je ne sais quoi d'amical, de caressant, de sympathique, qui a l'air de demander, au delà de la politesse confraternelle, des relations plus suivies. Le comte était garçon, c’est vrai, mais il comptait néanmoins mettre sa maison sur un bon pied pour y recevoir l’éiite de la ville.
- Laurence eut-elle le pressentiment que son père allait jeter ses vues pour elle sur le docteur de Marolles ?
- Je ne sais, mais les femmes sont si clairvoyantes !
- Toujours est-il qu’elle prit d'étranges précautions.
- Dans les bureaux du commissaire central de police, il y avait un brave employé, fils aîné de la nourrice de Laurence, qui demeurait dans la même rue. Le docteur Angioli venait de le guérir d’une péritonite aiguë, dont il avait failli mourir. Outre l’intérêt tout naturel qu’inspirait le malade à la jeune fille, la femme et les deux petits enfants du pauvre employé méritaient bien qu’on s’occupât de leur situation précaire. Laurence y alla tous les jours, le cœur ouvert et les mains pleines.
- La convalescence fut longue, mais enfin tout a son terme, même le malheur, et l’employé put retourner à son bureau.
- Un soir qu’elle était seule, Laurence l’entendit revenir et le fit monter.
- Jean-Baptiste, dit-elle, le mois n’est pas aux deux tiers, et j’ai peur que vous ne puissiez vous donner le nécessaire ; voici de quoi subvenir au plus pressé.
- — Oh l mademoiselle...
- — Ne me remerciez pas, j’ai besoin d’un service. Vous connaissez le docteur de Marolles,' n’est-ce pas ?
- — Bien peu.
- . — N’importe; vous savez de qui je veux parier. Eh bien, il me faut sur son passé, surtout son passé,— vous entendez-bien ? il me faut sur son passé des renseignements complets. Vous me comprenez : complets!
- 'Tous êtes à même de me rendre ce service au plus tôt et saus dire un mot à personne ici. C’est affaire entre vous et moi.
- — Avant huit jours vous serez renseignée, mademoiselle, répondit l’employé ; mais j’ai besoin comme vous,
- p.621 - vue 621/832
-
-
-
- 622
- LE DEVOIR
- du secret le plus absolu. Un mot me ferait jeter sur le pavé.
- — Tout est bien alors.
- [A suivre). Hippolyta Langlois.
- CAUSERIE SCIENTIFIQUE
- C’était aux environs de notre comptoir du Gabon, et il y a de cela quelques années.
- Un commis de la marine, M. Gaillard, se promenait en compagnie de quelques amis parmi lesquels nous pouvons citer M. Aubry-le-Comte, témoin oculaire de ce qui va suivre.
- On s’était engagé dans un sentier et le commis de marine précédait ses compagnons, quand il vit au bord du chemin un petit mammifère commun dans le pays, un rat rayé, qui, les yeux fixés sur un buisson placé à peu de distance, paraissait cloué au sol.
- Aussitôt, un indigène déclara que la singulière attitude du petit animal dénotait la présence d’an serpent, et il engagea vivement la compagnie à s’arrêter. Par malheur nos sceptiques compatriotes ne tinrent aucun compte de l’expérence du pauyre homme, et M. Gaillard continua sa route, suivi par ses amis.
- Mais comme il passait entre le rat toujours immobile et le buisson, un serpent que M. Aubry-le-Comte pensa être le serpent cracheur, ainsi nommé parce qu’il lance son venin aux yeux de l’homme et des animaux, s’élança du buisson et mordit D. Gaillard au pied. En même temps le rat rayé, enfin désensorcelé, s’enfuit à toutes pattes dans une autre direction.
- Parmi les promeneurs se trouvait M. le docteur Bergeret, chirurgien de la marine et ami du blessé. Il incisa la plaie, y appliqua même les lèvres. Ces soins dévoués n’empêchèrent pas des accidents graves, locaux et généraux, de se développper ; une hémiplégie leur succéda et, de retour dans ses foyers, le malade mourut un an plus tard.
- Je tiens cette observation de l’excellent et éminent docteur Guyon qui fut membre du conseil de santé des armées et correspondant de l’Académie des sciences. Il la tenait lui-même de M. Aubry-le-Comte.
- J’en rapprocherai les suivantes que je trouve dans Le Vaillant.
- *
- ¥ ¥
- C’était au début de son second voyage. Il était au Cap chez un ami, assis en compagnie de plusieurs personnes sur le perron de la maison à d’ombre de
- grands arbres. Il vit les branches de celui qui était le plus rapproché se mouvoir, puis presque aussitôt retentirent les cris perçants d’une pie-grièche en détresse. On la crut sous la griffe d’un oiseau de prom. Examen fait, la cause était tout autre : « Nous fûmes très surpris d’apercevoir sur la branche la plus voisine de celle de l'oiseau, un très gros serpent, lequel totalement immobile, mais le cou tendu et les yeux enflammés, fixait le pauvre animal. Celui-ci s'agitait et se débattait d’une manière horrible, mais la frayeur lui avait ôté les forces ; et comme s’il eût été retenu par les pieds, il semblait avoir perdu la faculté de s’envoler ej de fuir. Un de nous alla chercher un fusil ; avant qu’il fut de retour, la pie griè-che était déjà morte, et l’on n’abattit que le serpent.»
- La distance à laquelle les deux bêtes s’étaient trouvées l’une de l’autre fut mesurée, elle était de trois pieds et demi. Le Vaillant dépouilla l’oiseau qui n’offrit pas la moindre trace de blessures.
- Ce n’était pas sa première aventure en ce genre. Etant dans le canton des Vingt-Quatre Rivières, voici ce qui lui était arrivé :
- « Un jour, comme je chassais dans un marécage, j’entendis sortir d’une touffe de roseaux des cris douloureux et très aigus. J’approchai doucement, et vis une petite souris dans une agonie convulsive.Dès que le reptile m’aperçut il s’enfuit; mais déjà sa présence avait opéré. Ayant pris la souris, elle expira dans ma main, sans que, par l'examen le plus attentif, il me fût possible de découvrir quelle avait pu être la cause de sa mort. »
- Des Hottentots à qui il raconta ces choses ne s’en étonnèrent nullement. D’après eux rien n’était plus ordinaire. « Ils me dirent que le serpent avait la faculté de charmer et d’attirer à lui les animaux qu’il voulait dévorer. » Un capitaine de l’armée anglaise lui raconta même avoir dans l’Inde, à Ceylan, personnellement subi cette influence. BlancLot, gouverneur du Sénégal, lui assura que le récit de ce capitaine était en parfaite conformité avec les opinions admises chez les Maures et chez les pègres : « Personne parmi ces peuples ne doute de la faculté redoutable qu’ont certains serpents d’attirer à eux des hommes et des animaux ; et cette tradition, ils la fondent sur une longue expérience et sur les malheurs fréquents dont ils sont témoins. »
- Toutefois, s’en tenant à son expérience personnelle, c’est-à-dire aux deux faits rapportés ci-dessus, Le Vaillant oppose un raisonnement à notre avis très solide à l’opinion qui, dans les effets observé?, ne voudrait voir que ceux (je la peur et assimilerait l’action du serpent à celle du « chien couchant qui,
- p.622 - vue 622/832
-
-
-
- LE REVOIR
- 623
- par sa présence et par son regard, arrête en place un lièvre et une perdrix. »
- C’est encore aujourd’hui celle de M. Milne-Ed-vrards, c’était du moins la sienne en l?4Q, d’après ce qu’il écrivait alors sur les crotales ou serpepts à sonnettes.
- « On a cru que le crotale possédait dans son regard une espèce de charme, qui forçait ses victimes à se précipiter dans sa gaeule; car on a souvent observé qu’il lui suffisait de se coucher immobile au pied d’un arbre, et de tenir ses yeux fixés sur la proie convoitée, pour que celle-ci, agitée de mouvements presque convulsifs, finisse par tomber à terre, près de lui; mais cette prétendue fascination n’est réellement que l’effet de la frayeur excessive qu’il inspire. Rarement un animal, surpris par un crotale, cherche à s'échapper ; tantôt il reste comme pétrifié, tantôt il se livre à des mouvements désordonnés qui, au lieu de le sauver, rendent sa capture plus facile. » Il y a donc intérêt à reproduire l’argumentation de Le Vaillant, ce que nous allons-faire. Le sujet en vaut la peine. Le lecteur ensuite appréciera.
- *
- ¥ ¥
- Il montre sans peine que l’effet de la peur n’est nullement pareil chez la perdrix et le lièvre à ce que la pie-grièche et le rat rayé viennent de montrer. Si la perdrix et le lièvre restent d’abord blottis devant le chien, ce doit être moins l’effet de la peur que celui d’une ruse réfléchie, car îë chien vient-il à s’approcher assez pour qu’ils soient en danger d’être saisis, à l’instant, l’un s’envole et l’autre détale. On ne niera pas que c’est la peur qui les fait fuir. C’est son e#et ordinaire sur les animaux. Mais tandis qu’elle donne de nouvelles forces au lièvre et à la perdrix, pouquoi donc au contraire la pie-grièche et le rat musqué, dominés par elle, fsont-ils dans l’impossibilité de fuir et meurent-ils sur place ? Que la mort se présente au rat, sous la forme du serpent ou sous celle du chat, c’est toujours la mort ; pourquoi dpnc le rat se comporte-t-il si différement dans les deux cas, car personne n’ignore qu’il ne s’amuse pas dans le second à rester en arrêt et n’a rien de plus pressé que de fuir. « Le regard du serpent, sa présence, la nature des corpuscules que la transpiration fait émaner de son corps, produiraient-ils donc — demande Le Vaiilant — un autre effet que l’émanation, la présence et le regard du chat ? »
- Question ! Pourquoi la trancher comme vient de le faire M. Milne*Edwards ? Ne vaudrait-il pas mieux l’étudier ; et en attendant l’occasion de le faire la laisser en suspens. La foire est-elle sur le pont ?
- natutfe ! — continue Le Vaiilant — étudions-la de plus en plus. Peut-être a-t-elle beaucoup de lois particulières que nous ne connaissons point encore...
- ! Peut-être la propriété mortelle dont il s’agit n’appartient-elle qu’à quelques espèces de serpents. Peut-être même n’en jouissent-ils que dans certaines saisons et dans certains pays. Les anciens ont écrit que le basilic tuait par son seul regard. Assurément, c’est une fable ; mais il n’est point de fable, quelque absurde qu’eile soit, qui, dans son origine, n’ait eu pour base une vérité. Sans doute dans les temps recalés on aura eu lieu d’observer quelques faits pareils à ceux de ma pie-grièche et de ma souris, ou peut-être même du genre de celui du capitaine. On en aura conclu qu’un serpent inattaquable, et toujours vainqueur, puisqu’il lui suffit de regarder pour donner la mort, ne pouvait être que le roi de son espèce. En conséquence, on l’aura nommé basilic, etc. »
- Tout cela nous semble parfaitement pensé. En vérité, ces raisonnements, ces hésitations, ces doutes, ces suppositions, qui tiennent compte des faits, réservent l’opinion, appellent l’étude, sont infiniment plus sages que 1 affirmation tranchante de M. Miine-Edwarts : « que la ^réten^ue fascination (du serpent) n’est qu’un effet de la frayeur qu’il inspire. » Qu’en sait-il ? où en trouve-t-ii la preuve ? La distinction que Le Vaillant admet comme possible quant à la propriété dont il s’agit entre serpents et serpents, et dans une espèce donnée, en raison des temps et des lieux, est d’un homme d’expérience qui a é|udié la nature vivante plutôt que la nature morte, et l’a plus étudiée chez elle qu’en cage, en prison, dans les ménageries. D’ailleurs, depuis l’époque du célèbre voyageur les choses apprises en matière de physiologie et pathologie nerveuses ont retiré à cette propriété hypothétique beaucoup de ce merveilleux, dont volontiers l’ignorance présomptueuse taxe dans sa sottise officielle les faits qui là'dépassent; merveilleux étant pour elle synonyme de chimérique.
- Rappelez-vous les récentes expériences de l’estimable et éminent M. Dumontpellier dans son service de la Pitié. Nous y avons vu sous la seule action du regard, les seins 4a sujet en expérience se tuméfier et prendre la dureté du marbre, son ventre se ballonner, s’exhausser en forme de voûte et prendre une rigidité telle qu’il eût supporté le poids d’un liomme debout (l’expérience en a été faite, elle était renouvelée des convulsionnaires); nous avons vu l’œil de l’expérimentateur faire mouvoir les membres de çe même sujet, aussi soumis à l'appel du rayon lumineux qu’aux ficelles qui meuvent les membres d’un pantin ; nous avons vu par l’action de la même cause
- II y a si peu de temps que nous observons la
- p.623 - vue 623/832
-
-
-
- 624
- LE DEVOIR
- des contractures invétérées se résoudre à vue d’œil : un pied bot se redresser et recouvrer, tant que durait l’action de cette cause, la liberté des mouvements d’un pied normal.
- L’œil n’agissait que corame réflecteur de la lumière soit naturelle, soit artificielle; soit ! et en effet un petit miroir produit tous les phénomènes précités... sur un sujet hypnotisé. Sachant les animaux passibles comme l'homme de cet état, pourquoi jugerions-nous indigne d’examen l’idée que la propriété de le déterminer pût avoir comme un siège particulier d’élection chez certaines espèces comme le produit électrique a le sien chez plusieurs ? Et si nous formons cette hypothèse combien devient alors admissible la domination absolue du serpent sur sa victime enchaînée et mue, nonobstant les révoltes de l’instinct, par la volonté du bourreau, puisque ce n’est que la répétition de ce que nous savons se passer entre l’hypnotiseur et l’hypnotisé !
- Je me rangerai donc à l’opinion de Le Vaillant :
- Etudions.
- (Rappel) Victor Meunier.
- --------- Hfimi n m n «o min------------
- ETAT-CIVIL DD FAMILISTÈRE
- Naissance de Marie-Marguerite Garbe, née le 14 Septembre 1883.
- Naissance de Eugène-Ferdinand-Avit Andrieux, né le 23 Septembre, fils de Andrieux Eugène et de Routier Fernande.
- Décès de Léontilla-Louise Nicolas, fille de Nicolas Charles, décédée le 25 Septembre, à l’âge de 4 mois.
- — wnnnoQQooanQW'
- Le Journal L'HOTEL-DE-VILLE
- Nous signalons à nos lecteurs l’apparition d’un nouveau journal VHôtel-de-Ville, organe de la démocratie socialiste des communes (feuille hebdomadaire, 10, faubourg Montmartre, Paris, 6 fr. par an. En vente chez tous les marchands de journaux et dans les gares de chemins de fer. Prix : 10 c.)
- Ce journal est dirigé par M. J. Manier, un des membres les plus actifs du conseil municipal de Paris, celui qui, le premier, attira l’attention publique sur les vices de lâ‘législation concernant les aliénés et à qui, par conséquent, nous allons être redevables de la modification de nos lois en ces matières.
- VHôtel-de-Ville, nous sommes heureux de le constater, est d’accord avec nous dans la question d’organisation de la mutualité nationale, de participation du travail aux bénéfices,d’association du travail et du capital, enfin dans celle des habitations unitaires à instituer en place des petites maisons isolées.
- Le bohème Larigot est malade des suites de longs et formidables abus de boissons alcooliques.
- Le médecin, qui lui ordonnait la plus grande sobriété, va le voir hier matin et aperçoit une bouteille de vin et un verre sur la table de nuit.
- — Comment! Qu’est-ce que c’est? Est-ce que par hasard et contrairement à mes défenses vous boiriez du vin pur ? s’écrie le docteur en fronçant le sourcil.
- — Mais non, mais non, mon cher docteur ; j’v mets de l’eau-de-vie...
- Dans un salon, on présente dernièrement au colonel Ramollot une femme belle, malgré ses formes un peu athlétiques.
- — Eh bien ! comment la trouvez-vous?lui demande-i-on au bout d’un moment.
- — Pas mal, pas mal,sacrégnongneugneu I! ! Mais nous avons mieux que ça dans nos régiments de cuirassiers.
- Deux jeunes avocats parlent de l’épuration de la magistrature.
- — On assure, dit l’un d’eux, que le conseiller X... figurera parmi les exécutés...
- — Ce doit être une erreur... il est bon républicain. ..
- — Sans doute, mais il est malade depuis quelque temps... il a des insomnies à l’audience.
- — Pourquoi diable invitez-vous toujours Pitanchard à venir chez vous ?
- — C’est un vieil ami.
- Ce n’est pas une raison ! Il est horriblement laid et cela me donne des cauchemars.
- — C’est vrai, mais il amuse beaucoup les enfants et c’est moins cher qu’une lanterne magique.
- — Quel âge avez-vous ? demandail-on à Mmo de C...
- — Trente-et-un ans!
- — Oh ! oh ! s’écria une amie, l’été dernier vous en aviez trente-deux.
- — Eh bien ! répliqua tranquillement Mme de C..., j’ai maintenant une année de moins à vivre, je la retranche.
- Le domestique nègre du comte de X... porte toujours une cravate blanche.
- Quelqu’un lui en demandait la cause :
- — C’est, répondit le comte, pour que je puissd savoir où commence sa tête P- ' '
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.624 - vue 624/832
-
-
-
- T Année, Tome 7. — n° 265. ic numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 7 Octobre 1883
- LE BH¥©SE
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . Six mois . . . Trois mois . .
- 10 fr. »» 6 »» 3 v»
- Union postaLe
- Un an. . . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an, . , . 13fr.60
- on s’abonne A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passade des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LETMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- SOMMAIRE
- Arbitrage international. — La répartition de la richesse, participation indirecte aux bénéfices II. — La vie, le temps et les travaux de Robert Ovoen. — Chronique du mouvement social. — Solidarité sociale. — Restriction des privilèges du capital. — Les petits martyrs. — Deux maris et pères atroces. — Le congrès des Trades-Unions. — Le bijou de René. — Libre pensée, 3e congrès universel. — Les chefs de gare femmes.
- ARBITRAGE INTERNATIONAL
- C’est un grand malheur que la République française n’ait pas encore secoué les erreurs de l’ambition des conquêtes guerrières, et que l’amour de la paix ne soit pas encore assez entré dans le cœur de ses gouvernants pour leur faire prendre en horreur les fatalités et les affreuses conséquences de la guerre. Depuis la Révolution française le sentiment réfléchi de la nation est acquis à la paix. Nos constitutions ont toujours voulu que la guerre ne fût pas laissée au caprice de quelques hommes ; toujours la loi fondamentale, la loi émanant des pouvoirs réguliers du pays s'est refusée à laisser au gouvernement le droit de décider de la guerre, et elle a prescrit que la guerre ne peut être faite que du consentement du pouvoir législatif.
- Il est difficile de concevoir que depuis bientôt un siècle que cette pensée salutaire s’est incarnée dans la volonté nationale, elle n’ait pas encore été respectée par les gouvernants qui se sont succédé. Cela prouve combien les traditions monarchiques sont lentes à se déraciner ; cela prouve combien les ré-
- publicains formalistes ont encore à faire d’efforts sur eux-mêmes pour devenir des républicains démocrates.
- Chacun des hommes qui arrive au pouvoir a le désir de conquérir par ses propres faits une renommée personnelle. L’ambition individuelle lui ferme les yeux sur les grands intérêts nationaux pour ne lui laisser voir que le succès de ses propres idées. Chacun d’eux révéla grandeur de la France dans la grandeur du ministre et veut la réalisation de sa conception au mépris de la loi fondamentale du pays.
- La France républicaine répudie l’esprit de con* quête. La constitution présente dit que « la guerre « ne pourra être déclarée sans l’assentiment des « deux Chambres. » Elle veut que « la France « reste maîtresse do ses destinées, qu’on ne puisse « ni entreprendre, ni déclarer la guerre sans son « aveu. » (Article 31 et déclaration du rapporteur).
- Mais il serait trop modeste pour nos gouvernants de se conformer à la constitution. Celle-ci, bien que fortement entâchée de monarchisme, est encore trop démocrtique pour leur usage; lorsqu’il s’agit de disposer de la liberté et de la vie des citoyens, ils jugent que la constitution ne leur laisse pas assez d’initiative.
- N’ayant aucun principe pour guide, ils se laissent entraîner par les influences du moment : ils vont s’appuyant sur quelques fausses données d’économie politique, sous prétexte de créer des débouchés à notre commerce, se mettant à la remorque de quelques intérêts financiers et leur sacrifiant les plus chers intérêts du peuple, le sang et la vie des citoyens.
- Et ils espèrent tirer de telles entreprises quelque
- p.625 - vue 625/832
-
-
-
- 626
- LE DEVOIR
- renommée, quelque satisfaction d’ambition ! Et ce sont de tels motifs qui font marcher à pieds joints sur la constitution, qui font qu’on se retranche derrière ce subterfuge, que faire la guerre, ce n’est pas la déclarer, que l’assentiment des Chambres n’est pas exclu par cela même que la guerre est com* mencée.
- Il faut réellement yivre à une époque où le sens moral est oblitéré dans les régions officielles, pour que des subterfuges aussi contraires à la saine morale et au droit public puissent être admis par les Chambres. Mais il est encore temps que les grands pouvoirs de l’Etat arrêtent le gouvernement dans .çette voie funeste, en ne lui laissant pas plus longtemps la responsabilité des conséquences de ces déplorables entreprises.
- Les Chambres peuvent faire que la guerre avec la Chine soit conjurée ; elles peuvent encore faire que le pouvoir autoritaire du gouvernement n’aille pas plus loin dans le sacrifice du sang des citoyens français, qu’il cesse de pouvoir livrer d’un cœur léger nos enfants aux horreurs de la guerre. Les Chambres peuvent encore faire que le gouvernement n’ait point l’année prochaine de motif pour demander de nouveaux emprunts et une augmentation nouvelle d’impôts, afin d'obtenir quelques centaines de millions, pour les jeter dans le gouffre de la dette publique encore agrandi par la guerre. Les Chambres peuvent faire comprendre au gouvernement que le premier devoir de la politique républicaine doit être le respect de la vie humaine, le respect de la vie des citoyens et que la guerre est le renversement de ce principe démooratique.
- Quel moyen les Chambres peuvent-elles invoquer pour arriver au noble but du maintien de la paix, pour échapper à une guerre ridicule avec la Chine.
- Ce moyen est bien simple : s’inspirer d’un amour réel du bien de la patrie et de la vie des citoyens, du désir de n’entretenir avec les autres nations que des relations utiles au progrès et au bonheur des peuples, convaincre les nations hostiles mêmes de nos bonnes intentions, par notre longanimité et, pour cela, soumettre nos différends à l’arbitrage des nations les plus avancées du monde.
- Que les Chambres françaises obligent le gouvernement à la suspension des hostilités ; que la France et l.a Chine se concertent pour soumettre leur différend à l’arbitrage de deux nations de leur choix et d’une troisième tirée au sort entre deux autres puissances proposées par les parties. La question sera ainsi résolue au grand profit de la tranquillité des peuples; la France évitera la monstruosité encore renouvelée des massacres de la guerre et elle
- donnera au monde un exemple d’une portée incalculable poqp la paix des nafions,
- DE LÂ RICHESSE
- Participation indirecte aux bénéfices
- II
- La situation des classes ouvrières inquiète tous les rangs de la société ; les ouvriers s’agitent pour secouer une exploitation qu’ils considèrent comme injuste ; les classes dirigeantes et possédantes ne peuvent concevoir comment le monde marcherait si elles cessaient de s’approprier tous les bénéfices.
- Une solution est nécessaire ; elle s’imposera un jour ou l’autre par la force des événements, si la sagesse humaine ne lui fait place dans le développement pacifique des Sociétés.
- Deux puissances peuvent, dans l’état actuel des choses, concourir à inaugurer la participation des ouvriers aux bienfaits, de la richesse : La première est celle du législateur et de l’Etat préparant par de sages résolutions des voies conformes à l’intérêt social ; la seconde est celle de l’opinion publique agissant clans des sens divers et suivant la voie qui s’offre comme la plus favorable aux intérêts individuels.
- L’action qui exercera le plus d’influence sera évidemment la plus générale des deux, c’est-à-dire celle du législateur et du gouvernement. Eux seuls, en effet, sont en position de généraliser, en bien comme en mal, les mesures qu’ils prennent.
- Le parti le plus sage serait donc que le législateur prît en sérieuse considération la question du sort des classes ouvrières, et se décidât à faire entrer daos les faits le principe démocratique des droits du travail.
- L’action des grands corps de l’Etat est aujourd’hui en défaveur dans l’opinion du. peuple à cause du mal qu’elle a fait dans le passé ; mais il est incontestable pour le penseur que cette même puissance qui s'est exercée en mal s’exercera en bien le jour où la conscience du législateur s’élèvera à un niveau suffisant pour comprendre ce bien et le mettre en pratique. Il est également incontestable que seuls les grands corps de l’Etat sont en position de prendre les mesures générales que réclame une plus juste répartition de la richesse, surtout en ce qui s’appliquera aux droits que l’Etat peut et doit revendiquer au nom du domaine naturel et des services du domaine public.
- fl) Voir le Devoir du 30 Septembre 18ë3.
- p.626 - vue 626/832
-
-
-
- LE DEVOIE
- C’est aux grands pouvons nationaux qu’il appartient de prendre les mesures concernant les droits de l’Etat à une part de la richesse créée, et de régler l’application de ces droits. Toutes les prétentions anarchiques et révolutionnaires ne sauraient faire que des pouvoirs publics ne fussent nécessaires ; les théoriciens mêmesdeces prétentions seraient les plus pressés à faire usage de l’autorité et même du despo-tisme s’ils avaient le pouvoir entre les mains.
- Ce qui est nécessaire, ç’est que les pouvoirs pu-’ publics soient animés de l’esprit d’équité et de justice .démocratiques, que l’amour du bien général remplace dans les esprits l’ambition des partis et surtout le désir de faire servir le pouvoir aux satisfactions de l’orgueil et de l’égoïsme individuel.
- Avec l’amour de l’équité et de la justice le législateur et le gouvernement verront clair dans les misères sociales et seront aptes à y porter remède.
- Rien ne pourra plus empêcher alors qu’une par* tie du superflu de la richesse rentre aux mains de l’Etat par voie d’hérédité nationale, pour instituer en faveur des classes laborieuses les garanties de l’existence qui leur sont dues.
- Dans une Société où l’intelligence publique est oblitérée par l’égoïsme, ces questions de haute éco* nomie sociale sont qualifiées d’utopies ; elles sont considérées comme rêve de philantropes par les cœurs déséehés au contact des spéculations de l’é* conomie politique. Mais si Galilée a pu dire de la terre; « Pourtant elle tourne, » nous pouvons dire de la société: « Pourtant elle progresse; » et si la volonté du pape et des évêques n’a pu empêcher la vérité astronomique de se faire jour, les mauvais vouloirs des hommes politiques ne pourront davantage empêcher les vérités sociales de faire leur chemin.
- Mais si l’égoïsme et la cupidité sont un obstacle à l’accord et à l’harmonie dans le monde, il est aussi "vrai que chez beaucoup de personnes de bons désirs l’ignorance des moyens sur lesquels doit reposer l’équité sociale, est un autre obstacle à la conception et à l’application du bien.
- Il est donc bon de répéter que le plus grand des bienfaits que puissent provoquer les personnes bien Mentionnées serait l’organisation universelle en France des garanties contre la misère et du relèvement physique et moral des malheureux déshérités.
- Cette organisation qui ne serait que Ja conséçra-b°n du droit des faibles au nécessaire, à l’éducation à l’instruction est le premier pas à faire dans la reconnaissance des droits réels de l’homme à la Participation de la richesse produite. Ces droits Couveraient une première satisfaction dans l’héré-
- £27
- dité nationale, si celle-ci était appliquée au moins pour une certaine part, à la dotation des assurances mutuelles générales ayant pour objet d’organiser les garanties de l’existence physique, intellectuelle et morale dues à tous les citoyens.
- Ce serait la voie ouverte aux dévouements à l’humanité. Nul ne serait plus embarrassé pour savoir que faire de son bien afin d’être utile à ses semblables .
- Mais vouloir qu’une telle œuvre soit laissée à l’iqiliative privée comme le préconisent sans cesse ceux qui veulent pe ri.ep faire et enrayer ce que les autres désirent entreprendre, e’esf la condamner par avance à l’impuissance. Pour que l’opinion publique s’en empare, il faut qu’elle ait la protection et la sanction de la loi, qu’elle ait l’appui des grands pouvoirs publics • autrement elle n’est qu’une caqse de discussions et d’expériences locales qui laissent les questions en suspens et à l’état de ferment social dans l’esprit des masses populaires.
- Ces garanties pour l’existence en faveur des classes laborieuses sont certainement les premières à donner dès qu’op reconnaît l’équité de la participation des ouvriers aux bénéfices. Commencer à restituer, après la mort, aux masses travailleuses une part des biens qu’elles ont si puissamment contribué à produire, et faire de ces biens l’objet d’une institution socjale profitant à tous les citoyens et à toutes les familles dans le besoin, serait un acte de souveraine équité sociale, en ce sens qu’il serait la reconnaissance du droit de la vie huitième et de la personne humaine à la protection de la société. Cette reconnaissance doit certainement précéder celle du droit de l’ouvrier à la participation directe aux bénéfices résultant de son travail.
- Les garanties de l’existence ont, comme nous l’avons vu, leur fondement dans ce que la nature fait et donne en vue de tous les hommes ; elles le puisent, en outre, dans le droit de tous les citoyens au domaine public et par conséquent aux richesses que ce domaine aide à produire. Ces deux sortes d’interventions antérieures à l’açtion individuelle autorisent la société à prélever sur les biens de? personnes décédées la part des faibles et des malheureux. Tandis que la participation des ouvriers aux bénéfices a son principe dans la règle d’équité qui veut que chaque élément producteur prenne part dans les bénéfices en proportion des services ou des concours qu’il apporte à la production : A chacun suivant ses œuvres ou suivant les services qu’il a rendus.
- La valeur des concours ou des services de toute nature se fixe par des conventions entre les parties.
- p.627 - vue 627/832
-
-
-
- 628
- LE DEVOIE
- Toutes les choses aidant à la production sont considérées comme concours dès qu’elles restent attachées à l’entreprise.
- L’intérêt des capitaux, les loyers des choses mises en société, les salaires des ouvriers, les traitements des employés composent la masse représentant les services rendus par les personnes ayant intervenu soit à titre de capitaliste, soit à titre de travailleur.
- Chacun a droit aux bénéfices en proportion de la valeur attribuée à ses services.
- La juste répartition de la richesse et des fruits du travail suppose l’association entre les hommes. Ce fait est loin d’être réalisé et loin d’être possible d’une manière générale. L’association réalisée en quelques points ne fait que mettre davantage en évidence l’état d’insolidarité dans lequel se trouve encore la société moderne.
- C’est contre cet état de choses que les forces souterraines de la démocratie réagissent ; c’est à l’inau guration d’une plus juste répartition de la richesse qu’elles travaillent. La façon dont le problème s’élabore est fort confuse, mais c’est ainsi qu’en toute chose le progrès s’accomplit : L’ébauche ou le croquis précède l’esquisse, et l’esquisse se fait avant l’œuvre.
- L’œuvre d’une transformation sociale est d’ailleurs assez grande pour avoir besoin de toutes les intelligences de bonne volonté.
- En attendant que la lumière de l’association se fasse assez grande pour permettre de généraliser la participation directe des ouvriers aux bénéfices, les pouvoirs publics peuvent, dès maintenant,réaliser la participation indirecte à l’aide de l’hérédité nationale, en instituant en faveur des familles laborieuses l’assurance et les garanties contre la misère, l’éducation et l’instruction gratuites à tous les degrés pour les capacités.
- Ce premier acte d’équité sociale aurait une portée considérable, en ce sens qu’il mettrait un frein au monopole accumulateur de la richesse aux mains de l'aristocratie financière et industrielle, en même temps qu’il répandrait sur la pauvreté la rosée bienfaisante du bien-être, du savoir et de la moralisation. '
- (A suivre.) G.
- La fie, le Temps & les Travaux de Robert Owen1,1
- par M. Lloyd Jones XIV [Suite]
- Au commencement de sa vie publique, Robert Owen était très désireux de convaincra ses compatriotes manufacturiers de la bonté de son système. Dans ce but, il composa un document spécial contenu dans le 3e essai sur la formation du caractère. Cette pièce est adressée : « Aux directeurs des manu-« factures et à tous ceux généralement qui, em-« ployant une population nombreuse et concentrée, « peuvent aisément adopter les moyens de perfection-« ner les sentiments et les mœurs d’une telle popula-« tion ». — Dans cette pièce Robert Owen s’exprime ainsi : « Beaucoup parmi vous ont expérimenté depuis longtemps dans leurs opérations industrielles, l’avantage de machines solides, bien conçues et bien exécutées. Vous avez pu également constater combien les produits d'un mécanisme habilement agencé et parfaitement entretenu ont de supériorité sur ceux d’un mécanisme en désordre, abandonné à la malpropreté, à d’inutiles dépenses de force et par conséquent au plus mauvais fonctionnement.
- « Dans le premier cas les opérations industrielles s’acomplissent avec ordre et facilité, et le succès couronne l’entreprise. Dans le second, c’est tout le contraire : les conflits, la confusion, la mésintelligence régent parmi les agents intéressés aux opérations et de grandes pertes sont le résultat final.
- « Si donc, les soins donnés à vos machines inanimées peuvent produires des conséquences aussi avantageuses, combien plus devriez-vous attendre de soins analogues portés à vos instruments vivants dont la construction est bien plus merveilleuse encore ?
- « Quand vous aurez acquis une réelle connaissance de l’homme, de son précieux organisme, de ses facultés d’as3imilation, de la direction véritablement propre à ses mouvements variés, vous deviendrez conscients de la valeur réelle des travailleurs et vous serez induits à tourner dès lors vos pensées plus assidûment sur les machines vivantes que sur les machines inanimées. Vous découvrirez que l’homme peut être aisément instruit et dirigé de façon à produire une grande augmentation de richesses, tout en vous fournissant Foccasion de3 satisfactions les plus hautes et les plus durables.
- u Vous dépensez des sommes considérables pour
- (1) Lire le Devoir depuis le n° du 8 Juillet 1883.
- p.628 - vue 628/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 629
- vous procurer les machines les plus parfaites, les tenir dans le meilleur état, leur éviter les déperditions de forces et T usure prématurée. Vous consacrez des années à approfondir les rapports entre les diverses parties de vos machines sans vie, à améliorer leur pouvoir effectif, à calculer avec une précision mathématique leurs multiples et munitieux mouvements. Or, quand vous estimez ainsi par minâtes le temps dépensé et par fractions le capital employé pour augmenter vos chances de gain ne voudrez-vous pas consacrer un instant à voir si une portion de votre temps et de votre capital ne serait pas plus judicieusement employée à améliorer le sort de vos machines vivantes. Au nom de l’expérience, je puis vous assurer que le temps et l’argent que vous emploieriez ainsi, s’ils étaient utilisés avec la vraie connaissance de la question, vous rapporteraient non pas 5 ou 10 ou 20 pour cent de votre capital, mais la plupart du temps 50 et très souvent 100 pour 100.
- XV
- On ne sera point étonné que Robert Owen ait toujours ressenti une vive répulsion à l’égard des préjugés de sectes et de partis. A chaque progrès de son œuvre, il dut lutter contre ces préjugés et les vaincre quand ce fut possible. L’homme sérieux, pénétré de ia nécessité de faire avancer son œuvre supporte malaisément le zèle antagoniste des politiciens ou des sectaires. Le succès de Robert Owen dans l’organisation des écoles de New Lavark était aassi complet qu’on pouvait l’espérer, le témoignage universel de visiteurs éclairés de tous pays et de toutes classes prouve que ces écoles ne laissaient rien à désirer ni comme résultats immédiats, ni comme germes heureux pour l’avenir.
- Les plus sceptiques admettaient que son système prouvait d'une manière éclatante la valeur de ses idées en éducation, et il était clair que Robert Owen ralliait les suffrages d’un grand nombre de personnages influents en état d’organiser en Grande-Bretagne un mouvement puissant en faveur de L’éducation, mouvement vraisemblablement appelé à se communiquer en Europe et à produire ainsi une force considérable.
- Durant toute cette époque Robert Owen travailla largement pour l’amélioration du sort des travailleurs de son pays. Il savait, par sou intime et longue expérience, combien ia condition des ouvriers dans les manufactures de coton était misérable et dégradée. Les pauvres gens absolument négligés en éducation étaient attachés au travail jusqu’à la limite
- extrême de ce que la nature humaine peut endurer. Toute possibilité d’amélioration personnelle était anéantie pour eux, et Robert Owen sentait que plus longtemps durerait cet état des choses, plus il deviendrait difficile, avec i’extention du système des fabriques, de relever les masses travailleuses de la dégradation morale et physique dans laquelle elles plongeaient si rapidement.
- Ses efforts pour obtenir la réduction des heures de travail et améliorer en général la condition des ouvriers éveillèrent une vive opposition chez un grand nombre de propriétaires de fabrique. Tandis que Robert Owen était à Londres luttant pour faire passer la loi sur les manufactures devant un Comité parlementaire, les chefs d’industrie consacraient leur temps et leurs peines à résister à la législation proposée et s’efforçaient de discréditer ceux qui combattaient résolument pour le triomphe de la loi projetée.
- Une de leurs méthodes pour soulever la méfiance et la haine publiques consistait à attaquer, au nom de la religion, le système poursuivi par Owen à New Lanark ; et ils poussèrent en cette voie les choses à tel point qu’une surveillance fut organisée contre Robert Owen < t confiée au ministère de la même paroisse. Ce ministre, M. Menziès, fut appelé à Londres devant le Comité de manufacturiers, mais rien ne put être formulé contre Owen, bien que des soupçons sur son manque de fidélité religieuse et sur la nature prétendue dangereuse de ses procédés commençassent à se faire jour.
- L’élévation intellectuelle et morale des classes laborieuses était regardée comme un sérieux danger politique, et bien que les hommes libéraux et d’esprit* éclairé fassent amis du progrès populaire, l’esprit public était trop saturé d’une terreur mortelle de la démocratie, pour ne point voir sous toute proposition de réforme le dessein perfide de renverser 1) trône, attaquer la propriété et détruire la religion.
- Robert Owen expliqua lui-même dans des documents nombreux et très répandus, son attitude à ce moment. Nul homme n’usait moins que lui de réticences. Il ne tenait rien de caché sur sa pensée religieuse ou sociaie. Néanmoins il est peut-être bon, sur ces points, de consulter d’autres opinions que la sienne.
- Robert Owen n'était point un homme de controverse dans le sens ordinaire du mot, c’était plutôt un expérimentateur. S’il eût échoué dans son système d’éducation, très probablement il se fût confiné dans ses devoirs de simple manufacturier, et se fut contenté d’augmenter sa fortune et celle de ses
- p.629 - vue 629/832
-
-
-
- 630 LE DEVOIR
- .... ................ ....................._.
- associés, tout en se prêtant libéralement aux mesures propres à développer l’instruction de la jeunesse, j Mais son système lui réussit au-delà de toute espé- ! rance ; en conséquence, il se détermina à pousser en 1 avant et à compléter une expérience si pleine de j promesses et d’un si bon exemple pour tout le monde* j
- Il y a toute raison de croire que les associés de j Robert Owen étaient entièrement satisfaits de lui j comme directeur des hommes et des enfants. Les ! profits réalisés dépassaient ce que prévoyait l’acte de société ; et toutes choses : les ateliers comme les travailleurs, étaient dans les meilleures conditions qu’on pût désirer. Le célèbre Jérémy Bentham était un des associés et il était trop libéral pour créer à Robert Owen aucune difficulté, sous prétexte de manque d’orthodoxie.
- Les écoles allaient s’améliorant et se développant, et leurs bons résultats s’affirmaient de jour en jour, dans le perfectionnement de la population. De 1816 à 1822, l’œuvre de New Lanark attira tellement l’attention publique que les procédés de Robert Owen à l’égard de son personnel furent considérés comme applicables à la société en général, et spécialement aux classes pauvres du royaume. Le paupérisme s’augmentait alors rapidement et les travailleurs mécontents menaçaient la paix et la sécurité publiques.
- La Société philanthropique britannique et étrangère fut organisée en vue principalement de faire l’expérience pratique des plans de Robert Owen, mais bien qu’à la première assemblée générale des souscriptions s’élevant à la somme de 55,000 Livres fussent annoncées, les opérations furent différées parce qu’un plus fort capital était nécessaire pour avoir chance de succès. Malheureusement dès cette époque, des soupçons sur l’hétérodoxie d’Owen commençaient à se répandre partout, et les membres timides de la société en question reculèrent. Quand l’assemblée eut lieu les alarmistes seuls furent écoutés•
- La liste des vice-présidents contenait dix noms d’ambassadeurs et ministres étrangers, et le comité exécutif ne comprenait pas moins de quinze membres du Parlement.
- La première assemblée générale fut tenue le 1er juin l82ë, à Londres. Le vicomte Torrington j>rési-dait. Le rapport lu à cette assemblée par le comte de Blessingtdn contient une exquisse des plans ët procédés de Dàssociatioti et dans ce rapport comme dans les disdOUrs qui sdivireht les plus grands éloges sont donnés à îtôbert Owefl, à son caractère et à ses travaux.
- « Le Comité » dit le rapport, « a été favorisé des
- plas intéressantes communications de Robert Owen, Esquire, de New-Lanark, dont l’esprit humain et lumineux a conçu les plans qui, depuis, sous sa prévoyante direction, ont donné les résultats les plus prospères. C’est à sa bonne volonté, à ses vues sociales, à son talent, que le public est redevable du plus précieux ensemble de faits et d’expériences qui aient jamais été tentés pour le bien de l’humanité souffrante. Le comité, en conséquence, considérerait comme un oubli de son devoir de ne point proclamer la haute estime qu’il professe pour l’intelligence, la bienveillance et la courtoisie dont M. Owen a fait preuve en soumettant ses plans au plus minutieux examen du Comité.»
- James Maxwell, membre du Parlement, en appuyant l’adoption de ce rapport présenté par le comte de Blessington dit : « Je connais suffisamment les pians proposés par mon ami, M; Owen, pour savoir qu’ils sont le moyen d'écarter une grande somme des misères et des vices les plus poignants.
- « Donner une éducation rationnelle et accompagnée de la Bible doit servir les intérêts les plus importants de la société. Tout en soutenant la perspective d’atteiiidre au bonheur après cettë vie, une telle éducation fait de la veftü active ie moyen même dé rechercher le bonheur. M. Owen, depuis longtemps s’est dévoué à l’examen de Pétât des classes iaborieusés et il a Oonsidérablemênt développé le bien-être et le bonheur des ouvriers placés sottS ses ordres. Il a dressé les enfants eux-mêmeS â dé bonnes habitudes par l’instruction morale et religieuse. »
- M. W. de Crispighy, membre du Parlement, dit que lorsqu’il entendît pour la première fois parler des plans de Robert Owen, il les regarda comme des idées de visionnaire; mais qu’eü réfléchissant â là somme dé biens qui résulteraient de leur mise en pratique, il se résolut â faire ie voyage d’Ecosse èt à rendre visite â M. ÔWen. «J’examinai toutes choses, » dit-il, « tantôt accompagné dé M. Owen, tantôt sans lui : j’adoptai même ce dernier môdé. Je voulus voir comment les choses se passaient quand üül examinateur n'était attendu, afin de découvrir les dispositions erronnées, s’il y en avait.
- « D’abord je vis de petits enfants âgés d’environ 18 mois, quelques-uns plus grands, réunis dans une sorte de lieu de récréation, vivant dans un état ^innocence, de tendresse et d’attention les iins l’égard des âütres, dont nous ne voyons pas souvent l’exemple en ce pays. Cela prouvait que l’éducation soignée à cette première période de la vie tend à former de salutaires habitudes qui croîtront juSqü’à la maturité. Je passai à l’examen d’une autre classe d’en-
- p.630 - vue 630/832
-
-
-
- LE DÈVOra
- 631
- farits apprenant à lire. Je les trouvai lisant la Bible, ce livre destiné à les pénétrer de leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes, et à produire les résultats qui tendeht au bonheur présent et futur.
- « Le ditnanche je suivis les offices. Iis ont lieu sur différents points et Sont fréquentés. Il y a une église orthodoxe, une ou deux chapelles pour les Dissidents et les Méthodistes et quelques autres sectes. Mais nulle part je n’ai vu plus de tenue, de bonne conduite et de recueillement et jë demandai à Lieu de voir Chose pareille en notre pays.»
- Lord Torrington ; avant de quitter le fauteuil de président, dit : « j’ai longtemps et beaucoup entendu parler de New Lanark et j’ai saisi toutes les occasions de visiter cet endroit célèbre. Je proclame que rien n’a été relaté ici dont je n’aie vérifié personnellement l’exactitude. Nulle parole ne peut rendre pleine justice à l’excellence des arrangements de cet établissement. A New Lanârk, M. Owen réunit souvent 1,000 à 1,200 personnes, dont 800 de 16 à 20 ans. Une Conversation amicale ehtre-coupéé de (quelque morceau de musique, est l’objet de cette réunion. Je sortis à la dérobée un quart d’heure avant la clôture pour voir si je ne découvrirais point, parmi tant de jeunes geùs, quelque désordre à la sortie, mais leur conduite fut celle de l’amitié et de la fraternité, et ôh moins de dix minutes chacun était rentré chez Soi avec ordre et régularité,
- « Dans mes promenades à travers rétablissement, je demandai à M. Owen de më laisser seul, afin de juger par moi-même, et je suis convaincu qüë quiconque â vu ce que j’ai vu he peut avoir aucun doute sur l’excellence du plan de M. Oweh et doit devenir tin fervent apôtre des mesures dont le développement motive la présente assemblée. »
- En fait, rien n’était plus complet qtie le succès de New-Laüark; et Robert Owen, quelques années plus tard, discourant sur la question, et proclamant là nécessité, en tout temps et dans toutes circonstances, d’une direction bienveillante et généreuse à l’égard des travailleurs, jeunes ou vieux, affirmait que le point fondamental d’une vie bonne et utile, et la meilleure sauvegarde de la paix et du bien-être de la société étaient l’éducation attentive et soignée de l’enfance et la formation des caractères au début de la vie.
- Nèw-Lanârk, à l’époque des travaux de Robert Owen pour la cause de l’éducation, comprenait 2,500 à3,000 personnes de tout âgé. Un voyageur américain, M. GriscOm,qui séjourna quelque temps à New-kanark# résume ses impressions comme suit : * Je ne crois pas qu’on puisse trouver, dans aucun endroit du monde, une citée industrielle où dominent
- ainsi l’ordre, la bonne direction, la tranquillité et le bien-être. »
- Un autre important visiteur fût le docteur Màe-nab, médecin du duc de Kent. Il fut déîégtiô par sa Htiütesse royale pour inspecter les dOnditioüs de i’é-blissement ët en faire rapport. Ce document à été publié, mais l'espace nous manquant, qu’il Suffise de dire que l’éloge de Robert Ow‘ën y est fait sans réserve, quaht à la direction générale de toutes choses et particulièrement eh Ce qui concerne l’éducation de la jeunesse.
- Pour donner unë idée exacte de l’oeuvre de Robert Owen â New-Laüark, il Serait nécessaire de décrire, par contraste, l’état ordinaire des fabriqués dans les districts cotonniers du Lancashire et du Cheshîfe. Le plus souvent, il y avait de la part des patroüs üh abandon complet de toutes choses,sauf la récolte des bénéfices. Il en résultait chez les travailleurs üh état de misère et de démoralisation dont on ne peut donner idée que par ces termes généraux : Ignorance, Immoralité, Crime, Dégradation physique.
- A New-Lanark# la pensée dominante était la connaissance et le respect des facultés de l'être humain, le sentiment du devoir de développer ces facultés par une judicieuse culture, et de consacrer ühè partie des bénéfices réalisés par le concours des travailleurs eux-mêmes, à l’éducation des enfants et à i’améliOfa-tion intellectuelle, morale et sociale du sort de toute là population.
- L’importancë de l’œuvré de Robert Otfôfi à NeW-Lanark consiste moins dans l’amélioration effectuée chez les enfants par l’édUeation, ou chez leS parents par les bonnes dispositions générales que dans ce fait qu’il a, le premier, réagit contré l’effroyable système usité dans les manufactures de coton, alors qu’à travers l'indifférence et la négligence des chefs d’industrie lés plus déplorables et les pires conséquences du système se faisaient jour. Dés efforts tels que ceux de Robert Owen étaient de nécéssiié sociale â un pareil moment. Et comme il a prouvé non seulement la praticabilité de ses plans, mâië aussi leur valeur au point de vue économique, ëôtt exemple, s’il avait pu durer, aurait évité à toute la partie du peuple relié à l’industrie du coton, là dégradation physique et morale qui à été soff lot, dinël qüë la perte sérieuse et l’humiliatiofi profonde qui résultent pour Une nation de l'ighoraücë et du vide chez totite unë partie du pëUplé. Les « pieurs deë enfants » étaient entendus de Robert Oweh, ii cherchait â les faire cesser, et, lès moyens employés par lui étaient si Sagement cOnç'tis et si habilement mis en œuvre que les résultats pénétraient d'admiration les examinateurs.
- p.631 - vue 631/832
-
-
-
- 632
- LE DEVOIR
- La fin de l’expérience de New-Lanark est une histoire des plus tristes. Elle montre comment les meilleurs efforts d’un réformateur peuventêtre annihilés même par des hommes doués de bonnes intentions, et cela par certains côtés de caractère qui bien que regardés comme des vertus produisent autant de mal que des vices.
- Au moment même où Robert Owen avait gagné l’approbation d’un grand nombre de personnages les plus influents et quand l’enquête extérieure et des efforts nombreux faisaient connaître ses idées et concouraient à leur propagande, le fanatisme étroit qu’il réprouvait et haïssait si fort commença à lutter activement contre lui.
- Robert Owen n’eùt pu se soustraire à cette lutte qu’en recourant à une nouvelle dissolution et reconstitution de Société, ce qui offrait des difficultés trop grandes après tout ce qu’il avait déjà eû à supporter.
- (A suivre).
- CHRONIQUE DU MOUVEMENT SOCIAL
- I. I^a politique. — II. U’instïmetio» «le® Femmefà), — III. Les Congrès. — l'V. Sociétés nouvelles. — JLes jrorogpr-ôs de l’TJ nitéisme«
- I. — Comme il y a quinze jours, la politique chôme encore, et ne fournit à la chronique que de maigres éléments. Nous avons parlé de la candidature à Paris pour un siège à la Chambre des députés de M. Stiélard, président de l’Union des sociétés syndicales de patrons. Il considérait comme un de ses titres d’avoir contribué à la bonne entente, entre patrons et ouvriers. Malheureusement, distancé de quelques centaines de voix seulement, par un candidat républicain comme lui et dont les idées ne diffèrent à peu près en rien des siennes, il a cru devoir obéir à la discipline républicaine et se retirer. Une telle retraite prépare une victoire pour le lendemain.
- Les légitimistes qui du reste venaient d’être battus au cours de l’élection dont on vient de parier, ont tenu une sorte d’assemblée, à l’hôtel continental à Paris, pour causer de la situation créée par la mort du roi. En parlant des recraes qu’il fallait faire, un des leurs, M. André Barbes, a déclaré qu’il serait bon de recruter de grands industriels.
- « Çes hommes, a-t-il dit, tiennent aux classes laborieuses, en même temps qu’aux classes aisées ; iis peuvent être les meilleurs intermédiaires, pour la réconciliation sociale. » L’idée peut être juste, mais
- nous n’avons jamais vu parmi les monarchistes, que de grands industriels comprenant la réconciliation par l’intermédiaire des bonnes sœurs et de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Ceux qui appellent à leur secours la science, n’ont jamais été avec Henri V et ne seront jamais avec Philippe VII.
- Un dernier fait politique sur lequel nous reviendrons et qui ne manque pas d importance, c’est l’inauguration, en présence de l’empereur Guillaume de la statue Germania.
- II. — Il n’a jamais été autant question de l'instruction à donner aux femmes que depuis quelques jours ; la fin des vacances amène forcément la réalisation des projets discutés et mûris durant l’année dans la presse, comme dans les sphères officielles.
- A tout seigneur, tout honneur, rendons d’abord justice à l’Etat, qui exécute vaillamment la loi due à l’initiative d’un jeune député, M. Camille Sée. Le Conseil municipal de Paris, pour d’assez pauvres raisons, n’a pas voulu créer de lycées de jeunes filles, l’Etat a fait l’acquisition d’un local et ouvert les registres d’inscription. Elles ont été si nombreuses qu’il faut créer un second établissement. Un lycée a été décrété pour Bordeaux, en même temps que des décrets autorisaient des collèges de jeunes filles dans le Nord, à Armentières et à Cambrai.
- . Le Journal officiel a fait connaître les émoluments des dames qui se vouent au nouvel enseignement. Une directrice agrégée, peut en province arriver aux appointements de 6,500 francs. Une simple maitresse d’études peut avoir 2,400 fr. plus le logement. A Paris ces émoluments sont augmentés. Il nous semble que les amis du bien doivent lire cas détails avec bonheur. Les journaux religieux, persiflent tant qu’ils peuvent, les nouveaux lycées, cela se conçoit, la femme leur échappe, c’est-à-dire la Société toute entière. Ne faisons pas la ville de Paris plus méchante qu’elle n’est. Elle a dans ses écoles maternelles 20,000 places pour les enfants de 2 à 7 ans, 57,000 places pour les petites filles dans les écoles primaires élémentaires. 185 écoles de garçons de 7 à 8 ans dénommées écoles enfantines, sont dirigées par des dames. Nous ne parlons pas des écoles supérieures, l’instruction féminine triomphe, nous allons la retrouver dans les Congrès.
- III. — Nous aimons les Congrès. Ces parlements, fruits d’une génération spontanée, d’abord marquent le point où la science est arrivée, puis permettent l’exposition avec une sorte de verdeur, de violence même, d’idées dont la réalisation doit être remise au lendemain. Ils ont abondé depuis quelques jours et leur classification n’est pas facile.
- Commençons par l’Angleterre. Le célèbre congrès
- p.632 - vue 632/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 633
- annuel des Trades-Unions, c’est-à-dire de l'anion de tous les syndicats ouvriers s’est tenue à Nottingham, ville qui fut témoin il y a 60 ans, de désordres et de crimes, dus à l’exiguité des salaires.
- Le président du congrès M. Smith, à rappelé qu’un ouvrier gagnait alors 5 fr. 60 c. par semaine. Aujourd’hui a-t- il ajouté les ouvriers de Nottingham sont généralement dans l’aisance, cela tient à nos associations, mais aussi à l’esprit loyai et conciliant des manufacturiers qui les emploient. Les questions discutées ont été multiples, le congrès à repoussé une motion qui reparaît presque tous les ans, et tend à l’achat de tout le sol par l’Etat, qui l’affermerait. On s’est occupé encore des accidents du travail, de l’isolement des personnes atteintes de maladie contagieuses, de l’instruction professionnelle des ouvriers.
- En France, les congrès sont innombrables, on a l’embarras du choix, voici d’abord celui des ouvriers mécaniciens de la Seine, qui au milieu de sujets de discussions fort vagues annonce une statistique de la métallurgie. Voici le congrès des membres de l’enseignement libre. Le but principal est d’organiser entre les maîtres d’étude et les professeurs une agence, qui leur permettra d’échapper à l’odieuse exploitation des bureaux de placement. Pour finir l’énumération des congrès spécialement français, parlons du septième congrès national du parti ouvrier socialiste français, qui siège à l’instant où nous écrivons. Les débats ouverts le dimanche 30 septembre finiront le dimanche 7 octobre, dans une séance publique où seront prises « les résolutions. » Le défaut de ces réunions c’est qu’elles ne représentent pas comme en Angleterre des sociétés bien connues comme nombre, et qu’on ne sait de quoi se compose ce parti ouvrier. Arrivons aux congrès s’annonçant comme internationaux et même comme universels.
- Voici d’abord le congrès universel de la libre pensée. Au début deux dames Mmcs Chervin et Bocquet assistaient le président. On s’est occupé entr’autres choses du retour à la société des biens de main morte et de l’égalité politique civile et morale des deux sexes. Un délégué du Berry a déclaré que la femme doit avoir tous les droits puisqu’elle remplit tous les devoirs. On a désapprouvé un orateur disant qu’il faut un maître dans la famille comme dans la société, Un autre orateur a été vivement applaudi en faisant une intéressante peinture de la société au sein de laquelle régnera l’égalité des deux sexes.
- A Borne s’est réuni un congrès littéraire international, provoqué parla sociétédes gens de lettres, on y a libellé un projet purement idéal quant à présent, de convention diplomatique sur la propriété litté-
- raire. Terminons enfin par le congrès tenu à La Haye pour la suppression de la prostitution.
- Triste sujet, mal compris, à La Haye comme précédemment à Genève, On demande la suppression de la police des mœurs comme si le mal était là. Citons pourtant ce passage du rapport de la délégation de Paris : « Nous aurons à travailler au relèvement du salaire des femmes, car les femmes ne seront vraiment sauvées de l’abîme que lorsque chacune d’elles ayant d’abord reçu l’instruction à laquelle a droit tout être humain, trouvera dans son travail, et pour des cas spéciaux dans la tutelle de la société, le pain du jour, et la sécurité du lendemain. » Bien pensé et bien dit.
- IV. A côté des congrès, il convient d’enregistrer la naissance de sociétés diverses, et d’abord de ne pas oublier la société du suffrage des femmes annoncée par un manifeste de Mlle Hubertine Auclerc, intitulé : A tous et à toutes. Dans ce manifeste, se trouve une énumération des pays, où les femmes ont le vote, soit municipal, soit politique, ce sont l’Ile de Man, l’Irlande, l’Utah et le Wioming, en Amérique, le Canada et l’Italie. Citons encore en formation les associations d’une nature différente, ainsi la Société internationale des électriciens, qui n’a qu’un but scientifique.
- V. On s’est beaucoup occupé depuis quelques jours de l’inauguration d’une statue colossale dite Germa-nia à laquelle assistait l’empereur Guillaume. Le monument présente un caractère belliqueux et antifrançais, car on voit dans un bas-relief, le Rhin chargeant la Moselle d’être désormais, la ligne frontière d’Allemagne : Cela s’adresse à la Franco qui est plus que jamais un pays de pensée, de travail, d’expansion coloniale. Nos voisins qui prétendent être les premiers dans la voie du progrès, reviennent en arrière.
- Jamais en effet l’idée d’unitéisme n’a conquis plus de terrain, nous le voyons d’abord dans les régions du travail. En ce moment, l’épargne se porte sur l’entreprise de Panama qui coupera en deux le nouveau continent non dans un but Français ou Américain, mais pour l’intérêt de toutes les nations. Dans sa séance de septembre, la Société cl'économie politique de Paris s’est occupée du Tunnel sous la Manche comme d’une entreprise toujours d’actualité. Voilà encore une manifestation contre les haines nationales. En Bolivie, le gouvernement fait élever une statue de huit mètres de hauteur, à l’infortuné docteur Crévaux, massacré par les sauvages. Cette manifestation par les hispano américains, à ia mémoire d’un Français victime de son amour de ia science, n’est-ce pas un signe de l’unité entre les nations.
- p.633 - vue 633/832
-
-
-
- LF LEYOTR
- m
- Toutes les inaugurations de statues en présence de tous les empereurs possibles, n’empêcheront pas l’unité entre les diverses fractions du genre humain. Aussi en terminant, annonçons-nous la formation à Paris de la ligue pour l’abolition de l’armée permanente, qui réunit déjà des adhésions de groupes nombreux, non seulement dans la capitale mais sur tous las points de la France.
- A. M. F.
- —" "igTOWaaaQQOsam*"..——
- SOLIDARITÉ^ SOCIALE
- Il y a des vérités qu'on ne saurait assez redire, car elles ont beau avoir été cent fois proclamées, il n'en est guère tenu compte ni dans la législation ni dans la pratique. Telle est la Considération suivante que nous empruntons à un livre publié, ily a quarante ans :
- a Aucun développement moral et intellectuel n’est possible si, avant tout, les besoins physiques de l’homme ne sont pas satisfaits. La Société n’êst pas instituée pour le profit de quelques-uns, mais pour FavUntage de chacun de ses membres ; comme elle n’existe que par le travail, qui est le père de la vie, de la vie physique, aussi bien que de la vie intellectuelle et morale, il faut qu’elle satisfasse ces divers besoins. Toute Société qui n’est point fondée sur une organisation du travail qui en distribue les fruits dans de justes proportions, n’a pas une base établie selon la loi morale. Il en est de même de toute Société qui, par l’éducation n’assure ; as â chacun de ses membres le pain de l’intelligence et qui réduit l’homme qui travaille à n’ètre plus qu’nn instrument mécanique.
- Lorsque tous les avantages, lorsque la science, la richesse, le pouvoir qüi représente la liberté et le droit pour ceux qui le possèdent, sont dans l'un des plateaux de la balance, tandis que dans l’autre sont placés tous les devoirs, toutes les charges, i’igno-fâüce, la misère, la servitude et que la vie morale de l’humanité est violée, il y a une somme de crimes qui est le produit d’un tel état de choses et qui retombé comme une espèce d’expiation sur la Société elle-même en raison de la loi de solidarité à laquelle rien ne peut la soustraire. »
- (Initiation à la philosophie de la Liberté, par Ch. Lemaire, t. Il, p. o9i).
- Combien d’efforts â faire encore, et combien dé lüttes â soutenir, avant de faire pénétrer ce principe dafis' la tête dé nos hommes d’Etat et de les amëfier à y conformer leurs œuvres législatives, ainsi quë leurs actes d’administrateurs de la chose publique 1 Jamais pourtant i’heure ne fût plus urgente d’utie évolution dans ce sens de la justice vraie et dë la réparation due aux Classes souffrantes, si l’on veut conjurer des périls imminents et des éventualités redoutables.
- C. P.
- Restriction des Privilèges du Capital
- En rendant compte d’uü livre dë M. J. G-rêsiâüd, intitulé : Librë-Philosophie, etc., d’une façon qui engage médiocrement â lire l’ouvrage, la Critique philosophique en Cite toutefois les deux propositions suivantes :
- Il serait juste que les emprunts d’Etat, fussent pour la durée de l’obligation, ramenés à la durée du bail emphythéotiqae et périmés après 99 ans.
- « Le régime successoral est aussi à modifier : les bénéfices réalisés n’étânt réalisables que grâce au concours de la solidarité collective, il est juste qu’a-près avoir été exclusivement affectés à la jouissance de leur auteur durant Sa vie, une portion d’eux au moins retourne a la collectivité, autant afin de dégrever les charges publiques que d’augmenter en proportion les chances offertes à la compétition collective. »
- Tout le monde en viendra bientôt à réclamer pour le corps social une part dans les héritages particuliers. Il est temps que nos législateurs se préoccupent de Cette revendication légitime.
- 0. P.
- LES PETITS MARTYRS
- Sous ce titre, l’humoristique fécrivain qui signe du pseudonyme Jean de Nivelle ses articles dans le journal le Soleil, Vient d’y publier des réflexions trop motivées sur l’indulgence inhumaine et scandaleuse dont les parents dénaturés sont l’objet.
- « Quand, dit Jean de Nivelle, crimes et délits se passent dans le domaine de là famille, les tribunaux nous habituent à une certaine indulgence. Yoilà qu’on vient d'arrêter, sous l'inculpation de meurtre d’un enfant de huit mois, un père et une mère qui ne doivent pas être inquiets outre mesure. Ils ont laissé leur enfant mourir de faim, et après? La mère dira qu’elle n’avait point de lait, le père qu’il ne pouvait payer une nourrice, et je suis persuadé que, si l’a-voCat a pour deux sous d’éloquence, il fera pleurer le jury en traçant le tableau touchant de ces malheureux parents qui s'entendent pour tuer leur enfant, afin de lui conserver des ancêtres. C’était le leur; n’avâient-ils pas le droit d'en faire à péu près ce que bon leur semblait?
- « La justice, grâce à une législation sans pareille a sa grande part de responsabilité dans tout cela. Ce n’est qu’avec les pius extrêmes précautions qu’elle s’embarque dans des enquêtes de cette sorte. Quand il s’agit d’un père, c’est presque sacré, et il est étonnant qu’une image rappelant le sacrifice d’Ugolin ne soit point reproduite dans toutes les chambres de police correctionnelle.Les bons juges ne manqueront pas de remarquer combien il aura fallu d’énergie à un père pour battre ses enfants, et pius il y aura dé mauvais traitements, plus il f âtifâ âüsëi dè cir-
- p.634 - vue 634/832
-
-
-
- le Devoir
- m
- constances atténuantes. Nous entrons dans l’âge fl’Or de là justice, du moins quand il s’agira de mineurs; et plus le degré de parenté sera direct, plus il ÿ aura de raisons d’acquittement oü de condamnation douce.
- « Le tribunal correctionnel de la Seine vient de fendre un jugement que lui envieraient bien des cottrs d’assises. Il a condamné à deux mois de prison — vous entendez bien, deux mois — un individu du nom de Bos, accusé d’avoir infligé les pires traitements à sës deux enfants, dont l’aîné n’â pas Ô ans et l’autre 3 ans à peine. Les témoins ont raconté que l’accusé ne nourrissait point ses enfants, qtt’il les battait, leur infligeait des tortures sans nom, les jetant contre les murailles, au point d'effrayer les locataires de la maison .
- Bos â été ôondamné à deux mois de prison. L’explication est plausible : à la suite de tant de sévices répétés, leS pauvres petits ont été conduits aux En-faüts assistés, où ils sont morts. Ce n’est donc plus lùi qui les a tués.
- Ce parâtrë en a pour deux mois de prison, et si je feprodhe ce jugement bizarre du verdict k propos de ce paysan qui pour hériter avait jeté sa fille dans un puits, je trouve que le jury est diantrement sévère. Dix ans pour tuer un enfant, pour le précipiter dans Ufi puits î Deux mois pouf en martyriser deux quotidiennement, un mois par tête ; mais c’est pour rien, et dorénavant, qui donc se refuserait ce plaisir là ?
- « ....Nous en arrivons à constater ceoi* — j’en
- appelle â la société protectrice des animaux — que mieux vaut édorcher vif uh enfant que de frapper une bête. »
- JDeixx mark et pères atroces
- {Chronique judiciaire)
- LeS époux Toiilier, cultivateurs à Caufffy (Oise), vivaient en mauvaise intelligence, bien que mariés depuis un an à peine. Le caractère ombrageux et etbfutal du mari et l’humeur dominatrice et tracas-sière de sa mère à l’égard de la jeune femme avaient vite rendu à celle-ci la vie commune insupportable. Après une séparation de quelques mois, là femme Toiîlier avait consenti néanmoins à réintégrer le domicile conjugal où, le 25 avril 1883, elle accouchait d’une fille. La naissance de cet enfant ne ramena point la paix dâiis le ménage, et Tolllier Continua de faire â sa femme des scènes de violence presque quotidiennes.
- Le 1er juin, l’inculpé rentra le soir à son domicile en proie à une surexcitation qu’il accrut encore en prenant des boissons alcooliques; il chercha querelle à sa femme, l’injuria grossièrement, la frappa et la menaça â fdüsienrs reprises, tenant tin coùteau à la main et son fusil dont il faisait jouer les batteries, et disant : « Avant cinq heures du matin, tout sera fini poùf flous trois !»
- Vers minuit, la femme Toiliier, effrayée, s’enfuit, et revint avec le garde champêtre ; Toiliier, ën présence de celui-ci, lui donna deux soufféts.
- La femme Toiliier voulait quitter la maison, craignant que son mari fît du mal à i’enfant ; mais elle consentit à rester, sur ia représentation du garde, qui lui fit observer qu’il serait dangereux de sortir avec üfl enfant si jeune â une heure aussi avancée.
- (Le représentant de i’autdfité en parle bien à son
- aise, et vraiment sa responsabilité n’est pas dégagée de ce qui va s’en suivre.)'
- Après le départ du garde, la jeune femme S’enferma dans la principale pièce de l’habitation avec son enfant qüi dormait; mais i’inculpé, plus menaçant qüê jamais, tenta, de la cour où il se trouvait, d’enfoncer avec une bêche là porte de cette pièce, et la femme Toilüer s’enfuit de nouveau par fine aùtre porte donnant sur le jardin, laissant Son enfant dans la maison. £>on mari la rejoignit et lui serra si fortement la gorge que, le lendemain, la trace de ses doigts était encore visible. La femme réussit à s’échapper à sOn étreinte et à se réfugier, trenblante chez une voisine à laquelle elle exprima toute l’inquiétude qu’elle éprouvait de savoir son mari seul avec son enfant.
- Vers qttàtre heures, là femme Toiliier se rendit à Liancourt demander secours aux autorités pour reprendre son enfant.
- Vers six heures elle revint, accompagnée d’un gendarme. qui remarqua, comme elle,sur la tête de i’e'tt-fant, des traces de violences ; l’enfant râlait et semblait fort malade. Un médecin fut appelé à la hâte, mais son attention fat détoarnée par la mère de Toiliier, qüi lui raconta que l’enfant soufrait d’ütt refroidissement.
- A onze hearés du matin, l’enfant motirait. L’âufop-sië a fait constater qu’on lui avait, avec la main, comprimé le crâne jusqu'à enfoncer lès os êtqa’on lui avait appliqué la maîfi sur la bouche, de façon à amener l’asphyxie.
- Toiîlier nie être l’auteur de ceS violences; ii ne craint pas d’accuser sa femme d’avoir fait elie-même les blessures relevées s tir le cadavre, mais tout proteste contre cette odieuse accusation.
- Déclàré coupable par le jury, Toiliier â été Condamné à dix ans de travaux forcés, les circonstances atténuantes lai ayant été accordées.
- Le second personnage dépasse encore le premier en scélératesse cruelle et persistante.
- Girod, qui est peigneur de chanvre à Massilly (Saône-et-Loire), s’est marié il y a une quinzaine d’années.
- Brutal et méchant, il né devait pas rendre sa femme heureuse et celle-ci, qui depuis longtemps était en butte aux mauvais traitements de son mari, quitta en mai dernier le domicile conjugal pour se placer comme domestique dans une ferme.
- Elle y était depuis peu de temps, lorsqu’à la suite d’une entrevue qu’elle eut avec son mari, elle déclara au maire de la commune qu’elle se refusait à réintégrer le domicile conjugal à cause des actes de Violence qu’elle avait à supporter de la part de Girod et ausi parce qu’elle avait à lui reprocher d’avoir dortnê la mort à deux de leurs enfants.
- Elle renouvela sa dénonciation avec plus de détails et de précision devant le magistrat instructeur4.
- Girod fut en conséquence traduit devant la cour cflassises et voici un extrait de son interrogatoire.
- M. le président. — Girod, vous n’étiez pas seulement brutal vis à-vis de votre femme, vous l’étiez aussi, d’après ce qu'elle déclare, vis-à-vis de vos enfants. N’aVez-vous pas un jour, lorsque votre petite Marie, aujourd’hui âgée de neuf ans, était dans son berceau, lancé un coup de pied au berceaa et fait tomber l'enfant dans un brasier, d'où votre femme s’est empressée dé la retirer. — R. C’est ma femme qui dit ça, mais c’est faux.
- D. Le 11 décembre 1876, votre femme est accou-
- p.635 - vue 635/832
-
-
-
- 636
- LE DEVOIR
- chée d’une petite fille nommée Annette, qui est décédée moins de quinze jours après sa naissance : votre femme raconte qu’à diverses reprises vous lui avez proposé de détruire cet enfant en l'étouffant; et que sur son refus, vous avez, un jour, profité de son absence du logis pour prendre l’enfant qui était bien portante dans son berceau et la placer entre deux matelas pour l’étouffer; rentrée au logis votre femme a trouvé l’enfant replacée dans le berceau, mais n’étant plus qu’un cadavre; elle vous a fait des reproches, vous avez menacé de l’étrangler si elle parlait ! — R. C’est toujours ma femme qui dit ça. Elle veut se débarrasser de moi, mais c’est bien faux.
- D. Le 14 décembre 1882, votre femme est accouchée d’une autre petite fille; elle avait été admise à faire ses couches à l’hôpital de Cluny ; quand elle est revenue à Massilly avec l’enfant qu’elle nourrissait, vous avez de nouveau exercé une pression sur elle pour l’amener à détruire l’enfant et quand vous avez vu qu’elle s’y refusait, ainsi qu’elle l'avait fait en 1876, pour la petite Annette, vous vous êtes décidé à agir vous même.
- Dans la journée du 8 janvier dernier passait à Massilly un montreur d’ours ; vous avez envoyé vos trois enfants, dont le plus jeune est un garçon de cinq ans, voir ce spectacle, et, resté seul au logis avec votre femme, et malgré ses objurgations, vous avez commencé les préparatifs du crime. Vous vous êtes mis à démonter la porte d’un buffet. Votre femme s’est enfuie effrayée, pour ne pas voir ce qui allait se passer. N’avez-vous pas aussitôt pris l’enfant dans son berceau et ne l’avez-vous pas placée entre deux matelas, après quoi vous avez étendu sur le matelas supérieur la lourde porte que vous veniez de démonter. La malheureuse enfant est restée dans cette situation au moins une heure ; et quand votre femme et vos enfants sont rentrés, ils l’ont trouvée morte dans lebeiceau sur lequel vous l’aviez replacée. La veille, déjà, vous aviez tenté de la faire mourir en la plaçant dans une potière à côté d’un petit foyer de braise. Voilà le récit de votre femme, et je vous fais remarquer que ce récit est confirmé par les déclarations de l’aîné de vos garçons et de votre petite fille Marie ; ces deux enfants disent qu’à leur retour au logis, ce jour-là (le jour du spectacle des ours), ils ont trouvé morte dans son berceau, leur petite sœur, que, quelques heures auparavant, ils avaient laissée bien portante ; ce qui les a frappés, c’est qu’elle avait la face noirâtre. — R. Oh ! si les enfants disent ça, c’est que ma femme leur a fait la leçon pour le dire.
- D. Reconnaissez-vous avoir un jour dans une discussion violente avec votre femme, tenu ce propos en présence de la veuve Montangerand : « Ce n’est pas moi, c’est toi qui les a étouffés !» — R. J’ai pas dit comme ça; j’ai dit : Si les enfants ont été étouffés, c’est pas moi qui les ai étouffés, c’est toi ! »
- Puis Girod reconnaît avoir tenu le propos suivant au sujet de sa femme : » Oui, je l'ai souvent battue, mais si je l’avais battue aussi souvent et aussi fortement qu’elle l’a mérité, il y a longtemps qu’elle serait morte. »
- La femme Girod a donné à ce propos une confirmation éclatante en déclarant qu’elle en aurait trop long à raconter si elle voulait dire tout ce qu’elle avait souffert. Son mari, un jour, lui a fait sauter un mur de six pieds de haut, elle était grosse ; un autre jour, il l’a frappée à coups de crosse do fusil et l’a piétinée.
- La comparution des deux enfants survivants a
- donné lieu à une scène plus émouvante encore.
- Leur déclaration à l’audience est la même que celle qu’ils avaient faite devant le juge d’instruction ; ils ont vu leur petite sœur qui avait la figure décomposée ; le garçon dit qu’elle était noire, et la petite fille dit bleue.
- Après la déposition du petit garçon, Girod s’écrie : C’est la mère qui lui a dit de dire ça.
- Puis, interpellant son enfant :
- « Conviens-en donc, Joseph, tu dois bien te rappeler que, le jour où. elle m’a dénoncé, tu m’as avoué qu’elle t’avait fait la leçon. »
- L’enfant, là-dessus, se met à pleurer, mais tout en pleurant, il donne un démenti à son père qui, ce jour-là, l’a engagé à faire un mensonge.
- Girod a obtenu des circonstances atténuantes et a été condamné aux travaux forcés à perpétuité.
- D’après les deux affaires qui viennent d’être racontées, on peut juger de ce que sont pour la femme et pour les enfaots certains intérieurs de famille. Ah ! tenez-le bien muré et clos, le domaine de la vie privée 1 Quand vient par hasard y pénétrer le regard indiscret de dame justice, Dieu sait quels affreux mystères, quelles scènes de férocité barbare, elle y découvre parfois !
- Par post-scriptum, ajoutons ici la mention d’un forfait accusant encore plus de perversité. Le nommé Benoît G..., maçon de la commune de Pérouges (Ain), vient d’être arrêté sous l’inculpation de viol sur ses trois filles âgées de 17, de 16 et de 13 ans.
- Un jour de la semaine dernière, M. Guinard, voisin de G..., entendit des cris et des plaintes sortir de chez ce dernier; il ouvrit la porte, et aperçut ce père dénaturé sa livrant aux derniers outrages sur sa pauvre fille Françoise ; un fusil était à ses côtés et il menaçait la pauvre enfant de la tuer si elle continuait à crier ; la victime avait la figure ensanglantée par les coups de poing que lui avait donnés cet ignoble personnage.
- G..., se voyant surpris, poursuivit Guinard et le menaça de lui brûler la cervelle s’il disait quelque chose.
- Ne tenant aucun compte de ces menaces, Guinard alla prévenir le maire de Pérouges, qui manda la gendarmerie de Mexiraieux.
- Aussitôt une enquête fut ouverte et l’on apprit que ces faits se produisaient depuis la mort de la femme de G... Personne n’avait osé le dénoncer, car il est très redouté dans le pays.
- Complication navrante, la seconde fille de G..., se trouve enceinte du fait de son père. Quelle horrible maternité !
- C. P.
- Le Congrès des Trades-Unions
- Les travailleurs de l’autre côté de la Manche donnent, en ce moment, un grand exemple aux travailleurs français.
- Us tiennent, à Nottingham, leur seizième congrès annuel, sous la présidence provisoire de M. I. In-glis, membre de la Société des forgerons écossais. Le choix de la ville est significatif. C’est à Nottingham qu’a eu lieu, en 1811, à la suite d une formidable crise industrielle, la fameuse insurrection des Luddistes. On attaquait et incendiait les manu-
- p.636 - vue 636/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 637
- factures ; on brisait les machines et les métiers. La répression fut terrible et le gibet fut plus de vingt fois dressé pour châtier ces malheureux dont la misère était le plus grand crime.
- Aujourd’hui, c’est dans cette même ville que siège le Congrès pacifique où toutes les corporations syndiquées des travailleurs anglais discutent leurs intérêts communs.
- C’est que, depuis 1811, la liberté a remplacé la prohibition.
- En 1824, a disparu la loi contre les coalitions d’ouvriers. Et depuis 1871-1875, ont disparu les derniers obstacles matériels qui gênaient encore l’essor et s’opposaient à la prospérité matérielle des Tracles-Unions.
- Aussi le développement de ces puissantes associations a-t-il été superbe. La Société des mécaniciens unis qui, en 1867, comptait 33,000 membres, en contient plus de 60,000 aujourd’hui.
- L’Union des charpentiers, forte alors de 8,000 adhérents, l’est, à l’heure où nous écrivons ces lignes, de 20,000 personnes.
- Les tailleurs, institués depuis 1867, comprennent 13,000 sociétaires. Enfin, le nombre des fondeurs de fer syndiquées a crû de plus de dix milliers de personnes. En un mot, de 1863 à 1865, ces cinq Sociétés ont vu, à elles seules, le nombre de leurs adhérents monter de 60,000 à 125,000
- Quant aux ressources, il nous suffira de dire que ces cinq Unions ont pu dépenser 50 millions de francs a soutenir des grèves, et qu’à l’heure actuelle, elles ont encore neuf millions de francs de ressources disponibles.
- On peut juger par ces faits quelle serait la puissance de l’association si, au lieu de neutraliser de semblables ressources dans les grèves, les syndicats ouvriers en arrivaient à leur donner une direction productive en créant avec elles l’industrie sociétaire, c’est-à-dire l’association du travail dans les bénéfices de l’industrie ; association dans laquelle, après avoir payé l’intérêt du capital, le travail recueillera les bénéfices et les répartira au prorata des concours.
- LE BIJOU DE RENÉ
- NOUVELLE
- (Suite)
- Le huitième jour, Laurence eut entre les mains la longue biographie du comte de Marolles.
- Mais, pendant ces huit jours, le jeune docteur avait soulevé dans la ville un bruit énorme, — un bruit favorable, et posant ce médecin comme un prince de la science.
- Appelé au chevet du conservateur de hypothèques, abandonné des autres médecins qui n’avaient pu diagnostiquer le mal interne dont il allait mourir, le docteur de Marolles eut recours au procédé de Braid et endormit le malade en lui enjoignant de regarder son porte-lancettes. Le sommeil arriva doux et sans mouvements, et le malade hypnotisé de cette façon, donna lui-même au médecin des renseignements sur son mal,avec l’indication des remèdes les plus efficaces pour l’atténuer.
- Et les autres médecins de rire à gorge que veux-tu. Ce jeune confrère était pourvu d’assez d’audace pour mettre un tantinet de charlatanisme dans sa pratique médicale 1
- Le docteur Angioli ne fut pas le dernier à rire. A sa
- plus proche rencontre avec son jeune confrère, il parla du sommeil artificiel avec quelque peu d’irrévérence.
- — Vous auriez tort de faire de l’hypnotisme une niaise superstition, répondit le docteur de Marolles avec le plus grand calme ; on doit y croire, comme à tous les faits patents. Bien que ce recoin de ia science n’ait pas été jusqu’à présent exploré, comme une parcelle du domaine scientifique, bien distinct de la fantasmagorie. Pyrrhus, roi d’Epire, qui vivait trois siècles avant J.-G., Vespasien, l’empereur romain, connaissaient le moyen de guérir par simple attouchement. Et les rois de France ? Pensez-vous que leur puissance curative ait été complètement un rêve ? L’hypnotisme n’est qu’une face de la question. Quoi qu’il en soit des légendes, que je vous abandonne, il est impossible de nier des faits qu’on renouvelle à volonté. Quand, dans ma pratique, la science courante aura dit son dernier mot, et restera comme on dit, kquia, j’eudormirai mes malades.
- — Docteur, appeles-moi dans un de ces cas-là, dit le docteur Angioli. J’incline à croire au soleil artificiel, je l’admets môme, si vous voulez, mais le reste est plaisanterie.. .. jusqu’à nouvel ordre du moins.
- Les gens de ia ville, étrangers à la science, les femmes surtout s’engouèrent du docteur de Marolles, et les incrédules ne savaient qu8 répondre, quand on leur opposait la guérison du conservateur des hypothèques.
- Le jeûne médecin tenait donc ia corde, et sa clientèle devint considérable. Eneore une guérison par le sommeil artificiel, et ses confrères n’auraient plus qu’à glaner humblement derrière lui.
- — Que t’en semble ? demanda le docteur Angioli, à sa fille.
- — Mais, père, n’es-tu pas plus compétent que moi ?
- — Eafin... que penses-tu de l'homme ?
- — Il a du savoir-faire. Et maintenant à mon tour. Que penses-tu des deux derniers articles de la Sibylle ?
- — Je pense que la Sibylle prend de l’envergure et gagne énormément.
- — Grâce à qui ?
- — Dam, grâce à sa rédaction.
- — Reconnais-tu la plume qui nous a donné ces deux articles ?
- — Non, mais c'est une plume vaillante et bien distinguée-
- — C’est M. Réné.
- — Qui ça, M. Rôné.
- — L’auteur de la Chanson des volontaires.
- — Ce petit poétailion ?
- — C’est méchant, cela, petit père !
- — Mais, mon enfant, qu’est-ce que ça prouve, quatre ou cinq couplets ? Retiens bien ceci pour ta gouverne : nous avons tous à l’état latent une chanson quelconque, un article, un petit chef-d’œuvre, qui dort souvent pour l’éternité dans ies bas-fonds de notre intelligence. Nous sommes des cloches au repos, tous tant que nous sommes ; il suffit d’un coup bien frappé pour nous rendre sonores. Seulement, le coup pour le plus grand nombre ne vient jamais. Ne t’explique pas autrement ce qu’on a si bénévolement appelé le Bijou de Rènè. Tout autre que lui, frappé de la môme impression, t'aurait sonné tes couplets.
- — Alors, dans ta pensée, il n’y a pas de génie littéraire ?
- — Le génie, c’est la cloche en branle, voilà tout.
- — Dieu veuille, cher père, mettre dans ma vie une cloche de ce genre-là !
- — Je crois, Laurence,que la question qui plane au-dessus de nous deux va se poser toute seule. Tu sais, mon enfant, le profond amour que j’ai pour toi. C’est donc parce que je t’aime plus que tout au monde qu’il est de mon devoir de mettre dans ta vie autre chose qu’un pauvre poétailion.... laisse-moi finir.... autre chose qu’un pauvre écrivassier. Pour toi, mon enfant, je suis en train de faire un rêve splendide.
- — Tu me maries... dans ce rêve ?
- — Je te marie.
- — Si j’ai voix au chapitre, j’avoue que je voudrais bien avoir une de ces cloches dont tu parlais tout à l’heure.
- p.637 - vue 637/832
-
-
-
- 638
- “BSBSBBaBSHKI
- LE DEVOIR
- — Moi, j’aimerais mieux la science vraie, celle qui vient du travail acharné, la science honorée, honorable...
- — Qui s’appellerait... voyons, comment dirais-je bien? de Marolîes ?
- — Y as-tu rêvé parfois ?
- — J’ai rarement le çauchepw, père !
- — Ta, ta, ta ! un homme posé, recherché, qui ne suffit plus à sa clientèle, un savant ? Tu refuserais ? Pour savant, ma chère, c’en est un, je t’en réponds.
- — Que veux-tu, je ne l’aime pas,
- — Enfant, ce,s cfioses-là, quand ça n’existe pas avant, ça vient après !
- — En somme, rien ne presse, n’est-ce pas, cher père ?
- — Pourquoi remettre aux calendes ce qu’on peut terminer aux ides ?
- — Parce que.,, veux-tu que je te le dise ?
- — Dis, Laurence !
- — Parce que si tu voulais me marier à cet homme aujourd’hui, je te dirais, non, cher père, et je te ferais de la peine pour la première fois de ma vie ; tandis qu’un peu plus tard, tu m’embrasseras bien gentiment, en m’avouant que tu t’étais trompé de gendre, et que M. le comte de Marolîes n’est pas.,, m qu’un vain peuple pense.
- — Pu sais donc quelque chose ?
- — Tant que le mariage n’en sera qu’à la phase théorique, je ne sais rien.
- — Or, à ton idée, qui préférerais-tu ?
- — TJne cloche, père !
- — Pas René, toujours ?
- — Pourquoi pas ?
- — Un pauvre diable, qui n’a pas le sou, qui barbouille du papier chez un avoué,faute d’une autre profession...
- — Oui, mais une belle cloche ! interrompit Laurence.
- — Embrasse-moi, belle taquine, et dis-moi que tu n’y penseras plus.
- — Ce n’est pas moi qui ai parlé mariage la première. Rien ne presse, père. Je ne m'ennuie pas du tout de n’avoir que toi seul à aimer. Attendons !
- La conversation s’en tint à pour le moment.
- Laurence avait dit en finissant : attendons ! Le hasard, qui souvent est plus pressé que nous, répondit ironiquement: N’attendons pas !
- Et voici comment la chose se passa.
- Le docteur de Marolîes avait depuis longtemps jeté ses vues sur Laurence. Avec une jolie femme, il devait trouver en elle une fortune considérable et, dans un temps donné, la clientèle de son vieux confrère.
- Mais en politique habile, au lieu de faire le premier pas, il essayait d’amener le père de Laurence à venir à lui. Poursuivi sans cesse par cette idée, se tenant sur le qui-vive et comme aux aguets, il s’était facilement aperçu que le docteur Angioli ne demandait pas mieux que d'entrer dans ce calcul.
- Un coup de maître, habilement frappé, devait donc briser les derniers obstacles qui peut-être ne tenaient à rien.
- L’occasionne se fit pas attendre.
- Un soir, le jeune médecin fut appelé par une sage-femme près d’une malade dont le cas comportait une certaine gravité. C’était une primipare, jeune, affaiblie, dont le système nerveux était exalté par les premières souffrances. Aux angoisses de la situation, se joignait peut-être un peu d’bystérie.
- Enfin le docteur de Marolîes fut appelé.
- Quand il eut vu le cas et reconnu clairement à qui il avait affaire, il exigea qu’on allât chercher le docteur Angioli, promettant de ne rien demander, ni pour son confrère, ni pour lui-même. Il se trouvait en présence d’un cas curieux, très rare, mais sans aucun danger,que son vieux confrère n’avait peut-être jamais rencontré dans sa longue pratique.
- La malade n’avait pas vingt ans. C’était une petite mercière que le docteur n’avait jamais vue, enfant de la ville, qu’elle n’avait quittée une heure,
- Comme elle habitait une rue lointaine, écartée, peut-
- être même n’avait-elle jamais aperçu 1.G docteur de Ma* rolles.
- Le docteur Angioli ne se fit pas attendre.
- — Honoré confrère, lui dit le jeune médecin, c’est moi qui vous ai fait appeler. Voici une primipare dans le travail de l’enfantement. C’est une hypnotique de premier ordre, que je voulais vous montrer. Veuillez voir.
- Et le docteur de Marolîes, au moyen de son porte-tan-* cettes qu’il plaça en avant des yeux de la malade et un peu au-dessus, endormit le sujet en moins d’une mi* upte.
- Le vieux médecin, pour s’assurer de la sincérité de ce sommeil imposé, prit la main dé la jeune femme, pendant que le comte de Marolîes tenait l’autre.
- Cette scène n’avait d’autre témoin que la sage-femme.
- — Oh ! fit doucement la gisante, oh ! c’est la main d’un honnête homme que je touche. C’est l’hopneur même- Madame aussi mérité d’êfr® honorée. Mais çelui-ci... là... le jeune.., serré dans sajaqueite de velours..., c’est un homme qui vient de loin.,. de bien loin, pour se cacher et tromper encore. Oh ! la vilaine créature !... Je vois qu’il a fait mourir une femme, qu’il a fait sigoer un testament...
- Un rire contracta ta figure du docteur de Marolîes.
- —• Ni noble, ni honnête, reprit la malade qu® le doc* leur se hâta de réveiller.
- Diable ! murmura le yipux médecin, fout en cher-chant sa canne et son chapeau pour se retirer, ces hypnotisés n’y vont pas de main-morte, Ça vous mènerait facilement en copr d’assises î
- — Un simple dévergondage de paroles, répondit le comte.
- Le docteur Angioli n’en rentra pas moins chez lui dans un état d’esprit à l’envers et ne put s’empêcher d@ raconter à sa fille ce qu’il venait d’entendre,
- —, Je crois bien, répondit Laurence en tirant un papier d’une cassette, je crois bien que,, pour comble 4® miracle, la révélation de la malade s’écrivait en même temps ici, par une invisible main. Tiens, père, lis i
- Le docteur parcourut la lettre et resta confondu.
- — Qu’est-ce ? fit-il, d’où tiens-tu ces détails ?
- — Dam, tu le vois, les deux voix s’accordent bien.
- — Mais, cet homme est un infâme i
- — Je ne dis pas non, mais gardons ceja pour nous,
- Au bout d’un mois, le docteur comte de Maroiles, qui
- ne pouvait plus compter sur Laurence, et qui craignait des révélations, quittait la ville en toute hâte.
- — Enfin! soupira le vieqx médecin, quand il apprit cette nouvelle.
- — Maintenant, dit Laurence en souriant, tu sauras que je ne suis pas plus pressée qu’avant ce départ. J’attendrai, père, autant que tu voudras.
- — De qui veux-tu parler? Qu’attendras-lu?
- — Le bijou de M René, je crois bien...
- — Tu as raison, petite, ce que les pères ont de mieux à faire, quand ils ont des filles à marier, c’est de jeter une plume en l’air et de la suivre du côté où elle va.
- — A condition, cher bien-airnô père, répondit Laurence, avec un gentil sérieux, à condition que les jeunes filles soufflent dessus et la dirigent... sans en avoir l’air!
- — Allons, embrasse-moi: tu auras ton bijou.
- Hippolyte Langlois,
- Nous trouvons dans VHôtel-de-Ville un article dont nous extrayons ce qui suit :
- LIBREPENSÉE
- Troisième Congrès universel
- Ainsi que nous l’avons annoncé, le troisième Congrès universel des libres-penseurs socialistes s est
- p.638 - vue 638/832
-
-
-
- LS DEVOIR
- 699
- ouvert dimanche dernier, 24 courant, à la salle Molière, rue Saint-Martin, 159, et il a été clos jeudi soir, ?7, à minuit.
- Cinquante groupes s’y étaient fait représenter.
- Les six séances ont été présidées consécutivement par les citoyens Bergerol, Geoffroy, Verront, Le Grandais, Pasquier et Ostyn.
- Rarement congrès a été tenu avec une pareille dignité, un semblahle respect des opinions les plus contradictoires, et rarement les questions portées à l’ordre du jour ont été traitées avec une aussi grande profondeur. On a souvent remarqué que les réunions de délégués sont tumultueuses, décousues, qu’elles donnent lieu à des froissements d’amour-propre, à des questions personnelles, à des votes plus ou moins confus, chacun étant surtout préoccupé du soin de faire valoir sa personnalité au détriment des principes.
- Eh bien ! De Congrès de 1883 aura eu cette originalité de s’être passé dans le calme le plus complet, sans incidents passionnants mais inutiles — d’avoir produit des votes parfaitement clairs — et d’avoir mis les principes au-dessus des personnalités.
- Voici les résolutions adoptées par le Congrès.
- Première résolntiou
- Le Congrès déclare nulles et non avenues toutes conventions intervenues ou à intervenir entre l’Eglise et le gouvernement français, réclame la suppression de l’ambassade française auprès du pape, et vote la dénonciation du concordat. Il demande la séparation des Eglises et de l’Etat, l’application du droit commun à tous les clergés, et des garanties sociales contre le chantage religieux. Ii réclame, de même, la suppression du budget des cultes, l’attribution des sommes ainsi rendues disponibles au budget de l’Instruction publique dans lequel une part très large devra être faite à l’assistance des enfants abandonnés ou nécessiteux, l’affectation de tous les édifices religieux quelconques, appartenant à l’Etat, à des oeuvres d’utilité publique.
- Deuxième résolution
- Les biens de main morte, rendus à la nation par le décret de l’Assemblée nationale du 4 novembre 1789, ont été reconstitués, malgré la loi qui les interdit formellement, par des captations d’héritage, par la mendicité organisée au profit des congrégations à la faveur des fidéi-eommis ou d’interpositions dû personnes. Ils s’élèvent aujourd’hui à la somme
- de huit cents millions, sans compter les valeurs mobilières, et les congrégations ne payent là-dessus que 0.22 0/0 d’impôt. Ils sont d’ailleurs soustraits à la libre activité des travailleurs et à la production sociale.
- Le Congrès, réservant d’une manière absolue la question générale du droit de propriété, réclame le retour à la nation, c’est-à-dire à la commune sur laquelle ils sont placés, de tous les biens de main morte avec défense de les aliéner.
- Troisième vésolntlon
- La femme .étant l’égale de l’homme sous tous les rapports, pouvant être arrachée à la domination de l’Eglise par la vie publique, ayant d’ailleurs, à différentes reprises, en 1793, en 1848, en 1871, versé son sang pour la République, le Congrès vote Légalité civile, politique et sociale des deux sexes.
- Q» atrième résolution
- Le droit de la Société sur l’enfant est supérieur à celui de la famille. La Société a le devoir de surveiller l’éducation physique, morale et intellectuelle de l’enfant dans la famille, à l’école et à l'atelier. Cette éducation doit être intégrale. On en exclura rigoureusement tout enseignement métaphysique et religieux. L’instruction sera gratuite à tous les degrés, obligatoire jusqu’à 16 ans, professionnelle à partir de cet âge, ce qui entraîne nécessairement la création de nombreuses écoles professionnelles et par suite la suppression de l’atelier d’apprentissage.
- Enfin l’enfant recevra dans l’école l’enseignement militaire, de manière à arriver à la suppression des armées permanentes et à l'organisation de milices nationales.
- L’enfant naturel a les mêmes droits que l’enfa.nt légitime ; ils doivent tous deux être placés sur un pied d’égalité parfaite.
- Cinquième résolution
- Les meilleurs moyens de propagande de la Libre-Pensée sont :
- La création d’un journal spécial de la Fédération, l’envoi de circulaires et de brochures dans toute la France, l’organisation de fêtes civiles et enfantines deux fois par an, la fête annuelle de tous les libres-penseurs à la date du 21 janvier, l’organisation d’une Société chorale et instrumentale dont les membres appartiendraient aux différents groupes de la Dibre-- Pensée, la propagation par l’exemple.
- p.639 - vue 639/832
-
-
-
- 640
- LE DEVOIR
- Pas de prêtre à la naissance, pas de prêtre au mariage, pas de prêtre à la mort.
- dixième résolution
- La commission a reconnu avec plaisir que tous les rapports concluent de la même façon, c’est-à-dire à l’alliance de la Libre-Pensée avec le parti socialiste. Elle est convaincue, avec tous ces rapports, que cette alliance est nécessaire pour arriver à la solution la plus prochaine de la question sociale.
- Elles est convaincue egalement que la Libre-Pensée ne doit pas borner son rôle à combattre toutes les religions ; elle doit marcher, la main dans la main, avec ceux qui combattent les capitalistes et les exploiteurs,
- Le seul moyen d’obtenir l’émancipation sociale est de marcher en avant, toujours en avant.
- Septième résolutiou
- Le Congrès de 1884 aura lieu à Paris.
- A. Le Grandais.
- -------------------
- Les chefs de pre femmes
- Une décision assez curieuse est, sans contredit, celle qui vient d’être prise par le directeur de la compagnie des chemins de fer P. L. M. A l’avenir, les gares des petites localités sur les sections à voie unique seront desservies par les agents du sexe féminin qui feront fonction de chefs de gare.
- Les nouveaux agents porteront une robe de couleur foncée, et un brassard avec les lettres P.L M. Jusqu’à ce jour, les femmes s’étaient contentées de se servir des aiguilles à coudre, il leur faut actuellement des aiguilles de chemin de fer. Tout se transforme.
- XJAstrouoïhIo, Revue mensuelle d’Astronomie populaire, de Météorologie et de Physique du globe. parM. Camille Flammarion. — Sommaire du Numéro d’Octobre : Curieux phénomène météorologique, par M. G. Flammarion. —Les mouvements sidéraux observés au spectroscope, parM. L. Thollon. — L'atmosphère de Vénus. — Choix d'un premier méridien, par M. Charles Lemaire Teste. — Les Taches du Soleil, par M. le colonel Gazan. — Académie des Sciences. Sur la possibilité d’aeçroître la précision des observations des éclipses des satellites ae Jupiter, par M. A. Cornu. — Nouvelles de la Science. Variétés : Le cata-clisme de Java. Nouvelle comète : retour de celle de 1812. Phases de Vénus observées à l’œil nu. — Taches solaires visibles à l'œil nu. — Observations
- astronomiques et Études sélénographiques, par M. Gérigny. —Cenuméro contient 14 figures. — Abonnement d’un an : Paris, 12 fr. ; départements, !3 fr. — Première année, 1882, prix du volume broché, 10 fr. ; relié avec luxe, 14 fr. — (Librairie G-authier-Villars, quai des Augustins, 55, Paris.)
- ----a--------------------*--*
- Au village :
- — Dites-moi, bon laboureur, qui est ce monsieur qui vient de passer ?
- — Ça ! c'est M. Caperon, un avare, un voleur, un cancanier, un jésuite, une vipère 1
- — Ah bah!... Et pourquoi le saluez-vous?
- — Dame... il eA plus riche que moi !
- Un voyageur, descendu pour quelques instants à une station de chemin de fer, trouve, en revenant, sa place occupée par un paysan chargé de paniers.
- — Monsieur, c’est mon coin !
- Le paysan ne sourcille pas.
- — Pardon, monsieur, c’est mon coin !
- Pas de réponse.
- — Monsieur, c’est mon coin !
- — Je le garde, conclut le campagnard.
- Notre voyageur est obligé de se blottir entre deux grosses personnes, seule place encore libre dans le compartiment.
- Une demi-heure après, arrivé à une autre station, le paysan descend. Chacun l’aide, lui passe ses paniers. Il en reste encore un, rempli de coings, qui se trouve entre les pieds du voyageur de tout à l’heure.
- — Môssieu, c’est mes coings 1
- Pas de réponse.
- — Pardon, môssieu, c’est mes coings !
- Silence.
- — Môssieu, môssieu, mes coings !
- Le sifflet retentit, le train s’ébranle :
- — Je tes garde ! dit l’autre.
- Et le train file.
- C’était un prêté pour un rendu.
- Un ouvrier graveur a tué sa maîtresse d’un coup de burin.
- Le Président. — Malheureux ! Tout prouve la préméditation. Vous aviez pris votre burin à l’atelier avant de vous rendre chez votre victime... Et vous prétendez que vous l’ai* miez !....
- L'accusé. — Eh l mon président, c’était pour lui graver mon amour au fond du cœur.
- Il y a des noms prédestinés.
- Voici ce qu’on peut relever dans les dernières publications de mariages, à Rambouillet.
- M. Soufflet, rue de la Quincaillerie et Mlle Pince, rue des Petites-Cheminées.
- Un écho de la Basse-Normandie :
- — Jean, fait un fermier économe à l’un de ses garçons d’écurie, ne donne pas trop d’avoine aux chevaux du cousin qui est venu nous voir ; tu sais qu’ils ont du foin.
- — Oui, nout’ maître, dit Jean en se dirigeant du côté du grenier.
- — Dis donc, Jean, lui dit encore le fermier qui le rappelle, ne leur donne pas trop de foin ; lu sais qu’ils ont de l’avoiue.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.640 - vue 640/832
-
-
-
- 7eAnnée, Tome 7. — n° 266. iie numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 14 Octobre 1883
- SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l'envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13fr.60
- ON S’ABONNE A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME SOMMAIRE
- DES
- RÉFORMES SOCIALES ET POLITIQUES
- Produites et défendues par « Le Devoir »
- 1 — Considérer le bien de la vie humaine comme devant être le principe des lois.
- Protéger la vie humaine.
- Améliorer la vie humaine.
- Respecter la vie humaine.
- 2 — Faire de la liberté humaine la base de la constitution nationale et de toutes les institutions.
- 3 — Organisation du suffrage universel. Liberté et égalité de tous les électeurs français
- dans le choix des candidats et dans le vote :
- Par le bulletin de liste nationale pour l’élection des députés ; (autant de noms qu’il y a de ministères) ;
- par le bulletin de liste départementale pour l'élection des conseils généraux ;
- par le bulletin de liste communale pour l’élection des conseils municipaux.
- Utilisation du suffrage des minorités.
- 4 — Egalité civile et politique de l’homme et de la femme.
- 5 — Le mariage, lien d’affection.
- Faculté du divorce.
- 6 — Education et instruction primaires, gratuites et obligatoires pour tous les enfants.
- 7 — Ecoles spéciales correspondantes aux
- grandes divisions des connaissances et de l’activité humaines, gratuitement accessibles à toutes les capacités reconnues.
- 8 — Réforme des impôts et suppression des impôts indirects.
- 9 — Etablissement du droit d’hérédité nationale en remplacement des impôts.
- Plus d'impôt du vivant des personnes.
- Les ressources publiques constituées par le droit d'héritage national dans la fortune des citoyens après la mort.
- Hérédité progressive de l'Etat suivant l’importance des successions en ligne directe, des cessions volontaires et par testaments.
- 10 — Droit d’hérédité complète de l’Etat en ligne collatérale a moins de testaments.
- 11 — Organisation nationale des garanties et de l’assurance mutuelles contre la misère.
- 12 — Lois protectrices du travail et de la participation des travailleurs aux bénéfices de la production.
- 13 — Réforme des habitations insalubres.
- Amélioration dans l’architecture des villages
- et des logements ouvriers par la construction d'habitations unitaires ou palais sociaux.
- 14 — Libre échange entre les nations.
- 15 — Abolition de la guerre offensive.
- 16 — Arbitrage international jugeant tous les différends entre nations, i
- 17 — Désarmement européen. > .
- 18 — Les nations maîtresses sur leur propre territoire.
- p.641 - vue 641/832
-
-
-
- 642
- LE DEVOIR
- SOMMAIRE
- Assemblée générale de Vassociation du Familistère. Rapports. — La vie, le temps et les travaux de Robert Owen. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — Droit du Fermier à la plus-value. — Réponse à la Revue du mouvement social. — Le Mégalithisme.
- SOCIÉTÉ DD FAMILISTÈRE DE GUISE
- Association coopérative du capital et du travail
- ASSEMBLÉE GÉNÉRALE ORDINAIRE Séance du 7 octobre 1883, à 3 heures du soir
- Présidence de M. GODIN, fondateur
- Ordi?e da jour
- 1° Rapport de VAdministrateur-Gérant sur la situation morale industrielle et financière de VAssociation. (Exercice 1883-83) ;
- 2° Rapport du Conseil de surveillance sur le même sujet;
- 3° Adoption du rapport de la Gérance et de celui du Conseil de surveillance, s'il g a lieu;
- 4° Election au scrutin secret et à la majorité absolue des votants, de trois commissaires rappor-teurs devant former le Conseil de surveillance pour l'exercice 1883-84.
- Présents ; M. Godin et 66 associés comme en témoigne la liste de présence annexée au procès-verbal.
- Absents : M. Rousseau Joseph, appelé dans sa famille pour affaire grave et M. Blaneaneaux Adonis, retenu au service militaire comme réserviste.
- Le bureau est composé du Président et des conseillers de Gérance ayant qualité d’associés, savoir:. Madame Allart, Messieurs Barbary, Dequenpe, Lefèvre, Perain, Piponnier, Quent et Sékutowicz.
- Après l’appel nominal, M. le Président déclare la séance ouverte. Il constate que toutes les formalités d’affichage et de convocation ont ôté remplies, conformément aux Statuts.
- Le procès-verbal de la dernière assemblée est lu et adopté.
- L’ordre du jour est abordé.
- M. le Président, Administrateur-Gérant, donne lecture de son rapport annuel :
- Société du Familistère de Guise
- Compte-rendu et bümde Vexercice 1882-83 Amis et chers collaborateurs,
- « Je viens dans cette assemblée annuelle vous rendre un compte sommaire de la marche de notre Société et des résultats de l’exercice.
- « La situation morale de la société du Familistère est en progrès continu; tousses membres sont animés d’un esprit d’ordre général qui tend à s’accroître aussi bien au sein du palais d’habitation que dans les ateliers. Les rapports entre tous les membres de la société sont partout excellents ; les fonctions sont remplies avec zèle, exactitude et assiduité ; les travailleurs sont dévoués, obligeants et animés du meilleur esprit; aussi le travail s’accomplit-il généralement de la façon la plus avantageuse pour la satisfaction de l’ouvrier et son plus grand profit; les résultats que j’ai à vous annoncer en seront la preuve.
- « La bonne tenue dans les vêtements, dans la toilette, est un signe de progrès et de bien-être. Aussi constatons-nous avec satisfaction le développement régulier du bon goût de ce côté. Mais ce qui est surtout admirable parmi nous, c’est la bonne tenue de l’enfance, c’est sa liberté d’expansion, son bien-être, son bonheur, son entrain joyeux dans tous ses jeux, aussi bien que sa discipline en classe et partout. C’est plaisir de voir ces joues roses et souriantes.
- « Les écoles sont l’objet de nos études et de nos préoccupations constantes. Non seulement nous nous attachons à perfectionner et à rendre plus faciles et plus commodes les moyens matériels de renseignement; mais aussi nous nous préoccupons de donner à nos écoles des maîtres et maîtresses expérimentés et capables de tirer le meilleur parti de tout ce que nous faisons en vue du développement physique, intellectuel et moral de la population enfantine et scolaire du Familistère.
- « Les résultats font voir les mérites et les avantages de ces mesures ; nos élèves ont obtenu l’an dernier, 10 certificats d’études, cette année ils en ont obtenu 15. Les soins que notre association portera de ce côté maintiendront, espérons-le, cette marche ascendante de l’instruction dans nos écoles.
- « D’un autre côté, nous constatons avec plaisir que le sentiment des mérites de l’instruction s’est développé chez nous à un point remarquable.
- « Le temps n’est plus où des parents s’empressaient de retirer leurs enfants de l’école aussitôt que ceux-ci atteignaient 12 ans, les laissant à grande peine jusqu’à cet âge.
- « Aujourd’hui, vous avez si bien compris que l’instruction est pour vos enfants, la première et la plus durable des richesses que non seulement vous êtes heureux de les laisser en classe jusqu’à l’âge de 14 ans fixé par les statuts, mais que vous êtes disposés à faire poursuivre les études supérieures aux élèves doués des capacités voulues. C’est certaine-
- p.642 - vue 642/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 643
- ment là un fait intéressant et qui prouve combien le niveau intellectuel et moral s’est élevé au sein de l'association.
- « Le développement de l’instruction chez nos jeunes gens, filles et garçons, leur ouvrira plus facilement la voie des carrières en rapport avec leurs aptitudes.
- « L’association du Familistère n’éprouvera plus de difficultés pour recruter les capacités nécessaires au bon fonctionnement de ses services. Nos jeunes filles trouveront ainsi dans la tenue des écritures, des caisses, des comptoirs de vente, le moyen de faire l’apprentissage commercial et d’arriver en même temps à des fonctions lucratives. Nos jeunes garçons seront plus vite aptes à faire de bons ouvriers, d’intelligents contre-maîtres et, plus tard, d’habiles administrateurs.
- » Les cours de morale pratique faits le dimanche, à nos écoliers et aux apprentis sont suivis avec une attention des plus remarquables. Cet enseignement, entrecoupé de dialogues entre le professeur et les élèves, ouvre leur intelligence et leur cœuràla compréhension des vertus utiles. Il est satisfaisant de voir comment nos enfants saisissent les vérités morales concernant la vie individuelle, la vie de la famille, la vie de la Société et de l’humanité.
- « Quelques résumés de ces conférences faits par nos jeunes écoliers et insérés dans le journal de l’association : « Le Devoir », ont déjà attiré en différents pays l’attention d’hommes distingués qui m’ont écrit leur surprise de voir traiter, aussi bien et par d’aussi jeunes enfants, les questions de la sociologie si négligées jusqu’ici dans les écoles.
- « L’intelligence avec laquelle nos enfants s’assimilent ces enseignements est un témoignage de cette évolution générale vers le bien que je constate parmi toute la population du Familistère.
- « Dans un nombre aussi considérable de jeunes gens, d’apprentis surtout réunis dans le palais social et dans nos ateliers, on ne constate que trois à quatre individus dont la conduite laisse à désirer, mais qui seront, je l’espère bien, entraînés à suivre le ton général de leurs camarades, s’ils ne veulent être exclus de l’association.
- « MM. Sekutowicz et Barbary ouvrent cette année des cours de chimie et de physique expérimentales qui offrent un heureux complément d’instruction à nos élèves et aux apprentis désireux de suivre ces cours. Les écoles du Familistère sont pourvues de tous les intruments nécessaires à ce sujet.
- « L’apprentissage industriel a aussi été cette année l’objet de soins particuliers, sous l’initiave de MM. Sekutowicz et Barbary. Les élèves sortant des
- classes de nos écoles et se destinant au travail des ateliers sont placés sous la direction de professeurs spécialement chargés de surveiller leurs travaux* L’apprentissage se fait ainsi plus vite et mieux ; il y a moins de pertes pour l’établissement dans les matières employées.
- « A l’usine, la pensée commune se met à l’unisson dans l’amour de bien faire. La bonne volonté, la bonne conduite et le désir croissant de la bonne exécution semblent les mobiles généraux dont s’inspirent les ouvriers et les travailleurs de tous ordres.
- « En société, la bonne entente, la facilité de caractère, la bienveillance pour tous, le dévouement à l’œuvre commune, sont l’âme d’une bonne administration et de la prospérité générale, tandis que l’égoïsme, l’ambition de dominer sur les autres hommes, de diriger et de conduire à soi seul et à l’insu des autres, d’imposer sa volonté avec hauteur, sont les plus mortels éléments de divisions dans toute association.
- « C’est pourquoi je me réjouis quand je vois tous les membres de l’association se mettre au ton général de la bienveillance et de l’accord. Que le dévoû-ment à l’œuvre commune croisse encore dans vos esprits et l’association du Familistère fera des prodiges.
- « Un des faits les plus remarqués des nombreux visiteurs qui viennent étudier le Familistère, c’est la parfaite tenue de vos logements. La bonne aération, la propreté, l’ordre, l’harmonie qui y régnent les frappent d'admiration.
- « Cette tenue générale est certainement un des faits les plus propres à mettre en évidence la supériorité de l’habitation unitaire sur la petite maison isolée dépourvue des facilités et avantages économiques, groupés ici au bénéfice de toute la population.
- « Le bon accord et l’entente qui existent au sein de l’association ne se trouvent peut-être pas à un égal degré entre le monde extérieur et nous. J’ai le regret de constater que les développements de notre association, les agrandissements qu’elle a opérés l’année dernière en créant deux nouveaux palais d’habitation, ont encore surexcité l’antagonisme d’intérêts jaloux qui ne peuvent me pardonner de travailler au bonheur de vos familles et à l’amélioration du sort de la classe ouvrière, par l’exemple et la mise en pratique des réformes sociales.
- « Je n’ai à dire, en face de ces rivalités, qu’une chose que l’on a dite longtemps avant moi : Par-| donnons-leur car ils ne savent ce qu’ils font. i « En effet, ces rivalités jalouses ne voient pas que
- p.643 - vue 643/832
-
-
-
- 644
- LK DEVOIR
- l’association du Familistère verse annuellement plus d’un million sept eent mille francs de salaires dans la ville de Guise et queplusdes trois quarts de cette somme sont absorbés par la ville même ; ce que voient mes détracteurs, c’est qu’ils ne peuvent pas exploiter à discrétion la population ouvrière de l’association, et cela, ils ne peuvent ni me]le pardonner ni le pardonner à l’association elle-même.
- « Et pourtant la ville de Guise aurait lieu de s’apercevoir de ce que vaut pour elle la Société du Familistère, si celle-ci n'était plus là pour alimenter les transactions, donner la vie et le mouvement à tout le petit commerce, faire vivre jusqu’à l’unique voie ferrée, puisque les transports de la Société sont à eux seuls trois fois ce que sont ensemble tous les transports de la ville et de la contrée.
- « Certainement j’eusse été plus heureux de me faire des amis de tous mes concitoyens que de m’en faire des ennemis , mais dès que je suis obligé de choisir entre leurs satisfactions individuelles et votre bien commun, je ne puis sacrifier le bonheur de vos familles, le bien-être de ceux qui se sont faits mes collaborateurs, aux satisfactions intéressées des propriétaires et des marchands. Je préfère laisser ceux-ci à leur aveuglement et à leur ignorance, et poursuivre, par les moyens dont je dispose, l’expérience des réformes sociales dont l’avenir de la Société et de l’humanité profitera.
- « Dans cette pensée nous avons, cette année, donné aux lavoirs, buanderies et séchoirs du Familistère les perfectionnements qui leur étaient nécessaires. Neuf mille francs environ ont été dépensés à ces améliorations.
- « Le Familistère de la rue de Landrecies, maintenant occupé, a coûté à l’association quatre-vingt-onze mille francs.
- « Le Familistère de la rue de Cambrai va être couvert ; dès l’été prochain, il pourra recevoir de nouveaux membres de l’association.
- « Ce nouveau palais de travailleurs est composé d’un vaste sous-sol, rez-de-chaussée et trois étages. Il présente 232 mètres de façades extérieures, 144 mètres de façades intérieures, et il contient 135 logements environ, composés ensemble de 357 chambres, pourvue chacune d’un cabinet de toilette ou de débarras.
- « L’usine succursale de Laeken, près Bruxelles, désire vivement marcher à l’instar de l’établissement de Guise.
- « Le personnel a procédé cette année à la reconstitution régulière de ses assurances mutuelles d’après les prescriptions des statuts de notre Société;
- en outre, il demande l’édification d’un Familistère près de l’usine ; les logements y sont absolument nécessaires pour éviter aux ouvriers de l’établissement d’avoir à faire, matin et soir, le trajet des villages voisins à l’usine et pour doter cet établissement des avantages dont vous jouissez ici.
- « J’aborde maintenant par des chiffres l’état de notre société et les résultats des opérations de l’exercice 1882-83.
- « Le nombre des membres faisant partie du personnel de l’association est de................................ 953
- Ainsi répartis :
- 73 Associés,
- 104 Sociétaires,
- 583 Participants,
- 193 Intéressés.
- « Le nombre des auxiliaires n’ayant droit qu’aux assurances mutuelles est de................................ 652
- 1.605
- « Mille six cent-cinq ouvriers et leurs familles jouissent donc à des titres différents des bienfaits de l’association .
- « Les épargnes acquises aux travailleurs membres de l’association et inscrites à leurs comptes respectifs
- s’élèvent à...................... 1.170.039fr.
- « Les épargnes inscrites au compte de l’assurance des pensions et du nécessaire au 30 juin 1^83 sont de... 339.541 »
- « La somme en caisse disponible est de............................ 180.310 79
- Formant un capital de.... 519.85179
- Lequel s’augmentera pour l’année courante de la part des auxiliaires
- pour 1882-83 environ.............. 109.000 »
- Ensemble..... 628.851 79
- « Le montant total du capital de l’assurance mutuelle des pensions aux invalides du travail et du nécessaire aux familles, sauf règlement définitif du chiffre des auxiliaires est donc, au 30 juin 1883, de six cent vingt-huit mille huit cent cinquante et un francs, 79 centimes.
- « Les recettes ou ressources ordinaires de cette assurance ont été pour l’exercice :
- « Prélèvement, sur les bénéfices, de 2 0/0 de l’im-
- p.644 - vue 644/832
-
-
-
- LB DEVOIR
- 645
- portance des salaires payés pendant l’année par la
- société................................. 36.212 30
- « Intérêts et dividendes du capital
- de l’assurance.......................... 11.935 15
- « Rentrées diverses...................... 85 47
- « Total des recettes.... 48.232 92
- « Le montant des dépenses est de. 41.899 21
- « L’excédent des recettes sur les dépenses est donc de.................... 6.333 71
- Cette dernière somme est comprise dans les fonds de caisse disponibles.
- « Les revenus du capital de notre fonds d’assurance des pensions joints au prélèvement statutaire sur les bénéfices, ont suffi cette année pour servir les 41 pensions de nos retraités et les subventions aux familles. Le fonds de cette assurance s’augmentant chaque année, l’avenir est donc garanti avec les seules ressources ordinaires.
- Assurances mutuelles contre la maladie
- Section des hommes « Les ressources de l’année se sont
- élevées à.......................... 49.523 45
- « Les dépenses, à............... 43.265 05
- « En caisse au 30 juin 1883............6.258 40
- Section des dames
- « Ressources de l’année^. 8.962 40
- « Dépenses...................... 5.248 36
- « En caisse au 30 juin 1883....... 3.714 04
- Assurance spéciale à la pharmacie « Les ressources annuelles se sont
- élevées, à.......................... 14.431 23
- « Les dépenses à................. 5.808 34
- « En caisse au 30 juin 1883......._.____8.622 89
- « Par suite de la mesure que les comités des assurances ont prise d’accord avec le conseil de gérance, d’imputer en cas de déficit des caisses aux cotisations des membres de l’association la moitié de ce déficit et l’autre moitié à l’association, les recettes et les dépenses de ces assurances tendent à se maintenir et se maintiendront désormais en équilibre.
- « Les assurances ont payé en subsides aux ma-
- lades, pendant l’exercice 1882-83 :
- Section des hommes « Pour 17.035 journées de maladie
- à 708 malades...................... 40.396 35
- Section des dames « Pour 3.736 journées de maladie
- à 146 malades...................... 3.099 25
- Frais de pharmacie
- « Pour les deux sections.. 5.559 85
- Assurances des pensions et du nécessaire
- A 39 pensionnaires dont 18 au Familistère et 21 au-dehors........... . 22.119 70
- « A 2 pensionnaires à Laeken..... 1.204 »
- « A 46 familles, pour le nécessaire
- à la subsistance.................... 12.068 60
- « A 31 familles à titres d’allocations
- temporaires......................... 3.802 80
- « Aux réservistes.........,...... 1.624 60
- * A l’hospice et divers...... 3.541 97
- « Total des sommes payées en faveur des malades, par les assurances. 93.417 12
- « On peut juger combien de privations et de souffrances ont été évitées par l’emploi de pareille somme !
- « Les dépenses pendant l’exercice 1882-83 pour les services de l’éducation et de l’instruction de l’enfance, s’élèvent à 34.388 fr. 54 centimes répartis de
- la manière suivante : .
- « Nourricerie, enfants au berceau.. 7.220 20
- « Ecole maternelle, lra année..... 1.457 44
- « Ecole maternelle, 2e et 3a années. 2.520 03 « Ecole primaire, 5 classes........ 23.190 87
- « Les dépenses ont excédé de 9.388 fr. 54 la somme de 25.000 fr., allouée statutairement. Le déficit a été couvert par le reliquat de 9.365 fr. 43 qui restait au crédit du compte frais d’éducation et d’instruction et par la somme de 23 fr. 11 prélevée sur le fonds de répartition.
- « Passons au chapitre des affaires et du bilan de la société.
- « L’ensemble des travaux faits depuis la fondation de l’association, en construction et matériel neufs, s’élevait au 30 juin 1882 à.... 1.017.446 33
- « Les travaux de l’exercice 1882-83 se sont élevés en constructions à
- Guise à................ 123.013 57 \
- « En matériel neuf, à j
- Guise-................. 122.291 68 I
- « En constructions à \ 272.228 45
- Laeken.................. 14.215 46 I
- « En matériel à Lae- |
- ken.................... 12.707 74/______________
- « Total au 30 juin 1883... 1.289-674 78
- « Les amortissements prélevés depuis la fondation de la société s’élèvent à.......... 682.359 87
- « Le chiffre brut des ventes à Guise et à Laeken
- s’élève à.......................... 4.998.920 39
- « Remises faites au Commerce... 918.592 76
- v Total net des ventes... 4.080.327 63
- p.645 - vue 645/832
-
-
-
- 646
- LE DEVOIR
- BILAN
- De l’Association du Familistère de Guise GODIN & Cie
- AU 30 JUIN 1883
- ACTIF
- Familistère
- Immeubles statutaires.fr. 959.445.71 Matériel — . • 36.662.791
- Marchandises........ 85.939
- Valeurs diverses ... 103.851
- Comptes débiteurs. . . 7.835.SQ
- Usine de Guiee
- 1.089.937.15
- Immeubles statutaires. . Matériel . .
- Matières premières. , . Marchandises. . - . •
- Chez les ) en caisse et j Banquiers) en portefeuille! Comptes débiteurs . . .
- Constructions nouvelles pendant l’exercice . .
- Matériel nouveau pendant l’exercice...........
- Usine de
- Immeubles statutaires. . Matériel — . .
- Matières premières. . . Marchandises..... Valeurs diverses. . . . Comptes débiteurs . . . Constructions nouvelles de
- l’exercice...........
- Matériel nouveau, pendant l'exercice . . . . .
- 431.754.89 > 687.396.36 1.159.466.10] 1.001.682.65
- 2.222.185.24' 1.548.200.64j
- 123.013.571
- 122.291.68j
- Uaeken
- 120.000 53.123.69 131.002.14, 171.123.49 1.383.371 148.619.18/
- 14.215.46
- 12.707.74,
- 7.295.991.13
- 652.175.07
- Comptabilité sociale
- Constructions et Matériels neufs des
- exercices antérieurs ...... 1.017.446.33
- 10,055.599.68
- PASSIF
- Familistère
- Comptes créditeurs . . . . . . . 262.677.21
- Usine de Guise
- Comptes créditeurs. . . 2.916.592.02
- Assurances contre la maladie \
- Hommes . , , , 6.258,40 f 18.595.33
- Dames.......3.714,041
- Caisse de Pharmacie 8.622.89;
- Usine de Uaeken
- Comptes créditeurs. . . 29.676.75
- Assurances contre la maladie 1 Hommes .... 2.275.54? 2.618.37
- Caisse de Pharmacie 342.83;
- Comptabilité sociale
- 32.295.12
- 2,935.137,35
- Comptes créditeurs. . .
- Assurance des pensions et du nécessaire. . . .
- Amortissement des immeu* blés et du matériel. .
- Fonds de réserve . . .
- Capital social 1
- Apports , . . , 3.090,420(.
- Epargnes. . . . 1.170.0391
- id. del’assurançe 339.541 J
- Plus value de l’exercice.
- 153.677.071 180.310.79 j 682.359.87f
- 460.000 V 6.076.347.73
- 4.600.000 j
- .... 749.092.27
- J 10.055.599.68
- « Les produits bruts de l’année se décomposent ainsi :
- « Familistère (services commer-
- ciaux et loyers) ................... 82.626 03
- « Usine de Guise,................ 708.832 67
- « » Laeken............... 146.577 50
- 938.036 20
- « Moins les amortissements statutaires et les frais d’éducation et d’instruction, passés en écritures... 188.943 93
- « Plus value au bilan......... 749.092 *27
- « Intérêts du capital social à 5 0/0.... 230.000 00
- « A la direction
- de Laeken......., f 4.303 00
- « Répartition coopérative de la moitié des bénéfices commerciaux du Familistère, distribuée aux
- Acheteurs..i * 11 >566 09 245*869 09
- « Reste à répartir conformément à
- l’article 128 des statuts........... 503.223 18
- « Le fonds de réserve étant au complet, ces 503.223 fr. 18, en vertu de la décision prise en assemblée générale le 1er Octobre 1882, se répartissent ainsi :
- 1° Capital et
- travail 2° Adminis- 75 0/0 377.417 00
- trateur-gérant 3° Conseil de 12 0/0 60.387 00
- gérance 4° Conseil de 9 0/0 45.290 00
- surveillance.. 5° A la disposition du conseil de gérance, pour les services 2 0/0 10.065 00
- exceptionnels. 2 0/0 10.064 18
- « Somme égale : 503*223 18
- p.646 - vue 646/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 647
- « La somme de 377.417 fr. revenant au capital et au travail est répartie dans les proportions des concours suivants :
- Salaires payés au Familistère......fr.
- Salaires payés à l’usine de Guise.......
- Salaires payés à l’usine de Laeken......
- Total des salaires :
- Concours supplémentaire des associés
- Concours supplé -mentaire des sociétaires ................
- Total des concours reconnus au travail.
- Intérêts du capital à5 0/0 sur4.600.000 f.
- Total des services rendus............... 2.364.351 62
- « Ce qui, sur un chiffre de 377.417 fr. à répartir donne 15 fr. 95 0/0 de l’évaluation des con-cours.
- « Répartition des 377.417 fr. au capital et.au travail :
- Salaire des associés .... 164.572 05)
- Supplé- \ 329.144 10 à 15,95% 52.498 »
- ment.... 164.572 05)
- Salaire des sociétaires. ... 163.860 85j
- Supplé- i 245 791 25 à 15,95 % 39.204 »
- ment.... 81.930 40)
- Salaire des participants........... 818.892 50 à 15,95% 130.603 »
- Aux
- épargnes
- réservées......... 54.977 30 à 15,95 % 8.769 »
- A l’assurance des pen-
- sions et épargnes des auxi-
- liaires......-........ 685.546 47 à 15,95% 109.658 »
- Au capital. .,............. 230.000 » à 15,95 % 36.685 »
- 2.364.351 62 377.417 »
- « De l’ensemble de ce rapport il résulte que la situation de notre Société est des plus satisfaisantes. Les chiffres que je viens de vous communiquer nous montrent le capital de nos assurances pour la retraite et le nécessaire à l’existence, suffisant déjà aux besoins. Notre fonds d’amortissement couvrant rapidement les dépenses nouvelles que la Société a dû faire ; notre capital d’épargnes au profit des membres de la Société s’élevant déjà à près d’un million et demi ; tout cela témoigne de la marche prospère de nos affaires ; mais tel est l’effet du mouvement qu’il détermine de nouveaux besoins. Aussi dois-je annoncer à la réunion que très prochainement une nouvelle assemblée générale semble nécessaire pour donner son avis sur l’augmentation de notre capital social et sur des constructions nouvelles à ériger à Laeken et à Guise, afin de donner à notre Société de nouveaux organes et de nouveaux moyens d’action dont le besoin se fait sentir.
- L’assemblée accueille ces paroles par des applaudissements,
- « J’invite M. le rapporteur du Conseil de surveillance à prendre la parole pour faire connaître à Rassemblée les appréciations de ce conseil sur les comp tes de la gérance et sur les affaires de notre société. »
- M. Liénard, rapporteur du conseil de surveillance, se lève et lit le document suivant :
- Mesdames et Messieurs,
- « Dans notre assemblée générale du !er octobre 1882, vous nous avez fait l’honneur de nous confier le mandat de conseiller de surveillance.
- « Nous venons vous rendre compte de notre mission :
- « Conformément à l’article 109 des statuts, nous nous sommes assurés de la bonne tenue des écritures.
- «. Les comptes arrêtés au 30 juin dernier formant, aux termes de vos statuts, une année d’exercice, sont établis avec la plus grande régularité : Les Inventaires, les balances et tous les documents utiles ont été mis en temps 4 notre disposition pour que la vérification en fût effectuée.
- « Nous avons constaté que le chiffre des bénéfices réalisés pendant l’exercice écoulé s’élève bien à 749,092 fr. 27; ce chiffre, déduction faite de la part de la direction de Laeken, de la répartition coopérative et de l’intérêt 4 S 0/0 du Capital social, laisse une somme de 503,223 fr. 18 à répartir proportionnellement entre tous les concours de l’association.
- * Les deux derniers hivers que nous venons de traverser, ayant été d’une température douce, n’étaient pas des plus favorables à notre industrie, nous pouvons sans présomption en espérer de meilleurs.
- « Néanmoins, avec notre manière de travailler et notre genre de fabrication, nous sommes dçps des conditions convenables; un hiver plus rigoureux que le précédent nous mettrait immédiatement dans une situation plus prospère.
- « En constatant les perfectionnements réalisés pendant l’exercice dernier, et en Admettant que les circonstances, sans devenir meilleures, restent seulement ce qu’elles sont aujourd’hui, ne devez-vous pas, Messieurs, envisager l’avenir avec confiance, et attendre les résultats des efforts que ne cesse de faire votre Administrateur-Gérant, pour arriver à procurer â votre société la plus grande prospérité qu'il soit permis d’espérer.
- 73.802 11
- 1.651.383 36
- 162.663 70 1.887.849 17
- 164.572 05
- 81.930 40
- 2.134.351 62 230.000 00
- p.647 - vue 647/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 648
- « Votre Administrateur Gérant, dans le rapport quil vient de vous lire, vous a exposé la situation; il vous a de plus fait connaître que de grandes améliorations ont été apportées au Matériel, que des constructions nouvelles sont terminées et que ie nouveau Familistère dont la bâtisse a été menée activement, sera achevé dans un délai relativement court. . , nnnD, , „
- « Nous sommes heureux, Messieurs, de constater cette amélioration progressive obtenue par notre Administrateur-Gérant; nous la devons incontestablement à ses soins, à sa persévérance et à sa grande activité.
- «ç En conséquence, le Conseil a l’honneur de vous proposer, Messieurs, d’approuver les comptes qui vous sont présentés par votre Administrateur-Gérant dans l’assemblée de ce jour et de clore ainsi par votre adhésion, l’exercice 1882-1883. '
- « Les membres du Conseil de surveillance :
- « Libnard, Dequenne père, Nicolas Joseph. »
- L’assemblée applaudit les conclusions du rapport.
- M. le Président déclare à l’assemblée que la discussion est ouverte sur les rapports qui viennent d’être lus.
- Aucune observation n’étant faite, M. le President met aux voix l’adoption du rapport et des comptes qu il a eu dit-il, l’honneur de présenter à l’assemblée.
- L’assemblée, à l’unanimité, approuve le rapport du Gérant et les conclusions du rapport du Conseil de surveillance.
- L’assemblée procède ensuite à l’élection, au scrutin secret et à la majorité absolue des votants, de trois commissaires-rapporteurs devant former le conseil de surveillance pour l’exercice 1883-1884.
- Le dépouillement du scrutin donne les résultats sui-TAlltS *
- Votants : 67. — Majorité absolue: 34.
- M. Jamart Marcellin obtient 53 voix.
- M. Moyat Louis » 41 »
- M. Rousseau Joseph » 35 *
- En conséquence, ces trois Messieurs sont nommés membres du conseil de surveillance.
- M. le Président informe l’assemblée que les épargnes seront régularisées et les intérêts comptés aux ayants-droit dans le courant du présent mois.
- Les intéressés seront, dès demain, avisés par voie d’affiche, des lieu, jour et heure du dépôt des certificats d’épargne et d’apports pour l’inscription des parts du présent exercice et, ensuite, pour le paiement des intérêts.
- Rien n’étant plus à l’ordre du jour M. le Président invite le secrétaire à lire le projet de procès-verbal, afin de permettre les rectifications s’il y a lieu. Le projet est adopté.
- La séance est levée.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen (1)
- par M. Lloyd Jones
- XVI
- Le plus remuant parmi les derniers associés de Robert Owen était William Allen. C’était un Quaker, un membre de la Société des Amis, homme très consciencieux et bien intentionné, mais plein de vanité dévote, étroit de vues, pointilleux et agressif. Telle est du moins l’idée qu’on se fait de lui, par la lecture des trois volumes extraits de sa correspondance et
- (1) Lire le Devoir depuis le n° du 8 juillet 1883<
- publiés en 1846. Donnons quelques exemples. William Allen visita St-Péterâbourg en 1819 ; il fut invité à dîner, en compagnie de deux ou trois de ses amis, chez le ministre de l’Intérieur Waradaveloff. A ce sujet il écrit solennellement : « Nous fûmes traités avec le plus profond respect. J’eus à conduire la princesse Troobelskoy dans la salle à manger. Des situations aussi éclatantes sont de véritables épreuves pour moi, mais je m’efforçai d’être à la hauteur de ce qui m’échéait et je dois avouer que jusqu’ici j’ai eu le bonheur de me conduire en de telles occasions d’une façon qui me laisse tout repos quand je les remémore. » Certes, la simple action de conduire une dame à table ne vaut pas la peine de préoccuper ainsi à l’avance et après un homme de sens.
- Durant ce même séjour à Saint-Pétersbourg, il écrit : « Après le thé, le cher Stephen et moi nous nous assîmes et nous nous abandonnâmes à un précieux recueillement. Je demandai à Dieu qu’il voulût bien jeter les yeux sur ses deux serviteurs, pauvres solitaires, errant à la surface de la terre, et je fus tellement rempli de la grâce que j’étais prêt à cr«‘er: « Assez ». Nous fûmes rafraîchis tous les deux.» Nous ne voulons ni critiquer ni ridiculiser cette sorte d’examen de conscience, mais il est clair que l’homme qui agit ainsi ne peut être uni compagnon bien aimable pour ceux avec qui il diffère d’opinions, ce qui était le cas entre lui et Robert Owen.
- Dès l’abord il envisagea Owen avec suspicion, tandis que de son côté le réformateur s’attendait à des difficultés de la part d’un collègue dont il n’estimait point les idées et qui allait avoir mille occasions de s’interposer dans les questions d’éducation.
- Owen était d’esprit vigoureux et courageux. Sans rechercher les luttes orales, il aimait que les opinions les plus diverses se fissent jour librement. Aussi encourageait-il la lecture générale, la musique, le chant, la danse et eût-il ri de cette admonestation adressée par William Allen à un jeune français et relevée dans ses Correspondances : « Evitez la lecture des livres à tendances immorales, tels que romans, nouvelles, etc., et efforcez-vous même de décourager les autres de telles lectures ; c’est un poison pour l’esprit. »
- Obligé àdes rapports constants avec un tel homme, Robert Owen dût se montrer très circonspect, mais les difficultés ne pouvaient être évitées avec M. Allen. On lit dans les » Mémoires » de ce dernier : « Neuvième mois — Tenu une conférence avec les associés d’Owen. — Robert Owen est ici et je suis très anxieux à son sujet. IL a proclamé dans les journaux ses principes irreligieux et il veut me faire concourir à ses plans, ce à quoi j’ai résisté de 1
- p.648 - vue 648/832
-
-
-
- LE DEVOIE
- 649
- façon la plus positive. Je suis résolu à ne point rester dans la Société de New Lanarck, à moins qu’on n’y établisse une surveillance étroite et constante confiée à quelqu’un dont nous soyons absolument sûr.
- Plus loin on lit encore: « J’ai conféré avec Lord Seymour et lui ai affirmé combien je tenais en horreur les principes de Robert Owen. »
- La meilleure réponse à ces accusations sans fondement est celle-ci : Un an et onze mois après la prétendue proclamation d’irreligiosité faite par Robert Owen dans les journaux, un comité d’examen présidé par le duc de Kent et comprenant des personnages tels que le duc de Sussex, sir Robert Peel, David Ricards, Matthew Wood, sir W. C. de Crespi-gny, M. A. Mackinnon, John Smith, tous les six membres du Parlement, et 29 autres notabilités des plus respectables, résoud comme suit dans son rapport la question qui nous occupe : « Le comité a connaissance des nombreuses objections soulevées contre le système de M. Owen, mais pas une d’elles ne nous a paru fondée ni en droit ni en fait. Les opinions personnelles prêtées à M. Owen en matière de religion constituent l’une de ces objections. C’est là un point sur lequel nous n’avions point à demander à M. Owen de faire aucune déclaration publique; il est suffisant pour nous de pouvoir donner les affirmations suivantes : Jamais M. Owen n’a cherché en quoi que ce fût à altérer la pensée religieuse d’aucune des personnes placées sous ses ordres. Il a fourni aux ouvriers autant de chapelles que ceux-ci en ont voulu et il concourt jusqu’à la dernière limite du possible à la satisfaction de leurs icfées sous ce rapport. Un ministre est payé pour accomplir en langue gaélique, les offices divins, cela en vue d’une certaine partie des travailleurs. Chez M. Owen, père d’enfants nombreux, moraux et parfaitement élevés, la prière quotidienne est d’usage. La conduite de M. Owen ne peut donner prise au moindre reproche ; les principaux traits de caractère de ce réformateur sont une active bienveillance, une parfaite sincérité et une admirable possession de soi-même. »
- De tels témoignages suffisants pour tout esprit sensé, ne pouvaient modifier les sentiments de William Allen, qui proscrivait avec tant de facilité les romans et nouvelles de Skakespeare et autres auteurs,comme oeuvres immorales et poison de la pensée.
- Le 20 avril 1818, William Allen écrit : « Je viens de passer une semaine d'épreuve, j’ar soutenu de nombreuses controverses avec Robert Owen sur l’hétérodoxie de ses principes et cela m’a obligé à de pénibles contentions d’esprit. » Le 6 mai de la même année, trois des associés de Londres se trou-
- vant à New Lanarck, parmi lesquels William Allen, celui-ci consigne dans ses mémoires avoir demandé à Madame Owen si la population se prêterait à une assemblée générale. Madame Owen répond affirmativement. Et sur une question posée par Robert Owen pour savoir si M. Allen désire réunir la population? Celui-ci répond: « J’en ai l’intention, et je : parle uniquement pour constater que je ne réponds
- jj
- s pas à l’avance de ce que je pourrai dire au person-j nel. Certainement je ne préparerai rien, mais puis-l que vous avez parlé aux travailleurs de vos princi-; pes personnels, je crois bon, moi aussi, de leur parler de nos principes à nous. »
- L’assemblée est fixée au lendemain soir. Les convocations sont faites. Le personnel se réunit. Les choses suivent leur cours paisible, mais il se produit un curieux incident. Une adresse contenant ce qui suit est présentée aux trois propriétaires de Londres : « A vous, Messieurs les propriétaires de l’éta-« blissement que vous voulez bien visiter en ce mo-« ment, nous, habitants de New Lanark, déclarons « ceci : Nous sommes pleinement convaincus, Mes-« sieurs, que si vos autres affaires vous empêchent « de résider habituellement parmi nous, vous dési-« rez assez néanmoins l’amélioration de notre sort « et le progrès de notre bien-être pour favoriser « toute mesure tendant à ce but; c’est pourquoi « nous croyons utile de vous remercier publiquement u des nombreux bienfaits dont nous jouissons par « suite de votre coopération avec M. Owen et les « autres associés de New Lanark.
- « Les soins gratuits accordés à nos enfants et la « direction bienveillante qui prévaut dans toutes les « branches du service sont des avantages pour les-« quels nous vous offrons nos plus vifs sentiments « de gratitude. Nous reconnaissons* que notre sort « est bien supérieur à celui des autres ouvriers des « fabriques de coton et notre désir est de mériter,
- « par la plus vigilante attention à l’accomplissement « de nos devoirs, la continuation de vos bontés.
- « Nous espérons que l’intérêt pris par vous et « d’autres chefs d’industrie dans l’acte pendant de-« vant le Parlement, et qui aurait pour résultat de « placer en quelque sorte toute la classe ouvrière « du royaume sur un pied analogue au nôtre, trou-« vera sa récompense dans l’adoption même de cette « loi.
- « Nous concluons en vous exprimant notre désir « de voir tous les tisseurs jouir des mêmes avantages « que nous. Alors les patrons goûteront la jouissance « supérieure de posséder l’affection d’un peuple heu-« reux et bien administré et les travailleurs joui-
- p.649 - vue 649/832
-
-
-
- 650
- LE DEVOIR
- « ront du bonheur qu'une direction pleine de bonté « recèle pour les administrés.
- « Avec respect, Messieurs, nous vous remettons la « présente adresse en notre nom et au nom des « habitants de New Lanark. »
- (Suivent huit signatures)
- Nous n'avons omis qu’un seul paragraphe de ce remarquable document, et cela pour être bref. Dans le 1er volume (page 348) de la vie de M. Allen, la réponse faite par ce dernier au document ci-dessus est relatée. Il parle du plaisir avec lequel lui et les autres associés secondent leur « bienveillant ami », Robert Owen, dans les plans judicieux et éclairés conçus par lui,pour le bien-être temporel de la population et « appliqués avec tant succès ». « De déplorables expériences ont prouvé », dit il, « en maints endroits que chercher à extraire des manufactures de coton le plus possible de profits aux dépens de la santé et du confort des travailleurs, est une politique cruelle, bornée, conduisant aux résultats les plus funestes pour la société entière et les plus dangereux pour l’Etat. » Suivent trois pages d’exhortations religieuses, très ordinaires et nullement appliquâmes aux gens à qui elles étaient adressées.
- Le langage tenu par les travailleurs aux associés de New Lanarg et le discours même de M. Allen prouvent amplement que les rapports entre la direction et le personnel étaient aussi bons qu’ils pouvaient l’être, grâce à la bienveillante et sage administration de Robert Owen, et que rien dans l’enseignement donné aux enfants n’avait éveillé le plus petit scrupule dans l’esprit d’aucun des parents.
- Le jour de l’assemblée dont nous venons de parler, le pieux Quaker Allen écrit : « Joseph Forster et moi sommés allés nous promener dans le vieux Lanark ; nous nous sommes enquis près du ministre de l’état moral des gens de la fabrique. Le ministre affirme n’avoir connu aucun cas d’ivrognerie depuis un an ou deux- Son avis est que les principes de Robert Owen n’ont point de racines dans la population. Nous sommes allés voir un autre ministre. Il confirme le bon témoignage de la moralité du peuple et dit visiter souvent les travailleurs. Il semble cordialement heureux de nos sentiments personnels sur les saintes Ecritures. Nous le sollicitons de visiter souvent les écoles, de voir ce qu’on y enseigne et de nous avertir s’il qonstatait la moindre tentative d’introduction de quelque chose contraire à la religion révélée. » Certes, l’homme qui faisait espionner un collègue n’était point recommandable quelles que fussent sa piété et la pureté de ses intentions.
- A partir de ce moment, nulle occasion de s’interposer dans les arrangements scolaires ne fût perdue
- par William Allen, jusqu’au jour où Robert Owen abandonna désespérément le service d’éducation, contre-carré qu’il était à chaque pas par la bigoterie maladive et persi tante de l’associé Quaker.
- En janvier 1824, Allen était parvenu à imposer l’installation dans les écoles d’un maître venu de Londres et spécialement instruit des changements qu’on voulait opérer, Allen écrit à ce sujet : « Mon esprit est beaucoup soulagé; je crois que dans cette lutte l’esprit divin est avec moi. La famille Owen est honorable, mais la chose essentielle lui fait défaut. » Les deux jeunes enfants d’Owen quittant New Lanark, Allen leur dit : « Souvenez-vous que le temps viendra où vous reconnaître z que la religion loin d’être une fiction est une solennelle réalité. »
- Même contre cette vanité onctueuse, Robert Owen ne se soulevait pas quand il la croyait dictée par une bonne intention : « Je me sens tranquille maintenant, » exclamait William Allen. Il devait en être tout autrement de Robert Owen qui avait dépensé tant d’années de sa vie à l’organisation des écoles de New Lanark. au développement du bien-être des habitants, et qui voyait réduire, et anéantir même sur certains points, ses efforts par une fanatique imbécilité, contre laquelle il eût en vain épuisé son temps et ses forces.
- William Allen, cependant, ne pouvait se contenter de voir au milieu de la fraternité générale la liberté régner en fait d'enseignement religieux. Les gens se conduisaient d’une façon exemplaire. Robert Owen, par ses procédés et ses efforts, avait réussi à les rendre exceptionnellement heureux et vertueux.
- Les constatations générales inscrites dans les « Mémoires et Correspondances » de William Allen, ne donnent point une idée exacte du caractère de l’opposifion qu’il fit à Owen. Quand Allen parle des choses , convenables en éducation, il entend sous ces mots ce que pouvait comprendre un esprit aussi borné que le sien. Les points sur lesquels il fit porter la réforme quand il eut pris à sa charge la direction de renseignement furent la dc.nse, le chant, la gymnastique et le port du costume high-landais. Tout cela à ses yeux était souverainement inconvenant et propre à développer la légèreté, la vanité, le sentiment de la gloriole militaire. Les jambes nues des enfants sous leur costume national le choquait tout particulièrement et il n’eût de repos que lorsqu’il eût vaincu sur tops ces points.
- Malgré les embarras suscités par M. Allen, l’efficacité des écoles se soutint quelque temps encore, c’est-à-dire tant que resta Robert Owen; mais celui-ci j ne fut en rien soutenu par les associés résidant à
- p.650 - vue 650/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 651
- Londres. La nécessité d’une séparation définitive s’imposait donc de plus en plus à M. Owôiî.
- Dès 1822, il en avait eu le premier pressentiment quand Allen après avoir visité New Lanark lui écrivit de Londres : « J’ai reçu ta lettre m’accusant ré-« ception de celle où je t’informais de notre bonne « arrivée ici. Toute la sympathie que j’éprouve pour « le côté bienveillant de ton caractère en est rafraî-« chie. Mais je suis profondément chagrin de voir « que nos principes sont diamétralement opposés. u Puisse l’Être suprême qui voit autrement que nous, « influencer ton cœur, avant que l’ombre de la mort « soit sur toi, afin de te pénétrer de ces impressions « que seul il peut donner. Alors tu percevras qu’il y a a quelque chose d’infiniment supérieur à la raison « humaine, quelque chose que la raison humaine ne 0 comprendra jamais, toute raisonnable qu’elle soit. « Il est maintenant évident pour moi que nous 0 devrons nous séparer. »
- Cette lettre où l’auteur s’arrogeait tant de supériorité et repoussait la raison comme juge du devoir ne pouvait que produire les plus pénibles effets sur Owen. Quand plus tard il vit, en outre, les associés de Londres soutenir les agissements d’Allen, alors la nécessité d’une séparation devint aussi évidente pour lui qu’elle l’était pour le Quaker.
- Tous les actes de Robert Owen, ses deux précédentes dissolutions de société, sa direction à New Lanark, prouvent qu’il considérait comme le devoir le plus important de sa vie de réaliser les conditions du bonheur des classes laborieuses. Cela lui apparaissait comme une obligation suprême et il en a maintes fois exposé les motifs. Avec un homme tel que lui, concevoir une vérité et en poursuivre la réalisation ne faisaient qu’un. Son expérience de New Lanark ne fut que la mise en pratique de ce qu’il reconnaissait indispensable non-seulement dans l’intérêt de la Grande-Bretagne, mais dans l’intérêt des peuples du monde entier. De bonne heure il avait conçu l’idée qu’une grande réforme était possible dans la direction du travail manufacturier, et dès qu’il fut en état de réaliser ses conceptions, il se mit à l’œuvre sans compter ses travaux ni ses sacrifices.
- La simple comparaison de la misère générale enfantée par le régime industriel, comparée à l’état de choses créées à New Lanark prouve que Robert Owen était un homme aussi pratique que dévoué, sachant utiliser ses forces pour le bien de ses compatriotes dans tout ce qui lui apparaissait utile et réalisable.
- (A suivre)
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- Les incidents qui ont marqué le passage à Paris du roi d'Espagne viennent d'avoir leur dénouement. Le général Thibaudin, ministre de la guerre, a été mis en demeure de donner sa démission. M. Jules Ferry reprochait au ministre de la guerre de s’être volontairement abstenu de se montrer 41a réception du souverain espagnol à la gare du Nord, et, d’autre part, la note transmise au gouvernement français par le gouvernement de Madrid, contenait, entre autres réclamations, la demande du renvoi du ministre de la guerre. Le cabinet français a cru devoir accorder cette satisfaction à i'Espagne, pour éviter toute complication ultérieure. Voici en quels termes sobres et dignes, le général Thibaudin a envoyé sa démission au Président de la République :
- a Monsieur le Président,
- » Malgré l’impuissance calculée dans laquelle mes en-» nemis politiques ont voulu me placer, pendant l’ab-» sence du Parlement, de soumettre mes actes au juge-« ment des représentants du pays, je n’hésite pas à ve-» nir vous offrir ma démission, avec le môme sentiment » de dévouement à votre personne et à la République » qui m’inspira le jour où j’ai considéré comme un de-» voir de répondre à l’appel fait à mon patriotisme, en b acceptant le portefeuille de la guerre,
- » Daignez agréer. Monsieur le Président de la Rôpu-» bliquê, l’hommage de mon profond respect et de mon » entier dévouement.
- « Thibaudin. »
- Avec le général Thibaudin, disparaît l’unique chance de résistance démocratique qu’il y eût dans le cabinet présidé par M. Jules Ferry.
- * ♦
- Un décret inséré au Journal officiel du 10 octobre, nomme le général Campenon ministre de la guerre, en remplacement du général Thibaudin.
- Le général Campenon a été ministre de la guerre dans le cabinet présidé par M. Gambetta. On n’a pas oublié que le choix qu'il fit du général de Miribel comme chef d'état-major général souleva, à l’époque, de nombreuses protestations : non pas que l’on contestât les aptitudes de M. de Miribel, mais parce que l’on connaissait ses attaches réactionnaires.
- Le court passage du général Campenon aux affaires ne permet pas de se faire une idée bien précise de ses capacités. Tout ce que l'on peut dire, pour le moment, c'est que le ministère Ferry vient de s'enrichir d’un nouvel élément opportuniste. Le pays et la Chambre trouveront, sans doute, que c’est là un maigre dédommagement aux graves inconvénients qui résultent du changement inopiné du titulaire du portefeuille de la guerre.
- *
- * ¥
- Le gouvernement a décidé de convoquer les Chambres pour le lundi, 22 octobre courant. Malgré la gravité de la situation, il n’a pas paru à M. Jules Ferry et à ses collègues nécessaire de s’entourer des avis des représentants du pays. Les négociations avec la Chine se poursuivent lentement et la guerre continue au Tonkin au mépris de la Constitution qui interdit toute action militaire, sans l’assentiment des deux Chambres. Espérons qu’à sa rentrée le Parlement demandera au cabinet un compte sévère de ses actes. Il serait inouï que, sous la République, l’on put impunément faire usage des mêmes procédés arbitraires de gouvernement que sous l’empire et la monarchie.
- *
- * *
- Le journal de L'Hôtel de Tille s’est fait le promoteur d’une idée qui ne peut manquer d’avoir du retentissement en France. Il s’agit d'un Congrès des mmicipali-
- p.651 - vue 651/832
-
-
-
- 652
- LE DEVOIR
- tés qui aurait pour but d’examiner lesdiverses questions I relatives à la crise économique que nous traversons et les questions communales.
- « Il est de régie aujourd’hui, dit ce journal, que toutes les corporations puissent s’entendre, sinon de plein droit, au moins en vertu d’une tolérance qui depuis longtemps ne souffre plus d’exceptions sur toutes les questions concernant leurs intérêts professionnels. Il y a des congrès de travailleurs, il y a des congrès de savants, pourquoi ne saluerions-nous pas bientôt la réunion d’un Congrès de conseillers municipaux. »
- Le Congrès donnerait son avis sur les octrois, qui touchent à un si haut degré à la subsistance du peuple, sur les logements ouvriers, sur l’assistance communale, sur l’état moral et matériel des populations, sur les droits et les devoirs de la commune et les ressources qui lui sont nécessaires pour remplir les uns et défendre les autres, etc.
- Cette proposition a été envoyée aux maires des quatre mille principales communes de France.
- * *
- Nous apprenons qu’il est question de créer à Paris un Institut colonial, à l’instar de ceux qui existent en Angleterre et en Hollande. Cet établissement serait placé sous l’autorité du sous-secrétaire d’Etat aux colonies ; il aurait, outre des chaires pour l’enseignement des idiomes de l’Extrême-Orient, un enseignement capable de former un personnel républicain instruit et éclairé. Les questions de commerce et de travaux publics auraient une grande place dans cet Institut colonial, dont les professeurs seraient pris parmi les ingénieurs de l’Etat.
- *
- * *
- Une élection sénatoriale a eu lieu dimanche dernier,
- 7 octobre, à Gonstantine (Algérie). M. Forcioli, radical-rêvisioniste, a été élu par 53 voix, contre 44 données à M. Cerner, opportuniste.
- L’élection sénatoriale de Constantine est un nouveau triomphe remporté sur l’opportunisme. Le programme de M. Forcioli est celui de l’extrême-gauche. Gare à M. Thomson, député de cette circonscription et rédacteur à la République Française !
- ♦ *
- Le Petit Marseillais raconte qu’il y a maintenant sur la ligne de Paris à Marseille soixante-dix-huit trains munis du frein à air comprimé, dit frein Westhinghouse, ce qui fait quinze cents voitures à voyageurs ou fourgons. Le prix moyen de l’application de £et appareil est de 1,800 francs pour chaque locomotive et 500 francs pour chaque fourgon ou voiture. La dépense, on le voit, n’est pas mince, mais le nouveau frein donne une grande sécurité en ce qu’il permet d’arrêter en 19 secondes un train filant à une vitesse de 65 kilomètres à l’heure. Les voyageurs ne sentent même pas la secousse.
- Aux derniers essais qui ont été faits entre Marseille et Lyon, le mécanicien, sur le signal d’un ingénieur, a pu arrêter un train lancé à toute vapeur en 19 secondes ; le môme train put être arrêté ensuite à. un mètre d’un point désigné. Des wagons furent détachés et attelés, afin de connaître le temps employé pour établir le raccord entre les tubes du frein à air. Pour l’une ou l’autre de ces manœuvres, il fallut dix secondes de plus que pour exécuter la même opération avec les autres voitures auxquelles ces appareils n’étaient pas adaptés. Dès que le frein Westinghouse est mis en mouvement pour l’arrêt, un train lancé à une vitesse de 65 kilomètres ne parcourt que 260 mètres avant de s’arrêter. Il ne faut pas 20 secondes pour obtenir l’arrêt complet.
- * *
- Les sapeurs-pompiers de France et d’Algérie ont tenu un Congrès à Neuilly, le dimanche 7 octobre. Un projet de rapport a été adopté et le ministre de l’intérieur en recevra communication d’ici à la fin du mois.
- Le Congrès s’est aussi occupé delà question des assurances. Il a adopté un traité passé avec une compagnie qui assure au membres de la fédération, moyennant un franc prélevé sur leur cotisation annuelle ;
- 1° Deux mille francs, en cas de mort ;
- 2° Mille francs, eu cas d’infirmités graves contractées au feu ;
- 3° Deux francs par jour, en cas de maladies résultant de blessures reçues dans un incendie.
- Le congrès s’*est ensuite occupé de diverses questions techniques, relatives aux inspections et aux concours.
- Les membres du comité soumis cettte année à la réélection ont été réélus à l’unanimité par les assistants.
- Le ministre du commerce vient d’adresser au président de la République un rapport sur le laboratoire municipal établi à Paris en 1878, en vue de faciliter la répression des falsification des denrées alimentaires.
- Le ministre constate que le laboratoire municipal de Paris a rendu de si évidents services, que plusieurs villes de province ont installé des laboratoires du même genre. En conséquence, le ministre est d’avis que le gouvernement doit encourager et seconder les efforts des municipalités.
- Dans ce but, il vient de faire signer un décret qui institue auprès du ministre du commerce un comité consultatif des laboratoires municipaux et départementaux.
- Ce comité, dont le caractère serait purement consultatif, et auquel les particuliers pourraient s’adresser aussi bien que les administrations intéressées, aurait pour attribution d’émettre des avis :
- 4° Sur les rapports qui lui seront soumis, soit par les chefs de laboratoire, soit par les autorités municipales ou départementales ;
- 2° Sur les méthodes à employer dans les laboratoires pour les analyses des diverses denrées alimentaires ;
- 3° Sur les moyennes au-dessus et au-dessous desquelles lesdites denrées seraient déclarées mouillées ou falsifiées ,
- 4° Enfin, et d’une manière générale, sur toutes les questions techniques dont la solution pourrait intéresser les laboratoires.
- Ce comité est, dès à présent, composé de MM. Wurtz et Pasteur, membres de l’instijut ; Brouardel, de la Faculté de médecine ; Grimaux, de l’Ecole polytechnique, et Armand Gautier, de l’Académie de médecine.
- *
- * *
- L’imprimerie Chaix, de Paris, qui occupe 1,200 ouvriers, vient de congédier tous ceux de ces derniers qui n’ont pas pu justifier de leur qualité de Français.
- Au premier abord, il semble que cette mesure ait été prise par excès de zèle patriotique. li n’en est rien cependant, ou du moins la question de patriotisme y entre pour peu de chose.
- La maison Chaix, faisant participer ses ouvriers et ses employés aux bénéfices de ses entreprises, a simplement voulu que les ouvriers français pussent seuls profiter des avantages qui résultent ‘de cette situation.
- La concurrence que l’on fait à la production française à l’étranger et l’intensité de la crise économique actuelle expliquent celte mesure, qui pourrait sembler porter atteinte à. la liberté du travail.
- La chambre syndicale des ouvriers chaisiers de Paris, dont les membres sont en grève, adresse aux journaux la communication suivante :
- « Le 15 juin 1881, un tarif avait été accepté et signé loyalement par les deux commissions exécutives patronale et ouvrière. Les patrons n’ont pas cru devoir continuer de faire honneur à leur signature, et vingt-un d entre eux, sur soixante, nous ont présenté un tarif qui réduit de 25 0/0 le prix de main-d’œuvre. Ces conditions étant inadmissibles, les ouvriers ont dû quitter les ateliers. Voilà un mois que dure notre grève, et tant qne les patrons n’auront pas repris notre ancien tarif, nous continuerons la lutte que nous soutenons avec calme. Du reste, nous avons peu de grévistes en chômage, puis-
- p.652 - vue 652/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 653
- que la plupart des patrons, qui maintiennent les anciens prix, désavouent moralement leurs collègues.
- Nous avons fait un appel à toutes les corporations ; elles nous répondent par la solidarité. »
- Suivent les noms des patrons qui ont présenté le tarif de réduction.
- ALSACE-LORRAINE
- L’arrestation de M. Anthoine, député de Metz au Reichstag allemand, a causé une véritable stupéfaction dans tout le pays annexé. M. Anthoine est accusé du crime de haute trahison. On sait ce que cela veut dire dans la bouche d’un gouvernement despotique.
- Or, rien n’a encore été révélé sur les faits matériels qui ont appelé cette mesure. Serait-ce parce que l’on n’a pas de faits de ce genre à invoquer contre le député de Metz ? ou bien suffit-il aux geôliers allemands que M. Antoine ait conservé Iss sentiments français ? — Si c’est cela que l’on appelle un crime de haute trahison, il est bien peu d’Alsaciens-Lorrains qui ne s’en soit point rendus coupables. M. de Bismarck pourrait, dans ce cas, faire arrêter en masse toute la population de l’Alsace-Lorraine.
- Malgré sa demande de mise en liberté sous caution, M. Anthoine est tenu au secret et ses amis n’osent espérer son élargissement.
- RUSSIE
- Plusieurs officiers ont été arrêtés à Saint-Pétersbourg. Un grand dépôt d’armes, de poudre à canon, de bombes, de dynamite et tout un matériel d’imprimerie ont été découverts à Charkoff. On a découvert aussi une fabrique de dynamite à Kolpino, près de Saint-Pétersbourg.
- Cent trente-huit officiers ont élé arrêtés à. Kolpino et transférés à la prison de Pierre-et-Paul.
- Un colonel d’artillerie à été arrêté à Simbirsk pour avoir fait de la propagande révolutionnaire parmi les paysans.
- ITALIE
- Le journal 11 Secolo, de Milan, publie en ce moment une intéressante étude sur les habitations ouvrières. Après avoir rappelé les efforts qui furent tentés en Angleterre dès 1817 pour remédier aux mauvaises conditions du logement de l’ouvrier, le journal italien passe successivement en revue les diverses tentatives heureuses qui ont eu lieu en Angleterre, en France, en Belgique et en Allemagne. Le plan et la description des immeubles de la société des cités ouvrières de Mulhouse, de la société pour l’amélioration des habitations des classes laborieuses d’Angleterre, et, enfin, du Familistère de Guise, sont mis avec soin sous les yeux du lecteur. Voici en quels termes le Secolo apprécie le Familistère :
- « — Le Familistère est un établissement remarquable sous tous les rapports. Grâce à ses heureuses dispositions, l’habitation de l’ouvrier est complètement transformée. Mais la construction et la distribution du palais n’améliorent pas seulement l’habitation de l’ouvrier, en lui facilitant un plein et complet développement dé sa force physique, elles augmentent aussi sa force morale en lui procurant les équivalents de la richesse et en Je pénétrant du sentiment de sa dignité et de cet esprit d’ordre et de progrès qui raffermissent les caractères et adoucissent les mœurs. »
- SERBIE
- Le gouvernement serbe vient de faire un véritable coup d’Ètat. Les élections ayant tourné à son détriment, le roi Milan a fait renvoyer aux champs la nouvelle Skouptcbina composée d’une majorité radicale. Dans la séance d’ouverture qui a eu lieu jeudi, le président du nouveau cabinet, M. Ghristich, adonné lecture d’un décret de clôture de la session. D’après la Constitution
- serbe, le roi a six mois pour convoquer de nouveau la Chambre. Il est probable que, dans ce laps de temps, les diverses questions de politique internationale qui intéressent la Serbie seront résolues sans le concours- des élus de la nation. C’est ainsi que les rois respectent les droits du peuple 1
- NORWÈGE
- Le 19 octobre s’ouvre à Christiania le procès des ministres mis en accusation par la Chambre norwégienne ou Storthing. Il y a plus de six mois que la mise en accusation a été prononcée, mais grâce à l’habileté du chef du cabinet, l’affaire a été traînée en longueur jusqu’à ce moment. Les ministres de Norwège sont accusés d’avoir résisté aux votes de la Chambre et d’avoir refusé de transmettre au roi la décision qui fait une obligation aux membres du cabinet d’assister aux séances du-Storthing. Le mauvais vouloir des ministres provient de ce que la Chambre avait refusé d’augmenter la liste civile du roi Oscar et d’accorder une dotation au prince héritier, à l’occasion de son mariage.
- Cet exemple de fermeté des députés norvégiens devrait servir de leçon aux membres du parlement fran-çus, qui ont laissé impunis les ministres du 16 mai et laissent le ministère actuel gaspiller les ressources de la France dans des expéditions inutiles et dangereuses comme celle de la Tunisie et du Tonkin.
- PORTUGAL
- A l’exemple du conseil municipal de Rome, le conseil municipal de Lisbonne vient d’adopter une résolution tendant à la crémation des cadavres.
- Aux termes de cette résolution, la crémation serait facultative en temps ordinaire et obligatoire en temps d’épidémie. Toutefois les ossements des corps inhumés dans les cimetières devraient être brûlés au bout de cinq ans.
- ALLEMAGNE
- Voici, d'après la Gazette du Peuple. qui se pupîie à Berlin, les chiffres de l’émigration allemande aux Etats-Unis pendant les huit premiers mois des années 1873 à 1883 :
- ANNÉES PENDANT DU 1er JANVIE
- LE MOIS D’AOUT AU 31 AOUT
- 1873 7.488 77.848
- 1874 3.693 33.099
- 1875 2.143 22.618
- 1876 2.575 20.174
- 1877 2.116 15.708
- 1878 1.715 17.539
- 1879 3.469 22.212
- 1880 9.984 68.288
- 1881 16.311 155.039
- 1882 15.232 145.436
- 1883 13.587 119.201
- Droit du Fermier à la plus-value.
- Il s’agit ici d’une mesure d’équité par laquelle on attacherait à la République bien dos ruraux qui votent à présent contre elle.
- Dans son discours au banquet de Bouvron (Loire-Inférieure), où il était allé présider l’inauguration d’une maison d’école, M. le ministre de l’intérieur Waldeck-Rousseau exprimait son patriotique désir de voir se rallier à la République les quatre ou cinq
- p.653 - vue 653/832
-
-
-
- 654
- LE DEVOIR
- départements de la région de l’Ouest, qui, seuls pour ainsi dire en France, s’y montrent encore réfractaires.
- Il y a pour obtenir ce résultat, très désirable en effet, un moyen qui serait infaillible.
- Le régime agricole qui domine dans cette partie du j territoire, ce n’est pas celui de la petite propriété. ! Le sol, en général, n’y appartient pas, comme on le dit bien à tort chaque jour, aux bras qui le cultivent ; il est divisé par fermes de dix à vingt ou trente hectares. La majorité de la population rurale s’y compose donc de familles de fermiers ou de métayers.
- Sous la double pression, et du clergé, et de leurs propriétaires, qui sont ou des hobereaux acharnés contre la République, ou des bourgeois, passés en grande partie dans le camp de la réaction, tous ces braves cultivateurs votent pour les candidats clérico-monarchistes. Les richards de qui ils dépendent pour leurs exploitations, leurs maîtres, comme ils les appellent encore, ne leur pardonneraient pas, ils le savent, de voter pour un républicain, et iis trouveraient bien l’occasion de les en faire repentir.
- D’autre part, la République qu’on ne cesse de dénigrer à leurs yeux, en la représentant comme la cause de tout ce qui leur peut arriver de fâcheux, telles que mévente de learsrécoltes, cherté de la main-d’œuvre, lourdeur des impôts ; le gouvernement républicain, dis-je, n’a jusqu’à présent rien fait, en réalité, pour cette classe intéressante de travailleurs des campagnes. Ouvrir des écoles où les personnages les plus influents delà localité leur défendent d'envoyer leurs enfants sous peine de damnation en l’autre monde et de plus d’une disgrâce en celui-ci, ce n’est pas leur rendre un service dont ils puissent tenir grand compte, vu qu’il y aurait en maint endroit pour eux dommage et péril à en profiter.
- Mais une mesure qui les arracherait immédiatement aux influences hostiles et qui rallierait tous ces colons à la République, ce serait une loi ayant pour objet de leur attribuer une part, la moitié par exemple de la plus-value procurée aux terres qu’ils tiennent en fermage. Une disposition législative de cette nature a passé haut la main, dans le Parlement d’Angleterre, ce pays des Landiords ; et la reine Victoria, dans son discours de clôture de la session, se félicitait naguère de l’adopt’on d’une clause non moins conforme à l’équité que propre à entretenir la bonne harmonie entre tenanciers et propriétaires, en même temps qu’à susciter énergiquement les progrès de l’agriculture.
- Eh bien, pourquoi, chez nous, en France, Etat démocratique et républicain, les pouvoirs publics ne feraient-ils pas, en faveur du travail agricole, ce qu’ils ont fait dans la Grande-Bretagne, pays d’aristocratie monarchique ?
- L’établissement, la reconnaissance du droit incontestable du fermier à une part de la plus-value foncière amenée par son labeur, par sa bonne et intelligente gestion, c’est la participation appliquée au travail agricole. Or la participation, comme on sait, a déjà donné les meilleurs résultats dans plusieurs établissements industriels qui l’ont mise en pratique.
- Le gouvernement républicain manquera-t-il l’occasion, négligera-t-il. le moyen de rallier, de rattacher à sa cause la partie prépondérante de la population rurale dans la région de l'Ouest? — A son défaut, que l’un de nos députés reprenne la proposition présentée à l’Assemblée législative en 1850 par le représentant Morellet et quelques-uns de ses col-
- lègues de la gauche, proposition présenté8 de nouveau aufCorps législatif, en 1869, par M. Gagneur, député du Jura, qui siège encore aujourd’hui dans la Chambre. Après l’exemple donné par l’Angleterre, un tel projet de loi ne saurait être écarté chez nous sans un complet discrédit pour ia législature qui l’aurait repoussé.
- Ch. Pella-rin.
- RÉPONSE
- à la « Revue du mouvement social »
- A propos du projet de M. le docteur Couturier, relatif à la création d’un orphelinat en Algérie, la Revue du mouvement social, dans son numéro de septembre, que nous avons reçu cette semaine seulement, prend à parti les diverses tentatives qui ont été faites de l’application des théories socialistes et notamment l’association du Familistère. Les essais de ce genre, malgré les résultats positifs qu’ils ont pu donner et donnent chaque jour, ne sont susceptibles, au dire de la Revue, d’avoir que « des effets « bornés tout à fait insuffisants. » C'est, à son avis, « sur le sol qu’il faut asseoir la nouvelle cité. »
- Voyons ce qu’il y a de vrai dans cette allégation.
- « Tout essai de socialisme, nous dit-on, eût-il la participation ou l'association pour base, qui ne s’appuie pas en même temps sur la possession, et conséquemment, sur le travail d’une étendue de terre relativement grande, est une œuvre imparfaite ; elle peut subsister comme entreprise coopérative plus ou moins importante, mais elle ne sortira jamais du rang inférieur où son état la place. C'est ainsi que, tout admirable que soit l’œuvre de M. Godin à Guise, l’avenir tel que nous l’entendons nous paraît fermé pour elle 'f elle manque de territoire proprement dit et ne peut en acquérir, tout au moins d’ici à longtemps et à des conditions raisonnables et pratiques. Dans cette situation, une des parties les plus importantes du domaine humanitaire, faute de moyens de manifestation, reste sans solution. »
- S’il fallait admettre ce raisonnement, si tout essai de socialisme devait forcément se faire au triple point de vue agricole, industriel et commercial, l’on rendrait matériellement impossibles les expériences qui sont précisément destinées à démontrer que la solation de la question sociale est possible.
- Il a été parfois question de faire des essais du socialisme à Paris; or, comment pourrait-on mettre en œuvre, dans la grande cité, une association qui doit être en même temps industrielle, commerciale et agricole? Où trouverait-on le milieu voulu, le territoire nécessaire et les hommes ayant les aptitudes exigées pour les exploitations agricoles ? — Et faut-il, parce que les éléments agricoles manquent à Paris, renoncer à poursuivre la solution du problème, au point de vue industriel et commercial? Nous croyons qu’étant donné le milieu dans lequel nous vivons, vouloir trop généraliser l’application des doctrines socialistes, c’est entreprendre un simple voyage au pays de l’utopie !
- Les tentatives isolées loin d’être, d’ailleurs un obstacle à la généralisation du système sociétaire, en sont plutôt les jalons, les points de repère.
- L’expérience qui a si pleinement réussi à Guise
- p.654 - vue 654/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 655
- dans le domaine industriel et domestique, peut réussir aussi bien dans le domaine commercial et agricole.
- Il existe à Paris de grandes maisons de commerce qui pourraient du jour au lendemain, devenir sans inconvénient des associations commerciales basées sur les principes qui ont servi à l’organisation du Familistère. Si, en effet, au lieu d’aller remplir la poche des capitalistes intéressés dans l’exploitation de la maison du Louvre, par exemple, qui ne compte pas moins, assure-t-on, de dix-huit cents employés des deux sexes, les bénéfices réalisés par cette grande maison de commerce étaient répartis entre tous les employés, proportionnellement aux services rendus par eux, l’on aurait, par la seul fait de ce changement de répartition, une association qui, pour être exclusivement commerciale, n’en représenterait pas moins l’application heureuse d’un principe socialiste.
- Et ce que nous disons pour les magasins du Louvre, s’applique à toutes les grandes maisons commerciales de Paris.
- Nous répondrons, enfin, à un reproche immérité, adressé par la Revue du mouvement social au fondateur du Familistère, qu’elle accuse d’avoir oublié ou dédaigné, dans sa conception, l’élément agricole. Si l’auteur de cette allégation purement gratuite s’était donné la peine de lire l’ouvrage si important à tous les points de vue, que M. Q-odin a publié récemment, sur le Gouvernement et le Socialisme en action, il se serait épargné une accusation qui n’a pas de fondement.
- Voici ce qu’il aurait lu sous la rubrique, Association agricole:
- « L’association du travail et du capital peut se restreindre à une opération simplement agricole, industrielle ou commerciale, comme elle peut comprendre et réunir toutes ces opérations dans une seule et même association. C’est sous ce dernier aspect qu’elle doit être envisagée, si l’on étudie i’asso-ciation communale dont la Familistère représente un type industriel. Il n’y û\ aucune difficulté à concevoir la même association constituée sur une base agricole ; ce serait un changement dans le genre de production, mais qui ne modifierait en rien ie principe de ia répartition des bénéfices.
- « L’association, ayant pour industrie principale la culture, aurait aussi son palais social ou Familistère, ses écoles ses salles de réunion. Au lieu d’une usine et d’ateliers industriels, elle aurait ses ateliers agronomiques, ses groupes, ses écuries, ses étables, ses bergeries , mais toutes ces choses seraient établies sur un plan d’ensemble dans lequel les considérations économiques et productives auraient le premier rang.
- u La science agricole présiderait à toutes les conceptions, de manière à appliquer aux travaux de l’association les principes de production économique. Ce serait la régénération du village; ce serait le village conçu d’après un plan modèle et nouveau, de manière à tout coordonner pour le plus grand bien et la plus grande prospérité de tous les habitants.
- « L’association communale agricole aviserait à la plus grande puissance productive; la culture et les professions s’établiraient de façon à tirer le meilleur parti possible de toutes les forces de l’association. Les diverses industries locales : serrurerie, menuiserie, charpente, charronnage, maréchalerie. bourrellerie et autres seraient concentrées dans un vaste établissement, afin que chacune d’elles eût à sa dis-
- position la force motrice propre à aider et activer les travaux, à donner tout l’essor possible aux productions industrielles, spéciales à la localité.
- « La culture par morcellement ferait place à la culture d’ensemble. Chacun renoncerait à cultiver isolément et misérablement son petit coin de terre et participerait à de vastes exploitations. »
- Il nous semble que le fondateur du Familistère a, dans les passages que nous venons de citer, victorieusement répondu à l’injuste critique de la Sevue du Mouvement social. L’expérience qu’il a tentée lui-même sur le terrain industriel, d’autres peuvent la tenter avec le même succès sur le terrain, soit commercial, soit agricole. La seule condition de succès, dans l’un comme dans l’autre cas, c’est d’avoir sous la main les hommes compétents, les capacités spéciales, les aptitudes, en un mot, que demande la mise èn œuvre d’une association de cette nature.
- Il n’est pas exact, en tout cas, ainsi que l’aflirme la Revue du Mouvement social, que l’association du Familistère de Guise, soit dans l'impossibilité d’acquérir le territoire nécessaire à une association agricole qui viendrait s’ajouter à l’association industriel^. Ce terrain existe et rien ne serait plus facile que de l’acquérir. Mais si l’adjonction de ce nouvel élément peut s’opérer sans difficulté et sans nuire le moins du monde au bon fonctionnement du Familistère, ce n’est pas une raison pour que cette entreprise soit ainsi tentée à la légère : Il faut aussi, il faut surtout les éléments nécessaires à une exploitation agricole. C'est l’absence de ces éléments, c’est l’impossibilité où s’est trouvé M. Godin de s’entourer de ces aptitudes indispensables, qui l’ont uniquement empêché détendre au domaine agricole l’expérience qu’il a su si bien faire réussir dans le domaine industriel.
- M. Henri Martin, le savant historien et archéologue, est en ce moment à Carnac, où il préside à de curieuses fouilles.
- Il s’agit d’un petit cimetière mégalithique, découvert dans un îlot, en face de Saint-Pierre-de- Qui-beron.
- Les tombes ou — tombelles, comme on les appelle dans le pays, — contiennent des squelettes dont les membres ont dû être préalablement brisés, car elles sont de dimensions minuscules, et se composent ru-dimentairement de quatre pierres non cimentées.
- M. Henri Martin espère rattacher cette découverte aux études qu’il a faites précédemment sur les monuments mégalithiques dont l’origine est encore controversée.
- Quant aux habitants des localités voisines, ils prétendent — d’après une légende passée à l’état de « credo », —que le corps de Jules César a été inhumé dans ce cimetière, et y repose dans une « châsse d’or ! » Or, vous pensez comme les crédules enfants de la vieille Armorique suivent avec un fiévreux intérêt les coups de pioche qui bouleversent leur sol.
- Une châsse d'or I... ce serait la fortune pour celai dont le pic la mettrait au jour.
- ♦ 4
- Les monuments druidiques, qui fourmillent surtout en Bretagne, ont longtemps été attribués aux Celtes 1 Mais des découvertes successives semblent
- p.655 - vue 655/832
-
-
-
- 656
- LE DEVOIR
- devoir modifier absolument cette présomption i On connaît, actuellement,unesuite presque interrompue de monuments mégalithiques, c’est-à-dire édifiés au moyen de gros blocs de pierre — dont les premiers se trouvent en Suède et les derniers en Tunisie, en passant par le Danemark, le Sleswig, l’Oldenbourg, le Hanovre, la Hollande, la Belgique, l’Angleterre, l’Irlande, la France, l’Espagne, le Maroc et l’Algérie.
- La nature identique de ces constructions ne permet pas de douter qu’elles ne soient dues à un peuple unique, qui aurait lentement et progressivement occupé ces divers pays. Mais on ignore le sens dans lequel cette migration se serait opérée. Tout au plus est-il permis de supposer qu’elle eut lieu du Nord vers le Sud — en s’appuyant sur les remarques faites par le général Faidherbe, qui a constaté la présence d’individus « blonds » au milieu des Kabyles et des Berbères.
- Ces ouvrages de pierre auraient donc pour berceau la Suède — et leur nombre s’expliquerait par le séjour plus ou moins long des bandes migratrices, jusqu’au jour où elles allèrent disparaître et se fondre dans les populations noires de l’Afrique.
- *
- ¥ •¥
- La vieille ducliée de Bretagne, dont les indigènes ont la tête dure comme le roc qui lui sert d’assise, la main prompte autant que la lame qui déferle sur ses flancs, et le cœur aussi doux que le sable de ses grèves, — la vieille ducliée de Bretagne, dis-je, était autrefois habitée par les « Kymris » — qui, avec les « Gaëlls » — formaient la grande famille celtique.
- Aujourd'hui, les Kymris sont devenus des Bretons — et les Gaëils, des Ecossais ! — Ici, ils ont oublié le « cambrien » et ne parlent plus que le « brezonee !» mm Tandis que là-bas, 1’ « albannach » a fait place à l’anglais mâtiné d’ancien « erse. »
- Mais si les hommes ont subi les modifications du temps et de la civilisation, — les antiques monuments des puissantes races celtiques sont demeurés intacts, et nous stupéfient encore par leurs gigantesques proportions !
- C’est en Bretagne et surtout dans le Morbihan (.MorUhum, petite mer) que se trouvent les plus surprenants spécimens de ces tours de force mégalithiques.
- Là, vous avez les menraos (pierres droites), les menhirs (pierres longues), les peulvans (piliers de pierre), les dolmens (tables de pierre), enfin les gai-gais (petites pierres) ou tumuli.
- Et, parmi les plus renommées, il en est de telles dimensions que la science moderne s’arrête interdite, en face des prodiges que durent réaliser les architectes de ces géants de granit !
- Ainsi, à Lokmariaker, parmi les menhirs qui jadis couvraient le sol de cette île, il en est un aujourd’hui renversé, qui ne mesure pas moins de 22 mètres de hauteur !
- Figurez vous un monolithe de granit gris, plus grand et trois fois plus gros que l’obélisque de Louq-sor, dominant une véritable forêt d’autres monolithes de proportions moindres ! et représentez-vous l’effet grandiose de cette armée de pierres regardant, immobile, les siècles passer !...
- *
- ¥ *
- u Lorsque les menhirs sont plantés en cercle, en ovale, ou en carré imparfait, ils se nomment « cromlech » (de « crom », courbe, et de « lech, » pierres.)
- Le plus nombreux est le cromlech de Carnac, contenant 1900 menhirs 1
- Le plus beau est celui de File aux Moines et le plus étendu celui de Menech, dont les lignes n’ont pas moins de 3 kilomètres !
- Au centre, jadis, s’élevait un menhir isolé, nommé Pierre du soleil (hymansul) ou une pierre sphérique (feyra) représentant la divinité suprême !
- Les « galgals » consistaient en un menhir de cailloux, enveloppant un ou plusieurs caveaux, et recouvert lui-même de vase de mer, afin de protéger les sépultures contre les infiltrations des eaux.
- Les objets découverts dans ces cryptes funéraires ; armes de luxe, colliers et bracelets d’or ou d’argent, vases ou ornements de bronze ou de terre, ustensiles, etc., etc., n’en ont jamais clairement indiqué la date prédse, attendu que, dans les plus élémentaires, on trouva souvent les objets les plus précieux, tandis que des tumuli construits avec beaucoup d’art ne contenaient que des armes ou des bijoux presque informes.
- A Carnoüet, d'un simple «galgal » en terre, on exhuma un collier d’or et une coupe d’argent, des pointes de flèches en silex poh, six poignards en bronze et une petite hachette de même métal. Tandis qu’à Tumiac, dans un magnifique carn d’une grande élévation, il n’y avait que 30 hachettes d’une pierre rare qu’on crut être du jade et trois colliers à grains de jaspe.
- Que va découvrir M. Henri Martin, dans l’îlot de Saint-Pierre-de-Quiberon ? Nous le saurons bientôt 1 mais il n’est pas douteux que ces nouvelles fouilles ne donnent un aliment curieux aux très savantes et patientes études de l’éminent archéologue !
- (UOpinion.) Henri Tessier.
- RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
- MINISTÈRE DES FINANCES
- CONVERSION DES RENTES 5 P. 0/0
- ----EOHMOfl------
- AVIS
- Échange des Titres mixtes et au porteur
- Les rentiers qui n’ont pas encore fait opérer la conversion de leurs rentes 5 p. 0/0 mixtes et au porteur sont priés de ne pas différer le dépôt des inscriptions à échanger, s’ils veulent être assurés de n’éprouver aucun retard dans le payement des arrérages à échoir le 16 novembre prochain.
- Ces arrérages ne seront, en. effet, payables que sur la production des coupons détachés des nouveaux titres 4 1/2 p. 0/0.
- Les inscriptions mixtes et au porteur à échanger sont reçues, savoir :
- A Paris, par la Direction de la Dette inscrite (bâtiments annexes du Ministère des Finances, square du Carrousel, de 10 heures à i heure 1/2) ;
- Dans les Départements, par les Trésoriers-Payeurs généraux et les Receveurs particuliers ;
- En .Algérie, par les Trésoriers-Payeurs et les Payeurs particuliers ;
- Dans les Colonies, par les Trésoriers coloniaux et les Trésoriers particuliers. •
- Le Directeur-Gérant : GODIN SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.656 - vue 656/832
-
-
-
- 7eAnnée, Tome 7. — n° 267, (Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 21 Octobre 1883
- SUONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M- GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franco
- Un an. . . . Six mois . . . Trois mois . .
- 10 fr. »» 6 »» 3 »»
- Union postale
- Un an . . . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13fr.60
- ON S’ABONNE A PARIS
- 5,r.N euve-des-petits-Champ s Passade des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME SOMMAIRE
- DES
- RÉFORMES SOCIALES ET POLITIQUES
- Produites et défendues par « Le Devoir »
- 1 — Considérer le bien de la, vie humaine comme devant être le principe des lois.
- Protéger la vie humaine.
- Améliorer la vie humaine.
- Respecter la vie humaine.
- 2 — Faire de la liberté humaine la base de la constitution nationale et de toutes les institutions.
- 3 — Organisation du suffrage universel. Liberté et égalité de tous les électeurs français
- dans le choix des candidats et dans le vote :
- Par le bulletin de liste nationale pour l’élection des députés ; (autant de noms qu’il y a de ministères) ;
- par le bulletin de liste départementale pour Vélection des conseils généraux ;
- par le bulletin de liste communale pour l’élection des conseils municipaux.
- Utilisation du suffrage des minorités.
- 4 — Egalité civile et politique de l’homme et de la femme.
- 5 — Le mariage, lien d’affection.
- Faculté du divorce.
- 6 — Education et instruction primaires, gra-tuites et obligatoires pour tous les enfants.
- 7 — Ecoles spéciales correspondantes aux
- grandes divisions des connaissances et de l’activité humaines, gratuitement accessibles à toutes les capacités reconnues.
- 8 — Réforme des impôts et suppression des impôts indirects.
- 9 — Etablissement du droit d’hérédité nationale en remplacement des impôts.
- Plus d'impôt du vivant des personnes.
- Les ressources publiques constituées par le droit d’héritage national dans la fortune des citoyens après la mort.
- Hérédité progressive de l’Etat suivant l’importance des successions en ligne directe, des cessions volontaires et par testaments.
- 10 — Droit d’hérédité complète de l’Etat en ligne collatérale à moins de testaments.
- 11 — Organisation nationale des garanties et de l’assurance mutuelles contre la misère.
- 12 — Lois protectrices du travail et de la participation des travailleurs aux bénéfices de la production.
- 13 — Réforme des habitations insalubres.
- Amélioration dans Varchitecture des villages
- et des logements ouvriers par la construction d'habitations unitaires ou palais sociaux.
- 14 — Libre échange entre les nations.
- 15 — Abolition de la guerre offensive.
- 16 — Arbitrage international jugeant tous les différends entre nations.
- 17 — Désarmement européen.
- 18 — Les nations maîtresses sur leur propre territoire.
- p.657 - vue 657/832
-
-
-
- 658
- LE DEVOIR
- SOMMAIRE
- La guerre et les 'peuples. — Les théories du Progrès. — La vie, le temps, et les travaux de Robert Owen. — Faits politiques et sociaux de la semaine.
- Chronique du mouvement social. — Les Etrangers en France. -—Le traitement des Instituteurs.
- LA GUERRE & LES PEUPLES
- Si l'on s’en rapporte au langage de la presse européenne et à certains symptômes parfaitement visibles qüi se manifestent en Allemagne depuis quelques jours, la paix de l'Europe se trouve très sérieusement menacée. On entend au-delà du Rhin le cliquetis des épées et comme une vague rumeur guerrière. Partout, d’ailleurs, les gouvernements arment à qui mieux mieux et se préparent à la guerre.
- La guerre ! Dire que ce fléau des peuples est encore possible ; dire que, malgré la marche non interrompue de l’humanité dans la voie du progrès, cette chose monstrueuse peut, aujourd’hui ou demain, éclater comme la foudre en Europe et semer partout le désordre, l’épouvante’et la ruine !
- Certes, ceux qüi, comme M. de Moltke, considèrent la guerre comme une nécessité sociale, peuvent se réjouir. Notre époque, quoique relativement civilisée, ne leur est pas avare de ce spectacle. Les guerres se succèdent presque sans solution de continuité, le sang coule à flots, les millions — que dis-je ? les milliards sont dévorés par ce terrible mino-taure.
- Quelques hommes mêmes, parmi ceux qui apprécient les avantages de la paix, obéissant à une surexcitation plus nerveuse que patriotique, se laissent entraîner par le courant et tiennent un langage qui contraste avec leur langage ordinaire.
- Il souffle comme un vent de folie sur les esprits.
- A-t-on réfléchi aux conséquences qu’aurait pour notre Société, une nouvelle conflagration européenne ? A-t-on mesuré /l’épaisssur des ruines que la guerre accumulerait non seulement dans notre pays, mais dans le monde entier ? A-t-on, enfin, supputé les misères et les souffrances nouvelles que ce fléau laisserait derrière lui ?
- Déjà, il est avéré que, même sans secousse extraordinaire, la crise économique s’aggrave dans
- tous les pays. L’équilibre de la production et de la consommation est profondément troublé ; le travail incomplètement rétribué, ou plutôt frustré d’une partie de ses droits, se ralentit ; la classe ouvrière est toujours aussi misérable que par le.passé et, de toutes parts, l’on demande un remède au mal qui nous ronge.
- Les progrès que l’esprit d’association a faits dans ces derniers temps, laissaient entrevoir la possibilité d’une atténuation à cet état de choses, et, une fois entrée dans cette voie, la société aurait certainement vu se résoudre plus ou moins rapidement les difficultés actuelles.
- Mais que deviendront ces bonnes dispositions et ces tendances heureuses avec une nouvelle guerre ? Combien d’années faudra-t-il encore, après un nouveau choc armé, pour que les esprits retrouvent leur calme, pour que les novateurs puissent se remettre à l’œuvre, pour que, en un mot, l’humanité reprenne ses droits et soit à même de les faire prévaloir.
- Une guerre, dans la situation présente, reculera d’un demi siècle la marche en avant de l’humanité. Les idées qui se sont produites, dans ces derniers temps, les tentatives de rapprochement qui ont eu lieu entre le capital et le travail, les expériences commencées, tout cela disparaîtra sous le souffle bruyant des batailles comme une faible digue sous la puissance des flots envahisseurs.
- Avant d’entonner ainsi des fanfares belliqueuses, les hommes devraient réfléchir aux graves inconvénients et aux dangers de la guerre. Nous savons bien que les peuples, n’ayant pas de motifs de haine justifiés les uns contre les autres, sont généralement étrangers aux provocations que les gouvernements s’adressent ; mais il ne suffit pas que les peuples demeurent étrangers à ces provocations. Ce sont les peuples après tout qui supportent toutes les conséquences des folies guerrières. C’est le peuple qui donne son sang et son or aux gouvernants ; il a donc quelque raison de s’en montrer avare et d’intervenir quand il s’agit de les prodiguer.
- Les gouvernements — nous parlons, bien entendu, des gouvernements monarchiques — sont poussés tantôt par l’ambition, tantôt par le besoin de faire diversion à leurs difficultés intérieures, et, parfois aussi, par la simple tradition, à faire la guerre. Mais un peuple, quels motifs aurait-il de se lancer dans cette voie misérable, de porter à doite et à gauche le fer et le feu, de délaisser ses travaux, son agriculture, son industrie, son commerce, pour se ruer comme une bête fauve sur ses voisins ?
- Tout, à notre époque, ne devrait-il pas, au con*
- p.658 - vue 658/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 659
- traire, tendre à la conservation de la paix ? N’est-ce pas dans la paix seule que peut s’accomplir l’œuvre de la régénération des sociétés. Autrefois, la guerre était en permanence; ce n’est plus de peuple à peuple que l’on se disputait à main armée, mais de ville à ville, de village à village. Sous ce rapport, du moins, nous avons fait un grand pas : nous sommes parvenus à constituer de grandes unités nationales qui rendent la guerre plus difficile. Est-ce formuler une utopie que d’affirmer qu’un jour viendra où la guerre ne sera pas plus facile entre les nations qu'elle ne l’ait maintenant entre villages ou entre provinces ?
- Le moyen d’éviter les horreurs de la guerre est connu. On l’a indiqué ici même, il y a quelques jours : c’est l’arbitrage international.
- Ce qui se pratique pour les différends qui se produisent entre les hommes, peut aussi bien se pratiquer pour les conflits qui éclatent entre les nations. L’expérience en a été faite d’ailleurs et elle a donné les plus heureux résultats. On n’a pas oublié le grave différend qui se produisit entre l’Angleterre et les Etats-Unis, après la guerre de la sécession, au sujet de V Aldbamu] ces deux puissances, au lieu de recourir au procédé barbare des armes pour trancher ce différend, le soumirent tout simplement à un tribunal international désigné par elles, et la guerre fut ainsi évitée.
- On ne saurait trop signaler cet exemple. D’autres moins célèbres sont venus depuis, ce qui prouve que l’on pourrait toujours, si on le voulait sérieusement, éviter les conflits sanglants qui ne font qu’épuiser les nations en reculant toujours davantage l’avènement du nouvel ordre de choses que la paix et le travail sont appelés à nous donner.
- Il dépend des peuples, plus qu’on ne croit, de s’opposer à la guerre. Lorsque des rumeurs comme celles que l’on distingue en ce moment en Allemagne et dans d’autres pays se manifestent, lorsque les préparatifs militaires ne laissent plus aucun doute sur les intentions des gouvernements, il faudrait que, dans tous les pays de l’Europe, les peuples fissent entendre leur voix. Il leur faudrait organiser partout des meetings de protestation contre les projets belliqueux, rédiger des adresses pacifiques aux nations voisines, signifier, en un mot, aux perturbateurs , c’est-à-dire aux gouvernants , qu’ils s’entendent plus être le jouet de leur ambition malsaine.
- Nous nous faisons peut être illusion, mais il nous semble qu’une agitation ainsi organisée, finirait par avoir raison du mauvais vouloir des chefs d’Etat, et que l’on verrait enfin arriver le jour si désirable et
- si nécessaire pour tous les peuples du désarmement général.
- Que l’on se représente alors ce que les nations pourraient faire de merveilleux et de grandiose avec les centaines de millions que les budgets militaires engloutissent annuellement. Tous les essais que l’on a faits jusqu’à ce jour et tous ceux que l’on n’a pu mettre à exécution faute de capitaux seraient mis en œuvre, développés, perfectionnés, complétés. Ce quf a été tenté dans un milieu forcément restreint serait expérimenté sur une vaste échelle. L’argent ne manquerait plus et irait tout naturellement seconder les efforts du travail, dans une association rationnelle dont l’un et l’autre retireraient un immense profit. Enfin l’intelligence humaine, étant débarrassée des soucis et de la crainte des conflagrations armées, se consacrerait toute entière à la recherche des moyens propres à améliorer le sort des hommes. L’esprit d’association, dont les germes commencent à se montrer, se développerait rapidement et la société verrait s’opérer sa transformation complète. Plus d’exploités, plus de victimes de l’anarchie économique, et partant, plus de misère.
- Il me semble que la chose vaut la peine qu’on s’en occupe avec ardeur, et que le but à atteindre est digne des efforts de tous ceux qui s’intéressent à l’avenir de l’humanité. A. C.
- Les théories sur le progrès
- Il y a une doctrine, assez en crédit de nos jours, qui sous les noms d'évolutionisme, de déterminisme et pour tout dire de fatalisme, aboutit à la négation .de la liberté de l’homme, liberté qu’elle n’admet à aucun degré, dans aucune mesure. Ceux qui professent une telle opinion devraient, pour être conséquents, rayer de la langue les mots de mérite et de Marne : ces mots, en effet, n’ont plus aucun sens ; ils ne peuvent s'appliquer logiquement à des actes qui seraient 'prédéterminés et nécessaires.
- Dans un discours prononcé à la distribution des prix du lycée de Blois, le professeur de philosophie, M. J. Thomas, a fait bonne justice de cette doctriue dont l’influence par rapport à la conduite des individus et à la marche de la Société, ne saurait, quoiqu’on dise, être indifférente. ,
- Nous reproduisons quelques passages de ce remarquable discours qui a été publié en entier par la Critique philosophique.
- Après avoir passé en revue les conceptions du progrès qui ont été jusqu’à présent émises, l’orateur arrive à celle d’Auguste Comte et de son Ecole :
- p.659 - vue 659/832
-
-
-
- 660
- LiS DEVOIR
- « Les positivistes, dit-il, représentent le progrès comme, un fleuve dont rien ne peut arrêter le cours. Pour eux il y a une évolution nécessaire de l’humanité vers un état social de plus en plus perfectionné. Cela ne ressemble pas au pessimisme. Mais remarquons que Je pessimisme qui regarde le progrès comme impossible et l’optimisme qui le considère comme nécessaire, suppriment tous deux la condition essentielle du progrès qui est le libre effort. Ils ne sont qu'un seul et même préjugé qui nous dispenserait de déployer aucune énergie et de lutter virilement pour les idées qui nous sont chères...
- « Les positivistes prétendent s’en tenir à l’expérience et promettent de ne jamais dépasser le domaine des faits, bien et dûment constatés. Heureuse disposition. Mais, pour montrer que le progrès de l’humanité est inévitable, comme ils le prétendent, il leur faut bien construire une théorie ; pour justifier la loi du progrès, il faut prouver que jusqu’à l'époque actuelle, toute l’histoire do l’humanité s’y est conformée ; et ils sont tenus d’indiquer les étapes principales. Mais cela ne peut se faire sans la théorie métaphysique qui porte chez eux le nom peu modeste de loi des Trois-Etats de l’esprit humain. Ainsi, dès le début de la vie, l’imagination de l’homme, émerveillée des grands phénomènes de la nature, ne trouve rien de mieux que de les attribuer à des puissances divines qui les gouvernent d’une façon cachée et capricieuse ; c’est l’état thôologique. Puis, revenus de leur première erreur, les hommes suppriment le caprice dans l’univers et remplacent les divinités par des abstractions ou forces naturelles ; c’est l’état métaphysique. Enfin les penseurs désabusés se résignent à ne plus rien expliquer et se bornent à constater les faits ; c’est l’état positif, celui qui est le terme du progrès, celui vers lequel l’humanité et chaque individu marchent forcément, après avoir passé les deux premiers états, lesquels sont du reste, nécessaires pour préparer le troisième, et légitimes eux-mêmes à ce titre.
- « De telle sorte que tout le passé a son utilité ; le mal même est nécessaire, comme condition du bien ; toute cause, tout parti, toute individualité qui succombe dans l’évolution, est vaincue A juste titre ; c’est la force qui a raison, c’est du côté du vaiqueur que se trouvent tout le droit et toute la légitimité. (1)
- « Resterait maintenant à s’informer si les faits
- (1) Celle monstrueuse doctrine est aussi celle de M. Cousin, qui présida chez nous, pendant toute îa durée, pour ainsi dire, du règne de Louis-Philippe, à la direction de l’Instruction publique, et de la philosophie tout particulièrement. Le célèbre rhéteur mettait, lui, sur le compte de la Providence divine son optimisme historique, glorification absolue du succès, apologie de la guerre et des oppressions de tout genre. C’est le tos vic-tisltæ miseris I Malheur aux vaincus! Malheur aux souffrants! dans ce qu’il a d8 plus brutal. Ecoutez plutôt l’oracle :
- « L’histoire, dit M. Cousin, est la manifestation des « vues de Dieu sur l’humanité; les jugements de l’his-« toire sont les jugements de Dieu môme. Or, si l’his-« toire est le gouvernement de Dieu rendu visible, tout « y est à sa place, et si tout y est à sa place, tout y est « Pieu, car tout y mène au but marqué par une puisât sauce bienfaisante. »
- (Introduction à l'histoire de la philosophie par Victor Cousin, 7e leçon : Du plan de l'histoire, p. 157.
- Et l’illustre paraphraseur de Pangloss ajoute un peu plus loin :
- « J’ai fait voir que la guerre et les batailles sont inévitables et qu’elles sont bienfaisantes. J’ai absous la
- sont d’accord avec l’hypothèse. Or il a été prouvé bien des fois depuis A. Comte, que l'histoire est un peu récalcitrante à la loi des Trois-Etats. Elle montre, par exemple, qu’il y a, deci et delà quelques petits moments d’arrêt, comme les douze siècles du moyen âge regardés généralement, excepté par les positivistes et les ultramontains, qui font ici cause commune, comme une époque de stagnation, ou des renversements de l’ordre des Trois-Etats ; comme par exemple, la belle période de science positive de de la première école d’Alexandrie, au second siècle avant notre ère, sont les Ptolemées, avec des savants tels qu’Euclide, Aristarque, Eratosthène et tant d’autres, lesquels ont précédé le mysticisme théologique et l’invasion de toutes les superstitions orientales dans cette même Alexandrie, au second siècle après Jésus-Christ...
- « Rien n’est donc moins conforme aux faits que la théorie du progrès nécessaire, et c’est un pauvre système que celui où la logique se trouve si peu respectée. Mais la morale proteste également contre
- victoire comme nécessaire et utile; j’entreprends maintenant de l’absoudre comme juste dans le sens le plus étroit du mot. On ne voit ordinairement dans le succès que le triomphe de la force, et une sympathie honorable nous entraîne vers le vaincu. J’espère avoir montré qu’accuser le vainqueur et prendre parti contre la victoire, c’est prendre parti contre l’humanité et contre le progrès de la civilisation; il faut aller plus loin et montrer que le vaincu a mérité de l’être.
- « En général, tout est juste en ce monde; le bonheur et le malheur y sont répartis comme ils doivent l’être.» Ibid. p. 193, 194.
- Grand merci pour tous les affligés, les dénués 1 ils n’ont plus môme le droit de se plaindre.
- Ainsi, de .par le philosophe Cousin, la guerre, les batailles sont bienfaisantes, les conquêtes sont toutes salutaires et justes, môme celles d’un Attila, d’un Gengis-kan...
- Une voix au retentissement formidable faisait écho naguère à celle de M. Cousin; un puissant Empereur répétait les sentences du philosophe, en inaugurant la statue Germania, pour transmettre à la postérité le soutenir des victoires de l’Allemagne et des défaites de la France en 1870. Dans l’allocution impériale, c’est aussi du témoignage de la providence qu’on se prévaut ; c’est Dieu qui a décidé entre les deux nations.
- « Le peuple allemand en armes, conduit par ses « princes, a ôté, dit l’empereur Guillaume, l’instrument « de la Providence. Dieu l’a conduit, après des luttes « sanglantes de victoire en victoire. Des millions de « cours ont rendu grâce à Dieu pour cette faveur et « l’ont loué de mous avoir trouvés dignes d’accomplir « sa volonté. » — (Etrange assurément, dans la bouche d’un successeur de Frédéric II, cet argument de théologie ou de théodicée !)
- Plutôt l’athéisme que ce Dieu antropophage à la guise des sophistes et des conquérants. La Providence, à leur compte, est toujours et partout du côté des plus forts. Autant dire tout de suite : « La force prime le droit » ou bien avec notre fabuliste :
- La raison du plus fort est toujours la meilleure-
- Il est vrai que La Fontaine le dit avec une intention évidente de blâme contre l’abus de la force ; il émeut de pitié en faveur de l’agneau, et de colère, d in* dignation contre le loup et son odieuse logique. M. Lou-sin, lui, veut que nous refusions toute sympathie aux victimes et que nous réservions notre estime et notre admiration pour les bourreaux. — S’il ôtait encore aujourd’hui grand maître de l’Université, le professeur a philosophie du Lycée de Blois n’eût pas impunémen prononcé son franc et généreux discours.
- CH. PfiLhARIN.
- p.660 - vue 660/832
-
-
-
- LE DEVOIE
- 661
- cette doctrine du progrès, parce qu’elle ne tient compte ni du devoir, ni de la liberté, ni du mérite, et parce qu’elle entraîne la légitimation forcée du fait accompli. L’esclavage et la théocratie par exemple, ont été aux yeux des penseurs que nous combattons, des biens sociaux relatifs. Ils ont eu leur utilité, ce qui, selon eux, les dispense de toute protestation. Ainsi l’esclavage vaut mieux que le procédé qui consistait à mettre à mort les prisonniers de guerre. Quant à la théocratie, elle a l’avantage d’établir la discipline des âmes et de concentrer dans une direction unique toutes les forces de l’esprit humain. (Il est des braves gens pour qui cette concentration ressemble d’assez près à l'étouffement.) Mais cette manière de présenter les faits est, selon nous, une erreur morale ; car l’esclavage n’en reste pas moins toujours un abus de la force et une violation de la liberté physique; quant à la théocratie, que peut-on répondre à ceux qui soutiennent qu’elle eât une violation des droits les plus sacrés de la conscience ? Et le ma), fût-il un moindre mal n’est pas pour cela un bien.
- Puisqu’on nous appelle sur le terrain des faits, pourra-t-on nous faire avouer qu’au sortir de la vie large et du développement harmonieux de l’hellénisme, ce soit un progrès que de passer à la vie étroite et tristement mystique du moyen âge? Oublie-t-on ces faits bien prouvés cependant : la disparition de toute culture intellectuelle solide, les entraves de tout genre où se débat et se corrompt la raison humaine, l’asservissement complet de l’individu dans l’ordre politique, religieux, économique ; mais surtout, à côté de la crédulité qui se repaît de miracles, la funeste intolérance ayant à son service le supplice pour toutes les hérésies, et imposant lès croyances par la force ? Quand on compare à l’existence féconde et libérale du monde gréco-romain, cette époque qui en est la suite, n’est-il pas vrai de dire avec un des plus grands penseurs de ce temps, M. Renouvier, qu’elle fut attristée par la plus monstrueuse des épidémies morales qui aient jamais sévi sur monde?...
- « De ce que l’humanité possède un trésor accumulé de connaissances ; de ce que, à tout prendre, elle tient à sa disposition les pouvoirs de se modifier à son avantage, peut-on conclure qu’elle en usera de plus en plus pour son perfectionnement; qu’elle n’aura plus de défaillances, et qu’à partir d’aujourd’hui, nous avons toute garantie contre les égarements de pensée et de conduite, etqu’enfln l’âge d’or commence ? Nous le répétons, il n’y a pas, il ne peut y avoir de loi démontrable dont résulterait la nécessité du progrès ; et de plus cette confiance dans un mieux qui se ferait de lui-même est énervante; elle est pernicieuse aus-i bien pour l’individu que pour une nation. Mais surtout, nous avons le droit de le dire, la doctrine positiviste du progrès est anti-républicaine , anti-française. Un peuple jaloux de sa liberté et ami du progrès, comme le nôtre, ne peut admettre la doctrine do la résignation aux faits accomplis, quand tant de blessures saignent encore, ni celle du mal nécessaire, ni celle de la force des choses.
- « Non, il n’y a pas de force des choses qui nous entraîne ; notre espèce n’est vouée ni au bien ni au mal nécessairement : elle aura le sort qu’elle méritera. Les lois de la nature ne se chargent pas toutes seules de nous amener à cet état de perfection qu’il est obligatoire de concevoir et dont il est juste de vouloir approcher; et la réalisation de nos plus légi-
- times espoirs est liée à l’accomplissement d’un devoir sacré, celui de faire disparaître le mal en nous et hors de nous dans la mesure de nos forces personnelles. Il n’y a pas de force des choses, mais un faisceau de forces composé par les âmes libres; et il dépend toujours de nous d’ajouter ou de retrancher un élément à ce faisceau pour en compromettre ou en multiplier l’énergie... »
- Grande et salutaire vérité, qu’il est bon de faire entendre aux nouvelles générations. De telles idées ne peuvent qu’inspirer les nobles et généreux sentiments et que susciter des actions qui y correspondent. Voilà un enseignement bien fait pour écarter des jeunes âmes le poison du scepticisme et toutes ses funestes conséquences, qui ne se sont que trop fait sentir chez nous depuis une trentaine d’années. Aussi nous faisons nous un devoir d’applaudir à ce ferme langage, auquel ne nous ont guère habitués jusqu’à présent les solennités universitaires.
- Ch. Pellarin.
- La Yie, le Temps & les Travaux de Robert Owen
- Résumé traduit des documents de M. Lloyo Jones.
- XVII
- Owen n’était ni un rêveur, ni un expérimenteur ignorant, comme il est constamment répété ; son système d’enseignement de la jeunesse et les principes dont il faisait la base indispensable de toute instruction dans les classes laborieuses, font voir en lui, dans le champ du devoir humanitaire, un homme d’une intelligence, d’une bienveillance, d’une persévérance exceptionnelles. Il était toujours occupé à travailler pour les autres, prêt à expliquer les motifs d8 ses actions et réalisait, si ce n’est son idéal même, du moins des résultats assez considérables et assez heureux pour prouver la valeur de ses procédés.
- Robert Owen insistait beaucoup sur cette vérité générale : les soins et la bonne direction de l’enfant dès le berceau font de l’être humain une créature perfectionnée, si on le compare à ce qu’il est abandonné à la négligence ou livré à une mauvaise direction. Dans ce dernier cas on doit s’attendre aux pires résultats intellectuels, moraux et sociaux.
- Owen repoussait vigoureusement cette idée reçue que les filles et garçons de la classe ouvrière ne doivent rien connaître en dehors de l’existence qui les attend ; raisonnement dont le résultat est de faire de ces êtres des outils imparfaits s’exerçant au seul profit des autres classes ; n’ayant aucune idée des
- (1) Lire le Devoir depuis le n° du 8 Juillet 1883,
- p.661 - vue 661/832
-
-
-
- 662
- LE DEVOIR
- devoirs les plus nobles inhérents à la vie humaine ; faisant docilement, aveuglement, le métier de cordonnier, de tailleur, de tisseur, etc , sans songer à leur dignité d’homme ou de femme, dignité le plus souvent oblitérée par ces procédés insensés et cruels.
- Le grand but de Robert Owen fut de prouver, par l’enseignement, par l’exemple, autant que possible par les faits accomplis, la valeur de l'éducation de l’enfance dans la vie sociale ; de montrer combien l’être instruit et dirigé avec soin est supérieur à l’être ignorant, mal dirigé, habitué au vice. Torture et fardeau de soi-même, l’homme abandonné à l’ignorance et au mal est en même temps une cause sérieuse de déperdition de richesse et de destruction de bonheur social.
- Robert Owen établissait qu’un bon système d’édu-t cation intégrale coûterait bien moins à la société que le système pénal et correctionnel actuel, sans compter les taxes annuelles de bienfaisance qui vont augmentant chaque année et sans résultat leurs millions de Livres.
- Il regardait comme suprême devoir non seulement l’application des meilleurs procédés pour la culture positive de l’être humain, mais aussi l’éloignement du mauvais exemple ; il blâmait le système de réunion des coupables dans les prisons et colonies de transport, et toutes les idées de cruauté et de torture inhérentes à ce système.
- Robert Owen poussait à l’éducation sous toutes formes. Il voyait en elle le grand procédé de salut pour la nation, la plus haute des nécessités sociales, le plus important des travaux humains, le devoir national le plus sacré. C’était la négligence sur ce point qui perpétuait, à ses yeux, la déchéance humaine.
- Par la plume, par la parole, par les actions, il combattit pour cette cause et appela le monde entier à juger les résultats de ses expériences pratiques. Nul labeur ne lui parut trop lourd, nul dépense trop considérable, nulle patience trop prolongée ; et bien que les railleurs et les irréfléchis parlent de lui comme d’un fanatique, d'un mono-mane, d’un perturbateur de l’ordre social, Robert Owen dans ses vues et ses travaux embrassait le monde, puisque sa sollicitude s'étendait à tout intérêt humain, matériel et moral.
- Chose étrange ! une partie des détracteurs d’Owen le montrent comme un homme étroit et aveugle, poursuivant une œuvre universelle sans en comprendre les objets variés* tandis qu’une autre partie voit en lui un présomptueux se croyant en mesure de guérir t&ùté la sdndiiié dêâ maut dë l’iitimanité. ëâs-
- tiat classe Owen au rang de ces gens qui disent « Depuis Adam jusqu’à moi, la race humaine a suivie une mauvaise route, mais si l’on veut m’accorder un peu de confiance j’aurai bientôt replacé l’humanité dans la droite voie. » Owen n’est à classer ni parmi les aveugles, ni parmi les. présomptueux. Chaque partie de ses plans généraux était traitée séparément et de façon à offrir chance de succès si on l’expérimentait seule. New Lanark offrait un modèle pour l’application soit partielle, soit générale des travaux d’Owen, selon le zèle et la compréhension des imitateurs.
- Dans ses projets de réforme éducationnelle industrielle et sociale, Robert Owen comme tout réfor* mateur a pu errer, mais quand Ba:Tiat invoque l’avis de miliiohs d’individus, pour prouver que le plan d’Owen était mauvais, ou quand il affirme que la diversité des planB chez les réformateurs eux-mêmes discrédité leurs propositions, il oublie que toutes les nouveautés, même bienfaisantes, ont commencé avec un ou deux adhérents, et que si tous les plans de réforme ne peuvent être adoptés, chaque jour cependant amène dans la vie sociale un changement grâce auquel, peu à peu, le nouveau et le meilleur se substituent au mauvais et à l’ancien. Cette modification perpétuelle de toutes choses est la grande puissance qui fait marcher le monde ; elle modère peu à peu les causes d’antagonisme et d’hotilité entre les hommes et réconcilie les intérêts dans la paix et l’équité.
- Quand Owen se décida à quitter New-Lanark,l’œuvre qui lui parut la plus urgente fut d’éveiller, si possible, dans l’esprit public, une telle conviction de la nécessité de l’éducation nationale que les pernicieux efforts de la bigotôrie en fussent à jamais neutralisés et ne pussent répéter contre d’autres ce qu’ils avaient fait contre lui.
- A cette époque ce que nous appelons l'opinion publique, cette communauté de vues et de pensées propagées dans la masse du peuple par les journaux et les discussions, n’existait pas encore.
- Seules, les idées reçues par certaines grandes familles, par les classes riches et influentes, importaient aux partis politiques rivaux.
- Robert Owen, comme tout novateur, sentait le besoin de modifier cet état de choses. Il savait combien la voie de l’amélioration du sort des classes ouvrières était entravée par les préjugés que les classes dites respectables entretenaient comme indispensables au soutien de la foi religieuse et surtout au maintien de la propriété.
- Les grandes guerres qui avaient suivi la Révolution frànçaiàé étaient terihinéeé depuiè pôti. L’emprisonnement de la pensée et l’interdiction de toute
- p.662 - vue 662/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 663
- action combinée de la part des masses étaient jugés tellement nécessaires et si vigoureusement menés, que le peuple n’avait en rien l’habitude de réfléchir sur les questions publiques. L’idée de la force résultant d’une action commune et disciplinée lui faisait défaut, sauf en ce qui concernait les sociétés secrètes et les conspirations. .
- La détresse publique était profonde; les soldats libérés établissaient dans tous les emplois et travaux la concurrence dépréciative de la main-d’œuvre.
- Juste à ce moment une nouvelle difficulté se fit sentir. L’emploi des machines qui s’était de plus en plus vulgarisé, avait remplacé le travail manuel sans lui ouvrir de compensations; les débouchés faisaient défaut et le3 magasins étaient encombrés. .
- Briser les machines devint une chose commune dans les districts manufacturiers et la teneur des classes ouvrières se propagea rapidement. Le gouvernement contribua à développer une crainte effroyable de la liberté de pensée, de parole et d’action chez le peuple, en supprimant par des mesures légales toutes les associations de quelque nature qu’elles fussent. Il y avait donc crainte de tumultes populaires d’un côté, souffrances et désaffection de l’autre, Qqo de difficultés pour .faire entendre un mot, suggérer un plan d’action en vue de calmer les passions publiques, de ramener la confiance de part et d’autre, de réconcilier les intérêts pour le plus grand avantage mutuel. Il n’y avait aucune pensée commune sur laquelle on pût rallier les différentes classes de la société ; Robert Owen ne pouvait qu’agir dans le sens qu’il jugerait le meilleur.
- Il visita les manufacturiers et les propriétaires; il leur expliqua les maux et les dangers sociaux et fit tout le possible pour les convaincre de la praticabilité de ses pians. Son but était de rallier des gens haut placés et influents afin de constituer par eux une sorte d’opinion publique et d’entraîner, peu à peu, les masses dans un mouvement national inauguré pour le bien de tous. Malheureusement les classes moyennes et supérieures suspectaient et haïssaient les mouvements populaires, et la grossière ignorance d’alors combinée avec les cruelles souffrances du peuple rendait vraisemblables les dangers d’un mouvement populaire.
- Owen sentait cela si vivement que partout où il se ht entendre, ses premières paroles et ses discours les plus répétés et les plus émouvants roulaient toujours sur ce thème que les souffrances et les douleurs du peuple étaient dues aux défectuosités du système social, et non à l’action d’aucun homme ni d’aucune classé d’j&ômarëMÎ démontrait gué dp Mges pensées, de judicieux raisonnements absolument dépouillés de
- haine et de colère, étaient indispensable? pour re-médierjaux maux de la société. La violente appropriation du bien de l’un par l’autre ne ferait, disait-il, que déplacer le mal et entretenir une anarchie au sein de laquelle nulle fondation solide ne pouvait être espérée. Soigner l’enfant dès la naissance, le dresser aux mœurs bienveillantes et fraternelles était le moyen qu’il préconisait pour influencer en bien les premières tendances caractéristiques.
- Pour démontrer les funestes conséquences du fanatisme religieux et politique et le danger de mêler ces questions aux faits journaliers de l’existence, il donnait en exemple tous les embarras subis par lui.
- Ses adversaires le représentent comme up révolutionnaire, mais de tous les hommes qui cherchent à accomplir des changements nécessaires par des moyens équitables et paisibles, Robert Owen était le plus éminent. Jamais peut-être personne ne fut aussi peu préoccupé de ses intérêts personnels et ne réprouva davantage la colère et la violence comme moyens d’atteindre même les meilleurs buts. Car Robert Owen était convaincu que ies mouyements commencés sous de tels auspices n’étaient ni asse^ réfléchis, ni as$ez tempérés pour engendrer les meilleurs remèdes ou en poursuivre l’accomplissement par les voies les plus sures.
- Bien que nous ayons déjà donné d’aesex nombreux extraits des jugements portée sur l’œuvre de Robert Owen, il est un témoignage que nous voulons encore invoquer, c’est celui du père de sa majesté la Reine actuelle d’Angleterre. En plein cours des travaux d’Owen à New Lanark, Son Altesse royale, dans une réunion spéciale tenue le 29 juin 1819, disait :
- « Le trait dominant de l’enseignement de M. Robert Owen est de placer en première ligne la pratique journalière rla la fraternité dans tous les faits de la vie. Cette recommandation est appliquée activement à New Lanark pour la conduite des membres entre eux. En conséquence de ce s- ge procédé, l’animosité religieuse n’existe pas dans cette colonie, Les sentiments de bonté y abondent. Une harmonie cordiale inconnue dans tout autre endroit où régnent différentes sectes religieuse, prévaut à îfew Lanark d’une façon remarquable.
- « Si je comprends bien les principes de M. Owép, iis consistent â ne s’interposer en rien dans les quesr tions de sectes, M. Owen réclame pour lui-même ce qu’il est désireux de voir donner à tous : la liberté de conscience et de reljgiop, Son expérience personnelle Fa amené à conclure qu® e&s principes sont pa? dbpensables pon? afesvtfer 1$ bleu-être et te bpfi ordre dans la société. 0® pont différer d’opinion mt
- p.663 - vue 663/832
-
-
-
- 664
- LE DEVOIE
- ce point, mais ce n’est certes pas une raison pour écarter les précieux enseignements de M. Owen, enseignements basés sur l’expérience et tendant à pourvoir les classes ouvrières de bienfaits devenus une nécessité sociale. »
- Il était évident pour Robert Owen que les opinions religieuses, partout le monde et sous une multitude de formes, tiennent à l’écart les uns des autres des hommes qui, sans elles, s’uniraient pour leur bien commun. La foi, dans son sens le plus borné, dans son esprit le plus exclusif, anime les hommes de sentiments hostiles les uns contre les autres. Robert Owen en indiquant comment cette foi aveugle, déraisonnable et si préjudiciable à la société, est inculquée dès l’enfance, en dehors de toute démonstration logique et par le fait seul de l’éducation, voulait amener la société à se pénétrer si profondément de la portée de l’éducation du premier âge qu’on s’attachât par-dessus tout à faire dorénavant de la fraternité la vie même de toute foi.
- Robert Owen quitta New Lanark au milieu de la profonde douleur de ceux au bien desquels il avait si longtemps et si généreusement travaillé.
- (A suivre).
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- Le président du cabinet a prononcé cette semaine, deux discours où. l’on cherche vainement ce que le public espérait y rencontrer, à savoir la justification de la conduite du gouvernement dans les affaires de l’Indo-Ghine et les moyens à l’aide desquels le gouvernement pense remédier à la crise économique.
- Dans le discours de Rouen, le chef du cabinet s’en est tenu aux déclamation vagues et aux agressions plus ou moins justifiées contre le parti intransigeant. Au Hâvre, son langage n’a pas sensiblement varié : De la politique et encore de la politique, tel paraît-ôtre le cheval de bataille des hommes qui nous gouvernent. Disons, cependant, que le discours du Hâvre a fait allusion à certaines questions qui avaient été passées sous silence à Rouen. C’est ainsi qu’un député, M. Peulevey ayant parlé de la situation critique des travailleurs, M. Jules Ferry a déclaré que le gouvernement s’intéressait beaucoup aux importantes questions « qui touchent à l’élévation intellectuelle, morale et matérielle des classes les plus nombreuses et les plus pauvres. » Seulement, le premier ministre a oublié d’indiquer ce qui a été fait pour elles depuis qu’il préside aux destinées du pays. « Eteindre la question de la magistrature, » ainsi qu’il s’en est flatté, ou résoudre comme on sait « la question de l’achèvement des grands travaux publics et du régime des grandes compagnies, » ce n’est point là, ce nous semble, « avoir reconstitué dans ce pays toutes les forces vives de la puissance économique. » Ou le gouvernement connaît bien mal les forces vives de la puissance économique ou il entend autrement que le public en général les moyens de les reconstituer. Dans l’un comme dans l’autre cas, 11 ne ferait pas mal d’examiner le rapport que l’un de ses membres vient de livrer à la publicité sous le titre : Commerce extérieur de la France, pendant
- les neuf premier mois de l’année 1883. Il y a là des chiffres qui contredisent singulièrement les affirmations formulées dans le discours du Hâvre.
- •*
- * *
- Dans la première entrevue qu’il a eue avec la commission du budget, le ministre des finances a fait connaître en détail les chiffres relatifs aux écarts observés entre les évaluations de recettes portées au projet primitif du bud> get de 1884, et les recettes correspondantes de l'exercice" courant.
- Des chiffres produits par le ministre, il résulte que le système des évaluations majorées, inauguré par M Léon Say, a donné lieu, dans la plupart des cas, à des mécomptes.
- Les postes et télégraphes sont, en ce qui concerne le rendement fiscal, au-dessus des prévisions inscrites au budget ; la taxe sur le revenu des valeurs mobilières donne les mêmes résultats favorables.
- Mais M. Tirard considère comme dangereux le maintien du système actuel des évaluations pour la plupart des autres impôts, notamment en ce qui concerne :
- L’enregistrement en déficit de 19 millions.
- Le timbre....... — de 3
- Les douanes.... — de 7
- Les sucres..... — de 16
- C’est-à-dire une série de sources de recettes qui laissent à combler un déficit de 45 millions à peu près.
- Dans la prochaine réunion, M. Tirard fera connaître les moyens à l’aide desquels il compte combler ce déficit.
- Le ministère du commerce vient de publier les documents statistiques relatifs au commerce extérieur de la France pendant les neuf premiers mois de la présente année, soit du Ie1’ janvier au 30 septembre 1883. Il résulte de ces documents que les importations se sont élevées à 3,636,756,000 francs, et les exportations à 2,531,189,000 fr.
- Nos importations ont donc dépassé nos exportations de 1,105,567,000 fr.
- Pendant la période correspondante de l’année 1882,les importations avaient atteint le chiffre de 3,554,847,000 francs et les exportations s’étaient élevées au chiffre de 2,633,027,000 fr.; de sorte que nous avons eu cette année plus de 81 millions d’augmentation sur les importations de l’année dernière et une diminution de plus de 101 millions sur les exportations.
- Ces chiffres ne sont pas rassurants, car en examinant les détails du tableau publié par le ministère du commerce, ou remarque que l’augmentation des importations porte principalement sur les objets d'alimentation et les marchandises diverses, pendant que la diminution des exportations porte sur les objets fabriqués et autres marchandises.
- L’agriculture et l’industrie de la France subissent une crise qui menace de prendre les proportions les plus menaçantes. G’est le moment pour ceux qui ont assumé la responsabilité du pouvoir, d’aviser aux moyens de parer au danger qui nous menace. La politique ne doit plus être leur unique préoccupation et leur unique souci. Il n’est que temps de se mettre aux affaires et de présenter au Parlement les projets de réformes qui seules peuvent opérer le relèvement de notre commerce national.
- 'k
- * ¥
- Un décret paru à l'Officiel convoque les Chambres en session extraordinaire pour le 23 octobre. Le pays attend ses représentants à l’œuvre et manifeste le désir que les travaux parlementaires qui vont commencer ne soient pas stériles comme dans les sessions précédentes. La question politique qui divise le Parlemeut et dont le public s’est aussi préoccupé, doit être résolue dans la première ou la seconde séance, afin de laisser le terrain libre pour la discussion des projets de loi qui figurent a l’ordre du jour. L’explication ne saurait être différée, ni surtout absorber en pure perte un certain nombre de séances.
- p.664 - vue 664/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 665
- Dans une des dernières réunions du conseil des ministres, deux nominations d’une extrême importance ont été signées ; ce sont, la nomination de M. Poubelle, préfet des Bouches-du-Rhône, au poste de préfet de la Seine, en remplacement de M. Oustry, démissionnaire, et celle de M. Gasimir-Pêrier, député de l’Aube, au poste de sous-secrétaire d’Etat au ministère de la guerre.
- La nomination de M. Poubelle ne calmera pas les justes susceptibilités de la population parisienne et du Conseil municipal de Paris. En persistant à prendre en province l’administrateur du département de la Seine, le gouvernement se rend en partie responsable des conséquences de l’animosité qui se manifeste depuis longtemps dans le corps élu de la capitale contre les préfets. Il faut à Paris un homme consommé dans la science administrative, et dont les opinions républicaines ne soient pas suspectes. Or, M. Poubelle ne semble pas réunir ces conditions. Il vient d'administrer un département dont les besoins sont différents de ceux de Paris, et l’on ne saurait oublier ses anciennes attaches orléanistes. Le nouveau préfet de la Seine a été, si nous avons bonne mémoire, le collaborateur de M. Hervé, au Journal de Paris, alors l’organe des princes d'Orléans. Il est donc à peu près certain que les relations seront tendues dès le premier moment, entre le préfet de la Seine et la Conseil municipal de Paris. Cela est d’aulaut plus regrettable que les habitants de la grande ville supportent en définitive les conséquences de ces tiraillements et que toutes les affaires en général en souffrent.
- Mais la nomination do M. Gasimir-Périer au poste créé de sous-secrétaire d’Etat à la guerre a une bien autre importance. C’est bien, cette fois, Feutrée de l’orléanisme dans la place. Le général Thibaudin, qui avait purgé l’armée française de la présence des princes d’Orléans, a été obligé de remettre son portefeuille et c’est M. Casimir-Périer, un orléaniste de la plus belle eau qui le recueille en partie. On sait que le nouveau sous-secrétaire d’Etat donnasadémission dedéputô del’Àube, au moment de l’application des décrets, pour ne pas avoir à prendre pari au vote sur l'exclusion des princes ; ses sympathies pour la famille d’Orléans ne font pas l’ombre d’un doute.
- Ou veut donc en venir le gouvernement, avec des procédés semblables ? Est-ce un défi à l’opinion républicaine et prépare-t ou la transition de la République à la Royauté 1 — Eu tout cas, des nominations comme celles dont nous parlons sont de nature à jeter le trouble dans les esprits et à accentuer encore la crise que nous traversons.
- La Mutualité commerciale, société de prévoyance pour les employés de commerce, vient de tenir une conférence dans laquelle les causes de la crise commerciale et industrielle ont été mises en relief. Deux orateurs, M. Paul Déroulède, fondateur de la Ligue des Patriotes, et M. Henri Deloncle, ont traité la question en se plaçant à des points de vue différents. Le premier a fait ressortir l’action de la Ligue dont le but est d’appeler l’attention des Sociétés syndicales, patronales et ouvrières sur le danger qui menace notre industrie et notre commerce et de faire appel à leur concours pour obvier au péril. L’orateur a rappelé ce qui s’était passé en Prusse de 1807 à 1813. Dans l’espace de sept ans, ce pays parvint à, se rélever de l’écrasement que lui avait fait subir Napoléon Ier. — L’autre orateur, M. Deloncle a traité la question au point de vue économique, en établissant que notre commerce et notre industrie périclitent par suite de la concurrence étrangère. Les ouvriers étrangers viennent en France surprendre les secrets de la fabrication et dérober nos modèles, quand ils ne suscitent pas des difficultés entre patrons et ouvriers, dans le but d’amener des grèves qui doivent profiter à leur propre pays. A l’étranger, enfin, no3 marques de fabrique et jusqu’aux poinçons officiels de notre gouverne-mont sont contrefaits, etc.
- Le mal a été caractérisé avec une grande précision par les orateurs de la Mutualité commerciale. Il n’en a pas ôté de môme, malheureusement, du remède à appliquer.
- Rien n’a été dit à ce sujet, comme s’il suffisait de sonder une plaie pour la guérir. Cette lacune est d’autant plus regrettable que les conférenciers auraient pu facilement indiquer les moyens pratiques d’arrêter les progrès de la crise. Parmi ces moyens figurent : une plus équitable rémunération du travail par le système de la participation aux bénéfices, l’efficacité de l’association du capital et du travail, dans des conditions faciles à déterminer et, enfin, l’abolition des impôts indirects et leur remplacement par le système qui a été préconisé par l’éminent directeur du Devoir, a savoir le droit d’hérédité de l’Etat sur la richesse nationale ou l’augmentation des droits de succession en raison directe de leur importance, c’est-à-dire la modification du droit d’héritage.
- il faut convenir que nous vivons à une époque singulière. Il est interdit de faire le bien, dans certaines circonstances, sans l’autorisation préalable de l’autorité ou de la loi. Le progrès a beau marcher; les mœurs ont beau se transformer, l’instruction a beau répandre sur la société sa rosée bienfaisante, — la loi ne change pas; fût-elle surannée, démodée, voire même scandaleuse, il faut la maintenir et l’appliquer rigoureusement. Si nous n’y prenons garde, ce que i’on est convenu d'appeler la légalité nous tuera.
- Ces réflexions nous sont suscitées par un fait qui vient de se passer à Paris et que toute la presse française devrait relever pour le flétrir, Le voici :
- Un ancien étudiant en médecine, M. Leleu vient de passer en police correctionnelle et d’être condamné à quinze jours de prison pour exercice illégal de la médecine.
- Quoi de plus simple et de plus naturel, dira-t-ou ? Des faits semblables se produisent chaque jour.
- Sans doute, mais M. Leleu ne faisait pas profession d’exercer la médecine. Il se contentait de donner un avis, un conseil aux malheureux qui venaient le trouver et dont les moyens étaient insuffisants pour faire appel à un médecin payant. De plus, M. Leleu ne se bornait pas à donner de sages et précieux avis; il donnait aussi parfois l’argent nécessaire à l’achat des médicaments. Qu’on en juge :
- Un témoin est venu affirmer devant le tribunal que M. Leleu l’avait guéri sans lui avoir demandé d’honoraires et après lui avoir fourni tous les médicaments.
- Uu second témoin a fait la déposition suivante : « Le docteur m’apportait tous les médicaments nécessaires. Loin de recevoir des honoraires, il m’a donné de l’argent. »
- Troisième témoin : « Le docteur m’a donné des soins. Je ne l’ai pas payé et il m’a fait cadeau d’une grande partie des médicaments.
- Autre témoin : « J’étais très malade; j’ai vu d’autres médecins qui ne m’ontpas guéri, et M. Leieu m’a guéri. » Enfin nouveau témoignage : « J’avais un enfant malade d’une bronchite. Quelqu’un m’a amené Monsieur. Il examine mon enfant et déclare qu’il est atteint d’uue méningite et le soigne en couséquence. Je dois dire que deux médecins que j’appelai ensuite approuvèrent le traitement. »
- Eh, bien 1 c’est cet honnête philanthrope que le tribunal de Paris vient de condamner a quinze jours de prison, pendant que tant de médecins incapables exercent liDrement leurs ravages sur notre pauvre humanité.
- Tels sont les bienfaits de la légalité ! Vous êtes en mesure de sauver un de vos semblables, vos connaissances médicales sont supérieures à celle de la moyenne des médecins, — vous devez vous abstenir si vous n’avez pas dans votre portefeuille le diplôme de docteur.
- C’est la conséquence de notre organisation sociale basée exclusivement sur les privilèges. L’Etat s’est arrogé le droit de distribuer ces privilèges ou plutôt de les faire payer fort cher ; or quiconque n’est pas muni du parchemin réglementaire doit considérer comme lui étant interdit l’usage de ses connaissances personnelles, fruit de travaux longs et pénibles, mais qui ont le tort grave de n’avoir pas reçu l’estampille de l’Etat.
- p.665 - vue 665/832
-
-
-
- 666
- LE DEVOIR
- La condamnation de M. Leleu pose à nouveau cette éternelle question de la liberté individuelle s’exerçant, sans nuire à la liberté collective. Il serait temps, de porter la hache dans la forêt d'abus consacrés par une législation que les tendances de notre civilisation et les mœurs de la société moderne repoussent avec une égale énergie. Le besoin des réformes se fait partout sentir ; nos codes consacrent de véritables monstruosités qu’il importe de voir disparaître. Quand donc s’occupera-t-on d’en débarrasser le pays ?
- Une excellente innovation à signaler. La Compagnie du chemin de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée s’est décidée h nommer des femmes chefs de petites gares. C’est là un exemple qui, nous l’espérons, sera suivi par les autres compagnies de chemins de fer. Jusqu’ici, les femmes n’avaient été utilisées dans les diverses compagnies que pour la garde des passages à niveau et la manœuvre des barrières. En leur faisant une plus grande place dans les rangs de son personnel, la Compagnie P.-L.-M. prouve qu’elle est animée d’excellentes intentions à leur égard et qu’elle se place au-dessus des préjugés vulgaires. C’est un pas de plus dans la voie du progrès.
- * *
- Les négociations commerciales et maritimes entre la France et l'Autriche-Hongrie ont été ouvertes à Paris, au ministère des affaires étrangères, sous la présidence de M. Challemel-Lacour.
- Le comte Hoyos, ambassadeur d’Autriche-Hongrie à Paris, et les ministres des finances et du commerce assistaient à la séance.
- Etaient présents, en qualité de commissaires des deux puissances :
- Pour là France :
- M. Ambaud, conseiller d’Etat, directeur général des douanes ; M. Clavery, ministre plénipotentiaire, directeur de® affaires commerciales et consulaires au ministère des affaires étrangères; M. Marie, directeur du commerce extérieur au ministère du commerce ; M. Ra-mond, administrateur des douanes.
- Pour l'Autriche-Hongrie :
- M. le comte de Kuéfsteio, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire.
- Assisté de : M. le docteur de Mallekovitz, secrétaire d’Etat du ministre du commerce de Hongrie ; le baron de Kalchberg, conseiller de section du ministère du commerce d’Autriche ; de Milhalovich, conseiller de section du ministère du commerce de Hongrie ; et M. le docteur Stibral, secrétaire du ministère du commerce d'Autriche.
- 4 4
- M. le due de Fernan-Nunez a donné sa démission comme ambassadeur d’Espagne; il n'est pas rappelé par son gouvernement et d’ailleurs M. le président du conseil n’a jamais été avisé de la possibilité d’une mesure de ce genre,
- Bien que la manière, dont s’est dénoué l’incident franco-espagnol ne puisse pas être considérée comme absolument étrangère à la résolution (je M, Fernan-Nunez, la retraite de ce diplomate doit être principalement attribuée à la crise ministérielle qui a éclaté'à Madrid. M. Fernan-Nunez avait déjà offert sa démission avant le voyage du roi pour des motifs personnels.
- if
- 4 4
- M. le docteur Bayol, médecin de première classe de la marine, est nommé lieutenant-gouverneur du Sénégal, en remplacement de M. Baresle, maintenu sur sa demande dans les fonctions de vice-cdnsul de la République à Slèrra-Leope.
- L’Exposti'on permanente des colonies, étahlië depuis une vingtaine d’années au Priais de riosddslr.iç, est'fur le point d’etrê rôorgànisëë. Qn sMt qpe.nsit’e ëxpQsjUîm a pour büt de faire connaître aux négociants et aux fa*
- bricants les produits naturels des manufactures de nos colouies.
- M. Félix Faure.sous-secrôiaire d’Etat de la marine et des colonies, a pensé avec raison que ces collections, pour être consultées utilement, auraient besoin d’être complétées et fréquemment renouvelées. Il serait, en outre, question de créer, dans cette exposition, une section spécialement consacrée aux principaux produits fabriqués importés dans les colonies françaises. L’industrie nationale et notre commerce d’exportation ne pourraient que gagner à cette dernière innovation, qui permettrait à nos producteurs de se rendre un compte exact des besoins de nos colonies et de lutter ainsi avantageusement contre la concurrence étrangère.
- 4 4
- On vient de faire sur la voie du Champ-de Mars, à la gare de Grenelle, en présence de M. Cocher-y, ministre des postes et des télégraphes, assisté d’agents supérieurs de ce ministère et de nombreux ingénieurs de la compagnie des chemins de fer de 1 Ouest, l’essai d’un appareil fi prendre et laisser les dépêches sans arrêt des trains.
- Cet appareil, construit dans l’usine de M. Chevalier, entrepreneur du ministère des postes, d’après les instructions de M. Parent, ingénieur des chemins de fer de l’Etat, et de M. Trotin, ingénieur des postes et des télégraphes, a donné, aveec une vitesse variant de 13 à 82 kilomètres à l’heure, les meilleures résultats, et la ministre a témoigné à ces ingénieurs toute sa satisfaction.
- *
- 4 4
- VAnnuaire statistique de la France donne un intê* ressant relevé de noire navigation pour l’année 1881, dernier exercice qui ait été'recencé. Les entrées et sorties de tous nos pôrts, comptées ensemble, ont formé une tonnage de 19 raillions 647 mille tonnes.Cette statistique nous place au rang 4SS Etats qui entretiennent par mer le commerce le plus actif.
- Les places où le tonnage dépassé 1 million de tonnes par an se classent ainsi par ordre d’importance :
- Marseille. . . . . 4 millions 31 mille tonn.
- Le Havre. . . . 2 — 824 — t
- Bordeaux . . . 1 __ 934 -
- Dunkerque . . . 1 — 442 —
- Rouen . . . . 1 — 140 —
- Le port de Cette, qui pendant longtemps a surpassé Rouen et Dunkerque, n’a alimenté en *881 qui 998 mille tonnes.
- Nous recevons la communication suivante :
- PROGRAMME
- Election d’une Assemblée nationale constituante. —Séparation des Eglises et de l’Etat. — Réforme judiciaire avec ie principe électif pour base. — Transformation, de l’impôt ; suppression des monopoles : suppression du volontariat ; éducation militaire et obligatoire de la jeunesse ; tous les citoyens valides défendant la p^ trie.
- Citoyens,
- Ratine en brèche par tous les partis réactionnaires et cléricaux depuis douze ans, grâce à la complicité des républicains apostats, là République est encore une fois en péri], non seulement la République,<1 mais encore la patrie.
- C’est à vous, démocrates sincères, de déjouer ces manœuvres intérieures, qui font le jeu des convoitises étrangères ; n’ayez pas les illusions de vos devanciers de 1848, et sachez reconnaître le danger.
- Le régime de toutes les bontés, le gouvernement de la bassesse et de l'exploitation sociale, l’orléanisme, pour lui donner son vrai nom, est prêt à fondre sur nous.
- En fàcp dé l'organisation savante qui nous,, çhtpure, devant là boaliüon.ffè tôttè lés UrbUp'el? ànti-socîaûx t?n-ciéiës dites religieuses ou cèmites conservateurs), nous
- p.666 - vue 666/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 667
- pvons le devoir d’organiser la défense dn parti démocratique, et à toutes ces associations, il nous faut opposer des groupes républicains.
- A ces détrousseurs de nations prêts à mettrela France en danger pour assouvir leur ambition, à ces hommes de combat, dignes successeurs des fondateurs de l’ordre moral, à ces anti-patriotes qui, à défaut des fourgons étrangers pour ramener leurs maîtres, feraient naître uns nouvelle lutte fratricide pour édifier sur les débris de la France, sur les ruines de la République, le régime despotique qui doit les gorger, il faut que nous répondions par l’emploi de l’arme légale dont nous disposons malgré eus, et que nous les écrasions sous nos bulletins de vote.
- Pour atteindre ce but, il est urgent de créer sur tous les points du territoire des comités électoraux permanents qui, à bref délai, devront grouper tous les citoyens voulant l’organisation immédiate de la République par le vote d’une Constitution démocratique conforme aux principes de la souveraineté nationale et la mise à l’étude de toutes les réformes sociales.
- COMMISSION DE PROPAGANDE POUR 1883-1884.
- MM. Labordère, Massé, de Reignié, sénateurs ; Beau-quier, Glémençeaü, Georges Laguerre, Laisant, Tony Révillon, Thurigny, députés ; Dujairier, Fiaux, Hove-lacque, Michelin, conseillers municipaux de Paris ; Raymond Tamisier, Maria Deraismes, Léon Richer, publicité,
- Commissaires organisateurs ; Eugène Feniou, publiciste ; Paul Viguier ancien président du conseil général de Constantine. Trésorier : Louis Amiable, docteur en droit. Secrétaire : A. Cinqualbre, publiciste.
- ALLEMAGNE
- Il faut que la France s’y habitue : Chaque fois que M, de Bismarck trouve l’occasion de nous susciter un embarras, il n’a garde d’y manquer. L’incident franco-espagnol est bien son œuvre, quoi qu’on ait pu dire. Mais, cet incident n’ayant pas donné les résultats désirés, l’homme d’Etat allemand s’est tourné d’un autre côté. Il y a environ un mois, quelques soldats français ayant été aperçus sur le Salève, petite montagne de la Savoie qui domine le canton de Genève, les autorités genevoises poussèrent un cri d’alarme et prétendirent que la neutralité de la Suisse était menacée. Un organe dévoué à la politique de M. de Bismarck, le Journal de Genève mena la campagne, et le gouvernement de la confédération suisse fut saisi de la question, On reproche à la France d’avoir violé ie traité de Vienne de 1815, aux termes duquel une zone neutre fut déterminée entre la Suisse et le royaume de Sardaigne. Cette zone comprenait les territoires du Chablais et du Faucigny dépendants de la Savoie. Le roi de Sardaigne s’interdisait le droit d’élever des fortifications et de faire mouvoir des troupes sur cette zone. Il fut stipulé, d’autre part, qu’en cas de guerre déclarée ou imminente entre deux Etats voisins, la Suisse pourrait occuper militairement le pays. En nous cédant la Savoie, après la campagne d’Italie, le roi de Piémont mit la France à son lieu et place. Lors de la guerre franco-allemande, le gouvernement de Berne ne songea nullement à faire occuper la partie de la Savoie comprise dans la zone neutre, ce qui tendrait à prouver qu’il considérait comme prescrit le droit que lui conféra le traité de 1815. Le roi de Piémont avait, d’ailleurs, à diverses époques, fait passer des troupes sur ce territoire, sans qne la Suisse eut jamais manifesté l’intention de protester à cet égard. La France a fait ce que le roi de Piémont faisait avant elle. Et d’un autre côté, il faut reconnaître qne les choses se sont singulièrement modifiées depuis 1815.
- La Suisse, poussée par l'Allemagne, cherche donc à relever un article du tr-ité de Vienne tombé en désuétude, L0s journaux de Berlin et(d’aulr.es villes allemande , fopt .gï&ud. Ùpàg'ê en ce moment ét se démènent pôui fàire croire au gouvernement suisse qü’il y a péril
- en la demeure et que la revendication des stipulations du traité de Vienne est absolument nécessaire à la sécurité de la confédération helvétique. Il paraîtrait, enfin, qu’il y a actuellement un échange actif de dépêches entre Berlin et Berne et que le ♦ chancelier allemand aurait envoyé des instructions spéciales à son représentant en Suisse.
- Au fond, les habitants de la Suisse savent que la neutralité et rindépendance de leur pays n’ont rien à redouter de la part de la France; mais M. de Bismarck ne serait pas fâché de nous brouiller avec eux. Nous comptons bien qu’il n’y réussira pas.
- AUTRICHE-HONGRIE
- La question Croate, qui commençait à préoccuper sérieusement le gouvernement austro-hongrois, vient d’entrer dans une nouvelle phase. Le gouvernement ne voulait, au début, faire aucuue concession au pays insurgé ; mais les proportions du mouvement révolutionnaire ayant augmenté de jour en jour, il a fallu se montrer plus accommodant. M. Tisza, chef du cabinet hongrois, a compris qu’il n’y avait rien à faire sans certaines concessions, aussi a-t-il proposé à la Chambre hongroise un programme conciliant qui a été définitivement voté par la majorité des députés hongrois.
- Si les troubles de Croatie n’avaient eu que des mobiles politiques, on pourrait considérer l’incident comme terminé. Les écussons avec inscription en langue hongroise, seront supprimés, conformément au désir du peuple Croate. Mais certaines particularités de ces trou bles ont fait supposer que les aspirations et les revendications des insurgés n’étaient pas exclusivement politiques. Ceux-ci s’en seraient pris également aux propriétés et aux églises, c’est-à-dire que la question religieuse et la question économique auraient joué un certain rôle dans les troubles de Croatie. Les propriétaires et les prêtres auraient eu à souffrir des avaries dans certaines localités. Cela tend à démontrer que, dans ce pays, comme, dans tous les autres, les questions sociales s’imposent et qu’il faut les résoudre le plus promptement possible, si l’on veut échapper au danger qui menace les sociétés.
- ESPAGNE
- Une crise politique a éclaté en Espagne après le retour du roi 4 Madrid. A vrai dire, cette crise avait déjà commencé il y a un mois et, si le cabinet Sagasta est resté aux affaires jusqu’à la semaine dernière, il n’en était pas moins entendu qu’il se retirerait pour faire place à un cabinet de conciliation entre les diverses fractions de la majorité des Cortès. Sur le conseil de M. Sagasta, ie roi d’Espagne a chargé M. Posada Herrera de former le nouveau ministère, qui se trouve ainsi composé : -
- Présidence
- Affaires étrangères
- Justice
- Finances
- Intérieur
- Guerre
- Travaux publics
- Colonies
- Marine
- MM. Posada Herrera Ruiz Gomez Linares Rivas Gallostra Moret
- Lopez Dominguez Sardoal Suarez Inclan Yalcarce
- La composition du nouveau cabinet espagnol est un gage de paix entre l’Espagne et la France. Il est de notoriété piiblique que son président, M. Posada de Herrera et le marquis de Sardoal sont on ne peut plus sympathiques à notre pays. Ce dernier a porté tout récemment, à bord du Pereire, un toast qui fut considéré avec raison comme une protestation énergique contre l’alliance allemande.
- Nous sommes heureux d’enregistrer ce symptôme de réconciliation entre deux nations que leurs intérêts les plus immédiats et les affinités de race destinent à vivre en bonne intelligence,
- p.667 - vue 667/832
-
-
-
- 668
- LE DEVOIE
- ITALIE
- Le 15 octobre s’est ouvert à Rome un Congrès en vue d’établir entre les puissances européennes et les Etats-Unis d’Amérique un méridien commun.
- La France est représentée par M. Lœvy, sous-directeur de l’Observatoire de Paris, et Faye, membre de l’Institut.
- Rappelons que nombre de représentants étrangers optent pour le méridien de Greenwich, et que nos savants délégués ont mission de soutenir le méridien français.
- *
- * *
- Il Diritto, parlant des démarches faites par la France pour obtenir l’adhésion de l’Italie à la suspension temporaire des juridictions consulaires dit que M. Mancini aurait posé ces deux conditions : 1° Que toutes les autres puissances consentent à la substitution des tribunaux français à celle de leur consulat; 2° Que pour prévenir tout différend, l'Italie et la France s’entendent préalablement sur plusieurs points qui résulteront de cette innovation.
- Le ministre se réserve d’obtenir la sanction du parlement italien. Les négociations sont encore pendantes.
- *
- ♦ *
- Nous lisons ce qui suit dans le Secolo de Milan, à propos de l'entente politique des Etats européens :
- « ... Le moins possible d’armées permanentes et le plus possible de peuples armés et pourvus du matériel de guerre le meilleur et le plus perfectionné. — Cette politique qui n’est pas le désarmement, mais l’universalisation de l’éducation militaire, ferait de la République française le modèle des gouvernements auquel les autres Etats seraient contraints de se conformer, sous peine de disparaître...—C’est là la pensée de la philosophie, le but de la science politique et le plus grand bien qui puisse survenir à l’humanité.Les peuples reconnaissants bâteraient par leurs votes et par la force de l'opinion publique la rectification des frontières de la France vers le Luxembourg et la Lorraine, et, proclamant libre la navigation du Rhin comme celle du canal de Suez, neutraliseraient les rives du fleuve fatal, qui est la pomme de sanglantes discordes entre deux grandes nations. »
- CHINE ET TONKIN
- Le correspondant du Standard télégraphie de Hong-Kong :
- Aucune nouvelle du Tonkin n’est venue confirmer l’évacuation deSong-Taï. L’opinion générale et que M.Har-mand a été trop optimiste.
- Je viens de voirie capitaine Georges, qui commandait récemment les Pavillons jaunes, les auxiliaires qui ont ôté licenciés. Il admet qu’il est possible d’acheter les Pavillons noirs, mais il considère un tel arrangement comme improbable. M. Dupuis, dont la situation dans les affaires du Tonkin a été si importante, vient d’arriver ici. Il se plaint d’avoir été reçu froidement.
- D’après mes informations, M. Harmand lui-môme est très perplexe relativement à la position actuelle.
- D'après lui, la France a eu tort de ne pa3 agir avec vigueur quand il en était temps, et l’immense difficulté de l’entreprise telle qu’elle se présente actuellement est le résultat naturel de son inaction passée.
- Dans les conversations qu'on rapporte, il admet que, sans l’aide d’un chemin de for, le fleuve Rouge ne pourra jamais satisfaire les besoins du commerce du Yuunan.
- La plupart des négociants français avec lesquels j’ai causé, dit le correspondant du Standard, pensent qu’il n’y a que deux Issues pour leur pays : ou revenir au traité Bouré, ou se préparer à marcher sur Pékin.
- CHRONIQUE DU MOUVEMENT SOCIAL
- I. La politique. — If. Le Congrès un. tional ouvrier socialiste. — III. Congrès ©t associations. — IV. Encore l’instruction. — V. Les ouvriers étrangers.
- I. Il y a quinze jours, on signalait ici l’éclosion d’une ligue pour arriver à l’abolition des armées permanentes, et par suite au désarmement européen. Rien ne prouve mieux la légitimité de cette idée qu’une certaine aventure bruyante qui a été bien près de brouiller l’échiquier politique international tout entier.
- Les rois ont ia rage de jouer au soldat, et surtout en Allemagne, aiment, à titre de politesse, à s’offrir réciproquement des grades fictifs. Le souverain ainsi gratifié, porte une fois dans sa vie l’uniforme de colonel d’un régiment qu’il n’a jamais vu, et tout est dit. dette comédie peut bien ne pas être toujours un jeu innocent. Le jeune roi d’Espagne Alphonse étant allé voir l’empereur d’Allemagne, M. de Bismarck lui fit hommage du grade de colonel d’un régiment de uhlans. Il n’y eu avait que deux vacants, le roitelet fit apporter les deux uniformes de colonel et choisit le plus charmant, il n’eut pas la main heureuse car il tomba sur le régiment de uhlans qui est en garnison à Strasbourg.
- Or, à son passage à Paris, il devait s’arrêter officiellement, et comme cela se fait pour tout chef d’Etat, le gouvernement français devait lui faire une réception splendide. Le candide souverain ne comprit sa maladresse que lorsqu’à son entrée dans la bonne ville de Paris, la population reçut fort mal ce colonel dont l’état major tenait garnison prussienne daus une ville restée française par le cœur. Il y eut des sifflets et des huées ; chose regrettable, car la présence du premier magistrat de la République aurait dû couvrir le coupable.
- Un instant on a cru de la part de M. de Bismarck à quelque combinaison sinistre, pareille à la combinaison Hohenzollern qui amena ia guerre de 1870. Il n’en était rien paraît-il, mais le général Thifaaudia, ministre de la guerre, qui n’avait pas voulu aller au-devant du colonel hispano-prussien, a dû donner sa démission, ce n’est pas tout, la ligue des patriotes, pour calmer l’effervescence a publié un manifeste blâmant implicitement la population de Paris. Qne d’émotions et de choses regrettables parce qu’il a plu à un personnage maladroit de se déguiser en colonel. Quand finiront ces sinistres comédies? adhérons tous à la ligue pour l’abolition des armées permanentes.
- II. Le Congrès national ouvrier socialiste réuni à Paris a terminé ses travaux, il n’est pas inutile de savoir quel il est? ce qu’il représente ? car il existe plusieurs réunions périodiques se qualifiant de Congrès national ouvrier.
- Il y a quelques années au Havre, une scission eut lieu entre les travailleurs, et la fraction la plus nombreuse mit à l’étude une organisation qui semblait devoir réunir tout le monde. A la base des groupes locaux composés de comités d’étude ou d’association syndicale. Au dessus une fédération régionale réunissant les groupes. Un conseil national demeurait chargé de réunir en congrès les délégués représentant cet ensemble. Le Conseil organisa l’année dernière le Congrès de Saint-Etienne au sein duquel un déchirement eut lieu. Trois partis apparurent: les possiùîlistes qui veulent sans autre arme que le bulletin de vole et par des victoires électorales successives arriver au retour de tous les biens à la nation. Les collectivistes purs ou Marristes, qui veulent arriver au môme but par la guerre civile; le? anarchistes qui font du désordre pour le désordre, comme on fait de l’art pour l’art.
- C’est un congrès possibilisle qui s’est réuni à Paris, il représentait 120 groupes, dont 55 chambres syndicales. A part la prétention de tracer le plan de la future société collectiviste, le programme du congrès était établi avec
- p.668 - vue 668/832
-
-
-
- LIS DEVOIE
- 669
- un certain bon sens et contenait des questions qui sont constamment à l’ordre du jour telles que : la suppression du marchandage,les heures de travail, l’emploi des ouvriers étrangers. Le Congrès a semblé peut-être un peu calme aux journaux les plus avancés et la presse modérée ne lui a pas été défavorable. Sa décision sur les ouvriers étrangers — nous en parlerons tout à l’heure — est fort remarquable, et l’appel au scrutin pour faire triompher une théorie évidemment exagérée ne pourrait être l’objet d’un blâme absolu.
- III. Le Congrès universel de la lïbre-psnsèe a terminé sa session, ses conclusions ont été les suivantes : le budjet des cultes sera supprimé et les sommes qu’il absorbait passeront à l’instruction publique. Les biens de main-morte appartiendront aux communes sur lesquels ils sont situés. Il y a lieu à l’égalité civile, politique et sociale des deux sexes. La société doit surveiller l’éducation de l’enfant et donner l’instruction gratuite à tous les degrés, on donnera l’instruction militaire â tous, afin de substituer des miliers nationales aux armées permanentes. L’enfant légitime et l’enfant naturel doivent avoir des droits égaux.
- Le congrès a voté diverses mesures tendant à doter d’une organisation sérieuse les partisans de la libre-pensée puis il s'est ajourné en 1884 à Paris.
- Mentionnons encore la cinquante-troisième session à Southport de l'association britannique pour l'avancement des sciences. Le président M. Gulhin de Manchester, a parlé des souffrances de l’industrie cotontière, tout en établissant que malgré beaucoup de vicissitudes, i! y a suivant des chiffres recueillis par le professeur Léone Lévy, amélioration dans la situation matérielle des ouvriers. En 1850, une famille d’ouvriers gagnait 20 schillings par semaine, soit, 1.300 par an. En 1882, on arrive à 32 schillings, soit 2.875. Signalons encore un congrès, celui de la fédération des officiers et sous officiers des sapeurs-pompiers de France et d’A.lgérie tenu à Neuilly-sur-Seine, ou a décidé entre autre chose qu’on demanderait le vote de la loi Farcy, considérant le sapeur-pompier tué dans le service comme mort au champ d’honneur. La veuve et les enfants auraient droit à une pension do l’Etat.
- Quelques sociétés méritent une mention honorable ainsi : la chambre syndicale des marins du port de Bordeaux qui demande l’adhésion de corporation de la marine marchande. Un registre d’embauche est établi pour ceux qui manquent de travail, ils pourront s’embarquer gratuitement. Voilà certainement un résultat très nouveau et très remarquable de l’esprit d’association. Donnons enfin un bon point à la chambre syndicale des mécaniciens, chaudronniers, fondeurs de Paris, pour la récente distribution solennelle des récompenses qu’elle accorde aux lauréats du concours pratique de chauffage des chaudières à vapeur organisées sous son patronage.
- IV. Il n’est pas facile de détacher des choses qui touchent à l’instruction, surtout à cette époque de rentrée des classes où l’on apprend mieux que jamais les efforts communs. C’est surtout à l’instruction professionnelle qu’il faut rendre hommage, des efforts considérables sont faits à Paris pour la multiplier On vient d’installer dans les mairies pour les jeunes garçons et les jeunes filles des cours facultatifs, qui doivent durer 2 ans, et formant un ensemble complet d’instruction, des récompenses seront données à la fin des deux années.
- Ceci nous amène à donner les chiffres les plus curieux de statistique récente, sur l’instruction à l’étranger. C’est ainsi qu'on nous apprend que dans l’Autriche proprement dite, il existe encore 34 0/0 d’illettrés. Si nous passons de cette monarchie réactionnaire dans une République, celle des Etats-Unis, nous assistons à un spectacle tout autre. Aux Etats-Unis on rencontre 156,000 institutrices, tandis qu’il n’y a que 115,000 instituteurs, Il existe 227 institutions d’enseignement supérieur pour les femmes. On dépense annuellement nias de 400 millions de francs pour l’enseignement. Nous n’en sommes pas là, en France, nous avons 39,000 institutrices et 43,000 instituteurs. Il est vrai que la grande
- République a plus d’un siècle d’existence, tandis que depuis 1877 seulement les républicains sont les maîtres incontestés du gouvernement.
- V. Le gouvernement vient seulement de livrer à la publicité les résultats du démembrement do la population fait en 1881 ; c’est un travail qui contient de nombreux renseignements intéressant la science sociale. Les discassions du Congrès ouvrier donnent un certain intérêt à ce qui concerne le nombre des étrangers habitant en France au moment du travail officiel. Ce sont on le sait le plus souvent des travailleurs. L’ouvrier étranger eu thèse générale habite les départements contigus à son propre pays.
- La présence de ces étrangers soulève des questions multiples, la plus débattue est celle de la concurrence sur le marché du travail. La plupart d’outre eux sont des ouvriers; ils viennent souvent de pays où la vie est moins heureuse qu’en France, par suite habitués à !a sobriété, ils se contentent de salaires peu élevés, d’où parfois des colères de la part des ouvriers français. A Marseille il eu résulte parfois des rixes sanglantes ; ces faits se sont même produits à Paris. Quelle ligue de conduite faut-il tenir? nous admettons la solution émise au congrès national ouvrier. Nous sommes tous frères a-t-on dit aux travailleurs étrangers à condition que vous entriez dans nos chambres syndicales et qu’il y ait parité dans les salaires et dans la lutte de l’existence.
- Que faut-il faire au point de vue do la nationalité ? Dans un pays où la population pourrait bien avant peu commencer à décroître, il faut conserver parmi nous ces hommes qui sont nos frères; en faire des Français; à la seconde génération ils seront complètement assimilés. Les moyens sont à chercher. Qui donc se récrierait ? La nation Française ressemble à l’airain antique, amalgame de beaucoup* de métaux divers. Quelqu’un parmi nous oserait-il affirmer n’avoir que du sang gaulois dans les veines.
- A. M. F.
- Les étrangers en France
- Le ministère du commerce vient d9 publier les résultats statistiques détaillés du dénombrement de la population effectué en 1881. Nous extrayons de cette intéressante publication ce qui concerne la population étrangère.
- Le nombre des étrangers de tonte nationalité, relevé en 1881, s’élève à 1,001,090, soit 2.68 0/0 de la population totale de la France.
- En 1851, cette proportion n’était que de 1.06 ; elle s’est élevée à 1.33 en 1861, 1.67 en 1866, 2.03 en 1872, 2.17 en 1876. Le nombre des étrangers qui habitent la France s’est donc accru à chaque dénombrement.
- Ces étrangers appartiennent aux nationalités les plus diverses. Toutefois, îe plus grand nombre vient des pays limitrophes, c’est-à-dire de la Belgique, de l’Aliemagne, de l’Italie, de la Suisse, de l’Espagne et de l’Angleterre.
- Voici, en ce qui les concerne, le résultat des derniers dénombrements :
- Accroissement Total
- 1876 1881 en 5 ans 0/0
- Belges.......... 374,408 432.265 57.767 15.4
- Italiens........ 165.313 240.733 75.420 45.6
- Allemands..... 59.028 81.986 22.958 38.9
- Espagnols..... 62.437 73.781 11.344 18.2
- Suisses.......... 56.202 66.281 16.078 32
- Anglais.......... 30.077 37.006 6.929 23
- p.669 - vue 669/832
-
-
-
- 670
- LE DEVOIR
- Les Belges constituent toujours la plus forte colonie étrangère; mais leur nombre ne s’accroît qu’assez faiblement. Les Italiens, au contraire, envahissent la France de plus en plus.
- Ils sont aujourd’hui au nombre de 241,000, tandis qu’il n’y en avait que 76,000 environ vingt ans auparavant"
- Sur les 432,265 Belges trouvés en France, on en compte 270,351, soit 620/0, dans le seul département du Nord. Il y en a 55,958 dans la Seine, 31,451 dans les Ardennes ; 12,198 dans le Pas-de-Calais ; 11,197 dans l’Oise ; 8,285 dans la Marne, etc.
- Les Allemands sont répartis sur un plus grand nombre de points que les Belges. Toutefois, leur effectif ne dépasse 1,000 que dans les quatorze départements ci-dessous :
- Seine . . » . . 35.954
- Meurthe-et-Moselle . 12.132
- Vosges. .... 2.583
- Meuse 2.220
- Seine-et-Oise. . . 2.032
- Marne 1.950
- Haut-Rhin. . . . 1.934
- Seine-Inférieure . . 1.678
- Rhône ..... 1.518
- Alpes-Maritimes . . 1.516
- Doubs 1.514
- Nord 1.386
- Haute-Marne . . . 1.274
- Aube 1.188
- Soit un total de 68,879 sur 81,986.
- Les Italiens, qui n’occupaient autrefois qu’un petit nombre de nos départements, tendent aujourdhui à se répandre sur tout notre territoire. Ils continuent, toutefois, à préférer les régions qui se rapprochent le plus de leur pays.
- Bouches-du-Rhône . . . . 66.633
- Alpes-Maritimes . . . . . 34 976
- Seine . . 26.348
- Var . . 21.363
- Corse . * . . . . . . 15.032
- Rhône ...... . . 9.253
- Savoie . . 6.246
- Isère . . . . . . . . 5.721
- Hérault . . 3.772
- Hautes-Alpes .... . . 3.705
- Gard . . 3.015
- Le siège principal de l’immigration espagnole est dans les Basses-Pyrénées, qui en comptent 14,587. Il y en a 10,474 dans les Pyrénées-Orientales ; 8,029 dans l’Aude ; 6,130 dans le Gers ; 5,115 dans la Gironde ; 4,046 dans la Seine ; 3,886 dans l’Hérault ; 1,707 dans la Haute-Garonne; 2,645 dans les Hautes-Pyrénées ; 1,931 dans les Bouches-du-Rhône.
- On trouve des Suisses dans presque tous les départements. Ceux qui en comptent le plus sont les suivants :
- Seine . 23.492
- Doubs . 9.082
- Rhône . . 4.058
- Bouches- du-Rhônes. . 2.885
- Haute-Savoie. »... . 2.808
- Seine-et-Oise ..... . 2.053
- Alpes-Maritimes .... . 1.774
- Ain . 1.706
- Enfin, en ce qui concerne les Anglais, c’est dans la saison de villégiature qu’on en rencontre le plus dans notre pays. En hiver, ils font leur séjour préféré dans
- le petit nombre de départements qui suivent : la Seine (12,636), le Pas-de-Calais (5,704), les Alpes-Maritimes (2,347), la Seine-Inférieure (1,062), le Nord (1,640), les Basses-Pyrénées (1,634), l’Oise (1,188).
- La grande majorité des étrangers de nationalité américaine, russe, Scandinave, austro-hongroise, roumaine, asiatique et autres non spécialement désignées, vont à Paris. C’est là également, ainsi qu’à Marseille, qu’on trouve la plus grande partie des étrangers, originaires de la Grèce, de la Turquie et des Echelles du Levant.
- Le traitement des Instituteurs
- En tête de l’ordre du jour de la Chambre des députés figurent divers projets de loi, dont l’un des plus importants est celui qui doit régler le traitement du personnel de l’enseignement, traitement qui est aujourd’hui basé sur la plus criante injustice.
- L’auteur du projet en question, M. Paul Bert, avait proposé l’égalité des traitements pour les instituteurs et les institutrice, en se basant sur cette considération que l’institutrice, étant astreinte au même travail que l’instituteur, doit recevoir la même rémunération. Tel n’a pas été l’avis du cabinet qui a présenté, au nom du gouvernement, un contre-projet tendant à maintenir, en la consacrant à nouveau, la situation inférieure de l’institutrice vis-à-vis de l’instituteur.
- Le contre-projet du gouvernement a soulevé de nombreuses et légitimes protestations, parmi lesquelles nous avons particulièrement remarqué celle de Mme S. Ferrand, institutrice à Aumagne, près Saint-Jean-d’Angely.
- « Je suis, dit Mme Ferrand, du nombre de ceux qui pensent que le rôle de la femme dans l’enseignement a beaucoup plus de portée que celui de l’homme; j’entends la femme intelligente, débarrassée des préjugés, imbue d’idées libérales, grandie enfin par la mission qui lui incombe et qu’elle comprend. Cette mission c’est le relèvement de la société et de la patrie, ainsi que l’ont dit beaucoup d’hommes éminents. Mais, avant que la femme ne relève la patrie, il faut qu’elle soit elle-même relevée.
- « L’état de choses étant tel qu’on lui demande un travail égal, et même supérieur dans bien des cas, à celui qu’on exige de l’homme, d’où vient qu’on ne veut lui accorder qu’un traitement inférieur ? La justice ne serait-elle point faite pour elle ? Hésiterait-on à ennoblir l’instrument de relèvement de la France? A travail égal n’est-il pas dû un salaire égal et une anomalie aussi choquante pourrait-elle avoir plus longtemps place dans nos institutions républicaines? Après avoir attendu pendant plusieurs années l’objet de ses plus légitimes espérances, elle devrait se contenter d’un traitement dérisoire qui n’améliorerait pas d’une façon appréciable l’état précaire dans lequel elle se trouve. Encore cette amélioration qu’on lui promet recule-t-elle toujours. Qui peut lui assurer que l’an prochain mieux que maintenant, l’Etat aura, en reliquat, les quelques millions qui sont nécessaires pour lui faire une situation honnête? Un prêtre, dans une commune moyenne, se fait un revenu de 3 à 4,000 fr. ; dans le môme lieu, les accessoires compris, l’instituteur se fait de 1200 à 1400 fr., l’institu-trice arrive péniblement à 900 fr. (Tel est mou cas, quoique j’aie bien près de 60 élèves, grâce au nombre considérable des enfants portés sur la liste de gratuité dans les dernières années. A côté, un instituteur quia 15 élèves l’hiver, et 7 ou 8 l’été reçoit un minimum de 1200 fr.)
- p.670 - vue 670/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 671
- Dans les deux tiers des communes, les institutrices ne reçoivent jamais plus de 700 à 800 ou 900 francs, après dix ans de services, avec une moyenne d’élèves de 40 à 45. Leurs appointements sont-ils en rapport avec leur travail ? Pendant que les prêtres, ennemis de la République, mais parasites de la société, sont entretenus à grand frais dans une aisance insolente, elles manquent souvent du nécessaire, en butte au dédain de tous. Les instituteurs pour ia plupart ne sont pas mieux partagés, leur minimum quoique plus élevé, étant absolument insuffisant pour élever une famille, Quatre-vingt mille instituteurs, dont les 9/10 souffrent et attendent, ne sont-ils pas un nombre suffisant d’intéressés, ou seraient-ils considérés comme une classe de fonctionnaires trop peu digne d'intérêt, pour refuser ainsi, d’année en année, de donner satisfaction à leurs plus justes réclamations ? »
- Un inspecteur primaire, rédacteur d’un journal spécial très répandu, Y Instruction primaire, ayant cherché à défendre le contre-projet de M. Jules Ferry, s’est attiré de l’auteur de la protestation que nous venons de citer, une sévère réplique dont nous cro3rons reproduire les passages suivants :
- « ... Le travail que je fais, Es services que je rends, voilà ce qu’on doit considérer, pour fixer mon traitement. Or, quoi que vous puissiez dire, je trouve que l'institutrice avec « ses filles » se fatigue autant que l’instituteur avec ses garçons. N’a-t-elle pas le même programme, le même emploi de temps, les mêmes responsabilités ? Je serais bien aise de savoir à quel point de vue il faut se placer pour voir qu’une femme avec 60 filles se fatigue moins qu’un homme avec 60 garçons. La femme a-t-elle donc en partage la force physique, et l’homme la délicatesse de constitution et les fréquentes indispositions ? Je connais maintes institutrices qui sont pourtant très fatiguées et bien usées quoique relativement jeunes encore; fatiguées h tel point qu'elles sont obligées de prendre, de temps en temps, une étrangère pour les suppléer. Certes, les ennuis de la solitude, les privations physiques y ont eu une grande part ; mais il n’en est pas moins vrai que les ebarges professionnelles sont aussi plus accablantes pour la "femme que pour l’homme. Je ne parle pas des fatigues de quelques institutrices qui ne font de travail que pour l’argent qu’on leur donne, ni de celles qui pensent qu’il est de leur devoir de suivre la mode dans tout ce qu’elle a de capricieux et d’extravagant, on peut sauver sa dignité à moins de frais, quoiqu’il faille observer cependant un certain décorum. Je veux parler de l’institutrice type dévoué, comprenant l’importance de sa haute mission, mission plus importante à notre point de vue que celle de l’instituteur, parce que celui-ci aura beau former des citoyens et des patriotes, si la femme n’est pas élevée dans les mômes principes, le progrès s’accomplira lentement ; tout le monde comprend cela ; et tout le monde sait aussi que la femme, en général, est loin derrière l’homme et qu’il y a bien plus à faire de ce côté ; donc la mission de l’éducatrice est très importante au moins aussi importante qne celle de l'instituteur. Puisque personne ne conteste cela, pourquoi vouloir lui faire une condition inférieure ? Uniquement parce qu’elle est femme ! Mais ne voyez-vous pas, Monsieur, combien cela frise l’injustice ?
- Vous objectez que l’institutrice peut et doit se livrer à toutes les occupations de la ménagère, que cela rentre dans ses attributions ; je suis de votre avis, oh ! tout à fait de votre avis ; mais il y a loin entre savoir faire ces choses et être capable de les enseigner, même par l’exemple, et l’obligation incessante de les faire en dehors d’une profession qui absorberait à elle seule toutes les heures de travail qu’on peut exiger d’une femme. N’admettez-vous pas qu’elle a besoin de travailler pour son amélioration intellectuelle et qu’il lui faut étendre et varier ses connaissances afin de rendre son enseignement plus fructueux qu’il ne l’a été jusqu’à présent? Ce qui du reste n’est pas étonnant du tout avec la condition qui lui était faite ; ayant juste assez pour subvenir aux
- premières nécessités, elle n’avait garde de pouvoir prendre sur son budget, une somme si modique qu’elle fût, pour se décharger de son travail mercenaire et se procurer les livres nécessaires à ses études personnelles.
- Les institutrices se marient peu; cela tient à une cause qui n’a pas dû vous échapper ; vous savez bien mieux que moi combien la dot est avidement recherchée en France ; et lorsque l’homme se marie, blasé et sceptique, il n’entend pas, dans la grande majorité des cas, être Tunique soutien de sa famille; de nombreux exemples vous ont prouvé, comme à mot, qu’il n'a pas tant que cela le cœur haut, et je trouve que vous lui faites sa part bien belle.
- J’en reviens à dire que si à travail égal on fait le même traitement aux institutrices qu’aux instituteurs, elles se marieront plus facilement, et, par cela même, comprendront mieux leurs devoirs de femmes et d’éducatrices, et leur enseignement ne s’en trouvera que mieux. »
- Enfin, comme sanction pratique de ses efforts en faveur de l’assimilation du traitement des institutrices et des instituteurs, Mme Ferrand va adresser à la Chambre des députés, le vœu suivant qu’elle a communiqué à la presse et à ses collègues dont elle sollicite l’adhésion :
- Messieurs les Députés,
- Considérant que les programmes des écoles de filles sont identiques à ceux des écoles de garçons ;
- Que, dans des situations équivalentes/les maîtresses et les maîtres ont le même travail et les mêmes responsabilités ;
- Qu’à travail égal est dû salaire égal, et que des considérations d’un autre ordre ne sauraient prévaloir sans léser leurs intérêts, les institutrices soussignées émettent le vœu qu’il ne soit fait aucune différence entre les institutrices et les instituteurs.
- Elles osent espérer, Messieurs les Députés, que vous daignerez accueillir favorablement un vœu si légitime et que vous le prendrez en considération lors de la discussion et du vote de la loi sur les traitements.
- Elles vous prient d’agréer, Messieurs les Députés, l’assurance de leurs sentiments les plus respectueux.
- S’ils veulent se donner la peine d’examiner attentivement les arguments nombreux qui militent en faveur de l’égalité de traitement des instituteurs et des institutrices, MM. les députés se trouveront certainement amenés à prendre en considération l’appel qui leur est adressé. Rien ne justifie, en effet, à notre époque, celle persistance des hommes à vouloir retenir ia femme dans une situation d’infériorité dont tous nous subissons les fâcheuses conséquences.
- Quand on songe qu’il ne s’agit pas ici seulement — ce qui serait déjà beaucoup — du sort et de l’avenir de nos femmes, de nos sœurs et de nos filles, mais du sort et de l’avenir de ia société, Ton se demande à quel mobile insensé ou à quel préjugé absurde peuvent bien obéir ceux qui, comme les membres du cabinet, ministres d’une République, s’entêtent à vouloir imposer à notre pays nue véritable iniquité sociale.
- Ce n’est pas l’argent qui manque pour rénumérer équitablement les services de premier ordre rendus par les éducatrices de nos enfants, puisqu’on a trouvé, sans difficulté, des millions à jeter dans les gouffres de l’expédition tunisienne et de l’expédition du Tonkin.
- Il y a donc simplement mauvais vouloir de la part de ceux que leur situation devrait placer à la tête du progrès, alors qu’ils s’attardent dans les errements d’une époque qui n’est plus.
- p.671 - vue 671/832
-
-
-
- 672
- LE DEVOIR
- Heureusement qu’au dessus des volontés du mi-. nistère, il y a le Parlement. C’est à celui-ci de faire son devoir en repoussant à une énorme majorité, lorsque le moment sera venu, le contre-projet du gouvernement.
- Le L ni loi* électrique
- La semaine dernière a eu lieu l’expérience du ballon électrique de MM. Albert et Gaston Tissandier. Le nouvel aérostat est un ballon allongé de 28 mètres de longueur et de 9 mètres de diamètre au milieu. Il est gonflé d’hydrogène pur, a une très grande force ascensionnelle et peut enlever une machine dynamo-électrique et une batterie de piles au bichromate qui actionnent une hélice de 3 mètres de diamètre. Cette machine pèse 240 kilog. seulement et fournit le travail d’un cheval-vapeur et demi.
- Partis de leur atelier d’Auteuil, les expérimentateurs, placés dans une nacelle de bambou, ont passé au dessus du bois de Boulogne, a une altitude de ’ôOO mètres. Sous l’action de l’hélice en mouvement, le ballon a pu être très sensiblement dévié à droite et à gauche de la ligne du vent. Avant la descente, qui a eu lieu à Croissy, MM. Tissandier ont opéré de nouvelles manœuvres de déviation.
- Ce n’est pas encore la direction absolue des ballons, mais cette expérience servira peut-être à mettre sur la voie de la solution de cet intéressant problème.
- La catastrophe cl’I sel via
- M. Daubrée, membre de l’Académie des sciences, a communiqué à ses collègues son rapport sur la catastrophe d’Iscbia. D’après la savant professeur du Muséum, cette catastrophe n’est pas due à un effondrement du sol, comme l’avait cru M. Palmieri, mais à un tremblement de terre. Il est démontré aujourd’hui que le sol de l’île n’a pas subi le plus petit affaissement. M. Daubrée soutient que les tremblements de terre sont des éruptions volcaniques étouffées parce qu’elles ne trouvent pas d’issue. Suivant lui, les mouvements gazeux rendent compte de toutes les particularités des tremblements de terre.
- Au cours de sa communication, M. Daubrée a fait l’historique des tremblements de terre et a signalé ce fait curieux, que, pendant mille ans, du quatrième au quatorzième siècle, il n’y a eu aucune éruption vole inique.
- L’HOTEL DE VILLE
- Organe de la démocratie socialiste des communes
- PARA.IT LE DIMANCHE
- PRIX ,OE JL* A BONNEMENT
- jj Paris et Départements : Un an, €5 f.; Six mois, 3 f.
- | Etranger : le port en plus.
- | Annonces s 1 franc la lig^ue»
- | — —-
- j On s’abonne en envoyant un mandat sur la poste ou sur une maison de Paris, ou des timbres-poste, à l’ordre de M. Fombertaux, I’Administrateur, rue du Faubourg-Montmartre, 10.
- L'Hôtel de Ville se trouve dans les kiosques, dans les gares de chemins de fer et chez tous les marchands de journaux.
- Les Etats-Unis d'Europe, journal de la Ligue Internationale de la Paix et de la Liberté, paraissant chaque samedi à G-enève. Directeur, Ch. Lemonnier. Indépendant de tout gouvernement et de tout parti, ce journal a pour maxime que la politique ne doit être que l’application do la morale. Il travaille à préparer le désarmement par l’établissement progressif d’une juridiction internationale. Il préconise l’Arbitrage et la Neutralisation. Il rend compte des travaux des principales Société delà paix. Utile surtout aux personnes qui ont peu de temps pour la lecture des journaux, il donne toutes les semaines le Buîletin critique des grands faits politiques et sociaux. La Paix par la Liberté pour la Justice, tel est son idéal, tel est son but. Abonnements : 8 fr. pour la Suisse ; 10 fr. 60 pour tous les pays de l’Union postale. Mandat international à l’ordre de Mme Marie Gœgg, à Genève, 1, quai des Bergues ; à Paris, Fischbacher, 33, rue de Seine.
- -—--——-—
- ETAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- NAISSANCE :
- De Eugène Carlier, fils de Carlier Ernest et Cochet Philomène, 13 octobre.
- DÉCÈS s
- De Marguerite Bléron, âgée de 5 mois 1/2, 16 octobre.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- «Qoaoonoan———--- -
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33
- p.672 - vue 672/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. n° 268. numéro hebdomadaire 20 e. Dimanche 28 Octobre 1883
- T E1 MiffATS
- AjJEf MmmmÊ MF
- MUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- «ATva»
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l'envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10fr.»» Six mois ... 6 »» Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr. »» Autres pays Un an. . . . 13fr.60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- 5,r.NeuTe-des-petits-Champa Postale des Deux-Pavillons
- S’adresser & M. LETMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- A Messieurs les membres de la Commission du Budget. — La répartition de la richesse. — L'industrie française. — La Campagne contre les impôts indirects. — La Vie, le temps et les travaux de Robert Owen. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — La Société d'éducation et d?enseignement en faveur de l'arbitrage international. — Les investigateurs contemporains. — Les écoles du Familistère. — La Sagesse antique.
- A MH. les Membres de la Commission dn Budget.
- L’élaboration du budget pour l’année 1884 a donné lieu à un travail laborieux qui sera à recommencer tous les ans, tant que le gouvernement ne cherchera pas ailleurs que dans des palliatifs passagers les moyens d’équilibrer les dépenses de l’Etat, lesquelles tendent de plus en plus à augmenter alors que les recettes, au contraire, diminuent à vue d’œil.
- L'évaluation des recettes ayant été trop majorée, il faut réduire cette fois les dépenses de 78.908.550 fr. En outre, il y a à trouver une somme de 5.210.178 francs formant une augmentation de dépenses inévitables, portant sur le traitement et la pension de retraite des magistrats, les invalides de la marine, la légion d’honneur, le commerce et l’intérieur.
- Soit un déficit de 84.118.728 francs.
- M. le ministre des finances, d’accord avec ses collègues du cabinet, propose de combler ce déficit par
- la réduction d’une somme équivalente sur le chiffre total des dépenses qu’il avait primitivement fixé.
- Les divers ministères subiront les réductions suivantes :
- Travaux publics. . . . 11.532.500 fr.
- Guerre 8.231.450
- Marine e 6.735.360
- Postes et télégraphes . » 2.030.613
- Agriculture . . . . . 1.212.910
- Commerce • 1.153.950
- Finances 979.730
- Colonies • 765.545
- Total : 32.642.058 fr.
- La modification dans le fonc-
- tionnement de la caisse des re-
- traites de la vieillesse donnera
- une économie de ... . . 15.623.878 fr.
- La conversion . . . . 32.932.209
- Les produits des chemins
- de fer de l’Etat • 2.135.639
- Total général * 84.333.874 fr.
- Finalement le projet de budget nouveau pour l’année 1884 se présente ainsi :
- Recettes.............. 3.024.842.342 fr.
- Dépenses . . . . . 3.024.366.781
- Excédent: 475.561 fr.
- Il résulte des chiffres qui précèdent, que le gouvernement a été contraint de recourir à des mesures extraordinaires pour mettre en équilibre les recettes et les dépenses. Mais les économies qu'il propose ne sont pas des mesures propres à asseoir cet équilibre sur des ressources normales, et, en admettant que le budget de l'année suivante se présente dans
- p.673 - vue 673/832
-
-
-
- 674
- LE DEVOIR
- les mêmes conditions que celui de 1884, il y aura fort à faire dans un an pour arriver à la balance.
- Plus nous irons, et moins la situation, à ce point de vue, sera favorable. Le déficit augmentera forcément, étant donné que les dépenses de l’Etat sont appelées à s’accroître avec les besoins qui se manifestent toujours plus impérieux et plus nombreux dans notre société.
- Le système des réductions a des bornes au-delà desqnèiles il n’est pas permis d’aller sans déterminer un temps d’arrêt dans la marche des affaires.
- Comment songer à diminuer le budget de la guerre —- à moins de remplacer l’armée permanente par la nation armée — au moment où l’Allemagne et tous les autres Etats augmentent leur armement, au moment où la République peut être appelée à faire face à une èpajUtion européenne ?
- Il ne fàut pas songer davantage à réduire le budget de.l’instruction publique. Déjà l’application de ia loi sur l’instruction obligatoire souffre des difficultés, par suite de l’impossibilité où Ton se trouve de construire toutes les maisons d’école nécessaires et de payer les maîtres en assez grand nombre pour pourvoir aux besoins des enfants. C’est plutôt une augmentation considérable que demande le budget de l’instruction publique.
- La crise que le travail traverse depuis plusieurs années ne permet, pas non plus de réduire le budget des travaux publics. Là aussi, c’est une augmentation sérieuse et continue qui est nécessaire. En réduisant le budget des travaux, l’on est entré dans une voie qui peut, aboutir à un redoublement de misère. Les chemins de fer, les canaux, les routes deviennent de plus en plus nécessaires, et ce serait folie que de vouloir arrêter la marche ascendante de ces entreprises. L’agriculture qui souffre au delà de tout ce qu’on peut dire, a besoin de voies de communication et de transport, au moins autant que d’argent. Ce n’est qu’en la dotant de tout ce qu’il lui faut sous ce rapport, que l’on arrivera à l’arracher au marasme actuel.
- Ce n’est pas tout. Il faut compter avec les. éventualités de la guerre que nous pouvons être appelés à soutenir pour défendre notre sol. Si une attaque se produit, il faut que le pays soit eh mesure de la repousse^ Qr l’argent est le nerf de la guerre, et l’argent est dan» la poehe des contribuables.
- Eftffni l’insuffisance des garanties accordées aux classes ouvrières constitue un. fait trop anormal pour qu’il puisse durer indéfiniment. Si l’on peut admettre que les gouvernements monarchiques ne fassent rien pour arriver à faire disparaître la misère, vu que leur existence serait impossible sans cette plaie
- sociale — tout gouvernement monarchique ayant besoin de la division de la société en deux catégories distinctes : les riches et les pauvres, ceux qui ont du superflu et ceux qui manquent de pain; — si, donc, certains gouvernements ont intérêt à maintenir ce vieil et monstrueux état de choses, il n'en est pas de même d’un gouvernement démocratique, du gouvernement républicain, qui a sa principale raison d’être dans son aptitude spéciale à améliorer le sort du plus grand nombre, étant lui-même l’expression de la volonté de tous.
- Les réformes purement politiques ne sauraient satisfaire les légitimes aspirations du peuple. Il faut aussi des réformes économiques, des réformes sociales qui soient de nature à remettre la société en équilibre.
- Or, comment parer à tous ces besoins ? Comment réaliser les réformes nécessaires, avec les ressources notoirement insuffisantes dont on dispose à cette heure ? Où trouver les ressources nouvelles qu’il va falloir se procurer sotis peine de rétrograder à grands pas ?
- Est-ce dans une nouvelle augmentation des impôts directs et indirects? Est-ce dans un nouvel emprunt?
- Les impôts directs sont déjà trop lourds pour que l’on puisse songer à les élever encore. L’agriculture demande des dégrèvements et ne pourrait pas supporter des charges nouvelles. D’ailleurs personne ne veut une augmentation de cet impôt, que l’on trouve avec raison, actuellement trop onéreux.
- Une nouvelle augmentation des impôts indirects est plus impossible encore. Cette mesure serait impolitîque et impopulaire autant qu’inique. C’est le travailleur, c’est-à-dire celui qui a le moins de ressources et qui est le plus mal partagé, qui supporte surtout ce genre d’impôt. Une grande partie du produit de son travail passe dans les caisses de l’administration des contributions indirectes. Les objets de consommation et les objets de première nécessité sont frappés de taxes excessives qui drainent le modique salaire des travailleurs, pendant que le superflu des riches n’est pas même atteint.
- Un gouvernement qui établirait de nouveaux impôts directs ou qui augmenterait ceux déjà existants s’aliénerait Tîmmense majorité de la nation et commettrait une iniquité qu’il paierait rapidement de sa chute.
- Reste un nouvel emprunt national. Seulement, c’est là un expédient appelé tout au plus à nuire au crédit public et dont les contribuables auraient, en fin de compte, à faire les frais. Emprunter d’ailleurs, n’est pas une solution.
- Les palliatifs proposés par le ministère et les coin-
- p.674 - vue 674/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 675
- binaisons que l’on pourra proposer ultérieurement seront donc toujours inefficaces et insuffisants pour faire face aux exigences toujours croissantes du budget des dépenses. Il faut recourir à un moyen plus logique, plus pratique et surtout plus équitable et plus décisif.
- Ce moyen, c’est le droit d’hérédité de l'Etat sur les successions, car seul il peut assurer pour l’avenir l’équilibre du budget et la réalisation des réformes nécessaires. Et par l’hérédité de l’Etat, nous n’entendons nullement faire rentrer dans le domaine commun le montant de toutes les successions qui peuvent s’ouvrir ,* nous entendons limiter ce droit aux fortu-nés qui n'auraient d'héritiers ni directs ni testamentaires. C’est une modification à la loi qui régit les successions ; mais le droit de propriété n’en subirait aucune atteinte et le détenteur d'une fortune quelle qu’elle soit pourrait toujours en disposer comme sous l’empire de la législation actuelle.
- Les ressources énormes, que l’établissement de ce droit de l’hérédité de l’Etat procurerait permettaient de procéder sans retard à la réforme des impôts :
- I« En déchargeant les populations des impôts de consommation, à mesure que les revenus publics s’accroîtraient.
- 2° En réformant ensuite tous les impôts qui pèsent sur la production ;
- 3° En exonérant enfin la propriété elle-même des impôts qui lui sont directement appliqués.
- En supprimant les impôts de consommation, on augmenterait considérablement le bien-être des classes ouvrières, qui versent vingt à trente pour cent de leurs ressources à l’Etat, sous la forme de contributions indirectes.
- Par la réforme des impôts sur la production, l’industrie et le commerce prendraient un développement qui nous permettrait de lutter avec avantage contre la concurrence étrangère.
- Et en exonérant la propriété des impôts qui la frappent directement, l’on opérerait une transformation avantageuse pour tous.
- Les avantages de l'établissement de l’hérédité de l’Etat seraient donc incalculables. Il procurerait toutes les ressources nécessaires à la réalisation des réformes attendues ; il assurerait à jamais l’équilibre budgétaire ; il procurerait aux travailleurs de toutes les professions le bien-être auquel ils aspirent; il mettrait, enfin, dans les mains du gouvernement toutes les ressources exigées par les budgets de l’enseignement et des travaux publics : la loi sur l’instruction obligatoire pourrait être appliquée dans son esprit et sa teneur, et les grands travaux publics
- reconnus nécessaires, mais ajournés faute d’argent, pourraient être repris et menés à bonne fin.
- Sans vouloir entrer dans des détails que ne comporte pas l’objet de la présente démarche auprès de MM. les membres de la Commission du budget, nous rappellerons, que, dans un appel adressé à MM. ies députés, il y a trois mois, le directeur du Devoir, préconisant le système de l'hérédité de l'Etat, a établi que la ressource annuelle que l’application de ce système procurerait serait de S à 3 milliards, suivant la rigueur de son application. C’est-â-dire qu’au moyen de cette unique ressource, l’on n’aurait plus à appréhender de déficit budgétaire et que la France se trouverait bientôt jouir d’une prospérité inconnue dans aucun autre pays.
- Nous venons en conséquence, MM. les membres de la Commission du budget, appeler votre attention sur un projet de réforme fiscale, qui est seul capable de nous sortir des difficultés présentes et de nous garantir la sécurité pour l’avenir.
- A. C.
- -------««ttwœaQQaatniw —-
- LA RÉPARTITION DE LA RICHESSE1;1>
- Participation directe des ouvriers aux bénéfices III
- La participation directe des ouvriers aux bénéfices suppose des conventions et des règles ; autrement, ce n’est qu’un fait laissé à l’arbitraire de ceux qui ont le monopole des bénéfices ; elle n’offre aucune garantie à l’ouvrier puisqu’elle ne lui donne aucun droit.
- La question agitée en faveur du travail est basée sur ce principe : chaque faculté productive doit jouir des bénéfices dus à son action dans la proportion du concours ou des services qu’elle apporte à la pro -duction.
- Le principe de la participation tend à ce que cha-! cun reçoive suivant ses œuvres, suivant la valeur et ] l’importance de son travail ; il est la négation de la | spéculation sur le travail d’autrui.
- | Cela suppose l’association du travail et du capital; ij cela suppose des statuts et des règles précises déterminant le droit des parties associées, le droit des travailleurs et capitalistes, au partage des bénéfices. Malheureusement l’idée d’association n'a pas encore pénétré assez avant dans la pensée publique pour qu’une telle forme d’association soit comprise. Le travailleur n’a encore reçu la qualité d’associé et ne
- fl) Lire le Devoir des 30 septembre et 7 octobre 1883*
- p.675 - vue 675/832
-
-
-
- 676
- LB DEVOIR
- jouit des droits que cette qualité confère quo dans la société du Familistère. Les sociétés dites ouvrières, elles-mêmes, n’ont compris de l’association, que les règles attribuant tout au capital ; elles ne sont pas autre chose que des sociétés financières dont le ca-pital actions peut avoir été fait par des ouvriers, mais où c’est toujours le capital qui exploite le travail à son profit. Qu’il y ait cent, qu’il y ait mille actionnaires dans une société ouvrière ainsi fondée, les ouvriers actionnaires s’attribuent le bénéfice mais l’ouvrier simple travailleur, quels que soient son mérite, son activité, son dévouement, ne reçoit que son simple salaire : Ce ne sont pas les services rendus dans l’assoeiation qui déterminent la répartition, c’est l’importance du capital que l’ouvrier y possède. Si l’on suppose pour un instant qu’un banquier se mette en mesure d'acheter toutes les actions des ouvriers, du jour au lendemain, la prétendue association ouvrière comptera tous ses bénéfices à celui qui aura acheté toutes les actions.
- Je signalai un jour à une association ouvrière l’écueil d’une telle situation et lui démontrai qu’elle donnerait un bon exemple si, après les intérêts du capital payés, elle appelait tous les travailleurs occupés chez elle à prendre part aux bénéfices, en raison de l’importance de leurs salaires et de l’intérêt de leurs actions. J’ajoutai que l’association des travailleurs ne deviendrait une réalité que le jour où le travail lui-même participerait aux bénéfices dans la proportion des services qu’il donne à la production. Enfin je proposai aux gérants de cette association de faire tout le capital dont la société avait besoin pour servir à l’extension de ses propres affaires, et cela aux conditions les plus avantageuses, si l’association consentait à admettre le salaire à participer aux bénéfices. Mon offre ne fut pas acceptée et l’association préféra emprunter sur obligations privilégiées.
- On peut voir combien par ce fait les travailleurs eux-mêmes ont encore besoin d’étudier ces questions,pour bien comprendre les droits et les intérêts du travail, et pour élever celui-ci au rang qui lui appartient.
- C’est chose même difficile à comprendre qu’à Paris où les questions ouvrières se débattent avec tant d’acuité, où les avocats des ouvriers déblatèrent si haut contre le capital, ces mêmes avocats soient si impuissants à montrer sous quelle forme le travail devrait s’exercer pour n’être plus exploité. Il est étonnant qu’on n’ait pas encore su fonder des sociétés ouvrièresdans lesquelles les travailleurs soient participants à titre même de travailleurs et proportionnellement à l’œuvre qu’ils accomplisssent, au
- lieu de se constituer en simples capitalistes réservant tous les bénéfices aux maigres capitaux placés dans les sociétés.
- Ouvriers, vous qui avez tant de raisons de vous plaindre de l’exploitation exercée sur vous par le capital, sortez donc de l’ornière; cessez de vous faire exploiteurs de vous-mêmes et de vos semblables; songez à associer votre travail au même titre que vos économies, c’est-à-dire en proportion de la valeur, des services mêmes du travail dans l’association. Demandez des actes à ceux qui se posent en docteurs du mouvement ouvrier; faites enfin que parmi vous quelques hommes sincères se mettent à l’étude de l’association du travail et du capital.
- N’établissez pas de ces associations bâtardes dans lesquelles les droits du travail sont aussi méconnus que dans celles fondées par l’aristocratie de la finance. Vous avez conçu cet espoir que l’association est une puissance à l’aide de laquelle s’opéreront la régénération de la Société et la rédemption du travail, et cela est vrai, mais à la condition de faire autre chose que ce qui a été pratiqué jusqu’ici, à la condition de ne plus associer seulement les capitaux entre eux pour exploiter le travail et les travailleurs, mais d’associer le travail et le capital et de faire participer chacun d’eux aux bénéfices suivant l’estimation de leurs services et de leurs concours.
- Or, cette estimation des services et des concours est faite par les loyers, intérêts et salaires payés et consentis dans l’association. Que le capitaliste participe aux bénéfices en proportion des intérêts qu’il a reçus, et l’ouvrier en proportion des salaires qu’il a touchés, l’association ne sera plus une exploitation du travail par le capital puisque l’ouvrier recevra le dividende qu’il aura concouru à produire et le capitaliste celui que l’usage de son capital aura aidé à créer.
- Fondez des Sociétés sur ces bases. Au lieu de crier contre le capital et les capitalistes, faites appel à leur concours ; payez-leur les intérêts convenus et le dividende auxquels ils auront droit pour les services qu’ils vous auront rendus ; mais soyez assez sages pour capitaliser les dividendes ou économies que vous ferez ainsi. Ne demandez pas plus aux Sociétés que vous fonderez sous ce mode que vous n’êtes en droit aujourd’hui de demander à vos patrons. Contentez-vous du salaire ; ne réclamez le montant des bénéfices qu’en titres de la Société. Vos économies serviront à rembourser les capitaux de fondation où à accroître le capital social indéfiniment, pour l’employer à des fondations dont vous ! comprendrez au fur et à mesure la nécessité, pour
- p.676 - vue 676/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 677
- le développement de votre prospérité et surtout pour l’affranchissement complet du travail.
- Pour entrer dans une telle voie ce qu’il vous faut ce sont des hommes d’intelligence et de cœur, des hommes honnêtes surtout, connus par leurs actes et dont vous saurez largement rémunérer les services. Les associations ouvrières sont trop portées à ne pas suffisamment rétribuer les capacités ; elles méconnaissent trop souvent ce que peut l’intelligence de quelques hommes pour la réussite d’une entreprise ; elles oublient ce principe de justice : « A chacun selon ses œuvres », et souvent la ruine en est la conséquence.
- Le moment n’est pas encore venu de faire appel au seul dévouement pour fonder des associations ouvrières ; le travail est le moyen honnête de gagner sa vie ; il est le moyen honnête d’élever sa famille ; il est même le seul moyen honnête de faire fortune ; il est nécessaire que les ouvriers le comprennent et sachent rétribuer chacun pour ce qu’il vaut et surtout les hommes capables de bien diriger leurs affaires.
- Malheüreusement, il y a ceci de vrai que les hâbleurs se font prendre souvent pour les plus capables et que l’homme d’un réel mérite est ainsi effacé par un intriguant habile en paroles, mais ne sachant que tout compromettre lorsqu’il s’agit d’agir. Le choix de la capacité doit donc s’appuyer sur les ac tes, sur les faits, sur les preuves certaines et non sur la vantardise et l’ambition.
- Certains groupes ouvriers ont été jusqu’à préconiser l’égalité des salaires.
- Au lieu de distinguer le mérite et la capacité, ils ont été jusqu’à prétendre ne faire aucune distinction entre le directeur habile et le manœuvre ignorant. Ces théoriciens mai avisés ne constitueront jamais une association sérieuse. Car cette égalité est contraire à la nature humaine ; le dévouement et la vertu qu’il faudrait pour la pratiquer seront toujours une exception très-rare parmi nous. Ce n’est pas en consultant des exceptions qu’on peut arriver à trouver les moyens d’une réforme générale du travail dans l’industrie.
- Le véritable problème social n’est pas, du reste, de faire descendre tous les hommes au niveau de la pauvreté. Il consiste,au contraire,à savoir appliquer la science de l’économie sociale de manière à les élever tous au bien-être et à l’aisance par la richesse.
- (A suivre).
- .. " —
- L’INDUSTRIE FRANÇAISE
- L’on s’occupe enfin depuis un certain temps des moyens à employer pour relever l’industrie française à l’étranger. Dans un de ses derniers numéros, le Petit Journal a consacré un article justement élo-gieux à noire consul général français à Amsterdam, dont les capacités ont pu être constatées à maintes reprises, et notamment dans un discours qui a été reproduit dans les journaux. Cette conduite du plus important des organes de la petite presse, a valu à notre confrère une communication qui met à jour l’une des causes de notre faiblesse en ce qui concerne nos rapports commerciaux avec l’étranger.
- « Un de nos amis, qui fait le commerce d’exportation, dit le correspondant du Petit Journal, avait fait savoir, dans ses relations qu’il avait besoin d’un employé pour sa maison.
- Une demi-douzaine de jeunes gens ont été aussitôt présentés ; ils étaient accompagnés de toutes les garanties de moralité désirables, et, très bonne note, ils étaient tous bacheliers ès lettres ou ès sciences. Mais, interrogés sur le point essentiel de leurs connaissances des langues étrangères, tous ont déclaré qu’ils n'en parlaient aucune, et qu’ils se sentaient incapables de tenir convenablement une correspondance soit en allemand, soit en anglais.
- Les services de ces braves jeunes gens n’ont pu être acceptés et, à l’immense regret de l’industriel auquel je fais allusion, il a dù faire entrer dans sa maison un jeune homme de nationalité étrangère, sachant écrire et parler plusieurs langues.
- À qui donc la faute, si les étrangers nous envahissent et si, en France, nos jeunes gens n’ont ni le goût ni même l’idée des voyages hors de nos frontières ? A qui remonte la responsabilité de cette ignorance coupable, après tous nos déboires ?
- Tout le monde connaissait l’origine de ce mal et l’avait indiquée. Aussi les programmes d’enseignement secondaire confectionnés après nos désastres insistaient-ils sur l’enseignement des langues vivantes. Ce programme est censé s’exécuter depuis dix ans. Où en sont les résultats?... »
- Ainsi, ce n’est pas seulement à l’étranger que nous sommes mal outillés pour faire nos affaires, mais jusque sur nos propres marchés, jusque dans une ville comme Paris. Et cela, parce que nous ne sortons pas de la routine. La connaissance des langues étrangères si indispensable au temps où nous vivons est délaissée ou négligée au profit du grec et du latin, dont on n’a que faire, ou qui, dans tous les cas, ne sont d’aucune utilité pour le commerce et l’industrie.
- Malheureusement le fait signalé par le correspondant du Petit Journal n’est pas un fait exceptionnel; il est plutôt général et s’étend jusque dans nos consulats, dont le personnel est en grande partie recruté d’une façon déplorable.
- Il y a là matière à réflexion et à réflexion souverainement triste. Notre infériorité vis-à-vis de la plupart des grandes nations doit sans contredit, être attribuée en grande partie, à notre ignorance de la langue et des affaires de nos voisins. Aussi estimons-nous que le gouvernement français devrait accorder une attention toute particulière à cette situation et s’appliquer à y remédier. Le programme de notre enseignement, dans la pratique surtout, laisse toujours à désirer ; les intelligences ne sont pas suffisamment dirigées vers les connaissances pratiques.
- p.677 - vue 677/832
-
-
-
- 678
- LE DEVOIR
- Il peut être agréable, sans doute, de savoir lire dans le texte Plutarque on Cicéron, mais il serait beaucoup plus utile de comprendre et d'écrire couramment l’allemand et l’anglais.
- C’est donc vers la vulgarisation de la connaissance des longues vivantes que devraient tendre aujourd’hui les efforts du gouvernement, lequel, il faut bien le reconnaître, n’est pas le seul coupable dans cette circonstance. Les parents ont aussi leur part de responsabilité, Obéissant à l’usage, sacrifiant à la routine, ils se font une obligation de laisser bourrer leurs enfants de grec et de latin, et jettent ainsi dans la société une nuée de parasites incapables de gagner leur vie ou d’être de la moindre utilité à leurs semblables.
- Comment s’étonner, dès lors, que l’on soit embarrassé pour recruter le personnel indispensable à nos consulats et aux maisons qui font avec l’étranger un commerce de quelque importance ? Ou et quand nos jeunes gens auraient-ils appris ce qui est nécessaire pour faire de bons consuls ou simplement de bons employés de commerce, pouvant se charger de la correspondance avec l’étranger ?
- Un appel au bon sens devrait suffire pour décider le gouvernement, d’abord, et les parents ensuite, à faire ce que font depuis longtemps les Anglais, les Allemands, les Russes, les Suisses et même les Italiens. Dans tous ces pays, l’étude des langues vivantes occupe l’un des premiers rangs dans le programme de l'enseignement. Seuls nous nous obstinons à faire des bacheliers dont la nullité le dispute la plupart du temps à la prétention.
- Il est temps de réagir; il est temps que l’oncherche à former des hommes aux connaissances positives et pratiques, capables d’occuper dignement les postes de consuls et tous les emplois qui demandent un certain bagage de connaissances utiles et immédiatement utilisables. L'avenir commercial de la France est indissolublement lié à l’existence d’un personnel spécial, apte à rendre les services que l’on a été contraint jusqu’à présent de demander aux étrangers.
- La campagne contre les impôts indirects
- La campagne contre les impôts indirects, que le Devoir a menée avec énergie depuis plusieurs années, se poursuit en France. Un honorable citoyen de Limoges, M. Peaugar vient de publier sur cette question un opuscule des plus éloquents, Eloquence des chiffres que les défenseurs des impôts indirets ne peuvent pas réfuter !
- M. Peaugerprend pour exemple la ville qu'il habite. Limoges compte 63,000 habitants, sur lesquels, comme dans tous les centres de population, 75 0/0 environ vivent du travail des autres : c’est-à-dire les enfants qui ne travaillent pas encore, les vieillards et les infirmes qui ne travaillent plus et les femmes exclusivement occupées aux travaux du ménage. Il reste, par conséquent, le quart de la population, soit 15,750 habitants pour supporter les charges fiscales, qui s’élèvent à 1,234,000 francs rien que pour les contributions indirectes, dette somme répartie entre 15,750 individus, met à la charge de chacun d’eux 234 francs par an ou près de 80 centimes par jour.
- A Paris, c’est bien autre chose* D’après les calculs de M* Peauger* chaque chef de famille parisien verse * frt B9 cent. par jour k radminlstratioD des contri-
- butions indirectes, c’est-à-dire que l’ouvrier qui gagne 5 francs par jour, voit son salaire réduit de 2.50 en chiffre rond.
- Mais, il y a quelque chose de plus exorbitant encore que le taux de cette contribution ; c’est la manière arbitraire dont elle pèse sur le producteur, Car il est à noter que le rentier et le millionnaire ne sont pas frappés dans les mêmes proportions que l’ouvrier, Ces 2 fr 50 représentent, en effet, pour l’ouvrier qui gagne 5 francs, 50 0/0 de ses ressources, j tandis qu’ils ne représentent que 33 0/0 pour celui I qui gagne 7.50 et 17 0/0 seulement pour celui qui i gagne 15 francs par jour, pour descendre à 100/0 pour | celui qui gagne ou possède 25' francs de revenu par | jour, et ainsi de suite.-
- « Si bien, dit avec raison M. Peauger, que, tandis que cet impôt prend aux plus pauvres le quart, le tiers ou la moitié du strict nécessaire, il ne prend aux plus riches que le dixième, le vingtième ou même le quarantième de leur superflu. »
- Il semble que la simple dénonciation de pareils faits devrait suffire pour les faire cesser immédiatement. Par malheur, l’opinion publique ne leur prête pas une attention suffisante. C’est à peine si, lorsqu’un spécialiste ou un philanthrope les signale, on daigne lea engistrer. La presse, qui pourrait faire une si utile propagande, reste en général muette a leur égard et préfère s’occuper des mille intrigues politiques qui se produisent au jour le jour. De telle sorte que le silence se fait peu à peu autour des questions les plus importantes et les incidents les plus graves.
- Quoiqu’il en soit, les hommes de conviction ne doivent pas ralentir leur zèle, La goutte d’eau qui tombe sans discontinuer sur le roc, finit par y marquer sa trace. Il en sera de même certainement du cri d’alarme poussé par les véritables amis du progrès ; ce cri trouvera de l’écho tôt ou tard.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen (1)
- Résumé traduit des documents de M. Lloyd Jones.
- XVIII
- A son départ de New Lanark, Robert Owen était âgé de 57 ans. Nous avons dit que parmi les associés de New Lanark se trouvaient Jérémy Bentham, le grand jurisconsulte anglais. Certes Jérémy Bentham ne pouvait être influencé en rien par les idées étroites au nom desquelles tant de difficultés étaient crées à Robert Owen ; mais Bentham était de son côté trop absorbé par ses propres travaux pour pouvoir rien faire en faveur du réformateur.
- Les associés de Robert Owen vivant loin de New Lanark considéraient l’établissement, malgré sa prospérité industrielle, comme exposé par les procédés du novateur à des risques qu’ils ne voulaient pas courir. Néanmoins ce ne fut pas sans
- (1) Lira la Devoir depuis le du B juillet 1883.
- p.678 - vue 678/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 679
- inquiétude sur le remplaçant qu’ils se séparèrent du réformateur.
- Faire bien instruire la jeunesse n’était pas le seul désir de Robert Owen. Il était aussi fermement résolu à poursuivre la modification du système industriel par lequel la santé, la moralité et le bonheur du peuple étaient détruits, et qui entraînait moralement la nation vers la ruine. Il est extrêmement difficile à un manufacturier, ou même à quelques uns, de donner un exemple d’amélioration du sort des travailleurs, au milieu du grand nombre des autres chefs d’industrie indifférents à la question. Des conditions économiques égales dans la productions ont indispensables pour soutenir la concurrence sur les marchés. Il est donc dangereux pour la minorité d’encourir des frais dont la majorité repousse la charge.
- Owen, parfaitement au courant de ces choses, assurait d’abord la prospérité industrielle des établissements dont il avait charge et c’est après avoir donné aux capitalistes les dividendes les plus satisfaisants qu’il usait d’une portion du superflu pour améliorer la condition de ceux qui, par leur labeur, leur honnêteté, leur vigilance, créeraient ces dividendes,
- Hélas ! il faut le reconnaître, les bénéfices mêmes recueillis sous l’habile direction d’Owen éveillait dans l’esprit de ses associés la volonté d’accaparer la totalité de ces bénéfices, et de ne point en diminuer le taux par des dépenses inconnues dans les autres établissements industriels.
- Quoi qu’il en soit des multiples causes d’embarras rencontrées par Robert Owen, il était résolu à poursuivre sans cesse l’éducation de la jeunesse et l’amélioration du sort des classes laborieuses, Le premier acte public de lui dont nous ayons trace fut un discours prononcé devant le Comité de direction de l’industrie cotonnière à Glasgow, en 1803. Robert Owen avait à cette époque 32 ans.
- Il établit dans ce discours qu’en 1802 l’industrie cotonnière a occupé en Grande-Bretagne environ 800,000 individus et leur a compté en salaires 13,000,000 Livres sterling, (325,000,000 de francs.)
- Il montre l’influence de cette industrie sur les affaires en général et sur les finances de la nation ; il fait ressortir que l'industrie cotonnière est devenue la source vive de la richesse du pays et signale, avec une précision dont les événements devaient confirmer l’exactitude, les inconvénients économiques des impôts mis sur le coton et les avantages du libre-échange.
- Ce discours frappa tellement le comité qu’il en ordonna l’impression et le fit répandre partout.
- Néanmoins, la question ne fut point résolue, à cette époque, dans le sens demandé par Robert Owen. Celui-ci se confina à expérimenter les mesures propres à améliorer le sort du peuple et à déterminer celles dont il put préconiser l’adoption comme législation nouvelle du travail,
- De 1803 à 1815 le système industriel continua à se développer et à absorber, corps et âme, la population anglaise. Tout sentiment familial disparaissait chez la masse des travailleurs de fabrique.
- L’appât du salaire livrait les enfants à une igno** minieuse exploitation- Les pères et mères trafiquaient littéralement de la santé, de la moralité, de la vie de leur progéniture. Partout où prévalait le système des fabriques, les antiques vertus qui avaient distingué la famille anglaise sombraient rapidement, et à leur place s’installaient l’ègoïsme individuel, l’abâtardissement de la race, l’abandon irréfléchi à tous les vices connus.
- XIX
- Les réformes effectuées à New Latlark par Robert Owen furent continuellement tenues par lui sous les yeux du public. Il était anxieux de voir ses collègues manufacturiers faire concorder leurs intérêts avec le bien-être des travailleurs. <» J’ai visité » écrivait-il, « la plupart des fabriques du nord du sud du pays pour me former un jugeîüent exact de la condition dés enfants et des ouvriers employés dans les manufactures de coton. J’ai vu l’importance dës mécaniques usitées dans ces établissements et je me suis convaincu, par les faits,de la détérioration physique, intellectuelle et morale des enfants et des Ouvriers, nouveaux esclaves de ces gigantesques pouvoirs. * Dans les premiers mois do 1815, Robert OWen provoqua à Glasgow une réunion publique dans le but « d’examiner les moyens d’obtenir dû gouvernement la suppression des droits considérables prélevés sur le coton,et d’étudier les mesures il prehdre pour l'amélioration du sert des enfants et des ouvriers reliés à l’industrie texiile: »
- Cette assemblée, présidée par Lord Provost; coter prenait les principaux manufacturiers du district;
- La proposition concernant l’abrogation des droits, sur le coton fut reçue avec enthousiasme ; ffiais celle concernant rariiélieration du sort des eldssés laborieuses ne trouva pas Une voix pour seconder Robert Owen.
- Devant cette impossibilité de faire sortir les ma-Uiifdetürjera do leur impassible égeïshle; OWen se
- p.679 - vue 679/832
-
-
-
- 680
- LE DEVOIR
- discours qu’il avait prononcé au lord Provost de Glasgow, en sa qualité de Président, à chacun des membres du gouvernement, à chacun des membres de la Chambre des Pairs et de la Chambre des Communes, et enfin il publia ce même discours dans les journaux de la Grande-Bretagne.
- Citons quelques extraits de ce document : “ Jusqu’ici en raison des difficultés politiques qui ont absorbé chaque nation dans la constitution de son existence propre, nous n’avons pas eu de compétiteurs sérieux pour l’industrie cotonnière. Aujourd’hui la paix règne en Europe et elle sera bientôt, je l’espère, un fait établi entre l’empire britanique et l’Amérique.
- « Il faut donc nous préparer à faire face à une rivalité nouvelle : la rivalité des arts et manufactures. La richesse et la puissance créées ici par l’industrie cotonnière sont assez évidentes pour être pleinement appréciées de tous les Etats d’Europe ; et nous pouvons être certains que, pour se procurer ces mêmes avantages, tous les gouvernements seront disposés à venir en aide à leurs sujets. »
- Robert Owen passe ensuite aux funestes conséquences qui sont dérivées pour le peuple du sytème industriel en vigueur.
- « Mais ces résultats lamentables, dit-il, on ne les connaît que par l’expérience, et alors il est trop tard pour revenir sur ses pas. Voudrions-nous aujourd’hui le faire que nous ne le pourrions pas. Le commerce du coton nous est indispensable pour nourrir notre population augmentée, pour payer les intérêts de notre dette nationale, pour couvrir les dépenses de nos flottes et de nos armées. Notre existence, enfin, comme nation, dépend de cette industrie même qui, menée comme elle l’est, détruit la santé, la moralité, le bien-être et la vie sociale de tous ceux qui y participent en qualité de travailleurs.
- « Y a-t il un remède à ces maux ? Oh ! parmi vous, les uns n’ont jamais réfléchi à ce sujet ; les autres, pourvu qu’ils soient eux-mêmes en situation confortable, refusent de s’arrêter aux souffrances de leur entourage. Aces derniers je n’ai rien à dire. Mais je m’adresse à ceux qui voient au-delà de l’heure présente et savent peser les conséquences des choses ; à ceux qui portent intérêt à l’espèce humaine, à ceux qui savent que la richesse n’est pas le bonheur et qu’une grandeur apparente fondée sur la misère d’un peuple n’a ni réalité ni durée.
- « C’est seulement depuis l’introduction de l’industrie cotonnière que l’enfance, avant d’avoir pu acquérir aucune force, aucune instruction, est jetée dans les fabriques, ces réceptacles de squelettes humains,à peu près dépourvus d’intelligence ; l’enfant
- languit quelques années dans ces bagnes, acquérant et propageant les plus funestes habitudes.
- « C’est seulement depuis l’introduction de cette industrie que les ouvriers de tout âge, enfants et adultes,doivent travailler plus de 12 heures par jour sans compter le temps consacré au repas. C’est seulement aussi depuis l’inauguration de ce mortel commerce que le débit de liqueurs est devenu la seule récréation de l’ouvrier, que la pauvreté, la misère et le crime se sont avancés dans la sociétés à formidables pas.
- « Irons-nous donc sans rougir et le front haut demander à nos législateurs des mesures propres à développer une telle industrie, sans proposer aucun correctif des maux qui dérivent du système ? Ce serait demander des arrêts de mort pour nos frères. Si telle pouvait être votre détermination, je ne me joindrais pas à vous. De toutes les forces de mon être, je m’opposerais à l’extension d’une industrie qui rend les travailleurs cent fois plus misérables que les esclaves nègres, bien qu’ils n’en portent pas le nom.
- « Si profondément intéressé que je sois dans les manufactures de coton, si hautement que j’évalue la puissance politique de ma patrie, connaissant comme je les connais les misères qui, partout l’Angleterre, dérivent du système industriel actuel, je n’hésite pas à dire : Périsse l’industrie du coton ! Périsse même notre supériorité politique si celle-ci dépend de celle-là, plutôt que de soutenir l’une et l’autre par le sacrifice des plus précieuses valeurs mêmes de la vie 1 *
- (A suivre).
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- Le Parlement a repris ses travaux mardi dernier. Dans la séance d’ouverture, il a été donné lecture du décret de convocation et l’on s’est occupé de la fixation de l’ordre du jour. .
- Au Sénat, le gouvernement a déposé le projet de loi sur les associations et les textes des conventions arrêtées avec les compagnies de chemin de fer.
- A la Chambre, le ministre de l’intérieur a demandé et obtenu la mise à l’ordre du jour de la séance de jeudi, de la deuxième délibération de la loi sur la réforme municipale. L’ordre du jour de la Chambre a ôté définitivement fixé comme suit : 1° Deuxième délibération de la loi municipale ; 2° discussion de la loi sur les inhumations, loi qui est connexe avec la loi municipale; 3* discussion de la loi sur les sociétés de secours mutuels ; 4° discussion dir projet de loi sur le cumul.
- p.680 - vue 680/832
-
-
-
- LE DEVOIR,
- 681
- Le comité permanent pour l’amnistie a adressé aux membres de la Chambre des Députés la pétition sui-vante :
- Messieurs les députés,
- Nous venons, tant en notre nom qu’au nom de milliers d’électeurs qui en ont exprimé le vœu dans de nombreuses réunions publiques, vous demander l’amnistie de tous les détenus politiques, comme une conséquence logique de la réforme judiciaire que vous avez votée. Après avoir, par centaines, enlevé à leurs sièges des juges que leur origine monarchiques et leurs agissements anti-républicains rendaient incompatibles avec la marche du gouvernement de la République, il serait injuste de détenir plus longtemps des hommes que le caractère de leurs juges a fait considérer universellement comme condamnés avec partialité.
- Sans doute aussi, en présence des intrigues des monarchistes de l’intérieur et de l’extérieur, vous trouverez dans votre patriotisme et dans votre républicanisme un double motif de plus pour amnistier des citoyens qui ont pu envisager autrement que d'autres le relèvement de la France et l’affermissement de la République, mais qui n’en sont pas moins, aux yeux de tous, de bons Français et de sincères républicains.
- Dans l’espérance que vous voudrez bien, messieurs les députés, inaugurer vos travaux par ce grand acte de justice, qui sera en même temps une mesure de haute politique, nous vous prions d’agréer notre salut fraternel et respectueux.
- Paris, 18 octobre 1883.
- (Suivent les signatures.)
- Nous faisons des vœux pour que MM. les Députés prennent cette démarche en sérieuse considération. Sous une République, la justice du pays ne saurait avoir deux poids et deux mesures. Les prétendants qui ont essayé de renverser le gouvernement établi se promènent en toute liberté, pendant que des agitateurs d’une autre nuance sont sous les verrous. L’amnistie serait une mesure sage autant que politique.
- M. Jules Roche, rapporteur du budget de l’instruction publique, a fourni à la commission du budget, d’intéressants renseignements sur le fonctionnement de la caisse des écoles, chargée, comme on sait, de fournir aux communes des subventions ou des avances remboursables pour la construction des maisons d’école.
- La caisse des écoles a reçu depuis sa fondation, en 1878, jusqu’à ce jour, en vertu de trois lois successives, 150 millions pour son fonds de subventions et 190 millions pour son fonds d’emprunt.
- Le fonds de subvention est épuisé, il ne reste que 264 francs disponibles. Sur la somme totale engagée, 82 millions ont été déjà versés et le reste est échelonné jusque fin 1885.
- Sur le fonds d’emprunt, 143 millions sont engagés, dont 115 millions effectivement versés, 43 millions seulement restent disponibles.
- D’autre part, les demandes de subventions affluent ; elles s’élèveront à la fin de 1883 à 70 ou 75 millions. Les demandes d’emprunt atteignent actuellement environ 30 millions.
- L’exécution complète du plan de réorganisation des écoles primaires en France exigera, en dehors des sommes que nous venons d’indiquer, environ 716 millions. Sur cette somme, l’Etat aurait à verser 400 millions et à avancer le restes aux communes. Ces 716 millions sont ainsi répartis : 627,744,000 francs pour les écoles restant à construire, 65,000,000 pour les écoles à mettre en bon état et 24,000,000 pour le mobilier scolaire à acquérir.
- La situation budgétaire de la France étant ce que l’on sait, il faudra bien des années pour arriver à trouver les ressources nécessaires à une dépense aussi considérable, ~~ à moins que, renonçant à son système fiscal, TÉtat ne consente à mettre en pratique le principe de l’hérédité de l'Etat dont le Devoir s’est fait le propagateur.
- Les décrets relatifs au Conseil supérieur des colonies ont été publiés à VOfficiel. Ce conseil, placé sous la présidence du ministre de la marine a pour objet d’aider l’administratioD dans sa tâche d’extension et d’éxploita-tion coloniale. Il est composé des députés et sénateurs des colonies, de quatre représentants élus pour trois ans dans les quatre colonies qui ne sont pas représentées au Parlement, de dix membres nommés, sur la proposition du ministre de la marine, par le président de la République, pour trois ans également.
- L’administration est représentée dans ce conseil par : le président de la section de législation du Conseil d’Etat, le chef d’état-major du ministre de la marine, le directeur de la comptabilité générale de la marine, le président de la Commission de surveillance des banques coloniales, le directeur de l’administration pénitentiaire et le directeur du commerce extérieur au ministère du commerce.
- Enfin les présidents des chambres de commerce de Paris, Bordeaux, Marseille, Le Havre et Nantes ont accès dans le conseil des colonies.
- Cette dernière disposition est des plus heureuses. Nos colonies n’ont guère été jusqu’à ce jour que des stations militaires ; aussi avait-on tiré médiocrement parti des ressources qu’elles peuvent offrir au point de vue commercial. La crise que traverse notre commerce a appelé l’attention de ce côté et, désormais, grâce à la présence, dans le conseil des colonies, des représentants de nos grands centres industriels, nos fabricants, nos commissionnaires et nos armateurs pourront diriger leurs produits dans les colonies françaises, avec la certitude de trouver dans ces possessions lointaines les garanties qui leur avaient fait défaut jusqu'à présent.
- Etant donné que l'on veut faire l’expérience d’un vaste empire colonial, la création du Conseil supérieur des colonies est en tous points logique. Reste à savoir si l’expérience réussira au gré du gouvernement et au point de vue des intérêts généraux du pays.
- *
- * *
- Nous trouvons dans les relevés de l’administration des douanes un document qui résume les variations constatées de 1826 à 1882 dans les prix des principales marchandises.
- On y remarque que, pendant cette période de 57 ans, le prix des objets d’alimentation a subi continuellement une marche ascendante, à l’exception du poisson et du sucre. Le bœuf, qui valait, en 1826, en moyenne 200 fr. par tête, a atteint, en 1882, la moyenne de 460 fr. ; le mouton s'est élevé de 17 fr. à 50 fr. ; le porc, de 30 fr. à 115 fr. ; les œufs, de 0 fr. 80 c. le kilog. à 1 fr. 45 ; le beurre, de 1 fr. 50 c. à 3 fr. 30 c. et le vin de 64 fr. à 107 francs l’hectolitre.
- Par contre, le même document établit qu’une diminution sensible s’est produite, de 1826 à 1882, sur un certain nombre d’articles servant au vêtement. Ainsi les soies moulinées qui valaient en moyenne 70 fr. le kilog. en 1826, ne valent plus que 65 fr. en 1882 ; les soies teintes sont descendues de 95 fr. le kilog. à 36 fr. : les fils de lin, de 5 fr. à 2 fr. 05 c. ; le coton, de 8 fr. à 3 fr. 50 c. ; les fils de laine, de 16 fr. 25 c. à 9 fr. 25 c. ; la toile écrue, de 6 fr. 50 c. à 4 fr. 35 c. ; le mérinos, de 47 fr. à 14 fr. ; le tulle, de 200 fr. à 30 fr. et les châles et mouchoirs, de 26 fr. à 6 fr. 50 c.
- Le prix du blé et autres céréales est resté à peu près le même.
- D’autre part, si les salaires et les traitements ont beaucoup augmenté, l’existence des producteurs ne s’est pas sensiblement améliorée. Dans les villes surtout, le loyer et les droits qui irappent les denrées alimentaires ont rendu cette augmentation des salaires absolument illusoire.
- En somme, les relevés de l’administration des douanes sont un argument décisif en faveur de la diminution et de la suppression progressive des taxes qui frappent indirectement les contribuables. La publication de ces documents démontre ün@ fois de plus la nécessité d’abolir les impôts indirects.
- p.681 - vue 681/832
-
-
-
- 682
- LE DEVOIR
- Cette semaine s’est ouvert à Paris le premier lycée de jeunes filles fondé dans la capitale. D’autres villes ont déjà des établissements identiques et il est certain que sans les difficultés survenues entre le Conseil municipal de Paris et le gouvernement, la ville qui passe à juste titre pour la plus avancée du monde possôderïit à cette heure plusieurs lycées de ce genre.
- Les bases de l’enseignement des jeunes filles ont tou-jour- eu chez nous un caractère de frivolité que les tendances et les besoins de notre société condamnent. La femme ne doit plus être un simple instrument de plaisir ou un être ignorant, plein de préjugés et uniquement occupé aux ehoses secondaires ou inutiles. L’éducation des jeunes filles doit être désormais pratique et positive. C’est vers ce but que tend la création des lycées de l’Etat,
- Le programme des nouveaux lycées diffère tout naturellement des programmes des lycées de jeunes gens. Une foule de raisons s’opposent à ce que le programme d’études soit le môme. Les classes dureront une heure seulement et, trois fois par semaine, les élèves s’exerceront aux travaux d’aiguille, couture et broderie. Ce sera le moyen de préparer aux hommes des compagnes intelligentes et sérieuses, capables de seconder leur efforts et d’élever dans de saines conditions les enfants dont la plupart des mères avaient été jusqu’ici incapables de faire des citoyens dignes d’un pays comme la France.
- Ajoutons que le lycée de jeunes filles de Paris porte le nom de Lycée Fènèlon. Il peut recevoir 200 élèves et est placé sous la direction d’une jeune agrégée, MllePro-vost. Il y aura trois catégories d’élèves :'externes libres, externes surveillées et demi-pensionnaires.
- ♦ *
- La chambre syndicale des industries diverses, de la fédération de l’Union nationale du commerce et de l’industrie, vient de prendre l’initiative d’une agitation relative aux chambres de commerce. Elle a voté une résolution dont voici l’analyse :
- 1° Il y aurait lieu d’étendre les attributions des chambres de commerce ;
- 2* Il y aurait lieu de conférer l’électorat et l’éligibilité à tous les commerçants ayant deux ans au moins d’exercice de leurs professions;
- 3° Il y aurait lieu de diviser le corps électoral par groupes ou collèges, en prenant pour base la classification de l’exposition de 1878, de manière à assurer la représentation de tous les intérêts industriels et à empêcher que certaines professions, les plus nombreuses, s’emparent de la chambre de commerce;
- 4° Il y aurait lieu d’organiser un système de vote proportionnel, afin d’assurer la représentation de toutes les opinions économiques ;
- 5Q II y aurait lieu d’augmenter le nombre des membres de la Chambre de commerce de Paris.
- Le syndicat général de l’UniQD nationale du commerce et de l'industrie va être saisi de cette résolution.
- »
- * ¥
- Le bureau (le statistique commerciale publie le tableau des opérations de conditionnement faites dans les cinq grands centres lainiers du nord delà France pendant le mois 4e septembre (qui est l’un des plus productifs 4e l’année) comparé avec celui de la période correspondante de 18^2.
- Ce tableau présente une amélioration assez sensible on faveur des lajnes peignées, beaucoup moins importante pour les laines filées.
- Les valeurs exprimées sont en kilogrammes :
- LAINE PEIGNÉE LAINE FILÉE
- 1882 1883 1882 1883
- Reims 441,228 671.476 48,773 48.631
- Roubaix 1.24,2.343 1.498.256 151.674 175.629
- Tourcoing 1.124,514 1.196.618 186.887 198.517
- Amiens 139.946 115.841 19.091 25.894
- Fourmies 245.538 176.835 216*016 266.082
- —rwft arniPUîA i h k M*
- TdUttX a,m.H89 0.038.020 622441
- Au moment de la crise budgétaire qui sévit en France, il n’est pas inutile de publier la situation, en 1881, des principaux budgets du monde, avec les charges militaires y ressortissant :
- Budget Dépenses militaires en millions en millions
- France
- Angleterre
- Russie
- Allemagne
- Autricbe-Hongrie
- Etats-Unis
- Italie
- Espagne
- Belgique
- Hollande
- Portugal
- Suède et Norvège
- Grèce
- Suisse
- Danemark
- 3.413 571
- 2.970 387
- 2.570 603
- 2.470 600
- 2.182 305
- 1.380 161
- 4.285 213
- 922 124
- 289 44
- 245 20
- 190 34
- 467 32
- 111 63
- 62 44
- 58 12
- On le voit, la France a le plus lourd budget, - il entre dans ces chiffres une partie du budget extraordinaire, — elle vient en troisième ligne pour lqs dépenses militaires courantes. Le numéro 1 appartient à la Russie et le numéro 2 à l’Allemagne.
- ANGLETERRE
- A mesure que la France s’humilie et se fait petite devant certaines puissances européennes, l’Angleterre devient plus exigeante et plus intraitable. On n’a pas oublié l’incident Shaw, ce missionnaire anglais à Madagascar, arrêté et mis en prison par ordre de Tamiral Pierre, pour avoir encouragé les Howas à la résistance contre la France. Remis en liberté sur un ordre donné par le gouvernement français à la requête de l’Angleterre, M. Shaw est retourné à Londres, où les gallopho-bes d’outre-Manche lui ont fait un accueil enthousiaste. Des banquets et des meetings ont été organisés en son honneur et lui-même a fait des conférences pour raconter son odyssée. Finalement cette agitation a abouti à une demande d’indemnité transmise par le gouvernement anglais à la chancellerie française, lieux qui avaient désavoué l’amiral Pierre, en ordonnant la mise en liberté de M. Shaw, ne pouvaient guère repousser cette demande. Aussi apprenons-nous qu’une somme de 25,000 francs va être comptée à cet ennemi de ia France.
- Celte affaire Shaw rappelle exactement l’affaire Prit-chard qui souleva une tempête d’indignation contre le gouvernement de Louis-Philippe. Pritchard était aussi un missionnaire anglais que l’amiral Dupetit-ThoUars expulsa de Tahiti, en 1843, pour pes intrigues contre notre protectorat sur cette lie. Dupelit-Thouars fut désavoué et rappelé tout comme Ta été l’amiral Pierre, et le gouvernement de Louis-Philippe fit également verser 25,000 fr, au missionnaire Pritchard, à titre d’indemnité.
- Il ept regrettable que les ministres de la République ne se montrent pas plus soucieux de la dignité et des deniers dé la France que les ministres de Lquis Philippe. Le dénouement de l'affaire Shaw indique que nous n’avons pas à un degré suffisant le sentiment de l’honneur et de la fierté, que les Anglais, eux, placent au-dessus de fout.
- ALSACE-LORRAINE
- L’œuvre de germanisation entreprise par Î*L du Pis" mark en Alsace-Lorraine, se heurte à de§ qbstacles que l’homme d’Etat prussien n’avait pojnt préyus. Les journaux des provinces annexées nous apprennent, pn enet, que le recrutement militaire, sur lequel l’on avait beaucoup compté pour détruire les sentiments français dans les jeunes générations* ^effectue difficilement* nbs kem suffi üiM pour lu î \ lf
- nsd as Sâtêm? süttâ rf&cUlp&tfô» rmfrêdiüau a le
- p.682 - vue 682/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 683
- recrutement militaire, L’arrondissement de Saverne n’esl pas le seul à donner l’exemple de l’émigration des jeunes conscrits. Tous les ans, à Metz, à Strasbourg, à Thionville* à Mulhouse, et sur tous les points de l'Al-gace-Lorrame, des faits semblables à celui que nous venons d’indiquer se produisent, Un document, récemment distribué au Reichstag allemand, constate que pour la seule classe de 1876, plus de 6,000 jeunes Alsaciens-Lorrains ont été poursuivis pour le même motif. Les rapports dressés par les préfets des trois districts de Metz, Strasbourg et Colmar, accusent un chiffre total de 27,000 réfractaires sur un contingent de 34,000 jeunes gens. Enfin, les documents officiels constatent qu’en 1876, 80,000 jeunes Alsaciens-Lorrains avaient quitté le pays pour se soustraire à la loi militaire et ce chiffre s’élève actuellement à près de 160,000, Pour peu que cette progression continue, les projets de germanisation auront produits de beaux résultats pour l’Allemagne.
- — Il n’a pas encore été statué par la cour suprême de Leipzig sur le recours formé par M. Antoine, député de Metz, contre son arrestation. Si ce recours est rejeté, M. Antoine demandera à être mis sous caution en liberté provisoire.
- La Badische Landesuitung rapporte qu’une souscription a été ouverte pour réunir les fonds d’un cautionnement et que le résultat a été tel que la somme nécessaire, quelqu’en soit le montant, pourrait être immédiatement déposée,
- ITALIE
- La Secolo consacre à la question de l’émigration, qui prend des proportions inquiétantes en Italie, un article dont nous traduisons les passages suivants ;
- «... L’émigration sur une grande échelle ne peut avoir que deux causes ; ou la persécution politique et religieuse, ou le manque de travail et, conséquemment, des moyens d’existence.
- La persécution politique ou religieuse n’existe pas. Reste donc la raison économique et l’insuffisance des salaires plutôt que le manque de travail.
- Cette insuffisance de salaires a été constatée dans un pombre infini d’enquêtes sans que Ton ait songé à. faire quoi que ce soit pour la prévenir.
- En Italie les salaires, principalement ceux des travailleurs des champs, sont trop médiocres et il y a surabondance de main-d'œuvre, C’est tout l’opposé de ce qui existe en Frappe, où les bras manquent a l’agriculture. De là, l’émigration constante et toujours plus considérable des Italiens en France, — cause de richesse pour ce pays et de misère pour le nôtre.
- Lorsque nos ouvriers ont créé en France une ligne ferrée, creusé un port ou défriché un terrain inculte, ils ont créé un capital qui demeure acquis à la France. Eux-mèmes ont vécu et quelques-uns ont réalisé des économies qui leur permettent de revenir au pays, d’où ils émigrent de nouveau dès que leurs ressources sont épüisées. Si quelques-uns parviennent à faire fortune, ils ne retournent plus en Italie, — fis deviennent français.
- Ce que les Italiens font en France, ils pourraient le faire en Italie : créer des capitaux, enrichir le pays, mais à la condition que les salaires atteignent un taux raisonnable et qu’il soit donné un essor nouveau aux grands travaux publics...
- Où est le remède 4 ce mal de l’émigration ? — Si, depuis 1866, le budget militaire, qui ne nous a rendus pi respectables, ni plus forts, ni plus indépendants, qui hé nous a délivré d’aucun péril, avait été seulement réduit de moitié, et si les deux milliards ainsi engloutis avaient été consacrés à l’agriculture, l’émigration existerait à peine, et le pays serait en voie de prospérité — Voie dont la situation actuelle l’éloigne déplus en plus. »
- ESPAGNE
- Le, nouveau ministère espagnol s'ast tpis courageuse* ment à Tourne* On annonce qu*Ü ss propose d'omeni?
- les réformes suivantes : 1° Adoption du suffrage universel ; 2° Révision de la constitution ; 3° Etablissement de Vhabeas corpus ; 4° Union douanière avec le Portugal ; 6° Traité de commerce avec l’Angleterre. Le cabinet serait enfin décidé à repousser tout'projet d’alliance en Europe et à maintenir de bonnes relations avec la France.
- On ne peut qu’applaudir à ce programme. Toutefois nous serions heureux de constater qu’au lieu de sévir contre la presse, le cabinet Posada de Kerrera lient à honneur de rendre à la liberté les journalistes que le cabinet Sagasta a fait incarcérer à Burgos, quelques instants avant sa chute, pour s’être opposés à une manifestation contre la France.
- A moins de faillir au plus strict de ses devoirs, le nouveau cabinet doit ordonner cette mise en liberté sans plus de retard,
- RUSSIE
- C’est le cas ou jamais de répéter le mot fameux du prince Gortchakoff : la Jtiussie se recueille !— Depuis un certain temps, un calme singulier règne dans les sphères diplomotiques et dans les salons politique de Saint-Pétersbourg, La diversion faite par le parti nihiliste, dont l’action se continue avec ténacité, est à peine remarquée. Il semble que le gouvernement russe médite quelque grand projet. Pourvu, du moins, que ce calme apparent ne soit pas le signe précurseur de l’orage qui menace l’Europe !
- L’attitude de la Russie est, en tout cas, vivement commentée en Allemagne et en Autriche, où Ton prête au gouvernemet russe des intentions peu pacifiques.
- PORTUGAL
- Le mouvement républicain qui a éclaté la semaine dernière en Portugal ne paraît pas avoir en d’autres conséquences qu’une crise ministérielle déjà constatée à l’état latent depuis plusieurs mois.
- Le nouveau cabinet portugais est composé de :
- MM. Fontès Pereira de Mello, Guerre ;
- Barjona Freitas, Intérieur ;
- Lopo Vaz, Justice ;
- Hinlze Ribeiro, Finances ;
- B. Bucaze, Affaires étrangères ;
- Pinheiro Ghagas, Marine ;
- Acuiar, Travaux publics.
- TURQUIE D’ASIE
- Des secousses de tremblement de terre ont été constatées sur plusieurs points de la Turquie d’Asie. A Smyrne, notamment ou du moins au village de Vourla, situé dans les environs de cette ville, les dégâts ont été graves, ainsi que dans divers autres hameaux situés aux environs de Tchesme. Au premier moment, le chiffre des victimes a été fort exagéré. Il résulte toutefois d’une dépêche envoyée par le gouverneur de Smyrne à Constantinople que le nombre des victimes est de 57 morts et 150 blessés. En outre, près de 15.000 personnes sont sans logement et sans ressources.
- La Société d’éducation et d’enseipement
- La Société d'éducation et d'enseignement, créée l’année dernière pour organiser la résistance à la loi 3u 28 mars sur l instruction obligatoire, vient de publier une circulaire dans laquelle les pères de famille chrétiens sont invités à ne pas présenter leurs enfants à l’examen réglementaire. „
- Quoique de fondation récente* la Société d educa*
- p.683 - vue 683/832
-
-
-
- 684
- LE DEVOIR
- tion et d'enseignement a déjà eu l'occasion de faire parler d’elle. Elle a fait campagne contre la déclaration préalable des pères de famille, contre les écoles publiques et en faveur des écoles libres, contre les manuels d’instruction civique et contre la suppression de traitement des ecclésiastiques rebelles. Les résultats de sa propagande n’ont guère répondu à l’attente de ses organisateurs, ce qui ne l’a pas découragée le moins du monde, puisque nous la voyons de nouveau sur la brèche, à l’occasion de l’examen que la loi impose aux enfants élevés en dehors des écoles publiques et libres.
- « L’examen, dit la circulaire en question, a un caractère si inacceptable, si inquisitorial, il viole si ouvertement les prérogatives de la puissance paternelle, que les pères de famille chrétiens auront à se demander non pas comment, et dans quelle mesure, il convient de s’y soumettre, mais s’ils n’ont pas le devoir de s’y refuser. Cette résistance est trop légitime pour qu’elle ne se produise pas, et nous ne pouvons que la conseiller pour notre part. »
- Pour des gens habitués à l’obéissance passive à la loi... de Rome, ce langage est un peu bien révolutionnaire. Est-il justifié, du moins, comme on le prétend, par les conditions dans lesquelles l’examen a lieu? — Pas du tout.
- Cet examen consiste à s’assurer si les enfants, qui ne fréquentent aucune école et sont élevés dans leur famille, reçoivent une instruction en rapport avec leur âge. En voici la gradation : Les examinateurs doivent borner leur examen à la lecture, l’écriture, les quatre règles et quelques notions superficielles de géographie et d’histoire. Et encore est-il admis, quesi l’enfant n’est pas en état de répondre pour cause de timidité ou pour toute autre cause, l’on se contentera d’examiner les cahiers renfermant ses devoirs ordinaires.
- S’agit-il d’enfants plus âgés? il suffit de s’assurer de l’état de leurs connaissances en matière de grammaire, de sciences, etc.
- Toutes les précautions ont été prises par lô législateur, pour que les scrupules des parents soient respectés. Une seule chose n’est point toléréé,c’est l’absence de tout enseignement. La loi a été justement faite pour que tout enfant sans exception fût à même de recevoir un enseignement primaire élémentaire.
- Mais il semble que ce soit cette tolérance même de la loi qui encourage la résistance des cléricaux. Il est certain que si l’on avait imposé à tous les pères de famille l’obligation d’envoyer leurs enfants dans une même école, les révoltés d’aujourd’hui aurait crié bien haut, sans doute,mais se seraient exécutés. On leur a fait des concessions, et ils en profitent pour lever l’étendard de la révolte contre la loi.
- Notons, en passant, que cet examen contre lequel sont dirigées les foudres cléricales est condamné avant d’avoir été jugé. Aux termes de la loi du 28 mars, en eflet, l’examen n’est exigé que deux années après la mise en vigueur de la loi. Cette disposition n’est donc pas exécutoire et les membres de la Société d'éducation et d'enseignement crient avant l’heure. Espèrent-ils, par hasard amener le gouvernement et les chambres à revenir sur une législation que l’on n’a pas encore expérimentée ? Dans ce cas, ils se trompent étrangement et tontes les protestations et objurgations des ennemis de l’instruction obligatoire demeureront sans effet.
- La loi a été votée, non pour violenter le père de famille et annihiler ses droits, mais pour garantir à tous les enfants l’accès à l’instruction primaire, au-
- jourd’hui reconnue indispensable par tous ceux qui veulent qu’il n’y ait en France que des citoyens français et non des citoyens de Rome !
- Assez longtemps, la société a subi les exigences et la domination du parti clérical; tout ce que nous constatons de défectueux et de rebelle au progrès parmi nous est dû. à cette influence néfaste. Maintenant que la société est devenue laïque — ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être — elle a pour devoir d’accomplir résolument sa tâche— tâche qui consiste à ouvrir à toutes les intelligences l’accès au développement intégral de leurs facultés, seul moyen d’arriver au perfectionnement et à la transformation des hommes.
- La Société d'éducation aura beau lancer ses foudres contre notre société laïque; elle aura beau protester contre l’universalisation et l’obligation de l'enseignement ; ses efforts seront vains. L’impulsion est donnée, l’ignorance ne répandra plus désormais ses ténèbres épaisses sur la France.
- international.
- La lettre suivante vient d’être adressée aux membres du Gouvernement :
- A Monsieur le Président
- et à Messieurs les Membres du Conseil des Ministres,
- Permettez-nous de vous exprimer le sentiment de douloureuse et profonde tristesse que nous cause la voie belliqueuse dans laquelle le gouvernement de notre pays s’est engagé.
- C’est avec terreur que nous envisageons l’éventualité menaçante, déjà réalisée peut-être, d’une guerre dans l’extrême Orient, qui peut devenir le point de départ d’une conflagration générale terrible, et hors de proportion certainement avec les avantages que vous en espérez.
- Les engins de destruction, que la science et l’art, détournés de leur mission bienfaisante, ont rendus de jour en jour,, plus parfaits, et par suite, plus meurtriers, menacent de décimer les peuples.
- La guerre n’est pas un fait inévitable, fatal, elle est le fait de la volonté des hommes, un abus de la force, une violation flagrante de l’autonomie individuelle et des droits de l’humanité, elle est, comme moyen de régler les différends entre nations civilisées, un moyen indigne d’elles.
- Il appartient à la France, autrefois initiatrice généreuse et intelligente du progrès, de remettre en honneur l’Arbitrage international, instrument pacifique dont l’efficacité merveilleuse a prévenu déjà tant de fois l’effusion du sang.
- Il est à votre portée, il est entre vos mains cet instrument, Monsieur le Président et Messieurs les Ministres ; il dépend de votre volonté, de votre politique de vous en servir. Vous le pouvez, vous le devez, le sentiment national vous en fait un devoir.
- Nous qui sommes dans l’impuissance d’agir, que la loi prive des droits imprescriptibles, consacrés par la nature, dans Pintime dépendance de hêtre à l’égard de celle qui lui a donné le jour au péril de sa vie, nous demandons instamment à ce que nos voix soient entendues, à ce que les aspirations légitimes des masses vers la paix, vers l’utilisation fructueuse des produits du travail, ne puissent être détournés plus longtemps, nous demandons l’adoption définitive de l’Arbitrage international à insérer dans nos traités de commerce pour régler désormais pacifiquement tous les différends qui peuvent survenir entre notre gouvernement et ceux des autres nations.
- p.684 - vue 684/832
-
-
-
- LÉ DEVOIE
- 685
- La conscience publique commence à s’éveiller.
- Elle s’initie peu à peu à ce grave problème des droits réciproques des gouvernants et des gouvernés. Elle voit dans le droit de disposer presque à volonté des ressources de la nation, hommes et numéraires, un abus.
- L’expérience lui a démontré que la guerre ne résout rien, qu’elle est toujours à recommencer, soit par le vainqueur pour défendre sa conquête, soit par le vaincu pour la reprendre ; que les conséquences calamiteuses que la guerre entraîne, ne pèsent que sur le peuple.
- Enfin, elle s’aperçoit également que les causes des différends, souvent malaisées à définir; sont de plus, très souvent, ou étrangères, ou même, opposées aux vrais intérêts de la nation.
- Permettez-nous donc, Monsieur le Président et Messieurs les Ministres, d’espérer qu’en raison de ces hautes et nombreuses considérations, vous voudrez bien reconnaître, que l'Arbitrage international s'impose à toutes les nations civilisées, sous peine de périr
- ar le feu ou sous la pression exaspérée des peuples
- arbares.
- Si l’Arbitrage est une nécessité pour tous les gouvernements — il est — pour la République Française, un devoir, et permettez-nous d’ajouter, la plus habile des politiques.
- Veuillez,. Monsieur le Président et Messieurs les Ministres, nous pardonner l’énergie de notre langage, elle est l’expression de nos vives et patriotiques appréhensions.
- Et, veuillez agréer l’assurance de nos sentiments très distingués et profondément dévoués à la Patrie.
- La Présidente.
- Maria Deraisme,
- Les Deux Vice-Présidentes,
- Louise David. V. Pries.traut.
- Les investigateurs contemporains
- Sous ce titre, le journal la Presse a publié le remarquable article suivant :
- M. Godin, fondateur du Familistère .de Guise est l’un des vétérans des études sociologiques. Homme de pensée et d'action à la fois, il sert depuis plus de quarante ans la cause du progrès social par les moyens les plus multipliés. Son dévouement à cette grande cause n’a reculé ni devant les sacrifices pécuniaires, ni devant les méditations de cabinet, ni devant les combinaisons philanthropiques du chef d’industrie, ni devant l’action politique quand il a exercé les fonctions législatives, ni devant les labeurs de l’écrivain.
- On comprend qu’un homme doué de tant d’énergie et l’employant sans cesse à un but aussi élevé, un but qui au fond est le plus grand but que de nosjours on puisse poursuivre, doit nécessairement être quelqu’un, et représenter une valeur réelle. C’est cette valeur que nous allons nous appliquer à mettre dans le jour et le relief qui lui sont dus.
- II. —- De 1840 à 1848, M. Godin était l’un des membres et l’un des soutiens les plus dévoués de ce qui se nommait alors l’Ecole Sociétaire, sous la direction de Victor Considérant, réunion d’esprits humanitaires, aux tendances largement progressives, qui s’était donné pour but la propagation et l'application des idées d’association universelle émises par le génie original, novateur en toutes choses de Charles Fourier. Au point de vue de la propagande, cette école a eu le mérite de remuer,de vulgariser,de faire
- pénétrer dans la masse des esprits, une foule d’idées philosophiques, politiques et économiques qui font partie du capital intellectuel acquis à notre époque, et qui presque toutes attendent leur réalisation. Au point de vue de l’application pratique, les divers essais tentés n’ont pas été heureux, à l’exception d’un seul, le Familistère de Guise, application partielle tentée et accomplie par M. Godin,et qui a réussi,précisément sans doute parce qu’elle a ôté partielle, et qu’elle n’a pas cherché à atteindre d’emblée l’idéal intégrai annoncé parle fondateur de l’école.
- Le type d’organisation industrielle que représente le Familistère de Guise a, dans la situation actuelle de la société, plusieurs mérites très grands. U améliore notablement la position matérielle des ouvriers par l’économie que procurent la consommation collective et l’achat en grand des objets nécessaires à l’existence. Il donne les avantages physiques et moraux attachés à une habitation commode, salubre et moins coûteuse que les habitations ordinaires. Il facilite et multiplie les moyens d’instruction et d’épargne. II. établit, par les participations bénéficiaires,un lien d’unité et de solidarité entre les divers agents de la production, à la place de la lutte et de l’antagonisme que l’on voit surgir aujourd’hui plus que jamais au sein de chaque industrie.
- Par les habitudes d’ordre et de régularité qu’il introduit dans l’existence de tous, sans aucune atteinte à l’autonomie de chacun, il exerce une influence moralisatrice sui generis. C’est donc à tous les points de vue une création digne d’être étudiée à la fois par les grands industriels, par les économistes, par les philosophes et par les politiques dans le sens élevé du mot.
- Il faut ajouter à ce qui précède, que le succès d’un© organisation de ce genre dépend beaucoup — dépend surtout — de l’organisateur. M. Godin a réalisé une œuvre que très peu d’hommes seraient aptes à produire avec le même succès que lui. Indépendamment de la persévérance et du dévouement qu’il a puisés dans des tendances humanitaires appartenant seulement aux natures d’élite, il lui a fallu des aptitudes industrielles spéciales et un talent tout particulier d’administrateur pénétrant dans les détails, deux choses dont tout le monde n’est pas doué.
- Il lui a fallu, en outre, cette tendance aux généralisations philosophiques, sans laquelle on ne comprend pas les grands novateurs, et, au lieu de s’initier à leurs idées, on ferme leurs livres dès la première page. Il lui a fallu enfin une grande sagacité pour démêler ce qui était applicable actuellement et ce qui doit être ajourné à d'autres époques, au milieu de cette masse d’idées novatrices à outrance, que Fourier, génie fougueux et primesautier s’il en fût, a lancées avec plus d'imagination et de verve étincelante que d’ordre et de méthode, en les faisant partir comme des fusées ou des gerbes de feux d’artifice, dans les pages étonnantes de la Théorie des quatre mouvements et de la Théorie de Vunitê universelle.
- III. — Cela dit, quant à une œuvre qui ne pouvait être passée sous silence, nous allons aborder le sujet principal de cet article, et faire connaître M. Godin, comme penseur politique et social.
- Celui de ses ouvrages sur lequel nous appelons l’attention du public, vient de paraître; il a pour titre : Le Gouvernement, ce qu'il a été, ce qu’il doit être (1).
- (1). Un fort volume in-8°, chez Guillaumin, 14, rue Richelieu, et chez Aug. Ghio, galerie d’Orléans.
- p.685 - vue 685/832
-
-
-
- 686
- LE DEVOIR
- La matière de ce livre est très vaste. Pour que le lecteur puisse en embrasser d’un coup d’œil toute l’étendue, nous ne pouvons mieux faire que de tran» scrire ainsi qu’il suit l’intitulé des vingt chapitres dont l’ouvrage se compose :
- Cha.p. premier. — Considérations générales sur le gouvernement. — Nous signalons à l’attention du lecteur la troisième division de ce chapitre : Pourquoi les sociétés sont imparfaites? chap. ii. — Le pouvoir despotique. chap. ni. — Les gouvernements de transition. chap. iv. — Principes politiques de la démocratie. — Les divisions portant pour titre: « Le Juste et le Droit seules bases légitimes de gouvernement » et : « Principe et limite de la souveraineté » sont particulièrement remarquables chap. v. — De la Représentation et de l’exercice des droits politiques.
- chap. vi. — Du Gouvernement démocratique, où l’auteur établit avec force la nécessité d’une constitution sanctionnée par le peuple. chap vu. — Le pouvoir démocratique et les lois. chap. vm. —Du mérite et de la capacité. — plein d’idées neuves et justes.
- chap. ix. — Les Droits et les Devoirs véritables de l’homme ; — Où. l’on remarque une excellente démonstration de la nécessité d'appuyer la politique sur un principe moral comme sur sa base essentielle.
- chap. x. — La question sociale. chap. xi. — Programme des réformes sociales fondamentales.
- chap. xn. — La paix^et la guerre, avec un plan de fédération européenne. * chap. xm. — Mutualité nationale. chap. xiv. — Le domaine social et la propriété. chap. xv. — Le revenu social. chap. xvi. — L'instruction publique. Sujet traité avec une grande hauteur de vues, et une très utile abondance de détails. chap. xvn. — Le travail et la répartition. chap. xviii. — Association du capital et du travail.
- chap. xix. — L’habitation et la famille. chap. xx. — La liberté.
- L’ouvrage se termine par une proposition de loi organisant une institution économique nouvelle, dite : Assurance mutuelle nationale.
- Tel est l’ensemble des questions traitées dans le livre qui a pour titre ; Le Gouvernement, ce qu'il a été, ce qu'il doit être.
- IV. — On ne s’attend pas à nous voir exposer dans leurs détails toutes les solutions que l’auteur propose sur chacun des vastes et nombreux problèmes qu’il éta-die. Même en abrégeant les résumés et les apprécia tions, on ferait, non pas un article de journal, mais un petit volume. Notre but sera atteint, si nous amenons les hommes réfléchis, sans distinction de partis, de profession ou d’école, à lire l’œuvre sur laquelle nous appelons toute leur attention, et qui leur révélera bien des points de vue nouveaux pour eux-mêmes. En outre, nous exprimons le souhait, que les esprits voués aux études d’économie sociale, de philosophie politique et de philosophie morale dans le sens le plus étendu de ces expressions, fassent, des solutions proposées par M. Godin, l’examen sérieux et approfondi auquel elles ont droit.
- Quant à notre opinion personnelle sur l’ensemble de l’œuvre nous la formulons comme il suit :
- dans son esprit GÉNÉRAL, le livre du sympathique investigateur qui nous occupe est excellent. Par l'étude analytique des questions, par la hauteu morale des principes, par l’objectif toujours en vue de l’amélioration du sort de tous sans distinction de classes, de sectes et de nationalités. L’œuvre deM. Godin rentre pleinement dans ce grand ordre d’idées que nous appelons la Politique scientifique, et dont la République Rénovatrice est appelée à opérer la réalisation.
- En ce qui concerne les solutions spéciales a chaque problème, il en est que nous adoptons sans réserve ; d’autres qui appelleraient, les unes certaines distinctions, les autres certains compléments ; d’autres enfin sur lesquelles nous nous proposons de demander au consciencieux auteur, quand le moment sera venu et si l’occasion favorable se présente, des modifications à ses idées par lesquelles nous pourrions certainement arriver à une entente commune.
- Enfin, pour ce qui touche à la possibilité pratique de faire prévaloir dans les faits avec les innovations justes et exactes que M. Godin propose toutes celles que demande impérieusement notre état social en voie de transformation, nous terminerons par cette observation essentielle : les innovations dont il s’agit semblent excéder les vues, les facultés, les moyens d’action et les habitudes irréformabïes du pouvoir actuellement existant.
- Le cadre gouvernemental actuel paraît impuissant à les contenir et à les produire. C’est une vérité qui se fait jour, et qui fera rapidement son chemin dans les esprits. La nécessité d’une prochaine Constituante apparaît à l’horizon et deviendra, à un jour donné, le point de ralliement commun de l’opinion générale.Il nous reste à souhaiter que cette future assemblée soit composée d’esprits assez indépendants, assez libres de tous les préjugés et de toutes les passions du passé, pour comprendre les solutions nouvelles dont l’adoption s’impose par la nécessité des faits, et que dans cette assemblée, les investigateurs, tels que M. Godin, occupent la place qu’ils peuvent si utilement remplir dans l’intérêt de tous.
- Hifpolyte Destrem.
- ÉCOLES DU FAMILISTÈRE
- DEVOIRS de MORALE
- Les lois du Progrès humain
- Canevas. — Chaque génération humaine reçoit 1© capital social acquis, l’augmente et le transmet.
- Le progrès ne se fait jamais sans souffrances et sans luttes.
- Les idées et les mesures du progrès ont toujours trouvé des persécuteurs.
- Le progrès humain se fait sous l’influence d’hommes supérieurs appartenant presque toujours à la classe pauvre.
- Développement. — Chaque génération doit concourir à augmenter le progrès humain dans la mesure de ses facultés ; elle doit surtout faire fructifier le capital social acquis par la précédente et le transmettre à celle qui la suit.
- p.686 - vue 686/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 687
- Le progrès ne se fait jamais sans souffrance et sans luttes.
- Pourquoi ?
- Parce que l’homme intelligent qui veut faire marcher en avant la société choque l’homme paresseux et ignorant qui voudrait faire reculer le progrès. -Ainsi de tout temps et dans tous les pays, les auxiliaires du progrès ont été les martyrs de l'ignorance et de la routine; citons quelques exemples : Socrate, dans l’antique Grèce, qui voulait faire progresser intellectuellement ses concitoyens mourut victime de son dévouement. Dans les temps modernes : Georges Stôphenson, illustre inventeur anglais,n’était qu’un pauvre mineur. Que de peines, que de luttes n’eut-il point à soutenir contre ses compatriotes pour leur faire adopter la machine à vapeur.
- L’immortel inventeur des faïences émaillées, Bernard de Palissy, fut aussi en butte à toutes sortes d’avanies delà part de ses concitoyens et mourut en prison.
- Presque tous les auxiliaires du progrès appartiennent à. la classe déshéritée, par ce qu’étant nés au milieu du besoin, ils connaissent bien mieux que les favoris de la richesse toutes les misères humaines et par conséquent essaient d’y remédier.
- Honneur donc aux vaillants soldats du progrès et de la civilisation qui combattent sans trêve ni repos et marchent sans cesse en avant.
- Donneau Gabriel, âgé de 12 ans et 7 mois.
- 16 Octobre 1883.
- Toutes choses ont été faites par lui.
- En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes. Saint-Jean.
- Il n’y a qu’un seul Dieu de qui toutes choses tirent leur être.
- En lui nous avons la vie et le mouvement.
- Saint-Paul
- Dieu est le]terme déboutés choses, le point tout aboutit.
- Koran.
- où
- Unité des hommes en Dieu
- Vous n’êtes tous qu’un corps et qu’un esprit.
- Comme notre corps n’étant qu’un est composé de plusieurs membres, il en est de même du Christ entier.
- Or, l’œil ne peut pas dire à la main : je n’ai pas besoin de votre secours; non plus que la tête ne peut pas dire aux pieds : Vous ne m’êtes point nécessaires ; mais au contraire les membres du corps qui paraissent les plos faibles sont les plus nécessaires.
- Vous honorons même davantage par nos vêtements les parties du corps qui paraissent les moins honorables et nous couvrons avec plus de soin et d’honnêteté celles qui sont moins honnêtes.
- Et si l’un des membres souffre, tous les autres souffrent avec lui ; ou si l’un des membres ressent de l’honneur, tous les autres se réjouissent avec lui ; or, vous êtes le corps de Jésus-Christ et membres les uns des autres.
- C’est pourquoi nous avons tous des dons différents.
- Saint-Paul.
- LA SAGESSE ANTIQUE m
- XXXVIII
- Conception de l’Etre infini
- Je suis ce qui est, ce qui a été, ce qui sera.
- Inscription du temple de Sais, Egypte.
- Toute sagesse vient de Dieu...» celui qui aime la sagesse aime la vîe.
- Ecclésiastique.
- Il y a dans la sagesse un esprit d’intelligence qui est saint, unique, multiplié dans ses effets, subtil, disert, agile, sans tache, clair, doux, ami du bien, pénétrant, que rien ne peut empêcher d’agir, bienfaisant, amateur des hommes, bon, stable, infaillible, calme, qui peut tout, qui voit tout, qui renferme en soi tous les esprits, qui est intelligible, pur et subtil.
- Car la sagesse est plus active que toutes les choses les plus agissantes et elle atteint partout à cause de sa pureté.
- Elle est l’éclat de la lumière éternelle... Toujours immuable en elle-même, elle renouvelle toutes choses. Sagesse.
- Au commencement était le verbe... et le verbe était Dieu.
- (1) Lire le Devoir depuis le 24 décembre 1882, exceptés les N08 des 28 janvier, 27 mai, 8 juillet, 7, 14 et 21 octobre 1883.
- Universalité de la Providence
- N’est-il pas vrai que cinq passereaux se donnent pour deux oboles ? Et néanmoins il n’y en a pas un seul qui soit en oubli devant Dieu.
- Les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés : ne craignez donc point qu’il vous oublie ; vous valez beaucoup mieux qu’une iufinité de passereaux.
- Saint-Luc.
- FIN.
- L’HOTEL DE VILLE
- Organe de la démocratie socialiste des communes
- PARAIT LE DIMANCHE
- PRIX DE L’ABONNEMENT
- Paris et Départements : Un an, 0 f.; Six mois, 3 f. Etranger : le port en plus.
- Annonces : 1 franc la llgxte*
- On s’abonne en envoyant un maudat sur la poste ou sur une maison de Paris, ou des timbres-poste, à l’ordre de M. Fombertaux, I’Administrateür, rue du Faubourg-Montmartre, 10.
- VHôtel de Ville se trouve dans les kiosques, dans les gares de chemin de fer et chez tous les marchands de journaux.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.687 - vue 687/832
-
-
-
- LIBRAIRIE DU FAMILISTERE
- GUISE (-A.ISNE)
- OUVRAGES DE M. GODIN *
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce Volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr.
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA MISÈRE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8°. extraite du volume « Le Gouvernement »................................i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL & DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise.
- In-8“ broché, avec la vue générale des établisse-
- ments de l’association.......................5 fr.
- Sans la vue..............................4 fr.
- SOLUTIONS SOCIALES. — Exposition philosophique et sociale de l’œuvre du Familistère avec la vue générale de l’établissement, les vues intérieures du palais, plans et nombreuses gravures :
- Edition in-8°.........................10 fr.
- Edition in-18......................... 5 fr.
- Les quatre ouvrages ci - dessus se trouvent également :
- Librairie Guillaumin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris.
- Librairie Ghio, i, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent. La richesse au service du peuple. . 0,40 cent. La politique du travail et la politique
- des privilèges..............................0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE
- DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret.......0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS DE ROCHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mme Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché..........................3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio 1, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LE DEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE CE L’ASSOCIATION DG FAMILISTÈRE
- paraît tous les Slmanches France : Un an . . . . . . . . iofr. »»
- — Six mois................... 6 fr. » »
- — Trois mois................. 3 fr. »»
- Union postale : Un an...............11 fr. »»
- Autres Pays.........................13 fr. 50
- La librairie des sciences psychologiques, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, Paris, reçoit également des abonnements au journal Le Devoir.
- Collection du « DEVOIR »
- ier volume broché, 432 pages .... 3 fr. »»
- 2e — — 464 — ... . 3 fr. ««
- 3e “ — 624 — .... 4 fr. 50
- 4e ~ — 832 — .... 6 fr. » »
- 5e ~ • • • • 1 sS* 00 f 6 fr. *>»
- 6e — — 832 — .... 6 fr. »»
- Tous les ouvrages ci-dessus sont envoyés franco, contre mandats ou timbres-poste adressés au Gérant du Devoir, à Guise, (Aisne).
- S^Quentin. — lmp. du Glaneur.
- p.688 - vue 688/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. n° 289. fLe numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 4 Novembre 1883
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franc©
- Un an. . . . Six mois . . . Trois mois . .
- lOîr.M» 6 »» 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . llir. »»
- Autres pays
- Un an . . . 13 îr. 60
- on s’abonne A PARIS
- 5,r.N euve-des-petit s-Champs Passade des Deux-PaviUoas
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressée! à M GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- PROGRAMME SOMMAIRE
- DES
- RÉFORMES SOCIALES ET POLITIQUES
- Produites et défendues par « Le Devoir »
- 1 — Considérer le bien de lu vie humaine comme devant être le principe des lois.
- Protéger la vie humaine.
- Améliorer la vie humaine.
- Respecter la vie humaine.
- 2 — Faire de la liberté humaine la base de la constitution nationale et de toutes les institutions.
- 3 — Organisation du suffrage universel. Liberté et égalité de tous les électeurs français
- dans le choix des candidats et dans le vote :
- Par le bulletin de liste nationale pour l’élection des députés ; Çautant de noms qu’il y a de ministères) ;
- par le bulletin de liste départementale pour Vélection des conseils généraux ;
- par le bulletin de liste communale pour l’élection des conseils municipaux.
- Utilisation du suffrage des minorités.
- 4 — Egalité civile et politique de l'homme et de la femme.
- 5 — Le mariage, lien d'affection.
- Faculté du divorce.
- 6 — Education et instruction primaires, gratuites et obligatoires pour tous les enfants.
- — 7 Ecoles spéciales correspondantes aux
- grandes divisions des connaissances et de l’activité humaines, graUiitement accessibles à toutes les capacités reconnues.
- 8 — Réforme des impôts et suppréssion des impôts indirects.
- 9 — Etablissement du droit d’hérédité nationale en remplacement des impôts.
- Plus d’impôt du vivant des personnes.
- Les ressources publiques constituées par le droit d'héritage national dans la fortune des citoyens après la mort.
- Hérédité progressive de l’Etat suivant l'importance des successions en ligne directe, des cessions volontaires et par testaments.
- 10 — Droit d’hérédité complète de l'Etat en ligne collatérale h moins de testaments.
- 11 — Organisation nationale des garanties et de l’assurance mutuelles contre la misère.
- 12 — Lois protectrices du travail et de la. participation des travailleurs aux bénéfices de la production.
- 13 — Réforme des habitations insalubres.
- Amélioration dans l’architecture des villages
- et des logements ouvriers par la construction d’habitations unitaires ou palais sociaux.
- 14 — Libre échange entre les nations.
- 15 — Abolition de la guerre offensive.
- 16 — Arbitrage international jugeant tous les différends entre nations.
- 17 — Désarmement européen.
- 18 — Les nations maîtresses sur leur propre territoire.
- p.689 - vue 689/832
-
-
-
- 690
- LE DEVOIR
- SOMMAIRE
- La répartition de la richesse. — Varbitrage et la guerre. La gratuité du mandat municipal. — La vie, le temps et les travaux de Robert Owen. — Le congrès des bassins houillers. — Faits politiques et sociaux de la Semaine. — Notre décadence commerciale. — Une révolution industrielle. —Mademoiselle Lix (Variété). — La société contre l’abus du tabac. — Les herbiers artificiels. — Les incendies allumés par la foudre. — La récolte de 1883. — État-civil du Familistère. — Livres reçus.
- LA RÉPARTITION DE LA RICHESSE1'
- Participation directe des ouvriers aux bénéfices
- III
- [Suite]
- Le droit d’hérédité nationale dont j’ai exposé les avantages dans d’autres articles, substitué au droit d’héritage actuel surtout en ligne collatérale, ferait revenir à l'Etat une partie des fortunes dues au travail et permettrait la constitution d’institutions de garanties et d’assurances en faveur des familles malheureuses . C'est le premier degré de participation à inaugurer au bénéfice des classes ouvrières.
- L’association instituant ensuite le droit de l’ouvrier aux bénéfices qu’il crée, assurerait l’aisance et la fortune aux travailleurs, tout en distinguant et récompensant parmi eux les plus dignes et les plus habiles.
- La grande difficulté pour la fondation et l'organisation des associations ouvrières réside dans le recrutement du personnel dirigeant. L’administration est l’âme d’une entreprise, et si généralement les ouvriers sont en état de bien faire les travaux manuels, l’esprit de direction et de bonne administration est plus difficile à rencontrer chez eux.
- Notre société ne sait ni donner ni inspirer à la jeunesse les tendances utiles au bon fonctionnement des choses sociales. L’éducation et l’instruction publiques sont encore dans l’enfance sous ce rapport. Généralement l’instruction publique cultive les intelligences sans ordre et sans méthode, donnant à un très grand nombre un enseignement dont il ne fera rien, laissant la plupart des intelligences sans la culture qui leur convient et perdant ainsi des aptitudes dont elle pourrait tirer un parti très profitable.
- (1) Lire le Devoir des 30 septembre,? et 28 octobre 1883.
- Notre enseignement n’est pas encore constitué pour favoriser l’éclosion des vocations; il résulte de cet état de choses les plus graves inconvénients pour la société. Celle-ci se divise en deux courants : d’une part, les personnes ayant une instruction propre au travail manuel,mais insuffisante pour d’autres fonctions; d’autre part, les personnes dont l’instruction poussée dans toutes sortes de voies abstraites les laisse au sortir du collège sans capacités spéciales, et n’ayant ni le goût, ni l’amour du travail, quand le bien de la société exigerait que ce fussent ceux là mêmes qui ont reçu 1 instruction qui fournissent des comp'ables, des ingénieurs, des directeurs, des administrateurs, des gérants en toutes sortes d’industries et d’entreprises.
- Faute de spécialisation dans l’enseignement supérieur, l’étudiant désœuvré à la sortie du collège est obligé de chercher sa voie, lorsqu’il devrait rendre de réels services. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir tant d’inutiles bacheliers ès-lettres et ès sciences, ayant reçu ce qu’on appelle une bonne éducation. Un grand nombre de ceux-là, incapables de produire, se font spéculateurs et leur rôle consiste à grever le travail d’autrui de charges inutiles en gaspillant très souvent le travail accumulé de leurs ancêtres.
- Une telle absence de direction dans l’éducation de la jeunesse fait que les hommes capables de comprendre ce que valent les bonnes directions dans la société sont rares.
- On n’enseigne rien dans les écoles primaires,ni de l'économie domestique, ni de l’administration communale; on n’enseigne rien dans les écoles secondaires, ni de l’économie, ni de l’administration agricole, industrielle ,et départementale ; on n’enseigne rien dans les écoles supérieures concernant l’économie sociale l’administration et la direction de l'Etat, de sorte qu’à l’âge où les personnes sont appelées à diriger une maison, elles ne savent des principes d’économie domestique que ce qu’elles ont vu faire par leurs pères et mères ; et ceux qui sont appelés comme conseillers municipaux à prendre part pour la première fois,aux affaires de la commune ignorent le premier mot de ce qui compose l’administration.
- Il en est de même des affaires industrielles, agricoles et commerciales. L’enseignement de la direction et de l’administration est négligé : c’est à peine si l’on commence à professer la comptabilité. Il en résulte que les conseillers municipaux, les conseillers généraux, les députés et sénateurs entrent en fonction sans rien comprendre ni au budget de la commune, ni au budget du département, ni au bud*
- p.690 - vue 690/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 691
- get de l’Etat, et par conséquent ne conçoivent que I confusément les fonctions générales du gouvernement et de l’administration. Et c'est avec cette ignorance générale que les affaires sont conduites !
- Ne soyons donc pas surpris si les hommes capables de directions générales sont rares, lorsqu’on ne fait même pas l’enseignement des bonnes méthodes de direction en économie domestique, lorsque les principes de bonne administration industrielle, agricole et commerciale, ne sont pas encore enseignées et que la science de l’économie sociale est encore à faire.
- Notre Société est un chaos dont les éléments commencent seulement à se classer et à se débrouiller.
- Lorsque l'homme n’est pas guidé par la-science, il est porté à se laisser conduire par la routine et la tradition, par l’habitude de ce qu’il a vu faire. Cependant ce n’est point dans le passé qu’il faut chercher le progrès, mais dans les découvertes que nous réserve favenir ; aussi l’homme ignorant ne sait-il qu’une chose : perpétuer les errements du passé.
- L’homme pratique le bien comme le mal autant par habitude que par conviction.
- La satisfaction de ses besoins matériels est d’abord son premier soin ; beaucoup d’intelligences ne vont pas au - delà. Lorsque de tels hommes sont chargés de fonctions administratives, ils administrent au mieux de leurs seuls intérêts personnels. Les mobiles administratifs sont de caractères différents suivant le degré d’élévation morale des administrateurs .
- Beaucoup recherchent les fonctions administratives pour l’intérêt pécuniaire qui y est attaché ; un certain nombre d’autres pour l’honneur inhérent à la fonction, ou pour les deux à la fois. Bien peu les recherchent en vue du dévouement aux autres et du bien à accomplir par une bonne administration.
- Aujourd’hui, un certain nombre d’hommes acceptent des fonctions gratuites pour les avantages publics qu’elles procurent indirectement. Telles sont les fonctions de maire ; un tel poste met un homme en relief ; mais tel citoyen qui désire ardemment cette fonction ne consentirait pas à être gratuitement gérant d’une association de consommation ou de production dont dépendrait le bien être de deux cents à trois cents familles.
- Cela explique pourquoi il est si difficile d’avoir des directeurs et des administrateurs dans les So~ ciétés ouvrières ayant pour but l’émancipation des ouvriers. La mê;ue difficulté se présentera pour les premières associations
- Ces fonctions ne sont pas en vue ; elles n’ont rien d’officiel ; il n’y a donc que deux mobiles qui puis-
- sent en faire accepter les charges ; ou un grand dévouement à 1 idée et à l’œuvre, ou un intérêt suffisant.
- Le désintéressement et le dévouement sont d’autant plus difficiles qu’ils ne sont le plus souvent soutenus par aucune sympathie extérieure. Le dénigrement, au contraire, est leur lot habituel. C’est donc à l’intérêt qu’il faut s’adresser pour ne pas faire fausse route et pour s’attacher les capacités nécessaires à une bonne direction, seule condition de prospérité.
- La conclusion à tirer de tout ceci, c’est que si les choses vont mal, c’est à l’incapacité des hommes qu’il faut s’en prendre.
- Il ne faut pas imputer aux Sociétés ouvrières plus d’inhabileté qu’elles n’en ont ; mais elles doivent réagir contre la parcimonie qu’elles ont tendance à apporter dans le payement des capacités, parcimonie d’autant plus naturelle que généralement des Sociétés n’ont pas les capitaux nécessaires à leurs débuts .
- Le Livre Jaune sur les affaires du Tonkin, distribué aux membres de la Chambre des députés, vient poser à nouveau la question de l’arbitrage et de la guerre. Ne pouvant reproduire ici ce document, à cause de sa longueur, nous allons nous borner à en donner une courte analyse que nous ferons suivre des réflexions que cette publication nous a suggérées.
- La première partie du Livre Jaune est consacrée à l’exposé de la situation. Le gouvernement français déclare qu’il n’est pas en mesure de fournir tous les éclaircissements demandés par le pays, attendu qu’à Paris comme en Chine, l’échange de vues a eu lieu le plus souvent dans des entretiens dont il n’a pas été dressé de procès-verbaux. Le gouvernement avoue ensuite, que les dépêches et les télégrammes qui ont été échangés entre les négociateurs « sont de telle nature, pour la plupart, qu’ils ne pourraient être donnés que par extraits. »
- Ce dernier aveu en dit assez, pour que l’opinion publique soit édifiée sur la conduite du cabinet. Toutes les suppositions sont permises, même celle qui consiste à prétendre que les négociations avec la Chine ont été menées avec une maladresse et une inexpérience dont on n’avait pas eu d’exemple jusqu'à ce jour. Aussi l’opinion de la presse, à l’exception de la presse ministérielle, bien entendu, est-elle | unanime à condamner la conduite du gouvernement 1 à cette occasion.
- p.691 - vue 691/832
-
-
-
- 692
- LE DEVOTE
- Les piècees officielles qui figurent clans le Livre Jaune, pour êire rares n’en sont pas moins explicites. Il en résulte, contrairement aux déclarations que le gouvernement crut devoir faire au moment de la séparation des Chambres, que la Chine n’a pas cessé un moment de faire valoir ou de revendiquer ses prétentions sur l’Annarn et le Tonkin.
- Le 18 août, 1 ambassadeur Chinois à Paris remet tait au gouvernement français une note aux termes de laquelle le gouvernement de Pékin demandait :
- 1° Que la France ne porte point atteinte à la posi tion politique du royaume de l’Annam et ne s’annexe aucun territoire de ce pays en dehors des six provinces du Sud qu’elle avait annexées ou occupées en 1862 et 1867 ;
- 2° Que les liens de vassalité qui unissent l’Annam à la Chine restent comme par le passé ;
- 3° Que le territoire et les villes actuellement occupés par les forces françaises au Tonkin soient évacués et que certaines villes, moyennant une entente, soient ouvertes au commerce étranger, où des consulats pourront être établis, aux conditions semblables à celles qui régissent le commerce étranger dans les ports de Chine;
- 4° Que le fleuve Rouge soit ouvert à la navigation des navires étrangers jusqu’à « Thouang-Hô Rouan, » situé sur la rive gauche du fleuve Rouge et en face de la ville de Sontay et qui doit être considéré pro visoirement comme un point extrême delà navigation étrangère et comme lieu d’échange des produits de la provenance du Yunnam et des localités riveraines en aval ;
- 5° Que la Chine s’engage à user de l’influence que lui confère sa position pour faciliter le commerce sur le fleuve Rouge et éviter l’emploi de la force contre les Pavillons-Noirs ;
- 6° Que toute convention nouvelle entre la France et l’Annam soit l’objet d’une entente avec la Chine.
- C’était une mise en demeure d’avoir à nous retirer.
- Le ministre des affaires étrangères répondit à cette communication en spécifiant qu'il la considérait simplement comme «le point de départ d’un échange de vues » sur la question, et le 15 septembre suivant, il remettait à l’ambassadeur Chinois un mémorandum où étaient formulées les intentions du gouvernement français, la proposition de fixer une zone neutre entre les deux parties intéressées et la demande quela villede Man-Haosurlefleuve Rouge, dans la province de Yunnam, soit ouverte au commerce étranger.
- Les propositions du gouvernement français furent repoussées et les choses en sont restées à ce point.
- Ainsi d'après le Livre Jaune, que nous venons d’analyser, la France n’a d’autre alternative qu’une reculade formelle ou une guerre avec la chine.
- Nous avons un trop grand souci de notre honneur national, pour conseiller l'évacuation pure et simple du Tonkin. Une mesure de ce genre aurait pour conséquence inévitable de détruire à jamais notre prestige dans l’extrême-Orient et, peut-être aussi, de provoquer l’égorgement *fe milliers d’Européens établis dans ces régions lointaines. Mais nous condamnons avec la même énergie la guerre avec la Chine. L’intérêt de notre sécurité en Europe nous commande une extrême réserve et nous interdit le gaspillage de nos ressources et l’éparpillement de nos forces militaires.
- Quel moyen y a-t-il donc de sortir honorablement de la difficulté ? Un seul :
- L'arbitrage international auquel le différend qui existe entre la France et la Chine peut et doit être soumis.
- Il n’est pas possible que, de part et d’autre, l’on s’aveugle plus longtemps sur les conséquences funestes d’un conflit armé. Outre la perte énorme que le commerce des deux belligérants et de plusieurs autres Etats en subirait, les sacrifices en hommes et en argent seraient pour la France hors de proportion avec les avantages qu’une victoire complète pourrait lui donner.
- Que produirait pour nous la conquête des territoires qui font l’objet du litige ? — Dans l’avenir, un faible dédommagement de nos sacrifices, et pour le présent un nouveau déficit dans nos finances et un affaiblissement considérable de nos moyens de défense sur le continent.
- Dans aucun cas, la France ne retrouverait l’équivalent ni du sang répandu ni des millions sacrifiés.
- Et puis que l’on songe à l’effet moral produit par le renouvellement périodique de ces immenses éca-tombes ? — La vie humaine, qui devrait être l’objet du respect et de la sollicitude de tous, est traitée, en temps de guerre, avec la dernière sauvagerie. Les hommes faits pour s’entr’aider, pour. se secourir, | pour vivre en paix se traitent avec mépris et s’égor*
- : gent avec un sang-froid qui ferait douter des hautes ! destinées de notre espèce. Les idées subissent un | temps d’arrêt, le progrès suspend sa marche et nous | revenons aux époques barbares.
- | Tout peuple civilisé devrait, à cette heure, re-‘ pousser comme un fléau ce moyen inique de tran-j cher un différend et faire appel au bon sens et à la j raison, qui veulent que l’on mette d'autres moyens j en usage.
- * Or, quel moyen plus honorable, plus logique et
- p.692 - vue 692/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 693
- plus humain peut-on employer pour résoudre une difficulté survenue entre deux peuples, que l’arbitrage international ?
- L’emploi de ce moyen sauvegarde l'amour-propre et la dignité de tout le monde et il épargne à l’humanité le spectacle honteux d’une horrible boucherie.
- L’arbitrage international — que. les générations à venir adopteront certainement, — aurait pour effet de rendre possible le désarmement des nations et la fédération des peuples. Mais, en attendant que toutes les puissances se mettent d’accord sur ce point, rien n’empêche une nation civilisée, un pays dômocra tique comme la France de donner au monde un exemple éclatant de ce que peuvent sur les mœurs les institutions républicaines.
- Le gouvernement français devrait donc proposer franchement à la Chine de faire résoudre les difficultés pendantes, par un tribunal international constitué, comme le Devoir l’indiquait il y a un mois, avec deux puissances de leur choix, auxquelles viendrait s’adjoindre, en cas de non entente, une troisième puissance tirée au sort par les deux parties. De cette manière, l’honneur serait sauf pour les deux nations et, quel que soit le verdict rendu, il ne resterait plus trace d’une animosité quelconque L'on aurait évité enfin l’odieux d’une guerre dont tous les hommes sensés auraient à déplorer les graves résultats.
- Mais, dira-t on, peut être, la Chine n’acceptera pas ce moyen pacifique de résoudre la question. — Qu’en sait on ?
- Nous avons quant à nous de fortes raisons de croire que la Chine ne repousserait pas brusquement une proposition de ce genre. Sa situation intérieure n’est pas tellement brillante, tellement stable qu’elle n’ait pas quelques sujets de crainte; ses récents différends avec la Russie et le Japon ne doivent pas lui laisser l’entière liberté de ses mouvements. Du reste, si elle opposait un refus à cette proposition, peut-être les puissances intéressées au maintien de la paix dans l’extrême Orient seraient-elles en me-sure de lui imposer leur volonté et de triompher de son mauvais vouloir.
- Nous avons beau examiner les choses sous tous leurs aspects, nous ne voyons que l’arbitrage international qui soit capable do faire rentrer les peuples dans leur vrai rôle et de mettre un terme aux calamités de la guerre. C’est pourquoi nous en soumet tons, une fois de plus, l’idée au gouvernement et à nos Chambres républicaines.
- A. C.
- La Gratuité dn mandat municipal
- La Chambre a repris la discussion en deuxième délibération de la loi municipale, A cette occasion, M. Tony Révillon a proposé de faire rétribuer les fonctions municipales, maires, adjoints et conseillers, à l’exemple des fonctions législatives, mais cette proposition a été repoussée par 346 voix contre 128. Le chiffre respectable de voix qui se sont groupées autour de cette proposition essentiellement démocratique prouve qu’il se fait un grand progrès dans l’opinion du pays sur la façon d’envisager cette question.
- En thèse générale comme dans la pratique ordinaire, nous estimons que tout mandat émanant du suffrage universel doit être rétribué. Le temps que les élus consacrent aux affaires publiques mérite une rémunération. On l’a si bien compris, en France, que l’exercice du mandat législatif a été rapidement classé parmi les fonctions rétribuées. Et ce qui a lieu pour le mandat législatif doit logiquement s’étendre aux antres mandats électifs.
- Quelle raison ont fait valoir, pour amener le triomphe de leur cause, les partisans du mandat législatif rétribué ? — L’injustice qu’il y avait à tenir éloignée des fonctions de député ou de sénateur la classe la plus nombreuse de la société — les travailleurs qui vivent au jour le jour du produit de leur travail et qui n’ont pas les moyens de consacrer aux affaires publiques, quelles que soient d’ailleurs leurs capici-tés, un temps qu’ils doivent employer à se procurer leurs moyens d’existence.
- Ce raisonnement on ne peut plus logique a été admis et, aujourd’hui, le manque de fortune personnelle n’est plus un obstacle absolu à l’exercice du mandat législatif.
- Pourquoi s’est-on arrêté à mi-cliemin dans cette voie ? Pourquoi n’a-t-on pas fait tout de suite pour les fondions de conseiller municipal et de conseiller général, ce qui était fait pour les fonctions législa tives ? Les cas ne sont-ils pas identiques ? L’homme qui est astreint à un travail quotidien pour subvenir à ses besoins et parfois aux besoins d’une nombreuse famille, peut-il davantage consacrer une partie de son temps à la chose publique ? Ce temps est-il moins préoiepx, lorsqu’il s’agit d’exercer des fonctions municipales, que lorsqu’il s’agit de fonctions législatives ?
- Dans certaines villes, à Paris, à Lyon, à Marseille, etc., les conseillers municipaux ont un travail aussi sérieux à accomplir que celui des députés à la
- p.693 - vue 693/832
-
-
-
- 694
- LE DEVOTE
- Chambre. Dans les villes moins importantes et jusque dans les campagnes, tout maire, adjoint ou conseiller municipal a, au demeurant, une somme de temps considérable à sacrifier aux affaires de ses concitoyens, s’il veut remplir consciencieusement son mandat. Pourquoi, dès lors, leur refuser une rémunération proportionnée à leur travail ?
- Le principe de ia rémunération du mandat n’est pas, d’ailleurs, sérieusement contesté. Ses plus résolus adversaires n’objectent, en effet, qu’une difficulté pécuniaire. A quoi bon, disent-ils, obérer notre budget, à ce propos, puisque les choses marchent à peu près sans cela ? Pourquoi vouloir créer une nouvelle catégorie de mandataires salariés, lorsque nous manquons de ressources pour une foule de réformes à accomplir ? Où trouverait-on les 60 ou 80 millions jugés nécessaires pour rétribuer cette nouvelle catégorie de fonctionnaires ? Les communes et l’Etat lui-même sont suffisamment embarrassés sans cette nouvelle charge.
- C’est toujours la question d'argent que l’on oppose aux meilleures innovations. Mais est on bien sùr que la gratuité du- mandat et des fonctions ne soit pas, neuf fois sur dix, plus onéreuses pour les communes et pour l’Etat qu'une rétribution raisonnable accordée à l’exercice de toute fonction sans exception ? Etant donné qu’avec la législation actuelle toute une catégorie de citoyens — et c’est la plus nombreuse — se trouve exclue des assemblées municipales et départementales, il est naturel que les intérêts de cette catégorie de citoyens soient le plus souvent sacrifiés aux intérêts des classes dirigeantes qui seules sont en position de briguer les fonctions publiques. L’intérêt général souffre donc de cet état de choses.
- Et que l’on veuille bien observer, qu’en maintenant cette inégalité parmi les citoyens d’un même pays, l’on suit aveuglement les errements des gouvernements monarchiques. Ces derniers gouvernements avaient intérêt à ne pas rendre accessibles à tous les diverses fonctions de l’Etat; ils les réservaient à 1 aristocratie du nom ou de la fortune, aux privilégiés, au petit nombre, en un mot, qui, d’après leurs doctrines, doit toujours dominer les masses populaires. Sous leur régime la gratuité de certaines fonctions s’explique tout naturellement. Mais il ne saurait en être de même sous un gouvernement démocratique où tous les citoyens doivent jouir des mêmes avantages et posséder les mêmes droits. Or, la gratuité est un obstacle à la pratique de cette égalité.
- L’objection tirée du manque de ressources exigées j par cette réforme, n’est pas plus sérieuse que les !
- autres objections de même nature. Le jour où l’on voudra doter le budget des dépenses de tout ce qui lui est nécessaire, il sera facile d’arriver à ce résultat. Il n’y aura qu’à prélever sur les successions un droit plus considérable que celui qui est actuellement établi, et à mettre en pratique le principe de l’hérédité de l’Etat en matière da successions collatérales. Par ce moyen, toutes les fonctions pourront être rétribuées, et tous les citoyens capables pourro.it aspirer à les remplir.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen (1)
- Résumé traduit des documents de M. Lloyd Jones.
- XX
- Aussitôt que Robert Owen eut donné une grande publicité à son discours de Glasgow, il se rendit à Londres pour voir si quelques mesures gouvernementales pouvaient être prises en vue de racheter les travailleurs de fabrique de leurs souffrances et de leur dégradation.
- Les points sur lesquels au congrès de Glasgow il avait particulièrement insisté étaient ies suivants :
- 1° Interdire dans les fabriques et manufactures l’emploi d’enfants âgés de moins de douze ans.
- (.A c> tte époque les enfants étaient commua ément mis au travail à sept ans, et même à siæ ans.)
- 2° Fixer ia journée de travail dans les fabriques, à douze heures au plus, y compris une heure et demie pour les repas.
- (La journée de travail était alors pour les enfants et les adultes de 14 heures y compris seulement 1 heure pour les repas. )
- 3° Dire qu’après un temps à déterminer, nul enfant ne sera reçu dans les usines ou fabriques s’il ne sait lire, écrire et faire les quatre premières règles de l'arithmétique. Outre cela, exiger, pour les filles, la connaissance de la couture de leurs propres vêtements.
- Robert Owen rédigea ces propositions sous forme de loi et en définit les moyens d’application; mais il porta à 10 ans au lieu de 12 l’âge d’entrée des enfants dans les fabriques, afin d’avoir plus de chances de faire prendre son projet en considération.
- Pour ie même motif, il porta la journée de travail à 12 heures et demie, en demandant toutefois que cette demi-heure fut consacrée à l’enseignement.
- Le projet de loi comportait, en outre, l’organisa-
- (1) Lire le Devoir depuis le n° du 8 juillet 1883.
- p.694 - vue 694/832
-
-
-
- LS DEVOIE
- 695
- tion perfectionnée du corps des inspecteurs de fabrique, et fixait les pénalités en cas d’infractions à la loi.
- Ce projet peut être considéré comme la première tentative sérieuse d’introduire dans les usines et manufactures la protection et le contrôle du gouvernement, afin de protéger le travailleur contre les abus de pouvoir du patron.
- Le projet de loi de Robert Owen rencontra les plus ardentes oppositions chez les classes influentes.
- Néanmoins, au prix des plus grands efforts, Owen parvint à faire présenter son projet de loi au Parlement par sir Robert Peel. Mais celui-ci, grand manufacturier, était intéressé personnellement à modifier le moins possible le système en vigueur; en outre, il se laissa influencer par nombre de ses collègues, manufacturiers eux-mêmes. Au bout de quatre années, le projet de loi de Robert Owen sortit du Parlement, mutilé de telle façon qu’aux yeux de son auteur il ne valait plus la peine qu’il avait coûtée. Seules les fabriques de coton étaient visées dans la loi «nouvelle. Dès 9 ans les enfants étaient admis au travail.
- Durant ces quatre ans de combats parlementaires, Robert Owen séjourna à Londres, pendant les sessions. Il écrit à ce sujet : « Complètement ignorant au début de la façon dont nos hommes politiques mènent les affaires du pays, j’appris-là avec quelle ignorance, quel égoïsme, des hommes, même honorablement connus dans le monde des affaires, traitent les intérêts vitaux du pays. Dès la première année, les adversaires de mon projet ne reculèrent devant aucun moyen pour en pervertir le but, et pendant les années qui suivirent ils en différèrent tant qu'ils purent l’examen sous les plus futiles prétextes. »
- Toute mutilée que fût cette loi, elle changea la base des rapports entre patrons et ouvriers, d’abord dans les fabriques de coton, ensuite dans toutes les branches de l’industrie.
- Elle fut la reconnaissance, la proclamation d’un droit jusque-là absolue ent dénié à l’Etat ; celui de la protection des citoyens contre les fâcheuses conséquences de leurs propres actes dans une des branches principales de l’industrie nationale. Tel fut le point de départ des améliorations qui suivirent dans toutes les industries. De ce moment la doctrine du laisser faire, en ce qui touchait aux ateliers et aux mine.^ de l’Angleterre,fut frappée à mort, comme l’est celle du droit divin.
- XXI
- De 1815 à 1819, Robert. Owen publie plusieurs importants discours. Le premier est intitulé : « Observations sur les conséquences du système manu-
- facturier. » Owen y appuie siir le rapide transfert de la population agricole vers les districts manufacturiers; sur le développement proportionnel de la richesse des capitalistes et de la misère des classes laborieuses ; et termine par son appel ordinaire en faveur de l’amélioration du sort des travailleurs et de l’éducation générale de tous les enfants du peuple.
- En mars 1817, il publie un mémoire adressé au Comité de secours du travailleur, lequel comité était relié â celui de la Chambre des Communes, chargé des études sur la loi des pauvrés.
- Dans ce mémoire Robert Owen propose de placer les pauvres en des conditions telles que leur intérêt personnel soit en accord évident avec l’accomplisse-sement des devoirs attendus d’eux, d’élever leurs enfants de façon à les douer de bonnes habitudes et à écarter les mauvaises; de leur donner l’instruction nécessaire pour en faire de bons travailleurs à l’âge adulte; de diriger les travaux et les dépenses des maisons de pauvres de la façon la plus profitable pour les pauvres eux-mêmes et pour la société.
- Le mémoire est accompagné de plans de bâtiments et comprend tout le détail de l’économie intérieure de la fondation projetée: cuisine commune, réfectoire, école, buanderie, étendoirs, salfe de conférences, chapelle, ateliers de production mécanique et manufacturière, cultures, brasseries, moulin, vergers avec haies plantées d’arbres fruitiers, etc.
- Les femmes sont chargées du soin des enfants, de la propreté et de l’ordre des appartements; elles sont également occupées à la culture des végétaux pour la cuisine commune.
- Les hommes travaillent 5 heures par jour dans les divers ateliers ; ils font leurs vêtements, aident à la cuisine et, s’ils ont l’instruction voulue, professent à l’école des enfants.
- Les élèves les plus âgés sont dressés aux travaux accessibles pour eux dans l’établissement.
- Toutes choses étaient installées sur les bases voulues pour que la fondation se soutînt par elle-même.
- Dans les développements à l’appui du projet, Owen s’applique à faire ressortir que les sommes immenses levées annuellement pour les pauvres sont dépensées non seulement en pure perte, mais de la façon la plus préjudiciable aux pauvres eux-mêmes et à la société toute entière. Le système adopté est un encouragement au vice et à la paresse ; il engendre des générations de pauvres et opère ainsi en sens diamétralement opposé au but poursuivi.
- Plus on examine le plan proposé en 1817 par Robert Owen, plus on est frappé de la méthode, du soin, de la profondeur de vues avec lesquels il était étudié. Naturellement sa parole ne fut pas écoutée
- p.695 - vue 695/832
-
-
-
- 696
- LE DEVOIR
- et aujourd’hui, en 1882, l’abîme du paupérisme, qui va s’élargissant, engloutit chaque année des sommes formidables.
- En quinze années, de 1866 à 1881, les taxes pour les pauvres se sont élevées, en Grande-Bretagne, à 125 millions de livres sterling (3.125.000.000 de fr.) Et comme les taxes vont sans cesse croissant, on peut fixer à 150 millions de livres sterling les dépenses de 1881 à 1896 pour le même objet, soit 3 milliards 750 millions de francs en quinze ans, ou 250 millions par année !
- En juillet 1817, Owen publia, avec de nouveaux développements son projet d’établissement à l’usage des classes nécessiteuses. Il explique par demandes et réponses comment son système peut fonctionner, et répond à nombre d’objections théoriques, faites alors par les gens qui s’étaient arrêtés à la question. L’une de ces objections basée sur l’argument de Maithüs, quant à la rapide multiplication de l’espèce humaine et à la concurrence pour la subsistance, était formulée ainsi :
- « Mais de tels établissements ne tendront-ils pas à augmenter la population dans une mesure disproportionnée avec les moyens de subsistance, et cela au grand dommage du bien-être social ? »
- Robert Owon répond : « Je n’ai aucune appréhension de ce genre. Tout cultivateur peut, cela est connu, produire cinq à six fois la nourriture qu’il consomme ; donc, même sans autre ressources que celles dont nous disposons aujourd’hui, il n’y a aucune raison naturelle pour que la nourriture fasse défaut tant que la terre ne sera pas entièrement cultivée. C’est ia loi artificielle de l’offre et de la demande, engendée par la lutte de ia cupidité individuelle contre le bien-être général de la société, qui crée la rareté des moyens de subsistance.
- « La crainte d’un excès de population tant que la terre ne sera point complètement cultivée, est une véritable chimère calculée pour tenir le monde dans une ignorance inutile, dans le vice et le crime, pour empêcher les membres de la société de devenir ce qu’ils devraient être sous un système de bienveillance et de bonté mutuelles, bien instruits, actifs, vertueux et heureux. »
- Depuis ces paroles de Robert Owen des tonnes de papier ont été usées en controverses sur l’idée de Malthus. C’est plus de dépenses que la question ne vaut. Notre population en 1801 était d’environ 9 millions. D’après les calculs avec lesquels Malthus effrayait nos frères, la Grande-Bretagne devrait compter, en 1882, plus de 90 millions d’habitants ; or, le» statistiques de 1881 n’en ont relevé que 26
- millions.
- Au contraire, les ressources de subsistance ont dépassé ce que l’imagination la plus ardente eût pu rêver ; les importations se sont élevées en 1880 à 121 millions et demi de livres sterling, soit : 3.037.500.000 francs.
- Notre population est donc inférieure de 64 millions au compte fait par Malthus, tandis que nos comestibles, venus de sources étrangères, sont supérieurs d’au moins 115 millions de livres (2.875.000,000 fr.) à ce qoe lui et ses disciples avaient supposé.
- Owen avait donc saisi la vraie cause du mal en huant à la rapacité individuelle en lutte contre le bien-être général de la société, la rareté apparente des subsistances.
- (A suivre).
- LE CONGRÈS DE SAINT-ÉTIENNE
- Un congrès des trois bassins houillers de France a eu lieu celte semaine à Saint Etienne. A cette occasion une conférence a été organisée par la Chambre syndicale des mineurs de la Loire, conférence à laquelle avaient été invités les membres de la commission parlementaire chargés d’examiner les diverses propositions de lois qui intéressent les mineurs, ainsi que d’autres députés de la région. Neuf membres de cette commission s’étaient rendus à l’invitation.
- Les projets à examiner sont relatifs :
- A la constitution de conseils de prud’hommes chargés de trancher les différends entres les ouvriers et les compagnies ;
- A la responsabilité des patrons en matière d'acci" dent de travail ; •
- A la création de caisses de secours régionales pour les cas d’accident et de maladie ;
- Et enfin à la fondation d’une caisse de retraite pour les vieux mineurs.
- L’orateur qui a porté la parole au n@m des ouvriers mineurs, s’est attaché à réfuter les arguments des adversaires de ses projets de lois. Il a insisté notamment pour que les maîtres mineurs et autres représentants des compagnies ne soient pas admis à siéger comme ouvriers dans les conseils de prud’hommes et pour qu’il soit institué des experts mineurs chargés d’assister les ingénieurs de l’Etat, dans la recherche des causes d’accidents. A ce propos, la commission parlementaire avait proposé de désigner un expert et un suppléant par mine ; les mineurs trouvent qae trois ou quatre experts mi*
- p.696 - vue 696/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 697
- neurs par bassin suffiraient. Enfin, l’orateur a demandé qu’il fût institué une caisse de retraite obli gatoire pour toute la France, avec le droit pour tout ouvrier d'en bénéficier après vingt-cinq ans de travail quelque soit son âge.
- Ce sont là des revendications on ne peut plus légitimes Nous croyons que la commission parlementaire les approuve pour la plupart, ce qui donne aux projets de loi déposés de grandes chances d être adoptés après avoir subi les modifications demandées par les intéressés.
- Le congrès de Saint-Etienne est un des rares congrès où la déclamation n’aura pas eu sa place ; il n’en sera que plus fécond en heureux résultats. Déjà des journaux qui, d’ordinaire, n’ont que des critiques pour ce genre de réunions émettent une opinion plus raisonnable et envisagent les choses avec plus d impartialité ; ils reconnaissent qu il y a autre chose que des ccurvoitises immodérées et des utopies dans les revendications des travailleurs.L’un d’eux, le Siècle s’exprime, au sujet du congrès d0 Saint Etienne, de la manière suivante :
- « Les renseignements qui nous parviennent sur la grande réunion du congres des mineurs de Saint-Etienne, dit ce journal, établissent le caractère pratique de ses délibérations. Les mineurs poursuivent des revendications nettement déterminées. Nous ne disons pas qu’elles soient toutes justes ou applicables dans l'état actuel de l’industrie, mais elles sont en conformité avec leurs intérêts professionnels. Ils ont écarté les chimères socialistes et les utopies révolutionnaires de leur ordre du jour. Ce sont des hommes sérieux qui demandent à être écoutés avec attention et à être 'traités sérieusement. Ce congrès nous paraît être un véritable congrès ouvrier. Il offre cet avantage d'être composé de travailleurs du même métier. On y peut donc concentrer les efforts sur un petit nombre de points fort clairs, qui répondent aux besoins des intéressés et qui sont bien nettement compris de tous. Les mineurs donnent en ce moment, tant pour la méthode que pour l’application, un exemple que nous voudrions voir suivre par tous les organisateur des congrès ouvriers. »
- Il est certain que la cause des travailleurs gagnerait à être partout traitée avec le calme et l’intelligence pratique qui ont présidé au congrès de Saint-Etienne. Les discussions ainsi menées porteraient rapidement leur fruit. En remplaçant par de bons et solides arguments, les défis, les menaces et les bravades, malheureusement trop usités dans les discussions des congrès ouvriers, les délégués des mineurs de la Loire, du Nord et du Midi de la
- France, ont gagné à leur cause une foule de gens qui leur étaient notoirement hostiles, précisément à cause des déclamations vagues ou violentes en usage jusqu’alors.
- Nous croyons, quant à nous, que tous les congrès ouvriers pourraient avoir le même caractère sérieux que celui de Saint-Etienne, mais à la condition formelle d’en exclure rigoureusement tous les poli-tiqueurs, tous les révolutionnaires en chambre, tous les éléments étrangers à la classe des producteurs, et de se refermer dans un ordre du jour en harmonie avec le but de ces réunions et avec les intérêts immédiats des travailleurs.
- A ce point de vue, le congrès de Saint-Etienne aura été un exemple salutaire.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- L’interpellation sur le Tonkiu. — La
- Chunbre a interrompu la discussion de la ioi rnunici-nale pour aborder le chapitre des explications relatives >ux affaires du Tonkin. Le pays était anxieux et désirait connaître les intentions du gouvernement à e sujet. M. Granet, député de Fextrême-gauche. n ayant pu obtenir cps explications la semaine dernière, a dépesé lundi «ne demande d'interpellation dont la discussion a été fixée à mardi. L’orateur s’est appliqué à démontrer ie manque de sincérité du gouvernement et son impô-rfiie. Le traité conclu par M. Bourée, alors ambassadeur à Pékin, nous donnait satisfaction et le gouvernement en le repoussant a précipité le pays dans un grave danger. Dans cette situation la Chambre, a dit l'orateur de t’extrême-gauche, a ie droit d’exiger un cabinet plus perspicace et plus apte à diriger les affires publiques.
- Le ministre des affaires étrangères a répondu en niant l’existence d'un traité couelu par M. Bourée. Notre ancien ambassadeur aurait tout simplement échangé ses vues peronDelles avec 1« gouvernement chinois, mais il u’avait pas couclu de traité. Les clauses dont on a parlé n’avaient point, d’ail eurs, été acceptées par la Chine, qui demande, k cette, heure, non pas de préserver ses frontières de notre contact, mais de les reculer de deux cents lieues et veut nous élimiuer. Le ministre termine en disant que le gouvernement français reste toujours accessible aux propositions raisonnables et n’a pas encore a envisager des éventualités auxquelles la flotte puissante que nous entretenons dans les mers de Chine permettrait de faire face instantanément.
- Le débat a continué, dans la même séance, par un discours de M. Georges Périn qui a mis le gouvernement en demeure de se prononcer formellement, dans 1 éventualité d’un* guerre avec La Chiue, sur le montant des ressources que cette guerre exigerait.
- Nous avouons avec beaucoup d’autres républicains, que cette première journée a été une déception pour le public, q ü s’attendait à voir vider le différend sans plus de retard, et qui désirait surtout être fixé sur les véritables intentions du gouvernement.
- Pour notre part, nous déplorons qu’aucun orateur o’ait fait enteudre un langage raisonm*b'e en proposant de soumettre la difficulté à un tribunal international. Quand Jonc la voix de la raison se fera-t-ede entendre dans une assemblée française !
- La li eu sion de l’interpellation s’est terminée dans la séance de mercredi, apiès un discours de M. C émen-ceau et un discours du président du conseil. Divers
- p.697 - vue 697/832
-
-
-
- 698
- LE DEVOTE
- ord es du jouront été prooo-é< et finalement la Chunbre, ap. ès avoir repoussé l’ordre du jour pur et sim de, a adopte par 3^9 voix contre 160 et 58 abstentions l'ordre du jour de confiance suivant ;
- « La Chambre, approuvant les mesures prises par le gouvernement pour sauvegarder les i térêts et l’honneur delà Ffioce, co fimte dans sa fermeté et sa pru ience pour faire exécuter les traités existants, passe à l’ordre du jour. »
- Cet ordre du jour donne carte-blanche au cabinet. Si la guerre avec la Chine éclate un de ces jours, MM. les députés auront leur part de resp ms&bilité dans cette sinistre aventure.
- Nous constatons avec peine qu’au cours de la deuxième séance consacrée à la question du Tonkin, aucun député, pas plus qu’au cours de la première journée, n’a eu le bou sens et le patriotisme de proposer à la Chambre d’engager le gouvernement à soumettre le différend à l’arbitrage international. G'était là cependant la seule Lsue raisonnable et l’unique moyen de sortir honorablement d’un mauvais pas.
- *
- ¥ ¥
- ILe budget die 1884. — Une divergence d’opinions s’est produite entre le ministre des finances et la commission du budget. Les évaluations du ministre sont contestées par la majorité de la commission et ses moyens d’équilib'er le budget repoussés. Le gouvernement proposait, pour combler le déficit cou Lté au budget de 1884, diverses recelés que la commission n’a pas voulu admettre, et auxquelles elle a préféré substituer le prélèvement dune somme de 50 millions sur le fonds d’amo'tissemeut de la dette publique. C’est la un expédient financier qui n’aura pas de moindres inconvénients que la réduction des dépenses jugée nécessaire pour arriver à l’équilibre budgétaire.
- Les besoins de plus en plus pressants avaient déjà réduit dept is 1871, date de là création au budget du chapitre de l’amortissement, les 200 misions annuels à 100 millions. En roguant d’un s ul coup 50 millions, la commission aggrave la situation générale et marche vers un nouvel emp unt dont le nesoiu ne se fai ai guère s nt r.
- Il est êl auge que les membres de la commission.du budget ne veuillent pas consentira examiner et à adopter les moyens pratiques qui leur sont indiqués par des hommes dont l’expérience en matière de finances est à toute épreuve. Au lieu de chercher dans des palliatifs inefficaces les ressources demandées par notre budget, que ne consentent-ils à demander ces ressources à un système fiscal plus en rapport avec les besoins de notre époque. Ou leur a indiqué dans le Devoir le moyen déchapper aux difficultés qui se piéseutent chaque année devant eux; ii nous semble qu ils re devraient pas continuer à fermer les yeux et à se boucher les oreilles. Ne voient-ils donc pas que la situation financière devient toujours pius critique et que les nouveaux emprunts comme les nonveuix im ôis ne peuvent que précipiter ta crise? Nous fusons, une fois de plus, appel tu bon sens et au patriotisme des membres de la commission du budget et de tous les membres du parlement.
- * *
- Conférence internationale du ira va il.
- — Une conférence internationale organisée par la fédération des travailleurs socialistes français s’est ouvert» a Paris, e 29 octobre. Des délégués d’Angleterre, d'Espagne et d Italie y oui pris part. La séance d’ouverture a été consacrée à la discussion de la question de la législation internationale du travail. Le lendemain, mardi, il y a eu un gran ) meeliug public. Mercre i les débats ont porté sur la règlementation des rapports entre ouvriers étrangers. Vendredi l’on a traité des moyens d’amener l’abolition des lois qui constituent un empê he-ment à l’établissement d’une entente permanente entre les associations ouvrières des différents pays La conférence clôture ses travaux samedi par un grand banquet.
- t Les questions abordées par celle conférence internationale du travail touchent intimement à notre organi-
- sation économique. E les méritent touségardsun exa-meu sérieux. N ay-uit pas encan-' entre les mams un compte-rendu détaillé de< débats qui se sont engagés et des résolutons qui ont été prises, nous sommes for ég d’ajourner à la semaine prochaine cet examen ; mais, dès maintenant, nous pouvons dire que les travaux de la e mfé ence sont destinés à ouvrir aux travailleurs des divers pays une nouvelle voie vers l’acheminement à leur émancipation. Nous ajoutons une grande importance à ces réuuioDS de travailleurs. Leurs intérêts dans unis les paj's sont les mêmes, car partout, le capital absorbe au-delà de ce qui lui revient et, cou équemment, ies ouvriers sont frustrés d’autant. Eu solidarisant leurs intéîêts et en travaillant à s’entendre entre eux, les ouvriers français, anglais, espagnols et italiens prouvent qu'ils entrevoient lasolution des problèmes économiques sous un aspect p us étendu et plus vaste qu’on ne l’avait fait jusqu’à ce jour. Leurs aspirations sont trop gôué-reuses et ont une trop grande portée au point de vue du bien être de l’ouvrier en général, pour qu’elles ne soient pas réalisées prochainement.
- ♦ ¥
- Les Caisses d’épargne. — Les délégués de 129 Caisse-, d’épargne de France ont tenu un Congrès à Paris dans le but d’examiner tes modificatione a introduire dans les projets de lot et de décret qui sont soumis à ia Chambre et au Conseil d'Etat ; 265 délégués ont pris part aux travaux du Congrès.
- Les caisses d épargne repoussent l’institution de contrôleurs permanents projetée par le décret.
- E les considèrent que ce serait une cause de ruine pour un grand nombre d’entre elles, qui ne pourraient faire face aux nouveaux frais qu’elle entraînerait. Il suffirait à leur avis, pour assurer le contrô e, que les receveurs et inspecteurs des financé fussent r*ppeléh à l’exécution stricte des obligations qui leur sont imposées par les luis et régi ments au point de vue de ia surveillance des caisses d’épargne.
- Le Congrès a émis 1’- pinion qu’il y avait lieu de cons-tituc r un fonds de garantie de 2 millions, destiné à assurer le remboursement intégral des versements effectués par les déposants, en cas de déficit constaté dans une Caisse d’épargne.
- Après avoir exprimé le désir qu’un certain nombre d’administrateurs de Caisses d’épargDe soient adjoints à la Commission de surveillance,le Congrès a nommé une commission chargée de soumettre ses propositions au gouvernement.
- * ¥
- Les d’exportation. — Le consul
- géueral de France » A nvers v eut de signaler un fait dont le commerce français devrait bi n fa re son profit. Il s’est fondé a Auvers une Société belge d’exportation en vu** de créer à l’étranger des débouchés pour les produits du pays. Cette Société est en pleine voie de prospérité. Elle a établi des agences dans les diverses parties du monde et giâ e à ce moyen elle a pu réaliser déjà uu gros chiffre d affaires.
- Nous ne voyons aucun inconvénient à ce que les négociants des principa es villes de France imitent leurs confrères d’Anvers. Il est certain que si des Sociétés de cetteespèce se formaientà Paris, Bordeaux, Marseille, etc., les produits français ne tarderaient pas à trouver les nouveaux débouchés qui leur manquent et la production elle-même pourrait être considérablement améliorée.
- *
- ¥ ¥
- Déorolssanoe de la population. — Le
- Journal officiel a publié cette semaïue les tableaux du mouvement de. la population en France pendant l’année 1882. Ces tableaux sont inquiétants. Ils établissent que le mouvement delà population va eu décroissant dans notre pays. Nous marchons à la dépopulation ou tout au moins à un amoindrissement considérable de la population.
- Comparés aux chiffres de 1881, ceux de 1882 accusent 1.451 naissances de moins que pendant l’année précô-
- p.698 - vue 698/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 699
- dente, et l'excédent-des naissances sur les décès n'a été que de 97.027 au lieu de 108.229. Les mariages on*, été également m dns nombreux. Ils avaient été de 282.079 eD 188! et 1! n’y en a eu que 280.460 en 1882.
- Cette tendauce à la décroissance de la population en France est de nature à faire réfléchir aux conséquences prochaines quelle peut avoir pour le pays. Partout ailleurs la population augmente dans des proportions considérables et l’on se demande par suite de quel phénomène anormal le vieux sol gaulois tend à voir décroître ses habitants.
- Nous estimons que les expéditions lointaines et les guerres périodiques auxquelles nous conduit trop facilement notre esprit aventureux ne sont pas étrangères à ce fait malencontreux. Et, d’autre part, les difficultés et les exigences de la vie depuis un certain nombre d’années, font que les mariages et, conséquemment, les naissances diminuent sensiblement. Le remède au mal que la statistique nous révèle serait donc eu grande partie dans la suppression de la guerre et dans une modification notable de nos moeurs.
- li’lndl8«iolnbillté du mariage. — Les journaux de Paris ont raconté cette semaine un suicide accompli dans des circonstances souverainement tristes et qui témoignent de la nécessité du prompt rétablissement du divorce.
- Une jeune femme, Marie Moulin, domestique, au n° 20 du boulevard Magenta, à Paris, était m triée depuis sept ans à un mauvais sujet qui S’était fait condamner, deux ans après le mariage, à cmq ans de réclusion De-' puis près de cinq an«, Marie Moulin vivait p assible et tranquille, mettant de côté ses économies pour pouvoir élever convenablement son enfant.
- Les ciDq anuôes de réclusion du mari allaient expirer dans un mois, et la malheureuse se voyait déji en butte aux traeasseri s de cet homme indigne d’elle. Aussi prévoyant qu'elle serût -obligée de vivre de nouveau avec lui, elle prit la funeste résolution de se suicider. Ses maîtres Tout trouvée, l’autre jour, étendue sans mouvement dans son lit. Linfortunée avait allumé uu réchaud et absorbé le couteau d’un petit flacon le laudanum. El'e avait laissé une lettre, daus laquelle elle priait sa famille d’avair soin de son enfant eL de l’élever avec les économies qu’elle avait réalisées.
- Ainsi, paice qu’il a plu à des légi-lateurs rétrogrades de déclarer que le mariage es* un lieu iudissoiunle, une femme honnête en est réduite à se suicider pour échapper à la puissance d’un homme taré. De tels exemples — et ils sont nombreux, malheureusement— ue s.ont-ils pas de nature à faire comprendre aux plus endurcis réactionnaires, que le rétablissement du divorce est une mesure indispensable ? Il est à désirer que le Sénat vote au plus tôt la loi — d’ailleurs incomplète — déjà adoptée par la Chambre des députés. Tous les pays civilisés nous ont devancé dans cette voie. Allons-nous rester longtemps encore en arrière de nos voisins et, par simple respect pour la tradition catholique, conserver une législation dont tout gouvernement démocratique devrait se délivrer impitoyablement ?
- ANGLETERRE
- L’agitation en faveur d’un second canal de Suez continue en Angleterre. L’association des proprietaires de bateaux à vapeur a fait parvenir à lord Granville, chef du Foreigu Office une pétition tendant a démontrer la nécessité de cette entreprise. Une partie des capitaux nécessaires seraient déjà à la disposition de cette association qui demande au gouvernement de faire de son côte, quelque chose pour la construction lu second. caual Dans sa ré| onse, lord Granville s’est borné à déclarer qu’il soumettrait cette demande à ses collègues du cabinet.
- — D'après le Times, la situation du corps expéditionnaire française de dludo-Chine se trouverait en présence de furces ‘respectables chinoises qui nécessitent l’arri-
- j vée des nouveaux renforts expédiés de France pour continuer les opérations militaires.
- — Le Standard a commencé la publication des pièces que le Livre jaune français n'a fait qu’indiquer ou analyser. Le journal anglais a publié notamment la réponse de [ambassadeur chinois au mémorandum français, réponse qui dé lare inaceptables toutes les propositions du mémorandum
- — M. J. Bright a présidé à Leeds une grande assemblée dans laquelle diverses résolutions ont été adoptées. Notons ce'le relative à l’extention du droit de suffrage aux femmes qui paient le cens exigé pour les électeurs actuels. Cette proposition a été brillamment soutenue par deux dames Miss Bright et Miss Gobden.
- ALSACE-LORRAINE
- La cour suprême de Leipzig vient de rendre son arrêt dans l’affaire be l’arrestation de M. Anthoine, député de Metz au Reichstag allemand. La cour à reconnu qu’il n’existait aucune preuve ôiabli-sant le crime de haute-Iradition contre le courageux député. En conséquence, M. Anthoine a été remis en liberté immédiatement. Nous croyons que M. de Bismarck verra celte mise en liberté avec quelque, déplaisir. L’arrestation arbitraire de M. Anthoine a été l’occasion d’un échange de sentiments fraternels eutre 1 Alsace-Lorraine et la France_ et de la constation de ce fait que l'œuvre de germanisation n’a pas fait uu pas dans le pays annexé.
- AUTRICHE-HONGRIE
- Le comte Kalnoeky, ministre des affaires étrangères de l’empire austro hongrois, vient de faire de curieuses déclarations au sujel des dangers qui menacent la paix européenne.
- Après avoir déclaré que l’alliance austro-allemande était une garantie de paix pour l’Europe, el q ie les relations entre l’Autriche et les autres puissant es, notamment 1 Italie, étaient des plus cordiales, le comte Kal-nocky a, toutefois laissé eutrevoirqu’uu conflit plus ou moins prochain finirait par éclater entre l Autriche-H mgrie et la Russie, a l’occasion de leur rivalité daus la pre qu'lie des Btikaos. L’orateur officiel a même parlé 1e la possibilité d’une agression de la part de la Russie, agression qui, à sou avis, aurait peut être déjà eu lieu sans l'existence de l’alliance austro allemande. D’après le chancelier austro-hongrois, la Russie n’ed retenue que par la certitude qu en attaquant l’Autriche, elle trouverait aussi devant elle l’Allemagne.
- Faites daus le but de ras-urer la Hongrie et l'Europe, les déclarations du comte Kdnocky produiro t une impression opposée. Personue ne peut se sentir rassurer par la perspective dontcet homme d’Etat a parlé longuement. Pour être éloigné, le danger n’est pas moins imminent, car uu incide l quelconque peut le faire éclater du jour au leudemain. Si lesp. it guerrier ne dominait point à Vienne, cornai' à Beriin, et comme à Saint-Pétersbourg, le ministre autro-hongrois aurait fait appel à d autres arguments. Il aurait pu mettre en avant l’intérêt des Etals et des peuples à conserver les bienfaits de la paix et poser nettement la question de l’aroitrage en matière de conflits internationaux. Mais c’est trop demander au ministre d’une puissance qui ne cache pas ses velléités de conquêtes en Orient.
- DANEMARK
- Un conflit vient d’éclater entre le roi de Danemark et le Fo keting. Le mirmtèr1 ayant perdu la majorité, la Chambre a manifesté le désir de le voir remplacé. Le roi ne 'e-t pas conformé à ce désir et le Folketing a décidé que tous les projets présentés par le cabinet seraient renvoyés à l’examen d’une commission. La Chambre a, d’ailleurs, protesté de s »n respect pour la royauté.
- On ne s’explique pas la persistance du roi de Dane-
- p.699 - vue 699/832
-
-
-
- 700
- LE DEVOIR
- mark à v-.uioir imposer au Foikhing un cabinet, qui n‘a ! plus sa confiance. Dans tout pay^ parlementaire, les volontés de la Chambre doivent être prise en sérieuse consi'ération et observées, à moins de vouloir créer des conflits qui,dans aucun cas,ne sauraient tourner au profit du chef de l’Etat.
- BULGARIE
- Les rapports entre le prince Alexandre de Bulgarie et le Czar deviennent très tendus. D’une, part le, prince Alexand e a demandé au colonel Redi^ber f-a démission de minihtre de la guerre et a remercié de leurs services les officiers russes qui taisaient, partie de sa maison. D’aotro part, le gouvernement russe a rappelé le capitaine Pol.sikoff, uu des aides de camp du prince de Bul g@rie et le général Leisevoy. Tout cela a eu lieu au moment où l'on annonçait que l’entente là plus complète régnait entre Sophla et Si-Pélersbourg. Le général Jonine avait, en effet, arrêté avec le prince de Bulgarie une convention qui consistait à faire concerter directement entre le prince Alexandre et le Czar toutes les mesures militaires.
- L’on se demande avec raison, si ce dissentiment ne va pa- donner lieu à de nouvelles et grosses complications en Orient.
- ETATS-UNIS
- Le bureau fédéral de statistique des Etats-Unis public tous les ans les divers documents relatifs aux finances, à l’agriculture au commerce, etc., de l’année fiscale qui finit au 30 juin. Pour cette aunéu, c’est—dire pour l’année qui expirait au30 juin 1883,1e commerce extérieur des Etats-Unis a été. à l’exportation et à ^importation, de 1,547 millions de dollars bon c mpusles métaux prê-ci( ux, c’est-à-dire de 7,735 millions de francs.
- A i exportation, on relève 823,805,819 dollars pou toutes les marchandises, consista.,t principalement en coton, blé, maïs, viande, pétrole, bois.
- A l’imnortation, la valeur totale des marchandises s’élève à 723,122 666 dollars, consistant principalement en produits manufaedurés, tissus, fer et autres métaux, vins et liqueurs alcooliques, et en denrées coloniales, sucre, café, thé. épices.
- L’excédent des exportations sur les importations est de 100,683,153 dollars ou plus de 500 millions de francs.
- L’exportation de« Etats-Unis se fait principalement par le port de N w-York, environ pour la moitié. Après viennent les ports de Bo-ton, Philadelphie, Baltimore, Gharleston, la Nouvelle-Orléans, S-sn-Fran'cisco.
- Les céréales, le pétrole, le bétail, 1«*s viandes, les bois, s’exportent principalement par N<-w Yotk, qui est devenu le plus grand entrepôt des Etat -Unis.
- De 18-/8 â 1882, la ré.iuc'iou des f ai-, ue transport intérieurs, p-»r les grands lacs, les canaux, les chemins de fer, a été telle que les tarifa ont diminué des deux tiers.
- Les tarifs sont ainsi lesceodus au minimum, et il a été po-rible d’envoyer tous les produits de l’Ouest à Li-verpool, au Havre, à H-imbourg, aux mémos pr ix qu’un payait auparavant de New-York à ces mêmes places.
- Ceci explique les développements toujours plus grands du commerce américain, et comment certains produits de ses marchés viennent faire concurrence aux produits similaires européens, surtout dans les années de mauvaise récolte.
- —.—< -as»»»—— •
- Le rapporteur du budget du ministère du commerce a communiqué à ses collègues de la commission du budget, une statistique des opérations commerciales de la France qui est de nature à appeler
- sur elle l’attention publique. Il en résulte que nous marchons à grand pas à une décadence commerciale et que la concurrence étrangère tend de plus en plus à substituer ses produits aux produits français, sur tous les points du globe. Cette concurrence a son centre le plus actif et le plu1- dangereux en Allemagne, dont le gouvernement après nous avoir vaincu sur les champs de bataille, cherche à nous vaincre sur le terrain industriel et commercial et à précipiter notre ruine.
- Voici quelques chiffres pris dans les statistiques du rapporteur du budget du commerce.
- De 1865 à 1881, notre exportation de tissus en Angleterre, passementerie, rubans, etc., est tombée do 231,452,263 francs à 104,955,949 fr., et l’exportation en vêtements d’un peu plus de 18 millions à 7,857,812 francs. Pendant ce temps, l’exportation de ces divers produits par l’Allemagne en Angleterre a augmenté dans des proportions considérables.
- L’industrie allemande ne se contente pas, d’ailleurs, de nous faire une rude concurrence sur les marchés étrangm s, elle vient envahir notre propre marché. De 4 millions à peine qu’atteignaient ses importations de laine en France, elles ont atteint 9 millions en 1875 et 12 millions en 1881.
- La marche de nos affaires dans le Nouveau-Monde n’est pas plus rassurante. Là aussi, nous perdons chaque année un terrain important. Aux Etats-Unis et au Brésil, notamment, les produits étrangers remplacent les nôtres dans une mesure toujours croissante. Ainsi pour ne citer qu’un exemple, notre exportation des ouvrages en peau et en cuir aux Etats-Unis est tombé de 19 millions à 15 millions et celle des vêtements et lingerie, de 6 millions à 2 millions. Et cependant la populo ion de ce pays augmente dans d’immenses proportions.
- En somme, le bilan que nous présente le rapporteur du budget du commerce est effrayant. Nos tissus de soie sont tombés, de 477 millions en 1873, à 245 millions en 1881 ; nos fils de Un et de chanvre, de 25 millions en 1872, à 4 millions en 1882 ; les meubles de 34 millions à 25 millions ; la parfumerie, de 11 millions à 7 millions et les articles de l’industrie parisienne de 10 millions à 800,000 francs.
- Parmi les causes auxquelles il faut attribuer cette décadence de notre commerce avec l’étranger, il faut signaler la hausse de la main d’œuvre en France et la concurrence étrangère. Certains pays qui étaient autrefois nos tributaires ou qui ne produisaient pas la plupart de nos objets fabriqués se sont peu à peu initiés aux secrets de notre industrie et sont deve-nus nos concurrents. Depuis douze ans cette concur-
- p.700 - vue 700/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 701
- rence augmente à vue d'œil. Un grand nombre d’ouvriers français chassés de Paris, après les événements de la Commune, ont porté dans les pays étrangers leurs comissances et leur travail, et c est, croyons-nous, en grande partie à cette causeque nous devons la situation précaire de notre industrie. Nous sommes, sur ce point, entièrement d’accord avec M.Loc-kroy, député, qui établissait ce3 jours ci, dans le Rappel, que l’égorgement, en mai 1871, de la population laborieuse de Paris parles troupes de Versailles, et le retard mis à voter l’amnistie avaient porté au commerce français un tort dont il subit encore les conséquences et dont il aura beaucoup de peine à se relever.
- UNE RÉVOLUTION
- Nous lisons sous ce titre dans le Mont-Atlas :
- C’est à Grenoble que vient d’être pratiquement résolue le problème du transport à grande distance de la force motrice par l’intermédiaire de l’électricité.
- Déjà à Munich, puis à Paris.dans la gare du Nord,
- M. Marcel Déprez avait obtenu, dans des expériences contrôlées par une commission de l’Académie des sciences, des résultats tout à faits décisifs ; déjà, chez M. Menier, digne héritier des traditions paternelles, la chute d’eau de l’usine de Noisel avait employé sa puissance à faire marcher, loin de là, une charrue à moteur électrique. Mais ce n’était là que des essais. L’expérience de Grenoble est bien autrement importante.
- Le principe du transport de la force est des plus simples. La force motrice, .quelle qu elle soit. chaudière à vapeur, moulin à vent, chute d’eau, met en action une machine inventée par nn Français où elle se transforme en électricité. Celle-ci court alors le long d’un fil métallique est transportée à une seconde machine Gramme où se fait une opération inverse : l’électricité se transforme à nouveau en puissance motrice.
- Théoriquement,, tout cela était connu depuis long- ! temps. Mais quand on essayait de sortir des expériences j de laboratoire des difficultés considérables arrêtaient I les physiciens ; s’ils voulaient mettre enjeu des forces j sérieusement utilisables, les machines refusaient le jj service ; s’ils voulaient transporter la force à une dis- \ tance de quelques centaines de mètres, eile se perdait en route, malgré les fils énormes et très-coûteux employés pour relier les deux machines.
- M. Marcel Déprez a complètement triomphé des obstacles qui avaient arrêté ses prédécesseurs.
- Auprès de Vizille, à quatorze kilomètres de Grenoble, il emprunte à une machine mise en marche par une chute d’eau, la force de douze chevaux-vapeur. Gelle-
- | ci est transformée sur place en électricité par une machine Gramme..
- Deux fils de bronze, d’un diamètre de deux millimètres relient la machine de Vizille à la machine de Grenoble. Et celle-ci met en mouvement un arbre de couche qui distribue la force à qui veut la prendre.
- Dans les expériences d’essai, on voyait à la fois une pompe élever l’eau à plusieurs mètres de hauteur, une scie circulaire débiter des troncs d arbres, tandis qu’une presse imprimait l'Energie électrique, numéro unique, et qu'une partie de 1 électricité, transformée non en force motrice, mais en lumière, éclairait l’usine à l’aide d’une centaine de ces petites lampes à incandescence, dont la lumière si douce est supportable dans les appartements.
- Or, la force ainsi utilisée à Grenoble était de sept chevaux-vapeur, c’est-à-dire de 62 0/o de la force empruntée à la chute d'eau de Vizille.
- Voici donc que des forces naturelles, qui ne coûtent rien, et qui sont aujourdhui perdues, pourront êtro utilisées par l’industrie. La force de la chute d’eau sortira de la gorge inaccessible celle du vent descendra de la colline abrupte celle de la marée, immense et inutilisée, pourra être saisie et transmise hors de la portée des vagues.
- Ainsi 1 expérience de Vizille, si admirable qu’elle soit, n’est qu’un essai, un début bien modeste à côté de ce que l’humanité devra aux travaux de M. Marcel Déprez. C’est l’aurore d’une révolution industrielle. Tels, rapprochement qui s impose à l'esprit, les Etats du Dauphiné, tenus en 1788 au tchâteau de Vizille, furent 1 aurore de la Révolution française.
- Paul Beîit.
- Mlle Antoinette Lix
- Capitaine de> Francs-Tireurs
- Il me semble plus intelligent de parler d’un personnage pendant sa vie, que d’attendre sa mort pour écrire son panégyrique.
- Sans plus de préambule, je vais tenter d’esquisser par de rapides traits de plume la première partie de la vie d’une femme, jeune encore, qui a donné à la nation des témoignages de son attachement patriotique et à t humanitédes preuves de sa philanthropie, de Mlle Lix enfin, ex receveuse des postes, ex-lieutenant en Pologne, ex-capitaine de francs-tireurs, et aujourd’hui marchand-* de tabac à Charleville.
- Fille d un officier Irançais Mlle Marie Antoinette Lix, dite Tony, est née à Colmar en 1840. De sérieuses études lui ayant fait acquérir facilement le diplôme d’institutrice, elle fut en mesure d’accepter la charge de gouvernante des enfants du comte Lu-bienski ; elien avait alors que dix huit ans. La guerre de l’independance ayant rappelé dans son pays ce patricien polonais, Mile Lix l’y suivit. Là, le caractère de cette jeune fide énergique, plus genereux encore que beiliqueux,trouva mille occasions de se manifester. La cause si éloquemment attendrissante des Polonais lui plut, elle s’y intéressa ardemment et fut
- p.701 - vue 701/832
-
-
-
- 702
- LE DEVOTR
- en évidence imméd ate grâce à un acte de dévouement spontané : un mi du comte Lubienski s’était laissé surprendre par les Russes ; aussitôt, Mlle Lix monte à cheval prestement et, sans mesurer le danger auquel elle s’expose, la brave institutrice essaye d’arracher à l’ennemi l’imprudent ami du comte. Elle n’eut pas la chance de réussir. Cet acte, corroborant avec les sentiments de sympathie qu’elle avait exprimés en faveur des Polonais, lui valut l’honneur de se voir proposer le grade de lieutenant. Elle accepta. Elle prit d i service sous le nom du lieutenant Tony et entra tout de suite en campagne.
- Hélas, le joli et brava lieutenant, toujours en avant, fut promptement fait prisonnier. Il avait reçu deux blessures.
- Il ne resta pas longtemps au pouvoir des Russes. Il se procura un passe port au nom d’Armand Lix, put s’échapper ainsi et revenir en France.
- A peine arrivée et guérie, Mlle Lix entra dans un» maison de commerce qui lui confia la rédaction de la correspondance étrangère, fonctions qu’file remplit sans peine, car elle écrivait et parlait quatre langues comme un professeur.
- En 1866, le choléra sévit à Lille, Mlle Lix résilie ses fonctions et se rend dans cette ville pour y soigner les cholériques. Elle se distingue honorablement dans sa répugnante et dangereuse mission, qu’elle n’abandonne qu'aorès l’absolue extinction d8 l’épidémie. Ce témoignage de profonde charité l’ayant signalé en haut lieu : elle n’eût qu’à demander une place de receveuse des pestes nour l’obtenir. Elle fut nommée à Lamarche, dans les Vosges, et c'est à son bureau que la guerre de 1870-71 la surprit.
- Nos premiers désastres devaient exaspérer une âme telle que la sienne. Aussi, dès que la localité fut au pouvoir des Prussiens, Mlle Lix courut s’engager dans les francs-tireurs des Vosges
- Cet engagement eut lieu simplement, mais non sans une mise en scène à la fois poétique et chevaleresque, digne de l’époque des Croisades. Le camp des francs-tireurs était installé dans une ferme appartenant au comte Bmgnot, située dans un entonnoir de collines ; un soir, au crépuscule, pendant qu’on faisait la soupe, on vit un jeune homme descendre le coteau et se diriger avec rapidité vers le groupe le plus compact, malgré les baïonnettes des factionnaires.
- — Messieurs, dit le jeune homme, voulez-vous un fusil de plus, j’ai servi en Pologne où j’ai été blessé..
- Le capitaine ne le laissa pas achever.
- — Messieurs, permettez-moi .de vous présenter Mlle Lix, — car je vous reconnais, Mademoiselle, — notre aimable receveuse des postes; comme maire, j’ai appris sa généreuse conduite là-bas. Les Polonais l’ont nommée lieutenant, ferons-nous moins que les Polonais ?
- Et Mlle Lix, dite Tony, fat, à l’unanimité, nommée lieutenant des francs-tireurs des Vosges. C’était le 3 septembre 1870.
- Je ne la suivrai pas dans ses marches et contremarches. Elle était toujours en tête de ses hommes, sac au dos ainsi que tous les officiers de francs-tireurs, surveillant les factions, multipliant les recon naissances et toujours prête àst'muler le courage de la compagnie si le besoin l’eût exigé. A la fin de la guerre, Mlle Lix occupait à Langres l’emploi de capitaine.
- Quand la paix fut signée,Mlle Lix serra soigneusement son uniforme, reprit ses vêtements de femme et
- s’en retourna à Lamarche reprendre ses attributions de receveuse des postes.
- Pendant les longs jours de la vie calme, cette femme de bien se montra oha itable anc >re ; elle fonda un ouvroir et institua les dames de charité de Lamarche.
- Son intrépidité et son intarissable bienveillance trouvèrent une occasion nouvelle de se produire. Un de ses facteurs n’était point revenu d’une longue tournée dans les montagnes ; la nui était .venue, il neigeait, un vent glacial soufflait avec violence,personne sur les routes; la femme du facteur sur le point d’être mère, était dans une inquiétude déchirante.
- Mlle Lix la consola en lui disant qu’elle allait partir à la rencontre de son employé. Elle partit , en effet , seule, malgré deux pieds de neige et une effroyable obscurité; elle parcourut ainsi les neuf kilomètres qui la séparaient du village où le facteur avait dû se rendre. Quand elle arriva, une auberge était encore ouverte ; Mlle Lix y entra, s’y réchauffa et apprit que son homme était reparti par une ancienne route abandonnée qu’il croyait plus courte. Elle demanda à louer une voiture, mais personne ne voulut la conduire vu le mauvais temps. Mlle Lix se remit en route par le chemin indiqué, appelant le facteur de temps à autre ; enfin elle rentra 4 Lamarche vers trois heures du matin, harassée, glacé*, mais bien heureuse en reconnaissant l’homme quelle cherchait dans une ombre venue au-devant d’elle à son tour.
- Instruite comme je l’ai dit Mlle Lix a utilisé ses loisirs en traduisant des romans, travaux dont elle employait le bénéfice à des œuvres de charité. Elle a notamment publié une traduction du roman anglais: Johnny Ludlow En ce mom nt elle prépare sur l’Alsace un livre rempli de documents curieux.
- Mlle Lix a reçu du Gouvernement une médaille d’or de première classe et la croix de bronze des ambulances. La Société nationale d’encouragement au bien lui a décerné une médaille d’honneur.
- Jean Alesson.
- Société contre l'abus dn tabac
- On nous communique avec prière de l’insérer, la note suivante :
- Dans sa séance du 4 octobre, la Société contre Va-bus du tabac a entendu la lecture, par M. Marambat, employé de l’Administration pénitentiaire à la maison centrale de Gaiilon (Eure), lauréat des concours de 1881 et de 1882, d’une analyse du compte-rendu de la justice criminelle en France et en Algérie, pendant l’année 1881, au point de vue des rapports pouvant exister entre la criminalité et l’usage plus ou moins abusif du tabac.
- M. Marambat, après avoir cité la constatation douloureuse de M. le Ministre de la Justice que, d’année en année, le nombre d»s prévenus âgés de moins de 21 ans augmente considérablement, rappelle que, d’après des données statistiques obtenues à la suite d’une enquête faôe paj* plusieurs établissements pénitentiaires importants, il a été établi que la première passion qui s’implante dans le cœur de l’enfant est celle du tabac, et que c’est cette passion qui le porte d’abord à des dépenses Si perflues, puis a contracter des habitudes de paresse, de débauche et
- p.702 - vue 702/832
-
-
-
- IM DEVOTR
- 703
- d'ivrognerie qui le conduisent fatalement dans la voie du vice et du crime.
- Cette statistique fuit connaître, en effet : 1° que sur 603 enfants d * 8 à 15 ans inclusivement, < l ('/O avaientdejà lhaboude du tabac avant, leur détention ; 2° que sur 139 jeunes gens de 16 à 20 uns, cette proportion est de M 0/0 ; 3° et que, sur 850 individus au-dessus de cette âge, 666, c’est-à-dire 78 0/0 avaient contracté cette habitude avant 20 ans.
- De plus, sur ces 666 derniers individus, 379, soit 57 0/0, sont entrés en prison pour la première fois avam d’avoir atteint cet âge de v'ngt ans, alors que parmi les individus détenus n’ayant jamais fait usage de tabac, cette proportion, entre eux, n’est que de 17 0/9
- Le nombre des délits de vagabondage, mendicité, yol, escroquerie, abus de confiance, va toujours en augmentant, dit M. le Ministre de la Justice; or, parmi les délinquants de ces catégories, la proportion des habitués du tabac est de 89 0/0.
- Il a été jugé en 188., 57,266 individus pour ivresse, la statistique établie par M. Marambat indique que les individus adonnés au tabac fournissent, dans Ls établissements pénitentiaires, un chiffre d’ivro nés de 74 0/0 alors que ceux qui se livrent à la boisson sans consommer de tabac ne sont frappés parles tribunaux que dans une proportion de 43 0/0.
- Une pro.ression sensible dans le nombre des récidivistes étant aussi signalée par M. le ministre de la Justice, l’enquête fait ressortir que parmi les fumeurs, chiqueurs et priseurs, ce nombre de récidivistes est de 79 0/0 alors que pour ceux ne faisant pas usage .e tabac, il n’est que de 55 0/0.
- Il est surtout a remarquer que les détenus sobres non adonnés au tabac ne donnent entre eux qu’une proportion de récidivistes de 18 0/0, alors que les autres, quoique sobtes, fournissent un chiffre de 62 0/0.
- Les résultats de cette enquête laissent entrevoir qu’il n’est pas sans intérêt pour le moraliste comme pour l'homme d’Etat de se préoccuper de cette question du tabac dont les propriétés mauvaises attaquent l’organisme, et ouvrent la porte, surtout dans la jeunesse, aux habitudes de paresse de débauche et d’ivrognerie, causes de bien des crimes.
- Les herbiers îirtificiel»
- Dans sa revue scientifique des Débats, M. Henri de Parville signale une curieuse découverte due à un Marseillais, M. Cyme. Elle consiste à utiliser le grand pouvoir colorant des couleurs d’aniline pour obtenir en quelques instants une empreinte des plantes.
- On peut ainsi préparer des herbiers artificiels :
- La plante à reproduire est aplatie et desséchée entre des feuilles de papier sans colle, par pression ou à l’aide d’un fer chaud ; on applique au pinceau sur la surface à reproduire une couleur d’aniline dissoute oaus de l’alcool. Le papier qui doit recevoir l’empreinte est mouillé et épongé avec du papier bu vard ; on i’étale sur un support résistant, par exemple sur une feuilie de zinc. On applique sur cette surface la plante du côte qui a été charge de couleur. On couvre avec une maculature de papier et 1 ou tamponne ou l’on appuie avec un fera repasser froid.
- On peut tirer ainsi plusieurs épreuves successives.
- Il va sans dire que, en variant les couleurs déposées sur les diverses parties de la plante, on peut multiplier les effets et obtenir une sorte de peinrure ou d’aquarelle. Avec quelques soins et un peu d’habitude on arrive 4 préparer ainsi d^s épreuves d’une grande finesse. Afin d’éviter l’empâtement des premières épreuves, il est bon de passer sur la surface de la plante colorée et bien sèche un pinceau trempé dans une solution de salpêtre et même de sel marin, et de laisser bien sécher avant de commencer le tirage.
- Si, au lieu d’humecter le papier de tirage avec de l’eau, on l’humecte avec de l’alcool, oa obtient des empreintes de nuances très vives, et le papier conserve tout son lustre. Le moyea doit être utilisé pour produire des empreintes sur des feuilles d’album, sur toutes les su-faces qui craignent l’eau. Il est même facile ainsi d’obtenir des épreuves sur des surfaces sèches, telles que du bois, du verre, eu passant sur la plante chargée de couleur et déjà sèche un peu de glycérine que l’on éponge avec du papier non collé.
- Ce sont les plantes les plus délicates, à la texture la plus fine, qui donnent les plus jolis résultats. Avec des plantes lilliputiennes, avec les fleurs alpines, on peut former des albums qui ont bien leur valeur, et conserver ainsi indéfiniment la flore d’un pays Le procédé peut d’ailleurs se généraliser ; la phytochro-motypîe paraît donc susceptible d’utiles et char' mantes applications.
- Les incendies allumés par la foudre
- Déjà en 1872, M. Colladon de Genève avait publié dans les mémoires de la Société de physique et d’histoire naturelle de Genève une note intéressante sur les effets de la foudre sur les arbres et les plantes ligneuses et sur l’emploi des arbres comme paratonnerres. Il avait signalé en particulier les traces spéciales qui résultent de la chute de la foudre sur les vignes lorsque les ceps sont rapprochés entre eux et tous taillés à la même hauteur au-dessus du sol. Il avait démontré par une multitude d’observations bien constatées que la foudre frappe presque toujours les arbres et les vignes, non comme un simple trait foudroyant, mais comme une vaste nappe cylindriqae ou conique qui enveloppe en réalité la presque totalité du sommet de l’arbre, quelquefois même d’un groupe d’arbres très voisins, et qui, sur les vignobles, atteint une surface circulaire bien drfiuie de 10 mètres, 15 mètres ou 20 mètres de diamètre contenant quelques centaines de ceps.
- Aujourd’hui, M Coliadon communique à l’Académie des sciences une note sur l’influence des corps métalliques sur les toits, dans les murs ou dans les appartements pour attirer la foudre.
- Au mois de juillet dernier, une maison de Beaulieu,
- p.703 - vue 703/832
-
-
-
- 704
- LE DEVOIR
- dans le canton de Neufchâtel, ayant été inceadiee par la foudre, on avait prétendu qu’un dépôt de vieux far placé dans le grenier de cette maison avait pu attirer la foudre et devenir la cause du désastre. Ayant été consulté à cette occasion par une association qui s’occupe dans la Suisse romande de rechercher et de publier dans un journal qui s’appelle la Défense, des documents sur les causes des incendies et sur les moyens qui peuvent servir à les prévenir ou à les combattre, M. Colladon a fait la réponse suivante qu’il a résumée dans sa communication à l’Académie.
- Selon M. Colladon, les corps métalliques, sur les toits, dans les murs ou dans les appartements, n'ont évidemment qu’une très faible influence pour attirer les coups de foudre depuis les nuages. On ne voit pas que les maisons de la ville ou de campagne qui, depuis un demi-siècle, ont été pourvues de toitures presque entièrement métalliques avec ou sans paratonnerres, sont plus souvent frappées que celles qui ont des charpentes en bois et sont couvertes en tuiles. Un simple dépôt de vieux fer, comme celui qui existait dans le grenier de la maison de Beaulieu, doit avoir bien moins d’influence pour attirer la foudre d’un nuage orageux, qu’une toiture revêtue de zinc ou qu’une charpente en fer soutenant un revêtement en tuiles ou en ardoises.
- MaK lorsqu’une maison qui n’a pas de bon conducteur métallique allantdutoitjusqu’à un sol humide est frappée par la foudre, le courant électrique peut se répandre à l’intérieur; les corps métailiiques qu’elle contient ont alors une influence notable sur son parcours et peuvent être la cause d’un incendie.
- Si l’on place un corps très combustible, de i’rma-dou, des corps imprégnés d’esprit de vin, etc., entre deux barres métalliques peu distantes, l'une étant plus ou moins isolée et l’autre communiquant avec le sol, et si l’on fait passer une forte décharge électrique de la première à la s monde, il se produira une vive étincelle qui allumera le corps combustible. De même le courant de la foudre, en circulant à l’intérieur d’un bâtiment avant de se répandre dans le sol, saute d’un corps conducteur sur un autre, et dans ce trajet il tend à incendier les corps combustibles intermédiaires. M. Colladon pense que c’est de cette façon qd'a eu lieu l’incendie allumé dans le grenier de la maison de Beaulieu.
- La maison a èiè foudroyée sans que le dépôt du vieux fer en ait été la cause;cette maison n’ayant pas de conducteur métallique extérieur pour conduire la foudre dans le sol, celle-ci a pénétré dans l’intérieur, se dirigeant de préférence vers les corps métalliques
- et en passant,sous forme de puissantes étincelles, de l’un à l’autre, elle a pu enflammer les objets combus-tibles intermédiaires.
- Dr E. Decaisne.
- LA RÉCOLTE DE 1883
- Nous sommes en mesure de fournir aujourd’hui à nos lecteurs les renseignements complets sur la récolte du blé en Î883.
- Nous avons en France 6.718.729 hectares ensemencés en froment qui ont fourni 100.646.216 hectolitres. La récolte est donc inférieure à celle de 1882 qui se montait à 122.153.524 hectolitres.
- Le seigle, cultivé sur une étendue moindre, a donné 23.249.744 hectolitres.
- La récolte du méteil peut être évaluée à 6.5¥1 199 hectolitres.
- ETAT-CIVIL DD FAMILISTÈRE
- ’ NAISSANCES
- 19 Octobre 1883. — Naissance de Suzanne Camille, fille de Lhote Henri et de Cottenest Camille.
- 25 Octobre 1883. — Naissance de H>rmance Disant, fille de Disant Phiiemont et de Loiseau Olympe.
- OUVRAGES^ REÇUS
- Par qui ? Pourquoi ? Comment, par Max Guilin. Manuel d'instruction militaire, par le même.
- --* .........
- L'HOTEL DE VILLE
- Organe de la démocratie socialiste des communes
- PARAIT LE DIMANCHE
- PRIX X>EÎ L’ABONNEMENT
- Paris et Departements : Un an, O f.; Six mois, 3 f. Etranger : le port en plus.
- Annonces : 1 franc la ligne.
- On s'abonne eu envoyant un mandat sur la poste ou sur une maison de Par s, ou des timbres-poste, à l’ordre de M. Fombertaux, I’Administrateur, rue du Faubourg-Montmartre, 10.
- VHôtel de Ville se trouve dans les kiosques, dans les gares de chemin de fer et chez tous les marchands de jour nanx.
- Le tarerteur Gerant: G()l»IN SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Piace, 33.
- p.704 - vue 704/832
-
-
-
- 7eAnnée, Tome 7. - n° 270. :Le numéro hldomadaire 20 c. Dimanche II Novembre 1883
- S «GESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M- GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10îr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an. . . . 11 fr. »» Autres pays Un an. . . . 13 îr. 60
- on s’abonne A PARIS
- 5,i*,Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- TOL-ir—
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Enquête de la commission extra-parlementaire des associations ouvrières. — Nouvelles du Familistère. — La politique coloniale. Faits politiques et sociaux de la semaine. — La vie, le temps et les travaux de Robert Owen. — Correspondance cl’Angleterre. -™ Nécrologie. — Charles Sauvestre. — Un héritier. — Etat-civil du Familistère.
- Conformément à rengagement pris dans notre numéro du 16 septembre dernier, nous commençons aujourd’hui la publication delà déposition faite par M. Godin, devant la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières.
- ENQUÊTE
- de la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières.
- Ministère de lTntérteur
- Présidence de M. FRÉMEAUX
- Sont présents : MM. de Meaux, Grison, Garnier, Pitre, Caël, Henry, Nègre, Dupont, Barberet.
- Déposition de M. GODIN
- M. le Président. — Vous connaissez, Monsieur, le but dans lequel la Commission a été instituée ; vous savez quelles questions il y a lieu de traiter devant
- elle, nous vous prions de nous faire connaître vos dées.
- M. Godin. — Messieurs, les explications que je puis avoir à donner doivent concerner en particulier la fondation que j’ai faite à Guise et, au cours de ces explications, j’entrerai naturellement dans quelques considérations touchant la participation en général.
- Je ne suis pas venu ici dans ia pensée de faire un discours ; je suis complètement à la disposition de la Commission et je répondrai à ses questions.
- J’ai, du reste, Messieurs, traité ces matières dans différents ouvrages, et j’ai entre les mains deux volumes qui résument mes idées sur ces questions.
- L’un intitulé : Mutualité sociale et Association coopérative du capital et du travail, comprend les statuts et règlements de l’association que j’ai fondée à Guise, et l’expose des principes qui ont servi de base à cette création.
- Dans l’autre volume, intitulé: Mutualité nationale contre la misère, je me préoccupe du besoin qu’éprouve notre Société d’entrer dans la voie des réformes ayant pour but d’améliorer la situation des classes ouvrières. J’ai envisagé ia question au point de vue de l’assurance nationale à établir, en France, par la mutualité des citoyens et de l’Etat.
- Je vous prie de remarquer, Messieurs, qu’il me serait impossible, dans une seule séance, d’aborder l’examen de ces différentes questions. Je ne puis donc que vous en présenter une idée sommaire, et suis à la disposition de la Commission pour toutes les explications qu’elle pourra désirer.
- Jusqu’à ce jour, la participation a été assez mal définie ; elle est envisagée à différents points de vue
- p.705 - vue 705/832
-
-
-
- 706
- LE DEVOIR
- par les industriels, et par les ouvriers eux-mêmes.
- On donne le nom de participation à différents modes d'intéresser les ouvriers. Je m’expliquerai d’abord sur ce point avant de vous entretenir de l’association que j’ai fondée à Guise,
- Un certain nombre d’industriels qualifient de participation l’intérêt qu’ils donnent à des employés, ou à des ouvriers, à titre de commanditaires ; ees industriels font appel à des ouvriers ou employés qui ont pu réaliser quelques économies et ils fondent avec eux une Société .
- Je considère. Messieurs, qu’on ne devrait pas appeler participation ce mode de procéder, car enfin de compte, l’ouvrier, devenu actionnaire d’une entreprise, est tout simplement un commanditaire comme tout autre actionnaire ; par conséquent, il jouit d’un droit de commanditaire et non pas d’ouvrier participant.
- Je crois donc qu’il y a abus des mots en cette sorte de matière et qu’il est intéressant de se mettre d’accord sur une théorie rationnelle de la participation.
- D’autres industriels considèrent comme participation une répartition de primes en fin d’exercice, primes dont la quotité, complètement facultative de leur part, est distribuée par eux à leurs ouvriers de différentes manières. Je puis dire que, dès la fondation de mon établissement, j’ai essayé moi-même plusieurs modes de répartition ; j’ai tâtonné, mais jamais il ne m’est venu à la pensée de considérer comme une participation sérieuse les divers systèmes de primes ou gratifications expérimentés ainsi. J’appliquais l’un pendant une année ; l’an d’après jç le supprimais pour en adopter un autre, qui ne réussissait pas davantage etque j’abandonnais, pour faire usage d’un troisième. Je ne me suis fixé que lorsque je suis arrivé à l’association du travail et du capital, que j’ai qualifiée d’association des travailleurs aux bénéfices de l’industrie.
- Il y a donc plusieurs manières d’interpréter la participation. Mais qu’on l’institue pour tout le personnel d’un établissement ou seulement pour un certain nombre d ouvr.iers et d’employés, il faut, pour que la participation soit réelle, qu’elle soit basée sur un contrat appelant les ouvriers et employés au partage des bénéfices, non en raison des fonds qu’ils déposeraient dans l’association, mais en raison de leur travail. Un contrat ainsi établi fait des travailleurs de réels participants, parce que leur droit est acquis et entouré de garanties légales ; tandis que jusque-là la participation est un fait de libéralité purement arbitraire.
- C’est donc la participation basée sur un contrat régulier que je considère comme un fait réel, sérieux, et c’est de cette participation, sans doute, que votre Commission, Messieurs, a pour mission d’étudier les voies et moyens.
- L’association du capital et du travail, seule, me paraît permettre d’atteindre pleinement le but cherché. Elle comprend toutes les conditions que j’ai énumérées, en même temps qu’elle garantit à l’ouvrier un droit dans les bénéfices, lorsque bénéfices il y a.
- Cela entendu, j’aborde maintenant, Messieurs, la manière dont les choses se passent dans l’établissement que j’ai fondé à Guise — établissement dont je ne puis plus me dire possesseur, puisqu’il est mis en Société et administré d’après les indications que je viens de vous donner.
- En fait de participation, la pensée qui a toujours dominé chez moi, a été de garantir l’existence de l’ouvrier contre la misère. Il m’a toujours semblé que dès qu’on pourrait organiser quelque chose au profit des ouvriers, la première des réformes devait consister à améliorer leur position, à assurer leur lendemain et celui de leur famille, avant même de songer àieuraccorder une participation directe dans les bénéfices. J’ai toujours cru que le premier pas à faire dans cette voie devait être d’assurer l’ouvrier contre le dénument en cas de maladie, de besoin, d’accidents entraînant incapacité de travail, de vieillesse, enfin d’assurer l’ouvrier et sa famille contre la misère.
- Partant de ces données, l’association que j’ai fondée considère comme son premier devoir de donner à toutes les personnes attachées à l’association l’équivalence du salaire pendant la maladie ou en cas d’accident, et de donner, en outre, l’indispensable à toute famille nécessiteuse comprise dans l’association. A plus forte raison, l’association assure-t-elle des retraites aux ouvriers incapables de travailler, aux infirmes et aux vieillards dans le besoin. Ces diverses assurances, toutes indispensables, sont à mes yeux une participation indirecte aux bénéfices, puisqu’en fin d’exercice et avant tout partage, l’association fait face à cette première dépense en prélevant au profit des assurances les subventions fixées par les statuts.
- Je puis vous dire de suite, Messieurs, que les assurances mutuelles, dans le Familistère de Guise, ne sont pas toutes complètement à la charge de l’association. L’une d’elles : L'assurance mutuelle contre la maladie est constituée de manière à intéresser le mutualiste à l’administration des fonds auxquels il
- p.706 - vue 706/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 707
- contribue à raison de 1 1/2 p, 0/0 de ses salaires annuels .
- Dans la plupart des établissements industriels, le paiement des amendes pour infractions aux règlements d’atelier, malfaçons, avaries de marchandises, d’outils, ou détériorations quelconques, est souvent l’objet de tiraillements et de difficultés.Dans notre association, ces retenues sont encaissées au profit de l’assurance contre la maladie. L’association s’oblige, en outre, à mettre toujours cette assurance en état de faire face à toutes les dépenses. Dans ce but tout changement apporté dans les ressources de l’assurance est partagé par moitié entre les mutualistes et l’établissement. Tout le personnel est ainsi intéressé d’une façon sérieuse à la bonne gestion de l’assurance. Les sacrifices étant partagés de moitié entre l’industrie et les mutualistes, ceux-ci ne peuvent faire de largesses sans y prendre part. C’est là un moyen modérateur qui assure la bonne administration du service de mutualité.
- Jamais je n’ai pris sous ma responsabilité l’administration des diverses assurances dont j’ai parié. Toutes sont gérées par des corps élus partie au Familistère, partie dans les ateliers, selon les prescriptions des statuts. Vingt-sept commissaires,hommes et femmes, répartis en trois comités spéciaux, administrent les services de mutualité.
- Vous pouvez comprendre maintenant, Messieurs, combien j’avais raison de dire que ces assurances constituent véritablement une première participation aux bénéfices de l’industrie.
- Quant à la participation directe, c’est autre chose :
- La participation directe dans l’établissement de la société du Familistère est fondée sur des principes fixes. Il y a d’abord ce premier principe que la participation est basée sur les services rendus, sur le concours apporté à l’œuvre de la production. C’est là une idée de justice qui, je le crains bien, ne sera pas comprise de si tôt. En y réfléchissant il est pourtant impossible de ne pas admettre que chacun doit prendre part aux bénéfices en proportion de la valeur de son œuvre, et qu’il faut pour établir la justice déterminer exactement la valeur du concours de chacun.
- Je crois avoir donné la formule qui détermine exactement cette valeur en disant qu’il faut associer au capital la capacité et le travail, c’est-à-dire le service rendu administrativement et le service rendu manuellement. Il est évident que rien ne peut se faire sans ces trois concours, qui n’en font pour ainsi dire que deux, car la capacité mise en œuvre, c’est véritablement du travail; c’est un travail ad-
- ministratif, ou un travail de direction, ou un travail d’invention. Par conséquent, la capacité se résume dans une évaluation, de la même façon que le travail de l’ouvrier se résume par l’évaluation du salaire.
- Lorsque le capital intervient, il rend des services à son tour, en ce sens qu’il apporte à l’industrie les matières premières, les outils, tous les instruments de travail sans lesquels la production ne pourrait avoir lieu.
- Nous avons donc : la faculté productive représentée par le capital, et la faculté productive représentée par le travail.
- Comment ai-je fait dans mon association pour apprécier la valeur de chacune de ces facultés ? Simplement par la rénumération attribuée à chacune d’elles après discussion libre devant le conseil de gérance qui ratifie les choses. L’intérêt convenu pour le capital qui s’engage dans l’association, détermine les services rendus par ce capital. Libre à celui-ci de discuter son taux d’intérêt ; mais ce qui lui est attribué représente la somme des services qu’il rend si l’association l’accepte dans ces conditions. Les services de l’ingénieur, ceux de l’employé, ceux de l’ouvrier sont déterminés par les appointements qu’ils reçoivent.
- En vertu de ce principe que l’association du capital et du travail est basée sur les services rendus, c’est la valeur des concours qui intervient dans la répartition des bénéfices. Qu’un capital ait à toucher annuellement, je suppose, 10,000 francs d’intérêts ; qu’un employé reçoive par an 10,000 francs de traitement et un ouvrier 2,000 francs de salaire, — je prends ces chiffres arbitrairement — ce capital prendra part, dans la répartition des bénéfices, au prorata de son chiffre de 10,000 francs d’intérêts; l’employé y prendra part au prorata de ses 10,000 fr. d’appointements; et l’ouvrier au prorata de ses 2,000 francs de salaires. C’est l’intérêt du capital, ce sont les appointements et les salaires qui interviennent dans la répartition.
- Cela établi, il reste à prendre des mesures que la science économique enseigne depuis des siècles pour assurer l’existence de toute Société. Il faut garantir le bon ordre, l’avenir de l’association afin qu’elle vive, se soutienne et marche vers le but qu’elle s’est assigné.
- Cette association, comme toutes les sociétés bien administrées, doit rechercher la stabilité au moyen de réserves qui seront, pour elle, une garantie d’avenir. Aussi, dès l’origine, nos statuts ont-ils cherché le moyen de constituer l’association sur des bases rationnelles et bien comprises.
- p.707 - vue 707/832
-
-
-
- 708
- LE DEVOIR
- Vous voyez, Messieurs, que toutes ces clisposi- j lions, contenues dans le volume que je suis venu vous offrir, se résument d’une façon simple et pré* cise et qu’il n’y a pas* de véritables difficultés pour établir une association du travail et du capital. La difficulté principale réside dans nos habitudes individualistes, dans le désir de chacun d’accaparer les bénéfices de l’entreprise qu’il fonde, et dans notre peu de dispositions à nous entourer de collaborateurs participant réellement aux bénéfices de l’industrie à laquelle ils sont attachés.
- C’est dans la routine et le mauvais vouloir, je le sais par expérience, que se trouve le principal obstacle. Aussi peut* on dire, avec raison, que beaucoup d’industriels ne seront pas disposés à faire ee que j’ai fait. L’industriel désire agir librement, ne se donner aucune préoccupation, aucune charge, gérer ses affaires pour lui et non pour les autres.
- Vous trouverez, Messieurs, dans mes livres les réponses aux diverses objections faites sur ce sujet; mais il est vraisemblable que la participation, établie dans les conditions que j’indique, doit être l’effet d’un acte spontané que peu d’industriels sont disposés à accomplir aujourd’hui.
- Et je crois pouvoir dire que les choses en resteront là longtemps encore si les pouvoirs publics, si les Chambres n’arrivent pas à comprendre qu’il y a quelque chose à faire dans l’intérêt des classes ouvrières, qu’il y a à voter des lois ayant pour objet de donner à l’ouvrier la sécurité qu’il ne possède pas.
- Nous vivons sous l’empire des habitudes du passé, et nous entrevoyons difficilement les droits des autres hommes. Les classes ouvrières produisent leurs revendications d’une façon confuse, peu intelligible; elles ne savent pas bien ce qu’elles désirent, ce qu’elles veulent, et l’on n’est pas disposé à leur donner raison sur des demandes qui souvent sont déraisonnables dans la forme. Néanmoins on sent qu’il y a quelque chose à faire et que, dans l’intérêt de la société moderne, il faut agir. Ce serait un véritable bonheur national si cette grande question, bien étudiée, devenait l’objet des préoccupations des pouvoirs publics, si le Gouvernement, entouré des lumières nécessaires, se décidait à proposer des lois qui, ménageant les intérêts existants, ne compromettant rien, ne violant rien, opéreraient les réformes désirées par la classe ouvrière.
- Je crois ces réformes très réalisables; elles sont pratiques dès aujourd’hui ; malheureusement, on est peu disposé à agir. On discute, on n'étudie pas. Pour aider à l’action, j’indique dans mon volume, Mutualité nationale contre la misère, les moyens d’organiser l’assurance mutuelle nationale, mais j’ai
- j écrit ce livre sans grand espoir de voir aboutir dès | maintenant les solutions qu’il propose. Ce sont des jalons montrant la route à suivre.
- Vous avez vu, Messieurs, comment s’exerce la participation dans mon établissement.
- [A suivre).
- NOUVELLES DU FAMILISTÈRE
- Les membres associés de la Société du Familistère, se sont réunis en assemblée générale extraordinaire, le dimanche 4 novembre, sous la présidence de M. Godin, pour procéder à l’élection d’un conseiller de gérance, conformément aux prescriptions des ar* ticles 82 et 84 des statuts.
- M. Quent Aimé, conseiller sortant, ayant obtenu la majorité absolue des suffrages, est élu conseiller de gérance pour trois ans.
- LA POLITIQUE COLONIALE
- En accordant sans réserve sa confiance au ministère et en approuvant sa conduite passée dans les affaires du Tonkin, la majorité républicaine de la Chambre a manifesté sa volonté d’avoir une politique coloniale.
- Une première affirmation dans ce sens avait précédemment été formelle, à l’occasion de l’occupation de la Tunisie. De telle sorte qu’il n’y a pas la moindre illusion à se faire sur les intentions des membres du Parlement.
- Cette tendance vers une expansion coloniale in-modérée est le résultat d’une fausse interprétation des phénomènes politiques et économiques qu’il nous a été donné d’observer au-dehors.
- Parce que l’Angleterre donne chaque jour un développement nouveau à son empire colonial et qu’une certaine école, en France, enseigne que la prospérité d’un peuple est subordonnée à la création d’un nombre infini de débouchés à l’étranger, la plus grande partie — pour ne pas dire l’unanimité — de nos hommes politiques croient que la France ne progressera qu’à la condition d’avoir à son tour de vastes colonies. C’est évidemment cette raison qui a pousse trois cents et quelques députés républicains à proclamer la nécessité de conquérir l’Ànnam et le Tonkin, au risque de nous créer les plus grandes difficultés, au risque de nous exposer à une guerre avec la Chine,c’est-à-dire de sacrifier des milliers d’hommes et de dépenser de nombreux millions*
- p.708 - vue 708/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 709
- En présence de cette résolution ainsi affirmée à deux reprises consécutives, il est permis cependant de se demander si les membres de la majorité républicaine de la Chambre ont bien réfléchi aux conséquences de leur vote et s’ils ont bien obéi à un mobile raisonné, ou, si, par crainte de renverser le cabinet, ils ne se sont pas lancés dans une aventure dont le pays aura plus tard à subir les graves conséquences.
- Vouloir assimiler la France aux autres pays, notamment à l’Angleterre, c’est commettre une erreur grossière. L’Angleterre est bien différente de la France ; elle possède de vastes colonies qui sont indispensables à son existence de grande puissance maritime ; elle sait tirer profit de ces colonies ; elle a, en un mot, des aptitudes et des mœurs qui se distinguent essentiellement des nôtres.
- Prenons un exemple frappant :
- La famille anglaise, toujours plus nombreuse que nos familles, est constituée d’après des principes qui nous sont tout-à-fait étrangers depuis bientôt un siècle. La fortune se concentre dans les mains d’un seul membre de la famille, et les autres membres émigrent généralement et vont chercher fortune au loin.
- En France nous n’avons rien de semblable; l’héritage se divise à l’infini et fort peu de jeunes gens songent à quitter le pays pour aller s’établir ailleurs. A notre avis, il y a là un argument décisif en faveur de la distinction qu’il y a à faire entre les deux nations.
- Nous pourrions ajouter aussi que la population de l’Angleterre augmente dans de grandes proportions, pendant que la population française demeure à peu près stationnaire.
- D’un autre côté, prétendre qu’un peuple ne peut progresser qu’autant que son expansion au-dehors peut se donner libre carrière au moyen d’établissements coloniaux, c’est formuler une affirmation gratuite, ou qui, en tout cas, demande à être soumise à un sérieux examen.
- Jusqu’à présent, les possessions coloniales de la France ne lui ont pas été d’une grande utilité. Après Louis XV et Napoléon Ier, ce qui nous est resté de colonies n’a pas donné de brillants résultats, et la possession de l’Algérie, pays riche pourtant et situé à une faible distance de la Métropole, ne nous a pas encore enrichis.
- S’il est vrai que la possession d’un vaste empire colonial ait de grands avantages, comment se fait-il que nous n’ayons pas tiré un meilleur parti de nos colonies actuelles ? Par suite de quelle anomalie n’avons-nous pas su conserver les débouchés pré-
- cieux que nous avions en Amérique ? Pouvons-nous sérieusement espérer obtenirau Tonldn, ce que nous n’avons pas su ou pu obtenir dans d’autres contrées tout aussi favorables ? —* Rien n’autorise un pareil espoir, étant donné que les conditions de la production en France ne seront vraisemblablement pas modifiées avant longtemps.
- Ceux qui prétendent que de vastes colonies sont indipensables à la prospérité de la Frauce sont donc loin d’avoir raison. Mais, fussent-ils dans le vrai et leur opinion dût-elle être prise au sérieux, est-ce une raison pour que la France, dans la situation où se trouve aujourd’hui l’Europe, puisse ou doive se lancer dans des expéditions lointaines et affirmer énergiquement sa politique coloniale ? Notre force militaire et l’état de nos finances, comme le souci de notre sécurité en Europe, ne nous font-ils pas, au contraire, un devoir absolu de rester chez nous et de fuir toute aventure compromettante ?
- On sait que notre situation financière nous interdit toute dépense inutile. Le gouvernement est obligé de suspendre ou de restreindre considérablement les grands travaux publics, d’ajourner la mise en pratique rigoureuse de la loi sur l’instruction obligatoire, faute des fonds nécessaires. Or, l'occupation de l’Annam et du Tonkin sera onéreuse. Un corps de dix, peut-être de vingt mille hommes sera indispensable . On peut donc voir qu’il faudra faire d’énormes sacrifices d’argent pour prendre possession de ces pays.
- Et nous ne parlons pas de l’éventualité d’uneguerre avec la Chine, car nous ne voulons pas croire, malgré les paroles imprudentes qui ont été prononcées à la Chambre, que le gouvernement veuille se lancer dans une voie aussi funeste. En cas de guerre avec la Chine, la France serait obligée d’expédier au loin de quarante à cinquante mille hommes au minimum et les dépenses se chiffreraient sans doute par soixante ou quatre-vingts millions.
- Et pourrions-nous alors compter sur notre sécurité en Europe ?
- Quant à nous, la perspective que nous dévoile une guerre dans l’Extrême-Orient est tellement sombre, que nous n’osons ni ne pouvons l’envisager sans effroi. Cette guerre, outre qu’elle constitue à nos yeux un véritable crime contre l’humanité, nous exposerait à un péril qu’il faut éloigner à tout prix.
- Il est, enfin, une dernière considération qui nous fait répudier la doctrine des partisans d’une politique coloniale française. Les droits de l’humanité sont partout les mêmes. Les pays que l’on veut conquérir actuellement sont peuplés d’êtres qui revendiqueront tôt ou tard leur émancipation et leur corn-
- p.709 - vue 709/832
-
-
-
- 710
- LE DEVOIR
- plète indépendance. Que les progrès de notre civilisation leur soient momentanément utiles, cela n’est point contestable ; mais un jour viendra où ces populations, aujourd’hui rebelles à la civilisation européenne, seront arrivées à un degré de développement tel, qu’elles n’auront plus besoin de notre aide et travailleront au contraire à secouer le joug que nous leur aurons imposé. Quelle ligne de conduite adopterons-nous alors? Suivrons-nous l’exemple de l’Angleterre aux Indes, et répondrons-nous par la mitraille et le canon aux demandes légitimes de ces peuples ? Cela est impossible. Nous ne pourrions et ne devrions que leur laisser le champ libre et rentrer chez nous, après avoir sacrifié en pure perte des ressources précieuses en hommes et en argent. Mieux vaut à tous les points de vue, suivre dès maintenant une politique prudente et désintéressée au-dehors.
- C’est pour toutes ces raisons, que nous jugeons dangereuse pour la France la voie dans laquelle le Gouvernement et la Chambre viennent d’entrer. La politique coloniale est pour notre pays une politique de désorganisation et d’affaiblissement contre laquelle tous les hommes clairvoyants doivent protester.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- X*» loi municipale « La Chambre a repris lundi la discussion de la loi municipale. La discussion n’a pris un réel intérêt qu’à l’article 166, au sujet duquel M. Sigismond-Lacroix, député de l’extrême gauche a développé un amendement relatif à l’organisation municipale de Paris. A cette occasion, le ministre de l’intérieur a présenté une série de paragraphes additionnels aux termes desquels Paris n’élirait plus ses conseillers municipaux au scrutin uninominal de quartier, mais au scrutin de liste avec un sectionnement qui diviserait Paris en quatre vastes circonscriptions élisant chacune de 21 à 23 conseillers, soit au total 88 conseillers municipaux.
- M. Sigismond-Lacroix demandait pour Paris l’autonomie communale avec une mairie centrale et un maire élu comme le maire des autres communes de France.
- La commission parlementaire a adopté le projet du gouvernement et la discussion publique a continué dans les séances de mardi et de jeudi.
- Le quatrième titre pour les matières d’or et d’argent. *— Le Sénat a consacré deux séances à la discussion du projet de loi établissant un quatrième titre pour les matières d’or et d’argent destinées à l’exportation. Les adversaires du projet ont prétendu que cette innovation ne ferait que favoriser la fraude, tandis que les partisans d’un nouveau titre ont démontré que l’industrie française en retirerait les plus grands avantages. Ces derniers ont mis en avant un argument qui devait produire un effet décisif. Ils ont rappelé ce qui s’est passé aux expositions de Melbourne et ci’Amsterdam où nos produits ont ôté chaudement admi-
- rés, mais sont demeurés invendus à cause précisément de l’élection du titre, alors que les produits suisses et allemands ont tous été vendus à cause de leur bon marché. Enfin, il a ôté prouvé que les 43 millions de francs d’objets d’or et d’argent importés l’année dernière en France n’ont presque pas séjourné chez nous et ont été réexpédiées comme étant de provenance française. L'industrie française ne peut donc que gagner à l’introduction d’un quatrième titre.
- Le Sénat a partagé cette manière de voir et adopté, en première lecture, le projet en discussion. L’adoption définitive ne fait plus le moindre doute.
- *
- 4 4
- X© discours dl© M.’Wald.eolc-ïS-oii.s^eaii. — M. Waldeck-Rousseau, ministre de l’intérieur, a prononcé, dimanche dernier, à Tourcoing, un grand discours politique que la presse a commenté et apprécié d’une manière incomplète à notre avis. Le ministre de l’intérieur a repris en l’accentuant et en le complétant le thème du président du conseil, dans ses discours de Rouen et du Havre. C’est assez dire que les attaques contre le parti radical français ont eu une belle part dans le discours du ministre de l'intérieur.
- Nous devons toutefois rendre à l’orateur de Tourcoing cette justice, qu’il s’est assez nettement expliqué sur divers points laissés jusqu’alors un peu trop dans l’ombre.
- C’est ainsi qu’il s’est formellement prononcé sur la nécessité d’une politique coloniale active, par la raison qu’un pays démocratique, qui tend de plus eu plus à l’égalité des citoyens, a besoin d’expansion et de débouchés nouveaux.
- Il serait, sans doute, facile de réfuter cette argumentation, attendu qu’avant d’avoir développé chez nous toutes les forces productives, il faudra de longues années encore; mais nous ne voulons que signaler en passant la théorie développée par le ministre de l’intérieur.
- Le discours de Tourcoing traite aussi ou, du moins, aborde la question économique :
- « Il est un ordre de préoccupations, a ditM. Waldeek-Rousseau , qui sollicite tout particulièrement notre attention et nos efforts. Il est advenu, en effet, que les conditions économiques du travail et de la production se sont profondément modifiées... Ne serait-il pas puéril de nier que la concurrence étrangère nous atteint, nous pénètre et que le travail national est aux prises avec des difficultés nouvelles ? »
- Tout cela est parfaitement exact et bien d’autres, avant l’orateur de Tourcoing, ont émis cette opinion ou plutôt constaté ce fait. Seulement, le ministre n’a pas indiqué de remède à apporter à cette situation grave. Il s’est contenté de conclure en disant que ce n’ert pas en cherchant « l’amélioration du sort de la main-d’œuvre dans l’augmentation croissante de la journée de travail » que Ton parviendra à résoudre le problème. Ce moyen lui semble plutôt devoir aboutir « à la fermeture de l’atelier français. »
- Avec un peu de bonne volonté, le ministre aurait pu découvrir et indiquer le remède demandé. Si la main-d’œuvre est chère en France, le .sort de l’ouvrier n’en est pas plus heureux, attendu que les taxes qui pèsent sur ies objets de première nécessité sont excessives. Il y aurait donc à modifier notre système fiscal. Malheureusement, il est dans la nature et dans l’esprit des hommes qui gouvernent, de chercher à consolider ce qui est, au lieu d’en provoquer la modification.
- *
- 4 4
- TTne loi réactionnaire, — Sous prétexte de réglementer les manifestations sur la voie publique, le gouvernement a soumis à la Chambre, pour être discuté immédiatement après la loi municipale, un projet de loi que nous n’hésitons pas à qualifier de réactionnaire.
- Dans quel but le gouvernement a-t-il jugé à propos d’apporter une modification à la loi libérale du 30 juin 1881 ?
- Dans le but d’éviter le désordre dans la rue et le seau-
- p.710 - vue 710/832
-
-
-
- LE DEVOIE
- 711
- dale que provoquent les crieurs et vendeurs de publications sur la voie publique.
- La liberté de réunion et la liberté de la presse sont des biens trop précieux pour que l’on voie sans regret l’autorité intervenir pour les réglementer, c'est-à-dire pour les proscrire.
- Sans doute, nous sommes loin d'approuver les manifestations tapageuses et les écrits scandaleux, mais nous sommes persuadés que la liberté a toutes les vertus delà lance d’Achille, et qu’elle est capable de guérir les plaies plus apparentes que réelles qu’elle peut faire lorsqu’elle n’est limitée par aucune entrave.
- Que l'on observe ce qui se passe dans d’autres pays, en Angleterre et aux Etats-Unis notamment. Là, les citoyens ont le droit absolu de se réunir soit dans des salles closes soit en plein air et de publier tout ce qui peut leur faire plaisir. Or, nous ne sachons pas que le libre exercice de la liberté illimitée ait jamais produit de révolution dans ces pays. En Franee nos mœurs se feraient bien vite à la pratique de la liberté, si l’on ne venait pas inopinément y mettre obstacle.
- Nous considérons le projet dont la Chambre est saisie comme un projet plus dangereux encore qu’inutile, parce qu’il constitue une grave atteinte à la liberté. C’est un projet liberticide qui vient créer des délits imaginaires, d’ailleurs très difficiles à caractériser. Voici quelles sont ses dispositions principales :
- Toute participation ou provocation à une réunion sur la voie publique sera puuie d’un emprisonnement de 6 jours à un mois ;
- Les auteurs de cris ou chants séditieux sur la voie publique seront passibles d’un emprisonnement de six jours à six mois et d’une amende de 100 à 4,000 fr.;
- Une peine de six jours k un mois de prison et une amende de 16 à 500 francs seront appliquées à quiconque annoncera autrement que par leur* titre les journaux, placards, affiches, etc.
- Si la morale publique a peu de chose à gagner à cette réglementation, la liberté, au contraire, a beaucoup à perdre à son application. Le gouvernement aurait pu sans inconvénient laisser fonctionner en toute liberté la loi du 30 juin 1881 et, s’il s’intéresse à temoralité publique, comme c’est son devoir, il n’a qu’à résoudre au plus tôt la question des récidivistes et des enfants aban* donnés : le reste viendra par surcroît.
- 4 4
- Retraite de M. Oliallemc^l-SLaeoas*. —
- M. Ghaliemel-Lacour, ministre des affaires étrangères, renonce décidément a son portefeuille. M. Jules Ferry, président du conseil des ministres, va faire l’intérim de ce ministère, jusqu’à ce qu’il soit officiellement chargé de succéder à M. Challemel-Lacour. La retraite de ce dernier est attribuée, par la presse officieuse, à des rai» sons de santé. En réalité, le ministre des affaires étrangères se relire parce qu’il ne voit pas la possibilité de faire prévaloir ses vues en matière de politique étrangère. Jusqu’à ce jour, le président du cabinet a exercé sur nos rapports avec les gouvernements étrangers une action qu’un ministre indépendant et ayant des vues personnelles ne pourrait pas tolérer. Il est donc naturel que la logique reprenne ses droits.
- •*
- * 4-
- La Conférence internationale de Paris. — Ainsi que nous l’avons annoncé dans notreder-nier numéro, les délégués des ouvriers français, anglais, espagnols et italiens ont tenu une conférence à Paris, pour s’occuper de diverses questions qui intéressent les travailleurs.
- Sans vouloir entrer dans l’analyse et dans les détails de la discussion qui a eu Peu, nous dirons que les délégués des ouvriers étrangers ont donné aux délégués français une véritable leçon de prudence et de sagesse. Au lieu de récriminations violentes comme en ont fait entendre certains délégués français, les délégués anglais et espagnols, notamment, ont parlé le langage de la raison.
- Finalement, la conférence internationale a adopté les
- résolutions suivantes que nous croyons devoir reproduire :
- lre question, relative à la durée des heures du travail :
- Le.but principal que doivent poursuivre les ouvriers est de limiter la durée du travail et de faire aux travailleurs de toutes les nations une situation supportable. Deux moyens sont proposés pour y parvenir :
- 1° La législation pour protéger ceux qui sont trop faibles pour se défendre eux mêmes contre les abus de la concurrence ;
- 2° L’organisation des travailleurs unis et disciplinés : Yu que dans certains pays l’organisation du travail est rendue impossible par des lois injustes, le devoir des ouvriers de tous les pays est de diriger tous leurs efforts contre les lois qui entravent la législation nationale et internationale nécessaire pour obtenir le résultat ci-dessus indiqué, ainsi que toutes les améliorations favorables à la classe ouvrière.
- 2° question, relative au travail fait par des ouvriers étrangers :
- Au sujet du travail fait dans un pays par les ouvriers étrangers, la conférence recommande surtout â ces ouvriers de se soumettre aux conditions de travail fixées dans ces pays par les unions ouvrières nationales et locales et de ne pas faire de concurrence dangereuse aux ouvriers de ces pays, en travaillant à des conditions favorables aux employeurs.
- Et 3° question, relative à l’abolition des lois qui s’opposent à la liberté d’associatiou internationale :
- La conférence invite les ouvriers du pays où n’exista pas la liberté d’association internationale ou nationale à organiser une agitation parlementaire et populaire pour faire rapporter les lois qui s’opposent à cette union.
- Elle désire que, dans l’impossibilité de former actuellement cette union, des conférences ou des congrès mettent le plus souvent en relation les partis sérieusement organisés des différentes nations.
- Nous ne voyons rien, dans les résolutions votées par la conférence ouvrière de Paris, qui soit de nature à effrayer les esprits les plus timorés. Les travailleurs cherchent par eux-mêmes à échapper à la servitude que le capital leur impose dans notre Société, c’est leùr droit strict, et nous ajoutons même volontiers, leur devoir.
- #
- *
- L’Election â© Lodève. — Le comité central radical de l’arrondissement de Lodève (Hérauld) a offert la candidature au siège législatif vacant à 'M. Maujan, capitaine démissionnaire et ex-chef du cabinet du général Thibaudin, Après quelques jours d’hésitation, M. Maujan a accepté cette offre et, dans une lettre qu’il vient d’adresser au comité radical, il s’exprime ainsi :
- « Par respect, dit-il, pour l’idée politique qu’invoque le comité, je me soumets à cet honneur et je me tiens aux ordres de la démocratie ». Plus loin, M. Maujan déclare qu’il est d’avance résolu *. \ ne pas s’écarter des principes démocratiques, de discipline et d’impsrsonnaiité. »
- Le programme du Candidat est celui de l’exlrême-gauche. Il demande la révision de la constitution par une assemblée constituante, l’élection des juges, l’abolition du volontariat, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, etc.
- La candidature de l’ex-capitaine Maujan triomphera certainement dans l’arrondissement de Lodève, non pas que les électeurs radicaux croientindispens&ble d’envoyer un militaire de plus sur les bancs de la Chambre, maïs parce qu’ils veulent — et nous trouvons qu’ils ont parfaitement raison — protester contre les procédés étranges dont M. Maujan a été victime de la part du cabinet.
- MADAGASCAR
- Les journaux anglais ont publié une analyse du traité que les autorités françaises auraient proposé au gouvernement Maladie.
- D’après cette version, les conditions stipulées par la France seraient sur le point d’être acceptées par les
- p.711 - vue 711/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- Hovas. Ce traité imposerait au gouvernement malgache la ratification des traités antérieurs, la reconnaissance du protectorat fiançais sur une faible partie de l’île de Madagascar et une indemnité de guerre.
- Si cette nouvelle est exacte, et tout le fait supposer, l’action militaire de la France à Madagascar se trouve-rait à peu près terminée. En tout cas, la reprise des hostilités ne serait plus nécessaire et la paix définitive ne saurait tarder à être conclue. Ce serait un souci de moins pour le gouvernement français et une grande satisfaction pour tous ceux qui déplorent les excès de la guerre et l’éparpillement de nos forces militaires.
- INDO-CHINE
- Les bruits les plus divers circulent toujours sur notre situation au Tonkin. La presse européenne publie des articles et des dépêches qui feraient croire que la guerre est inévitable entre la France est la Chine. D’autre pari, le gouvernement français et son représentant à Londres, M. Waddington, semblent croire que la guerre avec la Chine peut encore être évitée.
- Il se confirme d’ailleurs que l’attitude et le langage de l’ambassadeur chinois à Paris et à Londres sont dûs surtout aux encouragements qui lui sont venus de Londres et de Berlin.
- Nous voulons, quant à nous, continuer à espérer que la guerre sera évitée. L’envoi de nouveaux renforts au Tonkin sera peut-être nécessaire, mais nous entrevoyons toujours la possibilité d’éviter un conflit qui aurait pour tout le commerce européen et pour nos finances des conséquences fâcheuses.
- ¥ ¥
- Appréciation du «Secolo » sur les affaires du Tonkin, — 11 Secolo, journal républicain de Milan, au cours de ses appréciations sur le blanc-seing donné au ministère français dans les affaires du Tonkin, après avoir fait ressortir les dangers et les malheurs des aventures lointaines, après avoir montré les monarques d’Europe épiant avec joie les causes d’affaiblissement de la France parce qu’ils y voient des motifs d'affaiblissement de la pensée républicaine, s’écrie :
- « Mais au-dessus de la forme des gouvernements, au-dessus des régimes politiques quelconques, républicain ou monarchique, est une cause bien plus intéressante et plus sainte. La monarchie s’effacera et la république surgira quand l’heure en sera venue, parce que ce qui doit tomber tombe, et ee qui doit surgir surgit. Dans la conscience du monde ce qui devrait parler plus haut que la haine contre la France républicaine, c’est le sentiment de la justice, le principe de la liberté et de la civilisation, la conviction de ce fait que lorsqu’un grand peuple est trompé, lorsque sa mission est faussée, son avenir compromis, tous les autres peuples sont à leur tour compromis et atteints.
- « Nier la solidarité, c’est nier la lumière. L’abaissement d’un grand peu pie quel que soit le nom de ce peuple est un outrage à toute l’bumanité.
- « Le ministère français a conduit la nation à la guerre, à la guerre dans une autre partie du monde, à des milliers de lieues de la France, à une guerre avec la Chine, pays de quatre cents millions d’hommes, à une guerre qui peut devenir exterminatrice et, cela, à l’heure où 1? paix de l’Europe est exposée à toutes les surprises, où le monde Danubien s’agite, où Bismarck noue le fil ténébreux de ses alliances.
- « Le dernier mot n’est pas encore dit. Recommencer le Mexique quand on est une République serait doublement criminel. Il y aurait avantage à différer et on le peut si on le veut. »
- ANGLETERRE
- L’événement de la semaine en Angleterre a été le discours prononcé à Carton par lord Hartington, ministre de la guerre de la Grande-Bretagne.
- Lord Hartington a annoncé que l’armée anglaise éva- 1
- cuerait définitivement l’Egypte, en rappelant, la promesse que M. Gladstone avait faite à ce sujet. Toutefois l’orateur s’est bien gardé de préciser la date de cette évacuation. Ce qui se passe en Egypte n’est pas de nature à décider de sitôt le départ des soldats anglais. L’ordre matériel n’existe que superficiellement et l’ordre moral et financier est loin d'être complet. Ce n’est donc que dans un avenir encore lointain que l’évacuation de l’Egypte pourra se réaiser.
- Hn autre poinKa été abordé par lord Hartington dans son discours. Le ministre anglais a traité la question du Tonkin et émis l’avis que les difficultés pendantes entre la Chine ne pourraient être résolues que difficilement. Ce ne sera pas trop, a-t il dit, de l’amitié qui existe entre l’Angleterre et la France pour venir à bout de ces difficultés.
- Ici, nous avouons ne pas comprendre dans quel but lord Hartington a prononcé ces paroles imprudentes. Il n’ignorait pas que le gouvernement chinois les interpréterait dans un sens favorable à sa cause et en prendrait texte pour accentuer sa résistance contre la France.
- Faut-il en conclure que l’Angleterre pousse à la guerre dans Tlndo-Gbine ? Gela n’est pas impossible, après tout, car les hommes politiques de ee pays espèrent tirer profit de cette guerre criminelle. Il est certain, en effet, que si, momentanément, le commerce anglais se trouve exposé à des dangers et à des pertes sérieuses, l’issue de la guerre ne pourrait que favoriser son développement. La France, moyennant d’immenses sacrifices, sortirait certainement victorieuse de la lutte et ouvrirait au commerce européen de nouveaux débouchés dans le Delta du Fleuve Rouge et dans les provinces méridionales de la Chine actuellement fermées à ce commerce. Or, comme le commerce anglais représente à peu près les huil-dixièmes du commerce total de l’Europe dans ces régions, c’est lui qui retirerait le plus grand profit de ces nouveaux débouchés.
- C’est une raison de plus pour que le gouvernement français fasse tout son possible pour éviter une guerre qui ne serait guère profitable dans l’avenir qu’au commerce anglais, et dont les conséquences immédiates seraient désastreuses pour notre propre pays.
- ALLEMAGNE
- L’on s’apprête à fêter en Allemagne le quatrième centenaire de Luther. Dans toutes les parties de l'empire il se fait dè grands préparatifs dans ce but. C’est la 10 novembre que cette fête aura lieu, mais déjà le centenaire a commencé dans plusieurs villes, à Eisleben, notamment, la ville natale du célèbre réformateur.
- Les préparatifs de celte fête font oublier un peu les graves préoccupations que la situation générale de l’Europe avait fait naître en Allemagne dans ces derniers temps. Le public et la presse accordent une moindre attention aux questions qui se rattachent à la politique extérieure de l’Allemagne et à l’éventualité d’une guerre avec la Russie.
- Ce ne sera pas le résultat le moins intéressant des fêtes organisées à l’occasion du centenaire de Luther, que celui d’avoir dissipé, ne fût-ce que pour un moment, les craintes que les bruits de guerre avaient fait naître. Les esprits se calmeront peu à peu sans doute, à moins, comme on le prétend, que M. de Bismarck n’ait sérieusement résolu de se lancer dans de nouvelles aventures militaires au printemps prochain. Espérons que d’ici là, la réflexion amènera les gouvernements à agir dans le sens du maintien do la paix européenne.
- Le Reichstag aura à s’occuper prochainement de la uestion de la gratuité du mandat législatif. La gratuité e ce mandat a déjà soulevé de vives protestations en Allemagne, principalement dans le camp socialiste. Les députés sans fortune sont obligés de travailler de leur métier dans l’intervalle des séances pour pouvoir vivre, ce qui a de grands inconvénients et ne permet pas aux députés pauvres de consacrer tout leur temps aux affaires publiques.
- Ii est à désirer que l’on se décide à faire en Allemagne
- p.712 - vue 712/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 713
- ce qui existe en France depuis près de quarante ans. Pour que le mandat de député soit accessible à tous — au pauvre comme au riche — il est nécessaire que ce mandat soit rétribué. Tant que le principe de la gratuité subsistera, les ouvriers seront dans l’impossibilité de briguer le mandat législatif et se verront fermer les portes du Parlement : Tous les esprits sincèrement libéraux doivent désirer que le mandat législatif soit rétribué dans tous les pays, parce que dans tous les pays les hommes sont égaux en droits.
- ESPAGNE
- Un événement qui peut avoir les plus heureuses conséquences pour le gouvernement espagnol vient de se produire en Espagne. À la suite d’une entrevue qu’il a eue avec le roi, M, Martos, l’un des chefs du parti libéral avoué, a promis son concours au nouveau cabinet. Jusqu’à ce jour, M. Martos et ses amis avaient combattu les divers cabinets. Le changement d’attitude de cet homme politique que les journaux de Madrid nous ont signalé, est de nature à consolider le cabinet que préside M. Po-sada-Merrera et a donner à l’Espagne le calme et la paix qui lui ont fait défaut jusqu'alors.
- M. Martos n’a pas d’ailleurs promis son concours au gouvernement sans faire ses conditions. L’accord est intervenu sur l'extension du droit de suffrage que les Cortès vont être appelés h voter. Le gouvernement soutiendra cette réforme, moyennant quoi M. Martos appuiera les autres projets présentés par le cabinet.
- Il a été question de récompenser immédiatement M. Martos de sa nouvelle attitude. L’ambassade de Paris lui aurait été offerte, mais il ne l’a pas accepté afin de pouvoir plus aisément prendre part aux travaux parlementaires. Ce poste a été offert au maréchal Serrano, qui l’aurait, dit-on, définitivement accepté.
- PORTUGAL
- Le royaume de Portugal traverse une crise politique dont la responsabilité, à l’exemple de ce qui se passe en Serbie, en Danemark et en Norwège, incombe exclusivement au souverain. Les Portugais veulent aller de l’avant dans la voie du progrès et leur roi fait tout ce qu’il peut pour s’opposer à ce mouvement. Le parti libéral est en majorité dans le pays, et le roi s’obstine à gouverner avec un cabinet conservateur. Cet entêtement d’un monarque qui passe cependant pour avoir l’esprit très ouvert peut compliquer les choses fort gravement. Il y a eu naguère une tentative républicaine dont la force armée a eu raison, et il se prépare une agitation dont le gouvernement ne triomphera pas sans doute avec la même facilité. Toutes les "fractions du parti libéral attaquent vigoureusement le cabinet que préside M. Fontès. La majorité dont ce parti dispose à la Chambre donne à ces attaques un caractère des plus menaçants et comme le pays marche avec le parti libéral, on*peut prévoir à quels dangers le gouvernement s’expose en faisant la sourde oreille aux .légitimes réclamations de l’opinion publique. Pendant les élections des conseils municipaux et généraux qui viennent d’avoir lieu, des troubles ont éclaté dans différentes localités, ce qui prouve qu’il faudrait bien peu de chose pour mettre le feu aux poudres.
- Le roi de Portugal fera bien de ne pas violenter plus longtemps la volonté du peuple portugais, s'il ne veut pas s’exposer à un danger dont il lui est facile do mesurer la profondeur.
- SERBIE
- Au moment où. le comte Kalnoky célébrait avec enthousiasme les bienfaits de l’alliance austro-allemande et son influence salutaire dans la péninsule des Balkans, les événements se sont chargés de donner un démenti à ces déclarations optimistes.
- On sait que ie roi Milan, au lieu de tenir compte de
- l’opinion manifestée par le peuble Serbe à l’occasion des élections de la Skauptehina, a brusqué les choses et constitué un ministère de résistance aux volontés de son peuple et renvoyé la Chambre. En outre, pour lui ôter toute velléité d’opposition, il a ordonné le désarmement du pays et proclamé l’état de siège dans plusieurs districts. Le peuple Serbe vient de répondre à ces provocations du souverain par une attitude des plus énergiques et par des actes qui ne laissent pas d’avoir une certaine gravité. Les paysans n’ont pas voulu se laisser désarmer et sont tombés sur la gendarmerie qu’ils ont désarmée. Us se sont révoltés sur divers points et occupent militairement les défilés par où les troupes devaient passer pour aller faire exécuter les mesures du gouvernement.
- La situation est devenue tellement grave, que le roi a jugé indispensable de suspendre la liberté de la presse, la liberté de réunion et la liberté d’association. Enfin une colonne de 4.000 hommes commandée par le colonel Nicolitch, ex-ministre de la guerre, a ôté envoyée contre les insurgés.
- Tout cela prouve évidemment que la situation est grave en Serbie et que le roi Milan a fait fausse route en essayant d’inféoder ia Serbie à la politique austro-allemande.
- Le peuple Serbe a vu. avec défiance ie changement qui s’est' produit dans la politique extérieure du gouvernement de Belgrade; il ne veut pas de la domination autrichienne at n’entend pas faire cause commune avec Vienne et Berlin; il a conquis son indépendance et ne veut pas la laisser confisquer une seconde fois.
- Qui donc pourrait blâmer la conduite du peuple serbe dans cette circonstance? Tous les hommes qui reconnaissent à un peuple le droit de se gouverner lui-même doivent, au contraire, désirer que le roi de Serbie ait le dessous dans la lutte criminelle qu’il vient d’engager contre la population de son royaume à l’instigation du gouvernement austro-hongrois.
- Quant à ce dernier, il doit réfléchir aux conséquences de sa politique en Orient et voir que s’il lui a été facile de supplanter la Russie à Belgrade, à Bueharest et à So-~ phia, il lui sera moins facile de faire accepter ses vues par les populations de ces pays.
- RUSSIE
- IL fi profession die foi des panslariste».
- — A la proclamation du Comité exécutif nihiliste, qui a été distribuée et affichée danslesrues de St-Pétersbourg, en face de l’autorité et à la barbe de ses agents, répond aujourd’hui la proclamation du parti panslaviste conservateur. Cette proclamation est intitulée : Le Comité exécutif de fa volonté nationale à l'empereur Alexandre 111.
- Nous en détachons les paroles suivantes :
- « Nous nous adressons à vous comme à un citoyen et « à un homme honnête, et nous espérons que le senti-« meut de l’orgueil personnel n’étouffera pas dans votre « esprit la conscience du devoir.
- « Nous vous demandons justice.
- « Nous réclamons ce que possèdent déjà tous les peu-« pies civilisés de l’Europe : la liberté politique et perce sonneîle.
- « Nous vous demandons de convoquer les reprôsen-« tants du peuple russe, de réviser les lois qui régissent « actuellement notre vie sociale et politique et d’y ap-« porter les changements désirés par la nation.
- « En outre, nous réclamons pleine amnistie et liberté « de réunion...
- « L’exécution de ce programme est le seul moyen de « placer la Russie sur la voie d’un développement ré-« gulier et pacifique. »
- Ce manifeste menace le czar, dans le cas où il continuerait à fermer l’oreille aux réclamations du peuple russe, de mesures révolutionnaires terribles et impossibles à prévoir et à empêcher. Il lui impose le choix entre les réformes et la Révolution.
- Eu même temps, le Comité slave de St-Pétersbourg, qui a pour organes le Russe, le Nouveau Temps, la Ga-
- p.713 - vue 713/832
-
-
-
- 714
- LE DEVOIE
- zette de Moscou, a publié dans le premier numéro d’un nouveau journal panslaviste « BuLletia de la Société de « bienfaisance slave » le programme de son parti. G’est comme une profession de foi et un défi au parti libéral. Le voici :
- î° Maintien de la forme actuelle du gouvernement en Russie et guerre résolue aux factions anti-gouvernementales, nihilistes, constitutionnelles et autres;
- 2° Maintien de la civilisation russe sans aller toutefois jusqu’à l’abolition complète de la civilisation européenne ;
- 3° Protection et suprématie delà Russie sur toutes les populations slaves en Europe, à seule fin de les faire jouir des droits et des privilèges des citoyens russes ;
- 4° Point d’hostilités, ni à l’égard de l’Allemagne, ni à l’égard de l’Autriche.
- 5° Les expressions russe et panslaviste sont synonymes.
- Comme on le voit, les panslavistes rêvent un empire moscovite qui s’étendrait de l'Adriatique à l’Océan Pacifique. Les Slaves qui habitent cet immense territoire seraient sujets et vassaux du Czar et posséderaient les droits de l’antique citoyen romain.
- Ainsi serait réalisé le rêve des souverains russes d’étendre leur domination sur les rives de la Méditerranée.
- Nous ne comprenons pas comment on peut concilier la protection du czar sur les populations slaves de l’Europe et le maintien des rapports pacifiques de la Russie avec les deux grandes puissances centrales, l’Allemagne et l’Autriche.
- Le parti panslaviste qui a déjà à son passif la guerre avec la Turquie, où la Russie a englouti des soldats et des millions, pour aboutir à de minces résultats, caresse et prépare un nouveau projet qui expose la Russie à être gravement soupçonnée, non seulement par les puissances ayant des millions de sujets slaves, mais encore par les nations latines et les nations commerciales de l’Europe occidentale.
- Nous espérons quç les libéraux arriveront à temps pour empêcher aux Katkoff et aux Alksakofï (les deux maîtres effectifs de la politique russe extérieure) de précipiter leur pays dans une guerre avec l’Europe.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen(1)
- Résumé traduit des documents de M. Lloyd Jones.
- XXII
- Pendant qu'il était à Londres luttant pour l’amélioration du sort des travailleurs, Robert Owen ne fut en rien soutenu par le peuple.Il écrit àce propos: « Je n’avais alors aucun rapport public avec les ouvriers et eux ne savaient rien de mes vues, ni demes projets. A toute époque de ma vie j’ai été l’ami sincère du travailleur, mais les chefs politiques démocrates égarés sur mon compte m’ont toujours présenté au peuple comme un ennemi, un autoritaire, un homme visant à rendre les ouvriers esclaves,sous prétexte d’unité et de coopération mutuelle. »
- En fait, Robert Owen n’avait qu’un très petit nombre de partisans. Les politiciens libéraux le suspectaient de travailler dans l’intérêt des aristocrates ; les chefs des partis Whigs et Tories et ceux inféodés
- à la religion réprouvaient comme dangereuse et perturbatrice de l’ordre l’étude des questions proposées par Robert Owen. La grande force du réformateur était donc uniquement la Presse.
- Il achetait et propageait en quantité considérable les exemplaires des journaux où ses discours étaient insérés. Il dépensa pour cet objet cent mille francs dans la seule année de 1817. Ses discours étaient publiés in-extenso dans les feuilles qui paraissaient à Londres matin et soir. Il en achetait 30.000 exemplaires et faisait adresser un numéro au ministre de chacune des paroisses du royaume ; un à chaque membre de la Chambre des Communes et delaCham-bre des Pairs ; un à chaque magistrat en chef et banquier de toutes les villes et citées d’Angleterre; un enfin à chacune des personnes notables de toutes classes dans chacune des villes et citées.
- Outre cela, il publia trois brochures contenant la reproduction des article du Times et autres journaux de Londres concernant ses opérations. Ces brochures, tirées à 40.000 exemplaires, furent enlevées en trois jours, tant était vif l’empressement à se les procurer.
- Voyant cela, les adversaires d’Owen redoublèrent d’efforts pour détruire l’influence de ses travaux ; ils commencèrent à l’attaquer par des diffamations de tous genres, principalement au point de vue religieux.
- Robert Owen avait jusque là dédaigné de répondre aux attaques personnelles, mais les choses prirent tant de consistance qu’il dût y faire face.
- Il provoqua lui-même une réunion publique, le 14 août 1817, pour exposer tous les faits de sa vie et répondre à toutes les questions qui pourraient lui être posées.
- Fait à consigner, des personnes notables du parti libéral se montrèrent des plus animées contre le réformateur.
- Le gouvernement d'alors était activement opposé à toute réforme politique. Néanmoins quelques-uns des membres ôtaient favorables aux projets de Robert Owen. De là, suspicion des radicaux contre le novateur. Pourtant s’ils eussent examiné un seul instant les réformes dont Owen se faisait l’avocat, ils eussent reconnu de suite que leur devoir était de se faire les premiers soutiens d’un homme qui était le plus grand réformateur de son temps.
- Robert Owen exposait les propositions suivantes :
- « 1° Une nation ne peut jamais être avantageusement prospère tant qu’elle entretient dans la paresse ou les travaux inutiles une grande partie de ses membres nécessiteux.
- « 2° L’ignorance et la pauvreté sont une cause de
- (1) Lire le Devoir depuis le n° du 8 juillet 1883.
- p.714 - vue 714/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 715
- démoralisation publique.
- « 3° Une population ainsi démoralisée et tentée par ies débits de liqueurs, les maisons de jeux et autres causes de déportements, devient nécessairement idiote, inutile, vicieuse et criminelle.
- « 4° Alors s’inaugurent la coercition sévère, les châtiments vains et cruels.
- « 5° Le mécontentement, l’opposition sous toutes formes naissent de cet état de choses, au grand dommage du bien général.
- « 6° Tant que ces incitations aux choses viles, criminelles et perverses sont autorisées et encouragées par le Gouvernement, il est dérisoire de parler religion et amélioration du sort et des mœurs des classes laborieuses.
- « 7° Parler et agir ainsi dans le vain espoir d’illusionner le public est chose inconsistante et vaine,sur laquelle le peuple ne peut manquer d’ouvrir les yeux.
- « 8° Espérer quelque amélioration nationale permanente sans rien modifier à cet état de choses, est exactement comme si l’on voulait dessécher l’Océan, tout en laissant les fleuves verser leurs eaux dans son sein. »
- Puis venait cette apostrophe :
- «Ne mettrons-nous pas un terme à la condition faite à ces enfants qui dans 10, 20 ou 30 ans, peut-être, seront condamnés à mort par suite de l’ignorance et du mauvais exemple qui les auront conduits au crime.
- « Est-ce que les membres actuels du Parlement, les législateurs du jour, qui ne font point usage des moyens à leur portée pour prévenir le crime n’en sont point, en stricte et impartiale justice, plus responsables que les misérables sans instruction ni protection, lesquels s’ils pouvaient raconter leur vie, exposeraient un tableau d’incessantes misères uniquement dues aux erreurs de notre organisation sociale. »
- Malgré ces vues radicales et cette exposition courageuse des pensées les plus avancées, les meneurs politiques ne trouvant point là leurs déclamations habituelles, se livrèrent à une si forte opposition qu’ils firent ajourner à la semaine suivante les résolutions de l’assemblée. Néanmoins les propositions présentées par Robert Owen furent votées.
- Les opérations de cette assemblée furent largement propagées. Owen acheta et fit circuler trente mille exemplaires des journaux qui contenaient son discours. Comme à cette époque le service postal était fait par des voitures, le secrétaire du bureau de poste envoya à son chef hiérarchique une missive officielle informant que les voitures de la Poste quittaient Londres avec 20 minutes de retard,
- en raison de la quantité extraordinaire de journaux déposés parM. Owen.
- La question religieuse bien plus que la question politique recélait des difficultés pour Robert Owen, et elle n’avait pu être abordée suffisamment dans la réunion du 14 août. Une nouvelle assemblée fut fixée pour le 21 du même mois. Une foule innombrable se rendit à cette assemblée ; des milliers de personnes séjournèrent à la porte pendant plusieurs heures sans pouvoir trouver admission.
- XXIII
- Robert Owen ne se posa jamais en juge des différents dogmes religieux. Il connaissait historiquement toutes les religions qui se partagent le monde ; ii les contemplait toutes avec impartialité, déplorant et réprouvant profondément les persécutions et les crimes commis au nom de chacune d’elles.
- Le devoir supérieur de tous les hommes lui semblait être de vivre en paix entre eux et de travailler fraternellement à leurs satisfactions communes, à leur bien commun, au parfait accomplissement de leurs obligations générales.
- Madame Owen était une croyante zélée -à la foi dans laquelle elle avait été élevée; jamais Owen ne contrevint au désir de la mère d’élever ses enfants dans la foi qu’elle jugeait la meilleure. Aussi les enquêtes faites par les ennemis du Réformateur ne purent-elles fournir aucun fait à charge contre Robert Owen au point de vue religieux.
- Aux y§ux de Robert Owen les opinions religieuses variées étaient imposées chez tous les peuples par le fait des milieux; elles n’étaient donc point volontairement adoptées par les individus et ne pouvaient être abandonnées par un effort de la volonté. Pour lui le développement du savoir devait conduire à l’amélioration de la pensée religieuse ; mieux nous connaîtrions l’univers, plus élevées seraient nos conceptions du Pouvoir, de la Sagesse qui « dirige l’atome et contrôle tout ce qui est. »
- Owen se rendit à l’assemblée du 21 août 1817, fermement décidé à donner toute sa pensée à ses auditeurs. Il décrivit magistralement ses plans d’amélioration du sort du peuple, puis venant au côté religieux de la question : « Vous me direz maintenant : Si vos plans sont aussi avantageux, pourquoi donc n’ont-iis pas encore été mis universellement en pratique depuis l’origine du monde? Pourquoi tant d’in-nombrabies millions de nos frères en humanité ont-ils été parmi les générations successives, victimes de l’ignorance, de la superstition, de la dégradation mentale et de toutes les misères ? Jamais une plus importante question n’a été posée aux enfants des
- p.715 - vue 715/832
-
-
-
- 716
- LE DEVOIR
- hommes. Qui y répondra? Qui osera y répondre sans être prêt à sacrifier sa vie pour le triomphe du vrai, l’émancipation du monde, l’anéantissement du long esclavage d’erreurs, de haines, de crimes et de mi* sères, qui a enserré tant de générations.
- « Eh bien, je veux vous donner ce mot.Vous ferez ensuite de moi ce que vous voudrez. Je me soucie aussi peu des conséquences dè ce que je vais vous dire que de savoir s’il pleuvra ou fera beau demain. Ce qui m’importe, ce que je veux par-dessus tout, c’est accomplir mon devoir envers vous et envers le monde. Dût-ce être le dernier acte de ma vie, je mourrai content, sachant que j’ai vécu pour un but important.
- « Donc, mes amis, je vous le déclare, ce qui nous a jusqu’ici empêché de connaître le bonheur, ce sont les erreurs, les grossières erreurs, combinées avec les notions fondamentales de toutes les religions et enseignées ainsi à l’humanité.
- « Ces erreurs ont fait de l’homme l’être le moins consistant et le plus misérable de la création ; elles l’ont rendu faible et imbécile; elles ont fait de lui un misérable hypocrite ou un bigot fanatique et furieux...
- « Les pires effets sont résultés des haines fomentées par les différences de religion; les maux les plus terribles en ont découlé pour tous les peuples et dans tous les temps.
- « Donc, mes amis, si dans les colonies d’union et de coopération mutuelle projetées, l’on introduisait une seule particule d’intolérance religieuse,ou d’esprit de secte, des maniaques seuls pourraient aller y chercher ensuite l’harmonie et le bonheur.
- « Je ne viens pas vous demander l’impossible ; je sais ce que vous pouvez faire et ce que vous ne pouvez pas faire. Mais considérez que tout homme doit jouir d’une liberté de conscience illimitée; je ne suis ni de votre religion, ni d’aucune des religions enseignées dans le monde. Elles m’apparaissent toutes entachées de nombreuses — oui, de très nombreuses — erreurs. Suis-je à blâmer pour penser ainsi ?
- « Ceux qui ont étudié la nature humaine savent qu’il n’est pas en mon pouvoir de me modifier sous ce rapport, de changer les pensées et les idées qui m’apparaissent comme vraies.
- « L’ignorance, la superstition, le fanatisme renou-veleraient en vain leurs efforts tant de fois essayés : ils ne peuvent qu’aboutir à vouer au bûcher l’esprit incorruptible ou à réduire l’esprit faible à une misérable hypocrisie.
- u Donc, à moins que le monde ne soit préparé à repousser toutes ses notions religieuses erronées et à reconnaître la justice et la nécessité d’une liberté de
- conscience absolue, il serait futile d’élever des colonies d’union et de coopération mutuelle ; car on chercherait alors vainement sur cette terre des hommes déterminés à vivre dans la paix et l’harmonie, à aimer leur prochain comme soi-même, que ce prochain fût juif ou gentil, mahométan ou païen, catholique ou infidèle.
- « Toute religion qui est entachée de la moindre pensée d’excluvisme est fausse et contient une malédiction pour la race humaine. »
- (A suivre),
- Correspondance d’Angleterre
- LA. CONFÉRENCE I>E LEEDS
- ' Les nombreuses associations qui, grâce à leur excellente organisation, font la force du parti libéral en Angleterre, avaient, au mois de mai dernier, manifesté la résolution d’avoir à Leeds une assemblée générale où devait être discutée l’importante question de la Réforme électorale que le pays réclame d’une manière de plus en plus impérative.
- Cette assemblée, dont toute la presse européenne s’est occupée et s’occupe encore, vient d’avoir lieu à Leeds, la ville la plus avancée de l’Angleterre après Birmingham. Elle était composée des sommités du parti libéral et présidée par un éminent homme de lettres qui, en fort peu de temps, s’est déjà fait une place à part dans notre Parlement: M. John Morley.
- Au bout de deux jours de débats sérieux, et après des discussions approfondies auxquelles ont pris part deux dames, Miss Bright Clarke et MissCobden, l’assemblée a mis au vote et adopté trois grandes résolutions demandant :
- 1° La mise à l’ordre du jour de la prochaine session', par le gouvernement lui-même, d’un projet de Réforme électorale ;
- 2° L’égalisation des droits électoraux de la campagne et de la ville ;
- 3° Une nouvelle répartition des collèges électoraux.
- Les deux premières résolutions furent adoptées dans.leur entier; quant à la troisième, qui est d’ailleurs beaucoup plus complexe qu'on ne le croirait à première vue, elle a reçu l’approbation de rassemblée sans cependant qu’on puisse dire qu’elle ait été entièrement tranchée.
- Grâce à cette imposante manifestation, le cabinet Gladstone pourra, s’il le juge à propos, présenter dans la prochaine session parlementaire, avec toute l’auto-i ritô d’une réclamation populaire, telles et telles me-
- p.716 - vue 716/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 717
- sures qu’il jugera propres à parfaire la réforme électorale commencée en 1832 et continuée en 1867.
- On n’ignore pas que lors de son dernier passage aux affaire, M. Gladstone avait déjà crée 1.119.000 électeurs nouveaux, dont plus de 80.000 dans les bourgs « modifiant ainsi d’une manière profonde la source de l’autorité publique », selon les termes d’un de ses biographes (1). Malgré cette importante extension de notre système électoral, les comtés d’Angleterre dont la population dépasse douze millions d’habitants ne comptent guère à cette heure que 800.000 électeurs, tandis que les bourgs en ont plus d’un million et demi sur dix millions et demi d’habitants (2). Il y a là une inégalité choquante qu’il s’agit de faire disparaître au plus vite ; c’est à cet effet que nos libéraux viennent de demander par la voix de leurs délégués, réunis dans les assises de Leeds, que le cens électoral soit le même pour l’habitant des campagnes que pour celui des villes.
- Les radicaux, eux, vont plus loin, ils demandent que tout contribuable qui aura une fois voté ne soit plus sujet à perdre pendant quelque temps sa qualité d’électeur par suite de son changement de domicile, comme c’est le cas aujourd’hui. Cette proposition n’a pas, que nous sachions, été soumise au Congrès de Leeds, mais l’on peut être assuré qu’elle se produira au Parlement dans le cours de la discussion du futur Reform Mil.
- Miss Bright Clarke et Miss Cobden n’ont pas peu contribué à faire adopter une clause additionnelle à la seconde résolution susmentionnée, portant que le droit de suffrage serait étendu aux femmes se trouvant dans les conditions du cens déterminées par la loi.
- Les lecteurs du Devoir n’ignorent pas qu’en Angleterre et aux t Etats-Unis non-seulement les femmes contribuables votent aux élections du School Board, au Conseil des écoles, mais encore qu’elle sont éligibles, très souvent élues, et, qui plus est, que les membres féminins au conseil des écoles ont, jusqu’ici, toujours fait preuve de plus d’activité et d’assiduité et d’autant de capacité que leurs collègues du sexe fort.
- Dans le Wisconsin et dans l’Orégon, les femmes mariées sont même électeurs et éligibles pour toutes les fonctions publiques.
- Enfin, il y aura bientôt trois ans que la légiste-
- (1) M. Challemel-Lacour.
- (2) Le chiffre total des électeurs dans l’Angleterre et le
- Pays de Galles est de ...... . 2.591.402
- Pour l’Ecosse ........................... 315.121
- Et pour l’Irlande.................. 228.278
- Soit pour tout le Royaume Uni, c’est-à----------------
- dire environ dans la proportion de 1 à 12. 3.134.801
- ture de l’île de Man a décidé que toute femme inscrite sur les rôles des contribuables aurait droit de vote aux élections parlementaires au même degré que les hommes.
- On le voit, la question de la revendication des droits de la femme est, elle aussi, à l’ordre du jour tant en Angleterre qu’en Amérique, et l’année dernière ce ne fut, s’il nous en souvient bien, qu’à une très faible majorité que la Chambre des communes a rejeté une proposition semblable à celle que Miss Bright Clarke et Miss Cobden viennent de faire adop* ter par les mandataires du parti libéral anglais.
- Le Temps affirmait, à cette occasion, que John Bright ne partage point l’opinion de sa fille sur le suffrage féminin ; mais, outre que nous n’avons rien vu dans le magnifique discours qu’a prononcé à Leeds le grand tribun anglais qui corrobore le dire de notre confrère parisien, il nous revient au contraire qu’en décembre 1880, un grand meeting ayant eu lieu à Manchester sous les auspices de la « Women’s suffrage society », John Bright adressa au Président du meeting une lettre dans laquelle il exprimait le regret de ne pouvoir assister à cette réunion tout en assurant la société de sa vive sympathie et en lui promettant son concours.
- Remarquons encore, avant de terminer cette longue lettre, que rassemblée de Leeds a aussi émis le vœu que la prochaine législation électorale fit disparaître la règle destinée à assurer la représentation des minorités, grâce à laquelle dans une ville comme Manchester, par exemple, les électeurs conservateurs ont toujours réussi à faire passer un de leurs candidats sur trois que cette ville, en majorité libérale, envoie au Parlement.
- La question du serment constitutionnel a aussi été touchée en passant de façon à faire pressentir le prochain triomphe du principe de l’affirmation qui a déjà donné lieu à bien des débats orageux lors de l’affaire Bradlagh.
- Somme toute, il y a là l’indice d’un grand mouvement qui, nous le croyons, ne fera que s’accentuer davantage chaque jour. Il y a donc lieu d’espérer que le gouvernement sera en mesure de donner le pas au Reform MU, qui touche aux intérêt du pays tout entier, sur la question des Réformes municipales qui concerne exclusivement la métropole. Le Times, il est vrai, pense différemment, mais il est bon de se rappeler que, quelque autorité qui s’attache à son nom, le Times est avant tout et surtout l’organe de la cité. Il est donc assez naturel qu’il prêche pour son saint.
- Quant aux purs du parti conservateur, comme ils
- p.717 - vue 717/832
-
-
-
- 718
- LE DEVOIR
- ne voient guère la possibilité de résister au courant, ils tâcheront d’en atténuer la force et les effets en réclamant une représentation mieux proportionnnée de certains collèges électoraux comme celui de la province d’Uester en Irlande, par exemple, où sir Stafford Northcote vient de faire toute une petite campagne.
- La manœuvre leur a déjà réussi partiellement en 1831 et ils en attendent sans doute encore les mêmes effets aujourd’hui. C’est, d’ailleurs, à peu près tout ce qu’il leur sera possible de tenter si, comme tout le fait présager, le parti libéral reste uni et fidèle au programme adopté par ses mandataires à l’assemblée générale de Leeds.
- Londres, le 27 octobre 1883.
- P.-L. Maistre.
- NÉCROLOGIE
- Charles Sauvestre
- Encore un des rares, des trop rares écrivains, dévoués à la cause de l’Association, Charles Sauvestre, vient de mourir, emporté par un rhumatisme au cœur.
- « Cette mort, dit la Finance nouvelle, est un deuil pour notre journal. M Sauvestre y écrivait des articles « Variétés » dans lesquels il présentait la science économique sous une forme humoristique sous le pseudonyme Thrasybule.
- « M. Charles Sauvestre a été enterré civilement samedi dernier au cimetière des Batignolles. Le deuil était conduit par M. Sauvestre fils, architecte. Nous avons remarqué dans le cortège qui était considérable : MM. Nadar, Castagnary, A. Méray, Hector Pessard, Barrât, Âmail, Boursin ; il y avait beaucoup de dames. »
- Trois discours ont été prononcés devant la fosse. M-. Edgar Monteil, conseiller municipal, a parlé le premier, puis M. Henilier, chef d’institution et après eux M. Camille de Chanéel,au nom des amis de Sauvestre.
- Sauvestre se fit lui-même, a dit M. Montail, non par ambition de grandes destinées... Ce qu’il rêvait était un rôle d'apôtre. Ce rôle embrassé avec tant de dévouement par tous les phalanstériens, ce sacrifice continuel à la chose publique qui restera leur marqua dans notre histoire, oui, Sauvestre l’ambitionnait dans ce qu’il avait de plus humble et de plus sacré. Il voulait être maître d’éeole.
- Il le fut et ce fut alors qu’il connut cette femme 'lettrée, une dévouée à l’œuvre de la démocratie elle aussi, qui a partagé son existence entière...
- Ce qui tenait le plus au cœur de l'ami que nous
- pleurons, c’était ce qui touchait à l’enseignement et au sort de l’instituteur. Toujours, dans son socialisme dans ses écrits, dans ses créations de journaux, c’est à élever ou à défendre l’instituteur qu’il s’attache, et s’il a eu une consolation dans sa vie abrégée et si rarement heureuse, c’est, j’en suis convaincu, de voir enfin l’instituteur traité par la République en fils bien-aimê, et des ministres de l’instruction publique dignes enfin de leur titre.
- Le Devoir s’associe cordialement et en pleine con« naissance de cause au tribut d’hommage payé à la mémoire de Charles Sauvestre, un coréligionnaire en socialisme organisateur et en croyance spiritualiste.
- DN HÉRITIER
- On était au mois d’avril 1873. Un train arrivant de Paris venait d’entrer dans la gare de Caen, et parmi les voyageurs qui en étaient descendus,se trouvait un jeune capitaine d’infanterie à l’allure martiale, à la physionomie loyale et intelligente. Si ses traits révélaient une mâle énergie, on pouvait cependant, à l’expression de son regard, deviner en lui de la douceur et de la sensibilité.
- Il monta bientôt dans une voiture à deux chevaux qui l’attendait, et ne tarda pas à glisser avec rapidité sur une large route conduisant dan^ la campagne.
- L'officier ne prenait pas garde au pays qu’il traversait, et semblait absorbé dans ses réflexions; toutefois ses pensées ne devaient avoir rien de mélancolique. S’il avait quitté son régiment en garnison dans le midi de là France, c’était pour venir en Normandie recueillir un héritage.
- Cette succession tout à fait inespérée provenait d'un oncle dont la mort ne lui avait pas causé de cuisants regrets, car leurs rapports avaient toujours été très rares et empreints d’une certaine froideur.
- M. Blavigny (ainsi se nommait-il) avait légué à son neveu, Raymond Marcellis, un beau domaine dont celui-ci allait prendre possession.
- Tandis qu’un fougueux attelage l’emportait dans l’espace, le jeune officier rêvait à ce hasard de la destinée qui faisait de lui le propriétaire d’un château seigneurial autrefois possédé par une puissante famille. Toutefois il y pensait sans enivrement, car il avait une âme élevée, et n’était pas un de ces hommes qui font consister le bonheur uniquement dans la possession de la richesse. Il aimait par-dessus tout sa profession, et tenait de ses parents une fortune qui avait jusque-là suffi à ses désirs.
- Au bout de deux heures,ia voilure s’engagea dans une belle et large avenue ; puis le château apparut aux re-! gards de Raymond.
- | Déjà il l’avait vu dans son enfance ; mais on eût pu croire qu’il l’apercevait pour la première fois, tant il le contemplait avec une avide curiosité. Le vieux manoir avait certes grand air avec ses créneaux, ses hautes tou-‘ relies et sa façade aux vastes proportions.
- Un vieillard debout sur le perron,attendait le jeune officier. et à sa descente de voiture il alla avec empresse-i ment à sa rencontre.
- ; Raymond lui tendit cordialement la main.
- I — Soyez le bienvenu, monsieur, dit le vieillard avec j déférence, je suis fort heureux de vous voir.
- — Et mol également, monsieur Morand, reprit aus-j sitôt le jeune homme, vous êtes pour moi une ancienne | connaissance. . .
- I — Je me rappelle vous avoir vu, il y a une dizaine
- p.718 - vue 718/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 719
- d’années, vous étiez alors un collégien plein de galté et de bonne humeur.
- — La gaîté s’est un peu envolée,, car depuis lors j’ai assisté à de bien terribles événements.
- — Oui, sans doute, nous venons de traverser un temps fort triste pour tous ceux qui aiment leur pays. Je sais que pendant la guerre vous vous êtes conduit en liéros: votre oncle nous a parlé de cela ; il était fier de vous.
- — J’ai fait tout simplement mon devoir.
- — Vous êtes modeste ; mais j’ai entendu dire qu’à Bapaume par exemple vous avez montré une intrépidité sans égale.
- — Nos braves marins combattaient à mes côtés ; leur exemple m’électrisait ; d’ailleurs il me semblait qu’il y avait là pour la France une question de vie et de mort ; cette pensée était certes de nature à enflammer mon ardeur.
- Tout en parlant ainsi les deux interlocuteurs avaient pénétré dans une vaste salle du rez-de-chaussée. Bientôt ils s’assirent devant une large cheminée où d’énormes morceaux de bois flambant joyeusement faisaient éprouver une douce impression de bien-être, car le jour touchait à sa fin et une fraîcheur pénétrante se répandait dans l’atmosphère.
- — Maintenant, dit Raymond, parlons un peu de mon oncle, si vous le voulez bien. Il est mort bien jeune encore, et j’en ai été surpris, car je l’ai connu autrefois robuste et vigoureux.
- — M. Blavigny avait à peine quarante-six ans ; mais ce sont les chagrins qui l’ont tué.
- — J’ai appris en effet qu’il a eu beaucoup de malheurs.
- — C’était lamentable. D'abord il possédait une grande fortune ; cr, il y a trois ou quatre ans il en a perdu une partie qu’il avait compromise dans des spéculations sur lesquelles il comptait pour l’augmenter encore. Cette catastrophe a été pour lui un cruel chagrin ; toutefois il lui restait un beau domaine qui est d’un bon rapport, car plusieurs formes en dépendent ; il en aurait certainement trouvé un prix élevé s’il avait voulu le vendre.
- « Peu de temps après, sa fille, jolie enfant de dix ans, fut en deux jours emportée parle croup. Mme Blavigny fut pour ainsi dire fuile de douleur ; sa santé avait toujours été très délicate ; à partir de ce moment elle ne fit plus que languir, et bientôt elle alla rejoindre son enfant tant regrettée.
- « Il restait à M. Blavigny un fils de quinze ans intelligent et beau qui était son espoir, sa consolation. Le voilà tout-à-coup atteint d’une fièvre typhoïde. ; dès le premier instant le malheureux père s’est écrié ; « Mon fils est perdu, ia science des médecins sera impuissante pour le sauver. »
- « Eh bien ! monsieur, cette prédiction s’est réalisée. Comment donc aurait-il pu résister à tant de souffrances ? »
- — Tout cela était bien triste en effet. Lorsque j’ai appris ces douloureux événements, j’aurais voulu apporter des consolations à mon oncle ; mais il m’a été impossible d’obtenir un congé ; d’ailleurs j’étais loin de prévoir sa fin prématurée.
- — Nul ne s’y attendait ; mais il était atteint d’une maladie de cœur qui tout-à-coup a fait de rapides progrès. Il a vécu bien tristement pendant la dernière année de sa vie ; il ne recevait presque personne et passait ses journées dans l’isolement, errant çk et là dans ce grand château désert. Il se renfermait d ans un mutisme presque absolu ; aussi je pensais bien que les choses ne pouvaient pas durer longtemps comme cela.
- Tandis que M. Moranu parlait ainsi, une tristesse réelle se peignait sur le visage de l’officier. Il ne pouvait sans être ému songer aux infortunes de cet oncle, entré dans la vie sous les plus heureux auxpices, avait vu la destinée s’appesantir sur lui d’une manière si fatale.
- A ce moment un domestique eutr’ouvrit la porte, et appela discrètement le régisseur.
- Celui-ci sortit plus revint bientôt.
- — Monsieur, dit-il à l’officier, vous devez avoir besoin de vous réconforter ; le dîner est servi ; veuillez je vous prie, passer dans la salle à manger.
- — Je ne demande pas mieux, reprit Raymond en se levant. et tous deux se dirigèrent alors vers une porte de communication qui donnait accès dans la salie à manger.
- La table était mise ; mais un seul couvert s’y trouvait placé.
- — Comment donc ! fit Raymond; vous dînez avec moi, n’est-il pas vrai?
- — Vous me faites beaucoup d’honneur, monsieur, et je vous en remercie, toutefois cela est impossible.
- — Im possible \ et pourquoi donc ?
- — J’ai une très bonne raison à vous donner, je me sens indisposé, et j’ai besoin de repos.
- — En effet, vous êtes pâle, je m’en aperçois, vous avez fait effort pour me recevoir, pour vous entretenir avec moi. Je ne serai pas assez égoïste pour insister davantage, j’espère que demain votre malaise sera tout à fait dissipé.
- — Je l’espère aussi, monsieur, et je vous demanderai la permission d'avoir avec vous un entretien sérieux. J’ai à vous communiquer certaines confidences qui m’ont été fûtes par M. Blavigny, et j’aime à croire que vous m’écouterez avec indulgence.
- — Je vous en donne l’assurance ; vous voyez d’ailleurs que je n’ai rien de bien redoutable.
- — Certainement, monsieur; aussi votre vue m’a déjà bien rassuré; avant votre arrivée j’avais beaucoup d’appréhension, et cette frayeur n’a pas été étrangère à l’indisposition que j’éprouve en ce moment.
- Le repas de Raymond n’eut pas une longue durée, et lorsqu’il se trouva seul,il se plongea dans une profonde préoccupation.
- Il songeait aux dernières paroles de M. Morand, et se demandait quelle pouvait donc ôtse cette mystérieuse confidence qu’il avait à lui faire.
- Lejeune officier avait pour père un vaillant colonel plein d’honneur et de patriotisme; sa mère était la sœur de Mme Blavigny et la fille d’un riche propriétaire campagnard dont M. Morand avait été longtemps le régisseur avant de remplir les mêmes fonctions chez M. Blavigny.
- Le colonel Marcellis l’avait souvent représenté à son fils comme le type de l’honnête homme. Raymond était donc disposé à ajouter foi à ses paroles, il se rappelait qu’en revanche son père lui avait parlé quelquefois de M. Blavigny comme d’un homme cupide, peu loyal, pour qui il n’éprouvait guère de sympathie.
- Toutefois Raymond se lassa bientôt de chercher à pressentir quel genre de confidences il allait entendre le lendemain, et il reporta sa pensée sur lui-même.
- Quoique jeune encore il avait déjà un passé glorieux. Il venait d’être nommé lieutenant quand la guerre fut déclarée par la France à la Prusse. Il avait fait partie de celte héroïque armée du Nord qui disputa si vaillamment à l’ennemi vainqueur le sol de la France. Il avait montré une calme intrépidité au milieu des plus grands dangers; le grade de capitaine et la croix de la Légion d’honneur avaient récompensé son courage. En interrogeant l’avenir il entrevoyait pour lui de nouvelles occasions de se distinguer et d’être utile à son pays.
- Cet espoir l’enthousiasmait; puis peu à peu ses idées prirent un autre cours, et il s’abandonna à un© rêverie pleine à la fois de douceur et de mélancolie.
- La mort de ses parents arrivée quelques années auparavant, l’avait laissé seul au monde sans aucun lien d’affection, et l’amour n’avait pas encore fait battre son cœur. Il se disait avec complaisance qu’un jour il rencontrerait sur ses pas quelque belle et gracieuse jeune fille digne de lui inspirer un sentiment profond et durable. Combien il serait heureux de l’associer à sa destinée, de retrouver ainsi un foyer, une famille ! c’était là pour lui une pensée pleine d’un charme enivrant.
- Cependant le jeune officier se sentait brisé de fatigue; il ne tarda pas à gagner l’appartement qui lui avait été préparé ; mais il fut longtemps avant de s’endormir, car l’agitation de son esprit empêchait le sommeil de fermer sa paupière.
- Le lendemain, quand Raymond s’éveilla, le soleil inondait déjà la campagne de ses rayons éclatants. Son premier mouvement fut de se diriger vers une fenêtre
- p.719 - vue 719/832
-
-
-
- 720
- LE DEVOIR
- d’où la vue plongeai t sur un parc d’une grande étendue et d’un aspect charmant.
- Il éprouva une impression délicieuse en se disant que tout cela était à lui. Il descendit dans le but de parcourir les alentours du château ; à peine avait-il fait quelques pas qu’il rencontra M. Morand.
- — Eh bien ! lui dit M. Marcellis amicalement, êtes-vous remis de votre indisposition?
- — Je vais mieux, beaucoup mieux ; j’espère que votre nuit a également été bonne?
- — Pas mauvaise ; cependant j’ai réfléchi et rêvé bien plus que je n’ai dormi ; tantôt je songeais à l'avenir, tantôt j’étais assailli par les souvenirs du passé.
- — Il n’y a là rien d’étonnant, c’était si étrange de vous trouver pour la première fois dans ce grand manoir dont vous êtes devenu le propriétaire.
- — Oui, certainement, et voilà sans doute pourquoi je n’ai pas pu imposer silence à mon imagination.
- — Je vous ai dit hier que j’ai une communication importante à vous faire.
- — Je ne l'ai pas oublié, car vous avez excité ma curiosité à un haut degré , j’espère que vous ne la mettrez pas plus longtemps à l’épreuve.
- — Je ne demande pas mieux que de la satisfaire sur le champ ; veuillez me suivre dans ce pavillon, nous y serons complètement seule, et personne ne pourra nous entendre.
- Tout en parlant ainsi M. Morand désignait un pavillon situé à quelques pas de là.
- Tous deux y pénétrèrent, et bientôt se trouvèrent assis l’un en face de l’autre.
- Le visage du régisseur était de plus en plus agité; Raymond aussi paraissait ému et anxieux.
- — Gomme je vous l’ai dit déjà, ût M. Morand, votre oncle était atteint d une^maladie de cœur, et dépérissait de jour en jour. Tout à coup pendant une nuit il se trouva si malade que le château fut en émoi; chacun s’imaginait que son dernier moment était venu; lui-même le crut aussi. Cependant vers le matin il y eut un peu d’amélioration dans son état, et dans le courant de la journée il me fit rester seul auprès de lui.
- — J'ai cru mourir cette nuit, me dit-il, et, je le sens bien, mon dernier moment n’est pas éloigné. Je n’ai fait aucune disposition testamentaire ; mon neveu Raymond Marcellis sera mon unique héritier. Je vais vous faire une communication que je vous charge de lui transmettre; promettez-moi de le faire, et cette assurance tranquillisera mes derniers moments.
- Je lui promis ce qu’il demandait.
- Alors il garda quelque temps le silence, et me dit d’une voix étouffée :
- — Vous me regardez, j’en suis sûr, comme un honnête homme, et pourtant j’ai autrefois commis un crime.
- —- Un crime ! me suis-je écrié avec stupéfaction; non, non, cela n’est pas possible.
- — Si, si, a-t-ii répondu, c’était un véritable crime dont le souvenir m’accable de remords ; en vous parlant ainsi je suis en pleine possession de toute ma raison.
- Il s’exprimait avec difficulté ; aussi ce fut en s’interrompant plusieurs fois qu’il parvint à me faire comprendre ce dont il s’agissait.
- * Il y a près de vingt ans. M. Blavigny fut envoyé par son père en Angleterre pour s’occuper d’intérêts considérables qui réclamaient sa présence. Il y fit la connaissance d’une jeune Française qui avait suivi ses parents dans ce pays, et par suite de leur mort prématurée se trouvait isolée et sans ressources sur une terre étrangère.
- « On la nommait Agnès Mérian ; elle avait reçu une bonne éducation et remplissait auprès d’une dame riche et âgée les fonctions de demoiselle de compagnie.
- « Ce fut dans cette maison que M. Blavigny la rencontra, et comme elle était d'une beauté séduisante, il ne tarda pas à en être pris.
- « Elle était trop honnête pour devenir sa maîtresse ; un de ses amis à qui il avait confié son amour lui proposa un acte abominable. M. Blavigny persuada à Agnès qu’il voulait l’épouser ; grâce à la complicité de
- son ami,il simula la cérémonie du mariage.
- « La jeune fille candide et sans défiance tomba dans le piège qui lui était tendu et se crut légalement la femme de votre oncle.
- « Tous deux s'établirent alors dans un cottage à peu de distance de Londres. Cette existence en commun dura dix-huit mois à peu près; puis M. Blavigny fut rappelé en France par son père, car sa présence en Angleterre avait cessé d’être nécessaire.
- « Agnès était mère d’une petite fille ; mais votre oncle n’eut pas la loyauté de légitimer par le mariage cette enfant qui lui devait la vie. Son amour pour Mlle Mérian n’avait été qu’une flamme passagère, et il allait s’éloigner d’elle sans regret.
- « Comme il faisait d’assez fréquentes absences pour vaquer à ses affaires, Agnès ne fut pas étonnée de le voir partir un matin; cette fois il ne devait plus revenir.
- « Quelques jours plus tard, la jeune femme reçut une lettre dans laquelle M. Blavigny lui découvrait toute la vérité et lui annonçait qu’elle ne le reverrait jamais. Il lui envoyait en même temps une somme assez considérable, et lui donnait l’adresse d’un banquier français établi à Londres nommé M. David, auquel elle pourrait s’adresser quand le besoin d’argent se ferait sentir à elle.
- — Il vous est facile de vous imaginer, monsieur, quel aura été le désespoir de la pauvre fille en recevant une pareille communication. J’ai vu votre oncle à son retour d’Angleterre; il était plein de gaîté et d’entrain; on e ne serait jamais douté qu’il venait de commettre une semblable action.
- — C’était là une conduite bien in'ârne, reprit Raymond d’une voix profondément indignée.
- — Oui, sans doute, on ne peut lui donner un autre nom. Peu de temps auprès M. Blavigny s’est marié avec une riche héritière ; tant que la fortune lui a souri il ne s’est pas inquiété de la pauvre Agnès. Lorsqu’il s’est trouvé dans la solitude et accablé par le malheur son souvenir est venu l’obséder. Il a cm voir l’action de la Providence dans cette fatalité qui s’acharnait après lui ; le remords le poursuivait partout et assombrisssait encore ses derniers moments.
- « Il m’a demandé de vous prier de rechercher Agnès Mérian et sa fille et de leur remettre une large part de son héritage.
- « — Mon neveu, a-t-il ajouté, ne refusera pas d’accomplir mon désir suprême, car il a, je le sais, une âme loyale et généreuse.
- — Je justifierai sa confiance, s’écria le jeune officier avec élan, je tâcherai de découvrir cette malheureuse femme, et je la mettrai en possession de l’héritage qui lui appartient ; mais comment mon oncle n’a-t-il pas cherché à savoir ce qu’elld était devenue dès que la voix de sa conscience s’est réveillée en lui ?
- — Il y a pensé, monsieur ; toutefois il reculait cette recherche de jour en jour, craignant d’apprendre des choses trop épouvantables. II se figurait qu’Agnès avait succombé au chagrin, et il tremblait à l’idée de retrouver sa fille dans une situation abjecte et méprisable.
- Après m’avoir fait ses confidences M. Blavigny a vécu plusieurs jours encore, et chaque fois que ses souffrances le lui permettaient, il s’est entretenu de Mlle Mérian avec moi, car ce souvenir était sans eess^ présent à sa pensée. Voilà, continua-t-il, un écrit qu’il m’a chargé de vous remettre; il a eu une peine infinie à tracer ces quelques lignes.
- {A suivre.) Vircunie Rottret.
- ETAT-CIVIL FAMILISTÈRE
- Da Gordien Louise, âgée de 10 mois, fille de Gordien Alphonse et de Dieux Louise, le 2 novembre 1883.
- De Julia Bléron, âgée de 7 mois,fille de Bléron Charles et de Lécuillier Léonie, le 7 novembre 1883.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- ^-Quentin. — lmp. du Glaneur-.
- p.720 - vue 720/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. - n° 271. £it numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 18 Novembre 1883
- LE
- BEVUE DES QUESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau cle Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . 10 fr.»» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an ... . 11 fr, »» Autres pays Un an, . . . 13 fr. 60
- ON S’ABONNE A PARIS 5,r,Neuve-des-petits-Ghamps Passade des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- La politique ruineuse. — Proposition de M. Passy. — Enquête de la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières. — Communication. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — La vie, le temps et les travaux de Robert Owen. — Le désarmement. — Correspondance d*Angleterre. — Encore Varmée du Salut. — Revue scientifique. — Un Héritier, (suite).
- POLITIQUE_ RUINEUSE
- On ne peut encore préciser combien nous coûtera la politique coloniale inaugurée par la guerre de Tunisie, continuée par l’expédition du Tonkin qui va nous mettre aux prises avec la Chine. Il est certain que les dépenses dépasseront de beaucoup les prévisions des promoteurs de cette folle entreprise.
- Un premier crédit de 5,300,000 francs fut voté il y a quelques mois. Le gouvernement demande aujourd’hui un nouveau crédit de 9,100,000 francs imputable sur l’exercice 1883.
- Ce n’est pas avec 14,000,000 que l’on pourra entretenir un corps expéditionnaire aussi important que celui envoyé au Tonkin, où nous avons déjà 8,700 hommes de l’armée de terre et 32 bâtiments avec 4,500 hommes d’équipage.
- Ces forces paraissent insuffisantes à l’amiral Courbet, puisqu’il a décidé de ne rien entreprendre contre Bac-Ninh avant le mois de décembre, date de l’arri-
- vée des renforts en route. Dans quelles proportions conviendra-t-ii d’augmenter nos forces militaires lorsque la Chine interviendra ouvertement?
- Cette intervention, à moins d’événements peu probables pour qui connaît les motifs réels de notre pré* sence au Tonkin, ne peut être mise en doute. Toutes les dépêches annoncent une grande activité dans les arsenaux de l’empire Chinois et de nombreux mouvements de troupes vers les frontières du Tonkin * Le général Pang, officier distingué et sympathique au parti de la guerre, abandonne son poste dans le Nord de la Chine pour venir commander les troupes prêtes à entrer en campagne.
- Cartes, on ne peut douter de la victoire définitive de la B’rance. Mais de quelle quantité de sang français, de combien de millions faudra-t-il payer cette victoire? Quels seront les résultats de tant de sacrifices?
- Le gouvernement l’a nettement déclaré plusieurs fois, il espère ouvrir le Tonkin et la Chine au commerce français. Les journaux officieux ont répété sur tous les tons qu’il fallait à la France une politique coloniale, afin de procurer dans les pays neufs des débouchés à nos produits concurrencés sur les marchés européens parles objets fabriqués en Angleterre et en Allemagne.
- L’intention est certainement louable; mais on ne gouverne pas un peuple avec de bonnes intentions ; la prospérité pubiiqueexige des réalisations fécondes.
- L’expédition du Tonkin, disons la guerre avec la Chine, n’aura pas les conséquences annoncées par ses partisans. Les articles allemands et anglais conserveront au Tonkin les avantages de bon marché, qui les font rechercher dans certains cas par des
- p.721 - vue 721/832
-
-
-
- 722
- LH DEVOIR
- consommateurs français plus soucieux de réaliser une petite économie que de favoriser l'industrie nationale. Au point de vue commercial, on aura simplement ouvert le bassin du fleuve Rouge au commerce européen tout entier; et la situation particulière de la France, qui aura fait tous les sacrifices d'hommes et d’argent, ne sera point prépondérante, elle sera analogue à celle qui lui est faite sur les ! marchés des nations civilisées.
- Il n’est pas possible d’établir que cette guerre rapporte au prolétariat français des avantages propor- j tionnels aux charges qu elle lui impose.
- On constate en France un commencement de diminution de population, on est en présence d’embarras financiers beaucoup plus graves, on redoute de grosses complications politiques ; et c’est à cette heure que le gouvernement engage notre armée, notre flotte, dans des expéditions lointaines, et prodigue nos ressources budgétaires afin de poursuivre une entreprise qui ne sert directement aucun intérêt national.
- Cet entraînement du gouvernement dans une expédition si opposée aux intérêts généraux de la masse ne peut surprendre quiconque sait combien les travailleurs eux-mêmes sont insouciants et ignorants des véritables conditions de leur bien être. Incapables de se gouverner eux-mêmes, ils accordent de longs mandats à des représentants qui leur sont souvent inconnus la veille des élections, et sans jamais s’inquiéter des œuvres de ceux qui sollicitent leur confiance.
- Si les travailleurs ne veulent pas s’occuper assidûment de la chose publique, ils devraient au moins avoir assez d’énergie pour faire acte de citoyens, lorsqu’on envoie leurs fils à une mort inutile, lorsqu’on dépense sans profit des centaines de millions, dont ils pourraient exiger l’emploi en dotations profitables à la classe des déshérités.
- Cinquante millions ne nous tireront pas de l’aventure tonkinoise. Une somme beaucoup plus considérable a déjà été absorbée par la Tunisie.
- En moins de trois ans, la République, qui devrait être le gouvernement des travailleurs, va dépenser plus de cent millions en expéditions improductives, et les travailleurs n’ont rien tenté pour empêcher ces fautes.
- Il ne convient pas seulement de parler de science gouvernementale, d’affirmer sa volonté de vouloir gouverner selon les intérêts des travailleurs, il est temps de penser que tous ces gaspillages pourraient être employés fructueusement à préparer des institutions devant garantir à chaque citoyen le droit effectif au travail, l’assurer contre les chômages, les !
- accidents, les maladies, et lui procurer les ressources nécessaires pendant la vieillesse.
- On se plaint en haut lieu de l’imprévoyance ouvrière. Que fait-on pour dissiper l’indifférence des travailleurs ?
- Au Familistère, une expérimentation de plusieurs années permet d’affirmer que dans une commune de deux mille habitants il ne faut pas plus d’un budget annuel de cent mille francs pour pourvoir convenablement les services de l’enseignement des retraites, et de l’assurance en cas de maladies et d’accidents, et pour procurer un revenu minimum aux familles ayant des charges exceptionnelles.
- Si l’Etat avait destiné à des institutions analogues les millions absorbés par la politique coloniale, il aurait certainement trouvé des communes et des groupes de travailleurs disposés à faire un apport proportionnel.
- En procédant ainsi la France compterait bientôt quelques centaines de communes, dont les habitants n’auraient plus à redouter les tortures de la misère.
- Ces réalisations seraientassez importantes pour fixer l’opinion publique. Sous l’influence de ces exemples, chacun serait porté à se préoccuper des moyens transitoires propres à nous faire passer sans secousse au régime de l’association qu’il convient de substituer au régime du salariat, qui ne répond plus aux besoins et aux aspirations des travailleurs.
- Aussi longtemps que prévaudra la politique de conquête, nous ne cesserons d’opposer aux ruines qu’elle accumule les bienfaits que pourraient engendrer l’emploi rationnel des ressources qu’elle absorbe.
- A cette heure où la politique coloniale est encouragée par les pouvoirs publics, nous répéterons sans jamais nous lasser que l’arbitrage est le seul moyen honorable qui nous reste pour éviter les complications futures qui nous menacent. Nous n’avons pas l’illusion d’espérer faire immédiatement adopter notre proposition. Puissions nous être suffisamment entendu pour que l’on se rappelle nos protestations, lorsque le pays se trouvera plus tard en face des bilans désastreux de la politique coloniale.
- De ce rapprochement de la grandeur du mal et de la simplicité des moyens préventifs naîtra certainement un courant d’opinion favorable à l’avènement d’une sage politique intérieure basée sur le respect de la vie humaine.
- p.722 - vue 722/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 723
- PROPOSITION DE I. PASSY
- Dans notre numéro du 4 novembre, à propos de l’in-terpellaiion sur les affaires du Tonkin nous avons exprimé nos regrets de n’avoir entendu aucun orateur parler un langage raisonnable en proposant de soumettre la difficulté à un tribunal international.
- Des renseignements incomplets nous avaient laissé ignorer la vaillante intervention de M. Passy, qui n’a pas hésité, malgré les protestations de ses collègues, à affirmer les droits de la sagesse en déposant un ordre du jour ainsi conçu.
- La Chambre, égalemen t soncienge des* Intérêts et de PSionneur de 1** France, émet le voeu que conformément an S3e protocole de la «Confère- es de Fari^, l’examen des que^tiosspeudantes ©istre la France » *. la Chine f*ois confié & une pni^sance j»mie et passe ï\ l’ordre du joii**.
- Nous ne donnerons pas une r.uPe appréciation que celle qui résulte des explications présentées par M. Palssy à l’appui de cet ordre du jour.
- Ce n’est, a dit M. Passy, un ordre du jour, ni d’approbation, ni d’opposition systématique. C'est une formule conforme au droit et au bon sens. Il existe entre la France et la Chine des difficultés qui pourraient amener une rupture diplomatique. En ce cas, deux solutions se présentent : la guerre ou l’arbitrage.
- Le demande de parole de M. Passy a été accueillie par des protestations ; il n’a pu terminer son discours à cause de l’intolérance de ses collègues.
- Cela se comprend. Une assemblée qui avait applaudi tous les lieux communs à toutes les interpellations politique n’était pas faite pour entendre le langage de la raison.
- Mais les paroles de M. Passy ont passé pardessus la tête de députés trop courts ; elles sont venues quand même réchauffer les cœurs que passionne l’amour du bien public.
- ENQUÊTE
- de la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières.
- Ministère de l’intérieur
- Déposition, de M. GODIN
- Suite (i)
- M. Barberet. — Vous parliez fout, à l’heure cle réformes à introduire dans Ja loi ; pourriez-vous préciser ces réformes ?
- M. Godin. — Je le puis; mais il me paraît utile de préciser tout d’abord que, dans l’état actuel des choses, et lorsqu’il s’agit de répondre aux besoins d’en-
- treprises ouvrières créées à Paris même — et qui sont celles, sans doute, que vous avez en vue, — on sera fort embarrassé pour faire quelque chose de rationnel. Le mai est profond, et il faudrait l’aborder de front en commençant par le commencement. La participation directe, qu’il est question d’instituer en ce moment, doit être réalisée au milieu d’habitudes économiques industrielles différant essentiellement de celles propres au régime de la participation, reposant même sur des bases tout à fait contraires à ce régime. Il y a là, vous le comprenez, messieurs, une lutte considérable à établir entre les intérêts existants et les intérêts nouveaux à constituer. C’est pour indiquer cette situation et les moyens les plus propres d’en vaincre les embarras que j’ai écrit mon volume : « Le Gouvernement. » J’ai voulu mettre les pouvoirs publics en état de préparer la régénération des classes ouvrières ; j’ai voulu donner une nouvelle méthode de travail, indiquer un nouvel emploi des forces ouvrières qu’il conviendrait d’organiser. Mais quant à instituer la participation à brûle-pourpoint, à établir des chantiers qui donnent tout de suite des résultats satisfaisants, cela me paraît impossible, et je me sens impuissant à faire connaître la formule d’une solution complète en ce sens.
- Je ne voudrais pas vous décourager, messieurs, et dire qu’il n’y a rien à faire. Je crois qu’on peut atteindre un certain résultat, mais en tenant compte du milieu dans lequel on agira et en marchant vers un but bien déterminé. Faire une loi particulière, ne visant que certains cas, ne s’occupant que de certaines situations, serait donner satisfaction à quelques intérêts particuliers ; mais cette loi, bonne sur certains points, serait mauvaise sur d’autres. Il faudrait faire une loi générale, remonter aux principes, à la constitution économique même du travail. Eh bien, ce qui importe tout d’abord, c’est de donner à la classe ouvrière la garantie du lendemain, c’est de l’assurer contre la misère ; la participation viendra ensuite.
- M. Barberet. — Cela peut être fait par une bonne loi économique.
- M. Godin. — Oui, messieurs, par une loi de prévoyance générale réservant sur la richesse créée de quoi donner aux classes laborieuses les garanties nécessaires.
- M. Henry. — On peut aussi atteindre le but en instruisant la classe ouvrière dès l’enfance. Si, dans les classes primaires, on donnait un enseignement économique, on préparerait peut-être le terrain.
- M. Godin. — L’enseignement de l’économie politique serait insuffisant ; il faudrait enseigner l’économie sociale. Il faudrait faire l’effort suprême de
- (1) Lire le Devoir du 11 novembre 1883.
- p.723 - vue 723/832
-
-
-
- 724
- LE DEVOIR
- s’occuper enfin des hommes et moins des choses, c’est-à-dire de s’occuper des choses en vue du bien des hommes avant tout. Le sort des citoyens a été trop négligé jusqusqu’ici, il faudrait y penser sérieusement. Il faudrait, pour procéder à une répartition équitable des richesses, penser à la destinée de ceux qui produisent, sans exclure personne. Certes, au point de vue du travail, le premier producteur, c’est l’ouvrier ; or, cet ouvrier est condamné à n’avoir que son salaire pour vivre. Il y a pléthore de richesses dans le pays et le travailleur peut mourir de faim et de misère. Quelque chose est à faire dans l'intérêt de ceux qui possèdent, dans lintérêt même de la conservation des richesses, et, tout en organisant la participation par l’assurance mutuelle entre le travail, l’industrie et la Société, il convient de chercher à organiser la participation du travail d’une façon analogue à la participation du capital.
- M. Barberet. — La participation étant reconnue par vous, monsieur, comme une œuvre utile, efficace, n’admettriez-vous pas l’intervention de la loi, non pas pour l’imposer, ce qui me paraît impossible, mais pour en faciliter le développement et éclairer les industriels sur leurs véritables intérêts. Je crois que la loi' seule peut généraliser l’application de la participation, ou tout au moins des réglements administratifs basés sur la loi.
- La loi de 1867, par exemple, autorise les associations ouvrières à se constituer moyennant l’émission d’actions de 50 francs, dont le dixième seulement est exigible en souscrivant. Eh bien, ne croyez-vous pas qu’il serait utile, qu’il serait nécessaire de modifier cette loi, de l’améliorer en permettant aux associations de se former avec un capital moindre que celui qui est fixé, et dont le maximum pourrait s’élever indéfiniment? Carnousavons entendu les représentants d’associations ouvrières déclarer qu’un capital de 200.000 francs leur était insuffisant, et, aux termes de la loi, elles ne peuvent dépasser ce chiffre en un an. Dans ce cas d’insuffisance de capital, il leur faut émettre des obligations. Il serait bon, à mon avis, d’introduire dans la loi de 1867 des dispositions qui permissent l’organisation de la participation, l’extension de la pratique coopérative, ainsi que l’accès plus facile des associations aux adjudications des travaux publics.
- M. Godin. — L’expérience que j’ai acquise en fait de contrats de Société m’a fait désirer que la France arrivât à réaliser, le plus tôt possible, la liberté d’association. On a fait des lois pour éviter les abus et l’on est tombé, par la réglementation à outrance, dans l’abus le plus grave, celui de contrecarrer le développement des associations.
- Aujourd’hui, on ne peut fonder une association sans être obligé de se faire légiste, d’étudier les textes de lois. Vous ne pouvez imaginer, Messieurs, ce qu’il m’a fallu d’efforts, de peines pour démêler les dispositions, quelque fois contradictoires, des lois sur les sociétés, sur les associations, pour me reconnaître au milieu de tous ces textes, afin de ne pas fonder une société qui pût être dissoute au lendemain de sa création. Les lois de l’empire m’ont empêché de réaliser mes idées. Après avoir fait partie de l’Assemblée nationale, où je n’avais plus le temps de m’occuper de mon œuvre, je suis rentré dans mes foyers pour étudier l’achèvement de mes projets. Eh bien, à ce moment, lorsque j’ai recherché, dans les lois, quelle forme je devais adopter pour associer mes ouvriers à mon industrie, il m’était impossible de trouver un fil conducteur. Partout je rencontrais des obstacles, des difficultés. Je ne savais comment m’y prendre, légalement, pour asseoir mon association coopérative du travail et du capital, sans prêter aux illégalités pour vices de formes. Il semble qu’une œuvre bonne et utile à la société ne devrait pas être entravée par la loi ; malheureusement il n’en est pas ainsi. La loi de 1867 oppose des difficultés sans nombre à la constitution des associations en faveur de la classe ouvrière.
- Nous devrions, je crois, nous inspirer des idées qui ont cours à l'étranger, où la liberté de s’associer est complète, où il suffit de déclarer ce qu’on veut faire pour rester dans la légalité.
- M. Barberet. — Vous admettez qu’il faut une loi pour arriver à la création d’associations ouvrières ?
- M. Godin. En Angleterre, la loi autorise toutes les associations. Il suffit de faire connaître les statuts de la société qu’on veut fonder, et l’on est sous la protection du droit commun.
- M. Barberet. —• Il faut que tout contrat s’appuie sur une loi pour garantir les droits des tiers et ceux des contractants.
- M. le Président. — La société de Guise est fondée sur un contrat passé entre capitalistes et ouvriers ?
- M. Barberet. — Le droit commun n’est autre que le droit individuel. Pour fonder une association il faut, de plus, une loi sur laquelle s’appuie ce contrat.
- M. Godin. — j’entends part droit commun les lois générales qui règlent les rapports entre les citoyens. Il y a des lois spéciales qui fixent les droits de la propriété, mais il n’y a pas de loi particulière pour chaque genre de propriété. La loi protège les contrats ; les contrats font loi entre les individus. Pour mieux faire saisir ma pensée, je dirai ce qui se passe en Angleterre.
- p.724 - vue 724/832
-
-
-
- LÈ DEVOIR
- 725
- • Les règles qui président, en Angleterre, à la constitution des sociétés sont des réglés protectrices. La loi les div.ise en deux groupes :
- 1° Les associations enregistrées par le « Registrar . of the friendly societies » (greffier des sociétés fraternelles.) Cet agent a le devoir d’examiner les statuts et règlements, de donner des avis, de signaler les vices de forme si les statuts lui paraissent n’être pas en accord avec les lois générales du pays et ne pas renfermer les dispositions essentielles à l’existence régulière de la société. Les intéressés sont, du reste, aidés dans leur travail par des formules et modèles qui n’ont rien d’obligatoire, mais qui servent de guide.
- 2° Les associations enregistrées par le « Registrar » (greffier) des compagnies. Cet agent a pour mission d’exiger des Compagnies le mémorandum de l’association contenant les dispositions essentielles suivantes :
- — La dénomination de la Société;
- — Son siège social;
- Son but ;
- — La responsabilité limitée ou illimitée des actionnaires;
- — Le montant du capital social et le nombre des actions.
- Ce mémorandum d’association est la seule chose obligatoire dans le contrat. Tous les autres articles sont enregistrés aux risques de la Compagnie et sans examen. (A suivre).
- COMMUNICATION
- M. C. Deville, un ouvrier bijoutier bien connu à Paris par son ardeur au travail et par sa persévérance à s’occuper de tout ce qui concerne l’amélioration du sort des travailleurs nous communique son opinion sur la déposition de M. G-odin devant la commission parlentaire d’enquête sur les associations ouvrières. Nous publions la lettre de M. De-ville comme l’expression des sentiments de nombreux travailleurs disposés à se montrer reconnaissants envers les hommes sincèrement dévoués à la cause des déshérités.
- Novembre 1883.
- Monsieur Godin,
- Je viens d’avoir en main le résumé de l’Enquête Parlementaire sur les groupes qui ont associé le capital et le travail. Dans cette eusemblée de documents, qui représente, pourrait-on dire, l’esprit des majeurs de la société française, j’ai lu avec plaisir votre déposition qui est une des plus complètes, car vous avez serré de près le problème qui s’impose au milieu de nos difficultés sociales; et, dans les considérations que vous avez exposées devant la Commis-
- sion, j’ai retrouvé les vues larges et la droiture des moyens quicaractérisent vos ouvrages: IVune manière plus concise peut-être?qu’au cours de vos publications, se dégage la netteté du but que vous poursuivez ; on sent que vous traitiez là de pair à pair avec des hommes disposés à s’éclairer de votre compétence au profit des lois en préparation ; et si je ne partage pas votre sentiment sur la possilibité d’établir à Paris (d’une façon un peu générale) la reproduction de ce que vous avez réussi à Guise ; en raison même de la variété d’intelligences que vous avez signalée comme appui (variété qui, dans notre milieu de vie fiévreuse et factice, dissémine les valeurs sociales au lieu de les agglomérer) je suis entièrement de votre avis quand aux grandes lignes d’avenir que contiennent vos observations. Les garanties que vous demandez à l’égard de ceux qui n’ont en ce monde que leurs bras ou leur intelligence deviennent de plus en plus nécessaires à mesure que la production devient de plus en plus incertaine. Il ne s’agit point en ce cas d’humanité ainsi qu’en parlait un membre de la commission, il s’agit d’une mesure de sécurité sociale ; mais la lumière reste à faire plus vive ! en haut comme en bas de l’échelle sur ces questions ? Les petits sacrifient à l’actualité du jour le jour sans songer au lendemain, et les grands vivent sur le préjugé ou la routine. J’en vois une preuve nouvelle dans cette réflexion d’un membre de la même commission parlementaire : M. Pitre, je crois, disait qu’à Paris celui qui voulait travailler trouvait toujours du travail : Eh bien ! il y a là l’erreur profonde d’un homme expérimenté sans doute, mais qui, probablement, ne vit pas dans la sphère dont il parle, car, je connais de nombreux ouvriers, parmi les capables, les réguliers, qui depuis une dizaine d’années n’ont jamais d’occupation suivie; je citerai un exemple (qui n’est pas une exception), j’appartiens a une industrie essentiellement parisienne, la Bijouterie : or, quand j’entrais, il y a 30 ans, dans le métier ou y faisait beaucoup d’élèves et on y occupait, en outre des nationaux, une notable adjonction d’Allemands et d’Italiens ; à cette époque il n’était point rare de voir remercier des ouvriers qui manquaient à l’exactitude.
- Depuis, une dépréciation du Bijou français s’est accusée graduellement, et aujourd'hui, alors qu’on ne fait presque plus d’élèves, que les praticiens d’origine étrangère sont en minorité infinie, la pluralité des ouvriers chôme 5 mois sur 12! L’ameublement, et ses muitiples parties éprouvent les mêmes défaillances. Les bronzes, les pianos, la décoration industrielle, végètent sur un lambeau de réputation ! Et, de même qu’un sac de blé revient plus cher sur notre sol d’un rendement pourtant facile ! de même le produit fabriqué sur notre territoire ne trouve plus d'acheteur sur le marché continental. A cet état de choses, absolument différent de l’ancien roulement d’affaires, il faut absolument opposer un nouveau mode d’organisation productive ! C’est dans cette voie d’études pratiques que devrait entrer les politiciens de clocher qui encombrent nos assemblées, s’ils n’étaient préoccupés de .-e faire une réclame immédiate auprès de quinze électeurs. Espérons, en attendant mieux, que les matériaux réunis par la Commission serviront de jalons pour orienter les dévoûments éparpillés sur un chemin d’utilité commune ; et veuillez agréer, pour vos efforts, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus sincère.
- G. Deville.
- Paris, 38, Rodier, IX® Arrondissement-
- p.725 - vue 725/832
-
-
-
- 726
- LE DEVOIR
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- Le vote de la. Cliambro. — La Chambre a terminé la discussion de la loi municipale. Par 440 voix contre 46, le projet en discussion a été adopté. L’intérêt de la discussion a porté sur les amendements présentés et soutenus par MM. Sigismond Lacroix et Anatole de La Forge. Le premier proposait pour Paris le droit commun en matière d’organisation municipale ; le second demandait l’établissement d’une mairie centrale à Paris. Malgré l’éloquence et la force des arguments développés par ces deux orateurs, leurs amendements ont été repoussés. Toutefois, la proposition Anatole de La Forge a réuni une minorité sérieuse, 206 contre 287, par suite de l’appui que lui ont fourni plusieurs députés appartenant au groupe de l’Union républicaine, notamment MM. Spuller et Ranc, qui ont voté pour la ren voi de celte proposition à la commission parlementaire.
- Les articles additionnels réglant le nouveau sectionnement de Paris n’ont pas été maintenus dans ie texte voté. Le ministre de l’intérieur s’est désintéressé de la question et le rapporteur de la loi a accepté la proposition de M. Langlois à ce sujet, proposition qui tendait à réserver la question jusqu’à nouvel ordre. Les prochaines élections municipales se feront à Paris sous le régime ordinaire, c’est-à-dire au scrutin uninominal de quartier par arrondissement.
- Mardi, la Chambre a adopté, après en avoir déclaré l’urgence, un projet de loi tendant à retirer aux fabriques des églises et aux consistoires ie monopole des inhumations. Cette réforme était demandée depuis longtemps, aussi a-t-eile ôté bien accueillie par toute la presse républicaine.
- * *
- Les travaux «la Sénat. — Le Sénat a adopté en second lecture le projet relatif à la création d’un quatrième titre pour les matières d’or et d’argent et terminé la discussion en première lecture sur la suppression des livrets d’ouvriers. A une question posée par M. Denor-mandie, sénateur de la droite, ie ministre de la justice a déclaré que le mouvement judiciaire publié mercredi à YOfficiel terminait l’exécution de la loi du 30 août dernier sur la réforme de la magistrature.
- Le Sénat va discuter les conventions avec les Compagnies de chemins de fer. Cette discussion ne saurait avoir l'intérêt qu’elle a eu devant la Chambre des députés, car, on sait d’avance qu’une forte majorité du Sénat e8t favorable aux conventions. Dans ces conditions, l’on peut considérer comme une simple formalité les débats qui vont s’ouvrir à ce sujet.
- *
- * *
- Le cumul de» fonctions. — Le gouvernement a déposé sur le bureau de la Chambre le texte d’un nouveau projet de loi contre le cumul. Deux systèmes se trouvent en présence : celui de la commission qui a eu à examiner les propositions de loi de MM. Roque ('de Fillol), Bernard et B. Raspail, et celui du gouvernement.
- Le projet de la commission proclame le principe de l’incompatibilité des fonctions et l’abolition du cumul, en ne faisant que de légères exceptions.
- Le projet du gouvernement comprend un grand nombre d’exception au principe de l’incompatibilité et, en outre, ne vise que les fonctions de sénateur, laissant ainsi le champs libre aux appétits de MM. les Députés.
- La discussion sera vive, sans aucun doute, car il est impossible d’admettre aux faveurs de l’exception, le réfet de la Seine, le préfet de police et pour les mem-res de la magistrature debout, procureurs généraux à la cour de cassation, à ia cour des comptes et à ia cour d’appel de Paris, qui tous sont à la discrétion du gou-
- vernement et ne se trouvent pas dans les conditions d’indépendance que ces fonctions exigent.
- Il faut que le gouvernement soit bien décidé à faire échouer le projet moral de la commission, pour s’être donné la fantaisie de présenter un nouveau projet destiné à faire échouer celui de la commission.
- *
- * +
- Le discours <1© M. ’Waddiugton. — M.
- Waddington, ambassadeur de la République française à, Londres, a prononcé dimanche, au banquet du lord-maire un discours qui a été longuement commenté en France et à l’étranger. Les journaux anglais principalement ont consacré de nombreuses colonnes à l’appréciation et à l'examen du discours de l’ambassadeur de France
- M. Waddington a tenu à établir qu’en le choisissant pour le représenter en Angleterre, le gouvernement français avait fait preuve du bon vouloir le plus entier. M. Waddington, ainsi qu’il s’est plu à le rappeler, est d’origine anglaise, a été élevé en Angleterre et est mû par le désir d’entretenir entre sa patrie d’origine et sa patrie d’adoption les liens de la plus étroite amitié. Ce début du discours de notre ambassadeur était destiné à lui concilier l’approbation de l’auditoire.
- Ensuite, M Waddingtou a abordé la grande question des relations extérieures de la France, en insistant pour que tout le monde fût bien convaincu que la politique du gouvernement français était essentiellement pacifique et exempte de tout sentiment d'ambition et de conquête. Toutefois, a-t-il ajouté, la France entend faire respecter ses droits et conserver ce qui lui appartient. Cette dernière allusion avait trait évidemment à nos droits acquis à Madagascar et au Tonkin C’est ce que tout le monde a compris.
- Nous eussions aimé, pour notre part.entendre M. Waddington déclarer que sou gouvernement était tout disposé à s’entendre avec la Chine au sujet des affaires du Tonkin et à remettre le différend à un arbitrage international, afin d’arriver à éviter la guerre. Mais rien de semblable n’a été dit, ce qui prouve, une fois de plus, qus l’aveuglement de nos hommes politiques est en quelque sorte incurable.
- Notre nouvel amTbassadeur d© Rusiie,
- — Un décret du président de la République vient de nommer ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg M. le général de division Appert, ancien commandant du 17e corps d’armée.
- On ignore quelles sont les raisons qui ont décidé le gouvernement à faire un tel choix. Le général Appert débute dans la carrière, et notre situation en Europe nous impose le devoir d’avoir à Saint-Pétersbourg un diplomate consommé. Est-ce simplement parce que le général Appert a suivi, il y a quelques annnées, les manoeuvres de l’armée russe, qu’il a été désigné pour ses nouvelles fonctions, ou bien, ce que nous admettons plus volontiers, notre personnel diplomatique est-il tout à fait insuffisant. C’est le cas de répéter avec un auteur satirique :
- « Il fallait un calculateur et c’est uu danseur que 1 on prit. »
- * *
- L© rendement des impôts. — Le Journal officiel a publié le tableau du rendement des impôts et revenus indirects pendant les dix premiers mois de 1883. Jusqu’à ce jour ce tableau n’avait été publié que par trimestre. I.e gouvernement s’est décidé à celte innoyen-tion afin de se rendre plus exactement compte de l'état de nos fiuances.
- Il résulte du tableau qui vient d’être pubfié que pondant le mois d’octobre 1883 les impôts et revenus indirects ont produit 200,517,000 francs Us avaient produit 203,937,000 fr. en octobre 1882. Dans les dix premiers mois de 1883, les impôts indirects ont progressé de ! 27,864,000 fr. sur la période correspondante de 1882. Le 1 produit d’octobre comparé aux évaluations bungêtaires,
- p.726 - vue 726/832
-
-
-
- LE DEVOIE
- 727
- qui ont été majorées, comme on. sait, ne leur est inférieur que de 1,741,000 fr. La moins value des mois antérieurs étant de 48,072,000 fr. Le montant total est donc de 49,814,000 francs.
- D’autre part, le rendement de l’impôt de 3 0/0 sur le revenu des valeurs mobilières avait été évalué, pour les dix premiers mois de 1883, à 46,298,000 fr. Il a atteint, en réaliié, 47,409,000 fr. La plus-value sur ce groupa d’impôts est donc de 1,111,000 fr.
- *
- * *
- La question cl© MutiagjaSsoa**. — Au moment où l’on croyait la question de Madagascar sur le point d’être résolue sans nouvelle effusion, le télégraphe a transmis aux journaux de Londres divers télégrammes tendant à présenter la situation comme dangereuse.
- Il ne serait plus question de l’acceptation des propositions françaises par le gouvernement Malgache. Une révolution aurait éclaté à Tananarive. Le premier ministre dont l’influence était prépondérante et qui avait épousé la nouvelle reine aurait été assassiné. Enfin les envoyés malgaches revenus d'Espagne sans avoir conclu un traité satisfaisant auraient été étranglés.
- A la suite de ces événements, les troupes Hovas opéreraient en ce moment lîur concentration dans le but de s’oppo er à la marche en avant des troupes françaises.
- Bien qu’aucune dépêche officielle des autorités françaises à Tamatave ne soit encore venue confirmer les détails donnés par les télégrammes anglais, il n’est pas impossible que quelque chose de semblable se soit passé dans la capitale de 111e de Madagascar. On s’expliquerait difficilement, sans cela, le silence du gouvernement et l’inaction de l’escadre française dans ces parages. Il est des questions qu’il faut savoir résoudre rapidement, si l’on ne veut pas s’exposer à des complications et à des difficultés ultérieures inextricables. Nous devrions en avoir fini, à cette heure, d’une manière ou d’une autre avec cette affaire de Madagascar. Eu éternisant dans une hésitation qui menace de durer longtemps, le gouvernement nous expose à de durs mécomptes, étant donné que les affaires du Tonkin n'avancent pas davantage vers une solution pacifique.
- ANGLETERRE
- Le gouvernement anglais s’occupe en ce moment de résoudre la question du Transwaal. Une délégation des Boërs se trouve à Londres, depuis la semaine dernière, avec la mission d’obtenir la résiliation du traité de 1881, par lequel l’Angleterre s’est annexée la République du Transwaal. Les négociations aboutiront sans doute, attendu que le gouvernement anglais, après avoir reconnu l’impossibilité d’exercer sa suzeraineté dans ce pays, a fait lui-mème le premier pas dans la voie de la conciliation et de l’entente. Il s’est borné à demander, en échange de la résiliation du traité de 1881, une indemnité égale aux frais d’admnistration supportés pendant la période d’occupation du Transwaal, et encore renoncera-t-il probablement à cette prétention.
- Les délégués des Boers sont chargés d’obtenir les trois points suivants :
- 1° Renonciation de l’Angleterre à toute indemnité ;
- 2° Substitution à la dénonciation actuelle de celle de République de l'Afrique du Sui qui leur paraît mieux répondre à leur but d’expansion en Afrique ;
- 3° Et abrogation de la clause portant délimitation des frontières du Transwaal.
- Lord Derby, ministre des colonies, qui est, dit-on, favorable à l’entente avec les Boërs, a donné audience à la délégation.
- ALLEMAGNE
- Le soin que prennent les journaux allemands de déclarer que le voyage du prince impérial d’Allemagne à Madrid a un caractère publique d’une grande portée, prouve que M. de Bismarck n’a pas renoncé à attirer
- l’Espagne dans la ligue qu’il a essayé de former conlr® la France et la Russie.
- La ténacité du chancelier allemand explique suffisamment cette nouvelle intrigue. Son but ayant échoué une première fois, malgré les incidents de Paris, lors du passage dans cette ville du roi d’Espagne, M. de Bismarck revient à la charge, en envoyant à Madrid le futur empereur d’Allemagne.
- Réussira-t-il celte fois à entraîner l’Espagne ? Gela ne ferait pas l’ombre d’un doute si, derrière le roi Alphonse, il n’y avait pas la nation espagnole. Mais celle-ci, sachant qu’elle ne peut retirer aucun bénéfice de son alliance avec l’Allemagne, ne se laissera pas entraîner dans mie ligue qui vise surtout la France avec laquelle l’Espagne veut et doit vivre en bonne intelligence.
- Nous croyons donc, avec tous les journaux espagnols, que cette fois encore les intrigues de M. de Bismarck n’aboutiront pas et que le voyage du prince impérial d’Allemagne ne changera rien à la situation présente.
- AUTRICHE-HONGRIE
- Les délégations autrichiennes ont terminé leurs travaux. Les divers budgets ont été arrêtés et les député3 et le gouvernement ont échangé leurs vues sur divers points de politique intérieure et extérieure. La question Croate a paru seule constituer un point noir. Los populations de la Croatie ont accueilli avec un mécontentement non dissimulé la nouvelle de la nomination du générai Pbilippovitch au poste de Bande cette province, c’est-à-dire de représentant du gouvernement hongrois.
- Il se peut donc que le calme relatif qui règne depuis quelque temps en Croatie ne dure pas longtemps. Le gouvernement austro-hongrois aura à tenir plus sérieusement compte des vœux de la population croate,
- ITALIE
- Nous lisons dans II S écolo, de Milan :
- denx Europe s. -— Bismarck a des préoccupations sérieuses. Plus on est puissant et plus on a raison de se préoccuper.
- Bismarck sème la violence et recueille la haine à pleines mains. Il a beaucoup d’ennemis et il ne s’illusionne pas à ce sujet. La moitié de l’Europe est devant lui, dans une altitude humble, attendant pour obéir qu’il parle ou qu’il commande ; mais l’autre moitié le regarde dans le blanc des yeux, résolue à ne pas se laisser traîner derrière son char de victoire, et, s'il le faut, à s’opposer à ses desseins. Nous en avons la preuve dans un article de la Algemeine Zeitung.
- Le journal de Berlin aiscute les paroles des journaux russes, relativement à une alliance possible entre la France, la Russre et l’Angleterre; et, comme s’il ne savait pas que le chancelier de fer n’est pas seulement attentif à nouer les fils des alliances allemandes, dans lesquelles les contractants sont sujets ou esclaves, il conclut par une déclaration assez peu neuve et pour le moins étrange. Après avoir dit qu’une alliance est une association faite dans un but déterminé — ce qui est intéressant pour ceux qui l’ignoraient — il ajoute que ce serait une chose déplorable, si l’Europe se divisait en deux groupes alliés et Jiostiles. Les larmes du crocodile, si le crocodile pleure, doivent ressembler aux larmes de la Zeitung. Elle ignore si déjà des alliances ayant un but agressif où seulement actif ont été recherchées ou conclues , mais elle sait que lorsqu’on parle de la division de l’Europe en deux camps, cela doit s’entendre seulement dans ce sens que la plupart, peut-être tous les Etais Européens, désirent la paix, et que pas un seul, parmi eux, ne serait disposé à la guerre, s’il se présentait une occasion propice.
- L'A Igemrine Zeitung n’a pas eu de mesure. La pierre qu’elle a lancée n’a pas atteint le but, et semblable à une pierrre jetée par un'fou, elle est retombée sur la tête de celui qui l’a lancée.
- La division de l’Europe en deux camps, les deux Eu-
- p.727 - vue 727/832
-
-
-
- 728
- LE DEVOIE
- ropes, celle de la guerre et celle de la paix, celle qui veut attaquer et celle qui veut se défendre, tel est le résultat principal de la politique de Bismarck, politique de ruse et de force, contraire à loutes les conceptions généreuses et humanitaires. Cette politique d’égoïsme, beaucoup plus que les vœux et les aspirations de la France qui s’expriment seulement en discours et en articles, a réalisé l’état social européen actuel et ces conditions difficiles, pleines de craintes et de dangers, dans lesquelles vit l’Europe, pouvant à peine respirer et écoutant avec anxiété les bruits lointains.
- « Les amis de la paix, écrit le journal de Berlin, s’u-« nissent peu à peu et forment comme une Société « d’assurances mutuelles, à la seule fin de se soutenir « réciproquement contre quiconque les menacerait. » Cette tendance, conclut le journal, sera approuvée par la plupart des nations.
- Nous ne savons pas si cette tendance existe réellement et si quelques nations ont commencé le travail pour former une ligue de la paix et une Société d’assurances mutuelles contre l’borrible fléau de la guerre. Cette ligue de la paix, nous la désirons et nous la voulons. Mais, si elle se réalise,la Zeitung n’aura pas à s’en réjouir; car cette ligue aura pour mission principale de déjouer les calculs audacieux et violents et la politique de brigandage de son illustre protecteur, le prince de Bismarck.
- SERBIE
- Toutes les nouvelles de source officielle présentent comme terminés les troubles en Serbie. L’insurrection serait complètement étouffée depuis le commencement de la semaine et l’ordre régnerait dans tout le royaume. Quelle que soit la valeur de cette affirmation, la crise ne saurait être terminée dans ce pays. Le parti radical a la majorité dans le corps électoral et le gouvernement s’obstine à gouverner en dehors de ce parti. La lutte, si elle est momentanément su pendue, reprendra de plus belle, à moins, ce qui est invraisemblable, que le Milan ne consente à tenir compte des dernières élections.
- RUSSIE
- M. de Giers, ministre des affaires étrangères de l’empire de Russie, fait un voyage en Suisse, où se trouve une partie de sa famille. En passant à Berlin, le ministre russe s’est arrêté dans cette ville et a eu diverses entrevues avec le comte de Hatzfed, avec l’empereur Guillaume et avec le prince héritier. L’accueil fait par l’empereur à son visiteur a été particulièrement cordial. Le souverain allemand a invité M. de Giers à dîner.
- On assure, d’autre part, qu’à son retour en Russie, M. de Giers passera par Vienne où il aura une entrevue avec le comte Halnoky et avec l’empereur François-Joseph.
- On conclut de ces visites de l’homme d’E*tat russe à Berlin et à Vienne qu’une entente est sur le point d’intervenir entre les trois grands empires de l'Europe. Nous croyons que l’on va un peu trop vite en besogne. Cette entente a échoué, il y a quelques années, pour des motifs qui sont loin d’avoir disparu. Le voyage de M. de Giers prouve tout simplement qu’en ce moment les relations entre les gouvernements russe, allemand et autrichien, sont cordiales, ce qui ne doit étonner personne.
- Quant à une entente sur une question quelconque, elLe est aussi impossible que du vivant d’Alexandre II. La Russie conserve ses revendications en Orient et l’Autriche poussée par l’Allemagne prépare sa marche vers Salonique.
- ESPAGNE
- M. Gastelar vient de publier le manifeste que le presse espagnole avait annoncé. Le chef du parti républicain modéré déclare que son parti persiste dans son opposition irréconciliable et traditionnelle au pouvoir hôriditaire ; qu’il considère comme contraire aux droits de la démocratie et au suffrage universel.
- Ce point étant établi,M. Gastelar engage tous les républicains àaccepter franchement et à coopérer aux reformes que
- le gouvernement pourra présenter. Si l’on arrive à obtenir satisfaction au sujet de l’extension du droit de suffrage, M. Gastelar estime que ce sera un pas immense accompli dans la voie du progrès. Le rétablissement du suffrage universel rendrait immédiatement obligatoires de nouvelles élections des Cortès, et si ces élections n’étaient pas ordonnées, les Cortès actuelles devraient se dissoudre et décliner la responsabilité des événements qui pourraient survenir.
- Le manifeste conclut en invitant les comités républicains à s’entendre avec les comités libéraux afin de rendre possibles certaines réformes en attendant le triomphe définitif de la démocratie espagnole.
- AMÉRIQUE
- XJne conversation avec le président des Mormon». — Un correspondant américain du Daily News a visité la Salts-Lake Cité (Cité du Lac Salé), capi-taie du territoire de l’Utah. ; ce territoire est habité par les Mormons et appartient aux Etats Unis. Ce correspondant a été reçu par le chef de la communauté et nous trouvons le récit*de cette réception dans le journal du 2 novembre.
- . John Taylor, président de l’église et de l’état des Mormons, habite une belle maison à quelques minutes du temple.
- Brigham Joung avait d’abord choisi cette résidence. C’est un édifice d’un style un peu orné, mais gracieux et convenable. Le salon, où j’ai été reçu avec la plus grande courtoisie est vaste et donne sur la rue. Il ne contient pas ces mille niaiseries qui distinguent les salons anglais, mais il est confortable et un grand feu de charbon brûlait dans une cheminée gracieuse. Les murs sont ornés de peintures à l’huile.
- Le président actuel peut avoir soixante dix ans. Il est d’une taille élevée ; les traits de son visage sont très-accentués ; le feu qui brille dans ses yeux annonce une ardeur juvénile ; ses cheveux sont blancs comme la neige. Gomme tous les chefs de l’église des Mormons, le président gagnait sa vie à la sueur de son front ; mais depuis qu’il a été élevé au pouvoir suprême, il a naturellement abandonné les affaires, puisqu’il reçoit un salaire fixe.
- Le président m’a fourni quelques détails intéressants sur la situation actuelle de l’établissement des Mormons ou des Saints des derniers jours, comme ils aiment à s’appeler eux-mêmes. Cette association se compose d’un président, de 11 apôtres, de 53 patriarches, 3,885 septénaires, 3,153 prêtres, 11,794 anciens, 1,498 évêques, 4,409 diacres. Gomme l’association ne compte que 23,190 familles, on voit que dans chaque famille, il y a accumulation de dignités.
- Le nombre total des membres est de 127,294.
- Au sujet des mariages, le président m’a parlé énergiquement et sans réserve et ne s’est jamais strvi du mot polygamie. Il a qualifié le système des mariages parmi les Mormons dans les termes suivants : « L’ordre du mariage céleste. »
- — Vous autre, dans le monde, disait-il, vous vous mariez pour un temps, le Mormons se marie pour l’éternité. Dans le monde, les maris et les femmes vivent ensemble (quand ils vivent ensemble) jusqu’à ce que la mort les sépare; pour nous, les mariages, contractés sur la terre, se continuent dans le ciel, et l’homme et la femme, qui se sont mariés, doivent désormais toujours vivre ensemble, comme ils ont vécu ensemble ici-bas.
- Une loi a été faite à Washington, par laquelle tous ceux qui vivent ou ont vécu en relations maritales avec plusieurs femmes sont déchus de leurs droits électoraux. On voulait ainsi frapper les deux sexes, faire perdre aux Mormons tous leurs droits et mettre tout le mécanisme gouvernemental du territoire dans les mains de l’infirme minorité des Gentils. C’est ainsi qu’ils appellent les dissidents vivant sur leur territoire.
- Après cela, le Mormonisme pouvait être chassé de
- p.728 - vue 728/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 729
- l’Utah, comme il y a déjà 37 ans, il a été chassé de l’Illinois. Pour assurer l’exécution ds la loi, on a envoyé de Washington des commissaires chargés de faire prêter serment à tous les Mormons, avant de les admettre au vote, qu’ils n’étaient pas polygames.
- Cette mesure a eu pour effet d’éloigner de l’urne quelques milliers de personnes. Mais on n’a pas obtenu io résultat désiré, puisqu’aux dernières élections tous les candidats mormons ont passé en tête de la liste par suite des votes des saints qui n’ont qu'une seule femme.
- Nous ne laisserons pas de lutter, parce que la loi des Etats-Unis est injuste. Exiger un serment de celui qui va voter est anticonstitutionnel. Pour moi, je le déclare, j’ai bien souffert, sachant qu’on tyrannisait ainsi les Mormons au nom de la moralité.
- — Croyez-le, me disait John Taylor, la moralité se maintient beaucoup mieux avec les institutions du Mormonisme.
- Il parlait ensuite avec calme et tranquillité de l’association des Saints qui « se développe et prospère toujours davantage. »
- -> Pour nous, disait-il, nous avons déjà eu des persécutions dans le nombre. Mais actuellement notre situation n’est pas aussi lamentable que dans le moment où. le sang de Joseph Smith criait vengeance (Adam Smith, fondateur du mormonisme, naquit en 1805 dans le Ver-mont, de parents presbytériens ; il fut tué le 27 juin 1844, à Carthage, dans les Etats-Unis). Alors, chassés par les chrétiens, nous allions, errants et persécutés, jusqu’au delà des limites de la civilisation, pour trouver une cabane et fonder une nation. Pour ma part, je parcourais le monde comme missionnaire et j’allais dans des pays inconnus et éloignés, ne sachant pas où trouver une croûte de pain et une pierre où reposer ma tète. Je priais Dieu et toujours j’ai eu de quoi manger. Voici ce que nous faisions dans ie temps de l’épreuve. Le monde est contre nous; mais nous espérons en Dieu.
- Nous n’abandonnerons jamais la lutte, tant qu’il y aura parmi nous uu seul homme. Tout se fera par la volonté de Dieu, et nous savons que nous lui sommes agréables.
- Rien ne pourrait exprimer la tranquillité, la paix, la simplicité, la confiance avec laquelle parlait le chef de cette étrange église.
- Cet homme possède une foi à transporter les montagnes. Et puisque ses adhérents ne l’ont pas moins vive que lui, il est â prévoir que la lutte avec les Etats-Unis sera énergique et tenace.
- La Yie, le Temps & les Travaux de Robert Owen (,)
- Résumé traduit des documents de M. Lloyd Jones.
- XXIII (Suite)
- Robert Owen réclamait fermement pour lui-même et pour tout homme la liberté de pensée et de parole. Il professait certaines règles de conduite dont il ne se départit jamais :
- Eviter de prononcer des paroles blessantes pour les intérêts ou les sentiments d’autrui ;
- S’efforcer toujours de comprendre autant que possible ce dont on parle, afin de ne point parler sans utilité ;
- Ne jamais perdre en discussion oiseuse le temps qu’on peut utiliser au travail.
- Dans la phase de propagande du mouvement
- (1) Lire le Devoir depuis le n° du 8 juillet 1883.
- socialiste, Robert Owen sollicitait vivement les hommes de toutes sectes d’entrer dans les rangs, les déclarant bien-venus, s’ils pouvaient ajouter à leurs croyances ce que le réformateur appelait « la religion du nouveau monde moral. » Cette religion se rapportait bien plus à la pratique qu’à la foi et s’en tenait à la conduite des hommes les uns envers les autres. Owen la formulait ainsi :
- « La religion du nouveau monde moral consiste à rechercher incessamment, selon l’étendue de nos forces, le bonheur de tout être humain, homme, femme et enfant, sans distinction de classes, de sectes, de partis, de pays ni de races. »
- Cette religion simple, facile à comprendre, dépourvue de dogmes, est au fond de toutes les religions du monde, parce qu’elle est le point vrai de chacune d’elles.
- L’adoption et la mise en pratique de cette simple formule était tout ce que Robert Owen demandait à ses adhérents, les laissant absolument libres d’y adjoindre et de pratiquer le genre de culte qui plaisait à chacun d'eux.
- Owen publia dans le cours de sa vie ses idées propres sur la Divinité, mais sans avoir jamais cherché à les faire partager à autrui.
- Il s’exprimait ainsi à ce sujet :
- « Le savoir humain n’est pas suffisamment avancé pour nous permettre autre chose que des conjectures dérivées des lois naturelles connues de nous.
- « De ces lois connues nous pouvons aujourd’hui déduire comme vérités probables ceci :
- « Un Être éternel, existant par soi-même a toujours rempli et remplit sans cesse l’Univers.
- « Cet Être éternel omniprésent, incréé, a pour attributs le gouvernement de l’univers. Ces attributs étant éternels et infinis sont des puissances incompréhensibles pour l’homme.
- « Ces attributs éternels et infinis sont probablement les lois naturelles par lesquelles en tous temps, en tous lieux, les opérations de l’univers s’accomplissent.
- « Il est sans importance de qualifier esprit ou matière cet Être éternel,incréé, omniprésent, car ces qualificatifs n’expliquent rien. Les formes et les qualités des êtres doivent tomber sous nos sens pour être connues de nous.
- « Si l’Être Infini et incréé avait voulu faire connaître sa nature à l’être humain, il eût mis celui-ci en état de le comprendre sans erreur ni mystère.
- « Ce savoir n’ayant point encore été donné à l’homme ni acquis par lui, il n’est essentiel ni à notre bien-être ni à notre bonheur.
- « L’homme a été formé par l’Être incréé, pour
- p.729 - vue 729/832
-
-
-
- 730
- LE DEVOIR
- être ce qu’il est; et le but de son existence est d’atteindre au bonheur.
- « La puissance qui a créé l’homme ne peut dévier de son cours éternel, dans la moindre mesure, à la requête ou à la prière de l’être humain, si petit, si insignifiant quand on le compare à l’ensemble et au mouvement de l’univers.
- « Tout dissentiment entre les hommes à propos des spéculations sur le principe des choses, est la plus grande méprise que l’homme puisse commettre, et actuellement le plus formidable obstacle à l’obtention du bonheur, but final de la nature humaine.
- « Pour la facilité des discours, il est nécessaire d’adopter un terme concis pour désigner la Puis sanee éternelle, incréée, présente partout ; le mot Dieu peut être usité en ce sens avec d’autant plus d’avantages qu’il est passé dans l’habitude des peuples. »
- A la question de savoir quel est le devoir de tout homme envers l’Être Infini, Owen répond : « Le devoir de tout homme est d’atteindre le but de son existence, c’est-à-dire de se rendre heureux lui-même, de rendre heureux ceux qui l’entourent et de s’efforcer de faire aussi douce que possible l’existence de tous les êtres organisés pour ressentir le plaisir et la peine. »
- Il est bon de préciser ici que le mot bonheur ne comportait dans l’esprit d’Owen aucun sens bas ni sensuel; il sous entendait le bien le plus élevé possible par le complet développement et le plus noble usage des facultés les plus élevées de la nature humaine.
- XXIV
- La déclaration faite par Owen sur la question religieuse, le 21 août 1817, écarta de lui quelques hommes effrayés de son radicalisme , cependant cette déclaration n’attira pas sur lui la haine, le mépris et la calomnie comme l’ont prétendu quel -ques-uns de ses biographes.
- Il était revenu à New Lanark après l’assemblée du 21 août, mais il le quitta bientôt pour accomplir une excursion en Europe sous la direction du professeur Pictet son disciple et son ami. Pictet était d’origine suisse. Son pays l'avait délégué comme envoyé extraordinaire au congrès de Vienne en 1814 et au congrès de Paris en 1815.
- Robert Owen et Pictet vinrent ensemble de New Lanark à Londres. Là, ils furent mis en relation avec Cuvier, le grand naturaliste français, chargé alors par Charles X, roi de France, d’étudier les méthodes constitutionnelles anglaises.
- Cuvier avait terminé sa mission et tout était dis-
- posé pour son retour en France ; une frégate avait été mise à sa disposition parie gouvernement anglais.
- Il offrit gracieusement à Robert Owen et à Pictet de leur donner place sur son navire et le voyage se fit ainsi.
- A Paris, Owen fut reçu avec une faveur marquée, spécialement par Louis-Philippe, alors duc d’Orléans, à qui il avait remis une lettre d’introduction de la part du duc de Kent. Il fut aussi présenté à M. de Polignac, le premier ministre de Charles X.
- M. de Polignac connaissait les travaux d’Owen à New Lanark ; il se déclara convaincu de la rectitude des idées du réformateur, mais déclara prématurées ces tentatives de réalisation.
- Robert Owen se lia étroitement avec Alexandre de Humbold et Laplace. Les manières modestes de ces deux illustres savants le frappèrent d’admiration.
- De Paris, Owen se rendit à Genève où il fit la connaissance de Sismondi.
- En Suisse, il visita avec le plus grand soin l’établissement du père Oberlin à Fribourg et celui de Pestalozzi à Yverdun.
- Mais le but principal de son voyage était surtout d’étudier à Hofwyl, dans le canton de Berne, le célèbre établissement de M. de Fellenberg. Cet établissement comprenait une ferme, des ateliers, des écoles industrielles et scientifiques ; sa renommée était considérable en Europe. Owen fut tellement séduit par ce qu’il vit à Holwyl qu’il prit les mesures voulues pour y faire compléter l’éducation de ses deux fils aînés, âgés l’un de 16 ans, l’autre de 15.
- Quittant la Suisse Owen se rendit à Frankfort, où il prépara des mémoires qui furent ensuite présentés aux souverains alliés, réunis en congrès à Aix-la-Chapelle .
- A l’hôtel même où descendit Owen dans cette dernière ville, vint également se loger le Prince de Tour et Taxis, parent de l’Empereur de Russie, alors à Aix-la Chapelle.
- Robert Owen prévoyant que des visites allaient être échangées entre le prince et l’Empereur, prépara des copies de ses mémoires en vue de les offrir lui-même à l’Empereur.
- L’occasion ne se fit pas attendre, le prince de Tour et Taxis ayant été présenté ses hommages à son parent, l’Empereur de Russie vint lui rendre visite à l’hôtel. Robert Owen attendit la sortie du souverain :
- « Je lui offris mes mémoires », dit-il, « mais son vêtement, sans poches, était si étroitement ajuste a sa personne qu'il ne sut que faire de mes papiers. Evidemment ennuyé, il dit presque avec aigreur : Je ne sais où mettre ceci. Qui êtes-vous ? — Robert
- p.730 - vue 730/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 731
- Owen.— Venez ce soir me trouver chez-moi », — et il passa.
- « Je n’aimai pas sa manière de parler, » observe Robert Owen et ne me rendis pas à son invitation, »
- Ayant arrangé les choses avec Lord Castiereagh pour la présentation de ses mémoires aux souverains alliés, il quitta Àix-la Chapelle et retourna en Suisse chez son ami Pietet.
- Peu après nous le retrouvons à Paris sur la voie de son retour en Angleterre. A Paris il apprit d’un membre de l’administration française que ses mémoires avaient été favorablement accueillis à Aix-la-Chapelle.
- Le premier de ces mémoires est intitulé : « Aux gouvernements d'Europe et d'Amérique en faveur des classes ouvrières. » Owen y expose la situation des classes laborieuses si profondément aggravée par l’introduction et le développement des machines. Il démontre que le travail manuel devient insuffisant pour nourrir l’ouvrier et que nulle compensation, nulle protection sociale n’est donnée au travailleur.
- Dans le second mémoire, il déclare du plus grand intérêt social d’adopter des mesures pratiques par lesquelles on puisse remédier à ces maux; et il expose les moyens d’obtenir la plus large somme de produits utiles avec le moins de dépenses de travail manuel et le plus de confort pour les producteurs.
- Robert Owen faisait appel aux classes dirigeantes pour vaincre les misères sociales, représentant aux gouvernements que c’était une question de police publique d’inaugurer des institutions qui assurassent le développement et le bien être des pays, sans accompagnement d’aucun des maux ni des dangers dont il présentait le tableau.
- Il fut, en réalité, le premier à proclamer que les rapports entre le travail et le capital devaient être entièrement renouvelés.
- Il posa ce grand problème du travail dont le mot ne sera obtenu qu’en introduisant l’équité dans toutes les ramifications du monde industriel.
- (A suivre).
- Le Secolo publie un important article sur la proposition d’arbitrage du Devoir.
- Nous donnons la conclusion du Secolo, nous réservant de publier dans notre prochain numéro une plus longue analyse de l’article en question.
- La proposition du Devoir, dit le rédacteur du Secolo, est sage, libérale et humanitaire. Nous verrons quelle considération lui accorderont le gouvernement et le parlement français.
- Si nous n’avons pas été compris par les parlemen-
- j taires, les éloges du Secolo nous prouvent que nous avons été entendu par les représentants autorisés de la démocratie.
- ; LA QUESTION DU DÉSARMEMENT
- | Dans une de ses dernières séances, le Conseil rnu-; nicipal de Paris a eu à s’occuper de la question du ; désarmement. Une proposition tendant à rétablir ia garde nationale et, conséquemment, à supprimer : l'armée permanente, lui avait été soumise par un de ! ses membres.
- j Le rapport de la commission chargée d’examiner | cette proposition était favorable à l’adoption, ce qui ! n’a pas empêché le Conseil municipal de refuser de passer à la discussion des articles du projet qui lui était soumis.
- Nous n’exagérerons pas en avançant que la proposition en question répondait parfaitement au désir du peuple français de voir s’éloigner de lui le lourd fardeau du service militaire tel qu’il est pratiqué.
- li est certain, que si ia sécurité du pays peut être garantie par on moyen autre que celui du service militaire obligatoire pour tous pendant cinq ou même trois ans seulement, le peuple n’hésitera pas à l’appeler de tous ses voeux. Il y verra un allégement considérable à sa situation et un moyen de modifier de fond en comble le budget de la guerre.
- Nous voulons donc examiner si, étant donné que toutes les puissances européennes arment à qui mieux mieux, la France pourrait, sans danger, remplacer son armée permanente par l’armement du pays au moyen de l’organisation d’une milice nationale dont feraient partie tous les citoyens capables de porter les armes.
- Cet examen s’impose à tous les esprits et nous ne comprenons pas, puisque la question a été posée dans l’Assemblée municipale de Paris, que les journaux ne s’en soient pas occupés plus sérieusement. Quelques organes n’en ont parié qu’en passant, c’est-à-dire accidentellement et dans un sens qui ne fait guère honne >r à leur perspicacité. Ils on , en général, raillé le projet qui était soumis au Conseil municipal de Paris ; ils ont traité ses défenseurs d’hallucinés et exprimé le regret qu’une séance eût été consacrée à l’audition du rapport favorable qui avait été rédigé.
- Nous comprenons, jusqu’à un certain point, que les hommes qui rédigent ia plupart des journaux politiques jugent de prime abord le licenciement des armées permanentes impossible en ce moment. Mais est-ce une raison pour se répandre en railleries et en plaisanteries d’un goût douteux contre une proposition qui, en elle-même, n’a rien d’excentrique ?
- Il y a moins de quinze ans, les hommes politiques qui occupent aujourd’hui les premiers rangs dans le gouvernement, étaient d’avis qu’il fallait supprimer ies armées permanentes et instruire tous les citoyens au maniement.des armes afin d’assurer la défense de la patrie. Est-ce parce que nous avons été battus par l’Allemagne, que ce qui semblait possible et désirable à cette époque est devenu désormais impossible ?
- Il nous semble que l’on exagère singulièrement les choses. Les mesures que réclament tous les amis de la paix ne tendent pas à laisser désarmée, en présence d’adversaires redoutables, ia nation française. Leur but tend plutôt à assurer d’une manière efficace
- p.731 - vue 731/832
-
-
-
- 732
- LE DEVOIR
- la défense du territoire. Les armées permanentes n’ont pas toujours répondait l'attente générale. C’est avec le système des armées permanentes que nous avons été vaincus et que nous avons vu l’Allemagne nous arracher deux provinces.
- Il est plus que probable que si tous les citoyens français avaient été dressés de bonne heure aux exercices militaires, sans être incorporés dans des régiments, nous n’aurions pas eu à subir les humiliations et les défaites que l’Allemagne nous a infligées.
- Dès que l’armée active et permanente a été battue, le pays s’est trouvé dans l’impossibilité de faire face au danger.
- Les services que cette organisation militaire a rendus ne sont donc pas tellement éminents qu’ils puissent constituer un argument suprême en faveur du maintien et du développement des armées permanentes.
- Nous ne demandons pas, quant à nous, que l’armée française disparaisse en un clin d’œil. Nos désirs sont plus modestes et s’accordent davantage avec le souci de la défense nationale. Nous voudrions seulement voir nos hommes d’Etat ne pas repousser a priori les projets qui se rattachent à la question du désarmement — question dont la solution s’imposera tôt ou tard à tous les pays.
- Si le système actuel est reconnu nécessaire quelques années encore, rien n’empêche le gouvernement de préparer sa modification pour une époque où la transformation sera possible. Or, il nous semble qu’en organisant dans toute la France les gardes nationales, qu’en exerçant tous les hommes valides au maniement des armes, qu’en rendant obligatoires pour tous les exercices militaires, le gouvernement n’exposerait pas le pays à la défaite. Il assurerait, au contraire, la défense du territoire et marcherait à grands pas vers le licenciement de l’armée active qui absorbe tant de millions dont on trouverait un plus utile emploi.
- La question du désarmement est, sans doute, difficile à résoudre en ce moment, mais elle est loin d’être insoluble.
- Le jour où tous les peuples seront convaincus qu’il y va du plus grand de leurs intérêts d’assurer la paix générale, il faudra bien aviser aux moyens de rendre la guerre impossible.
- Or, quel moyen plus pratique et plus efficace auront-ils que celui qui consiste à renvoyer les armées permanentes et à empêcher aussi toute agression armée ?
- Ce jour là, les nations entreront résolument dans la voie du progrès. Elles éprouveront le besoin de solidariser leurs intérêts, comme cela s’est vu pour les individus d’abord, et pour certaines contrées ensuite. L’exemple de la France à ce sujet est topique. Toutes les anciennes provinces qui la composent aujourd’hui et qui forment cette vaste et admirable unité, étaient rivales entre elles, se faisaient la guerre et se dévastaient réciproquement. Il adviendra un jour des différents Etais qui composent l’Europe cequi est advenu des anciennes provinces françaises. L’unité ne sera pas aussi intime, mais la communauté des intérêts et le souci du bien-être auquel les peuples ont droit réaliseront le beau projet de la fédération des Etats européens, pour le maintien de la paix.
- Une nouvelle organisation militaire sera alors indispensable. Les effectifs de chaque Etat devront être considérablement réduits, puisque la nouvelle organisation aura pour unique objectif le maintien de la
- paix et de la sécurité des Etats fédérés. Les armées permanentes sont fatalement destinées à être remplacées par les milices nationales.
- Telle est la marche que les événements suivront très vraisemblablement, si les hommes qui dirigent les destinées des nations ne s’entêtent pas dans leur aveuglement actuel. Et, même dans ce cas, ce ne sera plus qu’une question de temps.
- L’organisation militaire, chez les peuples civilisés, aura le double caractère de la conservation et du développement de la prospérité du peuple, au lieu de tendre, comme de nos jours, vers le double et misérable but de la destruction et delà guerre.
- Aussi restons-nous stupéfaits chaque fois qu’en présence d’un projet semblable à celui qui a été soumis au Conseil municipal de Paris, nous voyons la presse et le gouvernement le dédaigner et le repousser, ou même le rai'1er purement et simplement comme on fait volontiers d’une proposition utopique ou ridicule.
- CORRESPONDANCE D'ANGLETERRE
- <ie» Pêcheries. — Ooadi-tion économique despêcheursi auglais. —> La Couiérence die Glascow. - Lord Sï*a.li*lt>u**y politique et lox-di Salisbury philanthrope.
- La clôture de l’Exposition internationale des Pêcheries, ouverte à Londres le 12 mai 1883, a eu lieu mercredi dernier 31 octobre, en présence d’un grand concours de spectateurs et sous la présidence du prince de Galles qui, dans un discours remarquable et fort remarqué, a conseillé au Comité de l’Exposition de consacrer une partie des bénéfices réalisés dans cette affaire à l’établissement d’une Caisse de Secours pour les pêcheurs anglais.
- Nous venons de parler de bénéfices réalisés ; c’est qu’en effet notre « International Fisheries Exhibition » a été une excellente entreprise, le nombre des visiteurs ayant dépassé deux millions et demi,chiffre qui représente une moyenne de 18,000 personnes par jour ~~ dimanches non compris, bien entendu, car nous sommes en Angleterre !
- Mais ce n’est pas au seul point de vue financier que cette exposition a eu du succès : l’école de cuisine (Scholl of Cookery) que l’on y avait établie et qui était ouverte au public, les nombreuses conférences faites par des professeurs éminents sur la pisciculture, les maladies des poissons, les lois réglant les pêcheries, la condition économique des pêcheurs, etc., etc., enfin les savantes études publiées par des spécialistes et par les grands journaux de la métropole sur les produits et les engins si divers réunis dans les 10 hectares de terrain que couvrait l’Exposition, suffisent amplement à en justifier le côté utilitaire et à donner une Idée des services qu’elle a dû rendre à l’industrie et au commerce.
- Il est bon de remarquer à ce propos que ces expositions relatives à une industrie particulière deviennent de plus en plus fréquentes de nos jours et qu'elles ont leur raison d’être, car elles sont d’autant mieux étudiées et mieux comprises qu’elles sont moins compliquées, c’est-à-dire plus exclusives.
- L’horticulteur ou le maraîcher, le fermier, le mécanicien, l’ébéniste, tireront plus de profit d’une ex-
- p.732 - vue 732/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 733
- position de fleurs ou de légumes, de produits agricoles et d’instruments aratoires, de machines ou de meubles, que d’un dd ces grands concours internationaux, immenses bazars universels, d’où l’on sort trop souvent s ins avoir rencontré ce que l'on était allé y chercher.
- Le public curieux et avant tout avide de voir perd sans doute au change, mais le spécialiste désireux d’apprendre y gagne par contre évidemment.
- Un fait curieux qui nous a été révélé tout dernièrement par le savant professeur Leone Lévi, de King’s College, c’est que, dans un pays essentiellement maritime comme l’Angleterre, où la pêche maritime, et en particulier la grande pêche, a pris un développement remarquable dans ces dernières années, les pêcheurs sont moins bien avantagés, au point de vue économique, que les agriculteurs qui, pourtant, se plaignent beaucoup plus de leur sort.
- Suivant M. Leone Lévi, il y a dans le Royaume-Uni environ 120,000 pêcheurs qui, avec leurs femmes et leurs enfants, forment une population de 400,000 individus vivant du produit de la pêche dont le montant, pour les pêcheries britanniques, est évalué à plus de onze millions de livres sterling. Ce chiffre, qui paraît assez élevé au premier abord, ne représente cependant qu’un apport moyen de L 27 par tête, tandis qu’environ 3,300,000 personnes employées aux travaux agricoles produisent L 270,0ÛO,0P0 par an, soit L 82 par tête.
- Les parts qui reviennent aux travailleurs de la mer et à ceux de la terre sont bien différentes : tandis que des onze miil ons de Livres produits par les pêcheries, trois millions, c’est-à- dire tout au plus 30 0/0 reviennent aux pêcheurs , des deux cent soixante-dix millions qui représentent le produit total de la terre, les ouvriers agriculteurs touchent au moins 25 0/0, c’est- -dire environ 70 millions. En un mot un pêcheur gagne en moyenne dix Livres et un agriculteur vingt-et-une Livres par an. Ajoutez à cela que les loyers sont beaucoup plus élevés pour l’habitant des côtes que pour celui des campagnes, lequel a en outre des legurnes pour rien en abondance, et jugez si la situation économique des pêcheurs anglais n’est pas réellement digne d’intérêt ?
- C’aura été un des bons résultats de l’Exposition des Pêcheries d’avoir appelé l’attention du public sur ces faits trop peu connus.
- Londres, le 6 novembre 1883.
- P.-L. Maistre.
- Encore l’armée <1wl salut. — On se rappelle les mésaventures survenues dernièrement en Suisse à-l’armée du Salut. Aujourd’hui, c’est en Angleterre qu’on s’occupe d'elle.
- L’un des « majors » de la susdite armée, M. Smith, vient d’être traduit devant la police-Court de Gravesend, sous la prévention de coups et blessures. Ajoutons que c’est un peu de sa faute...
- Le dimanche 14 octobre, le « major » Smith avait quitté son * campement » vers trois heures de l’après-midi, avec son * corps d’armée », musique en tète, bannières déployées, dans le but « darracher au démou la place de Gravesend » paraît-il.
- Au premier abord, l’expédition paraissait au major des plus simples et des plus assurées du succès ; avait-il, en effet, à combattre autre chose qu’un ennemi... spirituel, imaginaire?... Pourtant, les choses n’allèrent pas aussi facilement qu'il y comptait ; au détour d’une rue, il vit brusquement surgir à sa rencontre une bande d’adversaires véritables, d’ennemis en
- chair et en os, qui n’était autre qu’un bataillon de la redoutable armée rivale : VArmée des squelettes (//)
- Le premier, choc fut terrible ; il y eut là un massacré épouvantable de... bibles et de recueils îde cantiques, ui servirent de projectiles au début; puis, les livres puisés, les deux troupes ennemies se battirent à coups de trombones et de tambours, puis de pierres, et enfiu « salutistes » et « squelettes » en vinrent carrément aux mains.
- Or, dans le feu de ce combat héroï-comique, mais absolument véridique, le major Smith se montra, pour sa cause, d’une ardeur un peu trop aveugle : il frappait d’estoc et de (aille, à droite et à gauche, à tors et à travers, non seulement sur ses seuls adversaires, mais encore sur les simples curieux qui regardaient la lutte ; et notamment il s’acharna sur un gamin d’une douzaine d’années, que la mêlée avait fort distrait jusqu’au moment où il avait reçu lui-même des horions.
- C’est pour avoir frappé cet enfant que le major Smilh a été poursuivi. Il a présenté lui-même sa défense dans un langage emphatique et risible.
- Le juge l’a condamné à cinq shillings d’amende ou, à défaut du paiement de cette somme, à sept jours de prison.
- — Je ne paierai pas! s’écria furieux le major, et je déclare que quiconque paie cette amende n’est ni mon ami ni celui de Dieu !
- Ces paroles soulevèrent quelques: bravo! bravo l alléluia ! poussés pas des salutistes disséminés dans l’audiioire.
- Néanmoins,aprèscettebelle protestation,un admirateur charitable ayant offert de payer l’amende en question, le major n’a point insisté, paraît-il, pour faire quand même ses sept jours de prison.
- REVUE SCIENTIFIQUE
- M. Dupuy de Lôme vient d’entretenir ses collègues de l’Académie des sciences d’un système de tonage qui résoudrait enfla le problème difficile du transport économique des marchandises sur le Rhône.
- Sans doute on améliore le lit du Rhône, mais quand les travaux en cours seront terminés, on n’aura pas fait que Lyon ne soit à 160 mètres au-dessus du port Saint-Louis, et il restera encore beaucoup trop rapide dans plusieurs passages, pour que la navigation à la remonte, par les moyens ordinaires, puisse y devenir aussi économique qu’on doit le désirer.
- Le principe est des plus simples. Imaginons une chaîne placée au tond d’un étroit canal, et qu’on relève dans un bateau qui se trouve lui-même au-dessus de la chaîne, et qui ne peut dévier ni à droite ni à gauche, en raison du peu de largeur du canal. A mesure qu’on relève la chaîne, le bateau avance au-dessus d'elle* il s’appuie sur elle, il est poussé en avant par elle. Le bateau est pris en réalité dans une anse de chaîne, dont un bout est entre les mains de ceux qui la relèvent, et dont l’autre repose sur le fond du Canal et y adhère en raison de son poids et de son frottement.
- Tel est en principe le nouveau système de tonage proposé, il consiste à relever par l’arrière une chaîne, à se pousser sur elle, en quelque sorte, au lieu de se hâler sur elle, comme dans l’ancien système. Mais d’autre part, en même temps qu’on embarque cette chaîne par l’arrière, on la conduit à l’avant du toueur, d’où elle retombe au fond de l’eau. La chaîne est ainsi relevée pendant tout le parcours et cependant elle n’a pas besoin d’avoir plus de trois fois la longueur du bateau. Si on opérait avec une seule
- p.733 - vue 733/832
-
-
-
- 734
- LE DEVOIE
- chaîne surtout dans un fleuve à courant rapide, il est évident que le bateau toueur tournerait bien vite sur lui-même. Mais cela n’aura pas lieu si, au lieu d’une chaîne sans fin, on en relève simultanément deux, l’une d’un côté l’autre de l’autre du navire. Celui-ci est dès lors maintenu de chaque côté et garde sa direction.
- C’est dernièrement que M. Zédé, directeur des constructions navales, proposa à M. Dupuy de Lôme de reprendre l’étude de cette question du louage par chaîne sans fin, et de faire une expérience sur une échelle assez large pour mettre hors de doute la valeur du système.
- L’appareil d’étude fut établi sur un de ces chalans connus sur le Rhône sous le nom de pénelies, long de 33 mètres et large de 7 mètres 50. De chaque côté on installa à l’avant et à l’ariière deux roues, et sur ces deux roues on plaça une forte chaîne de navire pesant 46 kilogrammes le métré courant. Autant de l’autre côté. Les roues d’arrière, destinées à relever les chaînes, étaient actionnées chacune par une loco-mobile. Les chaînes filant sur des galets allaient par les roues de l’avant retomber au fond de 1 eau.
- Un premier essai fait en rade de Port-de-Rouc, en eau calme, mais avec des profondeurs très variables, démontra tout d’abord qu’au moyen des deux chaînés on faisait gouverner la pénelle avec la plus grande facilité et la précision la plus absolue. Dès quon donnait à une des chaînes, actionnées comme on 1 a vu par des machines indépendantes, un peu plus de vitesse, la pénelle abattait immédiatement du coté opposé, se redressant à volonté, enfin suivait avec une docilité parfaite le tracé le plus sinueux.
- Passant alors sur le Rhône, on a reconnu que toutes prévisions étaient réalisées; on avait calculé que le toueur, en gardant sa vitesse normale, fixée à 4 kilomètres par heure, pourrait remonter un courant de 3 mètres par seconde, sans que les chaînes glissent sur le fond. L’expérience a pleinement confirme l’exactitude de ces calculs.
- En abordant des courants de plus en plus forts, on a atteint et franchi facilement un passage où la vitesse de l’eau dépassait 3 mètres, avec des fonds variant brusquement de 6 mètres à 1 mètre 50. Ou s’arrêtait à volonté au milieu de ce courant violent ; on repartait sans difficulté, gouvernant avec la plus rigoureuse précision. Un des habiles pilotes du Rhône, qui dirigeait le bateau et qui n’avait pas caché d’abord son peu de foi dans le mode ^e traction en expérience, est resté étonné des résu tatseta été ensuite le plus enthousiaste des assistants. Il s'est montré frappé surtout de la sécurité absolue que présentait le nouveau procédé dans les rapides, pour la traversée desquels on éprouve les plus vives préoccupations avec les bateaux actuels, la moindre avarie de machine ou le moindre coup de barre pou vant les compromettre.
- Le problème de l’application de ce mode de touage paraît donc résolu sur le Rhône, et par conséquent à fortiori, sur les autres fleuves à courant modéré et à profondeur peu considérable. Il y a là, comme l’a fait remarquer M. Dupuy de Lôme, d’intéressantes applications à faire pour les transports par eau à petite vitesse avec une économie qui permettra de mettre en mouvement bien des éléments, de richesses agricoles et industrielles aujourd’hui immobilisées, en raison du rapport/trop élevé de leurs poids à leur volume.
- Georges Pouchet.
- *
- & *
- Grand émoi parmi les astronomes. Une île de Mars a disparu. C’est du moins la nouvelle que nous apprenons en lisant les premières feuilles des Terres du Ciel de Flammarion, actuellement publiées en une édition entièrement refondue. Les astronomes ont faJt de tels progrès dans l’étude de cette planète voisine, qu’ils en connaissent aujourd’hui les principaux détails géographiques, les mers, les rivages, et qu'ils ont même dessiné les embouchures des principaux fleuves. Sait-on, par exemple, que les pôles de Mars sont mieux connus que ceux de la terre ? Cependant rien n’est plus vrai. On observe les neiges qui s’amoncellent en hiver et fondent en été, et même on a reconnu que le pôle géographique reste complètement libre de glace chaque été.
- L'île qui fait en ce moment l’objet de la discussion des savants, paraît s’éléver au milieu des eaux, cime solita’re souvent blanchie par les neiges et environnée de nuages, qui se condensent là comme sur les Alpes. C’est l’ile de Ténériffe de Mars, plus élevée sans doute, mais ne plongeant point, comme les Alpes et les Pyrénées, jusque dans la région des neiges éternelles. M. Flammarion pense que sa disparition actuelle vient simplement de ce que les neiges qui la couronnaient sont fondues,et, en effet.il cite plusieurs exemples de disparitions apparentes analogues.
- UN HÉRITIER
- {Suite)
- Eu disant ces mots M. Morand tendit à l'officier un papier que celui-ci saisit avidement.
- « Je prie mon neveu, disait M. Blavigny, de regarder comme de vrai le récit que lui fera M. Morand el de consentir à exaucer la prière d’un mourant. »
- U ajoutait l’adresse du cottage où il avait vécu avec Agnès Mérian, puis celle de M. David, banquier à Londres.
- Raymond parcourut ces lignes avec une émotion profonde. L'écriture en ôtait mal assurée, et il était facile de voir que celui qui les avait tracées avait déjà les regards voilés par les approches de la mort.
- — Monsieur, dit le jeune officier, cette pièce de conviction n’était pas nécessaire pour me faire croire à la vérité de vos paroles ; mais dites-moi, je vous en prie, mon oncle vous a-t-il fait connaître si M. David lui a donné de temps en temps signe de vie.
- — Il lui avait recommandé de satisfaire à toutes les demandes d’argent de Mlle Mérian, et l’avait autorisé à disposer sur lui tant que cela serait nécessaire ; mais jamais M. David ne lui a fait aucune communication ; M. Blavigny en a été d’abord très satisfait, car au moment de'son mariage il craignait fort de voir Agnès se dresser comme un obstacle entre sa fiancée et lui.
- Peut-être est-elie morte ou bien elle n’a pas voulu profiter de l’argent mis à sa disposition par celui qui l’avait trahie.
- — Une semblable conduite prouverait éloquemment en sa faveur ; aussi je ne négligerai rien pour retrouver cette pauvre femme si indignement trompée par mon oncle.
- — M. Blavigny ne s’ôtait pas fait d’illusion, reprit M. Morand, vous êtes un brave et loyal jeune homme ; les •sentiments que vous manifestez vous font honneur, et dans le cours de ma carrière il ne m’est pas arrivé souvent de ressentir une impression semblable à celle que je ressens en ce moment.
- II
- Quelques jours plus tard Raymond se trouvait sur le pont d’un navire faisant voile vers l’Angleterre.
- p.734 - vue 734/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 735
- — Ah! se disait-il à lui-même, il en est beaucoup qui me traiteraient de fou,d’insensé,s’ils connaissaient le but de mon voyage, et pourtant ma conduite me semble toute naturelle, et en agissant autrement je me serais rendu indigne de ma propre estime.
- Dès son arrivée à Londres sa première visite fut pour le banquier David. Il se rendit à l'adresse indiquée; là, on lui apprit que M. David n’était plus banquier, et avait fixé sa résidence à Twikenham, petite localité à quelques lieues de Londres.
- Raymond se dirigea immédiatement vers cette ville ; dès son arrivée il aborda le premier individu qu’ii rencontra, et le pria de lui indiquer la demeure de M. David.
- Celui-ci lui fit faire quelques pas, puis lui désigna du geste une maison moderne d'une architecture élégante qui s’élevait au fond d’une cour sablée, embellie par un magnifique jet d’eau, de jolies corbeilles de fleurs, des bosquets embaumés et de gracieuses statuettes disposées avec goût.
- Raymond sonna à une grille qui donnait accès dans la cour.
- Uu serviteur vint lui ouvrir, et le conduisit vers la maison; il lui fit traverser un vestibule somptueux, puis une antichambre, et l’introduisit dans un salon dont l’ameublement révélait l’opulence unie à un goût épuré et délicat.
- Le maître du logis ne tarda pas à paraître. C’était un beau vieillard au regard profond, à la physionomie sereine, et dont la tête ôtait couronnée de cheveux blancs.
- Lejeune officier s’inclina devant lui.
- — Monsieur, dit-il, je vous demande pardon de venir vous déranger, veuillez me dire si c’est bien àM. David, autrefois banquier à Londres, que j’ai l’honneur de parler.
- — Oui, monsieur, répondit le vieillard en jetant sur l’étranger un regard interrogateur.
- Ce regard le disposa sans doute en sa faveur, car il l’engagea à s’asseoir, puis s’assit lui-même attendant ce que le visiteur pouvait avoir à lui dire.
- — Monsieur, dit le jeune officier, je me nomme Raymond Marcellis. Ce nom ne vous apprendra rien sans doute ; mais je suis le neveu de M. Blavigny, qur vous vous rappelez peut-être avoir connu autrefois en Angleterre.
- — Oui, certainement, je me souviens de lui, fit M. David dont la physionomie se rembrunit soudain.
- — Il est à votre connaissance qu’il s’était rendu coupable d’une action blâmable, je veux parler de sa liaison avec Agnès Mérian.
- — C’était une infamie ; il avait profité de l’is;lement d'une candide jeune fille pour lui tendreun piège odieux; il avait eu recours à une infâme supercherie.
- — Je n’essaierai pas de le disculper ; c’était là sans doute un acte révoltant ; aussi il s’en est repenti dans les derniers moments de sa vie, et il aurait voulu à tout prix effacer de son existence cette page honteuse et douloureuse.
- — Ce repentir a été long à venir, car je n’ai pas eu connaissance qu’ii se soit jamais inquiété de son enfant, ni de cette jeune fille qu’il avait entraînée dans l’abîme par d’indignes artifices,
- — Il a vécu longtemps heureux, et dans l’enivrement du bonheur il oubliait cette faute de sa jeunesse ; mais des jours de deuil et de tristesse sont venus pour lui, alors la voix de sa conscience s’est fait entendre amère et douloureuse.
- « Je suis son unique héritier, il m’a chargé de rechercher Agnès Mérian et sa fille et de leur remettre une large part de son héritage ; je suis bien décidé à le leur abandonner intégralement si je parviens à les retrouver ; c'est dans ce but que je suis venu en Angleterre.
- M. Blavigny a-t-il donc laissé un écrit indiquant ses dernières volontés ?
- — Pas le moins du monde, je ne l’ai pas même vu pendant les dix années qui ont précédé sa mort ; mais il avait chargé son régisseur de me faire connaître ce triste épisode de sa vie, et de m’apprendre en même temps ce qu’il attendait de moi.
- — Et vous voulez vous dépouiller d’une fortune que vous pouvez conserver sans avoir à craindre aucune revendication.
- — Je serais lâche et méprisable si j’agissais autrement.
- — Vous m’apparaissez comme une honorable exception au milieu des hommes de notre époque si accessibles à toutes les lâches convoitises.
- — Je vous remercie de votre opinion si favorable; mais dites-moi, pourriez-vous m’aider à retrouver Agnès Mérian ?
- — Oui, monsieur, je me suis intéressé à son sort, je sais où elle demeure, je me charge de la prévenir de la boDne fortune qui lui est échue. Revenez ici dans quelques heures, vous aurez une entrevue avec elle.
- Raymond remercia M„ David, puis s’éloigna après avoir échangé avec lui un araierl serrement de mains.
- Le jeune officier fut exact au rendez-vous, et son étonnement fut extrême en apercevant Agnès Mérian. Il s’attendait à voir une femme accablée par le malheur, plongée dans un douloureux abattement ; or son esprit ôtait loin de répondre à l’idée qu’il s’en était formée. Assurémet elle était simplement vêtue et une certaine émotion se lisait sur son visage; mais les années avaient à peine imprimé leur trace sur ses traits charmants, et l’expression de sa physionomie semblait révéler en elle une femme heureuse et satisfaite de sa destinée.
- Raymond se sentait embarrassé, car il savait qu’il allait lui rappeler un passé plein d’amertume.
- — Madame, dit-il en s’inclinant, M. David vous aura appris sans doute le motif de ma visite.
- — Oui, monsieur, répondit-elle, et j’ai partagé sa surprise et son admiration, car ce n’est pas chose ordinaire que de traverser la mer pour se dépouiller d’un héritage dont on pourrait jouir avec une parfaite tranquillité d’esprit.
- -- Je serais un infâme si je n’accomplissais pas le vœu suprême de mon oncle.
- — 3ongez-y, c’est là une décision bien grave ; il est temps de revenir sur votre résolution.
- — J’en suis plus éloigné que jamais. Une grande partie de l’héritage en question se compose d’un château avec ses dépendances ; s’il vous répugne de rentrer en France je me chargerai d’en faire la vente à votre profit, et je vous en remettrai le montant intégral. Par respect pour la mémoire de mon oncle je désir8 que tous ces arrangements restent secrets, et je vous prie d’agréer en son nom la seule réparation que je puisse vous offrir.
- Des larmes mouillèrent les yeux d’Agnès Mérian.
- — Yous êtes un noble cœur, lui dit-elle en lui tendant la main ; je suis plus touchée que je ne pourrais vous le dire de vos procédés si délicats et si généreux. Yeuillez, je vous prie, attendre ici quelques instants, M. David désire avoir encore un entretien avec vous.
- Raymond demeuré seul jeta les yeux sur un joli parterre qui s’étendait devant les fenêtres de la salle où il se trouvait.
- Une jeune fille agenouillée y cueillait un bouquet de violettes. Ses mouvements étaient pleins de charme, ses traits purs, gracieux et le bonheur rayonnait sur son frais visage.
- — Qu’elle est jolie et attrayante ! se dit M. Marceullis en la contemplant, c’est sans doute la fille ou plutôt la petite fille de M. David.
- Il quitta bientôt son poste d'observation, car il avait entendu un bruit de pas dans le corridor, et presque aussitôt il vil paraître le maître du logis.
- — Monsieur, dit celui-ci, je viens d’échanger quelques mots avec Agnès ; elle est profondément surprise et reconnaissante de 1 offre que vous lui faites.
- — Et moi je suis plus affermi que jamais dans ma résolution,car toute sa personne respire un parfum d’honnêteté qui me prouve combien elle était digne d’un meilleur sort. J’éprouve une véritable confusion en songeant jusqu’à quel point mon oncle a été coupable envers elle.
- — Agnès Mérian n’a pas eu tant à se plaindre de la destinée que vous le croyez. Elle est entourée d’affections dévouées et vit dans l’opulence ; si je ne vous l’a^
- p.735 - vue 735/832
-
-
-
- 736
- LE DEVOIR
- pas dit sur-le-champ, c’est que je voulais pousser l’épreuve jusqu’au bout, vous pouvez en toute sûreté de conscience garder l’héritage de M. Blavigny.
- — Cette circonstance que vous venez de me révéler ne m’enlève pas le devoir d’exécuter les dernières volontés de mon oncle; mais puisque Agnès Mérian vous est si bien connue, mettez-moi, je vous prie, complètement au courant de ce qui la concerne.
- Eh bien! je vais tout vous dire! Agnès est ma femme.
- — Votre femme î
- — Oui, monsieur, votre surprise est très naturelle, mais je vais vous expliquer comment j’ai été amené à la choisir pour ma compagne.
- A son départ pour la France M. Blavigny me raconta avec insouciance qu’il laissait en Angleterre une jeune enfant dont il avait séduit la mère. Il croyait réparer sa mauvaise action en assurant leurs besoins matériels a toutes deux, et il m’avait choisi pour servir d’intermédiaire entre lui et cette pauvre fille que son éloignement allait laisser dans l’isolement le plus complet.
- Quelques jours plus tard une dame fut introduite dans mon bureau particulier, et je ne pourrais vous dire quelle impression elle produisit sur moi. Elle était jeune et belle, mais son visage respirait une douleur profonde, une de ces douleurs qu’aucune parole humaine ne saurait adoucir et consoler.
- Je me nomme Agnès Mérian, me dit-elle d’üne voix basse et concentrée, vous vous rappelez peut-être avoir entendu parier de moi.
- Je lui réoondis que M. Blavigny m’avait entretenu d’elle en effet, j’ajoutai que si elle avait besoin de quelque argent je me mettrais à sa disposition.
- — Ah ! me dit-elle douloureusement, je ne viens point ici pour cela, je ne suis pas tombée assez bas pour accepter les bienfaits de M. Blavigny.
- Elle me fit connaître la machination dont elle avait été la victime, puis elle ajouta : « Je l’aimais de tonie mon âme, mais maintenant je le méprise et il ne doit plus y avoir rien de commun entre lui et moi. Il me faut avoir pour mon enfant le courage de supporter la vie, je veux demander an travail des moyens d’existence et je viens vous supplier de m’aider à y parvenir.
- Je le lui promis, je l’engageai à me laisser son adresse et elie partit un peu moins désespérée.
- J’avais cinquante ans alors et toute ma vie avait été consacrée au travail ; des goûts sérieux s’ôtaient manifestés en moi dès ma jeunesse ; aussi je m’étais toujours tenu à l’écart des plaisirs, et les femmes les plus ravissantes m’avaient laissé jusque-là froid et indifférent. L’impression produite sur moi par Agnès Mérian devait être profonde et durable.
- Cependant je tins ma promesse, je lui fis obtenir du travail qui, grâce à mon intervention, lui était payé un prix très élevé. Je n'avais aucun rapport avec elle, je croyais accomplir simplement une bonne action et j’essayais de bannir son souvenir de ma pensée, mais son image se présentait sans cesse à ma pensée.
- Un jour elle vint à l’improviste pour m’adresser ses remerciements; sa présence répandit dans mon âme une sensation pleine de charme et de douceur, je n’en pouvais plus douter, je l’aimais sérieusement, profondément. Je fus avec elle froidement poli; si je lui avais fait l’aveu démon amour elle l’aurait regardé comme un outrage.
- Pour rien au monde je n’aurais voulu donner mon nom respecté à une femme indigne de moi, à une de ces femmes éhontées et sans respect d’elle-même qui trafiquent effrontément de leur jeunesse et de leur beauté. Le langage, la mise et l’attitude d’Agnès Mérian me faisaient croire à sa parfaite honnêteté ; mais je ne voulais • pas juger uniquement sur les apparences. Je pris les renseignements les plus minutieux sur son genre d’existence; j’appris qu’elle menait une vie irréprochable, et se consacrait entièrement à son enfant.
- Dès lors ma résolution fut prise, je n’avais à rendre compte à personne de mes actions, je résolus d’épouser Agnès Mérian.
- Je me présentai chez elle un jour, son logis était
- humble et pauvre, mais l’ordre et la propreté y régnaient Une douce mélancolie était peinte sur ses traits, toutefois on n’y voyait plus cette empreinte de sombré déœsl poir que j’y avait remarquée la première fois que ie m’étais trouvée en sa présence. J
- Ma visite la surprit étrangement, et son étonnement redoubla quand elle en connut le motif.
- Elle ne pouvait croire ce qu’elle entendait, et il lui semblait être le jouet d’un rêve, mais je lui donnai l’assurance que mon offre était des plus sérieuses, et je lui peignis avec chaleur le sentiment qui m’entraînait vers elle.
- Agnès Mérian en fut profondément touchée, toutefois elle ne se montra pas éblouie par l’avenir brillant que je lui offrais, et n’accepta pas ma proposition sans me faire quelques objections dictées par la délicatesse. Elle me pria de bien réfléchir à la situation dans laquelle l’avait placée la conduite odieuse de M. BlavigDy.
- — Si plus tard, me dit-elle, vous en veniez à regretter votre détermination, ce serait là pour moi le comble du malheur.
- — J’apaisai ses scrupules en lui représentant que je ne cédais pas à un entraînement irréfléchi, je lui affirmai que je l’aimais assez pour fouler aux pieds les convenances sociales, pour renoncer à tous les avantages de fortune que j’aurais pu attendre d’une épouse.
- Je la quittai radieuse, pleine d’espérance et convaincue entièrement de la sincérité de mes sentiments.
- J’annonçai aux personnes de ma connaissance que je me disposais à épouser prochainement une jeune veuve. Gomme je vivais très retiré, on ne s’inquiéta guère de mon mariage.
- Agnès était si simple et si modeste qu’elle put, sans porter ombrage à personne, s’installer dans mademeure en qualité de dame et maîtresse'. Jamais elle ne me demanda de la conduire dans le monde et j’ai joui du bonheur domestique ie plus complet qu’on puisse désirer.
- Si l’amour ne pouvait plus éclore dans son âme dé-sanchantée, une reconnaissance passionnéefit d’elle une épouse aussi aimante que dévouée.
- Quelques années après mon mariage je quittai les affaires, et nous vînmes nous installer ici. Nous avons un cercle d’amis choisis dont la présence égaie de temps à autre notre solitude ; nous demandons aux beaux-arts et à des lectures attrayantes nos plus agréables distractions.
- Virginie Nottret.
- (A suivre)•
- L’Astronomie, Revue mensuelle d’Astronomie populaire, de Météorologie et de Physique du globe, par M. Camille Flammarion. — Sommaire du Numéro de Novembre : l'éclipse totale de Soleit du 6 mai. — Résultats des observations (1 figure). — Une excursion météorologique sur la planète Mars, par M. G. Flammarion (6 fig.). — La tache rouge du Jupiter, par MM. W.-J. Denning et Ricco (1 figure). — Académie des Sciences. Etudes faites au sommet du Pic du Midi, en vue de l’établissement d’une station astronomique permanente, par MM. Thoilon et Trépied. — Nouvelles de la Science. Variétés : Disparition des sallites de Jupiter (1 figure). La comète de 1812 (1 figure). Miroirs des télescopes ; argenture du verre Taches solaires visibles à l’œil nu. — Observations astronomiques (2 figures) et Etudes séléno-graphiques (3 figures), par M. Gérigny. — Ge numéro contient 15 figures. — Abonnement d’un an : Paris, 12 fr.; départements, 13 fr. -— Première année, 1882, . prix du volume broché, 10 fr.; relié avec luxe, 14 fr. — (Librairie Gauthier-Villarn, quai des Augustins, 55, Paris.)
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- S>-Quentin. — lmp. du Glaneur. 9910
- p.736 - vue 736/832
-
-
-
- T Année, Terne 7. — n° 272. •Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 25 Novembre 1883
- ¥©IR
- ESTIONS SOCIALES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à îi, GODIN, Directeur*Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franco
- Un an. . . . Six mois . . . Trois mois . .
- 10 fr.»» 6 »» 3 »»
- Union postale
- Un an . . . . 41 fr,»» Autres pays Unau. . . . 43fr.60
- ON S’ABONNE
- A PARIS 5,r.Neuve-des-petits-Champi Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME SOMMAIRE
- DES
- RÉFORMES SOCIALES ET POLITIQUES
- Produites et défendues par « Le Devoir »
- 1. — Placer le bien de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans les institutions, dans les lois et dans la protection sociale.
- 2. — Faire des garanties de la vie humaine et de la liberté, la base de la constitution nationale.
- 3. — Réforme du régime parlementaire par le concours éclairant l’élection et par la liberté de tous les moyens d’investigation sur la valeur des candidats.
- 4. — Organisation du suffrage universel par Vunité de collège national pour l’élection des députés ; chaque électeur votant, par bulletin de liste, pour autant de députés qu’il y a de ministères. Dépouillement dans chaque commune, recensement général à Pains.
- Ce système établit :
- La liberté de l’électeur dans le choix des députés avec la presque certitude de donner un vote utile ;
- L’égalité de suffrage pour tous les citoyens ;
- La possibilité pour les minorités de se faire représenter ;
- La représentation par les supériorités.
- 5. — Rétribution de toutes les fonctions publiques dévolues par le suffrage universel.
- 6. — Egalité civile et politique de l’homme et de la femme.
- 7. — Le mariage, lien d’affection.
- Faculté du divorce.
- B. — Education et instruction primaires, gratuites et obligatoires pour tous les enfants.
- Les examens et concours généralisés avec élection des élèves par leurs pairs dans toutes les écoles.
- 9* — Ecoles spéciales, nationales, correspondantes aux grandes divisions des connaissances et de l’activité humaines, gratuitement accessibles à tous les élèves qui en seront reconnus dignes par les concours, les examens et les élections.
- 1Ô. — Suppression du budget des cultes. Séparation de l’Eglise et de l’Etat.
- 11. — Réforme des impôts et suppression des impôts indirects.
- 12. — Plus d’impôt du vivant des personnes ;
- Les ressources publiques constituées par le droit d’héritage national dans la fortune des citoyens après leur mort% et par les revenus que l’Etat retirera des biens passés entre ses mains.
- 13. Hérédité progressive de VEtat suivant l’importance des successions en ligne directe, des cessions volontaires et par testaments.
- Droit d’hérédité complète de l’Etat en ligne collatéral à moins de testaments.
- Les grandes fortunes faisant ainsi, dans une juste mesure, retour à la société qui a aidé à les produire.
- 14. — Organisation nationale des garanties et de l’às* surance mutuelles contre la misère.
- 15. — Lois protectrices du travail et de la participation des travailleurs aux bénéfices de la production.
- 16. — Liberté d’association.
- 17. — Libre échange entre les nations.
- 18. — Réforme des habitations insalubres dans les villes et villages.
- Amélioration dans Xarchitecture des villages et des logements du peuple par la construction d’habitations unitaires ou palais sociaux.
- 19. — Abolition de la guerre offensive.
- 20. — Arbitrage international jugeant tous les diffè* rends entre nations.
- 21. — Désarmement européen.
- 22. — Les nations maîtresses de leur sort et de leuf propre territoire.
- p.737 - vue 737/832
-
-
-
- 73a
- LE DEVOIR
- SOMMAIRE
- La paix et la guerre en Europe. —• Un fait épouvantable. — Enquête. — Réponse à M. Deville. — Faits politiques et sociaux de la semaine. — La vie, le temps et les travaux de Robert Owen. — Opinion de Victor Hugo. — L'arbitrage. — Un Héritier. — La femme et le suffrage universel.— État- Civil du Familistère.
- LA PAIX ET LA GUERRE EN EUROPE
- Que résultera-t-il des symptômes alarmants qui se manifestent par toute l’Europe ?
- L’histoire du passé abonde en événements qui ont échappé aux prévisions des plus sages. Bien des fois des causes de guerre ont surgi tout à coup, alors que l’on avait toutes les raisons d’espérer le maintien de la paix ; souvent une période pacifique s’est longtemps prolongée, lorsque tout présageait des hostilités prochaines.
- Néanmoins des faits nombreux empêchent d’admettre que la vie des peuples soit soumise aux lois aveugles du fatalisme; la puissance de l’intervention humaine n’est pas contestable.
- La nécessité de cette intervention agissant dans le sens du maintien de la paix est-elle comprise, à cette heure, par un nombre d’hommes capables de la provoquer d’une manière efficace ?
- En face des gouvernements dynastiques, à la recherche des complications qui aboutissent à des catastrophes d’où les peuples sortent meurtris, suffisamment mutilés pour perdre avec leurs biens leurs libertés les plus précieuses, il faut essayer d’apprendre à la masse à déjouer le machiavélisme des rois et des empereurs. Si la leçon ne produit des résultats immédiats, elle aura quand même des effets utiles, car l’agitation basée sur une idée vraie laisse toujours une semence qui germera un jour.
- Plus les princes mettront d’activité à nouer leurs intrigues coupables, plus la cause de la paix sera d’actualité, mais encore faut-il que ses apôtres, sans s’inquiéter de leur petit nombre, ne laissent passer aucune occasion d’opposer l’idée féconde aux intentions criminelles.
- Le gouvernement allemand, absorbé par le projet extravagant de fonder un empire capable de mesurer le progrès à l’Europe, selon les vues étroites et rétrogrades de la dynastie prussienne, ne concevant
- pas un autre moyen que la force brutale, s’applique uniquement à fomenter la discorde, après s’être créé une situation politique, qui fait siens tous les motifs de guerre accumulés dans notre vieux continent.
- En Orient, M. de Bismarck, a mis la main sur le gouvernement du roi Milan, dont la tâche est d’ea-trainer la Russie à la guerre, en mettant aux prises, à l’heure opportune, l’élément allemand avec la race slave.
- En Italie, M. de Bismarck a su exploiter la peur du gouvernement d’être culbuté par l’idée républicaine, et faire espérer au fils de Victor Emmanuel et à une partie de ses sujets de recouvrer la Savoie à la suite d’un nouveau démembrement de la France libérale.
- L’état des frontières de l’Espagne du côté de la France ne permettait pas d’appuyer l’intrigue prussienne sur un prétexte de revendication patriotique. Mais l’Espagne a des intérêts en Afrique en opposition quelquefois avec les intérêts français. Il peut y avoir là des motifs de querelles entre les deux peuples. Il faut à tout prix à l’empire d’Allemagne l’alliance du gouvernement espagnol, afin qu’il ne lui échappe aucune occasion de conflit.
- Le chancelier allemand connaît bien la fragilité des alliances consenties par les souverains, lors-qu’elles ne sont pas ratifiées par une partie de la nation. Ne pouvant mettre enjeu aucun intérêt sérieux pour obtenir cette adhésion du peuple espagnol, il n’a pas hésité à recourir aux expédients les plus mesquins. Le voyage du roi Alphonse à Berlin, les manoeuvres qui ont exposé le chef du gouvernement espagnol aux surexcitations de la population parisienne, le voyage du prince héritier à Madrid, le projet d’élever au rang d’ambassades la légation de l’Allemagne à Madrid et celle d’Espagne à Berlin, ne sont qu’une série de tentatives longuement préparées pour capter la confiance de la nation espagnole.
- Le gouvernement allemand ne néglige de son côté rien de ce qu’il croit propre à pousser la France républicaine à sortir du calme qu’elle a si bien observé jusqu’à ce jour.On a organisé une presse gallophobe, ayant pour mission d’injurier et de provoquer sans cesse l’adversaire contre lequel on a préparé une coalition européenne. On persécute les alsaciens qui ont conservé le culte de la France. Les généraux allemands sont en permanence sur nos frontières, et les espions de la Prusse parcourent nos départements.
- Ce ne sont pas là les plus criminelles manœuvres du gouvernement allemand. Cette politique extérieure est complétée par une action intérieure devant amener le peuple Allemand, qui veut la paix,
- p.738 - vue 738/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 739
- qui veut le progrès, à partager les haines de son gouvernement contre notre république.
- Chaque jour on reproduit dans les feuilles allemandes des articles hostiles aux allemands, publiés par des journaux édités en France et commandités par un argent, dont on refuse de faire connaître l’origine, ce qui indique suffisamment la provenance. On exagère les forces militaire françaises pour imposer à 1 Allemagne de nouvelles charges au-dessus de ses moyens. On ne cesse de répandre des imprimés injurieux pour la France, des chansons grossières faites en vue d’exciter les passions les plus viles du peuple en lui faisant pressentir qu’il pourra les satisfaire dans une nouvelle invasion. Pour communiquer la haine du nom français à ceux qui sont au-dessus de ces basses suggestions, on fait publier par certains journaux de la presse reptile des articles attribuant au gouvernement allemand des projets de désarmement, tandis que l’on écrit dans d’autres que les seuls empêchement à la réalisation de ces bien faits proviennent des préparatifs de la France, décidée à tout bouleverser, pourvu qu’elle tente de prendre sa revanche. L’excitation des mauvaises passions, la corruption des bons sentiments sont pratiquées d’une manière générale, méthodique et incessante au sein du peuple allemand, dans le but unique de créer et d’entretenir la haine entre les deux nations.
- La tactique de M. de Bismarck indique suffisamment à la France ce que doit être la sienne.
- On fait grand bruit de la politique extérieure du gouvernement allemand, tandis que sa force réelle est le fruit de sa politique intérieure. C'est sur terrain seulement que l’on doit chercher à déjouer les projets du chancelier de fer, et la chose est possible.
- Vouloir dénouer par la diplomatie les intrigues ourdies avec les rois d'Espagne et d’Italie serait perdre son temps, parce que ces pays subissent un régime monarchique qui, par sa nature, ne peut pas ne pas vouloir l’écrasement d’un état républicain. Et l’influence de ces deux gouvernements sur leurs sujets est trop éphémère pour qu’elle puisse constituer un danger sérieux.
- L’action des amis de la paix doit se concentrer toute entière en vue de démontrer au peuple allemand que la France est sincèrement résolue à faire prévaloir une politique pacifique.
- Mais cette démonstration ne sortira que d’une déclaration solennelle de notre représentation nationale disant clairement que nous acceptons la neutralisation des provinces conquises,pourvu que cette renonciation soit appuyée par le concert des puis-
- sances réunies en congrès pour arrêter les conditions du désarmement européen.
- Que des hommes bien intentionnés n’hésitent pas à attaquer ces vieilles idées qui commandent au vaincu de ne vivre que pour la vengeance. Qu’ils proclament qu’il y a une grande conquête à tenter, à laquelle l’Alsace et la Lorraine sont les premières intéressées pour échapper aux nouvelles atrocités d’une guerre entre la France et l’Allemagne et en outre assurer la paix à l’Europe.
- Ce n est pas le sacrifice de l'Alsace que réclament les partisans de la paix. Faire de cette province le gage de la paix européenne et du désarmement, serait lui assurer une page unique dans l’histoire, qui marquerait une nouvelle étape vers l’émancipation des peuples ; car le désarmement serait un acheminement vers la solution des questions économiques et sociales ; et ce serait épargner à ces provinces si éprouvées déjà les horreurs et les destructions sans nombre qui accompagneront une guerre plus terrible que toutes celles qui l’auront précédée.
- On ne peut envisager les éventualités d’un nouveau choc franco-allemand d’après les données du passé. Du premier coup, on verra des millions d’hom* mes, armés d’engins formidables, protégés par d’immenses travaux de défenses, livrer des batailles, qui ne laisseront aucun vestige des industries et des richesses créées par plusieurs siècles de civilisation, dans les vastes espaces où les armées se seront heurtées. La dernière guerre a coûté aux classes laborieuses plus d’un demi million de leurs enfants les plus valides, qui osera soutenir que la prochaine ne fasse couler le sang de plus d’un million de victimes ?
- Si des hommes influents, ayant la confiance dû gouvernement et du peuple, parcouraient la France en propageant des considérations de cet ordre, la nation les comprendrait certainement et l’on verrait de tous côtés surgir des manifestations en faveur de la paix.
- Le gouvernement aurait le devoir de les faire enregistrer toutes par les journaux dévoués â son service, et surtout, par un de ces moyens à la disposition de la diplomatie, de consacrer quelques dizaines de millions à commanditer par toute l’Allemagne une presse destinée à devenir l’écho des appels pacifiques de la démocratie française.
- Cette action salutaire serait certainement encouragée par le jeune parti socialiste allemand, qui — cela ne doit jamais être oublié — protestait par la voix de ses représentants, en plein parlement prussien, contre l’annexion de l’AlsaGe, le lendemain
- p.739 - vue 739/832
-
-
-
- 740
- LE DEVOIR
- d’une victoire qui portait au délire le chauvinisme germanique. Ah ! si la France eût été victorieuse, si l’on eût reculé nos frontières jusqu’au Rhin, quel est le député qui aurait osé une protestation analogue, quels sont les électeurs qui auraient pardonné une pareille audace à leur mandataire?
- Que Ton donne aux Allemands la conviction que la France veut sincèrement la paix ! On aura déjoué ainsi les combinaisons les plus profondes de M. dé Bismarck Et ce colosse,qui ne reste grand que parce que l’on n’ose pas susciter la lutte des idées chez son peuple qu’il corrompt chaque jour, sera impuissant, comme le furent les Turgot, les Necker à arrêter par des demi-mesures le courant du progrès social qui doit faire disparaîtra toutes les institutions monarchiques.
- La persistance de M. de Bismarck à employer tous les moyens propres à fausser la conscience des sujets de l’empereur Guillaume n’est-elle pas une épreuve évidente des craintes intérieures que lui inspirent les sentiments progressistes de la majorité des Allemands ?
- En demandant à la France de prendre l’initiative d'une politique sincèrement pacifique, nous ne sommes pas influencé par ces idées vulgaires qui veulent que le vaincu s’humilie, que le faible donne l’exemple de la raison. Nous croyons à la puissance militaire de la France. Mais nous lui demandons de faire par la paix la conquête du monde, conquête que lui commande la tradition de notre première République. Nos pères enthousiasmés par les grandes victoires de leur jeune République avaient espéré créer par la force des armes une République universelle contenant les germes de l’émancipation de tous les peuples ; iis ne pouvaient guère alors concevoir une autre politique. Mais nous, qui sommes en pleine période de calme intérieur, nous qui connaissons la puissance des moyens de propagande à la disposition d’un gouvernement franchement progressiste, nous devons tout tenter pour imposer à nos ministres l’application de ces pratiques fécondes.
- TJ» Fait <époîüvasitol>le
- L’Union de la Sarthe annonçait, il y a quelques jours, que l’institutrice laïque de Challes (Sarthe) était morte de faim, après avoir vendu, pour avoir un morceau de pain, sa dernière robe.
- En présence de ce fait odieux, il est bon de rappeler que la République donne au budget des cultes plus de 50 millions par an, qui, comme on le voit, pourraient être mieux employés.
- Et l’on va dépenser 50,000,000 dans une expédition lointaine pour procurer des débouchés problématiques
- à une surproduction qui ne se manifeste que parce-qu’une partie de ceux qui créent la richesse a pour partage la misère et la mort de faim.
- de la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières.
- Ministère de l’intérieur Déposition de M. GODIN Suite (1)
- M. le Président. — C’est en vertu d’un contrat passé avec des ouvriers que vous avez constitué le Familistère de Guise ?
- M. Godin. — Oui, Monsieur. J’apportais tout le capital et j’ai dû rechercher ce qui convenait le mieux à mes projets entre les sociétés anonymes, par actions, en commandite simple, à responsabilité limitée, à capital variable, etc., etc., combinées avec les sociétés mutuelles déjà établies. J’ai rencontré beaucoup de difficultés légales pour constituer mon association. Je n’ai pu y parvenir qu’en adoptant la forme de la commandite simple qui laisse à peu près la liberté des contrats. Je vous avoue que je me suis souvent trouvé fort embarrassé en face des textes de lois multiples. Si je n’avais pas rencontré d’obstacles, si j’avais pu réaliser sans peine, ma pensée, peut-être aurais, je fait mieux. Pour échapper aux difficultés créées par la multiplicité des lois, j’ai dû consulter des avocats qui, à leur tour, étaient aussi embarrassés que moi.
- L’absence d’une loi simple, réelle, précise, constitue un véritable malheur public, surtout à l’égard des classes ouvrières. Il est nécessaire d’avoir une telle loi, qui donne, avant toutes les choses, aux ouvriers et aux patrons,la liberté de créer telles associations qu’ils voudront, et fasse reposer le principe d’association sur les conventions des parties, conventions toujours modifiables.
- M. Barberet. — Mais il faut une sanction ?
- M. Nègre. — Il y a le contrat.
- M. Barberet. — Je m’associe, je suppose, ayec dix personnes qui, comme moi, apportent 50,000 francs dans la société ; un contrat règle les conditions d© l’association, mais je suis frustré par mes coassociés. Dans ce cas, comment me ferai-je rembourser par eux, si je ne puis pas m’appuyer sur les dispositions d’une loi spéciale ?
- M. Godin. — Les conditions du contrat n’étant pas
- (1) Lire le Devoir des 11 et 18 novembre 1883.
- p.740 - vue 740/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 741
- remplies, vous poursuivez vos associés aux termes j de la loi commune qui nous protège.
- 4/. Barberet. — Mais s’il y a des tiers et que l’un des associés ne veuille pas exécuter les conditions du contrat ?
- M. Godin. — On ne peut pas se soustraire à l’exécution du contrat sans tomber sous le coup de la loi commune qui vous y oblige.
- M. Pitre. — Il n’y a pas besoin de loi spéciale pour obliger à l’exécution du contrat. Toute convention qui n’est pas contraire aux bonnes mœurs est licite, et toutes personnes peuvent s’associer.
- M. Henry. — Les marchés passés par les entrepreneurs sont régis par le Code civil.
- M. Barber et. — Pour deux ou trois individus seulement. Mais, lorsqu’il s’agit de cent ou de deux cents associés, et plus, une loi spéciale est nécessaire. Sans cela, je ne m’expliquerais pas le pourquoi de la loi du 24 juillet 1867.
- M. Godin. — Je crois qu’il y a là un malentendu.
- 11 me semble que j’entrerai dans les idées de M. le Secrétaire de la Commission eh déclarant nécessaire une loi qui donnerait, aux travailleurs, des garanties contre la misère. Dans notre société le travail n’a pas de loi qui le protège. Il y a de nombreuses lois protectrices de la propriété, à tous les points de vue ; mais on se contente de laisser le travail sous la prétendue protection du droit commun, protection si peu efficace, qu’elle n’existe pas, à vrai dire,
- C’est là le point sur lequel il faudrait se mettre d’accord et, pour cela, il faudrait que le législateur intervînt afin de reconnaître les droits du travail et d'en déterminer les limites nécessaires.
- J’ai cherché à mettre ces points en lumière. Entrer dans des développements techniques serait trop long, je me borne à donner quelques indications, Il faut d’abord, je le répète, qu’une loi protectrice du travail intervienne pour reconnaître que le travail prenant part, dans une forte mesure, à l’œuvre de la production, il ne doit pas être complètement exclu des résultats. Il ne suffirait pas d’édicter une loi sur les associations. Au-dessus des droits de l’association, il y a les droits du travail qu'il faut consacrer en les définissant. Il faut enfin protéger le travail d’une manière efficace, réelle, en faisant sur la richesse créée les réserves nécessaires pour parer aux éventualités malheureuses qui peuvent frapper les classes ouvrières. Voilà la première loi à faire, le premier degré de participation à accorder aux travailleurs.
- M. Pitre. — Je ne comprends pas ce qu’on veut dire quand on réclame une loi en faveur de la protection du travail. Est-ce que le travail n’est pas
- | suffisamment protégé par le droit commun ? A Paris, par exemple, l’ouvrier ne peut-il pas discuter librement le prix de son travail? Ne peut-il pas faire grève, en un mot ? Enfin, n’a-t-il pas toute la liberté qu’il peut désirer ?
- M. Godin. — C'est la liberté de mourir de faim.
- M. Pitre. — Est-ce que l’ouvrier ne gagne pas 7 francs par jour à Paris ?
- M. Barberet. — Quand il travaille.
- M. Pitre — Oui, quand il veut travailler.
- M. Barberet. — Mais il y a des cas où, voulant travailler, l’ouvrier ne le peut pas.
- M. Pitre. — Je suis en relations avec des ouvriers, et des plus économes ; or, je sais qu’ils refusent le système de la participation. Il disent ceci. Chargez-moi de tel travail, à la journée ou à la tâche, et à tel prix. Je l’exécuterai et vous me payerez; mais je veux recevoir mon argent, mon travail étant fini, sans courir de chances, sans aléa. Nous avons fixé ensemble le prix du salaire, j’ai fait le travail, vous m’avez payé, je ne demande plus rien.
- Eh bien, n’est-ce pas là un régime de liberté pour l’ouvrier ?
- M, Godin. — Oui, c’est la liberté, mais la liberté dans l’imprévoyance. Ce n’est pas en faveur de l’ouvrier qui gagne 12 francs par jour, qui n’a pas de charges de famille et qui est en position de faire des économies, que je plaide. Si un certain nombre d’ouvriers sont dans cettesituation,laplupart d’entre eux ne gagne que 5 francs par jour, avec lesquels il faut nourrir, trois, quatre, cinq enfants, plus le père et la mère. Croyez-vous que cela soit possible? Non, aussi une partie de la famille est-elle contrainte d’aller mendier. Et cependant cet ouvrier, qui gagne 5 francs par jour, a la liberté du travail dont vous parlez. Ce qui prouve que ce mot de liberté ne répond pas et ne suffit pas à tout. Il faut, de plus, un certain ordre économique, une certaine organisation du travail qui permette à l’ouvrier, tout libre qu’il est, de ne pas mourir de faim.
- Voilà où est la question. C’est à ces travailleurs-là qu’il faut songer. Ils veulent travailler et ils travaillent tant qu’ils peuvent et, malgré leurs efforts, leur bonne volonté, leurs peines, leurs privations continuelles, ils ne peuvent arriver à satisfaire aux nécessités quotidiennes, aux besoins de leur famille. Aussi, quand arrive le chômage, les voyez-vous dans la plus grande misère, même sur le pavé de Paris.
- La Société est la protectrice des citoyens ; elle doit s’inquiéter du sort de ceux qui sont dans la détresse, et ceux-là sont en grand nombre. Je ne vous parle pas des repris de justice, je parle deboils
- p.741 - vue 741/832
-
-
-
- 742
- LE DEVOIR
- et dignes ouvriers qui ont le plus vif désir de bien faire et qui ne le peuvent pas. Il y a dans notre Société des malheurs immérités, il y a des ouvriers réellement malheureux qui n’ont rien à se reprocher.
- C'est: là, messieurs, qu’est la question à résoudre.
- Je suis un chef d’industrie habitant non Paris mais la province,eh bien,je puis vous dire qu’il ne se passe pas, en ce moment, un seul jour où il ne se présente, dans mon usine, des ouvriers en quête d'ouvrage, venant de Paris et d’ailleurs, disant n’avoir pas mangé et réclamant quelque secours si l’on ne peut les embaucher.
- C’est pour ces ouvriers, pleins de bonne volonté, et ils sont nombreux, que la Société doit être prévoyante, et non pour ceux qui, sans femme et sans enfants, peuvent faire des économies.
- Le travailleur qui se consacre tous les jours à créer les richesses considérables dont la France est nantie, devrait avoir légalement certaines garanties dont il est complètement privé. On peut lui donner ces garanties sans qu’il en coûte beaucoup, sans que ce soit la ruine pour personne. La France est assez riche pour organiser l’assurance nationale de tpus les citoyens, au moyen de quelques sacrifices qui passeraient inaperçus. Ce sont des préjugés, des préventions sans fondement qui s’opposent à l’organisation d’un état de choses considéré, à tort, comme anti-économique. Le moment est venu, je le répéterai toujours, de créer des garanties pour la classe ouvrière, de manière à ce que la famille de l'ouvrier échappe enfin à une situation dont elle n’est pas responsable.
- M. le Président. — Ce sont là des principes.
- jM. Godin. — Oui, ce sont des principes, mais il dépend de la Société de les faire passer dans la pratique. Il faut commencer par établir les principes, afin de savoir ce qu’on veut faire et jusqu’où l’on peut aller.
- Il y a deux agents, deux coopérateurs de la fortune publique : le capital et le travail. Le capital sans le travail serait anéanti, le travail sans le capital ne pourrait rien faire. Il faut que l’un et l’autre se considèrent comme solidaires dans une certaine mesure. Il faut qu’ils se viennent en aide mutuellement. Il faut enfin relier, unir, associer ces deux agents indispensables de la production.
- M. Pitre. — Parfaitement.
- M. Godin. — Il me faudrait plus de temps pour m’expliquer davantage. Je vous affirme, [messieurs, que la France peut prendre des mesures protectrices du travail sans sacrifier aucun intérêt, sans
- faire une dépense cousidérable, je suis même certain que cette dépense passerait inaperçue.
- M. Pitre. — Vous parlez, monsieur, d’une façon tellement compétente de ces questions, que je vous écoute avec le plus grand intérêt, ainsi d’ailleurs que tous les membres de la Commission, mais il nie semble que la question, telle que vous la présentez, est complexe : il y a la question de philantrophie, de bienfaisance, de fraternité, si vous voulez, et ensuite, la question spéciale que la Commission est chargée d’examiner, c’est-à-dire la question qui se formule ainsi : Comment peut-on faciliter l'accession des associations ouvrières à l’exécution des travaux de l’Etat.
- Il y a là deux ordres d’idées différentes. Nous avons d’abord à nous occuper particulièrement de la seconde question que je viens d’indiquer ; si l'on peut aussi examiner l’autre, je le veux bien, mais la garantie que vous demandez, c’est la garantie contre la misère...
- M. Godin. — C’est le droit, pour le travailleur, pour l’ouvrier, à la participation aux bénéfices.
- M. Pitre. — J’en suis partisan, mais il me semble que l’ouvrier, ayant touché sa part dans la participation aux bénéfices, il n’a plus rien à demander.
- M. Godin. ~ La participation aux bénéfices n’est pas le salaire. Deux individus sont en présence — c’est le fait de la Société tout entière : — l’un possède un capital qu’il n’exploite pas par lui-même; ce capital est son instrument de rapport. L’autre est un travailleur habile qui a pour richesses ses propres capacités. Ces deux individus s’entendent ; le premier dit au second : Disposez de mon capital, mettez-le en œuvre et nous partageons les bénéfices ; mes droits seront proportionnels aux services que mon capital aura rendus à l’entreprise, et les vôtres aux services qu’aura rendus votre travail-
- Reste à évaluer les services rendus. Les deux parties contractantes conviennent que la valeur des services du capital est déterminée par l’intérêt payé avant tout partage des bénéfices, comme la valeur des services du travail est déterminée par le salaire également payé avant toute répartition des profits.
- Voilà un marché librement consenti ; chacun des deux agents producteurs détermine à l’avance la valeur de ses services.
- Si, par la suite, il y a des bénéfices, n’est-il pas de toute justice que chacun y participe en raison des services rendus, c’est-à-dire, pour l’un, proportionnellement à l’intérêt stipulé et pour 1 autre proportionnellement au salaire convenu.
- Au contraire, dans la Société actuelle, le capita-
- p.742 - vue 742/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 743
- liste prend tout, le travailleur n’a rien. Voilà où est l’iniquité. Le capital discute et fixe au plus bas prix possible l’action du travail, puis, quelque immense que soit la somme des bénéfices produits, tout est pour le capital, rien pour le travail !
- Eh bien, moi, je dis : Deux agents sont en présence et concourent à une même œuvre ; il n’est pas juste que l’un prenne tout et que l’autre n’ait rien. C’est cette façon de procéder que vous défendez à votre insu, quand vous dites : Le travail a été payé !
- M. Pitre. — Vous dites : Le capital emploie le travail et lui donne un salaire, plus une portion de bénéfices ; et s’il n’y a pas de bénéfices ?
- M. Godin. — Dans les instruments de travail mécaniques, il faut du charbon pour faire marcher la machine, de l’huile pour lubréfier les engrenages, et vous ne pouvez pas demander à la machine de vous restituer ce que vous lui avez donné ; de même au travailleur il faut l’huile et le charbon nécessaires à ses mouvements, cette huile, ce charbon, c’est le salaire ; les bénéfices sont en dehors de cela.
- Jusqu’à ce jour on a défendu de fausses idées économiques, parce qu’on n’est pas allé assez au fond des choses ; un moment viendra où l’on reconnaîtra que le travail, agent de production, a droi^ à une part légitime de la richesse qu’il crée, part qui, aujourd’hui, lui est interdite. C’est à ce point de vue qu’il y aurait des lois protectrices à faire.
- (A suivre).
- Le journal le Rappel apprécie comme suit l’œuvre des Enfants abandonnés fondée par l’Assistance publique de Paris :
- « Il est difficile d'apprécier actuellement le côté financier de l’affaire. On conçoit que les dépenses des années d’organisation soient loin d’être couvertes par les recettes du début. Il a fallu acquérir des terrains, construire, etc. Les frais d’acquisition, de construction, d’installation, de personnel, etc., ont monté à 334,112 francs. La vente des produits de l’école d’ébénisterie,diverses subventions et des dons de mains généreuses ont diminué ce total de 80,000 francs à peu près. Reste 254,112 francs qu’ont coûtés ces deux ans et ces deux mille dix-huit enfants. Il va sans dire que ce serait raide si c’était le prix normal, mais nous répétons qu’il n’y a pas de conclusion à tirer de ce présent à l’avenir. »
- Le plus raide en cette affaire, puisque raide il y a, c’est de voir un publiciste juger de la sorte une institution aussi nécessaire et qui n’a pas dépensé en deux ans, plus de 100 francs 90 centimes par chaque enfant qu’elle a soustrait à la misère.
- Au Familistère de Guise, où la culture morale et
- intellectuelle de l’enfant est organisée selon ses vérita blés bases, l’association ouvrière ne dépense pas moins de 100 francs par chaque enfant, dont la nourriture et l’entretien sont laissés à la famille.
- RÉPONSE A M. DEVILLE
- Dans la communication de M. Deville, insérée dans le précédent numéro du Devoir, après avoir approuvé la déposition de M. Godin devant la commission d’enquête, M. Deville exprime quelques réserves qu’il formule ainsi : « Et si je ne partage pas votre sentiment sur la possibilité d’établir à Paris (d’une façon un peu générale) la reproduction de ce que vous avez réussi à Guise ; en raison même de la variété d’intelligences que vous avez signalée comme appui (variété qui, dans notre milieu de vie fiévreuse et factice, dissémine les valeurs sociales au lieu de les agglomérer) je suis entièrement de votre avis quand aux grandes lignes d’avenir que contiennent vos observations. »
- M. Deville n'a pas réfléchi qu’il répétait l’éternelle objection opposée à toutes les idées nouvelles.
- Avant de se préoccuper de généraliser une solution que, théoriquement, l’on croit bonne, ne vaut-il pas mieux d’inquiéter des conditions de sa réalisation dans ses limites unitaires, et passer à l'exécution dès que l’on a réuni les éléments nécessaires ?
- En ramenant à ces proportions le point de départ de la mutualité naissant de l’alliance du travail et du capital, la question présente encore de grandes difficultés, mais elle n’est pas au-dessus de la bonne volonté et de l’intelligence de certains travailleurs suffisamment nombreux à Paris pour une pareille tentative.
- A Guise, l’usine a successivement commandité le Familistère, puis les diverses institutions de mutualité sociales et de coopération de consommation. Dans la maison Leclère, c’est la société mutuelle qui a commandité l’industrie.
- A Paris, où le logement est l’objet d’une préoccupation dominante, le Familistère, c’est-à-dire le palais unitaire avec les annexes utiles au fonctionnement des institutions de mutualité sociale et de coopération de consommation, ne serait-il pas la première réalisation à entreprendre ?
- Le comfort dans le logement exercera une action majeure sur l’amélioration du sort des classes laborieuses. L’ouvrier sortant de l’usine pour entrer dans un logement trop petit, mal aéré, ne réunissant pas les conditions hygiéniques, perd tous les avanta»
- p.743 - vue 743/832
-
-
-
- 744
- LE DEVOIR
- ges d’un salaire élevé, d’une nourriture abondante et saine. La femme condamnée à passer toutes ses journées dans un local de ce genre, perd insensiblement les habitudes d’ordre, et ses bons sentiments finissent souvent par s’altérer sous l’influence de l’aspect d'un intérieur misérable. Ges pénibles impressions de la mère et les premières perceptions de l’enfant dans un milieu si défavorable empêchent souvent le développement de l’adulte.
- Ces considérations, ajoutées à celles qui ont déjà attiré l’attention des Parisiens sur la question des logements, ne peuvent manquer d’amener un groupement suffisant autour des promoteurs d’un projet sagement conçu et clairement élaboré.
- La ville de Paris entrera en jouissance, à la fin de l’année courante, de l’ancien cimetière situé à Montmartre entre les rues de Maistre, des Grandes Carrières et l’Avenue de Saint-Ouen. Cet emplacement distant de 1,500 mètres de la rue Montmartre, mesure une superficie de 97,000 mètres carrés, parfaitement plane, libre de toute construction.
- Il n’est pas probable que la municipalité parisienne, si on ne lui demande de prendre quelque initiative et d’endosser une responsabilité quelconque, refuse de céder, à un prix modéré de location et poar une longue période, le droit de bâtir à une société de travailleurs constituée d’après des idées générales telles que celles que nous allons exposer.
- Supposons qu’une dizaine de citoyens pénétrés de la nécessité de la réforme de l’habitation, se réunissent avec l’intention d’établir un plan du palais unitaire parisien, plan complété par un devis prouvant la possibilité de fournir un logement convenable à un prix au-dessous du cours actuel des loyers, tout en procurant au locataire, en plus du logement particulier, la faculté de bénéficier des institutions de prévoyance mutuelle et de coopération de consommation, des salles de réunion, des bibliothèques, des jardins, des promenades, en un mot, de toutes les annexes et dépendances d’un Familistère.
- Le groupe d’initiative, avec les moyens de démonstration que nous venons d’énumérer, procédant par l’intermédiaire des relations particulières de chacun de ses membres, trouverait certainement mille chefs de famille, ouvriers et employés, ayant leur travail dans des conditions telles qu’ils puissent s’engager à louer un appartement du palais unitaire pour en jouir dès l’achèvement des travaux de construction, sous réserve de pouvoir renoncer à cet engagement, si leur situation n’était restée la même.
- Il faudrait alors demander à la municipalité parisienne de faire connaître quel revenu annuel elle veut retirer de son emplacement. On se mettrait en-
- | suite en quête de capitalistes qui consentiraient à former une société avec les locataires assez aisés pour prendre une ou plusieurs actions, étant réservé par les statuts que le capital ne recevrait pas plÜS de 4 ou 5 0/0.
- Les excédents de revenus, après la rémunération du capital et le versement des annuités aux institutions de mutualité sociale, seraient distribués aux locataires proportionnellement aux loyers de chacun, sous forme de bons d’épargne, destinés à être convertis en actions à mesure que les capitaux qu'ils représenteraient seraient assez nombreux pour rembourser les capitalistes fondateurs. De la sorte les locataires deviendraient après un certain nombre d’années leurs propres propriétaires. Ces bons d’épargne pourraient être rachetés par l’association lorsqu’un sociétaire quitterait le Familistère.
- Les promoteurs de cette association éviteraient beaucoup de mécomptes et de difficultés en s’inspirant des réalisations si probantes de Guise.
- Quant à l’idée de généralisation, elle ne manquerait pas de faire son chemin par l’évidence des résultats acquis moralement et matériellement.
- Il ne faut pas exagérer les difficultés de cette généralisation. N’avons nous pas vu reconstruire Paris tout entier, parcequ’un homme influent, soutenu par les pouvoirs publics et aidé par la presse, avait su faire accepter ses conceptions par l’opinion publique.
- Toutes les difficultés sont d’ordre moral. C’est à ce titre qu’une réalisation du palais unitaire parisien, par sa puissance de démonstration, par les nombreuses objections auxquelles elle serait une réponse irréfutable, constiturait une œuvre digue des efforts des hommes dévoués au progrès social.
- Quelle force la réalisation de Guise a donnée à M. Godin en face des enquêteurs, qui, lorsqu’ils étaient tentés de crier à l’utopio, étaient contraints de s’incliner devant le fondateur de Guise répondant aux objections sur l’habitation unitaire, par la description des logements du Familistère ; à celles sur le3 illusions d’un sentimentalisme exagéré, par les budgets des assurances mutuelles, par l’énumération du nombre des retraités et du taux des pensions ; à celles sur les difficultés d’organiser la participation du travail, par l’addition des gros dividendes répartis entre les sociétaires de Guise , démontrant enfin la valeur morale de sa création par cette affirmation sans réplique, que depuis 1860 la population de 1,200 habitants logée au Familistère n’avait donné lieu à aucun procès.
- Que de doutes, que d’ironies peut-être, que de protestations aurait soulevé un théoricien qui aurait développé les mêmes idées sans pouvoir les confirmer
- p.744 - vue 744/832
-
-
-
- LE DEVOIR.
- 745
- par des faits indéniables ! Mais devant le sociologue qui démontre la vérité de ses principes à la manière du philosophe qui marchait pour prouver le mouvement, les fausses interprétations n’osent se produire.
- Quelle puissance de propagation des saines pratiques sociales aurait, à Paris, une fondation analogue à celle de G-aise, devant cette enquête universelle et permanente des meilleurs des hommes civilisés analysant chaque jour tout ce qu’enfante la grande cité.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- La Chambre. — La Chambre fait peu de travail, l'ajournement des questions urgentes semble être sa tactique. Cette politique négative a ému la presse parisienne, qui n’a pas hésité à stimuler le zèle des déuutés par des paroles de circonstances. M. Liévin de la France, s’il n’a pas été le moins spirituel, n’a pas frappé moins juste que ses collègues. “Voici la conclusion de M. L. Liévin : « Ajourner ou attendre, ils ne sortent pas de là. Demain on interdira la cumul, demain on augmentera le traitement des instituteurs, demain on remédiera à l’insalubrité des logements, demain on fera des logements à bon marché, demain on organisera la Tunisie , demain on discutera le budget, demain on fera une loi municipale pour Paris, etc. On voit bien ce qu’ils feront demain, mais on ne voit jamais ce qu’ils ont fait la veille, »
- *
- * *
- Ajouriseiaent du projet die loi «sur les logements Insalubres, — Ce projet vient d’avoir le sort de la plupart des projets analogues qui intéressent les travailleurs.
- D’autant moins étudié qu’il était resté plus longtemps dans les cartons des commissions parlementaires, le projet de loi sur les logements insalubres est revenu devant la Chambre incomplet, confus, ne réunissant aucune des conditions indispensables à une discussion sérieuse. Lorsqu’il s’agit de toucher aux abus de la propriété, nos honorables, sachant bien que ce sont les propriétaires qui inspirent l’opinion puülique, sont pleins de précautions et finissent par reculer devant les mesures qui leur aliéneraient le concours des électeurs influents.
- La morale socialiste enseigne aux hommes à ne pas faire un emploi inutile ou dangereux pour eux-mêmes des produits de leur travail, mais, respectueuse de la liberté individuelle, elle s’oppose à l’inscription dans la loi de tout règlement qui tendrait à restreindre pour l’individu la droit d’user et d’abuser des fruits de son travail, pourvu que cet abus n’atteigne que son auteur.
- Ce n’est pas le cas de la propriété bâtie qui occupe une partie du sol, source de toute richesse, auquel chacun en naissant possède un droit égal. La sauvegarde de ce droit impose aux législateurs d’inscrire dans le code des obligations qui empêchent à une partie de la Société d’accaparer ies emplacements destinés aux habitations pour les couvrir de logements insalubres. A la su ts de la loi sur le vagabondage, qui impose aux déshérités l’obligation d’avoir un logement, Lest nécessaire d introduire une autre loi qui commande l’observation des régies de l'hygiène à ceux qui ont le privilège de la propriété.
- En principe, aucune parcelle ‘de la richesse sociale par
- origne, par destination, ou par appropriation résultant de mesures d’intérêt publie, ne doit être cédée, louée, prêtée, sans que le contrat sauvegarde les droits sociaux et empêche le concessionnaire de la transformer en une chose nuisible à autrui.
- La Chambre ne pouvait procéder avec une inflexible logique selon les principes que nous venons d’indiquer, parce que Iesélecieurs inconscients de cette distinction n’ont pas mandaté leurs représentants avec une précision suffisante. Il y avait néanmoins urgence à mettre fin aux abus les plus flagrants. Et si l’on était incompétent, on pouvait rester digne.
- Les rares orateurs favorables au projet de loi ont parlé au milieu du bruit des conversations particulières et des interruptions souvent déplacées. Dans le cours de la discussion, si l’on peut appeler ainsi un débat déeousu, sans suite, alors qu’un orateur tentait vainement de définir la composition des commissions d’inspection des logements insalubres, et qu’il ne pouvait sortir de ce terme général « qu’elles devaient être composées des hommes de l’art, » un député plaisant s’est écrié : « de charcutiers, parbleu !»
- En définitive, la Chambre fatiguée de ce gâchis, a ajourné ia question. . ,
- Il sst facile de prévoir qu’elle ne sera pas mieux traitée la prochaine fois si ies intéressés continuent à rester indifférents devant les questions qui les concernent directement.
- * *
- ÎLe cumul deg foactious. — La question n’a
- pas avancé depuis notre dernier bulletin. Mais elle a donné Heu à une série de manœuvres parlementaires qu’il est utile de relever pour montrer les imperfections de notre système représentatif. La commission, à laquelle avait ôté confié l’examen du projet de M. Roques de Filhol, en bonne commission qu’elle était, avait précieusement bercé dans ses cartons, longtemps, bien longtemps, le projet en question. Enfin, il vint aux oreilles du gouvernement que la commission était décidée à présenter son rapport. Aussitôt les ministres se souvinrent qu’ils n’étaient pas d’accord avec les propositions de M. Roques, et, au lieu de chercher un ami complaisant — les ministres n’en manquent jamais—pour soumettra leurs divergences à la commission, ils imaginèrent de déposer un contre-projet entre les mains du président de la Chambre. Comme les œuvres ministerielles ont la priorité, voilà la malheureuse commission reléguée au deuxième plan, ce qui équivaut souvent, là-bas, au Palais-Bourbon, à un véritable enterrement. Enfin la discussion allait s’ouvrir quand même, M. Roques de Eilhol et ses amis allaient pouvoir combattre le projet du gouverne ment et reprendre sous forme d a-raendemeuls les articles acceptés par la commission, lorsque M. Lelièvre s’aperçoit qu’il a, lui aussi, sur celte question, une idée autre que celle du gouvernement et point pareille à celle de la commission 5 vite, il remet au président de la Chambre son nouveau projet, qu’il aurait pu envoyer pendant de longs mois à la commission créée spécialement pour étudier et classer ies diverses appréciations des députés sur la question de cumul. De là, nouveaux retards qui, dit-on, n’empêcheront pas la discussion de se produire prochainement. Que le Sénat, de son côté, lorsque son heure sera venue, épuise toutes le 1 complications permises par notre mode parlementaire, et les bénéficiaires du cumul jouiront longtemps de privilèges inexplicables.
- Bpttratfon delà, magistrature. — Le ministère a terminé l’application de ia loi sur la réforme de la magistrature, promulguée le 31 août. Cette loi autorisait le gouvenement à effectuer G14 éliminations dans l’ensemble de la magistrature, tant assise que debout.
- Ces éliminations sont faites.
- M. Denormandie, au Sénat, a versé une première larme sur les magistrats remerciés, en réservant, pour un débat
- p.745 - vue 745/832
-
-
-
- 746
- LE DEVOIR
- ultérieur et eomplet, le côté politique de cette réforme.
- Il est fort à présumer que la cérémonie finie, les contribuables n’éprouveront d’autre résultat de cette épuration que celui de payer un budget de la Justice augmenté des retraites accordées aux 614 exclus.
- Une épuration salutaire serait celle qui extrairait du Code les lois contraires àla liberté descitoyens et opposés à l’émancipation des travailleurs, pour les remplacer par une légalité accordant |à la vie humaine les garanties sociales que fl’on a jusqu’à ce jour stipulées en faveur des choses.
- *
- ¥ ¥
- Application (le la loi sur le» congrégations religieuses*. — Les moines de Kerbois, près d’Hennebout, n’avaient pas voulu demander l’autorisation prescrite par la loi sur les congrégations. Expulsés une première fois, ils étaient revenus en sournois, avaient brisés les scellés, et s’étaient remis à leur besogne ordinaire.
- Le procureur de la République, le substitut et le sous-préfet en uniforme, le capitaine de gendarmerie et le commissaire de police accompagnés d’un serrurier viennent de se rendre à Kerbois, où ils ont procédé à une seconde expulsion.
- Nous ne voyons aucun mal à ce que l’on traite de la sorte les moines récalcitrants aux prescriptions de loi.
- Ne vaudrait-il pas mieux en finir d’un seul coup, par une bonne loi générale en supprimant le budget des cultes et soumettant au droit commun les associations religieuses ?
- Ces scènes de Sous-Préfets et Commissaires en costumes, de pandores galonnés mêlés à des moines en robes seront toujours du domaine de la comédie. Elles n’ajouteront rien au prestige de la République.
- ILe® Pompes funèbres. — Dans le scrutin qui enlève aux Fabriques le monopole des pompes funèbres, le gouvernement s’est abstenu tout entier*.
- Cette décision n’est pas un progrès complet, car il ne suffit pas de détruire un monopole. Il s’impose alors aux hommes qui ont la prétention de posséder la science de gouverner de se préoccuper de savoir comment sera remplacé ce monopole.
- Les communes devenues maîtresses du service des pompes funères, avant que les particuliers s’en soient emparés sous le régime de la propriété acLielle, devraient prendre l’initiative de faciliter la formation d’associations oùvrières en vue de leur confier l’exploitation de cette entreprise, sous l’engagement d’observer un cahier des charges stipulant les conditions de la participation du travail, du capital, et du talent.
- Dans les communes assez riches pour pouvoir elles-mêmes fournir le capital initial, cette participation du capital augmenterait les revenus publics et deviendrait une source d’améliorations ultérieures.
- ¥
- ¥ ¥
- La Houvelle loi municipale. — Nous avons une nouvelle loi municipale en 166 articles. Lesfmodifications qui en résultent se résument ainsi :
- 1° La nouvelle loi exige que toute création de nouvelle commune n’ait lieu désormais qu’en vertu d’une loi (art. 6).
- 2° Elle augmente le nombre d~s membres de la plupart des conseils municipaux (art. 10).
- 3o Elle supprime la dualité des listes électorales (art. 14).
- 4° Elle introduit, au cas de dissolution du conseil municipal, quelques garanties, et elle remplace la commission actuelle par un délégué spécial que nomme le chef de l’Etat (art. 43, 44, 46).
- 5° Elle accorde au maire le droit de convoquer le conseil municipal et à la majorité de ce conseil le droit de se faire convoquer par le maire, sans autorisation préa-lablo du préfet ou du sous-préfet.
- 6° Elle édicte la publicité facultative des séances de
- conseils municipaux et elle rend obligatoire la publication fies délibérations (art. 34, 36).
- 7° Elle concède aux conseils municipaux le droit de nommer des commissions permanentes qui instruiraient lesaffaires, en feraient rapport à l’assemblée communale et seraient présidées, en l’absmce du maire, par un de leurs membres élus a cet effet.
- 8° Elle apporte des modifications dans le droit de contrôle, d'approbation et d’annulation réservé au préfet, ainsi que le droit de recours réservé au conseil et aux parties en cause contre ies décisions du préfet (art. 61 à 68).
- 9° Elle apporte des modifications dans les attributions du maire et du préfet en matière de podee rurale et de voirie (art. 97, 98, 103, 104. 105).
- 10° Elle donne de nouveaux droits aux maires relativement à la sonnerie des cloches attenant aux églises et à l’usage des clés de ces édifices (art. 100 et 101.)
- 11° Elle fixe de nouvelles limites à la responsabilité civile des communes, en cas de dommages causés aux personnes ou aux propriétés par des désordres, émeutes, rassemblements armés ou non armés (art. 106 à 109J.
- 12° Le préfet a le droit de faire délibérer une seconde fois le conseil municipal qui aurait refusé un don ou legs.
- 13° Elle établit un nouvel organe administratif très important : les commissions intercommunales. Ces commissions serait instituées d’office ou sur la réclamation d’une commune intéressée, par un arrêté du préfet, et, quand il s'agirait de communes appartenant a deux départements différents, par un décret du président de la République. Elles pourraient entreprendre des travaux communs et voter 5 centimes extraordinaires pour cet objet (art. 116. 117, 118, 119, 120, 139, 143).
- 14° Elle enlève aux fabriques le monopole des pompes funèbres et elle attribue aux communes le produit du transport des morts et du service extérieur des pompes funèbres (art. 136).
- On voit que la nouvelle loi contient quelques réformes libérales. Ce n’est pas suffisant, mais c’est un pas en avant.
- *
- ¥ ¥
- ILe commerce de la France, — L’administration des douanes vient de publier les documents relatifs au mouvement de notre commerce extérieur pendant les dix premiers mois de l’année courante et la période correspondante de l’année dernière. Voici les chiffres généraux de cette statistique:
- Importations 1883 1882
- Objets d'alimentation.... Mali è res nécessaires à l’in- 1.319.898.000 1.306.037.000
- dustiie 1.922.672.000 1.879.272,000
- Objets fabriqués 548.772.000 544.068.000
- Autres marchandises.... 249.995.000 236.099.000
- Total Exportations 4.041.337.000 3.965.476.000
- Objets d’alimentation.... Matières nécessaires à Vin- 672.090.000 685.108.000
- dustrie 542.362.000 549.457.000
- Objets fabriqués 1.477.466.000 1.361.943.000
- Autres marchandises.... 153.548.000 139.769.000
- Total 2.847.466.000 2.936.268.000
- Tentative d’assa»sinat contre M, JT. Ferry. — L’auteur de cette tentative criminelle, d’après ses antécédents, ne semble pas jouir de ses facultés intellectuelles.
- +
- ¥ ¥
- Les circulaires de M. Ferry. — Les instituteurs viennent de recevoir deux circulaires du mi-
- p.746 - vue 746/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 747
- nistre de l’instruction publique. La première les engage à s’inspirer des méthodes et des principes d’éducation morale et civique dans des manuels spécieux, dont ils recevront un catalogue général publié par les soins du ministère. La deuxième circulaire explique aux instituteurs comment ils doivent procéder dans cet enseignement ; les in lications qu’elle contient tendent à convaincre les maîtres de la nécessité d’appliquer les préceptes généraux de morale à la critique des actions des élèves et à conclure de l’observation de leur conduite quels sont les points sur lesquels ils doivent particulièrement insister et revenir le plus fréquemment. La méthode pratique préconisée par cette circulaire est excellente, nous l’approuvons sans réserve. Les quelques lignes sur les principes eux-mêmes de la morale civique sont insuffisantes; elles proclament runiversalitê et l’éternité de cette morale dont les principes se trouveraient, d’après le ministre, dans le respect des lois. Si l’on considère que les lois ne sont pas les mêmes dans les divers pays, et que chez un même peuple elles sont modifiées chaque jour,comment ML J. Ferry peut-il concilier les idées d'universalité et d’éternité avec des lois passagères constamment modifiables et révisables ? Pourquoi ne pas proclamer qu’il n’v a qu’une morale vraie, celle qui a pour base les garanties de la vie humaine et de la liberté ?
- *
- * *
- Tooltiîï. ». L’amiral Courbet persiste à observer la spectative jusqu’à l’arrivée des renforts; on dit ceux en route insuffisants. La Chine, de son côté, continue se? armements. La Commission nommée à la Chambre pour examiner le projet de crédit de 9,000,000 paraît vouloir aller au fond des choses en ce qui concerne les affaires du Tonkin; elle a eu plusieurs séances secrètes auxquelles ont assisté quelques ministres.La nomination de M. Ribot, comme rapporteur,est assez significative ; celui-ci s’est déclaré disposé à voter le crédit, mais il ne donnera son vote qu’après que le gouvernement aura fait un jour complet sur notre situation dans l’Indo-Chine.
- ANGLETERRE
- En Egypte, l’Angleterre paraît avoir éprouvé un échec assez sérieux. Des dépêches d’Aden permettent de supposer que l’expédition égyptienne dans le Soudan, commandée par des officiers anglais sous les ordres du général Hirsch, aurait subi un désastre complet; divers détachements auraient été massacrés, et le gros de l’armée aurait ses communications coupées. La pacification du Soudan n’est pour les anglais qu’un prétexte d’ajouter à l’Egypte d’immenses étendues de terrains et de s’ouvrir par ce côté un chemin vers l’Afrique centrale.
- Ges tentatives malheureuses de l’Angleterre dans la poursuite de ses projets concernant l’Afrique, n’empêchent pas les hommes d’état de cette nation de nouer des intrigues en vue d’amener le congrès des délégués des îles australiennes â accepter la domination de l’Angleterre.
- A l’intérieur, comme le prouve l’article de notre collaborateur, M. Pellarin, on constate des symptômes d’agitation socialiste. Avec la crise Irlandaise toujours aigüe, les conservateurs anglais ne manquent pas de motifs de méditations.
- Tous les propriétaires des houillière du South-Staf-fordshire ont reçu des mineurs qu’ils emploient, au nombre de seize* mille, une circulaire dans laquelle ceux-ci demandent que, dans le délai de la quinzaine, leurs salaires soient augmentés de 10 0/0.
- ALLEMAGNE
- Le Tageblatl de Berlin publie une correspondance de Constantinople, qui constate la décroissance de l’influence allemande en Turquie, Voici la conclusion de cet article 1
- En présence de pareils faits sur lesquels ils ns se font
- plus d’illusions, tous les membres de la mission allemande ont le devoir de prendre eu considération s’il n’est pas de l’intérêt de la dignité nationale de quitter un pays où ils n’ont plus aucune perspective de voir leurs efforts couronnés de succès ; une démission collective serait peut-être, pour les fonctionnaires allemands, le seul moyeu d’obtenir une entière liberté d’action
- La diplomatie allemande continue à protester contre les interprétations qui tendent à faire considérer le voyage à Madrid du prince héritier comme signe des mauvaises intentions du gouvernement allemand à l’égard de la France.
- La morgue allemande vient de recevoir une bonne leçon en Angleterre. Le pasteur Stœcker, l’orateur le plus renommé de la ligue anti-sémitique, s’était imaginé faire accepter aux anglais les sottes idées propagées par les ligueurs de Berlin. M. Sœeker a fait si abondante récolte des huées partout où il a essayé de prendre la parole, que l’ou ne pense pas qu’il puisse conserver ses fonctions officielles de pasteur de la Cour,
- AUTRICHE-HONGRIE
- Le parti libéral du parlement hongrois viéntd’acepter le projet de loi relatif aux mariages entre juifs et chrétiens. Il a fallu un discours de M. Tisza pour obtenir ce résultat.
- A Vienne, le gouvernement a fait opérer la saisie de l’imprimerie clandestine où s’imprimaient les brochures soclialistes.
- On dit le gouvernement résolu à intervenir en Serbie, si le prince Milan ne parvient à rétablir l’ordre.
- ITALIE
- La démocratie italienne s’agite avec ensemble en vue d’obtenir l’élargissement du vote administratif.
- Forli, Bologne, Turin, Milan, Ravenne, Parme, Livourne, Brescia, Pise, Crémone, Gôme, Lodi, Gênes, Ca-tane, Messine, Pavie, Mantoue, Ancône et tous les centres un peu importants ont eu simultanément leurs assises populaires où les mêmes questions ont été examinées et les mêmes volontées exprimées.
- G’est de Forli, centre des Romagnes, qu’est parti le mot d’ordre ainsi formulé ;
- « Que tous les citoyens des deux sexes doivent avoir le droit au vote administratif.
- » Que les communes doivent être autonomes, c’est-à-dire soustraites à la protection, du gouvernement, et dépendantes du peuple qui en surveille l’administration.»
- Toutes ces manifestations ont été nombreuses et parfaitement disciplinées.
- Le Secolo fait les réflexions suivantes au sujet delà réunion de Milan :
- « Hier, à la réunion de Milan, le parti socialiste s’est montré compact, ardent et agité. Plusieurs orateurs ont parlé des besoins méconnus du peuple, des douleurs du prolétariat et de la nécessité d’y apporter un remède effectif. Le temps des paroles et des promesses est fini ; il faut en venir aux actes.
- Des paroles sévères, désagréables peut être à certaines oreilles, ont été prononcées; à nous de les écouter avec attention, parce qu’elles renferment un enseignement:
- « Les réformes politiques et communales sont inu-« tiles, ont dit quelques orateurs, si on ne cherche pas, « par une législation sociale efficace, à organiser la jus-« tice dans toutes les classes de la Société, à commen-« cer par les plus misérables. Prenez-garde 1 Un trop € long retard dans cette œuvre d’équité peut offrir des « périls. »
- Mais eux-mêmes, les socialistes, ont des devoirs à remplir. S’ils veulent sérieusement améliorer la condition des travailleurs ils ne doivent pas faire appel à la violence, mais, comme le faisait observer Mussi, ilsdoi vent préparer la victoire par un développement pondér et progressif de leurs droits. La violence traîne aprô
- p.747 - vue 747/832
-
-
-
- 748
- LE DEVOIR
- elle la réaction ; la réaction fait rétrograder la civilisation et détruit le résultat des victoires momentanées qu'on a pu obtenir. Que les socialistes se gardent de pousser en avant le prolétariat comme une nouvelle classe privilégiée ! ce serait la condamnation de leurs principes.
- Nous voulons l’équité et la justice pour tous, le privilège pour personne, ni pour les classes actuellement favorisées, ni pour les classes déshéritées. »
- Le mouvemen t démocratique italien ne limite pas son action au perfectionnement des institutions politiques, il poursuit avec une égale énergie les améliorations d’ordre économique. Une commission ouvrière avait été constituée à Turin, le 26 mai, à la suite d’une conférence sur «Le Travail national et ses rapports avec les intérêts de la classe des travailleurs ; » elle avait reçu le mandat de rechercher les moyens pratiques de résoudre cette question suivant les intérêts généraux de lTtalie.
- Le Cercle libéral ouvrier de Turin, promoteur de cette proposition, vient d’adresser à toutes les autres sociétés ouvrières italiennes une circulaire les engageant à organiser par toute l’Italie une agitation ayant pour but de faire signer une pétition demandant aux députés Boc-carini, Boselli, Brin, Maffi, Nervo et Pasquali d’interpeller le gouvernement et de lui proposer en faveur du travail national les garanties suivantes :
- 1° Création d’un grand établissement métallurgique pour venir en aide aux mineurs de 111 e d’Elhe ;
- 2° Limiter les travaux confiés aux arsenaux de l’Etat dans les seuls cas d’impuissance de l’industrie privée ;
- 3° Confier tous les autres travaux à l’industne privée italienne au moyen d’adjudications régulières ;
- 4° Donner à chaque branche de l’industrie les travaux de sa spécialité ;
- 5° Obliger les entrepreneurs de travaux publics à employer des produits italiens, et ne pas admettre dans les adjudications les tiers autres que les producteurs ;
- è° Abandonner absolument la pratique des approvisionnements b l’étranger et la participation des intermédiaires ;
- 7° Obtenir la réciprocité des tarifs de douanes avec les puissances contractantes ;
- 8° Encourager par des primes et des facilités dans les adjudications les industriels les plus capables, les contremaîtres et les ouvriers ;
- 9° Rédiger conformément à ces principes la loi à l’étude sur la comptabilité générale de l’Etat.
- SERBIE
- Les troubles de Serbie sont terminés, si l’on en croit les dépêches officielles. L’état de siège a été proclamé dans divers centres importants. Diditeh et Glousitch, les deux principaux meneurs de la résistance aux actes arbitraires du roi Milan, ont été fusillés.
- Le peuple Serbe est profondément attaché à ses franchises ; il est peu piobabie qu’il se soumette définitivement avant d’être épuisé par une longue lutte.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen(1>
- Résumé traduit des documents de M. Lloyd Jones. XXV
- En avril 1819, Robert Owen publia clans le journal « The Star » son premier appel aux classes laborieuses. Faisant allusion aux gens qui déclaraient que ses théories, bien que vraies en principe, ne
- (1) Lire le Devoir depuis le n° du 8 juillet 1883.
- pouvaient être traduites en fait, il dit que c’est là l’invariable objection faite à tous les progrès.
- Ceux qui parlent ainsi oublient que la vapeur méconnue, elle aussi, à son apparition, permet à un seul homme d’accomplir le travail d’un millier d’ouvriers. Les négateurs du progrès social repousseraient également aujourd'hui les vérités astronomiques découvertes par Copernic, si ces vérités n’étaient point encore un fait acquis.
- Dans cet appel aux travailleurs Robert Owen ne fait aucune allusion aux abus d’autorité, ni aux faits d’exploitation ou de tyrannie, propres à exciter les diverses classes sociales les unes contre les autres.
- Il plaide, au contraire,pour la tolérance mutuelle.
- « Vous avez été animés », dit-il, « de sentiments cl'aigreur et de colère contre vos compatriotes placés dans des conditions opposées à vos intérêts. Ces sentiments fâcheux doivent être écartés pour vous mettre réellement en état de travailler à votre bien. Il faut arriver à vous connaître vous-mêmes pour bien savoir ce que sont les autres hommes. Vous percevrez alors qu’aucun motif de colère ne doit vous animer à l’égard de ceux qui, par les vices du système social actuel, apparaissent comme vos plus grands oppresseurs et vos plus mortels ennemis. Une multiplicité infinie de circonstances sur lesquelles, vous ni eux n’avez pu exercer aucun contrôle, vous ont placé les uns et les autres dans la situation où vous êtes.
- « En stricte justice,nulle classe n’est à blâmer pour les maux actuels de la vie sociale, et quelque radieuse en apparence que soit la situation des classes dirigeantes, celles-ci ont également leurs causes d’anxiété.
- « La société tout entière a le plus puissant intérêt aux modifications dont le besoin s’impose de plus en plus chaque jour ; mais il est non moins utile de votre part de ne point créer par : des sentiments de colère le plus formidable des obstacles à cette évolution. Ce serait prolonger les misères actuelles et retarder le bien public.
- « Les classes supérieures ont été dressées dès le berceau à s’exalter elles-mêmes dans l’application de mesures sociales, par lesquelles la grande masse du genre humain est dépouillée de ses bénéfices essentiels, au profit d’une insignifiante minorité. Les sentiments engendrés dans tous les rangs sociaux par cette absurde conduite tiennent la population dans un degré de bien-être inférieur à celui de la plupart des animaux. Tels sont les fruits de l’ignorance et de l’égoïsme.
- « Partout l'Europe aujourd’hui les classes privi-
- p.748 - vue 748/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 749
- légiées sont moins pénétrées du désir de tenir abaissées les classes ouvrières que de la crainte de perdre les éléments de confort et de satisfaction dont elles jouissent. Que ces classes en arrivent à comprendre distinctement que les améliorations désirées par vous, travailleurs, ne peuvent en rien porter préjudice ni aux privilégiés du jour, ni à leurs descendants, mais au contraire ajouter à leur sécurité et à leur bien-être, et vous les verrez coopérer activement à la réalisation des plans conçus pour la satisfaction mutuelle. »
- Ces paroles montrent combien Robert Owen était convaincu de la bonté du système proposé par lui et il y avait de bons motifs pour qu'il en fût ainsi. Ses travaux à New-Lanark lui avaient valu une notoriété immense. Les plus grands personnages de l’Angleterre, comme nous l’avons déjà dit, lui accordaient attention et estime.
- De 1815 à 1825, le livre des visiteurs à New-Lanark compte 20,000 personnes.
- Le duc de Kent, père de Sa Majesté la Reine d’aujourd’hui portait nous le savons déjà, le plus vif, le plus sérieux intérêt aux travaux de Robert Owen,et entretenait, cette même année 1819, une correspondance fréquente et absolument amicale avec le réformateur. Malheureusement le duc de Kent mourut le 23 janvier 1820. Ce fut pour Owen une perte doublement grave, celle d’un ami et d’un tout puissant défenseur.
- Néanmoins, Owen continue d’influencer vivement l’opinion publique, puisqu’en 1822 un comité d’action formé pour réaliser une entreprise nouvelle sur les plans du réformateur, compte 22 membres du Parlement.
- Des souscriptions considérables sont inscrites par ce comité, mais sans atteindre pourtant le taux voulu; aussi la levée des fonds n’a point lieu et l’œuvre est abandonnée.
- XXVI
- En 1822, Owen, ému de la déplorable condition du peuple irlandais, se rend en Irlande et provoque des réunions publiques à Dublin et autres grandes villes. Il se renseigne à fond par des enquêtes près de l’aristocratie irlandaise, catholique et protestante .
- Il dresse ensuite un rapport général de l’état du peuple irlandais, plongé alors dans la plus effroyable détresse, à la sortie d’une des famines périodiques en ce malheureux pays.
- Mais que pouvait Owen contre un tel état de choses? Absolument rien. Les haines religieuses étaient excitées à un point qui rendait impossible
- toute mesure d’ordre et de prévoyance. La tolérance mutuelle ésait le premier pas à accomplir. Outre cela, il eut fallu une modification des lois concernant le sol, mais la question était bien trop prématurée ; le mot même n’en était point encore posé devant l’esprit public.
- Les réunions provoquées par Robert Owen furent nombreuses; les propriétaires offrirent des secours; mais rien de sérieux ni d’efficace ne fut tenté, ni ne pouvait être réalisé avec chance de succès.
- L’année suivante, Owen se rendit pour la première fois aux Etats-Unis d’Amérique. Il y acheta en 1824, dans l’Etat d’Indiana, le domaine de New Harmony qui appartenait alors à des communistes allemands, les Rappistes.
- Le but de Robert Owen était de réaliser ses plans sur un domaine à lui appartenant, et dans les conditions qu’il jugeait les plus propres au succès. Au cours des arrangements nécessités par l’achat de New Harmony, Owen visita les principaux hommes d’Etat de la grande République. Il avait fait la connaissance de quelques-uns d’eux à Londres, particulièrement celle de John Quincy Adams, ambassadeur des Etats-Unis à la cour de Saint-James. Owen conféra avec John Adams, alors âgé de 90 ans, avec Jefferson, âgé de 82 ans et Maddison âgé de 74 ans. Il passa plusieurs jours avec ces illustres hommes d’Etat. Il rendit ensuite visite au président Munroe ; dès le premier abord une cordialité fraternelle s’établit entre eux.
- Les vues de Robert Owen furent exposées à la chambre des représentants des Etats-Unis par John Quincy Adams. L’illustre homme d’Etat présenta le sujet avec la plus grande et la plus profonde habileté, mais la motion était trop prématurée pour recueillir autre chose que la minorité des voix. Cependant cette minorité fut considérable.
- Robert Owen fut traité avec distinction en Amérique par les différents partis politiques.
- A la requête publique, il donna des conférences à Washington dans la chambre même des représentants ; les ministres, le sénat et tous les juges de la Cour suprême y assistèrent.
- Il donne d’autres conférences dans les principales villes des Etats-Unis et retourna en Grande-Bretagne vers la fin de 1825.
- XXVII
- En 1826, Owen revint de nouveau en Amérique et fît des conférences publiques. En 1827, il retourna en Angleterre où il demeura plusieurs mois afin de faciliter à ses associés de New Lanark l’installation de son successeur.
- p.749 - vue 749/832
-
-
-
- 750
- LE DEVOIE
- En 1828, nouveau voyage d’Owen aux Etats-Unis. Cette fois, il amena avec lui plusieurs membres de sa famille désirant que l’Amérique devînt la patrie de ses enfants, bien qu’il ne fût point encore absolument décidé à ne plus retourner lui-même en Grande Bretagne.
- Pendant son séjour aux Etats-Unis, il reçut une lettre de M. Rocafuesti, ministre de la République mexicaine.
- M. Rocafuesti engageait Owen à demander au gouvernement mexicain des terres dans les provinces de Cahahuiîa et Texas pour y réaliser une de ses fondations projetées.
- Plusieurs ministres de l’Amérique du Sud lui faisaient des propositions semblables en ce qui concernait leur pays. Owen se décida pour le Mexique. Il rédigea en conséquence un mémoire et l’envoya au gouvernement mexicain par l’entremise de M. Rocafuesti et avec la recommandation de nombre de personnages influents.
- Un mois après l’envoi de ces documents, Owen se rendit à Mexico. Il présenta ses lettres de recommandation à M. Pakenkam, l’ambassadeur anglais. Celui-ci avait été prévenu de l’arrivée d’Owen et était disposé à tout faire pour seconder le réformateur.
- Une entrevue fut arrêtée entre Owen et le Président de la République mexicaine. Ce dernier ne parlant pas anglais et Owen ne connaissant pas l’espagnol, ce fut M. Pakenkam qui servit d’interprète.
- Quand ces messieurs furent en présence, M. Pakenkam exposa au président de la République du Mexique les travaux accomplis par Owen à New Lanark et les puissantes recommandations que ces travaux avaient values au novateur.
- Le Président répondit que les documents envoyés par Owen et l’appui donné au réformateur par tant de personnages du plus haut mérite avaient eu pour conséquence de faire regretter au gouvernement mexicain de ne pouvoir confier à Owen le gouvernement des provinces de Cahahuiîa et Texas ; mais !j le gouverneur de ces provinces devant être nommé ] à l’élection, il n’y fallait pas songer. Il ajouta que le | gouvernement s’était réservé la pleine juridiction sur un espace de cent soixante milles de large et f deux mille milles de long, entre la frontière des Etats-Unis et celle du Mexique, et que le gouvernement après long examen offrait à Owen la direction de ce district pour y établir ses règles de paix.
- Robert Owen déclare avoir été étourdi de cette offre. Il vit cependant du même coup un grand obstacle à l’acceptation. La religion catholique était la
- seule permise par la loi dans la République mexicaine. Or, Owen était convaincu que tout gouvernement qui veut réaliser la paix intérieure doit donner au peuple non la simple tolérance, mais la liberté civile et religieuse pleine et absolue. Il exprima donc cette pensée au Président, en ajoutant que si cet obstacle n’était écarté la tentative était condamnée à l’avance.
- Le Président répondit que le gouvernement mexicain s’attendait à cette objection et devait présenter à la prochaine session du congrès une loi de liberté semblable à celle des Etats-Unis du nord de l’Amérique.
- Owen répondit qu’aussitôt cette loi passée il accepterait avec la plus vive gratitude l’offre si généreuse du gouvernement mexicain.
- Malheureusement la loi de liberté religieuse ne fut pas acceptée par le congrès. Le projet d’établissement d’Owen au Mexique fut donc abandonné.
- Owen mis en relation avec tant de personnages influents au Mexique comme aux Etats-Unis se préoccupa vivement, avant de quitter l’Amérique, des moyens d’adoucir les rapports qui étaient difficiles alors entre l’Amérique et la Grande-Bretagne. Ses efforts furent couronnés de succès. Il parvint à rétablir entre les deux pays une entente qui dura jusqu’à ce que la question de l’Orégon vint de nouveau réveiller la mésintelligence.
- [A suivre).
- Opinion «1© 'Victor' IXr*gr© sur la Femme
- « Ah ! vénérons la femme, s’écrie le grand poète, sanctiflons-là, glorifions-là. La femme c’est l’Humanité vue'par son côté tranquille; la femme c’est le foyer, c’est la maison, c'est le centre des pensées paisibles. C’est le tendre conseil d’une voix innocente au milieu de tout ce qui nous emporte, nous courrouce et nous entraîne. Souvent, autour de nous, tout est l’ennemi ; la femme c’est l’amie.
- « Honorons, ô citoyens, cette mère, cette sœur, cette épouse. La femme contient le problème social et le mystère humain. Elle semble la grande faiblesse, elle est la grande force. L’homme sur lequel s’appuie un peuple a besoin de s’appuyer sur une femme. Et le jour où elle nous manque, tout nous manque. Et quand nous sommes devant sa tombe, il nous semble que nous voyons notre âme y descendre et la sienne en sortir.
- L’ARBITRAGE & LA GUERRE
- Le Socolo de Milan dans un article remarquable sur notre expédition au Tonkin examine la question de l’arbitrage, qu’il considère comme conforme aux intérêts et aux sentiments de la France républicaine.
- « Actuellement —et cela résulte du Livre jaune,
- p.750 - vue 750/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- la France se trouve dans cette alternative : ou l’abandon formel du Tonkin ou la guerre avec la Chine.
- « L’abandon pur et simple du Tonkin est impossible. Ce serait un coup irrémédiable à l’orgueil et sans doute à l’honneur de la France; il détruirait inévitablement le prestige de son no n dans l’Extrême Orientet provoqueraitpeut-êtrele massacre des nombreux Européens établis dans ces contrées lointaines, conséquence fatale de l’invasion et de lavio-lence,
- « Reste la guerre, la guerre avec l'empire le plus vaste du monde, avec un pays séparé de la Francs par plusieurs milliers de lieues de mer et qui compte 400 millions d'habitants. La France peut-elle seulement y penser, si elle considère sérieusement sa situation en Europe, où livrée à tous les hasards et à ^oute les complications de la politique, elle peut avoir besoin d’un moment à l’autre de toutes ses forces? Cette grande nation, enveloppée d’ennemis ou d’indifférents, connaîtrait-elle par hasard les heures de l’avenir, pour jeter ainsi toutes ses ressources sur le delta insalubre d’un fleuve et éparpiller à tous les vents ses forces militaires ?
- « Comment sortir de cette question ?
- « Par l'arbitrage international.
- « La France et la Chine devraient déférer le conflit au jugement de deux puissances,
- « Ce serait un aveuglement incroyable de part et d’autre que de s’illusionner sur les conséquences funestes d’un conflit armé. Outre les pertes immenses que subirait le commerce des deux nations, les sacrifices d’or et de sang que ferait la France seraient sans compensation même en face des résultats d’une victoire inespérée et complète.
- « Jamais la France ne trouverait l’équivalent du sang versé et des millions sacrifiés, pendant que sa faiblesse en Europe pourrait l’exposer à de grandes catastrophes.
- « La guerre est-elle donc l’unique moyen et la méthode la plus logique pour résoudre les différends d’Etat à Etat et de peuple à peuple ?
- «L’arbitrage international ne pourrait-il pas terminer ces différends, et cela sans violence et sans effusion de sang ? Peut-être ne le voudra-t-on pas ; et cependant l’arbitrage international s’établira un jour. Il est enfermé dans la main du Temps. Alors se lèvera la grande aurore, alors sera possible le désarmement des Etats et la fédération des peuples.
- « En attendant ces jours plus heureux, la France, cette nation libérale que conduit un gouvernement républicain, devrait donner cet exemple au monde et montrer ce que sont les institutions démocrati-
- IË
- ques, en proposant à la Chine un arbitrage international.
- « Le Devoir, journal sérieux, démocratique, a émis et a défendu l’idée de ce tribunal. Il le veut composé de deux puissances choisies par la France et par la Chine, et, en cas de désaccord, d’une troisième puissance, choisie par les deux premières.
- « Ainsi sera garanti l’honneur de la France et de la Chine, et, quel que soit le jugement arbitral, toute cause d’animosité cessera entre les deux Etats belligérants.
- « Mais il y a un obstacle ; et si la Chine ne veut pas accepter ?
- « Supposons-le, bien que ce ne soit pas probable.
- « Dans ce cas, les puissances, intéressées au maintien de la pa\x dans l’extrême Orient, pourraient, sans coup férir, imposer à la Chine, malgré sa répugnance,l’exécution entière du verdict arbitral.
- « La proposition du Devoir est sage et humanitaire. Nous verrons quelle considération lui donnera le gouvernement et le parlement français.
- Nous empruntons au Bonhomme Normand le curieux document suivant :
- Serment. — M, Arsène Laine de Néel, du Menil-Hubert-sur-Orne, nous prie de porter à la connaissance de tous les hommes politiques la déclaration suivante :
- « Moi, ancien lieutenant-colonel d’un des régiments de la duchesse de Berry, légitimiste depuis le berceau jusqu’à la mort du regretté comte de Chambord, déclare prêter serment de fidélité à la République, et prie tous les bons légitimistes comme moi de suivre mon exemple.
- » Signé : Arsène de Néel. »
- Puisque M. de Néel est en si bon chemin, qu’il étudie le mouvement socialiste actuel, et qu’il vienne vite avec les républicains qui veulent démocratiser le bien-être.
- UN HERITIER
- [Suite et Fin)
- Nous n’avons pas eu d’enfant, mais Lucile, la fille de M. Blavigny, me regarde comme son père. Je me suis plu à soigner son éducation, elle se joint à sa mère pour embellir ma vieillesse par les plus aimables, les plus délicates attentions.
- — C’est elle sans doute que tout à l’heure j’ai aperçue dans le jardin.
- — Oui, probablement.
- — Elle m’a paru charmante.
- p.751 - vue 751/832
-
-
-
- 752
- LE DEVOIR
- — Elle est d’autant plus séduisante qu’elle-même Ignore les charmes dont la nature l’a douée; tout en elle est candeur et innocence ; mais vous ferez plus ample connaissance avec cette chère enfant, car je compte bien vous garder ici quelques jours.
- — Ma présence ne sera-t-elle pas importune à Mme David ?
- Nullement, car elle vous sait homme d’honneur, et compte sur votre discrétion.
- Quelques instants plus tard la cloche du dîner vint à sonner, et Raymond fut présenté par le maître du logis à sa femme et à sa fille.
- Agnès Mérian ne portait plus les modestes vêtements sous lesquels elle lui était apparue quelques heures auparavant. Elle avait revêtue un costume conforme à son rang, et certes elle eût pu paraître avec avantage dans les meilleures sociétés.
- Quant à Lucile, son aspect charmait les regards ; un frais sourire errait sur ses lèvres, et elle semblait heureuse de vivre ; mais sa physionomie prenait parfois une expression rêveuse, attendrie qui révélait en elle une âme délicate et impressionnable.
- Raymond passa quelques jours dans cet intérieur béni où. tous les cœurs battaient à l’unisson, où il retrouva ^ en quelque sorte autour de lui un écho de ses pensées et de ses aspirations.
- Il ne fit plus la moindre allusion au but de son voyage; mais avant son départ, il demanda à M. David un entretien particulier.
- — Monsieur, lui dit-il, j’étais venu chercher ici la légitime héritière de la fortune de mon oncle, si vous le voulez j’aurai assuré le bonheur de ma vie. J’aime Lucile comme vous avez aimé sa mère autrefois, consentez-vous à ce qu’elle devienne ma compagne ?
- M. David eut un mouvement de joie.
- — Dieu soit loué ! s’écria-t-il, voilà mou désir le plus cher exaucé.
- Lorsque vous ôtes venu à moi si loyalement, je me suis dit que je voudrais pour tout au monde mettre dans votre main celle de ma fille adoptive.
- — Vous me rendez bien heureux, mais son avis sera-t-il la vôtre, pensez-vous qu’elle m’aime ?
- — Il faudrait être aveugle pour ne pas s’en apercevoir et d’ailleurs vous ôtes digues tous deux de vous comprendre et de vous apprécier.
- Le repas des fiançailles eut lieu dès le lendemain, il fut gai et charmant.
- Quelques jours plus tard Raymond faisait sa rentrée dans le château de son oncle.
- M. Morand l’attendait avec impatience.
- — Eh bien I lui demanda-t-il, avez-vous réussi dans vos démarches ?
- — Oui, au-delà de mes espérances, j’ai trouvé la véritable héritière, et cependant je resterai en possession de l’héritage; je vous fais part de mon prochain mariage avec la fille d’Agnès Mérian.
- Raymond raconta alors tout ce qui lui était arrivé.
- — Voilà qui est surprenant ! dit M. Morand, je suis réellement enchanté. Je regrettais beaucoup de voir passer le château en d’autres mains que les vôtres, il a fallu me faire violence pour vous communiquer les confidences de votre oncle.
- — G était pour vous un devoir à remplir, et ce mot a un pouvoir irrésistible sur un homme tel que vous. Quant à moi j’ai mille remerciements à vous adresser, car je vous dois le bonheur qui est en ce moment mon partage.
- Un bon sourire éclaira le visage du régisseur.
- — Si la vue d’un homme heureux est un supplice pour l’envieux, elle fait éprouver aux belles âmes une indicible jouissance. M. Morand la ressentait si vivement que cet instant devait faire acte dans son existence et laisser dans son esprit un doux et ineffaçable souvenir.
- Virginie Nottret.
- La Femme et le Suffrage universel.
- Tandis que, chez nous autres Français, la question du vote de la femme ne rencontre guère qu’indiffé-rence ou même ironie, d’autres pays font du suffrage féminin des applications partielles qui sans aucun doute s’étendront successivement et se généraliseront.
- Iles Britanniques. — L’île de Man a longtemps appartenu aux Scandinaves, comme le nord-ouest de l’Ecosse et de nombreux lieux, de monts de baies, en témoignent encore. Il y a deux ans le droit de suffrage y a été accordé aux femmes propriétaires par le petit « Parlement » local : la principale raison en est que les veuves sont très nombreuses dans cette île de marins et de pêcheurs si souvent environnée de tempêtes.
- Amérique. — La loi accordant aux femmes le droit de suffrage dans ie territoire de Washington, a été votée le 17 octobre à la Chambre des représentants de la législature de ce territoire par 14 voix contre 7. Ce résultat a causé une très vive sensation.
- ETAT-CIVIL .DD FAMILISTÈRE
- EHEClbS :
- De Quégnaux Marie âgée de 13 mois, fille de Qué-gnaux Alfred et de G-orin Eugénie.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- S‘-Quentin. — lmp. du Glaneur. 9970
- p.752 - vue 752/832
-
-
-
- T Année, Tome 1. — n° 273. Ütf numéro hebdomadaire ZO c, Dimanche 2 Décembre1883
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- —Jt-np-a-
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M GOD1N, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par l'envoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- France
- Un an. . . . lOfr. »» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale
- Un an . . . . 11 fr.»»
- Autres pays Un an. . . . 13fr.60
- on s’abonne A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- —rvS^cr—
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- La guerre de Chine et VArbitrage. — Le défaut de la Cuirasse. — Le déficit dans nos Finances. — Danger des maisons isolées — Enquête. — Faits polUiqws et sociaux. — Robert Owen, — La Sainte Alliance des Peuples. — Le Collectivisme en Angleterre. — Bibliographie. —- Familistère.
- La guerre de Chine et l’arbitrage
- Au moment où tout nous fait présager en Chine une guerre désastreuse pour la France quels que soient les succès que celle-ci puisse y remporter, rappelons à nos gouvernants qu’ils assument devant le monde une des fautes politiques les plus graves que puissent commettre aujourd’hui des hommes chargés des intérêts de la nation française.
- La guerre avec la Chine, vaine question d’amour-propre et d’ambition mise en jeu par des influences cupides, n’a qu’une solution équitable pour ia France, celle de l’arbitrage des autres puissances.
- Nous regarderons comme le plus grand des aveuglements la conduite des gouvernants et des hommes politiques qui se refuseront à recourir à ce-moyen de sauvegarder les intérêts et ia vie de nos compatriotes, de nos soldats.
- Quelle sera noire situation lorsque nous aurons englouti cent millions dans les plaines du Tonkin, ruiné le pays, livré les populations aux affreuses
- misères que la guerre entraîne ? Après avoir fait périr des milliers de nos soldats dans les massacres et les fatigues de la guerre, nous aurons, à des milliers de lieues de notre sol, un pays vaincu, un pays qui ne nous aurait jamais rien fait si nous n’étions pas allés Je trouver chez lui, pour lui imposer nos conditions par la force.
- Gouvernants, vous qui êtes chargés des intérêts de la nation, quand donc saurez-vous conquérir l’amitié des peuples par des bienfaits ? Ah, pensez-vous que si vous aviez dépensé au Tonkin, en vue de la civilisation et d’alliances amies, le quart, peut-être la dixième partie, des sommes que vous allez y engloutir par la guerre, vous n’auriez pas fait cent fois plus pour le progrès de nos relations extérieures et même pour les amis du commerce, que ne feront vos absurdes intentions économiques ?
- Ah, partisans cupides des débouchés lointains, regardez autour de vous, et voyez de malheureux ouvriers sans travail et sans pain, allant aujourd’hui de ville en ville, d’usine à usine, sans trouver d’ouvrage, ne pouvant se procurer un lit le soir faute d’argent, couchant sur la paille des étables ou des champs, et vivant de carottes crues qu’ils sont condamnés à dérober à la récolte des cultivateurs.
- Ah, ne comprenez-vous pas qu’il y a assez de richesse parmi nous pour donner du pain et des habits à ceux qui en manquent, un lit et un abri à ceux qui n’en ont pas, et que si la répartition équitable de la richesse donnait satisfaction à ces besoins de vos propres compatriotes, vous n’auriez plus à aller chercher des débouchés au Tonkin.
- Ministres et députés français, vous pouvez par -la science, la raison et l’amour du bien des hommes,
- p.753 - vue 753/832
-
-
-
- 754
- LE DEVOIR
- imprimer au monde les principes et les règles de la pacification universelle ; vous pouvez établir les conditions économiques d’une prospérité continue qui ne laissera plus de place à la misère ; au lieu de cela, vous ne saurez que sacrifier aux traditions idolâtres de la guerre pour plonger les nations dans tous les revers et tous les malheurs.
- Vous ne saurez pas arranger à l’amiable, par l’arbitrage international, un différend dans lequel la France a beaucoup à perdre et rien à gagner, dans lequel elle n’a qu’à soutenir des amour-propres engagés sur de folles prétentions, lorsque surtout l’état de l’Europe réclame la plus grande attention et la liberté de toutes nos forces.
- Le défaut de la Cuirasse
- Dans notre précédent numéro nous avons écrit que le système gouvernemental allemand était en contradiction avec les aspirations de la nation, que l’on pouvait déjouer les projets gallophoges de M. de Bismarck en faisant le nécessaire pour persuader le peuple allemand de la sincérité des intentions pacifiques de la France.
- M. de Moltke, lui-même, et les journaux allemands nous fournissent déjà des faits significatifs à l'appui de notre opinion.
- Les journaux allemands nous apportent l’extrait suivant d’une lettre que le grand maître de l’armée prussienne a écrite récemment à propos d’une brochure intitulée VArmée et la Paix.
- « A une époque, écrit le chef du grand état-major, où de tous côtés, même dans le Reichstag, les attaques se multiplient contre les institutions militaires, sans lesquelles il n’y aurait pourtant pas de Reichstag, cette brochure vient fort à propos.
- » Pendant une longue suite d’années, l’unité allemand a été l’objet de bien des discours et des poésies ; on en a fait l’éloge dans les réunions publiques, aux concours de tir ; on a adopté des résolutions en sa faveur,
- »' Mais tant qu’on en est resté uniquement aux paroles, rien n’a été fait. Ce n’est que lorsque on a pensé à la force, quand l’empereur, aidé du général de Roon, a créé l’armée et quand Bismarck eut tout disposé pour l’action, que nous avons obtenu des résultats évidents. Aujourd’hui, malheureusement, les vaines paroles ont repris le dessus. »
- Vaines paroles î Celles qui expriment une idée qui, a peine colportée par quelques journaux trop sérieux pour être beaucoup lus, inspire de pareilles craintes à l’homme qui connait le mieux à fond les choses militaires. Idée vaine ! Celle qui, si modestement agitée, sape en quelques mois, les œuvres que des hommes d’une grande intelligence ont édifiées en un siècle I
- LES DÉFICITS DANS NOS FINANCES
- Nos embarras financiers, que certains attribuent à l’incapacité de nos hommes publics, résultent moins de cette incompétence que de l’absurdité du système lui-même. On peut appeler au ministère des finances les spécialistes les plus en renom, on peut remplacer M. Tirard par M. ROuvier ou par M. Say ; l’un pas plus que l’autre ne trouvera une solution, s’il la cherche dans le perfectionnement de nos pratiques fiscales. Celles-ci, à cette heure, sont les dernières conséquences d’une méthode fausse dans son principe et devant produire fatalement une complication en plus chaque fois qu’on en tirera une application nouvelle .
- La conversion et les conventions avec les grandes compagnies de chemins de fer étaient les derniers expédients qui nous séparaient de l’emprunt. La conversion a été faite à l’heure choisie par le gouvernement, les conventions sont votées sans que les projets du ministère aient subi aucune modification devant les Chambres ; et la situation n’est pas améliorée j il faudra quand même arriver à l’emprunt.
- . D emprunt après plusieurs années d’une prospérité exceptionnelle, n’est pas comparable à une mesure accidentelle imposée quelquefois par des événements imprévus. Nous ne sommes pas en face de la nécessite d un emprunt, nous sommes acculés au système des emprunts, aboutissant, pour les nations comme pour les particuliers, au concordat, à la faillite, à la banqueroute.
- Il ne faut pas compter pouvoir réduire les dépenses publiques, à moins d’un complet bouleversement de nos institutions civiles et militaires.
- Le budget du commerce, que l’on vient de voter, est déclaré insuffisant par les hommes compétents. Au ministère des Beaux-Arts, au ministère de 1 Agriculture, les cartons regorgent de projets, dont la réalisation est urgente, et les budgets de ces ministères ne peuvent suffire aux exigences des affaires courantes. Dans notre administration intérieure, les réductions des gros traitements ne fourniraient pas le dixième des ressources nécessaires pour élever à un taux convenable les appointements des petits employés. Qui oserait penser à la diminutiondu budget des affaires étrangères, lorsque toutes les monarchies conspirent contre notre République ? Des considérations du même ordre et les progrès incessants du matériel militaire permettent-elles d’espérer des réductions budgétaires , lorsque l’auteur d’une proposition d’arbitrage n’est pas écouté à la Chambre, et lorsque l’opinion publique n’intervient pas pour demander l’examen des réformes indispensables à la nation ? Sont-ce les expéditions du Tonkin, les entreprises de Madagascar, les complications qui surgiront tôt ou tard au centre de l’Afrique, qui amèneront l’abaissement des dépenses de notre marine ? Le budget de l’instruction publique ne doit-il pas être encore considérablement augmenté, avant que l’on puisse donner à tous les enfants une instruction rationnelle et rénumérer convenablement les instituteurs de nos écoles élémentaires ? Aux postes, aux télégraphes, n’est-on pas dans l’obligation de construire un réseau télégraphique souterrain et ne faudra t-il pas bientôt organiser le réseau téléphonique ?
- Yiendrait-on à supprimer le budget des cultes, sa répartition dans les chapitres des budgets des autres
- p.754 - vue 754/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 755
- ministères ne leur procurerait pas des ressources selon leurs besoins urgents.
- Les économies ne sont pas possibles. Même les hommes les plus ambitieux de popularité n’osent soulever ce thème que les masses ignorantes écoutent toujours avec empressement. Seuls, quelques monarchistes essaient d'entretenir des illusions qu'ils savent devoir être nuisibles à la République.
- La création de nouvelles ressources provenant de l’établissement de nouveaux impôts ou de l’augmentation des anciens n’est pas moins chimérique, tant que l’on aura pas adopté des institutions empêchant la répercussion des impôts sur les classes laborieuses. Quiconque s’est un peu occupé d’économie publique sait bien que Ses charges fiscales, subies, en apparence, par le fabricant, le propriétaire, le commerçant, sont portées aux frais généraux et repassées de factures en factures, jusqu’à ce qu’elles arrivent à ceux qui ne peuvent les repasser à d’autres, ce qui est le cas général de la classe ouvrière. On ne peut donc songer à augmenter les charges publiques. Au point de vue politique, la création de nouveaux impôts serait exploitée par la réaction, qui saurait en tirer parti selon les intérêts de sa propagande antirépublicaine.
- Nos législateurs savent tout cela aussi bien que nous ; ils sentent l’impossibilité de faire des économies, et de voter de nouveaux impôts ; ils prévoient l’abîme qui est au bout des emprunts. L’insuffisance des ces moyens ordinaires, les seuls que connaissent nos législateurs, les laisse profondément troublés et complètement impuissants.
- Dans les bureaux du ministère des finances, pendant les longs mois réservés à l’incubation d'un projet de budget en équilibre, les employés spéciaux n’ont pu aboutir.
- Lorsqu’il n’a plus été possible de reculer la remise du projet de budget à la commission des finances, on a été contraint, pour sauver les apparences, à diminuer les évaluations de certaines dépenses et à augmenter les prévisions de quelques recettes, sans s'inquiéter des possibilités matérielles ; on n’avait d'autre but à ce moment que celui de présenter un projet de budget, dans lequel le total des colonnes des dépenses serait balancé par l’addition des nombres portés aux colonnes des recettes ; la question était ainsi réduite à un simple problème d’arithmétique à la portée do l’intelligence d’un écolier.
- La commission a saisi au premier examen les vices d’un tel budget qu’aucune combinaison de chiffres ne pourra améliorer ; car les chiffres ne créant pas des valeurs. Elle sera contrainte à son tour de répéter les expédients des bureaucrates. Enfin, la nécessité de voter le budget ne permettra pas à la Chambre et au Sénat de mieux faire. C’est ainsi qu’avec des budgets parfaitement équilibrés, sur le papier — on constate dans les caisses des déficits dont tout le monde s’étonne.
- L’emprunt est donc au bout de tout cela ; si on ne consent à prendre au moins les mesures que nous proposons.
- Déjà nos dettes de la guerre , c’est-à-dire notre budget de la dette publique, exige un impôt de 1.300.000.000, soit 36 francs par tête et par an.
- Le budget ordinaire de la guerre absorbe en outre 606.000.000, soit 15 francs par tête et par an (non compris celui delà marine, et les pensions militaires s’élevant ensemble à plus de300.000.000).
- Les dépenses ordinaires de ces deux budgets s’élèvent donc à 1.900.000,000.
- Notre budget total étant de 3.000.000.000 environ, nous en avons donc les deux tiers employés en dépenses improductives. Les sommes destinées au bud-get de la guerre servent à épuiser les peuples dans un travail inutile et deviennent trop fréquemment une cause de destruction et de raines.
- Que convient-il de faire pour dégrever le peuple français du milliard trois cents millions d’intérêts qu’il paie chaque année aux détenteurs du capital, pour Je libérer des six cents millions dépensés en préparatifs de destruction, et pour le soustraire à la faillite qui le menace ?
- Il faut s’élever à la conception d’un nouveau plan des ressources publiques.
- Il faut que la France rentre dans les biens qui lui sont dû.s, il faut qu’elle se fasse payer les services qu’elle a rendus à tous ceux qui ont fait fortune à l’aide de son concours. La France entretient des routes, des canaux, des chemins de fer, des ports et beaucoup d’autres services publics en vue de la création et de la protection de ia richessse. Chaque jour on augmente le nombre de ces services publics; le ministre du commerce vient encore de créer un organe quotiden pour transmettre aux négociants les renseignements commercianx recueiliis aux frais de la Nation dans toutes les parties du monde. Les millions absorbés par notre politique coloniale ne doivent-ils produire d’autre résultat que celui de procurer à quelques citoyens de nouvelles occasions d'acquérir des richesses ? Toutes ces dépenses nationales contribuent puissamment à l’édification des fortunes privées. Il faut qu’on évalue cette participation, et il faut qu’on le fasse payer à ceux, qui en ont profité. C’est ainsi que la France se tirera d’embarras, qu’elle payera ses dettes au lieu de contracter des emprunts, qu’elle déchargera le budget de ses treize cents millions d’intérêts ; c’est ainsi qu’elle remplacera l’impôt par des ressources légitimes.
- Il suffit pour cela de s’arrêter à une opération des plus simples : décréter l’Etat héritier de tous. les. biens tombant en ligne collatérale, établirsur toutes les successions testamentaires un droit fixe de 50 0/Q et sur celles en ligne directe un impôt progressif partant de 0 0/0 sur les fortunes peu importantes et s’élevant jusqu’à 50 0/0, attribuer ensuite un revenu moyen à tous ces biens retournés à l’Etat, avant de les céder aux particuliers exemptés désormais de toute autre contribution.
- L’Etat disposera ainsi de la valeur de tous les biens dont il héritera chaque année et des ressources produites par les revenus des capitaux qu’il aura aliénés pendant les années précédentes, sans jamais renoncer à son droit d’hériter d’une part de toutes les fortunes à la mort des possesseurs.
- Lorsqu’un citoyen meurt sans avoir reconnu par un testament le droit à ses collatéraux ou autres d’avoir une part de sa fortune, ceux-ci ne peuvent raisonnablement en revendiquer la moindre parcelle, puisqu’ils n’ont pris aucune peine pour créer cette richesse. Dans ce cas, l’Etat, qui est la principale des parties ayant concouru à édifier cette fortune,ne doit pas hésiter à prendre possession, tant en son nom qu’au nom des travailleurs qu’il représente.
- Les biens que la père laisse à son enfant ne résultent pas uniquement de son travail. Il n’v a pas de fortune qui ne doive beaucoup à la protection de l’Etat, à l’action des travailleurs, à la présence même do la société. Et l’Etat, ia représentant do ces intérêts généraux a le droit et le devoir de réclamer
- p.755 - vue 755/832
-
-
-
- 756
- LB BBVOÎH
- dans chaque héritage une part proportionnée à l’importance de ces divers concours.
- Au reste, le principe de ce droit n’est pas contesté, puisque les taxes d'enregistrement en sont une application directe. Ces taxes sont insuffisantes, elles ne représentent pas la valeur des services que l’Etat a rendus dans la création des richesses acquises par les particuliers.
- Il faut que l’Etat retrouve dans les successions, même en ligne directe, une rémunération proportionnée à l’importance des concours que nous avons énumérés. Quelle que soit la valeur et le talent d’un homme réduit à ses propres forces, il ne peut parvenir par lui-même à ces grandes fortunes que le travail général, et l’aide de ia société toute entière permettent de conquérir de nos jours.
- Si nous appliquions ces principes aux successions probables en 1884 d’après les données générales de l’enregistrement, nous obtiendrions les 'résultats suivants :
- Hérédité de l’Etat en ligne colla-
- térale ..........................
- Droit de 50 0/0 sur les dons entrevifs, qui, annuellement, sont de
- 1,800,000,000 .............. . .
- Droit de 50 0/0 sur les héritages par testaments, dont le total est moyennement, chaque année, de
- 750.000.000......................
- Droit d’hérédité sur les successions en ligne directe, d’après une échelle progressive dont la moyenne serait de 25 0/0, sur environ 4.000.000.000, total actuel de ces succès; ions. ...................
- 1.000.000.000
- 900.000.000
- 325.000.000
- 1.000.000.000
- Sur les ventes à titre onéreux maintenir l’enregistrement actuel. 500.000.000
- Total.... 3.725.000.000
- On voit donc que l’Etat pourrait avoir par l’application du droit à l’hérédité un budget de près de 4 millions sans prélever sur les c toyens aucun impôt pendant leur vie.
- On ne manquera pas d’opposer à notre proposition des objections de toutes sortes. La routine est inépuisable sur ce chapitre.
- Mais, quoique l’on dise, on ne changera pas la situation, qui exige impérieusement de nouvelles ressources.
- Nous sommes en présence de dépenses que l’on ne peut réduire, et demander les ressources indispensables à nouveaux impôts serait exaspérer les populations. Recourir à l’emprunt est un expédient qui mène à la faillite. N'y a-t-il pas sagesse à inaugurer un système financier qui apaiserait les haines des classes, qui permettrait de développer les services publics, c’est-à-dire les moyens de faciliter à chacun l’accession au bien être, sans demander aucun sacrifice à aucun citoyen, puisque chacun paierait après sa mort les avantages qu’il aurait retirés des services publics.
- Daugrer* des hahitatioas isolée®.
- Il ne se passe guère de jour que les feuilles publiques n’aient à enregistrer quelque attentat ainsi commis sur des vieillards, sur des femmes, habitant comme l’octogénaire Chartier, une maison isolée, qui les oppose sans défense aux coups des assassins. Comment ne com-
- prend-on pas qu’une grande habitation, susceptible de loger un certain nombre de familles, voire une centaine comme au Familistère, présente seule, non seulement pour toutes les commodités de la vie, mais aussi une sécurité même des personnes, uu ensemble de conditions des plus précieuses? Vos maisonnettes isolées, en sus d’une foule d’inconvénients, sont de vrais coupe-gorges.
- Poitiers. — et iticeiitlie. — Un
- crime affreux vient d’être commis à la Gruzelière. Un vieillard de quatre-vingt-deux ans, le sieur Chartier, qui vivait seul dans une maison isolée bordant la route, a ôté trouvé, ne donnant plus aucun signe de vie, à quelques pas de son lit, auquel le meurtrier avait mis le feu, afin de faire disparaître sans doute les traces de son forfait.
- Une fumée épaisse, qui sortait de l’habitation, avait donné l’éveil, et on s’était trouvé bientôt en face du cadavre de la victime et d’un foyer d’incendie qui commençait déjà à avoir beaucoup d’intensité.
- Le malheureux vieiiaird avait été frappé à la tète, pendant son sommeil, à coups redoublés. Tous les os du crâne étaient brisés et enfoncés.
- ENQUÊTE
- de la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières.
- Ministère de l’intérieur
- Déposition de M. GODIN
- Suite (1)
- M. le Président. — Voudriez-vous, Monsieur, donner à la Commission, au point de vue du questionnaire, des renseignements particuliers sur le Familistère de Guise ; nous dire combien d’ouvriers sont associés à votre industrie, dans quelles conditions ils vivent et participent aux bénéfices de l’établissement ?
- M. Godin. — Le nombre des ouvriers participant directement aux bénéfices du Familistère en vertu des statuts est d’environ 900 ; la population ouvrière totale comprend a peu près 1,400 personnes.
- M. le Président. — Quelle est la situation des 500 qui ne participent pas ?
- M. Godin. — Ils ne sont pas associés, mais ils ont droit aux secours en cas de maladie, et à la retraite.
- M. Caël. — Ce sont vos auxiliaires?
- M. Godin. — Oui, Monsieur. La porte de l’association leur est ouverte ; pour entrer ils n’ont qu’à faire une demande et à remplir les conditions exigées par le règlement. Une association qui se fonde a besoin de prendre des précautions; nous avons associé d’abord les ouvriers les plus anciens ; ce n’est
- (1) Voir le Devoir des il, 18 et 25 novembre 1883.
- p.756 - vue 756/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 757
- qu'après un stage accompli dans la maison et déterminé par le règlement, que les ouvriers ont le droit de se porter candidats associés; néanmoins, comme je le disais tout à l’heure, l’auxiliaire participe indirectement aux bénéfices parce qu’il est sous la protection des assurances mutuelles, dans la mesure indiquée précédemment.
- L’association du Familistère comprend des membres à différents titres. On peut être déclaré participant après un an de séjour ; sociétaire, après trois ans; associé, après cinq ans, si l’on réunit,en outre, les autres conditions déterminées par les statuts.Les associés proprement dits sont ceux qui réunissent toutes les conditions statutaires de temps de service et de moralité. Iis sont admis par un vote de l’assemblée générale des associés eux-mêmes. Nous avons voulu relever le niveau de la masse ouvrière, en n’admettant dans l’association que les hommes ou es femmes qui Ise recommandent par la bonne conduite et la capacité.
- Je ne veux pas dire que j’ai réalisé des prodiges à Guise, mais je voudrais, messieurs, que vous pussiez comparer la population du Familistère à toute autre population du même ordre. La tenue générale est excellente; il n’est pas un enfant de six ans qui ne sache lire, pas un de quatorze ans qui ne possède tous les éléments d’une bonne instruction primaire; l’année dernière dix de nos élèves ont obtenu le certificat d’étude et, cette année, les maîtres espèrent plus de succès encore.
- A l’origine, cette population n’avait qu’un degré d’instruction extrêmement faible ; renouvelée en partie depuis vingt ans, elle est lettrée aujourd’hui ; encore une dizaine d’années et le niveau intellectuel et moral de la population sera des plus satisfaisants. Ce sont là, messieurs, des effets dus à l’association elle-même.
- M. Barberet. — A quelle époque remonte votre association ?
- M. Godin. — Le Familistère a été fondé en 1860, mais ce n’est qu’en 1877 que les formules de la participation, aujourd hui statutaire, ont commencé à recevoir leur application.
- Dès l'origine, il y avait bien une organisation des garanties mutuelles propres à assurer l’ouvrier contre le besoin, mais depuis 18771a participation fonctionne dans le Familistère en vertu des règles que je viens d’exposer ; et depuis 1880 nos statuts ont été déposés aux greffes des tribunaux, en France et en Belgique, afin de donnera noire association tous les caractères légaux.
- M. Barberet. — Vous avez une succursale en Belgique ?
- M. Godin. — Nous avons à Laeken-lez-Bruxelles un établissement qui occupe 300 ouvriers. Cet établissement appartient à l’association du Familistère. Les travailleurs de Laekon, comme ceux de Guise, membres de l’association, participent aux bénéfices centralisés des divers établissements.
- Je vous ai fait remarquer, messieurs, que dans l’association du Familistère, il est de règle d’évaluer les services rendus par le capital, la capacité, le travail, et d’appeler chacun à participer aux bénéfices proportionnellement aux services rendus. Aujourd'hui, 900 personnes prennent part aux bénéfices et sont toutes devenues actionnaires, les unes de 500 francs, les autres de 1,000 2,000 10,000 francs, de sorte que l’association du Familistère possède, par ses 900 actionnaires, un capital d’environ douze cent mille francs. L’association possède, en outre, une réserve de 460,000 francs, et un capital de 670,000 francs affecté à l’assurance des pensions et du nécessaire à la subsistance. Cette assurance reçoit annuellement de l’association une somme égale à 2 p. 0/0 des salaires et appointements. Cette somme est prélevée sur les bénéfices avant tout partage. En vertu de ce principe que le travail doit participer aux bénéfices en raison des services rendus, le prélèvement des 2 p. 0/0 afférent au salaire des auxiliaires, est versé à la caisse de l’assurance dont je viens de parler.
- M. le Président. — On retient 2 p. 0/0 aux auxiliaires ?
- M. Godin. — On ne retient absolument rien de ce chef, pas plus aux auxiliaires qu’aux autres travailleurs. C’est en prélevant sur ses bénéfices que l’association verse au compte de l’assurance des pensions une somme montant, comme je l’ai dit, à 2 p. 0/0 des salaires et appointements payés dans l’année. Le capital de 670,000 francs afférent à l’assurance des pensions reçoit un intérêt de 5 p. 0/0. Cette assurance est assez riche pour permettre à nos travailleurs invalides de vivre tranquilles au sein de l’association. Si vous veniez au Familistère, messieurs, vous y verriez de vieux pensionnaires se promener, jouissant d’une sécurité parfaite, assurés jusqu’à leur dernier jour contre la misère.
- M. Caè'l. — Combien avez-vous de ces pensionnaires ?
- M, Godin. — Seize habitant le Familistère, dix-sept habitant la ville et les environs, deux résidant à Laeken-les-Bruxelles ; en tout 35 pensionnaires.
- M. Barberet. — Est-ce que tous vos ouvriers sont logés dans vos bâtiments ?
- M. Godin. — Douze cents personnes seulement sont logées. L’association construit cette année un
- p.757 - vue 757/832
-
-
-
- 758
- LE DEVOIR
- édifice qui pourra recevoir six cents habitants, de sorte que l’an prochain nous logerons mille huit cents personnes environ.
- M. Henry. — C’est une espèce de cité ouvrière? Les ouvriers ne sont pas propriétaires de maisons individuelles ?
- M. Godin. — Non, Monsieur. L’ouvrier est propriétaire indivis de la maison qu’il habite, et cela résulte des titres qu’il possède dans la société. Ce n’est pas une simple maison, c’est un édifice considérable, que nous nous permettons d’appeler un palais. Le palais de l’association est la propriété de l’association. L’ouvrier actionnaire a ses titres en poche, et sous ce rapport il jouit de la liberté la plus complète. Si un événement quelconque l’obligea quitter l’association, il n’a pas à craindre de voir déprécier sa maison, d’être obligé de la vendre à prix réduit ; il emporte ses titres, en touche chaque année les intérêts et dividendes, les vend s’il le juge à propos.
- M. Henry. — Si l’ouvrier quitte l’association pour des raisons particulières, par exemple pour aller s’établir dans une autre partie de la France, en emportant ses titres, comme vous dites, conserve-t-il un droit de propriété sur le capital de l’association ?
- M. Godin. — Il est actionnaire ; il a droit chaque année aux intérêts et dividendes payés au capital.
- M. Pitre. — L'ouvrier qui est logé paye-t-il un loyer ?
- M. Godin. — Le palais est loué à toute partie prenante et il n’est pas possible qu’il en soit autrement. Un travailleur demande une chambre, deux chambres, dix chambres ; on lui donne ce qu’il veut et il paye en raison de ce qu'il occupe. Le prix des loyers entre en partage, comme tous les bénéfices de l’association. L’ouvrier se trouve partie prenante en raison de la part qu’il a dans les bénéfices de l’association elle-même. Sans être propriétaire privatif du logement qu’il occupe, il est propriétaire indivis du palais tout entier.
- Des ouvriers vendent la maison qu’ils possédaient au village pour venir au Familistère ; ils se font locataires de l’association, locataires d’eux-mêmes.
- M. Caè'l. ~~ Est-ce qu’une agglomération aussi considérable dans un même bâtiment ne donne pas matière à des difficultés ? Les essais de ce genre qui ont été faits à Paris n’ont pas réussi.
- M. Godin. — C’est qu’à Paris on n’a pas respecté ce qu’on respëcte pardessus tout au Familistère, la liberté individuelle; on a caserné l’ouvrier. Chez nous, je vous le déclare, l’habitant est plus libre pour ainsi dire que dans une maison isolée ; il n’y a
- pas de promiscuité : l’entrée des logements se trouve sur de vastes galeries qui représentent le trottoir de la rue. On est là chez soi plus peut être que dans aucune maison de Paris.
- M. le Président. — La moralisation est très-grande parmi la population de Guise ?
- M. Godin. — Depuis 1860, il n’y a pas eu matière à un seul procès. Les affaires du Familistère se règlent en famille, et c’est la population elle-même qui fait la police de l’intérieur.
- M. Caël. — Il y a une direction? c’est vous qui êtes le directeur ?
- M. Godin. — Nous réalisons non-seulement l’association professionnelle en vue de l’industrie, mais encore l’association commerciale, pour les approvisionnements de toutes sortes. Sans sortir du Familistère, l’habitant trouve ce qui est nécessaire à sa famille, Il faut, pour cela, une administration constituée ; le personnel s’en recrute pour la plus forte partie dans l'association elle-même : les femmes, les jeunes filles des employés, des ouvriers, sont occupées dans les différents services et nous arrivons ainsi à réaliser des bénéfices en dehors de notre entreprise proprement dite.
- Le Familistère compte en ce moment environ quatre-vingts fonctionnaires, femmes et jennes filles, faisant partie de l’association. Nous avons pour les enfants neuf classes d’instruction auxquelles sont attachées quinze ou vingt personnes, instituteurs, institutrices, bonnes, gardiennes, etc. Tous ces services sont rétribués par l’association.
- M. le Président. — Vous avez une Société coopérative de consommation ?
- M. Godin. — L’association du Familistère comprend tout ce qui se rattache aux besoins d’une population de 1.200 personnes, et tous les services sont assurés d’une façon très large. Nous dépensons 30.000 francs par an pour l’instruction primaire et l’éducation de l’enfance en bas-âge.
- M. le Président. — Cette association pour l’approvisionnement des choses nécessaires à la vie a dû contribuer à améliorer à ce point de vue la situation des personnes qui constituent le Familistère ; pourriez-vous nous dire approximativement quelles économies sont réalisées de ce chef ?
- M. Godin. —La question qui m’est posée vise la coopération simple. Je fais remarquer de suite que les magasins coopératifs du Familistère n’ont pas à vendre au rabais.
- L’association admet tout le monde dans ses magasins, si elle vendait à prix réduits elle serait dépouillée au profit de la population extérieure. Ne perdons pas de vue que le Familistère tout entier
- p.758 - vue 758/832
-
-
-
- le DEVOIR
- 759
- est associé aux bénéfices cle toutes sortes ; par conséquent, s’il se vend cher à lui-même, il retrouve dans les gains de fin d’année tout ce qu’il s’est payé. Nous devons dire cependant qu’en principe nos prix sont inférieurs aux prix-courants ; pour quelques articles ils sont supérieurs ; ainsi, par exemple, le commerce de l’épicerie a l’habitude de vendre le sucre à prix coûtant, certains commerçants le vendent même à perte ; c’est une sorte de tradition pour attirer les chalands. Nous ne sacrifions pas à cet usage ; nous vendons le sucre avec un léger bénéfice ; je ne m’arrêterai pas à vous en expliquer les motifs.
- Il y a cependant une réduction de prix qui résulte de la combinaison que voici : chaque acheteur de l’association a un carnet sur lequel on inscrit le montant de ses achats dans les magasins ; à la fin de l’année il reçoit une remise proportionnelle au montant de ses achats ; les bénéfices des magasins sont divisés en deux parts : l’une est distribuée en marchandises aux acheteurs, l’autre est confondue avec les bénéfices généraux de l’association. Nous avons pris le parti d’attribuer aux acheteurs la moitié des bénéfices, parce que ceux qui allaient acheter au dehors venaient, malgré cela, en fin d’année prendre part aux bénéfices, comme les autres qui, en achetant dans les magasins de la Société, concourent à augmenter les bénéfices de l’association.
- M. Dupont. — Quel est le montant de ce bénéfice commercial que le Familistère distribue ?
- M. Godin. —L’an dernier 5 0/0 ont été attribués sur le montant des achats, et 5 0/0 portés aux bénéfices généraux
- M. Henry. — Y a-t-il des dispositions générales pour la préparation des aliments ? Chaque famille a-t-elle sa cuisine ?
- M. Godin. - Chaque famille a sa cuisine : elle est chez elle, complètement indépendante. Autrefois il y avait au Familistère une cuisine alimentaire, mais elle a été supprimée.
- M. Henri. — On aime mieux être chez soi ?
- M. Godin. — Cette cuisine alimentaire n’a jamais pu être administrée sans qu’il en résultât des pertes considérables, et comme ce qui profitait aux uns tournait au détriment des autres, on l’a supprimée sans grand préjudice pour l’association ; personne ne s’est plaint.
- M. Bar ber et. — Ce sont ies appareils de chauffage qui constituent la partie la plus importante de votre industrie ?
- M. Godin. — Oui, monsieur, les appareils de chauffage, de cuisine et d’ameublement
- M. le Président. — Comment répartissez-vous les bénéfices entre le capital et le travail ?
- M. Godin. — Cela a déjà été dit, mais j’y reviens. La répartition se fait *proportionnellement aux concours. Je prends un exemple : Un simple ouvrier, devenu actionnaire, touche 1.000 francs d’intérêt pour son capital ; d’un autre côté il touche 1.000 fr. de salaires , la somme des services qu’il rend à l’association est donc évaluée à 2.000 francs, et c’est sur cette base qu’il prend part, au marc le franc* à la répartition des bénéfices.
- M. le Président. — Quel peut-être* en moyenne, le gain d’un ouvrier ?
- M. Godin. — La moyenne a été de 23 0/0 l’an dernier, et de 30 0/0 pour les associés. Les catégories s’établissent précisément par des différences dans le taux de la participation : Les associés sont considérés comme rendant des services d’une plus grande valeur que les sociétaires, les sociétaires comme rendant des services d’une plus grande valeur que les participants. Le participant intervient pour le montant exact de son salaire, le sociétaire pour une fois et demie et l’associé pour deux fois. L’an dernier, le participant a touché 15 0/0, lé sociétaire 23 et l’associé 30.
- M. Barberet. — Lé participant, c’est l’auxiliaire ?
- M. Godin. — Non, l’auxiliaire ne touche rien dans la participation ; il a droit seulement aux assurances mutuelles, à la protection de la société.;
- M. Caël. — Quelle est la différence entre les Catégories ?
- M. Godin. —L’associé est celui qui, par l’ancieü-neté de ses services, par sa capacité, par sa bonne conduite, a mérité d’être admis à ce titre par l’assemblée générale, dont il devient ainsi membre.
- M. Caël. — Combien y a-t-il d’associés ?
- M. Godin. — Soixante-dix environ.
- M. Dupont. ~ Est-il nécessaire, pour être associé, de posséder dés actions ?
- M. Godin. — Pour être associé, il faut être porteur de titres, habiter les locaux de l’association et travailler dans l’usine; du moment que l’une de ces conditions fait défaut, on ne peut être associé. C’est à ce point qu’un membre du conseil de gérance, qui touche de 10,000 à 15,000 francs par an dans l’association, n’a ni le titre d’associé, ni le droit d’assister aux assemblées générales parce qu’il habite la viile.
- M. le Président. — Il est simple sociétaire ?
- M. Godin. — Non, il est participant. Le sociétaire doit habiter les locaux de la société. Le participant, qui vit en dehors, ne donne pas tout son concoürs à la société ; quelquefois il fait un commerce dans un village voisin.
- p.759 - vue 759/832
-
-
-
- 760
- LE DEVOIR
- M. Caël' — Combien avez-vous de sociétaires ?
- M. Godin. — Une centaine, et 700 à 800 participants. Pour être sociétaire il suffît pour ainsi dire d’en faire la demande ; néanmoins le chiffre en est limité puisqu'il faut habiter le palais de l’association.
- M. Garnier. — Les sociétaires ont-ils des actions ?
- M. Godin. — Même les simples participants ont des parts d’intérêt sur la société.
- M. le Président. — Quelle différence y a-t-il entre les associés et les sociétaires ?
- M. Godin. — Il y a cette différence que lors de la répartition des bénéfices l’associe intervient poui deux fois le montant de son salaire et le sociétaire pour une fois et demi. Les associes sont plus anciens, ont des titres supérieurs.
- M. de Meauoc. — Les sociétaires ne font pas partie de l’assemblée générale ?
- M. Godin. — Non, Monsieur.
- M. Garnier. — Pourquoi ?
- M. Godin. — Je dois dire qu’à l’origine la population ne comprenait rien à ce que je voulais faire ; elle y était plutôt hostile • On a fait tout ce qu’on a pu pour ameuter les ouvriers contre l’association. Naturellement je ne pouvais associer ceux qui s’y refusaient. Les travailleurs qui avaient le désir de venir à moi, et qui, généralement,étaient des anciens ayant 10, 15, 20 et 25 ans de service dans l’établissement, ayant donné tous les gages possibles d’attachement, furent admis d’emblée. Ce premier principe établi d’admettre au rang d’associé ceux qui réuniraient les conditions d’ancienneté de services, de bonne conduite, de capacité, je laissai au premier noyau constitué en assemblée générale le soin de prononcer les admissions ultérieures.
- Il y a ceci de particulier dans cette association, que, pour faire partie de l’assemblée générale, il faut être non-seulement capitaliste, mais travailleur, et demeurer dans les locaux de l'association. Moi-même je viendrais à ne plus habiter le familistère que les statuts prononceraient mon exclusion de l’assemblée générale. C’est l’association coopérative du capital et du travail.
- (A suivre].
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- jue> Sénat. — Les six projets de conventions avec les grandes compagnies de ciiemins de fer ont été votés sans modification par le Sénat. Il est donc aujourd’hui établi par la loi, dont le respect est la source de toute morale d’après M. Jules Ferry, que les actionnaires des grands réseaux auront un revenu minimum de 5 0/0, calculé sur la valeur moyenne de leurs titres pendant les
- cinq dernières années. Certaines de ces valeurs,pendant ces quelques années de prospérité, ont atteint des cours supérieurs à trois fois la valeur des capitaux versés, c’est donc pour les porteurs de ces titres un revenu réel de 15 0/0, qui leur est garanti par le Trésor public, alors qu’il existe une loi considérant comme usuraires les prêts consentis entre particuliers, lorsque le taux de l’intérêt dépasse 5 0/0. La nouvelle loi ne prévoit aucune exception,ainsi notre commerce et notre industrie viendraient-ils à fournir, sous l’influence de la concurrence étrangère, une quantité de transports considérablement moindre, une guerre arrêterait-elle pendant une période plus ou moins longue notre mouvement de transport, tous ces malheurs, qui feraient la ruine des particuliers, n’atteindraient pas les actionnaires des grandes compagnies ! Si pareille loi eût été votée avant 1870. la France aurait eu à payer aux compagnies, après les désastres de l’invasion prussiennes, une indemnité qui aurait considérablement augmenté les frais de guerre. Si une inven-tion nous procure un jour le moyen de faire les transports avec des voitures pouvant se mouvoir économiquement sur les routes ordinaires, quelle que soit la diminution des rendements des chemins de fer, les revenus des actionnaires seront les mêmes, l’impôt de Jacques Bonhomme paiera la différence. Chambre et Sénat qui ont donné une grande majorité à ces lois, n’auraient pas manqué d’appeler utopistes les hommes qui auraient déposé un projet de loi stipulant des garanties en faveur des travailleurs. Tous nos représentants ont eu en mains le projet de mutualité nationale élaboré par M. Godin, aucun d’eux n’a pensé à ïe faire sien et à en demander l’étude dans nos assemblées délibérantes ? Est-ce parce qu’il contient un projet d’assurances générales devant être organisées par 3a Société, au profit des des malades, victimes d’accidents, des vieillards et des familles dont les charges ne peuvent trouver satisfaction au moyen du salaire insuffisant de leur chef?
- Nous reproduisons à titre de document la lettre suivante, écrite à M. le ministre de la guerre par M. Emile Ferrier, rédacteur en chef du journal la Voie Ferrée.
- L’emploi des moyens dénoncés parM. Ferrier ne contribuera pas à relever le prestige du parlementarisme.
- Paris, le 21 novembre 1885.
- Monsieur le ministre de la guerre,
- Le Journal officiel de ce jour contient ie texte de la réponse faite par M. Raynal, ministre des travaux publics, à M. le sénateur Labordère, relativement à la mobilisation des employés de chemins de fer en cas de guerre.
- « Plusieurs fois, a dit M. le ministre des travaux publics, on a soumis lo personnel actif des chemins de fer à une sorte de mobilisation. Les mécaniciens, les chauffeurs et les services actifs des Compagnies sont parfaitement au courant des opérations qu'ils pourraient avoir à faire en cas de guerre. »
- En août dernier, lors de la discussion des conventions à la Chambre des députés, M. le ministre des travaux publics, répondant à l’honorable M. Madier de Montjau, crut devoir faire une déclaration analogue. Depuis cette époque, un grand nombre d’employés du service actif des six grandes Compagnies se sont rendus au bureau du journal auquel j’ai l’honneur de collaborer pour nous prier de publier leurs protestations contre les assertions de M. le ministre des travaux publics.
- Tous les agents du service actif que j’ai interrogés ont été unanimes à affirmer :
- Qu’ils n’ont reçu aucune instruction relative a leur mobilisation en cas de guerre ;
- Qu’ils ignorent même à quelles sections techniques ils appartiennent;
- Que les Compagnies n’ont jamais soumis leur personnel à. un essai de mobilisation.
- Mon patriotisme m’oblige, monsieur le ministre de la guerre, à vous faire part de ces propositions.
- Dès que les paroles de M. le ministre des travaux publics ont paru à VOfficiel, une pétition a été rédigée.
- p.760 - vue 760/832
-
-
-
- LS DEVOIE
- 761
- qui circule sur les six grands réseaux, et se couvre de signatures.
- J’aurai prochainement l’honneur de vous la transmettre.
- Veuillez agréer, etc.
- Emile Ferrier.
- *
- * *
- X>e«les cultes. — Le budget des cultes a été vuté, sauf quelques modifications insignifiantes, tel qu’il a été préseuié par la commission. L art. ier a permis de se compter aux partisans de la séparation de 1 Eglise et de l'Etat ; 146 députés se sont prononcés pour la suppression du budget des cultes. Si tes fougueux radicaux d’antan étaient restés fidèles à leurs premiers engagements électoraux, la Fiance aurait été délivrée du budget de la superstition. Espérons que parmi les 146, il n’y aura pas d’infi ièle, que tous vont s’occuper activement de recruter l’appoint nécessaire pour débarrasser les libres-penseurs des servitudes, que leur impose la République, au profit d'un clergé perverti vivant grassement d’une religion usée.
- *
- * *
- Ln loi sur le cumul. — La loi sur le cumu est enfin votée. La plus part des journaux modérés demandent déjà àu Sénat de ne pas la confirmer telle que l’a acceptée la Chambre. Désormais, si le Sénat n’op-ose son veto, l’exercice des fonctions publiques ré fri-uées sur les fonds de l’Etat, ou dont les titulaires sont nommés par le gouvenement, est incompatible avec le mandat de sénateur ou de député. Sont exceptés des dispositions qui précèdent: 1° Les ministres ou sous-secrétaires d’Etat ; 2° Les professeurs titulaires, et agrégés de Faculté nommés au concours sur la présentation des corps où la vacance est produite ; 3° Les ambassadeurs ou ministres plénipotentiaires. Un arti le spécial considère, comme démissionnaires, les députés ou sénateurs qui, au cours de leur mandat, auront laissé figurer leurs noms avec leur qualité de membre de l’une où l’autre Chambre dans les affiches, réclames, faisant appel au crédit public par émission de valeurs mobilières, en vue de créer, d’exploiter ou de développer des entreprises industrielles , commerciales ou financières.
- IL© nouvel ambassadeur d*Espague.
- — M. Grévy a reçu avec le cérémonial d’usage le mar$ chai Serrauo venant faire Ja remise de ses lettres de créance. Le nouvel ambassadeur a transmis au président de la République les vœux sincères de Sa Mageste Alphonse, pour le bonheur et la prospérité de la France... Parole de diplomate!
- * *
- Ag-itation i\ M ont eeau-les-Mines. —Une
- certame agitation semble se produire depuis quelque temps à Montceau-les-Mines. On écrit de cette localité à un journal de Lyon que, à la suite de perquisitions faites au village ces Alouettes, chez plusieurs ouvriers, à l’effet de découvrir des cartouches de dynamite, ou a trouvé d’anciennes listes de souscription pour subvenir au frais de la candidature Bonnot, aux dernières élection du conseii général.
- La Compagnie des mines de Blanzy, à la suite de cette découverte, aurait décidé le renvoi d’un ceitain nombre de ces ouvriers, une vingtaine, dit-on.
- Jeudi matin, une douzaine de femmes des ouvriers chassés se sont rassemblées devant la grille des bureaux de la Compagnie pour attendre l’arrivée de M. Mathey, ingénieur en chef des mines, qui, prévenu à temps, n’est pas venu.
- Ces femmes ont proféré des menaces de mort contre M. Mathey qu’elles accusaient d’être l’auteur des mesures d’expulsion. Elles ont crié : Vive la Révolution sociale ! Quelques-unes d’entre elles étaient armées de revolvers. »
- Les lignes précédentes sont extraites du journal le Temps qui les a publiées sans commentaire. S’il est
- ; vrai que les renvois s< ient motivées pa< la découverte des listes de souscription dont parle le Temps, n’y a-t-il : pas dans ce fait un acte de provocation, uue véritable , violation des droits publiques inscrits dans la déclara-; lion des Droits de l'Homme ? I! faut encore considérer ! que le renvoi d’une mine, dans un pays n’ayant pas | d’autre industrie, équivaut à une véritable pro-cription. Notre code n’a pas prévu ces violences. On a pris prétexte des inconvénients ré-ultant de la criée des journaux sur la voix publique pour préparer une modification de la loi sur la presse, il y a certainement un motif valait e dans les faits que uous venons de citer pour ! provoquer une législation mettant les droits du citoyen au-dessus des caprices de quelques-uns.
- •k
- H *
- E*oellente délibération mnnicîpnle. —
- Le conseil municipal de Pontarlier vient de prendre l’excellente délibération suivaule :
- Consi lérant que la laïcité de l’enseignement public, établie par 1 Etat dans les écoles primaires, n’est pas moins néces-aire dans les établi-semeuss secondaires, en vertu du principe de neutralité de la République envers les différentes religions;
- Considérant qu’il appartient au clergé catholique d’appeler les enfants de ses coreligionnaires dans ses églises et autres édifices pour leur donner renseignement religieux ;
- Considérant que l’église paroissiale est située a moins de -leux cents mètres du collège et qu’il n’existe aucun empêchement à la fréquentation des offices par les élèves; que ces mêmes élèves ont pu, sans inconvénient, se rendre à ia paroisse depuis que ia chapelle du collège est démolie.
- Décide : 1° Le traitement de l’aumônier du collège est et demeure supprimé ; 2° les travaux exécutés en vue de la célébration du cuite seront suspendus.
- TONKIN
- Le correspondant de Shanghaï du Standard donne par dépêche le texte du décret impérial suivant adressé au vice-roi de Nankin :
- Il est universellement connu que l’Annam est un Etat vassal de la Chine, et non-seulement la France a osé 1 attaquer dans les temps passés, mais elle l’a envahi à l’heure actuelle dans un but d’usurpation et a ainsi mis le desordre dane le pays. Elle s’est mise ainsi dans son tort. La ville de Bac-Ninh et ses environs constituent l’une des portes du Céleste-Empire lui-même ; elle était autrefois gardée par nos soldats, et cependant la France a cherché plusieurs fois à s’avancer sur son territoire sans égard pour les droits de ia justice et de la propriété.
- Nous avons alors donné l’ordre exprès aux princes ministres du Tsong-li-Yamen de faire savoir à l’envoyé de France que, si son pays ose s’avancer sur Bac-Ninh, la Chine enverra immédiatement une grande armée pour livrer bataille aux Français. En outre, le Tsong-li-Yamen a l’ordre de donner des instructions aux superintendants du commerce des ports nord et sud et au gouverneur général de Nankin et aux gouverneurs du Ynnnan et Kuei-Tcheou, de réunir des troupes et des munitions de guerre, de lever des recrues, s’il est nécessaire, et de veiller avec le plus grand soin à maintenir l’ordre dans les ports à traité, afin que les classes marchandes puissent poursuivre eu paix leurs affaires.
- Les Pavillons-Noirs ne paraissent pas découragés par leurs premières défaites, ils ont essayé de prendre l’offensive .
- Certains journaux prétendent que le gouvernement Anglais est disposé à offrir h* médiation. Si, cette nouvelle n'est pas fondée, ii serait bien facile a notre gouvernement aela changer en une réalité, en commandant à notre ambassadeur a Londres de faire une démarche discrète auprès des ministres de la reine. On éviterait ainsi tous les embarras que nous promet Cdtte folle entreprise, sans compromettre l’honneur national, puisque
- p.761 - vue 761/832
-
-
-
- 762
- LE T)F,VOTn
- honneur il y a à ne pas se tirer soi-même d’une fausse situation que l’on a cherchée
- Le chroniqueur financier du journal la France nous donne sur un ton badin un aperçu des ré-ultats les plus clairs de notre intervention ; il s’exprime ainsi : « C’est drôle tout de même que le résultat de la liquidation de fin de mois va dépendre du plus ou du moins de Chinois, Tonkinois, Annamites, Pavillons-Noirs ou autres, qui seront assommés, démolis, tués, sous ou dans les murs de Bac-Ninh. »
- «Qu’on tue tant de Chinois, et M. un tel,spéculateur à la hausse, gagne uu sac suffisant pour offrir à miss Tea-flute le petit châlet qu’elle désire depuis si longtemps ; qu’on assomme tant de Pavillons-Noirs, et le jeûne Brin-doiseau, courtier en délire, réalise la somme qu’il doit déposer aux pieds de sa chaste fiancée pour obtenir le droit de lui glisser cet anneau qui sem peut faire son bonheur, x>
- « Qu’en fin, on éreinte, étrangle, ou fusille tant d’Anna-mite, de Tonkinois ou d’autres, et la presque totalité des boursiers qui ont aujourd’hui la mine la plus déplaisante a voir, deviennent beaux comme des Adonis et gais comme des pinsons. »
- L’auteur de cette boutade, dont le fond est aussi sérieux que la forme est légère, oublie de supputer que, pour massacrer beaucoup l’Annamites, de Chinois, de Tonkinois, de Pavillons-Noirs, il.faudra faire tuer un grand nombre de Français et dépenser des sommes importantes.
- ANGLETERRE
- Une réunion du Comité exécutif de l'association d’arbitrage international et de paix a en lieu à Londres dès qu’a été confirmée la nouvelle du massacre de l’armée égyptienne. Le Comité a adopté une résolution par laquelle il protestee contre toute participation des troupes anglaises dans de nouvelles opérations militaires au Soudan.
- Les demandes d’augmentation rie salaire se généralisent delà part des mineurs employés dans les houillères d’Angleterre. On croit qu'une grève générale éclatera le 1er décembre dans les principales houillères. Une réunion des propriétaires de houillères du sud du comté de Stafford et de l’Est du comté de Worcester a eu lieu à Birmingham. Les propriétaires refusent d’accorder l’augmentation de salaire demandée par les ouvriers mineurs.
- ALLEMAGNE
- Dans le discours du trône, lu à l’ouverture des Chambres prussiennes, il est dit que la situation financière s’est améliorée et que l’on dispo e d’un excédant important, grâce aux recettes obtenues, pendant le dernier exercice, par l’administration des chemins defsr de l’Etat. Le môme discours annonce que le gouvernement présentera un projet tendant à soumettre à un impôt le revenu du capital et des projets concernant le rachat par l’Etat de plusieurs chemins de 1er. Le souverain termine eh exhortant les Chambres à commencer leurs travaux sous les auspices d’une situation assurée et pacifique.
- Nos hommes publics méditeront avec profit la partie du discours du roi Guillaume concerüantles chemins de fer, qui sont pour l’Allemagne une cause d’excédants budgétaires, tandis qu’ils sont chez nous une source de déficits, bien que nos tarifs de transport soient beaucoup plus élevés que ceux appliqués en Allemagne.
- Le premier acie du parlement prussien a été la prorogation de la loi dite du petit état de siège, loi dirigée contre le parti socialist i allemand.
- ESPAGNE
- Si les voyages des princes rapprochent les gouvernements, ils ont aussi pour conséquence d’apprendre aux
- peuples à mieux se, connaître et à ne pas désespérer du triomphe de la justice par la constatation d’une pensée commune à toutes les démocraties. Les protestations de la presse libérale espagnole sont relevées avec soin par les journaux démocrates des divers pays, qui les signalent à leurs lecteurs comme un encouragement et comme une preuve du progrès général. Le Secolo de Milan publie las lignes suivantes, sous le titre « Le prince Guillaume et la presse Espagnole » :
- L'Epoque déconseille la course de taureaux qui devait avoir lieu à Madrid en l’honneur du prince « de crainte qu’elle soit un motif de démonstrations peu courtoises. »
- Le Libéral annonce que le ministre des affaires étrangères a été informé de l’arrivée à Madrid de plusieurs allemands suspects.
- La Nouvelle Alliance dit que cette visite pourra donner lieu â une alliance entre les gouvernements, mais non entre les peuples, parce que les démocraties ne tiennent aucun compte de pareils traités.
- Le journal populaire la Réforme sociale de Yalence pro* teste contre la visite du prince dans un article intitulé « Au prince allemand *.
- « Sachez le, o prince, dit la Réforme, la France est la sœur aimée de l’Espagne. La France est liée à VEspagne par un grand nombre d’intérêts moraux, politiques et matériels, qui u lissent les deux peuples, et par la poursuite du même idéal
- € Quant à vous, prince, que peut signifier votre présence sur la terre classique du Communalisme et du Fé-déi alisme?
- « Nous vénérons la mémoire de nos pères qui ont combattu pour la liberté. Nous maudissons les privilèges, nous maudissons votre gouvernement, le représentant de l’injustice, du despotisme et de la réaction, et Vive la République Française î »
- Le Jour, organe d’importants intérêts matériels, s’exprime ainsi dans un article intitulé « Revue de la situation » :
- « Demeurons en paix ; nous avons été une fois le prétexte d’une guerre sanglante, nous ne le serons pas une seconde fois. Le chancelier allemand s’est grandement trompé en nous prenant pour un peuple aventureux, qui se laisse abuser par de pompeuses promesses. »
- Le Libéral compare le chiffre du commerce avec la France et l’Angleterre, qui s’élève à 928.Ü00.0Û0 de fr., tandis que les transactions avec l’Allemagne arrivent à peine à cent millions.
- Ce journal républicain dit que la conduite politique de l’Espagne doit être subordonnée à ses intérêts économiques.
- BELGIQUE
- Aucun discours royal n’a marqué la reprise des travaux parlementaires. Les Chambres doivent compléter, pendant cette session* par des règlements visant l’exercice du vote, la nouvelle loi électorale, qui confère le vote à soixà- ie-dix-sept mille citoyens que les précédentes dispositions électorales éloignaient des affaires | publiques. Les cléricaux belges comptaient sur une ; scission probable dans le sein de l’Association libérale, l| entre l'élément modéré et le groupe radical. Les progres-ûsistès belges ont compris le danger, et sans rien sacri-? fier de leurs idées iis ont su trouver une solution qui ! conserve intacte l’Association libérale. Cette décision a | une grande importance à la veille d’une nomination t d’une nouvelle Chambre, car on attribue à l’Association libérale d’une grande puissance électorale.
- AMÉRIQUE
- Le centenaire de l’évacuation de New-York par les Anglais a été célébré, le 26 novembre, par une longue procession à travers les rues de la ville, une fête navale et l’inauguration de la statue de Washington. Une foule immense encombrait les mes malgré la pluie.
- p.762 - vue 762/832
-
-
-
- LH DEVOIR
- 763
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen(1)
- Résumé traduit des documents de MM. Lloyd Jones et J. H. Noyés
- Pour donner une idée des travaux simultanés de Robert Owen en Europe et en Amérique, nous devons, à partir de maintenant, consulter et les documents qui nous viennent d’Angleterre par M. Lloyd Jones et ceux qui nous viennent des Etats-Unis par M. Jones Humphrey Noyés.
- Nous allons donc, dans ce chapitre, indiquer comment, vers 1822, le mouvement coopératif s'organisa peu à peu en Angleterre, sous l’influence desidéés propagées par Owen et ses adeptes, puis, dans les chapitres suivants, nous retiendrons aux Etats-Unis pour examiner les expériences socialistes d'Owen à New Harmony et autres lieux, suivant ainsi l’action du réformateur, tantôt dans l’ancien monde, tantôt dans le nouveau.
- XXVIII
- Un journal de réforme sociale fut fondé en Grande Bretagne le 27 janvier 1821, sous le titre « The Economat. Il comprenait 16 pages petit in-octavo, et se vendait 30 centimes. Cette feuille s’occupait surtout des sujets ayant trait à l’amélioration sociale des classes laborieuses. Elle poussait vivement à l’inauguration de petites expériences par groupes de familles. C’était là une forme de coopération qu’Owen désapprouvait comme ne devant conduire à rien ; aussi n’avait-il aucune part à la direction de « The Economist ». La feuille vécut jusqu’au mois de mars 1822.
- Vers le même temps une autre feuille sociale « The arbiston Register » était publiée à Edimbourg. Mais peu après l’apparition du journal, l’éditeur tomba malade et la direction morale de la feuille fut changée.
- Le « Coopérative Magazine » fut fondé en 1826. Il était publié mensuellement, comprenait 48 pages de texte serré primées et contenait de nombreuses informations sur le mouvement coopératif. Il exposait la misère et les crimes de la société britannique et mettait habilement en regard les remèdes proposés par Robert Owen.
- Vint ensuite » The Co-operator », un petit journal de 4 pages constituant à proprement dire une série de petits pamphlets, où la coopération était envisagée comme une bonne et utile affaire plutôt que comme
- (1) Lire le Devoir depuis le n° du 8 juillet 1883.
- un moyen de réforme sociale. Cette petite publication se recommandait par sa concision et sa brièveté. A la fin du premier numéro, après l’adresse de quatre sociétés établies : 1 à Londres, 2 à Brighton, 1 à Worthing, on lit : « Ces quatre sociétés sont fondées d’après le principe suivant :
- « Accumulation d’un capital commun et placement de ce capital dans les meilleures conditions possibles, en vue d’acheter plus tard une portion de terrain et d’y vivre en communauté. »
- Par ce mot communauté, on entendait un groupe de personnes reliées pour bénéficier ensemble d’arrangements communs concernant l’éducation, le travail, les rapports sociaux, l’économie et le bien-être. Afin qu’il n’y eût aucune méprise sur le but poursuivi par ces sociétés, il était déclaré que les trois éléments essentiels de la coopération étaient: le travail, le capital et le savoir.
- En décembre 1828, à Leeds, les membres des sociétés dé bienfaisance se réunirent pour entendre un ouvrier de Bimingharn, M. Carson discourir sur la coopération.
- Ce discours fut essentiellement pratique. L’orateur proposait de constituer une société coopérative de 60 familles souscrivant chacune 1 fr. 25 par semaine, pour former un capital commun.
- « Cette somme », disait-il « permettra dès la fin de la première année de commencer les affaires. La société achètera lés choses de sa consommation usuelle argent comptant. Ce sera là une règle fondamentale ; car ses profits seront ainsi augmentés d’un tiers environ par l’escompte sur les achats. » M. Carson évaluait à 12 fr. 50 par semaine et par famille les dépenses de consommation usuelle ; soit au total environ 40,000 francs ; il portait à 15 0/0 le bénéfice et l’escompte réalisés sur cette somme, soit en chiffres ronds 6.000 francs. « La société » continuait-il « aurait, à raison de 25 francs par semaine, un homme chargé à la fois des achats et de la tenue du magasin ; ce magasin coûterait en loyers et frais divers environ 750 francs par an ; cette dépense jointe à celle des appointements du chef de magasin déduite des 6.000 fr., taux supposé des bénéfices, laisserait un profit net d’environ 3.900 francs par ail. »
- Ainsi parlait M. Carson aux travailleurs de Leeds 16 ans avant que les fameux 28 piouniers de Roch-dale commençassent leurs opérations. Il n’est point douteux que ce discours relevé dans le journal « The co-opérator » n’ait servi de guide aux Equitables de Rochdale, eh 1844.
- « The co-opérator » appréciant le discours de M. Carson ajoutait : « L’orateur a clairement établi les
- p.763 - vue 763/832
-
-
-
- 764
- LE DEVOIR
- profits énormes abandonnés par les classes ouvrières aux commerçants en n’achetant pas par elles-mêmes leurs objets de nécessité usuelles. Les travailleurs en s’unissant épargneront des capitaux comme le font les autres classes. Une Société de travailleurs est aussi facile à réaliser qu’une Société de capitalistes. La seule différence est que l’union des travaux n’a point encore été réalisée comme l’union des capitaux. Mais tout a son commencement. Ne fut-il pas une époque où les sociétés par actions n’existaient pas? Les capitalistes étaient alors trop ignorants pour les former. A mesure que le savoir leur est venu, ils se sont unis en sociétés, ainsi feront les classes ouvrières. Les travailleurs sauront s’entendre et s’unir quand ils auront compris leurs réels intérêts ; et alors iis garderont les bénéfices énormes qu’ils sèment aujourd’hui en d’autres mains. »
- M. Carson faisait également ressortir que les marchandises achetées par les consommateurs eux-mêmes seraient autant que possible pures de toute falsification.
- Ainsi étaient indiqués, dès 1828, les avantages de la coopération dans cette ville de Leeds où l’on supposait alors pouvoir trouver, au plus,60 familles prêtes à s’unir et où l’on compte aujourd hui plus de 20.000 coopérateurs.
- Les affaires traitées actuellement par les coopérateurs de Grande-Bretagne montent annuellement à environ 25 millions de livres sterling (625.000.000 fr.) et donnent aux coopérateurs en intérêts et dividendes environ 2 millions et quart de livres sterling (56.250.000 fr.)
- « The coopérator » constatait l'existence de 130 sociétés coopératives en 1829. On peut voir que la propagande des idées sociales avait porté ses fruits et que le peuple se livrait aux expériences pratiques dans la mesure de ses ressources et de ses connaissances.
- Jusqu’en 1835 il y eut une forte propension à mêler le nom de Robert Owen à la plupart des entreprises coopératives fondées en Grande-Bretagne. En fait cependant, le réformateur n’encourageât jamais aucune des petites entreprises tentées alors. Lui et ses adeptes étaient fermement convaincus que des capitaux importants étaient indispensables pour faire une œuvre vraiment utile. En outre, Robert Owen se défiait des gens plus enthousiastes que prudents pour lancer des entreprises. Aussi encourût-il parfois la disgrâce de certaines personnes qui, sans lui manquer de respect, jugeaient néanmoins qu il voulait faire pour les classes ouvrières plus que ne désiraient ces classes elles-mêmes.
- Mais la grande question pour réaliser les plans de Robert Owen était de se procurer les fonds nécessaires; or à cela l’on n’arriverait pas malgré tous les efforts.
- Un mouvement populaire comme celui delà coopération qui a le mérite de rendre indispensable, pour atteindre au succès, la sobriété, l’économie, l’intel-gence, la prévoyance chez tous ceux qui y prennent part est une excellente chose en soi, manquât-elle le but qu’elle vise, car elle n’en contrit ue pas moins au perfectionnement individuel et national par l’esprit de discipline, d’abnégation et de réflexion qu’elle développe chez tous coux qu’elle relie.
- De 1825 à 1834 l’action coopérative se borna pres-qu. à établir des magasins coopératifs. Leur nombre ne peut être absolument fixée ; vers la fin de 1829 on l’évalue à 130, et un an plus tard à 380 au moins.
- Ce qu’on appelle actuellement le dividende aux acheteurs était alors inconnu. Il n’y avait en conséquence aucun motif pour relier les acheteurs au magasin, si leur foi dans les bienfaits futurs de la coopération venait à baisser.
- Tous les bénéfices étaient portés au crédit des seuls actionnaires en vue d’être utilisés plus tard à la fondations d’industries pour occuper les travailleurs. Mais les choses en restaient là, les actionnaires pour la plupart ne voyaient pas plus loin que leur avantage immédiat, tandis que les autres membres étaient impatients d’obtenir lés résultats promis mais toujours différés. Aussi y eût-il, à un moment donné, recul dans l’idée coopérative parce qu’on ne l’entrevoyait plus comme un moyen de rédemption du travail.
- C’est ce qui fut constaté en 1832 au 3a congrès annuel des coopérateurs. L’assemblée avait lieu à Londres, la plupart des sociétés coopératives y étaient représentées. M. John Finch de Liverpool, après avoir rappelé le but des sociétés coopératives, c’est-à-dire le perfectionnement intellectuel et moral des membres et l’obtention d’un capital à utiliser en vue du bien commun, dit : « Le premier de ces points est acquis : nombre de travailleurs sont reliés entre eux par l’affection et l’intérêt ; mais il n’en est pas de même du second point : L’obtention du capital. J’examinerai donc telles qu’elles me sont apparues les causes de cet échec. La première cause a été le manque d’union et de coopération active de la part des membres; ceux-ci ont négligé les réunions, ne S8 sont point familiarisés avec les principes ni les procédés de leurs sociétés, et ont abandonné à quelques personnes la direction des affaires communes.
- « La deuxième cause a été la désertion des maga-
- p.764 - vue 764/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 765
- sins par les coopérateurs eux-mêmes. Il est cependant impossible que les sociétés atteignent leur but si les magasins sont délaissés par leurs possesseurs.
- « Une autre cause d’avortement des sociétés est la grande responsabilité encourue par les administrateurs, lesquels en cas de perte ont toutes les charges, toutes las obligations, tandis que les autres membres sont absolument sans responsabilité.
- « L’incapacité et la malhonnêteté de quelques directeurs ou chefs de magasins a été parfois aussi une cause d’avortement. »
- Cette triste peinture ôtait exacte en 1832. De grands progrès ont été réalisés depuis. Non seulement les difficultés légales qui contrecarraient alors les associations ont été écartées ; mais de plus des lois protectrices de leur sécurité, de leur liberté, de leur bon fonctionnement ont été votées pour le plus grand bien du peuple.
- Dire que Robert Owen prévoyait et comprenait tous les résultats possibles de l’application complète du principe d’association serait aller trop loin sans doute. Néanmoins il est évident d’après ses écrits que l’association aux mains des classes ouvrières, lui apparaissait comme une puissance capable des plus grands résultats.
- Dans les districts agricoles comme dans les districts manufacturiers la misère du peuple était profonde. Le dénùment, l’abandon, l’ignorance étaient le lot de la grande masse des travailleurs. Le gouvernement exerçait la répression des délits et des crimes et sauvegardait la propriété, mais il délaissait la partie importante de sa mission, celle de cultiver les hautes facultés du peuple et de satisfaire par des lois prévoyantes aux légitimes besoins de la masse, c’est-à-dire de mettre le peuple, intellectuellement et légalement, en mesure de pourvoir à ses propres besoins.
- Dans un tel état de choses c’était le devoir de tout homme réfléchi de concourir au développement des réformes reconnues indispensables. La seule action possible était celle de l’association, d’où. !a formation de tant de sociétés et la lutte de Robert Owen et ses partisans pour l’obtention d’une presse libre et à bon marché et le développement de toutes les mesures propres à améliorer la condition des classes ouvrières.
- Owen et ses adeptes croyaient à la puissance de l’union sur cette solide basse :
- « Telles choses impossibles à réaliser par chaque individu isolément, ou dont le but ne peut être atteint dans le cours d’une existence d’homme, deviennent réalisables par l’action collective et donnent l’eurs fruits à temps voulu.
- « Il suffit qu’on en poursuive l'accomplissement avec la seule satisfaction et Tunique espoir de concourir au but, en prenant pour garanties mêmes du succès l’esprit apporté à la poursuite de l’œuvre. »
- [A suivre).
- La sainte alliance des peuples.
- On lit dans la « Freiheit * (Liberté) de New-York : — Il existe une alliance du despotisme, et malheureusement, l’organisation révolutionnaire n’est pas encore suffisante pour y faire face.
- Les gouvernants disposent de tous les auxiliaires de la civilisation, de millions de soldats, de millions d’agents de police.
- Ils sont moralement et matériellement soutenus par les gens de finance et de négoce, par les hommes de rien et les gr >s faiseurs, si ce n’est pas le besoin de travail des propriétaires eux-mêmes.
- Que peut opposer le peuple à celte coalition gigantesque de tous les éléments de la royauté ? De quels moyens dispose-t-il pour paralyser cette monstrueuse conspiration contre le droit et la liberté. Hélas ! Il n’a rien antre que ses propres forces non organisées, ses tentatives de soulèvements isolés, sa patience, son abnégation et ses sacrifices.
- Il est temps que cet état de choses disparaisse, que cette lutte inégale prenne fia.
- Il est uîgent de conclure une alliance des peuples contre la sainte alliance des potentats.
- Les démocraties de tous les pays doivent perfectionner leurs relations internationales.
- Et quand l’alliance des peuples sera un fait accompli, les jours de la sainte alliance du despotisme et de la tyrannie des classes dirigeantes seront comptés.
- Le Secolo de Milan, après avoir reproduit les lignes ci-dessus, ajoute ;
- « Tant que ies peuples de toutes nations ne seront point convaincus de la grande vérité énoncée dans ces lignes, l’alliance populaire souhaitée par la Freiheit sera une sublime utopie.
- Le Collectivisme en Angleterre et un peu partout
- Le journal le Temps s’alarme du développement et de la tournure que prennent les revendications sociales en Angleterre.
- « Les idées démocratiques et socialistes, dit-il, jetées dans le public ont naturellement éveillé les revendications des principaux intéressés; nous voulons dire des classes laborieuses et souffrantes ; mais ces revendications ne prendront pas toujours, il faut s’y attendre, la forme raisonnée et modérée sous lesquelles elles se sont produites dans le langage des ouvriers anglais à Paris. Les journaux de Londres nous en apportent un indice inquiétant. Il s’est tenu mardi dans cette ville une réuuion convoquée dans les intentions les plus [généreuses, mais qui a mal tourné. Il s’agissait de venir en aide à la population misérable de Londres. La question a été récemment mise à l’ordre
- p.765 - vue 765/832
-
-
-
- 766
- LE DEVOIR
- du jour par un article du marquis de Salisboury dans une revue. II avait dépeint à l’aide de renseignement précis l’enfer de dénuement, d'insalubrité et de promiscuité que déguisent l’activité et la richesse de la grande cité. La conscience publique s’est émue de ces révélations ; il n’est bruit dans la presse depuis trois semaines que de porter remède aux maux signalés — On a naturellement commencé par l’idée de raser les maisons qui suent la maladie et la misère ; puis on s’est tout à coup arrêté devant la nécessité d’indemniser les propriétaires ; devant la difficulté de rebâtir, enfin et surtout devant les conséquences d’une intervention de l’Etat en pareille matière.
- « Alors on a pensé à l’émigration. Les colonies anglaises, le Canada en particulier, ont des milliers d’arpens de terre qui n’attendent que des bras pour les cultiver. Le but de la réunion était donc de réclamer le secours de 1 Etat pour faciliter l’émi gration aux colonies. Le principal orateur, et le promoteur de la réunion était M. Torrens, un membre du parlement, un libéral avancé, un démocrate socialiste, puisqu’il a été jusqu’à poser en principe que la richesse doit être tenue responsable du bonheur du peuple... »
- Le rédacteur du Temps se récrie contre cette proposition qu’il traduit ou plutôt commente ainsi qu’il suit : « Cela revient à dire que celui qui a est obligé « de partager avec celui qui n’a pas la (religion l’or-“ donne, en effet) — et que celui qui travaille doit tra-« vailler pour deux, pour lui d’abord et pour un autre « à côté de lui » Non pas, s’il vous plait ; ce qu’a dit l’orateur, n’implique nullement cette dernière conséquence. Son assertion est fondée toutefois, en ce sens que la richesse générale, fruit de l’œuvre d'ensemble de la génération actuelle et des générations antérieures, doit, en réalité, assurer des moyens d’existence au peuple.
- Quant au fait de travailler pour autrui, c’est ce qui a surtout lieu dans notre état de civilisation. N’y voit on pas constamment que tel personnage des hautes classes consomme dans l’oisiveté le produit du travail de plusieurs, d’une centaine et plus de laboureurs,par exemple, ou autres manouvriers. Cela ne choque pas le sentiment de justice distributive des défenseurs quand même de l’état de choses avec tous ses abus.Nos lois d’héritage opèrent cette appropriation des fruits du travail à gens qui n’ont fait ni ne feront de leurs vie œuvre utile ; elles établissent ce sic vos non vobis perpétuel, qui est le train courant du monde où nous vivons. Mais les déshérités, la classe nécessiteuse et qui peine, commencent à avoir une autre idée de ee que devrait
- être la justice distributive et de la réciprocité des droits et des devoirs dans l’ordre social.
- Quoiqu’il en soit, le discours de M. Torrens, incriminé par le Temps, comme expression du socialisme le plus subversif, n’a pas suffi encore pour contenter la majeure partie des assistants.
- « Ce discours (c’est toujours le Temps qui parle) ainsi que celui du président de la réunion, a été accueilli par des interruptions et même par des sifflets. On leur a dit qu’il falalit faire émigrer, non les in-digens, mais les propriétaires et les capitalistes. Lorsqu’ils parlaient de pauvres, on leur a crié qu’il ne devait pas y en avoir. Enfin, en opposition au but primitif du meeting, on a voté des résolutions qui repoussent l’émigration et qui réclament de l’Etat l’ouverture de travaux publics et la colonisation en Angleterre. Il aurait peut-être été difficile de comprendre ce que ce dernier article signifiait si un orateur ne s’était chargé de l’expliquer en déclarant que la nationalisation de la terre est le seul remède au paupérisme.
- « L’abolition de la propriété foncière à laquelle on substituerait, soit une nue-propriété universelle de l’Etat, soit tout simplement et brutalement un nouveau partage du sol, telle est, nous sommes bien obligés de le constater, la formule qu’adopte de plus en plus le mouvement socialiste chez nos voisins, et, ee qui est eucore plus grave, le partis démocratique n’a pas l’air de vouloir où de pouvoir se dégager de la solidarité de ces doctrines. En vérité, l’Angleterre, du train dont vont les choses, semble nous réserver d’étranges surprises. »
- Dans ses doléances sur la situation de l’Angle < terre, le Temps ne semble pas se douter que les mêmes symptômes se produisent avec un caractère non moins menaçant chez nous. Et pourtant ce journal enregistre avec beaucoup de soin les manifestations de nos réunions publiques, où la propriété, sous toutes ses formes, n’est pas moins violemment attaquée que ne l’a été la propriété foncière dans le récent meeting de Londres. Sur les conséquences éventuelles de ces attaques, en se rassure en France nous le savons, en se fondant sur l’état de division de la propriété du sol et sur l’intérêt jaloux du paysan à défendre sa possession. Il faut prendre garde cependant que,dans les moments de trouble et de mouvements insurrectionnels, il n’y a que les masses agglomérées qui présentent assez de force pour triompher et dominer au moins passagèrement. Que par suite d’une crise gouvernementale où de quelque autre grave évènement imprévu, le prolétariat, comme cela s’est vu déjà, vînt à se trouver le maître, un jour dans Paris, dans Lyon et dans quelques
- p.766 - vue 766/832
-
-
-
- LE DEVOIR,
- 767
- autres grandes villes, il serait peut-être difficile aux habitants éparpillés des campagnes d’opposer une* résistance efficace aux mesures - socialistes qui pourraient être décrétées, d’autant plus que, parmi ces ruraux en qui l’on met toute sa confiance, il y en a déjà une partie qui par sa condition misérable et par l’infiltration des doctrines du socialisme jusqu’au fonds des chaumières, serait toute portée à faire cause commune avec le prolétariat urbain.
- Et cette situation n’est pas propre à notre pays : elle est à peu de chose près la même en Allemagne, en Italie, en Espagne et ailleurs. Etant donnée la disposition des esprits dans la classe ouvrière de toute l’Europe, s’il surgissait un Luther, un Danton (peut-être même suffirait-il d’un Lassalle) pour se faire le porte-voix et le porte-drapeau de la cause des revendications sociales, — en dépit des armées régulières immenses qu’entretiennent les gouvernements, en aggravant le malaise, la misère et l’anxiété des peuples, — il pourrait bien se déchaîner par le monde une tempête capable d’ébranler, de renverser même notre civilisation, toute pleine d’antinomies et de discords.
- C’est de nos jours, avec bien plus de raison qu’il y a cinquante ans, que Béranger pourrait dire :
- Société, vieil et sombre édifice,
- Ta chûte hélas ! menace nos abris...
- Voilà le péril. N’est-il donc aucun moyen de le conjurer ? Si fait vraiment ; mais il faut y aviser sans perdre un instant désormais. Le temps presse.
- II faut que les détenteurs de la richesse et du pouvoir se mettent en mesure de donner satisfaction à ce qu’il y a de juste dans les revendications populaires. — Il faut que par la mise en pratique du principe de la participation des salariés aux bénéfices, partout où la chose et possible (et en cherchant bien on verrait que la plupart des obstacles qu’on allègue peuvent être levés ou tournés) ; jl faut que par des institutions de garantie en faveur de la vie humaine et par des mesures prévoyantes et larges de soulagement des misères imméritées, on désarme les haines qui ne se contentent plus de couver dans les bas fonds de la société, mais qui éclatent au grand jour, prenant pour cri de ralliement: Mort aux bourgeois ! et proclamant,comme une nouvelle croisade humanitaire, la guerre générale du pauvre contre le riche. Sinistre guerre hélas ! d’où ne peut résulter que d’effroyables catastrophes et le malheur commun du riche et du pauvre, un vrai suicide de tous deux.
- Quiconque a dans le cœur le sentiment de la justice, de l’humanité et de la solidarité doit donc
- faire tous ses efforts, si infimes soient-ils et disproportionnés à la tâche, pour tanter de prévenir l'horrible éventualité. '
- Ni guerres des nations, ni guerres des classes, combien on bénirait celui qui pourrait garantir l’Europe, d’ici à la fin du XIXe siècle, contre ce
- double fléau ! Ch. Pellarin.
- ---—
- MOTS DE PROGRÈS
- En comparaison de nos étonnants progrès dans les sciences physiques et de leur application pratique, nos systèmes de gouvernement, de justice administrative, d’éducation nationale, toute notre organisation sociale et morale sont à l’état fie barbarie.
- Alfred Wallace.
- BIBLIOGRAPHIE
- L’étude des questions sociales se répand chaque jour davantage; c’est un excellent symptôme pour l’évolution pacifique des sociétés vers l’organisation des garanties dues à chacun au nom du droit à l’existence.
- Par les nouveaux ouvrages sur ce sujet nous citerons :
- Danger et nécessité du socialisme, par M. Isid. Masseron, 1 vol. de 3 fr. 50, en* vente chez Félix Alcan, 108, boulevard Saint-Germain, Paris.
- Projet et création d'une caisse de retraite populaire garantie par VEtat, présenté par un ancien ouvrier, brochure de 20 pages, en vente à l’Imprimerie nouvelle, 11, rue Cadet, Paris.
- Etablissement de la société de réforme électorale, par J. P. Mazaroz, petite brochure en vente chez l’auteur, 94, boulevard Richard-Lenoir, Paris.
- Rapport sur la situation de l industrie du commerce et de l'agriculture pour Vannée 1882, en vente chez Ernest Vanholder à Charleroi, Belgique.
- BIBLIOTHÈQUE DU FAMILISTÈRE
- M. Isidore Masseron cous envoie son nouvel ouvrage :
- Ranger et nécessité du Socialisme.
- Nous lui offrons, les remerciements des habitants du Familistère.
- ’----- - TTira H'üiiiih I — --
- ETAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- Semaine du 19 au 25 novembre 1883.
- NAISSANCES :
- 23 novembre, de Clément-Fernand Beriemont, fils de Berlemont Etienne-Victor, et de Minette Aline.
- 23 novembre, de Marie-Léonie Légumier, fille de Léon Léguillier, et de Juliette Damée.
- XXEXXÈS :
- Le 22 novembre, de Jules-Victor Gardet, âgé de 5 mois 1/2.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- p.767 - vue 767/832
-
-
-
- L1URA1KIE IH FAMILISTERE
- G-TJISIE • -A-ïSNE;
- OUVRAGES DE M. GODIN
- FONDATEUR DU FAMILISTÈRE
- *
- VIENT DE PARAITRE :
- LE GOUVERNEMENT, ce qu’il a été, ce qu’il doit être et le vrai socialisme en action.
- Ce volume met en lumière le rôle des pouvoirs et des gouvernements, le principe des droits de l’homme, les garanties dues à la vie humaine, le perfectionnement du suffrage universel de façon à en faire l’expression de la souveraineté du peuple, l’organisation de la_paix européenne, une nouvelle constitution du droit de propriété, la réforme des impôts, l’instruction publique première école de la souveraineté, l’association des ouvriers aux bénéfices de l’industrie, les habitations ouvrières, etc., etc.
- L’ouvrage est terminé par une proposition de loi à la Chambre des députés sur l’organisation de l’assurance nationale de tous les citoyens contre la misère.
- In-8° broché, avec portrait de l’auteur . . 8 fr..
- MUTUALITÉ NATIONALE CONTRE LA
- MISERE. — Pétition et proposition de loi à la Chambre des députés.
- Brochure in-8°. extraite du volume « Le Gouvernement ».........................i fr. 50
- MUTUALITÉ SOCIALE & ASSOCIATION DU CAPITAL 8c DU TRAVAIL ou extinction du paupérisme par la consécration du droit naturel des faibles au nécessaire et du droit des travailleurs à participer aux bénéfices de la production.
- Ce volume contient les statuts et règlements de la Société du Familistère de Guise. *
- In-8° broché, avec la vue générale des établissements de l’association.......................5 fr.
- UU VJSU Cl Cl ? J O LlliO VU1" CluStSl'
- fausse, aussi dangereuse, de recourir à l’arbitrage des autres nations et, au lieu de travailler à la ruine des peuples, d’arriver à nouer des traités de commerce et d’amitié au profit du progrès des nations pour poursuivre ensuite l'alliance intime de ces nations mêmes par des bienfaits.
- Mais il faudrait pour cela que nous, nations civilisées,cessassions d être barbares ; il faudrait que l’amour de l’humanité, le respect de la vie humaine, ie sentiment des droits du peuple et du citoyen à l’existence, dominassent dans tous les esprits les convoitises individuelles et les cupidités financières et commerciales.
- Les socialistes et les droits du travail. 0,40 cent. La richesse au service du peuple. . 0,40 cent. La politique du travail et la politique
- des privilèges.............................0,40 cent.
- La souveraineté et les droits du peuple 0,40 cent.
- OUVRAGES DIVERS
- HISTOIRE DE L’ASSOCIATION AGRICOLE DE RALAHINE (Irlande). Résumé des documents de M. E. T. Craig, secrétaire et administrateur de l’association. Ouvrage d’un intérêt dramatique, traduit par Marie Moret........0,75 cent.
- HISTOIRE DES ÉQUITABLES PIONNIERS DE ROGHDALE, de G. J. Holyoake. Résumé traduit de l’anglais, par Marie Moret. . 0,75 cent.
- LA FILLE DE SON PÈRE. Roman socialiste américain, de Mrae Marie Howland, traduction de M. M., vol. broché ....... 3 fr. 50
- Se vend également librairie A. Ghio 1, 3, 5, 7, galerie d’Orléans, Palais-Royal, Paris.
- LE DEVOIR, Revue des Questions sociales
- ORGANE DE L’ASSOCIATION DD FAMILISTERE
- paraît tous Iss Simamlaes
- France : Un an ....... 10 fr. »»
- — Six mois . . . ... . 6 fr. »»
- —- Trois mois.............. 3 fr. »»
- Union postale : Un an.........11 fr. »»
- Autres Pays...................13 fr. 50
- quels efaîenTses fftres~aTâ "reconnaissance publique ? Elle avait opéré quatorze sauvetages, élevé en dehors de sa famille des vieillards, des enfants, montré un dévouement admirable lors du choléra, soigné des blessés pendant l’année terrible. Veut-on maintenant connaître la fin d’une vie si pleine d’abnégation : la malheureuse a dû, dans les derniers jours de son existence, engager au Mont-de-Piété ces quinze médailles que lui avaient valu ses actes de dévoûment. Et lorsqu’une admission tardive est enfin parvenue à son nom elle est arrivée au moment. où l’on descendait son corps dans la fosse. Voilà ce que la « sympathie publique,qui ne fait jamais défaut aux bonnes actions », pour employer
- p.768 - vue 768/832
-
-
-
- T Année, Tome 7. — n° 274. "Le numéro heM.onwda.ire 20 c. Dimanche 9 Décembre 1883
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GQDIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau cie Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franco
- Un an. . . . 10 îr. »» Six mois ... 6 »»
- Trois mois . . 3 »»
- Union postale Un an. . . . 11 Ir.»»
- Autres pays Un an. . . . 13 îr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS
- Bjr.Neuve-des-petits-Champs Passage des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- La Paix et la Guerre, — Le monde renversé. — Quelques aveux, — Enquête. — Les logements des classes ouvrières. — Les armements. Faits politiques et sociaux. — Robert Owen. -- Statistique scolaire. Pas seulement des paroles. — Carres pondance d’Angleterre.
- Je sais bien qu’aujourd’lmi on cherchera à justifier la guerre même du Tonkin, la guerre avec la Chine, par des motifs de représailles, en ressuscitant le souvenir de quelques crimes commis contre nos nationaux ou de quelque traité violé, traité qui aurait été imposé par la force à des peuples ne demandant aucun traité avec nous, mais qui nous accutdlieraient avec reconnaissance si nous allions les trouver pour travailler à leur donner la liberté et la prospérité.
- LA PAIX ET LA GUERRE
- On ne se demanderait pas s'il est juste de faire tuer dix mille Français pour venger quelques compatriotes ou pour faire respecter dos traités consentis à regret. Au lieu de cela on se laisse aller à de fausses
- Si la liberté des citoyens et les véritables intérêts du peuple entraient pour quelque chose dans les considérations de nos hommes d’Etat, les questions de paix ou de guerre auraient dans nos Chambres françaises un tout autre caractère que celui qu’elles onj, aehiAÜtfrnp.nfc.^ t . . ... _
- théories économiques sur les débouchés et les échanges, théories enfantées par les intérêts cupides du négoce; on s’abandonne à cette idée non moins fausse que lorsqu’on parle au nom de la France, il suffit de s’imposer ; on blesse ainsi par des formes hautaines les peuples dont on eût eu intérêt à se faire des
- dans un pays où les hommes publics sont devenus les pontifes du capital, il ne peut arriver autrement qu’on soigne l’arbre et qu’on laisse crever le vieillard !
- Quelques aveux
- Les idées défendues par le Devoir sont lentes à se ! répandre ; néanmoins on constate chaque jour : Quelques symptômes qui nuus permettent de pré^a- ; ger qu’elles ne tarderont pas à prendre faveur dans l’opinion publique.
- Monsieur Weil, de {'Evénement, termine un article a La question des Allemands à Paris » en déclarant que la solution ne se trouve que dans l'associa-mm du travail et du capital, et dans la création dinvalides civils. M. Weil laisse voir dans son
- répartition, avant la constitution delà société, quand j’offris plus de 100,000 francs en participation aux travailleurs, à l’un 200 francs, à l’autre 300 francs, la plupart d’entre eux refusèrent ! Comme on savait le jour oùla répartition devait se faire, on leur avait monté la tête, et ils venaient dire : « Nous ne savons pas pourquoi on nous donne cela ! » Je remis les titres en caisse, et plus tard les ouvriers vinrent tour à tour les demander. L’idée était comprise et l’asso-cation se fît ensuite toute seule. Nous avons eu des répartitions qui se sont élevées à un million ; vous comprenez qu’alors la masse ouvrière a ouvert l’œil et s’est associée avec empressement.
- (1) Yoir le Devoir des il, 18 et 25 novembre et 2 décembre 1883.
- p.769 - vue 769/832
-
-
-
- 770
- LE DEVOIR
- deviendront-elles ? Las partisans de la guerre en feront litière ; les droits de la vie humaine, le respect de la vie humaine, le respect des droits des citoyens seront méconnus sous la République comme ils le sont sous la monarchie.
- Des centaines de mille hommes deviennent les instruments des caprices du pouvoir, dès que de simples ministres peuvent disposer de la vie et du sang des soldats français pour les entreprises les plus impopulaires qui leur passent par la tête.
- Le soldat n’est plus un citoyen français chargé de défendre les intérêts du pays c’est un instrument de destruction aux mains des pouvoirs qui en disposent à leur gré.
- La vie du soldat, l’existence du soldat, la famille du soldat, ne comptent pour rien dans la balance des résolutions des pouvoirs. La cupidité de quelques négociants ou de quelques financiers pèse plus dans cette balance que toute considération d’équité, de justice et de respect des véritables intérêts du peuple.
- Avec une telle politique, au lieu d’ouvrir des relations fructueuses entre les peuples, on sème l’inquiétude parmi les nations; au lieu de contra-ter des alliances utiles et d’âppeler les peuples au progrès de la civilisation, on leur fait prendre en haine et les nations civilisées et la civilisation elle-même.
- Ah ! si Rabelais vivait encore, il verrait que les fouaciers de Lerné et les bergers du pays de Gargantua sont encore de notre temps et, chose plus singulière, il trouverait que le théâtre du grand débat a changé de place, que c’est danâ le gouvernement et les Chambres que ce débat commence et non plus entre bergers et fouaciers dans les vignes. Il verrait que, comme Picrochole, nos gouvernants n’ont ni assez de bon sens, ni assez d'esprit de justice pour écouter d’eux-mêrnes la voix de la raison et faire la paix sans recourir « à vive et forte guerre. »
- Ne serait-il pas plus simple, Messieurs les gouvernants, quand on est engagé dans une voie aussi fausse, aussi dangereuse, do recourir à l’arbitrage des autres nations et, au lieu de travailler à la ruine des peuples, d’arriver à nouer des traités de commerce et d’amitié au profit du progrès des nations pour poursuivre ensuite l’aUiance intime de ces nations mêmes par des bienfaits,
- Mais il faudrait pour cela que nous, nations civilisées,cessassions d être barbares ; il faudrait que l'amour de l’humanité, le respect de la vie humaine, le sentiment des droits du peuple et du citoyen à l’existence, dominassent dans tous les esprits les convoitises individuelles et les cupidités financières et commerciales.
- Par inadvertance un ministre engage follement, à l’instigation do quelques négociants, une affaire militaire au Tonkin. Pour quel motif? Pour ouvrir, dit-on, des débouchés à la production française !!! On ne croyait rencontrer aucune résistance; cela est assez singulier : quand on procède par la force, il faut s’attendre à la force; un procédé appelle un procédé semblable. Devant la résistance, la prudence et l’humanité ne conseilleraient-elles pas de temporiser, de prendre la vo e de l’entente par la persua-tion, par des procédés dignes de la civilisation.
- LE MONDE RENVERSÉ
- Les peuples dits civilisés, ceux surtout où chacun se plaint des effets de la surproduction nous présentent souvent des faits bien douloureux, dont la responsabilité revient toute entière à notre mauvaise organisation sociale.
- Que penser d’une commune, comme celle de Paris, où, chaque jour, on constate plusieurs cas pas moins graves que ceux que nous trouvons signalés au procès-verbal de la séance du conseil municipal du 28 novembre ?
- Que penser de conseillers municipaux prétendus républicains, qui ne sont pas unanimes à déclarer urgentes des institutions devant prévenir d'aussi cruelles misères.
- Un vieillard ayant lutté jusqu’à 82 ans en gagnant encore dans la dernière année 2 fr. 25, a dû cesser tout travail, atteint par les infirmités. Il a demandé une place dans un hospice ; on lui a objecté qu’il n’avait pas une année d’inscription au contrôle des indigents.
- Une femme de soixante-trois ans, dans une situation analogue, s’est vu opposer qu’elle n'avait pas l’âge requis par les règlements. Or, veut-on savoir quels étaient ses titres à la reconnaissance publique ? Elle avait opéré quatorze sauvetages, élevé en dehors de sa famille des vieillards, des enfants, montré un dévouement admirable lors du choléra, soigné des blessés pendant l’année terrible. Veut-on maintenant connaître la fin d’une vie si pleine d’abnégation : la malheureuse a dû, dans les derniers jours de son existence, engager au Mont-de-Piété ces quinze médailles que lui avaient valu ses actes de dévoûment. Et lorsqu’une admission tardive est enfin parvenue à son nom elle est arrivée au moment. où l’on descendait son corps dans la fosse. Voilà ce que la « sympathie publique,qui ne fait jamais défaut aux bonnes actions », pour employer
- p.770 - vue 770/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 771
- les termes du Siècle cîu mois d’octobre 1849 à la suite d’un sauvetage de cette femme a fait pour elle !
- La municipalité de Paris a été impuissante à soulager cette femme qui avait si bien mérité de l'humanité.. Mais, dans la même semaine, la même municipalité n’hésitait pas à accorder une subvention de 300,000 francs à un prétendu opéra populaire.
- A Paris, où l’on ne peut admettre à un hôpital un vieux sauveteur épuisé par son dévouement, à paris, où de grands écrivains, anciens normaliens, trouvënt excessive une dépense de 125 francs par an par chaque enfant abandonné, veut-on savoir ce que coûte chaque arbre planté dans les beaux quartiers de la capitale ?
- L’arbre est du prix de six francs.
- A ce prix, il faut ajouter les dépenses « accessoires » suivantes :
- 15 mètres cubes à déblayer et 15 mètres de terre végétale, 139 fr. 25; un tuteur, 1 fr. 25 ; coussins en paille, 36 centimes; tresses en jonc, 45 centimes; corset-tuteur en fer, 9 fr.; grille d’arbre à quatre panneaux, 48 fr.; tuyaux de drainage, 8 fr. 74; tranchée d’irrigation et pose des drains, 6 fr. 40; bouchon de terre cuite, 10 centimes, etc.
- La dépense totale s’élève à deux cents francs par arbre.
- Il ne s’agit ici que de la première dépense; chaque sujet reçoit en outre pendant toute son existence des soins assidus et point gratuits pour les contribuables, dès qu’un cantonnier signale quelques signes de dépérissement dans un arbre des boule-varts, aussitôt l'administration met en mouvement un escouade de jardiniers et ne néglige aucun soin pour conserver l’arbre atteint.
- C’est que l'arbre produit une ombre agréable aux promeneurs des grands quartiers, il est en outre un capital. Mais un vieillard ! Cela ne peut plus travailler, cela use du capital au lieu d’en produire. Et dans un pays où les hommes publics sont devenus les pontifes du capital, il ne peut arriver autrement qu’on soigne l’arbre et qu’on laisse crever le vieillard !
- Quelques aveux
- Les idées défendues par le Devoir sont lentes à se répandre ; néanmoins on constate chaque jour Quelques symptômes qui rmus permettent de présager qu’elles ne tarderont pas à prendre faveur dans l’opinion publique.
- Monsieur Weil, de {'Evènement, termine un article « La question des Allemands à Paris » en déclarant que la solution ne se trouve que dans l'associa-tion du travail et du capital, et dans la création d Invalides civils. M. Weil laisse voir dans son
- article qu'il ne comprend pas comme nous l’association du travail et du capital. Cette divergence nous importe peu, à cette heure, pourvu que la question générale soit mise en discussion.
- La République fi ançaise appréciant d’une manière générale la participation et les tentatives de quelques industriels dans cette voie, déclare que M. Godin est allé beaucoup plus loin que tous les autres..
- M. Wilson, dans son discours sur le budget, n’a pas hésité à dire qu’il ne répugnerait pas à une réforme fiscale qui, s’adressant à la fortune acquise, rendrait possible les améliorations utiles.
- Voilà donc M. Wilson qui parait accepter le principe,tant prôné par le Devoir, de frapper la fortune acquise, et remarquons le bien ce n’est pas avec i’mtention de diminuer les autres impôts, c’est 8ii vue de rendre possibles les améliorations utiles. Nous prenons acte des paroles de M Wilson et nous lui demandons instamment de développer devant les Chambras les conséquences de son affirmation.‘
- ENQÜÊTE
- de la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières.
- Ministère de l’intérieur
- Déposition de M. GODIN Suite (1)
- M. Barber et. — Vous venez de dire qu’on avait essayé d’ameuter les ouvriers contre votre système ; est-ce que vous avez eu, à un moment donné, des difficultés de la part des ouvriers non-intéressés ?
- M. Godin, — Une population illettrée, habitant la campagne, accoutumée à son travail de tous les jours, n’était évidemment pas préparée é des idées d’association aussi largement conçues. On venait dire à ces gens-là que je voulais abuser d’eux, les condamner à l’esclavage, que mes promesses n’étaient que mensonge ; et vous savez ce qu’est l’esprit humain. L'incertitude et l’aveuglement s’étaient si bien emparés des esprits que lors de la première répartition, avant la constitution delà société, quand j’offris plus de 100,000 francs en participation aux travailleurs, à l’un 200 francs, à l’autre 300 francs, la plupart d’entre eux refusèrent ! Comme on savait le jour oùla répartition devait se faire, on leur avait monté la tête, et ils venaient dire : « Nous ne savons pas pourquoi on nous donne cela ! » Je remis les titres en caisse, et plus tard les ouvriers vinrent tour à tour les demander. L’idée était comprise et l’asso-cation se fît ensuite toute seule. Nous avons eu des répartitions qui se sont élevées à un million ; vous comprenez qu’alors la masse ouvrière a ouvert l’œil et s’est associée avec empressement.
- (1) Voir le Devoir des il, 18 et 25 novembre et 2 décembre 1883.
- p.771 - vue 771/832
-
-
-
- 772
- LE DEVOIE
- M. le Président. —• Quel est le taux de salaire ?
- M. Godin. — La moyenne de la journée est d’environ 5 francs ; il y a des ouvriers qui gagnent 7 et 8 francs.
- M. Pitre. — Cela représente au moins 12 francs à Paris.
- M. Barberet. — Pensez-vous, Monsieur Godin, que cette participation des ouvriers aux bénéfices soit un grand élément de prospérité pour le Familistère ?
- M. Oodin. — En fait de participation comme d’organisation de toutes sortes, on doit s’attendre à des difficultés ; il faut que l’éducation publique se fasse, que les hommes de bonne volonté ne se découragent pas. Si je m’étais laissé aller à la défaillance, je n’aurais rien fait. J’ai lutté contre des préventions et des difficultés de toute nature ; mais l’histoire enseigne que toutes les idées nouvelles ont eu leur phase de persécution.
- Les préventions, du reste, tombèrent très-vite Ce qui frappa suitout les ouvriers, ce fut de voir tel d’entre eux qui avait l’année précédente reçu 200 fr. recueillir un intérêt de 10 francs et une part dans les bénéfices, indépendamment de celle à laquelle son travail lui donnait droit. Aujourd’hui nous avons des ouvriers qui touchent chaque année 100 à 200 francs d’intérêt ; c’est pour la famille un surcroît de bien être qui se traduit surtout par des achats de vêtements ; on fait toilette neuve, c’est là, je crois, le résultat le plus caractérisé de la répartition des bénéfices, au point de vue de l’intérêt du capital.
- M. Barberet. — Et quel est le résultat au point du vue industriel ?
- M. Oodin. — Au point de vue industriel, des faits vous en diront plus que tous les éloges possibles. Depuis que l’association est établie, les ouvriers s’intéressent à l’amélioration de la production ; ils sont attentifs à signaler les pertes, les causes de malfaçon ; bien plus, ils s’ingénient à trouver des choses nouvelles, et à chaque instant nous sommes obligé de prendre des brevets d’invention.
- M. Henry. — Au nom de la Société, ou de l’inventeur ?
- M. Godin. — Au nom de la Société, je dois dire que je contribue pour une certaine part à ces inventions; seulement, autrefois, dans ma carrière industrielle, j’étais obligé de tout faire par moi-même : l’idée conçue, je devais l’élaborer et en faire l’application. Aujourd’hui, je dis à mes collaborateurs: cherchez dans telle direction ; il y a là quelque chose à faire ; et cela se fait avec entrain, avec le désir d’arriver à un résultat.
- Dans ma conviction, la Société du Familistère est destinée à réaliser des bénéfices considérables ; et à supposer que dans mes vieux jours je ne veuille plus rien faire, la sécurité de mon capital est complète, ment assurée. C’est là parler à un point de vue un peu égoïste, mais n’est ce point le ton de notre époque. — Je touche 230,000 francs d’intérêt pour mon capital social, et environ 80,000 francs à titre de gérant, soit un total de 300,000 francs par an. Je trouve que c'est considérable, énorme, néanmoins, la Société fait de bonnes affaires.
- Il faut dire que le travailleur ne reçoit en espèces que l’intérêt des titres qui lui ont été délivrés ; tous les droits acquis par lui sont convertis en parts d'intérêts, en titres sur l’association, et cela, sans augmentation du capital social, car ces nouvelles parts d’intérêt servent au remboursement des titres de fondation. Par conséquent, si l’on distribue par an 500,000 francs ou un million, c’est autant qu on me rembourse do mon capital, et ce sont les titres des ouvriers qui remplacent les miens dans la Société.
- n y a là, messieurs, un point sur lequel j’appelle votre attention. A un moment donné, je serai complètement remboursé de mon capital ; les ouvriers auront pris ma place ; mais les dispositions statutaires sont telles que le remboursement se continuera indéfiniment et porrera sur les plus anciens titres, de sorte que l’établissement sera toujours aux mains des travailleurs en exercice. C’est un résultat que je regarde comme très-considérable au point de vue économique.
- M. Barberet. — Jusqu'à un certain point la maison Leclaire est conçue dans ce système.
- M. Godin. — Il y a une grande différence entre la Société du Familistère et la maison Leclaire. Dans la maison Leclaire, c’est la Société mutuelle qui commandite l’industrie ; chez nous, au contraire, c’est l’industrie qui commandite la Société mutuelle,
- M. Barberet. — La maison Leclaire est un établissement impersonnel.
- M. Godin. — C’est une des belles choses qui aient été faites jusqu’à ce jour.
- M. Pitre. — Puisqu’on vous rembourse peu à peu votre capital primitif, vous finirez par être en quelque sorte exproprié de tout ce que vous avez mis dans l’association.
- M. Godin. — Oui, mais je ferai de mon capital l’emploi que je voudrai.
- M. Pitre — Vous ne serez plus actionnaire?
- M.Godin. — Je suis considéré comme travailleur et je reçois des émoluments avec lesquels j’acquiers tous les ans des parts d’intérêt. Du reste je vous as
- p.772 - vue 772/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 773
- sure que les travailleurs du Familistère ne songent pas à m’expulser ; j’ai l’avantage de n’avoir pas de collaborateurs hostiles ; tous sont dévoués.
- O a ne peut pas espérer que dans les tentatives de réformes le résultat se produise comme par enchantement ; l’humanité est ainsi faite qu’elle ne se transforme que lentement ; il n’y a pas de réforme qui puisse se faire du jour au lendemain ; notre devoir à tous serait de ne pas laisser échapper l’occasion d’aider au progrès ; faute d’utiliser les circonstances, je crois que nous arriverions à une catastrophe.
- M. le Président. — Vous êtes le gérant de la Société du Familistère ?
- M. Godin. — Oui, monsieur. La Société du Familistère est administrée par un conseil de gérance Comme en toute industrie, il faut pour la sagesse des décisions que la compétence concoure avec l’intérêt, il n’était pas possible de constituer un conseil de gérance sans y appeler de droit les chefs de service, les ingénieurs de differents ordres ; aussi les statuts donnent ils à ces fonctionnaires le mandat de siéger au conseil de gérance. Ce conseil est complété par la voie de l’élection. Les associés réunis en assemblée générale nomment trois membres ; rééligibles dans ces fonctions. Les trois conseillers élus cette année sont : un surveillant d’atelier, un surveillant de magasins et une dame du comptoir des étoffes.
- L’assemblée générale nomme, en outre, chaque année les trois membres du conseil de surveillance. Il y a donc six personnes élues qui représentent dans les conseils de l’association, les , intérêts de la masse.
- M. Barbereb. — Si, pour une cause ou pour une frutre, vous veniez à quitter le Familistère, qui prendrait la direction ?
- M. Godin — La direction appartiendrait à un gérant désigné par moi ou, si je ne l’avais pas désigné, nommé par l’assemblée générale.
- Nous avons trois conseils : un conseil de gérance qui se réunit une fois tous les mois, un conseil de l’industrie qui se réunit le mardi de chaque semaine, et un conseil de l’habitation et des services commerciaux du Familistère qui se réunit chaque vendredi.
- Je puis si vous le voulez, messieurs, vous donner des explications sur les comités des assurances mutuelles, sur le fonctionnement de ces assurances, sur la comptabilité de ce premier degré de participation aux bénéfices, et vous dire comment la comptabilité de cos assurances et des salaires et appointements sert à régler, en fin d’exercice, la participa-
- tion des travailleurs dans les dividendes de l’association.
- M. le Président. — Il suffit à la commission de connaître les principes d’après lesquels le comité fonctionne.
- M. Pitre. — L’écoulement des produits de l’usine se fait il d’une façon régulière ?
- M. Godin. — Comme dans toute industrie, avec les difficultés inhérentes aux affaires.
- M. Pitre. — Ne leur accorde-t-on pas une préférence au point de vue de l’excellence du travail ?
- M. Godm. — L’établissement possède des moyens perfectionnés auxquels s’ajoute la bonne volonté des ouvriers. Aucun établissement en France ne peut rivaliser avec nous sous le rapport de la bonne exéj cution et du fini.
- M. Pitre. — Les crises commerciales vous touchent peu ?
- M. Godin. — Il est des causes générales de ralentissement des affaires auxquelles nous ne pouvons échapper. Nous faisons surtout les appareils de cuisine, de chauffage et certains articles de quincaillerie pour l’ameublement. Il n’a pas gelé l’hiver dernier et nos produits sont restés en magasin ; cette absence d’hiver est en grande partie cause du chômage d’un certain nombre d’industries; nous en souffrons comme les autres.
- (A suivre).
- Les logements de nos classes ouvrières
- On lit dans The arbitrator, organe anglais de l’association ouvrière de la paix :
- En ce moment où l’attention publique se porte sur la condition sociale et morale des travailleurs, le rapport annuel du Familistère de Guise,publié parle Devoir du 14 octobre, est d’un intérêt exceptionnel. Dans sou discours, M. Godin, fondateur et président de la Société, fait allusion, avec une fierté bien légitime, aux termes admiratifs avec lesquels les visiteurs de tous pays ont décrit 1 établissement qui a été le but de la vie de M. Godin.
- Dès l’âge de 17 ans, Godin, apprenti serrurier, « constatait la misère et le dénùment des travailleurs et prenait la ferme résolution de s’efforcer, s’il s’élevait un jour au-dessus de la condition de l’ouvrier, de rendre la vie du travailleur plus supportable et de relever le travail de son abaissement. »
- Par ses talents et sa persévérance, Godin atteignit à la richesse et, noblement, il accomplit la résolution prise dans son adolescence. L’association dont il est fondateur est un magistral exemple « de ce qui peut être fait pour améliorer la condition morale et sociale des classes laborieuses, et résoudre le grand problème d'une plus équitable répartition des fruits du travail et du capital. »
- p.773 - vue 773/832
-
-
-
- 774
- LH DEVOIE
- Des leçons utiles peuvent être tirées des expériences d’un philanthrope aussi éminemment pratique que M. Godin ; il y aurait donc lieu de donner mandat à une commission composée de représentants des classes ouvrières, de visiter le Familistère de Guise et de faire un rapport sur les moyens de constituer des établissements analogues dans les centres industriels d’Angleterre.
- G. de Winton.
- LES ARMEMENTS
- Les peuples s’appliquent constamment à développer leur puissance militaire déjà si formidable. Les engins de destruction les plus coûteux sont répandus dans toutes les nations dès leur invention. L’outillage militaire est partout en voie de transformation permanente. La plupart des états sont épuisés par les charges ton jours plus considérables de leurs budgets de la guerre. Les peuples, sous la direction de gouvernements qui ne veulent tenir aucun compte de la philosophie du progrès, ne cessent d’essayer à multiplier les obstacles pour empêcher leur rapprochement que commande la civilisation.
- En Europe, près de 3,000,000 d’hommes, les plus valides, sont détournés de la production par le système des armées permanentes.
- Chaque année, plus de 4,000,000,000 sont dépensés en préparatifs de destruction.
- Le total des charges militaires, pendant une période de dix ans, constitue une dépense improductive de 40,000,000,000, à laquelle il convient d’ajouter deux sommes équivalentes : l'une représentant les richesses qu’auraient pu créer les hommes immobilisés par le service militaire ; l’autre comprenant les budgets -des dettes des diverses nations, budgets qui ont pour origine les dépenses exigées par l’entretien des armées, les indemnités de guerre payées après les défaites et les Irais de réparations causées par les invasions.
- Les armements privent donc les peuples d’une quantité de richesses que l’on peut évaluer, pour une période de dix ans, à 120,000,000,000, soit à 500,000,000,000 par chaque génération, somme représentant plus de deux fois la fortune publique de la France.
- La folie des armements ne paraît pas devoir s’arrêter encore. Les inventeurs à la recherche des moyens perfectionnés pour détruire davantage et plus vite sont encouragés par les gouvernements. Leurs conceptions les plus extravagantes sont sérieusement examinées. Celles qui présentent quelques possibilités d’exécution sont aussitôt confiées aux ingénieurs de nos arsenaux. Si les essais des
- ] premiers types produits paraissent promettre quel-j que supériorité dans l’art de détruire les hommes et ; les choses, on occupe bien vite tous les ouvriers de 1 l’Etat à cette nouvelle fabrication. Un jour, c’est une ; plaque en métal destinée à cuirasser les forteresses-i demain, c’est un canon monstre qui perce la plaque | du premier coup; on invente alors uneautre plaque, j que cent coups de canon de la veille ne peuvent briser; mais,avant qu’elle soit placée dans la moitié des cas où son application avait été prévue, on ne manque pas de trouver un engin qui la rend complètement inutile. On commence à dépenser des millions pour expérimenter et pour construire des torpilles, puis l’on arrive à employer une égaie quantité de millions à essayer des appareils pouvant neutraliser ces engins. Et l’on recommence toujours, sans jamais se lasser.
- Les milliards de dettes s’ajoutent aux milliards des passifs des nations ; et le peuple ne prévoit pas la banqueroute finale, pas plus qu’il ne comprend que ces excès sont la cause unique de toutes ses misères.
- Si l’on n’entendait quelques appels des hommes dévoués à la cause du bien public, si l’on ne savait avec quelle lenteur se propagent les idées les plus sages, on serait porté à nier l’existence de la raison humaine.
- Ne sont-ils pas des insensés, ces jeunes hommes instruits, valides, sachant qu’un million d’entre eux est marqué d’avance pour tomber sur un champ de bataille et y mourir en proie à d’atroces convulsions, et qui ne font aucun effort pour faire prévaloir des pratiques sociales respectueuses de la vie humaine?
- Que pensent ces pères, ces mères, qui se sont privés pendant vingt ans, souvent du nécessaire, pour élever des enfants, seuls soutiens que puisse espérer leur vieillesse, et qui ne sentent pas la nécessité de mettre un frein aux entraînements belliqueux des gouvernements, lorsqu’ils comprennent qu’un million de leurs enfants n’échappera pas à l’horrible mort du soldat?
- Ces penseurs, ces magistrats, ces hauts fonctionnaires, ces puissants industriels, tous ces citoyens, auxquels leur situation fait accorder une dose de bon sens supérieure à la moyenne,sont-ils plus sages que les citoyens les plus humbles, eux qui ne sont pas capable de se distraire un instant de leurs préoccupations ordinaires pour empêcher ces armements d’où sortiront leur ruine et le trouble de leur quiétude?
- Car, dans notre pays de suffrage universel, tous ces citoyens sont responsables au même titre des
- p.774 - vue 774/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 775
- ruines que présagent des armements si considéra- j blés ; et non seulement ils sont les responsables, mais ils sont aussi les initiateurs.
- Vont-ils continuer nos jeunes citoyens à déclarer les guerres qui doivent les faucher? Les parents ne comprennent-ils pas que ce sont eux qui font fabriquer la mitraille qui tuera leurs enfants ? Pourquoi les commerçants préparent-ils les convulsions d’où sortira leur ruine ?
- Ces armements se comprennent dans les monarchies, parce qu’ils augmentent la puissance des dynasties et des castes privilégiées. Mais quels avantages en ont retirés les peuples ? En quoi la grande victoire allemande de 1870 a-t-elle modifié la situation des classes moyennes ? Quelle part leur a-t-on donnée des millards arrachés à la France?.Une crise ouvrière ne s’est-elle pas manifestée en Allemagne quelques mois après la conclusion de la paix. On a vu aussitôt M. de Bismarck demander sans cesse de nouvelles ressources pour augmenter en core ses armements- Au lieu de donner la liberté au peuple, on l’a privé des libertés de presse et de réunion, dont il jouissait avant la déclaration de guerre; on a poussé la réaction au point d’assimiler la distribution des bulletins des candidats socialistes au colportage des publications interdites et de défendre le séjour en Prusse à une partie des députés pendant les vacances parlementaires.
- Et chez nous les vaincus, les charges de la défaite ont-elles été égales pour tous ? Le peuple en a supporté la part la plus considérable par l’augmentation des impôts, tandis que les capitalistes souscripteurs de l'emprunt ont pu acheter des titres de rente à 57 francs, qui ont atteint après quelques années le cours de 80 francs ; de telle sorte que les prêteurs ont pu doubler leurs capitaux en une période de dix ans.
- Les armements et leurs conséquences constituent les principaux éléments de conservation des dynasties. Ils contribuent à maintenir le peuple dans un état d'infériorité favorable au despotisme de quelques-uns, parce qu’ils groupent autour du souverain la caste qui fournit les capitaines, celle qui trouve dans les dépenses militaires un placement sûr de ses capitaux et celle qui accumule les bénéfices des fournitures. Ces castes devenues solidaires des familles princières emploientleur influence morale à conserver le prestige des royautés ; elles n’hésitent pas à payer avec une partie de leurs revenus des prêtres, des économistes, des publicistes, ayant mandat de fausser l’opinion publique et de propager des sophismes qui détournent le peuple de sa voie véritable et qui l’habituent à considérer comme na-
- turelles des pratiques incompatibles avec la prospérité publique générale.
- Avec les armements naissent et se développent les idées opposées au bien être des peuples. Ils n’ont plus pour résultat d’améliorer la situation générale de la nation victorieuse. On pouvait admettre la nécessité des armements, lorsque les guerres procuraient à la nation victorieuse plus de richesses que si elle avait appliqué une somme équivalente d’efforts à lutter directement contre les résistances naturelles. Mais à notre époque, les procédés militaires ne cessent de se compliquer, tandis que les moyens de produire augmentent chaque jour leur puissance effective. Maintenant la création des richesses par le travail nécessite moins de fatigues que leur conquête par les armes.
- Il faut que les hommes, s’ils n’ont pas assez de raison pour s’inspirer de considérations d’ordre moral, subissent les enseignements qui se dégagent de ces constations matérielles.
- Les armements causent la ruine des peuples ; ils sont en même temps des signes de décadence lorsqu ils résultent des volontés des citoyens, comme cela arrive dans les nations gouvernées par le suffrage universel..
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- 1L.& Chambx’e. — La discussion générale du budget nous a révélé tous les embarras de notre situation financière et les recettes faciles pour accomoder un budget acceptable pir nos honorables. Il a été démontré d’une manière convaincante, puisque la Chambre a passé outre, que suspendre ou diminuer l'amortissement n’équivalait pas a un emnrunt, que le Trésor, en .,e-mondana à la Banque de France ries avances importantes ne recourait pas à d’onéreux expédients beaucoup plus profitables aux actionnaires de la Banque qu’à la nation, que pourcombler un déficit dans un chapitre de dépenses urgentes, rien n’était plus simple que d’y incorporer les dotations créées en vue de dépenses différé-s. Lnlever à la caisse des retraites sa dotation en lui donnant une autre destination, cela s’appeile maintenant se procurer des ressources. li nous souvient que, sous l’empire, les répub ieains qualifiaient, avec raison, ces procédés de virements coupables. Autre temps, autre langage, mais mœurs idendiques.
- Les docteurs « Tant mieux » ont voté la prospérité de la France; ils.auraient dit plus vrai s’ils avaient parlé de sa fécondité. On a répété à la tribune un argument qui vient de faire le tour de toute la presse et qui n’est pas meilleur pour cela.
- Que les journaux de Paris et de la'province considèrent les emprunts répétés du Crédit Foncier comme un signe de prospérité publique, cela se comprend ; s’ils appréciaient autrement on ne manquerait pas de suspendre les mensualités. Mais les hommes d’Etat, qui ne sont pas poussés par ies mêmes mobiles, et qui savent très bien comment se cuisinent les appréciations financières de la presse, devraient réfléchir quelques instauts avant de les rééditer comme paroles de vérité.
- p.775 - vue 775/832
-
-
-
- 776
- LE DEVOIR
- Les emprunts répétés du Crédit Foncier signifient simplement que les propriétaires ruraux et u< bains hypothèquent leurs propriétés selon dos proportions inquiétantes, que ces propriétés sont en train de passer des mains de leurs possesseurs actuels dans celles des financiers, que le Crédit Foncier, qui émet des obligations de 300 francs remboursables à 500 francs et produisant 5 0/0 d’intérêt pour faire des prêts à 5 0/0, pourrait bien se trouver fort embarrassé p>our opérer ces remboursements, si une crise l’obligeait à se rendre acquéreur des immeubles hypothéqués.
- E-t-il bien certain qu’il existe une épargne disponible proportionnelle à l’excédent des souscriptions faites à la dernière émission du G édit Foncier ? N’y a-t-il pas la dessous une manœuvre de la spéculation tendant à créer du papier qu’elle aura tout prêt à placer à mesure que l’épargne s’établit a.
- N est-ce pas, au contraire, une constatation déplorable de voir les capitaux se porter vers les affaires de spéculation et délaisser les entreprises de production ?
- * ¥
- JLe Sésmt. « Le Sénat se dispose à voter un projet de loi autorisant l’établissement d’une Société de Crédit Immobilier, ayant pour but avoué de venir en aide à l’agriculture par des prêts sur mobiliers et ustensiles agricoles, récoltes et cheptels etc... Pauvres agriculteurs !
- * *
- Le groupe, l’Uüion républicain du Sénat, par ib voix contre 1, a adopté la résolution suivante :
- « Le groupe, convaincu que la loi municipale peut-être votée avant le 1er mai, exprime le vœu que les élections municipales aient lieu le premier dimanche de mai, et charge son bureau de transmettre ee vœu k M. le président du conseil. »
- XJ n e qneat-lov» ** n min i»t i*e des FiEaiîees.
- — on lit dans le Progrès de Nantes :
- « Est-il vrai que les instituteurs qui devaient toucher, au courant du dernier trimestre de 1883. des allocations supplémentaires, aient vu rapporter cette mesure sur laquelle Ils comptaient ?
- « Esl-i. vrai que quelques-uns de ees intéressants fontioouaires, qui avaient commencé à percevoir celte augmentation de traitement, aient reçu l’ordre d’avoir à en restituer le mont tnt ?
- « Est-il vrai que, dans certaines communes, les instituteurs attendaient encore, dans la dernière quinzaine de novembre, leur mandat de paiement pour le mois d’octobre ? et d'où viendrait ce retard ?
- « Est-il vrai enfin que les instituteurs jusqu’ici dispensés de payer les impôts de prestation et de portes et fenêtres et qui n<s payaient que la cote personnelle et mobilière, se soient vus cette année imposer pour toutes ces contributions ?
- « Un nous cite un instituteur, père de six enfants, dont quatre en bas âge, à qui suffit à peine son moleste traitement de 1,300 francs et qui vient de le voir grevé d’une taxe dont il avait été jusqu’ici exempté.
- « Ni us serions heureux de recevoir à cet égard des explications rassurantes pour les instituteurs, surtout s’il n'y a là qu’un ex’ès du contrôleur des contributions directes dans la circonscription de Paimbœuf dont il s’agit. »
- *
- ¥ ¥
- X-i© suffrage <ïeg* femme & ea France. — Les Chambres françaises semblent vouloir imiter les divers Etats qui'ont'commencê à accorder aux femmes le droit de vote. Dans le cours de la discussion du projet de loi visant les tribunaux consulaires, ia Chambre a pris en considération un amendement accordant aux femmes gérant à leur compte des établissements commerciaux de participer au vote dans les élections des juges du tribunal de commerce.
- ♦
- ¥ ¥
- Spéculation et Soomlosiie. — Une nouvelle Société d flectricüê. — On p rie de la constitution, au capital de 40 ou 50 million*, d’une société dans le but d’exploiter les brevets de M. Marcel De r< z, pour le transport de la fore i à grande distance ; brevets qui sont la propriété d'un syndical. Les bénéfices de celte affaire seraient répartis de la manière suivante: un intérêt de 8 0/0 serait, ava . t tout, payé au cardial ; le surplus serait divisé ainsi : 70 0/0 aux actions et 30 0/0 attribués pour un tiers à MM. Rothschild frères, et pour deux tiers au syndicat français.
- En commenta ûye fait précédent que nous avons pris comme texte, nous' n’avons pas l’intention d’examiner le fond de l’affaire, encore moins de nous occuper des spéculations des frères de Rothschild. Le Devoir poursuit un but plus élevé.
- M. Marcel Deprez, l’inventeur du procédé le plus perfectionné jusqu’à ce jour pour transporter à de grandes distances les forces au moyen do l’électricité, est un savant, dont nous attestons le mérite, et un travailleur infatigable Toutes les considérations commandent de laisser a M. Deprez une grande partie des bénéfices de sa découverte, nous dirons même ia totalité de ces bénéfices, pourvu qu’ils proviennent du fait de cet inventeur.
- Mais M. Deprez, ou ses commettants, ne doit pas retirer de ce perfectionnement tous les avantages des découvertes successives faites antérieurement par d’autres découvertes sans lesquelles il n'aurait pu obtenir de ses expérience* des résultats pratiques. L’Eiat lui-même a prêté à M. Deprez ses lignes télégraphiques pour la faciliter dans ses recherches ; la municipalité de Besançon a fait les frais d’une installation expérimentale. Tous ces concours divers méritent d être rémunérés ; il devrait appartenir aux législateurs d’apprécier quelle part il leur revient ; et nous croyons qu’il conviendrait d’exercer ce recours de la Société en établissant, dans le cahier des charges d î cette entreprise, au profit des travailleurs une juste participation aux bénéfices.
- ¥ ¥
- ILe» ourrleris catholique». — Les cercles catholiques d'ouvriers viennent de tenir deux congrès régionaux, l’un à Angers, l’autre à Lyon.
- Ces congrès ont été d’avis qu’il convenait de développer les associations professionnelles, et les rapporteurs ont établi qu’un certain nombre de ces associations étaient déjà fondées sous le patronage des cercle*, notamment a Lyon, S uni Chamond, Roanne et Vienne. On a également vanté l’efficacité des associations de patrons comme point d’appui aux associations ouvrières ; à Saiot-Chamond, une association de ce gmre a fondé une banque populaire avec 150,000 fr. de roulement. Les écoles professionnelles doivent aussi être encouragées, mais il faut plutôt créer des écoles spéciales et restreintes que de grands établissements.
- *
- * *
- Affaires du Toakia. — Le rapport de la
- Commission du crédit pour le Tonkin a confirmé ce que chacun savait, que l’expédition a été commencée sans que l’on se fût rendu compte de ses difficultés réelles ; que le gouvernement avait été informé dès le début de la présence de soldats régulier* chinois dans les rangs des Pavillons-Noirs. Le rninistèr : n’igoorait pas davantage qu’il ne pouvait exécuter ses projets au Tonkin sans soulever un cas de guerre avec ia Chine. La persistance du gouvernement à nier la présence des Chinois au Tonkin. a pris pendant un certain temps des proportions vraiment incroyables ; on ne se contentait pas de taire ces faits en France, mais on mettait en doute la bonne foi des chefs de i’expé îition, comme le prouve une dépêche du commandant Rivière qui offrait d’envoyer des Chinois pris au Tonkin afin de prouver l’exactitude de ses rapports.
- On parle de la prochaine reprise des hostilités par l’amiral Courbet.
- p.776 - vue 776/832
-
-
-
- LS DEVOIR
- 777
- ANGLETERRE
- L'agitatfo'n irlandaise ne cesse pas d’être inquiétante pour le gouvernement anglais,[/interdiction du meeting nationaliste de Newry a donné lieu à de nombreuses protestations. Il a fallu un déploiement considérable de police et de troupes pour empêcher la réunion. On a opéré de nombreuses arrestations. Le père Mare-Carlen a excité les irlandais à no tenir aucun compte de l'interdiction du gouvernement.
- *
- * *
- Le journal irlandais The United Irishman, dans sa feuilie du 1er décembre, contient l'entrefilet suivant, encadré de noir :
- Les assassins d'O'Donnell
- Nos amis de Londres sont priés de nous fournir les noms et les adresses et les biogra phie.s des jurés chargés par l’Angleterre de pendre ÔDonnell, afin que nous soyons en mesure de préparer leurs notices nécrologiques.
- *
- * *
- L’association internationale de l’arbitrage et de la paix h écrit à lord Granville en vue d’une médiation entre la France et la Chine pour prévenir un eonfht dé sastreux. La lettre fait ressortir qu’une pareille éventualité en Orient menacerait inévitablement le maintien de la paix entre la France et d’autres puissances européennes. L’association offre d’envoyer une députation à lord Granville à l'effet de donner plus de forces aux démarches que pourrait faire dans ce but le gouvernement anglais.
- Lord Granville a répondu que, tout en étant profondément convaincu de l’importance des questions visées par l’association, il doutait que l’envoi à l’heure actuelle d’une députation au Foreign-Offico pût avancer la réalisation de ses vœux. Il a cependant ajouté qu’il profiterait de son offre au cas où l’occasion lui semblerait opportune.
- ALLEMAGNE
- Une correspondance allemande, publiée dans le journal ia France, nous donne l’analyse du discours du chef du ceutre du Reichstag en réponse au message royal lu à l’ouverture de la session parlementaire :
- « Par le mot de situation, pacifique, a dit l’orateur,employé dans le discours du trône, H s'agit s tns doute des rapports internationaux, parce qu’a l'intérieur, pour nous autres catholiques, il ne saurait évidemment être question de paix. G est assurément fort beau que 1 on nous garantisse la paix au dehors, mais nous avon-^ déjà maintes fois éprouvé que de ia paix la plus profonde, nous avions été soudainement précipités dans l’état de guerre; et quand je considère les nuages menaçants qui s’amoncellent â l’Est et à l'Ouest, quand je vois la dose d’électricité dont ils sont chargés, je puis bien m’attendre à chaque instant, à ce que i’orage éclata. Que Dieu conserve la paix à notre patrie ; mais si nous devions nous trouver dans l'obligation de la défendre contre de criminelles attaques du dehors, je vous réponds que vos compatriotes de confession catholique feront pleinement leur devoir. Toutefois, je me permettrai de dire au gouvernement et à celle Chambre : Faites que nous remplissions ce dev ir,non avec le sentiment d’amertume que nous ne pouvons pas maintenant ne point cacher dans nos cœurs, puisque notre pays nous fait journellement les blessures les plus graves et les plus douloureuses, mais qu’au contraire nous puissions nous sacrifier pour la patrie gaîment et avec un véritable enthousiasme ! »
- La sensation produite par ses paroles, écoutées au milieu d’uu grand recueillement, a été telle, que l’orateur suivant, le baron de Minnégérode, du parti conservateur, n’a pu ramener vers lui l’attention qu’en effleurant le même sujet, chose qu’il a faite en ces termes :
- « Je salue avec une joie très vive lo passage du discours du trône qui traite de la tournure pacifique que prennent les choses en Europe. Tant que la direction de noire politique extérieure restera dans les mêmes maies qu’à présent, aussi longtemps pourrons-nous compter sur la continuation d’un tel état de choses ; mais si n ms devions, ce qu’à Dieu ne plaise, être provoqués k faire la guerre, je ne doute point qu’on ne vit les membres des divers partis soutenir la même cause contre l’ennemi commun. »
- Le correspondant de la France fait les réflexions suivantes :
- « Soit ignorance ou mauvaise foi, Ton voit que les deux hommes politiques ci-dessus admettent entièrement la fable des provocations venant rie ia France ou de la Rus-ie. La totalité du peuple, allemand fait exactement de même, grâce à la façon dont M. de Bismuck le travaille depuis des années. L’opinion publique, en Allemagne, est préparée pour la guerre. : reste à trouver un prétexte qui ne porte pas le moindre tort 4 l’édifice de faussetés si laborieusement construit : en un mot, il n’y a plus désormais qu'à inventer une ruse obligeant ia France ou la Russie à quelque acte qui impliqué fatalement ia rupture des relations diplomatiques. Rarement la situation a été aussi critique. »
- Tout cela prouve combien nous avons eu raison en disant que le meilleur moyen d’éviter la guerre c nsis-tait k éclairer le peuple allemand sur nos intentions pacifiques. Et il faudrait beaucoup moins n’eff >rts qu’on pense. Le peuple allemand est dans d’excellentes conditions pour se laisser convaincre.
- On signale un grand courant d’émigration d’allemands vers le Far-Wesi qui sont poussés moins par le désir d’améliorer leur sort que par la crainte du service militaire.
- D’autre part, il résulte des rapports récemment envoyés au ministre de la guerre par les chefs de corps, que pendant l’année 1883, sur les neuf contingents de réserve et de territoriale, plus de 180,000 hommes ont manqué aux appels
- On s’alarme beaucoup, clans le milieu de l’Etal-Major, da ce déficit énorme des effectifs de la guerre attribué à l’émigration ouverte et clandestine qui s’est opérée depuis 1871.
- *
- * *
- L'Allemagne aurait fait des ouvertures aux cabinets des grandes puissances pour obtenir la réunion, dans la rivièœ de Canton, des canonnières appartenant à ces puissances chargées d’agir de concert dans le cas <>ù la sécurité des Européens serait menacée, comme il y a quelques semaines, sinon avec la connivence, au moins par suite de l’impuissance des autorités chinoises.
- Il est probable que le commandement sera confié au chef de ia station navale la plus nombreuse de toutes celles envoyées par les nations contractantes.
- *
- 4 4
- On vient de lancer à Stettin en présence de la légation de la Chine le second cuirassé construit par la Compagnie le * Vulcain ». C’est un navire à tourelles, de 7,333 tonneaux, de 98 mètres de >o >g, de I8m30 de large, cuirasse à la flottaison et au réduit. Les tourelles sont également en fer.
- BELGIQUE
- La premier enterrement civil a eu lieu lundi à Fur-nh»nt, une des petites villes les plus fanatiques du pays.
- ESPAGNE
- Les journaux espagnols continuent h s’occuper du voyage du prince impérfal. Pendant ce temps l’illustra visiteur danse des quadrilles avec les princesses espagnoles, et le roi Alphonse parade en costume de colonel des uhlans.
- p.777 - vue 777/832
-
-
-
- 778
- LE DEVOIR
- Oa ne doute pas, en Espagne, que les polémiques en Ire la presse réactionnaire et ies journaux libéraux, suscitées par les incidents du séjour à Madrid du prince Guillaume, produisent un mouvement d’opinion favorable aux partis avancés.
- ITALIE
- M. Desprestis est ouveriement abondonné par une partie de Ja gauche, à laquelle répugent les compromissions du ministère avec les partis réactionnaires. Les députés restés fidèles k la politique de la gauche vont former un nouveau groupe parlementaire, qui ne sera pas sans avoir quelque influence sur la politique générale du gouvernement.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen 111
- Résumé traduit des documents de MM. Lloyd Jones et J. H. Noyés
- XXIX
- Nous avons dit que Robert Owen se rendit pour la première fois aux Etats-Unis d’Amérique en 1824 et y acheta, dans l’état d’Indiana, New Harmony qui appartenait alors à des communistes allemands, les Rappistes.
- New Harmony était une ville toute Lâtie, appropriée pour un millier de personnes. Les Rappistes qui l'avaient créée de toutes pièces dix ans auparavant et qui voulaient s’éloigner de la région, la vendirent avec ses maisons, ses moulins, fabriques et trente mille acres de terre (un peu plus de 12.000 hectares) pour la faible somme de cent cinquante mille dollars (750.000 francs).
- Des 12.000 hectares de terre, 1.200 environ étaient en culture, 240 en terres améliorées tenues à fermage, 7 en vignes de plein rapport. Il y av.Ut, en outre, 19 fermes détachées et plusieurs beaux vergers. La ville était bien bâtie, avec des rues tirées à angle droit, un square public entouré de grands édifices en briques, à destination d’églises, d’écoles ou autres institutions communes.
- Le marché fut clos et New Harmony définitivement repris par Robert Owen dans l’été de 1875.
- Par des conférences publiques Owen invitait les gens industrieux et de bonne volonté à venir à New Harmony. De toutes les parties de la contrée des gens répondirent à ses appels. En moins de six semaines une population de 800 personnes se irouva rassemblée ; le nombre s’en éleva é 900 en octobre 1825.
- Le personnel était ce qu'il pouvait être en pareilles
- circonstances : un mélange d’individus bons et intelligents et de gens paresseux, besoigneux, attirés ià surtout pour profiter de la générosité de Robert Owen, et dont l’action ultérieure fut plus nuisible qu'utile.
- Dès l’arrivée des premières familles, le 27 avril 1825, Owen avait constitué une sorte de gouvernement provisoire. L avait réuni la population, l’avait informé du but poursuivi par lui dans l’œuvre de New Harmony, c’est-à-dire la pratique de mœurs sociales nouvelles. « Mais l’éducation ne pouvant », dit il, « se refaire instantanément, la substitution d’un système social rationnel au système irrationnel en rigueur ne pouvant s’accomplir tout d’un coup, il était indispensable de consacrer un certain temps à se préparer au nouvel ordre de choses, »
- Eu conséquence, il présenta à la population une sorte de constitution qui n’établissait qu’une demi-communauté entre les membres et assignait trois ans de noviciat à la société, laquelle était désignée sous ce titre : Société pré'iminaire de New Har-mony. Owen fit nommer un comité provisoire de direction, et cela f lit, s’en retourna pour le reste de l'année en grande Bretagne où ses affaires le rappelaient, puisq fil ne fut remplacé à New Laoark qu'en 1827.
- On peut imaginer dans quel embarras se trouva la société préliminaire abandonnée, pour quelques mois, à la seule direction des commissaires provisoires.
- Cependant la gazette de New Harmony témoigne que durant cette absence d’Owen, différentes petites branches d’industrie marchèrent bien. Il n’est point parlé du travail sur les 12.000 hectares de terre. Les seules fabriques qui paraissent avoir produit plus que la Société ne pouvait consommer furent celles de savon et de colle.
- Un apothicaire délivrait gratuitement les médicaments, et les magasins fournissaient aux habitants tout ce qui leur était nécessaire. L’éducation était considérée comme service public; 130 enfants étaient instruits, nourris et vêtus au compte de la Société.
- Les amusements Hérissaient. La population avait son corps de musiciens. Il y avait bal tous les mardis soirs et concerts tous les mercredis, dans l’ancienne église des Rappistes. La Société n’avait aucun culte religieux.
- Cinq compagnies militaires, composées de fantassins, artilleurs, carabiniers, vétérans et fusilliers manœuvraient de temps à autre au square public.
- Robert Owen revint à New Harmony le 12 janvier 1826 ; il réunit tous les membres de la Société préli-> minaire, abréga le terme de noviciat antérieure-
- (1) Lire le Devoir depuis le n° du 8 juillet 1883.
- p.778 - vue 778/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- _ 779
- ment fixé à 3 ans, et donna une deuxième constitution à la Société qui prit le titre de : « La nouvelle harmonie, communauté d'égalité. »
- Quelques membres différant d’opinions avec le réformateur ne signèrent point la nouvelle charte et s’en allèrent à deux milles de la ville, mais toujours sur le domaine de New Harmony, constituer une seconde communauté qui entreteint du reste avec la première de fraternels rapports.
- La nouvelle charte instituée par Owen était aux mains d’un conseil exécutif relevant constamment de la majorité de la communauté. Le conseil était composé de six membres. Des difficultés d’organisation se firent jour immédiatement ; le conseil exécu tif ne put fonctionner ; et les sociétaires furent unanimes à solliciter Robert Owen de prendre la direction unique, jugeant que lui seul avait l’expérience voulue pour une telle fonction. Owen se rendit à ce désir ; une troisième constitution fut adoptée et presque aussitôt la satisfaction générale et le contentement individuel remplacèrent l’indécision et l’incertitude.
- En mars 1826, d’après la gazette de la communauté, l’ordre régnait dans toutes les opérations et la société présentait un spectacle d’activité et dündustrie. Les rues n’exhibaient plus de groupes de bavards paresseux ; chacun était occupé au travail de son choix. C’était vraiment la communauté de l’Egalité. Les réunions publiques, au lieu d’être consacrées aux luttes oratoires, fournissaient l’occasion de discussions sérieuses sur les opérations sociales et les mesures propres à assurer le confort de tous les membres de la communauté.
- En avril suivant, il y eut quelques dissentiments parmi les sociétaires en raison de négociations en treprises pour assurer le domaine commun comme propriété privée. Quelques personnes tentèrent de diviser la ville en plusieurs sociétés. Owen n’y voulut po nt consentir et comme il avait le pouvoir il fit une constitution nouvelle, la quatrième. Après examen solennel il conféra à un noyau de 25 hommes la qualité de membres, se réservant, le droit de veto pour toute admission nouvelle. Il y avait trois sortes de membres : les membres conditionnels ou proprement dits, les membres à l’épreuve, et les gens à l’essai. La communauté devait rester sous la direction de Robert Owen jusqu’à ce que les deux tiers des membres jugeassent bon de se gouverner eux-mêmes.
- Un mois plus tard une troisième communauté dissidente était formée et les gens du dehors continuant toujours d’affluer à New Harmony, il devînt nécessaire d’informer les amis de la cause de cesser toute I
- immigration tant qu’un nouvel appel ne les aurait pas avertis que les dispositions indispensables k leur réception étaient prises.
- Le 30 mai 1826, à la suite de troubles et de désagréments relatifs à la disposition de la propriété, une assemblée générale de toute la population a lieu ; il est décidé de former quatre sociétés devant chacune prendre à son compte, selon ses ressources, une part du fonds commun et s’y diriger à son gré. Ces quatre sociétés devaient commercer ensemble au moyen du papier-monnaie.
- C’était une cinquième constitution ; Owen avait perdu jusque-là beaucoup d’argent, dans l'entreprise et il prenaitles mesures propres à éviter de nouvelles pertes.
- Le 4 juillet, Owen fit sa célèbre déclaration d’indépendance mentale dont nous donnons ci-après les termes :
- « Je déclare,à vous et au monde entier;que l’homme jusqu’à ce jour a été, sur tous les points de la terre, l’esclave de la plus monstrueuse trinitô de maux qui aient jamais été combinés pour infliger à la race entière les douleurs physiques et morales. Je veux dire : l’institution de la propriété privée ou individuelle, les systèmes religieux absurdes et irrationnels et le mar;age basé tout à la fois sur les systèmes religieux erronnés et sur la propriété individuelle.
- « Depuis environ quarante ans, j’ai consacré toutes mes forces, jour par jour et presque sans trêve, à la recherche des conditions permettant d’anéantir à jamais la tyrannie qui, depuis des siècles, tient l’esprit humain tellement enchaîné que nul mortel n’ose entreprendre de reconquérir la liberté.
- « Que de temps il a fallu pour arriver à l’heure présente ! Tel a été le cours des choses qu’il s’est écoulé un demi-siècle entre la proclamation de l’indépendance politique en 1776 et la déclaration d’indépendance mentale, en 1826.
- « Pour l’accomplissement de notre grand objet nous organisons actuellement le milieu où nos enfants seront dressés aux habitudes utiles et industrieuses, aux vues larges et rationnelles, à la pratique de la sincérité dans tous leurs actes, aux sentiments de bonté, d’affection, de charité dans le sens le plus large du mot, pour tous leurs frères en humanité.
- « En agissant ainsi, en unifiant nos intérêts autrefois séparés, en abandonnant les transactions financières individuelles, en échangeant entre nous les produits de nos labeurs sur la base de l’égalité des travaux, en consacrant le surplus de nos biens à faciliter à autrui l’acquisition d’avantages semblables à ceux dont nous jouissons, en renonçant à l’usage
- p.779 - vue 779/832
-
-
-
- 780
- LE DEVOIR
- des spiritueux, nous marcherons d’un pas assuré vers le but de tous les hommes éclairés et de tout sage gouvernement.
- « Placés ici presque au centre des Etats-Unis, nous sommes comme la petite graine confiée au sol.
- « La recherche et l’application constantes des grandes vérités placées devant nous se répandront peu à peu, à mesure que nous-mêmes comprendrons mieux nos principes ; ces vérités iront de communauté à communauté, d’Elat à Etat, de continent à continent jusqu’à ce qu’elles embrassent toute la terre, répandant partout la prospérité, l’abondance et le bonheur sur tous les fils des hommes. »
- A cette époque la population entière de New Har-mony se réunissait trois fois par semaine, en vue de son éducation générale. Mais, Owen tomba malade vers la fin d’août et ces réunions cessèrent.
- Le 25 aoù*, la cinquième constitution fait place à la sixième qui abolit tous les chefs alors institués et nomme trois dictateurs.
- Enfin, le 17 septembre apparaît la septième et dernière constitution. Une assemblée générale réunit toutes les sociétés et la population entière de la ville, dans le but d’étudier un plan pour l’amélioration de la communauté, afin de rendre les gens plus contents encore.
- Owen adressa à cette assemblée un message dans lequel il proposait de former une communauté avec quiconque était disposé à abandonner ses biens au fond commun, sauf réserve de ce que l’adhérent jugerait nécessaire pour secourir quelques amis.
- La direction devait appartenir à Owen et à quatre hommes de son choix désignés par lui chaque année. Nulle modification ne pouvait être demandée avant cinq ans.
- Cette organisation nouvelle annulait les mesures précédentes.
- Des désagréments et des rivalités se produisirent, et, comme à chaque changement accompli, beaucoup de personnes quittèrent New Harmony.
- La gazette du 1er novembre dit : Dix huit mois \ d’expérience nous ont prouvé que les qualités indispensables pour être membre permanent d’une communauté sont les suivantes : 1° Honnêteté de vues; 2° Tempérance; 3° Habileté au travail; 4° Vigilance; 5° Propreté; 6° Désir de s’instruire; 7° Conviction de ce fait que l’homme ne sa forme pas lui-même, mais est formé par son milieu.
- Au mois de décembre l’usage des liqueurs alcooliques est-aboli. En janvier 1827, bien qu’il y eut apparence d’ordre et de bonheur, les choses marchaient à leur fin. Owen vendait la propriété à des individus ; la plus grande partie de la ville était aliénée ainsi et
- les choses y prenaient l’allure des villes ordinaires.
- La communauté sombrait lentement, comme un grand navire sans équipage sur la mer orageuse.
- Le 18 juin 1827 Owen fait ses adieux aux habitants de New Harmony et des environs.
- Après son départ toute trace de socialisme s’efface. Les anciens communistes se font négociants ou travailleurs individuels.
- Un sérieux investigateur en socialisme, M. Macdonald qui se rendit à New Harmony quinze ans après la chute de la communauté et y recueillit les récits d’anciens témoins, s’exprime ainsi sur les causes de la rion-réu'isite de l’entreprise.
- « Robert Owen eût eu besoin de trouver chez ses adhérents l’honnêteté de vues et il rencontra la malhonnêteté; la tempérance, et il fut sans cesse troublé par l’intempérance ; l’activité industrieuse, et il rencontra la paresse; au lieu de la propreté, il eut la saleté; au lieu de la vigilance, il eut le gaspillage; l’apathie existait où il eût fallu le désir de s’instruire ; et nui en outre ne comprenait les idées du réformateur touchant ia formation des caractères. Les gens ne furent même pas assez dévoués pour s’efforcer d’inspirer aux enfants les qualités qui manquaient aux pères,
- « Ainsi il sembla prouvé que les principes de Robert Owen étaient erronés ou trop avancés pour son temps.
- « Il n’y a aucun doute pour moi que l’absence de Robert Owen au début de la communauté ait été une des grandes causes d’échec ; car il était naturellement considéré comme 1 âme de l’entreprise et son influence eût suffi à tenir les gens unis, au moins assez pour effectuer quelque chose d’analogue à ce qui avait été fait à New Lanark. Néanmoins, avec une population aussi dégagée de tout lien religieux, venant de tomes les nations et partageant les opinions les plus diverses, peut-être la présence même d'Owen n’eut-elle point suffi à tenir les communistes unis.
- « Un M. Samson, de Cincinnati, qui fut à New Harmony du premier au dernier jour de la communauté, dit que la chute doit être attribuée à un nommé Taylor, qui sut capt-r les bonnes grâces de Robert Owen et ensuite le tromper et le voler d’une infinité de manières.
- « Owen avait pensé qu’il faudrait 10 ou 12 ans à la communauté pour occuper tout le domaine de New Harmony, mais à peine fut-il retourné en Angleterre et la Socciété laissée à la direction du comité provisoire et surtout du dit Taylor, que des étrangers venus de toutes parts prirent possession du sol. Owen, à son retour, voyant l’allure des choses, aver*
- p.780 - vue 780/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 781
- tit les gens de ne point se rendre à New Hamony sans appel, mais l'immigration continua jusqu’à ce qu’on eût jeté bas les abris où ces gens se réfugiaient.
- « Owen finit par reconnaître la déloyauté de Taylor et résolut da se séparer de lui. Mais Taylor exigea pour rompre qu’Owen lui abandonnât une grande partie de terrain sur laquelle il établirait, disait-il, une communauté. Le traité fait à ce sujet portait que la partie de sol cédée et ce qu'il y avait dessus appartiendrait à Taylor. En conséquence,dans la nuit qui précéda la signature du contrat, Taylor fît transporter, sur le sol en question, quantité de bétail et une masse d’instruments aratoires et se les appropria ainsi, Au lieu de former une communauté, il établit sur son terrain uue distillerie, chose absolument opposée aux désirs et aux principes d’Owen et des plus funestes à la population. Il y établit également une tannerie. »
- « Il est probable que l’abus des spiritueux contribua beaucoup à la ruine de New Harmony. Voici à ce propos un fait significatif: « J’étais un jour à la tannerie avec un nommé B. et quelques autres qui se rappelaient mutuellement la façon dont ils avaient autrefois servi Robert Owen. B. raconta qu’il était venu d’Illinois à New Harmony apportant avec lui une barrique de whisky qu’il avait reçu d’un débiteur insolvable de son pays. Sachant qu’on n’usait pas de whisky à New Harmony,il mit sa barrique en cave et en vendit le contenu peu à peu. Owen cherchait veinemeot la cause des écarts de conduite qu’il constatait. A la fin, il suspecta B. et alla droit chez lui l’accuser de vendre du whisky. Mis au pied du mur, B. avoua tout. Owen s’en retourna, après lui avoir dit simplement : « Vous ne comprenez rien aux principes. » L’histoire dite, les auditeurs éclatèrent de rire; quant à moi je ne ris point, profondément convaincu qu’efïectivement B. et les autres ne comprenaient rien aux principes et qu’avec de tels hommes on ne pouvait courir qu’à des échecs. >»
- Le mode adopté par Robert Owen pour rassembler le personnel de sa communauté fut sans doute aussi une des causes principales de la chute. Une invitation publique àtous les gens industrieux et de bonne volonté de venir prendre possession de 12.000 hectares de terre et d’une ville toute bâtie, laissant chacun juge de ses propres ressources industrielles et de ses dispositions morales devait assurer à la fois un prompt rassemblement et une non moins prompte dispersion.
- L’association étant une étape supérieure â la civilisation, requiert de ses membres et surtout de ses
- directeurs, des qualités intellectuelles et morale , supérieures également à celles qui suffisent au mouvement des affaires et de la vie dans les conditions ordinaires.
- (4 suivre.)
- scolaire. — Au lendemain de la rentrée des classes, le ministère de l'instruction, publique vient de faire le relevé exact des établissements d’enseignement secondaire existant en France.
- On compte ainsi comme établissements publics : 83 lycées et 268 collèges communaux.
- La population scolaire des établissements publics s’élève à 8*9,657 élèves, dont 48.313 pour les lycées et 41.314 pour les collèges communaux.
- D ms les établissements libres, il y a 72.373 élèves, dont 25,9!7 dans les collèges laïques et 46,456 dans les collèges ecclésiastiques.
- Au point de vue du régime, les élèves des établissements publics se divisent ainsi :
- Lycées : 24,507 internes, — 23,806 externes.
- Collèges communaux : 16,294 internes, — 25,050 externes.
- Pour ce qui concerne le degré d’enseignement, les élèves se répartissent ainsi dans les établissements publics :
- Lycées ; classes primaires, 5,985 élèves ; — enseignement classique, 22,241 é.èves ; — enseignement spécial. 10.267 élèves.
- Collèges communaux : classes primaires, 9,779 élèves ; — enseignement classique, 17,619 ; — enseignement spécial, 13 946.
- Le nombre des individus mâles de la population française corn .ris entre 8 et 17 ans, c’est-à-dire les limites u’âge «mire lesquelles sont compris les élèves, est de 3,337.0 0.
- Le nombre total des élèves de l’enseignement secondaire, tant dans les établissements publics que dans les établissements libres, est de 162,030.
- Ces 162,000 élèves ne représentent pas plus d’un vingt unième de la jeune population en âge de recevoir l’enseignement secondaire.
- Pas seulement des paroles, mais des actes
- Les défenseurs du ministère dans la presse et quelques-uns ’& ses membres eux-mêmes sont en train de manifester les meilleures intentions du monde à l’endroit des classes pauvres et souffrantes. C’est bien ; mais l’Enfer est pavé da bonnes intentions ; il faut des faits qui répondent à cas intentions et en fassent des réalités effectives.
- Le Siècle, par exemple, publiait ces jours derniers un article ayant pour titre : « La République et les déshérités. Qui n’aurait cru dés lors que ce journal allait proposer quelque mesure efficace pour l’amélioration da sort de ses nouveaux clients, les déshérités ?
- Eh bien, non; l’organe opportuniste s’en tient aux lieux communs, aux recettes banales, telles que multiplications clés moyens d’instruction et d épargne pour les pauvres. Helas ! comment épargner, quand on arrive à grand peine au strict nécessaire de chaque jour? Et avec l’instruction, même professionnelle, a-t-on l’assurance d'en trouver toujours l’emploi ?
- Quelque excellentes que soient ces deux institutions, écoles et caisses d’épargne, elles ne suffisent
- p.781 - vue 781/832
-
-
-
- 782
- LE DEVOIR
- pas pour répondre aux prémisses posée? par le Siècle au commencement de son article, où i) est ] dit :
- « La République n’est pas une simple formule politique, en France du moins; elle représente aux yeux de ceux qui l’ont créée, un régime de justice et de répara lion, et elle manquerait à sa tradition et à son but, si elle ne prenait pas particulièrement en main la cause des déshérités. Les déshérités, c’est-à dire ceux que les hasards de l’histoire ont relégués aux raûgs les plus humbles de la Société, ceux qui sont nés sans autre appui dans le monde que leurs deux bras et leur bonne volonté ; ceux qui ne se présentent pas à la porte de la vie avec ces deux précieuses clefs qui s’appellent l’ar-geüt et l’instruction.
- « La génération quia institué la troisième République a donc une lourde tâche, inconnue aux régimes précédents. Elle doit poursuivre d’une part le développement de ces grands intérêts nationaux, la sécurité du territoire, la paix intérieure et la prospérité économique du pays ; de l’autre la protection des humbles, la protection de ceux qui sont venus les derniers au banquet de l’existence, de ceux qui sont sinon l’éiément le plus puissant, du moins l'élément le plus actif du travail national. Nos gouvernants ne doivent jamais perdre de vue ce double objectif, et c’est pour cela qu’on doit se féliciter lorsqu’on voit des hommes politiques, comme M. Waldeck-Rousseau ou M. Léon Say, tourner leur attention du côté des questions ouvrières et rechercher les moyens d’améliorer sérieusement la condition de nos travailleurs. »
- Nous allons voir tout à l’heure comment se dirigent et à quel point s’arrêtent dans cette recherche les hommes politiques, bien intentionnés à coup sûr, que l’on cite avec éloge. Ce n’est puint, affirment-ils, et avec toute raison, par des agitations et des grèves qu’on arrivera à procurer l’amélioration désirée. En cela nous sommes tout à fait de leur avis.
- Cependant la crise commerciale et industrielle que nous subissons par suite du développement économique des nations voisines, impose à nos hommes d’Etat le devoir de sauver la production française gravement menacée par la concurrence étrangère.
- « Mais, comme l’a dit M. Waldeck-Rousseau, si les ouvriers français ne peuvent espérer de longtemps une hausse de leurs salaires, supérieurs à ceux de tous les travailleurs qui les entourent, ils ont le droit de demander qu’on réduise, dans la mesure du possible, le prix de la vie matérielle. »
- Or une telle réduction ne saurait être obtenue que par la diminution ou mieux par la suppression des impôts indirects, qui portent sur les denrées alimentaires (viandes et boissons principalement). Mais devant des budgets qu: se soldent en déficits croissants,comment proposer pareille mesure? Il faudrait d'abord trouver des ressources qui comblent l’énorme vide que ferait, dans les recettes de 1 Etat et des villes, une diminution notable des contributions indirectes et des octrois.
- Pour procurer ces ressources, le droit d’hérédité de l’Etat, tel que l’institue le projet de loi présenté sous forme de pétition à la Chambre par M. Godin, nous semble être à peu près le seul moyen vraiment efficace.
- • A défaut du gouvernement qui n’oserait pas sans doute soulever cette g osse question, qu’un député vraiment atni du peuple et des classes nécessiteuses prenne une généreuse initiative à cet égard. Les détenteurs de la richesse regimberont pour la plupart, il faut s’y attendre ; de cette richesse, fruit non pas de leurs seuls efforts mais du travail collectif et du double concours des services publics et de la nature,
- | ils ne veulent, dans leur égoïsme, lâcher aucune par-cell«, même après leur mort. Et pourtant la Société représentée par l’Etat, a bien quelque dro*t sur ces opulents héritages à la formation desquels tant d’agents extérieurs ont contribué.
- Au surplus, qu’on prenne, en le modifiant aube-soin, le plan de M. Godin, ou que l’on recoure à quelque autre moyen de suppléer aux impôts de consommation, toujours est-il que le dilemme suivant s’impose aujourd’hui :
- Ou se résigner à la décadence progressive de notre iudustrie devant la concurrence étrangère qu’elle ne pourra soutenir ; ou changer le système d’impôts qui rend la vie plus chère en France que dans la plupart des autres pays et qui oblige nos ouvriers à exiger, pour leur subsistance et celle de leurs familles, des salaires plus élevés que ceux dont peuvent se contenter les ouvriers similaires de l’Allemagne et delà Suisse. Que des exigences de hausse des salaires, dans les conditions actuelles du marché européen, risquent d'amener la fermeture d’une partie de nos ateliers et d’entraîner la ruine commune de tout le monde, ouvriers et patrons, c’est ce que M. le minis tre de l’intérieur a fait entendre dans son disconrs à la population industrielle de Tourcoing.
- Voici du même discours un passage sur lequel il y a lieu à une observation restrictive :
- « Est-ce qu’une démocratie, a dit M. Waldeck-« Rousseau, ne tend pas nécessairement, fatalement., « à une égalité plus complète ? Que faisons nous par « l’éducation, sinon opérer chaque jour l’accession « à un état meilleur d’une classe, d’une couche nou-« veile de citoyens ? »
- Il y a peut être ici, nous nous permettrons de le dire, un peu d’illusion, illusion honnête d a lieurs. — Non, il ne suffit pas d’être dans un régime politique de démocratie pour qu’on tende nécessairement à une égalité chaque jour plus complète. La loi économique de concentration et d’accumulation des capitaux dans les mains qui en possèdent déjà une notable partie, cette loi fonctionne de la même façon et non moins activement dans un Etat démocratique que dans un Etat d’une forme différente : sous un Président de république tout aussi bien que sous un monarque, « la pierre, comme dit le proverbe, la pierre va toujours au tas. »
- Ce n’est point par des dispositions d’ordre purement politique qu’on pourra empêcher qu’il en soit ainsi. C’est par des réformes d’ordre vraiment social, assurant au travailleur le fruit, tout le fruit de son travail, qu'il sera possible de réagir contre la vicieuse distribution des richesses qui en fait l’apanage d’une minorité, en laissant la majorité de la population dans la gêne et une partie trop nombreuse hélas ! de cette majorité dans l’indigence proprement dite.
- La participation des ouvriers aux bénéfices des entreprises où Us sont employés est un premier pas dans cette voie de la réparation et du redressement, un premier degré de l’association, si désirable à tous les points de vue, entre le travail et le capital.
- Et à ce propos, puisque nous en sommes, dans le présent article, à prendre note des manifestations de nos hommes politiques au sujet de la question sociale, nous nous rappelons que M. Paul Bert, dans un discours non moins sensé que patriotique prononcé naguère à Saint-Etienne, avait mentionné parmi les excellentes propositions de loi dont la Chambre est saisie et que les interpellations incessantes font malheureusement toujours ajourner,«la participation aux bénéfices. » Pourquoi dans le discours très re-
- p.782 - vue 782/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 783
- merquable par lequel il vient d’inaugurer sa présidence de 1 Union républicaine, M. P. Bert a-t-il omis de revenir sur ce sujet qui est, on peut le dire, l’axe et le pivot de la question sociale ?
- Ch. Pellarin.
- CORRESPONDANCE D’ANGLETERRE
- JLe Londres horrible
- Depuis quelques temps les principaux journaux de Londres publient des descriptions effrayantes dans leur réalisme des homes de nos pauvres, et la plaie sociale ainsi mise à nu est si profonde, si hideuse, que l’opinion publipue s’en est vivement émue et qu’à cette heure l’on discute de tous côtés les moyens d’y porter promptement et efficacement remède.
- C’est surtout au Daily News qui revient l’honneur du mouvement humanitaire auquel nous assistons en ce moment, car c’est dans les colonnes de ce journal que M. George R. Sims a publié les articles qui, plus que tous autres, ont eu pour effet de réveiller la conscience endormie de nos classes aisées en leur faisant savoir qu’il existait au sein même de Londres, et vivant presque à leurs portes, toute une population dont la dégradation morale n’a d’égale que la misère.
- « J’ai passé, nous dit M. G. R. Sims, dans une de » ses remarquables études, j’ai passé deux des pre-» miers mois de cette année à visiter les quartiers » les plus mal famés de Londres, cherchant à savoir » quels étaient et les moyens d’existence et la vie de » la population qu’on y rencontre. Non seulement » j’ai visité les maisons de la cave au grenier, » mais j’ai étudié l’histoire des gens qui les » habitent : J’ai suivi les ouvriers à leur travail ; les » voleurs et les libertins dans leurs bouges ; les en-» fants à Fécule, et le malheureux sans asile dans » les taudis, dans les recoins, les passages et les » allées où la nuit ils dorment en troupeaux. Quand » ma tâche a été finie, j’avais le cœur serré; j’étais » navré ! C’est que durant ces deux mois j’ai vu pas-» ser devant mes yeux un enfer plus terrible que celui » dépeint par l’immortel Florentin, et qui, hélas ! » nétait point un rêve de poète, mais bien un horri-» ble, une affreuse réalité !... »
- Ainsi qu’il sera facile de nous en convaincre plus loin, ces sentiments n’ont rien d’exagéré, et l’on ne saurait accuser M. Sims d’avoir surchargé les couleurs dans son tableau du Londres horrible*
- Oui, il existe parmi les petits ouvriers et les mo-
- destes industriels de notre métropole une misère profonde, incroyable, — nous allions dire incurable, — et ce qu’il y a de pire c’est que ces millions de malheureux se voient, par suite de la démolition des rues où ils formaient un centre pauvre mais honnête, rapidement refoulés dans les quartiers mal famés qu’ils avaient évités jusqu’à ce jour. Il y a là un danger de contamination qu’il est du devoir du législateur de prévenir à tout prix. Il n’y a donc rien d’étonnant, on le voit, à ce que la question des habitations ouvrières soit de nouveau à l’ordre du jour ; il y avait pour la recommander à l’attention publique un principe d’humanité et de moralité d’abord, puis une question de politique ensuite : c’est ce qu’ont fort bien compris nos conservateurs qui se préparent à battre le fer pendant qu’il est chaud.
- Les chiffres suivants, empruntés à des documents officiels permettront au lecteur de se faire une idée approximative de la promiscuité qui doit nécessairement exister parmi les pauvres de notre monopole.
- Le School Board de Londres ayant fait faire une enquête dans trois de ses écoles obtint la certitude que les élèves les fréquentant appartenaient à 1.129 familles sur lésquelles 871 au moins n’avaient chacune qu’une seule chambre pour tout logement. La plupart de ces familles comptant de cinq à nenf personnes, se figure-t-on dans quelle atmosphère méphitique, — et nous parlons au point de vue moral aussi bien que physique, — sont élevés et grandissent ces malheureux enfants ?
- Et notez bien qu'il n’y a pas de la faute de ces infortunés. Obligés, par la nature même de leurs occupations, de vivre près du centre de la ville où les loyers, toujours beaucoup plus élevés que dans les faubourgs, absorbent généralement la moitié de leurs salaires, ils en sont réduits, s’ils veulent qu’il leur reste de quoi manger, à se contenter à cinq, sept, huit ou neuf, d’une seule chambre où ils vivent, travaillent, mangent, dorment, multiplient et meurent.
- Ici j’entends le lecteur s’écrier: « Mais, pourquoi ces gens là n’habitent-ils pas dans les cités Peabody dont le Devoir nous a déjà fait connaître, l’aménagement confortable et le bon marché exceptionnel ? (1).
- A cela nous répondrons avec presque toute la presse anglaise qu’il y a malheureusement lieu de
- (1) Devoir du 2 avril 188! : « Les logements à bon marché. (...De chiffres ci-dessus et qui sout exacts, il ressort que, une famille composée de 4 à 5 personnes, en admettant que, seul, le chef de la famille travaille, peut se loger à Londres, et se loger, nous le répétons, très confortablement pour 335 à 335 fr. par an). »
- p.783 - vue 783/832
-
-
-
- 784
- LS DEVOIR
- penser que les cités ouvrières Peabody ne sont pas souvent, ouvertes à ceux qui en auraient le plus besoin, et à qui, dans l’esprit de leur fondateur, elles étaient bien certainement destinées.
- Quand on voit que la moyenne des salaires hebdomadaires des locataires des cités Peabody était pour l'année 1882 de L 1, 3, 6 *, ce qui représente, en argent de France, environ 1,530 francs par an ; quand on sait pertinemment que les familles où il y a beaucoup d’enfants en sont impitoyablement exclues, il est certes permis de dire que les 500,000 léguées, par M. Peabody pour 3a construction de logements à bon marché, profitent à une toute autre classe de gens qu’à celle qu’avaient primitivement en vue le généreux donateur et ses premiers exécuteurs testamentaires. ( Trustées).
- Mais, si nous voulons être tout à fait édifiés à ce sujet, voyons d’abord ceux qui sont exclus des logements Peabody dont nous visiterons plus tard les locataires ; ce sera le seul moyen de nous rendre compte par nous-mêmes d’un état de chose qui choque tous les esprits impartiaux.
- Suivons donc M. G. Sims et pénétrons avecTui dans quelques-uns de ces intérieurs de petits ouvriers et d'humbles artisans dont, ainsi qu’il nous i’a dit lui-même, il connaît si bien et la vie et les moyensd’oxistence, et qu’il ne faut pas confondre avec les bas fonds de la société, les voleurs et les prostituées de profession avec lesquels nous ferons aussi connaissance.
- M. Sims nous conduit tout droit dans le quartier de Soutwark dont les pauvres habitants l’intéressent d’autant plus que la majorité d’entre eux vont bientôt se trouver sans toit, où abriter leur tête, les rues les plus pauvres étant condamnées à tomber sous peu sous la pioche des démolisseurs.
- Nous voici chez T. Harborne, tailleur de pierre de son état et père de cinq enfants. T. Harborne ne gagne en ce moment, par suite du chômage, qu’en-viron 8 shillings (dix francs) par semaine, et il paie quatre shillings et six pence (cinq francs soixante centimes) pour les deux chambres délabrées et sales qui lni servent de logement à lui et à sa famille. Ces quatre shillings et six pence représentent un loyer de 291 fr. 20 par an.
- E. Williams, revendeur ambulant, demeure avec ses huit enfants dans deux chambres donnant sur une cour qui est un foyer de vice et d’infection. Ces malheureux gagnent à eux tous 21 fr. 25 par semaine sur lesquels il leur reste donc à eux dix en comptant la mère, 14 fr. 40 pour vivre pendant sept jours, ce
- qui représente tout au plus 0 fr. 21 centimes par tête et par jour !
- P.-L. Maistres (A suivre).
- L’HOTEL DE VILLE
- Organe de la démocratie socialiste des communes PARAIT LE DIMANCHE
- PRIX DE L’ABONNEMENT :
- Paris et Départements : Un O fr. ; Six mois, 3 fr. Etranger : Le port en, pim.
- On s’abonne en envoyant un mandat sur la poste ou sur une maison de Paris, ou des timbres-poste, à l’ordre de M. Fombertaux,-administrateur ce VHôtel de Ville, merlu Faubourg-Montmartre, 10.
- L Hôtel de Ville se trouve dans les kiosques, dans les gares de chemins de fer et chez tous les marchands de journauz.
- - ----—-----------
- Entre coulissiers :
- — Tiens, et Chose, que fait-il donc, qu’on ne le voit plus ?
- — Des opérations véreuses le forcent à se tenir à T écart...
- — Comme d’habitude... En voilà un gaillard qui manque de jugeotte !
- — En tous cas, il ne manque pas de jugements !
- 4 4
- Dans un examen de grammaire, le professeur à l’élève :
- — Dites-nous ce que vous savez sur les verbes...
- Celni-ci après un moment d’hésitation :
- — M’sieur, les verbes... c’est tout le contraire des rois.
- — Comment cela ?
- — Sans doute, puisqu’ils s’accordent toujours avec leurs sujets.
- *
- 4 4
- Mel10 Tata câline son ami Rapineau.
- — Tn ne sais pas ce que je voudrais pour mes étrennes ? dit-elle tout à coup.
- — Non 1
- — Je voudrais de jolies dormeuses.
- — Des dormeuses ! s’écrie Rapineau effrayé. Si ça t’est égal, j’aimerais mieux te donner une veilleuse.
- *
- 4 4
- Examen de géographie :
- Quels sont les affluents de gauche de la . Seine !
- Le candidat répond :
- — L’Yonne, l’Essonne...
- — Vous en sautez un ! s’écrie l’examinateur, regardez sur votre carte. Vous avez omis le Loing.
- Répi que du candidat :
- — Je ne vois pas de Loing. Je suis myope !
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.784 - vue 784/832
-
-
-
- T Année, Tome 7. — n° 275. r« numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 16 Décembre 1883
- mm
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GGBIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par renvoi, soit au bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franco
- Un an. . . . Six mois . . . Trois mois . .
- 10 fr.»» 0 »» 8 MM
- Union postale Un an . . . . 14fr.»»
- Autres pays
- Un an. . . . 43 fr. 60
- SOMMAIRE
- Energie de la Chambre. —- Fédération internationale d’arbitrage. — Enquête, — Questions opportunes. Absurdité des armements, — Mots de Progrès. — Faits politiques et sociaux. — Robert Owen. — Possesseurs du sol anglais. — Correspondance anglaise. — Congrès contre la vaccine obligatoire. — Correspondance hongroise. — Travail des aveugles. — Statistique de l’assistance publique. — Bibliographie. —- Flammarion.
- L’énergie de la Chambre
- La Chambre, convaincue «pie le gouvernement déploiera tonte l’énergie nécessaire pour «lé fendre an Tonitin les droits et l’feonneur de la France, passe à l’ordre du jour.
- La Chambre, blâmant la dissimulation et l’impéritie du gouvernement dans les affaires du Tonkin, et convaincue que les difficultés pendantes entre le gouvernement de l’empire chinois et le gouvernement de la République française peuvent être, à l’avantage comme â l’honneur des deux parties, l’objet d’un jugement arbitral, est d’avis que ees difficultés soient soumises â la juridiction d’un tribunal d’arbitrage et passe à l’ordre du jour.
- Le débat sur les affaires du Tonkin a été suivi du dépôt de cinq ordres du jour.
- Nous avons reproduit les deux extrêmes. Le premier appartient à la politique d’aventure; le deuxième formule les aspirations de la politique rationnelle
- 01 S’ABONNE
- A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Ghaiûps Passade des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- qui réclame le contrôle des actes passés et qui veut préparer l’avenir selon les règles de l’équité. L’un était signé de MM. Paul Sert, l’autre avait été déposé par MM. Gaillard, Sigismond-Lacroix,Emile Brousse et Barodet.
- La Chambre a donné une majorité de cent voix à l’ordre du jour de M. P. Bert.
- Les droits et l’honneur français vont désormais être défendus avec énergie au Tonkin. C’est le triomphe de la force que le Parlement vient d’appeler « droit ». L’honneur français au Tonkin ressemble beaucoup à l’honneur allemand s’acharnant contre la France après la capitulation de Sedan.
- Si l’on n’avait ni la notion du droit immuable ni celle de l'honneur vrai,on aurait dû penser à l'ennemi qui nous surveille aux frontières,qui marque chacune de nos fautes pour mieux choisir son heure de nous accabler. Que pourraient prétendre les parlementaires qui ont eu l’énergie de voter l’ordre du jour de M. Paul Eart, si, plus tard, après de nouvelles défaites, le vainqueur imposait à la France un nouveau démembrement? La victoire allemande a-t-elle été tellement complète qu’elle ait contraint nos républicains à remplacer la conception de la Révolution française du droit et de l’honneur par l’aphorisme bismarkien qui légitime toutes les critiques ? Mais nos parlementaires ont eu l’énergie de passer outre malgré ces puissantes considérations.
- Et c’est le même ministère, le provocateur de cette malheureuse expédition, qui a mission de déployer l’énergie, dont la majorité opportuniste a senti les besoins, tranquillement assise dans les fauteuils du Palais-Bourbon.
- Elle a toutes les énergies cette majorité comptai-
- p.785 - vue 785/832
-
-
-
- 786
- LE DEVOIR
- santé; car il fallait en posséder une forte dose pour j discuter pendant trois jours* sans être pris de dégoût et sans 8ê laisser emporter par là colère, une question malheureusement pourvue de nombreux documents analogues à celui que nous reproduisons.
- A la rentrée d’octobre le cabinet remit aux Chambres un exposé de la situation au Tonkin, dans lequel le récit des tentatives du 15 au 20 août du
- général Bouët était suivi de ces lignes : «.De plus
- on avait constaté la présence d’adversaires nombreux, bien armés et appuyés sur de solides travaux de défense.
- « Appréciant les difficultés de la situation et la force de l’ennemi, le général réclamait l’envoi de renforts : Le gouvernement prit immédiatement des dispositions pour satisfaire à cette demande. Dans le courant de septembre les renforts j ugés nécessaires sont partis. »
- Or, le gouvernement à la date du 24 août, était en possession d’une dépêche du général Bouët, disant qu’il avait été aux prises avec des Chinois et non avec des Pavillons-Noirs. Le télégramme du général Bouët se terminait ainsi : « Le nombre croissant des ennemis, leur armement, leur valeur incontestable, leurs positions défendues ayant plusieurs kilomètres de front, m’amènent, ainsi que tous les officiers, à croire qu’il faudra, pour la campagne d'octobre, une division complète sur le pied de guerre, avec le service et le matériel. Il faut qu’elle soit ici vers le milieu d’octobre. Envoyez de l’artillerie defsiègeet de place. »
- On avait caché cette dépêche à la Chambre ; on avait eu l’audace de déclarer que les renforts jugés nécessaires étaient partis, lorsqu’on n’avait pas envoyé plus du tiers des hommes demandés par tous les officiers ; et cette Chambre trompée ne comprend pas que son honneur à elle en même temps que l’honneur du pays est d’être unanime à repousser un ordre du jour comparable à celui qu’elle a eu l’énergie de voter !
- Le deuxième ordre du jour, que M. Gaillard n’a pu défendre à la tribune, tant ont été violentes les interruptions de la majorité, répondait réellement à la situation. C’était la condamnation de la politique autoritaire, de la politique monarchiste qui érige en droit le triomphe de la force et qui veut que les peuples s’inclinent devant les fautes des gouvernements. C’était en même temps un acte véritablement républicain, parce qu’il précisait les responsabilités du passé, parce qu’il présentait un moyeu honnête de résoudre les difficultés du présent tout en constituant pour l’avenir un précédent conforme à l’équité.
- Les auteurs de cette proposition ne se laisseront
- pas décourager par l’énergie de la majorité. Ils sauront reprendre une proposition aussi juste et la défendre avec l’ardeur que commande ufle si belle cause. Et ât cette Chambre persiste à avoir ^énergie de ne pas les écouter, qu’ils se rappellent comment Manuel sut se faire comprendre des honnêtes gens qui ne siégeaient pas au Parlement.
- Nous apprécierons dans notre prochain numéro le rapport de M. Reygeal présenté au Conseil municipal de Paris au nom de la commission des logements à bon marché. Cette question a une importance plus que parisienne La réforme architecturale tient une telle place dans la question sociale que c'est vour nous un devoir d'intervenir dans toutes les discussions qui s'y rattachent.
- Fédération Internationale d’Arbitrage et de la Paix.
- Plusieurs anglais jouissant d’une grande notoriété, persuadés qu’il y a urgence à fonder une puissante association internationale ayant pour but unique de faire prévaloir un système International d’Arbitrage, vont essayer d’établir une fédération française constituée d’après les statuts adoptés par la fédération de la Grande-Bretagne et de l’Irlande.
- L’objet de la Fédération est ainsi défini dans le projet soumis aux groupes de la Fédération :
- 1° Provoquer et diriger un mouvement d’opinion publique en faveur de l’abolition de la guerre ;
- 2® Unir les amis de la Paix de tous les pays dans une action commune et soutenir toutes les mesures pratiques qui peuvent conduire à ce but ;
- 3° Poursuivre l’allègement des charges si dures qu’entraînent pour les peuples les armées permanentes ;
- 4° Demander la substitution de l’arbitrage à la guerre ;
- 5° Favoriser l’établissement d’un code de lois et d’un tribunal international pour juger pacifiquement tous les différents qui peuvent surgir entre les nations ;
- 6° Préparer et favoriser l’adoption de traités internationaux sur toutes les questions;
- 7® Toutes les fois que des causes d'irritation tendront à surgir entre deux nations, adopter des mesures spéciales pour ramener la bonne entente.
- Ces propositions ont notre entière adhésion ; nous les avons trop longtemps défendues dans le journal Le Devoir pour ne pas nous réjouir des efforts de la Société anglaise, surtout si elle réussit à organiser une action internationale.
- M. Hodgson Pratt est actuellement à Paris dans l’intention d’organiser les premiers éléments de la Fédération Française.
- Nos encouragements et notre concouis sont acquis à l’œuvre de M. Hodgson Pratt, que nous espérons voir se développer, car depuis quelques temps nous nous sentons moins isolé qu’autrefois dans la propagande des idées de paix.
- L’association de la Grande-Bretagne et de l’Ir-
- p.786 - vue 786/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 787
- lande a son bureau à Londres, 38, Parlément Street, Westminster. Dès que nous aurons l’adresse de la Fédération Française, nous nous empresserons de la publier.
- do la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières.
- Ministère de l’intérieur
- Déposition de M. GODIN
- Suite (1)
- M. Pitre. — Telle qu’il existe aujourd’hui, votre système d’association vous semble-t-il susceptible de recevoir des applications sans inconvénients ?
- M. Godin. — Ce serait, à mes yeux,le plus grand progrès que la France pût réaliser. Seulement notre association est le fait de la volonté d’un homme, et, comme je le disais en commençant, je ne crois pas que les industriels soient disposés pour le moment à faire l’application d’un pareil système ; il faudrait tout d’abord en sonder les avantages, les comprendre, et il est une chose que l’on conçoit bien, c’est ce qu’on a l’habitude de faire. L’homme élevé au milieu d’une entreprise industrielle, entraîné par le travail de tous les jours, par les nécessités de la commande et de la fabrication, n’a guère de temps à consacrer aux idées politiques ou sociales ; il ne se donnera pas la peine d’étudier un système nouveau, dût-il en tirer les plus grands progrès.
- Je pense — et cela répond un peu, je crois, aux préoccupations de votre Commission, — qu’avant de chercher à généraliser tout ce qui est mis en pratique dans l’association du Familistère, il faut, par tous les moyens, faire pénétrer ces idées dans l’opinion publique; et, malgré ce que j'ai dit précédemment concernant le peu de résultats probables de la participation appliquée à des travaux comme ceux de la ville de Paris, tout ce que l’on fera dans cette voie n'en attirera pas moins l’attention publique sur les problèmes eux-mêmes, et ne pourra que présenter des avantages très sérieux. Les idées, je le répète, ne reçoivent pas tout d’un coup leur application intégrale; elles font leur chemin peu à peu et ce n’est qu’en les soumettant à l’examen et à la discussion qu’on leur ouvre la voie pour l’avenir.
- Je ne prétends donc pas que le moment soit venu de songer à établir partout des institutions du genre de celles du Familistère.
- (1) Voir le Devoir des il, 18, 25 novembre, 2 et 9 décembre 1883.
- Ce que je tiens à signaler, c’est que l’association que j’ai faite contient en germe toutes les améliorations auxquelles les travailleurs aspirent, et par conséquent on peut détacher de l’ensemble certaines parties pour en faire l’application à la société présente. Il y a là de très utiles études à faire.
- Je prépare en ce moment une brochure spéciale sur la question des habitations ouvrières, question déjà traitée dans mon ouvrage : « Le gouvernement. » A mon sens, l’habitation ouvrière, dans la ville de Paris, pourrait être l’objet de la réforme la plus sérieuse, en ce qu’elle permettrait d’aborder toutes les autres réformes. Il faudrait, pour cela, étudier les véritables besoins des ouvriers, et, au lieu de disséminer les travailleurs, les agglomérer, de manière à leur permettre de constituer la coopération commerciale, la coopération industrielle, la coopération éducatrice et instructive, passez-moi l’expression. Cela n’empêcherait pas les ouvriers de travailler partout dans Paris ; au contraire, ils auraient seulement un centre commun en vue duquel il serait très facile d’organiser tous les moyens de transport. C’est en abordant la question dans tous ses éléments que l’on parviendra à faire quelque chose de sérieux.
- M. Pitre. — Votre succès tient peut-être à ce que vous aviez affaire à une population d’un certain tempérament, fixe en quelque sorte, composée d’individus du même pays, ayant les mêmes goûts, les mêmes idées. A Paris, au contraire, la population comprend les éléments les plus hétérogènes, et je ne sais s’il serait facile d’arriver au même résultat.
- M. CaëL — Sans compter qu’il existe à Paris toutes sortes de tentations et d’entraînements aux quels échappent la population de Guise.
- M. Godin. — Mais on aurait l’avantage que je n’avais pas à Guise, de trouver, pour une entreprise de cette sorte, une population d’une intelligence supérieure. Car on pourrait faire un choix, et constituer ainsi des centres remarquables de coopération commerciale, industrielle et locative.
- M. Barberet.—Nous avons déjà dans le département de la Seine 35 ou 40 associations coopératives de consommation, comprenant 15 ou 20,000 membres ; elles sont constituées sous forme purement civile, et ne peuvenLpas vendre à des tiers.
- M. Godin. — On pourrait, à Paris, réunir très facilement dans un véritable palais une population de 3 ou 4,000 employés et ouvriers d’élite, et adjoindre à la demeure des ateliers industriels, des magasins commerciaux, des salles pour l’instruction des enfants.
- p.787 - vue 787/832
-
-
-
- Î88
- LE DEVOIR
- M. Henry, —. C’est à peu près ce que le Bon manche a réalisé en petit.
- M. Barberet. -- Seulement le Bon marché en a fait une obligation. Etant donné le caractère de l’ouvrier de Paris, je crois que les plus intelligents surtout no seraient pas disposés à se prêter à ce système.
- M. Oodin.—A Guise, quelques travailleurs des mieux posés avaient conspiré, dès les débuts, contre l’association, dans la crainte que leur position fût compromise par l’état de choses projeté. Mais dès qu’ils eurent reconnu que leurs craintes étaient vaines, ils furent des plus ardents à s’enrôler, Je me chargerais, si j’étais à Paris, de trouver la population ouvrière propre à de telles fondations.
- M. Barber et. -• Vous rendriez un grand service.
- M. Bodin, — Il s’agirait de trouver un groupe qui comprît ce qu’on veut faire, — et à Paris on a tous les moyens de se faire entendre, — d’avoir une population d’élite qui donnât le branle. Je ne dis pas que le succès soit facile ; la difficulté n’est pas de trouver les ouvriers, mais les hommes de bonne volonté prêts à se dévouer à cette idée.
- M. Barber et. Je suis de très près l’évolution ouvrière ; depuis deux ou trois ans il y a une propension vers l’association coopérative. Il a suffi de quelques travaux de peinture donnés par l’Etat et par la ville à l’association Bernardeau, pour qu’im-médiatement deux autres associations de peintres se constituassent. Il en est ainsi dans presque toutes les autres industries du bâtiment. Un nom comme celui de M. Godin, venant donner l'élan, pourrait entraîner beaucoup de personnes ; malheureusement, il y a peu de gens, et surtout ayant de l’autorité, qui soient disposés à prendre cette initiative.
- M. Godin. — Si personne ne veut s’en occuper on ne fera rien, les choses les plus simples du monde ne marchent pas toutes seules.
- M. Barber et. — Vous avez sans doute fait de très grands sacrifices au début, et il fallait en avoir la possibilité.
- M. Godin. ~ Mais si l’on considère le résultat à atteindre, c’est bien tentant pour les âmes généreuses.
- M. CaëL — Il faut voir l’avenir, ne pas se dire que l’on quittera l’industrie dans dix ou quinze ans, mais avoir l’intention de Vy intéresser de longues années.
- M. Godin. — Il faudrait tout simplement que le capital engagé dans des entreprises pareilles se débarrassât de ce sentiment égoïste qui le pousse à exploiter tout à son seul profit ; que, passé un inté-
- rêt déterminé, le capital déclarât que tous les bénéfices locatifs, commerciaux, industriels, tourneront au moins dans une mesure assez considérable, au profit des travailleurs.
- Et remarquiez que ce n’esl pas vm sacrifice : le capital peut fixer par avance le bénéfice qu’il veut retirer de l'entreprise, les réserves qu’il juge à propos de faire, prendre, toutes ses garanties. Il est certain que s’il abuse, il se fera tort à lui-même, il faut qu'il se tienne dans une limite honnête, non usuraire. La population ouvrière ne serait plus alors en face de l’inconnu, elle saurait vers quoi elle marcherait.
- M. Barberet. — Je connais des patrons de l’industrie du bâtiment qui sont convaincus que la participation aux bénéfices leur serait très avantageuse ; ce qui les retient, c’est tout simplement, l’ennui de l’organisation.
- M. Nègre. On ne veut pas changer ce qui existe.
- M. Barberet. On a de la peine à se séparer de la routine, et puis il y a aussi un sentiment d’égoïsme.
- M. Godin t — C’est le grand mal de la société moderne.
- M. Barberet. — Cependant, nous avons cinquante associations coopératives ouvrières dans le département de la Seine.
- M. Godin. — Je vous supplie, Messieurs, de ne pas perdre de vue que la ville dë Paris est en situation do faire à cet égard les plus grandes choses ; elle possède plus que toute autre ville de France les moyens de résoudre bien des problèmes.
- La question des habitations ouvrières à l’étude en ce moment so rattacherait directement à celle de la constitution des assurances mutuelles pour la classe laborieuse et à celle de la participation du travailleur aux bénéfices. Une population agglomérée dans les conditions que j’ai indiquées, pouvant avoir son syndicat propre, ses comités organisés, offrirait aux industries de Paris un champ de recrutement facile et réaliserait dans son sein l’extinction du paupérisme .
- M. Barberet. — Du reste, l’étude de la question s’impose de plus en plus.
- M« Godin. — Si elle n’est acceptée par des hommes de bonne volonté, la force des choses l’imposera d’une façon qui pourra être désagréable ; il y aurait tout avantage à prévenir les complications redoutables pour l’avenir.
- M. le Président. — La Commission, Monsieur, a entendu vos explications avec beaucoup d’intérêt ; elle vous en remercie.
- • (M. Godin se retire.)
- p.788 - vue 788/832
-
-
-
- LR DEVOIR
- 789
- M. Goclin a donné, pour être mise en annexe à îa présente déposition, une élude sur les moyens de combiner, dans les grandes villes, la participation des ouvriers aux bénéfices avec Védification du meilleur genre d'habitations ouvrières.
- Nous donnerons cette étude dans notre prochain numéro.
- (A suivre.)
- QOESTIONS OPPORTUNES
- Le journal VHôtel-de-Ville, sous la signature de M. Lèconte, a publié une série d’articles appréciant la conduite des conseillcxs municipaux de Paris. Nous tirons de l’un d’eux une série de questions, qui s’adressent également à la plupart des hommes politiques séants dans les Chambres ou dans les municipalités.
- Ivl. Leconte, après avoir examiné ce qu’ont fait les édiles parisiens, continue ainsi :
- « Avant de se promener, avant d aller au théâtre, il faut vivre...
- » Avant d’envoyer ses enfants à l’école, avant même d’en faire des soldats, il faut les élever.
- » Pour vivre, pour élever ses enfants, il faut du pain, c’est-à-dire du travail qui en donne.
- » Qu’avez-vous fait pour mieux assurer, pour mieux généraliser, pour mieux répartir le travail et les fruits du travail ? ,
- » Qu’avez vous fait contre le chômage et contre l’exploitation du travailleur ?
- » La misère n’est pas seulement faite d’absence de pain. Manger ne suffît pas, il faut un gîte pour soi et pour les siens. Les gîtes sont rares et de plus en plus onéreux.
- » Qu’avez-vous fait pour le logement du peuple?... Qu’avez-vous fait pour que l’ouvrier ne soit plus exilé comme un paria du sein des cités qu’il enrichit, pour qu’il puisse plus facilement trouver une pierre pour poser sa tête, un coin où étendre ses membres brisés par le travail ?
- » Qu’avez-vous fait pour l’association?
- » Qu’avez-vous fait contre la banque ?
- » Qu’avez-vous fait pour le crédit ?
- » Qu’avez-vous fait pour les faibles contre les forts, » et pour tous contre le privilège ?
- » Vous êtes-vous suffisamment appliqués à en » traver la spéculation, à décourager l’agiotago ? »
- » Vous êtes-vous suffisamment souciés des pau -vres, des vieillards, des femmes, des infirmes?
- » Avez-vous suffisamment songé à tous les accidents de la vio et à toutes leurs victimes ?
- » Vous êtes-vous également rappelé que la République avait trois tyrannies à abattre ou à combattre ; celle des hommes, celle des institutions et celle des choies ?
- » Qu’avez vous fait pour la tranformation des conditions, qu’avez-vous fait contre le mal social, qu’avez-vous fait contre la misère ? »
- En même temps que les peuples s’appliquent d’avantage à perfectionner leurs moyens d’attaque
- et do défense, U se passe an ensemble de phénomènes en si complète contradiction avec ces pratiques, que l’on demeure étonné de ne pas constater de profondes modifications dans îa manière de penser et de vouloir des peuples.
- L’analyse de ce que l’on est convenu d’appeler le progrès nrliiaire contient un grand nombre d'enseignements salutaires qui ne peuvent échapper encore longtemps aux cerveaux humains. Il faut que les hommes apprennent à interpréter ces modifications incessentos de l’outillage militaire,qui ont permis de décupler en quelques années sas effets de destructeurs, comme une preuve incontestable de la puissance humaine en toute chose. Il faut qu’ils se persuadent que par une égale application à la recherche du progrès dans n’importe quelle autre branche de l’outillage national, ils peuvent obtenir des résultats aussi imposants.
- Comment, les peuples n’ont-ils pu comprendre encore, devant ces engins de destruction si puissants,
- . se modifiant sans cesse, chaque année en créant de nouveaux qui rendent inutiles ceux des années précédentes, qu’ils sont engagés dans une voie sans issue,dans laquelle ils sont éternellement condamnés à des efforts stériles ? Il est donc bien difficile de se convaincra qu’une égale application dans la recherche des perfec.iomiements des moyens de production amènerait chaque jour des découvertes qui multiplieraient bien vite les produits, suffisamment pour créer le bien-être général.
- Cette persistance à exagérer les armements serait admissible, si, tenant compte d’une éducation fausse qui nous porte à chercher dans les idées de domination la satisfaction de nos aspirations, un peupla pouvait espérer se créer un outillage militaire supérieur, devant rester sa propriété, et ne pouvant être imité par aucun de ses voisins. Mais pareille illusion n’est plus possible à notre époque, tant sont puissants les moyens de vulgarisation.
- C’est surtout aux frontières des nations où se manifestent le plus l’absurdité de l'organisation des peuples civilisés. L , où ils n’ont pour frontières nature’les des fleuves, des mers, des montagnes, les hommes ont fixé des limites conventionnelles que l’on hérisse de chaque côté, de forteresses, de bastions, de remparts armés de canons formidables, et là, où l’on a les montagnes, les fleuves, les mers, le génie humain ne cesse de s’inquiéter des moyens de s’affranchir de ces barrières naturelles en creusant j des tunnels, en construisant des ponts. On se préoc-I cape de fortifier les côtes delà mer du Nord pour les ! rendre moins accessibles aux peuples voisins* tandis
- p.789 - vue 789/832
-
-
-
- 790
- LE DEVOIR
- que l’on creuse un tunnel sous-marin qui facilitera les relations des deux nations ! Aux Pyrénées on fortifie les défilés, et on creuse en même temps des passages souterrains ! Et l’on poursuit ces travaux sans jamais s’apercevoir que les uns sont inutiles, même dangereux, si les autres sont nécessaires. Combien de temps dureront encore ces erreurs ; combien de temps faudra-t-il pour que les hommes comprennent qu’il est insensé de d’édifier des obstacles entre les peuples, lorsque d’autre part qn déploie une grande activité à supprimer les inconvénients des frontières naturelles ?
- Ces faits si opposés ont actuellement une telle importance, qu’ils ne peuvent manquer d’éveiller bientôt la raison humaine.
- Cette impuissance à ne pas saisir les conséquences du présent et à ne pas savoir en déduire une ligne de conduite rationnelle provient en grande partie de ce que l’on ne nous a pas appris à comprendre la philosophie du passé.
- L’histoire, telle que on l’a écrite jusqu’à ce jour, nous montre les premières tentatives d’unification des peuples sorties de l’action de quelques hommes, auxquels elle attribue des qualités providentielles ; tandis que l’ana’yse des faits nous apprend que ces grands hommes ont toujours été impuissants, lorsque leur intervention régulatrice n’avait pas été précédée de certaines manifestations des qualités naturelles des individus.
- Notre pays, si homogène, était occupé précédemment par des petits peuples toujours armés les uns contre les autres, ayant leur frontières, parlant des langues différentes ; souvent, plusieurs furent conquis par l’un d’eux ; mais la conquête ne fut durable que lorsque des relations naturelles s’établirent au moyen des facilités de communication, des alliances entre les familles, et de l’établissement des relations d’affaires.
- L’unité allemande, qui se fait sous nos yeux, n’est point le fait de M. de Bismarck, elle résulte d’une série d’événement accomplis malgré les gouvernements des principautés allemandes sous l’influence décisive du progrès. M. de Bismarck est seulement l homme qui a compris l’enchaînement de ces circonstances et qui s’est fait le régulateur des conséquences qui en découlaient fatalement. L’unité allemande sq fera complète et deviendra aussi solide que l’unité française, parce que les principautés qu’elle a déjà englobées et celles qu’elle englobera bientôt, qnt été reliées entre elles par des traités entre leurs gouvernements établissant des conventions douanières, militaires, postales* télégraphiques, de chemins f|e fer* et parce que les particuliers ont conflnqé ces 5
- traités par la constitution de sociétés industrielles, commerciales et financières,étendant leur action sur tout la territoire germain, et par les alliances entre les familles de ces divers états. On peut dire maintenant que les armements des principautés allemandes, telles que ia Bavière, io Wurtemberg, inexistant plus comme moyens de résistance à l’unification allemande ; ils sont maintenus en prévision des complications extérieures.
- N'y a-t-H pas dans ces exemples du passé et du présent une série d’événements qui permettent, en procédant par analogie, d’affirmer que l’entente des peuples est du domaine des lois inéluctables du progrès?
- Tous les peuples civilisés ne sont-ils pas relfés par des traités entre leurs gouvernements et par des relations entre particuliers beaucoup plus solides que les conventions existant, il y a trois siècles, entre les provinces qui ont formé la nation française, même que celles qui régissaient, il y a cinquante ans, les diverses principautés qui sont disparues ou bien qui vont disparaître dans i’unité allemande?
- Les peuples modernes, quoiqu’ils fassent, n’éviteront pas de s’unir dans une immense confédération n’ayant besoin d’autres armements que peux nécessaires pour se protéger contre les tentatives des peuples barbares,parce que l'on constate chez eux toutes les institutions qui ont toujours été suivies d’une alliance réelle des peuples qui les ont subies avant eux.
- Il faut que ces exemples du passé ne soient pas inutiles.
- Les armements les plus formidables, à cause de leur généralisation immédiate, ne changent pas les conditions relatives de la force des peuples. Rien ne nous permet de supposer que les nations actuelles peuvent échapper aux lois supérieures qui ont réglé l’évolution de celles qui les ont précédées ; mais la science nous a appris que, chaque fois que les hommes savent harmoniser leur conduite avec les impulsions de la nature, ils peuvent éviter les grandes catastrophes qui ont marqué les étapes antérieures de la civilisation. Plus nous compliquons nos moyens de résistance contre les lois naturelles qui nous commandent l’union des hommes, plus seront grandes les ruines qui surgirent de cette lutte, car la nature n’abdique jamais, et elle seule est capable d’élever ses moyens au-de sus de ceux que prépare la fragilité humaine, parce que les individus ne sont que parties de ce grand tout.
- Les enseignements, qui se dégagent du passé, démontrent l’inutilité, même le danger,des armements;
- S malheur- à ceux qui m veulent pas comprendre?
- s&imemesmBEæsxsÈanmmmastmm
- p.790 - vue 790/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 791
- MOTS DE PROGRÈS
- Le patrimoine du pauvre consiste dans sa force et dans l'activité de ses mains ; empêcher le pauvre d’employer cette force et celte habileté selon le mode qui lui convient le mieux et quand il n'en résulte aucun dommage pour autrui, est une violalion manifeste de la propriété primitive.
- Adan Smith,
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- Çh^mbre. — Les parlementaires ne se sont pas contentés de voler la guerre avec la Chine. Ils ont hypocritement ajourné la"proposition de loi demandant pour lps femmes le droit de voter dans les élections des juges des tribunaux de commerce, proposition que la Chambre avait d’abord prise en considération pour éluder uq vote favorable, qu’elle ne pouvait alors refuser, tant la question, avait été présentée avec vérité.
- *
- * *
- Le Pénat. — Le Sénat a dérogé à ses habitudes routinières, même réactionnaires, par la nomination de de M. Jean Macé comme sénateur inamovible. Le Sénat en réparant un oubli du suffrage universel a, dans une certaine mesure, réhabilité le suffrage restreint, qp’jl pourrait faire admettre comme le suffrage des capacités' s’il savait par upc pratique constante appliquer son privilège électoral 4 donner la vie politique aux hommes qui, comme M- Macé, ont prouvé leur valeur personnelle par des réalisations fécondes; car nous aurons des corps politiques vraiment forts lorsqu’ils seront composés d’individualités ayant chacune une supériorité démontrée par ses œuvres. L’élection de M. Macé, si l’on pouvait ia considérer comme le premier acte d’une ' politique résolue à persévérer dans la voie qu’elle semble ouvrir, aurait une signification de haute importance Nos sénateurs, sont-ils capables d’autant de virilité? Leur passé ne nous permet pas de répondre affirmativement. Noqs croirons néanmoins, jusqu’à preuve du contraire, que la nomination de M. Macé est un acte réflér chi qui sera bientôt suivi de plusieurs autres du même genre.
- Nop seulement le Sénat vient d’acquérir un ffornuie instruit, énergique, persévérant, qui a su fonder pne ligue puissante de renseignement, sans jamais se laisser décourager par les tracasseries des réactions passées contre lesquelles il a toujours lutté victorieusement.mais le nouvel inamovible avait vu son œuvre excomuniée par le pape, et c’est en pleine Jutte contre je cléricalisme que lé Sénat l’a trouvé digne de lui appartenir.
- Il faut que l’é’ectiop çfo M. Macé soif suivie de plusieurs autres pas moins significatives. Le pays peut tout attendre dos hommes publics qui ont su faire beaucoup avant de jouir *du prestige et de la puissance que confère une haute situation politique.
- *
- * *
- Nous regrettons sincèrement de ne pouvoir continuer nos félicitations au Sénat. Mais à qui la faute? Pourquoi a-t-ii rejeté le projet de loi autorisant la recherché de la paternité. Et pourquoi les adversaires de ce projet Vont-ils combattu avec des phrases au lieu d’arguments. Il était difficile de faire autrement, peut-être impossible. C’est pour cela que l’on aurait dû voter cette loi que l’on a enterrée avec des phrases prudhommesques» M. Gazot, que nop? m pension» pas vieux, a trouvé l'occasion $3 prononcer aves emphase une phrase blsi&rre que nous
- renvoyons à ses méditations : « C’est porter atteinte au droit français— a dit avec une chaleur émue cet adversaire du projet de loi—dans lequel sont venus se fondre, dans d’heureuses proportions et dans une vivante harmonie, le génie du droit romain, l’esprit de nos coutumes nationales et les principes de la Révolution française ». — Tirons l’échelle.
- *
- * *
- JLes* anarchistes à J?»**tm. -- Les anarchistes de Paris ont été seuls à se rendre au meeting de la Bourse, qu’ils avaient organisé. Tous les journaux ont constaté ce fait comme un échec, tandis qu’il est la preuve évidente que les anarchistes ne sont pas plus de cent cinquante à Paris. Les groupes ouvriers ont su résister aux appels des anarchistes, qui ont eu la malencontreuse idée de vouloir organiser une manifestation à un moment où le gouvernement avait le plus grand intérêt à détourner l'attention publique, de l’examen de ses actes. Les journaux officieux eu ont été pour leurs frais de publicité, car on avait vu plusieurs de ces feuilles, qui font la conspiration du silence autour des réunions souvent nombreuses, accorder des colonnes entières à l’annonce des préparatifs des anarchistes, bien que ces décisions aient été prises dans des réunions, où, de l’aveu même de ces .journaux, on ne comptait pas plus de 150 anarchistes.
- *
- * *
- Le^ Chambres? syndicales de Montcean-les-Mines. — Les ouvriers mineurs de cette partie du bassin de la Loire viennent de publier un manifeste acclamé par une réunion publique, dans lequel ils déclarent qu’ils n’acceptent pas l’épithète d'anarchistes qu on leur donne. Ils protestent contre les explosions de dynamite, accomplies à dessein, dans le but d’auéantfr les Chambres syndicales et la Fédération puvrièrë de Saône et-Loire dont elles dépendent.
- Ils affirment leur résolution de demeurer toujours unis, malgré les provocations de leurs exploiteurs, pour revendiquer un jour leur droit le plus pacifiquement qu’il leur sera possible.
- La même assemblée a formé le vœu que, pour mettre une digue à l'accaparement des couces’sioné houillières et autres, l’Etat remette aux travailleurs toutes les concessions inexploitées qui sont actuellement détenues par les Compagnies minières.
- *
- * *
- Protection. <le l’exifauce. — M. le docteur Percheron, fondateur de la société protectrice de l’enfance de Reims, propose, ia formation dans toutes les communes de France de comités spéciaux. Le rôle de ces comités serait : Kde par la loi,, de surveiller et de protéger les enfants places en qoqffice et en garde ; 2° do créer des ressources dont ils feraient bénéficier tous les enfants nécessiteux; 3° de propager et de faire appliquer les règles élémentaires de l’hygiène de l’enfance et de l’hygiène en général ; 4° de créer des crèches ou tout aïi moins d'aménager des locaux où les enfants pourraient être déposés cl soignés pendant le jour.
- Le projet de M. Percheron mérite les encouragements des hommes de bien.Nous aurions préféré le voir proposé comme une des branches de la mutualité sociale, telle que la posée le fondateur du Familistère et telle qu’elle est pratiquée à Guise. Cela n’empêcherait pas des citoyens plus particulièrement disposés à s’occuper de ce problème social d’y consacrer tous leurs soins, et Vidée générale mutualité sociale ferait §qp phepain à côté des réalisations partielles en faveur de l'èpfaupê.
- La République française et ia République Suisse viennent de pas-er une qqiiventjqn, par laquelle les deux pays s’engagent à entrenir à leurs frais les enfants abandonnés et les aliénés indigents usqu’à ce qu’ils puissent être transportés sans danger dans leurs patries respec-
- tiyeg,
- ALLEMAGNE
- Mi 4s Stattawk tMnw cMji lus U poHtUjii» ttetisatts
- p.791 - vue 791/832
-
-
-
- - 792
- LE DEVOIR
- incline trop à gauche. Les réflexions qu’il a communiquées a ce sujet au gouvernement italien prouveront aux moins clairvoyants que, par alliance, on veut dire à Berlin domination. Il est probable que beaucoup d’italiens ne l’entendront pas ainsi.
- Le correspondant de Berlin à la France adresse a ce journal une lettre dans laquelle il signale qu’une conférence militaire a eu lieu à Berlin.
- A celte conférence assistaient le général de Stemheil, ministre de la Guerre wurtembergeois ; le général de Maillinger, ministre de la Guerre bavarois ; le général von Fabrice, ministre de la Guerre saxon, et le général Bronsart de Schellendorf, ministre de la Guerre prussien.
- Tous ces généraux vont se rendre chez M. de Bismarck, à Friedrichsruhe, où vient d’être appelé M. de MiUnacht, président du Conseil des ministres wurtembergeois.
- Nos députés savaient cela avant de voter l'ordre du jour qui aura pour conséquence d’immobiliser une partie de nos forces dans l’Indo-Ghine.
- ANGLETERRE
- A l’intérieur les crises ouvrières et l’agitation irlandaise ne cessent d’être menaçantes. A l’extérieur, les événements du Soudan font craindre un soulèvement général d’une grande partie de l’Egypte, qui compromettrait les résultats espérés de l’occupation anglaise. En Australie, la politique coloniale de l’Angleterre vient de subir un échec sérieux, comme le prouvent les résolutions prises par le congrès des représentants des îles du Pacifique. Les Etats-Unis se préoccupent aussi de réglementer l’immigration anglaise qui tend à déverser dans ce pays la plus grande partie des indigents de l’Angleterre, ce qui crée des charges au gouvernement de Wasingthon, dont il ne veut plus avoir la responsabilité.
- ITALIE
- Le ministère a fait dissoudre par la force armée des réunions ouvrières et socialistes tenues dans les Roma-gnes. Les députés socialistes Aventi et Costa ont interpellé le ministère sur ces violations du droit de réunion. M. Depretis a répondu aux interpellateurs en revendiquant la responsabilité de cette intervention rlo l’auto-rité. En cette circonstance, comme en beaucoup d’autres, le ministère a été contraint de faire un pas de plus vers la droite, au grand mécontentement de la gauche, qui sera bientôt unanime à lui refuser un concours sans lequel il ne peut se maintenir au pouvoir.
- ESPAGNE
- Les républicains fédéralistes de Madrid ont adopté le programme suivant :
- Autonomie municipale et provinciale ; souveraineté nationale et Chambres élues par le suffrage universel ; organisation de la République conformément au principe de l’autonomie ci-dessus spécifiée; séparation absolue des pouvoirs, législatif judiciaire et exécutif ; aucune église reconnue par l’état; institution du jury pour toute espèce de délit; gratuité de la justice; instruction gratuite, obligatoire et laïque, service militaire obligatoire pour tous. !
- Les voyages de princes n’ont pas intimidé les républi- ; cains espagnols.
- ETATS-UNIS |
- Dans son message le président des Elals-Unis se féli- i cite de la situation prospère des finances, qui se traduit i par un excédent budgétaire de plus de 200,000,000 de j
- francs. j
- Les journaux européens prennent prétexte de ces !
- chiffres pour s’extasier sur la prospérité et la fécondité des Etats-Unis, ils ne s’aperçoivent pas que ces excédents n’oat d’autre explication réelle que la réduction au minimum du budget de la guerre.
- Le même message mentionne, en des termes qui présagent le succès, les négociations qui vont aboutir à la conclusion entre la Suisse et les Etats-Unis d’un traité d’arbitrage permanent.
- Le président n’a pas dédaigné rappeler aux Chambres que le porc américain avait enfin obtenu, gain de cause auprès du gouvernement français, sinon auprès des Allemands.
- AUSTRALIE
- Le Congrès des colonies australiennes, siégeant à Sydney, a définitivement adopté hier les résolutions suivantes :
- Le Congrès proteste contre toute annexion future, de la part d’une puissance étrangère, dans les régions méridionales et équatoriales de l’océan Pacifique.
- Tout en reconnaissant que la responsabilité de veiller à la sécurité des confins de l’empire britannique incombe au gouvernement impérial, il est d’avis qu’il faut prendre les mesures propres à assurer l’incorporation dans l’empire britannique des parties de la Nouvelle Gu née et des îles avoisinantes qui ne seraient pas réclamées par le gouvernement néerlandais.
- Il est â désirer qu’on substitue à l’entente par laquelle, en 1878, l’Angleterre et la Fiance ont reconnu l’indépendance des Nouvelles-Hébrides un arrangement d’un caractère définitif qui empêcherait ces îles de tomber sous une domination étrangère.
- Le Congrès espère que le gouvernement de la reine saisira la première occasion pour négocier avec la France en vue d'obtenir le contrôle de ces îles dans l’intérêt de l’Australie.
- Les représentants des gouvernements coloniaux s’engagent à demander à leurs Assemblées législatives le, vote des sommes nécessaires pour l’annexion de la Nouvelle-Guinée et des autres îles du Pacifique.
- Le Congrès proteste énergiquement contre le projet avoué par la France de transporter dans ses possessions du Pacifique un grand nombre de récidivistes. Il invite instamment le gouvernement anglais à user de tous les moyens possibles pour^empêcher l'exécution de ce projet,et il exprime le terme espoir qu’aucun établissement, destiné & recevoir des criminels européens ne continuera à exister dans le Pacifique.
- Il termine en invitant le gouvernement de la reine à faire à ce sujet de sérieuses représentations au gouvernement français.
- Le Congrès discute actuellement la Constitution et les attributions d’un Conseil fédéral, qui serait chargé de veiller aux intérêts communs des colonies australiennes.
- La Vie, le Temps & les Travaax de Robert Owen(l)
- Résumé traduit des documents de MM. Lloyp Jones et J. H. Noyés
- XXX
- La renommée de New Harmony a presque éclipsé le souvenir des autres expériences socialistes tentées sous l’influence d’Owen aux Etats-Unis. Il est à peine connu aujourd’hui qu’une communauté, très-
- (l) Lire le Devoir depuis le n° du 8 juillet 1883.
- p.792 - vue 792/832
-
-
-
- LE DilYOi'îl
- 793
- brillante à un moment donné, fut fondée par lui à Yellow Springs, Ohio, avant de commencer les opérations à New Harmony.
- C’est encore Macdonald, le maître en investigations socialistes, qui fournit les renseignements à ce sujet :
- » A Cincinnati, en 1824, Owen trouva un groupe de Swedenborgiens qui se montrèrent des plus sympathiques à ses projets.
- « Ces gens, hommes et femmes, la plupart riches et érudits, étaient d’un grand mérite intellectuel et moral. Ils constituaient certainement les plus précieux éléments d’une fondation comme celle projetée par Robert Owen.
- « Le novateur leur exposa ses plans pour l’établissement d’une communauté comprenant fermes-modèles, jardins, vignobles, vergers, promenades,
- etc.... Les Swedenborgiens, ayant à leur tête
- Daniel Roë, le ministre de la Nouvelle Eglise, s’enthousiasmèrent et, de concert avec d’autres adhérents de Cincinnati, réunirent les fonds nécessaires pour s’installer sur un domaine approprié au but poursuivi.
- « Après soigneux examen, ils résolurent de se fixer à Yellow Springs, domaine situé à environ 75 milles au nord de Cincinnati. C’était un des endroits les plus délicieux du pays et tout à fait digne d’être la résidence de gens résolus à se consacrer tout entiers à la réforme morale et sociale.
- « La communauté comptait environ une centaine de familles y compris des industriels, dos professeurs, des commerçants, des ingénieurs, des fermiers et quelques manouvriers.
- « La propriété devait passer indéfiniment des mains des acquéreurs, membres de la communauté, à des successeurs élus de temps à autre par la voix du suffrage des sociétaires.
- « Toute propriété additionnelle échéant aux membres par travail, achat ou autrement, devait entrer dans le fonds commun et bénéficier à chacun et à j tous. I
- » Il fut décidé d’établir des écoles pour enseigner \ toutes les choses utiles, sauf la religion. |
- « La liberté de conscience et de pensée devait être j absolue, et le bien de la communauté entière pris ^ pour critérium de morale.
- « Le dimanche était un jour de repos et d’amusement, consacré aux promenades à pied ou en voitures, aux jeux, aux exercices récréatifs, et aux conférences publiques.
- « La danse était considérée comme un des plus précieux moyens de culture physique et socialp.
- ; « Les quilles et autres jeux étaient à la disposition
- | de tous.
- « La communauté commença sous les plus favorables auspices et tout marcha bien durant les premières semaines. Se rendre utile était à l’ordre du jour. Des hommes qui jamais jusque-là n’avaient travaillé de leurs mains se livraient aux opérations agricoles et industrielles, si ce n’est avec habileté, du moins avec un zèle recommandable.
- « Les Ministres de l'Evangile conduisaient la charrue, appelaient les pourceaux à la provende au lieu des pêcheurs à la pénitence, et mettaient toutes leurs vertus en oeuvre pour guider l’attelage des boeufs insoumis. Les commerçants échangeaient le mètre pour la fourche et le rateau. Tous enfin paraissaient travailler avec le plus grand zèle pour le bien commun.
- « Parmi les femmes le sacrifice et le dévouement n’étaient pas moins remarquables. De grandes dames qui n’avaient jamais mis le pied à la cuisine venaient dans celle du réfectoire commun et nettoyaient elles-mêmes les plats et, les casseroles ; tandis que de jeunes et élégantes demoiselles, qui avaient été toute leur vie servies dans les moindres choses, faisaient à leur tour le service de la table.
- « Plusieurs fois par semaine un bal réunissait toute la population.
- « Malgré la générosité et la cordialité de ces heureux débuts ce fut dans l’atmosphère sociale même de la communauté que s’éleva le premier nuage.
- « L’amour personnel est une force malheureuse dont on ne peut se faire quitte. Aux hommes comme aux femmes, il souffla le souvenir de la supériorité d’autres fois, plus douce que le niveau égalitaire actuel et inspira des paroles où perçait malgré tout la négation de l’égalité.
- « L’industrieux, l’habile, le fort voyaient les produits de leur travail servir d’une façon égalitaire à l’indolent, au maladroit, au négligent, et l’amour-propre s’élevait en eux contre la bienveillance pour autrui. Un corps de musiciens prétendait que ses instruments de cuivre étaient aussi indispensables au bonheur commun que le pain et la viande et refusait de se rendre au champ ou à l’atelier. Un conférencier en sciences naturelles prétendait parler seulement tandis que les autres travailleraient. Les mécaniciens dont l’œuvre d’un seul jour ajoutait la valeur de deux dollars au fonds commun disaient qu’on bonne justice, ils ne devraient donner au travail que la moitié du temps qu’y donnaient les agriculteurs, puisque la journée de ceux-ci ne valait qu’un dollar.
- « Ces jalousies s’affirmèrent de plus en plus et
- p.793 - vue 793/832
-
-
-
- 794
- LE DEVOIR
- avant l’espace d’une année, elles dispersèrent les communistes, et les renvoyèrent au monde d’où ils étaient venus.
- « Ils partirent emportant la conviction que l’égalité comme ils avaient voulu la pratiquer est impossible. »
- Onze communautés furent fondées aux Etats-Unis de 1825 à 1828 sous .l'influence des idées propagées par Robert Owen. Nous avons donné le récit des deux plus importantes, de celles dont il s’est le plus spécialement occupé, surtout New Harmony.
- Les neuf autres disposèrent de moins de ressources, eurent moins de membres et durèrent les unes quelques mois,les autres un an, deux ans ; une seule alla jusqu’à trois ans, mais elle ne comptait que 15 membres.
- Comme nous l’avons vu, Owen quitta New Harmony en 1828. Il y laissait sa famille composée de sa femme, quatre fils et une fille. Trois de ses garçons étaient mariés. Tout ce monde vivait ensemble dans une vaste habitation.
- Le deuxième de ses fils nommé Robert Dale Owen, avocat et homme politique,était chargé spécialement du soin des propriétés de la famille. Il seconda vigoureusement son père dans le mouvement social suscité aux Etats-Unis.
- L’enthousiasme du public pour la fondation d’entreprises socialistes atteignit son apogée en 1826. Mais les idées d’Owen n’en continuèrent pas moins à passionner vivement les esprits jusqu’en 1830, et les traces en existent encore aujourd’hui au cœur de la nation mexicaine.
- Owen ne considérant point son échec à New Harmony et Yellow Springs comme une erreur de principes, continua ses travaux comme apôtre du communisme dans le monde, se tenant constamment prêt à servir la cause sur quelque point que ce fût.
- C’est en novembre de la même année, 1828, qu’il entama avec le gouvernement mexicain des pourparlers qui ne donnèrent lieu finalement à aucune expérience sociale, comme nous l’avons indiqué.
- XXXI
- Dans l’été de 1829, nous retrouvons Owen en Angleterre, toujours à la recherche des moyens de mettre fin aux misères dont la Grande Bretagne offrait le tableau.
- Une de scs convictions était celle-ci: Nous possédons actuellement ou nous posséderons quand nous le voudrons une somme de richesses dépassant lar -gement les besoins de la population ] le problème h’iast donc pm de proportionner la population à nos
- ressources, mais de répartir équitablement nos ressources parmi la population.
- Se débarrasser des gens par l’émigration, envoyer les travailleurs inoccupés au fond des Etats-Unis, du Canada ou de l'Australie, pourrait apparaître comme une solution momentanée si l’être humain était une espèce de marchandise dont le mode de transport fût seul à examiner ; tel n’est point le cas. Les passions, les affections, les intérêts, les préjugés humains compliquent la question de la façon la plus sérieuse. Aussi, Owen se posait-il un tout différent problème, savoir : Comment garder paisiblement le peuple sur le sol où il est né, l’occuper d’une façon productive, et distribuer les fruits du travail de manière à assurer le nécessaire et le bien-être à tous ceux dont l'activité crée la richesse de la nation.
- C'était pour lui un fait étourdissant, déplorable, de mettre en parallèle la puissance de production de la Grande-Bretagne et le dénûment presque absolu de la grande majorité du peuple ; de voir dans un même pays des gens regorgeant de biens, laissant sans emploi les choses fauta desquelles mourrait le peuple,et des masses condamnées à l’inaction sous un gouvernement incapable d’utiliser les mains sans emploi de façon à remplir tous les estomacs affamés.
- Les questions pressantes pour lui étaient donc : Comment utiliser ces forces vives actuellement inoccupées? Comment nourrir toutes les bouches?
- Dans son plan d’échange du travail (Labor ex-chanae), Robert Owen a cherché la solution de cette question. A ses yeux l’or et l’argent étaient des types artificiels de valeur. Le type naturel, le seul vrai en principe, était le travail humain pq les forces mentales et manuelles traduites en acte.
- Adam Smith prend le même point de départ dans son ouvrage : « La richesse des nations. » Il dit : « Le travail annuel de chaque pays est le fonds qui, originellement pourvoit à toutes les nécessités, fournit toutes les ressources de la vie.
- « Les éléments du bien-être sont toujours ou le produit immédiat du travail accompli dans la société même, ou le produit indirect de ce travail par voie d’échange avec les fruits d’autres nations.
- « En conséquence, selon que le produit d’un pays ou ce qui est acheté au dehors au moyen de ce produit,doit satisfaire aux besoins d’un nombre plus ou moins grand de consommateurs, la nation sera plus ou moins bien et abondamment pourvue des choses nécessaires à sa subsistance. »
- En partant de cette idée, il est évident que maintenir dans l’inaction une portion quelconque des membres de la société en état de se livrer à une activité productive* e’est ffto tort non-ieuiement à
- p.794 - vue 794/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 795
- ceux que la pauvreté condamne à une oisiveté involontaire, mais encore à la société toute èntière qui doit entretenir ces membres inutiles au lieu de tirer d’eux des produits avantageux.
- Owen considérait la question sous toutes ses formes, demandant pourquoi, si le travail est le créateur de la richesse, les travailleurs de Grande-Bretagne étaient contraints de demeurer les bras ballants et la faim aux entrailles quand ils avaient à la fois la force et la volonté de se rendre utiles ? Ni politiciens ni hommes d’Etat ne lui donnaient de réponse. Les Economistes politiques parlaient de la baisse des demandes,des conditions défavorables des marchés, perdant de vue que si ce peuple oisif eût été mis au travail, il eût fourni lui-même des débou-pfiés aux produits en les consommant, pour satisfaire à ses propres besoins.
- A l’époque où Robert Qwen et ses partisans organisèrent l’Echange du travail (1832 à 1834), l’accroissement du paupérisme était évident pour la société entière. Des multitudes de gens qui jusque-là, par un travail pénible et incessant, s’étaient procuré la poupriture, l’abri, le vêtement et le feu dans les conditions les plus misérables, en étaient rapidement arrivés à la conclusion que le logement, le vêtement et la nourriture tels que les donnaient les reluges publics, les Workhouses, ouverts au pauvre étaient préférables pour eux, parce qu’ils étaient supérieurs de qualité et obtenus sans travail. La démoralisation s'étendait ainsi par tout le pays et nulle méthode n’était comprise ni par les autorités locales, ni par le Gouvernement poqr prévenir les complications et les dangers qui s’accroissaient â mesure que les régiments de pauvres augmentaient en nombre.
- Il est vrai que d’autre part la richesse nationale s’accroissait aussi aux mains de certaines classes de la société ; mais le contraste était si considérable entre la misère générale et le luxe particulier qu’il y p,vait là plus de motifs de crainte que de satisfaction. {A suivre.)
- Possession du sol en Grande-Bretagne !
- Noqs trouvons dans le « Herald of peace », de Londres, 1er décembre courant, les renseignements t suivants :
- Dans l’Angleterre et le pays de Galles, 4,500 personnes possèdent 17,500,000 acres de terre (7,028,000 hectares).
- En Ecosse, 1,700 personnes possèdent 17,000,000 d’acres de terre (6 827,200 hectares).
- En Irlande, 1 942 personnes possèdent f2,00Q,000 d’acres (4,819,200 hectares)»'
- €’êst*à»dire 8f 142 individus détiennent somme ieür§
- biens propres, dans ces trois pays, 46,500,000 acres de terre, soit 18,674 400 hectares.
- Pour donner une idée claire de ce stupéfiant monopole de la surface de la terre, disons que les domaines de ces 8,142 propriétaires terriens dépassent de 9,000,000 d’acres (3,614,400 hectares), la surface entière de l’Angleterre et du pays de Galles réunis ; ou, pour donner d’autres exemples,que ces domaines ont le double d’étendue de l’Irlande plus 6,000,000 d’acres (2,409,600 hectares) ou deux fois l’étendue de l’Ecosse plus 8,000,000 d’acres ou 3,212,800 hectares.
- En évaluant à 15 shillings (18 fr. 75 c.) par acre et par an,le revenu de ces domaines, ce qui est une estimation très faible, ce petit groupe de propriétaires reçoit, en chiffres ronds, une somme annuelle de 35,000,000 de livres, soit : 875,000,000 de francs ou près de 3C0 francs par personne et par jour.
- CORRESPONDANCE D’ANGLETERRE
- JL-ô SLoïidLx’e^ horrible
- {Suite)
- T. Briggs, journalier, demeure avec quatre enfants dans une seule chambre veuve de tout mobilier, aussi toute la famille dort-elle sur le plancher. La fille qui m’a ouvert la porte, raconte M. Sims, était absoiurgent rme ; à ma vue, elle -s’est sauvée dans un coin et s’est couverte d’un sac.
- H.Walker,colporteur, a sept enfants, il paie 6 f. 85 de loyer pour les deux chambres qu’il habite et gagne .12 fr. 50 par semaine,
- R. Thomson, en ce moment sans travail : a cinq enfant, sa femme boit. Le malheureux est en train de mettre ses derniers effets au mont-de-piété, c’est-à-dire chez les prêteurs, sur gages, pour réaliser quelques sous pour acheter du pain!
- G. Garrard, journalier, chôme aussi en ce moment; il a huit enfants et paie 6 f.85 de loyer par semaine. Lui aussi place ses derniers haillons chez les prêteurs snr gages. Garrard n’est pas secouru par la paroisse qui représente ici l’assistance publique : tout le monde meurt de faim, mais se refuse énergiquement à entrer au Workhouse.
- Nous n’abuserons pas des citations.
- Suivant M. G. Sims, ces exemples peuvent donner une idée des conditions d’existence de ces petits ouvriers qui, ainsi qu’il a été dit plus haut, sont forces par la nature même de leurs occupations d’habiter dans l’intérieur de Londres.
- « Les maisons de ces malheureux sont de véritables étables à porcs et rien de plus (1), dit encore M. Sims ; l’air y est si vicié qu’il est impossible de le
- SI) € The rooma in these bouses are pig-styes anu üoUalng mam s (Morrihi© London îî, bÿ G. Siosri*
- p.795 - vue 795/832
-
-
-
- 796
- LE DEVOIR
- respirer un seul instant sans avoir immédiatement mal au cœur !
- Est-ce tout? Non! Nous venons de voir d’un peu près la misère honnête, mais dans le même quartier, dans les mêmes maisons, nous trouverons, pour peu que nous poussions plus loin nos investigations, une classe d’industriels d’un genre tout différent, plus misérables encore mass bien moins dignes d’intérêt : les voleurs et leurs dignes associées les prostituées.
- Tenez, voici Mistress Smith, par exemple, désirez-vous connaître l’existence de cette pauvre femme ; M. Sims va vous la faire connaître.
- Mrs Smith est mariée, mais son mari est en prison. La malheureuse a trois enfants ; elle gagne à grand’ peine 7 fr. 50 par semaine, et paie plus de trois francs de loyer. Son mari a déjà fait quatorze années de prison pour vol avec effraction. Le jour de sa libération il revint chez lui ; sa femme lui donna le pou d’argent qu’elle avait; il sortit, s’enivra, se prit de querelle avec un voisin de son acabit et frappa une femme de plusieurs coups de couteau. Immédiatement arrêté, il fui jugé et condamné à un an de prison.
- « Sans calque mos ».
- A propos de Smith réintégrant le jour même de sa mise en liberté le domicile conjugal après quatorze ans de prison, M. G-, Sims ne peut s’empêcher d’ad- ! mirer la facilité merveilleuse avec laquelle ces malfaiteurs retrouvent leurs femmes, c’est à-dire leurs victimes, après des années de séparation.
- 'Un joli ménage,c’est celui de F.Barker,qui se compose du père, de la mère et de trois enfants. Ces gens-là n’ont pour tout logis qu’une chambre repoussante de saleté. Le père et la mère sont tous deux des criminels endurcis qui,pendant plusieurs années, ont passé, tour à tour, en prison des périodes variant de trois à six mois. Quelques fois ils sont tous deux ensemble sous les verrous. Alors des voisins généreux prennent soin (?) des enfants jusqu’à ce que leurs parents soient remis en liberté.
- Voulez-vous un dernier cas pour clore la série ?
- Permettez que je vous présente M. Moggs, qui demeure dans Raspberry-Court, la cour des Framboises, un bien joli nom, ainsi que le fait obseryer M. Sims, pour un endroit aussi hideux.
- Moggs demeure avec ses quatre enfants dans une chambre pour laquelle il paie 5 fr. par semaine. Moggs est voleur de profession : à peine a-t-il quitté la prison qu’il s’empresse d’y rentrer.
- Encore un qui a ses habitudes !
- Jugez, lecteurs, des exemples que doivent avoir journellement sous les yeux les enfants d’êtres aussi dégradés, aussi vils que les Moggs et les Barker.
- « Je suis entré un jour de très bonne heure, raconte M. Sims, dans un des bouges les plus hideux du Borouglo (2). Dans une chambre je trouvai une femme sur le compte de laquelle il était impossible de se méprendre, et qui, pour me recevoir, avait passé un waterproof sur sa chemise de nuit et s’était affublée d’un collier en argent avec médaillon. Sur son lit dormait un homme qu'elle avait amené avec elle la nuit précédente. Dans un coin de la chambre,deux petites filles à l’air fort intelligent, déjeùnaient avant de partir pour l’école. »
- Ceci se passe de commentaires, n’est-il pas vrai? Un fait, cependant, si ce n’est pas abuser de votre patience, qui servira do morale :
- « Anne, disait il y a quelques jours la maîtresse d’une école du Schooî Board, située près du quartier de la Monnaie (Mint), à une de ses petites élèves qui, contre l’ordinaire, avait des souliers, et même des souliers neufs, Anne, d’où vous viennent ces souliers? »
- « Oh, maîtresse, répondit l’enfant devant toutes ses petites compagnes, c’est un de mes pères qui m’en a fait cadeau : celui qui est à la maison celte semaine. » (3)
- Est-ce assez typique ? Est-ce assez écœurant ?
- Et qu’on ne vienne pas dire que ces tableaux de la hideuse misère et de la dégradation morale d’une partie de notre population sont exagérés : « Nous avons vu, et nous ne sommes pas seul, nous avons vu et entendu des choses si révoltantes que nous n’osons guère qu’y faire timidement allusion, et encore ! Si, même maintenant que le danger qui nous menace a été signalé à l’attention publique, nous donnions par le détail la vie des habitués d’un des bouges ordinaires de Londres, il n’est pas un journal anglais un peu lu qui voulût nous ouvrir ses colonnes ! »
- Qui dit cela ? M. Georges R. Sims ; et le Daily News, où ont paru ses remarquables études intitulées Ilor-| rible London, fait à ce propos la réflexion suivante :
- « Nous sommes aussi de cet avis; ce que dit notre collaborateur n’est malheureusement que trop vrai.»
- M. G. Sims n’est d’ailleurs pas seul à élever la voix eu faveur de ces parias de notre société, dont trop souvent, hélas ! les vices ne sont qu’une conséquence de la misère contre laquelle ils ont lutté courageusement jusqu’au jour où ils se sont sentis abandonnés, rejetés, conspués par ceux-là même qui auraient dû leur tendre lamainet qui les exploitaient au contraire ! Alors, perdant tout espoir de pouvoir
- (2) Un quartier sud de Londres.
- (3) Textuel 1
- p.796 - vue 796/832
-
-
-
- LS DEVOIR
- 797
- jamais s’élever au dessus de leur position présente, ils se sont vautrés plus avant dans le vice, trouvant une joie féroce à faire tache sur cette société profondément pharisaïque qui les repoussait sans merci; et dans leur désir de vengeance ils en sont venus à considérer comme ennemis les purs et les innocents que leur plus grand plaisir et de ravaler à leur niveau en les corrompant et les souillant à tout jamais.
- Ceci n’est pas seulement notre opinion personnelle, c’est celle de toutes personnes qui, comme le docteur Barnardo, par exemple, le célèbre phiian-throphe anglais, ont quelque peu étudié les bas-fonds de notre population (1).
- Lisez encore les terribles révélations contenues dans le « Rapport du comité d'enquête de la Chambre des Lords sur la loi relative à la protection des jeunes filles », document officiel s’il en fut, et vous acquerrez bien vite la certitude que dans toutes nos grandes villes, et principalement à Liverpool et à Londres, la prostitution fait tous les jours des progrès effrayants parmi les enfants, — vous lisez bien : parmi les enfants, et ce, d’un âge si tendre qu’on aurait peine à le croire ! (2)
- Lisez, et vous y verrez en toutes lettres cette déposition effrayante d’un témoin irrécusable, le révérend Horsly, chapelain de la prison de Cierkenwell à Londres : « C’est une idée prévalente maintenant, parmi les jeunes filles de Londres, qu’il est bon de quitter la maison paternelle aussitôt que possible. Nos filles, à Londres, voudraient s’enfuir de chez elles aussitôt qu’elles ont quatorze ans.,.. — Et plus loin : « C’est l’amour de la parure qui, pour la plupart les amène à se vendre..ce qu’il y a de plus triste, mais ce qu’ii importe de faire observer, c'est que ces malheureuses enfants ne prétendent même plus avoir été séduites ; non I elles se prostituent en parfaite connaissance de cause, et simplement parce que tel est leur bon plaisir » (3).
- Toute honte a disparu : c’est la glorification du vice !
- Nais j8 m’arrête, car cent numéros du Devoir ne suffiraient pas si je voulais exposer toutes les misères toutes les plaies, toutes les hideurs que cache notre
- (1) Beaucoup de misérables créatures qui fréquentent ces logis à bon marché prennent un plaisir diabolique à perdre leurs semblables, et pour ces malheureuses corrompre une enfant innocente comme Bridget semblerait non seulement légitime, mais nécessaire. « A City Waif, by T. J. Barnardo, fondateur de maisons de refuge pour les enfauts abandonnés.
- (2) « Report fromthe select commissee of the Ilouse of Lords or» lhe Larv relating to the Protection of yonng girls », page iv. (Beport)
- (3) V. page 33. (Minutes of evidenée)
- civilisation tant vantée. L’aperçu que j’ai essayé de donner au lecteur du « Londres horrible » lui permettra amplement d’apprécier l’étendue et la gravité du mal ; dans un prochain travail nous passerons rapidement en revue ce qui a déjà été fait et ce que l’on se propose de faire pour le combattre.
- Londres le 25 novembre 1883
- C.-P. Maistre,
- ------—.......Tr-figfgfiiir»' i>00 aBB—<--------
- Congrès international contre l’obligation de la vaccine
- Le troisième congrès international des adhérents à l’abolition de la vaccine obligatoire s’est réuni à Berne, en octobre dernier. L’assemblée était présidée par le docteur Adolf Vogt, professeur de médecine et d’hygiène à l’Université de Berne.
- Parmi les faits signalés, nous lisons qu’en Angleterre, de 1847 à 1853, c’est-à-dire à une époque où la vaccine n'était pas obligatoire, le nombre d’enfants, âgés de moins d’un an, mourant de la petite véroie, était annuellement de 564 pour un million de naissances ; tandis que dans l'année 1880 avec l’obligation de la vaccine on compte, sur un million de naissances, 1,800 enfants âgés de moins d’un an, mourant de la petite vérole.
- D’autres statistiques venues de différents pays témoignent de faits analogues et, en général, de la détérioration de la santé publique depuis l’obligation de la vaccine.
- Il est à rappeler ici que, l’an dernier, le peuple Suisse, appelé à se prononcer sur une loi votée par les Chambres fédérales et qui rendait la vaccination obligatoire, a répondu comme suit :
- Contre ia vaccination obligatoire. 271.999 voix.
- Pour — — 67.675
- Le congrès de Berne, après avoir voté la formation d’une ligue des mères de famille contre l’obligation de la vaccine, émit un blâme contre la prescription américaine par laquelle tout émigrant est contraint de se faire vacciner, dès qu’il met le pied sur le sol américain. M. Cramer, délégué , de l’Amérique, s’est engagé à porter la question devant le gouvernement de son pays.
- La France, l’Angleterre, ia Belgique, la Hollande, l’Allemagne, les Etats-Unis, étaient représentés à ce congrès.
- Une société pour l’abolition de la vaccine obligatoire est régulièrement constituée, 114> Victoria Street, Wetminster, S. W. London.
- du 2 au 9 décembre 1883
- NAI§SANOK s
- Le 3 décembre, de Louise-Adrienne-Ernestine, fille de Louis Albert et de Teinière Zoé.
- p.797 - vue 797/832
-
-
-
- 798
- LE DEVOIR
- Mabillon, et les sympathies françaises en Hongrie
- Il est digne de remarque, que les démonstrations de sympathies vis-à-vis de la France, n’ont jamais cessé en Hongrie, malgré les efforts visibles de l’Allemagne, pour y mettre fin. Cette grande masse, intercalée entre la France et la Hongrie, avec des tendances entièrement opposées, ayant pour but la conquête, et pour moyen le régime militaire poussé à son excès, a le plus grand intérêt à empêcher de toutes ses forces, la sainte alliance des peuples, qui les fait avancer trop vite dans la voie du progrès et hâte leur délivrance. EUe tâche donc, pour ne parler que de la France et de la Hongrie, de calomnier la première chez nous. C’est la tâche de cette innombrable «légion de petits écrivailleurs, qui couvrent l’Allemagne et répandent les faux bruits, donnent une malicieuse interprétation aux choses les plus simples ; sans talent, mais non sans persévérance.
- La même chose a lieu pour la Hongrie. Les Français sont forcés de tirer leurs informations sur ce pays, des feuilles et des ouvrages allemands, où tout est dénaturé, tout est faussé. Ceux donc qui ont à cœur le rapprochement des deux peuples, saluent avec joie les événements, qui servent à déjouer le plan de l’ennemi commun.
- Tel est dans ce moment l’apparition d’une petite brochure pleine d’intérêt, écrite chez nous, par un des plus savants et des plus considérés professeurs de FUniversité de Pesth, M. Arpàd Howàth. Cette petite brochure est tout bonnement un manuel de diplomatie, écrit et dédié par le grand savant à ses auditeurs. M. Arpàd Howàth est professeur d’histoire, de diplomatique et de littérature. Il y a peut-être peu d’hommes en France, connaissant si à fond la littérature française. Voilà pourquoi il est français de cœur.
- Dans sa brochure, après avoir relevé que c’étaient les français qui avaient les plus sérieux titres à la fondation de la diplomatique, et que c’étaient eux qui avaient fait le plus pour cette science, il ajoute :
- « Cette nation glorieuse, véritable levain de notre humanité d’Europe, n’a pas seulement donné les plus grands savants, mais encore les plus grands écrivains à la diplomatique et à la paléographie. C’est un savant français, le plus grands des savants, Mabillon, qui a fondé la science. Un autre savant français, Montfaucon a érigé un monument immortel à la paléographie grecque. Ce sont deux savants français, Toustain et Fassin qui ont étudié à fond les diplômes
- du moyen-âge, etc., etc., (suivent tous les grands noms de la France qui ont contribué à répandre la science et qui l’ont consolidée.)
- « Quel enseignement pouvons-nous tirer de ces faits ? Continue l’auteur ; que nous dicte la suprématie des savants français que je viens de démontrer ? Si non, que celui qui s’est choisi comme spécialité d’étude la paléographie et la" diplomatique ne peut aucunement négliger de connaître à fond la langue française, sous peine de se passer des ouvrages les plus importants.
- « Antoine Çsengery, le feu président de l’académie hongroise de Budapesth, a énergiquement blâmé le 16 juin 1878, dans son discours d’ouverture, la funeste tendance, mortelle à notre développement intellectuel , et que quelques-uns de nos savants subissent malgré eux, la tendance qui consiste à donner une énorme prépondérance à la littérature allemande, à l’exclusion des œuvres françaises ou anglaises, démontrant que ces deux dernières littératures avaient des avantages infinis sur la littérature allemande. »
- Four appuyer le dire du président de l’académie, mort cet été, Arpàd Howàth cite, avec un esprit et un savoir remarquables, les paroles des plus célèbres écrivains allemands, condamnant leur propre littérature. L’espace nous manque pour reproduire tout au long cette suite de citations aussi intéressantes qu’instructives , notons seulement les plus saillantes :
- « Ce n’est pas moi qui le soutiens, c’est un allemand, dit Arpàd Howàth à chacune de ces citations, qu’il reproduit textuellement.
- L’un, Julien Schmidt, le plus considéré des critiques de l’histoire de la littérature avoue que les allemands ne savent pas écrire dans un style popu-laire5 que tout ce qu’ils écrivent est d’une lecture laborieuse, d’une digestion peu facile et que pour la clarté et l’élégance ils sont à une grande distance des français, les véritables maîtres de la plume.
- « Rœder, publiciste remarquable, dit dans un de ses articles saturé de haine contre les français, que : saisir les choses promptement, avoir l’esprit éveillé, écrire clairement et correctement, savoir exprimer la pensée avec bonheur, na sont nullement des qualités allemandes, à quelque profondeur qu’ils atteignent les allemands, tandis que les français sont précisément remarquables par tous ces côtés là. On ne peut même écrire obscurément en français. Leur esprit et leur présence d’esprit, leur savoir-faire et leur savoir-vivre diffère essentiellement de la lourdeur et de la maladresse allemande. »
- Il est à remarquer que ces lignes ont été écrites
- p.798 - vue 798/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 799
- depuis 1870, c’est-à-dire depuis les grandes bouffées d’orgueil national qui leur sont montées à la tête, et qui ne peuvent leur faire pardonner aux français leur propre victoire.
- a Et d’où vient que les allemands ne savent pas énoncer clairement leurs pensées, que leur style est lourd, obscur, et même parfois tout-à^fait incompréhensible ? Continue Arpàd-Howàth. G est de nouveau pas moi qui le dit, mais un allemand, il faut en chercher la cause dans la langue allemande elle-même. L’Académie de Berlin avait fixé un prix pour le meilleur ouvrage traitant de la différence de style et de construction des plus remarquables langues anciennes et nouvelles de 1 Europe. C’est Jenisch, pasteur et célèbre écrivain qui a remporté le prix, et que ait-il ? Je soutiens que la syntaxe de la langue allemande est la plus incroyable,la plus contre-nature de toutes celles qui existent, et c’est là qu’on doit chercher la cause de cette longueur, de ce manque de clarté, de ce tour maladroit dont les étrangers accusent, et avec raison, nos écrivains. Cette syntaxe si peu naturelle, cette grande quantité de verbes auxiliaires, ce manque de participes prêtent à la langue quelque chose d’incroyablement maladroit, d’obscur et d’interminable pour le lecteur, et rend la langue peu maniable pour l’écrivain. »
- Voilà comme les Allemands ont eu soin eux-mêmes de donner raison à l’assertion de Csengery. Arpàd Howàth ajoute dans sa remarquable petite brochure, que le grand écrivain hongrois n’a traité dans sou discours que le côté littéraire, tandis que la question de la suprématie allemande a aussi un côté moral qu’on ne doit pas négliger.
- « Il est essentiel, s’écrie-t-il, que la jeunesse hongroise puise des idées plus saines et plus larges, s’accoutume aux horizons plus vastes dans les œuvres françaises et anglaises, comme préservatif contre la bassesse des sentiments et le servilisme, qui fleurissent et s’épanouissent tellement depuis quelques temps dans la littérature allemande. » Et l’auteur cite de nouveau un écrivain allemand Constantin Frantz,qui flétrit, avec la plus grande énergie et des expressions qu’on pourrait vraiment à peine reproduire, la platitude de ses concitoyens.Ne vient-ou pas de changer à Berlin jusqu’au texte ds l’ancienne liturgie par esprit de flatterie. Autrefois on disait dans la cérémonie religieuse : « Se’gneur, bénis le souverain,ton serviteur. Depuis quelques années on a trouvé plus convenable de changer son serviteur pour notre maître. Voilà comment les berlinois entendent le progrès.
- Arpàd Howàth conclue en disant, que si la Hon-
- grie veut occuper parmi les nations civilisées le rang que son passé lui assure, elle doit rejeter avec énergie la civilisation allemande qui fend à l’englober et à l’annihiler, et donner à sa jeunesse une éducation plus française ; c’est pourquoi le gouvernement, qui rendrait la langue française .obligatoire dans nos écoles, aurait bien mérité de la patrie et serait digne de voir son nom imprimé en lettres d’or dans le livre de l’histoire de la civilisation hongroise.
- Puisque, en 1801, il y aura juste 200 ans que Mabillon a fondé la diplomatique, Arpàd Howàth dédie à sa mémoire la brochure en question avec une dédicace latine.
- En France peut-être oubliera-t-on de célébrer ce’ deuxième centenaire d’une des gloires de la France î
- La Hongrie a toujours aimé la France parce qu’elle a adoré la liberté, de même qu’elle a toujours été l’amie des peuples injustement opprimés. Elle vient d’en donner une preuve à l’heure qu’il est, en recevant avec une chaleur, un enthousiasme indescriptible les jeunes gens polonais, délégués par l’université de Lenberg et de Cracovie à l’inauguration de la statue de Ben. On les a acclamés dans les rues, aux théâtres, partout où ils entraient, on leur jetait des fleurs, on ne savait qu’inventer pour les mieux recevoir, les villes rivalisaient entre elles, pour organiser les réceptions les plus brillantes, comme s’il se fût agi de héros ; uniquement parce qu’ils étaient les fils d'une patrie malheureuse et victime.
- La Hongrie entend la fraternité des peuples comme la France, c’est pourquoi elle est digne d’en devenir l’amie !
- Antonine de Gera.ndo-Felelli.
- Travail des Aveugles
- Nous extrayons les détails suivants d'un rapport de la Société des ateliers d’aveugies, fondés depuis dix-huit mois :
- Il existe en France 28,000 aveugles dénués de toute ressource. Un millier seulement sont secourus par les institutions officielles. La Saxe, le Danemarck,la Hollande, ne comptent plus un seul aveugle nécessiteux depuis l’ouverture ‘ des ateliers d'aveugles. L’Angleterre vend chaque année plus de deux millions d’objets fabriqués par ses aveugles. La Société des ateliers d’aveugles s’est proposé d’établir en France des ateliers semblables à ceux qui existent à 1 étranger.
- Elle a ouvert, rue Basfroi, une école professionnelle. L’aveugle y vient le matin, et retourne le soir au sein de sa famille. Dès sa rentrée à l’école, l’apprenti aveugle reçoit un indemnité quotidienne qui diminue à mesure que le produit de son travail augmente et eesse.lejour ou ce travail est suffisamment rémunérateur pour lui permettre de vivre. L’ap-
- p.799 - vue 799/832
-
-
-
- 800
- LE DEVOIR
- prenti cèdo alors sa place à un autre, et il travaille ensuite chez lui à son compte
- Depuis sa fondation, l'aie!ier a reçu quarante-cinq ouvriers, et le comité a vote l'admission de douze autres. On leur a fait faire de la brosserie, de la vannerie, de la sparterie, des ouvrages au tour, du rempaillage et du cannage des chaises. Les aveugles de la rue Basfroi ont fabriqué pendant les dix-huit premiers mois pour près de 45,030 francs de marchandises.
- Grâce à la générosité de Mme Charles Heine, l’institution va s’installer dans un local à elle, qu’on est en train d’élever rue d’Âlésia. Beaucoup d'aveugles sont eu instance pour entrer à l’atelier. On est obligé de les ajourner faute de ressources. Quelques villes, notamment Reims, ont voté des bourses d’apprentissage. Elles envoient leurs aveugles en apprentissage à Paris, et ceux-ci reviennent travailler dans leurs communes.
- Les ateliers seront transférés rue d’Alésia à dater du 1er janvier. En y allant le jeudi ou le samedi, de une heure à cinq heures, on rencontrera le directeur qui se mettra obligeamment à la disposition des visiteurs.
- Statistique de l’assistance publique
- La France possède J,633 hospices, dont le budget ordinaire dépasse 90 millions. Le Nord vient en tête avec 69 hospices. La Seine en a 38 avec un budget de 32 millions. Mais, relativement à l’étendue et à la population, le département le mieux doté est la Vaucluse qui, pour 22 cantons seulement, compte 59 hospices avec un ludget de plus de 600.000 fr.
- Il y a 13,722 bureaux de bienfaisance distribuant des secours à 1,332,305 indigents, soit en moyenne 1 sur 28 habitants, et qui disposent ensemble d’un budget de 31 millions. Le Nord, le Pas-de-Calais, les Bouches-du-Rhône et les Alpes-Maritimes sont ceux qui ont le plus grand nombre d'indigents relativement au chiffre des habitants.
- Les enfants assistés coûtent environ 12 millions, dont 3 à la charge des communes, et 9 à celles des départements.
- Enfin, les dépenses pour les établissements d’aliénés dépassent 15 millions, dont un tiers à la charge des communes. Au 1er janvier, les 105 asiles spéciaux renfermaient un peu plus de 50,000 aliénés, presque autant d'hommes que de femmes. Malheureusement, l’augmentation signalée depuis quelques années ne s’est point ralentie, elle tend plutôt à s’accroître dans les centres populeux.
- BIBLIOGRAPHIE
- Cour» die grammaire française Fondé sur l'histoire de la langue Par MM. Brachet et Dussouchet.
- 6 volumes in-16 cartonnés comprenant : Cours élémentaire
- Livre de l’élève...................... 0 60 c.
- Livre du maître....................... 0 60 »
- Cours moyen
- Livre de l’élève ....... 1 fr. 25
- Livre du maitra. 1 fr. 25
- Cours supérieur
- Livre de l’élève...............1 fr. 50
- Livre du maître....... 2 fr. »
- En vente chez Hachette et Cie, 79, boulevard Saint-Germain, Paris.
- Cet ouvrage est divisé dans chacun de ses cours en deux parties : la théorie et la pratique, c’est-à-dire la grammaire proprement dite et les exercices. Les auteursse sont attachés à faire une œuvre qui, répondant parfaitement aux conditions du programme officiel du 27 juillet 1882, fasse d’abord acquérir aux élèves « une somme de connaissances appropriées â leurs futurs besoins, ensuite et surtout de bonnes habitudes d’esprit, des idées claires, de l’ordre et de la justesse dans la pensée et dans le langage. »
- La politique Coloniale
- La lïbrmrie Ernest Leroux, 28, rue Bonaparte met en vente une brochure sur la politique coloniale par le Dr Robinet. Nous ne pouvons mieux dire de cet opuscule qu’il justifie pleinement les conclusions de son auteur, que nous reproduisons : « au tripla point de vue matériel,militaire, défensif,social et moral,dit M. Robinet, notre pays doit donc rejeter, en ce qui le concerne, le système de conquête, aussi bien que le régime colonial, qui en est la dernière expression ; et l’action la plus élevée du groupe positiviste, son influence intellectuelle et morale, doivent s’appliquer avec ardeur et persévérance à guérir définitivement notre patrie de ce vice héréditaire, particulier aux Etats monarchiques et arriérés ».
- L’Astronomie, Revue mensuelle d’Astronomie populaire de Météorologie et de Physique du globe, par M. Camille Flammarion. — Sommaire du N° de Décembre : Les flammes du Soleil, par M. C. Flammarion (6 figures). —- Les tremblements de terre orogéniques en Suisse, par M. Fore!. — Le cirque de Posidonius et ses rainures, par M. Gaudibert (1 figure). — Les éclipses des saitellites de Jupiter, par M. Ranyard (1 figure). — Nouvelle de la Science. Variétés : La comète du Pons. Disparition des satellites et tache rouge de Jupiter. Rapprochement de Ténus et de Jupiter (2 figures). — Observations astronomiques, par M. Gérigny (3 figures). — Ce Numéro contient 13 figures dont une en couleur. Abonnement : Paris, 12 fr.; départements, 13 fr.—Tome I, 1882 (10 Numéros avec 134 figures), broché, 10 lr.; relié avec luxe, 14 fr. Tome II, 1883 (12 Numéros avec 172 figures), broché 12 fr.; relié avec luxe, 16 fr. — (Librairie Gautier-Yillars, quai des Augustins, 5b, Paris).
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33#
- p.800 - vue 800/832
-
-
-
- 7e Année, Tome 7. n° 276. Le numéro hebdomadaire 20 c. Dimanche 23 Décembre 1883
- T BS1 THnVtflHft
- Lfii UJËi WAH
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par Fenvoi, soit au bureau cie Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franco
- Union postale
- Un an ... . 10 îr. »» Six mois ... 6 »» Trois mois . . 3 »»
- Un an. . . . 11 îr.»» Autres pays
- Un an. . . . 13fr.60
- ON S’ABONNE A PARIS
- 5,r.Neuve-des-petits-Ghamps Passade des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- PROGRAMME SOMMAIRE
- DES
- RÉFORMES SOCIALES ET POLITIQUES
- Produites et défendues par « Le Devoir »
- 1. — Placer le bien de la vie humaine au-dessus de toutes choses, dans les institutions, dans les lois et dans la protection sociale.
- 2. — Faire des garanties de la vie humaine et de la liberté, la base de la constitution nationale.
- 3. — Réforme du régime parlementaire par le concours éclairant l’élection et par la liberté de tous les moyens d’investigation sur la valeur des candidats.
- 4. — Organisation du suffrage universel par Vunité de collège national pour l’élection des députés ; chaque électeur votant, par bulletin de liste, pour autant de députés qu’il y a de ministères. Dépouillement dans chaque commune, recensement général à Paris.
- Ce système établit :
- La liberté de l’électeur dans le choix des députés avec la presque certitude de donner un vote utile;
- L’égalité de suffrage pour tous les citoyens ;
- La possibilité pour les minorités de se faire représenter ;
- La représentation par les supériorités.
- 5. — Rétribution de toutes les fonctions publiques dévolues par le suffrage universel.
- 6. — Egalité civile et politique de l’homme et de la femme.
- 7. — Le mariage, lien d’affection.
- Faculté du divorce.
- 8. — Education et instruction primaires, gratuites et obligatoires pour tous les enfants.
- Les examens et concours généralisés avec élection des élèves par leurs pairs dans toutes les écoles.
- 9. — Ecoles spèciales, nationales, correspondantes aux grandes divisions des connaissances et de l’activité humaines, gratuitement accessibles à tous les élèves qui en seront reconnus dignes par les concours, les examens et les élections.
- 10. — Suppression du budget des cultes. Séparation de l’Eglise et de l’Etat.
- 11. —Réforme des impôts et suppression des impôts indirects.
- 12. —• Plus d’impôt du vivant des personnes.•
- Les ressources publiques constituées par le droit d’héritage national dans la fortune des citoyens après leur mort, et par les revenus que l’Etat retirera des biens passés entre ses mains.
- 13. — Hérédité progressive de ïEtat suivant l'importance des successions en ligne directe, des cessions volontaires et par testaments.
- Droit d’hérédité complète de l’Etat en ligne collatéral à moins de testaments.
- Les grandes fortunes faisant ainsi, dans une juste mesure, retour à la société qui a aidé à les produire.
- 14. —- Organisation nationale des garanties et de l’assurance mutuelles contre la misère.
- 15. — Lois protectrices du travail et de la participation des travailleurs aux bénéfices de la production.
- 16. — Liberté d’association.
- 17. — Libre échange entre les nations.
- 18. — Réforme des habitations insalubres dans les villes et villages.
- Amélioration dans l’architecture des villages et des logements du peuple par la construction d’habitations unitaires ou palais sociaux.
- 19. — Abolition de la guerre offensive.
- 20. — Arbitrage international jugeant tous les différends entre nations.
- 21. — Désarmement européen.
- 22. — Les nations maîtresses de leur sort et de leur propre territoire.
- p.801 - vue 801/832
-
-
-
- 802
- LE DEVOIR
- SOMMAIRE
- Deux morts. — Danger et nécessité du socialisme. — Les chimères de M. Brisson. — Enquête. — Une date sociale. — Les logements devant le conseil municipal. — Mots de Progrès, — Faits politiques et sociaux. — Robert Owen. — Conspiration du silence. — Horrible sordide. — Les enfants assistés. — Les Etats-Unis d’Australie.
- DEUX MORTS
- Henri MARTIN
- Le deuil causé par la mort de M. Henri Martin sera général en France.
- Historien impartial, homme politique honnête, Henri Martin a su éviter de se laisser entraîner par l’esprit de parti. L’historien n’a jamais eu d’autre mobile que son ardent amour de la vérité; la prospérité et le relèvement de la patrie furent l’unique objectif de l’homme public, tels sont les titres d’Henri Martin à la reconnaissance publique.
- Le Docteur Charles PELLARIN
- Encore une mort dans les rangs des disciples de l’école sociétaire. Notre ami et collaborateur Charles Pellarin vient de succomber. Cette mort ne nous a point surpris, car ce vaillant nous disait dans une récente entrevue qu’il sentait sa fin prochaine.
- Pellarin aussi a su obéir, toute sa vie, aux inspirations d’une conscience généreuse, conscience qui avait eu le bonheur de yoir plus loin que le présent, et dont il a suivi toutes les impulsions sans se laisser jamais arrêter par les déboires réservés à ceux qui devancent leurs contemporains.
- Travailleur infatigable, Pellarin a donné tous les instants de son existence à la propagande des idées socialistes. Disciple de Fourier, ancien ami de Cabet, estimé de tous les socialistes des diverses écoles, Pellarin laissera des regrets unanimes parmi tous les amis de l’humanité.
- Nous avons reçu cet article sur « le Langer et la nécessité du socialisme » quelques jours avant d’apprendre la mort du docteur Charles Pellarin.
- Ce titre « Danger et nécessité du socialisme » résume exactement le mobile des efforts de toute la
- vie de notre ami et collaborateur, dont la tâche constante a été de propager tout ce qui pouvait préparer l’avènement pacifique d’un ordre social basé sur le respect de la vie humaine.
- Ces dernières paroles de Charles Pellarin rappelleront aux lecteurs du Devoir quelles obligations leur impose la propagande socialiste ; et leur empressement à les respecter constituera le plus grand hommage qu’ils puissent rendre à la mémoire de Pellarin.
- DANGER ET NÉCESSITÉ DU SOCIALISME
- Par Isid. Masseron (1)
- Danger et nécessité, ce sont bien là, e:i effet, deux caractères que revêt à notre époque le socialisme : mot qui comprend les aspirations -vers un meilleur état de société, en même temps que les revendications des classes souffrantes, afin d’avoir aussi, elies, place au banquet de la vie et une part moins inégale des avantages sociaux de tout ordre.
- Sous le premier aspect, le socialisme se présente comme un ensemble de doctrines plus ou moins plausibles, mais assez inoffensives, tant qu’elles restent à l’état de théories.
- Sous le second il n’en est plus de même : les revendications tendent facilement à dégénérer en mouvements séditieux et en révoltes, qui peuvent mettre en sérieux péril la paix publique et l’existence même de la société.
- Cependant, en présence de cette conviction qui gagne de plus en plus les classes populaires et qu’on n’arrachera pas désormais de leur esprit, la conviction qu’elles sont victimes de certaines dispositions du pacte social foncièrement iniques à leur égard,il y a nécessité formelle, urgente, d’examiner le grief et d’aviser aux moyens de le redresser, si la chose est possible.
- La recherche de ces moyens a fait, dès l'antiquité, l’objet des spéculations d’esprits éminents. Parmi eux M. Masseron cite dans l’Inde Bouddha, en Grèce Pythagore, Solon, Platon ; en Judée les Esseniens, puis le fondateur du Christianisme, Jésus, avec sa tendre sympathie pour les pauvres et ses rudes anathèmes contre les riches ; aussi dans leur ferveur primitive,les disciples du nazaréen et leurs prosélytes pratiquèrent-ils la communauté des biens, et plus tard encore quelques Pères de l’Eglise émirent, dans leurs enseignements, des maximes qui ne le cèdent guère en hardiesse aux propositions de nos socialistes réputées les plus subversives.
- (1) Paris 1883. Librairie Germer-Bailliôre, Alcan successeur, boulevard Saint-Germain, 108.
- p.802 - vue 802/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 803
- L’auteur mentionne dans le cours du moyen âge, j les tentatives des Albigeois, des Vaudois, puis les utopies de Morus, de Campanella.pour arriver enfin, à travers les réformateurs du xvin0 siècle, Rousseau, Diderot, Mably, Morelly, à Saint-Simon et à Fourier, les pères du socialisme moderne.
- Tous deux, dès le temps du premier Empire, alors que les esprits s’enivraient des fumées de la gloire militaire, tous deux, à l’insu l’un de l’autre, iis s'attachaient à montrer que l’industrie et les arts pacifiques sont la vraie destinée de l’homme; qu’il fallait, par une meilleure organisation des forces productives, augmenter la richesse et en procurer une plus équitable distribution, qui supprimât ia misère, tout en maintenant à chacun une part, proportionnelle à sa capacité, disait Saint-Simon; à son concours, disait Fourier, en capital, travail et talent. Et cette meilleure organisation, que Fourier a décrite avec une précision de détails dont n’approche aucun de ses rivaux, ne saurait s’établir, suivant lui, que par l’Association, substituée au morcellement ' actuel, pour l’accomplissement combiné des travaux d’agriculture, de fabrique et même de ménage. — La doctrine de Fourier, ou théorie sociétaire est brièvement exposée, avec une exactitude suffisante, par M. Masseron.
- L’auteur examine ensuite les systèmes d’Auguste Comte,.de Louis Blanc, de Proudhon, de Pierre Leroux, etc., prouvant par l’analyse qu’il en donne, avoir fait des vues de chacun de ces novateurs une étude intelligente et sérieuse.
- Vient ensuite un aperçu du rôle des écoles socialistes, sous le coup de la Révolution de 1848. Elles se déchirèrent à belles dents entre elles, en attendant d’avoir raison de ce vieux monde qu’eliesétaient unanimes à condamner. Néanmoins le sentiment qui était le fond commun de leurs postulats faisait des progrès inquiétants dans la classe ouvrière.
- On sait comment, après les journées de Juin, le général Cavaigiiac, chef du pouvoir exécutif,fit appel à l’Académie des sciences morales et politiques pour la rédaction de petits livres destinés à combattre l’influence de la propagande socialiste. Les grandes notabilités de l’illustre compagnie, les Thiers, Cousin et autres descendirent dans la lice, et parmi les noms cités, dans le livre dont nous rendons compte, des hauts champions de la bonne cause, figure celui de Darimon, au lieu de « Damiron » qu’il faut lire sans doute, A cette époque, M. Darimon était dans le camp adverse, le lieutenant du terrible Proudhon, le satan de la bande démoniaque.
- Malgré le talent de leurs auteurs, les bons petits
- livres académiques, si large qu’en fCit la diffusion, ne firent pas grand mal au socialisme, puisqu’il a continué de vivre et de progresser, en dépit des réactions et compressions successives, jusqu’à nos jours. Devenu moins théorique, il n’est plus seulement, comme il y a une quarantaine d’années,un objet d’étude et de discussion pour une minorité instruite ; il passionne des fouies ignorantes et besoigneuses qui n’y voient qu’une revanche à prendre, n’importe comment, n’importe à quel prix, sur la partie de la Société jusque-là plus favorisée.
- Dans le dernier chapitre de son ouvrage, M. Masseron parle du « mauvais vent gui agite et trouble la raison des ouvriers. » On les a pénétrés, dit-il, de cette pensée funeste, qu’étant le nombre, ils peuvent prétendre à tout par ia force.
- « L’appel à la guerre sociale ne peut, continue l’auteur, profiter à personne. Elle n’a jamais causé que des désastres.
- « La société n’en est pas moins profondément éprouvée par ces faux docteurs qui, sous prétexte de guérir la société, en irritent les humours pour y allumer une fièvre épuisante. Un tel acharnement contre les intérêts les plus vitaux du pays est si étrange qu’on est porté à se demander si les meneurs n’obéissent pas à une impulsion dont l’origine est cachée au-delà de nos frontières. Ce qui le ferait supposer c’est l’intérêt qu’on peut avoir à retarder
- relèvement de la France et à discréditer sa forme politique en la montrant inséparable duflésordre et de la violence. Quels plus sûrs moyens dans ce but que d’y entretenir l’agitation, d’aviver l’antagonisme du travail et du capital, de provoquer les grèves permanentes ?
- « Les grèves qui se perpétuent sans motif légitime, dans l’unique but de nuire au capital, tournent fatalement contre le travailleur. Dans la lutte ardente des nations industrielles, la moindre faute enlève de précieux avantages, difficiles à ressaisir lorsqu’ils sont perdus.
- « Les grèves systématiques ne peuvent favoriser et ne favorisent, en effet, que la concurrence étrangère qui en profite pour pénétrer et s’établir dans notre rayon d’approvisionnement. Autant de débouchés ravis par elle, autant de diminution de travail, et le chômage qui en est la suite, tend à faire baisser les salaires.
- « Si extravagantes que soient, en certains points, les revendications ouvrières, on ne peut disconvenir qu’il s’y mêle une idée juste, celie de l’association dont nous devons nous emparer pour résoudre l’antinomie du capital et du travail, source de toutes les autres. Deux modes d’application se recommandent:
- p.803 - vue 803/832
-
-
-
- 804
- LE DEVOIE
- le régime de la participation aux bénéfices des patrons et le système des sociétés coopératives de crédit, de consommation ou de production, Le premier semble à beaucoup d’esprits mieux que le second, se prêter à la soudure des intérêts et à la fusion progressive des classes. »
- Ici, M. Masseron combat l’opinion contraire de M. Ad. Costa, l’auteur du livre Hygiène sociale, qui a obtenu le prix de 5,000 fr. au concours Péreire. Il réfute les critiques du lauréat, en montrant la mise en pratique heureuse de la participation dans divers établissements, tels que la maison Leclaire à Paris et les deux usines de M. Godin, l’une à Guise, l’autre à Laecken (Belgique).
- « Quoiqu’en dise M. Ad. Coste, c’est bien quelque chose poursuit notre auteur, que d’avoir installé dans un véritable palais quatre cents familles employées au travail ; de leur avoir procuré les avantages et les équivalents de la richesse : éducation de l’enfance, instruction primaire et secondaire, mutualité de secours de tout genre, pensions de retraite, sans compter le salaire et une large part dans les bénéfices. M. Godin a fait plus encore : En vertu d’un acte authentique, ses deux usines et le palais de Guise forment le capital d’une société dont les travailleurs ou employés peuvent seuls devenir actionnaires par l’affectation de leurs parts de bénéfice dans l’œuvre commune. La route leur est donc ouverte pour accéder peu à peu à la propriété de rétablissement dont ils pourront dès lors régler la charte de plus en plus à leur guise. »
- L’auteur prend acte, en finissant, du langage tenu par M. le Ministre de l’intérieur, Waldeck-Rousseau, dans ia commission extra-parlementaire pour l’étude des questions se rattachant aux associations ouvrières. Le ministre y disait entre autres choses : « Il me paraît désirable d’amener le plus grand nombre d’industriels à intéresser leurs ouvriers dans leurs opérations, dans leurs bénéfices, »
- M. Masseron a tenu, comme on voit, à conduire jusqu’au moment présent son historique des idées socialistes et de tout ce qui s’en rapproche et y confine, soit dans les faits, soit dans les manifestations de l’opinion publique et des pouvoirs de l’Etat.
- Son livre, écrit d’un style clair et sobre, est d’une lecture facile et attachante. Il nous met au courant, sans fatigue, de tout ce qui s’est écrit, depuis le commencement du siècle, sur la question sociale, et de ce qui a été tenté pour la résoudre.
- Ch. Pellarin.
- UNE CHIMÈRE D’APRÈS M. BRISSON
- C’est une Chimère ! s’est écrié M. P.risson, dont rimpassihiüté naturelle doit être grandement développée par plusieurs années da présidence d’une Chambre souvent affolée, lorsque M. Gaillard a essayé de défendre à la tribune l’ordre du jour demandant à soumettre à un arbitrage le conflit Franco-Chinois.
- C’était aussi une Chimère, autrefois, de prétendre que le fils d’un boucher avait droit à prendre part à la direction des affaires de son pays; c’était même folie de dire que le fils d’un épicier pouvait prétendre à occuper la première place dans son pays; et nul n’auraU considéré comme soutenable l’opinion que le fils d'uu professeur était digne de présider les assemblées qui décidaient du sort de la nation. Et pourtant M. Brisson constate chaque jour que ces Chimères sont devenues des réalités : n’est-ce pas lui qui a présidé les séances dans lesquelles M. Gambetta a soutenu l’idée d’un clergé national et M. Spuller s’est appliqué à démontrer l’utilité pour la France d’entretenir un ambassadeur auprès du Saint-Siège?
- Moins que jamais il faut considérer comme chimérique l’avènement de la raison dans la conduite des peuples.
- La masse n’attend plus rien des individus ; en moins d’un siècle elle a successivement donné le pouvoir aux aristocrates, aux conquérants, aux plautocrates, aux beaux parleurs sans obtenir les changements qu’elle attendait.
- L’expérimentation des individualités est terminée; celle des idées ne tardera pas à commencer. Et la pratique de l’arbitrage, lorsque son heure sera venue, et elle viendra bientôt, ira sans cesse se consolidant, parce que chaque nouvelle appîicatien sera suivie de résultats matériels appréciables même par les citoyens les moins développés.
- Cette Chimère, si elle n’a pas l’appui de M. Brisson, compte quelques concours qui ne sont pas à dédaigner.
- Le président des Etats-Unis a parlé dans son message de l’arbitrage comme d’un grand bienfait. Il y avait dans ce fait un motif suffisant pour empêcher M. Brisson de prononcer des paroles aussi légères.
- M. Andrew Wite, ancien ministre des Etats-Unis à Berlin, n’a pas hésité à déclarer, dans une brochure sur ses impressions pendant son séjour en Allemagne de 1879 à 1881, que les excès des armements aboutiront à faire adopter l’arbitrage, le seul compatible avec la civilisation.
- Les partisans de cette Chimère sont peu disposés à tenir compte des avis charitables de M. Brisson. Ils se préparent, an contraire, à cohésionner leurs efforts. Voici où en est leur œuvre.
- Conformément aux résolutions prises par la conférence internationale concernant l’arbitrage et la paix, tenue à Bruxelles l’an dernier, le comité de l’association internationale de l’arbitrage et de la paix de la Grande-Bretagne a envoyé, le mois dernier, des invitations aux représentants éminents de ce mouvement dans différentes parties de l’Europe, afin qu’ils se réunissent à Paris, le II de ce mois-ci.
- La réunion avait pour but la création d’une commission internationale représentant les différentes nations européennes. Les personnes qui assistaient à cette réunion se sont constituées en commission
- p.804 - vue 804/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 805
- et ont accepté les obligations que leur a imposées la conférence de Bruxelles.
- Les membres de la commission ont eu d’abord à fixer ie lieu et la date du prochain congrès. Ce congrès se réunira à Berne au mois d’avril ou au mois de m i prochain.
- Dans une nouvelle réunion qui aura lieu la semaine prochaine, on étudiera les moyens à employer en vue de créer des associations semblables à l’association anglaise dans les principales villes de l’Europe et l’on discutera encore quelques autres mesures.
- Quoi que puisse dire M. Brisson, notre Chimère deviendra une lumineuse réalité. Chaque jour nous noterons ses progrès, sans oublier d’inscire à côté des noms de ses défenseurs ceux de ses adversaires systématiques. Nous voulons exalter les dévouements ; mais nous n’oublierons pas de préparer les responsabilités.
- d© la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières.
- Ministère de l’intérieur
- Déposition de M. GQDIN
- Suite (1)
- Annexe. —* Etude sur les moyens de combiner, dans les grandes Villes, la participation des ouvriers aux bénéfices avec l'édification du meilleur genre d'habitations ouvrières.
- Avec le besoin de justice distributive qui se fait sentir de toutes parts, on ne peut guère s’occuper de la participation des ouvriers aux bénéfices sans entrevoir que cet acte d’équité industrielle doit se combiner avec tout un système de prévoyance générale en faveur des ouvriers, si l’on veut que la participation produise tous ses bons effets.
- Mais pour qu’il en soit ainsi il faut une base de concentration des bienfaits sociaux qui peuvent résulter de la participation du travail aux bénéfices de la production. Cette base, c’est l’habitation conçue assez largement pour réunir tous les éléments indispensables au bien-être et au perfectionnement de l’être humain.
- L’habitation en rapport avec la dignité de citoyen,
- La mutualité sociale assurant chacun contre les éventualités de la misère,
- La participation des travailleurs aux bénéfices de la production :
- Tels sont les trois aspects principaux des améliorations sociales nécesssaires, si l’on veut donneraux
- (t) Voir le Devoir des U , 18.25 novembre, 2< 9 et îôdé* cambre 188:5. ’ :
- populations laborieuses les garanties qu’elles sont en droit d’attendre, garanties qui sont de nos jours une condition d’ordre social.
- L’habitation bien comprise donnera à la famille du travailleur les éléments de bien-être et de bonheur domestique qui lui font défaut ;
- La mutualité deviendra facile dans l’habitation sociale où les familles s’intéresseront au sort les unes des autres et se connaîtront suffisamment pour que la répartition des ressources mutuelles se fasse toujours avec équité et justice;
- Et la participation sera la puissance qui élèvera ! l’ouvrier au rôle d’actionnaire ou d’intéressé dans toutes les choses qui le touchent.
- Il faut bien se persuader que l’amélioration du sort des classes laborieuses n’aura rien de réel, tant qu’il ne leur sera pas accordé les équivalents de la richesse ou, si l’on veut, des avantages analogues à ceux que la fortune s’accorde.
- Or, pour donner à la pauvreté les équivalents de la richesse, il faut l’union, la coopération des familles ; il faut réunir au profit d’une collectivité d’habitants les avantages qu’on ne peut créer isolément pour chacun. Ne pouvant donner un château à chaque famille ouvrière, il faut, pour une équitable répartition du bien-être, créer l’habitation sociale, le palais des travailleurs dan slequei chaque individu trouvera les avantages de la richesse, réunis au pro* fît de la collectivité.
- L’habitation sociale ou unitaire peut seule offrir ces avantages, car seule elle permet l’organisation de services publics qui mettent à la portée de l’ouvrier les choses d’utilité générale, les services de propreté et d’entretien de tout ce qui est d’un usage commun. Seule, elle permet d’assurer à l’enfance les soins et l'éducation qui lui sont dus dès le berceau. Les mille satisfactions domestiques qui échappent aux familles ouvrières dans leur isolement actuel, dans les habitations et petites maisons de tous ordres, peuvent au contraire être le lot commun dans le palais du travail.
- Là chacun jouit des équivalents de la richesse, but ordinaire des aspirations de l’homme.
- En se mettant au point de vue de la participation i des ouvriers aux bénéfices dans l’état actuel do l’industrie do nos grandes villes, ne pourrait-on chercher à intéresser les ouvriers â la fondation de ces habitations nouvelles, par une idée analogue à celle que j’ai conçue et réalisée dans l’association du Familistère de Guise.
- Cette idéeconsisteàconsidérer le logement comme une des choses indispensables au bien-être des familles, comme un des principaux éléments du pro-
- p.805 - vue 805/832
-
-
-
- 806
- LE DEVOIR
- grès, comme l’atelier économique et social de la vie. A ce point de vue l’habitation doit réunir toutes les choses indispensables à l’hygiène, à la propreté, à la salubrité, à la bonne économie domestique, à l’éducation et à l’instruction de l’enfance; d’où il suit que l’habitation ouvrière ne peut plus être conçue avec les vues étroites et parcimonieuses généralement apportées dans les petites maisons, mais qu’elle doit être étudiée sur un plan d’ensemble, à la hauteur des données modernes que l’architecture permet de réunir pour le meilleur agencement possible de l’habitation véritablement humaine.
- La constitution économique des forces humaines, le groupement industriel conduit à l’association du capital et du travail, à la participation des ouvriers aux bénéfices ; et ces idées de progrès font une loi de la réforme de l’habitation, afin de mettre celle-ci au niveau des besoins et des intérêts de l’étape sociale à laquelle les civilisations arrivent.
- La question de l’habitation ouvrière est depuis longtemps à l’examen. Mais jusqu’ici l’on s’en est généralement occupé beaucoup moins au point de vue du bien être et de l’amélioration du sort de l’ouvrier qu’au point de vue des avantages qui devaient en ressortir pour les capitaux engagés dans ces sortes d’entreprises, ou pour les usines et fabriques en vue desquelles s’élevaient ces logements.
- La parcimonie dans l’étude des plans a été la conséquence de ces considérations : l’idée préconçue d’un revenu direct et immédiat à obtenir de ces maisons d’ouvriers excluait un but social. Ce qu’on avait surtout en vue, c’était d’attacher le travailleur au sol de la fabrique en y construisant des maisons avec les économies mêmes de l’ouvrier.
- Avec la participation des ouvriers aux bénéfices, l’habitation doit revêtir un tout autre objectif. Elle doit pouvoir servir au placement des épargnes de l’ouvrier. En outre, l’habitation nouvelle doit être conçue de façon à correspondre à tous les besoins de l’amélioration du sort des masses populaires.
- Mais les préjugés s’entassent à l’envi pour faire de l’habitation ouvrière le contraire de ce qu’elle doit être ; tout est calculé pour construire des quartiers refuges de misère et de pauvreté. Aucune pensée de fusion des classes n’apparaît. De petites maisons, de petits jardins, la maison proportionnée aux ressources de ceux qui doivent l’habiter ; c’est dans cette mesure qu’on rêve de faire des propriétaires, d’inoculer aux ouvriers l’amour de la propriété ; rêve d’apparat, de mise en scène, qui s’effectue pour quelques ouvriers en possibilité de faire de rares économies, mais qui maintient la masse au rang de gens exploitables et exploités,
- Les petites maisons où s’abritent depuis des siècles le dur labeur, la gêne et les privations ne résolvent pas, ne peuvent pas résoudre la question sociale ; elles la mettent au contraire en évidence et l’y mettront de plus en plus.
- L’expérience nous démontre qu’il y a beaucoup à gagner à mettre en pratique les idées généralisatrices des satisfactions dont chacun a besoin. Nous n’avons rien perdu, par exemple, en créant des chemins de fer à côté de nos routes. L’exploitation unitaire des chemins de fer a été un progrès considérable sur toutes les entreprises multipliées des postes et des messageries.
- Ce sont les anciens systèmes incohérents, imparfaits, qu'il faut remplacer en toutes choses par des conceptions mieux comprises ; c’est ce qu’il faut faire pour l’habitation en substituant à l’action individuelle, l’action collective ; en faisant de la construction des rues et des quartiers neufs l’objet d’entreprises en Sociétés par actions, comme cela se pratique pour les chemins de fer. L’ouvrier répugne à habiter les cités dites ouvrières parce qu’il a senti jusqu’ici que l’idée prédominante était d’en faire des quartiers pour abriter la pauvreté et la misère. Il n’a pu voir là aucune idée sérieuse de travailler à son émancipation
- Il n’en serait plus de même si, au moment où s’inaugure la participation des ouvriers aux bénéfices, une fondation basée sur la réforme largement conçue de l’habitation, venait offrir aux familles ouvrières le logement dans des palais bien construits facilitant l’association des familles et leur permettant de placer leurs économies en toute sécurité et sous la garantie de l’Etat.
- Dans de telles conditions l’indépendance et la liberté des déposants étant assurées, la participation et les épargnes des travailleurs deviendraient le nerf de ces entreprises, et l’Etat en aidant à ces fondations y trouverait, à son tour, toutes les garanties désirables. Mais revenons sur la nécessité de l’indépendance de l’ouvrier.
- En l’absence de garanties mutuelles entre patrons et ouvriers, en face de l’incertitude du lendemain qui existe en industrie, il est prudent de la part de l’ouvrier de ne point immobiliser ses économies dans une petite maison, afin de conserver son1 indépendance et sa liberté, de pouvoir changer de lieu si les circonstances l’exigent et de prendre le travail là où il est le plus avantageux.
- A Paris, du reste, il y aurait un véritable danger public à créer des quartiers exclusisement composés de gens nécessiteux. Quelle serait, dans les cas de crise et de chômage, la situation de cette population
- p.806 - vue 806/832
-
-
-
- LB DEVOIR
- $07
- abandonnée à elle «même, sans aucune ressource mutuelle, sans aucun lien de crédit organisé dans son sein, tous les éléments de la vie réelle lui faisant défaut.
- Il est donc du plus grand intérêt social d’envisager la question de l’habitation ouvrière sous un tout autre point de vue qu’on ne l’a fait jusqu’ici, de la relier directement à l’organisation du droit de participation des ouvriers aux bénéfices de l’industrie et à l’institution des assurances mutuelles,sans chercher à attacher l’ouvrier au sol par un lien d’intérêt contraire à son indépendance et à sa liberté.
- {A suivre).
- Une date sociale
- Le maire d’Aubervillers a eu une bonne idée qui, nous l’espérons, sera suivie par d’autres communes.
- Il a donné à une rue ce nom :
- S8 Mars 1881
- C’est la date de la loi sur l’instruction primaire, gratuite, laïque et obligatoire.
- Habituellement, on ne donne aux rues que des noms politiques : celui-ci est le nom d’une réforme sociale.
- La Question du Logement devant la Municipalité Parisienne
- M. Manier, au conseil municipal, et les ouvriers, dans les réunions publiques, ont agité la question des logements avec assez de persévérance pour imposer à la municipalité parisienne l'obligation de chercher une solution.
- Un rapport d’une commission municipale nommée à cet effet vient d’être publié par les soins de son secrétaire, M. Reygeal,
- Dans ce travail sont brièvement décrites les diverses entreprises de logements ouvriers tentées en France et à l’étranger ; toutes sont examinées impartialement, le rapporteur s’étant borné à exposer les faits sans les commenter. Il y a cependant une exception, et cette exception vise notre Familistère.
- On déclare d’abord que, nulle part, la population ouvrière ne rencontre des avantages de confort comparables à ceux réunis à Guise, puis, sans ménagement et sans transition, le rapport affirme que ce mode de logement ne conviendrait pas à Paris.
- Cette condamnation est rédigée en cinq mots ; ceux nécessaires à la formuler, pas un de plus. Le rapporteur a eu tort de ne reproduire aucun des arguments invoqués par Ls membres de la commission; car nous ne pouvons les croire capables d’avoir formulé cette exception sans l’avoir appuyée de considérations profondément motivées. Les membres de la commission répareront sans doute, dans la discussion générale, cet oubli de leur rapporteur. S’il en était autrement nous mettrions cet arrêt au rang des excommunications inexplicables.
- Après cette exécution sommaire, M. Reygeal nous consacre encore une dizaine de lignes pour faire remarquer que jamais le Familistère n'a été envahi par aucune épidémie.
- Cette réflexion ne manque pas d'être enfantine dans la bouche d’un Parisien. On comprendrait plutôt une observation analogue de la part d’un provincial à propos des plus beaux quartiers de Paris, où l’on trouve dans quelques endroits des lignes de maisons n’ayant qu’une façade, se prolongeant sur des longueurs souvent supérieures à cinq cents mètres sans présenter une solution de continuité. Il aurait été plus juste de faire observer que le Familistère, avec ses ailes ayant chacune quatre façades, dont tous les angles sont percés de larges ouvertures, bien édifié sur un sous-soi spécialement disposé en vue de régulariser l’aération de la totalité du palais, réalisait des conditions hygiéniques bien supérieures à celles des splendides hôtels de l’Avenue de l’Opéra.
- Nous devons adresser encore à la commission parisienne des reproches plus graves. Son rapport envisage la question d’une manière étroite et mesquine. Les considérations de principes et celles qui se dégagent du présent et des aspirations des citoyens vers le bien-être sont entièrement méconnues, même les conclusions du rapport sont en contradiction avec elles.
- Le titre lui-même de la commission n’est pas selon l’esprit du droit républicain. Pourquoi écrire en tête de ce travail « Rapport de la commission des logements ouvriers » ?
- Mais, chercher une forme spéciale pour les logements à l’usage des ouvriers, concentrer ces locaux dans des quartiers dits ouvriers, séparer ainsi les ouvriers du reste de la population, c’est procéder, inconsciennent dans le cas présent, selon le vieil esprit monarchique, c’est s’opposer à la fusion des classes. C’est ne pas comprendre l’avenir de la vie humaine.
- Ces pratiques, lorsqu’elles émanent de l'initiative des financiers ou des industriels, sont des erreurs explicables, commises généralement sous l’influence d’une concurrence désordonnée et de la spéculation sur des bénéfices.
- Les hommes publics doivent envisager la question de plus haut, ils doivent s’inpirer des grandes vérités contenues en germe dans la déclaration des droits de l’homme.
- Lorsque l’on siège au conseil municipal de Paris, on ne peut se préoccuper de loger des ouvriers, il faut bâtir pour des citoyens, L’opinion contraire, lorsqu’elle domine dans un grand corps public composé de près de cent citoyens des plus éclairés, peut exciter de dangereuses méfiances parmi ceux qui travaillent.
- Le fondateur du Familistère n’a pas fait construire des logements ouvriers ; le palais de Guise est fait pour convenir à tous les travailleurs, quelle que sQit leur situation dans la hiérarchie du travail. Le manœuvre, le mouleur, le mécanicien, le postillon y demeurent à côté de l’administrateur, de l’ingénieur, du professeur, du comptable, du journaliste.
- Le rapport de M. Reygeal tend à faire prévaloir le système des logements ouvriers, dans des quartiers ouvriers, où l’on élèverait des maisons un peu plus grandes que des tombeaux, entourées de petits jardins comme ceux du Père-Lachaise.
- Les municipalités doivent faire édifier de beaux 1 palais au milieu d’immenses parcs, en ménageant
- p.807 - vue 807/832
-
-
-
- 808
- LE DEVOIR
- entre eux de délicieux squares, où l’on placera, comme des ornements de détail, de coquettes petites constructions à l’usage des poupons, des bambins et des écoliers. Le joli, le mignon sont avant tout la part de l’enfance ; il faut les placer dans le beau, le grand, qui conviennent plus spécialement à l’adulte; de l’assemblage des deux genres naîtra la satisfaction générale de tous.
- Les administrateurs d’une grande cité ont besoin d’être prévoyants et économes. La prévoyance exige qu’ils réunissent assez de confort dans les habitations, afin d’éviter à la deuxième ou troisième génération la peine de les reconstruire avant de les avoir usées. L’économie dans le bâtiment consiste à édifier des œuvres solides et durables.
- A mesure que les cerveaux humains se développent, le logement doit subir des modifications correspondant aux nouveaux besoins des individus.
- La sensibilité de l’organisme du citoyen intégralement développé, comparée à celle de l’individu ignorant, présente une différence considérable, dônt il faut absolument tenir compte dans la manière de disposer l’habitation.
- Si la municipalité parisienne obéit aux vœux des travailleurs, et si elle a la conception des lois du progrès, elle fera édifier des habitations communales, où devront se trouver à l’aise les jeunes générations développées par l’instruction primaire obligatoire à laquelle succédera prochainement l’éducation intégrale de tous les citoyens.
- On constate partout des idées générales de sociabilité,de mutualité ; elles passeront bientôt de l’état d'aspirations à celui de besoins nécessaires. U est indispensable d’harmoniser l’habitation avec ses manifestations de la vie humaine, A ce point de vue rien n’est préférable à des palais comparables au Familistère, où une population de 2,000 habitants peut aller et venir d’un logement à un autre sans s’exposer aux variations atmosphériques, sans se heurter à tous les inconvénients des rues des villes indusirielles. N’y a-t-il pas une contradiction flagrante entre l’idée de construire des petites maisons isolées et cette volonté des hommes,chaque jour plus évidente, de se réunir dans des cercles, des sociétés mutuelles de secours, des associations syndicales, etc. etc. ? Doit-on lutter contre ce courant naturel ? N’est-il pas plus sage de rechercher quel est le type d’habitation unitaire le plus favorable à la satisfaction de ces aspirations.
- Lorsque nous parlons du palais unitaire, nous n’avons pas l’intention de soutenir qu’il existe une forme particulière, unique, d’habitation, dont la généralisation s’impose; nous voulons dire qu’il y a une série d’idées générales, de véritables lois, dont l’application doit être et peut-être observée dan3 l’habitation, sous diverses formes et apparences architecturales.
- A Paris, plus que partout ailleurs, la préoccupation des améliorations sociales est à l’ordre du jour. On peut interroger séparément chacun des conseillers municipaux ; tous diront combien l’idée d’association fait son chemin dans l’esprit du travailleur ; tous les hommes publics prévoient la substitution de l’association au régime du salariat ; et tous conservent l’aveuglement de penser que la forme de l’habitation, née du servage et continuée pendant le siècle du salariat, est compatible avec l’organisation prochaine des associations de production et de consommation.
- L’association de l’outillage dans l’industrie a créé I
- l’usine, la grande fabrique ; l’association des individus imposera le palais social. La petite maison isolée pouvait convenir, lorsque l’individu ne comprenait pas au delà de la vie dans la famille. L’habitation de l’avenir doit permettre au travailleur de s’agiter dans l’association, comme l’habitation isolée lui permet de se mouvoir dans sa famille.
- On entend de tout coté le travailleur s’élever contre l’exploitation commerciale, dans certaines i provinces d’Angleterre un cinquième de la population se pourvoit au moyen d’associations de coopératives; en France, des tentatives de coopération sont sans cesse essayées; et des hommes publics refus eraient de donner aux logements une distribution devant faciliter la réussite de ces fondations approuvées par tous les gens sensés !
- Au Familistère, nous allons aax provisions en suivant des galeries couvertes ; nous sommes servis par des associés n’ayant aucun intérêt à nous tromper, puisque les falsifications, les fausses pesées et les fraudes ne leur reviennent pas ; ils n’ont même aucun intérêt à les pratiquer, puisqu’ils participent aux bénéfices; s’ils n’avaient les qualités de sociabilité,ils seraient contraints de maîtr ser leurs défauts naturels afin de conserver leur situation ; et nous, de notre côté, à défaut de bons sentiments, nous sommes portés par notre propre intérêt à respecter nos agents d’échange; car, dans l’exercice de nos fonctions,nous sommes sous leur dépendance, comme, eux soot sous la notre dans la pratique de leurs attributions; enfin, les uns et les autres, nour retrouvons à la fin de l’année, sous forme de dividende, ce que nous avons payé en plus du prix de revient.
- Tous ces avantages, quoique l’on dise, sont liés à l’habitation sociétaire.
- Notre cadre ne nous permet pas de nous étendre longuement sur les bienfaits que procure à l’enfance une éducation reçue sous l’œil des parents pendant les heures de travail et pendant les heures de récréation. Mais nous devons déclarer que rien peut-être n'est plus concluant en faveur de l’adoption de la réforme architecturale.
- Auprès de la municipalité de Paris, il nous reste à invoquer une considération d’ordre politique. Il existe au sein de cette assemblée un groupe remuant, actif, ayant la prétention d8 représenter le parti de l’autonomie communale, et qui n’a peut-être pas réfléchi s’il était en possession d’une donnée suffisante sur la commune elle-même, dont il revendique l’autonomie. Comme cela serait puéril de réclamer si bruyamment un droit en faveur d’une institution que l’on ne pourrait définir.
- Lorsque nous parlons d’autonomie individuelle, nous avons une conception définie de l’individu ; de même nous concevons la famille, lorsque nous discutons son autonomie. Mais l’autonomie communale, dans un pays où l’on compte des communes ayant 150 habitants, à côté d’autres dont la population s’évalue par centaines de mille et par millions ! Un écart si considérable entre deux choses désignées par le même nom indique peut-être un erreur dans un des deux cas au moins? Si nous prenons deux communes également autonomies ; celle de 150habi-tants n’aura pas la liberté de fait de tracer ses routes, tandis que l’autre avec une population de deux millions d’hommes pourra construire des chemins de fer, édifier de vastes monuments, exécuter les plus grands travaux de luxe et d’utilité. Convient-t-il d’accorder les mêmes droits à deux choses ayaut chacune une puissance si différente 1
- p.808 - vue 808/832
-
-
-
- Lïï DEVOIR
- 809
- Avant de réclamer l’aatonomie de la commune, il serait nécessaire d’être d’accord sur la définition de la commune elle-même.Ces considérations n’amènent-elles pas à penser que la commune unitaire se confond avec l’habitation unitaire réunissant un nombre de familles suffisant pour permettre le fonctionnement parfait des institutions de prévoyance, de mutualité, de coopération, d’enseignement, et capable en même temps de réaliser un quantum de produits échangeables équivalent à la production de chacun des autres groupes unitaires.
- Les conseillers municipaux de Paris ont le devoir de s’élever audessus des considérations mesquines et passagères de l’industriel ou du fabricant isolé ; leur situation politique leur impose une décision conforme à l’esprit du droit républicain et aux lois du progrès social. A la veille de l’expiration de leur mandat, lorsque les députés viennent de provoquer la Chine, lorsque le gouvernement se permet de prolonger la durée des mandats municipaux, les édiles de la grande cité devraient mettre à profit cette dernière faute pour jeter les bases de la commune rationnelle, dont le palais sociétaire est le type parfait.
- MOTS DE PROGRÈS
- Si quelqu'un osait proposer de mettre à mort dès leur naissance, à Vexemple des Spartiates et des Indiens Peaux-Rouges, les pauvres et chétifs enfants auxquels on peut à coup sûr prophétiser une vie misérable, plutôt que de les laisser vivre à leur grand dommage et à celui de la collectivité, notre civilisation,soi-disant humanitaire, pousserait avec raison un cri d'indignation. Mais cette civilisation trouve tout simple et admet sans murmurer, à chaque exploitation guerrière, que des centaines et des milliers de jeunes hommes vigoureux, les meilleurs de leur génération, soient sacrifiés au jeu de hasard des batailles.
- Ernest HÆCKEL.
- Faits politiques et sociaux de la semaine
- FRANCE
- La Chambre. — La Chambre continue à voter le budget dans les conditions que nous avions prévues.
- Le calme de la raison est loin d’être parfait dans les régions parlementaires, si l’on en juge d’après l’incident Guneo-Ferry, où l’on a échangé les gros mots d’inconvenance, d’impertinence, puis constitué des témoins, pour en finir par une réconciliation basée, sur l’engagement d’atténuer les termes dans le compterendu inséré dans l'Officiel.
- Un crédit vraiment extraordinaire était celui que réclamait le gouvernement dans le budget du môme nom. Il s’agissait de 3.500 000 fr. à ajouter aux 31.000.000 déjà dépensés pour faire 31 kilomètres du chemin de fer du Sénégal, dont l’histoire dépassera en révélations surprenantes le conte le plus fantastique d’Haussmana, Ce
- j crédit a été refusé, malgré 197 députés résolus à ne reculer devant aucune des conséquences de la politique coloniale.
- *
- * *
- ÏLe Séaat. — Une grave atteinte vient d’être portée aux droits du suffrage universel par le Sénat, le vote d’un projet de loi recule au mois de Mai les élections municipales. Seul, M. Labordèra a retrouvé l’énergie dont ii avait fait preuve au 16 Mai ; il a flétri ce procédé autoritaire en lisant le texte du projet présenté sur le môme sujet en 1874 par M. de Broglie, sous les mômes prétextes que le projet actuel.
- Tous les électeurs ne seront pas de cet avis. Déjà on signale quelques protestations. Yoici celles des électeurs du 4e arrondissement ce Paris :
- Les électeurs du quatrième arrondissement, réunis le 14 décembre 1883 pour s’occuper des élections muni-pales ;
- Devant l’abus d’autorité du gouvernement qui crée une loi spéciale pour suspendre le fonctionnement régulier des droits électotoraux, surtout en ce qui concerne Paris ;
- Invitent les conseillers du quatrième arrondissement à refuser de siéger au conseil passé le délai légal du 6 janvier 1884, époque où finissait le mandat qu’ils ont librement accepté de leurs électeurs ;
- Fout appel à tous les électeurs et à tous les comités républicains de Paris, afin qu’ils agissent de même et immédiatement vis-à-vis de ieurs conseillers.
- I-iess ml sueur s* cTA.iusEt'irï.. — Les administrateurs des mines d’Anzin ont encourus de graves responsabilités. Si les accusations relevées par M. Maxime Paz du journal La France sont prouvées être exactes.
- M. Paz,dans sa correspondance datée d’Anzin, raconte d'abord quelles tristes impressions il a éprouvées à l’aspect des petites maisons d’Anzin; il s’agit des habitations ouvrières si chères aux membres de la commission municipale parisienne des logements ouvriers !
- Le reporter de La France a assisté, à Demain, à une réunion des délégués des mineurs, dans laquelle ils ont décidé avec le plus grand calme d’employer tous les moyens de conciliation avant de recourir à la grève ; il n’hésite pas à déclarer que leurs réclamations sont justes. Voici comment ii formule les griefs des mineurs:
- « Les administrateurs et directeurs des mines,qui ont avec leurs employés presque toutes les places dans les conseils municipaux de la localité, renvoient les ouvriers qui poussent à l’entrée des leurs dans ces conseils municipaux ; on les éloigne en ce moment parce que les élections municipales approchent.
- « Le second point c’est la question des chambres et des caisses syndicales ; les administrateurs ne peuvent pas, comme on lavait dit, renvoyer tous les ouvriers appartenant aux chambres syndicales ; il faudrait, pour ce faire, licencier au moins la moitié des mineurs.
- * Mais iis cherchent, paraît-il, à ruiner les caisses des associations syndicales, en renvoyant un grand nombre d’ouvriers, ce qui oblige les chambres à donner à chacun des mineurs remercié 3 fr. 50 par jour tant qu’ils n’ont pas de travail. Les administrations sont jalouses des caisses de secours organisées par les mineurs : c’est pousser bien loin l’amour du monopole.
- « Pourquoi l’ouvrier remercié ne trouverait-il pas de travail ailleurs ! C’est que les administrations ont fait alliance (c’est une grave accusation), que le livret remis à l’ouvrier portant uu signe convenu, le malheureux qui le porte estonligé d’errer sans travail.
- « Un grand nombre d’ouvriers ont été renvoyés sans raison, pour le seul crime de faire partie des bureaux des chambres syndicales, les délégués ont décidé de demander au préfet une entrevue en présence des directeurs pour obtenir la rentrée dans les mines des hommes renvoyés sans motifs. »
- Quel sera le résultat de cette démarche ?
- Un gouvernement qui a poussé à l’extrême les mesures de précaution à l’égard des manifestations que la misère
- p.809 - vue 809/832
-
-
-
- 810
- LE DEVOIR
- des classes ouvrières a récemment provoquées à Paris, ne peut laisser impunies les excitations de l’administration des mines d’Anzin.
- Les ouvriers mineurs des mines d’Anzin sont des citoyens français ayant les mêmes droits politiques que les administrateurs eux-mêmes, nous De voyons rien de plus dangereux de la» part des chefs d’exploitations houillières ou autres que de lever la prétention de subordonner les ouvriers au servage politique et de priver des travailleurs de leur travail pour de tels motifs.
- *
- ¥ ¥
- X,es employés des» chemins die fer. —
- L’association fraternelle des employés de chemins de fer a fêté hier, par un grand banquet, l’entrée en caisse de son premier million.
- Cette association, fondée en 1880, compte déjà 26,650 adhérents.
- Chaque membre de l’association verse à la caisse de 1 à 5 francs par mois, moyennant quoi il a droit, à cinquante ans, à une pension de retraite proportionnée à ses appointements.
- En outre, il est prélevé sur chaque versement un décime par francs pour la formation d’un fonds de secours .
- Cette société s’est préoccupée de la'question des logements; les difficultés légales Font empêchée d’exéeuLr les entreprises immobilières qu’elle avait projetées.Nous engageons les membres de cette société à étudier les statuts du Familistère et à se rendre compte des moyens employés par les francs-maçons pour constituer la société civile qui a permis au Grand Orient de France de jouir de toutes les prérogatives de la personnalité civile, même sous l’empire; ils trouveront dans cette double étude les moyéns de s’affranchir des entraves d’une loi monarchique soigneusement conservée par l’opportunisme.
- M. Lyon Allemand, conseiller municipal de Paris, invité à prendre ia parole, a parlé de socialisme,une chose qu’il connaît bien incomplètement, puisque, selon lui, il n’y a que deux écoles socialistes : l une qui veut le renversement de toutes choses sans vouloir indiquer ce qu’elle mettra en place de l’ordre actuel renversé ; la seconde qui veut la transformation par le savoir, l’élude et l’épargne; c’e^t à cette seconde école qu’appartient l’as: oc!ation des employés de chemins de fer.
- L’orateur parisien a oublié de parler d’une antre école qui a prouvé sa supériorité à Guise. Celle-ci a toutes les qualités chères à M. Lyon Allemand, mais elle n’oublie pas que l’épargne ouvrière, d’une façon générale, ne peut suffire à ia constitution d’associations ouvrières à cause de rabaissement du taux des salaires dans certaines industries. Celte école applique la participation des travailleurs aux bénéfices; elle voudrait même que cette participation fut obligatoire et assez efficace pour alimenter des caisses de mutualité et d’assurances générales. Si l’on eût appliqué ses enseignements, dès la création des lignes de chemins de fer, les épargnes réalisées par ce fait auraient déjà remboursé les avances des actionnaires, et les chemins de fer seraient devenus la propriété des employés de cette corporation. On ne saurait accuser cette école de propager des idées utopiques, puisque les 1,500 travailleurs, qu’elle a réunis dans l’association de Guise, tout en recevant un salaire plus élevé que ceux employés dans les autres industries locales, ont acquis par la participation depuis 1880, date de la fondation de l’association, plus de 1,400,000 francs, et joui dès avantages d’une mutualité générale faisant face à toutes les dépenses nécessitées par la maladie, les accidents, la vieillesse, et l’éducation .de l’enfance; les travailleurs de Guise ne mettront p:<s plus de dix ans à acquérir l’Usine, le Familistère et ses dépendances.
- Les employés dé chemins de fer sauront s'initier aux principes de cette école, s’en inspirer dans les réalisations proportionnées à leur' moyens, et s'efforcer de les faire prévaloir dans la législation.
- »
- ¥ ¥
- TONKIN
- Le gouvernement demande un nouveau crédit de 20.000.000, qui, ajoutés aux 14 millions déjà dépensés, élèvent à 34,000,000 le coût jusqu’à ce jour de l’expédition du Tonkin, sans compter la valeur des choses que l’on aura pu couvrir avec^îe budget ordinaire de la marine. Au bas mot, on peut évaluer à 50 millions le total ne nos dépenses au Tonkin.
- Il faut que les difficultés de cette entreprise soient très considérables pour que le général Campenon ait osé en plein parlement répudier toute responsabilité. Nous trouvons à YOfflciel l’incident suivant :
- M. Georges Roche. — Il ne reste en ce moment, à son banc, que le ministre de la guerre qui a déclaré ne pas prendre l’expédition pour son compte.
- M. le général Campenon, ministre de la guerre. — Parfaitement !
- A l’occasion du vote des crédits, M. Granet, au nom de la minorité, a énergiquemeut motivé le refus de voter les crédits. Ses conclusions ont été suivies d’un rappel à l’ordre de la part du président de la Chambre :
- « Et nous nous refusons a dit M. Granet à prêter les mains à un gouvernement qui semble s’être fait de l’équivoque un système, de l’obscurité un principe, et qui n’a ni la loyauté de révéler son but, ni le courage d’indiquer ses moyens. »
- ALSACE-LORRAINE
- Un membre de la délégation ayant exprimé le regret que l’Etat d’Alsace et Lorraine ne fut pas encore doté d’une constitution, le secrétaire d’Etat, chef du ministère Alsacien-Lorrain lui a fait la répouse suivante :
- Une Constitution complète, a-t-il dit, cela veut dire sans doute : 1° qu’il faut abolir l’article de la dictature ; 2° qu’il fau'i donner à l’Alsace-Lorraine vis-à-vis de l’Empire la même situation que celle des autres Etats allemands.
- Eq ce qui concerne ce dernier vœu, je suis d’autant plus à mon aise pour en parier que le gouvernement le partage. Nous poursuivons, nous aussi, le but de donner à 1 Alsace-Lorraine la même situation qu’aux autres Etats allemands.
- Mais, messieurs, il est dans la nature des choses qu’un fruit pareil ne puisse mûrir que lentement. Plus d’une fois le Statihalter ou le ministère a fait remarquer qu’on ne peut atteindre ce but sans que dans le pays même il se soit produit un certain travail intérieur* Or, messieurs, ce développement intérieur n’est pas encore assez avancé pour que l’on puisse, en toute sécurité, donner au pays la même situation constitutionnelle qu’aux autres Etats allemands. Le cas de Metz précisément, où le gouvernement a été obligé d’appliquer l’article de la dictature, a de nouveau donné au gouvernement la conviction qu’il serait prématuré de renoncer aujourd’hui déjà à ce que je veux appeler des mesures de sûreté particulières.
- Ce n’est pas, messieurs, qu’il y ait eu des révoltes dans le pays. Certes non. Le pays est calme et l’esprit de légalité y est très répandu. Mais, messieurs, l’Alsace-Lorraine a encore, avec le grand Etat auquel elle a autrefois appartenu, des relations trop intimes pour qu’il ne soit pas nécessaire d’user de quelque prudence. En droit pull io, l’Alsaca-Lorraine, il est vrai, est séparée de la France , mais les relations personnelles, d’affaires et de famille sont autant de liens qui rapprochent les deux pays et qui sont utilisés, je ne veux pas dire par l’Alsace-Lorraine elle-même, mais par des agitateurs qui ont leur résidence en France, pour susciter des difficultés au gouvernement allemand établi ici, pour maintenir le sentiment que le pays appartient à la France, et pour empêcher un autre sentiment, celui de la communauté avec l'Allemagne, de prendre racine. Messieurs, c’est là qu’est le danger. L’article de la dictature n’est pas dirigé contre le pays lui-même, mais contre l’agitation étrangère ; il est dirigé surtout contre l’agitation que font les Alsaciens-Lorrains établis à Paris,
- p.810 - vue 810/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 811
- ITALIE
- On lit dans le Secolo de Milan, en date du 12-13 courant ;
- Les lois sociales à Milan.
- Les membres du Consulat ouvrier étaient hier soir réunis en nombre extraordinaire pour leur session mensuelle.
- A l’ordre du jour figurait les lois sociales actuellement en discussion dans les bureaux de la Chambre. Ces lois donnèrent lieu à un examen animé de la part du consulat et à plusieurs résolutions qui fureut résumées en ces termes :
- « L’assemblée des représentants des 43 sociétés fédérées du consulat ouvrier ;
- a Après examen des lois dites sociales mais qui seraient mieux qualifiées lois de sécurité publique.
- « Devant les lenteurs mises à satisfaire à ce besoin de justice qui se fait sentir plus impérieusement chaque Jour ; lententeurs qui ne servent qu’à effacer le peu de liberté qui nous restait ;
- a Considérant les principes votés au congrès de Milan et à l’assemblée de la confédération lombarde ;
- « Proteste formellement contre l’hypocrisie des ministres qui dissimulent leur peur et leur égoïsme personnels sous un apparent amour des classes ouvrières ;
- « Repousse, dans l'espèce, le projet de loi de reconnaissance légale des sociétés ouvrières, projet inspiré par le seul désir de diviser les sociétés de secours mutuels en deux camps : le camp des sociétés reconnues et celui des sociétés non approuvées, et d’attribuer au gouvernement une intervention fatale au développement des sociétés mêmes ;
- « Repousse également le projet de loi sur les grèves comme superflu et dangereux, d’abord parce qu’il fait un crime de ce qui est simplement l’exercice d’un droit; ensuite parce qu’il contient des propositions de nature à inspirer aux chefs d’industrie des préventions contre les sociétés de secours mutuels ;
- « Approuve complètement la conduite tenue à l’occasion de ces projets de loi par le député Maffi ;
- « Et charge le bureau du consulat ouvrier de se mettre d’accord avec celui de la Confédération lombarde pour réunir un congrès des sociétés ouvrières lombardes et proposer un contre-projet en accord avec la liberté et la justice.
- Comme on le voit, le Consulat ouvrier ne se borne pas à repousser le projet de loi, mais assume le rôle positif et opportun de préparer un projet-modèle pour les législateurs.
- ANGLETERRE
- On annonce pour 1834 une Exposition internationale d’hygiène et de pédagogie, à Londres, dans les bâtiments élevés à South-Kensinglon pour l’Exposition internationale de pisciculture Le but de cette expos -tion est de servir à l’étude approfondie et pratique de Falim*entation, du vêtement, de l’habitation, des écoles, des ateliers dans leurs rapports avec l’hygiène, et en même temps de porter à la connaissance du public les progrès les plus récents de renseignement des sciences, des arts et de la technique professionnelle. L’infloepce des notions de l’hygiène moderne et du développement intellectuel sur le bien-être du peuple, sans acception de classes ni de nationalités, devra surtout être démontrée, grâce à l’exhibition des meilleurs et des plus récents perfectionnements obtenus.
- L’exposition sera divisée en deux grandes sections : 1° Hygiène ; 2° Pédagogie, et se subdivisera ensuite en six groupes principaux. Le premier groupe comprendra les denrées alimentaires, avec les méthodes les plus sûres elles plus économiques d’en tirer parti. On exposera non-seulement des échantillons des aliments des différents peuples, mais encore leurs procédés de préparation de cuisine.
- Toutes les innombrables industries qui se rattachent, de près ou de loin, à radmentation, y seront représentées. Quant aux denrées qui ne se conserveraient pas assez longtemps ou ne pourraient pas supporter le transport, elles seront remplacées par des descriptions suffisamment claires et complètes. Le second groupe, celui du vêtement, envisagé principalement au point de vue de l’hygiène. On y verra des types de costumes de tous les peuples du mo&de; une galerie entière sera même consacrée à l’histoire au vêtement. Le troisième, le quatrième et le cinquième groupe comprendront tout ce qui touche à l’hygiène des maisons d’habitation, des écoles, des ateliers, tant au point de vue de la construction qu’au point de vue de la disposition intérieure et de 1 ameublement. Toutes les améliorations apportées à la construction et à l’aménagement des établi sements scolaires, ainsi que les moyens proposés pour atténuer les périls des métiers insalubres, assainir les manufactures, etc., figureront à lExposition. Le sixième groupe comprendra tout ce qui touche à l’enseignement primaire, technique et professionnel : dessins et plans d’écoles modèles, mobiliers scolaires, méthodes pédagogiques, cartes, diagrammes, manuels, etc. On s’occupera surtout de l’enseignement technique et professionnel dans ses rapports avec ie développement de l’industrie, et de l’introduction du travail manuel dans les écoles.
- Voilà une œuvre excellente au premier chef, dont on ne peut que féliciter chaudement les initiateurs.
- ESPAGNE
- Le Socialisme d’Etat gagne du levain. Le gouvernement espagnol a désigné un comité pour s’enquérir de la condition des classes ouvrières et des relations entre le travail et le capital. Des projets de loi doivent être présentés aux Cortès pour appliquer telles mesures que les commissaires enquêteurs jugeront utiles ..près conclusion de leur enquête.
- SERBIE
- Le gouvernement Serbe fait informer les gouvernements étrangers que l'insurrection provoquée par le désarmement des habitants est complètement terminée.
- Les mesures de précautions sont maintenues encore pendant quelques temps ; ainsi ie droit de réunion et d’association sera suspendu et on appliquera une loi restrictive de la liberté de la presse.
- Le gouvernement est prêt â s’appliquer a la réorganisation des impôts sur d’autres bases, la prospérité du pays dépendant d’une distribution plus équitable.
- Les projets équitables du gouvernement du roi Milan ne pouvaient être réalisés au milieu d’uu peuple armé, jouissant des droits de réunion et d’association et de la liberté de la presse Tous les princes résolus à dépouiller leurs sujets n’ont jamais parlé un autre langage ou employés d’autres procédés L’équité monarchique en Serbie comme ailleurs commence par le désarmement, ensuite elle confisque les droits politiques des citoyens, et, sous prétexte de mieux répartir les impôts, elle inaugure des mesures fiscales qui permettent aux classes dirigeantes de faire supporter au peuple tout le poids des charges publiques.
- ETAT-CIVIL DU FAMILISTÈRE
- du 10 au 16 décembre 1883
- . s
- 1° Le 11 décembre, de Bredouillard Kléber, fils de Bredouillard Maxime et de Noiret Marie.
- 2<> Le 11 décembre, de Leiong Lucrèce-Hortense, fille de Leiong Jules et de Bridoux Lucie.
- p.811 - vue 811/832
-
-
-
- 812
- LE DEVOIR
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen 11:1
- Résumé traduit des documents de MM. Lloyd Jones et J. H. Noyés
- XXXII
- Pour donner une idée du plan de Robert Owen dans sa « Banque à?Echange de travail prenons de suite un exemple.
- Un ouvrier cordonnier fait une paire de souliers qui lui coûte en matière première 4 fr. 35 et en confection sept heures de travail.
- Il porte cette paire de souliers à rétablissement « d'Echange de travail ». La matière du produit y est évaluée au prix courant du marché et le temps consacré à faire le produit est compté uniformément à raison de 60 centimes l’heure. La valeur des souliers est donc de 4 fr. 35 pour la matière première et 4 fr. 20 pour les sept heures de travail, soit 8 fr. 55 au total, ou environ 14 heures de travail à 60 centimes l'heure.
- En échange des souliers le travailleur reçoit quatorze billets représentant chacun la valeur de 60 centimes. Avec ces billets, il peut, au centre d’Echange, se procurer soit de la matière première pour continuer sa fabrication, soit tout autre marchandise peur nourrir ou vêtir sa famille. Les travailleurs échangent ainsi leurs produits variés et nul n’est condamné à l'inaction.
- Par un tel système bien appliqué toute main peut être utilisée, toute habileté mise en action, toute énergie rendue fructueuse, tout besoin satisfait. Le travail est échangé contre du travail, et tant que les hommes sont en état de produire de quoi se satisfaire mutuellement, le besoin, dans le sens ordinaire du mot, est inconnu.
- Déjà l’idée avait été présentée au public par Robert Owen en 1820, puis en 1822 au congrès des coopérateurs. La réalisation de cette idée était difficile et nécessitait plus de capitaux et sans doute aussi plus d’expérience que n'en possédaient ses promoteurs les plus ardents.
- Pour la réalisation complète du projet, il eût fallu non-seulement recevoir et échanger les produits, mais aussi établir une sorte d’office où l’on pût,avec un escompte modéré, toucher en espèces la valeur des billets de travail, afin de se procurer les produits manquants dans l’établissement.
- Robert Owen fonda le premier centre d’échange à Gray's Inn road Londres. L’enthousiasme de ses
- d) Lire lo Devait depuis lo xiô du 8 juillet 1883*
- partenaires l’obligea à commencer avant que les esprits fussent selon lui suffisamment préparés.
- Le bâtiment dans lequel on opérait était large et convenable ; il appartenait à un homme qui, sous prétexte d’entraînement pour l’idée, en avait accordé gratuitement l’usage.
- Mais dès que cet homme vit le rapide succès de l’entreprise, son désintéressement cessa et il réclama pour le loyer et les impôts une somme de 1,700 L. par an (soit 42,500 fr.)
- Jusque-là les choses avaient marché do la façon la plus encourageante. Même dans l’état d’apprentissage où l’on se trouvait, on faisait un chiffre d’affaires d’environ 1,000 L. par semaine (25,000 fr.)
- Les articles étaient établis avec une supériorité qui dépassait les espérances des fondateurs. Les travailleurs utilisaient leurs moindres loisirs et s’ingéniaient à créer des choses ayant une valeur d’échange au bazar.
- Les billets de temps représentant la valeur des produits étaient usités à l'achat des choses dont les ouvriers avaient besoin. Tous les objets déposés au bazar, étaient mis en vente à leur prix d’évaluation avec adjonction distincte de 8 1/2 0/0 comme frais de transaction. La fraude, la falsification, l’exploitation n’avaient là aucune raison de se produire. Les opérations étaient simples et claires. Les objets coûtaient le même prix au consommateur qu’au producteur. Aussi, à mesure que le système fut compris, le peuple affluait-il d’un bout à l’autre de Londres dans le bazar d’échange de travail. Bientôt les commerçants ordinaires,excités par l’esprit de rivalité, annoncèrent bruyamment avoir adopté le même système et bien des gens apprirent à leurs dépens à faire la distinction voulue.
- Mais le succès même, l’avalanche des opérations au bazar de Gray’s inn road en so produisant avant la réelle formation du personnel devint une cause de confusion et de difficultés. En outre, le propriétaire du bazar conçut bientôt l’idée d’accaparer à son seul profit les bénéfices de l’entreprise, et il reprit violemment possession de son immeuble. S'être installés sans avoir pris à l'avance les sûretés légales pour se maintenir à leur poste était certainement une faute de la part des coopérateurs.
- Mais dans les mouvements inaugurés en vue du bien public, il y a un tel fond de générosité, de sincérité, de confiance et de respect chez les vrais adeptes que souvent ils ne songent pas à se mettre en garde contre la fausseté et l’égoïsme et sont tout étonnés de les trouver sur leur chemin.
- En quittant Gray’s Inn road, les employés du bazar d’échange de travail allèrent s’établir sur un
- p.812 - vue 812/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 813
- autre point de Londres, Charlotte Street, Fitzroy j Square; mais la rupture des opérations et surtout le manque de capital les réduisirent à une complète impuissance.
- Deux choses auxquelles il faudrait pourvoir si l’on renouvelait une telle entreprise sont les suivantes :
- Approvisionnements de comestibles et approvisionnements de matières premières.
- Une tentative avait été faite pour procurer aux coopérateurs du bazar de Gray’s Inn road les comestibles en s’adressant à des tiers qu’on rétribuait moitié en billets de travail, moitié en argent, mais les résultats ne furent point satisfaisants : le prix et la qualité des comestibles restaient le fait des vendeurs qui avaient toujours tendance à falsifier celle-ci et à augmenter celui-là.
- Quant aux approvisionnements de matières premières, on chercha à les couvrir en traduisant les billets de travail en argent, mais c’était là une telle dérogation au principe de l’institution qu'il fallait vraiment être absolument à court de capital pour y recourir.
- Il serait difficile d’imaginer l’étroitesse d’esprit aveclaquellefut appréciée cette expérience si importante et si légitime. Mettre en temps de crise les travailleurs en mesure d’échanger entre eux, pour leur mutuel bénéfice, les produits de leur activité ne causait tort à qui que ce soit. Nul principe économique n’était attaqué, nul intérêt compromis. L’institution utilisait un temps qui sans elle était perdu ; elle concourait à augmenter la richesse sociale qui a tendance à diminuer dans les périodes de crise industrielle ; elle développait l’habileté et le goût du travail et ne se faisait enfin sentir que par des bienfaits. Il est donc pénible de constater que appréciations publiques ne firent d’une telle tentative qu’un sujet de ridicule et la travestirent sous les dehors les plus faux.
- Il est difficile de croire qu’il y ait eu parti-pris contre l’institution, de la part de certaines classes; néanmoins il faut se rappeler qu'à cette époque les asssociations ouvrières commençaient seulement à s’organiser; les Trad’es Unions étaient dans leur enfance et les classes commerçantes et manufacturières redoutaient profondément le progrès de l’esprit d’union parmi le peuple.
- Ceux qui ont pris la peine d’étudier les principes et le plan de la banque d’Echange de travail ne peuvent douter de l’excellence de l’idée et des grands bienfaits qui en peuvent résulter pour les classes ouvrières. Le mouvement coopératif actuel prépare certainement la voie à une expérience nouvelle qui,
- basée sur l’organisation coopérative en vigueur, donnerait cette fois les plus satisfaisants résultats.
- Dans un de ses discours en 1832, Robert Owen parle du système à1 Echange de travail comme d’une sorte de moyen transitoire propre à conduire les classes nécessiteuses vers une condition sociale supérieure et entourée de plus de garanties et de sécurité.
- Le grand obstacle dans toutes ces tentatives est le manque de savoir et de vues élevées chez la masse des gens. Les promoteurs sont pour la plupart intelligents et dévoués, mais le plus grand nombre de ceux qui les suivent veulent donner peu et recevoir beaucoup ; or, il suffit de quelques individus de cette espèce pour amoindrir le caractère d’une œuvre et enrayer le progrès d'un mouvement.
- Peu d’hommes ont supporté comme Robert Owen les échecs sans rien perdre de leur confiance dans le but poursuivi. Il était convaincu que ce but pouvait être atteint par des voies diverses ; les magasins coopératifs,les banques d’échange du travail étaient à ses yeux des modes d’approcher de ce but, rien de plus. Les échecs n’étaient donc pour lui que des erreurs de méthode, lui et ses amis se remettaient à l’œuvre avec la pleine confiance que nos sociétés sont encombrées de maux inutiles dont on triomphera un jour et qu’il est du devoir de tout homme de chercher sans cesse à effacer.
- XXXIII
- Robert Owen publia à Londres, en 1835, un journal le Nouveau monde moral (New moral world) où nous trouvons à chaque page des témoignages de l’activité avec laquelle était poussé le mouvement social.
- Le 11 août 1835, un meeting avait lieu à Londres. Il était présidé par lord Dudley Stewart. L’objet de la réunion était la recherche des moyens pratiques de donner en permanence une utile occupation et l’instruction à tous les individus incapables de se procurer ces biens par eux-mêmes.
- L’assemblée nomma un comité d’études, mais l’on n’aboutit malheureusement à rien. Les fonds ne pouvaient être obtenus des classes riches pour l’émancipation des classes laborieuses.
- On appliquait alors la nouvelle loi concernant l’administration des maisons de refuge de la misère: les « Workhouses ». Les dépenses de ces refuges diminuaient et les docteurs politiques, incapables d’utiliser et de nourrir les travailleurs, se félicitaient de tenir ainsi, à prix réduits, emprisonnées et affamées les victimes du paupérisme.
- Robert Owen fit des conférences à Londres et en diverses villes. Mais le point central de l’agitation
- p.813 - vue 813/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 814
- socialiste fut Manchester. En cette ville le peuple ressentait vivement les maux du système industriel en vigueur. Des milliers de gens lurent les écrits d’Owen et les plus réfléchis d’entre eux prirent à cœur de concourir à l’amélioration pratique du sort du peuple, quelque obstacle qu’on pût leur opposer. Ces résolus furent presque tous, il faut bien le dire, des travailleurs sans ressources et sans influence ; mais ils abordaient là une matière qui taisait le fond de leur vie même et de leur expérience de chaque jour.
- Ils n’avaient qu’à regarder en eux et autour d’eux pour se rendre compte des maux du système et se pénétrer du généreux désir d’y mettre fin.
- On a dit que l’égoïsme plus que' l’amour de l’humanité était au fond du mouvement ; mais le seul objet des travailleurs de Manchester était bien alors d’élever le pauvre esclave de l’ignorance et de la peine à la condition digne d’un être humain et intelligent.
- On demande fréquemment pourquoi le clergé ne se montra pas dès ce moment opposé, comme il le fut plus tard, à la curieuse évolution de pensée et à l’activité apostolique qui se manifestait chez les adeptes de Robert Owen ; c’est que rien dans le mouvement socialiste ne portait la moindre atteinte aux enseignements de l’Eglise et qu il fallut un certain temps pour que les classes privilégiées s’inquiétassent des conséquences possibles de l’évolution populaire.
- Certainsœrateurs invoquaient bien Voltaire,Rousseau et la Révolution française, mais les adeptes du mouvement prêtaient peu l’oreille à ces choses ; ce qui dominait tout pour eux, c’étaient les conditions nouvelles d’existence qui leur étaient faites au milieu du formidable développement de l’industrie. Ils voyaient que non seulement les maux anciens étaient perpétués, mais que chaque jour amenait des maux nouveaux dont les conséquences étaient des plus lamentables pour eux, pour leurs familles et pour la société en général. Ils étaient donc déterminés à combattre cet état de choses par tous les moyens légitimes en leur pouvoir, et ils furent fidèles à cette détermination.
- En 1836, le Congrès annuel dos coopérateurs se tint à Londres ; le groupe de Manchester y envoya des délégués, mais, voyant que rien de pratique n’était ressorti de ce congrès, le groupe se décida à agir par lui-même et à voir ce qu’il pourrait réaliser pour l’amélioration du sort des travailleurs.
- De 1836 à 1837, Robert Owen donna des conférences à Manchester, Saiford et plusieurs autres
- villes du district. Ces conférences étaient encombrées d’auditeurs ; bientôt une vaste salle pouvant contenir trois mille personnes fut louée pour trois ans. Cette salle était toujours comble. Rien de pareil ne s’était vu jusque-là dans les districts manufacturiers .
- II y avait exposition de doctrines, études de projets pratiques, et enseignement continuel des hommes entre eux pour élever le niveau intellectuel et moral. L’association s’organisait solidement. Des corps de musiciens, de chanteurs étaient constitués, des hymnes publiés et une sorte de service était organisé de façon à donner aux assemblées du dimanche un aspect en harmonie avec les coutumes des gens. Ainsi on commençait par chanter un hymne, puis on lisait un chapitre, suivait un nouveau chant et l’orateur alors prononçait son discours. La discussion avait lieu ensuite. Les marques d’approbation ou de désapprobation étaient formellement pros-crites. Quand le temps fixé pour le discours et les discussions était écoulé, un troisième hymne était chanté et l’assemblée se séparait.
- Les partisans de ces réunions, comme les membres de l’association directrice du mouvement, étaient en général les meilleurs éléments des classes ouvrières plus quelques citoyens penseurs et courageux des classes moyennes et commerçantes. On ne tirait aucun avantage personnel immédiat de l’entrée dans l’association, au contraire, puisqu’on devait payer de suite une cotisation hebdomadaire et concourir à des efforts qui entraînaient peines et dépenses. Mais les esprits étaient ardemment entraînés dans le mouvement.
- Les gens des districts environnants affluaient aux assemblées du dimanche à Manchester et Saiford, et durant la semaine ces gens faisaient chez eux de petites réunions où se rendaient généralement des orateurs de Manchester.
- Au bout de péu de temps, des lieux de réunion furent ouverts dans chaque ville et village; des conférences et des discussions se produisirent partout, et eurent pour résultats d’amener dans le champ du progrès des jeunes gens actifs et habiles qui trouvèrent, ainsi l’occasion de concevoir, d’émettre et de propager des opinions qu’ils n’eussent jamais eu sans cela.
- La première chose contre laquelle on protestait était.l’ignorance du peuple, source de tant de vices. L’ivrognerie, le blasphème, les combats d’hommes, les combats de chiens, les violences de tous genres étaient stigmatisés. La réprobation était unanime contre les propriétaires de fabriques qui ne prenaient aucun souci de l’éducation ni du bien-être moral du
- p.814 - vue 814/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 815
- peuple. Les ministres de la religion d’Etat et ceux des différentes sectes étaient tous blâmés de vivre sans protestation aucune, au sein d’une Société plongée dans un état d’ignorance et de dépravation contre lequel le premier devoir de ces ministres eut été de s’armer.
- Bien qu’aucune expérience pratique ne fût accomplie alors, peut-être cette année 1836 fut-elle la plus ardente de toute la période socialiste inaugurée par Owen en 1816 et qui s’étendit jusqu’en 1846.
- Owen parcourait tous les districts manufacturiers allant de Londres vers l’Ouest et l’Ecosse, faisant partout des conférences. Il s’arrêta particulièrement à Birmingham et ses environs, Manchester et ses environs, Leeds, Newcastle, Carlisle, Glasgow, Edinburg, Paisley, Kilmarnock. De ces différentes villes, il envoyait des relations au « New moral World » racontant ses travaux et l’espoir que faisait naître en lui le réveil de l’esprit public.
- Owen donnait à cette époque deux séries decon-férences à Manchester :
- Une sérié avait lieu le matin à 11 heures pour les personnes disposant de loisirs ; l’auditoire était généralement peu nombreux.
- L’autre série avait lieu à 8 heures du soir. L’auditoire était composé surtout de travailleurs ; le plus vif intérêt était excité parmi eux et la salle était toujours comble.
- {A suivre.)
- La Conspiration du silence
- Si vingt-cinq anarchistes et une douzaine de toqués se réunissent pour provoquer un meeting de protestation ou bien d’indignation, les incidenis de ces réunions sont relevas avec soin par de nombreux journaux de Paris, et de province, il est fort rare que ces extravagancee ne fassent le tour de la presse.
- Il n’y aurait rien à critiquer, si la même presse ne faisait un silence absolu autour d’autres réunions, dans lesquelles des hommes honorables recueillent les applaudissements unanimes d’un nombreux public en l’entrenant de sujets élevés.
- Ces agents de publicité anarchiste ont eu garde de reproduire l’analyse d’une conférence du docteur Georges Martin, conseiller municipal de Paris, publiée par le journal le Libre-Penseur. Ni le public ni les chaleureux applaudissements n’avaient fait défaut à l’orateur.
- Voici comment le Libre-Penseur rend compte de la conférence de M. Georges Martin.
- « L’orateur à montré que la société légale, c’est-à-dire la classe dirigeante,s’occupe par égoïsme : 1° des enfants abandonnés, parce qu'elle peut compter en faire les instruments de production les moins coûteux et les plus dociles : 2° des fous, parce qu’ils sont à craindre pour elle ; 3° des soldats, afin d’encourager le mouvement superstitieux et aveugle à ses institutions de privilèges ; mais qu’elle abandonne lés travailleurs invalides qui l’ont enrichie, parce qu’elle n’a plus rien à en espérer ni à en craindre : aussi sont-ils exposés à la plus misérable, à la plus douloureuse vieillesse,lorsque ce n’est pas à une fin prématurée.
- Il a cité des exemples d’une iniquité et d’une barbarie révoltantes, et entre autres celui d’une orpheline de seize ans, qui prend la direction du bateau de son père, pour subvenir à son existence et à celle de ses deux petits frères, qui a accompli plusieurs sauvetages héroïques pour lesquels elle a eu des récompenses, et qui, vers cinquante-cinq ans, paralysée par les douleurs qu’elle devait à son pénible métier, est obligée de s’adresser à l’assistance publique. Celle-ci, malgré les démarches de personnes dévouées, laisse mourir la malheureuse femme dans la plus affreuse misère.
- Une société bien ordonnée ne doit reconnaître et ne rendre possible, dans la liberté, que deux moyens légitimes d’existence : pour les valides, le travail qui est le devoir de tous les individus, sans exception ; pour les invalides, l’assurance, qui supprimera l’aumône et créera le droit légal à l’assistance.
- Georges Martin a prouvé que la réforme est impossible par l’épargne obligatoire.
- Quant aux ressources pour la réaliser, il a indiqué la suppression du budget des cultes et de tous les privilèges pécuniaires ou financiers, l’adjudication des bureaux de tabac, ainsi que la réforme radicale des lois sur l’héritage et sur l’impôt. »
- Les plus chauds applaudissements ont souvent interrompu l'orateur.
- On lit dans le Coopérative-News, du lër décembre 1883 :
- HORRIBLE SORDIDE
- Ces deux adjectifs ont été dernièrement appliqués avec trop de justesse aux misérables taudis cachés derrière les splendides hôtels de Londres et de Li-verpool. Depuis longtemps ces tanières d’infamie, de saleté, de maladie et cle misère tant de fois stigmatisées eussent dû cesser d’exister. Hélas ! plus que jamais, il y a motif d’en signaler l’existence, mais hâtons-noiis, du moins, d’ajouter qu’on semble disposé à tenter quelque chose pour y porter remède.
- Sir Charles Dilke, membre du Parlement, s’est assigné la noble mission de visiter les pauvres logis de Londres afin de juger par lui-même de la misère qui y existe et du remède qui peut y être appliqué.
- Déjà autrefois, Sir R. A. Cross avait entrepris la* même tâche et fait passer une loi concernant les demeures ouvrières ; loi qui a été malheureusement insuffisante bien qu’à l’époque de son inauguration elle fût en avance sur l’opinion publique.
- Aujourd’hui cette opinion a progressé. La question indiquée sous ces titres : Le Londres horrible et le Liverpool Sordide est trop grave pour n’être
- p.815 - vue 815/832
-
-
-
- 816
- LE DEVOIE
- point examinée par tous les partis politiques indistinctement. Quiconque a une étincelle de patriotisme, un atome d’humanité voudra concourir aux moyens de guérir ces cancers de la civilisation moderne, de sauver ceux qui périssent, d'affranchir les esclaves, et de protéger les abandonnés.
- Londres et Liverpool ne sont pas seuls intéressés à la question. Il n’y a pas de ville, pas de village où ne se trouvent en plus ou moins grand nombre des logements indignes de l’être humain et qui cependant contiennent hommes, femmes et enfants^ entassés pêle-mêle au prix des plus lamentables résultats.
- Nos réformateurs n’ont pas jusqu’ici porté assez d’attention sur la demeure du pauvre, sur cette demeure où l’enfant reçoit de premières impressions qui influent sur toute la vie. Sous le coup écrasant de l’enquête nationale on peut réprouver en paroles l’horreur et la saleté de nos villes et de nos grandes capitales, mais cela ne suffît pas ; il faut que l’en quête porte ses fruits, que les paroles soient suivies d’actes.
- « Jamais, »ditM. Chamberlain, maire de Birmingham et ancien chef d’industrie, « les richesses n’ont été aussi abondantes qu’à notre époque ; et cependant les travailleurs en grande majorité ne participent point à la prospérité qu’ils contribuent à créer. »
- M. Chamberlain propose d’ériger en délit punissable d’une forte amende et imputable au propriétaire l’entretien de logis indignes de servir d’habitation à des êtres humains. Si de telles propriétés sont acquises par les autorités locales, M. Chamberlain propose qu’un arbitre ait le pouvoir de déduire de la valeur reconnue à la propriété une certaine somme pour le-mauvais usage qui en avait été fait et l’offense commise en laissant de tels logements engendrer la maladie et le crime.
- Il propose, en outre, que les autorités locales aient le pouvoir d'imposer dans les demeures telles modifications jugées utiles par les inspecteurs d’hygiène ; qu’elles aient le pouvoir d’acquérir tout terrain aux prix courants et sans indemnité pour perspective de plus-value ou vente forcée. Enfin il demande que les propriétés avoisinant celles qui bénéficieraient des conséquences de l’action des autorités locales soient obligées de se perfectionner, et que la reconstruction de leurs parties malsaines soit faite au compte des propriétaires.
- ------,JJJ H1 lBB!!?',..i.lAr—--
- LES ENFANTS ASSISTÉS
- L’école de menuiserie de Montévrain, près Lagny (Seine et~Marne), a été fondée dans une ancienne colonie pénitentiaire abandonnée depuis la guerre.
- Le prix d’acquisition (40,000 fr.) et les frais d’installation ont été couverts par un don généreux de M. le baron de Sarter.
- L’école a été ouverte le 16 août 1882; au 31 décembre
- de la même année, elle comptait 21 enfants ; leur nombre est aujourd’hui d’une cinquantaine ; le nombre va être double prochainement par suite d’agrandissements des bâtiments qui viennent d’être terminés.
- On le voit,cette école, bien que fondée et surveillée par l’assistance publique de la ville de Paris, n’est pas tout-à-fait une institution publique.
- ! Des ébénistes se sont engagés à faire travailler les ! enfants placés à l’école de Montévrain, dans des conditions arrêtées pour cinq années, et qui, après cette époque, pourront être révisées conformément aux données de l’expérience.
- Les industriels fournissent les outils et la matière première.
- D’autre part les meubles fabriqués par les pupilles sont remis aux industriels.
- Pour la représentation du travail, il a été convenu qu’une redevance fixe, qui, avec certains remboursements accessoires s’élève à environ 1 fr. 50 par jour et par enfant, sera payée pendant les trois années que dorera l’apprentissage.
- La quatrième année le pupille gagnera selon son savoir faire; le prix moyen de son salaire est évalué à 4 francs par jour.
- En défalquant les frais nécessités par son entretien et évalués à 650 francs, il restera donc à l’enfant, au bout de la quatrième année qu’il aura passée à l’école, une somme de plus de 600 francs ; qui sera placée en son nom.
- En ce moment, on n’enseigne encore que l’ébénis-terie à Montévrain, plus tard on organisera des ateliers de serrurerie et d’imprimerie dans cette école.
- Au point de vue moral les résultats sont excellents. Tous ces enfants, qui n’étaient que des vagabonds avant leur entrée à l’école, ont compris quels devoirs leur impose cette intervention protectrice de la société.
- On lit dans Le Secoîo, de Milan :
- Les Etats-Unis d'Australie
- Les magnifiques colonies anglaises de l’Océan Pacifique qui constituent de fait, si ce n’est de nom, une République, veulent s’unir entre elles par de vigoureux iiens.
- Nous en voyons la preuve dans le télégramme suivant adressé le 8 décembre à l’Agence Reuter :
- « Le projet de loi pour la constitution d’un Conseil fédéral élaboré par la Conférence internationale porte que chaque colonie sera représentée par deux membres et que les colonies de la couronne, c’est-à-dire celles qui n’ont, pas de parlement, seront représentées par un seul membre. Il y aura session tous les ans ; trois colonies pourront convoquer en session extraordinaire. La première session se tiendra à Habort (Tasmanie).
- « Le Conseil fédéral sera investi de Vautorité législative pour tout ce qui concerne les relations des colonies avec les insulaires du Pacifique, la prévention de l’immigration des malfaiteurs, le mariage, le divorce, la pêche, le droit de bourgeoisie, l’extradition, les défenses coloniales, les gurantaines, les brevets d’invention, la propriété littéraire, etc. »
- C’est le premier pas vers la constitution des Etats-Unis d’Australie.
- Le Directeur-Gérant : GODIN
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.816 - vue 816/832
-
-
-
- T Année, Tome 1. - 11° 277. ^ numéro hebdomadaire 20 e. Dimanche 30 Décembre 1883
- T V MVATB
- Lci UCiVvlli
- REVUE DES QUESTIONS SOCIAUES
- BUREAU
- A GUISE (Aisne)
- Toutes les communications et réclamations doivent être adressées à M. GODIN, Directeur-Gérant Fondateur du Familistère
- ABONNEMENTS PAYABLES D’AVANCE
- par Fenvoi, soit an bureau de Guise, soit à celui de Paris, de timbres-poste ou de mandats de poste, dont le talon sert de quittance.
- Franc
- Un an. , . Six mois . . Trois mois .
- 10 îr. m» 6 mm 3 MM
- Union postal©
- Ua an . . . 11 îr. mm Autres pays Un an, . . . 13 îr. 60
- ON S’ABONNE
- A PARIS 5 ,r .N euve-des-petits-Champs Passade des Deux-Pavillons
- S’adresser à M. LEYMARIE administrateur de la Librairie des sciences psychologiques.
- SOMMAIRE
- Le docteur Ch. Pellarin. — Les causes des crises du travail. — L'arbitrage. — Enquête. — Ecoles du Familistère. ~ Robert (hoen.— Table.
- SgggBjBBBBBgSBggg. ..jJI IM Jlü.
- Le docteur Pellarin
- C’était un brave cœur et un vaillant esprit que notre ami Charles Pellarin. Il est mort la plume à la main, toujours occupé des intérêts supérieurs de l’humanité.
- A peine âgé de 2Q ans, à l'époque de ce grand mouvement d’idées, caractérisé par le St-Simonisme, Pellarin s’enthousiasme, donne sa démission de chirurgien de la marine, vend ses biens et vient en apporter le produit au trésor de la nouvelle église. 11 suit les apôtres à Ménilmontant et s’associe à leur mauvaise fortune. Les divisions et les discussions éclatent au sein de la petite secte, et voilà Pellarin, faisant comme Jules Lechevalier et Transon, et se rapprochant de l’école Phalanstérienne, à laquelle il devait appartenir jusqu’à la fin de sa vie.
- Jamais dévouement ne fut plus complet dans sa modestie et sa foi robuste. Il a collaboré assidue-ment au Phalanstère, à la Phalange et à la Démocratie pacifique, croyant toujours à des réalisations
- possibles. Enfin, il se maria et se voua à l’exercice de sa profession comme médecin, gardant sa foi au fond du cœur, tout en se donnant à ses devoirs avec une énergique activité. La maladie seule a pu ralentir son zèle ardent et la mort y mettre un terme. On peut dire que sa vie a été bien remplie. Il a beaucoup écrit, fait des livres et nombre d’articles de journaux, relatifs à l’art de guérir et surtout aux idées de régénération sociale.
- Pellarin était Voltairien et libre-penseur. Est libre-penseur tout homme qui pense par soi-même. Pellarin, dis-je, était Voltairien et eut signé des deux mains la réponse suivante de Voltaire au prince Henri de Prusse, neveu du grand Frédéric et père du terrible Guillaume d’aujourd’hui. Ce prince avait prié Voltaire, en novembre 1770, de lui dire pour sa seule instruction si en avançant en âge il ne trouvait rien à changer à ses idées sur la nature de l’âme. Il ajoutait, je voudrais ne pas mourir tout entier, et qu’un génie tel que le vôtre ne fut pas anéanti.
- Voici la sage et remarquable réponse du patriarche de Ferney. Elle vaut qu’on s'y arrête et qu’on la médide :
- « Il est vrai qu’on ne sait pas trop bien ce que c’est qu’une âme, on n’en a jamais vu. Tout ce que nous savons c’est que, le maître éternel de la nature nous a donné la faculté de penser et de connaître la vertu.
- « Il n’est pas démontré que cette faculté vive après notre mort. Mais le contraire n’est pas démontré non plus. Au milieu de tous les doutes, le plus sage estde ne jamais rien faire contre sa conscience. Avec ce secret, on jouit de la vie et l’on ne craint rien à la mort.
- p.817 - vue 817/832
-
-
-
- 818
- LË DEVOIR
- « Il est bien extravagant de définir. Dieu, les anges, les esprits, ét de savoir précisément pourquoi Dieu a formé le monde, quand nous ne savons pâs pourquoi ? On remue le bras à sa volonté. Nous ne savons rien des premiers principes.
- « Le système des athées m’a toujours paru extravagant. Spinoza lui-même,admettait une intelligence universelle. Il ne s'agit plus que de savoir si cette intelligence â de la justice. Or, il me paraît impertinent d’admettre un Dieu injuste. Tout le reste me semble Câché dans la nuit. Ce qui est sûr, c’est que l’honnête homme n’a rien à craindre. »
- Ce court extrait résume la pensée de Voltaire et,je le crois fermement, correspond à la pensée de mon vieil ami Pelïarin.
- Le Voltairien n’en a pas moins passé par l’Eglise catholique, comme son beau-frère, le positiviste Littré. Assurément, nous devons le respect à la foi de chacun de nous, d’où qu’elle vienne, puisque c’est grâce à la foi que la plupart d’entre nous peuvent supporter les maux de la vie, en se procurant des consolations de tous les moments et des espérances infinies.
- Mais c’est en vertu même de ce principe de respect pour le sentiment de chacun de nous qu’il est triste et fâcheux de voir des familles s’emparer d’un mort, pour lui faire donner un éclatant démenti à tous les actes de sa vie. Cet excès de zèle s’explique, parce que la foi est aveugle et ne raisonne pas, mais il n’en est pas moins condamnable. Hélas ! Les crédules raisonnent si peu qu’ils ne voient pas que c’est par égoïsme; par un égoïsme étroit, pour se satisfaire eux-mêmes, qu’ils font à leur proche l’injure de répudier sa vie et de la condamner solennellement.
- Mais, loin de s’en apercevoir, ils ne s’en doutent seulement pas. L’empire de la foi confine à celui des ténèbres.
- L’excellent Henri Martin a mieux fait, ou a été plus heureux.
- Il s’est dit : je ne suis pas catholique, Dieu m’en garde, je trouve même toutes les religions fort au-dessous de mon sentiment, mais je suis religieux et je ne veux pas qu’on puisse me ranger avec les matérialistes. Donc, qu’on choisisse pour présider à mes obsèques le protestant libéral le plus avancé; cela suffira pour marquer la place que j’ai choisie.
- Ainsi â-t-il était fait. Henri Martin est mort sous son drapeau de philosophe libre penseur, tandis qu’il en a été tout autrement de Pelïarin et de Littré, mais cela ne profitera guère à la cause, que l’on a cru servir. Le passé et la pensée de ces hommes dévoués au progrès survivent à leurs funérailles.
- E. DE POMPÉRY.
- Comme médecin, Pelïarin a publié des travaux dans les Annales d'hygiène, dans VUnion médicale et dans la Oàzetle médicale de Paris. Il a lu, en 1847, un mémoire sur le mal de mer. Etant én garnison à Civet, comme médecin d’un bataillon de ia garde mobile, en 1849, il adressa à l’Académie des sciences de nombreuses communications sur ie choléra, consignées dans les comptes rendus de ce corps savant (années 1849 et 1850). Il a publié sur le même sujet: Le Choléra ou Typhus indien, épidémie de 1865 ; le Choléra, comment il sa propage et comment l’éviter. Ce dernier mémoire a été couronné par l’institut.
- Comme publiciste; Pelïarin a coliabaré successivement au journal l'impartial de Besançon, au Phalanstère, à la Phalange, à la Démocratie pacifique, à la Science sociale du docteur Barrier, à ia Critique philosophique. Nos lecteurs ont pu apprécier quelle part il a pris à la rédaction du Devoir.
- Les écrits de philosophie sociale publiés par Pel-larin sont assez nombreux, en voici les titres :
- Fourier, sa vie et sa théorie, dont la première édition a paru en 1839, et ia cinquième en 1871.
- Sur le droit de propriété, brochure avec cet épigraphe: « Le travail, c’est le capital accompli ».
- Essai critique sur la philosophie positive, lettre à M. Littré, le plus important ouvrage de Pelïarin. C’est une critique très vigoureuse et très complète de la philosophie sociale d’Auguste Comte.
- du'est-ce que la civilisation ? Pelïarin expose dans cette brochure l’idée que le Fouriérisme met sous le mot civilisation.
- Considérations sur le progrès et la classification des sociétés. Il démontre dans cette brochure que le « progrès social, c’est l’élévation au profit de tous, du niveau de la science, de la richesse et du bonheur, c’est le concours de tous à cè triple but, obtenu avec le moins de contrainte possible, et de plus en plus spontanément ; ce sont les garanties, d’une part, et les responsabilités, de l’autre, de plus en plus généralisées et de mieux en mieux établies, c’est le développement parallèle de la solidarité collective et de la liberté individuelle au profit de la femme et de l’enfant, comme de l’adulte masculin, toutes les choses qui ne peuvent résulter que de l’application toujours plus complète de la vérité et de la justice) aux rapports sociaux. »
- Lettre de Fourier au grand juge, suivie d’observations et d’études sous ces titres : Fourier et ses contemporains ; l'utopie et la routine ; llExpérimen-tation en matière sociale.
- La question du travail. L’objet de cette brochure est l’examen du rapport de la commission parlementaire chargée par l’assemblée nationale de 1871 d’une enquête sur les conditions du travail en France.
- LES CAUSES DES CRISES DD TRAVAIL
- La crise s’accentue et gouvernants et gouvernés n’en voient pas la cause.
- Tout le monde de s’en prendre à quelques millions de plus d’importations et à quelques millions de moins d’exportations. Vaines clameurs ! Le mal n’est pas là. Le mal est dans le drainage abusif de la richesse publique par les financiers. Le mal est
- p.818 - vue 818/832
-
-
-
- LE DEVOIE
- 819
- dans l’impéritie de nos gouvernants qui ne savent en aucune façon mettre en valeur la puissance de l’activité nationale.
- Les abus de la spéculation financière et de l’exploitation du travail par le capital prennent des proportions monstrueuses qui, inévitablement, conduiront les sociétés européennes à une catastrophe.
- Non contents d’attirer à eux les plus clairs bénéfices de la production par l’accaparement et l’agio-tage, des financiers, en grand nombre des spéculateurs éhontés, ne reculent aujourd’hui devant aucune combinaison quelque inavouable qu’elle soit, dès qu’elle peut se dissimuler sous des apparences légales. Fonder des Sociétés sur des valeurs imaginaires, des entreprises faisant appel sous toutes formes à la crédulité de l’épargne, prendre aux travailleurs dans d’immenses coups de filets qu'on appelle les « Krachs » ce qui n’a pu leur être ravi par la spéculation sur leurs salaires : tels sont les moyens à laide desquels la richesse publique est enlevée à ses possesseurs légitimes et laissée inactive et improductive aux mains des thésoriseurs, faute de gouvernants sachant obliger cette pléthore de richesse mal acquise à une activité qui la fasse*retourner au travail, sa source première. Si nos gouvernants savaient au moins donner à cette richesse, n’importe en quelles mains elle se trouve, une impulsion productive; s’ils savaient, au lieu de laisser se démoraliser la nation dans des spéculations sans but utile, donner un essor profitable à l’esprit d’entreprise par la création de grands travaux d’utilité nationale : Chemins de fer, canaux, écoles publiques et institutions diverses aussi nécessaires au progrès de notre civilisation qu’à la prospérité publique ; si nos gouvernants savaient faire cela, la crise qui sévit sur le peuple n’existerait pas, le travail donnerait à chaque famille le moyen d’obtenir la nourriture, le vêtement et l’ameublement que des travailleurs doivent posséder; la consommation ferait appel à la production ; et la France, au lieu de déplorer la détresse qui accable l’industrie et les travailleurs, ne serait occupée qu’à chercher les moyens de produire et de créer davantage ; car elle aurait 36 millions de consommateurs se disputant à l’envi l’achat de ses produits, tandis qu’aujourd’hui, sur ce nombre un tiers suspend ses transactions dans l’attente des événements, l’autre tiers n’achète que l’indispensable aux besoins de la vie et le reste cherche dans un salaire insuffisant, quand il ne les demande pas à l'aumône, les moyens de ne pas mourir de faim.
- L’activité des citoyens est ainsi sans emploi, le
- travail chôme et pourquoi ? parce que la direction de l’Etat est incapable et impuissante, parce qu’elle ne sait imprimer au travail national l’impulsion qui lui convient. C’est à tort que certaines personnes pensent que le gouvernement n’a qu’à se croiser les bras et laisser faire ; cela peut être vrai lorsqu’il s’agit de l’action individuelle des citoyens, mais cela est une grave erreur en ce qui touche à la prospérité publique et au travail général de la nation. L’Etat est un vaste ensemble dont les fonctions ne s’accomplissent bien que si les organes moteurs sont suffisants pour donner l’impulsion à la machine sociale tout entière. Telle doit être l’action des gouvernements dans notre civilisation moderne ; l’énorme centralisation de la puissance nationale lui en fait une obligation.
- La situation présente démontre hautement combien l’insuffisance du gouvernement est cause de la paralysie du corps social tout entier.
- Nous étions à peine sortis des plus graves embarras de la guerre de 1870 que l’opinion populaire sentait le besoin de développer l’instruction publique, d’agrandir ou d'augmenter notre outillage national ; elle réclamait des écoles, des chemins de fer et des canaux. Le sentiment général était pénétré de l’insuffisance de notre instruction publique, de nos voies ferrées et de nos moyens de transports. L’industrie privée se préparait de toutes parts à seconder l’Etat dans l’évolution attendue, dès que le gouvernement le permettrait. Mais le gouvernement s’opposant à l’action privée, force fut à l’activité des citoyens de temporiser, en laissant perdre l’avantage des dispositions prises, lorsqu’enfîn un ministre proposa le classement de 17 mille kilomètres de chemins de fer.
- Cette fois les espérances se relèvent, les usines se préparent, réorganisent leur outillage, le travail prend une activité nouvelle; mais, vaine espérance, les études de ces chemins de fer ne sont qu’un immense gaspillage des ressources publiques, qu’un honteux avortement du corps des ponts et chaussées.
- Non seulement ce corps donne le spectacle d’une impuissance notoire, mais partout les réels intérêts du pays sont desservis dans des vues étroites et souvent inavouables, enfin on aboutit à l’abandon des études commencées.
- Qu’est devenu le milliard ?
- Qu’a-t-on fait du milliard quatre cents millions dépensés par l’Etat pour la création de ces nouvelles lignes ?
- L’intérêt public attendait tout autre chose que ce qui en est sorti.
- p.819 - vue 819/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 820
- Ces études et projets avortés, on les a remis à des compagnies qui ne se soucient pas plus de la construction des nouvelles lignes que les ministres qui les leur ont concédées. Aussi qu’arrive-t-il ? Les établissements d’industrie qui auraient pu si grandement développer la richesse publique en France se ruinent, font faillite; les ouvriers sont sans travail et la France reste privée des voies de transports qui lui sont nécessaires ; la France souffre dans tous ses intérêts intérieurs faute d’une impulsion suffisante.
- Quant à l'instruction publique une loi est faite pour la forme, mais elle reste sans application faute de ressources pécuniaires.
- Impuissance, toujours impuissance, lorsqu’il s’agit d'entrer dans la réalisation et la pratique des choses utiles î
- Que font nos gouvernants pour distraire la nation de se désenchantements ? [Ils promènent nos troupes au Tonkin.
- Faire tuer les citoyens et prodiguer les ressources publiques qu’on sait trouver lorsqu’il s'agit des horreurs de la guerre, voilà ce dont sont capables les gouvernants ; mais organiser la lutte pacifique, organiser la paix, aucun d’eux n’a encore su l’entreprendre.
- Cette œuvre serait pourtant autrement glorieuse et féconde, autrement bienfaisante et productive que l’art de faire tuer les citoyens.
- Que faudrait-il donc pour entrer dans cette voie large et féconde de la régénération nationale ? Il faudrait ne ménager ni les concussionnaires, ni les prévaricateurs ; il faudrait purger l’administration des employés infidèles ; il faudrait que les ministres ne se laissassent imposer de conditions léonines par aucun des agents de l’Etat ; il faudrait surtout éviter de donner de l’avancement à de tels hommes; il faudrait, en outre, savoir créer des ressources à la hauteur des besoins et n’en confier l’emploi qu’à des gens sérieusement responsables et contrôlés. Une loi de contrôle administratif est devenue indispensable .
- Mais des ressources, s’écrieront les impuissants, où les prendre ? Vous pouvez, répondrons-nous, les prendre sans créer de nouveaux impôts, vous n’avez qu’à estimer la part de concours que l’Etat apporte à la création de la richesse générale et retenir au profit de l’Etat cette part de richesse. Vous n’aurez ainsi aucun impôt à demander à personne ; mais vous aurez à faire restituer à l’Etat ce qui lui appartient, ce qui est lui est dû pour l’action prêtée à tous ceux qui amassent la richesse par les instruments natio-
- .........V.' U'M" IJ ..... " 1 " U! ‘ ' 'V'' " "mn?l
- naux de travail : routes, chemins de fer, ports et tous les services publics.
- Que ceux qui ont bénéficié de l’usage de ces instruments laissent à l’Etat, après leur mort, une part de biens qui soit le dédommagement des services nationaux qu’ils ont obtenus de leur vivant.
- L’idée est aussi simple que juste, elle est d’une exécution facile, elle serait mille fois plus applicable que n’importe quel impôt que puissent rêver aujourd’hui les Chambres. Mais les classes dirigeantes ne verront pas les choses ainsi. Elles continueront le système des emprunts jusqu’à complet épuisement du crédit public, jusqu’à ce que la misère se soulève contre la spéculation et l’agiotage au point de renverser le système.
- Classes dirigeantes puissé-je me tromper ! Puissiez-vous être assez avisées pour voir à temps l’abîme qui s’ouvre devant vous ! Puissiez-vous être assez intelligentes pour comprendre que ce n’est ni avec les spéculations trompeuses et mensongères constamment mises en œuvre pour soutirer les pro* duits du travail et de l’épargne du pays,que ce n’est ni avec l’accaparement de la richesse poursuivi par les moyens les plus cyniques, ni avec la concussion, ni avec la prévarication qu’une société se gouverne et se soutient ! Puissiez-vous voir que le moment est proche où un effondrement fera disparaître cet échaffaudage d'injustices, si vous n’y mettez ordre vous-mêmes.
- Si vous voyez ce danger, fportez-y remède’, dans l’intérêt de votre salut et de celui de la société toute entière.
- Mais n est-il pas à craindre que les vues d'un étroit égoïsme ne vous fassent vous considérer comme étant une classe, une caste privilégiée faite pour être servie par le peuple des travailleurs, par conséquent, une sorte de royauté du jour devant laquelle il n’y a que des droits fort secondaires pour les autres citoyens.
- N’est-il pas à craindre que, sous l’empire de cet aveuglement,les positions acquises par un concours de circonstances favorables ne vous fassent oublier et méconnaître que nous sommes en République, et que sous la République toute personne humaine a droit à une égale protection.
- Au milieu de cette convoitise des richesses qui entraîne les classes dirigeantes,les plus graves écarts sont à redouter; ces classes peuvent aller jusqu’à nier les droits des classes laborieuses et susciter ainsi une excitation générale.
- Peut-être même les directions des grandes entreprises seront-elles assez coupables pour pousser les
- p.820 - vue 820/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 821
- abus envers les ouvriers jusqu’aux vexations les plus outrageantes, afin de les pousser à la révolte et d’amener par ce moyen des répressions sanglantes. Lorsque les gouvernants en sont aux procédés de guerre, lorsqu’ils ne connaissent que la loi de la force, n’est-il pas dans la logique des classes dirigeantes d’user de la force et de la substituer au droit dont les masses ouvrières désirent l’inauguration de tous côtés.
- Tant que la guerre et le régime de l’oppression seront de règle entre les nations, elles seront de règle dans le régime industriel des peuples; de même le jour où le sentiment de la justice dominera les convoitises dans les rapports entre les citoyens dirigeants et les citoyens dirigés, il n’y aura plus d’excitation à craindre et il n’y aura plus de guerre entre nations à redouter : La bêtise humaine aura fait place à la sagesse ; la répartition équitable de la richesse entre tous les éléments producteurs se réglera d’une façon fraternelle entre les hommes; et les nations sauront elles-mêmes régler leurs différends par les voies amiables de l’équité arbitrale internationale, car les hommes écouteront en toute chose la voix de la raison.
- L’ARBITRAGE
- Les résultats obtenus par les partisans de VarM-trage sont satisfaisants, nous n’en voulons donner d’autre preuve que l’aveu du journal le Temps, aveu du reste, consenti avec assez de mauvaise grâce. Voici un court extrait de ce journal, qui peut donner une idée de toute la mauvaise humeur, que lui cause le succès de la propagande des groupes raillés à l’idée de l’arbitrage :
- On a vraiment de la peine à se défendre d’un peu d’impatience quand on voit l’obscurcissemenl graduel où sont tombées les notions politiques qui sen> blaient autrefois le plus familières. C’est le cas pour la médiation, par exemple, ce mot qui revient aujourd’hui à chaque phrase, à chaque ligne dans les discussions sur le Toukin. Il semble que notre expédition tonliinoise ne soit que comédie ; préparatifs, engagements, prise des villes, tout cela n’aurait d’autre but que d’amener un dénouement convenu d’avance, à savoir l’arbitrage de l’Angleterre. On fait mieux, on voudrait que l’intervention de cette puissance se produisit dès maintenant; on l’attend, on la réclame, on en suit les progrès, on en annonce les péripéties.
- Le rédacteur du Temps continue à s’impatienter, même à gémir, de voir le journal le plus considérable de l’Angleterre, le Times, partager cet obscurcissement et cet oubli des notions les plus familiè-
- s de la politique monarchique,
- Lorsqu’on s’appelle le Temps, on est supposé avoir vu bien des choses, on devrait s’étonner moins facilement et constater simplement que ce n’est pas la première fois qu’une vérité tend à remplacer une horrible chimère.
- ENQUÊTE
- de la Commission extra-parlementaire des associations ouvrières.
- Ministère de l’intérieur
- Déposition de M. GODIN
- Suite (1)
- C'est en ce moment où se fait jour la participation des ouvriers aux bénéfices qu’il faut offrir au travailleur l’occasion de s’occuper de sa propre émancipation, de placer ses économies dans des entreprises destinées à l’amélioration de son sort et de celui de sa famille. Tel est l’objectif qu’il faut donner aux épargnes du travail et aux produits de la participation.
- Une Société formée, comme je l’indique, pour la construction d’habitations unitaires permettrait à chacun d’être propriétaire pour quelque somme et quelque épargne que ce fût.
- En donnant à l’ouvrier participant l’occasion de placer ainsi ses économies, on le fait entrer plus profondément dans les bienfaits de la vie sociale, tout en lui offrant les meilleures garanties et en lui ménageant le moyen de tirer le parti le plus sûr et le plus profitable de ses économies.
- Ce point de départ admis, ce qu’il faudrait élever pour les classes laborieuses, ce seraient des édifices bien construits contenant chacun au moins mille personnes, où la distribution des appartements serait faite de façon à ce que le logement fut toujours modifîcable dans son étendue, et pût s’approprier à toutes les conditions sociales.
- De tels édifices devraient s’élever sur des terrains complètement libres, afin de n’éprouver aucun obstacle à leur groupement, à leur alignement et à leur meilleur agencement. L’hygiène, la propreté, la salubrité sont les premières conditions à réaliser.
- Les rues devraient avoir en largeur la hauteur des édifices, 20 mètres environ.
- Les corps de logements ou palais d’habitation seraient en forme de parallélogramme. Des balcons ou galeries feraient le tour de la cour intérieure à chacun des quatre étages.
- (1) Voir le Devoir des 11,18,25 novembre, 2, 9 16 et 23 décembre 1883.
- p.821 - vue 821/832
-
-
-
- 822
- LE DEVOIR
- Les façades extérieures de chaque palais mesureraient environ 110 mètres de largeur sur 40 mètres de profondeur. La cour intérieure aurait 86 mètres sur 16 mètres, ce qui donnerait aux corps de bâtiment 12 mètres d'épaisseur.
- Trois ou quatre palais ainsi édifiés et groupés formeraient un ensemble coopératif.
- Un édifice particulier contiendrait les bureaux des services administratifs, les salles réservées à l’éducation et l'instruction de l’enfance : nourricerie, écoles maternelles, primaires et professionnelles. L’enfant serait ainsi, dès le berceau, élevé et instruit près de sa famille ; il serait initié aux premières connaissances utiles et aux premières vertus sociales près de ses parents.
- Des magasins généraux seraient étudiés et établis en vue de l’association coopérative des habitants. 'Des ateliers seraient étudiés et construits de façon à faciliter le plus possible l’exercice du travail, à le rendre fructueux pour le travailleur et pour la société. Ils mettraient à la disposition de tous les ouvriers la force motrice et les machines et procédés propres à débarrasser l’homme du fardeau le plus lourd de la production.
- Les salles de réunion pour l’administration, celles destinées à l’éducation et à l’instruction de l’enfance, des magasins de commerce, des ateliers de travail et de production, une bibliothèque et des salles de réunion : tels sont les accompagnements indispensables des palais d’habitation réunissant les éléments de la vie physique ; intellectuelle et morale.
- L’habitation unitaire ainsi conçue est en parfaite concordance avec les besoins de notre société moderne. Elle n’oblige personne à changer d’habi' tudes ni de manière de vivre. Ce qui la caractérise surtout, c’est que les moyens de communication entre les logements y sont infiniment plus faciles et plus largement ouverts, et que ces logements sont plus indépendants les uns des autres que dans l’habitation telle qu’elle a été comprise jusqu’ici.
- Quatre grandes entrées, une à chaque angle, donnent accès dans la cour intérieure de chaque j parallélogramme d’habitations. j
- Quatre grands escaliers d’un mètre 60 centimètres jj de largeur dont les degrés larges et faciles n’ont pas j plus de 15 centimètres de hauteur, s’élèvent de ces j mêmes angles aux balcons de chaque étage. Chacun de ces balcons forme autour de l’édifice une galerie continue d’un mètre 40 cent, à 1 mètre 50 cent, de largeur. Ces escaliers et ces galeries sont de véri * tables voies publiques, c’est-à-dire des voies communes à toute la population. Ils ont l’avantage d’offrir aux habitants une circulation couverte dans
- toute l’étendue de l’édifice. Car, en temps de pluie, chaque galerie forme abri pour l’étage inférieur, et l’étage supérieur étant couronné par une marquise générale autour de l’édifice, la circulation se fait ainsi à couvert dans tout le palais.
- Non-seulement l’habitation unitaire supprime ainsi une multiplicité d’escaliers étroits et fatigants, en évite les dépenses de construction, en économise la place au profit des logements, mais encore elle acquiert par ces dispositions mêmes un élément de sécurité qui fait défaut à nos constructions actuelles. Tout le monde connaît les récits des scènes navrantes, effroyables, qui ont lieu dans les cas d’incendie de maisons à plusieurs étages, lorsque les escaliers étant envahis par la ffamme, les locataires sont dans l’impossibilité de sortir de chez eux, et souvent condamnés à y attendre une mort terrible.
- Dans l’habitation unitaire rien de semblable n’est possible. Toujours l’habitant a la possibilité de sortir cle chez lui par la galerie qui passe devant la porte de chacun des logements et qui permet l’accès, en différents sens, aux divers escaliers du palais que jamais l’incendie ne peut atteindre tous à la fois. Le palais a l’avantage inappréciable de posséder à tous les étages des fontaines distribuant l’eau sur différent points. Il a, en outre, dans ses combles des réservoirs importants pour suffire à tous les besoins ; il n’est donc pas possible que le feu prenne jamais dans le palais des proportions sérieuses.
- Au centre des palais et autour des bâtiments scolaires, sont des plantations d’arbres, des ombrages sous lesquels pendant les récréations, les élèves prennent leurs ébats, sans avoir rien à craindre de la circulation des voitures ni des risques de la rue. Les bancs placés sous ces ombrages offrent aux habitants un moyen de repos et permettent aux mères surtout de venir par les beaux jours prendre leurs enfants à la nourricerie, pour s’asseoir avec eux en plein air.
- Telle que je viens d’en esquisser l’ensemble, l’habitation ouvre un nouvel horizon à l’amélioration du sort des classes ouvrières. Non-seulement ces classes y trouveraient réunies lés conditions d’hygiène, de salubrité et de confort nécessaires, mais aussi les moyens de travailler à leur propre émancipation .
- Pour qu’il en fût ainsi, il faudrait dès les débuts embrasser les données générales du problème, mettre les plans en harmonie avec les résultats à poursuivre, sans rien imposer à la population, sans prétendre en quoi que ce soit la réglementer, en lui
- p.822 - vue 822/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 823
- laissant, au contraire, la plus complète liberté, en l’affranchissant même des concierges.
- Si l’on veut simplifier l’économie domestique et la rendre plus profitable aux familles ouvrières, on y arrivera surtout en supprimant les intermédiaires inutiles, au sein de la population, par l’association coopérative dans les approvisionnements et le débit des choses de consommation usuelle. C’est pourquoi il faudrait prévoir, dans les plans, des magasins spéciaux pour chaque groupe de population de deux à trois mille personnes, afin de pouvoir y organiser et joindre ensemble la participation aux bénéfices locatifs et la participation aux bénéfices commerciaux, c’est-à-dire réaliser l’association coopérative de location, de commerce et de consommation en faveur des habitants.
- Pour enlever à l’entreprise tout caractère de spéculation, il conviendrait de la constituer de telle façon que le revenu du capital fût limité au maximum de quatre ou cinq pour cent, par exemple, et que les bénéfices supérieurs à ce revenu, provenant tant des recettes locatives que des opérations commerciales des magasins coopératifs, fussent partagés entre les locataires et les acheteurs, en proportion de l’importance de leurs loyers et de leurs achats. Cette participation dans les revenus locatifs et commerciaux serait une cause sérieuse pour attacher la population au succès de l'entreprise, la faire entrer dans la voie des économies pratiques et permettre à tout habitant d’avoir accès à la propriété la plus intéressante pour lui.
- Aux partisans de l’épargne ouvrière, je ferai remarquer que, pour atteindre leur but, il serait utile que la valeur des palais ainsi que la valeur mobilière et commerciale des magasins fussent converties en actions remboursables dans un ordre à déterminer, à mesure que la population réaliserait des bénéfices, étant entendu que tous les bénéfices résultant de la participation extérieure seraient convertis en actions, et que les bénéfices résultant de la participation intérieure pourraient s’ajouter aux précédents dans telle proportion qu’on jugerait convenable, et le reste être remboursé aux ayants-droit, en marchandises ou en espèces.
- Mais pour donner toute sécurité à la population et lui enlever toute cause de suspicion, il faudrait, sitôt son installation, qu’elle fût appelée, par les statuts de l’entreprise, à nommer un conseil chargé de contrôler les opérations coopératives, de dresser le règlement destiné à assurer le bon ordre dans le palais et l’indépendance des citoyens et des familles.
- Il faut qu’il soit bien compris que cette indépendance est une condition absolue du succès de l’ha-
- bitation unitaire, qu’il ne doit y avoir d’autre police au sein de la population que celle réclamée par les règlements institués par la population elle-même.
- Le conseil nommé dans chaque habitation unitaire veillerait à l’organisation du service lopal d’assurance mutuelle contre la misère et l’abandon, sur les bases que j’ai déjà indiquées et qui sont exposées en détail dans ma brochure « Mutualité nationale contre la misère, »
- En ce qui concerne le lien de la population occupant ces palais de travailleurs avec l’industrie parisienne, étant admis que la participation de l’ouvrier aux bénéfices do l’industrie entre de plus en plus dans les habitudes industrielles, il faudrait arriver à ce que les ateliers et les entreprises ou la participation serait mis© en pratique, se créassent l’obligation de verser à la caisse des constructions ouvrières le montant des sommes acquises aux travailleurs, afin que ces sommes fussent inscrites au nom de chacun des ayants-droit et garanties ensuite par des titres de part au capital social du palais que le titulaire désignerait de préférence, en supposant qu’il y ait plusieurs gjpejétés de fondées en vue de construire des palais de travailleurs dans différents quartiers de Paris.
- Dans ce système l’ouvrier ou l’employé participant ne toucherait pas en espèces de l'atelier, de l’usine ou de l’association dont il ferait partie, le montant de ses droits de participation, mais il le recevrait en actions sur les associations ou sociétés de construction, de location et de commerce coopératifs, organisés pour la mise en rapport des palais de travailleurs.
- Les capitaux de la participation accumulés ainsi serviraient à rembourser le capital de fondation des palais coopératifs ; et ceux-ci deviendraient, par ce moyen, la propriété des travailleurs actionnaires.
- Les actions délivrées aip£ ouvriers en paiement 4c leurs droits de participation seraient cessibles. Par-conséquent chacun des titulaires pourrait rentrer en possession pécuniaire de leur valeur,en en fanant la vente.
- I; Nul doute qu’à l’origine un grand nombre d’ouvriers seraient pressés 4e réalise? ,* mais les actions n’en existeraient pas moins, et le capital de fondation se rembourserait ainsi d’une façon permanente. Car les statut devraient établir quq le capital des actions nouvelles délivrées chaque année en participation aux ayants-droit, serviraient à rembourser les titres les plus anciens, dans }’or4re de leup 44IÎ-" vranca.
- On conçoit qu’une combinaison bien étpdjée sur cette base permettrait à l’fitat 4$ subventionne? les
- p.823 - vue 823/832
-
-
-
- 824
- LE DEVOIR
- entreprises de palais de travailleurs, en prenant les précautions nécessaires pour que la construction de ces palais fût faite sous la garantie d’études sérieuses, de plans, devis et adjudications donnant toute sécurité.
- Ces précautions bien prises, l'opinion publique porterait son attention sur la participation des ouvriers aux bénéfices de l’industrie avec plus de sympathie, en lui voyant un but d’amélioration sérieuse en faveur des classes laborieuses. Les patrons les moins bien disposés à reconnaître les avantages du droit de participation du travail aux bénéfices, entreraient eux-mêmes dans le mouvement.La participation se régulariserait; la loi elle-même pourrait en protéger les bons effets ; et bientôt l'on verrait les associations coopératives des palais de travailleurs ouvrir les horizons de l’organisation heureuse et pacifique du bien-être des classes ouvrières.
- Fin
- Ecoles du Familistère
- Devoirs de morale
- Canevas. — 1° Parallèle de l’homme et de l’animal. — 2° La destination de l’homme est le progrès dans la vie. — 3° Les lois do. progrès humain. — 4° Le travail. — 5° La fraternité.
- Développement. — Il y a deux mille ans, lorsque notre pays s’appelait la Gaule, les hommes se retiraient dans les creux des rochers ou dans des cavernes, ils se vêtaient de la peau des animaux qu’ils tuaient à la chasse. Ils se fabriquaient des haches de pierre très imparfaites, qui, seules avec leur courage, servaient à les garantir contre les bêtes féroces. Aujourd’hui, au contraire, Jes hommes sont vêtus d’habits de toiles ou de laine bien plus chauds que la peau des lions ou des tigres ; ils ont des maisons très bien construites et très commodes. Maintenant on a des armes à feu, des canons, des fusils, des pistolets, et ces derniers surtout, sont employés dans la chasse aux bêtes féroces, ce qui est bien plus commode, puisqu’on peut combattre de loin, tandis qu’avec les haches il faut être près de l’animal.
- On voit donc que l’homme a progressé.
- Examinons aussi les animaux.
- On peut constater qu’ils n’ont pas progressé ; car les abeilles font heur miel aujourd’hui comme depuis qu’elles existent; les castors bâtissent leurs huttes tout comme il y a deux et trois mille ans. Il en est ainsi de tous les animaux.
- L’homme a accompli sa destinée, puisqu’il a progressé.
- Les lois du progrès sont : vivre et faire vivre les autres, progresser et faire progresser les autres hommes qui sont nos frères.
- Le travail est l’exercice des trois forces humaines: le corps,l’intelligence, la volonté, ou la force corporelle, la force intellectuelle et la force morale.
- Le travail est l’agent du progrès humain.
- Puisque le progrès humain ne peut s’eâectuer que par le travail, nous devons donc travailler tous.
- Le travail est aussi une mission divine et un bonheur.
- La fraternité est un sentiment d’amour qui nous porte à faire aux autres ce que nous voudrions qu’ils nous fissent à nous-mêmes.
- Marie Ballet, âgée de onze ans.
- Développement. —- L’homme est capable de science, l’animal ne l’est pas. L’homme vit en société, l’animal n’y vit pas ; il ne progresse pas et n’invente pas comme l’homme. Par exemple, disons à un chien : « Tu vas inventer une nouvelle machine *.Est-ce qu’il va le faire ? Non, n’est-ce pas. Au contraire, disons-le à l’un des ingénieurs de l’usine, lui qui est pourvu d’intelligence pensera, cherchera à l’inventer.
- Donc l’homme invente et l’animal n’invente pas. L’homme a pour destination le progrès qui est son bon conducteur. Il doit faire :
- 1° Son progrès personnel.
- 2° Le progrès de ses semblables.
- 3e Le progrès de la planète qu’il habite.
- L’homme doit faire progresser ses forces corporelles en travaillant ses forces intellectuelles, en étudiant, et ses forces morales en observant les conseils des sages et des savants comme Jean Huss, Gutemberg, Fourrier, etc.
- Le plus beau devoir de l’homme est le travail qui est l’agent du progrès. Car c’est lui qui nous fait vivre.
- Mais l’homme a encore un devoir qui est la Fraternité. La Fraternité est un sentiment qui fait que nous traitons nos frères comme nous voudrions être traités par eux.
- Donc honneur au travail et à la Fraternité.
- Fournier Jules, â’é de dix ans.
- La Vie, le Temps & les Travaux de Robert Owen (l)
- Résumé traduit des documents de MM. Lloyd Jones et J. H. Noyés
- XXXIV
- En 1837, le congrès annuel des coopérateurs eut lieu à Salford, cité importante, mais ne constituant guère qu’un faubourg de Manchester, la ville industrielle sans pareille au monde. L’objet du congrès de Salford-Manchester, déjà proposé deux ans auparavant, était défini en ces termes :
- » Effectuer paisiblement et par la raison seule, un changement complet dans le caractère et le sort du genre humain en établissant par tout le monde, en principe et en pratique, la religion de la charité à l’égard des convictions.sentiments et mœurs quelconques des individus ; religion à combiner avec un
- (1) Lire le Devoir depuis le n° du 8 juillet 1883.
- p.824 - vue 824/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 825
- système naturel, équitable et soigneusement étudié de propriété unitaire ne portant aucune atteinte aux droits actuels de la propriété privée.
- « La grande évolution visée par le congrès doit être réalisée en imaginant et en adoptant des arrangements sociaux ayant pour conséquence : •
- « Le perfectionnement du caractère de la race humaine ;
- « La production par les modes les plus parfaits des meilleurs fruits du travail, de façon à ce que ces fruits soient abondants pour tous ;
- « La répartition équitable des richesses ;
- « Enfin le gouvernement du peuple sans récompenses ni punitions artificielles. »
- Le congrès de Salford-Manchester réunit un grand nombre d’auditeurs.
- Les principales villes du Yorkshire et du Lan-cashire y avaient envoyés des délégués qui depuis longtemps avaient prouvé par leurs actes leur attachement à la cause de la coopération. Ces délégués furent unanimes à constater le progrès de l’esprit public dans leurs localités respectives.
- La même constatation fut donnée par lettres de la part des villes qui n’avaient point envoyé de représentants au congrès.
- Pour atteindre le but qu’il s’était proposé, le congrès s’arrêta aux moyens suivants :
- « Constituer une association centrale avec branches rayonnant par tout le monde, de façon à créer une opinion publique en faveur de l’évolution sociale projetée :
- « Pour créer cette opinion, faire des réunions publiques, des conférences, provoquer les discussions, constituer des sortes de missions, répandre des publications à bon marché ;
- « Etablir ensuite des bazars d’échange des produits sur des bases équitables, ne laissant point de prise aux compétitions individuelles ;
- « Enfin fonder, dés qu’on le pourrait, des sortes de communautés ou de villages modèles où les intérêts seraient unis, où l’éducation et le travail | seraient assurés à tous les membres, dans des conditions propres à la santé, à la prospérité, à l’intelligence, à l’union et au bonheur communs. »
- Il était précisé que l’association répudiait les erreurs fondamentales qui avaient donné lieu au caractère général passé et présent de la race humaine et aux déplorables conditions d’existence de l’espèce. En conséquence, était proclamée erreur l’idée que l’homme est mauvais par nature et qu’il peut, à son gré, accepter ou rejeter telles ou telles croyances, éprouver ou repousser tels ou tels sentiments.
- Etait déclarée également erronnée l’idée que
- l’homme fait son propre caractère et qu'il doit en conséquence être puni ou récompensé et dans ce monde et dans le monde à venir.
- Les plans conçus par les socialistes d’alors pour l’établissement de communautés d’union ou villages modèles étaient sérieusement étudiés. Il était prévu que de telles fondations devaient être établies sur un sol appartenant à l’association ou loué à très long terme.. On devait y organiser des industries dirigées par les travailleurs eux-mêmes et dont les profits devaient revenir aux producteurs; enfin les plans comportaient l’organisation des bienfaits de l'instruction pour tous les habitants.
- Pendant le congrès de Salford-Manchester, en 1837, se produisit une sorte de soulèvement et un rassemblement considérable des travailleurs du Yorkshire. On évalua à200,000 le nombre de ces manifestants réunis à Ha rts head Moor près Hudders-field, dans le but de protester contre la nouvelle loi des pauvres.
- Le congrès envoya une députation à cette assemblée de travailleurs ; Robert Owen était au nombre des envoyés. On trouve dans le « Manchester advertiser » trace du discours qu’il prononça à cette occasion. Il dit n’être pas venu seulement pour protester contre quelques-unes des dispositions de la nouvelle loi des pauvres, mais pour proclamer qu'il s’opposait à toute loi des pauvres quelle qu’elle fût.
- Le temps est passé, dit-il, où une législation spéciale pour les pauvres pouvait être nécessaire en Grande-Bretagne. Owen répudie ensuite l’idée que les classes laborieuse saient besoin pour améliorer leur sort du concours des gens oisifs et inexpérimentés. « Ces classes », dit-il « possèdent en elles-mêmes ce qu’il faut pour améliorer leurs conditions d’existence. » Et pour éclairer la question il ajoute :
- « De tout temps je me suis occupé du sort des classes ouvrières. J’ai présenté dés plans qui, s’ils eussent été appliqués, eussent épargné à notre pays plus de cent millions de livres sterling et n’eussent point laissé un seul enfant sans éducation.
- « Ces plans ont été communiqués à l’ambassadeur hollandais, M. Falck ; celui-ci en comprit la portée ; il l’envoya à son gouvernement et des colonies furent instituées d’après ces plans. Des portions de sol livrées à des populations autrefois dénuées de ressources servirent ainsi à leur constituer des moyens de subsistance. »
- Dans ce même discours, Robert Owen relève ce fait que son plan d’éducation nationale communiqué par lui au roi de Prusse avait contribué à l’établis-
- p.825 - vue 825/832
-
-
-
- 826
- LS DEVOIE
- sement du premier système d’instruction publique en Europe.
- Les résultats de l’assemblée des travailleurs du Yorkshire furent consignés à la date du 17 mai 1837, en ces termes :
- « La détresse actuelle et croissante qui frappe la partie la plus nombreuse et la plus industrieuse de la population réclame hautement les efforts les plus vigoureux, les plus sérieux, les mieux unis de tous les patriotes de quelque parti politique que ce soit ; car si l’on ne parvient à découvrir quelque plan d’amélioration sociale dont les bienfaits soient ressentis si ce n’est de suite, du moins dans un temps donné, les intérêts de toutes les classes de la société sont en péril, la sécurité de tous les habitants de la Grande-Bretagne est en danger ; la nation toute entière se précipite tête baissée dans l’anarchie et la révolution.
- « En conséquence, il est proclamé :
- « Que dans l’opinion des soussignés, amis des producteurs de la richesse aujourd’hui sans emploi, le premier et le plus pressant devoir du peuple est de demander immédiatement au Gouvernement telle avance de capitaux jugée nécessaire pour mettre les meurs-de-faim en mesure de se soutenir par leur propre travail, en combinant sur le sol même de la patrie les opérations agricoles et les opérations manufacturières.
- « La richesse créée ainsi servira d’abord à subvenir aux besoins des producteurs, ensuite à payer les intérêts du capital avancé par l’Etat, enfin à rembourser peu à peu ce capital primitif, afin que l’institution soit, à un moment donné, la propriété des travailleurs mômes, lesquels ne devront alors à l’Etat que les contributions ordinaires pour l’entretien du gouvernement, »
- (.A suivre).
- Le Directeur- Gérant : GODIN
- La Table a été divisée en deux parties : la première contient les titres des principaux articles groupés d’après leurs sujets ; la deuxième se compose des énoncés des faits politiques et sociaux classés géographiquement.
- Plusieurs faits politiques et sociaux, ayant été insérés sans titres particuliers, le lecteur devra les chercher à la page indiquée sous le nom du pays dans lequel ils se sont accomplis.
- PREMIÈRE PARTIE
- ARBITRAGE
- Arbitrage. ~ Rapprochement des peuples
- Agitation en faveur de l’arbitrage, 684.
- Alliance d es i eu pies, 765.
- Amis (les) et la paix, 134, 309.
- Angleterre, 762.
- Arbitrage (1’) en Amérique, 377.
- — international, 625.
- —- et la guerre, 691, 750.
- — et la guerre de Chine, 755.
- — et le traité de commerce entre ritalie et la
- Belgique, 85.
- Arbitrage, 820.
- Chimère de V. Brisson, 805.
- Conférence du Danube, 117, 149, 150,183.
- — du Liban, 183.
- — internationale de Paris, 711.
- L’énergie de la Chambre, 785.,
- Fédération internationale d’arbitrage, 787.
- Fraternité des peuples, 551.
- International arbitration, 567.
- Lettre de M. Gagneur, 151.
- Ligue de 3a Paix, 617.
- Neutralisation du Danemark, 438.
- — de te Norvège, 343,
- Paix (la) et la guerre, 769.
- — et la guerre en Europe, 738.
- Par quoi il faut commercer, 539/
- Pensylvanie Peace Society, 22.
- Progrès de l’Unitéisme, 633.
- Proposition de M. Passy, 723.
- Question du Danube, 101.
- — du désarmement, 732.
- Solidarité sociale, 634.
- Suisse, 487
- Universal Peace Union de Philadelphie, 148.
- Association
- Associations ouvrières, 276.
- — ouvriers et participation, 355.
- — et la férule économiste, 379.
- Enquête sur les associations ouvrières. Déposition de M. Godin, 705, 723, 734, 741, 756, 771,787, 805, 820. Réponse au Mouvement social, 654.
- Syndicats professionnels, 390.
- Coopération. — Epargne
- Biques poputeteas, 878.
- p.826 - vue 826/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- m
- Caisse nationale d’Epargne, 239.
- Congrès d'Edembourg, 395.
- Coopération en Allemagne, 521.
- — en France et en Angleterre, 410.
- Droit du Fermier à la plus-value, 633.
- Salariat et Coopération, 594.
- Sehultze Delitzsch, 295.
- Voir Participation.
- Economie politique
- Associations (les) et la férule économiste, 379.
- Congrès des sapeurs-pompiers, 652.
- Décadence commerciale, 700,
- Défaut de la cuirasse, 754.
- Deux crises en Angleterre, 475, 491.
- Deux Europes, 727.
- Etrangers (les) en France, 669.
- Exécution (une), 400.
- Hué, 555.
- Honnêteté des opérations commerciales et industrielles, 107.
- Industrie (!’) française, 617.
- Laboratoire (le) municipal, 652,
- Paupérisme (voir ce mot).
- Pêcheries Anglaises, 733.
- Poisons et coups d’Etat, 575.
- Polittique coloniale, 709.
- — ruineuse, 721t.
- — Prussienne, 616.
- Possesseurs du sol en Angleterre, 795.
- Réhabilisation des Chinois, 263, 283.
- Sociétés mutuelles de secours en Allemagne, 517.
- Travail (le) en Allemagne, 467, 484.
- — des Aveugles, 799.
- — en Chine, 366.
- Tonk-King, 310.
- Education. — Enseignement
- Caisse des écoles, 681, 694, 714.
- Circulaire de M. Ferry, 747.
- Commissions scolaires, 427.
- Contrefaçons de l’histoire, 576.
- Date (une) sociale, 807.
- Dépenses comparatives pour la guerre et l’éducation, 422.
- Ecoles du Familistère (voir à Familistère.)
- — de la ville de Guise, 580.
- Ecoles mixtes, 360.
- Enfants abandonnés, 452, 743.
- Exposition de pédagogie, 811.
- Fête de l’enfance, 522.
- Herbiers artificiels, 703.
- Ithaques, 63.
- Livres classiques, 431.
- Lycées de jeunes filles, 682.
- Peur (la) chez les enfants, 16.
- Protection de l’enfance, 781.
- Société d'enseignement et d’éducation, 683.
- Statistiques scolaires, 668, 781.
- Traitement (le) des instituteurs, 670.
- Traités de morale civique et cléricalisme, 232.
- Familistère
- Assemblée générale, 642.
- Bilan, 646.
- Conférences: Le Travail, 7.
- — La morale vulgaire, 26.
- — Rôle de la volonté et de l'intelligence, 38. a population du Familistère, 57. 'Industrie honnête, 81.
- Propagande socialiste, 86.
- Honnêteté des opérations commerciales et industrielles, 107. la Religion et la Libre Pensée, 120. la Terre, 1BÔ.
- Considérations sur la Vis, 188.
- Conférences : Rôle des services publics dans la création de la richesse, 184.
- — Hérédité de l’Etat, 209.
- Déposition de M. Godin devant la commission extra-parlementaire des associations ouvrières. (Voir à association).
- Discours de M. Godiu à la fête du 6 mai, 292 Ecoles du Familistère, devoirs des élèves, 174, 349, 365, 413,429, 446, 478, 687,823.
- Ecoles de la ville de Guise, 580,
- Elections du 4 février, 81.
- Election du Comité de eonciliation, 119.
- Elections au Conseil général à Guise, 514.
- Enterrement civil au Familistère, 326.
- Familistère de Guise, 525.
- Fête du travail, 298.
- Fête de l’Enfance, 562.
- Investigateurs, les contemporains, 685.
- Italie, 653.
- Jour de l’An au Familistère, 1.
- Nouveaux ouvrages de M. Godin, 225.
- Nouvelles du B’amilistère (nouveaux sociétaires et participants), 147, 165, 549, 684, 708.
- Nouvelles de Laeken-lès-Bruxelles, 538.
- Presse (U) et l’association du Familistère, 19, 164, 244. Programme du Devoir, 609, 737.
- Réception de la musique, 335.
- Récompense à la Fête du travail, 294.
- Réponse au Mouvement social, 654.
- Vœu au Conseil général de l’Aisne, 514.
- Femmes
- Angleterre, 311.
- Capitaine (un) des francs-tireurs, 702.
- Chambre (la), 791.
- Cela ne presse pas, 603.
- Chefs de gares femmes, 640, 666.
- Code des femmes, 395.
- Conférence de Leeds, 716.
- Conversation avec le président des Mormons, 728. Droits des femmes, 574.
- Essai sur la condition des femmes, 158.
- Femmes médecins en Russie, 14.
- Femme (la) au xix« siècle, 268.
- Femme (la) au Parlement en Angleterre, 378. Femmes diplômées, 503.
- Femmes (les) et leur sphère, 541.
- Femme bachelier, 568.
- Femme (la) et le suffrage universel. 752.
- Histoire du suffrage des femmes, 75.
- Indissolubilité du mariage, 699.
- Instruction (1’) des femmes, lli, 632.
- Lycées de jeunes filles, 682.
- Madame d'Escayrac, 503.
- Nouvelles du Familistère, 81.
- Oinion de Victor Hugo, 750.
- Pétition à la Chambre, 471.
- Père (un) vertueux, 295.
- Question (la) des femmes en Angleterre, 569. Recherche de la paternité, 791.
- Serbie, 184.
- Société pour l’amélioration du sort des femmes, 244. Sociétés nouvelles, 633.
- Suffrage (le) des femmes, 776.
- Suffrage des femmes en Europe, 504.
- Travail des femmes en Russie, 504.
- Vote (le) des femmes en Angleterre, 508, 547.
- Guerre
- Allemagne, 71.
- Angleterre, essai d’un canon, 55i.
- Absurdité des armements, 789.
- Armements (les), 775.
- Armée française jugée par les Allemands, 617,
- Chili, 87.
- Démon (le) de la guerre, 339.
- p.827 - vue 827/832
-
-
-
- 828
- L
- DEVOIR
- Dépenses comparatives de la guerre et de l’éducation, 422,
- Discussion du budget de la guerre dans trois parlements, 134,
- Energie de la Chambre, 783.
- Factieux (un), 84.
- Fortifications de Metz et de Strasbourg- 119 Forteresses (nos), 432.
- Fusil électrique, 453.
- Guerre (la) et les peuples, 658.
- — et l’arbitrage, 691.
- — et la paix en Europe, 738.
- — et la paix, 69.
- — et les budgets, 70.
- — au Pérou, 23.
- Monstruosité (une), 117.
- Mort d’Henri Ri?ière, 366.
- Moyens de mobilisation, 503.
- Les quinze jours de Louis Aubin, 333.
- Retraite du ministère de la guerre en Allemagne, 183. Slatishque, triste statistique, 6.
- Télégraphie militaire, 296.
- Torpilles aériennes, 567.
- Voleurs et pillards, 150.
- Wellington et la guerre, 582. (Voir Chine).
- Hérédité
- Aux députés, 386, 402, 417, 433, 673. Déficit dans nos finances, 754.
- Hérédité de l'Etat, 305, 209.
- Les droits du travail, 307.
- L’impôt, 369.
- Impôt progressif sur les successions, 333. Par quoi il faut commencer, 546.
- Vœu au Conseil général de l’Aisne, 514.
- Impôt
- Le budget 1884, 698.
- Campagne contre les charges fiscales, 668.
- Droit des ouvriers et de l’Etat aux bénéfices, 529 Impôts indirects, 497.
- Nécessité de changer le système, 612.
- Projet d’impôt sur le revenu, 503.
- Réforme de l’impôt, 353.
- Spéculation et sociologie, 776. (Voir tout le chapitre hérédité).
- Libre Pensée. — Religion
- Armée du salut, 247, 733.
- Banquet de la Libre Pensée à Guise, 204.
- Belgique, 777.
- CoDgrès de la Libre Pensée, 638 669.
- Enterrement civil au Familistère, 326.
- Etudes anticatholiques, 78.
- Excellente délibération municipale, 761.
- La liberté des Cléricaux, 382.
- La Religion et la Liûre Pensée, 120.
- Religion et progrès, 13, 45.
- Religion (la) vérilabie, 151.
- Littérature. — Romans. —* Nouvelles
- Un héritier, 734, 751.
- Lettre de M. H, Chennevières sur le qui et le que, 238. Miracle de la pantoufle, 334.
- La petite marchande d’immortelles, 127.
- Pierre Morin ou l’ivrognerie, 528, 542, 558, 572, 589, 603. Les quinze jours de Louis Aubin. 333.
- Simple récit, 459, 428, 441, 491, 610.
- Maisons ouvrières à Paris, 257, 273, 289.
- L’ouvrier propriétaire de sa maison, 323.
- Par quoi il faut commencer, 481.
- La question ouvrière, 280.
- Réponse à M. Deville, 743.
- Mouvement ouvrier
- Accidents (les) du travail, 419.
- Agitation à Montceau-les-mines, 76 t.
- Anarchistes à Paris, 791.
- Associations ouvrières. (Voir association.
- Caisse nationale d’assurance ouvrière en Italie, 583. Clémence opportuniste, 600,
- Communication de M. Deville, 725.
- Conférence ouvrière internationale, 711, 698.
- Congrès des mineurs à Saint-Etienne, 678.
- Congrès ouvriers, 342, 344, 668.
- — des Trades-Unions, 636.
- Droit des ouvriers de l’Etat aux bénéfices, 529.
- Les employés de chemins de fer, 810.
- Grève des ouvriers chaisiers à Paris, 652.
- Mineurs deMonteeau-les-Mines, 791.
- Les ouvriers étrangers, 652.
- La question ouvrière, 269.
- Les mineurs d’Anzin, 809.
- Nécrologie
- Briancourt Mathieu, 478.
- Gambetta, 13, 23, 25.
- Martin Henri, 801.
- Pellarin Charles, 801, 817.
- Rivière Henri, 366, 374.
- Souvestre Charles, 718.
- Schultze Delisch, 295.
- Talion, 344.
- Tourasse Pierre-Louis, 56,
- Participation
- Association ouvrière et participation, 355.
- Droit des ouvriers et de l’Etat aux bénéfices, 529.
- Droit du Fermier à la plus-value, 653.
- Participation aux bénéfices, 371, 387.
- Par quoi il faut commencer, 515.
- Rôle des services publics dans la création de la richesse, 184.
- Spéculation et sociologie, 776.
- Paupérisme
- Les accidents du travail, 452, 419, 436.
- C’est contre cela que nous faisons la guerre, 585.
- Deux maris et pères atroces. 635.
- Drame de la misère, 536, 636.
- Enfants abandonnés, 452, 743.
- Un fait épouvantable, 740.
- L'Ivrognerie, Pierre Morin, 528, 542, 558, 572, 589, 603. Logements insalubres, 737.
- Le'Londres horrible, 783, 795.
- Maison de répression de Nanterre, 392.
- Misère en Prusse, 133.
- Le monde renversé, 771.
- Un père dénaturé, 607.
- Les petits martyrs, 634.
- Les quinze joures de L. Aubin, 333.
- Récidiviste, 276, 342.
- Revanche du pauvre, 426.
- Sciences. — Applications
- Logement
- Habitations à bon marché, 241. Habitations ouvrières, 280, 337, Logements insalubres, 745. Londres (le) horrible, 783, 795, 815.
- Accumulation et transport des forces, 619.
- Appareil à prendre les dépêches sans arrêter les trains,666 Ballon électrique, 672.
- — sous-marin, 454.
- Catastrophe d’ischia, 672.
- Chloroformation, 461.
- p.828 - vue 828/832
-
-
-
- LE devoir
- 829
- Choc des billes, 190.
- Choléra, 470.
- Congrès contre la vaccine, 797.
- Crémation chez les Boudhistes, 544.
- Le cuivre en médecine, 559,
- Curieuse ascension aérostatique, 376.
- Danger des faïences trésaillées, 590.
- Détermination des longitudes, 157.
- Eclipse du 6 mai, 605.
- L’électricité agent de transmission de la lumière, 376. Eruption de l’Etna, 319.
- Essais d’un canon, 551.
- Explosions des chaudières, 269.
- Frein de chemin de fer, 652.
- Fusil électrique, 453.
- Herbiers artificiels, 703.
- Incendies allumés par la foudre, 703,
- Le lait bleu, 206.
- Liquéfaction du gaz, 398.
- Lumière (la) blanche, 190.
- — électrique dans les mines, 132.
- Mégalithisme, 655.
- Moteurs légers et navigation aérienne, 319.
- Navigation électrique, 408.
- Organismes vivants dans l’atmosphère, 462.
- Perforatrice du colonel Baumont, 319.
- Photographie de la grande comète, 190.
- Pont de chemin de fer sur la glace, 206.
- Prise du Plâtre, 206.
- Remède contre la rage, 326.
- Roues de wagon en papier, 319.
- Télégraphie militaire, 296.
- Touage sur les bords du Rhône, 733.
- Transport des forces, 103, 701.
- Végétation des plantes dans les dissolutions chimiques, 543.
- Sociologie. — Socialisme.
- Association (Voir ce mot)
- Caisse nationale d'épargne, 239.}
- Collectivisme en Angleterre et un peu partout, 765. Conférences: (Voir à Familistère).
- — de Leeds, 716.
- Congrès des municipalités, 652.
- Conscience politique, 161.
- Conspiration du silence, 615.
- Crémation, 300.
- Culture de l’humanité, 91, 188.
- Danger et nécessité du socialisme, 801.
- Egalité politique, 96.
- Une date sociale, 807.
- Déposition de M. Godin devant la Commission d’enquête extra-parlementaire sur les associations (Voir association).
- Enfants (les) abondonnés, 452, 743, 816,
- Fourier, idées de Fourier aux Etats-Unis, 105,142, 125, 154, 171, 173, 180, 199, 217, 235, 250, 278, 314, 345. Fraternité sociale, 113.
- Gouvernements, les bons et les mauvais, 212.
- Gratuité du’mandat municipal, 693.
- Investigateurs contemporains (les), 685.
- La légalité obstacle au bien, 665.
- La liberté humaine, 81.
- Le logement (Voir ce mol).
- Le Londres horrible, 783, 775.
- Mariages incestueux, 317.
- Mouvement ouvrier (Voir ce mot).
- Mutualité nationale, 260.
- Nouveaux ouvrages de M. Godin 225.
- Owen Robert, sa vie, son temps et ses travaux, 423, 439, 456, 472, 488, 505, 522, 536, 553, 585, 596, 613, 629, 648, 661, 678, 729, 748, 763, 778, 792, 812, 823.
- Par quoi 11 faut commencer. 465, 500, 515, 539, 546, 577. Participation aux bénéfices (Voir ce mot).
- Possesseurs du sol de l’Angleterre, 795.
- Pas seulement des paroles mais des actes, 776.
- Péril social (le), 177.
- Programme du journal Le Devoir, 734, 801.
- Progrès ou déeadence, 145.
- » théories sur le progrès, 659.'
- Protection de l’enfance 791.
- Quelques aveux, 771.
- Questions opportunes, 789.
- Question sociale (la), 140.
- Réformes nécessaires, 129.
- Répartition de la richesse, 610, 627, 675, 690.
- Réponse au Mouvement social, 624.
- Sagesse antique, 5, 21, 36. 68, 84, 99, 13,1, 116, 148, 190, - 201, 222, 238, 249, 270, 284, 299, 316, 348, 365, 381,
- 397, 412, 443, 459, 477, 494, 509, 526, 540, 558, 572, 588,618,603,687.
- Socialisme d’autrefois et d’aujourd’hui, 449.
- Société contre l’abus du tabac, 703.
- Société d’études philosophiques et morales, 175. Spéculation et sociologie, 776.
- Spencer, principes de sociologie, 10, 30, 43, 52, 69. Stabilité des gouvernements démocratiques, 65.
- Travail à travers les âges (Voir travail).
- Unithéisme (progrès de 1’), 633.
- Travail
- Travail à travers les âges, 46, 61. 93, 123, 202, 219, 232, 253, 285,330,362.
- Travail en Allemagne, 467, 484.
- Travail des aveugles, 799.
- Travail (Conférence sur le), 7.
- Travail en Chine, 366.
- Travail des femmes en Russie, 504.
- DEUXIEME PARTIE
- FAITS POLITIQUES & SOCIAUX
- Allemagne
- Alliance (la Triple), 119, 116, 262, 520. Arrestations de deux députés, 377. Attaques contre l’armée, 71.
- Banques populaires, 278, 297.
- Bastonnade (la) dans les prisons, 149. Bismarck et sa conscience, 102.
- — (contrariétés de M.), 38, 325, 505.
- — et le Pape, 391.
- — devant l’histoire, 409.
- — et le Parlement, 567. Catholicisme et la société moderne, 446. Centenaire de Luther, 536.
- Conférence militaire, 792.
- Coopération (la) 520.
- Danemarck (le) et la Prusse, 377.
- Défaut de la Cuirasse, 754.
- Les Deux-Europes, 727.
- Effets du militarisme sur l’industrie, 438. Emigration, 552, 653.
- Espions russes, 536.
- Evolution de la politique italienne, 188.
- Fin d’année, 6.
- Gallophobie, 553, 777.,
- Gouvernement (le) Prussien et ses annexions, 101. Hiérarchie allemande, 297,
- Intrigues en Suisse, 667.
- p.829 - vue 829/832
-
-
-
- 830
- LE DEVOIR
- Influence en Turquie, 747.
- Kulturkampf (le) 198, 852,
- Madagascar, 391.
- Marins enrôlés par la Chine, 438.
- Misère en Prusse, 133.
- Mort du Prince Charles, 71.
- Navires livrés à la Chine, 777.
- Paix (la) et la guerre en Europe, 738.
- Politique (la) allemande et la Tunisie, 71.
- Politique allemande, 616, 792.
- Polonais (les) 584.
- Protection des neutres au Tonkin, 777.
- Recettes des chemins de fer, 762.
- Retraite du ministre de la guerre, 183.
- Socialistes (les) 55, 167, 438.
- Alsace-Lorraine
- Antoine (M.) et M. de Manteuffel, 533,552, 601, 653., 699. Une Constitution, 810.
- Funérailles de M. Paul Besançon, 71.
- Metz et Strasbourg, 119, 533.
- Nouvel exploit de M. de Bismarck, 602.
- Recrutement, 376, 683.
- Fédération internationale d’arbitrage, 787.
- Australie, 601.
- Boers (lesj, 727.
- Canal de Suez, 325, 422, 453, 699.
- C’est contre cela que nous faisons la guerre, 585.
- Choléra (le), 540.
- Colonisation, 377.
- Conférence de Leeds, 716.
- Coopération (la), 410.
- Egypte, 22.
- — circulaire aux puissances, 36.
- — constitution destinée à (1’), 116.
- — Droits Européens, 166.
- — Massacres d’Alexandrie, 231.
- — Réorganisation, 263.
- — Justice anglaise, 410.
- — Canal de Suez, 421.
- —- occupation anglaise, 519, 712.
- — Révolte du Soudan, 747.
- Femmes mariées (les droits des), 311.
- — (les) au Parlement, 378. le vote des 508, 547.
- — la question des 569.
- — Conférence de Leeds, 716.
- Exécution (une), 400.
- France (la) et la Birmanie, 438,
- Guinée (la Nouvelle), 487.
- Iles du pacifique, 503.
- Land (le) Act, 566, 576.
- Londres (le) Horrible, 783, 795.
- Pêcheries Anglaises (Exposition des), 733.
- Possesseurs (les) du sol, 795.
- Robert Owen (voir la première partie de la table). Serment politique, 311.
- Traité de commerce avec le Portugal, 277. Trades-Unions (Congrès des), 637 .
- Tunnel (le) Sous Marin, 409.
- Waddington ambassadeur, 726.
- Wellington et la guerre, 582.
- Angleterre
- Agitation irlandaise, 70, 85, 133, 166, 182, 217, 229, 263, 453, 400, 422, 475, 503, 777.
- Arbitrage, 866, 762, 777, 785, 245.
- Australie
- Echec de la politique Anglaise, 601.
- Congrès des délégués des îles du Pacifique, 792.
- Les Etats-Unis d’Australie, 816.
- Autriche-Hongrie
- Alliance (la Triple), 119, 216, 520*
- Ailiance irrédendiste, 390.
- Bohême
- Dissolution de la Diète. 343.
- Etat politique de la Bohême, 355.
- Elections en Galicie, 359.
- Exemple à suivre, 184.
- Hongrois (les) à Paris, 470.
- Lettre d’Henri Martin sur l’Autriche, 422. .
- Mariages entre juifs et catholiques, 246.
- Ordre (Y) dans la Péninsule de Balkans, 246.
- Socialistes (les), 197,747.
- Sympathie françaises en Hongrie, 798.
- Traité de commerce avec la France, 666.
- Troubles à Agram, 535.
- en Autriche-Hongrie, 552.
- — les Croates insurgés, 667.
- Violation des frontières Suisses, 55.
- Belgique
- Fêtes de l’indépendancç, 551.
- Modifications fiscales, 359.
- Nouvelle loi électorale, 762.
- Rejet de l’impôt sur le tabac, 423.
- Birmanie
- La France et la Birmanie, 438.
- Chili
- Amérique, 311.
- Fini par où il faudrait commencer, 37.
- Guerre avec le Pérou, 23.
- Offre de médiation des Etats-Unis, 7.
- Pérou (le) et l’Italie, 149.
- Pérou (le). 423.
- Traité de paix, 392.
- Vandalisme Chilien, 326.
- Chine
- Affaires du Tonkin, 309, 342, 374,476,421, 423, 617, 712, 747, 761, 776.
- Affaires de Chine, 581.
- Agitation à Canton, 601.
- Chine et Tonkin, 668.
- Chine et Allemagne, 438.
- — Protection des Neutres, 777.
- — Marins enrôlés par la Chine, 438.
- — Navires construits à Stettin, 777.
- Chambres françaises, interpellation Granet, 452.
- — Crédit de 20,000,000, 810.
- — Ouverture des Chambres, 651.
- — Interpellation, 697.
- — L’énergie de la Chambre, 785.
- Forees militaires chinoises, 359, 602.
- Hué, 557.
- Le Consul français à Hué, 438.
- Mort de Tu-Duc, 504.
- Opinion en Angleterre, 712.
- Protection des Français, 470.
- Réhabilitation de la*Chine,'283.
- Travail (le) en Chine, 366.
- Traité de Hué, 566.
- Colombie
- L’arbitrage en Amérique, 377.
- Colonies
- Abdel-Kader, 363.
- Angleterre, 377, 792.
- Araucanie, 297.
- Asie, 471, 792.
- Australie, 601.
- Canal de Suez, 471, 488, 699.
- Catastrophe de Java, 582.
- Colonisation, 488.
- Le Congo, 6, 247, 391, 471, 487, 488.
- — de Brazza, 6, 37, 326.
- — Stanley, 85.
- p.830 - vue 830/832
-
-
-
- LE DEVOIR
- 831
- Conseil des colonies, 681.
- Création d’un institut-colonialK6o2.
- Egypte, 410, 421, 519.
- — Le choléra, 421, 470, 505, 540.
- Exposition permanente à Paris, 666.
- Iles du Pacifique, 503, 601.
- Italie (1’) et le Maroc, 534.
- Madagascar, 408, 445, 472, 711, 727.
- — et l’Allemagne, 391.
- — Affaire Sch&w, 682.
- La mission Gré vaux, 39 L Nouvelle Calédonie, 487.
- — Les déportés, 582.
- La Nouvelle-Guinée, 487, 535.
- Plus fait douceur que violence, 450.
- Politique coloniale. 800.
- Sénégal, 197, 390, 809.
- — Bayol gouverneur, 666.
- Sociétés d’exportation, 698.
- Soleillet Paul, 391.
- Tonk King, 309.
- Tunisie, 668.
- Voir Chine.
- Danemarck
- Annexions de la Prusse, 101, 377.
- Grise politique, 699.
- Danois expulsés du Schleswig du Nord, 70. Neutralisation du Danemark, 6, 438.
- Les Rois à Copenhague, 583.
- Travaux parlementaires, 263.
- Espagne
- Alliance (La triple) 262.
- Canaux de Suez et Panama, 38.
- Main noire (la) 377.
- — Incident diplomatique avec l’Angleterre à la suite des arrestations, 182.
- Mesures contre le Choléra, 470.
- Modification de la Constitution, 6.
- Politique intérieure, 713.
- Républicains (les) espagnols, 520, 534.
- — Discours de M. Castelar, 728.
- — Républicains fédéralistes, 792.
- Voyage du roi en Allemagne, 553.
- — Démission de l’ambassadeur à Paris, 666.
- — Nouveau ministère, 667.
- — Nouvel ambassadeur à Paris, 761.
- La presse et le prince impérial allemand, 792.
- Le Socialisme d’Etat, 811.
- Etats-Unis
- A Ithaques, 63.
- Conversation avec le Président des Mormons, 728,
- Effets d’un cyclone à Rochester, 552.
- Exportations et importations, 700.
- Grèves des Télégraphistes, 521.
- Histoire du suffrage des femmes, 75.
- Idées de Fourier aux Etats-Unis, 105, 142, 125, 155, 171, 180, 199, 217, 235, 250, 278, 314, 348. Pensylvania-Peace-Society, 22.
- Prospérité financière, 119, 792.
- Refus du gouvernement d’intervenir dans les réunions des amis de l’Irlande, 217.
- Universal Peace Union de Philadelphie, 148.
- France
- Commerce — Traité de Commerce avec la Grèce, 183.
- — Palais de Cristal Français, 215.
- — Le Canal de Suez, 325*
- — Commerce de la France, 664, 665, 746.
- ,i— Traité avec l’Autriche, 666.
- — Mouvement des Ports, 66t>*
- — Les douanes, 681.
- Vœux des Chambres syndicales patronales, 682.
- Commerce — Statistique des industries lainières, 681. — Sociétés d'exportation, 698.
- — Récolte 1883, 704.
- — Le quatrième titre, 710, 726.
- — Dépopulation, 698.
- Femmes — Le Divorce, 358.
- — Recherche de la Paternité, 376, 791.
- — Louise Michel, 421.
- — Vote des femmes, 471.
- — Femmes diplômées, 518.
- — Indissolubilité du Mariage, 699.
- Finances — Bourses des séminaires, 358.
- — Les Conventions avec les grandes Compagnies, 437, 486, 760.
- — Tripotages financiers et politiques, 519.
- — Impôt sur le Revenu, 502, 567.
- — Ventes judiciaires, 599.
- — Aux membres de la Commission du bud-
- get, 673.
- — Caisse des écoles, 681.
- — Budget 1884, 698.
- -- Les Caisses d’épargne, 698.
- — Le Rendement des impôts, 726.
- — Le Budget des Cultes, 761.
- — Situation financière, 776.
- — Le Crédit mobilier, 776.
- — Traitement des instituteurs, 776.
- — Spéculation et Sociologie, 776.
- Instruction. — Les réactionnaires, 165.
- — Discours du ministre, 214.
- — ' Les manuels de morale civique, 229.
- — Les écoles sans Dieu, 261.
- — Le Sénat, 357.
- — Caisse des écoles, 681.
- — Circulaire ministérielle, 749.
- — Statistique scolaire, 781.
- Justice. — Lois contre les prétendants, 117.
- — Réforme de la magistrature, 374, 470, 502,566, 745.
- — La légalité à outrance, 665.
- Municipalités. — Nouvelle loi, 680, 710, 726, 746. Nécrologie. — Gambetta, 13, 23, 25.
- — Pierre-Louis Tourasse, 56.
- — Mathieu Briancourt, 478.
- — Talion, 344.
- — Henri Rivière, 366, 374.
- — Claude Vallot, 509.
- — Ch. Sauvestre, 718.
- — Henri Martin, 801.
- - Ch. Pellarin.801,817.
- Partis réactionnaires. — Les Prétendants, 54.
- — Manœuvres royalistes, 70.
- — Un factieux, 84.
- — Anecdote sur le cte de Paris,117.
- — Curés et desservants, 197.
- — Le Pape, 295.
- — Bazaine, 295.
- — La fête du 14 juillet, 353.
- — Les contrefaçons de l’histoire.
- 576.
- — Le comte de Chambord malade,
- 486, 550, 591.
- — Les princes, 566.
- — Les légitimistes, 632.
- — Fonctionnaires orléanistes,665»
- —• Congrégations religieuses, 746.
- Paupérisme. — Drames de la misère, 536.
- — Logements insalubres, 745.
- — Statistique de l’assistance publique,800.
- Politique intérieure. — La situation, 100.
- — Tactique électorale opportuniste,
- 325.
- — Echecs opportunistes, 342.
- — Procédés policiers, 437.
- — Affaire Boland, 487.
- — Elections aux conseils généraux,
- 533.
- — Politique opportuniste, 551.
- — Le général Thibaudin, 651.
- p.831 - vue 831/832
-
-
-
- 832
- lÆ DEVOIR
- *9
- Politique intérieure. — Révision de la Constitution, 666. — Refus d’amnistie, 681.
- — Une loi réactionnaire, 710.
- — L’ajournement, 745.
- — Cumul das fonctions,' 726.748,761.
- — Election de Jean Macé, 791.
- Politique extérieure.— La France et la Birmanie. 438.
- — Les Hongrois à Paris, 470.
- — Intrigues allemandes en Suisse,
- 667.
- — Les étrangers en France, 669.
- — Retraite de M. Challemel-Lacour,
- 711.
- — M. Waddington, ambassadeur à
- Londres, 726.
- — Nouvel ambassadeur d’Espagne,
- 761.
- — L’énergie de la Chambre, 785.
- Pompes funèbres, 746.
- Questions ouvrières. — Associations, 276.
- — Solidarité ouvrière, 229.
- — Congrès ouvriers, 342.
- — Congrès ouvrier, 344.
- — Enquête extra-parlementaire sur
- les associations ouvrières, 375
- {Voir le même titre à la pre-' mière partie de la table).
- — Les syndicats professionnels,390.
- — Congrès des Sociétés de secours
- mutuels, 599.
- — Congrès typographique, 599.
- — Les Congrès, 632.
- — Les ouvriers étrangers, 652.
- — Refus d’amnistie des détenus
- politiques, 681.
- — Conférence internationale, 698.
- — Agitation à Montceau-les-Mines,
- 761,
- — Ouvriers catholiques, 791.
- — Ouvriers mineurs d’Anzin, 776.
- — Les anarchistes à Paris, 791.
- Récidivistes. — 276, 342, 421.
- Salle du Jeu de Paume, 408.
- Grèce
- Traité de commerce avec la France, 183.
- Honduras
- L’Arbitrage en Amérique, 377.
- Italie
- Allemagne, 792.
- Alliance (la triple) 119,183, 216, 246.
- — Protestations, 232.
- Arbitrage, 566.
- Assainissement de l’Agro Romano, 454.
- Catastrophe d’ischia, 504, 534, 551, 552, 672.
- Centenaire de Raphaël, 117.
- Crise monétaire, 262, 487.
- Commerce de l’Italie, 472.
- Correspondance italienne de janvier, 86.
- Démocratie Oberdank, 6, 22.
- — Mouvement irrédendiste, 37, 34, 85, 277.
- — Démocratie italienne, 101, 310.
- — Démonstration anti-autrichienne à Rome,167.
- — Alliance irrédendiste, 390.
- — Anniversaire de la mort de Mazzini, 422.
- — Caisse nationale d’assurance ouvrière 583.
- — Dissolution de réunions ouvrières, 792.
- Depretis abandonné par la Gauche, 778.
- Diminution du denier de St-Pierre, 359.
- Egypte, arrêt des négociations avec l’Angleterre, 55. Emigration, 247, 683.
- Extention du vote, 747.
- Habitation ouvrière, 653.
- Les Magistrats italiens, 198.
- Maroc et Italie, 534.
- Politique étrangère, 149.
- Politique réactionnaire, 116, 343.
- Sarment politique, 6.
- Tunisie, 668.
- Le Vésuve, 567.
- Norwège
- Responsabilité ministérielle, 311, 408, 487, 583, 653.
- La Neutralisation, 343.
- Refus d’augmenter la liste civile, 423.
- Portugal
- Congo, 391.
- Crémation, 653.
- Parti libéral, 683, 713.
- Traité de commerce avec l’Angleterre, 277.
- Russie
- Agitation antisômitique,|359, 521, 535.
- Calme en Russie, 683.
- Conspiration militaire, 296, 653.
- Couronnement du Tzar, 166, 359.
- Déficit du budget, 55.
- Emeute d’Etudiants, 217.
- Espions russes en Allemagne, 536.
- Les femmes médecins, 14.
- Le fouet dans les écoles, 504.
- Les nihilistes, 230, 245, 277.
- Les Polonais, 262, 584.
- Profession de foi des Panslavistes, 713.
- Réconciliation du Tzar et du Pape.
- Tonkin, 423.
- Travail des femmes, 504.
- Voyage de M. de Giers, 728.
- Serbie
- Coup d’Etat, 653.
- Désarmements, 713.
- Hélène Knitchanin, 184.
- Réformes fiscales, 811.
- Troubles, 728, 748.
- Voyage de M. de Giers, 748.
- Suisse
- Le Gothard, 471.
- Arbitrage, 487.
- Intrigue allemande, 667.
- Rétablissement de la peine de mort, 421.
- Tremblement de terre, 552.
- Turquie
- Influence allemande, 747.
- Les mœurs turques, 127.
- Le prince Bib Doda, 184.
- Questions d’Orient. Complications en Bulgarie dénoncer — à l’Europe, 184.
- — Monténégro, 245.
- '— La Péninsule des Balkan, 246.
- — Chemins de fer, 325.
- — Protestations de la Roumanie, 359.
- — Le Danube, 377.
- — Autriche-Hongrie. 699.
- — Bulgarie, 700.
- Troubles à Salonique, 535.
- SAINT-QUENTIN
- Société anonyme du Glaneur, Grand’Place, 33.
- p.832 - vue 832/832
-
-