Les Cahiers d'histoire du CNAM
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- Les Cahiers d'histoire du CNAM
- N° 2 et 3
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- Les Cahiers d'histoire du CNAM
- N° 2 et 3
- Cnam Médias, Paris
- 292, rue Saint-Martin - 75141 Paris Cedex 03
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- Couverture : Jean-Claude LAVAISSIERE, Atelier de dessin, CNAM.
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- Cahiers d'histoire du CNAM
- Comité de lecture :
- - Hélène GISPERT, Université Paris-Sud, Orsay.
- - Nancy GREEN, Ecole des hautes études en sciences sociales.
- - Domique PESTRE, Centre national de la recherche scientifique,
- Cité des sciences et de l'industrie.
- - Etienne ROTH, Conservatoire national des arts et métiers.
- - Jean-Jacques SALOMON, Conservatoire national des arts et métiers.
- Coordination de la rédaction :
- - Claude FONTANON, André GRELON.
- Correspondance et manuscrits doivent être adressés à :
- Claudine FONTANON ou André GRELON, Centre d’histoire des techniques (CDHT), Conservatoire national des arts et métiers,
- 292, rue Saint-Martin - 75141 Paris Cedex 03
- Vente au numéro : 70 F
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- SOMMAIRE
- Editorial
- par Claudine FONTANON
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- * Dossier : du Conservatoire et de l'économie politique :
- Du Conservatoire à l’École Normale. Quelques notes sur A. T. Vandermonde (1735-1796)
- par Gilbert FACCARELLO................................... 17
- Adolphe Blanqui, un libéral critique à la chaire d’économie
- politique du Conservatoire des Arts et Métiers.
- par Francis DEMIER....................................... 59
- Paul-Émile HAAG, un ingénieur-professeur entre tradition et modernité (1843-1911).
- par Dominique LARROQUE................................... 87
- Paul Mantoux et la révolution industrielle.
- par Jean-Jacques SALOMON................................ 121
- ** L’enseignement de la construction, de l’architecture et du dessin à la fin du XIX siècle et au début du XX siècle. L’apport d’Émile Trélat et de Jules Pillet, par Frédéric SEITZ....................................
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- Editorial
- Claudine FONTANON *
- Nous avions décidé de consacrer cette deuxième livraison des Cahiers à l’économie politique, dont il faut rappeler qu’elle a bénéficié au Conservatoire des arts et métiers d’une chaire publique dès 1819. Mais à cette date, on adopta l’intitulé plus neutre déconomie industrielle” et on confia la chaire à Jean-Baptiste Say, fondateur de l’école libérale française. Cette tradition a été perpétrée au Conservatoire par les économistes Adolphe Blanqui, Louis Wolowski et Emile Levasseur, successeurs de J.B. Say à la chaire dont l’intitulé subit diverses modifications au 19e siècle.
- Le lecteur ne doit pas s’étonner que le sommaire des articles réunis aujourd’hui n’évoque qu’à une seule reprise le thème principal de l’économie politique. Au premier abord, Alexandre Vandermonde sur lequel Gilbert Faccarello nous propose avec tant de modestie “quelques notes” est certes mieux connu comme mécanicien que comme économiste. Paul Haag que Dominique Larroque vient de tirer de l’ombre bénéficie d’une certaine notoriété auprès des historiens, mais essentiellement comme ingénieur des Ponts et Chaussées et professeur d’analyse mathématique à l’École polytechnique. Paul Mantoux, dont la brillante carrière et l’oeuvre maitresse, “La révolution industrielle”, nous sont présentées avec brio par Jean-Jacques Salomon, est réputé pour ses analyses d’histoire économique et industrielle autant que pour ses activités diplomatiques. Seul l’économiste Adolphe Blanqui, dont Francis Dernier analyse l’apport théorique à la pensée libérale classique, semble illustrer sans ambiguïté le thème du présent numéro. Mais au delà des spécialités sous lesquelles ces savants ou intellectuels ont été rangés et de la diversité des approches adoptées, c’est bien la pensée économique dans ses multiples facettes qui a inspiré les réflexions des auteurs du présent volume.
- * Maître de conférences : EHESS et CDHT / CNAM.
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- Nous invitons donc le lecteur à repérer le fil rouge qui serpente de manière souterraine à travers ces quatre biographies intellectuelles et à effectuer un long et passionnant parcours qui débute à l’époque révolutionnaire avec les réflexions économiques d’Alexandre Vandermonde et s’achève au milieu de notre siècle avec celles de Paul Mantoux sur les fondements de nos sociétés industrielles et les débats suscités par La révolution industrielle depuis des décennies. On aura au passage goûté la saveur des polémiques lancées sous la Restauration par l’économiste non conformiste Adolphe Blanqui et abordé le champ tout nouveau de l’économie urbaine avec le projet d’équipement urbain conçu pour la capitale par Paul Haag à la fin du 19e siècle.
- Le lien qui unit le plus manifestement Alexandre Vandermonde au Conservatoire des arts et métiers a été l’activité de démonstration muette des machines lors de la création de l’institution, activité qu’il exerça l’année qui précéda sa disparition, en janvier 1796. Mais, ce n’est pas de cet épisode-là, au demeurant mal connu, que Gilbert Faccarello nous entretient ici, mais d’un épisode qui selon l’auteur possède sur l’institution une influence lointaine, à savoir la courte période de l’an III au cours de laquelle le savant enseigna l’économie politique à l’École normale supérieure. Et tout d’abord, l’auteur nous éclaire sur les raisons de ce choix inattendu du mathématicien au cours d’économie politique, proposé par Lakanal. La logique de ce choix est pourtant moins surprenante qu’il n’y paraît au premier abord; le savant n’avait-il pas depuis longtemps manisfesté son intérêt pour l’économie politique (traduction dès 1790 des essais de l’économiste James Steuart, prises de position anti-physiocratiques, enquête à caractère économique sur la manufacure lyonnaise publiée en 1794). Mais comme il n’y avait en France pour ce type d’enseignement aucun précédent sur lequel s’appuyer, le professeur dut innover. Il ne se contenta pas, en effet, comme nous le démontre l’auteur, de propager les principes d’économie politique de l’école libérale anglaise, et avant tout ceux d’Adam Smith dont il recommandait vivement la lecture ; Vandermonde fit connaître ses propres positions qui n’étaient d’ailleurs pas toujours conformes à l’orthodoxie libérale, défendit le système des assignats, réhabilita les écrits de Law et révéla finalement son penchant pour une certaine dose d’interventionnisme. En tout cas, il affirma son hostilité au principe de concurrence illimitée.
- Et ce n’est pas là le moindre intérêt du travail de Gilbert Faccarello que d’avoir mis en lumière cet aspect des travaux de
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- Vandermonde, son apport à la réflexion économique mais aussi ses divergences avec la politique économique du gouvernement de Salut Public. Bien que jacobin et engagé au service de la Révolution (c’est sans doute la facette la mieux connue du savant), Vandermonde combattit l’extrémisme des mesures de terreur économique du Comité de Salut Public et notamment les lois sur le “maximum”.
- Enfin, tout en nous indiquant les limites de la pensée économique de Vandermonde le nez plongé dans ses notes, l’auteur insiste dans une dernière partie sur le caractère novateur de la réflexion économique du savant. En rupture complète avec la pensée physiocratique, Vandermonde élabora une nouvelle théorie du travail productif fondée sur le principe d’équivalence entre production de biens matériels et de biens ou services immatériels. Cette innovation dont Vandermonde n’aurait pas su, d’après l’auteur, mesurer toute la portée théorique, sera en revanche recueillie par Jean-Baptiste Say qui saura la faire fructifier(1). En ce sens, le mathématicien devenu économiste nous est présenté à la fois comme précurseur de J.B. Say, chef de file de l’école libérale française, autant que de l’économiste libéral critique, Adolphe Blanqui.
- Francis Dernier a consacré au successeur de Jean-Baptiste Say une thèse soutenue en 1979 (2). Et c’est bien dans l’affiliation du fondateur que l’auteur situe son propos en nous rappelant que depuis 1819, J.B. Say avait fait de l’enseignement de la chaire d’économie industrielle le pôle d’élaboration du libéralisme économique à la française. Mais Adolphe Blanqui, désigné par le maître comme son successeur, ne cessera d’étonner, d’une part par un style qui rompt radicalement avec la manière un peu compassée de l’auteur d’Olbie mais surtout, par sa volonté de prendre en compte les réalités économiques d’une société en pleine mutation. Pour Blanqui, la révolution en train de s’accomplir est industrielle. En prise directe avec les questions sociales et économiques, l’ensei-
- (l) Parmi les publications récentes sur la pensée économique de J.B. Say, signalons celles de P. Steiner - “Comment stabiliser l’ordre social moderne? Jean-Baptiste Say, l’économie politique et la Révolution Française”. La pensée économique pendant la révolution française. (Actes du Colloque de Vizille les 6-8 sept. 1989). Pug, Grenoble, 1991, pp. 173-194.
- - “Jean Baptiste Say et les colonies : comment se débarrasser d’un héritage intempestif ?” Actes du Colloque “Adam Smith et l’économie coloniale" (Paris 1-2 février 1993), 16p., et aussi la biographie intellectuelle de J.B. Say par R. Saint-Paul (à paraître dans le Dictionnaire biographique des professeurs du CNAM, Paris, fin 1994.)
- (2> F. Dernier : Adolphe Blanqui, un économiste libéral confronté à la révolution industrielle. Thèse de Ille cycle, Paris x Nanterre, 1979, 1226 p.dactyl.
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- gnement de Blanqui avait un parfum d’actualité et un charme qui en faisait, nous dit-on, un véritable évènement parisien. Mais Francis Dernier ne se contente pas, cela va de soi, de ressusciter l’ambiance très passionnée de cet enseignement. Il nous indique aussi avec une parfaite clarté en quoi la pensée du disciple s’est progressivement démarquée de celle du maître, sa rupture avec l’enseignement de la science des richesses (la chrématistique de J.B. Say) qui devint avec Blanqui un enseignement de sciences sociales et politiques. C’est l’héritage de Say qui est soumis à V épreuve des mutations du capitalisme industriel français.
- Comme Vandermonde, Blanqui prend position en matière de politique économique. L’auteur nous signale l’intérêt marqué de l’économiste à la question des transports et ses prises de position anti-monopolistiques. Mais une des innovations du cours d’Adolphe Banqui est d’avoir adopté une perspective historique pour expliquer les mécanismes de la croissance, démarche qui aura son expression la plus achevée un demi siècle plus tard avec La Révolution industrielle de Paul Mantoux. On apprend avec intérêt les raisons qui amenèrent en 1848 l’Académie des sciences morales et politiques à charger Blanqui de l’enquête sur la situation sociale et économique du pays qui aboutit au rapport célèbre mais sans concession de l’économiste. Ce qui nous paraît moins connu dans l’œuvre de Blanqui en revanche, est cette Enquête sur les classes rurales qui fut perçue, comme un constat d’accusation contre la société des notables.
- Francis Dernier nous brosse donc le profil et la carrière d’un intellectuel acharné à rendre compte des défaillances de la société industrielle libérale. Son enseignement marqua les annales du Conservatoire, même si l’Empire autoritaire décida de supprimer la chaire en 1854 pour un enseignement plus neutre d’Administration et de statistique industrielle.
- Malgré la durée de son rattachement au Conservatoire, Paul Haag ne fut jamais professeur titulaire. Dominique Larroque a pris manifestement un vif plaisir à retracer l’itinéraire de cette personnalité originale, itinéraire d’un ingénieur et théoricien qui n’avait pas le goût d’enseigner les applications des mathématiques. Aimé Laussedat l’imposa comme suppléant lorsqu’il devint directeur, mais la réforme de 1900 et l’esprit nouveau qui soufflait sur Venseignement écartèrent le suppléant qui n’avait pas le profil d’un praticien.
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- L’auteur consacre donc deux chapitres à la formation et la carrière de l’ingénieur ordinaire des Ponts et Chaussées, un peu étroite pour ce polytechnicien de culture classique et germaniste. Mais on utilisa bientôt ses aptitudes à l’École polytechnique où il fit une brillante carrière de professeur d’analyse. Cette explication était nécessaire de même que celle que l’auteur consacre à l’activité artistique, poétique et picturale, à ses liens avec les Parnassiens et l’École de Barbizon, pour comprendre la psychologie du personnage, observateur contemplatif de l’arène politique, à l’opposé du savant et de l’intellectuel militants évoqués précédemment.
- Pourtant, l’homme s’intéressa aux débats qui émergeaient à la fin du 19e siècle sur la croissance urbaine et plus généralement à l’économie urbaine. Mais pour l’occasion, ce n’est pas en théoricien qu’il intervint sur ce terrain, mais latéralement, par le biais de la technique. L’œuvre qui assure la notoriété et la postérité de l’ingénieur est bien ce projet de métropolitain qui constitue la synthèse de ses réflexions sur la question complexe de la croissance et de la mobilité urbaine, fondées sur la connaissance qu’il avait par ailleurs des villes allemandes, et de Berlin en particulier.
- Dominique Larroque nous expose en parfait connaisseur les caractéristiques et les finalités de ce projet du métro parisien qui fondait le principe même de réseau express régional(3). Et l’on comprend mieux à travers l’analyse qui nous est proposée des raisons de l’échec de ce projet, la complexité des enjeux politiques et financiers qui se nouaient autour de ces réseaux de transports urbains, ainsi que les difficultés des transferts d’innovation dans les technologies urbaines -Paris, malgré les analogies topographiques, n’était pas Berlin.
- L’ingénieur en vint à partir de cet échec à préciser ses conceptions économiques et se révéla hostile au sytème libéral à la française, c’est à dire mâtiné d’un interventionnisme d’État. Strict libéral, Haag stigmatise les inconvénients de ce système intermédiaire bureaucratique ainsi que le goût des milieux d’affaires français pour les investissements non productifs. Mais finalement, Paul Haag n’est-il pas à sa manière aussi un libéral critique, lorqu’il suggère que l’Etat mette en œuvre une politique de développement urbain articulée comme en Allemagne sur une maîtrise du foncier ? Finalement, l'auteur évoque le double échec de l'ingénieur :
- (3) L’auteur prépare une thèse pour le doctorat d’Etat sur l’électrification des tramways en France aux 19e et 20e siècles et a publié plusieurs articles sur les transports collectifs de la région parisienne et les tramways électriques.
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- au plan urbain, car son projet de métro est évincé au profit de celui du Conseil municipal de Paris et au Conservatoire, puisque le profil de la claire de géométrie sera redéfini afin de l'écarter.
- Au 20e siècle, la chaire d’économie politique reste le bastion d’économistes libéraux, avec André Liesse et François Divisia de même qu’un lieu d’innovation théorique (théorie économique à forme quantitative, économétrie(4)). Mais à partir de 1900, les réformistes favorisent le développement des chaires en sciences sociales et la nomination d’intellectuels progressistes militants de formation universitaire qui vont renouveler les enseignements économiques traditionnels du Conservatoire. Ce fut le cas de Paul Mantoux, agrégé d’histoire et géographie, troisième titulaire de la chaire de Géographie industrielle et commerciale, fondée en 1908 par le Conseil municipal de la Ville de Paris et qui donna une large publicité à l’enseignement de l’histoire économique et sociale.
- Paul Mantoux est, Jean-Jacques Salomon nous le rappelle, l’auteur d’un chef d’œuvre - La révolution industrielle - mais aussi l’homme de plusieurs vies. Et l’auteur a cette qualité enviable de nous faire partager le plaisir qu’il a éprouvé de sa rencontre avec l’intellectuel humaniste, de culture anglaise, engagé dans les luttes sociales et politiques de son temps (de l’Université populaire au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes). S’il réserve sa lecture de La révolution industrielle à la seconde partie, l’auteur nous entraîne au cours de la première dans un voyage européen qui débute pour Mantoux à Londres comme interprète (il est parfaitement bilingue) du Conseil des Quatre avant la signature du Traité de Versailles; l’historien devenu interprète passa ensuite à la diplomatie en devenant directeur de la section politique de la SDN de 1919 à 1927. Il est donc à Genève lorsqu’en 1927 est créé l’Institut des études internationales dont il accepte la direction. L’auteur nous montre bien la difficuté de fondation et de légitimation de cet institut pluridisciplinaire qui se voulait orienté vers la paix. Ceci n’empêcha pas Paul Mantoux de postuler en 1933 à la succession d’Henri Hauser au Conservatoire des arts et métiers.
- Dans la seconde partie, Jean-Jacques Salomon se livre donc à l’examen de l’apport magistral de Paul Mantoux à l’analyse des sources du capitalisme industriel et aux facteurs de son essor, insistant sur la place que l’historien accorde au machinisme, nouveauté de la révolution
- (4) Sur la question, se référer à l’article de L. Levan Lemesle : Innovations et institutions : le Conservatoire des Arts et Métiers et la Faculté de Droit de Paris. Œconomica. Economie et société. Série PE, n° 4 , pp. 107-118.
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- industrielle. Il discute ensuite de la validité des concepts qui naissent ultérieurement sous la plume d’autres historiens et notamment celui de “révolution technique”, de “première” et de “seconde révolution industrielle”. C’est en fait sur une série de questions que Jean-Jacques Salomon conclut cette longue méditation que lui a inspirée l’analyse historique de Mantoux, s’interrogeant sur les progrès faits depuis 1903 dans la compréhension du phénomène, en dépit des connaissances accumulées depuis sur le sujet. Et cette conclusion nous invite à penser qu’à défaut de mesurer ce progrès, la Révolution industrielle a ouvert un débat qui est loin d’être clos et dont il nous expose les principales dimensions : y a-il une ou plusieurs révolutions industrielles ? Comment juger des répercussions sociales et économiques des mutations techniques ou de l’intensité révolutionnaire des nouvelles technologies? L’auteur, à la suite de Mantoux, avoue finalement n’avoir aucune certitude, à part que le rythme du progrès technique comme celui de la croissance économique ne peuvent être tenus pour acquis définitivement.
- Le dossier “hors thème” qui clôt la série d’articles du dossier thématique est, pour ce deuxième numéro, constitué par une étude de Frédéric Seitz sur la formation aux professions de la construction, ingénieurs et architectes.
- S’il est un point qui mérite d’être souligné à propos de cette contribution originale, c’est bien la mise en œuvre des sources jusqu’ici inexplorées à la fois au CNAM et à l’École spéciale d’architecture, et dont l’exploitation a été directement suscitée par les recherches historiques engagées dans la perspective du bicentenaire de notre institution. Il s’agit notamment du cours manuscrit de constructions civiles professé par Émile Trélat entre 1855 et 1860, et conservé dans les archives administratives du CNAM, ainsi que les archives également administratives de l’École spéciale d’architecture qui se sont ouvertes à Frédéric Seitz à l’occasion de ses travaux sur Émile Trélat et sur son successeur, Jules Pillet. La preuve nous est donc une nouvelle fois fournie que l’histoire du Conservatoire des arts et métiers s’articule sur celle beaucoup plus vaste de l’enseignement technique supérieur et que la multiplication des études du type de celle qui nous est ici proposée nous permettra de mieux évaluer la contribution réelle de l’institution à la formation des élites techniciennes de la France depuis deux siècles, de même que les innovations pédagogiques expérimentées par les professeurs au sein de l’établissement dont la vocation est précisément de les susciter. Ces innovations, c’est ce qui va nous être démontré, ont été largement dif-
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- fusées à l’ensemble du système d’enseignement technique dont le Conservatoire reste, au moins jusqu’en 1914, le tuteur.
- L’auteur examine donc à partir de ces documents de première main l’opposition qui s’accentue au milieu du 19e entre ingénieurs et architectes qui se partagent le marché de la construction en pleine expansion. Un homme va tenter de réduire cette opposition, Emile Trélat, par le biais de nouvelles formations qu”il met en place : l’une dans le secteur public, la chaire de Construction civile au CNAM, l’autre dans le secteur privé avec la fondation en 1865 de l’École centrale puis spéciale d’architecture. Cette recherche de complémentarité ne se fit pas sans provoquer des réactions hostiles de part et d’autre, mais l’École spéciale trouva progressivement sa légitimation dans la réponse qu’elle fournissait à un nouveau type de demande sociale de construction, intégrant les données techniques, économiques et urbaines à l’acte de bâtir. L’enseignement d’Émile Trélat que Frédéric Seitz analyse en détail pour le Conservatoire comme pour l’École spéciale d’architecture, fut le premier en France à prendre en compte ce type de données. L’œuvre de conciliation fut poursuivie par son successeur, Jules Pillet, qui chercha à instaurer un langage commun aux architectes et aux ingénieurs -le dessin- et plus largement à susciter une réforme des enseignements du dessin dont la vertu pédagogique était depuis longtemps admise au sein de l’enseignement technique (5). Et l’on apprend finalement que la rationalisation de cet enseignement gagna les sphères de T enseignement technique supérieur, jusqu’à l’Ecole polytechnique, l’École centrale et celle des Beaux-Arts.
- Nous tenons, pour terminer, à remercier les auteurs de cette publication qui ont répondu sans compter à nos diverses sollicitations pour le bicentenaire du CNAM, et contribué à la réalisation de ce deuxième volume des Cahiers, mais également à celle du Dictionnaire biographique des professeurs du CNAM dont la publication est envisagée à l’automne 1994.
- Nous exprimons toute notre gratitude aux membres du Comité de lecture pour le temps qu’ils ont bien voulu consacrer à ces communications et pour leurs utiles suggestions, à Marielle Delorme qui a coordonné le travail éditorial et au service Communication du Cnam pour la diffusion de cette revue.
- (5) Un enseignement élémentaire de dessin de machines existe au CNAM depuis la fin du 18e siècle. Organisé à partir du bureau des dessinateurs du Comité de salut public, il fut officialisé par Napoléon 1° en 1806 avec la création de la “petite école de dessin” et subsista jusqu’au Second Empire. Le prochain numéro des Cahiers est consacré à cette question.
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- Les Cahiers du CNAM, Juillet 1993, 2, pp. 17-58
- Du conservatoire à l’école normale
- Quelques notes sur A. T. VANDERMONDE (1735-1796)
- Gilbert FACCARELLO *
- Parmi les événements remarquables de la Révolution, on pourra compter un jour la création d’une chaire d’économie politique
- A. T. Vandermonde
- Alexandre-Théophile Vandermonde est surtout connu comme “géomètre” et comme mécanicien et son histoire accompagne celle de l’Académie des sciences dans les deux dernières décennies de l’Ancien régime. Cette histoire témoigne aussi des vicissitudes de la vie des savants pendant les premières années de la Révolution et de l’émergence de nouvelles institutions comme le Conservatoire des arts et métiers, l’École normale et l’Institut national des sciences et des arts. Mais Vandermonde s’occupa aussi d’économie politique : c’est à ce titre qu’il fut lié à l’histoire de l’École normale dans des circonstances telles qu’il y joua, peut-être involontairement, un rôle qui mérite d’être signalé. Nous noterons comment cet épisode, apparemment sans liens avec l’histoire du Conservatoire des arts et métiers (si ce n’est au travers de la personne même de Vandermonde) possède néanmoins sur cette institution une influence lointaine en raison des doctrines qui y furent enseignées et qui marquèrent, au début du XIXe siècle, une certaine spécificité française en économie politique.
- * Université Panthéon-Assas, Paris, et École Normale Supérieure de Fontenay/Saint-Cloud.
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- Notre auteur ne compte malheureusement pas parmi ceux dont l’œuvre a suscité un grand intérêt ou dont la vie a attiré les biographes. Les renseignements que nous possédons sur lui, à quelques notices près (1), ne nous fournissent que des indications bien fragmentaires et les maigres archives à notre disposition sont, à notre connaissance, peu utiles pour notre propos. Un véritable travail d’historien reste à faire en ce domaine, ce qui est hors de notre compétence. Nous en sommes donc réduits à rassembler, à grands traits, ce qu’une information éparse nous permet d’apprendre.
- Vandermonde naquit le 28 février 1735 à Paris dans une famille d’origine flamande. Son père, Jacques-François (1692-1746), et son demi-frère, Charles (1727-1762), étaient médecins. Lui-même fit tout d’abord des études de droit (il acquit les grades de bachelier le 6 septembre 1755 et de licencié le 7 septembre 1757) avant de se consacrer aux mathématiques. C’est comme adjoint-géomètre qu’il entra à l’Académie des sciences le 20 mai 1771 : préféré à Laplace, il remplaça l’abbé Bossut qui venait d’être promu associé. Il suivit en quelque sorte les traces de ce dernier puisqu’il devint associé-géo-mètre le 17 décembre 1779 lorsque Bossut fut promu pensionnaire. Six ans plus tard, le 23 avril 1785, il fut lui-même enfin nommé pensionnaire de la classe de géométrie.
- En dépit de cette progression, les travaux connus de Vandermonde dans le domaine des mathématiques sont peu nombreux et se situent au début de sa carrière scientifique (1770-1772) : les spécialistes s’accordent pour dire que le plus original est le pre-
- (l) La contribution de J. Hecht (1971) reste une exception dans le domaine. Une source classique est la notice que Lacépède consacre à Vandermonde en 1796 (“Notice sur la vie et les ouvrages de Vandermonde”, Mémoires de l’Institut national des sciences et des arts pour l’an IV de la république. Sciences mathématiques et physiques, tome I, pp. XIX-XXV). Un siècle et demi plus tard, environ, Henri Lebesgue (1940) évalue l’œuvre mathématique de notre auteur et A. Birembaut apporte de précieuses précisions biographiques (Birembaut, 1953). Les pages que D. de Place (1981, pp. 14-30) consacre à Vandermonde en fonction des archives conservées au C.N.A.M., ainsi que l’article de C. Fontanon (1992), viennent compléter les indications de A. Birembaut et de J. Hecht; quelques autres renseignements sont fournis, récemment, par N. et J. Dhombres (1989). L’intervention de Vandermonde dans le domaine de la pensée économique est prise en compte plus ou moins brièvement par A. Courtois (1892), S. Moravia (1974) et J. Hecht (1986, 1988); elle est surtout analysée par H. Baudrillart (1873), J'. Hecht (1971) et G. Faccarello (1989). Signalons enfin que, tout au long du présent article (à de rares exceptions près), et afin d’en faciliter la lecture, toutes les dates se réfèrent au calendrier grégorien.
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- mier, Sur la résolution des équations, présenté le 28 septembre 1770 (2). Mais Vandermonde délaissa en fait rapidement les mathématiques pures pour se tourner vers d’autres domaines, plus appliqués ou expérimentaux (physique, chimie, expertise de machines et d’inventions diverses...), dans lesquels il ne cessa pas de faire valoir une activité débordante.
- En août 1771, il commença à collaborer avec Jacques de Vaucanson. A la mort de ce dernier, la collection de mécaniques de l’hôtel de Mortagne devint, on le sait, le “Cabinet des Machines du roi” et Vandermonde en fut nommé conservateur le 15 octobre 1783. D’autres liens importants furent ceux qu’il noua avec Antoine Laurent de Lavoisier. En compagnie notamment de Claude Louis Berthollet, Joseph Louis Lagrange, Pierre Simon de Laplace, et Gaspard Louis Monge, il fut l’un des habitués des réunions de l’Arsenal au cours desquelles Lavoisier préparait et répétait les expériences qu’il présentait ensuite à l’Académie, et il fut même l’un des premiers adeptes des nouvelles théories en matière de chimie (Grimaux, 1888, pp. 45-49). Avec Lavoisier et Bezout, il co-signa un mémoire “sur le froid de 1776” (3). Il fit aussi partie de la commission qui, sous la direction du chimiste, fut chargée de la publication des volumes des Arts et métiers sous le patronage de l’Académie.
- Commissaire auprès de l’Académie, il dut juger de nombreuses réalisations. Egalement commissaire auprès du Bureau du Commerce à partir de 1783, son expertise technique revêtit alors, quelquefois, un aspect économique. C’est ainsi que, pendant toute cette période, on le vit se pencher sur d’innombrables projets, fort différents, allant d’un four de boulangerie, de procédés de fabrication des limes, d’une nouvelle méthode de blanchisserie ou encore des perfectionnements apportés aux outils de fabrication d’horlogerie, à un “projet d’Hospice Roy aile de Mesdames Tantes du Roi” et à l’introduction en Lrance des machines d’Arkwright, en passant par le projet d’un “violon harmonique” ou celui d’un “aménocorde”.
- (2) On trouvera les références exactes des travaux publiés dans J. Hecht (1971). Pour leur analyse, voir D. Lebesgue (1940) et Ch. Houzel (1988). “En décembre 1773 il [Vandermonde] annonce un mémoire Sur une suite d’équations aux différences finies à plusieurs variables qu’il ne présentera pas” (Birembaut, 1953, p. 532).
- (3> Expériences faites par ordre de /’ Académie sur le froid de J 766, rapport lu au printemps 1776 et publié en 1780 dans les Mémoires de l’Académie pour 1777.
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- Par ailleurs, en 1784, une mission à Amboise avec Berthollet lui permit d’étudier différents procédés de fabrication de l’acier et, en 1786, il co-signa avec Berthollet et Monge un mémoire sur le sujet CMémoire sur le fer considéré dans ses différents états métalliques). A la veille de la Révolution, enfin, nous le retrouvons pensionné du duc d’Orléans dont il est un conseiller technique.
- En homme des Lumières, les centres d’intérêt de Vandermonde ne se limitèrent pas aux domaines strictement scientifiques, théoriques ou appliqués. Il est vrai que les “applications”, comme toujours à cette époque, menaient fort loin; en l’occurrence, par exemple, vers des problèmes de déplacement de pièces du jeu d’échec dont Vandermonde s’occupa à la suite d’Euler. Il fit aussi une incursion du côté de la musique et publia un “Système d’harmonie applicable à l’état actuel de la musique” {Journal des Sçavans, 1778) qui provoqua une petite polémique. Pris à partie par Jean-Benjamin de La Borde dans son Essai sur la musique, Vandermonde répliqua par un “Second mémoire sur un nouveau système d’harmonie applicable à l’état actuel de la musique” lu à l’Académie le 15 novembre 1780 et publié l’année suivante dans le Journal des Sçavans. La polémique se poursuivit avec la publication des Mémoires sur les proportions musicales, le genre énarmonique des Grecs et celui des Modernes (1781), par La Borde, ouvrage qui inclut, entre autres interventions, des “Observations de Monsieur Vandermonde” (4).
- Enfin, A. Vandermonde s’occupa aussi d’économie politique dans les années 1780 bien qu’il n’abordat véritablement la discipline qu’assez tard, sous la pression des circonstances.
- II
- Les événements de 1789 provoquèrent chez lui un engagement sérieux. Nous ignorons la marche exacte de l’évolution de ses idées mais, selon A. Birembaut, sa “prise de conscience politique” se fit progressivement “sous l’influence de ses amis intimes” G. L. Monge, Jean Nicolas Pache et Jean Henri Hassenfratz (5). L’hypothèse est
- (4) Dans La Borde, 1781, pp. 39-41. Sur ces points, voir aussi J. Hecht (1971, pp. 645-646).
- (5> Birembaut, 1953, p. 532. N. et J. Dhombres décrivent notamment Hassenfratz comme appartenant “à l’espèce assez rare du savant animé par un vrai militantisme politique et idéologique” (1989, p. 49).
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- vraisemblable mais peut-être réductrice car des personnes comme Condorcet, qu’il fréquenta longtemps, eurent certainement une part non négligeable dans cette évolution. Quoi qu’il en soit nous le retrouvons, avec d’autres académiciens, membre de l’Assemblée des représentants de la Commune de Paris, et, à cette époque, il a même pu passer pour “dangereux” dans des circonstances ... peu glorieuses. Nous possédons sur ce point le témoignage de Gouverneur Morris qui, à la date du 1er novembre 1789, rapporte l’anecdote suivante. Invité à dîner chez Lavoisier le 5 octobre précédent, il y rencontra Vandermonde qui défendait l’idée selon laquelle Paris était le soutien du royaume tout entier. Ce à quoi Morris répondit : “Oui Monsieur, comme moi je nourris les éléphants de Siam” (6). Le 1er novembre, Morris apprit chez Madame de Flahaut que Vandermonde le qualifiait d’intrigant, de mauvais sujet, et de partisan du duc d’Orléans. Mme de Flahaut, inquiète, déclara à G. Morris que Vandermonde était certainement un homme “très dangereux” qui n’hésiterait pas à l’envoyer à la lanterne; elle proposa d’en parler à La Fayette, mais l’affaire en resta là... (Morris, t. 1, p. 279).
- L’engagement de Vandermonde se manifesta aussi par l’appartenance à des sociétés de pensée. Il fut membre de la Société de 1789 dès sa création, et, notamment, du Club de la Sainte-Chapelle. Son affiliation principale, selon son propre témoignage, finit par être aux Jacobins.
- Comme beaucoup d’autres savants de l’époque, il mit ses compétences au service de la Révolution. Tentons de donner un aperçu de ses occupations : elles furent nombreuses et, bien entendu, la liste suivante de ses fonctions et de ses missions n’est pas exhaustive. Membre de la commission chargée de comparer à la toise et à la livre de Paris les mesures utilisées sur tout le territoire, il dut aussi participer, pour le compte du Comité d ’aliénation des biens nationaux et du Comité ecclésiastique, au choix des biens du clergé à conserver à la nation : sur cette lancée, lors de la réunion de ces deux comités, il appartint à la Commission des monuments puis à la Commission temporaire des arts qui remplaça la précédente. Après la suppression de l’Académie des sciences le 8 août 1793, il fut nommé à la Commission temporaire qui dut poursuivre la tâche entreprise dans le domaine des poids et mesures. Enfin, sa compétence s’exerça égale-
- <6) En français dans le texte.
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- ment en matière de fabrication monétaire. “J’ai été membre du jury spécial nommé pour la punition des contrefacteurs d’assignats”, déclare-t-il à ses élèves (1795c, p. 310). “Je fus appelé par le comité des assignats et monnaies, avec les citoyens Gatteaux, Firmin Didot et d’autres artistes, pour reconnaître les premiers [assignats contrefaits] qui parurent à la caisse de l’extraordinaire” (ibid., p. 311).
- Bien entendu, il poursuivit pendant la Révolution les activités qui avaient été les siennes auparavant. A partir de l’automne 1791, par exemple, il fut membre du Bureau de consultation des arts nouvellement créé en vue d’octroyer des encouragements et des récompenses aux inventeurs.
- Il continua ensuite à cumuler les fonctions et les missions liées, pour la plupart, aux efforts de guerre. Lorsque Pache devint ministre de la Guerre (septembre 1792 - février 1793), Monge, Hassenfratz et Vandermonde le suivirent au ministère. Notre auteur fut alors nommé directeur du Bureau de l’habillement des Armées. Il fit aussi partie, avec nombre d’autres savants (dont toujours Monge et Hassenfratz), de la Commission des travaux publics auprès du Comité de Salut public. Le 12 septembre 1793, chargé d’une mission sur les armes blanches aux manufactures de Klingenthal, dans le Bas-Rhin, il rédigea un mémoire sur leur fabrication <7). A la même époque, un arrêté du 7 septembre 1793 l’ayant chargé, avec Monge et Berthollet, de rédiger un ouvrage pratique sur la fabrication de l’acier de forge et de cémentation, il co-signa en novembre un Avis aux ouvriers enfer sur la fabrication de l’acier. A la suite de cette mission, le Comité de salut public lui demanda de se pencher sur le problème de l’utilisation de moulins pour la fabrication des baïonnettes et de canons de fusils.
- En 1794, il dirigea avec Hassenfratz l’Atelier de perfectionnement des armes portatives; celui-ci, créé en mai, fut ensuite rattaché au Conservatoire des arts et Métiers, institué le 10 octobre et dont Vandermonde occupa l’un des trois postes de démonstrateurs. Toujours en 1794, enfin, la Convention lança un concours pour la rédaction de livres élémentaires dans un certain nombre de matières 7 (8).
- (7) Procédé de la fabrication des armes blanches, publié par ordre du Comité de salut public, an II, avec la participation de F. A. Rauch pour les dessins.
- <8) Voir D. Julia, 1981, chapitre VI.
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- La décision, prise le 28 janvier, laissait aux concurrents jusqu’au 19 juin pour soumettre leurs manuscrits - délai qui, en raison de sa brièveté et de la piètre qualité des soumissions, fut reporté par la suite; un jury de 14 membres fut nommé le 6 juillet afin de juger de la qualité des envois : Vandermonde en fit partie.
- Lorsqu’il prit ses fonctions au Conservatoire, une mission venait de mener Vandermonde à Lyon. Cette mission est importante pour notre propos bien que son but fut tout d’abord militaire : le 5 août 1794, le Comité de salut public avait ordonné à notre auteur de se rendre à Commune-Affranchie afin de s’occuper de la “fabrication de 500 aunes de taffetas de qualité supérieure, destinées aux opérations aérostatiques”; mais il se trouve qu’elle aboutit aussi, le 5 novembre,
- à la remise d’un “Rapport [_] sur les fabriques et le commerce de
- Lyon” (9) qui constitue le premier témoignage direct de la pensée économique de notre auteur. Trois mois plus tard, le 7 février 1795, Vandermonde fut nommé professeur d’économie politique à l’Ecole normale de Paris. Entre-temps, il avait participé aux débats sur la nouvelle politique économique à mettre en œuvre dans le nouveau contexte politique. Après la fermeture de l’Ecole, il termina sa carrière (10) à l’Institut (créé le 25 octobre 1795). Il y fut nommé le 13 décembre 1795 à la classe des sciences physiques et mathématiques, membre résidant de la section des arts mécaniques. Il assista à la première séance de travail mais mourut quelques jours plus tard, le 1er janvier 1796.
- III
- A. Vandermonde, on le voit, contrairement à beaucoup de ses collègues (l’on pense inévitablement à Condorcet et à Lavoisier) traversa les turbulences révolutionnaires sans trop d’égratignures. Sans doute le dut-il à un engagement politique qu’il est cependant difficile d’évaluer avec exactitude. Il fut jacobin et protesta, apparemment avec sincérité, lorsqu’il fut exclu du club. Le brouillon d’une lettre nous est resté : “J’ai appris hier soir, mon cher Delisle, avec un extrê-
- l9) Ce rapport porte la mention “fait par ordre du Comité de salut public”. Nous n’avons pas retrouvé cet ordre. Le rapport fut-il rédigé à l’initiative de Vandermonde ? o()) Vandermonde fut aussi examinateur du génie, en remplacement de Bossut semble-t-il à qui il dut rendre le poste le 30 juin 1795. Le 4 mars de cette même année, il fut aussi nommé examinateur à l’École centrale des travaux publics.
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- me chagrin que le comité de correspondance des jacobins avait résolu de m’exclure de la société. C’est, m’a-t-on dit, parce que je suis des clubs n°148 du jardin de l’égalité. Mais ceux qui me connaissent savent bien que je ne suis pas du nombre des gens dont les opinions et la conduite prennent la teinte des sociétés où ils se trouvent quelquefois. Je me suis tellement prononcé partout dans le sens des amis de la liberté et de l’égalité : j’ai toujours été si franchement jacobin dans tous les clubs, et parmi toutes mes connaissances, qu’il serait étrange que les jacobins seuls ne voulussent pas me reconnaître comme tel.” (1I)
- Pendant l’été 1793, il fut inquiété en raison de ses relations avec Pache; arrêté le 20 juillet 1793 avec les administrateurs de l’habillement, il fut cependant libéré peu après, le 11 août, “à la suite des démarches de Hassenfratz et de Desfieux (défenseurs officieux désignés par les jacobins), appuyées des interventions spontanées du Bureau de consultation des arts et métiers et de l’Académie des sciences” (Birembaut, 1953, pp. 532-533). Le 23 avril 1794, le même Bureau tenta de venir en aide à Lavoisier, arrêté le 28 novembre 1793. Un texte fut rédigé sous la présidence de Lagrange. Vandermonde ne figure pas parmi les signataires (N. et J. Dhombres, 1989, p. 27). Il avait même participé à la levée des scellés au domicile du chimiste emprisonné (J. Hecht, 1971, p. 650).
- Il se peut que Vandermonde ait aussi été inquiété en ce printemps 1794 et que les menaces qui pesèrent sur lui dictèrent son attitude. Après Thermidor, le 31 août de cette même année, Grégoire fit un discours à la Convention au nom du Comité d’instruction publique, dans lequel il fustige le discrédit qui avait été jeté sur les intellectuels et les savants pendant la Terreur : et, parmi les personnes inquiétées, il cite le nom de Vandermonde (,Archives parlementaires, 1ère série, vol. 96, p. 153). Peut-être Grégoire se méprit-il et confon-
- (ll) La lettre se termine ainsi : “Je vous prie mon cher concitoyen de faire tout ce qui peut dépendre de vous pour m’éviter un désagrément auquel je serais infiniment sensible, et que tous ceux de nos frères et amis qui me connaissent personnellement s’empresseront, je l’espère, de m’épargner. 28 mars. V.” Avec ce post-scriptum : “Je me propose d’aller demain aux jacobins de très bonne heure. Ne pourrez-vous pas vous y trouver pour m’apprendre le succès de vos bons offices d’aujourd’hui.” Archives C.N.A.M., Bibliothèque, n° 22-2. Nous ignorons l’année de cet événement : il est tentant de le rapprocher de la tentative d’épuration des Jacobins dont il va être question. Mais la date de la présente lettre, en calendrier grégorien, ainsi que l’absence de tutoiement indiquent une rédaction probable non postérieure à 1793.
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- dit-il les événements de l’été 93 avec d’autres, plus récents. Mais nous savons aussi qu’au mois de mars 1794 les Jacobins décidèrent d’exclure de leur société tout membre qui avait appartenu à la Société de 1789 et que Hassenfratz n’évita l’exclusion que parce qu’il paya d’audace et fit valoir qu’il avait été exclu, en son temps, de la Société visée {Le Moniteur, 8 mars 1794). Du côté du Comité de salut public, en revanche, Vandermonde semble toujours avoir été soutenu. Les quelques indications que nous livrent les Actes de ce comité se rapportent aux différentes missions et fonctions confiées au géomètre; celui-ci fut décrit comme “un citoyen instruit, probe, républicain” (8 décembre 1793), “dans le patriotisme et les lumières” duquel on peut avoir confiance (10 décembre) : l’appréciation paraît avoir été maintenue.
- Quoi qu’il en soit exactement, l’examen des idées économiques de Vandermonde nous permettra de revenir sur les opinions politiques qui furent probablement les siennes.
- Les jugements scientifiques sur Vandermonde sont, quant à eux, assez contrastés. Ceux de l’époque soulignent en général les aspects positifs du personnage et de sa démarche. Bezout et Condorcet formulèrent un avis souvent cité sur le premier mémoire de mathématiques présenté à l’Académie des sciences : “Il fallait de la force et bien du courage pour suivre aussi loin une théorie ausi épineuse et des calculs aussi compliqués”. En l’an V, C. A. Prieur, dans les Annales de chimie, parla en ces termes du mémoire sur la fabrication des armes blanches : “l’excellente méthode, la clarté, l’exactitude des descriptions, le rassemblement de toutes les données propres à compléter la connaissance d’un objet sont les caractères qui se font remarquer ordinairement dans les ouvrages de Vandermonde”. Si personne ne mit en doute sa sincérité, sa capacité de travail, certaines opinions traduisirent cependant quelques réticences. De passage à Paris en 1781, l’astronome russe Lexell écrivit : “M. Vandermonde passe pour être un homme de talent, quoiqu’il n’en a pas la mise. Sa manière de s’exprimer n’est pas trop claire. Il est petit et son front ne passerait jamais pour le front d’un mathématicien” (A. Birembaut, 1953, p. 531).
- Dans le domaine de la recherche que nous appelons aujourd’hui fondamentale, c’est-à-dire de la théorie pure, Vandermonde fut-il réellement à la hauteur des éloges qui lui furent décernés ? Au XIXe siècle,
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- Léopold Kronecker affirma que “l’essor de l’algèbre commence avec le mémoire présenté par Vandermonde à l’Académie en 1770”. Au siècle suivant, le jugement d’Henri Lebesgue (qui, par ailleurs, cite Kronecker) laissa cependant percevoir une pointe d’ironie : “le déterminant de Vandermonde n’est pas de Vandermonde, sa théorie des déterminants n’est pas très originale, son étude de géométrie de situation est un peu enfantine, que reste-t-il ? Il reste son premier mémoire” (1940, p. 22). Pour être juste, affirma Lebesgue, il faut reconnaître que “Vandermonde a créé, et de toutes pièces, une méthode de résolution qui s’applique, sans qu’on ait rien à y changer, à toute équation résoluble algébriquement” {ibid., p. 38). Mais c’est aussi un fait, ajouta-t-il, “que la puissance de cette méthode n’est connue et prouvée que grâce aux travaux des successeurs de Vandermonde” {ibid.). Sans rien ôter à son mérite, ne ressort-il pas qu’il fut, comme il arrive quelquefois, innovateur presque par inadvertance et qu’il ne comprit pas lui-même toute la portée de son premier travail ? “Vandermonde n’est jamais revenu sur ses recherches algébriques parce qu’il n’a tout d’abord senti qu’imparfaitement leur importance, et s’il ne l’a pas mieux comprise par la suite c’est précisément parce qu’il n’a pas réfléchi profondément sur elles; il s’est intéressé à tout, s’est occupé de tout; il n’a rien pu approfondir lentement” {ibid.).
- Quant au reste de l’activité de l’académicien, c’est-à-dire ses jugements, expertises, et autres écrits didactiques ou de vulgarisation, il n’a évidemment pas attiré la même attention.
- Ces types de considérations, politiques et scientifiques, contribuent à mettre en perspective les idées économiques de l’auteur. Celles-ci sont exprimées dans deux écrits principaux : le “Rapport” rédigé en 1794, publié l’année suivante dans le premier numéro du Journal des arts et manufactures (1795a), et le cours dispensé à l’École normale (1795b et 1795c)(12). Un autre document, beaucoup plus bref, peut aussi être pris en compte : une note manuscrite de six pages que Vandermonde rédigea le 10 décembre 1794 lors du débat qui devait aboutir à la suppression du maximum le 23 décembre suivant (Vandermonde, 1794) et qui vient confirmer ou compléter les idées énoncées par ailleurs(I3).
- (12) L’année suivante, dans son tome II, pp. 371-383, le Journal des arts et manufactures publia deux réactions au rapport de Vandermonde. Mais il ne s’agit là que de précisions apportées à des points de détail.
- <13) Un dernier texte, enfin, mérite d’être signalé; il s’agit d’un document que Pierre-Louis Rœderer publia en l’an V dans son Journal d’économie publique, de morale et de politique, et qui relate une conversation qu’il eut avec Vandermonde : texte peut-être plus politique qu’économique mais qui touche à un point central de doctrine (voir Rœderer, 1797).
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- IV
- Instituée le 30 octobre 1794, l’École normale de Paris devait accueillir des élèves déjà instruits (1400 environ) et les former à l’enseignement dans un temps très limité, d’abord fixé à quatre mois (14). Les premiers cours eurent lieu le 20 janvier 1795 (15). En raison de difficultés de toutes sortes, la fin des cours fut décrétée par la suite pour le 19 mai de la même année et l’École disparut. Les promoteurs de l’École normale voulurent en faire un lieu où la parole eût pu reprendre ses droits face à l’écrit : il s’agissait d’allier les meilleures qualités des Anciens à celles des Modernes, qualités si souvent opposées par ailleurs ! Le rapport sur le règlement des Écoles normales, présenté par Lakanal et Deleyre le 13 janvier 1795, précisait en effet : “La parole a dominé chez les anciens; elle a produit les beautés et les égarements de leur génie : le style a dominé chez les modernes; il a produit la puissance rigoureuse de leur génie et sa sécheresse. L’emploi successif de l’un et de l’autre sera peut-être le moyen de réunir ce qu’il y a de plus éminemment utile dans le génie des modernes et ce qu’il y a eu de plus beau dans le génie des anciens” {Le Moniteur, 21 janvier 1795). Les professeurs ne devaient donc pas, en principe, lire les cours mais les dire. Ces leçons, cependant, ainsi que les propos des intervenants et les réponses des enseignants lors des discussions, étaient notés par des sténographes pour être imprimés et distribués aux élèves. Ils furent par la suite réunis en volumes (16) et c’est ainsi grâce à une volonté d’innovation pédagogique qu’ils ont pu être connus d’un public plus vaste et parvenir jusqu’à nous.
- (14) Sur l’École en général et sur l’ambigüité de ses missions (qui évoluèrent en réalité et furent bien moins claires que le bref résumé donné ici peut le laisser penser), on pourra consulter P. Dupuy (1895), S. Moravia (1974, 4e partie, chap. II), D. Julia (1981, chap. II), B. Baczko (1982), N. et J. Dhombres (1989, chap. VII).
- (15) Les cours prévus à l’origine furent les suivants : mathématiques (Lagrange, Laplace), physique (Haüy), histoire naturelle (Daubenton), chimie (Berthollet), agriculture (Thouin), géographie (Buache, Mentelle), histoire (Volney), morale (Bernardin de Saint-Pierre), analyse de l’entendement (Garat), art de la parole (Sicard), littérature (La Harpe).
- (16> Pour ce qui concerne les débats sur le cours d’économie politique, ceux-ci comportent des erreurs de datation et de classement, comme il ressort à l’évidence de l’ordre des matières traitées dans le cours, comparé à celui des débats, et des allusions aux cours et aux dates que l’on peut trouver dans les débats. Pour ce qui concerne les éditions recensées des cours et des débats, voir J. Hecht, 1971, note 4, pp. 658-659, ou 1986, note 17, p. 44. Une nouvelle édition de l’ensemble des leçons professées en l’an III est en cours de publication (Dunod, Paris) : à ce jour, seul le premier volume (mathématiques, sous la direction de J. Dhombres) a paru.
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- Le recrutement des élèves se fit, en principe, sur un double critère de “lumières” et de “civisme”. Lors de la séance du 8 décembre 1794, la Convention décrète que “les seules conditions nécessaires pour être admis en qualité d’élève à l’École normale sont d’être âgé au moins de vingt et un ans, et de réunir à des lumières un patriotisme éprouvé et des mœurs irréprochables” (17). Le recrutement des professeurs se fit aussi, en principe, sur les mêmes critères que celui des élèves.
- On ne pensa pas, au départ, insérer un cours d’économie politique dans les enseignements. La chaire ne fut créée par la Convention que tardivement, après l’intervention de Jacques-Antoine Creuzé-Latouche (18) le 31 janvier 1795, imprimée sur ordre de l’Assemblée sous le titre : “Discours sur la nécessité d’ajouter à l’Ecole normale un professeur d’économie politique”. Les arguments avancés par l’orateur et les attendus de la création de la chaire sont importants et reflètent bien les préoccupations du temps que l’on retrouvera, démultipliées, dans les cours de Vandermonde. Qu’il nous suffise de les résumer ici(19). Le propos visait d’abord, après les longs mois de propagande extrémiste, jugée obscurantiste, de réhabiliter Vinstruction en opposition aux slogans mettant l’accent sur la seule éducation; il dénonçait également les confusions extrêmement néfastes engendrées par les références constantes aux Anciens, à une Antiquité dont l’économie et l’organisation politique et sociale en général n’avaient rien à voir avec l’ère moderne. Il soulignait enfin l’importance de l’économie politique dans les sociétés contemporaines où le marché joue un rôle prépondérant, et surtout la nécessité de sa diffusion dans le public : la prospérité dépendant du libre fonctionnement des marchés, rien (et surtout pas les préjugés du peuple, entretenus par différents pouvoirs pour son asservissement) ne devait venir perturber les mécanismes de la concurrence. Il soulignait enfin un retard de la réflexion et de l’enseignement en la matière et indiquait la voie à suivre : imiter l’exemple de plusieurs pays étrangers, dont la Grande-Bretagne où fut publié le meilleur livre sur la ques-
- 07) Voir James Guillaume, 1901-1907, t. V, annexes, pp. 268-269.
- (l8) J. A. Creuzé-Latouche (1749-1800) était député de la Vienne. Membre du Comité de salut public le 4 avril 1795, il fit partie de la commission qui élabora la constitution de l’an III. Membre du Conseil des Anciens, puis des Cinq-Cents, il entra au sénat en décembre 1799. Il fut un libéral au plan économique et défendit toujours la liberté du commerce des grains (voir Creuzé-Latouche, 1792, 1793 et 1795).
- <l9) Pour une analyse détaillée, voir G. Faccarello, 1989.
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- tion (Creuzé-Latouche pense ici à l’ouvrage de Smith), et qui avaient institué des chaires dans la discipline : “ces vérités, vous devez en accélérer la découverte et en faciliter la propagation; vous devez les répandre parmi le peuple, afin de le garantir des pièges où nous avons vu ses faux amis s’efforcer de le conduire” (ibid., p. 3). L’économie politique devait être une véritable “sentinelle” placée dans “l’opinion publique” {ibid., p. 10). Ceci est particulièrement important dans un pays démocratique où chacun peut être appelé à la confection des lois : “les lumières des législateurs ne peuvent se former naturellement que des lumières qui existent autour d’eux, dans le même siècle et dans la même nation” {ibid., pp. 5-6).
- A. Vandermonde fut choisi par le Comité d’instruction publique le 6 février 1795. Sa nomination fut acceptée par l’Assemblée le lendemain. Ce jour-là, Lakanal présenta ainsi à la Convention cette nomination tardive : “Citoyens, vous avez décrété qu’il serait ouvert, à l’Ecole normale, un cours d’économie politique. Le Comité d’instruction a discuté les titres civiques et littéraires des publicistes appelés à cette place importante par l’opinion publique; nous avons pensé que le professeur d’économie politique, chargé de chercher et d’indiquer les sources de la prospérité de la grande famille, devait unir les lumières à l’amour de la République”.
- La nomination de Vandermonde suscita cependant quelques remous au sein du Comité. Le 10 février, mentionne le compte-rendu de séance, “un membre, après diverses observations, demande que le Comité prenne des renseignements sur le citoyen Vandermonde, nommé professeur d’économie politique près l’Ecole normale. Le Comité arrête le renvoi de cette demande aux représentants du peuple [c’est-à-dire Deleyre et Lakanal] près cette école” (dans J. Guillaume, 1901-1907, t. V, p. 481). Quelques semaines plus tard, le 16 mars, Vandermonde est de nouveau mis en cause en compagnie d’autres personnes : “le Comité, après diverses observations, charge les citoyens Daunou, Villar et Thibaudeau d’examiner la question de savoir si l’on demandera à la Convention le rapport des décrets qui nomment le citoyen Vandermonde professeur d’économie politique, et les citoyens Dufoumy et Hassenfratz membres de la Commission temporaire des arts, et d’en faire un rapport à sa première séance” {ibid., p. 608). James Guillaume détecte là une revanche sur les personnes supposées avoir participé, du côté de la Montagne, aux événements du printemps 1793. Dans la séance de la Convention du 9
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- mars, remarque-t-il, “Pémartin avait demandé la punition des auteurs de la journée du 31 mai. On sait que Dufoumy avait été un de ceux qui préparèrent, à l’Evêché, le mouvement du 31 mai; et que Hassenfratz avait lu, le 1er juin, à la barre de la Convention, la pétition de la commune de Paris demandant la mise en accusation de vingt-sept Girondins. Quant à Vandermonde, comme il avait été maintenu dans la Commission des poids et mesures lors de l’épuration du 3 nivôse an II (mais Monge, Lagrange et Berthollet, ses collègues à l’Ecole normale, étaient dans le même cas), il pouvait passer pour jacobin” (ibid. pp. 608-609, note 3).
- Vandermonde, une nouvelle fois, se tire de ce mauvais pas. “Déjà des malveillants cherchent à soulever l’opinion contre celui qui a été choisi pour fournir des textes à votre discussion”, se plaint-il lors de son premier cours. “Citoyens, son embarras est extrême : la faiblesse de son organe, l’inhabitude de parler en public, la confusion des notes qu’il n’avait recueillies que pour lui, et qu’il n’a pas le temps de ranger dans un ordre systématique, tout l’intimide. S’il faut encore qu’il soit victime de la calomnie, si vous ne le couvrez pas de votre bienveillance, il vous deviendra tout-à-fait inutile : car il faut une entière liberté d’esprit pour traiter les questions délicates de l’économie politique” (1795b, II, pp. 233-234). Dans une séance de débats, cependant, il nous livre une information qui est susceptible de relativiser l’accusation de jacobinisme mise en avant par J. Guillaume. Vandermonde déclare en effet à ses auditeurs (1795c, p. 309) : “J’ai pu dire [...] qu’ici je parlais, portes fermées, à des hommes instruits et revêtus de la confiance de leurs concitoyens; et qu’ainsi j’étais dans un cas très différent de celui qui irait dans un lieu public prêcher telle ou telle doctrine : mais je ne me connais aucune pensée qui puisse mériter le blâme, quoique je puisse en énoncer quelquefois qui prêtent le flanc à la calomnie à laquelle je suis en butte”. Mais si ce sont les propos tenus par l’orateur pendant ses cours, ou certaines idées de son rapport, qui ont pu choquer - ou servir - ses détracteurs, l’accusation n’a pas dû être celle de “jacobinisme” mais, au contraire, celle de prêcher le luxe et la dépravation des mœurs, comme il ressortira par la suite : en bref, d’abandonner bien des idées “jacobines”.
- On peut aussi s’étonner de voir Vandermonde nommé, même tardivement, en économie politique aux côtés de beaucoup de célébrités du temps qui enseignaient, elles, les matières correspondant à
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- leurs spécialités. D’autres personnes eussent sans doute beaucoup mieux fait l’affaire : Pierre-Louis Rœderer, par exemple, ne serait-ce qu’en raison de son expérience au Lycée (20); il est vrai qu’il ressortait à peine de l’ombre et qu’il avait toujours contre lui son comportement lors des événements du 10 août 1792 : mais ne fut-il pas lui-même nommé, peu de temps après, professeur de législation dans l’une des Écoles centrales de Paris ? (21) Doit-on voir dans la nomination de Vandermonde une manifestation d’un “lobby” (ou tout au moins d’un état d’esprit) scientifique qui, à cette époque, remodelait le système éducatif français ? Lors de sa première séance de cours, Vandermonde laisse entendre qu’il travaille sous contrainte : “Je n’avais pas entrepris un livre sur l’économie politique”, déclare-t-il lors de son premier cours; “j’avais jeté une immense quantité de notes sur le papier : mais l’obligation qui m’est imposée va me faire penser mieux à ces observations, que je n’accumulais que pour ma propre satisfaction” (1795b, vol. II, pp. 239-240). De quelle obligation s’agissait-il ? De mettre de l’ordre dans ses notes ou, de manière plus essentielle, d’enseigner ? La remarque selon laquelle il n’avait pas “entrepris un livre sur l’économie politique” peut nous mettre sur la voie et nous fournir un élément vraisemblable d’explication. Nous avons noté plus haut la participation de Vandermonde au jury institué afin de juger de la qualité des livres élémentaires soumis au concours ouvert en janvier 1794. Les premiers manuscrits reçus ayant été jugés inadaptés ou fort médiocres, le Comité d’instruction publique “se dispose dès le [...] [22 octobre 1794] à faire rédiger les livres élémentaires (22) par un certain nombre de savants éminents. Ceux-ci sont donc tout naturellement désignés pour être les futurs formateurs des instituteurs et Lakanal lui-même reconnaît le lien entre la rédaction des livres élémentaires et la constitution des écoles normales” (23). Le lien s’étendit probablement aussi aux membres du jury. Car parmi les professeurs nommés à l’Ecole le 30 octobre se trouvent Buache, Daubenton, Garat, Lagrange et Monge, tous membres, avec Vandermonde, du jury institué le 6 juillet précédent. Par la suite, lors-
- (20) Sur le Lycée, voir Ch. Dejob (1889 et 1894).
- (21) Dans son cours, Vandermonde salue la création des Ecoles centrales. Par ailleurs, le Magazine encyclopédique du 1er Floréal (20 avril 1795) annonce la nomination, pour Paris, et aux chaires qu’il intitule “économie politique et législation”, de personnes que l’on s’attend effectivement à voir occuper ce type de poste : Morellet, Dupont, Roubeau et Rœderer (James Guillaume, 1901-1907, t. VI, note 1, p. 115).
- (22) Ces livres élémentaires concernaient l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, la grammaire, la morale, la géographie, l’arithmétique, etc., mais pas l’économie politique.
- (23) D. Julia, 1981, p. 156; voir aussi p. 240 et note.
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- qu’il s’est agi de nommer le titulaire de la chaire d’économie politique, peut-être a-t-on simplement procédé de la même façon : n’oublions pas que Vandermonde venait de remettre un rapport remarqué, que ses intérêts en matière d’économie étaient sans doute connus, qu’il venait de participer au débat sur l’abolition du maximum, et que ses écrits de vulgarisation, en matière de chimie notamment, étaient appréciés.
- Après l’expérience de l’École normale, Vandermonde fut nommé, on le sait, à l’Institut : mais il y retrouva sa spécialité d’origine. J.-A. Creuzé-Latouche et P.-L. Rœderer, en revanche, firent partie (le premier dès le début, le second au printemps 1796) de la Classe des sciences morales et politiques dans laquelle l’économie politique fut insérée.
- V
- Les cours d’économie ne commençèrent que le 21 février, un mois après ceux des autres disciplines (24). Dès la première leçon, Vandermonde reconnut volontiers que, ayant été nommé professeur de manière inattendue et ayant dû débuter très vite son enseignement, il n’était pas du tout préparé à cette nouvelle tâche. Il demanda qu’on excusât le professeur et “la confusion des notes qu’il n’avait recueillies que pour lui” (1795b, p. 233). “Il m’est impossible de mettre de l’ordre dans les leçons du cours; je n’étais pas préparé : je dirai les choses comme elles viendront. Il me semble que ce ne sera pas un grand malheur. A la fin du cours, je compte faire une récapitulation générale, dans laquelle tous les objets pourront entrer dans des tableaux analytiques qui en faciliteront la comparaison [...]. Nos réflexions communes m’aideront dans ce travail” (ibid., p. 239). Il trouva d’ailleurs une parade préventive en se comparant à ... Montaigne. “Si je vous communique mes observations sans ordre, comme Montaigne, vous serez tenté d’y mettre de l’ordre vous-même; alors vous n’exercerez plus votre mémoire, mais votre intelligence : mieux le professeur dit la chose, moins l’auditeur s’occupe à la dire autrement [...]. Il sera humiliant pour le professeur de n’avoir pas d’ordre; les élèves n’en profiteront que mieux” (ibid., p. 240). Bien entendu, cette “méthode” ne donnera pas entière satisfaction aux élèves.
- <24) A l’exception toutefois du cours d’agriculture qui ne put avoir lieu.
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- Pour couronner le tout, Vandermonde vit son état de santé décliner sérieusement et dut cesser ses leçons avant même la fermeture de l’Ecole. Le 22 avril, il termina son dernier cours par ces mots : “Je reviendrai tridi prochain sur les conséquences de tout ce que j’ai dit dans cette séance, et j’entamerai, si le temps le permet, la question des effets de l’abondance du numéraire sur les prix” (ibid., t. V, p. 109). La maladie l’en empêcha. Le Comité d’instruction publique, en vue de la fermeture anticipée de l’École, arrêta le 29 avril “que les professeurs de l’École normale seront invités à se rendre à la première séance du Comité pour y présenter leurs vues sur l’interprétation de l’art. 4 de la loi du 7 du présent, portant que les professeurs [...] qui n’auront pas fini leurs cours le 30 floréal [19 mai] prochain donneront le complément de leurs cours dans le Journal de l’École normale, lequel complément sera distribué gratuitement à tous les élèves”. Le 1er mai, “le citoyen Vandermonde représente que son cours, commencé d’ailleurs longtemps après l’ouverture des écoles, ne pourra être terminé pour le 30 [floréal] [...]; il promet en conséquence d’en donner le complément dans le Journal de l’Ecole normale”, ce qui, à notre connaissance, n’a pas été fait.
- Le programme des leçons annoncé par Vandermonde, par ailleurs, était extrêmement vaste (voir ci-dessous, annexe) et le fait d’avoir pu prévoir de le traiter en trois ou quatre mois, à raison de quelques heures par décade, montre assez le manque d’habitude en la matière. Il est vrai que, à bien des égards, notre auteur innovait : il n’y avait presqu’aucun précédent sur lequel il pût s’appuyer. Il y avait bien, dans les pays de langue allemande, une tradition d’enseignement des “sciences camérales” : Vandermonde n’y fait pas référence. Des expériences avaient eu lieu en Italie : mais notre auteur ne semble pas connaître les cours d’Antonio Genovesi (Delle lezioni di commercio o sia d’economia civile, Naples, 1765-1767), et les leçons d’économie politique de Cesare Beccaria ne furent publiées qu’en 1804 par les soins de Pietro Custodi sous le titre de Elementi di eco-nomia pubblica. Les références de Vandermonde restent principalement britanniques, mais ni Steuart, ni Smith, n’avaient enseigné leurs livres; Smith seul avait exposé certains aspects primitifs de la Richesse des nations dans ses cours de jurisprudence, plus de dix ans avant la publication de l’œuvre.
- Il faut enfin remarquer que, à dire la vérité, une très grande partie des critiques de tout ordre que l’on peut adresser à l’enseignement
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- de Vandermonde et bien des travers que l’on peut relever dans les cours ou les débats se retrouvent dans la plupart des disciplines. Peut-être résultent-ils de l’ambiguïté même du projet et du fonctionnement de l’Ecole, que nombre de contemporains stigmatisèrent(25).
- A proprement parler, par exemple, Vandermonde n’enseigna pas véritablement. Il suivit implicitement l’ordre des matières indiqué dans le programme, mais sans aucune progression didactique. Il se borna à aborder quelques points et à émettre sur ceux-ci des considérations plus ou moins précises, comme s’il parlait, en réalité, à un public déjà au fait de la discipline. En ouvrant la troisième leçon, et à la demande d’un élève, il donna quelques références bibliographiques et recommanda la lecture de la Richesse des nations de Smith et des Principes de Steuart : le plan du cours s’inspire d’ailleurs de ceux de ces ouvrages. “Le traité de la richesse des nations, par Adam Smith : ce livre excellent, je dois le regarder comme étant entre les mains de tout le monde. Il y en a un moins connu, que je recommanderai d’une manière particulière, il est plus étendu. Je ne connais point de traité complet sur l’économie politique; aucun ne rassemble toutes les connaissances qu’on a acquises jusqu’à ce moment-ci sur cette matière : mais le plus complet que je connaisse, celui qui me paraît le plus digne d’être étudié, c’est le livre intitulé, Essais sur les principes de Véconomie politique [sic], par James Steuart” (1795b, t. II, pp. 447-448). A la fin de la dernière séance du cours, il renvoya également à VEssai analytique sur la richesse et sur l’impôt que Jean-Joseph Graslin avait publié en 1767.
- Le programme annoncé ne fut évidemment pas couvert. Dès le troisième cours, le professeur note son retard. “Dans la dernière séance”, déclara-t-il, “j’ai été pressé par le temps. La leçon qui avait précédé la mienne, avait excité tant d’intérêt, que j’ai été agité par la peur; car j’ai encore peur : je n’ai pas dit le quart de ce que je m’étais proposé de dire” (ihid., p. 448). Le septième cours (et avant dernier) s’ouvrit sur cette constatation : “Il est temps de terminer aujourd’hui mon exposé sur la nature, la formation et la distribution des richesses; ce n’est encore que le premier des six chapitres du premier titre, selon la division que j’ai adoptée dans le programme [...]. Il me reste, comme vous voyez, une quarantaire de notes sur le premier chapitre; et il me serait impossible dans le cours de la séance, d’insis-
- (25) Voir P. Dupuy, 1895; D. Julia, 1981, pp. 154-171; N. et J. Dhombres, 1989, pp. 578-596.
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- ter sur chacune d’elles, autant que je le désirerais. Je ne pourrai que les parcourir” (t. IV, pp. 452-453).
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- Les leçons de Vandermonde, même si elles possèdent certaines particularités remarquables, s’insèrent néanmoins dans les mouvances théoriques du moment. La France avait vécu des décennies de controverses théoriques animées qui s’étaient un peu calmées à la veille de la Révolution. L’école physiocratique, notamment, était largement discréditée depuis longtemps aux yeux du public éclairé alors que les principes libéraux étaient toujours en vogue. En 1795, encore, Creuzé-Latouche stigmatisait cette école qui s’était couverte de “ridicule” à cause de sa “manie sectaire” et de son “jargon mystique” (1795, p. 2), et l’accusa même d’être en partie responsable d’un “retard” pris par l’économie politique en France.
- Le discrédit qui frappa les physiocrates précéda d’ailleurs la publication d’une œuvre qui vint quelque peu brouiller les cartes en France à la fin des années 1770 : les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, d’Adam Smith, qui trouvèrent tout de suite un écho - plus ou moins critique, mais un écho important -parmi les personnes qui s’intéressaient aux problèmes économiques. En 1787 par exemple, Rœderer qualifia la Richesse des nations d’ouvrage “qui est à la science de l’économie publique, ce que Y Esprit des lois est à la science du gouvernement politique et civil” (1787, p. 26). Une traduction française, infidèle, fut publiée par Blavet dès la fin des années 70 et fut rééditée dix ans plus tard. Une seconde, plus exacte, le fut par les soins de Roucher en 1790-1791 (26). Ce sont des extraits de cette traduction que Condorcet, Le Chapelier et Peysonnel publièrent en 1790 dans les tomes III et IV de la Bibliothèque de Vhomme public, lui donnant ainsi un écho non négligeable. Le témoignage de Roucher lui-même est significatif. “On
- (26) Le Moniteur du 24 août 1790 accueillit très favorablement la publication des deux premiers volumes de la traduction nouvelle. “Ces matières sont devenues à la portée de tout le monde, et depuis que chaque citoyen peut avoir part au gouvernement et doit y prendre un intérêt direct, tous se croient obligés d’en étudier les mouvements et les ressorts, d’en bien connaître toutes les parties [...]. Nous nous contenterons de remarquer qu’aucun livre ne contient de système plus complet d’économie sociale et qu’aucun par conséquent n’offre plus de moyens d’instruction et d’utilité.”
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- demandait depuis longtemps une traduction française de l’ouvrage de M. Smith” affirma-t-il. “On la demande surtout, aujourd’hui, que l’Assemblée nationale s’occupe de régénérer la fortune publique [...]. Quiconque aspire au bonheur de vivre sous un gouvernement qui respecte les droits sacrés de la liberté et de la propriété, trouvera dans ces Recherches les principes immuables qui doivent gouverner les chefs des nations. La France a produit sans doute des ouvrages qui ont jeté des lumières partielles sur les différents points de l’économie politique. Ce serait trop d’ingratitude que d’oublier les services rendus à la patrie par les travaux des Ecrivains Économistes [les physiocrates]. Les jours de la détraction et du ridicule sont passés [...]. Mais l’Angleterre a sur nous l’avantage d’avoir donné au monde un système complet de l’économie sociale. Cette partie, la plus belle et la plus utile de toutes celles qui composent l’ensemble des connaissances humaines, se trouve dans l’ouvrage de Smith, approfondie et développée avec une sagacité qui tient du prodige” (1790, pp. VII-IX).
- Vandermonde, bien entendu, connaissait ces débats. Il y participa même de manière implicite en faisant traduire et publier le traité de Steuart (27); il s’inséra dans le courant général et, à l’occasion, s’emporta lui aussi contre Quesnay et ses disciples. Dans son rapport de 1794, il les accusa même d’avoir fait inconsciemment le jeu de l’Angleterre : “ce n’est pas à dater de la révolution seulement, que les Anglais connaissent l’usage des pensions et gratifications à des meneurs adroits, chargés d’agiter la France par leurs impulsions et sur leurs plans” écrit-il. “Ces imprudents sectaires [les physiocrates] qui ont tant jeté de fausses idées parmi nous sur le commerce, et qui
- <27) Dans Le Moniteur du 24 juin 1790, un article signé M. Desmond annonça en ces termes la parution de l’ouvrage : “Si toutes les connaissances utiles ont de grandes obligations aux Anglais; si nous devons à Newton la théorie des lois qui règlent le monde physique, à Locke celle de l’âme ou des facultés intellectuelles de l’homme; si ce peuple éclairé a fixé les limites et établi l’équilibre entre tous les pouvoirs publics, qu’il a le premier réduit en science soumise à des règles, nous ne lui sommes pas moins redevables d’une grande partie des progrès que nous avons faits dans une science non moins difficile, mais peut-être plus importante que toutes les autres, celle de l’administration intérieure ou de l’économie politique, en tant qu’elle est distinguée du gouvernement proprement dit, c’est-à-dire de l’exécution des lois et de l’administration de la justice. L’ouvrage le plus profond, nous ne craignons pas de le dire, et en même temps le plus lumineux qui ait paru en Angleterre sur cette matière, est celui du chevalier Steuart, dont nous annonçons ici la traduction; et nous ne doutons pas que le public ne partage et notre étonnement et nos regrets de ce qu’un ouvrage de cette importance ait été connu si tard en France [...], l’Assemblée nationale ayant successivement saisi presque toutes les matières traitées dans cet ouvrage, qui doit faire le code d’économie des nations modernes”.
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- s’arrogeaient le nom d’économistes qu’ils ont rendu ridicule, ignoraient qu’ils n’étaient que des mannequins” (28) (1795a, pp. 5-6). Le renvoi à l’ouvrage de Graslin également (pour ne pas parler de ceux de Steuart et de Smith) et l’appréciation qu’il formula à son propos (29) dénotent une optique anti-physiocratique. Le combat contre la phy-siocratie, en France, pouvait d’ailleurs toujours sembler d’actualité au plan politique : dans les débats autour de la citoyenneté, dans les propositions qui visaient à restreindre le droit de vote aux propriétaires fonciers, la théorie économique physiocratique et les conséquences politiques que ses adeptes avaient tirées depuis longtemps jouaient un certain rôle (30).
- Pour autant, les références de Vandermonde sont plus vastes que celles strictement relatives à ces controverses, du moins pour autant que nous puissions en juger car, tout comme ses contemporains, il ne multiplie pas ses références. Il fait preuve d’une grande ouverture d’esprit; ses préférences vont à quelques auteurs étrangers récents et les noms les plus souvent cités, outre Smith, sont James Steuart (à qui il associe l’œuvre antérieure de John Law) et Arthur Young (qu’il a probablement connu chez Lavoisier). Il semble faire preuve, aussi, d’une véritable curiosité intellectuelle : il connaît et apprécie, par exemple (1795b, t. III, pp. 152-154), l’essai de James Anderson sur la rente différentielle qui devait jouer un si grand rôle dans l’histoire de l’économie politique (pour une toute autre raison, cependant, que celle avancée par Vandermonde...).
- Mais en dépit de ces qualités, la manière dont il perçoit et cite les différents auteurs marque les limites de sa réflexion en économie : il manque manifestement de recul et de largeur de vues théoriques. Le nez plongé dans ses notes, il place tous les écrits, et souvent les problèmes, à un même niveau d’importance. Les principes théoriques sont quelquefois exposés de manière obscure et leur mise en œuvre pratique manque la plupart du temps de précision. Une illustration frappante peut être donnée à ce propos : procédant à une
- (2X) Un jugement plus mesuré est porté dans le cours : “J’aurai l’occasion de combattre quelquefois leurs opinions. Je les désigne sous le nom de partisans du système de Quesnay. S’il m’arrivait d’en parler ici avec le ton du mépris, ce serait une grande faute : je me le reprocherais beaucoup à moi-même : leurs idées ne sont pas conformes aux miennes; mais c’est à vous d’en juger” (t. II, pp. 461-462)
- <29) “Je le regarde comme un des meilleurs livres qui ait été écrit en France sur l’économie politique” (1795b, t. V, p. 107).
- (30) Sur ce sujet, la lecture de l’article d’E. Allix (1910) s’impose toujours.
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- avancée théorique appréciable, il développa une théorie du travail productif susceptible de déplacer la question de la formation des revenus en liaison avec la théorie de la valeur; mais il n’en tint aucun compte dans sa théorie des prix ni, surtout, dans sa critique de la phy-siocratie où elle eût été dévastatrice, critique pour laquelle il utilisa au contraire les développements, plutôt contestables, de Hocquart de Coubron... Quant aux développements et autres raffinements en matière de théorie des prix, ils laissent perplexe.
- On remarquera enfin, sans s’en étonner outre mesure, l’aspect quelquefois “scientiste” que revêt le propos : Vandermonde insista sur le rôle des inventions techniques qui ont changé les modes de vie et, irréversiblement, adouci les mœurs, apporté et approfondi la liberté. Il est d’ailleurs en cela en bonne compagnie puisque Smith, par exemple, ne dédaigna pas ce type de considération. Au sein du cours, cependant, ces développements prennent une place disproportionnée.
- Il existe malgré tout une ligne directrice dans la pensée économique de Vandermonde et l’on peut même dire du cours que jamais économie n’avait donné une impression plus politique. En réalité, en 1794 et 1795, Vandermonde se battit sur deux fronts entre lesquels il tenta de préserver une position médiane. D’un côté, il refusa les idées jacobines extrémistes et, sur ce point, il eut fort à faire face à un auditoire sélectionné à l’automne 94, dans toute la France, pour son “civisme”, et qui vivait encore sur certaines idées fortes et simples propagées pendant de longs mois auparavant; non pas que l’auditoire eût été hostile, si l’on en croit du moins ce qui transparaît des propos du cours et des débats : il tint cependant à certaines idées et ne souhaita pas les abandonner sans discussions ! Mais d’un autre côté, Vandermonde refusa également d’admettre la nécessité d’une “concurrence indéfinie” sur les marchés, c’est-à-dire la mise en œuvre stricte du programme de liberté économique : sur ce plan, il resta interventionniste, même si c’est de manière modérée et en critiquant la manière irréfléchie dont les jacobins l’avaient été. La ligne médiane qu’il adopta est plutôt celle d’un Galiani (31>, ou même, certaine différences mises à part - sur les greniers publics notamment -, celle d’un Necker (jamais cité, et pour cause, en ces temps difficiles...).
- (31) “On a dit de lui qu’il avait de l’esprit [...] : je l’ai trouvé plein de génie” (1795b, t. IV, p. 174).
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- VII
- Vandermonde fut certes jacobin : ses propos, ses missions, ses amitiés le prouvent. Peut-être, aussi, sa position a-t-elle évolué. Selon toute probabilité, cependant, il ne fut jamais extrémiste comme Hassenfratz a pu l’être, et, en matière économique, il n’approuva jamais, à notre connaissance, les mesures économiques rigoureuses qui avaient été édictées pendant la Terreur, et notamment les lois sur le maximum. Il demeura lucide et vit bien qu’une grande partie de la propagande, sous le Gouvernement révolutionnaire, menait immanquablement à des situations catastrophiques dans le domaine économique. Le rapport sur les manufactures de Lyon donne le ton; l’intervention de l’auteur dans le débat sur le maximum poursuit l’analyse et d’autres idées sont enfin développées au cours des séances de l’Ecole normale. Notons les grands thèmes.
- Vandermonde reprit et développa d’emblée un point fondamental qui avait été à la base du discours de J. A. Creuzé-Latouche en faveur de la création de la chaire d’économie politique. Puisque les sociétés contemporaines consistent en des équilibres socio-économiques complexes reposant sur le bon fonctionnement des marchés, les références constantes aux Anciens, à leurs mœurs et à leurs institutions ne peuvent qu’induire en erreur et faire prendre des décisions désastreuses pour tous, engendrant un processus de régression et de misère. Deux idées-forces permettent d’organiser le propos.
- La première est celle d’une opposition irréductible entre le système des Anciens et celui des Modernes. “Tous les jours”, remarque l’auteur, “on entend comparer les français ou les anglais, les peuples modernes enfin, avec les peuples anciens. Il n’y en a point aujourd’hui qui ressemblent aux grecs, ni aux romains, encore moins aux carthaginois [...]. C’est un malheur que de se livrer à de fausses analogies. Je désire que vous vous persuadiez tous qu’il faut étudier l’état présent, sans songer à l’état passé; il y a trop de difficulté et de danger à les comparer” (1795b, t. II, p. 449). Le conseil est réitéré (ibid., p. 457). “Nos nouvelles machines politiques”, insiste Vandermonde, “sont des ouvrages compliqués qu’il faut étudier avant de les juger. Elles ressemblent, dans plus d’un sens, aux ouvrages modernes de l’horlogerie, dont il eût été difficile aux anciens de se former une juste idée” {ibid., t. IV, p. 169). La raison de tout ceci réside essentiellement dans la complexification de la structure économique due à l’apparition des
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- “besoins factices”; ceux-ci ont simultanément permis, à la longue : la disparition de l’esclavage, la multiplication des inventions en tout genre et l’enrichissement général. Le lien social passe à présent par la dépendance mutuelle des individus au travers de leurs besoins et des activités économiques qui ne peuvent être que marchandes et libres si l’on veut qu’elles soient efficaces. La satisfaction des besoins, le fonctionnement des marchés requièrent la propriété privée et la liberté économique (32); misant sur le jeu des intérêts privés, elles exigent par là -et amènent progressivement - la liberté politique, la résistance à la tyrannie et l’adoucissement des mœurs (33) : en bref, elles œuvrent dans le sens de l’intérêt général.
- Fortement inspiré de Smith en particulier (34) et adapté aux circonstances tendues du moment, ce discours général va à l’encontre de bien des idées politiques révolutionnaires : n’avait-on pas mis l’accent sur le refus du luxe, de la corruption des mœurs et de la décadence que ce luxe était censé produire, et n’avait-on pas prôné une nouvelle vertu, ou une vertu régénérée, sur le modèle Spartiate ? Vandermonde insista au contraire sur les “besoins factices”, sur leur nature, leur rôle et leur importance; il s’efforça aussi de neutraliser, en quelque sorte, le mot “vertu”, en lui donnant un sens historique changeant (voir 1795b, t. II, pp. 294-295 et 300-301). Ces thèmes forment véritablement l’ossature du cours et, surtout, des débats car les élèves furent surpris par la tonalité d’un propos qui allait si franchement à l’encontre des opinions qu’on leur avait inculquées : “je dois paraître m’écarter encore davantage de la saine morale. Je vous dois là-dessus quelques explications”, reconnut l’orateur (1795b, t. II, p. 292). La question est sans cesse reprise. La réaction d’un auditeur nommé Moline est caractéristique à cet égard : “Je vous avoue,
- (32) Vandermonde critiqua très sévèrement ceux qu’il appelle les “niveleurs”. “Je crois qu’il y a eu des hommes passionnés, voulant profiter des erreurs du peuple pour l’asservir, et qu’ils ont pu [...] donner au peuple de fausses idées [...]. Ces hommes là étaient, je ne dis pas seulement méchants, mais [...] véritablement extravagants. Il n’y aurait pas de culture, pas de perfectionnement dans aucun genre, s’il n’y avait pas de propriété, s’il n’y avait pas de certitude de jouir de ce qu’on aurait acquis, de ce qu’on aurait hérité de ses pères. Je ne puis pas laisser cette idée sans la couler à fond [...]. Quant à l’idée «qu’il faut égaliser les fortunes, qu’il faut qu’il n’y ait pas d’hommes plus riches les uns que les autres», c’est, selon moi, le rebours du bon sens” (1795b, t. III, p. 151).
- 03) y0ir 1795b, deuxième leçon en particulier; le thème de l’importance des “besoins factices” pour le soutien de l’économie affleure dans le rapport (1795a, pp. 2-3) étant donné la nature des manufactures lyonnaises. Voir aussi les trois séances de débats, 1795c.
- (34) Vandermonde s’éloigne ici quelque peu de Steuart qui, d’une certaine manière, faisait quelquefois référence à l’Antiquité.
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- citoyen professeur, que ces paroles ne m’ont pas seulement étonné; elles ont brouillé tous mes principes. Ce n’est pas une nuance, c’est un contraste” (1795c, p. 353). La longue intervention de Moline fut très applaudie par l’auditoire. Mais la discussion put néanmoins avancer : “Ce n’est pas, citoyen professeur, que je veuille ridiculement introduire la vie et le gouvernement patriarcal” conclut l’élève. “La France compose une grande nation, célèbre par les sciences et les arts qu’elle cultive. Voici [...] sous quel point de vue j’aurais désiré exposer votre proposition. Je lui aurais donné la forme d’un problème d’économie politique; j’aurais dit : soit donnée une grande nation nouvellement rendue à la liberté, au sein de laquelle les progrès de la révolution se seraient étendus aussi loin qu’ils pourraient aller; trouver le moyen de faire concourir ses arts, son luxe, et tout ce qui alimente ses besoins factices à la prospérité nationale; y diminuer, autant que possible, la tendance naturelle qu’ont toutes ces choses vers l’effémination” (ibid., pp. 355-356).
- L’économie politique devient alors une science indispensable. Impensable chez les Anciens, elle est consubstantielle à la modernité. “L’objet de cette science est la théorie des richesses, considérées dans leurs rapports avec la prospérité publique. Dès le premier pas il faut prendre un parti tranché sur le but qu’on se propose à cet égard. Si les hommes s’entendaient pour adopter les principes de la saine morale qui attache le bonheur à la modération des désirs, si la paix perpétuelle était assurée [...]; alors tout l’échafaudage de l’économie politique moderne s’écroulerait [...]. Mais tant qu’il y aura de grands peuples livrés à la cupidité, tant que la civilisation, le commerce, la politique et l’art de la guerre, y feront de continuels progrès, l’économie politique moderne sera une science indispensable et pour ces peuples, et pour tous les autres” (Vandermonde, 1795b, t. II, p. 234).
- La deuxième idée-force est l’affirmation de l’inexistence de tout système intermédiaire et donc de la vanité de toute tentative dans ce sens. Il faut choisir entre le “système patriarcal” et le “système moderne”, il ne faut “point de système bâtard; il n’engendrerait que des contradictions”. C’est le système moderne qui doit rallier les suffrages sous peine d’une régression économique et sociale et d’un retour en force de l’obscurantisme; car, dans la logique du choix inverse, ou de la recherche d’un moyen terme, toute mesure partielle, intermédiaire, ou de compromis provoque le déroulement d’un engrenage inéluctable : “Etes-vous d’avis de repousser les villes dans les campagnes ?
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- Voulez-vous que tous les hommes soient cultivateurs ? Demandez-vous que leurs moyens de bonheur soient non seulement égaux, mais qu’ils soient semblables ? Cherchez-vous à les délivrer des besoins factices, et à dissoudre les liens de leur dépendance mutuelle à cet égard ? Ayez de la suite : conseillez franchement de brûler les bibliothèques, de briser les statues, de déchirer les tableaux, de détruire les manufactures et ne calomniez point le respectable Jean-Jacques, qui voyait cette conséquence, et qu’elle n’effrayait pas.” Et l’orateur de conclure : “Si elle vous arrête, si vous sentez qu’un grand peuple placé sur un sol généralement fertile, entre des nations policées, ne peut pas être longtemps heureux s’il n’est fort, et que pour qu’il soit fort, il faut aujourd’hui qu’il soit riche; alors étudions ensemble” (1795b, t. II, p. 235; voir aussi 1795c).
- Des mesures qui pouvaient ressembler à des tentatives d’instaurer un système intermédiaire, la France en avait connu dans le domaine économique, avec, notamment, les lois sur le maximum sévèrement critiquées, dans le rapport, en raison de leurs incohérences. “Fixer à moitié en sus du prix de 1790, des denrées étrangères, ou des objets qui en nécessitent l’emploi, c’était manifestement les interdire; c’était forcer à la fraude et provoquer l’excès de renchérissement qui en résulte. Comment nos colonies même eussent-elles pu nous envoyer leurs indigos au prix du maximum ? En 1790, le fret était à deux sous et l’assurance à trois ou quatre pour cent; à présent le fret est à huit sous et l’assurance à cinquante ou soixante” (1795a, pp. 44-45). Ee gouvernement peut, en période de crise, intervenir sur les prix : mais cette intervention doit être articulée à la logique de la production marchande, sous peine de voir les sources d’approvisionnement se tarir. Un prix maximum doit être juste, c’est-à-dire permettre le remboursement des frais matériels de production et la rémunération des services producteurs : un tel “juste prix” s’apparente, selon Vandermonde, au prix naturel de Smith. Les éléments qui entrent dans sa composition sont cependant si variés que seuls les agents économiques peuvent le connaître de manière à peu près certaine. “Qu’on nous permette seulement de remarquer qu’il n’était pas si difficile qu’on le présume, de faire arbitrer équitablement le juste prix des choses, par ceux même qui en font le commerce; ni même de convaincre la masse du peuple de la sincérité de leur estimation. Il y a des questions complexes dont la solution ne peut pas être renfermée dans une formule de quatre mots; et ce n’est pas une question simple que celle du juste prix de tous les objets de consommation.
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- Chaque négociant a les vrais éléments de la solution particulière qui le concerne, et il n’y avait rien d’absurde à compter sur la bonne foi des mieux famés d’entr’eux” (ibid., p. 45). S’il faut donc surveiller les prix en période de troubles, il faut le faire de manière souple et en respectant les producteurs (35). Pour la même raison, l’auteur se déclare opposé aux greniers d’abondance, ou greniers publics, dans le commerce des blés (1795b, t. IV, pp. 464-465).
- VIII
- Pour autant, Vandermonde ne fut pas un partisan inconditionnel de la liberté du commerce. Celle-ci, à ses yeux, est strictement nécessaire, mais elle possède aussi des limites dont le législateur doit être conscient et par rapport auxquelles il doit fonder ses interventions dans le domaine économique (tout en respectant cependant la logique qui préside au bon fonctionnement des marchés). Le domaine du commerce extérieur, qui met en jeu la richesse et la puissance nationale, le niveau d’emploi du pays (36), est un exemple de point sensible où le laissez-faire peut se révéler néfaste. C’est là une des raisons pour lesquelles l’auteur s’opposa aux physiocrates et au traité de commerce qu’ils firent conclure en 1786 entre la France et l’Anglerre : “Ils ont accrédité le mot Laissez faire et Laissez passer, sans se douter que le cabinet britannique et ses souffleurs gagés n’y avaient vu pour nous que le conseil, laissez faire le mal et laissez passer votre ennemi” (1795a, p. 6). C’est pourquoi, également, il s’opposa à G. Filangieri et fit remarquer ses incohérences : “Ce même auteur s’est déclaré aussi pour la maxime des disciples de Quesnay, laissez faire et laissez passer ! et cependant il a le bon ton de dire [...] : «C’est dans l’art de connaître les cas où l’on doit ordonner, et ceux où l’on doit laisser faire, que consiste toute la science du gouvernement.» Ces contradictions font honneur à sa bonne foi” (1795b, t. IV, pp. 466-467). La position est réitérée lors du débat sur le maximum, en décembre 1794 : il est faux qu’il n’y ait rien à redouter de la “concurrence indéfinie” du commerce, et ceci dans les situations normales comme dans celles, exceptionnelles, de troubles intérieurs et extérieurs.
- (35) y0jr aussi 1794? article troisième, ainsi que les propos tenus sur les prix dans les dernières leçons du cours.
- (3ô) Vandermonde suit une doctrine de la “balance du commerce” dans la version “balance-travail” exposée, notamment, par Steuart.
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- A la même époque, le rapport sur les manufactures de Lyon soulignait d’autres points sur lesquels la doctrine de la “concurrence indéfinie” allait trop loin. Pour des raisons liées à la formation de la main d’œuvre, et pour les besoins des débouchés et du commerce, Vandermonde admettait la nécessité d’une réglementation souple : en conférant des labels de qualité pour les manufacturiers et les artisans qui auraient souhaité donner un signe extérieur de reconnaissance et de confiance à leurs produits, les règlements pouvaient maintenir la “morale mercantile” en écartant les fraudes manifestes et en protégeant la propriété industrielle; ils étaient aussi susceptibles de stabiliser les prix des marchandises en favorisant une spéculation stabilisatrice (les spéculateurs ne peuvent agir rapidement et efficacement que s’ils sont certains de la qualité de la marchandise achetée), et en fin de compte de réguler les revenus des artisans et manufacturiers et de perpétuer la transmission des savoir-faire et des techniques. “En général, tout règlement doit cesser avec le temps de convenir à l’état des choses, puisque celui-ci change toujours. Ce n’est point une raison pour n’en point avoir, c’en est une seulement pour convenir d’un mode de révision à des époques déterminées” (1795a, p. 30).
- Vandermonde se démarqua enfin également de la plupart des libéraux qui, à quelques exceptions près comme Creuzé-Latouche, étaient hostiles aux assignats. Dans son cours, il défendit cette monnaie qu’il présenta comme la meilleure de toutes dans l’absolu : “je regarde l’assignat comme une grande découverte, comparable à celle de la boussole et de l’imprimerie” (1795b., t. II, p. 455); il n’est pas seulement “la monnaie de la révolution, mais [...] la meilleure de toutes ; et ici, et aujourd’hui, et partout, et toujours” (ibid., t. III, p. 159). Il n’ignorait pas, bien entendu, le phénomène inflationniste important induit par les émissions successives, ainsi que la crise de confiance qu’elles engendrèrent, perturbant ainsi gravement les mécanismes de l’économie. Dans son rapport, il avança cependant une explication astucieuse tendant à dégager ce type de monnaie des accusations portées contre lui et, de façon originale, mit l’accent sur le rôle des différents agents, de leurs stratégies d’information et d’anticipations, dans la spirale de la dépréciation du papier-monnaie (37). C’est la défense des assignats qui poussa Vandermonde à souli-
- (37) Sur ce point comme sur les développements analytiques en général, voir G. Faccarello, 1989.
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- gner l’importance des écrits de John Law en qui il voyait leur lointain initiateur, et à conseiller la lecture du traité de Steuart(38).
- La réhabilitation de Law et les références appuyées à Steuart confirment d’ailleurs, si besoin en était, la tendance interventionniste de Vandermonde. L’éloge des Principes de 1767 est éloquent : “ce livre [...] a été traduit en 1789, à ma sollicitation. La traduction a été faite par un irlandais qui ne savait pas le français, mais elle a été revue par un homme de beaucoup d’esprit [...]. Steuart paraît rebutant à celui qui y jette les yeux pour la première fois; il est difficile à lire : peut-être est-ce une cause du peu de succès qu’il a eu en Angleterre. J’invite ceux qui veulent approfondir l’économie politique, à se procurer ce livre, et à ne point se rebuter” (1795b, t. II, p. 448). Steuart est d’ailleurs, la plupart du temps, préféré à Smith. Revenons par exemple sur le problème des règlements. Adam Smith, peut-on lire sous la plume de Vandermonde (1795a, pp. 24-25), “a beaucoup déclamé contre les corporations et contre les règlements d’apprentissage dans les trois derniers livres de son traité sur la richesse des nations”; il avait pourtant “remarqué dans son premier livre, qu’au défaut de corporations légales, il s’en forme de volontaires dont l’effet, dit-il, est le même (39) contre la libre concurrence. Cette contradiction pourrait seule déceler l’attention dans laquelle ont été écrits ces derniers livres, si inférieurs aux deux premiers; et on ne s’étonnerait plus de l’affectation avec laquelle ils ont été vantés par des meneurs en France, où le traité de James Steuart sur l’économie politique, écrit avant cette époque avec tant de force de raisonnement dans des principes contraires, était demeuré inconnu”.
- Quant à l’“homme de beaucoup d’esprit” évoqué par Vandermonde, ce n’était autre qu’Étienne de Sénovert à qui l’on doit aussi une édition d’écrits de Law (1790). Les avantages que Sénovert vit à la diffusion des idées de Steuart sont caractéristiques et traduisent vraisemblablement aussi l’opinion de Vandermonde : “Le pre-
- <38) “Je voudrais vous citer, à cet égard, les paroles mêmes d’un homme bien décrédité, qui a été chassé de France et déshonoré pour avoir eu raison. C’est le fameux Jean Law, l’auteur du trop fameux système, dont il a fallu attendre qu’un Anglais nous dévoilât le secret, cinquante ans après. Voyez l’histoire que donne Steuart, de notre banqueroute de 1720. Le petit traité sur les monnaies, publié par Law en 1715, m’a toujours paru un chef-d’œuvre. Vous y trouverez cette découverte, que je vous ai tant vantée, celle de nos assignats” (1795b, t. IV, pp. 462-463).
- (39) Vandermonde tente même de prouver que cet effet est pire (1795a, pp. 25-27).
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- mier sera de convaincre, sans doute, que la révolution qui s’opère sous nos yeux était dans l’ordre des choses nécessaires : nous devons donc en être d’autant moins alarmés sur les inconvénients inséparables d’un pareil changement, et convenir que si une administration tout à fait insensée n’eût pas pu l’accélérer de dix ans, la plus éclairée et la plus sage n’eût pas été capable non plus de la retarder d’autant. Le second avantage sera de convaincre les bons esprits, qui auront lu avec attention, combien il est difficile de réduire l’économie politique en système; ils verront que si les principes en administration sont nécessaires, rien, au contraire, n’est plus perfide que les maximes, dont la raideur ne se plie jamais à aucune des nombreuses inconstances qui en contrarient l’application. Ces maximes ont l’inconvénient de favoriser l’ignorance et la paresse sur un sujet qui ne peut s’en accommoder. Qu’un administrateur généralise ses idées, il le faut; il donne en cela la preuve d’un esprit capable d’embrasser, à la fois, un grand nombre de combinaisons, et il place, en même temps, chaque fait dans la classe à laquelle il appartient : mais il s’égarerait bientôt si, perdant de vue les circonstances collatérales, il prenait pour la réalité ce qui n’est que l’opération de son esprit. Que serait-ce encore si, au lieu de suivre les maximes que sa propre méditation a pu lui fournir, il recevait aveuglément celles des autres ?” (1789, pp. IX-XI).
- IX
- Certains aspects purement analytiques du cours de l’Ecole normale doivent également être soulignés. Nous avons développé ailleurs les plus intéressants (40) : contentons-nous, ici, de reprendre très brièvement quelques points. Premier aspect remarquable : une conception purement théorique de l’économie politique, détachée a priori de toute préoccupation statistique et préfigurant, de manière étonnamment moderne, ce que nous appelons aujourd’hui un modèle théorique. “Le professeur d’économie politique ne doit même traiter son sujet que d’une manière abstraite”, note Vandermonde. “Les applications à tel pays, à telle époque, à telle
- (40) En matière de théorie monétaire et de statut des différentes sortes de capitaux en particulier. Les développements sur le droit de propriété sont aussi intéressants, ainsi que ceux qui développent l’idée selon laquelle il existe des “justes fortunes” tout comme il y a des “justes prix”. Ils ne sont cependant pas très originaux et beaucoup de partisans de la liberté du commerce partagèrent ces idées.
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- circonstance, exigent des connaissances de détail qui ne sont pas de son ressort. Il lui suffit de montrer combien le résultat des principes doit varier selon les hypothèses, et de faire sentir les difficultés que doivent éprouver le législateur et l’administrateur instruits, pour adopter, dans chaque circonstance, la conclusion qui se déduit de la combinaison des principes. On peut assimiler nos résultats généraux à des formules analytiques qui renferment une multitude d’indéterminées; les solutions dépendent de la substitution des nombreuses données, nécessaires pour parvenir à l’application” (ibid., pp. 237-238). L’économie politique est donc dissociée des statistiques, c’est-à-dire de l’arithmétique politique au sens traditionnel du terme, cette dernière discipline paraissant encore comme bien trop incertaine et n’offrant le plus souvent que des résultats contradictoires (4I). Accessoirement, c’était aussi là douter des tentatives de Lavoisier ou de Lagrange dans ce domaine, par exemple, et prendre parti contre les physiocrates et leur prédilection pour les calculs empiriques ou prétendus tels qu’ils présentaient non seulement comme des illustrations, mais aussi comme des preuves à l’appui de leur démarche théorique et de leurs propositions de politique économique.
- Une autre innovation du cours d’économie professé à l’École fut, elle, promise au plus bel avenir et révolutionnait quelque peu la discipline. Les physiocrates pensaient que le surplus dégagé chaque année dans l’économie, le produit net, prenait son origine dans le seul secteur agricole, et en tiraient non seulement d’importantes conclusions au plan de la théorie et de la politique économiques mais aussi de leur doctrine politique tout court, en hiérarchisant les différents types de propriétés et en donnant la prééminence au seul propriétaire foncier. Smith réagit contre le fait de ne considérer que la terre comme “productive”; selon lui, tout travail effectué dans un secteur quelconque était à l’origine du produit national (pour utiliser une expression moderne). Mais il subsistait encore des ambiguïtés dans sa doctrine et il semble bien que seul le travail qui se trouve à l’origine de produits matériels ait été considéré par lui comme productif. Vandermonde franchit un pas décisif : peut-être influencé par une tradition française qui mettait au premier plan le rôle des sensations et de l’utilité au même titre que des coûts dans l’explication des prix et le jeu de l’offre et de la demande, il déplace le pro-
- <41) Vandermonde, 1795b, t. II, p. 457; voir aussi 1795c, 1.1, pp. 306-307.
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- blême de la productivité du travail et de l’origine du revenu national en soulignant que seule importait, précisément, la production de services, d’utilité, quel que soit son support (matériel ou immatériel) et sa destination.
- L’innovation est de taille, mais il est vraisemblable que, comme pour ses découvertes dans le domaine mathématique, Vandermonde ne se rendit pas véritablement compte de l’importance de ses propos : d’autres, et en premier lieu Jean-Baptiste Say, recueillirent l’héritage et le firent fructifier. La façon par laquelle Vandermonde introduisit son innovation est d’ailleurs fort caractéristique : une manière latérale, conséquence de considérations plus politiques.
- Car si Vandermonde refusa finalement toute distinction entre travail productif et improductif, c’est en se fondant sur le principe de l’égalité des hommes entre eux, inscrit en tête de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Cette égalité concentre en effet l’attention sur l’homme, son travail, le service qu’il rend à un autre homme et à la société : tous les services sont donc, par nature, équivalents; tout revenu issu d’une telle activité en constitue la contrepartie. “Quant aux revenus” souligna Vandermonde, “ma façon de voir est peut-être un peu bizarre, mais vous m’avez promis de l’indulgence. On les a beaucoup distingués : ces distinctions sont bonnes : mais je crois plus utile de les montrer sous un seul point de vue. Je les attribue à une source unique. Ils proviennent des équivalents obtenus par des services rendus “ (1795b, t. II, p. 458). Ce point est important, y insista l’auteur, même si le propos est inhabituel. “Un propriétaire tire un revenu de sa terre; un chanteur tire un revenu de son talent; voilà deux espèces de revenus, dont l’origine paraît très différente; selon moi, elle est la même” (ihid., pp. 458-459). Vandermonde développa alors son exemple afin qu’aucune ambiguïté ne subsiste dans l’esprit de ses auditeurs : “Je suis cultivateur; un propriétaire me loue sa terre; je lui paie un prix de bail; qu’est-ce que cela ? Il me prête son droit de cultiver; c’est un service qu’il me rend, et je lui en donne l’équivalent. Je suis un chanteur; vous aimez la musique; je vous fais passer une heure agréable; vous me payez : c’est un équivalent pour le service que je vous ai rendu.” Cette analogie entre l’agriculteur et le chanteur, ajouta-t-il, “est bonne à remarquer par des républicains qui ont établi l’égalité” (ibid., p. 459).
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- Vandermonde occupa à l’Ecole normale la première chaire publique d’économie politique en France. Certains cours avaient bien eu lieu auparavant, au Lycée notamment, mais il s’agissait là d’enseignements privés. L’an III parut donc marquer un tournant décisif à cet égard. Malheureusement, l’embellie ne fut que de très courte durée et l’histoire de l’enseignement de l’économie politique demeura, pour longtemps, extrêmement chaotique (42), toujours liée à des enjeux institutionnels et politiques. Dans la longue série d’événements qui aboutit, fort tard, à l’institutionnalisation de la matière comme discipline académique dans les Universités, le Conservatoire des arts et métiers joua un rôle non négligeable. D’une certaine manière, il n’est pas faux de dire que cette institution fut un premier refuge véritable pour le témoin transmis par notre géomètre. Il n’est sans doute pas inutile d’en dire deux mots en conclusion.
- Le cours de Vandermonde, et donc les idées novatrices qu’il comporte, fut imprimé et distribué aux élèves; il fut également inclus dans les recueils édités et réédités par la suite. Mais, dans l’immédiat, il inspira aussi certains enseignements dans les Écoles centrales qui venaient d’être créées lorsque l’Ecole normale ferma ses portes. Beaucoup d’élèves, de retour de Paris, devinrent professeurs dans les nouveaux établissements, et, dans leur tâche, s’inspirèrent naturellement des cours qui leur avaient été dispensés.
- Bien sûr, l’économie n’était pas une matière prioritaire et l’on sait, par exemple, que les cours les plus fréquentés étaient ceux de dessin, puis ceux de sciences. Mais son enseignement avait été prévu (43) dans l’ensemble des cours proposés, et c’était déjà un point important; il avait sa place dans l’enseignement de “législation” (44), comme le rappelle encore une circulaire du Ministre de l’intérieur en l’an VII, cours qui devait venir couronner les études des élèves. Mais il est aussi bien connu que, dans le type d’enseignement à la carte offert par les Ecoles centrales, les professeurs faisaient souvent ce
- (42> Outre les articles de H. Baudrillart (1873) et A. Courtois (1892), déjà cités, des contributions classiques sont celles de L. Reybaud (1864), A. Liesse (1901), E. Levasseur (1905) et M. Marion (1932). Les études sur le sujet ont été reprises et approfondies récemment (voir particulièrement L. Le Van-Lemesle, 1980 et 1986).
- (43) Après, certes, quelques péripéties (G. Faccarello, 1989, pp. 85-86).
- (441 Enseignement véritablement nouveau par rapport à celui des anciens collèges. Voir par exemple Coirault, 1940, pp. 325-334.
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- qu’ils voulaient. Selon les témoignages retrouvés par G. Coirault (1940) pour le Centre-Ouest de la France, les attitudes variaient grandement d’une école à l’autre et, lorsqu’elles étaient favorables à l’étude de l’économie politique, elles n’étaient pas toujours comprises des élèves ou de l’entourage académique. A Saintes, note G. Coirault, “le citoyen Maublanc, selon un rapport du jury d’instruction de l’an VI, prétend n’enseigner que /’économie politique... Le jury s’en indigne [...]. Aussi, le jury propose de déclarer Maublanc incapable !” (1940, pp. 331-332). A Limoges, l’économie est favorablement accueillie et le titulaire de la chaire peut écrire : “Si les vérités économiques avaient été plus généralement répandues parmi nous, le hideux vandalisme n’aurait pas exercé ses ravages sur le territoire français; le papier-monnaie n’aurait jamais excédé la masse de un milliard. Nous n’aurions jamais entendu parler non plus de la «loi du maximum», loi désastreuse, chef d’œuvre d’ineptie, plus digne d’un sauvage ivre que des mandataires d’un peuple civilisé!” (cité par Coirault, ibicl., p. 332).
- Nous possédons aussi le témoignage précieux et direct d’un élève de Vandermonde, Jacques Berriat Saint-Prix, professeur de législation à l’École centrale de l’Isère. Répondant au vœu du Ministre de l’intérieur qui invitait les professeurs de législation à faire des cours séparés, notamment d’économie politique, J. Berriat Saint-Prix annonce l’ouverture d’un tel cours et son discours-programme est immédiatement publié par Rœderer dans le premier tome des Mémoires d’économie publique, de morale et de politique (J. Berriat Saint-Prix, 1799). La lecture de ce discours est saisissante : beaucoup de thèmes traités par Vandermonde s’y retrouvent, tout comme quelques exemples spécifiques ou encore les auteurs cités en référence. Le cas, peut-être, est isolé : il n’en est pas moins symptomatique. Au demeurant, ce type de thème était aussi d’actualité et quelques accents semblables à ceux de Vandermonde se retrouvent, par exemple, dans l’introduction de VAbrégé de Germain Garnier (1796) et, plus tard, dans les cours que Rœderer donne de nouveau au Lycée (Rœderer, 1801-1802).
- Chez Rœderer, cependant, l’interventionnisme de Vandermonde n’est pas de mise et c’est la tradition issue de Turgot qui est maintenue. C’est précisément cette tradition que poursuivit Jean-Baptiste Say lorsqu’il aborda, à son tour, l’économie politique dans son Traité de 1803, dans ses cours à l’Athénée puis au Conservatoire des arts et
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- métiers et, de manière fort brève, au Collège de France : mais une tradition naturellement enrichie des débats révolutionnaires et des idées de Vandermonde. Say ne cite pas volontiers les auteurs dont il s’inspire; de nombreuses pages, cependant, sont très caractéristiques de l’héritage qu’il assume. Le premier écrit conséquent : Olbie (1800), le “Discours préliminaire” du Traité, certains chapitres de ce traité, ou encore un texte non daté : Erreurs où peuvent tomber les bons auteurs qui ne savent pas V économie politique, charrient et synthétisent, dans un cadre strictement libéral, bien des thèmes abordés de front par Vandermonde. Le cours de l’an III marqua donc une étape importante. Et c’est tout particulièrement la reprise et le développement systématiques de la nouvelle théorie du travail productif énoncée dans les leçons de l’École normale, l’accent exclusif placé sur la production d’utilité par les différents types de services, qui conférèrent originalité et modernité à l’économie politique française, à partir de Say, jusqu’à son nouveau point de cristallisation, quelques décennies plus tard, chez Léon Walras.
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- ANNEXE : le programme du cours d'économie politique
- (Vandermonde, 1795b, t. II, pp. 235-237)
- “I. Occupons-nous de la nature, de la formation et de la distribution des richesses; recherchons les principes de la valeur et du prix des objets, ainsi que du rapport entre la valeur des produits bruts et celle des mêmes produits quand ils ont reçu toutes leurs façons; considérons la population et les suites de son accroissement; traitons des principes politiques de l’agriculture, et du commerce des grains; examinons enfin succinctement les parties de l’instruction publique qui sont relatives à tous ces objets : car cette instruction est aussi un principe de richesse.”
- “II. De là nous passerons aux considérations sur l’industrie et le commerce, et nous développerons ce que nous aurons été forcés d’en dire auparavant; nous insisterons particulièrement sur la vogue et la mode, article sur lesquel les auteurs paraissent avoir glissé trop légèrement; nous traiterons du monopole nature et du monopole légal; des corporations et des privilèges exclusifs; des réglements de fabrique et de commerce; des gratifications et encouragements; des inventions dans les arts, et particulièrement des machines. Nous nous occuperons enfin du commerce extérieur, et de la balance du commerce.”
- “III. Les contributions publiques fixeront ensuite notre attention; nous examinerons particulièrement l’impôt territorial, et un autre genre d’impôt qui serait perçu par les marchands en détail.”
- “IV. De là nous serons conduits à traiter du crédit public et des ressources qu’il procure, de la circulation, du taux de l’intérêt, et de l’agiotage.”
- “V. Nous nous occuperons enfin de la monnaie, du numéraire et des assignats, des changes étrangers, des banques de différentes natures, des opérations de finances, des dettes nationales et des violations de la foi publique.”
- “C’est là que nous bornerons nos recherches : et cependant cette vaste carrière n’épuise pas la science de l’économie politique.”
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- Bibliographie sélective
- Académie des Sciences (1979) : Index biographique de F Académie des Sciences, 1666-1978, Gauthier-Villars, Paris.
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- BACZKO, Bronislaw (présentés par) (1982) : Une Education pour la Démocratie : textes et projets de l’époque révolutionnaire, Garnier, Paris, 526 pages.
- BERAUD, Alain, et LACCARELLO, Gilbert, sous la direction de (1992) : Nouvelle histoire de la pensée économique, tome I : Des scolastiques aux classiques, La Découverte, Paris.
- BERRIAT SAINT-PRIX, Jacques (J. Saint-Prix BERR1AT, dit) (1799) : “Discours prononcé par le citoyen Berriat Saint-Prix, professeur de législation à l’Ecole centrale de l’Isère, pour l’ouverture du cours particulier d’Economie publique”, Mémoires d’économie publique, de morale et de politique, tome I, n° VIII, an VIII, pp. 382-409.
- BIREMBAUT, Arthur (1953) : “Précisions sur la biographie du mathématicien Vandermonde et de sa famille”, Actes du Congrès de Luxembourg, 72ème session de l’Association Française pour VAvancement des Sciences, pp. 530-533.
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- DUPUY, Paul (1895) : F’École normale de l’an III, Hachette, Paris, 1895.
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- - (1795c) : Séances des Ecoles normales : Débats, nouvelle édition, Imprimerie du Cercle Social, Paris, 1800-1801, 3 volumes. Les débats concernant les leçons d’économie politique se trouvent au tome I (pp. 303-317; 350-362 et 398-410).
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- Les Cahiers du CNAM, Juillet 1993, 2, pp. 59 - 86
- Adolphe Blanqui, un “Libéral critique” à la chaire d’Economie politique du Conservatoire des arts et métiers
- Francis DEMIER *
- Adolphe Blanqui appartient à cette génération dont l’itinéraire intellectuel a été consacré par la Révolution de 1830. Ce “fils de ses oeuvres”, comme il aimait à le dire lui-même, après avoir fait partie de la jeune opposition libérale, aux côtés de Thiers, de Mignet, de Rémusat, et avoir été, alors qu’il enseignait l’économie politique à l’École spéciale de commerce de Paris, un des porte-parole des grands négociants-banquiers parisiens, en lutte contre le “système Villèle”, accède à la notoriété dans le sillage du “roi des barricades”. En 1830, il devient directeur de l’Ecole spéciale de commerce, pépinière de négociants libéraux ; en 1833, il succède à Jean-Baptiste Say dans la prestigieuse chaire d’Économie politique du Conservatoire des arts et métiers, et puis c’est l’accès aux postes clefs de cette monarchie des intellectuels qui a défaut d’ouverture démocratique compte sur les intelligences les plus brillantes pour tracer sa voie. En 1838, Blanqui est élu à l’Académie des sciences morales et politiques, le laboratoire d’idées des notables ; en 1846, il est élu député par le grand négoce de Bordeaux ; dès le tournant des années 1840, Blanqui devient le conseiller fréquemment consulté de Guizot, Cousin, Duchâtel, Mignet...
- Eléments biographiques
- Jérôme Adolphe Blanqui, dit “Blanqui l’aîné” appartient à une famille de dix enfants. Né le 21 novembre 1798 à Nice et mort à Paris en décembre 1854, il est le frère d’Auguste, le révolutionnaire né le 8 février 1805. Son père Jean Dominique Blanqui (1757-1852), fils de tanneur aisé, a été professeur de philosophie au lycée de Nice, conventionnel, membre des Cinq-Cents, préfet d’Empire. Sa mère, Sophie Brière de Brionville (1780-1858) était fille d’officier. Adolphe, après des études à Nice, accompagna sa mère à Paris en 1814, il fut répétiteur à la pension Massin dans laquelle il fit entrer
- * Professeur à 1’ Université de Paris X
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- Auguste. Autodidacte, sans son baccalauréat, il se lança dans des études de médecine, participa aux travaux de groupe du Jardin des Plantes et opta pour l’économie politique quand il rencontra Jean-Baptiste Say qui lui fit lire Adam Smith. Professeur d’histoire et d’économie industrielle à l’École spéciale de commerce de Paris à partir de 1825, il en devint le directeur en 1830. Il succéda à Say au CNAM en 1833, fut élu en 1838 à l’Académie des sciences morales, puis fut député de la Gironde de 1846 à 1848. Adolphe Blanqui fut un grand voyageur et est surtout connu pour son enquête sur les ouvriers en 1848 (les classes ouvrières en 1848) et la publication de la première histoire de l’économie politique française en 1838.
- Nouveaux terrains et nouvelle pédagogie pour l’Économie politique libérale
- Parmi toutes les fonctions assumées par cette “capacité” brillante du régime des notables, celle de professeur tient une place essentielle. C’est son talent d’enseignant qui a surtout contribué à sa notoriété sous la Restauration. Son activité de journaliste au Journal du Commerce, au Producteur, dans la Revue Encyclopédique l’ont bien sûr fait remarquer, mais Blanqui a su donner à son enseignement de l’Economie politique à l’Ecole de commerce une portée inhabituelle, à telle enseigne que ses conférences devinrent, à partir de 1828, l’occasion de véritables manifestations libérales qui apparurent un peu comme un défi à l’égard des Ultras. Cependant, même si son rôle à Y Ecole spéciale de Commerce apparaît déterminant dans son influence, dans les liens étroits qu’il tisse avec Laffitte et le “Mouvement”, son arrivée à la chaire d’Economie politique du Conservatoire, marque un tournant essentiel dans son itinéraire.
- Symboliquement, cette nomination rattache un peu plus clairement Blanqui à Jean-Baptiste Say, son maître, celui qui a fait de lui un “économiste” à un moment où Blanqui se passionnait pour la médecine et les sciences naturelles. Depuis la création de la chaire d’Economie industrielle, le 25 novembre 1819, Say a fait de cet enseignement le pôle majeur de l’élaboration d’un libéralisme économique “à la française”. En 1833, alors que Say, peu de temps avant sa mort, voit son influence intellectuelle consacrée par sa nomination à la nouvelle chaire d’Economie politique du Collège de France, Blanqui apparaît très directement comme le successeur de Say. Ses
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- travaux scientifiques sont encore minces et le jeune professeur est surtout connu pour avoir écrit un petit traité d’économie politique qui sacrifie surtout à la mode nouvelle des catéchismes d’Economie politique. Son petit ouvrage appartient à tout un travail de vulgarisation des principes de l’économie politique, souvent un peu rudimentaire sur le terrain doctrinal, mais très important en revanche pour donner des armes nouvelles et une panoplie efficace d’arguments à tout un mouvement libéral en lutte contre les sursauts de l’Ancien Régime.
- C’est du reste grâce à l’intervention directe de Jean-Baptiste Say qu’Adolphe Blanqui a été nommé à la Chaire d’économie politique et la presse parisienne qui s’intéresse à l’événement ne soupçonne point que Blanqui puisse faire autre chose que reprendre simplement la succession du maître et diffuser avec talent une économie politique définie par Say et respectueuse de l’orthodoxie libérale la plus stricte :
- “M. Blanqui remplace M. Say au Conservatoire. Il y enseigne l’Économie politique d’après les principes de son prédécesseur et de son maître, son système se confond avec celui de l’école anglaise et le nouveau professeur aborde avec assurance les doctrines créées et émises par un grand nombre d’économistes distingués de notre époque”.(1)
- Jean-Baptiste Say avait imposé un style très classique à l’enseignement de l’économie politique. Ne faisant que reprendre en fait le Cours complet d’Economie politique, Say ne s’écartait en rien de son travail écrit et ses disciples les plus fidèles s’accordaient pour penser que sa manière d’enseigner restait bien austère dans un cadre aussi souple et original que le Conservatoire :
- “Aux charmes de l’inspiration, Say préférait un texte définitif qui se privant de rencontres éloquentes, recueilli en volumes, formait un corps de doctrines...” (2)
- En fait, Blanqui, très vite, surprend et inaugure un style nouveau qui s’éloigne aussi bien des méthodes d’enseignement que de la démarche de l’économie libérale orthodoxe. A l’atmosphère un peu compassée et sévère entretenue par Say, Blanqui substitue une attitude beaucoup moins formaliste et rigide :
- (1) Revue Mensuelle d’Economie Politique, 1834, p 127.
- (2) Louis Reybaud - “Les chaires d’Économie politique en France” Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1864. p 953.
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- “Dès l’ouverture du cours, le public put voir que désormais les émotions ne lui seraient plus épargnées. Blanqui s’asseyait dans sa chaire, sans cahiers, sans documents ; point d’autre préparation qu’une feuille volante où quelques notes étaient tracées au crayon. A peine y jetait-il les yeux , tant il était sûr de sa parole. Il avait en outre l’accent, le débit, le geste, tout ce qui fait l’orateur...”(3)
- Le ton nouveau, la simplicité apportée dans la façon d’enseigner, inauguraient une pédagogie nouvelle et manifestaient le souci chez Blanqui de fixer progressivement un cours original dans une institution qui se voulait “différente”. Emile Levasseur qui lui-même fut professeur au Conservatoire, fut attentif à l’apparition dans le cours de Blanqui d’une nouvelle manière d’enseigner, évolution qui n’était pas seulement formelle mais qui tenait aussi à la volonté nouvelle de prendre en charge, à côté d’un enseignement théorique, les réalités concrètes d’une société en pleine mutation :
- “Avec lui le cours prit une allure nouvelle, le professeur dogmatisa un peu moins, mais il se jeta dans la mêlée des intérêts industriels, étudiant les faits présents, critiquant les institutions et les lois contraires au développement économique ; invoquant l’exemple de l’Angleterre, appelant les réformes, poursuivant de sa verve spirituelle et mordante les adversaires de la liberté des échanges, attirant et séduisant un très nombreux auditoire par la vivacité de ses saillies et un remarquable talent de parole” (4)
- Si Blanqui perd en rigueur sur les exposés sévères de Say, sa pédagogie plus moderne, plus attrayante, parvient le plus souvent à emporter l’adhésion d’un public attentif :
- “Quoique M. Blanqui ne mette pas toujours un ordre rigoureux dans l’exposition des principes de la science, il est néanmoins certain que la clarté de son débit, l’abondance des faits et des exemples dont il appuie la théorie donnent à son cours une harmonie suffisante pour que l’auditeur puisse saisir l’ensemble de la science et coordonner toutes les idées secondaires aux principes généraux...” (5)
- (3) ibidem, p 957.
- (4) Emile Levasseur - Notice historique sur l’enseignement de l’Économie politique, Paris, 1905.
- (5) Revue Mensuelle d’Économie politique, 1834, p. 127.
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- Cette manière personnelle correspond certainement au tempérament de Blanqui, mais elle est aussi le résultat d’un choix pédagogique et idéologique que Blanqui pense imposé par la conjoncture contemporaine. Pour lui et c’est un souci qui réapparaît constamment dans ses écrits, il faut désacraliser la théorie pour en faire le guide d’une pratique quotidienne dans la vie économique moderne. L’économie politique ne peut être abstraite, mathématique, -c’est une des raisons pour lesquelles il se montre très hostile aux écrits de Ricardo-elle est une science concrète qui place l’activité productive au coeur de l’organisation sociale. Blanqui saisit d’emblée la chance que représente pour lui le cadre du Conservatoire, dont l’objectif est de diffuser un enseignement tourné directement vers les “Producteurs”. Mais cela ne peut réussir que dans la mesure où l’économie politique libérale se contraint à confronter ses idées aux réalités économiques et sociales, et mène de manière permanente une longue enquête sur les faits économiques eux-mêmes.
- Sa position à l’Académie des sciences morales lui permit d’alimenter cette expérience. La recherche d’une stabilisation sociale après les affrontements entre le "Mouvement" et la "Résistance", poussa l’Académie à lancer de nombreuses enquêtes sur les grands problèmes économiques et sociaux de l’époque, un peu à la manière anglaise dont on pensait alors qu’elle déminait les contradictions sociales. Blanqui fut un des enquêteurs les plus efficaces et les plus originaux de l’Académie, il multiplia les voyages en province, dans les nouvelles régions industrielles et à l’étranger, donnant ainsi à ses cours un souffle, un parfum d’actualité qui mettait son enseignement en prise directe sur les transformations socio-économiques en train de bouleverser l’Europe.
- Un tel changement dans la façon d’utiliser les thèses de Smith n’allait pas sans risques et sans difficultés. De nombreux auditeurs habitués à la rigueur de Jean-Baptiste Say et soucieux de bien délimiter le domaine de la spéculation scientifique de la simple collecte des faits reprochèrent rapidement à Blanqui de trop jouer sur le charme de son discours et de céder en quelque sorte à la facilité. Louis Reybaud lui-même, pourtant défenseur du nouveau cours adopté par l’économie politique libérale émettait des réserves :
- “Se trouvait-il à court sur un point de doctrine ou craignait-il de lasser son public en y insistant, il se sauvait par une digression heureuse. Le sentiment le servait mieux que la discussion ; il racontait
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- plus qu’il ne prouvait, mais il racontait à merveille. Son esprit souple et ingénieux circulait autour des difficultés, jouait avec le sujet et jetait un vernis sur ce qu’il y avait de superficiel dans la manière de le traiter...” (6)
- Mais ce qui est remarquable, c’est surtout la popularité que trouva le cours de Blanqui, bien au-delà de son auditoire du Conservatoire. Ce succès étonnant, qui maintint autour de la chaire de Blanqui une atmosphère qui avait été celle des grands enseignements militants de l’époque de la Restauration, fit de l’ouverture du cours un véritable événement parisien qui dépassa le cercle des économistes. Les commentaires suscités par le commencement de son enseignement en 1835, puis encore en 1837, suffisent pour montrer comment en très peu de temps Blanqui parvint à donner un visage nouveau à la théorie de Say :
- “M. Blanqui ouvrira son cours d’Économie Politique au Conservatoire des Arts et Métiers vers le 25 novembre et le continuera jusqu’au 11 mai 1835. Le cours du Conservatoire, qui avait attiré l’année passée un si nombreux auditoire, intéressera plus vivement encore cette année. La science s’est d’abord popularisée depuis, et les additions que M. Blanqui compte faire à son enseignement lui assurent de nouveaux disciples...” (7)
- Deux ans plus tard, la célébrité de Blanqui s’est encore accrue et c’est devant une salle trop petite pour accueillir son nombreux auditoire que le professeur commence son cours.
- “M. Blanqui a ouvert son cours le 24 novembre, comme les années précédentes, la salle du Conservatoire se trouvait presque trop étroite pour l’assistance. L’entrée de M. Blanqui a été saluée par de longs et unanimes applaudissements ; cet accueil est une nouvelle preuve de l’influence que ce professeur exerce sur ses auditeurs. Elle lui est du reste acquise à juste titre, et par l’étendue de ses vues et par son improvisation facile, spirituelle, dégagée des dissertations sèches et arides “(8)
- (6) Louis Reybaud op cit p p 958.
- (7) Revue Mensuelle d’Economie Politique, 1835, p 200.
- w ibidem 1837, p 515.
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- Il n’est pas jusqu’à Rémusat qui remarque ce succès en y voyant le point de départ de l’ascension de Blanqui dans la vie politique et une des clefs de son sucés électoral à Bordeaux en 1846. “Il écrivait bien -dit Rémusat- et parlait bien, son cours d’économie politique au Conservatoire des arts et métiers était excellent et populaire. Il se serait fait remarquer à la Chambre...” (9)
- La prise en compte des contradictions de la Révolution industrielle
- Le succès du cours de Blanqui ne tient pas seulement à la faconde méridionale du professeur, à sa forme inédite, il tient aussi à la transformation progressive de la démarche de l’économiste. En 1833, quand Blanqui commença son enseignement il reprit sans grande originalité le cadre un peu figé des cours de Jean-Baptiste Say. Le compte-rendu de ce premier cours indique : “La chrématistique seule fait l”objet de son exposition et de ses investigations, et comme ses devanciers, il résume toute l’économie politique dans la science des richesses...”. Mais cette approche très classique recula rapidement au profit de l’analyse d’une situation économique dont Blanqui saisit le changement. De 1833 à 1839, s’opéra une poussée sensible de la croissance économique après la longue dépression qui durait en fait depuis 1827. Non seulement la manufacture de coton et de laine connut une nouvelle phase d’expansion très rapide, mais un changement d’échelle du capitalisme commença à s’amorcer dans la métallurgie avant même que la France ne connut le boom ferroviaire des années 1840. Une des particularités de cette avancée économique tient dans le fait qu’elle fut immédiatement accompagnée d’une réflexion sur les retombées sociales de la croissance, et sur l’analyse beaucoup plus nette du phénomène du paupérisme qui n’était abordé que de manière encore assez confuse avant 1830.
- Say avait exercé son magistère au Conservatoire, dans une phase ascendante du mouvement libéral, encore dans l’opposition. Toutes les questions sociales pouvaient être encore analysées comme les effets d’un archaïsme économique qu’un déblocage de la situation politique allait pouvoir bientôt surmonter. La croissance et le progrès social ne pouvaient encore être dissociés et Sismondi apparaissait alors comme
- (9) Charles Rémusat - Mémoires de ma vie, 1954, édit. Ch. Pouthas, 1953, T VII, p 65.
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- un homme du passé. Blanqui au contraire dispense son enseignement alors que commence à apparaître une contradiction inquiétante entre développement économique et progrès social, et que se creusent des différences de rythme dans les formes de la croissance. Sa réflexion très attentive aux évolutions en cours le porte à s’écarter de plus en plus clairement de la chrématistique de Say. Le cours d’économie industrielle se présentait comme un enseignement sur la science des richesses, il devient un enseignement de sciences sociales et politiques. Non seulement les élèves de Blanqui sont extrêmement sensibles à cette évolution, mais la presse économique aussi en fait mention avec un intérêt grandissant. Un petit article de la Revue Mensuelle d’Economie Politique note à l’attention de ses lecteurs :
- “Le professeur Blanqui débutera cette année par des considérations sur les budgets et le revenu publics, il abordera l’importante question de l’assiette de l’impôt et il fera voir qu’il est impossible d’obtenir une meilleure distribution du revenu public entre ceux qui le créent par leur travail... Tout fait présumer que M. Blanqui touchera cette année certains problèmes sociaux qui paraissent au premier abord ne pas tenir immédiatement à l’Économie politique...”(l0)
- Les cours de 1837, de 1838 et de 1839, pris en notes par Adolphe Biaise (11), montrent que Blanqui approfondit l’analyse libérale en la confrontant à l’évolution des rapports sociaux. Mais en filigrane, c’est tout l’héritage de Say qui est soumis à l’épreuve d’une mutation sensible du capitalisme français.
- Au fil des leçons le cadre libéral classique évolue de plusieurs manières. Apparaît tout d’abord une volonté nouvelle de situer la réflexion de l’économiste dans une évolution historique pour comprendre les questions économiques et sociales comme un processus en devenir et non comme un cadre atemporel et figé. Au même
- u°) Revue mensuelle d’Economie politique, 1836, T 1, p 517.
- (U) cf Cours d’Economie industrielle, par M. Blanqui, leçons recueillies et annotées par Adolphe Biaise et Joseph Garnier, tome I, 1837, 537 p, tome II, 1838, 338 p, tome III, 1839, 372 p, Paris, Mathias. Adolphe Biaise était né en 1811 ; élève de Blanqui , il sera un des artisans du succès du Journal des Economistes et deviendra secrétaire général du département de la Seine inférieure en 1848. Quant à Joseph Garnier, né en 1813, élève aussi de Blanqui à l’École spéciale de commerce avant d’en devenir le directeur des Études, il sera professeur d’Économie politique à l’École des ponts et chaussées, co-fondateur avec Guillaumin de la Société d’économie politique, et il devient l’époux d’une des sœurs d’Adolphe Blanqui.
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- moment Blanqui écrit la première histoire française de l’économie politique, et ses cours sont tout imprégnés du souci de situer, de mesurer dans le temps les évolutions, les ruptures antérieures, pour éclairer la métamorphose économique à laquelle il est confronté. Dans son cours de 1836, il plaide en faveur de l’élaboration d’une histoire sociale en contre-point de l’analyse économique L’historien -dit-il- nous apprend tout, excepté ce qu’il importe surtout de connaître, ce qui regarde le peuple ; on ne dit pas quelle était sa subsistance, comment il était vêtu...” La presse, souligne la nouveauté, les perspectives inédites qui s’ouvrent à la réflexion sur le changement en adoptant cette posture : “Le cadre de M. Blanqui est vaste et donne pour la première fois à l’Économie politique un intérêt historique. On n’a pas encore que je sache, traité cette partie de la science dans aucune chaire.... M. Blanqui nous donnera donc une chose tout-à-fait nouvelle et ignorée du public, et pourtant propre à l’intéresser au plus haut degré...” (12).
- L’adoption d’une perspective historique pour enrichir son explication des mécanismes de la croissance se complète par une volonté de faire éclater le classement hiérarchique des faits qui alimentent la réflexion d’un cours classique d’économie politique. Blanqui accroche son cours aux débats d’actualité. C’est ainsi qu’il traite de la question des banques, de la politique du crédit, de la petite propriété, du système fiscal, de la politique douanière, de l’équipement ferroviaire, et insiste sur la nécessité d’opérer des comparaisons constantes avec ce qui se passe à l’étranger, lui qui voyage beaucoup en Europe, et lit avec attention la presse et les revues anglaises. Pour faire comprendre le type d’approche de la réalité qu’il souhaite progressivement élaborer avec ses élèves, Blanqui qui revient toujours comme beaucoup de philanthropes sur la matrice épistémologique du savoir médical, et qui se souvient des leçons qu’il a tirées de ses études antérieures en ce domaine, préconise de construire une “physiologie” du corps économique et social, l’idée étant qu’il y a là aussi interaction des fonctions :
- “Nous ferons le recensement des ouvriers, l’inventaire du capital et des machines, l’histoire des débouchés et de leur commerce. Nous ferons pour ainsi dire leur physiologie complète ; aussi exacte que possible...”.
- (12) Revue mensuelle d’Économie politique, op cit p 517.
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- Dans son cours, Blanqui préconise de faire bouger l’économie politique en faisant bouger les limites étriquées des sphères dans lesquelles elle est abordée. “Toutes les recherches et les tentatives d’amélioration doivent quitter le secret des cabinets pour devenir publiques...” Il invite du reste ses auditeurs à ne pas craindre de parler, de réfléchir à chaud sur les grandes questions auxquelles la France est désormais confrontée : “La session de 1837 qui vient de s’ouvrir à la Chambre -dit-il- sera essentiellement économique. Nous aurons souvent à suivre la Chambre et à la dénoncer, même dans tout ce qui concerne les droits de douane, les travaux publics, les sociétés en commandite...”. Mais dans son esprit cette réflexion ne sera véritablement fructueuse, que lorsque son auditoire aura assimilé la science économique moderne, que lorsque l’économie politique sera devenue une science populaire et s’étendra jusqu’au cercle des travailleurs : “Il est nécessaire d’éclairer l’opinion par la vulgarisation des principes économiques. Cette vulgarisation est le seul moyen de débarrasser l’avenir des entraves sociales qui viennent gêner la marche de l’administration...” (13)
- Au-delà des questions de méthodes, le schéma économique que défend Blanqui dans son enseignement révèle une complexité et des contradictions propres à une société de transition qui hésite encore sur le fait de savoir si l’on peut s’arracher aux difficultés sociales qui s’accumulent sur la voie de l’industrialisation en précipitant le mouvement de progrès, ou au contraire en freinant son extension à toutes les parties du corps social. S’impose d’abord en effet dans les explications de Blanqui l’idée qu’il faut moderniser le plus vite possible des structures économiques qui en freinant le marché retardent d’autant la solution de problèmes sociaux aigus dans lesquels la France semble s’enliser. De là, la nécessité selon lui de perfectionner rapidement le système de crédit, de tenir compte des leçons tirées de l’expérience de son ami Laffitte et de sa société commanditaire de l’industrie, de développer le crédit à la France rurale en réfléchissant sur les “country banks”.
- Blanqui préconise une modernisation rapide des transports en s’inspirant des travaux d’ensemble proposés par les Ponts et Chaussées. Son “plan” de modernisation passe avant tout par une unification rapide du marché français, une accélération de la circula-
- w Cours... 1837, op dtp 123.
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- tion des produits, qui permettra d’aller le plus vite possible vers une ouverture du marché intérieur sur le libre-échange européen qui est la clef d’un nouvel équilibre dans lequel le libéralisme économique se départira de ses effets nocifs qui ne sont que la sanction d’une réalisation incomplète du projet libéral. Le cours de Blanqui est incontestablement un sincère plaidoyer en faveur du progrès. Dans son esprit, les chemins de fer sont d’abord un outil de communication extraordinaire qui va permettre aux paysans pauvres, isolés dans les départements de s’émanciper de la glèbe, de devenir comme aux États-Unis de vrais citoyens grâce au progrès technique.
- Mais il existe différents niveaux de lecture du cours dispensé au Conservatoire. Au cœur même d’un vibrant plaidoyer en faveur du progrès, on trouve une terrible inquiétude à l’égard des formes prises par l’industrialisation dans ce tournant des années 1830-1840. Il y a en effet dans le discours de Blanqui une analyse très claire d’une rupture qui est en train de s’opérer entre deux logiques qui lui paraissent antagoniques, celle du capital et celle du travail. Cela l’amène à dénoncer parfois le profit : “ Il est vrai -dit-il- que parfois l’entrepreneur abuse de sa position pour élever son traitement aux dépens du salaire..” Mais surtout sa réprobation porte sur une certaine forme du profit, le profit de monopole obtenu dans de grandes entreprises qui sont parvenues à tronquer les règles de la concurrence dans un marché étroitement délimité par les prohibitions douanières, et qui rompt avec la logique du libéralisme.
- “La protection n’a servi de cette manière qu’à augmenter les revenus d’une certaine classe d’individus presque complètement oisifs et dont les récoltes sont toujours sûres et abondantes... J’entrevois dans les compagnies (de chemins de fer) une aristocratie naissante dont le monopole poussé au-delà de certaines limites pourrait devenir fort onéreux pour le pays...” (14)
- Blanqui craint qu’au-delà de la responsabilité des hommes, le fonctionnement d’un “système” soit en jeu, un “système” dont les règles échappent à la volonté des acteurs et sur lequel il n’est guère possible d’agir, sans en aggraver les maux. Frappé par les effets ravageurs des crises, Blanqui manifeste son pessimisme : ” Ces crises sont consubstantielles au régime de la grande entreprise, l’industrie manufacturière marche en aveugle, à l’aventure, et opère sur des
- (I4) Cours ... 1839, op cit p 301
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- bases qu’elle ne peut ni connaître, ni étudier à l’avance et qu’il n’est jamais en son pouvoir de modifier...” Confronté au problème du chômage lié à l’extension du machinisme, Blanqui avoue : “Il en est donc vous le voyez d’une loi pour fixer la durée du travail comme de celle qui interdirait l’emploi des machines, elles sont également impossibles parce qu’elles ne peuvent être générales...” (15).
- Comment procéder dès lors puisque l’on exclut de “régler” la production et qu’on manifeste sa méfiance, voir son scepticisme à l’égard d’une grande entreprise qui semble l’emporter dans le mouvement de progrès. La solution qui semble s’imposer d’abord à Blanqui c’est de contenir les progrès du nouveau capitalisme avant qu’il n’étende ses effets à l’ensemble du système productif.
- Il faut donc enrayer, contenir l’extension de ce système qui marche du même pas que la grande entreprise et qui s’impose dans la vie économique. Comment ? Par un retour au libéralisme, au vrai libéralisme, qu’il est possible de retrouver en se guidant sur deux pôles. Le premier c’est le libre-échange, le bond en avant vers un marché qui en abattant la protection, abattra du même coup les profits de monopole, montrera que ces grandes entreprises sont un phénomène artificiel, simple produit des taxes ou des prohibitions, et reviendra à une vérité des coûts et des prix, rétablira une régie d’échange égal entre les nations, et redonnera aux producteurs des débouchés réguliers qui les protégeront des crises cycliques.
- L’autre point d’appui qui permettra de retrouver un socle stable pour la croissance, c’est la petite entreprise. En contrepoint d’une analyse globale qui privilégie pourtant la modernisation du marché, Blanqui reste convaincu qu’il faut maintenir un large volant de petites entreprises qui échappent aux dérèglements du marché, aux contradictions du capitalisme. La petite entreprise est robuste, elle préserve les ouvriers du paupérisme, elle vérifie la règle de l’échange égal dans la pratique du marché alors que la grande entreprise fonctionne fondamentalement sur une régie de l’échange inégal entre le travail et le capital et de ce fait introduit une distorsion dangereuse, dans le fonctionnement du marché lui-même, mais aussi dans les principes d’un libéralisme “bleu” dont Blanqui se veut le représentant et qui garde une dimension égalitaire :
- (15) ibidem p 125
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- “L’avantage que la petite entreprise procure à la société l’emporte peut-être des trois quarts sur ceux qu’on retire de la grande. Je dirais même que la petite entreprise sans avoir autant de capitaux à sa disposition a quelque chose de plus national... les petites entreprises avec un capital plus borné s’adressent à la consommation intérieure et leurs débouchés sont en quelque sorte assurés et certains. C’est ce qui est loin d’avoir lieu parmi les grandes industries...” (16)
- Blanqui, l’admirateur de l’économie politique anglaise, est donc loin de croire que le modèle économique qui prend forme en Angleterre puisse convenir à la société française. Bien au contraire, le libre-échange tel qu’il est compris par Blanqui doit permettre d’organiser une division du travail entre la France et l’Angleterre, division qui passe par l’attribution à cette dernière du rôle de nation manufacturière avec les risques que cela comporte, la France conservant une économie plus équilibrée avec un large volant de petite entreprise et une place essentielle au secteur rural :
- “En Grande-Bretagne, toute la population est manufacturière et l’agriculture n’occupe qu’un très petit nombre de bras. Il y a donc dans la production française quelque chose de plus régulier de plus stable que les hasards et les spéculations manufacturières et commerciales qui excitent presque toujours l’industrie anglaise. Il y aussi dans notre population plus de vigueur, plus d’énergie et nous avons déjà vu que c’était là une des qualités essentielles de notre capital moral...
- L’industrie française est heureusement constituée de manière à échapper aux cruelles nécessités de l’industrie anglaise... N’attendons pas que tous nos capitaux soient inféodés dans les manufactures à privilège et prohibition ; loin de les y concentrer, la prudence exigerait qu’on les portât sur les industries qui n’ont pas besoin pour prospérer de cette excitation décevante et funeste. La véritable industrie du peuple français, c’est l’exploitation habile et persévérante des richesses dans son territoire, ce sont ces innombrables métiers qui permettent à l’ouvrier de respirer à l’air libre, de déployer toutes les facultés de son intelligence, de vivre de la vie de famille et non pas comme un automate, d’être un homme et non une machine...” (17)
- (16) ibidem, p 156.
- <l7> ibidem 1837, p 241.
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- L’analyse faite par Blanqui dans ses cours débouche-t-elle sur un repli frileux, voire “réactionnaire” face aux mutations en cours en Europe, ce qui le rapprocherait alors de certains avocats du catholicisme social, ou d’une pensée “néo-sismondienne” ? Ce serait probablement une erreur de le croire. Blanqui en effet reste persuadé qu’il existe plusieurs voies vers le progrès économique et social et qu’il n’existe pas de fatalité “capitaliste” pour une nation comme la France. Il a très bien observé, comme Villermé dans son Tableau, qui est écrit à la même époque, que le progrès économique s’appuyait aussi largement sur la petite production, le luxe et le demi-luxe comme le montrait la fabrique parisienne ou lyonnaise, et dans ce domaine il était sûr d’être rapidement compris par son auditoire.
- Il fallait donc, non pas nourrir l’idée utopique de se débarrasser de la grande entreprise, de l’association des capitaux comme on disait alors, mais de la contenir et de bien définir sa place. Il est nécessaire pense-t-il “d’en régler les développements, d’en amoindrir plutôt que d’en exagérer les conséquences”. Au-delà Blanqui, comme Villermé, est persuadé qu’il faut également changer les rapports sociaux au sein de la grande entreprise, apporter à l’ouvrier à la fois les moyens d’échapper à l’insécurité et au face à face hostile des rapports de production du secteur manufacturier. Pour cela il faut encourager les caisses d’épargne, donner aux Prud’hommes, aux institutions d’arbitrage les moyens de neutraliser les effets dangereux des luttes de classes.
- Au-delà, ce nouvel équilibre dont on peut penser qu’il reviendra grâce à la valorisation d’une organisation qui respecte mieux la définition originelle du marché, doit être consolidé par une action de l’Etat. Sur ce point Blanqui développe un véritable révisionnisme à l’égard du libéralisme de Say :
- “Il est des préjugés qu’il convient d’abandonner complètement. Je citerai ce vieux principe encore défendu par Jean-Baptiste Say et qui interdisait au gouvernement et cela d’une manière absolue toute participation, toute intervention dans les travaux publics et l’industrie... il n’en est plus de même aujourd’hui que l’administration a pris à tâche de marcher avec le pays et de le devancer même dans la voie du progrès... “ (18)
- (l8) ibidem 1839, p 15.
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- Cette position ne remet nullement en question chez Blanqui la volonté de lutter contre la “bureaucratie”, les gros budgets, ce qu’il reste en fait de l’État d’ancien régime dans la société moderne, mais il s’agit de préserver la capacité d’action d’un État dont l’intervention apparaît capitale, car de plus en plus clairement, on peut douter que le marché, les intérêts, la concurrence, aient la capacité de souder un tissu social pulvérisé. Le problème se pose à propos de la question de la construction des chemins de fer. “Les intérêts individuels et de localité se sont manifestés seuls et n’ont pas craint pour arriver à se satisfaire de tout entraver...” Sur ce point, Blanqui se montre résolument partisan d’une prise en charge par l’Etat de la construction du réseau ferroviaire français. Pour des raisons d’efficacité bien sûr, car il doute que le privé ait la capacité de voir grand sur ce point, mais aussi parce que le poids de l’État lui apparaît garantir ce qu’il appelle “... le côté populaire de la question”.
- Une chaire de combat dans la monarchie des notables
- Le cours de Blanqui devint dans les “années Guizot”, plus qu’un enseignement, un véritable enjeu politique pour un mouvement libéral de plus en plus en désaccord avec les orientations de la "Résistance" et déterminé à pousser en avant une réforme économique et sociale avant d’être pris de court par une percée du radicalisme démocratique. Ce combat pour la réforme qui est aussi celui du courant républicain, fixé lui sur l’élargissement du système censitaire, a été mené par Blanqui et ceux qui à la veille de 1848, dans le sillage de Tocqueville s’appelleront les “Conservateurs progressistes”, surtout sur le terrain du libre-échange. Sur le modèle de la ligue du Free-Trade, Blanqui et l’équipe du journal Le Libre Echange, celle aussi du Journal des Economistes, restaient persuadés qu’il était possible d’entraîner le peuple sur le terrain de la lutte en faveur du “pain à bon marché”. Dans ce combat, la chaire de Blanqui à partir de 1840, occupa une place essentielle. Dans la lutte d’une âpreté de plus en plus grande entre libre-échangistes et protectionnistes, l’ouverture du cours de Blanqui devint un véritable signal du ralliement pour les amis du libre-échange. La presse économique le commentait abondamment. Dans le Journal des Economistes, Adolphe Biaise, un de ses disciples, souligne : “Par le temps d’erreurs et de préjugés économiques où nous vivons, la réouverture des cours du Conservatoire est presque un événement
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- scientifique...” (19). A côté de Blanqui, Wolowski, dans sa chaire de législation industrielle a rejoint son collègue :
- “La réouverture du Conservatoire avait presque cette année l’importance d’un événement économique... la persévérance des économistes professeurs à poursuivre sans s’arrêter leur oeuvre de Sysiphe, nonobstant les clameurs de toutes sortes qui retentissent autour d’eux, est vraiment digne d’éloges... M. Blanqui a pris cette année pour sujet de son cours l’examen complet du tarif de douane, afin d’établir, article par article, le compte détaillé des pertes de temps et d’argent que le système protecteur impose à la production française et M. Louis Wolowski va faire l’histoire de l’ancienne organisation industrielle de la France pour en opposer les résultats à ceux du régime de liberté sous lequel les travailleurs de notre pays vivent depuis 1791...” <20>
- Les milieux protectionnistes rassemblés autour du Moniteur Industriel interpellèrent le gouvernement et Guizot, hésitant, mais refusant tout de même de tancer les économistes du Conservatoire, prit néanmoins la décision de nommer à la chaire d’économie politique du Collège de France, Pellegrino Rossi, un de ses proches, libéral mais politiquement très conservateur et cela contre la candidature de Charles Comte, candidat de F Académie, l’ancien polémiste libéral de l’Athénée, le journaliste du Courrier. L’élection de Rossi, n’alla pas sans remous et la jeunesse des Écoles le sanctionna en chahutant son cours.
- La polémique soulevée par le cours de Blanqui s’envenima quand on put constater que la pugnacité de ses analyses, leur caractère contestataire, avait progressivement modifié le public qui fréquentait cet enseignement. Il est difficile de se faire une idée exacte de l’auditoire du professeur, mais les témoignages concordent pour souligner qu’il évolue. Fréquentent le Conservatoire, d’abord les élèves de VEcole spéciale de Commerce, c’est le cas d’Adolphe Biaise et de Joseph Garnier. C’est pour eux presque une obligation, mais il semble qu’ils le fassent volontiers, le gros des étudiants étant acquis au combat libre-échangiste. Le témoignage de Louis Reybaud insiste aussi sur le fait que l’assistance s’est démocratisée, et que de nom-
- (19) Journal des Economistes, 1844, p 65.
- (20) Journal des Economistes, 1845, p 235.
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- breux travailleurs du centre de Paris, des ouvriers qualifiés des vieux métiers, des mécaniciens sont venus écouter Blanqui dont les analyses répondent sur le terrain économique à leurs préoccupations :
- “L’auditoire -dit Reybaud- avait changé, ce n’étaient plus des entrepreneurs, jaloux de s’instruire, mais des légions d’ouvriers qui, les yeux dardés sur le professeur, le couvraient d’applaudissements quand un écho de leurs impressions sortait de ses lèvres...” (21)
- Cette présence ouvrière joue de plusieurs manières dans l’attitude de Blanqui. Elle lui donne d’abord le sentiment d’être sur la bonne voie. Depuis longtemps il se fait le propagandiste acharné de la réforme par l’éducation. L’éducation en général bien sûr, mais plus précisément celle des travailleurs, la diffusion de l’économie politique parmi eux, ce qui nécessite de prendre en compte dans la réflexion économique les besoins des travailleurs, de leur apporter des outils pour comprendre leur situation (22). Mais cette présence ouvrière porte aussi Blanqui à accentuer le caractère original de son interprétation de l’économie politique libérale. C’est aussi le moment où Blanqui dialogue avec tous les courants critiques à l’égard du libéralisme économique. C’est alors qu’il entre en contact avec Proudhon, s’intéresse à ses travaux, à sa défense de la petite production, souligne l’importance de la réflexion des catholiques sociaux sur la croissance, et tente de dégager les traits originaux de ce qu’il appelle “une école française” de 1’ économie politique (23), école qu’il oppose désormais à l’économie politique anglaise dans laquelle les conclusions de Malthus lui semblent inacceptables.
- Une sorte de connivence s’établit entre ces travailleurs, petits patrons, ouvriers d’élite, qui se pressent sur les gradins du Conservatoire, et un professeur qui affirme son originalité parmi les chaires d’économie politique. Ces travailleurs aspirent à une promotion, une qualification propre à l’idéal de l’artisanat parisien et repous-
- (21) Louis Reybaud - Revue des Deux Mondes , décembre, 1864, op cit p 959.
- (22^ “M. Blanqui pense que la création d’écoles industrielles serait un des meilleurs moyens d’arriver à l’amélioration des classes laborieuses. Cette thèse a été développée par le professeur avec beaucoup de talent en évoquant les expériences de Suisse et d’Allemagne... La chaleur avec laquelle il a signalé l’insuffisance de l’éducation et de l’instruction des ouvriers et les améliorations qu’il proposait ont dû porter la conviction dans les esprits...” Théodore Fix, Revue Mensuelle d’Economie politique, 1839, p 77
- (23) cf Adolphe Blanqui - Histoire de l’Économie politique en Europe, Paris, Guillaumin, 1837, t2, p 236.
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- sent avec vigueur une prolétarisation possible, qui effraie aussi Blanqui par les dangers qu’elle fait peser sur les grands équilibres sociaux.
- “Ces tableaux, ces problèmes avaient de l’attrait pour cette foule, un attrait d’autant plus vif qu’ils lui étaient familiers. Qu’on fût ou qu’on ne fût pas de l’avis du professeur, on aimait à le suivre. Aussi l’amphithéâtre était plein jusqu’aux combles, et cette vogue s’est maintenue pendant vingt deux ans. Beaucoup d’ouvriers et de contre-maîtres se souviennent des cours de Blanqui, comme d’un délassement de leur jeunesse. Il est de tous nos professeurs, celui qui est entré le plus avant dans l’esprit du peuple : c’est un titre qui n’est point à dédaigner...” (24)
- Jusqu’en 1848, les critiques des notables à l’égard de Blanqui ne manquèrent pas. Pouvait-on laisser faire comme le remarque Reybaud, “un professeur qui de raffinements en raffinements en vint à tirer sur ses propres troupes...”. Son image, y compris dans le cercle des “capacités” en pâtit. Charles de Rémusat, observateur attentif des moeurs de ce petit milieu le remarqua fort bien : ”Son père était conventionnel, sa mère une mégère révolutionnaire, son frère un opiniâtre et fanatique conspirateur, capable de trahir ses congénères sans abandonner l’œuvre commune. Il avait, lui, des opinions modérées, mais on ne voulait pas qu’elles fussent sincères et l’on se méfiait de lui. C’était injuste...” (25). Néanmoins, aussi conservatrice fut-elle sur la fin des années 1840, la monarchie de Louis Philippe ne porta pas atteinte à la liberté d’expression du professeur. Cunin-Gridaine, lui même, grand patron protectionniste et très hostile à Blanqui, quand il fut ministre du Commerce, refusa toujours de toucher aussi peu que ce fût, à l’enseignement des économistes, y compris à celui de Blanqui.
- La chaire d’économie politique dans les conflits de la révolution de 1848
- Les choses changèrent profondément avec la Révolution de 1848. On se souvenait de l’attitude de Blanqui à la veille de la crise, de ses propos qui rétrospectivement apparaissaient comme irresponsables. Le Moniteur Industriel avait alors lancé de clairs avertisse-
- (24) Louis Reybaud op cit p 958
- (25) Charles de Rémusat op cit p 110.
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- ments. Dans son numéro du 15 janvier 1848 il avait pris à partie le professeur qui dans son cours avait déclaré “que la protection est un moyen concédé à nos producteurs de faire des profits immenses et de regagner leur capital en cinq ou six ans”. Quand dans son cours du 27 janvier 1848, Blanqui osa dire : “Les coalitions des chefs d’entreprise sont-elles moins dangereuses que celles des ouvriers, parce qu’au lieu de descendre dans la rue ils font leur campagne au coin d’un bon feu ?” le Moniteur réagit en lançant une violente campagne contre un professeur qui était payé par l’Etat et qui défiait ouvertement l’ordre social : “Avec cet antagonisme perpétuel que l’on crée entre le riche et le pauvre, ce n’est plus seulement notre législation douanière, c’est l’existence même de la société qu’on compromet” (26)
- Après février, autant le gouvernement provisoire manifesta sa suspicion à l’égard des économistes de l’Académie soupçonnés d’être les hommes de Guizot, autant il manifesta une certaine bienveillance à l’égard du Conservatoire, et Bethmont, sur une proposition d’Arago proposa de mettre en place, ce qui concernait directement Blanqui, “ un plan général d’éducation spéciale en faveur des classes industrielles”. Blanqui et Wolowski participèrent à la commission de réforme qui devait arrêter “la base d’un système général pour l’enseignement des sciences appliquées aux arts industriels”. Dans le Journal des Economistes, Blanqui expliqua tout l’intérêt d’un tel projet : “L’établissement d’une Sorbonne industrielle contribuera à retirer de l’impasse des lettres une partie de cette jeunesse qui continuerait à s’y atrophier... Il est probable que l’on créera des grades industriels comme M. Cunin-Gridaine avait déjà créé des grades agricoles. Nous aurons des bacheliers, des licenciés, des docteurs en Conservatoire ! ...” (27). Peu de temps après, cette commission était considérée par le colonel Morin, quand il prit la direction du Conservatoire, comme “infestée de socialisme”.
- Et pourtant, Blanqui comme tous les notables eut très peur de la radicalisation du mouvement ouvrier à partir de mai. Le rapprochement entre l’activisme révolutionnaire d’Auguste avec le non-conformisme intellectuel de l’aîné, devint plus fréquent. Blanqui, très inquiet, rompit violemment avec Proudhon, dénonça le danger socialiste. Peu de temps après les journées de juin, Blanqui fut chargé par
- (26) Le Moniteur Industriel, 3 février 1848.
- (27) Journal des Economistes, avril 1848, p 7.
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- l’Académie, à la demande de Cavaignac, de mener une enquête sur la situation politique et sociale de la France en crise, et ce travail mené rondement par Adolphe pendant l’été 1848, déboucha sur la fameuse Enquête sur les Classes ouvrières.(28)
- Blanqui tout en préconisant la réforme et montrant la profondeur de la crise, était persuadé comme le demandait Cavaignac de participer à la restauration de l’ordre. A l’automne 1848, alors qu’il revenait tout juste d’un voyage dans le Nord, où il avait visité plusieurs entreprises de textile, il reprit son cours au Conservatoire et manifesta à cette occasion la volonté de distinguer en économie politique, devant la gravité de la crise économique, devant les dangers politiques qui pesaient encore sur la France, la théorie de la pratique. Il fallait être réaliste et envisager pour un temps la nécessité de conserver une certaine protection à l’industrie française. Le Moniteur Industriel, très attentif aux moindres inflexions du cours du Conservatoire releva aussitôt le fait : “M. Blanqui a pris des idées nouvelles en visitant nos ateliers ; il s’est rendu compte des conditions de leur existence, il en est sorti convaincu que l’économiste sans méconnaître les indications de la science, devait tenir compte des faits et que le professeur devait approprier ses leçons aux besoins du présent et aux exigences du travail national... M. Blanqui reconnaît aujourd’hui qu’il ne veut pas renverser la protection coûte que coûte...” (29)
- A plusieurs reprises, le journal du grand patronat industriel revint sur l’évolution “positive” du professeur, ce qui montre qu’en fait le patronat était prêt à accepter le maintien des libre-échangistes dans leur enseignement à condition qu’ils se cantonnent dans une sphère de spéculation théorique et n’émettent pas la prétention de soumettre la réalité à leur schéma.(30)
- Il y avait en fait malentendu. Blanqui ne changeait pas de doctrine, il tenait compte de la tension politique et sociale qui montrait que
- (28> cf Francis Dernier - Adolphe Blanqui, un économiste libéral confronté à la Révolution industrielle Thèse de 3e cycle Université de Paris X, 1979, p 950-1010, cf aussi Francis Démier “Les ouvriers de Rouen parlent à un économiste en juillet 1848”, Le Mouvement Social, avril-juin 1982, n°119, p 2-31.
- (2î>) “Ouverture du cours de M. Blanqui”, Moniteur Industriel, 26 novembre 1848. oo) “Toute discussion cessa -dit Blanqui- dès lors sur la question du libre-échange par un sentiment de délicatesse et de patriotisme que les prohibitionnistes auraient dû apprécier et qu’ils signalèrent traîtreusement comme un abandon de nos principes”, Lettre au rédacteur du Journal, Journal des Economistes, 15 juillet 1850.
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- rien n’était résolu en profondeur après juin 1848. Le quiproquo ne dura pas. Les conclusions de l’enquête lorsqu’elle fut diffusée reprenaient les idées libre-échangistes et l’économiste ne céda pas longtemps au réalisme que lui avait prêté le patronat. La montée du mouvement “démo-soc” dans certains vieux métiers parisiens pénétra dans l’enceinte du Conservatoire et les violentes diatribes de Blanqui contre un patronat qui, en mars 1849, refusait l’entrée des produits étrangers à l’Exposition de Paris, furent interprétées comme autant d’invitations à condamner le “gros capital”. Le 13 juin 1849, lors de la manifestation de la Gauche, le Conservatoire fut un des enjeux de l’affrontement. Les leaders de la Montagne, dispersés par les troupes de Changarnier, s’établirent au Conservatoire en “Convention”. Pouillet le vieil administrateur, dut céder devant les occupants et Blanqui dans une mêlée confuse tenta de s’interposer sans résultats. Les soldats reprirent l’établissement en fin d’après-midi. Alors qu’ils n’étaient pour rien dans l’événement, les professeurs présents, dont Blanqui, furent rendus responsables. Ce n’était pas un hasard si les “Révolutionnaires” avaient choisi d’établir leur quartier au Conservatoire. Pouillet, ami de Blanqui y perdit son poste qui fut donné au colonel Morin, et Blanqui fut suspecté de n’avoir pas tout fait pour éviter les événements.(31)
- Blanqui malgré lui avait offert l’occasion au patronat protectionniste d’engager le fer contre lui. Au même moment, paraissait une seconde enquête, demandée par l’Académie et consacrée cette fois à la crise du monde rural. Ses effets furent catastrophiques pour le professeur en dépit de la qualité remarquable de son témoignage. Les notables étaient prêts somme toute à prendre en compte la misère urbaine et les conseils de réforme qui en accompagnaient l’analyse, ils ne supportèrent pas la mise à jour des plaies qui affectaient profondément un équilibre des campagnes françaises dans lesquelles ils étaient propriétaires. Pour le patronat protectionniste, l’heure des comptes arrivait et il semblait possible désormais d’agir contre un professeur qui depuis si longtemps portait des coups contre le régime douanier français et la gestion de leurs affaires.
- (31) Blanqui écrira plus tard au Moniteur pour se disculper des accusations lancées contre lui : ”le langage qu’on me prête est celui des clubs où je n’ai jamais mis les pieds de ma vie et que j’ai combattus quand dans l’enceinte du Conservatoire, à une époque néfaste ils tenaient atelier de sédition dans nos chaires pacifiques et vierges, grâce à Dieu, de toute souillure révolutionnaire”, Moniteur 8 mai 1850.
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- En août 1849, Kuhlman, le patron du Nord, signalait le danger que faisait planer un professeur qui “alarmait le capital”. En janvier 1850, une campagne était lancée par Charles Coquille dans le Moniteur Industriel. De nombreux professeurs étaient visés : Joseph Garnier à l’École des ponts, Michel Chevalier au Collège de France, mais Blanqui représentait le plus grand danger : “En France -disait le joumaliste-aucun chef de club n’a jamais fait autant de mal que ce professeur payé par le gouvernement...” Quelques jours plus tard, des manufacturiers se rendaient au cours de Blanqui et le 17 mars 1850, Beaumanoir, adressait au Moniteur une lettre épouvantée dans laquelle il déclarait que Blanqui dans son cours dénonçait les industriels comme une “nouvelle féodalité” et les accusait d’utiliser le régime douanier pour faire baisser les salaires. Beaumanoir avait été frappé par “le ton violent, amer, emporté du professeur”. Son article se concluait ainsi : “Ces leçons que la position de l’orateur devait rendre au moins décentes, sinon impartiales, n’ont été qu’une diatribe contre l’industrie”.
- En mai 1850 une campagne plus large fut lancée en direction du ministre du Commerce. Le Moniteur industriel, le Constitutionnel, le Journal d’Elbeuf, mais aussi le puissant Comité de V Union des Constructeurs Mécaniciens y étaient rassemblés. La lettre collective, adressée au Conseil général de l’agriculture des manufactures et du commerce et au-delà au ministre était très virulente : “Si quelqu’un s’était proposé d’enlever le travail industriel à nos ouvriers et à nos manufacturiers pour le livrer aux étrangers, ne remplirait-il pas parfaitement sa mission en faisant ce que fait M. Blanqui”. D’après Joseph Garnier qui écrivit à Blanqui, la manoeuvre contre lui venait de loin. Deux patrons bien connus : Mimerel le filateur de Roubaix, et Leboeuf fabricant de faïence à Creil avaient décidé de concentrer leurs attaques sur Blanqui. Darblay, le “meunier de Corbeil” comme l’appelait Blanqui, apostropha de manière menaçante les économistes en déclarant : “On vous cassera aux gages !”. La hargne de Mimerel et de Darblay finit cependant par inquiéter nombre des membres du Conseil et ce dernier émit finalement un vœu de portée limitée contre Blanqui en signalant “qu’il pensait que l’économie politique devait être enseignée par les professeurs rétribués par le gouvernement non pas au point de vue de la théorie du libre-échange, mais aussi et surtout du point de vue des faits et de la législation qui régit l’industrie française...”.(32)
- (32) Conseil général de l’agriculture, des manufactures et du commerce, Paris, Imprimerie nationale, 1850.
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- La campagne menée par la pointe avancée du patronat protectionniste contre Blanqui ne s’arrêta pas là. Pour mettre en difficulté le professeur, on établit bien sûr un rapprochement entre les deux frères. Le Moniteur Industriel dressa un parallèle perfide entre les deux Blanqui et leur rôle en 1848 : “L’un ne parlait guère qu’aux convertis, l’autre instruisait et formait les mécontents. Tous les deux traitaient des mêmes questions : le capital et le salaire, la guerre entre eux, cette lutte qui compromet le repos de la société ! Il n’y avait qu’une différence, l’un allait d’un bond aux dernières conséquences du socialisme, l’autre entendait seulement que les libertés fissent leur chemin...”.(33)
- Adolphe Blanqui trouva toutefois des soutiens: Garnier, Chevalier, Wolowski, Biaise, se mobilisèrent dans les feuilles libérales. Le colonel Morin, le nouveau directeur du Conservatoire, intervint pourtant en faveur de Blanqui, dans une lettre ouverte qui lui était adressée : “...Quoique je ne sois pas du même avis sur bien des points... j’ai rappelé qu’on ne devait pas oublier la hardiesse et la franchise avec lesquelles vous n’hésitez pas à attaquer les doctrines subversives...” Un ingénieur civil, fervent auditeur du cours du Conservatoire déclara : “J’ai suivi son cours mais je dois lui rendre cette justice qu’il a apporté dans l’examen de ces questions toute la convenance et la modération désirables...” Le ministre du Commerce, Jean-Baptiste Dumas, saisi de la question par le Conseil général, hésita et se contenta de dire que ses services procéderaient à un “sérieux examen” du cas Blanqui. Prise de position modérée, que les protectionnistes tentèrent d’interpréter comme une victoire Le ministre ne se plaint pas à haute voix de nos professeurs d’économie politique, c’eut été les punir. C’est ce que l’on n’avait pas demandé. Mais il s’occupe sérieusement de réformer l’enseignement de l’économie politique actuelle. Le but des constructeurs de machines est à la veille d’être atteint...”.(34)
- Blanqui, avec courage, continua la bataille, prit la plume dans la presse, tenta de mobiliser les intellectuels. Loin de reculer à cette date, il voulut montrer les enjeux profonds du combat qu’il menait. Sa lutte n’était pas personnelle, c’était une lutte pour que dans une crise majeure de la société, les professeurs, les “capacités” gardent la possibilité d’intervenir dans la grande question des réformes qui ne pouvait
- (33> 19 mai 1850.
- (34) Moniteur Industriel, 5 juin 1850.
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- être abandonnée aux intérêts privés, aux intérêts immédiats sous peine de plonger à nouveau la France dans une situation révolutionnaire :
- “Mais quel est donc ce monsieur Darblay ? Qui sont ces hommes qui se prétendent le droit de casser aux gages comme des laquais des professeurs honorés par vingt ans de service et dont les écrits sont connus de l’Europe entière ? De qui ont-ils reçu leur mandat de juge ? Quelles études ont-ils faites ? Quels ouvrages célèbres ont-ils donc mis au jour pour s’arroger ainsi le droit de se prononcer en souverains sur des questions résolues contre eux par l’unanimité des économistes du monde ?... Nous disons la vérité avec une égale franchise aux ouvriers qu’on excite contre les chefs d’industrie et aux chefs d’industrie qui s’insurgent contre le sens commun et les nécessités suprêmes de l’époque. Mais capituler lâchement devant la menace et baisser le front devant des hommes d’une médiocrité aussi bouffie que les meneurs de cette intrigue, jamais !...”.(35)
- Les appels à la mobilisation des intellectuels n’eurent pas toutefois l’écho que pouvait attendre Blanqui. Ce dernier put rapidement constater que la République devenue conservatrice n’était plus la monarchie des professeurs. Encore soutenu par quelques-uns de ses collègues restés fidèles, Blanqui fut “lâché” par l’institution à laquelle il attachait le plus d’importance, l’Académie des sciences morales. Ses plus prestigieux collègues lui firent défaut. On trouvait alors sa virulence déplacée, et surtout peut-être on s’inquiétait de la résonance qu’avait alors Y Enquête sur les classes rurales qui démontrait de manière très claire la détresse du monde paysan et tentait d’expliquer en fait les racines de la dérive “démoc-soc” d’une partie de la paysannerie. Le constat était trop accusateur pour toute la société des notables et la preuve de sa nocivité était l’utilisation qui en était faite par des hommes comme Martin Nadaud à la tribune de la Chambre.
- En se démarquant de Blanqui les académiciens croyaient sauver l’institution, ils contribuaient en fait un peu plus à son discrédit et ouvraient la voie à une mise au pas des “capacités” de l’Orléanisme après le coup d’Etat de 1851. Malade, désabusé, Blanqui sans abandonner sa foi libre-échangiste et réformiste dut progressivement reculer.
- (35) Adolphe Blanqui - “Lettre au Journal des Économistes”, 15 juillet 1850.
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- Le dernier cours qu’il fit au Conservatoire celui de 1853-1854 (36), l’année de son décès, illustre bien l’abandon par le professeur de toutes les recherches et avancées sur le terrain social menées depuis les années 1840. Sur le programme manuscrit proposé par le professeur le mot “politique” dans “économie politique” a été rayé d’un trait et le terme “industrielle” l’a remplacé. Cette économie industrielle est définie désormais de manière très conformiste : “C’est la collection des principes de l’économie politique incontestés et hors de controverse, appliqués à l’étude des trois grandes branches de la production, l’industrie agricole, l’industrie manufacturière et l’industrie commerciale”. Le cours étudie “les moyens de former et d’accroître le capital”, la question des chemins de fer, “l’influence des compagnies de chemin de fer sur la richesse des états”, l’introduction des machines dans l’agriculture après l’industrie, le crédit et les banques, les assurances... Il n’est même plus fait mention des problèmes du libre-échange, aucune allusion aux grandes questions qui touchent le travail, les rapports sociaux de production, l’association...
- Plus que la dureté des temps imposée par l’Empire autoritaire aux intellectuels, cette mise au pas de Blanqui est la conséquence d’une bataille perdue sous la seconde République. C’est une bataille perdue en fait par toute l’élite intellectuelle dont Blanqui dans sa chaire du Conservatoire a été un des représentants les plus marquants. Dans un système politique qui refusait la démocratie parce qu’on y voyait nécessairement l’antichambre de la révolution, des économistes comme Blanqui, avec l’accord tacite du pouvoir politique, sont devenus les éclaireurs d’une société confrontée à de très fortes tensions, à des contradictions dûes à l’apparition en France de la société industrielle.
- Celle-ci s’inscrivait très mal dans les cadres d’un libéralisme français “bleu” qui restait attaché à un certain égalitarisme inspiré par la fidélité aux leçons de 1789. Blanqui face à cette crise de société défendit l’idée qu’un libéralisme authentique qu’on ne retrouvait plus dans les formes de la production capitaliste, apporterait une solution aux déséquilibres de plus en plus graves qui affectaient la société française des années 1840. Le libre-échange, paradoxalement, c’était à la fois un bond en avant économique, mais c’était l’espoir de la restaura-
- 06) nous devons à Claudine Fontanon la communication de ce “programme du cours d’économie industrielle” de 1853-1854 qui est signé Blanqui. (cf Archives du CNAM).
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- tion d’un libéralisme qui fonctionnait comme dans la petite production marchande, selon des critères simples, dans le respect d’un échange égal qu’on ne retrouvait plus dans les rapports du salariat.
- De là l’affirmation progressive d’un anti-capitalisme libéral qui effectuait au Conservatoire, un chemin parallèle à une “école française”, comme disait Blanqui, dans laquelle se trouvaient aussi bien des catholiques sociaux que Proudhon. Il y avait sur ce point accord profond entre le professeur et son auditoire fait d’artisans, d’ouvriers qualifiés, voire de quelques ingénieurs soucieux de réconcilier le progrès social et la croissance. Le projet prenait à contre-pied un patronat protectionniste qui eut vite fait de confondre libéralisme critique et socialisme. La révolution de 1848, porta un coup fatal à ce comportement intellectuel et isola Blanqui du mouvement ouvrier, mais aussi des notables, et enfin de la majorité des intellectuels inquiets de la hardiesse de son projet, de son acharnement à rendre compte en période révolutionnaire des défaillances de la société libérale.
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- Bibliographie
- Histoire de Y Economie politique en Europe depuis les anciens jusqu'à nos jours, suivie d’une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages d’économie politique, par Adolphe BLANQUI... Paris, Guillaumin, 1837, 2 tomes.
- BLANQUI Adolphe. Conservatoire des Arts et métiers, cours d’Economie industrielle, 1836-1837. Leçons sur les banques, les routes, l’instruction publique, les fers et les fontes, la houille, le coton, la soie, la laine, les châles, les toiles, les betteraves, l’industrie parisienne, sur le commerce des ports, Marseille et Bordeaux par M. Blanqui aîné, recueillies par Adolphe Biaise et Joseph Garnier. Paris, Augé, 1837,537 p.
- BLANQUI Adolphe. Conservatoire des Arts et Métiers, cours d’économie industrielle. 1837-1838, Leçons sur le capital, l’impôt, la rente, la division du travail, les machines , le paupérisme, la monnaie , le crédit, les banques, l’agriculture, V industrie, les travaux publics, la conversion des rentes, les sociétés en commandite, les douanes, les socialistes modernes, Saint Simon, Fourier, Owen et leurs disciples par M. Blanqui aîné, recueillies et annotées par Adolphe Biaise et Joseph Garnier , Paris Augé, 338 p.
- BLANQUI Adolphe. Conservatoire des Arts et Métiers, cours d’économie industrielle 1838-1389, Leçons sur l’agriculture, l’industrie manufacturière, les grandes et petites industries, les industries protégées, Y organisation du commerce en France, les voies de communication... les systèmes de Saint Simon, Fourier, Owen, la statistique, le budget, les rapports de la géographie avce l’économie politique par Blanqui aîné, recueillies et annotées par Adolphe Biaise et Joseph Garnier, Paris, Hachette, 1839, 372 p.
- BLANQUI Adolphe. Des classes ouvrières en France pendant Y année 1848, Paris, Pagnerre, 1849.
- De la liberté du commerce et de la protection de l’industrie, lettres échangées entre M M. Adolphe BLANQUI et Emile de GIRARDIN, 1846-1847, Paris, 1847, 131 p.
- Tableau des populations rurales de la France en 1850 par M.BLANQUI suivi d’observations de M. VILLERME BLANQUI, COUSIN Charles GIRAUD et DUNOYER Le bassin de Saint-Etienne Paris, Panckouke, 1850, 24 p.
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- DEMIER Francis. Adolphe Blanqui, un économiste libéral confronté à la Révolution industrielle, Thèse de troisième cycle, Université de Paris X, 1979, 1226 p.
- Nation et marché dans la France de la Restauration. Thèse de doctorat d’Etat soutenue en décembre 1991 à l’Université de Paris X, 2656 p, (à paraître au Comité d’Histoire Financière du ministère des Finances en décembre 1993).
- Dictionnaire de VEconomie politique. Paris, 4e édit, Guillaumin, 1873, 2 volumes.
- LEVASSEUR Émile. Notice historique sur l’enseignement de VEconomie politique, Paris, 1905.
- REYBAUD Louis “Les chaires ‘Economie politique en France”. Revue des Deux Mondes , 15 décembre 1864. p 947- 963.
- SAY Jean-Baptiste. Traité d’Economie politique, Paris, lere édit. 1803.
- Cours complet d’Economie Politique, lere édit. 1828-1829.
- VILLERME Louis-René. Tableau de T état moral et physique des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine, et de soie, introduction de J.P. Chaline et F. Dernier, Editions EDI, 1989, 670 p.
- WOLOWSKI Louis. Etudes d’Economie politique et de statistique, Paris, Guillaumin, 1848.
- De Vorganisation du travail, Paris, Paumlin, 1844.
- Périodiques : Journal des Economistes, Le Libre Echange, Le Moniteur Industriel, Revue Mensuelle d’Economie politique, Annuaire de VEconomie politique.
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- Les Cahiers du CNAM, Juillet 1993, 2, pp. 87 -118
- PAUL ÉMILE HAAG
- Un Ingénieur-Professeur entre tradition et modernité (1843-1911)
- par Dominique LARROQUE *
- Pour les Parisiens qui s’apprêtaient à visiter l’Exposition universelle de 1889 le nom de Paul Emile Haag était avant tout associé à un projet de métropolitain dont la réalisation aurait pu parfaire le succès de cette grande manifestation, si certaines circonstances ne s’en étaient mêlées. Dans les milieux les plus officiels, ce nom évoquait plutôt l’enseignant dévoué qui durant près de 35 ans, dans les établissements les plus prestigieux, avait formé des générations entières de cadres et de dirigeants. Mais la diffusion la plus large des connaissances - à l’instar de nombreux collègues, professeurs dans les grandes écoles - constituait aussi pour lui un devoir et sans doute un plaisir : il enseignera au Conservatoire. Quant au cercle des intimes, il nous parlerait sans doute plus volontiers du personnage cultivé dont la peinture et la poésie occupaient entièrement les loisirs. Il est des débats qu’il a sans doute esquivés, notamment politiques, obligeant à un examen plus attentif des sources pour lever le coin du voile. Il eut au contraire des positions assez tranchées à propos de l’enseignement. Il fit partie de ces hommes attentifs au devenir des villes, grave question posée à la société du XIXe siècle. Ceci ne l’empêchait pas de suivre de près les courants artistiques et littéraires de son temps et d’y participer. Bref Paul Emile Haag fait partie de ces personnages qui sans avoir occupé le devant de la scène, n’en constituent pas moins aux yeux de l’historien - par la diversité de leurs activités - une somme de témoignages susceptibles de contribuer sous l’angle de la biographie, à la connaissance de cette époque.
- De la formation à l’entrée dans la vie active.
- Paul Émile Haag est né à Paris le 10 janvier 1843. Ses parents habitaient au cœur du quartier latin, rue Saint Dominique d’Enfer -
- * Ingénieur au CDHT-CNAM.
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- l’actuelle me Royer-Collard. Son père franc-comtois (Émile), sa mère de nationalité allemande née à Dresde (Eugénie Betty Kaskel)(1), tous deux de confession protestante, appartenaient à ce qu’il est convenu d’appeler la “fraction intellectuelle de la moyenne bourgeoisie”. Sans doute le couple disposait-il de quelque rente qui lui permettait de vivre sans trop se soucier du lendemain. C’est peu de mois seulement avant la naissance de Paul Émile que son père juriste, après une brève carrière d’enseignant à l’École de commerce de Leipzig, décida de se fixer à Paris où il ouvrit un cabinet d’avocat(2). Mais très rapidement il abandonna le barreau au profit de sa seule passion, la littérature. Après diverses publications historiques ou poétiques, il consacra notamment l’essentiel de son temps, avec la collaboration de son frère Eugène, à ce qui devait être la grande oeuvre de sa vie : “La France Protestante” (3), vaste ouvrage prosopographique de tous “les protestants français qui se sont fait un nom dans l’histoire (...)”. Dix volumes parurent en souscription, salués par l’historien Michelet comme “un monument immense qui ressuscite le monde” (4). Confronté quotidiennement à l’exemple édifiant de son père et de son oncle, le jeune Paul Émile Haag conquiert ses premières récompenses au Lycée impérial Saint-Louis, en lettres mais aussi en sciences. Bachelier, il choisit la seconde voie, la formation scientifique, à un moment où effectivement l’intérêt pour la science commençait à éclipser l’attrait traditionnel pour le droit et les lettres. En 1863 il entre à l’École polytechnique, troisième sur 135 élèves admis. Trois ans plus tard il sort quatrième de l’École, intègre ensuite les Ponts et chaussées - premier sur une liste de 18 élèves -qu’il quitte en juin 1868, major de sa promotion (5). Ainsi Paul Émile réalisa-t-il le rêve que toute famille appartenant à la moyenne bourgeoisie caressait à l’époque pour ses fils : celui de revêtir un jour le bicorne du polytechnicien.
- Le carnet de notes de l’élève Paul Émile Haag que nous avons pu retrouver (6), ne trahit décidément aucun point faible. Nous dirions
- (1) Arch de Paris. n° 4474 : Extrait du registre des actes de l’an 1843. Préfecture de la Seine.
- (2) Dictionnaire de biographie française, tome 17, Paris, librairie Le Louzey, 1986.
- (3) Haag Emile et Eugène. La France Protestante. Paris, 1862. Réédité en 1966 par Slatkine-Reprint, Genève. En usuel à la Bibliothèque nationale (R 170). 10 tomes, chacun de 500 pages environ.
- (4) Compte rendu de la souscription en l’honneur des auteurs de La France Protestante, 1862, B.H.Pr.Fr., tome XIV, pages 119 et 120.
- (5) Archives nationales : F 14 11558 . Dossier individuel de Paul Émile Haag, ingénieur des Ponts et Chaussées.
- (6> Archives nationales : F 14 11558.
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- aujourd’hui que cet étudiant était un “surdoué”. Il excelle dans toutes les disciplines, aussi bien dans les cours théoriques que dans les épreuves pratiques sur le terrain. Celles-ci se déroulaient de mai à octobre dans le cursus de l’École des ponts et chaussées (7), en France surtout mais également à l’étranger pour les meilleurs élèves. Paul Emile en tête du classement, se rendit donc à plusieurs reprises à l’étranger, en Italie, en Hollande et surtout en Allemagne (8), son pays maternel dont il possédait parfaitement la langue, autre précieux atout hérité du milieu familial. Il revenait toujours de ses voyages avec des rapports remarquables, classés le plus souvent hors concours, avec aussi cette passion pour les questions ferroviaires qu’il avait choisi d’observer chez nos voisins et dont il tentera plus tard de tirer des leçons pour son pays. Au delà du contenu, ce qui faisait la qualité des rapports de cet ingénieur en herbe, c’était l’écriture, le style, et ceci n’était certes pas pour déplaire aux examinateurs d’un établissement qui - se voulant académique - attachait une importance réelle à cet aspect de la formation des élèves. Les appréciations sont à cet égard éloquentes : “M. Haag est doué de beaucoup de moyens, d’un bon jugement et d’une véritable élégance de rédaction. Il appartient à la catégorie des jeunes ingénieurs d’avenir”. Et sans doute doit-on voir là l’influence d’un père qui - dira l’un des proches de Paul Émile -“considérait encore qu’une forte culture classique (était) la meilleure des préparations à une forte culture technique”.
- Le premier novembre 1868, Haag est nommé ingénieur ordinaire de 3e classe, attaché au service des études des chemins de fer de Tours à Bressuire et de Tours à Montluçon. Il s’installe à Tours. Le chemin de fer est alors en pleine expansion. Seules les grandes liaisons ferroviaires sont achevées, le second réseau d’intérêt général est en chantier, il est à peine question d’édifier des lignes d’intérêt local. Depuis 1842 un régime mixte est instauré dans lequel l’État se charge des études et de la construction de l’infrastructure, laissant aux compagnies privées le soin d’assurer l’exploitation. Outre ce partenariat propice à des glissements de carrières du public vers le privé, la mise en place d’une ligne de chemin de fer - nous explique Antoine Picon (9) -impliquait également la maîtrise de nombreux paramètres avec les-
- (7) Ministère des Travaux Publics. Notice sur l’École des Ponts et Chaussées. Paris 1873.
- ® Bibliothèque de l’École des Ponts et Chaussées : fiche biographique de l’élève Paul Émile Haag.
- (9) Picon Antoine. L’invention de l’ingénieur moderne. Paris, Presses des ponts et chaussées, 1992, 767 pages.
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- quels les élèves des Ponts et chaussées étaient mieux familiarisés que quiconque. Chaque année la filière attirait donc une partie importante des promotions de l’École, à l’instar de Paul Émile Haag qui durant quelques années entre les bureaux de la préfecture et le terrain dressera dessins et coupes, évaluera les travaux, établira les devis.
- Il faut bien avouer pourtant que son expérience au service des chemins de fer fut de courte durée : quatre années en tout, entrecoupées par la guerre avec la Prusse, durant lesquelles notre jeune ingénieur ajoutera tout de même à son actif l’étude de la ligne de Clisson à Cholet, de même que celles de Port-Boulet à Châtellerault et de Saumur à Poitiers (10). Mais comme nous le laissions entendre, il ne pourra guère exercer pleinement ses talents. Les pouvoirs publics pris d’un doute soudain sur l’utilité immédiate d’un chemin de fer dans ces pays du bord de la Loire décidèrent en effet d’ajourner tous ces projets afin de concentrer l’effort financier sur la construction d’une “Grande Ceinture” ferroviaire plus stratégique autour de Paris. Les projets retournèrent dans leurs cartons pour ressortir seulement au lendemain du conflit : Paul Émile Haag dès lors tua le temps en s’employant aux diverses tâches courantes qui constituaient le lot quotidien d’une circonscription départementale des Ponts et chaussées en milieu rural : réfection des routes, travaux ordinaires, en somme rien de bien exaltant ni de très valorisant, si ce n’est qu’il mènera “à la satisfaction de tous”, l’étude d’un viaduc en maçonnerie sur le Thouet.
- Tout en reconnaissant “le manque d’occasions” offertes à son jeune collègue “très instruit et remarquablement intelligent, (...) prompt à remplir son service”, l’ingénieur en chef sous l’autorité duquel Paul Émile Haag effectua ces premiers pas hésitants dans la vie active, avait eu toutefois le loisir d’observer chez ce dernier un trait de caractère qui allait à vrai dire conditionner toute sa carrière. Ce supérieur crut en effet discerner chez Paul Émile Haag, “le manque jusqu’à présent de sens pratique”, la nécessité pour lui de “s’habituer aux affaires administratives” et concluait par cette phrase dont au demeurant - venant d’un homme de terrain - on ne sait si elle se voulait ou non élogieuse : “son aptitude spéciale est pour les études théoriques dont il a le goût à un degré très prononcé”. Avis partagé par l’inspecteur général des Ponts et chaussées qui ajoutait : “ses goûts le portant vers les études théoriques, l’administration pourrait l’utiliser dans le sens de ses apti-
- (10) Archives nationales : F 14 11558.
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- tudes”. Plus enclin selon toute évidence à manier le concept que les tâches pratiques sur le terrain, Paul Émile suivra donc le conseil de ses aînés (...) en entrant dans l’enseignement.
- Carrière, titres et récompenses honorifiques.
- Entre temps débutait la guerre franco-prussienne, guerre éclair que Paul Émile Haag vécut dans le service du Génie. En novembre 1870 deux mois après la défaite de Sedan, il était affecté au comité militaire de la Seine-Inférieure en qualité d’ingénieur-adjoint, chargé de la direction des travaux de construction - décidés à la hâte - de fortifications autour de Rouen. Il avait auparavant participé à la défense de Belfort/111 Il semble qu’il ait ensuite rejoint Gambetta à Tours dans sa tentative désespérée - aidé par l’ingénieur Freycinet(12) -pour lever et organiser de nouvelles armées. Peu de temps après on le retrouve à Paris où il participe au ravitaillement de la capitale assiégée, puis à Versailles avec l’Assemblée nationale quand éclate l’insurrection des Communards. On peut imaginer du reste que ce conflit lui posa un dilemme pour le moins “cornélien” étant donné ses racines allemandes, jamais reniées. On sait par exemple qu’à la mort de sa mère en juin 1873, deux ans à peine après la fin de la guerre, l’administration lui accordait l’autorisation de se rendre en Allemagne sur sa demande pressante car il “éprouvait dans une circonstance aussi cruelle le besoin de se rapprocher des membres de sa famille qui habitaient encore ce pays."
- C’est en tout cas durant cette période troublée qu’il fait sa première expérience d’enseignant, en qualité de répétiteur auxiliaire de géométrie à l’École polytechnique. Celle-ci était alors installée à Bordeaux, loin du climat insurrectionnel de la Capitale. L’expérience ne dure que trois mois, au début de l’année 1871, mais Haag sera officiellement reconduit dans cette nouvelle fonction trois ans plus tard. En position de détachement auprès du ministère de la Guerre dont relève l’École, “cet ingénieur remarquablement instruit et intelligent n’est pas suffisamment employé” estimeront néanmoins ses supérieurs. Son administration de tutelle le nomme dans une commission d’examen des candidats conduc-
- (1I> CNAM : Dossier personnel de Paul Émile Haag. et Archives nationales : LH 1255/5. Dossier Légion d’honneur de Paul Émile Haag.
- (12) futur et célèbre ministre des Travaux publics.
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- teurs de travaux en 1874, il prend ensuite en charge les fonctions de répétiteur d’analyse aux cours préparatoires de l’École des ponts et chaussées (1876) pour enfin être promu trois ans plus tard professeur d’analyse et de mécanique. Il conservera ce poste durant toute sa carrière et sera tout particulièrement chargé des examens d’admission. En 1881 il intègre le “Service d’études et de contrôle des travaux de chemins de fer du ministère des Travaux publics”, auquel jeune ingénieur sur le terrain il avait fait parvenir via la hiérarchie, dix ans auparavant, ses propres études : tout un symbole ! Près de quinze années s’écoulent et voilà Paul Émile Haag à nouveau en charge de nouvelles responsabilités. En octobre 1896, le colonel Laussedat - directeur du Conservatoire des arts et métiers - lui demande de le suppléer à la chaire de “Géométrie appliquée aux arts”. L’année de l’Exposition universelle il est nommé membre du “Comité de l’exploitation technique des chemins de fer”, représentant l’État aux côtés des ingénieurs en chef des grands réseaux français. Enfin en 1901 il accède à la chaire de géométrie descriptive de l’École polytechnique. Parallèlement à la montée de ses responsabilités, il gagne naturellement du galon dans son corps d’origine : ingénieur ordinaire de 2e classe en 1874, de 1ère classe en 1879 ; ingénieur en chef de 2e classe en 1884, de 1ère classe en 1899. En règle générale la carrière normale d’un ingénieur ordinaire s’arrêtait à ce niveau (13). Haag lui, continuera son ascension avec le grade - attribué en 1905 - d’inspecteur général, lequel couronnait en principe les parcours exceptionnels. Enfin les honneurs : chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur le 7 juillet 1885, titre conféré par le ministère des Travaux publics ; officier d’Académie et officier de la Légion d’honneur, ce dernier titre proposé par le ministère de la Guerre en 1904. Il était alors lieutenant-colonel du Génie de l’armée territoriale.
- L’homme et ses idées
- L’ingénieur âgé de vingt quatre ans qui prend ses fonctions à Tours le 1er mai 1869, n’est pas seulement doué d’une “grande aptitude pour les études scientifiques” ou d’une solide culture, il est peintre et poète. On conçoit qu’il puisse déranger un tant soit peu l’ordinaire de cette circonscription provinciale et le conformisme de ses supérieurs. Rien de volontairement provoquant au demeurant dans l’attitude de Paul Émile dont les feuilles annuelles d’apprécia-
- (l3) d’après Antoine Picon, op cit.
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- tions (14) soulignent le caractère “doux et posé”, le zèle, l’activité, la tenue, la conduite privée, les rapports avec les autres en tous points “excellents”. “Sa conversation - rapporte un témoignage plus tardif -était aussi des plus attrayantes. Il racontait avec esprit et donnait un ton original aux récits les plus simples”. Sans ostentation aucune, Haag n’en était pas moins un personnage peu commun. Le peintre -ami de Le Villain, adepte de l’Ecole de Barbizon - était un paysagiste “reproduisant tout ce que la nature a de poésie, de charme et d’harmonie” nous dit l’éditeur Lemerre (15) dont nous reparlerons. Jeune, il est probable qu’il ait côtoyé à Barbizon où il se rendra acquéreur d’une propriété, les têtes de file de l’Ecole, ses aînés, Diaz, Corot, Daubigny, Millet, ou Courbet sans cependant atteindre - est-il besoin de le préciser - leur talent et leur notoriété (16). Le poète - ami et confident de François Coppée qui s’assurait toujours de son approbation avant de publier un ouvrage - adhérait quant à lui au groupe du Parnasse. Le courant parnassien on le sait, entretenait le culte de la perfection formelle en réaction contre le “romantisme débraillé” et à cet égard reflétait assez bien à notre sens la personnalité de Paul Emile Haag. Il n’est pas exagéré d’établir par exemple une certaine analogie entre le poète amoureux de la forme et le professeur fervent défenseur d’un enseignement théorique pur et dur, c’est à dire débarrassé de trop de considérations d’ordre expérimental. Dans la poésie le scientifique ne recherchait certainement pas le vernis culturel propre à soigner son image. Haag était un amateur éclairé, suffisamment convaincant en tout cas aux yeux d’Alphonse Lemerre l’éditeur des Parnassiens (Hérédia, Verlaine, Baudelaire, Sully Prudhomme, Mallarmé, Anatole France et biens d’autres) qui lui consacra un recueil entier de poèmes : “Le livre d’un inconnu” (17). Cela dit, il faut bien reconnaître qu’à cette époque le Parnasse - le troisième de la série - avait fini de vivre ses heures les plus glorieuses; Disons pour être tout à fait objectif à propos de la poésie de Paul Emile, qu’elle était loin tout de même de valoir celle de ses illustres compagnons.
- Les opinions politiques de notre ingénieur par contre ne nous sont pas connues. Il est néanmoins possible de nous livrer à quelques conjec-
- (14) Archives nationales : F14 11558.
- (15) Notice nécrologique de Paul Émile Haag, par Alphonse Lemerre. Bulletin de la Société Amicale des Parisiens de Paris. Paris, juin 1911.
- (16) Le Louvre porté sur son testament refusera le legs d’un de ses tableaux.
- (17) Haag Paul Émile. Le livre d’un inconnu, Paris, 1911. Réédition du recueil de poèmes datant de 1879, préfacée par Alphonse Lemerre.
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- tures. Jeune républicain, il semble avoir suivi l’élan patriotique et la réaction nationale de Gambetta après la chute de l’Empire, mais comme la grande majorité de la population que la Commune devait effrayer, il choisit le camp de l’ordre social, la France de Monsieur Thiers. Notons que Laussedat, proche par la pensée, n’avait pas non plus la réputation d’être un réformiste. Rappelons également dans une autre période qu’il est l’intime de François Coppée alors membre de la Ligue de la Patrie française, anti-dreyfusard notoire et député conservateur. Dans un de ses poèmes, dont une soirée électorale dans une sombre préfecture constitue le thème, on pourrait enfin aisément discerner des accents antiparlementaires annonçant le général Boulanger(18). Conservateur, sans aucun doute Paul Emile Haag l’aura été, mais sans conviction militante : dans son poème un peu plus loin, il utilise une métaphore pour se mettre lui-même en scène, observateur contemplatif et lointain de l’arène politique : la position probablement qu’il affectionnait le plus.
- L’échec de son projet de métropolitain - que nous analyserons plus en détail tout à l’heure - lui donnera en revanche l’occasion de s’exprimer de façon plus précise sur sa conception à propos du rôle de l’Etat dans l’économie. Il est fermement partisan de l’économie libérale et dénonce “l’ingérence continuelle de l’État qui a fini par abolir tout esprit d’initiative”. Il ne fait aucun doute selon lui qu’en “Angleterre ou en Amérique, où l’industrie privée est absolument libre et stimulée par la concurrence, qui opère à ses risques et périls” (19), il se serait trouvé des capitalistes assez audacieux pour tenter l’aventure et réaliser son projet. Comme tout bon ingénieur des Ponts et chaussées, Haag aurait eu cependant mauvaise grâce à condamner ainsi sans discernement un interventionnisme qui d’une certaine manière - à l’instar de ses collègues des Ponts - le faisait vivre. Aussi admettait-il implicitement prenant exemple sur l’Allemagne, une certaine ingérence de l’Etat dans des services d’intérêt général. Dans le domaine ferroviaire ou bien dans l’urbain par exemple “l’initiative de l’État (outre-Rhin) s’était entièrement substituée à l’initiative privée”, et cela sans incidence si ce n’est positive sur ces services puisque les pouvoirs publics ont continué “de remplir très exactement les devoirs que cette situation
- (18) “Chauves chauvins, rouges rosettes, Monarchistes, républicains : Sur ces figures inquiètes, Se peignent les espoirs mesquins”.
- (19) Haag Paul Émile : Étude sur la transformation des grandes gares allemandes. Mémoires et compte rendu des travaux de la Société des Ingénieurs Civils de France. Paris, 1894, pages 232 à 281.
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- imposait”(20). Où est donc le mal français ? Paul Émile Haag nous l’explique : “Entre l’Angleterre où l’État ne fait rien et l’AJlemagne où l’État fait tout, notre pays représente un système intermédiaire qui participe aux inconvénients des deux systèmes sans en présenter les avantages”. Dans ces conditions poursuit Haag “l’industrie privée, sous l’étroite tutelle de l’administration, perd de sa responsabilité et de son initiative et la suppression des concurrences lui ôte un de ses principaux stimulants, tandis que l’État, bornant son action à un contrôle qui est souvent une entrave, renonce à rien faire par lui-même “Quant au monde des affaires - nous dit Haag - qui n’est plus guère que le monde de la spéculation, il se désintéresse des entreprises de longue haleine, seules capables cependant de développer la prospérité économique du pays, pour s’occuper à peu près exclusivement de questions d’émissions, de combinaisons de bourse qui, sans rien créer de durable et d’utile, ont pour unique objet de faire passer l’argent d’une poche à l’autre”. Bureaucratie et absence d’investissement productif, voilà deux arguments critiques qui en France feront longtemps encore leur chemin. Mais le problème de la France selon Haag, se situe également à un autre niveau, à savoir dans son incapacité à promouvoir une politique volontariste de développement urbain qui induirait nécessairement une réduction des droits ou plutôt des avantages liés à la propriété foncière. En Allemagne, pas plus que la municipalisation des services publics, le contrôle du foncier urbain n’était un sujet tabou, une proposition assimilée à une avancée du collectivisme. En France au contraire le droit foncier avait ses gardiens du temple (21) et toute discussion à son sujet visant à en réduire la portée (quand notamment fut envisagée une taxe sur les plus-values foncières) tournait imparablement au soupçon. Paul Emile Haag ne s’est pas montré aussi explicite dans ses analyses, mais il avait parfaitement conscience que l’échec de son projet de métropolitain - nous le verrons - était en partie hé aux transferts de propriété que celui-ci devait nécessairement entraîner(22).
- {20) A Berlin les chemins de fer interurbains (Ringbahn et Stadtbahn) avaient été nationalisés par l’Etat prussien dès la constitution de l’Empire, afin de souder autour de la Capitale et à travers elle, le grand réseau national. Quant au métropolitain berlinois (Untergrundbahn), il avait été directement pris en charge par la municipalité. Celle-ci avait même entamé la municipalisation du réseau de tramways de la puissante “Grosse Berliner Strassenbahn Gesellschaft”, mais les travaux d’électrification du réseau ayant donné d’excellents résultats du point de vue des usagers, la procédure d’éviction fut stoppée. Notons que seul l’aspect pragmatique entrait en ligne de compte, absolument pas les considérations d’ordre idéologique.
- (21) Au Sénat ou au Conseil d’État entre autres.
- (22) Paul Émile Haag avait été frappé par le fait qu’en Allemagne la mise en place des gares et en général des infrastructures de transports ferroviaires en milieu urbain, avait été associée dans la mesure du possible au tracé de quartiers nouveaux et au remodelage des anciens. Par ailleurs la ville de Berlin avait, bien avant que Paris ne l’envisage, inauguré une politique d’acquisition de terrains afin de constituer une réserve foncière municipale.
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- A Paris, Haag occupe un appartement au 1 Ibis rue Chardin dans le 16e arrondissement. Il restera célibataire, partageant un emploi du temps particulièrement chargé depuis surtout sa nomination au Conservatoire en 1896, entre les trois établissements d’enseignement et ses fonctions au ministère. Le Parnasse n’est plus alors pour lui qu’un souvenir de jeunesse. Son projet de métropolitain est définitivement enterré au profit d’un autre, mais dans ce domaine on lui reconnaît toujours une compétence incontestable. C’est ainsi qu’en 1902 sur l’ordre du ministre des Travaux Publics, Emile Maruéjouls, il part en mission en Allemagne et en Autriche dans le but d’étudier les systèmes de transports urbains et ferroviaires en usage dans ces deux pays ; il analysera également leur tarification afin d’en tirer des éléments de comparaison avec les tarifs français : autant de questions extrêmement complexes qui attestent de la haute estime dans laquelle en haut lieu on tenait notre ingénieur. Ces voyages, il y en eut bien d’autres, seront en tout cas l’occasion d’études comparatives auxquelles la Société des ingénieurs civils notamment fit un large écho (23).
- Hors ses voyages d’études en Allemagne qui lui permettaient en même temps de se ressourcer dans sa seconde patrie, Paul Emile Haag menait une existence très “parisienne” entre la Montagne Sainte Geneviève (Polytechnique), le boulevard Sébastopol (Conservatoire), le quartier Saint Germain des Prés (Ponts et Chaussées) et les Jardins du Trocadéro (son domicile). Il avait d’ailleurs adhéré à la “Société amicale des Parisiens de Paris”, association fondée en 1880 où se côtoyaient peintres, écrivains, poètes, chansonniers, notables ou moins notables du monde de la finance et de la politique, fonctionnaires et ingénieurs. Leur point commun - on s’en doute - résidait dans leur attachement à leur ville, intra-muros s’entend. Ils se disaient avant tout parisiens et donnaient du “Pays” devant l’évocation du nom de chacun d’eux. Cette société fraternelle dans laquelle les candidats entraient avec le parrainage de deux “Pays” et moyennant une cotisation annuelle assez conséquente, ne recrutait nullement dans les faubourgs, mais dans le “gratin” parisien très officiel. La politique en était bannie. Un banquet mensuel donnait aux convives, le loisir de dire un poème, de pousser un couplet, de tester leur rhétorique ou leur sens de la répartie, de côtoyer aussi des personnalités en vue invitées au festin : Casimir Périer, le Préfet Lépine et bien d’autres. Le “Pays” Haag semble cependant n’avoir que très rarement participé à ces festi-
- (23) voir bibliographie en annexe.
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- vités, si l’on en croit du moins le bulletin publié par l’Amicale (24), préférant sans doute consacrer ses dimanches à la peinture - tout au moins peut-on le supposer - dans sa propriété de Barbizon, “les Bornages” (25), entourée d’un grand terrain boisé à l’orée de la forêt de Fontainebleau. Il possédait également une propriété en Normandie, chère aux peintres paysagistes, au bord de la mer au lieu-dit "les Petites Dalles” dans la commune de Saint Martin aux Buneaux. Tout ceci traduisait une aisance matérielle peu coutumière venant d’un ingénieur resté au service de l’Etat. Après des appointements relativement modiques comme tous ses jeunes collègues, le cumul des fonctions par la suite permit en effet à Paul Émile Haag de gagner très correctement sa vie. En 1902, au traitement de 10.000 F versé par l’École polytechnique s’ajoutaient celui de l’ingénieur en chef des ponts et chaussées, (7.000 F), celui de suppléant au Conservatoire des arts et métiers (5.000 F)(26), celui enfin de Professeur à l’École nationale des ponts et chaussées (1.500 F), soit un revenu annuel de 23.500 F au total. Pour donner un ordre de grandeur, le salaire moyen annuel d’un employé de la Compagnie du Métropolitain de Paris (la CMP) - cadres supérieurs non inclus - tournait à l’époque autour de 2.000 F ; sans aller chercher si loin, même un inspecteur général des ponts et chaussées percevait un traitement deux fois moins élevé que le total des revenus de Paul Émile Haag. Le ministère trouva d’ailleurs ce cumul excessif et en vint à demander à l’administration des Ponts et chaussées de réduire ses appointements à la somme forfaitaire de 5.000 F au titre à la fois d’ingénieur et de professeur à l’École, soit une amputation de 15% par rapport à la totalité de ses revenus. Le niveau de vie de notre ingénieur n’en fut sans doute pas grandement affecté d’autant qu’il détenait également quelques rentes du Crédit foncier allemand et de l’État de Saxe. Avait-il investi ou tout simplement hérité ? Toujours est-il qu’il possédait aussi dans Paris des terrains susceptibles d’une forte plus-value : rue Chardin (278 m2) et surtout boulevard Delessert (1507 m2)(27).
- En 1907 - à 64 ans - Paul Émile Haag aurait pu faire valoir ses droits à la retraite comme la plupart des ingénieurs de sa promotion. Mais tel n’était sans doute pas son tempérament : l’École des ponts et chaussées le retint encore quelques années, et puis au Conservatoire
- (24) Le bulletin mensuel publiait régulièrement la liste des participants.
- (25) Déclaration de mutation par décès du 18 mars 1916. Archives de l’Enregistrement, Paris, place Saint-Sulpice.
- (26) Archives Nationales. F14 11558.
- (27) Déclaration de mutation, ibid.
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- il restait au professeur suppléant à franchir le dernier échelon qui le conduirait à la chaire.
- L’enseignement selon Paul Émile Haag. L’affaire du Conservatoire
- Le colonel Laussedat, directeur du Conservatoire, en faisant appel à Paul Emile Haag pour le suppléer à la chaire de “Géométrie appliquée aux arts” s’était probablement souvenu de son ancien et brillant élève à l’École polytechnique. A moins qu’ils ne se soient rencontrés dans les salons du Parnasse que Laussedat - ami intime de Théodore de Banville (28) - avait aussi fréquenté. Apparemment en tout cas les deux hommes étaient restés très proches, Laussedat donnant du “cher camarade” dans la lettre annonçant à Paul Émile, sa nomination au Conservatoire (29). La suppléance durera onze années, jusqu’à la mort du titulaire de la chaire.
- Les cours avaient lieu les lundis et jeudis à “9 heures, le soir”. L’enseignement se déroulait en trois cycles annuels :
- 1ère année : la topographie et la géodésie 2ème année : l’astronomie populaire 3ème année : la cinématique.
- Le statut de suppléant impliquait que Paul Émile assume l’intégralité des enseignements. Il s’est donc trouvé dans une position où il est difficile de penser - étant donné sa forte personnalité - qu’il n’ait pas donné une inflexion personnelle aux orientations de la chaire. Laussedat avait - on le sait - une prédilection pour la topographie. Haag de son côté avait des idées bien arrêtées sur un certain nombre de points, notamment sur la question - lancinante - de la place des mathématiques dans l’enseignement. Certes les positions qui furent les siennes concernaient principalement la formation des ingénieurs, mais le suppléant au Conservatoire au fond ne pensait guère différemment.
- A l’École des ponts et chaussées, il était reconnu comme un “excellent professeur”, “aimant l’enseignement”, “totalement dévoué”, “d’une égale compétence dans des domaines divers, analy-
- (28) Fontanon Claudine : Biographie de Laussedat. Dictionnaire biographique des Professeurs du Conservatoire, (à paraître en 1994)
- (29) Archives CNAM. Dossier de la chaire de Géométrie.
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- se, géométrie, mécanique”, au point que l’établissement quand vint l’heure de la retraite, sollicitera et obtiendra son maintien en activité afin de bénéficier encore du “bénéfice de sa très grande et très longue expérience” (30). Seulement durant de longues années, l’inspecteur général Collignon auquel le directeur de l’Ecole emboîtera le pas de temps à autre, devait souligner le caractère “un peu trop transcendant” des cours de ce “géomètre distingué”, lesquels gagneraient à être considérablement simplifiés pour être suffisamment compris”. Manifestement donc ce surdoué avait effectivement le plus grand mal à se mettre à la portée du plus grand nombre. Dans la préface de son “Cours de calcul différentiel et intégral” (31) publié en 1894, Paul Émile Haag justifiera ses orientations : “Dans (mes) leçons si j’ai fait une large place à quelques théories généralement exclues des ouvrages élémentaires, c’est que loin d’encombrer le corps de doctrine par d’inutiles hors d’oeuvre, ces développements m’ont paru de nature à le faire mieux comprendre et à l’éclaircir. Il arrive quelquefois en effet, qu’une conception nouvelle révélant entre des résultats anciennement connus des relations fort simples mais qu’on était loin de soupçonner, permet d’accéder ainsi par une route plus large et plus directe au but précédemment atteint par un chemin plus détourné. L’enseignement élémentaire a tout intérêt, selon moi, à s’approprier les théories qui présentent des avantages de cette nature pour le rendre aisément accessible à l’intelligence de ceux qui débutent”.
- A l’École polytechnique qui n’était naturellement pas non plus épargnée par ce débat sur le rôle de l’approche théorique et mathématique, tout porte à croire que notre personnage fidèle à lui-même, faisait également partie des gardiens de la tradition. La Société des amis de l’École en tout cas attendit sagement sa disparition et la vacance de la chaire pour relancer le débat - dans une longue lettre adressée au ministre - sur la place des sciences expérimentales, “des sciences industrielles” dans la formation des Polytechniciens. Le court extrait suivant donne le ton général : “La transition (en effet) n’est pas encore assez solidement assurée entre l’étude des sciences, poursuivie à un point de vue principalement mathématique (à l’École), et les applications enseignées (dans les écoles d’applications), où souvent l’empirisme pur tient nécessairement une grande
- (30) Archives nationales : Fl4 11558.
- (31) voir la bibliographie de Paul Emile Haag.
- (32) Archives CNAM, ibid.
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- avait été rédigée du vivant de Paul Émile Haag, elle aurait certainement heurté notre ingénieur-professeur qui, dès 1894 sur ce point précis, avait clairement pris position dans la préface d’un autre ouvrage consacré à ses “Cours de mécanique rationnelle” (33). Il reconnaissait certes la valeur de ce qu’il appelait “le sens mécanique naturel, précieux auxiliaire de la science”, celui auquel “bien plus qu’au raisonnement abstrait (...) on est redevable des principales inventions pratiques, et c’est même par ce sens instinctif que certains esprits géniaux sont arrivés à découvrir et à énoncer plusieurs résultats théoriques, dont ils n’ont pas présenté tout d’abord la justification exacte et que le raisonnement rigoureux est venu expliquer et légitimer plus tard”. Cependant poursuivait-il, “au point de vue de la science pure, il n’est pas moins nécessaire d’éliminer de la mécanique rationnelle ces éléments étrangers et de confiner cette science dans la rigueur absolue des définitions qui lui servent de base”.
- Si ces positions à l’École polytechnique n’avaient rien d’exceptionnel et la doctrine à cet égard n’était nullement arrêtée et pour le moins fluctuante (34), il en allait tout autrement au Conservatoire. Ferme défenseur des mathématiques en effet, mais aussi esprit plus porté sur la théorie que sur les applications, sensible à des formes d’arts qui n’étaient pas celles enseignées dans l’établissement, tout porte à croire que Paul Émile Haag durant ses années de suppléance n’ait pas dispensé des cours dont le contenu fasse l’unanimité parmi ses collègues. Ceci nous est notamment révélé par les événements qui ont suivi la mort de Laussedat en 1907. Il convient néanmoins de revenir quelques années en arrière afin de comprendre quel fut - à l’époque - exactement l’enjeu. Cela faisait près de sept années que le colonel avait quitté son poste de directeur. Le règlement étant muet sur la question du départ en retraite des professeurs du Conservatoire (35), le vénérable colonel - âgé de 80 ans - avait néanmoins conservé sa chaire tout en ayant la sagesse de ne plus en assumer la fonction. Paul Émile Haag continua donc ses suppléances durant les dernières années d’existence du titulaire de la chaire avec sans doute la certitude que le fidèle collaborateur remplacerait un jour Je maître. En réalité il en fut tout autrement.
- (33) voir bibliographie de Paul Émile Haag.
- (34) Communication d’Antoine Picon au colloque de l’École polytechnique du 10 et 11 février 1993.
- 05) Fontanon Claudine : Le Conservatoire à l’époque libérale. Les Cahiers d’Histoire du CNAM (à paraître).
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- Le départ de Laussedat du poste de directeur coïncidait avec une phase critique de l’histoire du Conservatoire dont Claudine Fontanon(36) a retracé le déroulement : crise d’identité de l’établissement au sein du dispositif éducatif national, crise des effectifs en chute libre, absence de sanction des études, problème des contenus et des finalités de l’enseignement, bref une réaction salutaire s’imposait dont le courant politique radical au gouvernement, fut le principal artisan. S’il était entendu dans l’esprit des radicaux que la réforme devait être avant tout celle des missions du Conservatoire, encore fallait-il trouver les voies du changement au sein d’un établissement peu disposé à bousculer les situations acquises, à l’instar d’ailleurs de tout autre organisme mis devant une semblable perspective. La réforme tout d’abord fut institutionnelle nous explique Claudine Fontanon, avec l’octroi de la personnalité civile et la création d’un conseil d’administration ouvert à des personnalités et donc à des influences extérieures. Le corps professoral - jugé trop enclin à conserver le statut quo - ne sera désormais plus en mesure de décider souverainement. Et, premier effet tangible du nouveau paysage institutionnel, quelques années plus tard en 1902, la création de diplômes est entérinée, contre laquelle les plus fervents défenseurs de la tradition parmi les professeurs, s’étaient pourtant toujours dressés. En finalisant ainsi les formations les tenants de la réforme espéraient augmenter l’effectif des auditeurs. Restait encore pour être tout à fait convaincant, parallèlement à la création de nouveaux enseignements, à rénover les anciens. Vis à vis des titulaires en place cependant, ces dernières mesures de fond ne pouvaient être entreprises - on le conçoit fort bien - qu’en y mettant les formes. Elles seront progressives, introduites au moment le plus opportun, c’est à dire au fur et à mesure de la vacance des chaires. C’est donc dans ce contexte qu’en 1907 vint en discussion la reconduction de la chaire de Laussedat. Avec un effectif moyen annuel de 34 auditeurs (37) durant les dix dernières années, la question méritait en effet d’être posée.
- Le conseil de perfectionnement du Conservatoire réuni le 15 mai eut tout d’abord à examiner la question de la reconduction de la chaire dans son intitulé. Certains émirent l’avis que l’emploi du mot “arts” pouvait prêter à confusion. Il leur fut rétorqué que l’étymolo-
- (36) Fontanon Claudine : L’enseignement technique de niveau intermédiaire : le cas du Conservatoire des Arts et Métiers. La France est-elle douée pour l’industrie ? sous la direction de L. Bergeron et P. Bourdelais (à paraître).
- <37> Archives CNAM, ibid.
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- gie renvoyait au mot “artisan” et qu’il n’y avait en l’occurrence aucune ambiguïté : la dénomination ancienne fut donc reconduite. Vint ensuite la question du contenu sur laquelle le conseil préféra ne pas se prononcer dans l’immédiat : une commission fut instituée, avec notamment comme participants, le directeur de l’établissement Bouquet - homme indépendant du sérail et artisan de la réforme - et le jeune et dynamique professeur titulaire de la chaire voisine de “géométrie descriptive”, Carlo Bourlet. Les conclusions auxquelles aboutit cette cellule de réflexion vont transformer profondément le contenu des enseignements.
- D’une part la topographie chère à Laussedat, la géodésie et l’astronomie qui ensemble composaient les 2/3 du menu seront désormais regroupées sur une seule année, la dernière. Motifs invoqués par la sous-commission : la topographie concernait plutôt l’armée qui dispensait elle-même un enseignement ouvert d’ailleurs largement aux civils ; le développement donné à l’astronomie ne correspondait ni à l’esprit général de l’enseignement du Conservatoire, ni aux besoins de ses auditeurs” ; quant à la mécanique rationnelle, elle était une “science spéculative, éloignée des applications et fondée sur l’emploi des hautes mathématiques : (...) la tradition de Poncelet et de Morin (paraissait dès lors) un peu perdue dans leur patrie” concluait l’un des rapports de la commission.
- D’autre part la commission souhaitait que les deux premières années de la chaire de géométrie appliquée aux arts soient désormais consacrées l’une aux “divers modes de représentation géométrique employés dans les sciences et dans les arts”, l’autre à la “charpente et coupe des pierres” : la précision de l’énoncé traduit mieux que tout discours, le caractère pragmatique que l’on escomptait ainsi donner à la géométrie au Conservatoire.
- Enfin concernant la dynamique, jusqu’alors “abordée du point de vue théorique dans le cadre de la mécanique rationnelle”, la commission proposait son rattachement à la chaire de géométrie descriptive où elle serait enseignée “sous forme exclusivement pratique et technique”. Même mesure touchant la cinématique que l’on voulait désormais non plus théorique mais orientée vers l’étude des mécanismes et des mouvements et pour cela associée à la statique graphique enseignée également dans la chaire de géométrie descriptive. Celle-ci profondément modifiée avec l’accord de son titulaire devint
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- dès lors la nouvelle “chaire de mécanique”, l’ancienne prenant la dénomination de “chaire des machines”.
- La refonte de la chaire constituait l’un des volets de l’esprit nouveau qui devait souffler dans l’enseignement, l’autre étant la personnalité de son titulaire. Paul Emile l’ayant parfaitement compris, retira prudemment sa candidature. Dans la séance du 16 janvier 1908 cette commission avait été - il est vrai - suffisamment claire sur le profil idéal souhaité des candidats pour que le suppléant d’hier comprenne qu’il ne serait pas l’heureux titulaire de demain : “Le professeur devra avoir les connaissances techniques générales suffisantes pour faire un choix judicieux des matières et faire les applications immédiates les plus propres à servir d’introduction à ces divers enseignements (...). D’autre part, il est nécessaire qu’étant donné la place prépondérante qu’occupera dans ce cours le côté graphique, que le professeur soit assez habile pour pouvoir exécuter des épreuves claires au tableau. Monsieur Bouquet insiste sur ce fait qu’il faut éviter de choisir un mathématicien pur qui ne voit dans la géométrie descriptive qu’une traduction des faits analytiques afin que l’enseignement ait le vrai caractère technologique qui lui convient” (38) : le message était sans ambiguïté.
- En février 1908, le journal “le Temps” (39) publiait une lettre de Paul Emile Haag démissionnaire, où celui-ci commentait sa décision de ne pas se présenter aux suffrages de ses collègues du Conservatoire. Nous publions en annexe cette insertion dans le quotidien, tant elle nous paraît révélatrice à la fois des enjeux de la réforme du Conservatoire et de la personnalité de Paul Emile Haag confronté à ces changements. En substance sur ce second point, il est clair que Paul Haag se montre hostile à cette réforme au nom d’une conception traditionnelle de l’enseignement dispensé au Conservatoire, haut lieu de “vulgarisation scientifique” et de diffusion des connaissances ; mieux, haut lieu d’ “élévation des esprits” notamment grâce au cours d’ “astronomie populaire” qui en ouvrant sur l’infini est à même de conduire l’auditoire à un niveau de réflexion quasi-philosophique. Dans les propos de notre personnage on ne peut manquer également de noter une certaine condescendance à l’égard de la connaissance fondée sur “la pratique des choses” seule
- (38) Archives du CNAM, ibid.
- (39) Archives nationales : F14 11558.
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- en mesure de nous enseigner “la valeur de ces mille détails qui ne représentent au point de vue général, qu’un intérêt souvent médiocre” ; légère condescendance enfin à l’égard des “praticiens qui ne possèdent pas toujours le don d’expliquer clairement ce qu’ils savent”.
- Le conseil d’administration du Conservatoire crut pourtant un moment avoir trouvé cet homme providentiel qui allierait à la fois vertu pédagogique et savoir faire technicien, et cela en la personne de M. Adam, ingénieur des ponts et chaussées lui aussi, mais personnage atypique qui présentait une qualité fondamentale aux yeux d’un des membres du conseil d’administration, Yves Breton. “Les chemins qui conduisent au Conservatoire - nous explique en effet celui-ci lors de la séance du conseil du 19 janvier 1908 - n’ont pas été jusqu’ici encombrés par des hommes de la formation de M. Adam. L’École normale, l’École polytechnique, l’Université sont les pépinières qui ont produit jusqu’ici les plus illustres représentants du haut enseignement au Conservatoire”(40). Adam pour sa part, conducteur de travaux qui - fait rarissime - devint un éminent ingénieur des ponts et chaussées, “n’est pas fils de l’université, il ne sort pas d’une de nos grandes écoles. C’est un humble, un modeste qui s’est fait lui-même (...). C’est un travailleur dans toute l’acception du terme qui, sorti des rangs les plus modestes a su s’élever et s’imposer par un labeur déterminé”. Beau discours digne de la Chambre des députés et pour cause, le radical Yves Breton militant solidariste et hygiéniste siégeait au Palais-Bourbon dont il présidera d’ailleurs la commission de la prévoyance sociale (41). Et Yves Breton de conclure que sa “nomination serait (à n’en pas douter) pour la clientèle laborieuse qui est la nôtre un encouragement et un exemple”. Par 9 voix contre 7 le conseil après une séance houleuse, se rangera à cet avis. Seulement les tenants de la tradition prirent leur revanche, sans attendre : les instances supérieures à qui revenaient la décision finale ne suivirent pas le conseil d’administration et optèrent pour le second de liste, le très académique M. Bricard. Cet épisode, à son échelle, joint peut-être à d’autres de la même veine, pourrait éclaircir l’enlisement de la réforme du Conservatoire qu’a constaté par ailleurs Claudine Fontanon.
- f40* Dossier de la Chaire et dossier personnel de Adam, CNAM.
- <41> Yves Breton représentait la Chambre au sein du Conseil d’administration du Conservatoire. Auteur d’un projet de loi sur les maladies professionnelles et leurs prévention, il fut à l’origine au Conservatoire de la transformation du cours provisoire d’hygiène industrielle, en une chaire magistrale.
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- Le Métropolitain parisien de Paul Emile Haag.
- Cette déconvenue faisait suite à une autre, qui, elle, devait s’avérer sans conteste beaucoup plus douloureuse dans la mesure où elle concernait cette fois-ci ce qui aurait pu être la revanche du jeune ingénieur soit disant trop abstrait, la consécration de sa carrière, l’œuvre qui devait à coup sûr lui assurer la postérité. Il nous faut remonter à l’année 1883, quand Paul Émile Haag publie son mémoire intitulé : “Le Métropolitain de Paris et l’élargissement de la me Montmartre” (42). Paris encombré - notion toute relative on en conviendra - songeait en effet depuis de nombreuses années à se doter d’un chemin de fer métropolitain. L’Exposition universelle (celle de 1889) approchait : le débat fut relancé. Les omnibus et tramways - à traction animale à l’époque - exploités par la Compagnie générale des omnibus (la CGO) ne suffisaient plus à la tâche. Il fallait d’une façon ou d’une autre augmenter la capacité des transports parisiens. Les grandes compagnies ferroviaires de leur côté (la compagnie du Nord, le Paris-Orléans, le PLM, les compagnies de l’Est et de l’Ouest) exploitant le réseau national qui convergeait vers la capitale, entendaient lier le futur métropolitain à la question - fondamentale pour elles - de la connexion des grandes gares parisiennes, sans laquelle le réseau national restait inachevé. Paris constituait une sorte de “noyau dur” dans le système ferroviaire national, un point de rupture de charge obligé dans le transit des marchandises et des voyageurs, du Nord au Sud et de l’Ouest à l’Est de la France. Paris pôle de convergence, mais non lieu de passage : les conditions n’étaient pas encore réunies pour parler d’un véritable réseau national. Napoléon ni puis la toute jeune troisième République avaient partiellement fait droit aux revendications des compagnies ferroviaires, en leur accordant deux jonctions circulaires : la Petite ceinture à l’intérieur de Paris et la Grande ceinture en grande banlieue qu’elles géraient ensemble dans un organisme commun(43). Mais pour diverses raisons qu’il serait trop long ici d’évoquer, les deux infrastructures se révélèrent rapidement insuffisantes, en tout cas furent jugées comme telles par les compagnies (44).
- (42) Archives nationales F 14 9174 : projet Haag (1885-1887). Paul Émile Haag a rédigé de nombreux mémoires ou articles relatifs à son projet de Métropolitain, dont le lecteur trouvera en partie les références dans l’annexe bibliographique.
- (43) Le syndicat des Ceintures.
- (44) Sur tous ces débats et leur contexte notamment politique, voir : Dominique Larroque : Un aspect résiduel autour du métropolitain au XIXe siècle : l’impossible connexion. Métropolitain, l’autre dimension de la ville, Paris, Bibliothèque historique de la Ville de Paris, 1988. & Dominique Larroque : Le réseau et le contexte : le cas des transports collectifs urbains (1880-1939). Paris et ses réseaux : Naissance d’un mode de vie urbain XIXe- XXe siècles. Paris, BHVP, 1990. Textes réunis par F.Caron, J. Dérens et coll.
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- Troisième question latente à résoudre avec le métropolitain : la desserte de la banlieue. Quand Paul Émile Haag publie la première version de son projet, le pays est confronté à une profonde récession économique que vient aggraver dans Paris une crise endémique du logement ouvrier. Le mouvement social reprenait consistance après dix années de silence imposé (à la suite de la Commune), mais cette fois-ci les “classes dangereuses” allaient pouvoir compter sur la frange réformiste des classes dirigeantes, prise de “remords social”. Pure philanthropie ou souci de P “Ordre”, toujours est-il que pour ce courant réformiste, l’un des remèdes susceptibles de remédier à la situation matérielle des ouvriers dans Paris, consistait précisément à favoriser leur installation en banlieue, “où Pair est plus sain, la vie et les loyers moins chers” diront les uns, “loin des lieux de pouvoir” diront les autres, selon la religion de chacun. Ce programme plaçait en tout cas le développement des infrastructures de transport au rang des premières urgences : le futur métropolitain devait par conséquent se situer également dans cette perspective.
- Le projet de Paul Émile Haag précisément se voulait la synthèse de toutes ces aspirations. Après une identification des différents types de mobilité dans la capitale, l’ingénieur devait affirmer tout d’abord le principe du transport plurimodal fondé sur la complémentarité et non sur la concurrence. En substance ses propositions étaient les suivantes : aux omnibus les trajets courts intérieurs (inférieurs à 4 km) de directions extrêmement variables ; aux tramways les grands trajets intérieurs exclusivement urbains (dépassant 4 km). Dans les deux cas la fréquence devrait être élevée, les voitures légères, les tarifs simplifiés au maximum, Haag n’hésitant pas à préconiser le tarif unique et sans classe (45). Le métropolitain quant à lui devait répondre aux deux autres impératifs : les échanges avec la banlieue et l’entrée des express nationaux au cœur de la cité, autrement dit l’interconnexion des grandes gares parisiennes. Cette idée, Paul Émile Haag l’avait mûrie, nous le savons, lors de ses nombreux voyages d’études en Allemagne et notamment à Berlin dont la topographie urbaine et l’équipement ferroviaire initial présentaient une remarquable analogie avec la capitale française. Cela peut s’appeler en économie de l’innovation un transfert de technologie, opération délicate qui ne consistait nullement en un simple copiage, Paul Émile Haag allait très vite s’en apercevoir.
- (45) Contrairement au sectionnement tarifaire en usage à l’époque, sans compter les tarifs de correspondance et ceux de 1ère et seconde classes.
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- CHEMIN DE FER MÉTROPOLITAIN DE PARIS
- Projet HAAG - Plan d'Ensemble
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- Les voies qu’emprunterait le métropolitain pour les sorties vers la banlieue seraient tout simplement celles des réseaux des grandes lignes moyennant des aménagements ponctuels en zone suburbaine, notamment des stations locales, qui, à l’exception du secteur Ouest, faisaient encore largement défaut. A l’intérieur de la ville la traversée serait traitée à l’instar de Berlin par le percement d’une grande artère centrale, d’une largeur de 36 à 42 mètres, entre la gare Saint-Lazare et la gare du Nord d’une part et la gare de Lyon et la gare d’Austerlitz d’autre part (voir fig 1). Dans l’esprit de Paul Émile Haag, cette opération foncière lourde dans la plus pure tradition haussmannienne, ne trouvait pas seulement sa justification dans l’incapacité technique à envisager autrement la traversée de Paris. Elle avait des visées clairement spéculatives, fait qui au demeurant aurait pu paraître en contradiction avec les principes par ailleurs hautement proclamés par notre ingénieur, si la cause n’avait été juste. Or elle l’était car Haag escomptait ainsi simplement dégager des plus-values suffisantes pour couvrir dans une large mesure le coût des infrastructures. Celles-ci en effet promettaient d’être particulièrement imposantes. Sur 5,5 km de viaduc en maçonnerie, pas moins de 4 voies seraient ouvertes au trafic (voir fig 2 et 3), affectées deux à deux à un service distinct : les unes aux express nationaux, les autres au trafic de la banlieue. Les bas côtés du viaduc serviraient à la circulation des voitures, le rez de chaussée serait réservé à la location de boutiques aménagées par les soins de la société exploitante et louées à des particuliers. Afin de compléter dans Paris le dispositif destiné au trafic régional de son métropolitain, Haag prévoyait enfin - dans un second temps - la construction d’un réseau secondaire à deux voies, en partie souterrain et plus excentré, ainsi que l’intégration de la Petite ceinture (voir figl).
- Les tramways et les omnibus assumant le trafic purement urbain, le métropolitain de Paul Émile Haag ne serait équipé que de quelques stations espacées ouvertes aux usagers de la banlieue (sur l’ensemble du réseau) ou de la province lointaine (sur l’artère centrale). Les trains, analogues à ceux des grandes lignes - à savoir d’une grande capacité - circuleraient à des intervalles variant du quart d’heure à la demi-heure selon les destinations. Haag prévoyait même sur la ligne centrale, aux Halles, une station spécialement aménagée pour la réception des trains de marchandises, la nuit aux heures d’interruption du trafic. Au fond ce que soutenait notre ingénieur, si l’on fait abstraction du trafic national admis sur l’artère centrale,
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- Fig. 2. - Projet de Métropolitain de M. Haag - Traversée d'une rue.
- COTJPE T)ET VIADUC A 4 VOIES
- Fig. 3. - Projet de Métropolitain de M. Haag - Coupe du viaduc à quatre voies.
- extrait de : Le chemin de fer métropolitain de Paris.
- Nouvelle étude du projet Haag ; Le Génie civil, tome XIV, n° 10,1889.
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- c’était véritablement le principe d’un réseau express régional avant la lettre. Sage solution sur laquelle s’alignèrent à l’époque toutes les grandes villes en mesure de supporter la comparaison avec la capitale française, sauf précisément celle-ci.
- Les raisons pour lesquelles Paul Émile Haag ne fut pas écouté furent nombreuses et variées. Ingénieur des Ponts et Chaussées avant tout, peu au fait des questions relatives aux machines et aux moteurs si ce n’est d’un point de vue très théorique, notre inventeur n’avait pas les compétences d’un ingénieur des arts et manufactures pour argumenter sur le choix de tel ou tel mode de traction, et cela était nettement perceptible. Machine à vapeur sans foyer, machines à air comprimé ou à vapeur traditionnelle, ou bien encore machines électriques dont on commençait à peine à entrevoir les performances ? En vérité Paul Émile Haag laissa planer le doute et donc la confusion, c’est une première raison de son échec. Mais le projet a surtout croulé - pourrait-on dire - sous le nombre et le poids de ses détracteurs. D’une manière plus générale comme toute innovation de transfert il devait se heurter à des problèmes d’adaptation au milieu économique et socio-culturel de la ville d’accueil. Paris plus simplement - malgré les analogies topographiques - n’était pas Berlin. Tandis que circulait une pétition contre la “tour” projetée par Gustave Eiffel, monument jugé comme une offense à la beauté de la capitale, il était déjà fort probable, que l’artère centrale préconisée depuis trois ans par Haag - malgré le soin et le talent qui furent mis en oeuvre pour en embellir la perspective sur le papier - provoquerait un semblable anathème : la levée de boucliers eut effectivement lieu, avec l’appui des rentiers du sol et de la pierre menacés d’expropriation.
- Autre obstacle, le caractère trop ambitieux du projet. Le métropolitain devait répondre à diverses aspirations, disions-nous tout à l’heure et Haag voulut toutes les contenter. Seulement chacun voyant midi à sa porte parmi les protagonistes du projet, l’accord était loin d’être unanime sur l’ordre, l’urgence, voire l’utilité des questions que le métropolitain était appelé à résoudre. Les compagnies ferroviaires nationales pensaient avant tout à l’interconnexion et ne tenaient donc pas à ce que des considérations locales et régionales viennent compromettre le bon déroulement de l’opération. Sur ce point elles pouvaient d’ailleurs compter sur l’appui de l’État, garant de l’intérêt général et à ce titre naturellement porté à défendre le point de vue national des compagnies ferroviaires aux dépens des particularismes locaux, partant du principe que tout ce qui était bon pour les chemins de fer et la circulation géné-
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- raie des marchandises était bon pour l’économie du pays. Et puis quand bien même l’artère centrale du projet Haag aurait-elle effectivement répondu à leur souhait , les compagnies ferroviaires n’auraient pas été pour autant disposées - on le conçoit fort bien - à en confier le contrôle à une compagnie indépendante, ni à payer à celle-ci un péage pour chaque convoi admis sur son réseau. Or elles étaient suffisamment puissantes pour faire valoir leur point de vue. Au coeur du système ferroviaire national l’endroit était en effet non pas seulement symbolique, mais hautement stratégique : Paul Émile Haag l’avait compris, son associé dans l’affaire également, Gustave Pereire. La seule évocation de ce personnage - fils de l’illustre financier saint-simonien Isaac -aurait suffi à elle seule à susciter la méfiance de la municipalité parisienne, dernier obstacle et non des moindres à la réussite du projet de notre ingénieur. Dans la “société d’études” formée par les deux hommes, l’un avait en charge le projet technique, l’autre le montage financier. Seulement il se trouve que Gustave Pereire contrôlait également le capital de la CGO, titulaire à Paris nous l’avons vu du monopole des transports collectifs et en conflit pour cette raison avec le conseil municipal de la capitale. Le métropolitain de Paul Émile Haag étant par conséquent aussi - par personne interposée - celui de la CGO, il avait donc fort peu de chance de séduire la municipalité parisienne, peu soucieuse de renforcer le pouvoir d’un concessionnaire dont elle contestait par ailleurs la gestion. Peu soucieuse également de renouer avec des opérations de type haussmannien, traumatisantes à la fois pour la ville et pour son budget.(46)
- Elle-même de toute façon avait élaboré au même moment un projet qui tournait radicalement le dos aux conceptions défendues par Paul Émile Haag. Le métropolitain aux yeux des élus municipaux de la capitale, n’était pas une simple réalisation technique, il constituait tout un symbole. La Ville de Paris déçue par la troisième République qui ne lui avait pas restitué ses prérogatives après la chute du second Émpire, revendiquait en effet un statut d’ “autonomie communale” depuis le début des années 1880. Au fil des années avec la radicalisation de sa représentation municipale, la revendication prit un tour plus idéologique. Il ne s’agissait plus seulement d’autonomie institu-
- (46) La ville mettra en effet quelques décennies à éponger les “comptes fantastiques” de l’ancien préfet de Paris. Dans le contexte de crise économique des années 1880, ce dernier argument d’ordre financier sera fatal au projet de Paul Emile Haag. La municipalité -échaudée - avait de bonnes raisons de craindre qu’en cas d’échec d’une manière ou d’une autre lui reviendrait le soin d’achever ce qui avait été commencé.
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- tionnelle, mais également d’indépendance économique vis à vis d’entreprises - les compagnies ferroviaires les premières - dont la position monopolistique influençait disait-elle les choix de politique urbaine. Paris voulait s’affirmer comme une ville à part entière et non plus seulement comme le centre de la France politique, économique et ferroviaire ; la ville revendiquait une identité propre, une vie autonome, en particulier la faculté d’opter en faveur d’infrastructures ne relevant pas de l’intérêt général, mais ayant un rôle, une vocation locale. Quand par ailleurs le conseil municipal emploie le qualificatif de “local”, il faut l’entendre dans le sens le plus restrictif, c’est à dire par opposition au niveau national - où se situent les compagnies ferroviaires et de l’Etat - par opposition également à l’échelon régional que tente d’introduire Paul Emile Haag dans son projet. Sur ce dernier point également les points de vue entre la municipalité et l’ingénieur sont très éloignés. L’un voit dans l’amélioration des liaisons Paris-banlieue - nous l’avons dit - une perspective d’avenir susceptible de résoudre la question du logement populaire en ville, l’autre un simple exutoire dont le seul résultat sera de reporter le problème dans le temps et dans d’autres lieux. Cette émigration ouvrière en banlieue promise implicitement dans le projet Haag, la majorité progressiste du conseil municipal n’en voulait aucun prix. Sa pérennité au pouvoir en effet était en jeu, car ces ouvriers parisiens étaient aussi ses électeurs. La municipalité craignait également que l’”hémorragie” ne gagne les industries parisiennes obligées de suivre la main d’oeuvre en banlieue d’où une perte du potentiel économique et fiscal de la capitale ; que soit compromis enfin l’équilibre sociologique de la ville, à terme socialement homogène et “bourgeoise”.
- La municipalité avait confié l’étude de son projet à deux de ses membres - l’ingénieur civil Deligny (radical) et l’architecte Cernesson (autonomiste) - tous deux bien résolus à privilégier les intérêts de la ville avant toute autre considération. Le fait qu’un architecte soit associé à l’entreprise, n’était du reste nullement fortuit : la décision procédait probablement du désir de voir naître un projet d’urbaniste, c’est à dire autre chose qu’un simple projet technique d’ingénieur, mais traduisait également une certaine méfiance à l’égard d’une institution - les Ponts et chaussées - relais jugé trop fidèle aux décisions du pouvoir central, plutôt favorable celui-ci à une version du métropolitain favorisant le point de vue national des compagnies ferroviaires. Toujours est-il que le projet soutenu par la ville se voulait une infrastructure souterraine - solution “douce”
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- visant la protection de l’environnement (47) - concurrente de la CGO et non complémentaire, une infrastructure exclusivement urbaine, au maillage serré, dotée de stations très rapprochées, reliant le centre aux quartiers périphériques encore largement sous équipés et sous peuplés. Le métropolitain en améliorant l’accessibilité de ces quartiers jusqu’alors dépourvus de moyens de communication avec le centre, serait l’instrument d’une diminution de la tension sur le marché foncier à l’origine des loyers prohibitifs. Le conseil municipal estimait qu’ainsi pourrait être réglée la question du logement ouvrier, dans Paris et non en banlieue comme le proposait Paul Émile Haag. Plus tard, comprenant qu’une politique des transports ne suffirait pas à juguler la spéculation foncière, à l’instar de son homologue berlinoise (48), la Ville de Paris en vint à compléter son dispositif de lutte contre la pénurie de logements par des acquisitions de terrains à la périphérie, destinés à la construction d’habitations à bon marché (HBM). Enfin ultime précaution contre les aléas éventuels de la conjoncture politique, après avoir exclu une quelconque liaison avec la Petite ceinture, la municipalité décidait que les tunnels du métropolitain seraient à gabarit réduit, interdisant purement et définitivement l’accès des trains traditionnels en provenance des réseaux des compagnies ferroviaires. C’est à ces conceptions originelles que l’on doit le métropolitain actuel, unique en son genre puisque Paris fut la seule ville à construire un réseau urbain avant de se doter d’un réseau régional tel que l’avait proposé Paul Émile Haag. La presse d’opinion de l’autre bord à l’époque stigmatisera le “joujou municipal” du conseil municipal ; on reprochera à celui-ci son “esprit de clocher”, ses ambitions mesquines limitées au seul mur des Fortifications (49). En réalité il y avait autre chose que cela, ce métropolitain était le produit d’une réflexion sur le devenir de la ville... (50)
- (47) La municipalité en enterrant (au sens propre) le métropolitain, évitait du même coup les oppositions liées aux mesures d'expropriation et satisfaisait aux exigences esthétiques d’une partie de l’opinion. Par ailleurs en creusant sous la voie publique, la municipalité optait pour la solution la plus économique.
- (4X) voir note 22.
- (49) Les Fortifications de Paris occupaient l’emplacement situé actuellement entre le boulevard des Maréchaux et le boulevard périphérique.
- (50) Evidemment cette décision - heureuse pour Paris - ne fut pas étrangère à l’extension anarchique que connut ultérieurement la banlieue. Le projet de création d’un Réseau Express Régional ressurgira en 1928 pour disparaître une nouvelle fois avec la crise. C’est en 1960 seulement - soit 80 ans environ après le projet Haag - que le premier coup de pioche fut donné (juillet 1961). Notons également que le principe de l’interconnexion du réseau ferroviaire national que proposait Paul Emile Haag est actuellement repris dans le programme de construction du réseau TGV, à une différence près cependant : les connexions seront réalisées en grande banlieue.
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- Mais le parcours qui attendait l’assemblée municipale fut encore long et semé d’obstacles (51) : dans l’immédiat l’Exposition universelle de 1889 - celle du Centenaire de la Révolution française - dût se dérouler sans métropolitain. Comme lot de consolation Paul Emile Haag obtint d’être au nombre des exposants, tout indique cependant qu’il n’a pas partagé l’euphorie générale, malgré la médaille d’argent qui lui sera décernée à cette occasion. Son métropolitain, considéré comme une simple esquisse, se vit en effet relégué dans les “objets divers”, classe 63 “dessins et modèles relatifs à des tracés, travaux, travaux d’art et installations de chemins de fer” (52). En somme c’est l’artiste, le modéliste talentueux qui avait retenu l’attention, non l’ingénieur-concepteur ; la forme, la présentation, et non le fond du projet. Circonstance aggravante, le jury de l’Exposition - si l’on en croit notre ingénieur - aurait même soigneusement dédaigné son stand où avaient été rassemblés par ses soins plans, cartes, coupes, élévations de bâtiments et modèle en relief. Bref Paul Emile Haag crut discerner - il le suggère à mots couverts - l’œuvre du conseil municipal de Paris, et probablement n’avait-il pas entièrement tort. Jamais cependant il ne baissera les bras, défendant ses conceptions en 1895 encore, devant la commission parlementaire des chemins de fer de la Chambre des députés, alors que les jeux en faveur du projet municipal étaient déjà pratiquement faits.
- Conclusion
- Paul Emile Haag mourut à son domicile parisien le 26 avril 1911 à l’âge de 69 ans, en pleine activité puisqu’il enseignait encore à l’École des ponts et chaussées sur la demande du directeur de l’établissement. Son tempérament inventif eut d’ailleurs une dernière occasion de s’exprimer dans un projet de “défense de Paris contre les inondations”, quand en 1910 la capitale fut touchée par la fameuse crue de la Seine.
- En introduction nous disions que la vie de ce personnage était à certains égards représentative de la société du siècle dernier. Cela est vrai mais d’un certain XlXè siècle. Paul Émile Haag en effet qu’il
- (51) Le projet municipal dans son principe fut adopté en 1896 par le cabinet radical présidé par Léon Bourgeois.
- (52) Exposition universelle internationale de 1889 à Paris. Rapports du jury international publiés ss la direction de M Alfred Picard. Groupe VI, classes 60 à 63, Paris 1892.
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- s’agisse de ses idées, de ses conceptions en matière d’enseignement, de ses goûts ou de ses loisirs, suivit à vrai dire un parcours plutôt conformiste et adopta en fin de compte des positions plutôt conservatrices. Il est significatif à ce propos que par deux fois notre personnage se soit heurté au courant réformiste : quand au Conservatoire à l’évocation du mot “formation”, il répond “instruction générale” , quand à Paris pour toute réponse aux problèmes sociaux - thème qui vient sur le devant de la scène politique dans les années 1890 - il propose un projet de métropolitain, sa manière à lui de répondre “science et progrès”. Face à ces deux nouveaux défis de la fin du siècle -période troublée où le doute s’installe - les réponses de Paul Émile Haag sont celles en somme d’une génération marquée par une pensée positiviste dont le contenu est désormais en déphasage par rapport à la réalité.
- Dans un autre ordre d’idées, on ne peut s’empêcher de constater le caractère très actuel des débats dans lesquels Paul Émile Haag fut impliqué : le rôle et la place des mathématiques dans la formation, le cheminement problématique en France d’un enseignement des sciences appliquées ; ou bien sur un autre terrain les questions liées au fonctionnement de l’État, au financement des services publics, à l’opposition (réelle ou supposée) entre l’investissement productif et les placements spéculatifs ; enfin les problèmes engendrés par la croissance urbaine. A ce propos on constatera également la portée tout aussi contemporaine des arbitrages qui ont été effectués à l’époque - singulièrement autour du métropolitain - et dont nous continuons d’assumer l’héritage. Notons enfin que la société française à la recherche d’un modèle de développement, regardait déjà vers une Allemagne pourtant honnie mais dont on enviait la puissance et l’organisation. A ces divers titres, la vie de Paul Émile Haag constitue un témoignage du passé mais aussi un peu, un sujet de réflexion sur le temps présent.
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- Annexe I : Extrait du quotidien “Le Temps”
- M. Paul Haag, ingénieur en chef des ponts et chaussées, professeur de géométrie descriptive à l’École polytechnique, qui, pendant onze années, a suppléé le colonel Laussedat dans sa chaire de “géométrie appliquée aux arts” au Conservatoire des arts et métiers, fait connaître qu’il a renoncé à se présenter comme candidat à la succession du colonel Laussedat. Et il expose les motifs de sa détermination dans une lettre à M. Mascart, (Président du conseil d’administration du Conservatoire et membre de l’Institut).
- “L’enseignement du Conservatoire peut, dit-il, se concevoir de deux manières fort différentes, suivant qu’on le regarde comme s’adressant à la masse générale du public ou comme plus spécialement destiné à un auditoire de jeunes gens cherchant à se munir du bagage strictement nécessaire pour subir les épreuves de certains examens ou pour se livrer aux travaux professionnels auxquels ils se destinent.
- Dans le premier cas, il s’agit d’idées générales à répandre, c’est une œuvre de vulgarisation qu’on poursuit, et bien que l’utilité de cette œuvre puisse paraître moins immédiate, elle n’en a pas moins cependant une très grande et très haute portée. Dans le second cas, au contraire, l’enseignement se spécialise plus étroitement en vue d’un but précis à atteindre, d’aptitudes et de connaissances techniques très particulières à développer chez de véritables élèves. Et comme c’est dans ce sens que les tendances actuelles des conseils du Conservatoire semblent s’orienter, il en résulte que l’enseignement, y prenant un caractère plus pratique, doit se rapprocher davantage de celui des écoles professionnelles en général et des écoles d’arts et métiers en particulier.
- Pour un enseignement de cette nature, il faut avant tout, selon moi, des hommes ayant longuement vécu dans la pratique des choses qu’ils sont appelés à enseigner, car c’est dans la pratique seule qu’on apprend la valeur de ces mille détails qui ne présentent au point de vue général qu’un intérêt médiocre, que la théorie pour cela même dédaigne, et qui dans les applications prennent au contraire une importance souvent capitale. Je sais bien que la pratique est fort difficile à enseigner et que les praticiens ne possèdent pas toujours le don d’expliquer clairement ce qu’ils savent ; mais encore vaut-il mieux
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- enseigner, même d’une façon défectueuse, une chose que l’on sait bien, qu’exposer même avec talent un sujet que l’on possède mal ; de ces deux écueils, le second est pour moi le pire. Et c’est pour cela qu’à mon sens le choix d’un homme pratique s’impose ; c’est pour cela aussi que je ne me sens pas qualifié pour être le candidat à cette chaire qui devient actuellement une véritable chaire de dessin. Les connaissances de géométrie que je puis posséder ne pourraient certainement pas suppléer à la pratique du dessin qui me fait totalement défaut”.
- M. Haag termine en exprimant ses regrets de quitter cet enseignement de vulgarisation et en déclarant “particulièrement fâcheuse la disparition du cours d’astronomie populaire, si propre au développement des idées générales et à l’élévation des esprits”.
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- Annexe II : Bibliographie de Paul Émile HAAG.
- - Discussions à propos d’un métropolitain pour Paris. Mémoires et Compte rendu des travaux de la Société des Ingénieurs Civils de
- France. Paris, 1882, pages 313 à 337.
- - Le métropolitain de Paris et l’élargissement de la rue Montmartre.
- Paris, Lemerre, 1883.
- - Chemin de Fer Métropolitain de Paris, projet Haag. Paris, 1887.
- - Discussions à propos d’un métropolitain pour Paris. Mémoires et Compte rendu des travaux de la Société des Ingénieurs Civils de
- France. Paris, 1887, pages 503 à 842.
- - Les transports en commun à Londres. Le nouveau souterrain tubulaire sous la Tamise. Le Génie Civil, 1889, n° 10, pages 226 à 230.
- - Lettre à propos du métropolitain de Paris. Le Génie Civil, 1890, n°2, pages 29 à 31.
- - Le Métropolitain de Paris. Projet Haag. Le Génie Civil, 1890, pages 118 à 120, 132 à 134, 151 à 153.
- - Cours d’Analyse professés à l’Ecole des Ponts et Chaussées. Paris, Dunod, 1893.
- - Cours de Calcul différentiel et intégral, Paris, Dunod. 1893, 612 pages.
- - Cours de Mécanique Rationnelle. Paris, Dunod, 1894, 549 pages.
- - Le Métropolitain de Berlin, Revue Générale des Chemins de Fer (RGCF), mai 1898, pages 303 à 332 + 13 planches, septembre 1898, pages 145 à 183, janvier 1900, pages 18 à 76 ; mars 1900, pages 200 à 244.
- - Etude sur l’exploitation du Métropolitain de Berlin. Mémoires et Compte rendu des travaux de la Société des Ingénieurs Civils de
- France. Paris, 1894, pages 279 à 293.
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- - Études sur les transformations des grandes gares allemandes Mémoires et Compte rendu des travaux de la Société des Ingénieurs
- Civils de France. Paris, 1894, pages 232 à 281.
- - La transformation des gares de Dresde, Paris, Dunod, 1896.
- - Les transports en commun et les métropolitains dans les grandes villes étrangères et à Paris. Paris, Bibliothèque des Ponts et Chaussées, 53 pages.
- - Étude sur le Métropolitain de Berlin. Paris, Dunod, 1900.
- - Le livre d’un inconnu. Paris, Lemerre, réédition de 1911.
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- Les Cahiers du CNAM, Juillet 1993, 2, pp. 119 - 154
- Paul Mantoux et la Révolution industrielle
- Jean-Jacques SALOMON*
- Mon étude se divise en deux parties : la première, la plus longue bien sûr, est consacrée à la biographie de Paul Mantoux, révélatrice d’un parcours, d’un milieu, d’une histoire. Dans la seconde, je me propose de montrer combien peu les connaissances acquises depuis sa Révolution industrielle ont défraîchi ses analyses. Les rebondissements du débat sur les étapes (historiques et techniques) des transformations inaugurées en Angleterre légitiment plus que jamais sa perspective : “au milieu des changements même les plus rapides, la continuité des phénomènes.” On éclaire sans doute mieux, aujourd’hui, les différents déterminants des débuts de la révolution industrielle, mais le progrès des connaissances n’a fait qu’obscurcir leur poids relatif, et l’on n’a pas fait mieux pour montrer à l’oeuvre la complexité de leur enchaînement.*
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- Les corridors du pouvoir
- Paul Mantoux est l’homme de deux grands livres et de plusieurs vies. Il est né le 14 avril 1877, dans une famille de la petite bourgeoisie parisienne, d’origine lorraine. Son père gérait une entreprise artisanale du boulevard Bonne Nouvelle. Il commence ses études secondaires au collège Rollin et les termine brillamment au lycée Condorcet, où André Tardieu a été l’un de ses condisciples : son maître, Darlu, voulait faire de lui un philosophe ; il rêvait plutôt d’être marin, surtout après un voyage en Angleterre dont il revint, au lendemain du baccalauréat, fasciné par l’épopée maritime. Son père, qui parlait très bien l’anglais, lui communiqua son amour de la
- * Jean-Jacques Salomon est professeur titulaire de chaire au CNAM, où il dirige le Centre de recherche et le D.E.A Science, Technologie et Société
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- langue anglaise, et il en eut très tôt une maîtrise parfaite. Sa carrière de marin s’arrêta là : il entre à 17 ans, en 1894, à l’École normale supérieure, et s’oriente vers l’histoire, poursuivant des diplômes qui, au début, n’ont pas grand chose à voir avec la langue anglaise. Mais sa pratique exceptionnelle de l’anglais décidera de sa carrière à la fois dans l’université et sur la scène internationale.
- Un anglais sans faute
- Il consacre son diplôme d’études supérieures à la monarchie de Juillet. Dès son premier article, “Talleyrand en 1830”, publié dans la Revue historique (mars 1902), il s’intéresse à l’histoire diplomatique pour montrer combien la révolution de 1830 a été marquée par des intérêts, des passions et des calculs de politique étrangère. Quand il traite de la Révolution française, c’est encore dans le contexte de la politique étrangère : il publiera un article sur “Le comité de salut public et la mission de Genet aux Etats-Unis” pour souligner la “modération” des robespierristes, qui “contraste avec les projets audacieux de la diplomatie girondine et avec l’arrogance brutale du Directoire”.
- En 1897, il est reçu premier à l’agrégation d’histoire et de géographie. Il fait une année de service militaire à Reims (1897-98), puis devient pensionnaire de la Fondation Thiers, où il cédera bientôt la place à son camarade et ami Albert Mathiez pour aller enseigner en Angleterre, où il élaborera, en une année, sa thèse de doctorat soutenue en 1906, La révolution industrielle : Essai sur les commencements de la grande industrie moderne en Angleterre. C’est l’époque -qui perdurera jusqu’en 1968 - où une thèse ne suffit pas comme épreuve du rite de passage dans l’enseignement supérieur : la thèse “principale” ne va pas sans thèse “complémentaire”. Sans doute son séjour en Angleterre et sa fréquentation des archives diplomatiques ont-ils incité Paul Mantoux à choisir comme sujet de thèse complémentaire Les comptes rendus des séances du Parlement anglais au XVIÏIè siècle conservés aux archives du Ministère des Affaires étrangères (Giard et Brière, 1906).
- Mais ce travail n’aurait pas suffi à asseoir sa réputation d’historien, pas plus d’ailleurs que les textes qu’il fera paraître par la suite : l’article “Histoire et sociologie”, à propos de la controverse sur la méthode qui vient de s’engager entre sociologues et historiens
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- CRevue de synthèse historique, 1903), où il montre que les différences séparant les uns et les autres sont moins importantes que les liens de plus en plus étroits qui les unissent, tout comme l’article sur Badinguet {Grande Revue, 1911), où il s’interroge sur les origines possibles de ce sobriquet historique, ne peuvent pas passer pour des contributions fondamentales au progrès de la discipline. Il réunit en un volume, A travers VAngleterre contemporaine (1909), la série d’articles qu’il avait donnés à différentes revues, où il se montre observateur attentif et impartial du pays qui deviendra presque sa seconde patrie. C’est une solide oeuvre d’un témoin formé aux sciences politiques : on y trouve, écrit Gabriel Monod dans sa préface, “une analyse très pénétrante de l’impérialisme anglais”, mais c’est une œuvre de circonstance.
- En revanche, sa thèse principale, La révolution industrielle, est d’emblée un coup de maître. Cette synthèse fondatrice de l’histoire économique et sociale demeure l’ouvrage auquel on ne peut pas ne pas se référer pour comprendre le démarrage du machinisme et du capitalisme industriels : un “classique”, un “monument qui réunit la profonde érudition et l’art bien français d’exposition” suivant les termes mêmes de Sir John Marriott rendant compte, dans le Sunday Times, de la nouvelle édition, remise à jour, publiée en 1928 en Angleterre ; ou encore, pour reprendre la formule de T.S. Ashton, dans sa préface à la nouvelle édition en français de 1957, “c’est un livre qui résiste aux atteintes du temps”, qui “est et restera sans doute la meilleure initiation à l’histoire économique qui existe en aucune langue”.
- Bref, un chef-d’oeuvre qui met en lumière toutes les dimensions - techniques, économiques, politiques et sociales - des sources et des conséquences de la constitution du machinisme industriel. On verra plus loin que cette vue d’ensemble est la préface même à toute entreprise visant à comprendre non seulement ce qu’est la constitution du capitalisme industriel dans sa forme anglaise, mais encore ce qu’implique la révolution du machinisme industriel dans sa forme universelle. Raison de plus pour s’étonner qu’il n’y ait aucune mention du livre de Mantoux (alors qu’il y en a plusieurs de son disciple anglais Ashton) dans les trois volumes de Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme.
- L’idée d’attaquer ce sujet, on s’en doute, n’était pas neutre. A l’orée du XXè siècle, dans le tohu-bohu des problèmes soulevés par la
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- condition ouvrière et les luttes sociales, c’est toute une génération d’historiens et de géographes qui se sent attirée par les questions d’ordre économique et social. Mais les maîtres de l’histoire ne sont pas alors particulièrement tournés vers les questions économiques, ni Lavisse ni Seignobos ni même Émile Bourgeois, auquel Paul Mantoux dédiera sa thèse. Le relent de socialisme que diffuse l’intérêt pour ces questions n’est sans doute pas étranger à ce manque d’intérêt, et la fondation même de l’histoire économique et sociale passe inévitablement par l’engagement militant. Jaurès a publié en 1901 le premier volume de Y Histoire socialiste. Mantoux fréquente Gabriel Monod et Georges Renard, et rejoint à Grenelle, avec ses camarades normaliens Étienne Bumet et Mario Roques, les ouvriers et les employés du 15ème arrondissement qui passent leurs soirées, après de longues journées de travail, à l’Université populaire “l’Émancipatrice” fondée par Grunebaum-Ballin. Il figure parmi les animateurs de cette université qu’Anatole France avait inaugurée en 1901.
- Ce sont aussi les questions sociales qu’il va observer en Angleterre, à propos desquelles il publie “Le socialisme municipal à Londres” (1900) et “L’éveil du parti ouvrier en Angleterre” (1903). Cette même année 1903, il publie en collaboration avec un ingénieur général des mines, Maurice Alfassa, un volume de 332 pages, La crise du trade unionisme (Rousseau, Bibliothèque du Musée social). Dans ses séjours à Londres, il habita au Passmore Edwards Seulement qui était aussi, avec des cours du soir donnés en échange “au pair” de la pension, une sorte d’université populaire. C’est là d’ailleurs qu’il rencontra le canadien Lyon MacKenzie King, qui devait devenir le recordman de détention du poste de Premier ministre dans son pays, et avec lequel il demeura lié jusqu’à sa mort. En 1907, il collaborera à un petit volume, Le socialisme à l'œuvre, auquel contribuent Aimé Berthod, Georges Renard, François Simiand. Au pied de la Sorbonne, il fréquentera la “boutique” de Charles Péguy, où d’ailleurs sa thèse sera imprimée à 500 exemplaires, tirage obligatoire à l’époque pour une thèse. En somme, il fait partie de ces intellectuels militants qui se croisent dans la bibliothèque de l’École normale supérieure et dans l’arrière-boutique des Cahiers de Péguy, dont le socialisme libéral professe avant tout la pédagogie du peuple.
- Comment ne pas mentionner ici le rôle qu’a joué auprès de lui sa femme, Mathilde, née en 1889, qu’il épousa en 1911 ? Madame
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- Paul Mantoux avait obtenu en Sorbonne un diplôme en littérature anglaise ; cette conjonction d’intérêts culturels n’a fait que fructifier et s’enrichir au cours d’une vie commune qui baigna dans un milieu anglais tout autant que français, avec un nombre remarquable d’amitiés des deux côtés de la Manche. Mathilde Mantoux s’intéressa très tôt à la cause des femmes, qui trouvait tout particulièrement en Grande-Bretagne ses premières avocates, et se cristallisa dès avant 1914 dans des mouvements d’importance nationale. Sans être elle-même une militante engagée au sens propre, elle apporta son concours, tout au long de sa vie, à de nombreux mouvements militant pour le droit des femmes. Connaissant à fond l’oeuvre de son mari, elle l’assista en particulier dans la mise au point des différentes éditions en anglais.
- Paul Mantoux a d’abord enseigné au collège Turgot, puis au collège Chaptal, où il remplace son ami Paul Léon, devenu chef de cabinet du sous-secrétaire aux Beaux-Arts, Dujardin-Beaumetz. Rue de la Sorbonne, il est secrétaire de l’École des hautes études sociales. Devenu, parmi les historiens français, le spécialiste des questions anglaises, il est invité en 1912 par Ernest Lavisse à occuper la chaire qui vient d’être créée à la London University de “Modem French History and Institutions.” En 1913, il s’installe à Londres avec sa famille, et enseigne à la London School of Economies and Political Science, à l’University College et au Bedford College.
- Mobilisé en août 1914 en tant que territorial et soldat de deuxième classe, il est très vite affecté comme officier interprète auprès de l’état-major d’une division britannique dans les Flandres. Grièvement blessé à Saint-Omer, en mars 1915, il se trouve encore à l’hôpital quand Albert Thomas, secrétaire d’Etat aux armements, lui fait demander de se rendre à Londres pour préparer avec Lloyd George une réunion franco-britannique sur la question des munitions. Mantoux s’était lié d’amitié avec Albert Thomas depuis l’Ecole normale supérieure, où celui-ci était devenu bibliothécaire adjoint avec l’appui de Lucien Herr. Quand Albert Thomas devint ministre, Paul Mantoux lui envoya une lettre pour l’en féliciter. Cette lettre, conservée dans les papiers de Thomas et offerte par sa veuve à la famille Mantoux, comporte la mention : “B. Le convoquer.” “B” était Hubert Bourgin, directeur de cabinet du ministre. Albert Thomas avait immédiatement compris le service que son ami Paul Mantoux pourrait apporter à la cause des Alliés dans le domaine des armements, au
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- moment où les Anglais eux-mêmes venaient d’en faire un ministère à part, détaché de celui de la Guerre et confié à Lloyd George. C’est le tournant de sa carrière : l’universitaire entre dans ce que C.P. Snow appellera “les corridors du pouvoir” ; il devient l’interprète privilégié des conférences franco-anglaises, d’abord auprès d’Albert Thomas, puis de Louis Loucheur et de tous les hommes d’Etat français en mission à Londres (notamment les Premiers ministres Ribot et Briand), enfin auprès de Clemenceau quand celui-ci, devenu simultanément président du Conseil et ministre de la Guerre, s’est installé rue Saint-Dominique. C’est encore Paul Mantoux qui accompagnera Briand aux pourparlers secrets de paix séparée avec l’Autriche, à Modane, en 1917. Comme le dira le Times dans sa notice nécrologique, hisfautless knowledge ofEnglish le projette au coeur de l’histoire en train de se faire, en le rendant si indispensable à tous ses interlocuteurs britanniques, qu’à plusieurs reprises ce sont les Premiers ministres de sa Majesté qui exigent sa présence à leurs côtés pour aller rencontrer leurs homologues français !
- Le Conseil des Quatre
- La fin de la guerre le voit couvert d’honneurs : chevalier de la Légion d’honneur à titre militaire en juillet 1917, il sera compagnon de l’Ordre du Bain (Grande Bretagne), chevalier de l’Ordre des Saints Maurice et Lazare (Italie), commandeur de l’Ordre impérial du Soleil Levant (Japon) et de beaucoup d’autres décorations étrangères. Il est celui dont on ne peut plus se passer dans les négociations qui commencent pour organiser la paix. Loin de lui tourner la tête, son rôle d’interprète qui a accès aux discussions des grands de ce monde ne fait que renforcer sa discrétion et son tact. Le Conseil suprême, qui réunit les dix pays vainqueurs pour préparer la Conférence de la Paix, se révèle très vite une enceinte trop large et trop hétérogène pour déboucher sur des décisions. Le président Wilson veut accélérer le processus, et constitue une sorte de comité exécutif, le “Conseil des Quatre”, qui réunit à ses côtés Clemenceau, Lloyd George et Orlando (le représentant japonais y siège en fonction des seules questions intéressant son pays). Du 24 mars au 28 juin 1919, c’est-à-dire à la signature du Traité de Versailles, le Conseil des Quatre tiendra à huis clos, une séance et parfois deux séances par jour, dont Mantoux est l’interprète et le colonel Hankey, futur Lord Hankey, le secrétaire. Les comptes rendus que ce dernier rédige sont factuels et de caractè-
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- re administratif ; ils ne sont de toute façon pas destinés à être rendus publics, car les Quatre se sont entendus pour que le secret de leurs entretiens soit rigoureusement préservé. Wilson avait été le plus insistant sur ce point ; mais, ironie de l’histoire, une partie des comptes rendus de Hankey a été publiée dès 1922 dans un livre apologétique rédigé par un des secrétaires du président américain.
- Paul Mantoux publiera au CNRS, plus de dix ans après la Deuxième Guerre mondiale, les notes quotidiennes qu’il a prises de ces réunions, aussitôt dictées à la demande de Clemenceau à un sténographe spécialement détaché de la Chambre des députés et transmises dès le lendemain au secrétariat du Tigre. Son “journal” couvre la totalité des réunions du Conseil des Quatre, qui ne fit appel à Hankey qu’un mois après le début de ses travaux. Les discussions qui eurent lieu au cours de ce mois ne furent pas parmi les moins dramatiques : c’est alors que germe, après l’évacuation d’Odessa, l’idée du “cordon sanitaire” contre la révolution “bolchevique” ; que Clemenceau s’oppose au mémorandum de Lloyd George tendant à rendre moins brutales les clauses du Traité ; que le maréchal Foch expose sa conception du Rhin défini comme la frontière stratégique de l’Ouest, ou que le problème des réparations débouche sur une impasse au niveau des comités d’experts. Mantoux rapporte le mot de Wilson, en réponse aux pressantes propositions d’une barrière dressée de la mer Baltique à la mer Noire pour contenir la révolution russe : “Essayer d’arrêter un mouvement révolutionnaire par des armées en ligne, c’est employer un balai pour arrêter une grande marée.”
- Mais l’intérêt du “journal” de Mantoux n’est pas seulement qu’il soit plus complet que les notes de Lord Hankey, il réside aussi et surtout dans le naturel et le réalisme avec lesquels Mantoux rend compte du dialogue entre les Quatre. On peut à peine dire qu’il en rend compte ; en fait, il dicte les paroles qu’il a notées et traduites lui-même à haute voix en séance, et témoigne du même coup du tempérament, des humeurs et des arrière-pensées de chacun des protagonistes issus de nations, de traditions et de valeurs si différentes. On y voit les Quatre, chaque matin, prendre l’oreille de leurs experts, auditionner les représentants des alliés et des vaincus, réagir ici aux tensions par de bonnes paroles et là placer des corps d’armée, découper les empires, l’ottoman et l’autrichien, comme des artichauts, et trancher à l’emporte-pièce toutes les pièces du puzzle européen comme s’ils pouvaient le figer pour l’éternité en un ensemble cohérent et pacifié.
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- Quiconque lit de la première à la dernière ligne ces deux volumes ne peut que se demander si l’Histoire tient de Courteline plutôt que de Shakespeare ou de Thucydide, tant les décisions dont dépendent la vie et parfois la survie des peuples apparaissent suspendues à l’humeur du moment, à des informations partielles et partiales, à des marchandages dont les interlocuteurs invoquent les grands principes tout en sacrifiant aux intérêts de la plus cynique realpolitik. Les Quatre concoctent entre eux le Traité de Versailles et l’organisation de l’Europe, décident des récompenses et des châtiments, offrent des baumes et des béquilles à tous les déséquilibres qu’entraînent la défaite allemande, la révolution russe et les revendications nationales, et taillent dans l’Europe de l’Est et du Sud-Est des frontières nouvelles dont ils croient naïvement que, rendant la liberté aux petites nations, ils apportent le dernier mot au problème des nationalités. Jamais Grands de ce monde n’ont apparemment disposé de plus de pouvoir, jamais le démenti de l’Histoire n’est venu plus rapidement montrer combien peu ils avaient de prise sur le monde réel.
- Après coup, bien sûr, dans la rétrospection de toutes les hypothèques que ces décisions (ou cette absence de décisions) ont laissé peser sur l’avenir de l’Europe, c’est la fragilité de l’édifice conçu dans les fantasmes du Conseil des Quatre qui ressort le plus : on visait la paix universelle, et l’on s’orienta invinciblement vers la Deuxième Guerre mondiale. Plus surprenant encore à l’heure où j’écris ces lignes, trois-quart de siècle après la révolution soviétique et près d’un demi-siècle après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la chape du communisme, qui s’est totalement désagrégé en Union soviétique et dans les “démocraties populaires”, a fait place en Europe du Centre et de l’Est aux revendications et aux luttes nationa-lo-tribales les plus traditionnelles, comme s’il ne s’était rien passé depuis la veille de la Première Guerre mondiale, confirmant ainsi le mot du général de Gaulle sur l’étemelle Russie vouée à absorber le communisme comme le buvard boit l’eau.
- Dans le cadre de la publication des archives du président Wilson - on en est au 56ème volume -, Princeton University Press a publié en 1992 une nouvelle édition annotée des Délibérations du Conseil des Quatre, traduites en anglais pour la première fois dans leur totalité, dont l’intérêt historique égale à bien des égards la dérision. Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre, disait Madame Comuel. A quoi ressemblent les conférences des grands de ce monde
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- pour l’interprète qui témoigne de leurs échanges sans fards devant l’Histoire ? Rien n’est plus révélateur que les pages où l’on voit Lloyd George et Clemenceau se demander quel cadeau serait le plus adéquat pour remercier l’Amérique. Et pourquoi pas Constantinople ? Déjà, le 21 mai 1919, Lloyd George avait proposé de placer toute l’Anatolie sous mandat américain. L’intervention américaine, expliqua-t-il, “est celle que le monde musulman acceptera le mieux, à cause de leur passé comme pays de la liberté et aussi parce qu’ils n’ont pas de passé comme puissance musulmane.” Le 25 juin 1919, le président américain déclare : “J’ai étudié d’assez près, depuis longtemps, le problème turc, et j’arrive à cette conclusion que la seule solution possible est de mettre les Turcs hors de Constantinople.”
- Clemenceau insiste pour que Constantinople soit confiée aux Américains, et demande tout de go : “Vous occuperiez Constantinople seulement ?” Wilson répond : “Non, mais les Détroits, avec une bande de territoire tout autour.” Clemenceau s’inquiète : “Les forts seraient occupés par des soldats américains ?” Wilson le rassure : “Il faut que les Détroits soient fortifiés de manière à en rendre l’attaque impossible”. Clemenceau conclut, à demi rassuré : “Cette solution me satisfait. Mais elle ne résout pas les autres questions, et vous savez que certaines d’entre elles sont très délicates. Je vois autour de moi des sentiments qui pourraient devenir dangereux s’ils n’étaient pas traités avec précaution.” Ainsi le sort de Constantinople est-il résolu ; on peut passer à un autre sujet. L’enjeu véritable de la discussion a été esquivé : les Détroits ne seront ni anglais ni français et surtout pas italiens. Bref, on se quitte bons amis sur le dos des Turcs. Wilson accepte le cadeau, sous réserve d’un accord du Congrès, dont il sait bien qu’il n’est pas moins aléatoire que la signature du Traité de Versailles. Mais pourquoi pas, après tout ?
- Clemenceau n’avait que méfiance à l’égard du système de sécurité collective établi par le Pacte de la Société des Nations pour mettre la France à l’abri d’une attaque allemande. Ce but ne pourrait être atteint, estimait-il, que par des garanties concrètes et directes de la part des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Lors d’une des dernières réunions du Conseil des Quatre, le 6 mai 1919, Wilson et Lloyd George avaient promis de soumettre, celui-ci au Parlement anglais, celui-là au Sénat américain, un texte rédigé par Wilson, proclamant leur engagement “de prêter immédiatement assistance à la
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- France en cas d’agression non provoquée de la part de l’Allemagne”. Wilson fit cadeau à Paul Mantoux, comme souvenir d’une occasion si solennelle pour son pays, de la feuille sur laquelle il avait rédigé cet engagement de sa propre main. L’autographe du président Wilson est reproduit en tête des Délibérations du Conseil des Quatre. Avec ce texte, l’obstacle français pour l’acceptation et l’application du Pacte devait être levé. Mais, comme l’on sait, le refus du Congrès américain de ratifier le Traité justifia après coup toute la méfiance et l’hostilité de Clemenceau : l’autographe de Wilson (remis en 1991 par la famille Mantoux au Quai d’Orsay) peut apparaître comme le “premier chiffon de papier” dans la longue série des accords internationaux bafoués entre les deux Guerres mondiales.
- Mantoux était trop discret et trop modeste pour ajouter quoi que ce soit à ses notes, faire œuvre d’historien à partir de son expérience ou même en tirer parti pour sa carrière. L’appui de Clemenceau et de Tardieu lui était acquis, il aurait pu jouer les premiers rôles dans la Société des Nations en chantier. On lui proposa d’abord d’en être le secrétaire-général adjoint, mais comme, au dernier moment, une autre candidature parut plus opportune, il se contenta du poste de directeur de la Section politique, au demeurant la plus importante. C’était assurément un observatoire incomparable pour un historien devenu diplomate, mais c’était aussi le théâtre de décisions le plus frustrant pour un homme d’action. En 1927, à l’expiration de son mandat, il renonce à le renouveler : l’universitaire reprend le dessus sur le diplomate, convaincu que s’il ne peut pas grand chose pour redresser les désordres de ce monde, il peut du moins transmettre quelque chose de son exceptionnelle expérience des relations internationales.
- A peine de retour à Paris lui vient de son collègue de la Société des Nations, William Rappard, directeur de la Section des Mandats, fraîchement nommé recteur de TUniversité de Genève, la proposition d’y créer l’Institut de Hautes Études Internationales. Genève, siège de la Société des Nations, prend conscience de son provincialisme : des cours de relations internationales y ont été organisés dès 1925, mais dans le cadre d’écoles étrangères patronnées par la Société des Nations. Avec le soutien de la Fondation Rockefeller, l’université, la ville, le canton et la Confédération s’associent pour créer une institution interdisciplinaire, réunissant des disciplines jusque-là enseignées dans des facultés différentes, le droit, l’économie, l’histoire (la concep-
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- tion prédominante des relations internationales est encore celle du droit international), et réellement internationale par le recrutement délibéré de ses professeurs et de ses étudiants en Europe et aux Etats-Unis.
- Nul ne paraît plus qualifié que Paul Mantoux pour prendre en mains la direction de l’Institut - encore que, pour certains Genevois, il sente, plutôt que le soufre, le cognac. C’est qu’on le confond avec Jean Monnet, comme le suggère une note des archives (sous la cote “fwer 87”), qui le présente on ne sait à quel interlocuteur (sans doute aux autorités de la Ville), avec les membres non suisses proposés au Conseil de l’Institut, Vernon Kellog, biologiste représentant la Fondation Rockefeller et Osten Unden, ancien ministre suédois des Affaires étrangères. La note semble s’inspirer d’une fiche de police, où malgré tout le socialisme apparaît moins compromettant que le commerce des spiritueux : “M. Mantoux, s’il est d’origine juive, est d’opinions politiques assez avancées, sans être socialiste. Il se dirait lui-même de la nuance Herriot. Mais c’est surtout un savant très prudent et très réservé dans l’expression de ses convictions. Il n’a jamais exercé d’autres professions que celles dont j’ai parlé. Les bruits relatifs à un commerce de spiritueux auxquels il aurait été intéressé sont absurdes et dénués de tout fondement. L’origine en remonte peut-être au fait que son collègue français au Secrétariat, M. Jean Monnet, avec qui il n’a d’ailleurs jamais eu d’autres relations que celles de collègue, est fils du fondateur de la maison Monnet à Cognac.”
- L’Institut de Genève
- L’Institut Universitaire de Hautes Etudes Internationales commence ses activités le 3 novembre 1927, d’abord dans un immeuble de la rue du Pin, puis dans la villa Barton, au bord du Lac. Au bord du Lac, c’est-à-dire tout près du célèbre restaurant “La Perle du Lac” que tout fonctionnaire international, représentant de mission étrangère ou conférencier invité par l’Institut ne manquera pas de fréquenter avec délices.
- Lors du dîner organisé dans ce restaurant pour le départ à la retraite de Paul Mantoux, le 1er juillet 1951, William Rappard a lui-même raconté la joie qu’il eut d’accueillir son collègue à la tête de l’Institut -et son immédiate déconvenue : “J’ai été de ceux, mais nullement le seul, à avoir une idée d’avenir. Je me suis dit : Mantoux quitte le
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- Secrétariat. Mantoux est l’auteur de La révolution industrielle. Mantoux parle avec une égale facilité le français et l’anglais. Mantoux est un intellectuel, un universitaire de renom et un internationaliste expérimenté. Il connaissait en effet la Société des Nations comme pouvaient seuls la connaître ceux qui avaient assisté à sa genèse et participé à ses activités. Et il pouvait en parler en toute liberté, comme pouvaient seuls en parler les fonctionnaires qui ne l’étaient plus.(...) Mais, très peu après, je dus déchanter. Mantoux, désireux d’assurer à ses enfants une formation française, nous annonça qu’il devait transporter ses pénates à Paris. Bien qu’il n’eût jamais partagé mon horreur des nuits en chemin de fer, il était évident qu’il ne pouvait pas diriger seul, de Paris, un nouvel Institut à Genève.”
- Ici apparaît, en effet, en Mantoux un trait de caractère ou plutôt un personnage, entre Valéry Larbaud et Albert Cohen, qui éclaire sa carrière de “turbo-prof” avant l’heure des turbos : le goût des slee-pings et plus encore le souci qu’il a de voir ses fils préparer les grandes écoles et suivre, comme dirait Bourdieu, la filière des héritiers. On verra plus loin comment ce souci, après l’exode de 1940 en zone dite libre, est allé jusqu’à l’inconscience des dangers courus. En attendant, comme l’Institut ne peut pas se passer de lui, William Rappard, “victime du patriotisme de Mantoux”, comme il l’a dit lui-même, choisit de s’associer à lui à sa direction. Depuis lors et jusqu’au jour de sa retraite, “nous avons joué les Castor et Pollux à la tête de l’Institut dans des conditions d’harmonie qu’aucun historien ne comprendra jamais. Cet invraisemblable duumvirat a duré vingt-cinq ans. Jouissant d’une liberté académique bien rare, nous avons été appelés à prendre ensemble des décisions bien difficiles : choix des professeurs, permanents et temporaires, appréciation de thèses diverses et trop souvent insuffisantes, etc. Si vous aviez le perfide dessein de brouiller deux amis, je ne saurais vraiment pas de meilleur moyen que de leur confier, dans de pareilles conditions d’indépendance et d’absolue égalité, la direction d’un Institut universitaire ! Eh bien, jamais durant vingt-cinq ans nous n’avons eu de scène. Je ne me souviens pas d’avoir quitté l’Institut en me disant : décidément, Mantoux est impossible.”
- Pour avoir fait quelques recherches dans les archives de l’Institut, je peux témoigner que la correspondance échangée entre Rappard et Mantoux a toujours été, de part et d’autre, aussi confiante que courtoise. Mantoux venait faire ses cours régulièrement à
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- Genève, mais il passait le plus clair de son temps en France. Rappard lui écrivait des lettres tapées sur une machine à écrire aux caractères fragiles, pour le consulter sur les problèmes administratifs et autres que l’Institut affrontait, et Mantoux lui répondait à la main, sur de petits bouts de papier, des feuilles de papier à lettre coupées en deux, souvent à en-tête des prestigieux hôtels qu’il fréquentait, pour approuver ses initiatives ou lui en suggérer, dans une relation si évidemment amicale qu’elle fait songer à celle dont Montaigne a parlé à propos de La Boétie, si l’on ne pensait pas d’abord, à cause de ces échanges poursuivis d’un wagon-lit ou d’une villégiature à l’autre, à l’errance de Bamabooth.
- En 1933, Paul Mantoux se présente à la chaire de Géographie industrielle et commerciale du Conservatoire national des arts et métiers. Henri Hauser, qui occupait cette chaire, admis à la retraite, a lui-même pressenti Mantoux. Dans sa séance du 5 octobre 1933, sur rapport de Marc Aucuy, président de la commission pour l’examen des candidatures, le Conseil de perfectionnement présente Paul Mantoux en première position, après un premier tour de scrutin, par 26 voix contre 5 à un candidat professeur suppléant au CNAM et une voix à un professeur de la Faculté de Dijon. Mantoux va continuer d’exercer ses fonctions de directeur à Genève, par Rappard interposé, tout en donnant son enseignement au CNAM et à l’Institut. En fait, le prestige de chacune des institutions rejaillit sur celui de l’autre, et Paul Mantoux offre à l’une et à l’autre à la fois sa compétence universitaire et son expérience internationale. Personne alors, dans l’université française, ne pouvait égaler son savoir vécu des relations internationales ni ses contacts sur le plan européen et américain. A Genève, il avait accès à tous les spécialistes qui, par l’économie, la géographie, le droit ou la science politique, traitaient des relations internationales. “Le rôle de directeur, m’a dit Jacques Freymond qui succéda en 1955 à Rappard à la tête de l’Institut, est d’être l’impresa-rio des grands, et en même temps de tenir tête aux vedettes. Le duumvirat Mantoux-Rappard pouvait donner le sentiment d’une gestion anarchique, au sens où Mantoux disait de lui-même : je suis un anarchiste modéré. Mais ne vous y trompez pas : cet anarchisme était tempéré par un régime de despotisme éclairé.”
- C’est en tout cas grâce à cette collaboration exceptionnelle que l’Institut de Genève a pu très vite fonder sa réputation d’excellence et devenir, comme l’a écrit Etienne Bumet dans Y Annuaire des Anciens
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- Elèves de Normale Sup, une véritable “faculté des sciences sociales orientées vers la paix”. (Burnet était un médecin biologiste ami de Mantoux, qui devint directeur de l’Institut Pasteur de Tunis). Et comme l’a dit Jean-Baptiste Duroselle dans le volume publié à l’occasion du Quarantenaire de l’Institut, c’est là qu’a été créé “le premier centre où l’on ait entrepris, en Europe continentale, de réfléchir globalement à la politique étrangère des nations. Brisant sans fracas le cloisonnement des disciplines, l’Institut a réuni des juristes, des historiens, des économistes, invité des géographes, des sociologues et quelques autres espèces de savants. Tout le monde s’est mis à réfléchir ensemble, ce qui était pour le moins inusité, et a donné l’exemple à d’autres, ainsi qu’une remarquable impulsion.” Parmi les premiers professeurs permanents, l’Institut a compté Hans Wehberg, Maurice Bourquin, Gugliemo Ferrero, Wilhem Ropke, Cari J. Burckhardt, Ludwig von Mises. Et la longue liste des professeurs invités sous le duumvirat Mantoux-Rappard à donner des conférences ou des cours temporaires n’est pas moins prestigieuse, parmi lesquels André Siegfried, Harold J. Laski, Arnold Toynbee, Henri Rolin, Philip Noël-Baker, François Simiand, René Cassin, Jean Piaget, Jacques Pirenne, Wassily Leontief, Jacques Rueff, Fritz Machlup.
- Fonder et surtout préserver la légitimité académique de l’Institut n’était pas tâche facile non seulement parce que l’institution était toute jeune, mais surtout parce que “le lieu et le moment” - Genève au coeur des vains débats de la Société des Nations et l’Europe en proie aux surenchères idéologiques, entre communisme, fascisme et nazisme - se prêtaient peu à faire oeuvre scientifique. Dans le livre du Quarantenaire, Jacques Freymond rappelle les règles rigoureuses auxquelles l’Institut s’était astreint : “Il n’a pas ouvert ses portes -sauf dans des circonstances exceptionnelles - à des ambassadeurs ou à des ministres en fonction qui, personnages officiels, ne pouvaient guère apporter plus qu’une vérité officielle. Il a évité de s’engager dans des controverses politiques.” Sur ce point, la lettre de William Rappard du 12 novembre 1931 à Madame Gugliemo Ferrero est tout-à-fait explicite.
- L’épouse du publiciste italien était venue lui demander de s’associer, avec Paul Mantoux, à une protestation contre un décret fasciste visant les intellectuels et les universitaires. “Il est inutile de vous répéter que Mantoux, comme moi, nous partageons pleinement votre indignation contre l’atteinte à la dignité intellectuelle et à la
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- dignité humaine et académique que représente le décret dont vous avez bien voulu nous communiquer le texte. Aussi n'aurions-nous, pour ce qui nous concerne personnellement, que de la satisfaction à nous associer au mouvement de protestation si justifié que vous songez à organiser. Toutefois, l’un et l’autre, et tout à fait indépendamment l’un de l’autre, nous craignons les conséquences qui pourraient en résulter pour l’Institut si ses directeurs s’associaient publiquement à un mouvement de ce genre. Nous ne sommes, bien entendu, nullement fâchés si l’on nous sait, à Rome, partisans intransigeants de la liberté scientifique, mais nous devons veiller à ce qu’on ne puisse pas soupçonner l’Institut d’être un foyer d’action politique, même au service de la meilleure des causes.” Le jour suivant, dans un commentaire de cette lettre qui éclaire bien la nature de leur entente, Mantoux écrit à son ami Rappard : “Vous avez très bien exprimé ce que nous pensons tous deux. Je m’attends à être considéré comme pusillanime, mais quel risque personnel pourrions-nous courir à signer des pétitions même beaucoup plus accentuées ? Nous n’aurions pas besoin, pour le faire, de la moindre parcelle de bravoure. La seule question est donc de savoir ce qui peut être le plus utile à notre Institut et par suite à l’esprit qu’il s’honore de représenter.”
- “Cette préoccupation de faire oeuvre scientifique, ajoute Jacques Freymond, d’éviter une implication de l’Institut dans les controverses politiques et de maintenir son caractère universitaire, reparaît constamment dans les discussions internes, dans les échanges de vues entre professeurs. Paul Mantoux l’exprimera de manière particulièrement éloquente dans une lettre qu’il écrit de Versailles à William Rappard, le 17 octobre 1939. La guerre a éclaté, William Rappard et ses collègues se sont demandé quelle pouvait être la mission de l’Institut. Ils ont décidé non seulement de poursuivre leur enseignement, mais d’entreprendre des recherches, de préparer la publication d’études visant, à travers l’examen critique de l’entre-deux-guerres, la préparation intellectuelle à ce que pourraient être les relations intellectuelles dans une éventuelle après-guerre.
- Paul Mantoux, à qui les conclusions des différentes discussions tenues à Genève sont communiquées, répond ceci : “Vous savez déjà que nous sommes d’accord, vous et moi, sur la nature des travaux à entreprendre. Il faut étudier, analyser, expliquer des faits. Il va sans dire que les idées, lorsqu’elles ont des conséquences sensibles, sont aussi des faits, et des plus importants. L’essentiel est de ne pas
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- confondre l’idée qui vient d’éclore dans un cerveau individuel, fût-elle géniale, avec l’idée-fait ou l’idée-force devenue un élément de la réalité historique. Ce que nous avons besoin de savoir, c’est d’abord ce qui est arrivé et pourquoi, si nous pouvons l’établir d’une manière valable. Nous avons aussi le droit de faire des hypothèses, mais avec plus de réserve que dans les sciences expérimentales, où le laboratoire ne tarde pas à les confirmer ou à les détruire ; c’est-à-dire que nous avons le droit, en nous appuyant sur les données de l’expérience, de rechercher les conditions qui devraient être remplies pour obtenir certains résultats. Quant à la valeur idéale ou morale de ces résultats, elle dépend de notre système politique ou éthique : elle peut faire l’objet de travaux très importants, plus essentiels peut-être que la recherche pure, mais qui diffèrent par leur nature fondamentale des travaux scientifiques, comme le Sermon sur la Montagne diffère d’un théorème d’Euclide.”
- On se doute que Paul Mantoux n’était pas homme à ne pas prendre parti. Simplement, conforme à la description que Max Weber donne du savant par opposition au politique, il n’était en chaire ni prophète ni démagogue, et s’interdisait d’imposer dans l’enceinte universitaire ses convictions personnelles, à plus forte raison ses opinions politiques. Mais l’homme qui avait vécu de si près l’échec du traité de Versailles et de la Société des Nations n’était dépourvu ni de celles-ci ni de celles-là, comme en témoigne cette lettre à William Rappard, au moment de Munich, que je cite presque entièrement :
- “J’ai vraiment cru, au début de la semaine dernière, que la guerre allait éclater d’une heure à l’autre. Tous mes préparatifs étaient faits : je devais aller travailler aux Affaires étrangères, et j’aurais demeuré chez un de mes beaux-frères qui a une maison isolée près de Versailles. Je me suis demandé plus d’une fois quand nous nous reverrions - si nous nous reverrions jamais, et ce que deviendrait notre Institut dès le début des hostilités. La fin de ce cauchemar m’a naturellement donné, comme à tous, une impression de soulagement. Mais la situation où elle nous laisse me paraît plus grave que jamais. C’est le triomphe de l’intimidation, la capitulation de tout ce qui paraissait encore faire obstacle à la force brutale. (...) Le crime des démocraties occidentales ou de leurs classes dirigeantes est d’avoir, par des fautes accumulées et malgré tant d’avertissements si clairs, laissé se créer les conditions où il ne leur restait plus qu’à abdiquer. Elles ont été dures à l’époque où il fallait être conciliants et faibles
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- lorsqu’il fallait être fermes. On peut se demander si cette capitulation n’est pas le commencement plutôt que la fin d’une série de catastrophes. Est-il encore temps de faire une politique qui permette de sauver ce qui peut être sauvé de nos biens les plus précieux ? Ceux qui en sont chargés en sont-ils capables ? Ce sont les questions que nous nous posons dans ces tristes jours, en rassemblant nos énergies. Il y a encore des forces vives dans nos pays d’Occident. Je ne peux pas croire qu’elles ne se manifestent pas quand il s’agit vraiment, avec ou sans guerre, d’une question de vie ou de mort pour tout ce que nous avons appris à respecter et à aimer, pour notre civilisation intellectuelle et morale tout entière. Français et Anglais ne peuvent avoir qu’un profond sentiment d’humiliation devant ce qui se passe en Tchécoslovaquie.(...) Hitler a joué son jeu. Il exécute imperturbablement et chapitre par chapitre le programme de Mein Kampf : il y a des gens qui ne l’ont pas encore compris. Et ce qui s’est passé ces jours derniers est une belle application du vers de Goethe, dans la Ballade du Roi des Aulnes, que je ne me lasse pas de citer : Und bist du nicht willig, dann brauch’ ich Gewalt. Devant une Allemagne devenue si formidable, ne resterait-il donc qu’à être willig, quelles que soient les exigences de demain ? Et Mussolini n’a pas encore dit son mot. Et la Pologne ? Et la Hongrie ? Quelle curée ! Quel dégoût ! Surtout quelle leçon ! Je veux espérer encore que nous sommes capables d’en profiter.” (8 octobre 1938)
- L’héritage de l’humanisme
- Paul Mantoux avait adhéré dès sa création au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, aux côtés d’Alain, André Breton, Elie Cartan, Lucien Febvre, Frédéric et Irène Joliot-Curie, André Philip, Romain Rolland, etc. Mais, devant l’emprise croissante des membres communistes sur le Comité qui, tout en soutenant l’Espagne républicaine, recommandaient une politique de désarmement et refusaient la mobilisation de toutes les forces, de droite et de gauche, contre la menace nazie, il en démissionna le 15 mars 1938, en adressant une lettre très révélatrice de ses choix au bureau du Comité dont il faisait partie : “Il m’est impossible de considérer comme un dogme l’interdit contre toute forme de collaboration temporaire entre partis opposés, qu’on l’appelle ou non Union sacrée. Il m’est impossible de séparer les intérêts de la démocratie politique et de la démocratie sociale de ceux de ce pays entouré de si grands
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- périls. Si le fait de ne pas renoncer à des préoccupations et à des sentiments d’ordre national mérite un blâme, je ne l’accepte pas : je le sollicite. Je n’ai pas cessé de croire que la paix véritable serait une paix désarmée ; mais l’audace et la brutalité avec lesquelles s’affirment, si près de nous, le culte de la force et l’esprit de domination, m’obligent à penser que des armements renforcés nous sont aujourd’hui nécessaires, ainsi qu’une politique d’une grande fermeté, pour sauver le peu de chances de paix qui nous reste. En présence des tyrannies qui menacent d’imposer leur volonté à toute l’Europe, la faiblesse et le désordre, même accompagnées par des aspirations ou des illusions les plus généreuses, sont des vices inexpiables, qui nous condamneraient à brève échéance au sort de l’Espagne : je crois qu’alors il serait vain de parler encore de paix, de liberté, ou même de pain.”
- Un an plus tard, la France est en guerre. Paul Mantoux est à la tête de la section britannique du ministère de l’Information, dont Jean Giraudoux a la charge. Puis c’est la défaite et l’exode. Mantoux se retrouve avec sa famille d’abord en Corrèze, puis à Lyon. Ses amis suisses, britanniques et américains le pressent de quitter la France : tout le désigne à devenir victime du régime de Vichy, sinon des Allemands. Dès le mois d’octobre, le directeur du CNAM annonce le remplacement des professeurs “absents” : Mantoux a pour suppléant un ancien professeur de HEC, qui a tenu dans Le Temps une rubrique de géographie économique, et peu après il est mis d’office à la retraite en raison des lois anti-juives. Mais il choisit d’abord de rester à Lyon, car ses plus jeunes fils ont l’âge de préparer le concours des grandes Ecoles : le père de famille pense avant tout à leur avenir, malgré les circonstances, et c’est seulement en 1942, après l’occupation de la zone libre par les Allemands, qu’il acceptera de rejoindre la Suisse, où il finira la guerre à la tête de l’Institut. Pendant la reconquête de la France et la campagne finale contre l’Allemagne, ses trois enfants serviront dans l’artillerie de trois divisions différentes, tous engagés volontaires. Il revient à Paris dès la Libération. A l’automne 1944, le président du Conseil de perfectionnement du CNAM “annonce les mesures prises dans le cadre de l’épuration : la suspension de quatre professeurs par arrêté du 30 octobre 1944, l’annulation de la suspension du Directeur L. Ragey, et la réintégration en qualité de professeur titulaire de Paul Mantoux par arrêté du 21 novembre 1944.”
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- Le 13 décembre 1956, Paul Mantoux sera emporté par une crise cardiaque. En fait, il était depuis la fin de la guerre un homme brisé. Son fils aîné, Etienne, diplômé de sciences politiques et de la London School of Economies, brillant élève de Harold Laski et de Friedrich von Hayek, avait obtenu en 1941 une bourse Rockefeller qui lui permit de se rendre aux Etats-Unis, à l’invitation de l’Institute of Advanced Study de Princeton. C’est là qu’il travailla à la mise au point de The Carthaginian Peace or The Economie Conséquences of Mr. Keynes. Le livre terminé en 1943, il se rendit aussitôt en Angleterre pour s’engager dans les Forces Françaises Libres. Officier pilote d’observation dans la division Leclerc, Etienne Mantoux eut le privilège de survoler Paris lors des combats de la Libération, et c’est lui qui jeta de son Piper Cub dans la cour de la Préfecture de police le fameux message de Leclerc à la Résistance : “Tenez bon, nous arrivons !” A Strasbourg encore, son avion se posera à la pointe des armées alliées. Louis Joxe, secrétaire-général du Gouvernement provisoire, lui proposa de devenir son adjoint ; il se vit aussi proposer un important poste de responsabilité dans l’Organisation des Nations Unies pour les réfugiés. Il répondit qu’il ne quitterait pas le service armé avant le franchissement du Rhin et la fin des combats. Le 29 avril 1945, à peine une semaine avant l’armistice, il était abattu près d’un village bavarois, dans la vallée du Danube. Son livret militaire témoigne de 144 missions de guerre, et de quatre citations à l’ordre de l’armée.
- The Carthaginian Peace - traduit en français, avec une préface de Raymond Aron, La paix calomniée ou les conséquences économiques de M. Keynes (Gallimard, 1946) - est un essai qui, à bien des égards, condense l’expérience que Paul Mantoux a transmise à son fils des discussions et des malentendus soulevés par la préparation du traité de Versailles. Etienne Mantoux s’y attaque aux pseudo-certitudes sur lesquelles se fondait la condamnation du traité, et entend montrer que, si l’on en avait honoré tous les engagements, l’Europe ne se serait pas condamnée à une nouvelle Guerre mondiale. Il s’en prend à Keynes qui dénonçait les clauses économiques comme à la fois inopportunes et inapplicables, et montre, chiffres à l’appui, que le fardeau des réparations n’aurait pas compromis la capacité de production de l’Allemagne, d’autant moins que celle-ci a aisément financé par la suite son réarmement. Le thème du livre est clair : au contraire de l’idée reçue que l’influence de Keynes a répandue, la faillite du traité a moins tenu à la fragilité des décisions politiques
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- qu’à l’inapplication des décisons économiques. Comme le dit Raymond Aron dans sa préface, “il fait honte aux disciples de Keynes d’avoir méconnu le souci d’équité, les efforts sincères des négociateurs de Versailles, comme Keynes prétendait faire honte à ces mêmes négociateurs d’avoir violé leurs principes. Etienne Mantoux se trouve ainsi avoir écrit, au service de son pays, un grand livre qui, par le style autant que par la langue, appartient à la littérature politique anglaise.”
- Le livre d’Étienne Mantoux a été publié dans sa version originale par Oxford University Press, avec une très belle et très émouvante préface de Paul Mantoux. Le père note que son fils emportait dans son imperméable, quand il fut abattu, un volume des poèmes de Baudelaire, et qu’on trouva dans son fourniment d’officier les poèmes de Robert Browning. En somme, père et fils appartenaient au même héritage de l’humanisme qui se colleta avec l’histoire, la politique, les relations internationales à travers l’influence de l’idéalisme kantien. Quand Paul Mantoux quitte l’Institut de Genève pour prendre sa retraite, les étudiants lui offrent une collection de livres d’art ancien, “que je regarderai souvent, dit-il, car ma première éducation, en me pénétrant de ce qu’on appelle les humanités, et avant tout une tournure d’esprit, m’ont donné une tendance à m’intéresser à beaucoup de choses qui ne me regardent pas.”
- La génération qui a fait naître la Société des Nations était imprégnée des rêves de paix perpétuelle que la lecture de Kant, aussi bien qu’une solide formation aux humanités, avaient nourris. Quand lui succède la génération qui donne naissance à l’Organisation des Nations Unies, le décor des relations internationales est planté sur une scène très différente. L’Europe a cessé d’être le centre du monde, et l’idéalisme kantien appartient à une autre histoire : aux Briand et aux Rathenau vont succéder les Gromyko et les Kissinger. Les totalitarismes, l’expérience de la Deuxième Guerre mondiale, la disponibilité de l’armement nucléaire, la bipolarisation de la planète n’ont pas seulement déplacé le centre de gravité des décisions mondiales, ils ont aussi radicalement transformé la culture diplomatique. La part de l’humanisme revendiqué dans les relations internationales par la génération à laquelle appartenait Paul Mantoux ne cessera pas de céder du terrain au profit du discours des stratèges et des experts, dont s’alimentera la politique étrangère à l’ombre de “l’équilibre de la terreur”.
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- Paul MANTOUX (1877 - 1956)
- Photo prise en 1947 sur les marches extérieures de son bureau de l'Institut universitaire de Hautes Études Internationales de Genève (Villa Barton, à la Perle du Lac).
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- II
- Révolution industrielle et révolutions techniques
- Paul Mantoux n’a pas inventé le concept de révolution industrielle, mais il lui a donné ses lettres de noblesse au sein de la communauté scientifique. C’est, en effet, à Engels dès 1845, dans sa Situation de la classe laborieuse en Angleterre, et à Marx en 1867, dans la première édition du livre I du Capital, que ce concept remonte. La formule a aussi été utilisée, mais dans un autre contexte, par John Stuart Mill en 1848, dans ses Principes d’économie politique. Arnold Toynbee (père) la popularise en 1884 par ses Conférences sur la révolution industrielle en Angleterre. Mais c’est effectivement Paul Mantoux qui en a proposé la première synthèse historique.*
- Son livre a connu un très grand succès en Angleterre, puisqu’il a eu douze rééditions depuis 1928 (trois en France en 1927, en 1959 et en 1973). Et l’on ne peut pas plus aujourd’hui qu’hier s’interroger sur les sources du capitalisme industriel, les facteurs qui conditionnent son essor ou les liens entre le progrès technique et la croissance économique et sociale sans partir de ses analyses. Non pas que, depuis 1906 et les révisions que Mantoux a lui-même introduites dans les rééditions du livre, le progrès des sciences sociales n’ait pas changé certaines des données ni surtout certains des éclairages que son travail de pionnier a apportés. La vérité est qu’à la vision globale, cohérente et très claire qui fut la sienne, ont succédé non pas tant des faits nouveaux, que des indicateurs et des interprétations placés dans une autre perspective : le débat sur la croissance économique, les facteurs du take off et le “modèle” que les pays industrialisés offrent aux pays en développement ont sans doute approfondi notre vision du démarrage et des conditions de la révolution industrielle, mais pour la rendre simultanément de plus en plus nuancée et finalement quelque peu confuse.
- * M. P.-E. Mounier-Kuhn m’a signalé le premier usage connu de l’expression “révolution industrielle” par le chargé d’affaires de France à Berlin, Louis Otto, en 1799. Cette trouvaille, dans les archives du Quai d’Orsay est d’Annick Pardailhé-Galabrun, à laquelle François Crouzet a rendu hommage dans une brochure interne du Centre de Recherche sur la Civilisation de l’Europe Moderne, (1990, p. 6). Mais ce premier usage du mot était-il déjà celui du concept, bien avant la diffusion de la chose ?
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- La place du machinisme
- Tout le monde est d’accord sur le fait que le machinisme industriel apparaît avant la révolution industrielle, comme le produit non d’inventions soudaines et tardives, mais d’une évolution s’étendant sur plusieurs siècles. Des machines destinées à un usage industriel existaient bien avant la deuxième moitié du XVlIIème siècle, capables de transformer des métaux et d’usiner de grosses pièces. Dès le XVIème siècle, on trouve des forges et des fonderies, qui emploient des marteaux-pilons et des souffleries mûs par des roues à eau. Et s’il faut attendre la seconde moitié du XVlIIème siècle pour voir les premières tentatives destinées à adapter à un usage industriel tours, perceuses et aléseuses, il n’empêche que ces machines étaient pour la plupart déjà constituées et utilisées depuis longtemps pour produire des résultats que l’outil à main n’aurait pu obtenir.
- Pourtant, c’est bien le machinisme qui constitue pour Paul Mantoux la nouveauté de la révolution industrielle. Le passage de la manufacture à la fabrique - au factory System - qui caractérise l’essor de la grande industrie en Angleterre à partir de la fin du XVlIIème siècle, est conditionné par l’utilisation intense de machines. “Il faudrait, écrit Mantoux, remplacer le mot machinisme par une expression beaucoup plus large qui désignerait le perfectionnement technique sous toutes ses formes. Le machinisme est un des éléments principaux, peut-être l’élément fondamental de la grande industrie moderne.” Non pas que Mantoux ait ignoré le poids de l’environnement économique, le rôle de l’accumulation des capitaux, de la division du travail ou de l’accroissement des transports et des échanges (pas plus qu’il n’ignorait Marx) ; mais, pour lui, le facteur technique est le principe d’explication le plus important.
- Tout en rendant hommage à l’étude de Mantoux, les travaux qui suivront sur la révolution industrielle vont tendre à relativiser le poids des innovations techniques pour attribuer une influence plus directe aux facteurs économiques. Ainsi T.S. Ashton insiste-t-il sur le rôle de l’environnement économique : c’est l’accumulation des forces productives, comprimées dans l’ancien cadre économique, qui suscite les nouveautés techniques. La production rencontre des goulots d’étranglement que la technique fait sauter, mais ce ne sont pas les techniques qui déterminent le processus d’accélération ; elles n’atteignent leur pleine efficacité que si certaines conditions sont remplies dans les secteurs non industriels et rencontrent un environnement économique et social favorable.
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- Ces deux interprétations se complètent en paraissant s’opposer, mais elles soulignent aussi ce qu’ont d’ambigu les notions de “révolution technique” par rapport à celle de “révolution industrielle”. Celle-ci ne trouve pas toutes ses clés dans celles-là, et l’on a beau jeu de montrer que, du point de vue de l’histoire des techniques, les préliminaires de la révolution industrielle remontent bien avant le XVIIIème siècle. C’est ce qu’ont fait John U. Nef, en rappelant que le machinisme connaît ses premiers développements dès le XVIème siècle, et Maurice Daumas, en montrant que la réalisation et l’utilisation industrielles des machines à partir de la fin du XVIIIème siècle, dans les textiles en particulier, ont été le résultat d’une longue évolution plutôt que d’une mutation. De même pour la machine à vapeur : son histoire commence un siècle avant Watt, et son application comme source d’énergie à l’industrie ne s’est étendue à grande échelle qu’un quart de siècle après les travaux de Watt.
- Les choses se compliquent encore si l’on parle de “première” révolution industrielle avec la machine-outil, la machine à vapeur et le charbon, de “seconde” révolution avec l’électricité, le moteur à explosion et le pétrole - et ainsi de suite avec le nucléaire ou, aujourd’hui, les technologies de l’information, les biotechnologies, les nouveaux matériaux, et demain les nanotechnologies. La révolution industrielle se confond d’autant moins avec cette chronologie des mutations techniques que celles-ci n’ont pas grand sens aux yeux des historiens des techniques. Il est très rare, en fait, qu’on puisse parler en toute rigueur d’une mutation technique : l’invention n’est liée ni à un seul individu ni à une seule date ni à un seul lieu ; c’est un processus qui est à la fois le résultat d’une expérience accumulée sur plusieurs générations et la source de développements souvent sans lien aucun avec les inventeurs. Il faut un certain état de maturité des techniques pour qu’elles puissent, sous forme d’innovations industrielles, répondre aux demandes de l’économie, s’imposer sur le marché et à plus forte raison créer de nouveaux besoins et transformer les goûts du consommateur final. Comme l’a montré Maurice Daumas dans son essai au sous-titre révélateur, Le cheval de César ou le mythe des révolutions techniques, il faut se méfier de ce qui passe pour ruptures brutales là où l’histoire témoigne plutôt, malgré le spectaculaire de certains changements, d’une lente évolution et de la continuité.
- Il est vrai que, si l’historien des techniques ne manque pas d’arguments pour parler d’évolution, l’économiste n’en est pas davantage privé pour parler de révolution. Comme dit fort bien Schumpeter dans Business Cycles, cette contradiction apparente tient à une “diffé-
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- rence de propos et de méthode” : “Ce que nous désignons par une grande invention ne jaillit jamais du cours des évènements comme Athéna le fit de la tête de Zeus, et pratiquement toute exception que nous pourrions envisager se dissipe après une enquête plus scrupuleuse.” Mais si l’invention technique, dans une perspective historique, ne peut être comprise sans référence à ses lointaines racines - “elle résume, dit encore Schumpeter, plutôt qu’elle n’initie” -, elle peut être simultanément la source d’une discontinuité : en passant d’un point de vue microscopique à un point de vue macroscopique, l’économiste est autorisé à voir une évolution procédant par saccades ou sauts (jerks or jumps), là où l’historien des techniques voit d’abord la continuité des développements qui conduisent à ce que l’on appelle une révolution.
- Au XVIIIème siècle, le rythme de progrès technique s’accélère indiscutablement, mais il n’est pas justifié d’en parler comne d’une révolution technique. L’accélération du rythme du progrès technique n’est pleinement perceptible - ni mesurable - qu’à partir de la fin du XIXème siècle. Jusqu’au Moyen Age, le progrès technique avait pour unités de temps des millénaires, et c’est alors seulement que son rythme commence à s’accélérer, de siècle en siècle d’abord, puis de demi-siècle en demi-siècle et, pour notre temps, de quart de siècle en décennie. C’est d’ailleurs ce qui explique, du point de vue de l’équilibre mondial des pôles de progrès technique, la rupture qui se manifeste à partir du XVIIème siècle et dont les conséquences valent bien celles de la révolution industrielle. Jusque-là, en Extrême-Orient et en Occident, les techniques avaient atteint des niveaux comparables, et les échanges avaient effectivement lieu dans les deux sens. Cet équilibre sera rompu, la Chine stagnant et se fermant à la pénétration étrangère sous la dynastie mandchoue, alors que l’Europe (celle du Nord surtout, ouverte sur l’océan) concentrera la capacité d’innovation technique.
- Au milieu du XVIIIème siècle, ce n’est pas la transformation rapide des moyens de production, l’allure accélérée du progrès technique, la succession et l’accumulation soudaines des inventions et des innovations qui peuvent caractériser les débuts de la révolution industrielle, mais plutôt la transformation des structures sociales, du système de diffusion des échanges commerciaux et de l’organisation des manufactures. Un cadre économique défini par l’essor commercial et les changements déjà acquis de la “révolution agricole” (les enclo-sures) font de l’Angleterre le berceau et le foyer de cette transformation. Depuis l’introduction sur le marché européen des métaux pré-
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- cieux venus des Indes et du Nouveau Monde, le mercantilisme s’est traduit par l’essor des politiques commerciales qui, à leur tour, entraînent un renouvellement des moyens de production. De cette multitude de facteurs, Paul Mantoux était parfaitement conscient que chacun constituait une condition nécessaire et aucun une condition suffisante -fût-ce le progrès technique. Celui-ci a été le moteur de l’accélération du processus, non pas la source exclusive de son démarrage.
- Il est commode de retenir l’expression de révolution industrielle pour caractériser l’ensemble des changements, effets de facteurs très divers, qui ont assuré en Angleterre, de 1750 à 1860, le passage d’une société de type traditionnel, artisanale et rurale, à une société d’un type nouveau, urbaine et précisément... industrielle. Mais, une fois accordé à la formule son droit de cité, il faut reconnaître que le progrès des connaissances historiques et économiques n’a pas cessé d’en rendre le contenu, les sources, les étapes et les frontières de moins en moins clairs. “Notre connaissance de la révolution industrielle a progressé considérablement depuis un quart de siècle, écrit Claude Fohlen, mais cet approfondissement de notre savoir s’est traduit par une complexité de la question et non par un accord sur une explication globale”. Aveu d’incertitude de la part d’un des meilleurs spécialistes, dont le livre a précisément pour titre cette interrogation : Qu est-ce que la révolution industrielle ?
- Faute de pouvoir s’entendre sur les datations (première, seconde, troisième révolution industrielle...), on s’interroge sur les conditions du démarrage de la révolution industrielle - quitte, comme le souligne Jean-Pierre Rioux, à “interrompre l’étude dans le temps, après avoir constaté que le mouvement, bien lancé, s’accélère”. De Mantoux aux historiens contemporains, le mouvement de pendule est donc passé d’un extrême à l’autre. Certains ont reproché à Mantoux, trop proche des transformations de la technique et de l’industrie sur lesquelles s’était clos le XIXème siècle, de présumer la stabilité du monde issu de la révolution industrielle et même d’assigner à celle-ci un terme. Ainsi Maurice Daumas : “La génération qui travaillait et pensait vers 1880-1900 considérait que la civilisation qu’elle connaissait avait un niveau de perfection qu’il serait difficile de dépasser. Il en découlait un sentiment de stabilité qui influençait naturellement la façon de juger les époques immédiatement précédentes.”
- Je doute que Mantoux ait été à ce point naïf. Mais il demeure que les historiens d’aujourd’hui privilégient l’idée de l’instabilité et du
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- dépassement continus : aux économies européennes qui dominaient un monde étranger à la révolution industrielle, a succédé un monde où de nouveaux empires ont réduit le rôle de l’Europe et où les nations nouvelles en développement aspirent à accéder à leur tour à l’industrialisation. “Nous considérons la révolution industrielle, déclare Jean-Pierre Rioux, comme le démarrage d’une croissance d’un type nouveau, auquel correspondent des nouveautés techniques. Mais amorce de croissance d’un capitalisme enfin débridé : la révolution industrielle accomplit le processus de formation du mode complet de production capitaliste.” Le modèle rostowien des Etapes de la croissance économique, du take-off et de la révolution industrielle permanente, succède au modèle apparemment achevé de la révolution technique, à laquelle Mantoux donnait la préséance sur les autres facteurs de transformation. “Révolution industrielle, concept de l’histoire sans frontières”, dit encore Jean-Pierre Rioux. La seule différence est que, désormais, “un pays ne peut plus rassembler seul les conditions d’une révolution industrielle dans le cadre du néo-capitalisme”
- Le mythe de la révolution permanente
- On peut se demander, pourtant, là où Mantoux accordait trop aux techniques et misait (peut-être) implicitement sur l’achèvement de la révolution industrielle, si l’interprétation contemporaine ne tombe pas dans l’excès inverse, en accordant trop peu à la technologie et en pariant trop sur la poursuite indéfinie de la croissance. Il n’y a pas moins d’illusion rétrospective dans cette façon d’apprécier la révolution industrielle - “démarrage d’une croissance d’un type nouveau, auquel correspondent des nouveautés techniques” - que dans l’idée d’une révolution permanente. En somme, après le mythe d’origine, le mythe du mouvement continu. Ce n’est pas par hasard si, très tôt, les socialistes anglais et français du milieu du XIXème siècle ont parlé de la révolution industrielle par référence à la Révolution française. Et l’on pourrait aisément transposer aux interprétations de la révolution industrielle l’analyse subtile que François Furet a faite des interprétations de la Révolution française. Entre la rupture et la continuité, la révolution industrielle conduit assurément, parmi les spécialistes, à moins de passion et de controverses idéologiques que la Révolution française chez les historiens français : l’investissement n’est pas et n’a pas de raison d’être le même, et pourtant il est significatif que l’accent soit mis tantôt sur tel facteur et tantôt sur tel autre, que l’on finisse par identifier dans ce qu’on appelle
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- la révolution industrielle plusieurs révolutions, ou que, si l’on s’entend sur ses débuts, on ne sache plus ni où ni quand elle finit.
- Si l’on peut retenir la notion de révolution industrielle comme un cadre d’explication de la croissance des sociétés modernes, alors nous y sommes toujours, et il est arbitraire de parler de plusieurs révolutions industrielles au sein de l’expérience inaugurale dont l’Angleterre a témoigné depuis le milieu du XVIIIème siècle. Il n’y a, en ce sens, qu'une Révolution industrielle - par opposition, dirait Claude Lévi-Strauss, à la révolution du Néolithique : elle commence en Angleterre, s’étend dès le premier tiers du XIXème siècle au continent européen avec des phases et des modalités propres suivant les pays, gagne les Etats-Unis et le Japon où elle saute les étapes à la fin du XIXème siècle, et se propage à travers le monde à partir de la deuxième moitié du XXème siècle.
- De cette révolution, le progrès technique a été un des facteurs, un des “moteurs”, mais il n’en a été ni la seule origine ni surtout le seul déterminant. Un facteur d’accélération, assurément, puissant et irrésistible, mais non pas la cause première ni l’unique cause : la révolution agricole, l’accumulation primitive de capitaux, la croissance démographique, l’extension du marché intérieur ont préparé le terrain aux premières étapes du machinisme et du processus d’industrialisation. En somme, aucun de ces ingrédients ne pouvait faire prendre à lui seul la mayonnaise. Mais Mantoux a-t-il dit autre chose ? Il termine son livre sur ce constat : “Une de nos préoccupations constantes a été, en effet, de montrer, au milieu des changements même les plus rapides, la continuité des phénomènes. Nous n’en avons trouvé aucun qui ait surgi tout d’un coup, comme par miracle, aucun qui n’ait été de loin préparé, annoncé, ébauché.(...) Nous savons qu’il y a eu des machines avant le machinisme, des manufactures avant les usines, des coalitions et des grèves avant l’avènement du capitalisme industriel et la formation du prolétariat de fabrique. Mais dans la masse, si lente à se mouvoir, du corps social, l’action d’un élément nouveau ne se fait pas sentir dès le moment de son apparition. Nous n’avons pas à tenir compte seulement de sa présence, mais de la place qu’il occupe par rapport aux faits environnants. La révolution industrielle est précisément l’expansion de forces auparavant repliées sur elles-mêms, l’éclosion brusque et la poussée envahissante de germes restés jusqu’alors cachés ou endormis.”
- Et s’il n’y a plus qu 'une révolution industrielle, qu’en est-il des révolutions techniques qui, manifestement, ne se confondent pas
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- avec elle ? De même qu’on trouve des auteurs pour voir - Georges Lefebvre, par exemple - dans ce qu’on appelle la Révolution française, plusieurs révolutions, il en est qui distinguent plusieurs révolutions techniques définies par la succession ou la simultanéité des percées technologiques, la machine à vapeur, l’électricité, le nucléaire, l’électronique scandant séparément ou ensemble les étapes par des “mutations”. Ainsi, dans les années 1970 parlait-on, dans l’ex-Union soviétique et dans tous les pays communistes, de la “révolution scientifique et technique” qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale. Par exemple, dans un volume conjointement publié par l’Académie des sciences de Moscou et celle de Prague, ce nouveau tournant était défini, à partir des progrès accomplis en mathématiques, en électronique et en cybernétique, “non pas simplement par l’application de nouveaux types d’énergie, ou de nouveaux matériaux ou de calculateurs ou même par l’automation complexe de la production et de la gestion ; mais par la reconstruction de toute la base technique, de toute la technologie de production, de l’utilisation de nouveaux types de matériaux et d’énergie à un système de machines, de formes d’organisation et de gestion”. Mais la cybernétique peut-elle passer pour plus “révolutionnaire” que ne l’a été l’électricité ou la machine à vapeur ? En tant qu’événement technique, peut-on même parler d’une mutation ? Et s’il s’agit des répercussions de cet événement sur le contexte économique et social, comment juger que ces répercussions rompent avec celles des mutations précédentes, plutôt qu’elles n’en prolongent les conséquences et ne les augmentent en s’y additionnant ?
- Vingt ans plus tard, face à la diffusion réalisée des technologies de l’information, c’est une perspective schumpetérienne qui succède à l’interprétation marxiste de la “révolution cybernétique”. Cette dernière formule est oblitérée depuis longtemps : on peut parler aujourd’hui de l’ex-cybemétique comme l’on parle de l’ex-Union soviétique. Le “nouveau paradigme technico-économique” occupe désormais le devant de la scène pour désigner les technologies “génériques universelles” qui affectent toute l’économie. Celles-ci se distinguent à la fois des innovations “simplement” révolutionnaires, qui entraînent une discontinuité dans certains secteurs de l’économie seulement (par exemple, le nylon, l’énergie nucléaire), et des technologies “génériques”, qui entraînent l’expansion de secteurs économiques nouveaux et la disparition de certains secteurs anciens (par exemple, les matériaux synthétiques et pétrochimiques des années 1930 à 1940). En somme, l’intensité du caractère révolutionnaire des nouvelles technologies est mesurée par leurs retombées macro-économiques, en particulier dans le domaine de l’emploi.
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- Mais l’on peut se demander si ces distinctions subtiles résisteront au long terme : l’excès de révolutions se rapprochant dans le temps ne finit-il pas parfaire ressortir la continuité de révolution ?
- Il est aisé de montrer que tous ces développements technologiques ont des sources antérieures à la Deuxième Guerre mondiale, et que c’est la guerre et l’après-guerre sans paix qui s’en est suivie, qui ont créé les conditions d’une accélération des recherches dans ces domaines. S’il y eut une “mutation”, ce fut dans la mise au point des composants (microprocesseurs), qui ont à la fois permis de réduire considérablement et la taille et le prix des ordinateurs, et accéléré par voie de conséquence leur diffusion et leurs applications. Mais, de la machine à différences de Babbage (1821) aux ordinateurs programmés d’aujourd’hui, en passant par les machines à cartes perforées (1890), la technologie des ordinateurs a beau être faite d’une succession de percées spectaculaires (ainsi parle-t-on, pour les ordinateurs modernes, de “générations” successives en fonction des progrès de l’électronique, des tubes aux transistors, des transistors aux circuits intégrés, des circuits intégrés aux microprocesseurs), elle n’en a pas moins une longue histoire, comme toutes les technologies du XXème siècle.
- Le nucléaire n’a pas échappé à la règle, et que l’on parte de la découverte des rayons X ou du noyau de l’atome, le temps qu’il a fallu pour passer à l’exploitation à grande échelle est-il si différent de celui qu’a pris la machine à vapeur ? Encore faut-il s’entendre sur le moment de la “maturité” : pour les uns, c’est celui de la construction entre 1943 et 1945, après le succès de la “pile” de Fermi à Chicago, des réacteurs produisant le combustible destiné aux trois premières bombes disponibles à la fin de la guerre en Europe ; pour les autres, c’est plus de dix ans plus tard celui de la construction et de la multiplication des centrales à des fins civiles, après la Conférence de Genève sur “l’atome pacifique”. Et quelle que soit la date retenue, le passage de la découverte à l’application à grande échelle n’a pas été moins long pour l’atome que le passage, pour la machine de Watt, de l’application pratique à la théorie qui en a rendu compte. Ainsi paraît-il peu légitime à l’historien des techniques de parler de révolutions, et si l’on traite de “moment révolutionnaire” celui où la généalogie toujours longue d’une technique débouche sur son application industrielle à grande échelle, on change en fait de perspective : l’innovation technique ne compte pour l’économiste qu’à partir du moment où elle est diffusée et sanctionnée par le marché, là où pour l’historien elle relève d’abord d’une archéologie. Bref,
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- tout comme la révolution industrielle, mythe d’origine, s’est transformée en mythe de la révolution permanente, les progrès techniques qui l’ont nourrie, scandée et stimulée, suscitent le mythe des mutations successives et de la révolution continue.
- Il n’est pas sûr que nous disposions d’un recul suffisant pour apprécier le caractère “révolutionnaire” de tous ces changements. Le thème de la révolution industrielle permanente remonte à Schumpeter et au-delà à Marx qui, quels qu’aient été leurs désaccords, s’entendaient parfaitement sur ce point : l’économie capitaliste n’est pas et ne saurait être stationnaire ; elle est constamment “révolutionnée” par le processus de “destruction-création” qu’alimentent en premier lieu les transformations techniques. Ce thème postule que le rythme, sinon l’accélération du progrès technique, est une donnée de la modernité, indépendamment des conditions économiques et sociales qui peuvent le favoriser ou le limiter, l’accélérer ou le freiner - un déterminant intrinsèque à la technologie, qui agirait sur les processus économiques et sociaux presque comme une fatalité.
- Pourtant, pas plus que la croissance continue, le rythme du changement technique ne peut être tenu pour acquis : son accélération ne lui vient pas de son mouvement propre, mais de la demande sociale, et celle-ci tire parti, suivant les circonstances - les guerres, notamment -des connaissances et des techniques disponibles pour précipiter des innovations qui, en l’absence de cette pression, auraient exigé beaucoup plus d’années avant de se réaliser. En pensant l’univers installé, après l’Angleterre et l’Europe, dans la révolution industrielle, Paul Mantoux cédait peut-être à l’illusion de la stabilité, mais il se gardait assurément de l’illusion dans laquelle certains de ses successeurs sont tombés : l’évolution historique ne se confond pas avec les transformations techniques dont elle est le théâtre ; et les étapes de l’évolution économique ne se parcourent pas davantage suivant un mouvement continu, dont la logique révolutionnaire serait donnée une fois pour toutes.*
- Jean-Jacques SALOMON
- * Je tiens à remercier le professeur Jacques Freymond, ancien directeur, et M. Pierre Pagneux, bibliothécaire de l’Institut, pour la chaleur de l’accueil qu’ils m’ont réservé, l’accès qu’ils m’ont facilité à toutes les archives de l’Institut, et l’exquis déjeuner qu’ils m’ont offert au bord du Lac : à Genève, la gastronomie, comme la convivialité, n’est d’aucune façon étrangère à la recherche. Les précisions que M. Jacques Mantoux m’a très aimablement fournies ne m’ont pas seulement épargné de faire des erreurs, elles ont aussi enrichi mon enquête et élargi la vision que je me suis faite de son père : c’est peu de dire que je lui en suis très reconnaissant. Enfin mes remerciements vont à mon collègue du CNAM le Professeur Etienne Roth, à Mme Claudine Fontanon, maître de conférences au Centre d’Histoire des Techniques, et à Mme Nadine Glad, secrétaire du Centre Science, Technologie et Société, pour leur lecture si attentive de ce texte.
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- Sources
- Brochure A F occasion du départ de l’Institut universitaire de hautes études internationales de M. Paul Mantoux, 1er Juillet 1951 ; HEI : 1927-1967 : Quarantième anniversaire, Imprimerie Pétey, Genève ; Correspondance Paul Mantoux-William Rappard, Archives de l’Institut.
- Les archives de Paul Mantoux relatives à la guerre (1915 à 1918) et à la paix (1918 à 1920) ont été réunies par donations successives de 1972 à 1989 - à l’exception des Délibérations du Conseil des Quatre déjà publiées -, à la Bibliothèque de Documentaion Internationale Contemporaine à Nanterre, où elles forment le “Fonds Mathilde et Paul Mantoux.” Ses archives de la Société des Nations (1920-1927) sont conservées aux Palais des Nations à Genève (Bibliothèque de l’ONU, Section S.D.N).
- Références et citations
- T.S Ashton, La révolution industrielle (1760-1830), Plon, Paris, 1955. - John U. Nef, La naisance de la civilisation industrielle et le monde contemporain, Colin, Paris, 1954. - Maurice Daumas, Histoire des techniques, vol. II et III, en particulier l’introduction au vol. III, p. xv, PUF, Paris, 1965 et 1968 ; Le Cheval de César ou le mythe des révolutions industrielles, Editions des archives européennes, Paris, 1991. - Joseph A Schumpeter, Business Cycles, Mc Graw-Hill, New York, 1939, vol II, pp. 226-227. - David Landes, L’Europe technicienne, Gallimard, Paris, 1969. - Claude Fohlen, Qu est-ce que la révolution industrielle ?, Laffont, Paris, 1971. - Jean-Pierre Rioux, La révolution industrielle, 1780-1880, Seuil, Paris, 1971, pp. 8-12 et 15-16. - G. N. Clark, The Idea ofthe Industrial Révolution, Glasgow, 1953. - François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, Paris, 1987. - Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, Unesco, Paris, 1952, reproduit dans Anthropologie structurale, II, Plon, Paris, 1973. - Sur la cybernétique comme révolution, Radovan Richta, La civilisation au carrefour, Anthropos, Paris, 1968 et Man, Science, Technology - A Marxist Analysis of the Scientific and Technological Révolution, co-production des Académies des Sciences de Moscou et de Prague, 1973, p. 28. - Sur le “nouveau paradigme technico-écono-mique”, Christopher Freeman et Carlotta Peres, “Structural Crises of Adjustment : Business Cycles and Investment Behaviour”, dans Dosi
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- et alii (edit.), Technical Change and Economie Theory, Frances Pinter, Londres, 1988, et Nouvelles technologies : Une stratégie socio-économique pour les années 90, OCDE, Paris, 1988 - Sur le caractère révolutionnaire du capitalisme industriel d’après Marx et Schumpeter, et la critique de la technologie conçue comme un déterminisme, Jean-Jacques Salomon, Le destin techologique, Balland, Paris, 1992, chap. 4 et 5.
- Bibliographie de Paul MANTOUX
- “Le socialisme municipal à Londres”, article dans le Musée Social, 5ème année, n° 9, septembre 1900 (à Paris, éditions Arthur Rousseau, 14 rue Soufflot), pp. 297-312. L’attribution à P. Mantoux est en note de bas de page 297.
- “Patrons et ouvriers en juillet 1830”, Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 1901-2, Tome III, pp. 291-296, 1901-1902.
- “Talleyrand en 1830”, Revue historique, mars 1902.
- “Du jingoïsme et de la guerre sud-africaine”, Pays libres, hebdomadaire, n° 64, 2ème année, 22 mars 1902, pp. 249-265, 1902.
- “L’éveil du parti ouvrier en Angleterre”, Revue de Paris, 1er mai 1903, Imprimerie Chaix, 20 rue Bagde, pp. 1 à 30, 1903.
- “Histoire et sociologie”, Revue de synthèse historique, 1903.
- La crise du Trade Unionisme, en collaboration avec Maurice Alfassa, Paris, c/o Arthur Rousseau, 1 vol. in 8°, 1903.
- La révolution industrielle au XVIIIème siècle, Paris, Société Nouvelle de Librairie et d’Edition, 1 vol. in 8°, 1906 ; réédition française, avec le concours du CNRS, Editions de Médecis (Gérin), Paris, 1959. Editions soviétique (Moscou, 1925), anglaise (Jonathan Cape, Londres, depuis 1928), américaine (Harper and Row, New York, 1963), brésilienne, polonaise, japonaise (Tokyo, 1968).
- Notes sur les compte-rendus des séances du Parlement anglais au XVIIIème siècle, Paris, Giard et Brière, 1 vol. in 8°, 1906.
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- Le socialisme à Voeuvre, (en collaboration avec G. Renard, F. Simiand, etc.), Paris, Comély et Cie, 1 vol. in 12°, 1907.
- “French Reports of British Parliamentary Debates in the 18th Century”, traduction in American Historical Review, vol. XII, n° 2, janvier 1907.
- A travers VAngleterre contemporaine, préface de Gabriel Monod, Membre de l’Institut, Paris, Félix Alcan éditeur, 1 vol. in 16°, 1909.
- “Le comité de salut public et la mission de Genet aux Etats-Unis”, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1909-1910.
- “Badinguet”, Grande Revue, 1911.
- “Westernism” (sous le pseudonyme de Villehardouin), “A French Opinion”, dans The New Europe, vol. I, n° 8, 7 déc. 1916, Constable & Co, Londres, 6 p., 1916.
- Les réparations et “l’Article 231” du traité de Versailles, Le Temps, 29 novembre 1931.
- “Action of the League of Nations in International Disputes”, The Prohlem ofPeace, Londres, 1927.
- “Les leçons de la Conférence navale”, L’esprit international, Juillet 1930.
- Les réparations et “l’Article 231” du traité de Versailles, Le Temps, 29 novembre 1931.
- “Albert Thomas”, L’Europe Nouvelle, par P. Mantoux, Président de l’Association du souvenir d’Albert Thomas, n° 744, mai 1932.
- “La limitation des armements”, Bulletin du Centre européen de la Fondation Carnegie, n°6, 1932.
- “Albert Mathiez, historien de la Révolution française", Annales de la Fondation Thiers, 1933.
- “Pour servir à l’histoire des défaillances de la Société des Nations”, extrait de La crise mondiale, collection pour le dixième anniversaire
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- de l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève, éditions polygraphiques Zürich, dépositaire en France : Librairie du Recueil Sirey, Paris, 35 pages. Existe aussi en texte anglais : “A contribution to the last opportunities of the League of Nations”, 1938.
- “Talleyrand et la rive gauche du Rhin”, Etudes suisses d’histoire générale, Tome 3, 1945, H. R. Saverlander, Aarau, pp. 158-178.
- “Interpréter, c’est d’abord comprendre”, article paru dans L’interprète, 1946.
- “Les constitutions les plus courtes sont les meilleures”, publication de source inconnue.
- Les délibérations du Conseil des Quatre, notes de l’officier interprète P. Mantoux, éditions du CNRS, Paris, 2 vol. in 8°, 1955. Traduction anglaise complète et annotée, sous la direction du professeur Arthur S. L'ink, Princeton University Press, 1992.
- “Le président Wilson au Conseil des Quatre”, centenaire Wilson, Atar, Arts Graphiques, Genève, pp. 17-28, 1956.
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- Les Cahiers du CNAM, Juillet 1993, 2, pp. 155 -174
- L’enseignement de la construction, de l'architecture et du dessin à la fin du XlXè siècle et au début du XXè siècle
- L’apport d’Émile Trélat et de Jules Pillet
- Frédéric SEITZ *
- Le XlXè siècle est celui du débat d’idées entre les deux professions d’architectes et d’ingénieurs qui s’opposent parce qu’elles doivent se partager le marché de la construction, qu’elles sont concurrentes sur le terrain de la commande, mais aussi parce qu’elles sont chacune le reflet de tendances défendant des approches antinomiques de la société industrielle : d’un côté l’architecte-artiste, défenseur de la tradition académique des Beaux-Arts, de l’autre, l’ingénieur-constructeur qui se veut le représentant des forces nouvelles du progrès.
- L’origine de cette opposition et, en même temps, l’une de ses explications (mais non la seule), est à rechercher au travers de la création, en 1747, par Trudaine, de l’École des ponts et chaussées, en 1794, par la Convention, du Conservatoire des arts et métiers et de l’École polytechnique et, en 1806, par Napoléon de l’École des beaux-arts, héritière de l’enseignement de l’architecture dispensé, sous l’ancien régime, par l’Académie. Une situation de rupture entre l’architecture et la construction s’est ainsi progressivement instituée.
- * Ingénieur de Recherche à l’École des hautes études en sciences sociales, membre du Centre de recherches historiques et Professeur à l’Ecole spéciale d’architecture.
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- Elle se verra conforter par la création, en 1867, du diplôme d’architecte délivré par l’Ecole des beaux-arts, sanctionnant une formation dominée par le dessin et la composition.(2)
- Les architectes, victimes du succès incontestable que connaissent les ingénieurs durant la seconde moitié du XlXè siècle, opèrent un repli sur eux-mêmes que traduit l’émergence de nombreuses sociétés comme la Société centrale des architectes (reconnue d’utilité publique en 1865), la société des architectes de France (fondée en 1872) ou la Société des architectes diplômés par le gouvernement (fondée en 1877).
- Durant la même période intervient également la création - plus discrète - de deux autres filières nouvelles d’enseignement de la construction et de l’architecture : en 1854, la chaire de constructions civiles du Conservatoire impérial des arts et métiers et, en 1865, l’Ecole centrale (puis spéciale) d’architecture. Emile Trélat qui est à l’origine de chacune de ces créations a tenté, par leur biais, d’atténuer l’opposition entre les deux principales professions du secteur du cadre bâti. Jules Pillet, son successeur au Conservatoire et son collaborateur à l’École spéciale d’architecture poursuivra, en l’élargissant à la discipline du dessin, la diffusion de sa pensée.
- Leur influence sur l’évolution des rapports entre architectes et ingénieurs sera considérable non seulement par la nature de leurs enseignements, mais aussi parce que Trélat et Pillet, par leurs formations d’origine et par la diversité des institutions dans lesquelles ils enseignent, diffusent leurs idées auprès d’un très grand nombre d’étudiants et de professionnels.
- Émile Trélat obtient, en 1840, le diplôme d’ingénieur de l’École centrale des arts et manufactures et se forme à l’architecture auprès de Visconti. Il enseigne ensuite au Conservatoire impérial (puis national) des arts et métiers de 1854 à 1894 et à l’Ecole spéciale d’architecture de 1865 à 1907.
- (2) Henri Labrouste, dans la première moitié du XlXè siècle, décrivait ainsi cette méthode de formation : “On faisait (des élèves-architectes) des dessinateurs, et l’on voyait, dans les expositions de l’école d’architecture, tel dessin de péristyle ou d’arc de triomphe qui n’aurait pas été déplacé parmi des dessins de Maître” (dans Revue Générale d’Architecture, tome 1, 1840, pp. 58-59).
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- Quant à Jules Pillet, il est diplômé de l’École polytechnique en 1863, de l’École des ponts et chaussées en 1866 et devient titulaire du diplôme d’Architecte (de l’École des beaux-arts) en 1868. Il enseigne à l’École des ponts et chaussées à partir de 1867, à l’École Turgot de 1870 à 1884, au lycée Henri IV de 1874 à 1884, à l’École polytechnique à partir de 1874, à l’École spéciale d’architecture à partir de 1878, au Conservatoire national des arts et métiers, enfin à l’École des beaux-arts, à partir de 1882.
- La définition d’un enseignement nouveau
- L’existence d’une distinction entre le métier d’architecte et celui d’ingénieur est un fait établi et admis par Émile Trélat. Les interventions de l’un et de l’autre dans l’acte de construire sont, selon lui, spécifiques et ne doivent pas être confondues. “La science des constructions sert à la forme et à la durée (3) dans les édifices, mais elle laisse à l’architecture, qui est un art, le rôle d’ordonner les formes. Elle garde le soin de réaliser les formes et de les pourvoir de durée”.(4)
- Déjà en 1854, lisant au Conseil de perfectionnement du Conservatoire impérial des arts et métiers le programme de son cours de constructions civiles, il distingue l’art de la construction, c’est-à-dire “l’art de composer et d’exécuter les édifices propres à la satisfaction des besoins physiques et moraux de l’homme” (5), de la science des moyens de la construction. Le premier est libre, illimité et indéfini alors que la seconde est réglée, finie, définie.
- L’architecte est, selon lui, un artiste auquel le temps et les circonstances imposent des conditions “positives” et des programmes définis. Il est un constructeur de formes, c’est-à-dire un ordonnateur du conflit entre la lumière et la matière. Il doit réduire en un tout harmonique trois actions : distribuer, former et construire, qui, isolément, ne concourent
- (3) Trélat (E.) définit la “forme” comme un phénomène plastique qui est perçu par les yeux et qui s’apprécie par le sentiment et la “durée” comme un phénomène mécanique qui se constate par la mémoire et qui se mesure par le raisonnement.
- (4) Trélat (E.) - cours de constructions civiles - leçon d’ouverture du 10 novembre 1888. -Annales du Conservatoire National des Arts et Métiers - 2è série, tome II, 1890, p. 328.
- (5) Trélat (E.) - Programme du cours de constructions civiles (1854-1855) lu le 28 novembre 1854 au Conseil de Perfectionnement du Conservatoire Impérial des Arts et Métiers.
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- pas naturellement à l’harmonie : “Dans la limite de ses moyens techniques, (l’art des constructions) ne connaît aucune loi absolue, ne sait aucune règle invariable. Il consulte la tradition, il recueille les précédents, il tient compte des analogies et des exemples. Mais une seule condition le domine et il la trouve dans le programme même de son oeuvre, dans le besoin auquel il doit répondre. Le besoin, il l’analyse, il le discute, il l’interprète pour en déduire une expression originale, complète et juste qui est son but. Sur ce terrain, la liberté est le caractère distinctif qu’il affecte”, (souligné par Émile Trélat).(6)
- L’ingénieur, ce conquérant moderne, quant à lui, n’intervient, selon Émile Trélat, que sur deux éléments : distribuer et construire, la forme ne faisant pas - et ne devant pas - faire partie de ses préoccupations. Le rôle de l’ingénieur est d’indiquer le cheminement des efforts dans un corps, de décrire les désordres que ces efforts pourraient y produire et de préciser les précautions qu’il faut prendre pour les éviter. Émile Trélat ne minimise pas la nature de cette dernière intervention puisque c’est à elle qu’il attribue les exceptionnelles réalisations qui voient le jour durant la même période et dont il se servira d’ailleurs comme illustration de son enseignement : “Vous verrez (à l’Exposition du centenaire de 1889) une admirable application de la science mécanique du constructeur. Sous les immenses abris qui se préparent, sous le vaisseau de 115 mètres de portée où seront installées les machines exposées, devant la tour de 300 mètres de hauteur que construit M. l’ingénieur Eiffel, vous verrez ce que peuvent fournir de hardiesse dans la construction et d’économie dans la dépense, la connaissance intime et l’appréciation exacte de tous les concours mécaniques de la matière dans un édifice.” (7)
- Regrettant néanmoins que l’art de bâtir reste incomplet parce que les architectes sont entièrement et presque exclusivement tournés vers la forme des édifices et que les ingénieurs sont, d’une manière générale, uniquement préoccupés de l’aspect matériel de l’acte de construire, Émile Trélat estime qu’il faut tendre vers la production d’un maximum d’effets avec un minimum de moyens et donc établir la complémentarité entre l’architecte (les effets) et l’ingénieur (les moyens).
- (6) Trélat (E.) - Programme du cours de constructions civiles (1854-1855) lu le 28 novembre 1854 au conseil de perfectionnement du Conservatoire impérial des arts et métiers.
- (7) Trélat (E.) - cours de constructions civiles - leçon d’ouverture du 10 novembre 1888 -Annales du Conservatoire National des Arts et Métiers - 2è série, tome II, 1890, p.334.
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- Cette recherche d’une complémentarité des intervenants du cadre bâti le conduit à insister sur la nécessité pour chacun de connaître les domaines d’intervention de l’autre, une meilleure connaissance mutuelle pouvant permettre d’espérer une limitation des conflits. Il va tenter, au travers de son enseignement, de remédier à l’opposition qui existe entre eux : pour l’élève-ingénieur, il met au point un enseignement lui fournissant la connaissance et l’habitude de la science qu’il utilise, lui permettant de savoir calculer et déterminer les éléments utiles, efficaces et économiques des ouvrages et lui faisant par ailleurs comprendre les mécanismes de création des formes. Pour l’élève-architecte, la méthode est inverse, car elle doit soigner et développer l’artiste en même temps qu’elle doit lui fournir un savoir qui fera de lui un constructeur apte à comprendre la manière dont se posent et se résolvent les problèmes de construction, même s’il ne lui appartient pas de les résoudre lui-même. Ces enseignements sont conçus en fonction du tempérament et de la sensibilité des auditeurs : “On ne fera respecter les sciences positives par l’artiste qu’en lui en peignant le fonctionnement et les effets. On ne fera respecter la forme par l’ingénieur qu’en la lui faisant comprendre et on ne la lui fera comprendre qu’en la lui démontrant” (8). Il condamne ainsi, par exemple, les vaines tentatives, alors pratiquées dans les écoles d’ingénieurs, d’apprendre l’architecture aux élèves en leur faisant copier des éléments de composition classique.
- L’enseignement des constructions civiles
- Émile Trélat dispense son enseignement des constructions civiles au Conservatoire impérial (puis national) des arts et métiers pendant quarante ans en le divisant en deux parties.
- Dans la première, il développe trois chapitres consacrés aux moyens de la construction, le premier sur le caractère des matériaux, leurs propriétés et les moyens de se les procurer, le second sur leur emploi (fondations, murs, soutiens isolés, arcs et arcades, portes et fenêtres, soubassements, plafonds, voûtes, planchers, combles, escaliers, couvertures, écoulement des eaux, travaux des abords des édifices) et le troisième sur l’évaluation des travaux (métrés, devis, marchés, mémoires, comptabilité des travaux).
- (8) Trélat (E.), “L’enseignement des Beaux-Arts” (texte de 1864) dans Questions d’art, Paris, 1904, p. 370.
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- Émile Trélat commence la seconde partie de cet enseignement qui nous intéresse plus particulièrement ici, par une appréciation générale des différents arts à toutes les époques. “Cette étude historique et critique sera conduite au double point de vue de la technique et du caractère dans l’art, de manière à faire ressortir le principe fondamental et philosophique qui devra servir de guide à tout l’enseignement, à savoir que l’Art n’a qu’un but à poursuivre, c’est l’expression parfaite de l’idée formulée sur le besoin, que cette vérité s’est manifestée clairement et absolument à toutes les grandes époques, qu’elle conserve son caractère, son originalité et par conséquence, sa liberté d’allure à chaque temps, qu’elle suffit à toutes les tendances de l’art et qu’elle constitue le critérium unique auquel doit être soumise chaque conception” (9). Puis, il étudie la composition et l’exécution des édifices, aborde les problèmes de l’art de construire, définit les besoins et l’esprit de ces besoins que l’artiste devra tendre à exprimer, recherche dans les moyens possibles de la construction les solutions compatibles avec ces moyens, fait intervenir les exemples que la tradition de l’art et les oeuvres contemporaines peuvent fournir, montre que les moyens de l’art ne doivent pas être employés pour leur valeur propre mais pour l’importance relative qu’ils acquièrent en concourant à l’effet d’ensemble des édifices, étudie le mode d’exécution et termine par une appréciation économique. Destination, exécution et économie sont les trois termes fondamentaux de ce vaste programme qui repose sur l’examen de quatre types de constructions : les habitations, les édifices municipaux (hôpitaux, prisons, salles d’asile, écoles, palais de justice, mairies, hôtels de ville, théâtres), les édifices ruraux et les édifices de l’industrie et des travaux publics.
- Il apparaît clairement, à l’examen de cette partie de son cours, qu’Émile Trélat se rattache au mouvement fonctionnaliste défendu, dans la seconde moitié du XlXè siècle, tant par l’architecte Viollet-le-Duc que par l’ingénieur Eiffel.
- Il défend ainsi l’idée que les ordres d’architecture ne sont qu’une solution particulière qui a répondu à certaines nécessités historiques et que c’est à tort qu’on a établi comme règle absolue
- (9) Trélat (E.) - “Programme du cours de constructions civiles (1854-1855)” lu le 28 novembre 1854 au Conseil de perfectionnement du conservatoire impérial des arts et métiers.
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- l’observation et la reproduction de l’architecture anciennne telle qu’elle nous a été léguée par les grecs et les romains.
- De même il établit la nécessité du rapport entre l’aspect extérieur d’un édifice et sa disposition interne. La façade est pour lui’Texpression générale de l’oeuvre architecturale, la préface développée de l’ouvrage, le discours d’introduction dont le sens aussi bien que le style est directement lié au corps de l’œuvre. C’est là que vous devez trouver la trace des caractères généraux qui appartiennent spécialement à l’édifice, là que vous devez comprendre sans peine la destination de cet édifice, là que vous devez lire avec facilité, avec plaisir même, l’importance relative des différentes parties de l’ensemble, là qu’au besoin les moyens de la construction qui doivent être proportionnés au luxe de la destination, soient accusés d’une manière sensible. Il ne faut pas trop promettre. Il ne faut pas trop peu dire. Dans cet avant-propos, il faut surtout ne rien dire de déplacé, ne pas mentir. Cela est essentiel, indispensable, tout l’art est là.” (10)
- Émile Trélat quitte son poste de professeur de constructions civiles du Conservatoire en 1894. Jules Pillet, ingénieur et architecte qui enseigne cette même discipline à l’École spéciale d’architecture depuis 1878 et qui a été le suppléant d’Émile Trélat depuis 1881 dans ses fonctions au Conservatoire, est élu à sa succession.
- Son enseignement des constructions civiles n’est pas fondamentalement différent de celui de son prédécesseur. Il se déroule sur trois années :
- - La première année, consacrée aux matériaux et aux éléments de construction comprend l’étude des propriétés constructives (persistance de constitution, permanence de figure, résistance mécanique, capacité stabilitaire, capacité d’isolement, capacité formelle, capacité économique) et de la classification des matériaux (matériaux morphogènes, reliants, à résistance symétrique, à constitution permanente et matériaux transparents).
- - Au cours de la seconde année, Jules Pillet traite des organes de construction verticaux (piles, piliers, murs, pans de bois et de fer), horizontaux (planchers, voûtes, combles), des revêtements, des
- (i°) Trélat (E.) - 15è leçon du cours de l’année 1857-1858.
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- organes mobiles (portes, fenêtres ...) et des organes spéciaux aux fluides et les fondations. Cette seconde année comporte aussi un enseignement sur la composition des édifices ; ce cours qui s’appelait, en 1895-1896, “Eléments d’architecture” et, en 1900-1901, “L’art dans la construction” portait essentiellement sur l’oeuvre architecturale (sa préparation, sa réalisation, la pensée, la science, l’art, la phrasique, l’organique et la plastique), des études critiques et, à partir d’exemples, les principes de composition des édifices.
- - La troisième année est consacrée à la salubrité des édifices dans la ville ainsi qu’à la stabilité des constructions et à la résistance des matériaux : sous ce dernier titre, Jules Pillet étudie la statique graphique, la résistance des matériaux, la résistance et la stabilité des organes isolés (poutres, supports isolés), des systèmes d’organes (planchers, combles, arcs) et des massifs (poussée des terres, des eaux, murs, voûtes).
- La place importante du métal (matériau auquel Emile Trélat s’était assez peu intéressé dans son enseignement) dans le cours de Jules Pillet pourrait laisser penser que ce dernier réserve un sort meilleur aux ingénieurs qu’aux architectes et qu’il détruit ainsi, d’une certaine manière, l’équilibre patiemment entretenu par Emile Trélat.
- Dans l’ouvrage “Stabilité des constructions” qu’il publie en 1889 et dans lequel il regroupe ses leçons au Conservatoire et à l’École spéciale d’architecture, Jules Pillet réserve plusieurs chapitres à ce matériau, analysant ses qualités en matière de résistance, exposant les principes de stabilité d’un certain nombre de systèmes d’organes métalliques et étudiant les différents modes d’assemblages en fer.
- Son intérêt pour le métal sera d’ailleurs croissant et l’évolution de sa pensée en ce domaine est tout à fait significative des tendances constructives de la fin du XlXè et du début du XXè siècle. Jules Pillet va même jusqu’à prôner, en 1906, l’introduction de leçons de stéréotomie du métal dans le programme de la chaire de géométrie descriptive du Conservatoire. “Cette stéréotomie du métal n’existe pour ainsi dire pas, ou, plutôt, elle n’est pas encore codifiée ni réunie en corps de doctrine, comme l’a été si remarquablement celle du bois. Chaque atelier de construction possède, évidemment, ses procédés de traçage et ils sont assurément très bons puisqu’ils ont permis
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- de monter, sans retouche à faire sur le tas, des constructions comme la Tour Eiffel, dans lesquelles les pièces courbes et les pièces biaises sont en si grand nombre” (11). Or, quelques années plus tôt, Jules Pillet insistait, au contraire, sur le fait que la stéréotomie, par définition, ne pouvait s’appliquer qu’au bois et à la pierre et non pas au métal.(12)
- En réalité, il ne faut voir dans cet engouement de Jules Pillet pour le métal qu’une réponse à une situation objective. Le métal est, durant cette période, un matériau nouveau qui offre, d’un point de vue technique, économique, architectural etc., des possibilités exceptionnelles. Il aurait été inconcevable qu’un enseignement comme celui qui était alors dispensé au Conservatoire national des arts et métiers n’en tienne pas compte.
- L’enseignement de l’architecture
- La démarche d’Émile Trélat à l’École spéciale d’architecture qu’il crée le 10 mai 1865 sous le nom d’École centrale d’architecture et sous la forme d’une fondation privée, est identique dans son essence et symétrique dans son contenu à celle qu’il avait élaborée pour le Conservatoire national des arts et métiers, mais aussi à celle qui avait présidé à la création, 36 ans auparavant, de l’École centrale des arts et manufactures : “Vous le voyez, Messieurs les élèves, pour nous tous, pour nous vos maîtres qui vous devons les bons exemples, pour vous qui devez pouvoir nous suivre avec une confiance légitimée par le respect, ce serait une coupable ingratitude que de négliger de placer ici la part d’hommages dus par nous à la devancière (l’École centrale des arts et manufactures) qui nous fait facile la carrière ouverte.” (l3)
- L’élève-architecte de l’École spéciale d’architecture reçoit un enseignement approprié aux exigences professionnelles, étant entendu que le but que s’est fixé Émile Trélat n’est pas, comme le fait
- (11) Rapport de M. Jules Pillet, Professeur de constructions civiles, sur le maintien de la chaire de géométrie descriptive (rendue vacante par la démission de M. Rouché) - 10 janvier 1906.
- (12) Y0ir à ce sujet : Jules Pillet - Introduction du Traîté de stéréotomie - Paris, Leipzig, 1887, p 1.
- (13) Trélat (E.) - Discours prononcé lors de la première séance d’ouverture, le 10 novembre 1865, de l’École centrale d’architecture.
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- l’École des beaux-arts, de former des artistes, mais des architectes pouvant se voir confier la réalisation d’œuvres courantes du quotidien. “L’enseignement de l’architecte de profession est insuffisant, incomplet. Organisons le à la mesure des exigences du temps et de la société (...) Je ne parle pas ici de l’enseignement officiel de l’architecture, de cette éducation exclusivement artistique (...) Je parle de la condition professionnelle de l’architecte et de la nécessité où il se trouve de s’armer en guerre contre les circonstances, contre les évènements et même contre les intrusions qui menacent sa tranquillité et ses intérêts.” (14)
- Le futur architecte reçoit un enseignement, à cette époque réellement nouveau, basé sur quatre éléments :
- - l’étude de la forme, à propos de laquelle Émile Trélat déroge quelque peu aux exigences du fonctionnalisme lorsqu’il explique qu’il faut donner à l’architecte des connaissances qui feront de lui un constructeur en tenant compte du fait que “la forme exige la plupart du temps une bien plus grande quantité de matière que celle nécessaire à la résistance, à la durée et à la stabilité”.(15)
- - l’histoire comparée et la théorie de l’architecture, considérées comme les connaissances dominantes de la profession.
- - la compréhension et l’interprétation des programmes des édifices. Émile Trélat insiste, à ce sujet, sur le fait que les programmes varient en même temps que les sociétés évoluent, ce qui nécessite que les architectes étudient les faits généraux qui caractérisent l’évolution sociale, notamment dans le domaine des sciences (mécanique, physique, chimie, géologie, histoire naturelle) et de l’économie.
- - les connaissances techniques : dans ces disciplines, le souci d’Émile Trélat est de créer une méthode d’enseignement approprié à l’architecte et de ne pas lui imposer des cours très savants et très développés qui pourraient être ennuyeux. “Il faut directement utiliser
- 14) Trélat (E.) - Conférence sur l’enseignement de l’architecture du 31 juillet 1878 dans Trois conférences au Trocadéro - Paris, 1879, pp. 54-55. Émile Trélat fait ici référence à la concurrence des agents voyers et des ingénieurs civils qu’il juge incompétents dans le domaine de l’architecture.
- (15) Trélat (E.) - Conférence sur l’enseignement de l’architecture du 31 juillet 1878 dans Trois conférences au Trocadéro - Paris, 1879, pp. 73-74.
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- l’immense trésor d’expériences que les mécaniciens, que les physiciens, que tous les savants ont réunies dans ce siècle-ci et qui s’accroît merveilleusement tous les jours. Il faut puiser dans ce riche magasin, l’ouvrir sous les yeux des élèves, en décrire toutes les parties, en raconter tous les rapports, en éclairer toutes les conséquences par des conclusions saisissantes et topiques. C’est par là, bien plus que par des abstractions isolées des faits et des théories complètes qu’on fixera l’intelligence si facile à buter du jeune architecte”. (I6) Dans les connaissances techniques sont incluses celles qui concernent la construction mais aussi l’hygiène, les applications de physique et de chimie, la législation et la comptabilité utilisée dans la construction.
- Ce programme est réparti sur trois années et est organisé autour de trois types d’activités différentes et complémentaires :
- - les ateliers où les études des élèves sont essentiellement personnelles et où sont menés les travaux fondamentaux qui constituent l’exercice permanent de l’architecture et qui éveillent l’artiste par une lente assimilation des procédés d’expression réservés à l’architecte,
- - les leçons de maîtres de dessin qui permettent aux élèves d’aborder tous les genres du dessin, d’abord d’après des modèles dessinés ou gravés, puis d’après nature; des exercices complètent cet enseignement pour développer mémoire, capacité d’observation et d’imagination (17),
- - les leçons professées en amphithéâtre dans les nombreuses chaires de stéréotomie, stabilité des constructions, physique générale, chimie générale, géologie, histoire naturelle, hygiène, perspective et ombres, physique appliquée aux constructions, machinerie des constructions, comptabilité, économie politique, histoire des civilisations, histoire comparée de l’architecture et théorie de l’architecture.
- Les tentatives d’Émile Trélat de rapprocher l’ingénieur de l’architecte et l’architecte de l’ingénieur par le biais des formations
- (16) Trélat (E.) - Conférence sur l’enseignement de l’architecture du 31 juillet 1878 dans Trois conférences au Trocadéro - Paris, 1879, p. 81.
- (17) On peut voir, dans cette approche nouvelle de l’enseignement du dessin à l’École spéciale d’architecture, les prémisses des travaux qui seront engagés par Jules Pillet, dans cette discipline, quelques années plus tard.
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- qu’il leur dispense reçoivent un accueil hostile de la part des professions de constructeurs et de leurs représentants officiels. La création de l’Ecole spéciale d’architecture déclenche des réactions et des polémiques qui démontrent la grande difficulté, à laquelle a été confronté Emile Trélat, de sortir des limites du conflit entre architectes et ingénieurs.
- Dès l’annonce de sa création, la Revue Générale de l’Architecture et des Travaux Publics (18) (dirigée par César Daly) s’inquiète que l’Ecole centrale d’architecture compte plus d’ingénieurs que d’architectes parmi ses souscripteurs-fondateurs (l9) et parmi ses professeurs et craint que l’enseignement ne souffre de cette situation : “Pour nous sentir pleinement rassurés quant à l’enseignement supérieur de l’art architectural, nous aurions besoin de voir apporter à l’entreprise nouvelle le concours d’un fort appoint d’architectes d’élite. Il n’y a pas d’architecture possible sans science, c’est vrai; mais toute la science du monde est impuissante à créer seule une oeuvre d’art. Il faut bien cependant que l’architecte soit un artiste.” (20)
- Les critiques se répartissent en deux camps : ceux qui estiment que l’enseignement de l’Ecole centrale d’architecture est trop chargé et trop loin de la pratique ; ceux qui pensent au contraire que l’ensemble des connaissances pratiques qui y sont dispensées ne peut conduire au mieux qu’à former de bons constructeurs. Charles Garnier (1825-1899), l’architecte de l’Opéra de Paris, fait partie de cette seconde catégorie. Le débat qu’il engage avec Emile Trélat est des plus passionnés. Dans un ouvrage intitulé M. Charles Garnier et l’Ecole Spéciale d’Architecture (21), Emile Trélat a regroupé les lettres qu’il a échangées avec lui à propos des oeuvres qui avaient été exposées au Salon par les professeurs et les élèves de la nouvelle école.
- A son contradicteur qui, s’il avait rencontré “des idées neuves, des formes nouvelles “ dans les compositions de l’École spéciale
- <18) Revue Générale de /’architecture et des Travaux Publics - volume XXIII, 1865, col. 76.
- (l9) Parmi ses 140 fondateurs, l’Ecole d’Architecture ne compte que 13 architectes : de Baudot, Bessin, Crétin, Delbrouck, Duthoit, Esquié, Lefort, Lesoufache, Mangeon, Ouradou, Trélat, Viollet-le-Duc père et Viollet-le-Duc fils.
- (2°) Revue Générale de l’Architecture et des Travaux Publics - volume XXIII, 1865, col. 76. (21) Cet ouvrage a été publié à Paris (École spéciale d’architecture) en 1872. Ces lettres ont également été publiées dans la revue “XlXè siècle ” et dans le Moniteur des Architectes.
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- d’architecture, aurait été “bien moins sévère”, aurait reconnu “le grain de génie au milieu des erreurs” (22), Émile Trélat répond en réaffirmant les options de son école : “L’École d’Architecture a fondé une chose très franche et, je vous l’accorde, très neuve; car on ne la trouve encore nulle part que chez elle. Elle a fondé l’amphithéâtre complet des connaissances techniques de l’architecte. (...) Osez soutenir que cette riche et laborieuse création est mauvaise. Montrez nous que les architectes sont trop instruits ; que leur apprendre à bien construire, à bien prévoir toutes les choses positives de leur profession, ou à savoir l’histoire complète de leur art, c’est répandre des idées subversives”. (23) Quelques jours plus tard, il affirme une opposition encore plus forte à l’académisme, écrivant à Charles Garnier : "Contrairement à vous qui croyez que l’architecture est un art permanent, je crois que l’architecture est un art révolutionnaire, comme tous les arts. Que si elle était un art permanent, ce ne serait plus un art ; que son évolution nécessaire est intimement liée aux évolutions sociales; qu’à ce compte, elle n’est pas libre de mettre en oubli les conditions que la société lui pose journellement; que son devoir est de les admettre, de les rechercher, de les servir. (...) Contrairement à vous qui croyez que l’architecture est un art simple, je crois que l’architecture est un art compliqué, qu’il y faut des études très solides et très variées.” (24)
- L’attitude des ingénieurs est moins défavorable que celle des architectes. Néanmoins, certains d’entre eux réagissent de manière formelle et quelque peu dérisoire, mais révélatrice d’un état d’esprit. Paradoxalement, cette réaction a pour origine l’École centrale des arts et manufactures et plus particulièrement certains membres de l’Association amicale des anciens élèves. En 1865, ils adressent une pétition au Conseil de perfectionnement et des études de l’École, à propos de l’adjectif “Centrale” qui figure dans la raison sociale de l’École d’architecture, par crainte de la confusion qui aurait pu s’établir entre les deux établissements. Dans un premier temps, Émile Trélat refuse de modifier le nom de son Ecole. “Evidemment, il n’y a pas de concurrence possible entre les deux Écoles : l’une crée des savants, des ingénieurs, l’autre forme des artistes. Si cette vérité n’est pas reconnue aujourd’hui par tous, elle le sera dans trois mois, dans six mois peut-être et alors cette agitation sans fondement cessera. Les apaisements viendront et les adversaires actuels de l’École
- (22) Garnier (C.) - lettre du 27 mai 1872. <23) Trélat (E.) - lettre du 31 mai 1872. (24) Trélat (E.) - lettre du 11 juin 1872.
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- d’Architecture deviendront des amis. Jusque là, il est nécessaire de maintenir notre droit.” (25) Mais la pression continue des anciens élèves et de l’administration de l’École centrale des arts et manufactures conduisent ultérieurement Émile Trélat et son conseil d’administration à modifier l’appellation de l’École, d’abord en “École centrale et spéciale d’architecture”, puis en “École spéciale d’architecture”. Émile Trélat et l’ensemble des acteurs de l’École d’architecture resteront meurtris par cette affaire.
- Malgré l’hostilité qu’il rencontre, Émile Trélat réussit à intégrer l’École spéciale d’architecture dans le paysage de l’enseignement supérieur en France et à la faire reconnaître officiellement(26). Les élèves de l’École eux-mêmes connaissent quelques succès dans les concours publics : en 1872, deux d’entre eux qui avaient pris part à un concours ouvert par la Société libre des beaux-arts, obtiennent, l’un le second prix, l’autre une mention; trois ans plus tard, en 1875, deux anciens élèves obtiennent deux mentions à un concours de l’École des beaux-arts et un autre une médaille à un concours annuel de la Société des architectes de Lyon. Des proches d’Émile Trélat réalisent des œuvres importantes, tel l’ingénieur de Dion avec la Galerie des machines de l’Exposition universelle de 1878, ou l’architecte Anatole de Baudot qui, en 1894, construit la première église en béton armé à Paris : l’église Saint-Jean de Montmartre. D’autres comme Eugène Rachat ou Viollet-le-Duc ont une influence incontestable sur l’évolution de la construction et de l’architecture françaises. Les premiers diplômés de l’École centrale d’architecture commencent à participer à certaines œuvres majeures : Charles Gautier (diplômé de la première promotion de l’École, en 1868) construit la passerelle de l’Alma à l’Éxposition universelle de 1889 et Sthéphen Sauvestre (également diplômé en 1868) fut le collaborateur de Gustave Eiffel pour la construction de la Tour de la même Exposition universelle. D’autres acquièrent, à l’École spéciale d’architecture une formation qu’il utiliseront plus tard, à la direction de cette même école, pour développer les idées de son fondateur dont le propre fils d’Émile Trélat, Gaston Trélat(27) et Henri Prost(28).
- (25) Trélat (E.) - Assemblée générale extraordinaire des actionnaires de la Société de l’École centrale d’architecture - 22 décembre 1865.
- (26) L’École spéciale d’architecture est reconnue d’utilité publique en 1870.
- (27) Diplômé de l’École spéciale d’architecture en 1872, Gaston Trélat succède à son père à la direction de l’École en 1907 et restera Directeur jusqu’à sa mort en 1929.
- (28) Diplômé de l’École spéciale d’architecture en 1892, Henri Prost en sera le directeur. C’est lui qui a appelé Auguste Perret à enseigner dans cette école.
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- Quelques années plus tard, des architectes comme Henri Sauvage, Frantz Jourdain ou Robert Mallet-Stevens (lui-même diplômé de l’École spéciale d’architecture), réalisent des œuvres complexes sur la base de programmes nouveaux qu’ils élaborent pour répondre aux besoins d’une société en pleine mutation. Prenant conscience que leur rôle consiste à satisfaire des besoins sociaux en espaces bâtis, ils conçoivent et mettent en oeuvre des ensembles d’une grande cohérence fonctionnelle sur la base de considérations architecturales, certes, mais aussi urbaines, techniques, économiques, en refusant par ailleurs de reproduire des formes du passé.
- Émile Trélat, par le rôle qu’il a joué et par la diffusion de sa pensée, n’est évidemment pas étranger à l’ensemble de ces phénomènes ni à cette évolution du cadre bâti en France.
- Un langage commun aux architectes et aux ingénieurs : le dessin
- Dans celles de ses activités consacrées au dessin, Jules Pillet poursuit la recherche antérieure d’Émile Trélat, d’un rapprochement entre architectes et ingénieurs en tentant de définir un langage qui leur soit commun.
- La démarche tout à fait nouvelle et originale de Jules Pillet trouve ses fondements dans les postes de professeur de dessin que Jules Pillet occupe à partir de l’année 1867 (29) mais aussi dans les fonctions d’inspecteur de l’enseignement du dessin qui lui sont confiées auprès d’Eugène Guillaume, entre 1878 et 1894. Jules Pillet a contribué à l’élaboration et à la mise en œuvre d’une réforme d’ensemble des enseignements du dessin en France. Cette réforme a permis de structurer cet enseignement notamment par la mise en place d’un corps d’inspection, la création d’un corps de professeurs, la rédaction de programmes nouveaux et la création de diplômes spécifiques. Elle a eu d’importantes conséquences sur les programmes d’enseignement depuis l’école primaire jusqu’à l’enseignement supérieur et donc sur les enseignements de l’architecture et de la construction. L’enseignement du dessin acquiert, grâce à son action, une dimension nouvelle caractérisée par plusieurs éléments :
- (29) cf. note 2.
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- - Le premier est l’idée que l’apprentissage du dessin est d’abord l’apprentissage de l’observation,”î’habileté de la main (étant) toujours la conséquence d’une observation bien conduite” {30). Jules Pillet donnera d’ailleurs un grand développement à la perspective d’observation et au dessin d’après nature dans l’édition de 1901 de son Traité de perspective linéaire.
- - Le second est la rationalisation de l’enseignement du dessin autour de trois modes d’expression : le dessin plastique qui a pour objet la représentation graphique de la forme (qui, elle-même, résulte de la mise en présence de la lumière et de la matière (3I), le dessin géométrique qui a pour objet la représentation graphique de la figure (qui résulte des mesures que l’on peut prendre à la surface des objets) et le modelage qui permet de reproduire le relief des objets ou des êtres. “Le dessin plastique donne la représentation des objets dans leur apparence; le dessin géométrique les fait connaître dans leurs dimensions vraies et le modelage les fournit dans la réalité, aussi bien de forme que de figure.” (32)
- - Le troisième est lié au caractère scientifique de tous ces enseignements, le terme de “sciences” revenant souvent dans les écrits de Jules Pillet. L’enseignement de la géométrie descriptive qui est, selon lui, une science d’application -”c’est la géométrie appliquée au dessin” (33) -”doit attirer à lui un très grand nombre de personnes qui veulent être initiées à ce que nous nommons aujourd’hui la science du dessin “ (souligné par Jules Pillet)(34). Considéré, dans son acception géométrale et sous la forme perspective, comme un langage qui se lit et qui s’écrit, le dessin devient un élément de base du système éducatif. Jules Pillet veut “donner aux méthodes d’enseignement du dessin une certitude absolue, de même valeur et aussi féconde que la certitu-
- (30) Pillet (J.) - “Les industries d’art de la Tunisie” dans Annales du Conservatoire des Arts et Métiers, 2è série, tome VIII, Paris, 1896, p. 264.
- (3,) Il existe, sur cette question, une filiation directe entre Jules Pillet et Emile Trélat qui a été l’un des premiers à émettre l’idée que l’architecte est un ordonnateur du conflit entre la lumière et la matière. On peut lire à ce sujet la conférence d’Emile Trélat sur l’enseignement de l’architecture du mercredi 31 juillet 1878 publiée dans Trois conférences au Trocadéro, Paris 1879.
- (32) Pillet (J.) - L’enseignement du dessin en France dans les établissements universitaires, Paris, Berne, s.d.
- (33) Pillet (J.) - Traité de géométrie descriptive - Paris, Leipzig, 1887, p. I.
- (34) Conservatoire national des arts et métiers - Conseil de perfectionnement - Rapport de M. J. Pillet, professeur de constructions civiles, sur le maintien de la chaire de géométrie descriptive (rendue vacante par la démission de M. Rouché), 21 mars 1906.
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- de qui caractérise renseignement des sciences” et”apporter la logique dans un ordre qui (...) semblait ne s’inspirer que de la fantaisie”. (35)
- Jules Pillet dispense son enseignement du dessin de manière commune aux différents auditoires auxquels ils s’adressent : il expose son cours de perspective linéaire à ses élèves de l’École Turgot puis, après en avoir étendu la portée, à ceux de l’École spéciale d’architecture, de l’École polytechnique, de l’École des ponts et chaussées (cours préparatoire) et de l’École des beaux-arts. “J’ai reconnu que (les mêmes tracés) (...) pouvaient rendre des services aux Ingénieurs comme aux Architectes”.(36) Dans son Cours de lavis théorique de l’École polytechnique publié en 1888, Jules Pillet examine, dans la partie “Les ombres usuelles”, aussi bien les ombres “d’un cylindre de machine à vapeur, en coupe, avec son piston en saillie” que l’ombre d’un fronton ou d’un chapiteau ionique grec et, dans la partie “Le rendu”, aussi bien le dessin des machines (un ver-rin à vis ou un palier pour arbre horizontal par exemple) que le dessin d’architecture (les tribunes des cariatides à Athènes par exemple). Ses leçons regroupées dans son Traité de géométrie descriptive sont celles qu’il professe aux élèves-architectes de l’Ecole des beaux-arts et aux élèves du cours préparatoire de l’École des ponts et chaussées.
- Grâce aux réformes et au renouveau du contenu de son enseignement, le dessin devient, en France une discipline à part entière et ingénieurs et architectes sont censés apprendre, de manière rationnelle, un langage commun érigé en discipline scientifique.
- Pour ce qui concerne l’enseignement de l’architecture et de la construction, cette réforme, dont la philosophie était déjà assez largement prise en compte à l’École spéciale d’architecture, eut également des conséquences à l’École des beaux-arts, au travers des cours que Jules Pillet y dispensait, bien que cette École ait continué, jusqu’à une période récente, à mettre en avant un mode de représentation de l’espace très académique et à baser son enseignement du
- (35) Pillet (J.) - Dessin d’imitation, le programme officiel, dans L’Architecture, 12è année, numéro 6, samedi 11 février 1899, p. 55.
- (36) Pillet (J.) - Préface (datée du 30 novembre 1885) du Traité de perspective linéaire précédé de Tracé des ombres usuelles et suivi du Rendu dans le dessin d’architecture et dans le dessin de machines - Paris, 1885.
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- dessin d’architecture sur la copie systématique des productions de la période classique et de ses ordres.
- L’École spéciale d’architecture, par exemple, crée en 1884 un atelier de modelage qui n’a pas pour objet l’enseignement du modelage lui-même, mais qui doit servir à “éclairer à l’occasion la compréhension de la forme par le modelage de certaines compositions ou portions de compositions dans les ateliers”.(37)
- De même, à l’École centrale, le concours d’admission est renforcé par des épreuves de dessin d’architecture et de mécanique : l’épreuve d’architecture, d’une durée de cinq heures, comporte un dessin d’architecture d’après un modèle graphié dont il faut changer l’échelle, la recherche des ombres pour l’ensemble du motif et le lavis d’un détail à plus grande échelle ; pour l’épreuve de mécanique, il est demandé aux candidats, en une heure et demie, un croquis d’après un modèle graphié d’un organe de machine, puis, en trois heures et demie, après enlèvement du modèle graphié, la mise au net de cet organe d’après le croquis fait par le candidat. La préparation à ces épreuves est assurée au lycée Saint-Louis en deux années : lors de la première année, dite “cours élémentaire” sont enseignées des leçons de théorie (tracés des ombres, ombres et lavis de tracés géométriques, ombres et rendus d’architecture) et des applications (lavis d’architecture et dessins de machines) ; la seconde année dite “cours supérieur” est consacrée au dessin d’architecture (entablements, piédestaux, corniches, tribunes de cariatides, chapiteaux etc.) et au dessin de machines (organes de machines).
- A l’École polytechnique (où Jules Pillet a été nommé Maître de dessin de machines en 1874, déjà pour renforcer l’enseignement des travaux graphiques) l’enseignement du dessin est réorganisé et Eugène Guillaume lui-même y est nommé Professeur de dessin en 1887, le Conseil de perfectionnement constatant rapidement que “les élèves dessinent mieux et plus vite”.(38)
- (37) Compte-rendu du conseil d’administration de l’École spéciale d’architecture du vendredi 14 mars 1884.
- (38) Conseil de perfectionnement de l’École polytechnique, séance du 15 novembre 1889 -archives de l’École polytechnique.
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- Fin d’une expérience
- Les efforts entrepris, durant un peu plus d’un demi-siècle au total, par Émile Trélat et par Jules Pillet pour tenter de rapprocher deux professions ayant une pratique différente, voire souvent opposée, du cadre bâti ont donc eu deux conséquences durables : la création d’une École d’architecture qui, aujourd’hui encore, continue de diffuser un enseignement proche dans son contenu et ses méthodes de celui qu’avait mis en oeuvre son fondateur et l’enracinement de la discipline du dessin et du langage qu’il sous-tend dans tous les ordres d’enseignement en France.
- Ils ont ainsi contribué à renverser les valeurs de la profession d’architecte et à lui faire prendre conscience de la nécessité d’échapper à un rôle purement académique.
- Ils ont enfin aidé les ingénieurs à reconsidérer leurs rapports avec l’architecture.
- Ces tentatives sont cependant, sous la forme que l’un et l’autre leur ont donnée, probablement parmi les dernières manifestations de cette nature, de la fin du XlXè siècle et du début du XXè. La réforme de l’enseignement du dessin sera, faute de moyens, incomplètement mise en œuvre et même remise en cause : “La période qui précéda votre Inspection Générale, fut marquée par une tentative d’hommes de valeur incontestable qui crurent à la possibilité de réduire l’étude de la forme à des figures géométriques, sans redouter une confusion regrettable entre pareil point de vue, obéissant exclusivement à une comptabilité scientifique, et l’étendue illimitée des conceptions que fait envisager l’idéal conventionnel et traditionnel de la beauté. Vous avez établi qu’il fallait s’y prendre autrement, et l’élan que vous y apportez a déjà montré, dans l’enseignement du dessin tel que vous le faites répandre dans la jeunesse, des horizons intellectuels d’accord avec l’art et avec la beauté, dont il n’y a, somme toute, aucun temps dans le passé, ni aucune localité dans l’univers, qui ne fournissent des exemples” (39).
- (39) Gaston Trélat s’adressant à Alfred Lenoir, Inspecteur général de l’enseignement du dessin, lors de la séance d’ouverture de l’École spéciale d’architecture, le 15 octobre 1910.
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- Émile Trélat meurt en 1907 et Jules Pillet en 1912. Quelques années plus tard la première guerre mondiale est déclenchée, mettant un terme à toutes les expériences tentées jusqu’alors.
- La période qui s’ouvre après la fin des hostilités est en rupture totale avec celle qui la précédait. Cette rupture, sociale, économique, technique, transformera la nature des activités de l’architecture et de la construction. Les pratiques professionnelles des architectes et des ingénieurs en seront profondément modifiées et l’évolution de leurs rapports connaîtra de nouveaux développements, architectes et ingénieurs se considérant de plus en plus ouvertement, non plus comme concurrents, mais comme intervenants complémentaires au sein d’équipes pluridisciplinaires.(40)
- <40) On peut lire à ce sujet : “Les rapports entre architectes et ingénieurs en France : l’Exposition universelle de 1889” par Frédéric Seitz dans Revue d’Histoire moderne et Contemporaine - n° 39, juillet-septembre 1992.
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- Le Conservatoire national des arts et métiers célébrera son bicentenaire en 1994. A cette occasion, un certain nombre de manifestations et de publications marqueront l’anniversaire de ce grand établissement d’enseignement supérieur technique et de son musée.
- Les Cahiers d’histoire du Cnam, publiés dans ce cadre, sont l'occasion de rendre compte de l'évolution de l'institution depuis ses origines et d'analyser ses choix en matière de formation et de diffusion des connaissances. Ils s'appuient sur les travaux du séminaire du Centre d'histoire des techniques mais accueillent également des contributions extérieures.
- Ce deuxième volume des Cahiers d’histoire du Cnam aborde quelques aspects de l'économie politique, industrielle ou urbaine, et L'enseignement qui fut proposé au Conservatoire par des personnalités aussi diverses qu ' Alexandre Vandermonde, un des premiers démonstrateurs du CNAM, Adolphe Blanqui, successeur de J.B. Say, l'ingénieur Paul Haag qui a proposé un plan d'urbanisatbn pour Paris, et PaulMantoux, historien et diplomate. Le dossier hors thème sur l'enseignement du dessin dans les métiers de la construction et de L'architecture, illustre bien le rôle tutélaire du Conservatoire au sein de L'enseignement technique supérieur.
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