Rapport général
-
-
- '4
- EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1889 À PARIS
- RAPPORT GÉNÉRAL
- p.n.n. - vue 1/588
-
-
-
- Exemplaire offert
- a
- du
- T T) L ( ’ ' ‘ -
- •'•' '.[' S>f't.fj-i. / * ' ' 1
- p.n.n. - vue 2/588
-
-
-
- MINISTÈRE DU COMMERCE, DE L’INDUSTRIE ET DES COLONIES
- EXPOSITION UNIVERSELLE INTERNATIONALE DE 1889
- À PARIS
- RAPPORT GÉNÉRAL
- TAR
- M. ALFRED PICARD
- INSPECTEUR GÉNÉRAL DES PONTS ET CHAUSSÉES, PRESIDENT DE SECTION AU CONSEIL D’ÉTAT
- TOME QUATRIÈME
- Les beaux-arts, l’éducation, l’enseignement, les arts libéraux
- (Groupes I et II de l’Exposition universelle de 1889 Exposition centennale de l’art français)
- PARIS
- IMPRIMERIE NATIONALE
- M DCGC XCI
- Page de titre n.n. - vue 3/588
-
-
-
- p.n.n. - vue 4/588
-
-
-
- SEPTIÈME PARTIE
- LES BEAUX-ARTS
- roupe I de l’Exposition universelle internationale de 188g. Exposition centennale)
- i
- iui'MMElUB NATIONALE.
- p.1 - vue 5/588
-
-
-
- p.2 - vue 6/588
-
-
-
- SEPTIÈME PARTIE.
- LES BEAUX-ARTS.
- (Groupe I de l’Exposition universelle internationale de 1889. Exposition centennale. )
- 11 n’esl pas de sujet plus difficile que les beaux-arts, surtout pour un profane.
- Mes prédécesseurs ne l’ont point abordé. Cependant quel merveilleux chapitre M. Jules Simon aurait pu lui consacrer, avec son sens esthétique si sûr et si profond, avec son esprit critique si fin et si souple, avec son admirable talent d’écrivain, avec sa philosophie si large et si élevée !
- J’avais plus d’une raison pour suivre cet exemple. Bien des fois, j’ai rejeté ma plume avant de me décider a écrire. Puis le sentiment du devoir l’a emporté: chargé des fonctions de rapporteur général, je n’ai pas cru pouvoir laisser de côté l’une des parties les plus brillantes de l’Exposition de 1889 et me soustraire à la tâche, quelque difficile qu’elle fût.
- Si je me suis rendu coupable de barbarismes ou d’hérésies, j’en fais toutes mes excuses aux artistes. A défaut de compétence spéciale, je leur apporte du moins le témoignage d’une admiration sincère et convaincue.
- Mon but n’est pas d’apprécier dans leurs détails les œuvres exposées au Champ de Mars : ce serait empiéter sur les attributions des interprètes eminents que les jurys de classe ont choisis pour traduire
- Nota. M. Henri Chardon, auditeur de ire classe au Conseil d’Etat, chef adjoint du cabinet du Ministre du commerce, de l’industrie et des colonies, a bien voulu me prêter son concours le plus actif pour les deux parties de mon rapport qui sont consacrées aux beaux-arts et à l’enseignement. Je tiens à le remercier du soin et du dévouement dont il a fait preuve : si quelque chose de bien se trouve dans cette courte étude, le mérite lui en revient pour une très large part.
- p.3 - vue 7/588
-
-
-
- h
- EXPOSITION DE 1889.
- leurs impressions et leur pensée. Je me propose seulement de présenter des vues d’ensemble et un aperçu historique sur les origines et les transformations de l’art au xixe siècle.
- Cet aperçu sommaire devait nécessairement entrer dans le cadre de mon rapport : l’Exposition de 1889 était en même temps la fête du Centenaire de la Révolution française et appelait dès lors, pour les beaux-arts comme pour toutes les autres branches de l’activité humaine, l’examen rétrospectif du chemin parcouru depuis cent ans.
- D’ailleurs, à côté de l’exposition décennale, les organisateurs de nos grandes assises de 1889 avaient eu l’heureuse pensée d’instituer une exposition centennale et d’y grouper les œuvres capitales des grands maîtres dont le talent ou le génie ont donné à la France sa supériorité artistique incontestée.
- Sans doute, cette revue du siècle n’était ni complète, ni parfaite. M. Antonin Proust et ses collaborateurs, ne disposant que d’un espace restreint, ayant à compter avec l’obligeance des collectionneurs, ne pouvant forcer les portes qui ne s’ouvraient point devant eux, ont dû inévitablement laisser quelques lacunes, se contenter de toiles ou de marbres ne donnant pas toujours la caractéristique du style et de la manière des peintres ou des sculpteurs.
- Cependant, telle qu’elle était, l’exposition centennale, envisagée dans ses grandes lignes, constituait un ensemble magistral, attestait le goût et la science de ceux qui l’avaient organisée, et offrait des points de repère suffisants pour permettre de suivre les évolutions de l’art pendant la période de 1789 à 1889.
- Elle justifiait l’hommage à la fois touchant et flatteur des jurés étrangers qui, dans la première séance du jury international de la peinture, proposèrent à l’unanimité l’attribution d’une médaille d’honneur collective aux exposants français. Déclinée comme incompatible avec les règlements, la proposition n’en restera pas moins un éclatant témoignage du rayonnement artistique de la France.
- A ce point de vue encore, le rapporteur général ne pouvait se dispenser d’un coup d’œil rapide sur le passé.
- p.4 - vue 8/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 5
- Pour bien expliquer la situation en 1789, il me faudra même remonter un peu en arrière de cette date mémorable : je le ferai aussi discrètement et aussi brièvement que possible.
- La peinture devra garder dans ce rapport la prépondérance qui lui est toujours acquise dans les expositions; néanmoins les autres arts y auront la place qu on ne saurait leur enlever, sans en méconnaître le rôle et l’importance.
- p.5 - vue 9/588
-
-
-
- fi
- EXPOSITION DE 1889.
- CHAPITRE PREMIER.
- PÉRIODE ANTÉRIEURE À 1789.
- 1. Souvenirs évoqués par la date de 1789. — La date extrême de 1789 a permis de montrer comme un reflet de ce temps où quelques milliers d’heureux, épuisant toute la puissance de bonheur d’un peuple, passaient en la vie ainsi qu’en une fête galante, temps charmant dont le souvenir faisait dire à un survivant de ces privilégiés : ce Celui qui n’a pas vécu avant 1789 11e connaît pas la douceur de te vivre y>.
- La peinture au xvme siècle........., ces mots évoquent l’image des
- pastorales faites avec de la poudre rose, des mouches et des rubans fanés. Mais, a côté de ces voluptés encadrées dans les découpures des boiseries claires au fond des boudoirs, a côté de toute cette mythologie païenne, la mythologie chrétienne était assez dignement représentée, et, vers le milieu du xvme siècle, MM. de l’Académie royale accrochaient périodiquement aux murs des galeries du Louvre les saints de tous les ordres et les miracles les moins authentiques, près de l’Amour et de ses éternels prestiges. Quelque Romain s’essayait déjà à menacer de son glaive et de sa mine austère les séduisants fantômes du plaisir. On trouvait au Salon jusqu’à de la peinture officielle et de nombreux portraits, où le charme d’une merveilleuse facture masquait l’insuffisance de l’expression. Vernet répétait sur un thème un peu monotone ses arbitraires, mais brillantes interprétations de la nature; Hubert Robert avait trouvé pour ses ruines des tons heureux qu’il ne consentait plus à oublier; Chardin embarrassait fort les critiques, en les contraignant d’admirer «ces niaiseriesn qu’il représentait avec tant de simplicité, de force et de vérité; David, élève de Vien, apparaissait avec sa passion pour l’antique, avec son style
- p.6 - vue 10/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 7
- emphatique, rigide et systématique, et préludait à la véritable dictature qu’il allait exercer plus tard.
- On le voit, l’art au xvme siècle est plus complexe qu’il ne semble au premier abord et mérite une étude attentive.
- 2. L’Académie royale, de 1648 à 1789. — Au début de cette étude, il est de toute justice de consacrer quelques lignes à l’Académie royale, qui a joué un rôle si considérable, parfois excessif, souvent heureux et bienfaisant.
- Avant 1648, les artistes se divisaient en trois classes. La première, sous le nom de maîtrise;, comprenait les maîtres jurés, pour la plupart simples artisans, investis par les lettres patentes des rois d’un monopole sur l’art comme sur le métier, ayant seuls en principe le libre exercice de la profession, tenant sous leur discipline les apprentis et les compagnons qui subissaient ce double stage pour être affiliés ensuite à la corporation. Dans la seconde classe étaient rangés les brevetaires ou privilégiés, peintres ou sculpteurs du roi, de la reine et des princes, qui, par leur situation, échappaient aux règlements de la maîtrise et pouvaient même obtenir de la faveur royale l’exemption partielle ou totale de certains impôts. Enfin la troisième classe comprenait les jeunes ou les malheureux, ne possédant ni le titre de maître juré, ni celui de brevetaire.
- Après avoir donné au moyen âge une merveilleuse génération d’artistes-artisans et kcouvert la terre d’une blanche robe d’églises», la maîtrise ne justifiait plus la prétention de monopoliser l’art au fond de ses boutiques. Elle périt par sa lutte aussi imprudente qu’implacable contre les brevetaires.
- Jaloux de voir ces redoutables concurrents soustraits au coûteux et humiliant formalisme des corporations, les maîtres les avaient toujours poursuivis de leurs rancunes procédurières. Chaque procès gagné engendrait des prétentions nouvelles.
- Non contente d’avoir fait interdire aux brevetaires de tenir boutique , sous prétexte qu’ils devaient suivre le roi ou les princes et ne pouvaient dès lors avoir une résidence fixe à Paris, la maîtrise en
- p.7 - vue 11/588
-
-
-
- 8
- EXPOSITION DE 1889.
- vint à demander la suppression de ses adversaires, sauf une douzaine qu’elle était assez magnanime pour laisser au roi et à la reine.
- Cette audacieuse requête déplut fort à la reine, exaspéra la résistance des brevotaires, et les maîtres apprirent avec stupéfaction, le 1er février 1648, que Lebrun, muni d’un arrêt du Conseil, venait de fonder l’Académie royale de peinture et de sculpture, au nom de la dignité et de la liberté des arts. Aux termes des lettres patentes de 1648, «tous peintres et sculpteurs, tant Français qu’étrangers, crcomme aussi ceux qui avaient été reçus maîtres et se seraient volontairement départis ou se voudraient à l’avenir séquestrer dudit corps ce de métier, étaient admis à ladite Académie, sans aucuns frais, s’ils ccen étaient jugés capables par les plus anciens d’icelle». Je dirai cc plus loin les privilèges reconnus aux académiciens.
- La maîtrise ne se rendit pas immédiatement. A l’Académie royale, elle opposa l’Académie de Saint-Luc.
- Après une longue période de succès divers, où de part et d’autre l’on couvrit plus de papier timbré que de toiles, où l’on fit plus de grimoires que de dessins, l’Académie royale finit par l’emporter définitivement sur sa rivale, dont les rares expositions perdirent la faveur du public.
- La nouvelle institution se recrutait d’une façon libérale; le nombre de ses membres était illimité. Elle ouvrit ses rangs aux artistes notables, quel que fût le genre de leurs talents, sans leur imposer aucune condition d’âge, de nationalité ou même de sexe : aussi réunit-elle bientôt presque tous les bons peintres du temps et la plupart des mauvais.
- Jj’élu était reçu comme peintre d’histoire ou peintre de genre; parfois, a sa grande humiliation, il se voyait admis à ce dernier titre en souvenir de ses œuvres passées, sur la présentation d’un mauvais tableau d’histoire : la distinction n’était pas vaine, car seul le peintre d’histoire pouvait aspirer aux dignités de la Compagnie, devenir professeur, recteur, ou même directeur. Honneurs plus enviés qu’enviables! En effet, la pension du roi ne venait pas toujours à l’échéance et, la vente des livrets ne suffisant pas à équilibrer le
- p.8 - vue 12/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 9
- budget, les dignitaires durent se cotiser plus d’une fois pour payer le modèle.
- A côte des académiciens titulaires, il y eut, depuis les dernières années du règne de Louis XIV, des académiciens stagiaires ou r: agréés », qui étaient compris dans le personnel de la Compagnie après l’acceptation d’un «morceau d’agréments, mais n’avaient point le droit d’assister aux séances et ne recevaient l’investiture définitive qu’a la condition de confirmer les preuves de leur capacité, dans le délai de trois ans, par la production d’un cc morceau de ré-cc ccption».
- Quelques places étaient aussi réservées à des historiens de l’art, à des connaisseurs, à des amateurs de haut rang, sous le titre de rrconseillers honoraires», puis d’cchonoraires amateurs».
- Les deux grands privilèges des académiciens et des agréés consistaient dans les commandes de l’État et le monopole du Salon, où ces artistes pouvaient exposer autant d’œuvres qu’ils le voulaient.
- Je n’ai parlé jusqu’ici que de l’Académie royale de peinture et de sculpture fondée-par Mazarin, et recevant les peintres, les sculpteurs et les graveurs. Une autre académie, celle «de l’architecture», fut créée par Colbert en 1 67 1 et resta distincte de sa sœur aînée jusqu’à la Révolution.
- 3. Les années d’études des jeunes artistes. — Les artistes sortaient presque tous «des plus basses conditions»^. Si petit qu’il fût, le bourgeois avait horreur de ces professions qui menaçaient ses enfants d’indigence et pouvaient les laisser à vingt ans sans état, sans ressources et sans mœurs : car, disait le bon Chardin, «d’avoir sans
- cesse sous les yeux la nature toute nue, d’être jeune et sage.......,
- cela ne se peut».
- Il fallait souvent mourir de faim ou se jeter dans quelqu’une des situations subalternes dont la porte était ouverte à la misère, prendre le plastron sur la poitrine dans une salle d’armes, le mousquet sur
- (1) Diderot (Salon de
- p.9 - vue 13/588
-
-
-
- 10
- EXPOSITION DE 1889.
- l’épaule dans un régiment ou l’habit de théâtre sur les tréteaux, et devenir mauvais comédien, de désespoir d’être mauvais peintre.
- Tous les pères ne prenaient pas la chose aussi gaiement que celui dont le fils était devenu tambour dans un régiment et qui disait en riant : ctMon fils a quitté la peinture pour la musique(1) 2».
- Les pauvres gens eux-mêmes, «ceux qui n’avaient aucune ressource et manquaient de toute perspective»^, résistaient longtemps aux instances du fils dont ils avaient rêvé de faire, soit un maître menuisier, soit un clerc de procureur : plus d’un chef de famille ne céda qu’en recevant le jour de sa fête un dessin à la plume qu’il prit naïvement pour une gravure.
- L’enfant entrait ainsi à l’âge de douze ou treize ans dans l’atelier de quelque peintre médiocre, qui lui faisait surtout nettoyer sa palette et lui donnait de temps en temps une mauvaise estampe à copier.
- Parfois, quand la résistance paternelle se prolongeait, l’enfant, prenait la fuite et arrivait péniblement à Paris. Alors commençait pour lui une vie de misère : il devait bien compter à cette époque 3 o sols par jour pour la nourriture et 6 livres par mois pour le cabinet^; c’était une chance inespérée que d’entrer au pont Notre-Dame chez un marchand de tableaux à la grosse où, moyennant 3 livres par semaine et la soupe tous les soirs, l’apprenti peintre, ni plus ni moins que la cour de Rome, aux beaux siècles de la foi, fabriquait un saint par jour
- Un hasard, une rencontre heureuse, l’instinct d’un décorateur en quête d’un aide, faisaient sortir les apprentis de leur boutique : ils pouvaient enfin donner les i5 ou 18 livres que les peintres tenant atelier demandaient comme rétribution mensuelle, s’inscrire aux cours de l’Académie royale, suivre les exercices du modèle qu’on posait pendant deux heures, tous les jours de l’année, sauf les di-
- (1) Conversation du peintre Chardin et de Diderot, rapportée par ce dernier dans son Salon de 1^65.
- (2) Diderot (Salon de i 7^7)-
- (3) Courajod (Ecole royale des élèves protégés).
- w Vie d’Antoine Watteau, par le comte de Cayius.
- p.10 - vue 14/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 11
- manches et fêtes, et porter l’épée, ce qui n’était pas la prérogative la moins convoitée de ces fils du peuple.
- Après avoir obtenu l’un des petits prix consistant en médailles d’argent, pour lesquelles il n’était admis à concourir qu’en justifiant de son assiduité aux cours d’anatomie et de perspective, l’élève qui avait suivi les exercices du modèle pouvait mettre au grand prix; les esquisses étaient exécutées séance tenante sur un sujet donné par le professeur. L’Académie en retenait huit au maximum, et les auteurs entraient immédiatement en loge; le jugement était rendu le dernier samedi d’août. Une fois le résultat proclamé, les 120 ou 1B0 élèves de l’Académie, massés dans la cour du Louvre, confirmaient le jugement et portaient leur camarade en triomphe autour de la place, aux applaudissements de la foule, ou au contraire huaient le jury et forçaient le vainqueur à se promener à quatre pattes avec leur candidat préféré sur le dos : la jeunesse avait le tempérament aussi frondeur, si ce n’est plus, qu’aujourd’hui,‘et les brimades étaient de mode comme de nos jours.
- De même que l’Académie royale de peinture et de sculpture donnait l’enseignement pour les arts placés sous sa dépendance, de même Louis XIV avait institué une école près de l’Académie d’architecture, cc voulant que les règles les plus justes et les plus correctes «de l’architecture y fussent enseignées deux jours par semaine, afin cr qu’il s’y pût former un séminaire, pour ainsi dire, de jeunes architectes y). Dans le but ccde donner plus de courage à cet art, Sa Majesté « ordonnait qu’il y fût de temps en temps proposé des prix pour ceux ccqui réussiraient le mieux, dont elle choisirait un bon nombre qu’elle cc enverrait ensuite à Rome à ses dépens, afin que rien ne manquât de ccsa part à leur parfaite institution, et à les rendre capables de la cc conduite de ses bâtiments v.
- 4. L’Ecole française de Rome. L’École royale préparatoire. — Les grands prix de l’Académie donnaient en principe le droit d’aller à Rome. Mais, vers le milieu du xvme siècle, le niveau des élèves
- p.11 - vue 15/588
-
-
-
- 12
- EXPOSITION DE 1889.
- baissa considérablement et l’on finit par envoyer en Italie des jeunes gens qui n’avaient presque pas d’instruction technique et encore moins d’instruction générale. Quand ils arrivaient là-bas, il fallait commencer par leur apprendre à dessiner et à lire : dans ces conditions, le séjour de la ville éternelle contribuait à former leur éducation première, en même temps qu’il leur procurait une agréable villégiature; mais il demeurait presque stérile au point de vue artistique. Ce fut l’origine de l’école des élèves protégés.
- Au lieu de faire partir immédiatement pour Rome la demi-douzaine d’écoliers ce ayant d’heureuses dispositions et de bonnes mœurs», auxquels le roi accordait une bourse annuelle de 3oo livres, sur la recommandation d’un académicien, «à charge par eux d’étudier et de se comporter sagement partout où ils se trouveraient^», d’Antin ouvrit une sorte de séminaire où les grands prix devaient avant tout passer trois années.
- Là; dans un vieil hôtel de la place du Louvre, sous la direction d’un gouverneur, professeur à l’Académie, et d’un homme de lettres, les élèves protégés se levaient à 5 h. 1/2 pour lire YHistoire universelle de Bossuet et Y Histoire des Juifs du père Calmet; puis ils dessinaient d’après l’antique, dans les salles du Louvre, jusqu’à 5 heures du soir, heure à laquelle l’on posait le modèle. Quand le gouverneur jugeait utile de faire poser «des personnes du sexe», il devait rester présent durant toute la durée de la pose et signaler au directeur des bâtiments, qui était alors le directeur des beaux-arts, les élèves «qui et fréquentaient trop le modèle».
- A la suite du souper, l’homme de lettres leur lisait l’histoire poétique; les jours de congé, ils étaient tenus de rentrer au plus tard à 10 heures en hiver et à 11 heures en été : il y avait là un noviciat utile, mais austère, que la promenade mensuelle hors des fortifications-, dans deux carrosses de remise, ne suffisait pas à égayer.
- Tous les ans, les élèves protégés envoyaient une œuvre à Versailles, précieux privilège qui leur permettait de fixer sur eux l’attention du
- (1) Ordonnance de 1662.
- p.12 - vue 16/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 13
- maître et des courtisans, au grand scandale de l’Académie. L’un des élèves n’avait-il pas succédé directement à Parrocel? Un autre n’avait-il pas failli enlever à son maître Bouchardon la statue équestre du roi, œuvre qui, d’ailleurs, ne fut pas achevée et que le peuple détruisit en 1792 ?
- Lorsque ces coups de fortune ne venaient pas terminer brusquement leurs études, les élèves partaient pour Rome au bout de trois ans, quelquefois auparavant par suite des vacances. La pension de 300 livres ne leur avait pas toujours été servie avec beaucoup de régularité : plus d’un, désireux d’en toucher les termes arriérés, imaginait à la veille de son départ des factures invraisemblables de tailleur ou de frotteur.
- Avec quel épanouissement ils entreprenaient leur voyage vers l’Italie, beau pays qu'ils saluaient d’un cri joyeux comme les compagnons de Virgile, terre promise dont ils rêvaient depuis l’enfance et où les attendaient les chefs-d’œuvre, les ciels profonds et les plaisirs de leur âge ! Après des années de misère ou de gêne au fond des greniers voisins de la Sorbonne, après les austérités de l’Ecole royale, c’était une grande poussée de sève et de jeunesse qui ne se traduisait pas toujours par de nombreux travaux.
- Les pensionnaires se mettaient d’abord à l’antique, mais pour l’assaisonner au goût du siècle; en fronçant tant soit peu les sourcils, en relevant les pommettes, en entr’ouvrant légèrement la bouche, ils remplaçaient dans leurs copies la sérénité des vieilles statues par ce l’expression ».
- Les grands chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne leur causaient en général plus d’effroi respectueux que d’admiration vraie. Des années passées chez les fabricants de tableaux, ils gardaient l’amour d’une pratique facile, et, dans leurs copies, ils prenaient de preference pour modèles les maîtres de la décadence.
- Après trois ou quatre ans de séjour à Rome, le jeune peintre rentrait à Paris, le plus souvent inconnu de la foule; mais l’Académie, qui lavait toujours suivi comme une brillante recrue, le pressait de se faire agréer.
- p.13 - vue 17/588
-
-
-
- 14
- EXPOSITION DE 1889.
- Le camarade moins heureux, qui n’avait pas eu de grand prix et n’avait pas trouvé le moyen d’aller à Rome dans les fourgons d’un grand seigneur, exposait ses œuvres en plein vent à la place Dauphine, le jour de la Fête-Dieu, ou les accrochait sur le passage des académiciens.
- Une fois agréé, l’artiste pouvait, je l’ai déjà dit, exposer au Salon et préparer le ccmorceau de réception» qui devait lui conférer définitivement le titre d’académicien.
- 5. Les anciens Salons. — Dès i648, lors de la création de l’Académie de peinture et de sculpture, il avait été convenu qu’elle ferait exposer chaque année en public les tableaux et les statues sortant des ateliers de tous ses membres. Par suite de différentes circonstances et notamment du défaut de local approprié, la première exposition n’eut lieu qu’en 1673.
- Ouverts d’abord à d’assez longs intervalles et en divers lieux, même en plein vent au Palais-Royal, les crSalons» devinrent annuels dans les premières années du règne de Louis XV, bisannuels à partir de 1761, et se fixèrent au Louvre en un local dont un contemporain a dit(1) :
- Il est au Louvre un galetas Où, dans un calme solitaire,
- Les chauves-souris et les rats Viennent tenir leur cour plénière.
- C’est là qu’Àpollon, sur leurs pas,
- Des beaux-arts ouvrant la barrière,
- Tous les deux ans tient ses Etats,
- Et vient placer son sanctuaire.
- Quelque défectueux que fût leur gîte, les expositions, dont l’entrée était gratuite, devinrent fort à la mode; elles attirèrent des milliers de visiteurs et firent surgir des nuées de critiques, dont on cria bientôt les méchantes brochures aux portes mêmes du Salon, sous des
- (1) Marquis de Villette. — Courrier de l’Europe (1777).
- p.14 - vue 18/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 15
- titres prétentieux, ridicules ou grossiers. Ce furent de prétendues lettres vouées fatalement à d’énormes indiscrétions, des dialogues en prose ou en vers, des pamphlets, des articles de journaux. Toutes ces critiques, même celles de Diderot, qui demeurent un chef-d’œuvre, se distinguaient par une extrême âpreté de ton : il ne faudrait pas donner cher aujourd’hui de la vie d’un journaliste qui se permettrait pareille franchise en un tel langage.
- Parfois l’Académie obtenait l’interdiction d’une brochure trop vive et défendait aux élèves d’aller au Salon, sans doute pour sauvegarder leur foi dans le talent des professeurs. Mais ces précautions n’avaient d’autre effet que d’exciter la verve des railleurs et, dans les dernières années de la monarchie, les meilleurs artistes n’envoyaient plus au Salon, ccne voulant pas, disaient-ils, s’exposer aux bêtes ».
- La société du temps en usait d’ailleurs avec les artistes comme avec ses acteurs favoris. Elle les protégeait, les fêtait, les choyait, mais leur rappelait parfois avec cruauté qu’ils devaient avant tout plaire toujours au public; elle n’hésitait pas à les humilier et à leur demander la rançon de ses bienfaits : témoin ce fermier général qui, après avoir libéralement emmené des peintres en ses lointains voyages, leur réclamait ensuite avec hauteur tous les dessins faits depuis le départ et leur donnait à entendre qu’ils étaient des clients et non des amis(l).
- D’autre part, on doit reconnaître que les académiciens et les agréés avaient quelque peu abusé de leur droit d’exposer des œuvres en nombre illimité; cet abus fut tel que Mme de Pompadour pensa un instant à se servir de son influence pour provoquer l’institution d’un jury d’admission.
- Quoi qu’il en soit, les Salons étaient incontestablement utiles : ils initiaient les visiteurs au mouvement artistique, formaient leur éducation et développaient le goût public; en même temps, ils donnaient aux artistes le moyen de se produire, de révéler leur talent, de se faire connaître des grands seigneurs et des financiers, qui,
- (1) Voyage en Italie de Fragonard et du receveur général des finances Bergeret. — Journal de Bergeret. — De Goncourt [L'Art au xvnf siècle).
- p.15 - vue 19/588
-
-
-
- 10
- EXPOSITION DE 1889.
- par amour-propre, sinon par des motifs d’un ordre plus élevé, tenaient souvent à accaparer toutes les œuvres d’un peintre ou d’un graveur en renom. Toutefois les exposants avaient à se défier d’une «vermine de faux amateurs », qui tournaient autour d’eux, leur soutiraient leurs meilleures esquisses et les accablaient de mauvais conseils(1).
- 6. La vie et la condition pécuniaire des artistes. — Parmi les jeunes artistes, beaucoup avaient plus de monde que d’instruction générale et même que d’orthographe; on en citait qui savaient à peine lire et écrire. Mais cela ne les empêchait pas d’être, pour la plupart, de joyeux compagnons, de gais convives. Intrépides dîneurs, ne reculant pas devant les occasions de « gueule», ils se voyaient accueillis dans les meilleures maisons, où leurs boutades étaient admises et écoutées avec une indulgence légèrement hautaine. Cependant ils fréquentaient de préférence le personnel du théâtre, les comédiens et surtout les comédiennes, avec lesquelles leur verve pouvait se donner un libre cours et qui les payaient souvent d’un caprice ou même d’une passion.
- Un beau jour, le peintre se mariait, sans savoir toujours pourquoi il se décidait à la vie de famille, un peu par lassitude, un peu pour avoir une femme de ménage et au besoin un modèle à sa discrétion. La fille était de petite bourgeoisie, presque jamais riche, pas toujours jolie : quand elle avait la beauté, les nobles et les riches qui protégeaient l’artiste ne se faisaient pas faute de la remarquer, et plus tard le père, qui croyait trouver en ses enfants l’étoffe de petits académiciens, s’étonnait tristement de ne pas voir en eux les dispositions que son sang aurait dû leur communiquer. Mais l’amour de l’art consolait des accidents du mariage.
- En général, les artistes, insouciants et philosophes, n’ayant pas d’âpreté au gain, vivaient presque misérables. Si quelques-uns gagnèrent ûo,ooo ou 5o,ooo livres par an, nul ne sut économiser.
- (1) Diderot (Salons). — Voir aussi la Vie de Watteau, parle comte de Caylus.
- (2) Lettre de Cochin en 1781.
- p.16 - vue 20/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 17
- ce Mon cher, disait l’un d’eux à un neveu qui parlait d’un bon placées ment d’argent, vous ne serez jamais artiste(1). r
- Les beaux modèles étaient rares; il fallait les payer cher. C’était une économie que peintres et sculpteurs réalisaient volontiers : arrivés à l’âge mûr, ils se contentaient de feuilleter les cahiers de croquis amassés pendant la jeunesse et faisaient tout de pratique. Lorsqu’ils avaient trouvé la formule qui plaisait au public, ils s’y fixaient avec sérénité et la reproduisaient sans effort, de jour en jour et d’année en année. Au début, leurs œuvres soulevaient des enthousiasmes que venaient consacrer les dignités de l’Académie, les pensions du roi et le cordon de Saint-Michel. Mais peu à peu le goût difficile et encore incertain de la foule s’impatientait de ces reproductions, et l’artiste vieillissant voyait la gloire et la fortune déserter son atelier du Louvre.
- Je viens de parler des ateliers du Louvre : c’est qu’en effet les peintres d’alors n’avaient point pignon sur rue. L’un des premiers rêves de l’artiste était de pouvoir cloisonner et vitrer à ses frais et à son gré la niche qui lui était attribuée au Luxembourg et surtout au Louvre. Le roi hébergeait d’ailleurs pêle-mêle dans cette vaste ruche tous ceux qui le suivaient de près ou de loin : orfèvres, peintres, sculpteurs, horlogers; les nombreux artistes que le souverain honorait de ses faveurs venaient là tour à tour abriter leur génie et leur famille, dans des logements numérotés comme des chambres d’hôtel, au fond de galeries humides et sombres, où l’on devinait à peine les murs dénudés du merveilleux palais et les gigantesques charpentes de la toiture.
- Telle était la vie des artistes : je l’ai redite en peu de mots, parce qu’elle n’est pas sans rapport avec leurs œuvres.
- 7. Caractères de la peinture et des autres arts au xviii® siècle. — Au milieu de la diversité des genres, la peinture du xvme siècle se distingue par la clarté du coloris. La destination des œuvres qui allaient s encadrer dans les boiseries éclatantes ou servaient de modèles
- (l) Debucourl à son neveu {UArt au xvmc siècle, par E. et J. de Goncourt).
- iv. a
- llIt’ftlllEiUE NATIONALE.
- p.17 - vue 21/588
-
-
-
- 18
- EXPOSITION DE 1889.
- aux manufactures cle tapisseries avait naturellement banni clés palettes les ombres puissantes. Les peintres étaient d’ailleurs animés pour leur art de la passion du temps, passion voluptueuse et sensuelle; ils se plaisaient à voir éclore en de belles pâtes, sous leur pinceau facile et généreux, les formes onduleuses et les chairs rosées. Chez eux, la forme appelait la couleur; le simple trait l’attendait et en faisait deviner les tendresses.
- Certes, la vérité et la nature subissaient de singuliers outrages; c’était une peinture trop souvent molle, futile et affadie, mais elle n’en avait pas moins, sauf aux dernières années du règne de Louis XVI et pendant la Révolution, de réelles qualités de rendu, d’effet et d’harmonie.
- Jamais il n’y eut plus grand amour du dessin , plus grande science de ses procédés difficiles; jamais iLn’y eut plus grand enthousiasme pour l’art d’écrire une silhouette gracieuse avec l’angle et le plat d’une pierre noire, ou de faire un tableau avec quelques crayonnages de sanguine et de craie sur un morceau de papier gris.
- Au xvme siècle, les dessins deviennent matière marchande. Les meilleurs artistes en font pour la vente; et ces croquis, pleins de grâce ronde, de facilité et d’accent d’inspiration, ne sont pas la moins brillante partie de leur œuvre. Ce fut le beau temps des vignettes, le temps où elles ornèrent et fleurirent les marges des éditions royales qu’offraient les financiers comme un hommage à la mémoire de leurs auteurs favoris, le temps aussi où elles firent passer tant de méchants ouvrages et où l’on put accuser plus d’un écrivain crde se sauver d’estampe en estampe Ce fut encore le temps de ces belles gravures qui, mieux que toutes les descriptions et tous les mémoires, 'nous retracent avec une extraordinaire finesse les fêtes et les mœurs du siècle passé; la gravure était si fort à la mode que nobles, dames et seigneurs avaient pris le burin, ou du moins daignaient signer des estampes.
- Les aquarelles pures de l’époque sont en général de simples colo-
- (1) Lettre par un amateur dans Y Almanach historique et raisonné des architectes, peintres, sculpteurs, graveurs et ciseleurs (Paris, 1776).
- p.18 - vue 22/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 19
- nages, pâles et grêles; mais il nous est reste' un certain nombre de gouaches qui annoncent dignement les coloristes de l’école anglaise, et les femmes des artistes exposaient de ravissantes miniatures ou la science et la liberté du pinceau trahissaient la main d’un maître.
- Les pastels fameux de Latour et de Chardin s’effacent déjà. Chaque coup de vent disperse leur merveilleuse poussière. Beaucoup, et des plus célèbres, ont perdu leur saveur et leur accent pour avoir été jadis trop empâtés; le génie de l’artiste ne survit complètement que dans les ébauches où la hardiesse du procédé a permis aux hachures multicolores d’adhérer directement au grain du papier.
- Mais, dans toutes les œuvres de l’époque, sous les pastels effacés et les peintures fanées, comme dans les gravures jaunies, c’est toujours le même dessin qui reparaît, dessin lestement troussé, dont il est plus facile de critiquer les incorrections évidentes, le défaut de vigueur, de réalité et de proportion, que de définir le charme profond.
- Les recherches de la composition, les subtilités de l’expression, la pointe d’esprit, plaisaient au public, et les sujets de tableaux choisis par les amateurs ressemblaient souvent à des rébus. Cependant l’expression n’était rien moins que le fait de ces aimables artistes. A part les galanteries plus ou moins lestes, où ils la trouvaient surtout dans les détails piquants, ils ne rencontraient guère, quand, à la remorque des critiques, ils se mettaient en quête d’expression, qu’une fausse expression théâtrale, et leurs grands tableaux donnaient l’idée dunb fin d’acte sur laquelle la toile va tomber.
- Autour d’eux pourtant, on se préoccupait déjà beaucoup du but de la peinture : un beau paysage devait exciter des pensées de recueillement, une scène d’intérieur (ou même une nature morte!) donner 1 amour de la famille, un tableau d’histoire inspirer le dévouement à la patrie. «Quoi donc, disait Diderot, le pinceau n’a-t-il pas été ce trop longtemps consacré à la débauche et aux vices? Ne devons-ccnous pas être touchés de le voir concourir enfin, avec la poésie dra-ccmatique, à nous émouvoir, à nous instruire, à nous corriger et à cc nous inviter à la vertu ? »
- p.19 - vue 23/588
-
-
-
- 20
- EXPOSITION DE 1889.
- Et l’on inventa la peinture morale. Et les charmantes sensibleries de Greuze émurent les cœurs : la Jeune fille qui pleure son oiseau mort, la Cruche cassée et tant d’autres tableaux du maître séduisirent la vieillesse du siècle; on put croire qu’il avait trouvé la vraie formule. Cependant, à les regarder de près, sous leur simplicité et leur modestie virginale, ses ingénues avaient encore des yeux troublants et des lèvres entrouvertes; l’exécution laissait à désirer au point de vue de la forme, de la vigueur et de la réalité.
- Un mouvement plus puissant emporta bientôt les esprits : la découverte des ruines d’Herculanum et de Pompéi,les écrits de Winckel-mann et de Mengs, avaient ramené l’attention vers les arts de Rome et de la Grèce. Déjà les gens «d’un grand goût, d’un goût sévère et crantique», renvoyant Boucher aux polissons pour lesquels il peignait, proscrivaient les tableaux où il était impossible de trouver «un sujet «propre aux bas-reliefs». Déjà la jeunesse des ateliers parlait beaucoup de nature et d’antique. La nature exprimée d’après l’antique, voilà la formule de l’école qui se levait triomphante et insultait de ses dédains les maîtres vieillissants. Après Vien et Chardin, qui avaient préparé la régénération de la peinture et le retour au respect de la nature, l’un dans l’histoire, l’autre dans la peinture de genre se dressait un peintre puissant et à la volonté de fer, David, dont le Serment des Horaces, exposé en 178A, attestait un art d’une extraordinaire virilité et symbolisait en quelque sorte les idées de la nouvelle école.
- Une évolution analogue s’était produite dans la sculpture; les Romains, à la lourde et massive carrure, remplaçaient les statuettes mythologiques aux hanches amincies, au corps serpentant et aux plans multipliés, qui faisaient papilloter le marbre comme les facettes d’un diamant.
- Tout d’abord cependant (Quatremère de Quincy le leur reprochera), les sculpteurs n’adoptèrent pas le style antique dans toute son «imposante sévérité», et cette période de transition est l’une des plus belles de la sculpture française. Sous l’influence des idées nouvelles, l’exé-
- p.20 - vue 24/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 21
- cution se calme, les bustes se rassérènent, Houdon laisse à notre admiration son Voltaire et sa Diane, ces chefs-d’œuvre de simplicité, de force et d’élégante noblesse. Son esthétique peut tenir en ces paroles qu’il adressait sans cesse à ses élèves : cc Copiez toujours et surtout recopiez juste». Quand les amateurs s’extasiaient sur la profondeur d’expression du buste de Molière «où l’on reconnaît le génie observateur du père de la comédie», Houdon répondait en raillant : «Je ce n’ai pas eu l’intention de faire le portrait du père de la comédie. Si eeles artistes trouvent mon buste bien sculpté, si tout le monde le retrouve ressemblant, j’en suis très glorieux; mais si, dans son air, ee on reconnaît l’auteur de Tartuffe, je vous assure que je ne m’en «doutais pas. Les louanges sur la ressemblance et le travail, je les «reçois; les louanges sur les intentions que vous me prêtez, je ne le «peux réellement pas».
- L’Académie et l’Ecole d’architecture avaient exercé sur l’enseignement et la pratique de l’art une influence décisive et regrettable à certains égards. La théorie des ordres, les lois arbitraires des proportions, l’emportaient sur l’expression originale des idées ou des besoins; il semblait que la formule italienne dût suffire à tout, quelle que fût la destination de l’édifice : beaucoup d’apparat et de majesté, et peu d’idées neuves.
- Néanmoins je serais profondément injuste si je méconnaissais, dans les monuments civils, la haute valeur de véritables chefs-d’œuvre, tels que l’Ecole militaire et les deux palais à colonnades de la place Louis XY, dus au génie de Gabriel.
- Les artistes français savaient encore créer des œuvres charmantes pour le théâtre : témoins la salle de spectacle du château de Versailles (Gabriel), le théâtre de l’Odéon (Peyre et Dewailly), le Théâtre-Français et le théâtre de Bordeaux (Louis).
- Mais les manifestations artistiques devenaient de plus en plus rares dans l’architecture religieuse : on ne peut guère citer que l’achèvement des églises Saint-Louis et Saint-Sulpice, ainsi que la pose de la première pierre du Panthéon et de la Madeleine. Par fausse
- p.21 - vue 25/588
-
-
-
- 22
- EXPOSITION DE 1889.
- philosophie et par ignorance, les écrivains, les nobles et les prêtres eux-mêmes professaient la haine et le mépris pour les arts du moyen âge.
- Que dire de l’habitation! Les erreurs y abondent dans la disposition générale et dans l’emploi des matériaux. Le xvme siècle n’a-t-il pas apporté avec lui les façades prétentieuses, dont l’ordonnance était contredite par la distribution intérieure des étages, où les plates-bandes ne tenaient qu’à l’aide d’armatures en fer, sur lesquelles se détachaient des saillies décoratives en simples matériaux de liaison-nement? N’a-t-il pas donné les combles en terrasse, les chéneaux mal combinés, et à l’intérieur les plafonds en plâtre remplaçant les plafonds en poutres et solives apparentes, les salons blanc et or avec leurs rocailles, les cheminées de marbre taillé suivant les formes les plus complexes? La maison était faite à l’image de la société prétentieuse et voluptueuse qu’elle abritait.
- Néanmoins, à la fin du xvme siècle, un souffle de rénovation commençait à passer sur l’architecture comme sur les autres arts. L’architecte se mettait à étudier passionnément les vieux monuments grecs et romains, afin de chercher à les reproduire dans toute leur pureté : il obéissait à l’archéologie, de même que ses confrères.
- La royauté voulut s’associer à ce mouvement.
- Pour le public, la mode n’était plus aux grandes décorations et aux peintures d’histoire; les boudoirs ne recevaient que des tableautins et des statuettes; tout en encourageant les artistes à retourner aux sources pures de l’art et à retrouver la dignité des antiques, on laissait sans placement les œuvres entreprises pour répondre à cet appel; il n’y avait plus ni grandes galeries, ni grandes peintures.
- Louis XVI, dont la vertu ne comprenait pas les boudoirs, s’en émut, et, sur la proposition du comte d’Angiviller, institua les commandes de statues et de tableaux. Déjà, sous Louis XV, Marigny avait demandé aux artistes d’immenses toiles qui, après avoir servi de modèles aux Gobelins, furent roulées, faute d’emploi, dans les
- p.22 - vue 26/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 23
- greniers clé la manufacture. Instruit par cette expérience, d’Angi-viller commanda des tableaux de moyenne grandeur, destinés à la décoration des édifices. Le choix des trois principaux élèves de Yien, dont l’atelier était le centre de la réaction artistique, pour l’exécution des premières commandes, et la nature même des sujets qui leur furent proposés (Président Molé résistant à l’émeute; Education d’Achille; Serment des Horaces), montrent bien les idées du jour et le vif désir «de rendre aux arts toute leur dignité et de remettre en honneur le «genre noble et sévère de l’histoire, celui qui semblait se négliger et «s’affaiblir, et qui principalement devait former et soutenir la réputation de notre école».
- Le roi décidait également que, tous les deux ans, des sculpteurs qualifiés recevraient la commande de quatre statues représentant les grands hommes de la France et devant servir à la décoration des monuments et des places publiques : Descartes, Fénelon, Sully, de l’Hospital, Bossuet, Turenne, La Fontaine, le Poussin, Voltaire, Tourville, Gatinat, Gondé, Corneille, fournirent les principaux sujets et inspirèrent des œuvres hors ligne.
- Ges tendances réformatrices s’accusaient partout. On les voyait se manifester dans toutes les écoles de Paris et de la province.
- En effet, l’Ecole des beaux-arts, ou plutôt les écoles des académies, étaient loin d’être les seules.
- A Paris même, Bachelier, directeur de la manufacture de Sèvres, avait fondé en 1763, dans l’ancien collège d’Autun, pour remplacer l’enseignement des corporations, une école d’artisans que les corps de métiers soutinrent de leur argent, et qui ne tarda pas à être mise directement sous la protection de l’Etat : c’était la future Ecole des arts décoratifs.
- En province, on trouvait, non seulement des écoles analogues ouvertes de 1765 à 1790 dans les principales villes industrielles, mais des écoles véritablement supérieures et des académies, dont Louis XIV avait prescrit l’organisation dès 1676 et qui se généralisèrent vers la moitié du xvme siècle. Si quelques-unes de ces dernières écoles
- p.23 - vue 27/588
-
-
-
- 24
- EXPOSITION DE 1889.
- sont restées obscures et n’ont guère laissé d’autre souvenir que celui de leur résistance à «l’étude immorale du nu», il en est qui ont acquis une juste célébrité et formé des élèves éminents : nous ne pouvons oublier celle de Dijon d’où sortit Prud’hon, envoyé à Rome par les Etats de Bourgogne.
- p.24 - vue 28/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 25
- CHAPITRE II.
- PÉRIODE DE 1789 À 1799.
- 1. Les artistes en face de la Révolution. — Quand éclata la Révolution, tous les artistes y applaudirent, même les privilégiés de l’Académie royale. Le vieux Louvre s’émut; on tint des conciliabules au fond des corridors : l’enthousiasme courut de porte en porte, et, le 7 septembre 1789, cent trente femmes d’artistes, parmi lesquelles on comptait les femmes des peintres et des sculpteurs du roi, offrirent à l’Assemblée constituante leurs bijoux en don patriotique.
- Le cadeau fut apporté par une députation de vingt-deux d’entre elles, et les membres de l’Assemblée, dans leur admiration pour cet acte vraiment romain, demandèrent que les traits de leurs concitoyennes fussent transmis à la postérité au moyen du physionotrace de Quenedey.
- 2. Attaques contre les académies. — L’harmonie ne subsista pas longtemps au camp des artistes. Chacun rêvait de renverser sa Bastille, et, dès la fin de 1789, une douzaine d’apostats, David en tête, attaquèrent au nom de la liberté ]a «Bastille académiques, qui pourtant avait été bâtie cent cinquante ans auparavant sous l’égide du même principe. «Tolérerait-on plus longtemps qu’un tribunal «autocratique et permanent reçût, plaçât et jugeât des artistes émi-«nents? N’était-il pas urgent, au contraire, d’affranchir ceux-ci d’une «subordination sans exemple?»
- L’Académie de peinture et de sculpture affecta de répondre par le silence à ce libelle. Mais les événements marchaient; la brise qui avait agité joyeusement les drapeaux fleurdelisés, au jour de la fédé-
- p.25 - vue 29/588
-
-
-
- 26
- EXPOSITION DE 1 889.
- ration, se transformait en tourmente et les faisait battre rudement contre leur hampe fléchissante.
- Les riches émigraient; ils avaient alors d’autres préoccupations que celle de combiner des sujets piquants de tableaux.
- Faute de travail dans leurs ateliers, les artistes s’en allèrent au club et fondèrent la Commune générale des arts en opposition avec l’Académie. Celle-ci se défendit, refusa les moindres concessions et mit la jeunesse au défi de se passer de ses enseignements. Les révoltés redoublèrent leurs attaques, et la Constituante ruina le prestige des académiciens, en décrétant que l’Exposition de 1791 serait ouverte à tous les artistes.français et étrangers.
- 3. Salon de 1791. — L’Académie de peinture et de sculpture avait conservé le privilège de nommer des commissaires pour l’examen des ouvrages qui devaient prendre place au Salon : ces commissaires, au dire de l’un d’entre eux (Wille), ne refusèrent que deux tableaux.
- De 35o numéros en 1789, le livret passa à 794 en 1791. Les critiques s’attendaient à voir «le génie prendre de nouvelles forces, et la nation trouver d’abondantes richesses dans ce mélange hardi de toutes les productions». Ils durent bientôt reconnaître que la liberté ne révélait pas beaucoup de talents étouffés par les intrigues de l’Académie. Les artistes connus parurent à l’Exposition de 1791 avec des œuvres nouvelles et aussi avec des œuvres anciennes; à la veille de disparaître, les académiciens avaient voulu en quelque sorte se livrer à une revue rétrospective et compter leurs forces : on n’eut guère à signaler que les dessins de Prud’hon.
- En 1793, bien que le nombre des numéros atteignît 2,000 et que l’exposition fût faite au .nom de la Commune générale des arts, il n’y eut pas beaucoup plus de surprises.
- 4. Suppression des académies. — Maintien de leurs écoles. — Depuis 1791, l’Académie de peinture et de sculpture n’avait plus qu’une existence nominale. Elle fut supprimée, comme corps privilégié, le 8 août 1793, après un discours emphatique de David,
- p.26 - vue 30/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 27
- devenu le dictateur des arts. Les autres academies eurent le même sort.
- Tout en supprimant l’Académie de peinture et de sculpture et l’Académie d’architecture, la Convention maintint les écoles et décida que l’enseignement y serait continué sous la direction de la Commission exécutive de l’instruction publique; les professeurs en exercice conservèrent leurs fonctions, avec le jugement des concours trimestriels.
- L’École de Rome fut également maintenue. Au. lieu de continuer à être régie par un artiste, elle se trouvait désormais placée sous la surveillance d’un agent français près du Saint-Siège. Les titulaires du grand prix devaient recevoir une pension de 2,ùoo livres, qui leur laisserait la liberté de voyager où et comme ils l’entendraient. Mais bientôt, les insignes de la République française ayant été substitués aux armes royales, la populace romaine assassina Rasseviile et mit a sac le palais Mancini. Les pensionnaires encore présents ne durent leur salut qu’au hasard. A la suite de ces événements, le séjour de Rome était moins que tentant : de longues années s’écoulèrent avant que les jeunes artistes pussent y retourner.
- 5. Intolérance du parti avancé de la Commune des arts. — La Commune des arts, où les rétrogrades cabalaient et intriguaient dans les coins, au dire des avancés ou des patriotes, s’était transformée en Société populaire et républicaine des arts, soumettant cries artistes à un cccreuset épuratoire, dont le feu sans cesse entretenu écartait les faux «patriotes (lL?.
- Les hommes libres, dont la Société se composait grâce à cette épuration, demandèrent à la Convention «d’offrir en holocauste aux mânes ccdes patriotes les ouvrages des mains scélérates et du génie cor-cc rompu des peintres émigrés ».
- C’était du vandalisme et de la folie. Mais les révolutions ne s’accomplissent pas sans provoquer des excès et sans mettre en jeu les plus
- L’Académie des beaux-arts, par M. le vicomte Delaborde (Revue des Deux-Mondes).
- p.27 - vue 31/588
-
-
-
- 28
- EXPOSITION DE 1889.
- basses passions. Il faut d’ailleurs tenir compte des exagérations de langage de l’époque : la requête était moins effrayante au fond qu’en la forme; elle ne reçut pas de suite.
- 6. Création d’un jury national des arts. — A côté de la Société républicaine des arts, sorte de club sans pouvoir effectif, existaient deux institutions ayant un caractère officiel et des attributions administratives.
- L’une d’elles était le Jury national des arts, appelé a juger les concours et à décerner les récompenses, entre autres les prix de Rome.
- David, qui en avait provoqué la création, y fit entrer des philosophes, des poètes, des savants, et jusqu’à un cordonnier «sans cul-«ture, mais doué d’un sens exquise. Car, disait-il, «abandonner aux «artistes seuls les productions du génie, ce serait les laisser dans l’or-«nière de la routine. Des âmes fortes, ayant le sentiment du vrai, «peuvent donner une impulsion nouvelle aux arts en les ramenant «aux principes du vrai beau, et sont les juges les plus capables de re-« présenter le goût et les lumières d’un peuple entier, lorsqu’il s’agit «de décerner en son nom à des artistes républicains les palmes de la « gloire, v
- Le style est assez ridicule, et les séances du jury le furent davantage encore. On y entendit le géomètre Hassenfratz, qui représentait l’élément scientifique, déclarer qu’à son avis tous les objets de peinture pouvaient être faits avec la règle et le compas, et que «les «peintres ne mériteraient pas vraiment ce nom avant d’avoir rendu «l’expression par ces procédés mathématiques ».
- 7. Conception des arts pour les hommes de la Révolution. — Malgré ces écarts, il est juste de reconnaître que les hommes de la Révolution avaient de l’art une haute conception.
- Pour eux comme pour les philosophes anciens, l’art cessait d’être un but pour devenir un moyen; il ne constituait plus un plaisir délicat destiné à quelques raffinés, mais une des branches de l’instruction
- p.28 - vue 32/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 29
- publique, un instrument de propagation de l’amour pour le pays et la liberté, ainsi que des idées morales.
- Sans doute, il y avait quelque utopie dans cette conception, qui méconnaissait la part de la sensation, du simple plaisir des yeux, dans la jouissance que donnent les arts plastiques. Sans doute aussi, le système fut poussé à l’excès. Plus d’un sans-culotte flétrit l’école hollandaise et l’école flamande, comme l’avait du reste fait avant lui le ci-devant Louis XIV, et demanda la suppression des «bambochades cc ridiculesqui étaient à l’homme ce que Polichinelle était à l’Apollon. Plus d’un encore demanda que tous les ouvrages indécents fussent immolés à la régénération des arts et proposa d’interdire aux artistes les sujets autres que les sujets moraux ou patriotiques. Mais l’utopie et les exagérations ne manquaient pas de grandeur.
- Les fêtes nationales elles-mêmes cherchèrent a emprunter aux arts leur inspiration et leur cortège. 11 leur manquait le ciel bleu des républiques anciennes, peut-être aussi l’enthousiasme et l’intelligence des masses. Elles passèrent devant la foule indifférente comme une figuration de l’Opéra-Comique, et les curieux n’en gardèrent que le souvenir des discours du grand Carnot, «qui ressemblaient à un «fleuve majestueux, une idée sublime en entraînant une autre(2)». Néanmoins, quelque triviale qu’en ait été quelquefois la réalisation, la pensée de mettre ces solennités à profit pour élever l’âme des spectateurs, pour leur inculquer l’amour de la vraie beauté et le respect de l’éternelle sagesse, doit être comptée aux hommes de la Révolution.
- 8. Encouragements aux arts. Musée du Louvre. Musées départementaux. — Au plus fort de la tourmente, les encouragements aux arts ne furent pas oubliés. En mai 1792, une somme de 90,000 livres fut répartie par l’Assemblée législative entre 26 artistes, qui avaient exposé au Salon de 1791. En l’an 11, le Comité de salut public invita les artistes à représenter à leur choix les événements glorieux de
- (l) Hébert {La Commune des arts). — (3) Renouvier {Histoire de l’art pendant la Révolution).
- p.29 - vue 33/588
-
-
-
- 30
- EXPOSITION DE 1889.
- la Révolution, et le jugement rendu en l’an m eut pour résultat l’attribution d’une série de prix et de récompenses dont le total s’éleva à 442,ooo livres. Pendant la même année, le Comité ordonna en outre l’ouverture de concours pour l’embellissement des Tuileries et de la place de la Révolution, la construction de temples, de théâtres et de colonnes, et la restauration du Muséum des arts.
- Voici quelle était l’origine de ce muséum.
- Louis XIV avait décuplé la collection de tableaux laissés par Louis XIII dans les petits appartements du Louvre, et, sur l’initiative de Lebrun, avait jeté les bases d’un musée. Sept salles du Louvre et quatre autres du bâtiment de Grammont furent disposées magnifiquement pour recevoir quinze cents tableaux, dont dix de Léonard de Vinci, seize de Raphaël, cinq de Jules Romain, huit de Giorgione, vingt-trois du Titien, dix-huit de Véronèse et dix-sept du Poussin. Le roi se réservait de faire transporter dans ses appartements les tableaux qu’il voudrait avoir sous les yeux.
- Louis XV vint : les plus belles toiles émigrèrent à Versailles. Mais Louis XVI prescrivit de recomposer la collection royale et de l’ouvrir au public sous le titre de Muséum : des obstacles divers s’opposant au déplacement des objets d’art qui décoraient les palais royaux, les tableaux ne reprirent pas le chemin du Louvre, et il arriva même qu’en îy84, Louis XVI, contredisant son projet, lit transporter à Versailles la galerie de Rubens qui était toujours restée au Luxembourg.
- Dès 1791, l’Assemblée constituante décida que les tableaux du roi disséminés dans les palais royaux seraient réunis au Louvre, pour y constituer définitivement le Muséum, 011 seraient également déposés les objets d’art provenant de la confiscation des biens ecclésiastiques.
- La Commission nommée par la Constituante n’allait, pas vite en besogne, et ses travaux languissaient lorsque, sur la proposition de Sergent, la Convention décréta, le 27 juillet 1798, que le musée serait ouvert le 10 août suivant, dans la galerie qui joignait le Louvre au palais national. Ce décret mettait provisoirement à la disposition du Ministre de l’intérieur un crédit de 100,000 livres par an pour
- p.30 - vue 34/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 31
- acquérir clans les ventes particulières des tableaux ou statues, qu’il importait à la République de ne pas laisser passer en pays étranger.
- Le classement des tableaux fut opéré à la hâte; on rejeta des oeuvres précieuses, notamment la Halte de chasse de Carie van Loo, mise au rang des tableaux «qu’on n’avait pas trouvés assez beaux pour les con-ccserver». Quand le musée s’ouvrit le 8 novembre 1793, il ne comprenait que 537 tableaux et quelques objets d’art. A force d’instances, la municipalité de Versailles avait obtenu de la Convention qu’on lui laissât la Joconde de Léonard de Vinci, le Saint Michel de Raphaël, la Sainte Famille d’Andrea del Sarto, le Charles Ier de Van Dyck, le Moïse et Y Arcadie du Poussin.
- David ne tarda pas à dénoncer à la Convention les membres de la Commission du Muséum comme des «intrigants d’un patriotisme sans couleur» et fit remplacer cette commission par un Conservatoire, qu’il composa des «victimes de l’ancien orgueil académique». On doit dire à sa décharge qu’il y fit entrer Fragonard.
- A côté de ce conservatoire, une commission temporaire des arts et des sciences avait été instituée par le Comité de l’instruction publique, pour la conservation, le classement et la répartition des objets des arts et des sciences. Mathieu, énumérant toutes les richesses soumises â l’examen et au triage de cette seconde commission, pouvait dire : «Héritage savant, succession instructive que toute la France réclame, « et dont l’immense quantité promet l’établissement d’un grand nombre «de palais et de musées dans toute la République».
- C’est à cette époque, en effet, qu’il faut reporter l’origine des musées départementaux. Les œuvres d’art appartenant au clergé et aux émigrés avaient été annexées aux bibliothèques ou collections existantes, ou réunies en des dépôts spéciaux. Un décret du 10 octobre 1792 vint organiser ces musées. Des demandes nombreuses furent adressées à la Commission du Muséum central, qui avait paru disposée à envoyer dans les départements les œuvres dont le Louvre pouvait se passer; parmi ces demandes, il y en eut d’étranges, comme celle du citoyen Félix Desportes, qui sollicitait pour Genève deux Corrège, trois Carrache, deux Guercino, deux Barbiéri, un Albane,
- p.31 - vue 35/588
-
-
-
- 32
- EXPOSITION DE 1889.
- trois Allori, trois Poussin, deux. Raphaël, deux Jules Romain, deux Carlo Maratta et quatre Van Dyck. On conçoit qu’en présence de telles requêtes la bonne volonté du pouvoir central se soit quelque peu découragée : aussi n’est-il guère resté de traces des envois faits alors en province.
- 9. Impôt artistique sur les vaincus. — La Convention eut la première idée d’un impôt artistique sur les vaincus. On trouve aux Archives, sous la date du 8 messidor an n, une pièce émanée du Comité d’instruction publique et concluant cca envoyer secrètement à cela suite de nos armées des citoyens instruits, qui seraient chargés de ce reconnaître et de faire apporter avec précaution les chefs-d’œuvre ccse trouvant dans les pays où nos armées auraient pénétré».
- Le î li fructidor an n (3i août 179A), Grégoire disait dans un rapport a la Convention : ccCrayer, Rubens et Yan Dyck sont en route ccpour Paris, et l’école flamande se lève en masse pour venir orner «nos musées».
- Dans le catalogue qui fut dressé par le général de Pommereul, sous le titre d’ccEtat des objets d’art dont nos musées se sont enrichis pence dant les guerres de la liberté», les œuvres venues du Nord prennent dix-sept pages, tandis que les envois d’Italie 11’en occupent que dix.
- Cette mainmise sur les œuvres d’art n’était pas seulement le fruit d’une sorte de rapine ou de dîme, aussi excusable d’ailleurs si ce n’est plus que les contributions en argent levées sur nos malheureuses villes pendant la dernière guerre; elle résultait souvent de traités réguliers avec les souverains étrangers, qui préféraient ce moyen de libération : pour ne citer qu’un exemple, pendant la campagne d’Italie en 1796, Bonaparte obtint ainsi du duc de Parme 2 0 tableaux, du duc de Modène un nombre égal d’œuvres, du pape 100 tableaux et 5oo manuscrits. En 181 5, les alliés n’hésitèrent pas à dépouiller le musée du Louvre des chefs-d’œuvre que la victoire y avait entassés, a piller nos bibliothèques et nos collections précieuses.
- 10. Abus des préoccupations artistiques. — Les préoccupations
- p.32 - vue 36/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 33
- artistiques du Comité de salut public s’étendirent au costume. En 1789, les femmes portaient les boucles flottantes, les fichus enflés et ces robes d’apparence si négligée qu’on les appelait des cc chemises *, vêtement gracieux qui fut respecté par la Révolution. Mais les hommes s’étaient bornés à assombrir les habits du temps de Louis XVI, que Diderot déclarait impropres à l’art.
- Les artistes demandèrent le retour à la toge romaine ou quelque chose d’analogue, et David dessina des costumes républicains, vrais déguisements que portèrent seulement les figurants des fêtes publiques.
- 41. Peu de fécondité de la période révolutionnaire en œuvres fortes. — A travers toutes ces exagérations, je ne saurais trop le répéter, l’esprit de la Révolution était favorable à l’extension de l’art. Les tableaux furent nombreux: au Salon de septembre 179b, le nombre des numéros du livret atteignit 3,o48. Jamais cependant période ne fut moins féconde en œuvres fortes que cette terrible période d’enthousiasmes sanglants.
- David, devenu l’inspirateur du mouvement et le tout-puissant dictateur des arts, était dévoré de la fièvre politique; il désertait son atelier pour aller s’asseoir entre ses amis Marat et Robespierre et présider la Convention. Quand, sous l’empire d’une émotion violente, il représentait Le Pelletier mort ou Marat expirant, il le faisait avec une si grande simplicité d’invention et de facture, un tel oubli des systèmes préconçus, qu’un de ses élèves pouvait l’accuser ccd’avoir repeint ses tableaux comme un somnambule
- Les artistes, qui avaient reçu les faveurs d’une cour élégante, demeuraient effarés comme des passereaux sous l’orage; leurs œuvres passées ne les désignaient que trop aux soupçons des comités de quartier : Pajou fut accusé de conspirer avec les aristocrates parce qu’il avait été jadis garde des Antiques du cabinet du roi. Reaucoup émigrèrent; bon nombre ne durent leur salut qu’à l’ignorance des
- ;i) Delécluze (Louis David, son école et son temps).
- lUriUUERlB NATIONALE.
- p.33 - vue 37/588
-
-
-
- 34
- EXPOSITION DE 1889,
- patriotes; Mme Houclon sauva la tète de son mari en faisant passer une statue de sainte pour la statue de la philosophie.
- Les sculpteurs grattèrent les noms inscrits sur les bustes des seigneurs et en firent des Romains.
- Les graveurs remplacèrent dans leurs planches les fleurs de lis par des piques, et le portrait du roi par l’image de la Constitution. Saint-Aubin fabriquait au jour le jour crdes vignettes appropriées aux; cc mœurs et à l’esthétique des sans-culottes(1)».
- Gérard siégeait au tribunal révolutionnaire; Prud’hon faisait des en-têtes de papier timbré; Fragonard s’essayait à la peinture morale, et donnait le prix a une toile représentant Brutus mort dans un combat et ramené à Rome par les chevaliers.
- Il fallait d’ailleurs se hâter d’achever le sujet commencé : car le peuple brisait vite ses idoles, et ce qui servait un jour de certificat de civisme rendait suspect le lendemain. Combien de graveurs, comme Alix, brûlèrent par prudence leurs belles estampes des premiers jours de la Révolution! Mage raconte qu’en l’an iv ces estampes étaient devenues introuvables.
- Grâce à cette course au clocher, à la suite des plus odieuses adorations de la multitude, les artistes se retrouvèrent sains et saufs après la tourmente. Presque tous y avaient laissé leur fortune, quelques-uns leur talent; nul n’y avait trouvé l’inspiration d’œuvres fortes et durables.
- 12. Caractères des arts vers la fin de la Convention. — En 1793, la plupart des anciens académiciens étaient rentrés sous la tente.
- David avait une influence sans limite. Cette influence s’étendait, non seulement à tous ceux qui gravitaient autour de lui, mais encore aux écoles rivales qu’il disait infectées du virus académique : nous ne voyons pas aujourd’hui grande différence entre la froideur des élèves de Régnault et la sécheresse des élèves de David. L’autorité du maître se faisait sentir jusque dans le paysage. S’il n’exposait plus, du moins
- (l) Vicomte Delaborde {UAcadémie des beaux-arts).
- p.34 - vue 38/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 35
- ses élèves cherchaient à observer religieusement les principes qu’il leur préconisait: malheureusement ils n’avaient pas le même talent, et leur meilleur, sinon leur seul titre au succès du jour, était de s’en tenir au sujet romain, avec un dessin vigoureux. Rien ne saurait mettre mieux en relief le rôle de David que l’étude du Salon de 1795, dont le préambule comparait l’exposition aux concours des villes grecques pour l’érection des monuments et des statues.
- Les images féminines avaient changé de caractère et prenaient une expression discrète et forte ; l’Amour avait quitté les formes enfantines pour celles de l’adolescence.
- La mode était aux allégories. On en fit pour représenter l’égalité, la fraternité, l’unité et l’indivisibilité, la montagne et le centre, rébus que l’artiste essayait en vain d’éclaircir au moyen d’emblèmes, tels que la pique, le bonnet et le niveau, peintures froides et lisses semblant attester la crainte de l’auteur de se voir reprocher le coloris comme la marque d’un ci-devant, sculptures monstrueuses, comme cette statue du peuple tatouée d’inscriptions ridicules, avec d’énormes crapauds à ses pieds pour figurer les députés du Marais. L’allégorie était entrée a ce point dans les mœurs qu’elle constituait un véritable paganisme et qu’un artiste ayant à représenter le triomphe du peuple au 10 août n’imagina pas la possibilité de le faire autrement qu’avec un Hercule et deux ou trois déesses; les rares académiciens qui avaient reparu ne savaient point eux-mêmes s’y soustraire.
- Plus de peinture de genre. Elle végétait tristement et ne devait pas se relever de longtemps : on est étonné de trouver dans les salons, de l’an iv à l’an x, si peu de sujets nationaux ou contemporains; Fragonard et Greuze n’avaient guère que des femmes pour élèves, et pas un peintre ne devait suivre leur cercueil(1).
- La Convention avait imaginé les statues de fête en argile, en plâtre ou même en carton, que la fête du lendemain jetait bas et qui se ressentaient de la boursouflure des idées et de la hâte de l’exécution.
- (1) De Goncourt ( L’Art au xvmc siècle).
- 3.
- p.35 - vue 39/588
-
-
-
- 36
- EXPOSITION DE 1889.
- Il n’y avait pas non plus d’autre architecture que l’architecture éphémère des fêtes et des arcs de triomphe.
- Seule, la gravure demeura bien vivante, sinon brillante, pendant la Révolution; elle en célébra toutes les journées et tous les hommes, brûlant le lendemain ce qu’elle avait exalté la veille, et la tête de Marat s’étala bientôt a la devanture des boutiques de la rue Saint-Jacques, où les graveurs vendaient eux-mêmes leurs estampes. La gravure coloriée, inventée par Debucourt, se vulgarisa et trouva des ressources nouvelles dans l’imitation des pastels: certes le public ne se montrait pas difficile; il se déclarait satisfait, pourvu qu’une coloration tricolore donnât a la gravure un certain air de vie et d’animation.
- La Révolution avait donné l’essor a une nuée de caricatures. Deux journaux en publièrent : les Révolutions de France et de Brabarit et les Actes des Apôtres. Elles s’attaquèrent, dans le style de Rabelais, d’abord a l’aristocratie, puis a l’Eglise, enfin a la reine et au roi. Avec la Terreur, le nombre en diminua : on raconte qu’un malheureux fut envoyé «à l’échafaud pour avoir représenté Robespierre faisant guillotiner le bourreau après avoir fait guillotiner tout le monde; bientôt il n’y eut plus d’autres caricatures que celles où le sang des victimes dégouttait sur la signature du sinistre Villeneuve.
- Au point de vue artistique, les estampes de la Révolution sont d’un dessin maigre et incorrect, et ne dépassent pas les bornes de la simple imagerie.
- 13. Fondation de l’Institut. — La veille même du jour où elle allait se dissoudre, le 2b octobre 1795, la Convention, réalisant un vœu exprimé par Mirabeau et Talleyrand en 1792, puis par elle-même lors de la suppression des académies, fondait l’Institut de France et réunissait dans un corps unique les représentants des lettres, des sciences et des arts, autrefois dispersés dans les cinq académies.
- L’Institut était divisé en trois classes : la troisième classe, qui com-. prenait la littérature et les beaux-arts, se subdivisait elle-même en
- p.36 - vue 40/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 37
- huit sections, dont quatre, comptant vingt-quatre fauteuils, furent réservées aux artistes peintres, sculpteurs, architectes, musiciens et comédiens. Ceux-ci se retrouvaient donc à l’Institut, comme jadis à la table des grands, côte à côte avec les peintres. Seuls, les graveurs avaient été oubliés.
- Les sections de peinture, de sculpture et d’architecture, qui succédaient ainsi à l’Académie royale de peinture et à l’Académie d’architecture, constituaient non plus un corps privilégié admettant les talents nouveaux, au fur et à mesure de leur éclosion, mais un état-major dont les efforts devaient tendre au perfectionnement des arts. Au lieu d’être une espèce de patente artistique, le titre d’académicien impliquait désormais une mission, celle ce de provoquer les efforts cr des talents, de récompenser leurs succès, de recevoir, de renvoyer, ccde répandre toutes les lumières de la pensée, tous les trésors du cc génie ».
- Parmi les prérogatives de la troisième classe de l’Institut, on doit citer notamment le droit de désigner au choix du Ministre les professeurs de l’Ecole des beaux-arts. En outre, l’Académie de Rome était placée sous son patronage, disposition platonique pour l’heure, car cette académie ne pouvait encore être rétablie que nominalement et n’avait qu’un directeur in partibus.
- Perdus au milieu de savants, d’hommes politiques dont ils ne comprenaient pas la langue, les membres de la troisième classe prirent un rôle effacé et en vinrent trop souvent a se désintéresser même des questions artistiques.
- 14. Impressions produites par l’arrivée des œuvres d’art italiennes. — J’ai parlé précédemment de l’impôt artistique levé sur les vaincus. Cet impôt ne fut pas sans soulever quelques protestations, même en France.
- Des membres du nouvel Institut s’associèrent aux réclamations et demandèrent au Directoire exécutif qu’une commission nommée par l’Institut rédigeât un rapport sur la question. C’était le moment où les envois de l’Italie venaient rejoindre ceux du Nord, pour faire du
- p.37 - vue 41/588
-
-
-
- 38
- EXPOSITION DE 1 889,
- Louvre une des plus magnifiques collections qui aient jamais été offertes à l’admiration des hommes.
- Dès 1796, Quatremère de Quincy avait écrit à diverses reprises ce sur le préjudice que causerait aux lettres et à la science le déplacement ccdes œuvres italiennes». Pour lui, Rome devait être le musée naturel et direct des artistes. ccSi toutes les villes renvoyaient à Rome dans cc une galerie commune a tous leurs élèves le tableau unique qu’elles cc possèdent, chacune rendrait à ses élèves tous les tableaux qu’elle n’a ccpas. »
- Les journalistes soutenaient la même thèse: ccQuel autre qu’un bar-ccbare peut applaudir à la spoliation qu’on veut accomplir!» s’écriait le correspondant du Journal littéraire.
- A ces réclamations le Directoire répondit en nommant des commissaires chargés de procéder aussi rapidement que possible à l’expédition et à l’envoi des œuvres d’art, et, quelques mois après, le 27 juillet 1798, quand le peuple de Paris vit, comme en un triomphe antique et une apothéose des génies disparus, les chefs-d’œuvre défiler sur des chars entourés de tous les dignitaires de l’Etat, une immense acclamation s’échappa de toutes les bouches, y compris celles des protestataires.
- 15. Recrudescence de l’engouement pour l’antique. — Ce fut le signal d’une recrudescence d’engouement pour l’antique, pour la statuaire grecque. La traduction du Laoocon de Lessing fut publiée; les critiques cherchèrent la recette du génie des anciens, l’Institut mit la question au concours, et les fanatiques placèrent la plus insignifiante peinture des vases étrusques au-dessus des œuvres les meilleures des écoles modernes.
- On demanda des modèles d’ameublement aux tableaux de David ; les chaises curules en acajou sombre avec coussins rouges et pal-mettes noires remplacèrent les gracieuses bergères de Louis XV; les perruquiers étudièrent la coiffure de la sœur des Horaces; les couturières copièrent les statues antiques et enveloppèrent les élégantes dans des tuniques légères aux longs plis serrés sous la gorge ; le nu
- p.38 - vue 42/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 39
- étant devenu le plus habillé de tous les costumes, on vit aux Tuileries d’honnêtes femmes se promener au bras de graves magistrats avec des robes d’une gaze trop transparente.
- Le nouveau Gouvernement voulut sanctionner et décréta, pour les représentants de la nation, une sorte de vêtement de flamine; toutefois la vogue ne vint pas ; les élégants préférèrent l’accoutrement des incroyables et ne gardèrent des statues antiques que les cheveux coupés à la Titus ou à la Lantin. Ainsi échouèrent définitivement toutes les tentatives de la Révolution pour mettre à la mode un costume masculin artistique.
- Seules, les femmes tinrent bon. Si on en croit la chronique, elles prirent même souvent, avec la légèreté des vêtements, la légèreté des moeurs antiques.
- Du reste, les cinq années du Directoire furent un temps d’ivresse et de folie : l’horreur de la guillotine avait été si forte qu’il ne restait au cœur qu’une immense joie de goûter la vie et d’en jouir.
- 16. Mouvement en faveur des artistes. — La tempête avait tout courbé si violemment sur le sol que les préjugés eux-mêmes, les plus robustes et les plus vivaces des herbes mauvaises, ne se redressèrent pas tout d’abord. Soit reste de terreur, soit étonnement, les émigrés qui rentraient en foule affectaient une extrême simplicité; devant cette révolution encore chaude du sang de leurs parents ou de leurs amis, ils semblaient vouloir oublier jusqu’à leurs titres et leur noblesse. L’aristocratie ne se composait plus que des hommes de talent et des femmes remarquables par leur beauté.
- Ce changement dans les mœurs profita largement aux artistes. L’art leur mit une auréole au front. Au lieu de les admettre à faire leur cour, on les courtisa.
- David lui-même, qui, dénoncé à la tribune de la Convention comme ce l’ombre d’un scélérat», avait pitoyablement sauvé sa tête en abjurant ses sinistres amitiés et en promettant ccde ne plus s’attacher aux cchommes, mais aux principes», David, revenu dans son atelier après les angoisses d’une assez longue détention au Luxembourg, retrouva
- p.39 - vue 43/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 40
- l’admiration générale; les nobles filles des gentilshommes guillotinés sous la Terreur s’enorgueillirent publiquement d’avoir posé pour les figures les moins vêtues du tableau des Sabines.
- Mais, si les artistes furent adulés, ils n’en étaient point pour cela plus riches. Les œuvres d’art ne trouvaient pas d’acheteurs; la société se ressentait encore des secousses de la Révolution; les fortunes privées avaient sombré ou étaient compromises ; les riches n’osaient guère acquérir des objets de luxe, quand autour d’eux tant de gens manquaient du nécessaire : les artistes vivaient assez misérablement.
- Dei797ai8oo, Gérard employa son talent à des genres inférieurs et n’eût pu faire le Bélisaire, si le généreux Isabey n’avait acheté d’avance et payé le tableau. Prud’hon produisait des vignettes pour les grandes éditions de Virgile et de Racine publiées par Didot. beaucoup d’autres artistes ne subsistaient que par le portrait. Cette détresse générale inspira à David l’idée, qui parut alors extraordinaire, de montrer pour de l’argent le tableau des Sabines.
- 17. Nouvelle étape dans la carrière de David. — Le tableau si justement célèbre des Sabines avait exigé cinq ou six ans de travail obstiné; il marquait une nouvelle étape dans la carrière de David(1): ce J’ai entrepris de faire une chose nouvelle, disait-il à ses élèves; je cc veux ramener l’art aux principes suivis chez les Grecs. En faisant les ccHoraces et le Brulus, j’étais encore sous l’influence romaine; mais, ccsans les Grecs, les Romains n’eussent été que des barbares en fait cc d’art. C’est donc à la source qu’il faut remonter, et c’est ce que je cc tente en ce moment. Je veux faire du grec pur, je me nourris les ccyeux de statues antiques, j’ai même l’intention d’en imiter quelques-ccunes. Les Grecs ne se faisaient nullement scrupule d’emprunter une cc composition, un mouvement, un type déjà reçu et employé; ils pence saient que Vidée dans les arts est bien plus dans la manière dont on la cc rend que dans l’idée elle-même. Donner une apparence, une forme
- (I) Les Sabines ont été terminées en 1799.
- p.40 - vue 44/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- /il
- ce parfaite à sa pensée, c’est être artiste. On ne l’est que par là.
- ccJ’étonnerai bien des gens: toutes les figures de mon tableau seront ce nues. 7>
- Ainsi la perfection dans la forme devient un mode d’expression élevé à la hauteur d’une pensée ; le choix du sujet est circonscrit à la poétisation d’un fait simple, permettant l’emploi systématique du nu; le grand principe de Lessing est remis en pratique : l’artiste ne doit jamais prendre le moment de la crise, mais celui qui la précède ou celui qui la suit. En effet, la crise dérange cette radieuse immobilisation du beau que David poursuit obstinément et dont il fait la base de son enseignement. Aucune génération d’artistes n’a plus fidèlement respecté ce culte de la forme que celle des sculpteurs grecs : c’est à leurs bas-reliefs qu’il faut demander des leçons de composition et d’ordonnance.
- Les élèves de David, exagérant le principe, copient servilement l’attitude, l’expression des personnages, la disposition des groupes, et l’école tout entière mérite ainsi le nom d’cc école des bas-reliefs ».
- A l’ancienne mythologie voluptueuse succède la mythologie austère, aux croupes rebondies des nymphes les muscles tendus des premiers héros; le dessin prend une importance suprême; le maître, incapable d’ailleurs de faire de souvenir le moindre croquis, n’admet ses élèves à peindre qu’après avoir longtemps dessiné. La couleur est un accessoire, l’accompagnement discret du dessin, qui seul donne le style.
- Le mépris pour les peintres du xvne siècle est si grand qu’on l’étend au procédé où ils étaient passés maîtres. ccVanlooter» devient synonyme de faire mauvais. David pratique et enseigne l’art de peindre par teintes, de les cc appliquer l’une auprès de l’autre en s’ef-ccforçant non pas de les fondre avec le pinceau, mais de les juxtaposer «avec assez de justesse pour qu’elles se succèdent sans blesser l’œil, ccen exprimant la différence des tons et la dégradation de la lumières. Il faut procéder ainsi par petites couches régulières, sans dessous, et faire du coloris «par échantillons de couleur ».
- Le procédé peut donner de la solidité à la peinture, mais ses
- p.41 - vue 45/588
-
-
-
- 42
- EXPOSITION DE 1889.
- minuties et ses lenteurs sont faites pour arrêter l’élan d’un peintre de race; il inspire de la compassion pour la patience du malheureux qui y a recours. Nous en avons gardé un spécimen singulier dans l’esquisse du Serment du jeu de paume, où le peintre a commencé et achevé une main sur un tout petit morceau de fond perdu dans l’immensité de la toile blanche.
- Cependant David avait reçu les leçons de ces grands praticiens qu’il méprisait, et, dans ses œuvres les plus fameuses, il est facile de retrouver la trace de leurs enseignements.
- Les élèves exagérèrent encore la sécheresse du procédé. Gérard, Gros et Girodet avaient quitté l’atelier avant 1789 et n’avaient pas été remplacés ; la médiocrité de l’école s’accentuait à mesure que le maître précisait son système et recommandait plus chaudement l’imitation des œuvres antérieures à Phidias.
- 18. Naissance de la secte des primitifs. — Une catégorie de primitifs se forma dans l’atelier de David. Poussant les théories du maître jusqu’à leurs plus rigoureuses conséquences, elle réclama la destruction de toutes les œuvres d’art postérieures à Phidias, pour assurer le retour au crgoût primitif».
- Ces penseurs barbus, qui préféraient la lune au soleil parce qu’ils la jugeaient plus primitive, affirmaient que les objets et les choses perdaient leur reflet de beauté, en s’éloignant d’un mystérieux foyer de lumière placé à l’origine des temps.
- Les 'primitifs ne tardèrent pas à critiquer les œuvres les plus grecques du maître, comme ccentachées de style moderne». On y voyait bien quelques bonnes intentions, mais rien de primitif ainsi que dans la peinture des vases grecs.
- David fut donc déclaré Yan Loo, Pompadour et rococo; désertant l’atelier qu’ils avaient révolutionné par leurs prédications mystiques, les rénovateurs constituèrent une sorte de secte. Une mort prématurée permit aux plus ardents d’échapper à la folie. Les autres eurent le bon esprit de remiser les longues tuniques et les longs manteaux, de reprendre les bas comme le commun des mortels, de sacrifier leur
- p.42 - vue 46/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 43
- barbe symbolique : ils n’en continuèrent pas moins à faire de mauvaise peinture.
- 19. Entreprise de David interrompue par le Consulat. — Le tableau des Sabines avait montré l’étude systématique du nu et l’expression de la beauté humaine par la pureté de la forme.
- David voulut accuser davantage son esthétique dans un nouveau tableau, en fixant successivement l’attention sur chaque personnage par la perfection avec laquelle il serait traité et non par des artifices de composition dramatique.
- Les Spartiates aux Therrnopyles seraient reliés entre eux par une pensée et non par une attitude ou une expression. Mais des événements inattendus vinrent couper court à ces projets.
- p.43 - vue 47/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- âà
- CHAPITRE III.
- PÉRIODE DE 1799 À 1814.
- 1. Attitude des artistes à l’égard du premier consul. — Bonaparte était devenu premier consul et les artistes avaient été pris d’enthousiasme pour cette tête si profondément expressive où passaient de gigantesques rêves.
- Les plus républicains s’étaient consolés entre deux bouffées de pipe cde n’être pas assez vertueux pour garder la liberté(1)»; ils avaient fait ensuite leur cour au soldat de fortune qui marchait à l’Empire. Le régime nouveau n’allait-il pas consacrer par des titres nobiliaires et des décorations leur entrée dans l’aristocratie née de la Révolution? Instinct profond chez l’homme et que sut bien exploiter le sceptique génie qui mit la même étoile sur la poitrine des royalistes et des régicides, et qui, prenant pour chambellan un gentilhomme de l’ancien régime, fit de l’ami de Marat son premier peintre.
- Créés barons et chevaliers de la Légion d’honneur, les artistes furent les plus fidèles des courtisans.
- 2. Les ateliers sous le Consulat et l’Empire. — Chassés du Louvre, les artistes s’étaient réfugiés pendant la Révolution dans les églises désertes et les couvents abandonnés. Beaucoup conservèrent longtemps cette installation des jours de deuil.
- David peignit son tableau du Couronnement dans l’église de Cluny; les cellules des capucines étaient transformées en ateliers, les longs corridors servaient aux peintres d’antichambres et de salons. Tandis que quelques-uns, fidèles aux habitudes de mystère que David et
- (1) Delécluze (Louis David).
- p.44 - vue 48/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 45
- Girodet avaient mises à la mode, ce se terraient comme des lions pour refaire leurs petits ^, Gros travaillait porte ouverte, au milieu du bruit et des conversations : cette manière cavalière charma fort les amateurs.
- 3. Influence de Napoléon sur le choix des sujets. — Avec l’Empire et le rétablissement de la liste civile, les musées, les manufactures d’art et le Salon, comme annexe périodique du musée du Louvre, quittèrent le Ministère de l’intérieur pour retourner à la Couronne. Vivant Denon avait succédé à l’ancien directeur des bâtiments royaux et présidait à l’exécution de ces innombrables batailles ou scènes d’étiquette offertes à la multitude, pour ainsi dire à titre d’illustration du Moniteur.
- Napoléon n’aimait pas à voir ses artistes se fatiguer à représenter des morts ou des vaincus, alors qu’il leur offrait une vie si grande et tant de victoires à célébrer, cc Voyez-vous, mon cher, disait un jour cc Lucien Bonaparte à David, il n’aime que les sujets nationaux, parce cc qu’il s’y trouve pour quelque chose. C’est son faible : il n’est pas fâché ccqu’on parle de lui(l). »
- Cette égoïste glorification semblait à l’Empereur le but normal de l’art sous son règne. Les peintres entendirent le conseil qui leur était donné, de renoncer aux Grecs et aux Romains, pour peindre des événements modernes : les toiles où ils exprimaient leur patriotisme en d’austères allégories furent vite détendues, remisées en des encoignures sombres, et sur les châssis dénudés vinrent se fixer les toiles neuves où toute une génération d’artistes allait reproduire infatigablement les traits et les moindres gestes du héros.
- David, qui avait un instant rêvé de devenir Ministre des arts, abandonna Léonidas aux Thermopyles pour peindre les majestés du couronnement. De sa forte éducation et de son amour de l’antique, il garda la dignité des lignes; sa palette se réchauffa même au contact de la réalité, et il trouva des tons heureux pour reproduire les ors
- (1) Delécluze (Louis David).
- p.45 - vue 49/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 46
- et les velours des décorations, le satin des robes et des uniformes. L’œuvre fut magistrale.
- 4. Décadence de l’école de David. Caractères des arts sous Napoléon. — Au moment où il élargissait sa manière et donnait son chef-d’œuvre, le maître voyait diminuer peu a peu son influence : on en eut la preuve au concours décennal.
- Napoléon voulait que toutes les productions des arts, tous les ouvrages scientifiques, fussent périodiquement soumis à l’Institut et que l’auteur du meilleur ouvrage en chaque genre reçût une récompense nationale. L’idée avait été accueillie favorablement par le public.
- Les peintures furent divisées en deux groupes : les tableaux d’histoire et les tableaux représentant un sujet honorable pour le caractère national, c’est-à-dire en réalité l’un des événements dans lesquels Napoléon avait joué un rôle. D’ailleurs, par suite de la bizarre signification qu’on donnait aux mots crpeinture d’histoire», Télémaque clans Vîle de Calypso était un tableau d’histoire, tandis que le Couronnement et la Peste de Jaffa n’étaient que des sujets honorables pour le caractère national.
- La lutte se concentra entre David et Girodet pour la peinture d’histoire, entre David et Gros pour les autres tableaux. Une polémique très vive s’engagea dans les journaux de Paris. Quant à l’Institut, il préféra, dans la peinture d’histoire, la Scène du déluge de Girodet aux Salines de David, mais plaça le Sacre au premier rang dans le genre des sujets honorables. C’était pour David un demi-échec. Du reste, la distribution des prix n’eut point lieu.
- Malgré tout le talent du maître, son école déclinait de plus en plus. Mis au régime de la peinture militaire, ses élèves se contentaient, ainsi que l’a dit Mercey, d’affubler Mars et Hercule des glorieux uniformes du temps; Vénus était devenue cantinière ; l’Amour grec battait la caisse. Beaucoup se cramponnaient obstinément à la mythologie grecque et, par le pédantisme de leurs travaux, jetaient de la défaveur sur les doctrines de David. Quand ils s’étaient mis dans la main un certain nombre de croisements et de combinaisons systématiques
- p.46 - vue 50/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 47
- de lignes d’après les œuvres anciennes, ils savaient la composition. Alors ils prenaient un dictionnaire mythologique, en tiraient un sujet au hasard, et, copiant un à un leurs personnages et leurs groupes dans leurs cahiers de croquis, faisaient un tableau comme une page d’écriture, sans le moindre souffle, sans la moindre inspiration.
- Quant au coloris, il n’en était plus question dans l’enseignement de l’atelier : on apprenait à peindre d’après les plâtres; l’œil bientôt faussé s’accoutumait à prendre pour vraie une couleur grise et froide; on n’étudiait plus qu’une seule chose, faire sentir les formes par les dégradations du coloris. Les toiles étaient peuplées de mornes statues qui tournaient bien, mais qui n’avaient ni sang ni chair.
- Cependant le maître était encore assez puissant pour défendre ses élèves. Dei8oâài8i5,ce furent ces praticiens médiocres qui recueillirent les couronnes académiques, allèrent demander aux ombrages de la villa Médicis une inspiration qu’ils ne purent y trouver, et accrochèrent tous les deux ans leurs productions sur les échafaudages recouvrant les toiles immortelles du salon carré.
- 5. Caractères des arts sous le Consulat et l’Empire. — Je viens de parler longuement de David et de son école. Autour des élèves du grand maître, la réaction montait.
- Ceux qui avaient un tempérament de coloriste et se seraient épuisés à tourner des mollets de Romains comme des balustres, avaient laissé leur verve s’échapper au souffle de la guerre et brossaient les riches uniformes et les armes éclatantes avec un élan de bataille ; le coloris avait reparu, et le public enthousiasmé suspendit une palme immense au tableau de Gros^b
- La peinture religieuse risquait quelques timides apparitions. Bonaparte ayant mis Ossian à la mode, il y eut des essais malheureux de peinture ossianique. Mais la vogue allait de plus en plus aux sujets tirés de l’histoire moderne. Bon nombre d’artistes avaient abandonné le musée des antiques du Louvre pour fréquenter le musée des Petits-
- (1) Delécluze (Louis David).
- p.47 - vue 51/588
-
-
-
- 48
- EXPOSITION DE 1889.
- Augustins, où l’Assemblée constituante avait confié à la surveillance de Lenoir les tableaux historiques et religieux provenant des églises et des couvents et soustraits aux destructions de la grande révolution.
- Le genre anecdotique attirait l’attention du public, qui jusque-la s’était portée sur la peinture de haut style. Le portrait demeurait la principale ressource des peintres. ccAThèbes, disait Guizot en 1810, ccune loi condamnait à l’amende tout peintre qui avait fait un mauvais a portrait. Que de gens aujourd’hui seraient intéressés à s’opposer au cr retour de cette loi rigoureuse ; il n’y a personne qui ne fasse faire ccson portrait, et aucun artiste qui, lorsqu’il a fait un portrait, ne cc veuille le mettre au Salon. » Cette boutade était exagérée. Les principales figures ne nous sont parvenues, il est vrai, qu’a travers un mythe. Napoléon avait sur le portrait des théories d’interprétation libre qui ne se prêtaient guère à l’exactitude et a la ressemblance ; a son imitation, ses généraux posaient une heure ou deux pour la tête, le reste du corps était fait d’après un mannequin. Nul n’était moins préparé à ces ébauches rapides que les élèves de David habitués à suivre la nature et à la consulter docilement : c’est seulement lorsqu’ils ont eu le modèle sous les yeux, lorsqu’ils ont pu en reproduire loyalement toutes les lignes, qu’ils ont laissé ces beaux portraits dont la sobriété forte nous émeut encore.
- La gravure avait d’abord subi le joug de l’antique aussi complètement que les autres arts; les œuvres compassées de cette époque n’ont pas laissé de souvenirs, et il est bien difficile de trouver un caractère artistique aux arides estampes qui ornent le grand ouvrage de la Commission d’Egypte. Mais peu à peu les graveurs s’étaient repris d’amour pour les maîtres italiens; au concours de 1810, le prix fut obtenu par YEnlèvement de Déjanire, du Guide; et Berwick séduisit les amateurs par ses procédés brillants et la préoccupation, peut-être excessive, des belles tailles.
- L’école de David était avant tout une école de statuaire. Les règles
- p.48 - vue 52/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 49
- qu’il enseignait : le calme dans l’expression, la justesse clu mouvement, l’étude sévère de la nature, auraient dû exercer sur la sculpture une heureuse influence. Si les œuvres de l’époque sont lourdes, froides et théâtrales, il ne faut pas s’en prendre aux principes, mais â l’intelligence artistique des sculpteurs. Ce n’était pourtant pas la bonne volonté qui leur manquait : tous, jusqu’aux anciens académiciens, avaient essayé de ccse hausser au style nouveau».
- Clodion, le Glodion des Bacchanales, d’un seul coup remonte au déluge et donne en l’an x ecun père au désespoir qui a cru son fils <cmort, qui s’aperçoit qu’il vit encore, le saisit dans ses hras et l’em-cc porte au plus haut d’une montagne; une femme qui, après avoir lutté cclongtemps contre les flots, est parvenue à gagner la hauteur et à y cc déposer son enfant, mais est enfin prise par la violence de la mer». En l’an xn, il expose Caton avec un livre broché dans la main. Houdon fait un Cicéron, qu’on prend pour un avocat plaidant une question de mur mitoyen. Quant aux Gincinnatus, Phocion, Léonidas, Camille, Scipion, Lycurgue, Démosthène, il y en a tout un bataillon au visage renfrogné et aux membres épais.
- Le mépris pour l’école du xvme siècle est absolu. Les bustes de la Comédie-Française ne sont plus qu’une collection curieuse, les sculpteurs ayant négligé cctout ce qui tient à l’idéal et aux règles convenues de la statuaire : en effet, les traits d’un beau visage sont simples, détendus et aussi peu multipliés qu’il est possible; une figure où le cc trait qui descend du front à l’extrémité du nez, l’arc du sourcil et cc les arcs décrits par les paupières sont rompus, a moins de beauté ccque la figure dans laquelle chacune de ces parties est formée d’une cc seule ligne; la difformité augmentera à mesure que les lignes se cc multiplieront par la cavité des yeux, le renflement des narines ou la cc saillie des os, et un sculpteur habile ramène toutes ces têtes à un cc buste antique^ ».
- Les sculpteurs voulurent aussi débarrasser leur art des entraves du costume moderne, qui en diminuait cela grandiosité»; et, le Corps
- 0) A. Michel (La sculpture à l’Exposition universelle, Gazette des beaux-arts, 1889).
- 1MPIUMEIUB NATIONALE*
- p.49 - vue 53/588
-
-
-
- 50
- EXPOSITION DE 1889.
- législatif ayant voté une colossale statue à Napoléon, il fut décidé qu’elle serait nue. Le modèle en fut quelque peu contrarié, ce Sire, celui dit Ganova, il eût été impossible de rien produire de beau, si cc Votre Majesté avait exigé qu’on la représentât avec le pantalon et les cc bottes à la française. Les beaux-arls ont un langage particulier, c’est ccle sublime : celui des statues, c’est le nu et les draperies(1). » Ce fut au nom de ce cc langage sublime» que plusieurs généraux de l’Empire allèrent grelotter au Salon dans un état de nudité très mythologique.
- Cependant les principes nouveaux appliqués à la statuaire avaient une incontestable valeur, et ils eussent peut-être fini par donner des œuvres fortes, si le premier consul n’avait eu l’idée malencontreuse d’appeler en France Ganova. Par instinct, Canova chercha dans l’antiquité la grâce plus que la noblesse : c’était la voie ou l’école française s’était engagée vers la fin de l’ancien régime; mais, au lieu de reprendre l’œuvre où Houdon l’avait laissée, Canova mit à la mode de maigres coquetteries d’arrangement, des types fluets et pointus, qui devaient pendant longtemps exercer une influence déplorable sur la sculpture française.
- Les études de l’architecture avaient été brusquement interrompues par la Révolution. On était à peu près unanime à reconnaître la nécessité d’apporler des modifications aux méthodes antérieures et de compléter l’enseignement théorique par un enseignement pratique. Dès 179b, Peyre et Ghalgrin ouvraient un atelier. Vaudoyer disait : ccLes jeunes architectes excellent dans la théorie et dans le dessin; cc mais ils reviennent souvent de Rome sans avoir la moindre notion ccdes constructions; le Gouvernement et les particuliers qui les em-ccploient payent très cher leurs premières écoles». Critique d’autant plus justifiée que l’architecte devait au besoin se transformer en ingénieur et qu’on lui demandait fort bien la construction d’un pont ou de moulins à eau.
- Néanmoins l’Ecole des beaux-arts, définitivement organisée comme
- t1) A. Michel (La sculpture a VExposition universelle, Gaîette des beaux-arts} 1889).
- p.50 - vue 54/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 51
- institution d’Etat par décret du 11 janvier 1806, conserva les traditions de l’ancienne Académie; notre architecture subit encore le joug des Grecs et des Romains; le goût pour l’art antique fut entretenu par les pensionnaires de Rome.
- Ce n’est point à dire que la période du Consulat et de l’Empire n’ait produit aucune œuvre remarquable. L’étude approfondie des chefs-d’œuvre de l’antiquité fournit des modèles de monuments d’une grande pureté de forme : malheureusement cette correction n’excluait pas la sécheresse.
- Parmi les édifices, la plupart sont consacrés à la glorification de nos victoires : la colonne de la Grande-Armée, élevée sur la place Vendôme par Gondouin et Lepère et rappelant la colonne Trajane; l’Arc de Triomphe, construit par Fontaine et Percier sur la place du Carrousel, avec l’arc de Septime Sévère pour modèle; le magnifique arc de triomphe de l’Etoile, commencé par Chalgrin; la Madeleine, transformée en temple de la Gloire sur les ordres de Napoléon et continuée sur les plans de Vignon.
- Rondelet achève le Panthéon. Rrongniart entreprend la Bourse et rend ainsi un nouvel hommage aux arts antiques.
- Cependant les arts du moyen âge gardent quelques admirateurs : on en trouve la preuve dans les beaux dessins de Percier et dans les compositions de Baltard pour l’Arc de Triomphe, pour la colonne commémorative des victoires de la Révolution, pour les portes du Panthéon.
- h.
- p.51 - vue 55/588
-
-
-
- 52
- EXPOSITION DE 1889.
- CHAPITRE IV.
- PÉRIODE DE 1814 À 1848.
- 1. Première restauration et Cent-Jours. — Au premier retour des Bourbons, les vieux académiciens essayèrent de rentrer en possession de leurs prérogatives. Une ordonnance du 5 mars 181 5 supprima la quatrième classe de l’Institut et rétablit les académies royales de peinture et de sculpture et l’Académie d’architecture, avec les règlements antérieurs à la Révolution.
- Quinze jours après, les Bourbons repassaient la frontière, et Napoléon, annulant l’ordonnance du 5 mars, élevait le nombre des membres de la quatrième classe à quarante et un. Gros, Guérin, Gi-rodet, entrèrent alors à l’Institut; David, qui avait cessé d’y paraître, y revint. Une nouvelle section de cinq membres fut créée avec le titre d'Histoire et théorie des beanæ-arts; on fut d’ailleurs très embarrassé pour la composer : car les critiques d’art éminents, aujourd’hui plus nombreux que les ccéconomistes les plus distingués??, étaient alors fort rares.
- 2. Dépouillement de nos musées par les armées étrangères. —-Quand les Bourbons furent de nouveau rentrés dans les fourgons des alliés, les généraux étrangers réclamèrent impérieusement la restitution des œuvres prises antérieurement par les armées françaises. Le roi fit pour la forme quelques objections; il se refusa à donner des ordres pour que l’acte s’accomplit en son nom : mais ce fut tout. Denon, qui résistait, essuya un désaveu et dut donner sa démission; quelques jours plus tard, Talleyrand déclarait lestement qu’il n’avait plus a s’occuper de et ces tableaux à garder ou a rendre, et qu’en ccréalité tout cela n’était pas une affaire??.
- p.52 - vue 56/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 53
- Suivant l’expression de M. le vicomte Delaborde, les galeries du Louvre devinrent un entrepôt où des experts de hasard firent leur choix sans surveillance et sans contrôle, une caserne où les soldats empilaient dans des caisses fabriquées à la hâte les tableaux et les statues, au risque de les briser, comme cela arriva pour plusieurs œuvres de l’art italien ou de l’art antique.
- L’Angleterre, qui prétendait nous donner une leçon de moralité, eut sa part du butin, et personne ne peut dire que ce fut une restitution. ccNos pertes sont irréparables, disait Lebreton. Nous sommes ccdéjà fondés ù croire que l’histoire ne dira point que notre nation, ccqui s’était enrichie de tant de chefs-d’œuvre, se soit montrée indigne crde les posséder. . . On ne dira pas non plus que la France ait cc manqué de magnificence pour ouvrir ù ces chefs-d’œuvre un temple cc digne d’eux, ni de générosité pour en faciliter l’accès à tous les cc étrangers, amis ou ennemis. . . Telle est la vraie morale des beaux-ccarts... et ce ne sont pas des Français qui ont arraché par lambeaux cries sculptures de Phidias des monuments d’Athènes et mis en ruiner cries portiques des vieux temples. »
- 3. Exil de David. — Il n’était plus question de supprimer la quatrième classe de l’Institut. L’ordonnance de 1816 réorganisant l’Institut en consacrait au contraire l’existence, sous le titre à*Académie des beaux-arts ; mais Lebreton et David en étaient exclus. Ce dernier prenait le chemin de l’exil, après avoir, le matin même du jour où il devait quitter Paris, corrigé une dernière fois les travaux de ses élèves. Pendant près de quarante ans, il avait régné en maître tout-puissant; quinze ou seize cents élèves s’étaient fait gloire de suivre ses leçons, et sept ou huit d’entre eux avaient, dans des genres divers, conquis l’immortalité.
- Une fois le lion tombé, l’émeute, qui depuis quelque temps déjà couvait au fond des ateliers, éclata soudain. Tout en David fut critiqué : œuvres, procédés et principes. Aux yeux des révoltés, les plus célèbres tableaux de l’école n’étaient que des camaïeux de statues péniblement assemblées; le prétendu respect de l’antique, un moyen de dissimuler
- p.53 - vue 57/588
-
-
-
- 54
- EXPOSITION DE 1889.
- l’incurable aridité de l’imagination; le culte du dessin et de la beauté des formes, un matérialisme païen indigne du but de l’art moderne.
- 4. Tendances diverses de la peinture sous la Restauration. — Quel pouvait être le but de l’art moderne? Ici l’on commençait à hésiter.
- Les tenants de l’école de David, un peu déroutés par la violence des premières attaques, ne tardèrent pas à reprendre courage. Quand les Salons rouvrirent en 1817, ils essayèrent une transformation du genre classique, en insistant sur la note gracieuse, et donnèrent en peinture lisse et proprette l’équivalent des statues de Canova. Le public s’extasiait, les novateurs reculaient, lorsque apparut l’œuvre magistrale de Géricault, déjà réputé pour son Officier de chasseurs et son Cuirassier blessé.
- David avait rêvé de fixer les règles du beau absolu, où l’expression résulte de la correction des formes. Géricault voulut y substituer la recherche du beau moderne expressif.
- Les juges daignèrent admettre le Radeau de la Méduse, recette creffrayante croûte, pour que le public se chargeât de la leçon w! — crCe n’est pas assez de savoir composer un tableau, s’écriait M. de tcKératry, il faut savoir le choisir, a
- Cette scène émouvante, traduite par une brosse ardente, épouvantait les critiques habitués aux héros mythologiques et aux procédés de l’école de David. Mais les révoltés n’avaient pas hésité et s’étaient ralliés autour de Géricault; ils retrouvaient dans ses œuvres cette facture large et puissante, ces brusques oppositions de lumière et d’ombre, qu’ils avaient appris à aimer en copiant Garavage et le Guide dans les musées enrichis par nos victoires. Ils avaient protesté contre les sujets tirés exclusivement du paganisme, contre l’emploi du nu érigé en système, contre la recherche de l’expression par la beauté de la forme : dans sa toile, Géricault faisait jaillir l’émotion communicative d’un fait divers poignant, où la beauté de la forme n’avait rien à faire et où l’emploi du nu était justifié par le sujet même.
- p.54 - vue 58/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 55
- A tout prendre cependant, l’œuvre n’était pas aussi révolutionnaire qu’elle le paraissait, et de l’éducation classique, elle gardait une sobriété dans l’expression et une justesse dans les mouvements qui assuraient à l’ensemble une singulière majesté. Quelle influence Géricault aurait-il définitivement exercée sur notre école, si une mort prématurée ne l’avait point enlevé à l’art? On ne saurait le dire. Il avait nettement affirmé sa volonté de mettre au service d’une émotion profonde la gravité du dessin et l’énergie de la facture; il ouvrait ainsi une voie susceptible de conduire à un réalisme puissant. Mais sa technique laissait encore beaucoup à désirer. Si la touche était belle et forte, la palette avait grand besoin d’être nettoyée. Aux ombres légères, au choix judicieux des couleurs solides, il avait substitué les ombres opaques qui nécessitent l’emploi de siccatifs violents, les empâtements exagérés avec des couleurs transparentes, l’abus des laques qui donnent au tableau une saveur passagère, puis détonnent bientôt, se fendent et se désaccordent; il était tombé dans ce bitume verdâtre qui reparaît aujourd’hui sur les clairs et envahit la toile comme une tache d’huile, tandis que les œuvres des maîtres bafoués demeurent lumineuses sous l’ombre du temps et conservent encore une belle tenue.
- Libres de revenir à leurs études favorites, ceux-ci avaient fait amende honorable à la mythologie et essayaient de réparer ce le ce mauvais exemple donné en peignant des bottes et des habits bro-crdés(1)». Tentative malheureuse! Les temps étaient changés. Gros connut toutes les duretés de la critique, et, de désespoir, s’alla noyer dans deux pieds d’eau au Bas-Meudon.
- L’école se rabattit en maugréant sur la peinture religieuse : le roi était dévot, les héros faisaient leurs pâques et les aumôniers tenaient les cordons de la bourse, comme le dit Mercey. Les classiques vêtirent leurs nymphes en saintes femmes, firent de Mercure un chérubin et affublèrent l’honnête Vulcain des ornements de saint Joseph.
- (1) Gros à l’enterrement de Girodet.
- p.55 - vue 59/588
-
-
-
- 56
- EXPOSITION DE 1889.
- Après la mort de Géricault, les novateurs étaient allés a la débandade; il n’y avait plus de loi et chacun devait chercher son inspiration où il le jugeait bon. Or, à ce moment, des influences diverses travaillaient les artistes : les lendemains d’orage ont toujours une certaine mélancolie, et la génération nouvelle, cette génération ccquine cr se rappelait pas avoir vu luire le soleil dans sa jeunesse, était préparée au sombre mysticisme de Byron. Les tristesses vagues avaient remplacé la saine et joyeuse ironie de Voltaire; l’esprit se reportait vers ces temps mystérieux du moyen âge, dont Walter Scott écrivait le roman.
- Déjà, en Allemagne, les armées de Leipzig s’étaient mises en marche au signe de la croix; l’enthousiasme militaire avait fait naître une poésie religieuse, et un retour soudain au mysticisme des siècles passés avait banni les souvenirs païens et renouvelé les formes de la peinture. Réaction archéologique qui se borna à substituer les pastiches du Pérugin aux pastiches des antiques.
- Il fut décidé dans le cénacle que, pour retrouver la naïveté des premiers peintres, la simplicité de leur foi était indispensable; les néophytes de la nouvelle école allemande allèrent demander à l’église catholique le secret de ces peintures hiératiques qui leur semblaient marquées au coin d’un art supérieur.
- Sous ces influences diverses, les artistes français s’enthousiasmèrent pour la poésie des temps lointains où, dans l’ombre des manoirs, les pages aimaient les nobles châtelaines, tandis que les seigneurs se battaient en Terre-Sainte.
- De prime abord, il semblait que le gouvernement nouveau, qui rayait la Révolution et l’Empire comme un terrible cauchemar traversant dix siècles de gloire paisible, que ce gouvernement des fils de rois et de croisés dût appeler à lui la peinture nouvelle et lui demander la glorification de tout ce que 1789 avait prétendu détruire. Néanmoins les honneurs et les protections allèrent aux anciens membres de la Commune des arts, aux jurés du tribunal révolution-
- (l) Chateaubriand.
- p.56 - vue 60/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 57
- naire, aux peintres de l’antiquité républicaine, à ceux qui, après avoir célébré les meurtriers et les tyrans, avaient écrasé leur pinceau devant la majesté impériale. Ce fut de leurs rangs que sortit le premier peintre du roi, tant était profond le changement dans la condition des artistes, désormais placés au-dessus des régimes par l’admiration publique.
- On doit reconnaître d’ailleurs que peintres et sculpteurs s’étaient assez volontiers ralliés à la Restauration. Après quelques hésitations, Vernet avait consenti à peindre des cocardes blanches aux chapeaux des soldats de l’Empire. Grâce à cet heureux scepticisme qui leur permettait de planer au-dessus des agitations politiques, les artistes allaient mettre successivement sur leur palette toutes les couleurs à la mode; chaque régime nouveau devait leur apporter de nouveaux honneurs : chevaliers sous le premier Empire, ils furent officiers sous la Restauration, commandeurs sous la monarchie de Juillet, et moururent sous le second Empire sénateurs et grands officiers.
- 5. Ingres. — En présence de la grande révolte des peintres de genre contre les peintres d’histoire, les classiques s’étaient ralliés autour d’Ingres.
- Ce grand artiste avait pour la ligne précise et naturelle un amour qui ne trouvait pas à se satisfaire dans une froide imitation de l’art grec. Longtemps il s’était nourri des maîtres italiens, voire même de Lucas de Leyde et de Holbein, et les critiques l’avaient stigmatisé â ses débuts en l’appelant le moderne Pérugin. Plus tard, il fit quelques concessions au goût romantique, en traitant des sujets de genre à la mode de David.
- Au fond, c’était un classique; il procédait d’une école regardée comme la fille de l’art grec. D’un style abstrait, il prêchait à nouveau la simplicité dans les lignes et dans la disposition de la lumière, la facture mince et serrée, l’exactitude et la pureté du modelé, toutes les qualités mises en honneur par David.
- L’école classique avait fait de la couleur l’accessoire du tableau, et, tout en ne négligeant pas le ton local, ne se préoccupait que médio-
- p.57 - vue 61/588
-
-
-
- 58
- EXPOSITION DE 1889.
- crement de la relation colorée des tons entre eux : aussi a-t-on pu dire que la plupart de ses œuvres n’étaient point à proprement parler des tableaux. Ingres continuait cette tradition; si, dans certaines œuvres, notamment la Chapelle siætine, il a montré une juste intuition des couleurs, le plus souvent il en avait peu de souci et adoptait des couleurs fausses, sans harmonie, de telle sorte que chacune de ses figures devait être regardée isolément.
- On trouve la même préoccupation que chez David pour la glorification du corps, l’idéalisation de la forme rigoureusement enserrée dans la ligne. C’était donc le même esprit, sinon la même puissance. Le maître banni n’aurait pas désavoué la formule fameuse : ce Le ccdessin, c’est la probité de l’art».
- Tous les adversaires du romantisme regardèrent Ingres comme leur chef. Mais cet esprit tenace ne succéda pas à David dans la dictature des arts : il avait rêvé d’écraser les révoltés, il ne gouverna que les débris de l’école classique.
- 6. Delacroix. — Les romantiques n’avaient guère qu’un sentiment commun, la haine de l’école classique; qu’un cri de ralliement: ccQui ccnous délivrera des Grecs et des Romains? » Comme beaucoup d’autres, cette révolution avait été négative; on ne voulait plus de ceci ni de cela; on ne disait pas, on ne pouvait pas dire exactement ce qu’on voulait. Il fallut bien s’en tirer avec des formules aussi énigmatiques que solennelles : ce l’art pour l’art», cria substitution du «beau moral au beau visible», et, comme un chef devait être opposé à Ingres, il fut convenu que c’était Delacroix qui portait le drapeau du romantisme.
- Le choix était bon : Delacroix n’était pas un théoricien, il était de ceux d’après qui l’on fait les théories; il avait l’amour vrai de son art.
- Comme un compositeur qui s’enivrerait de ses mélodies sans songer au public, il s’abandonnait à sa fougue superbe, et faisait éclore en des couleurs merveilleuses les visions nullement réelles, mais profondément harmonieuses, qui sortaient de son cerveau. Une fois devant sa palette, il produisait pour lui et non pour les autres; il éprouvait
- p.58 - vue 62/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 59
- cette intensité d’émotion, ces jouissances infinies qui font de la peinture ainsi comprise l’art par excellence.
- C’est dans ces moments de fièvre puissante qu’on voyait en deux ou trois heures, sur un mètre carré de toile, surgir des cavaliers courant tout sanglants à travers la campagne, parmi les monceaux de morts et de moribonds, aux lueurs rouges d’un soleil couchant.
- Par suite de cet emportement même, qui ne donne plus le temps ni la liberté d’esprit nécessaires pour regarder le modèle et qui engendre bien des incorrections, les œuvres ont une unité puissante; toutes les parties en sont intimement liées. Nous sommes loin des tableaux de David, où l’élève peut achever le morceau commencé depuis de longs mois par le maître, sans que rien vienne révéler cette collaboration. Nous sommes loin aussi des œuvres de Géricault; il n’y a guère de commun que l’énergie de la touche. Géricault est plus calme; malgré ses libres allures, on retrouve encore en lui une certaine tranquillité antique; si ses personnages vivent, l’expression, quoique puissante, demeure contenue et le mouvement sobre. Delacroix veut saisir le paroxysme des passions, l’instant le plus fugitif, le cheval qui se renverse sur son cavalier, l’homme qui meurt, le fer qui entre dans la plaie, l’éclair de l’épée, la flèche qui part et la corde qui vibre.
- Certes, rien n’était plus contraire aux principes de Lessing que cette fougue de composition et de coloris. Mais l’artiste n’en produisait pas moins de vrais tableaux, dont la couleur était l’âme et formait parfois l’expression la plus intense.
- La foule ne comprit pas cette peinture qui n’était pas faite en vue de ses goûts et de ses modes; les plus minces écrivains couvrirent d’insultes cries tartouillades de ce sauvage ivre, qui brossait ses toiles cravec un balai ». Toutefois l’inflexibilité du peintre finit par lasser ses adversaires.
- Ceux qui demandaient à Delacroix des théories furent tout étonnés de voir qu’il n’en avait pas; il enseignait les mêmes principes que l’Académie; il admirait les mêmes œuvres qu’elle avec une parfaite liberté d’esprit. Ses partisans cherchèrent à combler la lacune et firent
- p.59 - vue 63/588
-
-
-
- GO
- EXPOSITION DE 1889.
- des théories d’après lui; sa passion individuelle fut transformée en système. A la noblesse de l’art antique, au calme souverain de la beauté sereine et plastique, au coloris qui sert d’accompagnement discret, mais souvent très faux, pour le dessin classique, on opposa l’expression par l’énergie du geste et la puissance de la couleur.
- Delacroix fut le premier a envisager toutes ces théories comme des amplifications et à avouer qu’elles dépassaient sa perception. Au fond, tout pour lui se ramenait a ceci : «Pour être artiste, il faut avant tout cr s’abandonner a son originalité et attendre l’inspiration qui résulte ccde l’émotion sincère et personnelle et se produit dans la mesure de cc cette émotion. Mais pour pouvoir la traduire convenablement, toutes ccles études préparatoires recommandées par toutes les écoles de tous cc les âges sont absolument nécessaires. Il n’y a pas d’école, ou du cc moins il n’y en a qu’une seule, le travail consciencieux, en attendant cc l’inspiration, n
- 7. Secte des moyen-âgeux. — De même que dans l’atelier de David les primitifs avaient voulu remonter aux premiers siècles de la Grèce et repousser toutes les manifestations de l’art postérieures à Phidias, de même surgit dans l’atelier de Delacroix une secte de prétendus naïfs ou moyen-âgeux, qui reprirent la barbe en signe du profond changement apporté dans les idées. Les cathédrales ogivales succédèrent aux temples de Pæstum, les marges des vieux missels aux peintures des vases grecs, et les ballades écossaises à la mythologie. Sous prétexte de faire cc naturel et puissante, ces jeunes gens promenèrent avec frénésie sur leurs toiles des pinceaux barbouillés jusqu’au manche d’une couleur innommée et prirent des hasards heureux pour les coups du génie en production. Us recherchaient comme à plaisir les scènes et les formes les plus laides, et montraient sans pudeur leur profonde ignorance des lois les plus élémentaires, par des incorrections prodigieuses dans le dessin et la couleur.
- Tandis que les partis extrêmes supportaient tout l’effort de la bataille, la faveur populaire allait aux neutres, à ceux qui louvoyaient entre les deux adversaires, amis de l’un, courtisans de l’autre.
- p.60 - vue 64/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 61
- 8. Ary Scheffer, Delaroche, Horace Vernet, etc. — Après avoir obéi un peu à toutes les influences, Ary Scheffer avait fini par se cantonner dans un mysticisme sentimental. A force de vouloir repeindre cr des âmes??, ce chaste rêveur en était arrivé aux formes vaporeuses et flottantes perdues dans des brumes grisâtres, fantômes mélancoliques où l’on ne distinguait plus du corps humain que la tête et de la tête que les yeux. C’était assurément un poète, mais un poète en froid avec la rime.
- Delaroche, au contraire, grand anecdotier, chroniqueur curieux, illustrait l’histoire et surtout les romans d’Angleterre, avec une verve ingénieuse et tranquille qui charmait le monde entier. Tout en gardant la discipline sévère et la dignité de l’école classique dans les attitudes et les mouvements, il empruntait à l’école romantique le choix des sujets, l’amour du bric-à-brac, et, jusqu’à un certain point, l’éclat de la couleur. Mais, s’il aimait le pathétique, il haïssait le mélodrame.
- La critique hostile lui reprocha de spéculer sur la fibre lacrymale, de faire de la peinture littéraire et de choisir des thèmes qui pouvaient suppléer à son insuffisance, en leur demandant une émotion qu’il se sentait incapable d’exciter par des moyens artistiques. Assurément il peignit avec sagesse : on ne retrouve pas, dans ses meilleure toiles, cette inspiration qui secoue l’artiste comme une feuille d’arbre, qui l’agite sous le souffle puissant du dieu; on sent au contraire le morceau fait par séances régulières; on trouve en ses tableaux des traces de faiblesse et jamais d’emportement, de la rhétorique habile et point d’éloquence fougueuse. Mais les critiques étaient exagérées; c’est un tort de mépriser la force que donne le choix des sujets.
- Delacroix n’avait-il pas demandé aux antithèses une part de son succès? Et s’il avait peint l’effroi et l’horreur du drame en son point culminant, un autre ne pouvait-il s’adresser au sentiment de la pitié et prendre l’instant profondément mélancolique qui suit le drame et précède la tombe ?
- Horace Vernet avait débuté sous l’Empire avec des compositions mi-attendrissantes, mi-belliqueuses. Le jury de 1822 ayant eu la mal-
- p.61 - vue 65/588
-
-
-
- 62
- EXPOSITION DE 1889.
- adresse de refuser systématiquement les illustrations de la légende impériale, Vernet passa pour un libéral. Les colonels à grandes moustaches et à redingotes boutonnées jusqu’au menton se donnèrent rendez-vous dans son atelier, encombré de perruches, de gazelles, de bouledogues, de chevaux, d’amis et de modèles. Ses tableaux servirent de ralliement à tout un parti. Bientôt il y eut une transaction entre lui et la cour; le peintre reparut au Salon et mit à représenter les victoires de l’ancienne monarchie la verve imperturbable avec laquelle il allait jeter sur ses toiles les fantasias des campagnes d’Afrique.
- On l’a dit avec raison, Vernet ne voyait que les côtés triomphants de la guerre, l’ivresse du bruit et du mouvement, les chevaux qui passent comme un tourbillon, l’éclat des uniformes, le drapeau qui flotte joyeusement, le clairon qui sonne la victoire. Il a toujours ignoré l’art des sacrifices et fait avec allégresse des panoramas ressemblant à des bulletins de victoire.
- Le pinceau est alerte, la touche vivante, la lumière franche et belle, sinon .fine et variée. Mais partout l’épisode joue un rôle prépondérant; l’intérêt s’éparpille et le tableau, au sens propre du mot, n’existe pas.
- Sous ce gai capitaine, Charlet, Raffet et Bellangé dépensèrent en menus croquis un talent vigoureux, et firent reverdir sous des règnes pacifiques les lauriers cueillis sur les champs de bataille par les héros de la République et de l’Empire, ce Tandis que Vernet essayait d’écrire ce l’épopée des gloires militaires de la France, Raffet en faisait la cclégende, Charlet la chanson et Bellangé les mémoires. Ils ont fixé cela physionomie populaire du troupier qui partage son amour entre ccle drapeau et la vivandière. L’anecdote était leur triomphe, le chau-ccvinisme sentimental et égrillard leur note préférée, et parfois ils cc atteignirent à l’éloquence pathétique et sombre dans ces toiles où cc l’horreur de la déroute est peinte si largement, n
- 9. Peinture orientale. — Ce fut l’époque où le pesant voile d’or qui cachait l’Orient se déchira aux yeux des artistes. Jusque-là ces pays
- p.62 - vue 66/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 63
- étaient demeurés inaccessibles; un voyage en Grèce ou à Constantinople était une grosse affaire. Aussi notre ancienne école ne comptait-elle pas un seul peintre de l’Orient.
- L’expédition de Bonaparte avait ouvert l’Egypte aux savants, mais sans y attirer les peintres. Gros et Girodet, qui peignirent les épisodes de la campagne, n’avaient jamais vu les rues du Caire, ni le soleil d’Aboukir : il n’est pas nécessaire de contempler longtemps leurs œuvres pour s’en apercevoir.
- Delacroix exposa en 1827 les Massacres de Scio; cependant il ne connut qu’en 1831 un coin de l’Orient, le Maroc.
- La conquête de l’Algérie mit le genre à la mode : ce devint une spécialité lucrative, une catégorie classée comme le paysage; les peintres prirent en bande le chemin de ce pays merveilleux dont Victor Hugo chantait la lumière éclatante et les beautés voilées. L’expédition était encore lointaine et même dangereuse ; l’artiste ne la faisait qu’une fois, au temps de la jeunesse, et en rapportait des provisions de notes et de croquis qu'il se bornait à utiliser le reste de sa vie. De là une certaine monotonie dans les effets et dans les procédés. Chacun gardait avec fidélité l’impression qu’il avait ressentie : Fromentin, la lumière et les parfums, les chevaux gracieux et nacrés caracolant dans une nature diaprée, l’Orient factice et coquet sous la touche brillante, mais un peu mince, d’une main pleine de verve et de dextérité; Belly, au contraire, l’Orient fanatique, les types sauvages d’une nature primitive et dure, à travers laquelle les dromadaires, aux formes étranges, s’avancent d’un pas lourd et infatigable. Enfermé dans son atelier comme un alchimiste dans son laboratoire, Decamps fabriquait, sous des empâtements laborieux, ses murs éblouissants et cette multitude de petites toiles faites d’un pinceau mordant, avec toutes les habiletés d’une facture savante jusqu’à la rouerie.
- 10. Paysages. Marines. Aquarelles. — Pendant que ces peintres traduisaient un Orient plus ou moins fantastique, au hasard de leurs souvenirs ou de leur imagination, les paysagistes étaient allés demander aux belles campagnes de France des inspirations nouvelles.
- p.63 - vue 67/588
-
-
-
- 64
- EXPOSITION DE 1889.
- Jusque vers la fin du règne de Charles X, la masse du public ne concevait pas qu’un paysage pût être autre chose qu’un décor plus ou moins ennuyeux, où, dans un calme immuable, des personnages grecs se promenaient près de temples en carton, sous des arbres ronds et d’un feuille pénible; l’artiste devait se préoccuper avant tout de la grandeur et de la variété des plans, de la combinaison des lignes, du style en un mot. Cette école, qui par le Poussin se rattachait au paysage italien, correspondait bien a l’école de David, et la nature, dans les paysages de Valenciennes, était aussi solennelle, aussi vernissée, aussi correcte de mouvements et de lignes que Tatius et Romulus.
- Le mouvement réaliste qui se produisit au début de la Restauration, sous l’influence de Géricault, devait cependant entraîner tôt ou tard les paysagistes. Ils se prirent à regarder la campagne et a la peindre telle qu’ils la voyaient, et non telle qu’on l’ajustait pour les romans avec le décor obligé d’ombrages élyséens, de roches élevées, de cascades murmurantes et de collines lointaines. A la touche petite, sèche et dissimulée, succédaient des coups de pinceau larges et souples; les artistes français devaient avoir naturellement la pensée d’appliquer au paysage les procédés nouveaux, et ce ne furent pas les hardiesses de quelques aquarelles anglaises qui leur révélèrent fart de peindre la nature.
- Une armée s’en alla vers le modèle, toujours prêt et toujours beau, même en ses colères. En face de l’école de la ligne se dressait l’école de la couleur, qui cherchait la vérité des effets et la délicatesse des nuances.
- Corot forme le lien naturel entre les deux écoles; de ses premières études classiques, où des roches savantes s’étalent sous des feuillages grêles, il garda toujours l’amour de la composition et l’habitude de peupler ses paysages. Il vient aussi en tête de l’école moderne par sa grande originalité et sa poétique interprétation de la nature. Certes rien ne ressemble moins à la verdure qui jaillit au soleil que ces pâles tremblottements de feuillage dans la lumière grise; mais cette idéalisation persistante eut toujours un cachet artistique qui désarmait la critique, et l’on ne peut regretter que le bonhomme Corot, poursui-
- p.64 - vue 68/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 05
- vaut jusque dans la vieillesse ses rêves argentés, soit resté lidèle à son mode de comprendre et d’interpréter les aubes printanières.
- Diaz, au contraire, chercha les coups de soleil étranges au fond des bois roussis par l’automne; du papillottement des tons chauds, il fit sortir des effets de lumière éclatante.
- À côté de ces peintres, Dupré et Daubigny, plus laborieux, mais moins grands artistes peut-être, étudièrent la variété des colorations puissantes et des formes robustes.
- Rousseau et de La Berge, qui mirent Barbizon à la mode, poussèrent plus loin encore l’effort de la volonté. Repoussés obstinément par le jury qui s’offensait de ne trouver en leurs toiles que des arbres, de l’air, de la lumière, et aucun des accessoires convenus, ils répondirent a ces refus en rejetant de plus en plus toute convention, et finirent par laisser complètement à l’écart le choix et l’invention dont aucune œuvre d’art ne saurait se passer. Copier avec fidélité un coin quelconque de la nature est sans doute chose méritoire; cependant, quoi qu’on en dise, toutes les études ne sont pas des tableaux, et, en voulant souligner tous les détails, en voulant reproduire avec exactitude le moindre brin d’herbe et l’individualité de chaque branchage, Rousseau tomba souvent dans la dureté et la lourdeur.
- Tandis que Huet cherchait les aspects dramatiques et les effets violents, Cfiinlreuil peignait la mélancolie des grands horizons, et, par des nuances à peine saisissables, faisait fuir à l’infini le ciel sur les campagnes.
- Sous le règne de Louis-Philippe, Brascassat tint le premier rang parmi les animaliers et charma le public, autant par sa couleur éclatante et commune que par la précision du dessin, la finesse et la vérité des détails.
- Les marine? étaient clairsemées : les artistes faisaient encore les vagues comme un paraphe.
- L’aquarelle avait pris un développement considérable : à la place des timides enluminures, qu’on avait jusque-là qualifiées de ce nom, se présentaient des œuvres fortes et sérieuses, dont beaucoup atteignaient des prix élevés. Aux couleurs de convention succédaient les
- IV, *>
- TIONALR.
- p.65 - vue 69/588
-
-
-
- 66
- EXPOSITION DE 1889.
- couleurs franches et vigoureuses. Depuis cette époque, le genre a constamment grandi; ce serait une injustice que de refuser à Turner, Bonington et Gharlet l’hommage auquel ils ont droit. Sous leurs pinceaux, l’aquarelle s’est affranchie des conventions mesquines, qui en comprimaient l’essor; de jour en jour, elle a pris de l’ampleur et s’est transformée suivant le caractère, l’esprit et le talent des artistes qui l’adoptaient. Leur tort a même été de rivaliser avec la peinture à l’huile. En effet, le progrès des procédés matériels permit bientôt les glacis, les empâtements et les retouches; mais, à mesure que l’aquarelle gagnait de la puissance, elle perdait ces transparences de ton, ces franchises d’expression qui en font le charme et qui permettent de rendre avec une heureuse rapidité les effets les plus fugitifs.
- 11. Gravure et lithographie. — A l’époque où nous sommes commence la crise pour la gravure au burin. C’est encore en France cependant que se maintiennent les anciennes traditions. En Allemagne, la gravure a subi l’influence du mysticisme religieux; elle ne fait plus la moindre concession aux exigences de la couleur : plus de valeurs, plus de clair-obscur, un trait rigoureux qui creuse sèchement dans le cuivre les contours, quelques indications de modelé, quelques légères nuances d’ombres, voilà les principes nouveaux, qui aboutissent à une sorte d’iconographie abstraite, plutôt qu’à une imitation pittoresque de la nature. En Angleterre, au contraire, la mode est aux effets exagérés, aux coups de lumière et aux violents contrastes des corps en nacre et des corps en velours; toutes les estampes se placent facilement; mais les perfectionnements mécaniques, en même temps qu’ils facilitent singulièrement la tâche des graveurs, donnent à leurs œuvres une uniformité fâcheuse. Les Américains ne connaissent encore que la gravure noire et l’aquatinte; la gravure au burin est réservée aux billets de banque.
- Quand les premières estampes anglaises arrivèrent en France vers i8i6, les jeunes graveurs furent séduits par ces mélanges ingénieux de* procédés et cherchèrent aussi la couleur et l’effet. Plus tard ce zèle d’imitation se refroidit. Praticien consommé, savant dessinateur,
- p.66 - vue 70/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 67
- peintre vigoureux, Henriquel-Dupont fit école et, par un brusque retour, remit en honneur la gravure au burin, au moment où la lithographie prenait un développement rapide.
- Les premiers essais avaient été faits au commencement du siècle, tout a la fois en France par André, qui prit un brevet d’invention, et en Allemagne par Senefelder. Ce fut seulement au début de la Restauration que des imprimeries lithographiques s’établirent à Paris. Des amateurs y hasardèrent une partie de leur fortune et le procédé séduisit sinon les vieux artistes de la Restauration, du moins les jeunes.
- Jusque-là, les peintres d’histoire n’avaient eu, pour populariser rapidement leurs œuvres, que la gravure à l’eau-forte, moyen puissant mais compliqué, exigeant une longue habitude technique. Avec la lithographie, sans apprentissage spécial, sans autre expérience que l’expérience même de leur art, ils pouvaient faire acte de graveur. Reaucoup d’anciens élèves de David, et des plus éminents, n’eurent garde de méconnaître ces avantages; ils se servirent de la lithographie pour rendre, par le fini du travail et l’intensité du ton, la physionomie des œuvres qu’ils avaient prises comme modèles : dans cet ordre, les lithographies d’Aubry-Lecomte, d’après Girodet, et de Sudre, d’après Ingres, valent bien les gravures au burin des élèves de Bervic et de Desnoyers.
- N’était-ce pas d’ailleurs un vrai procédé de peintre, éminemment propre à vulgariser les chaudes improvisations? Le crayon gras a une souplesse et une richesse de ton merveilleuses; l’outil docile glisse sans effort sur la pierre bien grenée, et ne laisse pas à l’inspiration le temps de se refroidir. Chacun le manie avec son tempérament propre : Géricault, avec une énergie brutale ; Vernet, avec timidité ; Delacroix, avec un entrain excessif; Decamps, avec un parti pris de pittoresque, qui chez lui est peut-être plus affaire de volonté que de sentiment.
- Devéria dessina sur la pierre d’excellents portraits, Ronington de vieux édifices, des paysages et des scènes de genre qui étaient de véritables chefs-d’œuvre.
- On se demanda si la lithographie ne devait pas, comme moyen de
- 5.
- p.67 - vue 71/588
-
-
-
- 68
- EXPOSITION DE 1889.
- reproduction, être mise sur le même pied que la gravure en taille-douce et l’eau-forte, si la supériorité encore attribuée à ces deux derniers procédés ne résultait pas d’un préjugé. Néanmoins il demeura admis que le burin conservait le privilège presque exclusif de s’attaquer aux œuvres de style.
- La lithographie se prêtait surtout au génie des caricaturistes. Jusque-là, la caricature n’avait eu d’autre élément de reproduction que la gravure : or il n’y a rien de moins piquant qu’une caricature tracée au burin, rien de plus déplaisant que ce contraste entre des formules laborieuses et la légèreté des pensées qu’elles expriment. Du reste, l’Empire ne supportait pas aisément la satire, et la caricature, active sous la Révolution, avait pris au commencement du siècle un caractère parfaitement anodin.
- Dès le début de la Restauration, Tallevrand, Cambacérès et les romantiques firent les frais d’une sorte de renaissance de la caricature; mais ce fut sous la monarchie de Juillet qu’elle prit tout son essor : Daumier, Traviès et Monnier, enrôlés sous les ordres de Philippon, inventèrent ou popularisèrent Robert Macaire, Mayeux et .Joseph Prud-homme, trois noms qui sont restés des définitions et les types justement célèbres des rois de l’époque.
- Daumier tient avec un prodigieux talent la tête de la caricature politique. Sa première œuvre connue, le Gargantua avaleur de budgets, lui valut six mois de prison; il en sortit pour tourner en dérision, par des dessins d’une verve infatigable, le régime, son chef et ses partisans. Entre ses doigts, le crayon court puissamment et s’écrase pour marquer d’un impitoyable accent les ridicules et les vices de la bourgeoisie triomphante. Coloriste vigoureux et grand dessinateur, jusque dans les emportements de l’improvisation, il bâtit toujours solidement ses personnages les plus grotesques et accuse leur caractère, non seulement par l’expression de la physionomie, mais encore par l’aspect des vêtements, le geste et la tournure des mains.
- Gavarni ne réussissait guère dans la caricature politique, qui a fait la gloire de Daumier. R est surtout peintre de mœurs légères, spirituel chroniqueur de la vie parisienne : son ample comédie se joue entre
- p.68 - vue 72/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 69
- les barrières de la grande ville. Le dessin est fin et élégant, et les moindres .compositions, savamment équilibrées, forment tableau.
- Tandis que les personnages de Gavarni semblent coulés d’un seul jet, avec une incroyable justesse d’attitude et de mouvements, Granville, avec plus de pénétration que d’aisance, traçait sur la pierre ces apologues où nos travers sont si finement raillés.
- Il eût été injuste de passer sous silence cette brillante pléiade d’amateurs, qui usèrent du procédé lithographique pour répandre leur verve en chefs-d’œuvre journaliers, et ne sont pas, au point de vue artistique, le moindre honneur de notre siècle.
- 12. Sculpture. — Le romantisme pur avait hésité devant la sculpture; l’archaïsme plus ou moins candide ou l’outrance de quelques moyen-âgeux exaltés ne dissimulaient pas assez leur profonde ignorance du métier, pour qu’ils pussent faire école.
- Toutefois la génération nouvelle voulait autre chose que les élégances futées de Bosio, le sculpteur favori de la Restauration, ou que le sensualisme de Pradier. Il ne sulïit pas de déshabiller les gri-settes pour en faire des nymphes, et ces païens de la décadence, suivant le mot de Préault, partaient tous les matins pour Athènes et arrivaient le soir rue Bréda.
- La facture finissait par devenir banale et fade. A force de vouloir assouplir le marbre, on en arrivait à donner à la pierre le mol aspect de neige fondante. Un grand désir de rénovation agitait l’école française; sans aller jusqu’à demander «qu’on sculptât dans la butte «Montmartre une immense figure de la liberté», plus d’un rêvait avec Michelet les colosses radieux bravant la lumière, les climats et les temps.
- Bude et David personnifièrent ce "mouvement.
- Bude avait la puissance, et toute son esthétique se résume dans l’héroïque élan qui anime l’admirable bas-relief de l’Arc de Triomphe. Sorti des ateliers classiques, il ne comprenait pas l’inspiration sans l’étude acharnée; il fut à la fois l’homme de la nature et de la tradition ; il n’admettait pas que le savoir et le sentiment fussent ennemis,
- p.69 - vue 73/588
-
-
-
- 70
- EXPOSITION DE 1889.
- car la science est un moyen d’émancipation. Son enseignement consistait à mettre aux mains des élèves des procédés pour traduire leur pensée et exprimer la nature dans son infinie variété.
- Moins grand artiste et théoricien plus dangereux, David d’Angers s’imposa la tâche ce de reproduire les exemplaires de l’humanité». — Ce qu’un sculpteur doit chercher, c’est l’âme, ce sont les «clartés dont «elle est illuminée et qui valent au modèle l’admiration des âges». David excellait à trouver dans un visage l’aspect caractéristique, les lignes essentielles, et à les dégager de manière à donner à son œuvre une signification plus générale que celle d’un simple portrait. Mais, en voulant accuser ainsi le caractère typique des physionomies, il en arriva à donner une importance exagérée au système phrénolo-gique; il mesura les fronts de ses grands hommes au degré de leur génie : de là les crânes prodigieux de Gœthe et de Corneille. Poussant encore plus loin son système, il voulut chercher le caractère de l’homme dans la conformation des membres, les particularités physiques ou le détail du costume. «La tendresse de Racine doit être « indiquée par la douceur des formes et la souplesse des étoffes. » Après avoir soutenu que l’artiste doit être de son temps, et s’être fait un point d’honneur de ne reculer devant aucun détail de la vie moderne, David finit par admettre des tempéraments, drapa Racine à l’antique, pour en faire l’homme de tous les âges, et conseilla à ses élèves d adopter le nu et la draperie pour les savants, les poètes et les artistes, le costume moderne et l’uniforme pour les militaires, transaction bizarre dont on peut contempler les effets dans le fronton du Panthéon.
- Avant Rarye, les seuls animaux réputés nobles étaient le cheval et le lion. Ce «grand belluaire de la génération romantique» admit aux honneurs de la statuaire d’innombrables animaux exclus jusque-là par les scrupules de l’école. Il exprima fortement la puissance brutale et souple de la vie dans ses fauves aux allures plastiques, aux proportions et aux mouvements d’une justesse infinie.
- Au-dessous de ces grands artistes s’agitaient plus ou moins confusément un certain nombre d’arlistes médiocres, qui, «ne sachant que
- p.70 - vue 74/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 71
- cc faire et, quand ils avaient fait quelque chose, ne sachant où le mettre », envoyaient cle maigres sculptures se morfondre dans les caveaux du Louvre.
- 13. Architecture. — L’architecture avait, elle aussi, subi l’influence du romantisme.
- Pendant les premières anne'es de la Restauration, l’Ecole des beaux-arts s’ètait cantonnée dans l’étude abstraite des ordres italiens. Les monuments élevés a cette époque portent pour la plupart la profonde empreinte du style de Percier(1); Huvé achève la Madeleine, qui peut être regardée comme la plus pure expression des théories de l’école romaine et qui, dans sa belle ordonnance, résume tout l’enseignement tiré de l’art, antique.
- Cependant l’on se demande déjà si, sous notre ciel, cette construction est une œuvre de raison, si cette architecture d’ancien temple correspond aux divisions intérieures de l’église, s’il est naturel de dissimuler ainsi l’ossature des coupoles, si les plates-bandes appareillées entre les colonnes sont logiques comme l’architrave monolithe des Grecs. Chateaubriand met en parallèle les monuments de la France chrétienne et ceux de la Grèce païenne. L’enthousiasme se réveille pour les édifices du moyen âge. En étudiant de plus près les œuvres anciennes, les jeunes architectes de Rome comprennent que ces œuvres répondaient a des idées et a des besoins étrangers à notre société moderne.
- Les idées nouvelles se traduisent, au moins dans une certaine mesure, par la colonne commémorative des journées de Juillet, que commence Alavoine et que transforme Louis Duc; par les dernières parties de l’Arc de Triomphe, dont Rlouet étudie l’attique et la décoration avec Rude pour collaborateur; par les mesures prises en vue de la conservation des monuments de notre art et à l’exécution desquelles Lassus, Viollet-le-Duc et Duban prennent une si large part.
- Deux écoles rivales s’établissent dans l’enseignement de l’archi-
- (1) Chapelle expiatoire (Fontaine). — Notre-Dame-de-Lorette (Lebas). — Salle de l’Opëra (Debret).
- p.71 - vue 75/588
-
-
-
- 72
- EXPOSITION DE 1889.
- lecture : Tune, l’école classique, dirigée par l’Académie des beaux-arts, persiste dans l’étude exclusive de l’antiquité ; l’autre, l’école romantique, dont Lassus est le chef, prétend trouver les éléments d’un art nouveau dans l’architecture du moyen âge, appropriée à nos mœurs et à notre climat.
- La construction de Sainte-Clotilde, pastiche fort contestable des églises gothiques, déchaîne les colères de l’Académie qui signale aux pouvoirs publics, dans une déclaration solennelle, les inconvénients et les dangers de l’entreprise. Par la voix de son secrétaire perpétuel, celte illustre compagnie proclame nécessaire l’existence, entre toutes les parties de l’œuvre, de proportions relatives indépendantes des dimensions réelles : «Sous le rapport de la solidité, les édi-ccfices gothiques manquent des conditions qu’exigerait aujourd’hui la «science de l’art de bâtir. . . On n’y voit aucun système de proportion; les détails n’y sont jamais en rapport avec les masses; tout y <est capricieux et arbitraire dans l’invention comme dans l’emploi des « ornements. »
- Lassus oppose la proportion humaine aux proportions relatives, l’homme devant être en quelque sorte l’unité de mesure des édifices construits à son usage. «Le gothique du xiiic siècle, écrit-il, et celui «qui l’a suivi jusqu’au xvi° siècle, voilà notre art national à ses diffé-«rents degrés; tout le reste, depuis et y compris la Renaissance jusqu’à « nos jours, ne peut être considéré que comme le produit de la mode, n
- Ces deux systèmes étaient trop absolus pour ne point être faux. Les éclectiques voulurent concilier tous les souvenirs du passé et Vaudoyer construisit le Conservatoire des arts et métiers.
- Déjà des artistes distingués, renonçant aux formules archéologiques, entraient dans la voie de l’art nouveau, en cherchant à faire de l’œuvre l’expression décorative de l’idée ou du besoin qui l’avait fait naître : tels sont Duc, Duban, Labrouste.
- Une nouvelle matière, le fer, vint apporter à l’école rationaliste un élément caractéristique de décoration.
- Cette école ouvrit des ateliers; mais l’Ecole des beaux-arts resta fermée aux novateurs, et les élèves de Labrouste, qui avaient construit
- p.72 - vue 76/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 73
- la Bibliothèque Sainte-Geneviève et la grande salle des travaux de la Bibliothèque nationale, n’obtinrent aucun succès aux concours officiels. «Les professeurs, disait Gustave Planche, en jugeant leurs élèves, «jugent leur enseignement, et il est permis de croire qu’ils le jugent ;r avec indulgence, v
- J’ai déjà prononcé le nom de Viollet-le-Duc. Il m’est impossible de terminer cette courte étude sans signaler à nouveau la grande figure de cet architecte, l’un des plus éminents de notre siècle : Viollet-le-Duc faisait de l’histoire de l’architecture, non un thème à pastiches, mais un moyen de susciter des idées nouvelles par la comparaison.
- 14. Aperçu d’ensemble sur les arts sous la Restauration et la monarchie de Juillet. — Tel fut l’ensemble du mouvement pendant cette période féconde en hommes et en œuvres.
- Dans leurs luttes passionnées, les artistes apportèrent en général un haut sentiment de la dignité de leur mission. Presque tous d’humble naissance, ils avaient connu la misère et les privations, les longs voyages à pied, les levers à l’aube, les chambrettes sous les toits, les maigres repas au coin des quais, les longs hivers sans feu. Plus d’un n’avait pu faire face aux dépenses de l’entrée en loge que grâce à la générosité d’un ami; plus d’un aussi, comme Flandrin, avait dû, au lendemain d’un succès, décliner une invitation à dîner faute d’argent pour acheter un habit. De si longues épreuves purifient sans doute les joies de la victoire; mais elles y laissent quelque mélancolie. Après ce rude apprentissage, l’habitude était prise et l’artiste continuait souvent à mener la vie d’un anachorète.
- L’un des signes distinctifs de l’époque était le dédain professé pour l’art industriel. Celui qui consentait à fournir des modèles à un fabricant se voyait déshonoré; lors des examens, le jury le lui faisait sentir. Quelques années plus tard, Ingres devait dire : «L’industrie? «Nous n’en voulons pas. Qu’elle reste à sa place et ne vienne pas «s’établir sur les marches de notre école, vrai temple d’Apollon con-« sacré aux arts seuls de la Grèce et de Rome, n Idée fausse et dange-
- p.73 - vue 77/588
-
-
-
- 7/i
- EXPOSITION DE 1889.
- reuse qui s’était accréditée dans le public et dont notre industrie devait longtemps porter la peine.
- Le Gouvernement ne ménagea pas aux artistes les encouragements et les commandes. Il leur livra les murs du palais de Versailles, transformé en musée; les Chambres votèrent des crédits pour la construction ou la restauration des monuments; la décoration des édifices religieux fut entreprise de compte a demi par l’Etat et la ville de Paris. En outre, chaque année, la liste civile faisait au Salon un certain nombre d’achats; elle les faisait toutefois, non pas en vue de l’œuvre, mais en vue de l’ouvrier, et pour épuiser une allocation. Pendant l’année i84i, sur 108 tableaux dignes de l’épithète «histo-ccrique», le Gouvernement en avait acheté 54. Les peintres d’histoire devinrent ainsi ses clients et s’habituèrent à regarder le budget comme un fonds commun qu’ils se partageaient plus ou moins équitablement, sous la direction de fonctionnaires plus ou moins éclairés.
- Le retour a la peinture monumentale eut pour conséquence un essai de retour à la fresque : c’était par la restauration de la fresque que les Allemands avaient commencé leur révolution artistique; on voulut les imiter. Le procédé était si bien oublié qu’il fallut faire venir un badigeonneur piémontais pour apprendre aux artistes les rudiments de ce genre dont Michel-Ange disait cc qu’il était la peinture des « hommes, tandis que l’huile ne convenait qu’aux femmes et aux pa-crresseux». Que la faute en soit aux professeurs ou aux élèves, l’essai ne réussit guère.
- D’une façon générale, les tableaux religieux demeurèrent médiocres; accrochés par respect aux murs du salon carré, ils n’attirèrent que les regards inquiets de leurs auteurs. On doit reconnaître que les sujets souvent imposés ne pouvaient exciter l’inspiration; les artistes avaient beau feuilleter les boliandistes, ils ne trouvaient pas le moyen de tirer un bon tableau des obscurs miracles qui faisaient la gloire du saint et l’admiration des marguilliers.
- Cependant, dans son ensemble, l’art gardait un caractère franchement idéaliste; les critiques demandaient à l’œuvre, non seulement d’exprimer la poésie des choses, mais encore d’éveiller une pensée
- p.74 - vue 78/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 75
- définie; ils s’indignaient quand les peintres exposaient une étude, si belle qu’elle fût, et Mérimée pouvait écrire dans la Revue des Deux-Mondes, en parlant d’un tableau de Gudin : cc N’est-ce pas se moquer ccdu public que d’exposer en un cadre superbe une vague toute seule, crsans bâtiment, sans côtes, sans un bout de débris, rien que de l’eau «et du ciel?n
- Le dessin et la composition faisaient toujours les frais de la critique, et la couleur demeurait l’objet de mentions sommaires.
- A côté des critiques, les théoriciens dissertaient à perdre haleine sur le but de l’art. Ce furent eux qui, par leurs doctrines systématiques et leurs injures, exagérèrent les ardeurs de la lutte entre gens, dont à distance les œuvres nous paraissent avoir plus d’un trait de ressemblance.
- 15. Les Salons de la Restauration et de la monarchie de Juillet.
- — Chaque Salon était l’objet de polémiques ardentes, de sarcasmes contre les romantiques, de clameurs furibondes contre le jury.
- Sous la Restauration, le jury d’admission nommé par le Ministre se composait d’artistes et de gens de cour. Cette immixtion des gens de cour paraissait aux artistes le dernier des non-sens; ils réclamèrent avec ardeur le jugement par les pairs. Aussi tous applaudirent-ils quand Louis-Philippe arrêta en principe qu’il prendrait pour jurés les membres de la classe des beaux-arts.
- Les plaideurs sont toujours persuadés de l’injustice des juges, et il n’est pas de mauvais procès où l’on ne fasse appel. Les artistes s’en allèrent avec confiance devant le jury nouveau : chacun espérait qu’il allait voir enfin s’ouvrir devant lui les portes du salon carré. Mais la satisfaction s’évanouit bientôt. Après le premier Salon, il y avait juste autant de mécontents que de refusés, c’est-à-dire environ la moitié des exposants : ce fut la moyenne à peu près constamment adoptée par le jury, 2,000 admis et 2,000 refusés. L’examen était fait en quinze séances de six heures, ce qui correspondait à une minute et demie par ouvrage.
- Besogne ingrate et difficile, s’il en fut! Comment tracer la ligne
- p.75 - vue 79/588
-
-
-
- 76
- EXPOSITION DE 1 889.
- de démarcation, de telle sorte que le meilleur des refusés soit inférieur au plus médiocre des reçus? Dans son embarras, le jury eut le tort d’appeler quelquefois le hasard à son aide : le hasard, dieu malin, abusa de sa confiance. Bientôt il ne fut plus question dans les ateliers que des scandales académiques. Des œuvres refusées à l’unanimité, faute d’attention, avaient été acceptées à l’unanimité l’année suivante, faute de mémoire.
- Effrayés des attaques dirigées contre eux, la moitié des jurés désertèrent leur mission et inventèrent des prétextes pour ne pas assister aux séances, enchantés au fond qu’on donnât à leur absence le caractère d’une protestation tacite. Le reste du jury tint bon, répondit aux réclamations par des exécutions sommaires et nombreuses, et essaya de résister tant bien que mal au débordement des œuvres nouvelles.
- Le Salon avait pris franchement le caractère qu’il a gardé depuis. Ce n’était plus, comme sous l’ancienne académie, un lieu où quelques artistes aimés du public exposaient sans préoccupation de lucre des œuvres conçues en vue des destinations les plus diverses; ce n’était plus un moyen de se tenir en communication d’idées avec la foule; c’était désormais un but : on travaillait pour le Salon et les visiteurs du Salon.
- Dans cette grande foire à tableaux, toute une jeunesse avide de gain, autant que de Renommée, commençait a étaler sa marchandise avec l’espoir d’attirer le chaland par une parade plus étourdissante que celle du voisin.
- Certes, parmi les jurés les plus terribles, il était des artistes fort médiocres qui méritaient le reproche d’inavouables rancunes; mais la plupart des académiciens, passionnément épris de leur art, voulaient faire de l’examen qui leur était confié une arme en faveur de leurs théories. Rien n’est plus difficile â un artiste que d’être un éclectique. Sa manière ou celle qu’il croit avoir lui paraît toujours infiniment supérieure à celle des autres. Celui qui sort d’un combat ardent pour revêtir la robe du juge est excusable de prolonger dans ses arrêts les derniers coups de la lutte. D’ailleurs, sauf quelques exclusions abso-
- p.76 - vue 80/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 77
- lument injustifiables comme celle dont Rousseau était la victime, il faut reconnaître que les refus du jury n’avaient pas la gravité qui leur était imputée.
- En effet, chaque peintre pouvait envoyer autant d’œuvres qu’il le voulait. Les défenseurs de la ligne, qui produisaient peu et péniblement, repoussaient une ou deux des pochades faites par leurs adversaires, mais en laissaient passer bien assez pour appeler l’attention.
- A plusieurs reprises, les refusés essayèrent de créer un salon spécial : les gens qui venaient y chercher la preuve des iniquités du jury en sortirent persuadés de sa haute impartialité.
- Cette tentative, à laquelle ne s’étaient pas associés les plus célèbres des refusés, ayant échoué, on se tourna vers le roi, et on lui adressa des suppliques. Les uns demandaient la suppression pure et simple du jury; d’autres, un jury élu; d’autres enfin, un censeur unique.
- Les critiques se mirent de la partie. Ils réclamèrent le Salon biennal, en indiquant aux jurés qu’ils n’auraient plus à se prononcer que sur l’instruction technique des exposants. Enfin quelques-uns proposèrent la suppression du Salon.
- Du coup les artistes protestèrent : le Salon est pour leurs œuvres ce qu’est la publicité pour un livre. On pourra discourir à perte de vue sur les inconvénients de ces exhibitions monotones; il n’en reste pas moins vrai qu’elles sont le seul moyen pour les inconnus de se révéler, et, pour les connus, d’étendre leur réputation.
- A la suite des protestations formulées parles artistes, les critiques se rabattirent sur l’organisation matérielle du Salon. A ce moment, il envahissait chaque année les antiques et respectables salles du Louvre. Durant six mois, les œuvres sereines des maîtres disparaissaient derrière les échafaudages et les cloisons. Le salon carré était le Salon d’honneur; dans la galerie de bois, il y avait des places de faveur; d’autres coins étaient si' obscurs qu’on les appelait les Catacombes. Peu à peu, tout le Louvre fut envahi, et les derniers Salons de Juillet finissaient aux portes des antichambres du roi.
- p.77 - vue 81/588
-
-
-
- 78
- EXPOSITION DE 1889.
- CHAPITRE V.
- PÉKIODE I)E 1848 À 1870.
- 1. Modifications dans le règlement du Salon. — La Révolution de 18 A8 eut plus d’influence sur les opinions des artistes que sur le caractère de leurs œuvres.
- On écrivit la devise : ccLiberté, égalité, fraternité», a l’entrée du Salon et 5,ooo toiles passèrent sans examen. Le jury de classement nommé par les artistes eut la méchanceté d’entasser dans certains coins un tel amas de croûtes que les huées éclatèrent à l’ouverture du Salon. Thoré lui-même, un des promoteurs du Salon libre, reconnaissait qu’on voyait ce mieux » chez les peintres-vitriers des campagnes. H eut pourtant le courage de demander que l’expérience fût renouvelée; mais elle parut décisive.
- En î 8A9, le jury d’admission fut pour la première fois élu parles artistes. Le Salon s’ouvrit aux Tuileries et le nombre des ouvrages descendit à 2,586.
- Mais bientôt les aigles voilèrent de leurs ailes la statue de la Liberté, et, sur les toiles préparées pour peindre la République, les artistes célébrèrent l’Empire terrassant l’hydre révolutionnaire avec l’aide ccde l’Eglise». De sérieuses modifications furent apportées au règlement du Salon.
- Le jury ne se composa plus que pour moitié d’artistes élus, l’autre moitié étant choisie par l’Administration. Chaque artiste ne pouvait faire recevoir que trois ouvrages et l’entrée du Salon devenait payante.
- 2. Exposition universelle de 1855. — Au début de l’Empire, l’Exposition universelle de 18 5 5 ouvrit ses portes aux artistes du monde
- p.78 - vue 82/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 79
- entier. Toutes les écoles tinrent à honneur de se faire dignement représenter, et ce fut une imposante manifestation artistique que cette grande revue passée après les batailles de la première moitié du siècle.
- L’école française en sortit hautement triomphante. Suivant G. Planche, qui était un critique éminent, mais parfois un peu sévère, la Belgique, la Hollande, l’Italie, «négligeaient les principes fonda-ccmentaux qui régissent toutes les formes de l’imagination et, tout cf entières aux: recettes de métier, ne soutenaient plus la gloire de cc leurs anciennes écoles n.
- Tandis que l’Allemagne poursuivait péniblement la réalisation colorée de rêves philosophiques, l’Angleterre ne parvenait pas à s’élever au-dessus de la peinture de genre.
- Seule, la France présentait une école véritable de peinture et des oeuvres ou la puissance des qualités techniques s’alliait à l’élévation du sentiment artistique.
- Cette déchéance des anciennes écoles parut singulière. Les critiques l’attribuèrent, dans une large mesure, ccà la transformation «du sentiment religieux et a la division de la propriété (1L>. D’une part, en effet, les esprits se préoccupaient beaucoup plus du sens moral de la religion que de son côté merveilleux : «or le sens moral « n’offrait pas à beaucoup près les mêmes ressources que la partie mer-« veilleuse(l)». D’autre part, après la chute des vieilles aristocraties ou la diminution de leur rôle, la bourgeoisie arrivée à la fortune avait la prétention de se connaître en peinture par cela seul qu’elle pouvait payer un tableau; comme ce genre d’amateurs ne voyait rien au delà de l’imitation et des petits sujets de genre faciles à caser dans les maisons, les peintres, cédant au courant, mettaient leur talent à bien peindre le morceau. En France, l’Etat avait remplacé l’aristocratie et, en encourageant l’expression des sentiments élevés, avait arrêté la décadence. Telle est l’explication que donnèrent les critiques : je la reproduis pour ce qu’elle vaut.
- « G. Planche.
- p.79 - vue 83/588
-
-
-
- 80
- EXPOSITION DE 1 889.
- 3. Peinture jusqu’aux dernières années du second Empire. — Les maîtres semblèrent se désintéresser des Salons : ils en étaient à cette période de la vie où le souvenir des œuvres passées fait la meilleure partie du succès des œuvres présentes. Flandrin, presque seul, représentait efficacement la grande peinture. Dans ses Processions des bienheureux en marche vers le paradis, il associait l’étude de la nature, le culte de l’antiquité, le sentiment chrétien, et semblait un Fra-Angelico qui aurait passé par l’atelier de David.
- C’était le seul peintre religieux du temps. Il ne manquait cependant pas d’artistes pour rechercher les commandes religieuses qui faisaient partie d’un programme politique; mais leurs œuvres, sans qualités marquantes, comme sans défauts, ressemblaient a des devoirs de rhétorique imposés par les bonnes relations du Gouvernement et du clergé.
- La peinture d’histoire n’était plus représentée au Salon. Après avoir, au début, témoigné d’un talent de premier ordre dans une grande toile théâtrale a l’aspect de fresque, Couture était resté frappé d’une stérilité subite et usait ses incontestables facultés en études préparatoires, dont plusieurs sont étonnantes de relief et de vigueur, mais qui n’ont jamais été suivies de l’œuvre promise.
- La peinture de genre avait pris des formes quelque peu archaïques. Les néo-Grecs cl’Hamon accommodaient en berquinades ou en rébus une antiquité chlorotique : tout était mièvre et insignifiant, idée, dessin, couleur. Le public se fatigua vite de ces pâleurs et de ces effacements. Il demeura plus longtemps fidèle à de prétendues restitutions archéologiques où quelques artistes cherchaient, non pas la physionomie de l’homme antique, mais l’aspect de son mobilier, de ses vêtements, des coins les plus reculés de sa demeure.
- A ces puérilités Courbet opposait des murailles de couleur puissamment maçonnées. Certes, la touche était franche et de belle venue: cet hercule forain de la peinture avait la main d’un peintre. Ce qui lui manquait, c’était le cerveau délicat d’un artiste et souvent l’inspiration. Il représentait bien les mains rouges, les chaudrons, la vaisselle; mais il avait le tort d’affirmer ou de laisser croire que c’est la
- p.80 - vue 84/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 81
- tout le domaine de la peinture, et que l’art doit se borner à une expression plus ou moins lourde et triviale des faits de la vie matérielle. Parfois la couleur était bitumineuse et fausse : les tristes figures de Y Enterrement d’Ornans seront bientôt couvertes par le voile de deuil qui, de jour en jour, s’étend sur elles.
- Le réalisme, dont il me faut bien parler ici, ne fut qu’un mot et un mot vide de sens, du moins tel qu’il était alors compris. Il y avait beau temps que l’école espagnole avait peint des pouilleux, ce qui ne l’avait pas empêchée de peindre des Assomptions.
- Toute œuvre d’art n’est que l’expression d’une émotion artistique, et cette émotion transfigure toujours le modèle. L’imitation brutale de la réalité est un mythe et Courbet lui-même en donna la preuve : ses meilleurs tableaux sont des interprétations très libres de la nature.
- Le portrait, qui avait fait longtemps la gloire des artistes français, paraissait un genre en décadence. On n’y trouvait plus les intentions de composition qui élèvent l’œuvre et varient l’aspect des physionomies; les figures s’enlevaient uniformément sur un fond de convention.
- Les paysagistes avaient encore fait des progrès au point de vue de la réalité matérielle. Cependant la réaction contre le paysage de style avait été poussée trop loin; certains artistes s’étaient mis à copier avec une fidélité excessive ce qu’ils avaient sous les yeux.
- Après avoir célébré la poésie des campagnes, il restait à donner la note finale en peignant l’homme au milieu des champs qu’il laboure : ce fut l’œuvre de Millet et de Breton, mais dans des notes très différentes. Millet, en une couleur un peu lourde et terne, peint le serf de la glèbe, déformé par le travail et courbé sur le sillon qu’il trace dans une terre rude et triste. Breton peint les joies tranquilles, la beauté robuste des races saines et pures qui passent au milieu d’une nature éternellement jeune.
- L’aquarelle bénéficiait des tendances nouvelles. Pils s’en servait pour rendre avec une merveilleuse souplesse l’aplomb fanfaron des troupiers, Gustave Doré pour représenter les paysages immenses, les glaciers et les vallées. Ce dernier fut surtout un illustrateur, d’une
- iv, 0
- l’IUiniriE NATIONALE.
- p.81 - vue 85/588
-
-
-
- 82
- EXPOSITION DE 1889.
- correction douteuse, mais d’une éblouissante imagination et d’une personnalité indélébile. Il travaillait wde chic»; mais sa verve ne se lassa jamais : elle monta de l’enfer au paradis; elle alla des bêtes apocalyptiques aux séraphins lumineux, des carnages pantagruéliques aux contes de Perrault. En même temps Gbam, avec un esprit toujours jaillissant, faisait jouer sa petite baraque de marionnettes.
- 4. Gravure. — La gravure avait de la peine à se défendre contre la redoutable concurrence que lui faisaient les découvertes de la chimie et de la galvanoplastie.
- Il faut remonter assez loin pour trouver les origines de la gravure héiiographique, dont les premiers essais sont antérieurs aux essais de Daguerre. Dès 1826, Niepce avait préparé des plaques gravées, en utilisant les propriétés du bitume de Judée.
- Lorsque la photographie fut définitivement inventée, .on chercha à transformer le négatif en cliché d’impression : les uns s’efforcèrent de lui donner, au moyen d’un dépôt d’argent, les reliefs voulus; d’autres se servirent de la gélatine chromatée.
- Ces procédés portèrent un coup fatal à la gravure. Les métiers qui l’avaient pendant longtemps alimentée disparaissaient ou se modifiaient. Elle demeurait en tant quart, mais ne s’adressait plus qu’à un nombre restreint d’amateurs.
- En vain le Gouvernement cherchait à soutenir les graveurs ; en vain il leur ouvrait des ateliers à l’Ecole des beaux-arts. Les grands prix de Rome, qui s’en allaient graveurs, revenaient peintres.
- 5. Sculpture. — La sculpture de l’Empire est personnifiée par Glesinger et Carpeaux.
- Glesinger, le Courbet plutôt que le Murat de la statuaire, voulut forcer le marbre à se tordre dans les exubérances de la vie sensuelle. Talent fougueux, mais imparfait, il confondit trop souvent le caractère avec l’effet et ne put jamais, en copiant la nature, se défendre d’une tendance à l’exagération.
- Plus nerveux et plus délicat, Carpeaux fixa en ses bustes l’effigie
- p.82 - vue 86/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 83
- troublée de certaines femmes du second Empire; il fit danser de folles sarabandes à ses fiévreuses statues.
- Parmi les autres sculpteurs, bien peu avaient de l’originalité. La plupart prenaient à la lettre le fameux axiome : cc Imaginer, c’est se k souvenir a. Ils interprétaient, de préférence à la nature, les œuvres des maîtres; l’agréable, le joli, dominaient; Gorradini et les sculpteurs de l’extrême décadence italienne trouvaient des imitateurs, et le puéril artifice des statues voilées était reproduit chaque année avec complaisance.
- L’école française de sculpture ne conservait guère sa suprématie que dans le portrait. Là encore se glissaient cependant les procédés douteux, le coloriage de certains détails, ou même la substitution de la réalité au travail du ciseau : on incrustait un camée dans la coiffure, ou bien l’on accrochait aux oreilles des bijoux fabriqués par le joaillier.
- 6. Architecture. — L’école rationaliste, enserrée entre les écoles classique et romantique, redoublait d’efforts pour se dégager et faire prévaloir ses principes. Dès i852 , l’un des adeptes les plus éminents de cette école, Viollet-le-Duc, soutenait la nécessité d’un enseignement unique des arts, fondé sur l’étude des civilisations et de leurs œuvres. Critiquant les études abstraites, il voulait que l’art moderne fût vraiment l’expression de la civilisation moderne et qu’en architecture la décoration ne fût pas ccun accessoire rapporté comme un meuble crdans un appartement, mais qu’elle tînt à l’édifice comme la peau retient au corps, en laissant deviner les formes et les charpentes ».
- Cependant l’architecture religieuse continuait à subir l’influence de Lassus, l’apôtre du style gothique, et à produire des restitutions archéologiques, comme dans l’église Saint-Bernard (A. Magne), l’église d’Argenteuil, l’église Saint-Ambroise et l’église de la Trinité (Tb. Ballu). L’initiative personnelle et le rationalisme n’apparaissaient qu’exceptionnellement, par exemple dans l’église Saint-Augustin de Baltard, dont les dômes sur pendentifs et les voûtes en fer apparent constituaient une œuvre originale, et dans l’église Saint-
- 6.
- p.83 - vue 87/588
-
-
-
- 84
- EXPOSITION DE 1889.
- Pierre de Montrouge, qui classait M. Vaudrerner parmi les maîtres de l’école moderne.
- Les monuments de l’architecture civile accusaient davantage les tendances de l’art nouveau : Bai tard couvrait avec du fer les grands espaces des Halles centrales de Paris; Louis Duc commençait avec Dommey et poursuivait avec M. Daumet l’exécution du Palais de justice ; d’autres œuvres encore, qui ne sauraient être énumérées dans cet aperçu général, présentaient des formes décoratives appropriées à leur objet et à leur système de construction.
- H faut reconnaître néanmoins que l’on n’était pas sorti de la période des tâtonnements et que ce sont surtout des restaurations qui ont affirmé le talent de plusieurs architectes rationalistes.
- L’achèvement du Louvre et sa réunion aux Tuileries fournissaient à Visconti et Lefuel une conception grandiose dans le goût de la renaissance française; Vioilet-le-Duc mettait le sceau à sa réputation, en restaurant avec une incroyable fécondité d’imagination archéologique le château de Pierrefonds, les cathédrales de Paris, d’Amiens, de Reims et la cité de Carcassonne.
- 7. Attaques contre l’Académie et l’École des beaux-arts. Tentatives de réformes. — Les critiques tels que G. Planche, Delaborde ou Maxime du Camp, dans leurs appréciations sur la peinture et la sculpture de l’époque, font tous entendre la même note : de l’habileté, beaucoup d’habileté, rien que de l’habileté. Ni sérieux, ni élévation dans la pensée ; l’abaissement du goût et des principes traditionnels est patent. Partout l’intention de séduire le regard ou d’amuser l’esprit, mais nulle idée profonde. Le talent grandit en raison inverse de l’importance des genres. C’est aux bustes, aux statuettes, aux groupes d’animaux que l’école de sculpture doit son animation principale. 11 en est de même de la peinture : le paysage et la nature morte marchent devant. Sous les apparences d’un progrès extérieur, on voit se manifester des symptômes de décadence, puisque les charmes de surface se substituent à cette haute délectation dont parle le Poussin : rrLa jeunesse a le goût du terre à terre et de l’imitation, elle
- p.84 - vue 88/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 85
- redemande ie succès avant tout par n’importe quel moyen et veut de ce l’éclat, peu d’étude et surtout beaucoup de profit. Il n’y a plus re d’originalité dans l’art
- L’Académie eut à subir un véritable assaut.
- Si la pépinière dépérissait, c’est que le mode de culture était mauvais : l’Académie avait le tort de demeurer trop fidèle à ses premières traditions. L’Ecole des beaux-arts continuait a ne donner que l’enseignement du dessin, seul susceptible d’une démonstration rigoureuse ; la manifestation colorée des objets pouvant donner lieu à des interprétations multiples, l’enseignement de la peinture était laissé à l’initiative privée. Admis à la suite d’un examen, les élèves se préparaient aux concours et travaillaient d’après l’antique ou le modèle vivant, sous la surveillance de membres de l’Institut qui se relayaient de mois en mois : ce va-et-vient fâcheux, qui remontait aux origines de l’Académie et avait été repris après la Révolution, ne permettait ni aux élèves de connaître leurs professeurs, ni aux professeurs de s’intéresser à leurs élèves. Aussi l'assiduité n’était-elle pas très grande ; les jeunes gens préféraient louer un atelier pour faire entre eux de la peinture, de la sculpture et de l’architecture, sous la direction d’un maître qu’ils choisissaient et qui ne relevait pas de l’Etat. Ces ateliers coûtaient fort cher : plus d’un jeune homme bien doué avait dû, faute de ressources, cesser de les fréquenter; quelques-uns obtenaient à la vérité de leurs camarades la faveur de ne pas contribuer à l’entretien du local, des modèles et des professeurs, mais cette exemption était à la fois blessante et précaire.
- Beaucoup d’artistes réclamaient l’enseignement de la peinture par l’Etat. Ils reprochaient à l’Ecole ses routines, ses dépendances et les conventions adoptées dans l’interprétation des formes ou la pose des modèles.
- L’Ecole de Rome surtout était l’objet de toutes les attaques. Cette institution vermoulue, décrépite, où les pensionnaires n’apprenaient même pas l’italien, était considérée comme cria clef de voûte
- (1) Maxime du Camp.
- p.85 - vue 89/588
-
-
-
- 86
- EXPOSITION DE 1889.
- cr de la prison élevée par l’Académie n. Tant qu’elle resterait en place, l’édifice demeurerait debout et les réformes se briseraient contre ses murailles lézardées. Au lieu d’y envoyer la jeunesse, on proposait d’en faire un hôpital de vieux artistes.
- La liberté, bannie de la politique, semblait s’être réfugiée dans le domaine des arts. Viollet-le-Duc formulait le programme nouveau des artistes laissés à leur indépendance en face du public.
- Soudain le pouvoir intervint par un simulacre de coup d’Etat. Préparé à huis clos, comme un complot, le décret du i5 novembre 1863 dépouilla l’Académie de ses anciennes attributions. Il lui enlevait le choix des professeurs de l’Ecole des beaux-arts et le jugement des prix de Rome, et créait des ateliers officiels de peinture, de sculpture et d’architecture; l’enseignement des principes communs à tous les arts s’effacait devant celui des pratiques particulières à chaque art.
- Les conditions d’admission étaient profondément modifiées. De quinze à vingt-cinq ans, tout artiste avait le droit de se faire inscrire et prenait date comme aspirant à partir de cette inscription. Une fois reçu, il s’adressait au professeur de son choix; ce dernier était seul juge des études antérieures et des aptitudes du candidat.
- La limite d’âge pour le prix de Rome était abaissée à vingt-cinq ans; la durée de la pension et les obligations des lauréats subissaient des changements.
- L’Académie protesta énergiquement; elle alla jusqu’à se pourvoir devant la juridiction administrative.
- En présence des réclamations bruyantes des élèves, les concours préparatoires, qui avaient été supprimés comme une des pires routines de l’Académie, furent rétablis et même aggravés. Pendant six mois, le décret fut corrigé et recorrigé; en fin de compte, il n’eut plus que des adversaires : les uns le trouvaient inique, les autres insuffisant.
- Les nouveaux professeurs enseignaient au jour le jour. Gouvernés par un conseil administratif qui ne conférait point avec eux, réduits à demander sans cesse des instructions qui ne venaient jamais, ils se décourageaient et renonçaient à leur mission.
- p.86 - vue 90/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 87
- Les ateliers de peinture ne présentaient pas la diversité de talents et de genres, qui eût justifié leur création.
- En réalité, on s’en était pris à l’Académie d’un phénomène naturel. La terre ne porte pas successivement deux belles moissons : après l’éclosion de i83o, le sol se reposait ou plutôt donnait autre chose.
- Habitués aux luttes ardentes cle la première moitié du siècle) les critiques ne comprenaient pas cet apaisement qui s’était fait peu à peu. Ils se trouvaient en présence de la queue de l’école classique, anciens prix de Rome, qui se cantonnaient dans de vieilles formules et se glorifiaient de leur ignorance. En face de ces sculpteurs et de ces peintres, qui se contentaient de reproduire crie bel animal huer main», toute une jeunesse cherchait confusément savoie; la facilité des voyages, les renseignements fournis par la photographie, multipliaient ses impressions; au lieu de lui retirer l’enseignement fort et solide, c’eût été le moment d’affermir les vieilles traditions. Le désir de créer l’originalité était puéril : certes l’originalité dans l’art est le don souverain, mais nul ne l’a jamais perdue ni gagnée à l’Ecole; il faut que l’inspiration soit bien mince pour être étouffée par la discipline de renseignement, et, à côté dun médiocre talent qui s’y étiole, combien de natures sont redressées et se développent dans cette terre vivifiante.
- C’était une erreur de reprocher à l’Académie ses traditions et le caractère doctrinaire de son enseignement. C’était une erreur de s’imaginer qu’en renouvelant les professeurs, en appelant ceux à qui la mode donnait des succès plus ou moins légitimes, on allait révéler à leurs élèves le secret d’un art nouveau.
- L’art est soumis à des règles immuables destinées,.ainsi que le disait Rude, non à former des artistes, mais à leur donner le moyen d’exprimer leur pensée.
- Dans une œuvre peinte, par exemple, il y a trois choses : le dessin, la couleur et la touche.
- Le dessin doit être la reproduction fidèle des proportions de l’objet représenté. Cette fidélité peut être plus ou moins savante, plus ou moins nerveuse, plus ou moins puissante : les uus chercheront toutes
- p.87 - vue 91/588
-
-
-
- 88
- EXPOSITION DE 1889.
- les sinuosités de la ligne; les autres, plus hardis et plus francs, la simplifieront au profit de l’expression générale. Mais un principe domine, celui de l’exactitude des proportions, de la solide attache des membres, de la justesse dans les mouvements et les attitudes. Si une œuvre peut être fort belle tout en contenant des incorrections a ce point de vue, qui oserait prétendre sérieusement que de telles incorrections soient nécessaires au style? Jamais, quoi qu’on en ait dit, elles ne sont voulues.
- En matière de couleur, un grand principe s’impose aussi : je veux parler de l’observation des valeurs qui font le relief des objets dans la nature. Toutefois cette harmonie de tons se prête à une gamme infinie, qui va du clair au foncé; elle comporte les transpositions les plus diverses, selon le tempérament de l’artiste, et ce serait une erreur de croire qu’un artiste a ouvert à l’Ecole une voie nouvelle, parce qu’il a trouvé un ton nouveau.
- Quant à la touche, c’est le procédé matériel. La durée des tableaux en dépend, souvent aussi leur succès auprès d’un grand nombre d’amateurs qui désirent retrouver dans les hardiesses du pinceau la trace visible des hardiesses de l’imagination. Mais elle ne constitue pas une des qualités maîtresses de la peinture. Si la virtuosité est susceptible de charmer, peu importe néanmoins la façon dont un tableau est peint, lorsque la vérité du dessin et l’observation des valeurs y font défaut.
- Telles sont les grandes règles de la peinture, les règles uniques pour toutes les œuvres qui se bornent au simple plaisir des yeux.
- Les artistes qui poursuivent l’expression doivent l’atteindre par le moyen du dessin et de la couleur combinés. La couleur peut être aussi expressive que le dessin. Celui qui varie sa palette suivant le sujet à représenter, qui, pour célébrer un triomphe guerrier, cherche dans l’étincellement des tons lumineux un accompagnement puissant à l’enthousiasme de ses héros, ou encore qui, pour représenter l’apothéose d’un poète, noie sa composition dans les tons tranquilles et sourds d’une grisaille à peine teintée, celui-là est le^vrai peintre.
- Si l’École appelait quelques réformes, ce ne pouvait être que dans
- p.88 - vue 92/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 89
- l’enseignement élevé de ces principes. Quelques cours nouveaux créés par le Gouvernement répondaient bien au but; mais les élèves n’en comprirent pas la portée; de regrettables désordres obligèrent les professeurs à abandonner leurs chaires.
- Tout le monde demeura convaincu qu’au lieu de procéder par un semblant de coup de force contre l’Académie, le pouvoir aurait beaucoup plus sagement agi en étudiant de concert avec elle les améliorations nécessaires, en se faisant l’arbitre prudent entre des novateurs impatients et les défenseurs d’un enseignement qui avait peut-être besoin d’être rajeuni, mais qui avait sans contredit formé des artistes illustres.
- L’Empire s’acheva, sans que les mesures prises en 186B eussent donné les résultats que le Gouvernement en attendait. Les nouveaux professeurs ne surent point faire germer les artistes et ne révélèrent pas à ceux qui avaient le feu sacré d’autres procédés que les procédés connus. Il est même permis d’affirmer que, dans les ateliers officiels, l’enseignement de la peinture prit un certain caractère doctrinal, qui n’était pas sans danger, et que l’abaissement de la limite d’âge exerça une influence fâcheuse sur le niveau des grands prix. Le programme des concours ne fut d’ailleurs pas modifié dans un sens bien moderne; Y Iliade et YOdyssée, la Bible et YEvangile continuèrent à en faire tous les frais : je ne mentionne que pour mémoire des sujets choisis exceptionnellement en dehors de la tradition, mais peu propres à échauffer l’imagination des concurrents, par exemple cela France dotant l’Al-ccgérie de puits artésiens ».
- 8. Exposition universelle de 1867. — L’Exposition universelle de 1867 a laissé d’assez mauvais souvenirs au point de vue artistique.
- Les tableaux y étaient mal aménagés dans de vastes galeries, noyées de lumière, visitées par de terribles courants d’air, galeries qu’un critique malveillant a comparées et à des granges aux murs «desquelles on aurait collé des affiches». Quant à la sculpture, elle avait été dispersée dans le jardin central, et les plâtres s’effritaient sous la pluie.
- p.89 - vue 93/588
-
-
-
- 90
- EXPOSITION DE 1889.
- Le nombre des œuvres exposées était relativement minime, un millier à peine, en y comprenant les lithographies.
- On a pu reprocher, non sans quelque raison, à la Commission impériale de n’avoir point eu pour les heaux-arts le respect et les égards auxquels ils avaient droit et de s’être trop laissé absorber par le côté industriel de l’entreprise. Il est regrettable aussi que les membres du jury n’aient pas été mis hors concours et se soient ainsi trouvés en butte à des accusations fâcheuses de complaisance réciproque.
- Les uns attribuèrent à ces conditions défectueuses le succès médiocre de l’Exposition française; les autres répétaient plus solennellement avec Maxime du Camp : ccLorsque les esprits sommeillent et crque les consciences se taisent, l’art est bien près de disparaître».
- Dans l’étude historique placée en tête de mon rapport, j’ai déjà dit quels avaient été les faits principaux révélés par l’Exposition des beaux-arts de 1867, non seulement pour la France, mais aussi pour les pays étrangers. Il me suffira de rappeler ces faits en quelques mots.
- La grande peinture était délaissée par nos artistes : de 185 5 à 1867, beaucoup de maîtres avaient disparu et leurs places étaient demeurées vides; c’est à peine si, durant cette période, on comptait trois recrues pour la peinture d’histoire, et bon nombre de peintres semblaient croire de plus en plus que l’art consistait à trouver ce une cc petite lumière ou un ton corsé ». La peinture de genre était meilleure. Seul, le paysage gardait une supériorité incontestée. Dans l’ensemble, la conclusion de Maxime du Camp en 1867 était la même que celle de G. Planche en 18 5 5 : cc L’école française, supérieure aux autres, cc est inférieure à elle-même et ne pourrait plus produire aucune des cc œuvres du commencement du siècle».
- L’école anglaise restait imperturbablement nationale et donnait un visage anglais aux gens de toutes les nations et de tous les temps. La peinture d’histoire n’y était guère que de l’illustration, et la peinture de genre poussait l’expression jusqu’à la mièvrerie; l’exécution était petite et la couleur désagréable. En cherchant à reproduire chaque brin d’herbe, les paysagistes faisaient papilloter leurs toiles de la
- p.90 - vue 94/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 91
- façon la plus insupportable pour l’œil. Par contre, l’aquarelle conservait sa franchise et sa solidité.
- En Belgique, le néo-germanisme et le réalisme se disputaient la suprématie. On y trouvait des colorations vigoureuses, parfois une certaine ampleur de facture, mais rarement de l’esprit d’invention.
- L’école hollandaise s’était complètement écartée de ses origines et s’enfermait dans la reconstitution archéologique des civilisations éteintes.
- En Allemagne, le roi Louis 1er de Bavière avait fait de grands efforts pour créer une école puissante et forte, mais n’était guère parvenu qu’à transformer Munich en une contrefaçon de la Grèce antique. Dusseldorf devenait le centre artistique. L’esprit national emportait les artistes vers les vastes compositions. La grande peinture était retournée à l’hérésie et au protestantisme : Kaulbach avait remplacé Cornélius et cherchait à résumer les époques et à exprimer la philosophie des temps en arides tableaux synchroniques. Quant à la peinture de genre, elle s’attaquait trop souvent à d’honnêtes puérilités, avec des colorations blondes et des tendances marquées à la minutie des détails; cependant quelques peintres, tels que M. Knaus, se distinguaient par de réelles qualités.
- Malgré de sérieux efforts, l’Espagne et l’Italie se confinaient outre mesure dans l’imitation des œuvres théâtrales de la décadence italienne.
- Pour la sculpture, la France, bien que manquant parfois d’inspiration et d’originalité, était incontestablement hors de pair. Les écoles étrangères ne se montraient point en général sous un aspect fort brillant : l’école italienne, la plus féconde de toutes, révélait beaucoup d’habileté de main, mais peu de force et de grand art.
- L’exposition de gravure confirmait les craintes que la découverte des procédés nouveaux de reproduction avait fait concevoir pour l’avenir de cette branche des beaux-arts.
- 9. Situation au point de vue de l’enseignement du dessin. — Si la France gardait sans conteste une supériorité relative dans l’art
- p.91 - vue 95/588
-
-
-
- 92
- EXPOSITION DE 1889.
- proprement dit, on constata en 1867 ^es énormes progrès faits par plusieurs autres pays dans les applications de l’art à l’industrie.
- L’exposition anglaise de 18b 1 avait donné le premier rang à la France dans toutes les industries d’art. Ce fait humiliant pour les nations rivales provoqua chez elles un mouvement général en faveur de l’enseignement populaire du dessin.
- L’Angleterre notamment fit des sacrifices considérables. Elle créa la métropole d’art de South Kensington et institua une véritable administration publique du dessin avec tout un personnel de comités, d’inspecteurs, etc. Les écoles libres qui acceptèrent la visite des inspecteurs reçurent des subventions considérables, mais variables avec les progrès des élèves : 1 fr. 20 par élève qui recevait l’enseignement, 2 fr. A0 si l’élève en tirait profit, 8 fr. 60 si l’examen était excellent. On alla plus loin encore, on paya les élèves! Grâce a ces moyens héroïques, le nombre des élèves augmenta rapidement; bientôt Bristol en comptait 300, Dublin 500, Birmingham 1,000, Londres 3,ooo. i5o écoles principales et 20 succursales étaient en rapport direct avec le comité de Kensington. Des expositions ambulantes furent en outre organisées dans les villages. En 1867, ces efforts avaient déjà donné des résultats très sensibles, et le progrès de la fabrication anglaise au point de vue du goût fut très remarqué : il 11’est pas inutile d’ajouter que les industriels anglais avaient eu recours à des moyens plus directs et d’une efficacité plus immédiate, et qu’à grands frais ils avaient fait venir de France d’habiles contremaîtres.
- Le même mouvement s’était manifesté à des degrés divers dans d’autres pays.
- En Espagne, l’enseignement, du dessin dans les écoles était gratuit et obligatoire depuis dix ans. En Suisse, cet enseignement, sans être obligatoire, n’en était pas moins très développé et entrait dans les éléments d’une bonne instruction primaire. En Belgique, les écoles d’art s’ouvraient de toutes parts, et celle de Molenbeck-Saint-Jean comptait déjà plus de 300 élèves. En Allemagne, on appliquait la parole de Goethe : crNous écrivons beaucoup trop, nous ne dessinons
- p.92 - vue 96/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 93
- repas assezw; renseignement du dessin accompagnait presque celui de l’alphabet, mais les maîtres n'étaient pas à la hauteur des programmes. C’était un peu ce qui se passait en Autriche, en Suède, en Danemark et même aux Etats-Unis, où la vulgarisation du dessin était regardée comme un moyen d’exprimer les formes essentielles des choses, la nature passant avant le livre.
- Malgré les lacunes de cet enseignement à l’étranger, nos industriels en furent légitimement effrayés. Ils se demandèrent avec anxiété si la France,quels que fussent les dons naturels de ses enfants, pourrait conserver indéfiniment sa suprématie dans les industries d’art. Plusieurs firent entendre un cri d’alarme.
- Quelle était donc la situation de l’enseignement du dessin dans notre pays?
- Paris avait le privilège à peu près exclusif d’un bon enseignement élémentaire; encore cet enseignement ne s’était-il développé que depuis une époqjue assez récente. En 1846, la Ville n’administrait par elle-même aucune école de dessin; elle se contentait d’accorder un subside d’une trentaine de mille francs aux établissements spéciaux. En 1867, ce subside avait décuplé; 10,000 élèves se répar-tissaient entre les 60 classes de dessin des écoles primaires, les 3 a cours d’adultes, les 7 écoles subventionnées et les 20 écoles gratuites de jeunes filles. Les professeurs étaient intéressés aux succès de leurs élèves, et l’on avait ouvert des concours entre les écoles laïques et les écoles congréganistes.
- Sauf à Paris et dans quelques autres villes, comme Lyon, Dijon, Nancy, Toulouse, dont les écoles avaient gardé une certaine réputation, renseignement du dessin n’existait pas en France; il figurait bien aux programmes de l’enseignement secondaire; mais les modèles étaient détestables et ne servaient qu’à perpétuer l’ignorance, et les professeurs ne valaient guère mieux que les modèles. Son introduction dans l’enseignement primaire n’était encore qu’à l’état de projet : les auteurs des rapports officiels se promettaient de transmettre prochainement ccaux enfants des villages les plus pauvres l’inspiration cc de Phidias et d’Athènes r>. Ces mêmes rapports racontaient sérieuse-
- p.93 - vue 97/588
-
-
-
- 94
- EXPOSITION DE 1889.
- ment que les instituteurs primaires, conduits en 1867 devant la Vénus de Milo, avaient applaudi bruyamment avec une émouvante spontanéité : en réalité, les instituteurs étaient très ignorants, au moins en matière d’art, et tout à fait incapables de comprendre les beautés de la statue mutilée.
- L’Empire s’acheva sans qu’aucune tentative sérieuse eût été faite pour généraliser l’enseignement du dessin.
- p.94 - vue 98/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 95
- CHAPITRE VI.
- PÉRIODE DE 1870 À 1889.
- 1. Premières réformes dans l’enseignement des beaux-arts. — Les événements de 1870-1871 furent le signal d’un grand mouvement de rénovation dans l’instruction publique.
- Dès 1871, M. Thiers rendit à l’Académie la direction des concours de Rome : l’Académie ne reprenait pas seule cette direction, mais les deux tiers des voix lui étaient réservées dans chaque jury. Tandis que le décret de 18 6 3 avait établi pour le jugement des œuvres le régime de la spécialité, le décret de 1871 attribuait le jugement à l’Académie tout entière; cependant les décisions préparatoires des sections ne pouvaient être infirmées qu’à la majorité des deux tiers des membres de l’assemblée plénière. M. Thiers laissait d’ailleurs à l’Académie le soin de régler les programmes des épreuves et les obligations des lauréats. La limite d’âge de trente ans était rétablie.
- Le règlement de 1863 n’imposait aux grands prix qu’un séjour de deux ans à Rome et leur permettait de consacrer les deux autres années à des voyages : le nouveau règlement en revint à l’obligation de rester à Rome jusqu’à l’expiration des quatre ans; toutefois les voyages ne furent pas complètement supprimés, mais seulement limités à lltalie, à la Sicile, à la Grèce, et subordonnés à l’autorisation du directeur.
- En même temps divers services qui, pendant tout le siècle, avaient erré des ministères compétents à la liste civile, retournèrent à l’Administration des beaux-arts. Cette administration se préoccupa immédiatement de les réorganiser et porta d’abord son attention sur les manufactures nationales. Néanmoins, jusqu’en 1878, la réforme proprement dite de l’enseignement resta à l’état de projet.
- p.95 - vue 99/588
-
-
-
- 96
- EXPOSITION DE 1889.
- 2. Tendances de la peinture après 1870. — Les graves événements de 1870 devaient nécessairement avoir leur contre-coup sur le caractère des arts et spécialement de la peinture.
- Tout d’abord, les tristesses de la défaite avaient passé devant les yeux des peintres militaires. Aux tableaux joyeux, dont le premier plan montrait toujours un clairon sonnant la victoire, succédaient les épisodes des batailles perdues, et la foule allait chercher un espoir dans l’émouvante peinture des héroïsmes inutiles.
- Un fait plus important était la tendance a la représentation des mœurs contemporaines. La constitution du régime démocratique 11e pouvait que diriger l’art vers la peinture des misères et des joies du travailleur, et lui inspirer le respect de l’être humain a tous les degrés de la hiérarchie sociale. Le mot de «modernité 99 fut prononcé.
- En même temps apparaissaient des procédés nouveaux. Appelés a couvrir les murs des édifices de compositions d’une grande étendue, quelques peintres avaient compris que les couleurs éclatantes détonneraient comme un accent de trompette au milieu de l’harmonie mélancolique des pierres grises et froides; ils avaient adopté la sobriété et les tonalités pales et effacées des fresques et des vieux cartons de tapisseries.
- D’un autre coté, le paysage avait ccnettoyé les yeux des artistes 99. Habitués aux colorations discrètes du plein air et aux jeux de la lumière diffuse, ils s’en inspiraient dans leurs études de la figure humaine, et, bannissant avec obstination les ombres trop accusées, recherchaient les gris lumineux et fixes. Certes une figure en plein air ne doit pas être peinte avec le même parti pris d’ombre et de lumière qu’une figure perdue au fond d’un intérieur; mais cela ne veut pas dire que tout portrait fait dans un atelier soit mauvais, qu’il n’existe pas d’ombres colorées dans la nature, et que les immortels chefs-d’œuvre des écoles anciennes doivent être regardés comme des souvenirs et non comme des exemples.
- Cependant l’école nouvelle s’affublait de noms bizarres: généristes, impressionnistes, etc., et se vantait ccd’avoir débarrassé la peinture de cria litbarge, du bitume... 99, et de beaucoup d’autres choses encore,
- p.96 - vue 100/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 97
- dont la désignation n’existe guère que dans l’argot des ateliers. Elle s’honorait de demander des leçons aux artistes japonais.
- Les partisans de la peinture claire connurent des fortunes diverses. Tandis que les uns, avec un réel talent et sans sacrifier l’invention, obtenaient des effets de silhouette qui laissaient l’air circuler librement dans la toile, d’autres s’attardaient à des recherches puériles, à des décompositions prismatiques de couleur.
- Chose singulière ! Le bourgeois était à la tête du mouvement. Exaspéré des longues railleries, las de s’entendre appeler philistin, il avait foncé sur l’obstacle et s’était lancé à la suite des aventuriers les moins recommandables, avec un élan tel qu’il les dépassait, étonnait les plus audacieux par les audaces de ses admirations, leur faisait croire qu’ils possédaient réellement du talent et qu’ils avaient découvert une voie encore inconnue dans ce domaine exploré en tous les sens, à tous les âges.
- Au souffle de ces idées, la critique devenait nuageuse, pleine de sous-entendus aux échos mystiques, qu’un écrivain a appelés ccles h arec moniques de la pensée(1)». Le style fort et précis, parfois tranchant, faisait place à une abondance d’épithètes, qui dénotait au moins de la facilite chez l’auteur. Plus de critiques sévères sur les fautes de dessin et de composition, mais des extases prolongées «sur les notes ccd’or pâle et d’argent blondissant, sur les finesses de ton, sur les dé-cclicates harmonies de nuances qui charmaient l’œil ainsi qu’un accord ce discret». Pour cette école, la composition était bannie; le seul mot de crcomposition» faisait hausser les épaules et l’on affirmait que les études faites au hasard de l’atelier exigeaient un talent égal à celui des héroïques toiles des maîtres.
- 3. Condition des artistes après 1870. — La condition des artistes se modifiait profondément. Grâce aux affolements des amateurs, grâce aussi aux encouragements officiels, les jeunes ne connaissaient pas les rudes débuts de leurs devanciers.
- (1) L’abbé Gratry*
- iv. 7
- IMPIUUEtUE NATIONALE»
- p.97 - vue 101/588
-
-
-
- 98
- EXPOSITION DE 1889.
- La diffusion des fortunes et le développement du goût pour les œuvres d’art poussaient d’ailleurs vers la carrière artistique un grand nombre de jeunes gens riches.
- Une sorte d’émulation de luxe s’emparait des peintres. Ils avaient des hôtels qui s’ouvraient aux fêtes, et les ateliers sobres et nus du commencement du siècle étaient remplacés par de véritables musées garnis d’objets rares et de curiosités; on a vu l’aménagement de certains ateliers modernes se transformer en une véritable réclame, que les photographes affichaient à leur vitrine.
- Les encouragements de l’Etat se multipliaient et augmentaient d’importance; chaque Exposition nouvelle était l’occasion d’achats nombreux et éclectiques, qui venaient consacrer parfois des fantaisies contestables.
- 4. Modifications successives apportées au régime du Salon. — Néanmoins les artistes se montraient mécontents et attaquaient notamment le régime du Salon. Tiraillée dans les sens les plus divers, l’Administration essaya de plusieurs systèmes. Elle reprit d’abord le principe de l’élection intégrale du jury, mais en gardant l’organisation et la direction des Salons.
- Quatre cents artistes élaborèrent alors un projet d’Académie nationale, destinée a faire revivre l’ancienne Académie royale, en l’adaptant aux institutions du jour; ce projet alla s’enfouir dans les cartons des bureaux.
- En 1872, les artistes médaillés furent seuls admis à élire le jury, et le privilège de l’exemption fut supprimé.
- Dès 1874, l’Administration rétablit ce privilège et reprit le droit de désigner une partie du jury. En présence du tollé général soulevé par cette mesure, elle pensa à donner suite au projet d’Académie nationale. L’Académie devait, pour le présent, se composer de tous les artistes français médaillés, décorés, membres élus de la quatrième classe de l’Institut, et, pour l’avenir, se recruter par voie de cooptation; elle aurait eu dans ses attributions le règlement et l’organisation des Salons annuels. Mis ainsi au pied du mur, les artistes reculèrent
- p.98 - vue 102/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 99
- devant les hasards de l’entreprise, mais n’en continuèrent pas moins a se plaindre.
- Le Conseil supérieur des beaux.-arts, consulté sur les moyens de mettre enfin un terme à ces plaintes incessantes, proposa une solution nouvelle consistant à organiser deux séries d’expositions distinctes : d’une part les expositions annuelles dont l’accès serait rendu facile à tous les talents par un jury librement élu et dont l’administration pourrait être graduellement remise aux intéressés, d’autre part des expositions triennales qui resteraient dans la main de l’Etat, pour lesquelles les opérations d’admission seraient confiées à un jury composé d’éléments déterminés, et où l’on trouverait une réunion choisie d’ouvrages ayant déjà pour la plupart subi l’épreuve du jugement public. Les expositions annuelles devaient être en quelque sorte celles des artistes, et les expositions triennales, celles de l’art. En formulant cette proposition, le Conseil supérieur espérait tout à la fois donner satisfaction aux artistes, qui pour les Salons annuels devenaient complètement indépendants de l’Administration, et sauvegarder les intérêts du grand art par la constitution périodique d’expositions qui montreraient le niveau le plus élevé de la production contemporaine, mettraient en lumière l’état du mouvement artistique et des progrès accomplis pendant un certain nombre d’années, et fourniraient des enseignements impossibles à dégager au milieu de l’innombrable variété des œuvres exposées annuellement.
- Un décret conforme intervint sur le rapport de M. Bardoux. Mais il resta, au moins provisoirement, lettre morte, et la première exposition triennale, qui devait avoir lieu en 1879, fut ajournée. Il y avait bien, comme on l’a fait remarquer, quelque contradiction de la part de l’Etat à instituer des expositions périodiques qui étaient une constatation de son impuissance à organiser le choix dans les expositions annuelles. Cependant, tout compte fait, la mesure était sage et répondait à des besoins réels.
- La question fut reprise en 1880. Appelé de nouveau à en délibérer, le Conseil supérieur des beaux-arts conclut encore à deux séries d’expositions : les expositions annuelles dont la gestion libre et com-
- p.99 - vue 103/588
-
-
-
- 100
- EXPOSITION DE 1889.
- plèle serait offerte à tous les artistes français, les expositions périodiques et officielles qui seraient séparées par d’assez longs inler-valles et où viendraient se grouper les œuvres choisies de plusieurs années.
- À la suite de cet avis, les artistes français admis au moins une fois au Salon furent convoqués dans le bu. de régler, d’accord avec l’Administration, le régime du Salon de 1881. S’adressant à un comité élu de 90 membres, le Sous-Secrétaire d’Etat des beaux-arts s’exprimait ainsi : ce La mission que vous avez a remplir est simple et prête cise. Vous avez à prendre en main la gestion matérielle et artistique ccdes expositions au lieu et place de l’Administration. L’Etat n’inter-cc viendra plus dans vos affaires qu’à titre gracieux, si vous le désirez, cr par la concession temporaire d’un local dans les conditions déjà refaites à d’autres sociétés. Vous aurez tous les bénéfices de l’entre-ccprise; vous en aurez, comme il est juste, toutes les charges aussi. ccLes recettes seront encaissées par vous, les dépenses seront réglées cc par vous. Vous serez seuls les maîtres de fixer le nombre et la valeur ccdes récompenses que vous jugerez à propos de décerner au nom de cc votre association. . . y> Puis le Sous-Secrétaire d’Etat ajoutait, non sans ironie : cc Si l’Etat reprend sa liberté en vous rendant la vôtre, cc ce n’est pas pour se séparer de vous; notre conviction est que nous cc marcherons d’autant plus d’accord que nous marcherons librement cccôte à côte 7?.
- Ainsi naquit la Société des artistes français, qui fut reconnue d’utilité publique en 1880. Cette Société a pour objet, non seulement l’organisation annuelle des expositions, mais encore la défense des intérêts généraux etl’assistance des artistes français. Depuis 1880, elle a gardé la direction des Salons; l’Etat n’intervient plus que pour la concession du local, les acquisitions sur les crédits budgétaires et l’attribution de certains prix et bourses de voyage, sortes de prix de Rome donnés en dehors de l’enseignement officiel, grâce à une heureuse innovation qui date de 187/1.
- L’Administration s’était réservé le droit d’organiser elle-même des expositions officielles. Réserve prudente ! L’élection des jurés par les
- p.100 - vue 104/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 101
- artistes devait en effet avoir pour conséquence fatale l’augmentation du nombre des œuvres et l’abaissement du niveau moyen des expositions annuelles : ce danger était déjà manifeste au temps où l’Etat avait la direction des Salons ; du jour où la Société des artistes fut constituée, l’exposition triennale s’imposait.
- Des difficultés nombreuses surgirent, quant au lieu et à la date de cette exposition. Paris n’avait pas d’autre local que le palais des Champs-Elysées, déjà occupé par le Salon pendant la partie la plus favorable de l’année. Pour ne pas modifier l’époque à laquelle ce palais était mis à la disposition des artistes, il fallut se résoudre à reporter l’exposition triennale vers la fin de l’été.
- La première exposition de ce genre eut lieu en septembre 1 883. Un jury composé de membres de l’Académie des beaux-arts, ainsi que de critiques et d’artistes désignés par l’Administration, fut chargé de prononcer les admissions. Les envois de chaque artiste n’étaient pas limités, mais le total des œuvres admises l’était sévèrement. Aucune récompense ne fut décernée. L’entreprise eut un très grand succès.
- Après cette première expérience qui avait si heureusement abouti, le Gouvernement soumit au Conseil supérieur des beaux-arts les trois questions suivantes : Faut-il poursuivre l’essai des expositions de choix? Faut-il conserver ou modifier la période de trois ans? A quelle époque de l’année convient-il de fixer les expositions? Sur le premier point, le Conseil répondit à l’unanimité par l’affirmative. Il se prononça, à une forte majorité, pour la période triennale et le printemps.
- En conséquence, un décret fixa au ier mai 1886 l’ouverture de la seconde exposition triennale, dont le règlement fit l’objet d’un arrêté ministériel du î 2 janvier 188Ù.
- La Société des artistes se plaignit. Ses efforts redoublèrent à l’approche de la date fatale, et le 18 mai 1885 parut au Journal officiel un décret qui annulait celui de t 88 3. Cette décision était basée sur l’insuffisance du délai de trois ans pour faire des expositions d’Etat qui ne fussent point la reproduction des Salons antérieurs et qui fournissent les éléments d’un enseignement supérieur de l’art. Dans son
- p.101 - vue 105/588
-
-
-
- 102
- EXPOSITION DE 1889.
- rapport, le Sous-Secrétaire d’Etat estimait à cinq ou six ans le minimum d’intervalle à ménager entre ces expositions.
- La seconde exposition de choix fut ainsi reportée à une date ultérieure et non déterminée. Nous l’attendons encore.
- Gomment soutenir cependant qu’en présence de la multiplicité des œuvres exposées annuellement, en présence aussi des schismes ou plutôt des querelles personnelles qui dressent Salon contre Salon, sans répondre à aucune division féconde d’écoles, l’exposition organisée par l’Etat, à des dates périodiques ne soit point chose utile et même nécessaire?
- Plus que jamais, au milieu de ce tohu-bohu, de cette confusion de tous les genres et de tous les styles, le public délicat éprouve le besoin de se ressaisir et de comparer, sur un petit nombre d’œuvres choisies, la valeur des théories anciennes et la valeur des théories nouvelles.
- A mon humble avis, la combinaison des expositions triennales avec les expositions annuelles résolvait heureusement le problème dont on a recherché inutilement la solution depuis le commencement du siècle. Elle permettait de réunir périodiquement les œuvres des maîtres, sans enlever à aucun talent le moyen de se produire et de se faire connaître.
- 5. Exposition universelle de 1878. — Pour ne pas allonger inutilement ce rapport, je ne m’arrêterai point à l’Exposition universelle de 1878.
- Déjà j’ai dit quelles étaient les tendances de la peinture française pendant les années qui ont suivi les événements de 1870-1871. Quant à la peinture étrangère, nous la retrouverons sans changement bien notable à l’exposition décennale de 1889, et les appréciations dont elle sera l’objet pourront s’appliquer à toute la période écoulée depuis 1867.
- En ce qui concerne les autres arts, une étude d’ensemble portant sur cette période sera également plus courte et plus instructive.
- La sculpture était du reste fort mal servie en 1878 par son in-
- p.102 - vue 106/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 103
- stallation matérielle. De mauvaises langues ont même dit qu’elle avait été d’abord oubliée et qu’à la dernière heure, faute d’espace spécial réservé dans les palais, on avait dû l’entasser pêle-mêle le long des murs d’une galerie obscure : sans ajouter foi à cette exagération de critique, il faut reconnaître que les œuvres des sculpteurs étaient placées dans des conditions défectueuses, qui ne les mettaient pas en valeur et qui n’attiraient point le public.
- 6. Réforme de l’enseignement du dessin. — L’Exposition de 1878 nous laissa, dans le domaine de l’art pur, notre vieille supériorité; mais, au point de vue industriel, elle constituait, sinon une dure leçon pour l’orgueil national, du moins un nouvel avertissement.
- Il importait de se rendre compte des motifs qui laissaient nos industries d’art presque stationnaires au milieu des progrès de la concurrence étrangère. Des crédits furent votés en 1878 pour la création de dix-sept inspecteurs chargés de procéder à une enquête sur la situation de l’enseignement du dessin, enquête qui devait permettre de dresser une sorte de statistique générale, de préciser les lacunes les plus importantes et de rechercher les améliorations les plus urgentes.
- L’inspection démontra que tout était à créer ou à réformer : matériel, méthode, modèles et professeurs.
- Sur le rapport des inspecteurs, les Chambres votèrent successivement des crédits considérables, dont les uns étaient affectés aux écoles des beaux-arts et aux écoles de dessin des départements, et les autres destinés à la réorganisation de l’enseignement du dessin dans les lycées et collèges.
- Le Conseil de perfectionnement de l’enseignement du dessin formula un programme véritablement scientifique. Repoussant les anciens procédés empiriques de reproduction instinctive, il considéra le dessin cecomme une science qui a sa méthode, dont les principes ce s’enchaînent rigoureusement, et qui, dans ses applications variées, redonne des résultats d’une certitude incontestable ».
- Avant de confier aux élèves la tâche de reproduire la figure
- p.103 - vue 107/588
-
-
-
- 104
- EXPOSITION DE 1889.
- humaine, le Conseil voulut qu’on leur apprît à tracer avec précision des lignes et des figures conduisant aux motifs d’ornementation les plus compliqués.
- Le Comité des modèles élu dans le sein du Conseil de perfectionnement suivit pas à pas ce programme. Le tracé des lignes étant le point de départ, il rechercha les objets simples pouvant être copiés à main levée, les solides en fil de fer, les motifs grecs empruntés au règne végétal, etc.
- Pour chaque série d’écoles, pour chaque espèce d’enseignement, il dressa une liste de modèles correspondant au programme.
- Comme consécration suprême de l’œuvre entreprise, le décret du 1 h octobre 1881 créait un Ministère des arts chargé de diriger, de protéger, non seulement les beaux-arts proprement dits, mais encore les arts industriels. Ainsi étaient condamnés les préjugés si longtemps en honneur. ccOn a fait justement remarquer (disait le rapport) que, ecdans nos sociétés modernes, il ne suffit pas de développer le goût ccet la culture des beaux-arts, mais que l’assistance que l’art peut redonner à l’industrie a une importance considérable au point de vue rrsocial, puisqu’elle transforme les conditions du travail et exerce une rr influence définitive sur les forces productives d’une nation. Pour dé-ccvelopper ce large enseignement de l’art que réclament nos grandes rr industries, pour fortifier l’enseignement technique qui ne leur est repas moins nécessaire, il convient de créer un Ministère des arts. »
- Trois mois plus tard, ce Ministère disparaissait après une existence trop courte pour qu’il fût possible d’apprécier l’institution dans ses résultats. La Direction générale des beaux-arts, temporairement rétablie, devait elle-même être bientôt supprimée, et les deux directions des beaux-arts et des bâtiments civils qui la composaient allaient reprendre leur autonomie respective.
- Toutefois, à travers tous ces changements, la réforme entreprise se poursuivait. Un décret de 1883 réorganisait l’Ecole des beaux-arts et substituait à la liberté d’admission des conditions d’entrée assez sévères. Les écoles de province prenaient vie. On demandait des diplômes aux professeurs de dessin dans les lycées et collèges; en re-
- p.104 - vue 108/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 105
- vanche, leur situation régulière était assurée. L’École clés arts décoratifs cessait d’être la petite porte de l’Ecole des beaux-arts pour redevenir ce qu’elle doit être : le seminarium des artisans. De toutes parts se fondaient, avec des subventions de l’Etat, des écoles industrielles, des écoles régionales d’art décoratif, des écoles municipales de dessin.
- Pour l’enseignement primaire, il était impossible de créer des maîtres spéciaux; mais l’Etat assurait aux instituteurs les moyens d’enseigner le dessin en le faisant entrer dans les programmes des écoles normales.
- Ce vaste ensemble a déjà produit des résultats appréciables. L’Exposition de 1 889 a témoigné d’un relèvement sensible dans nos industries d’art. Le goût des ouvriers s’est épuré, et il est permis d’espérer que la jeune génération qui s’élève à cette heure dans toutes les écoles de dessin entretenues ou soutenues par les deniers de l’État, donnera dans un avenir peu éloigné des pléiades d’artistes-artisans, capables de consolider et de fortifier la suprématie de notre pays en tout ce qui touche à l’industrie d’art.
- 7. La peinture française et étrangère à l’Exposition universelle de 1889. — Déjà, en 1878, on avait pu constater que les nouveaux venus de l’école française inclinaient franchement, soit du côté décoratif, soit du côté naturaliste, puisque le mot naturalisme était la désignation nouvelle adoptée pour la tendance à la représentation des mœurs contemporaines. On remarquait aussi la rareté de plus en plus grande des compositions historiques ou poétiques.
- Depuis, la situation ne s’est pas sensiblement modifiée.
- Les principes appliqués aux peintures murales : grandeur des figures, même en de petits cadres, et pâleur fondante des colorations, se sont généralisés. Ce culte pour les traditions des anciens fresquistes est parfois poussé à l’excès ; les couleurs plâtrées ne peuvent être ainsi transportées impunément dans la peinture ordinaire, et la recherche systématique des effets de grisaille frise parfois le ridicule.
- D’autre part, l’ancien temple d’Apollon, autrefois réservé aux belles
- p.105 - vue 109/588
-
-
-
- 106
- EXPOSITION DE 1889.
- et froides divinités de la Grèce et de Rome, est devenu la scène où s’agitent nos joies et nos tristesses, si faibles et si humbles que nous soyons. La jeunesse aime à raconter l’histoire du peuple. Tandis que les Flamands et les Hollandais du xvne siècle se sont complus aux attitudes triviales et souvent grotesques, nos jeunes artistes traitent les ouvriers et les paysans avec un profond sentiment de la majesté du travail; leurs œuvres sont une sorte de glorification démocratique de l’humanité; ils représentent la vie du prolétaire avec une simplicité parfois touchante. Il y a là une voie féconde où peut surgir un génie nouveau, des efforts intelligents auxquels on ne peut qu’applaudir. Cependant la jeune génération fera bien de se garder des exagérations qui voudraient borner l’art à ces modernités, se prémunir contre un exclusivisme dangereux, et surtout ne point faire abus de la réalité brutale : l’art ne va pas sans une aspiration vers l’idéal.
- Gomme l’indique M. Lafenestre dans son remarquable rapport sur l’exposition de peinture, nos artistes, obéissant aux tendances nouvelles, ont perdu quelques-unes des qualités traditionnelles qui avaient illustré tour à tour l’école classique et l’école romantique : approfondissement des sujets, ordonnance longuement réfléchie, plénitude dans la composition, intensité dans l’expression. Ils en ont gagné d’autres, telles que l’esprit d’observation, l’intelligence des réalités immédiates, le respect pour toutes les manifestations physiques et morales de l’être humain, à tous ses degrés de conscience et de culture, et ce sont ces qualités qui ont permis à la France de garder le premier rang.
- D’ailleurs, à côté des jeunes, nous avons encore des maîtres anciens qui sont demeurés fidèles à leurs traditions, à leur style, à leur technique. Les uns enveloppent d’une ligne précise et fine les corps nacrés des nymphes et des Amours : il est de mode de leur reprocher la perfection même du dessin et le charme du coloris, mais le temps se chargera bien d’assombrir cet éclat et de voiler ces transparences. D’autres illustrent les vieilles chroniques avec un dessin robuste et une couleur puissante, cherchent au fond des cloîtres les reflets des robes sacerdotales, ou accommodent savamment à l’archéologie leurs
- p.106 - vue 110/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 107
- belles et coûteuses miniatures. L’école des anecdotiers et des costumiers est restée assez nombreuse; elle a compté et compte toujours d’habiles représentants. Néanmoins, je le répète, si tous ces maîtres jouissent d’une gloire méritée, ce n’est pas vers eux que se tourne la jeunesse : nous sommes dans une période de transition, nous assistons à une évolution profonde.
- La peinture religieuse est à peine représentée aujourd’hui. Gomme les bons rapports avec le clergé ne font plus partie du programme gouvernemental, elle a perdu toute subvention budgétaire; d’un autre côté, les marguilliers des cathédrales songent plutôt à entretenir les écoles libres qu’a commander des œuvres d’art, et la foi des artistes n’est pas assez vive pour suppléer à ce défaut d’encouragement matériel.
- Dans ce qui reste de la peinture d’histoire, la vérité ethnographique, le caractère individuel, la réalité du paysage jouent un rôle de plus en plus considérable.
- Les portraitistes sont nombreux et, dans leurs différentes manières de comprendre la figure humaine, dénotent des talents remarquables. Certains d’entre eux, dans une couleur sobre et mince, avec un dessin profond, appliquent aux élégances de la femme moderne toutes les finesses d’exécution du commencement de ce siècle. Quelques-uns, plus hardis, jettent avec une verve toujours heureuse les reflets chatoyants des soies et des velours, et les mêlent harmonieusement à la note brillante des belles carnations. Plusieurs font poser leur modèle en plein air, substituent le paysage au fond de convention et la lumière diffuse de l’atmosphère à la lumière factice de l’atelier : le charme artistique et la valeur des œuvres sont loin d’en souffrir.
- Dans le paysage, tous les systèmes sont représentés, depuis celui des petites toiles minutieusement exécutées et cependant solides, où l’air vif circule librement, jusqu’à celui qui applique les principes des décorations murales. Le gros de l’école se compose encore des paysagistes sévères, dont les longues études ont assoupli et fortifié la verve. Une tendance marquée de retour à la composition se manifeste dans cette branche de l’art, qui a semblé un moment le domaine
- p.107 - vue 111/588
-
-
-
- 108
- EXPOSITION DE 1889.
- exclusif de ce qu’on a appelé le réalisme : les paysagistes recommencent a arranger la nature; mais, au lieu d’arranger une nature de convention, ils arrangent d’après elle-même celle qui se présente à leurs yeux, et les tableaux n’en sont pas plus mauvais.
- Les marines sont à la mode : le sujet doit du reste tenter les artistes; il laisse et demande beaucoup aux hasards du pinceau, et se prête aux témérités de la jeunesse. Néanmoins la scène de mer ou l’homme joue le principal rôle est mieux traitée que la marine proprement dite, et l’éternelle agitée attend encore le poète qui peindra fidèlement ses tristesses et ses colères.
- Les genres secondaires ont grandi dans d’étonnantes proportions. Aujourd’hui l’aquarelle n’est plus un simple délassement pour les artistes : beaucoup ont consacré le meilleur de leur talent a ce genre charmant, et lui doivent leur plus franc succès; ils ont renoncé à l’abus de la gouache, qui alourdissait les tons, et ne s’en servent plus que pour retrouver des lumières.
- Quant au pastel, il a revu ses triomphes du siècle dernier. Des artistes, qui ont peut-être le tort de s’en exagérer les ressources, le manient avec brio.
- Si les hasards de la naissance devaient seuls déterminer le classement des artistes dans les diverses écoles, la France perdrait un grand nombre de peintres et de sculpteurs, qu’elle s’est habituée à regarder comme siens par l’éducation et les succès quelle leur a donnés.
- C’est cependant d’après la nationalité des artistes que les œuvres ont été nécessairement réparties entre les sections des divers-pays, et les visiteurs voyaient, non sans étonnement, figurer à titre d’étrangers des maîtres qui, après avoir grandi dans nos ateliers, avaient définitivement quitté leur patrie d’origine sans esprit de retour et s’étaient fixés en France, pour y faire de l’art français, par des procédés français.
- Ce mode de classement et les conditions dans lesquelles beaucoup de sections étrangères avaient été organisées, sans aucune attache officielle, par des comités locaux ou parisiens, ou même par de simples
- p.108 - vue 112/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 109
- groupes d’artistes, ne permettaient pas toujours de dégager facilement la situation, le caractère, les tendances, les mérites de l’art dans les divers pays.
- Mais, si les appréciations spéciales à chaque peuple étaient difficiles, un fait d’ordre général apparaissait manifestement : c’était la somme considérable de progrès accomplis par la plupart des écoles étrangères. Presque partout, sous l’influence des exemples français, les études techniques et historiques avaient été renouvelées ou entreprises; les écoles s’étaient multipliées, rajeunies et échauffées. Presque partout aussi, une évolution marquée vers l’observation directe, libre et personnelle de la réalité avait succédé à la lutte entre la tradition académique et l’individualisme naturaliste.
- Le public français se sent dépaysé devant la peinture anglaise; il se fait difficilement a l’exécution méticuleuse, aux colorations aigrelettes et roussâtres de ces toiles sous glace. Tout y reste parfaitement anglais; il y a bien une prétendue école classique qui prend ses sujets dans Plutarque : mais le sujet seul est grec, ce sont des miss et des ladies qui promènent leurs grâces sous les portiques thébains ou près des fontaines antiques. Mantegna a des disciples fidèles : littérateurs plutôt que peintres, dont les légendes valent mieux que les tableaux. Les portraitistes martèlent trop souvent le visage de taches innombrables, eh l’on souffre en voyant le labeur de l’artiste; les peintres de genre m’excuseront de ne point parler de leurs œuvres. En revanche, les paysages, les marines et les aquarelles ont des mérites réels qui expliquent l’enthousiasme de certains critiques pour l’école anglaise.
- Je me hâte d’ajouter que, sans partager cet enthousiasme, on ne saurait contester à la peinture britannique son originalité, sa conscience, son amour profond pour la nature extérieure.
- La Belgique se distingue par la bonne tenue matérielle de sa peinture : c’est le pays des bons ouvriers, des pâles abondantes, des coups de pinceau gras et souples. Les artistes belges excellent surtout dans les genres où ils consultent directement la nature. On peut quelquefois reprocher à leurs portraits d’attribuer une importance excessive
- p.109 - vue 113/588
-
-
-
- 110
- EXPOSITION DE 1889.
- à l’accessoire, de trop attirer l’attention sur les étoffes, aux dépens du visage. Leur peinture de genre affiche une grande sincérité dans la représentation des types populaires. Parmi les paysagistes, les uns ont adopté les peintures lumineuses aux colorations tranchées et aux détails précis comme des images photographiques; les autres demeurent fidèles à la facture sommaire et expressive.
- Les Hollandais appliquent leur connaissance traditionnelle du clair-obscur aux sujets modernes, et la plupart de leurs œuvres ont un charme pénétrant d’émotion et de douce intimité. Ils pèchent un peu par l’incertitude des formes et la tristesse du coloris.
- A mesure qu’on s’avance vers le Nord, l’on rencontre des peintres de moins en moins soumis à l’enseignement classique. L’art y est candide et simple. Le Danemark s’attache surtout aux scènes de famille, la Suède, la Norvège et la Finlande, aux études en plein air, aux travaux des champs, aux scènes de la mer. En parcourant les salles réservées à ces divers pays, les visiteurs éprouvaient une impression de calme et de repos. Il est à souhaiter qu’un art si original sache garder son individualité et ne se laisse pas entraîner dans l’orbite des grandes écoles étrangères.
- La remarquable exposition austro-hongroise n’a peut-être pas été appréciée par tous à sa juste valeur. Elle renfermait des œuvres de premier ordre, et la puissante interprétation de la légende évangélique n’a rien perdu à se trouver au grand jour. On doit toutefois reconnaître, avec M. Lafenestre, que l’école autrichienne se rajeunit péniblement, quelle se montre rebelle aux aspirations actuelles vers la simplicité et la vérité, et qu’en général elle pèche par le défaut d’originalité.
- Les représentants, d’ailleurs peu nombreux, de Y Allemagne du Nord manifestaient de grandes prétentions à la puissance d’analyse, dans le sens du courant naturaliste déterminé par la France. Nous ne sommes pas encore faits a cette sécheresse et à cette insuffisance d’idées et de composition. La prétendue individualisation des visages accuse peut-être de la volonté et de la réflexion, mais donne souvent aux œuvres l’aspect de photographies coloriées. L’école bavaroise a
- p.110 - vue 114/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 111
- plus de laisser-aller, moins de rigueur et de système : on doit seulement regretter que ses pâtes soient laborieuses et ternes, et qu’en voulant éviter la sécheresse, elle tombe parfois dans la mièvrerie.
- En Suisse, les peintres sont français ou allemands, plutôt français qu’allemands.
- Le naturalisme n’a fait fortune ni en Espagne, ni en Italie. Ces peuples méridionaux ont un tempérament pittoresque et mouvementé, qui ne se prête pas aux études consciencieuses et aux effacements de la personnalité individuelle devant la nature. Les peintres espagnols et italiens ne comprennent pas grand’chose aux brouillards qui nous réjouissent; ils aiment les chaudes colorations et les poses accentuées, et, manquant plus souvent de goût que de verve, restent romantiques, alors que nous avons cessé de l’être. Ce n’est pas une raison pour afficher du dédain à l’égard d’œuvres dont quelques-unes sont véritablement remarquables.
- Chez les Russes, peuple jeune, on voyait, au milieu d’imitations françaises, allemandes ou autrichiennes, poindre un sentiment original d’observation sagace et hardie.
- La section des Etats-Unis n’était qu’une brillante annexe de la section française; quelques-uns de nos meilleurs médaillés des derniers Salons y avaient pris place. Les artistes américains ont évidemment l’ambition d’interpréter le monde moderne; mais ils sont venus nous demander la formule en usage. On aurait peine à en citer beaucoup qui ne s’inspirent très directement d’un maître français. Presque seules, leurs aquarelles accusent une note plus personnelle.
- Je ne puis que signaler au passage les généreux efforts de la Grèce, qui avait tout à refaire, et ceux de plusieurs autres pays, tels que le Portugal, la Roumanie, la Serbie, le Mexique, le Chili, dont la plupart avaient tout à créer.
- 8. La sculpture française et étrangère à l’Exposition de 1889. — Peut-être eût-il été possible de trouver mieux pour l’exposition de sculpture cc qu’une galerie de passage et un promenoir de eafé, en-«combré de tables et de consommateurs a.
- p.111 - vue 115/588
-
-
-
- 112
- EXPOSITION DE 1889.
- Quelle que soit la valeur cle cette critique, l’exposition n’en a pas moins eu un grand et légitimé succès, surtout dans la section française, et M. Kaempfen a pu écrire en tête de son rapport : ce Nous cc n’avons pas le droit d’être modeste, en parlant de la statuaire française; être modeste serait être injuste. Depuis vingt-cinq ans, nos crsculpteurs nous ont prodigué de belles œuvres; c’est à eux surtout ccque notre pays doit d’être sans rival dans l’art. Si ce n’était pas une cc vérité déjà partout reconnue, l’Exposition de 1889 eut convaincu edes plus incrédules. »
- En 1878, M. Ghapu, rapporteur du jury, après avoir rendu hommage dans les termes les plus formels à la supériorité de notre école, lui reprochait cependant avec franchise quelques imperfections, notamment l’excessive uniformité, les redites des sujets, l’insuffisance de richesse de la pensée, l’abondance des études d’atelier faites d’après le nu.
- Il semble qu’aujourd’hui ces imperfections se sont corrigées et singulièrement atténuées.
- Parmi nos artistes, un certain nombre demeurent fidèles à l’inspiration antique, en la traduisant d’après les méthodes modernes. Les uns recherchent le caractère et l’écrivent avec une sobriété hautaine, d’autres expriment les tendresses et les charmes des rêveries féminines. Il en est qui prennent pour modèles les sculpteurs de la première renaissance italienne et, comme eux, interrogent la réalité. Les élèves de Rude se reconnaissent à leur facture large et puissante, dégagée de la servitude des formules; ils ont dirigé leurs travaux en des sens divers, avec une robuste décision.
- Quelques tentatives de baudelairisme se sont, il est vrai, produites; des artistes d’un réel talent, en voulant fuir la banalité, sont tombés dans une originalité d’un goût et d’un mérite contestables. Il ne suffit pas de faire autrement que les autres pour faire bien, de représenter quelque saint laid et difforme pour donner une œuvre forte. Mais ces exagérations passagères, provoquées par le lyrisme décadent de littérateurs qui se sont improvisés critiques d’art, sont et resteront isolées. La pierre ne se prête pas aux excentricités; elle exige un vif et profond sentiment de la beauté humaine.
- p.112 - vue 116/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 113
- Dans son ensemble, notre école compte aujourd’hui de nombreux artistes, du plus haut talent; elle cherche avec persistance à faire entrer la vie moderne dans son domaine; on y trouve de la variété, un grand souci de la forme, de la souplesse dans l’exécution, de la fermeté dans le dessin, et en même temps de l’imagination, de l’âme, de la chaleur et de la vie. C’est avec une joie confiante que nous pouvons envisager son avenir.
- Jamais les sculpteurs étrangers ne figurent aux expositions lointaines avec toutes leurs troupes : le transport d’une statue est toujours chose périlleuse ou difficile. Cependant le Palais des beaux-arts offrait une intéressante représentation des principales écoles.
- Comme en peinture, l’école anglaise conserve en sculpture un caractère bien personnel et bien original. Un mouvement en avant s’y dessine, sans qu’on puisse encore prévoir ce qui en adviendra.
- De toutes les nations étrangères, la Belgique était celle qui avait exposé le plus grand nombre d’œuvres importantes. Son école est aussi la plus florissante; elle marche côte à côte avec la nôtre, dont elle a les tendances, les procédés et les goûts.
- Les Pays-Bas ne montraient que deux ouvrages, qui d’ailleurs étaient des morceaux achevés.
- Dans les sections affectées aux peuples du Nord, plusieurs artistes donnaient des preuves de talent, mais laissaient voir qu’ils étaient venus chercher des leçons dans nos ateliers.
- h'Allemagne et Y Autriche-Hongrie n’avaient envoyé qu’un petit nombre de sculpteurs, dont les marbres ou les plâtres, sans être dépourvus de mérite, ne constituaient pas cependant des œuvres de premier ordre.
- En Suisse, l’imagination résiste aux entraînements; l’art est honnête, réfléchi, rarement audacieux.
- La très petite section espagnole contenait quelques morceaux gracieux, bien que la grâce ne soit pas la qualité dominante au delà des Pyrénées.
- Une fois de plus, les Italiens ont prouvé qu’ils sont d’excellents
- iv. 8
- tKPMHEIUfi NATIONALE.
- p.113 - vue 117/588
-
-
-
- 1U
- EXPOSITION DE 1889.
- praticiens, cle prodigieux ouvriers en marbre, qu’ils excellent à représenter les étoffes, à ciseler les fines dentelles, à jeter sur le visage de leurs statues des gazes transparentes. Mais à côté d’œuvres attestant des préoccupations élevées et une recherche de la beauté véritable, que de pauvretés, que d’inventions banales, que de puérilités prétentieuses!
- Dans la section russe, il y avait peu d’ouvrages importants, surtout peu d’ouvrages ne se rattachant pas à l’école française.
- Les sculpteurs des Etats-Unis qui ont participé à l’Exposition sont des élèves de nos maîtres. Il en est d’habiles, sinon d’éminents.
- En Grèce, les artistes ne se souviennent pas assez de l’antiquité et s’attachent trop au faux classique, indigent et froid; quelques-uns cependant ont du talent.
- Quelques mérites ont été récompensés dans les sections du Chili, du Mexique, de la Roumanie, de la Serbie, du Guatémala et de Monaco.
- Il me reste deux mots à dire de la gravure en médailles et sur pierres fines.
- La gravure en médailles est dans une période de renaissance. Durant de longues années, cet art fut dans un état affligeant par sa banalité d’invention, sa monotonie, sa sécheresse cl’exécution. Aujourd’hui nous avons des maîtres qui unissent la noblesse de la conception à la mâle fermeté du dessin et à la vigueur du modelé.
- Quelques bons artistes se font aussi remarquer dans l’art du camée, et la lenteur inévitable du travail ne refroidit pas leur inspiration.
- 9, L’architecture française et étrangère à l’Exposition de 1889. — Dans mes indications sur le mouvement architectural, je me suis arrêté à la fin du second Empire. De 1871 à 1889, France s’est enrichie d’un certain nombre d’édifices importants. M. Garnier a achevé l’Opéra et donné à l’ensemble comme aux détails de cette œuvre colossale l’empreinte de son grand talent, de sa rare énergie et de son tempérament d’artiste. M. Davioud, qui avait déjà construit les deux
- p.114 - vue 118/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 115
- théâtres de la place du Châtelet, a élevé, en collaboration avec M. Bourdais, le palais du Trocadéro, auquel les critiques n’ont pas été ménagées, mais qui comprend des parties remarquables, notamment le grand vestibule et la galerie extérieure. MM. Ballu et de Perthes ont reconstruit l’Hôtel de Ville, entièrement détruit par les incendiaires de la Commune; l’obligation qui leur était imposée de reproduire les dispositions essentielles de l’ancien monument ne leur a pas permis d’y déployer toutes les ressources de l’art moderne et d’y mettre une note absolument personnelle et originale. De vastes constructions hospitalières ont accusé, par la clarté de leur plan et la bonne distribution des services les plus complexes, les qualités propres au génie français. Il y a lieu de citer encore l’Ecole de médecine, l’Ecole Sainte-Barbe, les superbes palais de l’Exposition de 1889, sur lesquels je suis entré dans de trop longs développements pour avoir à y revenir à cette place, l’église du Sacré-Cœur de Montmartre qui, sans être terminée, n’en consacre pas moins le haut mérite de M. Abadie.
- Quelques-uns de ces édifices étaient soumis à l’appréciation du
- jul7-
- La section française de l’Exposition contenait de très intéressantes études sur l’architecture ancienne de la Grèce, de Borne, de l’Egypte, de la Perse, de l’Assyrie et de la Judée, ainsi que sur l’art français du moyen âge et de la Benaissance.
- Malgré le nombre et la valeur des travaux qui ont figuré au Palais des beaux-arts ou qui ont été rattachés à la classe 4, il est impossible, pour porter un jugement sur la situation actuelle de l’art français, de ne point sortir du cadre de l’Exposition et de ne pas envisager l’ensemble des productions de notre école durant ces dernières années. C’est ce qu’a fait M. de Baudot, rapporteur de la classe; c’est à plus forte raison ce que doit faire le rapporteur général.
- La lutte entre les partisans de l’antiquité et ceux du moyen âge n’est pas terminée. Par suite de la direction donnée à l’enseignement de l’école, beaucoup d’architectes font encore de trop larges emprunts
- p.115 - vue 119/588
-
-
-
- 116
- EXPOSITION DE 1889.
- aux ordonnances classiques, aux ordres antiques grecs ou romains, pour la construction et la décoration des édifices civils. Quant aux édifices religieux, ils servent trop souvent de thème à des pastiches plus ou moins intelligents, plus qu moins heureux, du style gothique.
- Cependant le rationalisme, c’est-à-dire l’appropriation des formes décoratives à la destination des monuments, à nos idées, à nos mœurs, à nos besoins, aux matériaux et aux instruments de travail dont nous disposons aujourd’hui, tend de plus en plus à devenir le principe des compositions modernes. Chaque jour on voit augmenter le nombre des artistes qui, tout en faisant leur profit de l’œuvre de leurs devanciers à tous les âges, savent échapper aux imitations serviles, tenir compte des nécessités et des tendances modernes, utiliser habilement les procédés et les moyens d’exécution que leur fournit la science contemporaine, imprimer à leurs productions un véritable cachet de raison et d’originalité.
- Le rôle du fer se développe sans cesse; il offre aux constructeurs des ressources jusqu’alors inconnues, leur permet de franchir d’un seul bond des portées jadis inabordables, impose en même temps des formes et des proportions nouvelles, éveille l’imagination, l’esprit de recherche et d’analyse des architectes, et contribue ainsi à battre en brèche la fidélité excessive aux vieilles traditions. Des artistes émérites consacrent d’ailleurs tout leur talent et toute leur expérience à perfectionner l’emploi du métal, à corriger la raideur et la sévérité de ses lignes, à trouver sinon une formule (car il ne doit point y avoir de formule absolue), du moins un style dont l’harmonie et l’élégance soient comparables à celles des édifices en pierre.
- L’habitation française a fait de très réels progrès. C’est surtout dans les grandes villes que les architectes se montrent ingénieux pour la distribution des maisons à loyer, pour l’utilisation des espaces mis à leur disposition; ils devront toutefois s’attacher à rompre la monotonie de leurs façades, à rendre moins apparent le but d’exploitation industrielle que poursuivent leurs clients, à employer dans des conditions plus logiques la pierre, le fer, le bois et les autres matériaux, à perfectionner les moyens de chauffage, d’éclairage et d’assainis-
- p.116 - vue 120/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 117
- sement. En dehors des villes, s’élèvent de nombreuses villas ou maisons de campagne qui, tout en appelant des observations analogues, présentent cependant plus de variété dans leurs aspects et témoignent d’une étude plus raisonnée de la construction au profit de la forme et de l’économie. Ceux qui s’intéressent à l’histoire et à l’avenir de l’habitation liront avec fruit le texte d’une excellente conférence faite en 1887 Par Lucien Magne à la bibliothèque de l’Union centrale des arts décoratifs.
- Dès le début de ses études, l’architecte est entraîné vers la recherche de l’effet décoratif, et ses préoccupations sont encouragées par le public. Il dispose de types et d’exemples innombrables pour les détails de cette décoration architectonique, et je ne puis me dispenser de signaler, en passant, l’admirable musée de moulages conçu par Viollet-le-Duc, puis réalisé par M. Antonin Proust, et où s’étalent les richesses de notre sculpture monumentale a tous les âges. Mais ici encore l’imitation est souvent trop exacte, on peut même ajouter trop peu intelligente, quand elle adapte les formes à des matériaux différents de ceux pourlesquels ces formes ont été conçues. La faute en est, pour une large part, imputable à la routine des industriels ou des entrepreneurs qui concourent aux travaux de construction : il appartient aux architectes d’imposer à cet égard leur volonté, de donner la direction, de puiser, suivant leur caractère et leur tempérament, dans les innombrables éléments décoratifs que leur offrent la nature, la raison et la science.
- J’ai parlé incidemment de l’Ecole des beaux-arts. Malgré l’exagération des attaques dont elle a été l’objet, on doit reconnaître que son enseignement est encore quelque peu arriéré. Les principes de Vignole et de Palladio continuent à y être en faveur; la connaissance de l’art grec et de l’art romain s’y réduit presque à celle des ordres, et les études des pensionnaires de Rome n’y sont même pas suffisamment utilisées ; le programme attache trop d’importance aux formes et pas assez à la construction.
- Il y a là un danger contre lequel Viollet-le-Duc et ses disciples n’ont cessé d’élever la voix. L’enseignement théorique ne saurait être
- p.117 - vue 121/588
-
-
-
- 118
- EXPOSITION DE 1889.
- localisé ni dans une époque, ni dans un pays ; il doit embrasser, dans leur ordre de succession naturelle, les types caractéristiques de toutes les civilisations, Fart égyptien, assyrien, persan, byzantin et arabe, aussi bien que Fart grec ou romain, autant surtout que Fart douteux de Yignole ou de Palladio; il ne doit point négliger notre art national aux diverses époques; il doit, et c’est là le point capital, ne pas faire des formes décoratives une pure abstraction, analyser les œuvres, les expliquer par l’histoire, les mœurs, les idées, la religion, les besoins des peuples, et par la nature des matériaux mis en œuvre, ainsi que des procédés d’exécution, avoir pour mobile et pour but le développement de la pensée, prémunir les jeunes élèves contre la copie et l’imitation, leur dire et leur répéter, avec M. Eug. Guillaume, que cctoute œuvre qui, procédant servilement du passé, porte avec elle la cc piqûre archéologique, est une œuvre morte et disparaîtra??, leur apprendre que des temps nouveaux appellent une architecture nouvelle.
- Je ne saurais mieux faire que de reproduire ici les belles et justes paroles de Yitet: cc Jamais, dans ce monde, Fart ne s’est produit deux ccfois sous la même forme; ou, la seconde fois, ce n’était que du mé-cctier. Honneur à ceux qui, même aujourd’hui, ne désespèrent pas cc d’inventer une architecture nouvelle! Qu’ils ne s’inspirent ni des cc formes antiques, ni des formes du moyen âge; qu’ils se pénètrent cc seulement de la pensée mère qui les engendra, pensée d’artiste et cc non d’archéologue ! Surtout qu’ils se préparent à tenir grand compte ccde toutes les exigences de notre civilisation, de nos idées et de nos cc habitudes! C’est en leur obéissant, c’est en cherchant à les com-ccprendre et à les satisfaire, qu’ils auront chance de découvrir quelque cc chose d’original. Une architecture qui sait s’accommoder aux besoins ccde son temps n’est jamais ni banale, ni insignifiante!??
- Ces paroles sont profondément vraies pour l’architecture; elles le sont aussi pour les autres arts. Il existe certains principes supérieurs de théorie et de pratique, une sorte de philosophie, qui se retrouvent dans la suite des âges et dont la connaissance s’impose, mais dont les manifestations varient avec les époques. Après s’en être pénétrés, les
- p.118 - vue 122/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 119
- artistes doivent être de leur temps, vivre de la vie de leur siècle et de leur pays, et chercher en eux-mêmes l’inspiration et l’initiative individuelle.
- En terminant ce que j’avais à dire sur l’architecture française, qu’il me soit encore permis de rappeler le vœu exprime par M. Vau-dremer, rapporteur du jury de 1878, pour la décentralisation de l’enseignement et la création d’écoles régionales : le climat, les usages et les ressources varient, même en France; ce serait chose excellente que de développer le génie propre à chaque contrée, de ne pas jeter dans le même moule l’éducation artistique du Nord et du Midi, de l’Est et de l’Ouest; l’institution d’écoles locales augmenterait d’ailleurs le nombre des élèves et provoquerait une émulation essentiellement profitable à tous.
- A l’étranger, l’art suit à peu près les mêmes errements qu’en France, mais avec quelques nuances.
- En Angleterre, l’architecte se montre un peu plus indépendant et moins sévère dans l’utilisation des formes antiques et des données classiques. Il traite avec une grande liberté les problèmes se rattachant à l’habitation.
- Aux Etats-Unis, on retrouve les tendances britanniques avec plus d’audace dans les dispositions, les arrangements et les procédés de construction.
- Dans la section belge, le jury a- remarqué les intéressants travaux d’un architecte qui, tout en prenant comme point de départ de ses compositions le principe de conception et de décoration du moyen âge, avait su néanmoins y apporter sa note personnelle et y faire preuve de beaucoup de goût.
- 10. La gravure française et étrangère à l’Exposition de 1889. — D’après le rapport de M. le vicomte Delaborde, la situation de la gravure en 1878 pouvait se résumer ainsi : mérite exceptionnel de la gravure au burin, qui, malgré l’indifférence du public et la concurrence des moyens mécaniques, restait l’un des titres d’honneur les plus
- p.119 - vue 123/588
-
-
-
- 120
- EXPOSITION DE 1889.
- sérieux de l’art contemporain et, plus particulièrement, de l’art français; progrès de la gravure à l’eau-forte, au point de vue du goût et de l’habileté; déchéance de la gravure en manière noire; réduction de l’aquatinte à l’office d’un vulgaire procédé de commerce; perfectionnement de la gravure sur bois, bien qu’elle eût le tort de vouloir simuler les travaux du burin et de ne pas s’en tenir à des indications sommaires d’effet et de modelé, à l’expression résumée delà forme; diminution considérable dans l’importance de la lithographie, qui, au lieu d’être employée à des compositions originales, servait surtout à la reproduction des œuvres d’autrui.
- Cet état de choses s’est-il modifié?
- Un fait capital doit tout d’abord être signalé : malgré de sombres pronostics, la gravure est toujours vivante; près de trois cent cinquante graveurs, dont plus de la moitié appartiennent a la France, ont été admis à l’Exposition universelle de 1889.
- Bien que la mort ait fait depuis dix ans une ample moisson dans ses rangs, notre école est toujours au premier plan et la plupart des nations étrangères viennent lui demander leur initiation.
- Dans tous les pays, la tendance caractéristique est la recherche de la couleur, le pittoresque, la liberté des travaux substituée à la régularité, au rangement des tailles.
- L’eau-forte, qui est par excellence l’agent du dessinateur et du peintre, se voit en pleine possession du public. Elle présente plusieurs formules de travail; toutes ces formules ont pour but de donner à la gravure de reproduction les allures de la gravure originale.
- La gravure d’architecture, genre spécial, est manifestement atteinte par la photogravure.
- C’est en Angleterre, sa patrie de prédilection, que la manière noire trouve encore d’habiles représentants.
- Les défauts que l’on constatait déjà en 1878 dans la gravure sur bois se sont accusés davantage : elle ne grave plus des traits, mais des teintes; elle veut faire de l’estampe isolée, comme la taille-douce, et oublie que son rôle principal est d’orner le livre; appliquant le même procédé à tous les genres, elle fait disparaître la personnalité de
- p.120 - vue 124/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 121
- l’artiste : au surplus la substitution de la photographie à la main du dessinateur pour la mise du dessin sur le bois devait fatalement amener ce résultat. Ce vice a débordé sur toute la gravure, qui a le tort d’éteindre l’éclat du papier et de renoncer au blanc pur, l’un des éléments essentiels de l’estampe.
- La lithographie, dont les peintres tiraient autrefois un si grand parti et par laquelle devraient encore passer aujourd’hui les dessins destinés à être mis en relief au moyen des procédés photographiques, est malheureusement trop abandonnée. Il est à désirer que les peintres de notre époque la reprennent en main. Le bon accueil du public leur est assuré par avance : car jamais l’estampe originale n’a été plus en faveur auprès des amateurs; ce succès est tel que les graveurs de reproduction emploient, je l’ai déjà dit, tout leur talent à obtenir l’aspect propre aux planches des peintres graveurs.
- 11. L’enseignement des arts du dessin à l’Exposition de 1889. — Il y a longtemps qu’en France des hommes éclairés plaident vaillamment la cause de l’enseignement du dessin. Après Boissy d’Anglas qui, dès 1792, faisait un chaleureux appel à ses collègues de la Convention, ce fut le représentant du peuple Portiez : ce Les arts du des-ccsin, disait-il, sont l’école où se forment directement ou indirectement crpresque tous les arts de l’industrie7?. Plus tard, sous la seconde République, les membres de l’Association des lettres et des arts sollicitaient les encouragements de l’Assemblée nationale. A la suite de l’Exposition universelle de Londres, en 1851, le comte de Laborde commençait, dans son admirable rapport sur les beaux-arts, la campagne mémorable reprise depuis avec tant d’éclat et de succès par M. Eugène Guillaume. Sur l’initiative du marquis de Chennevières, une commission d’études, émanée du Conseil supérieur des beaux-arts, était appelée en 1876 à préparer les bases d’une réforme.
- Mais, ainsi que je l’ai déjà indiqué au cours de cet historique sommaire de la marche des arts, la réforme ne date que de 1879 : ^es progrès incessants des autres nations, dans les industries d’art, menaçaient notre vieille suprématie et ne nous permettaient pas
- p.121 - vue 125/588
-
-
-
- 122
- EXPOSITION DE 1889.
- d’attendre davantage, sans compromettre les intérêts vitaux du pays, sans tarir l’une des sources vives de la richesse publique.
- C’est qu’en effet le dessin n’est pas seulement nécessaire aux artistes : il l’est aux contremaîtres et ouvriers de la plupart des industries, et son utilité s’étend pour ainsi dire à toutes les branches de l’activité humaine. Aujourd’hui plus que jamais, l’art doit partout mettre son empreinte et laisser sa trace. Pour presque toutes, sinon pour toutes les professions industrielles, il constitue un puissant élément de réussite. Sans doute nos ouvriers ont reçu de la nature des dons généreux : le goût et l’intelligence; ils ont le sens artistique développé; ils comprennent facilement; ils possèdent en quelque sorte l’intuition du beau. Cependant ces qualités naturelles appellent une culture, dont la base est le dessin.
- L’Administration, en organisant l’Exposition de 1889, a voulu affirmer l’extrême importance qu’elle attache à l’enseignement des arts du dessin : pour la première fois, elle lui a accordé les honneurs d’une classe spéciale, la classe 5 bis.
- Bien que j’aie précédemment rappelé les bases générales de la grande rénovation entreprise en 1879, je ne saurais m’abstenir d’y insister ici, et surtout de donner un aperçu rapide des résultats acquis.
- L’enseignement du dessin est devenu obligatoire dans les écoles primaires, comme dans les lycées et collèges; les anciens programmes ont subi des remaniements profonds; des galeries de modèles soigneusement choisis ont été constituées; l’Administration a pris les mesures nécessaires pour avoir de bons professeurs et pour organiser solidement le service de l’inspection.
- Ce qu’il y a de plus intéressant dans la réforme, c’est le plan d’études nouveau qui a été adopté, non sans quelque résistance de la part de certains membres du Conseil supérieur de l’instruction publique.
- Atous les degrés, le dessin dit ccà main levée» ou ccd’imitation » est associé au dessin géométrique; l’un et l’autre suivent une marche parallèle. A tous les degrés aussi la méthode est la même; seul le point jusqu’où sont poussées les études varie, suivant quelles s’adressent
- p.122 - vue 126/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 123
- soit à renseignement primaire, soit à l’enseignement secondaire, soit à l’instruction spéciale des artistes ou des artisans.
- Dans le dessin d’imitation, tout n’est, plus sacrifié à tel ou tel genre, et notamment à la figure humaine. Les élèves passent successivement par une gradation logique, qui leur apprend à tracer des lignes, à en évaluer la grandeur, à en apprécier la direction, puis, grâce au géométral et aux éléments de perspective, à mettre en place n’importe quel objet, à le représenter vu dans son apparence. Ils ont presque au début sous les yeux des modèles en relief: d’abord des modèles à deux dimensions, puis des modèles à trois dimensions de faible relief, ensuite la ronde-bosse, les objets usuels et, s’il y a lieu, la nature. L’enseignement est un : il a pour but de donner aux enfants la faculté d’observation, de les habituer à reproduire toutes les formes, quelles qu’elles soient, dans leur vérité absolue ou leur absolue vraisemblance. C’est une révolution complète.
- Rien de plus rationnel et de plus heureux que la méthode qui a ainsi prévalu : l’expérience l’a consacrée, et ceux qui doutaient de son efficacité doivent être aujourd’hui pleinement rassurés.
- On n’a même pas à craindre que la précision des programmes et leur uniformité pour toute la France nuisent à l’originalité du talent des élèves : car il s’agit seulement d’exercer l’œil et la main des enfants, de commencer leur éducation, de les mettre sur la voie, en laissant intacte leur initiative, pour le jour où ils auront choisi une carrière déterminée.
- Je viens de parler des programmes. M. Paul Colin en donne le texte dans son substantiel rapport.
- En ce qui concerne le dessin d’imitation, ils s’étendent, pour les écoles primaires, au dessin, d’après l’estampe et d’après le relief, d’ornements purement géométriques ou empruntés au règne végétal, a l’enseignement des premières notions sur les ordres d’architecture, au dessin de la tête humaine; pour les écoles normales primaires, au dessin ombré d’après des fragments d’architecture, ainsi qu’au dessin, d’après l’estampe et d’après la bosse, de plantes ornementales, d’animaux et de la figure humaine; pour les lycées et collèges, a l’étude
- p.123 - vue 127/588
-
-
-
- 124
- EXPOSITION DE 1889.
- de la tête d’après nature et à des études de paysage d’après l’estampe ou même d’après nature.
- En ce qui concerne le dessin géométrique, ils comprennent l’usage des instruments, les tracés, les relevés, la représentation géométrale des objets et le lavis, menés plus ou moins loin selon les catégories d’établissements d’instruction.
- Gomme complément à ces programmes, chaque établissement d’instruction est pourvu d’une collection de modèles qui les suivent pas à pas et qui ont été déterminés avec le plus grand soin, tant au point de vue artistique qu’au pôint de vue pédagogique. Les plus beaux spécimens de l’art a toutes les époques, jusqu’au xvme siècle, y sont représentés. Grâce à ces collections, les professeurs peuvent expliquer la fdiation des formes architectoniques ou ornementales, les causes pour lesquelles elles se sont modifiées, leur relation avec la matière employée, les proportions du corps humain, les données générales de l’anatomie.
- En dehors des établissements universitaires, les écoles de dessin et de beaux-arts ont été comprises pour une large part dans la répartition des modèles, qui sont venus remplacer ainsi les mauvaises estampes jusqu’alors en usage.
- Ce n’est pas tout: depuis 1882, le Ministère de l’instruction publique s’est efforcé de compléter l’œuvre de l’enseignement du dessin par la création de musées scolaires d’art, composés de moulages, de gravures, de photographies, qui parlent aux élèves de la beauté des formes et leur racontent les transformations de l’idéal, sans aucun parti pris d’école ou de système.
- M. Eugène Guillaume a exprimé le vœu que les professeurs de littérature, d’histoire et de philosophie, profitent des instruments qu’ils ont ainsi sous la main, pour éclairer leurs leçons, pour étendre le cadre et la portée de leur enseignement, pour montrer les rapports étroits entre l’art et les autres manifestations de la pensée, pour mettre en lumière l’action des mœurs et des temps sur l’imagination et l’esprit humain. Puisse cette belle conception se réaliser!
- 11 ne suffisait pas d’avoir de bons programmes, de bonnes collée-
- p.124 - vue 128/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 125
- lions de modèles: il fallait aussi de bons professeurs. Le Ministère de l’instruction publique et des beaux-arts a tout d’abord institué, pour le professorat dans les lycées et collèges, des examens à deux degrés, dont chacun comprend des épreuves graphiques et des épreuves orales, et qui embrassent la perspective, les ombres, le relevé géométral, l’anatomie, l’histoire de l’art: les candidats doivent y faire preuve de qualités d’artiste et de qualités de pédagogue; ceux qui sont admis au premier degré peuvent être nommés chargés de cours, ceux qui subissent avec succès les épreuves du degré supérieur peuvent aspirer à la situation de professeurs titulaires. Chargés de cours et titulaires reçoivent des traitements fort sortables.
- Depuis, un nouveau certificat d’aptitude a été créé pour le professorat dans les écoles normales et dans les écoles primaires supérieures.
- Afin d’assurer aux professeurs en fonctions le moyen de mieux se préparer aux examens d’obtention des certificats d’aptitude, le Ministère a, par une heureuse innovation, inauguré en 1882 des sessions annuelles d’exercice, dites cc sessions normales », dont la durée est de huit jours et qui se tiennent pendant les vacances de Pâques à l'Ecole des beaux-arts, sous la présidence de l’inspecteur général de l’enseignement du dessin et sous la direction immédiate du corps des inspecteurs. Le nombre des personnes qui y sont admises, hommes ou dames, professeurs ou postulants désignés par l’inspection, est en général de 2 5o, dont deux tiers appartiennent à la province et sont remboursés de leurs frais de voyage. Indépendamment des résultats qu’elles procurent au point de vue de la préparation aux examens, ces sessions offrent l’avantage d’établir un contact plus intime entre l’inspection et le corps enseignant, d’augmenter le dévouement de tous à la cause commune.
- Chaque année, les candidats aux examens sont fort nombreux; les dames s’y distinguent particulièrement. Dans la plupart des cas, le niveau moyen des concurrents est très élevé : quelques-uns de leurs dessins, exposés en 188A à Kensington, étaient si remarquables que le prince de Galles voulut en faire l’acquisition.
- p.125 - vue 129/588
-
-
-
- 126
- EXPOSITION DE 1889.
- L’enseignement du dessin dans les écoles primaires est donné par les instituteurs. Ceux des maîtres qui sont passés par les écoles normales, depuis la réforme, ont reçu l’instruction nécessaire. Mais le recrutement par les écoles normales n’est pas le seul, et, d’ailleurs, il y a encore en fonctions beaucoup d’instituteurs qui occupaient leur emploi avant 1879. grands efforts ont été faits pour que tous les maîtres fussent en état d’appliquer la nouvelle méthode et d’instruire leurs élèves. Les inspecteurs d’académie ont dirigé et encouragé le mouvement : à cet effet, plusieurs d’entre eux ont publié des articles dans les bulletins départementaux d’instruction primaire, ouvert des concours, provoqué des conférences, organisé aux chefs-lieux de département ou d’arrondissement des cours du dimanche ou du jeudi, que dirigeaient les professeurs des collèges ou des écoles normales et auxquels étaient conviés les instituteurs et les institutrices des environs. Aujourd’hui on constate un certain refroidissement, auquel il faudra aviser.
- Enfin l’Administration a créé une inspection, ayant à sa tête un inspecteur général, M. Eugène Guillaume, et trois inspecteurs principaux. La France, la Corse et l’Algérie forment dix circonscriptions. Les inspecteurs doivent maintenir l’unité de direction dans la méthode, pourvoir a l’application rigoureuse des programmes, constater l’état des locaux, des installations, des modèles, se rendre compte des résultats obtenus.
- L’action et le contrôle de ces fonctionnaires s’étendent aux écoles nationales et municipales de dessin et de beaux-arts, dont j’aurai à parler plus loin.
- Telle est à grands traits la réforme de 1879 pour l’enseignement du dessin dans les établissements universitaires. Quels en ont été les effets?
- Pour les écoles normales primaires et les écoles annexes, le jury a constaté avec satisfaction des progrès remarquables. Aux méthodes imparfaites ou plutôt au défaut de méthode ont succédé un enseignement rationnel, une discipline rigoureuse, quoique large et libé-
- p.126 - vue 130/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 127
- raie, la stricte observation des programmes, des travaux habilement dirigés et intelligemment exécutés.
- Est-ce à dire que tout soit fait et que l’on puisse s’arrêter en si beau chemin? Non, sans aucun doute. M. Pillet, inspecteur du dessin et auteur d’une excellente monographie pédagogique, formule divers désidérata qui peuvent se résumer ainsi : mesures à prendre pour propager les nouvelles méthodes parmi les instituteurs qui n’ont pas suivi les cours des écoles normales depuis la réforme, et notamment organisation de conférences départementales, avec distribution de récompenses et attribution de certificats d’aptitude ; modifications diverses à apporter aux examens du professorat; création de séries de modèles pour le dessin géométrique; institution d’un diplôme de professeur pour renseignement de ce dessin. Sur le dernier point signalé par M. Pillet, il convient en effet de remarquer que jusqu’ici les examens pour le professorat et les certificats d’aptitude correspondants s’appliquent exclusivement au dessin d’imitation.
- De son côté, M. Paul Colin recommande différentes améliorations, pour lesquelles je ne puis que renvoyer à son rapport.
- La sollicitude éclairée du Ministre et de ses collaborateurs saura certainement combler les lacunes et remédier aux imperfections. En l’état, on ne peut que se féliciter du dévouement des professeurs, du zèle des élèves, ainsi que de l’étendue du chemin parcouru durant ces dernières années.
- Une mention spéciale, une place d’honneur sont dues à la Ville de Paris pour l’enseignement primaire. Depuis plus de vingt-cinq ans, la Ville a introduit le dessin dans ses écoles, et, à partir de cette époque, sa préoccupation constante a été de développer un enseignement qu’elle considérait à juste titre comme la base de l’instruction professionnelle. Dès l’école maternelle, l’enfant apprend à combiner des lignes au moyen de lattes, de bâtonnets, de papiers pliés et tressés, à représenter sur l’ardoise et sur le papier les objets usuels les plus simples; parfois, il fait preuve, dans ces exercices, d’une véritable ingéniosité et d’une étonnante précocité. L’enseignement se continue dans les écoles primaires élémentaires, d’abord
- p.127 - vue 131/588
-
-
-
- 128
- EXPOSITION DE 1889.
- par le dessin linéaire à main levée, sous la direction des instituteurs et institutrices, puis par le dessin d’après la bosse (ornement et ligure), sous la direction de professeurs spéciaux et de maîtresses spéciales, qui ne peuvent être nommés à ces fonctions qu’après avoir obtenu, a la suite d’examens, un certificat d’aptitude. Dans les écoles primaires supérieures, il est également confié à des professeurs spéciaux et comprend avec le dessin à vue (ornement et figure), d’après le relief ou la ronde-bosse, le dessin géométrique (dessin d’architecture, de machines, lavis, épures de géométrie descriptive, théorie des ombres, etc.).
- La routine a été également déracinée dans les établissements d’enseignement secondaire, et le jury a pu constater une amélioration sérieuse, moindre cependant que dans les écoles normales ou dans les écoles primaires. Cette situation relative d’infériorité s’explique, si elle ne se justifie, par les préoccupations de toutes sortes dont sont assiégés les chefs de ces institutions et leurs élèves. Elle est des plus regrettables : car l’éducation artistique doit se rencontrer surtout dans les catégories de citoyens où se recrutent les industriels et les patrons des maisons de commerce. Quoi qu’il en soit, le pas difficile est franchi, et il est permis d’entrevoir l’avenir avec quelque confiance. Ici encore, M. Pillet exprime des vœux intéressants pour que l’Administration tienne fermement la main à l’observation des programmes, complète les collections de modèles, tienne les professeurs en haleine, veille à un meilleur aménagement des salles, organise des sessions normales de dessin géométrique analogues à celles dont j’ai parlé pour le dessin d’imitation, dote ce dessin de modèles officiels et pourvoie en particulier à la fourniture de modèles de mécanique. M. Paul Colin appelle en outre l’attention des autorités universitaires sur la facilité excessive avec laquelle les élèves sont exemptés des classes de dessin.
- A côté des établissements universitaires se placent les écoles des beaux-arts, d’art décoratif et de dessin, ainsi que les écoles industrielles. Parmi ces écoles, quelques-unes sont nationales; la plupart ont été fondées par les villes, par des corporations ou même par des
- p.128 - vue 132/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 129
- particuliers. Elle se sont considérablement développées depuis dix ans, et il n’est que juste de rendre hommage au bon vouloir avec lequel a été suivie l’impulsion de l’Etat, à la libéralité généreuse avec laquelle ont été partout consentis les sacrifices nécessaires pour répandre l’enseignement du dessin (1). L’élan a été superbe, et les résultats ont dépassé les prévisions les plus optimistes.
- Les cours peuvent se diviser en quatre catégories : cours élémentaires, cours moyens, cours supérieurs, cours d’application.
- Les cours élémentaires s’adressent aux étudiants, aux apprentis, aux ouvriers, et s’appliquent indistinctement à toutes les professions : en effet, on ne saurait trop le répéter, il n’y a pas plusieurs manières de dessiner; il n’y a qu’un dessin, la représentation des objets dans leur apparence. Les éléments du dessin comprennent le géométral, les premières notions de perspective à vue, le dessin d’après des objets à trois dimensions, d’un faible relief.
- Ensuite viennent les cours moyens, où les professions sont encore confondues; ils conduisent l’élève jusqu’au plein relief (fragments d’architecture, têtes, académie d’après le plâtre), et lui donnent des notions sur l’architecture, sur les styles, sur les proportions du corps humain, sur l’anatomie. Beaucoup d’écoles ne vont pas plus loin: les ouvriers qui en sortent rendent déjà de grands services à l’industrie.
- Les cours supérieurs embrassent l’étude de la nature (fleur, plante, nature morte, modèle vivant), l’étude de la composition décorative et l’histoire de l’art. Ils sont principalement destinés aux peintres, aux sculpteurs, aux architectes; la spécialisation de l’enseignement y est, autant que possible, évitée ou atténuée.
- On le voit, c’est toujours la même méthode, rigoureuse au point de vue du dessin proprement dit, mais laissant intact le sentiment de l’élève pour les procédés d’interprétation et de facture, et conservant aux divers centres d’instruction leur originalité propre.
- Quant aux cours d’application,' ils se rapportent à la peinture, à la sculpture, à l’architectüre, à la gravure, aux arts industriels. C’est
- (1) L’Etat distribue de nombreux encouragements, sous forme de subventions, de modèles, de matériel scolaire et de prix.
- iv. 9
- WPRIMEMB NATIONALE,
- p.129 - vue 133/588
-
-
-
- 130
- EXPOSITION DE 1889.
- peut-être de ce coté que l’effort a été le plus considérable; dès maintenant nous avons une petite armée d’artistes-ouvriers, dont les cadres iront sans cesse se développant et s’élargissant. Au Palais des beaux-arts, comme dans les pavillons de la Ville de Paris, le public s’arrêtait émerveillé devant ces aquarelles, ces peintures, ces sculptures, ces faïences, ces porcelaines, ces tapisseries, ces dentelles, ces compositions de tout genre, simples travaux d’élèves, qu’il eut pris volontiers pour l’œuvre d’hommes en pleine possession de leur talent.
- Je voudrais pouvoir citer toutes les écoles de dessin, d’arts décoratifs ou de beaux-arts, dont l’enseignement honore la France et lui gardera, dans l’avenir, sa suprématie artistique. Le cadre de ce rapport ne me le permet pas et m’oblige a ne mentionner que les plus importantes. Ceux qui jugeraient mes indications insuffisantes se dédommageront en consultant le rapport très détaillé de M. Paul Colin.
- Deux mots d’abord des écoles entretenues par l’Etat : a tout seigneur tout honneur. Au premier rang se place l’Ecole spéciale des beaux-arts, définitivement constituée en 1818 par la fusion de l’ancienne école de peinture et de sculpture avec celle d’architecture. Elle avait, au Champ de Mars, une exposition du plus haut intérêt et montrait notamment aux visiteurs la merveilleuse collection des prix décernés aux élèves qui depuis sont devenus des artistes éminents. O11 voyait défiler, dans leur jeunesse, les peintres, les sculpteurs, les architectes, dont notre pays peut à bon droit s’enorgueillir. Dans mon historique des beaux-arts, j’ai pu, chemin faisant, relater certaines critiques contre l’enseignement de l’Ecole, reconnaître même que quelques-unes de ces critiques n’étaient pas dénuées de fondement; mais il serait souverainement injuste de ne point proclamer hautement la vaillance et le succès avec lesquels ses maîtres ont tenu le drapeau de l’art français. L’un des principaux mérites de l’organisation actuelle est d’affirmer l’unité de l’art, d’initier les élèves aux diverses formes sous lesquelles il se manifeste, d’obliger par exemple les peintres à avoir une connaissance suffisante de la sculpture et de l’architecture, de les spécialiser le moins possible, d’élever ainsi leur
- p.130 - vue 134/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 131
- niveau intellectuel et leur sens artistique, d’en faire des artistes complets se suffisant à eux-mêmes et n’étant plus tributaires les uns des autres.
- L’Ecole nationale des arts décoratifs de Paris, fondée en 1765 par Bachelier pour les ouvriers de Paris, a jeté dans les industries d’art, jusqu’au milieu de la Restauration, une foule de praticiens émérites. Depuis, elle avait malheureusement perdu son caractère pour devenir la petite Ecole des beaux-arts, pour se transformer en pépinière de la grande Ecole. En 1877, elle a repris son rôle, qui est de fournir des artistes à la décoration architecturale et aux industries d’art. A l’Ecole des arts décoratifs de Paris, se rattachent celles de Limoges et d’Au-busson, qui ont la même haute direction: la première possède une section spéciale de céramique qui correspond à l’industrie locale; la seconde a des métiers de basse-lisse, des ateliers de savonnerie et de broderie; ces trois écoles, réunissant leurs efforts, se complétant mutuellement, forment un ensemble éminemment utile.
- Mme Frère de Montizon a fondé, en i8o3, une école de dessin pour les jeunes filles, qui fait aujourd’hui partie des établissements de l’Etat et dont les élèves se préparent soit au professorat, soit aux industries d’art. Nulle part ailleurs, du moins en France, on ne trouve une institution comparable. Les études y sont conduites avec une grande sûreté et beaucoup de méthode; M. Colin signale le goût et l’habileté des élèves dans le dessin de la tête et de la fleur, dans la composition des dentelles, dans la peinture sur porcelaine, dans la gravure sur bois ou à l’eau-forte.
- Les manufactures nationales de Sèvres, de Beauvais, des Gobelins et de la mosaïque, ont des écoles spéciales de dessin, avec applications propres aux industries quelles représentent; la dernière est de création relativement récente; ses élèves viennent en général de l’Ecole nationale des arts décoratifs de Paris.
- Parmi les autres écoles, il y a lieu de citer avant tout, à Paris, les cours d’adultes que la Ville a ouverts le soir dans un certain nombre d’écoles communales et où cinq mille élèves viennent apprendre le dessin géométrique, le dessin à vue, le modelage et la sculpture;
- p.131 - vue 135/588
-
-
-
- 132
- EXPOSITION DE 1889.
- plusieurs écoles libres de jeunes filles qu’elle subventionne; l’école de dessin pratique, dite école cc Germain Pilon n, où elle fait enseigner les mathématiques appliquées, le dessin a vue (d’après le relief, la ronde-bosse ou le modèle vivant), la sculpture et la peinture décoratives, le dessin architectural, la composition de l’ornement, l’histoire de l’art; l’école Bernard Palissy, qui forme le complément de l’école Germain Pilon et comprend quatre ateliers d’application pour la céramique, la peinture décorative, la sculpture, le dessin d’étoffe et d’ameublement. A Paris sont également ouvertes une excellente école spéciale d’architecture, reconnue d’utilité publique et donnant, dans de très bonnes conditions, l’enseignement théorique et pratique nécessaires aux architectes; une école normale de professeurs de dessin, que dirige M. Guérin et qui reçoit les élèves des deux sexes; les écoles des chambres syndicales, pour la bijouterie, la joaillerie, l’orfèvrerie, le bronze, la tapisserie, etc. : ces écoles rendent, dès à présent, d’utiles services, mais ne sont pas encore assez pénétrées des bonnes méthodes d’enseignement.
- Lyon est un centre richement doté. Son école des beaux-arts a cinq cents élèves peintres, architectes, sculpteurs, graveurs, etc., et s’est distinguée a l’Exposition par une série de dessins de premier ordre, notamment au point de vue de la fleur et de la composition décorative. D’ailleurs les modèles ne lui manquent pas : la Chambre de commerce a organisé un magnifique musée qui offre des spécimens merveilleux dans ses sections d’art, d’industrie et d’histoire. Des écoles municipales nombreuses donnent un enseignement solide, que sont venus consacrer les succès de l’industrie lyonnaise, non seulement dans la soierie, mais aussi dans le mobilier, l’orfèvrerie religieuse et la broderie artistique.
- L’une des plus anciennes écoles de beaux-arts qui existent en France est celle de Bordeaux: elle remonte à 1690; toutes les branches de l’art y sont enseignées. La ville a en outre institué des cours spéciaux, s’adressant plus spécialement aux charpentiers, aux menuisiers, aux carrossiers et aux tailleurs de pierres.
- A Toulouse, on rencontre aussi une école des beaux-arts, qui ne
- p.132 - vue 136/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 133
- compte pas moins cle sept cents élèves et dont les travaux, extrêmement remarquables, portent la marque d’un entrain tout méridional.
- L’école de Roubaix, fondée en 1 833, est dans une voie excellente. Tout ce qui touche à l’industrie locale se démontre et s’enseigne dans la maison, ou plutôt dans le palais; les études de dessin qui aboutissent à la composition décorative y sont conduites dans un sentiment original et nouveau.
- Un grand prix a été décerné à l’école régionale des beaux-arts de Rennes.
- Abbeville, Angers, Rayonne, Rourges, Calais, Clermont-Ferrand, Douai, Epinal, Laon, Lille, Marseille, Montpellier, Nancy, Nice, Orléans, Saint-Etienne, Tours, Valenciennes, rivalisent dans des genres divers, beaucoup d’autres villes, qu’il m’est impossible de nommer, suivent le même mouvement.
- Ayons donc foi dans l’avenir du pays, mais redoublons d’efforts! Il faut que la méthode si heureusement inaugurée se généralise encore, que l’enseignement initial du dessin soit plus approfondi, que les parents laissent a leurs enfants tout le temps nécessaire pour recevoir utilement cette instruction si précieuse. Jamais nous ne ferons trop pour conserver et accroître le patrimoine de goût artistique que nous ont légué nos devanciers.
- Quelle est la situation à l’étranger? L’Exposition n’a pas permis d’en juger. Cependant on peut affirmer que partout l’enseignement du dessin s’est répandu, que partout il est considéré comme un élément essentiel au progrès de l’industrie et au relèvement de la condition sociale des ouvriers.
- Dans les sections étrangères de l’Exposition, le jury a attribué un grand prix à l’école normale de professeurs de dessin d’Amsterdam : cet établissement fait le plus grand honneur aux hommes éminents qui en ont conçu le projet et au gouvernement qui l’a institué. 11 convient de ne pas oublier qu’en Hollande l’enseignement du dessin a été réglé dès 1857 par une loi spéciale, et que depuis 1863 le professorat est subordonné à des examens.
- p.133 - vue 137/588
-
-
-
- 134
- EXPOSITION DE 1889.
- A un degré inférieur, l’école des arts industriels de Harlem mérite d’être mentionnée. Cette institution tend à améliorer le sort des apprentis et des ouvriers, en réduisant le temps d’apprentissage, puis en formant rapidement des contremaîtres. Elle paraît devoir surtout profiter à l’industrie du bâtiment.
- L’école de dessin pour les jeunes filles, créée à Copenhague, présentait une variété intéressante de productions (peinture, sculpture, dessin, gravure, tapisserie, broderie, etc.), et montrait toutes les ressources que le dessin peut donner à la femme.
- Le Brésil exposait avec une légitime fierté les dessins de son lycée des arts et métiers de Rio-de-Janeiro, qui, depuis trente-deux ans, a reçu A0,0oo élèves.
- Dans le grand-duché de Finlande, Helsingfors possède une belle école centrale des arts appliqués à l’industrie; un musée industriel sert à l’éducation des élèves, ouvriers de tous métiers. Plusieurs écoles analogues ont été établies dans les principales villes.
- Sortant du cadre de l’Exposition, M. Paul Colin fournit sur quelques pays des renseignements statistiques qui se résument ainsi :
- En Angleterre, les élèves des écoles et classes d’art représentent 2.A p. îooo de la population, et les élèves apprenant le dessin dans les écoles élémentaires, 2.8 p; 100. En Ecosse, les chiffres correspondants sont de 2.5 p. 1000 et de A.i p. 100. En Irlande, ils descendent à 0.57 p. 1000 et 1 p. 1000.
- La Belgique a créé 36 écoles industrielles fréquentées par 10,600 élèves. Si l’on y ajoute les écoles professionnelles spéciales, les écoles d’art décoratif, les académies et écoles de dessin, on arrive à un nombre total d’élèves, dont le rapport à la population est de près de A 1/2 p. 1000.
- Pour la Hollande, qui a 3 2 écoles industrielles et 2 5 écoles professionnelles, la proportion peut être estimée à 2 p. 1000.
- La Suisse possède 87 écoles, destinées à donner aux apprentis et aux ouvriers une sérieuse instruction professionnelle, non compris
- p.134 - vue 138/588
-
-
-
- BEAUX-ARTS.
- 135
- les écoles d’éducation manuelle, ni les écoles dîtes de développement et de perfectionnement, où le dessin figure comme branche d’enseignement; le personnel scolaire de ces 87 institutions représenterait 2.8 p. 1000 de la population.
- Dans le Danemark, il existe 77 écoles pour l’instruction professionnelle des ouvriers, et la proportion atteint B p. 1000.
- En Suède, M. Colin a relevé 28 écoles professionnelles : celle de Stockolm reçoit 800 élèves (0.5 p. 100 de la population).
- Les 1 B 6 écoles industrielles ou artistiques de l’Italie instruisent 16,000 élèves; le rapport à la population ne diffère guère de o.5 p. 1000.
- Le rapporteur de la classe 5 bis n’a pu recueillir des renseignements précis sur l’Allemagne et fAutriche-Hongrie. Il cite l’école allemande la plus importante, celle de Hambourg, qui est exclusivement fréquentée par des apprentis et des ouvriers, et qui, en 1888, avait 3,200 élèves (8 p. 1000 de la population locale).
- p.135 - vue 139/588
-
-
-
- p.136 - vue 140/588
-
-
-
- HUITIÈME PARTIE
- L’ÉDUCATION ET L’ENSEIGNEMENT
- (Groupe II de l’Exposition universelle internationale de 1889)
- p.137 - vue 141/588
-
-
-
- p.138 - vue 142/588
-
-
-
- HUITIÈME PARTIE.
- L’ÉDUCATION ET L’ENSEIGNEMENT.
- (Groupe II de l’Exposition universelle internationale de 1889.)
- CHAPITRE PREMIER.
- LES TEMPS ANCIENS ET LE MOYEN ÂGE.
- 1. L’éducation en Grèce. — Dans la plupart des républiques de l’antiquité, l’enfant appartint longtemps à l’Etat avant d’être à la famille. A Lacédémone, le père n’avait aucun droit sur l’éducation de ses enfants; Platon rêvait d’une république idéale où les petits enfants seraient allaités au nom du pays par des nourrices fonctionnaires.
- Partout, cette éducation publique avait pour objet essentiel de former le citoyen. La direction générale qui lui était imprimée, les programmes auxquels elle soumettait la jeunesse, variaient d’ailleurs suivant le génie des cités et le tempérament des pédagogues.
- Lycurgue donna à Sparte les lois d’un véritable élevage de soldats; les enfants apprenaient presque exclusivement a tuer et à se faire tuer pour la gloire de la patrie. En écrivant la Cyropédie, Xénophon s’inspira des mœurs Spartiates; voulant par-dessus tout préparer des hommes forts et courageux, il mettait ses élèves au régime du pain, de l’eau et du cresson.
- Athènes, l’âme de la Grèce, fit ce type parfait de l’humanité, où la beauté physique s’alliait à la beauté morale : kcl\6ç koli dyadâs. Les textes anciens nous ont gardé le souvenir de Yéphéhie, noviciat que la république imposait aux jeunes gens avant de leur conférer les droits civils et politiques. Au programme figuraient la gymnastique,
- p.139 - vue 143/588
-
-
-
- 140
- EXPOSITION DE 1889.
- les exercices militaires, les fêtes patriotiques; mais les futurs citoyens devaient apprendre aussi la rhétorique, la philosophie et la musique. Ainsi, l’éducation avait pour but le développement harmonieux du corps, de l’esprit et du cœur, et le jeune homme qui, après avoir exercé son adresse et sa force dans les palestres, sous le soleil d’Athènes, pouvait ce sur l’Agora s’arrêter aux conversations de Socrate, cc écouter l’éloquence de Périclès, avant d’assister aux représentations crde Sophocle et d’Aristophane, réalisait un des plus beaux types que cd’humanité ait jamais produits*1)».
- Cette préoccupation élevée de la beauté physique, expression et soutien de la beauté morale, se retrouve dans les écrits des pédagogues comme dans les mœurs des cités.
- La musique et la gymnastique constituent l’éducation des guerriers de la république de Platon. Par la musique, qui comprend tout ce qu’enseignent les muses, on arrive à la haute culture poétique et artistique de l’intelligence; par la gymnastique, à l’élégance et à la vigueur du corps. Ce système d éducation s’applique également à la jeune fille ; il a un caractère essentiellement aristocratique : tout ce qui présente une utilité immédiate en est soigneusement banni. Quant aux artisans et aux laboureurs, ils ne reçoivent qu’une éducation professionnelle rudimentaire. Les magistrats qui seront appelés un jour à diriger la cité et doivent être par suite des philosophes seront pris parmi les guerriers : de vingt a trente ans, ils apprendront l’arithmétique, la géométrie et l’astronomie, de trente à trente-cinq ans, la dialectique; de trente-cinq à cinquante ans, ils rentreront dans la vie commune et passeront par tous les emplois civils et militaires; à cinquante ans, ils seront en état de prendre le pouvoir.
- Aristote veut une éducation progressive, développant le corps avant l’âme, l’instinct avant l’intelligence; mais, à la différence de Platon, il laisse l’enfant aux parents jusqu’à l’âge de sept ans. Passé cet âge, on enseignera successivement aux élèves la gymnastique, le dessin et la musique.
- (l) Compayré (Histoire des doctrines de l’éducation).
- p.140 - vue 144/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 141
- A l’époque où le maître, dans les beaux enseignements du Lycée, appliquait sa forte logique à toutes les connaissances humaines, l’art de parler était devenu l’art à la mode. Chacun rêvait de soumettre par de beaux discours le peuple, cc cet animal robuste et indocile », et de gravir ainsi les degrés du pouvoir. Les rhéteurs, qui se vantaient de posséder la science universelle, avaient ouvert partout des boutiques d’éloquence. On les voyait discourir sur tous les sujets avec une abondance intarissable, enseigner moyennant finance l’art d’en faire autant, assembler la foule au théâtre, dans les gymnases, sur les places publiques, et défier les auditeurs de proposer aucune question qu’ils ne fussent en état de résoudre (l). Les élèves se pressaient autour d’eux; malgré les railleries d’Aristophane, Gorgias et Protagoras firent fortune, et bientôt le flot de leurs successeurs déborda sur l’Italie.
- 2. L’éducation à Rome. —A Rome, l’éducation fut d’abord purement domestique. La loi des Douze Tables était muette à son égard. Des pères modèles instruisaient eux-mêmes leurs enfants, et nous savons que Caton composa pour son fils une encyclopédie des connaissances humaines; mais, dans la plupart des familles, la tâche demeurait confiée aux esclaves, pas toujours aux meilleurs d’entre eux : ce Si l’on a un bon esclave, dit Plutarque, on en fait un laboure reur, un capitaine de navire ou un banquier, et l’on garde pour éle-cc ver ses enfants l’esclave dont on n’a pu rien faire, parce qu’il était ccivrogne, gourmand ou paresseux?:.
- Dans ces conditions, le professeur ne pouvait inspirer aucun respect a son élève. Des marmots de sept ans a peine cassaient leurs tablettes sur la tête de leur maître, parce que celui-ci avait osé les toucher du doigt; si le malheureux voulait les empêcher de commettre quelque sottise, ils s’écriaient : cc Suis-je ton esclave ou es-tu le cc mien? r>
- Aussi l’éducation des jeunes Romains fut-elle longtemps plus pra-
- (1) Pierron (Histoire de la littérature grecque). — Plaute.
- p.141 - vue 145/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 1/i2
- tique que littéraire. Ils apprenaient la gymnastique, celle qui développe la force plutôt que la souplesse, suivaient de bonne heure les généraux dans les camps, se formaient à l’art de la guerre dans les batailles, et s’assimilaient la politique en assistant aux séances du Sénat.
- Vers la fin du me siècle avant Jésus-Christ, les rhéteurs grecs apparurent à Rome. Caton et les vieux Romains les voyaient d’un très mauvais œil : ecLeur école est une école d’impudence», disait Crassus; ccc’est une école de sottise», ajoutait Pétrone. Protestations impuissantes! A partir des guerres puniques, les précepteurs grecs abondèrent : le goût de l’éloquence venait au peuple romain ; nombre de citoyens s’imaginaient qu’avec des recettes habiles ils retrouveraient les succès des grands orateurs du forum. En 92 avant notre ère, les magistrats constatèrent qu’on s’était permis d’ouvrir des écoles où l’enseignement de la rhétorique se donnait en latin.
- Les censeurs OEnobarbus et Crassus firent fermer ces écoles. Cette mesure souleva de vives réclamations. En effet, les bons maîtres étaient fort chers : Quintus Catulus avait payé iûo,ooo francs un grammairien, et tous les parents n’étaient pas disposés à faire pareille dépense. De leur côté, les maîtres pensaient être plus libres, en réunissant chez eux les élèves. La décision des censeurs dut être rapportée, et les écoles publiques se rouvrirent avec des fortunes diverses: Remmius Palœmon gagnait 80,000 francs par an; Orbilius, le professeur d’Horace, mourait de faim dans un galetas.
- A cette époque se dessinent les trois degrés distincts d’instruction : école du litlerator, école du grammairien, école du rhéteur.
- Installé dans un hangar ou derrière des toiles accrochées aux portiques, le litlerator apprenait à lire; il n’avait pas droit au titre de professeur et gagnait si peu d’argent qu’il était obligé, pour vivre, d’écrire des testaments. Nous possédons peu de renseignements sur ces écoles primaires ; nous savons seulement quelles étaient communes aux deux sexes. Toutefois M. Roissier a fait remarquer que l’instruction devait être assez répandue dans le peuple, puisque aux
- p.142 - vue 146/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 143
- années le mot d’ordre écrit sur des tablettes passait de main en main jusqu’au dernier des sous-officiers.
- Après s’être longtemps querellés, le grammairien et le rhéteur finirent par s’entendre pour donner à eux deux une éducation complète. Le grammairien prenait l’enfant au sortir de l’école du litle-rator. Tout d’abord, son enseignement ne se composait que de deux parties: la grammaire proprement dite, ou l’art de parler correctement, et l’explication des poètes. Peu à peu, à l’occasion même de l’étude des poètes, il enseigna la musique, l’astronomie, les mathématiques et la philosophie; ses leçons finirent par être en quelque sorte universelles, ccet, dit Quintilien, l’enfant, avant de passer aux cc mains du rhéteur, avait déjà reçu une éducation encyclopédique ».
- Le rhéteur commençait par inculquer les innombrables préceptes de l’éloquence : il fallait élever le bras jusqu’à un certain point pendant l’exorde, tendre la main d’une certaine manière dans l'argumentation, etc. Ensuite venait l’application des théories. Quintilien est le représentant de ces pédagogues cc qui faisaient entrer l’enfant ccen rhétorique le jour de sa naissance(1)», et oubliaient quelquefois d’en faire un honnête homme pour n’en faire qu’un parfait rhéteur.
- La meilleure partie de l’institution oratoire est ce beau plaidoyer où Quintilien, au double point de vue de l’intérêt des mœurs et de l’intérêt des études, justifie l’école publique des accusations dont elle était déjà l’objet.
- 3. L’éducation dans l’ancienne Gaule. Collèges des Druides. — Diodore de Sicile et César rapportent que nos ancêtres les Gaulois arrêtaient les voyageurs par les chemins pour leur demander de gré ou de force des nouvelles de l’étranger. Ce peuple curieux avait, au dire de Strabon, un goût très vif pour les choses intellectuelles. Avec ses chaînes d’or aux lèvres, l’Hercule gaulois représentait à la fois la force physique et l’ascendant de l’esprit.
- Dans leurs collèges répandus sur toute la surface du pays, en
- (l) Boissier (Instruction publique dans l’Empire romain).
- p.143 - vue 147/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 1/4 4
- Guyenne, en Champagne, clans la Beauce et le Bordelais, à Bibracte, principal foyer d’instruction, les Druides enseignaient la théologie, la morale, le droit, la poésie, la rhétorique, la métaphysique, la physique et l’astronomie. Cet enseignement, qui avait pour hase générale la croyance à l’immortalité de l’âme, était purement oral et mnémotechnique, ce Je crois, dit César, que les Druides proscrivent crl’écriture pour deux raisons : d’abord pour que leur doctrine en reparaisse plus mystérieuse; ensuite pour que leurs élèves, obligés ce d’apprendre des vers par milliers et sans le secours des livres, ce soient plus soigneux à cultiver leur mémoire.»
- Elevés en commun, loin de la surveillance clés parents, les jeunes gens demeuraient vingt ans et plus au collège, et leurs études se terminaient par un vaste examen de récitation. Cette éducation ne s’adressait d’ailleurs qu’à des privilégiés, aux fils de noble famille qui voulaient arriver au pouvoir suprême par le sacerdoce. Les renseignements nous font défaut sur l'instruction de la masse du peuple.
- A l’extrême Sud, à Massalie, les Phocéens avaient apporté de bonne heure les mœurs et l’esprit de la Grèce.
- 4. L’instruction publique en Gaule après la conquête romaine.— À la suite de la conquête romaine, l’instruction publique en Gaule prit un puissant essor. Les empereurs avaient imposé la langue latine aux vaincus : ceux-ci cherchèrent à parvenir par la science aux honneurs et aux dignités; les plus riches allèrent à Borne, les autres vinrent en foule aux écoles que les empereurs avaient fondées clans plusieurs villes, comme Toulouse, Lyon, Narbonne, Bordeaux, Arles, Vienne, Poitiers, etc., pour combattre l’enseignement druidique.
- Au lieu même où les Druides avaient leur capitale, à Autun, Auguste fit construire les écoles méniennes. Les enfants des Gaulois y affluèrent en si grand nombre que, lors de sa révolte contre Tibère, Sacrovir put y recruter une partie de son armée.
- En face des écoles publiques s’ouvraient les écoles privées ; les unes et les autres enseignaient principalement la rhétorique.
- p.144 - vue 148/588
-
-
-
- EDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 145
- 5. Le triomphe de la rhétorique. Les succès des Gaulois dans cet art. — Cicéron avait vainement réclamé une instruction plus sérieuse : il ne fut guère écouté. Du temps de Quintilien, les professeurs choisissaient déjà des sujets extravagants pour exercer les élèves, et leur faisaient plaider successivement deux causes contraires. Avec l’Empire, le forum devint muet; rien ne rappela plus les orateurs au sentiment de la réalité, ils s’enfoncèrent de plus en plus dans ce genre faux et ces subtilités. Non vitæ sed scholœ discimus, dit Sénèque.
- En Orient, comme en Occident, la rhétorique triomphait; les grands sophistes grecs voyaient une foule nombreuse se presser autour d’eux, et ceux mêmes qui ne pouvaient les comprendre ccles cc écoutaient avec ravissement comme des rossignols mélodieux, ad-cc mirant la rapidité de leur parole et l’harmonie de leurs belles cc phrases (1)».
- Nos pères, qui avaient toujours aimé argule loqui, se passionnèrent pour ces recherches d’éloquence si appropriées à la tournure de leur esprit. Bientôt la Gaule, devenue nulricula causidicorum, fournit à Rome des juges et des avocats, et les Romains élevèrent au Gaulois Proaeresius une statue avec cette inscription : ccRome, au roi de cc l’éloquence ».
- Arles fut surnommé la Rome des Gaulois; Toulouse, Palladia. Autun disputa à Marseille le titre d’Athènes des Gaules.
- 6. Intervention de l’État dans l’enseignement romain. — Tout d’abord, l’enseignement fut libre. L’Empire accorda aux professeurs droit de cité et les exempta, eux et leur famille, des charges publiques. Ils n’avaient pas d’autre juge que celui de leur domicile; l’audacieux qui les insultait était puni d’une peine laissée à l’arbitraire des magistrats.
- Avec Vespasien commença l’ère des subventions de l’Etat. A Rome, les maîtres, notamment Quintilien, touchèrent sur les fonds du trésor
- (1) Boissier (Instruction publique dans l’Empire romain).
- IV.
- 10
- t'iPDlilCnlK NATlOXALtt
- p.145 - vue 149/588
-
-
-
- 146
- EXPOSITION DE 1889.
- un traitement qui allait jusqu’à 20,000 francs. Marc-Aurèle alloua des émoluments de 9,000 francs aux titulaires des chaires qu’il avait fondées à Athènes pour l’enseignement des doctrines de Platon, d’Aristote, d’Epicure et de Zénon.
- Les empereurs établirent aussi dans plusieurs villes de la Gaule des professeurs payés par l’Etat, cc Afin de témoigner la considération cr particulière que nous avons pour ton mérite, écrit Constance à Eure mène, nous t’allouons une somme de 3,ooo sesterces.»
- En général, l’empereur choisissait lui-même les maîtres appelés à ces chaires impériales. Parfois il confiait ce soin à un délégué : c’est ainsi qu’Hérode Atticus, professeur de Marc-Aurèle, fut chargé de pourvoir aux chaires de philosophie d’Athènes. Dans certains cas, une commission statuait à la suite d’un véritable concours.
- Ailleurs, les frais des écoles incombaient ordinairement aux municipalités. Celles-ci n’observaient pas toujours leurs engagements avec une irréprochable fidélité, et trop souvent les maîtres se trouvaient dans une condition fort misérable : ce Quand ils voient passer le boulanger, « ils sont tentés de courir après, parce qu’ils ont faim, et de le fuir, k parce qu’ils lui doivent de l’argent». Le pouvoir intervint : Constantin fit une loi pour ordonner l’exact payement des professeurs ; Valentinien et Valens fixèrent même d’office les traitements pour les métropoles des Gaules.
- Voulant arrêter l’invasion du christianisme, Julien interdit aux chrétiens d’enseigner; pour assurer l’exécution de cette mesure, il exigea que le choix des professeurs fût désormais soumis à l’approbation de l’empereur. M. Boissier estime qu’à partir de cette époque l’empereur a participé officiellement et régulièrement à la nomination de tous les professeurs, et que l’on est ainsi arrivé au régime d’un enseignement public sanctionné par l’assentiment du souverain.
- 7. Fondation de l’Université de Constantinople. Décadence des écoles d’Occident. Progrès du christianisme ; les Pères de l’Église et leur enseignement. — En Û2 5, l’empereur Tbéodose II créa l’Ecole de Constantinople. Les professeurs étaient au nombre de
- p.146 - vue 150/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 147
- trente et un : trois rhéteurs et dix grammairiens latins, cinq rhéteurs et dix grammairiens grecs, un philosophe et deux jurisconsultes. Véritables fonctionnaires, ils devenaient comtes après vingt ans de services et avaient droit à une pension de retraite ; défense leur était faite de donner aucune leçon en dehors du cours public. Quant aux maîtres n’appartenant point à l’Université, ils pouvaient enseigner dans l’intérieur des familles; mais, s’ils se faisaient accompagner au dehors par leurs élèves, s’ils les réunissaient dans des maisons spéciales, ils étaient punis des peines les plus sévères et chassés de la ville.
- Au moment même où l’enseignement officiel s’affirmait en Orient par la constitution de l’Université de Constantinople, les écoles d’Oc-cident tombaient en pleine décadence. Deux causes y avaient contribué : les invasions des Barbares et surtout les progrès du christianisme.
- Quelque temps, les Pères chrétiens demeurèrent fidèles à l’éducation littéraire qui leur valut leurs plus grands succès oratoires : ils avaient été élevés dans les écoles païennes et s’étaient complus, eux aussi, aux phrases harmonieuses et aux périodes habiles des rhéteurs. Ainsi naquit une période transitoire pendant laquelle, grâce au paganisme même, s’épanouit l’éloquence chrétienne. Mais l’austérité de la foi nouvelle et la simplicité des Ecritures s’accommodaient mal de ces raffinements. Quelques chrétiens essayèrent encore de combiner avec la foi l’étude de la littérature païenne : crDans le combat que nous ce livrons pour l’Eglise, disait saint Basile, nous devons être armés de cc toutes pièces, et pour cela, la lecture des poètes, des historiens et des ce orateurs nous est très utile». «Baisonnement de sophistes, répondaient les autres; les auteurs païens nous apprennent plus de mau-ccvaises actions que de bonnes paroles; une voix mystérieuse nous a cr dit : vous êtes des cicéroniens et non des chrétiens » ; ils repoussèrent ces profanes études et répudièrent jusqu’au souvenir des grands penseurs auxquels ils devaient le caractère élevé et les plus belles expressions de leur foi.
- Ausone lui-même, qui avait entremêlé les dévotions de la Journée du chrétien et les vers égrillards du Cento nuplialis, vit disparaître
- p.147 - vue 151/588
-
-
-
- 148
- EXPOSITION DE 1889.'
- sans regret la civilisation antique, et les stériles amplifications des rhéteurs n’attirèrent plus qu’un petit nombre d’élèves.
- L’évêque, devenu le tout-puissant défenseur des cités, avait laissé tomber les écoles civiles et municipales pour fonder un autre enseignement à l’ombre de son église. ccDans les écoles nouvelles, nous cr retrouvons bien le nom de quelques-unes des sciences professées au-cctrefois dans les écoles civiles : la rhétorique, la dialectique, la gram-ccmaire, la géométrie, l’astronomie; mais elles ne sont plus enseignées ccque dans leur rapport avec la théologie; celle-ci est le fond même de ccl’enseignement; tout tourne en commentaire des livres sacrés; on ne ccveut plus former que des clercs De même qu’on n’étudie plus pour savoir, on n’écrit plus pour écrire ; tout prend un caractère pratique et un but déterminé, le maintien des fidèles dans la foi et la conversion des gentils.
- cc L’Eglise fuit le charme de l’éloquence profane, car elle ne s’a-rcdresse pas à d’oisifs sectateurs des anciens philosophes, mais à tout ccle genre humain. Et que peuvent servir à la famille du Christ les cc maîtres déjà sagesse païenne?» Les futurs saints se querellent vivement entre eux à ce sujet : saint Grégoire reproche à saint Didier d’enseigner les auteurs profanes, au risque de favoriser l’idolâtrie. Ainsi l’école épiscopale devient pour le plus grand nombre un catéchisme, pour les mieux doués un séminaire où on lit les livres saints, où Ton chante des psaumes, où l’on traite des questions théologiques.
- A l’origine, les évêques donnèrent eux-mêmes cet enseignement, qui rentrait dans les œuvres de miséricorde, et l’on sait que saint Germain a Paris, saint Grégoire à Tours, saint Remi a Reims et saint Fortunat a Poitiers professèrent dans les écoles de leurs cathédrales. En 529, le concile de Vaison prescrivit a tous les prêtres desservant les paroisses de recevoir les jeunes lecteurs non mariés, de les nourrir en bons pères spirituels, de les préparer de leur mieux à chanter les psaumes, de leur expliquer les divines Ecritures et de les instruire dans la loi du Seigneur.
- •(1) Guizot.
- p.148 - vue 152/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 149
- En fait, cet enseignement rudimentaire fut très inégalement réparti. Il devint impossible de former des clercs en nombre suffisant : bientôt certains d’entre eux ne surent plus chanter la messe; on vit jusqu’à des évêques comptant sur leurs doigts les lettres de l’alphabet.
- Sous la domination des Francs, le latin s’altéra très vite; quelques lettrés s’obstinaient seuls à étudier les anciens et à faire des vers latins, au milieu de tous ces peuples qui parlaient le germain, lllitte-rarissimis litteris vacant, dit Sidoine Apollinaire.
- 8. Les écoles monastiques. — Tel était l’état de l’enseignement en Gaule, à la fin du vie siècle.
- A cette époque, les Bénédictins bâtissaient leurs monastères, crII est cc nécessaire d’instruire les moines a, avait dit le fondateur de l’ordre. Les lettrés se réfugièrent dans les cloîtres, et la vie intellectuelle reprit une certaine intensité; les monastères devinrent des écoles où l’on médita, où l’on discuta, où l’on enseigna.
- Relativement étendu et varié, le cercle des études comprenait non seulement la lecture, l’écriture, la théologie et le chant, mais aussi la peinture et l’architecture. Par la copie des manuscrits, les relations avec l’antiquité païenne étaient maintenues. La réputation des monastères s’étendit au loin et attira beaucoup d’élèves : celui de Lerins prenait les enfants à dix ans pour en faire des savants et des saints; Saint-Yandrille, près Rouen, compta jusqu’à 3oo étudiants.
- Pendant le vne et le vme siècle, les écoles claustrales éclipsèrent complètement les écoles épiscopales. Jaloux, les évêques engagèrent la lutte. Pour échapper à leurs vexations, et plus encore aux invasions des Normands, les moines se mirent sous la protection des rois et des seigneurs; en revanche, ceux-ci attribuèrent les monastères en bénéfices à leurs hommes d’armes, ce qui troubla quelque peu la tranquillité du travail en commun.
- 9. Le ixe siècle. Charlemagne. — Au commencement du ixc siècle, l’ignorance était presque générale. Pépin le Bref demanda des livres au pape Paul Y et envoya des clercs à Saint-Jean-de-Latran pour
- p.149 - vue 153/588
-
-
-
- 150
- EXPOSITION DE 1889.
- étudier le chant et les arts libéraux. Le clergé avait en effet grand besoin de s’instruire ; bien curieuses à cet égard sont les lettres pastorales adressées par les évêques à leurs fidèles, cc II est écrit dans saint <cMathieu (dit gravement Charlemagne aux prélats) : Tu seras con-ccdamné ou justifié d’après tes paroles. . . Vous cherchez à plaire a «Dieu par une vie exemplaire, vous devriez bien ne pas négliger non cr plus de lui plaire par un langage correct. »
- L’empereur fit de grands efforts pour répandre l’instruction dans ses Etats. Pendant les premières années du ixe siècle, ce ne sont que capitulaires et conciles recommandant ou ordonnant aux évêques et aux moines d’ouvrir des écoles pour enseigner à tous les enfants libres et serfs cc le psautier, le comput, le chant et l’écriture». L’instruction doit être gratuite; les prêtres accueilleront avec charité tous les élèves qu’on leur enverra et n’exigeront aucune rétribution.
- En 81B, le synode de Mayence arrête un projet de réforme aux termes duquel chacun doit envoyer ses fils à l’école, ou tout au moins leur faire apprendre le symbole et le pater en langue du pays. Le but principal de cette instruction religieuse, qui se donne le plus souvent dans les cloîtres et les cathédrales, est toujours le même : faire de bons chrétiens et dans le nombre trouver des prêtres qui sachent, au jour de leur consécration, lire les Ecritures et chanter les offices. Pour la plupart des ecclésiastiques, c’est le dernier terme de l’instruction : bien rares sont ceux qui comprennent ce qu’ils lisent. Lesdrade écrit à l’empereur : cc J’ai établi dans l’église de Lyon une cc psalmodie où l’on suit autant que l’on peut le rite du Sacré-Palais en cctout ce que comporte l’office divin. J’ai des écoles de chantres dont cc plusieurs sont déjà assez instruits pour pouvoir en instruire d’autres. ccEn outre j’ai des écoles de lecteurs, qui non seulement s’acquittent ccde ces fonctions dans l’office divin, mais qui, par la méditation des cc livres saints, s’assurent les fruits et l’intelligence des choses spirituelles. Quelques-uns peuvent expliquer le sens des évangiles. Plusieurs ont l’intelligence des prophéties, d’autres des livres de Salo-ccmon, des psaumes et même de Job. . . J’ai fait aussi tout ce que j’ai ccpu dans cette église pour la copie des livres.»
- p.150 - vue 154/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 151
- Dans les monastères, l’enseignement, compromis à la fin du siècle precedent, reprend une nouvelle vie. A Gorbie, on enseigne nuit et jour; à Ferrières, on commente Salluste, Quintilien, Cicéron et Té-rence : ce sont les meilleures écoles de l’époque.
- Jusque-là les moines n’avaient voulu enseigner qu’entre eux et pour eux. Par faveur, les laïques furent admis dans les cloîtres : la discipline en reçut quelques accrocs, et le concile d’Aix-la-Chapelle, en 817, ordonna la création de deux écoles distinctes, l’une à l’extérieur pour les laïques, l’autre à l’intérieur pour les oblats ou apprentis moines. Le mot scholasticas prend alors un sens spécial : ce n’est plus tout homme distingué par son savoir et son intelligence; l’écolâtre est désormais le clerc ou le moine choisi par les évêques ou les abbés pour diriger l’enseignement de leurs écoles.
- Toutes ces institutions, monastiques ou épiscopales, étaient sous la dépendance de Charlemagne qui avait fait de l’instruction un véritable service public. Au sommet, l’empereur plaçait comme modèle l’école du palais, dirigée par Alcuin, «le vendeur de science». Dans cette sorte d’université mobile, dont le siège principal se trouvait à Aix-la-Chapelle, mais qui suivait l’Empereur à la guerre, les études classiques s’unissaient aux études ecclésiastiques. «Aux uns, dit Alcuin, «j’offre le miel de l’Ecriture; je m’efforce de nourrir les autres des «fruits de la subtilité grammaticale; il en est quelques-uns que j’enivre «du fruit des sciences antiques, et d’autres que j’éclaire de la splen-«deur des astres. » Sur les vieux jours de l’empereur, on y enseigna même la médecine, qu’il avait méprisée quand il se portait bien. L’enseignement était profondément religieux, et les bons élèves recevaient en guise de prix un évêché ou une abbaye. A propos d’astronomie, on faisait de l’astrologie; à propos d’arithmétique, de la cabalistique.
- La conversation de Pépin et d’Alcuin, qui nous a été conservée, ne donne pas une haute idée de la portée pratique de ces leçons : «Qu’est-ce que la langue? Le fouet de l’air. Qu’est-ce que l’air? Le «conservateur de la vie. Qu’est-ce que la vie? L’attente de la mort, « Qu’est-ce que la mort? Le larron des hommes. Qu’est-ce que l’homme? «Une lanterne exposée aux vents», etc. Mais, comme l’a dit Guizot*
- p.151 - vue 155/588
-
-
-
- 152
- EXPOSITION DE 1889.
- cette conversation atteste au moins la curiosité avide avec laquelle l’esprit jeune et ignorant se porte sur toutes choses, et le vif plaisir qu’il prend à toute combinaison un peu ingénieuse.
- Pendant toute cette époque, il n’est pas fait mention de Paris : l’obscurité de notre capitale devait encore durer plus d’un siècle. C’est donc par un pur effort d’imagination qu’on a voulu regarder Charlemagne comme le fondateur de l’université parisienne : la légende est aujourd’hui sans crédit.
- 10. Les successeurs de Charlemagne et le xe siècle. — A lire les textes anciens et même les ouvrages modernes, il semble que l’âge de Charlemagne fut un âge de véritable renaissance littéraire; quelques auteurs n’hésitent pas à le caractériser en ces termes. Cependant, malgré les bonnes intentions du grand empereur, l’essor n’avait pas été bien puissant, puisque, sous Louis le Débonnaire, les évêques s’entendaient mieux à courir le cerf qu’à lire les écritures. Le chroniqueur de Saint-Denis ajoute, il est vrai, que Louis appela des maîtres habiles qui, par leurs leçons, remirent en honneur les lectures et les chants. Maîtres bien habiles, en effet, pour retourner si promptement les idées publiques dans un pays semé d’obstacles; enseignement bien éphémère, qui disparaissait peu d’années plus tard sans laisser aucune trace.
- Sous Charles le Chauve, nouvelle reprise : on parle grec à la cour du roi, et Scot Erigène prend la direction de l’école du palais, qui par un jeu de mots s’appelle alors le palais de l’école. Puis, rechute plus profonde encore que les précédentes.
- Vainement les conciles et les évêques renouvellent leurs exhortations et leurs ordres. Le clergé devient de plus en plus ignorant et ne comprend plus les livres saints : dans les examens pour la prêtrise à Bourges, les examinateurs en sont réduits à demander aux candidats comment le masculin se distingue du féminin et le singulier du pluriel, pour les formules de baptême. Les évêques se reprennent à compter les lettres de l’alphabet sur leurs doigts; les abbés ne savent plus déchiffrer la règle de leurs couvents et en profitent pour se dis-
- p.152 - vue 156/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 153
- penser de la suivre; les notaires se font si rares que les actes doivent être passés verbalement, ce qui, aux environs de l’an 1000, n'était pas un mauvais moyen pour enrichir les couvents. Ceux qui veulent s’instruire sont pris en dégoût par le peuple, et, s’ils viennent à pécher, c’est à leurs études qu’est imputée la responsabilité du mal. Le latin disparaît de la langue usuelle : en 99Û, au concile de Mouzon, l’évêque de Verdun est forcé de parler roman pour être compris.
- Par suite des pillages et des incendies, les livres sont devenus introuvables. A diverses époques, le parchemin est si rare qu’on l’accepte en payement à la place de l’argent. Les plus riches bibliothèques comptent à peine 100 volumes, et la comtesse d’Anjou paye un recueil d’homélies 200 brebis, 1 muid de froment, 1 muid de seigle, 1 muid de millet et plusieurs peaux de martre. Pour faire un don merveilleux à un monastère, les dévots ne trouvent rien de mieux que de déposer un livre sur l’autel. La rareté des écrits n’avait d’ailleurs point sa compensation dans le choix du sujet ou du titre : Huc-bald faisait un poème sur les chauves, un autre dissertait sur «le rien crdans les ténèbres».
- 14. État de l’instruction en Angleterre. — L’état de l’instruction était le même en Angleterre qu’en France. Quand il prit possession de son royaume en 871, Alfred le Grand le trouva plongé dans une grande ignorance : bien peu de clercs comprenaient le sens des prières communes et pouvaient les traduire en anglo-saxon. Le roi fit venir de France Scot, Grimbald de Saint-Bertin en Artois, Jean du monastère de Gorbie, et quelques autres, qui apportèrent en Angleterre l’écriture française. Alfred le Grand fut leur premier élève : il apprit la grammaire, composa ensuite des livres élémentaires pour son peuple, traduisit notamment le Pastoral, de saint Grégoire en saxon et exprima, dans la préface, le vœu que tous les enfants ou du moins ceux des familles aisées reçussent de l’instruction.
- A peine est-il nécessaire d’ajouter que la légende faisant remonter au règne d’Alfred les universités d’Oxford et de Cambridge vaut celle qui attribue à Charlemagne la création de l’université de Paris.
- p.153 - vue 157/588
-
-
-
- 154
- EXPOSITION DE 1889.
- Le mouvement factice provoqué par Alfred le Grand ne s’étendit pas au delà de la vie de ce prince, et, sous ses successeurs, l’ignorance redevint générale.
- 12. Les universités arabes. — Dans ce grand naufrage de la civilisation antique, les universités arabes recueillirent le dépôt des connaissances humaines. Sous la domination des Maures, l’Espagne, riche et puissante, comptait de nombreuses écoles : Alméria, Badajoz, Gordoue, Grenade, Murcie, Tolède, etc., étaient célèbres par leur enseignement. Les programmes embrassaient la théologie, la grammaire, la poésie, la médecine et l’astronomie. Gerbert avait passé les Pyrénées pour étudier dans les universités d’Espagne. Une tradition populaire, qui s’est perpétuée jusque dans les romans du xive siècle, voulait que Charlemagne eût eu des maîtres sarrasins.
- On sait la réputation des médecins arabes : les princes chrétiens allaient se faire guérir par eux. Mais ce furent surtout les Juifs, adonnés particulièrement à l’étude de la philosophie, de l’astronomie et de la médecine, qui rapportèrent aux chrétiens les sciences arabes. Sous Charlemagne, ils étaient à peu près les seuls médecins; plus tard ils enseignèrent publiquement cet art à Montpellier, et l’on prétend qu’ils avaient une académie jusque dans Rome.
- 13. Naissance des écoles de Paris. Nominaux et réalistes. Abélard. — Malgré la commune ignorance sous les successeurs de Charlemagne, l’école de Reims avait acquis une certaine célébrité. Deux moines de Saint-Germain d’Auxerre, Remi et Hucbald, v avaient rendu les études florissantes : ils vinrent à Paris en 908 enseigner les arts libéraux et la philosophie. Ce fut la première des écoles publiques ouverte à tous les jeunes gens sans distinction. Les trois écoles de la Cathédrale, de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain-des-Prés devaient demeurer longtemps encore les seules écoles fixes. Nous ne possédons d’ailleurs pas de renseignements sur l’école de Remi d’Auxerre, avant le jour où Huboldus, chanoine de Liège, vint y professer en 990.
- p.154 - vue 158/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 155
- A cette époque, les Capétiens avaient fait de Paris la résidence royale. Dès que Tan 1000 fut franchi sans encombre, le monde, fort agréablement surpris et gardant désormais une pointe de scepticisme à l’endroit des prophéties, se reprit à vivre. Les écoles de Paris grandirent rapidement, tandis que déclinaient les monastères. Nul ne pouvait du reste tenir école sans l’autorisation des évêques, qui demeuraient maîtres de l’enseignement dans tout leur diocèse.
- Après Huboldus, Lambert, élève du fameux Fulbert de Chartres, Manegold de Lutembach et Rosceiin enseignèrent successivement dans le cloître de Notre-Dame. Rosceiin était le plus entêté des nominalistes : pour lui, les universaux ou les genres ne représentaient que des mots et de l’air battu. Guillaume de Champeaux, le plus ardent des réalistes, soutenait au contraire que les genres avaient une existence distincte, qu’ils étaient une réalité hors de nous et hors des choses. Les genres sont-ils plus réels que les individus, ou les individus que les genres.......... c’est à cette unique question que se ré-
- duisait la philosophie et qu’on argumentait à perte de vue.
- La question ne présentait même pas le mérite d’une nouveauté. Elle avait déjà divisé les deux écoles de Platon et d’Aristote : suivant Platon, l’idée générale correspondait à une réalité intuitive de la pensée divine, et les choses visibles n’en étaient que des images déformées; selon Aristote, les idées générales (les universaux) ne constituaient que le produit d’une opération de l’esprit, une abstraction, suite et résultat d’observations particulières. Ces deux doctrines furent altérées dans les luttes passionnées du moyen âge : Guillaume de Champeaux peupla un monde imaginaire des types chimériques de ses universaux, tandis que Rosceiin, réduisant tout aux faits, considérait les idées générales comme absolument vides de sens.
- Abélard, qui avait suivi les deux enseignements, fut frappé de leur exagération commune et chercha un compromis : ce fut le conceptualisme. D’après lui, les universaux étaient des idées formelles, des conceptions de notre esprit ; les lois existaient indépendamment des faits. Au fond, il professa, avec moins de netteté peut-être, la doctrine
- p.155 - vue 159/588
-
-
-
- 156
- EXPOSITION DE 1889.
- d’Aristote dégagée des exagérations de Roscelin. Le conceptualisme se manifestait plutôt par des objections faites aux deux systèmes que par un enseignement positif.
- Heureusement Abélard conquit un titre de gloire plus sérieux par ses luttes vaillantes pour les droits de la raison humaine. Jusqu’alors, pour expliquer les Ecritures, on avait compulsé les textes et les manuscrits ; on ne s’était avancé qu’en s’appuyant sur tous les commentateurs et sur les commentateurs des commentateurs. Pierre Lombard, le maître des sentences, avait compté 2 04 sous-commentatéurs. ccQu’importe, dit Abélard , ce que les autres ont pensé ! Le texte suffit, ccavec la raison pour guide, » Les mystères devenaient ainsi des doctrines philosophiques; Abélard voulait les prouver, les démontrer. ccLe cc comprendre est la mesure du croire, n
- Là est le caractère propre de la philosophie d’Abélard, la cause de l’influence considérable qu’il exerça sur son siècle. Malgré tout, le maître restait profondément croyant, et, s’il tenait à comprendre avant de croire, c’est qu’il jugeait possible d’expliquer la foi. Néanmoins, en tentant cette explication, il commettait hérésie sur hérésie : l’Eglise effrayée se dressa menaçante et saint Bernard demanda cc qu’on brisât avec des bâtons cette bouche», qui prêchait au monde la liberté de penser.
- Des milliers d’écoliers étaient venus de tous les coins de l’Europe pour entendre l’évangile nouveau. Les écrivains les plus modérés évaluent à 3,ooo au moins le nombre des auditeurs qui se pressaient autour d’Abélard sur la montagne Sainte-Geneviève ; quant aux enthousiastes, ils prétendent que ce nombre dépassa parfois celui des habitants de Paris.
- On ne tarda pas à exagérer le principe du libre examen et de la discussion : les écoliers voulaient toujours des démonstrations et des preuves; la dialectique les passionnait; ils raisonnaient et argumentaient sur tout; les questions les plus absurdes étaient examinées, comme celle de savoir si le Christ s’enfermait nu ou bien vêtu dans l’Eucharistie, s’il se tenait assis ou debout dans le Paradis. Les discussions n’ayant pas de fin, l’on prit le parti de compter par des
- p.156 - vue 160/588
-
-
-
- 157
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- fèves les affirmations et les négations. Pierre le Mangeur compara bientôt la dialectique aune ce arête de poisson, piquant et ne nourrissant pas».
- 14. La licence d’enseigner. Rôle de l’éçolâtre. Affluence et carrière des étudiants. — Pour se défendre contre la liberté de l’enseignement, l’Eglise régularisa les pouvoirs de l’évêque en matière d’instruction publique, leur donna une expression constante et institua la licence d’enseigner.
- Dès le commencement du xne siècle, l’éçolâtre cesse d’être un maître pour se transformer en un surveillant de l’instruction publique dans le diocèse. Il enseigne encore quelquefois dans la cathédrale; mais, le plus souvent, il confie ce soin à un subalterne et son rôle consiste à délivrer la permission d’enseigner, après une enquête de trois mois qui garantit le savoir et l’orthodoxie du maître. Nommé par l’évêque et placé sous son autorité immédiate, l’éçolâtre peut être destitué par lui. En principe, ses pouvoirs s’étendent à la totalité du diocèse; en fait, au fur et à mesure qu’augmente la distance à la ville épiscopale, les seigneurs s’émancipent, s’arrogent fréquemment le droit de nommer eux-mêmes les professeurs, et vont, quand leurs domaines sont vastes, jusqu’à s’offrir le luxe d’un écolâtre spécial.
- Aussitôt que l’éçolâtre se vit investi du pouvoir d’accorder ou de refuser la licence, l’idée lui vint de battre monnaie avec cette prérogative , de mesurer l’orthodoxie et le savoir des gens à leur générosité. Le pape et les conciles durent intervenir à diverses reprises. «Nous «voulons, dit notamment Alexandre III, qu’aucune exaction n’empêche «l’homme probe et instruit d’ouvrir une école dans les faubourgs. Si, « par suite d’une habitude fâcheuse, l’éçolâtre prélève des taxes sur les « écoles de la ville, il n’a rien à revendiquer sur les terres de l’abbaye. » Pour mettre l’éçolâtre à l’abri de toute tentation et de lui assurer l’indépendance, on lui garantit une prébende canonicale. Cependant Pierre le Mangeur, grand chantre et écolâtre de Paris, obtint du pape l’autorisation de percevoir une taxe modique représentant les frais d'enquête et de délivrance de la licence. Cette exception personnelle
- p.157 - vue 161/588
-
-
-
- 158
- EXPOSITION DE 1889.
- finit par devenir ia règle commune et fut une source importante de revenus, à raison même de l’affluence des étudiants.
- Ceux-ci accouraient de toutes les parties de l’Europe, du Danemark, du pays des Saxons, de l’Italie; ils allaient ainsi par monts et par vaux, à travers toutes les guerres féodales, malpropres, mal vêtus, affamés, buvant de l’eau, et passant d’université en université pour obtenir le titre de maître ès sept-arts.
- Grâce à l’ignorance des seigneurs, la science était devenue une carrière : par elle les hommes de la plus modeste origine parvenaient aux plus hautes dignités ecclésiastiques. Célestin IY, Adrien IV et Innocent III avaient étudié à Paris : devenus papes, obligés de lutter jusque dans Rome contre les empereurs, ils s’étaient habitués à regarder la France comme leur patrimoine et à chercher leurs prélats dans ses écoles. Abélard compta parmi ses élèves 20 cardinaux et 5o évêques.
- Ce moyen âge qui paraît d’abord si figé était essentiellement mobile, et la jeunesse studieuse allait à l’étude en franchissant tous les obstacles, comme les chevaliers au tombeau du Christ.
- 15. Fondation des universités et des collèges. — Les écoliers arrivaient au terme de leur voyage exténués, sans logement, sans ressources, sans appui; ce n’était pas un médiocre danger que de se trouver ainsi perdu en pays étranger, parfois en pays ennemi. Poussés par leur isolement, ils eurent la pensée de se réunir en université, afin de se soutenir et de se défendre les uns les autres. Tout naturellement, les étudiants qui composaient l’université constituèrent des groupes distincts par nationalité; mais les groupes nommaient un chef commun, le recteur, chargé de défendre les intérêts de la compagnie.
- Cette institution des universités donnait l’appui moral ; elle n’assurait pas le secours matériel. Plus d’un écolier mourut de faim et de misère. Les évêques et les seigneurs, qui avaient vu partir ces malheureux, qui souvent les avaient encouragés, s’émurent et fondèrent, pour abriter leurs compatriotes, des espèces de pensions de famille qu’on appela indifféremment collèges ou hôpitaux des pauvres clercs. Le pre-
- p.158 - vue 162/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 159
- mier collège dont nous ayons gardé la trace fut établi en 113 5 par les Danois, sur la montagne Sainte-Geneviève.
- 16. Instruction donnée dans les écoles publiques. — Les écoliers trouvaient dans les collèges le vivre, le couvert et une surveillance sévère, mais non l’instruction qu’ils allaient chercher au dehors dans les écoles publiques. Ces écoles n’avaient rien de luxueux : fréquemment les leçons se faisaient en plein air; quand la classe disposait d’un lieu clos, les élèves s’asseyaient sur des hottes de paille. Le professeur ou lecteur lisait sa leçon écrite en interligne ou en marge sur le texte qu’il se proposait d’expliquer; l’étudiant prenait des notes avec un stylet sur des tablettes enduites de cire et rédigeait ensuite ces notes sur des cahiers de parchemin.
- Beaucoup de rigueur dans la discipline. La verge et le cachot étaient les deux facteurs de l’éducation morale ; on battait ferme la jeunesse en vertu du fameux adage : ce Peu d’écoliers périssent pour ccêtre châtiés, un grand nombre pour être mal élevés». Les punitions corporelles inspiraient une telle frayeur que les écoliers de Saint-Gall mirent le feu au monastère, afin d’échapper aux verges dont on les menaçait.
- Le trivium et le quatrivium formaient tout le cercle des études. Dans le trivium, cadre des études ordinaires, étaient comprises la grammaire, la dialectique et la rhétorique; dans le quatrivium, cadre des études de luxe, la musique, l’arithmétique, la géométrie et l’astronomie.
- Ces études laissaient fort à désirer, surtout pour le quatrivium. La musique n’était guère que l’art de chanter au lutrin. Depuis Gerbert, l’arithmétique n’avait fait aucun progrès et justifiait la qualification de nefcirium eæercitium qu’elle tenait d’Abélard; on se servait toujours de l’abaque pour les calculs, et l’on ne calculait en général que pour chercher le jour de Pâques et les fêtes mobiles de l’année. La géométrie se bornait aux règles d’arpentage et aux éléments d’Euclide. Quant à l’astronomie, elle demeurait mêlée à l’astrologie ; cependant il est admis qu’Odon de Tournay enseignait devant le portail d’une
- p.159 - vue 163/588
-
-
-
- 160
- EXPOSITION DE 1889.
- église le cours des astres, avec des notions assez exactes, quoique rudimentaires, sur notre système planétaire; la légende attribue aussi aux étudiants de Paris le mérite de la prédiction d’une éclipse.
- De même que par le passé la médecine restait aux mains des juifs; la chirurgie était abandonnée aux barbiers. Les moines de certains monastères apprenaient bien le traitement des maladies, mais ils recouraient plus volontiers aux reliques des saints et à l’eau bénite qu’aux remèdes.
- Pendant un temps, le droit civil, qui s’enseignait avec tant d’éclat à Bologne, avait franchi les Alpes, et la jeunesse s’était éprise d’un beau zèle pour les Institutes et les Pandectes, dont l’étude convenait si bien aux subtilités de la dialectique. Ce mouvement fut vite enrayé par les papes qui y voyaient un danger pour la théologie et qui redoutaient surtout de voir révéler aux croyants une civilisation supérieure à la civilisation chrétienne, au point de vue de l’administration de la justice. Sur les plaintes de saint Bernard, le souverain pontife commença par défendre aux moines, sous peine d’excommunication, d’étudier le droit (non plus que la médecine). Peu après, Honorius III interdit d’une manière générale l’enseignement du droit romain à Paris.
- En somme tout se rapportait à la théologie, scientia sacrœ paginæ. Les écoliers n’étudiaient la grammaire que pour mieux lire les Ecritures; la rhétorique, que pour mieux entendre les Pères; la dialectique, que pour mieux réfuter les hérésies; la musique, que pour mieux chanter les psaumes.
- 17. Renom de l’Université de Paris pour l’enseignement théologique. Ses privilèges; ses premiers statuts. — Si le droit civil ne s’enseignait pas à Paris, en revanche on y étudiait avec un soin minutieux le droit canon, dont les principes avaient été réunis par Gra-tien, moine de Bologne, dans un livre intitulé Concordance des canons discordants. Cette publication, sanctionnée par Eugène III en 1151 et adoptée presque immédiatement par l’Université de Bologne, s’était répandue dans toute l’Europe et y jouissait de la plus grande faveur.
- L’Université de Paris ne tarda pas à devenir la première université
- p.160 - vue 164/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 161
- du monde au point de vue de l’enseignement théologique. Sans cesse les papes invoquaient son avis dans les questions religieuses :
- Si n’était la bonne garde De l’Université qui garde Le chef de la chrétienté,
- Tout eût été bien tourmenté {6.
- C’est ainsi que l’Université fut consultée sur les livres des Juifs : le Talmud subit le supplice du feu en place de Grève. Furent aussi condamnées les œuvres d’Averroès, le commentateur arabe d’Aristote, qui avait enseigné a Gordoue un matérialisme panthéiste.
- En récompense de tant d’orthodoxie, les papes entourèrent de privilèges l’Université naissante. Ils dispensèrent de la résidence tous les possesseurs de bénéfices qui professaient ou étudiaient à Paris. Par une décrétale de 11 94, Gélestin III décida qu’à l’avenir les clercs seraient exclusivement jugés d’après le droit canon et par les juges ecclésiastiques.
- Philippe Auguste comprenait trop bien l’intérêt que son royaume devait retirer de la suprématie intellectuelle de Paris pour ne pas chercher à retenir les élèves venus de tous les pays en France. Frédéric Barberousse avait du reste donné l’exemple en accordant des faveurs à l’Université de Bologne. Le roi de France confirma en 1200 les privilèges concédés par le pape et reconnut ainsi officiellement la corporation de l’Université de Paris. Les écoliers étaient définitivement soustraits à la juridiction civile au profit de la juridiction ecclésiastique; la police passait du prévôt de Paris aux dignitaires de l’Université; aucun étudiant ne pouvait être arrêté pour dettes; il était enjoint à tous les bourgeois de secourir les élèves, quand ils seraient attaqués. Le règne des clercs commençait :
- Clergie règne ore à Paris.
- Ensi comme elle fust jadis Athènes qui fust en Grèce Une cité de grande noblesse(2).
- (1) Jehan de Meung (Roman de la Rose). — Romans de la Table ronde.
- iv. 11
- IUPIUMEME NATIONALE*
- p.161 - vue 165/588
-
-
-
- 162
- EXPOSITION DE 1889.
- Du jour où l’Université était officiellement reconnue et dotée de privilèges, il lui fallait des statuts. Ce fut le cardinal Pierre de Cour-çon qui les rédigea sur l’ordre du pape. Les étudiants es arts débutaient à onze ans; ils pouvaient devenir bacheliers à quatorze et maîtres à vingt et un ans. En théologie, la préparation pour le baccalauréat exigeait cinq années et la préparation pour la licence trois années. Dès le lever de l’aurore, les élèves se mettaient au travail; à midi avaient lieu les cc disputations », puis à la fin du jour les répétitions et les conférences, dans lesquelles les maîtres interrogeaient les élèves et faisaient réciter les leçons. Parmi les auteurs en cours, on ne peut guère citer que Priscien et Donat, pour la grammaire, Aristote pour la philosophie et la dialectique. La durée des vacances était l’un mois.
- Le corps universitaire se composait de laïques et d’ecclésiastiques. Mais le célibat était imposé aux laïques; comme ils se conduisaient souvent fort mal, ce fut en réalité un privilège nouveau les dispensant de réparer leurs fautes.
- 18. Écarts de conduite des clercs. — Le quartier des écoles devint bientôt un repaire de coquins. Une même maison abritait au deuxième étage les salles de travail, au rez-de-chaussée les lieux de plaisir; en haut, on enseignait la philosophie et la théologie, en bas on se livrait à des pratiques moins austères. Malgré les listes officielles du personnel de l’Université, beaucoup de gens sans aveu usurpaient le titre de clerc, pour jouir des privilèges qu’il conférait. La diversité des nations engendrait de fréquentes querelles; après s’être prodigué les injures, après s’être accablés d’affronts, les écoliers en venaient aux coups.
- On s’explique sans peine l’horreur profonde des bons bourgeois pour cette gent turbulente qui traitait la ville en pays conquis, entreprenait la nuit des expéditions à main armée au grand dommage de l’honneur des femmes et des filles, et rentrait ensuite se terrer dans les asiles de la place de maître Albert (Maubert) et de la montagne Sainte-Geneviève, sous la très miséricordieuse juridiction de l’Eglise.
- p.162 - vue 166/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 163
- L’hostilité se traduisait par des rixes incessantes au fond des ruelles tortueuses; presque toujours le rôle d’agresseurs appartenait aux écoliers. Souvent le prévôt de Paris devait accourir au secours des bour geois avec sa maréchaussée; ce devenait alors une bataille rangée, dans laquelle les clercs laissaient plusieurs des leurs sur le carreau.
- En 1229, par exemple, les écoliers défoncèrent les portes des marchands de vins du faubourg Saint-Marceau, battirent ces honorables commerçants et brisèrent leurs tonneaux. Sur l’ordre de la reine, le prévôt sortit avec ses hommes d’armes, et 320 écoliers, disent les chroniques, furent tués et jetés en Seine. L’Université tout entière prit le deuil et réclama justice. Comme la reine refusait de les entendre, maîtres et élèves quittèrent Paris et s’engagèrent par serment a n’y point revenir, avant qu’il eût été fait droit à leur demande. Après deux années, pendant lesquelles on s’excommunia de part et d’autre, la cour dut céder, et le pape, qui avait pris le parti de l’Université, reconnut solennellement à celle-ci le droit de suspendre ses leçons.
- Cette suspension était une déclaration de guerre aux bourgeois. Sans autre occupation, durant tout le jour, que de ressasser les motifs de sa haine contre le peuple de Paris, la jeunesse des écoles se livrait a tous les excès. Aussi fut-ce une arme redoutable entre les mains de l’Université, qui n’hésita plus à s’en servir, dès que la moindre atteinte lui semblait avoir été portée à ses droits. Pendant plus d’un siècle, les malheureux prévôts de Paris se virent exposés a être destitués de leur charge, dépouillés de leurs biens, envoyés à Rome quérir l’absolution, quelquefois même condamnés à une prison perpétuelle, pour avoir fait pendre civilement un coquin inscrit sur les registres de l’Université.
- L’animosité des écoliers s’adressait, non seulement aux bourgeois, mais à de hauts personnages, à des dignitaires de l’Église, notamment à ce cardinal de Saint-Ange que les mauvaises langues prétendaient être le préféré de la reine Blanche et qui l’avait poussée aux mesures de rigueur contre l’Université.
- A tout instant, des querelles s’élevaient aussi entre l’écolâtre, qui
- p.163 - vue 167/588
-
-
-
- 16/i
- EXPOSITION DE 1 889.
- réclamait de l’argent pour la licence, et les écoliers, qui refusaient cle le payer. En pareil cas, le vénérable ecclésiastique n’y allait pas par quatre chemins; il se vengeait des pamphlets et des menaces par l’excommunication de l’Université en corps. Le pape vint au secours de sa protégée; dans une bulle de 1218, Honorius interdit absolument cette excommunication en masse, sans une permission expresse du Saint-Siège.
- 19. Mésintelligence entre le pape et l’Université de Paris. Les dominicains. — Bientôt la mésintelligence allait naître entre le pouvoir papal et l’Université. L’amour de la discussion entraînait fort loin les clercs: quelques-uns d’entre eux, comme Simon de Tournus, se vantaient d’étaver les mystères par des arguments irrésistibles et de détruire ensuite ces arguments par d’autres plus irrésistibles encore. Saint Bernard l’avait bien prédit : la pureté de la foi perdait à cette passion du raisonnement, et la dialectique commençait à être vue avec beaucoup de défaveur à Borne. «Nous vous commandons et ordonnons d’enseigner la théologie dans toute sa pureté, sans aucun ferrement de la science mondaine, n’adultérant point la parole de Dieu ccpar les fictions des philosophes », écrivit le pape aux maîtres de Paris.
- Cependant Aristote, que le souverain pontife avait voulu faire brûler, continuait de régner dans les écoles et demeurait la base de l’enseignement philosophique et même théologique.
- Déjà les docteurs discutaient l’autorité du pape. Aussi accueillit-il avec une véritable faveur l’institution de l’ordre de Saint-Dominique, sorte de police sévère de l’orthodoxie créée en 1 215 pour maintenir la foi dans le monde : l’inquisition était fondée; non contente de brûler Aristote, elle se préparait à brûler les clercs trop amateurs de discussions et de distinctions.
- Les mendiants et fidèles serviteurs de l’Eglise prirent rapidement pied en France. Saint Louis les appuya de sa bienveillance; il leur attribua l’amende prononcée contre le sire de Gourcy, qui avait fait pendre trois écoliers chassant dans ses bois.
- p.164 - vue 168/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 165
- Tout naturellement Forclre de Saint-Dominique pensa à recueillir sous une forme détournée l’héritage des monastères qui disparaissaient. En 1233, il fonda l’Université de Toulouse, pour élever un temple a l’orthodoxie. Visant surtout l’Université de Paris, centre du mouvement intellectuel, il profita d’un moment où cette Université avait suspendu ses leçons, en vertu de son privilège, et ouvrit trois cours de théologie. L’Université de Paris protesta avec indignation; cependant, après bien des pourparlers, l’une des trois chaires dut être reconnue. Sur les entrefaites, nouveau meurtre d’écoliers à Paris, nouvelle suspension des leçons : les moines voulurent, a la faveur de cet incident, exiger la reconnaissance des deux chaires contestées et, en attendant, poursuivirent leur enseignement. Le recteur leur fit des représentations, ils le battirent; l’Université accumula contre eux décret sur décret, le pape cassa ses décisions. Recourant aux moyens extrêmes, l’Université se déclara dissoute; Guillaume de Saint-Amour la défendit avec éloquence, il signala hautement les vices et, ce qui était beaucoup plus grave alors, les hérésies des dominicains : le pape irrité, appela Guillaume à Rome et le bannit du royaume de France :
- Estre banni du royaume A tort, comme fut maistre Guillaume De Saint-Amour qu’liypocrisie Fit exiler par grande envie(1).
- Quarante bulles parurent coup sur coup en faveur des mendiants : l’une d’elles défendait même d’accorder la licence à ceux qui seraient opposés au rétablissement des moines. Ceux-ci étaient obligés de faire leurs cours entourés de soldats. Après quatre ans de luttes et d’agitations, l’Université céda en 1257. Bonaventure et Thomas d’Aquin furent admis au doctorat; mais les universitaires devaient garder un profond ressentiment contre le pape.
- 20. Création des facultés. Progrès de l’enseignement. — C’est à
- (1) Roman de la Rose.
- p.165 - vue 169/588
-
-
-
- 166
- EXPOSITION DE 1889.
- cette époque que remonte l’origine des facultés. Les religieux que le pape avait jetés à la traverse de l’Université et pour lesquels les professeurs nourrissaient une profonde aversion étaient tous des théologiens : la séparation officielle et pour ainsi dire administrative des quatre facultés s’opéra avec l’espoir d’annihiler la faculté de théologie dans les délibérations communes; il fut notamment décidé que le recteur serait pris dans la faculté des arts.
- Des conséquences importantes résultèrent de cette scission. Tout en demeurant au premier rang des sciences, la théologie cessa d’absorber l’enseignement; on se reprit à cultiver les belles-lettres. Les prêtres eux-mêmes en avaient’du reste grand besoin; Etienne de Bourbon raconte que beaucoup psalmodiaient piteusement et qu’un jour le diable apparut à un saint homme, avec un énorme sac plein des syllabes et des mots tronqués par les prêtres d’une seule église.
- Des professeurs d’hébreu, de chaldéen et d’arabe furent établis a Paris, Oxford et Bologne.
- L’étude du droit prenait un développement considérable depuis la réforme de la procédure et des lois sous Louis IX. te Anciennement, dit ccPasquier, les gentilshommes baillifs et sénéchaux administraient la ce justice sans lieutenants de robe longue. Advint que messire Godemar cc du Fay, baillif de Chaumont et Vitry, se trouvant n’être capable pour ccexercer cette charge, il fut ordonné qu’il s’en démettrait; car, coincement qu’il soit bon homme d’armes, il n’a pas accoutumance de tenir cc plaids et assises, ce qui fut exécuté. » Bientôt l’infortune de Godemar du Fay fut celle de tous les seigneurs. L’administration de la justice s’étant compliquée, ils y devinrent fort inhabiles, et, dès lors qu’il ne s’agissait plus d’assister aux épreuves du jugement de Dieu, préférèrent s’en aller distribuer de bons coups d’épée dans les tournois et les guerres, au lieu de rendre la justice sous un chêne ou ailleurs, d’après des ordonnances que plus d’un ne savait pas lire. Ils prirent donc pour les suppléer des assesseurs ou conseillers clercs, et la bourgeoisie finit par rester seule en possession du pouvoir judiciaire. L’influence des légistes devint une nouvelle cause d’émulation pour la jeunesse : en dehors des dignités de l’Eglise, l’Université conduisait aux charges
- p.166 - vue 170/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 167
- de la magistrature et de la législation; ce débouché nouveau ne pouvait que propager le goût des études.
- A cette époque furent fondés de nombreux collèges. En 12 53, Robert de Sorbon créa la Sorbonne, sous le titre de Congregatio pauperum magistrorum studientium in theologicâ facultate. Puis vinrent le collège d’Harcourt pour ûo écoliers (1291), celui du cardinal Lemoine (i3o3). Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, éleva en i3oà, sur l’emplacement actuel de l’Ecole polytechnique, le collège de Navarre : 2,000 livres tournois de rente étaient affectées à l’entretien de 70 boursiers; le roi prenait place en tête des boursiers, et le revenu de sa bourse servait à acheter des verges pour battre les autres.
- Les clercs qui n’arrivaient point à obtenir un poste dans le clergé ou la magistrature s’en allaient courir les villes et les campagnes, se fixaient où l’on paraissait apprécier leurs talents, et passaient avec les habitants de véritables contrats pour la tenue des écoles. Le temps n’était plus où, comme le raconte Guibert de Nogent, ccil y avait une cc si grande rareté de maîtres qu’on n’en voyait aucun dans les cam-cc pagnes et qu’à peine on en pouvait trouver dans les grandes villes ??. Dès le commencement du xme siècle, d’après Duboulay, toutes les villes possédaient des établissements d’instruction, cc L’Eglise, avait ccdit le troisième concile de Latran en 1179, est obligée, comme une cc bonne mère, de pourvoir aux besoins des indigents, soit qu’il s’agisse ccdes nécessités corporelles, soit qu’il s’agisse des biens spirituels. De ccpeur donc que la facilité de s’instruire ne manque aux étudiants cc pauvres, un bénéfice considérable sera assigné à un maître dans cc toute église ca thédrale ; il sera également établi des maîtres dans les cc autres églises et monastères où il y avait autrefois des fonds affectés ccà cette destination. Personne n’exigera de rétribution pour l’exercice ccde cet enseignement.??
- Ces écoles étaient tenues par des grammairiens, et l’on n’y enseignait en principe que le trivium; mais parfois elles devinrent le noyau d’une nouvelle université. En 1289, le pape Nicolas IV autorisa l’érection d’une cc étude générale?? dans la ville de Montpellier, déjà
- p.167 - vue 171/588
-
-
-
- 168
- EXPOSITION DE 1889.
- renommée pour ses écoles de médecine. Après l’Université de Montpellier vinrent celles du Puy (1292), d’Angers et de Pemiers (1295).
- 24. Rapprochement entre le corps universitaire et le pouvoir civil. Attitude de l’Université à l’égard du pape. — Avec ce développement des universités et la chute des écoles monastiques, l’institution de la licence d’enseigner s’était généralisée. Dans les villes d’universités, l’écolâtre avait pris un nom nouveau et s’appelait ce le cc chancelier de l’Université n ; il ne pouvait plus refuser la licence à celui que la majorité des maîtres reconnaissait idoine : c’était une atteinte portée aux principes anciens. L’évêque demeurait bien pour la forme le chef suprême des études, mais il n’avait plus d’action immédiate sur l’enseignement qui, tout en demeurant respectueux de la foi, échappait à l’influence de l’Eglise pour se rapprocher peu à peu du pouvoir civil.
- Au milieu de toutes ses exactions, Philippe le Bel maintint les privilèges de l’Université; il l’exempta même, en 1297, du droit de péage dans l’étendue de son royaume et des terres vassales, cc à cause des cc égards qu’on doit aux travaux, aux sueurs, aux veilles, à la disette ccde toutes choses, aux périls et aux peines que subissent les écoliers ccpour acquérir la perle précieuse de la science n.
- Quand éclata la querelle avec Boniface, l’Université se prononça en faveur du roi. Une des premières, elle acquiesça à la délibération des Etats demandant qu’un concile fût convoqué pour la nomination d’un légitime et nouveau pape. Boniface répondit en défendant de délivrer aucune licence sur le sol français pendant l'excommunication. Dans tous les démêlés avec la cour de Rome, l’Université continua néanmoins d’intervenir pour le pouvoir royal.
- Même pendant les périodes de paix, une hostilité sourde régnait entre elle et la papauté. A son exaltation, Jean XXII avait confirmé tous les privilèges universitaires; mais très peu de temps après, il eut la malencontreuse idée de soutenir dans un sermon que les saints ne jouissaient pas de la vue de Dieu et n’auraient cette vision qu’au jour de la Résurrection. L’Université, à la requête de Philippe de Valois,
- p.168 - vue 172/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 169
- condamna cette doctrine, décida que les saints voyaient bien Dieu face à face, et censura le pape comme un simple clerc en théologie. Philippe se hâta de notifier au pape la décision de TUniversité et lui écrivit : «Nos docteurs savent mieux ce qu’il faut cfoire en matière de ccfoi que les juristes ou autres clercs qui composent votre cour, et nous cc châtierons ceux qui soutiennent le contraire». Jean XXII se le tint pour dit, ou du moins se contenta d’adresser plus tard à l’Université quelques reproches au sujet de ses subtilités philosophiques et de ses erreurs, reproches qui du reste touchèrent fort peu les universitaires, convaincus de leur supériorité sur le pape en matière de vraie foi.
- Lors du schisme, l’Université discuta très gravement les titres des deux candidats en présence, se prononça successivement pour l’un et pour l’autre, et finit par demander un troisième pape afin de mettre les deux premiers d’accord.
- Elle tirait d’ailleurs parti de tous ces troubles pour traquer les moines; elle s’efforçait de démontrer leur ignorance théologique et arrivait toujours à découvrir quelque hérésie dans leur cas. C’est ainsi qu’elle fit brûler les fraticelles ou héguards, franciscains mendiants qui, prenant au comptant leur titre, déniaient à tout ordre religieux le droit de rien posséder : il est vrai de dire que cette exagération fut désavouée par tous les ordres sérieux.
- Ua justice n’étant alors que le prétexte dont on colorait la force, les deux grands partis en lutte, le pouvoir spirituel et pouvoir temporel, cherchaient à mettre dans leur camp tous ceux dont la voix pouvait avoir une autorité quelconque. Beaucoup d’étudiants se hâtaient d’abandonner les belles-lettres pour se jeter dans la théologie et le droit canon, avec l’espoir d’arriver à la réputation de Pierre d’Ailly, de Clémengis, de Gerson, ou de Gilles Deschamps, et d’être pris pour arbitres dans les querelles entre les papes et les rois.
- 22. La rue du Fouarre. Données générales sur l’enseignement vers le xive siècle. — Malgré la faveur des études théologiques, les autres branches de connaissances n’étaient pas négligées. ccDans la crville des villes, à Paris, rue du Fouarre, dit Jean de Jeandure, non
- p.169 - vue 173/588
-
-
-
- 170
- EXPOSITION DE 1889.
- ce seulement on cultive les sept arts libéraux, mais la clarté charmante cccle la grande lumière philosophique.» Un statut de 1828 nous apprend en effet que la rue du Fouarre (ou de la Fouarre), élevée sur l’emplacement de l’ancien clos Monvoisin, près de la place Maubert, était spécialement affectée à la faculté des arts : elle tirait son nom de la paille, fouare ou feurre en vieux français, qu’on répandait dans les salles d’étude. Sedeant scholares in terra, coram magistris, non in scamnis vel sedibus elevatis a terni, ut occasîo superbiœ a juvenibus exclulalur (bulle d’Urbain Y).
- Le nombre des élèves était considérable : dans une assemblée tenue à cette époque, l’Université compta 10,000 suffrages; Juvénal des Ursins rapporte que, lors de la procession de Saint-Denis, la tête de la procession atteignait la basilique, alors que le recteur se trouvait encore aux Mathurins.
- r
- On voyait se multiplier les collèges: collège des Ecossais, collège de Tours, collège d’Auvergne, collège de Cambrai, etc. Ces établissements gardaient le caractère d’hôtels garnis, de mauvais hôtels garnis dont les pensionnaires mouraient de faim et parfois étaient contraints de mendier par les rues entre les leçons.
- L’enfant commençait à suivre les cours de la rue du Fouarre, vers neuf ou dix ans; il apprenait d’abord le doctrinal de Villedieu, et le soir, sans lumière, récitait ses déclinaisons, manière économique d’éviter toute supercherie. Ensuite l’écolier suivait des cours de logique qui duraient trois ans (1). Porphyre (introduction), Boëce (catégories, divisions), Aristote (topiques), Priscien (syntaxe) étaient les auteurs ordinaires. En même temps, l’élève assistait aux disputes des maîtres. A la fin du trivium, l’aspirant déterminait, c’est-à-dire qu’il passait son baccalauréat : les épreuves de la déterminance consistaient en questions sur les diverses définitions des catégories et en disputes; le minimum d’âge était de quatorze ans. Les épreuves étaient toutes domestiques; l’étudiant comparaissait au siège de sa nation, devant des juges délégués par elle; en cas d’échec, il pouvait
- (I) Les études de ia faculté des arts correspondaient h ce qu’on a appelé depuis les « classes supérieures des lettresn.
- p.170 - vue 174/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 171
- former appel devant l’assemblée plénière de la nation. Généralement, il n’était pas délivré de diplôme en règle, mais une simple attestation donnée à ceux qui la sollicitaient.
- Pour devenir maître ès sept-arts, il fallait passer la licence. Le programme de l’examen comprenait les matières du baccalauréat et, en outre, la morale, la métaphysique, les mathématiques, l’astronomie et les météores. Avant de subir les épreuves, le candidat devait prouver qu’il avait suivi les cours pendant un certain temps.
- Le doctorat s’acquérait par le soutien d’une thèse. Il y avait plusieurs classes de thèses : pour le doctorat en théologie, le candidat soutenait et repoussait, sans boire ni manger et sans quitter sa place, les attaques de vingt ergoteurs qui, se relayant, le harcelaient du matin jusqu’au soir.
- Objet de querelles constantes entre les chanceliers et les écoliers, les droits d’examen tendaient à s’élever. Ces droits variaient suivant les facultés. Le traitement le plus favorable était celui des étudiants en droit, qui ne payaient pas plus d’un franc pour la licence.
- Partout l’enseignement se donnait en mauvais latin, mais en latin; maîtres et élèves ne devaient jamais se servir de la langue maternelle. Malgré Glémengis, d’Ailly et Gerson qui l’avaient vivement combattue, la méthode scolastique d’argumentation à outrance continuait a régner dans les écoles; on ne cherchait plus, comme au temps de l’antiquité païenne, à former des rhéteurs, beaux parleurs aux phrases harmonieuses, véritables chanteurs; on voulait le théologien subtil, l’avocat retors, habiles à se retourner dans les distinctions théologiques ou juridiques, qui faisaient la vie intellectuelle de l’époque.
- L’enseignement oral restait la base de l’éducation, si bien que, certains professeurs ayant pris l’habitude de dicter leurs cour&, un statut de i 355 vint leur interdire formellement cette pratique, sauf les jours de fête.
- Bien que nantis de privilèges et de franchises, bien que favorisés de cela grande révérence en laquelle les rois avaient la congrégation cc des clercs n, l’Université n’était pas riche : les contributions scolaires, les revenus du Pré-aux-Glercs, les produits de la taxe du parchemin
- p.171 - vue 175/588
-
-
-
- 172
- EXPOSITION DE 1889.
- et de la librairie composaient toutes ses ressources. De temps immémorial le Pré-aux-Glercs appartenait à l’Université : il s’étendait du bourg Saint-Germain à la Seine et de la rue des Saint-Pères aux Invalides, et faisait l’objet de rixes continuelles entre les écoliers et les moines de Saint-Germain, ceux-ci empiétant sans cesse sur le pré pour le plus grand bien de leur abbaye, et ceux-là défendant avec acharnement leur propriété. Le parchemin ne pouvait être vendu qu’à la salle des Mathurins ou à la foire du Landit, qui se tenait dans la plaine Saint-Denis; il était marqué du sceau du recteur qui percevait 16 deniers parisis sur chaque botte. Quant à la librairie, elle subissait une réglementation très sévère : les libraires étaient, à proprement parler, des courtiers stationnaires, touchant un droit de à deniers au maximum sur leur vente et ne pouvant acheter de livres pour leur compte avant de les avoir affichés, avec l’indication du prix, pendant un délai déterminé.
- Toutes les ressources de l’Université suffisaient à peine au payement des professeurs, à l’entretien des bibliothèques, à l’assistance des écoliers dans le besoin; quand survenait une dépense imprévue, par exemple celle d’un procès, comme en i35i, l’Université était réduite à demander du temps pour solder ses procureurs et ses avocats.
- 23. Concurrence des universités. Désordres de l’Université de Paris ; ses conflits avec le pouvoir royal et avec l’autorité civile. — La concurrence augmentait chaque jour. Princes et papes s’évertuaient à créer des universités. Après Avignon en i3o3, Orléans en i3oy. Peu satisfaits de l’honneur que leur faisait Clément V, les bourgeois de cette dernière ville se révoltèrent à l’apparition des clercs et de leur turbulence privilégiée; le roi dut supprimer l’Université; toutefois il la rétablit bientôt sous le titre ce d’études générales a, pour l’un et l’autre droit. Afin de ne point porter ombrage à l’Université de Paris, Orléans ne devait pas enseigner la théologie. En i33i naissait l’Université de Gahors; en i3àq, celle de Perpignan; en i 365, celle d’Orange.
- A l’étranger, un des anciens élèves de Paris, l’empereur Charles IV
- p.172 - vue 176/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 173
- de Luxembourg fondait dans ses États héréditaires de Bohême l’Uni-versité de Prague «pour dissiper Fignorance et détruire les hérésies ». La rivalité des républiques italiennes y multipliait également les universités.
- Au début, les professeurs furent difficiles à recruter; cependant les universités purent rapidement s’alimenter elles-mêmes et ne tardèrent pas à acquérir des célébrités spéciales.
- Les plus vives jalousies surgissaient entre les établissements rivaux, crParis est mieux traité qu’Oxford», s’écriait avec colère Édouard III d’Angleterre, et Paris répondait volontiers : ce II ne devrait pas y avoir «d’autre université que la mienne».
- A côté de son personnel français, l’Université de Paris comptait un assez grand nombre de gens appartenant aux peuples les plus divers; ses lois, ses privilèges, ses mœurs, la séparaient du reste de la nation; aussi finit-elle par constituer un Etat dans l’État. Peu a peu,les clercs substituèrent l’amour de la corporation à l’amour du pays. Cette conception nouvelle du patriotisme se manifesta nettement pendant la seconde moitié du xive siècle. Quand Charles V mena la grande guerre aux Anglais, l’Université refusa sans ambages tout subside et prétendit rester neutre.
- Souvent la lutte s’engagea entre elle et le fermier des impôts ou les magistrats de la cour des aides, qui essayaient de la reprendre sur leurs tableaux de taxes. Outre les doléances, elle disposait d’une arme terrible, par l’excommunication qu’elle lançait contre ses adversaires jusqu’au 5e degré. Plus cl’une fois, ceux-ci durent «issirde l’église le cc saint jour de Pâques, autrement le service divin y eût cessé à leur «grande honte et vitupère».
- Pendant les désordres du règne de Charles VI, la licence des élèves dépassa toutes les bornes. La plupart des bourses furent occupées par de prétendus écoliers tout à fait étrangers aux lettres, qu’on n’osait plus chasser par crainte de leur violence; des contemporains citèrent comme un trait de courage l’expulsion d’un boursier nommé Artout qui, appelé a comparaître devant le tribunal académique, s’y était présenté en armes avec une troupe de bandits. Du reste l’Université
- p.173 - vue 177/588
-
-
-
- 174
- EXPOSITION DE 1889.
- avait pris, toujours en l’honneur des fameux privilèges, l’habitude de défendre les plus fieffés coquins contre le pouvoir civil. Le sire de Tignonville, prévôt des marchands, ayant fait pendre deux vauriens qui se disaient clercs, l’Université s’émut, menaça de quitter Paris et de s’en aller ailleurs comme une brebis errante, si elle n’obtenait justice. Sur sa requête, le prévôt dut dépendre de ses propres mains (quoiqu’un peu trop tard) les misérables accrochés au gibet, les baiser à la bouche, payer les frais de l’enterrement, suivre le convoi à côté du bourreau, et, par surcroît, perdre sa situation. Au retour de la cérémonie, cet homme d’esprit tint a l’Université le discours suivant : ccMesseigneurs, outre le pardon que vous m’avez accordé, je cc vous ai grande obligation, car, lorsque vous m’avez attaqué, je me ksuis tenu pour assuré d’être mis hors de mon état; mais je craignais cc aussi qu’il ne vous vînt à l’esprit de conclure que je fusse marié; je ccsuis bien certain que, si vous aviez mis cette conclusion en avant, il cc aurait fallu, bon gré malgré, me marier. Par votre grâce, vous avez ccbien voulu m’épargner cette rigueur, ce dont je vous remercie très cc humblement. r>
- Beaucoup de conseillers de la Couronne jugeaient les privilèges universitaires exorbitants et très dommageables au pouvoir royal. Cependant l’Université en arracha le renouvellement en ilxoh. cc C’est ccà raison de ces privilèges, disait l’ordonnance, que ladite Uni-ccversité a été multipliée et augmentée d’un moult grand nombre de cc suppôts par lesquels nous et nos prédécesseurs avons été servis, notre cc royaume et plusieurs autres nations honorés et enluminés de sciences cc et bonnes doctrines, n
- Mais un an plus tard, comme l’Université voulait régenter le souverain, le chapitrer sur ses dépenses et donner des conseils aux princes sur la bonne administration du pays, le duc d’Orléans répondit fort sèchement à ses représentants : ccOn n’a que faire de vous ccici, retournez à vos écoles et sachez qu’encore qu’on appelle l’Uni-ccversité la fille du roi, ce n’est pas à elle à s’ingérer dans le gouver-ccnement du royaumes.
- L’Université de Paris se porta à elle-même un coup fatal en approu-
- p.174 - vue 178/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 175
- vant le traite' de Troyes qui déclarait Henri d’Angleterre régent et héritier du royaume. Bedford n’était pas homme à tolérer les désordres des clercs, qui perdirent à la fois toutes leurs immunités et se virent soumis aux impôts ainsi qu’à la justice de droit commun. Un certain nombre de maîtres et d’écoliers quittèrent Paris pour émigrer vers Poitiers; les autres n’osèrent plus recourir à l’interruption des cours. Au lieu de se révolter comme naguère, l’Université redoubla de dévouement pour l’Anglais. Lors du procès de Jeanne, elle appuya hardiment les réquisitions du traître Gauchon et, dirigeant de loin la procédure, donna des instructions aux juges ccempeschez ccdans les réponses de la Pucelle». Cette complaisance fut récompensée par la création de l’Université de Caen.
- Charles VII avait encore dans les oreilles les rudes remontrances d’Eustache de Pavilly; il conservait de son enfance le souvenir de l’invasion du Louvre par les clercs mêlés aux bouchers; il ne pouvait oublier l’attitude de l’Université aux heures sombres de Poitiers, quand le pays et le roi n’avaient plus d’autre espoir que les visions d’une femme; il se rappelait la triste docilité avec laquelle les clercs s’étaient courbés sans murmure sous la lourde main des Anglais : tout cela n’était point fait pour le disposer à l’indulgence. Sous son règne l’Université subit les impôts et perdit le privilège d’être jugée par le roi seiil. cc Considérant que notre cour de parlement est souveraine et que de plus grandes choses de moult que celles de notre fille cc l’Université, notre cour de parlement connaît, décide et détermine cc de jour en jour, avons ordonné et appointé que ladite cour connaisse cc et.détermine des causes, querelles et négoces de notre dite fille l’Uni-ccversité de Paris. r> Peu de temps après, quand le cardinal d’Estoute-ville fut chargé de reviser les constitutions universitaires, le roi lui adjoignit pour ce travail des commissaires royaux et affirma ainsi la mainmise de l’Etat sur l’enseignement.
- Louis XI combla l’Université de promesses et de caresses tant qu’il crut en avoir besoin. Ensuite il la pria très catégoriquement de ne plus se mêler à l’avenir des querelles qui pourraient s’élever dans l’Etat. Il exigea la présence d’un commissaire royal aux élections du
- p.175 - vue 179/588
-
-
-
- 176
- EXPOSITION DE 1889.
- recteur : cccar il n'est pas juste de disposer de la fille sans que le cr père en soit instruit». Antérieurement l’Université était un asile sacré pour les jeunes étrangers, même aux époques de guerre entre la France et leur pays; ce privilège, l’un des plus défendables, fut violé par le roi : au moment de ses luttes avec Charles le Téméraire, Louis XI chassa de Paris tous les écoliers originaires des Etats de son rival; en iAy3 il fit jeter en prison un neveu de l’empereur d’Allemagne qui suivait paisiblement les cours.
- Ces actes de violence, qui devaient se reproduire plusieurs fois au siècle suivant, sous Henri II et François Ier, exercèrent une fâcheuse influence sur la prospérité de l’Université de Paris. Privée de l’appui de la royauté aussi bien que de la papauté, elle n’obtenait plus ni faveurs ni bénéfices, ccDepuis vingt-deux ans, disait Robert Gaguin, ccà peine pouvons-nous jouir de quelque repos, à peine quelqu’un ccd’entre nous a-t-il pu obtenir le plus petit bénéfice sans un fatigant ccet difficile procès. Les bénéfices sont donnés par les évêques à leurs cc neveux et a des parents souvent très incapables : de là le dépeuple-ccment de notre Université. De 12,000 étudiants quelle comptait cc autrefois, à peine lui en reste-t-il la dixième partie, et les gens de cc lettres pour qui cette ville devrait être un séjour de paix et d’étude ccen sont continuellement tirés par des évocations importunes.»
- Après Louis XI, Charles VIII et Louis XII poursuivirent l’œuvre commencée pour la réforme des abus universitaires. Louis XII restreignit au temps des études les quelques privilèges qui restaient aux clercs; le renvoi devant la justice ecclésiastique ne pouvait plus avoir lieu en tout état de cause, mais seulement avant l’instruction des procès; il était interdit de citer devant les juges de l’Université des individus demeurant à plus de quatre jours de chemin de Paris. Une dernière fois l’Université voulut essayer du moyen qui jadis lui avait si souvent réussi : elle ordonna une cessation générale des leçons et ses prédicateurs excitèrent le peuple. Mais quand les docteurs entendirent les terribles menaces du roi, quand ils le virent passer sur son cheval de bataille au milieu de ses hommes d’armes, ils comprirent que le rôle politique de l’Université était fini.
- p.176 - vue 180/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 177
- 24. Transformation des collèges. — Une transformation profonde s’opérait dans la manière dont était donné l’enseignement. Vers la fin du xiilc siècle et dans les premières années du xrve, l’usage s’introduisit d’enseigner à l’intérieur des collèges et d’y faire venir les maîtres de grammaire, au lieu d’envoyer les écoliers à la rue du Fouarre dès le point du jour. Le collège de Navarre montra l’exemple : bientôt Pierre de la Paroisse, chef des grammairiens, y reçut, outre les boursiers, des écoliers logés et nourris moyennant pension, ainsi que des externes. Cet usage se généralisa avec rapidité.
- Charles VII fut obligé de défendre aux maîtres de courir les rues, carrefours, maisons et tavernes pour racoler des pensionnaires par des moyens illicites. Les chroniqueurs affirment que, sous Louis XI, 10,000 à 12,000 écoliers fréquentaient déjà 18 collèges. Il semble que, dès cette époque, les chefs d’institution aient spéculé honteusement sur la quantité et la qualité de la nourriture fournie a leurs pensionnaires et se soient coalisés pour faire monter les prix. Au collège Montaigu (m<ms acutuwl, (lentes aculi), les élèves ne mangeaient que du pain, des légumes, des œufs et des harengs; la viande était remplacée par le fouet, cc Tempête fut grand fouetteur d’écoliers au crcollège Montaigu, dit Rabelais. Si, par fouetter pauvres petits ccenfants, écoliers innocents, les pédagogues sont damnés, il est sur cc mon honneur en la roue d’Ixion, fouettant le chien courant qui cc l’ébranle. r> Monteil prétend que les fouets du xvc siècle étaient deux fois plus longs que ceux du xive.
- La transformation du mode d’enseignement avait été suivie d’un changement notable dans les mœurs des écoliers. Plus de fête des fous, plus de danses au Pré-aux-Clercs, de chansons, de moralités, de soties. Les élèves restaient dans les collèges jusqu’à quatorze ou quinze ans, âge auquel ils commençaient à suivre les cours des facultés proprement dites.
- On continuait d’ailleurs à discuter, rue du Fouarre, les propositions les plus bizarres. En iâ65, la faculté de théologie censura la proposition suivante qui avait fait grand bruit : ccTout homme est une cc infinité d’hommes, et une infinité d’hommes n’ont qu’une même âme.
- IV. 1 2
- lUPtvniERlE ÎUTIONAI.K.
- p.177 - vue 181/588
-
-
-
- 178
- EXPOSITION DE 1889.
- cc Chaque partie de l’homme est homme et tout homme ne sera jamais ce corrompu, quoique quelquefois l’homme doive être corrompue.
- 25. Réveil de la querelle des nominaux et des réalistes. — La vieille querelle des nominaux et des réalistes se ranima sous Louis XI. En 1Û90, l’Université de Louvain, qui était réaliste, envoya à Paris son plus fameux bachelier, Pierre de Rives, pour soutenir thèse contre Henri de Zomoren, le champion des nominaux. Après de longs débats, le résultat demeurait incertain et le jugement dut être renvoyé au pape.
- Mais le roi intervint et, condamnant par arrêt en forme la doctrine des nominaux comme vaine et stérile, fit saisir et enchaîner tous leurs livres dans les bibliothèques. ccNe dirait-on pas que ces cc pauvres livres sont des furieux, et qu’on a dû les enchaîner pour les cc empêcher de se jeter sur les passants? », écrivait Robert Gaguin, général des Mathurins, à Guillaume Fichet.
- En 1Û81, sept ans après, le roi avait changé d’avis : les livres des nominaux furent déchaînés et la querelle s’éteignit dans l’oubli.
- p.178 - vue 182/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 179
- CHAPITRE IL
- DE LA RENAISSANCE À 1789.
- 1. Fuite des savants grecs en Occident. Découverte de l’imprimerie. Influence de la Renaissance sur l’instruction publique. — Un puissant mouvement entraînait l’esprit humain vers une activité nouvelle. Chassés en Occident par la prise de Constantinople, les savants qui gardaient les trésors de la civilisation antique trouvèrent partout l’hospitalité la plus bienveillante. En i A5 8, Grégoire de Tiferne ou Tifernas, élève de Chrysoloras, vint offrir ses services à l’Université de Paris, qui les accepta avec empressement; pour îoo écus par an, il ouvrit deux cours publics, l’un de rhétorique, l’autre de grec.
- L’attention se trouva ainsi ramenée vers les chefs-d’œuvre païens. Il restait a les répandre. Malgré les 10,000 écrivains qui travaillaient, dit-on, dans les seules villes de Paris et d’Orléans, à la copie des manuscrits, les livres étaient encore fort rares. Deux exemples assez curieux attestent cette rareté, presque à la veille de la découverte de l’imprimerie : lors du concile de Bâle, les Pères durent donner caution à l’abbé de Cluny, en lui empruntant divers ouvrages de saint Augustin, de saint Ambroise et de saint Fulgence; le roi lui-même, ayant voulu faire copier l’ouvrage du grand médecin arabe El Razi, la faculté de médecine ne consentit à prêter cet ouvrage au président Vanderiesche que moyennant un cautionnement de îoo écus d or et î a marcs de vaisselle d’argent.
- Vers le milieu du xve siècle, en 1/169 ou *^70, Ulrich Gering, de Constance, Martin Krantz et Michel Friburger, de Colmar, furent appelés par Guillaume Fichet pour établir dans les bâtiments de la Sorbonne la première imprimerie qui ait existé en France. Plusieurs
- p.179 - vue 183/588
-
-
-
- 180
- EXPOSITION DE 1889.
- ouvrages, notamment le Psautier, la Bible, Salluste et la Rhétorique, de Fichet, furent ainsi imprimés pendant les années 1/170, 1/171 et 1/172.
- Ces deux faits, la fuite en Occident des professeurs grecs et la découverte de l’imprimerie, exercèrent une action immédiate sur la civilisation, cc Combien cette grande mère, écrit Michelet, la noble, tfla sereine, l’héroïque antiquité parut supérieure à tout ce qu’on reconnaissait, quand on vit après tant de siècles sa face vénérable et crcharmante. O mère, que vous êtes jeune! disait le monde avec des cc larmes. De quels attraits imposants nous vous voyons parée! Vous cc emportâtes au tombeau la ceinture éternellement rajeunissante de la ccmère d’Amour, et moi, par un millier d’années, me voici tout courbé cc et déjà sous les rides! 11 y eut là en effet un mystère amer pour Pliure manité. Le nouveau se trouva le vieux, le ridé, le caduc; l’antiquité reparut jeune et par son charme singulier et par un accord profond ccavec la science naissante. Un sang plus chaud, une flamme d’amour cc revint dans nos veines avec le vin généreux d’Homère, d’Eschyle et ccde Sophocle.??
- L’enthousiasme que décrit Michelet avec sa brillante imagination fut général; le culte respectueux du passé succéda à la connaissance du présent et à la curiosité de l’avenir, qui avaient caractérisé le moyen âge; la science faisait place à l’érudition : l’esprit humain devait y gagner cette poésie que donne le souvenir, et la France en garder ce tour littéraire qui fut la gloire des siècles suivants. Cependant il ne faut pas trop médire du moyen âge; ses docteurs n’étaient-ils pas à certains égards plus pratiques et n’entendaient-ils pas mieux l’éducation, en voulant former des hommes pour leur temps?
- 2. Rabelais pédagogue. — Certes il était facile de critiquer les exagérations, dont l’influence devait se prolonger encore pendant près d’un siècle. Rabelais avait beau jeu de railler les barbouilla-menta Scoti, les raisonnements de maître Janotus de Bragmardo, crie ce plus vieux et le plus suffisant des professeurs de la faculté de tliéo-cdogie ??, envoyé pour recouvrer les cloches de Notre-Dame, et la manie
- p.180 - vue 184/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 181
- des étudiants parisiens de parler latin en français. Il pouvait saluer en fort beaux termes le soleil antique venant dissiper les ténèbres gothiques. Mais quand ensuite il opposait a Gargantua, rendu tout rêveux et rassoté par dix-huit ans et onze mois de dialectique syllogistique, le jeune Eudemon qui, le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeux asseurés, tournait de jolis compliments, n’était-ce pas après tout l’idéal du moyen âge qu’il opposait ainsi à la caricature des résultats obtenus par de cc vieux tousseux n’ayant cr pour tout savoir que bêterie»?
- Lorsque Ponocrate élève Gargantua, que lui apprend-t-il? Tout, de omni r& scibili, les exercices du corps et les exercices intellectuels ; les lettres, les sciences et les arts; jusqu’au travail manuel, jusqu’aux arts industriels et mécaniques. Si vaste est le programme, qu’il faut se lever à 4 heures du matin, et qu’en faisant le compte des heures consacrées au travail on arrive à des journées dont les dimensions sont dignes de celles du héros. Et comment apprendra-t-on tout cela? En courant d’université en université, en écoulant les professeurs célèbres, plus encore en regardant autour de soi et en appliquant la réflexion personnelle au spectacle de la nature, le tout pour pouvoir en discourir. G’est par la que se termine le programme intellectuel que Gargantua vieilli trace a Pantagruel : ccEt veux que de ccbrief tu essaies combien tu as profité, ce que tu ne pourras mieux refaire qu’en tenant conclusion en tout savoir publiquement envers ce tous et contre tous».
- Rabelais, qui prétend nous donner le système d’une éducation nouvelle, ne fait au contraire que fixer l’idéal du moyen âge. Ce serait une injustice de considérer le xve siècle comme la fin d’une léthargie de l’esprit humain, parce que nous n’avons pas gardé les traces effectives de l’activité passée. La gloire de la Renaissance est assez éclatante pour qu’il soit inutile d’avilir les générations qui l’ont précédée.
- 3. Le règne du livre et de l’érudition. Montaigne. Érasme. — Avec le xvie siècle, le règne du livre commence. Ce n’est plus Abélard, abordant toute controverse sans préparation, avec la superbe audace
- p.181 - vue 185/588
-
-
-
- 182
- EXPOSITION DE 1 889.
- d’une raison supérieure à tous les commentaires; c’est Érasme disant : ffLorsque j’aurai de l’argent, j achèterai d’abord des livres grecs, et cr ensuite des habits»; c’est Standonc, humble domestique qui escalade la nuit le clocher des églises, pour étudier au clair de la lune, et qui parvient ainsi aux plus hautes situations (histoire naïve tendant à prouver que la lune luisait alors plus souvent et mieux qu’aujour-d’hui).
- Cependant Montaigne allait donner la vraie formule de l’éducation : cc élever des hommes qui puissent faire toutes choses et n’aiment refaire que les bonnes»; ne former ni un grammairien, ni un logicien, mais un gentilhomme ayant du jugement et de la raison. ccOn ccs’enquiert volontiers d’un écolier : Sait-il du grec ou du latin? Écrit-il cren vers ou en prose? Ce n’est pas cela qu’il faut demander, mais s’il cc est devenu meilleur ou plus advisé. . . Qu’importe que l’élève ait te vieilli sur les textes anciens et qu’il sache bien le latin. Si son âme rtn’en va pas un meilleur branle, s’il n’a pas le jugement plus sain, rrj’aimerais autant qu’il eût passé le temps à jouer à la paume; au rc moins son corps en serait plus allègre, »
- Les sciences et les lettres sont donc un moyen et non un but, et les études doivent tendre exclusivement a la formation de l’entendement et de la conscience. Pour en arriver là, Montaigne préconise une éducation ce plus naturelle que livresque». La compagnie des hommes et l’observation des choses, bien plutôt que l’étude prolongée des auteurs, apprendront au jeune homme la science de vivre, cette science si nécessaire, mais si lente à venir. S’il étudie l’histoire, ce sera moins pour connaître les faits que pour les apprécier et pour pratiquer les grandes âmes des meilleurs siècles. Il connaîtra les langues étrangères et voyagera tout enfant par les nations voisines; il raidira et durcira ses muscles, afin d’acquérir la force morale.
- Ces grandes vérités furent à peine remarquées du temps de Montaigne, tandis qu’avant lui, Erasme, en écrivant ses adages, avait fait, comme l’a dit Nisard, un livre décisif pour l’avenir de la littérature, ff Erasme pensait en latin, s’échauffait en latin, aimait et haïssait en ff latin; jamais il n’avait eu une idée littéraire en hollandais ou en
- p.182 - vue 186/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 183
- cc allemand. La langue de sa nourrice lui fournissait de quoi commuer niquer avec son domestique; mais, au delà de cet ordre de besoins, ccsa pensée ne pouvait se former qu’au moyen de signes latins^. n
- Telle était la formule même de l’éducation nouvelle par l’étude approfondie des lettres anciennes. Déjà se manifestaient les exagérations du retour à l’antiquité. Les abbés italiens lisaient leur bréviaire en grec, pour ne pas se gâter le style par la lecture du latin ecclésiastique. Bembo, Sadolet et autres ne voulaient plus parler que la langue de Cicéron; ils appelaient l’Eglise sacra concio ou rcspublica, les cardinaux patres conscripti, le pape flamen dialis et la Sainte Vierge Diana. Erasme les raillait non sans verve, mais Erasme était des leurs : à ses yeux, ccle latin était encore une langue vivante, qui cc devait progresser et faire des acquisitions nouvelles^».
- L’Université ne pensait pas autrement. Quand le recteur avait des remontrances à faire aux fournisseurs, il les leur adressait en latin; c’était un véritable délit que de lui répondre en français. Dans les collèges, les élèves étaient punis pour avoir parlé autrement qu’en latin, même avec leurs camarades; ils apprenaient le latin dans des grammaires écrites en latin : c’était, comme l’a dit Sainte-Beuve, les faire passer par l’inintelligible pour arriver à l’inconnu. A Donat, à Priscien et aux grammairiens du moyen âge, avait succédé Despau-tère, dont la grammaire contenait des règles telles que la suivante sur le genre des substantifs :
- Omne viro soli, quod convenit esto virile,
- Omne viri specie pictum vir dicitur esse,
- Esto femineum recipit quod femina tantum,
- Femina dicatur facie pictum muliebri.
- 4. L’enseignement dans les collèges et les facultés. Fondation du Collège de France. Ramus. — La transformation des collèges s’achevait. Dans les premières années du xvie siècle, on commença à y donner des leçons de philosophie; l’usage en devint général, et
- (1) Nisard.
- (2) Compayré.
- p.183 - vue 187/588
-
-
-
- 184
- EXPOSITION DE 1889.
- bientôt mourut le dernier lecteur public en philosophie de la rue du Fouarre. C’en était fait de l’excitation et des garanties qu’offrait l’enseignement public; le personnel des collèges se trouvait définitivement constitué avec son cycle complet d’études et tous les inconvénients attachés aux cours fermés et sans contrôle.
- La discipline demeurait fort dure. Rabelais, Montaigne, Ramus sont d’accord sur ce point. «Les internats sont de vrais geaules de «jeunesse captive, dit Montaigne. Quelle manière pour esveiller «l’appétit envers les leçons à ces tendres âmes et craintives, de les y «guider d’une troigne effroyable, les mains armées de fouets. 7?
- Dans les facultés de droit, de médecine, de théologie, les maîtres avaient presque complètement supprimé l’enseignement : tantôt ils s’en remettaient au travail des élèves, prétendant avec modestie que les livres valaient mieux que leurs cours, tantôt ils payaient quelques maîtres ès arts pour enseigner à leur place. En i5o5, par exemple, les docteurs en médecine assignèrent 1 2 livres par an a deux bacheliers chargés de les suppléer; il leur suffisait, disaient-ils, d’assister de loin en loin aux examens.
- On négligeait d’ailleurs complètement les exercices pratiques a la faculté de médecine. Les étudiants passaient leur temps en disputes stériles et s’instruisaient plus tard aux dépens de leurs clients, d’où le dicton : «De nouveau médecin cimetière boussu??. La faculté de droit s’en tenait au droit canon. Quant à la théologie, si l’on en croit Ramus, «elle était devenue science tellement mêlée qu’on n’en pouvait «rien démêler??; on ne lisait plus l’ancien testament, «mais je 11e sais «quelles ordures et vilenies de questionnaires, tirées d’une barbarie «ci-devant inconnue??.
- La dépense d’obtention des grades était excessive : elle atteignait 881 livres pour la médecine et dépassait 1,000 livres pour la théologie.
- Touché des inconvénients et des lacunes de l’enseignement universitaire, le roi créa vers i53o le Collège de France, «qui fut à l’Uni-«versité ce que les anciennes colonies ont été pour l’Angleterre, un «asile ouvert à tout ce qui ne se trouve pas a l’aise dans la mère pa-
- p.184 - vue 188/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 185
- cctrie. . . La Renaissance avait créé une foule d’études et de méthodes cfauxquelles l’Université refusait l’entrée dans ses établissements, cc François 1er, au lieu de combattre directement par des mesures ccadministratives l’esprit routinier de l’Université, créa à côté d’elle ccun établissement rival où les études que l’on repoussait trouvèrent ccun asile. . . Ainsi se forma, comme par un concours de bannis, la cc grande école qui eut la gloire de représenter à son origine la plus cc haute culture de l’esprit humain^.»
- Les trois lecteurs royaux de grec, de latin et d’hébreu, institués par le roi au traitement de 200 écus d’or, avaient pour mission de répandre le goût des belles-lettres en des leçons publiques et gratuites. Vingt ans après, le Collège de France, installé dans le collège de Tréguier, comptait douze chaires : sept de grec et d’hébreu, une de latin, une de philosophie, deux de mathématiques et une de médecine.
- En 1 5 51, le roi Henri II institua en faveur de Ramus la chaire d’éloquence et de philosophie. La leçon d’ouverture, raconte le professeur, fut prononcée au milieu d’une telle affluence que plusieurs personnes furent emportées à demi évanouies hors de la salle et que l’orateur lui-même, pris d’un accès de toux, faillit être asphyxié. On prétend que Ramus eut jusqu’à 2,000 auditeurs, cc Je me mis, dit-il, cc en toute diligence, à traiter les disciplines à la socratique, en cher-ccchant et démontrant l’usage, en retranchant toutes les superfluités ccdes règles et des préceptes. Cela a été toute mon étude d’ôter des cc chemins des arts libéraux les épines, les cailloux et tous empêche-ccments ou retardements d’esprit; de faire la voie plane et droite pour cc parvenir plus aisément, non seulement à l’intelligence, mais à la cc pratique et à l’usage des arts libéraux. »
- Le titre même de la chaire fondée pour Ramus indique le caractère de son enseignement. Il fut le premier à marier l’éloquence et la littérature avec la philosophie. Suivant lui, l’immobilité de l’esprit humain était imputable à l’admiration exclusive d’Aristote : en 1 536,
- (1) Renan (Questions contemporaines).
- p.185 - vue 189/588
-
-
-
- 186
- EXPOSITION DE 1889.
- il avait soutenu pour la maîtrise ès arts une thèse célèbre, quœcumque ab Aristotele dicta essent commentitia esse, et encourut une condamnation du Parlement, qui lui faisait cc inhibition et défense de ne plus user ccde telles médisances ou invectives contre Aristote ». Quelque temps après, il devait encore être poursuivi devant le Parlement pour avoir substitué la prononciation quisquis et quamquam h celle de hiskis et kamkam, que voulait l’Université.
- On doit surtout tenir compte à Ramus d’avoir appuyé le mouvement qui se dessinait en faveur de l’emploi de la langue française. Par l’ordonnance de Villers-Cotterets (1539), François Ier avait aboli l’usage du latin dans les actes judiciaires; Jodelle avait fait représenter en français, à l’Université de Reims, sa Cléopâtre et sa Didon : Ramus écrivit en français sa. Dialectique et sa Grammaire. ccDonc, si la philo-cc sophie semée par Aristote et Platon aux fertiles champs attiques frétait replantée en notre plaine française, ce serait la faire de loin-cctaine prochaine, et d’étrangère citadine de notre république.a
- Ramus tenait encore au moyen âge par l’universalité de ses connaissances. Tour à tour humaniste, grammairien, mathématicien et philosophe, il croyait à une méthode universelle qui a été aussi bien celle de Platon que celle d’Hippocrate, celle de Démosthène que celle de Virgile. Au-dessus de tout son enseignement plane cette pensée, que crtoute autorité en ce monde vient de la seule raison» (ratio auctoritatis regina dominaquc esse débet). C’était le principe du libre examen que la Réforme avait proclamé et que les Jésuites devaient soigneusement bannir de leur enseignement.
- 5.: La Réforme, son influence sur l’enseignement. L’instruction primaire. — La Réforme eut sans aucun doute pour effet d’enrayer le développement de l’instruction supérieure, en rejetant les études vers les discussions théologiques, cc Partout où règne le luthérianisme, ccles hautes études sont mortes», disait Erasme.
- Par contre, le principe même sur lequel était fondée la Réforme contenait en germe tous les développements de l’instruction primaire. L’homme étant responsable de sa foi devant sa conscience devait être
- p.186 - vue 190/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 187
- en mesure de lire la Bible pour y trouver la règle de sa vie. A cet égard, les tendances de la Réforme sont nettement formulées dans les lettres de Luther aux seigneurs allemands. La lettre de i524 aux conseillers des Etats pour les engager à créer des écoles chrétiennes serait à citer in extenso; en voici quelques extraits : ccll s’agit de s’oc-cccuper de l’éducation de notre jeunesse, si nous voulons faire du bien ccà notre peuple et à nous tous. On dépense tant d’argent pour les cc choses d’utilité publique : pourquoi n’en n’emploierait-on pas aller tant pour former de bons maîtres d’école et élever nos enfants. . . crQuand il n’y aurait ni âme, ni ciel, ni enfer, encore serait-il néces-rrsaire d’avoir des écoles pour les choses d’ici-bas. J’ai honte de nos cc chrétiens quand je les entends dire : l’instruction est bonne pour les cc ecclésiastiques, mais elle n’est pas nécessaire aux laïques. Quoi! Il cc serait indifférent que le prince, le seigneur ou le fonctionnaire fût ccun ignorant ou un homme instruit capable de remplir les devoirs de ccsa charge. . . Il faut donc en tout lieu des écoles pour nos fdles et ccnos garçons, afin que l’homme soit capable d’exercer convenable-ccment sa profession, et la femme de diriger son ménage et de bien cc élever ses enfants. Et c’est, à vous, Messieurs, de prendre cette œuvre ccen main; car, si l’on remet ce soin aux parents, nous périrons cent cc fois avant que la chose se fasse. »
- C’est encore Luther qui a dit : cc Après la prédication, le métier cc d’instituteur est le plus utile, le plus grand et le meilleur; et encore ccje ne sais lequel des deux doit passer le premier -n.
- Luther divisa ses écoles en trois classes. Dans la première, les enfants apprenaient à lire; dans la seconde, ils étudiaient Térence et Plaute; le programme de la troisième comprenait Virgile, Ovide, Cicéron, les vers latins, la dialectique et la rhétorique. Il n’y avait pas de distinction nette entre l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire. Le latin était la langue obligatoire; quant à l’allemand, il était banni des écoles luthériennes comme le français des collèges de Paris. A l’école de Goldberg, dirigée par Trotzendorf, de même que dans la maison de Montaigne, les valets et les servantes parlaient latin. Ainsi le monde civilisé, quoique coupé par tant de barrières
- p.187 - vue 191/588
-
-
-
- 188
- EXPOSITION DE 1889.
- à cette époque, ne s’en trouvait pas moins plus uni peut-être que le monde moderne par la possession d’une langue commune.
- Le mouvement créé par la Réforme en faveur de l’instruction populaire se manifesta lors des Etats généraux d’Orléans en i56o : les Etats réclamèrent l’ouverture d’écoles en toutes villes et tous villages, et demandèrent que les pères et mères fussent tenus, sous peine d’amende, d’envoyer leurs enfants en ces écoles. On voit que l’instruction obligatoire n’est pas précisément une invention contemporaine. Le roi se borna modestement à ordonner par un édit de i56û que, dans toute cathédrale où il y avait plus de dix chanoines, le revenu d’une prébende fut affecté à l’entretènemenl d’un ou de plusieurs maîtres d’école.
- Aux Etats de Blois, en î 576 et 1588, la noblesse proposa encore de prendre sur les bénéfices ecclésiastiques une contribution annuelle, qui fût employée à payer «des pédagogues et gens lettrés en toutes «villes et tous villages, pour l’instruction de la pauvre jeunesse du «plat pays en la religion chrétienne et autres sciences nécessaires ès «bonnes mœurs ».
- Un certain nombre de conciles provinciaux s’occupèrent aussi de l’instruction primaire. En 1692, César de Bus fonda la congrégation de la doctrine chrétienne destinée à l’instruction des enfants de la campagne. Par une déclaration de 1698, Henri IV enjoignit aux pères, mères, tuteurs et autres personnes chargées de l’éducation des enfants, de les envoyer à l’école et au catéchisme jusqu’à quatorze ans. Mais ces mesures n’eurent pas d’effet pratique. L’instruction qu’il s’agissait de donner aux enfants avait un but presque exclusivement religieux, et beaucoup de gens pensaient avec les Jésuites que l’ignorance était encore le meilleur gardien de la foi du peuple.
- 6. Les Jésuites. Leurs luttes avec les universités. Leur «ratio «studiorum». —En 15ho, Ignace de Loyola, ancien élève des collèges de Sainte-Barbe et de Montaigu, fondait la Société de Jésus. Ses premiers compagnons sont tous qualifiés de maitres ès arts de l’Université de Paris. Leur but était de combattre les hérétiques, d’affermir la
- p.188 - vue 192/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 189
- foi dans les pays nouveaux par des missions, de la conserver dans les pays anciens par rinstruction des classes dirigeantes. Dès le début, Ignace envoya des néophytes à Paris, rue de la Harpe : au bout de très peu de temps, dit Pasquier, ils commençaient déjà à lever les cornes. Le pape, qui avait compris la force de cette milice dévouée, accorda aux Jésuites, en i55o, le pouvoir de conférer à leurs élèves les grades de bachelier, licencié et docteur, sans passer par les universités. Celles-ci protestèrent : la lutte était ouverte. Puisque le vœu des clercs de la Compagnie de Jésus est de prêcher les Infidèles, disait-on à Paris, qu’ils aillent dans les pays où le nom de Jésus-Christ est inconnu : car ici nous n’avons nul besoin d’eux.
- L’Université de Paris exclut les Jésuites de son sein. Mais déjà les femmes eradvocassaienU en leur faveur. Avec une merveilleuse souplesse, ils avaient trouvé le moyen de s’insinuer partout. Un recteur leur concéda bientôt, sous le manteau de la cheminée, des lettres de scolarité pour enseigner les arts, et ils s’empressèrent de donner publiquement des leçons. Aussitôt l’Université protesta contre la décision du recteur, réitéra contre les Jésuites son décret d’exclusion et menaça les écoliers qui suivraient leurs leçons de la perte de tous les privilèges et droits universitaires. Les plus célèbres jurisconsultes, notamment Dumoulin, insistaient pour qu’ils fussent chassés de France, leur établissement devant être pernicieux au pays. Assignée par la Compagnie de Jésus devant le Parlement de Paris, l’Université prit Pasquier pour avocat. Dans sa plaidoirie contre les Ignaciens, Pasquier s’exprimait ainsi : ccIls se vantent de la gratuité de leur ensei-ccgnement et ils appellent cela de la libéralité. Dois-je appeler libéra-cclité de ne prendre un sol pour l’entrée de leur collège, et cependant ccs’être rendus riches en dix ans de plus de 100,000 écus? C’est être cc libéral comme le pêcheur qui donne à la mer un ver pour en râper porter un gros poisson. Où est le collège de notre Université qui se rrsoit ainsi conduit, et en deux cents ans soit parvenu à de telles rire chesses?.....Considérez, magistrats, combien il importe que vos
- rr enfants 11e soient pas élevés par eux. O11 leur lit quelques livres rrd’humanités et de philosophie; mais cependant on leur enseigne
- p.189 - vue 193/588
-
-
-
- 190
- EXPOSITION DE 1889.
- cc parmi tout cela toutes propositions contraires à l’ordre hiérarchique cctant de notre religion que d’Etat; et, à peu dire, on en fait une pépier nière pour être des ennemis du Gouvernement, lorsque les occasions ccs’en présenteront. Si vous le tolérez, Messieurs, vous serez quelque cc jour les juges de votre condamnation, quand, par le moyen de votre cc connivence, vous verrez les malheurs qui en adviendront non seule-ccment en France, mais par toute la chrétienté. La cause qui se traite cc maintenant ne regarde pas tant le corps de l’Université que l’intérêt cc de vous et de vos enfants, bref, de toute la postérité, n
- Les Jésuites se remuèrent, et la Cour ordonna que cc les choses resteraient en l’état ». Bientôt, sous la réserve de quitter leur nom de Jésuites, ils obtinrent un acte d’approbation des prélats réunis au Colloque de Poissy. Le Parlement céda et enregistra en î 562 les lettres patentes du roi qui autorisaient la congrégation à s’établir en France.
- Victorieux, les Jésuites achetèrent un hôtel dans le haut de la rue Saint-Jacques et y installèrent le collège de Clermont. Ils avaient déjà des collèges à Mauriac, Rodez, Tournon, etc.
- Leurs constitutions, qui parurent en î 559, contenaient un quatrième livre, de beaucoup le plus long, exclusivement consacré à l’instruction. Cependant la préparation de leur programme définitif d’études, de leur ratio studiorum, ne fut terminée que plus tard et n’exigea pas moins de quatorze ans. En i584, une commission de 6 membres élabora un premier projet. Après avoir été communiqué aux professeurs de toutes les provinces, avec ordre de formuler leurs observations et leurs critiques, ce projet reçut divers amendements dans une autre assemblée tenue à Rome et fut renvoyé de nouveau aux professeurs, qui devaient noter avec soin tout ce que l’expérience leur apprendrait sur l’organisation proposée. A la suite de cet essai préalable, la congrégation promulgua son ratio studiorum comme un code minutieux réglant jusqu’aux moindres détails de la vie et devant être aveuglément obéi à travers les siècles dans tous les collèges de jésuites.
- C’est donc l’âme jésuitique elle-même qui est cachée sous ces pages.
- Que veut produire la congrégation ? Une classe dirigeante profon-
- p.190 - vue 194/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 191
- dément catholique, beaucoup moins des penseurs ou même des gens intelligents que de bons chrétiens assez décoratifs pour faire illusion aux autres et surtout pour se faire illusion à eux-mêmes. Elle croit, non au mérite intrinsèque, mais à la convenance de l’instruction. Les lettres classiques sont introduites dans le programme, parce qu’elles sont à la mode; on ne met d’ailleurs entre les mains des élèves que des eæcerpta, des morceaux choisis, un peu pour ménager la pureté des enfants, plus encore pour démarquer les anciens, et, comme l’a dit M. Compayré, pour rendre les morceaux anonymes, en dissimulant les racines profondes par lesquelles cette prose éloquente ou cette poésie frémissante tenaient aux entrailles de l’ancien monde. Au point de vue religieux, le rêve du père de Jouvency, le rêve de tous les Jésuites, est de transformer les auteurs païens en précurseurs du Christ, quodammodo fiant prœcones Christi; au point de vue laïque, l’étude de ces auteurs a pour but essentiel la formation du style.
- Ce qui pourrait éveiller l’intelligence, la tirer de la torpeur où la bercent les Pères, est banni du programme. Pas d’histoire : on ne doit en parler qu’à l’occasion d’un texte latin ou grec, et, pour ne point s’y arrêter trop longtemps, il faut franchir au galop le texte des historiens. En philosophie, on se borne à expliquer l’édition expurgée d’Aristote, en daignant attacher au sens des mots autant d’importance qu’aux expressions elles-mêmes (le règlement le dit en termes formels). Si par hasard le professeur manifeste quelque penchant pour les nouveautés, s’il a l’esprit aventureux, il doit être écarté sans hésitation de l’enseignement (Ratio studiorum). Même dans les questions indifférentes où la foi n’est pas enjeu, le maître a pour consigne de n’émettre aucune opinion nouvelle, de suivre le sentiment commun de l’école; il lui est interdit de consacrer un souvenir aux opinions abandonnées, fût-ce pour les réfuter : car, ce qu’on retient le mieux dans une réfutation, c’est la doctrine réfutée.
- Tel fut l’esprit de l’enseignement des Jésuites. Voici quelle était l’organisation des études.
- Les classes se divisaient en classes supérieures et en classes inférieures. Celles-ci étaient au nombre de cinq : trois classes de
- p.191 - vue 195/588
-
-
-
- 192
- EXPOSITION DE 1889.
- grammaire, une d’humanités et une de rhétorique. Quant aux classes supérieures, elles occupaient les deux ou trois dernières années de collège : on y étudiait la philosophie et les sciences. Dans les unes et les autres, le latin était obligatoire; les écoliers ne pouvaient parler français que les jours de fête, à titre de récréation.
- Le régime des collèges était l’internat. Se défiant des parents, la Compagnie de Jésus ne les autorisait à voir leurs enfants qu’à de rares intervalles. Une discipline fort douce régnait dans les établissements; le logis était bon, la nourriture excellente et les Pères prenaient grand soin de la santé de leurs élèves. Des récréations nombreuses coupaient les heures de travail. Le fouet, maintenu en principe, ne s’agitait qu’exceptionnellement. «Que le maître ne se presse pas de cc punir; qu’il fasse semblant de ne pas s’apercevoir des fautes coince mises, quand il le peut sans compromettre l’intérêt même de Pence fant. »
- En tout, l’émulation constituait le grand mobile. On avait multiplié les divisions en camps, les académies, les distributions de récompenses et d’honneurs. Chaque élève trouvait en face de lui un adversaire, qui jouait en même temps à son égard le rôle d’espion, vilain moyen, soit dit en passant, de gouverner ce petit monde. Les exercices physiques étaient en honneur; on apprenait même à marcher, à danser, à se tenir; les Jésuites faisaient fort attention à la tenue extérieure, ccqui est souvent, disaient-ils, la meilleure des recommandations ».
- Il y avait fréquemment des représentations dramatiques, que les enfants préparaient avec ardeur et où les parents émerveillés voyaient apparaître de petits gentilshommes très élégants dans leurs gestes et leur manière de dire.
- Ainsi les Jésuites doraient les barreaux de la cage où ils avaient enfermé, non seulement le corps, mais l’esprit de leurs élèves. Ils rendaient à la famille un garçon bien tourné et d’apparence brillante, en même temps qu’une intelligence quelque peu châtrée.
- 7. Désordres des écoliers de Paris. La Ligue. — Le régime intérieur et les avantages apparents des collèges de Jésuites devaient
- p.192 - vue 196/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 193
- amener des comparaisons défavorables aux collèges de l’Université; ceux-ci restaient en effet ce qu’ils avaient été depuis le commencement, des geôles d’où les élèves ne s’échappaient que pour commettre toute espèce d’escapades.
- Gomme par le passé, des rixes et des batailles. L’élection du recteur continuait à provoquer des troubles : en i5aù, les portes et les fenêtres de la salle de vote furent brisées,.et les hommes d’armes du prévôt repoussés avec perte. Rien n’égalait l’impertinence des railleries de l’école à l’adresse des seigneurs de la cour : au temps de François d’O, les écoliers se promenaient dans les rues avec de grandes fraises de papier, en criant a tue-tête : ccA la fraise on reconnaît le veau, » Les seigneurs les faisaient battre par leurs laquais : ils se vengeaient en tuant les laquais.
- Tous les contemporains se plaignent de ces querelles. Pierre de l’Etoile raconte que, sous Henri IV, un laquais, ayant été insulté par un écolier, lui coupa les oreilles et les lui mit dans sa pochette, et qu’a leur tour les écoliers furieux tuèrent tous les laquais passant sur leur chemin.
- La foire du Landit était l’occasion de désordres de toute sorte. C’est à l’époque de cette foire que s’effectuait le payement des honoraires dus au régent. Les jeunes gens se rendaient en grande pompe auprès du maître, avec accompagnement de fifres et de tambours, et lui présentaient la somme dans une grande bourse, sous une cloche de cristal. Puis, réunis en cavalcade place Sainte-Geneviève, à cheval sur deux lignes, tambour battant et enseignes déployées, ils escortaient le recteur jusqu’à Saint-Denis pour la cérémonie de bénédiction de la foire. Maîtres et écoliers tenaient également à cette fête : le principal de Sainte-Barbe ayant voulu empêcher ses élèves de sortir pour y prendre part, les maîtres se mirent à leur tête et forcèrent les portes de la maison.
- Avec les désordres de la Ligue, la licence dépassa toutes les bornes. Ce fut le quartier des écoles qui dressa les premières barricades et fournit à la Ligue ses partisans les plus enragés. L’Université bannit de son sein tous ceux qui ne prêtaient pas le serment de catholicité,
- IV. i3
- niPnWEIlIE NATIONALE.
- p.193 - vue 197/588
-
-
-
- m
- EXPOSITION DE 1889.
- et les écoliers qui s’en allèrent furent remplacés par les truands, ccL’Université, dit le docteur Rose, dans la Satire Ménippée, vous re-ccmontre en toute observance que, depuis ses cunabules, elle n’a cr jamais été si paisible qu’elle l’est maintenant. Car, au lieu que nous cc saoulions voir tant de fripons, friponniers, jupins, galoches, mar-ccmitons et autres sortes de gens malfaisants courir le pavé et que-cc relier les rôtisseurs du petit pont, vous ne voyez plus personne de cc telles gens parmi les collèges. Tous les suppôts des facultés et.na-cctions qui tumultuaient pour les brigues ne paraissent plus. On ne ccjoue plus de ces jeux scandaleux et satires mordantes aux échafauds ccdes collèges, et y voyez une belle réformation, s’étant tous ces jeunes ccgens retirés, qui voulaient montrer à l’envi qu’ils savaient plus de cc grec et de latin que les autres. . . Mais maintenant par le moyen de ccvous et par la vertu de la sainte union, les beurriers et beurrières ccde Yanves, les rubans de Montrouge et de Vaugirard, les vignerons ccde Saint-Cloud, les carreleurs de Villejuif et autres cantons catho-ccliques, sont devenus maîtres ès arts, bacheliers, principaux, présidents et boursiers des collèges, régents des classes. Aussi n’oyez ccplus aux classes ce clabaudement des régents qui obtondaient les ccoreilles de tout le monde. Au lieu de ce jargon, vous y oyez à toute cc heure du jour l’harmonie argentine et le vrai idiome des vaches et cc veaux de lait, et le doux rossignolement des ânes et des truies qui ccnous servent de cloche.»
- ccJe cherche l’Université dans l’Université sans pouvoir la trouver», disait Pasquier après la Ligue.
- 8. Première expulsion des Jésuites. — Les Jésuites avaient su maintenir la discipline dans leurs collèges et bénéficiaient ainsi du désordre, dont la responsabilité leur incombait cependant pour une certaine part. Ils voyaient le nombre de leurs élèves augmenter sans cesse.
- De nouveau, l’Université réclama leur expulsion. L’affaire fut jugée à huis clos, ccll est aujourd’hui question de savoir, dit l’avocat de cc l’Université, si l’on doit chasser du milieu de nous des prêtres étrangers qui, sous prétexte de piété et de dévotion, sapent peu à peu les
- p.194 - vue 198/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 195
- cr fondements de l’État, dérobent au prince le cœur de ses sujets, et cc débauchent le peuple de l’obéissance qu’il doit à son roi. Ceux qui ccmanifestaient des craintes, il y a trente ans, n’en parlaient que par cc conjecture. Mais aujourd’hui le ressentiment du mal qu’ils ont fait, cc l’appréhension du mal qu’ils peuvent faire encore, obligent à re-cc courir au remède. »
- Aucun défenseur n’avait voulu soutenir les Jésuites. Néanmoins ils étaient si puissants que, malgré les ardentes plaidoiries de leurs adversaires, ils allaient encore triompher, quand l’attentat de leur élève Châtel sur la personne de Henri IY ( 15 9 4) vint justifier les invectives dont on les accablait et les fit expulser de file de France, de la Normandie et de la Bourgogne. Ils conservaient leurs collèges du Nord et du Midi.
- 9. Efforts de Henri IV pour le relèvement de l’Université. — Henri 1Y avait été élevé au collège de Navarre, ayant pour condisciples Henri III qui fut son roi et le duc de Guise qui le voulut être, cc J’aime mieux, disait-il, qu’on diminue ma dépense et qu’on m’ôte cc de ma table pour en payer mes lecteurs. »
- Il entreprit de relever l’Université en lui donnant un nouveau règlement. En i5q5, une commission, dont faisaient partie Harlay, de Thou, Molé et Séguier, fut chargée de préparer cette réforme; cette fois, les conseillers ecclésiastiques étaient seulement associés à l’œuvre : l’Etat prenait définitivement possession de l’instruction publique au moment où les Jésuites cherchaient à l’accaparer au profit de l’Église.
- La réforme de 1600 fut donc opérée sous l’influence directe du pouvoir royal, sans intervention efficace du pouvoir pontifical; les nouveaux statuts parurent le 18 septembre, avec le titre de cc Lois et cc statuts de l’Université, faits et promulgués par l’ordre et la volonté ccdu très chrétien et très invincible roi de France et de Navarre cc Henri IV ». Ce devait être la dernière réforme solennelle de l’Université avant la Révolution.
- Aux termes des statuts, le catholicisme était obligatoire dans les
- p.195 - vue 199/588
-
-
-
- 196
- EXPOSITION DE 1889.
- collèges : ccles externes seront avertis de ne s’entretenir de la religion cr nouvelle ni avec leurs condisciples, ni avec d’autres personnes a. Précaution nécessaire pour assurer le respect de la religion dominante et aussi la sécurité des huguenots : en effet, la grande majorité des écoliers détestait les réformés et, même après l’édit de Nantes, leur courait sus comme à des bêtes fauves. Dans les quartiers de l’Université, on affichait à tout instant des placards comme celui-ci : ccOn fait ce savoir a tous écoliers, grammairiens et artiens, et autres illustres cc étudiants de notre Université lutécienne, qu’ils aient à se trouver ccaujourd’hui post prandium, sur le bord de la Seine, cum fustibus el xarmis, pour s’opposer in tempore opportuno aux insolences de la maure dite secte huguenote. Faisant défense à tous lieutenants, prévôts ccet autres, d’empêcher ceci sous peine d’encourir l’ire de Dieu et ccdu peuple catholique.?) (Paris, le 18 septembre i6o5, Journal de l’Étoile.)
- Les nouveaux statuts de la faculté des arts s’inspiraient sensiblement des règlements de la Compagnie de Jésus. Le latin demeurait obligatoire; parler français et manquer la messe étaient deux fautes punies de la même façon.
- Comme méthode pédagogique, de fréquents exercices de mémoire, de récitation et de déclamation. Tous les samedis, révision des morceaux appris pendant la semaine, interrogation sur les parties les plus difficiles de l’enseignement et remise au chef du collège de trois thèmes latins ou grecs représentant le travail hebdomadaire. ccLes cc écoliers, dit l’article aB, ne demeureront pas étrangers a la langue cc grecque. ?? C’est la première consécration officielle de l’étude du grec dans les collèges; jusqu’alors cet enseignement n’avait eu lieu que par suite de tentatives isolées, comme celle de Dorât, le maître de Ronsard.
- Des six heures de travail journalier et commun qui constituaient les classes, une seule était consacrée à apprendre les préceptes et les règles; les cinq autres à l’explication des auteurs, à la récitation des leçons, aux exercices d’éloquence et de style. Chaque jour, les élèves employaient deux heures a des compositions latines en vers ou en prose.
- p.196 - vue 200/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 197
- L’usage des disputes publiques subsistait. La dernière année, les écoliers devaient paraître en public; pendant le carême, dans la rue du Fouarre, ils traitaient, sous forme oratoire, une question de logique ou de morale; au mois de juin, ils répondaient à tout venant sur n’importe quelle question de morale, de logique, de physique et de métaphysique.
- Des mesures étaient prises pour assurer la juste sévérité et la moralité des examens. Les examinateurs devaient prêter serment de probité professionnelle; les candidats avaient à produire un certificat d’identité et de bonne conduite; l’examen ne durait pas moins de trois heures, et il était interdit de faire passer à la fois plus de deux candidats. Néanmoins les épreuves conservaient un caractère familial; le titre n’était recherché que par les jeunes gens qui se destinaient à l’enseignement, à la théologie ou la médecine : on ne le demandait pas pour la faculté de droit, ou l’étudiant pouvait se faire inscrire sur la simple production d’une lettre testimoniale constatant qu’il avait fait sa philosophie et qu’il possédait le grec et le latin.
- Comme auteurs, on suivait pour les humanités tous les grands classiques latins et grecs, et pour la philosophie le seul Aristote, cc Quant à ces misérables livres modernes qui se sont glissés dans les cccollèges, il faut les rejeter pour revenir à des sources plus pures. »
- On enseignait les mathématiques aux élèves de philosophie, pendant quelques instants au lever du jour. D’histoire il n’était point question.
- La discipline était maintenue dans toute sa rigueur; une seule récréation en hiver, deux en été, et des examens pour décider du passage d’une classe à l’autre.
- Ces examens et la lettre testimoniale délivrée à la fin des études constituèrent pendant près de deux siècles la véritable garantie des études sérieuses. ccLes arriérés étaient gardés dans la classe qu’ils cc avaient mal faite, les incapables rendus à leur famille; nul ne pouce vait passer d’un collège dans un autre, sans justifier qu’il était en me-
- ccsure de suivre le cours pour lequel il se présentait....Les faits
- cc consignés, année par année, nom par nom, dans les archives dômes-
- p.197 - vue 201/588
-
-
-
- 198
- EXPOSITION DE 1 889.
- cr tiques des grandes maisons d’éducation ne permettent aucun doute ccsur la sévérité avec laquelle ces prescriptions étaient appliquées(l). d Peu de modifications furent apportées par les statuts de 1600 aux règlements de la faculté de médecine.
- ccLes étudiants, dit l’article 2 , assisteront fréquemment aux disputes cc et aux leçons publiques. » C’est en effet la dispute qui reste au premier rang; l’exercice pratique paraît toujours d’une utilité secondaire; les élèves ne voient le cadavre que deux fois par an, mais ils sont armés de tous les syllogismes les plus propres à guérir. . . ou à tuer leurs malades. L’autorisation récemment accordée aux médecins de prendre femme est confirmée. Pour maintenir saine et sauve la dignité du corps médical, on refuse aux chirurgiens l’accès des grades de la médecine.
- La faculté de droit conserve son caractère religieux et théologique. Des précautions sont prises contre les étrangers qui voudraient étudier la théologie en France.
- 10. Le retour des Jésuites. — Chassés de Paris, les Jésuites essayaient d’attirer les élèves de l’Université dans leurs collèges de Douai et de Pont-à-Mousson. Le Parlement et l’Université s’en émurent. Mais le père Cotton était devenu le confesseur du roi : il fit rappeler ses frères, cc Si je les réduis au désespoir, disait le bon roi à Sully, ne cc pourront-ils attenter à ma vie et me faire assassiner ou empoison-ccner? Car ces gens-là ont des intelligences partout et grande dexté-ccrité à disposer les esprits selon qu’il leur plaît. ^
- L’Université se plaignit en vain. ccOn allègue en leur faveur qu’ils ccsont utiles à l’instruction de la jeunesse. Non, car tout bien balancé, ccils ont plutôt nui que profité aux lettres. Auparavant qu’ils fussent cc venus en France, tous les beaux esprits, tous les enfants de bon lieu cc étudiaient en l’Université de Paris, où il y avait toujours 20,000 à cc 3 0,0 00 écoliers. Cette multitude y attirait les plus célèbres et les plus cc doctes hommes de l’Europe. Les places de lecteurs publics instituées
- (1) Gréard (Le baccalauréat).
- p.198 - vue 202/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 199
- ce par François Ier étaient recherchées dix ans à l’avance par les lumières ce des lettres. Dans la seule salle de Cambrai, se faisaient plus belles ce et plus doctes leçons en un mois que depuis dans toute l’Université ccen un an, y compris les Jésuites qui ont trouvé moyen de s’établir ccpetit à petit dans les principales villes du royaume. Par là, ils ont recoupé la source d’où venait cette grande multitude d’écoliers; par cria ils ont fait cesser un autre grand bien qui advenait à la jeunesse cc étudiante de Paris, laquelle se civilisait davantage en la langue finance çaise, aux mœurs et en affection pour l’Etat, qu’elle n’a fait depuis, ccne sortant point des provinces, a (Arnauld, Le franc et véritable discours au roi Henri IV sur le rétablissement des Jésuites.)
- Le retour des Jésuites annihila tout l’effet des nouveaux règlements de l’Université; la lutte continua entre l’ordre et les parlements, mais ceux-ci furent battus. Henri IV légua son cœur aux Jésuites. ccVous ccavez emporté son cœur dedans La Flèche; mais las! vous avez mis la cc flèche dans son cœur a , dirent les gens de l’Université. Ce beau jeu de mots n’en fit pas mieux aller leurs affaires. Aux Etats de i6i4, l’Université ne fut pas représentée. La Compagnie de Jésus triomphait grâce à la protection de la régente et du duc de Luynes, deux types parfaits des clients de l’ordre; elle se vantait d’avoir 2 5 collèges et près de 4o,ooo élèves.
- 14. Pastiche de la pédagogie des Jésuites par l’Université. — Pour soutenir la concurrence, l’Université, tout en proscrivant les exercices mondains qui contribuaient tant au succès des Jésuites, s’enfoncait dans l’imitation de leurs méthodes pédagogiques. Elle leur empruntait les auteurs expurgés, les fragments de classiques, les cahiers d’expression, les recueils de lieux communs, la rhétorique d’Aphthonius et le célèbre exercice des chries, qui consistait à développer tous les sujets dans un ordre absolument invariable.
- A ces exercices monotones et rigoureux, l’esprit acquérait la grande régularité d’allures qui distingue le xvne siècle; en revanche, il perdait dans la plupart des cas toute originalité et toute spontanéité.
- En somme, l’Université prit dans les méthodes des Jésuites tout ce
- p.199 - vue 203/588
-
-
-
- 200
- EXPOSITION DE 1889.
- qu’il y avait de mauvais et laissa le bon. Aussi n’est-ce pas clans ses collèges que la Compagnie de Jésus trouva les concurrents les plus sérieux.
- 12. Les Oratoriens. Leur enseignement. — En 1611, le cardinal de Bérulle avait fondé l’Oratoire, cela seule congrégation où les vœux cc fussent inconnus et où n’habitât pas le repentir », a dit Voltaire. Trois ans après, l’ordre prit possession des collèges de Dieppe et de La Rochelle; en 1629, il dirigeait plusieurs autres maisons; en 1638, le collège de Juilly, érigé en académie royale par lettres patentes de Louis XIII, devenait l’établissement modèle de la congrégation.
- ccUne certaine liberté unie à l’ardeur intelligente du sentiment cc religieux, la réconciliation du christianisme et des lettres profanes, ccle désir très marqué d’introduire plus d’air et de lumière dans le cc cloître et dans l’école, le goût des faits historiques et des vérités de la cc science substitué au culte de la forme, tels furent les mérites essence tiels de l’Oratoire et les principes d’où sortit une éducation à la fois cc libérale et chrétienne, religieuse sans abus de dévotion, élégante ccsans raffinement, solide sans excès d’érudition, digne enfin d’être cc admirée comme un des premiers et des plus louables efforts de cc l’esprit du passé pour se rapprocher de l’esprit moderne(l). »
- Le Ratio siudiorum de l’Oratoire ne fut publié qu’en 16Û5. Jusqu’en quatrième, l’usage du latin était interdit. Les leçons d’histoire se donnaient en français, même dans les classes supérieures; une large part était faite à cet enseignement, et le cours d’histoire de France durait trois ans. Les Oratoriens cultivaient avec succès les mathématiques, la physique et les sciences naturelles. Enfin la philosophie de l’Oratoire avait un caractère cartésien, c’est-à-dire libéral. La congrégation attachait d’ailleurs une grande importance à l’histoire de la philosophie, cc Pourquoi ne pas instruire les jeunes gens de l’histoire ccdes philosophes illustres? écrivait le père Lamy. Si leurs pensées «cne sont pas la vérité, au moins elles nous y font faire attention. r>
- (1) Compayré (Histoire des doctrines de l’éducation).
- p.200 - vue 204/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 201
- Pour la discipline et le régime intérieur, l’Oratoire avait calqué les Jésuites, sauf en deux points : l’interdiction des représentations théâtrales et l’obligation imposée au professeur de suivre ses élèves dans toutes leurs classes, méthode qui peut avoir des avantages au point de vue de l’influence du maître, mais qui le condamne à une fatigue intellectuelle considérable et, par suite, à une stérilité relative.
- Malgré ce côté faible, l’enseignement de l’Oratoire fut le meilleur de l’époque; il eut beaucoup de vogue, et la jeune noblesse afflua bientôt à Juilly.
- 13. Richelieu et ses idées. —Richelieu n’encouragea pas le développement de l’ordre des Oratoriens. Ce grand homme avait en matière d’instruction des idées très absolues. Il aurait voulu voir supprimer une partie des collèges de France. Douze grandes villes seulement, y compris Paris, lui paraissaient dignes de conserver leur collège, et, dans chacune de ces villes, son idéal était d’avoir deux écoles, l’une de séculiers, l’autre de pères jésuites, afin que l’émulation excitât leur vertu.
- kLa connaissance des lettres est tout à fait nécessaire dans une crrépublique, disait-il; mais il est certain qu’elles ne doivent pas être cc indifféremment enseignées à tout le monde. Ainsi qu’un corps qui ccaurait des yeux dans toutes ses parties serait monstrueux, de même ccun Etat le serait-il si tous ses sujets élaient savants. On y verrait cc aussi peu l’obéissance que l’orgueil et la présomption y seraient or-ccdinaires; le commerce des lettres bannirait celui des marchandises ccet ruinerait l’agriculture. »
- D’ailleurs, Richelieu était choqué qu’on prodiguât l’instruction aux enfants cc de basse étoffe et de condition roturière », sans penser ccaux cc enfants de maisons nobles et incommodées qui devaient faire la procession des armes r>.
- Afin de combler cette lacune, il fonda dans sa ville natale de Richelieu une école destinée à l’éducation des gentilshommes. Un règlement qu’il rédigea en 165o y mettait au premier rang des études scolaires : i° une étude approfondie de la langue française; 2° l’enseignement
- p.201 - vue 205/588
-
-
-
- 202
- EXPOSITION DE 1889.
- de toutes les matières en cette langue; 8° une étude du grec aussi complète que celle du latin; k° l’enseignement combiné des sciences et des lettres; 5° la comparaison des langues grecque, latine, française, italienne, espagnole; 6° l’étude de la chronologie, de l’histoire et de la géographie.
- 14. Mazarin et le collège des Quatre-Nations. — Mazarin, lui aussi, fonda son collège de gentilshommes pauvres, celui des Quatre-Nations. D’après ses volontés, qu’il est curieux de rapprocher des volontés de Richelieu, les écoliers devaient être instruits dans la religion et les belles-lettres, apprendre à faire des armes, a monter à cheval et à danser. Mais l’Université avait un tel éloignement pour les exercices physiques qu’elle ne consentit à recevoir le collège des Quatre-Nations que moyennant la suppression des chevaux et de l’escrime.
- Rappelons en passant que l’Université n’avait point pris part aux désordres de la Fronde. Morcelée en un grand nombre de collèges, elle s’absorbait dans de ridicules querelles de préséance. Des arrêts du Parlement décidaient quels étaient les professeurs qui avaient droit au titre d’ccamplissime??, d’cc ornatissime r>, de ce dignissimew. Les principaux de collèges disposaient en maîtres absolus de leurs établissements; si des réformes furent accomplies dans la seconde moitié du xvne siècle, c’est à l’énergie de quelques-uns d’entre eux et à l’influence combinée de l’Oratoire et des Jansénistes qu’il faut les attribuer.
- 15. Les Jansénistes et les écoles de Port-Royal. — Les petites écoles de Port-Royal furent fondées en i643. Lancelot, Arnauld, Sainte-Marthe et Molé y enseignèrent.
- Dans cet enseignement, une part prépondérante fut réservée au français. Aux textes latins dans lesquels on avait jusqu’alors appris à épeler, Port-Royal substitua des traductions d’une fidélité douteuse, mais d’un irréprochable français. On y poussait le respect de la langue maternelle jusqu’à appeler Trebatius ccM. de Trébace^ et Pomponius
- p.202 - vue 206/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 203
- ccM. de Pompone??. Avant de faire écrire les enfants en latin, on les exerçait à écrire en français : cr Apprendre le latin avant la langue ccmaternelle, c’est vouloir apprendre a monter à cheval avant que de ccmarcher», avait déjà dit le morave Goménius.
- Les études grammaticales furent simplifiées. Lancelot écrivit d’excellentes grammaires de latin et de grec en français. ccQuel est cc l’homme, écrivait-il, qui voudrait présenter une grammaire d’hébreu cc en vers hébreux? r>
- Réduite au strict minimum, l’étude des règles se complétait par l’étude et l’explication des auteurs. ccLes jeunes gens apprendront ccplus en lisant beaucoup qu’en écrivant beaucoup de dictées qui les cchabituent à mal penser et à mal parler(1).»
- A peu près banni des classes inférieures, le thème ne fut admis dans les classes supérieures qu’à titre d’exercice oral. Les versions étaient multipliées et les vers latins facultatifs, cc C’est ordinairement ccdu temps perdu que de donner des vers à composer au logis. De «70 à 80 écoliers, il y en a peut-être deux ou trois de qui l’on arec rache quelque chose; le reste se morfond pour ne rien faire qui cc vaille. ??
- Les exercices écrits occupaient donc à Port-Royal une place restreinte; les professeurs en profitaient pour pousser plus avant l’étude de l’histoire, de la géographie, des mathématiques et des langues vivantes.
- Malgré l’apparente rudesse des Jansénistes et la tristesse de leurs doctrines, la discipline était fort douce, cc Jusqu’à douze ans, on occu-ccpait les enfants des éléments de l’histoire sainte, de la géographie et ccdu calcul sous forme de divertissement, de manière à développer insensiblement leur intelligence sans les fatiguer. A douze ans com-ccmençaitle cours d’études; l’beure des exercices était réglée, mais non cc d’une manière absolue. Si l’étude prenait quelquefois sur la récréa-cction, la récréation avait son tour; on prenait conseil de l’à-propos. cc L’hiver, quand le temps le permettait, le maître faisait sa leçon en se
- (l) Arnauld.
- p.203 - vue 207/588
-
-
-
- 204
- EXPOSITION DE 1889.
- cc promenant avec ses élèves; ceux-ci le quittaient pour gravir la colline ccou courir dans la plaine, puis ils revenaient pour l’entendre. L’été, crla classe avait lieu sous l’ombrage touffu des arbres, au bord d’un cc ruisseau^. » Cette méthode ne pouvait évidemment convenir qu’à un petit nombre d’élèves particulièrement disposés à la sagesse, et faisant mentir la mauvaise opinion des solitaires de Port-Royal sur la nature humaine. En fait, il y avait 5 ou 6 élèves par classe, et, quand les écoles de Port-Royal furent dispersées en 1660, elles avaient à peine reçu plus d’un millier d’élèves.
- 16. L’éducation du prince. Pascal. Bossuet. Fénelon. — Toute l’activité du siècle, en matière d’instruction, était tournée vers l’instruction secondaire. Mais il y avait un homme dont l’éducation importait beaucoup plus que celle de tous les autres et qui d’ailleurs se chargeait de le leur rappeler par les signes les plus sensibles : c’était le roi. De sa sagesse, de son intelligence et de ses vertus, on ne le savait que trop, dépendait le bonheur de tout un peuple. ccUne des cc choses sur lesquelles feu Pascal avait le plus de vues était l’édu-cccation d’un prince qu’on tâcherait d’élever de la manière la plus cc proportionnée à l’état où Dieu l’appelle; on lui a souvent ouï dire cc qu’il n’v avait rien à quoi il désirait le plus de contribuer, s’il y était cc engagé, et qu’il sacrifierait volontiers sa vie pour une chose si importante (2). n
- Tout le monde en France pensait comme Pascal, et les plus grands esprits du siècle s’évertuèrent par leurs livres ou par la pratique de l’éducation à produire ce type de tyran intelligent et juste qui constituait alors, non sans quelque raison, l’idéal du gouvernement. On sait qu’ils n’ont guère réussi; ces louables, mais vaines tentatives ne présentent plus désormais qu’un intérêt historique.
- cc Bossuet était trop grand pour le Dauphin, et ce grand homme cc fut trompé par son génie même. Si Bossuet avait eu dans l’âme cc autant de flexibilité et de patience que de force et de grandeur,
- (l) Émond (Histoire du collège Louis-le-Grand).
- m Arnauld.
- p.204 - vue 208/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 205
- cr il sérail descendu jusqu’à cette faible intelligence. Le Dauphin ccne sentit la présence de cet immense génie qu’à la lassitude et au cc malaise qu’en éprouvaient ses premières années et sa débile nature, cc Le trop puissant instituteur ne fit que le fatiguer et l’abattre (1). » Tout ce que le xvne siècle savait fut enseigné au Dauphin par des maîtres de chaque science; on lui donna un fouetteur spécial et de haut rang dans la personne du duc de Montausier. Malgré cette éducation variée, le Dauphin ne fut qu’un être borné, absorbé dans sa graisse et ses ténèbres, et ne lisant que l’article cc Paris n de la Gazette de France, pour y voir les morts et les mariages (2).
- Fénelon, ce pédagogue merveilleux et insinuant, n’eut guère plus de succès dans un autre genre, avec un élève que tous les contemporains se plaisent à nous donner comme très bien doué. Il ne parvint que trop à éteindre les emportements de cette riche nature et, d’un futur roi, fit une sorte de moine.
- 17. L’instruction primaire au xvne siècle. Fondation de l’Institut des frères des écoles chrétiennes. — Quant à la masse du peuple, qui au siècle suivant devait à son tour devenir le roi, on s’occupait fort peu de l’instruire. De temps en temps, on remettait en vigueur les règlements qui interdisaient de réunir dans une même école les garçons et les filles : là se bornaient presque tous les efforts du gouvernement. A Paris, les écoles primaires étaient toujours sous l’autorité du chantre de Notre-Dame. Le nombre de leurs élèves avait augmenté; en 1674, il dépassait 5,ooo : mais cette affluence venait de ce que les maîtres enseignaient le latin, la rhétorique et les sciences, faisant ainsi concurrence aux établissements d’instruction secondaire. Ils se vantaient d’avoir des méthodes expéditives; un certain Chevalier, logé rue Chapon, promettait d’enseigner le latin et le grec en trois mois, et de rendre en six mois ses élèves capables d’interpréter tous les poètes et les orateurs; un autre, nommé Du Roure, logé au palais, rue Nouvelle-de-Lamoignon, se faisait fort d’enseigner
- (1) Dupanloup.
- (2) Saint-Simon.
- p.205 - vue 209/588
-
-
-
- 206
- EXPOSITION DE 1889.
- à la fois la grammaire, la rhétorique, la philosophie, la logique, la jurisprudence, etc., fret beaucoup d’autres choses qui étaient en son cc tableau». L’Université conseilla à ces Pic de la Mirandole de donner avis au roi de leurs merveilleux procédés et de soulager ainsi M. le Dauphin, qui avait beaucoup de peine à faire ses thèmes et ses versions.
- Beaucoup d’instituteurs essayèrent d’échapper a la juridiction de l’Université, en disant qu’ils ne tenaient pas d’écoles, mais donnaient seulement des répétitions aux écoliers fréquentant les classes des collèges.
- Afin de prévenir la fraude, les statuts de Henri IV avaient interdit à toute personne de recevoir, en quelque lieu que ce fût, des élèves au-dessus de l’âge de neuf ans, sans les envoyer aux leçons des collèges. Le grand chantre défendait les instituteurs et invoquait les anciens canons, qui lui conféraient, à lui seul, le droit d’enseigner la grammaire; il prouvait par les meilleurs auteurs que l’étude de la grammaire comprenait toutes les études classiques jusqu’à la philosophie inclusivement. C’était lui, affirmait-il, qui pouvait bien plutôt se plaindre des empiétements de l’Université. Les arrêts du Parlement de 1675 et 1689 tranchèrent le débat au profit de l’Université et interdirent définitivement aux maîtres d’école d’enseigner autre chose qu’à lire et à écrire.
- L’abbé de La Salle, fondateur de la congrégation des frères des écoles chrétiennes (1681), se conforma à ces prescriptions et bannit le latin de ses écoles. Profondément frappé du manque d’instituteurs pour les classes populaires, il ouvrit à Reims en 1679 la première école publique de garçons; bientôt il reçut chez lui des compagnons soumis à une règle fixe et formant une'pépinière pour les écoles de village. La congrégation était ainsi créée. Quand l’abbé de La Salle voulut la transporter à Paris, il y trouva l’hostilité des maîtres laïques, subit procès sur procès, mais, après des périodes de misère et de découragement, finit par triompher de toutes les difficultés. En 172/1, son œuvre fut approuvée par le Parlement.
- Deux innovations importantes, l’interdiction du latin et la sub-
- p.206 - vue 210/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 207
- stitution de l’enseignement simultané à l’enseignement individuel, caractérisaient les nouvelles écoles, appelées à rendre des services signalés pendant le siècle suivant.
- 18. L’instruction des femmes au xvne siècle. Port-Royal. Saint-Cyr. — L’instruction des femmes demeurait des plus rudimentaires, même dans les classes élevées de la société. ccCe sera sans doute crun grand paradoxe, disait l’abbé Fleury en 1686, de prétendre ccque les femmes doivent apprendre autre chose que leur catéchisme, ccde la couture et divers petits ouvrages, danser, chanter, s’habiller ccà la mode et faire bien la révérence. Car voilà, à vrai dire, toute ccleur éducation. r> — cc Elles sortent du couvent, a écrit Fénelon, cc comme une personne qu’on aurait nourrie dans les ténèbre d’une cc profonde caverne et qu’on ferait soudain passer au grand jour. »
- Pour remédier aux défauts du couvent, Fénelon donne le plan d’une éducation de famille. On apprendra à la jeune fille à lire et à écrire correctement, puis un peu de latin pour entendre les offices, un peu d’économie agricole, un peu de justice et d’administration civile, un peu d’histoire, un peu de peinture et pas du tout de musique : car cet art se tourne trop facilement en divertissements empoisonnés. Il y a quelque puérilité à ces petites doses, mais la pédagogie de Fénelon se résume en une profonde parole : cc Apprenez ccaux jeunes filles qu’il doit y avoir pour leur sexe une pudeur de cela science presque aussi délicate que celle qu’inspire l’horreur du cevice. r>
- On vit cependant au xvne siècle deux remarquables essais d’éducation des femmes : Port-Royal et Saint-Cyr.
- A Port-Royal, l’éducation fut horriblement tendue et sévère. Suivant l’expression de Nicole, Jacqueline Pascal nourrissait l’esprit et le cœur de ses élèves de pain et d’eau. Cette éducation frugale ne pouvait aboutir qu’à transformer les petites sœurs en grandes sœurs et à garnir ainsi d’ombres maussades ce cloître de religion pédantesque et triste.
- En ouvrant la maison de Saint-Cyr à deux cent cinquante filles
- p.207 - vue 211/588
-
-
-
- 208
- EXPOSITION DE 1 889.
- ayant au moins quatre degrés de noblesse, Mme de Maintenon voulait instituer une espèce de séminaire d’honnêtes femmes, où les gentilshommes puissent venir chercher, pour ainsi dire les yeux fermés, les artisans de leur bonheur domestique. Elle se proposait de former à la fois des femmes du monde et des femmes de ménage, ce qui reste encore l’idéal de toute éducation féminine. Les jeunes fdles apprenaient a lire, à écrire et à compter; la lecture des auteurs profanes était à peu près défendue et la lecture en général vue avec défiance. fr Apprenez-leur à être extrêmement sobres sur la lecture et a «lui préférer toujours le travail des mains. » Quant à l’histoire, on n’en étudiait que tout juste ce qu’il en fallait ccpour distinguer un em-cc pereur de Chine d’un empereur romain v. — ce Les femmes ne savent cc jamais qu’à demi, disait Mme de Maintenon; et le peu quelles savent cries rend communément fières, causeuses et dédaigneuses des choses cc solides. 7)
- Les jugements diffèrent beaucoup sur le résultat pratique de cette éducation. ccM,ne de Maintenon, a dit Louis XV, s’est bien trompée ccavec d’excellentes intentions. Ses filles sont élevées de telle façon cc qu’il faudrait de toutes faire des dames du palais, sans quoi elles ccsont malheureuses et impertinentes, n II est plus galant d’attribuer aux demoiselles de Saint-Cyr toutes les vertus qui fleurirent au xviii6 siècle...., dans les vieux châteaux de province.
- 19. L’enseignement supérieur dans la seconde moitié du xvne siècle. — Dans la seconde moitié du xvne siècle, l’enseignement supérieur s’était amélioré. A l’Académie française, fondée en î 635 par Richelieu, étaient venues s’adjoindre successivement l’Académie des inscriptions et belles-lettres et l’Académie des sciences, créées par Colbert l’une en 16 6 3, l’autre en 16 6 6, ainsi que les Académies de peinture et de sculpture, de musique, d’architecture. Détail curieux, dans ses lettres patentes relatives à l’institution de l’Académie des sciences, le roi recommandait aux astronomes de ne point s’appliquer à l’astrologie judiciaire et aux chimistes de ne point rechercher la pierre philosophale.
- p.208 - vue 212/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 209
- En 1679, Louis XIV rétablissait clans Paris renseignement du droit civil longtemps proscrit par l’Eglise, cc Ayant reconnu que l’in-cc certitude des jugements, si préjudiciable à la fortune de nos sujets, cc provient principalement de ce que l’étude du droit civil a été négligée ccpar toute la France et que la profession publique en a été cliscon-
- cc tinuée dans l’Université de Paris....., à ces causes, nous ordonnons
- ccque dorénavant les leçons publiques de droit romain soient rétablies ccdans l’Université de Paris et dans toutes les universités de notre cc royaume où il y a faculté de droit; nous ordonnons également que ccle droit français contenu dans nos ordonnances et clans nos coutumes cc soit publiquement enseigné, n
- 20. Les mesures prises contre les protestants. La prospérité des Jésuites. — Les Jésuites, qui dominaient toujours dans l’enseignement secondaire, avaient poussé à toutes les mesures prises contre les protestants. On avait d’abord défendu aux maîtres calvinistes de recevoir des pensionnaires; en 1 670, on leur interdit d’enseigner les langues, la philosophie et la théologie; de 1681 à 1685, on fit fermer leurs collèges, notamment les fameuses institutions de Sedan et Semur; en 1680, la révocation de l’édit de Nantes aboutit à une prohibition absolue pour les religionnaires de se livrer à l’instruction de la jeunesse.
- Ce fut un malheur au point de vue du mouvement intellectuel en France. ccLa France protestante était en train de faire clans le ccxviie siècle ce que l’Allemagne fit clans la seconde moitié du xvme. ccll en résultait pour le pays un admirable mouvement de discussion ccet de recherche. C’était le temps des Gasaubon, des Scaliger, des ccSaumaise. La révocation de l’édit de Nantes brisa tout cela, tua les cc études de critique historique en France. L’esprit littéraire étant seul cc encouragé, il en résulta une certaine frivolité. La Hollande et l’AUe-ccmagne, grâce à nos exilés, eurent presque le monopole des études cc savantes. Il fut décidé que la France serait avant tout une nation de ccgens d’esprit, écrivant bien, causant à merveille, mais inférieurs ccpour la connaissance des choses et exposés à toutes les étourderies
- IV.
- IMPRIMERIE NATIONALE»
- p.209 - vue 213/588
-
-
-
- 210
- EXPOSITION DE 1889.
- cc qu’on n’évite qu’avec l’étendue de l’instruction et la maturité du «jugementn
- Les Jésuites profitèrent des mesures de rigueur qu’ils avaient inspirées. Sur certains points, comme à Reims, où l’Université était parvenue à les repousser, ils avaient éprouvé des échecs; mais, dans l’ensemble, leur prospérité était étonnante. Le crédit des maîtres servait aux élèves qui, plus tard, le leur rendaient bien. Partout, le nombre et l’importance des collèges de l’ordre allaient croissant. Le collège de Clermont, devenu en une nuit par une habile flatterie le collège Louis-le-Grand, absorbait tous les collèges voisins, et, bénéficiant d’une véritable expropriation d’utilité publique, envahissait tout le quartier ; ce fut la cassette royale qui paya les acquisitions ; les Jésuites remboursaient en faisant fumer l’encens sous le nez du monarque.
- 21. Rénovation timide des études de l’Université. Enseignement de la philosophie cartésienne. — L’Université se plaignait ; mais elle était suspecte de jansénisme, et le roi ne l’écoutait guère. Dans quelques-uns de ses collèges, les méthodes de Port-Royal jouissaient d’une grande faveur. L’enseignement de la littérature française ne passait plus pour une quantité négligeable; le latin perdait du terrain; on donnait plus de place à l’explication des auteurs, et moins à la récitation ainsi qu’aux dictées. Enfin, beaucoup de professeurs avaient adopté la philosophie de Descartes.
- En 1671, François de Harlay, archevêque de Paris, manda devant lui le doyen, le recteur et les professeurs, et leur parla en ces termes : «Le roi vous exhorte, Messieurs, à faire en sorte qu’on n’en-«seigne point dans les universités d’autre doctrine que celle qui est reportée par le règlement, et que l’on 11’en mette rien dans les « thèses. »
- Rientôt le pouvoir passa des exhortations aux condamnations. Onze propositions, cartésiennes à n’en pas douter, furent extraites en 1691
- (1) Renau.
- p.210 - vue 214/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 211
- des cahiers de philosophie des professeurs de l’Université et solennellement condamnées.
- Les professeurs signèrent paisiblement le formulaire anticartésien qui fut alors rédigé, mais ils n’en continuèrent pas moins- à enseigner le doute méthodique, le cogito, ergo sum et l’étendue substantielle.
- 22. a Traité des études » de Rollin. Courtes observations sur les tendances au début du xvme siècle. — Au début du xvme siècle,* la rénovation des études universitaires s’accentua un peu. Le Traité des éludes de Rollin fut cela charte pédagogique que le xvne siècle léguait ccau xviii®On y trouve d’utiles indications, des préceptes d’une incontestable justesse. Comme Arnauld, Rollin attachait une importance extrême aux examens de passage, pour le succès des études classiques, cc C’est dans l’enchaînement des connaissances bien diri-tegées qu’il faisait consister toute la force de ces études et dans le cc contrôle exercé chaque année au collège même par les exercices ou n actions publiques qu’il en plaçait la sanction (2). » L’homme qui assignait aux études un but exclusivement religieux, la formation des chrétiens; qui rejetait de son programme Corneille et Molière, et ne prenait de Racine quEsther et Athalie; qui persistait à tenir le latin pour une langue vivante ; qui exaltait le vers latin et ne parlait point de l’histoire moderne, pas même de l’histoire de France, cet homme a pu être le meilleur pédagogue de son temps ; il n’est pas le pédagogue de tous les temps.
- Son Traité des éludes est un fort bon livre, respirant une haute moralité, plein de l’amour de la jeunesse. Mais, quoi qu’en ait dit M. Nisard, ce n’est pas cc le livre de l’éducation n. Avec ses réformes timides, Rollin représente le passé et le respect des traditions; au contraire, l’abbé de Saint-Pierre, a travers toutes ses utopies, représentera l’avenir.
- Louis XIV avait dit, dans un moment d’humeur, aux représentants
- (l) Compayré.
- {i) Grëard (Le baccalauréat).
- p.211 - vue 215/588
-
-
-
- 212
- EXPOSITION DE 1889.
- de l’Université : ccLa manière dont la jeunesse est instruite laisse à cc désirer; les écoliers apprennent chez vous un peu de latin, mais ils ce ignorent l’histoire, la géographie et la plupart des sciences qui ccservent dans le commerce de la vie.» Le xvmesiècle dira, lui aussi, avec l’abbé de Saint-Pierre : cc Puisqu’on ne doit pas faire usage, duce rant la vie, ni de vers latins, ni de l’éloquence, ni du grec, il ne ccfaut pas y employer son temps; il faut préférer les parties d’art ou ccde science plus utiles au bonheur de la société; un jour viendra, jour cc prochain, où tout le monde s’apercevra qu’on a moins besoin de cc savoir les langues mortes que le malabarais ou l’arabe.»
- Cette recherche du but utilitaire de l’éducation se retrouvera dans la plupart des écrits du xvme siècle, et, ce qui domine l’époque, c’est la préoccupation de l’éducation morale. Jusqu’ici, on n’a point admis qu’un homme pût manquer de religion; la religion est donc restée la maîtresse souveraine de l’enseignement et en a accaparé la partie morale. Maintenant on commence à concevoir qu’un homme peut avoir perdu la foi sans être en dehors des lois humaines et qu’il est dangereux, par suite, d’associer dans l’esprit de l’enfant, par des liens indissolubles, l’idée de la morale et celle du dogme religieux. Il faut donc séculariser la morale, faire des philosophes, des hommes bons et vertueux qui, dans la vie, suivent le droit chemin sans autre appui et sans autre guide que leur raison et leur conscience; il devient d’une extrême importance de fortifier cette raison et de développer cette conscience, d’autant que les sensualistes ont découvert a point nommé l’indifférence de la nature et la toute-puissance de l’éducation.
- 23. L’abbé de Saint-Pierre. Locke. Crousaz. L’abbé Pluche. La Condamine. J.-J. Rousseau. Bernardin de Saint-Pierre. Basedow. — Le goût pédagogique prit alors les allures d’une manie. Partout, en Allemagne, en Angleterre comme en France, nulle question n’avait plus d’importance et n’était plus souvent agitée que la fabrication de l’homme idéal et du citoyen parfait.
- Tous les philosophes s’emploient à découvrir les meilleurs procédés.
- p.212 - vue 216/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 213
- Ils remplacent, sans beaucoup plus de succès, il est vrai, les dignitaires de l’Eglise dans l’éducation des princes.
- L’abbé de Saint-Pierre veut qu’avant tout l’écolier apprenne la prudence, c’est-à-dire la justice, la bienfaisance, le discernement de la vérité et l’instruction. D’après lui, l’élève préparera son bonheur présent et futur en acquérant quatre habitudes : celle d’être juste, celle de pratiquer la bienfaisance, celle de discerner le vrai du faux, enfin celle d’exercer sa mémoire à retenir des faits, des maximes et des démonstrations dont la connaissance est essentielle ou utile, cc Quant aux ccétudes classiques, elles ne sauraient être que l’accessoire de l’éduca-cction morale, et leur intérêt est déterminé par l’utilité qu’on en peut cc retirer. »
- De cette conception de l’éducajion, destinée à former le cœur et l’esprit des citoyens, découle fatalement l’idée des devoirs de l’Etat en matière d’instruction, cc L’éducation des enfants devient une des cc parties les plus importantes du Gouvernement, et même une des cc matières les plus dignes de l’attention du chef de l’Etat.» Et l’abbé de Saint-Pierre réclame le bureau perpétuel de l’instruction publique, autrement dit le ministère de l’instruction publique, afin de cc faire cc observer autant qu’il sera possible l’uniformité dans tous les collèges ccdu royaume pour les pratiques qui auront été démontrées comme cdes meilleures».
- Le but de Locke est de dresser l’enfant à se gouverner le plus tôt possible. Pour lui, le Mens sana in corpore sano constitue l’objet de toute éducation. Dans le domaine de l’instruction proprement dite, il se préoccupe avant tout de l’acquisition des connaissances utiles, la lecture, l’écriture et le dessin, une langue étrangère apprise par l’usage courant et sans grammaire; le latin s’apprendra de la même façon, par des procédés abréviatifs, et ne sera du reste appris que par ceux à qui il peut rendre des services pratiques, ccün Chinois qui cc serait informé de nos méthodes actuelles s’imaginerait sans doute ccque tous nos jeunes gentilshommes sont destinés à être professeurs de cc langues mortes, et non à ménager des affaires publiques et privées ccdans leur propre langue.» Qu’on apprenne donc aux jeunes gens la
- p.213 - vue 217/588
-
-
-
- 21/i
- EXPOSITION DE 1889.
- géographie, l’arithmétique, l’astronomie, la chronologie, l’histoire, la morale et le droit.
- En Hollande, Grousaz, adepte de l’éducation utilitaire, déplorait le temps consacré au latin, ce temps qui pourrait être bien mieux ccemployé à former la jeunesse aux bonnes mœurs w.
- Dans son Spectacle de la nature, l’abbé Pluche demande qu’on renonce à cette déplorable coutume de parler un mauvais latin qui empêche les jeunes gens de bien parler leur propre langue.
- La Gondamine se moque fort de la routine en matière d’éducation et du caractère moutonnier des hommes, ce Que sait l’écolier au bout crde six ou sept ans passés au collège, pendant lesquels il a étudié neuf ccheures par jour? Un peu de latin, peut-être lire le grec et rien de
- cc plus.....Du reste notre jeune homme est aussi neuf sur toutes
- cries matières de la conversation qu’une pensionnaire qui sort du couvent (1). Désireux de remédier à cet état de choses en abrégeant les études latines et en permettant ainsi aux jeunes gens de mieux employer leur temps, il propose un système qui n’a certes rien de routinier, et fonde en rêve une ville où l’on ne parlera que latin et où seront reçus tous les enfants de l’Europe.
- Enfin, en 1762, Rousseau écrit dans son Emile le grand traité de pédagogie du xvme siècle, cc Avant la vocation des parents, la na-ccture appelle Emile a la vie humaine : vivre est le métier que je «veux lui apprendre.r> Pour apprendre la vie à son héros, Rousseau divise les vingt premières années en trois parties distinctes. Jusqu’à douze ans, l’éducation d’Emile sera purement négative : il ne doit être instruit que par la nécessité et par l’expérience; le mieux est qu’il n’apprenne rien, qu’il arrive à douze ans sans savoir distinguer sa main droite de sa main gauche; on est assuré ainsi qu’il n’aura pas de préjugés. De douze à quinze ans, Rousseau forme l’intelligence d’Emile et lui inculque le goût de la science; comme le temps est court, il restreint les études à ce qui présente un caractère d’utilité, comme l’astronomie, la géographie, une sorte d’instruc-
- (l) Lettres sur l’éducation (1761).
- p.214 - vue 218/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 215
- tion professionnelle et un métier manuel. Pas de livres : ccJe hais ccles livres, ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas.» L’enfant doit apprendre d’une façon socratique : les sciences physiques, par des expériences et des observations; l’astronomie, par l’état du ciel; la géographie, en voyageant. Quant à la littérature, aux langues vivantes et à l’histoire, qu’il serait à coup sûr difficile d’apprendre sans livres, Rousseau les supprime purement et simplement.
- Quand Emile a quinze ans, Rousseau se met à lui refaire le cœur». Ici commence la véritable éducation; elle dure cinq ans. Emile apprend toutes les vertus, et l’existence de Dieu lui est révélée, lorsqu’il est capable d’en concevoir une idée adéquate sans aucun mélange d’imagination sensible. -
- Voilà le plan d'Emile. C’est la fable de pygmalion qui commence par polir sa statue avant de l’animer, et la fable nous dit qu’après coup Pygmalion fut bien mécontent de son ouvrage. Rousseau n’eût point été plus heureux, s’il avait pu expérimenter sa méthode. II ne faut voir dans Emile qu’un songe, mais en certaines parties un songe beau d’enthousiasme et d’éloquence, un songe coupé des réveils de la raison la plus claire et la plus pénétrante : ces parties suffisent à en faire un chef-d’œuvre.
- Le livre eut un immense retentissement; il souleva des controverses passionnées et des admirations bruyantes. On vit paraître des Anti-Emile, des Emile chrétien, des Emile corrigé, des Nouvel Emile. Reau-coup de gens s’inspirèrent de ces paradoxes.
- Rernardin de Saint-Pierre rêva avec attendrissement aux. écoles de la patrie ou, sous les ombrages des grands parcs et sur des tapis de Heurs, dans des salles riantes, décorées de peintures morales et de maximes évangéliques, les enfants pêle-mêle, fdles et garçons, riches et pauvres, apprendraient au son des flûtes, des hautbois et des musettes, tout y compris l’éloquence et la fabrication du pain.
- Quelques enthousiastes essayèrent d’élever leurs enfants à la Jean-Jacques. cc Point de maîtres, point de leçons; les enfants furent livrés crà la nature, et, comme la nature n’apprend pas l’orthographe et
- p.215 - vue 219/588
-
-
-
- 216
- EXPOSITION DE 1889.
- et encore moins le latin, on vit paraître dans le monde des jeunes gens ccde l’ignorance la plus surprenante (1). »
- Le succès de Rousseau fut plus grand encore en Allemagne qu’en France. Goethe, Schiller, Herder et Jacobi reflétèrent ses idées.
- r
- Lorsque Kant reçut Y Emile à Kœnigsberg, il le lut avec une telle avidité que ses promenades en furent troublées; dans son Traité de pédagogie, il adopta la plupart des théories de Rousseau.
- Rasedow chercha à appliquer ces théories dans le Philanthropinon de Dessau. Il y pratiqua la méthode intuitive, l’enseignement par l’aspect et par la chose, au lieu du mot. Le pédagogue hambourgeois se vantait de rendre les études trois fois plus courtes et trois fois plus agréables par cette méthode, qui donnait le concret pour hase à l’abstrait, qui faisait par exemple reposer la géométrie sur le dessin des lignes et la grammaire sur l’étude des auteurs.
- 24. Seconde expulsion des Jésuites. — Au moment ou paraissait YEmile, les arrêts du Parlement chassaient de France les Jésuites. Déjà le pouvoir avait donné à l’Université, dans la lutte qu’elle soutenait contre eux, des marques non équivoques de sympathie.
- La Compagnie de Jésus se prévalait de la gratuité de son enseignement, tandis que l’Université était obligée de percevoir une rétribution dans ses collèges. Au fond, la différence ne s’appliquait qu’à quelques élèves de la faculté des arts. Néanmoins les Jésuites en tiraient vanité et profit. Le Régent, qui les voyait d’un assez mauvais œil, accepta volontiers la combinaison que lui offrait l’Université : celle-ci abandonnait ses messageries à l’administration des postes du royaume (2) et obtenait en échange une rente de i5o,ooo francs, moyennant quoi elle s’engageait à instruire gratuitement la jeunesse dans tous les collèges de plein exercice de Paris.
- C) ]\|me (Je Geniis (Mémoires).
- (2) L’Université avait eu la première, au moyen âge, l’idée d’une organisation de messagers, pour le transport des étudiants, des lettres, des paquets, etc.; les services rendus par ces messagers leur valurent de
- nombreux privilèges. A l’imitation de l’Université, Henri III institua des messagers royaux, et, depuis cette époque, les messageries du royaume furent exploitées concurremment par les messagers universitaires et les messagers royaux.
- p.216 - vue 220/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 217
- Abandonnés par le pouvoir, les Jésuites, malgré toute leur habileté, ne purent tenir contre les haines qu’ils avaient accumulées depuis deux siècles. Leurs ennemis, jansénistes, philosophes, universitaires, parlementaires, s’unirent contre eux; le président Rolland dépensa, dit-on, 60,000 livres de sa fortune personnelle pour la publication du livre Les assertions 'pernicieuses et dangereuses des Jésuites.
- Il y eut là une véritable explosion de l’antipathie, profonde et irrémédiable, soulevée dans le pays par cet ordre religieux. Au point de vue pédagogique, l’enseignement des Jésuites ne présentait certainement pas un caractère très élevé; mais il ne valait ni plus ni moins qu’aux jours où la congrégation avait joui de la faveur publique : la Compagnie de Jésus demeurait immuablement fidèle à ses constitutions. C’était toujours le même esprit de formalisme superficiel et brillant, et d’étroite dévotion; néanmoins, à tout prendre, l’enseignement universitaire n’avait guère moins de défauts.
- I^a vérité est que les Jésuites étaient devenus un corps politique, se servant de la religion pour conduire les hommes, accaparant l’intelligence des enfants, la conscience des hommes faits et jusqu’aux pensées du roi. Par leurs confesseurs, ils avaient exercé une influence considérable sur le souverain, sur le gouvernement de l’Etat : telle est la raison capitale pour laquelle ils furent chassés des 1Ù7 maisons qu’ils possédaient en France.
- 25. Mesures prises pour la reconstitution des collèges de l’Uni-versité, après l’expulsion des Jésuites. Envahissement des collèges par le clergé séculier. — Louis-le-Grand devint le chef-lieu de l’Université de Paris et reçut le tribunal académique, les archives de tous les collèges, la bibliothèque, même les vieux professeurs. Vingt-neuf collèges qui n’étaient pas de plein exercice furent supprimés; leurs ressources (2/10,000 livres) et leurs charges (384 bourses) allèrent a Louis-le-Grand, dont les revenus montèrent ainsi à plus de 600,000 francs; l’excédent de ces revenus sur les dépenses était employé en gratifications aux maîtres et aux bons élèves : au terme de ses classes, de Robespierre toucha de cette façon une prime de
- p.217 - vue 221/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- ü 18
- 6oo livres ce à raison de ses talents éminents, de sa bonne conduite et ccde ses succès dans les examens ».
- En dehors de Louis-le - Grand, neuf collèges seulement furent maintenus à Paris : ceux d’Harcourt, du cardinal Lemoine, de Navarre, de Montaigu, du Plessis, de Lisieux, de La Marche, de Grassins, de Mazarin.
- Un édit de î 763 réglementa les collèges qui se reconstituaient dans toute l’étendue du royaume, sans aucune règle commune. Chaque établissement devait être administré par un bureau se composant de personnes choisies dans le clergé, la magistrature, le corps municipal et les notables habitants du lieu; ce bureau se réunissait au moins deux fois par mois, nommait et destituait le principal et les régents, préparait les règlements généraux d’étude et de discipline, approuvait les comptes.
- Le plus malaisé fut de trouver de bons professeurs pour remplacer les Jésuites. On n’y avait pas songé tout d’abord; il semblait que l’expulsion de la Compagnie de Jésus, en dégageant l’Université de ses liens, dut suffire pour faire apparaître comme par enchantement des pléiades de Rollins. Cette illusion ne tarda pas à s’évanouir : les herbes parasites étaient détruites et cependant la moisson ne poussait pas.
- Des lettres patentes du 8 mai 1766 instituèrent à perpétuité dans la faculté des arts de Paris 60 places de docteurs agrégés, nommés au concours et parmi lesquels devaient être exclusivement pris les professeurs des collèges. Un tiers de ces agrégés fut spécialement attaché a l’enseignement de la philosophie; un autre tiers aux belles-lettres dans les classes de rhétorique, de seconde et de troisième; enfin le dernier tiers à la grammaire dans les classes de quatrième, de cinquième et de sixième. Le 10 août 1766, un règlement du Conseil fixa le mode de concours, les conditions d’admissibilité, la nature des épreuves, les droits et privilèges des agrégés. Tous les maîtres ès arts des universités du royaume étaient admis à concourir; l’exclusion ne frappa que les membres du clergé régulier.
- Ces mesures spéciales à l’Université de Paris ne fournirent même
- p.218 - vue 222/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 219
- pas le moyen de pourvoir les 38 collèges du ressort, qui étaient restes sans maîtres et sans administrateurs. Sur quelques points, on appela les congrégations rivales de la Compagnie de Jésus; sur beaucoup d’autres, ce fut le clergé séculier qui s’installa tranquillement dans les collèges des Jésuites, pour continuer leur enseignement avec moins de talent et en dehors de tout contrôle sérieux. D’après Rolland, l’élément laïque formait à peine le dixième du contingent des maîtres nouveaux. Encore le clergé se plaignait-il : ccLa nouvelle législation cr porte partout l’empreinte d’une injuste méfiance contre l’ordre ecclé-
- ccsiastique et contre les évêques en particulier.......Il est nécessaire
- cc de confier exclusivement l’enseignement a des maîtres ecclésiastiques cc et l’on se flatterait en vain de trouver dans les autres états des maîtres cc convenables pour l’enseignement(1)». Le clergé séculier rêvait une nouvelle revanche des écoles épiscopales contre les écoles monastiques. Ce n’était point ce qu’entendaient les parlementaires. Guyton de Mor-veau à Dijon, Ripert-Monclar et Saissin à Grenoble, La Gbalotais à Rennes, Laverdy et Rolland à Paris se mirent à l’œuvre pour rédiger le programme d’une éducation nationale.
- 26. Plans de réformes de l’enseignement. — Dès î 763, La Cha-lotais, procureur général au parlement de Rennes, présenta aux chambres du Parlement et fit ensuite imprimer son Essai sur l’éducation. Il voulait faire de l’instruction une œuvre de gouvernement; après avoir établi l’incompatibilité entre une éducation nationale et un ordre religieux dont le chef est à Rome, il demandait que cette éducation fût confiée aux laïques, aux pères de famille, qui seuls peuvent parler en connaissance de cause des vertus civiques et des vertus domestiques.
- ccLe principe fondamental des études sera de commencer parce qui cc est sensible pour s’élever par degrés à ce qui est intellectuel, parce cc qui est simple pour parvenir a ce qui est composé. »• L’âge de l’éducation sera divisé en deux périodes : de cinq à dix ans, l’enfant étudiera
- (1) Assemblée du clergé de 1779.
- p.219 - vue 223/588
-
-
-
- 220
- EXPOSITION DE 1889.
- sous forme de récréation la géographie, l’histoire naturelle, la physique et les mathématiques; dans la seconde période, à partir de dix: ans, l’enfant apprendra les langues classiques. Des deux classes du jour, l’une, celle du matin, sera consacrée au français; l’autre, celle du soir, au latin. En philosophie, on mettra le latin de côté. Le grec demeurera facultatif. Dans son programme, La Chalotais ménageait une large part aux sciences; il demandait une éducation pratique, comme celle que l’Allemagne tentait d’inaugurer à la même époque.
- Cinq ans après, le i3 mars 1768, le président Rolland soumit son fameux compte rendu aux chambres assemblées du Parlement de Paris. De même que La Chalotais, il se prononça avec une extrême énergie contre l’enseignement donné par les ordres religieux : ccL’ex-ccpérience prouve que les religieux en général sont plus attachés à leur
- cr ordre qu’à leur patrie....A qui persuadera-t-on que des pères de
- ccfamille, qui éprouvent un sentiment que n’a jamais dû connaître un ccecclésiastique, seront moins capables que lui d’élever des enfants et cc d’allier dans leur instruction la tendresse paternelle à la fermeté de cc l’instituteur ? d
- Rolland institue quatre degrés d’instruction : les écoles de campagne, où l’on apprendra à lire et à écrire; pour les petites villes, les demi-collèges réduits à deux ou trois classes, où seront enseignés les vérités de la religion, les principes de la morale, la langue française, les éléments du latin et de l’histoire; les collèges de plein exercice, où l’élite des jeunes gens élevés dans les demi-collèges ira achever ses études; enfin les universités, avec leurs facultés spéciales pour l’enseignement supérieur. Pour assurer la force des études, Rolland maintient les examens de passage d’une classe à l’autre. Tous les établissements scolaires seront soumis à une sorte de conseil de l’instruction publique, que Rolland appelle le bureau de correspondance. Paris sera le chef-lieu de l’enseignement public; les universités de province dépendront de celle de Paris; des inspecteurs visiteront chaque année tous les collèges, pour assurer l’uniformité de l’enseignement : ccpar là, les jeunes gens de toutes les provinces se dépouil-cderont des préjugés de leur naissance et se formeront les mêmes idées
- p.220 - vue 224/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 221
- cr de vertu et de justice ; ils demanderont eux-mêmes les lois uniformes crqui auraient offensé leurs pères; ainsi renaîtra l’amour de la patrie».
- Gomme couronnement de son système, Rolland propose de créer une institution de maîtres. Cette institution sera gouvernée par les professeurs des différentes facultés, suivant les objets de l’enseignement. Les jeunes gens reçus au concours seront répartis en trois classes correspondant aux trois ordres d’agrégation. Dans l’intérieur de la maison, ils suivront des conférences, notamment sur la pédagogie. Après avoir subi les épreuves de l’agrégation, ils iront enseigner dans les collèges.
- En 1772, parut le Traité de l'homme, d’Helvétius. Le savant philosophe affirmait l’égalité des intelligences et la toute-puissance de l'éducation, unique facteur de l’esprit humain. 11 n’oubliait qu’une chose, c’était de donner la formule de cette éducation. Toutefois il en réclamait la sécularisation absolue, et pour faire cesser toute antinomie entre l’éducation religieuse et l’éducation nationale, il proposait de revenir au temps des Druides, d’investir à la fois les magistrats de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle.
- Dans le plan d’une université russe, Diderot, ccce ministre inparlibus ccde l’instruction publique(1) », affirme aussi la nécessité du monopole de l’Etat et de l’exclusion des prêtres. L’université russe aura pour chef un représentant de la souveraine, qui décidera seule en dernier ressort. Aucune innovation ne sera opérée, ni dans l’ordre, ni dans les règlements des études, sans sa sanction expresse.
- Ainsi l’idée qui domine toutes les autres vers la fin du xviii® siècle, c’est la sécularisation et la nationalisation de l’enseignement. ccGalli-cccans résolus comme La Chalotais et Rolland, libres-penseurs intré-ccpides comme Diderot et Helvétius, tous croient que l’instruction cc publique est une affaire civile, une œuvre de gouvernement, comme «dit Voltaire; tous veulent substituer des maîtres laïques aux maîtres cc religieux(1). r> Une fois en possession de l’instruction, l’Etat pourra la ranimer et lui donner la vie.
- (l) Compayré (Histoire des doctrines de l’éducation).
- p.221 - vue 225/588
-
-
-
- 222
- EXPOSITION DE 1889.
- 27. Coup d’œil sur l’état de l’enseignement supérieur et de l’enseignement secondaire, en France et à l’étranger, vers la fin du xvme siècle. — L’enseignement supérieur en France était très faible. Toutes les universités se jalousaient entre elles, et, pour les mettre d’accord, le pouvoir n’avait rien imaginé de mieux que de leur témoigner une égale indifférence: pour elles, nul appui moral et souvent nulles ressources. Dans l’intérieur d’une même université, les jalousies se reproduisaient de faculté à faculté. Point de liberté, partant point d’essor dans l’enseignement : le professeur redoutait toujours de se heurter, soit à l'Etat, soit à l’Eglise, et se traînait, moyennant un maigre salaire, dans l’ornière des leçons traditionnelles. Aussi le mouvement scientifique en France s’accomplissait-il en dehors des universités.
- A Paris même, le centre intellectuel par excellence, voici le portrait que Diderot trace de notre enseignement supérieur.
- ce La faculté de théologie n’est qu’une école d’incrédulité ou de ré-cc volte contre l’Etat, n On y voit côte à côte les petits abbés du siècle et les pieux successeurs des anciens théologiens. Ces derniers, en majorité, pour le plus grand honneur de la religion et non de la science, se sont signalés durant tout le siècle par une opposition opiniâtre au progrès; ils censurent les vérités physiques les plus incontestables, comme ils ont condamné les doctrines de Buffon et de Montesquieu.
- Très misérable, cela faculté de droit n’enseigne que le droit ro-ccmain, rien des lois et des coutumes du pays; de sorte que celui qui cc vient d’être coiffé du bonnet de docteur en droit est aussi empêché, cc si quelqu’un lui corrompt sa fille, lui enlève sa femme ou lui conteste ccson champ, que le dernier des citoyens ».
- Quant à la faculté de médecine, il y a peu de chose à y rectifier......, si ce n’est que la pratique y manque toujours. Aussi les
- médecins sont-ils ccde petites épidémies qui durent tant qu’ils vivent?).
- A entendre Diderot, on se croirait en Italie, ouïes universités jadis si florissantes ne sont plus que des corporations à diplômes, quand ce n’est pas comme à Naples une noble famille qui a le privilège de décerner les grades de docteur en droit et de docteur en médecine.
- p.222 - vue 226/588
-
-
-
- ÉDUCATION ETENSEIGNEMENT.
- 223
- Dans la faculté des arts, on étudie, sous le nom de belles-lettres, deux langues mortes qui ne sont utiles qu a un petit nombre de citoyens. cc C’est là qu’on les étudie pendant six ou sept ans sans les ap-cc prendre; que, sous le nom d q rhétorique, on enseigne l’art de parler cravant celui de penser, et celui de bien dire avant celui d’avoir des cc idées; que, sous le nom de logique, on se remplit la tête des subti-cclités d’Aristote, et de sa très sublime et très inutile théorie du syllo-ccgisme, et qu’on délaie, en cent pages obscures, ce qu’on pourrait cc exposer en quatre; que, sous le nom de morale, je ne sais pas ce cc qu’on dit, mais je sais qu’on ne dit pas un mot des qualités de l’esprit cc ni de celles du cœur; que, sous le nom de métaphysique, on agite ccdes thèses aussi frivoles qu’épineuses, les premiers éléments dufana-cctisme et du scepticisme, le germe de la malheureuse facilité de ré-ccpondre atout; que, sous le nom de physique, on s’épuise à disputer ccsur les éléments de la matière et sur les systèmes du monde. Pas un canot d’histoire naturelle, pas un mot de bonne chimie, très peu de cc chose sur le mouvement et la chute des corps, très peu d’expériences, cc moins encore d’anatomie, rien de géographie. » Diderot conclut à déplacer le centre de l’instruction secondaire.
- Jusqu’à douze ans, l’enfant apprendra la lecture, l’écriture et l’orthographe. Les études du collège commenceront à douze ans : les cinq premières années seront consacrées aux sciences, arithmétique, algèbre, géométrie, mécanique, astronomie, histoire naturelle, physique et chimie; les trois dernières, à la grammaire et aux lettres. One seule année, l’ancienne année de rhétorique, sera ouverte aux lettres antiques, qui, suivant Diderot, ne servent pas au développement général de l’esprit et où il ne voit guère qu’un exercice de mémoire.
- Pourtant les lettres antiques que Diderot sacrifiait si facilement, lui l’admirateur passionné d’Homère, constituaient le fondement même de l’éducation dans deux pays que l’on admirait déjà, non sans raison, mais un peu de confiance : l’Allemagne et l’Angleterre. Les universités allemandes et anglaises étaient nées, nous l’avons vu, du même mouvement que les universités françaises; beaucoup avaient
- p.223 - vue 227/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 22 h
- été calquées sur le modèle de l’Université de Paris : mais elles avaient eu des fortunes bien diverses.
- En Allemagne, la rivalité des petits Etats fut pour les universités une source de succès. Chaque prince mit son amour-propre a doter son université de privilèges, à y attirer les plus savants professeurs et à les y garder en les comblant d’honneurs et en leur procurant tous les moyens d’étudier, laboratoires, bibliothèques, musées. Le mouvement scientifique, qui, chez nous, s’opérait en dehors des universités, se manifesta au contraire en elles et par elles, chez les Allemands, avec ce caractère de profondeur que peuvent seules donner les longues et patientes études. Chaque université devint ainsi l’expression intellectuelle d’un Etat, comme elle était l’existence même de la ville qui l’avait vue naître.
- Quand, en 17B4, la nouvelle se répandit qu’une université devait être créée à Gœttingue, le commun des mortels se demanda curieusement où pouvait bien être Gœttingue. On n’v trouvait, paraît-il, ni imprimeur, ni libraire. Haller n’arriva à la ville qu’en brisant sa voiture par les chemins, et, pour soigner sa femme blessée dans la chute, il dut envoyer quérir un médecin à Cassel. A peine l’université y fut-elle installée que Gœttingue se transforma. Des professeurs y furent appelés de toutes les parties de l’Allemagne, et une vie intellectuelle intense anima ce petit centre naguère ignoré.
- Telle a été l’histoire de beaucoup d’universités allemandes.
- Au milieu du calme des petites villes, troublé seulement par les chants et les retraites légendaires des étudiants, les professeurs vivaient dans une communion de travail constante et féconde. Les diverses facultés demeurèrent intimement unies, et l’esprit général de l’enseignement en acquit une élévation frappante. Partout la nécessité d’éclairer les sciences les unes par les autres devint un principe fondamental de l’instruction supérieure; les jeunes gens y trouvèrent une provocation incessante aux études élevées; le recrutement des professeurs fut d’ailleurs organisé de la façon la plus libérale et la plus intelligente.
- p.224 - vue 228/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 225
- Au premier degré étaient les privât-docenlen, autorisés après certaines épreuves à faire des cours dans les salles de l’université; on ne leur donnait rien, on ne leur promettait rien, ils n’avaient d’autre traitement que la rétribution payée par leurs élèves. Si le succès ne couronnait pas leurs efforts, ils en restaient là; si au contraire l’expérience tournait à leur honneur et révélait chez eux de hautes qualités, le souverain les incorporait officiellement à la faculté et les nommait professeurs extraordinaires, avec appointements fixes. A mesure que s’affirmait leur autorité, l’Etat augmentait les émoluments, et, vers le terme de l’âge mûr, le titre de professeur ordinaire, joint à la considération publique, récompensait les longs services rendus à la science.
- C’est ainsi que se sont le plus ordinairement recrutés les professeurs. Néanmoins la règle n’avait rien d’absolu, et des savants étrangers au professorat pouvaient être appelés dans l’université. Il est facile de concevoir que cette organisation ait puissamment stimulé l’émulation entre les divers ordres de professeurs.
- En multipliant les cours, l’institution des privât-docenten offrait des facilités considérables aux étudiants; ceux-ci, payant leurs leçons, les suivaient avec beaucoup d’assiduité; la liberté la plus absolue présidait du reste à tout l’enseignement.
- La préparation à l’université avait lieu dans des établissements secondaires, où l’étude approfondie des langues anciennes n’excluait pas celle des sciences. Des examens pour le passage d’une division à l’autre arrêtaient au début de l’adolescence les élèves incapables de profiter des études classiques. Le cycle des classes se fermait par un long et sérieux examen de sortie, passé devant les professeurs mêmes de l’établissement et remplaçant, aux termes du règlement de 1788, les épreuves jusqu’alors subies dans les universités.
- Voilà, en quelques lignes, l’organisation rationnelle qui contribua puissamment au progrès des études en Allemagne et en Hollande, pendant le xvme siècle.
- En Angleterre, à la même époque, toutes les institutions d’ensei-
- 15
- IV.
- p.225 - vue 229/588
-
-
-
- 226
- EXPOSITION DE 1 889.
- gnement secondaire et supérieur sont dues à l’initiative privée. Elles se gouvernent elles-mêmes, en dehors de tout contrôle, et font de la fidélité aux traditions une de leurs règles fondamentales.
- Les collèges d’enseignement secondaire constituent surtout des écoles de mœurs. Ce sont de véritables cités : au centre les salles de classe, puis la chapelle, la bibliothèque, la maison du principal, le logis des boursiers, les habitations des professeurs, qui tiennent pension, reçoivent des élèves, les logent, les nourrissent, les surveillent et les dirigent pendant toute la durée de leurs études. En dehors des classes, les élèves ont complète liberté d’aller et de venir; toutefois les élèves des classes les plus élevées sont investis d’une certaine autorité sur les jeunes et chargés de la surveillance. 11 n’y a pas de programmes d’études, mais seulement des traditions dont il n’est point permis de s’écarter. L’instruction doit être générale et non professionnelle; elle doit avoir pour base la littérature et non la science, et le meilleur instrument d’une éducation littéraire, ce sont les lettres antiques : le grec et le latin restent donc tout l’enseignement. Gomme au moyen âge, les sciences, les langues vivantes, la langue nationale elle-même demeurent complètement dédaignées. En fait, l’instruction est faible. Les exercices physiques tiennent une très large place dans l’éducation : point d’amusements sédentaires; la paume, le ballon, le canotage et le cricket tiennent le premier rang dans les préoccupations des écoliers. Qu’importe. . ., les études secondaires n’ont pas de sanction. Elève d’Eton, d’Harrow ou de Rugby, tel est le seul titre qu’on puisse invoquer. Les familles demandent qu’on leur rende un gentleman, et le but est parfaitement atteint.
- Grâce à la liberté dont il jouit, le jeune homme a pris l’habitude de l’obéissance à la règle, de la loyauté et du respect de lui-même. Sa volonté s’est affermie, en même temps que son corps est devenu robuste. On en a fait un homme. Les universités sont là pour lui donner la culture intellectuelle.
- Oxford et Cambridge représentent à la fois des séminaires, des facultés et des écoles spéciales. Elles confèrent des grades, plutôt
- p.226 - vue 230/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 227
- qu’elles n’enseignent. Des collèges spéciaux préparent à leurs examens; dans ces collèges, le niveau des études est fort élevé et l’on applique à l’enseignement supérieur la méthode ordinaire de l’enseignement secondaire, les interrogations et les explications orales.
- J’ai ainsi passé en revue les trois types principaux de l’enseignement supérieur et secondaire a la fin du xvme siècle.
- 28. Coup d’œil sur l’état de l’instruction primaire, en France et à l’étranger, vers la fin du xvme siècle. — Qu’avait-on fait pour le peuple? Examinons d’abord la situation à l’étranger.
- En Prusse, l’enseignement obligatoire était entré dans les mœurs. Tous les parents avaient le devoir strict d’envoyer leurs enfants à l’école, sauf à faire la preuve qu’ils leur donnaient à la maison une instruction suffisante. Cette obligation (Schulpjlichtigheit) avait été successivement déterminée et réglée pour les différentes saisons(1).
- La Hollande ne possédait pas de système général d’enseignement pour le peuple. Mais un pasteur mennonite, Jean Niewenhuisen, venait de fonder, avec quelques amis, une association pour la diffusion des lumières parmi les classes inférieures. Cette association créait des bibliothèques populaires, établissait des écoles modèles et avait ouvert une enquête sur la meilleure méthode d’enseignement primaire.
- En Angleterre, l’enseignement avait été abandonné à l’Eglise officielle et la situation était déplorable. La première enquête, à laquelle il fut procédé en i8o3, n’enregistra qu’un enfant qui fréquentât les écoles sur 1,712 habitants.
- L’Irlande restait la terre promise de l’ignorance. A peine l’autorité souveraine venait-elle d’abolir (1781) le statut de Guillaume III interdisant a tout catholique d’enseigner.
- Au contraire, l’Ecosse jouissait d’un enseignement primaire très avancé. Jacques VI avait prescrit l’ouverture, dans chaque paroisse, d’une école publique entretenue aux frais des paroissiens, proportionnellement à leur richesse. En 1696, un acte du Parlement soumit
- (1) Voir notamment les actes de Frédéric le Grand.
- p.227 - vue 231/588
-
-
-
- 228
- EXPOSITION DE 1 889.
- lecole à l’église presbytérienne, religion d’État de l’Ecosse, et assura un minimum de salaire à l’instituteur. Les propriétaires devaient se réunir pour voter les fonds nécessaires; à défaut, les commissaires répartiteurs fixaient le chiffre de l’impôt scolaire. Toutes les paroisses pourvurent avec libéralité aux dépenses de l’instruction publique; en beaucoup d’endroits, des legs considérables vinrent encore améliorer la position des maîtres. Souvent des gradués de l’Université acceptèrent la charge; ils ne se bornèrent pas à enseigner aux petits paysans la lecture et l’écriture, ils donnèrent aux plus intelligents des leçons de latin, de grec, de mathématiques, si bien que la démarcation entre l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire tendait à disparaître, et que l’école paroissiale préparait directement à l’université. Cette instruction primaire élevée fut pour l’Ecosse une grande source de prospérité. Tandis qii’au xvne siècle, les Ecossais étaient, dit Macaulay, traités à Londres comme des Esquimaux, au xvme siècle les Anglais se plaignaient de ce qu’ils s’élevaient au-dessus des autres, « comme l’huile surnage au-dessus de l’eau».
- A peine débarqués en Amérique, les premiers émigrants qui allaient former le noyau des Etats-Unis se préoccupèrent de l’instruction primaire. Un règlement de 16/12 traitait de barbarie la négligence des pères de famille, assez insouciants pour ne point donner à leurs enfants l’enseignement de la lecture et la connaissance des lois pénales. L’Etat imposa l’obligation de l’enseignement; mais les maîtres furent choisis par les familles. Partout on rivalisa de zèle, cc C’est dans ces cr écoles, tout imprégnées de l’esprit puritain, que se forma cette race crreligieuse, morale, pratique, entreprenante, qui est vraiment le sel cc conservateur de la grande République (1b »
- En France, l’État ne s’était guère occupé do l’instruction primaire. Au commencement du xvme siècle, il avait essayé d’en faire une arme de combat contre les religionnaires et traîné les enfants chez les curés de village pour les instruire dans la vraie foi. Quelques années plus
- {1) De Laveleye (Instruction du peuple au xviu" siècle).
- p.228 - vue 232/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 229
- tard, le Régent décréta qu’il y aurait, autant que possible, des maîtres et maîtresses d’école dans toutes les paroisses, ce voulant à cet effet crque là où il n’y aurait pas d’autres fonds, tous les habitants puiser sent être imposés de la somme qui manquerait pour l’établissement ccdesdits maîtres et maîtresses, jusqu’à concurrence de i5o livres par cc an».
- Un édit nouveau parut en 172Ù. ce Le roi veut qu’il soit établi, ce autant que possible, des maîtres et maîtresses d’école dans toutes ce les villes où il n’en existe point, pour instruire les enfants de l’un et ce l’autre sexe des principaux mystères et devoirs de la religion catho-cclique, apostolique et romaine, pour les conduire à la messe tous ce les jours ouvriers autant que possible, leur donner les instructions ce dont ils ont besoin sur ce sujet et avoir soin qu’ils assistent au ser-eevice divin les dimanches et fêtes, comme aussi pour apprendre à ce lire et à écrire à ceux qui pourraient en avoir besoin, ainsi qu’il ccsera ordonné par les évêques et archevêques........r> Gomme sanc-
- tion, l’édit ajoutait : ce Voulons que nos procureurs et ceux des sieurs ce hauts justiciers se fassent remettre, tous les mois par les curés, cc vicaires, maîtres et maîtresses d’école ou autres qu’ils chargeront ccde ce soin, un état exact des enfants qui n’iront pas aux écoles et ce aux catéchismes, de leurs noms, âge, sexe, et des noms de leurs cc père et mère, pour faire ensuite les poursuites nécessaires contre edes pères, mères, tuteurs ou autres qui sont chargés de leur éduca-cc tion. n
- L’édit resta lettre morte. Au cours du siècle, quelques esprits éclairés réclamèrent l’instruction du peuple. Rolland disait dans son compte rendu : ccLa science de lire et d’écrire, qui est la clef de toutes ccles autres, doit être universellement répandue. » Dans son plan d’université russe, Diderot demandait l’instruction pour tous : cc depuis le cc premier ministre jusqu’au dernier paysan, il est bon que chacun sache cc lire, écrire et compter w. Proposition tout au moins incontestable en ce qui concerne le premier ministre ! Diderot voulait donc des écoles ouvertes à tous les enfants, écoles de lecture, d’écriture et de religion, dont la fréquentation serait obligatoire et gratuite, qui nourriraient
- p.229 - vue 233/588
-
-
-
- 230
- EXPOSITION DE 1889.
- même les élèves aux frais de l’État, et où le catéchisme religieux serait suivi d’un catéchisme moral et d’un catéchisme politique.
- Ce sont là les esprits avancés et généreux du siècle. Mais la masse de cette bourgeoisie, qui va faire la révolution, n’est pas favorable à l’instruction du peuple.
- Au premier livre à"Emile, Rousseau a mis cette phrase froide et cruelle : crie pauvre n’a pas besoin d’éducation; celle de son état est crforcée; il n’en saurait avoir d’autre». — «Le bien de la société, ré-cr pète LaChalotais, demande que les connaissances du peuple ne s’é-« tendent pas plus loin que ses occupations. Les frères de la doctrine ce chrétienne, qu’on appelle ignorantins, sont survenus pour achever cale tout perdre; ils apprennent à lire et à écrire à des gens qui ccn’auraient dû apprendre qu’à manier le rabot et la lime, et qui ne ccveulent plus le faire.» Et Voltaire répond à La Chalotais : «Je vous cc remercie de proscrire l’étude chez les laboureurs; moi qui cultive cela terre, je vous présente requête pour avoir des manoeuvres, et non ccdes clercs tonsurés.»
- Le clergé gardait la haute main sur l’instruction primaire. Aux termes de l’édit de 1695, les maîtres d’école des petits villages recevaient avant tout l’investiture des curés ou autres ecclésiastiques, cc qui cc avaient le droit de le faire». Dans certains diocèses, l’investiture était donnée par le curé-doyen, conjointement avec les curés de paroisse(1). Dans d’autres, l’évêque avait retenu pour lui la délivrance du certificat d’aptitude pédagogique : «Nous défendons, sous peine cc d’excommunication, à toute personne laïque ou ecclésiastique, de cc tenir école ni enseigner les enfants sans une commission de nous ou ccde nos grands vicaires, laquelle ne sera donnée qu’après avoir exa-ccminé les candidats sur la lecture, l’écriture, l’arithmétique, la doc-cctrine chrétienne, le chant ecclésiastique et l’office divin»
- Sauf pour certaines écoles fondées par les seigneurs, les prêtres ou les particuliers, et soumises aux règles spéciales qui résultaient de l’acte de fondation, le maître, une fois pourvu du certificat ecclésias-
- (1) Statut de l’évêque de Baveux (1662).
- (3) Statut des évêques-comtes de Tours (1695).
- p.230 - vue 234/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 231
- tique, devait se faire agréer par l’assemblée des habitants. Réunis dans la sacristie, sur la place publique, souvent chez le notaire, les pères de famille examinaient le candidat.
- Le programme n’était pas très étendu. Dans le comté de Montbéliard et de Richeuille, en 1568, on demandait aux maîtres d’école de pouvoir cc enseigner les enfants a cognoistre les lettres, à conte joindre les syllabes, à lire et même aucunement en l’arithmétique, ce et à bien écrire ». En 1719, une méthode familière pour les petites écoles contient les indications suivantes sur la science et capacité que doivent avoir les maîtres : ce il faut donner aux enfants le goût du crchant des cantiques, pour substituer les chants de piété aux chants cc profanes qui inondent le siècle et qui sont pour la plupart si cccontraires à la pudeur et a l’Eglise; il est nécessaire aussi que les cc maîtres sachent lire coulamment, d’une voix nette et naturelle, dans cc les-imprimés et manuscrits en français et en latin, qu’ils sachent bien cc écrire, c’est-à-dire non seulement former de beaux caractères, mais cc encore suivre les règles de l’orthographe, et l’arithmétique, qui ccpeut se pratiquer par la plume et par les jetons ».
- Conformément au programme, les pères de famille examinaient les cc cahiers et règles d’arithmétique» du candidat....., mais sur-
- tout ils l’écoutaient chanter. En beaucoup de communes, c’était l’instant solennel et décisif de l’épreuve, cc II aune voix comme un maître cc d’école», disait-on alors; maître chanteur (soit dit sans mauvaise intention) était en général maître agréé.
- Si le candidat donnait cc des témoignages suffisants de sa capacité, cctant pour le chant que pour l’écriture», l’assemblée le recevait clerc laïque ou maître d’école, et contrat en était passé devant un officier public, ordinairement pour une, trois ou neuf années. Les habitants se réservaient la faculté de révoquer le maître d’école dans le cas où il ne remplirait pas les conditions exigées.
- Le pouvoir civil n’intervenait que pour assurer le respect de ce contrat; il ne donnait aucune espèce de subvention. Exclusivement à la charge de la localité, la rétribution scolaire variait suivant les pays; elle était assez souvent de trois sous par mois, pour les enfants
- p.231 - vue 235/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 282
- qui apprenaient à lire, et de cinq sous, pour ceux: qui apprenaient à écrire. A ce maigre salaire s’ajoutaient clés rétributions en nature : boisseaux de seigle, tonneaux de vin, etc. Mais, tout compris, les émoluments du maître d’école dépassaient rarement i5o livres par an. Dans les villages de Bourgogne, ils oscillaient entre 3o et 120 livres : «C’est un couteau bien difficile à tirer de sa gaine, dit «un Bourguignon à la fin du xvme siècle, que de faire cracher de «l’argent à des paysans en manière de reconnaissance de ce qu’on «leur a appris à lire, à écrire, a compter, et leur religion, ??
- Aussi les maîtres cl’école avaient-ils plusieurs métiers : chantres au lutrin, sacristains, sonneurs toute l’année, ils profitaient des vacances de l’été pour aller aux champs faire la moisson; beaucoup devenaient alors couvreurs en paille, vanniers, ménétriers.
- En 178/1, le curé Gourtalon a tracé le portrait suivant des
- maîtres de village : «Un maître d’école?.......C’est un garçon qui
- «sort de l’école et craint le sort de la milice; il a été enfant de chœur «dans son village et sait lire jusqu’à trouver l’office du jour dans un «livre cl’église; il chante au lutrin; il écrit, quoique machinalement et «sans principes; il fait, tant bien que mal, les premières règles de «l’arithmétique; il se présente, il fait éclater une voix de stentor. On «le croit habile, il est reçu avec applaudissements. M. le magister «se pavane dans l’église avec une chape sur le dos, et peu s’en faut «qu’il ne veuille faire la loi au curé de la paroisse.?? Le curé Cour-talon avait eu manifestement des démêlés avec son instituteur. Néanmoins le portrait paraît ressemblant. Dans plus d’une paroisse, le maître ignorait sans aucun doute ce qu’il avait pour mission d’enseigner.
- Les frères de la doctrine chrétienne professaient à la ville, mais non à la campagne: en effet les statuts de l’ordre leur interdisaient de vivre isolés, et les villages n’offraient pas assez de ressources pour la subsistance de plusieurs maîtres.
- D’après les renseignements qui sont parvenus jusqu’à nous, les écoles primaires étaient en 1789 beaucoup plus nombreuses dans l’est et dans le nord que dans les autres parties de la France. Une
- p.232 - vue 236/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 233
- enquête ouverte en 1779 par l’intendant de Lorraine montrait presque toutes les paroisses pourvues d’écoles; il s’en trouvait même dans les villages et hameaux éloignés du chef-lieu paroissial. La situation de la Franche-Comté et de la Bourgogne était analogue : lors de la Révolution, sur hk6 communes de l’Aube, A 23 avaient des maîtres. Sauf les hameaux, tous les villages de la Flandre et du Pas-de-Calais possédaient également des écoles. Dans le diocèse de Rouen, on comptait, dès 1717, 855 écoles de garçons et 3o6 écoles de filles pour 1,15 9 paroisses.
- Mais les établissements d’instruction primaire se faisaient plus rares à mesure qu’on avançait vers le centre et l’ouest. En 1790, peu de villages de Bretagne étaient pourvus de maîtres; a peine quelques instituteurs ambulants. Dans l’Auvergne, le Limousin et la Marche, plus de la moitié des paroisses de la campagne n'avaient aucune école. Un fort petit nombre de paroisses en étaient dotées dans le Maçonnais, le pays de Gex, le Dauphiné, le Languedoc et la Provence. Les jeunes paysans du Berry, du Nivernais et du Bourbonnais ne recevaient aucune instruction.
- M. Maggiolo a tenté de dresser une statistique de l’instruction, en relevant le nombre des signatures sur les registres de mariage des diverses provinces, de 1786 à 1790. Les moyennes n’ayant pas été calculées de la même façon pour toutes les provinces, il faut se garder de les prendre à la lettre et d’en tirer des déductions trop absolues. Cependant il est curieux de constater que, sur 29 provinces, 20 avaient plus de la moitié de la population mâle incapable de signer et 27 plus de la moitié de leur population féminine dans le même cas; pour une dizaine de provinces, la proportion des hommes ne sachant donner une signature atteignait 75 p. 100 et celle des femmes 90 p. 100. Encore une signature apposée tant bien que mal sur un registre n’est-elle pas le critérium d’une instruction bien développée.
- 29. L’éducation des filles vers la fin du xviii® siècle. — L’éducation des filles était abandonnée aux ordres religieux, aux sœurs de
- p.233 - vue 237/588
-
-
-
- 234
- EXPOSITION DE 1889.
- Saint-Vincent-de-Paul, d’Ëvreux et de Nevers, de Saint-Paul de Tréguier et de Saint-Paul de Lyon, aux béates, etc., qui s’étaient répandues sur toute la France. Dans certains diocèses, des filles régentes inspectaient les maîtresses après les avoir instruites.
- En général, l’éducation donnée par les congrégations avait un caractère exclusivement religieux et pratique. C’était du reste la tendance avérée de l’instruction, même pour les classes les plus élevées de la société. Le xvmesiècle, qui aimait tant les femmes, n’eût jamais consenti a leur courber la taille sur des pupitres, à leur déformer scientifiquement le cerveau. Après avoir divagué avec Y Emile, Rousseau revient au bon sens quand il trace ainsi le rôle de la femme : cr Toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur crplaire, leur être utiles, les élever jeunes, les soigner grands, les cc conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà cries devoirs des femmes dans tous les temps. Tant qu’on ne re-ccmontera pas à ce principe, on s’écartera du but.»
- 30. Les écoles spéciales vers la fin du xvme siècle. — Quand éclata la Révolution de 1789, la France comptait, à côté de ses 2 3 universités et de ses 562 collèges, fréquentés par 72,760 élèves, 71 écoles spéciales ou professionnelles.
- Je citerai notamment l’Ecole des ponts et chaussées, fondée en 17Û7 sur la proposition de Trudaine; l’Ecole des mines, créée en 1778; l’Ecole des Jeunes de langues, fondée en 1669; 3 écoles royales de marine; ik écoles militaires.
- p.234 - vue 238/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 235
- CHAPITRE III.
- LA RÉVOLUTION. — LE DIRECTOIRE.
- 1. Cahiers des États généraux. Motion de Target. Projets de l’Oratoire; projet de Mirabeau. — Les cahiers qui furent rédigés en 1789 dans les campagnes parlent peu de l’instruction primaire. Quand ils s’en occupent, c’est surtout au point de vue financier, pour demander que le traitement de l’instituteur soit pris sur les biens du clergé.
- En revanche, partout où la communauté des habitants s’est emparée de la direction de l’école, le clergé réclame le retour à l’ancien état de choses et la juridiction absolue de l’évêque : c’est ainsi par exemple que le clergé de Paris-hors-les-murs prétend soumettre les instituteurs a l’inspection et à l’autorité des curés; le clergé de Vermandois veut placer tous les établissements sous la tutelle épiscopale; le clergé de Soissons se fait l’interprète des plaintes motivées du curé contre le recteur d’école, etc.
- Dans les cahiers de la noblesse et du tiers état, on trouve à maintes reprises la trace du mouvement qui s’est poursuivi pendant tout le siècle, au milieu des classes élevées, en faveur d’une éducation nationale et utilitaire.
- Le 3o octobre 1789, Target saisissait l’Assemblée nationale de la motion suivante : cc L’Assemblée arrête que le comité de rédaction ccdésignera cinq membres chargés : i° de rédiger sur chacun des dé-cccrets importants de l’Assemblée une instruction simple, précise, face milière, dans laquelle les principes soient mis à la portée de tous, cc et la sagesse des décrets rendue sensible; 20 de préparer un plan cc d’éducation nationale et d’instruction publique, et de le communi-ccquer au comité delà Constitution.» Après diverses observations et
- p.235 - vue 239/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 236
- demandes de division, l’Assemble'e décida qu’il n’v avait lieu de délibérer.
- Cependant les projets sur l’instruction se multipliaient. Plusieurs émanaient de la congrégation de l’Oratoire, alors très en vogue : «Ceux qui la connaissent, disait le Moniteur en 1 790, savent de quels crnobles sentiments de liberté, de quel excellent esprit de philosophie cc elle a toujours été animée ». Un Oratorien réclama l’instruction obligatoire, gratuite à tous les degrés pour les indigents, et des traitements élevés (1,600 livres) pour les instituteurs.
- Mirabeau prépara aussi «un travail sur l’instruction publique», qui fut retrouvé dans les papiers du grand orateur après sa mort et publié par Cabanis. Ce projet tendait à établir la liberté la plus absolue de l’enseignement: tous pouvaient enseigner; nul n’était contraint de recevoir l’instruction. Dans chaque département, Mirabeau instituait un ou plusieurs collèges de littérature; les enfants n’y entraient qu’à dix ans; deux années étaient consacrées au grec et au latin, deux à l’éloquence et à la poésie, deux aux sciences et à la philosophie. Un lycée national unique devait recevoir cent élèves envoyés par les départements pour terminer leurs études et acquérir aux frais de l’Etat l’instruction la plus complète. L’œuvre posthume de Mirabeau n’eut aucun succès.
- D’ailleurs, pour couper court aux projets, Talleyrand avait fait déclarer en octobre 1790 que l’Assemblée ne s’occuperait d’aucune partie de l’instruction avant la présentation d’un rapport sur cet objet par le comité de Constitution. «Votre comité, ajouta-t-il, vous observe que cc l’organisation des établissements qui sera la suite de son travail ne cc pourra se faire tout à coup; qu’elle entraînera des détails d’adminis-cc tration auxquels trop de précipitation serait funeste; et, comme il est ccde principe qu’il ne faut pas de lacune dans l’instruction publique, cc qu’on ne doit rien détruire sans le remplacer promptement, votre cc comité pense que les écoles publiques doivent s’ouvrir comme à cc l’ordinaire dans toute l’étendue du royaume.»
- Les universités et les collèges continuèrent à fonctionner autant que le permettait une situation troublée. En organisant les assemblées
- p.236 - vue 240/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 237
- administratives des départements, la Constituante leur avait confié la surveillance de l’instruction publique et de l’enseignement politique et moral: mais tout se borna à des vœux plutôt qu’à des mesures efficaces. Devenue maîtresse de son budget, la commune pouvait à son gré diminuer ou même supprimer le traitement de l’instituteur; il n’y avait plus de sanction légale aux traités qu’elle avait passés avec lui. Quelques communes en profitèrent pour congédier l’instituteur et vendre la maison d’école; beaucoup eussent probablement suivi cet exemple, si les municipalités nouvelles n’avaient eu besoin d’un secrétaire pour l’enregistrement des actes et la correspondance avec les administrations départementales: en effet l’instituteur était seul capable de remplir ces fonctions et devait, moitié par patriotisme, moitié par nécessité, tenir gratuitement la plume, pour obéir à la volonté des paysans qui le considéraient comme étant à l’entière disposition du conseil.
- 2. La Constitution de 1791 et l’instruction publique. Le rapport de Talleyrand. — Parmi les dispositions fondamentales de la Constitution, présentées le 5 août à l’Assemblée, se trouvait immédiatement après la déclaration des droits de l’homme l’article suivant : «Il sera créé et organisé une instruction publique commune à tous les cfcitoyens, gratuite à l’égard des parties d’enseignement indispensables à tous les hommes, et dont les établissements seront distribués graduellement, dans un rapport combiné avec la disposition du cc royaume, n
- Ces principes furent développés dans le volumineux mémoire que Talleyrand lut à l’Assemblée, dans les séances du îo et du 11 septembre 1791. ccLes pouvoirs publics sont organisés, la liberté, l’éga-cclité existent sous la garde puissante des lois, la propriété a retrouvé ccses véritables bases, et pourtant la Constitution pourrait sembler cc incomplète si l’on n’y attachait enfin comme partie conservatoire et cc vivifiante l’instruction publique, que sans doute on aurait le droit cc d’appeler un pouvoir, puisqu’elle embrasse un ordre de fonctions dis-cctinctes qui doivent agir sans relâche sur le fonctionnement du corps
- p.237 - vue 241/588
-
-
-
- 238
- EXPOSITION DE 1889.
- cc politique et la prospérité générale. Nous ne chercherons pas à faire cc ressortir la nullité ou les vices innombrables de ce qu’on a appelé ccjusqu’àce jour instruction. Même sous l’ancien ordre de choses, on crne pouvait arrêter sa pensée sur la barbarie des institutions, sans être cc effrayé de cette privation totale de lumières, qui s’étendait sur la cc grande majorité des hommes, sans être révolté ensuite des opinions cc déplorables qu’on jetait dans l’esprit de ceux qui n’étaient pas tout à ccfait voués à l’ignorance, des préjugés de tous les genres dont on les cc nourrissait, de la discordance ou plutôt de l’opposition absolue entre cc ce qu’un enfant était contraint d’apprendre et ce qu’un homme était cctenu de faire, enfin de cette déférence aveugle et persévérante pour ccdes usages aujourd’hui surannés, qui, nous replaçant sans cesse a cc l’époque où tout le savoir était concentré dans des cloîtres, semblent cc encore après plus de dix siècles destiner l’universalité des citoyens cc à habiter des monastères. »
- cc L’instruction, dit Talleyrand, c’est î’art perfectionné de mettre les cc hommes en toute valeur, tant pour eux que pour leurs semblables, v On doit considérer la société comme un vaste atelier; il ne suffit pas que tous y travaillent; il faut que tous y soient à leur place. ccLa plus cc grande de toutes les économies, l’économie des hommes, consiste à ccles mettre dans leur véritable position. Or un bon système d’instruc-cc tion est le premier moyen d’y parvenir. »
- Le programme de Talleyrand comprend avant tout une première instruction commune à tous les hommes. Il prévoit, en outre, pour un grand nombre, une instruction qui développe les facultés et éclaire chacun sur sa destination particulière, enfin pour quelques-uns, une instruction'spéciale et approfondie, nécessaire aux divers états dont la société doit retirer de grands avantages. Chaque circonscription d’assembée primaire aura le premier degré d’instruction, chaque district le second, et chaque département le troisième. Ainsi tout Français pourra trouver auprès de lui ce qu’il lui importe de connaître, et la hiérarchie de l’instruction correspondra à la hiérarchie administrative.
- Dans les écoles élémentaires placées près des assemblées primaires,
- p.238 - vue 242/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 239
- l’enfant acquerra les connaissances générales applicables à toutes les conditions; il apprendra à être un bon citoyen et à vivre heureux. (Si pareille école existait, on ne devrait y accéder que par des marches en or massif.)
- Les écoles moyennes de district seront ouvertes à tous; mais, par la nature même des choses, elles ne recevront qu’un petit nombre d’élèves sortant des écoles élémentaires: en effet, les autres enfants, entraînés par la loi du besoin, se seront déjà dirigés vers des états promptement productifs. Ce serait d’ailleurs une bienfaisance cruelle que de faire parcourir à tous les jeunes Français les divers degrés d’une instruction inutile et par conséquent nuisible à la plupart d’entre eux. L’instruction moyenne, ayant seulement pour but de disposer au choix d’un état et ne présentant ainsi qu’un caractère préparatoire, portera sur un grand nombre d’objets, sans toutefois en approfondir aucun outre mesure.
- Aux écoles des départements sera réservée l’instruction du degré supérieur, l’instruction spéciale et approfondie nécessaire aux divers états de la société.
- Enfin il existera au chef-lieu du royaume et comme au faîte de toutes les institutions, une école plus particulièrement nationale, un institut universel, qui, s’enrichissant des lumières de toutes les parties de la France, présentera sans cesse la réunion des moyens le plus heureusement combinés pour l’enseignement des connaissances humaines et pour leur accroissement indéfini. Les maîtres seront l’élite des hommes instruits; les élèves se recruteront parmi ceux dont la première éducation, signalée par des succès, méritera d’être perfectionnée pour le plus grand bien de la nation.
- Talleyrand aborde ensuite la question de gratuité de l’instruction, ce La seule instruction que la société doive à tous avec la plus entière ce gratuité, c’est l’instruction du premier degré, parce qu’elle est indispensable à tous; c’est là une dette rigoureuse que la société doit ccacquitter envers tous ses membres, sans aucune restriction.» Quant aux autres degrés d’instruction, la société, appelée à en tirer profit, doit pourvoir à leur existence; organiser, protéger, secourir les éta-
- p.239 - vue 243/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 240
- blissemenls; assurer aux professeurs un minimum de traitement. Mais il n’est que juste de laisser une partie des frais à la charge des élèves qui fréquenteront ces écoles et en recueilleront un avantage très réel. Pourquoi la société donnerait-elle gratuitement le moyen de parvenir à des états très productifs ? Du reste, aux motifs de raison et de justice s’ajoutent des motifs de convenance : ccOn a pu mille fois remar-ccquer que, parmi la foule d’élèves que la vanité des parents jetait ccdans nos anciennes écoles ouvertes gratuitement à tout le monde, cc beaucoup parvenus à la fin des études n’en étaient pas plus propres ce aux divers états dont ces études étaient préliminaires; ils n’y avaient cc gagné qu’un dégoût insurmontable pour les professions honorables et cc dédaignées auxquelles la nature les avait appelés, en sorte qu’ils cc devenaient des êtres embarrassants dans la société. Maintenant qu’il cc y aura à donner une rétribution qui stimulera à la fois le professeur ccet l’élève, il est clair que les parents seront moins tentés d’être les cc victimes d’une vanité mal entendue, et que par là l’agriculture et ccles métiers dont un sot orgueil éloignait sans cesse reprendront ccet conserveront tous ceux qui seront véritablement destinés à les cc cultiver. »
- Gomme dans le plan de Mirabeau, la liberté présidait à tout le système. La haute direction de l’instruction publique était confiée à six commissaires désignés par le roi et chargés de faire des rapports annuels. Pour tous les établissements publics, la nomination des professeurs appartenait au souverain.
- De l’instruction des femmes, Talleyrand ne se souciait guère, cc Elles cc n’auront jamais intérêt à changer la délégation qu’elles ont reçue, ccet gardons-nous bien, en les livrant aux mêmes études que nous, ccde les sacrifier toutes pour avoir peut-être en un siècle quelques cc hommes de plus, n
- On prétend que ce rapport fameux n’était pas plus l’œuvre de Talleyrand que ses Mémoires; les mauvaises langues en attribuent l’honneur à l’abbé Desrenaudes, ancien grand vicaire d’Autun. Quoi qu’il en soit, M. de Talleyrand-Périgord n’était pas homme à signer une œuvre qui ne fût en harmonie avec les idées de la majorité.
- p.240 - vue 244/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 241
- Mais l’Assemblée, atteinte de lassitude, se contenta d’accueillir avec éloge le projet de Talleyrand et se montra peu disposée à en engager la discussion. L’évêque d’Autun fit des sacrifices; il réduisit le projet de 208 à 35 articles, et demanda la mise à l’ordre du jour pour le 2 5 septembre. ccNous n’avons pas le temps d’examiner à fond cccet immense et dispendieux projet, dit Buzot. Quand on n’a pas le cc temps de bien faire, le mieux est de ne rien faire. En Angleterre, il ce y a très peu de collèges et beaucoup de grands hommes. Rien ne cc presse donc, et je demande le renvoi a la prochaine législature, n Talleyrand insista; il fit valoir l’urgence d’une solution : ccLes besoins ccsont infiniment pressants; partout les universités ont suspendu leurs cc opérations; les collèges sont sans subordination, sans professeurs, ccsans élèves; il est nécessaire que les bases d’un institut national soient
- cc connues avant le mois d’octobre.......La nouvelle organisation coû-
- cc tera beaucoup moins que l’ancienne. ?? Camus convainquit facilement la Constituante de l’impossibilité d’un débat sérieux sur des mesures aussi dangereuses que la création d’un comité central d’instruction publique; les représentants, désireux de laisser quelque besogne à leurs successeurs (Prieur), ajournèrent le projet de Talleyrand à la législature suivante. Comme fiche de consolation et ccafin de témoigner ccson estime pour le précieux travail de M. de Talleyrand??, l’Assemblée ordonna, sur la demande de Chapelier, que ce travail fût imprimé et distribué aux membres de la prochaine Chambre.
- Sur la proposition du député d’André, l’Assemblée décida ensuite que tous les corps et établissements d’instruction et d’éducation publique existant dans le royaume continueraient provisoirement de vivre sous leur régime actuel et suivant les mêmes lois, statuts et règlements, cc Cette disposition est absolument nécessaire, disait d’An-ccdré. Qui sait quand l’assemblée prochaine s’occupera de l’inslruc-cction publique? Et d’ici là nous demeurerons sans instituteurs de la cc jeunesse, et les collèges, déserts depuis deux ans, le seront encore ccpour une troisième année.??
- 3. L’Assemblée législative. Rapport de Condorcet. — Malgré le
- IV. 16
- Xlf l’ftlMEMB ÎUTIOSALÏ.
- p.241 - vue 245/588
-
-
-
- 242
- EXPOSITION DE 1889.
- décret de l’Assemblée nationale, les collèges continuaient à se fermer en présence des éventualités menaçantes. Dès ses premiers jours, l’Assemblée législative vit affluer les pétitions et adresses demandant la réorganisation de l’instruction publique. ccVous organiserez Pince struction publique, dit le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, dans cria séance du 7 octobre 1791; vous mettrez tous les individus qui recomposent la grande famille à portée d’acquérir les connaissances rrnécessaires à tous. Divisant l’enseignement en plusieurs branches, rrvous ouvrirez à chacun la route vers la profession qu’il veut suivre; rret secondant les efforts du génie, vous lui fournirez les moyens de rr s’élever jusqu’aux plus hautes régions des arts et des sciences. ??
- Le 2 3 octobre 1791, tous les collèges furent placés sous la surveillance des autorités administratives. Un mois plus tard, le 2 1 novembre, l’Assemblée législative décida la formation d’un comité d’éducation publique, autorisé à correspondre avec toutes les administrations locales et tous les établissements consacrés à l’enseignement. Il n’était plus question du projet Talleyrand : l’illustre évêque fut le premier de ces nombreux candidats renvoyés à leurs bancs avec une mention honorable, dans le grand concours ouvert par la Révolution pour la réforme de l’enseignement. Le comité d’éducation recommença sur nouveaux frais.
- En attendant le projet qui devait sortir des délibérations de ce comité, l’Assemblée prescrivit au Ministre de l’intérieur, le 2 1 janvier 1792, d’allouer jusqu’à concurrence de 150,000 francs des subventions aux collèges qui auraient perdu leurs revenus par suite des lois sur les dîmes, bénéfices et redevances féodales.
- Au mois de février, Gaudin, représentant de Paris, demanda la suppression du tribunal universitaire, de toutes les congrégations religieuses enseignantes, notamment de l’Oratoire, riche de plus de 600,000 livres de rente, et de la Doctrine chrétienne, ainsi que de la Sorbonne, «qui méritait bien à son tour d’être condamnée par la Raison qu’elle avait tant de fois proscrite??. Pastoret s’opposa à ce qu’il fût donné suite à la proposition de Gaudin et insista pour qu’on n’anticipât point sur la discussion générale qui allait s’ouvrir. Seul
- p.242 - vue 246/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 243
- le tribunal universitaire fut supprimé; l’Université de Paris continua de subsister, du moins nominalement.
- Condorcet avait été nommé rapporteur par le comité d’éducation publique. La lecture de son rapport eut lieu dans les séances des 20 et 2 1 avril 1792; elle fut coupée par la déclaration de guerre à l’Autriche.
- Au nom de ses collègues, Condorcet réclamait une instruction générale répandue avec profusion : «Une constitution libre, qui ne cor-ccrespondrait pas à l’instruction universelle des citoyens, se détruirait ccd’eHe-même après quelques orages et dégénérerait en ces formes de « gouvernement qui ne peuvent conserver la paix qu’au milieu d’un repeuple ignorant et corrompu.?? Tous ne seront pas également instruits; mais il y aura un minimum d’instruction que tous devront recevoir, le minimum nécessaire pour assurer l’indépendance de chaque citoyen vis-à-vis des autres.
- L’homme qui connaît les quatre règles de l’arithmétique, affirme Condorcet, ne peut être placé dans la dépendance de Newton lui-même pour aucune des actions de la vie commune. Si le peuple a des vices, c’est surtout parce qu’il a besoin d’échapper à l’ennui par des sensations, à défaut d’idées. De tous les moyens propres à hâter les progrès de l’humanité et à préparer l’avènement d’une raison supérieure, l’instruction est sans aucun doute le plus puissant.
- D’après Condorcet, l’Etat ne doit pas intervenir dans l’éducation politique et religieuse. La morale sera enseignée au nom de la nature, en dehors de tout catéchisme religieux. Quanta la politique, l’instituteur présentera la Constitution comme un fait historique, non comme une chose inviolable. Si l’on entend qu’il faut enseigner la constitution à titre d-e doctrine conforme aux principes de la raison universelle, on excitera en sa faveur un enthousiasme aveugle qui rendra les citoyens incapables de la juger; si on leur dit : «Voilà ce «que vous devez adorer et croire??, c’est une espèce de religion politique qu’on veut créer, et l’on viole la liberté dans ses droits les plus sacrés, sous prétexte d’apprendre à la chérir.
- Le plan de Condorcet échafaude cinq degrés d’instruction. Au bas
- p.243 - vue 247/588
-
-
-
- 244
- EXPOSITION DE 1889.
- de l’échelle, il place l’école primaire, dont sera doté chaque village de ùoo habitants, chaque hameau éloigné de plus de 1,000 toises d’un village de à0 0 habitants. Ces écoles seront au nombre de 01,0 0 0 ; les études y dureront quatre ans et les enfants y acquerront les connaissances rigoureusement nécessaires pour assurer l’indépendance des citoyens.
- Tout district et toute ville de ù,ooo habitants auront une école primaire du second degré. Il y aura 2,100 écoles de cette catégorie, où les maîtres enseigneront la grammaire, l’histoire et la géographie, les principes des arts mécaniques, les éléments pratiques du commerce, le dessin, des notions de morale et de science sociale, les lois et les règles essentielles des contrats, les éléments de la physique, des mathématiques et de l’histoire naturelle appliquées aux arts et au commerce.
- Chaque département possédera au moins un institut. On comptera 110 établissements de cette nature. Ils seront affectés a l’enseignement secondaire, et, dans cet enseignement, les sciences auront le pas sur les lettres. ccNous avons cédé a l’impulsion générale des esprits ccqui, en Europe, semblent se porter vers les sciences avec une ardeur ce croissante. Que cent hommes médiocres fassent des vers, cultivent la cclittérature et les langues, il n’en résulte rien pour personne; mais ccque vingt s’amusent d’expériences et d’observations, ils ajouteront ccsans doute quelque chose à la masse des connaissances, et le mérite cc d’une utilité réelle honorera leurs sages plaisirs. » Aussi Condorcet ne laisse-t-il au latin que la portion congrue; il se contente d’en retenir ce qui est strictement nécessaire à l’intelligence des textes.
- Neuf lycées, écoles de hautes études pour les savants et les lettrés, c’est-à-dire neuf facultés, prendront place dans les villes les plus populeuses du royaume.
- Au sommet de la hiérarchie, la société nationale des sciences et des arts remplacera toutes les académies. Pour éviter la concentration de la vie intellectuelle à Paris, la moitié des membres de cette société sera prise dans les départements.
- L’instruction sera gratuite à tous les degrés, dans l’intérêt même
- p.244 - vue 248/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 245
- des professeurs pour lesquels toute rétribution directe des élèves est une humiliation; les jeunes gens bien doués recevront, à titre d’élèves de la patrie, des pensions leur permettant de suivre les cours d’enseignement supérieur.
- C’est exclusivement par l’élection que se recrutera le personnel enseignant. La société nationale nommera les professeurs des lycées; ceux-ci choisiront les professeurs des instituts, qui dresseront à leur tour la liste des éligibles aux fonctions de maître d’école.
- De même que Talleyrand et Mirabeau, Condorcet proclamait la liberté indispensable à l’enseignement.
- L’Assemblée ordonna une seconde lecture, qui eut lieu le 2 5 mai. Condorcet donna le tableau des frais devant résulter de l’application de son système; il les évaluait à 28,810,000 francs, dont 18,100,000 francs pour les écoles primaires, 3,800,000 francs pour les écoles secondaires, 3,960,000 francs pour les instituts, i,35o,ooo francs pour les lycées, 3oo,ooo francs pour la société nationale, et i,3oo,ooo francs réservés aux élèves de la patrie. A la suite des explications du rapporteur, la Législative décida l’impression de son travail, comme la Constituante avait décidé l’impression du rapport de Talleyrand, et, malgré les efforts de plusieurs députés, elle se sépara sans faire davantage pour l’instruction publique.
- 4. La Convention jusqu’au 9 thermidor. — La Convention nationale se réunit le 21 septembre 1792. Dès le 2 octobre, elle institua un comité d’instruction de 2 A membres; les résultats du scrutin furent proclamés le 1 3 octobre. Condorcet était au nombre des élus; mais il refusa, blessé sans doute de l’abandon du projet qui lui avait coûté tant de soins.
- ccUn prêtre a présenté un plan à l’Assemblée constituante, il y a cc enraciné toutes les aristocraties; dans l’Assemblée législative, un soi-rcdisant philosophe, un prétendu philanthrope a donné son plan, il a y a emmaillotté l’esprit», disait Duhem quelques mois plus tard. C’était déjà l’opinion de la majorité de la Convention. 11 fallait faire autre chose.
- p.245 - vue 249/588
-
-
-
- 246
- EXPOSITION DE 1889.
- Dans la séance du 22 octobre 1792, Lakanal demanda qu’il fût prescrit au comité d’instruction publique de présenter incessamment un mode d’éducation provisoire à la place de l’éducation actuelle, cf tout au plus bonne à faire un peuple de capucins».
- Le projet préparé par le comité et présenté le 12 décembre 1792 se rapprochait sensiblement de celui de Condorcet. Sur la proposition de Marie-Joseph Chénier, le premier article fut immédiatement adopté. Il était ainsi conçu : ccLes écoles primaires forment le pre-ccmier degré d’instruction. On y enseignera les connaissances rigou-ccreusement nécessaires à tous les citoyens. Les personnes chargées cc d’enseigner ces écoles porteront le nom d'instituteurs, v Mais, immédiatement après le vote de cet article, commencèrent les grands discours de principes. Dès l’origine de ces discussions, apparaît une idée de défiance à l’égard de l’enseignement secondaire et de l’enseignement supérieur. ccLe nouveau plan du comité, dit Durand de Mail-cclane, ne m’a paru qu’un moyen séduisant pour nous asservir tous ccà des hommes qui, liés entre eux par les relations nécessaires de cc leurs places, formeraient une corporation formidable dans la Répu-
- ccblique.......; car il y a une superstition pour ceux qu’on appelle
- cc savants, comme il y en avait une pour les rois et pour les prêtres.. . ccLa nation doit à tous le premier enseignement, mais ensuite laisse sons à chacun la plus entière liberté de faire de cet enseignement cc élémentaire l’usage que son goût, son industrie et ses moyens pour-ccront lui suggérer. »
- Quelques jours après, le 18 décembre, Lanthenas présenta un rapport plus complet ; il demanda à la Convention de discuter d’abord les principes et de fixer le nombre des degrés d’instruction. C’est dans ces conditions que se rouvrit le débat. Ducos prononça un long discours, dont l’impression fut ordonnée et qui affirmait énergiquement la nécessité de l’instruction sous un régime démocratique, en particulier pour donner comme auditeurs ccà tous les usurpateurs de parole, ccnon pas des hommes qui croient, mais des hommes qui raisonnent». Dans ce discours, où il est question de bien des choses, notamment du voile sanglant dont les révolutions sont contraintes de couvrir les
- p.246 - vue 250/588
-
-
-
- EDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 247
- statues de la justice et de l’humanité, l’orateur concluait à payer les instituteurs primaires aussi cher que les maîtres du degré supérieur, cdl suffit d’une réflexion très simple pour prouver que la méthode ce contraire est absurde. 11 faut une tête mieux exercée et mieux faite cc pour enseigner à de jeunes enfants les premiers éléments des sciences ccet des arts, pour approprier à leurs débiles esprits des méthodes cc simples et exactes de juger les hommes et les choses, que pour cc suivre les théories plus élevées avec des élèves déjà préparés à l’é-cctude... Je demande que le maximum du traitement des instituteurs ccdes écoles primaires soit déclaré au moins égal au terme moyen du cc traitement qui sera accordé aux professeurs de toutes les écoles suce périeures. »
- Avec Ducos, nous sommes déjà loin du temps de Condorcet, où la constitution n’était enseignée que comme un fait, et nous revenons à grands pas vers la conception antique d’après laquelle l’école faisait des citoyens d’une république déterminée. Le conventionnel exige des écoles primaires une véritable régénération du pays, cc l’accord des cc mœurs et des lois, sans lequel il n’y a point de liberté». — ccTant cc que vous n’aurez point acheminé à une même trace et moulé à une ccmême forme tous les enfants de la patrie, c’est en vain que vos lois cc proclameront la sainte égalité; la République sera toujours divisée ccen deux classes, les citoyens et les messieurs. »
- En conséquence, tous les enfants, quels que soient l’état et la fortune de leur père, ne pourront parvenir dans la suite aux emplois publics, que s’ils ont passé deux ans au moins dans les écoles primaires. J.-B. Leclerc précisa la notion de l’obligation, cc L’établissement des cc écoles primaires n’est pas une simple dette dont le créancier peut cc faire remise et pour laquelle le débiteur a tout fait, quand il s’est mis cc en posture de payer. C’est une obligation réciproque : chaque citoyen cc doit naître avec la certitude d’être instruit des choses qui lui sont ri-cc goureusement nécessaires ; il naît aussi avec le devoir de se procurer ccces connaissances. Pour régénérer nos mœurs, il faut une éducation cc commune. Décrétons que nul ne sera dispensé d’envoyer ses enfants cc aux écoles du citoyen. »
- p.247 - vue 251/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 2/j8
- On en était là de la discussion lorsque Marat interrompit brusquement les orateurs. «Les discours qu’on nous débite sont très brillants, ce mais ils doivent céder la place à des intérêts plus urgents. Vous res-ccsemblez à un général qui s’amuserait à planter des arbres pour ccnourrir de leurs fruits des soldats mourant, de faim. Je demande ccque l’Assemblée ordonne l’impression du discours, pour s’occuper cc d’objets plus importants, et qu’elle entende le rapport de l’affaire ccde Réthel. » L’Assemblée obéit et passa à l’affaire de Réthel.
- Mais déjà toutes les idées qui allaient se reproduire sans cesse devant la Convention avaient été émises à la tribune, cc II faut absolu-ccment renouveler la génération présente en formant en même temps cela génération qui va venir, leur inspirer à toutes les deux la liberté, cc l’égalité, la fraternité», ditRabaut Saint-Etienne, le 20 décembre. Telle était en effet la conception que l’Assemblée se faisait de l’éducation publique; elle espérait bien trouver quelque moyen de faire germer des générations révolutionnaires, cc Existe-t-il un moyen de cc communiquer incessamment à tous les Français à la fois desimpres-ccsions uniformes, dont l’effet soit de rendre tous les citoyens dignes de cela Révolution? Oui, répondait avec assurance le même Rabaut Saint-ccEtienne, ce sont les fêtes nationales. C’est par les cérémonies que les cc prêtres ont conduit les hommes; nous ferons pour la vérité et la cc liberté ce qu’ils ont fait pour l’erreur et l’esclavage; et nous amènerons à la Révolution des générations nouvelles. Il faut donc distinguer l’instruction publique qui s’adresse à l’intelligence et convient ;cà quelques-uns seulement, de l’éducation nationale qui s’adresse ccau coeur et est l’aliment nécessaire de tous.» La Convention avait l’enthousiasme robuste : elle renvoya par acclamations au comité de l’instruction publique cc les conceptions magiques» de Rabaut Saint-Etienne.
- Un projet analogue à celui de Condorcet, déposé la veille par Romme, fut enterré du coup.
- Le 2A décembre, nouveau projet de Henri Bancal des Issarts, réduisant les degrés d’instruction à deux : écoles élémentaires où l’on apprendrait les devoirs et les droits de l’homme et du citoyen, ainsi
- p.248 - vue 252/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 249
- que les cléments des arts et des sciences; écoles centrales établies dans les chefs-lieux de département, où la République entretiendrait des dépôts pour le perfectionnement des sciences et des arts.
- Arbogast, recteur de l’Université de Strasbourg, prononça à cette époque un discours fort sensé pour réclamer la composition immédiate de livres scolaires destinés aux divers degrés de l’instruction. Il appela l’attention de la Convention sur la médiocrité des ouvrages en cours, pour la plupart de plus d’un siècle au-dessous de l’état de la science, et sur la nécessité de faire disparaître ce grand obstacle aux progrès de l’instruction, cc Je ne crois pas qu’il soit possible de refaire de bons livres élémentaires, riposta Jean Bon Saint-André. Ce cc que j’approuve, ce que je regarde comme possible et indispensable, cc quoiqu’un pareil ouvrage exige le plus grand talent et la plus profonde philosophie, ce sont les livres d’instruction pour les maîtres. ccPour ceux-là point de distinction entre les maîtres ni entre les degrés cc d’écoles. D’ailleurs, pourquoi tous ces degrés d’écoles? La Répu-ccblique n’est pas obligée de faire des savants, n Socrate ayant eu l’imprudence d’avouer que ce qu’il avait appris se réduisait à reconnaître qu’il ne savait rien, Jean Bon Saint-André s’en autorisait pour recommander la méthode de la nature appliquée par des maîtres plus sensibles qu’instruits.
- Dans les premiers mois de 1793, la Convention régla par plusieurs décrets le régime des collèges et substitua le système actuel au système de dotation qui avait fonctionné jusque-là et qui avait été la source de graves et nombreuses concussions. Le 1A février, elle invita les corps administratifs à fixer comme il suit le traitement des professeurs en exercice : villes au-dessous de 3o,ooo âmes, 1,000 à i,5oo livres ; villes au-dessus de 3 0,0 0 o âmes, 1,5 0 0 à 2,000 livres. Dès lors, les collèges n’avaient plus besoin de dotation, et, le 8 mars, un décret, rendu sur la proposition de Fouché de Nantes, prescrivit la vente au profit de l’Etat des biens qui formaient la dotation des collèges et autres établissements publics. Deux mois plus tard, la Convention complétait ses deux premiers décrets, en ordonnant que la dépense des bourses serait à la charge de la nation et que les bourses
- p.249 - vue 253/588
-
-
-
- 250
- EXPOSITION DE 1889.
- vacantes seraient données de préférence aux enfants des citoyens morts pour la patrie.
- Sur ces entrefaites, le Comité de salut public, qui avait pris en mains le gouvernement de la France, traita l’éducation comme une mesure de sûreté générale ; il réduisit à quelques dispositions essentielles tous les plans du comité de l’instruction publique. Le 3o mai 1793, au nom du Comité de salut public, Barrère déposa un nouveau projet sur les écoles primaires.
- Quatre jours après, l’Assemblée décidait le renouvellement de tous ses comités. Sieyès et Daunou firent partie du nouveau comité de l’instruction publique ; Lakanal fut nommé rapporteur et chargé de la rédaction d’un nouveau projet.
- Le 13 juin, la Convention ouvrit un concours pour la composition de livres élémentaires destinés à l’enseignement national; le 26 juin, Lakanal déposa son rapport et Barrère fit décréter qu’on s’occuperait sans relâche de l’instruction publique.
- Dans la nouvelle Constitution qui venait d’être votée, la Gironde et la Montagne avaient chacune leur article, en matière d’instruction publique. L’article 22, adopté sur la proposition de Condorcet, était ainsi conçu : ccLa société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès ce de la raison publique et mettre l’instruction à la portée de tous les cc citoyens, w Aux termes de l’article 1 20 inséré sur la motion de Bobes-pierre, il devait y avoir une éducation commune à tous les Français. Le projet de Lakanal établissait par 1,000 habitants une école nationale divisée en deux sections, dont une pour chaque sexe; il voulait une éducation intellectuelle, physique, morale et industrielle. Aux garçons on apprendrait les exercices militaires, aux filles la couture et le tricot ; les maîtres ou maîtresses porteraient une médaille avec cette belle devise : cc Celui qui instruit est un second père.^ L’instruction publique devait être dirigée par une commission centrale placée sous l’autorité du corps législatif. Une liberté absolue était d’ailleurs laissée à l’initiative particulière pour la fondation d’écoles : ccLa loi ne ccpeut porter aucune atteinte au droit qu’ont les citoyens, d’ouvrir des cc écoles et cours particuliers et libres sur toutes les parties de l’instruc-
- p.250 - vue 254/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 251
- cc tion et de les diriger comme bon leur semble. » De même que tous les projets de l’époque, celui de Lakanal contenait des dispositions relatives à la célébration des fêtes nationales.
- Ce projet eut encore moins de succès, s’il est possible, que les précédents. crII faut que vous sachiez, s’écria Hassenfratz, que Lakanal cc n’est pas l’auteur du projet. Le père du projet est le prêtre Sieyès, ccdont vous connaissez tous la perfidie; cet homme s’est conduit avec ccune constante duplicité, il a joué l’amour de la liberté quand il était cc gangrené d’aristocratie. 11 veut établir, a l’instar de la Sorbonne, un cc nouveau foyer d’aristocratie et faire des jeunes Français non des trace vailleurs ou des artistes, mais des pantins, des chanteurs et des dance seurs.» Gouppé de l’Oise et Lequinio, celui qui signait fièrement ccle citoyen du globe», reprochèrent à Lakanal d’avoir sacrifié les sciences, nécessaires pour former le jugement et dépouiller l’esprit de tous les préjugés; quant à la littérature, Lequinio jugeait superflu de s’en occuper.
- Sieyès et Daunou défendirent le projet de Lakanal par des articles insérés au Journal de l’éducation sociale. Dans son Essai sur Vinstruction publique, Daunou niait qu’il y eût lieu d’organiser l’enseignement supérieur, cc Beaucoup d’intérêts communs et privés ont semblé cc compromis, s’il n’existait pas d’éducation nationale, pour préparer ccle médecin, le militaire, l’homme de loi à leurs fonctions respectives, ce Ce préjugé a dû naître sous un mauvais régime social. Laissons à cc chaque industrie le soin de se former et de s’accréditer elle-même, cc Voilà ce qui résulte du principe de l’égalité des droits civils, et ce cc qui est conseillé par les plus sages considérations d’utilité sociale, cc puisque c’est le suprême moyen d’émulation. Le système qui fait cc supporter à l’Etat les frais de l’enseignement supérieur ne sera jamais ce qu’un moyen de faire contribuer le pauvre à rendre le riche plus cc savant. »
- La Convention avait commencé la discussion du projet Lakanal, quand, le 3 juillet, Léonard Bourdon parla le premier du plan de Le Pelletier Saint-Fargeau. ccDans les écoles primaires, dit-il, nous aurons cc bien une instruction commune, mais nous n’aurons pas une éduca-
- p.251 - vue 255/588
-
-
-
- 252
- EXPOSITION DE 1889.
- cction publique. En rentrant chez lui, l’enfant riche trouvera l’orgueil, cc l’aristocratie et le despotisme; l’enfant pauvre, la superstition et les cc préjuges. Bâtissons donc des maisons où les enfants seront élevés en cc commun, n Certes l’idée n’était pas neuve, puisqu’elle datait du temps de Platon; mais elle plut de suite à la Convention. Le projet Lakanal fut implicitement rejeté, et une commission, dont faisaient partie Bourdon et Bobespierre, fut chargée de présenter de nouvelles propositions.
- Bobespierre donna a l’Assemblée, le 13 juillet, lecture du plan de Le Pelletier Saint-Fargeau. Ce plan comportait plusieurs degrés d’instruction. Sa caractéristique était de cloîtrer tous les petits Français, filles et garçons, pendant sept années, de cinq à douze ans, afin de jeter ces fragiles cerveaux dans le moule des vertus républicaines, après quoi l’enfant serait rendu à sa famille, cc Je demande que tous cc les enfants, depuis cinq ans jusqu’à douze, soient sans exception éle-ccvés en commun aux frais de la Bépublique, et que tous reçoivent, ccsousla sainte loi de l’égalité, mêmes vêtements, même nourriture, ccmême instruction, mêmes soins. Je désire que, pour les besoins de cela vie, les enfants, privés de toute espèce de superfluité, soient ré-ccduits à l’absolu nécessaire. Ils seront couchés durement; leur nour-ccriture sera saine, mais frugale; leurs vêtements commodes, mais cc grossiers. Aucun domestique ne sera employé dans la maison d’édu-cccation nationale; les enfants rempliront les diverses parties du ser-cevice de la maison. Le travail des mains formera, pour les deux sexes, cc l’occupation de la principale partie de la journée. Les garçons seront cc employés à des travaux analogues à leur âge, soit à ramasser ou à ce répandre des matériaux sur les routes, soit dans les ateliers ou ma-cenufactures du voisinage. L’enfant à douze ans devient citoyen. A cet ccâge finit pour lui l’instruction publique; mais jusque-là nul ne peut ccs’y soustraire. Quiconque refusera ses enfants à l’instruction comec mune sera privé des droits de citoyen et payera en outre une double cc contribution. r>
- cc Trois fois bénie, dit Michelet, la cendre de l’homme honnête et ccbon qui, par l’excellence du cœur, vit plus loin que les politiques;
- p.252 - vue 256/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 253
- crqui mit l’heureuse délivrance, le grand bienfait de la Révolution cr surtout en ceci, que l’enfant n’eût plus faim, qu’élevé au grand ccair, dans les exercices des champs, il fût un enfant heureux, le bien-ccaimé de la pairie et le nourrisson de la Providence. Ce que Le Peler letier appelait son plan d’éducation, nous l’appellerons, nous, dans ccnotre vénération reconnaissante, la révolution de l’enfance.» C’était bien en effet une révolution de l’enfance, ce grotesque pastiche des rêves antiques.
- Le 29 juillet, Robespierre donnait une seconde lecture du projet. Dès le lendemain, Grégoire s’en déclara l’adversaire : ccCe système est cc contraire au bonheur et à la moralité des enfants. Rien ne rem-ccplace les bontés d’un père et les caresses d’une mère; laissons-les ccdonc aux petits enfants, qui ont le bonheur de les posséder. Malheur ccà celui qui, dans sa vieillesse, ne sent pas son cœur palpiter en se cc souvenant qu’il a vécu sous le toit paternel!» Grégoire admettait et demandait l’éducation commune, mais repoussait l’éducation à demeure dans des maisons nationales. Fourcroy se rallia à cette manière de voir, ccà cause de l’énormité de la dépense».
- Léonard Rourdon vint, le ier août, présenter au nom du comité un projet de décret qui rendait l’internat facultatif et le limitait à trois ans. «Les enfants mâles que leurs parents voudront confier aux cc soins de la République seront élevés, nourris et entretenus à ses frais «dans des maisons communes, depuis sept ans jusqu’à quatorze. Ges cc maisons s’appelleront maisons d’égalité. » — «Ces maisons seront de cc vraies maisons d’enfants trouvés», s’écria un député des Ardennes.
- Après un court intervalle, la discussion reprit le 13 août. Robespierre soutint énergiquement le plan de la commission, cc Jusqu’ici je ccn’ai entendu plaider que la cause des préjugés contre les vertus républicaines ; je vois d’un côté la classe des riches qui repousse celte ccloi, et de l’autre le peuple qui la demande ; je n’hésite plus, elle doit cc être adoptée. » Mais ce fut Danton qui emporta le vote : cc Allons donc ccà l’éducation commune! Tout se rétrécit dans l’éducation domes-cctique; tout s’agrandit dans l’éducation commune. Je propose que ccvous décrétiez qu’il y aura des établissements où les enfants seront
- p.253 - vue 257/588
-
-
-
- 254
- EXPOSITION DE 1889.
- et logés, nourris, instruits gratuitement; et des classes où les citoyens et qui voudront garder leurs enfants chez eux pourront les envoyer. »
- La Convention vota le projet dans ces termes. On se mit à l’œuvre pour la création des écoles nouvelles; alors seulement, tout ce qu’il y avait de chimérique dans le programme apparut, même à ceux qui l’avaient le plus chaleureusement appuyé, et, le 19 octobre 1798, Léonard Bourdon sollicita l’abrogation du décret du 13 août.
- Quelques jours auparavant (i5 septembre), les autorités constituées du département de Paris et des districts ruraux, accompagnées d’une députation des sections et des sociétés populaires, s’étaient présentées a la barre de la Convention, et Dufournez, président du directoire du département, avait lu, en leur nom, une pétition pour la prompte et complète organisation de l’instruction publique : cc Tandis ccque vous vous occupiez à préparer le premier degré de l’instruction cc publique, nous avons préparé pour le degré supérieur un travail qui cc coïncide avec le votre. . . Au lieu de ces établissements qui n’étaient cc guère que les écoles primaires du sacerdoce, nous vous demandons ccdes gymnases où les jeunes républicains puiseront les connaissances indispensables dans les diverses professions d’arts et métiers; ccdes instituts où ils recevront les principes élémentaires des sciences ccet des langues; un lycée où le génie trouvera les ressources néces-ccsaires pour diriger son vol. n
- Lakanal, qui naguère s’était prononcé contre l’enseignement supérieur donné par l’Etat, déclara que ce plan était approuvé par le comité des six. Au nom du Comité de salut public, Barrère réclama le vote immédiat du projet annexé à la soi-disant pétition de la commune de Paris et la Convention obéit. L’article ier était ainsi conçu : cc Indépendamment des écoles primaires dont la Convention s’occupe, ccil sera établi dans la Bépublique trois degrés progressifs d’instruc-cction : le premier, pour les connaissances indispensables aux artistes ccet ouvriers de tous les genres ; le second, pour les connaissances ul-cctérieures de ceux qui se destinent aux autres professions de la so-ccciété; le troisième, pour les objets d’instruction dont l’étude difficile cc n’est pas à la portée de tous les hommes, d Ces divers établissements
- p.254 - vue 258/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 255
- devaient être ouverts au ier novembre suivant. En conséquence, les collèges de plein exercice, les facultés de médecine, de théologie, des arts et de droit, étaient supprimés sur toute la surface du territoire, crII paraît, disait-on aux Jacobins, que la nation va enfin jouir d'une ccéducation dirigée vers les arts et offrant à tous les citoyens le ccmoyen de perfectionner leurs enfants dans les professions utiles.?? Gomme l’avait dit Bourdon de l’Oise, on élevait à la place de l’Université des écoles d’arts et métiers. Fourcroy revendiquait la paternité de l’idée. C’était la première fois que, depuis la Révolution, les représentants de la nation votaient un projet complet sur l’instruction publique ; encore ne s’agissait-il que de principes.
- Dès le lendemain, Couppé et Chabot obtinrent l’ajournement de l’application du décret, prétendant qu’il avait été extorqué en fin de séance et qu’il allait substituer l’aristocratie des savants et des philosophes à la démocratie des sans-culottes. Chabot exprima vaillamment l’idée qui travaillait les cerveaux élevés de la Montagne, depuis le début de ces discussions : « Il ne faut pas donner aux villes un privilège sur les campagnes; il faut, au contraire, quand nous aurons «un code civil à la portée de tous, que nous fassions notre possible cc pour n’avoir plus besoin de procureurs, d’avocats et de savants.?? L’argument était topique. Au lieu de faire des savants, chose contraire à l’égalité et d’ailleurs difficile, ne pourrait-on découvrir un procédé pour s’en passer?
- En consentant à l’ajournement, l’Assemblée invita sa commission des six, transformée en commission des neuf par l’adjonction de Romme, Petit et Guyton de Morveau, à élaborer un nouveau plan d’éducation. Romme était rapporteur.
- Le plan proposé par les neuf comportait trois degrés d’écoles pour les enfants, écoles primaires, élémentaires et supérieures, ainsi que des écoles professionnelles pour les adolescents. Il fut discuté dans les séances des 3o vendémiaire, 5, 7 et 9 brumaire an 11. On vit se produire encore des opinions étranges : Thuriot voulait faire l’éducation du peuple au moyen de feuilles morales rédigées par un comité spécial et affichées chaque jour dans toute l’étendue de la
- p.255 - vue 259/588
-
-
-
- 256
- EXPOSITION DE 1889.
- République; Raffaut demandait que les fonctions d’instituteur fussent remplies par les magistrats. Néanmoins le projet fut adopté avec quelques modifications : mais, comme il avait été très vivement discuté, la Convention, instruite par l’expérience, décida qu’il serait soumis à révision.
- Entre temps, Joseph Chénier prononça, sur les questions générales de l’éducation, un grand discours de principes, dont la conclusion était d’appliquer à la nation entière la marche que Jean-Jacques avait suivie pour l’instruction d’Emile. Chénier s’abstenait d’ailleurs, et pour cause, de traduire ses vues en un programme quelque peu précis, dont la rédaction l’eût sans doute embarrassé.
- La révision du décret eut lieu le 19 frimaire. Dans l’intervalle, les idées avaient encore changé. Rabaut Saint-Etienne, qui, le premier, s’était élevé contre l’enseignement secondaire et supérieur, venait d’être guillotiné, ce qui n’empêchait pas ses idées d’être encore en faveur dans la Convention, cc Si l’on adoptait le plan de lycées et d’in-ccstituts qui a été tant de fois reproduit sous différentes formes, disait ccFourcroy, on aurait à craindre l’élévation d’une espèce de sacerdoce cr plus redoutable peut-être que celui que la raison du peuple vient de cc renverser. Solder tant de maîtres, créer tant de places inamovibles, cc c’est créer des espèces de canonicats, c’est permettre a des professeurs privilégiés de faire à leur gré des leçons froides que l’émula-cction ou le besoin de la gloire n’inspire plus. Laisser faire est ici le cc secret et la route des succès les plus certains, n Comme Fourcroy, Thibaudeau plaida la cause de la liberté : ccLa nation privée depuis cc quatre ans d’écoles, de collèges et de professeurs, a acquis plus de cc lumières et de connaissances que pendant des siècles de la plus bril-cclante existence des universités. ^ Jay Sainte-Foy ajoutait: cc Les fonce dateurs de la liberté n’ont pas besoin d’enfermer leurs enfants dans ccûo,ooo bastilles, pour leur communiquer l’enthousiasme dont ils ccsont embrasés, n
- Alors Bouquier présenta, aux applaudissements de la Convention (22 frimaire an 11 ), un plan qui supprimait toute trace de corps académique, de sociétés scientifiques, de hiérarchie pédagogique. ccLes
- p.256 - vue 260/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 257
- ccnations libres n’ont pas besoin de savants spéculatifs, dont l’esprit cc voyage constamment par des sentiers perdus dans la région des te songes et des chimères, n Bouquier persuada sans peine a la Convention que les plus belles écoles, les plus utiles, les plus simples, les seules d’ailleurs où la jeunesse pût recevoir une éducation vraiment républicaine, c’étaient les séances publiques des assemblées de départements, des assemblées de districts, des municipalités, des tribunaux et surtout des sociétés populaires. Que parlait-on d’organiser l’éducation nationale? La chose était faite depuis longtemps, et la Révolution avait placé partout d’inépuisables Sources d’instruction, cc Gardons-nous bien de substituer à cette organisation simple et suce blirne comme le peuple qui l’a créée une organisation factice et cc calquée sur les statuts académiques. Conservons précieusement ce cc qu’ont fait le peuple et la Révolution; contentons-nous d’y ajouter cc le peu qui manque pour compléter l’instruction publique. Ce com-ccplément doit être simple comme l’ouvrage créé par le génie de la cc Révolution. v
- On ne peut refuser en effet un certain caractère de simplicité à la loi du 29 frimaire an 11, qui débutait ainsi : ccArt. ier. — L’enseigne-ccment est libre. Il sera fait dans des salles publiques ouvertes à tout cc venant. » Les parents étaient obligés d’envoyer leurs enfants à l’école du premier degré, sous peine d’amende et de privation des droits de citoyen. Au sortir de l’école primaire, les jeunes gens, qui ne s’occupaient pas du travail de la terre, devaient apprendre une science ou un métier utile à la société. Un certificat de civisme et de bonnes mœurs, telle était la garantie unique et souveraine exigée des citoyens ou citoyennes qui voulaient se livrer à l’enseignement ; toutefois il leur était enjoint, sous peine de déchéance, de ne rien enseigner de contraire aux lois et à la morale républicaine.
- Voilà à quoi avaient abouti ces débats aussi confus que prolongés, qui avaient paru un instant devoir amener l’accaparement des enfants par l’État !
- Promulguée dans les derniers jours de 1793, la loi du 29 frimaire an n resta en vigueur jusqu’aux événements du 9 thermidor.
- IV. I 7
- lUl'MUEME NATIONALE.
- p.257 - vue 261/588
-
-
-
- 258
- EXPOSITION DE 1889.
- L’organisation de l’enseignement supérieur était restée en suspens. Il ne fallut pas beaucoup de temps pour reconnaître que le pays avait toujours besoin d’ingénieurs, de médecins, d’officiers instruits. Suivant l’expression de Barrère, un vide considérable menaçait les fonctions civiles et militaires. La Convention semblait disposée à créer un certain nombre d’écoles spéciales, où les jeunes gens, au sortir des écoles du premier degré, pourraient apprendre leur profession ; elle entra dans cette voie, le 2 1 ventôse an 11, en instituant l’Ecole centrale des travaux publics pour former des ingénieurs civils et militaires. Cette création devait avoir pour corollaire la suppression d’un certain nombre d’écoles spéciales, notamment de l’Ecole des ponts et chaussées ; toutefois le maintien provisoire de ces écoles fut décidé jusqu’à l’entière organisation de l’Ecole des travaux publics.
- Bouquier lui-même proposa à la commission exécutive d’instruction publique l’institution de diverses écoles pratiques dans lesquelles les citoyens acquerraient les connaissances nécessaires pour exercer les fonctions relatives «au bonheur et au salut de la société». Toutefois il ne voulait pas d’école de droit. «Les lois, disait-il, doivent être «claires, simples et en petit nombre, et telles que chaque citoyen «puisse toujours les porter sur soi. Ainsi, loin d’établir des écoles de «droit, la Convention nationale doit interdire, sous de fortes peines, «toute espèce de paraphrases, gloses et commentaires.»
- L’Ecole militaire avait été supprimée par la Conventionné 16 ventôse an 11. Quatre mois après, jour pour jour, le 16 prairial, Barrère demanda l’établissement, dans la plaine des Sablons, d’une école de Mars où 3,ooo jeunes gens envoyés par les districts recevraient une éducation militaire, théorique et pratique. 11 espérait, non seulement faciliter et améliorer le recrutement de l’armée, mais aussi soumettre les jeunes gens de quinze à seize ans à l’action immédiate de la Bévo-lution. Le projet fut adopté avec enthousiasme. Malheureusement les élèves de Mars ne tardèrent pas à être décimés par la maladie dans la plaine des Sablons; il y en avait plus de 500 à l’hôpital et le licenciement de l’école devint indispensable.
- En définitive, rien de sérieux n’était sorti de ces délibérations où
- p.258 - vue 262/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 259
- Ton avait remué tant d’idées. Un peu avant la chute de Robespierre, Barrère pouvait dire : ccII y a quatre ans que les législateurs tour-cc mentent leur génie pour fonder une éducation nationale. Qu’ont-ils cc obtenu? Rien. Les collèges qui transvasaient le despotisme et les cc opinions fanatiques dans l’âme des jeunes citoyens sont heureuse-ccment fermés; mais aucun établissement rie les a remplacés.»
- Fourcroy gémissait sur l’ignorance d’un peuple qui n’apprenait plus ni à lire, ni à écrire. Tout avait disparu. On se trouvait en présence d’une véritable table rase, et quand la Convention demanda le 2li thermidor, qu’il lui fût rendu compte de l’instruction publique, ce compte n’exigea pas de longs efforts : il se traduisait par un immense zéro.
- 5. La Convention après le 9 thermidor. — Quelque lamentable que fût la situation, Lakanal l’acceptait avec beaucoup de philosophie. ccCe n’est pas, disait-il le 3 brumaire an m, au moment où la tem-ccpête soulève tous les flots que l’architecte naval jette les fondements ccde l’ouvrage qui doit encaisser et contenir l’Océan. Lorsque, du mi-cclieu de tant de crises, de tant d’expériences, il sortait tous les jours ccdes vérités nouvelles, comment songer à poser pour l’instruction des cc principes immuables? Les hommes de l’âge le plus mûr, les législateurs eux-mêmes devenus les disciples de cette foule d’événements crqui éclataient a chaque instant comme des phénomènes et qui, avec cc toutes choses, changeaient toutes les idées, les législateurs ne pouce vaient pas se détourner de l’enseignement qu’ils recevaient pour en cc donner à la jeunesse et à l’enfance. Rs auraient ressemblé a des astronomes qui, au moment où les comètes secouent leur chevelure ccsur la terre, se renfermeraient pour écrire l’histoire des comètes, cc C’était une nécessité, c’était une sagesse d’attendre la fin de ce grand cc cours d’observations sociales que nos malheurs avaient ouvert devant ccnous. Le temps, qu’on a appelé le grand maître de l’homme, le cc temps devenu si fécond en leçons terribles et mieux écoutées, devait ccêtre en quelque sorte le professeur unique et universel de l’instruc-cction publique. Tel a été l’état de la France; mais elle en sort. Les
- 7-
- p.259 - vue 263/588
-
-
-
- 260
- EXPOSITION DE 1889.
- cc événements qui ne s’arrêtent point se calment. C’est le moment de rç rassembler dans un plan d’instruction digne de la patrie et du génie crhumain les lumières accumulées par les siècles qui nous ont pré-cccédés, et les germes des lumières que doivent acquérir les siècles qui ccnous suivront, v
- Beaucoup ne jugeaient pas les événements avec la même sérénité. On s’en prit à tous ceux qui avaient sombré dans la lutte des retards apportés à l’organisation de l’instruction publique; on découvrit même les fils et la preuve écrite (!) d’un complot ayant pour objet de condamner la France tout entière à l’ignorance pour mieux l’asservir; puis, après avoir donné un libre cours à ces malédictions de circonstance, on se mit enfin sérieusement à l’œuvre.
- Le 3 vendémiaire an m, Fourcroy lut son rapport sur l’Ecole centrale des travaux publics dont la Convention avait ordonné la création quelques mois auparavant; il annonça que les cours s’ouvriraient le î o frimaire suivant. L’Ecole fut définitivement organisée par décret du 7 vendémiaire et reçut, aux termes d’un autre décret de fructidor, le titre d'Ecole polytechnique ; l’idée de substituer le nouvel établissement aux écoles spéciales avait été définitivement abandonnée.
- Bientôt après, la loi du 22 octobre 179b devait régler les rapports de l’Ecole polytechnique et des écoles spéciales affectées aux services publics. Cette loi conservait l’Ecole des ponts et chaussées comme école d’application et décidait que les élèves en seraient exclusivement recrutés à l’Ecole polytechnique. Elle instituait l’Ecole des mines destinée à recevoir des élèves sortant de la même école et à leur donner, pendant un an et plus s’il le fallait, l’instruction pratique relative à l’exploitation et au traitement des substances minérales; des élèves externes pouvaient être admis à en suivre les cours à leurs frais pendant un an.
- Presque à la même époque, le Conservatoire des arts et métiers était institué, sur la proposition de Grégoire.
- Déjà le 1B prairial an 11, Barrère, en se plaignant du retard apporté à l’instruction publique par les secousses de la Révolution, avait proposé de créer une école où seraient formés des professeurs
- p.260 - vue 264/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 261
- qui se répandraient ensuite dans tous les districts. La question, qui n’avait point été résolue à cette époque, fut reprise le q brumaire an m, sur le rapport de Lakanal, et le même jour l’Assemblée institua les écoles normales.
- Il était fondé à Paris une Ecole normale destinée à recevoir des citoyens instruits dans les sciences utiles, qui viendraient de toutes les parties de la République apprendre sous les professeurs les plus habiles l’art d’enseigner. Cette école était ainsi dénommée, parce qu’elle devait servir de régulateur à l’enseignement. Le décret confiait aux administrations de district le soin de désigner les élèves, à raison de 1 par 20,000 habitants, et fixait le minimum de durée des cours à quatre mois.
- A la fin de leurs études, les élèves de l’Ecole normale de Paris devaient rentrer dans leurs districts respectifs, ouvrir dans les chefs-lieux de canton désignés par l’Administration une école normale cantonale et transmettre les méthodes pédagogiques aux citoyens et citoyennes qui voudraient se vouer à l’enseignement; la durée des cours cantonaux était de quatre mois au moins.
- L’Ecole normale de Paris fut inaugurée le ier pluviôse an m dans le grand amphithéâtre du Muséum. Quatorze cents élèves assistaient aux premières leçons. Les professeurs étaient Lagrange, Laplace et Monge pour les mathématiques, Haüy pour la physique, Daubenton pour l’histoire naturelle, Berthollet pour la chimie, Thouin pour l’agriculture, Yolney pour l’histoire, Bernardin de Saint-Pierre pour la morale, La Harpe pour la littérature. Comme le faisait remarquer Lakanal, cries hommes les plus éminents en tous genres de science ccet de talent, des hommes qui jusqu’alors n’avaient été que les processeurs des nations et des siècles, des hommes de génie allaient ccêtre les premiers maîtres d’école du peuple». La méthode était la suivante : dans une première séance, le professeur parlait seul et des sténographes recueillaient ses paroles pour être publiées par un journal; à la séance suivante, les mêmes questions se traitaient en forme de conférence. Malgré la haute réputation des maîtres et l’ardeur des élèves, l’insuccès fut aussi complet que possible, et l’école,
- p.261 - vue 265/588
-
-
-
- 2G2
- EXPOSITION DE 1889.
- ouverte le icr pluviôse, dut être fermée le 26 floréal; les cours n’avaient pas même duré les quatre mois réglementaires. Cet échec tenait pour une large part au niveau beaucoup trop élevé des leçons faites par les illustres savants sur lesquels s’était porté le choix du Gouvernement; les élèves venus de tous les points de la France sans préparation suffisante n’étaient point en état de suivre de pareilles leçons, ce On doit convenir, dit Daunou (rapport du 7 floréal), que ce l’Ecole n’a pas pris la direction que vous avez cru lui prescrire et cr que les cours ont plus offert jusqu’ici un enseignement direct des cc sciences que l’exposition des méthodes qu’il faut suivre en enseigne-ccment. n Du reste, en tout état de cause, le délai de quatre mois eût été trop court pour faire des maîtres capables d’en former d’autres à leur tour.
- Le but n’ayant pas été atteint, Daunou conclut à la suppression pure et simple des écoles normales, et la Convention approuva ses conclusions.
- Entre temps, la Convention avait créé l’Ecole des langues orientales (loi du 13 germinal an m).
- Plusieurs des propositions rejetées avec défiance sous la Terreur reparaissaient. Le 7 brumaire, Lakanal avait présenté sur l’enseignement primaire un rapport qui reproduisait en substance le projet écarté par la Convention, le 26 juin 1798. H proposait d’établir par 1,000 habitants une école primaire divisée en deux sections, dont l’une pour les garçons et l’autre pour les filles. Au programme de ces écoles figuraient la lecture, l’écriture, la constitution, les éléments de la langue française, les règles du calcul, les éléments de la géographie, le recueil des actes héroïques et des chants de triomphe; des prix devaient être distribués lors de la fête de la jeunesse. La nomination des maîtres appartenait au peuple, mais était soumise au jury d’instruction du district, qui se composait de trois membres désignés par l’administration du district et pris parmi les pères de famille; les instituteurs recevaient 1,200 francs par an et les institutrices 1,000 francs. Lakanal admettait la liberté d’enseignement la plus complète; toutefois les aspirants aux fonctions d’instituteur de-
- p.262 - vue 266/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 263
- vaient être pourvus d’un certificat de bonne vie et mœurs délivré par le conseil général de la commune; les jeunes gens ayant suivi les cours des écoles privées ne pouvaient être admis aux fonctions du Gouvernement qu’après un examen public.
- Ce projet ne passa point sans une vive opposition. Les survivants du parti montagnard l’attaquèrent violemment. Baraillon réclama deux degrés d’instruction : écoles de village, où les enfants apprendraient la lecture, l’écriture, les quatre premières règles de l’arithmétique, la constitution française, les droits de l’homme et les principes de la morale républicaine; écoles de canton, où seraient enseignés la grammaire française, l’arpentage, les éléments de physique, d’hygiène, de prophylactique, d’art vétérinaire, et Thistoire de la Révolution. Il demandait aussi que l’instruction des filles comprît quelques règles de médecine pratique et les moyens d’élever pour la patrie des enfants sains et robustes. Duhem et Romme protestèrent contre la liberté que Lakanal laissait a tous les citoyens, d’ouvrir des écoles particulières et libres sous la surveillance des autorités; mais leurs protestations furent accueillies par des murmures, et finalement l’Assemblée vota le projet sans modifications.
- De toutes parts, les départements insistaient pour la réorganisation de l’enseignement secondaire et supérieur. Une loi du 12 frimaire créa, sur la proposition de Fourcroy, des écoles de santé à Paris, Strasbourg et Montpellier : l’école de Paris devait recevoir un élève de chaque district. Enfin Lakanal présenta, le 26 frimaire, et fit adopter presque sans discussion, le 7 ventôse, le décret qui, en créant les écoles centrales pour l’enseignement des sciences, des lettres et des arts, réorganisait l’instruction secondaire. Il y avait une école centrale par 300,000 habitants; quinze professeurs devaient y enseigner les mathématiques, la physique et la chimie expérimentale, l’histoire naturelle, la logique et l’analyse des idées, l’économie politique et la législation, l’histoire philosophique des peuples, l’hygiène, les arts et métiers, la grammaire générale, les belles-lettres, les langues anciennes, les langues vivantes le plus appropriées aux localités, les arts du dessin, l’agriculture et le commerce. Ces écoles
- p.263 - vue 267/588
-
-
-
- 264
- EXPOSITION DE 1889.
- étaient au nombre de 101; un décret postérieur en fixa la répartition et en attribua 5 à Paris, pour remplacer les collèges définitivement supprimés.
- Lakanal, dans un rapport supplémentaire, évaluait à 25,856,ooo livres les charges imposées à l’Etat par les lois nouvelles. Il avait été entendu que ces lois feraient l’objet d’une révision et d’une codification générale au moment du vote de la Constitution. Daunou fut chargé du rapport au nom de la commission des onze et du comité d’instruction publique : cc C’est aux lettres, dit-il, qu’il est réservé de ce finir la révolution qu’elles ont commencée, d’éteindre tous les dissentiments, de rétablir la concorde entre tous ceux qui les cultivent; ccet l’on ne peut se dissimuler qu’en France, au xvme siècle et sous ccl’empire des lumières, la paix entre les hommes ne soit le signal ccde la paix •du monde. v La loi nouvelle comprenait six titres. Relativement aux écoles primaires, elle reproduisait les dispositions de la loi de ventôse an ni; l’Etat n’intervenait pour payer les maîtres d’école que lorsque la rétribution annuelle- des élèves n’atteignait pas le salaire minimum fixé par la Convention. Chaque école centrale se divisait en trois sections que les élèves devaient graduellement parcourir et dans lesquelles on cherchait à associer l’enseignement classique à l’enseignement industriel et scientifique. Des écoles spéciales étaient destinées aux sciences morales, politiques et mathématiques, ainsi qu’à la préparation aux diverses professions. Enfin un institut national de î 5o membres, répartis en trois classes, devait s’occuper de perfectionner les sciences et les arts par des recherches non interrompues.
- La liberté la plus absolue était proclamée, cc liberté de l’éducation cc domestique, liberté des établissements parliculiers d’instruction, et, ccde plus, liberté de méthodesn. — ccCar, disait Daunou, dans l’art de cc cultiver les facultés de l’homme, il existe un nombre presque infini ccde détails secrets qui sont tout à fait inaccessibles à la loi, non seu-cclement parce que, dans leur extrême délicatesse, ils n’ont point en-cccore d’expression dans l’idiome du législateur, non seulement parce ccqu’à l’égard de ces détails, la fidélité ou la négligence des maîtres cc serait trop peu apparente, et qu’il n’est pas bon que la loi prescrive
- p.264 - vue 268/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 265
- ccce dont l’exécution ne peut être surveillée, mais surtout parce qu’il rené faut point déterminer et consacrer par des décrets des procédés ccqui, entre les mains de fonctionnaires habiles, peuvent s’améliorer rr par l’expérience de chaque jour, n
- Ainsi le père avait le droit de faire élever ses enfants comme il l’entendrait, et les particuliers pouvaient ouvrir des maisons d’éducation et y appliquer les méthodes qui leur paraissaient les meilleures, ce Avec Daunou, la Révolution finissait au point de vue pédagogique « comme elle avait commencé avec Talleyrand, par des paroles de ccliberté(1). r> Dans cet amour de la liberté, la Convention avait cru nécessaire de se prononcer contre l’internat et admis exclusivement l’externat comme régime des écoles centrales.
- 6. L’état de l’instruction en 1795. Les livres. Les instituteurs. — Tel était le plan que la Convention léguait au Directoire.
- Comme nous l’avons vu, il n’existait plus trace des anciennes universités ni des anciens collèges; seuls les instituteurs primaires avaient continué à donner un semblant d’instruction. Le décret du 19 décembre 1793, proclamant l’obligation scolaire, s’était heurté à de très vives résistances dans les campagnes : pendant l’été de 179/4, les paysans refusèrent d’envoyer leurs enfants à l’école, prétendant qu’ils ne pouvaient s’en passer pour la garde des bestiaux dans les champs.
- Presque partout la proscription de l’enseignement religieux dans les écoles primaires et l’interdiction des alphabets, syllabaires et autres livres contenant l’expression d’une doctrine religieuse, soulevèrent de très vives colères. Les instituteurs se trouvaient d’ailleurs fort embarrassés : car les livres classiques étaient tous des livres de piété, et l’enfant n’avait guère pour apprendre à lire que le catéchisme, les Cantiques spirituels, la Petite civilité chrétienne, etc. En attendant les résultats du concours ouvert par la Convention pour la composition de livres élémentaires, Grégoire fit décider que la Décia-
- (l) Compayré.
- p.265 - vue 269/588
-
-
-
- 266
- EXPOSITION DE 1889.
- ration des droits de l’homme, la Constitution de 1793 et les annales du civisme seraient les premiers ouvrages classiques. Bientôt les livres nouveaux affluèrent. C’est ainsi que La Chabaussière, chef de bureau de la troisième division du ministère de l’intérieur, fit un catéchisme républicain en trente-sept quatrains : Quels sont les droits de l’homme et du citoyen?
- De librement penser, croire, agir, s’exprimer;
- De posséder les fruits que son travail lui donne;
- D’être sûr dans ses biens et sûr dans sa personne,
- Et d’opposer sa force à qui veut l’opprimer.
- Qu’est-ce que l’âme?
- Je n’en sais rien, mais je sais que je pense;
- Que je veux, que j’agis, que je me ressouviens;
- Mais.......................................
- . . . j’ignore où je vais, et ne sais d’où je viens.
- Le citoyen Bulard, de la section de Brutus, rédigea aussi un catéchisme de morale républicaine. «En quoi consiste l’excellence de «l’organisme de l’homme? — Dans la perfection de ses organes qui «produisent plus d’elfet que ceux des animaux.»
- Quand le culte de la Raison et de l’Etre suprême eut été décrété par la Convention, on mit entre les mains des enfants, pour remplacer les livres de piété, des ouvrages destinés à permettre de suivre le culte nouveau. C’étaient les hymnes et prières en usage dans le temple de la Raison, l’office des décades, les commandements du républicain, tels que celui-ci :
- Les beaux-arts tu cultiveras.
- D’un Etat ils sont l’ornement.
- A ces .œuvres dont la pensée et l’expression n’échappaient pas toujours au ridicule, le citoyen Henriquez, de la section du Panthéon, ajouta les «Epitres et Evangiles du Républicain pour toutes les dé-«cades de l’année, à l’usage des jeunes sans-culottes». Le premier
- p.266 - vue 270/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 267
- évangile commençait ainsi : ccEn ce temps-là Jésus disait à ses dis-
- ccciples : Gardez-vous des faux prophètes.......Ce révolutionnaire de
- cela Judée, qu’on a fort mal à propos traité d’aristocrate, avait bien ccraison; il connaissait les prêtres de son temps; il prévoyait avec sa-cc gesse que les ministres de l’Etre suprême seraient toujours fourbes ccet fripons.?? Sur le rapport de Courtois, le Conseil des Cinq-Cents alloua une prime de i,5oo francs à l’auteur; cc l’ouvrage est fait avec cc simplicité ??, disait' Courtois.
- Les instituteurs obéissaient sans enthousiasme aux instructions du Gouvernement sur le choix des ouvrages classiques. Beaucoup gardaient en cachette les anciens livres; ils s’exposaient ainsi à-des dénonciations, et plus d’un marmot sans-culotte menaça son maître d’école de la prison ou de l’échafaud.
- Du reste le métier n’était pas fort couru. Malgré les efforts de la Convention, les instituteurs ne recevaient pas de traitement; on ne les payait point ou on les payait en assignats, ce qui revenait à peu près au même : aussi se recrutaient-ils parmi les déclassés qu’avait faits la Révolution. Si l’on en croit les assertions de Cambry, qui voyagea dans le Finistère en 17g4 et 1795, les maîtres d’école de cette région étaient presque tous des ignorants ou des ivrognes.
- 7. Le Directoire jusqu’au 18 fructidor. —Dès son entrée en fonctions, le Directoire se mit à l’œuvre pour réaliser le plan tracé par la Convention.
- Au 1er pluviôse an rv, l’Institut était en pleine activité.
- Les écoles spéciales se formèrent assez rapidement. Favorisée par les Directeurs, l’Ecole de médecine de Paris donna bientôt d’excellents résultats.
- L’Ecole polytechnique, où professaient Monge, Lagrange, Ber-thollet, Carnot, Guy ton de Morveau et Fourcroy, avait eu dès le début un succès éclatant. Une grande place était réservée dans les programmes à l’enseignement expérimental. Les élèves n’étaient point casernés : 011 les mettait en pension chez des particuliers qui, remplaçant auprès d’eux la famille absente, devaient les former aux vertus
- p.267 - vue 271/588
-
-
-
- 268
- EXPOSITION DE 1889.
- républicaines; le Gouvernement français imitait à cet égard le système tutorial de l’Angleterre.
- Si l’enseignement supérieur s’organisait avec une promptitude suffisante, l’enseignement secondaire continuait à faire défaut. «Les crécoles centrales ne sont encore que des projets, disait Fourcroy, le cc 25 messidor an iv; leur but est d’apprendre les sciences utiles à la ccjeunesse. Dans les anciens collèges, des méthodes gothiques voulaient cc qu’on ressassât pendant de longues années les éléments d’une langue cc morte; dans les écoles centrales, au contraire, les langues ne seront cc plus qu’un des moindres objets des études. On appelle les élèves à cc des jouissances plus étendues, à des connaissances plus multipliées, ccà des études plus attrayantes; c’est le spectacle de la nature et de ses cc créations. La mécanique du monde et la scène variée de ses phé-ccnomènes, voilà ce qu’on offre à l’admiration des élèves; iis n’auront ccplus à pâlir sur de tristes rudiments, sur d’insignifiantes et mono-cctones syntaxes, sur des leçons mille fois rebattues et mille fois cc oubliées; on ne bornera plus leurs facultés intellectuelles à la seule cc étude des mots et des phrases; ce sont des faits, ce sont des choses ccdont on nourrira leurs esprits et dont on ornera leur mémoire.?? A la suite de ce discours de Fourcroy, il fut décrété d'urgence que les écoles centrales prendraient possession des édifices affectés aux ci-devant collèges. Déjà, le ier prairial an iv, avait eu lieu l’ouverture de l’Ecole centrale de Paris dans l’ancien collège des Quatre-Nations : Fon-tanes et Garat avaient, à cette occasion, prononcé de beaux discours.
- Cependant les élèves n’arrivaient pas. La guerre civile remuait encore bien des coins du territoire et les maîtres institués par le Directoire recevaient un médiocre accueil. D’ailleurs les programmes des écoles centrales étaient à la fois trop vastes et trop vagues; presque toutes les chaires avaient pour objet les parties élevées de l’enseignement, celles qui touchaient à l’enseignement spécial : cela supposait des écoles intermédiaires qui n’existaient pas. Les professeurs, auxquels il eût fallu des élèves déjà instruits, se virent contraints de revenir à un enseignement élémentaire, ne convenant ni à la nature de leurs leçons, ni au régime intérieur des écoles cen-
- p.268 - vue 272/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 269
- traies : c’est ainsi que le professeur de latin, au lieu d’enseigner les belles-lettres de Rome, devait enseigner la grammaire; le rôle des ëcoles était complètement faussé.
- Pour ainsi dire partout, la discipline demeura très imparfaite. La Convention n’avait pas voulu de l’internat; mais, en présence des réclamations formulées par les parents, elle annonça l’intention d’établir, près des écoles centrales, des pensionnats où l’éducation des élèves put être surveillée : en fait, ces pensionnats ne se créèrent presque nulle part.
- Ajoutons que le recrutement des professeurs n’offrait pas les garanties désirables : ils étaient nommés après un simple examen par un jury départemental, et les choix laissaient trop souvent à désirer.
- En définitive, sauf à Paris et dans quelques grandes villes, où l’on put trouver de bons professeurs et d’habiles maîtres de pension, les écoles centrales n’eurent qu’un petit nombre d’élèves et l’enseignement secondaire resta dans le domaine de l’initiative privée.
- Grâce à la liberté de l’enseignement, plusieurs des anciens collèges s’étaient relevés : Juilly et Sorèze jouissaient d’une faveur incontestée. Ce dernier collège avait conservé les méthodes d’avant la Révolution; il était organisé comme une véritable faculté, avec des cours indépendants les uns des autres, parmi lesquels l’élève choisissait à son gré ceux qu’il voulait suivre. De toutes parts s’ouvraient des écoles ou des pensionnats privés : beaucoup ne redoutaient plus d’exprimer et n’hésitaient plus à enseigner les principes monarchiques.
- Rientôt les choses allèrent de même dans l’enseignement primaire. Malgré leur travail opiniâtre, les jurys d’instruction n’avaient pas toujours su grouper convenablement les 1,000 habitants nécessaires à l’institution d’une école publique : de petites communes placées dans la même circonscription scolaire étaient distantes de plus d’une lieue; dans un district comprenant 80 communes, le nombre des écoles publiques ne dépassait pas 32.
- Ces erreurs laissaient le champ libre a l’enseignement privé. Les doctrinaires avaient quitté leur costume; ils reprirent leurs fonctions. Frères de la doctrine chrétienne et religieuses revinrent aux écoles :
- p.269 - vue 273/588
-
-
-
- 270
- EXPOSITION DE 1889.
- ce fut à eux dans les villes et aux anciens prêtres dans lés campagnes qu’allèrent tous les enfants, même les enfants de ceux que la Révo-lution avait enrichis. Au 20 avril 1799, le Doubs ne comptait que 90 écoles publiques contre 386 écoles particulières; encore ces 90 écoles n’avaient-elles presque pas d’élèves. ccLes établissements ce publics dépérissaient par toute la France (disait Barbé-Marbois), cc comme des plantes sur un terrain nouveau qui les rejette, n Aussi des plaintes nombreuses ne tardèrent-elles pas à s’élever; un mouvement se dessinait en faveur de l’instruction obligatoire par l’Etat, avec salaire fixe pour les instituteurs. En 1797, l’Administration de la Seine réclamait la suppression des écoles particulières, ccqui permettaient ccau fanatisme de se perpétuer de génération en génération».
- 8. Le Directoire après le 18 fructidor. — Après le coup d’Etat de fructidor, plusieurs orateurs, dans le Conseil des Cinq-Cents, notamment Chazal et Garnier de Saintes, s’élevèrent contre ces instituteurs ccqui faisaient filtrer dans les veines de la jeunesse le poison du cc royalisme». Excité par ces plaintes, le Directoire jugea qu’une surveillance étroite des maisons d’éducation était indispensable pour enrayer les progrès des principes funestes dont la plupart des instituteurs privés s’efforcaient de nourrir leurs élèves. Par un arrêté du 27 pluviôse an vi, il plaça ces maisons sous le contrôle des administrations municipales, qui devaient les visiter une fois au moins chaque mois, à des époques imprévues, afin de vérifier si l’on y enseignait bien les droits de l’homme et la Constitution, et qui avaient le droit de les frapper temporairement ou définitivement d’interdit, quand cette mesure leur paraîtrait nécessaire.
- Un député était même allé jusqu’à proposer, mais sans succès, la déportation perpétuelle des instituteurs et des institutrices convaincus de ne point avoir l’amour de la liberté et de ses droits.
- Le Directoire ne se contenta point, du reste, de surveiller avec rigueur les écoles particulières. Pour repeupler les écoles nationales, il exigea des candidats aux emplois publics la preuve qu’ils avaient fréquenté ces écoles et y envoyaient leurs enfants (27 brumaire an vi).
- p.270 - vue 274/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 271
- cr li est temps de faire sentir aux citoyens que celui qui ne daigne pas cr reconnaître les institutions républicaines est indigne de remplir un cc emploi dans le gouvernement. »
- Ainsi, pour tarir les sources du royalisme, le Directoire faisait 1a. guerre aux écoles libres; il chassait les instituteurs qui ne fermaient pas le décadi. Vains efforts! Ces procédés ne réussissaient pas dans un pays cc aussi religieusement corrompu» que le nôtre; les campagnes regrettaient le culte catholique, cc A l’exception d’un très petit nombre ccde départements, les écoles primaires n’avaient qu’une existence cc précaire; la plupart des instituteurs languissaient dans le besoin et cc luttaient inutilement contre le torrent des préjugés» (message du 2 A octobre 1798). Par la fermeture des écoles privées, c’étaient non seulement les sources de l’esprit monarchique, mais aussi les sources de l’instruction, qui se fermaient pour le peuple.
- Un article de la Constitution de l’an ni avait décidé qu’à partir de l’an xn, ceux-là seuls qui sauraient lire et écrire pourraient exercer leurs droits de citoyen : l’an xn approchait et beaucoup allaient être atteints. Le 16 brumaire an vu, Portiez de l’Oise demanda que l’instruction fût mise à l’ordre du jour.
- Trois jours après, Roger Martin lut son rapport sur un nouveau plan d’éducation publique. Il divisait les écoles primaires en deux catégories : écoles ordinaires et écoles renforcées; ces dernières, destinées aux enfants des artisans et des cultivateurs aisés, comprenaient dans leur programme l’enseignement du latin, du français, des arts mécaniques et de l’agriculture. Au-dessus des écoles primaires se plaçaient des écoles centrales perfectionnées, cinq lycées ou facultés, des écoles spéciales, enfin, en divers points du territoire, des espèces d’académies sous le nom de socie'tés nationales des sciences, belles-lettres, arts et agriculture. Les cantons devaient pourvoir aux frais des écoles primaires, les départements à ceux des écoles centrales, l’Etat à ceux des lycées, des écoles spéciales et des sociétés nationales; la dépense était obligatoire pour les cantons et les départements. D’après les calculs de Roger Martin, le budget de l’enseignement s’élevait à 7,800,000 francs environ pour les écoles primaires, à 2,826,000 fr.
- p.271 - vue 275/588
-
-
-
- 272
- EXPOSITION DE 1889.
- pour les écoles centrales, et à 2,ù55,ooo francs pour les lycées, les écoles spéciales et les sociétés nationales, ce qui formait un total de 13,080,ooo francs.
- Les débats s’ouvrirent d’abord sur les écoles primaires dont l’établissement était réclamé comme barrière aux contre-révolutions. De nombreux amendements furent déposés. Plusieurs tendaient à une éducation commune : Duplantier, Bonnaire, Herlocq, Santonax les soutinrent énergiquement. La peine de la dégradation civique fut proposée contre les parents qui essayeraient de soustraire leurs enfants aux maîtres républicains. Mais le temps des mesures de rigueur était passé : ccVous voulez faire contracter aux enfants l’amour de l’égalité, redit Heuriault-Lamerville; n’oubliez donc pas l’instituteur inexorable crqui les attend au sortir de l’adolescence, n’oubliez pas la conscription rrqui se rit du fol orgueil des messieurs.'» Une fraction importante du Conseil des Cinq-Cenls penchait vers les idées de liberté, beaucoup par tempérament, un peu par l’effroi des dépenses que l’instruction obligatoire allait entraîner et des difficultés que présenterait le recrutement des maîtres, rrL’Etat, disait Boulay de la Meurthe, sera inca-ccpable de suffire aux besoins des 5o,ooo communes; laissez donc cr faire et rappelez-vous Athènes où les philosophes ouvraient librement ccleurs écoles sous les portiques.» Bonnaire répondait à Boulay : ccVous dites qu’avec la liberté, le désir de l’instruction naîtra et qu’on cria recevra dans les campagnes sans qu’elle soit subventionnée par cria Bépublique; et moi, je soutiens que, si les communes payent les cc instituteurs, il n’y en aura pas.»
- Une fois de plus, la discussion menaçait de se perpétuer. Les délibérations du Conseil des Cinq-Cents furent interrompues à ce moment par les événements extérieurs, et, cinq mois après, le coup d’Etat de brumaire an vin mettait fin pour longtemps à ces préoccupations d’enseignement populaire.
- p.272 - vue 276/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- ”273
- CHAPITRE IV.
- LE CONSULAT ET L’EMPIRE.
- 1. Organisation du Prytanée. — Le Consulat débuta par l’organisation du Prytanée : c’était le nom que François de Neufchâteau avait donné en l’an vi à Louis-le-Grand.
- Lucien Bonaparte, ministre de l’intérieur, résolut d’en faire crie ccchef-lieu des collèges de la Républiques. Il fit décréter, le ier germinal an viii, que le Prytanée serait divisé en quatre collèges : Paris, Fontainebleau, Versailles et Saint-Germain. Ces collèges, destinés aux fils des militaires morts sur le champ de bataille, comprenaient deux sections, l’une pour les enfants au-dessous de douze ans, l’autre pour les enfants au-dessus de douze ans. Dans la première section, les enfants au-dessous de douze ans recevaient une instruction commune; dans la deuxième section, les enfants au-dessus de douze ans se répar-tissaient en deux sous-sections : ceux qui se préparaient aux carrières civiles apprenaient les humanités, la rhétorique et la philosophie; ceux qui aspiraient aux carrières militaires apprenaient plus spécialement les mathématiques. L’allemand, l’anglais, le dessin, les armes et la danse étaient enseignés à tous les élèves.
- 2. Rapport de Chaptal. Enquête sur l’instruction. Loi de 1802. — La Constitution de l’an vm ne contenait aucune disposition relative à l’instruction publique.
- Dans le rapport qu’il présenta au Corps législatif, Chaptal organisait trois degrés d’enseignement : écoles municipales (écoles primaires), écoles communales (collèges), écoles spéciales (facultés). Il demandait la liberté presque complète, cc L’autorité n’a le droit d’exL ccger des instituteurs que les obligations imposées à tous les citoyens
- IV. îS
- niriuutME xàtjonale.
- p.273 - vue 277/588
-
-
-
- 27/4
- EXPOSITION DE 1889.
- ce exerçant une profession quelconque; elle a sur eux une surveillance cc d’autant plus active que l’exercice de leurs fonctions intéresse plus cr particulièrement la morale publique. Là se bornent tous ses pouvoirs. ccS’il en était autrement, le Gouvernement, maître absolu de l’in— «struction, pourrait tôt ou tard la diriger au gré de son ambition. ccCe levier, le plus puissant de tous, deviendrait peut-être entre ses cc mains le premier mobile de la servitude. Toute émulation serait cc éteinte; toute pensée libre serait un crime, et peu à peu l’instruc-cction qui, par sa nature, doit éclairer, bientôt dégénérée par des cc instituteurs timides, façonnerait toute une génération d’esclavage.»
- C’était bien en ce dernier sens que Bonaparte comprenait l’instruction : aussi goûta-t-il médiocrement les idées de Chaptal.
- Désireux de s’éclairer complètement et de recueillir tous les renseignements nécessaires pour une organisation rationnelle de l’enseignement secondaire, Chaptal ouvrit par sa circulaire du 26 ventôse an ix une enquête administrative sur l’état de l’instruction en France et demanda aux conseils généraux un compte rendu de la situation des écoles dans leurs départements respectifs. La plupart de ces assemblées se plaignirent amèrement : les professeurs marchaient, à l’aventure, sans direction, sans unité; depuis la suppression de l’instruction religieuse, il n’y avait plus d’enseignement de la morale; les enfants ne possédaient plus aucune notion de la divinité, du juste ou de l’injuste, et le régime, jadis considéré par Jean-Jacques comme essentiellement propice à l’éducation d’Emile, donnait en réalité un peuple de petits vagabonds. Quelques conseils réclamaient le retour des anciennes congrégations et l’abandon de l’enseignement à l’entière discrétion des communes; mais le plus grand nombre désiraient une corporation unique, donnant la même instruction par les mêmes méthodes, sous l’autorité de l’Etat, On allait s’y acheminer par la loi de 1802.
- Le projet libéral élaboré par Chaptal fut m is de côt. Fourcroy, Rœderer et Régnault de Saint-Jean d’Angély en préparèrent un autre, qui devint la loi du 11 floréal an x (ier mai 1802).
- Ce nouveau projet de loi établissait quatre degrés d’instruction et
- p.274 - vue 278/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 275
- d’écoles : i° écoles primaires, placées sous l’autorité des sous-préfets, avec des maîtres logés par les communes et rétribués par les parents; 2° écoles secondaires laissées à l’initiative des communes ou des particuliers, et dont les élèves apprendraient le latin, le français, la géographie, l’histoire et ]es mathématiques; 3° lycées, au nombre de 32 (un par arrondissement de cour d’appel), remplaçant les écoles centrales, comportant l’internat, et dans lesquels seraient enseignées les langues anciennes, la rhétorique, la logique, la morale, les sciences physiques et mathématiques; 4° écoles spéciales, dont dix pour le droit et six pour la médecine, soumises à la surveillance des autorités locales. Aucune école particulière ne pouvait se créer sans une autorisation du Gouvernement. 6,4oo bourses étaient instituées dans les lycées et les écoles spéciales, pour les enfants des fonctionnaires qui auraient bien mérité de la patrie et pour les élèves des écoles secondaires qui auraient obtenu ces bourses au concours.
- Plus de vingt orateurs attaquèrent le projet et lui reprochèrent surtout de doter avec prodigalité l’enseignement supérieur, de ne rien faire pour l’instruction de la petite bourgeoisie et du peuple, et de restreindre cependant la liberté de l’enseignement, cc Apprendre a relire et à écrire, répondit Fourcroy, sont sûrement choses nécessaires ce à tout homme; mais quel est le Gouvernement qui pourrait soutenir ce pareil fardeau?. . . Il n’est pas dans la nature des choses que cela crexiste. . . Il est hors de la limite du possible qu’une pareille orga-ccnisation soit établie chez un grand peuple, a
- C’en était fait du mouvement d’idées créé par la Révolution. Le nouveau régime abandonnait l’instruction primaire aux communes, c’est-à-dire au clergé, comme pour payer la rançon du Concordat. Au surplus, les générations nouvelles n’en sauraient-elles point toujours assez, pour se faire massacrer sur les champs de bataille en l’honneur des ambitions du maître! Le Gouvernement, qui ne voulait plus s’occuper de l’enseignement au premier degré, ne gardait qu’une seule attribution, l’autorisation préalable.
- Quant à la jeune bourgeoisie, pour laquelle les conventionnels avaient rêvé une éducation libre et tournée vers l’avenir, elle se voyait
- 18.
- p.275 - vue 279/588
-
-
-
- 276
- EXPOSITION DE 1889.
- a nouveau renfermée clans de tristes collèges et ramenée en arrière; les écoles centrales disparaissaient à l’heure même où elles commençaient à s’organiser.
- Sans doute, il était facile d’opposer à l’esquisse imparfaite de l’éducation moderne les lignes arrêtées d’une éducation vieille de trois siècles; il était facile aussi de critiquer les incohérences de programmes éclos dans les dernières fumées de la bataille. Cependant pouvait-on nier que les auteurs de ces programmes n’eussent les yeux pleins des lueurs de l’avenir, que le xvme siècle n’eût profondément modifié la condition sociale, que les générations arrivant à la vie ne demandassent une éducation appropriée aux temps nouveaux?
- Remontant bien loin en arrière, franchissant d’un bond la Révolution, passant devant les philosophes du xvmc siècle sans leur accorder un regard ni un souvenir, le docile Fourcroy alla ranimer les cendres de Rollin et chercher à la fin du xvne siècle ces mêmes plans d’études qu’il accablait jadis de ses mépris.
- L’arrêté du 10 décembre 1802 , pris sur sa proposition, régla l’organisation pédagogique des lycées, en lui donnant comme bases essentielles le latin et les mathématiques, auxquels le programme faisait a vrai dire la part égale : six classes pour le latin et six pour les mathématiques. Thèmes et vers latins étaient remis en honneur; néanmoins Fourcroy consentait à prouver par de bonnes raisons que les grammaires latines devaient être écrites en français. Les élèves pouvaient entrer en sixième de mathématiques, après avoir fait leur cinquième de latin. A partir de ce moment, il y avait une bifurcation absolue.
- Ainsi, pour les uns, dits esprits littéraires, les quatre règles de l’arithmétique, puis plus rien qui fortifiât la logique et calmât les ardeurs d’une imagination parfois trop pétulante; des lettres mortes, des fragments d’auteurs expliqués sans rien qui fît revivre les temps anciens, des thèmes latins, des vers latins, un peu de littérature française plus ou moins heureusement choisie, de la mythologie grecque et un enseignement puéril de l’histoire. Pour les autres, dits esprits scientifiques, la grammaire française de Lhomond, puis plus rien qui
- p.276 - vue 280/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 277
- réchauffât l’intelligence, qui laissât filtrer quelques rayons cle soleil à travers la froideur des chiffres et des formules. Comme si le but de l’éducation était de trier ainsi dès leur entrée dans la vie les esprits littéraires et les esprits scientifiques, de les deviner en quelque sorte, et de les façonner ensuite bon gré mal gré, en exagérant les qualités et les défauts des uns et des autres !
- Ce triage prématuré formait des hommes qui, n’ayant rien de commun, devaient marcher dans la vie sans se comprendre : les gens de sciences persuadés que les gens de lettres étaient des songe-creux; les gens de lettres convaincus que les gens de sciences étaient de petits cerveaux.
- La loi de 1802 qu’on appela la «loi de reconstitution de l’ensei-«gnement secondaire en France» fut accueillie avec faveur, tant avaient grandi à cette époque les tendances vers la réaction. Naguère encore effrayé par les programmes de la Révolution et par les efforts auxquels il devrait se résoudre pour rajeunir ses connaissances et son enseignement, le peuple des professeurs reprit avec joie les vieux auteurs. En même temps renaissaient les espérances du clergé, plein de confiance dans l’avenir, ne doutant pas qu’après les anciens programmes l’instruction publique n’accueillit aussi les anciens maîtres.
- Plus de 300 collèges et près de 3o lycées s’ouvrirent rapidement : les lycées Napoléon, Charlemagne et Bonaparte prirent la place des trois écoles centrales de Paris; les élèves du Prytanée furent transférés au collège Saint-Gyr, qui devint exclusivement une école militaire; avec l’Empire, Louis-le-Grand reçut le nom de cclycée impérial».
- De i8oâ à 1806, un grand nombre de décrets réglementèrent toutes les parties de l’enseignement; les écoles de droit furent régulièrement organisées et des écoles d’arts et métiers établies sur divers points du territoire.
- Malgré le développement des établissements publics, les écoles libres leur firent bientôt une concurrence redoutable. Paris compta jusqu’à lx9 maisons particulières donnant l’enseignement secondaire. Les petits séminaires diocésains, institués par la loi de i8oà pour l’enseignement de la théologie, se transformaient en collèges mixtes.
- p.277 - vue 281/588
-
-
-
- 278
- EXPOSITION DE 1889.
- Déçu dans son espoir, le clergé, qui.n’avait point été appelé à la direction des collèges de l’Etat, dirigeait contre eux de vives attaques; il leur reprochait de négliger la religion et les mœurs.
- 3. Création de l’Université. Décret de 1808. — Le Gouvernement répondit aux attaques du clergé en créant un corps uniquement chargé de l’éducation et de l'enseignement publics, sous le nom d’cc Université cr impériale ??.
- Fourcroy eut la mission de défendre cette mesure devant le Corps législatif. Il fit l’éloge des établissements d’instruction, mais invoqua la nécessité pressante de consolider les institutions nouvelles et d’en lier les diverses parties. cDe quelle importance n’est-il pas pour le « Gouvernement de voir croître et élever sous ses yeux ces jeunes plantes, ce l’espoir de la patrie! De les réunir dans des enceintes où leur culture ccsoit confiée à des mains habiles et pures; où le mode d’éducation cc reconnu pour le meilleur joigne à cet avantage celui d’être uniforme ccpour tout l’Empire, de donner les mêmes connaissances, d’inculquer ccles mêmes principes a des individus qui doivent vivre dans la même cc société, ne faire en quelque sorte qu’un même corps et concourir au ccbien public par l’unanimité des sentiments et des efforts !» La proposition fut adoptée, et le Corps législatif décida que, dans la session de 181 o, l’organisation du corps enseignant serait réglée par une loi.
- Dès 1808, la réforme s’accomplissait par un simple décret, sans aucune participation du Corps législatif. ccPar là, dit Guizot, l’instruc-cction reçut l’empreinte des intentions de son fondateur. La politique cc personnelle de Bonaparte en avait altéré la nature, l’avait assujettie ccà des conditions étrangères à son objet, avait introduit dans son cc gouvernement des éléments nuisibles ou inutiles, et s’était efforcée de cc convertir en un instrument de despotisme une institution qui tendait ccà n’être qu’un foyer de lumières, un principe d’ordre et un moyen ccde régénération.??
- ccSa Majesté a organisé l’Université en un corps, parce qu’un corps ccne meurt jamais et parce qu’il y a transmission d’organisation et cc d’esprit. Elle veut trouver dans ce corps une garantie contre les
- p.278 - vue 282/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 279
- rc théories subversives et pernicieuses de l’ordre social..Ce corps
- frétant le premier défenseur de la morale et des principes de l’Etat, redonnera le premier l’éveil et sera toujours prêt à résister aux théories rrdangereuses des esprits qui cherchent à se singulariser, et qui, de rrpériode en période, renouvellent ces vaines discussions qui, chez rrtous les peuples, ont si violemment tourmenté l’opinion publique, n (Exposé des motifs.)
- Ce fut encore Fourcroy qui prépara le décret du 17 mars 1808. Mais, bien malencontreusement pour lui, ses sentiments républicains se réveillèrent à la dernière heure. Il essaya de lutter contre la direction militaire que Bonaparte voulait imprimer à l’éducation; plus de vingt-trois fois de suite il recommença son travail sans arriver à satisfaire l’empereur, et la place de grand maître de l’Université, qu’il avait ambitionnée comme récompense de tant de conceptions variées, alla à M. de Fontanes, président du Corps législatif.
- Le décret de 1808 attribua exclusivement a l’Université l’instruction de la jeunesse. Aucun établissement ne pouvait être formé en dehors de l’Université; nul ne pouvait professer, s’il ne faisait partie de l’Université et s’il n’avait été gradué par une faculté. Les écoles ecclésiastiques, quelle que fût leur dénomination, étaient proscrites, à moins qu’elles ne fussent dirigées par des membres de l’Université et soumises aux règles du corps : seuls les grands séminaires échappaient à ces dispositions, mais on n’y pouvait entrer qu’en justifiant du titre de bachelier ès lettres. Afin de protéger les établissements de l’Etat contre la concurrence, le décret limitait rigoureusement le champ d’action des institutions libres : dans les villes dépourvues de lycée et de collège, ces institutions ne pouvaient élever l’enseignement au-dessus des classes d’humanités; dans les villes pourvues d’un lycée ou d’un collège, elles devaient se borner aux premiers éléments, et, pour le surplus, n’étaient admises qu’à répéter l’enseignement de l’institution publique dont ses élèves suivaient les cours.
- L’Université fut divisée en académies correspondant aux cours d’appel. Dans chaque académie, les écoles se répartissaient en facultés, lycées, collèges, institutions, pensions et écoles primaires. Il y avait
- p.279 - vue 283/588
-
-
-
- 280
- EXPOSITION DE 1889.
- cinq ordres de facultés (théologie, droit, médecine, sciences et lettres), et pour chacun d’eux trois grades (baccalauréat, licence, doctorat), conférés à la suite d’examens et d’actes publics : la collation du baccalauréat éiait réservée aux professeurs de l’enseignement supérieur, bien que ce grade dût être le couronnement des études secondaires.
- Napoléon entendait que la religion catholique et la fidélité à sa dynastie cr conservatrice de l’unité de la France et dépositaire du ccbonheur des peuples?? constituassent les bases de l’enseignement.
- Chef suprême de l’Université, le grand maître de l’instruction publique disposait souverainement, sans aucune garantie et sans aucun contrôle, de toutes les nominations et de toutes les peines disciplinaires. Seul, il avait le droit d’autoriser l’ouverture des maisons d’enseignement. Le perfectionnement des études, l’administration générale, la comptabilité et le contentieux des établissements étaient placés dans les attributions d’un conseil de l’Université, divisé en cinq sections.
- Un recteur gouvernait chaque académie, sous les ordres immédiats du grand maître.
- Les proviseurs, censeurs et tous les autres fonctionnaires ou agents de l’administration des lycées et collèges étaient astreints au célibat, tandis que la Révolution avait exigé le mariage.
- Gomme ressources, l’Université avait U00,000 francs de rentes inscrites sur le grand-livre, le revenu des biens disponibles des anciens établissements d’instruction publique, la rétribution acquittée pour collation de grades dans les facultés, le dixième des droits perçus dans les écoles de droit et de médecine pour les examens et réceptions, le vingtième de la rétribution scolaire payée par les élèves, le montant du droit de sceau frappant les diplômes, brevets, permissions, etc., signés par le grand maître, enfin les donations et legs.
- Des dispositions minutieuses étaient édictées relativement à l’agrégation et à l’Ecole normale.
- Le statut du 19 septembre 1809 apporta de graves modifications au système d’enseignement qui avait prévalu en 1802. Abandonnant la séparation des études du latin et des mathématiques, il créa un
- p.280 - vue 284/588
-
-
-
- EDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 281
- cours d’études de six années, commun à tous les élèves : deux années de grammaire; deux années d'humanités, pendant lesquelles les enfants apprenaient l’arithmétique, la géométrie et l’algèbre jusqu’aux équations du second degré; une année de rhétorique, avec des leçons de trigonométrie appliquée à l’arpentage et au levé des plans; une année de mathématiques spéciales, durant laquelle étaient enseignées la physique, la chimie et l’histoire naturelle. Il y avait de plus, dans les chefs-lieux d’académie, une année de philosophie consacrée aux principes de la logique, de la métaphysique, de la morale, à l’histoire de la philosophie, à l’optique et à l’astronomie. Le grec, qui n’avait guère fait l’objet que de vœux platoniques en 1802, trouvait place dans les programmes, a coté du latin,
- Une révision fut opérée dans la liste des ouvrages classiques. Aux auteurs français s’ajoutèrent un certain nombre de philosophes du xviic et du xvme siècle, notamment Pascal, Locke, Leibnitz, Condillac. Pour la philosophie, le Conseil d’instruction publique recommanda la lecture de Bacon et de Descartes.
- Pendant que l’enseignement secondaire était réglementé jusque dans les moindres détails, l’enseignement primaire se voyait à peu près abandonné. Cependant le décret de 1808 avait classé parmi les établissements universitaires les ce petites écoles et écoles primaires, «où l’on apprenait à lire, à écrire, et les premières notions du «calcul»; il prévoyait d’ailleurs, en ses articles 107 et 108, l’adjonction aux lycées et collèges d’écoles normales destinées a former des maîtres «assez éclairés pour communiquer facilement et sûrement «les premières connaissances à tous les hommes, et possédant les «méthodes les plus propres à perfectionner l’art de montrer à lire, «à écrire et à chiffrer». Mais il avait omis de régler la manière dont serait conféré le diplôme d’instituteur, et rien ne fut fait ni pour combler cette lacune, ni pour organiser les écoles normales.
- Quels furent les effets du décret de 1808 et des mesures qui s’y rattachent?
- Dans le domaine de l’enseignement supérieur et de l’enseignement secondaire, l’Université de France, enlevée comme un régiment au
- p.281 - vue 285/588
-
-
-
- 282
- EXPOSITION DE 1889.
- son des tambours, prit un rapide essor. Napoléon appela dans les facultés et les lycées des hommes remarquables, et, de 1808 à 181 3, le nombre des élèves ne cessa de croître. Les professeurs, revêtus d’uniformes et envoyés aux arrêts quand ils avaient mal professé, se sentaient en revanche encadrés et soutenus; ils rivalisaient de zèle pour représenter à la jeunesse la gloire des armes comme le dernier mot de la grandeur humaine et l’empereur comme le plus glorieux des soldats.
- Malgré les décrets, l’examen intérieur restait la règle commune pour les lycées. ccA la vérité, dit M. H. Cournot, les écoliers ne se cc préoccupaient guère du baccalauréat. Ceux-là seuls recherchaient la ccsanction de l’examen, qui en avaient besoin pour se faire inscrire aux cc facultés de théologie et de droit, et pour être admis dans les sémi-ccnaires diocésains.n De 1810 à 1818, la faculté des sciences de Paris délivra 95 brevets en tout, soit 12 environ par an. A la faculté des lettres, le nombre des brevets fut de 67 en 1810, de 11 5 en 1811, de 78 en 1812, de 66 en 1813, de i64eni8iâ.
- J’ai déjà dit l’état de délaissement de l’instruction primaire. Aux termes de l’article 109 du décret de 1808, les frères des écoles chrétiennes devaient être brevetés et encouragés par le grand maître de l’Université, qui visa leurs statuts intérieurs, les admit au serment, leur prescrivit un habit et fit surveiller leurs écoles. Ce rappel officiel des frères fut à peu près le seul témoignage d’intérêt donné par l’Empire à l’instruction populaire. Pour les autres instituteurs, l’attestation du préfet tenait le plus ordinairement lieu d’examen : c’est ainsi qu’en 1809, le préfet du Calvados présentait au grand maître et faisait nommer instituteur à Clinchamp un sieur Yaron cc qui écrivait ccet calculait passablement??; en 1810, le même préfet obtenait la nomination à Courseulles d’un autre instituteur cc ayant plus de capa-cc cité qu’on n’en trouvait habituellement chez les maîtres d’école de la cc campagne, puisqu’il rédigeait bien ses idées, et qu’il connaissait le cc calcul décimal et la dénomination des poids et mesures??.
- Un fait intéressant à citer est la création de la première école normale primaire, grâce à une initiative locale. Cette école s’ouvrit en
- p.282 - vue 286/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 283
- 181 o à Strasbourg et fut organisée sur le plan des écoles allemandes. Elle reçut 6o boursiers, de seize à trente ans, et un nombre illimité de pensionnaires libres : le montant des bourses était réparti entre les communes du département au prorata de leurs revenus, de leur population et de l’importance de leurs écoles. La durée des cours, d’abord fixée à quatre ans, fut ensuite réduite à trois ans; l’enseignement comprenait le français, l’allemand, l’arithmétique, la physique, la calligraphie, la géographie, le dessin, la musique, le chant, l’agriculture, la gymnastique et la pédagogie. En très peu de temps, l’école normale primaire de Strasbourg devint extrêmement prospère; le département du Haut-Rhin y envoya des boursiers, et le niveau des maîtres d’école ne tarda pas à s’élever sensiblement dans ce département comme dans celui du Bas-Rhin.
- 4. Influence de l’Empire sur l’instruction dans divers pays étrangers. — L’Empire eut une influence marquée sur l’instruction publique dans divers pays étrangers.
- En Italie, Napoléon créa à Pise une école normale sur le modèle de celle de Paris; la faculté de médecine de Naples fut réorganisée; le roi Joseph transforma les couvents en écoles et fonda des lycées dans les provinces méridionales.
- Les universités allemandes, religieusement respectées dans les premières campagnes de la Révolution, eurent fort à souffrir de la prolongation des hostilités. Quelques-unes furent dispersées, et les autres traitées avec défaveur par Napoléon qui aimait peu ces foyers de libre discussion et de patriotisme. On sait le grand mouvement qui poussa tous les étudiants allemands vers les plaines de Leipzig. Dans cette crise suprême, la Prusse fit de généreux efforts pour l’instruction publique : ce L’Etat a perdu sa force et son éclat extérieur, disait Frédéric-ccGuillaume III en 1807 ; pour les lui rendre, ma volonté expresse est cc que l’attention la plus grande soit donnée aux écoles. ^
- Au retour d’une mission en 181 i, Cuvier avait fait une triste peinture de l’enseignement supérieur et secondaire en Hollande. Les universités trop nombreuses manquaient d’élèves et de professeurs
- p.283 - vue 287/588
-
-
-
- 284
- EXPOSITION DE 1889.
- éminents : pour empêcher l’affaiblissement des études qui résultait de cette dispersion de forces, le Gouvernement supprima trois universités sur cinq. Quant aux écoles latines où se distribuait l’enseignement secondaire, Cuvier leur reprochait de ne pas enseigner du tout ou de mal enseigner les mathématiques, la physique, l’histoire, la géographie et les langues modernes : des réformes successives, consacrées en 181 5, ramenèrent l’enseignement aux programmes des lycées français.
- En revanche, Cuvier avait admiré l’organisation de l’enseignement primaire et l’essor pris par l’éducation du peuple sous l’action énergique de la Société du bien public. Après une première loi du î 5 juin 1801, rédigée par l’orientaliste Van der Palm, et plusieurs autres actes modificatifs, vint la loi célèbre de 1806 qui devait être si efficace dans sa brièveté même. Cette loi ne fixait que la direction générale de l’instruction primaire et, se bornant à instituer les autorités auxquelles serait confié le soin d’imprimer le mouvement, renvoyait pour le surplus à des règlements du pouvoir exécutif. Ces règlements assignèrent comme but à l’instruction primaire l’éducation morale : néanmoins l’instituteur ne donnait aucun enseignement dogmatique et se contentait d’apprendre la morale commune a toutes les religions; le Gouvernement prenait d’ailleurs toutes les mesures voulues pour faciliter l’instruction religieuse des enfants en dehors de l’école, dont les différents cultes acceptèrent sans peine la neutralité. Bien que l’obligation scolaire n’eût pas été inscrite dans la loi de 1806, presque tous les enfants fréquentaient l’école, grâce au zèle des administrateurs. L’instruction primaire comprenait deux degrés : l’école élémentaire gratuite ou payante; l’école primaire supérieure, appelée aussi cc école françaises, parce que l’étude du français y était le signe d’une instruction plus étendue.
- 5. Les Cent jours. — L’attention fut ramenée en France sur l’instruction populaire par le rapport de Cuvier. Au retour de l’ile d’Elbe, Napoléon promulgua le décret suivant : cc Considérant l’im-cc portance de l'instruction secondaire pour le sort de la société; con-
- p.284 - vue 288/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 285
- ce sidérant que les méthodes jusqu’ici usitées en France ne sont pas arec rivées au but qu’il est possible d’atteindre; désirant porter cette parce lie de nos institutions à la hauteur des lumières du siècle; — nous ce avons décrété qu’il serait établi une école modèle destinée à être ce une pépinière d’instituteurs façonnés à la pratique des meilleures ce méthodes, n
- Tardif et platonique hommage, que l’on a voulu porter plus tard à l’actif du grand homme.
- p.285 - vue 289/588
-
-
-
- 286
- EXPOSITION DE 1889.
- CHAPITRE V.
- LA. RESTAURATION ET LA MONARCHIE DE JUILLET.
- i. Plaintes contre le régime universitaire. Suppression et rétablissement de FUniversité de France. — Dans les derniers jours de l’Empire, des plaintes s’étaient élevées contre le régime universitaire. Les mécontents s’apitoyaient sur la pauvreté des établissements d’enseignement supérieur. A la vérité, les facultés de sciences et de lettres se trouvaient pour la plupart dans une situation assez précaire, avec leur dotation de 5,ooo à 10,000 francs; elles avaient à peine deux ou trois professeurs spéciaux, et leurs chaires étaient pour le plus grand nombre occupées par les professeurs des lycées. Mieux pourvues au point de vue du personnel, les douze facultés de droit et les cinq facultés de médecine ne donnaient pas cependant un enseignement irréprochable. De vives protestations éclataient contre le monopole, et Chateaubriand faisait de belles phrases sur les écoles où les enfants apprenaient, «au son du tambour, l’irréligion, la débauche et le mépris «des vertus domestiques^.
- Un instant, la Restauration parut s’inspirer de ces déclamations et vouloir ramener l’instruction publique à l’état de choses antérieur aux événements de la Révolution. L’ordonnance du 17 février 181 5 créa dix-sept universités provinciales, sous la surveillance cl’un conseil royal présidé par un évêque. Dans chaque université, le recteur nommait lui-même a tous les emplois de l’administration et de l’enseignement.
- Quelques semaines plus tard, le Gouvernement s’apercevait de l’erreur qu’il avait commise en renonçant à la centralisation, en brisant entre ses mains un instrument de force et de puissance. Par ordonnance du 1 5 août 181 5, il rétablit la division en académies et
- p.286 - vue 290/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 287
- confia à une commission d’instruction publique tous les pouvoirs du grand maître et du Conseil supérieur de TUniversité impériale.
- ce L’Université, disait Royer-Collard, le 2 5 février 1817, n’est autre cc chose que le gouvernement appliqué à la direction universelle de cc l’instruction publique. L’Université a été établie sur cette base fonce damentale que l’instruction et l’éducation publiques appartiennent ccà l’Etat; l’Université a donc le monopole de l’enseignement, comme ccles tribunaux ont le monopole de la justice et l’armée celui de la ceforce publique. r>
- 2. Modifications dans l’enseignement et le personnel. Émancipation des petits séminaires. L’instruction primaire. — L’organisation de l’Université fut donc maintenue. Mais, dès 1 81 h, l’ordre des études subit des modifications.
- C’est ainsi que l’enseignement des mathématiques ne commença plus avant la seconde. La liste des livres classiques fit l’objet d’une nouvelle révision; en attendant la composition d’un manuel revêtu de toutes les autorisations nécessaires et soigneusement expurgé, les professeurs durent enseigner d’après les anciennes méthodes de l’Université de Paris. Tout ce qui sentait la caserne impériale disparut; il n’y eut plus d’exercices militaires; au grand désespoir des écoliers, le tambour fut remplacé par la cloche monastique, l’habit militaire par le frac bourgeois, le chapeau à cornes par le chapeau rond.
- Les petits séminaires furent affranchis de toute dépendance vis-à-vis de l’Université. Une ordonnance royale du 5 octobre 1814 autorisa les évêques et archevêques à avoir un établissement de ce genre dans chaque département, où et comme ils le voudraient. Néanmoins les élèves des petits séminaires pouvaient obtenir le grade de bachelier.
- Au début, l’Université était encore tout imprégnée de l’esprit de César; les pensionnats particuliers ouverts à son ombre servaient de refuge aux anciens patriotes. La commission de l’instruction publique décima sans pitié le personnel. Dès les premiers jours de la Restauration, tout un collège fut licencié; sept proviseurs, six censeurs,
- p.287 - vue 291/588
-
-
-
- 288
- EXPOSITION DE 1889.
- trois économes, cinquante-sept professeurs, dix-huit principaux, cent quatre régents et un très grand nombre de maîtres d’études se virent destitués, suspendus ou déplacés. Plus de trois cents boursiers furent renvoyés. Les ecclésiastiques entrèrent en foule dans la place qu’on leur livrait : en 1816, plus de six cents exerçaient déjà dans les divers établissements d’instruction publique. Quant aux pensionnats particuliers, le Gouvernement les soumit à la surveillance d’un comité spécial, et en deux années, à Paris seulement, l’interdiction vint frapper quatre cents maîtres et répétiteurs.
- Un arrêté du 1 5 mai 1818 réorganisa l’enseignement de l’histoire et de la géographie dans les collèges. Le programme nouveau comprenait, en quatrième, l’histoire ancienne; en troisième, l’histoire romaine; en seconde, l’histoire générale jusqu'à l’époque contemporaine; en rhétorique, l’histoire de France. Un professeur spécial était chargé du cours. Cet enseignement conservait encore un caractère bien modeste, puisqu’il ne prenait que deux heures par semaine; il n’en constituait pas moins un progrès: car le règlement de 181 à, d’ailleurs fort mal exécuté, prescrivait seulement aux professeurs de consacrer à l’histoire et à la géographie une demi-heure après la classe du soir pendant les mois d’été.
- En matière d’instruction primaire, le Gouvernement créa trois ordres de brevets, et l’instruction ministérielle du \h juin 1816 traça ainsi le cadre des examens : pour le brevet inférieur, lecture tant dans les livres français et latins que dans les pièces manuscrites, connaissance des procédés d’enseignement de la lecture; pour le brevet du deuxième degré, dictée assez longue et assez difficile, différents genres d’écriture, quatre règles, méthodes d’enseignement de la lecture, de l’écriture et du calcul; pour le brevet supérieur, principes de la grammaire et de l’arithmétique, analyse grammaticale, règle de société, procédés de l’arpentage et du levé des plans, calcul décimal et mesure des surfaces, un peu d’histoire, géographie sommaire de la terre, celle de la France avec les détails des cultures et des industries dans les divers départements. Le i3 juillet 1818, la commission de l’instruction publique invita les comités cantonaux
- p.288 - vue 292/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 289
- à exiger des instituteurs, tant laïques que congréganistes, la possession d’un des trois brevets. Mais tout se borna à ces réglementations; aucun crédit ne fut inscrit au budget de l’Etat en faveur de l’instruction primaire, et l’on regarda comme une grande générosité le don de 50,000 francs, que le souverain avait prélevé sur sa cassette pour le faire distribuer aux auteurs de bonnes méthodes et de bons livres destinés à l’instruction du peuple.
- Il est vrai qu’un moyen de produire beaucoup avec peu d’argent venait d’être trouvé ou plutôt retrouvé : c’était l’enseignement mutuel.
- Connu en France dès le xvnc siècle et même appliqué à Paris au cours du xvme, l’enseignement mutuel n’eut de succès dans notre pays que lorsqu’il nous revint des Indes par l’intermédiaire de l’Angleterre, sous le nom de méthode lancastrienne. Il fut adopté par le parti libéral et fournit un champ de bataille aux passions politiques, dans la presse de même qu’au sein du Parlement. ccOn tenait pour ccou contre l’enseignement simultané, comme s’il se fût agi d’un ccarticle de la Charte qu’il fallait, selon l’opinion à laquelle on appartenait, attaquer ou défendre; et cette lutte contribua à donner au cc nouveau système un vigoureux essor(l). v
- Deux méthodes d’enseignement se partageaient alors les écoles : l’enseignement simultané, pour les écoles religieuses qui disposaient d’un nombreux personnel de professeurs et pouvaient en conséquence ne donner à chaque maître qu’un petit groupe d’élèves; l’enseignement individuel, pour les écoles laïques qui n’avaient qu’un personnel restreint.
- L’enseignement mutuel allait fournir à ces dernières écoles, on l’espérait du moins, les auxiliaires nécessaires. Dans de vastes salles, les enfants étaient répartis en groupes; au fond, le maître se tenait sur une estrade, entouré de moniteurs généraux; puis venait toute une hiérarchie de moniteurs particuliers, de moniteurs spéciaux, de sous-moniteurs, de conducteurs, avec un système très compliqué
- (1) Gréard.
- xv. 19
- lUPR.UeniK NATIOtUIE.
- p.289 - vue 293/588
-
-
-
- 290
- EXPOSITION DE 1889.
- d’ordres militaires. Chaque jour, de 8 à î o heures, il y avait une classe de moniteurs, où le maître s’efforcait de développer les qualités pédagogiques et natives de ses auxiliaires. Le problème du mouvement perpétuel semblait résolu; la Société pour l’instruction élémentaire vantait en termes lyriques l’économie considérable qu’assurerait l’enseignement mutuel : «Un seul maître, disait-elle, enseignerait plus crfacilement 1,000 élèves par le nouveau système que 3o par faner cien.» Un enthousiasme, parfois puéril, s’emparait des esprits les plus réfléchis : M. de Laborde voyait toute la génération des pauvres élevée et instruite en douze ans, moyennant une subvention annuelle insignifiante. L’Académie elle-même se laissa entraîner dans le mouvement : en 1818, elle donna comme sujet au concours de poésie la célébration de la nouvelle méthode.
- 3. La loi de 1819 en Prusse. — Pendant que nous nous attardions a ces chimères, la Prusse complétait l’organisation de l’enseignement primaire par la belle loi de 1819.
- Un titre entier de cette loi était consacré a l’obligation scolaire. Les parents ou ceux de qui dépendaient les enfants (et il fallait comprendre sous cette dénomination les fabricants et les maîtres prenant en apprentissage ou à leur service des enfants en âge d’aller à l’école) devaient leur faire donner une instruction convenable, depuis l’âge de sept ans jusqu’à celui de quatorze ans accomplis. A toute réquisition des autorités municipales ou des comités de surveillance, ils étaient tenus d’indiquer par quels moyens ils pourvoyaient à l’éducation des enfants, si ceux-ci ne fréquentaient pas les écoles publiques. Pour faciliter la surveillance exercée par les autorités, la loi instituait un recensement biennal des enfants en âge d’aller à l’école et obligeait les maîtres à dresser des listes de présence. Elle prévoyait les cas d’excuse pour non-fréquentation des écoles. A défaut d’excuse et après remontrance, elle édictait des mesures de rigueur : les enfants pouvaient être conduits à l’école par un agent de police; les parents encouraient des amendes et même, en cas d’insolvabilité, la prison ou l’exécution forcée de travaux au profit de la commune; ces peines
- p.290 - vue 294/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 291
- augmentaient successivement, sans dépasser toutefois le maximum des peines de police correctionnelle.
- Le cc devoir d’école » avait pour corollaire naturel et nécessaire l’établissement d’écoles dans toutes les communes, cc Toute commune, ccsi petite qu’elle fût, était obligée d’avoir une école élémentaire, cc complète ou incomplète, c’est-à-dire remplissant tout le programme cc prescrit par la loi, ou du moins les parties les plus indispensables « de ce programme, » Des circonstances exceptionnelles autorisaient seules la réunion entre deux communes. Le maximum de la distance tolérée était d’une lieue en pays plat et d’une demi-lieue en montagne.
- D’une manière générale, les enfants pauvres avaient droit à la gratuité de l’enseignement.
- En principe, le budget des communes devait faire face aux charges d’entretien des écoles. Le cas échéant, si les ressources communales ne suffisaient pas, le district fournissait des subsides sûr le fonds général scolaire. Enfin, s’il subsistait encore un déficit, la somme nécessaire était répartie entre les pères de famille par les autorités municipales, avec la participation du comité de l’école. «Nul ne pouvait se refuser crà la contribution qui lui serait imposée, sous prétexte que les écoles ccde sa paroisse ou de sa confession étaient en bon état. Il s’agissait ccen effet de pourvoir à l’enseignement général de la commune, et « toutes les écoles étaient ouvertes à tous, »
- Cette loi, où se reflète à chaque ligne le haut souci de la dignité de l’école et du maître, mériterait d’être citée en entier. Elle interdisait aux maîtres d’école, fussent-ils réduits au minimum de leur revenu, de chercher un supplément de salaire dans des fonctions cc accessoires susceptibles de compromettre la dignité de renseignement».
- «Tout homme d’un âge mûr, d’un caractère moral irréprochable, cc pénétré de sentiments religieux, qui comprenait les devoirs de l’insti-« tuteur et avait donné des preuves suffisantes de sa capacité, pouvait cc être appelé à diriger une école, alors même qu’il aurait été étranger. » Cependant les places d’instituteur appartenaient de préférence aux
- p.291 - vue 295/588
-
-
-
- 292
- EXPOSITION DE 1889.
- élèves des écoles normales primaires, munis dn certificat de capacité. Chaque district devait avoir une école normale primaire, entretenue partie sur les fonds du district, partie sur les fonds de l’État. Les directeurs de gymnases et d’écoles de ville étaient invités à s’occuper attentivement des plus jeunes maîtres, à leur faire suivre des conférences et lire de bons ouvrages de pédagogie; des inspecteurs habiles et zélés pour l’instruction populaire, choisis par les consistoires provinciaux, devaient former et diriger de grandes associations entre les maîtres d’école, pour compléter leur instruction par des réunions périodiques; les instituteurs pouvaient d’ailleurs être renvoyés pendant un certain temps dans une école normale primaire, afin de recevoir l’instruction qui leur manquait. Tout était combiné pour qu’un échange utile d’expérience et de vues s’établît entre les maîtres. Des secours, mis à leur disposition pour des voyages, contribuaient au développement de leurs connaissances. Ainsi les bourses de voyage, comme les conférences pédagogiques, ces institutions si récentes en France, existaient dès lors dans le royaume de Prusse.
- La loi distinguait deux degrés dans l’instruction primaire. A l’échelon inférieur étaient les écoles élémentaires, ayant pour but le développement régulier des facultés de l’homme par l’enseignement pjus ou moins étendu des connaissances indispensables; les écoles élémentaires complètes embrassaient nécessairement l’instruction religieuse, la langue allemande, la langue locale dans les pays de langue étrangère, le calcul et l’arithmétique pratique, les éléments de la géométrie et de la physique, ceux de l’histoire générale et de la géographie, l’écriture, les principes généraux du dessin, le chant, quelques instructions sur les travaux de la campagne et les travaux manuels, suivant l’industrie de chaque pays, enfin les exercices gymnastiques. Au-dessus des écoles élémentaires, avec le même programme beaucoup plus approfondi, se plaçaient les écoles bourgeoises destinées à conduire l’enfant jusqu’à l’âge où pouvaient se manifester en lui des dispositions particulières pour les études classiques ou pour une profession déterminée; ces écoles n’avaient aucun caractère professionnel et ne comportaient que par exception des cours additionnels relatifs à
- p.292 - vue 296/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 293
- certains besoins industriels des populations ; on y enseignait un peu de latin.
- Cette loi avait été « plutôt rédigée que faite par d’Altestein^s. Elle existait déjà dans une foule d’ordonnances et dans les mœurs du pays : aussi fut-elle exécutée avec un zèle extrême.
- 4. Lutte du parti libéral et du clergé. M. Frayssinous, grand-maître de l’instruction publique. — En France, la lutte entre le parti libéral et le clergé prenait un caractère aigu; les influences cléricales s’emparaient de plus en plus du Gouvernement.
- En 1820, la commission de l’instruction reçut le titre de Conseil royal, et le président de ce conseil, M. de Corbière, fut fait Ministre secrétaire d’Etat. Quatre mois après, l’ordonnance du 27 février 1821 attribuait au Ministre la nomination de tous les professeurs de l’Université, après avis du Conseil qui discutait les mérites des candidats. ccLes bases de l’éducation des collèges, disait l’ordonnance, sont la cf religion, la monarchie, la légitimité et la Charte. L’évêque diocésain cc exercera, pour tout ce qui concerne la religion, le droit de surveillance sur tous les collèges de son diocèse; il les visitera lui-même ce ou les fera visiter par un de ses vicaires généraux, et provoquera au-cc près du Conseil les mesures qu’il jugera nécessaires, s
- Le but était de resserrer davantage cc les liens devant unir au clergé cc dépositaire des doctrines divines le corps chargé des sciences hu-«mainesjj, et de donner à la jeunesse, cc naturellement disposée à se cc livrer à des théories qui favorisaient les passions en apparence géné-ccreuses et nobles, cette direction religieuse et morale sans laquelle cc il lui était impossible de résister aux séductions dont elle se trouvait cc environnées.
- Pour préparer la suppression de l’École normale supérieure, suspecte de libéralisme, le Gouvernement établit des écoles normales partielles auprès des recteurs d’académie.
- Un statut général de skh articles suivit cette ordonnance et régla
- (I) Cousin.
- p.293 - vue 297/588
-
-
-
- 294
- EXPOSITION DE 1889.
- de nouveau la discipline et les études des collèges. Les sciences et les lettres n’avaient plus aucun point de contact; le cours entier de mathématiques se concentrait, sans aucune leçon préparatoire, dans les deux années de philosophie. D’autre part, l’histoire disparaissait complètement de la rhétorique et, dans les autres classes, on ne lui accordait plus qu’une heure et demie par semaine.
- L’ordonnance du ier juin 1822 rétablit au profit de M. l’abbé Frayssinous, évêque d’Hermopolis, le titre de grand maître de l’Université. Ce prélat ne tarda pas à faire connaître ses intentions. Par ses circulaires des 17 juin et 22 juillet 1 822 , il promit à la jeunesse de la prémunir contre le déplorable abus des lumières et des talents par une éducation plus morale et religieuse que littéraire et scientifique. Les évêques furent priés de fournir tous les prêtres nécessaires pour acheminer vers le paradis les petits séminaires laïques que le nouveau grand maître songeait à installer.
- Bientôt les actes suivirent. Le 6 septembre 1822, l’Ecole normale supérieure de Paris était supprimée. Près des écoles normales créées aux chefs-lieux d’académie s’ouvraient des concours d’agrégation. Un grand nombre de professeurs furent obligés de quitter leurs chaires; Guizot lui-même, auquel on devait plus tard reprocher si amèrement ses condescendances pour la Restauration, reçut l’ordre de suspendre des leçons dont le Gouvernement redoutait le libéralisme.
- La direction des collèges fut confiée à des ecclésiastiques. Relevant la tête, les Jésuites fondèrent des établissements sans se soumettre à aucune des prescriptions légales, tandis que les maîtres laïques étaient obligés de fournir de véritables certificats de religion, avant d’obtenir l’autorisation d’enseigner.
- En 182/1, les écoles primaires furent soustraites a la juridiction de l’Université et soumises exclusivement à la surveillance des évêques, comme aux temps du moyen âge.
- Par ces mesures, ainsi que par le renouvellement des diplômes, qui permettait d’éliminer les instituteurs suspects, M. Frayssinous arrivait à épurer l’instruction publique. «Les obstacles sont grands, ce disait-il avec un zèle apostolique; mais nous ne nous arrêterons
- p.294 - vue 298/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 295
- cc point. Continuons de marcher d’un pas ferme vers une vraie régénère ration ; il n’est pas d’obstacle qu’on ne puisse vaincre avec du bon «sens et du caractère. Dites aux chefs d’établissements que, si le bâti-ccment qu’ils occupent et son mobilier leur appartiennent, ]es enfants rrqu’on leur confie sont à la religion, à leur famille, à leur roi et à «leur pays, et que l’autorisation d’enseigner n’est pas le droit d’égarer «ces enfants par de mauvaises doctrines. r> (Circulaires des 1 4 et 29 avril 182/1.)
- L’instruction en France était à nouveau l’affaire propre du culte catholique, et, pour mieux affirmer cette union, l’abbé Frayssi-nous recevait le portefeuille de Ministre secrétaire d’Etat «des affaires crecclésiastiques et de l’instruction publique».
- Avant de tourner le dos à ce ministère rétrograde, mentionnons les arrêtés du 16 septembre et du 21 octobre 1826, qui rétablirent l’enseignement des sciences en seconde et en rhétorique. Une classe par semaine fut en outre consacrée à l’histoire depuis la sixième jusqu’à la troisième : il s’agissait exclusivement de résumés chronologiques, que les élèves devaient apprendre par cœur.
- 5. Retour offensif des libéraux. Ministère de M. de Vatimesnil. — L’administration de l’abbé Frayssinous souleva de vives réclamations. En 1828, lors de la constitution d’un nouveau cabinet, l’instruction publique cessa d’être rattachée au ministère des affaires ecclésiastiques, et M. de Vatimesnil fut placé à la tête de l’Université, d’abord comme grand maître, puis comme Ministre secrétaire d’État.
- Le 2 1 avril 1828, la surveillance de l’instruction primaire était restituée à l’Université; le 16 juin suivant, Saint-Acheul et les autres institutions fondées par les Jésuites, avec le titre d’écoles secondaires ecclésiastiques, rentraient sous le régime légal. Aux termes de l’ordonnance du 16 juin 1828, nul ne pouvait être ou demeurer chargé, soit de la direction, soit de l’enseignement dans une école secondaire ecclésiastique, s’il n’avait affirmé par écrit qu’il n’appartenait à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France.
- p.295 - vue 299/588
-
-
-
- 296
- EXPOSITION DE 1889.
- Une deuxième ordonnance du même jour, rendue sur le rapport de l’abbé Feutrier, évêque de Beauvais, Ministre des affaires ecclésiastiques, réglait le régime des petits séminaires et prenait toutes les précautions nécessaires pour les ramener strictement à leur pieuse destination.
- Diverses modifications furent introduites dans le règlement des études par l’ordonnance du 6 mars 1829. L’usage du latin était supprimé en philosophie, l’enseignement de l’histoire rétabli en rhétorique, et l’étude des langues vivantes ajoutée au programme des classes inférieures. Pour rompre l’uniformité des collèges et imprimer à l’instruction un caractère plus pratique, le Gouvernement créa des sections affectées aux sciences avec leur application à l’industrie, ainsi qu’aux langues modernes, au commerce et au dessin : des cours de ce genre furent institués au collège de Rouen, par arrêté du 6 janvier 1829, et au collège de Nantes, par arrêté du 3o janvier. L’ordonnance permettait d’ailleurs aux établissements particuliers d’organiser un enseignement analogue.
- En même temps, le Ministre favorisait la création de l’Ecole centrale des arts et manufactures. Les fondateurs, Dumas, Olivier, Péclet
- r
- et Lavallée, voulaient faire revivre l’Ecole des travaux publics, que l’Ecole polytechnique avait remplacée, et donner ainsi a l’industrie «ces médecinsr> dont elle avait besoin. L’Ecole polytechnique avait conservé son ancien caractère hautement scientifique et suffisait à peine pour entretenir les cadres de l’armée et fournir les ingénieurs de l’Etat. Ce fut le 3 novembre 1829 qu’ouvrirent les cours de l’Ecole centrale, dans les bâtiments de l’hôtel de Juigné; il y eut 1/10 élèves la première année. La période de scolarité était de deux ans. Gomme principe fondamental, les rédacteurs du programme avaient admis que l’unité de la science dominait la variété des applications, et que les ingénieurs, les métallurgistes, les constructeurs de machines, les chefs d’usine devaient s’instruire aux mêmes sources. Ce programme comprenait Renseignement scientifique appliqué aux travaux du génie civil, a la direction des manufactures et même aux spéculations des capitalistes.
- p.296 - vue 300/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 297
- Guizot, Cousin et Villemain avaient rouvert leurs cours et donnaient cc presque à l’enseignement l’importance et le retentissement cc d’une institution politique ». — cc Tout Paris vit en eux les organes de cela pensée libre trop longtemps comprimée. Tout le monde voulut cc venir entendre les éloquents professeurs; il fallut que les journaux cc politiques réservassent, après le compte rendu des séances des cc Chambres, une partie de leurs colonnes pour analyser les cours de cc la Sorbonne(1). » — cc Au lieu de l’esprit superficiel et léger de Voltaire, cc disait Goethe, il y a chez eux l’érudition que l’on ne trouvait autrefois que chez les Allemands. Et avec cela un esprit, une pénétration, un talent pour épuiser un sujet! C’est admirable! On croirait ce les voir au pressoir ! »
- Le Ministre, dont les idées libérales s’étaient manifestées à diverses reprises, avait chargé une commission spéciale de procéder à une enquête et de reqhercher une méthode perfectionnée pour apprendre plus rapidement les langues anciennes. Il songeait, dit-on, à une réforme générale de l’Université, quand tomba le cabinet dont il faisait partie.
- Au 8 août 1 829, M. de Montbel était nommé Ministre des affaires ecclésiastiques et de l’instruction publique. Quelques mois plus tard, il eut pour successeur M. de Guernon-Ranville. On pouvait craindre un retour offensif du clergé; mais la nouvelle administration se maintint dans l’esprit de celle qui l’avait précédée. L’enseignement des langues vivantes fut réglementé, et la rentrée du latin dans la classe de philosophie constitua la principale modification à l’ordonnance de 1829.
- 6. Premiers actes du Gouvernement de Juillet. — Le premier acte du Gouvernement de Juillet, en ce qui concerne l’instruction publique, fut le rétablissement de l’Ecole normale supérieure. (Ordonnance du 6 août 1880.)
- Après le 9 août, M. de Broglie reçut le portefeuille de l’instruc-
- Demogeot (Histoire des littératures).
- p.297 - vue 301/588
-
-
-
- 298
- EXPOSITION DE 1889.
- tion publique, et M. Villemain, la présidence du Conseil royal, où entrèrent MM. Cousin et le baron Thénard.
- Le Conseil s’occupa d’abord de la réforme des études philosophiques et décida que l’enseignement de la philosophie serait donné exclusivement en français. De la dissertation latine, le prix d’honneur passa à la dissertation française avec ses avantages, dispense du service militaire et de tous frais dans les diverses facultés. Ensuite le Conseil porta son attention sur l’histoire : dans les collèges royaux de Paris, l’enseignement en fut confié a un professeur titulaire et à un agrégé; un arrêté du 19 novembre i83o institua le concours spécial d’agrégation pour les études historiques et géographiques. L’ordre des cours était ainsi réglé : une classe d’histoire par semaine en rhétorique, deux classes d’histoire moderne en seconde, deux classes d’histoire du moyen âge en troisième, une classe d’histoire romaine en quatrième. Dans les autres classes, l’enseignement de l’histoire restait confié aux professeurs ordinaires.
- Pour tous les instituteurs primaires, congréganistes aussi bien que laïques, l’ordonnance du 18 avril 1831 rétablit l’obligation du brevet : l’opinion publique réclamait en effet l’égalité de traitement. L’attestation de l’évêque était supprimée, et Ton maintenait seulement le certificat de bonne vie et mœurs délivré par le maire.
- Tels furent les actes par lesquels débuta la monarchie de Juillet.
- 7. La mission de Cousin en Allemagne. — Chargé d’une mission en Allemagne pour y étudier l’état de l’enseignement, Cousin put apprécier en 1831 les «admirables résultats de la loi de 1819 ». La Prusse avait fait plus que ne commandait cette loi. A côté des écoles normales primaires, des succursales avaient été établies; les instituteurs étaient assimilés aux fonctionnaires de l’Etat, et des sociétés de secours assuraient des pensions aux veuves et aux orphelins. Le nombre des écoles s’était élevé de 2 0,0 8 5 en 1819 à 22,612 en 1831, et celui des maîtres, de 21,895 à 27,7/19. Sur 2,oA3,o3o enfants en état d’aller à l’école, 2,021,^21 avaient effectivement fréquenté les écoles publiques en 18 31 : constatation presque trop mer-
- p.298 - vue 302/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 299
- veilleuse, car en tenant compte des enfants élevés dans les écoles particulières ou chez eux, ainsi que des élèves des gymnases au-dessous de quatorze ans, on arrivait à un chiffre supérieur au nombre des enfants en âge de scolarité. Mais, comme il y a une explication à tout, même aux erreurs de cette incorrigible statistique, Cousin se tirait d’embarras en disant : «Le goût de l’instruction est tellement «répandu que les parents n’attendent pas lage de sept ans pour «envoyer leurs enfants à l’école.»
- L’obligation scolaire était consacrée par un seul mot : Schulpjlichtig-keil (devoir d’école), comme le service militaire par le Dienstpjlichtig-keil. «Ces deux mots, disait Cousin, sont la Prusse entière. Ils con-« tiennent le secret de son originalité comme nation, de sa puissance «comme Etat, et le germe de son avenir. Ils expriment à mon gré les «deux bases de la vraie civilisation, qui se compose à la fois de lu-« mière et de force. »
- En général, les écoles bourgeoises ne valaient pas nos collèges communaux pour les études classiques et scientifiques; mais elles leur étaient incomparablement supérieures pour l’enseignement de la morale, de la religion, de l’histoire, des langues modernes, du dessin, de la musique et de la littérature nationale. «Il est de la plus haute «importance de créer en France, sous un nom ou sous un autre, des «écoles analogues dont le développement soit très varié, et de réfor-«mer dans ce sens un certain nombre de nos collèges communaux. Je
- «regarde ceci comme une affaire d’Etat.........L’Etat, ne pouvant
- «placer tout le monde, ne doit pas fournir trop de facilités à tout le « monde pour sortir de la carrière de ses pères, et élever ainsi pour son « plus grand dommage une génération de mécontents. Il ne faut donc « point appeler indiscrètement les classes inférieures dans les collèges; «et c’est le faire que de ne pas élever des établissements intermé-«diaires entre les écoles primaires et les collèges.»
- L’organisation des gymnases allemands était aussi conçue de façon à arrêter les vocations «indiscrètes». Tracé par l’article i3 de la loi de 1819, leur programme comprenait la religion, les langues anciennes, la langue nationale, les mathématiques pures et appliquées,
- p.299 - vue 303/588
-
-
-
- 300
- EXPOSITION DE 1889.
- la géographie et l’histoire, la musique et la gymnastique. L’enseignement du grec et des mathématiques commençait en quatrième. Tous les objets du programme avaient été répartis avec beaucoup d’habileté entre les diverses classes. L’élève ne pouvait entrer au gymnase qu’après un examen. Normalement, le cycle des études embrassait une période de six années, et les classes formaient trois divisions, division inférieure (sixième et cinquième), division intermédiaire (quatrième et troisième), division supérieure (seconde et première); les classes inférieures préparaient aux classes supérieures, mais constituaient par elles-mêmes un tout assez complet pour être utiles aux jeunes gens, que l’insuffisance de leurs ressources ou de leur intelligence empêchait d’aller plus loin. Le passage d’une division à l’autre était subordonné à un examen sévère et souvent refusé.
- crCe refus, dit Cousin, est aussi utile à l’Etat qu’aux familles; il « prévient l’inconvénient grave de jeter dans les fonctions libérales de cela société des hommes qui n’y sont pas propres et qui ne feraient ccque des demi-lettrés turbulents et ambitieux. Il épargne aux parents crdes sacrifices inutiles et des mécomptes possibles; et il sert les ccjeunes gens eux-mêmes en les renvoyant aux professions où ils cc pourront trouver du contentement. v
- Au moment de quitter le gymnase, le jeune homme> devait subir un examen de maturité correspondant à notre baccalauréat ès lettres. ccCet examen donne le produit net de l’instruction secondaire. Le Goure vernement a mis tous ses soins à le perfectionner sans cesse et a le cc rendre autant que possible conforme à sa fin, laquelle est une appréciation vraie et complète des études que comprend l’enseignement cc secondaire. » Les épreuves écrites duraient près de vingt-cinq heures; les mathématiques et les sciences y étaient associées dans une large mesure aux langues anciennes et aux lettres. Des professeurs du gymnase composaient le jury, sous la présidence d’un délégué de l’auto-rifé provinciale. L’examen aboutissait à un certificat de capacité suffisante, de capacité incomplète ou d’incapacité : ce certificat contenait en outre des renseignements généraux sur la conduite et le travail de l’élève pendant toutes ses classes. En cas d’insuccès, l’élève pouvait
- p.300 - vue 304/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 301
- se représenter une seconde fois seulement, après un délai de six mois ou d’un an.
- Tous les six mois, les commissions d’examen de chaque gymnase envoyaient au consistoire provincial les procès-verbaux des examens de sortie. Le consistoire transmettait ces procès-verbaux, avec toutes les pièces a l’appui, à des commissions royales scientifiques, recrutées parmi les professeurs de facultés, qui, après avoir contrôlé les épreuves, faisaient aux professeurs du gymnase les observations nécessaires.
- Le but de l’examen étant d’éprouver la maturité du candidat, on évitait soigneusement tout ce qui pouvait troubler la marche normale de l’école et pousser les élèves à une préparation particulière, à de grands efforts intellectuels pendant les derniers mois. On n’entendait tenir compte que des connaissances devenues véritablement la propriété des élèves par un travail régulier et constant. En corrigeant les épreuves, les maîtres devaient exprimer leur opinion sur le rapport entre ces épreuves et les travaux ordinaires des élèves. Le directeur pouvait même soumettre à la commission des devoirs de la dernière année : ces devoirs ne constituaient pas la base de la décision, mais ils permettaient de porter un jugement plus assuré sur la capacité des candidats.
- A l’oral le jury avait pour règle d’interroger l’élève sur les points faibles de ses compositions écrites ou sur les matières qui lui étaient le plus familières.
- Le certificat de maturité était nécessaire pour l’inscription dans les facultés de droit, de théologie, de médecine, de chirurgie et de philosophie, et pour l’admission aux examens ouvrant les carrières de l’Eglise ou de l’Etat.
- Grâce aux examens de passage et de maturité, ceux qui arrivaient ainsi à l’Université composaient une véritable élite intellectuelle.
- Cousin s’étendait longuement sur les trois ordres du professorat dans les universités et sur tous les avantages de ce recrutement expérimental. cc Quelle épreuve de quelques jours ou de quelques semaines ccvaut ces dix ou douze ans de succès public à la face de l’Allemagne
- p.301 - vue 305/588
-
-
-
- 302
- EXPOSITION DE 1889.
- ccet quelquefois de l’Europe!.......En France, la nomination des
- cc professeurs titulaires se fait par voie de concours en moins d’un «mois entre des jeunes gens qui souvent n’ont pas écrit deux lignes ccet qui reçoivent, peut-être à vingt-cinq ans, un titre inviolable qu’ils cc pourront garder jusqu’à soixante-dix ans sans rien faire, recevant «depuis le premier jour de leur nomination jusqu’à la fin de leur ccvie le même traitement, qu’ils aient beaucoup ou peu d’élèves, qu’ils cc restent ignorés ou deviennent des hommes célèbres, v Et pour caractériser cette organisation, qu’il qualifiait d’«absurde», Cousin rappelait un fait récent : Broussais et Magendie, en possession d’une gloire européenne, après vingt ans de leçons publiques, s’étaient vus sur le point de n’obtenir le titre de professeur qu’à la condition de passer le concours avec des jeunes gens qui peut-être n’avaient pas achevé de lire les ouvrages de ces illustres savants.
- Les professeurs, en France, parlaient devant ccun parterre de « théâtre n. On entrait, on sortait au milieu de leurs leçons; on y venait pour n’y plus revenir. Le mieux qui pût leur arriver était de se proportionner à leur auditoire, de devenir superficiels et légers comme lui. cc Qu’est-ce que tout cela, disait Cousin, comparé à l’assiduité lace borieuse de cinquante étudiants qui, ayant payé d’avance les leçons ccdu professeur, les suivent opiniâtrément, les recueillent, les dis-cc cutent et cherchent à s’en rendre compte, parce que sans cela ils cc auraient perdu leur temps et leur argent. Mais le plus inouï, ajou-cctait-il, est de voir les diverses facultés dont se compose l’université cc allemande séparées en France les unes des autres, disséminées et cc comme perdues dans l’isolement. Ici des facultés de sciences où se ccfont des cours de physique, de chimie et d’histoire naturelle, sans cc qu’il y ait à côté une faculté de médecine qui en profite. Là des face cultés de droit et de théologie, sans faculté des lettres, c’est-à-dire ccsans histoire et sans philosophie. — En vérité, si l’on se proposait cc de donner à l’esprit, une culture exclusive et fausse, si l’on voulait cc faire des lettrés frivoles, des beaux esprits étrangers au développe-ccment des sciences, ou des savants sans lumières générales, des procureurs et des avocats au lieu de jurisconsultes, et des prêtres igno-
- p.302 - vue 306/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 303
- «rants au lieu de vrais théologiens, je ne pourrais indiquer un plus ccsûr moyen pour arriver à ce beau résultat que l’éparpillement des
- cc facultés.....Hâtons-nous de substituer à ces pauvres facultés de
- ce province partout languissantes de grands centres scientifiques, rares cr mais bien placés, qui renvoient au loin une forte lumière. »
- Cousin rentra donc en France fort émerveillé de tout ce qu’il avait vu. Le rapport que je viens d’analyser fut accueilli avec une grande faveur et devint pendant un demi-siècle le fonds commun où tant de gens allèrent puiser leurs inspirations.
- 8. La liberté d’enseignement promise par la Charte. Les débuts du ministère Guizot. — La Charte, en son article 69, § 8, avait proclamé la liberté de l’enseignement. Un certain nombre de maîtres particuliers en conclurent assez logiquement qu’ils pouvaient se soustraire au régime de l’Université et refusèrent de payer la taxe; d’autres ouvrirent des écoles sans autorisation. Lacordaire et Montalembert fondèrent l’Ecole libre. Mais, au mois de juin i83i, un arrêt de la Cour royale de Paris reconnut la légalité des ordonnances universitaires et déclara que la nouvelle Charte n’avait pu les abroger implicitement : la législation existante n’avait pu être anéantie par une promesse de pourvoir le plus tôt possible à la liberté de l’enseignement. Ainsi l’École libre perdit son procès, et les impatients durent se résoudre à attendre la réalisation des engagements contractés par la monarchie constitutionnelle.
- A la fin de 1832, Guizot fut appelé au ministère de l’instruction publique. On savait que sa devise était de laisser la liberté aux autres et de faire mieux qu’eux pour leur enlever le bénéfice de cette liberté.
- Le 11 octobre 1832, Guizot rattacha à son département les grands établissements scientifiques et littéraires. Mais ce n’était qu’un incident de sa carrière politique. Ses vues se tournaient principalement vers l’éducation morale et intellectuelle du peuple par l’organisation de l’enseignement primaire; il arrivait au pouvoir avec des idées très arrêtées à cet égard : ccTout en ressentant pour les détresses maté-
- p.303 - vue 307/588
-
-
-
- 304
- EXPOSITION DE 1889.
- «rielles du peuple une profonde sympathie, j’ai été surtout touché de cfses détresses morales, tenant pour certain que plus il guérirait de cccelles-ci, plus il lutterait contre celles-là, et que, pour améliorer la cccondition des hommes, c’est d’abord leur âme qu’il faut épurer, cc affermir et éclairer, n
- Dès le 29 octobre, il adressait au roi un rapport pour motiver la publication du Manuel général ou Journal de Vinstruction primaire, qui devait porter à la connaissance des instituteurs et des autorités scolaires : i° tous les documents relatifs à l’instruction populaire en France; 20 les renseignements sur cette branche de l’instruction publique dans les principaux pays civilisés; 3° l’analyse des ouvrages concernant l’enseignement primaire; k° les conseils et directions propres à assurer le succès de cet enseignement dans toutes les parties du royaume.
- Peu de temps après, Guizot ordonnait une enquête sur la situation des écoles normales. Nous avons vu que le Gouvernement de la Restauration s’était montré peu soucieux d’accroître le nombre de ces écoles. L’ordonnance du 29 février 1816 (art. 39) avait seulement recommandé de favoriser autant que possible, dans les grandes communes, les réunions de classes sous un seul maître et plusieurs adjoints, afin de former ces derniers à la pédagogie. En 1823, deux départements voisins de l’Alsace, stimulés par l’heureuse initiative du Bas-Rhin, avaient bien créé des écoles normales, l’un à Hedelfange (Moselle), l’autre à Bar-le-Duc (Meuse), et obtenu d’excellents résultats; mais cet exemple était resté sans imitateurs, par suite de la mauvaise volonté du pouvoir, de 1823 à 1828. La monarchie de Charles X approchait déjà de sa lin, quand M. de Yatimesnil invita les recteurs à instituer, dans une des principales communes de leur académie, une école normale ccà l’imitation de celle qui avait si bien «réussi à Strasbourg^. Sur cette invitation officielle, dix établissements nouveaux s’ouvrirent. Le Gouvernement de Juillet encouragea les départements, et, à la fin de i832, 29 écoles normales étaient en pleine activité.
- Ces écoles avaient été installées, les unes dans de vieux châteaux,
- p.304 - vue 308/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 305
- comme Hedelfange; d’autres, dans les dépendances de palais nationaux, comme Versailles; d’autres enfin, dans des bâtiments communaux ou dans les annexes des collèges. Ordinairement les cours duraient deux années. Le prix moyen des bourses était de 3oo francs. Les programmes ne présentaient pas d’uniformité; mais, en général, il n’y avait pas d’écoles annexes, et les élèves-maîtres allaient se former à la pratique de l’enseignement dans les petites classes des collèges, les écoles de la ville ou les cours d’adultes.
- Le règlement du i4 décembre i832 donna aux écoles normales une organisation méthodique et régulière. Il fixait ainsi l’objet des études : morale et religion, lecture, écriture, arithmétique y compris le système des poids et mesures, grammaire française, dessin linéaire, arpentage et autres applications de la géométrie pratique, notions des sciences physiques applicables aux usages de la vie, musique, gymnastique, éléments de l’histoire et de la géographie de la France, pratique des meilleures méthodes d’enseignement dans une ou plusieurs classes annexées à l’école normale, greffe et taille des arbres, crS’il arrivait, disait le Ministre, que quelque article de ce règlement cc général fût contraire aux règlements déjà en vigueur dans les écoles ccnormales, mon intention n’est pas d’abolir ces anciennes disposi-cctions; elles devront au contraire être observées jusqu’à plus ample cc examen, car on doit les supposer mieux appropriées aux circonstances cc et aux nécessités locales. »
- Guizot recommandait surtout de ne pas étendre sans mesure et au hasard le cadre de l’enseignement, cc N’oublions jamais que le but ccdes écoles normales est de former des maîtres d’école et surtout ccdes maîtres d’école de village. Toutes les connaissances doivent cc être solides, pratiques, susceptibles de se transmettre sous la forme ccd’un enseignement immédiatement utile aux hommes que leur labo-cc rieuse condition prive du loisir nécessaire pour la réflexion et pour cc l’étude. r>
- La durée des études restait fixée à deux ans.
- A la tête de chaque école, était un directeur nommé par le Ministre de l’instruction publique, sur la présentation du recteur et du préfet.
- iv. ao
- turnniEntE nationale.
- p.305 - vue 309/588
-
-
-
- 306
- EXPOSITION DE 1889.
- Une commission de surveillance, soumise au même mode de nomination, contrôlait l’administration et l’enseignement, et veillait à la discipline; elle déterminait le nombre des élèves-maîtres, les examinait et les classait.
- Les instituteurs en cours d’exercice pouvaient être admis à suivre, en qualité d’externes, les cours de l’école normale.
- Ainsi se préparait la loi mémorable du 28 juin 18 3 3 sur l’instruction primaire.
- 9. Loi du 28 juin 1833 sur l’instruction primaire. — D’après une statistique de 1829, il existait en France 80,796 écoles tant publiques que privées, recevant 1,372,206 élèves des deux sexes, pendant les mois d’biver, et 68i,oo5 seulement, pendant la belle saison. Sur 88,1 35 communes, 18,984 ne possédaient aucune école. Plus de la moitié des jeunes gens ne savaient pas lire.
- Les rapports dressés par les cinq cents inspecteurs que Guizot envoya sur tous les points de la France font un tableau lamentable de la situation dans laquelle se trouvait l’instruction primaire à cette époque. Non seulement un tiers des communes était absolument dépourvu de tout moyen d’instruction, ainsi que nous venons de le voir; mais un autre tiers n’avait pas d’école régulièrement installée. L’instituteur donnait ses leçons en plein air, dans des granges, dans des réduits à peine éclairés, le plus souvent dans la modeste chambre qui formait toute son habitation.
- 11 existait certaines régions où, à l’entrée de l’hiver, les instituteurs battaient la campagne jusqu’à ce qu’un hameau eût loué leurs services pour une somme de i5 à 20 écus. La capacité de ces pauvres hères était attestée par une sorte de livret d’ouvrier sur lequel les chefs de famille et les autorités locales inscrivaient l’expression de leur satisfaction.
- Les maîtres infirmes se rencontraient en nombre considérable et présentaient la plus étonnante variété de sourds, de boiteux, de manchots, de rachitiques, d’épileptiques et de nains. Un maître signalé comme très capable était sans bras et devait écrire avec le pied.
- p.306 - vue 310/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 307
- Presque partout les instituteurs avaient une rétribution si faible qu’il leur fallait exercer en même temps un autre métier et s’interrompre au milieu de leurs leçons pour faire une barbe, peser du tabac ou verser à boire. Dans la plupart des communes, ils remplissaient les fonctions de chantre, de sonneur ou de fossoyeur.
- Ainsi le personnel était pitoyable. Rarement d’ailleurs, les élèves fréquentaient l’école plus de trois mois. Les parents refusaient d’acheter des livres à leurs enfants, sous prétexte qu’ccon pouvait apprendre à lire dans tout imprimé?? : tel écolier apportait comme livre de lecture un paroissien, tel autre un livre de jurisprudence, tel autre encore un pamphlet comme Le bon sens du curé Meslier ou Le cauchemar du juste milieu.
- La loi du 28 juin 183B fut la grande œuvre du ministère Guizot, crloi de bonne foi, étrangère à toute passion, à tout préjugé, à toute ccvue de parti, et n’ayant réellement d’autre objet que celui qu’elle cc se proposait ouvertement, le plus grand bien de l’instruction du repeuple??. (Exposé des motifs.)
- Désormais il devait y avoir une école par commune ou tout au moins par groupe de deux ou trois communes. L’Etat se réservait ce d’instituer les maîtres?? et leur assurait un traitement minimum; les enfants pauvres devaient être admis gratuitement a l’école.
- L’idée de l’obligation avait trouvé des avocats et Cousin s’était exprimé ainsi, au nom de la commission de la Chambre des pairs : ce Le paragraphe h du projet de la Chambre des députés porte que ce le conseil communal arrête un état des enfants ne recevant l’in-ccstruction primaire, ni à domicile, ni dans les écoles publiques ou cc privées. Le paragraphe correspondant du projet du Gouvernement cc allait un peu plus loin, et sa rédaction enveloppée couvrait le prince cipe d’un appel aux familles. La Chambre des députés a vu dans cet cc appel l’ombre de l’obligation scolaire, et, dans la conviction que ce cette obligation est au-dessus des pouvoirs du législateur, elle a ff tenu pour suspect jusqu’au droit modeste d’invitation que le projet du cc Gouvernement confère aux comités communaux.— Un autre ordre cc de pensée a été développé au sein de votre commission. Une loi
- p.307 - vue 311/588
-
-
-
- 308
- EXPOSITION DE 1889.
- rf qui ferait de l’instruction primaire une obligation légale ne nous a repas paru plus au-dessus des pouvoirs du législateur que la loi sur cria garde nationale et celle que vous venez de faire sur l’expropriation rrforcée pour cause d’utilité publique. Si la raison d’utilité publique k suffit au législateur pour toucher à la propriété, pourquoi la raies son d’une utilité bien supérieure ne lui suffirait-elle pas pour faire rr moins, pour exiger que les enfants reçoivent l’instruction indispensable à toute créature humaine, afin qu’elle ne demeure pas nuisible rr a elle-même et à la société? — Il est contradictoire de proclamer «la nécessité de l’instruction primaire et de se refuser au seul moyen rr qui puisse la procurer; il n’est pas non plus fort conséquent peut-rrêtre d’imposer une école à chaque commune, sans imposer aux en-rrfants l’obligation de la fréquenter.—Votre commission n’aurait donc rrpas reculé devant les mesures sagement combinées que le Gouver-« nement aurait pu lui proposer à cet égard ; elle en aurait peut-être «pris l’initiative, sans la crainte de faire naître des difficultés qui «eussent pu faire ajourner une loi impatiemment attendue.??
- Guizot s’était prononcé contre le principe de l’obligation, qui, suivant lui, entraînait des recherches inquisitorialespmpossibles à tenter et presque impossibles à exécuter, surtout dans un grand pays. «C’est ce le caractère et l’honneur des peuples libres d’être à la fois confiants «et patients, de compter sur l’empire de la raison éclairée et de l’in-«térêt bien entendu, et de savoir en attendre les effets. Je fais peu «de cas des règles qui portent l’empreinte du couvent ou de la ca-«serne. ??
- Quant au principe de la gratuité, Guizot le déclara faux en raison et mauvais dans ses applications. Il résumait sa pensée dans la formule suivante : «L’Etat doit offrir l’instruction primaire à toutes les «familles, et la donner à celles qui ne peuvent pas la payer.??
- Le Ministre se prononça également contre la laïcité de l’enseignement et obtint de la Chambre des pairs, contrairement au vote de la Chambre des députés, que le curé ou le pasteur fût membre de droit du comité préposé dans chaque commune à la surveillance de l’école. «Si le prêtre se méfie ou s’isole de l’instituteur, si l’instituteur se
- p.308 - vue 312/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 309
- ce regarde comme le rival indépendant, non comme l’auxiliaire fidèle cc du prêtre, la valeur morale de l’école est perdue, et l’école est près « de devenir un danger. »
- Aux termes de la loi de 183 B, l’instruction primaire se divisait en deux degrés. Le premier degré, cc dette étroite du pays envers tous ses cc enfants », comprenait l’enseignement de la lecture, de l’écriture, du calcul, du système légal des poids et mesures, de la langue française, de la morale et de la religion. Quant au second degré, Guizot le justifiait ainsi : ccDu premier degré à l’instruction secondaire il y a bien ccloin, et cependant, dans notre système actuel d’instruction publique, ccil n’y a rien entre l’un et l’autre; de là il résulte qu’une partie très cc nombreuse de la nation, qui, sans jouir des avantages de la force tune, n’est pas non plus réduite à la gêne, manque entièrement des cc connaissances et de la culture intellectuelle et morale appropriées ccà sa position. — Il faut absolument combler cette lacune; il faut cc mettre une partie si considérable de nos compatriotes en mesure cc d’arriver à un certain développement intellectuel, sans leur im-ccposer la nécessité de recourir à l’instruction secondaire, à la fois cc si chère et si périlleuse. . . Nous avons donc établi un degré supé-, cc rieur d’instruction primaire, qui ajoute aux connaissances indispensables à tous les hommes les connaissances utiles à beaucoup, les cc éléments de la géométrie pratique, les notions de physique et d’his-cctoire naturelle, l’histoire, la géographie et les langues modernes. » L’article î o de la loi imposa en conséquence à toutes les communes chefs-lieux de département, ainsi qu’à celles dont la population dépassait 6,ooo âmes, la fondation et l’entretien d’une école primaire supérieure.
- Les dépenses de l’instruction primaire étaient supportées d’abord par les communes intéressées, jusqu’à concurrence de 3 centimes additionnels au principal des contributions foncière, personnelle et mobilière, puis par le département, dans la limite de a centimes additionnels. En cas d’insuffisance, l’Etat devait y pourvoir sur son budget.
- ccMais, disait Guizot, tous ces soins, tous ces sacrifices seraient
- p.309 - vue 313/588
-
-
-
- 310
- EXPOSITION DE 1889.
- rcinutiles, si nous ne parvenions à procurer aux écoles publiques cc des maîtres dignes de la noble mission d’instituteurs du peuple. . . ccUn bon maître d’école est un homme qui doit savoir beaucoup plus cc qu’il n’enseigne, afin de l’enseigner avec intelligence et goût; qui ccdoit vivre dans une humble sphère, et cependant doit avoir l’âme cc assez élevée pour conserver cette dignité de sentiments et même de ccmanières, sans laquelle il n’obtiendra jamais la confiance et le res-ccpect des familles; qui doit posséder un rare mélange de douceur et crde fermeté, car il est l’inférieur de bien du monde dans une com-ccmune, et il ne doit être le serviteur dégradé de personne; n’ignorant ccpas ses droits, mais pensant bien plus à ses devoirs; donnant à tous ccl’exemple; servant à tous de conseiller; surtout ne cherchant point ccà sortir de son état; content de sa situation parce qu’il y fait du ccbien; décidé à vivre et à mourir dans le sein de l’école, au service ccde l’instruction primaire qui est pour lui le service de Dieu et des cchommes. —Faire des maîtres qui approchent d’un pareil modèle ccest une tâche difficile, et cependant il faut y réussir, ou nous n’avons ccrien fait pour l’instruction primaire. Et pour cela des écoles nor-cc males primaires sont indispensables. » L’article 11 du projet de loi obligeait donc chaque département à entretenir une école normale primaire; au cours de la discussion, cet article fut amendé, de manière à permettre les écoles normales communes à plusieurs départements voisins.
- Après cette organisation complète des écoles publiques, la liberté de l’enseignement n’était plus à craindre. Aussi la loi de 1833 la proclamait-elle, conformément à la Charte. Tout citoyen âgé de dix-huit ans accomplis pouvait fonder, entretenir, diriger un établissement quelconque d’instruction primaire, sans autre condition que de présenter au maire de la commune un certificat de bonne vie et mœurs, et un brevet de capacité obtenu après examen. ccNous n’aurons jamais cc assez de coopérateurs dans la noble et pénible entreprise de l’amé-cclioration de l’instruction populaire; mais les écoles privées sont à cc l’instruction ce que les enrôlements sont à l’armée : il faut s’en servir ccsans trop y compter. r>
- p.310 - vue 314/588
-
-
-
- EDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 311
- 10. Mouvement en Angleterre pour l’intervention de l’État dans l’instruction primaire. — Au moment où les Chambres françaises votaient la loi libérale du 28 juin 1883, lord Broughàm et lord Russell parvenaient à faire adopter par le Gouvernement anglais le principe si passionnément contesté de l’intervention de l’Etat, en matière d’enseignement primaire.
- Il résultait d’une enquête ouverte à cette époque que, sur 100 enfants, 13 à peine allaient à l’école. Encore tous les élèves étaient-ils bien loin d’apprendre à lire et à écrire couramment.
- Le Parlement affecta une subvention de 20,000 livres sterling à la construction des maisons d’école. Pour ménager les susceptibilités religieuses, ce subside fut également réparti entre les deux grandes associations d’éducation : la National Society (association de l’église anglicane) et la British and foreign Society (société des dissidents).
- 11. Mesures prises pour l’exécution de la loi de 1833. L’enseignement intermédiaire, l’enseignement classique. — L’exécution de la loi de 1833 n’alla point sans difficultés. Il fallut imposer d’office 21,000 communes en 1833 et plus de i5,ooo en i83û. L’ordonnance du 16 juillet 18 3 3 obligea celles qui n’avaient pas encore d’école à voter néanmoins les 3 centimes affectés à l’école primaire ; on constituait ainsi un fonds d’épargne qui devait permettre de hâter la création des établissements scolaires.
- Dans son désir d’assurer le succès de la loi, Guizot lança plusieurs circulaires pour faire appel à la bonne volonté de tous. L’une de ces circulaires est célèbre : celle du 18 juillet 18 3 3, qui fut envoyée à 39,3oo instituteurs, avec prière d’en accuser réception. Guizot y parlait le langage le plus élevé, peut-être même un langage trop élevé, ccC’est votre gloire, écrivait-il aux instituteurs, de ne prétendre à rien ce au delà de votre obscure et laborieuse condition, de vous épuiser en cc sacrifices à peine comptés de ceux qui en profitent, de travailler cc enfin pour les hommes et de n’attendre votre récompense que de ccDieu.» Les instituteurs goûtèrent médiocrement ces hautes leçons d’abnégation, si faciles à donner quand on est ministre; i3,85o seu-
- p.311 - vue 315/588
-
-
-
- 312
- EXPOSITION DE 1889.
- lement répondirent, et beaucoup de réponses, avouait Guizot dans son rapport au roi, ne révélèrent qu’un étroit et sec égoïsme.
- L’instruction primaire n’était pas le seul souci de Guizot. Il se préoccupait de développer les cours spéciaux créés par M. de Yatimesnil et d’établir, pour les élèves ce qui ne se destinaient pas aux professe sions savantes, une instruction moins élevée que celle des lycées ce quant aux études classiques, plus étendue et plus variée quant aux sssciences usuelles». — ssllnefoule d’enfants, disait-il, viennent chères cher au collège ce dont ils n’ont ni besoin, ni envie, faute de trouver es ailleurs ce dont ils ont besoin et envie.» Dix-neuf collèges royaux eurent ainsi des cours préparatoires aux professions industrielles et commerciales ; dans quelques-uns de ces collèges, celui de Mulhouse par exemple, l’enseignement industriel devint prépondérant.
- A l’enseignement classique proprement dit, Guizot reprochait d’être trop maigre, trop lent, trop peu en rapport avec l’esprit contemporain. es Le collège et presque tout notre système d’éducation publique es sont encore faits à l’image de l’ancienne société; les rêveries du esxvme siècle, les sottises de la Révolution en ce genre nous ont dé-ss goûtés des essais nouveaux qui ont si mal réussi; et, en rentrant dans es l’ancienne voie, nous sommes retombés dans l’ancienne ornière.» Mais d’autre part Guizot n’eût voulu, pour rien au monde, abolir ni seulement affaiblir cette étude des langues, ss la seule vraiment forti-ss fiante et savante à cet âge ». — ss Je tiens extrêmement à ces quelques ss années passées en familiarité avec l’antiquité; car, si on ne la connaît sspas, on n’est qu’un parvenu en fait d’intelligence. » (Lettre du 20 août i832.) Ainsi tiraillé par deux tendances adverses, Guizot était fort embarrassé et ajoutait: ssQue faire dans ces conditions? Je ne sais sspas bien quoi, je le cherche» : dans l’intimité de sa lettre se manifestait la contradiction où se sont débattus tant d’esprits éminents, entre la religion des lettres antiques et la recherche, imposée par les circonstances, d’une éducation plus pratique.
- Des vœux réitérés et pressants avaient été formulés pour que les sciences reçussent une plus large place dans l’enseignement des collèges. L’arrêté du li octobre 1833 joignit à toutes les classes, depuis
- p.312 - vue 316/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 313
- la sixième, une annexe scientifique. A la vérité, la distribution de ces annexes laissait à désirer : on commençait par l’histoire naturelle ; la chimie s’enseignait en seconde et la physique en philosophie seulement. Néanmoins les études scientifiques progressèrent; un prix d’honneur fut institué pour les sciences, et le rapporteur du projet de loi de 18B 6 sur la liberté de l’enseignement secondaire pouvait dire en 1837 : «Dans nos bons collèges royaux, les lettres et les sciences «sont enseignées avec un zèle égal; un enseignement ne fait pas tort crà l’autre; les sciences ne s’abaissent pas devant les lettres, ni les ce lettres devant les sciences, n
- 12. Projet de loi de 1836 sur la liberté de l’enseignement secondaire. Chute du ministère Guizot. — Le projet de loi sur la liberté de l’enseignement secondaire, que Guizot avait présenté en 1836 pour obéir aux prescriptions de la Charte, fut ardemment discuté. Il établissait le principe de la liberté absolue, mais subordonnait l’exercice de cette liberté à un certain nombre de conditions. ccLe principe cc de la liberté appliqué a l’enseignement est une des conséquences ccpromises par la Charte. Nous vous avons proposé en 1833 de la réa-ccliser pour l’enseignement primaire, et l’œuvre est accomplie; nous cc venons aujourd’hui vous proposer d’introduire aussi ce principe cc dans l’enseignement secondaire, où il doit avoir une plus grande cc portée, v
- Les bases du projet étaient les suivantes :
- i° Droit pour tout Français âgé de vingt-cinq ans au moins et n’ayant encouru aucune des incapacités prévues par la loi de 1833, déformer un établissement secondaire, à charge de déposer entre les mains du recteur un brevet de capacité délivré par un juge spécial, un certificat de moralité délivré par le maire, le règlement intérieur et le programme d’études de l’enseignement projeté, le plan du local choisi pour l’institution et la pension ;
- 20 Obligation, pour les aspirants au brevet de capacité de chef d’institution, de produire soit les diplômes de licencié ès lettres et de bachelier ès sciences, soit celui de licencié ès sciences ; obligation, pour les aspirants au brevet de capacité de maître de pension, de produire le diplôme de bachelier ès lettres ;
- 3° Inspection des établissements privés par le corps universitaire.
- p.313 - vue 317/588
-
-
-
- 314
- EXPOSITION DE 1889.
- A quoi bon tout ce régime protecteur? demandaient les libéraux. L’Université a donc peur de la liberté? ccL’Université n’a pas besoin ccdu régime protecteur, répondit M. Guizot. . . Mais l’enseignement « n’est pas une industrie comme toutes les autres; c’est une industrie cc qui exige infiniment de précautions. Si l’on réglemente les professions libérales, à plus forte raison doit-on réglementer celles qui se «rapportent non seulement à l’intelligence, mais à la moralité des crhommes. . . ïl est évident qu’alors la puissance publique ne peut cc rester dans l’inaction ; il faut qu’elle avise et surveille efficacement cc ces industries. r>
- Au cours de la discussion, la Chambre des députés vota un amendement qui refusait aux congrégations religieuses le bénéfice de la liberté.
- Deux divisions étaient instituées dans les collèges communaux par le titre II du projet de loi. ccLa première sera organisée plus force tement que par le passé sous le rapport des études, pour pouvoir cc soutenir la concurrence des établissements libres; la seconde, ré-«duite pour les langues anciennes aux classes de grammaire, réali-ccsera le vœu des personnes qui trouvent que, pour certaines classes «de la société, les langues anciennes tiennent une trop grande place cc dans l’enseignement. »
- Cette disposition amena une discussion solennelle sur le rôle respectif des sciences et des lettres dans l’éducation de l’esprit humain, cc II cc n’est point vrai, dit Arago, que les études scientifiques ne servent ccque les intérêts matériels; c’est devant leur flambeau que se sont cc évanouis la plupart des préjugés sous lesquels les nations vivaient cc courbées. Mais soit! Qu’on réduise, si l’on veut, leur utilité aux be-ccsoins matériels, elles n’en seront pas moins cultivées avec zèle et cc persévérance. Les applaudissements et la reconnaissance du public ccsont acquis d’avance à ceux qui leur feront faire des progrès réels. » Puis, après un tableau rapide de toutes les applications des sciences, il ajoutait : cc Et quand toutes ces améliorations seront réalisées, la cc science aura bien mérité du pays, car, suivant la belle pensée de cc Bacon, le savoir, c’est de la force et de la puissance. La science aura
- p.314 - vue 318/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 315
- ccaugmenté le bien-être de la population, non pas en appauvrissant les cc riches, mais en enrichissant les pauvres, et elle aura répandu ses crbienfaits sur ceux-là mêmes qui l’outrageaient. r>
- Arago était un savant; ses paroles ne pouvaient être du goût des poètes. Aussi Lamartine s’écria-t-il : ccSi le genre humain était con-ccdamné à perdre entièrement un de ces deux ordres de vérités : ou cc toutes les vérités mathématiques, ou toutes les vérités morales, je «dis qu’il n’y aurait pas à hésiter à sacrifier les vérités mathéma-cctiques; car, si toutes les vérités mathématiques se perdaient, le cc monde industriel, le monde matériel subirait sans doute un grand cc dommage, un immense détriment; mais si l’homme perdait une cc seule de ces vérités morales dont les études littéraires sont le véhi-cccule, ce serait l’homme lui-même, ce serait l’humanité entière qui cc périrait. r> (Chambre des députés, séance du 2 3 mars i83y.)
- Six jours après, le projet fut adopté par la Chambre des députés. Il n’arriva jamais à la Chambre des pairs : en effet le ministère ne tardait pas à tomber, et Guizot emportait avec lui tous les plans qu’il avait formés pour le remplacement des internats par des pensions de famille et pour l’organisation de quatre grands centres universitaires en dehors de Paris.
- 13. Ministère de M. de Salvandy. — M. de Salvandy s’occupa surtout des langues vivantes, cc Si l’enseignement scientifique ren-cccontre des obstacles sérieux et soulève de légitimes objections, quand ccil s’agit de le faire descendre jusqu’à l’enfance, l’étude des langues ccne présente point les mêmes difficultés et les mêmes inconvénients, cc Elle plaît à l’esprit, elle le développe, elle le féconde, elle le rend cc habile à recevoir toutes les instructions; elle aide et complète le cc travail de l’intelligence, de l’imagination, de la mémoire, appli-ccquées à l’étude des langues classiques. r> (Circulaire ministérielle du î 2 mars 1838.)
- Sur l’avis conforme du Conseil, le Ministre décida, à la date du 2 î août 1 838, que l’enseignement d’une langue vivante serait donné obligatoirement une heure par semaine dans tous les collèges du
- p.315 - vue 319/588
-
-
-
- 316
- EXPOSITION DE 1889.
- royaume, à tous les élèves, depuis la cinquième jusqu’à la rhétorique inclusivement.
- La même année, M. de Salvandy essaya d’étendre l’institution du concours général aux collèges des départements. Il voulait ainsi comparer la force des études dans les divers établissements d’instruction secondaire et entretenir une salutaire émulation chez les maîtres aussi bien que chez les élèves. Des difficultés d’exécution et l’insuffisance des résultats firent renoncer à cette tentative.
- M. de Salvandy ne fut pas plus heureux avec ses bulletins scolaires, livrets sur lesquels était relaté jour par jour l’historique complet de la vie des écoliers et qui devaient remplacer les notes trimestrielles transmises par le proviseur, ainsi que le certificat nécessaire au passage d’un établissement dans un autre. Fort satisfait de cette innovation, le Ministre eut le tort de vouloir en pousser trop loin les conséquences : ccEn cas de compétition pour des fonctions ou des rrprojets d’établissement, les livrets seront une preuve probante où cria partialité paternelle ne pourra être suspèctée. Dans une société rr comme la nôtre, où toutes les positions sont disputées, il ne doit ce pas être indifférent d’avoir à produire, comme garantie des conven-cctions personnelles, des preuves manifestes d’aptitude, de travail, ccde moralité précoce, d’instruction et d’éducation.n (Circulaire du 5 octobre î 838.) Dans sa loyauté naïve, M. de Salvandy entrevoyait un avenir où le commerçant, avant de vendre son fonds, et le père de famille, avant de donner sa fille en mariage, prieraient les candidats d’exhiber leur livret scolaire. La circulaire ministérielle provoqua une polémique violente et demeura sans effet.
- Tout en affirmant à l’Université qu’elle n’avait rien à craindre de la concurrence et qu’elle en retirerait même de grands avantages, le Ministre s’efforçait de lui épargner cette concurrence. Il fit revivre les dispositions du décret du î 5 novembre 1811, voulut obliger les chefs d’institution à conduire aux classes des collèges les enfants âgés de plus de dix ans, et interdit à toute personne, graduée ou non, d’annoncer et d’ouvrir, sous quelque forme que ce fût, des cours préparatoires au baccalauréat. Ces rigueurs administratives ne concor-
- p.316 - vue 320/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 317
- liaient guère avec les promesses de la Charte et reçurent un accueil plus que froid.
- 14. Ministère de Villemain. «Traité de l’instruction publique» par Émile de Girardin. — Lors de son arrivée au pouvoir (1889), M. Villemain se trouva en présence d’une proposition de loi qui abrogeait les dispositions du décret de 1811 et supprimait toute production de certificats d’études pour le baccalauréat es lettres, en attendant la présentation prochaine d’un projet de loi sur l’instruction secondaire. Le Ministre formulait ainsi son opinion à cet égard : «Je «ne suppose pas qu’il y ait un système nouveau à produire; ce qu’il «importe, c’est de compléter le système actuel, c’est, à côté de la «juste et nécessaire part qui sera faite au libre enseignement, de «maintenir les droits de l’Etat en substituant au monopole et auxpri-« vilèges la supériorité, si nous pouvons l’obtenir, »
- Tous ne pensaient pas comme M. Villemain, qu’il n’y eût point de système nouveau à créer. « Hiérarchiser la. société en établissant la «hiérarchie des intelligences, diminuer progressivement le nombre « des prétentions de toute nature et accroître indéfiniment, le nombre «des supériorités en tout genre, corriger la superficialité des esprits «par la profondeur des études», tel était le but qu’Emile de Girardin assignait en un style mystérieux à l’instruction publique. Pour atteindre ce but, il proposait une éducation nationale commune a tous, puis une éducation professionnelle. Les collèges ne devaient plus subsister que comme classes préparatoires annexées aux institutions professionnelles qui supposaient la connaissance des langues anciennes. Heureusement cette conception ne sortit point du domaine de la théorie.
- Sous le ministère Villemain, les traitements des instituteurs furent augmentés, plusieurs collèges nouveaux institués, le programme des études modifié, un certain nombre d’auteurs français ajoutés à la liste des auteurs classiques, et les épreuves d’explication au baccalauréat ès lettres fortifiées. Un arreté du 21 février i84o sépara l’enseignement de la philosophie de celui des mathématiques, dispensa
- p.317 - vue 321/588
-
-
-
- 318
- EXPOSITION DE 1889.
- les élèves cle philosophie cle suivre les cours de mathématiques élémentaires et créa pour les élèves d’élémentaires des conférences spéciales de philosophie, à raison de deux par semaine. C’étaient les premiers indices d’une réaction contre l’enseignement scientifique.
- 15. Ministère de Cousin. Réduction de l’enseignement scientifique.— Quelques jours plus tard, Cousin entrait au ministère, et bientôt intervenait le règlement du 2 5 août i84o supprimant tout enseignement accessoire des mathématiques dans les classes de grammaire et d’humanités. ccDeux points aujourd’hui sont hors de doute, rr écrivait le Ministre dans sa circulaire du 27 août : i° les portions cf d’enseignement scientifique réparties depuis la sixième jusqu’à la ccrhétorique inclusivement ne produisent aucun bon résultat; 20 cet ccenseignement accessoire, infructueux en lui-même, nuit considéra-ccblement aux études classiques. . . Je n’ai donc point hésité à supprimer tous les accessoires scientifiques répartis depuis la sixième cc jusqu a la rhétorique, afin de fortifier par là l’enseignement clas-ccsique; j’ai rassemblé dans l’année de philosophie tout l’enseigne-ccment scientifique, qui alors devient plus important et plus sérieux, ??
- Cousin décernait sans sourciller le titre de collège normal à ce singulier type d’établissement, donnant une éducation à deux couches : la couche profonde des humanités étendue à loisir pendant huit années, et, tout à la fin, le léger vernis des sciences. Dans le panégyrique qu’il a tracé de sa courte administration et où perce à chaque ligne un dépit trop peu philosophique (Revue des Deux-Mondes, 184i.), il se vante d’avoir simplifié et fortifié le baccalauréat ès lettres, et déclare modestement que le règlement de i84o a été cc le service le plus cc effectif rendu à la fois à l’enseignement littéraire et à l’enseigne-ccment scientifique??. — ccPar ce nouveau règlement d’études, je crois cc avoir donné une nouvelle preuve de ma haute estime pour l’ensei-ccgnement des sciences et en particulier des sciences mathématiques. ??
- Sauf quelques perfectionnements, le plan d’études de Cousin n’était autre que celui des anciens collèges de l’Université de Paris. Depuis, quelques novateurs......., Diderot, Condorcet, les meilleurs
- p.318 - vue 322/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 319
- esprits de la Convention. . . , Napoléon, avaient voulu entremêler les sciences et les lettres. Cousin ne refusait pas à cette union quelques avantages accessoires; cernais en tout, disait-il, ce n’est pas l’accessoire, ccc’est le principal qu’il faut considérer, et le principal ici, c’est l’in-ccconvénient de tout mêler dans la tête des jeunes gens». Voilà pourquoi il avait supprimé l’enseignement des sciences depuis la sixième jusqu’à la rhétorique inclusivement, ccafin de ne pas déformer le plan « général des études».
- A côté du collège normal, des cours particuliers étaient réservés aux élèves qui voulaient s’acheminer vers les écoles spéciales.
- Dès ses premières applications, le règlement de îBào se heurta contre les plus grosses difficultés. De toutes parts surgirent les plaintes des pères de famille : la faculté des sciences de Paris, officiellement consultée, appuya ces réclamations; les proviseurs demandèrent l’autorisation d’organiser des conférences facultatives de mathématiques dans les classes d’humanités. Il fallut, en fait, fusionner les études qu’on avait voulu séparer.
- Les théories de Cousin valaient mieux, en matière d’enseignement supérieur. Ses longues études sur les questions d’éducation l’avaient convaincu de la nécessité de rétablir, à l’imitation des universités allemandes, un certain nombre de centres scientifiques où toutes les facultés fussent réunies. Il voulait commencer par Rennes, en y plaçant une faculté des sciences et une faculté de médecine à côté des facultés des lettres et de droit, puis étendre successivement le système aux principales régions de la France.
- Gomme base de cette réorganisation, Cousin institua des agrégés de faculté et leur donna le droit de faire des cours libres dans les salles de la faculté, avec l’assentiment du doyen et du Ministre. Il espérait que cette institution vivifierait l’enseignement supérieur. «Pour l’en-«seignement comme pour la guerre, disait-il, ne comptez que sur la ff jeunesse. »
- Des préoccupations du même ordre le conduisirent à fonder les prix des facultés, avec des privilèges de nature à stimuler le zèle des étudiants.
- p.319 - vue 323/588
-
-
-
- 320
- EXPOSITION DE 1889.
- 16. Les dernières années de la monarchie de Juillet. La dispersion des Jésuites. L’enseignement spécial. — En reprenant le portefeuille de l’instruction publique, Villemain dut régulariser l’institution des conférences de mathématiques annexées aux classes d’humanités. Cependant il approuvait le règlement de Cousin : ce règlement en effet répondait bien à ses convictions sur l’efficacité de l’ancien système de Port-Royal et de l’Université de Paris, ce qui, cc depuis deux siècles, avait formé pour la magistrature et les affaires cctant d’hommes capables et d’esprits éclairés ». Les améliorations apportées aux cours de mathématiques préparatoires et de mathématiques élémentaires ne l’empêchaient pas de défendre énergiquement le système de l’instruction classique, cc On a dit que le système actuel cc d’instruction classique était trop répandu, qu’il fournissait trop de cc demi-savants; on s’est plaint de la foule qui encombrait toutes les cc carrières. Les faits démentent cette idée. Le nombre exact des cc bacheliers reçus depuis douze ans offre pour moyenne 3,2^8 ré-ccceptions par an, et, d’autre part, toutes les positions sociales à cc occuper et à desservir excèdent 60,000 . . . Les résultats actuels de cc l’enseignement secondaire sont loin d’être imprudemment exagérés, ccet ils ne sont pas même dans une proportion égale aux demandes cc régulières et successives de la société, »
- Les dernières années de la monarchie de Juillet se passèrent au milieu du concert des querelles soulevées par la fameuse promesse de la Charte sur la liberté de l’enseignement, promesse que le Gouvernement ne pouvait se décider à tenir. Chaque fois qu’un projet de loi nouveau était annoncé, des clameurs sauvages s’élevaient de l’un et l’autre camp, cc qui, suivant l’expression de Beugnot, aimaient cc mieux courir les chances d’une lutte prolongée, que de renoncer a eda moindre de leurs espérances ». Le clergé poussait plus vivement ses attaques; l’abbé Dupanloup menaçait le pouvoir cc avec précaution ccet réserve».
- Le projet de loi soumis aux Chambres en 1841 par Villemain se rapprochait beaucoup du projet de Guizot; mais il était encore bien plus compliqué et renfermait de plus une série de dispositions rela-
- p.320 - vue 324/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 321
- tives aux écoles secondaires ecclésiastiques. Rien de plus touffu que l’article 17, qui avait la prétention de fixer le régime de ces établissements : «Les écoles secondaires ecclésiastiques établies conformées ment à l’ordonnance du 16 juin 1828, où les maîtres chargés des cédasses de rhétorique, de philosophie et de mathématiques seraient ee pourvus des grades mentionnés au paragraphe 3 de l’article 9 de cela présente loi, pourront user du même droit que les instituteurs eede plein exercice, en ce qui concerne, dans les limites du nombre ee d’élèves qui leur est attribué, l’admissibilité desdits élèves aux ee épreuves pour l’obtention du diplôme ordinaire de bachelier ès lettres, ce Dans celles desdites écoles ecclésiastiques où ne seraient pas rem-ee plies les conditions de grades précitées, les élèves qui, cessant de se ee destiner au sacerdoce, voudraient obtenir le diplôme ordinaire de ee bachelier ès lettres, pourront à cet effet se présenter aux épreuves eedans une proportion qui n’excède pas la moitié des élèves sortant ee chaque année de ces écoles, après y avoir achevé leurs études. Ladite ee proportion sera constatée d’après une liste nominative annuelle-eement transmise au Garde des sceaux, Ministre des cultes, et par lui ee communiquée au Ministre de l’instruction publique. »
- Des discussions passionnées s’engagèrent sur toute la loi, et spécialement sur l’article 17. L’abbé Dupanloup écrivit la défense des petits séminaires. M. de Montalembert lança de la tribune aux honnêtes bourgeois qui remplissaient la salle cette stupéfiante apostrophe : «Nous sommes les successeurs des martyrs, nous ne tremblons pas «devant les successeurs de Julien l’Apostat; nous sommes les fils des «croisés, nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire.n
- Quand elle fut saisie en 18kh du projet de loi adopté par la Chambre des pairs, grâce à l’intervention personnelle de Guizot, la Chambre des députés nomma Thiers rapporteur. L’œuvre lumineuse de Thiers donna le signal d’une déroute générale parmi les défenseurs de la liberté religieuse et enterra le projet, qui n’eul même pas les honneurs de la discussion.
- Les «assiégés du monopole », comme les appelait Montalembert, imaginèrent une sortie : ce fut l’interpellation de Thiers sur la pré-
- IV. 21
- IMPRIMERIE tUTlOKALKk
- p.321 - vue 325/588
-
-
-
- 322
- EXPOSITION DE 1889.
- sence clés Jésuites en France, ccll y a clés Jésuites en France, ils y ccsont malgré les lois. Faites exécuter les lois. r> La Chambre vota Tordre du jour de Thiers. C’était un piège fort habilement tendu au président du conseil Guizot, qui se compromettait également soit qu’il résistât, soit qu'il obéît aux injonctions de la Chambre. Le Ministre sut échapper à ce mauvais pas, en accréditant à Rome un ambassadeur spécial, Rossi, pour obtenir du souverain pontife lui-même la dissolution de l’ordre des Jésuites en France. Un jour rünivers annonça— on peut deviner avec quelle courtoisie — l’insuccès de la mission Rossi; le lendemain une note du Moniteur faisait connaître au contraire que la mission avait pleinement réussi, et que les maisons des Jésuites seraient fermées et leur noviciat dissous. Cette dernière nouvelle était exacte : on eut beau épiloguer sur les mots, le pape avait bien invité le général des Jésuites Rootban à disperser les membres de Tordre. rrMa raison en est confondue au-cctant que mon cœur en est broyé », écrivait peu respectueusement un bouillant évêque.
- Après une période de calme, la lutte reprit lors des élections de i846. Près de i5o députés favorables à la liberté de l’enseignement entrèrent à la Chambre : M. de Falloux était du nombre. Le 12 avril 18/17, M. c^e Salvandy revenait au ministère et déposait un nouveau projet de loi sur la liberté de l’enseignement secondaire. Ce projet ne devait pas plus aboutir que les précédents.
- Un mois auparavant, le 5 mars 18/17, un statut avait encore remanié les études universitaires. Les cours des collèges royaux étaient partagés en trois branches : l’enseignement classique, l’enseignement scientifique et l’enseignement spécial, réservé aux élèves qui se préparaient au commerce ou à l’industrie. Dans la pensée de M. de Salvandy, cet enseignement spécial devait durer trois ans et comprendre les mathématiques, le latin, Thistoire, la littérature française, les langues vivantes, et, en troisième année, quelques éléments de comptabilité, de droit commercial et d’économie agricole. Il suffit de parcourir ce programme pour reconnaître que M. de Salvandy se bornait à réunir en trois années toutes les matières dont l’enseigne-
- p.322 - vue 326/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 323
- ment dans les collèges occupait une période de huit ou dix ans; ainsi compris, l’enseignement spécial ne pouvait qu’être fort rudimentaire. Quant à renseignement classique proprement dit, M. de Salvandy répétait, après Cousin : cc L’expérience a prononcé»; mais il interprétait autrement les résultats de l’expérience. ccLa gloire des sciences ccet des lettres, résultat des bonnes études, tient l’équilibre dans la cc balance des forces du monde», disait le Ministre, et il essayait d’établir cet équilibre par ses programmes; l’enseignement des sciences devait être désormais obligatoire dans toutes les classes à partir de la quatrième.
- Au ier janvier i848, la population des écoles primaires de garçons , tant privées que publiques, atteignait le chiffre de 2,17 6, o 0 0 enfants, et celle des écoles de filles, le chiffre de i,354,o56. On comptait 1,600,000 élèves de plus qu’en i832 et 2 millions de plus qu’en 1829. Sur 100 conscrits, 62 savaient lire, tandis qu’en 1829 la proportion ne dépassait pas 48 p. 100. 23,000 communes avaient des maisons d’école convenables; i,4oo seulement étaient tout à fait dépourvues d’établissements scolaires. Ce qui laissait surtout à désirer, c’était la situation pécuniaire des instituteurs : de l’aveu même de l’Administration, en 18/17, ^es émoluments de ces malheureux restaient au-dessous de 5oo francs pour 18,155 d’entre eux; 11,155 arrivaient à peine au chiffre de 400 francs, et 3,654 au chiffre de 300 francs, c’est-à-dire, suivant la juste observation du Ministre, cc à un taux auquel ne descendait pas la journée de fonce vrier, ni dans les contrées les plus misérables, ni pour les travaux cries plus grossiers».
- p.323 - vue 327/588
-
-
-
- 324
- EXPOSITION DE 1889.
- CHAPITRE VI.
- LA RÉPUBLIQUE DE 1848 ET LE SECOND EMPILE.
- 1. Révolution de 1848. Projets d’Hippolyte Carnot. Critiques et plan de réforme de M. de Broglie. —La révolution de i848 causa d’abord une profonde stupeur : le tiers état dut reconnaître qu’il n’était pas seul dans le monde avec la noblesse; des masses profondes s’éveillaient, ignorant encore leur puissance, mais la laissant pressentir.
- Dans ce premier moment, les réformes libérales furent sur le point d’aboutir. Quand il déposa son projet sur l’instruction obligatoire, le Ministre Carnot trouva une commission disposée à admettre le principe de l’obligation. «C’est une grave innovation sans doute, disait le «rapporteur Barthélemy Saint-Hilaire; mais cette innovation a pour «elle tant de motifs sérieux, les exemples qui la recommandent sont «si décisifs et les conséquences en sont si fécondes, le principe en est «si juste et l’application-si facile, que nous n’avons point hésité à la « proposer. »
- Bientôt cependant la stupeur fit place à la colère, à une vertueuse et sincère indignation contre les misérables révolutionnaires. La bourgeoisie, étonnée de voir que des transfuges étaient sortis de ses rangs, en cherchait la cause dans les vices de l’enseignement. Elle condamnait l’enseignement supérieur, athée et matérialiste, qui avait envoyé les étudiants aux barricades; les collèges royaux, dont Proudhon et Louis Blanc avaient été des boursiers et des lauréats; les écoles normales, d’où étaient sortis les instituteurs prêchant l’émeute. Combien, à ses yeux, l’Académie des sciences morales et politiques avait eu raison de décerner un prix, en 18Ù0, aux protestations passionnées de M. Barrau contre les écoles normales. «Les doctrines antisociales «et anarchiques, dont le triomphe ferait reculer la civilisation jusqu a
- p.324 - vue 328/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 325
- cela barbarie, ont trouvé de trop nombreux adeptes parmi les instituteurs primaires; il ne faut pas se le dissimuler, l’origine du mal, cf sa cause constante est dans l’institution des écoles normales. En les «supprimant, on ne fera pas cesser tout le mal, on en détruira seulement l’une des causes les plus fécondes; on supprimera une institution qui, faite pour donner des guides, des directeurs à l’enfance, ccne produit le plus souvent que de jeunes penseurs avortés, des sauvants incompris et méconnus, mécontents de’la société, de Dieu, des «hommes et des choses, d’eux-mêmes, de tout, et qui devraient n’être cc mécontents que d’une chose, c’est d’avoir été ainsi jetés moralement «hors du milieu dans lequel ils étaient destinés à vivre.n (Rapport sur Vécole de Nîmes.)
- C’est également ce que disait M. de Broglie dans son brillant réquisitoire contre l’instruction publique. Mais l’éminent académicien attaquait surtout l’instruction secondaire et l’instruction supérieure, cc Certes les lettres, les humanités sont une fort belle chose, il n’y a «que la sottise qui demande à quoi servent la philosophie et les «lettres; mais l’éducation littéraire ne peut produire d’heureux effets «qu’à la condition d’être sérieuse et complète, et, comme tout le cc monde n’a pas les qualités nécessaires pour cela, elle n’est pas cc faite pour tout le monde. Cependant des milliers de jeunes gens cc sortent tous les ans des collèges, n’ayant rien appris du tout, ni con-ccnaissances élevées, ni connaissances pratiques, n’étant bons à rien «dans toute la brutalité du terme. Ils en sortent avec une habitude ccde paresse enracinée; car, depuis trois ou quatre ans qu’ils ont perdu «le fil et qu’ils ont désespéré de le retrouver, le rien faire est devenu «chez eux comme une sorte de parti pris et parfois même de point cc d’honneur. Ils ont appris à regarder en haut sans savoir faire un pas «pour monter.» Encore, ajoutait M. de Broglie, si, incapables comme ils le sont, ils étaient reconnus tels et forcés de se rendre justice* mais non, le fameux baccalauréat n’est pas et ne peut pas être un examen sérieux. «Destiné à couronner huit à neuf ans d’études, il cc embrasse nécessairement un programme très étendu. . ., la presque «totalité des connaissances humaines. Pour interroger et répondre sur
- p.325 - vue 329/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1 889.
- 326
- cccet océan de matières, l’examinateur et l’examiné ont bien à passer cc ensemble la durée d’un quart d’heure. Parmi les faits à savoir, il en ce est de tellement connus que tout le monde les a appris sans étude; cc il en est de tellement obscurs que personne ne les sait sans érudi-cction. Un examen ainsi dirigé ajuste l’effet dramatique et la valeur cc morale d’un tirage à la conscription. Personne ne pouvant répondre ccde le passer tout à fait bien, personne non plus n’est parfaitement ccsûr de le passer tout à fait mal; le tout est d’avoir un bon numéro. ccQue risque-t-on d’ailleurs? Manque-t-on la première fois, on peut se cc représenter le mois suivant. Avec un peu d’insistance, on est presque ccsûr d’en venir à bout. Un bachelier de plus ou de moins, cela ne ccfait de mal à personne, et cela fait tant de plaisir à quelques-uns. ccMais le lendemain du grade obtenu, la scène est bien changée; on cca dans sa poche un diplôme qui vous déclare savant sous le grand cc sceau de l’Etat et avec le contreseing d’un ministre. La société qui cca donné un diplôme doit une place, et, si le billet n’est pas payé à cc l’échéance, nous avons cette contrainte par corps qu’on appelle une cc révolution. »
- M. de Broglie reprochait à l’enseignement supérieur de se renfermer dans des limites trop étroites. ccQuoi, des prêtres, des savants, «des avocats, des médecins, cette liste épuise toutes les professions cc d’une société civilisée au xixe siècle! En présence d’un mouvement cc politique qui a pour prétention de faire de tous les citoyens d’un cc Etat des magistrats, sinon des souverains; en présence d’un mou-ccvement industriel qui s’est étendu sur le monde avec les proportions cc gigantesques des grandes conquêtes d’autrefois; quand, sous le nom ccde crédit public, s’est élevée dans les Etats une force assez grande ccpour gêner tour à tour les despotes dans leurs caprices et les révolutionnaires dans leurs saturnales, on croit avoir énuméré toutes cdes sortes de noviciats et d’apprentissages possibles pour la jeunesse cc éclairée d’un grand pays, en reproduisant cinq divisions empruntées ccaux universités du moyen âge U
- Que fallait-il donc apprendre à la jeunesse des facultés? Les sciences économiques et politiques, l’art d’être bon citoyen, bon député et
- p.326 - vue 330/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 327
- même bon ministre, «l’hygiène de la prospérité publique ». Assurément M. de Broglie a eu raison; rien n’est plus utile à enseigner que cette hygiène, et, le jour où pareille chaire pourra être pourvue d’un bon professeur, il conviendra de l’installer au Palais Bourbon (je puis bien le dire, sans manquer de respect à nos représentants).
- M. de Broglie aurait pu ajouter qu’une tentative faite pour combler en partie cette lacune venait d’échouer définitivement. Par un décret du 8 mars 18Û8, le Gouvernement provisoire avait décidé la création d’une école publique destinée au recrutement des diverses administrations. Cette école, rattachée au Collège de France par un second décret du 7 avril, paraissant devoir donner de bons résultats, le Ministre de l’instruction publique soumit à l’Assemblée nationale, le 3i août, un projet de loi qui en consacrait l’existence. La commission saisie de l’examen de ce projet avait terminé ses travaux et la discussion allait s’ouvrir devant l’Assemblée, quand, le 22 janvier 18Û9, le Ministre qui avait succédé à Hippolyte Carnot retira ses propositions relatives à l’école d’administration et leur en substitua d’autres ayant pour objet l’organisation de l’enseignement du droit administratif dans les facultés de droit. En présence de ce revirement, M. Bourbeau, député de la Vienne, reprit en son nom, le 2 3 janvier, le texte élaboré par la commission de l’Assemblée. Une commission nouvelle fut nommée et, après une étude attentive, le rapporteur, M. Boulatignier, conclut à la nécessité d’une école d’administration, qui cc soulagerait la responsabilité du Gouvernement» et mettrait a sa disposition une pépinière où il pourrait être certain de trouver des sujets préparés aux fonctions administratives. Malgré les conclusions favorables du rapport, l’Assemblée législative rejeta le projet dans sa séance du 9 août 18Û9 et se prononça en faveur de la solution consistant à combiner l’enseignement du droit administratif et du droit public avec celui des facultés. Un délai fort long devait s’écouler avant la constitution sérieuse du nouvel enseignement, qui d’ailleurs ne répondait pas au même but que l’école d’administration.
- Cette lacune, au point de vue de l’enseignement des sciences économiques et politiques, n’était pourtant pas, d’après M. de Broglie,
- p.327 - vue 331/588
-
-
-
- 328
- EXPOSITION DE 1889.
- ccle plus regrettable défaut de notre instruction supérieure. Sur quatre ccfacultés, sans parler de la théologie, il en est au moins une qui n’a ccqu’une existence nominale. Les facultés de droit et de médecine ccsont suivies par de nombreux étudiants; les facultés des sciences sont ccdéjà bien moins recherchées, cependant la nécessité, pour les études ccde médecine, des grades qu’elles confèrent, leur amène un certain 'nombre d’élèves; mais les facultés des lettres n'ont pas d’élèves ré-ccguliers. Les quelques licenciés ou docteurs qu’on fait chaque année ?cà Paris sont des élèves de l’Ecole normale qui ont chez eux, pour sieur usage personnel, toute une hiérarchie de maîtres et de répé-cc titeurs, et qui ne suivent qu’exceptionnellement les cours de la Sor-cc bonne. Les professeurs le savent si bien qu’ils en prennent tout à refait à leur aise avec le programme de leur enseignement : si l’histoire ce ancienne les fatigue, ils s’attaquent sans plus de façon à l’histoire cc moderne; s’ils craignent les lieux communs rebattus dans un ordre cc d’idées un peu général, ils s’arrêtent pendant plus d’un an sur un cc petit point de critique historique et littéraire; s’ils ont un livre à refaire pour se présenter à l’Académie, ils en préparent les matériaux ccen chaire. L’essentiel est d’intéresser, s’il se peut, un petit choix de cc lettrés de profession et de gens de loisir qui viennent polir leur goût ccet passer leur temps. Ce ne sont point là de véritables établissements cc d’éducation; ce sont des ateliers d’éloquence et des athénées de cc littérature, »
- Reprenant la thèse précédemment soutenue par Cousin, M. de Bro-glie s’élevait avec force contre la centralisation excessive de l’instruction publique à Paris, cc cette ville où s’imprimaient cinquante jour-ccnaux de l’opposition et qui avait vu trois fois en cinquante ans les cc pavés se soulever pour renverser un gouvernement».
- En 1836, sur iù,ù6A élèves répartis entre ko collèges royaux, les 6 collèges de Paris en absorbaient plus de 5,ooo, c’est-à-dire un peu plus du tiers du nombre total; en i84o, sur 60,000 élèves recevant dans une mesure quelconque l’enseignement secondaire, l’académie de Paris en comptait plus de 12,000 dont io,5oo au moins dans les départements de la Seine et de Seine-et-Oise. Pour les
- p.328 - vue 332/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 329
- facultés, la prédominance de Paris s’accusait encore bien davantage : en i846, la capitale prenait 800 élèves de médecine sur 1,800, 3,783 élèves de droit sur 4,711; pendant la même année, sur 2,000 jeunes gens gradués dans les facultés de droit, 1,274 l’étaient à Paris, ce Nous sommes la seule nation qui ait imaginé d’assurer la « tranquillité des études, en entassant toutes les écoles dans la capi-cctale, et la tranquillité de la capitale, en couvrant son pavé de 5,ooo crà 6,000 jeunes gens sans famille. On dirait que nous nous sommes cc proposé de procurer à ceux de nos professeurs qui le désirent la ccfacilité de transformer les chaires en tribunes de clubs, et aux ëtu-ccdiants, les grands jours, le divertissement des barricades. »
- Après ces critiques, M. de Broglie traçait le plan d’un nouveau système d’éducation. Au frontispice, il inscrivait à la fois le maintien de l’Université et la plus complète liberté d’enseignement.
- Le programme des écoles primaires devait être réduit au strict nécessaire, ccà ce qui était essentiellement nécessaire aux ouvriers des cc villes et aux journaliers des campagnes». Les écoles normales primaires seraient supprimées et remplacées par un stage auprès de l’instituteur du canton. Toute la hiérarchie de l’instruction primaire était bornée à l’arrondissement : l’instituteur pouvait avoir comme suprême ambition de mourir à la tête de l’école de canton ; en l’enfermant ainsi dans son village et en le réduisant à un enseignement rudimentaire, on éviterait tous les inconvénients, toutes les séductions des écoles normales. Sachant dès le premier jour que son horizon était irrévocablement limité, le malheureux ne pouvait plus être mécontent de la société : cc l'honnête jeune homme ne se nour-ccrira plus d’illusions, et par conséquent ne se préparera pas de dés-cc appointements ».
- M. de Broglie reconnaissait avec regret que l’instruction secondaire ne se prêtait point à des combinaisons si simples, cc II serait bien rai-ccsonnable pour la plupart des pères de famille, surtout dans les force tunes moyennes, de borner de bonne heure les espérances de leurs cc enfants à l’héritage de leur propre profession. Malheureusement la ccloi n’a aucun moyen de les y contraindre. » Le terrible principe démo-
- p.329 - vue 333/588
-
-
-
- 330
- EXPOSITION DE 1889.
- cratique ce exige une certaine uniformité au début de l’éducation». Alors M. de Broglie, pour couper court à cette uniformité, imagine un système qui ressemble fort au système prussien. A l’expiration des classes de grammaire, vers treize ou quatorze ans, l’enfant subira une sorte d’examen solennel; en cas de succès, il continuera ses études littéraires et pourra aspirer aux plus hautes fonctions de l’Etat ; en cas d’insuccès, les études littéraires lui seront refusées, et il devra se contenter de l’éducation professionnelle et de diplômes conduisant au commerce, à l’industrie, ou aux fonctions inférieures de l’Etat.
- Le programme de cette éducation intermédiaire se composera d’une partie fixe, langues vivantes, histoire de France, sciences physiques, naturelles et mathématiques, et d’une partie variable appropriée, sur l’avis des autorités locales, aux besoins particuliers des populations.
- M. de Broglie, ayant ainsi laissé en route les neuf dixièmes des écoliers, repart très allégé et se trouve fort à l’aise pour organiser un beau plan d’éducation supérieure, qu’il définit cccelle qui a pour but « d’établir un lien commun entre toutes les sciences et de les féconder cfl’une par l’autre». Cette éducation supérieure doit embrasser deux années d’études générales et deux ou trois années d’études spéciales.
- Des deux années d’études générales, l’une sera entièrement consacrée au perfectionnement littéraire, a la critique historique et aux éléments de la philosophie ; tous les élèves suivront les mêmes cours. Pendant la seconde année, la diversité des professions commencera à se manifester; il y aura encore des cours communs de littérature et de philosophie, mais ces cours ne rempliront pas tout le temps des élèves, et l’on mariera, suivant les professions, les Institutes à l’histoire, la psychologie à l’anatomie.
- Ce plan d’éducation supposait la réunion de toutes les facultés dans un même lieu. Aussi M. de Broglie était-il conduit a demander, après Cousin, la création de centres intellectuels provinciaux. Afin de leur donner une vitalité suffisante, il voulait revenir à l’autonomie des anciennes universités, sous la haute surveillance des autorités supérieures.
- L’œuvre de M. de Broglie, bien que constituant une œuvre de po-
- p.330 - vue 334/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 331
- lëmique, mérité l’examen, non seulement à cause de sa haute valeur littéraire, mais parce qu’elle donne la note dominante dans un milieu fort intelligent, également éloigné de ceux qui regardaient l’Université comme l’arche sainte et de ceux qui voulaient la jeter sans façon par-dessus bord, comme un abominable réceptacle d’athéisme et de corruption.
- 2. La loi Falloux. — La Constitution de 1848 avait proclamé en termes formels la liberté de l’enseignement, cc L’enseignement est libre, cf la liberté d’enseignement s’exerce selon les conditions de capacité et crde moralité déterminées parles lois, sous la surveillance de l’État, cc Cette surveillance s’étend à tous les établissements d’éducation et cc d’enseignement sans aucune exception, w En 18/19 ^ déposé un premier projet de loi organique sur l’enseignement secondaire. Ce projet, préparé par une commission parlementaire dont M. Jules Simon était le rapporteur, supprimait l’autorisation préalable et toutes les formalités des projets antérieurs. Il se contentait d’exiger de tout Français âgé de vingt-cinq ans, qui voudrait fonder un établissement privé d’enseignement secondaire, une déclaration d’ouverture et le grade de bachelier, ou, à défaut de ce grade, un brevet de capacité délivré par un jury d’Etat. Les écoles secondaires ecclésiastiques rentraient dans le droit commun. L’ancien conseil royal de l’Université recevait une organisation et des attributions nouvelles : il devenait le conseil supérieur de l’instruction publique, et non plus seulement de l’Université; ses rangs s’ouvraient libéralement aux représentants de toutes les forces sociales.
- Ces dispositions allaient être reprises dans le fameux projet de loi de M. de Falloux.
- En arrivant au pouvoir, le prince-président, désireux de réaliser une promesse faite aux catholiques avant l’élection, appela au ministère de l’instruction publique M. de Falloux, qui personnifiait la liberté d’enseignement. Dès son avènement, le nouveau Ministre retira le projet de loi de Carnot; et, le â janvier 18/19, d nomma deux commissions qui se réunirent en une seule, afin de préparer en une fois
- p.331 - vue 335/588
-
-
-
- 332
- EXPOSITION DE 1889.
- une loi sur l’enseignement primaire et une loi sur l’enseignement secondaire. Dans cetle commission, l’Université avait pour représentants Cousin, Saint-Marc Girardin, Dubois, Poulain de Bossay, Bellaguet, Michel; les catholiques, Montalembert, de Mun, Laurentie, de Rian-cey, Roux-Lavergne, de Montreuil, Augustin Cochin, l’abbé Sibour et l’abbé Dupanloup; l’Etat, Thiers, Freslon, de Corcelles, Cuvier, E. Janvier, Peupin, Fresneau, Bûchez et Corne. Le Ministre s’était attaché, paraît-il, à bien marquer parla son désir de conciliation. Thiers fut nommé président.
- L’abbé Dupanloup joua un rôle considérable dans la discussion. Ses panégyristes le font très grand à côté d’un Thiers tout petit et effacé, «Quandl’abbé Dupanloup parlait, dit M. deFalloux, M. Thiers «ne se contentait pas d’adhérer de la tête et du geste; je me souviens cc de l’avoir vu plusieurs fois quitter sa place, longer le mur derrière «ses collègues, entrer dans l'intérieur du fer à cheval, et là, debout, «en face de l’abbé Dupanloup, recueillir toutes ses paroles avec l’air «de jouissance d’un homme qui se dit : Je tiens enfin le vrai(1).a Si l’on en croit la légende, l’abbé Dupanloup aurait si bien convaincu Thiers que celui-ci voulait donner tout l’enseignement primaire au clergé : «Vous avez beau faire; pour être maître d’école, il faut une «humilité, une abnégation dont un laïque est rarement capable; il y «faut l’esprit religieux; l’esprit, le dévouement laïques n’y suffisent «pas. a Pendant tout le cours de la discussion, l’ascendant de l’abbé Dupanloup sur son président se serait ainsi manifesté : ce petit «fils «de Voltaire a méritait bien d’être renié par son père, s’il a fait preuve d’une telle faiblesse, qui pourtant n’entrait guère dans ses habitudes.
- Pendant les débats auxquels le projet de loi donna lieu devant l’Assemblée législative, Thiers se prononça à maintes reprises, avec une extrême énergie, en faveur de la liberté d’enseignement. «Nous « avons accordé la liberté d’enseignement à tout le monde, car la Con-«stitution nous y obligeait. L’Eglise en profitera : nous ne lui avons
- (,) L*évêque d’Orléans, par M. de Falloux.
- p.332 - vue 336/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 333
- ccpas fait de faveurs. . . . Vous répliquez : cc Les Jésuites rentreront. 7) crEh bien, je vous demande comment vous ferez pour empêcher les ccJésuites d’entrer dans l’enseignement? Gomment ferez-vous? On me redit que nous aurons à examiner ce point lors de la loi sur les asso-ccciations. C’est vrai: quand on fera la loi sur les associations, on cc devra traiter des associations laïques et des associations religieuses, et cc voilà pourquoi nous n’en avons pas parlé, et il ne faut pas dire que ccpar un silence perfide nous avons cherché à introduire les Jésuites ccen France. Soit, c’est une question d’association religieuse que vous «réserverez pour le moment où vous discuterez la loi sur les associa-cc tions. w
- Dans la séance du 23 février i85o fut discuté un amendement de M. Bourzat. Aux termes de cet amendement, les membres des congrégations non reconnues ne pouvaient tenir d’écoles publiques ou libres, primaires ou secondaires, ni même y être employés; aucune congrégation ne pouvait s’établir que dans les formes et sous les conditions déterminées par une loi. Thiers intervint encore : «Vous avez dit «dans la Constitution : tous les citoyens peuvent enseigner, les citoyens ccont le droit de s’associer. Eh bien, je vous demande si, sous le ré-ccgime des principes existants, on pourrait sérieusement, avec pudeur, « venir dire aujourd’hui à un homme qui a prouvé sa capacité et sa cc moralité : Mais vous appartenez peut-être à telle ou telle congréga-cction? Je vous demande si cela serait possible. Non; lorsque nous cc avons avec la Constitution exigé des preuves de capacité et de mora-cclité, nous ne pouvions pas en exiger d’autres sous peine d’inconsé-«quence». L’Assemblée repoussa l’amendement à une énorme majorité et vota les dispositions du projet.
- La loi du 1 5 mars 1800 étendit donc à l’enseignement secondaire le principe de la liberté, proclamé en 1 833 pour l’enseignement primaire. Suivant l’expression de Beugnot, l'Etat changeait son rôle d’instituteur unique de la nation contre celui de surveillant et de protecteur de quiconque entreprenait, au nom de la loi, de décerner à la jeunesse le bienfait de l’instruction. C’était là l’objet principal de la loi.
- p.333 - vue 337/588
-
-
-
- 334
- EXPOSITION DE 1889.
- Après cette modification dans le rôle de l’Etat, il fallait réorganiser l’administration proprement dite de l’instruction publique. Allait-on permettre aux écoles libres de s’ouvrir sans aucune garantie?
- Afin d’éloigner tout sujet de conflit, on avait proposé d’établir une séparation complète entre l’Université et les écoles libres; de faire a ces dernières une existence à part, entièrement isolée; d’instituer, pour leur protection et leur surveillance, des autorités spéciales qui n’auraient aucun rapport avec les écoles de l’Etat. «Ne voyez-vous pas, «disaient les partisans de ce système, que la lutte entre le clergé et «l’Université, dont vous vous flattez d’étouffer le principe à l’aide «d’une loi, est la conséquence de cette vieille opposition entre le pou-«voir spirituel et le pouvoir temporel, contre laquelle sont venus «écbouer, l’histoire l’atteste, les vœux, les efforts et les lois des gou-«vernements les plus puissants? Vous ne ferez pas, dans des temps «tels que ceux-ci, ce que d’autres qui ne vous cédaient en rien n’ont «pu faire dans des jours meilleurs; et, puisque la Constitution vous «prescrit d’organiser la liberté d’enseigner, rien n’est plus simple et « plus aisé d’assigner à cette liberté un domaine séparé ; ne vous épuisez « pas en tentatives inutiles pour opérer une conciliation qui n’existera «jamais que dans la loi.»
- Les défenseurs du projet ne voulaient point entendre parler d’une séparation, qu’ils considéraient comme l’organisation de la discorde. Cette lutte persistante et régulière, qui allait exister entre les deux rivaux, leur paraissait devoir se terminer fatalement par la mort de l’un d’eux, et vraisemblablement par l’écrasement de la liberté «si «peu comprise, si mal aimée par notre nation ». Dans l’intérêt même de la liberté, ils demandaient que les pouvoirs publics ménageassent entre les écoles de l’Etat et celles du clergé des points de contact qui seraient l’origine d’un rapprochement définitif.
- Toutes les garanties imaginables furent données aux écoles libres. La loi remania de fond en comble la constitution de l’Université; elle établit un nouveau conseil de l’instruction publique, où siégeaient surtout des archevêques, des évêques, des représentants du culte protestant et du culte israélite, des conseillers d’Etat, des membres de
- p.334 - vue 338/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 335
- l’Institut, des représentants de l’enseignement privé, tous ou presque tous désignés par le libre suffrage de leurs pairs. Huit membres seulement représentaient officiellement les écoles publiques.
- Il y eut quatre-vingt-six académies, une par département. A la tête de chacune d’elles se trouvaient un recteur et un conseil académique composé d’ecclésiastiques, de magistrats et de conseillers généraux.
- Dans les jurys d’examen, on introduisit des représentants de l’enseignement libre à côté des représentants de l’Etat.
- L’enseignement primaire était, de la part des auteurs de la loi, l’objet d’un intérêt sincère sans doute, mais fort réfléchi. (Voir le rapport de M. Beugnot.) M. de Falloux se demandait s’il n’eût pas bien mieux valu n’ouvrir des écoles en 1833 qu’avec la certitude de n’avoir pas à les fermer. Là question de l’enseignement obligatoire, ce vaine utopie, prescription inexécutable», avait son compte en peu de mots ; il en était de même de l’enseignement primaire supérieur, ccnom bizarre, conception incohérente», qu’un trait de plume suffisait à effacer.
- Réduit au degré élémentaire, Renseignement primaire ne comprenait que le plus petit nombre possible de connaissances indispensables. Tout l’effort du projet portait sur le recrutement des instituteurs. ccDes voix sérieuses, impartiales, politiques, se sont élevées pour de-
- cc mander la suppression des écoles normales.......L’institution a été
- cc attaquée comme essentiellement vicieuse. On a dit que des. jeunes ccgens de vingt ans ne pouvaient pas passer dans une fermentation cc commune leurs plus difficiles années; qu’ils ne pouvaient voir de cc près des villes que plusieurs n’habiteront pas, toucher à toutes les cc connaissances et n’en approfondir aucune, sans prendre un senti-ccment exagéré de leur situation et une trompeuse idée de leurs de-ccvoirs; qu’ils ne se voyaient pas décorés de titres superficiellement cc acquis, sans en garder une ambition inquiète, et qu’il était d’une cc souveraine imprudence de ramener à la vie des champs des esprits cc qu’on avait préparés d’avance à la prendre en dégoût et en haine.» Toutefois, au dernier moment, une défaillance arrêtait cette croisade
- p.335 - vue 339/588
-
-
-
- 336
- EXPOSITION DE 1889.
- contre les écoles normales, et M. de Falloux concluait ainsi : ccLes k objections sont graves, cependant nous avons cru que l’épreuve pouce vait être continuée, w
- Quelques membres de la commission, plus hardis que le Ministre, demandèrent catégoriquement la suppression des écoles normales. L’article 35 fut voté dans les termes suivants : ce Tout département ce est tenu de pourvoir au recrutement des instituteurs communaux en cc entretenant des élèves-maîtres, soit dans les établissements d’instruc-cction primaire désignés par le conseil académique, soit aussi dans cc l’école normale établie a cet effet par le département. — Les écoles cc normales peuvent être supprimées par le conseil général du dépares tement; elles peuvent l’être également par le Ministre en conseil cc supérieur, sur le rapport du conseil académique...»
- Les catholiques pensaient que les conseils généraux allaient profiter en masse de la faculté qui leur était offerte; l’Ami de la religion disait par avance : ccLes écoles normales, si dangereuses, si cc puissantes pour le mal, et qui ont si déplorablement dénaturé le case ractère et la mission des instituteurs, sont supprimées. r> C’était trop se bâter : les écoles stagiaires n’eurent aucun succès, les Ministres ne délivrèrent point d’ordres de suppression, et quatre conseils généraux seulement, ceux du Lot, de la Charente, du Var et de la Haute-Vienne, usèrent de la faculté que leur conférait la loi.
- Mais, pour continuer a vivre, beaucoup d’écoles normales durent se faire toutes petites. Un règlement .du aâ mars i85i réduisit le programme de i832, pour n’y laisser obligatoirement que l’instruction religieuse et morale, la lecture, l’écriture, les éléments de la langue française, l’arithmétique, le système métrique et le chant religieux. ccll importe, dit la circulaire du 3i octobre i854, que les cc instituteurs sachent parfaitement enseigner les matières comprises ccdans la partie obligatoire du programme, mais ne les excitez pas a cc sortir de ce cercle. »
- L’âge d’admission des élèves-maîtres était fixé à dix-huit ans. Plus de concours : une enquête faite parle recteur d’académie sur la moralité et le degré d’instruction des candidats, et un certificat de bonnes
- p.336 - vue 340/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 337
- mœurs signé par le curé. Tout congé était interdit, de même que toute sortie particulière; les vacances duraient quinze jours. Les journées commençaient et finissaient, par des prières et des lectures de piété; les élèves allaient en rang aux offices publics. Bref, les écoles normales se transformaient en couvents laïques, ccüne fête brillante, disait un
- crdirecteur dans son rapport, s’est donnée dans la ville.........Les
- cc élèves ne l’ont point vue, quoique la plupart d’entre eux eussent pu ccy assister avec leurs parents accourus des localités voisines; nous cr avons, comme toujours, refusé toute sortie particulière, et, ce jour-cclà, la promenade a été dirigée vers la route la plus éloignée du lieu cc où se pressait la foule. Pendant toute l’année, ils ne se sont pour cc ainsi dire trouvés en présence de la population qu’aux offices du cc dimanche.'»
- Par une disposition qui parut fort claire à quelques-uns et très énigmatique à beaucoup d’autres, la loi imposait au Ministre l’obligation de créer des jurys spéciaux pour l’enseignement professionnel. Lors de la discussion de cet article, MM. de Lasteyrie et Wolowski déclarèrent que l’enseignement professionnel devait être un enseignement général préparant à toutes les professions sans distinction, sauf aux élèves à choisir plus tard une spécialité. Sur cette définition un peu vague, une commission fut instituée le 4 juin suivant, sous la présidence de M. Thénard : elle ne trouva point le moyen de préparer indistinctement à toutes les professions, et aucun projet ne sortit de ses délibérations.
- La loi de i85o (cette loi qu’on appelait, a écrit M. de Falloux lui-même, cela loi de i85ow quand on en voulait dire du bien, et cela loi Falloux t quand on en voulait dire du mal) fut très vivement attaquée par tous les partis. Les catholiques ardents la déclaraient un pacte avec le mal, une monstrueuse alliance des ministres de Satan avec ceux de Jésus-Christ. Des esprits plus calmes et plus sensés n’avaient qu’un médiocre enthousiasme pour le principe fondamental de la loi, pour la conciliation tentée entre l’enseignement libre et l’enseignement de l’Etat, pour ccce jugement de Salomon appliqué au procès ce de l’Université et de la liberté de l’enseignement », pour ce mariage
- iv. 2 a
- iurnniEiuE ïutionale.-
- p.337 - vue 341/588
-
-
-
- 338
- EXPOSITION DE 1889.
- de raison auquel Thiers venait de prêter l’appui de ccson audacieuse crfranchiser. On qualifia la loi d’expédient, de subterfuge misérable. Qu’était-ce qu’une autorité enseignante, ne pouvant agir, même dans la sphère de l’enseignement public, même pour ses attributions les plus essentielles, sans être mise pour ainsi dire en suspicion légale et tenue en échec par des éléments étrangers et souvent hostiles, demandait M. de Broglie? Qu’était-ce aussi qu’une liberté d’enseigner, ne permettant pas d’enseigner ce que l’on voulait et comme on voulait? Le conseil d’instruction publique n’aurait-il pas, en fait de méthodes, d’inévitables prédilections, et l’obligation des grades n’entraînerait-elle point la nécessité d’études uniformes?
- 3. Ministère de M. Fortoul. L’agrégation, l’École normale supérieure, le nouveau règlement d’études des lycées. — Tout en se plaignant amèrement de n’avoir obtenu qu’un semblant de liberté, les établissements libres se gardèrent bien de laisser échapper l’occasion et commencèrent à faire une rude concurrence aux établissements de l’État. Ces derniers établissements virent diminuer sensiblement le nombre de leurs élèves; le produit des pensions tomba de 5,792,000 fr. en i85o à 5,229,000 francs en 1 851.
- L’économie fut mise à l’ordre du jour. Un à un, tous les maigres avantages réservés aux professeurs par le régime précédent leur furent enlevés. Le mécontentement que la loi nouvelle avait suscité au sein de l’Université grandissait chaque jour : pour y couper court, un décret du 9 mars i852 investit le Gouvernement des pouvoirs les plus étendus à l’égard des fonctionnaires de l’instruction publique, lui attribua la désignation des membres composant les différents conseils, et lui conféra le droit de prononcer directement et sans recours toutes les peines disciplinaires, y compris la révocation.
- Un mois après, le 10 avril 1852, une réforme complète était apportée dans le recrutement des agrégés et dans le programme des
- Depuis bien longtemps, on reprochait au concours d’agrégation
- p.338 - vue 342/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 339
- d’encourager les qualités oratoires, qui servent à briller dans.une lutte académique, aux dépens du mérite solide et modeste, que suppose la direction cl’une classe. A mesure que le nombre des agrégations avait augmenté et que leur objet s’était spécialisé, les critiques étaient devenues plus vives, cc Les jeunes agrégés, disait-on, ne pouvaient re-cc descendre sur terre après les enivrements du concours. Après s’être cc livrés à des études spéciales de mathématiques, d’histoire et de phi-cclosopbie, ils se faisaient des illusions sur le véritable but de l’ensei-ccgnement secondaire et sur les limites imposées à leur propre enseignement : le philosophe s’enfoncait dans les plus ténébreuses cc spéculations de la métaphysique, l’historien se livrait à des dissertations d’érudit. ?? Les six agrégations furent ramenées à deux : l’une pour les sciences, l’autre pour les lettres. Au concours se substituait un simple examen ayant pour objet de constater la capacité des candidats et leur expérience dans les fonctions de l’enseignement; l’argumentation, ce souvenir du moyen âge, était supprimée. ccCes dispositions, écrivait M. Fortoul dans son rapport au Président de la cc République, auront pour conséquence de faire de modestes professeurs, et non pas des rhéteurs plus habiles à creuser des problèmes cc insolubles et périlleux qu’à transmettre des connaissances pratiques, cdl faut que les maîtres appelés à l’honneur d’enseigner au nom de cc l’Etat apprennent par un pénible noviciat à s’oublier pour leurs cc élèves, et à ne placer leur gloire que dans le progrès des enfants cc qui leur sont confiés.??
- On ne saurait reprocher aux hommes de cette époque d’avoir encouragé les illusions des maîtres. Depuis le bas jusqu’au haut de l’échelle, la modestie était de règle; le Gouvernement voulait des instituteurs modestes, des professeurs de lycée modestes, des agrégés modestes, pour avoir aussi des générations modestes reculant, avec une louable réserve, devant les problèmes périlleux pour le pouvoir. Mais en soumettant aux mêmes épreuves les philosophes, les grammairiens, les historiens et les humanistes, il s’exposait aussi à avoir des gens de science modeste. ccOn n’échappait au danger des écoles cc spéciales que pour retomber dans l’inconvénient plus grave des
- 29 .
- p.339 - vue 343/588
-
-
-
- 340
- EXPOSITION DE 1889.
- ce études insuffisantes et du savoir superficiel, sans portée comme sans « autorité(1). v>
- Si un mélange habilement combiné entre les diverses études et les diverses sciences s’impose pour former l’esprit humain et lui donner les qualités de jugement et de critique, cette union doit prendre fin, une fois l’esprit formé; le professeur ne saurait enseigner avec profit une science quelconque, s’il ne l’a lui-même complètement approfondie. Tel est précisément l’objet de l’enseignement des facultés, qui permet à chaque homme d’appliquer à un groupe déterminé de connaissances les qualités d’esprit dont le développement constitue le but, et le but unique de l’enseignement secondaire.
- Poursuivant la réalisation de ses vues, le Gouvernement infligeait à l’Ecole normale supérieure l’amoindrissement voulu pour contenir les études et les prétentions des élèves. La destination de cette école devenait de préparer à la licence, dont l’examen ne pouvait être subi avant la fin de la deuxième année. A la sortie de l’école, les élèves étaient censés avoir fait deux ans de classe sur les cinq nécessaires pour se présenter à l’agrégation; il leur restait donc encore à professer pendant trois ans. Des dispositions de ce genre ne pouvaient que décourager les candidats et en réduire le nombre.
- En même temps qu’il prenait ces mesures, M. Fortoul essayait de relever le crédit des établissements de l’Etat par un nouveau plan d’études. Les élèves des lycées étaient répartis en trois divisions : division élémentaire, division de grammaire et division supérieure. A l’issue de la division de grammaire, ils subissaient un examen, dont le résultat donnait lieu a un certificat spécial indispensable pour accéder à la division supérieure. Cette dernière division se partageait elle-même en deux sections, l’une littéraire, l’autre scientifique; l’enseignement de la première ouvrait l’accès des facultés de lettres et de droit; l’enseignement de la seconde préparait aux professions industrielles et commerciales, aux écoles spéciales du Gouvernement, aux facultés des sciences et de médecine. Chaque élève, suivant ses
- (1) Jourdain (Rapport sur les progrès de Vinstruction publique).
- p.340 - vue 344/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 3/i 1
- aptitudes et la carrière qu’il avait en vue, entrait dans l’une ou l’autre section.
- Pour la section littéraire, comme pour la section scientifique, les études embrassaient quatre années, correspondant aux cours de troisième, de seconde, de rhétorique et de philosophie. Mais la philosophie perdait son nom et une partie de son domaine; elle était réduite, sous le nom de logique, à l’analyse des procédés de raisonnement; le professeur devait consacrer une partie des classes à la révision des auteurs classiques demandés pour le baccalauréat ès lettres. Le français, le latin, l’histoire, la géographie, les langues vivantes et la logique étaient enseignés en commun aux élèves de la section des lettres et de la section des sciences. Chaque section avait en outre un enseignement particulier : celui de la section des lettres, consacré à l’étude des langues anciennes, avec l’ensemble des notions scientifiques que suppose toute éducation libérale; celui de la section des sciences, comprenant l’arithmétique, l’algèbre, la géométrie et ses applications, la trigonométrie, la cosmographie, la physique, la mécanique, la chimie et l’histoire naturelle.
- Sans être parfait, ce plan valait mieux que la plupart des précédents. Néanmoins il fut mal accueilli dans l’Université. Les professeurs se plaignirent de la suppression à peu près totale des études philosophiques et du désordre qu’amenait la réunion dans une même classe des élèves de lettres et des élèves de sciences. De leur côté, les parents protestèrent contre l’obligation imposée aux enfants de discerner en quatrième, c’est-à-dire vers l’âge de quatorze ans, la carrière où les poussaient leurs aptitudes et leurs goûts. L’efficacité des méthodes recommandées pour la section des sciences fut d’ailleurs mise en doute, et de bons juges déclarèrent qu’à force de vouloir simplifier les démonstrations et viser en physique aux applications, on nuirait au développement du véritable esprit scientifique.
- Deux faits méritent encore d’être mentionnés sous le ministère Fortoul : la réglementation des écoles de filles par un décret du 31 décembre 1853 et la réorganisation administrative de l’instruction publique par une loi du ik juin i854. Cette dernière loi divisait la
- p.341 - vue 345/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- m
- France en seize circonscriptions académiques, administrées chacune par un recteur, assisté d’autant d’inspecteurs d’académie qu’il y avait de départements dans la circonscription; elle modifiait les conseils académiques, créait des conseils départementaux et transférait au préfet les pouvoirs du recteur en matière d’instruction primaire.
- 4. Ministère de M. Rouland. — Le ministère de M. Rouland marqua un retour sur les mesures qui avaient signalé l’administration de M. Fortoul.
- C’est ainsi que l’agrégation spéciale des classes de grammaire fut rétablie par décret du 1 lx juillet 1867. Un autre décret du 17 juillet 1 858 divisa à nouveau l’agrégation des sciences en deux ordres, l’un pour les sciences physiques et naturelles, l’autre pour les mathématiques. L’ancien règlement d’études fut successivement remis en vigueur pendant les années 1867, 1 858 et 1859, et en dernier lieu l’arrêté du 28 août 1869 sépara définitivement la section des lettres de la section des sciences, sauf pour l’histoire et la géographie: désormais les deux sections devaient avoir chacune son enseignement particulier. L’année suivante, un, décret du 11 juillet 1860 reconstitua l’agrégation pour les classes d’histoire et de géographie.
- 5. Ministère de M. Duruy. — Quand M. Duruy fut appelé au ministère en 1863, c’était, comme il le dit dans son premier discours au conseil impérial de l’instruction publique, à l’ouverture de la session de juillet, cc l’Université appelée à faire elle-même sa condi-k tion et sa fortune ».
- Dès cette session, le rétablissement de l’enseignement philosophique avec ses droits et ses honneurs était chose décidée. (Discours de clôture de la session de juillet 1 863.) De nouveaux programmes furent dressés, dans lesquels reparut, sous sa forme propre, l’étude des vérités morales cr qui sont le fonds commun de l’humanité et dont cc vivent les sociétés laïques», étude qui naguère n’était plus abordée que d’une manière épisodique et incidente. Ce rétablissement eut pour conséquence celui de l’agrégation de philosophie; un mois plus tard
- p.342 - vue 346/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 343
- le concours s’ouvrait, et il y a tant de philosophes en France que cinquante-cinq candidats, presque tous éminents, se présentèrent pour dix places.
- L’esprit curieux du Ministre eut alors l’idée d’établir la valeur comparative des divers règlements, en organisant une sorte de concours rétrospectif entre les lauréats de la Sorbonne depuis 183 o : tous les devoirs couronnés furent relus et classés. Ce concours donna lieu aux mêmes conclusions pour les sciences et pour les lettres : de i83o à 18ûo, la courbe oscillait sans caractère déterminé ; de 1841 a î 851, elle accusait une marche ascensionnelle; de i85a à 1869, au contraire, elle témoignait d’une décadence générale.
- Par une innovation qui parut des plus hardies, M. Duruv crut devoir introduire l’enseignement de l’histoire contemporaine dans le programme de la philosophie, et Lorsque, au bout de la dernière année et d’études, nous ouvrons devant nos élèves les portes du lycée, ils
- centrent dans l’inconnu.......Les meilleurs sont, par leurs études,
- cccontemporains des siècles de-Périclès, d’Auguste et de Louis XIV, rcaucun ne l’est de Napoléon III. w (Discours du concours général, 10 août 1 863.)
- Dans ce même discours, le Ministre annonçait la suppression de la bifurcation. «Je n’étais heureux au temps de mon professorat, disait-ccil, que si mon élève tenait partout le premier rang; l’intelligence «est une, il ne faut pas la couper en deux, en trois. De ce que la cr division du travail réussit à l’usine, il ne s’ensuit pas qu’il convienne cc de la mettre au lycée. La en effet, pour produire vite et à bon mar-ccché, l’ouvrier s’applique à exercer un organe particulier, sans s’in-«quiéter s’il laisse atrophier les autres; ici, c’est l’esprit même qu’il ccfaut développer tout entier. A cette condition seulement, vous créerez cela force puissante et sûre qui, mise derrière n’importe quelle procession, poussera cette profession plus haut et plus loin.» Un premier décret du 2 septembre 1863 ordonna qu’à l’avenir la séparation entre les élèves des sciences et ceux des lettres s’opérerait après la troisième et non plus à l’issue de la quatrième; l’année suivante, un décret du à décembre la reportait à la fin de la rhétorique.
- p.343 - vue 347/588
-
-
-
- 34 4
- EXPOSITION DE 1889.
- Ce changement radical entraîna des modifications dans le programme des études. Il fallait donner aux. enfants une culture générale et mettre à la fin des études un baccalauréat unique, attestant à chaque admission nouvelle que TUniversité livrait un esprit largement ouvert. Les sciences furent mêlées aux lettres; les méthodes scientifiques subirent une transformation : à la méthode explicative de Glai-raut, suivie depuis i85a, on substitua la méthode démonstrative d’Euclide. Pour préparer aux écoles spéciales, un cours de mathématiques élémentaires fut créé à la suite de la philosophie.
- En dépit des règlements, renseignement dit professionnel s’était installé sous des noms différents, dans 60 lycées sur 7 k et dans presque tous les collèges communaux. Le sixième des élèves y passait, et les inspecteurs généraux y voyaient une marée montante à laquelle l’Université devait ouvrir un large lit. Cependant cet enseignement n’avait pas donné de résultats satisfaisants. Une commission instituée au mois de juin 1862 par M. Rouland et présidée par M. Dumas s’était occupée de la question; M. Duruy en poursuivit l’examen, et, dans une lettre du 2 octobre 1863, il traçait le plan du collège français opposé au lycée classique.
- Deux ans après, la loi du 21 juin 1 865, approuvée à l’unanimité par le Corps législatif, constituait l’enseignement secondaire spécial. Aux termes de l’article ier, le nouvel enseignement comprenait l’instruction morale et religieuse; la langue et la littérature françaises; l’histoire et la géographie; les mathématiques appliquées; la physique, la mécanique, la chimie, l’histoire naturelle et leurs applications à l’agriculture et à l’industrie; le dessin linéaire, la comptabilité et la tenue des livres. Il pouvait s’étendre en outre à une ou plusieurs langues vivantes étrangères; aux notions usuelles de législation, d’économie industrielle et rurale, d’hygiène; au dessin d’ornement et au dessin d’imitation; à la musique vocale et à la gymnastique. Ce programme offrait des indications, plutôt qu’il n’imposait une règle absolue.
- Les cours de l’enseignement secondaire spécial devaient durer
- p.344 - vue 348/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 345
- quatre années et se terminaient par un examen, à la suite duquel les élèves pouvaient obtenir un diplôme. Un brevet de capacité était institué en faveur de ceux qui voudraient ouvrir des écoles libres d’enseignement spécial. Dans le but de pourvoir au recrutement des maîtres, le Gouvernement créa une agrégation spéciale et ouvrit l’école normale de Cluny pour préparer à cette agrégation. (Décrets du 28 mars 1866.)
- C’est avec une véritable satisfaction que fut accueillie la loi de 1 865. Un certain nombre de collèges communaux se transformèrent en établissements d’enseignement secondaire spécial. Le nombre des élèves qui suivirent les cours spéciaux dans les lycées s’éleva de 5,ooo à 6,000, et le lycée de Mont-de-Marsan, choisi par M. Duruy pour servir de modèle, ne put suffire à recevoir la jeunesse qui y affluait.
- Le Ministre fortifiait en même temps et complétait l’enseignement des langues vivantes, de la musique et du dessin dans les lycées.
- A la date du 6 mars 186 5, M. Duruy présentait à l’empereur un rapport sur l’état de l’enseignement primaire en 1863. Ce rapport faisait ressortir l’augmentation croissante du nombre des élèves : en 1 83â , 59 pour 1,000 habitants; en 1867, 100 ; en 1863, 116. De 18/17 ^ 1863, on avait ouvert 8,566 écoles publiques et gagné 806,233 élèves, soit en moyenne 5o,ooo par an. Il ne restait plus que 818 communes privées d’écoles. Les résultats étaient donc satisfaisants, du moins en apparence.
- Mais, à serrer les choses de plus près, le recensement opéré par les inspecteurs démontrait qu’en réalité près de 900,000 enfants ne fréquentaient pas régulièrement l’école et que 200,000 au minimum ne recevaient aucune instruction. On ne se faisait plus beaucoup d’illusions sur la valeur de l’enseignement mutuel; mais, faute d’un personnel suffisant, on le conservait encore dans un grand nombre d’établissements, sauf à ne plus prendre de peine pour former les. moniteurs dont le prestige avait disparu : les choses allaient comme elles pouvaient, et les jeunes auxiliaires avaient un si mince bagage qu’un tour de main leur suffisait pour transmettre leurs connaissances
- p.345 - vue 349/588
-
-
-
- 346
- EXPOSITION DE 1889.
- aux autres élèves. Les actes de la vie religieuse réglaient en général la durée de la période scolaire. Rarement les élèves continuaient à étudier, quand ils avaient fait leur première communion et quand par suite l’époque du catéchisme était passée pour eux; ils ne suivaient l’école que de huit à onze ans, encore s’en fallait-il de beaucoup que ces trois années fussent consacrées tout entières à l’instruction : plus du tiers des enfants passaient à l’école moins de six mois par an. Sur 675,^01 élèves sortis en 1863 des écoles primaires, 895,898 ou 60 p. 100 savaient lire, écrire et compter, et 262,008, c’est-à-dire 4o p. 100, avaient inutilement passé par l’école ou en avaient emporté des connaissances insuffisantes ; sur 100 conscrits en 18 6 2,2 7 ne savaient ni lire, ni écrire; pour 100 mariages, il y avait 29 hommes et 43 femmes incapables de signer.
- En résumé, le pays dépensait 58 millions de francs et employait les services de 77,000 personnes, sans compter 28,000 agents gratuits, pour arriver à ce faible résultat de 60 enfants instruits sur 100. Une machine qui ne produirait pas plus d’effet utile, disait le Ministre, serait à l’instant réorganisée, ccPuisque l’on a mis seize années à regagner 800,000 élèves si irréguliers dans leurs études et si mal rrpourvus au sortir de l’école; puisque dans le même nombre d’an-ernées le chiffre des conscrits illettrés n’a diminué que de 7 p. 100, rr combien ne faudra-t-il pas, les difficultés croissant avec le progrès rrmême, pour amener dans les classes tous ceux qui refusent à présent rrd’y revenir ou d’y rester, et pour réduire le nombre des conscrits rr illettrés au chiffre ou il est en Allemagne, 2 ou 3 p. 100! Ges len-rrteurs ne sont plus de notre temps, et ne doivent être ni de notre rrpays, ni du gouvernement de l’empereur, v
- Après avoir établi que les progrès de la moralité sont intimement liés à ceux de l’instruction, le Ministre abordait hardiment la question de l’obligation. Dans une rapide revue, M. Duruy montrait que presque tous les Etats de l’Europe avaient depuis longtemps admis ce principe. Sans parler des pays où il était pour ainsi dire séculaire et où il avait donné des résultats si remarquables, le Danemark, la Norvège, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, on pouvait invoquer le
- p.346 - vue 350/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 347
- grand mouvement qui s’était produit dans les pays de l’Europe méridionale, en Grèce (1834), au Portugal (1844), en Turquie (î84y), en Espagne (t 857), en Italie (1860); tous ces pays avaient successivement proclamé l’obligation.
- Le Ministre n’ajoutait pas que cette décision des gouvernements méridionaux était restée presque platonique. Tandis que, dans les pays protestants, l’instruction obligatoire, depuis longtemps entrée dans les mœurs, envoyait à l’école primaire i4 ou i5 élèves pour 100 habitants, dans les pays du midi, malgré les bonnes intentions du législateur, la proportion ne dépassait pas 4 ou 5 p. 100, et quelquefois même tombait au-dessous de 1 p. 100.
- Reprenant une à une toutes les objections élevées contre le principe, M. Duruy les réfutait avec une éloquente conviction, ceII ne suffit pas ccà un peuple d’être éclairé par en haut, ce qui peut lui donner une ccbelle et noble apparence; il faut que la lumière descende jusqu’aux ccplus intimes profondeurs et arrive a chaque esprit, pour qu’il se reforme des garanties durables d’ordre et de prospérité. On s’assure cc contre la grêle et l’incendie; l’école obligatoire sera pour tous les cc habitants de la commune une assurance contre le maraudage et ses «suites. On subventionne à grands frais, dans l’intérêt général, des cc entreprises particulières et des services publics ; l’impôt établi en vue ccde faciliter l’introduction du nouveau régime sera la subvention «fournie pour développer, avec l’intelligence des classes populaires, ccleur puissance de production. La bonne éducation du peuple fera ccdonc la richesse et la grandeur morale de la France, comme la bonne cc discipline de l’armée fait sa force et sa sécurité. Dès lors, il ne doit ccpas être plus permis d’échapper à l’école qu’à la conscription. En cc outre, la loi scolaire qui obligera tous les Français à apprendre à cc lire et à écrire sera le complément nécessaire de la loi politique qui cc appelle tous les Français à voter. Le pays du suffrage universel doit cc être celui de l’enseignement primaire universel ; autrement le bulle-cc tin de vote pourrait devenir aux mains d’un ignorant ce qu’est une cc arme dangereuse aux mains d’un enfant. »
- Puis M. Duruy démontrait que l’obligation devait avoir nécessai-
- p.347 - vue 351/588
-
-
-
- 348
- EXPOSITION DE 1889.
- rement pour corollaire la gratuité très largement appliquée, ou mieux encore la gratuité absolue. Il terminait son rapport en proposant à l’empereur de reconnaître et d’adopter les principes suivants: i° l’instruction populaire est un grand service public; 2° ce service doit être, comme tout ce qui profite à la communauté, payé parla communauté tout entière; 3° le droit de suffrage a pour corollaire le devoir d’instruction, et tout citoyen doit savoir lire et écrire, comme il doit porter les armes et payer l’impôt.
- En attendant qu’une loi eût statué sur la question de la gratuité, le décret du 28 mars 1866, rentrant dans l’esprit de la loi de 1833, supprima la disposition restrictive du décret de 1853, qui permettait aux préfets de fixer chaque année le nombre maximum des enfants admis gratuitement dans les écoles publiques. Souvent la fixation étroite de ce maximum avait été un moyen détourné de faire perdre aux enfants pauvres le bénéfice de la gratuité.
- La loi du 10 avril 1867 resta bien en deçà des conclusions du rapport de 1865. Dans l’intervalle, le clergé avait énergiquement combattu le principe de l’obligation, et même celui de la gratuité, sans doute parce qu’il l’appliquait lui-même dans ses écoles. Le législateur se contentait de donner une impulsion plus vive à l’instruction primaire et de combler les lacunes que présentait l’instruction des filles : il imposait aux communes de plus de 500 habitants l’entretien d’une école de filles.
- Si le Ministre n’avait pu faire inscrire dans la loi les principes qui lui étaient chers, il comptait du moins, pour y suppléer autant que possible, sur le pouvoir donné au conseil départemental de fixer le nombre des écoles par commune, sur la création des écoles de hameau, sur l’extension de la gratuité, sur l’organisation des caisses des écoles. M. Duruy s’efforcait d’ailleurs de développer les bibliothèques scolaires et les cours d’adultes, à l’imitation des écoles de perfectionnement dont la fréquentation était obligatoire en Allemagne.
- Le 31 décembre 18 6 7, un décret rétablit le concours pour les écoles normales primaires. L’âge d’admission était abaissé à seize ans; l’enquête préalable sur les candidats subsistait, mais il appartenait désor-
- p.348 - vue 352/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 349
- mais au maire de délivrer le certificat. Depuis un an déjà (décret du 2 juillet 1866), l’enseignement des matières facultatives avait été rendu obligatoire et réparti entre les trois années.
- ccll reste une chose considérable à faire, disait le Ministre, fonder ce 1’enseignement secondaire des filles qui, à vrai dire, 11’existe pas en ce France. Cet enseignement secondaire est et ne peut être que l’ensei-ccgnement spécial qui vient d’être institué pour les garçons par la loi ccdu 21 juin 1865, et d’où les langues mortes sont exclues.» Jusqu’alors en effet, l’enseignement secondaire des filles avait été, en fait, abandonné à la spéculation privée.
- Le Ministre invitait en conséquence les municipalités à ouvrir des cours d’enseignement secondaire pour les filles et autorisait les professeurs des lycées et collèges à prêter leur concours. Son appel fut entendu, et, dès l’année suivante, un certain nombre de cours étaient inaugurés. Une association se constitua à la Sorbonne, en vue de cet enseignement; des membres de l’Institut s’y inscrivirent comme professeurs, mais le zèle des maîtres fut plus grand que celui des élèves : le temps n’était pas encore venu où les femmes voudraient en savoir aussi long que les hommes en toutes sciences.
- En 1867, l’Administration dressa une statistique de l’enseignement secondaire. Quelques chiffres intéressants méritent d’être extraits de cette statistique.
- Le nombre des lycées, qui ne dépassait pas 85 en 1809, 38 en i83o et 53 en 18Ù8, s’était élevé à 80. Quinze départements ne possédaient pas encore de lycée. L’installation matérielle laissait beaucoup à désirer : 16 lycées seulement avaient été construits en vue de leur destination; les autres, installés dans d’anciens couvents, manquaient d’air et de lumière, et l’hygiène en souffrait cruellement. On comptait en moyenne 160 internes par lycée, au lieu de 112 en 18Ù2 , et Ù3 demi-pensionnaires, au lieu de 1 ù. De 2 1,0^9 en 185o, le nombre total des élèves était passé à 36,112 en 1867.
- Les établissements libres avaient vu grandir leur clientèle dans
- p.349 - vue 353/588
-
-
-
- 350
- EXPOSITION DE 1889.
- des proportions beaucoup plus considérables. Au lieu de 31,8i6 élèves, chiffre de 18 4a, le recensement en accusait, pour Tannée 1865, 77,906, dont 43,009 dans ^es etablissements laïques et 34,497 dans les établissements ecclésiastiques. En tenant compte des 23,ooo élèves des petits séminaires, Ton arrivait au total de 100,000 élèves recevant l’enseignement secondaire hors des établissements de l’Etat. Pendant cette même année 18 6 5, le personnel des lycées et des collèges communaux était de 62,347 : 29,862 dans les lycées et 32,495 dans les collèges.
- Rien de plus éloquent que ces chiffres : ils mettaient bien en lumière les effets de la loi de i85o.
- De 1854 à 1865, c’est-à-dire pendant une période de onze ans, les laïques libres avaient perdu 168 maisons tout en gagnant 547 élèves; quant aux ecclésiastiques, ils avaient fondé 22 maisons nouvelles et gagné 13,702 élèves. L’enseignement du clergé accaparait 2 5 p. 100 des élèves et 15 p. 100 des admissions aux écoles du Gouvernement.
- Jusqu’alors on ne s’était guère préoccupé du développement physique des écoliers. L’enquête ordonnée à ce sujet par Hippolyte Carnot, en 1848, avait été interrompue par les événements politiques. M. Duruy affirma à plusieurs reprises son souci de procurer aux enfants une vie plus saine. Il voulait les classes plus courtes et les récréations plus longues : partout, en effet, la journée de travail dans les lycées excédait celle des manufactures de Paris; dans certains établissements, elle atteignait onze heures quarante-cinq minutes, non compris les veillées facultatives pour les élèves de la division du soir, et la récréation ne dépassait pas une heure et demie.
- «On pourrait gagner beaucoup de temps, disait le Ministre dans «son rapport de 1867 à l’Empereur, sur la dictée des devoirs, qui «seraient autographiés, sur la récitation des leçons, sur les études, «au profit des arts d’agrément, et surtout des jeux et des exercices «du corps.75
- p.350 - vue 354/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 351
- Le Ministre ne proposait pas de modifier l’enseignement classique proprement dit. «Cette organisation scolaire a résisté à bien des «chocs, et dans son ensemble tiendra bon contre les attaques, car elle «procède d’une vue nette de l'esprit et des conditions mêmes de la cc société française. » Toutefois il en blâmait l’uniformité. «Pourquoi cr obliger un élève à faire des vers latins ou à étudier le grec, si son «esprit y est rebelle ? Il pourrait y avoir, dans les études classiques, ccun certain nombre de cours facultatifs qui permettraient de déchar-ccger d’autant le programme des examens. »
- A la fin de son ministère, si fécond et si actif, M. Duruy se plaignait de la langueur des facultés des lettres et des sciences. «Nous cc avons un problème à résoudre : celui de donner à nos professeurs ccde facultés, au lieu d’un auditoire flottant sans cesse renouvelé, de cc véritables élèves. »
- cc L’Etat à certaines heures, avait dit M. Renan en i86â, tient salle cc ouverte pour des discours de science et de littérature. Deux fois par «semaine, pendant une heure, un professeur doit comparaître devant ccun auditoire formé par le hasard, composé souvent à deux leçons cc consécutives de personnes toutes différentes. Il doit parler sans s’in-ccquiéter des besoins spéciaux de ses élèves, sans s’être enquis de ce
- cc qu’ils savent et de ce qu’ils ne savent pas.....L’auditeur vient ou
- ccne vient pas à de tels cours selon ses occupations ou ses caprices, cc Ouverts à tous, devenus le théâtre d’une concurrence dont le but cr est d’attirer et de retenir le public, que sont ces cours? De brillantes cc expositions, des récitations à la manière des déclamations de la dé-« cadence romaine. Qu’en sortira-t-il? Des gens amusés durant une «heure d’une manière distinguée, il est vrai, mais dont l’esprit n’a «puisé dans cet enseignement aucune connaissance nouvelle. Le processeur abaissé ainsi au rang d’un amuseur public, constitué par cccela seul l’inférieur de son auditoire, sera assimilé à l’acteur antique ccdont le but était atteint, quand on pouvait dire de lui : Sallavit et xplacuit. v
- Revenant après Cousin, de Rroglie et tant d’autres, à l’inévitable
- p.351 - vue 355/588
-
-
-
- 352
- EXPOSITION DE 1889.
- comparaison avec les universités allemandes, M. Renan exposait tous les avantages d’un système où nulle force ne se perd, où toute médiocrité a sa place, où l’élève secondaire de M. Bœck, de M. Bopp, de M. Karl Ritter, rend des services et polit une des pierres du temple éternel. «Mais en France, demandait-il, qu’est-ce qu’un élève mé-«diocre de M. Cousin, de M. Villemain ou de M. Michelet ?»
- H fallait donc permettre à l’enseignement libre de se former à côté de l’Etat et lui laisser le soin d’amuser un public aimable et spirituel. A la rigueur, les chaires de facultés, que M. Renan eût volontiers sacrifiées, pouvaient continuer à répandre en un enseignement facile les vérités acquises et la science déjà faite; mais il était de toute nécessité que le Collège de France redevînt ccle grand chapitre scientifique, le «laboratoire toujours ouvert où se préparent les découvertes, où le «public est admis à voir comment on travaille, comment on découvre, « comment on contrôle et vérifie ce qui est découvert. Les cours in-«téressants ou simplement instructifs, ajoutait M. Renan, n’y sont ccpas à leur place. R ne doit pas y être question de programmes corner plets et formant un ensemble. Les cadres mêmes du Collège doivent «varier sans cesse. A part un certain nombre de chaires qui ont tou-« jours leur raison d’être, car elles représentent les grandes divisions «scientifiques où 1e, travail se continue de siècle en siècle, les titres rr des chaires devraient être mobiles, »
- Suivant M. Renan, aucune branche d’études nouvelles ne devait se manifester en France sans être immédiatement représentée au Collège de France par son fondateur. Le Gouvernement ferait acte de sagesse en y appelant tous les hommes qui, dans les sciences physiques et mathématiques, ou dans les sciences historiques et philologiques, étaient en voie de créer, et en formant autour d’eux une école travaillant sous leur direction.
- La thèse brillante de M. Renan rencontra des contradicteurs. Comment en effet persuader à la France que son «Collège» ne doit pas être une école d’éloquence? R y a bien quelque gloire à pouvoir tenir ainsi, depuis cinquante ans sans interruption, salle ouverte pour de beaux discours de science et de littérature. A défaut d’impressions
- p.352 - vue 356/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 353
- plus sérieuses, les auditeurs en emportent du moins l’admiration du génie français. Parade de théâtre, si l’on veut, mais parade magnifique qu’il n’est pas donné à tous les pays de mettre devant la façade du temple.
- N’est-ce pas au contraire dans les facultés que doit se poursuivre l’élaboration scientifique? N’est-ce point là que les professeurs, en tourés seulement d’étudiants, doivent leur «montrer comment on découvre et comment on contrôle et vérifie les découvertes^. Mais, tandis que ce travail se fait dans le pays avec la variété et la puissance que comporte le nombre même des ouvriers, laissons l’élite du Collège de France affirmer au monde que la mode de l’érudition n’a pas étouffé notre clair génie.
- Quoi qu’il en soit, satisfaction fut donnée à quelques-unes des idées défendues par M. Renan. Deux décrets du 3i juillet 1868 organisèrent des laboratoires d’enseignement pour les étudiants et de recherches pour les savants. Les mêmes décrets instituaient l’Ecole pratique des hautes études, assez mal dénommée, puisque, s’il s’agissait de hautes études, il n’était pas question d’école et encore moins d’école pratique : cette création avait pour but de former des savants, à qui l’on donnerait toutes les facilités de s’instruire, en leur ouvrant largement les collections, les bibliothèques, les archives, et en leur donnant des répétiteurs pour les diriger dans cette recherche de la science.
- Au commencement de l’année 1868, un autre décret avait constitué et annexé aux académies des écoles normales secondaires, destinées à préparer les licenciés pour l’Ecole normale supérieure et pour l’agrégation. Le Ministre voulait donner par là aux candidats de province et à tous les maîtres répétiteurs qui languissaient dans les collèges le moyen de s’élever au professorat.
- La liberté de l’enseignement supérieur, que M. Renan demandait avec les formes un peu voilées qu’affecte volontiers sa pensée, était réclamée plus impérieusement chaque année par l’extrême droite du Corps législatif. A la date du 6 juin 1867, le cardinal Catarini adressa à tous les évêques de la catholicité une lettre confidentielle, dans
- IV. 2^
- p.353 - vue 357/588
-
-
-
- 354
- EXPOSITION DE 1889.
- laquelle il les priait de répondre à diverses questions, dont la sixième ainsi conçue : ce II est souverainement regrettable que....les insti-
- tutions publiques ouvertes à l’enseignement élevé des lettres et des cc sciences et à l’éducation de la jeunesse, soient soustraites en beaucoup de lieux à l’autorité de l’Eglise.......Que pourrait-on faire
- ccpour apporter un remède convenable à un si grand mal et assurer «aux fidèles du Christ le secours d’une éducation et d’une instruction cc catholiques ? v
- Peu de temps après, une pétition relative a la liberté de l’enseignement supérieur était mise en circulation et appuyée par une véritable campagne de diffamation contre les facultés de l’Etat. Un système d’espionnage avait été organisé; on allait écouter les professeurs, pour surprendre sur leurs lèvres des affirmations matérialistes; on compulsait les thèses admises dans les diverses facultés, pour conclure ensuite a l’approbation de doctrines subversives. Le cardinal de Bonne-chose avait trouvé jusqu’à six thèses répréhensibles. «Mais, lui ré-« pondait M. Duruy, on soutenait déjà ces théories avant la Révolution cc et même au temps d’Abélard. r> L’archevêque aurait pu répliquer qu’au temps heureux d’Abélard, on brûlait au même feu la thèse et l’écolier, ce qui constituait assurément un bon moyen d’arrêter les intempérances d’esprit.
- En 18 6 8, l’Université devait être profondément spiritualiste, comme l’affirmait le Ministre, pour que le cardinal ne trouvât à porter à la tribune du Sénat, en témoignage du matérialisme de la faculté de médecine, que la phrase suivante prononcée ex cathedra, disait-il, par le professeur de thérapeutique : cc Ah oui, je suis de ceux qui se cc félicitent de creuser des ornières sur ce terrain-là; et mon désir cc serait d’avoir réussi à les creuser assez pour que Y âme y disparût, cc qu’il n’en fût plus question, et qu’il ne restât plus en Europe un seul cc savant et un seul médecin fantaisistes, n La phrase ne signifiait pas grand’ chose; néanmoins le cardinal la lisait dans un mouvement d’indignation profonde; avec une extraordinaire facilité de généralisation, il étendait le fait à toutes les facultés de la France entière. Vérification faite, il s’agissait d’une thèse sur l’alcool dans laquelle
- p.354 - vue 358/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 355
- l’auteur avait soutenu que la médecine est un art et non une science; l’éminent professeur qui réfutait cette doctrine avait manifesté l’intention d’enterrer Y art et non lame, et un honnête jeune homme, ayant mal entendu, s’en était aller se confesser au cardinal de Bonnechose de cet affreux scandale.
- C’est au nom de faits d’une telle gravité que les impatients sommaient le Ministre de l’instruction publique de prononcer des révocations et des licenciements d’écoles. ccLe matérialisme nous dé-cc borde, s’écriait-on, nous ne pouvons plus faire de recrues. » Singulier aveu : car nos prélats ont certainement à lutter contre de moindres difficultés que les premiers apôtres, qui pourtant faisaient des prosélytes.
- L’honorable Ministre ne fut pas très explicite sur le fond même de la question de liberté de l’enseignement supérieur, cc Cette question, crdisait-il, est dominée par celle du droit de réunion; au surplus, cc l’Université ne redoute pas la liberté d’enseignement, et, dans la cc mesure où nous le pouvons, nous autorisons des cours libres, a
- En effet, l’Administration avait témoigné beaucoup de tolérance a cet égard et laissé s’établir, à côté de l’enseignement officiel des facultés, un enseignement libre représenté par de nombreux cours scientifiques et littéraires. A lui seul, l’enseignement médical comptait en 1868 une soixantaine de cours libres. Près de la Sorbonne existait une sorte de faculté indépendante; l’Etat avait autorisé douze professeurs a ouvrir des cours de hautes mathématiques, de langues orientales, de sciences diverses, et leur avait même prêté des salles.
- Toutefois les réclamations ardentes du parti catholique avaient produit leur effet. Une grande commission extraparlementaire, présidée par M. Guizot, dut être constituée pour la préparation d’un projet de loi sur la liberté de l’enseignement supérieur, et, d’autre part, le Sénat fut saisi d’une proposition en ce sens émanée de l’initiative d’un de ses membres.
- Nous voici arrivés à la fin du second Empire.
- p.355 - vue 359/588
-
-
-
- 356
- EXPOSITION DE 1889.
- Ce qui domine les dernières années du règne de Napoléon III, c’est l’impulsion donnée à l’enseignement par M. Duruy, c’est le mouvement que ce Ministre, supérieur entre tous, a su provoquer dans les milieux intelligents, en faveur de l’instruction sous ses diverses formes et a ses divers degrés.
- p.356 - vue 360/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 357
- CHAPITRE VIL
- LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE.
- 1. La guerre de 1870 et l’enthousiasme pour l’instruction publique. — A la fin du chapitre précédent, j’ai dit le mouvement provoqué dans les classes intelligentes par l’initiative de M. Duruy. La masse du public restait encore assez indifférente : mais la guerre de 1870 vint secouer cette torpeur.
- Avec une douloureuse puérilité, chacun s’ingénia à trouver les causes d’un si cruel retour de fortune. On répéta comme un axiome que, si nous avions été battus par des troupes supérieures en nombre et mieux commandées, nous le devions surtout à l’infériorité de nos écoles. Ce sentiment général, quelle qu’en fût la valeur, exerça une action puissante sur le développement de l’instruction en France dans les années qui suivirent.
- ccCe fut un cri général, qu’il fallait suivre l’exemple donné par la cc Prusse en 1807, relever le niveau des intelligences, répandre l’in— ccstruction à flots, fonder des écoles, ou rajeunir par des méthodes icnouvelles celles qui existaient, apprendre à lire au peuple, rendre ce aux classes lettrées le goût des études sérieuses, préparer enfin par cc le travail des générations plus saines et plus fortes pour l’avenir(1). n
- 2. L’enseignement primaire de 1874 à 1880. — Les projets de loi sur l’instruction primaire se succédèrent dans les premiers temps de la République. Dès le 15 septembre 1871, M. Jules Simon, alors Ministre, déposait un projet de loi très complet établissant l’obligation de l’instruction primaire. Ce projet fut renvoyé, avec plusieurs autres,
- (1) Boissier (Les méthodes dans l’enseignement secondaire).
- p.357 - vue 361/588
-
-
-
- 358
- EXPOSITION DE 1889.
- à une commission que présidait Mgr Dupanloup et n’arriva jamais à la discussion.
- Cependant le Ministre, qui, en plein siège, le i3 octobre 1870, avait écrit au maire de Paris pour le supplier de doter la capitale d’écoles normales primaires, se préoccupait de fortifier les études dans ces établissements et d’y introduire les langues vivantes. (Circulaire du k mai 1872.)
- 3. L’enseignement secondaire de 1871 à 1880. — Par arrêté du 6 mai 1872, M. Jules Simon prenait l’initiative des changements de régime et de méthodes qu’avait déjà réclamés M. Duruy en matière d’enseignement secondaire.
- Une large part était faite au développement des forces physiques; l’enseignement de l’histoire, de la géographie, des langues vivantes, recevait une extension considérable; des exercices de langue et de littérature françaises prenaient place dans les programmes, de la huitième à la rhétorique. Pour retrouver le temps ainsi enlevé aux études nécessaires des langues anciennes, les professeurs devaient employer des méthodes plus simples et des procédés abrégés. Il ne fallait plus enseigner le latin comme au xvne siècle (où il était encore une langue vivante), pour le parler et l’écrire avec une perfection relative, mais bien pour permettre aux élèves de le comprendre et de continuer à recevoir de tant de maîtres incomparables les plus hautes leçons de la morale, de l’art et de la logique. Plus de vers latins; l’exercice du thème ne subsistait que jusqu’à la cinquième. C’était donc surtout une réforme de .méthode : le Ministre en établit la portée dans sa circulaire du 27 septembre 1872, qui demeurera, comme l’a dit M. Gréard, un modèle de haute et fine pédagogie.
- Ces judicieuses mesures soulevèrent d’ardentes polémiques. A coté des partisans respectueux que conservaient les méthodes anciennes, toute une école réclamait, avec M. Bréal, une complète révolution dans l’enseignement, crII se pouvait que nos lycées formassent des cchommes sachant diriger leur esprit d’une manière sérieuse et droite, fret trouvant pour leur pensée une expression naturelle et juste; ils
- p.358 - vue 362/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 359
- cc étaient incapables de former des intelligences susceptibles de découvrir et d’observer des faits. » On opposait à nos méthodes superficielles la méthode critique des pédagogues allemands.
- A Rome, on faisait des orateurs, en France on fait des écrivains, et l’on apprend pendant neuf ans à exprimer en bon style des idées générales, ccParler de tout sans préparation, se croire propre à traiter crtous les sujets quand on sait développer quelques généralités ba-ccnales, n’éprouver jamais le besoin d’aller au fond de rien, chercher ccle vrai semblable au lieu du vrai, se moquer de ce qu’on ne sait ccpas, remplacer par des traits d’esprit les faits qu’on ignore, se tenir cc toujours à la surface, préférer un à peu près agréable à des con-cc naissances précises qui risqueraient d’être lourdes : voilà notre mala-ccdie, nous la prenons au collège et nous la gardons toute la vie(1).w
- Après cette critique de nos méthodes, les novateurs ne manquaient pas d’insister, comme l’avait fait M. Cousin, sur tous les avantages de l’examen de maturité des gymnases allemands et sur toutes les garanties que cette épreuve donnait aux examinateurs et aux examinés.
- On faisait aussi grand bruit au sujet des écoles réelles qui s’étaient développées en Allemagne, surtout depuis 1889. A cette date, le Gouvernement prussien avait fixé leur programme, réglementé les examens de sortie et déterminé les professions auxquelles ces examens livraient accès. Les écoles réelles comportaient deux degrés : dans les écoles du premier degré, les cours étaient de neuf ans, et dans les écoles du second degré, de sept ans.
- Le mot d'écoles réelles fit fortune en France. On opposait avec énergie les écoles réelles à nos écoles artificielles; on invoquait l’exemple de tous les pays qui avaient le bonheur de posséder des écoles réelles, pays du Nord, Autriche-Hongrie, Suisse, Italie; on invoquait même l’exemple de l’Angleterre, le pays traditionnel de l’enseignement classique, qui venait d’en reconnaître l’insuffisance et qui se courbait devant l’esprit moderne. Il semblait que l’étiquette d’école
- (1) Boissier (Les méthodes dans Venseignement secondaire).
- p.359 - vue 363/588
-
-
-
- 360
- EXPOSITION DE 1889.
- réelle dût assurer à l’intelligence des qualités extraordinaires de solidité. Tout compte fait, le programme des écoles réelles de Prusse ressemblait fort à celui qui fut arrêté à diverses époques de bifurcation et lors de la constitution de l’enseignement spécial. Ces écoles enseignaient même obligatoirement le latin depuis 1866; pour le surplus, le cadre des études se composait de littérature nationale, d’histoire, de sciences, de langues modernes et d’art. Le titre ne correspondait à aucune réalité objective, à aucune préparation directe ou même indirecte au commerce ou à l’industrie; ce n’étaient ni des écoles professionnelles, ni des écoles spéciales; c’était tout simplement notre enseignement secondaire spécial de 1865, donné dans des établissements distincts, avec quelques changements de programme. Les écoles réelles allemandes avaient la prétention de concourir aussi bien que les gymnases au développement moral et intellectuel des jeunes gens; la plupart des branches d’enseignement étaient communes aux deux ordres d’institutions, et un mouvement très marqué les rapprochait au moment même où il était question d’introduire en France les écoles réelles en opposition avec nos lycées.
- Bien loin de faire droit aux réclamations, le nouveau règlement du 2 3 juillet 187/i revint, sur beaucoup de points, au système inauguré en i84o par Cousin. Les exercices littéraires supprimés par M. Jules Simon furent remis en honneur, la part des sciences considérablement diminuée, le baccalauréat ès lettres scindé en deux séries d’épreuves. «Jusqu’ici, disait le Ministre, M. de Gumont, les jeunes gens, pour ccobtenir le diplôme, devaient répondre à la fois sur toutes les parties «littéraires et scientifiques de l’enseignement. C’était le cas d’appliquer crie proverbe : Qui trop embrasse mal étreint. Forcés de subir à jour «fixe et à la fois toutes les épreuves, nos élèves, pour connaître un «peu les diverses parties du programme, n’en étudiaient complète-«ment aucune. Tantôt les lettres étaient négligées au profit des «sciences, tantôt les sciences au profit des lettres. La scission de «l’examen fera disparaître ces graves inconvénients. Au sortir de la «rhétorique, le candidat subira une première épreuve qui sera le «couronnement de ses études littéraires; puis, après une année nou-
- p.360 - vue 364/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 361
- ccvelle consacrée aux sciences et à la philosophie, il devra, dans une crnouvelle épreuve, justifier qu’il a acquis des connaissances spé-cc ciales. »
- 4. L’enseignement supérieur de 1871 à 1880. — Le clergé ne manqua pas de profiter des dispositions favorables de l’Assemblée nationale pour réclamer la liberté de l’enseignement supérieur. Il fit présenter un projet de loi par M. Jaubert. M. Laboulaye déposa son rapport le î 5 juillet 1873 et la première discussion eut lieu le k décembre 1876. Je me reprocherais de revenir longuement sur des débats maintenant oubliés. Après avoir tracé un tableau plus poétique que fidèle du développement des universités au siècle dernier, sous l’autorité de l’Eglise, Mgr Dupanloup put dire avec l’approbation de la majorité : ccLa religion et la liberté avaient tout créé; la tyrannie
- ccet l’impiété révolutionnaires ont tout détruit...Il y avait une
- ccflamme, vous l’avez éteinte. Qui, vous? La Révolution, n Malgré les éloquents discours de MM. Challemel-Lacour et Paul Bert, la loi fut votée le 12 juillet 1875, et, par une méconnaissance étrange, mais heureusement passagère, des droits nécessaires de l’Etat, on alla jusqu’à remettre la collation des grades aux jurys mixtes.
- Donner aux facultés catholiques devint l’œuvre charitable par excellence. cc Y a-t-il rien de plus pressant à faire, rien de plus conso-cclant devant Dieu, rien de plus honorable et de plus glorieux devant ccles hommes », disait Mgl' Dupanloup à une grande dame de laquelle il sollicitait la bagatelle de 2^2,000 francs par an. Partout s’ouvrirent des quêtes dans les églises pour les grands séminaires d’enseignement supérieur qui prenaient pied à Paris, à Lille, à Angers, à Toulouse et ailleurs.
- Tout à fait en dehors de ces luttes, l’Ecole libre des sciences politiques, fondée en 1871 par M. Boutmy, prenait un rapide essor. Cette école poursuivait un double but. Elle préparait à certains concours pour le Conseil d’Etat, la Cour des comptes, l’inspection des finances, le ministère des affaires étrangères, et, sous ce rapport, se rattachait à l’école d’administration de 1848. Mais son rôle ne se
- p.361 - vue 365/588
-
-
-
- 362
- EXPOSITION DE 1889.
- bornait pas à cet objet pratique; dans ta pensée des fondateurs, elle devait fournir le complément de toute éducation libérale et semblait vouloir, par cette partie un peu ambitieuse de son programme, combler les lacunes signalées en 18^9 par M. de Broglie.
- Pendant ce temps, le Ministre de l’instruction publique se préoccupait de réaliser les vœux exprimés en 1868 par M. Duruy et s’efforcait de ranimer l’enseignement des facultés de province en leur donnant des auditeurs réguliers.
- Les écoles normales secondaires, bien qu’ayant compté 500 élèves dès 1868, n’avaient jamais été soutenues; elles n’avaient point de dotation spéciale. Chaque année, le Ministre accordait, sur la proposition des recteurs, le vivre et le coucher à un certain nombre de candidats à la licence, résidant au chef-lieu d’académie. Pour les autres, un enseignement à distance avait été organisé; tous les huit jours, ils recevaient, par l’intermédiaire du recteur, des sujets d’étude ou de composition et des copies corrigées. 11 n’est pas bien étonnant que ce rouage compliqué n’ait donné que de médiocres résultats. La position des candidats ainsi pensionnés dans les lycées était d’ailleurs très mal définie.
- En 1876, M. Waddington obtint le crédit nécessaire pour créer 300 bourses de licence de 1,200 francs. Quatre ans plus tard, en 1880, M. Jules Ferry instituait h 00 bourses d’agrégation de i,5oo fr. Cette prime et la dispense du service militaire attirèrent les étudiants dans les facultés.
- 5. Ministère de M. Jules Ferry. La réforme du Conseil supérieur de l’instruction publique. L’enseignement primaire gratuit et obligatoire. — Le ministère de M. Jules Ferry vit se réaliser la grande réforme que MM. Duruy et Jules Simon avait inutilement souhaitée, et à laquelle l’opinion publique était maintenant préparée.
- Tout d’abord, le premier acte du Ministre fut la modification du Conseil supérieur de l’instruction publique. La loi du 19 mars 1873 n’avait pas sensiblement modifié celle de i85o. Une place plus large était bien réservée à la compétence; sur quarante membres, douze
- p.362 - vue 366/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 363
- représentaient l’enseignement public, deux seulement l’enseignement privé. Mais au fond, c’était toujours la même conception, ccune assemblée de la famille française où les ministres des divers cultes, la ccmagistrature, le Conseil d’Etat, tous les grands corps organes de la ccvie morale d’une nation, avaient leur place assignée en raison de cc leur importance».
- Les pouvoirs du Conseil créé par la loi de 1873 expiraient le 19 mars 1879. M. Jules Ferry déposa, le 15 mars, sur le bureau de la Chambre des députés, un projet relatif au Conseil supérieur et aux conseils académiques. Ces conseils devaient être exclusivement composés de professeurs de l’enseignement public élus par leurs collègues. ccLe Conseil supérieur, disait le Ministre dans son exposé des cc motifs, sera le grand comité de perfectionnement de l’enseignement cc national. La première condition pour y prendre place est d’avoir ccune compétence et d’appartenir à l’enseignement. Nous excluons par cclà tous les éléments incompétents systématiquement accumulés par ccle législateur de i85o et de 1873. Quant à l’Etat enseignant, nous ccle voulons maître chez lui, nous ne le concevons sujet de personne, ccni surveillé par d’autres que par lui-même. Le Conseil supérieur est ccun des rouages de l’autorité publique; nous n’admettons pas que les ccuns y siègent comme représentants de l’Etat, les autres comme re-ccprésentants de la société. Cette distinction, chère aux auteurs de la ccloi de i85o, est la négation du principe démocratique sous lequel ccnous vivons. Soit qu’il s’agisse de la fortune publique ou de l’orga-ccnisation militaire, des autorités qui rendent la justice ou de celles ccqui président à l’enseignement, la société n’a pas d’autre organe re-ccconnu, d’autre représentation régulière et compétente que l’ensemble ccdes pouvoirs publics émanés directement ou indirectement de la voce lonté nationale. Cet ensemble s’appelle l’Etat. »
- Au cours de la discussion, M. Barthélemy-Saint Hilaire avait ajouté : cc Personne ne peut se prévaloir contre l’Etat en fait d’instruc-cction publique. L’Etat doit nécessairement avoir des écoles à lui; cc l’Etat doit surveiller avec une vigilance sévère en même temps que cc bienveillante les écoles privées.»
- p.363 - vue 367/588
-
-
-
- 364
- EXPOSITION DE 1889.
- C’était, à l’occasion de la loi du 27 février 1880 sur le Conseil supérieur de l’instruction publique, tracer le programme des mesures qui allaient suivre.
- La loi du 16 juin 1881 établit la gratuité de l’enseignement, primaire ; puis, le 28 mars suivant, l’obligation, réclamée depuis près d’un siècle, fut définitivement proclamée en ces termes: ccL’instruc-crtion primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes de six ccans révolus à treize ans révolus. Elle peut être donnée, soit dans les ffétablissements d’instruction primaire ou secondaire, soit dans les cc écoles publiques ou libres, soit dans les familles par le père de crfamille lui-même ou par toute personne qu’il aura choisie.?? Disposition de haute portée morale et philosophique, article de code établissant le droit de l’enfant au pain de l’esprit et la limite des pouvoirs si longtemps absolus du père de famille, non pas au nom d’une forme de gouvernement ou d’un intérêt social déterminé, mais au nom du respect supérieur de l’individu.
- 11 ne s’agissait plus, comme en d’autres pays, où l’obligation est séculaire, de jeter les intelligences dans un moule quelconque et de les assouplir à des respects d’ailleurs fort légitimes. Il s’agissait de leur assurer l’indépendance et la possibilité de marcher librement vers cet avenir inconnu qui bouleversera peut-être tous nos intérêts et toutes nos vues; il s’agissait d’appeler loyalement à la vie intellectuelle ceux qui, au nom du progrès supérieur de l’humanité, pourront détruire un jour l’ordre de choses jusqu’alors regardé comme établi par la raison.
- Ce retour aux idées généreuses de la Révolution, c’était la réparation de la bourgeoisie trop longtemps égoïste envers les masses populaires, c’était aussi jusqu’à un certain point son abdication.
- L’enseignement obligatoire fut accueilli avec passion. Dans l’étroitesse de leurs préjugés, beaucoup de gens, amis ou ennemis, y virent une déclaration de guerre à la religion. Les catholiques reprochèrent en termes amers au Gouvernement d’avoir banni de l’école tout enseignement confessionnel, alors que leurs coreligionnaires s’étaient ail-
- p.364 - vue 368/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 365
- leurs si facilement accommodés de ce régime rationnel. Ils ne voulurent point reconnaître l’impossibilité, pour un gouvernement laïque, de professer un dogme religieux particulier. Une seule chose pouvait être inscrite dans les programmes : l’enseignement de la morale qui est commune à tous les cultes, qui en constitue la plus noble partie, qui leur sert de trait d’union, et qui forme la pierre angulaire de notre système social. Gomment une notion si simple et si logique put-elle soulever de telles colères !
- Pour mieux assurer la neutralité de l’école, une loi ultérieure du 3o octobre 1886, intervenue sous le ministère de M. Goblet, a décidé que, «dans les écoles publiques de tout ordre, l’enseignement, «serait exclusivement confié a un personnel laïque». Cette règle absolue était peut-être théoriquement plus contestable que les précédentes; mais, en fait, les circonstances et l’ardeur de la lutte l’imposaient aux pouvoirs publics.
- Quant aux programmes de l’instruction primaire, voici comment les apprécie à juste titré M. Marion, professeur à la faculté des lettres de Paris : «Ce sera l’honneur des hommes qui ont dirigé ce travail «de reconstitution d’avoir eu alors une haute idée de l’œuvre qu’ils «avaient à faire. Tout en voulant simple et pratique l’enseignement «primaire, ils le conçurent large et élevé, formant à la fois un tout «pour les enfants qui s’y tiendraient, et le meilleur commencement «pour ceux qui iraient au delà, pour tous une véritable discipline. «Aux enfants, en effet, pour que leur croissance soit normale, il faut «au moral comme au physique un aliment complet, et cela peut-être «d’autant plus que leur régime intellectuel sera plus maigre dans la «suite. Là est la clef de ces programmes qu’on a trouvés démesurés, «ambitieux, et qui, bien compris, bien appliqués par de bons maîtres «dans l’esprit même où ils ont été conçus, seraient si bons.»
- Ces nouveaux programmes, le demi-milliard dépensé en dix ans pour la construction des palais scolaires (mot dont on a voulu faire une ironie et que le régime actuel revendique fièrement), les 175 millions portés annuellement au budget, tout ce vaste effort pour faire de l’école l’église de l'intelligence et du patriotisme, d’une
- p.365 - vue 369/588
-
-
-
- 366
- EXPOSITION DE 1889.
- extrémité à l’autre du pays, est désormais inscrit dans l’histoire au grand honneur du Gouvernement républicain.
- Rien de ce qui pouvait fortifier l’œuvre n’a été négligé.
- A l’imitation de YEducational muséum et d’établissements analogues fondés à Saint-Pétersbourg en 1864, à Rome en 1874, à Zurich en 1875, à Amsterdam en 1876, M. Jules Ferry créa en 1879 Mu-sée pédagogique. Cette institution a pour but de mettre à la disposition des instituteurs et des amis de l’enseignement des collections de livres, d’instruments scientifiques, de mobilier et de matériel scolaires, des expositions propres à favoriser les études comparées de pédagogie, à faire connaître et à appliquer les meilleures méthodes, et à perfectionner l’installation des écoles et des classes.
- Les conférences pédagogiques d’instituteurs ont été rendues obligatoires en principe par un arrêté du 5 juin 1880.
- Un autre arrêté du 2 3 septembre 1881 et la loi du 28 mars 1882 ont encouragé la création des caisses destinées à assurer la fréquentation de l’école, au moyen de récompenses décernées aux élèves assidus et de secours aux élèves indigents.
- Nous sommes encore trop rapprochés de ce grand et noble mouvement pour pouvoir en apprécier tous les résultats. Il suffira de citer quelques chiffres statistiques, plus éloquents par eux-mêmes que les commentaires et les discours.
- En 1837, le nombre total des élèves recensés dans les écoles primaires était de 2,690,035. Il est successivement passé à 4,722,754 en 1872, à 4,949,591 en 1880, et à 5,596,919 en 1887. Ainsi il a plus que doublé pendant la période de cinquante ans comprise entre 1887 et 1887 ; les sept dernières années ont fourni une augmentation de 2 4 p. 100 par rapport au chiffre de 1837 et de i3 p. 100 par rapport au chiffre de 1880.
- Au point de vue du sexe des élèves, les statistiques accusent 1,579,888 garçons et 1,110,147 filles en 1837, 2,5i8,4oi garçons et 2,431,190 filles en 1880, 2,829,127 garçons et 2,767,792
- p.366 - vue 370/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 367
- filles en 1887 : l’accroissement pour les filles a été beaucoup plus considérable que pour les garçons.
- Si l’on cherche la répartition entre les écoles publiques et les écoles privées, on trouve pour les premières 4,015,097 en *880 e1 4,500,109 en *887, pour les dernières 934,494 en 1880 et 1,091,810 en 1887.
- Le progrès numérique a donc été incontestable. Mais il s’agissait moins encore d’augmenter le nombre des élèves que d’améliorer la qualité de l’enseignement. En fait d’instruction primaire, l’exemple des pays étrangers montre combien il est difficile de dépasser une certaine fraction de la jeunesse; on finit par arriver à un résidu d’ignorance en quelque sorte irréductible. Ainsi, depuis près de cinquante ans, la Prusse n’a pas beaucoup gagné numériquement; la quote-part des conscrits illettrés ne s’atténue guère, mais ceux qui sont instruits le sont davantage.
- Dans cette amélioration des études, un facteur important est l’augmentation du nombre des maîtres. Or, à cet égard, la France a singulièrement progressé. De 1880 à 1887, l’accroissement proportionnel dans les écoles publiques a été de 18 p. 100 pour les maîtres, alors qu’il ne dépassait pas 12 p. 100 pour les élèves.
- La loi du 9 août 1879 °^%e tout département à entretenir une école normale d’instituteurs et une école normale d’institutrices. Il ne reste plus aujourd’hui que quelques écoles normales de filles à construire.
- En 1872, le nombre des écoles normales d’instituteurs était de 74 et celui des écoles normales d’institutrices de 9 ; en 1889, on compte 90 écoles de la première catégorie et 86 de la seconde.
- Le régime des écoles normales a été réglementé à nouveau par le décret du 29 juillet 1881. Pour être admis à concourir, les candidats doivent être âgés de seize ans au moins et de dix-huit ans au plus, et pourvus du brevet élémentaire. Jadis soumises à l’autorité préfectorale, les écoles relèvent aujourd’hui directement du recteur d’académie.
- Pour former des professeurs d’écoles normales primaires, deux
- p.367 - vue 371/588
-
-
-
- 368
- EXPOSITION DE 1889.
- écoles normales primaires supérieures, gratuites et se recrutant par voie de concours, ont été créées l’une à Saint-Cloud pour les hommes, l’autre à Fontenay-aux-Roses pour les femmes. Tout a été mis en œuvre en vue de pousser cet enseignement à un haut degré.
- Les réformes libérales introduites dans le régime des écoles normales ont amené des protestations. Gomme les élèves jouissent d’une certaine liberté, on a prétendu qu’ils en abusaient pour courir les bals champêtres. Les professeurs, dont les devoirs sont minutieusement réglementés, ayant parfois mesuré leur tâche au chronomètre et pris à tort les allures des professeurs de lycée, qui peuvent se désintéresser des élèves en dehors des cours, on a conclu du particulier au général et critiqué la réglementation. On s’est plaint aussi de l’exagération des programmes, de l’abandon dans lequel sont laissés les exercices autrefois en honneur, de l’insuffisance des soins apportés à l’écriture et à l’orthographe, du temps excessif donné aux mathématiques, à la littérature, à l’histoire, au dessin. Il peut y avoir quelque chose de fondé dans ces critiques; cependant je serais plutôt porté à exprimer, dans un sens contraire, le regret que l’enseignement des langues vivantes n’ait pas encore été partout suffisamment organisé. Au surplus quelques abus regrettables de liberté commis par les élèves, quelques exagérations relevées dans l’application des nouveaux programmes, étaient l’inévitable conséquence d’un changement radical de conception, relativement au rôle et aux fonctions de l’instituteur.
- Ce qui est plus grave, c’est la diminution du nombre des candidats : malgré les avantages de tout ordre qui leur sont offerts, malgré les améliorations paternelles du régime et les adoucissements de la discipline, le recrutement des écoles normales est devenu difficile. L’obligation de présenter le certificat de capacité, l’incertitude de l’avenir et peut-être aussi la nouvelle loi militaire arrêtent beaucoup de jeunes gens. Dans certains départements, le concours ne s’organise pas sans peine, et l’on se demande s’il ne viendra point un jour où tous les postulants munis du brevet devront être admis.
- Le recrutement n’est pas plus aisé pour les femmes. En présence du petit nombre des postulantes, divers départements ont fait appel
- p.368 - vue 372/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 369
- à îa capitale et recueilli ainsi des institutrices qui, à certains égards, n’offraient pas toutes les garanties voulues.
- Parmi les causes auxquelles la crise est imputable, il y en a une qui doit être signalée, ne fût-ce que pour en éviter le retour: je veux parler de la fâcheuse tendance de certains hommes à vouloir imposer aux instituteurs un rôle dans les campagnes électorales, à susciter et à entretenir un véritable état de guerre entre l’école et les cultes. Combien de jeunes maîtres, à l’âme assez haute pour rester au-dessus des partis, se sont trouvés entre un curé et une municipalité violemment hostiles l’un à l’autre! Les passions se calment heureusement; l’existence de la République est hors de cause et s’impose en fait à ceux-là mêmes qui professent pour elle une sainte horreur; l’instituteur ne doit pas être agent politique plus que sous-diacre; le pays ne doit voir en lui qu’un fonctionnaire rendant le plus noble des services, méritant l’estime universelle, digne d’être soutenu contre toutes les entreprises par une administration libérale.
- 6. Comparaison sommaire entre la France et les pays étrangers, au point de vue de l’enseignement primaire. — Ainsi que le dit M. Buisson, rapporteur de l’enseignement primaire, la France a été éclectique. Le système qu’elle a adopté ressemble dans ses lignes générales au système suivi par presque toute l’Europe continentale : par les pays Scandinaves, l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche, la Turquie, l’Italie, l’Espagne et le Portugal. Nous trouvons au contraire deux types très différents en Angleterre et aux Etats-Unis.
- En Angleterre, ce sont toujours les associations rivales qui se partagent l’instruction populaire; mais les subventions de l’Etat ont singulièrement augmenté : de 1887 à 1887, elles sont passées de 500,000 francs à 81 millions de francs.
- Aux termes du bill présenté le 1 7 février 1870 à la Chambre des communes par M. Forster, les paroisses ont été constituées, en districts scolaires. Un « bureau d’école» électif, composé de cinq membres au moins et de quinze au plus, devait, conformément à ce bill, être établi dans chaque district; l’une de ses fonctions était de fixer l’in-
- iv. a 4
- rniucme natio-uie.
- p.369 - vue 373/588
-
-
-
- 370
- EXPOSITION DE 1889.
- struction religieuse qui serait donnée aux enfants. 11 avait aussi la faculté d’imposer l’obligation (un grand nombre de bourgs et de paroisses rurales ont adopté le principe de l’instruction obligatoire). Après le retour des conservateurs au pouvoir, le bill de 1870 a été profondément modifié par YAct de 1876, qui permet aux bourgs et paroisses de ne plus élire de school-boards et de remettre la surveillance des écoles, soit entre les mains des autorités communales dans les bourgs, soit entre les mains des comités d’assistance et des mar-guilliers dans les paroisses. L’obligation directe a fait place à l’obligation indirecte, sous forme d’une interdiction aux industriels de recevoir dans leurs ateliers les enfants âgés de moins de quatorze ans qui n’auraient pas obtenu des inspecteurs d’école cc l’autorisation cc de travailler ».
- Des subsides annuels sont accordés par l’Etat à toutes les écoles qui acceptent les programmes officiels et la visite des inspecteurs royaux. Les fonds votés dans ce but sont administrés par le comité du conseil privé, dont la fondation remonte à 1860. La subvention allouée aux écoles primaires est réglée d’après le nombre des élèves ayant assisté pendant l’année scolaire à toutes les classes du matin et de l’après-midi; quant à la subvention accordée aux écoles normales, elle l’est d’après le nombre des instituteurs reçus aux examens organisés par le comité.
- D’après les statistiques officielles du Département de l’éducation, pour l’année 1886, l’Angleterre comptait 18,895 écoles inspectées par le Gouvernement, 4,665,818 élèves inscrits (avec une assiduité moyenne de 3,606,076), et 62 écoles normales instruisant 3,269 élèves.
- Aux Etats-Unis, la guerre de l’indépendance et la conquête de nouveaux territoires avaient fait quelque peu négliger l’enseignement. Chaque année l’immigration amenait des familles d’ignorants. Les anciens règlements sur l’instruction obligatoire étaient tombés en désuétude.
- L’attention publique s’étant portée sur cet état de choses, un
- p.370 - vue 374/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 371
- mouvement d’opinion très puissant se manifesta en faveur des mesures propres à y mettre fin. Des commissaires furent envoyés en Europe par les différents Etats, avec mission de procéder à une étude des systèmes les plus renommés; de simples particuliers se livrèrent en même temps à des enquêtes approfondies.
- A la suite de ces travaux préparatoires, les Etats ont adopté des organisations variant dans leurs détails, mais uniformes dans leurs traits généraux : cette similitude s’explique par l’identité des mœurs et par l’empressement que chaque Etat met à imiter ce qui lui paraît bon chez son voisin.
- Au centre de chacun des Etats se trouve le crbureau de l’éducation». La fonction du bureau est, non de diriger l’instruction publique, mais de réunir tous les renseignements statistiques et de publier annuellement un rapport sur les améliorations nécessaires.
- Partout l’instruction primaire est l’affaire exclusive de la commune. Partout la commune est maîtresse absolue de ses écoles et dirige l’enseignement, comme elle le juge convenable, par l’intermédiaire de comités locaux. La seule restriction mise à sa liberté consiste dans l’obligation d’avoir un nombre suffisant d’écoles pour recevoir tous les enfants : si elle se soustrait à cette obligation, l’État peut la taxer d’office et les parents de l’enfant à qui une place aurait été refusée ont une action en dommages-intérêts.
- Dans un certain nombre d’Etats, l’instruction est obligatoire : la législation du Massachussets, par exemple, comprend une loi qui frappe de 100 francs d’amende les parents négligents. Sur le territoire de tous les États de l’Union, l’enseignement est gratuit; il est aussi complètement neutre, au point de vue religieux, et les dogmes constituent un domaine strictement interdit aux instituteurs : pour assurer le respect de cette règle, les ministres des cultes sont exclus des comités qui dirigent ou inspectent les écoles entretenues par les Etats.
- Les écoles possèdent des ressources considérables. Elles ont, pour la plupart, la personnalité civile et peuvent ainsi recevoir des dons ou des legs. 11 est des Etats où les quatre cinquièmes du budget sont
- p.371 - vue 375/588
-
-
-
- 372
- EXPOSITION DE 1889.
- consacrés à l’instruction publique. Aussi les établissements scolaires présentent-ils souvent un luxe qui justifierait pour eux, bien plus que pour les écoles de France, la qualification de crpalais w.
- Dès 1866, ces établissements étaient si nombreux que, d’après les calculs de M. de Laveleye, la France aurait dû, pour s’élever au niveau de l’Amérique, avoir 200,000 écoles au lieu de 38,000.
- Le plus souvent, ce sont des femmes qui donnent l’enseignement. M. Buisson, rapporteur du jury de la classe 6, fait remarquer avec raison les facilités qui en résultent pour le recrutement du corps enseignant. D’ailleurs les instituteurs ou institutrices ne restent pas longtemps en fonctions; après quatre ou cinq ans, ils quittent la profession et embrassent des carrières plus lucratives.
- Des écoles normales ont été créées par les Etats. La première, celle de Lexington (Massachussets), date de i84o; aujourd’hui tous les Etals en possèdent au moins une. Le programme comprend l’algèbre, la géométrie, la chimie, l’astronomie, l’histoire naturelle, la psychologie, la philosophie morale, les éléments de la philosophie appliqués a l’étude de la nature, la théorie et l’histoire de la Constitution, l’art pédagogique. Une école primaire est annexée à chaque école normale.
- L’enseignement des écoles primaires porte sur la lecture, l’écriture, le calcul, la géographie, les notions de géométrie, de dessin linéaire, de chimie agricole et industrielle, d’astronomie, de physiologie, de droit constitutionnel, de musique; l’étude de la langue maternelle est très approfondie. Dans l’éducation américaine, les exercices oraux jouent un grand rôle; il en est de même des leçons de choses, qui ont encore plus de succès aux Etats-Unis qu’en Allemagne. Ces leçons ne sont pas précisément une invention moderne : le bon père Adam a dû certainement y recourir pour ses fils, car je ne sache pas qu’il y ait jamais eu un autre moyen d’apprendre à parler aux petits enfants.
- M. de Laveleye résume ainsi les différences entre le système américain et les systèmes suivis en Europe : « Au lieu de maîtres vieillis «dans les fonctions, presque partout des jeunes filles de dix-huit à
- p.372 - vue 376/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 373
- cr vingt-cinq ans; le personnel enseignant renouvelé en moyenne tous tries cinq ans; au lieu d’écoles séparées pour les deux sexes, les garer çons et les filles réunis dans les mêmes classes; nulle hiérarchie, ttnulle action du pouvoir central; comme ressort, rien que la discus-rrsion publique et la pression de l’opinion; les dépenses de l’enseigne-rrment spécialement, directement et librement votées par ceux-là qui rrdoivent s’en imposer le sacrifice; l’enseignement de la religion systématiquement exclu du programme. 75
- 7. Les écoles primaires supérieures. — Au-dessus des écoles primaires élémentaires, la loi française a rétabli les écoles primaires supérieures, dont il n’avait plus été question en i85o et 1867. Tout d’abord la loi de finances de 1878 alloua aux communes, pour l’établissement de ces écoles, un subside de 110,000 francs : en 1880, il en existait déjà une quarantaine dans les grandes villes. Puis les lois du 11 décembre 1880 et du 80 octobre 1886 consacrèrent à nouveau leur existence : en 1887, elles étaient au nombre de deux cent cinquante-six.
- L’enseignement y est gratuit; l’Etat a même fondé des bourses pour les élèves : pendant l’année 1888, q56,ooo francs ont été affectés à cet objet (850,000 francs employés à l’entretien des boursiers dans les écoles et io4,ooo francs à des bourses de séjour hors de France).
- En fait, il y a deux catégories d’écoles primaires supérieures : celles qui donnent l’enseignement professionnel et celles qui se bornent à donner l’enseignement supérieur proprement dit. On reproche à ces dernières de n’avoir aucune utilité et d’être une contrefaçon malheureuse de l’enseignement secondaire. D’une manière générale, on se plaît à répéter que le programme des écoles supérieures est des plus difficiles à tracer; on fait valoir que si, au temps de Guizot, les limites de l’instruction primaire ne dépassaient guère la lecture, l’écriture et le calcul, elle a aujourd’hui un cadre presque aussi étendu que l’instruction primaire supérieure d’alors.
- Cependant, malgré les progrès accomplis au premier degré, l’école
- p.373 - vue 377/588
-
-
-
- 374
- EXPOSITION DE 1889.
- primaire supérieure n’en répond pas moins à des besoins indiscutables. Les enfants sortent de l’école primaire à douze ou treize ans : beaucoup n’entrent dans le commerce ou l’industrie qu’à seize ou dix-sept ans; ces trois ou quatre années sont le domaine propre de l’enseignement primaire supérieur, qui doit être en quelque sorte l’enseignement secondaire de toute la petite bourgeoisie française. C’est dans les écoles supérieures, et là seulement, que la moitié peut-être des enfants pourront acquérir les qualités d’intelligence et de réflexion, également indispensables à leur avenir et à celui du pays.
- De même que tout enseignement destiné à former l’esprit, l’enseignement primaire supérieur a nécessairement comme base, comme élément essentiel, une partie théorique fixe et uniforme. A titre accessoire, et suivant les industries du pays, quelques cours professionnels seront destinés, bien moins à apprendre un métier quelconque, qu’à ouvrir les idées sur la façon dont ce métier doit être exercé. Il est bien évident, par exemple, qu’un cours d’une année ne procurera jamais à un élève, en fait de comptabilité pratique, les connaissances susceptibles d’être acquises par quelques semaines passées dans une maison de banque; mais ce cours lui donnera, sur les institutions de crédit, sur les opérations financières, des,notions générales qui plus tard jetteront la lumière et la vie dans sa besogne matérielle et routinière.
- Pour la plupart des métiers et des professions, on commence par la pratique mécanique : la réflexion s’éveille à la longue, si tant est qu’elle s’éveille. L’école primaire supérieure doit renverser l’ordre et former l’intelligence professionnelle avant la main.
- Tel est du reste le caractère bien entendu de tout enseignement professionnel donné par l’Etat.
- Dans les écoles de Vierzon, d’Armentières, de Tourcoing, où l’on veut faire des ouvriers, dans les écoles d’arts et métiers où l’on veut faire des contremaîtres, on n’entend nullement former ni des ouvriers, ni des contremaîtres manuellement plus habiles que les autres. Le travail à vide, sans but déterminé, sans intérêt immédiat,, sans aucune sanction sérieuse, ne se prête pas à un tel idéal; personne
- p.374 - vue 378/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 375
- n’ignore avec quelle difficulté les élèves de ces écoles arrivent à construire des machines d’une ordinaire complication. Si, à leur sortie, ces jeunes gens sont demandés par les industriels, ce n’est pas à cause de leur adresse matérielle; c’est parce que leur intelligence est plus développée, c’est parce que la culture scientifique leur assurera une incontestable supériorité sur les autres ouvriers. Voilà le but qu’il faut poursuivre, le résultat qu’il faut chercher en matière d’enseignement professionnel, enseignement primaire ou enseignement secondaire.
- 8. L’enseignement secondaire spécial depuis 1880. — Nonobstant toutes les faveurs dont M. Duruy l’avait entouré, bourses, diplômes, brevets de capacité, école normale, agrégation, comités de patronage, conseil supérieur de perfectionnement, l’enseignement spécial ne s’était pas sérieusement développé. M. Gréard en a conté les malheurs avec beaucoup de verve : cc L’enseignement classique n’avait ccpas vu sans déplaisir élever à côté de lui, presque au même rang ce que lui, un enseignement qu’il s’était toujours refusé à admettre cc comme son égal. Il lui reprochait de s’imposer, alors que cet in-cctrus n’aurait dû penser qu’à se faire accepter. Il l’accusait, n’étant ccpas doté, de vivre aux dépens d’autrui. Son nom même était consi-ccdéré comme une usurpation.?? Les conseils municipaux regardaient presque comme une déchéance de lui ouvrir les portes des collèges communaux. Pour tout dire aussi, l’école normale de Gluny ne fournissait que de médiocres professeurs.
- Ce n’est pas que les élèves fissent défaut : en 1880, l’enseignement spécial en comptait 2,09/1 dans le ressort de l’académie de Paris, contre 3,348 seulement pour l’enseignement classique. Mais les résultats étaient à peu près nuis.
- M. Gréard s’est livré à des calculs d’où résulte que, de 1865 à 1880, l’enseignement secondaire spécial a rendu au commerce et à l’industrie presque autant de jeunes gens qu’il leur en avait pris. Les constatations de l’éminent vice-recteur n’ont rien de surprenant, puisque à cette époque l’agriculture, le commerce ou l’industrie consti-
- p.375 - vue 379/588
-
-
-
- 376
- EXPOSITION DE 1889.
- tuaient le seul débouché offert aux élèves. Il serait plus intéressant d’être exactement fixé sur la valeur des études : or, les renseignements n’abondent point à cet égard, et ceux que nous possédons sont Irès mauvais. En quinze ans, dans l’académie de Paris, il n’a pas été délivré plus de 19A diplômes : à la vérité, ces diplômes n’assuraient aucun avantage palpable. Sur 100 élèves, à 5 étaient restés en route avant la troisième année, 75 avant la quatrième; 5 à peine allaient jusqu’à la fin des cinq ans. La très grande majorité des élèves de l’enseignement secondaire spécial étaient donc en réalité des élèves et souvent de mauvais élèves de l’enseignement primaire supérieur.
- Cette situation languissante de l’enseignement spécial donna lieu aux plus vives réclamations. Après l’Exposition de 1878, on se remit à discourir sur l’incompatibilité du grec et du latin avec le commerce et l’industrie; une fois de plus, on voulut essayer de découvrir la formule nécessaire pour fabriquer de grands industriels et de riches commerçants. Les méchantes langues disant que l’enfant de 18 6 5 n’était pas né viable, on alla chercher le père et lui soumettre le cas; la réforme de l’enseignement spécial fut mise à l’étude en 1880 dans une commission que présidait M. Duruy.
- La commission soutint que l’enfant avait une excellente constitution. Mais elle s’en prit à l’air ambiant, à notre détestable manie des diplômes, à notre culte du papier ministériel, qui dispense de fournir la preuve d’une instruction véritable. Pour ranimer l’enseignement spécial, il fut décidé qu’on lui concéderait aussi son baccalauréat. Les programmes furent étendus et reçurent un caractère plus littéraire et plus général; le personnel des professeurs, renouvelé, bénéficia d’une assimilation complète avec le personnel de l’enseignement classique.
- En 1886, après de longues études préparatoires, les programmes subirent de nouveaux remaniements et l’on accorda au baccalauréat de l’enseignement spécial l’équivalence avec le baccalauréat ès sciences; il ouvrait l’accès des mêmes carrières et n’était plus insuffisant que pour les facultés des lettres et les facultés de droit. A cette
- p.376 - vue 380/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 377
- époque, renseignement secondaire spécial comptait dans les lycées 11,222 élèves, sur une population totale de 53,816 élèves. .
- L’enseignement classique manifesta, paraît-il, sa mauvaise humeur de ces envahissements, en refusant à l’enseignement secondaire spécial le nom d’cr enseignement classique modernes. Aujourd’hui la mauvaise humeur a cessé, et un décret du 6 juin 1891 vient de consacrer le titre d’enseignement secondaire moderne. Les classes mêmes perdent la dénomination de première année, deuxième année, etc., qui rappelait trop les classes de français d’humiliante mémoire, pour s’appeler désormais sixième, cinquième, etc.
- Dans le programme de l’enseignement moderne viennent s’encadrer la langue et la littérature françaises, les langues et les littératures allemandes et anglaises, la philosophie et la morale, les principes du droit, des notions d’économie politique, l’histoire, la géographie, les mathématiques, la physique, la chimie, les sciences naturelles, le dessin, la comptabilité.
- Au bout de trois ans, les élèves peuvent obtenir un certificat constatant qu’ils ont reçu une moitié d’enseignement secondaire moderne, quelque chose d’équivalent au certificat de l’école primaire supérieure. Il est permis de se demander pourquoi on enlève ainsi à cette école ses élèves naturels, pour les attirer à l’enseignement secondaire.
- Le baccalauréat moderne comporte une division en deux parties. Pour la première partie, les épreuves écrites sont un thème anglais et une version allemande, ou vice versa, au choix des candidats, ainsi qu’une composition française. Les candidats à la seconde partie ont la faculté de choisir, au moment de leur inscription, entre les séries suivantes: lettres, philosophie; lettres, sciences; lettres, mathématiques. Désormais le baccalauréat moderne est admis en concurrence avec le baccalauréat classique, pour la licence ès sciences et le grade de pharmacien de ire classe.
- Ce n’est donc pas du tout un enseignement professionnel, tel que le voulait M. Duruy. Il n’y a plus ici la moindre part faite à des connaissances déterminées, en vue d’une profession quelconque. Le
- p.377 - vue 381/588
-
-
-
- 378
- EXPOSITION DE 1889.
- latin et le grec sont remplacés par une langue étrangère : à part cela et sauf l’importance des chapitres, les programmes de l’enseignement classique et ceux de l’enseignement moderne sont les mêmes dans leurs termes généraux. Je ne parle point, bien entendu, de l’enseignement des principes du droit, qui n’a aucune portée, s’il est mécanique, et qui ne convient pas à des esprits de quinze ans, s’il est philosophique. Je ne parle pas davantage de l’économie politique, qui rend sans doute les plus grands services dans la vie, que tout homme doit connaître et appliquer, mais qui s’apprend plutôt par la pratique de l’observation et de l’analyse des faits que dans les livres, et dont les principes ne sont ni assez absolus, ni assez abstraits, pour former un corps de doctrine, une sorte de catéchisme, à l’usage des enfants.
- A vrai dire, l’enseignement secondaire moderne est un autre système d’humanités. . ., d’humanités durant un peu moins longtemps que les autres, ce Cet enseignement (écrivait le Ministre dans sa circu-cclaire du 29 septembre 1886) doit faire une large part à la culture ce intellectuelle proprement dite et emprunter à l’ancien enseignement ccclassique, dans la limite du possible, les procédés et les méthodes rc auxquels celui-ci a dû sa puissance et son éclat, n
- Il n’y a aucun inconvénient à multiplier ainsi les degrés d’instruction : le seul risque à courir est de dépenser un peu plus d’argent, sans obtenir un effet utile en rapport avec le sacrifice demandé au budget. L’avantage consiste à mieux approprier le mode de formation de l’esprit humain au temps dont on dispose.
- Tel doit être le but exclusif de cet enseignement, intermédiaire entre l’enseignement primaire supérieur et l’enseignement secondaire classique; c’est, à mon avis, la meilleure, sinon la seule manière d’en justifier l’existence. Un père de famille, n’ayant pas les ressources nécessaires pour supporter pendant un long délai la charge des études de son fils, fera assurément une chose raisonnable en plaçant ce fils dans un collège d’enseignement moderne et en lui permettant ainsi de suivre un cours complet de six années, au lieu de l’envoyer dans un lycée et de l’en retirer vers la troisième. Mais ce même père de famille sera peut-être au contraire très déraisonnable si, pouvant
- p.378 - vue 382/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 379
- mettre son fils au lycée classique, il le relègue au collège moderne, sous prétexte d’en mieux faire un commerçant ou un industriel.
- «Rien de plus déraisonnable que ce triage des vocations, s’opérant ce à un âge où il est aussi impossible de se prononcer sur les dispositions individuelles des enfants, qu’il le serait de prévoir en janvier cries récoltes du mois d’août. Les parents, se réglant uniquement «d’après leurs préférences personnelles, leurs convenances, leurs pré-ccjugés, fourrent Pierre et Paul au collège classique, et Jacques à l’é-cccole industrielle. Toi, tu seras avocat; toi, médecin; toi, ingénieur. ccGela n’est-ii pas barbare et ne rappelle-t-il pas les mœurs hindoues? » (Herzem, De l’enseignement secondaire en Suisse.) Auguste Comte disait aussi : ccLa première condition essentielle de l’éducation positive, à cda fois intellectuelle et morale, doit consister dans sa rigoureuse cc universalité. » Rien n’est plus vrai et plus sensé que cette parole : jusqu’à la fin de l’adolescence, il n’y a point de place pour les préoccupations d’utilité professionnelle, et l’éducation ne saurait avoir qu’un seul but, la formation intellectuelle de l’homme, d’où le beau nom d’humanités. Suivant l’expression de Rousseau, cc avant d’ap-ccprendre à être ingénieur, médecin, avocat, l’enfant doit apprendre «à être homme».
- Le temps susceptible d’être consacré à l’éducation est donc, je le répète, l’unique considération sur laquelle on puisse se baser pour étager les programmes et différencier les classes. Il y a là une sorte de problème de mathématiques, soumis à la sagacité des pédagogues, qui, par le raisonnement et l’expérience, doivent trouver, pour chaque couche d’élèves, la méthode la plus propre à pétrir l’esprit humain.
- Toutes les intelligences ne sont pas égales, mais toutes ont besoin de qualités communes, quelle que soit la profession embrassée par le jeune homme. Le développement de ces qualités est l’objet de l’enseignement sous toutes ses formes.
- Aussi faut-il absolument dissiper l’équivoque qui a pu naître des mots enseignement professionnel, réel ou moderne, détruire l’espèce, de rivalité qui tend trop souvent à s’établir entre cet enseignement et renseignement classique, par suite d’une fausse conception de leur
- p.379 - vue 383/588
-
-
-
- 380
- EXPOSITION DE 1889.
- rôle respectif. Si l’enseignement secondaire moderne était susceptible de donner aux élèves un sens plus pratique de la vie, une plus juste connaissance des rapports sociaux, ce serait rendre un mauvais service aux enfants que de les mettre aux études classiques; si au contraire l’enseignement classique était seul capable de procurer l’élévation morale, quel père de famille voudrait refuser à ses fils ce bien suprême, dût-il en mourir à la peine? Non, ni l’une ni l’autre de ces hypothèses ne répondent à la réalité : il ne s’agit pas de faire autre chose avec l’enseignement moderne qu’avec l’enseignement classique; il s’agit de faire à peu près la même chose en moins de temps et par d’autres moyens.
- Ainsi l’ont compris les peuples qui nous entourent. Quel que soit le nom, enseignement professionnel, enseignement moyen, enseignement réel, etc., c’est toujours une seconde forme de l’enseignement classique.
- En Belgique (loi du ier juin i85o), l’école professionnelle est une des deux sections de l’athénée. La Prusse place sur le même pied le gymnase et l’école réelle. En Saxe, la loi du 22 août 1876 range les deux catégories sous le titre d’cc établissements de haute instructions : ce Les écoles réelles, dit la loi, ont pour but, comme les gymnases, de remettre les jeunes gens à même d’acquérir une instruction générale cc supérieure s. De même en Autriche, en Suisse et dans les pays Scandinaves.
- Nous venons de voir quel doit être l’objet de l’enseignement moderne. Malheureusement le but a été parfois dépassé.
- L’école réelle ne s’est pas contentée de son rôle de culture humanitaire du second degré. Elle s’est posée en rivale du gymnase; elle a voulu lui être complètement assimilée au point de vue de l’accès a l’instruction supérieure; elle a prétendu arriver aux mêmes fins par des moyens plus sûrs.
- Cette prétention ne pouvait que surexciter la résistance des classiques dans leurs efforts pour fermer aux philistins la porte des uni-
- p.380 - vue 384/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 381
- versités, pour n’ouvrir le sanctuaire qu’aux élèves nourris des lettres antiques.
- 9. L’enseignement classique depuis 1880. — On retrouve jusque dans les programmes de l’enseignement classique proprement dit les traces de la lutte entre les vieilles humanités et l’enseignement moderne.
- En 1880, le Conseil supérieur de l’instruction publique commença ses réformes par la révision de ces programmes. Les réclamations formulées pendant les dix premières années de la République, les méthodes préconisées, avaient fait naître un mouvement d’opinion en faveur d’une refonte des études classiques. Le Conseil se trouvait en présence de deux systèmes très tranchés.
- MM. Ferneuil et Salomé proposaient d’établir un enseignement secondaire proprement dit et un enseignement supérieur, organisés de la manière suivante. Dans les quatre années de début, les élèves eussent acquis les connaissances les plus générales, c’est-à-dire celles qui sont nécessaires à tous : le français, une langue vivante, les sciences usuelles. Au-dessus, l’enseignement supérieur se serait divisé en trois branches au choix des jeunes gens : la première, constituée surtout en vue des carrières industrielles et commerciales, et ne comprenant ni le latin, ni le grec; la seconde, avec le latin et les sciences, conduisant à certaines écoles spéciales, par exemple à Saint-Cyr; la troisième, ayant dans son domaine le latin, le grec, les littératures tant anciennes que modernes, et ouvrant l’accès des facultés.
- Les gréco-latins soutinrent que ce plan était la ruine des études classiques et nièrent ccqu’il y eût, aujourd’hui plutôt qu’hier, des béer soins auxquels ne pût suffire la culture traditionnelle, la seule qui ce eût fait ses preuves W».
- En définitive, tout se termina par un compromis entre les deux opinions. Les méthodes déjà indiquées par M. Duruy, puis par M. Jules Simon en 1872, furent définitivement affirmées. D’après les
- (1) Marion (Mouvement des idées pédagogiques).
- p.381 - vue 385/588
-
-
-
- 382
- EXPOSITION DE 1889.
- principes ainsi consacrés, il ne faut pas que les études secondaires commencent prématurément, car elles supposent une connaissance sérieuse de la langue maternelle et des habitudes de réflexion; l’élève apprend les langues anciennes, non pour les écrire, mais pour se former le goût et l’esprit au contact des grands éducateurs de l’humanité; par conséquent, l’explication des textes, dirigée de manière à faire pénétrer dans le génie des langues et des civilisations anciennes, doit être l’âme des études; le thème, la composition latine ne sont que des moyens de constater et d’affermir les résultats acquis; il est nécessaire que l’enseignement fasse sortir les règles de la grammaire toutes vivantes des textes et ne rebute pas l’esprit par l’étude vide et morte des règles avant d’aborder ces textes. La méthode historique et comparative doit être appliquée à toutes les parties de l’enseignement : l’histoire, par exemple, ne s’apprend plus comme une succession de faits et de batailles, sorte de panorama sans profondeur, d’où les jeunes gens n’emportent que le souvenir de quelques gestes héroïques et des couleurs voyantes des étendards, mais comme l’étude de la vie humaine aux différents âges du monde.
- C’est un peu la méthode adoptée par Zeller dans son système de la concentration. On devait prendre, chaque année, pour centre d’enseignement une période historique autour de laquelle tout venait se grouper. En ces termes, l’exagération était manifeste; néanmoins il est impossible de méconnaître que ce procédé d’instruction ne soit singulièrement propre à élargir les idées et à fortifier le jugement.
- «Quant au cadre même des programmes, on a voulu d’une part ccfaciliter à tous les enfants l’accès de l’enseignement secondaire, et «en assurer le profit à chacun d’eux dans le cas où ils voudraient le «recueillir; d’autre part, établir dans les études classiques, parallè-«lement et conjointement avec l’enseignement littéraire, une enseigne-«ment scientifique Complet. La conséquence du premier principe a «été de répartir les matières en trois séries, ce qu’on a appelé les « trois cycles, répondant aux trois grandes périodes de l’enseignement «secondaire : classes élémentaires, classes de grammaire, classes su-«périeures, de façon à donner aux élèves qui seraient obligés de s’ar-
- p.382 - vue 386/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 383
- cc rêter à la fin de la première ou de la seconde période, la possibilité ce de sortir du lycée en emportant un fonds de connaissances formant ccun ensemble; de façon aussi à ménager le moyen de reprendre le pas ccà ceux qui, sortant soit de l’enseignement primaire, soit de l’ensei-ccgnement spécial, viendraient rejoindre le corps de marche à la se-ccconde ou à la troisième étape. Le deuxième principe a été de créer cc entre les lettres et les sciences un accord étroit, d’instituer ce qu’on cc appelle Véducation harmonique, c’est-à-dire l’éducation qui embrasse cc l’universalité des connaissances et qui repose sur l’égale culture de cc toutes les facultés. De là, pour les classes élémentaires et les classes ccde grammaire, cette forme de programme concentrique qui, de cc degrés en degrés, ramène l’élève dans le cercle qu’il a parcouru, ccen élargissant chaque fois son horizon. De là aussi, la place faite dès cela huitième aux éléments de l’observation scientifique, et l’extension cc des cours de sciences proprement dites traversant la série des études cc jusqu’à la philosophie, où ils sont repris et résumés dans une large cc synthèse »
- L’un des traits dominants des nouveaux programmes a été la prépondérance du français. Depuis la création de l’Université, le latin vait toujours tenu le premier rang. Or, en additionnant dans toutes les classes le nombre d’heures attribué à chaque enseignement, on trouve pour le français cinquante et une heures, pour le latin trente-neuf, pour les sciences trente-huit, pour l’histoire et la géographie trente-six, pour l’allemand ou l’anglais trente-trois, pour le grec vingt. Le latin n’entre donc plus que pour un sixième dans les études classiques.
- Il n’est pas besoin de dire que cette transformation a suscité de vives critiques. M. Albert Duruy ne lui a pas ménagé les reproches : cependant elle semble répondre aux désirs exprimés par le Ministre de l’instruction publique, de i863 à 1867.
- Certes, les programmes de 1880 ont une allure un peu sérieuse, peut-être même pédantesque. Mais, si le pédantisme est permis
- (1) Gréard (La question des programmes).
- p.383 - vue 387/588
-
-
-
- 38/i
- EXPOSITION DE 1889.
- quelque part, c’est à coup sûr dans des programmes d’enseignement : ils sont faits pour les maîtres, non pour les élèves; et, pour les maîtres eux-mêmes, ils ne sont guère qu’un sursurn corda.
- On a prétendu que, depuis la réforme de 1880, le niveau des études littéraires, aussi bien pour le baccalauréat que pour la licence, avait baissé d’une manière inquiétante. Le corps enseignant faisait en général, il faut le reconnaître, assez grise mine aux nouvelles études, et plus d’un universitaire, s’associant aux lamentations des professeurs de Poitiers, eût volontiers invité comme eux ses collègues cra rentrer «par des voies détournées dans la pratique d’un enseignement gram-«matical que rien ne remplace jamais r>. Cet avis des gens du métier, à le supposer aussi unanime qu’on voulait bien le dire, ne suffisait pas, malgré son incontestable valeur, pour condamner la réforme.
- La révision de 188Û a eu pour objet principal de remédier aux inconvénients certains des programmes de 1880. Elle a réduit à vingt par semaine le nombre d’heures des classes, depuis la neuvième jusqu’à la philosophie, diminué les matières, rendu au professeur ordinaire des classes de cinquième et de sixième l’enseignement de l’histoire qui avait été attribué à un professeur spécial. Mais, en somme, elle n’a été que l’occasion de mieux dégager, d’affirmer avec plus de force et de précision la réforme de 1880.
- cc Plus que jamais, on a pris comme mot d’ordre, quant aux matières : ccalléger, choisir, donner ce qui nourrit et non ce qui encombre; quant «aux méthodes, animer, vivifier, donner moins le savoir que l’éveil(IL »
- En l’état, la lutte reste ouverte entre les humanités classiques, les humanités scientifiques, les humanités modernes et autres. Quelles seront les péripéties de cette lutte? 11 est impossible de le prévoir. Cependant ce qu’on peut affirmer, c’est que les arguments invoqués contre le grec et le latin ne sont pas de telle nature qu’on ne puisse garder la croyance aux puissantes vertus des maîtres antiques. La tra-
- (l) Marion (Mouvement des idées pédagogiques en France).
- p.384 - vue 388/588
-
-
-
- 385
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- dition invoquée en faveur de ces langues du passé est bien moins -rie cc résultat d’un préjugé que d’une nécessité philosophique et* patrio-cc tique
- Briser ce ce lien du sang» qui nous attache à la Grèce et à Rome, rompre ainsi avec la vieille gloire littéraire et artistique de la France, constituerait une souveraine imprudence. L’Allemagne pousse bien plus loin que nous encore l’étude du grec et du latin; dans les collèges d’Angleterre, le culte de l’antiquité classique est tout aussi fervent aujourd’hui qua la fin du xvmc siècle; dans les pays nouveaux et jusqu’au Japon, le latin prend place dans les programmes de l’enseignement secondaire. Il ne semble donc pas que le moment soit bien choisi pour le chasser de nos collèges.
- ccOn se contente bien souvent de dire que le latin est utile pour cccomprendre le français. . . Sa véritable utilité est plus profonde; il ccsert a maintenir l’esprit français lui-même, en le retrempant sans cc cesse à ses sources originelles. . . La culture littéraire n’a pas pour rcbut de vous faire lire Horace et Virgile aux heures d’oisiveté; elle a ccpour but de vous transformer et de vous embellir intérieurement; cc elle a pour but aussi de vous faire passer par où les autres généra-cctions ont passé, par où votre patrie a trouvé sa voie, par où les cc autres nations ont passé à leur tour(1). a
- Quoi qu’il en soit, les méthodes préconisées par les nouveaux programmes sont excellentes. Toutefois, malgré les développements qui leur ont été donnés, les exercices oraux ne tiennent pas un rang assez élevé dans notre éducation française. L’antiquité classique formait l’homme pour le forum, le moyen âge pour les discussions des théologiens et des légistes : ainsi, pendant une longue suite de siècles, l’art de parler a été l’objet principal de l’éducation dans notre pays. Plus tard, la Renaissance a pris le livre comme idéal. Aujourd’hui, nous sommes revenus au temps du forum et nous nous en tenons toujours à cet idéal. Apprendre à penser juste doit bien remplir les quatre cinquièmes du temps donné à l’instruction; mais le dernier cinquième
- - (l) Fouillée (Organisation de l’enseignement secondaire).
- >:iUE NATIONALE.
- p.385 - vue 389/588
-
-
-
- 386
- EXPOSITION DE 1889.
- pourrait être employé avec fruit à exprimer facilement ces justes pensées. En France, on n’a guère souci cle cette partie si nécessaire de l’éducation; il semble que les jeunes gens soient destinés a avoir toute leur vie, comme les sourds-muets, papier et crayon pour communiquer avec leurs semblables. Tandis qu’en Amérique, on prépare les enfants à la vie publique du citoyen, chez nous on continue à les élever pour le livre, comme si tous devaient être des écrivains ou.. . des journalistes : or il y a peu de gens qui soient appelés à écrire, et ce peu est souvent trop encore; au contraire, la facilité, la netteté de parole, si utiles dans les rapports ordinaires de la vie, deviennent absolument indispensables dans un régime démocratique comme le nôtre et ne s’acquièrent, même pour les plus intelligents et les mieux doués, que par de sérieuses études, On s’est beaucoup moqué de la rhétorique ancienne : il n’était pourtant pas plus ridicule d’exercer l’enfant à parler dans les écoles publiques, que d’exercer un jeune peintre à faire beaucoup d’académies avant la préparation d’un portrait pour le Salon.
- Sous cette réserve, les programmes sont bons, je le répète; les méthodes sont également satisfaisantes, et c’est a les perfectionner bien plutôt qu’à les refondre, qu’il faut s’appliquer pour obtenir une amélioration des études classiques.
- Peut-être même la vérité est-elle qu’on ne doit pas attacher tant d’importance aux programmes. ccLes hommes sont tout, a dit Renan; ccles règlements très peu de chose, n L’instructeur de la jeunesse, voilà l’agent par excellence d’une bonne éducation ; un professeur habile vaut les meilleurs programmes et les meilleures méthodes du monde.
- Il faut que le maître se considère comme l’architecte appelé à bâtir la maison, non comme le tapissier chargé de la meubler, et n’oublie jamais la grande parole de Plutarque : ccL’âme n’est pas un vase à cr remplir, c’est un foyer à allumer. r> Le savoir, l’acquisition de la science, ne constitue point, ainsi que le veut M. Spencer, le but suprême de l’éducation. Cette mauvaise conception a pour résultat fatal la formation des spécialités, un des maux les plus dangereux qui, d’après Auguste Comte, retardent notre régénération morale et in-
- p.386 - vue 390/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 887
- tellecluelle : ^toutes les forces de la société, dit-il, devraient être rcemployées à combattre une telle direction d’études??. Dans les gymnases allemands, on n’a même pas de professeurs spéciaux pour les sciences; chaque professeur est obligé de se faire recevoir pour deux branches d’enseignement au moins, et ses idées en sont élargies d’autant. Nous, grâce à nos professeurs spéciaux, à leurs cours spéciaux conduisant à des écoles spéciales, nous avons côte à côte ce des élèves ccde sciences, des marins, des saint-cyriens, des normaliens, des polytechniciens, etc., tous fascinés d’avance par le but pratique qu’ils ccpoursuivent, profondément indifférents à tout ce qui ne sera pas ccexigé cl’eux; ce morcellement des études en spécialités, outre qu’il cc entraîne l’abaissement inévitable des études générales, est ce qu’il y cca de plus nuisible aux spécialités mêmes qu’il a en vue(1)??.
- L’amour des spécialités, prolongé plus tard dans la vie, a causé beaucoup de mal à notre pays. Enfin on commence à s’apercevoir que certaines spécialités recélaient dans les recoins obscurs de leur science de véritables infirmités d’esprit. On reconnaît que, si les besoins de l’existence obligent les hommes à être tous plus ou moins spécialistes, rien ne saurait suppléer chez eux à une culture générale; qu’avec une éducation un peu large, ils sont aptes à remplir facilement les tâches les plus étrangères à leur profession habituelle. Dans nos assemblées publiques, est-ce nécessairement le jurisconsulte qui discute et commente les lois avec le plus de profondeur et de sagacité, est-ce toujours le financier qui aligne le mieux un budget, est-ce dans tous les cas l’économiste qui apporte le plus de pénétration à l’étude des questions sociales, des rapports économiques avec les autres pays? Les débats parlementaires ne nous réservent-ils pas chaque jour des surprises à cet égard ?
- Si les spécialités « trop spéciales?? n’ont pas grande valeur à l’âge mûr, elles valent encore bien moins dans la jeunesse, c’est-à-dire dans l’éducation. Du reste, la nécessité d’études générales uniformes vient d’être heureusement affirmée par la réforme des baccalauréats.
- <l) Fouilioo (Organisation de renseignement secondaire).
- p.387 - vue 391/588
-
-
-
- 388
- EXPOSITION DE 1 889.
- Le décret du 8 août 1890 a institué un baccalauréat unique de l'enseignement secondaire: plus de baccalauréat ès lettres, plus de baccalauréat es sciences complet ou restreint; un diplôme unique d’enseignement classique. Les épreuves sont divisées en deux parties dont la première comprend, comme compositions écrites, une version latine et une composition française, et comme épreuves orales, l’explication de textes grec, latin, français et allemand ou anglais, ainsi que des interrogations d’histoire, de géographie et de mathématiques. Pour la seconde partie des épreuves, qui normalement vient une année après la première, les candidats sont libres de choisir entre trois séries : lettres, philosophie; lettres, mathématiques; lettres,-sciences physiques et naturelles. Ainsi, jusqu’à la fin de la rhétorique, soit pendant huit ans, les élèves, quelle que soit leur destination future, suivront exactement les mêmes cours; dans la dernière année seulement, une sorte de trifurcation s’opérera et les élèves pourront opter pour la philosophie, les mathématiques ou les sciences physiques et naturelles. Il est vraisemblable que la série lettres-mathématiques recrutera le plus grand nombre de candidats et que la série lettres-philosophie n’aura pas de très nombreux adeptes.
- En Allemagne, toute séparation est inconnue. Les futurs médecins et les futurs ingénieurs reçoivent jusqu a l'examen de maturité la même culture que les futurs avocats. Sans appliquer aussi complètement le principe de l’unité des études, le Conseil supérieur a fait un grand pas, et l’on ne saurait trop louer son œuvre.
- Le baccalauréat en lui-même n’est plus l’objet d’attaques aussi vives que par le passé; il a du reste cessé d’avoir aux yeux du public l’importance et le caractère d’autrefois, d’être considéré comme une estampille du.Gouvernement sur les bons esprits. Bien loin est le temps où il y avait à peine plus de bacheliers que de places à distribuer par l’Etat : aujourd’hui les bacheliers sont si nombreux que nul ne saurait avoir la prétention de réclamer quelque situation à l’Etat en vertu de son seul diplôme. Ce diplôme est tout simplement un certificat d’études secondaires, et rien de plus. A l’entrée de toutes les carrières,
- p.388 - vue 392/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 389
- on a placé des examens et des concours, seule garantie sérieuse que la société puisse exiger; encore cette garantie ne laisse-t-elle pas que d’être bien imparfaite.
- Dans de telles conditions, le baccalauréat ne peut plus être envisagé comme un mal. Il peut devenir un bien, si l’on en multiplie les épreuves et si on leur donne plus de portée. A ce point de vue, la production par les candidats, lors de l’examen, d’un livret scolaire dont il est tenu compte pour l’admissibilité et l’admission, constitue une excellente innovation, une sage mesure conciliant le système allemand avec nos exigences libérales.
- Les épreuves écrites de l’examen de maturité des gymnases allemands comprennent une dissertation en allemand, une dissertation en latin, un thème latin, un thème grec, un thème français (le tout sans dictionnaire), une composition de mathématiques. Je ne regarde pas assurément cette nomenclature comme un modèle de perfection; peut-être cependant pourrait-on multiplier les épreuves de notre baccalauréat, pourvu qu’en les multipliant on leur assurât d’autre part un caractère plus général et plus élevé. Ainsi compris, cet examen, dont les mécontents ont dit pis que pendre, deviendrait un type excellent des sanctions qui doivent inévitablement couronner les études secondaires.
- La question des internats et celle des exercices physiques nous ont valu des articles fort spirituels et d’éloquents discours. Quelque chose dispense de raisonner à perte de vue sur les inconvénients des internats, c’est qu’il est impossible de s’en passer. On parle beaucoup du système anglais; mais à regarder attentivement les choses, Eton, Harrow et Rugby sont des internats coûtant plus cher que les nôtres; au-dessous de ces grands établissements réservés à l’aristocratie de naissance ou d’argent, vient la foule des institutions particulières qui sont loin de présenter les mêmes garanties que nos lycées.
- D’ailleurs la caserne n’est-elle pas en faveur? Ne passe-t-elle pas pour transformer la jeunesse, pour l’habituer à la vie saine, à l’exac-
- p.389 - vue 393/588
-
-
-
- 390
- EXPOSITION DE 1889.
- Litade, au respect de la règle? Et le lycée n’est-il pas une douce et intelligente caserne ?
- L’internat peut être pour l’enfance un régime très propice, à la condition toutefois que les exercices physiques y tiennent une large place. Si nous avons à demander des leçons aux Anglais, c’est sur ce point. Imposer à un enfant onze heures de travail quotidien est chose parfaitement ridicule, alors que fait homme il aura bien de la peine à dépasser en moyenne huit heures de travail continu et utile dans les périodes les plus actives de sa vie. Quatre heures de classe et quatre heures d’études devraient être le maximum, même pour la rhétorique et la philosophie. Ceux qui préconisent la fameuse règle des trois huit seraient fondés à en réclamer avant tout l’application dans les lycées. Pour cela, il faudra peut-être sacrifier quelques articles des programmes et dépenser beaucoup d’argent : car il sera nécessaire d’agrandir les lycées et de les transporter au besoin hors des villes ; mais les programmes sont très riches et, si le Trésor ne l’est pas, aucune dépense n’est du moins plus justifiée.
- 10. L’enseignement secondaire des filles. — Si les internats de garçons paraissent très défendables, la cause est moins bonne pour les internats dont les lycées de filles ont amené la création.
- Après la guerre, les cours organisés sous le ministère de M. Duruy par l’association des jeunes filles recommencèrent avec quelque peine. Néanmoins, grâce au zèle persévérant des professeurs, il existait, en 1880, 101 cours recevant environ â,2oo élèves; la Sorbonne notamment en avait i5 pour 2kh élèves. Depuis 1866, 138 diplômes avaient été délivrés aux jeunes filles : kÿ diplômes de bachelier ès lettres, 32 diplômes de bachelier ès'sciences, 29 brevets de capacité de l’enseignement secondaire spécial, 20 diplômes de docteur en médecine, 2 d’officier de santé, 3 de licencié ès sciences, 2 de licencié ès lettres, 1 de pharmacie.
- Le 28 octobre 1878, M. Camille Sée déposa une proposition de loi qui tendait à la création des lycées de filles et qui, amendée par M. Paul Bert le 1.0 décembre, a finalement abouti à la loi du 2 1 dé-
- p.390 - vue 394/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 391
- cembre 1880, sous le ministère de M. Jules Ferry. En principe, le régime était l’externat; cependant la loi prévoyait l’établissement d’internats à côté des lycées.
- La durée des cours est de cinq ans, partagés en deux sections. Dans les trois premières années, les élèves reçoivent l’instruction strictement obligatoire. Aux programmes figurent l’enseignement moral; la langue française, la lecture à haute voix et au moins une langue vivante; les littératures anciennes et modernes; la géographie et la cosmographie; l’histoire nationale et un aperçu de l’histoire générale; l’arithmétique, les éléments de la géométrie, de la physique, de la chimie et de l’histoire naturelle; l’hygiène; l’économie domestique; les travaux à l’aiguille; des notions de droit usuel; le dessin; la musique; la gymnastique. Sur la demande des parents, l’enseignement religieux est donné par les ministres des différents cultes à l’intérieur des établissements et en dehors des heures des classes. Les jeunes filles ne peuvent être admises sans avoir subi un examen; à la fin des études, elles subissent un autre examen et reçoivent, s’il y a lieu, un diplôme. Chaque établissement est placé sous l’autorité d’une directrice; des professeurs hommes ou femmes donnent l’enseignement. Les classes durent quatre heures par jour, et la journée de travail commence à 8 heures pour finir à 6.
- Une école normale secondaire a été créée à Sèvres pour le recrutement, des professeurs femmes.
- Voilà l’œuvre : il est assez difficile de la juger avant qu’une expérience un peu longue ait permis d’en dégager les résultats. Depuis bien des siècles, on a fort doctement disserté sur l’éducation qui com vient aux filles : personne n’a encore prouvé que ce ne fût l’éducation de la famille. Où pourrait-elle mieux se préparer à sa mission, celle qui devra plus tard être elle-même lame d’une nouvelle famille et demeurer assise au foyer domestique pour y garder le respect et l’honneur, comme jadis les matrones romaines gardaient les statues des dieux? Y a-t-il un meilleur milieu pour la préparation de la future épouse, de la future mère, dont le rôle dans la vie ne sera jamais actif ni militant?
- p.391 - vue 395/588
-
-
-
- 392
- EXPOSITION DE 1889.
- Suivant l’expression de Mmc deRémusat, la femme peut s’intéresser au jeu; elle ne doit pas tenir les cartes. Les qualités qui lui sont pardessus tout nécessaires sont l’élévation morale, le bon sens et l’esprit : une culture intellectuelle est assurément indispensable au développement de ces facultés, mais une culture très raffinée et très artistique, et en aucun cas notre ancien enseignement secondaire spécial dont se rapprochent trop les programmes des lycées de filles. Ces lycées doivent être envisagés comme le moyen de procurer des cours plus sérieux et plus élevés que ceux des institutrices ordinaires; il faudrait bien se garder d’en faire l’origine d’une nouvelle éducation des femmes.
- 11. L’enseignement supérieur. — Avec les dernières réformes de notre enseignement classique, nous arrivons au système allemand, qui consiste a remettre toute la formation des spécialités à l’enseignement supérieur. En quittant le lycée, les uns iront aux écoles commerciales, d’autres aux écoles spéciales, d’autres encore aux facultés : partout ils appliqueront à des sciences déterminées les qualités d’esprit et les méthodes que l’enseignement secondaire a pour unique objet de développer.
- Dans ces dernières années, l’enseignement supérieur a pris un rapide essor. La campagne commencée en 1876 par la reconstruction des facultés de Grenoble a été régulièrement poursuivie : on peut évaluer les dépenses à 88 millions de francs, sur lesquels l’Etat a fourni 4i,600,000 francs, les départements 665,000 francs et les villes 45,8oo,ooo francs. Certaines villes se sont montrées particulièrement généreuses : Paris a dépensé près de 22 millions, ccPeut-être cctrouvera-t-on même que la République a trop bien bâti, dit M. Liard, a Certes, il est bon que la science ait façade et pignon sur rue, il y ccva de sa dignité et de son crédit dans l’opinion. . . Pourtant, quand ccje vois en plein Paris les masses puissantes de l’Ecole de médecine ccet la longue enfilade de la Sorbonne, je ne puis me défendre d’une cc inquiétude et d’un regret. Je me demande si ces grands monuments ce inextensibles, fails pour durer des siècles, satisferont toujours aux
- p.392 - vue 396/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 393
- cr exigences de la science. Qui sait ce que deviendront un jour ses ccoutillages et ses engins, et si, au lieu de ces palais durables, mieux ccn’aurait pas valu de simples ateliers légèrement construits et parlant cc faciles à remplacer le jour où la science y aurait avantage, »
- Les bourses de licence et d’agrégation, succédant aux écoles normales secondaires, ont ranimé la vie des facultés. A l’origine, on s’est beaucoup moqué de cette façon de recruter des élèves; mais la mesure a été justifiée parles résultats. De 1869 à 1888, le nombre des étudiants est passé de 9,522 à 17,630. Avant 1877, c’est à peine si l’on faisait annuellement 60 licenciés ès sciences, 80 licenciés ès lettres, 10 docteurs ès sciences, 10 docteurs ès lettres; aujourd’hui on arrive à faire jusqu’à 360 licenciés ès sciences, 3oo licenciés ès lettres, 3o docteurs ès sciences, à peu près autant de docteurs ès lettres.
- Il est inexact de dire que les boursiers soient l’unique population des facultés de lettres et de sciences. Dans beaucoup de facultés, ils ne constituent qu’une petite minorité. A Paris, en 1888, sur 1,100 étudiants de la faculté des lettres, on ne comptait que 66 boursiers : 5o pour l’agrégation et 16 pour la licence. Pendant la même année, sur 3,700 étudiants inscrits dans toutes les facultés de sciences et de lettres, 620 seulement jouissaient d’une bourse ou d’une fraction de bourse. Les nouveaux élèves n’ont donc formé en quelque sorte qu’un noyau : désormais les facultés ne seront plus des déserts; elles commencent à disputer à l’Ecole normale le succès dans les concours d’agrégation. Un certain jour, cette école a été battue par le baraquement Gerson, que M. Duruy appelait cc le Salon des refusés de cc l’Ecole normale».
- Les cours des facultés ont ainsi perdu leur caractère littéraire pour redevenir des préparations. Des professeurs s’en sont plaints, cc Quand ccnos boursiers entrent à la faculté, écrit M. Groiset, nous devons cc commencer par leur apprendre ce qu’ils devraient savoir depuis cc longtemps. Chaque faculté en vient forcément, lorsqu’elle a con-ccnaissance de ses propres besoins, à s’annexer une classe élémentaire, ccon qualifie cette classe de conférence philologique; soit, le nom ne
- p.393 - vue 397/588
-
-
-
- 394
- EXPOSITION DE 1889.
- «change rien à la chose. C’est une nécessité que nous subissons; mais «il faut le dire bien haut de peur de nous y résigner, cela est maure vais de toute façon : mauvais parce que l’enseignement supérieur rrrisque ainsi de se méconnaître lui-même à la longue; mauvais aussi er parce qu’on fait médiocrement à la faculté ce qui ailleurs serait refait beaucoup mieux.n II est certainement regrettable que l’enseignement supérieur soit ainsi ramené aux proportions de l’enseignement secondaire; mais cela prouve tout simplement que les boursiers envoyés dans les facultés ne sont pas assez forts, cela ne prouve point que les facultés doivent revenir au but unique qu’elles poursuivaient autrefois, le cours brillant. L’enseignement généralisateur est assurément plus à sa place au Collège de France que dans les facultés.
- Entraînés par la vivacité de la réaction contre l’abus des leçons oratoires, quelques-uns fussent allés volontiers jusqu’à supprimer les cours publics. Cette idée n’a pas prévalu. Il a suffi d’instituer des cours fermés, et surtout des conférences qui supposent la collaboration de l’élève avec le maître. Les conférences ont permis d’introduire dans l’enseignement les jeunes docteurs au-dessous des professeurs titulaires. Inspirée des privât doceni de l’Allemagne, l’institution des maîtres de conférence est une utile innovation, grâce à laquelle les cours se sont heureusement multipliés.
- En 1876, le nombre des cours n’était que de 1 59; M. Waddington demanda aux Chambres un crédit de 300,000 francs pour l’organisation de cours complémentaires, dont la création donna le moyen d’étendre progressivement les cadres, de confier à des hommes d’une compétence particulière divers enseignements nouveaux, susceptibles d’être érigés en chaire après succès. Il manquait encore l’équivalent des privât docent : on y a pourvu par les cours libres, gratuits ou payants, que tous, docteurs ou non, peuvent être autorisés à ouvrir avec l’agrément des facultés.
- A la suite de ces innovations, les enseignements sont devenus plus nombreux : la faculté des sciences de Lyon,, par exemple, en avait 18 pendant l’année 1889, au lieu de 7 en 1869.
- p.394 - vue 398/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 395
- Les programmes des diverses facultés, notamment des facultés de droit et de médecine, ont été remaniés de manière ccà mettre dans cc les grades plus de science que par le passé(1) 2 3».
- Partout des bibliothèques ont été instituées. Tandis qu’en 1879, il n’y avait de collections de livres qu’à Paris et à la faculté de médecine de Montpellier, en 1888 toutes les facultés étaient pourvues. Ces bibliothèques comprenaient ensemble 884,261 volumes; elles en avaient prêté 512,262 pendant l’année, et le nombre des lecteurs s’était élevé à 122,786.
- Toutes ces mesures n’étaient que les divers termes d’une évolution En 1877, un groupe de savants, de professeurs et de jurisconsultes remit au Ministre de l’instruction publique un projet de reconstitution ccdu grand et beau système des universités autonomes et rivales que cc Paris avait créées au moyen âge, et que toute l’Europe avait conser-ccvées excepté justement la France n. Dans ces universités indépendantes, dans ces foyers de libre pensée et ccnon de prosélytisme hier discret a, la jeunesse devait se former à toutes les vertus qui lui manquaient, notamment au respect®.
- Le Gouvernement estima que la seule substitution d’un pluriel au singulier ne suffisait pas à régénérer les facultés, cc Au lieu d’attacher cc l’étiquette d’universités à des établissements qui n’avaient encore ccrien de la vie et des mœurs universitaires, on se résolut à provoquer ccen eux cette vie et ces mœurs, à en favoriser graduellement l’ex-ccpansion, enfin à mener les choses et les esprits à ce point où la cc création des universités apparaîtrait comme une conséquence naturelle et nécessaire des progrès réalisés®.» Le 17 novembre 1883, M. Jules Ferry soumit aux facultés et aux conseils académiques une série de questions touchant la création en France d’universités analogues à celles des autres pays d’Europe. ccPour un tel succès, le temps ccest nécessaire, disait le Ministre. . . Il me semble cependant, après
- (1) Liard ( Facultés françaises ).
- (2) Renan {Uinstruction supérieure en France).
- (3) Exposé des motifs du projet de loi de 1890.
- p.395 - vue 399/588
-
-
-
- 390
- EXPOSITION DE 1889.
- cries résultats obtenus jusqu’ici, que la question peut être tout au cc moins mise à l’étude. r>
- ccPresque partout, écrit M. Liard en résumant l’enquête, on regrette cc l’isolement, on déplore les pertes de toute sorte qui en résultent, cc l’absence de cohésion et d’un esprit commun; on demande avec in-ccsistance qu’au lieu d’être comme des institutions parallèles qui ne erse rencontrent pas, les diverses facultés, dont le but est le même crdans des ordres différents de recherche et d’enseignement, soient cc réunies et concentrées. On signale les points par lesquels elles peu-ccvent se toucher et s’unir, les intérêts communs dont elles devraient cc avoir la garde et dont elles ne peuvent prendre aujourd’hui qu’un cc souci théorique. On attend de ce rapprochement d’heureux effets et ccpour la dignité des personnes, et pour la force des institutions, et ccpour les progrès de l’enseignement et de la science. Mais avant de cc déférer à ce vœu général, le Gouvernement a voulu instituer une cc expérience qui permît de juger si oui ou non les facultés étaient cc mûres pour cette vie universitaire, dont elles paraissent sentir si cc vivement la dignité et les avantages. »
- De là les décrets de 1885 (a5 juillet et 28 décembre). Ces décrets ont reconnu aux facultés la personnalité civile ; ils leur donnent par suite la libre administration de leurs biens, le droit de posséder, de recevoir des dons, legs et subventions. Désormais les facultés sont maîtresses de leur budget, de leurs programmes, de leurs règlements de cours ; elles sont appelées à faire des présentations pour la nomination des professeurs et du doyen; elles formulent leur avis sur tout ce qui concerne l’existence des chaires. Au-dessus des facultés d’une même académie siège le conseil général des facultés, où elles ont toutes une égale représentation : ce conseil connaît de tous les intérêts collectifs, répartit entre les services communs les fonds délivrés par l’Etat, a juridiction sur les étudiants; en dressant le tableau général des cours et conférences, il veille au maintien des règlements d’étude, il établit entre les cours et exercices des différentes facultés et écoles la coordination nécessaire au bien de l’enseignement et aux intérêts des étudiants.
- p.396 - vue 400/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 397
- L’expérience ainsi tentée depuis cinq ans a pleinement réussi; les facultés ont su profiter de l’autonomie qui leur était attribuée; elles sont résolument sorties de l’égoïsme stérile qui les avait paralysées. «Dans les départements aussi bien qu’à Paris, les maîtres se sont cf rapprochés, puis les élèves, puis les maîtres et les élèves, et sur plus ccd’un point ont été formés, de toutes pièces, de véritables corps imite versitaires auxquels il ne manque plus que la consécration de la loi. cc L’heure de cette consécration est venue. Tout ce qui pouvait se faire «par voie réglementaire est fait. C’est à la loi qu’il appartient mailler tenant de consolider le passé et de préparer l’avenir, v
- Tels sont les termes de l’exposé des motifs du projet de loi que le Ministre de l’instruction publique a déposé sur le bureau du Sénat le 22 juillet 1890 et qui a pour objet la constitution des universités.
- 12. Conclusion. — Nous avons ainsi parcouru rapidement l’histoire de l’instruction publique en France. L’enseignement primaire assuré à tous, l’enseignement secondaire fortement constitué, la création de foyers pour la vie intellectuelle dans tout le pays, voilà l’œuvre des vingt dernières années. En ces vingt ans, la République a dépensé près d’un milliard pour les frais de premier établissement de l’instruction ; les dépenses d’entretien se sont accrues chaque année et dépassent aujourd’hui 100 millions. Grâce à ces sacrifices, grâce au noble zèle de tous les hommes éminents qui ont présidé ou participé à l’entreprise, nous trouvons terminées ou en voie d’achèvement les réformes plus ou moins confusément rêvées au siècle passé.
- Quand on envisage successivement les mesures prises, il est possible de relever des exagérations ou même des erreurs ; mais de l’ensemble se dégage la haute et consolante impression d’un progrès constant vers la science et vers le bien. A travers les lassitudes et les poussières de la route, il semble qu’on voie l’humanité en marche, à la poursuite de temps meilleurs ; dans ce grand exode des peuples, la France a fait depuis vingt ans une longue et glorieuse étape.
- Deux principes dominent aujourd’hui tout le système de notre enseignement : l’Etat enseignant et la liberté’d’enseignement.
- p.397 - vue 401/588
-
-
-
- 398
- EXPOSITION DE 1889.
- L’Etat doit enseigner. Elles ont vite passé, ces ihéories factices qui voulaient faire de l’Etat une morne abstraction, ccNotre temps est arec rivé pour la première fois, écrivait en i864 un penseur illustre, à ccconcevoir une organisation sociale où, l’initiative individuelle ayant cctoute liberté, l’Etat, réduit à un simple rôle de police, ne s’occupe-ccrait ni de religion, ni d’éducation, ni de morale, ni de littérature, ce ni d’art, ni d’industrie, n Par une singulière contradiction, ces mêmes hommes qui condamnaient ainsi l’Etat à l’immobilité d’une statue hindoue exaltaient néanmoins la puissance de l’association. Qu’est-ce donc que l’Etat, si ce n’est la plus belle et la plus puissante de toutes les associations ? C’est la chair de notre chair, c’est le meilleur d’entre nous, c’est la raison de tous appliquée a la direction des affaires communes, et parmi ces œuvres d’utilité publique, en est-il une seule qui puisse se comparer à l’éducation de la jeunesse? L’expérience que l’Etat accumule depuis des siècles, toutes les forces de son crédit et de son administration, tous les dévouements qu’il peut provoquer au nom de l’amour de la patrie, ne-sont-ils pas nécessaires pour assurer a la jeunesse la meilleure éducation possible? L’Etat doit donc enseigner, non pas au point de vue de l’intérêt immédiat d’une forme de gouvernement, mais parce que c’est là sa plus noble mission et l’expression la plus féconde de l’activité humaine, parce que lui seul peut offrir en tous temps et en tous lieux toutes les garanties voulues à ceux qui n’ont ni beaucoup d’argent, ni beaucoup de préjugés.
- Il est nécessaire cependant que la liberté de l’enseignement existe. ccGe que fait l’Etat, tout Français doit pouvoir le faire, s’il en est cc digne et capable. L’existence et le développement de l’enseignement cc libre sont la condition du progrès de l’instruction générale, la ga-ccrantie de la paix des esprits. Aux établissements particuliers de cc frayer des routes nouvelles, à eux d’assurer aux familles l’éducation cc exclusive que réclame la conscience; mais c’est à l’Etat qu’il appartient, en organisant l’éducation commune à ses divers degrés, depuis ce l’école de hameau jusqu’au Collège de France, de tenir tous les es-ccprits en éveil. Si l’Etat cessait d’exercer cette initiative tutélaire, c’en cc serait fait de l’instruction des classes pauvres, l’ignorant n’étant que
- p.398 - vue 402/588
-
-
-
- ÉDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- 399
- cclrop porté à s’engourdir dans son ignorance; c’en serait fait même crde la culture supérieure; chacun allant au plus pressé, la France cc ne serait bientôt plus qu’un comptoir ou un atelier. — Sauvegarde ccdes intérêts généraux, l’action de l’Etat est en même temps le lien ccde l’unité nationale. Vouloir que l’Etat impose son uniformité à la cc société est une prétention tyrannique. Mais laisser la société imposer ccà l’Etat ses divisions, ce serait la plus redoutable des anarchies(1). ??
- Oui, tout Français doit pouvoir enseigner; encore faut-il qu’il en soit digne et capable.
- L’article 7 et l’exécution des décrets ont soulevé en tous sens de violentes et détestables passions ; mais la légalité de ces mesures ne pouvait être discutée. Les lois de 1790 et 1792 , le décret de messidor an xii, ne sont-ils pas toujours en vigueur? Ne fallait-il pas une interprétation singulièrement casuistique des lois postérieures pour attribuer le droit d’enseigner à des congrégations qui n’avaient pas même celui de respirer en France? Après le vote du Sénat, le droit et le devoir du Gouvernement étaient ccde faire exécuter les lois??, comme l’avait déjà demandé Thiers en 18 4 5. On pouvait discuter sur le mérite des congrégations religieuses; on pouvait chercher à expliquer par quelle mauvaise chance persistante les Jésuites avaient encouru la défaveur de tous les régimes et subi des expulsions réitérées; on pouvait soutenir qu’ils avaient bien mérité de la République et que celle-ci devait leur ouvrir les portes de la France ; on pouvait demander la reconnaissance d’utilité publique de l’ordre ; on pouvait réclamer une nouvelle loi sur les associations : il était impossible de contester sérieusement la légalité des dispositions prises par le Gouvernement, dans un intérêt de légitime défense et tout à fait à son corps défendant; il fallait fermer les yeux à la lumière pour y voir une déclaration de guerre à l’esprit religieux.
- Aujourd’hui les passions naguère déchaînées se calment; le flot des querelles et des haines s’éteint; un scepticisme bienveillant envahit toutes les classes de la société. Des déclamateurs vieillis peuvent
- (1) Discours de M. Gréard à l’Académie française.
- p.399 - vue 403/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- /i00
- encore retrouver quelque succès avec les lambeaux de leurs inspirations passées; déjà cependant le public est distrait, il sifflera demain.
- Dans le grand combat qu’elle a livré depuis dix-buit siècles pour le pouvoir temporel, l’Eglise est définitivement vaincue; elle n’a pu faire triompher la conception trop humaine qui lui restait de sa divine mission. Gomme après une immense bataille, des troupes isolées pourront encore brûler leurs dernières cartouches; la guerre est finie.
- r r
- Pas plus que l’Etat, l’Eglise n’est une abstraction. Elle est faite ainsi que lui d’éléments humains, et, malgré son apparente immobilité, elle marche avec l’humanité. Ceux qui entrent maintenant dans ses cloîtres y entrent les poumons pleins de l’air de la liberté. Hier, il était peut-être vrai de dire que les questions religieuses divisaient les Français en deux camps : ce ne doit plus être vrai dans l’avenir. La génération qui grandit ne comprendra pas ces luttes misérables, où les adversaires sacrifiaient à des mots et à des symboles les réalités de la vie présente et les intérêts les plus certains de la patrie.
- La liberté de l’enseignement demeurera toujours inscrite dans nos lois comme une sauvegarde nécessaire. Cependant il est permis d’espérer que, grâce à son libéralisme même, à la supériorité et à l’élévation morale de ses professeurs, gardiens vigilants de l’esprit français à travers les siècles, l’Etat finira par avoir raison des concurrences et demeurera, du consentement de tous, le seul éducateur attitré de la jeunesse française,
- Ce rôle de l’Etat ne sera-t-il pas contrarié par le grand mouvement populaire qui s’annonce aux yeux les moins clairvoyants? La démocratie du siècle prochain ne voudra-t-elle pas borner toute l’action de la société à l’instruction primaire, laissant à chacun le soin de sortir comme il l’entendrait de cette égalité intellectuelle? Si ces sombres pronostics se réalisaient, nous en reviendrions aux plus mauvais jours de la Convention. Mais un pareil danger n’est plus à craindre. Le peuple connaît aujourd’hui le prix de la science ; il sait que les savants sont ses meilleurs libérateurs. Comme le prédisait M. Renan en
- p.400 - vue 404/588
-
-
-
- EDUCATION ET ENSEIGNEMENT.
- /i01
- 186/1, il a compris ccqüe les progrès de la recherche positive sont cria plus claire acquisition de l’humanité, que cette acquisition im-ct porte avant tout à ceux qu’elle délivre et ennoblit *. Oui ce un monde crsans science, c’est l’esclavage, c’est l’homme tournant la meule, assujetti a la matière, assimilé à la bête de somme; le monde amélioré par la science, c’est le royaume de l’esprit, le règne des fils r? de Dieu ».
- IV.
- aG
- p.401 - vue 405/588
-
-
-
- p.402 - vue 406/588
-
-
-
- NEUVIÈME PARTIE
- LE MATÉRIEL ET LES PROCÉDÉS DES ARTS LIBÉRAUX
- (Groupe II de l’Exposition universelle internationale de 1889)
- p.403 - vue 407/588
-
-
-
- p.404 - vue 408/588
-
-
-
- NEUVIEME PARTIE.
- LE MATÉRIEL ET LES PROCÉDÉS DES ARTS LIBÉRAUX.
- (Groupe II de l’Exposition universelle internationale de 1889.)
- CHAPITRE PREMIER.
- IMPRIMERIE ET LIRRAIRIE.
- 1. Les origines de l’imprimerie. Son introduction dans les divers pays. — L’imprimerie est le plus puissant instrument de la civilisation moderne. Elle a répandu partout la pensée et l’instruction, émancipé l’homme et bouleversé la face du monde.
- Ses origines sont enveloppées d’un certain mystère.
- La Chine a connu de temps immémorial l’imprimerie tabellaire; les Romains savaient tirer des empreintes; la reproduction par la gravure sur bois était pratiquée en Europe avant la fin du xive siècle. Mais la typographie n’a été créée qu’avec les caractères mobiles et la presse.
- D’après Adrien Junius, les caractères mobiles seraient dus à Jean-Laurent Goster de Harlem, qui les aurait imaginés en 1Ù20 et y aurait employé successivement le bois, le plomb et l’étain. Il paraît certain, en effet, que Coster eut vers cette époque un atelier où s’imprimèrent des Donats (syntaxe latine de Cœlius Donatus, grammairien du ivc siècle) et des Spéculum (Spéculum nostræ salulis; cc miroir crde notre salut»). Un serment obligeait au secret les compagnons acceptés par le maître.
- Suivant Junius, un traître se serait glissé parmi les ouvriers de Coster et aurait profité d’une nuit de Noël pour dévaliser son patron el fuir à Mayence. Une autre version, celle de la chronique de
- p.405 - vue 409/588
-
-
-
- 400
- EXPOSITION DE 1889.
- Cologne, veut que l’un des Douais de Coster soit arrive' entre les mains de Gutenberg et lui ait révélé les principes de la typographie. Enfin certains auteurs attribuent le mérite de l’invention à Fust et Schœffer : Junius se hasarde à dire que Fust pourrait bien être le compagnon infidèle de Coster.
- Quoi qu’il en soit, c’est Gutenberg que l’histoire a consacré comme le véritable inventeur de l’imprimerie.
- Originaire de Mayence, Jean Gensfleich de Gutenberg quitta sa ville natale, à la suite de troubles politiques, s’établit vers 1Ù2Ù à Strasbourg et y fit ses premiers essais. Après avoir eu recours aux caractères mobiles en bois, il ne tarda pas à leur substituer, avec l’aide de Schœffer, des caractères en métal, Fondus dans un moule ou matrice, et remplaça le frotton par la presse. A elle seule, la découverte de la presse constituerait pour Gutenberg un titre de gloire.
- Revenu à Mayence, Gutenberg poursuivit ses travaux. Mais, à bout de ressources, il allait les abandonner quand le hasard lui donna pour associé un riche orfèvre, Jean Fust, que Junius devait soupçonner plus tard d’avoir été le traître de Harlem. L’objet de l’association était l’exécution de la fameuse Biblia lalina, dite à âa lignes, véritable chef-d’œuvre, dont il reste encore sept exemplaires d’une rare beauté : Paris a deux de ces exemplaires, conservés l’un à la bibliothèque Mazarine, l’autre à la Bibliothèque nationale.
- Fust et Schœffer avaient éliminé Gutenberg avant l’achèvement de ce superbe ouvrage. Ils publièrent encore un Psautier, un Manuel des offices divins, les Clémentines.
- De son côté, Gutenberg, qui ne s’était point découragé, rnonJa un atelier d’où sortit en 1Ù60 le Catholicon (encyclopédie du xme siècle). Puis il se retira pour vivre de sa charge de gentilhomme.
- En 1Ù62, la prise et le pillage de Mayence dispersèrent par toute l’Europe les imprimeurs de Fust, qui vint lui-même a Paris et y installa un dépôt de livres.
- Telles furent les origines de l’art nouveau, que les papes, les rois, les évêques, les universités et la Sorbonne proclamèrent une invention divine.
- p.406 - vue 410/588
-
-
-
- IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE.
- 407
- Nicolas Jenson, habile graveur de l’hôtel de la monnaie de Tours, avait été chargé par Louis XI de se rendre à Mayence et d’étudier secrètement les procédés de Gutenberg, Fust et Schœffer. Il accomplit sa mission, mais, au lieu de rentrer en France, alla établir une imprimerie à Venise. Ses beaux types de caractères romains servirent de modèles à Garamond, à Estienne, à Vascosan, aux plus célèbres imprimeurs français : l’Imprimerie nationale doit encore en posséder les matrices.
- Louis XI, n’étant pas arrivé à son but par l’intermédiaire de Jenson, réussit à attirer à Paris trois imprimeurs, Gering, Krantz et Friburger, qui débutèrent dans une salle de la Sorbonne en 1/169 ou 1/170 et fondèrent ensuite une imprimerie, rue Saint-Jacques, à l’enseigne du cc Soleil d’or ». Ainsi introduite en France, l’imprimerie y fit des progrès rapides; Rembold, Antoine Vérard, Simon de Golines, Pigouchot, Robert et Henri Estienne, Gamuzat, Delatour, Coustelier, Rarbou, Rouille, de Tournes, Ambroise Didot, sont des noms justement célèbres dans les annales de la typographie française, avant
- 1?89'
- Partout le mouvement avait été le même. A peine est-il nécessaire de citer l’Allemagne, berceau de l’imprimerie, qui trouva auprès des souverains l’appui et les encouragements dont elle pouvait avoir besoin. En Italie, les papes Sixte V, Léon X et Clément XIV entreprirent, dans leurs ateliers du Vatican, la publication, en beaux caractères orientaux, des Saintes Ecritures; à Venise, c’était Vendelin de Spire, Jenson, Aide, le créateur de l’italique, et, vers la fin du xvme siècle, Rodoni dont les belles éditions sont si réputées. L’Angleterre vit paraître en 1/17/1 son premier livre, imprimé par Gaxton; après Wynkyn de Worde, Pynson et Ruckley, Raskerville s’illustra vers le milieu du xvme siècle, et ses caractères eurent un tel renom que Reaumarchais les acquit pour ses éditions de Voltaire; Bulmer et Bensley réalisèrent de nouveaux perfectionnements. L’honneur d’avoir introduit la typographie en Belgique revient à Martin d’Alost et aux Frères de la Vie commune; parmi leurs successeurs, il y a lieu de mentionner Piantin d’Anvers, dont l’atelier, religieusement conservé,
- p.407 - vue 411/588
-
-
-
- est l’une clés curiosités de cette belle ville et figurait en 1889 à Imposition rétrospective de l’Histoire du travail : Christophe Plantin était Français. Les Pays-Bas ont eu les Elzevir, de Leycle et d’Amsterdam : ces habiles éditeurs employaient des caractères gravés par le Français Garamond et du papier fabriqué à Angoulême.
- L’ancienne bibliographie est des plus curieuses à étudier; pour chaque peuple, pour chaque époque, elle reflète les tendances de l’esprit humain. En Allemagne, toutes les ressources de la typographie sont cl’abord consacrées à la théologie et à la scolastique; à Paris, elles se partagent entre la littérature et la théologie; en Italie, les chefs-d’œuvre de la vieille littérature dominent; l’Angleterre recherche les livres sur les coutumes, la littérature, l’histoire plus ou moins romanesque, et surtout les livres de chevalerie, qui du reste envahissent bientôt l’Allemagne et la France, sous l’influence de Maximilien et de François 1er.
- 2. La condition des imprimeurs et des libraires en France, sous l’ancien régime. — Jusqu’à la fin du siècle dernier, l’imprimerie faisait en France partie de l’Université, dont elle avait les privilèges et les immunités. Elle n’était point regardée comme une industrie; Franklin et Ambroise Didot l’appelaient «une profession libérale, retenant à la fois aux beaux-arts et aux belles-lettres77.
- Avant d’exercer, les imprimeurs devaient passer par un long-apprentissage, subir des examens difficiles, savoir le latin et même le grec, être munis d’un brevet constituant pour eux une véritable propriété. Généralement fort instruits, ils se livraient à un labeur opiniâtre, surveillaient personnellement les plus minces détails des travaux typographiques, lisaient les épreuves, revisaient les textes. Dans la plupart des cas, qui disait imprimeur disait éditeur, et réciproquement: on n’en était pas encore à la division d’aujourd’hui. Aussi la profession exigeait-elle, outre l’instruction et la compétence technique, des aptitudes commerciales très développées.
- La royauté qui avait soutenu l’imprimerie naissante en prit peur et la soumit à une police rigoureuse. Elle défendit de rien publier sans
- p.408 - vue 412/588
-
-
-
- ] \î P R [ \I F, R1E E T L T B R AIRIE.
- /i09
- une autorisation préalable; le droit d’accorder cette autorisation, d’abord conféré à l’Université de Paris, fut ensuite partagé entre l’Université et le Parlement, puis appartint à l’Université, au Parlement et au Gouvernement réunis, et resta enfin au Gouvernement seul. Un règlement du 28 février 1723 fixa à cet égard des règles précises. L’examen préalable était fait au point de vue politique et au point de vue religieux; la permission n’empêchait point du reste les poursuites ultérieures, au cas de constatation d’un délit dans l’ouvrage.
- L’introduction des livres étrangers était également réglementée.
- Toutefois cette législation eut surtout un caractère comminatoire et les dispositions en furent souvent violées ou éludées. Le pis qui pût arriver a un auteur était, en général, de voir brûler son livre, alors que le ce tout Paris 55 de l’époque se l’était procuré.
- Il convient d’ajouter à la décharge de nos anciens rois que les souverains étrangers ne se montraient pas plus tendres. La première bible traduite en anglais qui parut à Londres eut les honneurs du bûcher : c’était le moment où les papes fondaient à Rome leur imprimerie pour la propagation* de la foi et des Saintes Ecritures. Après avoir rappelé ce fait dans son rapport sur l’Exposition de 1 85 1, Am-broise-Firmin Didot ajoutait philosophiquement: ce Aujourd’hui celte ccgrande imprimerie de la Propagande reste oisive, quand l’Angle-rc terre inonde chaque année le monde d’un million de Bibles et de kNouveaux Testaments, traduits dans toutes les langues, w
- 3. L’Imprimerie royale de France, avant 1789. — A côté des imprimeries privées, Louis XIII institua et établit au Louvre en îfiùo, sous le nom à'Imprimerie royale, une typographie d’érudition et de luxe. Il y réunit les types gravés par Garamond d’après l’ordre de François Ier, qui les confiait aux imprimeurs les plus distingués, honorés du titre d'imprimeurs royaux.
- Richelieu inaugura le nouvel établissement par l’impression d’un in-folio : De imitalione Chrisli, suivi de deux volumes : Novum testa-menlmn latine. Bientôt l’Imprimerie royale fut proclamée la première
- p.409 - vue 413/588
-
-
-
- 410
- EXPOSITION DE 1889.
- du monde; elle s’illustra par de grandes publications, telles que la collection des Ordonnances royales, celle des Pères de l’Eglise et des Conciles, celle des Historiens byzantins, la belle édition de Buffon, etc.
- 4. Les progrès du matériel et des procédés de l’imprimerie jusqu’en 1878. — Pendant toute la période qui s’est écoulée entre l’invention de la typographie et la fin du xvme siècle, les procédés et le matériel n’ont subi que peu de modifications, et il faut arriver au xixe siècle pour rencontrer des perfectionnements et des progrès méritant d’être signalés.
- A partir de cette époque, diverses dispositions furent imaginées en vue de rendre la fonte des caractères moins coûteuse et plus rapide. M. Pierre Didot créa un moule contenant dix-neuf lettres différentes et permettant de quintupler la vitesse de production, tout en améliorant la qualité des caractères. Après lui, M. Henri Didot inventa le moule polyamatype à refouloir, fondant simultanément et d’un seul jet cent a cent quarante lettres d’une exécution irréprochable : mais ce moule exigeait tant de précision et de soin qu’il ne donna pas tous les résultats attendus et que les fondeurs s’en tinrent au moule américain, variante du moule primitif. Plus tard vint la fonderie mécanique au moyen d’appareils, mus d’abord à bras d’homme et ensuite à la vapeur : inventées par Didot Saint-Léger en 1820, les machines à fondre les caractères nous revinrent des Etats-Unis avec des améliorations qui les rendaient pratiques et dont les plus essentielles paraissent dues à "William Johnson (1828).
- De nombreuses tentatives furent faites pour composer et distribuer mécaniquement; mais, en 1878, elles n’étaient encore ni décisives, ni concluantes.
- Dès l’origine de la typographie, l’idée du stéréotypage avait dû se présenter à l’esprit : c’était en effet le moyen d’imprimer économiquement des éditions supplémentaires, sans avoir à immobiliser les caractères dans leur forme ou sans recomposer. Je passe par-dessus tous les essais entrepris de 1700 à 179b. En 1798, Firmin Didot imagina de fondre des caractères en un métal fort dur, composé de
- p.410 - vue 414/588
-
-
-
- IMPRIMERIE ET LIRRAIRIE.
- 411
- cuivre, d’étain et de régule d’antimoine, d’en tirer l’empreinte dans une plaque de plomb vierge et de reporter cette empreinte dans un alliage pareil à celui des caractères courants. A la même époque, Herhan, ancien associé de Firmin Didot, clichait en composant le texte avec des caractères de cuivre ayant l’œil en creux ; il formait ainsi une matrice servant à mouler directement l’alliage. Ces deux procédés furent remplacés en 1810 par celui de lord Stanhope, qui consistait à mouler la composition ordinaire en plâtre pur ou en albâtre, à cuire le moule et à en transporter l’empreinte sur du métal en fusion. Les matrices de plâtre ou d’albâtre firent place elles-mêmes à des moules en feuilles de papier superposées, entre lesquelles on étalait du blanc d’Espagne agglutiné par de la colle de pâte ou de peau : ce mode de clichage, très économique, très prompt et très sûr, est encore pratiqué et rend les plus grands services, notamment pour l’impression des journaux.
- Je dois aussi mentionner les clichés galvanoplastiques en cuivre, qu’Ambroise-Firmin Didot signalait dans son rapport de 18 51 : leur durée et leur finesse dépassent de beaucoup celles des clichés ordinaires.
- L’encre, jadis si parfaite, avait, à partir du xvne siècle, dégénéré au point de laisser trop souvent son huile déborder en auréole jaunâtre sur le pourtour des lettres : elle reprit ses vieilles qualités au xixe siècle.
- Le glaçage du papier avant sa mise sous la presse, autrefois réservé pour l’impression des vignettes sur bois, devint d’un usage à peu près général vers 1849 : grâce à cette main-d’œuvre, les caractères prirent plus de netteté, d’éclat et de pureté.
- Vers 1800, lord Stanhope inventa les presses à bâti, platine et marbre entièrement en fonte, qui offraient une rigidité supérieure à celle des anciennes presses en bois, simplifiaient 1« travail et en augmentaient la précision.
- Les appareils de Stanhope se répandaient partout, quand apparurent les presses à cylindres, dues à l’horloger saxon Kœnig et à son élève Bauer, secondés par le talent des mécaniciens anglais et par
- p.411 - vue 415/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 412
- l’intelligente persévérance de Bensley : conduites d’abord à bras d’homme, puis par la vapeur, ces presses pouvaient imprimer simultanément le papier sur les deux faces. En même temps, les rouleaux en gélatine, pour l’encrage, se substituaient aux tampons en cuir, d’un maniement si pénible. Le 28 novembre 1 8 1 4, date à jamais mémorable dans les annales de la typographie, un avis du Times apprenait à ses lecteurs qu’ils avaient pour la première fois sous les yeux un journal imprimé par une machine à vapeur. C’était une transformation radicale : au point de vue de la célérité, la presse nouvelle réalisait par rapport à celle de Gutenberg un progrès comparable à celui que cette dernière avait accompli en prenant la place des copistes. Dès 1 83 4, le baron Charles Dupin pouvait constater l’existence de 160 presses mécaniques a Paris.
- Il semblait impossible d’aller plus loin. Cependant Applegath et Cowper produisirent bientôt une grande presse mécanique, qui, pendant trente ans, fut l’outil par excellence des imprimeries de France et d’Angleterre.
- Ensuite on vit naître les presses en retiration a petits cylindres, poussées a un haut degré de perfection par M. Normand; les presses rapides a réaction, pour les journaux; les presses rotatives de l’Américain Hoë, avec formes cylindriques; les presses rotatives avec clichés courbes en papier, dont la vitesse de production s’accrut singulièrement par l’emploi du papier continu.
- A l’Exposition de 1878, les visiteurs admiraient une série de presses rotatives imprimant, coupant, comptant et rangeant les journaux; l’une de ces machines effectuait même le pliage. Celles de M. Mari-noni produisaient, sans le secours d’aucun margeur, quarante mille petits journaux à l’heure. Que de chemin parcouru depuis le xve siècle et même depuis le commencement du xixe!
- Sur ces progrès généraux s’en étaient greffés d’autres, moins essentiels, mais cependant fort remarquables.
- Sans parler de la lithographie et de la gravure sur métal, la gravure sur bois, cet auxiliaire si puissant et si utile de la typographie,
- p.412 - vue 416/588
-
-
-
- IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE.
- h 13
- témoignait d'une véritable rénovation. Introduite en Europe vers l’an îâoo, la gravure en relief sur bois donna d’abord naissance à de vrais chefs-d’œuvre entre les mains d’artistes comme Albert Durer, dont la Mélancolie et les Vierges sont demeurées célèbres. Plus tard elle fut délaissée et ne servait plus guère qu’à de grossières illustrations, quand Bewick lui rendit son éclat: à partir de cette époque, la taille au burin du bois debout se substitua à la taille au canif dans le sens du fil. L’un des élèves de Bewick, Thomson, encouragé par Firmin Didot, vint s’établir en France et y apporta les traditions du maître. Grâce à la galvanoplastie, il fut en quelque sorte possible d’éterniser les dessins découpés dans le bois; après bien des tâtonnements, on réussit à faire les tirages à la machine, tout en laissant aux clairs et aux ombres leur valeur relative. Depuis, la gravure sur bois a fourni des œuvres innombrables et souvent très artistiques pour les éditions illustrées.
- Inaugurée en 1813 par Nicéphore Niepce, la photographie ne tarda pas à fournir également de précieuses ressources pour l’illustration des livres : je dirai plus loin, dans un chapitre spécial, les procédés successivement découverts et permettant de transformer une image quelconque en planche typographique.
- L’impression en plusieurs couleurs ou chromotypie remonte à l’origine meme de l’imprimerie : le célèbre psautier publié en 1^67 parFust et Schœffer contient en effet des B majuscules, rouge et bleu, produits d’un seul coup de presse au moyen de bois encrés isolément, puis enchâssés dans la forme. Oubliée pendant des siècles, la chromotypie fut remise en honneur vers 1820 par des Anglais et notamment par Gongrève et William Savage. Silbermann de Strasbourg et Henri Plon de Paris contribuèrent largement à la vulgariser. Au lieu de transporter simultanément toutes les couleurs sur le papier, en formant la planche de pièces encrées isolément, on préfère en général procéder à des tirages successifs sur des planches distinctes et repérées avec le plus grand soin.
- De tout temps, les imprimeurs ont cherché à reproduire typographiquement la musique : leur lutte contre les graveurs est très
- p.413 - vue 417/588
-
-
-
- 414
- EXPOSITION DE 1889.
- curieuse à étudier. Le psautier imprimé à Mayence en 1/190 offre un spécimen d’impression typographique de deux sortes de plain-chant, avec notes en noir et portées ou lignes en rouge, obtenues par deux tirages successifs. Pierre Hautin, et après lui Attaignant, Leroy, Bal-lard, Gardano, recoururent à un autre système comportant l’emploi de notes fondues avec le tronçon correspondant des cinq portées : le raccord et la continuité des lignes présentaient de grosses difficultés. Cependant la complication du procédé augmentait avec celle de l’annotation musicale et, malgré le talent de Breitkopf, d’Enschédé, de Bosart, de Fournier, de Beinhard et d’Olivier, la typographie ne parvenait pas à résoudre convenablement le problème, lorsqu’en i832 M. Duverger de Paris inventa une méthode nouvelle consistant à composer les pages sans leurs portées, à les mouler en plâtre, à tracer mécaniquement les portées dans le moule au moyen d’un tire-ligne et à clicher. Cette méthode n’a pas tenu ce qu’elle promettait, non plus qu’une autre proposée en 1889 par M. Derriey. En 1878, le report sur pierre lithographique de la musique gravée en taille-douce avait encore le dessus.
- L’impression typographique des cartes de géographie a également tenté les imprimeurs. A la fin du siècle dernier, Haas de Bâle fit usage de caractères dont les combinaisons imitaient le cours des fleuves et des rivières, les limites territoriales, les montagnes,.etc., et au milieu desquels venaient se placer les noms des localités. En 1823, Firmin Didot exposa devant l’Académie des sciences et appliqua un procédé différent, qui eut beaucoup de succès : sauf les noms de villes, composés en caractères mobiles, la carte était imprimée au moyen de sept planches gravées en relief et donnant chacune une coloration distincte. Les divers éléments de la figuration se détachaient les uns des autres avec une grande netteté; d’autre part, il suffisait de recomposer les noms de villes en plusieurs langues étrangères, pour répandre les cartes dans tout le monde civilisé. A son tour, M. Duverger imagina en 1 84â un mode d’impression, qui consistait à incruster dans une table de plomb des filets de cuivre dessinant en relief les accidents de terrain, cours d’eau, etc., puis à y souder les noms de villes, préalable-
- p.414 - vue 418/588
-
-
-
- IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE.
- 415
- menl clichés et découpés. La lithographie, la gravure en creux et les procédés photographiques n’en sont pas moins restés les instruments par excellence de la production des cartes.
- 5. Les imprimeurs, les éditeurs et les libraires, de 1789 à 1878. — Le premier texte intéressant à citer, pour la période qui a suivi la Révolution, est le décret du 5 février 1810, portant que les imprimeurs et les libraires seraient assermentés, fixant à 6o le nombre des imprimeurs de Paris et prescrivant une fixation analogue dans les départements; peu de temps après, le 11 février 1811, un second décret éleva à 8o le nombre des imprimeurs de la capitale.
- La loi du 2 î octobre 1814, relative à la liberté de la presse, confirma l’obligation du brevet et de l’assermentation. Capacité, bonne vie et mœurs, attachement à la patrie et au souverain, telles étaient les qualités requises des aspirants-imprimeurs.
- Aux termes de la même loi et de l’ordonnance du 2 k octobre 181 4, aucun écrit ne pouvait être imprimé sans une déclaration, ni mis en vente ou publié d’une manière quelconque sans le dépôt préalable de cinq exemplaires, dont un pour la Bibliothèque royale, un pour le Chancelier de France, un pour le Ministre de l’intérieur, un pour le directeur de la librairie, et le dernier pour le censeur chargé d’examiner l’ouvrage; une ordonnance du 9 janvier 1828 a réduit à deux le nombre des exemplaires à déposer. Sauf cette modification, les dispositions édictées en 1814 sont encore applicables.
- Depuis, il est intervenu une multitude de lois, de décrets ou d’ordonnances concernant la presse et intéressant par suite l’imprimerie et la librairie. Aucune matière n’a eu les honneurs d’une réglementation plus complexe et plus variée. Instrument d’émancipation pour l’homme, mais aussi arme terrible contre les abus du pouvoir, la liberté de la pensée n’a jamais été vue d’un œil favorable par les gouvernements personnels, qui l’ont toujours entravée, ne desserrant un peu ses liens que sous la pression irrésistible de l’opinion publique.
- De tous les textes qui se sont succédé jusqu’en 1870, retenons
- p.415 - vue 419/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- /il 6
- seulement la loi du 1 1 mai 1868 autorisant les gérants de journaux à établir une imprimerie exclusivement destinée à l’impression de leurs feuilles.
- Sous le Gouvernement de la Défense nationale, deux actes d’une importance capitale doivent être cités. Ce sont le décret du 5-io septembre 1 870, abolissant l’impôt du timbre sur les journaux et autres publications, et le décret du 10-12 septembre 1870, proclamant la liberté des professions d’imprimeur et de libraire, subordonnées à une simple déclaration préalable au ministère de l’intérieur.
- Malheureusement, les nécessités budgétaires devaient bientôt conduire à annuler au moins partiellement l’effet de l’une de ces mesures libérales, en instituant un impôt de 20 francs par 100 kilogrammes de papier employé à l’impression des journaux et autres publications périodiques.
- Tels sont les faits essentiels à signaler, en ce qui concerne le régime légal de l’imprimerie et de la librairie de 1789 à 1878.
- Au cours de cette période, les conditions de fait dans lesquelles s’exercait la profession d’imprimeur, d’éditeur ou de libraire, ont subi une profonde transformation.
- Dès 1839, le rapporteur du jury enregistrait avec tristesse la disparition progressive des éditeurs savants; toutefois il constatait en même temps la résurrection des éditeurs artistes, que l’abandon de la gravure sur bois avait jadis éliminés.
- En 18&9 et 1 851, Ambroise-Firmin Didot donnait, à son tour, un souvenir attristé au te savant obscur et timide» d’autrefois, que remplaçait ccle hardi spéculateur, l’habile administrateur».
- En effet, avec le développement continu des publications, avec la diffusion sans cesse croissante des ouvrages de toute sorte, les chefs de maison se sont vus peu à peu entraînés à consacrer toute leur intelligence et tout leur temps à la conduite matérielle et commerciale de leur industrie.
- Les petits ateliers du vieux temps ont fait place à de gigantesques usines, employant parfois plus de mille personnes. Cet épanouisse-
- p.416 - vue 420/588
-
-
-
- IMPRIMERIE ET LIRRAIRIE.
- 417
- ment devait avoir pour résultat d’accentuer chaque jour davantage la division du travail, de rendre plus complète la démarcation entre les fondeurs de caractères, les imprimeurs, les éditeurs et les libraires. Quelques maisons fabriquent bien encore elles-mêmes les livres qu’elles vendent; mais le nombre en est restreint, et c’est en général sans succès que les imprimeurs ont cherché a éditer les livres sortis de leurs presses, afin de se soustraire à la situation difficile où les placent les exigences des éditeurs et celles des ouvriers.
- Somme toute, le public a profité de cette transformation. Quant aux auteurs, que sont-ils devenus dans cette cascade où roulent leurs écrits avant d’arriver entre les mains du lecteur? Je n’en parlerai pas; non que je veuille, comme on l’a fait souvent, accuser la corporation de les traiter en cc quantité négligeable ??, mais parce que c’est question étrangère à l’objet de ce rapport.
- 6. L’Imprimerie nationale de 1794 à 1878. — L’Imprimerie nationale a été créée par la Convention ; elle date de l’an m.
- Ce serait une erreur de la considérer comme la continuation pure et simple de l’ancienne Imprimerie royale, dont elle a sans doute recueilli le matériel et le mobilier, mais qui avait un rôle tout différent. L’établissement du Louvre constituait une typographie d’érudition et de luxe, faisant uniquement de l’art aux frais de la Couronne; l’établissement nouveau a pour mission principale d’exécuter, dans les meilleures conditions de prix, d’exactitude, de rapidité, de soin typographique et de sécurité, les impressions nécessaires aux administrations publiques.
- Installée d’abord rue de la Yrillière, a l’hôtel de Toulouse, l’Imprimerie nationale fut transférée, conformément à un décret du 6 mars 1808, rue Vieille-du-Temple, en l’hôtel de Rohan, appelé alors indifféremment cc hôtel de Strasbourg r> et cc palais Cardinal:? : un magnifique volume, donnant l’historique et la description de cet hôtel, figurait a l’Exposition de 1889.
- L’arrêté des consuls du 19 frimaire an x chargea l’Imprimerie nationale de cr toutes les impressions du Gouvernement, des ministres
- iv. 27
- tUPMUEMB NATIONALE.
- p.417 - vue 421/588
-
-
-
- 418
- EXPOSITION DE 1889.
- ccet des administrations qui en dépendaient». Alternativement supprimé et rétabli, ce privilège fut définitivement confirmé par l’ordonnance royale du 2 3 juillet 1828 et ainsi défini : cc i° Impression du cc Bulletin des lois; 20 Travaux d’impression pour le service du cabinet cr do roi, de sa maison, de sa chancellerie, de ses conseils, des minis-cctères et des administrations générales.......»
- Aux termes de la même ordonnance, l’Imprimerie nationale 11e peut exécuter aucun travail pour les particuliers ; sont toutefois exceptés de cette prohibition les ouvrages exigeant des caractères qui ne se trouveraient pas dans les imprimeries ordinaires et ceux dont le chef de l’Etat aurait ordonné l’impression gratuite. Elle est administrée en régie, sous l’autorité du Garde des sceaux, qui fixe annuellement ses tarifs, après avis d’un comité de représentants des divers ministères.
- L’un des premiers directeurs a été M. Marcel, qui avait fait partie de l’expédition d’Egypte et fondé l’imprimerie arabe établie au Caire par Bonaparte; mettant à profit les types de la Propagande de Rome transportés à Paris, M. Marcel imprima Y Oraison dominicale en cent cinquante langues. Ses successeurs ne cessèrent de développer et d’améliorer l’établissement confié a leurs soins. Avec le concours de nos plus savants orientalistes, MM. Burnouf, Hase, Mohl, etc., ils formèrent une admirable collection de types orientaux.
- Toutes les expositions universelles ont été l’occasion de succès éclatants pour l’Imprimerie nationale. Elle a un personnel d’élite, un matériel puissant et irréprochable. Rien ne sort de ses presses, qui ne témoigne d’autant de science que d’habileté dans l’exécution. Les bibliophiles savent quel fut le retentissement des deux chefs-d’œuvre exposés en 185 5 et 1862: YImitation de Jésus-Christ et les Saints Evan-
- Dès les premières années de la Révolution, le monopole de l’Imprimerie nationale a été l’objet d’attaques extrêmement vives de la part des imprimeries particulières. Depuis, ces attaques se sont renouvelées à toutes les époques et sous toutes les formes. L’industrie privée a toujours revendiqué pour elle les impressions des services publics
- p.418 - vue 422/588
-
-
-
- IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE.
- 419
- et demandé que l’établissement d’Etat fût ramené au rôle d’imprimerie d’art, d’école typographique, de conservatoire et de musée.
- L’Imprimerie nationale a pu résister jusqu’ici aux assauts dirigés contre sa vieille organisation, dont le maintien se recommande a des titres divers.
- En effet, dans les conditions où il fonctionne actuellement, notre grand établissement typographique a le mérite de vivre par lui-même, sans allocation d’aucun subside sur les fonds du Trésor. Son budget, qui se chiffre par 9 millions de dépenses annuelles, est simplement rattaché pour ordre au budget général et présente chaque année un excédent de recettes venant s’ajouter aux ressources de l’Etat. Ce versement n’empêche point du reste l’Imprimerie nationale de consacrer des sommes importantes à l’amélioration de son matériel et de ses installations, à l’augmentation de son fonds de roulement, à la constitution d’un capital pour les pensions de retraite de son personnel. Elle y parvient tout en servant gratuitement 7,600 exemplaires de la partie principale du Bulletin des lois, 3,500 exemplaires de la partie supplémentaire, plus de 1,000 volumes du Bulletin de la Cour de cassation, tout en apportant de même son concours gratuit aux publications de l’Institut et aux ouvrages de haute érudition jugés dignes de cette faveur par un comité de savants, tout en faisant des travaux de luxe destinés à étendre ou à entretenir l’esthétique typographique, et notamment à mettre notre pays au niveau, sinon au-dessus des autres pays civilisés, pour les impressions en caractères étrangers. Sur ce dernier point, il suffit de rappeler les merveilles sorties de l’Atelier oriental.
- Les bonis de l’établissement lui permettent de faire face aux lourdes charges qui lui sont ainsi imposées, et néanmoins de solder ses bilans annuels par des bénéfices nets qu’il verse dans la caisse du Trésor. Il y a là un fait considérable dû, non point à l’exagération du prix des impressions pour les administrations publiques, mais à l’habile gestion de l’Imprimerie nationale et surtout à la réduction de ses frais généraux par le nombre et l’importance des opérations qui lui sont confiées.
- 9 7*
- p.419 - vue 423/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 420
- Le jour où l’Imprimerie nationale serait dépouillée des travaux courants pour les services publics, elle se transformerait en établissement subventionné; son personnel, nécessairement réduit, offrirait moins d’élasticité et de ressources, et ne pourrait être aussi bien employé; ses frais généraux subiraient inévitablement une augmentation notable; elle serait impuissante à remplir sa mission artistique, sans grever le budget de sacrifices dont l’Etat ne trouverait probablement point la contre-partie.
- 7. L’imprimerie et la librairie à l’Exposition de 1889. Statistique commerciale. — Dans les expositions, la foule des visiteurs se porte vers les objets de luxe, les meubles artistiques, les faïences et les porcelaines, les tapisseries, les œuvres d’orfèvrerie, les bijoux et les joyaux, les riches étoffes, les puissantes et majestueuses machines. Au contraire, les classes plus modestes d’apparence, comme celle de l’imprimerie et de la librairie, sont quelque peu délaissées du gros public; leur clientèle se compose d’un petit nombre de lettrés, d’hommes d’étude, d’amis de l’enseignement.
- Cependant, le livre est l’instrument par excellence du progrès; c’est lui qui prépare et vulgarise les découvertes et les inventions; il peut légitimement revendiquer une large part dans le grand mouvement scientifique et industriel, qui a transformé la face du monde depuis l’origine du siècle.
- Rien n’est plus intéressant que ces collections de volumes envoyés par les divers pays. Elles attestent la puissance et l’activité intellectuelle de l’homme; elles témoignent des efforts accomplis pour le développement de l’instruction; elles reflètent l’état de la littérature, de l’art et de la science.
- En 1889, l’imprimerie et la librairie françaises étaient fort bien représentées; les spécimens nombreux mis sous les yeux des visiteurs avaient presque tous un réel mérite. Parmi les sections étrangères, plusieurs offraient également un ensemble d’ouvrages dignes de la civilisation moderne. Le succès de la classe eût été sans précédent, si certaines nations, qui cependant occupent une place éminente dans
- p.420 - vue 424/588
-
-
-
- IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE.
- 421
- le domaine delà pensée, ne s’étaient abstenues ou du moins n’avaient répondu avec trop d’indifférence au cordial appel de la France.
- Jadis, les imprimeurs étaient,seuls considérés comme producteurs et admis à concourir. Depuis 1855, cette vieille tradition a été abandonnée et la porte, jusqu’alors fermée aux libraires-éditeurs, s’est ouverte devant eux. Ce n’est que justice : malgré son importance, le rôle du typographe ne saurait effacer celui du libraire-éditeur, qui arrête le format, détermine le caractère, choisit, s’il y a lieu, le mode d’illustration, habille le livre, dirige ses collaborateurs, les conseille souvent, coordonne en tout cas leurs travaux, doit pour cela connaître à fond les ressources des différentes professions auxquelles il a recours, et réunit en général le goût artistique à la compétence technique du praticien.
- La période de 1878 à 1889 ne se signale par aucune nouveauté de premier ordre, par aucun événement susceptible de faire époque dans l’histoire du livre. Elle est surtout caractérisée par les grands efforts des imprimeurs et des éditeurs pour perfectionner toutes les branches de leur industrie, par leur esprit de recherche, par la multiplicité de leurs productions, par le parti qu’ils ont su tirer des procédés photographiques et de l’abaissement du prix du papier.
- Depuis dix ans, les progrès de notre librairie classique se sont accentués; elle a suivi le grand mouvement de l’instruction à tous les degrés, profité de l’essor et des transformations de l’enseignement public. D’après une évaluation reproduite par M. Fouret dans son rapport, le nombre des livres scolaires publiés depuis 1878 ne serait pas inférieur à 1,260. Ces ouvrages sont exécutés avec soin; le caractère présente la netteté voulue; le papier est choisi en vue de ménager les yeux; des vignettes illustrent et éclairent le texte, toutes les fois que cela peut être nécessaire ou utile.
- Après avoir faibli, la cartographie française est en voie de relèvement; il est permis de bien augurer de son avenir.
- Comme la librairie classique, la librairie scientifique a pris en France un développement considérable; elle s’est attachée, non seule-
- p.421 - vue 425/588
-
-
-
- 422
- EXPOSITION DE 1889.
- ment à vulgariser les travaux de nos savants, mais aussi à traduire les œuvres principales nées à l’étranger, notamment en Allemagne et en Angleterre.
- Loin de perdre la vogue dont elles jouissaient déjà en 1878, les publications d’art ont pu élargir leur cadre et leur champ d’action, grâce surtout aux progrès réalisés dans les applications de la photographie. Livrées à des prix plus abordables,, elle contribuent puissamment à répandre le goût et le sens artistique. Il en est de même des ouvrages de luxe, des éditions de bibliophiles.
- La linguistique ancienne ou moderne et les littératures orientales commencent à former un fonds de librairie spécial.
- De puissantes maisons consacrent leur activité et leurs vastes ressources à l’imprimerie et à la librairie administratives ou industrielles.
- Nos éditeurs de musique luttent vaillamment contre la concurrence étrangère et ne reculent devant aucune initiative pour faciliter l’éducation musicale et vulgariser les compositions des maîtres français de toutes les écoles.
- En même temps que la typographie poursuit sans relâche les moindres perfectionnements, la lithographie améliore son matériel.
- Les procédés de l’héliogravure ont déterminé une véritable révolution dans l’industrie des livres illustrés; leurs progrès, pendant ces dernières années, sont merveilleux et permettent d’augurer de nouvelles surprises. Sans doute, au point de vue de l’art, ces procédés n’équivalent point au travail original du graveur; mais ils offrent, dès aujourd’hui, d’inestimables avantages de rapidité et d’économie.
- A la suite d’essais prolongés, la chromotypographie est largement entrée dans le domaine de la pratique, en passant de la presse à bras à la presse mécanique.
- Parmi les imprimeries qui ont eu le succès le plus éclatant à l’Exposition de 1889, la place d’honneur appartient à notre grand établissement d’Etat. Les principaux ouvrages exposés par l’Imprimerie nationale, en typographie française, étaient, pour la typographie or-
- p.422 - vue 426/588
-
-
-
- IMPRIMERIE ET LIRRAIRIE.
- 423
- dinaire, Y Histoire de la participation de la France à l’établissement des Etats-Unis d’Amérique, et, pour la typographie artistique, la Description de l’Hôtel de Rohan, avec la reproduction par l’héliogravure en relief et en creux, par la phototypie et par la gravure lithographique, de tout ce qui reste de décorations ou d’ohjets mobiliers du xviii6 siècle dans cet ancien hôtel(1). L’Imprimerie nationale montrait aussi avec une légitime fierté des spécimens remarquables de sa typographie étrangère : elle ne possède pas moins de 15 8 corps de caractères étrangers divers; onze ont été gravés depuis 1878.
- Les grands prix de la classe se sont répartis entre Mme Belin et ses fils, la maison Lahure (Société de l’imprimerie générale), M. Masson, MM. Plon, Nourrit et Cie, et la maison Quantin (Compagnie générale d’impressions et d’éditions). Etaient hors concours, outre l’Imprimerie nationale, MM. Chamerot, Colin et Cie, Delagrave, Delalain, Durand et Schœnewerk, Firmin-Didot et Cie, Gauthier-Villars, Hachette et Cie, Hetzel et Cie, Marne, Ollendorff et Rothschild. Beaucoup de ces noms sont célèbres dans les fastes de l’imprimerie et de la librairie; plusieurs rappellent toute une généalogie de praticiens consommés, d’artistes, de fins lettrés et de savants.
- Tantôt les imprimeurs et les éditeurs se confinent respectivement dans leurs spécialités; tantôt ils réunissent les deux professions. Parfois à la typographie sont jointes les industries connexes, depuis la fabrication du papier jusqu’à la reliure.
- On ne se fait pas toujours une idée exacte de l’immensité de certains établissements. Tel d’entre eux occupe plus de i,5oo ouvriers; tel autre a i3o presses à vapeur ou à bras et autant de machines pour la fonderie des caractères, la fabrication des encres, la lithographie, la gravure, le glaçage et le satinage, la réglure, le numérotage, la reliure, etc. D’innombrables ateliers, groupés dans une même enceinte ou installés en des points différents, sont affectés à ces diverses opérations, ainsi qu’à la galvanoplastie, à la clicherie, aux travaux photographiques, etc.
- (1) Une des planches a été exécutée en chromotypographie sur vingt-cinq clichés en relief.
- p.423 - vue 427/588
-
-
-
- m
- EXPOSITION DE 1889.
- Il est des maisons qui, particulièrement soucieuses d’améliorer la condition de leurs ouvriers, ont organisé la participation du personnel aux bénéfices, créé des institutions patronales, formé des sociétés de secours mutuels et des caisses de retraite, établi des cités ouvrières. Quelques imprimeries ont des écoles professionnelles pour les apprentis des deux sexes. Souvent les femmes sont employées comme compositrices : M. Didot a même toute une équipe de jeunes sourdes-muettes au Mesnil.
- Dans le domaine législatif, un fait important s’est produit depuis l’Exposition de 1878 : l’impôt sur le papier, institué par la loi du k septembre 1871, a été supprimé à partir du icr décembre 1886; les journaux et autres publications périodiques ont ainsi bénéficié d’un dégrèvement dont l’imprimerie a largement profité.
- Je dois encore rappeler la loi du 17 juin 1880 sur le colportage et la loi du 19 juillet 1881 remplaçait tous les textes antérieurs sur la presse. L’imprimerie et la librairie, sous toutes leurs formes, jouissent de la liberté la plus grande qu’elles puissent désirer.
- Les pays étrangers n’avaient pas répondu avec tout l’empressement désirable à l’invitation de la France; leurs envois étaient, en général insuffisants pour donner une notion précise de la situation et des mérites de leur industrie typographique.
- Quatre grands prix ont été cependant décernés a la Belgique, aux Etats-Unis, à la Grande-Bretagne et au Portugal. Sans avoir d’établissement hors ligne, la Belgique conserve les traditions de Plantin. Aux Etats-Unis, l’immensité du territoire et des débouchés, l’affranchissement de toute taxe directe ou indirecte sur la production et la vente du livre, l’essor considérable pris par l’instruction, les sacrifices énormes faits pour les écoles, le prix élevé auquel les publications peuvent se vendre, l’esprit d’initiative, tout concourt à donner une extrême activité aux travaux de l’imprimerie et au commerce de la librairie : le rapport de M. Fouret sur l’Exposition de Philadelphie (1876) contient des détails fort curieux sur l’organisation de ce com-
- p.424 - vue 428/588
-
-
-
- IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE.
- à 25
- merce; l’impression est bonne, le papier excellent; les illustrations sont répandues à profusion. On sait la puissance surprenante de production de la Grande-Bretagne, son savoir-faire commercial; l’imprimerie anglaise forme une école d’un caractère absolument personnel; elle a des papiers, des types, des procédés différents des nôtres; ses fontes ordinaires sont meilleures; comme les Etats-Unis, elle excelle dans les impressions fines et néanmoins très lisibles. C’est le célèbre établissement d’Oxford, dit Clarendon press and Oxford university press, qui a obtenu la grande médaille : le 1 7 mai 1888, en vingt-quatre heures, il a expédié plus d’un million d’exemplaires de la Révision du Nouveau Testament. Pour le Portugal, le grand prix a été attribué a l’Imprimerie royale, qui possède un outillage parfait et que dirige aujourd’hui un descendant d’anciens imprimeurs français.
- De 1827 à 1889, notre commerce extérieur spécial a éprouvé les variations suivantes :
- LIVRES LIVRES
- PÉRIODES OU ANNÉES. EN LANGUE FRANÇAISE. EN LANGUES MORTES ou étrangères.
- Importations. Exportations. Importations. Exportations.
- francs. francs. francs. francs.
- 1827 à 1830 (Moyenne.) 37,000 3,o5o,ooo 492,000 35i,ooo
- 1831 à 1840 (Idem.) 5l,000 3,46o,ooo 680,000 O O O t>* O
- 1841 à 1850 . . (Idem.) 55,000 4,570,000 8l8,000 892,000
- 1851 à 1860 (Idem.) 4o5,ooo 9,56o,ooo i,56o,ooo 1,900,000
- 1861 à 1870 ( Idem. ) i,o5o,ooo 10,790,000 9,370,000 1,980,000
- 1871 à 1880 (Idem.) 2,090,000 13,990,000 2,2 10,000 1,980,000
- 1881 2,3l0,000 16,680,000 16,610,000 16,870,000 16,110,000 i6,55o,ooo 16,520,000 15,65o,ooo 16,260,000 13,160,000 2,64o,ooo 9,620,000 9,680,000 2,670,000 2,500,000 2,380,000 2,54o,ooo 2,700,000
- 1882 2,600,000 2,700,000 3,980,000 3,5oo,ooo 4,200,000 1,000,000 2,o4o,ooo 2,1 1 0,000 1,85o,ooo i,83o,ooo 2,43o,ooo 4,i 20,000
- 1883
- 1884
- 1885
- 1886
- 1887 4.000.000
- 1888 5,700,000 5,370,000 4,53o,ooo
- 1889 7,43o,ooo 1,240,000
- Ce tableau montre que les importations de livres en langue française suivent une progression assez rapide. La Belgique et, après elle,
- p.425 - vue 429/588
-
-
-
- 426
- EXPOSITION DE 1889.
- l’Allemagne et l’Angleterre, font de grands efforts pour exploiter notre marché. Il y a là un fait de nature à éveiller l’attention de la France.
- Notre exportation de livres en langue française est surtout dirigée vers la Belgique, la Suisse, l’Algérie, 1 Allemagne, l’Angleterre et l’Italie.
- Pour les livres en langues mortes ou étrangères, la librairie reçoit beaucoup de l’Angleterre, sensiblement moins de l’Allemagne, de la Belgique et de l’Italie. Elle a sa clientèle principale dans l’Amérique du Sud, en Angleterre, aux Etats-Unis et en Espagne.
- Voici, pour terminer, un état assez intéressant du nombre des publications reçues au dépôt légal, tant à Paris que dans les départements, depuis 18 6 8.
- NATURE DES PUBLICATIONS. 1868. 1869. 1876-1880. (Moyenne.) 1881-1885. ( Moyenne. ) 1886. 1887. 1888. 1889.
- PA RIS.
- Écrits non périodiques 10,909 9,937 ^,791 8,368 7,4i9 6,959 6,834 7,948
- Ecrits périodiques 845 859 1,198 i,7°9 i,664 9,958 9,o44 9,943
- Musique 6,977 5,755 5,764 5,799 5,796 5,787 6,4g5 6,143
- Estampes 4,750 3,969 3,79° 3,539 3,596 3,013 9,860 3,090
- Estampes destinées à accom-
- pagner un texte 3,935 9,789 1,018 764 i,oi3 863 687 609
- Photographies // 9,498 i,863 1,09 4 551 1,001 496 795
- Cartes et plans 46g 979 458 4o3 413 364 397 396
- Ouvrages imprimés à l’étranger. i56 69 187 154 917 i75 i3i 107
- DÉPARTEMENTS.
- Écrits non périodiques i5,454 15,708 15,419 00 OO 19,954 11,151 13,975 i5,863
- Écrits périodiques 3,710 3,894 3,34g 37,089 41,968 4 9,151 4 i,3oo 43,915
- Musique i55 180 178 999 977 297 381 161
- Estampes
- Estampes destinées à accom- pagnpr un tpxt.p 900 909 981 999 964 998 907 944
- Photographies
- Cartes et plans l8 95 37 l5 91 *9 7 11
- Ouvrages imprimés à l’étranger. // II u // // u n u
- Le fait le plus saillant qui se dégage de ce tableau est l’énorme progression des écrits périodiques en province.
- p.426 - vue 430/588
-
-
-
- PAPETERIE ET RELIURE.
- 427
- CHAPITRE II.
- PAPETERIE, RELIURE; MATÉRIEL DES ARTS DE LA PEINTURE ET DU DESSIN.
- 1. Papier et carton. — Le papier est l’un des principaux agents de la vie intellectuelle. Il reçoit et transmet les re'flexions du philosophe, les découvertes du savant, les inspirations du poète et de l’artiste, les périodes de l’orateur, les leçons de l’historien, les conceptions de l’homme politique; il porte l’expression des joies et des douleurs, des amitiés et malheureusement aussi des inimitiés; il répand sur son chemin le savoir, l’instruction et l’éducation. Parfois instrument du mal, il est plus souvent un instrument de bien, de progrès et de civilisation.
- Ses transformations successives méritent d’être racontées en quelques mots.
- La première forme sous laquelle le papier se soit présenté est celle du papyrus, que les Egyptiens fabriquaient en séparant et en développant les lamelles ligneuses d’une plante des marais. Pline a laissé une description très précise et très minutieuse des procédés de fabrication de ce papier primitif, dont l’usage s’est maintenu en Europe jusqu’au ixc siècle. Il y avait plusieurs sortes de papyrus; la variété célèbre, connue sous le nom à'hiératique ou sacrée, servait exclusivement aux livres du culte.
- Cependant les Chinois avaient inventé, dès le commencement du iic siècle, l’art de faire des feuilles de papier avec des écorces d’arbre, du bambou, de vieilles étoffes de soie, de chanvre ou de coton, réduits en bouillie.
- Vers le milieu du vne siècle, les Arabes, lors de leur invasion en Égypte, y introduisirent le papier de coton, qui leur étaiLvenu de
- p.427 - vue 431/588
-
-
-
- 428
- EXPOSITION DE 1889.
- Chine. La Grèce, l’Italie et l’Espagne, dont les relations commerciales avec l’Egypte avaient une certaine activité', ne tardèrent pas a importer chez elles le nouveau papier, et la France finit par l’adopter au début du xe siècle, mais sans le fabriquer elle-même : on l’appelait alors improprement parchemin.
- Formé de coton vierge, ce papier coûtait fort cher, du moins en Europe, et l’idée devait naturellement venir d’utiliser une matière première d’un approvisionnement plus facile et d’un prix moindre. Telle fut l’origine de l’emploi du chiffon.
- Dans le savant rapport qu’il a rédigé à la suite de l’Exposition universelle de i85i, M. Ambroise-Firmin Didot plaçait au xive siècle les commencements de la fabrication du papier de chiffon en France et indiquait les villes de Troyes et d’Essonnes comme les premières où cette industrie eût été pratiquée. M. Choquet, rapporteur du jury de la classe 10 à l’Exposition universelle de 1889, relate un acte d’autorisation délivré par l’évêque de Lodève, dans les dernières années du xne siècle. Vers la même époque, les Pays-Bas, l’Allemagne et la Toscane installaient des fabriques; l’Angleterre fut plus lente à suivre le mouvement et demeura assez longtemps tributaire de la France.
- On se servait d’excellents chiffons de toile de chanvre et de lin, non blanchie ni lessivée par les procédés depuis en usage, qui énervent les fibres végétales; la pâte était lentement triturée au moyen de pilons, et le papier fortement collé à la gélatine. Les produits ainsi obtenus présentaient en général une très grande solidité.
- Le papier joua bientôt un rôle si important que le Gouvernement, hanté de la manie de réglementation, en fixa les dimensions et le poids : le rapport de M. Choquet reproduit un très curieux arrêt du Conseil d’Etat du roi, intervenu le 18 septembre 17/u.
- En 1760, Baskerville, ayant recours à des formes d’un tissu plus serré, produisit des papiers plus fins et plus favorables à l’impression. Sa belle édition de Virgile, où n’apparaissaient ni vergeures ni pontuseaux, frappa l’attention de M. Ambroise Didot, qui provoqua la fabrication d’un papier semblable, dit papier vélin, par MM. Johannot
- p.428 - vue 432/588
-
-
-
- PAPETERIE ET RELIURE.
- 429
- d’Annonay. Le prix moyen du kilogramme de papier ordinaire était alors de o fr. 80 et celui du chiffon de o fr. 12.
- G’est également vers le milieu du xvme siècle que la Hollande, si justement réputée pour ses beaux papiers collés, imagina les cylindres armés de lames tranchantes en acier, pour déchirer les chiffons. Gomme les batteries de maillets, ces cylindres étaient actionnés par des moulins à vent.
- Un peu avant 1789, la valeur du papier avait notablement augmenté et atteignait 1 franc le kilogramme; quant au chiffon, il se payait 0 fr. 18. L’accaparement allait encore déterminer une hausse notable, quand le Gouvernement établit des mercuriales, fixant le prix de vente du papier au détail sur le pied de 1 fr. 35 environ; une ordonnance du 1 5 mars 1791 prohiba d’ailleurs la sortie du chiffon, qui devenait de plus en plus rare.
- La consommation allait toujours croissant et la production devenait incapable d’y suffire : en 1798, l’on vit la Convention réquisitionner les manufactures et exempter les ouvriers papetiers du service militaire, afin d’assurer la fourniture des administrations publiques.
- A la fin du xviiic siècle, en 1797, eurent lieu dans la papeterie d’Essonnes (François Didot) les premiers essais de la machine à papier continu, imaginée par Robert, contremaître de cette usine. Les circonstances où se trouvait la France empêchèrent de poursuivre ces essais : nous manquions de capitaux et d’ingénieurs-mécaniciens; nos industriels étaient sans foi dans l’avenir. Didot Saint-Léger dut, après la conclusion de la paix d’Amiens, s’associer avec l’Anglais John Gamble et reprendre les expériences sur le territoire du Royaume-Uni; grâce à l’habile concours de l’ingénieur Donkin, les difficultés furent vaincues, et la machine à papier continu put fonctionner régulièrement à Frogmore, dans le comté de Hertford, à partir de i8o3 : c’était l’une des plus belles découvertes du siècle.
- En 1809, M. John Dickenson inventait à son tour un autre procédé pour fabriquer du papier continu, par un système d’aspiration opérant le vide dans un cylindre recouvert d’une toile métallique.
- p.429 - vue 433/588
-
-
-
- 430
- EXPOSITION DE 1889.
- L’iclée de l’aspiration devait être appliquée ultérieurement par Canson d’Annonay à la machine Didot.
- Deux ans après, les cylindres faisaient leur apparition en France; Annonay et Angoulême abordaient en grand et avec succès la spécialité des papiers vélins de Hollande. Lors de l’Exposition de 1806, de hautes récompenses furent décernées à MM. Montgolfier et Canson, ainsi qu’à M. Johannot d’Annonay.
- Le satinage au carton, le blanchiment des chiffons d’après la méthode Berthollet, l’amélioration des machines, constituèrent bientôt de nouveaux progrès, et, en 1819, nos produits pouvaient rivaliser avec les plus beaux papiers des autres pays. Des bénéfices considérables permettaient aux fabricants de se lancer hardiment dans la voie des innovations : près de cent machines furent installées dans l’espace de quatre années. Toutefois le problème posé dès 1813 par la Société d’encouragement de Paris, pour la recherche d’un nouveau procédé de collage, n’était pas encore résolu et ne devait l’être définitivement que vers i83à.
- A la période de prospérité exceptionnelle que venait de traverser la papeterie française succéda une.période de malaise et de crise, due au renchérissement de la matière première (le chiffon blanc valait 0 fr. 72), au développement de l’industrie étrangère, enfin aux événements de i83o. Mais cette crise fut de courte durée et la France reprit le dessus : Obry trouva un très bon procédé de collage; les sécheurs en fonte apparurent dans la papeterie du Marais; Lacroix perfectionna le glaçage du papier. En même temps le prix du chiffon baissait sensiblement et les papiers s’écoulaient à des conditions favorables.
- La section de la papeterie à l’Exposition de 1889 eut un véritable succès. Dumas,rapporteur, signalait l’introduction du blanchiment par le chlore, le remplacement du collage à la gélatine par le collage à l’aide d’un savon résino-alumineux et de la fécule, l’accroissement de la fabrication mécanique. L’illustre chimiste formulait des conseils autorisés sur les ménagements à garder dans l’emploi du chlore, dont l’abus détruisait la ténacité du papier; sur les soins à apporter au
- p.430 - vue 434/588
-
-
-
- PAPETERIE ET RELIURE.
- 431
- collage, qui ne devait être ni pousse à l’excès, ni réduit outre mesure; sur les mesures à prendre contre le mélange des matières minérales, telles que le plâtre, aux éléments de la pâte.
- Le développement prodigieux des moyens mécaniques avait déterminé une surproduction fâcheuse, une augmentation du prix des chiffons et un avilissement des cours du papier. Cette situation n’empêchait pas les progrès de s’accomplir : je citerai par exemple la fabrication des pelures, des vergés et des bâtonnés à la machine, l’apparition de la coupeuse mécanique, l’installation des sabliers et des épurateurs, des ramasse-pâte recueillant une partie du déchet, des cylindres laveurs débarrassant le papier blanchi du chlore qu’il pouvait contenir. Mais les fabricants n’en marchaient pas moins à la ruine : après une tentative infructueuse de constitution d’un syndicat pour l’achat du chiffon et la vente du papier, ils se mirent d’accord sur une réduction générale du travail de nuit. Cette entente arrivait â temps pour eux : car la révolution de 1848 éclatait, amenant avec elle un ralentissement considérable dans les affaires.
- A l’Exposition de 18/19, Ambroise-Firmin Didot mentionnait l’amélioration du blanchiment, la substitution du chlore liquide au chlore gazeux pour cette opération, le lavage plus complet des pâtes, l’usage des antichlores et particulièrement des sulfites. Il relatait aussi les essais de fabrication avec les tissus végétaux de bananier et de palmier-nain d’Algérie. Lès parchemins et les sortes pour photographie étaient les nouveautés de l’époque.
- En 18 51, s’ouvrit à Londres l’ère des grandes expositions internationales : j’ai déjà dit la haute valeur du rapport que rédigea M. Ambroise-Firmin Didot, membre de la commission française. On peut, encore aujourd’hui consulter utilement ce travail où l’auteur a mis toute son érudition, toute sa science professionnelle. C’est à cette date, ou à peu près, que parurent le lessiveur rotatif et les premiers échantillons de papier blanc fait avec la paille de froment et le bois râpé.
- L’importance de la production du papier fascinait l’Administration du fisc, qui songeait déjà à y chercher une source de revenus publics,
- p.431 - vue 435/588
-
-
-
- 43*2
- EXPOSITION DE 1889.
- par la création d’impôts ou de taxes d’octroi. Néanmoins les projets élaborés dans ce but n’aboutirent pas.
- Après l’Exposition internationale de Londres, l’Exposition de 1 8b5 à Paris montra que l’industrie du papier continuait à progresser, comme toutes les autres. De tous côtés, l’emploi des succédanés était l’objet de nombreuses tentatives, qui n’avaient pas encore complètement réussi.
- A la veille des traités de 1860, les chiffons valaient de o fr. 25 à o fr. 6o; le droit de sortie sur ces matières atteignait 2 î p. îoo. Le papier d’écriture se vendait de î fr. 20 à 1 fr. 60; le papier ordinaire d’impression, de 1 fr. 10 à 1 fr. 3o; le papier journal, de 0 fr. 90 à l franc; le papier-goudron, de 0 fr. 55 à 0 fr. 65; le papier-paille, de 0 fr. 35 à 0 fr. 60.
- Les conventions avec la Belgique et l’Angleterre eurent pour conséquence immédiate la sortie de nos chiffons, l’affaiblissement de nos exportations et l’invasion de nos marchés par les produits étrangers. Cependant la papeterie française arriva à s’accommoder du nouveau régime et fit très bonne figure à l’Exposition de 1867; le rapporteur, M. Roulhac, tout en constatant qu’il ne s’était produit récemment aucune invention capitale, put rendre hommage aux efforts des fabricants pour améliorer le lavage, le lessivage et le blanchiment des chiffons, l’épuration des pâtes, le collage et l’apprêt. L’usage des succédanés, sur lesquels M. Payen se livra à une remarquable étude, donnait des résultats beaucoup plus satisfaisants : en Angleterre, c’était surtout l’alfa; en France, la paille et la pâte de bois; en Allemagne, cette dernière pâte, obtenue par des procédés mécaniques ou chimiques.
- Nos industriels eurent inévitablement à souffrir des événements de 1870-1871. Néanmoins ils virent renaître aussitôt après l’activité de leur production. L’instruction obligatoire et la liberté de la presse donnèrent bientôt un immense essor à la fabrication, et les résultats auraient été plus considérables encore, sans l’impôt institué par la loi du â septembre 1871 et modifié par la loi du 2 1 juin 1873. Cet impôt peu rationnel, qui n’avait été créé que sous l’empire d’impérieuses
- p.432 - vue 436/588
-
-
-
- PAPETERIE ET RELIURE.
- 433
- nécessités el dont le rendement annuel varia de 10 à îb millions, subsista jusqu’au ier décembre 1886.
- Le fait le plus important de l’Exposition de 1878 fut la généralisation de l’usage des succédanés. M. Haro, rapporteur, y trouva l’occasion d’un travail des plus approfondis sur ces substances, sur leurs qualités et leurs défauts, sur leurs propriétés au point de vue de la résistance, de l’élasticité, etc.
- Avant d’entrer dans l’examen de l’Exposition de 1889, je crois utile de donner quelques indications statistiques et rétrospectives, au sujet de la production du papier, des échanges internationaux, de la variation des cours.
- Voici d’abord une évaluation approximative de notre production à diverses dates depuis 1789, pour le papier à écrire et à imprimer :
- ANNÉES. PRODUCTION.
- 1789 kilogrammes. 8,000,000
- 1799
- 1819 Q,000,000 i3,000,000
- 1839 2 1,000,000
- 1859 48,ooo,ooo 93,000,000 î 20,000,000
- 1879
- 1889
- D’après les dernières statistiques publiées par le Ministère du commerce, nous avions, en 1887, 450 manufactures pour papier de toutes sortes et carton, occupant B0,000 ouvriers, pourvues d’une force motrice de 26,000 chevaux-vapeur et donnant 180 millions de kilogrammes de produits, évalués à 114 millions de francs.
- M. Choquet. estime à 2,260 millions de kilogrammes la production du monde entier, non compris la Chine et le Japon; l’Allemagne serait de beaucoup au premier rang; puis viendraient, à peu près ex œquo, les Etats-Unis, la France, les Iles Britanniques, et bien loin en arrière l’Autriche-Hongrie, la Russie, l’Italie, les Pays-Bas, le Canada, la Belgique, la Suède, l’Espagne, la Suisse, etc. Suivant les
- IV.
- 28
- IMPIUMEnlE KAJiOiUÏ.
- p.433 - vue 437/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- au
- supputations cle l’honorable rapporteur, il existerait 4,4oo machines et 2,760 cuves, employant 2o4,ooo ouvriers.
- En i85o, M. Ambroise-Firmin Didot citait le chiffre de 81 millions de kilogrammes pour l’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande, de 42 millions de kilogrammes pour la France, de 37 millions de kilogrammes pour le Zollverein, de 22 millions de kilogrammes pour l’Autriche et de 4o millions de kilogrammes pour les autres pays d’Europe.
- Les relevés du commerce extérieur spécial de la France accusent depuis 1827 les résultats suivants, pour l’importation et l’exportation des papiers autres que ceux de tenture (cartons non compris) :
- IMPORTATIONS. EXPORTATIONS.
- francs. francs.
- 36,800 2,700,000
- i34,goo 3,960,000
- i64,3oo 6,960,000
- 3o3,5oo 7,99°,000
- 948,000 10,8l0,000
- 4,320,000 l6,8l0,000
- io,3oo,ooo 16,390,000
- 1 i,3oo,ooo 14,760,000
- 8,760,000 13,780,000
- 8,54o,ooo n,43o,ooo
- 7,270,000 10,230,000
- 6,53o,ooo io,44o,ooo
- 6,65o,ooo 9,260,000
- 5,090,000 8,85o,ooo
- 5,420,000 9,610,000
- ANNEES OU PERIODES.
- 1827 à 1830...................................... (Moyenne.)
- 1831 à 1840........................................ {Idem.)
- 1841 à 1850........................................ {Idem.)
- 1851 à 1860........................................ {Idem.)
- 1861 à 1870........................................ {Idem.)
- 1871 à 1880........................................ {Idem.)
- 1881........................................................
- 1882........................................................
- 1883 .....................................................
- 1884 .....................................................
- 1885 .....................................................
- 1886 .....................................................
- 1887 .....................................................
- 1888 .....................................................
- 1889........................................................
- On voit, à l’inspection de ce tableau, que notre exportation diminue depuis quinze ans : en 1875, elle avait atteint près de 20 millions; aujourd’hui elle est au-dessous de 10 millions. L’importation a également baissé; mais, dans son ensemble, la situation est beaucoup moins bonne qu’autrefois.
- Pendant l’année 1889, les pays qui nous ont envoyé le plus de papier sont l’Angleterre (3,760,000 kilogrammes), la Belgique (2,83o,ooo kilogrammes), l’Allemagne (1,700,000 kilogrammes).
- p.434 - vue 438/588
-
-
-
- PAPETERIE ET RELIURE.
- 435
- Nous avons surtout exporté vers l’Algérie (3,590,000 kilogrammes), l’Angleterre (2,300,000 kilogrammes), le Brésil (i,4io,ooo kilogrammes), l’Espagne (1,020,000 kilogrammes), la Suisse (915,000 kilogrammes), la Belgique (910,000 kilogrammes), le Mexique (83o,ooo kilogrammes).
- En ajoutant les cartons et les papiers de tenture, on trouverait, pour la valeur totale de l’importation en 1889, 7,21 5,000 francs, et pour celle de l’exportation 1 5,275,000 francs : la grosse différence entre ce dernier chiffre et celui du tableau est imputable pour la plus large part au papier de tenture.
- Il est intéressant de noter encore que l’importation de 1889 en pâte de bois, provenant principalement de Norvège, d’Allemagne, de Suisse, de Suède et d’Autriche, s’est élevée à 21,700,000 francs, tandis que celle de 1879 n’excédait guère 3 millions.
- En ce qui concerne les cours, M. Ghoquet donne un relevé très instructif des prix auxquels l’Imprimerie nationale a payé cinq sortes diverses de papier, de 1846 à 1886 (déduction faite de l’impôt, pour la période de 1871 à 1886):
- ANNÉES. PRIX DES 100 KILOGRAMMES.
- JÉSUS, pItb finb. JÉSUS, pItb ordinaire. RAISIN, PÂTE FINE. RAISIN, pItb ordinaire. CARRÉ, PÂTE ordinaire.
- fr. c. fr. c. fl*. C. fr. c. fr. c.
- 1846 100 00 0 0 c* 138 86 93 33 Il
- 1852 99 73 94 00 i45 20 92 5o 96 00
- 1858 99 73 109 00 123 23 110 00 99 75
- 1864 147 5o 95 53 139 60 95 00 92 82
- 1870 i48 72 101 86 i43 60 101 25 93 5o
- 1876 i54 35 102 46 i4g 20 io3 37 101 22
- 1882 149 5o 93 86 139 3o 93 9° 95 35
- 1886 118 5o 68 4o 118 10 78 88 68 00
- Le rapprochement de ces chiffres et de ceux que j’ai précédemment indiqués montre qu’en définitive le prix du papier n’a pas fléchi, comme on aurait pu s’y attendre, depuis le commencement du siècle.
- a8.
- p.435 - vue 439/588
-
-
-
- Zi 36
- EXPOSITION DE 1889.
- Malgré les progrès de la fabrication, les cours ont présenté une fermeté qui s’explique, du moins dans une certaine mesure, par l’augmentation incessante de la consommation.
- Si, au lieu de remonter à cent ans en arrière, l’on n’envisage que les dix ou quinze dernières années, on constate au contraire un abaissement sensible des prix : très faible pour les papiers de qualité supérieure, dont les chiffons fins forment la base, la diminution s’est nettement accusée pour les papiers moyens et inférieurs, dont la pâte a pu être faite beaucoup plus économiquement, grâce à l’emploi des succédanés.
- En dehors de cette variation des cours, quels ont été les faits principaux mis en lumière par l’Exposition de 1889?
- L’un des traits caractéristiques de l’évolution accomplie depuis 1878 est la modification des matières premières, l’emploi définitif des succédanés.
- Par suite de l’introduction de procédés nouveaux dans l’industrie des tissus, la nature des chiffons consommés pour la fabrication du papier s’est forcément transformée; il a fallu opérer des substitutions, recourir à des moyens de traitement appropriés. Les industriels se sont ingéniés à tirer un meilleur parti des déchets, des cordages, des vieux papiers, des rognures, qui ne servaient jadis qu’à la production du papier d’emballage et du carton : grâce à des procédés plus perfectionnés de lessivage et de blanchiment, ils sont parvenus à les utiliser pour les sortes blanches et de couleur.
- La paille est restée la base des papiers destinés à l’empaquetage et à la confection des sacs. Mais l’usage en est moins répandu pour les sortes blanches : elle donne en effet des papiers cassants.
- Essayé, il y a trente-cinq ans, l’alfa est très apprécié pour sa souplesse, sa résistance et sa légèreté; cette matière, qui, à poids égal, donne plus d’épaisseur que le bois et les chiffons, convient parfaitement aux papiers d’impression. L’Angleterre en consomme de très grandes quantités.
- La pâte chimique de bois est éminemment propre aux papiers
- p.436 - vue 440/588
-
-
-
- PAPETERIE ET RELIURE.
- 437
- moyens et s’emploie, soit isolément, soit en mélange avec la pâte de chiffons. On l’obtient par un lessivage à chaud dans un bain concentré de bisulfite et ensuite par un lavage complet faisant disparaître toute trace d’acidité.
- La pâte mécanique de bois ou bois râpé sert aux sortes communes; toutefois, employée seule, elle ne communique point au papier assez de soutien et de consistance.
- De même que l’industrie des papiers, celle des cartons utilise avantageusement les succédanés.
- Nulle découverte capitale ne s’est produite. Mais l’outillage n’en a pas moins reçu en France des perfectionnements d’une réelle importance au point de vue industriel ; plusieurs de ces perfectionnements étaient d’ailleurs en quelque sorte commandés par les modifications de la matière première.
- Sans entrer dans des détails techniques que ne comporte pas un rapport général, je dois citer : la substitution des inélangeuses aux anciennes piles ; l’amélioration du blanchiment des pâtes par l’hypo-chlorite calcique en dissolution (chlore liquide); le délaissement du procédé au chlore gazeux; l’apparition de l’électrolyseur Hermitte, appareil de blanchiment que divers fabricants ont déjà installé et qui annonce une fonction nouvelle de l’électricité ; l’élargissement et l’augmentation de vitesse de marche des machines, dont quelques-unes produisent jusqu’à 6,000 et même 8,000 kilogrammes par jour; l’adoption de nouveaux épurateurs ; l’emploi de plus en plus usuel des calandres, au lieu et place des anciennes satineuses ou lisses; etc.
- Un grand nombre d’industriels, faisant des papiers courants, ont monté de toutes pièces des usines pour la préparation des pâtes de succédanés nécessaires à leur exploitation.
- La plupart ont rivalisé d’efforts, afin de présenter leurs marchandises sous les formes multiples et variées qu’exigent les besoins actuels de la consommation. On les a vus remplacer les rames empaquetées par les bobines nécessaires aux presses rotatives ; adjoindre à leurs usines des ateliers affectés à la réglure, à la confection des cahiers
- p.437 - vue 441/588
-
-
-
- 438
- EXPOSITION DE 1889.
- d’écolier, à la fabrication des registres, des enveloppes, des cartes, à la bordure des papiers de deuil ; créer de nouveaux filigranes pour le papier à la cuve ; convertir eux-mêmes en cahiers et ramettes le papier à cigarettes; etc.
- Tous ces efforts ont maintenu à un niveau élevé la fabrication française. Ils ont abouti en outre à un abaissement des prix de revient.
- Les progrès n’ont du reste pas été moindres pour les cartons que pour les papiers; on constate de véritables prodiges d’habileté et d’initiative de la part des fabricants, qui n’hésitent devant aucune innovation, qui ne reculent devant aucune difficulté au point de vue de l’aspect, de la coloration, de l’épaisseur, de la solidité, qui devancent pour ainsi dire le consommateur dans la voie des appropriations nouvelles, qui lui offrent en beaucoup de cas des produits susceptibles de se substituer au bois, au cuir, au métal, au verre, etc.
- Notre industrie papetière traverse néanmoins une période de crise économique. Elle a peine à soutenir la lutte contre d’autres pays, qui supportent des charges moins lourdes pour l’achat des matières premières, la main-d’œuvre et les transports. Ses débouchés extérieurs diminuent, non seulement parce quelle est en concurrence avec celle de nations exportatrices mieux partagées, mais aussi parce que la fabrication se développe dans les régions jusqu’alors tributaires de l’étranger et que des barrières de douanes s’élèvent sur des points jadis accessibles.
- L'Autriche-Hongrie était représentée à l’Exposition de 1889 par ses fabricants les plus sérieux. Ce pays est admirablement placé pour se procurer à bon compte les pâtes de bois dont il a besoin. La papeterie y a réalisé de réels progrès; les papiers moyens et supérieurs, dont ses fabricants ont pris la spécialité, continuent à présenter, malgré la réduction de leur prix, les qualités qui leur ont valu une légitime réputation.
- La Belgique, qui est à même de produire économiquement, a une exportation considérable ; elle nous inonde de ses papiers. Cette faci-
- p.438 - vue 442/588
-
-
-
- PAPETERIE ET RELIURE.
- 439
- lité de vente ne Ta pas incitée à faire depuis 1 878 de vigoureux efforts pour les sortes de qualité supérieure ; ses industriels paraissent se confiner dans les sortes communes.
- Aux Etats-Unis, de nombreux établissements se créent et profitent des perfectionnements acquis. Bien que les cours soient encore élevés, on peut entrevoir l’époque où les Américains se suffiront à eux-mêmes et chercheront des débouchés en Europe.
- U Angleterre fabrique très bien les papiers collés à la gélatine et les sortes de prix élevé; l’emploi de l’alfa donne à ses produits une qualité justement recherchée : la plupart de nos journaux illustrés sont tirés sur papier anglais, et les vergés à écrire venant de la Grande-Bretagne jouissent d’une telle faveur que nos industriels sont conduits à les imiter. Pour les sortes communes, les Anglais se fournissent encore en France et surtout en Belgique.
- Tous ceux qui ont visité l’exposition japonaise se rappellent l’intérêt et la richesse de cette exposition. Les papiers du Japon, universellement réputés pour l’impression des ouvrages de luxe, n’ont rien perdu de leur mérite ; les filigranés sont arrivés à un degré remarquable de perfection et de goût, et, malgré l’élévation de leur prix, les sortes pour papier a lettres ont cours, tant en France que dans d’autres parties de l’Europe.
- A peine est-il nécessaire de vanter les beaux papiers à la cuve de Hollande, pour lesquels les amateurs ont tant de prédilection et qui sont restés dignes de leur passé. On peut regretter que la fabrication du papier mécanique soit demeurée à peu près stationnaire depuis 1878 dans les Pays-Bas : le fait s’explique par la proximité de la Belgique et les facilités d’approvisionnement qu’y trouvent les Hollandais pour leurs papiers ordinaires.
- La section russe était l’une des plus brillantes, et les progrès dont elle portait la marque s’appliquent aux papiers fins comme aux papiers communs. En effet les industriels de Russie ont introduit dans leurs usines toutes les transformations nouvelles d’outillage et de procédés ; ils ne subissent pas encore les effets de la surproduction et réalisent de beaux bénéfices.
- p.439 - vue 443/588
-
-
-
- 440
- EXPOSITION DE 1889.
- On sait que les Finlandais exportent des quantités considérables de pâtes de bois. A l’inverse des industriels français, qui ont été amenés à installer dans leurs papeteries la fabrication des pâtes de succédanés, un certain nombre de fabricants de pâtes de bois de la Finlande sont devenus papetiers par la force des choses.
- En Suisse, l’industrie du papier, principalement dans celle de ses branches qui se rattache aux sortes ordinaires, a incontestablement progressé. Servis par la nature au point de vue de la production des pâtes de bois et de leur emploi, nos voisins sont exportateurs.
- Je ne puis que mentionner l’Espagne, l’Italie, le Luxembourg, le Mexique et le Portugal, qui n’appellent point d’observation importante.
- Dans son ensemble, l’exposition, honorable pour la France, honorable aussi pour les nations qui ont répondu â son appel, témoignait de progrès sérieux. Elle montrait le rôle toujours grandissant du papier, la variété sans cesse croissante de ses usages dans la vie intellectuelle et matérielle.
- Chaque jour la consommation augmente. Chaque jour des emplois inattendus surgissent. N’est-on pas allé jusqu’à faire ou jusqu’à tenter de faire en papier comprimé des coques d’embarcations, des vases imperméables, des tonneaux, et même des rails ou des roues de wagons ! La pâte de carton n’a-t-elle pas été utilisée pour la confection d’objets tels que brancards de voitures, roues, manivelles, briques, vases, coiffures, talons de chaussures, etc. !
- La papeterie et les industries qui s’y rattachent ont encore une vaste carrière à parcourir.
- 2. Transformation du papier et du carton. — La transformation du papier et du carton comporte une infinité de branches; je ne puis que passer brièvement en revue les plus importantes.
- Voici d’abord les faits généraux, applicables à la plupart des pays producteurs.
- La réglure est devenue plus soignée, plus régulière, et l’emploi des
- p.440 - vue 444/588
-
-
-
- PAPETERIE ET RELIURE.
- /i41
- régleuses mécaniques s’est généralisé aux dépens de la réglure à la main, dont on ne se sert plus que pour les travaux ne rentrant pas dans l’usage courant.
- Avec le développement de l’instruction publique, le façonnage des cahiers d’écolier a pris une grande extension. Des perfectionnements ont été apportés à l’outillage au moyen duquel s’effectue cette opération.
- M. Choquet donne dans son rapport des renseignements très complets et très intéressants sur les conditions auxquelles doivent satisfaire les registres de commande et les registres courants, sur l’assemblage des cahiers, la reliure, la confection du dos et de la tranche, l’ornementation du plat, les garnitures métalliques, etc. Entre autres progrès, il y a lieu de mentionner la solidité bien plus grande de la couture.
- Quand les enveloppes sont nées sous Louis XIV, elles se préparaient péniblement à la main. Aujourd’hui la découpure du papier, le gommage, la pliure, l’impression et le timbrage s’exécutent mécaniquement.
- La bordure de deuil n’a pas subi grands changements depuis 1878 et reste encore dans le domaine de la simple manipulation opérée par des ouvrières spéciales ; des machines à border, mises en fonctionnement, n?ont pas réalisé les espérances qu’elles avaient tout d’abord inspirées.
- Pour les cartes encollées, au contraire, le travail mécanique a parfaitement réussi.
- C’est également de la machine que sortent les sacs en papier. Où est le temps des vieux cornets, faits à la main par les vieillards et les enfants?
- Le cartonnage pour objets de nouveautés, de parfumerie, de pharmacie, d’épicerie, de bijouterie, etc., est monté mécaniquement et a substitué, dans divers cas, le bois encollé de papier au carton proprement dit; le cartonnage pour fournitures de bureau, boîtes d’échantillons, spécimens d’étalage, etc., a créé un grand nombre d’articles nouveaux; le cartonnage de fantaisie, et notamment l’article pour
- p.441 - vue 445/588
-
-
-
- M 2
- EXPOSITION DE 1889.
- confiserie, est généralement soigné et continue à exercer l’imagination de ceux qui le fabriquent.
- Des appareils ingénieux découpent le papier à cigarettes, l’assemblent en cahiers, impriment et estampent les couvertures, ou confectionnent les tubes.
- On sait que les cartes à jouer étaient connues dès le xne siècle en Chine et dans l’Inde, d’où elles passèrent chez les Arabes, qui les transmirent eux-mêmes aux croisés. Actuellement leur fabrication est spécialisée dans des maisons dont les chefs s’attachent à suivre les progrès industriels de la papeterie et de l’imprimerie.
- Parmi les autres articles que j’ai cités, plusieurs se font souvent dans des ateliers annexés aux fabriques de papier ou de carton : les industriels qui réunissent ainsi à leur industrie principale une industrie accessoire, exercent cette dernière sans bénéfice direct; mais ils y trouvent des facilités pour l’écoulement de leurs produits, et le consommateur, évitant un intermédiaire, profite de prix moins élevés.
- Dans la section française, l’exposition des transformations du papier et du carton a été absolument remarquable. Le registre de commande se signale par les perfectionnements de la couture, le soin mis à la réglure, la richesse et le caractère presque artistique de la couverture; le registre courant a gagné en qualité et baissé de prix. Nos fabricants sont arrivés à lutter contre l’Autriche pour l’enveloppe de fantaisie. L’industrie de la carte encollée a vu se développer notablement la consommation de l’article dit ivoire transparent; grâce à des modifications d’outillage et de procédés, elle refoule les produits allemands, qui envahissaient nos marchés. Au point de vue du goût, les cartonniers français sont certainement sans rivaux : certains coffrets exposés étaient de véritables objets d’art.
- Le Japon, les Pays-Bas, la Russie et la Suisse ont présenté des articles dignes de fixer l’attention du public.
- Notre commerce extérieur pour les cartonnages est loin d’être insi-
- p.442 - vue 446/588
-
-
-
- PAPETERIE ET RELIURE.
- 443
- gnifiant; il a d’ailleurs subi de très grandes fluctuations, comme le montre le tableau suivant :
- ANNÉES. IMPORT BOÎTES. ÀTIONS. ALBUMS et CARTONNAGES. EXPORT BOITES. ATIONS. ALBUMS et CARTONNAGES.
- francs. francs. francs. francs.
- 1851 à 1860 (Moyenne.) 4,6oo 890,000
- 1861 à 1870 (Idem.) 49,000 820,000
- 1871 à 1880 (Idem.) 294,000 1,740,000
- 1881 537,000 507,000 1,490,000 2,170,000
- 1882 1,420,000 5l8,000 1,170,000 3,270,000
- 1883 1,880,000 4l 1,000 758,000 2,740,000
- 1884 i,4oo,ooo O O O .0 456,000 2,290,000
- 1885 1,160,000 264,000 O O O 2,o55,ooo
- 1886 i,o3o,ooo 209,000 4i 1,000 i,i3o,ooo
- 1887 847,000 283,000 382,000 4i6,ooo
- 1888 618,000 268,000 333,ooo 570,000
- 1889 724,000 3oi,ooo 432,ooo 54o,ooo
- La France importe sensiblement moins qu’il y a quelques années; mais son exportation a subi un abaissement considérable, et la balance se chiffre aujourd’hui à notre désavantage. C’est surtout d’Allemagne, d’Angleterre et de Belgique que nous viennent les produits étrangers.
- 3. Fournitures de bureau. — Deux articles seulement méritent de nous arrêter : la plume métallique et l’encre. Les anciens écrivaient sur le papyrus au moyen d’un roseau effilé, dont la pointe était fendue. Plus tard est venue la plume d’oie, qui a régné, pendant des siècles, en maîtresse souveraine. Enfin, il y a cent ans environ, l’Angleterre entreprit la fabrication des plumes métalliques, en y employant d’abord le cuivre, puis l’acier; longtemps elle alimenta le monde entier, et ce fut seulement en 18/17 flue MM. Blanzy, Poure et Gie créèrent à Boulogne la première usine française. Peu à peu notre production s’est accrue et, en 1889, nous avons pu exporter pour 54o,ooo francs de plumes en métal, alors que l’importation 11e dépassait pas 330,000 francs.
- p.443 - vue 447/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- àU
- De tout temps, la difficulté a été de garantir la fente des plumes métalliques contre l’action corrosive de l’encre : dans son rapport sur l’Exposition de i85i, M. Goldenberg signalait les tentatives faites pour vaincre cette difficulté; il mentionnait à titre de curiosité, plutôt qu’à titre de donnée industrielle, la fabrication de plumes en or, en platine, à pointe de rubis ou d’osmiure d’iridium. Plus tard, on a essayé le diamant. L’Exposition de 1889 montrait encore de très belles plumes à pointe d’iridium; mais, comme en 185 1, cette fabrication spéciale a conservé un caractère exceptionnel.
- Le prix des plumes métalliques n’a pas sensiblement baissé depuis 1878 : cependant aux sortes anciennes ont été ajoutées des sortes plus communes, se vendant à meilleur marché.
- L’encre à écrire a été employée de temps immémorial par les Chinois. Elle était alors composée de noir de fumée ou de charbon très divisé, tenu en suspension dans une solution savonneuse ou alcaline par le moyen d’un corps glutineux; aujourd’hui elle est formée de tanin, d’acide gallique et d’oxyde de fer, avec addition de certaines autres matières, qu’il est inutile d’énumérer ici.
- Depuis 1878, aucun changement notable ne s’est.manifesté ni dans la fabrication de l’encre à écrire, ni dans celle de l’encre à copier, ni dans le prix des produits de bonne qualité; mais des produits plus économiques et très inférieurs ont fait leur apparition : on risque ainsi d’avoir des encres instables, mordantes, boueuses et oxydantes.
- Les relevés de la douane ne distinguent pas entre les encres à écrire et les encres à imprimer. Ces deux catégories d’encres donnent lieu à un mouvement total d’exportation, qui a progressé jusque vers 1880, et qui, à partir de cette date, se maintient aux environs de 8 millions de francs : les principaux clients de la France sont les Belges, les Anglais, les Espagnols et les Allemands. Quant à l’importation, elle est presque nulle.
- 4. Reliure. — L’industrie de la reliure comprend deux branches bien distinctes : la reliure artistique et la reliure industrielle.
- p.444 - vue 448/588
-
-
-
- PAPETERIE ET RELIURE.
- 445
- Dans la reliure artistique, la question de prix: est secondaire; il s’agit avant tout de fournir des œuvres d’art aux amateurs. A cet égard, les anciens déployaient un luxe inouï, qui du reste se justifiait par la rareté et la valeur des manuscrits; Sénèque écrivait : Plerisque libri non sludiorum instrumenta sunt, sed œdium ornementa (la plupart des livres ne sont pas des objets pour l’étude, mais des parures pour les palais). Ce luxe reprit a l’époque de la Renaissance; de riches seigneurs entretenaient dans leurs hôtels des relieurs, dont ils dirigeaient le goût : les bibliothèques de plusieurs d’entre eux, comme de Thou, Grollier de Servières, etc., sont restées justement célèbres. Dès nos premières expositions nationales, on a vu de nombreuses imitations de la Renaissance; les reliures, rehaussées d’acier, d’argent, d’or, d’ivoire et même de pierres précieuses, devenaient des objets d’orfèvrerie et de bijouterie; désirant innover, certains artistes peignaient sur la tranche de petits tableaux, sur le dos ou sur le plat des sujets historiés, parfois aussi le portrait de l’auteur : ainsi encadrés, les livres ressemblaient à des châsses renfermant de saintes reliques, et les mains profanes s’en éloignaient respectueusement; le bon goût n’était d’ailleurs point toujours la vertu dominante de ces productions. Depuis, l’éducation du public et des relieurs s’est épurée; sans rien perdre de sa valeur artistique, l’encadrement du livre est plus simple et cherche moins ses. effets dans l’ornementation rapportée; au surplus, ce qui était possible jadis serait maintenant un anachronisme, avec le nombre sans cesse croissant des publications. La France tenait le premier rang en 1889; deux de ses exposants ont obtenu un grand prix, pour leurs œuvres de bibliophiles, où la simplicité était unie à la solidité, à la parfaite exécution et à l’élégance.
- La reliure courante a fait aussi de grands progrès. Il n’y a pas longtemps qu’elle a pris une allure industrielle et réalisé les vœux formulés avec tant de force et de compétence par M. Ambroise-Firmin Didot en 18âû, 18Û9 *851. Le développement des moyens méca-
- niques permet de produire vite et avantageusement; dans bon nombre de cas, l’encartonnage peut être substitué à la simple brochure. Nous sommes entrés résolument dans la voie que les Anglais avaient les
- p.445 - vue 449/588
-
-
-
- 446
- EXPOSITION DE 1889.
- premiers ouverte. Gomme pour la reliure d’art, la France occupait la place d’honneur pour la reliure industrielle. Ici encore, on ne saurait trop recommander aux relieurs d’éviter les excès de dorures et de poursuivre avant tout la solidité des attaches, la résistance des couvertures, la correction des formes, la facilité d’ouverture des livres, l’appropriation de l’aspect extérieur a la nature de l’ouvrage.
- J’aurais voulu pouvoir donner une étude historique, au moins sommaire, sur les divers genres de reliure, sur leurs mérites esthétiques, sur les procédés de fabrication. Mais, quelque intéressante et instructive qu’eût été cette étude, le cadre du rapport général ne me permet pas de l’aborder.
- Je ne puis davantage passer en revue les sections étrangères : il suffira de dire que tous les pays progressent et que l’Exposition de 1889 a dû satisfaire les plus difficiles.
- 5. Matériel des arts. — Sous la rubrique cr Matériel des artsw, étaient rangés les toiles pour peinture et les procédés de rentoilage; les couleurs, pastels et vernis; les crayons, fusains et estompes; les brosses et pinceaux; les outils pour graveurs sur bois et aquafortistes; les règles, équerres et autres instruments de précision pour dessinateurs; les chevalets, palettes, grattoirs, boîtes à couleurs et mannequins.
- L’exposition française dominait de beaucoup celles des autres pays : c’est en effet chez nous, et particulièrement à Paris, que se produisent le plus grand nombre d’œuvres d’art.
- L’un de nos exposants est parvenu à offrir aux décorateurs des toiles à longueur voulue, sur 5 à 6 mètres de largeur, résultat fort apprécié qui jusqu’alors n’avait point été atteint.
- En ce qui concerne les couleurs, deux faits sont à mentionner : d’une part, la tendance fâcheuse à fournir des couleurs composées toutes préparées, dont l’altération avec le temps est presque fatale; d’autre part, une innovation non encore consacrée et ayant pour objet de broyer les couleurs au pétrole, ce qui mettrait les artistes à l’abri de l’embu.
- p.446 - vue 450/588
-
-
-
- PAPETERIE ET RELIURE.
- M7
- Parmi les articles précédemment énumérés, les crayons constituent le plus important; il n’en est pas dont l’usage soit plus général. La grande industrie des crayons a été complètement transformée, à la fin du siècle dernier, par la découverte de Conté, c’est-à-dire par la substitution de la plombagine artificielle à la plombagine naturelle : depuis, nous avons cessé d’être tributaires des Anglais. Mais les étrangers, mettant également à profit le nouveau procédé, ont créé à la France une concurrence redoutable sur ses propres marchés; notre territoire s’est vu littéralement envahi par les crayons allemands. Pendant la période écoulée de 1878 à 1889, les industriels français ont redoublé d’efforts pour augmenter leur fabrication et perfectionner leurs produits; des maisons nouvelles ont été créées et prospèrent : néanmoins, si nos fabricants n’ont plus rien à craindre pour les crayons de qualité supérieure, ils soutiennent encore difficilement la lutte pour les crayons communs. En 1889, l’importation s’est élevée à 370,000 francs et l’exportation à 100,000 francs.
- p.447 - vue 451/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- ààS
- CHAPITRE III.
- APPLICATION USUELLE DES ARTS DU DESSIN ET DE LA PLASTIQUE.
- 4. Arts graphiques. — Les procédés de reproduction des dessins ont aujourd’hui, plus que jamais, une importance capitale pour la vulgarisation des sciences et des arts, ainsi que pour le progrès industriel.
- Au premier rang se place la gravure en creux, sinon par l’étendue de ses applications, du moins par sa légèreté dans les tailles délicates et par sa puissance dans les grands effets. Elle était connue des anciens, qui l’employaient à leurs inscriptions, à leurs œuvres de damasquinage, à leurs niellures; mais la fécondité et la vie ne lui ont été apportées que par l’impression sur le papier.
- Le métal par excellence pour la gravure en creux est le cuivre. On le grave à l’eau-forte ou au burin. Pour graver à Veau-forte, il faut couvrir la planche d’un vernis, enlever ensuite sur ce vernis les lignes du dessin à l’aide d’une pointe d’acier, puis les creuser par la morsure de l’acide. L’agent chimique doit agir plus longtemps dans les touches fortes que dans les touches tendres : aussi procède-t-on, s’il y a lieu, par opérations successives, en vernissant à chaque fois les parties qui ne doivent plus être attaquées.
- En fait, l’eau-forte n’est guère qu’une esquisse dans laquelle l’artiste, exempt du travail du cuivre, peut s’abandonner librement à son inspiration comme il le ferait sur le papier : souvent elle sert de préparation à la taille au burin ou taille-douce. Ce second procédé, qui a produit tant de chefs-d’œuvre, consiste à graver le métal avec une petite barre d’acier trempé (burin) ; habilement combinés, la finesse et la largeur des tailles, leur rapprochement ou leur écartement,
- p.448 - vue 452/588
-
-
-
- ARTS GRAPHIQUES.
- hh 9
- leur direction, leur croisement, donnent de la vivacité aux lumières et aux ombres, du brillant aux étoffes, de la transparence au ciel et aux eaux, du mouvement aux feuillages, de la vie aux chairs, du jeu aux physionomies, de l’animation à la nature.
- A côté de la gravure à l’eau-forte et de la taille-douce, il y a lieu de mentionner la gravure en manière noire et la gravure à Y aquatinte. La manière noire est due à un Allemand, le lieutenant général de Siegen, qui fit ainsi un portrait en 1 643 : après avoir produit sur toute la surface de la planche un sablé général, au moyen d’un instrument connu sous le nom de berceau, on efface ou on affaiblit le grain au brunissoir et au grattoir, selon le degré de force à laisser aux clairs et aux demi-teintes, et on fait les raccords à la roulette : cette méthode donne des' dessins un peu mous et convient particulièrement aux sujets demandant de l’obscurité. Quant à l’aquatinte, elle est attribuée au peintre Hercule Zegers, qui vivait à Harlem vers 1660 : les opérations comprennent une première gravure très légère du dessin à l’eau-forte, l'application sur la planche d’un semis de résine en poudre et la morsure plus ou moins profonde des interstices, suivant les teintes à obtenir.
- L’acier peut être gravé comme le cuivre. Mais il a été délaissé, depuis que la galvanoplastie lui a enlevé son principal avantage, en permettant d’aciérer les planches de cuivre et de les protéger ainsi contre l’usure provenant du tirage.
- De même que le métal, la pierre se grave en creux, par exemple avec l’arête d’un petit diamant. La gravure sur pierre a remplacé dans bien des cas la gravure sur cuivre, principalement pour les cartes de géographie : elle coûte moins cher et le tirage est plus simple. M. Erhart s’est fait une juste réputation pour ses reports sur cuivre des épreuves tirées sur la pierre : après avoir reporté le dessin, il argentait la planche de cuivre; l’argent se déposait partout ou il n’y avait pas d’encre grasse; cette encre était ensuite enlevée à l’essence et le cuivre soumis à la morsure, comme pour une eau-forte.
- On a aussi utilisé l’étain et le zinc pour la gravure en creux de la musique.
- IV. 29
- lUFlUMEIUfi NATIONALE.
- p.449 - vue 453/588
-
-
-
- 450
- EXPOSITION DE 1889.
- Quand Napoléon Ier voulut consacrer par un ouvrage national le souvenir de la campagne d’Egypte, Conté, préposé à la gravure des planches de cette publication, inventa et créa, avec le concours de Gallet, une machine gravant très régulièrement des séries de lignes équidistantes, comme cela est nécessaire pour les ciels, les eaux, les fonds, etc. En 1825, la machine de Conté fut supplantée par celle de Collas, qui substitua le mouvement de la planche à celui de la pointe et qui parvint bientôt à graver mécaniquement des lignes courbes, à guillocher, à reproduire les bas-reliefs, à combiner la gravure avec une réduction d’échelle, à la retourner et à donner ainsi des épreuves orientées comme l’original; toutefois c’est plutôt dans la reproduction des statues que les travaux de Collas ont reçu leurs plus belles applications. La gravure mécanique a rendu des services, surtout aux Etats-Unis, pour la confection des billets de banque, papiers-monnaie, lettres de change, titres et autres papiers, dont il importe de prévenir la contrefaçon.
- Un mode spécial et fort intéressant de reproduction en creux est celui de IVimpression naturelle », dont l’orfèvre danois Kyhl a eu l’idée vers 183B, mais qui n’est devenu pratique qu’entre les mains du conseiller Auer, directeur de l’Imprimerie impériale de Vienne, et du prote Worring. Les objets, si ténus ou si fragiles qu’ils soient, laissent facilement leur empreinte sur du plomb ou sur une lame de gutta-percha, quand on les soumet à une forte pression; cette empreinte est ensuite transportée sur une planche en cuivre par une double opération de galvanoplastie.
- Je viens de parler de la galvanoplastie : il n’y a pas d’agent plus souple et plus fidèle, soit pour tirer un cliché en creux d’un modèle en relief, soit pour donner des duplicata d’une gravure en creux.
- Parmi les divers procédés de gravure en creux se trouve la photogravure, sur laquelle je me propose de revenir dans le chapitre consacré à la photographie. Elle est aujourd’hui très largement appliquée; l’économie qu’elle procure et son exactitude absolue ont conduit à la substituer dans beaucoup de cas à la gravure au burin ou à l’eau-forte, ainsi qu’à la lithographie, pour les estampes comme pour les
- p.450 - vue 454/588
-
-
-
- ARTS GRAPHIQUES.
- 451
- planches d’illustration de librairie. Des retouches au burin sont pratiquées, s’il y a lieu, afin de mieux accuser les tons du modèle.
- C’est seulement pour mémoire que je mentionne ici la gravure en creux des planches ou des cylindres destinés à l’impression des étoffes.
- Les premiers essais de gravure en couleur remontent à la fin du xve siècle ou au commencement du xvie; mais ils portèrent d’abord sur la gravure en relief : inventée en Allemagne, la gravure en camaïeu ou à plusieurs teintes par planches en rentrées reçut bientôt d’Ugo da Carpi de notables perfectionnements. Le Blond appliqua pour la première fois, en 1720, la gravure en creux à l’impression en couleurs. De 17Û5 à 1776, Gautier d’Azoty publia un grand nombre de planches d’anatomie et d’histoire naturelle comportant quatre couleurs, tandis que Le Blond en employait seulement trois. Depuis, les méthodes ont bien progressé.
- On peut imprimer successivement les diverses couleurs au moyen d’un nombre suffisant de planches, obtenues par une série de calques et ne contenant que les tailles correspondant à une couleur; les effets donnés par une superposition convenable des couleurs permettent d’ailleurs souvent de restreindre le nombre des clichés. On peut aussi imprimer avec une seule planche, sur laquelle l’imprimeur applique les couleurs aux endroits voulus, à l’aide de petites poupées . ce procédé, le plus usuel aujourd’hui, exige de la part de l’ouvrier dr goût et de l’habileté. La gravure en taille-douce se prête à une grande variété dans l’épaisseur des couches de matières colorantes et par suite dans les teintes et les tons.
- L’imprimerie en taille-douce est loin d’être un métier purement manuel. Suivant une heureuse expression, le tirage est à la gravure ce que l’exécution musicale est à la composition; tel chef-d’œuvre de gravure, dont un habile ouvrier fera valoir toutes les beautés, deviendra méconnaissable sous la main d’un mauvais artisan. Même pour l’impression en noir, la manière d’encrer et surtout celle d’essuyer la planche et de retrousser l’épreuve donnent des effets très différents les uns des autres; il faut mille petits soins que le goût, le sentiment -dé l’art et l’intelligence peuvent seuls dicter. L’aciérage des planches ,
- p.451 - vue 455/588
-
-
-
- 452
- EXPOSITION DE 1889.
- en permettant au graveur de creuser moins profondément ses tailles, a encore accentué les difficultés de l’impression. Nos ouvriers sont restés cependant à la hauteur de leur tâche et témoignent d’une adresse incomparable; ils savent merveilleusement utiliser toutes les ressources de l’essuyage et du retroussage.
- On conçoit que l’impression en taille-douce soit jusqu’ici demeurée presque rebelle à l’emploi de la vapeur. C’est toujours la presse à bras qui est en usage.
- Senefelder, né à Prague en 1771, artiste musicien à Munich, a été conduit par le hasard à l’invention de la lithographie. Il recherchait un procédé qui lui permît de graver lui-même sa musique et s’était arrêté à la gravure sur cuivre; mais ayant besoin de s’exercer à écrire au rebours, il se servait à cet effet de la pierre calcaire de Solenhofen et y traçait ses lignes, ses lettres et ses notes, avec une encre de cire, de savon et de noir, qu’il enlevait après chaque exercice. Une feuille de papier appliquée fortuitement sur la pierre ayant reproduit avec beaucoup de netteté l’écriture encore fraîche de Senefelder, celui-ci y vit le germe d’un procédé d’impression et s’ingénia à en tirer parti. L’idée lui vint de verser de l’acide sur la pierre, qui se creusa partout ou l’encre ne l’avait pas recouverte et fournit un relief assez saillant pour s’encrer et pour donner une planche d’imprimerie. C’était en 1 796. La découverte ne put entrer que trois ans plus tard dans le domaine de la pratique : il fallut composer des crayons pour le dessin sur la pierre, trouver une préparation du calcaire pour empêcher le crayon de se dissoudre, créer une presse spéciale, modifier l’encre, etc. Inventeur infatigable, Senefelder ne cessa de perfectionner son art; il imagina les reports sur pierre et imprima, le premier, des lithographies en couleur, à plusieurs tons, au moyen de pierres ce repérées».
- En France, la lithographie dut ses premiers succès a la persévérance et à la générosité de M. de Lasteyrie, puis aux efforts d’Engel-mann; elle ne tarda pas à y prendre une grande extension, devint le moyen favori des artistes pour placer eux-mêmes leurs compositions sous les yeux du public, sans recourir à des intermédiaires ou à des
- p.452 - vue 456/588
-
-
-
- ARTS GRAPHIQUES.
- 453
- traducteurs infidèles, et trouva dans les travaux du commerce des ressources inépuisables. Le mérite de son développement revient pour une large part à Lemercier.
- La manière d’opérer est en somme assez simple. On écrit sur la pierre à l’aide d’une plume d’acier, avec une encre grasse, mais suffisamment fluide, ou bien l’on y dessine à l’aide d’un crayon, après avoir grené la surface; l’empreinte de l’écriture ou du dessin est fixée par un lavage superficiel à l’eau de gomme acidulée, qui enlève a l’encre ou au crayon gras leur alcali, les rend insolubles, ronge légèrement la pierre partout où il n’y a pas de dessin, donne dès lors aux caractères et aux traits un très léger relief, augmente la porosité superficielle du calcaire et son affinité pour l’eau. Puis on mouille la pierre, on enlève l’encre grasse avec de l’essence de térébenthine, on humecte de nouveau et très légèrement, on applique l’encre ordinaire d’imprimerie et on tire.
- Senefelder avait indiqué les principes du dessin au lavis sur la pierre : ce genre de dessin s’est notablement perfectionné.
- J’ai déjà dit que les gravures en taille-douce, les gravures sur bois, les impressions typographiques, etc., pouvaient se transporter facilement sur la pierre. Dès avant l’invention de la lithographie, le transport avait reçu des applications sous une autre forme pour la gravure en creux des estampes à plusieurs couleurs.
- Bien que Senefelder eût déjà fait des expériences assez heureuses de chromolithographie, c’est Engelmann qui doit être considéré comme le véritable auteur de cet art nouveau, pour lequel il prit un brevet en 1837. La simplicité des reports lithographiques permet d’obtenir sans peine le nombre de pierres voulues pour produire les diverses couleurs, soit directement, soit par juxtaposition. Pendant longtemps la chromolithographie a eu à lutter contre les préjugés; mais elle a fini par triompher. Les Anglais ont acquis une véritable spécialité dans l’imitation en chromo de l’aquarelle; les Allemands se sont efforcés d’aller plus loin et de faire des tableaux.
- La première presse lithographique, dite à rouleau et à râteau à bascule, a été inventée en i8o5 par le professeur Mitterer. Elle a
- p.453 - vue 457/588
-
-
-
- 45/i
- EXPOSITION DE 1 889.
- servi de point de départ aux appareils mis ultérieurement en usage. Plus tard, sont venues les presses mécaniques, dont les origines remontent à i84o.
- Des tentatives répétées avaient été entreprises par Senefelder pour remplacer la pierre lithographique par le zinc, qui coûte moins cher, est moins encombrant, se transporte plus facilement, résiste mieux au choc et à la pression. La difficulté provenait de ce que le dessin adhère moins au métal qu’à la pierre. En 18 3 4, le géographe Brugnot prit un brevet, que Kœpplin, imprimeur-lithographe à Paris, exploita pour la reproduction de la carte de France. On sait les services qu’a rendus la zincographie.
- Quand nous arriverons à la photographie, nous verrons comment la lumière peut tracer les images sur la pierre ou sur le zinc. Dans la photolithographie, l’encre lithographique est remplacée par la gélatine bichromatée, devenue insoluble sous l’action clu soleil.
- Parmi les faits principaux de l’Exposition de 1889, M. Champenois, rapporteur du jury, signale notamment la rareté de belles épreuves en noir au crayon, qui sauront sans doute reprendre la faveur du public, les succès de la chromolithographie artistique et commerciale, les impressions chromolithographiques sur métal, les progrès et la variété plus grande dans les travaux de ville, où des compositions meilleures de gravure sur cuivre ou acier ont été délicatement imprimées en lithographie, sans perdre sensiblement de la finesse d’exécution des planches matrices.
- La gravure sur bois ou xylographie, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler dans le chapitre de l’imprimerie typographique, a été pratiquée de temps immémorial en Chine. Des navigateurs italiens l’ont importée en Europe vers le commencement clu xve siècle. L’industrie des cctailleurs d’image» fut le prélude de la typographie. D’abord restreinte à des travaux assez grossiers, elle devint rapidement un art dans toute l’acception du mot. Albert Durer, né en 1 471 à Nuremberg, y acquit une légitime célébrité. Lors de ta Renaissance, nous eûmes des graveurs émérites, et la France prit jusqu’au milieu du
- p.454 - vue 458/588
-
-
-
- ARTS GRAPHIQUES.
- 455
- siècle dernier une suprématie incontestée, par le goût, la délicatesse et le fini de leurs travaux. Mais il y eut une longue éclipse au commencement du xixe siècle, et ce fut la création du Musée des familles et du Magasin pittoresque qui ressuscita l’école française.
- Thomas Bewick (1753-1828) a puissamment contribué à la restauration de la gravure sur bois. A la taille sur bois de fil, il a substitué la taille sur bois debout et obtenu ainsi plus de finesse et de résistance dans les traits.
- L’image est esquissée, décalquée ou photographiée sur le bois; le graveur l’interprète et rend l’effet par la combinaison des tailles. On n’utilise pas directement les bois gravés ; des empreintes en sont prises, le plus souvent à l’aide de gutta-percha : ces empreintes donnent à leur tour des clichés galvaniques qui, doublés de métal d’imprimerie et montés sur bois ou sur bloc métallique, sont remis à l’imprimeur. Les Américains ont eu recours à des procédés mécaniques de gravure sur bois, mais sans pouvoir éviter la dureté et la sécheresse inhérentes à ces procédés.
- Tant que la presse à bras était en usage, le tirage n’offrait pas de grandes difficultés ; toutes les préparations de la mise en train avaient été depuis longtemps fixées. Le jour où les presses mécaniques nous sont venues d’Angleterre, il a fallu chercher et tâtonner beaucoup pour que les clairs et les ombres conservassent leurs proportions et donnassent sur le papier l’effet obtenu par l’artiste sur son épreuve au fumé. On y est arrivé par un système de découpages et de hausses en papier gommé.
- Nos graveurs et nos imprimeurs sont parvenus à une incomparable habileté, et la gravure sur bois est, depuis longtemps déjà, l’un des plus puissants auxiliaires pour l’illustration des livres.
- 11 existe d’autres gravures en relief que la xylographie.
- Plusieurs artistes ont gravé ainsi le cuivre, par la morsure chimique, en réservant les traits du dessin au lieu de les soumettre à l’action de l’acide, c’est-à-dire en employant un procédé inverse de celui de l’eau-forte. Il y avait là d’assez grosses difficultés, qui ont été
- p.455 - vue 459/588
-
-
-
- 456
- EXPOSITION DE 1889.
- heureusement surmonlées, sans que la me'thode soit passée clans la pratique.
- La gravure sur pierre lithographique est plus facile. Décrite dès 17B8 par Dufay, elle a été reprise en 1796 par Senefelder, puis améliorée. Des divers moyens susceptibles d’être adoptés, le meilleur consiste à dessiner et à écrire comme pour la lithographie ordinaire, à couvrir les traits avec un vernis, et à attaquer ensuite la pierre par un acide.
- Le gillotage, imaginé vers i85o par Firmin Gillot et désigné d’abord sous le nom de paniconographie, donne des résultaIs supérieurs. Voici comment opérait Gillot. Après avoir reporté sur zinc un dessin lithographié ou gravé sur pierre, il donnait de la résistance a l’encre du report en saupoudrant la planche de résine, puis faisait mordre le zinc; l’opération était subdivisée et exécutée par échelons successifs, de manière à soumettre le métal à un nombre plus ou moins grand de morsures, suivant l’importance relative des reliefs correspondant aux diverses teintes, et se terminait par l’avivage des traits. D’intéressantes applications du gillotage ont été faites notamment à la reproduction des cartes géographiques gravées sur pierre. La photographie a permis de supprimer le report sur zinc et enlevé à ce métal l’avantage qu’il présentait sur le cuivre, au point de vue du transport du dessin.
- Aux reliefs de la pierre, du zinc, du cuivre, il faut encore ajouter ceux de l’acier qui ont à la fois de la résistance et de la finesse. Des reliefs d’acier, destinés à l’impression des billets de la Banque de France, ont été obtenus par M. Hulot, au moyen de la galvanoplastie. J’ai déjà rappelé qu’aujourd’hui l’aciérage galvanoplastique est usité pour défendre contre l’usure les planches métalliques de gravure.
- Un procédé fort ingénieux, celui de Dulos, mérite d’être mentionné. Il était fondé sur les phénomènes capillaires et pouvait donner des reliefs ou des creux, mais exigeait des retouches difficiles qui l’ont empêché de se répandre.
- La photographie est venue, à son tour, apporter de précieuses ressources au graveur. Sans étudier ici les procédés photographiques,
- p.456 - vue 460/588
-
-
-
- DÉCORATION THÉÂTRALE.
- 457
- qui trouveront leur place clans un chapitre spécial, il suffit de rappeler que l’on a aujourd’hui la typographie photographique ou photo-tvpogravure (gillotage d’une planche métallique sur laquelle a été photographiée l’image), la photocollographie (sorte de lithographie dans laquelle la pierre est remplacée par la gélatine bichromatée), la photoglyptie (ayant pour point de départ le moulage au plomb d’une image sur gélatine bichromatée).
- Des progrès notables ont été réalisés depuis 1878, pour l’application des procédés nouveaux faisant appel au concours de la photographie. M. Champenois insiste en particulier, dans son rapport, sur le gillotage. Il signale les belles planches de couleurs obtenues par un mélange de travail lithographique, de semis de résine, de burinage à la roulette.
- 2. Décoration théâtrale. — C’est en 1878 que, pour la première fois, le théâtre a eu sa place dans nos expositions universelles. Une commission présidée par le directeur des sciences et des lettres au Ministère de l’instruction publique s’efforça d’en reconstituer l’histoire, depuis l’antiquité et les mystères jusqu’à la fin du xviif siècle, par des modèles, des maquettes de décors, des dessins de costumes, etc. Le succès de cette tentative devait nécessairement appeler une nouvelle exposition théâtrale en 1889.
- Entreprise par des hommes de grand talent, l’œuvre de 1889 a été au moins aussi intéressante que sa devancière. La partie rétrospective était rattachée à la section II (arts libéraux) de l’histoire du travail et des sciences anthropologiques, et organisée au centre du Palais des arts libéraux; elle comprenait notamment des maquettes et des dessins de salles et de décors, des estampes et des spécimens de costumes, des portraits d’artistes, la représentation d’un atelier de décoration moderne, des affiches et billets de spectacles, ainsi que certains autres documents. Les peintres décorateurs et les dessinateurs de costumes exposaient dans la classe 11, au premier étage du même palais.
- Parmi les ouvrages des poètes tragiques ou comiques de l’antiquité,
- p.457 - vue 461/588
-
-
-
- 458
- EXPOSITION DE 1889.
- beaucoup sont parvenus jusqu’à nous; les ruines des théâtres grecs ou romains permettent de se rendre compte de leur construction; les vases antiques, les bas-reliefs reproduisent des scènes théâtrales; l’image de nombreux masques nous a été transmise par la sculpture : pourtant on manque de données exactes sur ce qu’étaient les décors et la mise en scène.
- Chez les anciens, l’emploi du décor reposait sans aucun doute sur des conventions très différentes des nôtres. Il paraît certain qu’au moins au début la décoration fixe de la scène avec ses trois portes était souvent jugée suffisante : la porte du milieu ou porte royale figurait l’entrée du palais ou de la maison; celle de droite, le logement des hôtes; celle de gauche, un sanctuaire, une prison, etc. Quand le drame l’exigeait, quelques décors très simples, classés d’avance dans le matériel du théâtre, comme le rocher, la tour, le rempart, la distégie ou double étage, analogues à nos praticables actuels, venaient s’ajouter à la décoration architecturale.
- Ces décors primitifs se développèrent à l’époque romaine et produisirent, sous le nom de scena ductilis, tout un système de décoration mobile, ayant plus ou moins de similitude avec nos décors à coulisses. Il n’est nullement impossible que l’usage des treuils, des poulies, des cordages, des roulettes et autres éléments de la machinerie théâtrale ait été connu et pratiqué dans la vieille Italie. Les Romains devaient savoir réaliser certains effets de féeries : dans le Jugement de Pâris, que cite Apulée, on voyait le mont Ida, couvert de troupeaux et de forêts, jeter des gerbes de vin parfumé, puis s’effondrer et disparaître sous la scène.
- Mais la décoration changeante, le plus habituellement employée, était celle des prismes tournants ou périactes, formant la scena ver-silis et placés près de deux grandes baies latérales ouvertes dans les parascènes. Une convention, basée sur l’orientation de l’ancien théâtre de Bacchus à Athènes, et étendue ensuite aux autres théâtres construits d’après le même modèle, voulait que la porte de droite par rapport aux acteurs donnât accès aux personnages venant de l’intérieur de la ville, de la place publique, ou du port, tandis que la porte de
- p.458 - vue 462/588
-
-
-
- DÉCORATION THÉÂTRALE.
- 459
- gauche correspondait à la campagne ou à l’étranger : c’est par une convention du même ordre que nos machinistes désignent les deux côtés de la scène sous les noms de coté de la cour et coté du jardin, d’après l’ancienne position du théâtre des Tuileries. Les peintures mobiles disposées sur les trois faces de chaque périacte ouvraient en quelque sorte une percée sur l’extérieur et précisaient le point d’où venaient les acteurs, quand ils entraient en scène par les portes des parascènes.
- Des trucs, des machines d’une assez grande simplicité et le plus ordinairement visibles aux yeux des spectateurs apportaient leur concours à la décoration : tels étaient les enkihlèmes (estrades roulantes introduites par les trois portes du fond pour montrer les actes accomplis dans l’intérieur du palais), la machine (qui faisait apparaître les dieux par l’élévation d’une sorte de potence), la grue (qui prenait un acteur et l’enlevait dans les airs), les trappes (par lesquelles montaient les apparitions, en traversant le plancher du proscenium, c’est-à-dire de la plate-forme correspondant à la scène actuelle), etc.
- Gomment tout cela pouvait-il se marier avec les dimensions souvent écrasantes de l’architecture? On suppose que la transition s’obtenait à l’aide de tentures.
- L’invasion des Barbares avait tué l’art dramatique. Tout en poursuivant la destruction des amphithéâtres païens, l’Eglise releva le théâtre à son profit et inaugura les Mystères. Dès le xe siècle, Hroswitha, religieuse à Gandersheim, composait six tragédies et les faisait représenter par ses sœurs en religion. Le premier mystère, Les vierges sages et les vierges folles, fut donné au xie siècle dans un sanctuaire; bientôt il passa sur la place publique et, de là, dans des édifices spéciaux. Des troupes d’acteurs de profession se constituèrent; les ce Confrères de la Passion» obtinrent vers la fin du xive siècle un privilège royal pour leurs spectacles et acquirent une véritable célébrité.
- De tous les mystères du moyen âge, le plus fameux est celui de la Passion, qui mit longtemps en émoi Paris et la province; on peut
- p.459 - vue 463/588
-
-
-
- 460
- EXPOSITION DE 1889.
- également citer celui des Actes des apôtres. D’après le manuscrit de la bibliothèque de Valenciennes, le mystère de la Passion (représenté en cette ville, au logis de Philippe de Groy, duc d’Arscbot, grand bailli du Hainaut), ne comptait pas moins de âo,ooo vers et se divisait en vingt journées; deux correcteurs portèrent même le texte à 67,000 vers.
- Un exemplaire du manuscrit de Valenciennes, appartenant à Mme la marquise de Goste, décrit, au commencement de chaque journée, les changements et machines qui seront employés et que le rédacteur qualifie de beaux secrets. On voyait au Paradis un ray d’or tournant incessamment derrière Dieu le père; en enfer, un gouffre qui lançait des flammes et d’où sortaient des démons; à la nativité du Seigneur, des anges volant dans les airs et portant des hâtons dorés d’où jaillissait du feu; à l’occision des innocents, des traînées de sang qui s’écoulaient du corps des victimes; aux noces de Gana, le changement de l’eau en vin; etc. Il existe un autre document fort complet et très curieux, cc l’extrait des fainctes qu’il conviendra ce faire pour le mistère des Actes des Apostres», représenté a Bourges en 15 3 6, dans l’ancien amphithéâtre romain : la représentation durait quarante jours.
- Dans les mystères, le profane se mêlait déjà quelque peu au sacré. Les Clercs de la Basoche, les Enfants sans souci et les Sots, rivaux des Confrères de la Passion, répudièrent les miracles et les scènes religieuses, pour jouer des moralités, des pièces satiriques qui leur valurent plus d’une tribulation, des farces joyeuses burlesques et même licencieuses, chères aux amateurs de haulte graisse, des soties raillant la sottise humaine sous tous ses aspects.
- L’austérité des Confrères de la Passion ne pouvait résister à tant d’assauts. Vers îàyB, ils durent cédera des farceurs leur théâtre de l’hôtel de Bourgogne, qui ne tarda pas à jouir d’une grande renommée. C’est là que prit naissance notre théâtre régulier et que furent jouées les pièces de Jodelle, de Garnier, de Hardy, de Théophile, de Bacan, de Mairet, de Gombauld, et quelques-unes de celles de Rotrou, de Corneille et de Racine. A l’origine, la farce la plus gros-
- p.460 - vue 464/588
-
-
-
- DÉCORATION THÉÂTRALE.
- 461
- sière y côtoyait la tragédie; Gauthier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin faisaient la joie des Parisiens.
- Un document du fonds La Yallière, actuellement conservé à la Bibliothèque nationale, décrit les décors du répertoire de l’hôtel de Bourgogne. Ces décors étaient assez naïfs. Pour la Folie de Clidamant de Hardy, par exemple, le théâtre représentait à gauche un vaisseau, d’où une femme devait se jeter à la mer, plus loin l’entrée d’un palais, au fond un beau palais avec un trône, a droite une chambre avec un lit. Sans changements à vue, l’action se transportait dans les lieux les plus divers : les acteurs se bornaient à passer d’un point à un autre de la scène. Cette simultanéité de lieux, qui paraît procéder de la décoration des mystères, est une des particularités les plus intéressantes de notre histoire théâtrale; elle a subsisté fort longtemps pour la tragédie et la comédie.
- Pour les représentations des pièces en machines et des opéras, on est arrivé plus tôt à des effets d’une certaine complexité. A l’origine, les décors, en eux-mêmes, restaient encore assez simples; leur plantation ne variait pas; la perspective en était établie régulièrement, d’après un point central placé au fond du théâtre. Au fur et à mesure qu’on s’éloignait de la salle, les châssis diminuaient progressivement de grandeur et leur hauteur descendait à 2 mètres sur les derniers plans. Il fallait que les acteurs se tinssent a une faible distance de la rampe : sinon la disproportion entre leur taille et celle des décors eût choqué l’œil. Un treuil, placé dans le dessous, donnait un mouvement de va-et-vient, faisant alternativement descendre et monter les plafonds, sortir de la coulisse les châssis qui devaient apparaître et rentrer ceux qui étaient devenus inutiles, et opérait ainsi sans difficulté les changements a vue : on a pu, avec ces procédés de manœuvre, jouer jusque sous la Bestauration sans baisser le rideau; la Muette de Porlici (1828) est le dernier ouvrage auquel ils aient été appliqués.
- Les machinistes n’en réalisaient pas moins des effets compliqués, en représentant des apparitions, des gloires, des vols, en montrant les dieux de l’Olympe, en tirant les démons des enfers ou en les y précipitant, en imitant les mouvements de l’eau par des colonnes
- p.461 - vue 465/588
-
-
-
- 462
- EXPOSITION DE 1889.
- torses tournant autour de leur axe ou par des gazes d’argent mues au moyen de roues, en figurant le feu par des artifices divers, etc. Des dessins originaux représentent une machinerie curieuse dont était doté en 167b le théâtre de S. Salvatore à Venise.
- Vers 1780, le célèbre Servandoni, habile décorateur et savant architecte, révolutionna chez nous l’art du décor. Rompant avec les traditions de ses prédécesseurs, il modifia complètement le système de plantation, imagina de présenter des perspectives obliques, donna plus de hauteur aux seconds plans et améliora le jeu des lumières. Son succès fut immense.
- Les successeurs de Servandoni ne tirèrent pas de ses exemples tout le parti possible, et il faut aller jusqu’à la période romantique pour voir se réaliser définitivement des progrès considérables dans l’art de la décoration théâtrale.
- A partir de 1829, on a pris l’habitude de compliquer la plantation théâtrale par des praticables, dont la mise en place ou l’enlèvement ne peuvent s’effectuer sans que le rideau soit baissé.
- L’art du décorateur est arrivé, surtout en France, à un haut degré de perfection; il accomplit de véritables prodiges, non seulement à l’Opéra, mais aussi au Châtelet, à la Porte-Saint-Martin, à la Comédie-Française, à l’Opéra-Comique, etc., et même dans de très petits théâtres. Cet art demande beaucoup de talent, d’expérience, de sentiment, de connaissances historiques et ethnographiques, d’érudition professionnelle, d’habileté dans les effets de perspective. L’optique théâtrale exige l’emploi de moyens spéciaux appropriés aux faibles espaces dont on dispose, à la mobilité des décors, à la lumière artificielle qui les éclaire, à l’éclat des costumes, aux nécessités du mouvement des acteurs.
- Dans un grand théâtre comme l’Opéra, les décors d’une pièce mesurent en moyenne de 1,000 à i,5oo mètres carrés. Ils comprennent des rideaux qui se déroulent en descendant du cintre, des fermes qui montent du dessous en passant par les trappillons, des châssis de coulisse (géométraux ou à brisure) qui se meuvent latéralement et sont guindés par des mâts, s’emboîtant dans les costières, des frises qui
- p.462 - vue 466/588
-
-
-
- DÉCORATION THÉÂTRALE.
- 463
- masquent le vide par-dessus les châssis, des plafonds, enfin des praticables.
- Le décorateur est lié par les plans, qui divisent le plancher de la scène, entre la face et le lointain, en rues parallèles à la rampe. Chacune de ces zones comprend une bande de 1 m. 20 environ, quelquefois désignée également sous le nom de rue et correspondant aux trappes par lesquelles apparaissent et disparaissent instantanément des personnages et des objets; deux fausses rues plus petites, avec trappillons; et trois costières.
- Après s’être concerté avec le directeur et l’auteur, le décorateur étudie l’ensemble de sa composition, établit ses maquettes, modèles en miniature des futurs décors, les adapte à une réduction de la scène, reçoit les observations de tous les intéressés, y compris le régisseur, le maître de ballet, les acteurs. Une fois les maquettes arrêtées, le machiniste fait les épures en grandeur d’exécution et prépare les châssis, qui sont montés et assemblés sur le parquet de l’atelier. Ensuite a lieu la mise à l’encre,' c’est-à-dire la mise en place des silhouettes, d’abord pour le rideau, puis pour les fermes, les terrains, que le machiniste chantourne de manière à leur donner le profil voulu. Cette opération terminée, le peintre et ses aides font les tons à coups de grosses brosses ou balais, placent les masses et passent aux détails : depuis i8ù5, ce travail s’exécute généralement sur le sol; on ne dresse qu’exceptionnellement les décors, pour les peindre à l’aide de ponts supportés par la charpente du comble. Habituellement on commence par le rideau du fond, qui sert de base à la coloration générale, et l’on va du lointain à la face. Souvent le rideau est roulé depuis deux à trois mois, quand le décorateur arrive au premier plan; cependant l’artiste et ses collaborateurs doivent avoir gardé le souvenir des valeurs admises au début de leur œuvre, afin de réaliser l’harmonie indispensable.
- La partie inférieure des décors, dont peuvent approcher les acteurs, doit être représentée dans ses dimensions réelles; les fuyants ne commencent qu’à l’endroit où la décoration cesse d’être praticable. Des précautions sont prises pour empêcher l’accès de ces .fuyants.
- p.463 - vue 467/588
-
-
-
- 46/i
- EXPOSITION DE 1 889.
- On n’emploie guère que la détrempe, qui fournit des tons frais et brillants. Toutefois la peinture à l’huile et à l’essence convient aux effets transparents : elle s’applique sur du calicot, destiné a être éclairé par l’arrière.
- Des moyens nouveaux sont venus s’ajouter à ceux dont disposait le décorateur : par exemple les rideaux de gaze, les toiles métalliques, les eaux naturelles, les paillons, les cristaux factices ou loghès, les glaces, les filets invisibles collés derrière la toile et permettant de découper des branches légères garnies de feuillage.
- Lorsque les décors sont terminés, on les met en place, on les règle et on arrête avec l’électricien les dispositions relatives à l’éclairage, qui est assuré par la rampe, par les herses suspendues au cintre dans les divers plans, par les portants verticaux accrochés aux traverses de châssis ou aux mâts, et par les traînées ou traverses plus ou moins longues, réparties suivant les besoins. Après la chandelle, sont venus la bougie, le quinquet, le gaz (qui fit son apparition triomphale à l’Opéra, le 6 février 1822) et enfin tout récemment l’électricité.
- Au milieu de toutes les difficultés qu’ils ont à vaincre, les artistes contemporains parviennent à faire des décors admirables d’unité, de charme et d’illusion. Parmi les décorateurs qui ont vécu avant le xixc siècle, il y a lieu de citer Yigarani, l’associé de Lulli, Jean Bérain, Jacques Rousseau, Pietro Algieri, Servandoni, Lemaire, les Bru-netti, etc. Plus tard, Gicéri, Daguerre, Séchan, Diéterle, Gambon, Thierry, Desplechin, ont augmenté les ressources de leur art. Aujourd’hui nous avons MM. Galland, Lavastre, Garpezat, Rubé, Chaperon, et toute une pléiade d’autres artistes d’une étonnante habileté.
- Quant à la machinerie, elle n’a guère modifié, du moins en principe, ses moyens et ses procédés depuis deux cents ans. Les manœuvres continuent à se faire à bras d’homme; les appareils sont les mêmes. Néanmoins les effets ont infiniment plus de puissance et de variété.
- Il ne me reste qu’à dire quelques mots du costume théâtral.
- Les documents relatifs à la tragédie et à la comédie antiques sont
- p.464 - vue 468/588
-
-
-
- DÉCORATION THÉÂTRALE.
- 465
- trop rares, trop incertains et trop incomplets pour permettre cle formuler une appréciation générale sur le costume chez les Grecs et les Romains. Autant qu’on en peut juger, la convention et l’apparat jouaient un grand rôle dans la tragédie; la verve et la fantaisie se donnaient libre carrière dans la comédie, et n’hésitaient pas à prêter aux divinités elles-mêmes des formes burlesques.
- A Rome comme à Athènes, les acteurs tragiques ou comiques portaient un masque, destiné non seulement à leur faire une tête, mais aussi à enfler leur voix et à la rendre plus sonore : sur les immenses théâtres de l’époque, aucun d’eux n’aurait eu un organe assez puissant pour se faire entendre sans cet artifice.
- Les anciens masques étaient fabriqués avec de la toile mise en forme par estampage et couverte d’un enduit crayeux, auquel on donnait plus de cohésion en y mêlant de la colle : telle est du moins l’opinion exprimée dans le catalogue de l’exposition théâtrale de 1878, Comiques et tragiques, vieillards, jeunes gens, femmes, jeunes filles, esclaves, dieux, héros et grands personnages historiques avaient des types distincts de masques. Rappelons, en passant, que la Grèce n’avait point d’actrices et que les rôles de femmes étaient tenus par des hommes : au contraire, à Rome, les femmes furent admises sur les planches.
- On ignore assez généralement que le masque subsista assez tard en France. Les premiers farceurs de l’hotel de Rourgogne s’en servaient spécialement pour les rôles de femmes, tenus comme en Grèce par des hommes(1). En 1786, le Mercure de France annonçait encore que, dans les Fourberies de Scapin, Dangeville et Dubreuil joueraient les deux vieillards sous le masque^.
- A peine est-il nécessaire de rappeler que les tragédiens de l’antiquité chaussaient le cothurne pour paraître plus grands et mieux représenter leurs héros.
- Sur notre théâtre, la caractéristique du costume était autrefois la
- (l) Marie Vernier, femme du comédien Laporte, fut la première actrice française.
- W Les Orientaux n’ont pas abandonné le
- masque. On a pu voir au théâtre annamite, en 1889, les têtes affreuses des acteurs de l'Annam.
- IV.
- 3o
- iiipniuEmi tiirioluit.
- p.465 - vue 469/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- /166
- fantaisie la plus absolue. iNul n’avait souci cle l’exactitude, de l’observation des mœurs ou des usages du temps et du pays où se déroulait la pièce. Ce n’ètait que contresens et anachronismes. Les villageoises et les servantes se montraient vêtues avec un luxe inouï et couvertes de diamants ou de bijoux; les paysans se transformaient en petits-maîtres; les personnages antiques apparaissaient avec des costumes modernes, des coiffures à la mode du jour. Il est difficile d’imaginer des inventions plus bouffonnes que celles des costumiers pour les ballerines de la première moitié du xvne siècle. Sous l’ancien régime, les danseuses portaient des jupes longues, des souliers à talon : il est vrai qu’on était au temps de la danse noble, du menuet et de la gavotte.
- Lekain, Mllc Clairon, Mme Saint-Huberty, Mme Favart, Talma, furent les premiers a réagir et à engager la lutte pour la vérité du costume. Depuis, les efforts de l’école romantique ont achevé l’œuvre entreprise par ces initiateurs.
- 3. Panoramas et dioramas. — Inventés en 1787 par un jeune peintre d’Edimbourg, Robert Barker, les panoramas ont fait leur première apparition à Londres en 1792. M. Germain Bapst, rapporteur du jury de la classe 11, leur a consacré une notice extrêmement intéressante, dont je pourrais presque me borner a extraire quelques données générales.
- On donne le nom de panorama à une peinture circulaire exposée de telle sorte que l’œil du spectateur placé au centre et embrassant tout l’horizon ne rencontre que le tableau et, faute de points de repère, se croie en présence de la réalité.
- La toile s’applique contre la paroLd’une rotonde à toit conique. Elle est tendue par le haut sur une membrure circulaire ou cerce en bois et enroulée par le bas sur une bague de fer avec poids de tension : la bague de fer a un diamètre un peu inférieur à celui du cercle de bois, afin de ramener le bas du tableau en avant et d’éviter l’effet d’ombre résultant de la convexité que prend toujours la toile. Ainsi corrigée, la courbure convexe du tableau a l’avantage de donner, des fuyants
- p.466 - vue 470/588
-
-
-
- PANORAMAS ET DIORAMAS.
- 467
- naturels, des tons dégradés, des contrastes utiles entre l’éclat lumineux: de la partie supérieure et les teintes plus sombres de la partie inférieure.
- Le jour tombe sur la toile par une zone vitrée circulaire et de grande largeur, ménagée au milieu du toit conique; cette zone est cachée par un vélum, qui masque le dessous de la toiture, ainsi que le sommet du tableau, et contribue d’ailleurs par sa teinte ferme et neutre à mettre en relief les tons éclairés de la peinture et à les rendre plus éclatants (lb Autrefois une tenture de même couleur que le vélum était tendue entre la plate-forme et le bord inférieur du tableau et tenait lieu de premier plan; en i83o, le colonel Langlois a imaginé les raccords de la peinture avec des premiers plans simulés par des objets matériels.
- Vers le milieu de la rotonde est la plate-forme réservée aux spectateurs. Elle se trouve à mi-hauteur de l’édifice. Le visiteur y est amené par des corridors sombres, dans lesquels son œil perd l’impression de la lumière extérieure.
- Les objets doivent être représentés sur la toile suivant les règles de la perspective, en prenant la plate-forme centrale pour point de vue. Certains peintres se font aider dans ce but par des perspecleurs, hommes de métier qui mettent tout au point en appliquant les méthodes de la géométrie descriptive.
- Tout d’abord, les vues que devaient reproduire les panoramas furent levées à la chambre noire; l’appareil, tournant sur pivot, permettait de dessiner successivement tout l’horizon. Une fois terminé, le croquis se reportait sur toile, de telle façon que la ligne de niveau de la plate-forme correspondît à celle de la chambre noire sur le terrain.
- Actuellement l’usage de la chambre noire est abandonné et chaque artiste a sa méthode. La photographie, dont la première application a été faite en 1855 par le colonel Langlois, pour dessiner d’après
- (l) Au lieu de faire tomber verticalement la I vélum. Cette disposition assure une plus grande lumière sur le tableau, on la renvoie par un égalité de tons et donne en même temps une réflecteur en toile blanche placé au-dessus du | lumière plus intense.
- 30l>
- p.467 - vue 471/588
-
-
-
- 468
- EXPOSITION DE 1889.
- nature les travaux d’attaque et de défense de Sébastopol, rend les plus utiles services. Elle fournit des vues d’une irréprochable fidélité, qui fixent les souvenirs de l’artiste. S’aidant de ces vues, sans cesser pourtant de laisser libre cours à son imagination, le peintre prépare d’abord, au trait et à l’encre, une esquisse à l’échelle du dixième. Cette esquisse est quadrillée, de même que la toile. Les carreaux dont elle se compose sont ensuite photographiés, et les clichés passent successivement dans la lanterne Molteni, pour aller se projeter sur les carreaux correspondants de la toile et y donner le trait, en grandeur d’exécution. On fixe, au moyen du fusain, l’image ainsi obtenue.
- L’une des difficultés de la peinture des panoramas est de rendre sur la toile circulaire des lignes qui paraissent droites. On les trace par points, en s’aidant d’une ficelle tendue entre les deux extrémités de chaque ligne et en vérifiant du haut de la plate-forme l’effet produit. Des procédés du même ordre servent au tracé des lignes courbes.
- Après avoir déterminé le point où est censé le soleil, on fonce de part et d’autre et progressivement les teintes.
- L’état du temps et l’heure même de la journée exercent une influence très appréciable sur la valeur des diverses nuances et même sur la coloration. Il y a là un phénomène dont le peintre doit soigneusement tenir compte et qui fait que certains panoramas changent complètement d’aspect selon le moment et les circonstances dans lesquels ils sont vus par le spectateur.
- Le premier panorama exposé à Londres en 1792 représentait la Flotte anglaise ancrée entre Portsmouth et Me de Wight. Il avait 1 6 pieds de hauteur sur à5 de diamètre.
- Un Américain, Robert Fulton, qui s’était initié en Angleterre aux procédés de Barker, vint en France et y prit un brevet de dix ans. Dépourvu de ressources, il vendit ses droits aux époux Thayer, se consacra à la mécanique et devint plus tard célèbre par la découverte des bateaux à vapeur. Thayer fit construire deux rotondes sur le boulevard Montmartre, à l’entrée du passage des Panoramas, et y montra en 1800 une Vue de Paris, prise du sommet des Tuileries, ainsi que
- p.468 - vue 472/588
-
-
-
- PANORAMAS ET DIORAMAS.
- A GO
- YÉvacuation de Toulon par les Anglais en 17 g3 : ces toiles avaient été peintes par Jean Mouchet, Denis Fontaine, Pierre Prévost et Constant Bourgeois.
- Barker exiba ses panoramas à Hambourg et à Leipzig, en 1799. Dès l’année suivante, un peintre décorateur de Magdebourg, Breysig, brossa, en collaboration avec Kaaz, une Vue de Borne et l’exposa à Berlin. L’art nouveau fut ainsi introduit à peu près simultanément en France et en Allemagne, et fit rapidement le tour de l’Europe.
- A Paris, les premiers panoramas avaient obtenu un succès assez grand pour que l’Institut nommât une commission chargée de leur étude. Dufourny, architecte et peintre, rédigea au nom de cette commission un rapport remarquable. L’élan était donné, et depuis on a vu se succéder un nombre considérable de toiles, dont quelques-unes traitées avec beaucoup de talent. Parmi les morts, deux artistes surtout méritent d’être cités : Prévost, qui mourut en 1823, et le colonel Langlois, ancien élève de l’Ecole polytechnique, qui, après avoir vaillamment servi sous l’Empire, devint élève de Girodet et d’Horace Vernet, se consacra à la peinture militaire et produisit, de 1829 a 1870, toute une série de tableaux panoramiques. Langlois substitua aux vitrages simples de la zone lumineuse des verres dépolis et supprima ainsi les effets d’ombre sur la toile; au lieu de laisser le spectateur isolé et éloigné du spectacle, il le transporta au centre de l’action; ce fut lui qui eut l’idée de remplacer la toile inférieure tendue entre la plate-forme et le tableau par des objets matériels se raccordant à la peinture; en 1855, il utilisa pour la première fois la photographie dans le levé des plans. Ses œuvres fixèrent l’attention de l’Académie des sciences; l’illustre Gbevreul leur consacra en 1859 une partie de son mémoire sur la vision et en i865 un second mémoire, du plus haut intérêt.
- En 1889, on pouvait admirer à Paris plusieurs panoramas, notamment celui de Y Histoire du siècle par MM. Stevens et Gervex, représentant les personnages célèbres de 1789 à l’époque contemporaine; celui de la Compagnie des transatlantiques par M. Poilpot, sur lequel j’ai eu l’occasion de fournir des explications détaillées, tome II,
- p.469 - vue 473/588
-
-
-
- 470
- EXPOSITION DE 1 889.
- page 2 0-4; celui de la Bataille de Rezonville par MM. de Neuville et Détaillé; enfin celui de la Vue de Rio-Janeiro au coucher du soleil, par MM. Mirelle et Langerock.
- Les dimensions des panoramas se sont singulièrement accrues depuis l’origine; le diamètre des rotondes a atteint ko mètres, et leur hauteur i5 mètres. Des progrès considérables ont été réalisés dans la peinture des toiles, et il est permis de considérer sans exagération comme de vrais chefs-d’œuvre les superbes pages historiques de Rezon-ville et de Champigny.
- C’est à tort, du reste, que l’on a voulu établir une démarcation, une sorte de hiérarchie artistique entre les panoramas et la peinture ordinaire. Il n’y a pas deux façons d’envisager le grand art, qui peut se manisfester dans les toiles panoramiques comme dans les tableaux. Quel que soit son cadre, le peintre doit avant tout, réaliser une belle composition, éveiller l’intérêt, provoquer l’émotion, frapper par la sensation du vrai, en accusant an besoin certains traits caractéristiques, en idéalisant la réalité. Malgré les moyens pratiques spéciaux qu’ils doivent employer, par suite de l’étendue et de la forme de leurs toiles, les panoramistes ne recourent à aucun truc : car on ne saurait désigner ainsi un dispositif fort simple d’éclairage, qui pourrait être avantageusement appliqué a nos salons annuels, de manière à reposer l’œil dans une demi-teinte et à le placer en face de tableaux bien éclairés. Sans doute, les panoramas n’ont pas toujours représenté la plus haute expression de l’art : mais comment un procédé, qui après tout est nouveau, arriverait-il du premier coup à la perfection? Ne peut-on, d’ailleurs, compter dès aujourd’hui un certain nombre d’œuvres absolument remarquables? Si de grands artistes comme Michel-Ange, le Titien, Véronèse, Vélasquez, avaient eu ce procédé à leur disposition, ils nous auraient certainement laissé, avec l’image vivante de leur époque, avec leur portrait et celui de leurs amis, des productions se rattachant à l’art le plus pur et le plus élevé.
- Dans son rapport sur les premiers panoramas, Dufourny s’était demandé s’il ne serait pas possible de généraliser et d’appliquer à
- p.470 - vue 474/588
-
-
-
- PANORAMAS ET DIORAMAS.
- 471
- tous les tableaux les effets si heureusement obtenus pour les toiles circulaires.
- Daguerre et Bouton, réalisant au moins jusqu’à un certain point les idées de Dufourny, imaginèrent les dioramas et en établirent un, dès 1823, rue Sanson, près du Château-d’Eau. Des tableaux de grandes dimensions, peints sur toile plane ou légèrement cintrée, étaient disposés contre le mur intérieur d’une rotonde et éclairés par divers procédés. Une galerie à parois légèrement convergentes se dirigeait de chaque tableau vers le centre, où avait été aménagée une salle de spectateurs mobile sur pivot et galets; dans sa révolution, cette salle venait se raccorder successivement avec les diverses galeries.
- Les deux inventeurs ne tardèrent pas à se séparer. Bouton alla exercer son industrie en Angleterre, d’où les toiles gagnaient ensuite l’Amérique. Quant à Daguerre, il resta en France et continua à y exécuter des dioramas, dont le plus célèbre fut le Tombeau de Napoléon à Sainte-Hélène.
- Vers 1831, Daguerre commença les dioramas à double effet, comme la Messe de minuit à Saint-Etienne-du-Mont, où le spectacle se modifiait : le spectateur voyait d’abord l’église de jour et sans les fidèles; puis le crépuscule et la nuit survenaient, le sanctuaire s’éclairait à la lueur des cierges et des lampes, et la nef s’emplissait d’une foule compacte.
- Dans les dioramas de ce genre, le tableau est peint sur les deux faces d’une toile transparente et offrant aussi peu de coutures que possible. Le premier effet, qui doit être très clair, s’exécute sur la face antérieure, avec des couleurs translucides et par des procédés analogues à ceux de l’aquarelle, si ce n’est que les couleurs sont broyées à l’huile et étendues avec de l’essence. Le second effet se peint sur la face postérieure : l’artiste ne reçoit de lumière que celle qui lui vient au travers de la toile, de manière à bien voir les formes du premier effet; il conserve ou annule ces formes, fait d’abord un modelé en blanc et noir sans s’inquiéter des couleurs du premier tableau, puis applique les colorations voulues; comme des clairs peuvent être nécessaires sur les points où se trouvent des ombres dans le premier effet,
- p.471 - vue 475/588
-
-
-
- 472
- EXPOSITION DE 1889.
- on conçoit que le modelé et les couleurs doivent souvent avoir beaucoup de puissance et de vigueur.
- Pour montrer l’effet peint sur le devant de la toile, on l’éclaire par réflexion, èn y envoyant les rayons lumineux de la partie supérieure. Quand il s’agit au contraire de montrer l’effet peint sur la face postérieure de la toile, on l’éclaire par des fenêtres verticales placées à l’arrière. Dans l’un et l’autre effet, on peut employer à la fois les deux lumières pour modifier certaines parties du tableau. Des milieux colorés sont interposés, s’il y a lieu, sur le parcours des rayons lumineux; il est possible d’obtenir ainsi des effets très variés, bien qu’il n’y en ait que deux de peints effectivement sur la toile : sans développer à cet égard une théorie nécessairement complexe, je me borne à rappeler que les matières colorantes ont la propriété de ne réfléchir que les rayons d’une couleur déterminée, ou du moins de les réfléchir beaucoup plus complètement.
- La rotonde qui renfermait les dioramas à double effet ayant été incendiée en 18 3 9, Daguerre s’adonna exclusivement à d’autres études sur les applications de la lumière et inventa le daguerréotype. Bouton, revenu en France, éleva sur le boulevard Bonne-Nouvelle un nouvel établissement où il montra, a son tour, des tableaux à double effet.
- Depuis, les dioramas ont perdu de leur vogue. Cependant on pouvait en voir à l’Exposition de 1889, dans le pavillon des forêts, où M.Gabin avait fort habilement représenté des Paysages des Alpes, ainsi que dans le bâtiment des Transatlantiques, où MM. Poilpot, Hoff-bauer, Motte et Montenard avaient placé de très belles toiles.
- p.472 - vue 476/588
-
-
-
- PHOTOGRAPHIE.
- 473
- CHAPITRE IV.
- PHOTOGRAPHIE.
- 1. Les origines de la photographie et ses progrès jusqu’en 1878. — La photographie est une des plus belles conquêtes scientifiques du siècle. Elle repose sur la propriété que possèdent les radiations solaires, et plus généralement les radiations lumineuses, de déterminer des actions chimiques spéciales.
- Ces actions, dont la théorie est encore fort imparfaite, peuvent se résumer ainsi :
- i° Les oxydes ou acides suroxygénés, ainsi que les composés binaires des métaux peu oxydables, tendent à se réduire sous faction prolongée des rayons du soleil : pour ne citer que quelques exemples, les chlorures, bromures, iodures, cyanures d’argent, de mercure, de platine, de fer, etc., sont, décomposés et laissent un dépôt de métal; le bichromate de potasse laisse de même un dépôt d’oxyde de chrome.
- 2° Si l’oxygène et les corps halogènes ont une tendance à abandonner les métaux, ils se portent au contraire avec beaucoup d’énergie sur l’hydrogène et sur les matières organiques : le bitume de Judée, le galipot, la plupart des vernis, etc., s’oxydent sous l’influence de la lumière et deviennent insolubles dans les essences.
- 3° Gês effets de nature distincte et en quelque sorte contraire sont susceptibles de se superposer et d’acquérir par suite une intensité beaucoup plus grande : c’est ainsi que la sensibilité de l’azotate, du chlorure, du bromure, de fiodure d’argent, augmente au contact avec le papier; le bichromate de potasse se réduit très aisément au soleil, quand il est mélangé au sucre, à l’empois d’amidon, à la gomme, à la gélatine. L’oxydation de ces dernières substances les rend d’ailleurs insolubles, et la gélatine cesse de se gonfler dans l’eau.
- p.473 - vue 477/588
-
-
-
- 47/i
- EXPOSITION DE 1889.
- 4° Il n’est pas necessaire d’exposer à la lumière les deux éléments du mélange. Lorsque, après avoir soumis l’une des deux substances (dite matière impressionnable) aux rayons solaires, onia traite parla seconde (dite matière révélatrice), le phénomène photochimique se développe.
- 5° La lumière peut donner aux surfaces qu’elle a frappées la propriété d’attirer la vapeur des corps avec lesquels ces surfaces ont de l’affinité : tel est le cas d’une plaque d’argent soumise d’abord à l’action de l’iode, puis insolée et enfin placée au-dessus d'une capsule d’ou se dégagent des vapeurs de mercure.
- Nicéphore Niepce inaugura en i8i3 l’art de la photographie. Il disposait sur une plaque d’argent bruni une couche mince de bitume de Judée, puis, appliquant dessus une gravure en taille-douce, l’exposait au soleil. Les rayons traversaient le papier, sauf au droit des traits noirs de la gravure : sous ces traits, le bitume conservait sa solubilité dans les essences, tandis que partout ailleurs il blanchissait et devenait insoluble; un lavage avec des huiles de lavande et de pétrole mettait dès lors a nu le métal, avec son aspect noir bruni, aux endroits que les traits avaient recouverts, et faisait apparaître une image de la gravure.
- Daguerre, inventeur du diorama, s’associa à Niepce en 1826. L’usage de la chambre obscure lui avait inspiré le désir de fixer les images fugitives qui se forment dans cet appareil. Il y utilisa les phénomènes photochimiques et imagina le procédé suivant, qui a reçu le nom de daguerréotypie. Une feuille de plaqué, exposée à la vapeur d’iode jusqu’à devenir jaune, était placée pendant vingt minutes au foyer d’une chambre obscure et soumise ensuite à la vapeur du mercure chauffé jusqu’à 80 degrés: cette vapeur se portait sur les parties qui avaient subi l’action de la lumière, y adhérait et les couvrait d’un voile blanc dessinant l’image; l’excès d’iode était dissous par un lavage à l’hyposulfite de soude.
- Niepce et Daguerre auront leurs noms éternellement unis dans l’histoire de la science. Le premier était mort en 1 833, sans jouir de
- p.474 - vue 478/588
-
-
-
- PHOTOGRAPHIE.
- 475
- la gloire qui lui était légitimement acquise, lorsque Daguerre livra sa découverte au public et reçut, outre des récompenses honorifiques, une pension de 6,000 francs.
- A cette époque, Daguerre lui-même ne se doutait pas encore du rôle considérable que jouerait plus tard la photographie; il jugeait impossible la représentation de la nature vivante. Mais les savants, les artistes et les amateurs ne tardèrent pas à étendre le cadre dont l’inventeur n’avait pas cru pouvoir sortir.
- Dans la méthode primitive de la daguerréotypie, le mercure adhérait très peu à la plaque et l’image manquait de solidité. Fizeau fixa cette image, en faisant chauffer sur la plaque un mélange de chlorure d’or et d’hyposulfite de soude, qui laissait déposer un vernis solide d’or métallique. D’autre part, Claudet reconnut en i84i que l’addition du brome à l’iode augmentait la sensibilité et permettait de réduire à deux ou trois minutes l’exposition à la lumière, avantage inappréciable pour les portraits.
- Les épreuves sur plaque d’argent étaient remarquables de finesse et de pureté, mais avaient le défaut de coûter cher, de s’altérer et surtout de ne pouvoir se reproduire sans une nouvelle pose du sujet. Elles devaient bientôt disparaître, ou du moins ne plus servir que dans des circonstances exceptionnelles, par exemple pour l’observation du passage de Vénus, le 9 décembre 187/1.
- La substitution du papier à la plaque d’argent fut un progrès très considérable. Elle est due à l’Anglais Talbot, dont voici le procédé. Le papier calotvpe était préparé au moyen de traitements successifs au nitrate d’argent, a l’iodure de potassium et au gallo-nitrate d’argent, puis introduit dans la chambre noire; lorsqu’il avait été impressionné, un nouveau lavage au gallo-nitrate d’argent et une courte exposition devant un feu doux développaient l’image, qui se fixait à l’aide d’une dissolution de bromure de potassium. On obtenait ainsi une épreuve négative, où les parties blanches des objets se traduisaient par des noirs et inversement. Pour avoir une épreuve positive, il suffisait de placer sous la première feuille calotype une seconde feuille analogue et de soumettre le tout à la lumière; la même épreuve négative
- p.475 - vue 479/588
-
-
-
- 476
- EXPOSITION DE 1 889.
- pouvait d’ailleurs donner successivement un certain nombre d’épreuves positives.
- M. Legray réalisa une heureuse amélioration en cirant le papier négatif, avant de lui faire subir aucune préparation chimique, ce qui en rendait la manipulation bien plus facile.
- Cependant le papier ne tarda pas à être remplacé par le verre, comme support de la couche sensible, pour le cliché négatif. La photographie sur verre ou plutôt sur glace, imaginée parNiepce de Saint-Victor, est encore en usage aujourd’hui. De même que la photographie sur papier, elle comporte une série d’opérations ayant pour but : i° de rendre la surface sensible aux rayons lumineux; 2° de l’exposer dans la chambre noire; 3° de développer l’image; h° de rendre cette image inaltérable; 5° de tirer des épreuves positives.
- Niepce de Saint-Victor préparait la couche sensible en répandant sur la plaque de l’albumine iodurée, puis en la plongeant dans un bain de nitrate d’argent. Il employait comme agent révélateur l’acide gallique ou le protosulfate de fer. La fixation de l’image et le tirage des positifs se faisaient par des procédés analogues à ceux que j’ai indiqués pour le cas des négatifs.sur papier.
- La lenteur de l’impression lumineuse et la difficulté d’avoir une couche d’albumine de pureté suffisante conduisirent à remplacer cette matière par le colloclion, c’est-à-dire par une dissolution de fulmi-coton dans l’éther ou l’alcool. Il y eut le procédé au collodion humide et le procédé au collodion sec, plus spécialement approprié aux vues de paysages et de monuments; ce dernier procédé comportait des formules nombreuses et variées.
- Tout cela était connu, lors de l’Exposition universelle de i855.
- Poitevin venait aussi de créer la photographie au charbon. Dans ses recherches pour l’amélioration de l’héliogravure, il avait trouvé qu’un mélange de bichromate de potasse et de corps organiques gommeux ou mucilagineux, exposé à la lumière, donnait un corps insoluble, par suite de la réduction partielle de l’acide chromique libre. Partant de là, il opérait de deux façons pour produire des images positives au charbon. Dans l’une de ses méthodes, le papier
- p.476 - vue 480/588
-
-
-
- PHOTOGRAPHIE.
- Ml
- était recouvert d’un mélange de bichromate de potasse et de gélatine ou d’albumine; après l’avoir soumis à la lumière sous un cliché négatif, on y appliquait au tampon de l’encre grasse et on procédait à un lavage. Dans la seconde méthode, la couche sensible était formée du même mélange avec addition de charbon, ce qui évitait l’opération de l’encrage. Le charbon pouvait du reste être remplacé par une autre substance colorante inerte.
- Plus tard, Poitevin inventa une troisième méthode, ayant pour origine la propriété des mélanges de perchlorure de fer et d’acide tar-trique de devenir hydroscopiques sous l’influence des rayons lumineux. 11 soumettait à la lumière sous le cliché négatif une glace recouverte d’un mélange de cette nature, puis y passait un blaireau contenant de la poudre de charbon, qui adhérait aux parties impressionnées et devenues hygroscopiques; enfin il la recouvrait d’une couche de eollodion, qu’il reportait sur une feuille de papier et qui entraînait avec elle le charbon, reproduisant ainsi le dessin en positif sur le papier.
- Tel était l’état de la science et de la pratique, quand s’ouvrit l’Exposition universelle de 1867, a la suite de laquelle M. Davanne rédigea un rapport extrêmement remarquable. Les impressions par les sels d’or et surtout d’argent dominaient encore; mais, de toutes parts, on cherchait des réactifs moins chers et donnant des images plus stables.
- En 1878, il ne se révéla pas d’invention aussi importante que celle dont je viens de rappeler les caractères essentiels. Cependant de réels progrès s’étaient accomplis. L’emploi plus fréquent du bromure d’argent comme couche sensible, pour les épreuves négatives, corrigeait la dureté des oppositions trop violentes de lumière et permettait d’obtenir facilement les détails, même dans les ombres accentuées; la rapidité d’impression et par suite la vérité des images, pour la nature vivante, préoccupaient les photographes, et le résultat semblait devoir être atteint par les préparations de gélatine et de bromure d’argent; les procédés secs, si utiles pour les reproductions en plein air, se présentaient notablement améliorés par le collodio-bromure ou
- p.477 - vue 481/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- /i 7 8
- Iç gélatino-bromure; on paraissait être sur la voie des moyens propres à détacher les clichés sur pellicules et à en faciliter ainsi le transport en voyage. Quant au tirage des épreuves positives, il continuait à s’opérer le plus souvent à l’aide des sels d’argent et d’or; cependant le nombre des impressions au charbon allait en croissant.
- Jusqu’ici je n’ai rien dit de l’héliochromie, c’est-à-dire de la reproduction des objets avec leurs couleurs naturelles. Wollaston, Davy, Seebcck et John Herschel avaient remarqué que les impressions développées sur le chlorure chargent par les diverses parties du spectre prenaient à peu près la couleur des rayons qui les avaient produites. M. Edmond Becquerel reprit les expériences de ces savants, et, en arrêtant les radiations obscures, parvint à reproduire les colorations; bien que les images ainsi formées fussent instables, on comprend toutes les espérances qu’éveillèrent les travaux de M. Becquerel.
- Niepce de Saint-Victor se livra à de nouvelles études et présenta en 1851 et 1853 plusieurs mémoires à l’Académie des sciences : en recourant à un vernis de clextrine et de chlorure de plomb, il donna un peu plus de fixité à ses plaques. Mais le problème n’était pas encore pratiquement résolu.
- On peut en dire autant de l’héliochromie sur papier de M. Poitevin, que mentionnait M. Davanne dans son rapport.
- Jusqu'ici toutes les tentatives ont échoué devant l’altération fatale et rapide des images.
- La photographie exige un matériel assez complexe.
- Ce matériel n’a cessé de s’améliorer. Pour les objectifs en particulier, qui constituent l’élément le plus délicat, chaque exposition a mis en relief de sérieux perfectionnements. Comme il était à peu près impossible de réunir dans un seul instrument toutes les conditions désirables, telles qu’une grande intensité lumineuse, également répartie sur une large surface, et une finesse égale de tous les plans du modèle, sans altération des lignes, on a fait des objectifs différents suivant" le but poursuivi et sacrifié l’une ou l’autre des qualités au
- p.478 - vue 482/588
-
-
-
- PHOTOGRAPHIE.
- 479
- profit de celle qui demandait à être développée : dans les objectifs pour portraits, la netteté générale et l’étendue du champ cèdent le pas à l’intensité lumineuse; l’architecture et la reproduction des plans veulent surtout la finesse, la rectitude des lignes, la planimétrie de l’image; pour le paysage, ce qui doit dominer, c’est la profondeur du foyer et l’étendue en surface.
- En dehors des objectifs, les constructeurs ont créé toute une série d’appareils d’une application spéciale, par exemple des instruments pour prendre les épreuves nécessaires au levé des plans, des appareils d’agrandissement et. de reproduction micrographique, des projecteurs à la lumière électrique ou à la lumière oxhydrique (destinés aux cours et conférences, où les épreuves photographiques servent à des reproductions au tableau), etc.
- Le champ d’action de la photographie s’est peu à peu étendu.
- Dès 1867, M. Davanne, rapporteur du jury de l’Exposition, énumérait longuement les applications dont elle était susceptible, dans les arts, les sciences et l’industrie : portraits; reproductions d’œuvres d’art, de gravures, de tableaux, de monuments; paysages; recherches astronomiques ou microscopiques; représentations géographiques, panoramas de montagnes, levés de plans; dessins économiques pour porcelaines, faïences, émaux, tissus, etc.
- Je viens de citer les émaux. Cette application de la photographie, commencée en 18B4 par M. Lafon de Camarsac, reposait sur l’emploi de poudres d’émail dessinant l’image et vitrifiées au feu de moufle. MM. Tessié du Motay et Maréchal préparaient également des vitraux photographiques, au moyen d’une épreuve au collodion humide, sur laquelle ils remplaçaient l’argent précipité par des dépôts d’or, de platine et d’autres métaux, et qui, recouverte d’un enduit vitrifiable et portée au moufle, donnait par transparence des colorations diverses. De son côté, M. Poitevin, utilisant le mélange de bichromate de potasse et de gélatine, et profitant du gonflement de ce mélange dans les parties non impressionnées, faisait des moulages en plâtre, sur lesquels il coulait ensuite de la pâte de.porcelaine., selon la mé-
- p.479 - vue 483/588
-
-
-
- 480
- EXPOSITION DE 1889.
- thode employée pour les lithophanies; les creux étaient remplis d’une matière vitrifiable légèrement teintée, et les épaisseurs variables de cette teinte produisaient le dessin céramique.
- En 1878, tous ces modes d’usage de la photographie avaient reçu un développement remarquable. C’est ainsi que M. Janssen, en recourant a des substances d’une extrême pureté et d’une grande sensibilité, arrivait à pénétrer les secrets de la constitution du soleil; les études d’astronomie et de micrographie prenaient un essor presque inattendu; les épreuves en ballon se multipliaient; les reproductions photographiques servaient sous mille formes diverses à l’Administration; on avait vu, pendant le siège de Paris, un seul pigeon voyageur emporter jusqu’à 4o,àoo dépêches réduites à une échelle pour ainsi dire infinitésimale et tirées sur pellicule.
- Mais, de toutes les applications, la plus belle peut-être était celle des impressions mécaniques, au sujet desquelles je dois maintenant entrer dans quelques détails.
- 2. Les impressions mécaniques jusqu’en 1878. — Dans la photographie proprement dite, les impressions se font entièrement à la lumière; le tirage répété des épreuves positives est relativement long et coûteux. Dès le début de l’invention de Niepce et de Daguerre, on s’était demandé s’il ne serait pas possible de transporter l’image photographique sur une planche de métal ou sur une pierre que l’on traiterait ensuite par les méthodes ordinaires, pour obtenir, soit une planche gravée en creux ou en relief, soit une pierre lithographique. Le duc Albert de Luynes, comprenant tout l’intérêt du problème, fonda un prix de 8,000 francs pour récompenser le meilleur procédé d’impression à l’encre grasse des épreuves photographiques. Cette généreuse initiative fut le point de départ des progrès rapides accomplis, non seulement pour la gravure et la lithographie, mais aussi pour les divers modes d’impression sans sels d’argent.
- Le propre des impressions mécaniques est de ne plus employer la lumière que comme agent transitoire : c’est encore par l’intervention de la lumière que le négatif sert à former la planche d’impression;
- p.480 - vue 484/588
-
-
-
- PHOTOGRAPHIE.
- 481
- mais ensuite ia planche donne mécaniquement un nombre illimité d’épreuves.
- Sans passer en revue toutes les tentatives qui se sont succédé depuis le jour où la question avait été posée, j’arrive immédiatement à l’exposé rapide des divers modes d’impression mécanique connus et pratiqués lors de l’Exposition de 1878, c’est-à-dire, d’après M. Da-vanne, le savant rapporteur du jury, la photoglyptie, la lithographie photographique ou les procédés similaires, la photogravure et la typographie photographique.
- La photoglyptie est basée sur les reliefs que donne, après dessiccation, une épreuve à la gélatine bichromatée. Après avoir impressionné sous le cliché négatif une feuille mince de gélatine préparée au bichromate de potasse, on l’enlève de son support pour l’appliquer sur une plaque de verre enduite d’un vernis de caoutchouc et plonger le tout dans l’eau tiède. L’eau creuse la gélatine par dissolution, sur les points que la lumière n’a pas atteints. On détache de nouveau la feuille et on la place dans une presse hydraulique, entre une plaque d’acier cerclée de fer et une lame de plomb alliée d’antimoine. Sous l’effet de la pression, ses reliefs s’incrustent dans le plomb. La plaque métallique ainsi moulée constitue la matrice qui fournira les épreuves positives. Ces épreuves s’obtiennent en coulant sur la matrice une encre gélatineuse teintée, en faisant agir la presse, en détachant ensuite la feuille gélatineuse et en la transportant sur du papier : la gélatine sèche, les épaisseurs s’uniformisent, mais les colorations proportionnelles subsistent et produisent une image tout à fait comparable à celle des tirages ordinaires. L’opération peut d’ailleurs être renouvelée un nombre de fois illimité. La photoglyptie donne des reproductions d’un modelé délicat; mais elle exige un matériel coûteux : aussi n’était-elle représentée en 1878 que par des établissements considérables, comme ceux de MM. Goupil, Lemercier, Braun, etc.
- La photolithographie, due aux études de M. Poitevin, repose sur la propriété que possède la gélatine bichromatée de devenir insoluble sous .l’influence de la lumière et de retenir l’encre d’impression
- iv. 3i
- UIPIU5IERIE NATIONALE*
- p.481 - vue 485/588
-
-
-
- 482
- EXPOSITION DE 1889.
- proportionnellement, à la somme de lumière qui Fa frappée. Elle se présente sous des formes différentes.
- L’une de ces formes consiste a imprimer l’image sur une pierre lithographique par l’intermédiaire d’une couche de gélatine bichro-matée très mince, qui est exposée à la lumière sous un cliché : les parties insolées deviennent insolubles, tandis que les autres sont enlevées par un lavage convenable; on obtient ainsi un dessin dans des conditions tout à fait analogues à celles de la lithographie proprement dite, et il suffit d’aciduler, d’encrer et d’imprimer a la manière ordinaire. La pierre lithographique peut être remplacée par le zinc, la gélatine bichromatée par le bitume de Judée. Cette méthode convient spécialement aux reproductions du trait, aux reports : elle a été appliquée avec succès a des copies de la carte de l’état-major.
- Une autre méthode beaucoup plus importante, et à laquelle on a donné spécialement le nom de phototype, consiste à prendre comme surface lithographique la gélatine bichromatée elle-même, disposée sur un support quelconque et de préférence sur une glace. A l’encrage, les parties frappées par la lumière prennent seules l’encre et repoussent l’eau; celles qui ne sont pas insolées absorbent l’eau et repoussent l’encre.
- La photogravure comprend l’ensemble des procédés mis en œuvre pour obtenir des planches métalliques gravées en creux, soit par le moulage des reliefs que fournit la photographie à la gélatine bichromatée, soit par la morsure au moyen des acides entre des réserves fixées sous l’action de la lumière. Elle a fait l’objet de continuelles recherches, depuis Nicéphore Niepce. Pour les demi-teintes fondues, il faut faire intervenir la formation d’un grain convenable, pouvant retenir sur la planche la quantité de noir nécessaire à l’intensité des teintes. Entre autres procédés, M. Davanne signalait en 1878 ceux de M. Dujardin et de M. Rousselon : le premier de ces praticiens recourait à la morsure directe de la planche dans les parties non réservées et ajoutait un grain artificiel ; le second obtenait immédiatement dans la gélatine un grain proportionné aux diverses teintes néces-
- p.482 - vue 486/588
-
-
-
- PHOTOGRAPHIE.
- 483
- saires, puis moulait cette gélatine d’abord par la photoglyptie, ensuite par la galvanoplastie.
- Quant à la typographie photographique, pour laquelle M. Davanne proposait de réserver la dénomination de phototypie, elle procède par dessin en relief. Ce dessin s’obtient sur plaque de métal par des morsures répétées, en protégeant convenablement les parois déjà creusées : on y parvient en faisant descendre par une chaleur douce l’encre protectrice, de manière à l’étaler sur les parois sans boucher le fond. La méthode, due à M. Gillot père, a reçu le nom de gillo-tage ; M. Gillot fils a poursuivi et perfectionné l’œuvre de son père, et dès 1878 le gillotage était employé pour fournir à l’imprimerie, par l’intermédiaire de la photographie, les clichés ou petits bois, sans recourir à l’art du graveur sur bois.
- 3. La photographie et ses applications en 1889. Statistique commerciale. — Quelles sont tout d’abord les modifications survenues dans les procédés négatifs, pendant la période de 1878 à 1889?
- L’un des faits les plus considérables est la substitution de la gélatine au collodion, comme véhicule du produit sensible à la lumière. Toutefois cette substitution ne s’est pas encore étendue à la production des négatifs pour la photolithographie et la photogravure, auxquels le collodion convient mieux par son réseau plus serré, par l’acuité plus grande des traits de l’image, par l’aspect plus vitreux des blancs.
- Avec la gélatine, la sensibilité augmente dans une énorme proportion : en représentant par 1 la sensibilité du collodion, M. Vidal évalue à 60 celle de la gélatine. Il en résulte des conséquences merveilleuses, au point de vue de la rapidité des opérations et de la puissance de vision des appareils.
- Dès 1878, on citait des exemples de photographie instantanée; mais on les citait comme des exceptions dues à un éclairage exceptionnel, tel que celui de la lumière directe du soleil, dont M. Janssen était parvenu à prendre des vues en un millième de seconde. Aujourd’hui la brièveté des opérations est courante. Mêmé dans l’atelier ou
- 3i
- p.483 - vue 487/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- m
- en faible lumière, la pose n’excède point généralement quelques secondes ; en plein air, elle est de beaucoup plus courte et descend à des dixièmes ou des centièmes de seconde, quand les objectifs sont a large ouverture et a court foyer. Cette rapidité de vision permet de saisir à un moment quelconque les corps en mouvement-, de faire des études du plus haut intérêt sur le déplacement des animaux, sur le vol des oiseaux, d’enregistrer des phénomènes imperceptibles pour l’œil, qui n’embrasse guère moins d’un dixième de seconde : la plaque sensible perçoit jusqu’au vingt-millième, jusqu’au quarante-millième de seconde.
- En même temps, le pouvoir de vision s’est singulièrement accru et a dépassé les limites imposées à la pénétration de l’œil, même avec le secours des instruments d’optique les plus puissants. Cette faculté de vision de la rétine scientifique (suivant l’expression de M. Janssen) se développe au fur et à mesure que la durée de pose augmente, que le regard se prolonge dans la même direction; elle révèle l’image des étoiles de 17e et de 18e grandeur, alors que les meilleures lunettes astronomiques ne dépassaient pas la ikc grandeur. On peut dire que le cc gélatino-bromure d’argent voit l’invisible n : n’est-ce pas une véritable révolution en astronomie, le commencement d’une ère nouvelle pour la science?
- A côté de l’invisible par la distance, il y a l’invisible par les dimensions. La photographie réussit à montrer l’infiniment petit, avec des grossissements qui atteignent 11,000 diamètres.
- La préparation des couches sensibles fait d’ailleurs l’objet d’une grande fabrication industrielle, qui les rend accessibles à tous.
- On a imaginé, pour remplacer la plaque de verre lourde et fragile, des supports plus légers et moins exposés à se briser : tels sont les papiers et pellicules sensibles, susceptibles d’être employés, soit par fragments, soit en rouleaux, et de donner sous cette dernière forme des séries d’épreuves consécutives. Ce n’est pas une voie tout à fait nouvelle ; mais des progrès y ont été accomplis.
- Un autre fait d’extrême importance est l’orthochromatisme, ou redressement des tonalités relatives dans les reproductions d’objets
- p.484 - vue 488/588
-
-
-
- PHOTOGRAPHIE.
- 485
- polychromes. On sait que la plaque sensible est plus rapidement impressionnée par les rayons bleus et violets que par les rayons rouges, orangés, jaunes ou verts : la gamme des tons lumineux se fausse dès lors dans la photographie ordinaire. Beaucoup d’opérateurs y remédiaient au moyen de grisailles à la main, procédé détestable substituant l’interprétation à la nature. Aujourd’hui l’emploi savamment réglé de certaines substances, en général de matières colorantes extraites du goudron de houille, fournit le moyen d’exalter la sensibilité pour les rayons d’une action trop faible sur les préparations ordinaires, de la modérer au contraire pour les autres rayons, de rétablir ainsi dans leur vérité les valeurs relatives, de représenter les objets polychromes comme les rendrait un artiste à l’aide du pinceau ou du crayon. Bien que les propriétés orthochromatiques fussent connues depuis vingt ans, leur application pratique est récente.
- En 1878, les agents révélateurs étaient surtout le sulfate de fer pour les plaques au collodion humide et l’acide pyrogallique pour les plaques au collodion sec. Avec la gélatine, on a recours, soit à l’acide pyrogallique, soit à l’oxalate ferreux, soit à divers autres agents nouveaux, par exemple à l’iconogène.
- Avant d’en finir avec les procédés négatifs, je dois signaler les excellents conseils donnés par M. Vidal, en ce qui concerne la retouche des clichés. Cette opération peut être fort utile dans le paysage, ne fût-ce que pour substituer au ciel blanc sans nuages un ciel artistique; mais elle exige une grande sobriété dans le portrait.
- Les tirages des épreuves positives sur papier albuminé et sensibilisé au chlorure d’argent sont les plus nombreux. Leur instabilité a pour correctifs, durant les premières années, la profondeur, la finesse, l’harmonie du modelé. On assurerait davantage la stabilité des épreuves, sans sacrifier les autres qualités, en remplaçant l’albumine par le collodion ou même la gélatine.
- Un procédé nouveau d’impression sur papier au gélatino-bromure d’argent est apparu : il paraît assurer plus de fixité ; mais l’action de la lumière nécessite un développement, et le ton est un peu froid.
- p.485 - vue 489/588
-
-
-
- 486
- EXPOSITION DE 1889.
- Les impressions aux sels cle fer sont d’un usage courant dans les administrations et dans les ateliers, notamment pour la reproduction des dessins. On fabrique du papier au ferro-prussiate, donnant des images blanches sur fond bleu avec un prototype positif ou bleues sur fond blanc avec un négatif; du papier dit cyano-fer, donnant des images positives à traits bleus d’après un prototype positif ; du papier au gallate de fer, agissant de même, mais donnant des traits violacés; du papier cyano-noir, donnant en traits noirs positif pour positif. On fait aussi usage du procédé Poitevin à l’encre grasse, à l’aide de la gélatine mélangée de perchlorure de fer et d’acide tar trique.
- L’Exposition de 1889 a montré de beaux spécimens d’impressions au platine. Dans ce procédé, la couche sensible se compose d’oxalate ferrique et de chlorure de platine : à la lumière, l’oxalate ferrique se transforme en oxalate ferreux, et l’immersion dans un bain révélateur d’oxalate de potasse détermine un précipité de platine; l’image est très stable, mais on lui reproche d’être froide et terne, comme celle que donne le gélatino-bromure d’argent.
- J’ai déjà parlé des impressions dites au charbon : la classe 1 2 en offrait des échantillons très remarquables. Il y a lieu de distinguer les impressions à l’aide de mixtions colorées et les impressions aux poudres, surtout employées pour les images photocéramiques. Dans les premières, la matière colorante est mélangée à l’enduit sensible de gélatine et de bichromate de potasse ou d’ammoniaque; elle peut consister soit en du charbon, soit en toute autre matière colorée et inerte : la lumière rend insolubles les parties soumises à son action, tandis que les autres parties demeurent solubles, ce qui permet de faire apparaître l’image par un bain d’eau froide ou d’eau chaude.
- Dans les impressions aux poudres, la matière colorante n’est plus mélangée à la couche sensible; elle n’intervient qu’après l’action de la lumière. L’enduit se compose de substances hygroscopiques (sucre, gomme, miel, etc.) et d’un sel de chrome; soumis à la lumière, il perd son affinité pour l’eau dans les parties insolées. Si donc, après
- p.486 - vue 490/588
-
-
-
- PHOTOGRAPHIE.
- 487
- l’avoir exposé aux radiations lumineuses sous un cliché positif, on promène à sa surface les poussières colorantes, ces poussières s’attachent exclusivement aux parties non insolées, les seules qui soient humides et poisseuses, et donnent une image positive que l’on transporte sur papier ou, le cas échéant, sur émail. L’acide tartrique et le perchlorure de fer produisent un effet inverse : l’enduit n’acquiert sa propriété hydroscopique que par l’insolation, et comporte ainsi l’emploi d’un cliché négatif.
- D’une manière générale, les impressions à base de charbon ou d’autres matières colorantes unissent au mérite de la fixité celui d’un rendu à la fois énergique, vigoureux, délicat et. harmonieux; elles se prêtent parfaitement aux demi-teintes et aux variétés de ton.
- Chaque jour, les impressions photomécaniques jouent un rôle plus considérable dans l’illustration des ouvrages de tout genre.
- On recourt de plus en plus à la photolithographie, c’est-à-dire au procédé qui consiste, soit à créer des réserves sur la pierre lithographique à l’aide de la lumière, soit à effectuer la même opération sur un support transitoire, papier ou pellicule, et à transférer ensuite ou à décalquer l’image sur la pierre. Il en est de même de la photo-zincographie. Certains exposants présentaient une application des plus intéressantes de la photolithographie aux impressions polychromes à demi-teintes, et se servaient dans ce but de pierres recouvertes d’un fin réseau de lignes parallèles.
- La photocollographie, autrefois désignée sous le nom de photo-typie, ne diffère de la photolithographie, comme je l’ai précédemment expliqué, que par la substitution à la pierre de la gélatine bichro-matée. Elle donne de fort beaux résultats, offre une extrême facilité de mise en œuvre et coûte .très peu. Il est à désirer qu’on y recoure plus souvent, en particulier pour les impressions sur tissus.
- En ce qui concerne la phototypogravure, le fait saillant est la transformation des épreuves photographiques à demi-teintes en clichés typographiques, susceptibles d’être intercalés dans le texte et tirés simultanément; lors de l’Exposition de 1878, on n’en était guère
- p.487 - vue 491/588
-
-
-
- 488
- EXPOSITION DE 1889.
- encore qu’à la phototypographie au trait. L’artifice consiste à faire voir l’image, comme à travers un grillage cle lignes ou un réseau de points. Plusieurs méthodes conduisent à cet effet : M. Vidal en donne la description et, sous peine de me perdre dans les détails, je ne puis que renvoyer à son excellent rapport.
- La photogravure en creux est à peu près restée au point où elle en était vers 1878. Pour les sujets au trait, bien qu’elle donne une netteté supérieure à celle de la phototypogravure, on y fait rarement appel, parce qu’elle ne se prête pas à l’impression avec le texte; le tirage est d’ailleurs d’un prix notablement plus élevé. Mais pour les sujets à demi-teintes, la photogravure en creux fournit de précieuses ressources; la granulation devient à peine perceptible et le modelé est pour ainsi dire continu. La gravure de ces sujets se fait, soit par moulage galvanoplastique, soit par morsure chimique. Dans le premier cas, la lumière est employée à produire un relief en gélatine, grenée ou réticulée; une contre-épreuve de ce relief, prise par compression, sert de moule galvanoplastique; divers autres procédés de moulage sont aussi en usage. Dans le second cas, la morsure est opérée, au moyen de perchlorure de fer, entre des réserves de gélatine bichromatée et insolubilisée par la lumière, sur une plaque métallique préalablement grenée. Quel que soit le procédé, la photogravure en demi-teintes donne des impressions d’un caractère artistique, des illustrations sans rivales. Elle se prête à la polychromie, si l’on veut se résoudre à un encrage long et minutieux, véritable peinture de la planche.
- La photoglyptie est peu pratiquée, par suite de son impuissance à fournir des images avec marge et aussi parce qu’elle est limitée à des épreuves d’un format relativement restreint.
- En même temps que les méthodes se perfectionnaient, le matériel s’est également amélioré.
- Les objectifs sont bons et les chambres noires très soignées. Beaucoup de constructeurs ont donné carrière à leur imagination pour établir des obturateurs dits instantanés, mis en rapport avec la sensibilité
- p.488 - vue 492/588
-
-
-
- PHOTOGRAPHIE.
- 489
- des nouvelles couches sensibles et satisfaisant à toutes les conditions requises : le problème n’est pas encore complètement résolu.
- On a vu se multiplier à rinfini les appareils portatifs, dont le plus usité est la chambre détective.
- Un exposant s’était même ingénié à faire un appareil, dans lequel toutes les opérations, depuis la préparation de la plaque jusqu’au vernissage, s’accomplissaient automatiquement sous l’action d’une force électromotrice.
- Quelques appareils scientifiques, comme le cylindrographe et l’instrument propre à déterminer les éléments d’un objectif, étaient très remarqués.
- A peine est-il nécessaire d’insister sur les applications de la photographie aux arts, de dire ses immenses services pour la reproduction et la vulgarisation des œuvres artistiques.
- Pour la science, je citerai, à titre de simples exemples, la carte du ciel qui a été entreprise à la suite d’un congrès d’astronomes et qui montrera des millions d’astres invisibles à nos yeux; les études de M. Janssen sur la surface du soleil; celles de M. Marey sur les mouvements de translation de l’homme et des animaux; la méthode photo-chronographique de ce savant; les travaux exécutés à la Salpêtrière sous la direction de M. Charcot, pour l’analyse des phénomènes nerveux; la photographie en ballon; la photographie par cerf-volant; la reproduction des diatomées, des bactéries, des microbes, etc.
- Il suffisait de parcourir les galeries de l’Exposition pour reconnaître que la photographie est l’auxiliaire incessant de l’industrie dans toutes ses branches. Parmi les applications spéciales, on peut signaler la confection de cylindres propres à imprimer les tissus et à frapper les velours.
- Les administrations font pour ainsi dire toutes appel aux procédés photographiques. Une mention particulière est due au service d’anthropométrie de la préfecture de police, dirigé par M. le docteur Bertillon : les inculpés y laissent leur signalement authentique.
- Ce champ si vaste ne cessera de s’agrandir. A elle seule, l’étude
- p.489 - vue 493/588
-
-
-
- 490
- EXPOSITION DE 1889.
- du ciel fournira une source intarissable d’études et de recherches, dont M. Janssen a magistralement résumé le programme, dans la séance d’ouverture du Congrès international de photographie céleste, tenu à Paris en 1889 : soleil, lune, planètes, étoiles filantes, comètes, amas d’étoiles, spectres stellaires, nébuleuses, tout viendra se peindre sur le cliché photographique. Maniée par les savants, la photographie se perfectionnera, et de nouveaux procédés ne tarderont pas à sortir de leurs mains.
- La préparation industrielle des couches sensibles, la simplicité des manipulations, la facilité avec laquelle les amateurs opèrent après une très courte initiation, ont puissamment contribué à la vulgarisation de la photographie.
- En 1878, M. Davanne, rapporteur du jury, évaluait à 3o millions de francs le chiffre d’affaires, pour le matériel, les produits et les opérations. Dans son rapport sur l’Exposition de 1889., M. Vidai estime que ce chiffre a dû doubler.
- Cette invasion ne pouvait qu’aviver les appréhensions des artistes, et spécialement des graveurs. La gravure à l’eau-forte ou au burin a certainement reçu une atteinte fatale, par la substitution de la copie à l’interprétation ; cependant il lui reste encore les œuvres de création, les œuvres originales, qui doivent continuer à vivre comme toutes les autres œuvres artistiques, filles de l’imagination et du génie.
- Il y a dix ans, M. Davanne terminait son rapport en émettant le vœu que l’enseignement technique de la photographie fut organisé.
- M. Vidal renouvelle ce vœu avec plus de force encore. Après avoir dressé l’inventaire des établissements où sont données des leçons sommaires (Ecole nationale des ponts et chaussées, Ecole centrale des arts et manufactures, Ecole nationale des arts décoratifs, Société philotechnique), il demande la création de cours à l’Ecole des beaux-arts et dans les écoles de dessin, ainsi que la fondation d’un institut photographique, analogue à celui de Vienne.
- p.490 - vue 494/588
-
-
-
- PHOTOGRAPHIE.
- 491
- La question est tout à fait digne d’intérêt. On ne saurait méconnaître l’utilité qu’il y aurait a répandre l’enseignement théorique et pratique de la photographie dont le domaine est aujourd’hui si vaste, à initier ceux qui auront à se servir plus tard de ce merveilleux instrument. Les élèves, séduits par le côté quelque peu mystérieux des impressions lumineuses, seraient sans aucun doute nombreux, assidus et attentifs. Il en résulterait un relèvement dans le niveau moyen des photographes de profession, en même temps qu’une préparation féconde pour les savants et les amateurs; des progrès, des découvertes nouvelles, viendraient certainement accroître notre patrimoine scientifique. D’ailleurs les pays étrangers, l’Autriche, la Suisse, le Japon, etc., nous ont ouvert la voie, et leur exemple sera suivi.
- Au cours de l’Exposition de 1889, la photographie a donné lieu à deux congrès, l’un d’un caractère général, l’autre spécial à la photographie céleste. J’ai déjà mentionné le second. Quant au premier, son programme a porté sur un certain nombre de questions intéressantes : unité et étalon pratique de lumière; appréciation de l’intensité lumineuse dans les opérations photographiques; détermination de la sensibilité des plaques; uniformité dans le mode de mesure de la longueur focale des objectifs ; mode d’indication de l’effet photométr'ique des diaphragmes des objectifs ; mode de mesure du temps d’admission de la lumière, réglé par les obturateurs; moyen de fixer les pieds et d’adapter les objectifs sur les chambres noires; format des plaques et papiers photographiques, et mesures pour faciliter l’emploi des appareils de projection; uniformité dans l’expression des formules photographiques; uniformité dans la désignation des procédés; formalités de douanes pour la circulation des préparations sensibles; protection de la propriété artistique des arts photographiques.
- Ces diverses questions ont été discutées avec beaucoup de compétence et de talent. Toutefois les solutions proposées par le Congrès ne peuvent encore être tenues pour acquises.
- Les produits de la photographie donnent lieu, comme le montre le
- p.491 - vue 495/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- rm
- tableau suivant, à un commerce extérieur plus important qu’on ne le supposerait au premier abord :
- IMPORTATIONS. EXPORTATIONS.
- francs. francs.
- 573,000 809,000
- 521,000 927,000
- 97/1,000 885,000
- 971,000 866,000
- 569,000 721,000
- 622,000 80/1,000
- 722,000 1,299,000
- t,A/19,000 1,372,000
- 953,000 9AA,ooo
- i,g5A,ooo 1,766,000
- ANNEES.
- 1877 à 1880................................... (Moyenne.)
- 1881.....................................................
- 1882.....................................................
- 1883.....................................................
- 188/1....................................................
- 1885.....................................................
- 1888.....................................................
- 1887 ..................................................
- 1888 ..................................................
- 1889.....................................................
- C’est presque exclusivement l’Allemagne qui nous inonde de ses photographies. En 1889, notre principal client à l’exportation a été la Suisse.
- p.492 - vue 496/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- /il) 3
- CHAPITRE V.
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 1. Observations préliminaires. — Le sentiment de la musique est inné chez l’homme. Aussi l’origine des instruments se perd-elle dans la nuit des temps. Plusieurs milliers d’années avant notre ère, la flûte faisait déjà entendre ses sons légers dans la vallée du Nil : les bas-reliefs et les peintures des tombeaux de la Haute-Egypte ne laissent aucun doute à cet égard. La harpe, si poétique et si merveilleuse, est également représentée sur les ruines des villes égyptiennes et sur celles de Ninive. Depuis combien de siècles la lyre devait-elle accompagner les chants des poètes, quand Terpandre de Lesbos la perfectionna par l’addition de plusieurs cordes!
- Au fur et à mesure que passait le flot des années, les instruments se sont multipliés, transformés, appropriés au caractère, au génie, à la civilisation des divers peuples. Beaucoup ont disparu ou émigré dans d’autres pays; nous n’avons plus ni luth, ni théorbe, ni cistre, ni mandore, ni viole, ni rebec; la guitare est presque oubliée; le clavi-corde, le clavecin et l’épinette ont jeté leur dernière note. Mais les mélomanes peuvent s’en consoler : car le nombre est bien plus grand encore des instruments qui ont été successivement créés pour traduire la pensée musicale sous une forme nouvelle.
- L’Exposition de 1889, qui pourtant était tout un monde, ne donnait qu’une idée fort incomplète de l’immense variété des instruments de musique en usage sur les divers points de la terre.
- A côté de nos orchestres de théâtre oii de concert, nous avons entendu des instruments spéciaux à certaines régions de la France : la vielle d’Auvergne, la cornemuse du Bourbonnais, le biniou et la bombarde des Bretons, le galoubet des Provençaux. Nous avons entendu
- p.493 - vue 497/588
-
-
-
- 494
- EXPOSITION DE 1889.
- aussi des orchestres exotiques. Ici c’était la famille des tanbura soprano, alto, ténor et contrebasse (bisurnica, koutrasica, brac, bcrde'j, instruments à cordes que les Croates faisaient vibrer avec une plume tenue de la main droite. Là une troupe de musiciens et de danseurs égyptiens se servait d’un kissar, sorte de lyre armée de cinq cordes en poil de chameau, dont ils tiraient deux sons graves et sourds. A l’Esplanade, dans les quartiers arabes, résonnaient le quânon, instrument à cordes de boyaux que l’exécutant tient sur ses genoux et fait vibrer avec les doigts garnis de dés en cuivre ; le luth ou eoud, dont les cordes sont accordées de quarte en quarte; le derbouka, tambour en terre cuite; le soujfara, flûte droite; le zamr, hautbois; le rebab, violon; Yarghoul, flûte double aux deux tuyaux inégaux ; les tambours à mains : de cet ensemble sortaient des rythmes uniformes, aigres et durs, mais non sans charme, coupés quelquefois par des exclamations et des fragments de chants. Plus loin, la danse lente et grave des petites Javanaises avait pour accompagnement la musique du gamelan; cet orchestre comprend un gambang, instrument à lames de bois que l’on frappe avec un marteau à tête plate entouré de laine, un saron, instrument à lames métalliques que l’on frappe de même avec un marteau de bois, trois bouang-agen, instruments à percussion formés de vases de cuivre soutenus par des cordes, un violon au long manche d’ivoire, deux tambours et deux gongs. Au théâtre des Annamites, le gong, le tambour, le violon chinois et le hautbois se livraient à une cacophonie aussi épouvantable que le masque et les cris des acteurs. Nous avons vu, sinon entendu, ces curieux instruments portés par la suite du bon roi nègre qui a failli avoir une si triste fin en rentrant dans son pays. Mais que de peuples et de peuplades manquaient à l’appel! Que de races même n’étaient pas représentées!
- Après ce petit voyage d’exploration autour du Champ de Mars et de l’Esplanade, rentrons dans le domaine proprement dit de la classe 1 3.
- 2. Clavecins et pianos. — Au point de vue purement musical, le piano n’est pas le ce roi des instruments». Cela ne l’empêche pas
- p.494 - vue 498/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 495
- de régner en souverain, de prendre place dans le modeste logement du petit bourgeois comme dans le somptueux appartement du financier, d’envahir tous les salons, de se glisser jusque dans la loge du concierge, de faire vibrer les murs de la maison moderne depuis les fondations jusques aux combles. Quel est le Parisien, obligé de se recueillir et de penser, qui n’a subi un véritable martyre, en l’entendant, lancer à tous les étages des gammes plus ou moins discordantes, gémir des exercices plus ou moins maladroitement exécutés! Si Boileau eût vécu deux siècles plus tard, il ne se serait point fait faute de lui consacrer une de ses satires. Cependant, gardons-nous d’en dire trop de mal : il ne faut jamais médire des puissants. D’ailleurs, sous la main d’un habile artiste, le piano a tant de charme qu’on doit beaucoup lui pardonner.
- Avant de retracer brièvement ses origines et ses transformations, ce n’est que justice de donner un souvenir a ses ancêtres, le clavi-corde et le clavecin.
- L’Exposition rétrospective du travail montrait un spécimen de clavi-corde, daté de 15 4 7 et construit par Dominicus Pisaurensis, facteur italien. Dans cet instrument a clavier, les touches portaient une languette de cuivre dont l’arête venait frapper transversalement la corde, la faisait vibrer et la divisait en même temps suivant la longueur voulue pour la hauteur du son. Très petit, le clavicorde se posait sur une table; il rendait des sons d’une faible intensité et convenait seulement aux personnes qui ne faisaient de la musique que pour elles-mêmes. On s’en est servi jusqu’au xvme siècle; des compositeurs célèbres, comme Grétry et S. Bach, en ont fait usage.
- L'épinette et le clavecin, assez répandus du xve siècle à la fin du xviiic, avaient le même mécanisme et différaient à peu près exclusivement par l’étendue des sons et la dimension. Pour l’un et l’autre de ces instruments, la touche soulevait un petit morceau de bois ou cc sautereau », auquel était fixé un bec de plume de corbeau; le sautereau accrochait la corde, la pinçait et la mettait en vibration. Par son timbre, le clavecin donnait une saveur exquise à certains morceaux classiques. Hans Ruckers d’Anvers (xvi® et xvne siècle) fut l’un
- p.495 - vue 499/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 496
- des facteurs les plus réputés d’e'pinettes et de clavecins. Les visiteurs de l’Exposition rétrospective pouvaient y voir plusieurs clavecins, fort curieux par leur double clavier, leur décoration artistique, leurs peintures. MM. Pleyel, Wolff et Gie et M. Tomasini en avaient d’ailleurs reconstitué deux pour l’exposition contemporaine de la classe i3.
- Au commencement du xvme siècle, vers 1711, Gristofori imagina de faire vibrer les cordes, à l’aide de marteaux mus par les touches, de manière à nuancer le son et à lui donner plus d’intensité. 11 inventa ainsi le forte-piano. L’Italie possède encore deux forte-piano de Gristofori, l’un de 1720, l’autre de 1726.
- Cependant l’invention ne fit. pas immédiatement son chemin; rien ne faisait prévoir le rôle considérable que le piano était appelé à remplir plus tard. On continuait à préférer le clavecin, et bien rares étaient les grands seigneurs ou les riches banquiers, possédant à titre de curiosité de petits pianos fabriqués à Augsbourg par Stein ou à Londres par Zump. Le Conservatoire national de musique a une intéressante collection faite par la maison Pleyel et montrant les transformations successives qu’ont subies les premières dispositions du mécanisme de Gristofori.
- Les pianos les plus anciens présentés par les organisateurs de l’Exposition rétrospective étaient un piano français de Mercken (1770) et un piano anglais de J3eck (1775).
- Avant de poursuivre l’historique du piano, il ne sera pas inutile de rappeler en deux mots de quels éléments essentiels cet instrument se compose et d’énumérer les divers types successivement adoptés.
- Les organes vitaux du piano sont la charpente ou cc barrage », la table d’harmonie, les cordes et la mécanique. De la charpente j’ai peu de chose à dire, si ce n’est qu’elle doit être assez légère pour bien vibrer et assez forte pour résister à la tension considérable des cordes. La table d’harmonie, sur laquelle les cordes reposent par l’intermédiaire du chevalet, consiste en une plaque fixée au barrage sur son pourtour, libre sur le surplus de son étendue et destinée à recevoir les vibrations des cordes, pour les transmettre à la masse d’air et les amplifier. Les cordes engendrent le son, sous le choc du inar-
- p.496 - vue 500/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 497
- teau : on sait que la hauteur du son dépend du diamètre de la corde, de sa longueur, de sa densité, de sa tension. Toutes choses égales d’ailleurs, les longueurs des cordes du piano dessineraient une courbe dite des logarithmes acoustiques; mais on peut faire varier les autres éléments qui déterminent le nombre des vibrations et corriger ainsi l’écart excessif qui existerait entre les longueurs des cordes basses et celles des cordes hautes, si l’on s’astreignait a suivre la courbe logarithmique. Enfin la mécanique produit le frappement des marteaux : elle doit fonctionner sans bruit, et ce résultat est obtenu au moyen de garnitures en laine ou en peau; il est en outre indispensable que le marteau obéisse docilement au doigt, frappe la corde au point le plus favorable à sa vibration, se retire de lui-meme dès qu’il l’a atteinte; il faut aussi que l’étouffoir se soulève par le fait seul de la percussion et retombe aussitôt que le doigt quitte la touche.
- On distingue deux catégories principales de pianos : les pianos d’artistes, de salons, de concert; les pianos d’étude et de fatigue. Les instruments qui appartiennent à la première catégorie sont les pianos à queue de grand et de petit format, ainsi que certains pianos droits a cordes obliques d’une facture très soignée. Quant à la seconde catégorie, elle comprend les pianos droits à cordes verticales ou pianinos; les pianos droits demi-obliques, dans lesquels l’inclinaison des cordes augmente en allant du dessus vers le médium et la basse; les pianos droits obliques. A côté des pianos droits à cordes obliques, il y a aussi les pianos à cordes croisées. L’ancien piano carré à barrage horizontal a commencé, vers 1827, à disparaître de la fabrication française et belge.
- Le piano de concert, placé dans de vastes salles et ayant souvent à lutter avec des orchestres considérables, doit fournir un son clair, éclatant, large, nourri, puissant et néanmoins moelleux, souple, égal dans toute l’étendue du clavier; toutes ces qualités sont difficiles à réunir, et trop souvent l’éclat a pour contre-partie le bruit du coup de marteau dans les notes hautes, ainsi que le chaudronnement dans-les notes basses. Presque toujours, les pianos de concert sont des
- iv. 3a
- tUPftlMEME XATIOSilE..
- p.497 - vue 501/588
-
-
-
- 498
- EXPOSITION DE 1889.
- pianos à queue, dont la forme est commandée par la différence de longueur des cordes : ils n’épousent cependant pas la courbe des cc logarithmes acoustiques », qui exagérerait l’étendue des cordes basses.
- Pour les pianos d’appartement, d’étude, de fatigue, il n’est pas nécessaire de donner au son un aussi grand volume. Le pianino a l’inconvénient de présenter une hauteur excessive ou de ne donner dans la basse que des sons maigres, sourds et sans portée; le piano demi-oblique et surtout le piano oblique offrent plus d’intensité de son et plus d’égalité dans les octaves extrêmes. On a d’ailleurs, comme je l’indiquerai plus loin, accru la sonorité par le système des cordes croisées et par les tables d’harmonie métalliques.
- Après ces indications sommaires, revenons à notre historique interrompu.
- Sébastien Erard, arrivé comme simple ouvrier de Strasbourg à Paris, n’avait que vingt-cinq ans, quand il construisit en 1777 son premier piano : cet instrument affectait la forme d’un petit parallélogramme oblong, monté de deux cordes sur chaque note; le clavier comportait cinq octaves. Dix ans plus tard, Sébastien Erard fit pour la reine Marie-Antoinette un piano ravissant, qui a certainement constitué l’un des plus précieux monuments de l’Exposition rétrospective du travail.
- En collaboration avec son frère Philippe, il substitua le ressort d’étouffoir en fil de cuivre au ressort à lame de baleine, employé par les facteurs allemands et anglais. Les frères Erard créèrent aussi la pédale a lever les étouffoirs, pour remplacer l’incommode levier à main. Vers 1790, sortit de leurs ateliers le premier piano carré à trois cordes : le mécanisme y était modifié par un faux marteau ou double pilote. Puis ils augmentèrent l’étendue du clavier dans la partie aiguë et la portèrent à cinq octaves et demie. L’année 1796 vit naître les grands pianos d’Erard, en forme de clavecin, ou pianos à queue: tout en adoptant le mécanisme cc à action directe» de Backers, Broad-wood et Stodart, Sébastien Erard le modifia heureusement dans la charnière du marteau, dans l’inclinaison du levier ou pilote, dans la forme de la pièce servant à régler l’échappement : ce mécanisme était
- p.498 - vue 502/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 499
- déjà pourvu d’une pièce empêchant le rebondissement du marteau contre la corde et connue depuis sous le nom à'attrape-marteau.
- Sur la demande du célèbre pianiste et compositeur Dussek, Sébastien construisit un instrument dont le mécanisme, beaucoup moins lourd, différait profondément des types antérieurs : il ne s’y trouvait ni échappement, ni attrape-marteau; le clavier s’avancait à découvert en avant du piano; la suspension du marteau et le jeu d’un levier intermédiaire permettaient de répéter avec vitesse la même note; le toucher était d’une remarquable légèreté.
- A cette époque, les artistes appelaient de tous leurs vœux le développement de la puissance sonore et sa coloration par des nuances. Sébastien Erard, dont l’ingéniosité ne tarissait pas, voulut résoudre le problème. En 1825, il prit un brevet pour le mécanisme à double échappement. Son neveu, Pierre Erard, réalisa l’idée; de plus, il consolida la caisse, imagina les agrafes destinées à fixer le niveau des cordes sur le sillet et à les distancer régulièrement, monta les notes les plus graves en une seule corde d’acier filée de laiton, étendit peu à peu le clavier, fit le piano de très grandes dimensions avec clavier à pédales, conçu pour donner aux pianistes le moyen d’exécuter la belle musique d’orgue. Ainsi la maison Erard, après avoir pris le piano à son berceau, 11e cessait de l’améliorer; toutes nos expositions étaient pour elle l’occasion de nouveaux triomphes. La première Exposition internationale de Paris, celle de 1855, lui valut une médaille d’honneur. Des récompenses du même ordre furent décernées à la maison Pleyel et Clc, dont la facture se recommandait à plus d’un titre, notamment par la solidité de l’accord de ses instruments, ainsi qu’à Henri Herz, qui avait réussi à produire, dans ses pianos à queue et ses pianos demi-obliques, des sons nourris, larges, pleins, moelleux et clairs.
- Les maisons Erard, Pleyel-Wolff et Clc, et Herz, eurent le même succès à l’Exposition de 1867. Mais ce qui, dans cette exposition, fixa peut-être le plus l’attention du public, ce fut l’étonnante puissance de sonorité des pianos américains à cadre métallique.
- Dès 1825, Badcock, facteur de Philadelphie, avait imaginé de
- 3a.
- p.499 - vue 503/588
-
-
-
- 500
- EXPOSITION DE 1889.
- fixer les cordes à un cadre en fer fondu, afin d’accroître la solidité de ses instruments. En 1833, Conrad Meyer, facteur de la même ville, appliquait une disposition analogue à celle de Badcock. Avant eux, un fabricant français, Roller, prenait en 1823 un brevet pour des sommiers et des cadres métalliques, permettant de tendre davantage les cordes. Toutefois ni l’un ni l’autre de ces constructeurs n’avaient compris toute la portée de l’innovation : les cordes étaient trop minces et rendaient un son maigre. Vers 18/10, Jonas Ghickering de Boston employa des cordes plus fortes, et peu à peu les Américains entrèrent davantage dans cette voie. La sonorité était meilleure et croissait progressivement ; mais l’attaque avait aussi plus de dureté et rendait le coup du marteau trop sensible, surtout dans le piano à queue. A la fin de 1859, la maison Steinway corrigea, en grande partie, ce défaut par une disposition nouvelle des cordes en éventail : cette disposition augmentait la longueur des chevalets, mettait plus d’espacement entre les cordes, permettait ainsi à leur résonance de se développer plus librement, plaçait les chevalets plus au centre de la table d’harmonie, allongeait les cordes et provoquait des vibrations circulaires dans le médium et la basse, dont les sons étaient ainsi plus moelleux et plus purs. Auparavant, le système des cordes croisées avait déjà fait l’objet de diverses tentatives sans résultat satisfaisant.
- La sonorité exceptionnelle des pianos de MM. Steinway et Ghickering frappa vivement les artistes et les amateurs. Bien que la délicatesse des nuances et la clarté fussent quelque peu sacrifiées, il y avait là un fait nouveau, sur lequel insista M. Fétis, rapporteur du jury. Beaucoup de facteurs se laissèrent séduire par l’emploi du métal et des cordes croisées. Cette tendance se manifesta surtout en Allemagne ; l’Angleterre et la France y mirent plus de réserve. La maison Erard, par exemple, tout en adoptant le châssis et le barrage métalliques, resta fidèle aux cordes parallèles : ses pianos à queue exposés en 1878 et conçus dans ce système réunissaient à la puissance et à la rondeur du son l’ampleur des basses, l’homogénéité des registres, la docilité du clavier. On commençait à préférer à la fonte le fer forgé, plus léger, moins fragile et plus sonore.
- p.500 - vue 504/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 501
- A l’Exposition de 1889, la différence entre l’école française et l’école américaine était encore très tranchée. La France recherche avant tout la pureté du son, sa production facile, son égalité dans toute l’étendue du clavier; elle ne veut point entendre, même au forte, le bruit du marteau; aux Etats-Unis et dans divers pays d’Europe, c’est la sonorité qui prévaut. Cette différence s’explique, au moins jusqu’à un certain point, par l’étendue plus ou moins grande des pièces où les instruments doivent prendre place et se faire entendre. Nos facteurs eux-mêmes construisent un certain nombre de pianos du système américain. Le fer, qui s’était substitué à la fonte, est à son tour remplacé assez souvent par l’acier.
- La section française comprenait une fort belle série d’instrumenls : pianos à queue de divers formats, remarquables par la sonorité et la beauté de la facture; pianos droits à cadres en bois et à cordes verticales ou obliques, présentant un jeu facile et donnant des sons très purs; pianos droits à cadres métalliques et à cordes croisées. Des grands prix ont été décernés à la maison Erard et à la maison Pleyel-Wolff. Parmi les innovations que présentait la maison Erard, il y a lieu de citer une mécanique appliquée aux pianos droits et destinée à adoucir le son par le rapprochement des marteaux, un système de marteaux interchangeables, un dispositif de barrage en fonte malléable qui se place entre le barrage en bois et la table d’harmonie. La maison PIeyel-Wolff produit des travaux scientifiques d’un haut intérêt dus à son chef, M. Lyon, ancien élève de l’Ecole polytechnique, et portant en particulier sur le calcul des dimensions des cordes.
- Dans les sections étrangères, l’une des expositions les plus remarquables était celle de la Russie, qui a reçu deux médailles d’or.
- L’industrie des pianos prend chaque jour plus d’importance. Elle emploie d’énormes capitaux et occupe des milliers d’ouvriers à Paris, à Londres, en Allemagne, en Autriche-Hongrie, aux Etats-Unis, en Russie, en Relgique, en Suisse. Partout les facteurs se sont multipliés, grâce aux facilités que donnent les marchands de fournitures: c’est un fait que signalaient déjà les rapporteurs de 1867 et 1878 et qui s’est encore accentué.
- p.501 - vue 505/588
-
-
-
- 50 2
- EXPOSITION DE 1889.
- Avant de quitter les pianos, je ne puis me dispenser de citer un appareil dit mélographe, imaginé par M. Carpentier, ancien élève de l’Ecole polytechnique, et enregistrant les improvisations des artistes, au moyen de contacts électriques en relation avec les touches. Il y a plus de cent ans que des tentatives du même ordre ont été faites par d’autres moyens. Dès i 747, un ecclésiastique anglais, Creed, publiait une étude à cet égard dans les Transactions philosophiques. Puis vinrent l’Allemand Unger (1 7Û9), un autre Allemand, Hohlfeld (1771), l’Anglais Merlin, le Français Engramel (1773), le Prussien Bonn, le Wurtemhergeois Pfeiffer (1801), le Français Careyre (1827), Pape et Guérin de Paris (1844), le Mexicain Adorno (1855), etc.
- 3. Orgues. — L’orgue d’église est l’instrument le plus complet, le plus beau, le plus riche en sonorités diverses. Son origine remonte fort loin; toutefois, vers le xne siècle, il était encore réduit aux plus minimes proportions et constituait une machine informe, au son barbare.
- Rappelons en deux mots de quels éléments essentiels l’orgue se compose. Ces éléments sont les organes sonores, dans lesquels le son est produit et au besoin soutenu par l’action de l’air comprimé; la soufflerie, qui joue en quelque sorte le rôle de «poumons»; les sommiers destinés à supporter les organes sonores et à leur distribuer le vent; le mécanisme et notamment le clavier, qui permet à l’artiste de faire parler l’instrument; enfin le meuble ou crbuffet».
- Il y a deux groupes principaux d’organes sonores : les tuyaux a bouche et les tuyaux à anche, en métal ou en bois.
- Les tuyaux à bouche se subdivisent eux-mêmes en tuyaux ouverts ou crflûtes», tuyaux bouchés ou ccbourdons» et tuyaux à cheminée. On les groupe par série chromatique de cinquante-quatre notes au plus, constituant un ccjeu», qui doit présenter une continuité de timbre aussi grande que possible. Ordinairement les jeux sont désignés par la longueur du tuyau le plus grave, dont la note est en général un ut. Tels sont les jeux de flûtes de trente-deux pieds, de seize, de huit, de quatre, de deux pieds. A côté, sont les jeux bouchés de même
- p.502 - vue 506/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 503
- intonation, dont la longueur est moitié moindre : bourdons de trente-deux, de seize et de huit pieds, ou flûtes bouchées de seize, de huit et de quatre pieds.
- Suivant leur taille, la disposition des embouchures, la pression du vent, ces différents jeux ont, à égalité de hauteur, un timbre spécial : une suite de tuyaux de même longueur peut ainsi être répétée plusieurs fois sous des noms divers. Les jeux de menue taille ont une sonorité mordante qui rappelle les instruments à archet et leur vaut la désignation de viole : basse de viole, viola di gamba ou gambe, etc. Au contraire, les jeux de grosse taille rendent un son moelleux, rond et parfois même un peu sourd.
- L’orgue renferme aussi des ce jeux de mutation simples ou composés ». Les jeux de mutation simples sont à la quinte ou à la tierce des jeux principaux: le ce gros nasard» donne la quinte des tuyaux du jeu de huit pieds; le cc nasard», la quinte du jeu de quatre pieds; la ccgrosse ^ tierce », la tierce de quatre pieds; la cc tierce », la tierce du jeu de deux pieds. Quant aux jeux composés, ce sont la cc fourniture», formée de quatre à sept tuyaux, qui donnent la note correspondante à la touche du clavier, son octave, la quinte de cette octave, etc., parlent à la fois et conviennent spécialement au plain-chant; la cc cymbale», dont la composition et les effets présentent beaucoup d’analogie avec ceux de la fourniture; le cc cornet», dont les diverses rangées sont à l’unisson des huit pieds, des prestants, du nasard, de la doublette et de la tierce, et dans lequel les cinq tuyaux de chaque note ne rendent qu’un son, celui du tuyau le plus grave.
- Des différents éléments du tuyau, c’est sa longueur qui influe le plus sur la hauteur du son. Mais le diamètre, la hauteur de la bouche, sa largeur, la pression de l’air, ont aussi leur influence. On appelle diapason du jeu la règle pratique fournissant les proportions les plus convenables.
- Quand un tuyau à bouche est mis en vibration par un vent de plus en plus fort, il rend des sons harmoniques: octave, quinte de l’octave, double octave, tierce majeure de la double octave, quinte de cette double octave, etc. On facilite l’émission de ces sons harmoniques, en
- p.503 - vue 507/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 504
- diminuant la hauteur de la bouche à mesure que l’harmonique est plus e'ievé. De là les tuyaux octaviants et les tuyaux harmoniques.
- Dans les tuyaux à anche, le son est produit par l’action de l’air sur une lame vibrante. Tantôt l’anche est libre, tantôt elle est battante. Les tuyaux à anche libre ont plus de douceur; en revanche, ils manquent de mordant et d’ëclat. Parmi les jeux à anche battante, citons la cc bombarde», la cc trompette », le ce clairon », la cc cromorne », le cc hautbois », le cc basson», la ccvoix humaine». Les jeux d’anches libres sont peu nombreux : le cccor anglais» et l’cceuphone» sont les plus usités.
- Autrefois la soufflerie était formée d’une série de soufflets analogues à ceux des forgerons : ce dispositif avait le défaut d’être encombrant, de fatiguer le souffleur, de ne point donner une pression constante. Les souffleries modernes se composent d’un réservoir ou soufflet quadrangulaire et d’un ou deux soufflets cunéiformes, jouant le rôle de pompes. Elles ont d’ailleurs été améliorées par la graduation de la pression : en effet, les tuyaux graves exigent une grande quantité d’air sous une faible pression, tandis que les tuyaux aigus demandent une forte pression.
- Des conduits distribuent le vent dans les sommiers. L’organiste le met en communication, au moyen de registres, avec les jeux qu’il veut faire entendre ; chaque touche qu’il abaisse fait jouer des tringles ouvrant les soupapes des rainures des sommiers sur lesquels sont placés les tuyaux, et l’air, se précipitant par ces rainures, engendre le son.
- Les claviers d’orgue ont une apparence extérieure semblable à celle des claviers de piano, mais une étendue moindre : on ne leur donne en général que cinquante-quatre notes. Leur nombre ne s’élève pas à plus de cinq : ils sont étagés.
- Ordinairement le buffet des grandes orgues est divisé en deux parties : le grand buffet, qui contient les sommiers du grand orgue, du récit, de la pédale; le petit buffet ou buffet de positif, masquant l’organiste.
- Au xvme siècle, les facteurs d’orgues avaient porté assez haut l’art
- p.504 - vue 508/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 505
- de fabriquer les tuyaux et de les doter d’une ce bonne harmonie» ; mais la partie mécanique de leurs instruments était fort négligée, comme le prouve le grand orgue de Harlem, dont la célébrité fut cependant universelle en Europe. Les premières réformes dans les mécanismes furent réalisées au commencement de ce siècle par des Anglais. Green, Davies, Hill père et Elliot perfectionnèrent les abrégés, les tirages et les accouplements; Hill fils, auteur des grandes orgues de Birmingham, Manchester et Liverpool, simplifia beaucoup les mouvements.
- Pour l’exécution de l’orgue qu’il exposa en 1827, Sébastien Erard fit venir de Londres un bon ouvrier de Hill, John Abbey. De cette époque datent l’introduction en France du mécanisme anglais pour le tirage et les accouplements, ainsi que l’initiation de nos facteurs à l’usage des pédales de service, et l’adoption des soufflets ccà réservoirs ccet à plis renversés», imaginés en 1814 par l’horloger Cummins.
- Aristide Cavaillé-Coll entra en scène à Paris, vers 18B3. Il arrivait avec une excellente préparation et un fort bagage de connaissances pratiques. Sa première innovation, l’une des plus importantes du siècle, fut celle des réservoirs d’air à diverses pressions, alimentant les tuyaux de la basse, du médium ou du dessus de tous les registres. Puis, après une étude attentive de l’effet obtenu en perçant la paroi des tuyaux au droit des nœuds de vibration, il créa les tuyaux harmoniques donnant, avec une longueur plus grande, des sons plus puissants, plus ronds, plus intenses. Le premier entre tous les fabricants français, A. Cavaillé-Coll attribua aux grands tuyaux une épaisseur proportionnée à leur taille et leur assura ainsi une plénitude de sonorité jusqu’alors inconnue. On lui doit aussi la première application du w levier pneumatique» deBarker : ce très ingénieux dispositif, qui consiste essentiellement en de petits soufflets auxiliaires, tirant les tringles des soupapes, réduisait l’effort à exercer sur les touches du clavier; ni Elliot, ni Hill, n’avaient su comprendre tout le mérite de l’invention de leur compatriote. Au moment où s’ouvrit l’Exposition de 1855, A. Cavaillé-Coll s’était déjà illustré par la construction des grandes orgues de Saint-Denis, de la Madeleine, de Saint-Vincent-de-
- p.505 - vue 509/588
-
-
-
- 506
- EXPOSITION DE 1889.
- Paul. Une grande médaille d’honneur fut la juste récompense de ses travaux. Huit autres facteurs obtinrent des médailles de première classe, et parmi eux, Ducroquet, fabricant a Paris, qui fit connaître en France le kéraulophone, imaginé par Hill de Londres : ce jeu, découvert fortuitement, reposait sur l’effet de frottement d’archet que produit l’air en s’écoulant par un tuyau fendu suivant sa longueur.
- Lors de l’Exposition de 1867, le jury distingua particulièrement le grand orgue construit par l’établissement Merldin-Schütze et destiné à la nouvelle église Sainte-Epvre de Nancy. Ce bel instrument, composé de 44 jeux, avait une soufflerie à diverses pressions, avec réservoirs et régulateurs indépendants, un système de doubles layes aux sommiers, des leviers pneumatiques; les pédales d’accouplement et de combinaison y étaient disposées par groupes et par séries; il présentait une simplicité et une promptitude remarquables dans les mouvements du mécanisme, ainsi qu’une grande perfection d’harmonie.
- En 1878, M. Cavaillé-Coll se montra de nouveau hors de pair et reçut une grande médaille : il exposait l’orgue de la salle des fêtes du Trocadéro, comprenant 66 jeux, 4,070 tuyaux, 4 claviers à main, un pédalier en console et 2 1 pédales de combinaison, et un orgue de salon, à double expression. Parmi les nouveautés, on remarquait le pédalier concave adopté par les fils du célèbre John Abbey, ainsi que le frein harmonique imaginé par M. Anselme Giavoli : ce frein obturateur, placé à l’embouchure des tuyaux, en règle le son avec précision et rapidité; il en fixe aussi le timbre et le mordant suivant les proportions de taille.
- Les visiteurs de l’Exposition de 1889 ont revu un orgue à double expression de Cavaillé-Coll, semblable à l’orgue de salon de 1878 et dont la soufflerie était actionnée par un appareil hydraulique. Tout dans cet instrument attestait le grand talent de celui qui est aujourd’hui considéré ajuste titre comme le premier facteur du monde.
- Une véritable curiosité était l’orgue électro-pneumatique de M. Merklin, qui avait ses claviers au rez-de-chaussée de la galerie Desaix et ses buffets au premier étage. Le mouvement des touches
- p.506 - vue 510/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 507
- développait un courant dans des câbles électriques aboutissant aux sommiers, et ce courant déterminait lui-même la manœuvre des soupapes au moyen d’électro-aimants.
- 4. Harmoniums, autres instruments à clavier et à anches libres. — Il y a plus de deux mille ans que les Chinois connaissent le principe de l’anche libre et l’ont appliqué à une sorte de petit orgue portatif, ou cheng. Lharmonium ou orgue expressif est également à anches libres, mais ne remonte pas au delà des premières années du xixc siècle, époque à laquelle il a été imaginé par Grenié : en agissant plus ou moins énergiquement sur la soufflerie, en comprimant plus ou moins l’air qui fait vibrer l’anche, Grenié obtenait l’expression, c’est-à-dire toutes les nuances d’intensité entre le son à peine entendu et le son le plus puissant. Chaque anche libre était surmontée d’un tuyau de forme particulière et d’une exécution coûteuse; le timbre présentait une extrême monotonie et les sons ne se produisaient que très lentement : aussi le nouvel instrument eut-il peu de succès. Il en fut de même d’instruments analogues tels que Y organo-violine d’Eschenbach, Yœoline de Schlimmbach, Yœolodicon de Voit, le physharmonica de Hackel, Yaéréphone deDietz, le mélophone de Jacquet, etc. Vers 1836, Fourneaux fît pour la première fois un harmonium à deux claviers, dont l’un avait un registre sonnant le seize pieds; comme Dietz, il plongea ses lames vibrantes au fond d’une case voûtée et donna plus de corps aux sons par le moyen d’une table d’harmonie.
- Tant de travaux seraient probablement restés stériles, si le nouveau genre de sonorité n’avait été en quelque sorte popularisé par un jouet d’enfant, Yaccordéon, venu d’Allemagne en i83o. Reprenant l’œuvre de ses prédécesseurs, Debain réunit quatre registres sur un même clavier et corrigea ainsi la monotonie de l’harmonium. Plus tard Alexandre inventa le registre d’expression à la main et permit de rendre les nuances du crescendo et du diminuendo indépendantes pour les deux mains de l’artiste. Martin dota l’harmonium d’un dispositif de percussion, faisant vibrer l’anche dès avant l’arrivée de l’air, et d’un moyen de prolonger le son, à l’aide de genouillères, après
- p.507 - vue 511/588
-
-
-
- 508
- EXPOSITION DE 1889.
- que les mains avaient quitté la touche correspondante. En 185 5, MM. Alexandre père et fils reçurent une médaille d’honneur; ils exposaient notamment un piano-mélodium, instrument à deux claviers, réunissant un piano et un orgue.
- De 1855 à 1867, les modifications principales consistèrent dans l’addition de jeux ou d’effets nouveaux et dans l’amélioration de certaines parties du mécanisme. L’harmonium jouissait alors d’une vogue immense; il trouvait son emploi dans les petits orchestres, où il remplaçait les instruments à vent, dans les églises qui ne pouvaient faire la dépense d’un orgue, dans les concerts des sociétés chorales, etc. 11 comportait jusqu’à quaire, cinq et six jeux complets, représentés par huit, dix ou douze registres, et dénommés comme ceux de l’orgue à tuyaux : c’est ainsi qu’on avait le bourdon, la clarinette, le basson, le hautbois, le cor anglais, la flûte, le clairon, le fifre, auxquels se joignaient des demi-jeux de solo, tels que la musette, IsLVoiæ céleste, le baryton, la harpe éolienne; des registres accessoires servaient au forte, au trémolo, à l’expression, au grand jeu et à la sourdine. A l’Exposition de 1867, MM. Alexandre restaient au premier rang; M. Mustel se distinguait aussi par l’application de nouveaux jeux de solo et par l’invention du typophone, instrument d’un aspect semblable à celui de l’harmonium, mais basé sur l’emploi de diapasons en acier et déboîtés résonnantes. Les Anglais, les Allemands et surtout les Américains faisaient concurrence à nos facteurs, sans atteindre toutefois le même degré de perfection; un système de soufflets aspirant l’air avait été imaginé aux Etats-Unis, pour remplacer la soufflerie par refoulement.
- L’Exposition de 1878 ne révéla guère d’autre progrès qu’un abaissement des prix dans la production artistique. M. Mustel venait de créer le métaphone : cet instrument avait pour but de changer à volonté le timbre de certains jeux qui, placés à l’arrière et n’ayant pas de table d’harmonie, paraissaient quelquefois avoir trop de brillant.
- Depuis 1878, les harmoniums français ont reçu de notables améliorations au point de vue des qualités de l’instrument et de l’ébénis-terie. Un grand prix a été décerné à M. Mustel, inventeur de la double expression, qu’emploient aujourd’hui tous les constructeurs de l’ancien
- p.508 - vue 512/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 509
- et du nouveau monde; ce facteur émérite a substitué aux diapasons de son typophone des plaques métalliques placées sur boîtes sonores.
- 5. Instruments à archet. — Les instruments à archet sont le violon, Yalto, le violoncelle, la contrebasse; on a même construit des octo-basses.
- Le violon, l’alto et le violoncelle portent quatre cordes qui rendent à vide des sons à la quinte [sol, ré, la, mi, pour le violon; ut, sol, ré, la, pour les deux autres instruments); l’alto est réglé à l’octave aiguë du violoncelle et à la quinte basse du violon. Quant à la contrebasse, elle est nantie tantôt de trois, tantôt de quatre cordes; le système d’accord a varié plusieurs fois.
- On sait la merveilleuse habileté des fameux luthiers de Brescia et de Crémone, des Magini, des Amati, des Stradivarius, des Guar-nerius, de tous ces illustres maîtres italiens du xvic, du xviic et du xvme siècle. Leurs types si purs et si parfaits, qui valent aujourd’hui 2 5,ooo francs et davantage, font encore le désespoir des luthiers modernes. C’est qu’en effet la construction d’un bon instrument à archet exige une science profonde, est soumise à des principes rigoureux, appelle un ensemble de qualités fort difficiles à réunir.
- Prenons par exemple le violon. A peine est-il nécessaire de rappeler que cet instrument se compose d’une caisse et d’un manche. La caisse comprend une cc table d’harmonie » en sapin, amincie sur certains points, renforcée d’un épaulement intérieur ou cc barre» et percée de deux cc ouïes» en ff; un ccdos» en érable et parfois en hêtre; une âme disposée debout et réunissant les deux tables; des ccéelisses» enceignant toute la caisse. Le manche en bois est terminé en volute et creusé d’un large sillon ou mortaise; quatre chevilles traversent le sillon et servent à tendre les cordes. Celles-ci passent sur un cc sillet» en bois d’ébène ou parfois en ivoire, sur la cc touche» en ébène, sur le cc chevalet», et vont se fixer à la cc queue». L’artiste produit le son, en faisant vibrer les cordes par le frottement d’un archet, dont les crins sont enduits de colophane.
- Le sapin est préférable à toute autre essence, pour les tables d’har-
- p.509 - vue 513/588
-
-
-
- 510
- EXPOSITION DE 1889.
- monie, eu égard à sa faible densité et surtout à son élasticité, à la rapidité avec laquelle le son s’y propage; des divers bois de sapin, le meilleur est celui qui rend la note la plus élevée; en éprouvant trois verges découpées dans clés stradivarius de 1690, 1724 et 1780, on a constaté qu’elles donnaient le fa à l’unisson.
- Pour le dos, l’érable a été le bois de prédilection de l’ancienne lutherie italienne; il est sensiblement moins élastique que le sapin. Du reste, le dos doit être d’un ton plus bas que la table d’harmonie; cette relation entre les deux tables donne la meilleure sonorité possible.
- Le volume d’air de la caisse n’est pas indifférent. D’après d’intéressantes expériences faites sur un stradivarius, il est indispensable que ce volume corresponde à une intonation déterminée : sinon les sons graves sont secs ou les sons aigus difficiles à émettre. Les ouvertures des jff ont aussi leur influence.
- En tout, la nécessité de l’harmonie des proportions se fait sentir. Une table trop mince affaiblit la sonorité; trop épaisse, elle rend l’émission .des sons pénible et raide. Un bombement excessif de la table supérieure, une élévation trop grande des voûtes, rompent l’équilibre de ba masse cl’air et donnent au son un timbre sourd et nasal. La hauteur des éclisses est de la plus haute importance. L’âme a un rôle essentiel : elle produit ce phénomène singulier de deux tables d’intonations différentes qui vibrent à l’unisson; de plus, elle rend immobile le pied droit du chevalet, dont le pied gauche communique ses mouvements à la barre. Ce dernier organe a dû être augmenté depuis les luthiers de Brescia et de Crémone, par suite de l’accroissement du diamètre et de la pression des cordes. Le bois et la forme du chevalet et du manche ne sauraient être impunément modifiés. Il n’est pas jusqu’au vernis, qui n’exerce une action capitale : souvent les vernis modernes étouffent l’instrument, le contraignent dans ses vibrations; à cet égard, la palme appartient incontestablement à Stradivarius.
- Ce que je viens de dire du violon s’applique aux autres instruments à archet. Chacun d’eux a pourtant ses règles spéciales : ainsi les tables
- p.510 - vue 514/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 511
- de l’alto doivent avoir une intonation moins élevée que celle du violon; il en est de même de la masse d’air.
- L’un des meilleurs luthiers de ce siècle a été Yuillaume (1798-1875). Venu jeune de Mirecourt à Paris, ce facteur, déjà doué d’une grande habileté manuelle, ne tarda pas à acquérir, avec la collaboration de Savart, une connaissance profonde des lois pratiques qui régissent la fabrication des instruments à archet.
- L’imitation des instruments de Crémone a été le principal souci des luthiers du xixc siècle. Naguère encore, cette imitation allaita la servilité, à la^copie de l’usure des vernis : autant eût valu imiter les craquelures des tableaux de Raphaël.
- Aujourd’hui les centres les plus importants de construction sont Mirecourt (France), Markneukirchen et Klingenthal (Saxe), Grasslitz et Schœnbach (Bohême), Mittenwald (Bavière). Mirecourt possède maintenant une école de lutherie, où les apprentis apprennent la musique, la physique et spécialement l’acoustique, ainsi que des notions de chimie. L’emploi de la machine lui permet de livrer des instruments passables à 10 et même 5 francs. En 1889, les médailles d’or ont été toutes obtenues par des enfants de Mirecourt ou par des luthiers qui avaient fait leur apprentissage dans cette ville.
- 6. Harpes et autres instruments à cordes pincées. — La harpe remonte au delà des temps historiques; on la trouve représentée sur les ruines de l’Egypte et de Ninive. Vers la fin du siècle dernier, Sébastien Erard entreprit de perfectionner ce bel instrument, en substituant au mécanisme barbare des demi-tons celui des disques à fourchette; il créa la harpe à double mouvement, qui lui valut les acclamations des artistes; il arriva aussi à diminuer la rupture des cordes, par une rectification convenable de la console. Sa vente atteignit un demi-million, en une seule année. Plus tard, Domény de Paris imagina un moyen facile de distendre les cordes au repos, par un abaissement de la console, et améliora les accrochements. Cependant, en 185 5, le rapporteur du jury constatait à regret la défaveur profonde dont la harpe était atteinte, par suite des caprices de la mode.
- p.511 - vue 515/588
-
-
-
- 512
- EXPOSITION DE 1889.
- De 1 855 à 1867, la situation ne se modifia guère; des tentatives faites pour adapter un clavier à l’instrument demeurèrent infructueuses. En 1878, la harpe semblait reprendre quelque crédit auprès du public des concerts : la maison Erard exposait des spécimens remarquables à Û7 cordes, présentant divers perfectionnements de détail. Aujourd’hui la rentrée en grâce de la harpe continue à s’accentuer; Mme veuve Erard a encore exposé en 1889 merveilleux instruments. De nouvelles recherches un peu plus encourageantes que les premières ont été entreprises pour doter la harpe d’un clavier.
- Je ne puis que mentionner la cithare, la mandoline et même la guitare, qui était connue en France dès le ier siècle de notre ère et qui servait jadis à accompagner les romances de nos pères.
- 7. Instruments à vent. — La flûte est d’origine égyptienne; elle a trois ou quatre mille ans d’existence. Ardale la propagea chez les Grecs; Alexandride et Diodore de Béotie y apportèrent des perfectionnements. Formée d’abord de roseaux, elle le fut ensuite d’os, d’ivoire et même d’argent. Les Romains en firent usage, mais sans l’améliorer. Franchissons le moyen âge pour arriver au xve siècle.
- A cette époque, il existait deux sortes de flûte : la flûte à hec et la flûte traversière. La flûte à bec, dont l’embouchure était taillée en forme de sifflet, comportait huit tious; suivant sa longueur, elle donnait le dessus, le contralto, le ténor, la basse et même la contrebasse; les instruments les plus longs se jouaient à l’aide d’un col de cygne en métal et de clefs : les parties de flûte des opéras de Lulli ont été écrites pour des flûtes à bec. De toute cette famille, la flûte aiguë est seule restée sous le nom de flageolet; elle a été améliorée, au commencement du xixe siècle, par l’addition de trois ou quatre clefs.
- La flûte traversière, dénommée par les Grecs flûte arabe, par les Romains flûte oblique, plus tard flûte d'Allemagne, et maintenant flûte sans épithète, a pour embouchure un trou latéral. Au xvne siècle, elle n’avait que six trous sans clefs; vers 1690, on y ajouta une clef; l’Allemand Quantz (17Û1), l’AnglaisKusder (1762), le Saxon Trom-litz et le Hanovrien Riboeck la perfectionnèrent successivement, soit
- p.512 - vue 516/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 513
- par la rectification de la perce conique, soit par l’adaptation de nouvelles clefs. En 1800, Tromlitz parvint à une bonne construction de la flûte conique à huit clefs et publia une Instruction fondamentale sur Vart d’en jouer : c’est cet instrument qui, sauf quelques détails, figurait à l’Exposition de 18 5 5 sous le nom à’ancienne flûte. Des obstacles tenant à la structure même de l’ancienne flûte s’opposaient à ce qu’elle atteignît le degré de perfection désirable; la transmission des ondes vibratoires était soumise à certaines causes de désordre.
- Théobald Bœhm, flûtiste de la chapelle du roi de Bavière, entreprit en 1882 la réforme de l’instrument. Il parvint à la détermination la plus satisfaisante des proportions de la perce, eut recours à quatorze grands trous qui lui donnèrent trois octaves complètes d’une gamme chromatique parfaitement juste, et imagina les clefs à anneaux.
- A la suite de nombreuses expériences, d’essais multipliés et persévérants, il construisit en 186-7 une nouveMe flûte, qui était exactement le renversement de l’ancienne; de cylindrique, la tête devenait conique, et, dans la grande pièce du milieu, le cône faisait place à la perce cylindrique. Son attention se porta aussi sur la matière du corps sonore. Circonstance intéressante à noter, Bœhm ne trouva qu’en France un artiste capable d’établir sa flûte cylindrique, Louis Lot de Paris.
- Depuis, la flûte cylindrique est restée à peu près sans modification. Bien que les formules précises de Bœhm soient entre les mains de tous les facteurs étrangers ou nationaux, la France a une supériorité incontestée de fabrication, dont elle est redevable à l’habileté de ses ouvriers.
- Le hautbois, originaire de l’Inde, s’est perpétué jusqu’à nos jours. Dès le xve siècle, la famille des hautbois comptait un soprano, un contralto, un ténor et une basse.
- Jusqu’à la fin du xvne siècle, le soprano, qui seul a conservé le nom de hautbois, était percé de huit trous inégaux; un neuvième trou double se fermait à l’aide des genoux. De même qu’aujourd’hui, l’instrument avait une anche à double languette. Au commencement du xvinc siècle,
- iv. 33
- IHPR.UEB1E KATIOMALB.
- p.513 - vue 517/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 514
- trois clefs y furent adaptées. Peu à peu, le nombre des trous et celui des clefs ont augmenté. Gomme la flûte, le hautbois a été complètement transformé par Bœhm, au point de vue de la justesse et de l’homogénéité des sons; les recherches théoriques et pratiques de ce savant artiste l’avaient en effet conduit à déterminer des règles précises pour les proportions de l’instrument, la position des trous et leur diamètre. Le hautbois perfectionné par le mécanisme de Bœhm portait quatorze trous, donnant douze demi-tons parfaitement justes, et trois petits trous placés dans la partie supérieure du tube pour oc-tavier; il était armé de quatorze clefs. M. Triébert, à qui Bœhm s’en était remis du soin de combiner les clefs, a très heureusement perfectionné son premier dispositif de manière à faciliter la manœuvre; on lui doit aussi d’avoir retrouvé le joli timbre, quelque peu altéré par l’élargissement de la perce conique.
- L’ancien soprano, dit hautbois de chasse, est devenu le ce cor an-crglais», à la suite d’un changement qui consistait à recourber en dedans le pavillon. Vers 1770, J. Ferlendis de Bergame ajouta deux clefs à cet instrument et le courba, pour en rendre le jeu plus facile. En y appliquant le système de clefs à anneaux de Bœhm, M. Triébert a pu rectifier l’échelle chromatique et améliorer les conditions acoustiques par le redressement et la perce plus conique du tube.
- C’est également à M. Triébert qu’appartient l’honneur d’avoir ressuscité le ténor de hautbois, auquel il a donné le nom de baryton et dont la construction est analogue à celle du hautbois et du cor anglais.
- Aux xvie et xviie siècles, la basse de hautbois, de même forme, mais de dimensions beaucoup plus grandes, se jouait à l’aide d’un canal métallique auquel Tanche s’ajustait. 11 a été remplacé par le basson , dont l’invention est attribuée à Afranio, chanoine de Ferrare. Beaucoup d’artistes ont mis tous leurs soins à améliorer cet instrument fort imparfait; les difficultés consistaient principalement dans l’écartement des trous et la complication de manœuvre des clefs. Adolphe Sax reconstruisit complètement le basson et en exposa un spécimen en i85i. Plus tard Bœhm et M. Triébert entreprirent une réforme
- p.514 - vue 518/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 515
- nouvelle. Le modèle présente en 1889 par MM. Evette et Schaeffer, et construit d’après les indications de M. Jancourt, a été jugé très satisfaisant.
- Signalons encore le cc hautbois d’amour», qui date du xvme siècle et qui n’est qu’un hautbois plus long, à pavillon recourbé, donnant des sons voilés.
- La clarinette dérive du chalumeau, dont elle a été tirée, en 1690, par Denner, luthier à Nuremberg. Elle a, comme agent producteur du son, une anche battante à languette unique, fixée sur les parois de la rigole d’un bec creusé en canal, qui termine la partie supérieure du tube. Son étendue embrasse près de quatre octaves. Tout d’abord armée de deux clefs seulement, elle avait reçu plusieurs modifications successives dues principalement à X. Lefebvre (1 691) et à l’Allemand J. Millier (1810), quand l’application du mécanisme de Bœbm permit d’y ajouter des clefs nouvelles. En 185 5, elle était pourvue de dix-sept clefs; les meilleurs instruments de ce type sortaient des ateliers de Sax et de MM. Buffet.
- Cependant le rapporteur du jury de 1855 déclarait que, même ainsi perfectionnée, la clarinette était construite d’après de mauvais principes acoustiques. Le timbre variait tellement, dans l’étendue de l'instrument, qu’on distinguait trois registres : le cc chalumeau», le cc clairon » et l’cc aigu » ; certaines notes manquaient de justesse ; en dépit de la multiplicité des clefs, le système d’accord faussait les octaves. M. Fétis critiquait (à tort, du reste) la perce cylindrique du tube.
- A côté de la clarinette proprement dite, l’Exposition de i855 comprenait divers instruments de la même famille : cc clarinette-alto», modification heureuse du cccor de bassette», qui avait été inventé en 1770; cc clarinette-basse», créée en 1793 par Gresner de Dresde; cc clarinette contrebasse», construite par Sax. Les individus de cette famille n’étaient pas réunis en une seule harmonie sui generis, comme pour la famille des flûtes et pour celle des hautbois.
- En 1867, le raPPorteur constatait encore à regret le défaut d’homogénéité du timbre et le défaut de justesse de certaines notes. Depuis,
- 33.
- p.515 - vue 519/588
-
-
-
- 516
- EXPOSITION DE 1889.
- des innovations progressives ont amélioré la justesse et rendu le doigté plus facile. La clarinette française à dix-sept clefs est aujourd’hui la plus parfaite.
- Les principaux centres de fabrication des instruments à vent en bois sont Paris, La Couture, Ivry-la-Bataille, Mantes, Bruxelles, Markneukirchen. On sait que le village de La Couture-Boussey est pour ces instruments ce que Mirecourt est pour les violons; depuis plusieurs siècles, il en a la spécialité; ses habitants ont eu l’heureiise idée de réunir en un musée tout ce qui rappelle les anciens procédés de leur profession, et leur collection n’a pas été l’un des moindres attraits de l’Histoire du travail. De grands progrès se sont accomplis à La Couture durant ces dernières années. Du reste, la France est incontestablement à la tête de la construction des instruments à vent.
- Passons aux instruments en cuivre. La trompette et le cor étaient connus, dès les temps les plus reculés, par les peuples guerriers et chasseurs. Ces instruments à bocal avaient des formes diverses; la matière employée à leur fabrication variait selon le goût et les usages des différentes nations; l’embouchure était grossièrement travaillée. Au moyen âge, deux progrès furent réalisés : ils consistaient, l’un à munir le cor de plusieurs ouvertures, l’autre à replier les tubes sur eux-mêmes, de manière à réduire les dimensions des instruments; cette dernière modification présentait un intérêt tout spécial pour les trompettes, dont la longueur allait auparavant jusqu’à 6 pieds. Mais les améliorations les plus importantes ne remontent pas au delà du xvmc siècle et des premières années du xixe : elles sont résultées des tendances modernes vers les modulations multipliées.
- Les tubes des cors et des trompettes ne pouvaient faire entendre que deux sons dans l’octave le plus grave (celui du ton de l’instrument et celui de sa quinte), cinq sons dans la seconde octave et six dans l’octave inférieure. Toutefois l’artiste arrivait, par un procédé factice, à tirer du cor quelques sons supplémentaires, en bouchant avec la
- p.516 - vue 520/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 517
- main le tube dans le pavillon et en baissant ainsi d’un demi-ton les notes naturelles.
- Depuis quelques années, on cherchait, à accroître les ressources des instruments en cuivre, quand l’Allemagne, la Hollande, l’Angleterre et l’Irlande recoururent à l’usage des clefs. Presque à la même époque, l’Allemagne inaugura les tubes auxiliaires mis en communication avec le tube principal par des pistons ou des cylindres.
- Deux causes altéraient la justesse et l’égalité des sons dans les instruments à pistons : la substitution du demi-ton tempéré au demi-ton absolu, et le trouble apporté à la colonne d’air conique. Alphonse Sax imagina, pour remédier à ce double défaut, des dispositions que louait beaucoup le rapporteur de i855.
- Gela dit, revenons aux diverses familles d’instruments en cuivre, et tout d’abord à celle des cors et cornets. Le cor simple ou cor ^harmonie, sans piston, est toujours en faveur auprès des artistes français. On a quelque peine à comprendre combien le cor à pistons a rencontré de résistances : au début, cet instrument manquait, il est vrai, de justesse; mais aujourd’hui la circulation de l’air y est devenue parfaitement libre et régulière, la double action ascendante et descendante des pistons en a rectifié les tons, et la possibilité d’avoir en sons ouverts toute l’échelle chromatique lui donne une incontestable supériorité. Le nombre des pistons est en général de trois, parfois de quatre ou de cinq.
- Le cornet à pistons devait être le soprano du cor. Malheureusement les facteurs en ont fait trop souvent une sorte de trompette, produisant des sons stridents.
- Gomme je l’ai dit précédemment, le premier essai qui fut entrepris pour doter la trompette d’une échelle chromatique consista à y appliquer des clefs bouchant les trous ouverts dans le tube : le timbre en était altéré. Haltenhoff de Hanau tenta un autre moyen : il munit la trompette de coulisses, à l’imitation du trombone. Puis sont venues les trompettes à pistons ou à cylindres.
- Le trombone à coulisses existait déjà au xvie siècle, sous le nom de saquebute. Au xvme siècle et dans le commencement du xixe, la
- p.517 - vue 521/588
-
-
-
- 518
- EXPOSITION DE 1889.
- famille des trombones comprenait l’alto, le ténor et la basse : nous ne connaissons plus guère que le ténor. A côté de certains inconvénients, le trombone à coulisses a de sérieuses qualités; s’il lie mal les notes, il peut du moins les fournir parfaitement justes. Quant au trombone à pistons, il a le mérite de lier les sons et de chanter.
- Peu d’instruments sont plus populaires que le clairon, bien injustement accusé d’avoir un son barbare et une justesse plus que douteuse. En 18^9, Adolphe Sax a trouvé le moyen d’y adapter à volonté un appareil mobile armé de pistons et de le transformer ainsi en un instrument chromatique soprano, contralto, alto-ténor, baryton, basse ou contrebasse.
- L’ancien bugle, sorte de grand clairon d’ordonnance à six clefs que les Anglais nous ont apporté en 1815, manquait de justesse et de sonorité. Vingt ans après, un facteur de Berlin appliqua les pistons à son tube conique et supprima les clefs : c’était une amélioration sensible au point de vue de la sonorité. En 18 4 3, M. Adolphe Sax a obtenu un brevet pour un compensateur permettant de corriger les notes fausses. Cet habile constructeur a divisé les bugles ou saxhorn en soprano aigu, mezzo-soprano, alto-ténor, baryton, basse, contrebasse, différents par la taille, mais semblables par la forme, le mécanisme et le jeu. Il a aussi créé en 1845 une autre espèce de bugle, baptisée du nom de saxotromba et constituant, au point de vue du timbre, un intermédiaire entre le saxhorn et la trompette à cylindre : cet instrument eut dès le début toute une famille comme le saxhorn.
- V ophicléide, basse du bugle à clefs, dont l’échelle chromatique était complètement fausse, a disparu devant le saxhorn basse à quatre pistons ou cylindres, et, dans certains cas, devant le saxhorn contrebasse ou bombardon, qui donne également des sons très graves.
- M. Sax venait encore d’imaginer, lors de l’Exposition de 18 5 5, le saxiuba empruntant la forme d’une grande trombe romaine, dont on voit la représentation sur la colonne Trajane et sur deux belles pierres gravées du musée de Florence.
- Pour tous ces instruments, la fabrication a fait de grands progrès.
- p.518 - vue 522/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 519
- Les différents pays sont divisés, en ce qui concerne le choix entre le système des pistons et celui des cylindres à rotation : en France, en Belgique, en Angleterre, en Amérique, c’est le premier système qui prévaut; en Allemagne et en Autriche, c’est le second.
- Le cylindre est fragile, mais a pour lui la légèreté d’action et la facilité de conserver la perce pleine. Jadis mal construit, le piston l’est aujourd’hui avec une complète perfection; son action est vive, son mécanisme simple; il tient mieux l’air que le cylindre. Généralement, le nombre des pistons est de trois; exceptionnellement il atteint quatre et même cinq.
- J’ai laissé de côté jusqu’ici une famille d’instruments en cuivre inventée par Adolphe Sax, celle des saxophones, parce qu’elle diffère profondément des instruments à bocal : comme dans les clarinettes, le producteur du son est une anche battante contre la table d’un bec.
- Le saxophone consiste en un cône parabolique, dans lequel les intonations se modifient par un système de dix-neuf à vingt-deux clefs. Il est accordé par octaves, se joue avec facilité, rend des sons justes et d’un très beau timbre. On en fait de huit variétés, depuis l’aigu jusqu’au grave.
- 8. Autres instruments. — Outre les principales variétés d'instruments que je viens de passer en revue, il en existe beaucoup d’autres, de moindre importance, et dont l’étude ne saurait trouver place dans un rapport général.
- Tels sont les instruments de percussion (tambours, grosses caisses, timbales, cymbales, harmonicas, gongs, tam-tam, etc.), les instruments mixtes ayant pour objet certains effets de combinaison ou d’imitation (piano-orgue, piano-mélodium, harmoni-corde, piano-violon, etc.), de nombreux instruments de fantaisie, enfin les instruments mécaniques (pianos mécaniques, orgues de Barbarie, boîtes à musique, etc.).
- Les instruments mécaniques n’appartiennent guère au domaine de
- p.519 - vue 523/588
-
-
-
- 520
- EXPOSITION DE 1889.
- l’art musical : car cet art suppose le sentiment, et le sentiment disparaît quand intervient le jeu automatique. Il n’en est pas moins juste de reconnaître les progrès accomplis par la facture de ces instruments.
- Prenons pour exemple les pianos et les harmoniums mécaniques. Dès le commencement du siècle, de jeunes Savoyards faisaient entendre sur les boulevards de Paris un petit piano portatif de deux ou trois octaves, dans lequel l’exécutant était remplacé par un cylindre piqué, analogue à celui des orgues de Barbarie. Debain imagina les planches incrustées, faisant agir les marteaux et exécutant des morceaux notés par les procédés habituels de la tonotechnie : son invention eut un grand succès auprès des amateurs dont le talent se bornait à tourner une manivelle. Plus tard, Testé de Nantes substitua aux planchettes des cartons portant des ouvertures où s’engageaient les touches. Fourneaux appliqua ces cartons au pianista pneumatique. Depuis, le pia-nista a inspiré un grand nombre d’instruments divers, comme 1 e piano exécutant, Yorchestrion système pneumatique, Winston, le mélopan, le mélotrope, Yorganina, etc.
- 9. Faits généraux constatés à l’Exposition de 1889. — L’Exposition de 1889 n’a révélé aucune invention importante. Cependant elle a montré de réels progrès au point de vue du fini des instruments et de leur production à bon marché.
- Il est certain que le nombre des bons constructeurs s’est accru, au grand profit de l’art musical, et que la facture soignée n’est plus l’apanage exclusif de quelques maisons.
- En même temps l’instruction musicale s’est développée et perfectionnée; les améliorations réalisées dans les instruments ont reçu une publicité beaucoup plus grande par la presse spéciale, qui a des abonnés dans toutes les parties du monde; enfin le commerce d’exportation dispose de moyens de transport plus faciles et plus rapides.
- 10. Statistique commerciale. — Les mouvements d’importation et d’exportation ont été les suivants depuis 1827 :
- p.520 - vue 524/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
- 521
- PÉRIODES Oü ANNÉES. IMPORTATIONS. EXPORTATIONS.
- PIANOS. ORGUES D’EGLISE. AUTRES INSTRUMENTS. PIANOS. ORGUES D'Église. AUTRES INSTRUMENTS.
- francs. francs. francs. francs. francs. francs.
- 1827 à 1830. (Moyenne.) 6l,000 730,000
- 1831 à 1840. (Idem.) 36,000 790,000
- 1841 à 1850. (Idem.) 27,000 1,660,000
- 1851 à 1860. (Idem.) 27,000 4,090,000
- 1861 à 1870. (Idem.) 10,000 11,000 92,000 4,45o,ooo 65o,ooo 2,3l0,000
- 1871 à 1880. (Idem.) 39,000 12,000 12g,O00 6,980,000 1,44o,ooo 2,800,000
- 1881 1 0g,000 4,100 270,000 6,720,000 870,000 2,46o,ooo
- 1882 956,000 3,i5o 1,060,000 6,390,000 200,000 2,860,000
- 1883 200,000 4,960 420,000 5,700,000 200,000 2,680,000
- 1884 242,000 4,700 38o,ooo 4,920,000 95,000 2,48o,ooo
- 1885 243,ooo 4,5oo 44o,ooo 4,35o,ooo 99,000 2,160,000
- 1886 207,000 2,900 34o,ooo 5,i5o,ooo 44,ooo 2,2 I 0,000
- 1887 J 76,000 3,8oo 4io,ooo 4,645,ooo 48,ooo 2,3l0,000
- 1888 109,000 3,4oo ' 38o,ooo 4,i 4o,ooo 63,ooo 2,63o,ooo
- 1889 14 5,000 4,5oo 5oo,ooo 4,600,000 52,000 2,500,000
- Ce tableau montre que les sorties dépassent de beaucoup les entrées.
- L’importation a sensiblement augmenté depuis dix ans : elle nous vient surtout d’Allemagne. Quant à l’exportation, elle est à peu près stationnaire, sauf pour les orgues d’église qui accusent une très notable diminution; la France expédie principalement ses pianos en Angleterre, dans l’Amérique du Sud, en Espagne, etc., et ses autres instruments aux Etats-Unis et en Angleterre.
- p.521 - vue 525/588
-
-
-
- 522
- EXPOSITION DE 1889.
- CHAPITRE VI.
- MÉDECINE ET CHIRURGIE.
- 1. Instruments de chirurgie. — La science de la chirurgie a pris naissance chez les Grecs et les Romains, qui ont imaginé les premiers instruments spéciaux affectés à des opérations régulières. Un grand nombre d’instruments de cette nature ont été remis au jour par les fouilles d’Herculanum et de Pompéi; détail intéressant à noter, plusieurs des modèles ainsi retrouvés s’étaient perdus a travers les âges et avaient été inventés à nouveau, lorsqu’on les a exhumés des cendres qui les recouvraient: telle est, par exemple, une algalie en S, sur laquelle semble avoir été calquée la sonde à double courbure de J.-L. Petit, en usage jusqu’au jour où les sondes flexibles ont pu la remplacer.
- Au commencement du siècle, dit Nélaton dans son rapport sur l’Exposition de 1867, Part du coutelier en chirurgie se réduisait à la confection des instruments les plus usuels, de ceux qui entrent dans la composition de la trousse du chirurgien : la boîte à amputation et à trépan, les sondes, les instruments destinés à l’opération de la taille.
- Depuis, la chirurgie et son matériel ont subi une transformation complète et réalisé d’immenses progrès. Grâce au développement de la science, des opérations nouvelles, qui eussent été jadis considérées comme des actes de folie, ont pu être créées et pratiquées avec succès; pour les opérations déjà connues, des méthodes meilleures et plus sûres se sont substituées aux méthodes anciennes. D’habiles industriels, secondant les inspirations des chirurgiens et mettant à profit toutes les découvertes modernes, dans l’art de travailler les métaux ou les matières végétales, ont consacré leur talent et leur ingéniosité à
- p.522 - vue 526/588
-
-
-
- MÉDECINE ET CHIRURGIE.
- 523
- rendre les instruments plus parfaits, à les spécialiser davantage, à en faciliter le maniement, à en accroître la puissance et la rapidité d’action, à réduire les chances de fausse manœuvre ou d’accident, à diminuer les souffrances du patient.
- Pendant longtemps, l’Angleterre a eu une supériorité incontestable de fabrication sur la France et plus encore sur les autres nations de l’Europe. La capacité des constructeurs et de leurs ouvriers, les qualités de l’acier, l’excellence de la trempe, donnaient aux instruments anglais des formes satisfaisantes, un tranchant irréprochable et un poli éminemment favorable à l’entretien. Mais, dès 1820, nos fabricants ont courageusement engagé la lutte, produit des instruments tout à fait comparables à ceux de leurs concurrents d’outre-mer, et bientôt conquis le premier rang par d’heureuses innovations, sans lesquelles certaines conceptions chirurgicales seraient restées stériles.
- Parmi les hommes auxquels la France doit sa suprématie, il en est un, Charrière, dont le nom mérite d’être retenu. De simple ouvrier coutelier, cet artiste était devenu le chef de la plus grande fabrique française d’instruments chirurgicaux. Assistant aux opérations dans les hôpitaux, étudiant avec le soin le plus scrupuleux l’action des instruments, leurs mérites et leurs défauts, se tenant sans cesse au courant de la fabrication étrangère, réalisant avec beaucoup d’habileté les dispositions que lui indiquaient les chirurgiens ou qu’il imaginait lui-même, formant des élèves pour la province, il rendit d’inappréciables services. Dès 1834, le jury lui accordait une médaille d’argent; en 1889, il obtenait une médaille d’or, pour sa collection d’instruments de lithotritie, sa scie à molette et trépan, son appareil à extraire les corps étrangers implantés dans les os, etc.; la même récompense lui était décernée eni844 eti849- Plus tard, M. Char-rière fils, ajoutant encore au patrimoine que lui avait laissé son père, reçut en 185 5 une grande médaille d’honneur.
- Il faut lire les savants rapports publiés à la suite des expositions pouf apprécier les efforts communs de nos chirurgiens et de nos fabricants, pour se rendre compte du chemin parcouru depuis un siècle.
- p.523 - vue 527/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- b24
- Quelque perfectionnés qu’ils fussent lors de l’Exposition de 1878, les instruments ont été profondément transformés pendant la période comprise entre cette Exposition et celle de 1889.
- C’est qu’en effet l’adoption de la méthode antiseptique, inspirée des recherches microbiologiques récentes, a provoqué en chirurgie une véritable révolution. Jadis les opérations chirurgicales étaient fréquemment suivies d’accidents graves, dus a la contagion, à l’infection des plaies par des agents qu’y apportaient les mains du chirurgien ou de ses aides, les instruments, les pièces de pansement. En révélant la cause de ces accidents, la science a fourni le moyen de les prévenir, de diminuer la mortalité dans une proportion considérable, d’aborder des entreprises jusqu’alors irréalisables. Il a suffi de protéger les plaies contre l’accès des agents infectieux : tel est le but de la méthode antiseptique.
- L’introduction du système antiseptique a nécessité la réforme complète de l’arsenal chirurgical et son adaptation aux nécessités de la pratique nouvelle : c’était l’un des points les plus intéressants de l’Exposition.
- Deux moyens sont employés pour purifier les instruments des germes infectieux, pour détruire les microbes qu’ils recèlent : l’immersion dans des agents chimiques puissants, comme l’acide phé-nique ; la stérilisation, la destruction des germes, par l’action d’une haute température. Les instruments ne pouvaient subir, sans s’altérer, ces manœuvres de désinfection, que s’ils étaient entièrement métalliques : aussi le bois, la corne, l’écaille et l’ivoire ont-ils été remplacés par du métal nickelé. En parcourant les salles de la classe i4, le visiteur ne constatait pour ainsi dire plus une seule exception à ce qui est maintenant considéré comme une règle impérieuse. Cette modification soulevait de réelles difficultés; il a fallu tous les efforts et toute l’intelligence de nos constructeurs pour mettre à la disposition des chirurgiens des instruments remplissant les conditions nécessaires à leur entretien aseptique, et néanmoins aussi légers et aussi maniables que ceux dont se composait l’ancien arsenal.
- Il était en outre nécessaire, pour le nettoyage antiseptique, que les
- p.524 - vue 528/588
-
-
-
- MÉDECINE ET CHIRURGIE.
- 525
- instruments pussent être démontes aisément et presque instantanément. Les fabricants se sont donc ingéniés à trouver des articulations simples, se prêtant à un démontage et à un remontage faciles et rapides, sans compromettre les qualités de résistance et de solidité ; ils ont résolu le problème par des voies très diverses, mais également intéressantes à suivre.
- A côté des instruments proprement dits, les accessoires du matériel chirurgical ont été de même transformés pour répondre aux exigences de la méthode antiseptique. Partout le métal, le verre et le cristal ont remplacé les autres matières. Signalons les lits à opération entièrement métalliques ou recouverts de glaces en cristal, démontables et transportables à volonté; les tables pour disposer les instruments; les cuvettes à immersion ; les injecteurs où la pression hydrostatique seule remplit rofïice des anciens mécanismes, dont le contrôle antiseptique laissait à désirer; les enveloppes en métal substituées à l’ancienne gai-nerie; etc. Peut-être même y a-t-il eu quelque exagération en certains cas.
- L’arsenal du chirurgien s’est en outre enrichi d’instruments destinés à des opérations nouvelles et commandés par des indications récentes.
- Tout en remarquant l’ingéniosité dans la conception et l’exécution des formes, le jury a constaté une tendance presque générale à la simplification des instruments, à la suppression des mécanismes complexes et d’un maniement difficile. Il y a là une évolution intéressante, que le docteur Roux, membre de l’Académie des sciences, recommandait déjà dans son rapport sur l’Exposition universelle de 18 51.
- En résumé, la fabrication des instruments de chirurgie a fait d’immenses progrès depuis 1878. Il est d’ailleurs permis d’ajouter, avec un légitime orgueil, que l’industrie de la France, et spécialement de Paris, paraît tenir sans conteste la tête du mouvement.
- Le développement de notre exportation atteste d’ailleurs l’estime en laquelle sont tenus les produits français.
- Je ne puis fournir des chiffres précis à cet égard, parce que les
- p.525 - vue 529/588
-
-
-
- 526
- EXPOSITION DE 1889.
- statistiques de l’Administration des douanes réunissent les instruments de chirurgie aux instruments de chimie. Considérés ensemble, ces deux groupes donnent lieu à un commerce extérieur, dans lequel les sorties dépassent de beaucoup les entrées, comme le montre le tableau suivant :
- ANNÉES. IMPORTATIONS. ( Moyenne annuelle. ) EXPORTATIONS. (Moyenne annuelle.)
- 1841 à 1850 francs. 2,4oo 6,3oo 5i,6oo 171,000 3o8,ooo francs. 232,000 352,ooo 491,000 845,000 l,24l,000
- 1851 à 1860
- 1861 à 1870
- 1871 à 1880
- 1881 à 1889
- 2. Instruments de laboratoire, matériel de désinfection et de recherches bactériologiques. — Le rôle aujourd’hui prépondérant de la méthode antiseptique m’amène naturellement à signaler ici le matériel affecté aux recherches de bactériologie et de chimie biologique, dans les laboratoires tels que ceux de M. Pasteur, de M. Cor-nil, du Collège de France, de la Faculté de médecine, de la Faculté des sciences, de l’Ecole normale supérieure, et les instruments de désinfection ou de stérilisation employés dans les hôpitaux, où les étuves, les autoclaves, les stérilisateurs font actuellement partie de toute salle d’opération bien entendue.
- Cette section de la classe î h présentait un riche contingent d’appareils nouveaux et d’inventions d’une portée scientifique ou d’une utilité pratique incontestable.
- 3. Objets de pansement et matières antiseptiques. — La fabrication des objets de pansement et des matières antiseptiques constitue une branche nouvelle de l’industrie. Elle rend les plus utiles services, et l’on peut favorablement augurer de son avenir, d’après l’extension quelle a prise dans ces dernières années.
- Actuellement la France suffit à son énorme consommation et pos-
- p.526 - vue 530/588
-
-
-
- MÉDECINE ET CHIRURGIE.
- 527
- sède plusieurs établissements spéciaux, dont quelques-uns ont un chiffre d’affaires fort élevé et occupent un grand nombre d’ouvriers.
- 4. Articles de caoutchouc. Articles en gomme ; sondes ; bougies. — En 1867, MM.Tardieu et Oliffe indiquaient comme l’une des caractéristiques les plus saisissantes de l’Exposition l’importance qu’avait acquise, entre des mains ingénieuses et habiles, l’appropriation du caoutchouc aux divers usages médicaux. Ils rendaient hommage aux travaux entrepris dès 18 51 par M. Henri Galante. Cependant la France était encore tributaire de la Grande-Bretagne : aujourd’hui nos manufactures marchent au moins de pair avec les manufactures anglaises, et l’on retrouve à l’avant-garde la maison Galante et fils.
- Les articles en gomme, sondes et bougies, ont atteint le plus haut degré de perfection. On est parvenu à donner à leur tissu toute la gamme de la consistance, depuis une extrême souplesse jusqu’à la plus grande rigidité; leurs dispositions ont été mises en rapport avec les nécessités du traitement chirurgical antiseptique; ils ont gagné au point de vue de la régularité du calibrage, de la netteté des surfaces, de la résistance à la chaleur. Ici encore la production française a remplacé l’importation étrangère.
- 5. Autres objets pour le traitement médical ou chirurgical. — Parmi les autres objets en usage pour le traitement médical ou chirurgical, il n’en est pas beaucoup qui aient reçu des perfectionnements notables.
- Les appareils orthopédiques, pour le redressement des déviations du corps, n’appellent aucune indication spéciale, non plus que les appareils contentifs, destinés à soutenir les parties faibles.
- Il en est de même des bandages herniaires, qui ne révèlent aucune découverte susceptible de comparaison avec les progrès réalisés pour la cure des hernies par la voie chirurgicale.
- La prothèse, destinée à remplacer les organes absents et parfois à rendre au malade tout ou partie de la fonction qu’il avait perdue, se trouve à peu ptès au même point qu’en 1878. On doit du reste
- p.527 - vue 531/588
-
-
-
- 528
- EXPOSITION DE 1889.
- reconnaître que les fabricants de bras, de jambes, de mains, de pieds, d’yeux, de nez, de palais et d’autres organes artificiels étaient déjà arrivés à des résultats merveilleux : pour un peu, ils feraient des êtres plus beaux que nature.
- D’intéressantes tentatives se sont manifestées dans la prothèse dentaire. Les fournitures pour dentistes présentent un exemple très remarquable de l’essor pris par la production nationale. Tandis qu’en 1878 ces fournitures étaient à peu près monopolisées dans la section américaine, la France a pu, en 1889, montrer une très belle collection d’objets propres à l’art du dentiste, depuis les fauteuils mécaniques, les fours à vulcaniser, les instruments, jusqu’aux dents artificielles et aux matières pour l’aurification et la prothèse ; elle est en mesure de se suffire à elle-même et de rivaliser avec les Etats-Unis. C’est un succès qui ne saurait être négligé. Il s’agit d’une consommation importante et aussi d’une question de santé : car les fonctions de l’estomac sont intimement liées à celles de la bouche ; quatre siècles avant notre ère, Hippocrate, s’appuyant sur des expériences anciennes, recommandait déjà l’emploi de dents artificielles et enseignait même la manière de les attacher avec des fils métalliques. D’ailleurs la coquetterie vieille comme le monde, chez la femme et même chez l’homme, assurera toujours un débouché considérable aux fabricants de produits de cette nature.
- La supériorité de la vaccine animale sur la vaccination de bras à bras, au point de vue de son innocuité et des garanties qu’elle donne contre la transmission d’autres maladies, est aujourd’hui incontestée. Aussi a-t-on vu éclore de nombreuses institutions, dans le but de développer la vaccine animale, d’en récolter le vaccin et de le propager pour la vaccination humaine. Le mouvement est parti de France, il y a plus de vingt ans; des faits récents, communiqués à l’Académie de médecine, n’ont pu que l’activer.
- Les médecins et les constructeurs ont poursuivi leurs recherches et leurs travaux d’électrothérapie. Des appareils ingénieux, batteries de cabinet, sondes rectales, sondes vésicales, excitateurs utérins, hystéro-inètres, audiomètres, appareils d’éclairage électrique pour l’inspection
- p.528 - vue 532/588
-
-
-
- MÉDECINE ET CHIRURGIE.
- 529
- des cavités naturelles ou accidentelles, etc., attestaient de sérieux progrès dans les applications de l’électricité à la thérapeutique.
- Ce n’est pas d’hier que date la gymnastique médicale. Elle dérive des jeux d’Arcadie, institués parLycaon, et des jeux d’Olympie, fondés par Hercule : les anciens comprirent rapidement tous les services que les exercices du corps étaient susceptibles de rendre pour la conservation ou l’amélioration de la santé ; Athènes eut ses gymnasia et Rome ses thermes, ou les jeunes gens venaient chercher la force et la puissance musculaire. Galien, tout en fulminant contre les abus de la gymnastique, contre le régime des athlètes et des gladiateurs, contre les fâcheux effets qui pouvaient en résulter pour l’intelligence, n’en reconnaissait pas moins l’utilité des exercices corporels, sagement pondérés, soit a titre préventif, soit à titre curatif. Ambroise Paré en appréciait la valeur dans le traitement des maladies chirurgicales. A la fin du siècle dernier, un savant médecin russe, Tissot, fit paraître plusieurs ouvrages, dont l’un sur la santé des gens de lettres et un autre sur la gymnastique médicinale et chirurgicale, où il formulait d’excellents préceptes et signalait particulièrement les applications de la gymnastique aux cas de scrofule et de déviation de la taille. Plus tard, Ling se faisait l’apôtre de la même cause; Glias cherchait à vulgariser la gymnastique en France et en Suisse; Amoros l’introduisait dans l’armée. M. Duruy, qui a rempli avec tant d’éclat la charge de grand maître de l’Université, sut comprendre tout l’intérêt d’un bon enseignement de la gymnastique dans les établissements d’instruction publique : après beaucoup de résistances, ses intentions sont aujourd’hui réalisées. L’Assistance publique a eu recours a la gymnastique dans ses hôpitaux et en a recueilli d’admirables effets. Des règles assez précises ont pu être posées sur l’appropriation des exercices a l’âge, à la constitution, à la force, à la nature des affections du sujet; des observations prolongées et convaincantes ont été faites sur le traitement de la scrofule, des maladies articulaires, des déviations du corps, des déformations de la cage thoracique, de la chorée, d’autres affections nerveuses. La gymnastique de pleiu air et la gymnastique de chambre sont en honneur. De bons appareils
- p.529 - vue 533/588
-
-
-
- 530
- EXPOSITION DE 1889.
- figuraient à la classe là, sans toutefois présenter d’innovations importantes.
- La balnéothérapie et l’hydrothérapie ont pris beaucoup d’extension ; employée avec prudence, l’eau est un des plus précieux agents de la science médicale. On pouvait voir d’excellents appareils dans le pavillon spécial établi sur la berge du quai d’Orsay, près de l’Esplanade des Invalides.
- Je me borne à mentionner divers objets ou appareils pour le transport des blessés.
- 6. Pièces anatomiques et pathologiques. — L’une des sections les plus remarquables de la classe 1à était sans contredit celle des pièces anatomiques naturelles et artificielles, et des moulages coloriés représentant les lésions pathologiques. 11 semblait impossible de faire plus et mieux dans la préparation de ces objets si utiles à l’enseignement médical.
- Les moulages en couleur, consacrés aux affections pathologiques et spécialement aux affections cutanées, sont saisissants de réalité. II s’agit là d’un art bien français, auquel l’hôpital Saint-Louis doit sa merveilleuse collection, enviée du monde entier. Cette collection, formée peu à peu depuis trente ans par M. Baretta, compte plus de 3,ooo modèles; elle présente le tableau en quelque sorte vivant des maladies fréquentes ou rares, prises sur le fait, dans leurs moindres détails et aux différentes périodes de leur évolution. L’exactitude des reproductions et l’habileté surprenante avec laquelle elles sont exécutées leur donnent une haute valeur scientifique.
- M. Tramond, artiste habile et ingénieux, dont l’un des titres est d’avoir activement participé à la préparation, au montage et à la conservation des pièces qui enrichissent le musée d’Orfila et le musée Dupuytren, a mérité, comme M. Baretta, un grand prix pour ses pièces anatomiques. Les pièces artificielles sont arrivées au point de pouvoir remplacer la nature sur laquelle elles sont calquées. A côté de l’œuvre de M. Tramond, on retrouvait la savante anatomie élastique du docteur Auzoux, à laquelle les plus hautes récompenses
- p.530 - vue 534/588
-
-
-
- MÉDECINE ET'CHIRURGIE.
- 531
- ont été décernées dans les expositions françaises depuis i834 et qui a notamment obtenu une grande médaille d’honneur en 185 B.
- Paris, son école d’anatomie descriptive et ses musées sont le seul champ où l’art des naturalistes ait pu prendre un puissant essor et recevoir un entier développement.
- 7. Observations générales. — J’ai beaucoup parlé de la France et très peu de l’étranger. En effet, sauf la Suisse qui figurait dignement a la classe 14 et qui avait une exposition de premier ordre et d’un puissant intérêt, les nations étrangères n’avaient envoyé que des produits le plus souvent insuffisants. Plusieurs, et non des moins importantes, n’étaient même pas représentées ou l’étaient seulement pour quelques branches spéciales, par exemple pour les instituts vaccinaux et le matériel de la vaccination. Cette abstention des principales maisons qui auraient pu se rendre à notre appel doit-elle être attribuée à leur indifférence, au sentiment de leur supériorité, ou aux dangers d’un rapprochement trop immédiat avec nos produits? Il serait inutile de chercher à pénétrer le mobile auquel elles ont obéi. Mais, bien que l’Exposition de 1889 n’ait pas fourni tous les éléments d’une appréciation comparative, on peut néanmoins affirmer sans crainte la suprématie et les très grands progrès de la production française, qui a su s’affranchir dans toutes ses branches, devenir complètement indépendante, marcher sans cesse en avant; nos fabricants, nos artistes ne négligeront rien pour rester à la hauteur de leur passé.
- Le jury n’avait point à juger l’état actuel de la médecine ni de la chirurgie; sa mission était limitée aux arts, aux industries, qui gravitent autour de la science médicale et lui apportent leur concours. Cependant il me sera permis de constater l’évolution scientifique dont les produits exposés portaient la trace et le reflet, de dire que nos savants et en particulier nos maîtres en chirurgie, loin de marcher à la remorque des étrangers, occupent un rang digne de la France et l’honorent par leurs connaissances et leurs découvertes.
- p.531 - vue 535/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1881).
- 531>
- CHAPITRE VIL
- INSTRUMENTS DE PRÉCISION.
- 1. Astronomie et géodésie. — Dans les temps les plus reculés, les astres étaient observés à l’œil nu, soit avec des gnomons, soit avec des instruments gradués garnis de pinnules. Quelque grandes que fussent les dimensions données à ces instruments, les observations ne pouvaient conduire qu’à des résultats fort peu précis; elles n’en ont pas moins fourni des renseignements utiles pour l’étude des mouvements séculaires, comme la précession des équinoxes : réparties sur des siècles, les erreurs devenaient moins sensibles.
- Les progrès les plus marquants dans la construction des instruments d’astronomie remontent au xvne siècle et se rattachent à la découverte de la lunette.
- Dès l’an 1B00, on connaissait les propriétés des verres concaves et des verres convexes. Mais ce fut, dit-on, par hasard que des enfants, les fils de Lippershey, fabricant de besicles à Middelbourg, constatèrent les effets de grossissement obtenus par la combinaison d’une lentille convexe et d’une lentille concave, dont ils se servaient en jouant pour regarderie coq du clocher. Lippershey répéta l’épreuve, imagina aussitôt la lunette d’approche et, au mois d’octobre 1608, sollicita des Etats généraux de Hollande un brevet d’invention. L’instrument de Middelbourg se répandit bien vite ; il se vendait déjà à Paris chez les lunetiers quand, en mai 1609, Galilée, qui ne le connaissait que très imparfaitement, réinventa la lunette et lui donna son nom.
- La lunette de Galilée, qui comportait deux lentilles, l’une convergente pour objectif, l’autre divergente pour oculaire, fut seule en usage pendant quarante ans. Son grossissement, d’abord assez faible, s’éleva bientôt à trente fois les dimensions linéaires, puis fut poussé
- p.532 - vue 536/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE PRÉCISION.
- 533
- à cent par Huyghens et Gassini, pour un appareil de 8 mètres de longueur.
- Le champ de cette lunette diminuait notablement à mesure que l’on augmentait la longueur pour accroître le grossissement. Ce défaut la fit abandonner et remplacer par la lunette astronomique, qui, d’après sa composition, se prêtait à de forts grossissements, tout en conservant un champ assez étendu. Aujourd’hui elle ne sert plus qu’à l’état de lorgnette.
- Dans la lunette astronomique, l’objectif et l’oculaire sont convexes : l’idée de recourir à deux verres convergents a été donnée pour la première fois par Képler, en 1611, mais demeura sans application jusqu’au jour où le père de Rheita la remit au jour. A la grande lunette est adjointe une petite lunette auxiliaire, dite chercheur, dont le champ est beaucoup plus vaste et qui facilite le pointage.
- Vers le milieu du xvne siècle, on se servait, dans les recherches délicates, de lunettes astronomiques dont la longueur variait entre 4 et 12 mètres et le grossissement entre ho et i5o; celles de Cam-pani étaient particulièrement réputées.
- Toutes ces lunettes avaient l’inconvénient de donner des images colorées. John Dollond, fils d’un Français réfugié en Angleterre lors de la révocation de l’édit de Nantes, inventa en 1757 les objectifs achromatiques formés de deux lentilles biconvexes de crown-glass avec interposition d’une lentille biconcave de flint-glass. Avant lui, Hall avait, paraît-il, établi des lunettes achromatiques, mais sans donner aucune publicité à sa découverte. Depuis, le nombre des verres a été réduit à deux : une lentille biconvexe de crown-glass et une lentille de flint-glass, concave d’un côté, légèrement convexe de l’autre.
- Autrefois la France était tributaire de l’Angleterre pour les lunettes astronomiques. Cette situation s’est modifiée à la fin du siècle dernier. En i8o4, Lerebours avait fait la lunette qui servait à Napoléon au camp de Boulogne; deux ans après, il obtenait à l’Exposition une mention honorable, méritée par cr deux lunettes supérieures à celles de crDollond pour les objets célestes, et au moins égales pour les objets cc terrestres » ; puis, devançant de beaucoup les constructeurs anglais,
- p.533 - vue 537/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- SU
- il allait d’étape en étape à la lunette de o m. 38 d’ouverture et 8 mètres de foyer, terminée par son fils en i8ùù et destinée a l’Observatoire de Paris. De son côté, Gauchoix construisait de bons objectifs achromatiques, dont il élevait progressivement le diamètre de o m. 08 à o m. 33.
- Vers la même époque, Fraunhofer de Munich se distinguait par des travaux analogues.
- En 1855, les plus grandes lunettes achromatiques, celles des observatoires de Paris, de Poulkova et de Cambridge, avaient toutes trois o m. 38 d’ouverture. Malgré les perfectionnements réalisés par M. Guinand, il était impossible d’aller au delà sans se heurter contre des difficultés insurmontables dans la préparation de lentilles bien homogènes. Aujourd’hui les plus grands objectifs sont ceux des observatoires de James Lick, au mont Hamilton (o m. 90), de Meudon (0 m. 83), de Nice (0 m. 76), de Poulkova (0 m. 75), de Vienne (0 m. .675), de Washington (0 m. 65), d’Edimbourg (0 m. 6a5); les grossissements dépendent de l’état de l’atmosphère et ne dépassent guère 5oo, sauf pour l’observation des étoiles doubles, où l’on emploie parfois des grossissements de 1,000 à 1,200.
- Tandis que les lunettes sont fondées sur la réfraction, les télescopes agissent par réflexion; l’objectif y est remplacé par un miroir concave.
- C’est en 1666 que Newton, ne trouvant pas de remède à l’irisation des images fournies par les lunettes, construisit son premier télescope; Grégori l’avait devancé de trois ans. L’un et l’autre se servaient de miroirs métalliques. Dans le télescope de Newton, les rayons, après avoir subi une première réflexion sur le miroir concave, se réfléchissaient de nouveau sur un miroir plan incliné à à5 degrés par rapport à l’axe de l’instrument et se trouvaient ainsi dirigés vers un orifice latéral muni d’un oculaire; dans le télescope de Grégori, ils subissaient de même une seconde réflexion, mais sur un petit miroir concave qui les renvoyait vers un orifice ménagé au centre du miroir principal et au fond du tube.
- p.534 - vue 538/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE PRÉCISION. 535
- Plus tard, Herschell, ancien professeur de musique, fit des télescopes gigantesques, dont l’un, terminé en 1789, ne mesurait pas moins de 12 mètres de longueur et avait près de o m. 5o de diamètre. A l’aide de ces appareils, il découvrit Uranus, les satellites de cette planète, ainsi que deux satellites de Jupiter; il reconnut le mouvement du système solaire vers la constellation d'Hercule et se livra à des observations du plus haut intérêt sur les nébuleuses.
- Les miroirs en métal présentent de nombreux inconvénients; leur pouvoir réflecteur est médiocre; leur surface se ternit par l’oxydation, et il faut alors les retravailler complètement. Aussi les télescopes ont-ils été délaissés en France.
- Cependant Foucault, réalisant une idée que Steinheil de Munich avait eue en même temps que lui, a opéré une véritable transformation dans la construction de ces instruments, en substituant au miroir métallique un miroir en verre argenté beaucoup plus léger, plus facile à travailler et à entretenir, et présentant un pouvoir réflecteur triple. Ce savant a en outre inventé les méthodes les plus ingénieuses et les plus simples pour corriger les inégalités de courbure des miroirs. Dès avant 1867, un télescope de 0 m. 80 de diamètre, établi d’après ses indications par M. Secretan, était installé à Marseille dans la succursale de l’Observatoire de Paris.
- Actuellement les plus grands miroirs de télescopes sont ceux de Lord Rosse à Parsoustown (1 m. 80 et 1 m. 20, métal), de M. Com-mon (1 m. 5o, verre argenté), de Melbourne (1 m. 20, métal), de Paris (1 m. 20, verre argenté).
- Ainsi que je l’ai déjà rappelé, la lunette a été te précurseur de la grande astronomie.
- En i63à, Morin appliqua la lunette de Galilée aux instruments gradués pour la mesure des angles; mais son invention ne devint réellement utile à l’astronomie qu’en 1666, quand Auzout et Picard adaptèrent au quart de cercle une lunette astronomique pourvue d’un réticule au foyer commun de l’objectif et de l’oculaire. Il y a lieu de mentionner encore, pour le xvne siècle, la découverte par Vernier du
- p.535 - vue 539/588
-
-
-
- 536
- EXPOSITION DE 1889.
- petit appareil qui a conservé son nom et qui est d’un usage si général pour la lecture des arcs divisés ( 1631), et l’application du pendule aux horloges par Huyghens (1656).
- Rœmer imagina en 1700 la lunette méridienne, qui permet d’observer le passage des astres au méridien et de mesurer ainsi leur ascension droite : cette lunette est nécessairement accompagnée d’un appareil à mesurer le temps sidéral.
- Quinze ans plus tard, Graham remplaçait le pendule à une seule tige par le pendule compensateur. Mayer trouvait en 1752 la répétition des angles, et Borda publiait en 1786 la description de son cercle répétiteur.
- Le cercle mural, destiné à la détermination de la distance polaire des astres, le cercle méridien, donnant à la fois l’ascension droite et la distance polaire, et l’équatorial ou lunette parallactique, servant à la mesure des coordonnées d’un astre par des observations faites en dehors du méridien, vinrent compléter le gros arsenal des observatoires.
- Au siècle dernier, les Anglais Sisson, Graham, Harrisson, Dollond, Bird, Bamsden, Troughton, avaient le monopole de la construction des instruments astronomiques pour toute l’Europe. Mais, vers 1800, Munich vit s’élever deux établissements considérables dirigés avec éclat par Reichenbach et Frauenhofer, dont Ertel et Merz continuèrent dignement la tradition. La France eut, pour l’horlogerie, Leroy, Lepaute, Bertboud, Breguet; pour l’optique, Lerebours et Cauchoix; pour les instruments, Lenoir qui, sous la direction de Borda, fit en 1790 les appareils destinés à la grande opération de la méridienne de France, et Fortin, dont les travaux présentaient une élégance, une précision et un fini jusqu’alors inconnus, et qui termina sa carrière par l’exécution d’un cercle mural de 2 mètres pour l’Observatoire de Paris, enfin et surtout Gambey, qui nous a affranchis de l’Angleterre et mérite d’être placé à la tête de l’école française. Ce grand artiste, découragé, allait partir pour l’Amérique : Arago, qui l’avait deviné en 181 5, sut le retenir et le chargea de construire une grande lunette méridienne, un cercle mural et un équatorial, destinés à notre Obser-
- p.536 - vue 540/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE PRÉCISION.
- 537
- \atoire(1). Le succès de Gambey fut tel qu’il conquit immédiatement la clientèle de l’étranger et devint notamment le fournisseur des observatoires de Bruxelles et de Genève.
- De son côté, la mécanique céleste avait fait d’immenses progrès, sous la main des géomètres du xvmc siècle. Avec de tels auxiliaires, la science astronomique prit un développement merveilleux.
- Gambey a eu des successeurs dignes de lui, Secretan, Brunner,
- (1) Les instruments astronomiques de l’Observatoire de Paris sont les suivants, d’après une note qu’a bien voulu me remettre l’amiral Mouchez :
- i° Equatorial de Gambey, établi en 1828 et aujourd’hui hors d’usage. (Objectif de 0 m. 10; cercles divisés de 1 mètre.)
- 20 Lunette méridienne de Gambey, installée en i834 et améliorée en 1854. (Objectif de o m. 16.)
- 3° Cercle mural de Gambey, datant de 1843 et amélioré en i854. (Objectif de 0 m. 10; cercle de 2 mètres. )
- 4° Equatorial de l’Est. (Objectif de o m. 38. Le dôme tournant, de i3 mètres de diamètre, remonte à i846; mais l’instrument n’a été construit qu’en 1854 par Brunner père. Mis presque immédiatement hors d’usage, l’objectif de Lerebours fut remplacé en 1882 par un autre objectif de MM. Henry; en même temps un tube métallique était substitué au tube en bois.)
- 5° Equatoriaux du jardin. (L’équatorial Est, construit en i854 par M. Chacornac avec une ancienne lunette de Lerebours de 0 m. 21, a été remplacé en 1885 par un équatorial photographique à deux objectifs : l’un photographique de o m. 33, de MM. Henry; l’autre de o m. 24, de M. Martin. Quant à l’équatorial Ouest, il avait primitivement un objectif de o m. 2 4, de Secretan, qui fut employé en 1863 pour le grand cercle méridien et remplacé par un objectif de même diamètre, de L. Foucault.)
- 6° Équatorial de la tour de l’Ouest. (Lunette de 5 m. 25 de longueur, avec objectif de o m. 32 et monture équatoriale entièrement
- en métal, construite par Secretan-Eichens, sous la direction de M. Y. Villarceau, en i858, et qui a servi de modèle à presque tous les équatoriaux actuels; coupole tournante de 7 mètres de diamètre. L’objectif primitif de Secretan a été remplacé presque immédiatement par un autre objectif du même constructeur, puis en 1884 par un objectif de M. Martin.)
- 70 Grand cercle méridien, installé en 1863 à la place qu’occupait depuis 1825 le cercle mural de Fortin. (Objectif de o m. 2 4 par Secretan; monture par Eichens. — C’est le plus grand de tous les instruments de ce genre. )
- 8° Sidérostat de Léon Foucault, construit en 1869-1870 par Eichens. (Miroir plan de 0 m. 3o par Martin.)
- 90 Télescope de 1 m. 20 de diamètre et 7 m. 20 de-longueur, établi en 1874, avec miroir en verre argenté par Martin, monture équatoriale par Eichens, abri roulant et escalier mobile par la Compagnie du chemin de fer de Lyon.
- 10° Cercle méridien donné à l’Observatoire par M. Biscboffsheim et construit par Eichens, avec objectif de 0 m. 19 par M. Martin.
- 11° Équatorial coudé de M. Lœwy, installé en 1882. (Objectif de 0 m. 27, miroirs [dans de o m. 4o et o m. 3o par MM. Heiry; monture par Gautier.)
- 12° Grand équatorial coudé de M. Lœwy, non encore complètement monté. (Deux objectifs de 0 m. 60, l’un optique, l’autre photographique; miroirs plans de o m. 85 et 0 m. 73 par MM. Henry ; monture de Gautier. )
- 13° Divers instruments transportables : télescopes; lunettes; cercles méridiens portatifs.
- p.537 - vue 541/588
-
-
-
- 538
- EXPOSITION DE 1889.
- Gautier, etc. Il me suffira de citer ici le grand équatorial, unique au monde, dont M. Bischoffsheim a doté l’observatoire de Nice : la lunette a 18 mètres de longueur et son objectif mesure o m. 76 de diamètre; le dispositif mécanique est dû à M. Gautier et l’objectif à MM. Feil et Henry; la coupole colossale qui l’abrite et dont le rayon intérieur est de 11 m. 20, flotte et repose au besoin sur des galets, si bien que le moindre effort suffit pour la déplacer et qu’elle fait sa révolution complète en quelques minutes : c’est une nouveauté dont le mérite revient à MM. Eiffel et Ch. Garnier.
- L’astronomie nautique a recours aux instruments à réflexion, notamment pour faire le point, c’est-à-dire pour déterminer la longitude et la latitude en mer. Tous ces instruments reposent sur un principe commun, qui est le suivant : quand l’image directe d’un objet se superpose dans une lunette à l’image d’un autre objet obtenue par double réflexion sur deux miroirs, l’angle des deux objets est double de celui des deux miroirs.
- Dès 1664, le docteur Hooke avait indiqué ce principe; Newton s’en était occupé cinq ans plus tard. Mais c’est seulement en 1781 que Hadley fit construire l’octant (huitième de cercle), plus communément remplacé par le sextant (sixième de cercle).
- Tobie Mayer substitua en 1767 le cercle entier au secteur de 45 degrés ou de 60 degrés, afin de pouvoir appliquer à l’instrument la répétition des angles et de corriger ainsi les erreurs des divisions du limbe. En 1775, Borda modifia très heureusement le cercle de Mayer et le rendit pratique : il supprima la détermination préliminaire du point de parallélisme des miroirs. Quelques perfectionnements furent encore apportés depuis au cercle de réflexion, qui est de beaucoup supérieur au sextant.
- Gambey, et après lui d’autres artistes français, ont construit de très bons instruments à réflexion.
- La géodésie a pour objet essentiel la détermination des positions géographiques à la surface du globe et l’étude de la figure de la terre.
- p.538 - vue 542/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE PRÉCISION.
- 539
- Ce sont les mesures géodésiques qui ont donné à l’astronomie sa première unité de longueur, le rayon de l’équateur terrestre, et fourni ensuite l’unité conventionnelle de longueur sur laquelle repose notre système de poids et mesures, c’est-à-dire le mètre. Elles ont permis à Newton de vérifier la loi de l'attraction universelle, justifié son explication du phénomène de la précession et indiqué les causes de la nutation, ainsi que des variations de l’intensité de la pesanteur avec la latitude. Il existe une solidarité intime entre l’astronomie et la géodésie, qui se prêtent un mutuel concours.
- L’opération géodésique capitale, celle de la mesure de la terre, a donné lieu à des travaux remarquables. Sans remonter aux temps anciens, Fernel, médecin et astronome, mesura directement sur le sol, en i55o, l’arc de méridien compris entre Paris et Amiens; Norwood, en Angleterre, eut recours à un procédé analogue; Snel-lius, géomètre hollandais, appliqua le premier, en 1616, le système des triangulations. Mais c’est à l’illustre Picard (1669) qu’est due la première mesure réellement mathématique de la terre : les chiffres auxquels il arriva permirent à Newton de fixer définitivement le grand principe de la gravitation universelle, dont il avait douté à la suite des opérations inexactes de Norwood. Après Picard, vinrent J.-Dominique Gassini, Jacques Gassini, Philippe Maraldi, de la Hire, Godin, Bouguer, La Gondamine, Maupertuis, Glairaut, Camus, Le-monnier, Outhier, Gassini de Thury, Lacaille, Mason et Dixon, De-lambre et Méchain, Biot et Arago, Mudge, Boy, Golby, Bessel, Kassler, Porro, Bœyer, etc. A une époque tout à fait récente, les beaux travaux du regretté général Perrier méritent une mention spéciale.
- Parmi les divers instruments employés en géodésie, les plus importants sont la règle, le cercle répétiteur, le théodolite.
- La règle sert à mesurer les bases; d’abord en bois, elle a été faite plus généralement avec deux métaux, dont la dilatation diffère notablement et qui permettent d’exprimer la température par l’écart de leurs allongements. Plusieurs modèles sont célèbres; on peut citer ceux de Borda, de Bessel, de Porro, et ceux qui ont été construits par Brunner pour le Gouvernement espagnol et pour le Ministère fran-
- p.539 - vue 543/588
-
-
-
- 540
- EXPOSITION DE 1889.
- çais de la guerre. L’étalonnage et la mesure des coefficients de dilatation s’effectuent à l’aide de comparateurs Lenoir, Gambey, Brunner ou autres.
- Le cercle répétiteur donne les angles dans le plan des objets et les distances zénithales.
- Le théodolite fournit les distances zénithales et les angles réduits à l’horizon.
- Dans les opérations géodésiques de premier ordre dirigées par le général Perrier, le théodolite a été remplacé par un cercle azimutal réitérateur, pour la détermination des différences d’azimut. Je viens de faire allusion à la méthode de réitération : elle est souvent préférée à la méthode de répétition.
- Après la géodésie, il y a lieu de citer les opérations moins scientifiques du levé des plans et du nivellement.
- Les instruments en usage sont bien connus : chaînes, lunettes à mesurer les distances, stadias; cercles et petits théodolites, grapho-mètres, pantomètres, équerres, boussoles, planchettes à alidade, déclinatoires; niveaux à bulle d’air, niveaux à lunette et à bulle d’air, niveaux d’eau, niveaux à perpendicule, mires, clisimètres, niveaux de pente, éclimètres, etc. Beaucoup de constructeurs excellent aujourd’hui dans la fabrication de ces instruments.
- Mentionnons encore les télémètres, qui permettent d’apprécier rapidement les distances et sont surtout employés dans l’armée.
- Il est une catégorie d’appareils relativement récents, dont je n’ai point parlé, celle des instruments qui utilisent la photographie et dont on se sert notamment dans les études d’astronomie physique.
- Telles sont par exemple les lunettes photographiques.
- Je ne crois pas devoir revenir ici sur les indications contenues dans un précédent chapitre, au sujet de cette branche spéciale et si féconde des applications de la photographie.
- La section d’astronomie et de géodésie de la classe i5 était riche
- p.540 - vue 544/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE PRÉCISION.
- 541
- on beaux instruments de toute nature, dont on trouvera l’énumération et la description dans le très consciencieux rapport de M. L. Teis-serenc de Bort. Ceux qu’il m’est impossible de ne pas signaler ici sont la lunette méridienne de M. Gautier, le sextant à horizon gyro-scopique de M. Hurlimann, et le pendule réversible pour la gravité, des frères Brunner, qui marquent des progrès intéressants.
- M. Gautier, qui s’est fait un nom très apprécié dans la spécialité des grands instruments astronomiques, exposait une belle lunette méridienne destinée à l’observatoire de la Plata. Il a, le premier, réalisé l’équatorial coudé de M. Lœwy, permettant à un astronome d’observer dans une chambre close tout en restant commodément assis.
- Le sextant à horizon artificiel, créé par M. le capitaine de vaisseau Fleuriais et construit par M. Hurlimann, est fort curieux. Pour permettre les observations de hauteur des astres quand l’horizon de la mer est brumeux, ou pendant la nuit, quand il est difficilement visible, M. Fleuriais a eu l’idée de dessiner un horizon artificiel a l’aide d’une toupie gvroscopique, animée d’un mouvement de rotation très rapide. Cette toupie porte un petit miroir qui, on tournant, donne a l’œil la sensation d’un trait horizontal. Son axe reste d’ailleurs vertical, en verlu des propriétés du gyroscope, malgré les petits déplacements du support, de telle sorte que la ligne formée par le miroir peut servir d’horizon. Les latitudes sont obtenues avec une précision de a minutes.
- La réputation des frères Brunner n’est plus à faire. Leurs cercles azimutaux, leurs théodolites simples ou magnétiques, leurs lunettes méridiennes portatives, employées par les officiers du service géodé-sique, sont tout à fait hors de pair. Ces constructeurs présentaient d’excellents pendules réversibles, établis d’après les données du commandant Delforges, pour les mesures de l’intensité de la pesanteur.
- Des opérations d’une grande portée pratique et d’une haute valeur scientifique ont été entreprises par le Ministère des travaux publics, pour le nivellement général de la France où Bourdaloue avait déjà immortalisé son nom. M. Lallemand, ingénieur des mines, y déploie beaucoup de talent; la commission chargée d’arrêter les bases du
- p.541 - vue 545/588
-
-
-
- 542
- EXPOSITION DE 1889.
- travail compte des membres d’une expérience consommée, choisis dans les services civils et dans l’armée.
- A peine est-il besoin de dire tout l’intérêt des expositions organisées par le Bureau des longitudes, ainsi que par les ministères de la guerre et de la marine.
- 2. Mesures et instruments de mathématiques. — On constate une précision toujours croissante dans les machines à diviser; leur perfection est poussée à un si haut degré que la division descend au-dessous du 7^ de millimètre.
- La section technique de l’artillerie exposait toute une série d’instruments de mesure et d’étalons destinés aux manufactures d’armes : calibres à coulisse mesurant les longueurs a ^ de millimètre près; palmers au ^ de millimètre; calibres de précision donnant le ^ de millimètre; étoiles mobiles; etc.
- Des progrès se manifestent dans les mesures courantes, les règles à calcul, les compas et objets dits de mathématiques. Le temps est déjà loin, où les fabriques allemandes, notamment celles de Nuremberg, ainsi que les fabriques suisses, étaient en possession de la majeure partie du marché français. Il y a là une industrie qui occupe de nombreux ouvriers tels que polisseurs, graveurs, gainiers, ébénistes, découpeurs, planeurs, monteurs, etc.
- Les planimètres rendent de grands services pour la quadrature des surfaces planes. Le premier a été construit en 1827 Par Gonnella qui, deux années auparavant, en avait indiqué les principes dans un article intitulé Teoria e descrizione d’una machina colla quale si qua-drano le superficie piane. A la même époque, un géomètre-arpenteur de Berne, Oppikofer, imaginait le planimètre à cône et le faisait établir par Ernst, qui plus tard transforma cet instrument et obtint en 1837, sur le rapport de Poncelet, le prix de mécanique de la fondation Montyon. En 18Ù0, M. Lalanne fit du planimètre à cône un instrument d’arithmétique graphique, appelé arithmoplanimètre. Depuis, plusieurs autres types de planimètres sont apparus : l’un d’eux, dû à Amsler (i85à), est remarquable “par son élégance, ses petites
- p.542 - vue 546/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE PRÉCISION.
- 543
- dimensions et son bon marché. En 1889, la maison Amsler-Laflbu présentait, outre les planimètres ordinaires, une série d’intégrateurs remarquables, s’appliquant à des problèmes de construction navale.
- 3. Physique générale. — Les balances comportent de nombreuses variétés : balances ordinaires, dans lesquelles le point de suspension est placé entre la puissance et la résistance, au-dessus des plateaux; romaines; pesons; balances de Roberval; bascules; etc. Seules, les balances de précision doivent nous arrêter : ce sont celles qui servent aux recherches les plus délicates de la physique et de la chimie, à la vérification des essais d’or et d’argent. Dès l’Exposition de 18 51, le rapporteur du jury signalait des appareils, dont l’index était observé à l’aide d’une lunette et qui pesaient.a un demi-milligramme près. En 1878, MM. Collot frères montraient une balance pesant le kilogramme et indiquant le ^ de milligramme. La maison Collot et fils est restée à la hauteur de sa réputation. Parmi les nouveautés, on peut citer la balance de M. Baille, dans laquelle l’appréciation des déplacements du fléau est basée sur les phénomènes des interférences et en particulier des anneaux colorés, et qui permet d’évaluer le ~ de milligramme, ainsi que la balance de M. Curie, qui se distingue par la lecture des déviations du fléau, à l’aide d’un microscope et par l’emploi d’amortisseurs sous les plateaux, afin de rendre les pesées plus rapides. Les Pays-Bas ont aussi des constructeurs habiles.
- Déjà, en 1878, M. Gailletet avait obtenu des résultats remarquables pour la liquéfaction des gaz réputés permanents. B a continué ses expériences et exposé en 1889 des appareils construits par M. Du-cretet, qui permettent de comprimer sans aucun danger, sous de hautes pressions, une masse considérable de gaz, grâce à l’emploi du mercure comme piston compresseur. La pression est poussée jusqu’à koo ou 5oo atmosphères. Par la détente du gaz et l’abaissement de température qui en est la conséquence, M. Gailletet est parvenu à liquéfier l’hydrogène protocarburé, l’oxyde de carbone et l’oxygène; il a réussi où avaient échoué Golladon de Genève et Andrews.
- Le baromètre primitif inventé par Torricelli ( 1643) a donné nais-
- p.543 - vue 547/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1 880.
- 5M
- sance aux baromètres a mercure de Gay-Lussac, Bunten et Fortin, et plus tard aux baromètres a large cuvette des stations météorologiques, établis sur les indications de M. Renou. Quant aux baromètres anéroïdes, dont l’origine remonte à Conté (Bulletin de la Société philomathique de Paris, floréal an vi), leur construction devient de jour en jour plus satisfaisante.
- J’ai peu de chose à dire des hygromètres. On sait qu’ils se divisent en hygromètres d’absorption (Saussure), hygromètres chimiques (Brunner), hygromètres à condensation (Le Roy, Daniell, Régnault). Récemment la maison Golaz a créé l’hygromètre a condensation de M. Grova, où la vapeur d’eau se condense dans un tube entouré d’éther qui peut être refroidi par un courant d’air.
- Les thermomètres n’appellent non plus aucune observation importante : leur précision augmente; nos constructeurs commencent à recourir au recuit sous une haute température, afin d’annihiler ou de réduire à des proportions minimes les variations ultérieures de volume du verre.
- Un certain nombre d’aréomètres figuraient à l’Exposition; on remarquait un pèse-lait ingénieux, application des densimètres thermocorrecteurs.
- L’électricité, bien qu’ayant les honneurs d’une classe spéciale, était représentée dans la section de physique générale par quelques appareils, tels qu’une grande machine de Wimshurst, donnant des étincelles de o m. h2, et de grandes bobines de Rumkorfî, donnant des étincelles de 0 m. 5o.
- 4. Optique. — La taille des verres et des cristaux pour les grands instruments astronomiques a continué à progresser, grâce à l’emploi de la méthode de Foucault et aux perfectionnements qu’a reçus cette méthode.
- O11 peut signaler, à titre de curiosité et en même temps de progrès scientifique, le découpage des roches en lames extrêmement minces, qui deviennent alors transparentes et se prêtent aux analyses microscopiques. L’un des exposants, M. Werlein, a découpé, pour un appa-
- p.544 - vue 548/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE PRÉCISION.
- 545
- reii électrique, des lames de quartz de o m. 10 de longueur : ces lames sont souples comme des feuilles de gélatine.
- Des instruments d’optique très divers, tels que réfractomètres, spectroscopes, photomètres à franges, spectrophotomètres, focomètres, polarimètres, polariscopes, etc., attestaient l’habileté de nos fabricants et de quelques industriels étrangers. Les saccharimètres de M. Laurent sont eonnüs dans le monde entier; l’Administration française en fait usage pour la perception des impôts sur le sucre. Un instrument nouveau mérite d’être signalé : c’est l’hématoscope du docteur He-nocque, construit par M. Lutz et servant à l’étude de la richesse du sang en hémoglobine.
- L’optique usuelle, qui n’a pas pour objet les instruments de précision proprement dits, présente une importance commerciale assez considérable et possède un outillage technique intéressant. Chaque jour, l’extension de la photographie, et en particulier des agrandissements photographiques, ainsi que l’emploi plus fréquent des projecteurs électriques, développent la construction des grandes lentilles et des grands miroirs. M. Simon de Ligny, qui tient le premier rang dans cette fabrication, exposait un miroir aplanétique de 1 mètre de diamètre et o m. 98 de distance focale.
- Les microscopes quelque peu perfectionnés ne datent que du commencement du siècle. Fraunhofer de Munich établit pour la première fois, en 1816, des appareils de ce genre à lentille achromatique. Depuis dix ans, la partie mécanique des microscopes a été perfectionnée, leur stabilité assurée, le centrage des pièces rendu très précis, le pouvoir amplifiant augmenté, l’éclairage amélioré, la forme des lentilles calculée et réalisée avec plus de rigueur. L’amincissement des coupes dans les substances a réagi sur la structure des microscopes.
- Bien que se rattachant à l’optique usuelle, les jumelles n’en exigent pas moins de la précision dans la taille des verres et du soin dans le montage. La principale innovation est le tirage rapide qui commence à être appliqué aux jumelles de choix. Une seule maison, la plus importante à la vérité, occupe environ 5oo ouvriers.
- Dans les sections étrangères et parmi les instruments de haute
- iv. 35
- typniMcniE nationale.
- p.545 - vue 549/588
-
-
-
- 54G
- EXPOSITION DE 1889.
- précision, on admirait les beaux réseaux de M. le professeur Rowland des Etats-Unis, pour leur étendue ainsi que pour la finesse, la régularité et la longueur des traits.
- 5. Mesure des grandeurs électriques. — Malgré l’institution d’une classe particulière pour l’électricité, la classe 15 comprenait une belle collection d’instruments pour la mesure des grandeurs électriques.
- Sans en donner la nomenclature, il convient de mentionner ceux qu’exposait M. Carpentier, entre autres un pont de Wbeastone destiné à la comparaison des résistances électriques et des ohms légaux. Ce constructeur rivalise avec lés maisons Elliot de Londres et Siemens de Berlin.
- 6. Machines à calcul. — Pascal avait eu fort jeune l’idée de recourir à des moyens mécaniques pour exécuter les opérations arithmétiques avec sûreté et promptitude. En i645, il construisit une machine, qui, du reste, était loin de répondre à ses espérances.
- A son tour, Leibnitz imagina une machine arithmétique, qu’il montrait à Londres en 1673.
- Depuis, le problème a tenté un grand nombre de savants et d’inventeurs :]Jon peut citer la machine du vicomte Mahon, depuis comte Stanhope, inventée en 1776; celle de Thomas de Colmar, brevetée en 1820; l’arithmaurel de MM. Maurel et Jayet, qui obtinrent une médaille d’or à l’Exposition de 18Û9 et plus tard le prix de mécanique de la fondation Montyon; la machine de M. Stalfel de Varsovie; celle de MM. Schentz de Stockholm, à laquelle le jury de 1855 décerna une médaille d’honneur; l’appareil original du capitaine Lill pour calculer approximativement les racines d’une équation à une inconnue d’un degré quelconque.
- La machine de Thomas, perfectionnée par M. Payen, reparaissait à l’Exposition de 1889.
- On y remarquait aussi une autre machine, d’un type absolument nouveau, due à M. Léon Bollée et opérant directement les multipli-
- p.546 - vue 550/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE PRÉCISION.
- 5/i 7
- cations et les divisions, sans passer par des additions ou des soustractions successives, comme les appareils construits jusqu’à ce jour. Cette machine, dont la construction est remplie de détails ingénieux et qui n’en est pas moins très robuste, fait également les comptes d’intérêts, donne les racines carrées, etc.
- M. Hollerith de Washington exposait un compteur pour recensement de la population, qui permet de dépouiller mécaniquement des cartons indiquant l’âge, l’état civil, le nombre d’enfants, etc. Cet appareil est employé à New-York par le bureau des naissances.
- Le rapport du jury mentionne encore des tentatives ou des inventions de M. Napoli, de M. Huetz et du colonel russe Kozlow.
- 7. Instruments enregistreurs. — H y a longtemps déjà que les physiciens ont cherché à enregistrer automatiquement certains phénomènes, par exemple les variations de la pression barométrique. Les barographes furent créés au siècle dernier par Scanogette de l’Académie de Rouen et par Changeux (Annales de physique et de chimie, 1780); cependant les premiers appareils de ce genre n’apparurent dans les observatoires qu’après 18/17.
- Peu à peu la tendance à l’enregistrement automatique s’est accentuée et étendue à la plupart des sciences expérimentales; elle a du reste trouvé de précieux auxiliaires dans la photographie et l’électricité.
- D’immenses progrès ont été accomplis depuis l’Exposition de 1878. On doit s’en féliciter : car l’inscription graphique a le double avantage de remplacer des observations presque toujours discontinues, pénibles et sujettes à erreur, par des observations continues et certaines, et d’autre part, de fournir immédiatement une représentation aussi claire à l’esprit qu’aux yeux.
- Nos savants et nos constructeurs, surtout en France, ont fait preuve d’un esprit inventif et d’une ingéniosité admirables, dans l’étude des dispositions à donner aux enregistreurs; quelque complexe que fût le problème, ils sont en général arrivés à des solutions élégantes, pratiques et relativement simples : témoins les appareils de M. Rédier,
- 35.
- p.547 - vue 551/588
-
-
-
- EXPOSITION DE 1889.
- 518
- de M. Carpentier et du general Sébert, pour la balistique, de M. le docteur Marey et de M. Yerdin pour la physiologie, de M. Mascart pour le magnétisme terrestre et l’électricité atmosphérique, et de MM. Richard pour les objets les plus divers.
- Pour établir un appareil enregistreur, il faut trouver d’abord un organe sensible aux variations du phénomène que l’on veut étudier, puis transformer les indications de cet organe et les communiquer à un inscripteur, enfin organiser un récepteur sur lequel se tracent les inscriptions et qui marque le temps. Bien que certains principes et même certains éléments puissent être communs à des instruments construits pour des destinations différentes, chaque nature de faits à observer n’en exige pas moins un dispositif spécial. Les moyens et les méthodes varient pour ainsi dire à l’infini; il y a peu de champs plus vastes offerts à l’imagination des inventeurs.
- Le rapporteur du jury de la classe i5 donne une longue nomenclature et une description détaillée des enregistreurs qui figuraient à l’Exposition de 1889 : appareils à l’usage de la physiologie et de la médecine, notamment pour mesurer la vitesse des sensations nerveuses; barographes, thermographes, baro-thermographes; enregistreurs de l’état hygrométrique, de la direction du vent, de sa vitesse, des pluies, de l’évaporation, de l’électricité atmosphérique, du magnétisme terrestre, de la lumière, de la chaleur solaire ou de la chaleur artificielle, de la vitesse des eaux, de leur niveau, de la direction suivie par un opérateur sur le terrain, des distances parcourues et des pentes franchies, du travail mécanique, etc. Gomme en 1878, peut-être plus encore qu’en 1878, la météorologie y occupait une large place.
- Dans la plupart des instruments, les procédés d’enregistrement étaient purement mécaniques. Pour quelques-uns cependant, l’organe sensible n’avait pas la puissance nécessaire à la mise en oeuvre de ces procédés, et les constructeurs recouraient soit a la photographie, soit a l’électricité.
- L’électricité servait aussi aux opérations d’enregistrement à grande distance,: c’est ainsi que des observations météorologiques faites au
- p.548 - vue 552/588
-
-
-
- INSTRUMENTS DE PRÉCISION.
- 5'i 0
- sommet de ia Tour de 3oo mètres allaient s’inscrire, à l’autre extrémité du Champ de Mars, dans le Palais des machines.
- Parmi les perfectionnements qui ont fait une place à%part à MM. Richard frères dans la construction des appareils enregistreurs et qui leur ont valu un grand prix en 1889, on peut citer l’établissement de cylindres portant à l’intérieur le mécanisme d’horlogerie et permettant ainsi une réduction notable du volume des instruments; l’invention d’une plume grâce à laquelle le frottement des leviers inscripteurs sur le cylindre est considérablement diminué; l’amélioration du moulinet anémomètre; la création d’un cinémographe très remarquable, fondé sur l’application des trains différentiels; etc.
- 8. Statistique commerciale. — Les mérites de la production française sont attestés par le tableau suivant de notre commerce extérieur spécial :
- PÉRIODES OU ANNÉES.
- 1841 à 1850. 1851 à 1860. 1861 à 1870 1871 à 1880.
- 1881........
- 1882........
- 1883........
- 1884,
- 1885,
- 1886, 1887, 1888 1889
- (Moyenne.)
- (Idem.)
- (Idem.)
- ( Idem. )
- IMPORTATIONS.
- francs. 21,600 33,000 35i,ooo 46i,ooo 911,000 882,000 i ,o5o,ooo 975,000 i,36o,ooo 2,110,000 606,000 598,000 525,ooo
- EXPORTATIONS.
- francs.
- 595,000
- 1,320,000
- 2,830,000
- 5,56o,ooo
- 8,920,000
- 7,920,000
- 9,080,000
- 7,730,000
- 8,960,000
- 6,930,000
- 7,260,000
- 7,55o,ooo
- 8,060,000
- Nos clients principaux sont l’Angleterre, l’Espagne, l’Allemagne, les Etats-Unis, l’Italie et la Belgique.
- p.549 - vue 553/588
-
-
-
- 550
- EXPOSITION DE 1889.
- CHAPITRE VIII.
- CARTES ET APPAREILS DE GÉOGRAPHIE ET DE COSMOGRAPHIE. TOPOGRAPHIE.
- 1. Considérations générales et historiques. — Un grand mouvement porte aujourd’hui les esprits vers l’étude de la géographie, c’est-à-dire de la surface du globe, de sa constitution physique, de la répartition des peuples, de leur état social. Cette étude intéresse l’homme à plus d’un titre. Elle lui apprend ses origines, son passé, la place qu’il occupe dans le monde; elle sert, sinon de base, du moins d’auxiliaire indispensable à la plupart des recherches scientifiques et économiques; historiens, politiques, archéologues, naturalistes, météorologistes, géologues, militaires, marins, voyageurs, industriels, commerçants, agriculteurs, ingénieurs, tous y puisent des enseignements précieux. Rien ne s’explique et ne se justifie donc mieux que l’activité merveilleuse avec laquelle les peuples civilisés s’attachent maintenant à pénétrer les secrets de cette terre où s’écoule notre existence. La France, en particulier, y met une véritable passion : à cet égard, les temps sont bien changés depuis 1870.
- Les nombreuses explorations qui, chaque année, viennent restreindre les limites des régions inconnues, constituent à coup sûr l’une des manifestations les plus frappantes de l’essor pris par la géographie. Il y a moins d’un quart de siècle, en jetant les yeux sur une mappemonde, on voyait d’immenses espaces blancs, surtout en Asie et en Afrique : notre ignorance des parties centrales de ces vastes continents était presque absolue. De nos jours, les vides se comblent peu à peu et se couvrent, non seulement d’indications approximatives, mais encore de renseignements dus à des observations scientifiques et précises.
- p.550 - vue 554/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 551
- Des nécessités commerciales et industrielles sans cesse plus pressantes ont contribué pour une large part au développement des explorations. Dotée de moyens de production d’une puissance toujours croissante, l’industrie s’est vue contrainte de chercher au loin des débouchés nouveaux et souvent aussi d’étendre le champ d’approvisionnement des matières premières dont elle a besoin. Sous l’empire de ces nécessités, les voyages de reconnaissance sont devenus plus fréquents, ont été poussés plus avant; leur caractère s’est transformé; sans négliger les travaux d’ordre en quelque sorte spéculatif, les explorateurs doivent fixer plus spécialement leur attention sur les ressources des pays qu’ils parcourent, sur les voies de pénétration qui y donnent accès, sur les rapports de commerce susceptibles d’être noués avec les indigènes.
- En même temps, les progrès de la science ont mis à la disposition de l’homme des procédés de locomotion plus facile et plus rapide, des instruments plus parfaits, de meilleures méthodes d’observation, une instruction et une éducation générale plus étendues. Mieux outillés, munis d’un bagage plus complet de connaissances, les voyageurs sont en mesure de se livrer à des constatations sérieuses sur l’ethnographie, l’histoire naturelle, la météorologie, aussi bien que sur la géographie proprement dite. Sans doute, ils se voient trop souvent encore réduits parles circonstances, par les difficultés matérielles, par le temps, par le danger, à sacrifier la précision, à opérer hâtivement, à ne recueillir que des ébauches, des croquis et des données sommaires : leurs travaux n’en sont pas moins des plus précieux; la voie n’en est pas moins ouverte à des études ultérieures plus détaillées et plus fructueuses. Parfois les résultats obtenus sont grandioses : pour ne citer qu’un exemple fameux, M. Antoine d’Abbadie a pu à lui seul dresser une carte de l’Ethiopie, pays presque aussi grand que la France, et en donner une description topographique comparable à celles que l’on possédait pour les régions les plus civilisées de l’Europe, à la fin du siècle dernier; sa triangulation, exécutée à l’aide d’un petit théodolite portatif, s’appuyait sur des observations astronomiques faites avec un soin extrême et sur plusieurs
- p.551 - vue 555/588
-
-
-
- 552
- EXPOSITION DE 1 889.
- bases mesurées, soit par la vitesse du son, soit par les latitudes de deux points d’un même méridien que reliaient des azimuts réciproques. Avec M. d’Abbadie et ses imitateurs, on est loin des itinéraires où les distances ne sont évaluées que par la durée du parcours et les directions relevées au moyen d’un instrument aussi capricieux que ta boussole.
- Une autre manifestation non moins éclatante de la place qu’a prise la géographie dans les préoccupations de notre époque, c’est la réforme radicale accomplie dans son enseignement. La plupart, des traités de géographie n’étaient, il y a une vingtaine d’années, qu’une aride et fastidieuse nomenclature, s’adressant à la mémoire bien plutôt qu’à l’intelligence, n’éclairant pas les faits, ne cherchant pas à en expliquer la raison, inspirant aux élèves l’ennui et le dégoût des sciences géographiques. Quant aux cartes qui les accompagnaient, elles faussaient les idées, en réduisant les grands et larges massifs montagneux aux proportions d’étroites murailles, représentées par des rc chenilles ?? ou des tr arêtes de poisson??, sans indication des plateaux ni d’aucun autre mouvement de terrain, en confondant presque les simples collines avec les hautes cimes, en supprimant toute l’orographie au delà des frontières.
- Partout aujourd’hui, on a compris les vices de cette méthode d’enseignement; on a reconnu que les enfants ne devaient pas tant se familiariser avec les noms des choses qu’avec les choses elles-mêmes, et que, faute de pouvoir les leur montrer, il fallait au moins leur en faire voir une image susceptible d’éveiller et de laisser des impressions vraies et durables; on s’est efforcé d’instruire les élèves par des ccleçons de choses??. Les abstractions ont disparu; la méthode analytique a été remplacée par la méthode synthétique; la pédagogie moderne fait appel aux sens et à l’imagination, gradue l’explication des phénomènes, en passant des plus simples aux plus complexes, de la salle d’école au village, du village à la commune, à l’arrondissement, au département, etc. Des globes et des reliefs donnent une idée juste de la terre et de sa surface; les cartes planes reproduisent la physionomie exacte de chaque pays. Dans les
- p.552 - vue 556/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 553
- cours plus avancés, pour les jeunes gens dont l’esprit, est déjà préparé, on joint à la géographie descriptive et à la géographie politique, qui jadis étaient seules étudiées, la géographie ethnographique et la géographie économique; on s’occupe des habitants, des animaux, des plantes; on parle des mœurs, de la civilisation, des richesses du sol, de la culture, du commerce, de l’industrie. L’enseignement revêt ainsi un caractère à la fois intéressant, sérieux et scientifique.
- La géographie n’a commencé à prendre une allure scientifique que vers la fin du xvne siècle, quand les progrès de l’astronomie ont permis d’en fixer les éléments primordiaux, parla détermination de la forme et des dimensions de la terre.
- y
- Deux siècles et demi avant J.-C., Eratosthène avait bien tenté de faire une carte sur des bases précises, en mesurant un arc de méridien d’après les données fournies par la marche des caravanes. Après lui les Arabes avaient entrepris la même tâche en se servant de bâtons. Mais, malgré ces essais, les cartes restèrent jusqu’au xm® siècle de simples tableaux, où la position des lieux était jetée un peu au hasard et, dans bien des cas, étrangement altérée. Une géographie plus positive prit naissance lorsqu’on eut recours aux observations astronomiques pour déterminer la situation relative des divers points de l’écorce terrestre et que l’invention du baromètre vint fournir quelques altitudes. Enfin, au xvne siècle, la triangulation, qui permet, en partant d’un côté connu d’une chaîne de triangles, d’en déduire tous les autres par de simples mesures angulaires et des calculs, se substitua aux mesures directes d’arcs de méridien, si pénibles à effectuer et si sujettes à erreur, comme celles qu’avaient encore exécutées Fernel en i 525 et Norwood en 1635 : dès lors, la.géodésie, c’est-à-dire la science qui a pour objet la fixation des formes de la terre, put accomplir de rapides progrès.
- En 1669, Picard mesurait pour la première fois par la triangulation un degré de méridien; en 1745, des mesures d’arc réalisées au Pérou et en Laponie par des astronomes français condui-
- p.553 - vue 557/588
-
-
-
- 554
- EXPOSITION DE 1889.
- sirent à des notions assez exactes sur la forme générale du sphéroïde terrestre.
- A partir de cette époque, l’élan était donné. Toutes les nations civilisées résolurent d’appliquer les procédés scientifiques inaugurés par la France; les instruments primitifs furent l’objet de perfectionnements successifs; les opérations géodésiques se multiplièrent et fournirent, non seulement des mesures de degrés plus nombreuses et plus précises, permettant de mieux déterminer les dimensions et la densité de notre globe, mais aussi un réseau de triangles formant le canevas de cartes générales, dont le détail pouvait ensuite s’obtenir et les mailles se remplir par des opérations plus simples. Parmi les savants français les plus illustres, qui y ont consacré leur vie et leur talent, citons Gassini de Thury, La Caille, Delambre, Méchain, Biot, Arago, le général Perrier, etc.
- Au début, les triangulations furent engagées par les divers gouvernements sans aucune vue d’ensemble. On ne tarda pas à se rendre compte de l’importance qu’il y avait à les relier entre elles. Une association géodésique internationale réunit actuellement tous les Etats de l’Europe, sauf l’Angleterre, dans le but d’améliorer, d’uniformiser et de coordonner les méthodes géodésiques. Sous son impulsion, la plupart des Etats ont révisé leur ancienne triangulation, l’ont rattachée à celle des pays limitrophes et ont établi rigoureusement, a l’aide de la télégraphie électrique, les différences de longitude entre les observatoires principaux, préparant ainsi la mesure d’arcs de méridiens et de parallèles d’une longueur bien supérieure à celle des arcs déterminés antérieurement.
- En même temps, des observations de pendules, destinées à l’appréciation de l’intensité de la pesanteur sur un grand nombre de points, et des nivellements de précision rapportés au niveau moyen des mers ont été entrepris et compléteront bientôt les éléments nécessaires à la connaissance des irrégularités de la surface terrestre.
- Tous ces travaux sont exécutés par les gouvernements, seuls capables de mener à terme, sans défaillance, de si colossales entreprises.
- p.554 - vue 558/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 555
- Il en est de même des travaux dits topographiques, qui ont pour but rétablissement de cartes à grande échelle, représentant une portion limitée du pays avec ses lignes caractéristiques, le relief du sol et les principaux objets de la surface. Ces cartes, éminemment utiles pour l’exploitation de la terre, pour la défense contre l’ennemi, pour l’exécution des ouvrages publics, fournissent en outre le canevas exact des cartes d’ensemble destinées à figurer une province, un Etat, un continent tout entier. Elles sont basées sur les opérations géodésiques, qui fixent les coordonnées géographiques des points les plus marquants de la région : entre ces points, les intervalles se remplissent par une triangulation plus rapide, dont on proportionne l’exactitude à son degré d’importance; l’altitude des sommets importants est fournie par un nivellement topographique dont la géodésie apporte les éléments. Sur le canevas ainsi obtenu, on exécute le levé définitif des détails, dernière opération fixant la direction des lignes tracées sur le sol, remplacement des arbres et des constructions, ainsi que les formes du terrain, qui sont ensuite figurées suivant des procédés graphiques de convention.
- Le type de la planimétrie ne varie guère; mais les topographes n’ont pas toujours été d’accord sur la meilleure manière d’exprimer les reliefs. Au xvne siècle et pendant une partie du xvme, le figuré du terrain était donné sur les cartes comme sur des vues en perspective cavalière. La méthode consistait à projeter ou à mettre en perspective le contour apparent des montagnes sur de petits plans inclinés, rabattus ensuite et confondus avec le plan horizontal; elle fut même étendue à la représentation des rochers, des arbres, des villes, des villages et d’une foule d’autres objets, alors que leurs formes et la grandeur de l’échelle eussent permis de les dessiner par leurs traces horizontales.
- On imagina ensuite de représenter les courbures diverses du terrain par les lignes de plus grande pente, dont on déterminait à vue les projections pour les reporter sur la carte : cette méthode, inaugurée par Masse, fut suivie par Gassini dans sa carte de France, la première dont les levés et le détail aient été appuyés sur la mesure
- p.555 - vue 559/588
-
-
-
- 556
- EXPOSITION DE 1 889.
- d’un arc cle méridien et sur des opérations géodésiques aussi rigoureuses que le permettait alors l’état de la science.
- Les ingénieurs géographes perfectionnèrent ce deuxième mode de représentation, en éclairant les parties montagneuses a la lumière oblique et en rendant les ombres par le rapprochement et le grossissement des hachures, de façon à donner aux accidents du sol un relief vigoureux. A côté de ses avantages, l’emploi de la lumière oblique avait un grave défaut : il ne permettait pas de mesurer les pentes a l’intensité des hachures, puisque deux pentes de même inclinaison étaient traitées différemment suivant leur orientation.
- Une autre méthode plus moderne a été appliquée à la carte de France au g^, dite de l’état-major. Les hachures dirigées dans le sens des lignes de plus grande pente sont fractionnées suivant des coürbes de niveau équidistantes et soumises à un diapason de grosseur et d’écartement, qui a été établi mathématiquement d’après l’inclinaison des pentes et dans l’hypothèse de l’éclairage vertical.
- L’Angleterre a modifié ce système de figuration; elle représente souvent les accidents du sol par des courbes de niveau indiquées en pointillé et entre lesquelles s’intercalent des hachures parallèles à ces courbes, plus ou moins serrées, plus ou moins épaisses selon l’inclinaison (horizontal style).
- Les hachures, soit inclinées, soit horizontales, ont toujours l’inconvénient de masquer en partie les détails de la planimétrie. Aussi, depuis une vingtaine d’années, préfère-t-on, pour les cartes à grande échelle, la méthode géométrique de figuré du terrain par des courbes de niveau équidistantes, sans hachures : c’est un géographe hollandais, Gruquins, qui le premier, en 1729, exprima ainsi les ondulations du sol. D’un tracé plus rapide et plus économique que les hachures, les courbes de niveau permettent de calculer avec une extrême précision les diverses inclinaisons du sol; elles conviennent parfaitement aux cartes destinées a des usages qui commandent une certaine exactitude. Leur unique inconvénient est de ne pas fournir des modelés aussi puissants, d’être moins expressives que les hachures : on tend maintenant,à leur adjoindre un estompage méthodique des
- p.556 - vue 560/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 557
- pentes, qui se réalise très simplement à l’aide du crayon lithographique et qui donne des teintes douces et transparentes.
- Enfin l’on préfère aux cartes imprimées tout en noir les cartes imprimées en plusieurs couleurs, dont la clarté est plus grande et la lecture plus facile.
- Ce sont les établissements institués en vue de la confection des cartes topographiques qui ont le plus largement contribué aux progrès accomplis en Europe, depuis un siècle, par la cartographie, relativement aux méthodes de levé, aux moyens de représentation du terrain, aux procédés graphiques d’exécution et aux modes d’impression. Mais, hors d’Europe, les travaux géodésiques et topographiques nécessaires pour dresser la carte complète d’un pays n’ont encore été exécutés <jue sur certains territoires plus ou moins étendus, en Algérie, aux Etats-Unis, au Chili, dans l’Inde, dans quelques parties de l’Asie centrale, etc.
- Là où les cartes topographiques existent, elles servent de base à toutes les autres publications géographiques. Partout ailleurs, les cartes géographiques ne sont basées que sur des renseignements, des relevés de côtes, des relations de voyage; l’on se contente d’y reporter les localités importantes, soit au moyen de leur longitude et de leur latitude, soit, à défaut d’observations astronomiques, au moyen des indications fournies par les voyageurs. Ainsi les cartes géographiques se divisent en deux catégories bien distinctes : les unes exactes, plus ou moins détaillées selon l’échelle, mais immuables quant au figuré du terrain et à la position des villes; les autres plus ou moins complètes, plus ou moins précises, suivant le nombre et la valeur des renseignements dont on dispose, et destinées à recevoir des modifications continuelles.
- Les cartes géographiques à échelle moyenne (de à 5^) sont dites chorographiques : elles représentent l’aspect d’une région ou d’un pays tout entier, dans ses principaux traits, et sont le plus souvent l’œuvre des gouvernements, qui, depuis quelques années, ont compris toute l’importance de ces vues d’ensemble. Généralement basées
- p.557 - vue 561/588
-
-
-
- 558
- EXPOSITION DE 1889.
- sur les publications topographiques, elles rendent de grands services aux cartographes, en leur donnant des guides sûrs et peu coûteux. Le mérite de ces cartes consiste dans le choix habile des traits caractéristiques propres à leur usage, dans l’élimination intelligente et méthodique des détails susceptibles d’engendrer la confusion et de nuire à la netteté : sous ce rapport, les cartes des différents pays ont chacune leur cachet spécial.
- Les cartes à petite échelle ou caries géographiques proprement dites ne retracent plus que les très grandes lignes d’un pays ou d’un continent. Elles sont presque toujours dues à l’industrie privée. Les cartographes s’appliquent à approprier aux divers besoins sociaux les réductions variées des cartes générales exactes et à rechercher des procédés économiques de vulgarisation ; ils s’efforcent de tenir le public au courant des nouvelles découvertes; ils utilisent les documents officiels et les renseignements rapportés par les explorateurs, pour rectifier les anciennes cartes, combler les lacunes, présenter enfin une série non interrompue de travaux sans cesse perfectionnés. Telle est du moins la voie dans laquelle sont entrés, dès le commencement du siècle, de grands établissements cartographiques fondés en Allemagne et en Suisse, et que suivent maintenant les cartographes du monde entier.
- Gomme le figuré des cartes topographiques, le mode de représentation du terrain sur les cartes géographiques a éprouvé des variations considérables avec les époques. Mais, en géographie, la convention joue à ce point de vue un rôle bien plus important qu’en topographie. La petitesse de l’échelle s’opposant à la représentation géométrique des formes, il faut supprimer de nombreux détails qui préjudicieraient à la clarté de l’ensemble, en condenser d’autres et cependant conserver au terrain son caractère particulier. Depuis que les signes conventionnels, longtemps consacrés par la pratique pour figurer les aspérités du terrain au moyen des lignes de partage seulement, ont disparu des cartes géographiques, on emploie surtout les hachures tracées dans l’hypothèse de la lumière oblique et montrant le pays tel qu’on le verrait à vol d’oiseau. En combinant les courbes de niveau,
- p.558 - vue 562/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 559
- qui mesurent l’intensité de la pente, avec des teintes éclairées par la lumière oblique, qui font ressortir les reliefs, on obtient un système mixte économique et assez avantageux, quand l’échelle n’est pas trop réduite. La géographie peut d’ailleurs, puisqu’elle généralise les formes du terrain, se contenter de courbes approximatives tracées à l’aide d’un nombre restreint de cotes de nivellement barométrique, au lieu d’exiger, comme la topographie, un nivellement géométrique; il n’est pas nécessaire que la topographie d’un pays soit terminée pour qu’on en puisse exprimer le relief sur une carte géographique par des sections horizontales. On se sert beaucoup aujourd’hui de cartes hypsométriques, avec teintes superposées dont le nombre et par suite l’intensité varient suivant l’altitude : ces cartes mettent bien en évidence les zones altitudinales caractéristiques, les lignes de répartition des eaux, les points par lesquels doivent passer les voies de communication.
- Les cartes dont j’ai parlé jusqu’ici sont toutes relatives à la géographie physique des continents; les mers ont aussi leur géographie, leurs cartes hydrographiques, qui signalent les écueils et les hauts-fonds, qui donnent les indications nécessaires aux atterrissages, qui montrent la route à suivre pour entrer dans un port ou dans une rivière.
- Sans remonter aux cartes de l’antiquité, il me sera permis de rappeler celles que tracèrent au xive siècle les Vénitiens, quand commencèrent les applications de la boussole à la direction des navires, et qui font foi de connaissances beaucoup plus positives que les cartes terrestres de la même époque. Plus tard, vers la fin du xvme siècle, la marine indienne rendit d’incontestables services à l’hydrographie de l’Asie. Cependant il faut arriver aux premières années de notre siècle pour constater dans les études hydrographiques une impulsion vigoureuse.
- Depuis l’origine, l’Angleterre occupe le premier rang par la multiplicité et souvent par l’exactitude de ses travaux. Si les cartes anglaises sont dépassées par quelques autres sous le rapport du fini
- p.559 - vue 563/588
-
-
-
- 5C0
- EXPOSITION DE 1889.
- de l’exécution, nulle part ailleurs on n’a un plan aussi méthodique de reconnaissance de toutes les mers du globe, on ne se tient aussi constamment à jour pour les changements et les découvertes. Cette supériorité s’explique et se justifie par la puissance et les intérêts de la marine britannique.
- Actuellement tous les pays d’Europe font le long de leurs côtes et de celles de leurs colonies des levés qui doivent sans cesse être vérifiés et corrigés, par suite des modifications continues apportées au rivage et aux bas-fonds par l’action du flux, du reflux, des courants et des lames. Les résultats de ces levés sont, consignés sur des cartes où la profondeur de la mer est généralement exprimée au moyen de courbes, et que complètent des vues perspectives du littoral, donnant les indications nécessaires aux atterrissages.
- Au large des côtes, les sondages ont été longtemps clairsemés et incertains. Mais, dans ces derniers temps, la pose des câbles télégraphiques a été le point de départ d’études scientifiques et d’explorations sous-marines, qui ont donné quelques notions sur l’orographie des fonds recouverts parla mer.
- Ainsi que je l’ai rappelé au début de ce chapitre, bien que la géographie serve de fondement ou d’auxiliaire à la plupart des connaissances humaines, son enseignement était encore fort négligé, il y a un quart de siècle. Après les belles œuvres de nos géographes du siècle dernier, les Sanson, les Delisle, les de Yaugondy, où se trouvent des indications aussi complètes que le permettait alors l’état des notions topographiques, on en était arrivé, dans un système trop systématique de simplification, à retrancher des livres et des atlas une foule de renseignements de la plus haute utilité; la routine copiait et recopiait les cartes anciennes, sans rectifier les fautes qui s’y éternisaient, sans prendre le souci voulu de la vérité.
- Sous la vigoureuse impulsion de Humboldt et de Cari Ritter, quelques pays de l’Europe centrale avaient bien réformé cet enseignement appauvri. Mais la réforme ne s’est étendue que plus tard aux autres nations. Aujourd’hui l’étude de la géographie est une étude
- p.560 - vue 564/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 561
- pleine de vie et d’intérêt; elle place sous les yeux des enfants un tableau vrai dont l’image se grave profondément dans leur esprit; elle leur donne des idées justes sur la géographie physique et politique des différentes régions; elle les initie aux travaux historiques, économiques, géologiques.
- Des modifications profondes se sont accomplies dans le matériel de renseignement géographique. On a reconnu futilité des planétaires, des globes et des plans en relief pour l’enseignement général : en effet l’intelligence des cartes planes suppose sur les systèmes de projection des connaissances qu’il est difficile de donner dans des leçons tout à fait élémentaires.
- Les planétaires, qui montrent notre globe dans ses relations successives avec le soleil, la lune, les planètes, sont des appareils encore trop coûteux pour être très répandus. Seuls, les globes peuvent fournir une idée nette et générale de la terre et de la répartition des continents à sa surface; l’invention n’en est pas nouvelle, puisqu’on attribue a Cratès de Mallos la construction du premier globe donnant les contours de la terre habitable, deux siècles avant notre ère; de nos jours, ils sont couramment employés dans les écoles, surtout en Allemagne et aux Etats-Unis.
- Les cartes et plans en relief servent à tous les degrés de l’enseignement. Naguère, ils ne constituaient que de grossières ébauches faites en plaquant du plâtre sur une surface plane, sans respect pour les formes de la nature ni pour les hauteurs relatives. Les premiers reliefs exacts datent de cinquante ans et ont été exécutés par un Français, Bardin, qui superposait des cartons ayant une épaisseur égale à l’équidistance des courbes de niveau de la carte de l’état-major et découpés suivant ces mêmes courbes; il obtenait ainsi la forme nécessaire au moulage de ses plâtres. Depuis, le procédé de Bardin a été perfectionné et appliqué à la construction des reliefs dans tous les pays où existent des cartes à courbes de niveau. Ces reliefs, dont l’emploi s’est dès lors répandu, apportent à l’enseignement un précieux concours, en représentant avec fidélité la configuration de la surface terrestre; en outre, ceux qui sont construits a
- IV. 36
- lUPftlUCIViE NATIONALE.
- p.561 - vue 565/588
-
-
-
- 50*2
- EXPOSITION DE 1889.
- l’échelle topographique constituent clés modèles utiles pour l’étude de la fortification, pour les travaux hydrauliques, pour les recherches et les exploitations minières ou agricoles, pour les opérations de reboisement, etc.
- Dans la catégorie des cartes planes, sur lesquelles repose tout enseignement géographique, l’industrie a réalisé depuis vingt ans de très grands progrès, au point de vue de la belle exécution et de la vérité de représentation du relief. Les efforts se sont tout particulièrement dirigés vers l’amélioration des atlas scolaires, qu’on est parvenu a faire à très bas prix. Enfin les atlas universels n’étaient jadis que des compilations peu ou point tenues au courant et très pauvres en informations; seuls l’atlas de Stieler, dont la première édition parut à Gotha en 1816, celui de Hughes en Angleterre et celui d’Artaria à Vienne avaient été conçus dans le sens de la réforme géographique prêchée par Ritter et faisaient l’objet d’une révision périodique : maintenant tous les auteurs d’atlas ont suivi le mouvement, et, pour la France, l’œuvre entreprise en 1877 par M. Vivien de Saint-Martin a marqué le premier pas dans cette voie.
- Je ne puis me dispenser de dire ici quelques mots des différents systèmes de projection employés à la confection des cartes planes.
- La forme sphérique ou plutôt sphéroïdale de la terre s’oppose au développement de sa surface; il a donc fallu recourir à des procédés graphiques de projection. Ces procédés, qui ne permettent point de conserver à la fois les angles et les surfaces, et qui donnent toujours lieu à une déformation plus ou moins accusée, sont fort nombreux. Ils ont tous leurs avantages et leurs inconvénients : dans chaque cas particulier, le choix des cartographes est dicté par l’objet de la carte, par son échelle, par la forme, l’étendue et l’orientation du pays à représenter.
- Dans les premières cartes, la représentation du globe a presque toujours été soumise aux lois de la perspective : l’idée de placer les lieux sur la terre comme les verrait un observateur placé à une distance plus ou moins grande du centre est très simple et très naturelle,
- p.562 - vue 566/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 563
- puisque la voûte céleste, le soleil, la lune, se présentent à nous sous un aspect analogue. L’une des premières projections connues et appliquées aux mappemondes est la projection orthographique, due à Hipparque (11e siècle avant J.-G.) et qui donne la perspective du globe vu d’un point infiniment éloigné : les divers points sont projetés sur le plan d’un grand cercle, ordinairement celui de l’équateur ou d’un méridien. Dans ce système, les régions centrales se représentent en vraie grandeur; mais, au fur et à mesure qu’on approche des bords, les espaces se rétrécissent dans le sens des rayons et se déforment.
- Une autre méthode usitée pour la construction des mappemondes et non moins ancienne que la précédente est celle de la projection stéréographique, c’est-à-dire de la perspective d’une hémisphère vue du pôle opposé. Elle conserve les angles, avantage précieux pour les cartes célestes. A l’inverse de la projection orthographique, la projection stéréographique rétrécit les parties médianes et dilate les espaces extrêmes.
- On s’est aussi servi de la projection équidistante et de la projection globulaire, sortes de projections conventionnelles sur un plan méridien; de la projection homalographique, imaginée par Babinet, dont le canevas se compose de lignes droites et d’ellipses, et qui conserve les surfaces, sans que les angles soient trop altérés, du moins dans la zone moyenne de l’hémispbère; de la projection de Mercator, sur laquelle je reviendrai plus loin.
- Pour les cartes topographiques et géographiques, on a choisi dans chaque pays et dans chaque cas le tracé qui altérait le moins les formes et les dimensions, et qui convenait le mieux à l’objet spécial de la carte. Quand la région à représenter n’a qu’une faible étendue, la surface correspondante du sphéroïde terrestre se confond sensiblement avec une surface plane; il suffit alors de reporter à l’échelle les dimensions relevées sur le terrain. C’est le système de la carte de France par Gassini : appliqué à une carte de cette dimension, il offre de graves défauts; mais, pour les cartes de détail, son emploi est sans inconvénients, et les services publics y ont journellement recours.
- 36.
- p.563 - vue 567/588
-
-
-
- 564
- EXPOSITION DE 1889.
- Lorsque la surface à représenter est plus considérable, les cartographes mettent en œuvre divers systèmes de projection. Tel est, par exemple, le mode de projection par développement conique, qui convient aux régions dont la latitude reste comprise dans d’étroites limites: ce procédé, dû à Ptolémée, consiste à assimiler le sphéroïde entre les parallèles extrêmes au cône tangent à la sphère suivant le parallèle moyen, à substituer aux méridiens et aux parallèles la trace de leurs plans sur le cône, et a développer la surface conique. Dans la zone équatoriale, le cône est remplacé par un cylindre, et la projection par développement conique devient la projection par développement cylindrique.
- Un procédé également fort connu est celui de Flamsteed : après avoir développé en ligne droite le méridien central, on porte sur ce méridien des longueurs égales aux arcs interceptés par les parallèles; par les points de division, on mène des perpendiculaires qui représentent les parallèles et sur lesquelles on reporte les longueurs des arcs interceptés par les méridiens; les courbes qui joignent les points de division correspondants figurent les méridiens sur la carte. Les surfaces sont conservées ; mais les angles des parallèles et des méridiens vont en s’altérant rapidement dans les parties de la carte qui s’éloignent du méridien central.
- Le canevas de la carte de France, dite de l’état-major, est construit d’après le système de Bonne, qui combine le développement conique avec la méthode de Flamsteed. Au lieu d’être tracés suivant des lignes droites, les parallèles le sont suivant des arcs de cercle concentriques ayant pour centre le sommet du cône circonscrit à la sphère le long du parallèle moyen. Cette projection conserve les surfaces et n’altère que faiblement les angles.
- Pour la grande carte de Russie, c’est le système conique ortho-morphe de Lambert, dit projection de Gauss9 qui a été adopté : il respecte les angles, ainsi que l’égalité des arcs de méridien compris entre les mêmes parallèles. Les Etats-Unis se servent de la projection polyconique rectangulaire, qui, résultant du développement d’autant de cônes qu’il y a de parallèles, conserve la valeur relative des arcs
- p.564 - vue 568/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 565
- de méridien el leur perpendicularité aux parallèles; ce mode de projection est également employé en Angleterre.
- Il existe encore d’autres modes de projection en usage pour les cartes topographiques ou géographiques. Mais le cadre de ce rapport m’interdit de plus longs détails.
- Dans les cartes marines générales, le but n’est plus de figurer la terre avec des formes aussi semblables que possible à la réalité. Avant tout, il faut que la route d’un navire puisse être facilement tracée et mesurée entre deux points déterminés.
- On emploie à cet effet des développements cylindriques ou quelquefois coniques.
- Après l’invention de la boussole, les marins ont pris l’habitude de naviguer sur la loxodromie, c’est-à-dire sur la courbe qui coupe tous les méridiens sous un angle constant, facile à retrouver avec le compas; le système de projection employé eh conséquence à partir du xvie siècle a été le développement cylindrique de Mercator, dans lequel les méridiens, les parallèles et les arcs de loxodromie sont des lignes droites. Cependant les Américains adoptent la projection polyconique, qui ne jouit pas des mêmes avantages.
- Depuis l’essor pris par la navigation à vapeur, les navires ont abandonné la loxodromie pour naviguer sur l’arc de grand cercle, et les cartes qui répondent à ce nouveau besoin sont tracées d’après la projection centrale ou gnomonique : les arcs de grand cercle s’y projettent suivant des lignes droites.
- Quel que soit le système de projection, les feuilles extrêmes de la carte sont toujours déformées. Mais les défauts s’atténuent au fur et à mesure que la surface à représenter devient plus restreinte : quand la courbure de la terre peut être négligée, les projections se confondent avec le plan levé géométriquement. Pour les cartes topographiques destinées à servir feuille par feuille, il n’y a pas intérêt à déformer les levés en vue du développement de la carte tout entière sur un plan : aussi préfère-t-on aujourd’hui conserver tels quels ces levés et ne plus les encastrer dans un réseau conventionnel de méridiens et de parallèles; chaque zone du pays, comprise entre deux méridiens
- p.565 - vue 569/588
-
-
-
- 56G
- EXPOSITION DE 1889.
- et deux parallèles, se trouve projetée sur le plan tangent au point central, et l’ensemble constitue la projection dite polyédrique, qui est supérieure à toutes les autres en exactitude et en simplicité. Pour la cartographie à plus petite échelle, les projections équivalentes, conservant les rapports des surfaces, conviennent en général aux cartes administratives, statistiques, ethnographiques, et les projections ortho-morphes aux cartes qui doivent servir à l’étude de la physique du globe et de la météorologie, et où il est essentiel de respecter l’orientation.
- La vulgarisation des études géographiques a été merveilleusement aidée par la découverte de procédés nouveaux pour la confection et la reproduction des cartes. Ces procédés, réalisant une grande économie de temps et d’argent, ont permis de multiplier et de livrer à très bas prix les produits améliorés de la cartographie.
- C’est tout d’abord la gravure sur bois qui a servi à reproduire les cartes planes. Dès le milieu du xvie siècle, la gravure sur cuivre s’est substituée à la xylographie; mais, si elle fournit les cartes les plus nettes et les plus artistiques, la gravure au burin a le défaut d’être lente et chère; de plus, la planche de cuivre gravée ne pouvant donner qu’un tirage restreint, il fallait autrefois, pour obtenir un plus grand nombre d’épreuves, graver à la main de nouvelles planches. Heureusement la galvanoplastie est venue apporter le moyen de reproduire très simplement les planches de métal en relief, puis en creux, par deux opérations successives, et de faire ainsi autant de fac-similés identiques que de besoin ; elle a aussi conduit à l’aciérage des cuivres, qui peuvent alors supporter un tirage presque indéfini, et éliminé le martelage pour la correction des planches défectueuses.
- La gravure sur pierre a notablement abaissé le prix des cartes, surtout avec les tirages par report : elle est moins coûteuse que la gravure sur métal et olfre de plus l’avantage de se prêter à l’établissement de cartes polychromes. Toutefois c’est encore un procédé lent; les pierres sont fragiles, encombrantes, coûteuses, et ne supportent pas un tirage considérable, M. Erhard a réussi à transformer le dessin
- p.566 - vue 570/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 567
- grave sur pierre en gravure sur métal, par un procédé rapide et économique; le Dépôt de la guerre, auquel la carthographie doit tant de progrès, est, de son côté, parvenu à remplacer la pierre lithographique par le zinc.
- Une découverte des plus précieuses a été celle des applications de la photographie à la gravure des cartes sur le métal ou sur la pierre, aussi bien qu’à leur réduction et à leur amplification. Au début, on se contentait de tirer des épreuves photographiques ordinaires d’après la carte à reproduire : ce procédé peu pratique a fait rapidement place à l’héliogravure, à la photolithographie, à la photozincographie, à la photocollographie (autrefois désignée sous le nom àephototypie), à la phototypogravure ou gillotage.
- Sans revenir ici sur la définition complète de ces méthodes de reproduction, je me borne à en rappeler sommairement le caractère. L’héliogravure ou photogravure a généralement pour objet de déposer, par le seul effet de la lumière, l’empreinte d’un dessin à la surface d’une planche de métal enduite d’une substance sensible aux rayons lumineux : on grave ensuite cette empreinte par un mordant ou on en prend un moule galvanoplastique, et l’on obtient ainsi une planche propre à l’impression en taille-douce. La photolithographie et la photozincographie impriment le dessin par la photographie sur la pierre ou sur le zinc; dans la photocollographie, la surface lithographique consiste en gélatine bichromatée, reposant sur un support quelconque et de préférence sur une glace. Quant à la photo-typogravure (ou gillotage), elle procède ordinairement par dessin en relief sur zinc : c’est un excellent moyen de produire vite et à bon marché les cartes géographiques, qui ne demandent pas une grande délicatesse de dessin.
- Gomme je l’ai déjà indiqué, la photographie rend de très utiles services, non seulement pour la reproduction des cartes, mais aussi pour leur réduction et leur amplification, qui jadis s’effectuaient péniblement à l’aide du pantographe. L’élasticité du caoutchouc a fourni également un procédé industriel et pratique de réduction et parfois d’amplification.
- p.567 - vue 571/588
-
-
-
- 568
- EXPOSITION DE 1889.
- Parmi les ressources dont disposent aujourd’hui les cartographes, l’une des plus fécondes est la chromolithographie, qui contribue puissamment à la clarté des cartes. En général, on procède par un report sur pierre, à l’aide duquel on obtient sur d’autres pierres de faux décalques ne reproduisant chacun que les traits d’une même couleur. L’impression s’effectue à la presse à vapeur, qui donne un tirage beaucoup plus rapide et plus économique que celui de la presse à bras. Depuis quelques années, on emploie pour imprimer les cartes en couleur à bas prix des reliefs typographiques en zinc obtenus par le gillotage.
- La gravure des noms à la main est longue et coûteuse. Plusieurs procédés typo-autographiques ont été imaginés et mis en pratique avec succès.
- Jusqu’ici je n’ai parlé que des cartes géographiques. Mais les progrès réalisés par la science de la terre ne se sont pas bornés à la connaissance de sa surface; ils ont embrassé la structure géologique de l’écorce terrestre, qui est en relation intime avec ses formes extérieures. L’étude de cette structure présente un haut intérêt scientifique, agricole et industriel : elle soulève le voile qui nous cache les origines et l’histoire de la terre; elle montre les évolutions et les formes de la vie à travers les siècles; elle nous permet d’arracher,au sol ses richesses souterraines, d’y trouver les débris organiques des périodes anciennes et de les utiliser pour prévenir l’épuisement provoqué par la culture, de faire jaillir les eaux accumulées dans les terrains aquifères, d’extraire les combustibles minéraux et les minerais métalliques.
- Depuis longtemps, on avait reconnu la nécessité de réunir et de traduire les observations sur des cartes indiquant avec exactitude la situation des gisements de substances utiles. Les plus anciens documents sont des coupes et des plans de mines, qui souvent remontent à une époque très reculée : mais, faute de notions générales, ces documents tout locaux ne pouvaient que fournir des repères à la mémoire; ils représentaient les faits acquis, sans jeter beaucoup de
- p.568 - vue 572/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 569
- jour sur la direction à donner aux recherches ultérieures. Vers la fin du siècle dernier, le progrès des sciences naturelles, et en particulier les révélations de la géodésie, de la physique, de la chimie, de la minéralogie, de l’astronomie, sur les formes et les dimensions du globe, ainsi que sur la nature des éléments dont il est composé, vinrent élargir l’horizon et mettre l’esprit humain à même d’aborder le problème à un point de vue plus général et plus abstrait. Sous l’impulsion d’illustres savants, comme Buffon, Werner, de Saussure, Hutton, Hauy, Cuvier, L. de Buch, de Humboldt, la géologie put préparer la constitution d’une science positive, arrêter les bases d’une théorie au sujet de l’origine, des divisions fondamentales et de l’ordre chronologique des terrains; puis elle produisit des cartes géologiques d’ensemble assez précises pour servir de guide dans les applications pratiques.
- Ces cartes d’ensemble prirent, dès le commencement du siècle, une grande extension; bientôt la surface de l’Europe fut couverte d’une sorte de vaste triangulation fixant les traits principaux de sa structure géologique. Pour la France notamment, Brochant de Vil-liers, Dufrénoy et Elie de Beaumont dressèrent une carte admirable, monument demeuré sans rival dans son genre.
- Il restait à entreprendre des explorations de détail, à les rattacher aux repères fournis par les cartes générales, à faire connaître, pour chaque région, les subdivisions des terrains, les variations dans la nature des roches, la position et l’étendue des gisements utiles. Tous les pays se mirent successivement à l’œuvre et commencèrent des cartes géologiques à grande échelle, dont l’exécution se poursuit encore aujourd’hui avec une activité toujours croissante. La paléontologie et l’application du microscope à la pétrologie ont puissamment aidé à l’étude des masses sédimentaires ou éruptives. Chaque jour, les mémoires scientifiques et les monographies se multiplient, formant en quelque sorte le commentaire des cartes. Chaque jour aussi, les géologues, disposant de données plus nombreuses et plus précises, pénètrent davantage les mystères du passé et peuvent asseoir leurs synthèses sur des bases plus solides. Ce n’est point ici le lieu d’exa-
- p.569 - vue 573/588
-
-
-
- 570
- EXPOSITION DE 1889.
- miner et de discuter les systèmes divers qu’ils ont formulés : rappelons seulement comme l’un des plus curieux et des plus originaux le cfréseau pentagonal» d’Elie de Beaumont.
- Au fur et à mesure que l’œuvre de détail se poursuit, les cartes d’ensemble se rectifient et se complètent, résumant les travaux accomplis par les savants qui, depuis un siècle, interrogent la terre pour en reconstituer l’histoire.
- Enfin la géologie des mers a fait quelques progrès pendant ces dernières années, grâce aux expéditions entreprises en vue de l’établissement des câbles sous-marins, aux voyages purement scientifiques, ainsi qu’à certaines études comme celle du tunnel entre la France et l’Angleterre.
- En dehors des cartes géographiques ou géologiques, il est encore un grand nombre de cartes spéciales appliquées aux besoins divers de la science et de l’industrie, et destinées à faire connaître les diverses régions du globe sous des points de vue différents : histoire, archéologie, politique, ethnographie, climatologie, météorologie, zoologie, botanique, etc. Des cartes exclusivement industrielles, agricoles ou forestières, sont faites à l’usage des écoles professionnelles où l’on étudie la géographie économique, c’est-à-dire l’état des ressources et des besoins commerciaux ou industriels dans les différents pays du globe.
- On sait que la statistique a pour objet essentiel d’enregistrer et de coordonner les faits d’observation et d’expérience relatifs à l’économie et aux mouvements de la vie sociale. Son origine est assez ancienne : la Suède possède depuis 17^9 des services de statistique, l’Autriche depuis 175Ù, la Hongrie depuis 1785, les Etats-Unis depuis 1787, les Pays-Bas depuis i8o3, la Prusse depuis 1806, la Suisse depuis 181 à, etc.; la France, qui avait débuté dès 1699, a plusieurs fois interrompu ses travaux et ne s’en est occupée d’une manière suivie qu’à partir de i83ù, date de l’institution d’un service de statistique générale au Ministère du commerce.
- Aujourd’hui la statistique a un immense domaine. Elle emploie
- p.570 - vue 574/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 571
- des méthodes plus scientifiques et plus sûres; elle ne se borne plus à enregistrer machinalement des nombres; elle condense les observations et en rend les résultats comparables entre eux; elle donne une place de plus en plus large aux procédés graphiques, aux figures géométriques, aux diagrammes, aux cartes, qui traduisent les longs tableaux numériques sous une forme beaucoup plus saisissante et qui permettent de voir immédiatement les rapports des quantités, de dégager les causes des phénomènes, d’en déduire les conséquences. Le diagramme à coordonnées rectangulaires ou orthogonales constitue la modalité la plus simple du dessin statistique; la statistique fait aussi un fréquent usage des diagrammes polaires. Quand il s’agit de peindre les variations d’un phénomène dans différentes contrées, on recourt aux cartogrammes, tels que cartogrammes à foyers diagra-phiques, cartogrammes à bandes, cartogrammes territoriaux à teintes dégradées, cartogrammes à courbes de niveau, etc.
- 2. Exposition de 1889. — L’Exposition de 1889 a montré la géographie en progrès dans tous les pays et principalement en France; nos publications n’ont plus rien à envier à celles des autres nations. De jour en jour, les régions inconnues diminuent rapidement d’étendue; les explorations deviennent plus détaillées et plus précises. Les connaissances géographiques se vulgarisent au fur et à mesure que des liens plus étroits réunissent les peuples et que la civilisation pénètre dans des contrées nouvelles.
- M. Delagrave donne à cet égard des indications complètes dans son rapport.
- Au premier rang des œuvres géographiques qui ont été exposées en 1889, il convient de placer celles du Ministère de la guerre. En 1893, cent ans se seront écoulés depuis le jour où la Convention confia au Dépôt de la guerre l’achèvement et la retouche des cuivres de la grande carte de Gassini et en fit ainsi un établissement de production cartographique.
- Les collections mises sous les yeux du public par le service militaire formaient deux groupes distincts, l’un rétrospectif, l’autre moderne;
- p.571 - vue 575/588
-
-
-
- 572
- EXPOSITION DE 1889.
- chacun de ces deux groupes se subdivisait lui-même en instruments et cartes.
- Gomme je l’ai déjà rappelé, c’est à l’ancienne Académie des sciences qu’appartient l’honneur d’avoir exécuté les premières grandes opérations géodésiques; les ingénieurs géographes ont recueilli l’héritage des astronomes de l’Académie et étendu leur œuvre magistrale; à partir de 18 31, les officiers du corps d’état-major ont à leur tour continué les triangulations de deuxième et de troisième ordre, dont les mailles serrées couvrent toute la surface du territoire. En 1869, le Dépôt de la guerre a entrepris, sur l’initiative du Bureau des longitudes, une nouvelle mesure de la méridienne de France; cette mesure, poursuivie pendant dix-huit ans sous la direction du général Perrier, est maintenant terminée. La révision du canevas de la carte de France sera complétée par des mesures de latitudes, longitudes et azimuts, dont une partie est déjà exécutée. Pour ces opérations de haute précision, ainsi que pour l’exécution du canevas de la carte nouvelle d’Algérie et de Tunisie, le service géographique a renouvelé son matériel d’observation, substitué la méthode de la réitération à celle de la répétition dans la mesure des angles, construit sur un nouveau principe dû à Porro les appareils destinés à la mesure des bases, emprunté aux astronomes leurs instruments les plus délicats et leurs méthodes les plus parfaites, en ce qui concerne la détermination des coordonnées. De là l’origine des remarquables instruments exposés par le service militaire.
- Dans la section rétrospective de cartographie, ce service avait réuni cinquante spécimens fort intéressants, dont le plus ancien remontait à 1780 et qui caractérisaient bien les divers modes de figuré du terrain (perspective cavalière; hachures suivant les lignes de plus grande pente; hachures combinées avec la lumière oblique).
- La section moderne commençait en 1833, époque à laquelle a été publiée la première livraison de la grande carte de France au Ne pouvant tout citer, je mentionne spécialement les spécimens que voici : carte au gravée sur cuivre; carte de France au g—;, gravée sur cuivre et obtenue par la réduction de la carte précé-
- p.572 - vue 576/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 573
- dente, sauf généralisation des formes du terrain; carte du département de la Seine au ; essais d’une nouvelle carte topographique de la France au gravée sur zinc en six couleurs et figurant la montagne par des courbes de niveau équidistantes, relevées d’estompe; carte chorographique de la France au gravée sur zinc en six couleurs, avec courbes de niveau, estompe et éclairage par la lumière oblique; carte de la France au 5^^, en cinq couleurs, avec hachures ou courbes de niveau et figuré en lumière oblique, pour les parties montagneuses; carte du tracé de la nouvelle méridienne de France; carte du canevas géodésique de France; cartes diverses de l’Algérie, de la Tunisie, de l’Afrique, du Tonkin, etc.
- Le Ministère des travaux publics exposait sa carte au ^~-0. Cette carte, gravée en taille-douce et à trois couleurs, est établie d’après la carte de l’état-major, dont elle conserve la projection, ainsi que la coupure en feuilles rectangulaires par deux systèmes de lignes droites, les unes parallèles, les autres perpendiculaires au méridien de Paris. Des courbes de niveau, des lignes de faîte et des cotes d’altitude indiquent le relief du sol.
- Parmi les grandes opérations entreprises durant ces dernières années, il convient de signaler tout particulièrement le nivellement général de la France, effectué par les soins du même ministère. Un premier nivellement avait été exécuté par Bourdaloue, de 1857 à 186k : il avait besoin d’être complété; les progrès réalisés permettaient d’ailleurs d’aspirer à une précision plus parfaite. Le programme nouveau comprend un réseau fondamental de 12,000 kilomètres, un réseau intercalaire de 800,000 kilomètres, une série de courbes de niveau rattachées aux réseaux précédents et assez rapprochées pour définir correctement la configuration du sol. On emploie des niveaux à fiole indépendante et des mires à compensation. La précision obtenue est à peu près triple de celle des opérations de Bourdaloue; Terreur accidentelle probable ne dépasse pas 1 millimètre en moyenne par kilomètre, et Terreur systématique probable o mill. 3. Les altitudes sont rapportées au niveau moyen de la Méditerranée à Marseille; un
- p.573 - vue 577/588
-
-
-
- 574
- EXPOSITION DE 1889.
- marégraphe totalisateur a été installé dans cette ville; des maré-graphes plus simples ont été installés dans les autres ports.
- Notons encore en passant diverses cartes des travaux publics, donnant plus spécialement le réseau des routes nationales, celui des chemins de fer, celui des voies navigables.
- Le service vicinal au Ministère de l’intérieur dresse une carte en cinq couleurs au d’après celle de l’état-major; les formes du terrain sont figurées au moyen d’un estompage à teintes dégradées, avec éclairage à la lumière oblique. Pour la subdivision en feuilles, le service a adopté la cccoupure géographique» suivant les méridiens et les parallèles; la surface du terrain correspondant à chaque feuille est supposée projetée sur le plan tangent en son centre.
- Dans la cartographie industrielle, les efforts ne sont pas moins considérables. On lira par exemple avec intérêt les renseignements donnés par M. Delagrave sur les travaux de la maison Hachette et Gie. Cette maison, voulant reconstituer un fonds de cartographie qui appartînt en propre à la France, a répertorié, sur un globe de 20 mètres de circonférence, toutes les œuvres originales (explorations, relevés de positions astronomiques, etc.), accomplies depuis nombre d’années à la surface du globe.
- Comme aux expositions précédentes, l’hydrographie française était représentée par des cartes et documents remarquables au point de vue de l’exactitude et du fini de l’exécution. Je dois citer aussi l’atlas des ports maritimes de France qu’achève le Ministère des travaux publics et qu’il complète heureusement par un atlas des ports étrangers.
- La carte géologique détaillée de la France, commencée en 1868, se continue régulièrement. Sur les 267 feuilles qu’elle doit comporter, 96 sont publiées. Une nouvelle carte d’ensemble au a remplacé celle d’Elie de Beaumont et Dufrénoy au Des publications remarquables sont venues s’ajouter à la série des topographies souterraines et présentent une haute utilité pour l’exploitation des bassins houillers.
- Partout les cartes spéciales se multiplient. Quant à la statistique,
- p.574 - vue 578/588
-
-
-
- GÉOGRAPHIE.
- 575
- elle pénétre de plus en plus dans la plupart des branches de l’Administration; divers pays ont une commission centrale qui coordonne les travaux, assure l’unité de méthode et donne l’impulsion d’ensemble, nos ministères, en particulier celui des travaux publics, exposaient des tableaux; numériques, des diagrammes et des cartogrammes remarquables par leur clarté.
- FIN DU TOME QUATRIEME.
- p.575 - vue 579/588
-
-
-
- p.576 - vue 580/588
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES.
- SEPTIÈME PARTIE.
- LES BEAUX-ARTS.
- (Groupe 1 de l’Exposition universelle internationale de 1889. — Exposition centennale.)
- Pages.
- Avant-propos............................................................................ 3
- Chapitre premier. — Période antérieure à 1789........................................ 6
- 1. Souvenirs évoqués par la date de 1789.......................................... 6
- 2. L’Académie royale, de 1648 à 1789.......................................... 7
- 3. Les années d’études des jeunes artistes........................................ 9
- A. L’Ecole française de Rome.................................................. 11
- 5. Les anciens Salons......................................................... i4
- 6. La vie et la condition pécuniaire des artistes................................ 16
- 7. Caractères de la peinture et des autres arts au xviiC siècle.................. 17
- Chapitre If. — Période de 1789 À 1799................................................ 25
- 1. Les artistes en face de la Révolution....................................... 2 5
- 2. Attaques contre les académies................................................. 25
- 3. Salon de 1791.................................................................. 26
- A. Suppression des académies. Maintien de leurs écoles. . ........:............ 26
- 5. Intolérance du parti avancé de la Commune des arts......................... 27
- 6. Création d’un jury national des arts....................................... 28
- 7. Conception des arts pour les hommes de la Révolution....................... 28
- 8. Encouragements aux arts. Musée du Louvre. Musées départementaux............• 29
- 9. Impôt artistique sur les vaincus........................................... 32
- 1 0. Abus des préoccupations artistiques....................................... 32
- 11. Peu de fécondité de la période révolutionnaire en œuvres fortes.......... 33
- 12. Caractères des arts vers la fin de la Convention......................... 34
- 13. Fondation de l’Institut...................................................... 36
- 14. Impressions produites par l’arrivée des œuvres d’art italiennes.......... 37
- 15. Recrudescence de l’engouement pour l’antique............................. 38
- 16. Mouvement en faveur des artistes......................................... 39
- iv. 37
- IlIPniMERIE NATIONALE.
- p.577 - vue 581/588
-
-
-
- 578 TABLE DES MATIERES.
- 17. Nouvelle étape dans la carrière de David................................... 4o
- 18. Naissance de la secte des primitifs........................................ 42
- 19. Entreprise de David interrompue par le Consulat............................ 43
- Chapitre III. — Période de 1799 À i8i4................................................ 44
- 1. Attitude des artistes à l’égard du premier Consul................................. 44
- 2. Les ateliers sous le Consulat et l’Empire......................................... 44
- 3. Influence de Napoléon sur le choix des sujets..................................... 45
- 4. Décadence de l’école de David. Caractères des œuvres de cette école sous Napoléon. 46
- 5. Caractères des arts sous le Consulat et l’Empire.................................. 47
- Chapitre IV. — Période dei8i4ài848.................................................... 52
- 1. Première restauration et Cent jours............................................... 52
- 2. Dépouillement de nos musées par les armées étrangères............................. 52
- 3. Exil de David..................................................................... 53
- 4. Tendances diverses de la peinture sous la Restauration............................ 54
- 5. Ingres............................................................................ 57
- 6. Delacroix......................................................................... 58
- 7. Secte des moyen-âgeux............................................................. 60
- 8. Ary Scheffer, Delaroche, Horace Vernet, etc....................................... 6i
- 9. Peinture orientale................................................................ 62
- 10. Paysages. Marines. Aquarelles..................................................... 63
- 11. Gravure et lithographie........................................................... 66
- 12. Sculpture......................................................................... 69
- 13. Architecture...................................................................... 71
- 14. Aperçu d’ensemble sur les arts sous la Restauration et la monarchie de Juillet.. . 73
- 15. Les Salons de la Restauration et de la monarchie de Juillet....................... 75
- Chapitre V. — Période de i848 À 1870.................................................. 78
- 1. Modifications dans le règlement du Salon.......................................... 78
- 2. Exposition universelle de 185 5................................................. 78
- 3. Peinture jusqu’aux dernières années du second Empire.............................. 80
- 4. Gravure........................................................................... S2
- 5. Sculpture......................................................................... 82
- 6. Architecture...................................................................... 83
- 7. Attaques contre l’Académie et l’École des beaux-arts. Tentatives de réformes .... 84
- 8. Exposition universelle de 1867.................................................... 89
- 9. Situation au point de vue de l’enseignement du dessin............................. 91
- p.578 - vue 582/588
-
-
-
- TABLE DES MATIERES. 579
- Chapitre VI. — Période de 1870 À 1889........................................................... 95
- 1. Premières réformes dans l’enseignement des beaux-arts................................ 95
- 2. Tendances de la peinture après 1870.................................................. 96
- 3. Condition des artistes après 1870.................................................... 97
- 4. Modifications successives apportées au régime du Salon............................... 98
- 5. Exposition universelle de 1878...................................................... 102
- 6. Réforme de l’enseignement du dessin................................................. io3
- 7. La peinture française et étrangère à l’Exposition de 1889........................... io5
- 8. La sculpture française et étrangère à l’Exposition de 1889................... 111
- 9. L’architecture française et étrangère à l’Exposition de 1889................. 114
- 10. La gravure française et étrangère à l’Exposition de 1889.................... 119
- 11. L’enseignement des arts du dessin à l’Exposition de 1889.................... 121
- HUITIÈME PARTIE.
- L’EDUCATION ET L’ENSEIGNEMENT.
- (Groupe II de l’Exposition universelle internationale de 1889.
- Chapitre premier. — Les temps anciens et le moyen âge.......................................... 13g
- 1. L’éducation en Grèce................................................................ i3p
- 2. L’éducation à Rome.................................................................. i4i
- 3. L’éducation dans l’ancienne Gaule. Collèges des Druides............................. i43
- 4. L’instruction publique en Gaule après la conquête romaine.................... 1 44
- 5. Le triomphe de la rhétorique. Les succès des Gaulois dans cet art................... i45
- 6. Intervention de l’État dans l’enseignement romain............................ 145
- 7. Fondation de l’Université de Constantinople. Décadence des écoles d’Occident.
- Progrès du christianisme; les Pères de l’Église et leur enseignement....... i46
- 8. Les écoles monastiques.............................................................. 149
- 9. Le ix° siècle. Charlemagne.......................................................... i4g
- 10. Les successeurs de Charlemagne et le xc siècle..................................... i52
- 11. État de l’instruction en Angleterre................................................ i53
- 12. Les universités arabes............................................................. i54
- 13. Naissance des écoles de Paris. Nominaux et réalistes. Abélard........... i54
- 14. La licence d’enseigner. Rôle del’écolâtre. Affluence et carrière des étudiants... . 157
- 15. Fondation des universités et des collèges.............;..................... i58
- 16. Instruction donnée dans les écoles publiques................................ i5q
- 17. Renom de l’Université de Paris pour l’enseignement théologique. Ses privilèges;
- ses premiers statuts.............................................................. 160
- 18. Écarts de conduite des clercs.................................................... 162
- p.579 - vue 583/588
-
-
-
- 580
- TABLE DES MATIÈRES.
- 19. Mésintelligence entre le pape et l’Université de Paris. Les Dominicains........ i64
- 20. Création des facultés. Progrès de l’enseignement............................... i65
- 21. Rapprochement entre le corps universitaire et le pouvoir civil. Attitude de l’Uni-
- versité à l’égard du pape..................................................... 168
- 22. La rue du Fouarre. Données générales sur l’enseignement vers le xiv° siècle. ... 169
- 23. Concurrence des universités. Désordres de l’Université de Paris; ses conflits avec
- le pouvoir royal et avec l’autorité civile.................................... 172
- 24. Transformation des collèges.................................'.................. 177
- 25. Réveil de la querelle des nominaux et des réalistes............................ 178
- Chapitre II. — De la Renaissance à 1789................................................... 179
- 1. Fuite des savants grecs en Occident. Découverte de l’imprimerie. Influence de la
- Renaissance sur l’instruction publique........................................... 179
- 2. Rabelais pédagogue................................................................ 180
- 3. Le règne du livre et de l’érudition. Montaigne. Erasme............................ 181
- 4. L’enseignement dans les collèges et les facultés. Fondation du Collège de France.
- Ramus............................................................................ i83
- 5. La Réforme, son influence sur l’enseignement. L’instruction primaire.............. 186
- 6. Les Jésuites. Leurs luttes avec les universités. Leur Iîalio studiomm............. 188
- 7. Désordres des écoliers de Paris. La Ligue......................................... 192
- 8. Première expulsion des Jésuites................................................ 1 g4
- 9. Efforts de Henri IV pour le relèvement de l’Université............................ 195
- 10. Le retour des Jésuites............................................................ 198
- 11. Pastiche de la pédagogie des Jésuites par l’Université............................ 199
- 12. Les Oratoriens. Leur enseignement.............................................. 200
- 13. Richelieu et ses idées......................................*.................. 201
- 14. Mazarin et le collège des Quatre-Nations.......................................... 202
- 15. Les Jansénistes et les écoles de Port-Royal....................................... 202
- 16. L’éducation du prince. Pascal. Bossuet. Fénelon................................... 2o4
- 17. L’instruction primaire au xvn° siècle. Fondation de l’Institut des frères des écoles
- chrétiennes...................................................................... 2o5
- 18. L’instruction des femmes au xvif siècle. Port-Royal. Saint-Cyr.................... 207
- 19. L’enseignement supérieur dans la seconde moitié du xvif siècle.................... 208
- 20. Les mesures prises contre les protestants. La prospérité des Jésuites............. 209
- 21. Rénovation timide des études de l’Université. Enseignement de la philosophie
- cartésienne...................................................................... 210
- 22. Traité des études de Rollin. Courtes observations sur les tendances au début du
- xviii* siècle.................................................................... 211
- 23. L’abbé de Saint-Pierre. Locke. Grousaz. L’abbé Pluche. La Condamine. J.-J. Rous-
- seau. Bernardin de Saint-Pierre. Basedow........................................ 212
- p.580 - vue 584/588
-
-
-
- TABLE DES MATIERES.
- 581
- 24. Seconde expulsion des Jésuites.................................................. 216
- 25. Mesures prises pour la reconstitution des collèges de l’Université, après l’expulsion
- des Jésuites. Envahissement des collèges par le clergé séculier............... 217
- 26. Plans de réforme de l’enseignement.............................................. 219
- 27. Coup d’œil sur l’état de l’enseignement supérieur et de l’enseignement secondaire,
- . en France et à l’étranger, vers.la fin du xv.me siècle........................ 222
- 28. Coup d’œil sur l’état de l’instruction primaire, en France et à l’étranger, vers la
- fin du xviii0 siècle.......................................................... 227
- 29. L’éducation des filles vers la fin du xvme siècle............................... 2 33
- 30. Les écoles spéciales vers la fin du xvme siècle................................. 2 34
- Chapitre III. — La Révolution. — Le Directoire............................................. 235
- 1. Cahiers des Etats généraux. Motion de Target. Projets de l’Oratoire. Projet de Mi-
- rabeau...............................v........................................ 2 35
- 2. La Constitution de 1791 et l’instruction publique. Le rapport de Talleyrand.. . . 237
- 3. L’Assemblée législative. Rapport de Condorcet................................... 241
- 4. La Convention jusqu’au 9 thermidor.............................................. 245
- 5. La Convention après le 9 thermidor.............................................. 25g
- 6. L’état de l’instruction en 1795. Les livres. Les instituteurs.................... . 265
- 7. Le Directoire jusqu’au 18 fructidor............................................. 267
- 8. Le Directoire après le 18 fructidor............................................. 270
- Chapitre IV. — Le Consulat et l’Empire..................................................... 273
- 1. Organisation du Prytanée........................................................ 273
- 2. Rapport de Chaptal. Enquête sur l’instruction. Loi de 1802...................... 273
- 3. Création de l’Université. Décret de 1808........................................... 278
- 4. Influence de l’Empire sur l’instruction dans divers pays étrangers.............. 2 83
- 5. Les Cent jours.................................................................. 284
- Chapitre V. — La Restauration et la monarchie de Juillet................................... 286
- 1. Plaintes contre le régime universitaire. Suppression et rétablissement de l’Univer-
- sité de France................................................................... 286
- 2. Modifications dans l’enseignement et le personnel. Emancipation des petits sémi-
- naires. L’instruction primaire.. . .-........................................ 287
- 3. La loi de 1819 en Prusse............................................................. 290
- 4. Lutte du parti libéral et du clergé. M. Frayssinous, grand maître de l’instruction
- publique.................................................................. .. 293
- 5. Retour offensif des libéraux. Ministère de M. de Vatimesnil..................... 295
- 6. Premiers actes du Gouvernement de Juillet....................................... 297
- 7. La mission de Cousin en Allemagne............................................... 298
- p.581 - vue 585/588
-
-
-
- 582
- TABLE DES MATIERES.
- 8. La liberté d’enseignement promise par la Charte. Les débuts du ministère Guizot. 3o3
- 9. Loi du 28 juin 1833 sur l’instruction primaire.............................. 3o6
- 10. Mouvement en Angleterre pour l’intervention de l’État dans l’instruction pri-
- maire..................................................................... 3n
- 11. Mesures prises pour l’exécution de la loi de 1833. L’enseignement intermédiaire,
- l’enseignement classique.................................................. 3n
- 12. Projet de loi de 1836 sur la liberté de l’enseignement secondaire. Chute du mi-
- nistère Guizot............................................................... 3i3
- 13. Ministère de M. de Salvandy.................................................... 3i5
- 14. Ministère de Villemain. Traité de Vinstruction publique, par Emile de Girardin... 317
- 15. Ministère de Cousin. Réduction de l’enseignement scientifique............... 3i8
- 16. Les dernières années de la monarchie de Juillet. La dispersion des Jésuites. L’en-
- seignement spécial....................................................... 320
- Chapitre VI. — La République de 1848 et le second Empire............................. 324
- 1. Révolution de 1848. Projets d’Hippolyte Carnot. Critique et plan de réforme de
- M. deBroglie................................................................. 324
- 2. La loi Falloux......................................*....................... 331
- 3. Ministère de M. Fortoul. L’agrégation, l’École normale supérieure, le nouveau
- règlement d’études des lycées................................................ 338
- 4. Ministère de M. Rouland........................................................ 342
- 5. Ministère de M. Duruy.......................................................... 342
- Chapitre VII. — La troisième République.................................................. 357
- 1. La guerre de 1870 et l’enthousiasme pour l’instruction publique............. 357
- 2. L’enseignement primaire de 1871 à 1880...................................... 357
- 3. L’enseignement secondaire de 1871 à 1880..................'................. 358
- 4. L’enseignement supérieur de 1871 à 1880..................................... 361
- 5. Ministère de M. Jules Ferry. La réforme du Conseil supérieur de l’instruction
- publique. L’enseignement primaire gratuit et obligatoire..................... 362
- 6. Comparaison sommaire entre la France et les pays étrangers, au point de vue de
- l’enseignement primaire...................................................... 369
- 7. Les écoles primaires supérieures............................................... 373
- 8. L’enseignement secondaire spécial depuis 1880................................. 375
- 9. L’enseignement classique depuis 1880........................................ 381
- 10. L’enseignement secondaire des filles.......................................... 390
- 11. L’enseignement supérieur...................................................... 392
- 12. Conclusion.................................................................... 397
- p.582 - vue 586/588
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES.
- 583
- NEUVIÈME PARTIE.
- LE MATERIEL ET LES PROCEDES DES ARTS LIRÉRAUX.
- (Groupe II de l’Exposition universelle internationale de 1889.)
- Chapitre premier. — Imprimerie et librairie....................................... 4o5
- 1. Les origines de l’imprimerie. Son introduction dans les divers pays....... 4o5
- 2. La condition des imprimeurs et des libraires en France sous l’ancien régime. . . 408
- 3. L’Imprimerie royale de France, avant 1789.......................................... 409
- 4. Les progrès du matériel et des procédés de l’imprimerie jusqu’en 1878.............. 4io
- 5. Les imprimeurs, les éditeurs et les libraires, de 1789 à 1878...................... 4i5
- 6. L’Imprimerie nationale de 1794 à 1878. . .......................................... 417
- 7. L’imprimerie et la librairie à l’Exposition de 1889. Statistique commerciale. . . . 420
- Chapitre II. — Papeterie, reliore; matériel des arts de la peinture et du dessin.. 427
- 1. Papier et carton.................................................................. 427
- 2. Transformation du papier et du carton.............................................. 44o
- 3. Fournitures de bureau............................................................. 443
- 4. Reliure............................................................................ 444
- 5. Matériel des arts. . . ............................................................ 446
- Chapitre III. — Application usuelle des arts du dessin et de la plastique......... 448
- 1. Arts graphiques.....................................................................448
- 2. Décoration théâtrale..................................................... . 457
- 3. Panoramas et dioramas.............................................................. 466
- Chapitre IV. — Photographie................................................................. 473
- 1. Les origines de la photographie et ses progrès jusqu’en 1878....................... 473
- 2. Les impressions mécaniques jusqu’en 1878........................................... 48o
- 3. La photographie et ses applications en 1889. Statistique commerciale............... 483
- Chapitre V. — Instruments de musique.............................................. 4q3
- 1. Observations préliminaires......................................................... 4g3
- 2. Clavecins et pianos................................................................ 4q4
- 3. Orgues........................................................................... 5o2
- 4. Harmoniums, autres instruments à clavier et à anches libres........................ 507
- 5. Instruments à archet............................................................. 509
- 6. Harpes et autres instruments à cordes pincées........................... 511
- 7. Instruments à vent...................................................... 512
- p.583 - vue 587/588
-
-
-
- 584
- TABLE DES MATIERES.
- 8. Autres instruments............................................................ 5icj
- 9. Faits généraux constatés à l’Exposition de 1889................................. 520
- 10. Statistique commerciale.......................................................... 520
- Chapitre VL — Médecine et ciiirdrgie....................................................... 522
- 1. Instruments de chirurgie...................................................... 52 2
- 2. Instruments de laboratoire, matériel de désinfection et de recherches bactério-
- logiques....................................................................... 526
- 3. Objets de pansement et matières antiseptiques................................... 526
- 4. Articles de caoutchouc. Articles en gomme; sondes; bougies.................... 527
- 5. Autres objets pour le traitement médical ou chirurgical........................ 527-
- 6. Pièces anatomiques et pathologiques............................................. 53o
- 7. Observations générales........................................................ 531
- Chapitre VII. — Instruments de précision................................................... 532
- 1. Astronomie et géodésie........................................................ 532
- 2. Mesures et instruments de mathématiques......................................... 542
- 3. Physique générale........................ .................................... 543
- 4. Optique....................................................................... 544
- 5. Mesure des grandeurs électriques................................................ 546
- 6. Machines à calcul............'................................................ 546
- 7. Instruments enregistreurs....................................................... 547
- 8. Statistique commerciale....................................................... 54g
- Chapitre VIII. — Cartes et appareils de géographie et de cosmographie. Topographie. . 55o
- 1. Considérations générales et historiques....................................... 55o
- 2. Exposition de 1889.............................................................. 571
- p.584 - vue 588/588
-
-