Les Cahiers d'histoire du CNAM
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- CONSERVATOIRE
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- Cahiers d’histoire du CNAM n°5
- CNAM, 292, rue Saint-Martin, 75141 PARIS Cedex 03
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- Couverture: Jean-Claude LAVAISSIÈRE, atelier de dessin, CNAM.
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- Cahiers d’histoire du CNAM n°5
- Comité de lecture
- Hélène GISPERT, IUFM de Versailles/Université de Paris XI.
- Nancy GREEN, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
- Dominique PESTRE, Centre National de la Recherche Scientifique. Etienne ROTH, Conservatoire National des Arts et Métiers.
- Raymond SAINT-PAUL, Conservatoire National des Arts et Métiers. Jean-Jacques SALOMON, Centre Science Technologie et Société / CNAM.
- Rédaction:
- Claudine FONTANON, CNAM / EUES S. André GRELON, CNRS / EHESS
- Ce numéro a été publié avec le concours d’Electricité de France
- sous la direction de Claudine FONTANON
- Correspondance à adresser au :
- Centre d’histoire des techniques
- CNAM , 292, rue Saint-Martin, 75 141 PARIS Cedex 03.
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- SOMMAIRE
- Editorial
- Claudine FONTANON............................................9
- Thème: le rayonnement scientifique du CNAM (1819-1939)
- Le Conservatoire de Madrid et les Ecoles de l’Assemblée de commerce de Barcelone
- Santiago RIERA I TUEBOLS....................................13
- La correspondance entre Arthur Morin, directeur du CNAM et Pedro II, Empereur du Brésil (1872-1880)
- Patrick PETITJEAN...........................................29
- Elèves et stagiaires de l’Empire russe dans les écoles supérieures françaises aux XIXe et XXe siècle.
- Irina GOUZÉVITCH............................................63
- Dossier
- Une école d’ingénieurs de province: l’Ecole Centrale Lyonnaise
- Bruno BÉGUET................................................93
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- Les Cahiers d'histoire du CNAM
- Editorial
- Claudine FONTANON
- Ce numéro est le dernier d’une série de publications qui a jalonné les manifestations de la commémoration du bicentenaire du Conservatoire National des arts et métiers (CNAM). Nous avons choisi de le consacrer au rayonnement scientifique de l’institution, à son rôle direct ou indirect dans la constitution des systèmes d’enseignement scientifique et technique des pays qui tentent, avec plus ou moins de décalage sur l’Europe occidentale, d’amorcer leur industrialisation. Les modalités de l’exercice de cette influence sont diverses: cheminement direct des informations par le canal des visiteurs mandatés par leurs gouvernement, ou par celui des visiteurs spontanés poussés par la curiosité; correspondance privée à caractère scientifique véhiculant des informations qui vont ultérieurement alimenter les réflexions des correspondants étrangers sur l’éducation et sur la formation des élites scientifiques et techniques de leur pays. La formation scientifique ou technique acquise par les élèves, les stagiaires ou les auditeurs étrangers au sein des grandes écoles, des facultés des sciences, des grands établissements ou des laboratoires scientifiques, constitue secondairement un mode de transfert des modèles institutionnels et des savoirs scientifiques. Il faut toutefois noter que le jeu d’influence n’est pas à sens unique. Ce que, dans notre terminologie contemporaine, on désigne par la “fuite des cerveaux”, symbolise l’attrait qu’exerce aussi sur les élites étrangères, le système de formation scientifique et technique mis en place en France sous la Révolution. Cet attrait se conjugue, selon les époques, à celui d’une République accueillante pour les exilés et les proscrits.
- Le CNAM n’est pas seul, nous l’avons suggéré, à exercer cette influence. Il partage ce privilège avec l’Ecole polytechnique, le Collège de France, la Faculté des sciences de Paris et l’Ecole centrale des arts et manufactures. Son atout a été, pendant un siècle et demi, d’offrir des cours en accès libre, ce qui pour l’étudiant étranger demeure une commodité appréciable. L’Ecole Polytechnique, mais aussi l’Ecole centrale, n’en gardent pas moins sur la longue durée un prestige et un pouvoir d’attraction inégalés sur les visiteurs étrangers. Ce contrepoint est signalé par les auteurs.
- Trois articles illustrent dans ce volume les multiple facettes de l’influence d’un établissement - le CNAM - qui fait figure, mais non exclusivement, de modèle d’éducation technique et scientifique, depuis sa création en 1794 jusqu’en 1939.
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- Celui de Santiago Riera i Tuebols analyse l’influence du modèle français sur le système de formation des élites scientifiques de l’Espagne monarchique au XIXe siècle, en mettant en parallèle l’expérience infructueuse d’acclimatation du modèle parisien des grandes écoles à Madrid par la monarchie centralisatrice, et l’expérience plus réussie de création d’écoles par l’Assemblée du commerce de Barcelone pour accompagner l’essor industriel de la Catalogne. Cette étude a offert à l’auteur l’occasion de brosser le portrait de deux personnalités dont la fonction de médiateur dans le processus de transfert a été fondamentale: Augustin de Betancourt et Juan Lôpez de Penalver, tous deux fortement influencés par l’enseignement de l’Ecole des ponts et chaussées.
- Patrick Petitjean a eu le privilège d’accéder aux Archives impériales de Petropolis, à la correspondance entre l’Empereur du Brésil Pedro II et le général Arthur Morin, directeur du Conservatoire sous le Second Empire. L’article offre le double intérêt de montrer le rôle que joue la correspondance privée entre les savants dans le transfert des modèles de formation et d’enseignement, et d’affiner le portait du disciple de Poncelet. On apprend qu’Arthur Morin, à qui le bicentenaire du CNAM vient de redonner une notoriété méritée, devient républicain sans conviction après 1871, et que dans les dernières années de sa vie, il se fait “chasseur de têtes” et ... “dégustateur” professionnel de café pour le Brésil. Les fragments de correspondance choisis par l’auteur nous font goûter, à travers la chronique ironique et affectueuse du général Morin, l’atmosphère des séances académiques.
- L’article d’îrina Gouzévitch nous donne accès avec générosité à des sources primaires et secondaires inaccessibles à la grande majorité des historiens français - puisqu’en langue russe - avec une étude sur les élèves et étudiants de l’Empire russe dans l’enseignement scientifique supérieur français. Nous avons pensé qu’il était utile de publier intégralement l’imposante bibliographie (bilingue) consultée par l’auteur, car elle élargit le cercle de nos références sur l’histoire des savoirs, des acteurs et des institutions scientifiques de l’Europe orientale à l’époque de l’industrialisation. La typologie fine de ces flux et reflux d’élèves et de stagiaires msses dans les institutions françaises amène l’auteur à évoquer en arrière plan la complexité des relations entre la France et l’Empire russe.
- Nous avons aussi volontairement conservé le caractère érudit de chacun des articles, pour les archives des pays étrangers qu’ils mettent en œuvre, pour les références bibliographiques nouvelles qu’ils proposent, et pour le point de vu extérieur qu’ils apportent sur une institution que nous avons analysée essentiellement avec des références françaises. Ce caractère se retrouve dans l’article du dossier “hors thème” qui conclue ce cinquième cahier. Il porte sur une école provinciale d’ingénieurs fondée sous le Second Empire pour répondre aux besoins de l’économie locale: l’Ecole Centrale Lyonnaise.
- Bruno Béguet en avait fait son mémoire de maîtrise, sous la direction de Pierre Cayez. L’auteur a été convaincu d’v revenir alors qu’il était conservateur à la Bibliothèque du CNAM. Cette recherche inédite aborde aussi la problématique du transfert de modèle, en l’occurrence celui de l’Ecole Centrale des Arts et Manufactures créée en 1829, qui inspire au milieu du XIXe siècle les fondateurs
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- des écoles d’ingénieurs industriels en province, même si dans le cas lyonnais, le modèle subit une redéfinition marquée à ses origines par l’empreinte du milieu économique local et ultérieurement de l’économie régionale.
- Il me reste pour terminer cette présentation à présenter mes chaleureux et sincères remerciements à tous ceux qui ont concouru à l’aboutissement de cette publication: en premier lieu, aux auteurs qui ont fourni leur contribution intellectuelle et qui ont patienté plus longtemps que prévu avant de voir leurs efforts couronnés; aux membres du comité de lecture pour leurs remarques et leurs suggestions, et donc pour leur contribution à la mise en forme définitive des textes. Raymond Saint-Paul a rejoint ce comité et apporté son concours pour la collecte de subventions privées destinées à la publication de ce dernier volume des Cahiers d’histoire du CNAM. Le Service des imprimeries de la Faculté des sciences et des techniques de Nantes dirigé par Michelle Dion a accepté de l’imprimer. Gérard Jigaudon s’est chargé de la mise en page et de la correction des épreuves. Jean-Claude Lavaissière a effectué les modifications qui nous ont été demandées sur la maquette de la couverture. Qu’ils soient particulièrement remerciés.
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- Les Cahiers d’histoire du CNAM
- Deux modèles d’enseignement technique: le Conservatoire de Madrid et les écoles de l’Assemblée de commerce de Barcelone
- Santiago RIERA ITUEBOLS Université de Barcelone
- Les précédents
- Le Siècle des Lumières avait laissé en Espagne une empreinte impérissable dans l'enseignement en général, et dans l'enseignement technique en particulier. En ce qui concerne ce dernier, Agustin de Betancourt, célèbre ingénieur des îles Canaries et boursier de la monarchie espagnole à l’Ecole des Ponts et Chaussées de Paris, fonda en 1792 le premier musée technique de la péninsule, le “Gabinete de Mâquinas” (le Cabinet des Machines)1. Betancourt en fut nommé directeur avec sous ses ordres, un compagnon de l'Ecole des Ponts et Chaussées, Lôpez Penalver. Le “Gabinete de Mâquinas” abritait une collection de maquettes, de plans et de machines que Betancourt, Penalver et d'autres pensionnaires2 avaient ramenée de Paris à leur retour définitif en Espagne en 1791, après la nuit de Varennes.
- Dans l’idée d’Agustin de Betancourt, le “Gabinete de Mâquinas” était la première étape avant la création à Madrid d’une “Escuela de Caminos y Canales” (Ecole des Ponts et Chaussées). Lorsqu’elle fut enfin fondée en 1802, le “Gabinete” y fut intégré à la fois comme salle d’expositions et comme laboratoire-atelier. Cette première école supérieure d'ingénieurs espagnole naissait, est-il nécessaire de le préciser, sous l'influence française3.
- 1 Cf. l'ouvrage indispensable de Lôpez Penalver (J.), Descripciôn de las Mâquinas del Real Gabinete, étude préliminaire d'ignacio Gonzalez Tascôn et de Joaqufn Fernandez Perez, Madrid, Commision Interministerial de Ciencia y Tecnologfa, 1991 (Commission interministérielle des Sciences et de Technologie). Il comprend aussi de Juan Lôpez Penalver: Catdlogo del Real Gabinete de Mâquinas (reediciôn de la ediciôn de 1794), Descripciôn de las Mâquinas de mâs general utilidad que hay en el Real Gabinete, establecido en el Buen Retiro (facsimil de la ediciôn de 1798), Memoria sobre los balancines de las bombas de fuego, dont le manuscrit se trouve à l'Académie des Sciences et des Ans de Barcelone, et enfin, la réédition de la Memoria sobre la construcciôn de los termômetros.
- 2 cf. Rumeu de Armas (A.), Ciencia y tecnologia en la Espaha Ilustrada. La escuela de Caminos y Canales, Madrid, Colegio de Ingenieros de Caminos, Canales y Puertos/ Editions Turner, 1980, chapitres I et V.
- 3 cf. Riera i Tuebols (S.) - “Industrialization and technical éducation in Spain, 1850-1914” in Fox (R.) and Guanini (A.), eds.- Education, Technology and Industrial Performance in Europe, 1850-1939. Cambridge University Press / Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, 1993, pp. 141 à 170.
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- Il est évident qu’aussi bien Betancourt que Penalver connaissaient les collections de Jacques Vaucanson, et il est plus que probable qu'ils aient connu au cours des années passées à Paris, les idées qui allaient se concrétiser peu après, avec la création du Conservatoire national des arts et métiers.Il est donc naturel que tout cela fût présent à l'esprit des boursiers espagnols lorsqu'ils rentrèrent dans leur pays.
- La “Escuela de Caminos y Canales”, dont le “Gabinete de Mâquinas” faisait partie, garda ses portes ouvertes jusqu'au mois de mai 1808 et dut les fermer à cause de la guerre. Cette situation douloureuse dura jusqu'en 1820 car, étant donné le caractère francophile de son fondateur et de ses principaux collaborateurs, on ne jugea pas opportun de rouvrir les portes de l'Ecole en 1814, lorsque fut rétablie la monarchie absolue, une fois la guerre terminée.
- L'école renaquit à l'époque du “triennat libéral”( 1820-1823) - un phénomène presque unique en Europe qui s'achève avec l'intervention française des “Cent Mille Enfants de Saint Louis” - pour disparaître encore avec le rétablissement de l'absolutisme de Ferdinand VII en 18234. Dix ans s'écoulèrent entre la restauration de la monarchie absolutiste et la mort de Ferdinand survenue en 1833; cette décennie, qualifiée d'“abominable” par quelques historiens, est sûrement décisive pour le devenir de l'Espagne du XIXe siècle. D'une part, Ferdinand VII, effrayé par l'expérience du “triennat libéral”, parvint à fermer les académies et les universités5. Dans le cas des académies, l'absolutisme essayait d'empêcher la pénétration des idées modernes qui circulaient en Europe. La fermeture des universités répondait à une situation plus complexe: dans les institutions universitaires, les délations pour raison d'opinion politique ou idéologique étaient encouragées alors que les chaires étaient soit occupées par des personnes médiocres qui arrivaient grâce à la flatterie, soit par des sympathisants politiques du régime. Cet ensemble de facteurs qui explique la décadence de l'université espagnole, créait un problème universitaire toutefois moins préoccupant que celui des académies, car ce sont plutôt ces dernières qui diffusaient des idées modernes. Malgré tout, les universités ne purent échapper à la fureur obscurantiste de Ferdinand VII.
- En 1832, à la veille de la mort du Roi, la situation commençait toutefois à changer: les centres universitaires et académiques, alors que les cours reprenaient, essayaient de récupérer leur rôle dans la diffusion des idées scientifiques modernes. Par ailleurs, la perte de l'empire colonial espagnol avait à nouveau attiré l'attention sur l'intérieur du pays et avait fait sentir le besoin inévitable de créer un marché interne. Ce processus introspectif révélait également aux plus sincères et aux plus objectifs la réalité d'un retard industriel préjudiciable pour l'économie nationale.
- 4 L'Ecole des Ponts et Chaussées serait rétablie définitivement en 1834 après la mort de Ferdinand VII.
- 5 Les “Academias” furent fermées de 1824 à 1830 et les activités reprirent ensuite très lentement. Les Universités, quant à elles, furent fermées entre 1830 et 1832: cf. Peset (M) et Peset (J.L.) - La Universidad Espanola (siglos XVIII y XIX). Despotismo Ilustrado y Révolution Liberal. Madrid, Taurus, 1974, pp. 398 à 403.
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- C’est aux origines de la décennie “abominable”, plus exactement en 1824, que nous trouvons les premiers symptômes de cristallisation du processus introspectif. Ce fut la création du “Real Conservatorio de Artes” (Conservatoire Royal des Arts), qui devait remplacer d'une certaine manière le défunt “Real Gabinete de Mâquinas”. A ses débuts, l’institution royale se présentait comme un musée de machines et comme une exposition de plans et de maquettes, ce qui, à la différence des universités et des académies, n'entraînait aucune méfiance à son égard. Son rôle n'était-il pas de diffuser des idées mais de faire connaître des engins et des connaissances strictement techniques ?
- Avant d’aborder l'histoire du Conservatorio de Artes, il convient de s'arrêter sur deux personnages: Agustin de Betancourt et Juan Lopez de Penalver, pour le rôle important qu'ils ont joué dans cette institution.
- Agustin de Betancourt (1758-1824)
- Agustin de Betancourt incarne sans doute mieux que personne la figure de l'ingénieur espagnol cultivé de l'Espagne de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe. S’il fut le fondateur du “Gabinete de Mâquinas” puis de la “Escuela de Ingenieros de Caminos y Canales”, son inscription dans l'histoire technique et industrielle espagnole va bien au-delà.
- Après des études aux “Reales Estudios de San Isidro” (Etudes Royales de Saint Isidore) et à la “Real Academia de Bellas artes de San Fernando” (l'Académie Royale des Beaux-Arts de Saint Ferdinand), son premier travail, du reste important, fut l'inspection des mines d'Almaden en 1783 . Après avoir visité le Canal impérial d'Aragon, il se rendit à Paris grâce à une bourse de la monarchie espagnole, pour élargir ses connaissances en Hydraulique et en Mécanique.
- Là, il écrivit deux mémoires, le premier- Sur une machine à vapeur à double effet - où il révélait le secret de la machine de Watt qu'il avait pu inspecter (mais en réalité il s’agissait d'une action d'espionnage industriel) au cours d’une visite réalisée à titre privé en Angleterre. Cette visite fut assez fructueuse et servit aux frères Périer: ainsi, en 1790, deux machines de ce genre faisaient marcher les moulins à farine de Grou-Caiyou (sic) dans l'île aux Cygnes. Ce mémoire avait été présenté à l'Ecole des ponts et chaussées et à l'Académie royale des sciences. Le second mémoire - Sur la force expansive de la vapeur de l'eau - fut soutenu à l'Académie des sciences en 1790. Betancourt construisit avec Abraham-Louis Bréguet un télégraphe optique original qu'il construit plus tard en Espagne, entre Aranjuez et Madrid, bien que son intention était de le prolonger jusqu'à Cadix. C’est à son retour en Espagne en 1792, qu’il fut nommé directeur du “Gabinete de Mâquinas” et en 1802 de la “Escuela de Ingenieros de Caminos y Canales”.
- 6 A l'occasion de son inspection, il rédigea les Memorias de las Reales Minas de Almadén, 1783, Comisiôn Interministerial de Ciencia y Tecnologfa (Madrid, 1990), fac-similé, introduction d'ignacio Gonzalez Tascon et de Joaquin Fernandez Pérez.
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- Francophile par conviction, il abandonna son pays en 1807 et publia l'année suivante, à Paris, un Essai sur la composition des machines, avec J. M. Lanz, véritable manuel des écoles d'ingénieurs européennes pendant plusieurs années.En 1809, il entra au service du tsar Alexandre Ier de Russie, où il put accéder aux postes les plus élevés et développer sa prodigieuse intelligence technique jusqu'à sa mort, survenue en 18247.
- Juan Lopez de Penalver, un libéral francophile (1763-1835)
- Il naquit à Malaga en 1763 ou en 1764 et il fit, cela est sûr, ses études à la “Academia de Matemâticas de Madrid” (une académie militaire). Il déposa plus tard sa demande d'entrée à l'Ecole des Mines d'Almadén où Heinrich C. Storr enseignait la Minéralogie, mais cette demande fut rejetée. Néanmoins, il dut probablement acquérir quelques notions de Minéralogie puisqu'en 1786 il fut mandaté pour inspecter plusieurs mines d’Andalousie. Deux ans plus tard, il reçut avec trois autres compagnons une pension de la “Secretarfa de Hacienda” (Secrétariat des Finances) pour faire des études de Minéralogie à la célèbre Ecole de Scheminitz. Cependant, après un voyage en Allemagne, il fut envoyé à Paris, en avril 1789, en raison de sa santé précaire et de son manque de vocation pour la matière, afin de s'intégrer au groupe des étudiants pensionnés qui étaient sous la protection d'Agustin de Betancourt.
- En 1791, il avait écrit avec Betancourt un mémoire dans lequel il défendait l'idée de créer en Espagne d'une école semblable à l'Ecole des ponts et chaussées de Paris, idée qui se concrétisa en 18028. En 1792, il fut nommé responsable du “Gabinete de Mâquinas”, mais il ne put occuper son poste avant 1794 car il en fut empêché par deux événements. Tout d'abord une rechute de la maladie nerveuse qui l'avait affecté à Vienne lorsqu'il se rendait à Scheminitz, puis un séjour qu'il fit en Catalogne pour accompagner l'expédition française menée par Méchain, dont le but était la mesure de la partie du méridien Dunkerque-Barcelone située en terres catalanes.
- Pendant sa maladie, il traduisit un ouvrage d'Euler - Cartas de Leonardo Euler a una princesa de Alemania sobre varias materias de fisica y filosofia (Lettres de Léonard Euler à une princesse d'Allemagne sur plusieurs sujets de physique et de philosophie) - publié à Madrid en 1798/1799 par l'Imprimerie royale. Il traduisit également - Gonzalo de Côrdoba - un roman de Florian9.
- 7 cf. Rumeu de Armas (A.), op. cit.; Bogoliubov ((A.) - Un héroe espanol del progreso: Agustîn de Betancourt, Madrid, Seminarios y Ediciones, 1973; Garcia-Diego (J.A.) - En busca de Betancourt y Lanz, Madrid, Editorial Castalia, 1985; Olive Roig (S.) - “El telégrafo de Betancourt” (Le télégraphe de Betancourt) in Fernandez (J.) et Gonzalez (I.), eds., Ciencia, Técnica y Estado en la Espana Ilustrada, Zaragoza, 1990. Sur la technique en Espagne, Riera i Tuebols (S,)Tecnologia en la Ilustraciôn, (coleccion Akal. Historia de la ciencia y de la técnica, n° 34), Madrid, Akal, 1992.
- 8 II s'agit de Memoria sobre los medios de facilitar el comer cio interior presentada al Excmo. S. conde de Floridablanca por don Agustîn de Betancourt y don Juan de Penalver en el afio de 1792. Ce Mémoire rédigé en juillet 1791 ne fut présenté qu'en 1792.
- 9 Lopez de Penalver (J.) -Escritos de Lôpez de Penalver, Madrid. Instituto de Cooperaciôn
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- En 1794, Juan Lôpez de Penalver publia son Catâlogo del Real Gabinete de Mâquinas (Catalogue du Cabinet Royal des Machines). A cette époque, il se partageait entre Madrid et Barcelone car la Catalogne était à la recherche de mines de charbon. En 1795, il présenta un mémoire à l'Académie des Sciences de Barcelone, Reflexiones sobre los balancines de las bombas de fuego (Réflexions sur les balanciers des pompes à feu) qui sera lu l'année suivante par l'académicien Antoni Juglà, ce qui semble prouver qu'il séjournait en permanence dans la capitale espagnole1 . En 1798, il publia les quatre Descripciones des machines du Real Gabinete, Descriptions anonymes mais parfaitement identifiables.
- En 1801, il fut nommé ministre de la “Real Junta General de Comercio, Moneda y Minas” (Assemblée royale générale du Commerce, de la Monnaie et des Mines) ce qui lui permit de tripler son salaire. L'année suivante, il fut nommé professeur à la toute nouvelle “Escuela de Ingenieros de Caminos y Canales” et en 1803, le Ministre d’Etat, Pedro Cevallos, le nomma directeur de la Gaceta de Madrid. Il démissionna de ce poste en 1807 pour diriger les travaux des Canaux d'Aragon et de Castille-la-Vieille. Ce furent pour lui des années de célébrité et de reconnaissance générale.
- Notre personnage s’intéressait en fait à deux domaines en particulier: l'Economie et la Démographie" et se consacrait à la défense de l'industrialisme innovateur et protectionniste. A ce propos, il convient d'insister sur sa formation technico-scientifique de Lôpez - remarquable pour l'époque en l'Espagne - et sur son idéologie industrialiste. Bien que libéral à l’origine (il fait partie de la première loge espagnole) et francophile, il occupa des postes durant le règne de Joseph Ier. On peut le comparer en cela à Betancourt, connu sur la scène espagnole comme “technocrate” favorable à l'industrialisation et en quête de modernité pour son pays. C’est ce qui peut expliquer qu’il évita l'exil ou l'ostracisme à l'époque de la Restauration. De 1814 à 1820, si sa notoriété et son influence diminuent, il ne fut pas oublié et encore moins tenu à l'écart. Il publia même en 1820 la traduction inédite qu’il avait faite vingt ans auparavant: El espiritu de las leyes (l’Esprit des Lois) de Montesquieu. Lôpez participa également à la rédaction du Système des Droits de douane approuvé par les Cortès (le Parlement) en 1820, qui introduisait des droits à caractère protectionniste. On retrouvait en effet là le reflet de ses idées: industrialisation, protectionnisme, innovation et enseignement technique; idées qu'il conservera jusqu'à sa mort en 1835, alors qu'il était directeur du Conservatorio.
- Pendant le “triennat”, Lôpez de put disposer de deux tribunes: celle du Mercurio de Espaha , durant deux ans, puis celle du “Periôdico del Ministerio de Gobernaciôn de la Peninsula “ (Mercure d'Espagne - Journal du Ministère de l'Intérieur)12. C'est dans le premier journal qu'apparurent son “Discurso
- iberoamericana y otro, 1992, avec une étude préliminaire d'Ernest Lluch, p. XXXVIII.
- 10 cf. le mémoire présenté à l'Académie des Sciences de Barcelone et aussi Lôpez de Penalver (J.) -Descripciôn...., op. cit., pp. 365 à 371 (cf. note 1).
- 11 cf. Lôpez de Penalver (J.) - Escritos ..., op. cit. passim.
- 12 Ce Periôdico était, sous un titre légèrement différent, la reprise d'un autre journal dirigé par Lôpez de Penalver en 1814 (Periôdico ministerial intitulado Correo Politico y Econômico de las provincias de la Peninsula) et qui n'eut que cinq numéros à cause de l'Ordonnance royale du 25
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- preliminar” (Discours préliminaire) et son “Discurso en defensa del honor national”13 (Discours pour la défense de l'honneur national). Pendant deux ans, le Mercurio, fit continuellement allusion au Conservatoire parisien qui avait été l'objet en 1819 de sérieuses réformes et de changements14.
- La décennie 1824-1834 fut à nouveau très propice à Lopez de Penalver, grâce à l'appui et à la protection du réformiste Lopez Ballesteros. Ainsi s’explique qu’un libéral francophile comme Lopez de Penalver put se maintenir pendant les années d'absolutisme et d'obscurantisme, qui toutefois ne touchait pas l'enseignement technique et pratique. Car pendant cette décennie, le “Conservatorio de Artes” (Conservatoire des Arts) fut créé à Madrid, ainsi que plusieurs annexes dans les provinces espagnoles. En Catalogne, les écoles de la “Junta de Comercio” (Assemblée du Commerce) subsistèrent aussi alors que la première Exposition nationale de l’industrie se tenait en 182715.
- Pour rallier la bourgeoisie catalane au mouvement industrialiste de Madrid, le roi Ferdinand VII rendit même visite à des industriels catalans. Le Décret royal du 28 novembre 1827 qui interdisait l'importation de coton filé jusqu'au numéro 80, mesure favorable aux chefs d'entreprise catalans, allait dans le même sens. On constitua aussi un entrepôt dans le port de Barcelone et on accorda des licences pour l'importation de biens d'équipement exonérés de droits de douane16. Le roi assista à l'exposition de la “LLotja” dont le Mercurio rendit compte17.
- El Real Conservatorio de Artes - le Conservatoire Royal des Arts de Madrid (1824-1871)
- Créé par l'Ordonnance royale du 18 août 182418 alors que Luis Lopez Ballesteros était ministre des Finances, le Conservatorio de Artes dépendait à sa création des Fabriques royales de Verre. Luis Lopez Ballesteros représentait la
- avril 1815. Notre personnage avait déjà été en rapport précédemment avec le Mercurio de 1803 à 1808 puis en 1815. cf. Lluch “Estudio preliminar” in Lopez de Penalver (J.) - Escritos..., op. cit., p. XCIV (pour le Periôdico ministerial... et pp. LVI et XCV et ss. pour le Mercurio).
- 3 “Discurso preliminar”, Mercurio, janv. 1820, pp. 3 à 17. “Discurso en defensa del honor nacional”, Mercurio, }ui\. 1821, pp. 191 à 230.
- 14 cf. Les cahiers d'Histoire du CNAM. 1794-1994, n°l, Paris, CNAM, 1992; en particulier, R. Fox - “Un enseignement pour une nouvelle ère : le Conservatoire des arts et métiers (1815-1830”), pp. 75 à 92; et aussi Fontanon (C.), Grêlon (A.) éd. - Les professeurs du Conservatoire national des arts et métiers, Paris, CNAM/INRP, 1994, 2 vol., 1400 p. (en particulier l’introduction).
- 15 Des gens célèbres s'intéressèrent à cette exposition, comme Mesonero Romanos, dans ses Manual de Madrid et Nuevo Manual de Madrid ainsi que dans ses Memorias de un setentôn. Citons aussi José de Larra qui lui dédia l'ode de presque 300 vers - A la Exposiciôn primera de las Artes espaholas,. Cette ode fut à l'origine d'une polémique recueillie par E. Lluch dans Escritos ..., op. cit. pp. CXX à CXXIV.
- 16 Fradera (J.M.) - Industria i mercat. Les bases comercials de la indùstria catalana moderna (1814-1845). Barcelona, Editorial Crftica, 1987, chapitre 2, pp. 176 à 187.
- 17 Mercurio de Espana, décembrel827, janvier, février et mars 1828.
- 18 art. 1 de l'Ordonnance royale du 18 août 1824 : La mejora y adelantamiento de las operaciones industriales, tanto en las Artes y Oficios, como en la Agricultura, forman el objeto de este establecimiento, el cual por lo mismo serâ publico.
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- bourgeoisie conservatrice qui, tout en étant favorable à l'absolutisme, cherchait les moyens de se forger un place dans l'histoire.
- Nommé ministre des Finances en 1823, Ballesteros se trouva face à une situation de trésorerie plutôt délicate: une dette publique exorbitante et des dépenses représentant le double des recettes. Toutefois, Ballesteros entreprit une réforme en profondeur des finances espagnoles. Il essaya d'équilibrer la balance des comptes de la Nation, négocia des prêts, fonda la Banque espagnole de Saint-Ferdinand, ouvrit le grand cahier de dette publique et enfin, inaugura le premier budget de l'Etat espagnol. Grâce à toutes ces mesures, la situation économique s'améliora en 1829 .
- Il fut en particulier l'auteur des droits de douanes du 19 octobre 1825, approuvés le 8 mars de l'année suivante, Real Arancel general de entrada de frutos, generos y efectos del extranjero para el gobierno de las Aduanas del Reino {Droits de douanes d’entrée de fruits, marchandises et biens venant de l’étranger pour le gouvernement des Douanes du Royaume). Celui-ci avait un caractère protectionniste bien que la perte des colonies amenât le législateur à faire des exceptions pour certains articles comme le coton, le sucre et le riz et certaines sortes de fer20. Lôpez Ballesteros fut donc un personnage important dans cette phase de transition vers le libéralisme économique qui s’instaure dans les années trente (1833-1840). Pour pouvoir évaluer impartialement l'action de Ballesteros -notamment la création du Real Conservatorio - il faut préciser qu'en 1823 la législation constitutionnelle sur l'enseignement avait été abrogée, de telle sorte que l'Eglise récupéra son pouvoir d'antan affaibli par les années de libéralisme21. Juan Lôpez de Penalver fut donc nommé directeur de la nouvelle institution. Parmi ses multiples activités, mentionnons sa traduction de l'ouvrage de F. Charles Dupin -Geometria y Mecânica de las Artes y Oficios de las Bellas Artes {Géométrie et Mécanique des Arts et Métiers des Beaux-Arts) - dont le premier volume parut en 1830 et le second en 1835) qui était le livre de référence du “Conservatorio”.
- Les frères Joseph et Bartolomé (directeur de la Fabrique Royale de Faïence de la Moncloa Sureda) furent nommés respectivement responsable du Conservatoire et de l'atelier. On voulut également engager José Maria Lanz22, lui aussi boursier à l'Ecole des Ponts et Chaussées en même temps que Penalver et que Betancourt. Mais Lanz décida de rester à Paris où il s'était établi depuis 1814.
- Le second professeur du Real Conservatorio fut Antonio Gutierrez, ingénieur des “Caminos y Canales” (Ponts et Chaussées), professeur de
- 19 cf. Fontana (J.) - Hacienda y Estado (1823/1833), Madrid, Instituto de Estudios Fiscales/Ministerio de Hacienda, 1973.
- 20 II s'agissait de droits de douanes pour l'importation car pour l'exportation, ceux du 14 avril 1802 étaient toujours en vigueur. Ils comprenaient 2137 articles ou actes admis pour le commerce et 653 interdits. Ils furent en vigueur jusqu'en 1841, cf. Figuerola (L.) - La Reforma arancelaria, Madrid, Imprenta y Fundiciôn de M. Tello, 1879, pp. 20 à 26.
- 21 cf. Gutierrez Cuadrado (J.), Hernandez Sandioca (E.), Peset (J.L.) - “Education y ensenanza”, in Artola (M.) dir. - Enciclopedia de Historia de Espana, tome 1, Madrid, Alianza Editorial, pp. 537 à 618, en particulier pp. 569 à 589.
- 22 cf. Garcia Diego (J.A.), op. cit., passim.
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- Mathématiques et de Géométrie, qui avait obtenu une bourse de Betancourt pour faire des études à l'Ecole Polytechnique. Gutierrez fit de nombreux voyages en France où il eut des contacts avec Bréguet, Peltier et Savant entre autres. Il écrivit un ouvrage de Physique appliquée à l'industrie qui ne vit jamais le jour. Il mourut lors d'un de ses séjours à Paris, précisément chez Abraham-Louis Bréguet, où était également mort, semble-t-il, José Maria Lanz23.
- Ceci ne fait que confirmer l'influence française sur le système d’enseignement technique espagnol, depuis la création du “Real Gabinete de Mâquinas” jusqu'à celle du “Real Conservatorio”, en passant par la “Escuela de Caminos y Canales” ainsi que l’intérêt croissant pour les connaissances techniques que les avatars politiques de la vie espagnole n'ont pas réussi à entamer. Depuis la fondation du Conservatorio espagnol, le Mercurio apparaissait comme la vitrine du Conservatoire des arts et métiers de Paris et aussi comme l’écho à l'œuvre de Charles Dupin pour qui Lopez de Penalver éprouvait une profonde admiration24. Ainsi ne pourrait-on pas, comme cela a été suggéré, qualifier Lopez de Penalver de “Charles Dupin espagnol”.
- Les programmes à l'ouverture du Real Conservatorio.
- Ce qui n'était qu'une simple exposition de machines se transforma, à la suite des Ordonnances royales du 15 décembre 1825 et du 16 janvier 1826, en un établissement où l'on enseignait la Géométrie, la Physique, la Mécanique et le Dessin (les notions de Chimie, également programmées, n'apparurent que six ans après). Cependant, on ne peut pas dire que le Real Conservatorio formait essentiellement des spécialistes pour l’industrie. Il répondait plutôt aux besoins de la bureaucratie. En ce sens, les propos d'un élève d'Antonio Gutierrez sur les cours de son professeur sont significatifs:
- «Il était curieux de voir dans ses cours, parmi les disciples qui étudient seulement pour obtenir un certificat, les professeurs les plus distingués, les amants des sciences qui prennent plaisir quand ils en parlent, et quelques artistes et des fabricants notoires.»25
- En 1832, Lopez Ballesteros décida de développer les cours du Conservatorio en dehors de Madrid et d'établir à cette occasion un programme nouveau et ambitieux. Trois degrés y étaient considérés: le particulier, d'une durée d'un an comprenait trois matières (Géométrie et Mécanique, Chimie et Dessin) le général (deux ans) comprenait également trois matières (les Mathématiques remplaçant la Géométrie); enfin le spécial consistait en une année de spécialisation. L'action du
- 23 cf. Rumeu de Armas (A.), op. cit., p.407 et pp. 407 à 410.
- 24 Compte rendu sur Introduction d'un nouveau cours de géométrie et mécanique appliquées aux arts, Paris, 1.924, in Mercurio de Espana, avril 1825, pp. 279 à 303; Compte rendu sur Discours prononcé le 26 mars 1825 dans l'amphithéâtre du Conservatoire des arts et métiers ..., Paris, 1825, in Mercurio de Espana, avril 1825, pp. 380 à 395; sur Forces productives et commerciales de la France, 2 vol., Paris, 1827 in Mercurio de Espana, février 1829, pp. 92 à 97.
- 25 Cité in Garrabou (R.) - Enginyers industrials, modernitzaciô econômica i burgesia a Catalunya (1850-inicis del segle XX). Barcelona, l'Avenç/Associaciô d’Enginyers Industrials de Catalunya, 1982, en particulier pp. 25 et 26.
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- Conservatorio fut étendu aux provinces. Des chaires de Géométrie et Mécanique, de Dessin et de Chimie furent créées à Valence, à Séville et à Malaga selon Juan Subercase, José Garcia Otero et Baltasar Hernandez. L'Ordonnance royale de mai 1832 établissait aussi des chaires à Grenade, à Oviedo, à Saint-Jacques-de-Compostelle et à Cadix sur lesquelles nous savons de choses. Il est fort probable qu'elles ne furent pas même inaugurées.
- Cependant, la création de chaires provinciales, avec plus ou moins de succès, coïncidait avec la mise en marche, à Barcelone, de la fabrique Bonaplata, manufacture moderne fonctionnant à vapeur et qui marque pour certains historiens le début de l'industrialisation catalane26. Ceci accéléra la prise de conscience des nécessités de l'industrialisation du pays que le règne de Ferdinand VII avait provoquée. Mais la modernisation devait se faire de manière incomplète notamment en raison de la résistance des structures sociales et morales du pays. La guerre civile (appelée guerre carliste) entre les partisans de l'aspirant au trône, Carlos, et ceux d'Isabelle II, retarda par ailleurs les réformes et refroidit les désirs. C'est ce qui explique sans doute en partie la stagnation du “Conservatorio de Artes” de 1832 à 1839. La mort du directeur Juan Lopez Penalver en 1835 et celle d'Antonio Gutierrez en 1840 portèrent deux coups au Conservatorio. Malgré tout, on continua à monter quelques expositions de produits espagnols, celle de 1841 qui mérite une attention spéciale27.
- Au cours des années 1840, Cipriano Segundo Montesino et Joaquin Alfonso furent nommés professeurs; ils avaient obtenu un diplôme à l’Ecole centrale de Paris et ils furent ultérieurement nommés professeurs au “Real Instituto Industrial de Madrid” (Institut Royal Industriel de Madrid). Mais leur formation était bien supérieure aux possibilités qu'offrait le Conservatorio de Artes à ce moment-là. En fait, le Conservatorio était entré dans la dernière étape de son existence que devait clore avec l’institution des “Escuelas de Ingenieros Industriales” (Ecoles d'ingénieurs Industriels). Comme les chaires provinciales remplissaient leur mission avec indolence - quelques-unes disparurent - le gouvernement se posa la question d'une réforme sérieuse de l'enseignement technique qui se concrétisa par l’Ordonnance royale du 4 septembre 1850, publiée par ministre du Commerce, de l'Instruction et des Travaux Publics, Manuel de Seijas Lozano.
- Des écoles d'ingénieurs industriels furent créés à Madrid, Barcelone, Séville et Vergara ce qui était plus conforme à la réalité économique que la création des chaires du Conservatorio en 1832. Enfin, des écoles furent créées à Valence et à Gijon en 1860. L’enseignement y comprenait trois degrés: l'élémentaire, le moyen (qui se faisait dans les quatre écoles) et le supérieur qui n'existait qu'au “Real Instituto de Madrid” (l'ancien Real Conservatorio transformé en école
- 26 Pour nous, le début de l'industrialisation en Catalogne, doit se situer à la fin du XVIIIe siècle. En ce cas, 1832 représenterait symboliquement la reprise d'un processus interrompu par la cruelle Guerre d'indépendance, par l'absolutisme de Ferdinand VII.
- 27 Après la première exposition de 1827, d'autres devaient suivre périodiquement (on avait pensé à une périodicité de trois ans); cependant, les avatars politiques rendirent impossible ce projet initial. Il y eut des expositions jusqu'au milieu du XIXe siècle, en 1827, 1828, 1831, 1841, 1845 et 1850.
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- supérieure). A partir de 1857, l’enseignement du degré supérieur s'étendit en théorie aux autres écoles, mais pas dans les faits, du moins pour les premières créations. Cependant, après cette fièvre de création et de réglementation, une seule l'Ecole d'ingénieurs industriels restait ouverte en 1867: celle de Barcelone. Elle suffit à former les ingénieurs nécessaires au processus d’industrialisation espagnol jusqu'à la fin du siècle28.
- Les Ecoles de la “Junta de Comercio de Barcelona” (l'Assemblée du Commerce de Barcelone)
- On peut se demander pourquoi le Real Conservatorio ne créa pas à Barcelone une chaire annexe, d'autant plus que la capitale de la Catalogne connaissait alors un processus d'industrialisation unique en Espagne. A la fin du XVIIIe siècle, une bourgeoisie entreprenante et active fit son apparition en Catalogne, plus exactement à Barcelone. Elle se proposait en première urgence de moderniser le pays, c'est à dire de l'industrialiser. Au début du XIXe siècle, des transformations économiques étaient en cours en Catalogne - spécialisations agraires, essor du capital commercial enfin amorce de l'industrialisation - à l'instar du modèle anglais. La relative facilité de circulation des idées, les liens commerciaux voire familiaux entre la Catalogne et la France avaient engagé les sages Catalans à se rapprocher de l'Europe. Privés d'universités par de Philippe V après la Guerre de Succession, pour être restés fidèles à l'archiduc Charles, les Catalans fréquentaient celles de Toulouse et de Montpellier et dans une moindre mesure, celle de Perpignan; l’activité commerciale se développait dans les ports de Catalogne, en particulier dans celui de Barcelone. Ces circonstances aiguisèrent ce désir de rapprochement des Catalans29.
- Ces aspirations de la bourgeoisie commerciale étaient en fait incarnées par une institution plus que centenaire: “la Junta de Comercio de Barcelona”30 (l'Assemblée du Commerce de Barcelone).
- 28 cf. Riera i Turbols (S.) - “Industrialization and Technical...”, op. cit., et aussi “La profession d'ingénieur en Espagne” in Grêlon (A) dir., Les ingénieurs de la crise. Titre et profession entre les deux guerres. Paris, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1986, pp. 325 à 342.
- 29 Riera i Tuebols (S.) “La ciència catalana entre la Illustraciô i el Romanticisme” in AAVV, Origens del mon catalâ contemporani, Barcelone, Fundaciô Caixa de Pensions, 1986, pp. 119 à 134.
- 30 Bien que le lointain antécédent de la Junta de Comercio catalane puisse remonter au Consolât de Mar (Consulat de la Mer) fondé enl272, la Junta de Comercio de Barcelone fut approuvée par le Brevet du Roi du 17 mars 1758. Elle dépendait de la” Real Junta General de Comercio” (l'Assemblée Générale Royale de Commerce) mais jouissait d'une très grande indépendance. La “Junta de Comercio” de Barcelone fut ratifiée par Charles III en 1760 (Décret royal du 19 juillet 1760). cf. Moles (P.) - Comerç i estructura social a Catalunya i València als segles XVII i XVIII. Barcelona, Curial, 1977. Egalement Ruiz y Pablo, A., Historia de la Real Junta Particular de Comercio de Barcelona (1758-1847), Barcelona, Heinrich y Cia, 1919; sur les écoles voir Mones (J.) - L'obra educativa de la Junta de Comerç (1769-1851), Barcelona, Cambra Oficial de Comerç, Indüstria i Navegacio de Barcelona, 1987; et aussi Riera i Tuebols (S.) - “Ciència i tècnica a Catalunya a la segona meitat del segle XYIII” in Catalunya a l'època de Caries III, Barcelona,
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- La Junta croyait aux vertus de la formation professionnelle ce qui l'amena à créer des écoles de Navigation en 1769, des Nobles Arts 1775, et du Commerce en 1787. Avec l'affirmation de son caractère industriel, la Junta créa aussi une Ecole des machines en 1804, une Ecole de chimie en 1805 et une Ecole de mécanique en 1808. Il est intéressant de mettre en parallèle la création du “Conservatorio de Artes”, œuvre d'un homme politique et d'un technicien, avec celle des écoles de la Junta qui furent l'œuvre de membres de la bourgeoisie commerciale “évolutive” qui en furent les promoteurs et les gestionnaires, et d'un groupe composé des techniciens qui y enseignèrent. D'autres institutions seront représentatives de la bourgeoisie industrielle catalane au XIXe siècle, mais celles la “Junta de Comercio” marquent, sans nul doute, un tournant significatif vers la modernité.
- La Guerre contre Napoléon - appelée Guerre d'indépendance par la tradition historiographique espagnole - ralentit les activités de ces écoles. Mais, en 1814, elles reprirent leurs activités alors que d'autres se créèrent dans le domaine de la Physique (1814), de l'Agriculture et de la Botanique (1814), de l’Economie Politique (1814), des Mathématiques (1819), du Dessin (1840) etc. Les Ecoles de chimie et de mécanique eurent un succès particulier. Le premier directeur de l’Ecole de chimie - Francesc Carbonell y Bravo, pharmacien et médecin - avait fait ses études à Montpellier avec Chaptal. Il sut créer un enseignement pratique, non dépourvu de fondements scientifiques, ce qui manquait en Catalogne, en particulier pour la teinture qui intervenait dans la fabrication des “indiennes”.
- L'Ecole de chimie de la “Junta de Comercio” fut, dans ce domaine, la plus représentative de la Monarchie espagnole, et nombre de ceux qui en sortirent jouèrent ensuite un rôle important dans l'industrialisation de la Catalogne. Josep Roura (1797-1860), disciple de Carbonell. Il lui succéda à la direction de l'Ecole de chimie, et plus tard à la direction de la première école d'ingénieurs industriels créée en 185031. Il introduisit l'éclairage au gaz en Espagne, en particulier à Barcelone en 1826. Roura fut un de ceux qui profitèrent de l’attribution de bourses que la “Junta de Comercio” accordait aux étudiants et aux professeurs pour parfaire leurs études à l'étranger. La direction de l'Ecole de mécanique fut confiée au médecin Francesc Santponç y Roca, qui compléta ses études à Montpellier et à Paris. Santponç construisit trois machines à vapeur entre 1804 et 1806 pour le fabricant d'indiennes: une machine à vapeur de Newcomen, une maquette d'essai et une machine de Watt d'une puissance d'environ 7 CW. Malgré l'hibernation forcée de l'Ecole pendant la Guerre d’indépendance, l'action de Jacint Ramondl à l'Ecole de Mécanique fut efficace. Il traduisit et adapta l'ouvrage de l'abbé Saury, Traité élémentaire de Mécanique et Hydrodynamique qui servit de base à ses Principios de Mecânica (Principes de Mécanique) considéré comme un ouvrage de référence par les élèves.
- Pour les autres écoles, nous ne mentionnerons que la publication -Memorias de Agricultura y Artes (Mémoires dAgriculture et d'Arts) - dirigée par Francesc
- Generalitat de Catalunya, 1991, pp. 171 à 203.
- 31 cf. Martinez No (M.D.) - Josep Roura (1797-1860) : precursor de la quimica industrial catalana, Barcelona, Associaciô d'Enginyers Industrials de Catalunya, 1993.
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- Carbonell, Francesc Santponç et Francesc Bahi, directeur de l'Ecole d'agriculture et de botanique; revue éditée par la Junta entre 1815 et 1821. L'édition, très soignée, présentait les nouveautés techniques étrangères au public catalan et éditait les textes les plus innovateurs des autochtones. On trouvait dans ces Memorias des articles sur la distillation du vin jusqu'aux nouveautés comme sur l'application de la machine à vapeur à la navigation, en passant par les fondements théoriques de l'art de la teinture.
- Les Ecoles de la Junta formaient un réseau d'enseignement technique cohérent, coordonné qui couvrait les domaines les plus recherchés. Francesc Santponç, dans son Programme pour l'enseignement de la Statique et de l'Hydrostatique est très explicite:
- «Nous ne prétendons pas former des Newton, mais des artisans et des fabricants éclairés connaissant les principes des machines pour pouvoir les appliquer de manière opportune (...) au bénéfice de l'industrie nationale»32.
- Il faut cependant ajouter que Santponç, en dépit de sa présentation pratique de la Mécanique qu'il croyait adaptée aux nécessités de la modernisation de la Catalogne, essaya d'élever le niveau de l'enseignement en introduisant le Método Tecnogrâfico (Méthode technographique) de l'Ecole polytechnique de Paris, où les concepts, les définitions et les lois de la Mécanique étaient présentés sous forme de tableaux synoptiques. Créées et financées par la bourgeoisie catalane, les écoles de la “Junta de Comercio de Barcelone” paraissent plus “naturelles” que le Real Conservatorio de Madrid et ses chaires en province: il existait à Barcelone un cadre adéquat pour acclimater cet enseignement technique alors qu'à Madrid, les créations de l'Etat étaient plus artificielles.
- Barcelone était alors la capitale d'une petite province qui avait amorcé son industrialisation et cherchait à développer un enseignement technique pour accompagner cette évolution. L'élite dirigeante catalane ne pouvait être que du milieu économique puisque les élites politiques résidaient à Madrid où, en l'absence d'industrialisation, se posait le problème de la survie de l'enseignement technique. La leçon de l'Histoire était que sans enseignement technique, il n'était pas possible de soutenir le processus d'industrialisation33.
- Au XVIIIe siècle, cette symbiose ne pouvait se faire qu'en Catalogne. Dans le reste de l'Espagne, le processus d'industrialisation ne s'amorcera que beaucoup plus tard. En réalité, la diversité régionale de l'Espagne favorisa dès le début des différences notables dans le développement industriel initié par la Catalogne. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, il gagna le Nord (les Asturies et le Pays basque avec des différences notables) et se transforma ensuite en un processus complexe dans le reste du pays34.
- 32 Le succès de l'Ecole de mécanique peut se mesurer au nombre d'élèves : de 1814 à 1821, lorsque mourut Santponç, la moyenne des élèves était de 50 par cours, plus un nombre équivalent d'auditeurs. Quant à leur statut socio-économique, on note des membres de la bourgeoisie et des professions libérales et quelques d'artisans: cf. Agusti i Cullel (J.) - Ciència i tècnica a Catalunya en el segle XVIII, Barcelona, Institut d'Estudis Catalans, 1983, p. 92.
- 33 cf. Fox (R.) et Guanini (A.), eds, op. cit.
- 34 Le titre de l'ouvrage de Jordi Nadal est assez significatif, El fracaso de la Revoluciôn Industrial en Espana, Barcelone, Ariel, 1975. Cependant, plusieurs historiens partagent l'opinion que le mot
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- Les Ecoles d’ingénieurs industriels
- L'Histoire va se répéter dans un contexte différent à la création des Ecoles d’ingénieurs industriels. Quatre écoles furent créées en septembre 1850. Celle de Madrid était la seule qui pût délivrer le diplôme d'ingénieur supérieur, et cela pendant dix ans contrairement à celles de Barcelone, de Vergara et de Séville. Leur modèle était l'Ecole centrale de Paris au point que les programmes y étaient reproduits presque fidèlement35. Leur objectif était de former des techniciens supérieurs pour accompagner le processus d’industrialisation, mais selon une optique centraliste et unificatrice. Aussi le législateur ne devait-il pas tenir compte des particularités régionales que nous venons d'évoquer.
- Deux nouvelles Ecoles furent créées à Gijon et à Valence. Le projet échoua malgré les bonnes intentions constitutives36. La législation prévoyait qu'à partir de 1860, toutes les écoles pourraient proposer des cours du niveau supérieur. En dépit de cela, toutes les Ecoles fermèrent leurs portes avant 1867, sauf celle de Barcelone. A la fin du siècle s'ouvrit toutefois avec succès une Ecole à Bilbao (1899), ce confirme la thèse que le processus d'industrialisation ne pouvait se développer sans la trilogie industrialisation/ enseignement technique/ bourgeoisie libérale.
- Si nous nous sommes intéressé aux Ecoles d'ingénieurs industriels, c’est parce que les Ecoles de la “Junta de Comercio” intégrées à l'Ecole d'ingénieurs de Barcelone lors de sa fondation, peuvent être considérées comme le précédent des écoles techniques supérieures crées après 1850, comme celui des expériences d'enseignement technique qui se sont poursuivies, élargies et perfectionnée ultérieurement en fonction des évolutions scientifiques et techniques et des nouveaux besoins de l'industrie.
- Les avatars du Real Conservatorio au XIXe siècle
- Lorsque furent créées les Ecoles d'ingénieurs industriels, le “Real Conservatorio de Madrid” devint le “Real Instituto Industrial” (l'Institut
- échec doit être compris dans le sens de complexité et de diversité de points de vue, de conditions et de solutions qui conduisirent alternativement à des succès et à des échecs, dans l'espace et dans le temps.
- 35 Alonso Viguera (J.M.) - La ingenierîa industrial espanola, Madrid, 1944, pp. 45 à 51. Pour la comparaison des programmes : Garrabou (R.), op. cit. pp. 48 à 51.
- 36 II est dit dans le préambule du Décret royal : “Le Gouvernement étant occupé depuis quelques années à la réorganisation générale de l'instruction publique pour l'adapter aux les besoins du siècle, il ne pouvait oublier une des branches les plus intéressantes, et celle qui peut avoir le plus d'influence sur la prospérité et la richesse de notre pays. Il ne suffit pas de stimuler l'enseignement classique ni d'améliorer les études littéraires ou scientifiques : pour compléter ce travail, il fallait, entre autres établissements importants, créer des écoles dans lesquelles tous ceux qui se consacrent aux études industrielles puissent trouver toute l'instruction dont ils ont besoin pour exceller dans les arts ou pour devenir de parfaits chimistes et d'habiles mécaniciens.” Colecciôn Legislativa referente a los Ingenieros Industriales, Barcelona, Establecimiento Tipogrâfico de José Miret, 1986.
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- industriel royal), un établissement supérieur dont l’existence fut brève (1850 à 1867). Il renaît en 1871 pour accueillir la “Escuela de Artes y Oficios” qui allait devenir indépendante en 1885, sous l'appellation “Escuela Central de Artes y Oficios “ (Ecole centrale des arts et métiers). D'autres écoles d'Arts et métiers furent créées à Alcoy, Alméria, Béjar, Gijôn, Logrono, Saint-Jacques-de-Compostelle et à Vilanova i la Geltru par le décret royal du 5 novembre 1886. Ce dernier prétendait en finir avec l’imprécision du rôle de la “Escuela Central de Artes y Oficios” dont l'objet était de former des chefs d'ateliers, des contremaîtres, des mécaniciens et des artisans ainsi que de favoriser la création d'ateliers et de petites entreprises37.
- Le cas de Barcelone fut différent car l'“Escuela Libre Provincial de Artes y Oficios” (Ecole provinciale libre des arts et métiers) - l’équivalent de l'Escuela de Artes y Oficios - fut créée par une institution locale, la Députation de Barcelone), donc financée par la bourgeoisie catalane et placée en 1873 sous la tutelle de l'Ecole d'ingénieurs. En 1914, lorsque la Catalogne se lança dans sa première expérience d’auto-gouvemement administratif et culturel, “la Escuela libre de Artes y Oficios” fut profondément restructurée, donnant naissance à une institution modèle - l'“Escola del Treball” (l’Ecole du Travail) dont nous ne parlerons pas ici38.
- Conclusion
- Malgré l'absolutisme de la monarchie restaurée des années 1814/1820 et 1823/1833, un libéralisme modéré s'infiltra dans la société, de façon abrupte pendant le “triennat libéral” (1820-1823), puis graduellement. Le fait le plus remarquable des années 1814/1840 fut la tentative l'industrialisation du pays. Mais ce processus fut envisagé de façon différente à la Cour d'une part, et en Catalogne de l'autre, où un esprit d'entreprise s'était développé à la fin du XVIIIe siècle ainsi qu'une volonté de faire aboutir le processus. A la Cour, la politique éducative indispensable à la réussite du processus d'industrialisation fut dirigiste et centralisatrice. Le programme éducatif de Madrid était une expérience spéculative. En Catalogne, la mise en place d'un enseignement technique répondait aux besoins de l'industrie naissante. Dans les deux cas, l’influence française était évidente, soit à travers la formation des professeurs, soit à travers la législation, les voyages, les séjours scientifiques et les relations nouées à l’occasion. On trouve en effet des références explicites au Conservatoire des arts et métiers de Paris dans les écrits de ceux s'intéressaient à l'éducation technique.
- Le modèle français fut en vigueur en Espagne jusqu'au milieu du XIXe siècle. Mais, d'ailleurs difficilement imitable, il ne fut pas le seul. Si le “Conservatorio de Artes” fut une copie presque littérale du Conservatoire de
- 37 Enciclopedia Jurîdica Espanola, tome XIV, p. 552 (Escuela central de artes y Oficios) et pp. 707 et ss. (Escuelas de Artes y Oficios).
- 38 En ce qui concerne l'Ecole des arts et métiers de Barcelone, cf. Gali (A.) - Histôria de les institucions i del moviment cultural a Catalunya, 1900-1936, livre IV, (le partie, pp. 146 à 150).
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- Paris, le système éducatif créé par la “Junta de Comercio de Barcelone” tendit plutôt vers la diversité et la spécialisation des formes d'enseignement technique. La conclusion sur cette période est sans doute que seules les régions dotées d'une industrie vigoureuse et plongées dans un authentique processus industrialisation, soutenu par la bourgeoisie locale, pouvaient envisager cette évolution comme le moyen de secouer le joug du pouvoir central et d’accéder au pouvoir économique.
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- Les Cahiers d’histoire du CNAM
- La correspondance entre Arthur Morin, directeur du Conservatoire et Pedro II, Empereur du Brésil (1872-1880)
- Patrick PETITJEAN
- (REHSEIS /Centre National de la Recherche Scientifique)
- La distance géographique est un argument souvent invoqué pour expliquer la faiblesse et les difficultés des activités scientifiques dans les pays non-industrialisés: l'isolement géographique serait source d'un isolement et d'un retard scientifiques. Or, de nombreuses études semblent indiquer que les écarts actuellement existants sont un phénomène sinon récent, du moins qui se développe à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, sans que par ailleurs la distance en soit la cause principale1. Diverses études sur la Nouvelle-Grenade et la Nouvelle-Espagne montrent que les relations avec les principaux centres scientifiques européens étaient fréquentes dès la fin du XVIIIe siècle2. Les scientifiques en périphérie étaient de plein pied avec le milieu scientifique international. Sous certains aspects, Mexico était scientifiquement plus proche de Paris que ne l'était Lisbonne à cette époque... Même quand la “résistance au sous-développement” échoue avec la mise en place des grands empires à la fin du XIXe siècle3, les relations scientifiques sont souvent intenses entre les centres et les pays périphériques.
- Au Brésil en particulier, dans le dernier tiers du XIXe siècle, les échanges scientifiques avec les pays européens ont été importants, en partie favorisés par le rôle social des scientifiques dans ce pays (souvent partie prenante de l'élite politique), en partie par la propension des Brésiliens aisés à se tourner vers l'Europe, “mère de la civilisation”, et à y séjourner, et enfin par le rôle personnel (et controversé) de Pedro II, Empereur du Brésil jusqu'en 1889. L’intensité de ces échanges est reflétée notamment dans la correspondance de Pedro II, conservée aux Archives impériales à Petropolis.
- Plusieurs dizaines de savants français4, académiciens pour la plupart, ont
- 1 David Wade Chambers, “Does Distance Tyrannize Science ?”, in R.W. Home and S.G. Kohlstedt (1991), International Science and National Scientifîc Identity, Dordrecht, Kluwer Academie Publishers, pp. 19-38.
- 2 Xavier Polanco (1989), Naissance et développement de la science-monde, Paris, La Découverte. Tant l’article général qui donne son titre au livre, que différentes études de cas, vont en ce sens.
- 3 Jean Batou (1990), 100 ans de résistance au sous développement, 1770-1870. L'industrialisation de l'Amérique latine et du Moyen-Orient face au défi européen, Genève, Droz.
- 4 Parmi lesquels : Jacques Arago, Antoine Becquerel, Alexandre Emile Béguyer de Chancourtois, Marcelin Berthelot, Henry Bouley, Paul Broca, Adolphe Brongniart, Charles-Edouard Brown-Séquard, Alphonse de Candolle, Jean Martin Charcot, Alphonse Chevalier, Eugène Chevreul, Alfred Descloizeaux, Henri Sainte Claire Deville, Hervé Faye, Edmond Frémy, Hippolyte
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- correspondu entre 1872 et 1892 avec l'Empereur du Brésil. Ce dernier avait été élu correspondant étranger de l'Académie des sciences le 1er mars 1875, puis membre associé le 25 juin 1877, dans la section de “Géographie et Navigation”. Les deux principaux interlocuteurs, par le nombre de lettres, ont été le général Arthur Morin (plus d'une centaine), alors directeur du Conservatoire des arts et métiers à Paris, et Auguste Daubrée (plus d'une cinquantaine), alors directeur de l’Ecole des mines de Paris.
- Ces deux correspondances sont particulièrement intéressantes: Daubrée et Morin ont servi à recruter des enseignants français pour deux écoles scientifiques brésiliennes, le premier pour l’Ecole des mines d'Ouro Preto, et le second pour l’Ecole polytechnique de Rio. La correspondance entre le général Morin et l'Empereur du Brésil débute courant 1872, après un passage de Pedro II à Paris. Elle s'arrête avec la mort du général, et ne sera que très partiellement poursuivie par son principal collaborateur, Henri Tresca (six lettres de 1880 à 1882). Elle comprend à peu près cent vingt lettres en huit ans, dont quarante trois pour les deux dernières années (1878 et 1879), ce qui est considérable dans les conditions de l’époque pour les relations avec le Brésil, où la correspondance est rythmée par les départs des bateaux le 18 de chaque mois. La correspondance inverse, adressée par Pedro II à Morin, n'a pas été retrouvée. La plupart des annexes que Morin envoyait avec ces lettres, c'est-à-dire des notes de travail sur des problèmes précis ou des rapports, notamment sur la Commission du Mètre, n’ont pas été conservées avec la correspondance.
- La rencontre entre Arthur Morin et Pedro II débute lors du premier séjour de l'Empereur à Paris, sans doute peu avant Noël 1871, à l'occasion d'une visite au Conservatoire. Par la suite, Morin rencontre de nouveau Pedro II en 1876/1877 lors du second séjour de l’Empereur à Paris. Le directeur du Conservatoire a la réputation d'avoir été le guide préféré de Pedro II lors du séjour de 1871 à 1872* * * 5. La première lettre6 de Morin date du 27 juillet 1872, semble-t-il, en réponse à une lettre envoyée par Pedro II peu après son retour au Brésil. La dernière, commencée le 30 décembre 1879, est achevée le 8 janvier 1880, un mois avant la mort de son auteur. Plusieurs sujets émergent particulièrement de cette correspondance:
- - le recrutement de trois professeurs pour l’Ecole polytechnique de Rio: Ernest Guignet, Clément Jobert et Louis Couty. On trouve des éléments sur les démarches pour recruter des candidats, sur les problèmes rencontrés par ces enseignants au Brésil, ainsi que des considérations générales sur le meilleur moyen de former les futurs enseignants brésiliens au sein de l'école.
- - différentes affaires scientifiques concernant le Brésil, Morin se faisant en particulier le porteur de notes à l'Académie des sciences, conduisant même quelques expériences sur le café.
- François Jaubert, Emile Levasseur, Jules Marcou, Ernest Mouchez, Charles Naudin, Louis
- Pasteur, Gaston Planté, Armand de Quatrefages, Auguste de Saint-Hilaire, Alfred Vulpian,
- Charles Adolphe Wurtz.
- 5 Lidia Besouchet (1975), Exilio e morte do Imperador, Rio, Nova Fronteira.
- 6 Reproduite intégralement en annexe.
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- - la vie de l'Académie des sciences: les élections, les réunions de comités secrets, les découvertes présentées à l'Académie, les controverses.
- - la Conférence internationale du Mètre à partir de 1875: la fabrication des étalons, les commissions internationale et française, la représentation du Brésil, les conflits divers.
- - enfin, quelques considérations générales sur la société, la politique, la science, qui, avec le reste, donnent un aperçu des opinions de Morin.
- Le contexte politique
- La fin de la guerre avec le Paraguay marque au début des années 1870, une nouvelle période pour le Brésil. Cette guerre avait été précédée par une légère croissance industrielle entre 1844 et 18647, stimulée par l’Etat central. Après la guerre, les frontières sont plus ou moins fixées, et l'enjeu devient la modernisation du pays: sur le plan social, le problème de l’abolition de l'esclavage et sur le plan politico-économique, la constmction d’une administration et d'un appareil militaire modernes.
- La période qui va jusqu'à la fin du siècle est celle de la constitution du Brésil comme nation, avec recherche d'une identité, centralisation du pouvoir politique, abolition de l'esclavage en 1888 et appel au peuplement européen, insertion dans le capitalisme mondial sous l’hégémonie économique de la Grande-Bretagne, enfin arrivée au pouvoir de nouvelles élites. Face à tous ces enjeux, les élites impériales sont au mieux divisées, au pire hostiles. Ces réformes supposent, pour l’Etat, un personnel d'encadrement - notamment les ingénieurs civils - mieux formés. Cependant, le manque de racines sociales de l'élite impériale et son caractère archaïque rendent le processus de modernisation à la fois volontariste et désorganisé, où la référence à la modernité se réduit souvent à une recherche de légitimation sans réformes réelles.
- Avec l’abolition de l'esclavage, l'Empire a perdu sa légitimité. La base sociale de Pedro II, qui a soutenu et construit l’Etat impérial garant de ses intérêts depuis 1840, est surtout constituée par les propriétaires terriens du Sud; ainsi l'Empereur n’a pas su se constituer une large base sociale favorable à la modernisation. A cette époque, 90% de la population est encore sous le joug direct des maîtres de la terre, et cette base sociale ne peut être populaire.
- L'armée est idéologiquement (sous la forte influence du positivisme) et institutionnellement (Pedro II a plutôt soutenu la “société civile”, lui fut-elle hostile) hors d'état de jouer ce rôle8. L'activité réformiste de Pedro II, sa capacité à moderniser le pays, lui ont fait perdre toute légitimité. Les principales réformes nécessaires répondent aux intérêts de la majorité de la population totalement exclue du système impérial. Telle est la contradiction qui met fin à l'Empire et
- 7 Jean Batou (1990), op. cit. voir le chapitre sur le Brésil : “La préhistoire industrielle du Brésil. 1768-1864”, pp. 187-219.
- 8 José Murilo de Carvalho (1990), Un théâtre d'ombres. La politique impériale au Brésil. Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, Paris.
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- aboutit à la proclamation de la République en 1889.
- De son côté, l’historien Charles Morazé9 considère que, du point de vue social, le passage d'une société agraire à une société industrielle ne s'est réellement effectué que dans les années 1930, renvoyant tout le XIXe siècle à beaucoup de continuité, malgré les avatars politiques. Du point de vue de l'organisation politique de l’Etat, le Brésil se considère comme faisant partie de la civilisation chrétienne européenne, et la modernisation consiste à le rendre conforme à ce modèle. Les libéraux en particulier, sur le plan économique comme sur le plan politique, se tournent essentiellement vers le modèle anglais, d'autant plus que lors de la période coloniale portugaise, puis plus directement après l'indépendance de 1822, l'Angleterre domine le commerce et l'économie brésiliens. Ce modèle présente de plus l'avantage apparent d'éviter les troubles sociaux à la française10.
- Toutefois, la France y dispose d'une solide influence intellectuelle et culturelle* 11, incluant la dimension scientifique en compétition avec l’Allemagne, mais s'opposant à l'Angleterre sur le plan politique. Les origines et le développement de cette influence sont complexes. L'image de la France, de sa culture et de la Révolution de 1789 joue un rôle important. Mais les vecteurs de cette influence se trouvent dans toutes les strates de l'émigration politique: royalistes, napoléoniens, socialistes utopiques, etc. L'influence culturelle de la France est marquée en 1816 par la mission artistique du peintre Debret et de ses compagnons, érigée par la suite en véritable mythe fondateur du rôle intellectuel de la France au Brésil. La mission comporte des peintres, des sculpteurs, des architectes et notamment un professeur de Mécanique, François Ovide. Avec Lebreton, autre membre de la mission, ils forment le projet de créer une Ecole des sciences, des arts et des manufactures. Mais le projet reste sur le papier12. Il en reste cependant une importante influence française dans certains corps de métiers - dont l'édition - au courant du XIXe siècle. Une partie de l'élite s'affiche francophile pour capter à son profit l’image de la pointe avancée de la Civilisation (la modernité scientifique et la culture française), et lui servir d’élément d’identité, par rapport à d’autres secteurs de l’élite, qui se réfèrent plus aux racines coloniales portugaises, ou à l'opposé au creuset spécifiquement brésilien.
- La dimension la plus importante du modèle français est le rôle de l’Etat comme promoteur de la réforme sociale et comme fondateur des institutions scientifiques destinées à jouer un rôle important dans la construction même de l’Etat. C'est le modèle napoléonien, et non pas celui, postérieur, de Saint-Simon. La “modernisation conservatrice” est une politique récurrente au Brésil bien au-delà du XIXe siècle. La science et la technique doivent être incorporées d'une
- 9 Charles Morazé (1954), Les trois âges du Brésil, Paris, Librairie Armand Colin.
- 10 José Murilo de Carvalho (1990), op. cit.
- 11 Mario Carelli (1993), Cultures croisées. Histoire des échanges culturels entre la France et le Brésil de la découverte aux temps modernes, Paris, Nathan. Afonso d’E. Taunay (1956), A missao artitisca de 1816, Rio de Janeiro, MEC.
- 12 Mario Barata (1973), Escola politecnica do Largo do Sao Francisco, berço da engenharia no Brasil, Rio de Janeiro, ed. Associaçao dos antiguos alunos da Politecnica e Clube da engenharia.
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- manière neutre dans les institutions politiques, sans les transformer13. Leur rôle social se limite à la formation intellectuelle des élites. La continuité prime sur ce plan au Brésil entre l'Empire et la République.
- La forte influence positiviste sur la jeune République renforce l'objectif d'une “modernisation conservatrice”, comme le symbolise le mot d'ordre du drapeau brésilien: “ordre et progrès”. Le croisement des influences culturelles et scientifiques font du français la langue scientifique au Brésil jusqu'au premier tiers du XXe siècle. Ceci constitua un moyen, pour les scientifiques brésiliens, d'être en relation avec la communauté scientifique internationale et par-là même de bénéficier rapidement des découvertes récentes, des débats en cours entre les savants européens, ainsi que la possibilité de se situer dans les controverses de l'époque.
- Les institutions scientifiques créées par Pedro II
- Sous l'impulsion de Pedro II, on assiste en 1871 à la transformation de l'Observatoire en un centre scientifique actif, avec Emmanuel Liais, puis à la transformation en 1874 de l’Ecole centrale en une Ecole polytechnique avec Louis Cruls. Les programmes sont reformulés et la séparation définitive entre la formation des ingénieurs militaires et celle des ingénieurs civils est effectuée lors de la création de l’Ecole des mines à Ouro Preto par Henri Gorceix en 1875. Lorsque est créée la Commission géologique impériale (1875-1877), le Museu est transformé en un centre de recherches. Toutes ces réalisations s'appuient sur des relations scientifiques développées avec les pays et les savants européens. Si certains Européens sont invités au Brésil, des Brésiliens sont envoyés en Europe pour se former, et de missions scientifiques pour l’étude de l'organisation de l'enseignement universitaire, médical, professionnel. Le premier missionnaire scientifique est d'ailleurs Pedro II lui-même qui, en 1871/1872, puis en 1876/1877 et en 1886/1887 fait du “tourisme scientifique”, visitant les laboratoires, les écoles, assistant aux séances des sociétés scientifiques et notamment à celles de l'Académie des sciences, en France comme dans plusieurs pays d'Europe, ainsi qu'aux Etats-Unis à l’occasion de l'Exposition de Philadelphie. Pedro II semble fasciné par les inventions. Il rencontre plusieurs fois Graham Bell et installe le téléphone au Brésil dès 1880. Le système métrique, symbole de modernité et de civilisation, est aussi implanté de manière volontariste au Brésil par l'Empereur.
- Lors de sa visite à Paris en 187214, Pedro II demande à Daubrée un rapport
- 13 Vicente Barreto (1983), Ideologia e politica no pensamiento de José Bonifacio de Andrada e Silva. Rio de Janeiro, Zahar. Patrick Petitjean (1989), “Images de la Révolution française et constitution de traditions scientifiques au Brésil”, in M. Vovelle (coord.), L'image de la Révolution française, Pergamon Press, T.III, 1989, pp. 1385-1394.
- 14 Sur l'Ecole des Mines d'Ouro Preto, Daubrée et Gorceix, voir Margarida Rosa de Lima (1979), Don Pedro II e Gorceix. Ouro Preto, Fundaçao Gorceix. Voir aussi les correspondances de Daubrée et Gorceix avec Pedro II aux Archives impériales de Petropolis. Voir également Patrick Petitjean (1993), op. cit.
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- sur les possibilités de développement de la Minéralogie et de la Géologie au Brésil. Daubrée conclut ce rapport en proposant la création d’une commission géologique et d'une école des mines, mais refuse de venir lui-même au Brésil -contrairement au souhait de Pedro II - pour mettre ces institutions en place. Il reçoit quatre jeunes Brésiliens à l’Ecole des mines de Paris, et finit, au bout de deux ans, par trouver un jeune géologue, Henri Gorceix, pour organiser une école à Ouro Preto, sur le modèle de celle de Saint-Etienne. Un Américain, Hartt, constitue la Commission géologique. Dans l'école d'Ouro Preto ouverte en 1876, Gorceix introduit des méthodes éducatives (sélection des étudiants et des professeurs, présence obligatoire aux cours, contrôle continu des connaissances, travaux pratiques, observations sur le terrain) qui rencontrent l’hostilité des “traditionalistes”, notamment des professeurs de l'Ecole polytechnique de Rio. La faiblesse de la formation initiale des étudiants conduit à l'introduction de cours préparatoires, alors que l'insuffisance des débouchés professionnels en Géologie a pour conséquence l'introduction d'une formation d’ingénieurs civils. Ce n’est qu'au début du XXe siècle que L’Ecole peut remplir finalement sa mission initiale.
- A la fin du XIXe siècle, les nombreuses institutions scientifiques et d'enseignement supérieur fondées au Brésil, comme dans d'autres pays dits “périphériques”, ne sont pas toujours la conséquence directe d'une demande économique précise15. D’un certain point de vue, ces institutions anticipent sur les besoins, ce qui a pu conduire à leur marginalisation et à leur échec. Celles qui ont le mieux résisté sont celles pour lesquelles les élites ont moins cherché à copier qu'à adapter les modèles, à croiser différentes formules pour les adapter au contexte économique local. Ces créations volontaristes rencontrent l'opposition des bureaucraties en place: c'est notamment le cas pour l’Ecole polytechnique de Rio. Nombre de réformes des institutions scientifiques et techniques sont restées lettre morte ou ont été déformées, en raison de l'hostilité de ces élites.
- L'esclavage aboli, la majorité de l’élite liée à une société rurale peu sensible à des perspectives d’industrialisation, et qui voit en l'Empereur une garantie de la pérennité de l'ordre social, considère qu'entretenir des savants, installer le téléphone, construire des chemins de fer, c'est un peu comme entretenir des danseuses. La fascination de Pedro II pour la civilisation européenne est aussi un élément de son rejet. Ses interventions dans le domaine scientifique sont perçues comme trop autoritaires, et comme défendant les étrangers au détriment des nationaux. Pedro II est accusé de tout vouloir régimenter dans les institutions qu'il crée et qu'il soutient, de ne pas respecter l'indépendance des scientifiques: c'est ce que l'histoire officielle brésilienne retiendra jusqu’à une date récente.
- 15 Pour une comparaison concernant la création d'écoles d'ingénieurs à la fin du XIXe siècle dans les pays non-industrialisés, voir Patrick Petitjean (1994), “Scientific Development, Engineering Schools and the Building of a Modem State”, History of Technology, 1994.
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- L’Ecole polytechnique de Rio de Janeiro
- Quand la Cour du Portugal arrive au Brésil en 1808, fuyant l'invasion de Napoléon, il n'existe aucune institution scientifique au Brésil: bibliothèques, imprimeries, établissements d'enseignement font quasiment défaut malgré l'apparition de quelques activités scientifiques. Une des premières réalisations est la création en décembre 1810 d'une Académie royale militaire16. Un cours unique, sur 7 ans, doit former des officiers capables pour l'Artillerie et le Génie, des ingénieurs géographes et topographes, qui pourraient aussi diriger l'administration des mines, ainsi que la construction de routes et de canaux, les travaux publics, selon les termes du décret de création.
- Au Portugal, les officiers ont aussi un large rôle technique, et le modèle de l’Ecole polytechnique française correspond donc bien aux objectifs de l'élite royale, bien que les écoles d’application, indispensable complément dans le modèle français, soient totalement absentes au Brésil. Au-delà du statut militaire, cette Académie royale met donc l'accent sur des cours de sciences fondamentales, et particulièrement sur les Mathématiques. La structure des cours et les livres sont empruntés au modèle français, même si de nombreux ajouts locaux, ou importés d'autres modèles, viennent compléter l'ensemble.
- Les évolutions sont assez rapides dans cette Ecole royale, puis impériale militaire. A partir de 1839, on se réfère à l’Ecole d'application de l'Artillerie et du Génie de Metz où s’épanouit l’Ecole de Mécanique industrielle autour de l’ingénieur militaire, Jean-Victor Poncelet. La différenciation entre les activités d'ingénieur civil, d'ingénieur militaire et d’officier, est la cause de plusieurs réformes. L’une d'elle aboutit en 1855 à la création d'un enseignement spécifique pour les ingénieurs civils à l’Ecole centrale, avec le renouvellement des cours, la diversification des livres, et la tentative d'enracinement dans la réalité locale et enfin l'accent mis sur la spécialisation. La séparation complète entre les cursus civils et militaires n'aura lieu toutefois qu'avec la création de l’Ecole polytechnique en 1874.
- La réforme de 1874 transforme la vieille Ecole centrale en Ecole polytechnique. Des cours de Mathématiques théoriques et de Physique sont introduits. Des diplômes spécialisés sont créés, pour chaque domaine: mines (géographe), industrie (ingénieur- civil) etc. L’Ecole est autorisée aussi à délivrer des doctorats en Mathématiques, Physique et Sciences naturelles. L'accent est mis sur la formation professionnelle. Des professeurs étrangers sont engagés pour les nouveaux cours visant plusieurs domaines d'applications: Chimie industrielle, Physique industrielle, Biologie industrielle. Mais sur 15 ans, on ne fit pas appel à plus une dizaine de professeurs étrangers: la quasi-totalité des professeurs sont des brésiliens. Et si, l'hybridation des modèles français et allemands provoque une forte instabilité structurelle et des réformes successives, les programmes sont régulièrement mis à jour pour suivre l'évolution des modèles européens, les
- 16 Sur l'histoire de l'Ecole polytechnique de Rio, voir Pedro Carlos de Silva Telles (1984), Historia da engenharia no Brasil. Livras cientificos e tecnicos Editora, Rio de Janeiro. Voir aussi Simon Schwartzman (1979), op. cit., et Mario Barata, 1973, op. cit.
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- besoins du développement, aussi bien que les découvertes récentes. Ainsi l'influence française ne se réduit-elle pas simplement à un concept. Elle se manifeste aussi par l'accent mis sur les Mathématiques dans la formation des ingénieurs.
- La réforme de 1874 introduit des cours de Mathématiques fondamentales dans les cursus, malgré l’hostilité d’une bonne partie du corps enseignant. Ces cours seront très menacés en 1890, puis supprimés en 1896. Mais ils permettront la formation d'un noyau de mathématiciens importants. Les programmes et l'organisation des cours semblent également influencés par le modèle suisse, et en particulier l’Ecole polytechnique de Zurich. C'est cette dernière qui servira de modèle pour la fondation de l’Ecole polytechnique de Sao Paulo dans les dernières années du XIXe siècle. Malgré tout, quand il s'agit de combattre l'assistance libre aux cours, les modèles invoqués sont l’Ecole centrale française ainsi que celles de Liège. L'Ecole fournit l'essentiel des cadres brésiliens pour l’industrie naissante comme pour l'administration du pays, et constitue la principale institution scientifique du pays à la fin du XIXe siècle.
- Le mythe de l’Ecole polytechnique de Paris, celui du savant-citoyen se dévouant à la science et à l’Etat, l'influence de professeurs brésiliens formés en France (Ecole centrale, Ecole des ponts) se conjuguent en fait pour surévaluer le rôle des modèles français dans l'histoire officielle. Ce qui permet dans les années 1920 à un professeur de l’Ecole polytechnique de Rio d'écrire, dans un article17 sur l'histoire des formation d'ingénieurs,
- «Nous, au Brésil, avons toujours accompagné l'orientation de l'enseignement technique français, et les réformes successives des programmes de notre Ecole ont toujours épousé les modèles français depuis la dénomination des cours et des chaires».
- Toutefois, les trois premiers enseignants français à l’Ecole polytechnique, Ernest Guignet, Clément Jobert et Louis Couty, ont été recrutés par l'intermédiaire d'Arthur Morin. D'autres suivront après sa disparition en 1880 et la fin du XIXe siècle18: Emile Grandmasson, polytechnicien et ingénieur des Mines successeur de Guignet en 1881, qui se reconvertira dans les affaires en 1885; Eugène Tisserandot, centralien, qui succède à Grandmasson de 1885 à 1921; Ferdinand Marchais, centralien, recruté pour son cours de Chimie industrielle en 1891, après deux ans de compétition franco-allemande, mais qui n’enseignera qu'un an.
- 17 Luis Castanhede de Almeida (1920), “os cursos de Engenharia”, in Revista da Universidade de Rio, ano I, Rio, 1920.
- 18 Pour Grandmasson et Tisserandot (qui changea son nom en Carlos Eugenio Giroux Tisserandot), voir Mario Barata (1973), op. cit., Pedro Carlos de Silva Telles (1984), op. cit., et la correspondance de Tresca et Daubrée avec Pedro II aux Archives impériales de Petropolis. Pour Marchais, voir les Archives nationales du Brésil, IE-1,430.
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- Les trois professeurs de l'Ecole polytechnique de Rio
- Ernest Guignet
- Ernest Guignet est recruté à l'automne 1874, et embarque en mai 1875 pour Rio. Il possède l'expérience de l'enseignement aussi bien que celle de l'industrie. Il poursuit des activités de recherches lors de son séjour au Brésil et présente plusieurs communications à l'Académie des sciences, par l'intermédiaire de Pedro II et d'Arthur Morin en 1876 et 1877. Son laboratoire de Chimie est considéré en 1877 au Brésil comme le plus complet. Parmi les travaux qu’il y effectue, mentionnons l'étude du fer allié à du nickel de Santa Catarina (un météorite), l'étude de différents procédés de teinture, l'analyse du quinquina de Teresopolis et des propriétés de la patate douce dans la perspective de sa production agricole19. Guignet fait installer une usine à gaz à l’Ecole polytechnique de Rio pour ses expériences, réfléchit à l’installation d'industries chimiques et analyse des eaux minérales du Santa Catarina. Le développement de ses recherches le conduit à chercher à s'entendre avec des industriels européens pour mettre au point un nouveau procédé. Le prolongement industriel de ses travaux est cependant source de difficultés au milieu de 1878: alors que Pedro II est encore satisfait en avril, Morin fait état quelques mois plus tard des préoccupations de Guignet qui
- «voudrait obtenir un privilège d'exploitation pour un procédé industriel qu'il pense avoir inventé. J'espère que la bienveillance de V.M. aplanira les difficultés et que les services de ce chimiste industriel expérimenté pourront être conservés. Malgré certaines difficultés de caractère, c'est un homme de valeur»20.
- Guignet a obtenu un congé pour aller se reposer en Europe, mais proteste contre la réduction de son salaire aux deux tiers pendant ses congés II tarde à reprendre contact avec Morin et, quand il le fait, c’est pour poser des conditions pour son éventuel retour. Il renonce finalement à repartir pour Rio:
- «j'ai eu la visite de Guignet qui est venu m'annoncer que sa santé, altérée par une fièvre typhoïde contractée là-bas, ne lui permet pas de retourner au Brésil. Il le regrette beaucoup pour V.M.»21
- Clément Jobert
- Professeur d'histoire naturelle à la Faculté de sciences de Dijon, Clément Jobert a été recruté par Morin sur le témoignage de Claude Bernard, à la chaire de Biologie. Il part en juin 1875. Il ne compte pas seulement donner des cours, mais aussi étudier les immenses richesses de l'Empire:
- «Je fonde sur ce jeune professeur de grandes espérances, non seulement au point de vue de l'enseignement, mais encore à celui des recherches qu'il pourra poursuivre sur les
- 19 Guignet à Pedro II, 12/04/1877.
- 20 Morin à Pedro II, 12/04/1878 et 11/09/1878, Guignet à Pedro II, 12/10/1878, écrite de la Haute-Marne, Morin à Pedro II, 16/11/1878 et 25/12/1878.
- 21 Morin à Pedro II, 06/02/1879.
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- richesses naturelles du Brésil, lorsqu'il aura pu prendre une première connaissance de ces ressources. Il a, je crois, du feu sacré, et le vif désir de se livrer à des recherches utiles.»
- Jobert rencontre cependant des difficultés pour obtenir un laboratoire destiné aux travaux pratiques de ses élèves. Il veut aussi disposer d'un champ pour réaliser des expériences, en rappelant les promesses de Morin avant son départ. Il part ensuite pour une mission dans le Rio Grande do Sul. S'il semble obtenir, au moins partiellement, ce qu'il a demandé, grâce à l'appui de Pedro II, Jobert semble avoir suscité des “jalousies nationales”22. Un an plus tard, il annonce sa démission à Pedro II et, en compensation, est chargé d'une mission d'études en Amazonie avant son retour en France. Morin n’apprécie pas cet échec:
- «J'ai eu la visite de M Jobert que j'ai assez mal reçu malgré la lettre que V.M. lui avait donnée pour moi. J'ai essayé, mais sans succès de lui faire reconnaître qu'il avait fait preuve d'un caractère fort difficile»23.
- Louis Couty
- Morin envoie Duchartre, Decaisne et Milne Edwards à la recherche d'un professeur de Biologie pour remplacer Jobert. Quand il repère un candidat, Louis Couty, dont il espère qu'il ne créera pas les mêmes ennuis, la Légation brésilienne de Paris hésite, et inversement24. Finalement, Couty est recruté pour assurer la succession. En attendant d'avoir la réponse financière du ministère brésilien pour création d'un laboratoire à Rio, et pour son départ en mars 1879, Couty fait en France des expériences sur le maté. Mais sur place, comme pour ses deux prédécesseurs, les difficultés sont importantes: faire des recherches s'avère matériellement difficile25.
- En attendant que les difficultés soient réglées, Couty est accueilli par Ladislau Netto au Museu Impérial, et effectue un voyage d'études dans la région de Curitiba et à Porto Alegre26. Au Museu Impérial, il travaille avec Joao Batista Lacerda sur le curare, ce qui fait l'objet d'une note présentée par l'intermédiaire de Vulpian à l’Académie des sciences le 29 septembre 1879 et provoque une
- 22 Morin à Pedro II, 04/06/1875 et 09/06/1875
- 23 Jobert à Pedro II, 31/03/1877 : “Il y a un an je vous adressai une grande lettre sur les résultats de la mission au Rio Grande. J'étais alors plein d'espérance, et tout fier d'organiser à la rentrée à l'Ecole polytechnique de Rio ce laboratoire dans lequel je devais inaugurer mon enseignement. H n'a pu en être ainsi. Des volontés plus fortes que la mienne m'ont obligé à quitter l'Ecole. Le Vicomte de Rio Branco m'a fait retirer les appointements de la commission (et pourtant je suis resté à étudier au Rio Grande do Sul) - a refusé de m'accueillir à l'Ecole - m'a demandé de quitter ma maison - a modifié unilatéralement mes appointements. J'ai donc démissionné. (...) Je suis remplacé par M Murtinho qui avait protesté, dès mon arrivée, en termes violents, contre “l'invasion des étrangers”. C'en est fait de l'enseignement pratique, des exercices micrographiques, des recherches originales. Le cuisinier de laboratoire a disparu, et l'enseignement théorique va refleurir. Est-ce donc une victoire pour le pays?” Morin à Pedro II, 09/01/1878.
- 24 Morin à Pedro II, 12/07/1878, reproduite en annexe. Couty était né en 1854 près de Limoges. Elève de Vulpian, il était professeur associé à la Faculté de médecine de Paris. Morin à Pedro II, 28/10/1879, reproduite en annexe.
- 25 Morin à Pedro 1128/10/1879, reproduite en annexe
- 26 Couty à Pedro II, 13/02/1880, notes annexées à la lettre.
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- controverse avec Jobert à Paris, réclamant la priorité sur ces résultats. Couty et Lacerda répondent à cette controverse, et produisent d’autres notes à l’Académie sur le curare. Mais Couty ne s'en plaint pas moins à Pedro II et à Morin. Avançant qu’il a sacrifié sa carrière pour venir au Brésil, avec Vulpian et Milne Edwards comme seul soutien, il menace de revenir en France s'il n'a pas les moyens d'avoir un laboratoire à l’Ecole polytechnique de Rio.
- De sa mission d'études dans le Sud du Brésil, Couty tire des propositions27 sur le développement agricole et notamment sur la production de maté et de viande séchée. Il propose un financement par l’Etat des recherches pour l'amélioration des produits, sans que ce dernier ne s'occupe de leur commercialisation. Pour ses travaux, Couty demande des moyens matériels et des collaborateurs, et se propose de retourner quelques mois en France pour organiser des essais et se procurer des machines spéciales. Ces exigences provoquent des remous, y compris au Museu Impérial. Lacerda, qui a fondé le laboratoire de Physiologie en 1876, comme Netto le Directeur, ressentent mal cet empiétement d'un jeune savant étranger. Netto écrit au ministre de l'Agriculture pour se plaindre de Couty, qui revendique une liberté scientifique totale, comme la gestion du personnel du laboratoire de Physiologie, ainsi que son autonomie financière. Si Netto admet la première demande, pour les deux autres, il y voit une remise en cause de ses prérogatives de Directeur, dans un contexte où manquent le personnel et l'argent. Il accuse Couty de vouloir faire un Etat dans l’Etat, en contradiction avec les règlements. Il remarque que le Museu Impérial est toujours largement ouvert aux visiteurs étrangers, mais que Couty, qui vient d'en franchir les portes, devrait faire preuve de plus de décence. Les institutions nationales méritent le respect et l’observation des règles lorsqu’il s’agit d'argent public, explique-t-il28.
- Couty part pour la France début 1881, et revient au Brésil en juillet 1881. En France, il travaille beaucoup: publication de ses travaux, collaboration avec l'armée sur le problème de la viande séchée. Deux de ses collaborateurs l'accompagnent et rencontrent Tresca sur des problèmes de séchage du café et celui de l'assainissement des villes. Il envoie à Pedro II sa brochure sur l'esclavage au Brésil, fait chez Brown-Séquard des expériences sur le maté en collaboration avec d'Arsonval et indique quel sera son programme de cours à l’Ecole polytechnique de Rio: Biologie, Climatologie, Pathologie, Hygiène29... De retour au Brésil, les difficultés continuent. Victime de persécutions mesquines, il accumule les problèmes avec le ministère de l'Agriculture au sujet du Museu Impérial (règlement, budget, absence d’indépendance matérielle et non paiement de ses services) alors qu'il a fait de la propagande en Europe pour la viande et le maté brésiliens30.
- 27 Louis Couty (1880), Le maté et les conserves de viandes, rapport à son Excellence le Ministre de l’Agriculture et du Commerce, Rio de Janeiro, Typographia nacional.
- 28 Netto, lettre au ministre de l'Agriculture, 22/11/1880, aux Archives impériales de Petropolis.
- 29 Couty à Pedro II, 06/03/1881 et 19/06/1881.
- 30 Couty à Pedro II, 20/06/1883.
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- Avec Emmanuel Liais à l'Observatoire de Rio et Henri Gorceix à l’Ecole des Mines d'Ouro Preto, Louis Couty est certainement le scientifique français qui a eu le plus d'influence au Brésil dans le dernier tiers du XIXe siècle, en dépit du peu d'années qui s'écoulent entre son arrivée à Rio en 1879 et sa mort en 1884, alors même qu'il avait suspendu ses activités depuis 1883 pour cause de maladie. Dans le domaine proprement scientifique, Couty est considéré comme le père de la Physiologie expérimentale moderne. Il introduit les idées de Claude Bernard au Brésil, le relais n’étant pris que par les frères Alvaro et Miguel Ozorio de Almeida lors de la création d’un laboratoire privé de Physiologie en 192631. Mais l'importance de Couty tient aussi à son implication dans les débats sur les conditions du développement économique du Brésil de cette époque. Sa réputation est celle d’un observateur attentif de la société brésilienne. Il écrit sur la colonisation et sur la question de l'esclavage, sur la mise en valeur agricole, notamment par l'amélioration de la culture du café, et sur la mise sur pied d'institutions scientifiques, de laboratoires et d'universités32.
- La position de Couty sur l’esclavage était plus “utilitariste” que morale, ce qui l’entraîne à défendre le Brésil contre Schœlcher, argumentant que la condition des esclaves au Brésil est meilleure que celle des domestiques en France33. L’esclavage est, selon lui, condamnable parce qu’économiquement dépassé, mais Couty plaide pour la colonisation, et notamment pour l’immigration au Brésil de paysans riches aptes à acheter leurs terres. Ils formeront une classe moyenne réformatrice favorable au progrès scientifique et économique.
- Morin et le recrutement de professeurs étrangers pour le Brésil
- Dans ses démarches de recrutement, Morin souligne la contradiction à laquelle il doit faire face: les plus jeunes candidats n'ont pas la notoriété voulue et n'offrent pas toute la garantie d'expérience nécessaire, tandis que ceux qui ont acquis une certaine valeur scientifique se sont presque tous fait une position en France et hésitent à s'expatrier. Dans ce contexte, il faut d'autant plus de temps pour trouver des volontaires que le recrutement reste une affaire d’individus, même au cœur des institutions (l'Académie des sciences, l’Ecole des mines, le Conservatoire, le Muséum, etc.) avec leurs multiples réseaux personnels. La coopération scientifique et universitaire n'est pas encore une affaire d’Etat avant la fin du XIXe siècle. Pour l’Ecole des mines d'Ouro Preto, avec l'accord du
- 31 Voir Thaïes Martins (1955), “A biologia no Brasil”, in Fernando de Azevedo, As ciencias no Brasil, Rio de Janeiro, Ed. Melhoramentos.
- 32 Parmi les principaux ouvrages généraux de Couty : Louis Couty (1881a), L'Esclavage au Brésil”, Paris, Librairie de Guillaumin et Cie éditeurs. Louis Couty (1881b), “L’Alimentation au Brésil et dans les pays voisins”, in Revue d’Hygiène et de Police Sanitaire, n°3, 4 et 6, Paris. Louis Couty (1883), Etude de biologie industrielle sur le café. Rapport adressé à M le Directeur de l’Ecole polytechnique, Rio de Janeiro, Imprimerie du Messager du Brésil. Louis Couty (1884a), Le Brésil en 1884, Rio de Janeiro, Faro e Lima. Louis Couty (1884b), O ensino superior no Brazil, in Gazeta Medica de Bahia, série III, vol. I, pp. 521-532.
- 33 Voir Mario Carelli (1993), op. cit., pp. 109-111, où il commente le livre de Couty (1884).
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- «bon Daubrée qui (me) répond souvent par des négations», il recherche un professeur d'exploitation des mines et de Mécanique appliquée aux mines. Mais,
- «la plupart des élèves distingués de nos écoles des mines et des mineurs ont des positions faites ou des perspectives qui les retiennent et je ne puis envoyer à V. M. des hommes inexpérimentés pour guider ceux qui sont appelés à mettre en valeur les richesses minérales si abondantes de votre beau pays»34.
- Il s'inquiète aussi du niveau des élèves:
- «Du point de vue de l'enseignement, je prendrai la liberté d'appeler l'attention de V. M. sur la nécessité pour le ministre de l'Instruction publique d'assurer la préparation des candidats à l’Ecole afin que les professeurs puissent donner à leurs cours le degré d’élévation convenable.
- Il ne faut pas se dissimuler que le résultat ne peut qu'être graduellement atteint, mais il est bien plus important d'avoir dix élèves bien préparés et capables de profiter d'un enseignement élevé, que d'en avoir beaucoup qui forceraient le professeur à tenir le niveau de son enseignement trop bas.»35
- Sa préférence, partagée par Daubrée, va au système d’envoi de Brésiliens pour se former en Europe, plutôt que l’inverse:
- «Il doit d'ailleurs convenir à V. M. d'assurer pour l'avenir le recrutement du corps enseignant du Brésil par des nationaux qui restent dans leur patrie et l’honorent par leurs travaux plutôt que de recourir à des étrangers, si dévoués qu'ils puissent être»36. «V. M. sait d'ailleurs qu'il est plus sûr, comme elle l'a déjà fait, d'envoyer en Europe des sujets distingués perfectionner leurs études et leurs connaissances pour les faire revenir dans leur patrie où ils reviennent se fixer. Je sais que telles sont les idées de V. M. et je me bornerai à appeler son attention sur l'utilité qu'il y aurait à agir d'une manière analogue pour préparer des professeurs indigènes aux écoles d'arts et métiers du Brésil»37.
- La mauvaise expérience faite avec Jobert le confirme dans cette position:
- «Il parait bien difficile de trouver un professeur de biologie pour l'Institut polytechnique de Rio. Milne Edwards, qui s'en est occupé, me disait hier que les jeunes hommes capables ne veulent pas quitter Paris. Decaisne et Duchartre n'ont encore trouvé personne. Ces difficultés et les ennuis que causent souvent les Français à l'étranger me confirment de plus en plus dans la pensée que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est d'envoyer en France de jeunes Brésiliens, passablement préparés, pour leur faire compléter leurs études et les faire rentrer dans leur patrie qui les conserverait.»
- Le non-retour de Guignet le fait aller dans le même sens. Mais Morin ne parait pas avoir vraiment cherché à accueillir des Brésiliens au Conservatoire des arts et métiers, ni à organiser leur formation. Seul Daubrée accueille des étudiants brésiliens à l’Ecole des mines38. Comme Gorceix à Ouro Preto, les trois professeurs français de l’Ecole polytechnique de Rio vivent difficilement la contradiction entre la situation brésilienne (milieu intellectuel, ressources financières, nationalisme) et les modalités de travail scientifique en Europe, modalités qu'ils cherchent à reproduire, et ce d'autant plus que l'écart est
- 34 Morin à Pedro II, 15/11/1874 et 07/06/1875. 33 Morin à Pedro II, 07/06/1875.
- 36 ibidem
- 37 Morin à Pedro II, 17/01/1876.
- 38 Morin à Pedro II, 30/01/1878 et 06/02/1879.
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- Les Cahiers d’histoire du CNAM
- Seule photo conservée du Général Morin
- (collection Bibliothèque du CNAM -cliché Sandrine VILLAIN)
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- important entre les promesses et les descriptions faites par Morin et Daubrée et les conditions réelles. Leurs exigences étaint peut-être même supérieures à ce qu’ils pouvaient espérer avoir en France. Quoiqu’il en soit, les conflits ne se débloquent qu’avec l’intervention personnelle de Pedro II, ce qui provoque de nouveaux conflits, avec les professeurs brésiliens, moins bien lotis. On retrouvera la même situation conflictuelle en 1934/1940 lors de la fondation de l'Université de Sao Paulo, avec les missions françaises, italiennes et allemandes, soutenues par les autorités politiques39.
- Les autres affaires scientifiques
- Pedro II, Arthur Morin et l'Académie des sciences
- Dès sa première lettre40, en réponse à Pedro II, Morin annonce qu'il va compléter les Comptes-rendus de l'Académie que reçoit l'Empereur, par des informations non-officielles sur l’activité des comités secrets précédant les élections des membres et par des commentaires sur des controverses entre académiciens. Cette première lettre est représentative du contenu de la correspondance: elle porte sur le fonctionnement de l'Académie, les intrigues des comités secrets, les élections (celle de Tresca), une importante controverse (les idées de Darwin), la crise de l’Observatoire; elle comporte aussi quelques affirmations de Morin sur la science, sur lesquelles nous reviendrons par la suite. Arthur Morin fait partie avec Antoine Becquerel, Eugène Chevreul et Jules Cloquet de ce qu'il appelle les “anciens de l'Académie”. Il en donne régulièrement des nouvelles à Pedro II, transmet les salutations réciproques, etc. Ces académiciens paraissent -l'âge (?) la nostalgie du Second Empire (?) - particulièrement sensibles à l'attention que leur porte Pedro II dans sa correspondance et lors de ses visites à Paris. Il faut ajouter Louis Pasteur à ce groupe. Pedro II cherche à plusieurs reprises à le faire venir au Brésil pour travailler sur la fièvre jaune, ce que Pasteur refuse prétextant son âge. Pasteur demandera à Pedro n de pouvoir expérimenter des vaccins sur les condamnés à mort au Brésil, ce que l'Empereur décline pour raison d'humanité41.
- Plus que Daubrée, Morin se considère comme le représentant personnel de Pedro II à l'Académie. Quand celui-ci est nommé “membre correspondant” en 1875, Morin se défend (mal) d'être à l’origine de cette nomination, et explique à Pedro II les droits et devoirs d’un correspondant étranger et lui annonce sa future
- 39 Patrick Petitjean, “Autour de la mission française pour la fondation de l'Université de Sao Polo, 1934, in Patrick Petitjean et al. (1992), Science and Empires. Historical Studies. Boston Studies in Philosophy of Science n°136, Kluwer Academie Publisher, pp. 339-362, Dordrecht, 1992.
- Morin à Pedro II, 07/06/1875, 27/10/1875, 17/01/1876, 23/01/1877, 18/12/1877. Becquerel est né en 1788, Chevreul en 1786, Cloquet en 1790, Morin en 1795.
- 40 Morin à Pedro II, 25/07/1872, reproduite en annexe.
- 41 Plusieurs lettres de Pasteur à Pedro II sont aux Archives impériales de Petropolis. Elles ont été publiées dans George Raeders (1944), Dom Pedro II e os sabios franceses, Rio de Janeiro, Atlantica Editora. Morin parle très fréquemment de Pasteur dans ses lettres.
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- élection comme membre “associé étranger” - la plus haute position que puisse occuper un savant étranger à l'Académie42. Morin sert de relais pour des travaux scientifiques réalisés au Brésil par des Français expatriés, ou des Brésiliens: Ernest Guignet, Louis Couty, Clément Jobert, Emmanuel Liais, Louis Cruls, Henri Gorceix, Ladislau Netto, Joao Batista Lacerda, Joaquim Gomes de Souza, etc., ou de Pedro II lui-même. Il transmet en particulier à l'Académie à plusieurs reprises des informations et des cartes, concernant le développement des chemins de fer au Brésil, dont il tire des notes de synthèses43.
- Il attache aussi de l'importance à des questions de Géophysique et de Géographie pouvant concerner le Brésil. Cela correspond d'ailleurs à la section de l'Académie à laquelle Pedro II est rattaché (Géographie et Navigation). Les chemins de fer constituent à cette époque un sujet qui préoccupe l'Académie, et qui fait notamment l'objet au même moment d’un rapport général44.
- En ce qui concerne l'Académie elle-même, Morin se montre à la fois distant ou sans illusions, en même temps que très impliqué. Il se plaint du nombre de “cabales”, d’“intrigues” ou de “faiblesses humaines”, qui se manifestent surtout lors des élections; il insiste sur la longueur des vacances que prennent les académiciens; il dénonce le sommeil qui gagne la plupart des académiciens après leur élection et décrit le caractère théâtral de nombreux discours (notamment ceux de Jean-Baptiste Dumas). Cela peut prendre une certaine forme affectueuse, mais sévère45 - «mes moutons ordinaires, les académiciens, pas toujours si doux, ni surtout disposés à se laisser tondre». Mais en même temps, il n'hésite pas à prendre partie dans les débats et les nombreuses controverses de l'Académie, malgré la pertinence de ses arguments, tout en étant conscient des limites de ses connaissances notamment par rapport aux doctrines nouvelles. Il manifeste ainsi une hostilité à toute épreuve à l’égard de Darwin et se félicite même de ses nombreux échecs au poste de correspondant. Il doute beaucoup que l'on puisse sérieusement étudier ce qui se passe dans le soleil46.
- Les élections importantes sont abondamment commentées: celle d’Henri Tresca mais aussi celles des académiciens importants qui ont des difficultés à trouver un successeur à leur hauteur47. Eloges et funérailles des académiciens de sa génération sont rapportés à Pedro II48. Les problèmes de l'Observatoire de
- 42 Morin à Pedro II, 15/04/1875, reproduite en annexe. Morin à Pedro II, 25/06/1877.
- 43 Séance du 27/10/1879. Morin à Pedro II, 28/10/1879, reproduite en annexe.
- “Séance du 27/10/1879. Morin à Pedro II, 28/10/1879, reproduite en annexe.
- 45 Morin à Perdo II, 07/10/1875 Morin à Pedro II : “Quant au discours de Dumas, il perd à la lecture parce qu'il est accompagné de larmes qu'il verse toujours en pareille occasion, et qu'il met égalemnent au service de ses amis, et même de ses ennemis”. Morin à Pedro II, 07/06/1875.
- 44 Morin à Pedro II, 25/07/1872, reproduite en annexe, 07/08/1878 et 06/01/1873, en annexe.
- 47 C'est notamment le cas pour les successions de Becquerel, Régnault, Leverrier, Bernard, Belgrand. Morin à Pedro II, 30/01/1878, 12/02/1878, 12/04/1878, 11/12/1878. Les élections à l'Académie occupent une place de plus en plus importante dans les deux dernières années de la correspondance de Morin.
- 48 Par exemple, Wheatstone, associé étranger mort en France en expérimentant un système de transmission simultanée de dépêches : Morin à Pedro II le 27/10/1875; Morin transmet le discours de Tresca. Ou encore, les éloges présentés à l'Académie pour Balard et Leverrier : Morin à Pedro II, 16/03/1879.
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- Paris sont fréquemment abordés, d'autant plus qu'il est en pleine réorganisation, et que les intrigues font rage entre Leverrier et Delaunay; Morin s'en fera l'écho pendant près d'un an, jusqu'à la réintégration de Leverrier à l'Observatoire49. Sur un terrain plus directement scientifique, Morin rend compte des nouvelles qu'il juge importantes, et notamment des multiples controverses dans lesquelles Pasteur est impliqué. D'abord, celle avec Frémy, abordée pour la première fois en 1872. Mais ce que Pedro II ne trouvera pas dans les Comptes Rendus:
- «c'est l'accentuation de la discussion qui se reproduit sans cesse et, je le crains, sans fin entre Pasteur et Frémy. Le premier apportant chaque fois des faits, des expériences très nettement présentées, et concluant de manière absolue et un peu acerbe, le second discutant beaucoup, fuyant parfois devant la preuve, mais n'en apportant guère, autant que je puisse en juger, moi qui suis incompétent. Malheureusement ces discussions sont parfois trop à l'aigre, et comme le pauvre Pasteur déjà frappé d'hémiplégie, est très irritable, je crains toujours qu'on ne lui cause quelque accident fatal. Je n'ai pas pu m'empêcher de le dire à Frémy, en l'engageant à ne discuter que par écrit, et non verbalement. Mais allez donc parler raison au genus initabile ! Vous perdez votre temps. La discussion n'est pas close, mais M. Frémy ayant décliné une proposition de duel chimique et expérimental en présence d'une commission désignée par l'Académie, on le regarde comme battu, et lundi prochain, Wurtz doit, dit-on, fournir une charge à fond.»
- La controverse avec Frémy se prolonge au moins jusqu'en 1876 avant que Pasteur s'engage dans d'autres polémiques avec Quatrefages et avec Berthelot50. Les observations sur le passage de Vénus en 1874 donnent à Morin l'occasion de s'amuser philosophiquement de la “plaisanterie” de Leverrier, qui, par des calculs, a obtenu en premier les résultats que la commission de l'Académie voulait obtenir par l'envoi d'observateurs à l'étranger, observateurs dont certains rapports se font encore attendre. Il rend compte également de la découverte de deux nouvelles planètes dont Leverrier avait proposé l'existence pour expliquer les perturbations de l'orbite de Mercure51.
- La Commission du Mètre
- L'organisation du système international des mètres-étalons semble avoir été la dernière grande œuvre de Morin, et c'est un problème qu'il aborde aussi dès sa première lettre52. Après une réunion avortée pour cause de guerre en 1870, la Commission internationale doit se réunir en septembre 1872, avec pour objectif de définir un mètre-étalon international, avec un degré de précision dix fois supérieur au précédent. Secondairement, Morin demande à Pedro II que le Brésil soit représenté dans cette Commission, ce qu'il n'obtiendra pas cette fois-ci. Quand Morin fait le bilan de cette réunion de 1872, il pointe, entres autres, le désaccord sur le degré de précision possible entre “quelques esprits nébuleux plus scientifiques et spéculatifs que pratiques, qui rêvent” et lui-même, soutenu par les
- 49 Morin à Pedro II, 05/03/1873, reproduite en annexe et 05/11/1872.
- 50 Morin à Pedro II, 23/01/1877, 06/07/1878, 15/02/1879 et 16/03/1879.
- 51 Morin à Pedro II, 29/12/1874, reproduite en annexe, et 15/09/1876
- 52 Morin à Pedro II, 25/07/1872, reproduite en annexe.
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- savants anglais, belges et hollandais notamment53.
- C'est Henri Tresca qui a proposé et calculé la forme en ‘X’ retenue pour le mètre-étalon. Ce sont évidemment les savants allemands qui sont visés, accusés même d'avoir voulu faire passer “insidieusement quelques propositions extra scientifiques”. Morin fait sans doute allusion à la tentative de créer, à côté de la Commission, un Bureau international du Mètre indépendant des gouvernements, avec un personnel spécifique et rémunéré. Il voit sans doute là une atteinte à ses prérogatives, dans la mesure où, avec Tresca, c'est lui qui joue ce rôle technique au Conservatoire. Cette question empoisonnera, jusqu'à sa mort, ses relations avec la Commission du Mètre54.
- Morin revient souvent à la charge pour que le Brésil soit représenté à la Commission. Il représente déjà le Portugal, et se propose de représenter le Brésil comme d'autres savants français représentent des pays d’Amérique latine: au-delà des compliments à Pedro II et à la science brésilienne, c’est d'alliés dont il a besoin pour le soutenir face à la Commission55. Il obtient finalement qu'un Brésilien, Capanema, soit présent à la réunion de 187356. Par la suite, à partir de 1874, c'est Morin qui représente effectivement le Brésil, alors qu'il a «décliné la qualité de délégué du ministère de l'Agriculture et du Commerce de France, pour défendre les intérêts de la science et la dignité de la Commission internationale de 1872 que l'on voudrait supprimer». Il proteste ainsi contre la création d'un Bureau métrologique international, «une institution étrangère dirigée chez nous par des étrangers»57, et conseille donc à Pedro II de refuser, au nom du Brésil, de signer la Convention internationale du 20 mai 1875, suivant ainsi la position des gouvernements anglais, hollandais et grec. Ce que fit Pedro II58.
- Malgré l'hostilité de la Commission internationale59, Morin poursuit ses travaux pour atteindre la précision d'un micron dans les copies du mètre-étalon, et reçoit pour cela l'aide d'une délégation de savants hollandais, dont Boscha, qui viennent travailler au Conservatoire en 1876 et 187960. Parmi les copies, une est destinée au Brésil (Pedro II l'avait demandée dès le début de 1873). Mais Morin meurt avant son achèvement. La dureté des conflits au sein de la Commission du Mètre lui avait fait écrire ces quelques phrases très amères, quelques mois avant sa mort:
- «Nous avons besoin d'une forte dose de dévouement à la science pour ne pas envoyer tout au diable. Je tiens cependant un peu, je l'avoue à V.M., s'il se peut, à terminer notre tâche avant d'aller moi-même retrouver le diable dans l'autre monde. V.M. comprendra que je suis un peu pressé, attendu qu'à la date de cette lettre, j'ai 84 ans révolus.»61^
- 53 Morin à Pedro II, 09/10/1872, reproduite en annexe et 05/11/1872.
- 54 Morin à Pedro II, 09/10/1872, reproduite en annexe.
- 55 Morin à Pedro II, 06/02/1873 et 05/03/1873, reproduite en annexe.
- 56 Morin à Pedro II, 05/07/1873 et 07/08/1873.
- 57 Morin à Pedro II, J. 5/04/1875, reproduite en annexe.
- 58 Morin à Pedro II, 07/06/1875 et 14/10/1875
- 59 Morin à Pedro II, 22/09/1877, 16/10/1877 et 17/10/1879, reproduite en annexe.
- 60 Morin à Pedro II, 15/09/1976 et 17/10/1879, reproduite en annexe.
- 61 Morin à Pedro II, 17/10/1879.
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- Tresca poursuit le travail en effectuant les dernières vérifications, et sa signature figure avec celles de Fizeau et du Vicomte d'Araujo sur la copie brésilienne: «Combien je regrette que le Général Morin n'ait pas assisté à cette remise officielle. Le tracé en a été fait la nuit de sa mort»62. Selon Tresca, il n'y a qu'un seul mètre aussi exact que l'étalon brésilien, «qui formera le compagnon et témoin du mètre international».
- Morin et le développement scientifique et économique du Brésil
- Tout au long de la correspondance, Morin manifeste son intérêt pour le problème du développement économique du Brésil, et pour les recherches scientifiques ou inventions qui peuvent y contribuer63. Il donne des conseils, signale des expériences ou des faits pertinents, commente des rapports ou informations communiquées par Pedro II, lui envoie des rapports, et dans le cas du café, fait procéder à des expériences au Conservatoire. Cela concerne notamment l'agriculture: Morin s’intéresse au transport des viandes, au maté ou au transport des chevaux vivants, et signale les perfectionnements des machines pour les sucreries en France, ainsi que l’intérêt pour le Brésil d’inventions et de découvertes telles un nouveau type d'explosif mis au point par les Anglais, une pompe à vapeur pour lutter contre les incendies, un gouvernail mu par la vapeur mis au point par Charcot Fils, et évidemment le téléphone de Bell que Pedro II a vu fonctionner à Philadelphie, et qui laisse Morin perplexe:
- «Le téléphone continue à faire fureur, mais avec des succès un peu variés cependant. Mais le voilà qui met en mouvement des courants à distance les uns des autres. Que va devenir le service des dépêches ? Ce qui me tranquillise un peu, c'est qu'il faut que le téléphone soit accompagné d'un fil avertisseur, d'une sonnerie qui prévienne qu'on doit écouter.»64
- Les travaux publics sont à la base du développement industriel, et l'importance de la question des chemins de fer dans la correspondance de Morin à Pedro II a déjà été signalée plus haut. Morin attire aussi son attention sur les projets de canaux à Panama, et sur les projets de barrage au Brésil d'un ingénieur français, Révy65. Sur le plan scientifique, il attire l'attention de l’Empereur sur les travaux de Belgrand à propos de l'étalonnage des crues. Il plaide à plusieurs reprises pour le développement de la Géodésie au Brésil, avec le concours du personnel et du matériel dont l'armée dispose66. Il suggère aussi de développer la Physiologie végétale en raison de la crise agricole aux USA.
- Les échanges de livres sont nombreux, dans les deux sens. Morin signale
- 62 Tresca à Pedro II, 30/07/1880, 19/11/1880 et 10/12/1881.
- 63 Les exemples ci-dessous sont extraits d'un échantillon d'un vingtaine de lettres de Morin, ne sont donc pas exhaustifs.
- 64 Morin à Pedro II, 12/02/1878. Il y reviendra le 17/03/1878.
- 65 Morin à Pedro II, 05/06/1879 et 30/06/1879. Tresca continuera à soutenir les projets de Révy, dont des lettres à Pedro II figurent également aux Archives impériales de Petropolis.
- 66 Morin à Pedro II, 25/07/1872, reproduite en annexe; puis 30/01/1878, 12/02/1878, 15/02/1879, 05/06/1879 et 30/06/1879.
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- Les Cahiers d’ histoire du CNAM
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- Lettre du Général Morin à l’Empereur Pedro II du 3 octobre 1872
- (Archives impériales de Petropolis, D 75 79)
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- avec régularité l'envoi des Annales du Conservatoire et demande les publications de la Société agricole de Rio et de la Société d'encouragement du Brésil. Il envoie son Manuel d'hygiène pratique ainsi que différents rapports ou livres susceptibles d'intéresser les Brésiliens. En sens inverse, Morin accuse réception de travaux brésiliens, qu’il communique en partie à l'Académie.
- Le développement industriel des Etats-Unis fascine également Morin, et Pedro II, notamment à l'occasion de l'Exposition universelle de Philadelphie en 1876. Informé du projet de Pedro II d'aller visiter l'exposition, il commente:
- «Le haut prix de la main d'œuvre aux Etats-Unis y a singulièrement développé et surexcité l'esprit d'invention. Aussi l'on y trouve des machines-outils de tout genre pour remplacer l'ouvrier, la connaissance de ces machines peut être particulièrement utile au Brésil où les bras sont encore rares»67.
- Cela ne va pas sans une certaine méfiance de Morin vis-à-vis du modèle américain (y compris sa forme républicaine) et de ses pratiques commerciales supposées:
- «Les progrès immenses qu'en peu d'années les Etats-Unis viennent de réaliser dans les deux grandes industries de l'extraction de la houille et de la métallurgie du fer ne peuvent manquer de produire, et ont déjà produit, une perturbation profonde dans les rapports commerciaux de l'Europe et de l'Amérique. Le Brésil profitera largement sans doute de ces progrès qui lui permettront d'établir ses voies ferrées à de bonnes conditions. Mais il y a lieu de se méfier, dit-on de la bonne foi du Yankee, et il serait prudent d'accompagner les traités de cahiers de charges bien rédigés et bien observés surtout»68.
- La question du café est celle qui est la plus présente tout au long de la correspondance. Morin demande des échantillons de café brésilien69 pour évaluer leur teneur en caféine; après l’analyse de 20 variétés, 24 autres sont attendues mais il doute de pouvoir arriver à un quelconque résultat, déclarant avoir d’ailleurs :
- «bien confiance dans les chimistes, malgré les bizarreries qu'offrent parfois leurs analyses, mais ce que je voudrais surtout trouver, ce serait un ou plusieurs gourmets jurés en café, comme nous en avons pour les vins. Je n'en ai pas encore trouvé.»
- Comme la chimie est peu sûre, et que rien ne remplace «la dégustation directe», il goûte lui-même le café. Il reviendra à plusieurs reprises sur ces expériences, en faisant rédiger un rapport sur les différentes variétés de café brésilien, en particulier celui de Sao Paulo70. Les expériences se poursuivent tout au long de l'année 1879, jusqu'à un rapport final71. Plus ou moins discrètement, Morin utilise aussi ses relation avec Pedro II pour obtenir des matériaux brésiliens. Ainsi, signale-t-il à Pedro II qu'il vient d'acheter en Suisse “une folie”, un superbe kilogramme de cristal de roche “irréprochable”, brésilien bien
- 67 Morin à Pedro II, 07/06/1875.
- 68 Morin à Pedro II, 12/02/1878.
- 69 Morin à Pedro II, 12/08/1875, 17/01/1876, 22/04/1876 et 15/09/1876.
- 70 Morin à Pedro II, 16/10/1877, puis 12/04/1878, 02/07/1878 et 05/11/1878.
- 71 Morin à Pedro II, 16/03/1879,16/05/1879 et 30/06/1879.
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- entendu72, et ajoute:
- «Qui pourra croire que toute la bienveillance d'un illustre empereur n'a pu nous procurer un échantillon assez beau pour que nous y trouvions ce spécimen remarquable ! C'est le Béryl ! Ah, Sire, on voit bien que comme le Bon Dieu de Béranger, V. M. a des ministres!»
- Dans les mois qui suivent, Pedro II fera parvenir au Conservatoire un cristal de roche73.
- Quelques opinions de Morin au fil de sa correspondance
- Ses réticences envers certaines doctrines nouvelles ont déjà été évoquées plus haut, notamment son hostilité contre Darwin, et son scepticisme en ce qui concerne les taches sur le soleil. Plus précisément, à propos de Darwin, si Morin se juge incompétent comme naturaliste, il se révolte «à l'idée d'avoir pour ancêtre, non seulement des singes, mais des grenouilles, et jusqu'à des infects (ill.) vers»74 et craint:
- «l'abus que les matérialistes feraient de l'approbation donnée par l'Académie aux doctrines dites du darwinisme, si Darwin avait été élu correspondant. Tout cela parce que dans mon ignorance des origines de l'homme, j'aime mieux m'en tenir à la foi du charbonnier, et la poésie de l'ancien Testament me parait plus noble, plus logique, et plus digne de l'espèce humaine.»
- Dans le même registre, quand il apprend que les arêtes de turbot ressemblent au dessin que Tresca a fait pour le mètre-étalon, il écrit:
- «O mystère de la création. Donnons-nous tant de peine pour vous découvrir et rechercher vos lois et puis soyons fiers ensuite de ce que nous aurons trouvé. N'y a-t-il pas là de quoi décourager et nous engager à nous contenter d'être de simples charbonniers.»75
- Et il continue en se moquant du «sérieux et de la persévérance» avec lesquels les académiciens «poursuivent des explications chimériques de certaines apparences telles que les taches du soleil qu'ils supposent toujours à l'état violent d'un volcan», alors qu'il s'agit d'un astre immuable «qui se conduit si régulièrement depuis que le monde le connaît». Nous ne sommes pas loin de l’ordre divin dans la nature. De cette présence de la religion dans la science, Morin glisse à un soutien diplomatique au Pape lors de la Commission du Mètre de 1872:
- «Un incident regrettable et misérable s’est produit à la fin de la session, mais il n'a pas eu d’effets sur les résultats. Le gouvernement italien, non content d'avoir pris (terme honnête) au Pape ses états, s'est avisé de trouver mauvais qu'il ait dans la commission du mètre un représentant, le Père Vecchi, et il a protesté en donnant à ses délégués l'ordre de
- 72 Morin à Pedro II, 29/12/1874, reproduite en annexe.
- 73 Morin à Pedro II, 15/04/1875, reproduite en annexe, puis 07/06/1875 et 05/07/1875.
- 74 Morin à Pedro II, 25/07/1872, reproduite en annexe.
- 75 Morin à Pedro II, 07/06/1875.
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- se retirer, ce qu'ils ont fait le dernier jour. Je n'ai pas pu m'empêcher, sans entrer en rien dans la question politique, d'exprimer mes regrets de voir des considérations étrangères à la science venir ainsi envahir son domaine et troubler ses travaux»76.
- La méfiance de Morin envers les pratiques commerciales des Etats-Unis, évoquée plus haut, se base sur un rejet plus général de ce
- «pays singulier et sur lequel mes idées deviennent de plus en plus confuses. On y trouve en effet d'une part un grand patriotisme, une juste fierté nationale parfois un peu exagérée, d'immenses et généreux efforts pour le progrès de la civilisation et de l'instruction, pour les besoins de l'humanité, et de l'autre, l'avidité du gain et l'improbité publique et privée la plus éhontée, dont les développements prennent des proportions gigantesques. Tout cela n'est pas fait pour diminuer le mépris que j'ai pour des gouvernements démocratiques, malgré la force qu'ils donnent parfois à l'initiative privée. J'en demande pardon à V. M., mais je m'aperçois que je fais de la politique, moi qui l'ai en horreur. Aussi je reviens à mes moutons de l'Institut»77.
- Quelques mois avant, Morin avait reproché à Pedro II de se soumettre aux règles de la monarchie parlementaire en sollicitant du Parlement brésilien l'autorisation de quitter le Brésil en 1876/1877:
- «Malgré ma situation politique de républicain (malgré moi), je ne puis m'empêcher d'admirer la sérénité avec laquelle V. M. observe les préceptes du Gouvernement parlementaire.»78
- En bref
- Le contenu des lettres adressées par Arthur Morin, dans les huit dernières années de sa vie, avec Pedro II, académicien et Empereur du Brésil, donne une image relativement ambiguë du statut qu’il donnait à ces échanges scientifico-épistolaires. D'un côté, en tant que directeur du Conservatoire des arts et métiers, Morin se devait d'être particulièrement en phase avec les préoccupations brésiliennes quant au développement économique du pays, et ce d'autant plus que les réformes de l’Ecole polytechnique de Rio prenaient en compte ces enjeux. De ce point de vue, tous les thèmes concernant l'industrialisation figurent effectivement dans la correspondance. Et Morin semble avoir réellement fait circuler livres, informations et rapports. Mais peut-on parler d'une réelle influence du directeur sur la création d’institutions scientifiques au Brésil ou sur ses choix de développement ? S'il a contribué à la venue de scientifiques français au Brésil, il ne parait guère avoir plaidé pour le Conservatoire comme modèle institutionnel. Contrairement à Daubrée, il s'est maintenu à un niveau très général d’information. En revanche, Daubrée s'est profondément impliqué dans la création et le fonctionnement de l’Ecole d'Ouro Preto pendant plusieurs années, et a donné à plusieurs reprises des conseils sur le développement de la Géodésie au Brésil. Morin semble s'être contenté du rôle de “recruteur” et d’avocat, à un niveau très général, pour l'existence d'un pont entre la science et les applications
- 76 Morin à Pedro II, 05/11/1872.
- 77 Morin à Pedro II, 17/01/1876.
- 78 Morin à Pedro II, 27/10/1875.
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- industrielles. De ce point de vue, sa correspondance a parfois un aspect social, voire mondain (notamment sur la vie de l'Académie, ou quand il fait état de ses relations avec la famille et les nobles amis de l'Empereur), qui l'emporte sur les commentaires scientifiques et économiques.
- Cela correspond tout à fait à ce que révèlent certains passages de la correspondance sur ses opinions antirépublicaines, fidèles à la foi religieuse traditionnelle, réservées ou hostile aux nouvelles doctrines scientifiques. Le savant français semble très honoré de correspondre avec un souverain “éclairé”, comme il en existait en Europe au XVIIIe siècle. C'est peut-être ce qui explique l'énergie qu'il met à mettre en œuvre ses réseaux personnels et académiques au service du recrutement de jeunes savants français pour l'Ecole polytechnique du Brésil ainsi que l’aide qu'il accorde à Daubrée pour faire de même. Tout ceci en fait plus un héritier un peu tardif du siècle des Lumières plutôt qu'un savant en phase avec les idées de son époque, du moins sur la fin de sa vie . Pourtant, le nom d’Arthur Morin est inconnu au Brésil alors que celui de Emest Guignet, et surtout celui de Louis Couty, font partie au Brésil de l'histoire des sciences.
- r
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- 79 Cela rejoint certaines des conclusions de Claudine Fontanon, “Un ingénieur militaire au service de l'industrialisation : Arthur-Jules Morin (1795-1880)”, in Cahiers d'Histoire et de Philosophie des Sciences, n°29, 1990, pp. 89-118.
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- ANNEXES - LETTRES DE MORIN À PEDRO II
- I - 25 Juillet 1872
- «J'ai reçu avec bien du plaisir la lettre si bienveillante que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire et je désire beaucoup pouvoir satisfaire à son désir d'être tenue au courant de quelques détails intimes de ce qui se passe, en dehors du public, dans notre académie des sciences. Elle est, vous le savez, composée d'hommes soumis à toutes les faiblesses humaines dont la science ne défait pas et tous les défauts du genre “irritabile vatum” ne lui sont certes pas étrangers.
- Les discussions publiques en offrent parfois des exemples que les comptes rendus (ill. gomment?), mais c'est dans les comités secrets, à l’occasion des élections, que la faiblesse, les petits papiers, les cabales, les intrigues se montrent d'une manière souvent triste, parfois plaisante, qui provoque à la fois la colère et la moquerie.
- L'élection de M Tresca en a été un exemple frappant, et V. M. a touché fort juste quand elle m'a écrit qu'elle espérait qu'en nommant d'abord M Rolland, l'académie n'avait pas manqué à ses meilleurs précédents. Je suis forcé de lui dire que cet espoir n'était nullement fondé. M Rolland est un ancien élève de l’Ecole polytechnique, ingénieur distingué, qui a introduit dans l'organisation des manufactures de tabac de très grandes améliorations. Il est aujourd'hui Directeur des manufactures de l’Etat pour les tabacs, et même pour les poudres de (ill.), dont il ne s'est jamais occupé. C'est un homme d'un mérite réel, très honorable, mais qui n'a pas de travaux ni de titres réellement scientifiques. Il pouvait justement prétendre à être académicien libre, mais non titulaire. C'est ce que mon habitude de dire nettement les choses m'a conduit à lui déclarer quand il est venu me voir. Mais il a des amis, et mérite d'en avoir, il dispose de quelques emplois; il a fait produire de bons (ill.). Tout cela, à défauts de titres, donne des chances.
- Tresca n'avait que ses travaux, si nombreux et si neufs, en partie (ill.). Cette nouveauté même qui dérange quelque peu les idées d'un certain nombre de physiciens et de mathématiciens en ce qui concerne les actions moléculaires, a contrarié leurs formules, n'a pas facilement pénétré dans leur casier cérébral et elle a été combattue par les plus déplorables arguments, soutenus par des hommes éminents cependant, qui ont mieux aimé critiquer que de se donner la peine de lire. MM Bertrand, Serrât, Yvon Villardeau, Henri Deville se sont particulièrement fait remarquer par l'ardeur et la pauvreté de leur argumentation. Les membres étrangers à la science mécanique, les naturalistes, les botanistes, (ill.) le Jardin des Plantes... (ce que M Poinsot désignait sous le titre générique du chiendent-), s'est laissé prendre à ces mauvaises raisons, et M Rolland a été nommé.
- Mais, à la seconde vacance, le remords les a pris, une réaction s'est opérée, et malgré M Bertrand et consorts, malgré même le cuisinier fort habile de M Paul Thénard qui se pose en grand électeur, le succès de M Tresca a été complet.
- Celui-ci n'est pas un de ces hommes qui s'endorment sur le fauteuil académique, et en continuant ses travaux, il troublera plus d'une fois le sommeil de ceux qui l'ont combattu.
- Voilà, Sire, ce que je peux dire à V. M. de cette élection à laquelle elle a bien voulu s'intéresser et qui était pour moi l'objet de sérieuses préoccupations, non pas parce que j'ai beaucoup d'amitié et d'estime pour l'homme, mais parce qu'il est à mes yeux le savant qui a fait faire dans ces dernières années le plus de progrès à la mécanique appliquée.
- Je passe à une autre case de nature non moins contestée au sujet de laquelle V. M. me pose des questions qui montrent l'importance qu'elle attache à sa solution.
- Comment va l'affaire Darwin ?
- Ici, je pourrais être quelque peu embarrassé, si je ne savais, par ma propre expérience, que V. M. est un de ces Princes, et même un de ces hommes trop rares (pardonnez-moi le compliment) auxquels on peut tout dire sans se préoccuper du désaccord des opinions. Je ne vous cacherai donc pas, Sire, que j'ai été pour ma part fortement opposé à la nomination de M Darwin comme correspondant de l'académie. Je suis tout à fait incompétent pour apprécier sa valeur comme naturaliste, mais la lecture de son dernier ouvrage sur l'origine de l'espèce humaine m'apparut n'être qu'un tel (ill.) d’affirmations sans preuves, de déductions aventureuses, d'omissions volontaires de toutes les qualités morales et intellectuelles de l'homme, que j'ai cru de mon devoir de m'opposer à sa nomination dans l'intérêt de la dignité et de la considération de l'académie.
- Cette candidature n'a été sérieusement soutenue, au point de vue scientifique, que par MM de
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- Quatrefages et Milne Edwards qui déclaraient d'ailleurs qu'ils étaient loin d'admettre les doctrines de l'auteur sur l'origine de l'homme. Elle a été combattue par MM Blanchard et Souilland du point de vue de l'histoire naturelle, par MM de St-Venand (sic), Leverrier, Dumas, Elie de Beaumont, Fizeau, à ceux de la science en général et des doctrines morales. Quant à moi, juge incompétent du mérite du naturaliste, peu sensible aux raisonnements aventureux de l'auteur, je me suis révolté à l'idée d'avoir pour ancêtres non seulement des singes, mais des grenouilles, et jusqu'à des infects (ill.) vers.
- J'ai craint l'immense ridicule dont l'esprit français couvrirait cette nomination et surtout l'abus que les matérialistes feraient de cette approbation donnée par l'académie aux doctrines dites du darwinisme, malgré le crédit dont elles jouissent en Angleterre et surtout en Allemagne. Dans mon ignorance des origines de l'homme, j'aime mieux m'en tenir à la foi du charbonnier et la poésie de l'ancien Testament me parait plus noble, plus logique, et plus digne de l'espèce humaine.
- La lutte a été vive, et sans exemple pour une élection de correspondant étranger. Trois séances de comité secret ont à peine suffi. A la fin, Milne Edwards, frappé de l'opposition que cette candidature rencontrait aux points de vue moral et social, a déclaré qu'il mettrait un billet blanc. Quatrefages a persisté en repoussant la doctrine. Claude Bernard a fait de même. La partie était perdue. Lundi, Darwin n'a eu que quinze voix, et M Loven de Stockholm, 32.
- Qu'en pensera V. M., je l'ignore, quoique je la soupçonne d'être un des admirateurs de la science de Darwin, mais ce dont je crois être sûr, c'est qu'elle ne le prendrait pas pour son ministre de l'instruction publique, ayant mission de préparer et de former l'esprit et les cœurs de la jeunesse brésilienne.
- L'organisation de l'Observatoire de Paris provoque aussi l'attention de V.M. et ce n'est pas sans raison qu'elle trouve incomplète celle que lui donne un dernier décret. Ici, comme en beaucoup d'autres choses dans cette pauvre France si tourmentée en tous sens, les passions, les intérêts des hommes ont trop d'influence, et ce n’est pas M Jules Simon qui saura s'élever au-dessus de ces misères pour ne prendre pour guide que l'intérêt de la science.
- Ainsi que je crois l'avoir déjà dit à V. M., il y a ici deux hommes en présence dans cette question. Leverrier, incontestablement supérieur au point de vue scientifique et du dévouement réel à la science, mais qui, ayant la main trop dure, faisait cabrer l'attelage, aujourd'hui Delaunay, calculateur habile, esprit étroit, pas toujours juste, parfois passionné, très tenace, mais facile à circonvenir, qui n'a pas la main assez ferme pour conduire dans la bonne voie.
- Une vilaine intrigue à laquelle Delaunay s'est prêté, a fait supprimer l'Observatoire météorologique de Montsouris que Charles Deville avait déjà assez bien organisé, sous le patronage de l'Empereur et de M Haussmann, patronage dont la passion politique lui a fait un reproche. L'académie a pris la question au vif. Elle a manifesté sa réprobation pour cette sorte de persécution scientifique en nommant Charles Deville membre d'une commission chargée d'inspecter l'Observatoire dirigée par Delaunay. En ce moment, il s'agit de compléter le Bureau des Longitudes, où il y a six vacances, et d'y remplacer Laugier. Leverrier, qui en fait partie, mais qui n'y allait plus, y a reparu, les deux partis sont en présence. Delaunay patronne M Lœvy, un hongrois israélite, naturalisé français. Leverrier et Villarceau soutiennent M Wolf, astronome et physicien distingué.
- A ce sujet, je crois devoir faire part à V.M. d'une démarche toute désintéressée que m'ont suggéré le nombre de vacances à remplir au Bureau des Longitudes et d'une certaine tendance de Delaunay à écarter les officiers de terre et de mer qui s'occupent de géographie. Je suis allé au Ministère de la guerre pour l'engager à insister auprès de son collègue de l'instruction publique pour que deux places du bureau des longitudes soient toujours réservées, l'une à l'armée de terre, l'autre à la marine. Il ne faut pas en effet qu'on méconnaisse que les grandes opérations géodésiques et même celles de la géographie de détail ne peuvent être exécutées qu'avec le concours du personnel et du matériel dont l'armée dispose. On en a la preuve dans les travaux faits en Espagne et en Algérie. Ces travaux pénibles, souvent dangereux, état peu récompensés par l’avancement dans l'armée, il faut leur offrir la perspective d'une haute position scientifique.
- J'ai cru pouvoir prendre la liberté d'appeler sur ce point de vue l'attention de V. M. qui s'occupe avec sollicitude de l'organisation de son observatoire, et des services qu'elle en attend pour le Brésil.
- Il me reste, malgré la longueur déjà donnée de cette lettre, à parler à V. M. de la question du système métrique, au sujet de laquelle, les journaux de toute nuance font des annonces mirobolantes. Il ne s'agit nullement d'un congrès, mais simplement d'une commission
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- internationale qui a pour mission de faire un ou plusieurs mètres à traits, comparés à notre mètre à bouts des Archives.
- L'un de ces mètres sera déclaré international et étalon commun à tous les pays qui ont coopéré à sa construction. La commission qui s'est déjà réunie en 1870 doit de nouveau fonctionner le 24 septembre 1872. Elle se compose des délégués de 24 états, parmi lesquels le Brésil n'a pas jugé à propos de figurer, attendu qu'il a adopté le système métrique. Je regrette cette abstention parce qu'il s'agit ici non du système métrique en lui-même, que chaque pays est et restera libre d'adopter, mais simplement d'une œuvre scientifique et artistique, plus difficile qu'il ne semblerait au premier abord, savoir: faire un mètre à traits avant aussi exactement que possible la loneueur du mètre à bouts des Archives dans l'état où il se trouve.
- Or, jusqu'ici, dans toutes les comparaisons de ce genre, on s'était contenté d'obtenir les longueurs à deux ou trois millièmes de millimètres près. Aujourd'hui, les physiciens et géodésiens allemands prétendent arriver à l'exactitude des dix millièmes de millimètres, et il faut nous organiser pour la leur fournir. Les températures doivent être invariables à des millièmes de degré Celsius. Nous arriverons, j'espère, à leur donner satisfaction dans les limites du possible, mais V. M. conviendra qu'un ou deux savants brésiliens n'auraient pas été de trop pour nous aider dans l'accomplissement de cette tache que je trouve (je l'avoue à ma honte) un peu fantastique.
- J'aurai l'honneur de faire parvenir à V. M. les procès-verbaux de cette commission internationale du mètre, afin qu'elle juge s'il lui paraît utile de s'y faire représenter. Il en serait encore temps.
- Je ferai enfin remettre à son ministre la collection des volumes des annales du Conservatoire et successivement les numéros qui paraîtront, et nous serons heureux de recevoir en échange les publications de l'Institut agricole de Rio, et de la société d'encouragement du Brésil. Elles seront pour nous un souvenir continuel de la bienveillance de V.M. pour le Conservatoire des arts et métiers.
- Il est grandement temps, je crois, que je m'arrête dans le long bavardage auquel je viens de me livrer, mais mon excuse est dans le désir insatiable que V. M. a de tout savoir. Elle voudra donc bien me pardonner ma prolixité, et agréer l'hommage de mon respectueux dévouement.»
- II - 9 octobre 1872 (extraits)
- «La lettre que V.M. m'a fait l'honneur de m'écrire m'a trouvé au début de la commission internationale du mètre, où 28 états différents se sont fait représentés par 46 délégués. Les discussions sont commencées et menées avec autant d'activité que nous le pouvons pour les faire aboutir à des résolutions qui conduisent à des solutions. L'esprit général des membres est bon et sage, mais il y a dans le nombre quelques esprits nébuleux plus scientifiques et spéculatifs que pratiques, qui rêvent, les uns d'un précision impossible à réaliser, telle que les dix millièmes du millimètre, le centième de degré du thermomètre (ill.) et qui multiplieraient les opérations, de manière à rendre le travail impossible.
- Nous avons parfois de la peine à les ramener aux réalités, mais notre résistance aux chimères finit cependant par réussir. Nous sommes bien soutenus dans ces discussions par les délégués anglais, MM Miller, le physicien de Cambridge et (ill.) le conservateur des étalons, par les savants belges et hollandais, par Govi d'Italie, Ibanez d'Espagne, par Struve de Saint-Pétersbourg.
- En somme, nous avons obtenu à l'unanimité:
- 1) la reconnaissance du mètre et du kilogramme de nos archives comme les points de départ de la confection de nouveaux étalons, dans l'état où ils se trouvent; état d'ailleurs très satisfaisant puisque les moyens optiques les plus précis ne permettent pas de découvrir dans les bouts du mètre des inégalités voisines de un millième de millimètre. On admet aussi que le kilogramme en platine (ill.) a le type, sauf à rechercher ultérieurement quel est le véritable poids du décimètre cube d'eau.
- 2) Le métal à employer sera le platine, avec 10% d'iridium; alliage très homogène et assez dur pour fournir des traits fins
- 3) La forme du mètre sera celle qu'indique le croquis ci-contre. Elle parait d'abord assez singulière, mais elle a été proposée et calculée par Tresca, d'après des considérations mathématiques ou physiques qui ont été généralement approuvées, et qui ont pour résultat que s'il se produisait la moindre flexion, la surface des fibres neutres ou invariables sera en ab, et que c'est sur cette
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- surface que l'on ferait les traits. Ce système présente l'avantage des points adoptés par M (ill.) et en évite les inconvénients. Il se prête très bien à l'établissement de l'uniformité de température dans toute la barre et en assure la rigidité dans tous les sens.
- 4) Le système de comparaison à employer et des modes à suivre à été laborieux à régler. Sur cette question, l'esprit nuageux des allemands s'était exercé à multiplier les difficultés: mais, après discussions, et presque à l'improviste, l’on est arrivé à se limiter à ce qu'il était possible de faire.
- D'autres solutions favorables sont préparées, mais il y a une question d'organisation qui est encore pendante et délicate.
- Quelques membres allemands, suisses et russes voudraient fonder à Paris un Bureau International du mètre, indépendant de tous les gouvernements qui en feraient les frais, et qui serait chargé de toutes les opérations, lesquelles seraient exécutées par un personnel payé, étranger à la commission, mais nommé par elle. Ce serait une petite république métrique où l'on serait payé pour ne rien faire, ou peu de choses.
- J'ai eu le mauvais goût de dire que l'on voulait payer des Chanoines du mètre, un autre a dit des vestales du mètre...
- Malgré cela, on tient bon, et nous serons obligés de concéder quelque chose sur le terrain, sauf à voir avorter le projet, quand il sera soumis aux gouvernements qui devront payer. Mais, ce que nous ne concéderons pas, c'est que le travail qui incombe à la commission soit fait par des personnes prises en dehors d'elle. Déjà, l'on recule sur ce point.
- (...) Je prends la liberté d'envoyer à V.M. la traduction complète de curieux résultats obtenus par la commission anglaise des épreuves sur les substances explosives. Les artilleurs du Brésil pourront en tirer quelque parti.» (...)
- III - 3 Janvier 1873 (extraits)
- (...) «M Faye, il est vrai, a continué à nous entretenir de ce qui se passe dans le soleil, et paraît de plus en plus certain de voir plus clair que tous ses prédécesseurs dans cet astre source de toute lumière. J'avoue, à ma honte peut-être, que je ne suis pas aussi convaincu que lui de l'exactitude de ses explications, et comme je ne peux y aller voir jusqu'à ce que Dieu ne m'appelle à cet honneur, je reste dans un scepticisme (ill.) qui a quelque analogie avec celui d'un de nos vieux grenadiers de la campagne de Russie, qui, après avoir été blessé à l'attaque de la grande redoute russe de la Moskowa, se tenait assis, en attendant le pansement, auprès d'un arbre, lorsque Napoléon passa près de lui. De quel régiment es-tu lui dit l'Empereur ? Du 54e. Ton régiment est-il dans la redoute ? Dans la redoute ! vas-y voir, mauvais crâne, répondit le grenadier. Or, je conviens que je ne suis pas pour le moment disposé à aller voir dans le soleil. Si M Faye a raison, quand même on m'offrirait une place dans la jolie nacelle, si bien (ill.) par Dupuy de (ill.). Je prie donc V.M. de m'excuser si je reste dans le doute, et je désire même qu’elle soit enfin prudente. Il ne serait peut-être pas bon de se brouiller avec le soleil, au sujet des fantaisies volcaniques qu'il se permet chez lui.»
- IV - 5 mars 1873 (extraits)
- (...)«V.M. aura vu que Leverrier était réintégré à l'Observatoire. Il était temps, car la machine se détraquait de plus en plus, et d'une autre part il y avait toujours des tendances personnelles qui voulait mettre l'Académie en campagne sur la question. Aura-t-il plus de modération que par le passé et le conseil (de famille) qu'on lui a donné pourra-t-il le contenir dans ses boutades? Nous verrons.
- Je me crois forcé de revenir de nouveau auprès de V.M. sur la convenance de faire représenter le Brésil dans la commission du mètre, dont le travail, quoiqu'assez simple en apparence, et en réalité très délicat, finira par constituer une œuvre scientifique internationale, à laquelle le Brésil ne peut rester étranger, quand les petites Républiques de l'Amérique latine y prennent part. L’adoption du système métrique dans l'Empire de V.M. n'est pas une raison pour que son gouvernement s'abstienne. Le plus grand nombre des Etats représentés sont dans le même
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- cas. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'avoir à Paris en permanence, ou d'y envoyer pour les époques des sessions, qui seront rares, un délégué tout à fait spécial, ce qui voudrait mieux cependant si cela convenait. Il suffirait que le Brésil fut au moins représenté par une personne digne de cette confiance, et il n'est même pas nécessaire que ce soit un Brésilien. Je représente le Portugal, Gay le Chili, Michel Chevalier le Nicaragua. Il ne doit pas être difficile de trouver dans le personnel brésilien qui réside à Paris, quelque ami de la science et de son pays, qui consente à lui prêter son concours pour ces opérations. Mais, si par imprévu, V.M. ne trouvait pas sur qui fixer son choix, et si elle se décidait à le porter sur un Français, il y en a un qu’elle connaît bien et qui se ferait un honneur de s'acquitter de la mission.
- C'est M Banderali, ingénieur, distingué, très instruit, auquel M le Duc de Nemours avait confié une partie de l'éducation du Comte d'Eu et du Duc d'Alençon.
- Une circonstance fortuite me l'ayant fait rencontrer chez M de Ségur, au moment où je venais de causer de la question avec M d'Itajuba, je lui en parlais en termes généraux, et il me répondit de suite: mais si l'Empereur le veut, je suis à sa disposition, pour le seul honneur de lui être utile.
- Il me semble donc, Sire, qu'il n'y a aucune difficulté à prendre le parti que je regarde comme indiqué par la dignité scientifique du Brésil, qui peut être ainsi sauvegardée sans aucune dépense. V.M. me pardonnera, j'espère, mon insistance en faveur du motif qui l’inspire.
- En mécanique appliquée, ce que nous avons de plus nouveau, c'est un appareil à vapeur qui fait mouvoir le gouvernail d'un bâtiment avec la plus grande facilité, et permet des évolutions d'une rapidité inconnue jusqu'à ce jour. L'auteur est M Charcot fils, qui est à la fois un ingénieur instruit et un constructeur habile. Des expériences déjà exécutées ont donné des résultats remarquables et dès que la description sera imprimée, je me ferai un devoir d'en envoyer un exemplaire à V.M.» (...)
- V - 15 novembre 1874
- «Nous conclurons aujourd'hui avec M d'Itajuba une convention convenable pour le cours de physique et de chimie appliquées qui pourront être confiés, je crois, en toute sûreté au même professeur, M Guignet, répétiteur pour ces deux sciences à l’École Polytechnique. M Guignet est bien connu dans le monde savant et dans l'industrie, et on lui doit même la découverte d'une couleur bleue qui porte son nom. Egalement instruit en physique et en chimie, très habile dans les expériences, possédant les procédés pratiques, ce professeur a une grande clarté d'exposition. Doué d'une constitution robuste et d'une grande énergie, il est de force à faire, et fait même à Paris, quatre leçons par semaine.
- Il en donnera donc deux de physique et deux de chimie, et en les coordonnant convenablement, il pourra faire avancer de front ses élèves dans les deux sciences.
- V. M. pourra juger de la valeur et de l'utilité de cet enseignement par le programme général ci-inclus.
- Cette combinaison des deux cours confiés à un même professeur l'obligera à donner par an 60 à 80 leçons pour chacune des sciences, et elle présente pour le gouvernement de V. M. une économie notable. C'est ce qui nous a engagés à élever le traitement à onze contos, puis à douze contos de reis à la deuxième année, et l'indemnité du déplacement à 10 000 F ou quatre contos de reis. Nous y avons joint la prévision d'une augmentation de 20% si l'engagement est renouvelé après les trois premières années comme cela est désirable de part et d'autre, si le but a été atteint.
- Le départ de M Guignet, qui est marié et emmène sa femme et sa fille aura lieu vers le mois de mai, afin de n'arriver qu'à une époque où les chaleurs ne sont pas trop fortes.
- Cela donnera le temps au gouvernement de V. M. de faire parvenir les autorisations nécessaires pour l'acquisition des instruments, des appareils et des livres nécessaires au professeur et qui n'existeraient pas déjà à l'Institut Polytechnique de Rio.
- Je l'ai engagé à en dresser l'état et l'estimation approximative, en l'établissant par ordre de nécessité, afin de se réserver, selon les crédits disponibles, les moyens de compléter plus ou moins ces collections.
- Il est à désirer que les autorisations soient données à M d'Itajuba le plus tôt possible afin que M Guignet puisse lui-même surveiller la livraison des instruments et en faire la réception. Il veillerait aussi à leur bonne expédition et arriverait pourvu des principaux moyens d'enseignement.
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- D'après tous les renseignements que j'ai pu recueillir sur M Guignet, je le crois parfaitement propre à remplir les fonctions dont il sera chargé et son honorabilité ne laisse rien à désirer. J'espère donc qu'il remplira le but que s'est proposé V. M.
- Je voudrais bien pouvoir déjà lui dire que je réussirai à trouver d'autres professeurs aussi convenables; mais jusqu'ici, je n'ai pas de propositions à faire. Les hommes qui ont acquis une certaine valeur scientifique se sont presque tous fait une position en France, se sont mariés, et hésitent à s'expatrier. Les plus jeunes n'ont pas la notoriété voulue, et n'offrent pas toute la garantie d'expérience nécessaire. Cependant, je ne désespère pas de réussir, et d'accord avec quelques confrères de l'Institut je continue à chercher.
- (...)
- Je crois devoir ajouter que parmi les chaires à pourvoir, je ne vois pas figurer l'enseignement du dessin à main levée et linéaire, qui est l'auxiliaire et la langue indispensable de tout enseignement de sciences appliquées. C'est au développement du dessin artistique et du dessin linéaire que nous devons la plupart de nos succès dans les arts et dans les travaux publics. Il me parait nécessaire d'y pourvoir.»
- VI - 29 décembre 1874 (extraits)
- (...) «L'académie des sciences reçoit depuis quelques jours àëi communications télégraphiques ou épistolaires des commissions envoyées pour observer le passage de Vénus. La plupart montrent que le dévouement des observateurs a été mis à une rude épreuve. Quelques uns ont déjà fait savoir qu'ils avaient réussi à faire de bonnes observations. D'autres, moins favorisés par le télégraphe, ne nous diront que plus tard ce qu'ils ont pu obtenir.
- M Leverrier a fait à la commission de Vénus, avec laquelle il est assez mal depuis qu'on lui a fait la mauvaise plaisanterie de donner à cette commission pour président un chimiste en la personne de Dumas (Président in omne rescibili), un tour scientifique assez malin. Le dit Leverrier est normand, et en cette qualité passablement retors.
- Or, il avait annoncé déjà il y a quelque temps qu'il n'était nullement nécessaire d'aller si loin, observer le passage de Vénus, pour déterminer la parallaxe du soleil, et qu'on pouvait la déduire de certaines observations sur la vitesse de la lumière.
- Pour le prouver par l'expérience, il a fourni à M Cornu, savant physicien, professeur à l'Ecole Polytechnique, les moyens de déterminer la vitesse de la lumière par les procédés de M Fizeau, en l'observant sur la distance de 29 kilomètres qui sépare l'observatoire de la tour de Montlhéry.
- Les expériences ont très bien réussi, comme V. M. le verra par le compte rendu de la séance du 7 décembre, et elles ont conduit à la valeur de 8" 85 ou 8" 86 pour la parallaxe du soleil.
- Il est plus que probable que quand les observateurs du passage de Vénus reviendront annoncer qu'ils ont trouvé cette même valeur, Leverrier, imitant le grand maître des Templiers, leur répondra: Je le savais, et se frottera les mains.
- Le monde, chère Agnès, est une étrange chose, disait Molière, et celui des savants n'est certes pas le moins drôle de tous.
- Aussi, sans manquer, ce dont Dieu me garde, du respect que je dois à V. M., je suis quelque fois un peu émerveillé de l'admiration trop bienveillante qu'elle a pour quelques uns de nos savants.
- S'il est vrai que bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, il ne l'est pas moins que ]a parole avant été donnée à l'homme pour dissimuler sa pensée (Talleyrand), les langues les plus dorées de nos secrétaires perpétuels ne disent pas toujours paroles d'évangile.
- Donc, Sire, regardez à deux fois avant d'accepter tout ce qu'il y a dans les Comptes Rendus, à l'article Correspondances. La suite et les explications ne pourront être données que verbalement à V. M. à son premier voyage à Paris, attendu que les indiscrétions diplomatiques de M de Bismarck lui font peur.
- (...) Je viens de faire pour le Conservatoire une folie dont V.M. est certainement la cause sans s'en douter. J'ai acheter pour 1150 F un superbe kilogramme de cristal de roche. Il est irréprochable, mais il vient du Brésil !, en passant par la Suisse, où il a été travaillé, poli, ajusté (ill.). Qui pourra croire que toute la bienveillance d'un illustre empereur n'a pu nous procurer un échantillon assez
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- beau pour que nous y trouvions ce spécimen remarquable! C'est le Béryl ! Ah, Sire, on voit bien que comme le Bon Dieu de Béranger, V. M. a des ministres !» (...)
- VII - 15 avril 1875 (extraits)
- «La lettre bienveillante, j'oserais presque dire amicale, que V.M. m'écrit au sujet de sa nomination de correspondant de l'académie des sciences n'est malheureusement point du tout méritée par moi en ce qui concerne cette élection. Je suis resté dans la plus stricte vérité en écrivant à V.M. que je n'étais dans l'intrigue de la section de géographie et de navigation que pour ma faible voix, je ne puis donc m'en dédire, m'accepter le moindre remerciement, et si V. M. se croit dans la nécessité d'adresser à l'académie des sciences des mémoires et des ouvrages qui nous fassent mieux connaître les ressources de son beau pays et les progrès que la civilisation y fait sous son énergique impulsion, ce n'est pas moi qui aurait contribuer à la lui imposer.
- Les droits d'un correspondant de l'Institut se réduisent à prendre place aux séances, à y obtenir la parole pour y lire des mémoires, qui ne sont pas soumis à l'examen des commissions. Quant aux devoirs, ils sont ce que chacun les fait à sa convenance, et beaucoup de correspondants ne correspondent pas. Il n'en sera point de même, je le sais, de V.M. et quand elle donnera suite à certains projets, dont elle ne me parle pas, je ne doute pas que la correspondance ne soit fort active, si même elle n’est pas la suite d’un programme que l’académie pourrait bien avoir l’indiscrétion d'indiquer. Il est donc possible que la charge soit plus lourde que ce que V. M. veut bien prendre pour un honneur.
- (...) En fait de savants, nous en avons ici une commission internationale dans laquelle V. M. m'a fait l'honneur de me désigner pour son délégué et qui me fait faire bien du mauvais sang. Il y a dans cette réunion les esprits les plus faux et quelques caractères aussi déloyaux que possible, qui, sous prétexte de contribuer à la propagation du système métrique veulent à toute force implanter en France, sous le nom de bureau métrologique international, une institution étrangère, dirigée chez nous par des étrangers, choisis parmi les plus malveillants pour la France. L'institution n'a pas de chances de vie, elle n'aura pour résultats que d'augmenter des dépenses, elle sera sans autorité morale scientifique, mais elle est patronnée par des rêveurs allemands, et il n'en faut pas davantage pour que notre ministre des affaires étrangères, qui tient avant tout à obtenir de sa conférence diplomatique un protocole (les Parisiens prononcent pot-à-colle) signé de tout le monde, adhère à ce projet. J'en suis contrarié, mais mon indépendance est suspecte à mes ministres qui affectent de ne pas me consulter, quoique je sois depuis 1869 le président de la section française chargée de tout le travail.
- Aussi ai-je décliné la qualité de délégué du ministère de l'agriculture et du commerce de France, en déclarant que je resterai celui du Brésil et du Portugal, pour défendre les intérêts de la science, et la dignité de la commission internationale de 1872 que l'on voulait supprimer.
- (...) Je remercie V. M. de ses offres d’envoi d'échantillons de cristal de roche, et je me recommande à elle pour en obtenir de beaux.» (...)
- VIII - 12 juillet 1878
- «Ainsi que j'ai eu l'honneur d'en informer V.M. par ma dernière lettre, nous avons enfin trouvé un professeur de biologie pour l'Ecole Polytechnique de Rio en la personne de M Couty (Louis), Docteur en médecine, médecin aide-major, ayant appartenu à l'armée et aujourd'hui attaché à l'hôpital Saint-Martin à Paris.
- Il est élève de Claude Bernard et de Vulpian, et m'a été recommandé par Milne Edwards. Il se présente au concours pour l'agrégation, c. à. d. pour le plus haut grade universitaire. Il est jeune, 26 ans, et à l'amour de la science, qui, déjà lui doit quelques travaux assez remarquables, entre autres celui que je fais passer à V.M., et qui est relatif aux effets des sens sur les pulsations du cœur. L'auteur est familiarisé avec l'usage des appareils de Marey, si propres à jeter du jour sur les fonctions des organes.
- J'ai communiqué à M Couty les conditions de l'engagement à passer, telles qu'elles ont été
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- récemment fixées par les dernières instructions données par le gouvernement de V.M. Il les accepte toutes, et il serait prêt à partir, s'il ne restait à régler un point très important pour le succès de son enseignement: l'organisation matérielle d'un laboratoire et l'acquisition des instruments nécessaires au professeur et aux élèves eux-mêmes.
- Il importe que ces instruments soient vérifiés et reçus par le professeur lui-même, car si on les achetait de confiance, même aux meilleurs constructeurs, on s'exposerait à des mécomptes très fâcheux. M Couty, qui se propose de travailler sérieusement, demande donc qu'un crédit suffisant soit mis à sa disposition pour les acquisitions, afin qu'il puisse, en partant, être sûr que son laboratoire sera pourvu des appareils nécessaires, qu'il se chargerait de vérifier lui-même.
- Lorsque M Guignet est entré en fonctions comme professeur de chimie et de physique, il lui a été alloué, pour l'installation de son laboratoire une somme de 40000 francs. Je ne pense pas qu'on puisse moins faire pour le cours de biologie à l'occasion duquel il y a tant d'expériences et de recherches à faire. V.M. me permettra donc d'insister sur ce point et de La prier de faire ouvrir ce crédit à sa légation.
- Il est d'ailleurs entendu avec M Couty que le temps qu'il consacrera à la réception des instruments ne lui sera pas rémunéré à part, et qu'il s'en chargera gratuitement sur la somme qui lui sera allouée pour frais de déplacement et qui est fixée à 9000 francs.
- Bien que les conditions professionnelles soient réglées, il n'est donc pas possible de conclure l'engagement avant que cette question soit résolue et c'est pour ce motif que j'ai cru devoir en écrire de suite à V.M. pour abréger autant que possible les délais inévitables.
- J'ai d'ailleurs engagé M Couty, lorsque les choses seront réglées, à visiter attentivement l’Ecole d'Alfort et bien étudier la question du transport des viandes dont je me propose de parler à V.M. dans une autre lettre.»
- IX - 17 octobre 1879 (extraits)
- (...) «M Vulpian a présenté le 29 septembre le mémoire de MM Couty et Lacerda sur un nouveau curare extrait du Strychnos (ill.) qui croit au Brésil. Il y a là matière et élément de recherches pour les physiologistes.
- A l'occasion de ce travail de M Couty qui a l'amour de la science, je crois devoir attirer l'attention de V.M. sur certaines difficultés financières qu'il éprouve pour l'expérimentation et des travaux déjà fort variés. Il a été autorisé à travailler au Muséum où il trouve des aides, et paye de ses deniers les frais de ses expériences, mais à l'Ecole Polytechnique, il n'a ni garçon de laboratoire, ni budget pour ses cours.
- Cette parcimonie est loin d'être d'accord avec la libéralité de V.M. et son amour pour la science. Elle crée à ce professeur dévoué et animé du feu sacré, mais sans fortune, des difficultés matérielles qui ne lui permettraient pas de conserver sa position (?) et ne répondent pas aux espérances qu'il avait conçues.
- J'ai cru qu'il était nécessaire d'en prévenir V.M. en la priant de s'assurer de l'exactitude des
- faits.
- M Couty m'a transmis des renseignements intéressants sur les procédés suivis au Brésil pour la récolte du café. Il serait bien intéressant qu'il puisse les compléter et qu'ils deviennent l'objet d'un rapport à publier fait au gouvernement de V.M. Ils pourraient conduire à des perfectionnements importants pour cette culture, source de richesse pour le pays; entre le prix des cafés qui sont bien récoltés et de ceux qui le sont moins, il y a une différence du double au simple.
- (...) Nous terminons, en (ill.) au Conservatoire avec les délégués de la Hollande, MM Boscha, Stamkart et Sudemans (?) les comparaisons des mètres qui leur sont destinés avec celui des archives. Les résultats sont d'une précision admirable qui dépassent tout ce que nous pouvions espérer. Je désire donc plus que jamais que le Gouvernement de V.M. désigne quelque savant pour procéder à la réception du mètre étalon qui lui sera destiné. Il y aura là un élément important pour les opérations géodésiques en cours d'exécution auxquelles il serait le premier à se faire employer.
- Le comité international vient de clore hier sa session de 1879, sans avoir beaucoup plus avancer ses travaux que par le passé. Il se borne à nous chercher noise tout en (ill.) la nécessité d'accepter les mètres que nous vous avons préparés. Nous en avons pour longtemps à nous débattre avec lui et nous sommes, comme je m'y attendais, (ill.) par Dumas. Nous avons besoin
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- d'une forte dose de dévouement à la science pour ne pas envoyer tout au diable. Je tiens cependant un peu, je l'avoue à V.M., s'il se peut, terminer notre tâche avant d'aller moi-même retrouver le diable dans l'autre monde. V.M. comprendra que je suis un peu pressé, attendu qu'à la date de cette lettre, j'ai 84 ans révolus.» (...)
- X - 28 octobre 1879 (extraits)
- «Il n'y a rien de tel que d'arriver à propos. C'est ce qui m'est advenu hier grâce aux cartes du Brésil que V.M. a eu la bonté de m'envoyer.
- J’avais pensé qu'il était convenable de les montrer à l'académie et j'avais à cet effet préparé une note faisant connaître le développement donné aux chemins de fer, et j'avais demandé la parole à notre Président Daubrée, lorsque Dumas me fit savoir que le matin même on avait fait connaître au conseil des travaux publiés les conditions d'établissement des chemins de fer dans toutes les parties du monde, et qu'on avait regretté de n'avoir point de renseignements sur ceux du Brésil.
- J'arrivais donc à point nommé et je lus la note que V.M. verra aux comptes rendus de la séance du 27.
- J'ai reçu il y a quelques jours de Couty, qui a aussi écrit à son maître Vulpian, au sujet des difficultés de situation qu'il a éprouvées, et que V.M. a bien voulu lever. J'en ai causé avec Vulpian qui l'estime beaucoup et fonde bon espoir sur les travaux qu'il pourra faire.
- Couty est un jeune homme dévoué à la science, et qui a le grand désir de se rendre utile. Il a, je crois, beaucoup de cœur, et a été profondément touché de la bonté (ill.) avec laquelle V.M. lui a remonté le moral. Voici ce qu'il écrit à Vulpian: S.M. a été plus que bienveillante, bonne et amicale, et j'ai été bien heureux et fier de cette entrevue, tout en me reprochant d'avoir brûlé mes vaisseaux (...) Je suis heureux que le côté matériel soit arrangé, mais je suis plus heureux peut-être au point de vue moral, à cause de la façon dont l'Empereur m'a témoigné son estime, etc. Donc en voilà encore un que la simple et naturelle bonté de V.M. aura ensorcelé et dont elle tirera bon parti.
- Il y aura peut être lieu de modérer quelque fois sa vocation pour la physiologie et la science pures, pour les diriger vers des études utiles au pays. Je lui en ai écrit en ce sens. Il a envoyé à l'académie quelques travaux, en particulier un mémoire pour le concours au prix de physiologie. Mais le délai du premier mai était passé, et le travail ne pourra concourir que l'année prochaine. Vulpian le regrette.
- (...) V.M. me demande ce que devient l'Institut agronomique annexé au Conservatoire, dont il est cependant tout-à-fait indépendant. L'enseignement y est très bon, et donné par 15 à 16 professeurs tous distingués, dont beaucoup appartiennent à l'Institut. Le nombre des élèves n'augmente pas. Il est de 25 à 30 par promotion, et les études durent deux ans.
- Ce serait, je crois, un bon enseignement à faire suivre par quelques jeunes gens laborieux du Brésil, qui, plus tard, pourraient retourner comme professeurs ou grands agriculteurs dans leur pays. Il ne s'agirait que de choisir des sujets laborieux ayant leur avenir à préparer.
- (...) Cette lettre déjà longue était commencée lorsque j'ai reçu de Vulpian celle que je transmets à V.M., parce qu'elle peut l'éclairer sur la valeur de ce jeune adepte de la science (Couty). Etant incompétent pour apprécier la valeur de ses travaux, j'avais voulu m'éclairer de l'avis de son maître, et la réponse me paraît satisfaisante. Le bon cœur de V.M. ne l'a pas trompé cette fois, et j'en suis charmé.
- M le Baron de Villa Franca nous a envoyé une nomenclature très intéressante sur les plantes utiles du Brésil. J'ai prié M Chatin de la faire insérer dans le recueil de thérapeutique, ce qui se fait, mais avec une lenteur désespérante depuis le mois de juillet. J'espère cependant que cette publication sera bientôt terminée et non seulement elle peut être utile pour faire connaître bien des produits du Brésil, mais elle est de nature à appeler l'attention des naturalistes du pays sur bien des questions à étudier. J'enverrai à Couty une lettre d'introduction pour M de Villa Franca qui m'a écrit dernièrement. M du Bom Retira pourrait aussi donner à Couty d'utiles indications sur la direction à donner à ses travaux.»
- (...)
- Le Général Morin
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- Les Cahiers d’histoire du CNAM
- La science sans frontières: élèves et stagiaires de l'Empire russe dans l'enseignement scientifique supérieur français XIXe - XXe siècles.
- Irina GOUZÉVITCH Institut d'Histoire des Sciences et des Techniques Académie des Sciences de Russie (Moscou)
- Les grandes commémorations ont l'avantage d'attirer l'attention générale sur les héros de la fête. Deux grandes dates viennent de susciter l'intérêt public: le bicentenaire de l’Ecole polytechnique, le 13 février 1994 et celui du Conservatoire des arts et métiers, le 14 octobre 1994. Les manifestations ont incité les chercheurs à approfondir l'histoire des grandes écoles, réformées ou créées au cours de la Révolution française, pour mieux comprendre le rôle de chacune dans la formation de générations de savants et d'ingénieurs d’un type nouveau non seulement en France, mais aussi sur le continent européen et au delà.
- A cet égard, l'histoire des grandes écoles dans la première moitié du XIXe siècle débouche sur le problème des échanges des connaissances et des technologies, conséquence naturelle de l'effervescence des sciences, des techniques et de l'art de l'ingénieur dans la France révolutionnaire. Ayant très vite dépassé les limites de l'hexagone, cette effervescence a gagné plusieurs pays du continent européen et abouti, d'une manière générale, à l'émergence progressive, au cours de quelques décennies suivantes, d'écoles nationales d'ingénieurs, à la mise en place des systèmes nationaux de l'enseignement supérieur technique et à l'institutionalisation du métier d'ingénieur. Cependant l'efficacité des échanges devait dépendre, dans chaque cas concret, du contexte socio-économique et des intérêts politiques du pays d’origine. Dans le cadre général comme dans le cadre concret, l'exemple de l'Empire russe fournit un vaste champ d’étude assez peu défriché de l'histoire des sciences et des techniques russes.
- Les recherches relancées au cours de quelques dernières années ont mis à jour plusieurs pages volontairement oubliées des relations extérieures de l'Empire russe dont les retombées, surtout en matière de sciences et d'art de l'ingénieur, ont été, à une certaine époque, d'une importance cruciale et d’une efficacité étonnante. C'est dans le cadre d'une telle étude que je me suis penchée sur les problèmes des contacts de la Russie avec les grandes écoles françaises, leur rôle dans la formation des savants et des ingénieurs russes et, plus particulièrement, l’aspect peu exploré des élèves russes des établissements supérieurs français, qui fait l'objet du présent article.
- Si nous insistons pour poser le problème d'une manière plus générale, c'est qu'il reflète à sa façon l’histoire industrielle, sociale et politique des deux pays et
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- peut donc en être un instrument d'étude utile. En même temps, il nous aide à mieux comprendre le fonctionnement de l'un des principaux canaux de communication qui relient pendant plus d'un siècle deux grandes puissances -occidentale et orientale - mues toutes par un sentiment complexe d'attrait et de répulsion réciproque. Il contribue également à repérer les acteurs de ces échanges, à mieux situer leur rôle et à proposer ainsi une histoire personnifiée, avec ses grimaces et ses sourires. Nous nous sommes également proposé de dresser une typologie des élèves suivant les objectifs de l'enseignement et les intérêts politiques des pays concernés au cours du XIXe siècle, de donner la chronologie de ce mouvement, de présenter les types d'établissements d'accueil en France, pour réfléchir ensuite aux résultats et effets d'une telle migration scientifique.
- Typologie des élèves et des stagiaires russes
- Le faible flux d'élèves russes qui dès le début du XIXe siècle se fraie plus ou moins spontanément un passage à travers l'Europe, se transforme dans la deuxième moitié du siècle en un courant puissant, résultant d'une politique réfléchie de l’Etat. A la charnière de deux siècles, suite aux changements survenus dans la politique intérieure et sur l'arène internationale, cette source, sans se tarir, est absorbée par un flot d'émigrés de l'Empire russe succédant, après 1917, à celui de la Russie soviétique. En déferlant successivement sur la France, ces vagues vont créer des strates que nous présenterons selon une classification qui tient compte des facteurs typologique et chronologique. Trois grands courants se profilent alors en fonction du rapport “individu/Etat”: les voyageurs privés, les envoyés de l’Etat et les émigrés.
- Chacun de ces courants, quoiqu'existant en parallèle avec les deux autres pendant presque toute la période étudiée, a sa propre histoire régie par ses lois et les logiques internes, avec ses marées hautes et basses selon les époques et les circonstances. Les représentants de ces trois courants, se succédant le plus souvent dans les grands établissements français, forment par ailleurs des groupes de statut très différents selon les écoles d'accueil:
- - les Russes formés aux écoles supérieures françaises.
- - les stagiaires diplômés et les auditeurs externes russes des grands établissements.
- - les savants russes en mission scientifique ou en visite en France [1-4].
- Etant donné que ce dernier groupe est assez bien étudié, nous proposons aux intéressés de se référer aux sources littéraires essentielles citées dans l'annexe bibliographique de notre article [1-4 ]. Ces séjours de durée variée visaient surtout à entretenir les contacts entre les savants des deux pays, présenter et échanger les résultats ou effectuer de nouvelles recherches ou expériences, travailler dans les laboratoires, faire des conférences ou organiser des expositions. A titre d'exemple citons E.V. Totleben (1818-1884), héros de Sébastopol, qui avait fait une conférence à l’Ecole de Metz en juin 1867 ou D.I. Mendéléev (1834-1907) et ses vingt voyages en France [61). On peut également
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- classer dans cette catégorie les savants russes qui pour des raisons différentes ont longtemps vécu en France. Tel G.N. Vyrobov (1843-1913), enseignant à la Sorbonne et au Collège de France, qui a soutenu à la Sorbonne sa thèse de doctorat [62]. Citons aussi de tels géants de la science russe que V.M. Bekhterev, S.P. Botkin, V.A. Vemadskij, des savants connus comme N. Gamaleja, A. Bakh.
- Il est parfois difficile de diviser d'une manière nette le deuxième et le troisième groupe, dès lors qu’il s'agit de savants se trouvant à Paris en mission d'affaires (par exemple pour acheter les instruments ou visiter tel ou tel établissement) et fréquentant certains cours de leur propre chef. On peut classer ici la mission de I.M. Simonov (1794-1855), astronome et météorologue de l'Université de Kazan, qui suit, entre autre, en 1823-24, certains cours à la Sorbonne, y compris le cours complet d'astronomie d'Arago. Son collègue de mission, A.-T. Kupfer (1799-1865), géophysicien, cristallographe et futur académicien fait sa première visite à Paris en 1821/1822, années pendant lesquelles il suit en particulier les cours de R.-J. Haüy. Ce groupe comprend les élèves proprement dits, ceux qui, ayant passé le concours, suivent le cursus complet des grandes écoles ou des universités et/ou obtiennent des diplômes français.
- Différentes catégories se distinguent ici en fonction du type de l'établissement fréquenté pae les élèves russes (grandes écoles, des universités, techniques provinciales) mais aussi en fonction de leur appartenance confessionnelle (juifs russes ou polonais).
- Les Russes formés dans écoles supérieures techniques et scientifiques françaises.
- Les élèves russes des grandes écoles
- Les élèves russes des grandes écoles ont toujours été minoritaires1. Quelques exemples précoces sont fournis par l’Ecole des ponts et chaussées: la présence d'un Russe dont le nom et les origines sont inconnus, y est mentionnée en 1767, un autre en 1788 [5, p. 98]. L'enseignement technique supérieur en deux cycles qui se met en place à l'époque post-révolutionnaire n'attire pas les Russes: il est trop long et trop complexe. Au cours d'un siècle un seul étudiant - A. S. Liubimov (1883-1906) [6; p. 7] - a suivi les études en deux étapes à l’Ecole polytechnique et à l’Ecole des mines. Plus nombreux sont ceux qui entrent directement dans une Ecole d'application: un à six Russes, selon les années, sont passés par l’Ecole des ponts et chaussées entre 1804 et 1851, trois en moyenne, entre 1851 et 18752. Un élève de l'Ukraine est cité parmi les élèves de l’Ecole des ponts et chaussées entre 1804 et 1851 par A. Picon [7, p. 408].
- 1 II s’agit de la période précédant la révolution d’octobre 1917.
- 2 Parmi les centres universitaires français les plus fréquentés étaient la Sorbonne, les universités de Grenoble, de Montpellier, de Nancy et de Toulouse. Par exemple cette dernière comptait en 1912-13 857 étudiants étrangers dont 356 Russes qui “constituaient le principal contingent” [64].
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- Les Annales des ponts et chaussées [7, p.406], annoncent la présence de six Russes par an de 1825 à 1851, parmi les 186 personnes qui appartiennent à la catégorie particulière appelée dans le texte des Annales “auditeurs spéciaux” [63, p. 6]. L'identification de ce groupe pose un problème, étant donné que ce statut n'est décrété officiellement qu'à partir du 13 octobre 1851. Selon ce décret l’Ecole peut recevoir, outre les “élèves-ingénieurs”, deux autres catégories:
- - des élèves externes, français ou étrangers, qui sont admis à la suite des épreuves, par décision du Ministre des travaux publics, à suivre les cours oraux et à participer à tous les travaux intérieurs de l’Ecole.
- - des personnes simplement admises, sur l'autorisation du directeur de l’Ecole, à assister aux “cours oraux”. Il est donc difficile de dire laquelle de deux catégories est comprise sous les “auditeurs spéciaux” d'avant 1851. On peut néanmoins supposer qu'il s'agissait plutôt de la deuxième catégorie, à en juger d'après l'unique nom cité - “le général russe Kerbetz” [63, p. 7], dont la mission à l'étranger en 1837/38 est bien connue et qui le classe parmi les représentants d’un tout autre groupe de notre typologie, celui “des auditeurs externes et des stagiaires.” Par contre on peut être plus ou moins sûr du statut des “élèves externes” des trois autres Russes, cités par la même source entre 1851 et 1875. Plus tard nous y retrouvons V. E. Timonov (1862-1936), élève de l’Ecole des ponts et chaussées entre 1879 et 1883, devenu par la suite un des plus grands ingénieurs russes en son époque, auteur de plus de 700 projets et d’ouvrages scientifiques [8]. L’identification de ce groupe nécessiterait donc une recherche supplémentaire et une analyse comparative des matricules des registres des élèves étrangers.
- Les étudiants russes dans les universités françaises.
- Il serait naturel de supposer que la majorité des étudiants russes qui se rendent à l’étranger à leurs risques et périls et le plus souvent contre la volonté de leur gouvernement, se concentrent surtout dans les établissements dont l'admission exigeait le moins de formalités et de frais d’inscription, avec, de préférence, un diplôme délivré à la fin des études. Ce sont donc les universités françaises qui deviennent - surtout à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle
- - les centres d'accueil des étudiants russes dont le nombre va croître jusqu'aux années 1910. Pour mieux comprendre ce phénomène, il faut situer cet afflux dans le contexte plus large de la situation politico-économique et sociale de la Russie qui provoque une migration massive d'étudiants vers les pays de l'Europe occidentale3. Le nombre approximatif des étudiants l'étranger atteint, dans les années 1907-1908, 8% du total des élèves des écoles supérieures de Russie. Il s'agit, dans leur ensemble, de représentants de l'intelligentsia, ressortissants des couches moyennes d'opinion démocratique, voire révolutionnaire, de jeunes filles
- 3 Leur nombre en Suisse et en Allemagne a atteint à cette période 25% des étudiants locaux, tandis que les étudiantes russes représentaient 50% du contingent féminin des grandes écoles de ces pays. Ainsi, en 1908 dans les cinq universités suisses, il y avait 25000 Russes sur 6000 étudiants au total, soit 42%.
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- et de jeunes femmes auxquelles les portes des universités russes - sauf pour les années 1859/1864 - sont fermées [91; enfin de Russes d'origine juive fuyant les pogromes et cherchant à s'émanciper [10].
- Les restrictions d'admission des étrangers dans les années 1890 en France, généralement très favorable à l'accueil des étudiants étrangers, ont semé l’inquiétude dans le milieu universitaire. Les cause de ces restrictions sont connues: l'Alliance franco-russe conclue à cette époque qui, d'après J. Schapov, a permis aux politiciens de mettre les étudiants dans la dépendance du rapprochement des deux puissances [10, p. 199]. On peut aussi évoquer les conflits entre les étudiants étrangers et nationaux qui rendent la situation explosive bien avant la signature de l'Alliance. Alors que les conditions d'admission restent assez dures pour ces derniers, les premiers ont le privilège d'être admis dans des conditions plus avantageuses allant jusqu’à l'exemption du service militaire. La législation, les autorités universitaires et le gouvernement se sont ensuite avérés impuissants à endiguer l’invasion des étrangers.
- Le gonflement des effectifs des étudiants étrangers à la Faculté de médecine (538 personnes sur 4000 soit 13,45%, dont 127 (3,18%) Américains, 96 (2,4%) Russes, 61 (1,5%) Roumains, 12 (0,3%) Serbes, Chinois, Perses et autres)) a finalement déclenché les troubles au Quartier Latin de février 1885. Les étudiants français n'ayant pas suffisamment de postes rémunérés dans les hôpitaux, ni ... de cadavres dans les amphithéâtres. Pour calmer les passions, on a recours, non sans succès, aux arguments patriotiques: en persistant dans leur mécontentement, les étudiants français risquent
- «non seulement de compromettre l'ancienne réputation d'hospitalité des universités de Paris, mais d'éloigner de Paris les gens qui propagent (...) dans leurs pays la langue et les idées françaises et maintiennent l'ancienne primauté intellectuelle de la France, remontant au début de l'époque médiévale.» [11; 12]
- Pourtant, le mécontentement à peine éteint ressurgit de nouveau six ans plus tard, en février 1891. Sur 10 174 élèves de différentes facultés de Paris et de l’Ecole de pharmacie, on compte 1086 étrangers (10,67%) dont 292 (2,85%) de Russie. Comme en 1885, les étrangers (dont 247 Russes) se concentrent à la Faculté de médecine. La Faculté des lettres en comprend 76, dont 15 Russes. Les étudiantes sont au nombre de 152, dont 3 à la Faculté de droit, 7 à celle des lettres, 19 à la Faculté des sciences (physique) et 123 à celle de médecine [13].
- L'information concernant les élèves russes des institutions techniques provinciales est très fragmentaire et dispersée. Ceci constitue la difficulté majeure propre à ce champ d'étude pratiquement inexploré à ce jour. Les premiers éléments qui permettent d'aborder la question, nous ont été communiqués par les chercheurs français travaillant sur l'histoire des institutions techniques provinciales4. Les premiers résultats se basent sur l'analyse des répertoires des
- 4 Je tiens à remercier A. Grêlon qui m'a orienté vers ce sujet, ainsi que J. Emptoz et M. Grossetti qui m'ont fourni les éléments de recherche concernant les écoles techniques et de chimie de Mulhouse et de Toulouse.
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- promotions (noms et les prénoms des élèves). Aussi approximatifs qu'ils soient, ils permettent néanmoins de dégager certaines tendances .
- L'Institut électrotechnique de Toulouse fondé en 1907 nous fournit un exemple intéressant [16]. L'analyse de sa Liste complète par promotion semble confirmer l'hypothèse de M. Grossetti montrant que certaines écoles techniques provinciales n'ont survécu à certaines époques que grâce aux ressortissants de l'Empire russe. Le nombre relatif des élèves d'origine russe de l'Institut électrotechnique de Toulouse n'est-il pas en effet du quart de l'ensemble des élèves en 1910, d'un tiers en 1911, d'environ 40% en 1912, jusqu'à 50/55% en 1913-14 pour atteindre enfin 66% en 1915. Notons que l'augmentation du nombre relatif des élèves ne signifie pas toujours l'augmentation de leur nombre absolu5 6. Cela s'explique par la réduction des effectifs des élèves français (jusqu'à 20% en 1915-16) causée par la guerre. Cependant la situation change par la suite. Déjà en 1916 le nombre d'élèves russes s'est réduit au quart du nombre général, il oscille entre 2% et 5% entre 1920 et 1925, augmente ensuite progressivement grâce à une nouvelle vague d'émigration, pour atteindre un sommet en 1930 (33%) et en redescendre jusqu'à 5-10% en 1936-1937. Il est difficile de dire à quel point ce tableau caractérise l'ensemble des écoles provinciales. A en juger d'après les données publiées [17], le nombre d'élèves russes à l’Ecole de chimie de Toulouse (ENSCT), émigrés de l'Empire russes ou de la Russie soviétique, est nettement moindre qu'à l'Institut électrotechnique.
- Après 1917 - en simplifiant la typologie - les étudiants russes ne sont plus recrutés qu'au sein de l'émigration blanche. Il faut toutefois tenir compte du fait que les résultats de l’enquête sont faussés par la naturalisation de Russes d'origine et de la francisation des patronymes. De ce point de vue, les listes des auditeurs libres au CNAM dans les années 1920-1930, fournissent, comme nous allons voir plus loin, une source très riche pour cette analyse. Entre ces deux catégories d'émigrés - Russes et de naturalisés - se situe le groupe intermédiaire de ceux qui ont quitté définitivement la Russie pour des raisons politiques avant la Révolution. Tel était le cas de A. Orekhov (1881-1939), chimiste et académicien (1939), émigré de 1905 à 1928, collaborateur en 1917 de différents laboratoires français puis enseignant à la Sorbonne à partir de 1921 [18].
- Les étudiants juifs: «T émigration comme émancipation»
- A la charnière de deux siècles, l'histoire des étudiants russes est intimement liée à l'histoire de l'émigration juive en provenance de la Russie, émigration conditionnée par la politique intérieure de l'Empire russe.
- 5 Dans ce contexte il ne peut être question que du conglomérat de ressortissants de l'Empire russe. N'ayant que leurs noms et prénoms comme critère de sélection nous pouvons les diviser éventuellement en trois grandes catégories: les noms d'origine polonaise, les noms d'origine juive et, tous les autres. Les difficultés supplémentaires surgissent à cause de la présence d'un certain nombre de noms d'origine bulgare et yougoslave.
- 6 Ainsi, en 1914 étaient-ils au nombre de 30, mais moins de 20 en 1915. Cependant cela correspondait respectivement à 1/3 et 2/3 des élèves présents.
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- Entre 18817 et 1914, la Russie fournit effectivement un grand nombre d'étudiants “d'origine juive”, qui ont l'intention, sans retourner dans leur patrie, de devenir “citoyens français” [13, p. 152]. Ici les problèmes éducatifs se mêlent plus intimement qu'auparavant aux problèmes socio-politiques. Le règne d'Alexandre III (1881-1894) marqué par un antisémitisme étatique agressif, favorise l’ambiance de lourde intolérance des pogromes. Les restrictions gouvernementales portant sur la zone de résidence, l'interdiction de pratiquer certains métiers, le numerus clausus instauré en 1887 limitant jusqu'à 3% l'accès des Juifs aux universités, enfin les pogromes qui ont effectivement eu lieu dans plusieurs villes de Russie méridionale et d'Ukraine contribuent à l'exode en masse des Juifs de l'Empire russe vers les pays occidentaux. Les lourdes contraintes de la zone de résidence et le poids des traditions séculaires à l'intérieur des communautés juives elles-mêmes, l’accélèrent et la rendent irréversible.
- Dans ces conditions, partir signifiait pour les jeunes gens et plus particulièrement pour les jeunes filles juives, ce que Nancy Green a appelé «l'émigration comme émancipation» [14]. Aucun endroit ne peut alors mieux correspondre aux aspirations de cette jeunesse avide de la liberté que Paris, «la ville des lumières (...), centre de la civilisation française, perçu comme incarnant les idéaux des Lumières et de la Révolution» [14, p.55]. Le désir de s'émanciper par l'éducation coïncide avec l'attitude favorable à l'inscription des étrangers de la part de l'Université de Paris [12, pp. 252-253].
- Selon les statistiques diverses, le nombre d’étudiants en provenance de l'Europe de l'Est, estimé à 100 personnes en 1887, atteint 2800 personnes durant l'année universitaire 1909/10, à l'introduction de numerus clausus et l'échec de la révolution de 1905 en Russie [15, pp. 104-105]. Plus de 19 000 inscriptions russes et roumaines ont eu lieu à l'Université de Paris entre 1905 et 1914 (c'est à dire de 1000 à 2800 par an) dont un total de 5820 femmes. D'après les estimations générales pour la période précédant la Première Guerre mondiale, 75% des Russes et presque 100% des Roumains à Paris sont d'origine juive; on est à peu près sûr que la majorité des étudiants répertoriés comme Russes ou Roumains sont également Juifs. Cette émigration est à l'origine de la forte proportion des femmes au sein de population d'étudiants des universités françaises: entre 1906 et 1913, elles représentent 60 à 68% de l'ensemble des effectifs féminins étrangers à l'Université de Paris. La répartition par discipline est encore plus frappante: à la Faculté de droit, elles représentent 92 à 99% des ressortissantes de l'Europe de l'Est pour la même période; 96 à 98% à la Faculté de médecine; 58 à 65% à la Faculté des lettres. C'est d'ailleurs dans ce milieu de l'émigration, connus pour son militantisme actif, que la Révolution russe va recruter ses partisans les plus acharnés.
- 7 L'année 1881 est tristement connue dans l'histoire sociale de la Russie comme celle de la mort suite à un attentat réussi des conspirateurs révolutionnaires (“narodovol'cy”) du tsar Alexandre II, celui même qui a aboli le servage, et l’intronisation de son fils Alexandre III, dont le règne a été marqué par un durcissement politique général et par un antisémitisme particulièrement intolérant.
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- Les stagiaires diplômés et les auditeurs externes russes des grands établissements
- Formés dans les écoles supérieures et universités de la Russie, les spécialistes, qui font partie de ce grand groupe, viennent en France pour suivre les cours des savants réputés, connaître les méthodes de l'enseignement et travailler dans les laboratoires. Grâce au caractère officiel et institutionnel de ce type de voyages, le séjour de ce groupe à l'étranger est assez bien documenté. L'analyse des matériaux semble confirmer notre hypothèse que les stagiaires, compte tenu de leur statut, préfèrent eux aussi les établissements à l'accès libre ou facilité par le minimum des formalités: la Sorbonne, le Collège de France ou le Conservatoire des arts et métiers. Mais, l'absence des formalités signifie en même temps pour l'historien, l'absence des listes d'auditeurs (c'est le cas du CNAM jusqu'en 1920). L’identification de ces individus exige donc un dépouillement systématique de périodiques, d’archives ministérielles et de grands établissements, de mémoires et de biographies, ainsi que de comptes rendus de missions.
- La situation est plus claire pour les auditeurs externes de l’Ecole polytechnique ou de l’Ecole des mines (quoique leurs listes comportent moins d'informations que les matricules des élèves) [19]. A la différence des élèves et des étudiants de la première catégorie, recrutés surtout parmi les émigrés, celle des auditeurs externes a une valeur représentative particulière car elle illustre à elle seule la stratigraphie en même temps typologique et chronologique des Russes dans les grands établissements français - voyageurs privés, nobles et voyageurs officiels.
- - les voyageurs privés forment une catégorie peu nombreuse incluant ceux qui vont à l'étranger de leur propre chef et à leurs frais, le plus souvent à l'occasion d'une période de congé.
- - les nobles, nombreux dans la première moitié du XIXe siècle, appartient essentiellement à l’aristocratie russe - S. Troubetskoj, S. Potjomkin, les frères Golitsin, Mendorf, Brozine [7; 19] et autres - qui visent l’Ecole polytechnique. Et si leurs noms n'ont pas marqué la science russe, leur rôle dans l'histoire politique, militaire, sociale et culturelle de la Russie est en revanche très important [20]. Le choix de l’Ecole polytechnique, qui est en parti un phénomène de mode, est aussi dicté par une curiosité naturelle et un intérêt sincère pour les sciences. Le statut élitiste de la prestigieuse école ne fait qu'accroître son pouvoir d'attraction sur les jeunes nobles russes, d'autant que le nombre d'écoles supérieures techniques et militaires, qu'ils estiment dignes d'eux dans leur patrie, est très restreint.
- Le cas de I. Ostrogradsky (1801-1862) est, à cette époque, une exception. Le jeune et brillant savant sans fortune ni titre de noblesse a eu des difficultés, par suite d'un conflit, à obtenir son attestation d'études universitaires en Russie [21; 22]. Il vient en France (1822-1827) aux frais de son père et gagne sa vie à Paris en qualité d'enseignant au Collège Henry IV (1826/27), poste obtenu grâce à A. Cauchy, séduit par son talent. Les études parisiennes de ce mathématicien hors pair, ainsi que celles de son collègue I. Bouniakovsky, à la même époque, sont à l’origine d'un stéréotype qui persiste dans les milieux des historiens soviétiques:
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- lorsqu'un mathématicien ou un ingénieur a fait ses études à Paris, ce ne peut être qu'à l’Ecole polytechnique. Un autre exemple est fourni par les frères Murav'jov-Apostol Sergej (1796-1826) et Matvej (1793-1886) - deux futurs décembristes. Dans les autres cas, comme dans celui d'architecte K. Ton ou des ingénieurs L. Vaxel, N. Janich et P. Devitte, c’est ce que dit la littérature officielle [23]. En réalité, M. Ostrogradsky et I. Bounjakovsky ont suivi les cours au Collège de France et à la Sorbonne, les frères Murav’jov-Apostol, alors mineurs, ont fait leurs études entre 1802 et 1809 dans une pension privée, l’Ecole secondaire de Monsieur Hix [22; 24; 25]. L'établissement qu'a fréquenté K. Ton, un des architectes-constructeurs les plus féconds du règne de Nicolas Ier et créateur du “style russe” dans l'architecture, est encore à analyser. Quant à Janich, Vaxel et Devitte, ils ont fait leurs études outre-Manche.
- Le flot des auditeurs nobles dans les écoles supérieures françaises se tarit après 1830. D'une part la France après la Révolution de Juillet devient un lieu interdit pour les sujets de l'Empire russe. D'autre part, la Russie possède désormais un système d'établissements supérieurs techniques et militaires, ainsi que d'un grand nombre d'écoles secondaires militarisées du type élitiste. Aussi, dans le deuxième tiers du XIXe siècle l'appartenance sociale des stagiaires russes “spontanés” change. Ce sont principalement des émigrés politiques, notamment d'origine polonaise, et les femmes, de l'accès à l'enseignement supérieur en Russie exclues jusqu’aux années 1870.
- L'information est très fragmentaire sur les émigrés politiques d'origine polonaise. Leur pourcentage par rapport à la totalité des élèves et des stagiaires de l'Empire russe dans les écoles supérieures françaises devient à certaines époques assez important. La Révolution polonaise de 1831 en fournit un nombre considérable. Durant la période de 1831 à 1840, l’Ecole polytechnique compte 23 Polonais contre 2 de la décennie précédente et 1 pour la suivante [7]. L’Ecole des mines en compte respectivement 23, 2 et 10 [26],
- Il nous semble naturel que les flux et les reflux des élèves de ce groupe à l’Ecole des mines se succèdent avec le décalage de 2-3 ans par rapport à l’Ecole polytechnique, ce qui explique en partie leur grande concentration à l’Ecole des mines dans les années 1840. Alors que 5 individus sur 10 ont fait leurs études à l’Ecole en 1841-1842, il n'y en a eu aucun de 1843 à 1846. Le fait que les émigrés polonais n'apparaissent dans ces deux écoles que quelques années après les événements survenus dans leur pays, s'explique, il nous semble, par la nécessité pour des réfugiés de s'orienter, de choisir un pays de résidence et un domaine d'activité. Les élèves polonais des grandes écoles sont souvent des enfants d'émigrés encore jeunes au moment de leur fuite. Une troisième raison est très probablement liée à l'accord politique du 17 février 1834 entre la Russie, l'Autriche et la Prusse, qui ferme les frontières de trois alliés aux individus «coupables de haute trahison, de lèse-majesté, de révolte armée ou conjuration contre le Trône et le Gouvernement» [27]. Pour éviter l'extradition, les mutins réfugiés sur les territoires polonais de la Pmsse et de l'Autriche, ont dû chercher d'autres asiles. La France enregistre ainsi un deuxième flot d'émigration polonaise.
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- Les voyageurs officiels forment la majorité des stagiaires du deuxième groupe. Plusieurs ministères (Voies de communication, Biens publics, Finances, Guerre, Marine, Instruction publique etc.) qui ont leurs propres écoles supérieures, envoient à l'étranger leurs observateurs, correspondants et spécialistes, qui se préparent au concours pour le grade de professeur.
- Les stages officiels à l'étranger ont leur histoire. Ils débutent en 1808 sur l'initiative du président de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, Novossiltsev, et du ministre de l'Instruction publique, Zavadovsky. Les douze premiers stagiaires, envoyés lors de cette même année à l'étranger pour trois ans sont étudiants à l'Institut pédagogique de Saint-Pétersbourg. Cette initiative a été entreprise en prévision de l'ouverture de l'Université de Saint-Pétersbourg (qui finalement n'a été ouverte qu'en 1819). Tous ces stagiaires ont visité l'Allemagne, neuf d'entre-eux la France, quelques-uns l'Autriche et l'Italie. Parmi ceux qui ont séjourné en France, citons D. Chizhov (1784-1852), mathématicien et académicien connu.
- Le stage suivant se déroule en 1816, et à partir de 1828, les stages à l'étranger deviennent réguliers. Cependant les visites en France, très fréquentes entre 1808 et 1816, sont suspendues de 1830 à 1838 en raison de la dégradation des relations entre les deux pays après la Révolution du Juillet. D'après le recensement du ministère de l'Instruction publique [28), le nombre total de spécialistes, envoyés par cette voie à l'étranger entre 1808 et 1860, se monte à 131 personnes dont 32 (24,4%) visiteurs en France. Mais seule une personne s'y rend directement et exclusivement, le mathématicien Karastélev, adjoint au Lycée Richelieu d'Odessa (1858). On peut en déduire que les stagiaires qui passent par la France constituent un quart à un tiers des envoyés à l'étranger par le ministère de l'Instruction publique (contre 90% en Allemagne). Notons que cette statistique se base surtout sur les archives du ministère de l'Instruction publique. Les stagiaires envoyés par les autres universités n'y sont pas inclus.
- En voici quelques exemples: I. Dvigubskij (1772-1839), envoyé en 1804 par l'Université de Moscou fait son stage chez A.-F. Fourcroy [66]. Plus tard on trouve un naturaliste renommé et éditeur de la revue Nouveau magazine d'histoire naturelle, de physique, de chimie et de connaissances économiques (1820-1830), V.L. Gurskij (Gurskis, 1790-1874). Auditeur externe de l’Ecole Polytechnique en 1818-1819, il est envoyé en France avec neuf autres jeunes professeurs par l'Université de Vilna [7; 67]. Le géologue M. Pavlovitch (1789-1830), également de passage à Paris à cette époque, appartient probablement à ce même groupe [68].
- Deux ans plus tard nous repérons parmi les auditeurs externes de l’Ecole polytechnique S. Janitskij (1797-1855), mathématicien et mécanicien, éditeur, avec M. Pavlovitch, de la revue Pamietnik fizycznych, matematycznych i statystycznich umiejetnosci z zastosowaniem do przemyslu [68], envoyé par l'Université de Varsovie [7; 69]. Parmi ceux qui suivent les cours de J.-L. Gay-Lussac et des disciples de J.-L. Cuvier - F. Beudant et Beauxchamps (?), nous retrouvons, entre 1823 et 1826, A. Iovskij, futur professeur de Chimie à
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- l'Université de Moscou et éditeur de la revue Le Messager des sciences naturelles et de la médecine [70].
- L'Université de Kharkov envoit à Paris dans les années 1820 son représentant l’astronome A. Zateplinskij, en 1823, un des premiers docteurs en Mathématiques de la Sorbonne. Il aurait suivi les cours de J. Biot, de P. Laplace et de S. Poisson [22; 71]. Trois autres stagiaires universitaires fréquentent les cours du cristallographe R.-J.Haüy. L'auditeur de son cours de Minéralogie au Muséum d'histoire naturelle est P. Rakhmanov (1770-1813). Les deux autres sont G. Fischer von Waldheim (1771-1853), professeur à Moscou, et E. Eichwald (1795-1876), paléontologue, auteur du premier manuel russe de Minéralogie et de Cristallographie. Outre les cours de Haüy, les stagiaires russes fréquentent également ceux de A. des Cloizeaux, cristallo-opticien, tel P. Eréméev (1830-1899), en stage en France et en Allemagne à la fin des années 1850.
- Pendant la courte période de l'été 1862 au printemps 1864, les visites sont nombreuses: dix huit stagiaires du ministère de l'Instruction publique visitent la France. Presque tous ont auparavant séjourné en Allemagne. Ce sont des pédagogues, des juristes, des historiens, des mécaniciens, des médecins [29-32], un physicien [33] deux chimistes [1 ; 18;33;34], mais surtout des mathématiciens.
- La visite des laboratoires des grands savants faisait partie intégrante des programmes de stages. Les plus fréquentés par des chimiste est celui de C.A. Wurtz à l’Ecole de médecine (ainsi que son cours de Chimie minérale au Collège de France) [1; 18; 24]. A. Popov, après avoir visité ce laboratoire en 1872, le caractérisait ainsi: «Le laboratoire de Wurtz est un exemple de saleté et de désordre, mais plusieurs bons travaux y ont été faits». Seul le laboratoire de C. Friedel mérite ses louanges [35]. Un autre auteur passa en revue l'état déplorable des laboratoires de Physique qui, semble-t-il, ne varient pas beaucoup pendant plusieurs décennies, depuis celui de J.-L. Gay-Lussac aménagé dans une cave humide. Ainsi Claude Bernard, pour se protéger de l'humidité, travaillait-il en sabots. J. Foucault faisait des manipulations dans sa propre maison. P. Dulong et A. Fresnel payaient les appareils et les instruments sur leurs propres deniers.
- Le premier laboratoire universitaire, fondé par J.-C. Jamin à la Sorbonne en 1868, accueille quelques physiciens russes [36]. Des stagiaires travaillent chez A.-J. Ballard, H.-V. Régnault, J.-B. Dumas, J.-B. Boussingault, E.-M. Péligot, C.-M. Despretz, A. Becquerel, A. Payen, T.-J. Pelouse, M.-E. Chevreul, P.-E. Berthelot, L.-J. Thénard etc. Certains autres - ingénieurs en majorité - sont accueillis par P. Berthier à l’Ecole des mines [18; 24; 37].
- Deux établissements techniques français s’offrent à notre investigation, compte-tenu de leur importance dans la formation des ingénieurs des travaux publics et des techniciens de l'industrie des deux pays, et dans l'accueil des étudiants russes pendant toute la période étudiée: l'Ecole polytechnique et le Conservatoire des arts et métiers.
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- Les Russes à l’Ecole polytechnique
- Le nombre de sujets de l'Empire russe ayant fait d'une manière ou d'une autre leurs études dans le fameux établissement se chiffre à quarante sept personnes en 125 ans (de 1804 à 1930). L'attrait de l’Ecole pour les jeunes aristocrates russes est dû à son caractère fermé et élitiste. L'inscription est d'autant plus convoitée qu'elle est difficile à obtenir et qu’elle nécessite des démarches compliquées auprès des ambassadeurs et des ministres. Cependant, sauf pour les mathématiciens P. Rakhmanov (X 1804, cours de Monge) et A. Majurov (X 1808, tous les cours) - qui ont par la suite perfectionné les cours des mathématiques dans les établissements où ils enseignaient - cette formation polytechnicienne n'a laissé aucune trace visible dans la carrière des nobles russes qui ont fréquenté l’Ecole dans les années 1810-1830.
- Toutefois, on repère à cette époque parmi les auditeurs de l'Ecole les représentants d’autres couches sociales. N. Bôtlingk, par exemple, est issu d’une famille de marchands allemands. Son accès à Polytechnique doit être attribué à un parent éloigné, Laharpe, percepteur du jeune Alexandre Ier [ 48; 49]. Stoppés par la Révolution du Juillet et la Révolution de Pologne, les voyages de sujets russes ne reprennent que huit ans plus tard, mais sous forme de stages officiels des meilleurs élèves des écoles supérieures techniques russes. Parmi eux, citons N. le chimiste technologue Witte - X 1839 - [50], l’artilleur, Zoubatov - X 1862-l’ingénieur-arpenteur A. Gorlov - X 1859 - [1; 49; 51; 52]. Certains sont devenus plus tard des mathématiciens de mérite: A. Letnikov - X 1858 - L. Lindelëf - X 1859 - V. Imchenetzkij - X 1862 - V. Maximovotch - X 1872. Ils auront une influence décisive sur les sciences, la pédagogie et l'art de l’ingénieur [49; 53].
- Par la suite, une poignée de personnes dont nous ne connaissons que les noms - Rogov, Grindin, Dénissevitch - fréquentent l’Ecole pour leur propre plaisir à la charnière de deux siècles. Enfin, la dernière vague d'élèves russes à Polytechnique se situe à l'époque de la Révolution d'Octobre et se compose d'émigrés, par ailleurs peu nombreux: A. Basily - X 1924 - les frères Nolde, Boris et André - X 1923 et 1926 - R. Mrozovsky - X 1930. Leur sort est aussi à éclaircir. Cependant, si la fonction des élèves et des auditeurs libres d'origine russe dans le transfert des connaissances peut être plutôt assimilée à celle de l'eau dans les vases communicants, c'est-à-dire permettant de corréler le niveau de la formation professionnelle des ingénieurs dans les deux pays, le rôle déterminant revient ici au groupe des “visiteurs”, spécialistes en différentes matières qui se rendent à l’Ecole polytechnique pour étudier la pédagogie et le système d'enseignement français en général. Certains d'entre eux deviendront plus tard fondateurs d'écoles ou réformateurs.
- Trois personnages se distinguent dans cette catégorie: A. Betancourt, fondateur de l'Institut du Corps des ingénieurs des voies de communication; le comte Sivers, un des fondateurs de l’Ecole générale du génie [54] et A. Apukhtin, réformateur de l'enseignement des arpenteurs et des topographes militaires [38; 51]. Mais, il serait difficile d'expliquer, autrement que par un effet de mode, la visite plutôt rituelle de l’Ecole par le général I. Soukhozan, directeur
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- de l'Académie militaire de l'Etat major, connu par son dédain pour les sciences théoriques et sa prédilection pour la méthode “du bâton” [6; 55].
- Les auditeurs russes au Conservatoire des arts et métiers
- Le 22 mai 1777, Pierre le Grand visite à Paris le château de Pajot d'Ons-en-Bray, Directeur général des postes et communications. Emerveillé par la richesse des cabinets de Physique et de Mécanique aménagés par ce dernier, l'Empereur de toutes les Russie lui fait cadeau d’un tour, fabriqué par le mécanicien russe Nartov. Ce tour figure aujourd'hui parmi les pièces maîtresses des collections du musée du CNAM [56]. Il est difficile de préciser ensuite quels visiteurs russes fréquentent l’établissement. On pense à A. Majurov qui dépose «le modèle d'une machine à sier [scier?] de son invention au Conservatoire des arts et métiers, qu'il vient de perfectionner et (qu') incessamment il rendra publique» [57]. Auditeur libre de l’Ecole polytechnique, il visite à Paris tout ce qui peut intéresser l’ingénieur mécanicien. Or le CNAM appartient sans nul doute à cette catégorie.
- Le phénomène des Russes au Conservatoire présente quelques traits spécifiques. Devenu à partir des années 1840, avec la Sorbonne, le Collège de France et l’Ecole polytechnique, un lieu de visite des stagiaires russes, il se transforme, après 1917, en centre d'accueil des auditeurs russes et de leur formation technique. Le nombre de ceux qui y suivent les cours au XIXe siècle semble assez réduit à la première approche. En raison de l'absence de listes d'inscription ou archives concernant les auditeurs, nous ne pouvons nous appuyer que sur les quelques documents d’archives russes, sur les témoignages personnels, les comptes-rendus des stagiaires ou encore sur les sources littéraires. La courte période de 12 ans - 1921 et 1934 - nous fournit, grâce aux registres d'inscriptions des auditeurs libres, un riche matériel pour une enquête statistique concernant les émigrés. La différence entre les deux types d'auditeurs réside essentiellement dans le rôle qu'ils jouent dans le transfert des connaissances et des technologies vers leur patrie: dans le premier cas il s'agit de quelques individus dont le rôle fondateur est décisif; dans le second, il s'agit des centaines de personnes qui ne paticipe pratiquement pas au processus des transferts scientifiques et pédagogiques.
- Avant 1917, il semble logique que le caractère appliqué des cours du CNAM, décourageant pour les universitaires, attire les ingénieurs et les envoyés des ministères techniques. Entre 1859 et 1861 on trouve en effet parmi les stagiaires russes deux ingénieurs-arpenteurs, I. Tikhéev et D. Pachkov (mais le lieu de leur stage est inconnu). En revanche, on est sûr de la présence au CNAM dans les années 1862-1864 de M. Vol'skij, historien et économiste, envoyé du ministère de l'Instruction publique. Il procédera d'ailleurs à la description comparative des cours qui ont eu lieu en 1863 dans les trois écoles citées, dont voici un extrait:
- «Les cours publics des différents établissements d'études de Paris viennent de commencer. Le Conservatoire des arts et métiers a ouvert ses portes un peu avant les
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- autres, (...) au début du mois de novembre; ensuite c'est le tour de certaines facultés, de la Sorbonne et enfin le 7 novembre - le Collège de France et la Faculté des lettres. (...) Le Conservatoire sert surtout de lieu de conservation des modèles, des machines et des objets industriels de toutes sortes. Dès 1810 (sic! 1819 - I.G.) des cours publics et gratuits ont été créés sur cette base, destinés essentiellement à former de bons techniciens, mécaniciens et ingénieurs. Cela explique la valeur pratique de toutes les disciplines qui y sont enseignées (...) La Sorbonne, composée de cinq facultés (...) - a la valeur de l'Université (...) et présente les sciences dans leur état actuel. Enfin, le Collège de France avec ses 29 chaires consacrées aux différentes branches des sciences, donne une formation plus libre et a pour but (...) de concourir au développement des sciences (...). Malgré leurs destinations différentes, leurs méthodes d'enseignement et le caractère, les cours sont plus ou moins uniformes et possèdent des traits en commun.
- Les conférences des professeurs français se distinguent généralement par les mêmes qualités et défauts que nous percevons dans leur littérature scientifique. En ce qui concerne (...) la forme et les méthodes d'exposition, on ne peut pas ne pas reconnaître leurs avantages. Leurs conférences se distinguent en effet par l'extrême clarté de la pensée, par la manière de présenter les problèmes les plus difficiles et abstraits avec légèreté et intérêt, par une vivacité et une grâce touchant parfois à l'éloquence réelle (...). Pourtant cette impression n'est pas aussi favorable quant au contenu et à la valeur scientifique de ces conférences. Sous cet aspect, les cours des professeurs français sont souvent insuffisants, souffrent de superficialité, de manque de plénitude et de cette étude minutieuse et consciencieuse qui distingue les professeurs allemands. Ils sacrifient parfois le contenu à la forme (...), omettant souvent les détails et les cas particuliers lesquels (...) ne peuvent pas attirer l'intérêt général de l'audience. Enfin pour exciter l'attention, ils insèrent souvent des anecdotes, des épisodes et commentaires politiques. En général les cours semblent destinés moins à instruire qu'à faire passer agréablement le temps. Le caractère de cet enseignement tient en partie à l’extrême diversité et fluctuation des auditeurs qui forment l'audience du professeur.» [32]
- Après 1917, la catégorie des auditeurs incarne à lui seul le paradoxe de l'émigration de la période post-révolutionnaire avec son caractère de masse et son absence d'influence sur le pays d'origine. L’étude des Russes de 1922 à 1935 au CNAM, rendue possible grâce aux registres de ses auditeurs conservés dans les archives, nous offre la rare possibilité de recueillir suffisamment d’éléments statistiques pour retracer le portrait collectif de ce groupe, à la fois typique et original [60]8.
- Malgré toutes les difficultés de l'analyse dues aux incertitudes de l'identification des auditeurs par eux-mêmes, ainsi qu'au contexte historico-géographique complexe de l'époque, nous avons établi que le nombre de Russes au CNAM est passé de 26 pour l'année scolaire 1922/23 à 234 en 1934/35 (voir le diagramme n°l), soit de 1,3% à 9,8% des effectifs globaux des auditeurs9. Cependant cet accroissement n'est pas régulier. Les deux pointes constatées en
- 8 Cette recherche, ainsi que l'analyse suivante, ont été facilitées par Claudine Fontanon qui m'a signalé l'existence des registres et m'a encouragée à approfondir ce thème.
- 9 La sélection des “élèves russes” repose sur le principe de nationalité (appartenance à l'Empire russe dans ses limites de 1918). Les difficultés ont porté sur l'identification des Etats d’origine: les auditeurs indiquaient leur nationalité soit au moment de leur entrée au CNAM soit au moment de l'émigration, soit au moment de leur naissance (surtout les Russes ethniques); difficultés de translittération (pour les noms géographiques écrits en cyrillique); erreurs de retranscription dans les registres; changement ou disparition des noms géographiques au XXe siècle; imprécisions ou homonymie. D'où un nombre variable d'individus d'«origine indéterminée» de 2 en 1924/25 à 58 en 1934/35 (respectivement 4% et 25% des auditeurs russes). Ainsi toutes les données citées dans l'article signifient-elles que le nombre d'auditeurs russes est de “plus ou moins”.
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- Les Cahiers d’histoire du CNAM
- LES AUDITEURS RUSSES AU CNAM 1922-1934
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- DEUX GENERATIONS DE RUSSES AU CNAM 1922-1934
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- 1926/27 et 1935 s'expliquent, à notre avis, par le changement de génération des auditeurs-émigrés (voir le diagramme n°2). Il s'agit pour la première vague des personnes qui ont émigré de leur propre chef en âge adulte, et pour la seconde des enfants ou adolescents, qui ont émigré avec leurs parents.
- Les représentants du premier groupe ont déjà, en règle général, une formation professionnelle ou du moins une instruction secondaire à leur arrivée à Paris. Ils représentent 61% à 84% du total des auditeurs russes pendant les cinq premières années, de 1922 à 1927. Le pic des années 1926-27 et le reflux suivant s'expliquent par le fait que la vague principale d'émigration qui a atteint la France un ou deux ans auparavant, s'est tarie et a été suivie par une phase d'intégration professionnelle des migrants au sein de la société française. Au cours de sept années suivantes, leur nombre reste plus ou moins stable avec une légère croissance en 1931/32 - 81 personnes - correspondant de toute évidence à un besoin du perfectionnement ou à une reconversion professionnelle au moment de la grande crise. Une telle stabilité de ce groupe peut signifier d'une part que la redistribution des émigrés en provenance de la Russie entre les pays du continent européen et américain à la charnière des années 1920-1930 n'était pas encore achevée. Elle peut d'autre part signifier que ce groupe éprouvait un besoin constant de se perfectionner, de se spécialiser ou d’acquérir de nouvelles connaissances professionnelles.
- La situation change radicalement pour le second groupe, composé de ceux qui ont quitté la Russie dans leur enfance. Jusqu’à la fin des années 1920, leur nombre au CNAM reste insignifiant. Egal à celui des “adultes” en 1929/1930, il augmente en flèche à partir de l’année suivante pour atteindre son sommet en 1934/35 (180 personnes sur 234 Russes au total). Venus avec leurs parents en France, ils ont achevé leur instruction secondaire et la prolongent par une formation professionnelle, gage de leur future réussite. Le rôle de ces deux groupes dans le transfert des connaissances est très différent. Le premier groupe a détourné le vecteur de ce transfert en le dirigeant de la Russie vers l'Europe et en marquant ainsi la première “fuite des cerveaux”. Suivre les cours au CNAM signifie pour eux, en premier lieu, s'adapter professionnellement. L'importance de l'activité de ce groupe pour les sciences, les techniques et l'industrie françaises est encore à étudier. En ce qui concerne les “juniors”, les carrières professionnelles ont tendance à se conformer de plus en plus avec celles des Français du même âge. Notons encore que l'auditeur le plus âgé a 64 ans (Jacques Arenson, pharmacien, né en 1862 en Russie, année scolaire 1926/27) et le plus jeune n'a que 12 ans (Valentin Chichman, 1918, Moscou, année scolaire 1930/31).
- Quant aux femmes russes, auditrices du CNAM, la première est inscrite au Conservatoire en 1923/24. Cette catégorie ne représente que 5 à 7% du contingent russe durant toutes les années 1920 (soit 3 à 10 inscriptions annuelles), son nombre croît à une vitesse accélérée par rapport au nombre général des émigrés russes à partir de 1929/30, pour atteindre 55, soit 23,5% du total du
- 10 Nous avons adopté comme âge minimal pour ce groupe, le fait d'avoir 18 ans en 1920, dernière année de la guerre civile dans la partie occidentale de la Russie, et celle de l'exode massif de ce territoire - c'est-à-dire les individus nés en 1902.
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- contingent russe en 1934/35. Il est à noter qu’un nombre écrasant d'auditrices (de 95 à 98% du contingent féminin) sont nées au XXe siècle, c'est-à-dire font partie des “juniors”. Les femmes plus âgées (catégorie “adultes”) y sont très rares: leur nombre varie de 0 en 1927/28 à 4 en moyenne en 1926/27 et en 1931/32.
- Le statut professionnel des auditeurs-émigrés est très varié: individus “sans profession” ou manœuvres, ingénieurs, architectes, médecins, chimistes, beaucoup d'étudiants surtout parmi les plus jeunes. Nombreux également sont ceux qui ont reçu une formation professionnelle spécialisée (électriciens, dessinateurs, mécaniciens, téléphonistes, aides-chimistes). Au début des années 1920, on repère quelques officiers. Le nombre de cours suivis par les auditeurs russes varie de 1 (dans la plupart de cas) à 4/5, allant parfois même jusqu'à 7, avec la moyenne de 2/3 par an. Quant aux disciplines, les cours de Mathématiques avec 10% à 13% d'auditeurs et de Mécanique (de 10% à 16%) font figure de champions. Ce sont en fait les disciplines dites “fondamentales” qui attirent la majorité des auditeurs russes (50%-60%): Mathématiques, Machines, Mécanique, Physique et Electrotechnique. Les cours de Chimie générale ou appliquée (agricole, industrielle, matières colorantes) réunissent de 10% à 20% des auditeurs-émigrés. Les autres disciplines sont beaucoup moins prisées.
- La perception de l'enseignement français par les stagiaires et auditeurs russes.
- Chacun des stagiaires a pour obligation de présenter régulièrement les comptes-rendus de ses activité, lesquels sont publiés ensuite en entier ou en fragments dans les revues ministérielles, et parfois même sous forme de brochures [38; 39). Les comptes-rendus sont de deux types: rapports-bilans et rapports courants. Les premiers, de caractère synthétique, couronnent en général les visites entreprises pour étudier les méthodes d'enseignement et recueillir des informations sur les créations récentes. Les seconds, de type plutôt descriptif, portent surtout sur les occupations quotidiennes des stagiaires. Le manque d'analyse et de conclusions générales est cependant largement compensé par leur caractère concret et personnel de la description des méthodes et des principes de l'enseignement, des cours et des professeurs des divers établissements.
- Les mathématiciens qui forment le noyau de la vague des années 1862-1864 (8 sur 18) ne sont pas avares de description des cours et portraits des professeurs. Leurs comptes-rendus se superposent et se complètent [29; 31; 40-43]. Tous ont fréquenté la Faculté des sciences et/ou le Collège de France, les établissements les plus ouverts et les plus accessibles. Un seul stagiaire, le futur académicien V. Imchénetzkij, a obtenu le droit de fréquenter l’Ecole polytechnique où il a suivi le cours des Mathématiques de J.-L. Bertrand, celui de Mécanique de J.-E. Bour et celui de Physique de J.-C: Jamin [31; 41; 44; 45]. Les professeurs qui enseignent dans les trois établissements sont cités presque sans exception dans les comptes-rendus de tous les mathématiciens-stagiaires: Bertrand (Théorie mathématique de l'électricité, Mathématiques pures, Physique), Liouville (Mécanique rationnelle,
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- Théorie des nombres, Analyse mathématique), Lamé (Théorie de l'élasticité et de la lumière, Calcul des probabilités), Serret (figures des corps célestes, Mathématiques pures), Duhamel (Algèbre supérieure), Desains (Acoustique et Optique), Chasles (Géométrie descriptive), Verdet (Théorie de la chaleur) etc.
- Le cours qui attire le plus d'attention du point de vue pédagogique est, semble-t-il, celui de Lamé sur la Théorie de l'élasticité à la Sorbonne:
- (...) «avant chaque conférence il distribue aux auditeurs les feuilles où sont lithographiées les formules principales (...). Grâce à ces feuilles, il n'a que très rarement recours aux calculs auxiliaires et dessins (...). Une telle manière d'exposer gagne à Lamé la moitié de son temps. Quant aux auditeurs, ces feuilles les aident à garder dans leur mémoire toutes les conclusions du professeur» 42].
- La différence entre les cours, lus à la Sorbonne à l'attention des élèves, et ceux du Collège de France, adressés plutôt aux spécialistes, est mise en évidence par plusieurs correspondants [42; 43]. D'après certains témoignages, les stagiaires sont également attirés à Paris par la richesse et la commodité de ses bibliothèques scientifiques [46]u.
- Une description du CNAM, d'ailleurs très commune, figure dans l’article de A. Guézen. L'avantage de ce travail consiste en ce que, outre le Conservatoire, Guézen y décrit l’Ecole centrale des arts et manufactures, les Ecoles des arts et métiers de Châlons, d’Angers et d’Aix et celle des arts industriels et des mines de Lille. Il explique les différences entre ces établissements, en indiquant la place de chacun dans le système général de l'enseignement technique [58]. Une autre description du CNAM, «établissement unique au monde», figure dans l'ouvrage de A. Erchov, que l'on sent vivement intéressé par “l'enseignement technique en Europe occidentale”12 [59]. Ayant rendu l'hommage aux grands maîtres - A.
- 11 La bibliothèque richissime du CNAM est devenue, elle-aussi, un centre d'attraction et un des lieux préférés de travail pour les stagiaires. Le chimiste-technologue P.A. Il'enkov (1821-1877) y a travaillé en 1844-45 en suivant en même temps à Paris les cours de J.B. Dumas, de M. E. Chevreul, de T.-J. Pelouze et de A. Payen [46].
- 12 Erchov Aleksandr Stepanovitch (14.7.1818 - 21.2.1867). Après avoir terminé le Gymnase de Riazan et l'Université de Moscou (1839), il suit les cours de Mécanique appliquée et de Géométrie descriptive à l'Institut technologique pratique et à l'Institut des voies de communication de Saint-Pétersbourg (1839). Plus tard il poursuit ses études en Allemagne, en Angleterre et en France (1841-1843) où il fréquente les cours de Mécanique appliquée de J.-V. Poncelet, de A.-J. Morin, de J.-B. Bélanger (cours de Mécanique appliquée et d'Hydraulique) et de T. Olivier (cours de Géométrie descriptive au CNAM). Compte tenu de son activité postérieure et de son livre Sur l'enseignement supérieur technique en Europe Occidentale [59] on peut affirmer qu'il était au courant du système d'enseignement au CNAM et dans les autres écoles d'ingénieurs industriels. Erchov est l'auteur du premier cours monographique de la théorie des mécanismes en langue russe. Sa thèse avait pour thème L'eau comme moteur.
- De retour en Russie (1843) Erchov enseigne la Mécanique et les Mathématiques dans certains établissements secondaires, à l'Université de Moscou (1844-1859) et à l’Ecole impériale technique (1845-1867), dont il assume la direction à partir de 1859. Peu avant sa mort il entame la réforme de cette école. Les articles de Erchov sont publiés dans le Journal des Voies de communication et le Journal du Ministère de l'Instruction publique; il publie plusieurs travaux parmi lesquels se distinguent: un aperçu de l'art mécanique en Russie, des livres sur les chemins de fer, l'anthracite, les télégraphes électriques, une étude de Mécanique appliquée et un cycle de conférences lithographié [77], Pour les notices biographiques de A.S. Erchov voir [78].
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- Payen, A.-J Morin, J.-B. Boussingault - l'auteur souligne aussi que «tous les cours ne sont pas d'une utilité égale pour la réussite dans un métier concret qui exige des connaissances particulières. Le Conservatoire fournit beaucoup de commodités pour ce genre d'études.»
- Observateur attentif, Erchov met en évidence le rôle essentiel d’Arthur Morin, alors directeur du Conservatoire, qui
- «a mis de l'ordre et réparé un grand nombre d'objets, mis de côté à cause du manque de la place et du mauvais état, (...) reconstitué et complété le cabinet de physique, mis en marche un grand nombre de mécanismes d'horlogerie, réparé des broches à filer etc. Des vastes galeries du Conservatoire présentent aujourd'hui l'intérêt pratique et historique. Plusieurs machines sont mises en marche un jour concret par semaine (...) Morin organise sans cesse de nouvelles expériences et épreuves des machines récemment inventées (...)» [59].
- Evoquant plus loin l’Ecole centrale des arts et manufactures, Erchov donne une analyse comparative de son système d'enseignement avec les établissements analogues en Allemagne, pour souligner finalement quel profit pourrait en tirer la Russie:
- «Notons que des écoles du même type pourraient avec le plus grand succès exister chez nous auprès des facultés physico-mathématiques; nous disons avec le plus grand succès parce que nous ignorons où une formation préparatoire aussi large pourrait aller de pair avec le choix libre des matières. Tout le monde sait que les cours y sont fait en quatre ans et que la plupart des matières, enseignées à l’Ecole centrale, sont également enseignées à la Faculté. La science pure gagnerait beaucoup si les étudiants étaient en état de s'y adonner entièrement durant les deux dernières années de leur séjour à l'Université, sans se distraire par des applications comme cela se fait aujourd'hui; or il serait utile pour l’Etat si les étudiants de la Faculté physico-mathématique qui, après deux ans d'études ne ressentent pas la vocation de se consacrer à l'étude philosophique des sciences, aient la possibilité de se consacrer aux techniques. L'agriculture, la sylviculture, l'architecture, la technologie, le dessin technique - les disciplines énumérées dans le Statut des universités de Russie - trouveraient alors, ainsi que certaines autres disciplines, une place naturelle et une situation nettement meilleure à celle qu'elles ont aujourd'hui dans les départements de mathématiques pures et des sciences naturelles de la Faculté physico-mathématique. Ainsi nous pensons (...) qu'il serait utile d'établir un département spécial de cours techniques auprès de nos facultés physico-mathématiques, admettant les étudiants qui ont suivi les deux premières années de cours généraux. Cet établissement coûterait très peu à l’Etat, tandis qu'une école spécialisée avec des internes coûte d'habitude très cher» [59, p.ll-12].
- Remarquons, que ces mêmes idées ont été concrétisées par l'auteur quelques années plus tard dans le sens qu'il estimait lui-même dans son ouvrage le plus complexe, publié en 1854.
- Les contacts personnels et la collaboration professionnelle entre savants des deux pays.
- L'initiation des stagiaires et des visiteurs msses à la vie scientifique française ne se limite pas, bien évidemment, à la fréquentation des cours théoriques et aux manipulations dans les laboratoires. Mais, c'est pourtant surtout dans ces derniers que se nouent les liens d’amitié personnelle et de contacts professionnels sur le
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- long terme (qui ne finissent parfois qu'avec la vie des savants). Ces contacts personnels contribuent - et peut-être plus que toute autre chose - à l'influence réciproque sur les chercheurs et leurs travaux. Sans rentrer dans les détails de ce vaste sujet qui dépasse de loin notre essai typologique, citons ici quelques exemples de collaboration dans le domaine de la Chimie et des Mathématiques. Ceci nous donnera également l'idée du fonctionnement de l'un des principaux canaux de communication non-formelle et de son importance pour le transfert des connaissances.
- Les historiens russes de la Chimie sont unanimes pour mettre en évidence le rôle prépondérant de deux chimistes français - A. Wurtz et M. Berthelot - pour l'accueil, le soutien et la propagation des idées scientifiques des chimistes russes en France [4; 47]. A. Wurtz leur ouvre non seulement les portes de son laboratoire, mais celles des milieux scientifiques français. Sa correspondance avec A. M. Boutlerov et D. N. Mendéléev témoigne de l'affection personnelle et de la haute appréciation de leurs résultats scientifiques dont il est parfaitement au courant. «De mon côté j'estime que Wurtz a beaucoup contribué à la popularisation de mon système des éléments», remarque Mendéléev en commentant La liste de mes ouvrages [3, p.89 ]. En effet, Wurtz traduit en français et contribue à la publication des œuvres des deux célèbres chimistes russes en France. Elu sur l'initiative de Boutlérov au conseil de l'Université de Kazan, Wurtz devient en 1873 membre-correspondant de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg [3, p.90]. Grâce aux efforts de ses collègues russes, ses œuvres sont publiées et connues en Russie.
- Les rencontres et les contacts avec M. Berthelot figurent parmi les événements les plus importants des séjours en France de plusieurs chimistes russes. Mendéléev et Boutlérov, lors de leurs premières rencontres avec le savant, restent admiratifs devant sa simplicité comme devant l'originalité de ses opinions scientifiques (Berthelot a expérimenté avec quelques éléments organiques synthétisés par Boutlérov). Comme pour Wurtz, ce dernier favorise l'élection de Berthelot comme membre-correspondant de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg en 1876.
- Les travaux des chimistes russes sont accueillis avec intérêt et hautement appréciés par de grands savants français, tels Ch. Friedel et P. Schützenberger. Par exemple, P. Schützenberger est rapporteur des travaux de A. Bach lors des séances de l'Académie des sciences de Paris. Les éléments de synthèse obtenus par A. E. Chichibabin, éminent chimiste russe qui émigre en France dans les années 1920, sont exposés au Musée du Collège de France. Les ouvrages des chimistes russes sont régulièrement publiés dans les Comptes-rendus de l'Académie des sciences, dans le Bulletin de la Société chimique, dans les Annales de chimie et de physique, dans La revue scientifique etc. Les plus éminents d'entre eux sont devenus membres de l'Académie des sciences de Paris [4]13. Les contacts entre les mathématiciens sont non moins intenses. Dès le début du XIXe siècle, Paris est devenue la Mecque des jeunes mathématiciens msses. Les comptes-rendus des
- 13 N. Zinin (1873), D.I. Mendéléev (1899), I. Metchnikov (1904), I. Pavlov (1911), P. Valden (1916), V. Vernadskij (1928), D. Prjanichnikov (1946) [4, p.65].
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- stagiaires, généralement très détaillés, informent régulièrement le public scientifique des réalisations nouvelles dans toutes les branches des mathématiques françaises. Les thèses de doctorat de certains d'entre eux, écrites après leur séjour en France, portent les traces des cours suivis, les recherches des autres ont été inspirés par les travaux des savants français14. H. Ogigova, historienne des mathématiques, met en évidence l'importance de la correspondance personnelle qui s'est établie entre Hermite et Tchébychev, Korkine, Markov, Bounijakovskij, Bougaiev, Liapounov et Steklov et plusieurs mathématiciens français. Les résultats de Tchébychev sont intégrés dans les cours imprimés de Serret, d'Hermite et de Bertrand.
- Il est difficile de trouver une meilleure illustration de l'effet de «vases communicants» que la simple énumération des problèmes sur lesquels les mathématiciens russes et français travaillent en collaboration ou en parallèle à l'époque décrite: l'intégration des fonctions et l'intégration des équations différentielles ordinaires et dérivées partielles, la théorie des fonctions elliptiques et ses applications à la théorie des nombres, la théorie des nombres, la géométrie non euclidienne, la géométrie différentielle, la théorie des séries, les systèmes des fonctions et des polynômes orthogonaux. Les exemples peuvent être multipliés à l'infini. Citons celui qui nous semble significatif dans le domaine du transfert des idées: la géométrie de Lobatchevskij qui donne une nouvelle impulsion aux travaux de Henri Poincaré; le mathématicien français propose une interprétation originale de la théorie du mathématicien russe et ainsi contribue à la propagation de la nouvelle science [47, p. 105].
- L'influence des modèles français sur la formation des ingénieurs industriels russes
- Nommé en 1859 directeur de l'Ecole des métiers à Moscou, A. Erchov a entamé une vaste réforme, visant à transformer cette école secondaire en une école supérieure. La mort l'ayant emporté au moment où la réforme bat son plein, c'est un autre ingénieur, V. Délia Vos15 [79], qui approfondit les
- 14 Par exemple Les lettres d'Hermite à Jacobi sont le point de départ des travaux de Korkine et de Zolotarev sur les minima des formes quadratiques [47, p. 104].
- 15 Viktor Karlovitch Délia Vos est né à Odessa le 31.01.1829, huitième enfant d'une famille d'origine italienne. A terminé le Lycée Richelieu à Odessa pour poursuivre ensuite ses études à l'Université de Moscou, d'où il sort en 1853 avec un grade de candidat en sciences physiques et mathématiques et avec un certificat spécial d'agriculture. Entre 1854 et 1859 il enseigne à l’Ecole générale d'horticulture d'Odessa, puis au gymnase du Lycée Richelieu et au Lycée même. En octobre 1859, il est envoyé en mission en France où il reste jusqu'en 1864. A Paris Délia Vos suit les cours au CNAM et travaille pendant deux ans à l'usine Cail pour étudier en pratique la Mécanique appliquée et préparer son professorat. Entre temps il fréquente pendant un an l'atelier de A. Clair, fabricant des modèles et des instruments scientifiques, qui devient par la suite un de ses collaborateurs permanents (la découverte de cette collaboration peu commune revient à M. Gérard Emptoz). Invité en 1861 par M.N. Mouraviev, ministre russe des Biens d’Etat, en visite à l'usine de Cail, à occuper, une fois la mission achevée, la chaire de professeur à l'Académie d'agriculture et de forêts Petrovskaya nouvellement ouverte; il consacre donc la deuxième partie de sa mission à
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- changements en transformant l’Ecole des métiers en Ecole impériale technique de Moscou (1.7.1868); ce sera le premier établissement supérieur en Russie à former les ingénieurs industriels. L'importance de cette réforme serait peut-être mieux comprise si on tient compte du fait que la Russie ne possède, jusqu'à la fin des années 1820, aucun établissement pour la formation des ingénieurs de l'industrie privée. L'industrie minière seule offre une exception, compte tenu du fait qu'elle est contrôlée par l’Etat. Le Département de la marine est lui aussi en mesure de former ses spécialistes.
- En 1806, une école commerciale est créée à Moscou sous le vocable d'Académie pratique de commerce, mais qui, en dépit son nom, est en réalité une école secondaire. Très vite, on y enseigner des éléments de technologie industrielle pour les entrepreneurs. Enfin, en 1828 et 1830, deux autres écoles du même niveau sont fondées dans les deux capitales: l'Institut pratique technologique de Saint-Pétersbourg et l'Ecole des métiers de Moscou. A l'origine, elles ne se différencient pas beaucoup l'une de l'autre. Mais, à la suite d'une longue évolution, la première se spécialise dans la formation des techniciens pour l'industrie chimique, et la deuxième dans celle des ingénieurs-mécaniciens. C'est cette dernière qui subit une forte influence du système français de formation des ingénieurs industriels.
- Il est difficile de nommer les établissements qui servent de modèle pour ces réorganisations. Le fait qui confirme indirectement notre hypothèse est que les deux acteurs de cette évolution - A. Erchov et V. Délia Vos - ont séjourné en France pendant plusieurs années et suivi les cours de grandes écoles et au CNAM. Les détails de cette réforme, ainsi que le degré de l'influence du CNAM et de l'Ecole centrale des arts et manufactures sont encore à étudier. A l'heure actuelle, nous pouvons dire seulement que l'âge d'admission à l'Ecole a augmenté, avec l’instauration des classes préparatoires. Les jeunes gens, qui dès lors entrent à l’Ecole, ont une formation secondaire complète (écoles professionnelles dites “réelles” et gymnases). Nous n'avons cité ici, et à titre d'hypothèse, qu'un seul exemple de transfert sur le terrain russe des connaissances et de l'expériences acquises par les savants et ingénieurs russes lors de leurs stages dans les écoles supérieures en France. Les échanges et les influences réciproques sont vraisemblablement beaucoup plus diversifiées.
- l'acquisition du matériel didactique pour l'enseignement. La vie personnelle et professionnelle de Délia Vos reste liée à Paris.
- Il y retourne à plusieurs reprises, notamment en 1867 et 1878 lors des expositions universelles. La carrière de Dalla Vos en Russie est surtout liée à l’Ecole impériale technique de Moscou, dont il prend la direction en août 1867, après la mort de A. Erchov. En poursuivant la réforme, entamée par son prédécesseur, Délia Vos transforme un établissement secondaire en école technique supérieure. La méthode de l'enseignement systématique des métiers, nouvelle pour son temps, est présentée à l'Exposition universelle de Philadelphie en 1876 et adoptée par l'Institut polytechnique de Boston. Plus tard, elle est appliquée dans certaines écoles polytechniques des Etats-Unis. Contraint en 1880, à cause d'une maladie grave, d'abandonner son poste de directeur de L’Ecole impériale technique, il dirige, à partir de 1886, le Comité d'instruction du ministère des Voies de communication. Délia Vos est fondateur et premier président de la Société polytechnique, et un des fondateurs du Musée polytechnique de Moscou. Mort à Paris le 15 juin 1890, il est inhumé au cimetière du couvent Alekséevskij [79].
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- Conclusion
- La typologie que nous avons proposée ici à partir de l'exemple de quelques universités et grandes écoles se fonde sur l'analyse d'une masse de documents collectés lors de recherches dans les archives et les bibliothèques françaises, russes et allemandes. Cette population des étudiants russes en France, sans homogénéité, se divise, grossièrement en trois courants principaux fortement reliés à l'évolution du contexte politique et à sa périodisation. On distingue à cet égard quatre grandes périodes de flux et de reflux de migration alimentés par les voyageurs privés, mus le plus souvent par la curiosité ou la mode, qui ont plutôt affiné leur propre savoir qu’exercé une influence directe sur les sciences et les techniques de leur pays; la petite poignée de visiteurs et de stagiaires, partis à l'étranger dans la première moitié du XIXe siècle pour s'informer sur les dernières réalisations scientifiques et techniques et étudier les modèles d'enseignement, joue un rôle fondateur dans la mise en place des premières grandes écoles russes. Ces missions d'information sont, vers le milieu du siècle, à l'origine de la création du système d'enseignement supérieur technique national.
- Dans la deuxième moitié du XIXe siècle l'objectif change: il s'agit de former des professeurs, des chercheurs et des ingénieurs hautement qualifiés et initiés à l’expérience européenne. On ne peut donc parler de l'influence directe d'un pays européen - la France en l’occurrence - sur l'enseignement supérieur en Russie que lors de la mise en place des systèmes respectifs. Les stagiaires et les “visiteurs” scientifiques des périodes postérieures jouent le rôle de l'eau dans les vases communicants en assurant l’égalité des niveaux du développement des sciences, de l'ingénierie et de la pédagogie entre les écoles supérieures russes et européennes. Ceci concerne en premier lieu les universités et les établissements supérieurs techniques, le système de “vases communicants” dans la science académique ayant été mise en place et fonctionnant pratiquement sans interruption depuis la création de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg (1725).
- Quant aux émigrés, le groupe de loin le plus nombreux, son influence sur le pays d'origine est, à toute évidence, faible sinon nulle. C'est cependant ce groupe qui change le sens du transfert, qu'il s'agisse des émigrés de l'Empire russe ou de ceux de la Russie soviétique, en donnant naissance à un autre phénomène qu'on appelle aujourd’hui “la fuite des cerveaux”. Les sciences et les techniques russes, incarnées souvent par leurs meilleurs représentants, ont à leur tour enrichi les pays d'accueil. Quant à leurs enfants, leur carrière, dans les années 1930, ne se distingue pratiquement plus de celle des jeunes Français du même âge.
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- BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES
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- Les Cahiers d’histoire du CNAM
- Une école d’ingénieurs en province: l’Ecole Centrale Lyonnaise de 1857 à 1947
- Bruno BÉGUET Bibliothèque nationale de France
- De 1830 à la fin des années 1850, Lyon connaît un véritable bouleversement de son paysage industriel: «En moins de 30 ans - observe Pierre Cayez - une industrie lyonnaise nouvelle et diversifiée naquit parallèlement au complexe textile et commercial traditionnel»1. Des secteurs novateurs - chimie, métallurgie, transports, industrie gazière - se développent, mais ces implantations interviennent dans un climat général de prudence financière et de faiblesse technique caractéristiques d'une ville dont les élites économiques étaient traditionnellement plutôt vouées à la spéculation commerciale. On conçoit, dans ce climat de relative indifférence aux aspects proprement techniques de l'industrialisation, que la création à Lyon d'une école d'ingénieurs n'ait pu être que le fait d'hommes particulièrement convaincus de la nécessité pour l’économie régionale d'une telle institution, et suffisamment influents pour en imposer l'idée autour d'eux.
- La création de l’Ecole centrale lyonnaise intervient en 1857, mais l'idée en naquit dans l'esprit de son promoteur, le négociant Arlès-Dufour plusieurs années auparavant. François Arlès-Dufour (1797-1872) est une de ces figures de saint-simoniens “raisonnables” auxquels le Second Empire offrit un terrain idéal d'expérimentation et de réalisation variées: ses convictions libre-échangistes, sa passion pour l’industrie et pour l'enseignement populaire, l'apparentent aussi bien à Michel Chevalier qu’à Edouard Charton - mais c'est au Père Enfantin qu'il voua une indéfectible amitié. Sa carrière fut tout à la fois celle d'un capitaliste aux relations internationales, et celle d'un négociant lyonnais, ancré dans la vie locale, cumulant de nombreuses fonctions politiques et économiques. Si l'on ajoute à cela qu'Arlès-Dufour n'était pas lyonnais de naissance, et que son origine - son père était un officier de l'armée impériale - ne le prédisposait guère à une carrière commerciale et financière de cette ampleur, on comprend à quel point le personnage n'est en rien représentatif des classes dirigeantes lyonnaises, au sein desquelles il apparut bien souvent comme un agitateur d'idées, susceptible à l'occasion de faire sortir de sa réserve une bourgeoisie lyonnaise peu encline aux innovations2. Ainsi, en matière d'enseignement professionnel et d'éducation populaire, Arlès-Dufour, outre ses fonctions d'administrateur de l'Ecole de la
- 1 P. Cayez , Métiers Jacquard et hauts fourneaux, Presses universitaires de Lyon, 1978, p.359.
- 2 Sur Arlès-Dufour, voir Arlès-Dufour, Lyon, 1874 (signé “C. L.”) - Discours à l'inauguration de la statue d'A.-D., Lyon, 1881 - H. d'Allemagne, Prosper Enfantin et les grandes entreprises du XIXe siècle, Gründ, 1935.
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- Martinière, sera à l'origine de l'Ecole centrale lyonnaise et, en 1864, de la Société d'enseignement professionnel, consacrée à l'organisation de cours du soir pour la classe ouvrière lyonnaise 3. L'Ecole centrale lyonnaise est donc une création purement locale, née des volontés conjuguées d'un négociant lyonnais atypique et d’un enseignant de l’Ecole de La Martinière, Désiré Girardon (1810-1891). Ce dernier, à l'encontre d'Arlès-Dufour, est un pur produit de la ville: neveu du directeur de La Martinière, le polytechnicien H. Tabareau, il occupa divers postes subalternes dans le commerce et l'industrie locale avant d'enseigner les mathématiques.
- La Martinière, ouverte en 1826, était destinée à former des ouvriers professionnels et des contremaîtres pour l'industrie régionale; Tabareau y développa des méthodes pédagogiques qui, jointes à la gratuité de l'enseignement, firent le succès de cette “école polytechnique à l'usage des classes ouvrières”4. Cette création municipale procède du legs que fit à la ville le major-général Martin, enrichi aux Indes. La Martinière reçoit sur examen d'entrée des élèves de 12 à 14 ans, qu'elle soumet à un cursus de deux années mêlant mathématiques, physique, chimie, dessin technique et travaux manuels. La véritable originalité de cette institution - qui relève du primaire supérieur par son niveau de recrutement et ses objectifs - réside essentiellement dans la précocité de sa fondation et dans la mise en œuvre de méthodes d'enseignement propres à faciliter l'apprentissage rapide des connaissances par un public nombreux. Ces méthodes reposent sur un savant mélange d'exercices collectifs (réponses écrites sur des ardoises brandies comme à l'exercice), de manipulations de laboratoire et de monitorat emprunté à la tradition de l'enseignement mutuel. La réussite de La Martinière fut considérable (l'établissement accueille chaque année plus de 500 élèves vers 1860), et constitue, alors que l'ECL commence sa carrière, «la seule source de cadres, ou plutôt de techniciens» de la région lyonnaise selon P. Cayez, et la réputation dont elle jouit était nationale:
- Michel Chevalier la qualifia de «fille aînée de l’Ecole Polytechnique» tandis que le général Morin, directeur du Conservatoire impérial des arts et métiers déclarait: «Dix établissements comme l’Ecole La Martinière régénéreraient la population ouvrière de toute la France»5.
- Les questions d'enseignement rapprochent les deux hommes. La fondation imaginée par Arlès-Dufour et Girardon prétend répondre à des besoins locaux: offrir aux héritiers de la bourgeoisie industrielle locale une école de formation technique supérieure adaptée, parfaire l'édifice scolaire lyonnais dont l’Ecole de La Martinière est le plus beau fleuron. Arlès-Dufour annonce au Père Enfantin, dans une lettre de 1857, qu'il va enfin réaliser son «vieux rêve d’une Martinière
- 3 La place manque ici pour parler plus longuement de cette institution d'instruction populaire qui, en 1880, proposait plus de 100 cours différents à près de 6000 élèves, mais il faut savoir qu'elle entretint des rapports continus et étroits avec l'Ecole Centrale Lyonnaise, qui lui prêta locaux et parfois enseignants. Voir P. Cayez, Crises et croissance de l'industrie lyonnaise, p.181-183.
- 4 In A. Monmartin, Précis sur l'école La Martinière, Lyon, 1862. Paris, 1862, p. 11 et P. Cayez, Métiers Jacquard..., op. cit. p. 270.
- 5 A. Morin, De l'organisation de l'enseignement industriel et de l'enseignement professionnel,
- Paris 1867.
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- bourgeoise», ailleurs nommée «Martinière supérieure», voire plus explicitement encore «Martinière pour nos fils, l'école des officiers de l'Industrie dont La Martinière ferait les sous-officiers.» 6
- Si le précédent de La Martinière est clairement revendiqué, il est concurrencé, au niveau tout à la fois parisien et national, par le modèle de l'Ecole centrale des arts et manufactures - le nom même dit clairement la référence. Elle venait alors, en cette année 1857, d’être cédée à l'Etat; son directeur Auguste Perdonnet semble avoir accueilli favorablement l'initiative lyonnaise, dont il ne fut en rien responsable. Il y vit, dit-on, «le début d'un mouvement qui se généraliserait: on constituerait dans diverses grandes villes de province des Ecoles centrales régionales qui se tiendraient en relation et en amitié avec l'Ecole de Paris» - mais l'Ecole centrale lyonnaise ne constitua pas un précédent à d'autres fondations, et les deux institutions eurent seulement en commun - outre la dénomination - l'exigence affichée d'un haut niveau de formation technique ménageant une place tant à l'enseignement théorique qu'à la pratique industrielle.
- Arlès-Dufour se fait fort de réunir les fonds nécessaires à la création d’un établissement d’enseignement technique supérieur, en dépit de la méfiance qu'une telle proposition semble avoir suscitée dans la bourgeoisie industrielle et commerçante de la ville. «L'Ecole centrale lyonnaise pour l'industrie et le commerce» est créée en août 1857 sous la forme d'une société en nom collectif, dont D. Girardon est nommé gérant responsable. Parmi la vingtaine de commanditaires qui ont risqué chacun 5000 Francs, on compte un tiers de négociants et de banquiers (dont Arlès-Dufour, A. Girodon, Henri Aynard, J. Breittmayer), un tiers de “propriétaires” et de “rentiers” aux activités imprécisées (on y trouve le futur fondateur du Crédit lyonnais Henri Germain), un bon tiers enfin d'industriels, comme le métallurgiste Clément-Désorme, fils du célèbre professeur de chimie au Conservatoire des arts et métiers, les minotiers J. et A. Vachon, les teinturiers A. et C. Michel, le fabricant de tulles A. Baboin ou le directeur de la Cie du gaz Joseph Ancel, ancien élève de l'Ecole centrale des arts et manufactures. La Fabrique en est largement absente, désintéressée qu’elle est des aspects techniques de la production. Certaines de ces personnalités seront, six ans plus tard, à l'origine du Crédit lyonnais où un souci d'“émancipation provinciale”, pour reprendre le mot d'Arlès-Dufour, sera plus que jamais à l’œuvre.
- L'investissement est certes minimal et prudent - il exposera très vite l’Ecole et son directeur Girardon à des difficultés insurmontables - mais l’engagement des commanditaires en faveur du projet est clair. Dans une perspective de renforcement de l'influence de Lyon sur un bassin économique élargi, l’ECL devait offrir dans l'esprit de ces commanditaires aux héritiers des industriels de la région un instrument de formation adéquat, par eux contrôlés et fonctionnant essentiellement à leur profit:
- «un établissement secondaire qui prépare nos fils à diriger nos usines et nos maisons de commerce et, de même que La Martinière prend les enfants de la petite bourgeoisie
- 6 Cité par A. Jouret, Ecole centrale lyonnaise 1857-1957: un siècle d'une école d'ingénieurs, Lyon, 1957, p.25.
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- pour en faire des employés et des contremaîtres, prennent les nôtres et en fassent des patrons».
- De façon plus générale, la fondation de l'ECL peut être considérée comme un signe parmi d’autres d'une volonté souvent manifestée, parfois de manière irraisonnée, d'autonomie par rapport à la capitale. Le texte de présentation de l’Ecole publié en 1859 dans Y Annuaire du département du Rhône est particulièrement explicite:
- «Le but de cette fondation est de donner aux familles lyonnaises et à celles des départements voisins la facilité de procurer à leurs enfants un enseignement scientifique dirigé particulièrement dans le sens des applications industrielles, et qu’elles ne pouvaient obtenir jusqu'ici qu'au prix d'une séparation et d'un isolement trop souvent si dangereux.»
- ce qui laisse entendre que les raisons financières n'étaient pas seules en jeu7.
- Autonomie et reconnaissance (1860-1946)
- Dans un premier temps (1860-1890), l’Ecole vit des débuts difficiles et réussit à s'implanter localement grâce à l’appui des institutions municipales et consulaires lyonnaises et à l’apport personnel d'un certain nombre d'industriels locaux. Passé 1920, se pose la délicate question de la reconnaissance par l'Etat car l'autonomie de l'établissement connaît alors une notoriété et une prospérité croissante.
- Les premières décennies de fonctionnement de l'établissement furent particulièrement troublées. En témoignent tant les effectifs très bas des promotions des années 1860-1889 (15 élèves par an en moyenne sortent diplômés de l’Ecole) que le manque de moyens financiers. Deux augmentations successives de capital dans les années 1860 sont impuissantes à empêcher la liquidation, qui est prononcée en octobre 1868. Avec l'aide des fondateurs, et particulièrement d'Henri Germain à présent à la tête du Crédit lyonnais, une nouvelle société est créée, sous la direction de G. Fortier. En 1872, la Chambre de commerce accepte pour la première fois de donner suite aux demandes réitérées de subventions que lui présente la direction de l'ECL. En 1874, cette subvention se double d'une allocation accordée pour la première fois par le Ministère du Commerce. La subvention lyonnaise est reconduite d'année en année, avec une prudence qui confine à la méfiance. La Chambre de commerce en 1874 prend bien soin de placer cette fondation “privée” dans l'ombre de la toute jeune Ecole de commerce, fondée en 1872 sous ses auspices. En fait, il faudra à l'ECL de nombreuses années avant de faire admettre l'utilité d’un enseignement industriel aux milieux mêmes qui avaient prêté à la fin des années 1850 leur concours à son développement.
- 7 Les archives de la Chambre de Commerce gardent la trace, pour les années 1850-1860, des sollicitations de parents d'élèves reçus à l'ECAM et placés dans l'impossibilité de subvenir pendant plusieurs années aux besoins du jeune centralien (Archives départementales du Rhône, 9 MP 23.)
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- Un long rapport de juin 1876 sur l'éventuelle ouverture d'un enseignement théorique et pratique du tissage dans le cadre de l'Ecole de commerce est révélateur:
- «Lyon possède la série d'institutions d'enseignement la plus riche peut-être qui existe dans aucune autre ville: l'Ecole La Martinière d'où sortent les contremaîtres de ses ateliers et de ses usines; l'Ecole centrale ouverte aux classes bourgeoises et qui en est le complément; l'Ecole des beaux-arts où se forment les artistes dont notre industrie de luxe ne pourra jamais se passer; les cours multiples de la Société d'enseignement professionnel, fréquentés par un si grand nombre d'adultes; l'Ecole de commerce, dont nous n'avons pas à faire l'éloge, car elle est notre œuvre; le Musée d'art et d'industrie qui est, à sa manière, un mode d'enseignement esthétique non moins utile. Depuis longtemps, cependant vous aviez remarqué dans cette série une lacune qu'il vous tardait de combler: c'était l'absence d'une école industrielle».
- Le rapporteur entend bien évidemment par là, en un sens très restrictif mais fort significatif, une «école supérieure consacrée à l'enseignement raisonné de l'industrie qui fait sa prospérité et sa richesse», le textile et plus particulièrement la soie8. On comprend dans ces conditions que l'ECL apparaisse comme une pièce de moindre importance, «complément» de la Martinière, dans un dispositif qui privilégie la formation des ouvriers qualifiés et contremaîtres (Martinière, Société d’enseignement professionnel), celle des cadres du commerce (Ecole de commerce) et des spécialistes de l'industrie textile. Il est vrai, pour reprendre la formulation de P. Cayez, que «la bourgeoisie active lyonnaise dans ses branches commerçante et textile, négligea longtemps les études, privilégiant la formation sur le tas»9.
- Le vent tourne progressivement à partir de 1880: la Chambre de commerce accepte alors de prendre une part de fondateur dans le capital de l'établissement. Devenue société anonyme en 1883, l'ECL élargit son capital auprès des industriels lyonnais. L'utilité de l’Ecole semble clairement perçue, comme en témoigne cette appréciation de la Chambre de commerce en 1887: «L'Ecole centrale lyonnaise est la seule institution d'enseignement professionnel qui prépare des employés et des ingénieurs pour les industries locales de constructions mécaniques». L'industriel J. Gillet, président du Conseil d'administration, plaide que l'ECL «rend aux industries mécaniques de notre région de trop grands services» pour que la Chambre de commerce s’en désintéresse 10.
- La Chambre accorde en 1888 à l'ECL, sur demande de celle-ci, l'autorisation de faire figurer sur son diplôme la mention «sous le patronage de la Chambre de commerce de Lyon». Il faudra attendre les premières années du siècle pour que la ville de Lyon concède à l'ECL un terrain et une subvention de 150 000 Francs qui lui permettront en 1902 de s'installer rue Chevreul, en plein cœur du nouveau quartier des facultés, dans un bâtiment neuf adapté à la
- 8 13) ADR, 8 MP 139, 29 Juin 1875 et Comptes Rendus des travaux de la Chambre de commerce de Lyon, 1876, p. 197-203.
- 9 P. Cayez, Crises et croissance de l'industrie lyonnaise, p. 175.
- 10 Respectivement ADR 8 MP 88, 5 mai et 10 juin 1887 et Procès verbaux des séances de la Chambre de commerce, Archives de la Chambre de commerce, mêmes dates.
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- diversification des enseignements et à la croissance des effectifs. On pourrait ainsi dater du tournant du siècle la véritable naissance de l’Ecole. La conjoncture nationale - seconde révolution industrielle, multiplication des formations d'ingénieur, importance croissante de l'ingénieur dans la vie de l'entreprise et l'organisation de la production - favorise un démarrage que tout concourt, au plan local, à rendre effectif. L'ère qui s'ouvre après la guerre sera marquée par la question de la reconnaissance par l’Etat. Pour l'ECL, institution privée et qui entend le rester - en dépit du précédent de l'ECAM nationalisée à sa demande et non sans difficultés en 1857. La reconnaissance du diplôme passe inévitablement par un contrôle étatique sur les enseignements et le corps enseignant de l’Ecole. Les industriels qui peuplent le Conseil d'administration de l'établissement se font les défenseurs acharnés de la liberté de l'institution, tandis que l'Association des anciens élèves, créée en 1866 et fort active depuis le début du siècle, plaide de plus en plus fermement en faveur de la reconnaissance du diplôme par l'Etat.
- L'Association rejoint dès sa création, en 1919, la Fédération des associations, sociétés et syndicats français d'ingénieurs (FASSFI), aux côtés d'amicales plus prestigieuses - signe d'une reconnaissance par les pairs dès lors assurée. Elle en partagera sans failles les positions en faveur de la protection du titre. Mais la direction de l'ECL amorce en 1929 un compromis: anticipant la loi à venir, l’Ecole tente une adroite mise à l'abri, en devenant un Institut technique supérieur de l'Université de Lyon, ce qui lui permet, tout en conservant une entière liberté de gestion, d'assurer ipso facto la reconnaissance par l'Etat d’un diplôme désormais délivré sous le sceau de l'Université. L'ECL fera enfin clairement le choix de la reconnaissance publique dans le cadre de la loi de 1934: le statut d'école privée reconnue par l'Etat est conféré à l'ECL par un décret daté du 1° juillet 1936.
- Ce terme sera provisoire, et les circonstances vont conduire en une décennie l'ECL à une imprévisible nationalisation. L’Ecole connaît de graves difficultés financières à la fin des années 1930, qu'expliquent en grande partie la chute des effectifs, et que la guerre accentue. La participation de Paul Charbin, qui présidait depuis 1937 la Chambre de commerce de Lyon et le Conseil d'administration de l'ECL, au gouvernement de Vichy en 1941 (au ministère du Ravitaillement) portera un coup fatal à l'autonomie de l’Ecole, placée sous séquestre à la Libération. La cession sans contrepartie à l'Etat - issue négociée jugée préférable à une nationalisation forcée - s'imposera aux actionnaires, aux premiers rangs desquels figurent l'Association des anciens élèves et la Chambre de commerce de Lyon. L'Ecole centrale lyonnaise entame en 1947 une seconde carrière, sous la tutelle publique u(23).
- 11 La cession à l'Etat est autorisée par une loi du 21 août 1947, et le nouvel établissement, qui conserve son appellation, est organisé par un décret du 12 février 1948: l'école compte désormais au nombre des Ecoles nationales supérieures de l'enseignement technique.
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- Diplômes et enseignements
- L'adaptabilité des enseignements à la conjoncture locale est, au moins jusqu'en 1914, une des principales revendications de la direction de l’Ecole n. Jusqu'au tournant du siècle, la scolarité à l'ECL s'étendit sur trois années; les élèves, recrutés à l'âge de 16 ans révolus, étaient soumis à un examen oral et écrit, étoffé au fil des décennies jusqu'à atteindre le niveau de la classe de Mathématiques élémentaires, portant sur leurs connaissances en Mathématiques, Physique et Chimie, les bacheliers étant admis sur titre et soumis à un simple examen de dessin technique L'existence de deux modes de sélection complémentaires renvoit au désir affiché des fondateurs de ne pas réserver l’Ecole aux classes possédantes: aucun diplôme n'est exigé des postulants, et un système de bourses d'origine diverses facilite l'accès aux familles peu aisées.
- Mais le trait le plus marquant de l'école lyonnaise réside dans les conditions parcimonieuses de délivrance du diplôme d'ancien élève de l'Ecole centrale lyonnaise. Jusqu'en 1893, ce diplôme, qui comporte deux “classes”, est. en effet réservé aux seuls élèves ayant obtenu 13 ou 16 de moyenne. De plus, le droit de se déclarer “ingénieur de l'ECL” n'est reconnu aux porteurs du diplôme de 1ère classe qu'au terme de cinq années d'expérience professionnelle, qui viennent s'ajouter aux trois ans de scolarité, et ceci à la condition expresse que l'élève ait 25 ans révolus: un second diplôme lui est alors décerné. Chacune des promotions comportait également un nombre non négligeable d'élèves sans diplômes, dont la moyenne était inférieure à 13, qui venaient rejoindre les diplômés de 2ème classe, comme eux dans l'impossibilité de se prétendre ingénieur. Ces non-diplômés représentèrent, de 1875 à 1894, 31 % des élèves qui suivirent l'ensemble du cursus; dans le même temps, 18% seulement obtinrent le diplôme de 1ère classe13.
- Il est clair que ce malthusianisme a pesé lourdement sur la stagnation que connut l'établissement jusqu'au milieu des années 1890. Plusieurs raisons paraissent avoir joué dans la mise en place de ce système: le modèle de La Martinière, dont on verra qu'il a inspiré, au début du moins, jusqu'aux méthodes d'enseignement, est sans nul doute en partie responsable d'une conception qui préfère, à la délivrance d'un titre encore mal défini et parfois abusivement porté,
- 12 Ceci est formulé, par exemple, dans une lettre des administrateurs de l'ECL au Maire de Lyon, en 1899: l'enseignement «tire nécessairement du lieu où il est donné [c'est-à-dire Paris] un caractère de généralité qui ne lui permet pas de s'adapter aux besoins de chaque région, aussi exactement qu'un enseignement donné dans la région même» (cité par A. Jouret, op. cit., p. 91-92).
- 13 Les indications fournies par A. Storck et H. Martin dans Lyon à l'Exposition universelle de 1889, Lyon, 1890, p. 175, font état d'une déperdition plus générale, entre l'entrée à l'ECL et le moment du diplôme : «Depuis la création de l'Ecole, 650 jeunes gens environ en ont suivi les cours et 417 y ont complètement terminé leurs études. Sur le nombre, 80 élèves ont obtenu un diplôme de 1ère classe et 204 élèves un diplôme de 2ème classe» - ce qui fait moins d’un diplômé pour deux élèves s'inscrivant en première année. La déperdition est moindre cependant que celle observée par J.-H. Weiss pour l'ECAM dans les années 1830-1840, voir The making of technological man, MIT Press, 1982, p. 183-184. Pour la même période, C.H. Day parle de 60 % d'abandon avant le diplôme dans les écoles d'Arts et Métiers, cf. Les écoles d'Arts et métiers, Belin, 1991, p. 220.
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- celui, incontestable, d'“ancien élève”. Il faut peut-être également voir, dans la place dévolue au “terrain” dans l'acquisition du titre, une façon de conjuguer “la manière française (sanction scolaire) et la manière anglaise (sanction d'un enseignement pratique industriel)”.
- Mais le niveau de la sélection d'entrée, le fait que celle-ci soit le résultat d'un examen et non pas d'un concours, l'âge encore jeune des promus, n’ont pas été sans influence sur le maintien d'un système qui retardait le plus longtemps possible la délivrance du titre. Ceci revenait à doubler le cycle de formation d'un cycle de professionnalisation, de mise à l'épreuve sur le terrain, choix qui plaçait en fin de compte symboliquement entre les mains de l’industrie le sort de l’ancien élève et la responsabilité de le juger digne du nom d'ingénieur: la remise du diplôme final, loin d'être une simple formalité, reposait en effet sur une évaluation concrète des cinq années intermédiaires.
- La concurrence de nouveaux établissements à Lyon même précipitera le changement: à l'Ecole de commerce créée en 1872, qui vient enlever à l’ECL toute fonction en matière de formation commerciale et qui attire de nombreux élèves, s'ajoute en 1883 l'Ecole supérieure de chimie, préparant à un diplôme spécialisé qui intéresse directement l'industrie chimique régionale. En 1893, le Conseil d'administration de l'ECL modère ses exigences sur plusieurs points: baisse des notes nécessaires à l'obtention des diplômes de 1ère et 2ème classe, reconnaissance pouf tous les diplômés du titre d'ingénieur stagiaire de l'ECL, délivrance, sur le modèle de celui de l'ECAM, d'un certificat de classement aux élèves qui ont obtenu 11 de moyenne. Mais l’idée du stage est maintenu, avec des aménagements: d'une durée progressivement ramené à 2 ans (en 1905), il autorise seul à se prévaloir du titre d'ingénieur de l'Ecole centrale lyonnaise. Il faut attendre 1924 pour qu'un diplôme unique soit délivré aux élèves qui obtiennent en fin d'études la moyenne de 14; toute référence au stage en entreprise disparaît. Cette évolution vers une conception moins rigide s'est accompagnée de modifications importantes dans l'organisation des enseignements. Dirigée par D. Girardon jusqu'en 1868, l'ECL appliqua à ses débuts des méthodes directement inspirées de celles de La Martinière.
- La justification donnée par Girardon lui-même à l'emploi de ces méthodes, inventées pour l'apprentissage “de masse” des connaissances de base, donne une indication précieuse sur les débuts de l’établissement: l'ECL n'a exigé «des élèves à leur entrée qu'une instruction peu avancée», et elle n'a eu, «particulièrement dans les premières années de l’Ecole, que des élèves assez faibles au lieu d'un choix comme le donnent les concours» - ce qui contribue à expliquer la rigidité observée dans les procédures d'attribution du diplôme. De fait, à l'origine, la variété des matières cantonnait l'enseignement à un niveau de généralités sans doute trop important: aux côtés des mathématiques, de la physique, de la chimie et du dessin, on rencontre ainsi des cours d'histoire naturelle, d'anglais, de droit commercial, signe de l'ambition généraliste des débuts. Parallèlement, la spécialisation industrielle n'apparaît guère qu'à travers les heures d'ateliers auxquels sont conviés les élèves: les Mathématiques sont encore au programme de la troisième année jusque dans les années 1870, et seul un cours de Constructions
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- civiles et de Machines à vapeur (créé en 1862) rappelle la destination de l'établissement. Il semble qu'il ait fallu attendre les années 1880-1890 pour voir l'ECL supprimer toute référence aux enseignements commerciaux, et organiser un cursus conduisant les élèves d'une première année consacrée aux généralités scientifiques et techniques à une troisième année vouée aux spécialités industrielles. Ainsi, aux côtés de la Résistance des matériaux et de l’Hydraulique, des cours de chemins de fer font leur apparition en troisième année au début des années 1880. La seule véritable spécialisation qui apparaisse, dans un enseignement qui reste très général, concerne la construction mécanique, enseignée dès la deuxième année.
- Un saut est véritablement franchi au milieu des années 1890, parallèlement aux modifications qui affectent la délivrance du diplôme: la création d'enseignements de Métallurgie (1892) et d'Electricité (1893) dès la deuxième année, tandis que le cours de Mathématiques se concentre sur l'analyse, est le signe d'une amélioration du niveau de recrutement14. La troisième année voit dans le même temps se développer de nouveaux cours, consacrés à l’Electricité (1889) puis à l'Electrotechnique15, aux Travaux publics (vers 1900) et aux Mesures électriques (vers 1910). Ce souci de spécialisation croissante conduira en 1902 à la création d'une quatrième année ouverte tant aux anciens élèves de l'ECL qu'à des ingénieurs formés ailleurs; deux options - Electrotechnique ou Constructions civiles - sont proposées. Cette année proposait une spécialisation qu'il fallait jusqu'alors rechercher à l’étranger, en particulier à Zurich. Le choix des options avait été pensé en fonction des besoins locaux et de l'état de l'enseignement technique lyonnais - tout particulièrement de l'existence d'un haut enseignement en chimie industrielle: ainsi, d'importants investissements en matériel électrique sont-ils intervenus dès 1898 «au moment où l'application de la force motrice aux métiers mécaniques de notre région tend à se généraliser».16
- Un certain nombre d’enseignements nouveaux apparaissent également, qui concernent un aspect jusque là totalement négligé de la formation de l’ingénieur: la direction d'ateliers ou d'usines. A un cours de Pathologie d'urgence, rebaptisé Hygiène industrielle au début du siècle, viendront s'ajouter, toujours en troisième
- 14 Amélioration progressive que vient concrétiser, en 1905, la création au Lycée du Parc d'un cours préparatoire au concours de l'ECL. Ce cours fera ultérieurement place à une classe préparatoire, dans les années 1930, lorsque l'ECL alignera ses procédures de recrutement sur celles des autres formations d'ingénieurs, voir infra.
- 15 L'ECL se montre ici au diapason des autres établissements: «le milieu des années 1890 se caractérise par une très nette accentuation de l'enseignement de l'électricité dans les grandes écoles du gouvernement» observe André Grêlon dans Histoire de l'électricité en France, Tome premier: 1881-1918, sous la dir. de F. Caron et F. Cardot, Fayard, 1991, p. 806. Un cours de Physique appliquée à l’électricité existait dans le cadre du cours de Physique depuis 1878 à l'ECL.
- 16 Procès verbaux des séances de la Chambre de commerce, 28 octobre 1897 (demande de subvention pour l'enseignement de l'électricité). Signe de cette volonté d'adaptation aux réalités locales, A. Jouret, op. cit., p. 61, mentionne le projet un instant caressé, dans les années 1905-1910, d'ouvrir une année “Constructions automobiles” - secteur naissant dans lequel la ville excellait. Ce souci de spécialisation et de partage des tâches est également manifeste dans la mise en place des diplômes d'ingénieur colonial (avec la Chambre de commerce) ou d'ingénieur tisseur (avec l'Ecole supérieure de commerce) délivrés dans les années 1905-1925.
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- année, des enseignements de Législation industrielle, puis d'Organisation des usines en 1924. Enfin, sans discontinuer depuis la création de l’Ecole, et ce sur l'ensemble du cursus, la Chimie et la Géologie ont conservé leurs enseignement à l'ECL - alors même que l'existence de l’Ecole de chimie industrielle rendait inopportune toute tentative de spécialisation en ce sens -, tandis que le dessin industriel restait la discipline reine, avec plus de huit heures par semaine à tous les niveaux du cursus et la présentation d'un projet personnel de fin d'année.
- Le travail d'atelier, rebaptisé travail manuel dans les années 1880, représente 15 % du temps de présence à l’Ecole. Mais si le terme recouvre, en première année, des exercices à la forge, à l'étau ou au tour, il renvoie de plus en plus au fil du temps à des heures de laboratoire de Mécanique ou d'Electricité. La présence d'ateliers avait primitivement pour but de favoriser la constitution de collections de modèles, fabriqués par les chefs d'ateliers sur les consignes des élèves 17. L'apprentissage de l'organisation du travail dans l'usine n'était pas négligé, et complété par des visites régulières d'établissements industriels. Le maintien de ces heures d'atelier ou de laboratoire bien après les débuts de l'ECL ne doit pas abuser: le coefficient affecté aux notes obtenues en travaux manuels sera toujours parmi les plus bas, et l'obtention du diplôme, passé 1900, tient essentiellement aux résultats obtenus en Mathématiques et Dessin (première année), Analyse, Mécanique, Physique industrielle et Dessin (deuxième année), et spécialisations industrielles (troisième année).
- Là encore, les années 1880-1890 paraissent avoir été fatales à certaines des conceptions primitives des fondateurs de l’ECL qui avaient mis en place un enseignement technique par trop généraliste, et par trop orienté vers l'exécution pratique. Contrairement aux Ecoles d'arts et métiers, dans lesquelles, en 1900 encore, le travail d'atelier conservait une place prééminente, l’ECL a dû renoncer à donner trop d'importance à ce qui aurait pu apparaître, dans un établissement formant des chefs d'industrie, comme une perte de temps, voire une activité déplacée. Force est donc de constater que l'esprit général des programmes se trouva calqué de plus en plus nettement ceux de l'ECAM: unité de la “science industrielle”, spécialisation des élèves tardive et mesurée, souci réel de l’application des connaissances, mais sans illusion excessive sur la nécessité pour l'ingénieur d'avoir une parfaite connaissance des arcanes de l'exécution manuelle18. L’élévation du niveau de recrutement contribuera à gommer entre les cursus des deux établissements des différences qui étaient encore manifestes à la fin du siècle. Il ne nous est pas possible dans ce cadre de proposer une comparaison systématique des programmes des deux établissements sur près d'un siècle, mais il apparaît sans conteste que, pendant une longue période que l'on peut raisonnablement étendre jusqu'aux années 1920, l’ECL mit un point
- 11 En 1884, une automobile à vapeur est construite dans les ateliers de l'école.
- 18 On trouve un écho de ces différentes préoccupations dans la composition du corps enseignant, qui mêla dès l’origine professeurs et praticiens, et fit une part croissante aux ingénieurs diplômés d'autres écoles. En 1890, sur une douzaine de personnes, on dénombre pas moins de 5 centraliens parisiens pour les disciplines “industrielles”, deux “anciens élèves de Polytechnique” pour les Mathématiques de 2ème année et la Géométrie, et un ingénieur en chef des Ponts et chaussées pour les Constructions civiles.
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- d'honneur à développer un enseignement qui ne soit pas une simple copie de celui proposé par d'autres institutions, fussent-elles des modèles.
- La spécificité de l'établissement lyonnais, tant revendiquée, fut une réalité. En 1929 encore, alors que s'accélèrent les procédures d'alignement de l'ECL sur ses homologues publiques, H. Rigollot, directeur en fin de mandat, réaffirme dans une conférence les principes de base de l’Ecole: tous apparaissent tributaires les uns des autres, choix de l’examen à la place du concours, niveau même de cet examen - Mathématiques élémentaires et non pas classes préparatoires. Ce qui permet son ouverture aux élèves du primaire supérieur, aux premiers rangs desquels figurent ceux de La Martinière, le maintien d’un enseignement généraliste qui fait une large place aux applications par le biais des travaux pratiques et des manipulations, enfin le développement des spécialisations en troisième et surtout en quatrième année facultative. Mais, à cette date, les programmes ont déjà connu de nombreuses adaptations. A. Jouret évoque les aménagements apportés aux lendemains de 1900, «un regard sur Paris, un regard sur Zurich» - manifestation d’un intérêt plus précis pour les expériences plus anciennes ou étrangères.
- Ces aménagements ne cesseront plus passé 1920, en allant dans le sens d'une plus grande conformité. En 1930, la mise en place d'une année préparatoire ouverte aux non-bacheliers constitue le corollaire d'une hausse importante du niveau de l’examen d'entrée, qui se traduit, dans les programmes, par une réduction de la part accordée aux Mathématiques supérieures et par un remaniement des programmes que le souci de reconnaissance par l'Etat, de plus en plus manifeste, rend indispensable. La faiblesse numérique des promotions des années 1933-1939 (20 élèves en moyenne, soit un retour aux années les plus médiocres d’avant 1900) conduit à s'interroger sur les effets de cette réforme, qui paraît avoir tari le vivier dans lequel l’Ecole recrutait traditionnellement, même si bien d'autres circonstances, à commencer par le climat économique, la “surproduction” des ingénieurs et la réduction volontaire des promotions des établissements de formation, contribuent à expliquer cet effondrement, qui sera fatal à l'autonomie de l’Ecole.
- Origines et carrières des “ingénieurs ECL”
- Deux séries de sources permettent une meilleure connaissance des promotions de centraliens lyonnais, dont la littérature “officielle” ne donne, comme il se doit, qu'une image déformée, en ne retenant que les figures les plus marquantes ou les plus originales. La première série est d'ordre scolaire: il s’agit des registres des élèves de l'ECL, qui comportent l'état-civil plus ou moins complet de chaque inscrit, ainsi que les éléments précis de sa scolarité centralienne 19. La seconde concerne la carrière des ingénieurs ECL: elle est constituée par les publications - annuaires à partir de 1874, complétés par une
- 19 Nous devons à la diligence de Mme Passelègue, alors attachée d'administration à l'ECL, d'avoir pu consulter longuement ces registres en 1985. Qu'elle en soit ici remerciée.
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- revue mensuelle, à partir de 1905 20, de l'Association des anciens élèves, qui s'est toujours attachée à suivre au plus près les changements de postes des «anciens», adhérents ou non de l'Association. Conjuguées, ces deux séries permettent la mise en relation d'un certain nombre de données, parmi lesquelles nous retiendrons ici d'une part l'origine géographique et sociale, d'autre part des éléments concernant le premier emploi et la fin de carrière (localisation, poste occupé, secteur d'activité). Trois coupes ont été effectuées pour la période 1860 - 1929 qui recouvre les sept décennies de complète autonomie de l'école. Pour des raisons tout à la fois de représentativité (élèves en nombre suffisant) et de disponibilité des informations, les coupes retenues, correspondant à trois moments nettement différenciés de l'histoire de l’école, sont:
- cohortes total moyenne annuelle
- 1875-1894 285 élèves 15 élèves
- 1904-1911 378 élèves 56 élèves
- 1922-1924 388 élèves 125 élèves
- Le caractère lyonnais du recrutement est très marqué: avant 1900, un élève sur deux habite Lyon au moment de son inscription. L'ECL apparaît alors comme une école inconnue du reste de la France, attirant un public essentiellement lyonnais et régional, puisqu'il provient pour un quart des départements sur lesquels Lyon exerce une influence tant économique que culturelle.
- TABLEAU 1: ORIGINE GEOGRAPHIQUE (naissance et résidence)
- 1875-1894 1904-1911 1922-1924
- lieu de naissance lieu de résidence lieu de naissance lieu de résidence lieu de naissance lieu de résidence
- Lyon* région** France étranger total inconnue nb % nb % nb % nb % nb % nb %
- 127 44,9 96 33,9 44 15,4 16 5,6 283 2 181 65,3 71 25,6 16 5,7 9 3,2 277 8 126 33,6 121 32,3 119 31,7 9 2,4 375 3 164 44,6 96 26,1 102 27,7 6 1,6 368 10 150 38,7 97 25 120 31 21 5,4 388 0 217 56,9 72 18,9 77 20,2 15 3,9 381 7
- * Lyon augmenté de ses proches banlieues
- ** Ain, Ardèche, Drôme, Isère, Loire, Saône-et-Loire
- Ces caractéristiques s'infléchissent très nettement avec la croissance des promotions, au point qu'un tiers des élèves des promotions 1904-1911 résident hors de la région lyonnaise - ouverture qui marque le pas après la guerre - la
- 20 L'annuaire parut seul de 1874 à 1904; un Bulletin de l'Association des anciens élèves, mensuel, l'accompagne à partir de 1905; il sera relayé en 1933 par la revue Technica, qui paraît toujours.
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- résidence lyonnaise reprenant de l'importance, ce que confirme une étude complémentaire menée sur les promotions 1933-1939. Il est donc clair que l’ECL, en dépit d'un l'élargissement du recrutement avant 1914, est restée un établissement à vocation essentiellement régionale et à recrutement urbain, si l'on retient du moins le seuil des 2000 habitants agglomérés comme significatif. Ainsi, les deux tiers des non-lyonnais de naissance des années 1904-1911 sont nés en ville, ce qui porte le nombre de natifs urbains de cette cohorte, en incluant Lyon, à 80 %.
- Le recrutement social de l'école est resté tout au long de ces 70 années assez remarquablement stable, en dépit de variations qui relèvent plus de l'évolution de la structure sociale que d'un élargissement réel - ainsi de la part croissante des cadres supérieurs. Près d'un élève sur deux, avant 1914, est issu de la bourgeoisie, et tout particulièrement d'une bourgeoisie rentière ou industrielle: le négoce et, plus nettement, les professions libérales, apparaissent fort mal représentées. La haute fonction publique est tout à fait absente.
- TABLEAU 2: ORIGINES SOCIALES
- profession du père 1875-1894 1904-1911 1922-1924
- nb % nb % nb %
- propriétaires, rentiers 33 14,7 51 17 22 6,6
- industriels 50 22,4 43 14,3 64 19,4
- négociants 13 5,8 19 6,3 23 6,9
- professions libérales 7 3,1 24 8 25 7,6
- cadres supérieurs 23 10,3 53 17,6 50 15,2
- cadres moyens 26 11,6 38 12,6 49 14,8
- employés 27 12,1 37 12,3 40 12,1
- commerçants, artisans 29 13 15 5 38 11,5
- artisans ou ouvriers 6 2,7 2 0,6 2 0,6
- ouvriers 10 4,5 13 4,3 16 4,2
- agriculteurs 1 0,5 5 1,6 1 0,3
- total 223 300 330
- retraités, veufs 15 49 19
- inconnue 45 29 38
- Mais cette forte représentation des fils d'industriels et de rentiers - qui n'est jamais que le signe d'une bonne adéquation de l'institution à ses missions déclarées - ne doit pas faire oublier la part non négligeable de fils de comptables, d'instituteurs ou de dessinateurs (regroupés ici sous la dénomination “cadres moyens”) et d'employés, ces deux catégories réunies concernant le quart des élèves dès avant 1900. En fait, la véritable exclusion porte sur la classe ouvrière (moins d'un élève sur vingt en est originaire, pour les trois cohortes) et le monde paysan.
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- Le recrutement social de l'ECL apparaît proche de celui de l'ECAM, et beaucoup plus éloigné de celui des Ecoles d'arts et métiers. Pour ces deux institutions, les travaux de C. H. Day et J. H. Weiss autorisent une comparaison qui, en dépit de la périodisation différente des enquêtes, ainsi que des inévitables variations dans le codage, nous semble assez éclairante 21. La contribution des industriels à la catégorie “classes dirigeantes” est nettement plus importante à Lyon qu'à Paris avant 1900, mais une redistribution structurelle du recrutement à l'intérieur des classes dirigeantes intervient dans les premières décennies du XXe siècle au profit des ingénieurs et cadres dirigeants, mais aussi des professions libérales totalement absentes de l'ECL avant 1900. Parallèlement, la place des classes moyennes salariées et indépendantes dans le recrutement de l'école lyonnaise, placée d'emblée à un niveau assez important (35 % en 1875-1894, un chiffre comparable à celui des Ecoles d'arts et métiers et un peu inférieur à celui de Centrale Paris), connaît un accroissement très léger.
- TABLEAU 3: ORIGINES SOCIALES COMPAREES ECAM / Arts & Métiers /ECL
- Centrale Paris 1881-1917 Arts et Métiers 1860-1890 Centrale Lyon 1875-1894 Centrale Lyon 1922-1924
- classes dirigeantes: industriels, rentiers, négociants. 34 % 21 % 43 % 33 %
- classes dirigeantes: prof, libérales, cadres sup. 26 % 8 % 13,5 % 22,5%
- cadres moyens, employés 32 % 20 % 22 % 26 %
- artisans, commerçants 6 % 13 % 13 % 11,5 %
- classes populaires: ouvriers, paysans 2,2 % 31 % 5% 5%
- De façon générale, les évolutions apparaissent lentes et relevant plutôt de redistributions internes aux classes sociales (part croissantes des salariés des catégories supérieures et moyennes) que d'évolutions dans le recrutement social de l'établissement. L'exclusion de la classe ouvrière est patente et constante: elle constitue un élément commun de plus avec l'ECAM.
- L'examen croisé des origines sociales et géographiques apporte quelques enseignements qui viennent éclairer la question du recrutement de l'école
- 21 Les chiffres utilisés ici proviennent de J.H. Weiss, The making of technological man, p. 77, pour Centrale Paris et de Charles R. Day, Les Ecoles d'Arts et métiers, Belin 1991, p. 277; nous nous sommes livrés, en fonction de nos catégories, et en particulier de l'intérêt qu'il y avait à dissocier les classes dirigeantes, à des regroupements qui ne sont pas nécessairement ceux adoptés par J. H. Weiss et C. H. Day.
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- lyonnaise, dans la mesure où les disparités apparaissent considérables, d'une catégorie socio-professionnelle à l'autre: la résidence lyonnaise est avant tout, et pour l'ensemble de la période considérée, l'apanage des catégories moyennes et populaires. A l'opposé, la résidence régionale ou française est de plus en plus fréquemment la règle pour les industriels, rentiers ou membres de professions libérale. En fin de compte, l’ouverture sur l'extérieur qui se manifeste à partir de 1900 est essentiellement le fait d'élèves issus des classes dirigeantes, qui viennent de plus loin - signe sans doute d'une plus grande notoriété de l'établissement. L'ECL paraît ainsi, selon le public concerné et le moment, avoir rempli une triple fonction: école technique pour les industriels de la région lyonnaise au XIXe siècle, établissement d'enseignement supérieur susceptible d'accueillir des enfants de la bourgeoisie d'extraction plus lointaine à partir de 1900, elle ne cessa pas d'être un instrument de mobilité sociale pour les classes moyennes lyonnaises. Du point de vue du recrutement, le programme des promoteurs de l'école n'a pas été renié: destinée à servir les industriels locaux, qui ne l'ont pas boudée, l'ECL n’en devait pas moins dans l'esprit d'Arlès-Dufour être ouverte aux meilleurs éléments de l'ensemble de la société - élargissement qui se manifesta dès l'origine à l'avantage quasi exclusif des classes moyennes de la ville .
- Sur l'étude des carrières, nous nous sommes livrés à un repérage systématique des emplois occupés en début de carrière et 30 ans après la sortie de l'école, pour l'ensemble des deux premières cohortes. En dépit des données introuvables et des imprécisions, il est cependant possible de fournir un tableau assez précis de la localisation de ces emplois, des secteurs d'activité concernés, des postes occupés.22
- Le caractère lyonnais du recrutement trouve un équivalent dans la localisation des emplois: le premier emploi, avant 1900, est lyonnais dans plus de la moitié des cas. L'attache lyonnaise reste forte: plus d’un ingénieur ECL sur trois travaille à Lyon au moment de sa retraite. Les débouchés professionnels de l'ECL s'inscrivent bien en premier lieu dans le cadre de la région lyonnaise. La variété des secteurs industriels favorise cette insertion, mais l'examen des domaines d'activité des anciens élèves démontre une concentration très nette autour de quelques pôles: constructions mécaniques et chemins de fer représentent près de la moitié des premiers emplois avant 1900, et le poids des industries diverses (près de 15 %) s'explique par la présence à l'ECL de nombreux héritiers des dynasties régionales - en particulier des industries papetières23.
- 22 Pour l'ensemble de cette étude, les sources sont : pour les débuts de carrière des deux cohortes, Annuaires (1878-1894 et 1904-1913) et Bulletins (1905-1913) de l'Association des anciens élèves de l'ECL; pour les fins de carrière, Annuaires 1920 (pour les promotions 1875-1884) et 1930 (pour les promotions 1885-1894), et Annuaire 1950 (pour les promotions 1904-1911). Le poste occupé en fin de carrière par les ingénieurs des promotions 1922-1924 (Annuaire 1960) a été également pris en compte.
- 23 Plus de 5 membres de la dynastie des Montgolfier passent par l'ECL avant 1914. L'Institut de papeterie est créé à Grenoble en 1906.
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- TABLEAU 4: LOCALISATION DES EMPLOIS
- 1875-1894 1904-1911 1922-1924
- début de carrière fin de carrière début de carrière fin de carrière début de carrière
- nb % nb % nb % nb % nb %
- Lyon région France total identif 114 52,7 60 27,7 42 20,3 216 76 37,4 41 20,2 86 42,4 203 129 42,5 60 19,8 114 37,6 303 77 37,2 42 20,3 88 42,5 207 177 56 41 13 99 31 317
- La diversification est plus nette passé 1900, et le renouvellement des secteurs de pointe est la marque d’une bonne adéquation de l'institution au marché régional: la construction automobile accueille un élève sur dix, l'exploitation du gaz et de l'électricité 15 % des promus. De la même façon, l'industrie automobile locale (Berliet en tout premier lieu) offrit de nombreuses opportunités aux élèves sortant de l'ECL. Les chemins de fer constituent un cas à part: le PLM fut un employeur privilégié des anciens élèves de l'école jusqu'en 1914. P. Melon écrivait en 1893: «L'ECL a la spécialité de développer des aptitudes pratiques spéciales pour le service de la voie et de la traction dans les grandes compagnies de chemins de fer» 24.A la fin du siècle, la compagnie admettait au poste de chef de section les diplômés de première classe, et nombre d'élèves dépourvus de ce titre rejoignirent les rangs du PLM à un niveau inférieur. Plus généralement, les chemins de fer apparaissent comme un secteur de prédilection des ingénieurs ECL, qui furent nombreux dans les années 1870-1910 à participer aux entreprises tant locales que coloniales ou étrangère.
- Le rôle de l'ECL dans le cadre local s'est traduit également, dans les secteurs privilégiés par l'Ecole, par un certain nombre de créations ou de développement d'entreprises - parmi lesquelles on peut citer avant 1900 les constructeurs associés Jean Buffaud (1888) et Tobie Robatel (1867), les fabricants de machines pour l'industrie textile Charles (1877) et Frédéric Diederichs (1887), Louis Courtot (1882), fondateur de la Cie nationale des Radiateurs, Luc Court (1883), pionnier de l'industrie automobile lyonnaise, Régis Joya (1884), promoteur de la houille blanche dauphinoise, ou Nicolas Grillet (1890), ancien élève de La Martinière et futur directeur de Rhône-Poulenc. Plus rare est la figure du chercheur-inventeur, tel Joseph Béthenod (1901), élève d'A. Blondel et spécialiste des hautes fréquences.
- De ces exceptions valorisantes, l'ECL a sans nul doute tiré profit; de façon plus générale, l'examen des secteurs d'activité montre une capacité d'adaptation renouvelée aux secteurs industriels les plus dynamiques - transports ferroviaires et constructions mécaniques avant 1900, distribution du gaz et de l'électricité au tournant du siècle, constructions automobiles à partir de 1900 - et une présence régulière sur tous les fronts de l'industrie régionale.
- 24 P.Melon, L’enseignement supérieur et /’enseignement technique en France, 1893, p. 132.
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- TABLEAU 5: SECTEURS D’ACTIVITES
- promotions 1875-1894 1er emploi 1904-1911 1er emploi 1875-1894 fin de carrière 1922-1924 1er emploi
- nb % nb % nb % nb %
- constructions. Mécaniques 46 24 53 19 27 14 53 19
- industries, électriques 9 5 20 7 6 3 30 11
- industries, chimiques 20 10 11 4 10 5 15 5
- industries textiles 5 2,6 10 4 9 5 23 8
- métallurgie, fonderie 23 12 31 11 19 10 26 9
- chemins de fer, transports 40 21 37 13 35 19 19 6,5
- exploitation, gaz, électricité 8 4,1 41 14 15 8 4 1,5
- TP, constructions 11 5,5 24 8 11 6 25 9
- constructions auto., navales - - 24 8 5 3 39 14
- industries diverses 26 13 24 8,4 25 13 38 13
- divers hors industries 9 4,5 10 3,5 26 14 13 4,5
- total 197 - 285 - 188 . 285 .
- inconnu, morts 88 - 93 - 97 - - -
- Faut-il pour autant créditer de cette ouverture un enseignement dont les promoteurs ont vanté ^élasticité” et l'adaptabilité aux besoins locaux ? Sans doute doit-on avant tout y voir le signe de la solide implantation locale d'un établissement seul en son genre, qui ne cesse, pendant toutes ces années, de raffermir ses liens avec les milieux industriels lyonnais. La présence plutôt rare des anciens ECL dans l'industrie chimique régionale, secteur qu'alimente l'Ecole supérieure de chimie industrielle de la Faculté, confirme l'impression d'une bonne adaptation du système d'enseignement technique lyonnais aux besoins locaux.
- L'étude des postes occupés par les ingénieurs ECL ouvre un autre chapitre: celui de la réussite dans le monde industriel des anciens élèves de l'école, pourvus d'un titre durement acquis, détenteurs d'un diplôme dont le placement sur le marché national n'était sans doute pas des plus aisés. Les carrières des élèves de l'ECL ne seront observées ici que par le biais très réducteur du premier emploi occupé et du poste détenu en fin de carrière. Les imprécisions - et tout spécialement l'impossibilité dans laquelle se trouve les élèves des promotions antérieures à 1900 de se déclarer “ingénieurs” avant la fin du stage de 5 ans -n'interdisent pas de tirer quelques conclusions de ces chiffres: il est clair que le nombre d'élèves accédant dès le premier emploi à des postes d'ingénieur va croissant.
- Parallèlement, le nombre d'élèves employés sur des postes de dessinateurs, de mécaniciens (au PLM en particulier), est en nette régression, tandis que les industriels et dirigeants d'entreprises constituent une petite minorité stable. A l'amélioration de la situation de départ, qui ne relève pas seulement d'une
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- dynamique propre à l'ECL mais correspond plus généralement à une meilleure reconnaissance du titre d'ingénieur, correspondent des carrières dont les tours et les détours nous échappent ici, mais dont le terme signale une mobilité professionnelle ascendante générale.
- TABLEAU 6: PREMIER EMPLOI DES ELEVES DE LECL
- 1875 -1894 1904 -1911 1922- 1924
- nb % nb % nb %
- 1/ industriel, directeur 29 13,2 28 9 28 9,7
- 2/ ingénieur 11 5 95 31 106 37
- 3/ “cadre moyen” 22 10 18 5,8 31 11
- 4/ dessinateur, “technicien” 65 29,5 141 45,5 59 20,5
- 5/ stagiaire, “attaché à” 91 25 62
- total identifié 220 310 287
- TABLEAU 7: EMPLOI OCCUPE AU MOMENT DE LA RETRAITE
- 1ère cohorte 1920/30 2ème 1950 cohorte 3ème 1960 cohorte
- nb % nb % nb %
- 1/ industriel 74 35 58 26,7 63 24
- Ibis/ directeur 34 16 46 21,2 57 22
- 2/ ingénieur 54 24,5 70 32,3 103 40
- 3/ “cadre moyen” 23 10,5 29 13,5 20 8
- 4/ dessinateur, “technicien” 11 5 3 1,4 2 0,7
- 5/ divers hors industrie 17 11 15
- total identifié 213 217 260
- Pour l'ensemble des cohortes, un ingénieur ECL arrivé à l'âge de la retraite sur deux dirige sa propre affaire, administre une société ou occupe un poste de direction dans une entreprise, tandis que les postes de “cadres moyens” ne sont plus occupés que par moins de 15 % des anciens ECL. Une comparaison avec l'étude de Charles Day sur les ingénieurs des Arts et Métiers montre un certain nombre de similitudes quant aux postes occupés au moment de la retraite - un ingénieur des Arts et métiers sur deux au XIXe siècle - achève sa carrière dans nos catégories 1 et Ibis, tandis que les emplois correspondant à la catégorie 4 sont très peu représentés - mais cette similitude est d'autant plus troublante que le profil des carrières, comme celui du recrutement social déjà examiné, apparaît fort différent. On n'en prendra pour preuve le niveau du premier emploi, beaucoup moins élevé pour les élèves des Arts et Métiers, auxquels le titre d'ingénieur n'est pas reconnu avant 1907: la moitié d'entre eux commencent alors
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- leur carrière comme contremaître ou ouvrier, tandis que le quart seulement accède d'entrée au rang de dessinateur.
- Certes, l'ambiguïté des dénominations conduit à la prudence, mais l'impression demeure d'une mobilité professionnelle moindre pour les anciens élèves de l'ECL qui, en dépit d'une origine sociale beaucoup plus bourgeoise et d'un diplôme de niveau supérieur, ne connaissent pas nécessairement des carrières plus prestigieuses. Les carrières de élèves de l'ECAM étudiées par Georges Ribeill présentent également des similitudes. Les centraux des promotions 1880-1889 se répartissent ainsi en 1910: 32 % d'entrepreneurs, 27 % de directeurs, 11% d'ingénieurs, proportions que l'on peut rapprocher de celles occupées par les ingénieurs ECL des promotions 1875-1894 en 1920-1930 (respectivement 35, 16 et 25), ce qui indiquerait - en considérant de surcroît que les ingénieurs ECL sont observés quant à eux en fin de carrière - une moindre présence de ces derniers dans les catégories dirigeantes des entreprises (58)25. Mais une comparaison trop poussée, en l'absence de critères communs d’échantillonnage et de codage, serait abusive d'autant plus qu'un certain nombre d’éléments annexes doivent être considérés: il va de soi que le caractère régional d'une grande partie des entreprises dirigées par des ingénieurs ECL rentre en ligne de compte.
- A partir de certaines des données évoquées ci-dessus, nous avons pour finir ébauché une étude de mobilité sociale concernant les deux premières cohortes, d'interprétation sans doute très délicate, mais qui a cependant livré quelques tendances suffisamment lourdes pour être significatives. Le croisement des critères profession du père / premier poste occupé et profession du père / poste occupé en fin de carrière, lorsque l'ensemble de ces informations est connue, montre une très forte dépendance de l'origine sociale dans le premier cas, et la persistance de certains effets plus localisés en fin de carrière.
- Dans le cas du premier poste, on observe une croissance progressive de l'origine “classes moyennes et populaires” lorsqu'on passe des industriels aux ingénieurs, puis aux dessinateurs, enfin aux contremaîtres - le summum étant atteint pour le groupe des salariés du PLM. Le phénomène inverse s'observe chez les fils d'industriels ou de rentiers, qui occupent très majoritairement, au moment du premier emploi, les positions d'industriel. Si l'on se reporte en fin ce carrière, on observe qu'une part encore importante des industriels, négociants ou administrateurs de sociétés est originaire de la bourgeoisie industrielle, tandis que les individus regroupées sous les dénominations “cadres moyens” ou “techniciens” concentrent une bonne part des fils d'artisans et de commerçants. La prise en compte d'autres critères, au premier chef l'origine géographique dont on a vu qu'elle distinguait très nettement les fils d'industriels (région lyonnaise) des fils de commerçants / artisans (Lyon), accentuerait sans aucun doute les oppositions entre des sous-groupes d'ingénieurs ECL aux origines et aux destinées professionnelles variables, tout en permettant de mieux les définir.
- 25 G. Ribeill, “Profils des ingénieurs civils au XIXe siècle: le cas des centraux”, in L'ingénieur dans la société française, sous la dir. d'André Thépot, Ed. Ouvrières, 1985.
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- Conclusion
- Au terme de ce parcours, et même si bien des points restent à éclaircir ou à approfondir, l'histoire de l'Ecole centrale lyonnaise apparaît tout à la fois comme celle d'une perte de spécificité et d'une quête de reconnaissance, que les évolutions d'ensemble du système d'enseignement technique supérieur français ont rendues toutes deux inévitables. Les choix des fondateurs de l'ECL formaient un système cohérent et original, où les contraintes et les influences lyonnaises entraient largement en ligne de compte. Modèle de La Martinière, sélection des élèves sur examen et ouverture au primaire supérieur, rigueur extrême dans la délivrance du diplôme d'une part, contrôle des élites économiques et adaptabilité des programmes aux besoins locaux d'autre part, constituent autant d’éléments spécifiques qui ont enraciné l’institution au niveau local, non sans difficultés. Il ne fait guère de doute que l'ECL, dans ses premières décennies de fonctionnement, a rendu de grands services à l'industrie régionale en offrant aux entrepreneurs la possibilité de donner à leurs héritiers une formation technique et d'obtenir un titre valorisant d'ingénieui26, tout comme elle a procuré à quelques éléments brillants des classes moyennes lyonnaises des opportunités d'ascension sociale. Les fils de famille y ont presque toujours côtoyé les enfants des classes moyennes lyonnaises, dans des proportions non négligeables.
- Mais l'ECL est restée trop longtemps tributaire de ces choix tant sur la nature de la formation technique supérieure qu'il convenait de dispenser que sur les garanties dont la délivrance du diplôme devait être entouré, et les limites et les contradictions du programme initial sont apparues avec de plus en plus de netteté au tournant du siècle: tout se passe comme si l'institution avait alors atteint une certaine “masse critique” mesurable en terme de notoriété, de reconnaissance par les élites économiques et politiques locales, mais aussi en nombre d’élèves et plus encore d’anciens élèves, susceptibles de former une ébauche de réseau national et de groupe de pression. Au-delà, un certain nombre de questions longtemps retenues vont se poser, le contexte national aidant.
- A l'ère des fondateurs, que prolonge d'une certaine façon la présence continue de l'industrie lyonnaise à la tête de l'établissement, succède une période de turbulence: un souci de reconnaissance et de conformité se développe et s'impose peu à peu, en particulier sous la pression des anciens élèves, de plus en plus influents sur la marche même de l'établissement dont ils finiront par être les principaux actionnaires par le canal de leur Association. En ce sens, la nationalisation de 1947, si elle résulte d'un cumul de circonstances
- “Ce qu'écrit Terry Shinn de l’ECAM au XIXe siècle s'applique parfaitement, au niveau régional, à la situation de l'ECL d'avant 1914: «Les familles de négociants et d'industriels souhaitent pour la plupart que leurs fils soit formé à l'Ecole centrale, et cela pour deux raisons principales : d'une part les connaissances scientifiques ainsi acquises peuvent servir à améliorer le potentiel de production, d'autre part un diplôme d'ingénieur ne peut que renforcer l'autorité et le prestige d'un industriel, à la fois en creusant encore la distance qui le sépare de son personnel et en établissant des contacts susceptibles de développer et de consolider un empire économique» Des Corps de l'Etat au secteur industriel: genèse de la profession d'ingénieur, 1750-1920, in Revue française de sociologie, janvier 1978, p. 39-71.
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- exceptionnelles, n'apparaît pas en contradiction avec les évolutions observées à partir de 1920, dont nous avons relevé les inflexions successives: hausse du niveau de recrutement, aménagement des programmes dans le sens d'une plus grande homogénéité avec ceux des autres établissements dont il s'agit d'apparaître à la fois comme le commensal et le digne concurrent, recul progressif de la revendication d'une spécificité lyonnaise dans le contenu et les méthodes d'enseignement, recherche d'un équilibre entre les contraintes de la nécessaire reconnaissance du titre d'ingénieur ECL par l'Etat et le maintien du statut privé de l'établissement.
- Le double modèle de l'Ecole La Martinière et de l'Ecole centrale des arts et manufactures, incompatible sur bien des plans, illustre les contradictions que rencontra l'ECL. L'école privilégia d'abord le premier, dans les méthodes d'enseignement, les modes de recrutement, le service de l’industrie locale, tout en revendiquant une filiation d'esprit avec l'ECAM dont on pourrait dire qu'une relative communauté de publics et de “profils de carrière” constitue le corollaire matériel. Mais tous les amendements apportés au programme des fondateurs ont tendu à rapprocher l’institution lyonnaise de son homologue parisienne - le terme définitif de ce glissement étant l'organisation d'épreuves communes aux concours d'entrée, au début des années 1960.
- L'insertion, dans les années 1910-1930, de l'ECL dans le réseau national des institutions de formation d'ingénieurs était au prix de cette mutation, ou, pour être plus exact, la conquête d’une place honorable dans le champ en cours de transformation des écoles d'ingénieur passait par l'abandon de positions dont le maintien, hors du champ purement lyonnais, était sans valeur sinon nuisible. Ce dont se dépouille alors l’ECL, c'est d'une grande partie des traits qui en faisait une institution patronale, créée par l'industrie locale à son profit, dans le refus de toute caution nationale de type universitaire ou étatique: les modèles et les valeurs de l’enseignement primeront progressivement celles de l'industrie.
- Mais il faut rappeler combien ce cheminement fut lent, ce que confirme la permanence des représentations anciennes. Le milieu de naissance de l'école marqua à ce point le futur de l'ECL qu'on peut lire encore en 1930 - au moment où l'école devient “Institut technique supérieur” de l'Université - ces lignes:
- «Malgré ses brillants états de service, l’ECL est restée une institution trop bien lyonnaise par la modestie dans laquelle elle a vécu et sa discrétion sur son œuvre. Trop peu connue du grand public, cette Ecole semble avoir été réservée seulement à certains milieux qui, la connaissant, envoient leurs fils suivre son enseignement et conquérir le diplôme d'ingénieur.»27
- On retrouve ainsi, à près d'un siècle de distance, le même discours qui, faisant sans doute de nécessité vertu, rappelle les qualités lyonnaises de pmdence et de discrétion et évoque le public “naturel” de l'institution en des termes qui en font comme une affaire de famille.
- 37 In Bulletin de l'Association des anciens élèves de l'ECL, n° 256, mai 1930.
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- Ce Cahier est le dernier d’une série qui a ponctué', depuis 1991, Lee préparatifs de La commémoration du Bicentenaire du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM).
- IL regroupe Les communications, présentées dans Le séminaire du Centre d’histoire des techniques, sur Le rayonnement scientifique du CNAM aux XIXe et XXe siècles hors de L’hexagone. Ce thème est illustré par trois articles érudits, fondés sur Les archives des pays où L’influence du Conservatoire, comme modèle institutionnel et foyer d’échanges scientifiques, a été particulièrement sensible : l’Espagne, le Brésil et L’Empire russe. Le premier article évoque L’influence du CNAM sur la création des institutions d’enseignement technique dans L’Eipagne monarchique de la première moitié du XIXe siècle - et plus particulièrement dans La Catalogne en voie d'industrialisation. Le second analyse la correspondance scientifique du directeur du Conservatoire le plus influent au XIXe siècle, Arthur Morin, avec l’Empereur du Brésil, Pedro II. Il met à l’occasion en évidence des aspects ignorés de la personnalité et de l’activité du disciple de Poncelet : bonapartiste, «chasseur de têtes» et... «dégustateur» de café.
- Le troisième dresse une typologie des auditeurs et des élèves russes dans L’enseignement scientifique supérieur et dans Les écoles d’ingénieurs françaises, et analyse les effets de ces migrations étudiantes sur les mécanismes de transfert, dans la Russie tsariste puis soviétique, du modèle d’enseignement scientifique et technique créé par La Révolution française -notamment L’Ecole polytechnique et Le CNAM.
- Le dossier «hors-thème» est consacré à une école provinciale d’ingénieurs, fondée sous le Second Empire - l’Ecole centrale lyonnaise. Cet article qui est La présentation d’un mémoire de maîtrise inédit, se trouve ici en parfaite correspondance avec les textes précédents, par ses qualités d’érudition.
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